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diff --git a/42463-0.txt b/42463-0.txt new file mode 100644 index 0000000..92208f4 --- /dev/null +++ b/42463-0.txt @@ -0,0 +1,27148 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42463 *** + +LA VIE + +DE + +MADAME ÉLISABETH + +SOEUR DE LOUIS XVI + +Par M. A. de BEAUCHESNE + + +OUVRAGE + +ENRICHI DE DEUX PORTRAITS GRAVÉS EN TAILLE-DOUCE + +SOUS LA DIRECTION DE M. HENRIQUEL DUPONT + +PAR MORSE ET ÉMILE ROUSSEAU + +DE FAC-SIMILÉ, D'AUTOGRAPHES ET DE PLANS + + +ET PRÉCÉDÉ D'UNE + +LETTRE DE Mgr DUPANLOUP + +ÉVÊQUE D'ORLÉANS. + + +TOME SECOND + + +PARIS + +HENRI PLON, IMPRIMEUR-ÉDITEUR + +RUE GARANCIÈRE, 10 + +MDCCCLXIX + +_Tous droits réservés._ + + + + +[Illustration: _Madame Élisabeth._] + + + + +MADAME ÉLISABETH. + + + + +LIVRE HUITIÈME. + +CAPTIVITÉ DE LA FAMILLE ROYALE AU TEMPLE. + +DEPUIS LE 13 AOÛT 1792 JUSQU'AU 21 JANVIER 1793. + + «Souvenez-vous de ceux qui sont dans les chaînes, comme si vous + étiez vous-mêmes avec eux; et de ceux qui sont affligés, comme + étant vous-mêmes dans un corps mortel.» + + _Épître de S. PAUL aux Hébreux_, chap. XIII, v. 3. + + Coup d'oeil rétrospectif sur le 10 août. -- Installation de la + famille royale dans la petite tour du Temple; Madame Élisabeth a + une cuisine pour demeure. -- Mademoiselle Pauline de Tourzel + partage sa chambre. -- Dénûment de cette jeune fille; Madame + Élisabeth lui donne une de ses robes, qui, n'allant point à sa + taille, est refaite par la Reine, par Madame Élisabeth et par + elle-même. -- Toutes les personnes qui ne sont pas membres de la + famille royale sont emmenées à la Commune. -- De là la princesse + de Lamballe, mesdames de Tourzel, les femmes de chambre de la + Reine, d'Élisabeth et des enfants, sont conduites à la Force. -- + Emploi de la journée au Temple. -- Pénurie. -- Outrages. -- + Manière dont les nouvelles du dehors arrivent au Roi. -- Tison et + sa femme, espions plus que serviteurs de la famille royale. -- + Hue surprend Élisabeth en prière. -- Prière de la princesse. -- + Suppression des maisons religieuses. -- Napoléon Bonaparte va + réclamer sa soeur à la maison de Saint-Louis, à Saint-Cyr. -- + Difficultés qu'il éprouve: il réussit enfin. -- Manuel, au + Temple, rassure Louis XVI sur la vie de M. Hue. -- Registre de la + petite Force, écrou des prisonnières. -- Meurtre de madame de + Lamballe. -- Sa tête portée au Temple. -- Témoignages de + sympathie donnés à la famille royale, qui apprend que madame de + Tourzel, la princesse de Tarente et la marquise de la Roche-Aymon + ne sont pas mortes, mais en même temps que les prisonniers de la + haute cour d'Orléans, et parmi eux le duc de Brissac et M. de + Lessart, ont été massacrés à Versailles. -- Hue fait des + démarches pour rentrer au Temple; sa visite à Chaumette. -- La + Convention remplace l'Assemblée législative. -- La royauté + abolie. -- Madame Élisabeth indique à Cléry la manière dont il + doit formuler la demande des objets nécessaires à la famille + royale. -- L'armoire de fer découverte. -- On enlève à la famille + royale tout moyen d'écrire. -- Le Roi est séparé de sa famille. + -- Cléry arrêté et conduit au Palais de justice; il rentre au + Temple. -- La Reine et Madame Élisabeth installées dans la grande + Tour. -- Description de leur nouvelle demeure. -- Point de + changement dans les habitudes de la famille. -- Surveillance plus + sévère. -- Le docteur Leclerc, officier municipal de service à la + tour, ayant remis à la Reine un remède pour sa fille qui avait + une dartre sur la joue, est censuré. -- Avanies. -- Élisabeth + sans nouvelles de ses amies. -- Maladie du Roi, du Dauphin, de la + Reine, de Madame Royale, de Madame Élisabeth. -- Cléry soigné par + la famille royale. -- Dévouement d'Élisabeth. -- Nouvelle + municipalité; le nombre des commissaires au Temple est doublé. -- + Surveillance rigoureuse. -- Madame Cléry apprend à son mari que + le Roi sera jugé; Cléry l'apprend au Roi. -- _Louis Capet_. -- Le + Roi devant la Convention. -- Paroles de Madame Élisabeth à + Cléry. -- Moyen de s'entendre convenu entre eux. -- Le Roi + choisit ses conseils. -- Commission de la Convention envoyée au + Temple. -- Testament du Roi. -- Le Roi de nouveau devant la + Convention. -- Sa défense. -- Le Roi déclaré coupable. -- Message + à M. Edgeworth de Firmont. -- Condamnation du Roi. -- Appel à la + nation. + + +Entraînée par les événements de la révolution, dont on peut dire +qu'ils courent plutôt qu'ils ne marchent, l'histoire se précipite au +dénoûment comme le drame, en laissant derrière elle les agitations +intellectuelles et morales, les intentions qui ne se sont pas +traduites en faits, tous ces projets mort-nés, ces combinaisons +avortées qui font cependant partie de l'histoire, car une époque vit +par la pensée comme par l'action. Maintenant que le sinistre +dénoûment, précurseur d'un dénoûment plus sinistre encore, est +intervenu, et que la famille royale est captive au Temple, le moment +est arrivé de jeter un regard rétrospectif sur les dernières étapes de +la route que nous avons si rapidement parcourue, et d'éclaircir une +question qui se présente à l'esprit du lecteur comme un douloureux +problème. D'où vient que rien n'a été tenté pour prévenir la +catastrophe du 10 août? Cette catastrophe, qui, pour nous, a un +caractère fatal et inévitable, était-elle donc imprévue pour les +hommes de ce temps-là? Ou bien n'y avait-il plus personne qui songeât +à sauver la famille royale des périls qui la menaçaient, en mettant, +s'il le fallait, sa vie pour enjeu dans cette redoutable partie? + +L'historien de Madame Élisabeth n'a pas le droit de laisser ces +questions derrière lui sans chercher à les résoudre, d'autant plus que +la soeur de Louis XVI, entraînée dans la catastrophe commune, se +trouva naturellement mêlée aux préoccupations et aux agitations qui la +précédèrent. Peu à peu le jour se fait non-seulement sur l'ensemble de +la révolution, mais sur ses détails. Les Mémoires des principaux +personnages mêlés à ses diverses scènes viennent successivement +éclairer les points restés dans l'ombre. C'est ainsi que les Mémoires +de Malouet, récemment publiés par son petit-fils, nous apportent des +lumières nouvelles sur les questions que nous avons à coeur +d'éclaircir. + +Après la journée du 20 juin 1792, le parti constitutionnel, effrayé à +son tour de la rapidité avec laquelle la révolution se précipitait +vers l'anarchie, songea à se rapprocher du Roi et à sauver en même +temps la Constitution, oeuvre de la veille, et la monarchie +traditionnelle, oeuvre des siècles. On n'a point oublié la démarche +que fit le général la Fayette en quittant son armée pour venir +protester à l'Assemblée contre les violences du 20 juin. Ce n'était là +que la partie extérieure de sa démarche; lui et les constitutionnels +auraient voulu faire plus[1]. Leur désir et leur projet étaient de +décider le Roi à partir pour l'armée, en portant, s'il le fallait, une +division du général la Fayette sur Compiègne pour favoriser le départ +de la famille royale, que les gardes suisses et les bataillons les +plus fidèles de la garde nationale auraient aidée à sortir de Paris, +malgré l'Assemblée. Ce plan, déjà conçu dans le mois de mai 1792, fut +repris avec plus d'insistance à la fin de juin; mais il échoua, et il +devait échouer, parce qu'il y avait trop d'ombrages entre le Roi et +les chefs du parti constitutionnel; le passé les séparait par des +souvenirs qui devenaient à la fois des appréhensions et des rancunes. +Au fond, ce qu'ils proposaient à Louis XVI, c'était de se confier +d'une manière absolue à leur génie politique, à leur énergie, à leur +fidélité, et de refaire avec le général la Fayette la seconde édition +de ce voyage de Varennes qui avait manqué avec un homme bien autrement +résolu, le comte de Bouillé. Or, le Roi, la Reine et Madame Élisabeth +croyaient peu au génie politique des constitutionnels, moins encore à +leur énergie dans l'action, et, si l'on en excepte quelques-uns, comme +le loyal Malouet, auquel ils accordaient une confiance méritée, ils se +méfiaient de leur fidélité. En outre, le souvenir du funeste dénoûment +du voyage de Varennes planait comme une ombre néfaste sur l'esprit du +Roi, et augmentait ses répugnances. Au moins, à l'époque de ce voyage, +Louis XVI acceptait les chances périlleuses de la fuite pour aller +régner; en juin ou en juillet 1792, il ne les eût acceptées que pour +aller abdiquer[2] son pouvoir entre les mains des constitutionnels, +parti en général honnête, mais peu pratique, qui ne lui présentait ni +un homme de gouvernement ni un homme d'action. + +[Note 1: «M. la Fayette, qui jugeoit plus sainement alors l'état des +choses qu'au commencement de la révolution, dit Malouet, étoit de +bonne foi dans son désir de se consacrer au salut du Roi et de la +Constitution, après avoir contribué à mettre l'un et l'autre fort en +péril. Il étoit sûr de son armée et de celle de son collègue Luckner, +si le Roi consentoit à se mettre à leur tête. Il étoit venu au mois de +mai à Paris pour lui en faire la proposition, et comme il savoit que +Sa Majesté avoit confiance en moi, il me fit demander un rendez-vous +chez madame la princesse d'Hénin, où étoient madame de Poix et madame +de Simiane.» (_Mémoires de Malouet_, publiés par son petit-fils, t. +II, p. 143.)] + +[Note 2: «Il étoit bien entendu, dit Malouet, que l'adhésion du Roi à +l'acte constitutionnel et à ceux qui le défendoient seroit franche et +entière.» Plus loin il ajoute: «Quels que furent les voeux, les +espérances de la famille royale, rien ne peut justifier l'imprudence +du Roi de s'être isolé sans défense au milieu de ses ennemis, de +n'avoir su ni voulu rallier à lui un parti national.» + +Malouet, malgré ses bonnes intentions, retombe ici dans la logomachie +qui fit tant de mal à cette époque. Où était ce parti national? +Savait-il ce qu'il voulait, ce qu'il faisait? Avant et après Varennes, +n'avait-il pas traité le Roi en ennemi?] + +Voilà la première raison du refus qu'opposa Louis XVI aux propositions +du parti constitutionnel et du général la Fayette dans le mois qui +précéda le 10 août, et si Madame Élisabeth n'eut pas à se prononcer +directement, il est vraisemblable qu'elle donna à la décision de son +frère une pleine adhésion[3]. Personne moins que cette princesse +n'avait de confiance dans les esprits chimériques du parti +constitutionnel, et ne leur reconnaissait moins la puissance de faire +remonter à la monarchie la pente au bas de laquelle ils avaient tant +contribué à la précipiter. Il faut ajouter que la manière dont le +général la Fayette avait été reçu à Paris, et la précipitation avec +laquelle il avait été obligé de rejoindre son armée, n'étaient pas de +nature à donner confiance dans sa force[4]. + +[Note 3: C'est la conviction de l'honnête Malouet: «Croira-t-on, +dit-il, que le Roi, qui avoit l'esprit juste; que la Reine, qui ne +manquoit ni de lumière ni de courage; que Madame Élisabeth, qui en +avoit beaucoup, se réduisissent volontairement, au milieu des plus +grands dangers, à une complète inaction?»] + +[Note 4: La Reine écrivait le 4 juillet au comte de Mercy: «Vous +connoissez déjà les événements du 20 juin, notre position devient tous +les jours plus critique. Il n'y a que violence et rage d'un côté, +foiblesse et inertie de l'autre. On ne peut compter ni sur la garde +nationale ni sur l'armée; on ne sait s'il faut rester à Paris ou se +jeter ailleurs.» La journée du 10 août donna tristement raison à la +Reine pour la garde nationale; la nécessité où fut le général la +Fayette de s'enfuir et d'émigrer après le 10 août lui donna tristement +raison pour l'armée. Malouet dit lui-même: «Dans Paris, où la majorité +constitutionnelle étoit encore plus nombreuse que dans l'Assemblée, ce +fut la plus vile populace et les scélérats dont elle suivait +l'impulsion qui se montrèrent les plus forts, et imprimèrent à tous +les citoyens la terreur qui les a dominés pendant tout le cours de la +révolution.» (Arneth, _Marie-Antoinette_, Joseph und Leopold, p. +265.)] + +Le second motif qui empêcha le Roi et la famille royale d'accepter le +plan des constitutionnels, au succès duquel ils ne croyaient pas, +c'est qu'ils avaient des espérances ailleurs. Malouet indique quelles +étaient ces espérances. D'abord, la Reine comptait sur une déclaration +de tous les rois de l'Europe, provoquée par l'Empereur son frère, qui +rendrait l'Assemblée et Paris responsables de la vie du Roi et de +celle de sa famille. «Je ne doute pas, dit-il, que la sécurité et les +espérances de la Reine et de Madame Élisabeth ne se rattachassent aux +secours des puissances étrangères que le Roi n'a jamais provoqués +qu'avec beaucoup de circonspection et en se flattant toujours +d'écarter une guerre nationale.» Puis il ajoute en faisant ressortir +les inconvénients de cette combinaison, dont les scrupules +patriotiques du Roi diminuaient encore les chances de réussite: +«Cette combinaison étoit aussi inconséquente que toutes les autres. +Il n'y avoit rien de précis, rien de complet dans son plan; les +pouvoirs secrets donnés au baron de Breteuil étoient éventuels, plus +vagues qu'illimités; ils n'appeloient point les armées étrangères ni +les corps d'émigrés rassemblés au dehors; ils tendoient à une +médiation des alliés de la France.» + +Ces observations de Malouet sont justes, excepté dans leur application +à Madame Élisabeth, qui ne compta jamais sur les secours du dehors; +mais elles prouvent seulement combien la position du Roi et de sa +famille était difficile. Quoi qu'il fît, il y avait de graves +inconvénients à ce qu'il ferait, et la pluralité des moyens entre +lesquels on hésitait était un inconvénient de plus, parce qu'elle +divisait les forces et l'attention, et une preuve qu'il n'y avait pas +de solution qui s'imposât, puisqu'on était ballotté d'expédient en +expédient. Il y avait en effet, outre la combinaison constitutionnelle +et la combinaison européenne, une troisième combinaison contre +laquelle Malouet s'élève avec beaucoup de force: «Je dois le dire en +le déplorant, s'écrie-t-il, une foule d'intrigants ou de gens +officieux entouroient la famille royale; leur zèle aveugle, indiscret, +sans moyens, créoit des espérances de contre-révolution, entretenoit +au nom du Roi des rapports dangereux avec les plus furieux Jacobins, +avec divers membres de l'Assemblée. Guadet, Vergniaud, Pétion, +Santerre, étoient admis à cette correspondance. Nous ne fûmes +instruits qu'au dernier moment de cette misérable intrigue, et nous +sûmes par le Roi lui-même, quelques jours avant le 10 août, que Pétion +et Santerre avoient promis d'empêcher l'insurrection moyennant sept +cent cinquante mille livres, qui servirent à la payer.» + +Ces dernières et curieuses révélations achèvent de caractériser la +position du Roi et de la famille royale au moment du 10 août, et font +comprendre les hésitations prolongées de Louis XVI. Les empiriques +accouraient; chacun avait sa panacée, comme il arrive pour les malades +désespérés. Malheureusement, et c'est ce que Malouet n'a pu voir, n'a +pas vu, les constitutionnels, qui n'avaient plus la majorité dans +l'Assemblée et qui parlaient de faire sortir le Roi de Paris malgré +elle et de l'entourer de l'armée, dont ils étaient peu sûrs, comme +l'événement le prouva après le 10 août, n'étaient pas moins empiriques +que les autres, et leurs moyens n'étaient pas moins aventureux. Une +circonstance fortifia la répugnance presque insurmontable du Roi à +quitter Paris. Les chefs du parti extrême, y compris le _vertueux_ +Pétion (Louis XVI l'avait éprouvé), n'étaient pas incorruptibles. +Sachant que leurs âmes étaient vénales, il crut moins à leur +fanatisme, et méprisa plus ces conducteurs de la populace qu'il ne les +craignit[5]. Louis XVI ne calcula pas assez que ces despotes de la rue +deviennent eux-mêmes les esclaves des passions qu'ils ont surexcitées: +ils ne conduisent pas, ils marchent devant, parce qu'ils sont poussés. + +[Note 5: «Le Roi, dit Malouet, n'avoit pas contre les constitutionnels +une aversion aussi prononcée que la Reine et Madame Élisabeth; mais il +ne s'y fioit pas, et croyoit pouvoir éviter de s'en rapprocher. Le +parti jacobin leur inspiroit plus de mépris que de crainte..... Ils +supposoient les révolutionnaires plus corrompus que fanatiques. (Tome +II, page 157.)] + +Ce fut ainsi qu'on traversa sans parti pris, parce qu'on en avait +plusieurs à prendre, les suprêmes journées que la monarchie eut à +parcourir avant d'aller se briser contre l'écueil qui devenait de plus +en plus visible pour les yeux clairvoyants. De temps en temps et de +distance en distance, la voix des vigies s'élevait pour avertir que le +péril grandissait et qu'on approchait du moment fatal. Ce fut ainsi +que madame de Staël prit une honorable initiative dont la postérité +doit tenir compte à sa mémoire. «En 1792, dit Malouet, qui la +connaissait et l'aimait depuis son enfance, elle en étoit, comme bien +d'autres, aux regrets et au désir de réparer les torts qui pouvoient +être reprochés à elle-même ou aux siens. Elle m'écrivit dans les +premiers jours de juillet pour me prier de passer chez elle; je m'y +rendis. Je la trouvai fort agitée des scènes horribles qui s'étoient +passées et de celles qui se préparoient, car nous étions tous +instruits du projet arrêté pour une insurrection générale contre la +cour dans le commencement d'août. Après quelques réflexions +douloureuses sur cet état de choses, madame de Staël me dit avec la +chaleur qui lui est propre: «Le Roi et la Reine sont perdus, si l'on +ne vient promptement à leur secours, et je m'offre pour les sauver; +oui, moi qu'ils considèrent comme une ennemie, je risquerois ma vie +pour leur salut, et je suis à peu près sûre d'y parvenir sans leur +faire courir aucun risque ni à moi-même. Écoutez-moi; ils ont +confiance en vous. Voici mon projet, qui peut s'exécuter dans trois +semaines en commençant dans deux jours les préliminaires: il y a une +terre à vendre près de Dieppe[6]; je l'achèterai; je mènerai à chaque +voyage un homme sûr à moi, ayant à peu près la taille et la figure du +Roi, une femme de l'âge et de la tournure de la Reine, et mon fils, +qui est de l'âge du Dauphin. Vous savez de quelle faveur je jouis +parmi les patriotes. Quand on m'aura vue voyager avec cette suite deux +fois, il me sera facile d'amener une troisième fois la famille royale, +car je puis fort bien voyager avec mes deux femmes, et Madame +Élisabeth sera la seconde. Voyez si vous voulez vous charger de la +proposition; il n'y a pas de temps à perdre; rendez-moi ce soir ou +demain la réponse du Roi.» + +[Note 6: La terre de Lamotte, appartenant au duc d'Orléans, qui +cherchait en effet à la vendre. Le parc s'étendait jusqu'au bord de la +mer.] + +Après avoir raconté sa conversation avec madame de Staël, Malouet +poursuit ainsi: «Le projet me parut excellent, autant que le sentiment +qui l'avoit suggéré. J'allai sur-le-champ trouver M. de la Porte, +intendant de la liste civile. En lui confiant ce que je venois +d'entendre, je l'engageai à me mener par un escalier dérobé chez le +Roi. Il s'y rendit seul pour m'annoncer, et j'attendois dans un +cabinet qu'on vînt m'avertir; mais au bout d'une demi-heure, je le vis +descendre fort triste. Le Roi et la Reine, craignant que j'insistasse +sur la proposition de madame de Staël, ne demandaient point à me voir. +M. de la Porte ne me conseilla point de monter; il me dit que le Roi +et la Reine n'accepteroient jamais aucun service de madame de Staël; +qu'ils me chargeoient cependant de lui dire qu'ils étoient +très-sensibles à ce qu'elle vouloit faire pour eux; qu'ils ne +l'oublieroient jamais; mais qu'ils avoient des raisons pour ne point +quitter Paris; qu'ils en avoient aussi de ne pas s'y croire dans un +danger imminent. + +»M. de la Porte me confia alors, sans aucun détail, qu'on étoit en +négociation avec les principaux Jacobins; que, moyennant de l'argent, +ils se chargeoient de contenir le faubourg Saint-Antoine.» + +Ce sont les objections plus haut exposées qui reviennent. +Non-seulement le Roi et la Reine croyaient de leur dignité de ne pas +devenir les obligés des personnes qui les avaient offensés, mais ils +ne croyaient pas encore leur fortune descendue à un tel degré qu'ils +n'eussent plus qu'à sauver leur vie en renonçant à cette couronne, +héritage de leur fils. Fuir sur le bord de la mer, c'était bientôt +émigrer, c'était abdiquer. + +Malouet en convient lui-même, comme on va le voir par la suite de son +récit: «Je fis sentir à M. de la Porte, continue-t-il, combien il +étoit fou, coupable même de compter sur de telles ressources; que les +choses en étoient au point qu'il falloit s'assurer de moyens positifs +de résistance et de salut; que la prépondérance des Jacobins à Paris, +leurs projets, leur audace et la férocité de la populace +révolutionnaire menaçoient évidemment la vie du Roi et de la famille +royale; qu'il n'y avoit aucun moyen de leur échapper si on ne les +prévenoit avant l'arrivée des Marseillais, que nous savions être +mandés par le comité de la Commune. Je lui dis qu'au défaut du projet +de madame de Staël, M. de Montmorin s'étoit assuré de M. de Liancourt, +qui commandoit à Rouen et qui avoit quatre régiments à ses ordres; +qu'il seroit facile de les porter à Pontoise, où les gardes suisses +pouvoient conduire Leurs Majestés. Je n'eus pas de peine à convaincre +l'honnête et bon de la Porte; nous convînmes que j'écrirois au Roi, +dans le plus grand détail, tout ce que je pensois des dangers de sa +position et des mesures à prendre pour en sortir. Il se chargea de lui +remettre ma lettre; j'allai la concerter avec M. de Montmorin, et je +n'y oubliai rien. Nous avions depuis le 21 juin arrangé avec +l'ordonnateur de la marine du Havre, M. de Mistral, dévoué au Roi, +l'armement d'un yacht qui auroit reçu la famille royale à Rouen, et +l'eût portée d'abord au Havre, _et, à la dernière extrémité, en +Angleterre_. Ma lettre étoit forte, pressante, très-détaillée sur les +dangers qui menaçoient la famille royale et sur les moyens qui nous +restoient. Je conjurois le Roi, par toutes les raisons qu'il est +inutile de rappeler ici, de prendre un parti ferme et prompt, de nous +laisser le soin de préparer son évasion, ainsi que la liberté d'agir +auprès des royalistes réunis à Paris et des gardes nationales +dévouées, telles que les bataillons des Filles Saint-Thomas et des +Petits-Pères.» + +On éprouve une douloureuse curiosité de connaître la réponse du Roi à +cette proposition. La voici; elle est remarquable, parce qu'elle +indique en deux mots les deux objections capitales que soulève le plan +de Malouet: + +«Ma lettre, continue celui-ci, fut remise au Roi par M. de la Porte +après son dîner, dans le cabinet de la Reine, où il étoit avec la +princesse et Madame Élisabeth. Le Roi la lut sans mot dire, sans la +communiquer, et il se promenoit à grands pas dans la plus vive +anxiété. La Reine lui demanda de qui étoit cette lettre. Sa Majesté +répondit: «Elle est de M. Malouet; je ne vous la communique pas, parce +qu'elle vous troubleroit. Il nous est dévoué, mais il y a de +l'exagération dans ses inquiétudes et peu de sûreté dans ses moyens... +Nous verrons; rien ne m'oblige encore à prendre un parti hasardeux. +L'affaire de Varennes est une leçon.» + +Louis XVI se faisait illusion sur un seul point, c'était quand il +taxait d'exagération les inquiétudes de Malouet sur la gravité de la +situation. Quant au reste, il avait raison; c'était un parti bien +hasardeux: il jouait dans une bataille presque inévitable sa couronne +d'abord, sa vie et celle de sa famille ensuite, et avec combien peu de +chances de son côté, combien peu de sûreté dans les moyens! Pour que +ce plan réussît, il fallait supposer l'invraisemblable, presque +l'impossible; d'abord que tous ces mouvements, faciles à combiner sur +le papier, s'exécutassent avec la même facilité dans une ville où tous +les esprits étaient en éveil, où toutes les passions fermentaient, où +les comités populaires avaient une police qui surveillait le château, +trahi par des serviteurs infidèles, où l'on soupçonnait des projets de +fuite, même quand le Roi ne voulait pas fuir;--ensuite, que la garde +nationale, qui fut si peu nombreuse au 10 août, quand le Roi avait +pour lui la légalité, la municipalité, le département, et en apparence +l'Assemblée, se montrât plus nombreuse, plus hardie, en présence d'une +convocation illégale, en agissant contre la volonté de l'Assemblée en +dehors de l'initiative de la municipalité et du département. Il +fallait enfin que les quatre régiments de M. de Liancourt, travaillés +par les progrès incessants de l'esprit révolutionnaire, fussent plus +dévoués, plus solides, plus résolus que ne l'avaient été un an +auparavant, lors de Varennes, les troupes de M. de Bouillé, qui +avaient montré tant d'hésitation là où elles s'étaient trouvées en +contact avec la population, parlons plus exactement, qui étaient +entrées en défection. Disons tout d'un mot: il fallait que la +résolution, l'initiative, la force, toutes les chances qui +appartenaient aux révolutionnaires passassent tout d'un coup aux +constitutionnels; que ceux-ci fissent tout ce qu'il y avait à faire, +et que ceux-là n'empêchassent point ce qu'il leur était facile +d'empêcher. Si le Roi se faisait des illusions sur la gravité de la +situation, Malouet ne s'en faisait donc pas moins sur les chances de +réussite de son plan et sur les moyens dont disposait le parti +constitutionnel. + +Mais Louis XVI poussait-il la confiance, à la fin du mois de juillet, +aussi loin que semble le supposer Malouet? La suite du récit de +celui-ci, dans lequel Madame Élisabeth va paraître, prouve, ce semble, +le contraire: «La Reine et Madame Élisabeth n'ayant rien répondu (au +Roi), dit-il, cet état d'embarras et de silence détermina M. de la +Porte à se retirer, et on le laissa partir sans lui faire une +question, sans le charger d'une réponse. Lorsqu'il nous rendit à M. de +Montmorin et à moi tout ce qui s'était passé, celui-ci s'écria: «Il +faut en prendre son parti, nous serons tous massacrés, et cela ne sera +pas long!» + +»Quelques heures après cette explication, à deux heures du matin, le +baron de Gilliers arrive fort effrayé dans ma chambre; il avoit la +confiance de Madame Élisabeth, qui l'envoya chercher à minuit et lui +dit: «Nous ignorons, la Reine et moi, ce que M. Malouet a écrit au +Roi; mais il est si troublé, si agité, que nous désirons avoir +connoissance de cette lettre. Rendez-vous chez M. Malouet, et priez-le +de ma part de vous la confier, s'il en a la minute, ou de m'en envoyer +le contenu.» Je remis la minute de ma lettre à M. de Gilliers, qui la +porta à Madame Élisabeth. Cette princesse, après l'avoir lue, lui dit: +«Il a raison, je pense comme lui: je préférerois ce parti-là à tout +autre; mais nous sommes engagés dans d'autres mesures: Dieu sait ce +qui arrivera!» + +Ainsi, Madame Élisabeth, si hasardeux que fût le parti, si peu sûrs +que fussent les moyens, aurait préféré cette sortie armée de Paris à +toutes les autres combinaisons; mais elle se soumettait à la volonté +de son frère, engagé dans d'autres mesures. + +Après avoir lu ces détails, il est impossible de ne pas trouver la +conclusion de Malouet sévère jusqu'à la dureté, jusqu'à l'injustice: + +«Ce n'est pas seulement la foiblesse du Roi et son indécision, dit-il, +qui l'ont perdu, c'est surtout une disposition malheureuse de son +caractère qui le portoit à une demi-confiance pour tous ceux de ses +serviteurs qu'il estimoit, mais jamais à une confiance entière pour +aucun. Madame Élisabeth, qui avoit plus de fermeté et d'esprit que son +frère, participoit à ce triste défaut, et, chose encore plus +singulière, la Reine, qui ne manquoit ni d'esprit ni de décision, +étoit sur ce point à l'unisson avec le Roi et sa belle-soeur. Chacun +d'eux avoit ses demi-confidents, ses agents, ses négociateurs, qui ne +pouvoient se concerter sur rien et devoient se contrarier souvent; +mais ce qui est tout à fait inconcevable quand on connoît bien tout ce +qu'il y avoit de raison, d'instruction et de bons sentiments dans ces +augustes personnes, c'est qu'à aucune époque de la révolution elles +n'aient demandé ni accepté un plan de conduite, et pas même un plan de +défense dans le dernier moment du péril.» + +Ce que ne comprenait point le parti constitutionnel, alors encore +infatué de ses lumières et convaincu, malgré tant de fautes, de son +infaillibilité, la postérité le comprendra peut-être. L'esprit du Roi, +de la Reine et de Madame Élisabeth était perplexe, parce que la +situation était profondément complexe. Dans cette situation funeste +et inextricable, où l'on respirait la démence avec l'air, il n'y avait +pas de plan raisonnable; tous ceux qu'on présentait étaient +déraisonnables par quelque endroit, celui des constitutionnels comme +les autres, on l'a vu. Le Roi, la Reine et Madame Élisabeth +n'accordaient leur confiance entière et complète à personne, parce que +personne ne la méritait, je ne veux point dire au point de vue du +coeur (il y avait des coeurs nobles et dévoués à cette époque), mais +au point de vue de la supériorité transcendante et de la capacité +politique. Ils hésitaient à l'embranchement de plusieurs chemins qui +pouvaient les conduire à l'abîme, parce qu'ils ne voyaient pas +clairement une route de salut, et, au fond, personne ne la voyait +mieux qu'eux. Quand on leur disait: «Le salut est là», ils +regardaient; mais ils ne marchaient pas, parce qu'ils n'apercevaient +pas le salut au bout de la voie où l'on voulait les entraîner. Ils +prêtaient l'oreille à tous les expédients, parce que personne ne leur +apportait la solution du problème. Au fond, les fautes de tous les +partis, les passions et les préventions contraires avaient créé une +situation insoluble; et quand Malouet vient dire que, «dans la +position où étoit Louis XVI, il devoit sans doute se confier avant +tout à l'armée nationale, se mettre à la tête des François qui +vouloient le défendre et qui pouvoient anéantir une faction +criminelle», il prouve une fois de plus que les constitutionnels +prenaient les phrases pour des faits. Où était, en août 1792, l'armée +nationale à la tête de laquelle le Roi pouvait se mettre? les +Français, je parle des Français réunis, organisés, qui voulaient le +défendre et qui étaient capables d'anéantir la faction des Jacobins? +La journée du 10 août a répondu, la journée du 10 août qui ne fut pas, +comme Malouet semble le croire, le résultat des tergiversations, des +hésitations de la famille royale, mais la suite fatale d'une +progression révolutionnaire dont le premier terme s'appelle les 5 et +6 octobre, le second le 20 juin, le troisième le 10 août, qui mènera +au 21 janvier. N'importe, on aime à savoir qu'il y avait à l'approche +de cette terrible épreuve des coeurs généreux qui s'inquiétaient du +sort réservé à la famille royale; qui, voyant venir la marée +révolutionnaire destinée à l'emporter, s'agitaient pour trouver des +digues, et qui briguaient la permission d'opposer leur poitrine au +péril. Malouet, et ce sera l'honneur de sa vie, fut un de ces hommes. +Il a raconté comment, jusqu'au dernier moment, dans la petite réunion +qui avait lieu chez M. de Montmorin, on s'occupa de plans pour sauver +la famille royale. «M. de Lally, dit-il, se trouvoit fréquemment de +nos réunions chez M. de Montmorin, avec MM. de Malesherbes, +Clermont-Tonnerre, Bertrand, la Tour-du-Pin et Gouverneur-Morris, +envoyé des États-Unis, pour qui le Roi avait du goût, et qui donnait à +Sa Majesté, mais aussi inutilement que nous, les conseils les plus +vigoureux. C'est le 7 août que, pour la dernière fois, nous dînâmes +ensemble. Au moment de nous séparer, nous nous fîmes tous un dernier +adieu. Notre conférence avait pour objet de tenter un nouvel effort +pour faire enlever par les Suisses la famille royale et la conduire à +Pontoise. Avertis fort en détail de tous les préparatifs du 10 août, +nous étions assemblés dès le matin chez M. de Montmorin. Il avoit +écrit au Roi pour lui en faire part, et lui dire qu'il n'y avoit plus +à reculer; que nous nous trouverions le lendemain avant le jour, au +nombre de soixante-dix, aux grandes écuries, où l'ordre devoit être +donné de nous livrer des chevaux de selle; que la garde nationale des +Tuileries, commandée par Aclocque, aideroit à notre expédition; que +quatre des compagnies des gardes suisses partiroient à la même heure +de Courbevoie pour venir à la rencontre du Roi; que nous +l'escorterions aux Champs-Élysées, où il monteroit en voiture avec sa +famille. Le porteur de la lettre étant revenu sans réponse, M. de +Montmorin se rendit sur-le-champ chez le Roi; Madame Élisabeth lui +apprit que l'insurrection n'auroit point lieu; que Santerre et Pétion +s'y étoient engagés; qu'ils avoient reçu sept cent cinquante mille +livres pour l'empêcher et ramener les Marseillais dans le parti de Sa +Majesté. Le Roi n'en étoit pas moins inquiet, agité, mais décidé à ne +pas quitter Paris..... Il aimoit mieux s'exposer à tous les dangers +que de commencer la guerre civile.» + +Ce furent les dernières paroles du Roi. Il ne voulait pas commencer la +guerre civile; il ne voulait point quitter Paris, parce que, il le +sentait bien: quitter Paris, c'était quitter la France. On a admiré à +juste titre la trivialité patriotique d'un fougueux révolutionnaire +répliquant à qui lui conseillait de fuir: «Est-ce qu'on emporte sa +patrie à la semelle de ses souliers?» Mais si les souliers de Danton +tenaient à la terre de France, Louis XVI, le descendant de tant de +rois français, y tenait par toutes les fibres de son coeur. Ainsi, le +10 août devait s'accomplir; il s'était accompli: Louis XVI et sa +famille étaient au Temple. + +Avant de suivre la famille royale dans son triste séjour, arrêtons un +moment nos regards sur les triomphateurs du 10 août. Le cynisme +jacobin, qui devait plus tard envahir l'histoire et faire longtemps +illusion à la postérité, débordait dans les écrits et dans les +correspondances de ceux qui avaient pris une part plus ou moins +directe à cette journée. Elle acquérait dans leur imagination +échauffée les proportions d'une grande bataille, et les grotesques +Tyrtées du 10 août chantaient, aux dépens de la vérité et de +l'orthographe[7], cette victoire que la longanimité de Louis XVI et sa +résolution inébranlable de ne pas faire couler le sang français +avaient rendue si facile. + +[Note 7: Voir à la fin du volume aux pièces justificatives, nº I.] + +La petite tour du Temple, que la révolution assignait pour demeure à +la famille royale, formait un carré long flanqué de deux tourelles et +adossé à la grande tour, sans communication intérieure. + +La porte d'entrée, précédée de quatre marches extérieures, était +étroite et basse, donnant sur un palier, au fond duquel s'ouvrait +l'escalier, taillé en coquille de limaçon. Cette porte, reconnue trop +frêle, fut raffermie par de fortes traverses et des verrous apportés +des prisons du Châtelet. A gauche, en entrant, était la loge de deux +portiers, Risbey et Rocher. Le rez-de-chaussée n'avait que deux +pièces: une cuisine, dont on ne fit aucun usage, et une grande chambre +qui servait d'entrepôt aux archives. Le premier se composait d'une +antichambre et d'une salle à manger communiquant à un cabinet pris +dans la tourelle, où se trouvait une bibliothèque. Mesdames Thibaud, +Basire et Navarre couchèrent dans cette salle pendant les sept jours +qu'elles restèrent dans cette maison d'arrêt. + +Au second étage, on entrait dans une antichambre fort sombre, où +couchait la princesse de Lamballe. A gauche, la Reine occupait avec sa +fille une chambre dont la fenêtre avait jour sur le jardin; dans cette +chambre, moins triste que les autres, la famille royale passait +habituellement presque toute la journée. A droite, dans une même +chambre, couchaient le jeune prince, madame de Tourzel et madame +Saint-Brice. On était obligé de traverser cette pièce pour entrer dans +le cabinet de la tourelle, qui servait de garde-robe à tout ce corps +de bâtiment, et qui était commun aux municipaux et aux soldats, aussi +bien qu'à la famille royale. + +La distribution du troisième étage était la même que celle du second. +L'antichambre placée au-dessus de la chambre de madame de Lamballe +servait de corps de garde. En face, derrière une cloison, se trouvait +un réduit étroit n'ayant de jour que par un châssis à vitrage adapté +au toit. Ce fut là que s'établirent Hue et Chamilly. A droite de +l'antichambre on entrait dans la chambre du Roi, éclairée par deux +fenêtres dont l'une donnait sur la rotonde du Temple; le lit de Louis +XVI était placé dans une alcôve à droite en entrant. La petite pièce +de la tourelle lui servait de cabinet de lecture. + +Vis-à-vis de la chambre du Roi, et de l'autre côté de l'antichambre, +était une ancienne cuisine qui contenait encore les ustensiles +appropriés à sa première destination, dénoncée en outre par l'affreuse +malpropreté qui y régnait. On devine que ce fut là le logement de +Madame Élisabeth, car la plus mauvaise place était toujours la sienne. +«Cette princesse, qui joignoit, raconte madame de Tourzel, à une vertu +d'ange une bonté sans pareille, dit sur-le-champ à Pauline qu'elle +vouloit se charger d'elle, et fit placer dans sa chambre un lit de +sangle à côté du sien. Nous ne pourrons jamais oublier toutes les +marques de bonté qu'elle en reçut pendant le temps qu'il nous fut +permis d'habiter avec elle ce triste séjour.» Madame Élisabeth était +clairvoyante dans ses affections, et si elle aimait particulièrement +cette jeune et intéressante personne, c'est qu'elle avait entrevu tout +ce qu'il y avait de force et de courage dans cette jeune âme. + +Afin de donner au lecteur une idée plus précise et plus détaillée de +ce local, nous mettons sous ses yeux le plan du troisième étage de la +petite tour, avec la description de son mobilier. + +[Illustration: PETITE TOUR.--TROISIÈME ÉTAGE.--_LE ROI_ et _MADAME +ÉLISABETH_. + + A. Antichambre. + B. Chambre et lit de MM. Hue et Chamilly. + C. Chambre du Roi. + 1. Lit du Roi à deux dossiers, avec ciel de lit de camelot + rouge et jaune. + 2. Commode en marqueterie, à dessus de marbre blanc. + 3. Grand canapé de velours cramoisi. + 4. Grande table à manger. + 5. Un buffet à quatre ventaux. + 6. Un guéridon avec dessus de marbre blanc. + Quatre fauteuils de velours d'Utrecht cramoisi. + Six chaises de paille. + D. Cabinet de lecture du Roi, avec banquettes circulaires + de taffetas lilas, en draperie avec franges et glands. + E. Cabinet de toilette. + 7. Armoire remplie d'estampes. + F. Ancienne cuisine, chambre de Madame Élisabeth. + 8. Lit de Madame Élisabeth. + 9. Lit de mademoiselle Pauline de Tourzel. + 10. Table. + 11. Un cabriolet de coton rouge, lilas et blanc. + Trois chaises. + G. Corps de garde.] + +Arrivés au Temple dans la soirée du lundi 13 août (et non du 14 comme +l'ont écrit M. Hue et quelques autres), puis introduits de nuit dans +la tour, les prisonniers ne purent prendre que le lendemain matin une +connaissance exacte de la distribution de leur nouvelle demeure. Ils +apprirent que, d'après les ordres du conseil de la Commune[8], des +travaux considérables allaient être entrepris pour isoler et +fortifier leur prison. Dans la journée même, le patriote Palloy, +accompagné de Sautot, son collègue, et de MM. Poyet et Paris, +architecte et inspecteur des travaux de la Commune, vint examiner les +localités. Déjà célèbre pour avoir démoli la Bastille, cette citadelle +de la tyrannie, ce maçon ambitieux avait brigué la gloire de +construire la prison du tyran. L'enclos fut livré à ses ouvriers. Les +bâtiments qui attenaient au massif de la tour, les arbres qui +l'avoisinaient le plus, disparurent sous la pioche et sous la hache. +On masqua des fenêtres, on exhaussa les murs d'enceinte, on créa des +guichets et des corps de garde; des travaux de tout genre entraînèrent +des dépenses considérables[9]. + +[Note 8: Séance du 13 août 1792.] + +[Note 9: Voir à ce sujet les registres de la Commune et les Archives +de l'Empire.] + +Presque tous les captifs étaient arrivés au Temple dans un dénûment +absolu. «Tous nos effets, raconte mademoiselle Pauline de Tourzel, +avoient été pillés dans notre appartement des Tuileries, et je ne +possédois que la robe que j'avois sur le corps lors de ma sortie du +château. Madame Élisabeth, à qui l'on venoit d'en envoyer +quelques-unes, m'en donna une des siennes. Comme elle ne pouvoit aller +à ma taille, nous nous occupâmes à la découdre pour la refaire. Tous +les jours, la Reine, Madame et Madame Élisabeth avoient l'extrême +bonté d'y travailler; mais nous ne pûmes la finir avant de les +quitter.» Cette privation du nécessaire obligeait les détenus d'avoir +avec le dehors, tantôt pour un objet, tantôt pour un autre, des +relations gênées par mille entraves et devenues bientôt suspectes. Les +personnes honorées du privilége de suivre la famille royale dans le +malheur furent dénoncées à la Commune, et celle-ci, dans sa séance du +17 août, ordonna leur enlèvement de la tour. Manuel, touché du chagrin +que cette mesure causait à la famille royale, essaya vainement de +faire revenir le conseil général sur son arrêté. + +Dans la nuit du 19 au 20 se présentèrent au Temple deux officiers +municipaux chargés d'emmener _toutes les personnes qui n'étaient pas +membres de la famille Capet_. «Vers minuit, dit encore mademoiselle +Pauline, nous entendîmes frapper à la porte de notre chambre. Madame +Élisabeth se leva sur-le-champ, m'aida même à m'habiller, m'embrassa +et me conduisit chez la Reine. Nous trouvâmes tout le monde sur +pied.» La Reine prétendit que madame de Lamballe étant sa parente, +l'arrêté de la Commune ne pouvait la concerner, mais tous ses efforts +pour l'empêcher de partir furent inutiles. «Il n'y avoit qu'à obéir +dans la position où nous étions, dit madame de Tourzel. Je remis entre +les mains de la Reine ce cher petit Prince, dont on porta le lit dans +sa chambre sans qu'il se fût réveillé. Je m'abstins de le regarder, +afin de ne pas ébranler le courage dont nous allions avoir tant +besoin, pour ne donner aucune prise sur nous, et revenir reprendre, +s'il étoit possible, une place que nous quittions avec tant de regret. +La Reine vint sur-le-champ dans la chambre de madame la princesse de +Lamballe, dont elle se sépara avec une vive douleur. Elle nous +témoigna, à Pauline et à moi, la sensibilité la plus touchante, et me +dit tout bas: «Si nous ne sommes pas assez heureux pour vous revoir, +soignez bien madame de Lamballe. Dans toutes les occasions +essentielles prenez la parole, et évitez-lui autant que possible +d'avoir à répondre à des questions captieuses et embarrassantes.» +Madame étoit tout interdite et bien effrayée de nous voir emmener. +Madame Élisabeth arriva de son côté, et se joignit à la Reine pour +nous encourager. Nous embrassâmes pour la dernière fois ces augustes +princesses, et nous nous arrachâmes, la mort dans l'âme, d'un lieu qui +nous rendoit si chère la pensée de pouvoir leur être de quelque +consolation.... + +»Nous traversâmes les souterrains à la lueur des flambeaux; trois +fiacres nous attendoient dans la cour. Madame la princesse de +Lamballe, ma fille Pauline et moi, montâmes dans le premier, les +femmes de la famille royale dans le second, et MM. de Chamilly et Hue +dans le troisième. Un municipal étoit dans chaque voiture, qui étoit +escortée par des gendarmes et entourée de flambeaux. Rien ne +ressembloit plus à une pompe funèbre que notre translation du Temple +à l'hôtel de ville.» + +Toutes les personnes entraînées ainsi à la barre de la Commune +espéraient revenir au Temple après leur interrogatoire, les municipaux +qui les conduisaient semblaient leur en donner l'assurance; mais il +n'y eut que M. Hue qui, dans la journée du 20 août, fut réintégré à la +tour. A six heures de l'après-midi, Manuel se présenta; il dit à Louis +XVI que non-seulement il avait échoué dans ses démarches, mais qu'il +avait le regret de lui annoncer que madame de Lamballe, madame et +mademoiselle de Tourzel, Chamilly et les femmes de chambre, avaient +été conduits à l'hôtel de la Force. Madame Élisabeth se mit aussitôt à +préparer pour les nouvelles prisonnières de La Force les choses qui +leur étaient le plus nécessaires; la Reine voulut l'aider, et Manuel +s'étonna de voir ces deux princesses faire des paquets de linge avec +une simplicité touchante et un cordial empressement. + +Les pénibles nouvelles apportées par le procureur de la Commune +interdisant tout espoir de revoir au Temple madame de Lamballe et +mesdames de Tourzel, Madame Élisabeth quitta son logement du troisième +étage et descendit s'établir dans la chambre déserte du Dauphin. Le +lit de Marie-Thérèse, qui jusque-là avait passé les nuits près de sa +mère, fut transporté dans la chambre de sa tante. De ce jour-là la vie +de la famille royale prit une sorte d'uniformité. + +A six heures, Madame Élisabeth se levait; sa nièce ne tardait pas à +suivre son exemple, et bien qu'elles s'aidassent mutuellement dans le +soin de leur toilette, Madame Élisabeth apprenait à la jeune fille à se +passer des mains d'autrui. Dès qu'elles entendaient les pas de M. Hue, +qui, ayant fait la chambre du Roi, descendait vers huit heures pour +disposer celle de la Reine, elles ouvraient leur verrou; la Reine, de +son côté, en faisait autant, et voyait entrer chez elle avec M. Hue les +commissaires constitués à la garde du Temple par la Commune. Ces +officiers municipaux passaient la journée dans la chambre même de +Marie-Antoinette et la nuit dans la pièce précédente, qui séparait cette +chambre du logement de Madame Élisabeth. A neuf heures, celle-ci suivait +la Reine et les enfants chez le Roi pour le déjeuner. Après les avoir +servis, Hue redescendait pour faire les chambres de la Reine et des +princesses. A dix heures, la famille se réunissait chez la Reine et y +passait la journée. Louis XVI donnait à son fils des leçons de langue +française, de langue latine, de géographie et d'histoire; +Marie-Antoinette s'occupait de l'éducation de sa fille, et Madame +Élisabeth lui enseignait le calcul et le dessin. Vers une heure, si le +temps était beau, et quand Santerre était présent, la famille royale, +accompagnée de quatre officiers municipaux, descendait au jardin; +pendant la promenade, les enfants jouaient habituellement au palet ou au +ballon, faible distraction à laquelle assez souvent mettait obstacle +l'incertitude du temps ou l'absence du chef de la milice nationale. A +deux heures, on remontait chez le Roi; on dînait; on descendait ensuite +chez la Reine. C'était le moment de la récréation. Les jeux des enfants +faisaient luire un rayon de gaieté sur l'horizon de la famille. +Très-souvent aussi, à cette heure, Madame Élisabeth proposait à son +frère une partie de piquet ou de tric-trac, afin de l'arracher à ses +lectures et à son travail, auxquels il était toujours pressé de +retourner. A sept heures, toute la famille prenait place autour d'une +table, pour écouter la lecture que faisaient alternativement la Reine et +Madame Élisabeth d'un livre d'histoire ou de quelque ouvrage choisi pour +instruire la jeunesse en l'amusant. Il n'était pas rare que des +rapprochements imprévus avec leur situation vinssent réveiller des +sentiments pénibles. Ces applications se renouvelèrent souvent à la +lecture de _Cécilia_ (de mistress d'Arblay). A huit heures, M. Hue +dressait le souper du Dauphin dans la chambre de Madame Élisabeth; la +Reine venait y présider, et le reste de la famille suivait. Louis XVI +lui-même, pour égayer un instant cette dernière heure de la journée, se +plaisait parfois à proposer des énigmes empruntées à quelques vieux +_Mercure de France_ qu'il avait trouvés dans la bibliothèque de la tour. +L'intelligence des enfants surprenait souvent le mot caché, et le sombre +intérieur s'éclaircissait un instant à leur radieux sourire. Le petit +Prince faisait ensuite sa prière, et Hue le couchait. La Reine et Madame +Élisabeth restaient tour à tour auprès de lui. Après avoir servi le +souper de la famille, Hue portait à manger à celle des deux princesses +qui était de garde. Louis XVI, en sortant de table, revenait auprès de +son fils; après quelques moments, il serrait à la dérobée la main de sa +femme et de sa soeur, leur adressait un muet adieu, recevait les +caresses de ses enfants, et remontait dans sa chambre. Marie-Antoinette +et Madame Élisabeth, demeurées ensemble, prenaient pendant quelques +instants leur ouvrage de tapisserie ou profitaient de l'heure où le Roi +et les deux enfants reposaient pour réparer les habits de la famille. +Madame Royale se couchait, et, comme son frère, elle ne tardait pas à +s'endormir; alors, après un tendre bonsoir, les deux soeurs se +quittaient pour se reposer. L'un des deux municipaux de service restait +dans la pièce qui séparait leurs chambres, l'autre avait suivi le Roi. +Ces commissaires étaient relevés à onze heures du matin, à cinq heures +du soir et à minuit. Louis attendait pour se coucher que le nouveau +commissaire fût arrivé, et s'il ne l'avait point encore vu, il priait +Hue de lui demander son nom; puis la nuit enveloppait le vieux donjon du +Temple, et le sommeil des prisonniers était souvent aussi paisible que +leur conscience. Je me trompe: quelquefois, pendant une grande partie de +la nuit, une femme y veillait en cachette, et à l'insu de tous, excepté +de Hue, son complice obligé, raccommodait à la lueur d'une bougie le +seul vêtement que possédaient le Roi et le Dauphin, et que le fidèle +serviteur lui avait apporté à minuit. Plus d'une fois les commissaires +de la Commune fouillèrent un vêtement qui sortait à six heures du matin +de la chambre de Madame Élisabeth. + +Cette pénurie n'était pas le seul tourment de la famille royale: des +vexations et des outrages de tout genre s'y mêlaient. Madame Élisabeth +ne pouvait voir sans indignation que le Roi et la Reine ne +descendaient plus au jardin sans être insultés. C'étaient d'abord +Rocher et Risbey qui, la pipe à la bouche, les regardaient passer au +guichet entre deux bouffées de fumée. + +C'étaient ensuite les gardes du service extérieur, qui, placés au bas +de la tour, affectaient de se couvrir et de s'asseoir quand ils +passaient, puis de se lever et de se découvrir quand ils étaient +passés. La multitude d'ouvriers employés dans l'enceinte du Temple à +la démolition des maisons et aux constructions des nouveaux murs ne +permettait de donner pour promenade aux prisonniers qu'une partie de +l'allée des marronniers. Le petit Prince y trouvait un peu d'exercice; +mais le prix auquel ce précieux avantage était acheté pour lui par ses +parents remplissait de larmes le coeur de Madame Élisabeth. + +Louis XVI, malgré ses demandes réitérées, n'avait pu obtenir la +lecture des journaux. Un moyen fut tenté pour suppléer à leur absence. +Le soir, des colporteurs venaient crier aux abords du Temple le +sommaire des articles intéressants que contenaient les gazettes qu'ils +vendaient. Au premier cri qu'il entendait, M. Hue montait dans la +tourelle; là, se hissant à la hauteur d'une fenêtre aux deux tiers +bouchée, il s'y cramponnait jusqu'à ce qu'il eût saisi le sens des +principales nouvelles. Il descendait alors dans l'antichambre de la +Reine; Madame Élisabeth au même instant passait dans sa chambre; Hue +l'y suivait sous un prétexte quelconque et lui communiquait ce qu'il +venait d'apprendre. Rentrée dans la chambre de Marie-Antoinette, +Madame Élisabeth se plaçait au balcon de la seule fenêtre du Temple +qui n'avait pas été condamnée dans la majeure partie de son ouverture; +le Roi, sans que les commissaires en prissent ombrage, allait à cette +fenêtre comme pour respirer; sa soeur lui transmettait ce que son +valet de chambre lui avait dit, et c'est ainsi que l'héritier de Louis +XIV, à force de combinaisons et de subterfuges, parvenait à connaître +une parcelle des événements qui agitaient son empire. C'est par cette +voie qu'il fut instruit de la mort de M. de Laporte, intendant de la +liste civile[10], et de celle de M. Durosoi, rédacteur de _la Gazette +de Paris_[11]. Disons aussi que parmi ces colporteurs de tristes +nouvelles se glissaient parfois des crieurs affidés envoyés par +quelques amis ignorés. Louis XVI entendit un jour chanter dans la rue +cet air fort connu alors: «Henri, bon Henri, ton fils est prisonnier +dans Paris»; et Madame Élisabeth ne put imputer qu'à une amitié du +dehors l'air du _Pauvre Jacques_ que des joueurs de vielle firent plus +d'une fois arriver à son oreille. Ce chant mélancolique, reflet d'un +affectueux souvenir, faisait battre son coeur; mais les sons +s'éteignaient bientôt et s'évanouissaient plus fugitifs que l'émotion +qu'ils avaient fait naître. + +[Note 10: On avait pendu Favras sur la place de Grève, on y avait +amené les restes palpitants de Flesselles et de de Launay: mais la +révolution ne voulut pas que le palais du peuple fût souillé du sang +de ses ennemis. Elle reporta ce spectacle devant le palais des rois. +Le 24 août, M. de Laporte fut décapité sur la grande place du +Carrousel, vis-à-vis du château des Tuileries. Il était âgé de +quarante-neuf ans. C'était lui qui, le 22 juin 1791, avait remis à +l'Assemblée nationale la déclaration que Louis XVI avait écrite avant +de partir pour Varennes. Il avait entendu sa condamnation sans +trouble; il monta sur l'échafaud avec dignité. Là, se tournant vers le +peuple, il dit avec douceur: «Citoyens, soyez sûrs que je meurs +innocent; car je ne puis regarder comme un crime ma fidélité à mon +Roi: puisse mon sang, que vous désirez, vous donner plus de bonheur et +rendre la paix à ma patrie!»] + +[Note 11: Marchant à la mort le 25 août, fête de saint Louis, Durosoi +s'écria: «Il est beau pour un royaliste comme moi de mourir le jour de +saint Louis.»] + +Le Roi voyant avec regret que le service à la Tour roulait entièrement +sur M. Hue, et craignant que ses forces cessassent de répondre à son +dévouement, fit demander au conseil de la Commune d'envoyer au Temple +un homme propre aux ouvrages de peine. La Commune nomma pour ce +service un ancien commis aux barrières appelé Tison, homme d'un +naturel méfiant et dur, imbu, comme la plupart des gens de sa classe, +de préventions contre la famille royale. Cet homme vint donc habiter +le Temple avec sa femme, qui paraissait d'un caractère doux et +compatissant. Il n'était point facile de se tromper longtemps sur la +nature des services demandés à leur zèle: Madame Élisabeth s'aperçut +bientôt que c'étaient moins des domestiques que des espions qu'on +avait introduits dans la tour. Cependant M. Hue s'arrangea de leur +concours, et n'eut qu'à se louer de leur zèle pendant le peu de temps +qu'il demeura encore au Temple. + +Quelques jours après leur installation, Cléry, valet de chambre +attaché au Dauphin depuis son enfance, demanda au maire de Paris à +continuer son service auprès de ce jeune Prince. Pétion accéda à ce +voeu, et le 26 août, un officier municipal amena Cléry au Temple. +«Vous servirez mon fils, lui dit la Reine, et vous vous concerterez +avec M. Hue pour ce qui nous regarde.» + +Le nouveau serviteur se conforma à ce programme. Pendant tout le temps +que M. Hue demeura au Temple, Cléry, presque uniquement occupé du +Prince royal, n'eut d'autre service auprès du Roi que le soin de le +coiffer le matin et de rouler ses cheveux le soir. Hue demeura seul +chargé de pourvoir aux choses nécessaires à la famille royale. +Confident et ministre des prisonniers, c'est lui qui avait à chaque +instant à discuter leurs intérêts avec les mandataires de la Commune. +A combien d'ennuis, de tracasseries, d'insultes, de persécutions +mesquines l'exposait cette mission difficile! Comme les municipaux +élevaient souvent la voix, Madame Élisabeth se trouva plus d'une fois +témoin des avanies que ce généreux serviteur supportait sans se +plaindre. Plus d'une fois elle guetta l'occasion de le remercier de sa +résignation. Le Roi, de son côté, ne lui refusait pas cet +encouragement: «Vous avez eu beaucoup à souffrir aujourd'hui, lui +dit-il un soir en se couchant[12]; eh bien, pour l'amour de moi, +continuez de supporter tout, ne répliquez rien.» + +[Note 12: Seul moment où il pouvait laisser tomber une parole sans +qu'elle fût ramassée par le municipal de service.] + +Madame Élisabeth subissait la même contrainte. Obsédée par les +geôliers municipaux, elle ne pouvait qu'à la dérobée exprimer un désir +à M. Hue ou lui parler de ses peines. Un jour que, à l'heure de son +service, ce brave homme était entré chez elle, il la trouva en prière; +son premier mouvement fut de se retirer. «Restez, lui dit-elle, vaquez +à vos occupations; je n'en serai pas dérangée.» + +Voici quelle était la prière de cette femme angélique. M. Hue obtint +la permission de la copier et nous l'a conservée: + +«Que m'arrivera-t-il aujourd'hui, ô mon Dieu! je l'ignore. Tout ce que +je sais, c'est qu'il n'arrivera rien que vous n'ayez prévu de toute +éternité. Cela me suffit, ô mon Dieu! pour être tranquille. J'adore +vos desseins éternels, je m'y soumets de tout mon coeur; je veux tout, +j'accepte tout, je vous fais un sacrifice de tout; j'unis ce sacrifice +à celui de votre cher Fils, mon Sauveur, vous demandant par son sacré +Coeur et par ses mérites infinis la patience dans nos maux et la +parfaite soumission qui vous est due pour tout ce que vous voudrez et +permettrez.» + +Sa prière achevée: «C'est moins pour le Roi malheureux, dit-elle à M. +Hue, que pour son peuple égaré, que j'adresse au ciel des prières. +Daigne le Seigneur se laisser fléchir et jeter sur la France un regard +de miséricorde!...» + +Puis, voyant l'impression que faisaient ses actes et ses paroles: +«Allons, du courage, ajouta-t-elle, Dieu ne nous envoie jamais plus de +peines que nous n'en pouvons supporter.» + +Il mesura celles de Madame Élisabeth à son courage: c'est pour cela +qu'il les fit si grandes. Ce courage venu d'en haut imprimait à son +visage une sérénité telle que ceux qui l'observaient se trompaient +quelquefois sur l'état réel de son âme. En la voyant si calme et si +tranquille au milieu de tant de sujets de regret et de douleur, bien +des gens se disaient: «Sans doute elle connoît les efforts que +l'Europe absolutiste va tenter pour délivrer son frère; sans doute la +correspondance des ci-devant princes l'entretient dans cet espoir, et +elle est persuadée que l'heure de la délivrance approche.» Madame +Élisabeth n'était persuadée que d'une chose, c'est que Dieu est grand, +miséricordieux et juste; et bien insensés étaient ceux-là qui +prenaient sa résignation à tout souffrir pour l'espoir de voir finir +ses souffrances[13]. + +[Note 13: La vertu de Madame Élisabeth a produit la même impression +sur tous ceux qui l'ont connue. Madame Elliot, cette Anglaise qui +régna tour à tour à la cour du prince de Galles et à celle du duc +d'Orléans, en parle comme Joseph de Maistre. Lorsqu'il s'agit de +défendre la Reine contre les calomnies auxquelles cette grande et +infortunée princesse était en butte, la première pensée qui lui vient +à l'esprit est celle-ci: «Marie-Antoinette fut l'amie de Madame +Élisabeth.»--«Que ses ennemis réfléchissent un moment aux personnes +qui formoient la société la plus intime de la Reine, s'écrie-t-elle. +C'étoit Madame Élisabeth, soeur du Roi, qui étoit un ange aussi pur +que la neige. L'attachement de Madame Élisabeth pour la Reine dura +jusqu'à ses derniers moments, ce qui est une preuve surabondante de +l'innocence de Marie-Antoinette.» (_Mémoires de madame Elliot sur la +révolution française_, p. 36.)] + +La plupart des couvents d'hommes avaient été fermés à la fin de 1790. +Quelques communautés de religieuses étaient restées debout à cause de +certaines réserves contenues dans les décrets qui prescrivaient +l'abolition générale de ces sortes d'établissements; mais dénoncées +incessamment à l'Assemblée nationale, ces rares maisons exceptées de +la proscription étaient représentées comme d'absurdes reliques de +l'ancien régime, comme des antres de conspirations d'où partaient des +excitations à la révolte contre le régime nouveau. Enfin, le 7 août +1792, un décret prescrivit l'évacuation et la vente des édifices +occupés par les religieuses, à la seule exception des hospices ouverts +aux pauvres et aux malades. La maison de Saint-Cyr paraissait atteinte +par ce décret, mais les Dames de Saint-Louis ne bougèrent pas; elles +refusèrent leur porte aux officiers municipaux, préférant au regret +humiliant de se rendre le dangereux honneur d'attendre qu'on les +brisât. «Nous ne comptons nous ébranler, disait madame de Crécy, que +lorsque nous aurons reçu l'ordre officiel.» Quelques familles +s'alarmèrent. Mademoiselle de Puisaye fut retirée par ses parents. +Napoléon de Buonaparte, lieutenant-colonel du 1er bataillon des +volontaires de Corse, ayant été dénoncé pour avoir réprimé une émeute +à Ajaccio, était venu à Paris pour se justifier près du ministre de la +guerre. Injustement éconduit, et ayant reçu l'ordre d'aller reprendre +son poste en Corse, il se rendit à Saint-Cyr le 1er septembre 1792, +pour voir avant son départ sa soeur Marie-Anne, jeune personne de +quinze ans[14], entrée dans la maison de Saint-Louis le 22 juin +1784[15]. Le jeune officier avait laissé Paris en proie à l'anarchie, +et, à la veille des massacres des prisons, il avait, sur la route de +Paris et dans les rues de Versailles, rencontré des détachements de +volontaires qui partaient pour la frontière en criant _Vive la +nation!_ Plusieurs fois il avait été arrêté et obligé, malgré ses +épaulettes, d'exhiber ses papiers et sa carte de civisme. A Saint-Cyr, +il trouve les mêmes agitations; les cris de désordre qu'il entend dans +le village, les symptômes de colère et de haine qu'il remarque aux +portes mêmes de la maison de Saint-Louis, si tranquille encore lors de +ses deux dernières visites, l'une avant le 20 juin et l'autre au +commencement d'août, le déterminent à prévenir des éventualités +redoutables, et à profiter de son retour au foyer paternel pour +emmener sa soeur avec lui. Madame de Crécy combat son projet.--«Et +quand bien même, ajoute-t-elle, je serois disposée à le seconder, +pourrois-je faire que la communauté ne fût point prisonnière? Votre +soeur ne peut sortir d'ici sans l'avis de la municipalité et sans +l'ordre du directoire du district.» Napoléon Buonaparte rédige +aussitôt dans le parloir de madame de Crécy sa pétition au directoire +du district[16], et court chez Aubrun, épicier par état, maire de la +Commune par intérêt, car cette dignité populaire et la belle écharpe +aux trois couleurs qui en était les insignes, avaient donné un relief +éclatant à son échoppe, située dans la rue basse du village, en face +de la porte du cimetière de Saint-Louis[17]. Aubrun n'écouta pas +d'abord sans quelque défiance ce jeune homme qui réclamait une jeune +fille de quinze ans pour la conduire en Corse; mais ayant causé +quelques instants avec lui sur les affaires publiques, il ne tarda +point à subir l'autorité d'une parole nette, brève, ferme et +accentuée. Quittant bientôt sa boutique, il alla avec son solliciteur, +accompagné de son secrétaire-greffier, dans la maison de Saint-Louis +pour constater la présence de mademoiselle de Buonaparte. Puis il fit +et délivra au jeune lieutenant-colonel un acte appuyant sa demande et +déclarant nécessaire d'y faire droit[18]. Muni de ces pièces, +Napoléon, prompt comme l'éclair, retourne à Versailles, s'adresse au +directoire du district, puis à celui du département, obtient +l'autorisation qu'il réclame, repart pour Saint-Cyr avec une mauvaise +voiture de louage, et se présente de nouveau à la maison de +Saint-Louis. Ce frère dévoué, qui ce jour-là, au milieu des ruines de +la monarchie, n'était occupé que du salut de sa soeur, ne se doute +guère que, huit ans après, un décret signé de lui fondera dans cette +royale demeure de Saint-Cyr le Prytanée français, et que, le 28 juin +1805, il reviendra lui-même visiter ces lieux au bruit des cris +enthousiastes de _Vive l'Empereur!_ + +[Note 14: Elle était née à Ajaccio le 3 janvier 1777. Plus connue sous +le nom d'Élisa, grande-duchesse, ayant le gouvernement des +départements de la Toscane, elle épousa, le 5 mai 1797, Félix +Baciocchi, gentilhomme corse, capitaine d'infanterie, nommé en 1805 +prince de Lucques et de Piombino.] + +[Note 15: Son admission avait été accordée dix-sept mois plus tôt: + +_Brevet de place à Saint-Cyr pour Mademoiselle de Buonaparte._ + +«Aujourd'hui 24 novembre 1782, le Roi étant à Versailles, bien informé +que la demoiselle Marie-Anne de Buonaparte a la naissance, l'âge et +les qualités requises pour être admise au nombre des Demoiselles qui +doivent être reçues dans la maison royale de Saint-Louis établie à +Saint-Cyr, ainsi qu'il est apparu par titres, actes, certificats et +autres preuves, conformément aux lettres patentes des mois de juin +1686 et mars 1694, Sa Majesté lui a accordé une des deux cent +cinquante places de ladite maison, enjoignant à la supérieure de la +recevoir sans délai, de lui donner des instructions convenables et de +la faire jouir des mêmes avantages dont jouissent les autres +Demoiselles, en vertu du présent brevet, que Sa Majesté a, pour +assurance de sa volonté, signé de sa main, et fait contre-signer par +moi, ministre et secrétaire d'État et de ses commandements et +finances. + + »LOUIS. + »Le baron DE BRETEUIL.» + +Archives de la préfecture de Versailles.] + +[Note 16: + + _A Messieurs les administrateurs de Versailles._ + +«MESSIEURS, + +»Buonaparte, frère et tuteur de la Demoiselle Marianne Buonaparte, a +l'honneur de vous exposer que la loi du 7 août, et particulièrement +l'article additionnel décrété le 16 du même mois, supprimant la maison +de Saint-Louis, il vient réclamer l'exécution de la loi, et ramener +dans sa famille ladite Demoiselle sa soeur. Des affaires +très-pressantes et de service public l'obligeant à partir de Paris +sans délai, il vous prie de vouloir bien ordonner qu'elle jouisse du +bénéfice de la loi du 16, et que le trésorier du district soit +autorisé à lui escompter les vingt sols par lieue jusqu'à la +municipalité d'Ajaccio, en Corse, lieu du domicile de ladite +Demoiselle, et où elle doit se rendre auprès de sa mère. + +»Avec respect, + + »BUONAPARTE. + »Le 1er septembre 1792.» + +»J'ai l'honneur de faire observer à messieurs les administrateurs que +n'ayant jamais connu d'autre père que mon frère, si ses affaires +l'obligeoient à partir sans qu'il ne m'amène avec lui, je me +trouverois dans une impossibilité absolue d'évacuer la maison de +Saint-Cyr. + +»Avec respect, + + »Marianne BUONAPARTE.»] + +[Note 17: C'était un paysan sans instruction, mais d'un sens +très-juste; il a administré pendant trente-huit ans sa commune. Il est +mort en 1828.] + +[Note 18: «Nous, maire et officiers municipaux de Saint-Cyr, district +de Versailles, département de Seine-et-Oise, nous étant transportés en +la maison de Saint-Louis établie en ce lieu, et nous étant fait +représenter les brevets et autres titres, nous avons reconnu que la +Demoiselle Marie-Anne Buonaparte, née le 3 janvier 1777, est entrée le +22 juin 1784 comme élève de ladite maison de Saint-Louis, où elle est +encore dans la même qualité. Elle nous auroit témoigné le désir +qu'elle auroit de profiter de l'occasion du retour de son frère et +tuteur pour rentrer dans sa famille.--Vu les différentes choses que +nous venons d'énoncer et l'embarras où se trouveroit ladite Demoiselle +de faire un voyage aussi long, seule, et dès lors de l'impossibilité +absolue où elle seroit d'évacuer la maison de Saint-Louis pour le 1er +octobre, en conformité de la loi du 7 août dernier, nous n'empêchons, +et croyons même qu'il est nécessaire de faire droit à la demande +desdits sieur et demoiselle Buonaparte. + +»Fait et délivré à Saint-Cyr, au greffe municipal, cejourd'hui, 1er +septembre 1792, le quatrième de la Liberté et le premier de l'Égalité. + + »AUBRUN, maire; HOUDIN, secrétaire greffier.»] + +Un grand crime allait accroître les souffrances de la famille royale. +Le 2 septembre, il y avait une vive fermentation autour du Temple; +cependant le trouble du dehors n'avait point pénétré au dedans; et, +comme c'était le dimanche et qu'il faisait beau temps, la famille +royale était descendue après dîner au jardin. Les commissaires +paraissaient soucieux et parlaient entre eux à voix basse: tout à coup +on entend battre la générale; les municipaux font rentrer les +prisonniers. Un instant après M. Hue est arrêté et emmené dans une +voiture de place à l'hôtel de ville par un des commissaires (nommé +Mathieu) et deux gendarmes. Louis XVI se demandait en vain ce qu'on +pouvait reprocher à son fidèle serviteur; il ne trouvait que cette +réponse: «Il m'était attaché, et c'est un grand crime.» Le lendemain +matin, en s'habillant, il dit à Cléry, resté seul à son tour pour le +service de toute la famille: «Savez-vous quelque chose des mouvements +de Paris, et, avant tout, avez-vous des nouvelles de M. Hue[19]?--J'ai +pendant la nuit, répondit Cléry, entendu dire vaguement à un municipal +que le peuple se portait aux prisons; je ne sais rien de plus. Je vais +chercher à me procurer des renseignements.--Prenez garde de vous +compromettre, reprit le Roi, car alors nous resterions seuls.» Vers +onze heures, Manuel vint au Temple, informa Louis que la vie de M. Hue +n'était pas en péril, mais que le conseil général avait décidé qu'il +ne rentrerait plus à la Tour, et qu'on y enverrait une autre personne +à sa place. «Je vous remercie, répondit le Prince, je me servirai du +valet de chambre de mon fils, et, si le conseil s'y refuse, je me +servirai moi-même; j'y suis résolu.» + +[Note 19: Voici ce qu'était devenu M. Hue: + +Entré dans la salle de la Commune, on le plaça auprès du président. A +quelques pas était Santerre. Ce commandant de la milice parisienne +écoutait, d'un air grave et capable, les plans que des gens à moitié +ivres développaient devant lui pour arrêter les armées étrangères: les +uns, d'un air rusé, expliquaient les roueries différentes de leurs +opérations stratégiques; les autres prenaient la ligne droite, et, +tout franchement, proposaient de se lever en masse pour marcher à +l'ennemi. Au parquet, place ordinaire du procureur de la Commune, +s'agitait Billaud-Varenne, l'un des substituts, et près de lui +Robespierre, criant, donnant des ordres et paraissant très-animé. + +Dans cette salle et dans les pièces voisines, le tumulte était +extrême. Au milieu de ce désordre, le président interroge l'accusé. +Avant que celui-ci puisse répondre, on crie de toutes parts: _A +l'Abbaye! à la Force!_ Dans ce moment on y massacrait les prisonniers. + +Le calme se rétablit, l'interrogatoire commence. Des faits, la plupart +imaginaires, sont reprochés. «Tu as, dit l'un des municipaux, fait +entrer dans la tour du Temple une malle renfermant des rubans +tricolores et divers déguisements; c'était pour faire évader la +famille royale.--J'ai entendu, s'écrie un autre, le Roi lui dire +_quarante-cinq_ et la Reine _cinquante-deux_. Ces deux mots lui +désignaient le prince de Poix et le traître Bouillé.» Un troisième +prétend qu'il avait commandé une veste et une culotte couleur +savoyard, preuve certaine d'une intelligence avec le roi de +Sardaigne[19-A]. Un quatrième revient sur des correspondances +clandestines au moyen de caractères hiéroglyphiques dont nous avons +parlé. D'autres l'accusent d'avoir chanté dans la tour l'air et les +paroles: _O Richard! ô mon roi! l'univers t'abandonne!_ etc., ce qui +était faux, M. Hue ne chantait jamais; puis enfin de s'être attiré de +la part de la famille royale un intérêt qu'elle affectait de lui +témoigner, tandis qu'à peine elle parlait aux commissaires de la +Commune, ce qui était vrai. A ce dernier reproche, l'accusé reste +muet. Les clameurs se renouvellent: _A l'Abbaye! à la Force!_ Enfin, +la fureur contre le coupable est au comble, quand Billaud-Varenne +s'écrie: «Ce valet, renvoyé au Temple une première fois, a trahi la +confiance du peuple; il mérite une punition exemplaire.»--Un municipal +se lève et dit: «Citoyens, cet homme tient les fils de la trame ourdie +dans la tour. S'assurer de lui, le mettre au secret, en tirer tous les +renseignements qu'il peut donner, sera plus utile et plus sage que de +l'envoyer à l'Abbaye ou à la Force.» Quel que fût en ce moment le +motif du municipal, son observation sauva la vie à M. Hue. Il fut +décidé que l'accusé serait enfermé dans un des cachots de l'hôtel de +ville. Remis aussitôt à la garde d'un guichetier, il fut conduit au +lieu de réclusion qui lui était destiné.] + +[Note 19-A: M. Hue avait en effet signé et fait viser par les +commissaires de garde la demande d'un vêtement semblable pour Tison.] + +En reconduisant le procureur-syndic, Cléry lui demanda si la +fermentation continuait: «Vous vous êtes chargé d'une tâche difficile, +répondit-il, je vous exhorte au courage.» Ces mots prononcés d'un air +fort soucieux firent craindre à Cléry que le peuple ne se portât au +Temple. Manuel savait que les massacres, commencés la veille à deux +heures et demie dans les prisons, ne se ralentissaient pas. Sans +doute, n'ayant pu les prévenir, il craignait qu'on ne lui attribuât +une part de responsabilité dans ces horribles événements. Nous n'en +présenterons pas ici le tableau. + +Peltier, témoin oculaire, a tracé de l'aspect de Paris, dans les +journées qui précédèrent immédiatement les massacres, une description +saisissante: «Qu'on se figure, dit-il, des rues populeuses et vivantes +frappées tout à coup du vide et du silence de la mort avant le coucher +du soleil, dans une des belles soirées d'été, n'offrant plus ni +promeneurs ni voitures dans leurs espaces solitaires, et ne présentant +au contraire dans toute leur étendue que l'aspect du néant. Toutes les +boutiques sont fermées; chacun, retiré dans son intérieur, tremble +pour sa vie ou sa propriété; tous sont dans l'attente des événements +d'une nuit où chaque individu ne peut pas même espérer de ressources +de son désespoir.» + +Quant aux journées de septembre elles-mêmes, c'est dans les Mémoires +contemporains qu'on en trouvera la tradition dramatique et vivante. +Madame Elliot[20] surtout, qui, pendant ces journées d'épouvante et +d'horreur, sauva la vie à Champcenetz à travers d'étranges péripéties +et par des prodiges de courage et de présence d'esprit, a laissé une +relation empreinte de toutes ses émotions et de toutes ses anxiétés. +Elle a raconté cette terrible visite domiciliaire avant laquelle elle +avait fait étendre entre deux matelas, dans la ruelle de son lit, où +elle était couchée elle-même, M. de Champcenetz, malade, tremblant la +fièvre, et à moitié mort de terreur; les propos sanglants et les +menaces des sicaires; sa double crainte de leur découvrir le +malheureux proscrit et d'être étendue côte à côte avec un cadavre, car +Champcenetz ne respirait plus. Elle a dit la consigne inexorable des +barrières, qui ne laissaient sortir personne; les rues, les quais, les +boulevards sillonnés de patrouilles; le cours de la Seine gardé; elle +rencontra même le 3 septembre--avec quelle horreur!--un des plus +sinistres trophées de ces hideux massacres qu'on portait de la Force +au Temple. Encore une fois, notre sujet ne nous condamne pas à entrer +dans ce récit: nous rechercherons seulement ce que sont devenues les +personnes qui avaient suivi la famille royale des Feuillants au +Temple, et qui lui ont été arrachées le 19 août. + +[Note 20: Madame Elliot est une de ces femmes à la vie légère du +dix-huitième siècle qui, jusque dans le désordre, conservaient un +coeur dévoué, une âme forte, le sentiment de l'honneur politique et de +la foi chrétienne. B.] + +Le registre de la petite Force[21] constate qu'à l'époque de ces +événements, cette prison renfermait cent dix femmes, la plupart +appartenant à l'écume de la population, amenées là par la prostitution +ou le vagabondage: malheureuses créatures, de tout âge, accusées +d'avoir volé du linge ou de la vaisselle aux Tuileries, le 10 août, ou +dans la nuit du 10 au 11. Parmi ces cent dix femmes, on en remarque +neuf seulement détenues pour des faits politiques. Voici leur écrou: + +A la date du 19 août: + + De l'ordre de M. Pétion, maire, et MM. les commissaires des + 48 sections. + + Madame de Navarre, première femme de chambre de Madame Élisabeth, + Madame Basire, femme de chambre de Madame Royale, + Madame Thibault, première femme de chambre de la Reine, + Madame Saint-Brice, femme de chambre du Prince Royal, + Madame Tourzel, gouvernante des Enfants du Roi, + Mademoiselle Pauline Tourzel, gouvernante des Enfants du Roi, + Marie-Thérèse-Louise de _Savoie de Bourbon-Lamballe_, + +[Note 21: Conservé dans les archives de la préfecture de police.] + +A la date du 30 août: + + Angélique-Euphrasie Peignon, épouse de M. de Septeuil, native de + Paris, âgée de vingt et un ans et demi, envoyée dans cette prison + pour y être détenue jusqu'à nouvel ordre; de l'ordre de MM. les + administrateurs du département de police. + +A la date du 2 septembre: + + Madame Mackau, envoyée dans cette prison avec la demoiselle + Adélaïde Rotin, sa femme de chambre, prisonnière volontaire + auprès de sa maîtresse; de l'ordre de MM. les administrateurs de + police, membres de la commission de surveillance et de salut + public. + +Mademoiselle Pauline de Tourzel et madame Saint-Brice furent +miraculeusement mises en liberté le 2 septembre. Mesdames Thibaud, +Navarre, Basire, de Tourzel et Septeuil furent relâchées, le 3, par +le tribunal populaire qui s'était installé à la Force. Il en fut de +même de madame de Mackau et de sa femme de chambre, entrées dans cette +prison la veille[22], au moment même où l'on commençait les +massacres. Quant à madame de Lamballe, en examinant de près son écrou, +il est facile de voir qu'une destinée particulière lui était réservée: +les noms de _Savoie_ et de Bourbon-Lamballe sont écrits en saillie, +avec une intention évidente; la profession n'y est point indiquée; +tout semble annoncer le sort funeste qui l'attendait. L'histoire n'a +pas dit nettement pourquoi elle a été assassinée: elle n'a point nommé +d'une manière positive ses juges, je veux dire ses proscripteurs et +ses bourreaux. La main même, la main inconnue qui, sur le registre, a +complété l'écrou de cette infortunée princesse, s'est bornée à ajouter +à son nom ces seuls mots, qui étaient un arrêt de mort: «Conduite le 3 +septembre au grand hôtel de la Force.» + +[Note 22: Madame Marie-Angélique de Fitte de Soucy, baronne de Mackau, +sous-gouvernante des Enfants de France, née au château de Soucy le 16 +novembre 1723, est morte à Vitry-sur-Seine le 16 février 1800. + +Madame Élisabeth-Louise Le Noir, comtesse de Soucy, belle-soeur de +madame de Mackau, et comme elle sous-gouvernante des Enfants de +France, née à Paris le 31 octobre 1729, est morte à Vitry-sur-Seine le +21 décembre 1813. + +Adélaïde Rotin, femme Camille, qui n'avait jamais quitté le service de +ses deux maîtresses, ne s'éloigna pas d'elles après leur mort; grâce à +une petite pension que la famille de Mackau lui faisait, elle passa +ses derniers jours dans ce village, gardienne de deux tombes près +desquelles elle espérait la sienne. Son voeu a été réalisé le 5 +juillet 1855. Elle était née à Versailles en 1768. + +Nous avons visité plus d'une fois cette pauvre femme, que son +dévouement et sa mémoire rendaient fort intéressante. Voici comment +elle nous a raconté la manière dont elle avait échappé aux massacres +de septembre: + +«Née à Versailles en 1768, j'avois conséquemment vingt-quatre ans +lorsque je me constituai prisonnière à la Force, après le 10 août +1792. On fit beaucoup de difficulté pour m'admettre dans cette prison; +mais mes instances furent si vives que j'eus le bonheur d'y entrer +avec ma maîtresse, madame la baronne de Mackau. Elle et moi nous +couchâmes sur la paille, et fûmes nourries au pain et à l'eau. En face +de notre cachot étoit celui de la princesse de Lamballe, entrée à la +Force quelques jours avant nous. La concierge de la prison étoit une +très-brave femme: elle eut grande pitié de nous, et c'est à elle que +nous dûmes de ne pas mourir de faim. Elle nous apporta pendant la nuit +différentes nourritures pour nous soutenir. + +»Dans la matinée du 3 septembre, une espèce de tribunal s'installa à la +Force dans une salle basse. Il y avoit sept ou huit personnes de la +maison du Roi. On nous interrogea toutes; quand on s'adressa à madame de +Mackau: «Qu'allez-vous faire? leur dis-je; elle est aliénée, elle ne +peut vous répondre sur rien.--Prends Dieu à témoin qu'elle est +aliénée.--Oui, certes, je prends Dieu à témoin qu'elle est aliénée, et +qu'il lui est impossible de répondre.--Mais elle a des parents +émigrés?--Elle n'en a aucun, m'écriai-je, bien que je susse pertinemment +qu'elle en avoit deux.» Mon ton assuré sauva ma maîtresse. Immédiatement +mise en liberté, elle se réfugia chez madame de Chazet, sa fille. +Retenue après elle à la Force, on eut la cruauté de me faire assister au +meurtre de madame de Lamballe. Dès qu'elle eut passé le guichet et mis +le pied sur le pavé où avoit lieu le massacre général et où le sang +couloit à flots, elle fut abattue immédiatement; on la dépouilla de tous +ses vêtements, on lui ouvrit le corps et on lui arracha le coeur. On +m'avoit entraînée pour être immolée aussi, et c'est ainsi que je fus +témoin de toutes ces horreurs. Je perdis connoissance, et quand je +repris mes sens j'étois toute nue moi-même et j'avois été livrée à +toutes les brutalités. Au moment où on alloit me frapper, un gendarme +prit intérêt à moi; il pleuroit à chaudes larmes; il me protégea avec +son sabre, fut blessé au poing, et parvint à m'envelopper de son +manteau. Plusieurs spectateurs prirent comme lui ma défense. Mon premier +protecteur me fit aussitôt monter dans une voiture, et la populace, qui +un instant auparavant avoit demandé ma mort, cria autour de cette +voiture: «_Vive l'innocence reconnue!_» Les chevaux pouvoient à peine +traverser les flots de cette multitude, et l'on mit près de deux heures +à me conduire rue des Boucheries-Saint-Honoré, chez la lingère de madame +de Mackau. Tout le monde se disputa le moyen de m'apporter des secours. +Pendant que je devenois ainsi l'objet de soins et d'égards empressés, +madame de Mackau, qui avoit appris le massacre général des prisonniers, +ne doutoit pas que je ne fusse moi-même au nombre des victimes, et elle +me pleuroit. + +»La lingère me donna tout ce qu'il me falloit pour me vêtir. Le +gendarme qui m'avoit sauvée me conduisit chez madame de Chazet, où se +trouvoit madame de Mackau. Obligées de quitter Paris sur-le-champ, +nous vînmes demeurer à Vitry chez madame de Soucy. + +»Dans ce village où s'est écoulée presque toute mon existence, j'ai +survécu de longues années à mes deux respectables maîtresses. Ma seule +pensée de bonheur est de les rejoindre: ma tombe est prête auprès de +la leur. + + »_Signé_: ADÉLAÏDE CAMILLE. + + »A Vitry-sur-Seine, le mardi 13 juillet 1853.»] + +Manuel, en quittant le Temple, y avait laissé de l'inquiétude. Depuis, +certaines rumeurs avaient accru l'alarme: les municipaux jugèrent à +propos d'interdire aux prisonniers la promenade du jardin. La famille +royale, qui venait de sortir de table, se tenait réunie dans la +chambre de la Reine. Cléry était à dîner avec Tison et sa femme; +celle-ci jette un grand cri: une tête de femme, pâle et sanglante, +vient d'apparaître à la croisée. Les assassins, au dehors, croient +avoir reconnu la voix de la Reine, et accueillent par un rire joyeux +le cri d'effroi sorti de la Tour. Cléry est remonté précipitamment: il +prévient à voix basse Madame Élisabeth, mais son visage est tellement +atterré que le Roi et la Reine s'en aperçoivent. «Qu'avez-vous donc, +Cléry?» lui dit la Reine. Les deux commissaires de service étaient à +leur poste; un troisième s'écrie en entrant et en s'adressant au Roi: +«Les ennemis sont à Verdun; nous périrons tous, mais vous périrez le +premier.» Un autre municipal survient, encore suivi de quatre hommes +députés par le peuple; un d'eux demande instamment que les prisonniers +se montrent à la fenêtre.--«Oh! non, non, de grâce! s'écrie un +municipal de service[23] en barrant le passage au Roi, n'approchez +pas! ne regardez pas! quelle horreur!» Voyant l'honorable opposition +des municipaux, l'orateur de la députation s'écrie d'une voix +satanique: «On veut vous cacher la tête de la Lamballe que l'on vous +apportait, pour vous faire voir comment le peuple se venge de ses +tyrans. Je vous conseille de paraître, si vous ne voulez pas que le +peuple monte ici.» La Reine tombe évanouie. J'abrége ici le récit de +ces horribles scènes, que le lecteur peut trouver en détail dans +l'histoire de Louis XVII. + +[Note 23: Du nom de Mennessier.] + +Le moindre objet qui avait appartenu à l'infortunée princesse de +Lamballe devenait pour Marie-Antoinette et pour sa fille un douloureux +_memento_ et une nouvelle source de larmes. Madame Élisabeth ramassa +quelques effets laissés par elle à la tour lorsqu'elle en avait été +enlevée, les serra loin de leurs yeux, et, au premier moment +favorable, les remit à Cléry en lui recommandant d'en faire un paquet +et de l'adresser avec une lettre à la première femme de chambre de +madame de Lamballe. Ni le paquet ni la lettre n'arrivèrent à leur +destination. + +Parmi les commissaires chargés d'inspecter les travaux et les dépenses +du Temple, le nommé Simon, cordonnier et officier municipal, s'était +fait remarquer par sa rudesse et sa grossièreté. Un jour, Madame +Élisabeth, qui avait su que sa femme était malade à l'Hôtel-Dieu, lui +en demanda des nouvelles. «Dieu merci, elle va mieux, répondit-il, en +ajoutant: C'est un plaisir de voir actuellement les dames de +l'Hôtel-Dieu; elles ont bien soin des malades; je voudrais que vous +les vissiez, elles sont aujourd'hui habillées comme ma femme, comme +vous, mesdames, ni plus ni moins[24].» + +[Note 24: _Mon témoignage sur la détention de Louis XVI et de sa +famille dans la tour du Temple_, par Ch. GORET, ancien membre de la +Commune du 10 août 1792.--Paris, Maurille, 1825, in-8º de 71 pages.] + +La plupart du temps il y avait entre les municipaux de service, les +gardes nationaux, les deux geôliers de la petite tour et les maçons +même employés aux travaux du Temple, un odieux concert pour charger +d'outrages ces grandeurs tombées. Nous ne redirons pas ces insultes de +tous les jours que la famille royale eut à subir dans l'intérieur de +sa prison ou pendant ses promenades au jardin, et qu'elle ne cessa +d'endurer avec une inaltérable résignation. Nous préférons rappeler +quelques rares témoignages de sympathie et de compassion qui lui +furent offerts. + +Un commissaire, de garde pour la première fois, entra chez le Roi +pendant que le petit prince prenait sa leçon de géographie. Interrogé +par son père, qui lui demandait dans quelle partie du monde était +située Lunéville, l'enfant répondit: «Dans l'Asie.--Comment! dans +l'Asie! dit en souriant le municipal; vous ne connaissez pas mieux un +lieu où vos ancêtres ont régné?» La manière dont le municipal +relevait l'erreur plut au Roi et à la Reine. Marie-Antoinette entama +avec lui une conversation à voix basse: «Nous supporterions plus +facilement nos malheurs, lui dit-elle en terminant, si la plupart de +vos collègues vous ressemblaient.» + +Un garde national placé en faction au bout de l'allée des marronniers +qui servait de préau, jeune homme d'une intéressante figure, exprimait +par son attitude et son regard le désir de donner quelques +renseignements à la famille royale. Madame Élisabeth, dans un second +tour de promenade, s'approcha de lui assez près pour qu'il lui parlât; +soit crainte, soit respect, il ne l'osa point, mais quelques larmes +brillèrent dans ses yeux, et par un signe il indiqua qu'il avait +déposé à peu de distance un papier dans les décombres. Cléry, en +feignant de choisir des palets pour le petit Prince, se mit à la +recherche de ce papier; mais les commissaires l'avertirent qu'il ne +devait pas approcher des sentinelles et qu'il eût à se retirer. On n'a +pu deviner quelles étaient les intentions de ce jeune homme. + +Ce n'est pas le seul sujet d'émotion que l'heure de la promenade +offrait aux prisonniers: parmi quelques royalistes qui profitaient +chaque jour de ce court instant pour les voir, en se plaçant aux +fenêtres des maisons situées autour de l'enceinte du Temple, Cléry, +une fois, remarqua une femme qui suivait d'un oeil très-attentif tous +les mouvements du jeune Prince lorsqu'il s'écartait de ses parents, et +crut reconnaître en elle madame de Tourzel. Il prévint Madame +Élisabeth. Au nom de madame de Tourzel, cette princesse, qui la +croyait une des victimes du 2 septembre, ne put retenir ses larmes. +«Quoi! dit-elle, elle vivroit encore!» Cléry s'était trompé; les +renseignements qu'il obtint le lendemain lui apprirent que madame de +Tourzel était dans une de ses terres[25]. Il apprit aussi que la +princesse de Tarente et la marquise de la Roche-Aymon, qui, le 10 +août, au moment de l'attaque, se trouvaient dans le palais des +Tuileries, n'avaient point été comprises dans le massacre. La +certitude qu'elles vivaient encore fut pour la famille royale, qui les +avait pleurées, une surprise pleine de joie et comme la résurrection +d'amis qu'on a crus perdus pour toujours; mais, hélas! elle apprit +presque aussitôt le meurtre des prisonniers de la haute cour +d'Orléans, et cette nouvelle affreuse lui causa un vif chagrin. Le duc +de Brissac et M. de Lessart étaient au nombre de ces serviteurs de la +royauté qui ne furent pas jugés, mais assassinés à Versailles le 9 +septembre 1792. La population de Versailles put voir la tête de M. de +Brissac plantée au bout d'une des piques de la grille du château. M. +de Brissac n'avait jamais voulu s'éloigner du danger. La dissolution +de son régiment l'avait rendu libre; il aurait pu fuir, Louis XVI l'en +avait prié; mais le coeur d'un sujet si dévoué était resté sourd aux +instances d'un prince si malheureux. «Sire, avait répondu M. de +Brissac, la fuite m'est défendue. On dirait que je suis coupable et +l'on vous croirait complice: ma conduite serait donc pour vous une +accusation; j'aime mieux mourir.» Il mourut. + +[Note 25: C'était encore une erreur. Madame et mademoiselle P. de +Tourzel, sauvées de la Force par M. Hardy, avaient été conduites par +lui dans un petit logement à Vincennes, où elles demeurèrent cachées +pendant plus de trois mois. B.] + +Au nombre des personnes qui venaient aux environs du Temple épier +l'instant et l'occasion d'apercevoir la famille royale, il faut citer M. +Hue, qui, après quinze jours environ passés dans les cachots de la +Commune, avait recouvré la liberté. Le seul adoucissement à ses peines +était de porter ses pas vers le Temple: sa seule ambition était de +rentrer à la Tour. Il fit à ce sujet des démarches auprès de Pétion, et +celui-ci ayant été nommé député à la Convention, il se détermina à +s'adresser à Chaumette, qui venait de remplacer, comme procureur de la +Commune, Manuel, devenu aussi représentant du peuple. Il reçut de lui un +accueil poli et presque bienveillant. Chaumette l'invita à s'asseoir, et +ayant fait interdire sa porte, s'épancha confidentiellement avec lui, +lui parla de son origine obscure, de sa jeunesse besoigneuse, des +obstacles qu'il avait eu à franchir, des rigueurs qu'il avait éprouvées. +Puis il lui fit des révélations importantes sur les infidélités de +quelques personnes du service du Roi qui recevaient par jour, pour prix +de leurs délations, un ou plusieurs louis stipulés payables en or. Ces +tristes aveux confondaient la loyauté de M. Hue: il se rappela pourtant +qu'une ou deux fois Madame Élisabeth s'était étonnée de rencontrer dans +un journal quelques détails d'intérieur sur lesquels l'oeil du dehors +n'avait pu tomber. Mais si la raison de Madame Élisabeth était +clairvoyante, sa conscience étroite et scrupuleuse se serait reproché +d'arrêter un soupçon infamant sur qui que ce fût. Et M. Hue, dans son +ouvrage sur les _Dernières années du règne et de la vie de Louis XVI_, a +gardé sur ces traîtres une magnanime réserve, ne devant pas, dit-il, +mettre à découvert leurs noms quand son vertueux maître les a voulu +taire, et quand, dans son immortel testament, il a recommandé à son fils +de ne songer qu'à leurs malheurs. + +Portant ensuite l'entretien sur la famille royale, Chaumette laissa +entrevoir de l'intérêt pour le Dauphin. «Je veux, dit-il, faire donner +quelque éducation à cet enfant; je l'éloignerai de sa famille pour lui +faire perdre l'idée de son rang; quant au Roi, il périra. Le Roi vous +aime.....» A ces mots, M. Hue ne put retenir ses pleurs. «Donnez un +libre cours à votre douleur, reprit Chaumette; si vous cessiez un +instant de regretter votre maître, moi-même je vous mépriserais.» + +Chaumette s'était montré confiant, mais il demeura inflexible, et M. +Hue ne put rentrer au Temple. + +L'Assemblée législative avait accompli sa tâche. N'ayant ni le courage +de la vertu ni l'énergie du crime, cette triste assemblée, dominée par +la Commune insurrectionnelle de Paris, qui disposait de la force +révolutionnaire, avait amené la victime au Temple. La Convention +devait l'y venir chercher pour l'immoler. La peur ou la violence avait +écarté des comices la plus grande partie des électeurs, et un million +cinq cent mille votes seulement avaient été constatés au scrutin. +Nommée sous l'impression des massacres, conçue pour ainsi dire dans le +meurtre et dans le sang, la Convention allait se montrer digne de son +odieuse origine: dès sa première séance, 21 septembre 1792, elle +abolit officiellement la royauté, déjà supprimée de fait, et semblable +à une dérision couronnée. A quatre heures du soir, un officier +municipal nommé Lubin se rendit au Temple, entouré de gendarmes à +cheval et d'une nombreuse populace; les trompettes sonnèrent, il se +fit un grand silence, et Lubin, qui avait une voix de Stentor, donna +lecture de la proclamation, que la famille royale put entendre +distinctement: + +«La royauté est abolie en France. Tous les actes publics seront datés +de la première année de la République. Le sceau de l'État portera pour +légende ces mots: _République de France_. Le sceau national +représentera une femme assise sur un faisceau d'armes, tenant à la +main une pique surmontée du bonnet de la Liberté.» + +Pendant cette lecture, les municipaux de service[26], assis près de la +porte de la chambre du Roi, essayaient de saisir sur la physionomie +des prisonniers les secrètes émotions de leur âme. Louis XVI, qui +tenait un livre à la main, continua de lire sans que la moindre +altération parût sur ses traits. Madame Élisabeth, occupée à sa +tapisserie, ne prit pas garde à ce qui se passait et ne quitta pas +son ouvrage; la Reine demeura calme et digne, et les deux observateurs +ne surprirent ni un mot ni un mouvement qui pût accroître leur +jouissance. + +[Note 26: C'étaient Hébert, si connu sous le nom de Père Duchêne, et +Destournelles, depuis ministre de l'instruction publique.] + +Dans la soirée, Cléry informa le Roi du besoin qu'avait son fils de +rideaux et de couvertures pour son lit, la température s'étant +très-refroidie depuis deux jours. Louis XVI lui dit d'en faire la +demande par écrit, et il la signa. Cléry s'était servi des expressions +qu'il avait jusqu'alors toujours employées: «Le Roi demande pour son +fils, etc.»--«Vous êtes bien osé, lui dit Destournelles, d'employer +encore un titre aboli par la volonté du peuple, comme vous venez de +l'entendre.--J'ai entendu une proclamation, répondit Cléry, mais je +n'en sais pas l'objet.--C'est, reprit le commissaire, l'abolition de +la royauté, et vous pouvez dire à _monsieur_ (en montrant Louis XVI) +de cesser de prendre un titre que le peuple ne reconnoît plus.--Je ne +puis, dit Cléry, changer ce billet qui est déjà signé; Louis m'en +demanderait la cause, et ce n'est pas à moi de la lui apprendre.--Vous +ferez ce que vous voudrez, répliqua le municipal, mais je ne +certifierai pas votre demande.» Le lendemain, Madame Élisabeth tira +Cléry d'embarras. «Il ne faut pas, lui dit-elle, faire de cela une +affaire: épargnons au Roi tout ennui inutile. Je vous conseille, +Cléry, d'écrire à l'avenir pour ces sortes d'objets de la manière +suivante: «Il est nécessaire pour le service de Louis XVI..., de +Marie-Antoinette..., de Louis-Charles..., de Marie-Thérèse..., de +Marie-Élisabeth..., etc...» + +Les travaux du Temple, quoique poussés avec activité, étaient loin +d'être achevés; cependant le nouvel appartement destiné à Louis XVI, +dans la grosse tour, était prêt à le recevoir. En même temps, on +cherchait à grossir de nouveaux griefs l'acte d'accusation que la +révolution formulait chaque jour contre ce malheureux Prince, afin de +fournir un nouvel aliment à la colère de la rue. Dans l'embrasure +d'une porte qui communiquait de sa chambre à celle de son fils, le +Roi, peu de temps avant le 10 août, avait pratiqué à l'aide d'une +vrille (seul instrument qu'il pût employer sans bruit) une ouverture +de vingt-deux pouces de haut sur seize de large: il était parvenu à +creuser insensiblement dans le mur, sur les mêmes dimensions, un trou +de huit à neuf pouces de profondeur; chaque matin, il lui avait fallu +lever le morceau qu'il avait détaché du lambris, et le soir, le +travail terminé, le rattacher avec quatre fils. L'opération achevée, +il avait de sa main scellé en plâtre quatre tasseaux sur lesquels il +avait posé deux rangs de tablettes en bois, et dans cette cachette, il +avait rangé ses papiers les plus importants. Il avait fait venir le +serrurier Gamin pour doubler d'une feuille de tôle le morceau de +lambris qui recouvrait cette ouverture. Cet ouvrier, honoré de la +confiance du Roi, avait dénoncé à Roland ce fait, qui tout aussitôt +devint une source d'accusations. La petite cachette prit dans le +public le nom d'_armoire de fer_, et devait, dit-on, donner le fil +d'une vaste conspiration. Le 29 septembre, à dix heures du matin, six +officiers municipaux entrèrent dans la chambre de la Reine, où était +réunie sa famille. L'un d'eux, nommé Charbonnier, donna lecture d'un +arrêté du conseil de la Commune qui leur ordonnait «d'enlever papier, +encre, plumes, crayons, et même les papiers écrits, tant sur la +personne des détenus que dans leurs chambres, ainsi qu'au valet de +chambre et autres personnes du service de la tour; de ne leur laisser +aucune arme quelconque, offensive ou défensive; en un mot, de prendre +toutes précautions nécessaires pour ôter tout commerce de Louis le +dernier avec autres personnes que les officiers municipaux[27].» Puis +arrêtant ses regards sur Louis XVI, le même commissaire ajouta de vive +voix: «Lorsque vous aurez besoin de quelque chose, Cléry descendra et +écrira vos demandes sur un registre qui restera dans la salle du +Conseil.» Sans faire la moindre observation, les captifs se +fouillèrent, livrèrent leurs papiers, crayons, nécessaires de poche, +etc. Les commissaires firent ensuite la visite des armoires, des +coffres, et enlevèrent les objets désignés dans l'arrêté. Un d'eux dit +à Cléry: «Le ci-devant Roi sera transféré ce soir même dans la tour.» +Cléry fit part de cette pénible nouvelle à Madame Élisabeth, qui +trouva le moyen d'en avertir son frère. Après le souper, comme Louis +XVI quittait la chambre de Marie-Antoinette pour remonter dans la +sienne, un commissaire lui dit d'attendre un instant, que le conseil +avait une communication à lui faire. Les six municipaux qui, le matin, +avaient mis à exécution un arrêté de la Commune, parurent, et +notifièrent aux détenus un nouvel arrêté qu'ils venaient de recevoir +du conseil général. + +[Note 27: Archives de l'Empire.] + + * * * * * + + Commune de Paris.--Du 29 septembre 1792, l'an IVe de la Liberté + et Ier de l'Égalité, Ier de la République française. + +_Extrait du registre des délibérations du conseil général._ + +«La garde des prisonniers du Temple devenant tous les jours plus +difficile par leur concert et les mesures qu'ils peuvent prendre entre +eux, la responsabilité du conseil général de la commune lui impose +l'impérieuse loi de prévenir les abus qui peuvent faciliter l'évasion +de ces traîtres; il a pris l'arrêté suivant: + +»1º Que Louis et Antoinette seront séparés; + +»2º Que chaque prisonnier aura un cachot particulier; + +»3º Que le valet de chambre sera mis en état d'arrestation; + +»4º Adjoint avec les cinq commissaires déjà nommés, le citoyen Hébert; + +»5º Les autorise à mettre à exécution l'arrêté de ce soir +sur-le-champ, même de leur ôter l'argenterie, les accessoires pour la +bouche; en un mot, le conseil général donne plein pouvoir à ses +commissaires d'employer tout ce que leur prudence leur prescrira pour +la sûreté de ces otages[28].» + +[Note 28: Archives de l'Empire.] + +La Commune, dans ses prescriptions, n'avait point encore revêtu une +forme aussi acerbe. Quoique préparé à cet événement, Louis en fut +affecté. Marie-Antoinette et Madame Élisabeth cherchaient à lire dans +les yeux des commissaires jusqu'où devaient s'étendre les rigueurs de +leur mission. En recevant les adieux de sa femme et de sa soeur, Louis +leur prit les mains et les serra avec un sentiment expressif qui +semblait dire: Résignons-nous. Son départ les laissa dans de vives +inquiétudes. Toutes deux pleuraient à chaudes larmes. Madame +Élisabeth, qui trouvait toujours des paroles consolantes pour toutes +les douleurs, devenait muette devant une infortune qu'elle croyait +sans bornes, et que pourtant elle voyait croître de jour en jour et +d'heure en heure. + +Levées de bonne heure le lendemain, Madame Élisabeth et Marie-Thérèse +vinrent frapper chez la Reine un peu plus tôt que de coutume. Comme +Cléry avait suivi le Roi dans sa nouvelle prison, Madame Élisabeth +accourait s'offrir pour habiller le jeune prince. L'abattement de ces +trois pauvres femmes et de cet enfant lui-même était profond; la +suprême consolation des malheureux est de souffrir ensemble. A dix +heures, quand il leur fallut se mettre à table pour déjeuner, leurs +yeux se remplirent de larmes en voyant vide la place du père de +famille. Elles demandèrent en vain de ses nouvelles aux commissaires +de service auprès d'elles, aucun n'en put donner; mais quelques +instants après, un d'eux ayant été conduire dans l'appartement de la +grosse tour des peintres et des colleurs qui n'y avaient point terminé +leurs travaux, dit au Roi qu'il venait d'assister au déjeuner de sa +famille et qu'elle était en bonne santé. «Je vous remercie, répondit +Louis XVI; je vous prie de lui donner de mes nouvelles et de lui dire +que je me porte bien. Ne pourrais-je pas, ajouta-t-il, avoir quelques +livres que j'ai laissés dans la chambre de la Reine? Vous me feriez +plaisir de me les envoyer.» Puis il indiqua les ouvrages qu'il +désirait. Le représentant de la Commune fit droit à sa demande; mais +ne sachant pas lire, il proposa à Cléry de l'accompagner. Heureux de +l'ignorance de cet homme, Cléry s'empressa de descendre avec lui. Il +trouva Marie-Antoinette entourée de ses enfants et de sa soeur: leur +douleur, qui sembla augmenter à sa vue, s'exhala en mille questions +auxquelles il ne put répondre qu'avec réserve; leurs plaintes, leurs +paroles touchantes émurent le coeur des commissaires. «Accordez-nous +du moins, s'écriaient-elles, la consolation de nous réunir au Roi un +moment dans la journée, ne fût-ce qu'à l'heure des repas!--Eh bien, +laissons-les dîner ensemble aujourd'hui, dit avec un ton d'autorité un +municipal; mais comme notre conduite est subordonnée aux arrêtés de la +Commune, nous ferons demain ce qu'elle aura prescrit.» A ces mots, un +sentiment qui était presque de la joie vint soulager ces tristes âmes. +Marie-Antoinette pressant ses enfants dans ses bras, Madame Élisabeth +les yeux levés vers le ciel, semblaient rendre grâces à Dieu de cette +faveur inattendue. Quelques commissaires pleuraient malgré eux. Simon +lui-même était attendri. «Je crois, dit-il tout haut, que ces +b......... de femmes me feraient pleurer.» Il ajouta: «Quand vous +assassiniez le peuple au 10 août, dit-il en s'adressant à +Marie-Antoinette, vous ne pleuriez point.--Le peuple est bien trompé +sur nos sentiments», répondit tristement la Reine. + +On servit le dîner chez Louis XVI à l'heure ordinaire, et on lui amena +sa famille. Aux transports qu'elle laissa éclater, on put juger des +craintes qu'elle avait éprouvées. La concession faite par les +commissaires de ce jour ne pouvant être blâmée par eux devant les +nouveaux municipaux qui devaient les remplacer, se continua +naturellement les jours suivants. Il ne fut plus question de l'arrêté +du 29 septembre; la famille royale se réunit chaque jour aux heures +des repas ainsi qu'à la promenade, et Cléry la servit comme par le +passé. + +La Reine et Madame Élisabeth témoignèrent, après le dîner, le désir de +visiter l'appartement qu'on leur préparait au-dessus de celui du Roi. +Les commissaires les y conduisirent. Elles prièrent les ouvriers de se +hâter, mais la besogne dura encore trois semaines. Pendant ce +temps-là, Cléry partagea son temps entre tous les prisonniers, faisant +leurs chambres, réglant leurs dépenses et cherchant le moyen de +conserver quelques rapports entre eux. On comprend que ce séjour de la +famille royale dans deux tours séparées et sans communication +intérieure, en rendant la surveillance des municipaux plus difficile, +la rendait aussi plus inquiète. La chose la plus futile et la plus +insignifiante, dès qu'elle était relative à un membre de la famille +prisonnière au Temple, empruntait immédiatement à cette circonstance +un caractère sérieux. Un pauvre vicaire de Fontenay de Vincennes +adressait à Madame Élisabeth quelques prétendus vers sans rime ni +raison, et écrits dans une langue qui n'appartient ni à la prose ni à +la poésie. Ce fatras, portant l'adresse de _Madame Élisabeth au +Temple_, fut remis au conseil général de la Commune[29], qui le +transmit à la commission des vingt-quatre. (Voir aux pièces +justificatives, nº II.) + +[Note 29: _Extrait du registre des délibérations du conseil général du +19 octobre 1792._ + +«Le conseil général nomme le citoyen Léger, l'un de ses membres, +qu'_elle_ charge de se transporter au Temple sur-le-champ pour y +prendre une lettre adressée à Madame Élisabeth par le vicaire de +Fontenay-sous-Bois, et l'apporter au conseil. + + »_Signé_: DARNAUDERIE, vice-président; + + »COULOMBEAU, secrétaire-greffier par intérim.» + +(Archives de l'Empire.)] + +On tenait éloignés du Temple les journaux qui racontaient les +sanglants malheurs de la France, les pamphlets qui pervertissaient la +conscience publique; mais l'injure, la menace, la calomnie adressées +directement aux Capets servaient souvent de passe-port aux gazettes +dans ce lazaret politique et moral où la famille royale prolongeait +sans fin sa douloureuse quarantaine, et dans lequel on ne laissait +pénétrer que ce qui pouvait ajouter aux tortures du présent les +appréhensions d'un plus sinistre avenir. Ces misérables feuilles, dont +le cynisme et le dévergondage étaient sans bornes, on les plaçait à +dessein sur une commode ou sur une cheminée dans les appartements. Ni +l'âge ni la vertu n'étaient épargnés. Une brochure prouvait qu'il +fallait étouffer _les deux petits louveteaux_, c'est ainsi qu'elle +appelait les enfants du Roi; une autre versait l'outrage à pleins +flots sur Madame Élisabeth, cherchant à détruire l'admiration +qu'inspiraient au public son caractère angélique et son dévouement +fraternel. + +Un petit conflit d'attributions élevé entre Cléry et Tison, leurs +prétentions jalouses aussi bien que l'habitude que prenait +individuellement chaque détenu de s'adresser pour un service +quelconque au commissaire qu'il croyait le mieux disposé en sa faveur, +firent prendre par le conseil du Temple un arrêté pour réglementer la +manière dont la famille royale présenterait à l'avenir ses demandes au +conseil. Le municipal James, qui protégeait Tison, lui dit en lui +annonçant le résultat de la délibération du conseil: «Sois content, le +ministère est formé; tu as le département des femmes.» + +La séparation complète de la famille royale était pressentie dans cet +arrêté. Le vendredi 26 octobre, la Reine, ses enfants et Madame +Élisabeth furent installés dans la grosse tour. Ce moment tant +souhaité par les prisonniers, et qui semblait leur promettre quelques +consolations, fut marqué, de la part des municipaux, par un trait +d'hostilité contre la Reine. Le conseil du Temple, composé de Roché, +Jérosme, Cochois et Massé, et sur la motion d'un d'entre eux, ennemi +personnel de Marie-Antoinette, prit un arrêté qui, sous la forme d'une +mesure de convenance et d'ordre, retirait le jeune Louis-Charles des +mains de sa mère et le remettait entre celles de son père[30]. Sans +avoir préalablement notifié cette décision à Marie-Antoinette, le soir +même de son entrée dans son nouvel appartement, on lui enleva son +fils. La Commune s'était empressée de ratifier cet arrêté[31]. Dans +cette même journée, pendant le dîner de la famille royale, un greffier +et un huissier, tous deux en costume, et suivis de six gendarmes, +étaient venus chercher Cléry pour le conduire à l'hôtel de ville, +d'où, après six heures passées au cachot, et un long interrogatoire, +il fut reconduit, à minuit, au Temple par les quatre officiers +municipaux désignés pour y prendre le service. + +[Note 30: Commune de Paris.--Sûreté du Temple. L'an Ier de la +République française, le 27 octobre 1792. + +_Extrait du registre des délibérations du conseil de service au +Temple, en date du 26 octobre présent._ + +«Sur les observations faites par l'un des membres de service au Temple +que le fils de Louis Capet était jour et nuit sous la direction de +femmes, mère et tante, considérant que cet enfant est dans l'âge où il +doit être sous la direction des hommes, le conseil, délibérant sur cet +objet, a arrêté et arrête qu'à l'instant le fils de Louis Capet sera +retiré des mains des femmes pour être remis et rester entre celles de +son père les jours et nuits, excepté qu'après l'heure du dîner il +montera dans le logement de ses mère et tante, durant le moment où son +père se repose, et en descendra sur les quatre à cinq heures du soir; +le tout sous la surveillance et conduite de l'un des commissaires de +service. + +»Fait au Conseil séant au Temple lesdits jour et an que dessus. + + »_Signé_: MASSÉ, JÉROSME, ROCHE, COCHOIS. + + »Pour extrait conforme à l'original: + »ROCHÉ, commissaire municipal de service + et président au Temple; + »COCHOIS, _ségrétère_.» + +Délivré au citoyen Cléry, de service auprès de Louis et de sa +famille.] + +[Note 31: Commune de Paris. + +_Extrait du registre des délibérations du conseil général, du 26 +octobre 1792._ + +«Le conseil général approuve l'arrêté pris par les commissaires des +travaux du Temple et les commissaires du conseil du Temple, relatif à +la translation des femmes dans la grosse tour, au troisième étage, et +le fils du ci-devant Roi avec son père. + +»Les autorise à faire disposer ses (_sic_) guichets qu'ils croiront +nécessaires dans cette même tour. + + »_Signé_: BOUCHER-RENÉ, président en l'absence du maire; + »COULOMBEAU, secrétaire-greffier par intérim.»] + +Avant d'aller plus loin, il convient de mettre sous les yeux du +lecteur un tableau fidèle du Temple tel qu'il existait au moment où +les travaux exécutés pour la captivité de la famille royale furent +terminés. Le plan que nous intercalons à cette page donnera d'abord +une idée générale et exacte de l'enclos du Temple à cette époque. +Essayons de faire connaître maintenant la nouvelle demeure que la +truelle de la révolution venait de restaurer pour Louis XVI et pour sa +famille dans le vieux donjon des Templiers. + +La grosse tour, dont la hauteur dépassait cent cinquante pieds et dont +les murs avaient neuf pieds d'épaisseur dans leur moyenne proportion, +formait quatre étages voûtés et soutenus au milieu par un gros pilier +depuis le bas jusqu'au quatrième étage. L'intérieur était d'environ +trente-quatre à trente-six pieds en carré. + +Le rez-de-chaussée, qui n'avait subi aucun changement, était resté +avec ses murailles nues; mais par la sévérité même de son +architecture, par les arêtes de sa voûte, par le fût lourd et +l'élégant chapiteau de son pilier, et aussi par les quatre lits à +colonnes torses adossés aux quatre murs de sa vaste salle, il +rappelait les temps et les choses d'autrefois. + +Cette pièce était destinée aux commissaires de la Commune qui +n'étaient point de service à la porte du Roi et de la Reine. Ils y +prenaient leurs repas, y couchaient, et s'y assemblaient pour +délibérer. Aussi appela-t-on cette pièce la _chambre du conseil_. Des +tourelles placées aux quatre angles, la première contenait l'escalier +qui allait jusqu'aux créneaux, la seconde servait d'armoire aux +municipaux, la troisième de bûcher et la quatrième de garde-robe. +L'entrée de chaque étage était fermée par deux portes, la première en +bois de chêne garni de clous, la seconde en fer. + +Le premier étage, demeuré aussi dans son intégrité première, était la +répétition du rez-de-chaussée, moins ses lits à colonnes. Il servait +de corps de garde, et était, après celui du palais du Temple, le poste +le plus important de l'enclos. Aux deux parois les plus larges de la +muraille, on avait établi des planches légèrement inclinées formant +avec quelques matelas un lit de repos pour la garde. Au milieu de la +salle, autour du pilier, les armes se groupaient en faisceau. + +Le second étage, qui ne formait primitivement, comme les autres +étages, qu'une seule pièce, avait été divisé en quatre chambres par +des cloisons en planches, avec de faux plafonds de toile. La première +pièce était une antichambre qui, par trois portes différentes, +communiquait aux trois autres pièces. En face de la porte d'entrée +était la chambre du Roi; on y plaça un lit pour son fils. De +l'antichambre on entrait également dans la salle à manger, qui en +était séparée par une seule cloison à vitrage. La chambre de Louis XVI +avait une cheminée; un grand poêle ouvrant dans l'antichambre, mais +placé au centre du carré de la tour, c'est-à-dire à la place même où +se trouve le pilier aux étages inférieurs, chauffait les autres +chambres. Une croisée éclairait chaque pièce, mais les barreaux de fer +et les abat-jour, scellés et posés en dehors, empêchaient l'air de +circuler. Les cloisons de l'appartement étaient recouvertes d'un +papier peint. Celui de l'antichambre représentait des pierres de +taille superposées comme on les figure au théâtre pour simuler +l'intérieur d'une prison. A gauche en entrant, on avait placardé au +milieu du mur la Déclaration des droits de l'homme, écrite en +très-gros caractères et encadrée dans une large bordure tricolore. Le +papier de la chambre du Roi était jaune glacé, semé de fleurs +blanches. En entrant, on voyait la cheminée en face, la fenêtre à main +droite, ainsi que la tourelle; à main gauche, le lit de Louis XVI, et +à ses pieds le petit lit de son fils. Sur la console de la cheminée +était posée une pendule portant gravés sur son cadran de porcelaine +ces mots: _Lepaute, horloger du Roi_; mais dès l'installation de Louis +(le 29 septembre) dans la grosse tour, les représentants de la Commune +avaient collé un pain à cacheter sur le mot _Roi_. Les plaques de +fonte de la cheminée portaient ces mots: _Liberté_, _égalité_, +_propriété_, _sûreté_. La tourelle servait à Louis XVI de cabinet de +lecture et d'oratoire. Ses murs enduits de plâtre étaient revêtus +d'une peinture gris de lin. On y avait placé un tout petit poêle. Près +du lit du jeune prince s'ouvrait une porte sur un couloir conduisant à +gauche dans la chambre de Cléry, et plus loin, en inclinant à droite, +à la garde-robe placée dans une seconde tourelle. Le lit de Cléry, +parallèle à celui de son maître, n'en était séparé que par l'épaisseur +de la cloison. La troisième tourelle, donnant dans la salle à manger, +servait de bûcher. + +[Illustration: TROISIÈME ÉTAGE. + + A. Escalier. + 1. Porte de chêne. + 2. Porte de fer. + B. Antichambre. + Une table en noyer. + Un lit de repos et des chaises. + C. Chambre de la Reine. + 3. Lit de la Reine, à colonnes en damas vert avec ses housses, + un sommier et deux matelas, un traversin, une couverture piqûre + de Marseille. + 4. Lit de Madame Royale, couchette à deux dossiers, une paillasse, + un sommier, trois matelas, un traversin et deux couvertures + en coton. + 5. Commode en bois d'acajou, à dessus de marbre, surmontée d'un + miroir de toilette. + 6. Canapé garni de son carreau et de ses deux oreillers. + 7. Cheminée, ornée de la pendule que nous avons indiquée, et + d'une glace de 45 pouces sur 36. + 8. Un paravent en bois de quatre feuilles, couleur d'acajou. + Deux tables de nuit. + D. Cabinet de la Reine. + E. Chambre de Madame Élisabeth. + 9. Lit en fer, garni de sa housse de toile de Jouy doublée de + taffetas vert, un sommier, deux matelas, un lit de plume, + un traversin et une couverture piqûre de Marseille. + 10. Commode en placage, à dessus de marbre. + 11. Une table en bois de noyer. + 12. Cheminée avec une glace de 45 pouces sur 32. + Deux chaises, deux fauteuils couverts en perse. + Flambeaux argentés. + F. Garde-robe. + G. Chambre de Tison. + Un lit, une commode en placage, à dessus de marbre. Un miroir + de toilette; une pendule de Lepaute posée sur la commode, + plusieurs chaises dont deux de canne. Flambeaux argentés. + H. Cabinet où fut enfermé Tison en septembre 1793.] + +Le troisième étage, contenant le logement de Marie-Antoinette et celui +de Madame Élisabeth, était la répétition du second moins le couloir. +La chambre de la Reine était au-dessus de celle du Roi, et son lit +placé au même endroit que le lit du Roi. Celui de Marie-Thérèse était +entre la cheminée et la porte du couloir supprimé. Le papier de la +chambre, aussi bien que celui de la tourelle qui servait de cabinet +de toilette, était entremêlé de zones vertes et bleues d'une nuance +extrêmement tendre. La cheminée était ornée d'une pendule +représentant la Fortune et sa roue,--singulière ironie en présence de +la grandeur renversée! La chambre de Madame Élisabeth et celle de +Tison étaient tapissées d'un même papier jaune très-commun. Leur +ameublement était à peu près le même aussi: un lit de fer, une table +en bois de noyer, une commode en placage, tels étaient les principaux +meubles de Madame Élisabeth. Le plan descriptif de cet étage achèvera +de le faire bien connaître. + +Les détails d'ameublement que nous donnons à la suite de ce plan sont +parfaitement authentiques: ils ont été puisés dans deux inventaires, +l'un fait à la date du 25 octobre 1792, lors de l'entrée de la famille +royale dans la grosse tour, et l'autre le 19 janvier 1793[32]. + +[Note 32: Archives de l'Empire, carton E, nº 6, 206.] + +Le quatrième étage, ne devant pas être habité, était resté dans sa +simplicité première. Sa voûte élevée, l'absence du pilier central, le +faisaient paraître plus grandiose que les autres étages. Quelques +vieux meubles de rebut et quantité de planches étaient relégués dans +les bas-côtés de cette vaste salle. Entre les créneaux et le toit de +la grande tour régnait une galerie servant quelquefois de promenade. +Les entre-deux des créneaux furent garnis de planches, jalousies sans +treillis enlevant au promeneur toute possibilité de voir ou d'être +vu[33]. + +[Note 33: Le lecteur trouvera à la fin du volume (Documents et pièces +justificatives, nº III) une esquisse de la physionomie extérieure du +Temple, un aperçu du personnel commis à sa garde, et des dispositions +prises par l'autorité républicaine.] + +Les habitudes de la famille ne subirent point de changements par suite +de sa réunion dans la grosse tour. Louis XVI, en présence d'événements +qui ne lassaient ni sa patience ni son courage, cherchait le plus +souvent ses distractions dans la lecture; plus émue que lui, +Marie-Antoinette s'occupait de ses enfants, demandait en vain au +travail manuel un apaisement aux troubles de son esprit, et faisait +matin et soir de courtes prières. Quant à Madame Élisabeth, elle ne +s'inquiétait plus de la méchanceté des hommes. Quelquefois, dans la +journée, au milieu des jurements et des blasphèmes, elle s'isolait +dans sa chambre, s'agenouillait près de son lit avec une ferveur +angélique, ou, assise sur une chaise, se recueillait dans ses +méditations avec un calme inaltérable. Souvent, après le dîner, quand +la promenade au jardin n'avait pas lieu, les enfants jouaient dans +l'antichambre au siam ou au volant; Madame Élisabeth assistait à leurs +jeux, assise près d'une table et un livre à la main. Cléry restait +habituellement dans cette pièce, et, se conformant aux ordres de cette +princesse, il s'asseyait aussi, et prenait un livre pour paraître +occupé de son côté. Il était facile de voir que la division de la +famille, ainsi parquée en deux chambres, contrariait et inquiétait +parfois les commissaires chargés de ne laisser jamais le Roi et la +Reine seuls, et ne voulant point se séparer eux-mêmes, tant ils se +méfiaient l'un de l'autre, espions tout ensemble et espionnés. Madame +Élisabeth profitait de ce moment pour entrer en communication avec +Cléry: celui-ci prêtait l'oreille, et, pour ne pas être surpris par +les municipaux, répondait sans détourner les yeux de sa lecture. +Marie-Thérèse et son frère, d'accord avec leur tante, facilitaient cet +entretien par leurs jeux bruyants ou par quelques signes annonçant +l'entrée des commissaires. Les captifs n'avaient pas moins à se défier +de Tison, dont les municipaux, plus d'une fois dénoncés par lui, +avaient aussi à redouter la surveillance. + +Du reste, une recrudescence se manifestait dans les rigueurs +ombrageuses du plus grand nombre des représentants de la Commune, et +se traduisait par des actes souvent ridicules. A la fin des repas, +Madame Élisabeth remettait à Cléry un petit couteau à lame d'or pour +qu'il le nettoyât; un municipal, plus d'une fois, le lui arracha des +mains, afin d'examiner si quelque papier n'était pas caché au fond de +la gaîne. Madame Élisabeth avait chargé Cléry de renvoyer un livre de +piété à la duchesse de Sérent; les municipaux s'emparèrent de ce +livre, et en coupèrent toutes les marges, de peur qu'on n'y eût écrit +quelque avis avec de l'encre sympathique. Le linge remis à la +blanchisseuse était minutieusement inspecté à la sortie; au retour, il +était déployé pièce par pièce et examiné au grand jour. Le livre de la +blanchisseuse, tout autre papier servant d'enveloppe, étaient +présentés au feu, afin de s'assurer s'il n'y avait aucune écriture +secrète. C'étaient là les moindres avanies de la captivité. + +On se ferait difficilement une idée des précautions que le conseil de +la Commune prenait pour que rien de ce qui se passait au Temple +n'échappât à sa surveillance. Le docteur Leclerc avait porté à la +Reine, pour sa fille, un paquet de drogues et une ordonnance de +médecine. Le conseil général s'alarma de cette démarche, et dans sa +séance du 27 octobre, réclama le paquet remis à Marie-Antoinette, et +manda à sa barre M. Leclerc. «La femme de Louis Capet, dit celui-ci, +me parla de la nécessité de faire des remèdes pour sa fille qui a une +dartre sur la joue, et me demanda quels étoient ceux qu'elle devoit +employer: il faut respecter les malheureux, et la fille ne doit pas +être punie des fautes du père; d'ailleurs elle a une jolie figure, et +il seroit dommage que cette dartre lui restât, car c'est un +chef-d'oeuvre de la nature. (Ici l'orateur fut interrompu par le +président, qui ajouta: _La peau du serpent est aussi un chef-d'oeuvre +de la nature_; le conseil vous invite à _continuer sans digression_.) +Je lui ai ordonné, dit alors M. Leclerc, de la squine et de la +salsepareille, drogues très-simples qui ne peuvent être falsifiées: +j'ai envoyé ce remède avec l'autorisation des commissaires, et +l'ordonnance a été signée par eux.» + +Le conseil général prit l'arrêté suivant: «Le conseil général, +prévoyant les conséquences dangereuses qui peuvent résulter de pareils +procédés, déclare qu'il improuve la conduite du commissaire Leclerc; +et, pour prévenir de pareils abus qui pourroient compromettre la +surveillance et la responsabilité de la Commune, défend à toutes les +personnes qui se trouvent au Temple, pour quelque fonction que ce +soit, médecins, chirurgiens, pharmaciens, etc., de donner aucun avis +ni remède de quelque nature qu'il soit, à aucun individu de la famille +ci-devant royale, sous quelque prétexte que ce puisse être; et dans le +cas où un membre de la famille royale auroit besoin de secours, le +conseil déclare qu'il y sera pourvu par les maîtres de l'art reconnus +par le conseil de la Commune; improuve ledit Leclerc, et le renvoie +avec ses drogues, son ordonnance et le présent arrêté, au conseil +général de la Commune.» + +Le plus grand tourment de Madame Élisabeth après le chagrin que lui +causait la situation du Roi et de la Reine, c'était la désolation de +ses amies, c'était le silence qu'elle était condamnée à garder +vis-à-vis d'elles pour ne pas les compromettre, c'était l'inquiétude +où elle était sur leur sort. Si elle reçoit de l'une d'elles une +preuve de souvenir ou d'attachement, elle, elle craint que ce gage +d'un bon sentiment ne soit imputé à crime. Aussi croit-elle de son +devoir de les prier de renoncer, au moins pour un temps, aux +dangereuses tentatives que leur inspire leur ingénieuse sollicitude +pour nouer des rapports avec elle. La duchesse de Sérent a le courage +de désobéir, et ne cesse de lui faire parvenir des témoignages de sa +constante attention: un de ses messages est surpris. Interrogée par le +comité révolutionnaire de sa section, madame de Sérent ose répondre +qu'elle a l'honneur d'être dame de Madame Élisabeth de France, et +qu'elle ne fait que remplir un devoir sacré en veillant à ce qui peut +lui être nécessaire. + +De longs mois s'écoulèrent sans qu'Élisabeth reçût d'au-delà des +frontières des nouvelles de sa famille. Son frère, le comte d'Artois, +assidu à lui écrire régulièrement, se taisait lui-même. Une lettre +cependant, une seule lettre lui arriva sous les verrous du Temple: +cette lettre était écrite par sa tante Adélaïde; elle était datée de +Rome, et relative aux événements de juin. Ce fut Manuel qui la remit +lui-même à la princesse. Cet acte de bienveillance ne devait pas se +renouveler. L'ère des perquisitions commença: une surveillance +minutieuse et tracassière, une inquisition de tous les instants +rendirent toute correspondance impossible. Les portes de la France +demeurèrent fermées aussi bien que celles de la tour du Temple. + +Le 14 novembre, la maladie vint ajouter à toutes les épreuves de la +famille royale. Louis XVI, le premier, eut une fluxion qui l'incommoda +extrêmement. La Reine et Madame Élisabeth demandèrent qu'on fît +appeler M. Dubois-Foucou, son dentiste; le conseil du Temple s'y +opposa. Le conseil général de la Commune arrêta que le conseil du +Temple lui transmettrait tous les matins le bulletin de la santé des +prisonniers, et, apprenant que la maladie du Roi s'était aggravée, il +nomma deux commissaires pour aller «instruire la Convention de la +santé du ci-devant.» La fièvre étant survenue, le 22, la Commune +avertie s'alarma, permit à M. Le Monnier, ancien premier médecin du +Roi, d'entrer à la tour, accompagné de M. Robert, chirurgien, et +réclama chaque jour un bulletin de la santé du malade. L'émotion de M. +Le Monnier fut grande en revoyant son ancien maître, ainsi que Madame +Élisabeth, à laquelle il avait voué la plus profonde affection. Il +vint au Temple deux fois par jour pendant la semaine que dura la +maladie du Roi. Marie-Antoinette demanda au conseil du Temple qu'il +lui fût permis de transférer pendant ce temps-là le lit de son fils +dans sa chambre. Le conseil le lui refusa. L'enfant eut une forte +coqueluche accompagnée de fièvre; sa mère et Madame Élisabeth +demandèrent à le veiller: «Vous lui avez refusé la grâce de monter +auprès de nous, accordez-nous celle de descendre auprès de lui.» +Prière inutile! La révolution ne se bornait plus à persécuter la +Reine, elle persécutait la mère. Marie-Antoinette prit elle-même le +mal qu'elle voulait guérir. La maladie se communiqua aussi à sa fille +et à Madame Élisabeth, qui eût regretté peut-être d'être exempte du +fléau qui atteignait tous les siens. Les médecins et les geôliers se +rencontrèrent chaque jour. + +En voyant la maladie entrer dans cette prison, il semble que la +Providence prenait à tâche d'éprouver cette grande et malheureuse +famille par tous les genres de souffrance. + +Cléry tomba malade à son tour. La fièvre et une forte douleur au côté +l'obligèrent de garder le lit. Il essaya de se lever pour habiller son +maître: Louis refusa ses soins, lui ordonna de se coucher, et fit +lui-même la toilette de son fils. Le petit Prince ayant recouvré la +santé, se tint pendant une grande partie de la journée dans la chambre +de Cléry, et de temps en temps lui apportait de la tisane. + +Dans la soirée, Louis XVI profita d'un moment où il était moins +surveillé pour aller voir lui-même son valet de chambre; il le fit +boire, et il lui dit avec bonté: «Je voudrois vous donner moi-même des +soins, mais vous savez combien nous sommes observés; prenez courage, +demain vous verrez mon médecin.» + +A l'heure du souper, la famille royale entra chez Cléry, et Madame +Élisabeth, sans que les commissaires s'en aperçussent, lui remit une +fiole qui contenait un looch. Cette princesse, qui était extrêmement +enrhumée, s'en privait pour lui; il voulut refuser, elle insista. +Après le souper, Marie-Antoinette déshabilla et coucha son fils, et +Madame Élisabeth roula les cheveux de son frère. + +Revenu le lendemain, M. Le Monnier ordonna une saignée à Cléry. +Celui-ci resta six jours au lit; chaque jour la famille royale allait +le visiter: Madame Élisabeth lui apportait des drogues qu'elle avait +demandées comme pour elle. Le malade reprit une partie de ses forces; +sa fermeté s'emparant de celle dont il était témoin, il lutta avec +énergie contre un mal qui l'aurait rendu incapable de rendre les +services qu'il voulait rendre. Le moral a tant d'influence sur le +physique, qu'on peut croire que cette résolution de guérir à tout prix +contribua autant que les remèdes à lui rendre la santé. + +Un soir, après avoir couché le petit Prince, Cléry se retirait pour +faire place à la Reine, qui venait, avec les princesses, embrasser son +fils et lui donner le bonsoir dans son lit. Madame Élisabeth, que la +surveillance des commissaires avait empêchée de parler à Cléry, +profita de ce moment pour remettre à l'enfant une petite boîte +d'ipécacuanha, en lui disant: «Ceci est pour Cléry, je vous prie de le +lui remettre dès qu'il reviendra.» Les princesses remontèrent dans +leur chambre, Louis XVI passa dans son cabinet, Cléry alla souper, et +ne rentra que vers onze heures pour préparer le lit du Roi. Comme il +était seul dans la chambre (Louis XVI étant encore dans la tourelle), +le jeune prince l'appela à voix basse. Cléry, étonné qu'il ne dormît +pas à pareille heure, lui en demanda le motif: »C'est que ma tante m'a +remis une petite boîte pour vous, lui dit-il, et je n'ai pas voulu +m'endormir sans vous l'avoir donnée; il étoit temps que vous vinssiez, +car mes yeux se sont fermés plusieurs fois.»--«Les miens se remplirent +de larmes, ajoute Cléry en racontant le trait que nous venons de +rappeler. Le Dauphin s'en aperçut, m'embrassa, et deux minutes après +il dormoit profondément.» + +Quoique placée sur le second plan dans la hiérarchie de la famille, et +quoique aimant à s'effacer elle-même, Madame Élisabeth, on le voit, +était toujours au premier rang dès qu'il s'agissait d'être utile ou +de consoler. C'était un spectacle touchant que celui de cette femme +angélique réclamant avidement sa part des tortures de sa famille; puis +suspendant le souvenir de ses propres infortunes pour s'occuper des +infortunes des autres, et renouvelant auprès d'un serviteur souffrant +la tradition des exemples de son aïeul saint Louis, dont les mains +royales se plaisaient à servir, dans les malades et les infirmes, les +membres mêmes de Jésus-Christ. + +Une nouvelle municipalité avait, dans la journée du dimanche 2 +décembre, remplacé la Commune du 10 août. Un assez grand nombre des +anciens membres avaient été réélus. Il n'y avait eu jusqu'à ce jour +qu'un seul commissaire auprès du Roi et un auprès de la Reine: la +nouvelle Commune décida qu'il y en aurait deux à l'avenir. +Conformément à cet arrêté, huit municipaux se trouvèrent dès le 3 +décembre de service au Temple, quatre, comme nous l'avons dit, en +surveillance près de la famille royale, et les quatre autres se tenant +dans la salle du Conseil. Chaque jour, ils se renouvelaient par +moitié. On arrivait le soir à neuf heures, on soupait, et l'on tirait +au sort pour savoir qui serait de garde chez le Roi ou chez la Reine. +On passait tour à tour vingt-quatre heures auprès des détenus, +vingt-quatre heures dans la salle du Conseil. Ceux que leur billet +avait désignés pour la nuit montaient après le souper, et restaient +près des prisonniers jusqu'au lendemain onze heures. Après le dîner, +ils reprenaient leur poste jusqu'à l'arrivée des nouveaux municipaux. +C'est à cette époque que l'on commença au rez-de-chaussée de la tour +des dispositions pour y installer quelques jours après le conseil, qui +se tenait dans une des salles du château du Temple. + +Le nombre des commissaires excita entre eux une émulation de zèle +révolutionnaire qui se traduisit par un redoublement de rigueurs +envers les prisonniers. + +La surveillance devint plus active, la servitude plus étroite; on +redoubla de dureté envers Cléry, on renouvela à Turgy, à Chrétien et à +Marchand, qui avaient obtenu un certificat des anciens municipaux[34], +la défense expresse de lui parler. Il restait peu d'espoir aux détenus +de pouvoir désormais apprendre aucune nouvelle. Frappée d'un fatal +pressentiment, Madame Élisabeth épiait avidement les regards et les +paroles de Cléry; mais Cléry ne savait plus rien, et craignait tout. +Cependant il ne désespérait pas tout à fait d'être informé des +événements du dehors par sa femme, qui, sous le prétexte d'apporter du +linge et d'autres objets nécessaires, avait obtenu la permission de +venir au Temple une fois par semaine. Elle était toujours accompagnée +d'une amie qui passait pour une parente. Le jeudi 6 décembre, madame +Cléry arriva avec son honnête et courageuse complice. Son mari, +prévenu, descendit au conseil. Tandis que, pour détourner les soupçons +des nouveaux commissaires, elle affectait de lui parler à haute voix +et de lui donner des détails assez oiseux sur ses affaires +domestiques: «Mardi prochain, disait tout bas son amie, on conduit le +Roi à la Convention; le procès va commencer; le Roi pourra prendre un +conseil; tout cela est certain.» + +[Note 34: Archives de l'Empire, carton E, nº 6, 206.] + +Le soir, Cléry trouva le moyen, au coucher du Roi, de lui rendre compte +de ce qu'il avait appris. Il lui fit pressentir qu'on avait le projet de +le séparer de sa famille pendant le procès, et ajouta qu'il ne restait +plus que quatre jours pour concerter quelque moyen de correspondance +entre le second et le troisième étage. Le lendemain, après le déjeuner, +Louis XVI fit part à la Reine des confidences qu'il avait reçues, et la +Reine les transmit à Madame Élisabeth. Quelques actes semblaient déjà +confirmer la triste annonce du procès. Le Roi venait de rentrer avec son +fils dans son appartement, lorsqu'un municipal, à la tête d'une +députation de la Commune, vint lui lire, d'une voix qui trahissait son +émotion, l'arrêté qui ordonnait «d'enlever aux détenus du Temple, ainsi +qu'à ceux qui les servent ou qui les approchent de près, toute espèce +d'instruments tranchants ou autres armes offensives et défensives, en +général tout ce dont on prive les autres prisonniers présumés +criminels.» Louis XVI prit lui-même dans ses poches un couteau et un +petit nécessaire de maroquin rouge dont il tira des ciseaux et un canif, +et remit ces objets au commissaire. Les envoyés de la Commune firent des +recherches dans toutes les pièces du second étage; ils confisquèrent les +rasoirs, le compas à rouler les cheveux, le couteau de toilette, de +petits instruments pour nettoyer les dents, et d'autres objets d'or et +d'argent; puis ils montèrent au troisième, où ils notifièrent le même +arrêté. «Si ce n'est que ça, dit la Reine avec un dépit marqué, il +faudrait aussi nous prendre nos aiguilles, car elles piquent bien +vivement.» Elle en eût peut-être dit davantage si Madame Élisabeth ne +lui eût fait signe du coude pour l'inviter au silence. Marie-Antoinette +et ses deux compagnes remirent leurs ciseaux. Les municipaux leur +prirent jusqu'aux petits meubles utiles à leur travail. «Savez-vous +bien, leur dit l'un d'eux, que nous avons ordre de vous enlever aussi +Tison et Cléry, et de goûter à tous les mets que l'on vous sert?» + +Il faut le dire, les commissaires ne remplissaient pas à la lettre les +ordres rigoureux que leur avait transmis le conseil général de la +Commune. Les fabricateurs des lois ne les feraient pas toujours si +dures s'ils devaient en être les exécuteurs. Quand vint l'heure du +dîner, quelques municipaux, sous la pression de l'arrêté dont ils +avaient donné lecture, voyaient de graves inconvénients à ce que la +famille royale se servît de fourchettes et de couteaux; d'autres +consentaient à laisser les fourchettes; la contestation dura quelques +instants; enfin, l'influence bienveillante dont nous venons de parler +l'emporta, et la majorité décida qu'aucun changement ne serait fait, +mais qu'à la fin de chaque repas couteaux et fourchettes seraient +enlevés. + +La privation des petits instruments de travail retirés aux captives +leur devint d'autant plus pénible qu'elles furent obligées de renoncer +à différents ouvrages qui jusqu'alors avaient contribué à les +distraire des longs ennuis de la prison. Un jour, Madame Élisabeth +cousait les habits de Louis XVI, et n'ayant point de ciseaux, elle +rompit le fil avec ses dents. «Quel contraste! lui dit le Roi, qui +fixait sur elle un regard attendri, il ne vous manquait rien dans +votre jolie maison de Montreuil.--Ah! mon frère, répondit-elle, +puis-je avoir des regrets quand je partage vos malheurs?» + +Le samedi 8 décembre vint au Temple une commission chargée de vérifier +les dépenses des détenus. Mandé devant elle pour donner des +explications, Cléry eut l'occasion d'apprendre d'un municipal bien +intentionné que la séparation de Louis d'avec sa famille, arrêtée +seulement par la Commune, n'avait point été encore prononcée par la +Convention. De son côté, Turgy était parvenu à se procurer un journal +qui contenait le décret portant que _Louis Capet serait traduit à la +barre de la Convention_; il remit à Cléry ce journal, ainsi qu'un +mémoire publié par Necker sur le procès du Roi. Le seul moyen que +trouva Cléry de communiquer ces deux pièces à la famille royale fut de +les cacher sous un vieux meuble dans le cabinet de garde-robe, et d'en +prévenir Madame Élisabeth. + +La visite de ces deux commissions qui venaient de se succéder à la +Tour, l'une chargée _d'enlever les armes offensives et défensives_, +l'autre de régler les dépenses, amena un nouvel arrêté du conseil +général qui modifia quelques mesures prises antérieurement[35]. A +dater de ce jour, le conseil du Temple fut transféré d'une salle du +palais au rez-de-chaussée de la Tour, disposé pour le recevoir. Aux +aides de cuisine Turgy, Chrétien et Marchand, il fut interdit de +sortir à l'avenir du Temple; quant aux deux officiers municipaux de +garde auprès des prisonniers de chaque étage, ils avaient devancé +l'ordre formel qu'ils reçurent de demeurer tous deux pendant la nuit +dans l'antichambre: depuis le 2 décembre, ils s'étaient, à cet égard, +conformés à l'invitation verbale de la Commune. + +[Note 35: «Le conseil général arrête: + + »1º Que le citoyen Cléry, valet de chambre des prisonniers, sera logé + et couchera dans la Tour, du côté gauche donnant dans la salle à + manger, sans qu'il puisse coucher ailleurs sous aucun prétexte; + + »2º Que le conseil du Temple sera placé dans la Tour; + + »3º Que le citoyen Mathey, concierge, aura la surveillance de ladite + Tour, et ne pourra en sortir sous aucun prétexte; + + »4º Que les guichetiers actuels, devenant inutiles par la nouvelle + disposition, seront réformés immédiatement, après avoir été payés + de ce qui leur est dû; + + »5º Que la cuisine sera placée dans la Tour, et que les agents + sous-employés ne sortiront point; + + »6º Pendant la nuit, deux officiers municipaux garderont les + prisonniers de chaque étage; + + »7º Et enfin la même cuisine servira pour les commissaires du Temple.» + + * * * * * + +_Nota._ L'article 1º depuis longtemps était observé; chaque soir les +municipaux avaient soin de fermer la porte de la chambre de Cléry, +donnant dans le couloir qui conduisait à la chambre du Roi, et d'en +emporter la clef. L'article 5º ne fut pas mis à exécution: il y eut +impossibilité matérielle de placer la cuisine dans la Tour.] + +Aux mesures de précaution exercées dans l'intérieur du Temple +répondaient au dehors les dispositions de police les plus sévères. A +la veille du jour _où l'on allait juger les attentats portés à la +souveraineté du peuple et prononcer sur leur auteur_, Roland, ministre +de l'intérieur, mandait aux administrateurs des départements de Paris +qu'_il était de leur devoir d'être en séance permanente_. Il les +prévenait que le _conseil exécutif aurait séances extraordinaires tous +les jours, matin et soir; qu'il fallait que, sitôt la réception de sa +lettre, ils lui envoyassent aux Tuileries une députation, à l'effet +de concerter toutes les mesures que nécessiterait la tranquillité +publique; qu'il fallait de même qu'à l'instant ils se déclarassent +aussi en séance permanente, et que leurs bureaux fussent dans une +perpétuelle activité; qu'ils devaient requérir la même permanence de +la municipalité, et avoir avec elle et avec le commandant de la force +publique une correspondance non interrompue_. + +Le mardi 11 décembre, dès cinq heures du matin, la générale battait +dans tous les quartiers de Paris, et peu d'instants après la cavalerie +et le canon entraient dans la cour du Temple. Ce bruit et cet appareil +eussent terrifié la famille royale si elle n'en avait pas connu la +cause. Elle feignit cependant de l'ignorer, et demanda aux municipaux +des explications qu'elle n'obtint pas. A neuf heures, comme les autres +jours, Louis XVI et son fils montèrent pour le déjeuner dans +l'appartement du troisième étage. Ils restèrent pendant une heure +réunis en famille; mais la présence permanente des commissaires mit +obstacle à toute confidence et à tout épanchement. + +A dix heures, on se sépara: les regards exprimaient seuls ce que les +lèvres ne pouvaient dire. L'enfant, comme de coutume, descendit avec son +père. A onze heures, deux municipaux vinrent le chercher pour le +conduire chez sa mère. Louis XVI demanda le motif de cet enlèvement. Les +commissaires répondirent qu'ils exécutaient les ordres qu'ils avaient +reçus. Louis embrassa son fils, et chargea Cléry de l'accompagner. Un +municipal presque aussitôt rentra chez le Roi pour lui annoncer que le +maire de Paris était au conseil avec un nombreux cortége, et qu'il +allait monter. Louis XVI resta pendant deux heures d'attente livré à ses +tristes pensées. Le secrétaire-greffier de la Commune avait oublié +l'ampliation du décret de la Convention, et il avait fallu envoyer +chercher cet acte, afin de pouvoir procéder régulièrement. Ce ne fut +qu'à une heure que Chambon se présenta, accompagné de Chaumette, +procureur général de la Commune, de Coulombeau, secrétaire-greffier, de +Santerre, commandant de la garde nationale; le maire annonça à Louis +qu'il venait le chercher pour le conduire à la Convention, en vertu d'un +décret dont le secrétaire-greffier allait lui faire lecture. Coulombeau +lut le décret. A cette expression: _Louis Capet_ sera traduit, etc., +«_Capet_ n'est pas mon nom, dit le Roi; un de mes ancêtres l'a porté, +mais ce n'est pas celui de ma famille.» Puis, s'adressant à Chambon: +«J'aurais désiré, monsieur, que les commissaires m'eussent laissé mon +fils pendant les deux heures que j'ai passées à vous attendre. Au reste, +ce traitement est une suite de celui que j'éprouve ici depuis quatre +mois. Je vais vous suivre, non pour obéir à la Convention, mais parce +que mes ennemis ont la force en main.» Deux minutes après, on entendit +de la Tour du Temple le bruit de la voiture qui allait jeter devant une +assemblée arbitrairement érigée en tribunal le Prince de qui, selon les +lois traditionnelles, émanait toute justice, et au nom duquel, pendant +plus de dix-huit ans, avaient été rendus tous les arrêts des tribunaux +en France. On devine les angoisses des prisonnières, n'ayant autour +d'elles que des surveillants ennemis ou indifférents, condamnés au +mutisme. Elles virent bientôt entrer chez elles Cléry, amené par un +commissaire. Ce municipal, homme d'extérieur honnête et de manières +polies, resté seul avec Cléry après le départ du Roi, lui avait appris +que Louis ne reverrait plus sa famille, mais que le maire de Paris +devait encore consulter quelques membres de la Convention sur cette +séparation. Cléry avait profité du bon vouloir de ce commissaire pour se +faire conduire près du petit Prince, qui était chez sa mère. + +On servit le dîner, comme de coutume, dans la salle à manger du Roi. +Le repas fut court et silencieux. Les prisonnières remontèrent +aussitôt chez la Reine. Un seul municipal resta près d'elle après le +dîner; c'était un jeune homme d'environ vingt-quatre ans, de la +section du Temple, et de garde à la Tour pour la première fois. Tandis +que Marie-Antoinette liait conversation avec lui, l'interrogeant sur +son état, ses parents, etc., Madame Élisabeth passait dans sa chambre +et faisait signe à Cléry de la suivre. Elle apprit par lui que la +Commune avait résolu de séparer le Roi de sa famille; que la +Convention ne s'était pas encore prononcée à cet égard, mais que le +maire devait en faire la demande, et que probablement cette séparation +aurait lieu dès le soir même. «La Reine et moi, lui dit Madame +Élisabeth, nous nous attendons à tout, et nous ne nous faisons aucune +illusion sur le sort que l'on prépare au Roi; il mourra victime de sa +bonté et de son amour pour son peuple, au bonheur duquel il n'a cessé +de travailler depuis son avénement au trône. Qu'il est cruellement +trompé, ce peuple! La religion du Roi et sa grande confiance dans la +Providence le soutiendront dans cette suprême adversité.... Enfin, +Cléry, ajouta Madame Élisabeth, pensant qu'elle parlait à son +confident pour la dernière fois, vous allez rester seul près de mon +frère, redoublez, s'il est possible, de soins pour lui; ne négligez +aucun moyen pour nous faire parvenir de ses nouvelles; mais pour tout +autre objet, ne vous exposez pas, car alors nous n'aurions plus +personne à qui nous confier.» + +Madame Élisabeth et Cléry cherchèrent ensemble les moyens à employer +pour entretenir une correspondance. Turgy fut nommé comme seul digne +d'être admis dans le secret. On convint que Cléry, comme de coutume, +garderait le linge du petit Prince; que tous les deux jours il +enverrait ce qui serait nécessaire à cet enfant, et profiterait de +cette occasion pour donner des nouvelles du Roi. «Si le Roi étoit +indisposé, ajouta Madame Élisabeth, je tiens essentiellement à en être +instruite. Prenez ce mouchoir, vous le retiendrez tant que mon frère +se portera bien; s'il arrivait qu'il fût malade, vous me l'enverriez +dans le linge de mon neveu. Prenez soin de le plier de cette +manière-ci si l'indisposition est légère, et de cette manière-là si le +mal est plus grave. Avez-vous entendu parler de la Reine aux +municipaux? demanda encore Madame Élisabeth avec une sorte de terreur. +Savez-vous quel sort on lui réserve? Hélas! que peut-on lui +reprocher?--Rien, Madame, répondit Cléry; mais que peut-on reprocher +au Roi?--Oh! rien, rien, dit Madame Élisabeth; mais le Roi, peut-être +le regardent-ils comme une victime nécessaire à leurs projets, à leur +sûreté même, tandis que la Reine, au contraire, et ses enfants, ne +sont pas un obstacle à leur ambition.» Et comme Cléry exprimait +l'espoir que le Roi ne serait condamné qu'à la déportation: «Oh! je ne +conserve aucune espérance», répondit Madame Élisabeth en étouffant un +sanglot. + +La crainte d'être surpris par un commissaire mit fin à cet entretien, +le plus long et le plus libre que Madame Élisabeth ait eu avec le +serviteur de son frère. Elle rejoignit la Reine. Tison dit alors à +Cléry: «Vous n'êtes jamais resté si longtemps avec Élisabeth; il est à +craindre que le municipal ne s'en soit aperçu.--Il n'y a rien à +craindre, répondit nonchalamment Cléry; Madame Élisabeth me parlait de +son neveu, lequel probablement demeurera désormais auprès de sa mère.» +Un instant après, Cléry, rentré chez Marie-Antoinette, était informé +par un regard de cette princesse qu'elle était déjà instruite des +arrangements concertés. + +A six heures, le conseil du Temple manda Cléry, et lui fit lecture +d'un arrêté de la Commune lui interdisant toute communication avec la +femme, la soeur et les enfants de Capet durant le procès. + +A six heures et demie, Louis XVI, escorté comme à son départ, revint à +la Tour. Il demande aussitôt qu'on le conduise auprès de sa famille, +on s'y refuse. Il insiste pour que du moins on la prévienne de son +retour; on lui promet que son désir sur ce point sera satisfait. La +Reine, instruite sur-le-champ de son arrivée, demande à le voir; les +commissaires répondent qu'ils n'ont pas le droit d'y consentir. Elle +le fait demander au maire, qui n'a point encore quitté la salle du +Conseil; Chambon ne donne aucune réponse. + +Après les agitations de cette journée, et malgré l'obsession des +quatre municipaux qui l'environnent, Louis se remet tranquillement à +sa lecture. A huit heures et demie, prévenu que son souper est prêt, +il dit aux commissaires: «Ma famille ne descendra-t-elle pas?» Point +de réponse. «Mais au moins, ajoute-t-il, mon fils passera la nuit chez +moi, son lit et ses effets sont ici.» Même silence. En se levant de +table, Louis insiste de nouveau sur le désir de voir sa famille; on +lui répond qu'on attend la décision de la Convention. Cléry donne +alors ce qui est nécessaire pour le coucher de l'enfant. Le Roi se +coucha à la même heure et avec le même calme que de coutume. + +La même tranquillité était loin de régner au troisième étage: la Reine +avait donné son lit à son fils, et resta toute la nuit debout, dans +une douleur si morne que sa fille et sa soeur ne voulaient pas la +quitter; mais elle les força de rentrer chez elles en les conjurant de +se coucher[36], ce qu'elles firent. Marie-Thérèse seule s'endormit +bientôt: heureux âge où le sommeil a encore plus d'empire que la +douleur! + +[Note 36: Récit de Marie-Thérèse-Charlotte.] + +Le lendemain 12 décembre, la famille séparée demanda encore à se +revoir. Mais on lui répondit encore qu'on attendait les ordres de la +Convention. Dans la journée, une députation de l'Assemblée apporta au +Temple le décret qui autorisait Louis XVI à prendre un conseil. Le +Prince désigna Target, un des principaux rédacteurs de la +Constitution, à son défaut Tronchet, et les deux s'il lui était +permis de les prendre. Il ajouta qu'il serait nécessaire qu'on lui +fournît de l'encre, du papier et des plumes. Les députés firent leur +rapport à la Convention, qui chargea immédiatement le ministre de la +justice de transmettre à Target et à Tronchet le choix que Louis avait +fait d'eux pour le défendre, ordonna que les municipaux de service au +Temple les laisseraient communiquer librement avec l'accusé, et +fourniraient à celui-ci de l'encre, des plumes et du papier. Le jeudi +13, au matin, la députation revint à la Tour, et apprit au Roi le +refus de Target, qui se trouvait, disait-il, par l'état d'épuisement +de sa santé, dans l'impossibilité d'accepter une tâche qui aurait +réclamé toutes ses forces[37]. Elle lui dit qu'on avait envoyé +chercher M. Tronchet à sa campagne de Palaiseau, et qu'on l'attendait +dans la journée; puis elle lui donna lecture de plusieurs lettres +adressées à la Convention, et qui toutes sollicitaient l'honneur que +Target venait de refuser. Une de ces lettres était de M. de +Malesherbes[38]. Une foule de Français se présentaient, sollicitant +aussi la gloire de défendre un prince malheureux. Un grand nombre de +pétitions arrivaient de tous les points de la France. + +[Note 37: Le lecteur doit connaître la lettre de cet avocat, +ex-constituant, qui avait accepté la défense du méprisable cardinal de +Rohan et qui refusait son ministère au Roi: + +«Depuis le décret de ce matin, il devient embarrassant pour moi +d'avoir un avis sur les faits imputés à Louis XVI. Je dois au moins +m'abstenir de le prononcer. Je satisferai ce devoir; mais âgé de près +de soixante ans, fatigué de maux de nerfs, de douleurs de tête et +d'étourdissements qui durent depuis quinze ans, qui m'ont fait quitter +la plaidoirie en 1785, et que quatre années de travaux ont aigris à un +point insupportable, je conserve à peine les forces suffisantes pour +remplir pendant six heures dans chaque journée les fonctions paisibles +de juge, et j'attends avec quelque impatience le moment d'en être +déchargé par les prochaines élections. C'est dire assez qu'il m'est +impossible de me charger de la défense de Louis XVI. Je n'ai +absolument rien de ce qu'il faut pour un tel ministère, et par mon +impuissance je trahirois à la fois et la confiance du client accusé et +l'attente publique. C'est à l'instant même que j'apprends cette +nomination, qu'il m'étoit impossible de prévoir. Un homme libre et +républicain ne peut pas accepter des fonctions dont il se sent +entièrement incapable. + + »Le républicain TARGET.» + + * * * * * + +Notre impartialité nous oblige à réunir toutes les pièces de ce procès +sous les yeux du lecteur. Dans une lettre adressée à M. de Lamartine, +le 22 mars 1847, lors de la publication de l'_Histoire des Girondins_, +M. P. Target, alors auditeur au conseil d'État, explique ainsi la +conduite de son grand-père: «M. Target, affaibli par une longue +maladie, craignit que ses efforts restassent au-dessous de son zèle, +et il aima mieux décliner l'honneur qui lui était fait que de +présenter une défense incomplète. Mais s'il ne parla pas, il écrivit. +Avant les plaidoiries, il fit imprimer, publier, colporter par les +rues un écrit signé de son nom, et dans lequel il présentait avec +beaucoup de force les seules raisons qui pussent alors sauver +l'auguste accusé. Les faits que je viens de rappeler sont en outre +consignés dans un éloge de mon grand-père prononcé en 1807 par M. +Muraire, alors premier président à la Cour de cassation. «Lorsque, +dans cette circonstance difficile, disait M. Muraire, M. Target, +renonçant à tout ce qu'il eût obtenu, se dévouait à ce qui ne lui +offrait que du danger, faut-il laisser peser sur sa mémoire +l'impression fâcheuse et injuste produite par un fait que ses +détracteurs n'ont pas pris la peine d'approfondir?»] + +[Note 38: + + «Paris, 11 décembre 1792. + +»Citoyen président, j'ignore si la Convention donnera à Louis XVI un +conseil pour le défendre et si elle lui en laisse le choix; dans ce +cas-là, je désire que Louis XVI sache que, s'il me choisit pour cette +fonction, je suis prêt à m'y dévouer. Je ne vous demande pas de faire +part à la Convention de mon offre, car je suis bien éloigné de me +croire un personnage assez important pour qu'elle s'occupe de moi. +Mais j'ai été appelé deux fois au conseil de celui qui fut mon maître +dans le temps que cette fonction étoit ambitionnée par tout le monde: +je lui dois le même service lorsque c'est une fonction que bien des +gens trouvent dangereuse. Si je connoissois un moyen possible pour lui +faire connoître mes dispositions, je ne prendrois pas la liberté de +m'adresser à vous. J'ai pensé que, dans la place que vous occupez, +vous aurez plus de moyens que personne pour lui faire passer cet avis. + +»Je suis avec respect, etc. + + »LAMOIGNON DE MALESHERBES.»] + +«Je suis sensible aux offres que me font ces personnes de me servir de +conseil, répondit Louis XVI, et je vous prie de leur en témoigner ma +reconnoissance. J'accepte M. de Malesherbes pour mon conseil. Si M. +Tronchet ne peut me prêter ses services, je me concerterai avec M. de +Malesherbes pour en choisir un autre.» + +Le Roi signa le procès-verbal de son acceptation, et le remit aux +députés. + +Dans la matinée du 14 décembre, Tronchet se présenta au Temple. +Arrêté, selon la consigne, dans le palais qui sépare la cour du +jardin, il attendit que les commissaires vinssent l'y reconnaître. +Conduit par eux dans la salle du Conseil, il y fut fouillé, puis il +fut introduit dans la chambre de Louis XVI, comme le permettait le +décret. En présence du jurisconsulte, le Prince se sentant appuyé sur +son droit, réclama avec force la faculté de voir sa famille. N'osant +ni accueillir ni repousser cette demande, le conseil du Temple en +référa au conseil général de la Commune. + +Dans la même journée, Malesherbes fut aussi introduit, non sans avoir +subi les formalités acerbes qui n'épargnaient personne. «Ah! c'est +vous, mon ami? lui dit Louis XVI en le serrant dans ses bras et en le +faisant entrer dans la tourelle; vous venez m'aider de vos conseils; +vous ne craignez pas d'exposer votre vie pour sauver la mienne; mais +tout sera inutile!--Non, Sire, je n'expose point ma vie, et je veux +croire que celle de Votre Majesté ne court aucun danger. Sa cause est +si juste et ses moyens de défense si puissants!--Si! si! ils me feront +périr; mais ce sera gagner ma cause que de laisser une mémoire sans +tache. Ma soeur, continua-t-il, m'a donné le nom et la demeure d'un +prêtre insermenté qui pourrait m'assister dans mes derniers moments. +Je vous prie de l'aller trouver de ma part, de lui remettre ce mot, et +de le disposer à m'accorder ses secours. C'est une étrange commission +pour un philosophe, n'est-ce pas? Ah! mon ami, combien je vous +souhaiterais de penser comme moi! La religion instruit et console tout +autrement que la philosophie.--Sire, cette commission n'a rien de si +pressé, répondit Malesherbes.--Rien ne l'est davantage pour moi,» +reprit le Roi. Le billet portait cette adresse: _A monsieur Edgeworth +de Firmont, aux Récollets, à Paris_. + +Les deux défenseurs de Louis écrivirent à la Convention pour réclamer +la communication des chefs d'accusation. Dès le lendemain, +l'Assemblée, sur le rapport de sa commission des vingt et un, décréta +que quatre membres de cette commission, nommés par elle-même, «se +transporteraient sur-le-champ au Temple, remettraient à Louis les +copies collationnées des pièces probantes de ses crimes, en +dresseraient procès-verbal, puis placeraient sous ses yeux les +originaux des pièces qui ne lui avaient point été présentées à la +barre, et constateraient s'il les a reconnues.» + +Dans cette même journée, la Convention s'occupa aussi de la demande +qu'avait faite le Roi de communiquer avec sa famille. L'autorisation +fut d'abord accordée sans restriction; Tallien prétendit que la +Commune de Paris ne se prêterait point à l'exécution d'un tel décret. +L'Assemblée se sentit blessée par cette observation injurieuse, et +ordonna que son auteur serait censuré et inscrit nominativement au +procès-verbal[39]. Cependant l'autorisation déjà donnée fut combattue +de nouveau; un moyen terme, qui était un refus déguisé, fut adopté, et +vers une heure, le décret suivant fut apporté à la Tour: «La +Convention nationale décrète que Louis Capet pourra voir ses enfants, +lesquels ne pourront, jusqu'à jugement définitif, communiquer avec +leur mère ni avec leur tante.» Louis XVI dit à Cléry: «Vous voyez dans +quelle cruelle alternative ils me placent! Je ne puis me résoudre à +garder mes enfants avec moi: pour ma fille, cela est impossible, et +pour mon fils, je sens tout le chagrin que la Reine en éprouverait; il +faut donc consentir à ce nouveau sacrifice. Ainsi, faites transporter +son lit dans la chambre de sa mère.» + +[Note 39: Voir la séance de la Convention du 13 décembre 1792.] + +L'ordre généreux du Roi fut exécuté sur-le-champ. Le jeune Prince +avait passé les trois dernières nuits couché sur un matelas. Cléry +garda ses habits et son linge, et tous les deux jours il envoyait ce +qui lui était nécessaire, selon les conventions secrètes arrêtées avec +Madame Élisabeth. + +La députation de la commission des vingt et un, dont nous avons parlé, +arriva au Temple vers trois heures et demie de l'après-midi. Elle +était composée de Borie, Dufriche-Valazé, Poulain-Grandprey et Cochon, +et accompagnée de Gauthier, employé au bureau des procès-verbaux de la +Convention, nommé secrétaire de la commission; de Varennes, huissier +de la Convention, et de Devaux, maréchal des logis des grenadiers de +la gendarmerie nationale, commandant l'escorte des députés. Les +municipaux vinrent vérifier leurs pouvoirs. L'un d'eux, nommé Périac, +fit quelques difficultés pour recevoir Gauthier, Varennes et Devaux. +«Le décret, dit-il, ne fait pas mention d'eux, et nous ne pouvons +légalement les laisser entrer dans la Tour.» Cet obstacle levé par les +autres membres de la Commune, la députation elle-même pénétra avec son +entourage dans l'appartement de Louis XVI. Tronchet était près de ce +prince. Borie annonça l'objet de la mission dont ses collègues et lui +étaient chargés. La grande table de l'antichambre fut dressée au +milieu de la chambre du Roi; on y plaça toutes les pièces du procès. +Chacun prit place à l'entour: les conventionnels d'un côté, et de +l'autre Louis XVI et son défenseur. Les deux commissaires de service +s'assirent aussi dans la chambre; l'un d'eux était Mercereau, qui, +après avoir travaillé quelque temps au Temple comme tailleur de +pierre, y apparaissait cette fois comme membre du conseil général de +la Commune. + +Conformément aux dispositions du décret, copie fut remise au Roi des +pièces qu'on lui avait déjà communiquées à la barre, ainsi qu'une +copie de l'inventaire énonciatif de ces pièces. Toutes furent +successivement cotées, puis ensuite parafées par Louis XVI et par deux +membres de la commission, Grandprey et Cochon. Le parafe du Roi +n'était autre que la lettre L majuscule. On lui communiqua ensuite les +originaux des pièces qui ne lui avaient point été présentées à la +barre, et qui se trouvaient comprises en un second inventaire au +nombre de cent sept; Gauthier, secrétaire de la commission, en donnait +lecture; Valazé demandait au Roi: «Avez-vous connaissance, etc.?» +Louis XVI répondait ordinairement oui ou non, sans autre explication. +Borie les présentait à sa signature, ainsi que la copie que chaque +fois Grandprey proposait de lui lire, et dont Louis le dispensait +toujours. Cochon faisait l'appel par liasse et par numéro, et le +secrétaire les enregistrait à mesure qu'elles étaient remises au Roi. + +Cette opération, commencée avant quatre heures, ne touchait pas encore +à son terme, lorsqu'à neuf heures et demie Louis XVI interrompit la +séance pour demander aux députés s'ils voulaient souper. Ils +acceptèrent. Cléry leur fit aussitôt servir une volaille froide et +quelques fruits dans la salle à manger. Tronchet ne voulut rien +prendre, et demeura avec le Roi dans sa chambre. La Convention avait +beau faire: la majesté du Roi survivait dans l'abaissement de +l'accusé. Où avait-on vu avant cela un prévenu s'occupant des +représentants de ses accusateurs comme un hôte s'occupe de ses +invités, et veillant à ce que rien ne manquât à ceux qui s'occupaient +de préparer son arrêt de mort? + +Après le souper, l'interrogatoire du royal accusé fut repris. +Quelques-unes des liasses qu'on plaçait sous ses yeux (entre autres +les numéros 18 et 53) contenaient des projets de constitution +apostillés de sa main; plusieurs autres pièces (cotées 5, 6, 22, 31, +78) étaient également annotées par lui, tantôt avec de l'encre, tantôt +au crayon; la lettre cotée 30, adressée à M. de Bouillé, était tout +entière de son écriture[40]; calme et presque distrait, il recevait +toutes ces pièces _comme un grand seigneur reçoit les comptes de son +intendant_[41]. Minuit sonnait au moment où s'acheva cette longue et +pénible séance, en laquelle, au fantôme froid et hypocrite des +procédures légales de la Convention nationale, la royauté déchue et +accusée n'avait pu opposer que son calme et sa résignation. La +commission sortit. Louis prit quelque nourriture, et sans se plaindre +de la fatigue qu'il avait éprouvée, il demanda à Cléry si l'on avait +retardé le souper de sa famille. Sur sa réponse négative: «J'aurais +craint que ce retard n'eût inquiété la Reine et ma soeur», dit-il; +puis il fit sa prière, se coucha, et s'endormit. + +[Note 40: Dans cette lettre, le Roi félicitait le général sur la +conduite qu'il avait tenue à Nancy.] + +[Note 41: Séance du conseil général de la Commune du 27 décembre +1792.] + +Malesherbes et Tronchet s'effrayaient, si ce n'est de la gravité, du +moins du nombre des pièces d'accusation qu'il leur faudrait réfuter +une à une; ils s'effrayaient davantage en réfléchissant que la +Convention avait décrété qu'elle entendrait pour la dernière fois +l'accusé le 26 décembre. Le Roi d'ailleurs s'opposait absolument à ce +qu'ils sollicitassent aucun délai. Malesherbes le premier, craignant +d'être vaincu par le temps ou trahi par sa propre force, songea à +réclamer le concours d'un jeune avocat qui s'était fait un nom +brillant au barreau de Paris; il proposa M. de Sèze à son collègue, et +tous deux le proposèrent à Louis XVI. Le Prince ne connaissait M. de +Sèze que de réputation. «Faites, dit-il en souriant: les médecins +s'assemblent nombreux quand le danger est grand. Vous me prouvez que +la maladie est de la dernière gravité; je vous montrerai, moi, que je +suis bon malade.» Ses conseils demandèrent donc à l'Assemblée que, vu +la brièveté du délai accordé, M. de Sèze leur fût adjoint dans la +défense qui leur était confiée. Leur proposition fut accueillie dans +la séance du lundi 17 décembre. Le jour même, vers les cinq heures du +soir, les trois défenseurs vinrent au Temple, et depuis ce jour +jusqu'au 26 décembre, ils virent régulièrement le Roi tous les trois. +Ce malheureux Prince se sentait encouragé par leur zèle et leur +dévouement; mais le fond de sa pensée était demeuré le même. Un jour, +il prit à part M. de Malesherbes, et lui rappela que, dès leur +première entrevue, il l'avait chargé d'une négociation qui +l'intéressait vivement. «Si je n'ai pas cru, dit Malesherbes, rendre +plus tôt compte au Roi de ma mission, je me suis toutefois conformé à +ses ordres. M. Edgeworth ne demeure point aux Récollets; il a un +pied-à-terre rue du Bac, mais depuis le mois de septembre il habite +Choisy-le-Roy. Ne le connaissant point personnellement, je lui donnai +rendez-vous chez madame de Sénozan, ma soeur. Là, Sire, je lui ai +remis votre message, qui eût été sans doute une invitation pressante +pour tout autre, mais qui était et qui est resté un ordre pour un tel +homme. Il espère comme moi que la perversité humaine n'exigera jamais +qu'il ait à vous donner une aussi cruelle preuve de dévouement. Il m'a +chargé de mettre à vos pieds tout ce que lui dictait dans une +circonstance si pénible un coeur flétri par la douleur.--Remerciez-le +de ma part, répondit Louis XVI, et priez-le de ne pas quitter Paris +dans ce moment.» + +Cependant Cléry avait trouvé le moyen de faire arriver par Turgy des +nouvelles du Roi à Madame Élisabeth. Il fut lui-même, dans la journée +du 17, averti par Turgy que cette princesse, en lui remettant sa +serviette après le dîner, lui avait glissé dans la main un billet +écrit avec des piqûres d'épingle, par lequel elle suppliait le Roi de +lui écrire un mot de sa main. Cléry remit au Roi à son coucher ce +billet de Madame Élisabeth. Possesseur de papier et d'encre depuis le +commencement de son procès, Louis, dès le lendemain matin, écrivit à +sa soeur une lettre qu'il remit décachetée à Cléry. «Il n'y a rien là +qui puisse vous compromettre, lui dit-il, prenez-en lecture.» Le +discret serviteur se permit sur ce point de désobéir à son maître, et +remit la lettre à Turgy. Celui-ci rapporta la réponse dans un peloton +de fil qu'il fit rouler sous le lit de Cléry en passant près de la +porte de sa chambre. Ce mode de correspondance, inauguré ainsi, +continua. Louis remettait des billets à Cléry, Cléry les revêtait de +fil, de coton ou de laine, et les déposait dans l'armoire où étaient +les assiettes pour le service de la table; Turgy presque immédiatement +allait les prendre et les remettait à Madame Élisabeth. Moins observé +que son camarade, Turgy, pour lui faire parvenir les réponses, avait +recours à différents moyens; mais Cléry en inventa un qui remédia à +bien des difficultés et épargna bien des périls. La bougie fournie +pour le service du Roi était livrée en paquets ficelés; Cléry conserva +la ficelle, et lorsqu'il en eut une assez grande quantité, il annonça +à son maître qu'il pouvait à l'avenir rendre sa correspondance plus +active. La fenêtre de la chambre de Madame Élisabeth répondait +perpendiculairement à la fenêtre du petit corridor qui communiquait de +la chambre de Louis XVI à celle de Cléry. En attachant les lettres à +une ficelle, Madame Élisabeth pouvait donc les laisser glisser de sa +croisée à celle de l'étage inférieur; l'abat-jour en forme de hotte +placé à la fenêtre du corridor ne permettait pas de craindre que le +message pût tomber dans le jardin; la ficelle qui descendrait la +lettre pourrait remonter la réponse; on pourrait même, par la même +voie, faire parvenir aux princesses un peu de papier et un peu +d'encre, ressources dont elles étaient privées. La grande difficulté +était levée: Cléry possédait la ficelle! Grâce aux intelligences entre +lui et Turgy, Madame Élisabeth fut bientôt instruite du nouveau mode +de correspondance qui avait été imaginé. Elle fut mise en possession +de la ficelle, et, dans la matinée du 20 décembre, elle avertit Louis +XVI qu'elle en ferait usage à huit heures du soir. C'est ainsi que le +génie de la captivité inspirait aux membres infortunés de cette +famille auguste les moyens de triompher de la surveillance haineuse +qui croyait avoir rendu toute communication entre eux impossible. + +Ce jour-là, à quatre heures et demie, la députation de la commission +des vingt et un, qui s'était présentée au Temple cinq jours +auparavant, fut de nouveau introduite auprès de Louis, s'installa +comme la première fois autour d'une table, et donna lecture à ce +Prince de cinquante et une nouvelles pièces qu'il signa et parafa +comme les précédentes. Ce travail dura une heure. Les membres de la +commission et les défenseurs de Louis se rencontrèrent au pied de la +Tour. Descendus avec les uns, Mathey et un municipal remontèrent avec +les autres. Les affaires dont ses conseils devaient l'entretenir ne +faisaient point oublier au Roi l'avis qu'il avait reçu de sa soeur. De +son côté, Cléry avait tout disposé: il avait fermé la porte de sa +chambre et celle du corridor, et s'était mis à causer tranquillement +dans l'antichambre avec les commissaires de la Commune. Dès que +l'aiguille marqua huit heures à la pendule de sa cheminée, Louis XVI +se leva et sortit un instant: ses défenseurs ne se doutèrent point, en +le voyant reparaître trois minutes après, qu'il venait de recevoir des +nouvelles de sa famille et de lui transmettre lui-même les expressions +de sa tendresse. + +Le Roi fit monter par cette poste aérienne quelques feuilles de papier +blanc qui lui revinrent avec de douces consolations. C'était toujours +à huit heures du soir qu'avait lieu cette correspondance. + +Louis XVI, depuis quelques jours, souffrait de la longueur de sa +barbe; Cléry s'adressa aux municipaux pour obtenir des rasoirs. De +leur côté, les princesses demandaient qu'il leur fût prêté des ciseaux +pour se couper les ongles. Le conseil du Temple s'assembla pour +statuer sur ces deux requêtes, et après un long examen, les renvoya à +la décision de la Commune[42]. Celle-ci prit la résolution suivante: + +«Le conseil général, considérant que par l'événement du décret qui +permet aux conseils de Louis Capet de communiquer librement avec lui, +le conseil général n'est responsable que de l'évasion du prisonnier, +consent que les rasoirs et les ciseaux demandés par les prisonniers +leur soient accordés; arrête en outre que le présent arrêté ainsi que +celui pris par les commissaires du Temple seront envoyés à la +Convention.» + +[Note 42: _Extrait du registre des délibérations des commissaires de +la Commune de service au Temple._ + + «Du 22 décembre 1792, an Ier de la République française. + +»A six heures du soir, le conseil s'est rassemblé pour prendre une +délibération sur les deux objets ci-après: + +»1º Louis Capet paroît embarrassé de la longueur de sa barbe; il l'a +témoigné diverses fois. On lui a proposé de le faire raser. Il en a +montré de la répugnance, et a laissé voir le désir de se raser +lui-même. + +»Le conseil pensa hier pouvoir lui donner l'espérance d'accéder +aujourd'hui à sa demande; mais ce matin, on s'est aperçu que les +rasoirs de Louis Capet n'étoient pas restés au Temple: on a pris de là +occasion de discuter de nouveau la matière; elle a été amplement +controversée, et le résultat a été l'opinion unanime de soumettre la +question au conseil général de la Commune, qui, dans le cas où il +jugera convenable de permettre à Louis Capet de se faire lui-même la +barbe, voudra bien ordonner qu'il lui soit confié un ou deux rasoirs +dont il fera usage sous les yeux de quatre commissaires auxquels ces +mêmes rasoirs seront aussitôt rendus, et qui constateront que la +remise leur en aura été faite. + +»2º La femme, la soeur et la fille de Louis Capet ont demandé qu'il +leur soit prêté des ciseaux pour se couper les ongles. + +»Le conseil en ayant délibéré, a pareillement arrêté à l'unanimité que +cette demande seroit soumise au conseil général de la Commune, qui +seroit prié, dans le cas où il y donneroit son consentement, de fixer +aussi le mode à employer à cet égard. + +»Arrête que la présente délibération sera envoyée au conseil général +de la Commune dans le jour et d'assez bonne heure pour que la réponse +soit connue dès aujourd'hui au conseil du Temple. + +»Et ont signé au registre: + + »MAUBERT, DEFRASNE, JON, LANDRAGIN, ROBERT, + MALIVOIR et DESTOURNELLES. + +»Pour copie conforme, les jour, mois et an que dessus. + + »DESTOURNELLES, officier municipal.»] + +Par suite de cet arrêté, le conseil du Temple confia deux rasoirs à +Louis, à la condition de ne s'en servir que sous les yeux de deux +municipaux, auxquels les rasoirs seraient tout aussitôt rendus; il en +fut de même pour les ciseaux prêtés aux princesses. + +Noël approchait. Madame Élisabeth se préoccupait de la manière dont +cette grande fête serait célébrée à Paris. Le lundi soir 24 décembre, +Toulan et Lepitre se retrouvèrent ensemble de service au Temple. «La +veille de Noël, raconte ce dernier, Chaumette fit arrêter que la messe +de minuit ne seroit point célébrée; on lui représenta inutilement que +cette défense pourroit donner lieu à quelque émeute; que le peuple +n'étoit pas aussi philosophe que Chaumette et qu'il tenoit encore à +ses anciens usages. On arrêta que des officiers municipaux ou des +membres du conseil se rendroient aux différentes paroisses et +s'opposeraient à ce qu'on ouvrît les portes. Qu'arriva-t-il? les +membres de la Commune furent bafoués et battus; la messe fut chantée, +et Chaumette en devint plus furieux contre la religion et ses +ministres. Le 25 décembre, en entrant chez la Reine, je lui avois +parlé de cet arrêté de la Commune, dont j'ignorois les suites. Le +soir, nous vîmes arriver Beugniau, maître maçon, l'un de mes +collègues, le visage légèrement balafré. Ce fut lui qui nous raconta +de quelle manière les femmes de la halle l'avoient accueilli à +Saint-Eustache.» Madame Élisabeth apprit ces détails sans étonnement +et sans chagrin. «Il est bon, dit-elle, que le peuple sache que ceux +qui prétendent le rendre libre ne veulent de liberté ni pour sa +conscience ni pour ses prières.» + +Le jour de Noël, Louis, resté seul avec lui-même, écrivit son +testament. Bien que personne n'ignore ces pages de piété, de clémence +et de tendresse, nous croyons devoir en reproduire les passages qui se +rapportent plus directement à notre sujet: + +«Je recommande à Dieu ma femme, mes enfants, ma soeur, mes tantes, mes +frères, et tous ceux qui me sont attachés par les liens du sang ou par +quelque autre manière que ce puisse être. Je prie Dieu particulièrement +de jeter des yeux de miséricorde sur ma femme, mes enfants et ma soeur, +qui souffrent depuis longtemps avec moi, de les soutenir par sa grâce +s'ils viennent à me perdre, et tant qu'ils resteront dans ce monde +périssable. + +»Je prie ma soeur de vouloir bien continuer sa tendresse à mes +enfants, et de leur tenir lieu de mère s'ils avoient le malheur de +perdre la leur. + +»Je recommande bien vivement à mes enfants, après ce qu'ils doivent à +Dieu, qui doit marcher avant tout, de rester toujours unis entre eux, +soumis et obéissants à leur mère, et reconnoissants de tous les soins +et les peines qu'elle se donne pour eux, et en mémoire de moi, je les +prie de regarder ma soeur comme une seconde mère.» + +Le mercredi 26 décembre, le Roi, de peur que le bruit des tambours et +le mouvement des troupes n'effrayassent sa famille, pria, dès le lever +du jour, les commissaires de la prévenir qu'il allait être conduit à +la barre de la Convention nationale. Il était cinq heures quand la +voiture et son escorte rentrèrent au Temple: la journée avait été +longue pour les prisonnières. Devinant leur inquiétude, Louis, dès +qu'il fut rentré dans son appartement, prit la plume, et sans doute il +pensa avec tristesse que les mots qu'il traçait avec empressement pour +les rassurer ne leur parviendraient que trois heures plus tard. Ce ne +fut en effet qu'à huit heures du soir qu'une lettre passait, par un +fil invisible, du second au troisième étage de la tour. + +Le 1er janvier 1793, Cléry entra avant le jour dans la chambre de son +maître, et entr'ouvrant les rideaux de son lit, lui demanda à voix +basse la permission de lui présenter des voeux pour la fin de ses +malheurs. «Je reçois vos souhaits», lui dit Louis XVI en lui tendant +une main que Cléry baisa et mouilla de ses larmes. Le Roi se leva, +poussa la porte entr'ouverte de sa chambre, et pria un commissaire +d'aller s'informer de sa part de l'état de la santé de sa famille et +de lui transmettre l'expression de ses voeux pour la nouvelle année. +Les municipaux furent émus de l'accent avec lequel étaient prononcées +ces simples paroles, si poignantes dans une telle situation. Le +municipal chargé de cette mission rentra bientôt chez le Roi. «Votre +famille, dit-il, vous remercie de vos souhaits, et vous adresse les +siens.--Quel jour de nouvelle année!» dit Louis XVI. + +La jeune Marie-Thérèse tomba malade. Son père fut informé par la +correspondance nocturne de sa situation; il s'en inquiéta assez pour +ne plus songer à sa position personnelle. Dans ses épanchements avec +ses défenseurs, sa parole, ses pensées revenaient sans cesse vers sa +famille. «Au milieu de toutes mes tribulations, disait-il, la +Providence m'a ménagé de tendres consolations; ma vie a dû un grand +charme à mes enfants, à la Reine et à ma soeur. Je ne vous parlerai +point de mes enfants, déjà si malheureux..... à leur âge! +continua-t-il avec émotion; ni de ma soeur, dont la vie n'a été +qu'affection, dévouement et courage. L'Espagne et le Piémont avaient +paru désirer son alliance; à la mort de Christine de Saxe, les +chanoinesses de Remiremont lui offrirent de l'élire abbesse; rien n'a +pu la séparer de moi; elle s'est attachée à mes malheurs comme +d'autres s'étaient attachés à mes prospérités! Mais je veux vous +entretenir d'un cruel sujet de peine pour mon coeur; c'est de +l'injustice des Français pour la Reine.» + +Alors il expliqua longuement la conduite de cette princesse, qui, +ennemie de l'étiquette et de la contrainte, avait été jugée si +sévèrement. «Ses manières, ajouta-t-il, nouvelles à la cour, se +rapprochaient trop de mon goût naturel pour que je voulusse les +contrarier..... D'abord, le public applaudissait à l'abandon des +anciens usages; ensuite, il en a fait un crime..... Les factieux, +dit-il en terminant, ne mettent cet acharnement à décrier et à noircir +la Reine que pour préparer le peuple à la voir périr. Oui, mes amis, +sa mort est résolue. En lui laissant la vie, on craindrait qu'elle ne +me vengeât. Infortunée princesse! notre mariage lui promit un trône; +aujourd'hui, quelle perspective lui offre-t-il?» L'émotion du Prince +avait gagné ses trois défenseurs. + +Cependant Louis XVI était toujours préoccupé de la santé de sa fille. +Les nouvelles qu'il en recevait chaque soir n'étaient pas entièrement +satisfaisantes. Un municipal officieusement chargé par lui de +s'informer de l'état des choses avait gardé le silence. Louis +craignait que, pour lui épargner de la peine, on ne lui cachât une +partie de la vérité. Il confia son inquiétude à ses défenseurs. +Ceux-ci promirent de se plaindre au conseil de ce silence, qui +devenait une torture de plus pour le Prince captif; mais à huit +heures, les ayant quittés un instant, le Roi rentra, et comprimant à +regret la joie de son coeur: «Messieurs, leur dit-il avant de se +séparer, j'ai réfléchi sur la démarche que vous voulez faire: je vous +prie de la remettre à demain, et même de ne la point tenter avant de +m'avoir revu.» A leur arrivée, le lendemain, il leur dit: «Je sais +maintenant que ma fille est mieux; que Brunyer doit venir la voir, et +que la Reine est tranquille. Dieu soit loué!» C'était, on l'a deviné, +une lettre de Madame Élisabeth, qui la veille au soir, avait apporté +le calme et le bonheur dans l'âme de cet infortuné Prince. + +Le procès touchait à sa fin. Le jeudi matin 17 janvier, Paris apprit +le vote de mort rendu dans la nuit. A neuf heures, les trois +défenseurs arrivèrent au Temple. Cléry alla au-devant d'eux. «Tout est +perdu, lui dit Malesherbes, le Roi est condamné.» Louis XVI était +assis dans sa chambre, le dos tourné vers la porte, les coudes appuyés +sur une table, le visage couvert de ses deux mains. S'étant levé pour +recevoir ses visiteurs, il leur dit: «Depuis deux heures, je +réfléchissais sur le passé; je recherchais dans ma mémoire si, durant +le cours de mon règne, j'ai donné volontairement à mes sujets un sujet +de plainte contre moi. Eh bien! je vous le jure en toute sincérité, +comme un homme qui va paraître devant Dieu, j'ai constamment voulu le +bonheur de mon peuple, et je n'ai pas formé un seul voeu qui lui fût +contraire.» + +Le contraste des douces paroles du Prince avec l'arrêt de mort qu'on +lui apportait, avait jeté le trouble dans l'âme de ses défenseurs. +Malesherbes ne put contenir sa douleur; il se jeta aux pieds du Roi, +et, suffoqué par les sanglots, il demeura sans voix. Louis XVI le +releva et le serra dans ses bras avec effusion: «Je m'attendais à ce +que vos larmes m'apprennent; remettez-vous donc, mon cher Malesherbes. +Tant mieux; oui, mieux vaut sortir enfin d'incertitude! Si vous +m'aimez, loin de vous attrister, ne m'enviez pas le seul asile qui me +reste.» Et comme M. de Malesherbes essayait de lui persuader que tout +espoir n'était pas perdu: «Non, il n'y a plus d'espoir, dit-il; la +nation est égarée, et je suis prêt à m'immoler pour elle.--Sire, en +sortant de la Convention, quelques personnes m'ont entouré, et m'ont +assuré que de fidèles sujets arracheraient le Roi des mains de ses +bourreaux ou périront avec lui.--Les connaissez-vous? demanda le +Roi.--Non, Sire; mais je pourrais les retrouver.--Eh bien, tâchez de +les rejoindre, et déclarez-leur que je les remercie du zèle qu'ils me +témoignent. Toute tentative exposerait leurs jours sans sauver les +miens. Quand l'usage de la force pouvait me conserver le trône et la +vie, j'ai refusé de m'en servir: voudrais-je aujourd'hui faire couler +pour moi le sang français!--Du moins, dit Tronchet, le Roi ne peut +nous empêcher de nous servir de tous les moyens légaux. Nous le prions +donc d'écrire de sa main et de signer la déclaration que voici.» +Pressé par les instances de ses trois amis, Louis copia et signa les +lignes suivantes, que Tronchet venait de rédiger sur le coin de la +table: + +«Je dois à mon honneur, je dois à ma famille, de ne point souscrire à +un jugement qui m'inculpe d'un crime que je ne puis me reprocher. En +conséquence, je déclare que j'interjette appel à la nation elle-même +du jugement de ses représentants, et je donne par ces présentes à mes +défenseurs le pouvoir spécial, et je charge spécialement leur +fidélité, de faire connoître cet appel à la Convention nationale par +tous les moyens qui seront en leur pouvoir, et de demander qu'il en +soit fait mention dans le procès-verbal de ses séances. + +»Fait à la tour du Temple, ce 16 janvier 1793.» + +Ayant tracé cet écrit, le Roi hésitait encore à le remettre à ses +conseils. «Donnez, Sire, dit de Sèze, c'est beaucoup plus dans +l'intérêt du peuple que dans celui du Roi que nous vous le +demandons.--Non, reprit Louis XVI avec une bonté souriante qu'il est +impossible de peindre, c'est beaucoup plus dans mon intérêt que dans +celui du peuple que vous me le demandez; mais moi, je vous le donne +dans son intérêt beaucoup plus que dans le mien. Le sacrifice de ma +vie est si peu de chose auprès de sa gloire ou auprès de son bonheur! +Et ne croyez pas, messieurs, que la Reine et ma soeur montrent moins +de force et de résignation que moi. Mourir est préférable à leur +sort.» + +Les défenseurs se retirèrent le coeur brisé, et cependant ils ne se +doutaient pas qu'ils avaient vu le Roi pour la dernière fois. Le reste +de la journée s'écoula lentement; la soirée fut encore plus triste. +Louis XVI, comme de coutume, reçut des nouvelles de sa famille; mais +les consolations qui s'échangeaient la nuit entre les deux étages se +tournaient en afflictions profondes: le crieur avait appris au Temple +la condamnation du Roi: femme, soeur, enfants, tout était plongé dans +le désespoir. + +Guadet appuya l'ajournement demandé par de Sèze, Tronchet et +Malesherbes. Merlin (de Douai) et Tallien le combattirent, le premier +au nom du droit, le second par pitié. «C'est, dit Merlin (de Douai), +dans l'institution des jurés qu'il est question du nombre des voix +nécessaire pour la condamnation d'un accusé. Mais il n'en est pas +question dans le Code pénal. C'est là l'erreur de Tronchet; il ne faut +pas accorder les honneurs de l'ajournement à une erreur aussi +grossière.» La Convention, convaincue par cet argument équivoque de +l'auteur de la loi sur les suspects, décréta qu'il n'y avait pas lieu +à délibérer sur l'ajournement proposé, et ajourna au lendemain la +question de savoir si, oui ou non, il y aurait sursis à l'exécution du +décret de mort contre Louis. + +Tallien s'opposa à la remise de la séance au lendemain. «Je motive mon +opinion, s'écria-t-il, sur une raison d'humanité; je le répète, sur +une raison d'humanité. Louis XVI sait qu'il est condamné; il sait que +la motion a été faite de surseoir à son exécution; ne prolongeons pas +les moments de sa souffrance; il est barbare de le laisser plus +longtemps dans l'agonie; ne lui donnons pas dix fois la mort.» Cet +homme, qui, après une séance de trente-six heures agitée par les +passions les plus effrénées, réclamait une solution définitive de la +question qui tenait la France et l'Europe en émoi, cet homme, qui +invoquait l'humanité avec des cris de sang, ne fut point écouté: sur +la demande de la Révellière-Lepaux et de Daunou, l'ajournement pur et +simple fut prononcé. Mais la nuit ne porta point conseil aux Legendre, +aux Couthon, aux Duhem, aux Robespierre. Dès la séance du lendemain, +toute délibération sur le sursis fut écartée par eux et leurs séides. +Buzot leur dit en vain: «Le défaut de formes vous sera reproché un +jour si vous ne mettez un intervalle entre votre jugement et son +exécution; et ce reproche, qui ne vous paraît rien aujourd'hui, vous +paraîtra terrible lorsque les passions du moment auront fait place aux +malheurs qui suivront l'exécution de ce jugement rendu, d'ailleurs, à +une simple majorité de cinq voix.» + +Manuel, qui avait aussi donné de terribles gages à la révolution, +s'indigna tout à coup des violences et des séductions exercées sur la +conscience des députés. Obsédé de remords et sous le coup de cette +terreur morale qui se change en courage, il osa, comme l'intrépide +Lanjuinais, reprocher aux juges du malheureux Roi la violation de +toutes les formes et de tous les principes. Ses complices s'étonnèrent +d'un langage nouveau dans sa bouche, et le marquèrent pour le +bourreau. Révolté de l'acharnement de Robespierre et de ses adhérents +contre toute délibération sur le sursis, il quitta le bureau; on +voulut s'opposer à son passage; il sortit néanmoins, et rentra +quelques minutes après. Mais le soir, comme il se retirait, il fut +assailli par les mêmes députés, et ses jours coururent le plus grand +danger. Il ne reparut plus à l'Assemblée, et donna sa démission dans +des termes qui rachèteront une partie de ses torts aux yeux de la +postérité[43]. + +[Note 43: + +«Citoyen président, + +»Représentant du peuple, je connois mes droits et mes devoirs, et j'ai +toujours trop bien rempli les uns pour jamais perdre les autres. + +»Un délit a été commis en moi contre la nation: ne pas le dénoncer à +la nation, ce seroit la trahir. + +»Secrétaire de la Convention, après une séance de quarante heures, où +s'est décidé à cinq voix le sort de plus d'un empire, je sortois avec +le besoin extrême d'un air plus pur, lorsqu'une bande de _juges_ tombe +sur moi, _sur le député d'un peuple libre_! Mon premier mouvement fut +de les punir à l'instant; mais j'étois dans la Convention, c'étoit à +la Convention entière à se venger. + +»Représentants, qu'avez-vous fait? Avec la toute-puissance, vous +n'avez pas celle d'envoyer aux quatre-vingt-quatre départements la +liste de quelques désorganisateurs qui, par le seul talent de faire du +bruit, vous ôtent la force de faire du bien. + +»La première fois que vous vous êtes laissé avilir, législateurs, vous +avez exposé la France. Et tels que vous êtes (la vérité m'échappe), +oui, tels que vous êtes, vous ne pouvez pas la sauver. L'homme de bien +n'a plus qu'à s'envelopper de son manteau. + +»Pour moi, citoyen président, qui, quand je n'espère plus, ne crains +encore rien, après avoir protesté à la Convention que je me +précipiterois devant elle dans le gouffre de Curtius pour que le +peuple fût enfin heureux, je crois devoir à ma conscience et à mes +principes de la prévenir par ma démission, que je vous prie de +recevoir, qu'il n'est pas en moi de le servir au poste où il m'a mis. + +»Je le servirai mieux dans mes foyers en me consacrant par mes écrits +et par mes exemples à l'éducation de mes enfants, car il ne manque à +la révolution que des hommes.»] + +Le dimanche 20 janvier, à deux heures, le conseil exécutif vint +notifier au prisonnier les décrets qui le condamnaient à la peine de +mort. La lecture de ces décrets lui fut faite par Grouvelle, +secrétaire du conseil. Le Roi l'entendit sans que la moindre +altération parût sur ses traits. Il tira de sa poche un portefeuille +dans lequel il plaça le décret qu'il venait de prendre de la main de +Grouvelle; puis retirant un autre papier de ce même portefeuille, il +dit à Garat: «Monsieur le ministre de la justice, je vous prie de +remettre sur-le-champ cette lettre à la Convention nationale.» Garat +paraissant hésiter, Louis XVI ajouta: «Je vais vous en faire lecture»; +et il lut d'une voix ferme ce qui suit: + +«Je demande un délai de trois jours pour pouvoir me préparer à +paroître devant Dieu. Je demande pour cela de pouvoir librement voir +la personne que j'indiquerai aux commissaires de la Commune, et que +cette personne soit à l'abri de toute crainte et de toute inquiétude +pour cet acte de charité qu'elle remplira près de moi. + +»Je demande d'être délivré de la surveillance perpétuelle que le +conseil général a établie depuis quelques jours. + +»Je demande, dans cet intervalle, de pouvoir voir ma famille quand je +le demanderai, et sans témoins. Je désirerois bien que la Convention +nationale s'occupât tout de suite du sort de ma famille, et qu'elle +lui permît de se retirer librement où elle le jugeroit à propos. + +»Je recommande à la bienfaisance de la nation toutes les personnes qui +m'étoient attachées: il y en a beaucoup qui avoient mis toute leur +fortune dans leurs charges, et qui, n'ayant plus d'appointements, +doivent être dans le besoin, ainsi que d'autres qui ne vivoient que de +leurs appointements. Dans les pensionnaires, il y a beaucoup de +vieillards, de femmes et d'enfants, qui n'avoient que cela pour vivre. + +»Fait à la tour du Temple, le vingt janvier mil sept cent +quatre-vingt-treize. + + »LOUIS.» + + * * * * * + +Garat assura le Roi qu'il allait remettre sa lettre à la Convention. +«Monsieur, ajouta Louis XVI, si la Convention accorde ma demande pour +la personne que je désire, voici son adresse.» Ouvrant alors de +nouveau son portefeuille, il en tira un papier sur lequel étaient +écrits ces mots: M. Edgeworth de Firmont, rue du Bac, nº 483. Le Roi +remit cette adresse à un municipal, et fit quelques pas en arrière; +Garat et ceux qui l'accompagnaient sortirent[44]. Le ministre se hâta +de communiquer à ses collègues les dernières demandes du Roi, +d'appeler sur elles les décisions de la Convention, et d'envoyer +chercher le prêtre que réclamait le condamné. + +[Note 44: Compte rendu à la Convention par le ministre de la justice.] + +Il était quatre heures et demie lorsque Garat lui-même rapporta au +Roi la réponse de la Convention, dont voici les termes: «Il est libre +à Louis d'appeler tel ministre du culte qu'il jugera à propos, et de +voir sa famille librement et sans témoin; la nation, toujours grande +et toujours juste, s'occupera du sort de sa famille; il sera accordé +aux créanciers de sa maison de justes indemnités; la Convention +nationale passe à l'ordre du jour sur le sursis de trois jours.» + +Louis XVI ne fit aucune observation. Les moments qui lui restent vont +se partager entre sa famille, objet de ses affections terrestres, et +son Créateur, qui le rappelle à lui. L'abbé Edgeworth parut bientôt. +«Arrivé à l'appartement du Roi, dont toutes les portes étoient +ouvertes, a-t-il écrit lui-même, j'aperçus ce Prince au milieu d'un +groupe de huit ou dix personnes: c'étoit le ministre de la justice, +accompagné de quelques membres de la Commune, qui venoit de lui lire +le fatal décret qui fixoit irrévocablement sa mort au lendemain. + +»Il étoit au milieu d'eux calme, tranquille, gracieux même; et pas un +de ceux qui l'environnoient n'avoit l'air aussi assuré que lui. Dès +que je parus, il leur fit signe de la main de se retirer; ils +obéirent; lui-même ferma la porte après eux, et je restai seul dans la +chambre avec lui. Jusqu'ici j'avois assez bien réussi à concentrer les +différents mouvements qui agitoient mon âme; mais à la vue de ce +Prince, autrefois si grand et alors si malheureux, je ne fus plus +maître de moi-même; mes larmes s'échappèrent malgré moi, et je tombai +à ses pieds sans pouvoir lui faire entendre d'autre langage que celui +de ma douleur; cette vue l'attendrit mille fois plus que le décret +qu'on venoit de lui lire. Il ne répondit d'abord à mes larmes que par +les siennes; mais bientôt reprenant son courage: «Pardonnez, me +dit-il, monsieur, pardonnez à ce moment de foiblesse, si toutefois on +peut le nommer ainsi. Depuis longtemps je vis au milieu de mes +ennemis, et l'habitude m'a en quelque sorte familiarisé avec eux; mais +la vue d'un sujet fidèle parle tout autrement à mon coeur; c'est un +spectacle auquel mes yeux ne sont plus accoutumés, et il m'attendrit +malgré moi.» + +A huit heures, la conversation fut interrompue par un commissaire qui +prévint le Roi que sa famille allait descendre. Louis XVI ne put +dissimuler son émotion: «Si l'on ne me permet point de monter chez +elle, dit-il aux municipaux, je pourrai du moins la voir seule dans ma +chambre?--Non, répondit l'un d'eux, nous avons arrêté avec le ministre +de la justice que ce sera dans la salle à manger.--Vous avez entendu, +répliqua Louis XVI, que le décret de la Convention me permet de la +voir sans témoin.--Cela est vrai, dirent les commissaires, vous serez +en particulier; on fermera la porte, mais par le vitrage nous aurons +les yeux sur vous.--Faites descendre ma famille.» Le Roi entra dans la +salle à manger; Cléry l'y suivit, et s'occupa à ranger la table de +côté et à placer des chaises dans le fond. Louis XVI lui dit: «Il +faudrait apporter un peu d'eau et un verre.» Sur une table se trouvait +une carafe d'eau à la glace; Cléry n'apporta qu'un verre, qu'il plaça +près de cette carafe. «Si la Reine buvait de cette eau-là, lui dit le +Roi, elle pourrait en être incommodée: apportez de l'eau qui ne soit +pas à la glace. Je craindrais que la vue de M. de Firmont ne fît trop +de mal à ma famille: priez-le de ne pas sortir de mon cabinet.» + +En disant ces mots, Louis XVI prêtait l'oreille au bruit du dehors, +allait, venait, s'arrêtait à tout moment à la porte d'entrée..... +Enfin cette porte s'ouvre: Marie-Antoinette paraît la première, tenant +son fils par la main; ensuite Marie-Thérèse et Madame Élisabeth. Des +cris de douleur se mêlent seuls aux embrassements qui s'échangent. La +Reine fait un mouvement comme pour entraîner le Roi dans sa chambre. +«Non, lui dit celui-ci, passons dans cette salle, c'est là seulement +que je puis vous voir.» Ils entrent dans la salle à manger, dont les +commissaires referment la porte, qui, ainsi que la cloison, est en +vitrage. On s'assied, la Reine à la gauche du Roi, Madame Élisabeth à +sa droite, la jeune princesse presque en face, et le petit prince +entre les jambes de son père. Pendant plus d'un quart d'heure, pas une +parole ne put se faire entendre. Ce n'étaient même pas des larmes, ce +n'étaient même pas des sanglots: c'était un cri perçant de désespoir +qui devait être entendu dans les cours, dans le jardin et dans les +rues voisines. Le Roi, la Reine, leurs enfants, leur soeur, tous se +lamentaient à la fois. Enfin les larmes coulèrent, et ne s'arrêtèrent +que lorsqu'on n'eut plus la force d'en répandre. Alors Louis XVI parla +de son procès comme si c'était le procès d'un autre, excusa ses juges +et recommanda de leur pardonner. Sa femme demanda avec instance que +toute la famille passât la nuit avec lui; il se refusa cette +consolation, en disant qu'il avait besoin de calme et de +recueillement. + +Cette scène inexprimable dura sept quarts d'heure. Le Roi en voulut +marquer la fin de manière à graver ses derniers sentiments dans le +coeur de ses enfants. «Mon père, raconte Madame Royale, au moment de +se séparer de nous pour jamais, nous fit promettre à tous de ne jamais +songer à venger sa mort. Il était bien assuré que nous regardions +comme sacré l'accomplissement de sa dernière volonté; mais la grande +jeunesse de mon frère lui fit désirer de produire sur lui une +impression encore plus forte. Il le prit sur ses genoux, et lui dit: +_Mon fils, vous avez entendu ce que je viens de dire; mais comme le +serment a encore quelque chose de plus sacré que les paroles, jurez en +levant la main que vous accomplirez la dernière volonté de votre +père_. Mon frère lui obéit en fondant en larmes, et cette bonté si +touchante fit encore redoubler les nôtres.» + +A dix heures un quart, le Roi se leva le premier; tous s'attachèrent à +lui: la Reine le prit par le bras droit, Madame Élisabeth par le bras +gauche; Marie-Thérèse, du même côté que sa tante, mais un peu devant, +tenait son père embrassé par le milieu du corps; le Dauphin, placé +devant sa mère, la tenait d'une main et donnait l'autre à son père. +Tous firent quelques pas vers la porte d'entrée; les gémissements +redoublèrent. «Je vous assure, dit alors Louis XVI, que je vous verrai +demain matin à huit heures.--Vous nous le promettez?--Je vous le +promets.--Pourquoi pas à sept heures? dit Marie-Antoinette.--Eh bien, +oui, répond le Roi, à sept heures; adieu!...» A ce mot d'adieu, Madame +Royale tombe évanouie aux pieds de son père. Madame Élisabeth et Cléry +la relèvent et la soutiennent. Le Roi, pressé de mettre fin à une +telle scène, leur donne un dernier embrassement et s'arrache de leurs +bras. Les portes se ferment, mais elles n'empêchent point le Roi +d'entendre les cris de désespoir des princesses qui remontent +lentement dans leur chambre. L'exaltation de la Reine avait quelque +chose de fébrile qui agitait tout son être. Madame Élisabeth, tenant +ses genoux embrassés et pleurant à chaudes larmes, la conjura de se +calmer, en faisant à Dieu l'offrande de ses angoisses et en implorant +sa miséricorde. Dans l'excès de son désespoir, la Reine ne pouvait +prier, la Reine ne pouvait être consolée. Elle essaya de déshabiller +son fils, accablé lui-même de fatigue et de chagrin; elle espérait +qu'à son âge le sommeil s'emparerait bientôt de lui et lui enlèverait +le sentiment de ses peines. Mais la pauvre mère présumait trop de ses +propres forces, et peut-être sans l'assistance de sa belle-soeur ne +serait-elle point parvenue à coucher son enfant. + +Dès qu'il fut endormi, Madame Élisabeth et Marie-Thérèse supplièrent +la Reine de se coucher. La Reine leur résista longtemps; puis, pour +les tranquilliser, elle finit par se jeter tout habillée sur son lit. +Mais que cette nuit fut longue et terrible! Depuis onze heures du soir +jusqu'à cinq heures du matin, sa soeur et sa fille l'entendirent +incessamment trembler de froid et de terreur. Souvent elles avaient +prêté l'oreille au bruit de ce qui pouvait se passer dans la tour: +elles n'avaient rien entendu. + +Le 21, avant le jour, Madame Élisabeth se leva et fit une courte +prière, pendant laquelle la Reine s'habilla. Les deux princesses +habillèrent alors les enfants. Le rappel commençait à battre dans les +sections de Paris. Chaque bruit du dehors retentissait au coeur des +prisonniers du Temple. Marie-Antoinette, Madame Élisabeth, les deux +enfants, déjà debout, attendaient dans une agitation indicible +l'époux, le frère, le père qu'ils ne devaient plus revoir. A six +heures un quart, on ouvrit leur porte, et ce fut pour eux tout +ensemble comme un rayon d'espoir et un mouvement de terreur. La Reine +s'informa douloureusement de ce qui se passait. «Ma soeur, lui dit +Madame Élisabeth, c'est un livre qu'on vient chercher pour la messe du +Roi. Un instant après, cette sainte princesse se mit à genoux; sa +nièce s'agenouilla aussitôt à peu de distance d'elle. La Reine, qui +sanglotait en embrassant son fils, se calma à l'aspect de ces deux +femmes courbées devant Dieu, et quelques minutes après, elle +s'agenouilla avec le Dauphin devant une chaise qui les séparait, mais +sur laquelle leurs mains s'entrelaçaient en se joignant. De temps en +temps, la Reine levait la tête et regardait la pendule; sa soeur et +ses enfants en faisaient autant; chaque minute qui s'écoulait ajoutait +aux tortures de cette famille infortunée. Cette aiguille qui marchait +allait marquer la mort de ce qu'elles avaient de plus cher au monde. +Quoi de plus atroce que de pleurer un mari, un père, un frère plein de +vie, comme s'il n'était déjà plus, sans pouvoir arrêter ni le cours +inflexible des heures ni la cruauté des hommes aussi implacable que +le temps! Un redoublement de bruit se fit dans l'enceinte et au dehors +même du Temple. C'était le moment du départ. Nulle parole ne peut +rendre la scène déchirante qui se passa alors. De malheureuses femmes +en proie au désespoir, essayant d'obtenir une pitié impossible; un +enfant s'échappant de leurs bras et courant, éperdu, égaré, vers les +commissaires, vers les geôliers, et s'écriant avec des sanglots: +«Laissez-moi passer, messieurs, laissez-moi passer!--Où veux-tu +aller?--Parler au peuple pour qu'il ne fasse pas mourir mon père. Au +nom de Dieu, laissez-moi passer!» + +Pauvre enfant! il ignorait que les commissaires étaient sourds, que +les geôliers étaient insensibles, que le peuple était opprimé, abusé +ou perverti; il ignorait qu'une minorité audacieuse et perverse +étouffait tous les élans généreux de la France! + + + + +LIVRE NEUVIÈME. + +DEPUIS LA MORT DE LOUIS XVI JUSQU'À LA TRANSLATION DE MARIE-ANTOINETTE +À LA CONCIERGERIE. + +21 JANVIER--2 AOÛT 1793. + + «Ne craignez rien de ce que vous avez à souffrir... Soyez fidèles + jusqu'à la mort, et je vous donnerai la couronne de vie.» + + _Apocalypse_, chap. II, v. 10. + + La voiture qui emportait Louis XVI s'acheminait vers l'échafaud. + -- Angoisses de sa famille. -- La Reine craignant que l'émotion + et toute abstinence de nourriture ne fassent défaillir ses + enfants, les engage à prendre quelque nourriture. -- Entretien + avec Cléry. -- Vêtements de deuil demandés. -- Bruit nocturne. -- + Paroles de Madame Élisabeth. -- La jeune Marie-Thérèse malade. -- + Mot touchant de cette princesse. -- Les vêtements de deuil sont + apportés. -- Pressentiment de la Reine. -- Exhortation de Madame + Élisabeth. -- Lepitre et Toulan de service au Temple. -- Louis + XVII chante un couplet adressé à sa tante. -- Soins de celle-ci + prodigués aux deux enfants. -- Projet d'évasion proposé à la + Reine et à Madame Élisabeth. -- L'exécution est ajournée. -- + Toulan remet à la Reine l'anneau nuptial et le cachet du Roi. -- + Sur les instances de Madame Élisabeth, le projet d'évasion est + repris. -- Au moment de l'exécution, la Reine refuse, ne voulant + pas être sauvée sans ses enfants. -- Elle remercie Toulan, et lui + rend l'anneau et le cachet du Roi, le priant de les remettre à M. + de Jarjayes. -- Défection de Dumouriez. -- Création du Comité de + salut public. -- Louis XVII proclamé roi à l'étranger. -- + Acrimonie et cruauté des Tison. -- Dénonciation faite par eux à + la Commune. -- Hébert se rend à la tour. -- Fouille à laquelle il + préside. -- Louis XVII malade. -- Le médecin ordinaire des + prisons commis pour lui donner des soins. -- Lutte des Girondins + et des Montagnards. -- La commission des douze. -- Les barrières + fermées. -- Michonis. -- Graves paroles de Madame Élisabeth et de + la Reine. -- Le baron de Batz: complot formé par lui pour + délivrer la famille royale. -- Insuccès fortuit que Simon + s'approprie. -- Arrêtés du Comité de salut public. -- Louis XVII + séparé de sa mère et de sa tante. -- Désespoir de la Reine; + consolations que lui prodigue Madame Élisabeth. -- Bruit répandu + de l'évasion du petit Capet. -- Députation envoyée au Temple pour + s'assurer de ce qu'il y a de vrai dans ce bruit. -- Réclamations + stériles adressées par Marie-Antoinette à cette députation. -- + Manière dont Drouet rend compte de sa mission à la Convention. -- + Tison converti par les vertus de la Reine et de Madame Élisabeth. + -- La femme Tison à leurs pieds est relevée par elles. -- Éloge + qu'elle fait d'elles à Meusnier. -- La femme Tison folle et en + proie aux convulsions. Elle est soignée par les princesses, puis + conduite à l'Hôtel-Dieu, où une femme de police est placée près + d'elle, chargée de recueillir tout ce qu'elle pourra dire dans + son délire. -- Tison essaye de racheter par son dévouement le mal + qu'il a fait aux royales prisonnières, et leur cache avec soin + les mauvais traitements que Simon fait subir à leur enfant. -- Il + leur apprend que presque tous les jours on le conduit au jardin + pour y jouer, et souvent aussi sur la plate-forme de la Tour + pour y respirer un bon air. -- Longues stations de sa mère, de sa + tante, de sa soeur, au sommet de la Tour pour y apercevoir passer + ce cher enfant. Elles le voient, mais pour leur malheur! + + +Le bruit sourd qui avait annoncé la sortie du Roi de la tour du Temple +se prolongea longtemps, et ce bruit, en s'affaiblissant dans l'espace, +ne pouvait qu'aggraver encore les angoisses de sa famille; car à +mesure que ce bruit s'éloignait, le Roi se rapprochait de l'échafaud. +Marie-Antoinette, craignant que ses enfants, épuisés par le manque de +nourriture aussi bien que par la privation du sommeil, n'eussent pas +la force de supporter cette terrible épreuve, les engagea, vers dix +heures, à prendre quelque nourriture; les pauvres enfants refusèrent, +en recommençant à pleurer. Une demi-heure après, des cris de joie et +des détonations d'armes se firent entendre. Madame Élisabeth, levant +les yeux au ciel, s'écria: «Les monstres! les voilà contents!» A cette +exclamation, Marie-Thérèse jeta des cris perçants; son petit frère +fondit en larmes; leur mère, le front baissé, les yeux hagards, +demeura plongée dans un désespoir morne et immobile qui ressemblait à +la mort. Dans l'après-midi, la Reine et Madame Élisabeth demandèrent à +voir Cléry: la vue de cet honnête homme resté dans la tour jusqu'au +dernier moment avec Louis XVI augmenta tout ensemble et soulagea leur +douleur: au récit des adieux et des dernières paroles de celui qui +n'était plus, leurs pleurs coulèrent; elles réclamèrent les objets +légués par lui, objets précieux dont Cléry venait de faire la +déclaration au conseil du Temple, et dont nous parlerons plus loin. +Marie-Antoinette fit demander des vêtements de deuil à ce même +conseil, qui en référa à la Commune. + +Les angoisses de cette journée ne devaient point finir avec elle. Deux +heures du matin sonnaient, et le repos n'était point encore venu pour +les trois captives. La jeune Marie-Thérèse, par obéissance, s'était +couchée, mais elle n'avait point fermé les yeux; sa mère et sa tante, +assises auprès du lit du petit Prince endormi, causaient, mêlant leurs +afflictions et leurs larmes. Le sommeil de l'enfant était calme, et +semblait sourire. «Il a maintenant l'âge qu'avait son frère lorsqu'il +mourut à Meudon: heureux ceux de notre maison qui sont partis les +premiers! ils n'ont point assisté à la ruine de notre famille.» +Surprise d'entendre, à une telle heure, parler chez la Reine, la femme +Tison s'était levée; elle frappa à la porte, s'enquérant du motif de +ce nocturne entretien. Son mari, qui venait de réveiller les +commissaires de service, la suivait de près. Madame Élisabeth +entr'ouvrit la porte, et leur dit avec douceur: «De grâce, +laissez-nous pleurer en paix.» L'inquisition s'arrêta désarmée par +cette voix angélique. + +Depuis quelques jours, Marie-Thérèse était indisposée; elle éprouvait +dans tout le corps une grande fatigue, et ses jambes étaient enflées. +Le chagrin avait fait empirer son mal, et pendant plusieurs jours ses +compagnes n'avaient pu obtenir l'entrée de M. Brunyer dans la +tour[45]. «Heureusement, dit-elle avec une simplicité touchante, +heureusement le chagrin augmenta ma maladie au point de faire une +diversion favorable au désespoir de ma mère.» Marie-Antoinette et +Élisabeth passèrent les nuits à son chevet, dirigeant, appliquant +elles-mêmes le traitement prescrit par le médecin, autorisé enfin à +être admis auprès d'elles. Les habits de deuil demandés furent +accordés le 23[46]. Dans la journée du 27, on en apporta une partie au +Temple[47]. La Reine ne pouvait voir ses enfants vêtus de noir sans +que son coeur se brisât. Elle dit un jour à Madame Élisabeth: «Je n'ai +peut-être pas donné dans le temps au Roi tous les conseils qui +pouvaient le sauver, mais je le rejoindrai sur l'échafaud; oui, ma +soeur, j'y monterai aussi.--J'espère que Dieu ne permettra pas un tel +malheur, répondit Madame Élisabeth; mais soyons prêtes, ma soeur, à +obéir à sa volonté. Il se montre aujourd'hui sévère dans ses +châtiments et dans ses vengeances: prions-le de nous donner la force +d'accomplir tout ce qu'il exigera de nous.» + +[Note 45: Le bruit de cette maladie transpira dans Paris. On lit dans +le _Moniteur universel_ du jeudi 24 janvier 1793: + +_Commune de Paris._ + +«Du 22.--On répand dans les lieux publics et dans les sociétés +patriotiques que la fille de Louis est morte, que la femme de Louis +est transférée de l'hôtel de la Force à la Conciergerie. Le conseil +général m'autorise à démentir tous ces bruits. La fille de Louis n'est +pas malade; les personnes qu'un décret renferme au Temple y resteront +aussi longtemps que ce décret ne sera pas rapporté. + + »RÉAL, premier substitut.»] + +[Note 46: _Commune de Paris._--Séance du mercredi 23 janvier 1793. + +«Le conseil général entend la lecture d'un arrêté du conseil du Temple +qui renvoie au conseil général à se prononcer sur deux demandes faites +par Antoinette. + +»La première d'un habillement de deuil très-simple pour elle, sa soeur +et ses enfants. Le conseil général arrête qu'il sera fait droit à +cette demande. + +»Sur la seconde, à ce que Cléry soit placé auprès de son fils, comme +il l'était primitivement, le conseil général prononce l'ajournement.»] + +[Note 47: Voir, à la fin du volume, les Pièces justificatives, nº IV.] + +Lepitre et Toulan, ces deux commissaires de la Commune qui s'étaient +déjà créé par leur zèle des titres à la confiance de la famille +royale, reparurent bientôt au Temple, et les pauvres recluses purent +obtenir d'eux les détails qu'elles avaient vainement réclamés de leurs +collègues. En effet, Toulan et Lepitre avaient pris soin de se munir +des journaux qui rendaient compte de la mort du Roi, et ces papiers +furent lus avec cette poignante avidité de la douleur empressée à +connaître toutes les circonstances les mieux faites pour l'alimenter. + +Lepitre, qui avait conçu l'idée d'offrir à la Reine et à Madame +Élisabeth des consolations prises à la source même de leurs peines, +leur présenta, le jeudi 7 février, une romance qu'il avait composée +sur la mort de Louis XVI, et que madame Cléry avait mise en musique. +Il se trouva de nouveau de service au Temple le 1er mars, trois +semaines après avoir fait hommage de son oeuvre; il en reçut la plus +douce récompense que son coeur pût ambitionner: la Reine le fit entrer +dans la chambre de Madame Élisabeth; Marie-Thérèse se mit au piano, et +son frère, debout auprès d'elle, chanta la romance[48], dont le +dernier couplet est adressé à Madame Élisabeth; le voici: + + «Et toi, dont les soins, la tendresse, + Ont adouci tant de malheurs, + Ta récompense est dans les coeurs + Que tu formes à la sagesse... + Ah! souviens-toi des derniers voeux + Qu'en mourant exprima ton frère; + Reste toujours près de ma mère, + Et ses enfants en auront deux.» + +[Note 48: Voici les quatre premiers couplets de cette oeuvre modeste, +qui emprunte aux circonstances un touchant intérêt: + +LA PIÉTÉ FILIALE. + + Eh quoi! tu pleures, ô ma mère! + Dans tes regards fixés sur moi + Se peignent l'amour et l'effroi: + J'y vois ton âme tout entière. + Des maux que ton fils a soufferts + Pourquoi te retracer l'image? + Puisque ma mère les partage, + Puis-je me plaindre de mes fers? + + Des fers! ô Louis! ton courage + Les ennoblit en les portant. + Ton fils n'a plus, en cet instant, + Que tes vertus pour héritage. + Trône, palais, pouvoir, grandeur, + Tout a fui pour moi sur la terre; + Mais je suis auprès de ma mère, + Je connais encor le bonheur. + + Un jour, peut-être... l'espérance + Doit être permise au malheur; + Un jour, en faisant son bonheur, + Je me vengerai de la France. + Un Dieu favorable à ton fils + Bientôt calmera la tempête! + L'orage qui courbe leur tête + Ne détruira jamais les lis. + + Hélas! si du poids de nos chaînes + Le ciel daigne nous affranchir, + Nos coeurs doubleront le plaisir + Par le souvenir de nos peines. + Ton fils, plus heureux qu'aujourd'hui, + Saura, dissipant tes alarmes, + Effacer la trace des larmes + Qu'en ces lieux tu verses pour lui.] + +La Reine était assise à côté de son fils, suivant avec attention les +modulations émues de sa voix et les dirigeant avec soin. M. Lepitre a +raconté cette scène[49]: «Nos larmes coulèrent, dit-il, et nous +gardâmes un morne silence. Mais qui pourra peindre le spectacle que +j'avois sous les yeux? la fille de Louis à son clavecin; sa mère, +assise auprès d'elle, tenant son fils dans ses bras et les yeux +mouillés de pleurs, dirigeant avec peine le jeu et la voix de ses +enfants; Madame Élisabeth, debout à côté de sa soeur, et mêlant ses +soupirs aux tristes accents de son neveu.» + +[Note 49: _Quelques souvenirs ou notes fidèles sur mon service au +Temple, depuis le 8 décembre 1792 jusqu'au 26 mars 1793._ 2e édition. +Paris, 1817.] + +Madame Élisabeth remarquait avec une satisfaction attendrie que la Reine +était uniquement occupée de ses enfants, et elle bénissait le ciel du +repos qu'il laissait à cette pauvre mère dans l'accomplissement de la +seule tâche qui pouvait lui être chère encore. Madame Élisabeth l'y +secondait avec tout son dévouement: leur sombre douleur à toutes deux ne +s'éclairait d'un rayon fugitif qu'à cause de leur tendresse pour leurs +deux enfants, quoique cette tendresse leur rendît souvent plus poignant +le sentiment de leurs périls:--leur fille déjà faite aux regrets et aux +inquiétudes, mais forte, résignée, et recueillant avec courage les +leçons du malheur; près d'elle, son petit frère, animant tout de sa +parole et de son sourire. La sollicitude de la Reine et de Madame +Élisabeth à l'égard de cet enfant devait s'étendre à tous les soins, car +la prière faite par le Roi en allant au supplice de voir Cléry reprendre +son service auprès du jeune Prince avait été rejetée par la Commune. Les +deux institutrices essayaient, par les ressources qu'elles avaient en +elles-mêmes, de suppléer à l'absence des éléments d'instruction +nécessaires: l'écriture, la géographie, l'histoire, eurent tant bien que +mal leurs heures accoutumées. Quant à l'éducation proprement dite, il +est facile de croire que jamais enfant n'avait été placé à meilleure +école; car dans quel autre lieu du monde et sous quelle influence plus +persuasive eût-il pu recevoir de plus généreuses exhortations et de plus +magnanimes exemples? Les recommandations de son père mourant +n'étaient-elles pas chaque jour mises en pratique sous ses yeux? Sa mère +et sa tante perdaient-elles une occasion d'excuser devant lui leurs +persécuteurs, en les représentant égarés par le vertige des passions +révolutionnaires bien plus que par le mouvement de leur coeur? +Non-seulement elles lui prêchaient le pardon des injures, mais encore, +dans les lectures de l'histoire de France qu'elles lui faisaient +journellement, elles avaient soin d'exalter les belles actions, les +traits de clémence ou d'héroïsme qu'elles y rencontraient. + +Madame Élisabeth vit se former avec bonheur, mais non sans inquiétude, +le projet conçu par Toulan de faire évader du Temple la Reine et ses +enfants; ne songeant jamais à sa propre personne, elle s'effrayait des +périls d'une entreprise dont le plan, par sa hardiesse même, plaisait +à Marie-Antoinette: celle-ci toutefois, avant de l'adopter, désira +qu'il obtînt l'approbation de M. de Jarjayes, homme grave déjà signalé +à sa confiance par le succès de quelques missions importantes. Après +deux longues conférences, Jarjayes et Toulan arrêtèrent leur plan, qui +rendait indispensable l'association d'un second commissaire. Leur +choix devait naturellement se porter sur Lepitre. Dans une troisième +conférence, où celui-ci fut appelé, on s'entendit sur les moyens +d'exécution. M. de Jarjayes se chargea de faire confectionner des +habits d'homme pour la Reine et pour Madame Élisabeth, et les deux +municipaux s'engagèrent à introduire ces habits dans la tour en les +cachant sous la pelisse que l'un et l'autre avaient coutume de mettre +par-dessus leur vêtement. Les deux princesses, à l'aide de ce +déguisement, rehaussé de l'écharpe tricolore, devaient sortir munies +de cartes telles que les avaient les commissaires et toutes personnes +autorisées à entrer à la tour. La réalisation de ce plan ne paraissait +point offrir de grandes difficultés; mais l'évasion des deux enfants +présentait mille dangers aussi insurmontables les uns que les autres. +Le petit Prince surtout était l'objet d'une surveillance active et +incessante qui rendait pour lui impossible toute chance de salut. Une +chance cependant, quoique presque impossible, parut susceptible d'être +tentée. Un homme du peuple, nommé Jacques, venait le matin à la tour +nettoyer les quinquets et les réverbères, et revenait le soir les +allumer. Deux enfants à peu près de l'âge et de la taille des enfants +de la Reine l'accompagnaient ordinairement et l'aidaient, dans son +travail. Il n'eût pas été prudent de mettre dans la confidence cet +employé subalterne qui ne parlait jamais ni aux municipaux ni aux +geôliers, et ne connaissait au Temple que sa consigne. Mais voici ce +que Toulan imagina: «Le lampiste, dit-il à ses complices, remplit son +office entre cinq et six heures; son dernier réverbère est allumé et +lui-même est déjà sorti du Temple lorsque, à sept heures, les +sentinelles sont relevées. Dès qu'il se sera retiré et que les +factionnaires seront relevés, un homme accoutré comme le lampiste, +passant à la faveur d'une carte d'entrée sous l'oeil des premiers +guichetiers, arrivera, sa boîte de fer-blanc au bras, à l'appartement +de la Reine; je me trouverai là, et, le gourmandant hautement de +n'être pas venu lui-même arranger ses quinquets: «N'avez-vous pas de +honte, lui dirai-je, d'avoir envoyé vos deux enfants pour faire votre +besogne à votre place?» Puis alors je lui remettrai les enfants de la +Reine, et le prétendu lampiste s'en ira avec ses deux jeunes +apprentis, et tous trois gagneront le coin des boulevards, où les +attendra M. de Jarjayes.» + +Ce plan, qui fut agréé par Jarjayes et Lepitre, rendait nécessaire +l'adjonction d'un nouveau confident digne d'entrer dans ce généreux +complot et de jouer le rôle du lampiste. «J'ai un de mes amis, +continua Toulan, homme discret et courageux, qui acceptera, j'en suis +certain, sa part de cette périlleuse entreprise. Il se nomme Ricard, +et est inspecteur des domaines nationaux. Je réponds de lui.»--On +voit, d'après cet exposé, que Toulan se chargeait de présider +spécialement aux dispositions relatives à l'évasion de la tour, et +Jarjayes aux mesures concernant la fuite hors du territoire français. + +Chacun se tint prêt. Ricard, averti, se munit d'un costume +parfaitement semblable à celui du lampiste; Jarjayes s'assura de trois +cabriolets auxquels, au premier signal et au lieu convenu, devaient +s'atteler de vigoureux chevaux. Il fut convenu que la Reine et son +fils monteraient dans la première de ces voitures, conduite par M. de +Jarjayes; Marie-Thérèse dans la seconde, conduite par Lepitre, et +Madame Élisabeth dans la troisième, conduite par Toulan. Une fois son +office rempli, Ricard se serait débarrassé de son déguisement, et +serait rentré en son domicile sans que personne eût pu soupçonner la +part heureuse prise par lui à un événement qui allait occuper le +monde. + +Le succès de l'entreprise semblait assuré: Lepitre, président de la +commission des passe-ports, avait délivré lui-même les passe-ports en +règle; les incidents étaient calculés de manière qu'on ne pouvait se +mettre à la poursuite des prisonniers que de longues heures après leur +départ. Enfin, on avait réuni une somme considérable d'argent, ce nerf +de toutes les entreprises. On devait gagner les côtes de la Normandie: +Jarjayes s'était assuré des moyens de passer en Angleterre; un bateau +se tenait à sa disposition sur un point convenu, près du Havre. Enfin, +il n'était point impossible d'espérer que des mesures combinées avec +une habileté qui n'avait rien oublié dans ses prévisions et ses +calculs, et avec tant d'intelligence et de dévouement, conjureraient +cette fois les chances fatales qui emportaient vers l'abîme les débris +de la maison de France. Mais il était écrit qu'en toute circonstance +la fortune se tournerait contre elle. Cette fois, l'obstacle ne vint +pas, comme au voyage de Varennes, du zèle inintelligent de ses amis; +il naquit d'un grand mouvement excité le 7 mars dans Paris par la +nouvelle du succès des armes étrangères[50] et par la cherté des +subsistances. Le lendemain 8 avait été le jour fixé pour l'évasion. On +comprend qu'au milieu des émotions causées dans Paris, tout ensemble +par l'inquiétude de l'invasion et l'appréhension de la famine, +l'entreprise de Toulan dut être forcément remise. Les débats enflammés +de la Convention, la violence de la Commune, le tumulte de la rue, +tenaient en éveil la sollicitude du gouvernement et provoquaient son +attention. + +[Note 50: Nous avions été contraints d'évacuer Aix-la-Chapelle et de +lever le siége de Maëstricht.] + +Or sa surveillance, aux jours d'émeute, se portait toujours sur la +prison de la famille royale. Celle-ci, qui entendait parfaitement le +bruissement tumultueux de la grande ville, ne sachant à quelle cause +l'attribuer, craignait que le complot ourdi pour sa délivrance n'eût +été éventé, et que ses amis ne fussent compromis. Sa joie fut vive en +voyant, le 8, Toulan arriver au Temple, et plus vive encore en +apprenant de lui qu'aucune ombre de soupçon ne s'était manifestée. +«J'aurais été désolée, lui dit la veuve de Louis XVI, de quitter ce +séjour sans en emporter quelques objets qui me sont précieux et qui +m'ont été légués par une main qui me fut chère et qui m'est sacrée: je +veux parler de l'anneau nuptial et du cachet que le Roi portait +toujours, et qu'il avait chargé Cléry de me remettre avec les cheveux +de ma soeur Élisabeth et de mes enfants.» Toulan ne fit aucune réponse +à ce sujet; mais il n'ignorait pas que Cléry, le jour où il avait été +rendu à la liberté, avait, sur les ordres des municipaux, remis au +conseil du Temple les effets dont le conseil de la Commune l'avait +laissé dépositaire le 21 janvier, et que ces effets, parmi lesquels se +trouvaient les objets dont parlait la Reine, avaient été placés sous +les scellés dans la chambre du feu Roi. Le surlendemain, avant sa +sortie du Temple, Toulan remit à Marie-Antoinette les objets qu'elle +avait désirés, et qu'il avait retirés de dessous les scellés. + +Il avait eu le temps et l'adresse d'en faire exécuter d'à peu près +semblables, et l'audace de les substituer aux premiers. On éprouve un +sentiment qui ressemble à une consolation, à voir que la Reine de +France, dans tout l'éclat de sa puissance et de sa gloire, à +Versailles, n'eût point été servie avec plus de zèle et d'habileté. + +L'effervescence des esprits était loin de se calmer. Le 12, la conduite +du général Dumouriez était dénoncée à la Convention par la section +Poissonnière de Paris; le 13, pour la première fois, la Vendée, déjà +frémissante depuis quelque temps, levait ouvertement le drapeau; et +d'ailleurs, le tour de service de Toulan et de Lepitre ne pouvant se +produire qu'au bout d'un certain nombre de jours, tout projet de +délivrance se trouva ajourné. Madame Élisabeth ne s'était pas fait +d'illusion sur les difficultés de la tentative, et cependant elle la +regretta comme une chance de salut perdue pour la Reine. Les jours +suivants amenèrent encore des événements qui ne firent que développer le +système de l'intimidation. La surveillance exercée sur l'enfant royal +devint extrême. Jarjayes, Toulan et Lepitre, forcés de limiter leur +entreprise aux bornes du possible, concentrèrent leur pensée de +délivrance sur la Reine et sur Madame Élisabeth. Mais ici se présentait +une nouvelle difficulté: comment obtenir de Marie-Antoinette et de +Madame Élisabeth de se séparer de leurs enfants? Déjà, à une époque +moins affreuse, la Reine avait déclaré que si on voulait la sauver, il +fallait sauver ses enfants avec elle. Quant à Madame Élisabeth, on sait +que cette grande âme s'oubliait en toute occasion. Elle employa toute +l'éloquence de son coeur à persuader à sa soeur que c'était un devoir +impérieux pour elle de profiter des ressources qui lui restaient pour +échapper à ses ennemis. «Vos jours, lui dit-elle, peuvent être menacés, +tandis que ceux de vos enfants et les miens mêmes ne sont exposés à +aucun danger. Vos enfants sont couverts par leur âge, et moi par ma +nullité. Sans doute, ma soeur, les bruits odieux qui ont quelquefois +troublé votre oreille sont imprégnés de l'exagération populaire; mais +cependant ils arrivent au vrai lorsqu'ils expriment l'animosité publique +excitée contre vous. L'égarement du peuple à votre égard est tel que +vous deviendriez coupable d'en attendre les effets. Vous avez une grande +confiance en M. de Jarjayes, et, vous le voyez, il vous envoie lui-même +ses supplications les plus vives pour vous engager à vous prêter à +l'exécution du nouveau plan dont Toulan vous apporte les détails. +Peut-être est-ce la main invisible de la Providence qui vous tend cette +planche dans le naufrage; ne la repoussez pas, je vous en supplie: je +vous le demande au nom de vos enfants, au nom de celui dont la mémoire +vous est sainte, et, si vous le permettez, au nom de mon amour pour +vous.» + +La voix pénétrante de Madame Élisabeth se fit route au coeur de la +Reine. Celle-ci approuva le plan; elle promit de s'y conformer. Le +jour fut pris, le jour arriva... La veille au soir, la mère et la +tante étaient assises au chevet du lit du jeune Prince endormi. Sa +soeur était couchée aussi, mais la porte de sa chambre était ouverte, +et Marie-Thérèse, occupée de l'air rêveur et triste qu'elle avait vu à +sa mère toute la journée, n'avait point encore rencontré le sommeil. +Elle entendit ainsi les paroles que plus tard elle a répétées. Cédant +au sacrifice qu'on lui avait demandé, Marie-Antoinette était donc +assise auprès du lit de son fils: «Dieu veuille, dit-elle, que cet +enfant soit heureux!--Il le sera, ma soeur, répondit Madame Élisabeth +en montrant à la Reine la figure douce et fière du Dauphin.--Toute +jeunesse est courte comme toute joie, murmura Marie-Antoinette avec +un serrement de coeur; on en finit avec le bonheur comme avec toute +chose.» Puis, se levant, elle fit quelques pas dans sa chambre en +disant: «Et vous-même, ma bonne soeur, quand et comment vous +reverrai-je?... C'est impossible! c'est impossible!» + +La jeune Marie-Thérèse avait recueilli ces paroles, mais ce n'est que +quelque temps après que le sens lui en fut expliqué par sa tante. +Cette exclamation de la Reine n'était autre chose que le rejet du +moyen de salut qui lui était offert. Son parti était pris: l'amour de +ses enfants l'emportait sur toute autre considération, sur les prières +de sa soeur, sur l'instinct de sa propre conservation, sur la parole +même donnée au dévouement de ses courageux amis. Toutefois, se +reprochant presque comme un parjure une promesse qu'elle ne voulait +plus tenir, elle sentit qu'elle devait des explications et une amende +honorable à ces âmes généreuses, résolues à s'exposer pour elle; et le +lendemain, aussitôt qu'elle put parler à Toulan, qui arrivait tout ému +de la grande action qu'il allait accomplir: «Vous allez m'en vouloir, +lui dit-elle, mais j'ai réfléchi; il n'y a ici que danger: vaut mieux +mort que remords.» Dans le cours de la journée, elle trouva encore le +moyen de glisser dans l'oreille de Toulan ces paroles dont se +souvenait cet homme intrépide en montant sur l'échafaud le 30 juin +1794: «Je mourrai malheureuse si je n'ai pu vous prouver ma +gratitude[51].--Et moi, madame, malheureux si je n'ai pu vous montrer +mon dévouement.--D'après ce qui se passe, dit encore la Reine, comme +frappée d'une sinistre prévision, je puis m'attendre d'un instant à +l'autre à me voir privée de toute communication. Voici l'alliance, le +cachet et le petit paquet de cheveux que je dois à vous seul d'avoir +recouvrés. Je vous charge de les déposer entre les mains de M. de +Jarjayes, en le priant de les faire parvenir à Monsieur et au comte +d'Artois, ainsi que des lettres que ma soeur et moi avons écrites à +nos frères[52].» + +[Note 51: La Reine voulut aussi remercier M. de Jarjayes et lui +expliquer les motifs de son refus. Elle lui écrivit de sa main le +billet suivant, qu'elle chargea Toulan de lui remettre; billet +admirable que M. Chauveau-Lagarde fit, le premier, connaître dans sa +_Note historique sur les procès de Marie-Antoinette et de Madame +Élisabeth_. + +«_Nous avons fait un beau rêve. Voilà tout. Mais nous y avons beaucoup +gagné en trouvant dans cette occasion une nouvelle preuve de votre +entier dévouement pour moi. Ma confiance en vous est sans bornes. Vous +trouverez toujours en moi du caractère et du courage; mais l'intérêt +de mon fils est le seul qui me guide. Quelque bonheur que j'eusse +éprouvé à être hors d'ici, je ne peux consentir à me séparer de lui. +Je ne pourrais jouir de rien sans mes enfants, et cette idée ne me +laisse pas même un regret._»] + +[Note 52: Le billet de la Reine adressé à Monsieur était ainsi conçu: + +«Ayant un être fidèle sur lequel nous pouvons compter, j'en profite +pour envoyer à mon frère et ami ce dépôt qui ne peut être confié +qu'entre ses mains. Le porteur vous dira par quel miracle nous avons +pu avoir ces précieux gages; je me réserve de vous dire moi-même un +jour le nom de celui qui nous est si utile. L'impossibilité où nous +avons été jusqu'à présent de pouvoir vous donner de nos nouvelles, et +l'excès de nos malheurs, nous fait sentir encore plus vivement notre +cruelle séparation; puisse-t-elle n'être pas longue! Je vous embrasse, +en attendant, comme je vous aime, et vous savez que c'est de tout mon +coeur. + + »M. A.» + +Au bas de ce billet, Marie-Thérèse écrivit ces deux lignes: + +«Je suis chargée pour mon frère et moi de vous embrasser de tout notre +coeur. + + «M. T.» + +Voici le billet adressé par la Reine au comte d'Artois: + +«Ayant trouvé enfin le moyen de confier à notre frère un des seuls +gages qui nous restent de l'être que nous chérissions et pleurons +tous, j'ai cru que vous seriez bien aise d'avoir quelque chose qui +vînt de lui; gardez-le en signe de l'amitié la plus tendre, avec +laquelle je vous embrasse de tout mon coeur. + + «M. A.»] + +Madame Élisabeth écrivait ces lignes à Monsieur: + +«Je jouis d'avance du plaisir que vous éprouverez en recevant ce gage +de l'amitié et de la confiance; être réunie avec vous et vous voir +heureux est tout ce que je désire: vous savez si je vous aime. Je vous +embrasse de tout mon coeur. + + »E. M.» + +Et au comte d'Artois: + +«Quel bonheur pour moi, mon cher ami, mon frère, de pouvoir, après un +si long espace de temps, vous parler de tous mes sentiments! Que j'ai +souffert pour vous! Un temps viendra, j'espère, où je pourrai vous +embrasser, et vous dire que jamais vous ne trouverez une amie plus +vraie et plus tendre que moi; vous n'en doutez pas, j'espère. + + »E. M.» + + * * * * * + +Ce ne fut que dans les premiers jours de mai que M. de Jarjayes put +faire parvenir ces messages à leur destination, le cachet et le paquet +de cheveux au comte de Provence, et l'anneau et les cheveux de Louis +XVI au comte d'Artois[53]. + +[Note 53: M. de Jarjayes se rendit d'abord à Turin, où le roi de +Sardaigne le retint et l'employa auprès de sa personne. C'est ce +prince qui envoya lui-même à Monsieur, par un courrier extraordinaire, +les dépêches de M. de Jarjayes. Monsieur écrivit de sa main à M. de +Jarjayes une lettre datée de Hamm, le 14 mai 1793, dans laquelle il +lui exprime ainsi ses sentiments: + +«Vous m'avez procuré le bien le plus précieux que j'aie au monde, la +seule véritable consolation que j'aie éprouvée depuis nos malheurs. + +»Combien leur billet et l'autre gage de leur amitié, de leur +confiance, ont pénétré mon coeur des plus doux sentiments!... + +»Je ne puis qu'approuver les raisons qui vous font rester en Piémont. +Continuez à servir notre jeune et malheureux Roi comme vous avez servi +le frère que je pleurerai toute ma vie.»] + +Le gouvernement révolutionnaire rencontrait dans sa marche obstacle +sur obstacle. Le midi de la France semblait répondre aux cris de la +Vendée. Les puissances liguées contre la France, heureuses de voir les +torches de la guerre civile allumées dans nos provinces, se +partageaient tranquillement les lambeaux de la Pologne. Dumouriez, qui +venait de livrer à l'Allemagne le ministre de la guerre et les +commissaires de la Convention, mettait à l'abri des lignes +autrichiennes sa tête cotée à trois cent mille francs. L'annonce de +ces événements dictait à la Commune de nouvelles mesures de +précaution[54]; elle inspirait à la Convention de nouveaux décrets qui +faisaient doubler la garde du Temple[55], créaient un comité de salut +public et mettaient en arrestation toute la famille des Bourbons. Ces +mouvements, qui agitaient la France et l'Europe, ne troublaient pas le +morne intérieur de la tour du Temple; et le fils de Louis XVI, reconnu +Roi de France par l'étranger, proclamé sous le nom de Louis XVII sur +quelques points du territoire national, n'avait pour palais qu'une +prison, pour courtisans, pour ministres et pour gardes qu'une mère +assiégée par toutes les angoisses, mais armée d'un caractère aussi +grand que ses malheurs; qu'une soeur plus âgée que lui, assez âgée, +hélas! pour partager les douleurs de sa mère et pour comprendre +l'abaissement de sa famille; qu'une tante enfin qui, portant le ciel +dans son coeur, avait le don d'apaiser les plus vives douleurs par le +baume de sa parole, et de rasséréner les âmes par son regard. + +[Note 54: Municipalité de Paris. + +_Extrait du registre des délibérations du conseil général du 1er avril +1793, IIe de la République._ + +«Sur le réquisitoire du procureur de la Commune, + +»Le conseil général arrête: + +»1º Qu'aucune personne de garde au Temple ou autrement ne pourra y +dessiner quoi que ce soit, et que si quelqu'un est saisi en +contravention au présent arrêté, il sera sur-le-champ mis en état +d'arrestation et amené au conseil général, faisant en cette partie les +fonctions de gouverneur; + +»2º Enjoint aux commissaires du conseil de service au Temple de ne +tenir aucune conversation familière avec les personnes détenues, comme +aussi de ne se charger d'aucune commission pour elles; + +»3º Défenses sont pareillement faites auxdits commissaires de rien +changer ou innover aux anciens règlements pour la police de +l'intérieur du Temple; + +»4º Qu'aucun employé au service du Temple ne pourra entrer dans la +tour; + +»5º Qu'il y aura deux commissaires auprès des prisonniers; + +»6º Que Tison ni sa femme ne pourront sortir de la tour ni communiquer +avec qui que ce soit du dehors; + +»7º Qu'aucun commissaire au Temple ne pourra envoyer ou recevoir de +lettres sans qu'elles aient été préalablement lues au conseil du +Temple; + +»8º Lorsque les prisonniers se promèneront sur la plate-forme de la +Tour, ils seront toujours accompagnés de trois commissaires et du +commandant du poste, qui les surveilleront scrupuleusement; + +»9º Que, conformément aux précédents arrêtés, les membres du conseil +qui seront nommés pour faire le service du Temple passeront à la +censure du conseil général, et sur la réclamation non motivée d'un +seul membre, ils ne pourront être admis; + +»10º Enfin, que le département des travaux publics fera exécuter dans +le jour de demain les travaux mentionnés dans son arrêté du 26 mars +dernier. + + »_Signé_: PACHE, maire. + »COULOMBEAU, secrétaire greffier. + + »Pour extrait conforme: + »COULOMBEAU, secrétaire greffier. + +»Copié au registre. + + »YON.»] + +[Note 55: _Décret de la Convention nationale du 4 avril 1793, l'an II +de la République française._ + +»La Convention nationale décrète que le conseil général de la Commune +de Paris fera doubler sur-le-champ la garde du Temple. + + »Vérifié par nous, inspecteur des bureaux des procès-verbaux, + + »DELEBOV. + + »Collationné à l'original par nous, président et secrétaire de la + Convention nationale, + + »DELMAS, président. + »MELLINO, secrétaire. + +»Paris, ce 5 avril 1793, an II de la République française.»] + +Tison et sa femme remplissaient jusqu'au bout la mission odieuse dont +ils s'étaient chargés. Le petit Prince, comme s'il les eût pénétrés, +les avait pris en horreur. Malgré les recommandations de sa mère et de +sa tante, il lui était impossible de déguiser les sentiments qu'ils +lui inspiraient. Gourmandés un jour assez vertement par Vincent, +commissaire de service, les deux Cerbères imputèrent aux dénonciations +de Louis-Charles la réprimande qu'ils recevaient. Le soir, dès que +Vincent eut été remplacé, ils entrèrent chez la Reine, et se +répandirent en récriminations contre l'enfant, en lui jetant les +épithètes d'_espion_ et de _délateur_, qu'ils auraient pu si justement +s'appliquer à eux-mêmes. Marie-Antoinette leur répondit avec dignité: +«Sachez qu'aucun des nôtres n'est d'un caractère à frapper les gens +dans l'ombre ni moi à le tolérer.» Le ménage Tison se retira blessé au +vif, vomissant des imprécations contre la Reine et des malédictions +contre son enfant. Celui-ci protestait avec énergie, avec indignation. +«Ils sont en colère, lui dit avec douceur Madame Élisabeth; +pardonnez-leur.» Ces derniers mots furent entendus de Tison; il revint +sur ses pas comme un furieux: «Pardonnez-leur! cria-t-il; ah çà, où +sommes-nous? oubliez-vous que c'est le peuple seul qui a le droit de +pardonner?» + +Tison continua avec un redoublement de zèle son rôle d'espionnage. Les +trames de Toulan, quoique cachées avec une extrême habileté, n'avaient +point été ourdies de façon que l'ombre de chaque fil fût demeurée +imperceptible à cet Argus du Temple. Mais suspect aux commissaires +modérés, il ne recevait jamais d'eux la moindre confidence, et le +soupçon était entré dans son esprit bien plus par instinct que par +observation. Il comprit que, pour arriver à tout savoir, il fallait +capter la confiance des municipaux. Il se fit souple avec les +inconnus, bienveillant avec les honnêtes, et demeura rude avec les +rébarbatifs, tout en allant jusqu'à exalter devant les _sensibles_ la +gentillesse du jeune Capet. Quand l'hypocrite crut avoir conquis la +sympathie de quelques mandataires de la Commune, bien qu'il n'eût +encore que de vagues soupçons, il écrivit, de concert avec sa femme, +le 19 avril, au conseil du Temple, que _la veuve et la soeur du +dernier tyran avaient gagné quelques officiers municipaux; qu'elles +étaient instruites par eux de tous les événements; quelles en +recevaient les papiers publics, et que, par leur moyen, elles +entretenaient des correspondances_[56]. En témoignage de ce dernier +fait, la femme Tison apporta au conseil un flambeau trouvé par elle +dans la chambre de Madame Élisabeth, et fit remarquer aux commissaires +une goutte de cire à cacheter qui était tombée sur une bobèche. Turgy, +en effet, raconte[57] que, le matin même, cette princesse lui avait +remis un billet cacheté en le priant de le faire parvenir à son +confesseur, l'abbé Edgeworth. + +[Note 56: Voici ce qui se passa au conseil général de la Commune à +l'occasion de cette dénonciation: + +Un des commissaires du Temple fait lecture d'un procès-verbal dressé +au Temple en présence du maire, du procureur de la Commune et des +commissaires de service. + +Ce procès-verbal contient deux déclarations faites l'une par Tison, +faisant le service du Temple, et l'autre par Anne-Victoire Baudet, +épouse de Tison, aussi employée au service du Temple. + +Il résulte de ces déclarations que quelques membres du conseil, +savoir: Toulan, Lepitre, Brunot, Moelle, Vincent, entrepreneur de +bâtiments, et le médecin du Temple, sont suspectés d'avoir eu des +conférences secrètes avec les prisonniers du Temple; de leur avoir +fourni de la cire et des pains à cacheter, des crayons, du papier, et +enfin d'avoir favorisé des correspondances secrètes. + +Toulan et Vincent requièrent qu'à l'instant il soit nommé des +commissaires pour apposer les scellés chez eux. + +En conséquence, le conseil général nomme Cailleux et Jérôme pour se +transporter à l'instant chez le citoyen Toulan, à l'effet d'apposer +les scellés sur ses papiers. + +Nomme pareillement Favanne et Souard pour se transporter à l'instant +chez le citoyen Vincent, à l'effet d'apposer les scellés sur ses +papiers, en exceptant ceux qui ont rapport à la commission des blessés +du 10 août, dont il est chargé. + +A la charge par ces quatre commissaires de requérir le juge de paix de +la section sur laquelle ils se trouveront, pour les assister dans +leurs opérations. + +Quant aux citoyens suspects et absents, savoir: Lepitre, Moelle, +Brunot et le médecin, le conseil général arrête que les +administrateurs de police feront à l'instant apposer les scellés sur +leurs papiers. + +Et sur le réquisitoire du procureur de la Commune, le conseil général +nomme Follope, Minier, Louvet et Benoît, à l'effet de se transporter +sur-le-champ au Temple, pour, dans les appartements des prisonniers, +faire toutes visites et recherches qu'ils jugeront convenables, comme +aussi de fouiller lesdits prisonniers. + +Arrête en outre que ces mêmes commissaires lèveront les scellés +apposés sur l'appartement du défunt Louis Capet, pour y faire +également toutes recherches nécessaires. + +Hébert, substitut du procureur syndic, a été nommé avec les autres +commissaires pour aller faire des recherches chez les prisonniers du +Temple.» + +(Séance du 20 avril 1793.)] + +[Note 57: _Fragments historiques sur la captivité de la famille +royale_, par TURGY, publiés par Eckard, à la suite de ses _Mémoires +historiques sur Louis XVII_, troisième édition.] + +Hébert se rendit le lendemain à la tour, non pas dans le courant de la +journée, où la famille royale vivait sur un qui-vive continuel, mais +à dix heures et demie du soir, quand devait être commencée pour elle +l'heure de la quiétude intérieure. Espérait-il, en arrivant à +l'improviste, les prendre en flagrant délit de correspondance +clandestine? La citoyenne Tison fut requise pour fouiller les femmes. +Elle trouva sur Marie-Antoinette un portefeuille de maroquin rouge sur +lequel quelques adresses étaient écrites au crayon, et chez Madame +Élisabeth, le bâton de cire à cacheter mentionné plus haut, et qui +était enfermé dans un papier avec de la poudre de buis. Encouragés par +ces découvertes, les inquisiteurs se remirent à l'oeuvre. Ils +arrachèrent de son lit l'enfant qui dormait profondément: sa mère le +prit tout transi de froid dans ses bras. Ils fouillèrent dans les +matelas, dans les paillasses, dans les vêtements, et ne trouvèrent +rien. Nous nous trompons: en fouillant dans les effets de +Marie-Thérèse, ils firent une découverte. «Ils me prirent, dit Madame +Royale dans le récit qu'elle a laissé de la captivité du Temple, ils +me prirent un Sacré-Coeur et une prière pour la France.» La visite ne +se termina qu'à deux heures du matin[58]. + +[Note 58: + + _Extrait du procès-verbal dressé par les commissaires nommés à + l'effet de faire une perquisition exacte chez les prisonniers + détenus à la tour du Temple._ + +«Aujourd'hui 20 avril 1793, à dix heures trois quarts du soir, en +exécution de l'arrêté du conseil général, nous, soussignés, nous +sommes transportés à la tour du Temple, où, à l'heure susdite, sommes +montés à l'appartement tant de Marie-Antoinette, veuve Capet, que de +ses enfants, pour commencer la visite des meubles et la perquisition +sur les personnes comme il suit: + +»D'abord, entrés dans la chambre de ladite veuve Capet, avons fouillé +dans les meubles, où nous n'avons trouvé rien de suspect. Sur une +table de nuit seulement, avons trouvé un petit livre intitulé: +_Journée du chrétien_, où étoit une image coloriée en rouge, +représentant d'un côté un coeur embrasé, traversé d'une épée et +entouré d'étoiles, avec cette légende: «_Cor Mariæ, ora pro nobis_; de +l'autre côté, une couronne d'épines et une croix au-dessus du coeur +avec cette légende: _Cor Jesu, miserere nobis_. Avons trouvé de plus +une feuille imprimée, de quatre pages, intitulée: _Consécration de la +France au sacré Coeur de Jésus_; elle commence par ces mots: «O +Jésus-Christ!» On y remarque les passages suivants: «Tous les coeurs +de ce royaume, depuis le coeur de notre auguste Monarque jusqu'à celui +du plus pauvre de ses sujets, nous les réunissons par les désirs de la +charité pour vous les offrir tous ensemble... Oui, Coeur de Jésus, +nous vous offrons notre patrie tout entière et les coeurs de tous vos +enfants... O Vierge sainte! ils sont maintenant entre vos mains; nous +vous les avons remis en nous consacrant à vous comme à notre +protectrice et à notre mère; aujourd'hui, nous vous en supplions, +offrez-les au coeur de Jésus... Ah! présentés par vous, il les +recevra, il leur pardonnera, il les bénira, il les sanctifiera, il +sauvera la France tout entière, il y fera revivre la sainte religion. +Ainsi soit-il, ainsi soit-il!» + +»Dans les poches de Marie-Antoinette étoit un portefeuille en maroquin +rouge, où nous n'avons reconnu digne de description qu'un des +feuillets en peau anglaise, sur lequel étoit écrit au crayon ce qui +suit: «Brugnier, quai de l'Horloge, nº 65 (et autres noms et demeures +de différentes personnes dont les prisonniers pouvoient avoir +besoin).» Plus, dans les mêmes poches, un nécessaire roulé, et dans +lequel étoit un porte-crayon d'acier non garni de crayon... + +»Avons fait ensuite perquisition dans la chambre qu'occupe +Élisabeth-Marie, soeur de feu Louis Capet, où nous n'avons rien trouvé +de suspect; seulement avons découvert dans une cassette un bâton de +cire rouge à cacheter qui avoit déjà servi, avec de la poudre de buis +dans le même papier... Et environ deux heures après minuit, avons clos +le présent procès-verbal en présence desdites dames, qui ont signé +avec nous. + + »_Ainsi signé_: MARIE-ANTOINETTE, ÉLISABETH-MARIE; + BENOÎT, etc., etc.»] + +Trois jours après, les commissaires de la Commune envoyés au Temple +pour lever les scellés apposés sur l'appartement de Louis XVI firent +de nouvelles perquisitions dans celui des prisonnières. Ces +perquisitions demeurèrent sans résultat; on trouva seulement un +chapeau d'homme enfermé dans une cassette placée sous le lit de Madame +Élisabeth. «D'où vient ce chapeau?--C'est un chapeau qui a appartenu à +mon frère, dit Madame Élisabeth.--Qui vous l'a donné?--Lui-même, quand +nous habitions ensemble la petite tour.--Pourquoi est-il là, et à quoi +peut vous servir le chapeau de votre frère?--Je le garde pour +conserver quelque chose de lui.--Nous, nous allons le conserver dans +la salle du conseil, comme un témoignage de vos relations avec le +dehors du Temple; car Capet n'avait qu'un chapeau, et il l'a laissé +sur les marches de la guillotine.--Je vous assure, messieurs, que ce +chapeau me vient de mon frère; c'est la seule chose que je possède de +tout ce qui lui a appartenu.--Je vous fais observer qu'il n'est guère +d'usage de conserver un chapeau comme un gage de tendresse.--Il m'est +très-précieux, et je vous prie instamment d'obtenir qu'il me soit +rendu.» + +Cependant les commissaires dénoncés par Tison avaient été suspendus de +leurs fonctions. Le conseil de la Commune eut plus que jamais l'oeil +et la main sur le Temple. Toute consolation s'éteignit autour des +prisonnières. Pour surcroît de tourment, le petit Prince tomba malade +dans les premiers jours du mois de mai. Marie-Antoinette demanda qu'on +laissât entrer à la tour M. Brunyer, médecin ordinaire de ses enfants. +Le conseil du Temple en référa au conseil général de la Commune. +Celui-ci, «dans sa séance du 10 mai, arrêta que le médecin ordinaire +des prisons irait soigner le petit Capet, attendu que ce serait +blesser l'égalité que de lui en envoyer un autre.» Du reste, M. +Thierry, médecin des prisons, était environné de l'estime publique. Il +se rendit avec empressement au Temple, et ayant examiné le Dauphin, +rassura tout d'abord la Reine et Madame Élisabeth sur sa situation. A +leur prière, il alla conférer avec M. Brunyer, en qui elles avaient +toute confiance, et pendant plusieurs semaines, revint chaque jour à +la tour. Cette indisposition, quoique n'offrant pas un danger sérieux, +ne laissa pas que de tenir en haleine jour et nuit les sollicitudes de +ces deux coeurs maternels attachés au chevet du jeune malade pendant +tout le temps que dura le traitement. + +La grande lutte des Girondins et des Montagnards, les événements de la +Vendée, les hécatombes de la guillotine qui allaient se multipliant, +les cent événements qui remuaient profondément la ville, n'avaient pu +arracher la Reine et Madame Élisabeth à leurs préoccupations, +lorsque, le 31 mai, elles entendirent un tel bruit au dehors qu'elles +se figurèrent que le quartier brûlait. La générale, le tocsin et le +canon d'alarme ébranlaient la ville: au Luxembourg, à Saint-Lazare, à +l'Abbaye, dans toutes les prisons d'État, les détenus poussaient des +cris pitoyables, s'imaginant entendre à leur porte les massacreurs de +septembre. Madame Élisabeth interroge les municipaux. «Bah! lui +répondit l'un d'eux, c'est la commission des douze qui cause tout ce +tapage.» En effet, la cité révolutionnaire était sens dessus dessous: +une commission de douze députés, chargée de rechercher les complots +ourdis contre la liberté, était publiquement accusée d'exercer contre +les meilleurs patriotes la plus inique inquisition. C'était là le +thème exploité avec ardeur par les séides de Robespierre, qui espérait +qu'une insurrection le pousserait à la dictature. Le décret qui créait +cette commission, rendu le 18 mai, cassé par un décret du 27, rétabli +par un décret du 28, tant étaient rapides le flux et le reflux des +volontés et des événements dans ces temps de crise, avait fait sortir +de dessous terre toute la population anarchique de Paris. Les +barrières furent fermées; un décret d'accusation fut lancé «contre +tous les députés infidèles au mandat qu'ils avaient reçu de leurs +commettants, afin de s'emparer des traîtres et de découvrir les +complots formés pour la perte de la République.» Cette journée, qui +assurait la prééminence aux Montagnards, fut fertile en dénonciations +contre les hommes soupçonnés d'être les agents actifs de la famille +royale ou ses partisans secrets. L'épouvante qu'elle inspirait au +dehors, la Convention la ressentit au dedans. Elle livra ses chefs +pour se faire pardonner par la Montagne de les avoir soutenus. La +chute des Girondins produisit une impression de terreur dans toute la +France. Ils étaient, relativement à leurs antagonistes, la dernière +expression des idées modérées. On comprit que leur chute faisait +arriver les hommes et les théories extrêmes, et on les regretta de +toute la crainte qu'inspiraient leurs héritiers. + +Parmi les membres de la Commune que les dénonciations n'avaient point +épargnés se trouvait Michonis, qui avait eu l'adresse de traverser +sans se compromettre les circonstances les plus difficiles, et +d'écarter par d'habiles apologies des soupçons qui devenaient un arrêt +de mort. De service au Temple, il instruisit les princesses des +événements qui venaient de se passer, et essaya de les rassurer sur +les intentions des Montagnards. «Monsieur Michonis, lui dit Madame +Élisabeth, les hommes de la révolution qui ont rompu avec l'idée de +Dieu ne s'appartiennent pas, et ils ignorent eux-mêmes où Dieu les +mène.» Et comme ce commissaire disait à Marie-Antoinette qu'elle +serait probablement réclamée par l'Empereur: «Que m'importe! répondit +la Reine avec une douleur calme et froide; à Vienne, je serais ce que +je suis ici, ce que j'étais aux Tuileries; mon unique désir est de me +réunir à mon mari lorsque le Ciel jugera que je ne suis plus +nécessaire à mes enfants.» + +Les graves paroles des deux prisonnières avaient fait une profonde +impression sur l'esprit de Michonis. Il crut comprendre qu'il n'y +avait plus de salut pour elles que dans la fuite. Il entra dans un +complot tendant à enlever de leur prison la veuve, la soeur et les +enfants de Louis XVI. Le baron de Batz était le chef de cette +hasardeuse entreprise, dont nous emprunterons le récit à notre +Histoire de Louis XVII. + +«Les recherches dont M. de Batz était l'objet depuis la tentative du +21 janvier n'avaient point éloigné de Paris cet intrépide serviteur +d'une cause que le malheur rendait si belle, et qui exerçait en outre +sur les âmes magnanimes la séduction irrésistible du péril. La lutte +opiniâtre de cet homme contre le pouvoir redoutable qui opprimait la +nation est une des merveilles de ce temps. Partout présent et toujours +invisible, aussi habile à dresser ses embûches qu'à esquiver celles de +l'ennemi, il avait à sa dévotion les agents les plus prudents, et à +ses gages les espions les plus actifs. Sa parole était plus insinuante +encore que sa bourse n'était persuasive; et, avec une admirable +adresse, il avait gagné plusieurs membres de la Commune et de la +Convention, qui, si les circonstances ne leur permirent point de lui +apporter une coopération efficace, lui restèrent du moins fidèles par +un inviolable silence. Conspirateur acharné, ses entreprises manquées, +il les recommençait avec une nouvelle ardeur, et il restait +intrépidement dans cette ville où sa tête était mise à prix. Son nom +entraînait toujours de graves mesures, des perquisitions sévères. +L'insaisissable conjuré avait des asiles impénétrables dans Paris et +dans les environs; mais son gîte le plus habituel et peut-être le plus +sûr était chez Cortey, épicier, rue de la Loi[59], recommandé par sa +réputation de _civisme_ aux suffrages de ses concitoyens, qui +l'avaient nommé capitaine-commandant de la garde nationale de la +section Lepelletier. Cortey était lié aussi avec Chrétien, qui était +juré du tribunal révolutionnaire, et dont l'influence était +toute-puissante dans les comités de cette section. Ce fut grâce à lui +que Cortey fut compris au nombre des chefs de poste auxquels était +confiée la garde du Temple, lorsqu'un détachement de leur bataillon y +faisait partie de la force armée. A couvert sous la bonne renommée +révolutionnaire de son hôte, et caché dans le fond de sa maison, le +baron de Batz lui confia ses projets, ainsi qu'à Michonis, et prit de +concert avec eux toutes les mesures relatives à l'exécution. Après +cette ouverture, la première fois que Cortey fut de garde au Temple, +Batz lui demanda de le comprendre, sous un nom supposé, dans la liste +des hommes que sa compagnie fournissait à ce poste, afin qu'en +s'introduisant ainsi dans la tour, il pût se faire, au préalable, une +idée exacte des localités. L'officier se prêta à son désir: il +l'inscrivit, sous le nom de Forget, au contrôle des hommes de service, +et le fit ainsi pénétrer dans le Temple, où il monta la garde. Il +fallait aussi, pour l'exécution du plan arrêté, attendre que le tour +de garde de Cortey coïncidât avec le tour de service de Michonis. Le +concours des deux autorités était indispensable, et plusieurs jours +s'écoulèrent avant que le capitaine et le commissaire civil fussent +simultanément en fonction. Batz profita de ce temps pour s'assurer, +conjointement avec son hôte, d'une trentaine d'hommes de la section +dont ils avaient l'un et l'autre entrevu les sentiments, apprécié le +caractère ou éprouvé la discrétion. La bonhomie de Cortey séduisit les +uns, la parole flatteuse de Batz entraîna les autres. Michonis, avec +sa prudence habituelle, ne parut point de sa personne dans ce +périlleux embauchage: il se réservait, du reste, un rôle aussi +courageux en se chargeant de tout diriger dans l'intérieur de la tour. + +[Note 59: Rue Richelieu, au coin de la rue des Filles-Saint-Thomas.] + +»Le jour attendu arrive: l'officier et le municipal sont ensemble de +service. Cortey entre au Temple avec son détachement, dans lequel +figure de Batz, sous son nom de guerre. Le chef du poste arrange le +mouvement du service de la manière la plus favorable au succès de +l'entreprise: vingt-huit hommes sur lesquels il peut compter seront, +depuis minuit jusqu'à deux heures, de faction ou de patrouille; le +commissaire civil, de son côté, prend ses mesures pour être lui-même +de garde à la même heure dans l'appartement de la famille royale. Les +hommes de faction dans l'escalier de la tour auront endossé par-dessus +leur habit d'amples redingotes d'uniforme; Michonis leur prendra ce +vêtement surabondant et en revêtira les Princesses, qui, sous ce +déguisement et l'arme au bras, seront incorporées dans une patrouille +au milieu de laquelle on enveloppera l'enfant-Roi. Les sentinelles de +garde dans les cours, initiées au secret, se tairont si la nuit est +peu noire ou les réverbères peu discrets. Cortey commandera en +personne la nombreuse patrouille et lui fera ouvrir la grande porte du +Temple, prérogative qui n'appartient pendant la nuit qu'au commandant +du poste. Une fois dehors, le salut du Prince et de sa famille est +assuré: des voitures sont disposées pour une fuite rapide, rue +Charlot, où la patrouille en passant doit laisser les prisonniers +ainsi que Batz, Michonis, Cortey, et quelques autres qui comme eux ont +brûlé leurs vaisseaux. + +»La journée, qui s'était passée sans aucun symptôme d'orage, semblait +présager une nuit heureuse. Il était onze heures et demie. Michonis +déjà depuis quelque temps était de service dans l'appartement des +prisonniers, et ses collègues se reposaient ou jouaient dans la salle +du Conseil, à l'exception de Simon, qui depuis environ une heure était +sorti de la tour. Tous les hommes qui allaient prendre leur tour de +garde à minuit étaient au poste. Tout à coup Simon arrive, il entre +bruyamment au corps de garde, il ordonne d'un ton brusque de faire +l'appel de tous les hommes présents: «Heureusement que je te vois ici, +dit-il à Cortey, sans ta présence je ne serois pas tranquille.» M. de +Batz voit que tout est découvert; la pensée lui vient de brûler la +cervelle à Simon et de tenter immédiatement l'évasion par la force. +Maîtrisant son premier mouvement, il a vite compris que l'explosion +d'une arme à feu, en causant une alerte générale, fera échouer son +entreprise et aggravera forcément le sort de la famille royale; il a +compris que, n'étant pas encore maître des postes de la tour et de +l'escalier, les hommes mêmes qui l'environnent et sur lesquels il +pouvait compter pour une complicité passive, lui feront peut-être +défaut s'il s'agit d'une coopération active et énergique, et, après +tout, d'une mort presque certaine. Batz est demeuré impassible; +l'appel terminé, Simon est monté à la tour; il exhibe un ordre du +conseil général qui enjoint à Michonis de lui remettre ses fonctions +et de se rendre sur-le-champ à la Commune. Michonis écoute sans +surprise, obéit sans hésitation; il rencontre Cortey dans la première +cour: «Que signifie tout cela? lui dit-il.--Sois tranquille, lui +répond tout bas le capitaine, Forget est parti.» + +»En effet, le chef du poste n'avait pas perdu une minute. Aussitôt que +Simon lui eut tourné le dos pour monter à la tour, il avait, sous le +prétexte d'un bruit entendu dans la rue voisine, lancé au dehors une +patrouille de huit hommes qui n'étaient revenus que sept. Le +sang-froid de Batz, la présence d'esprit de Cortey avaient sauvé la +vie à tous. + +»Simon n'était pas resté inactif; il avait fait une perquisition dans +l'appartement des Princesses, dans les tours et dans toutes les +dépendances de l'enclos; il avait interrogé tous les préposés: ses +recherches étaient restées sans résultat. Rien de suspect ne lui était +apparu dans l'enceinte du Temple; tout y était calme comme de coutume. +Honteux de l'alarme inutile qu'il a causée, Simon fait après coup +doubler tous les postes; il cherche ainsi, par les précautions qu'il +prend, à accréditer l'idée d'un danger auquel il ne croit plus. + +»Or, voici ce qui s'était passé d'après le dire de Simon. Un gendarme +d'ordonnance au Temple avait trouvé le soir, vers neuf heures, gisant +sur le pavé devant la grande porte, un papier sans adresse, portant +sous son pli cacheté ces mots: «Michonis vous trahira cette nuit: +veillez!» Ce papier, ouvert par le gendarme, avait été remis par lui +à Simon, le seul des six[60] commissaires du jour qu'il connût +particulièrement. Simon s'était rendu en toute hâte avec ce billet au +conseil général, qui lui avait intimé l'ordre de relever son collègue +de ses fonctions et de l'inviter à se rendre sans retard à la barre de +la Commune. + +[Note 60: Il est bon de faire remarquer ici que le nombre des +municipaux envoyés au Temple varia plusieurs fois. D'abord on en +envoya quatre, puis huit à l'époque du procès de Louis XVI; six après +le 21 janvier; plus tard huit encore, ensuite quatre, puis trois. Le +nombre variait suivant la gravité des circonstances. + +Il devint quelquefois si difficile de trouver des commissaires pour +aller au Temple qu'il fallait recourir à des mesures de rigueur pour +triompher de la résistance des récalcitrants. L'amende et la +dénonciation du citoyen peu zélé à sa section ne suffirent pas +longtemps. Le conseil général se vit contraint de prendre la décision +suivante, à la date du 12 septembre 1793: + +«Le conseil général arrête que lorsqu'un de ses membres auquel il aura +été écrit pour aller au Temple refusera ce service, deux gendarmes +seront chargés de l'aller chercher pour le conduire au Temple; + +»Arrête en outre que le présent sera mis sur la lettre d'invitation.» + +Cette mesure ne tarda pas à trouver son application: «Mercredi, 18 +septembre 1793, le conseil arrête à l'égard de Forestier la stricte +exécution de son arrêté, qui porte que lorsqu'un membre refusera de se +rendre au Temple, d'après l'invitation qui lui en aura été faite par +écrit, il y sera conduit par deux gendarmes; + +»Arrête en conséquence que deux gendarmes iront chercher Forestier.» + +Conformément à la même décision, deux gendarmes allèrent chercher + + Le municipal Soulès, le 26 septembre 1793; + Le municipal Mourette, le 3 novembre; + Le municipal Gibert, le 21 novembre; + Le municipal Follope, le 13 décembre; + Le municipal Laurent, le 21 janvier 1794, etc.] + +»Docile à cet appel, Michonis eut à subir le plus minutieux +interrogatoire. Il répondit à tout avec adresse, réfuta avec une +bonhomie pleine d'autorité cet écrit anonyme forgé par quelque +adversaire politique pour le compromettre, et représenta d'ailleurs +Simon, ce qui était vrai, comme son ennemi personnel. La physionomie +ouverte et l'apparente candeur du prévenu lui avaient déjà gagné +l'absolution, lorsque le lendemain matin son antagoniste nocturne +ayant rendu compte du résultat si stérile de sa mission, le conseil +général demeura convaincu que si avec son humeur inquiète Simon était +capable de rêver un complot, Michonis avec son franc caractère était +incapable d'en former un.» + +A quoi tiennent les destinées humaines! Sans ce mot anonyme jeté dans +un ruisseau et fortuitement trouvé par un gendarme, il est probable +que la famille royale échappait à ses geôliers, et que la révolution +française n'eût point été flétrie par le meurtre juridique de deux +femmes, et par le meurtre plus lent et plus exécrable encore d'un +enfant de dix ans. + +Méconnu par la Commune, Simon chercha ailleurs un appréciateur de son +zèle. Il instruisit Robespierre de l'avis qu'il avait reçu et des +machinations qui ne cessaient de se produire au Temple. Les +dénonciations de Simon trouvaient toute créance de ce côté. Le +dominateur n'ignorait pas que la conspiration était partout, que le +nom du fils de Louis XVI était l'objet permanent des espérances +royalistes aussi bien que le prétexte des récriminations +révolutionnaires. C'était toujours pour un enfant et contre un enfant +que se tramaient tous les complots plus ou moins obscurs de cette +époque; hier c'était un projet d'évasion médité dans l'ombre, +aujourd'hui une conspiration armée à la tête de laquelle se trouvait +le général Dillon. Les commérages de la rue s'emparaient de ces bruits +plus ou moins fondés. Sans chercher à connaître la vérité, le comité +de salut public arrêta, le 1er juillet 1793: + +«Que le maire de Paris demeurerait chargé de prendre toutes les +mesures convenables pour l'arrestation dudit Arthur Dillon et de ses +complices présumés; + +Qu'il serait de suite procédé à l'apposition des scellés sur leurs +papiers; + +Que le jeune Louis, fils de Capet, serait séparé de sa mère et placé +dans un appartement à part, le mieux défendu de tout le local du +Temple[61].» + +[Note 61: Cet arrêté est signé Cambon fils aîné,--L. B. +Guyton,--Jeanbon Saint-André, G. Couthon,--B. Barère,--Danton. +(Archives de l'Empire, armoire de fer, carton 13.)] + +Un autre arrêté du comité de salut public, daté également du 1er +juillet, portait que le fils de Capet, séparé de sa mère, serait remis +dans les mains d'un instituteur, au choix du conseil général de la +Commune. + +Ces deux mesures, sanctionnées par la Convention, furent mises à +exécution le 3 juillet. + +Dix heures allaient sonner. Le Dauphin, couché depuis plus d'une +heure, dormait profondément. Son lit n'avait pas de rideaux; un châle +tendu par les soins de sa mère mettait seul ses paupières closes à +l'abri de la lumière. La veillée devait se prolonger plus tard que de +coutume: la Reine et Madame Élisabeth s'étaient imposé la tâche de +réparer les vêtements endommagés de la famille. Assise entre elles +deux, Marie-Thérèse était ce soir-là leur lectrice. Après quelques +pages du _Dictionnaire historique_[62], la jeune fille avait ouvert +une _Semaine sainte_, et commençait à y lire des prières tirées des +saintes Écritures. Ce livre, qui appartenait à Madame Élisabeth, avait +été introduit dans la tour au mois de mars, quelques jours avant +Pâques[63]. La Reine et sa soeur, tout en écoutant la lecture, avaient +l'oreille et les yeux tournés vers le lit qui renfermait l'être si +cher à leur coeur, et souvent, pour mieux entendre sa respiration, +elles laissaient tomber l'ouvrage de leurs mains. La veillée allait +ainsi, lorsque des bruits de pas retentirent. Les portes tournent sur +leurs gonds, et six commissaires entrent dans la chambre. Un d'eux, +prenant la parole: «Nous venons vous notifier l'ordre du comité de +salut public, portant que le fils de Capet sera séparé de sa mère et +de sa famille.» La Reine à ces mots se lève, et, pâle, tremblante de +frayeur, elle s'écrie: «M'enlever mon enfant! Non, non, cela n'est pas +possible.» Marie-Thérèse, debout près de sa mère, semblait repousser +avec elle un ordre si dur; Madame Élisabeth, le coeur serré, regardait +muette et immobile, et, les mains étendues sur le livre saint, +paraissait prendre Dieu à témoin de l'impossibilité d'une pareille +cruauté. + +[Note 62: Demandé le 14 juin, cet ouvrage avait été mis le 23 à la +disposition des prisonnières. + + «Du vendredi, 14 juin 1793, l'an II de la République française. + +»Sur la demande des commissaires de service au Temple, le conseil +arrête que Baron, garde de la Bibliothèque, fournira sur récépissé + +»Les livres ci-après: + + »_Dictionnaire historique_, 4 vol. in-8º, rel. + »Les n{os} I, II, III et IV des _Oeuvres de Voltaire_. + + »SILLANS, CAZENAVE, FOUCAUX. + +»Nous, membres du conseil général de la Commune, de service au Temple, +donnons le récépissé de quatre volumes intitulés: _Dictionnaire +historique_, _Oeuvres de Voltaire_, qui ont été transportés à la Tour. + +»Fait au conseil du Temple ce 23 juin 1793, l'an II de la République +française une et indivisible. + + »MENNESSIER, membre du conseil général; + »DANGÉ.»] + +[Note 63: _Fragments historiques sur la captivité de la famille +royale_, par TURGY, publiés par Eckard, à la suite de ses _Mémoires +historiques sur Louis XVII_, troisième édition.] + +Après un moment de silence, la Reine, surmontant le frisson qui +parcourait tout son être et rendait sa voix frémissante, reprit ainsi: +«La Commune, messieurs, ne peut songer à me séparer de mon fils; il +est si jeune, il est si faible, mes soins lui sont si nécessaires!--Le +comité a pris cet arrêté, répliqua le municipal; la Convention a +ratifié la mesure, et nous devons en assurer l'exécution immédiate.» +La malheureuse mère s'écria: «Je ne pourrai jamais me résigner à cette +séparation; au nom du Ciel, n'exigez pas de moi cette épreuve +cruelle.» Et Marie-Thérèse pleurait de sa douleur et de celle de sa +mère. Madame Élisabeth, s'élançant vers le lit du Dauphin, s'écria: +«Au nom de ce que vous aimez le plus au monde, au nom de vos femmes, +au nom de vos enfants, n'enlevez pas à cette mère le fils qu'elle +chérit.» Puis les sanglots étouffaient les plaintes et les +supplications. Rien ne put attendrir les membres de la Commune: «Ces +criailleries ne servent à rien, disaient-ils: on ne vous le tuera pas, +votre enfant, livrez-nous-le de bon gré, ou nous saurons nous en +rendre maîtres.» Mère, tante et soeur étaient devant le lit; elles en +défendaient les abords, mais elles furent vaincues par la force +brutale; violemment agité dans la lutte, le rideau factice se détache, +et tombant sur la tête de l'enfant, le réveille. Celui-ci voit ce qui +se passe, il se jette du lit dans les bras de sa mère, et s'écrie: +«Maman! maman! ne me quittez pas!» Et sa mère le presse sur son sein, +le rassure, le défend, se cramponne au pilier du lit. «Ne nous battons +pas contre des femmes, dit un des municipaux resté muet jusqu'à ce +moment; citoyens, faisons monter la garde.» Et déjà il s'était +approché du guichetier, demeuré debout près de la porte. «Ne faites +pas cela, s'écria Madame Élisabeth; ce que vous exigez par la force, +il faut bien que nous l'acceptions; mais, de grâce, donnez-nous le +temps de respirer. Cet enfant a besoin de sommeil; ailleurs il ne +pourrait dormir. Demain matin il vous sera remis. Laissez-le au moins +passer la nuit dans cette chambre, et obtenez qu'il y soit ramené tous +les soirs.» A ces mots, prononcés avec l'accent le plus émouvant, le +silence succéda. La Reine reprit la parole: «Promettez-moi, dit-elle, +qu'il restera dans l'enceinte de la tour, et que chaque jour il me +sera permis de le voir, ne fût-ce qu'aux heures du repas.--Nous +n'avons pas de comptes à te rendre, et il ne t'appartient pas +d'interroger les intentions de la patrie. Parbleu, parce qu'on +t'enlève ton enfant, te voilà bien malheureuse! Les nôtres vont bien +tous les jours se faire casser la tête par les balles des ennemis que +tu attires sur nos frontières.--Mon fils est trop jeune pour pouvoir +encore servir son pays, dit la Reine avec douceur; mais j'espère +qu'un jour, si Dieu le permet, il sera fier de lui consacrer sa vie.» + +Prières, supplications, larmes, furent stériles, et elles devaient +l'être. Il fallut habiller l'enfant. Combien cette toilette fut +longue, et que de pleurs mouillèrent ces vêtements tournés et +retournés en tous sens, et passés de mains en mains, afin d'éloigner +de quelques secondes le moment de la séparation! Madame Élisabeth +mêlait ses soins à ceux de la Reine, et si le coeur de cette dernière +était brisé, le sien l'était bien cruellement aussi. Les municipaux +perdirent patience, et exigèrent la remise de l'enfant. Enfin, +Marie-Antoinette ayant ramassé au fond de son coeur le peu de force +qui lui restait, prit son fils devant elle, et s'asseyant sur une +chaise, elle rapprocha d'elle cet enfant si cher et posa les mains sur +ses petites épaules; puis calme, immobile, recueillie dans sa douleur, +sans verser une larme, sans pousser un soupir, elle lui dit d'une voix +solennelle: «Mon enfant, nous allons nous quitter. Souvenez-vous de +vos devoirs quand nous ne serons plus près de vous pour vous les +rappeler. N'oubliez jamais le bon Dieu qui vous éprouve, ni votre mère +qui vous aime, ni votre tante ni votre soeur, qui vous ont donné tant +de preuves de tendresse. Soyez sage, patient et honnête, et votre père +vous bénira du haut du Ciel.» Elle dit, baise son fils au front, et le +pousse vers sa tante, qui l'embrasse, ainsi que sa soeur. Le pauvre +enfant revient encore à sa mère, et s'attache à ses genoux de toutes +ses forces; mais la Reine le regardant d'un air doux et ferme: «Mon +fils, il faut obéir, il le faut.--Allons, tu n'as plus, j'espère, de +doctrine à lui faire, dit un commissaire; il faut avouer que tu as +fièrement abusé de notre patience.--Tu pouvois te dispenser de lui +faire la leçon», disait un autre; et entraînant violemment l'enfant, +il sortit avec lui. Le dernier qui quitta la chambre avait gardé le +silence pendant cette pénible scène. Son maintien était convenable. +Croyant sans doute rassurer la sollicitude maternelle, il dit à la +Reine d'un ton qui trahissait une certaine émotion: «Ne vous +tourmentez pas, la nation est généreuse, elle pourvoira à l'éducation +de votre fils[64].» + +[Note 64: Nous donnons ici sans commentaire l'extrait des registres du +conseil du Temple relatif à l'enlèvement du Prince. + +«Le 3 juillet 1793, neuf heures et demie du soir, nous, commissaires +de service, sommes entrés dans l'appartement de la veuve Capet, à +laquelle nous avons notifié l'arrêté du Comité de salut public de la +Convention nationale du 1er du présent, en l'invitant de s'y +conformer. Après différentes instances, la veuve Capet s'est enfin +déterminée à nous remettre son fils, qui a été conduit dans +l'appartement désigné par l'arrêté du conseil de cejourd'hui, et mis +entre les mains du citoyen Simon, qui s'en est chargé. Nous observons +au surplus que la séparation s'est faite avec toute la sensibilité que +l'on devait attendre dans cette circonstance, où les magistrats du +peuple ont eu tous les égards compatibles avec la sévérité de leurs +fonctions. + + »_Signé_: EUDES, GAGNANT, ARNAUD, VÉRON, + CELLIER et DEVÈZE.»] + +A peine la porte fut-elle refermée que la pauvre mère ne fut plus +maîtresse de son chagrin: c'étaient des cris de douleur, des sanglots, +des grincements de dents. L'énergie de son caractère s'était usée dans +la lutte, et maintenant, tout entière au sentiment de son profond +malheur, elle se roulait sur la couche déserte de son enfant en +demandant à Dieu ce qu'elle avait pu faire pour être condamnée à une +telle torture. Madame Élisabeth reprit son rôle de consolatrice: se +plaçant sur une chaise près du lit où était la Reine, elle laissa +passer ces premières explosions du désespoir, et se borna à traduire +par un serrement de main et un regard bien tendre ce que ses propres +larmes l'empêchaient elle-même de dire. Mais dès que la Reine fut un +peu calmée: «Ma soeur, lui dit-elle, j'ai admiré tout à l'heure la +fermeté de votre âme, et j'ai remercié Dieu de ce témoignage de sa +grâce. Et certainement, vis-à-vis de Dieu, qui nous regarde et nous +éprouve, vous n'aurez pas moins de courage que vous n'en avez montré +vis-à-vis de ces hommes. Ne lui demandons pas pourquoi il nous châtie; +il le sait, lui, et cela suffit. Sans chercher à sonder ses desseins, +acceptons la croix qu'il nous envoie et n'hésitons pas à la porter. On +ne devient pas l'héritier de Jésus-Christ sans avoir été le compagnon +de ses souffrances. Remettons-nous volontairement entre ses mains et +supportons tout en pensant à lui.» Ces paroles pleines d'onction +avaient pénétré dans le coeur de Marie-Antoinette, qui n'y répondit +qu'en embrassant tendrement sa soeur. Les nerfs de la pauvre mère +s'étaient un peu détendus, et ses larmes coulèrent plus facilement. +Quelques instants après, elle se leva; elle embrassa sa fille et lui +dit de se coucher. Les larmes recommencèrent en se disant bonsoir. +Puis, comme Madame Élisabeth se mettait à serrer les petits vêtements +de l'enfant, demeurés sur la table, et qui réclamaient encore le +travail de leurs mains, les pleurs éclatèrent de nouveau, et les deux +pauvres mères se jetèrent dans les bras l'une de l'autre. + +Les prisonnières ignorèrent ce que le cher enfant était devenu. Elles +supposaient qu'il n'avait pas quitté le Temple, mais elles ne savaient +ni dans quelles mains il avait été remis, ni comment il était traité. +Cette incertitude où elles étaient de son sort augmentait encore +l'amertume de leurs regrets. Quatre jours s'étaient écoulés, lorsque +la nouvelle se répandit dans Paris que la conspiration d'Arthur +Dillon, malgré l'arrestation de ce général, avait eu un plein succès, +et que Louis XVII, enlevé de la tour, avait été porté en triomphe à +Saint-Cloud. Pour faire tomber ce bruit qui agitait Paris et amenait +une foule de monde aux abords du Temple, une députation du comité de +sûreté générale, dont Drouet et Chabot faisaient partie, y fut +dépêchée, afin de constater officiellement la présence du petit Capet. +Après avoir ordonné de le faire descendre dans le jardin, afin qu'il +puisse être vu de toute la garde montante, les deux députés que nous +avons nommés ont un entretien à huis clos avec Simon et les municipaux +dans la chambre du conseil; puis ils se présentent dans l'appartement +des prisonnières, où, avec l'allure qui leur est propre, ils exercent +une véritable perquisition. «Nous sommes venus voir, dit Drouet, s'il +ne vous manque rien ou si vous n'avez rien de trop.--Il me manque mon +fils, dit la Reine; il est vraiment trop cruel de m'en séparer si +longtemps.--Votre fils ne manque pas de soins: on lui a donné un +précepteur patriote, et vous n'avez pas plus à vous plaindre de la +manière dont on le traite que de celle dont vous êtes ici traitée +vous-même.--Je ne me plains que d'une chose, monsieur, c'est de +l'absence d'un enfant qui ne m'avait jamais quittée. Depuis cinq jours +il m'a été arraché, il ne m'a pas été permis de le voir une seule +fois, et cependant il est encore malade[65]; il a besoin de mes soins. +Il m'est impossible de croire que la Convention ne comprenne pas la +légitimité de mes plaintes.» + +[Note 65: Nous possédons les mémoires des médicaments fournis au Temple +pendant les mois de mai, juin et juillet, pour Marie-Antoinette, ses +enfants et sa soeur, par le citoyen Robert, apothicaire autorisé par la +Commune, et par ordonnance du citoyen docteur Thierry; et nous voyons +que pendant tout le mois de juillet il y eut des remèdes livrés chaque +jour pour le fils de Marie-Antoinette. (Pièces justificatives, nº V).] + +Dans le compte qu'il rendit de cette visite à la Convention nationale, +Drouet s'exprima ainsi: «Nous sommes montés à l'appartement des +femmes, et nous avons trouvé Marie-Antoinette, sa fille et sa soeur, +jouissant d'une parfaite santé. On se plaît encore à répandre chez les +nations étrangères qu'elles sont maltraitées, et, de leur aveu, fait +en présence des commissaires de la Commune, rien ne manque à leur +commodité.»--Et Drouet ne dit pas un mot des plaintes qu'avait élevées +Marie-Antoinette sur la cruelle séquestration de son fils. La Reine et +Madame Élisabeth ne cessaient d'interroger municipaux, gardiens, +geôliers; tous répondaient qu'elles ne devaient pas s'inquiéter de +l'enfant; qu'il était en bonnes mains, et qu'il ne manquait pas de +soins. Ces assurances ne pouvaient les satisfaire. Il fallait qu'elles +vissent leur enfant: elles le demandaient à tous avec des prières +déchirantes; mais que pouvaient répondre les représentants de la +Commune, sinon que le gouvernement avait jugé la mesure nécessaire et +que force était de s'y conformer? Les refus ou le silence que +rencontraient leurs supplications augmentaient chaque jour leur +anxiété. Toutefois elles étaient loin de soupçonner dans quelles mains +le Dauphin était tombé: elles ignoraient qu'on ne le leur avait enlevé +que pour anéantir en lui tout à la fois et la force physique, et la +vie intellectuelle, et la beauté morale. Leurs frayeurs à cet égard +allaient loin, mais elles n'approchaient pas de la vérité. Lasses +d'implorer la justice des municipaux, elles s'adressèrent à la pitié +de Tison. Tison ne fut point sourd à leurs plaintes. Gagné depuis +quelque temps par la résignation et la bonté des prisonnières, il +s'était beaucoup amendé: placé près d'elles comme un espion, +insensiblement il devenait pour elles un complice. Sa femme, +désavouant plus tôt que lui tout son passé, s'était un jour jetée aux +pieds de la Reine, en s'écriant devant les commissaires et sans faire +attention à leur présence: «Madame, je demande pardon à Votre Majesté, +je suis cause de votre mort et de celle de Madame Élisabeth.» Les +princesses s'empressèrent de la relever et tâchèrent de la calmer; +mais la fièvre nerveuse qui l'agitait se prolongea quelques jours. Ce +ne fut plus alors un pardon, ce furent des soins que les princesses +lui apportèrent. Madame Élisabeth particulièrement l'environna +d'attentions et de paroles consolantes. La malade disait un jour à +Meunier: «Je les plains de toute mon âme; c'est une famille généreuse +que les pauvres ne remplaceront pas. Si vous pouviez comme moi les +voir de près, vous diriez qu'il n'y a rien d'aussi grand sur la terre. +Qui les a vues comme vous aux Tuileries n'a rien vu; il faut les avoir +vues comme moi au Temple.» Les remords de cette pauvre femme avaient +troublé sa raison[66]. Elle fut en proie à d'affreuses convulsions; on +lui donna une garde[67]; transportée dans une chambre du palais, il +fallut plusieurs hommes pour la contenir[68]. Au bout de six jours, +elle fut conduite à l'Hôtel-Dieu[69]. Elle ne reparut plus au Temple. +On mit auprès d'elle, dit Marie-Thérèse[70], une femme de la police +pour recueillir tout ce que, dans son délire, elle pourrait laisser +échapper sur la famille royale. + +[Note 66: «Les commissaires du Temple écrivent que la citoyenne Tison +a la tête aliénée, ainsi qu'il est constaté par les certificats des +médecins Thierry et Soupé. + +»Le conseil général, d'après les observations du maire, et le +procureur de la Commune entendu, arrête: + + »1º Que la citoyenne Tison sera traitée dans l'enclos du Temple et + hors de la tour; + + »2º Qu'elle aura une garde particulière; + + »3º Le conseil renvoie à l'administration du Temple pour désigner le + local.» (Conseil général de la Commune, séance du 29 juin 1793.) + +«Le conseil du Temple fait part des mesures qu'il a prises +relativement à la maladie de la citoyenne Tison. + +»Le conseil général en adopte les dispositions.» (Séance du 1er +juillet 1793.)] + +[Note 67: Municipalité de Paris. + +_Extrait du registre des délibérations du conseil du Temple._ + +«Et le même jour, nous nous sommes informés sur-le-champ d'une garde +pour l'installer provisoirement. L'on nous a enseigné la nommée +Jeanne-Charlotte Gourlet, demeurant ordinairement au Temple. Nous +l'avons acceptée, lui avons demandé de prêter le serment de +discrétion, et de ne communiquer avec personne, ce qu'elle a promis et +a fait à l'instant, et nous a déclaré ne savoir signer. + + »Pour copie conforme: + »MERCIER, DUPAUMIER, QUENET, MACÉ, commissaires. + + »Vu et approuvé par le conseil général de la Commune, ce 1er + juillet 1793, l'an II de la République une et indivisible. + + »DORAT-CUBIÈRES.» + + (Archives de l'Empire, carton E, nº 6206.)] + +[Note 68: Récit de Turgy.] + +[Note 69: «On donne lecture d'une lettre des commissaires de service +au Temple, accompagnée d'un certificat de chirurgiens et médecins, qui +attestent que la citoyenne Tison, dont l'esprit est altéré, a besoin +d'être transférée dans une maison particulière destinée pour le +traitement de ce genre de maladie. Le conseil général arrête qu'elle +sera transférée à l'Hôtel-Dieu et soignée aux frais de la Commune.» +(Conseil général de la Commune, séance du 6 juillet 1793.)] + +[Note 70: Récit de la captivité du Temple.] + +La conversion du mari, nous l'avons dit, avait suivi celle de la +femme. Par une conduite toute nouvelle, Tison tâcha de racheter ses +méfaits. Il se tint à l'affût de tout ce qui pourrait intéresser la +Reine, et lui apportait presque chaque jour des nouvelles de son fils; +toutefois le sentiment de respectueuse pitié qui était entré dans son +âme lui enseignant une délicatesse que ses précédents n'auraient pas +fait soupçonner, il avait soin de lui cacher les horribles traitements +que l'enfant subissait, et dont Tison lui-même était indigné. Il parla +de Simon devant les princesses, mais sans le nommer, sans le +dépeindre, sans laisser entrevoir que ce mentor donné au Dauphin +n'était autre que le municipal qui avait toujours affecté devant le +Roi et devant elles le langage le plus injurieux. Mais il se plaisait +à leur raconter que l'enfant allait chaque jour prendre ses ébats au +jardin, et qu'habituellement il y jouait au ballon; que quelquefois on +le conduisait sur la plate-forme de la tour, où il jouissait d'un air +excellent, et qu'enfin il avait toutes les apparences de la santé. +Rassurées sur ce point, les royales confidentes essayaient de se faire +initier à des détails plus intimes de son éducation. Tison s'arrêta +prudemment: craignant de détruire dans le coeur de ces pauvres femmes +le peu de bien qu'y avaient fait les renseignements qu'il venait de +leur donner, il se borna à répondre qu'il lui était impossible de +savoir lui-même ce qui se passait dans l'intérieur de l'appartement. + +La nouvelle de la promenade sur la plate-forme fit naître un espoir +auquel les prisonnières se livrèrent avec bonheur. Un petit escalier +tournant pratiqué dans la garde-robe conduisait aux combles; au faîte +de ce petit escalier, un jour de souffrance était ouvert dans +l'épaisseur de la muraille; de là il était possible d'apercevoir, de +tourelle à tourelle, l'enfant au moment où il arrivait sur la +plate-forme. Rien ne ressemblait plus à une vision, à un éclair, que +cette apparition fugitive, et il fallait des yeux maternels pour +reconnaître ainsi l'enfant. Dans un billet écrit à Turgy, Madame +Élisabeth fait mention de cette circonstance: «Dites à _Fidèle_, ma +soeur a voulu que vous le sachiez, que nous voyons tous les jours le +petit par la fenêtre de l'escalier de la garde-robe; mais que cela ne +vous empêche pas de nous en donner des nouvelles.» + +Cette faible consolation leur laissa entrevoir la possibilité d'un +bonheur plus réel. La plate-forme se trouvait partagée en deux parties +par une clôture en bois, et formait ainsi deux promenades, dont l'une +était assignée au prisonnier du second étage et l'autre aux +prisonnières du troisième. Les planches de séparation étaient +disposées de telle manière qu'on ne pouvait se voir qu'à travers les +fentes, et de loin, mais de plus près cependant que par l'escalier de +la garde-robe, et surtout un peu plus longtemps. Dès lors, mère, tante +et soeur n'eurent qu'une pensée, se trouver sur la tour au moment de +la promenade du petit, comme elles l'appelaient dans leur doux +langage. Mais comment ménager cette coïncidence? «Nous montions sur la +tour bien souvent, dit Madame Royale dans son récit, parce que mon +frère y alloit de son côté, et que le seul plaisir de ma mère étoit de +le voir passer de loin par une petite fente.» Malheureusement il +arrivoit bien rarement que l'heure fixée par les commissaires pour la +promenade des prisonnières se rencontrât avec l'heure arrêtée par +Simon pour la promenade de l'enfant. La rencontre si vivement désirée +et si longtemps attendue dépendait donc d'un hasard heureux ou de la +pitié complaisante des municipaux. «C'est égal, comme le dit +Marie-Thérèse, on montoit toujours; on ne savoit pas si le petit +viendroit, mais il pouvoit venir. Que d'heures occupées à saisir son +passage! Que de fois, l'oreille collée sur la cloison de planches, les +pauvres recluses, attentives, muettes, ont senti leur coeur battre au +moindre mouvement qui se faisoit dans l'escalier! Hélas! ce faible +bruit, avidement recueilli par leur inquiète impatience, étoit presque +toujours trompeur: un commissaire qui montoit ou descendoit à la salle +du conseil, un préposé qui faisoit sa ronde, une sentinelle qu'on +relevoit dans l'escalier, avaient, sans le savoir, agité trois âmes +d'une ardente espérance et d'un immense regret. Puis, l'heure de la +récréation étant passée, il fallait redescendre sous les verrous.» + +La tentative de la veille était reprise le lendemain: infructueuse +encore, elle était reprise les jours suivants. L'espérance, fût-elle +toujours trompée, ne meurt pas au coeur d'une mère. + +La persévérance de la Reine obtint enfin son couronnement; mais le +couronnement d'épines, le seul qu'elle connût depuis plusieurs années. +Le mardi 30 juillet, il lui fut donné d'entrevoir encore son enfant, +mais cette ombre de bonheur si longtemps épiée, si pieusement demandée +au Ciel, le Ciel ne la lui accordait que pour son supplice. Oui, elle +vit son fils... Il ne portait plus le deuil de son père; il avait sur +la tête le bonnet rouge; il avait près de lui ce municipal jacobin qui +s'était signalé devant Louis XVI et devant elle-même par son insolence +et ses outrages. Par une fatalité singulière, Simon, au moment de +monter sur la plate-forme, avait appris l'entrée du duc d'York dans +Valenciennes, et sa colère s'épanchait sur son élève, dont il +harcelait la marche par des jurements et des blasphèmes. L'infortunée +Reine, sans jeter un seul cri, tombe dans les bras de sa soeur, témoin +comme elle de ce spectacle, et toutes deux entraînent Marie-Thérèse, +qui accourait aussi à la cloison, et dont elles épargnent la jeune âme +en se donnant par un regard le mutuel conseil de tout lui cacher. «Il +ne passera pas, disent-elles, il est inutile d'attendre plus +longtemps.» Et l'on se dirige de l'autre côté de la plate-forme. Au +bout de quelques minutes, les larmes gagnent la pauvre mère; elle se +détourne pour les cacher... et pour revenir épier son enfant. Madame +Élisabeth est demeurée près de sa nièce, afin de laisser la mère +maîtresse de ses regards. Peu de temps après, en effet, le jeune +Prince repassa, mais cette fois la tête baissée, et marchant à côté de +Simon qui ne jurait plus. Le silence du maître, l'attitude de +soumission de l'enfant, firent presque autant de mal à la Reine que +les brutalités de Simon. Immobile et muette, elle resta quelques +instants à la même place; Tison vint l'y trouver. Alors, relevant la +tête, qu'elle tenait penchée entre ses mains, elle s'écria: «Vous +m'avez trompée!--Non, Madame, je ne vous ai point trompée; tout ce que +je vous ai dit est vrai; seulement, par ménagement, je ne voulais pas +tout vous dire. Maintenant je vous dirai tout, puisque je n'ai plus +rien à vous cacher.» Madame Élisabeth s'approcha de la Reine avec +Marie-Thérèse, et par un regard elle l'interrogea sur ce qu'elle +venait de voir. Un mouvement de paupière, qui traduisait toute la +douleur enfermée dans son âme, fut la seule réponse de la Reine. + +Ainsi fut nettement connu le déplorable état du Dauphin: Simon ne lui +parlait qu'en jurant, ne lui commandait qu'en le menaçant, et voulait +le contraindre à chanter des couplets obscènes ou des chansons +régicides. L'enfant résistait, et les coups n'avaient encore rien +obtenu de lui. Ces détails restèrent entièrement ignorés de Madame +Royale, et sa tante fit tous ses efforts pour qu'ils n'arrivassent +point dans toute leur horreur à la connaissance de la Reine. Elle dit +à Tison: «De grâce, cachons désormais ces atrocités à ma soeur: +dites-moi tout à moi, Tison, je saurai adoucir les scènes affligeantes +et choisir le moment de les lui transmettre. Faites cette +recommandation, s'il est possible, à tous ceux qui donnent des +nouvelles de mon neveu. J'espère, Tison, que vous trouverez chez eux +cette pitié que je réclame de vous pour cette pauvre mère.» + +Les longs martyres de la veuve et de la soeur de Louis XVI eurent ici +leur phase la plus douloureuse. Leur enfant malade, elles ne pouvaient +le soigner! Malheureux, elles ne pouvaient le consoler! En danger, +elles ne pouvaient le secourir! Son âme innocente faiblissait +peut-être, et elles ne pouvaient la soutenir! Est-il un supplice +comparable à ce supplice? + +Le soir, Madame Royale dit à sa tante: «Mon Dieu! comme ma mère a été +triste aujourd'hui!--Chère enfant, lui répondit Madame Élisabeth, +votre mère est triste, il est vrai, mais non pas de chagrins nouveaux. +Ceux que vous lui connaissez, et que toutes deux nous partageons, +l'ont accablée un peu plus aujourd'hui peut-être que ces jours passés. +Il est des moments où l'émotion des souvenirs domine l'âme la plus +forte. Priez, chère enfant, demandez à Dieu que ces souvenirs soient +moins poignants pour votre mère.»--La jeune fille fit sa prière, et +s'endormit profondément. + +Sa mère et sa tante veillèrent longtemps. Allant et venant, elles +parcouraient cet humble réduit où, pendant de si longs jours, elle +l'avaient vu, malgré les privations, les verrous et les injures, si +vif, si léger, si affectueux et parfois si riant; travaillant, +chantant et priant; elles rappelaient les pensées, les paroles et les +actions de coeur du cher petit, et comment, lorsqu'il les voyait +tristes et souffrantes, il savait trouver, pour les distraire et les +égayer, quelques étincelles de sa gentille humeur d'autrefois. + +Elles remontèrent à la plate-forme le lendemain et le surlendemain. +Elles y restèrent longtemps: rien ne parut. Oh! pourquoi cette +terrible révélation leur avait-elle été faite? Marie-Antoinette ne +revit pas son fils ces jours-là; elle ne devait plus le revoir, et +elle allait emporter du Temple une source nouvelle et intarissable de +larmes, d'inquiétudes et de tourments. + +Le 1er août, la Convention nationale décréta: + +«Marie-Antoinette est envoyée au tribunal extraordinaire; elle sera +transférée sur-le-champ à la Conciergerie. + +»Tous les individus de la famille Capet seront déportés hors du +territoire de la République, à l'exception des deux enfants de Louis +Capet et des individus de la famille qui sont sous le glaive de la +loi. + +»Élisabeth Capet ne pourra être déportée qu'après le jugement de +Marie-Antoinette. + +»Les membres de la famille Capet qui sont hors le glaive de la loi +seront déportés après le jugement, s'ils sont absous. + +»La dépense des deux enfants de Louis Capet sera réduite à ce qui est +nécessaire pour l'entretien et à la nourriture de deux individus. + +»Les tombeaux et mausolées des ci-devant rois, élevés dans l'église de +Saint-Denis, dans les temples et autres lieux, dans toute l'étendue de +la République, seront détruits le 10 août prochain.» + +Le 2 août, à deux heures du matin, on vint éveiller les trois +prisonnières pour lire à la Reine le décret qui ordonnait sa +translation à la Conciergerie. Marie-Thérèse nous a laissé le récit +des derniers instants passés avec sa mère: «Elle entendit, dit-elle, +la lecture de ce décret sans s'émouvoir et sans dire une seule +parole.» Mais Madame Élisabeth et Madame Royale se hâtèrent de +demander à suivre la Reine, ce qui leur fut refusé. Pendant tout le +temps que la Reine fit le paquet de ses vêtements, les municipaux ne +la quittèrent point: elle fut même obligée de s'habiller devant eux. +On lui demanda ses poches, qu'elle donna; ils les fouillèrent et +prirent tout ce qu'elles contenaient, quoiqu'il n'y eût rien +d'important. Ils en firent un paquet pour l'envoyer au tribunal +révolutionnaire, et dirent à la Reine que ce paquet serait ouvert +devant elle au tribunal. Ils ne lui laissèrent qu'un mouchoir et un +flacon. Elle partit après avoir embrassé sa fille, en l'engageant à +conserver tout son courage, et en lui recommandant d'avoir bien soin +de sa tante et de lui obéir comme à une seconde mère. Puis elle se +jeta dans les bras de sa soeur et lui recommanda ses enfants. La jeune +Princesse était tellement saisie et son affliction était si profonde +de se voir séparée de sa mère, qu'elle n'eut pas la force de lui +répondre. Enfin Madame Élisabeth ayant adressé quelques mots à +l'oreille de la Reine, elle partit sans jeter davantage les yeux sur +sa fille, dans la crainte de perdre sa fermeté. Elle fut obligée de +s'arrêter au bas de la tour, parce que les municipaux voulurent faire +un procès-verbal pour la décharge de sa personne. En sortant, elle se +frappa la tête au guichet, faute de penser à se baisser; et comme on +lui demanda si elle ne s'était pas fait de mal: «Oh! non, dit-elle, +rien à présent ne peut plus me faire de mal.»--Elle monta en voiture +avec un municipal et deux gendarmes. + + + + +LIVRE DIXIÈME. + +DEPUIS LE DÉPART DE LA REINE JUSQU'À CELUI DE MADAME +ÉLISABETH.--INTERROGATOIRE DE CETTE PRINCESSE. + +2 AOÛT 1793--9 MAI 1794. + + «Le second malheur est passé, et le troisième viendra bientôt.» + + _Apocalypse_, chap. XI, vers. 14. + + Correspondance secrète établie entre la Conciergerie et le + Temple. -- M. Hue. -- Madame Richard. -- Eau de Ville-d'Avray + adressée à la Conciergerie comme elle l'avait été au Temple. -- + Rosalie Lamorlière. -- Paquet de linges, hardes et vêtements + arrivant du Temple à la Conciergerie. En ouvrant ce paquet et en + remarquant le soin avec lequel il avait été composé, + Marie-Antoinette s'attendrit et reconnaît les attentions de sa + soeur Élisabeth. -- Aiguilles à tricoter demandées par la Reine, + point accordées par les municipaux. -- Blasphèmes et jurements de + Simon. -- Chansons révolutionnaires auxquelles se mêle la petite + voix de Louis XVII. -- Madame Élisabeth conjure les commissaires + de la Commune d'obtenir de Simon un peu plus de modération. -- Le + municipal Barelle. -- La fille Tison. -- Hébert, accompagné de + quatre membres du conseil de la Commune, se présente au Temple le + 21 septembre. -- Arrêtés acerbes. -- Nouvelle perquisition le 24. + -- Privations noblement supportées. -- La garde-robe de Louis XVI + brûlée sur la place de Grève. -- Procès de la Reine. -- Le maire + et le procureur de la commune au Temple. -- Odieuse déposition + arrachée au jeune Prince. -- Le lendemain, ces deux officiers de + la Commune retournent au Temple avec David, membre de la + Convention. -- Nouvel interrogatoire, où sont appelés l'enfant + royal, sa soeur et sa tante. -- Hue arrêté; plus de nouvelles de + la Reine. -- Madame Élisabeth aperçoit Louis XVII. -- Chaumette + se plaint au conseil de la Commune des dépenses excessives que + nécessite le maintien de trois individus dans la tour du Temple. + -- Invention d'un nouveau document pour essayer de compromettre + Madame Élisabeth. -- Dernier écrit de la Reine. -- Tison mis au + secret. -- Mort de Marie-Antoinette. -- Fournées de victimes. -- + Terreur. -- Madame Élisabeth indignement calomniée. -- L'huissier + Monet au Temple. -- Adieux d'Élisabeth et de Marie-Thérèse. -- La + Conciergerie. -- Premier interrogatoire de Madame Élisabeth. + + +Peu de jours après le départ de la Reine, Madame Élisabeth et sa nièce +parvinrent à se procurer de ses nouvelles par l'entremise de M. Hue, +qui fut assez heureux pour établir quelque communication entre la +Conciergerie et la tour du Temple. Cet excellent homme n'avait pas +tardé à rencontrer un auxiliaire dans une femme préposée à la garde +même de Marie-Antoinette, madame Richard, désignée sous le nom de +_Sensible_ dans la correspondance de Madame Élisabeth. Cette femme +obtint des administrateurs de la police que les bouteilles d'eau de +Ville-d'Avray qui étaient chaque jour envoyées au Temple pendant la +captivité de la Reine dans cette demeure lui fussent adressées aussi +chaque jour à la Conciergerie. Bien que cette attention parût +contraire à l'esprit d'égalité dont le peuple avait salué +l'inauguration avec tant d'enthousiasme, cette faveur d'une eau +privilégiée ne fut point refusée à la _veuve Capet_, dont l'estomac ne +pouvait supporter une autre eau. + +Ce ne fut pas tout. Madame Élisabeth n'ignorait pas le dénûment absolu +où sa soeur se trouvait à la Conciergerie. Il ne lui suffisait pas de +consoler l'orphelin, elle essaya d'être utile à la veuve. Une +déclaration de Rosalie Lamorlière, servante à la Conciergerie durant +la captivité de Marie-Antoinette, nous a fait savoir ce qui suit: «Le +2 août, pendant la nuit, quand la Reine arriva du Temple, je +remarquai, dit-elle, qu'on n'avoit amené avec elle aucune espèce de +hardes ni de vêtements. Le lendemain et tous les jours suivants, cette +malheureuse princesse demandait du linge, et madame Richard, craignant +de se compromettre, n'osoit ni lui en prêter ni lui en fournir. Enfin +le municipal Michonis, qui dans le coeur étoit honnête homme, se +transporta au Temple, et, le dixième jour, on apporta du donjon un +paquet que la Reine ouvrit promptement. C'étoient de belles chemises +de batiste, des mouchoirs de poche, des fichus, des bas de soie ou de +filoselle noirs, un déshabillé blanc pour le matin, quelques bonnets +de nuit et plusieurs bouts de rubans de largeur inégale. Madame +s'attendrit en parcourant ce linge, et se retournant vers madame +Richard et moi, elle dit: «A la manière soignée de tout ceci, je +reconnois les attentions et la main de ma pauvre soeur Élisabeth.» + +Au nombre des objets réclamés par la Reine figuraient ses aiguilles à +tricoter et des bas qu'elle avait commencés pour son fils[71]. Ces +choses furent remises avec empressement par Madame Élisabeth; mais les +officiers municipaux prétendirent qu'il était à craindre que la veuve +Capet ne se servît des aiguilles pour attenter à sa vie, et que par +conséquent ils devaient s'abstenir de les joindre à l'envoi. La Reine +fut ainsi trompée dans son espérance de travail; mais elle avait des +nouvelles de sa fille et de sa soeur, et sa fille et sa soeur avaient +de ses nouvelles[72]: ce fut un jour de consolation pour les deux +captivités. + +[Note 71: Municipalité de Paris.--Conseil du Temple. + + «Du dimanche quatre août 1793, l'an II de la + République une et indivisible. + +»CITOYENS COLLÈGUES, + +»Le conseil, faisant droit à votre demande de ce jour, vous envoie la +redingote et la jupe demandées, un jupon de dessous également en +basin, plus deux paires de bas de filoselle, une paire de chaussettes, +et le bas à tricoter renfermé dans une corbeille; le tout inclus dans +une serviette marquée M, coton rouge. + +»Il vous plaira donner un reçu desdits effets à l'ordonnance qui vous +les remettra. + +»Vos collègues, les commissaires composant le conseil du Temple. + + »JONQUOY, FORESTIER, SÉGUY, DAUBANCOURT, FARO.» + +Département de police.--Commune de Paris. + + «Le 5 août 1793, l'an II de la République + française une et indivisible. + +»Nous, administrateurs au département de la police, après en avoir +conféré avec le citoyen Fouquier-Tinville, accusateur public du +tribunal révolutionnaire, invitons nos collègues les membres du +conseil général de la Commune formant le conseil du Temple, à faire +porter chaque jour deux bouteilles d'eau de Ville-d'Avray à la veuve +Capet, détenue à la maison de justice de la Conciergerie, et sur la +provision qui vient tous les jours de cette eau au Temple. + + »BAUDRAIS, MARINO.» + + (Archives de l'Empire, carton E, nº 6206.)] + +[Note 72: Privée de ses aiguilles, la Reine tira les fils d'une +vieille tenture, et à l'aide de deux bouts de plume, elle tricota une +espèce de jarretière, que le sieur Bault, concierge de sa prison, +recueillit avec soin, et qu'il confia à M. Hue pour en faire hommage à +Madame Royale, qui le reçut avec un respect religieux. (_Dernières +années du règne de Louis XVI._)] + +Tison, resté avec sa fille à la tour, communiquait à Madame Élisabeth +les renseignements qu'il pouvait se procurer sur l'état de son neveu. +Les détails que lui transmettait Tison sur la cruauté de Simon lui +semblaient toujours exagérés; cette belle âme avait de la peine à +croire que la férocité humaine pût aller si loin. Mais un jour elle +fut condamnée à perdre ce reste d'illusion: Simon élevait si haut la +voix que ses jurements et ses blasphèmes montaient jusqu'à elle, et ce +qu'il y avait de plus douloureux, c'est que ces jurements et ces +blasphèmes étaient parfois suivis des cris plaintifs d'un enfant. +Madame Élisabeth, qui avait tout caché à sa nièce, ne peut plus +révoquer en doute devant elle la conduite de Simon. La pauvre soeur a +entendu les lamentations du frère, et, chose plus triste encore, elle +a distingué le son de sa voix mêlée à celle du ménage Simon dans les +chansons révolutionnaires. «Nous l'entendions tous les jours, dit-elle +dans le récit de la captivité du Temple, chanter avec Simon _la +Carmagnole_ et autres horreurs pareilles... La Reine heureusement ne +les a pas entendues, elle étoit partie; c'est un supplice dont le Ciel +l'a préservée.» Le coeur de la jeune fille, partagé entre la pensée de +sa mère et celle de son frère, éprouvait d'inexprimables angoisses, +que sa tante essayait en vain de soulager: il y avait des heures où la +sainte mélancolie de la captivité s'emparait de l'une comme de l'autre +et attristait leur front. Plus d'une fois les deux prisonnières se +regardaient comme pour chercher des larmes dans leurs yeux. Les yeux +de Madame Élisabeth, habitués à regarder le ciel, n'avaient pas de +larmes. Cette femme forte soutenait sa jeune compagne non-seulement +par sa parole, mais par son attitude même. La spiritualité d'Élisabeth +était solide et pratique: la prière et la victoire sur soi-même +faisaient la base de sa doctrine. On ne dira jamais assez avec quel +dévouement, avec quelle sollicitude Madame Élisabeth lui prodiguait +les trésors de sa raison et de son coeur. Réclamant pour elle tous les +sacrifices, elle usait de précautions infinies, d'un art angélique +pour écarter des lèvres de ceux qui lui étaient chers le calice dont +elle se réservait toutes les amertumes. Sa raison persuasive savait +adoucir les maux pour les rendre plus supportables, et sa piété, +éclairée par la foi, savait féconder les douleurs et les rendre +méritoires en les offrant au Ciel. C'est à cette école sacrée, sévère +apprentissage d'une vie sévère, que la fille de Louis XVI puisa ces +leçons de foi et d'héroïsme qui ont élevé son âme au-dessus des plus +hautes infortunes. + +Au tourment de savoir le Dauphin dans une telle situation se joignit +bientôt la douleur de ne pouvoir se procurer aucune nouvelle de la +Reine[73]. Toute relation avait cessé avec la Conciergerie. La plus +rigoureuse surveillance aussi bien que la terreur avaient enlevé à +Madame Élisabeth ces rares intermédiaires par lesquels elle était plus +d'une fois parvenue à adoucir la position de la Reine en lui faisant +passer des nouvelles rassurantes sur ses enfants. Elle-même, dès la +nuit où Marie-Antoinette avait été enlevée du Temple, avait cru, dans +la crainte de la compromettre, devoir anéantir des crayons et quelques +petites feuilles de papier qu'elle tenait cachés dans un coin sous le +papier qui tapissait sa chambre. Tout instrument matériel de +correspondance lui faisait donc défaut. Mais que ne peut le génie de +la captivité? La malheureuse Reine parvint à faire réclamer des effets +qu'elle avait laissés à la tour[74] et dont elle avait, disait-elle, +le plus pressant besoin. Par ce moyen, la prison du Temple et le +cachot de la Conciergerie échangèrent encore une fois quelques +paroles. Celles que Madame Élisabeth envoyait à sa belle-soeur +donnaient sur le pauvre petit Prince des renseignements qui n'étaient +pas exacts: il est des situations où la conscience la plus droite se +fait un devoir de taire la vérité. + +[Note 73: On la traitait déjà en condamnée avant même qu'elle fût +jugée; voici le procès-verbal de la visite que lui firent les +administrateurs de police pour s'emparer, au nom de la nation, de ces +objets dont on ne se sépare ordinairement qu'avec la vie. + +Département de police.--Commune de Paris. + +«Du 10 septembre 1793, l'an IIe de la République française une et +indivisible. + +»Nous, administrateurs au département de police, en vertu de +l'injonction du comité de sûreté générale de la Convention nationale, +datée d'hier, nous sommes transportés à la maison de justice de la +Conciergerie, où étant parvenus à la chambre occupée par la veuve +Capet, l'avons sommée, au nom de la loi, de nous remettre ses bagues +et joyaux, ce qu'elle a fait à l'instant, consistant en un anneau d'or +qui s'ouvre, dans lequel elle a déclaré qu'il y avait des cheveux, et +sur lequel il y a différents chiffres; une autre à pierre et à +talisman; une autre à pivot, émaillée, ayant une étoile d'un côté et +un T et un L de l'autre, laquelle elle a déclaré renfermer aussi des +cheveux; une autre en forme de petit collier et destinée pour le petit +doigt; une montre d'or à répétition et à quantième, inventée par +Bréguet, à Paris, nº 46, quai de l'Horloge, marquée R. A., ensuite A. +M., avec une autre aiguille dont nous n'avons connu l'usage, laquelle +est garnie d'une chaîne en acier et à une branche, avec un cachet en +or s'ouvrant, dont une partie représente un A et un M; un autre cachet +en acier portant pour empreinte deux flambeaux et pour légende l'amour +et la fidélité, et différents chiffres sur les côtés simulant un +almanach; un médaillon en or appendu à une petite chaîne, aussi d'or, +servant de collier, ledit médaillon renfermant des cheveux entrelacés; +un bouton à jour qui nous a paru être d'argent. + +»Lecture à elle faite du présent, a dit icelui contenir vérité, +qu'elle y persiste et a signé avec nous et les deux citoyens gendarmes +de service auprès d'elle, et la citoyenne Harel, aussi de service; le +citoyen Leblanc, chef du bureau central; la Bussière, secrétaire du +département de police, et la citoyenne Richard, épouse du citoyen +Richard, concierge de ladite maison de la Conciergerie; et après +ladite lecture, nous nous sommes aperçus qu'il était dit dans le +présent que la montre était à quantième, qu'au contraire elle est à +secondes. + + »_Signé_ à la minute: + »MARIE-ANTOINETTE; DES FRENNES, GILBERT, HEUSSÉE, + administrateurs; LEBLANC, LA BUSSIÈRE, RICHARD + et HAREL.» + +«Et à l'instant, nous, administrateurs et dénommés d'autre part, nous +sommes transportés au domicile du citoyen Richard, concierge, où étant +parvenus, nous avons intimé l'ordre aux citoyens des Frennes et +Gilbert, gendarmes, et à la citoyenne Harel de se retirer à l'instant, +avec tous les effets qui pourraient leur appartenir, de la chambre +occupée par la veuve Capet, où ils ont été de garde jusqu'à présent, à +quoi ils ont obéi à l'instant; et leur avons aussi enjoint de rester +dans ladite maison de justice jusqu'après notre rapport fait à nos +collègues; nous avons aussi enjoint au citoyen Richard, concierge, de +prendre toutes les mesures et précautions envers ladite veuve Capet, +qu'il est d'usage et d'obligation de prendre envers ceux qui sont +détenus au secret; avons pareillement enjoint au commandant du poste +de la gendarmerie, appelé à cet effet, de faire poser à l'instant un +factionnaire à la porte de ladite chambre de la veuve Capet, et en +dehors, lequel aura pour consigne de ne laisser parler, ni +communiquer, ni approcher personne de ladite porte, que le citoyen +concierge et son épouse, et un autre factionnaire dans la cour, près +les fenêtres de ladite chambre occupée par la veuve Capet, lequel aura +pour consigne de ne laisser approcher personne à la distance de dix +pas, et ne laisser parler ni communiquer qui que ce soit, sous tel +prétexte que ce puisse être, laquelle consigne a été donnée à +l'instant, et les factionnaires posés suivant le rapport dudit citoyen +commandant du poste et du brigadier de service à la grande réserve, +laquelle consigne ledit citoyen commandant s'oblige de faire exécuter +de relevée en relevée, et transmettre à celui par qui il sera +remplacé. + +»Lecture à eux faite du présent, ont dit icelui contenir vérité, +qu'ils satisferaient au contenu, et ont signé avec nous. + + »_Signé_ à la minute: + »DE BUSNE, LECOMTE, LEBLANC, HAREL, GILBERT, + DES FRENNES, RICHARD, LA BUSSIÈRE et HEUSSÉE, + administrateurs. + + »Pour copie conforme à l'original: + »N. FROIDURE.»] + +[Note 74: «Citoyens collègues, Marie-Antoinette me charge de lui faire +passer quatre chemises et une paire de souliers non numérotés, dont +elle a un pressant besoin. + +»J'espère que vous voudrez bien les faire remettre au porteur de la +présente. + +»Je suis avec fraternité, + + »MICHONIS. + + »De la Conciergerie, ce 19 août.» + (Archives de l'Empire, carton E, nº 6206.) + + * * * * * + +Commune de Paris. + + «Le 26 septembre 1793, l'an II de la République une et indivisible.» + +«Citoyens, nos collègues, sur la demande qui nous a été faite par la +veuve Capet de différents objets relatifs à des besoins de vêtements, +l'administration de police vous invite à faire des recherches dans +tout ce qui reste d'habillements au Temple à l'usage de la veuve +Capet, afin de savoir si les articles qui lui sont nécessaires et +qu'elle demande sont dans la garde-robe qui est au Temple, et, dans le +cas où ils y seraient, de nous les envoyer de suite, attendu qu'il en +résultera une économie. + +»Nous vous envoyons ci-joint la note des objets. + + »Les administrateurs de police, + »MENNESSIER, CAILLEUX.» + + (Archives de l'Empire, carton E, nº 6206.)] + +Si nous ne l'avons point dit encore, nos lecteurs ont compris sans +doute que Madame Élisabeth n'avait rien négligé pour obtenir de Simon +un peu plus de réserve dans ses paroles et de modération dans ses +gestes. Bien que, dans la prison du Temple, elle fût moins +communicative que la Reine, et que, en général, elle montrât plus de +fierté que sa belle-soeur, parlant beaucoup moins aux mandataires de +la Commune, pas un municipal de maintien convenable ou de physionomie +avenante n'était depuis quelque temps venu au Temple sans qu'elle lui +eût adressé ses plaintes, en le conjurant d'intervenir auprès du +farouche précepteur. Mais les uns ne voulurent pas examiner ce que ces +plaintes avaient de fondé, ne se sentant ni le droit ni le pouvoir +d'improuver la conduite de Simon; les autres, trouvant ces plaintes +injustes ou tout au moins exagérées, les repoussèrent avec dédain; +d'autres enfin, plus fanatiques, répondirent à ces plaintes par +l'éloge de celui-là même contre lequel elles étaient portées. Un seul +fut accessible aux prières de Madame Élisabeth: ce fut Barelle, maçon +de son métier, homme simple et sans éducation, mais d'un coeur +bienveillant; il était père, il porta courageusement quelques +observations au démagogue acariâtre dont il avait lui-même entendu les +jurements pendant qu'il était de service chez les Princesses. Ces +observations, bien que revêtues de formes polies et caressantes, +furent mal reçues. Simon rejeta sur le caractère roide et indocile de +son élève les rigueurs dont il était parfois obligé d'user. «Je sais +ce que je fais et ce que j'ai à faire, ajouta-t-il; à ma place vous +_iriez_ peut-être plus vite.» L'intervention de Barelle n'eut d'autre +effet que de rendre plus dure la captivité du jeune Louis. + +Le 26 août, la fille de Tison, qui allait quitter le Temple, demanda +à voir le petit Capet. Faut-il voir dans sa démarche un désir +personnel de dire adieu au charmant enfant, que, malgré la première +influence de ses parents, elle n'avait jamais pu voir sans émotion, ou +faut-il y trouver une suggestion de Madame Élisabeth, dans l'espoir +d'obtenir quelques renseignements sur son neveu? Quoi qu'il en soit, +cette démarche n'eut d'autre résultat que de faire passer à l'examen +le plus minutieux la personne de la jeune fille, ainsi que le paquet +qu'elle portait à sa mère à l'Hôtel-Dieu[75]. + +[Note 75: Municipalité de Paris. + +»Nous recommandons aux citoyens commandants de la force armée de +laisser sortir la fille du citoyen Tison avec un paquet dans une +serviette, contenant des vieux souliers et un vieux paquet de gaze, +lesquels nous avons vérifiés au Temple, ce 26 août 1793. + + »N. GUÉRIN, ARNAUD, LUBIN, PAQUOTE, commissaires.»] + +Le 21 septembre, Hébert, substitut du procureur de la Commune, +accompagné de Jonquoy, Lelièvre, Camus et Grenard, officiers +municipaux, se présente à la tour. Marie-Thérèse, assise près de sa +tante, tenait en main un almanach républicain qu'elle s'empressa de +refermer. «Si vos saints ne s'y trouvent pas, lui dit Hébert, vous y +trouverez nos fêtes nationales. Nous aurons demain une cérémonie +civique en l'honneur de l'anniversaire de la République. Le peuple +sera notre Dieu: il ne doit point y en avoir d'autre; mais ce n'est +pas de cela qu'il s'agit aujourd'hui.» + +Il leur déclare alors qu'il est porteur d'un arrêté de la Commune qui +ordonne de resserrer plus étroitement encore les deux prisonnières, et +de leur retirer la personne qui les sert. «Dans toutes les maisons de +détention, leur dit-il, les détenus n'ont personne pour les servir; +l'exception faite pour vous offense la justice et la moralité +publiques, l'égalité devant régner dans les prisons comme partout +ailleurs. A l'avenir, Hanriot et le porteur d'eau auront seuls le +droit d'entrer ici[76].» + +[Note 76: Voici le compte rendu de ce qui s'était passé dans la +journée au conseil général de la Commune. + +«Le substitut du procureur de la Commune demande, comme mesure de +sûreté et conforme à l'égalité, que demain toute la cuisine du Temple +soit supprimée et tous les domestiques et valets renvoyés, et que les +prisonniers qui y sont renfermés ne soient pas traités différemment +que tous les détenus dans les autres maisons d'arrêt, et que, dès ce +soir, il sera nommé une commission pour aller faire exécuter cet +arrêté au Temple. Son réquisitoire est adopté à l'unanimité. + +»Les membres nommés pour cette commission sont: Grenard, Lelièvre, +Camus et Jonquoy. + +»Les mêmes mesures sont prises relativement à la veuve Capet; le +conseil arrête que la nourriture de ladite Capet sera réduite au +simple nécessaire; que, par respect pour l'égalité, elle sera traitée +comme tous les autres prisonniers indistinctement, et qu'elle n'aura +d'autres domestiques que ceux qui servent les prisons, et que cet +arrêté sera aussi signifié au concierge de la Conciergerie.» (Archives +de l'hôtel de ville.)] + +Le substitut du procureur est obéi. Tison, disgracié, est refoulé dans +la tourelle qui lui servira de prison. A l'avenir, les deux recluses +feront leur lit et balayeront leur chambre; leur porte ne s'ouvrira +plus que pour laisser arriver leurs aliments; elles ne doivent plus +voir un visage humain ni entendre une voix humaine. Le sombre visiteur +qu'elles viennent de recevoir provoque des mesures qui rendront plus +dur encore le régime de leur prison. Les deux arrêtés suivants sont +pris le lendemain par la Commission du Temple: + + _Du 22 septembre 1793, l'an II de la République une et indivisible._ + +_Le conseil, considérant que la plus grande économie doit régner et +être observée, arrête ce qui suit_: + + 1º _Qu'à compter de ce jour, l'usage de la pâtisserie et de la + volaille, pour toute table, sera supprimé_; + + 2º _Que les détenues n'auront à leur déjeuner qu'une sorte + d'aliment_; + + 3º _Qu'à leur dîner, il ne leur sera donné qu'un potage, un + bouilli et un plat quelconque. Il leur sera délivré en outre une + demi-bouteille de vin ordinaire, par jour, pour chacune d'elles;_ + + 4º _Au souper, elles auront deux plats._ + +Le second arrêté porte: + + 1º _Qu'à compter de ce jour, il ne sera plus fourni de bougie + dans l'intérieur de la tour; que les prisonniers ne seront plus + éclairés qu'avec de la chandelle; qu'il ne sera brûlé de bougie + qu'au bureau du conseil;_ + + 2º _Que l'argenterie, la porcelaine sera interdite, et que l'on + ne servira plus que des couverts d'étain et de la faïence + commune._ + + Les commissaires de service au Temple, + + VIALLARD, ROBIN, TONNELIER, VÉRON. + + * * * * * + +Une perquisition plus rigoureuse que les précédentes était faite, le +24 septembre, chez Madame Élisabeth[77]. L'inauguration du nouveau +régime prescrit par les arrêtés que nous venons de transcrire avait +été faite avec un zèle irréprochable. Non-seulement toute délicatesse +était supprimée dans la nourriture, mais des draps d'écurie en toile +jaune étaient substitués aux draps blancs, la faïence à la porcelaine, +l'étain à l'argenterie, la chandelle à la bougie. Madame Élisabeth +supportait les privations aussi bien que les outrages avec un calme +impassible et religieux qui étonnait ses gardiens. Elle ne redoutait +la persécution que pour sa nièce, objet de ses soins et de sa +tendresse. Elle acceptait avec une sorte de joie le changement apporté +à ses aliments. Les jours d'abstinence, elle conserva tant qu'elle le +put l'habitude du maigre, ne mangeant que du pain lorsque la +nourriture qu'on lui présentait n'était pas conforme aux prescriptions +de l'Église. On cessa de lui fournir de l'eau de Ville-d'Avray, à +laquelle elle était accoutumée depuis son jeune âge. Ce fut pour elle +une privation réelle; mais sa piété reçut comme une mortification le +refus qu'on lui en fit. + +[Note 77: «Un des commissaires nommés par le conseil général pour +faire perquisition chez les prisonniers du Temple et en retirer tous +les objets de luxe, rend compte de sa mission. + +»Il dit que les commissaires ont retiré et fait mettre sous les +scellés les porcelaines qu'ils ont trouvées. + +»Il a ajouté qu'ils ont trouvé dans une commode appartenant à +Élisabeth deux rouleaux chacun de quarante pièces d'or de la valeur de +vingt-quatre livres, que ladite Élisabeth a déclaré lui avoir été +donnés en dépôt par la veuve Lamballe à l'époque du 10 août 1792, et +que ces mêmes pièces avaient été confiées à la veuve Lamballe par une +autre personne. + +»Le conseil arrête le dépôt au trésor national des pièces d'or +ci-dessus mentionnées, ainsi que des mille écus trouvés lors de la +mort de Capet, ainsi que des différentes décorations qu'il portait de +son vivant; et a nommé pour commissaires à cet effet les commissaires +déjà nommés. + +»Sur le réquisitoire du procureur de la Commune, le conseil général +arrête que le lit, les habits et tout ce qui servait au logement et au +vêtement de Capet sera, dimanche prochain, brûlé en place de Grève; +les commissaires nommés à cet effet sont Grenard, Lelièvre, etc. + + »LUBIN, vice-président. + »DORAT-CUBIÈRES.» + +(Séance du mardi 24 septembre 1793.)»] + +Au premier repas qui suivit l'arrêté dont nous avons le texte plus +haut, Madame Élisabeth dit à sa jeune compagne: «C'est le pain du +pauvre: nous sommes pauvres aussi. Combien d'infortunés en ont moins +encore!» + +Madame Élisabeth ignorait que cette recrudescence de colère ne +s'arrêtait pas aux vivants: elle s'attaquait à celui qui n'était plus. +La Commune faisait brûler sur un bûcher, en place de Grève, la +garde-robe de Louis XVI, placée jusque-là sous les scellés[78]. + +[Note 78: + +_Conseil général de la Commune de Paris._ + + (Séance du lundi 30 septembre 1793.) + +«Le secrétaire greffier rend compte du brûlement de la garde-robe de +Capet, qui a eu lieu hier dimanche, 29 du présent. + +»Le dimanche 29 septembre 1793, l'an II de la République française, le +citoyen Camus, commissaire nommé à cet effet par le conseil général, +ayant fait transporter au dépôt du secrétariat de la maison commune la +garde-robe de feu Capet, j'ai trouvé qu'elle était enveloppée dans une +toile cousue et cachetée en six endroits; après avoir reconnu les +cachets sains et entiers, j'ai fait l'ouverture du paquet, et j'ai +trouvé les effets suivants, savoir: + +»Un chapeau, une boîte d'écaille cassée, un petit paquet de lisières +et de rubans blancs, six habits, tant de drap que de soie et de petit +velours; une redingote de drap, huit vestes, tant de drap, petit +velours, soie que de lin; dix culottes idem, deux robes de chambre +blanches, une camisole de satin ouatée, cinq pantalons, dix-neuf +vestes blanches. + +»Lesquels effets j'ai fait transporter sur la place de Grève par les +garçons de bureau, après les avoir préalablement fait vérifier par les +citoyens Pierre-Jacques Legrand et Étienne-Antoine Souard, +commissaires, qui se sont transportés avec moi en ladite place, où +j'ai trouvé un bûcher préparé, sur lequel tous les effets ont été +rangés, et les commissaires y ayant mis le feu, ils ont été réduits en +cendres, au désir de l'arrêté du conseil général. + + »_Signé_ à la minute: + »LEGRAND, SOUARD, membres de la Commune; + »COULOMBEAU, secrétaire greffier.»] + +Madame Élisabeth avait eu, dès ses premiers ans, de petites +incommodités qui n'affectaient point le fond de son tempérament. Les +chagrins les ayant rendues moins supportables, elle se fit mettre un +cautère au bras. Longtemps on lui refusa de l'onguent pour le panser. +Moins inhumain que les autres, un municipal lui en fit donner un jour; +mais elle ne put jamais obtenir pour sa nièce le jus d'herbes dont +cette Princesse faisait usage[79]. + +[Note 79: _Vie de Madame Élisabeth de France_. Paris, Vauquelin, 1814, +in-24 de 105 pages.] + +La Convention était pressée de voir s'instruire le procès de +Marie-Antoinette; elle sentait derrière elle les impatiences de la +Commune, bien autrement implacables que les siennes. Le 3 octobre, sur +la proposition d'un de ses membres, «elle décréta que le tribunal +révolutionnaire s'occuperoit sans délai et sans interruption du +jugement de la veuve Capet.» Fouquier, dont la conscience n'était +cependant pas, comme on sait, très-scrupuleuse, répondit au président +de la Convention qu'il lui était impossible de s'occuper de ce +procès, n'en ayant point les pièces élémentaires[80]. Hébert, de +concert avec Simon et le citoyen Daujon, officier municipal, avait +conçu le projet de fournir à ce procès une pièce devant laquelle +devaient pâlir toutes celles du dossier accusateur. Dans la matinée du +13 vendémiaire an II (4 octobre 1793), Chaumette est prévenu par Simon +que le petit Capet se trouve disposé à répondre à toutes les questions +qu'on aurait à lui faire dans l'intérêt de la justice. Le maire et le +procureur de la Commune annoncent qu'ils se rendront au Temple le +surlendemain, et le conseil général désigne deux de ses membres pour +les accompagner[81]. + +[Note 80: + + «_Paris, ce 5 octobre 1793, l'an IIe de la République une + et indivisible._ + +»CITOYEN PRÉSIDENT, + +»_J'ai l'honneur d'informer la Convention que le décret par elle rendu +le 3 de ce mois, portant que le tribunal révolutionnaire s'occupera +sans délai et sans interruption du jugement de la veuve Capet, m'a été +transmis hier soir. Mais jusqu'à ce jour, il ne m'a été transmis +aucunes pièces relatives à MARIE-ANTOINETTE; de sorte que, quelque +désir que le tribunal ait d'exécuter les décrets de la Convention, il +se trouve dans l'impossibilité d'exécuter ce décret tant qu'il n'aura +pas ces pièces._] + +[Note 81: Le conseil général nomme Laurent et Friry, qui s'adjoindront +au citoyen maire, au procureur de la Commune et aux commissaires déjà +nommés pour aller au Temple. (Séance du 4 octobre 1793.)] + +En effet, le 15 vendémiaire (6 octobre), Pache et Chaumette et les +deux municipaux arrivent à la tour. Leur entrée dans la chambre de +Simon impose à l'enfant, dont l'ivresse, préparée avant l'heure, +commençait à se dissiper. Heussée, administrateur de police, donne +lecture d'un interrogatoire écrit d'avance, et, si l'on en croit une +tradition contemporaine, rédigé par Daujon. Dans ce _factum_, produit +d'une imagination perverse, le petit Prince répond comme on voulait +qu'il répondît, et à cette heure on vient lui demander de signer comme +on voulait qu'il signât. Encouragé, poursuivi, harcelé, fatigué par +ses visiteurs, il signe. Cette signature toute tremblée avec laquelle +on espérait accuser la Reine n'accuse que ceux qui ont conduit, nous +voulons dire qui ont égaré la main de l'enfant. L'acte, signé aussi de +Pache, Chaumette et Hébert; de Friry et Laurent, commissaires du +conseil général; de Séguy, commissaire de service au Temple; de +Heussée, administrateur de police, et de Simon, est emporté comme un +trésor au comité de sûreté générale. + +Cependant les ennemis de la Reine se demandent si le poison de la +calomnie placé sur les lèvres du fils suffit pour tuer l'honneur de la +mère, et s'il ne convient pas d'appuyer de témoignages sérieux la +déposition d'un enfant auquel il est facile de faire dire ce qu'on +veut. Dès le lendemain 16 vendémiaire (7 octobre), Pache et Chaumette +retournent au Temple; David, ami de Chaumette et membre du comité de +sûreté générale, demande à les accompagner; il en est de même de +Daujon, qui, selon la tradition dont j'ai parlé, venait de recevoir au +sein du comité quelques félicitations au sujet de la pièce dont il +était le rédacteur. Peut-être espèrent-ils, à l'aide de leurs +questions captieuses, surprendre à la fille et à la soeur de Louis XVI +quelques mots qui, interprétés avec adresse, pourront appuyer +l'échafaudage des calomnies entassées contre la Reine. Pache, +Chaumette et David, introduits dans la tour, s'installent dans la +salle du conseil et donnent l'ordre d'y faire descendre la fille de +Capet. Frappées de stupeur et d'effroi, les deux prisonnières +demandent instamment qu'on ne les sépare point. La jeune orpheline, +forcée d'obéir, descend. Pour la première fois depuis qu'elle est +enfermée dans le Temple, Madame Élisabeth se trouve seule. Le tendre +et dernier objet de ses affections lui est-il enlevé sans retour? +Jusqu'à présent ceux qui sont descendus ne sont pas remontés. Le père +a rencontré en bas le bourreau, et, ce qui est plus effrayant encore, +le fils y a trouvé Simon. L'esprit de Madame Élisabeth est livré aux +conjectures les plus cruelles; mais elle est loin de deviner ce qui +ne s'est vu dans les annales d'aucune nation; et, certes, elle +taxerait de mensonge l'écho de la tour, s'il lui apportait en ce +moment ce qui se dit dans la salle du Conseil. Elle-même pourra-t-elle +le croire quand elle sera condamnée à l'entendre? + +Marie-Thérèse, arrivée au bas de l'escalier, avait rencontré son +frère, et elle le pressait dans ses bras. Simon le lui arracha. +L'enfant sortait de la salle où David avait demandé à revoir le fils +du tyran et à l'entendre déclarer qu'il reconnaissait comme exact et +vrai ce qu'il avait dit et signé la veille. L'enfant déconcerté avait +fait un signe affirmatif, et, sur l'injonction de son maître, avait +répondu: «Oui.» + +Sa soeur est introduite. Le maire de Paris, le premier, l'interroge +sur les intelligences de ses parents avec les princes étrangers, +intelligences qu'elle doit avoir connues. Les réponses de +Marie-Thérèse sont si nettes et si fermes que les commissaires ne +jugent pas à propos de pousser plus loin cette banale imputation. +Chaumette aborde alors les questions qui étaient l'objet sérieux de +l'interrogatoire. La jeune fille écoute d'abord sans rien comprendre, +puis tout à coup la rougeur lui monte au visage, et les paroles de +Chaumette, devenues plus explicites et plus claires, soulèvent de +mépris et d'horreur tout ce qu'il y avait de sang chrétien et de sang +filial dans cette angélique enfant. «Chaumette, dit-elle dans sa +relation, m'interrogea sur mille vilaines choses dont on accusoit ma +mère et ma tante. Je fus atterrée par une telle horreur, et si +indignée que, malgré toute la peur que j'éprouvois, je ne pus +m'empêcher de dire que c'étoit une infamie; malgré mes larmes, ils +insistèrent beaucoup. Il y a des choses que je n'ai pas comprises, +mais ce que je comprenois étoit si horrible que je pleurois +d'indignation.» + +Les cyniques accusateurs ne s'arrêtèrent pas devant le cri de la +nature insultée. Ils rappelèrent le jeune Louis rampant sous la +domination de son maître; ils établirent entre ces deux témoins la +confrontation la plus pénible, la contradiction la plus cruelle, et +firent ainsi, pendant trois heures, en présence d'un frère de huit +ans, subir à l'innocence d'une jeune fille aussi pure que le lis qui +sert d'emblème à sa royale maison, l'ignominieux supplice d'un +interrogatoire que la vertu ne saurait comprendre, et dont +l'indignation ne suffit pas pour faire justice. Le procès-verbal de +cet interrogatoire porte encore la signature de Louis-Charles Capet, +tracée d'une main vacillante; elle est précédée de celle de +Marie-Thérèse et suivie de celle de leurs interrogateurs. + +Madame Royale demanda alors à être réunie à sa mère. «Cela est +impossible, lui répondit Chaumette; retirez-vous, et ne dites rien à +votre tante, que nous allons faire descendre.» + +Marie-Thérèse se jetait à peine dans les bras de Madame Élisabeth que +celle-ci lui est enlevée, sans savoir ce qui s'est passé, sans savoir +ce qu'elle doit espérer ou craindre. Descendue à la salle du Conseil, +Pache et Chaumette l'interrogent. Comme elle répondait à leurs +questions avec une sorte de dignité fière, Chaumette s'en offensa au +point de lui dire: «Baissez un peu le ton; vous êtes devant vos +magistrats: laissez là vos arrogances de cour.» Madame Élisabeth ne +répond rien; mais connaissant quelque peu David pour l'avoir vu dans +plus d'une occasion à Versailles, où son titre de premier peintre du +Roi lui donnait ses entrées, et lui voyant sa tabatière à la main: +«Monsieur David, lui dit-elle de ce ton de douceur et de bonté qui lui +était familier, voudriez-vous me donner une prise de tabac? Je suis +bien enrhumée du cerveau.» Et en même temps elle faisait un geste +comme pour la prendre. «Apprenez, lui répond David, que vous n'êtes +pas faite pour mettre vos doigts dans ma tabatière.» Puis il versa un +peu de tabac dans le creux que forme le pouce, et l'offrit à Madame +Élisabeth, qui lui tourna le dos. Après ce lâche outrage fait, je ne +dirai pas à une princesse, mais à une femme, à une femme prisonnière +et malheureuse, l'interrogatoire reprit son cours. Il n'avait d'abord +touché qu'aux choses de la politique, et maintenant il déroule sous +les yeux de Madame Élisabeth ce long tissu d'infamies dont on a chargé +la Reine et elle-même. Ses perfides questionneurs voient bientôt +qu'ils attendraient en vain de ce ferme esprit une phrase ambiguë dont +il leur deviendrait possible d'abuser. Toutefois, avant de mettre fin +à leur poursuite, ils confrontent l'enfant avec Madame Élisabeth, afin +de faire rougir devant lui la vertu de sa tante, comme ils avaient +fait rougir l'innocence de sa soeur. Cet interrogatoire est signé de +Madame Élisabeth, de Louis-Charles, de David, de Pache, de Chaumette, +de Daujon, de Séguy, de Laurent et de Heussée, administrateur de +police. Nous donnons ici le _fac-simile_ de ces signatures. + +L'odieuse épreuve est terminée. Remontée dans sa chambre: «Oh! mon +enfant!» s'écrie Madame Élisabeth en tendant les bras à sa nièce. Le +silence seul peut exprimer le bouleversement et la confusion qu'elles +éprouvent également. Leurs larmes coulent; pour la première fois leurs +regards s'évitent. Un instant elles demeurent étroitement embrassées, +puis elles se mettent à genoux, offrant leur humiliation et leur +douleur au Dieu des humbles et des affligés. + +Leurs réponses nettes et exemptes de toute équivoque avaient +déconcerté les combinaisons des pervers, réduits à s'en tenir au +procès-verbal attribué à Daujon et adopté par Hébert. La visite des +commissaires au Temple ne fut pas toutefois sans résultat: les images +dont on avait souillé l'imagination des pauvres prisonnières +laissaient un grand trouble dans leur âme; puis la captivité devint +plus morne et plus dure. Turgy, qui, employé au service intérieur de +la tour, était le seul qui ne leur fût pas indifférent ou hostile, fut +expulsé avec un certain nombre de personnes jugées inutiles ou +devenues suspectes[82]. Voici le dernier billet que Madame Élisabeth +lui écrivit: + +[Note 82: Déjà, depuis un mois, la Commune avait pris un arrêté qui +expulsait du Temple Turgy, Chrétien, Marchand, et en général toutes +les personnes suspectées d'incivisme. + +«Lecture faite d'un arrêté du conseil du Temple, qui demande le +remplacement de plusieurs individus occupés maintenant dans cette +maison, et qui ont appartenu autrefois au ci-devant comte d'Artois; + +»Le conseil général en confirme les dispositions; arrête en +conséquence que les citoyens Piquet et sa famille, portiers; +Rockentroh et sa famille, lingers; Baron, portier; Gourlet et sa +femme, guichetiers; Quenel, commissionnaire; Chrétien, Marchand et +Turgy, garçons servants; la citoyenne Leclerc, femme d'un gendarme +ci-devant piqueur du comte d'Artois; la femme et les enfants de +Salmon, ci-devant son valet de pied, et la famille Ango, au nombre de +quatre personnes, ci-devant garçon d'argenterie, seront expulsés.»] + + «Le 11 octobre 1793, à deux heures un quart. + +»Je suis bien affligée. Ménagez-vous pour le temps où nous serons plus +heureux et où nous pourrons vous récompenser. Emportez la consolation +d'avoir servi de bons et malheureux maîtres. + +»Recommandez à Fidèle (Toulan) de ne pas trop se hasarder pour nos +signaux (par le cor). Si le hasard vous fait voir madame Mallemain, +dites-lui de nos nouvelles, et que je pense à elle. + +»Adieu, honnête homme et fidèle sujet: que le Dieu auquel vous êtes +fidèle vous soutienne et vous console dans ce que vous avez à +souffrir!» + +Le 13 octobre, M. Hue fut arrêté. De ce moment, Madame Élisabeth ne +put rien apprendre de ce qui se passait. Toute intelligence cessa pour +elle au dehors comme au dedans. Elle n'eut plus de nouvelles de la +Reine. Nous n'avons point à regretter pour elle cette privation. +Marie-Antoinette, dont le procès commençait le 14, montait le 16 sur +l'échafaud. L'ignorance de toute chose où vit Madame Élisabeth peut +accroître ses inquiétudes, mais elle lui épargne une plus grande +douleur. Il est à remarquer que les municipaux de service, les +gardiens, tous les employés, et Simon lui-même, gardèrent en cette +circonstance une charitable discrétion. + +Quelques jours après, vers le soir, Madame Élisabeth entendit un bruit +de querelle dans l'appartement de Simon. Elle craignit naturellement +que cette rude voix, qui lui était bien connue, ne s'adressât à la +victime accoutumée. Cette pensée l'occupa la nuit et le lendemain et +le surlendemain; n'entendant plus rien et privée de toute nouvelle, +elle monta au comble de la tourelle par l'escalier de la garde-robe, +et s'établit en observation à la petite fenêtre que nous avons +indiquée. Le second jour, elle fut payée de ses peines: le maître et +l'élève se montrèrent sur la plate-forme; ils s'arrêtèrent même un +instant, de manière à être vus de la patiente spectatrice, si bien +qu'elle ne put savoir si elle n'avait point été aperçue elle-même ou +si elle devait n'attribuer qu'au hasard le regard qu'à leur passage +l'un et l'autre avaient dirigé de son côté. + +Madame Élisabeth et Marie-Thérèse, qui avaient été confrontées avec +l'enfant dans la scène du 7 octobre, avaient pu se convaincre par leurs +yeux qu'il était extrêmement changé; mais l'altération de ses traits +n'était rien auprès de la révolution qui s'était opérée dans ses idées +et son langage, et c'était ce changement moral qui sans doute avait le +plus péniblement affecté sa tante. Jamais, on doit le croire, elle ne +sentit plus vivement la profonde infortune de sa famille. Cependant, +courbée sous la main de Dieu, qui semblait chaque jour s'appesantir +davantage, elle s'abandonnait avec résignation à sa volonté, et le +remerciait des consolations qu'il daignait encore lui permettre; car +cette prison du Temple, où elle pouvait pleurer tranquillement avec sa +nièce, pouvait d'un jour à l'autre lui être enlevée!--Chaumette, en +effet, avait plus d'une fois représenté cette maison d'arrêt comme un +asile spécial, exceptionnel, aristocratique, contraire au principe +d'égalité proclamé par la République. Dans le courant du mois de +novembre, il reprit cette question au point de vue de l'économie, et +«fit sentir au conseil général de la Commune le ridicule de conserver +dans la tour du Temple trois individus qui nécessitaient une surcharge +de service et des dépenses excessives[83].» Faisant droit au +réquisitoire de son procureur, la Commune arrêta qu'elle se porterait en +masse à la Convention pour demander la translation des prisonniers du +Temple dans les prisons ordinaires, et leur assujettissement au +traitement uniforme de tous les détenus. Plus circonspect que le conseil +général, le Comité de salut public reçut avec réserve la proposition de +cette mesure: il manda Chaumette, écouta ses raisons, les discuta, et +finit par maintenir dans ses priviléges cette dure prison que la Commune +révolutionnaire chicanait aux enfants des rois émancipateurs des +communes. + +[Note 83: Le procureur de la Commune se récrie sur les dépenses +énormes que nécessite la garde des individus détenus dans la Tour. Il +requiert, et le conseil arrête que, le décadi prochain, il se +transportera en masse à la Convention pour lui demander que les +prisonniers du Temple soient renvoyés dans les prisons ordinaires et +traités comme les détenus ordinaires, et que ces individus soient +jugés dans le plus court délai. (Conseil général de la Commune; séance +du 26 brumaire an II, 16 novembre 1793.) + +Cette résolution fut renouvelée cinq jours après: + +«Le conseil général arrête que, le quintidi prochain, il se +transportera en masse à la Convention pour lui demander à être +déchargé de la garde du Temple, et que les prisonniers qui y sont +détenus soient transférés dans les prisons ordinaires, et charge +Legrand de faire une pétition à cet égard.» (Séance de la Commune du +1er frimaire an II, 21 novembre 1793.)] + +Ces enfants des rois, dans l'abjection, conservaient toute leur +dignité. Rocher, un des gardiens du Temple, disait le 12 novembre +1793: «Madame Élisabeth ne voulait pas me saluer; elle y est +maintenant forcée, parce qu'il faut qu'elle se baisse pour passer sous +le guichet. Je fume ma pipe, et je lui lâche une bouffée à son +passage.» La municipalité de Paris ne se tint pas pour battue: elle +essaya de se venger de l'échec qu'elle venait d'éprouver, et renouvela +dans les appartements du Temple de rigoureuses perquisitions, avec +l'espoir d'y découvrir des papiers ou indices quelconques capables de +compromettre Madame Élisabeth. Elle ne fut pas plus heureuse sur ce +terrain. Mais il n'y avait pas d'obstacles qui pussent l'empêcher +d'arriver au but qu'elle voulait atteindre: elle emprunta de nouveau +la main du pauvre petit orphelin du Temple pour frapper la seconde +mère qu'elle avait résolu de lui enlever. Simon, dans la fabrication +de cette nouvelle oeuvre, ne fut secondé ni par les conseils d'Hébert +ni par la rédaction de Daujon. Aussi le procès-verbal que, seul, il +fit dresser aux municipaux, se ressent-il de l'absence de complices +aussi habiles. Nos lecteurs en jugeront. + + +COMMUNE DE PARIS. + +«Le cinquième jour du deuxième mois de l'an second de la République +une et indivisible, à huit heures du soir; + +»Le citoyen Simon est venu au conseil du Temple pour lui faire part +d'une conversation qu'il avoit eue avec le petit Capet, par laquelle +un membre de la Commune paroissoit avoir eu des intelligences avec sa +mère. Simon ne voulant pas nommer le membre sans qu'au préalable le +conseil eût reçu lui-même la déclaration du petit, alors le conseil a +nommé les citoyens Foloppe et Figuet pour interroger le petit Capet; +ces deux membres sont de suite montés dans sa chambre, où étant, et en +présence de la citoyenne Simon, ils ont fait rouler la conversation +sur différentes choses, et l'amenant insensiblement sur les membres de +la Commune, il a dit: + +»Qu'un jour Simon étant de service au Temple auprès de sa mère avec +Jobert, ledit Jobert avoit remis ce jour-là deux billets sans que +Simon fut (_sic_) aperçu; que cette espièglerie avoit fait rire +beaucoup ces dames, d'autant plus qu'elles avoient trompé la vigilance +de Simon, mais que lui déclarant n'avoit point vu les billets, +seulement que ces dames le lui avoient dit. + +»Les commissaires dénommés descendus au conseil ont donné lecture de +la présente déclaration; alors Simon a dit qu'elle étoit conforme à +celle que le petit Capet lui avoit fait (_sic_) verbalement. + +»Lecture faite au petit Capet de la présente déclaration, a dit +qu'elle contient vérité, y persiste et a signé. + +»Et avant de signer, le petit Capet a dit que sa mère craignoit sa +tante, et que sa tante étoit celle qui exécutoit mieux les complots.» + +[Illustration: Fac-similé d'écriture.] + +Ce document, qui nous semble plus absurde encore que révoltant, ne +satisfit pas la Commune; elle demanda des déclarations de faits plus +explicites et plus graves. Un nouveau procès-verbal fut fabriqué, mais +n'offrant guère plus de garanties et de preuves que le précédent. + +Voici ce procès-verbal: + +«Cejourd'hui 13 frimaire, l'an II de la République une et indivisible, +nous, commissaires de la Commune, de service au Temple, sur +l'avertissement à nous donné par le citoyen Simon, que Charles Capet +avoit à dénoncer des faits qu'il nous importoit de connoître pour le +salut de la République, nous nous sommes transportés, quatre heures de +relevée, dans l'appartement dudit Charles Capet, qui nous a déclaré ce +qui suit: + +»Que, depuis environ quinze jours ou trois semaines, il entend les +détenues frapper tous les jours consécutifs, entre six heures et neuf +heures; que, depuis avant-hier, ce bruit s'est fait un peu plus tard +et a duré plus longtemps que tous les jours précédents; que ce bruit +paroît partir de l'endroit correspondant au bûcher; que, de plus, il +connoît, à la marche qu'il distingue de ce bruit, que, pendant ce +temps, les détenues quittent la place du bûcher par lui indiquée pour +se transporter dans l'embrasure de la fenêtre de leur chambre à +coucher, ce qui fait présumer qu'elles cachent quelques objets dans +ces embrasures; il pense que ce pourroit être de faux assignats, mais +qu'il n'en est pas sûr, et qu'elles pourroient les passer par la +fenêtre pour les communiquer à quelqu'un. + +»Ledit Charles nous a également déclaré que, dans le temps qu'il étoit +avec les détenues, il a vu un morceau de bois garni d'une épingle +crochue et d'un long ruban, avec lequel il suppose que les détenues +ont pu communiquer par lettres avec feu Capet. + +»Et de plus, que ledit Charles se rappelle qu'il lui a été dit que, +s'il descendoit avec son père, il lui fit ressouvenir de passer tous +les jours, à huit heures et demie du soir, dans le passage qui conduit +à la tourelle, où se trouve une fenêtre de l'appartement des détenues. + +»Charles Capet nous a déclaré de plus qu'il étoit fortement persuadé +que les détenues avoient quelques intelligences ou correspondances +avec quelqu'un. + +»De plus, nous a déclaré qu'il avoit entendu lire dans une lettre que +Cléry avoit proposé à feu Capet le moyen de correspondance présumé par +lui déclarant; que Capet avoit répondu à Cléry que cela ne pouvoit se +pratiquer, et que cette réponse n'avoit été faite à Cléry qu'à la fin +qu'il ne se doutât pas de ladite correspondance. + +»Déclare qu'il a vu les détenues fort inquiètes, parce qu'une de leurs +lettres étoit tombée dans la cour. + +»Ayant demandé au citoyen Simon s'il avoit connoissance du bruit +ci-dessus énoncé, il a répondu qu'ayant l'ouïe un peu dure, il n'avoit +rien entendu; mais la citoyenne Simon, son épouse, a confirmé les +dires dudit Charles Capet relativement au bruit. + +»Ledit citoyen Simon nous a dit que, depuis environ huit jours, ledit +Charles Capet se tourmentoit pour faire sa déclaration aux membres du +conseil. + +»Lecture faite auxdits déclarants, ont reconnu contenir vérité et ont +signé ledit jour et an que dessus. + + »_Signé_: Charles CAPET, SIMON, femme SIMON, + REMY, SÉGUY, ROBIN, SILLANS.] + + * * * * * + +Un détail nous frappe, c'est le refus fait par Simon de s'associer à +sa femme et à son élève dans la première déposition que contient cette +pièce, et qui est relative au bruit entendu dans l'appartement des +prisonnières. Dans le prétexte qu'il allègue de sa surdité pour +n'avoir point connaissance de ce bruit, ne serait-on pas disposé à +voir plutôt de sa part un calcul raisonné pour donner plus de crédit à +ses autres allégations, notamment à celle-ci, que, _depuis environ +huit jours, Charles Capet se tourmentait pour faire sa déclaration aux +membres du conseil_. + +Je ne crois pas que dans la longue suite des méfaits révolutionnaires +il y ait eu rien de plus odieux que cette intrigue ténébreuse, ourdie +pour exploiter la peur et l'ignorance d'un enfant qui, vaincu par les +mauvais traitements, témoigne contre la mémoire de son père, concourt +à la mort de sa mère, déjà sur les marches de l'échafaud, et contribue +à pousser vers le même but sa seconde mère, l'angélique Élisabeth. +Employer l'innocence au crime, n'est-ce pas un plaisir de démon? + +La Commune de Paris recula devant l'impossibilité d'asseoir une +accusation capitale sur de pareils motifs; mais le récit d'un enfant +_dénonçant lui-même les petites intrigues de sa tante et de sa mère ne +pouvait que plaire à la moralité du conseil général_[84]. On sait +combien Marie-Antoinette, jusqu'à ses derniers moments, fut préoccupée +de la crainte que les paroles odieuses mises dans la bouche de son +fils ne tombassent sur le coeur meurtri de Madame Élisabeth, ou ne +fussent même dirigées contre elle comme un moyen de calomnie. «J'ai à +vous parler, lui dit-elle dans cette lettre admirable qu'elle lui a +laissée en montant à l'échafaud, et que Madame Élisabeth n'a jamais +lue, j'ai à vous parler d'une chose bien pénible à mon coeur: je sais +combien cet enfant doit vous avoir fait de la peine; pardonnez-lui, ma +chère soeur; pensez à l'âge qu'il a, et combien il est facile de faire +dire à un enfant ce qu'on veut, et même ce qu'il ne comprend pas.» + +[Note 84: Expression d'un membre du conseil général.] + +Madame Élisabeth n'avait point à pardonner: elle n'ignorait pas plus +que la Reine la source de toutes ces suggestions perfides, et jamais +elle n'a songé à en accuser un enfant. Les paroles de celui-ci +pouvaient devenir la cause de sa mort, mais non le sujet du moindre +ressentiment. + +Tison, enfermé, nous l'avons dit, dans la tourelle depuis le 21 +septembre, supportait en silence la captivité comme une expiation de +sa conduite passée. Cependant, inquiet de sa femme et de sa fille, +dont il ne pouvait avoir de nouvelles, il se décida, le 10 décembre, à +solliciter sa liberté. Sa demande fut combattue par Hébert, jaloux de +conserver sous sa main un témoin capable de fournir d'utiles +renseignements sur la soeur du tyran. Le Comité de salut public +ordonna qu'avant de statuer sur la pétition, on interrogerait +soigneusement le pétitionnaire. L'interrogatoire n'ayant amené aucune +charge contre Madame Élisabeth, le Comité, loin d'accorder une grâce +qui n'était point achetée par une délation, arrêta que Tison serait +mis au secret et réduit au plus strict nécessaire. + +A dater de cette époque, Madame Élisabeth entra dans une phase +d'abandon et de solitude qu'il nous devient impossible de décrire: +misère monotone, sombre, terne, privée de cet éclat qui rayonne +d'ordinaire à l'entour des infortunes royales. Mais elle ne se +plaignait pas: elle n'avait de pitié que pour sa petite compagne, qui +était dans un âge où le malheur est comme une surprise faite à la +nature. Madame Élisabeth lui parlait avec cette onction religieuse +puisée aux sources d'eaux vives de la foi, de l'espérance et de +l'amour, qui transfigurent l'âme et lui font trouver partout son +Thabor. «Les souffrances de cette vie, disait-elle, n'ont aucune +proportion avec la gloire future qu'elles nous font mériter. +Jésus-Christ n'a-t-il pas marché devant nous chargé de la croix? +Souvenez-vous, mon enfant, des paroles que votre père vous adressait +la veille du jour où, pour la première fois, vous alliez recevoir le +sang de l'Agneau. Il vous disait: La religion est la source du bonheur +et notre soutien dans l'adversité; ne croyez pas que vous en soyez à +l'abri: vous ne savez pas, ma fille, à quoi la Providence vous +destine...» + +Les paroles prononcées par le Roi dans son palais prolongeaient ainsi +leur écho dans une prison qui donnait à leurs accents quelque chose de +prophétique, et devenait pour sa fille le meilleur des enseignements. + +Un jour, Madame Élisabeth ayant ouvert un papier qu'elle portait sur +elle, et qui contenait des cheveux du Roi son frère et de la Reine +Marie-Antoinette (Dieu lui envoya-t-il en ce moment le pressentiment +de sa destinée prochaine?), Madame Élisabeth, dis-je, coupa une tresse +de ses propres cheveux, la plaça avec les deux autres mèches dans le +même paquet, et le remettant à sa nièce: + +«Gardez, lui dit-elle, ma fille, ces tristes souvenirs: c'est le seul +héritage que puissent vous transmettre votre père, votre mère, qui +vous ont tant aimé, et moi qui vous aime aussi bien tendrement. On m'a +enlevé plumes, papier, crayon: je ne puis rien vous léguer par écrit; +du moins, ma chère enfant, retenez bien les consolations que je vous +ai données: elles suppléeront aux livres qui vous manquent. Élevez +votre âme à Dieu; il nous éprouve parce qu'il nous aime: il nous +apprend le néant des grandeurs. Ah! mon enfant, dit-elle en pleurant +et en la serrant dans ses bras, Dieu seul est vrai, Dieu seul est +grand[85].» + +[Note 85: _Les derniers régicides, ou Madame Élisabeth de France et +Louis XVII_, par M. le Cher de M.... (Brochure in-8º de 109 pages, +publiée à Londres; J. de Boffe, Gerard street, Soho, 1796.)] + +Retranchées, pour ainsi dire, du nombre des vivants, les deux recluses +passaient leurs jours, occupées l'une de l'autre, s'entretenant de +leurs souvenirs, de leurs craintes mêlées de bien peu d'espérances, +mais d'une soumission entière à la volonté de Dieu. Elles n'apprirent +plus rien de ce qui se passait sur la terre; elles ignorèrent +l'échafaud dressé par Robespierre et Danton pour immoler Hébert et +les hébertistes[86]; l'échafaud dressé douze jours après par +Robespierre pour abattre Danton[87]; puis, huit jours plus tard, pour +abattre Chaumette[88]. La terreur régnait sur la France. Du haut des +guillotines, ses sanglantes forteresses, la minorité commandait. +Devant elle se taisait la nation, la liberté s'agenouillait, +l'humanité se voilait la face. Les Saint-Just, les Collot d'Herbois, +les Carrier, les Lebon, allaient porter dans les provinces l'épouvante +et la mort. La famine désolait le pays; les passions révolutionnaires +s'agitaient dans les clubs et par les rues, hâtant l'action mortelle +de la misère. Au front de chaque maison pend un écriteau proclamant la +liberté ou la mort. Sur chaque porte est affichée la liste des +habitants de la maison, moyen de contrôle si l'on veut savoir, table +de proscription si l'on veut tuer[89]. Onze mille quatre cents +aristocrates sont entassés dans les palais et les couvents de Paris, +transformés en prisons. Le crime et la peur sont partout; dans les +rues, on évite de se reconnaître, ou si on s'aborde, on échange deux +mots à voix basse; on marche vite, à moins qu'un crieur proclamant +l'arrêt des condamnés, on ne s'arrête pour écouter le nom d'un parent, +d'un ami, peut-être son propre nom. La nuit est aussi troublée que le +jour. Des arrestations se font aux flambeaux; des domestiques ont +dénoncé leurs maîtres à leurs sections, tandis que d'autres servent +sans gages des maîtres restés sans ressources. Comme si le temps ne +suffisait pas aux juges pour condamner, on adopte le système des +jugements en masse. La guillotine en permanence abat les têtes sans +les compter[90]. Le sang qui coule à flots, loin d'étancher la soif +des tyrans, semble l'irriter encore. Il n'y a plus de rois à jeter en +holocauste au sphinx de la révolution, et la nation épouvantée se +trouve face à face avec la sombre énigme de son existence. Tout est +tumulte, désordre, vertige et rage: la civilisation et la barbarie se +cherchent dans les ténèbres pour s'arracher leur secret; duel +horrible, pareil à celui de ces deux hommes enfermés dans une cave +avec des poignards, et qui ne se voyaient qu'aux éclairs de leurs +yeux. La patience des opprimés apparaît dans ces jours horribles comme +un phénomène aussi inexplicable que la perversité des oppresseurs. +L'intelligence politique s'était retirée dans quelques âmes +méditatives qui réfléchissaient à l'écart, ou dans quelques cerveaux +astucieux qui remuaient la multitude. Le reste n'avait plus de +confiance en soi-même, et laissait faire, comme courbé sous la main de +Dieu: tremblant et résigné, tout un peuple attendait dans une muette +épouvante, pareil à ces Indiens qui, lorsque le tigre apparaît, se +prosternent, ferment les yeux, et restent immobiles jusqu'à ce que la +bête rugissante ait choisi sa proie. + +[Note 86: Le 4 germinal an II (24 mars 1794), _fournée_ de dix-neuf +personnes, parmi lesquelles le général Ronsin (ci-devant homme de +lettres), général de l'armée révolutionnaire; Momoro, imprimeur-libraire +et administrateur du département de Paris, et Anacharsis Clootz, +l'orateur du genre humain.] + +[Note 87: Le 16 germinal an II (5 avril 1794), _fournée_ de quinze, +parmi lesquels figurent Fabre d'Églantine, François Chabot, Camille +Desmoulins, Phelippeaux, Bazire, Hérault de Séchelles, les deux frères +Frey et le général Westermann.] + +[Note 88: Le 24 germinal an II (13 avril 1794), _fournée_ de vingt et +un. On y remarque le général Arthur Dillon, Gobel, ci-devant évêque de +Paris, et la jeune veuve de Camille Desmoulins.] + +[Note 89: Voici comment, dès le 6 avril 1793, la Commune de Paris +avait prescrit l'exécution de cette mesure: + +«Le conseil général, considérant la négligence que les citoyens +apportent à l'exécution de la loi concernant l'affiche, à l'extérieur +des maisons, des noms de tous les individus qui y habitent; + +»Arrête que l'instruction suivante sera imprimée, affichée, et que les +commissaires de police des sections seront tenus, sous leur +responsabilité, de faire mettre ladite loi à exécution. + +_»Instruction relative au tableau qui doit être fait de tous les +citoyens habitants de Paris, et placé à l'extérieur de chaque maison, +aux termes du décret du 29 mars dernier._ + + »1º Indiquer en tête le nom du propriétaire, s'il habite la + maison, ou à son défaut le principal locataire, s'il y en a un, + ou du régisseur. + + »2º Diviser par étages de la manière suivante: + + REZ-DE-CHAUSSÉE. + N. N. + ENTRE-SOL. + PREMIER ÉTAGE, ETC. + +»L'état doit présenter sans interruption toutes les personnes qui +logent au même étage, et même toutes celles qui composent un ménage. + +Exemple: + + _A tel étage: Le citoyen tel, son épouse, tant d'enfants de tel sexe; + ensuite les domestiques._ + +»Il est nécessaire de mettre les prénoms ou noms de baptême et les +surnoms, le sexe et l'âge de chacun. Le nom principal à désigner est +celui que porte ordinairement l'individu et sous lequel il est +généralement connu, et non celui de sa famille, si ce n'est pas celui +qu'on lui donne dans le public. + +»On ne peut se dispenser de faire connaître l'état de chaque individu +ou de déclarer qu'il est sans état, car le titre de _citoyen_ ou de +_citoyenne_ est une désignation trop vague ou plutôt n'en est pas une. + +»L'affiche doit être écrite lisiblement, placée au lieu le plus +apparent à l'extérieur, et de manière que tout le monde puisse +aisément la parcourir des yeux tout entière sans en perdre un seul +nom. + +»Il ne doit être omis aucune personne; une seule omission enfreint la +loi et expose à des peines sévères. + +»Chaque fois qu'il y a du changement, il faut en faire mention dans +l'affiche, soit en retranchant le nom des personnes qui ont quitté la +maison, soit en ajoutant celui des nouveaux locataires et de ceux +mêmes qui ne logent que momentanément. + +»Toutes les contraventions seront imputées aux propriétaires ou +principaux locataires, ou régisseurs, et seront punies avec sévérité; +car on ne veut pas que cette mesure de salut public reste sans +exécution ou soit éludée et tournée en dérision. + +»Le conseil général arrête que le double des tableaux d'inscription +sera visé par les comités des sections; + +»Que les commissaires de police vérifieront l'exactitude desdits +tableaux et prendront les mesures nécessaires pour empêcher qu'ils ne +soient enlevés ou détériorés.» (Séance du conseil général de la +Commune de Paris du samedi 6 avril 1793.)] + +[Note 90: Au milieu de tant d'immolations, la tristesse de la +physionomie était devenue une trahison et la gaieté un devoir. Dans la +séance du 23 ventôse an II (15 mars 1794), Barère disait: + +«Allez aujourd'hui dans les rues de Paris, vous y reconnaîtrez les +aristocrates à leur mine allongée...» + +«Oui, ajoutait Couthon, en temps de révolution, tous les bons citoyens +doivent être physionomistes: c'est sur la physionomie que vous +reconnaîtrez un conspirateur, le complice des traîtres mis sous la loi +de la justice; ces hommes ont l'oeil hagard, l'air consterné, des +mines basses et patibulaires. Bons citoyens, saisissez ces traîtres et +arrêtez-les!» (Vifs applaudissements.)--(_Moniteur_ du 26 ventôse an +II, 16 mars 1794.)] + +Madame Élisabeth se prosternait aussi, mais c'était les yeux levés +vers le ciel. Retenue autrefois à la cour par son dévouement pour son +frère, elle n'y avait vécu que pour prendre sa part des tribulations +et des larmes. Aujourd'hui, tout ce que l'intérêt a de plus tendre, la +religion de plus sublime, l'amitié de plus consolateur, elle le met en +oeuvre pour former l'esprit et le coeur de sa royale nièce. Sans +désirer la bienvenue de ce grand libérateur qu'on appelle la mort, +elle se met en mesure de le recevoir dignement; mais sa belle âme, +quoique impatiente peut-être d'entrer dans les secrets de Dieu, tient +à ce monde par le malheur qu'elle y partage, par les chagrins qu'elle +y adoucit. L'état d'incertitude où elle se trouve du sort du Dauphin +vient accroître l'anxiété que lui cause l'absence de toute nouvelle de +la Reine. Depuis plusieurs mois, elle n'a entendu ni chansons ni +jurements retentir dans l'appartement du second étage. Elle est montée +mainte et mainte fois aux combles par l'escalier de la garde-robe, et +jamais, depuis la fin de janvier, elle n'a aperçu l'enfant. A-t-il été +délivré? Habite-t-il une autre partie du Temple? De grands changements +se préparent-ils? + +Oui, un grand changement se préparait. Déjà, dès le quintidi frimaire +de l'an II (25 novembre 1793), la municipalité de Paris avait adressé +à la Convention nationale la pétition suivante: + +«LÉGISLATEURS, + +»Vous avez décrété l'égalité source du bonheur public; elle s'établit +sur des bases désormais inébranlables; et cependant elle est violée, +cette égalité, et de la manière la plus révoltante, dans les vils +restes de la tyrannie, dans les prisonniers du Temple. Pourroient-ils +encore, ces restes abominables, être comptés pour quelque chose dans +les circonstances actuelles, ce ne seroit qu'en raison de l'intérêt +que la patrie auroit d'empêcher qu'ils ne déchirassent son sein et ne +renouvelassent les atrocités commises par les deux monstres qui leur +ont donné le jour. Si donc tel est à leur égard le seul et unique +intérêt de la République, c'est sous sa surveillance entière qu'ils +doivent être placés, et ils ne sont plus ces temps horribles où une +faction liberticide, dont le glaive de la loi a fait justice, avoit +choisi comme moyen de vengeance contre une Commune patriote qu'elle +abhorroit, une responsabilité qui outrageoit toutes les lois et qui +pèse depuis plus de quinze mois sur la tête de chacun des membres de +la Commune de Paris. + +»La raison, la justice, l'égalité vous crient, législateurs, de faire +cesser cette responsabilité. + +»Et comme il est plus que temps de rendre à leurs travaux deux cent +cinquante sans-culottes qu'on emploie injustement chaque jour à la +garde des prisonniers du Temple, la Commune de Paris attend de votre +sagesse: + +»1º Que vous enverrez au plus tôt l'infâme Élisabeth au tribunal +révolutionnaire; + +»2º Qu'à l'égard de la postérité du tyran, vous prendrez des mesures +promptes pour la faire transférer dans telle prison que vous aurez +choisie, pour y être renfermée avec les précautions convenables, à +l'effet d'y être traitée dans le système de l'égalité et de la même +manière que les autres détenus dont la République a eu besoin de +s'assurer. + + »DUNOUY, RENARD, LE CLERC, + »LEGRAND, r. de la Commune; DORIGNY.» + + * * * * * + +Envoyée à sa date au Comité de sûreté générale, cette adresse y avait +sommeillé six mois. Mais les voeux qu'elle exprimait n'avaient point +été mis en oubli dans la région la plus ardente de la révolution. + +Ce n'est pas la première fois que cette pensée m'est venue en écrivant +ce triste récit: si l'on songeait aux infortunes du Temple, si grandes +et si imméritées, il n'y a pas de malheureux qui ne se réconciliât +avec son malheur, pas de misérable accablé par sa destinée qui ne +bénît Dieu sous le poids de son fardeau. Que ceux qui se plaignent de +la méchanceté des hommes pensent à Madame Élisabeth, et ils cesseront +de se laisser abattre par le découragement. + +«Il n'est pas, écrivait le Père Lenfant dès le mois d'avril 1791, il +n'est pas jusqu'à la vertu la plus pure, la plus soutenue et la plus +universellement reconnue, qui ne soit indignement outragée. Madame +Élisabeth est déchirée par les plus sanglantes et les plus absurdes +calomnies[91].» + +[Note 91: _Mémoires et correspondance secrète du Père Lenfant_. Paris, +1834, t. I, p. 343.] + +Ces outrages s'étaient accrus avec le besoin qu'éprouvaient les +niveleurs de trouver criminelles toutes les supériorités sociales; ces +calomnies s'étaient propagées avec l'intérêt qu'avaient les pervers à +légitimer les tortures exercées contre les personnes de sang royal. La +moralité de Madame Élisabeth fut insultée dans ce récit immonde que la +Commune de Paris fit signer au royal Enfant du Temple pour +compromettre sa mère et sa tante et les envoyer à l'échafaud. La mort +même ne désarmera point les persécuteurs. Trois ans après l'immolation +de Madame Élisabeth, sa mémoire sera outragée dans un ouvrage qui aura +la prétention de donner les _portraits des personnages célèbres de la +Révolution_[92]. + +[Note 92: J'ai voulu lire dans le tome III de Bonneville l'article qui +commence ainsi: + +«Huitième et dernier enfant de Louis, Dauphin de France, fils de +Louis XV, et de Marie-Josèphe _de Saxe_, sa seconde femme, +Élisabeth-Philippine-Marie-Hélène, dite _de France_, eut bien peu de +temps à se féliciter du hasard qui avoit placé son berceau à côté du +trône...» Je n'infligerai pas cet odieux _factum_ à mes lecteurs. Il est +d'autant plus infâme qu'il est hypocrite. Bonneville procède par +insinuation et par réticence, et il n'a pas même le triste courage de +ses ineptes calomnies. Il affecte même quelquefois de prendre la défense +de Madame Élisabeth contre les attaques inqualifiables qu'il reproduit. +Il a de la peine, dit-il, à croire qu'elles soient vraies... C'est une +vipère qui panse avec sa bave la blessure que vient de faire sa dent +venimeuse.] + +Laissez les années se succéder, un temps viendra où les calomnies se +tairont, où la vérité apparaîtra dans tout son jour. + +Madame Élisabeth arrive au terme que Dieu lui a assigné dans ses +rigueurs comme dans ses miséricordes. Elle avait exprimé la résolution +de partager les chagrins et les périls de sa famille: elle a tenu +toutes ses promesses; à Versailles, dans les troubles du 6 octobre; à +Paris, dans la morne solitude des Tuileries; sur la route de Varennes, +dans la néfaste journée du 20 juin, dans la nuit sanglante du 10 août, +dans la loge du Logographe, témoin des affronts et des menaces; dans +la tour du Temple, témoin des adieux et de l'agonie. Oui, elle a tenu +toutes les promesses qu'elle avait faites à Dieu: Dieu à cette heure +va tenir les siennes. + +Qu'importe la route quand le ciel est le but! Au-dessus de l'injustice +des hommes apparaît la justice de Dieu qui récompense, et quand c'est +la vertu qui meurt, l'échafaud n'est qu'un degré qui rapproche du +ciel. + +Le 20 floréal an II (9 mai 1794), vers sept heures du soir, +_l'huissier Monet se rendit au Temple accompagné des citoyens +Fontaine, adjudant général d'artillerie de l'armée parisienne, et +Saraillée, aide de camp du général Hanriot; il présenta aux membres du +conseil Mouret, Eudes, Magendie et Godefroi, une lettre de Fouquier, +accusateur public près le tribunal révolutionnaire, portant invitation +de remettre entre les mains desdits susnommés la soeur de Louis +Capet_[93]. + +[Note 93: Procès-verbal de la translation d'Élisabeth-Marie Capet à la +Conciergerie.] + +Les préliminaires d'usage s'étaient prolongés dans la salle du +Conseil, et pendant la conversation engagée entre les commissaires et +leurs sinistres visiteurs, l'heure s'était écoulée: déjà Madame +Élisabeth et Marie-Thérèse se disposaient à se coucher, lorsqu'elles +entendirent ouvrir les verrous. Elles se hâtent de passer leur robe, +qu'elles venaient d'ôter. «Citoyenne, dit un des commissaires en +ouvrant la porte de Madame Élisabeth, descends tout de suite, on a +besoin de toi.--Ma nièce reste-t-elle ici?--Cela ne te regarde pas, on +s'en occupera après.» + +Madame Élisabeth embrasse sa jeune compagne, et, pour calmer ses +inquiétudes, lui dit: «Soyez tranquille, je vais remonter.--Non, tu ne +remonteras pas, répond le commissaire Eudes[94]; prends ton bonnet et +descends.» Elle obéit, relève l'orpheline, qui s'affaisse dans ses +bras, et lui dit: «Allons, ayez du courage et de la fermeté, espérez +toujours en Dieu, servez-vous des bons principes de religion que vos +parents vous ont donnés, et soyez fidèle aux dernières recommandations +de votre père et de votre mère.» La tante et la nièce demeurent un +instant embrassées; puis s'arrachant brusquement à cette étreinte, +Madame Élisabeth se dirige d'un pas rapide vers la porte extérieure en +disant encore: «Pensez à Dieu, mon enfant!» + +[Note 94: Guillotiné le 11 thermidor an II.] + +Madame Élisabeth descend. On la fait entrer dans la salle du Conseil. +Là, pendant que l'on rédige le procès-verbal de décharge des geôliers, +on visite ses poches. Les envoyés de Fouquier signent sur le registre +du Temple la remise qui leur est faite de la prisonnière. Ils la font +traverser, sous une pluie battante, le jardin et la première cour; là, +ils montent dans un fiacre avec elle et la conduisent à la +Conciergerie, où elle est déposée dans le greffe. Il était en ce +moment huit heures. A dix heures, on la conduit du greffe dans la +salle du conseil du tribunal révolutionnaire. Là, par-devant Gabriel +Deliége, juge, assisté de Ducray, commis greffier, et en présence de +Fouquier, elle subit son premier interrogatoire. + + +PREMIER INTERROGATOIRE DE MADAME ÉLISABETH. + +«_Cejourd'hui, vingt floréal de l'an deux de la République française, +une et indivisible, nous_, Gabriel Deliége, _juge président du +tribunal révolutionnaire établi à Paris par la loi du 10 mars 1793, +sans aucun recours au tribunal de cassation, et encore en vertu des +pouvoirs délégués au tribunal par la loi du 5 avril de la même année, +assisté de_ Anne Ducray, _commis greffier du tribunal, en l'une des +salles de l'auditoire au palais, et en présence d'_Antoine-Quentin +Fouquier, _l'accusateur public, avons fait amener de la maison de_ la +Conciergerie la cy-après nommée, _auquel avons demandé ses noms, âge, +profession, pays et demeure_; + +_A répondu se nommer_ Élisabeth-Marie Capet, soeur de Louis Capet, +âgée de trente ans, native de Versailles, département de +Seine-et-Oise. + +Avez-vous, avec le dernier tyran, conspiré contre la sûreté et la +liberté du peuple françois? + +J'ignore à qui vous donnez ce titre, mais je n'ai jamais désiré que le +bonheur des François. + +Avez-vous entretenu des correspondances et intelligences avec les +ennemis intérieurs et extérieurs de la République, notamment avec les +frères de Capet et les vôtres, et ne leur avez-vous pas fourni des +secours en argent? + +Je n'ai jamais connu que des amis des François; jamais je n'ai fourni +des secours à mes frères, et, depuis le mois d'août 1792, je n'ai reçu +de leurs nouvelles ni ne leur ai donné des miennes. + +Ne leur avez-vous pas fait passer des diamants? + +Non. + +Je vous observe que votre réponse n'est point exacte sur l'article des +diamants, attendu qu'il est notoire que vous avez fait vendre vos +diamants en Hollande et autres pays étrangers, et que vous en avez +fait passer le prix en provenant, par vos agents, à vos frères, pour +les aider à soutenir leur rébellion contre le peuple françois. + +Je dénie le fait, parce qu'il est faux. + +Je vous observe que dans le procès qui eut lieu en novembre 1792, +relativement au prétendu vol des diamants fait au ci-devant +Garde-meuble, il a été établi et prouvé aux débats qu'il avoit été +distrait une portion de diamants dont vous vous pariez autrefois; +qu'il a pareillement été prouvé que le prix en avoit été transmis à +vos frères par vos ordres: pourquoi je vous somme de vous expliquer +catégoriquement sur ces faits. + +J'ignore les vols dont vous venez de me parler. J'étois à cette époque +au Temple, et je persiste au surplus dans ma précédente dénégation. + +N'avez-vous pas eu connoissance que le voyage déterminé par votre +frère Capet et Marie-Antoinette pour Saint-Cloud, à l'époque du 18 +avril 1791, n'avoit été imaginé que pour saisir l'occasion favorable +de sortir de France? + +Je n'ai eu connoissance de ce voyage que par l'intention qu'avoit mon +frère de prendre l'air, attendu qu'il n'étoit pas bien portant. + +Je vous demande s'il n'est pas vrai au contraire que ce voyage n'a été +arrêté que par suite des conseils des différentes personnes qui se +rendoient alors habituellement au ci-devant château des Thuileries, +notamment de Bonnal, ex-évêque de Clermont, et autres prélats et +évêques; et vous-même, n'avez-vous pas sollicité le départ de votre +frère? + +Je n'ai point sollicité le départ de mon frère, qui n'a été décidé que +d'après l'avis des médecins. + +N'est-ce pas pareillement a votre sollicitation et à celle de +Marie-Antoinette, votre belle-soeur, que Capet, votre frère, a fui de +Paris dans la nuit du 20 au 21 juin 1791? + +J'ai appris dans la journée du 20 que nous devions tous partir dans la +nuit suivante, et je me suis conformée à cet égard aux ordres de mon +frère. + +Le motif de ce voyage n'étoit-il pas de sortir de France et de vous +réunir aux émigrés et aux ennemis du peuple françois? + +Jamais mon frère ni moi n'avions eu l'intention de quitter notre pays. + +Je vous observe que cette réponse ne paroît pas exacte, car il est +notoire que Bouillé avoit donné les ordres à différents corps de +troupes de se trouver au point convenu pour protéger cette évasion, de +manière de pouvoir vous faire sortir, ainsi que votre frère et autres, +du territoire françois, et que même tout étoit préparé à l'abbaye +d'Orval, située sur le territoire du despote autrichien, pour vous +recevoir. Je vous observe au surplus que les noms par vous supposés et +votre frère ne permettent pas de douter de vos intentions. + +Mon frère devoit aller à Montmédy, et je ne lui connoissois point +d'autres intentions. + +Avez-vous connoissance qu'il ait été tenu des conciliabules secrets +chez Marie-Antoinette, ci-devant Reine, lesquels s'appeloient comités +autrichiens. + +J'ai parfaite connoissance qu'il n'y en a jamais eu. + +Je vous observe qu'il est cependant notoire que ces conciliabules +tenoient de deux jours l'un depuis minuit jusqu'à trois heures du +matin, et que même ceux qui y étoient admis passoient par la pièce que +l'on appelloit alors la Galerie des tableaux. + +Je n'en ai aucune connoissance. + +N'étiez-vous pas aux Thuileries le 28 février 1791, 20 juin et 10 août +1792? + +J'étois au château les trois jours, et notamment le 10 août 1792, +jusqu'au moment où je me suis rendu avec mon frère à l'Assemblée +nationale. + +Ledit jour 28 février, n'avez-vous pas eu connoissance que le +rassemblement des ci-devant marquis, chevaliers et autres, armés de +sabres et de pistolets, étoit encore pour favoriser une nouvelle +évasion de votre frère et de toute la famille, et que l'affaire de +Vincennes arrivée le même jour n'a été imaginée que pour faire +diversion? + +Je n'en ai aucune connoissance. + +Qu'avez-vous fait dans la nuit du 9 au 10 août? + +Je suis restée dans la chambre de mon frère, et nous avons veillé. + +Je vous observe qu'ayant chacun vos appartements, il paroît étrange +que vous vous soyez réunis dans celui de votre frère, et sans doute +cette réunion avoit un motif que je vous interpelle d'expliquer. + +Je n'avois d'autre motif que celui de me réunir toujours chez mon +frère lorsqu'il y avoit du mouvement dans Paris. + +Cette même nuit, n'avez-vous pas été avec Marie-Antoinette dans une +salle où étoient les Suisses occupés à faire des cartouches, et +notamment n'y avez-vous pas été de neuf heures et demie à dix heures +du soir? + +Je n'y ai pas été, et n'ai nulle connoissance de cette salle. + +Je vous observe que cette réponse n'est point exacte, car il est +encore établi dans différents procès qui ont eu lieu au tribunal du 17 +août 1792, que Marie-Antoinette et vous aviez été plusieurs fois dans +la nuit trouver les gardes suisses; que vous les aviez fait boire, et +les aviez engagés à confectionner la fabrication des cartouches, dont +Marie-Antoinette avoit mordu plusieurs. + +Cela n'a pas existé, et je n'en ai aucune connoissance. + +Je vous représente que les faits sont trop notoires pour ne pas vous +rappeler les différentes circonstances relatives à ceux par vous +déniés, et pour ne pas savoir le motif qui avoit déterminé le +rassemblement des troupes de tout genre qui se sont trouvées réunies +cette nuit aux Thuileries. Pourquoi je vous somme de nouveau de +déclarer si vous persistez dans vos précédentes dénégations, et à nier +les motifs de ce rassemblement. + +Je persiste dans mes précédentes dénégations, et j'ajoute que je ne +connoissois point de motifs de rassemblement. Je sais seulement, comme +je l'ai déjà dit, que les corps constitués pour la sûreté de Paris +étoient venus avertir mon frère qu'il y avoit du mouvement dans les +faubourgs, et que dans ces occasions la garde nationale se rassembloit +pour sa sûreté, comme la constitution le prescrivoit. + +Lors de l'évasion du 20 juin, n'est-ce pas vous qui avez emmené les +enfants? + +Non, je suis sortie seule. + +Avez-vous un défenseur ou voulez-vous en nommer un? + +Je n'en connois pas.--Pourquoi lui avons nommé le citoyen Chauveau +pour conseil. + +Lecture du présent interrogatoire, a persisté et a signé avec nous et +notre greffier. + +[Illustration: Signatures.] + +Le lecteur doit remarquer que la signature de Madame Élisabeth est ici +telle qu'elle se trouve dans tous les actes de sa vie. Ses +interrogateurs n'exigèrent point d'elle, à ce qu'il paraît, d'y +ajouter ce nom de Capet que la Révolution avoit inventé pour les +Bourbons, s'imaginant que c'étoit le nom du chef de leur race. + +Après avoir mis sa signature au bas de chaque page de cet +interrogatoire, Élisabeth-Marie fut ramenée dans sa prison. Elle ne se +faisait aucune illusion sur le sort qui lui était réservé, et elle ne +songea plus qu'à paraître, non pas devant ses juges de la terre, car +elle n'avait rien à attendre de ceux-là que la fin de ses tourments, +mais devant le Juge tout-puissant dont elle espérait sa récompense. +Elle savait qu'elle eût en vain réclamé l'assistance d'un prêtre +catholique non assermenté, et elle ne voulut point perdre quelques +minutes à implorer une faveur qui avait été accordée au Roi son frère, +mais qui depuis un an eût été regardée comme un crime. Elle se +résigna, offrit directement au Seigneur miséricordieux le sacrifice de +sa vie, et puisa dans sa foi vive la force dont elle avait besoin pour +l'accomplir dignement. + + + + +LIVRE ONZIÈME. + +MEURTRE DE MADAME ÉLISABETH. + + «Le ciel est mon trône, et la terre est mon marchepied.» + + _Actes des Apôtres_, chap. VIII, v. 49. + + La Conciergerie au mois de mars 1793. -- Ce qu'elle était au mois + de mai 1794. -- Madame de la Fayette. -- Haly, concierge de la + prison du collége du Plessis. -- Paroles de Fouquier. -- + Chauveau-Lagarde demande à voir Madame Élisabeth: refus de + l'accusateur public, sous le prétexte qu'elle ne sera pas jugée + de sitôt. -- Poussé par une anxiété instinctive, Chauveau-Lagarde + entre le lendemain dans la salle des assises, et aperçoit Madame + Élisabeth au premier rang des accusés. -- Leur interrogatoire. -- + Le _Moniteur_ n'a point dit qu'Élisabeth fut défendue; elle le + fut pourtant, bien qu'elle ne l'eût pas demandé et qu'elle + s'inquiétât peu de l'être. -- Résumé des débats; questions posées + par le président; verdict des jurés; arrêt de mort. -- Parmi les + vingt-cinq condamnés, on signale une femme enceinte; Madame + Élisabeth fait avertir les juges, et la sauve. -- Paroles de + Fouquier au président; réponse de Dumas. -- Les condamnés sont + conduits dans la salle des apprêts suprêmes. -- Influence + qu'exerce sur eux Madame Élisabeth; consolations qu'elle leur + prodigue; courage qu'elle leur inspire. -- Madame de Sénozan. -- + MM. de Montmorin et Bullier. -- M. de Brienne, ancien ministre de + la guerre et maire de Brienne; paroles que lui adresse Madame + Élisabeth. -- Désespoir de madame de Montmorin, puis sa + résignation. -- Madame de Crussol d'Amboise. -- Grande + satisfaction de Madame Élisabeth: tous ses compagnons d'infortune + font résolûment à Dieu le sacrifice de leur vie. -- Dernier + appel. -- Madame Élisabeth assise sur la charrette à côté de + mesdames de Sénozan et de Crussol. -- A la descente du pont Neuf, + le mouchoir qui couvre la tête de Madame Élisabeth tombe aux + pieds du bourreau. -- Arrivé à la place de la Révolution, + celui-ci lui tend la main comme pour l'aider à descendre; + Élisabeth détourne la tête. -- Devant l'échafaud, nul ne + défaillit. -- Madame de Crussol appelée la première. -- Comment, + dans ce dernier moment, Élisabeth apprend que la Reine n'existe + plus. -- Madame Élisabeth immolée la dernière. -- Son corps est + jeté dans un panier avec les autres cadavres, et sa tête avec les + autres têtes dans un second panier. -- La charrette se met en + marche. -- Rues du Rocher et d'Errancis, barrière de Monceaux, + _Clos du Christ_. -- Fournées précédentes d'Hébert et des + hébertistes, de Danton et des quatorze compagnons de mort que son + généreux ami Robespierre lui avait donnés, _de la conspiration + des prisons_, puis enfin de Malesherbes et de ses enfants. -- Le + cadavre de Madame Élisabeth et les vingt-trois autres sont mis à + nu et inhumés ensemble dans une fosse de douze à quinze pieds de + largeur et autant de longueur. -- Douleur que produit en Europe + le meurtre de Madame Élisabeth, et particulièrement à Turin et au + château de Wartegg, près Rorschach, où vivait retirée la famille + de Bombelles. -- Madame de Raigecourt adresse ses respectueuses + condoléances à la jeune Marie-Thérèse; réponse de celle-ci. -- + Lettre du comte de Provence à madame des Montiers. -- La commune + révolutionnaire de Versailles s'emparant de la maison Élisabeth, + Jacques et Marie, mis en prison, y sont oubliés. -- Leur misère + éveille la pitié des magistrats; leur détention est déclarée une + injustice, mais aucune indemnité ne leur est attribuée. -- + Retirés à Bulle, ils y passent en paix une quarantaine d'années. + -- Fondation d'une manufacture d'horlogerie dans la maison de + Montreuil. -- L'entreprise demeure sans succès. + + +On se ferait difficilement une idée de ce qu'étaient les prisons de +Paris pendant la révolution. Déjà, dans un _Rapport au ministre de +l'intérieur sur l'état des prisons de la Conciergerie_, à la date du +17 mars 1793, le citoyen Grandpré s'exprimait ainsi: + +«Je viens de faire une nouvelle visite des prisons de la Conciergerie. +L'impression horrible que j'ai éprouvée à la vue des malheureux +amoncelés dans cette affreuse demeure est inexprimable, et je ne puis +concevoir encore la barbarie des officiers de police chargés de la +surveiller et l'insouciance des tribunaux à absoudre ou condamner les +accusés. Toutes les prisons ont été vidées à l'époque à jamais +exécrable des 2 et 3 septembre dernier. Cependant elles contiennent +aujourd'hui 950 individus. Il y en a 320 à l'hôtel de la Force, 44 à +Sainte-Pélagie, 206 à Bicêtre, et 380 à la Conciergerie. Cette +dernière prison, qui, par sa position près du tribunal criminel, a +toujours été destinée pour les criminels, et qui ne devroit être +considérée, d'après la nouvelle organisation, que comme maison de +justice, sert cependant tout à la fois de maison d'arrêt, de maison de +justice et de force. Il faut toute la surveillance et tout le +dévouement d'un concierge incorruptible et de guichetiers éprouvés +tels que ceux qui en ont la garde, pour qu'il n'y arrive pas chaque +jour des événements sans nombre et des évasions multipliées, comme +cela arrive journellement dans presque tous les départements. J'y ai +vu une trentaine d'hommes et femmes condamnés à mort, qui tous se sont +pourvus en cassation, dont les procès languissent, et qui emploient +tout le temps qu'on leur laisse à faire toutes sortes de tentatives +soit pour attenter à leur vie, soit pour opérer un soulèvement au +dehors ou même au dedans; et leur rassemblement prodigieux, en leur +montrant leur force, fait craindre à tout moment que leurs projets ne +réussissent. Ce qui contribue plus à les désespérer et à leur faire +tout entreprendre, c'est l'inhumanité avec laquelle on les entasse +dans la même chambre et les tourments incalculables qu'ils éprouvent +pendant la nuit. Je les ai visitées à l'ouverture, et je ne connois +point d'expression assez forte pour peindre le sentiment d'horreur que +j'ai éprouvé en voyant dans une seule pièce 26 hommes rassemblés, +couchés sur 21 paillasses, respirant l'air le plus infect, et couverts +de lambeaux à moitié pourris; dans une autre, 45 hommes entassés sur +10 grabats; dans une troisième, 38 moribonds pressés sur 9 couchettes; +dans une quatrième, très-petite, 14 hommes ne pouvant trouver de place +dans 4 cases; enfin, dans une cinquième, sixième et septième pièce, 85 +malheureux se froissant les uns les autres pour pouvoir s'étendre sur +16 paillasses remplies de vermine, et ne pouvant tous trouver le moyen +de poser leur tête. Un pareil spectacle m'a fait reculer d'épouvante, +et je frissonne encore en voulant en donner une idée. Les femmes sont +traitées de la même manière. 54 d'entre elles sont forcées de se +coucher sur 19 paillasses ou de se relayer alternativement pour rester +debout et ne pas étouffer en se mettant les unes sur les autres. Il y +a dans cette maison 47 hommes et 12 femmes qui ont le privilége d'être +à la pension et de coucher dans des lits séparés. Cette distinction +m'a paru barbare, injuste et injurieuse à l'humanité. La loi qui +distribue le pain également entre chaque détenu ne peut avoir eu +l'intention de donner à l'homme aisé un asile commode et de mettre +l'indigent dans un tombeau. Toute inégalité doit disparoître devant +elle. De quelque état ou condition qu'ils soient, elle voit les +accusés du même oeil, et leur promet à tous le même traitement +jusqu'à l'instant de leur jugement. Mais la justice semble endormie; +ses oracles ne se rendent plus, ou le peu qui lui échappent sont sans +effet, au moyen du tribunal de cassation, où l'appel en est porté, et +où les affaires restent en suspens. Cependant les prisons s'engorgent +chaque jour: presque aucun prisonnier n'en sort; un grand nombre y +arrive sans cesse; au milieu de cette effroyable quantité, le juré +d'accusation se tait, ou ne se livre que négligemment à des fonctions +dont le terme trop éloigné l'effarouche; il choisit les individus dont +il veut s'occuper de préférence, et des malheureux arrêtés depuis +plusieurs mois ont la douleur de n'avoir pas encore été interrogés: il +y en a dans ce cas 34, dont j'indique les noms et la date de +l'arrestation dans un tableau joint au présent rapport. + +»Je dois encore appeler l'attention du ministre sur le sort d'un assez +grand nombre de malheureux échappés au carnage du mois de septembre, +et réintégrés depuis dans les prisons, en vertu d'ordres la plupart +arbitraires et sans cause. La crise perpétuelle où se trouve la +République, les mouvemens intérieurs et fréquents qui en sont la +suite, les bruits qu'on ne cesse de répandre d'un nouveau massacre, +l'image toujours présente de celui qui s'est effectué sous leurs yeux, +jettent la terreur dans l'âme de ces infortunés; ils souffrent mille +morts chaque jour et maudissent le moment qui ne leur a sauvé la vie +que pour les livrer de nouveau au supplice journalier d'une +incertitude cent fois plus cruelle que tous les genres de mort +possibles. Regardera-t-on comme une absolution de leurs fautes +l'épreuve à laquelle ils ont été soumis aux journées de septembre et +la liberté qui leur a été accordée? C'est une question que le ministre +Roland a soumise le 16 novembre au ministre de la justice, et sur +laquelle il seroit important de prononcer. Il n'y a pas de délit qui +ne doive être effacé pour des gens qui ont été plusieurs jours sous le +couteau, et la situation pénible où ils se retrouvent en ce moment, +et dans laquelle ils sont depuis plusieurs mois, les met sans doute +dans le cas de l'indulgence. + + »Paris, le 17 mars 1793, l'an II de la République française. + »GRANDPRÉ.» + + * * * * * + +Les choses ne se passaient plus ainsi en mai 1794. La justice n'était +plus endormie, pour nous servir des termes du rapport qu'on vient de +lire. Les inquiétudes de l'attente étaient épargnées au suspect et les +longues terreurs au condamné. Les prisons se remplissaient chaque +jour, mais chaque jour elles étaient vidées par le bourreau. + +Un prisonnier de 1794 nous a laissé la description de la Conciergerie +telle qu'elle était à cette époque: + +«La première entrée, dit-il, est fermée de deux guichets[95]. Ces deux +guichets sont à peu près à trois pieds l'un de l'autre. Ils sont tenus +chacun par un porte-clefs. Tous les porte-clefs ne sont pas admis +indistinctement à l'honneur de ces premiers guichets: on choisit les +plus vigoureux et ceux qui ont le coup d'oeil plus subtil. Il faut, +disent-ils, avoir de la tête pour de pareilles fonctions. Aussi les +postulants attendent-ils quelquefois longtemps. Un bouquet placé +au-dessus de la porte annonce une nouvelle promotion. Le promu se fait +coiffer ce jour-là par un perruquier, met ses plus beaux habits. Son +air satisfait et capable annonce qu'il sent sa dignité et qu'il n'est +pas au-dessous du choix dont on l'a honoré. Le soir, les flots de vin +redoublent et terminent un si beau jour. + +[Note 95: On appelle guichet une petite porte haute d'environ trois +pieds et demi, pratiquée dans une porte plus grande. Lorsqu'on entre, +il faut en même temps hausser le pied et baisser considérablement la +tête, de manière que si on ne se casse pas le nez sur son genou, on +court risque de se fendre le crâne contre la pièce de traverse de la +grande porte, ce qui est arrivé plus d'une fois. On appelle aussi +guichet la première pièce d'entrée.] + +»Dans la première pièce, appelée guichet, au bout d'une grande table, +sur un fauteuil, est le gouverneur de la maison, ou bien la respectable +moitié de lui-même, ou bien le plus ancien des porte-clefs, qui les +représente en ce cas. Ces gouverneurs-là sont devenus, par le temps où +nous sommes, des personnages très-considérables. Les parents, amis ou +amies des prisonniers, font ordinairement une cour très-assidue au +concierge Richard pour se faire entr'ouvrir un guichet. On le salue +profondément; quand il est de bonne humeur, il sourit; quand au +contraire il est morose, il fronce le sourcil; c'est Jupiter qui fait +trembler l'Olympe d'un coup d'oeil. Aussi les prisonniers ont-ils +toujours l'attention d'épier ses bons moments, et alors on s'évertue à +présenter humblement le placet. + +»C'est de ce fauteuil qu'émanent les ordres pour la police de la +maison. C'est à ce fauteuil que sont évoquées les querelles des +guichetiers entre eux et des guichetiers avec les prisonniers. C'est à +ce fauteuil que les malheureux détenus portent leurs humbles +réclamations quand ils obtiennent la faveur d'y être admis. C'est de +ce fauteuil que part quelquefois un regard de protection qui console, +et souvent un coup d'oeil qui foudroie. Du reste, la femme Richard +tient sa maison d'une manière étonnante: on n'a ni plus de mémoire, ni +plus de présence d'esprit, ni une connoissance plus exacte des détails +les plus minutieux. + +»Outre le concierge ou son représentant, il y a dans le guichet un +ancien porte-clefs qui divague. C'est, sans qu'il y paroisse, +l'inspecteur des personnes qui entrent ou qui sortent. Quand il a des +distractions, on entend sortir du fauteuil ces vigilantes paroles: +«_Allumez le miston!_» (_Allumez_, mot d'argot qui veut dire regarde +sous le nez, _miston_, de l'individu.) Le guichetier les répète à ses +camarades qui sont de service aux portes. Lorsqu'il entre un nouveau +prisonnier, on recommande aux guichetiers d'_allumer le miston_, afin +qu'il soit généralement connu et ne puisse se donner pour étranger. + +»A main gauche en entrant dans le guichet est le greffe. Cette pièce +est partagée en deux par des barreaux. Une moitié est destinée aux +écritures, l'autre moitié est le lieu où l'on dépose les condamnés; +c'est là qu'ils ont quelquefois attendu trente-six heures le moment +fatal où l'exécuteur des jugements criminels (que les guichetiers +appellent dans leur langage _tôle_) leur fait subir les redoutables +apprêts de leur supplice[96].» + +[Note 96: Nous reproduisons ici la continuation de ce récit, à la fin +duquel on verra dans quel état tombaient les âmes qui n'étaient point +soutenues par la force surnaturelle de la religion: elles se +dissolvaient pour ainsi dire sous l'excès de la souffrance, et le +sentiment moral, ce soleil des intelligences, s'y éteignait. + +«Du greffe, on entre de plain-pied, en ouvrant toutefois d'énormes +portes, dans des cachots appelés _la Souricière_. Il faudroit plutôt +les nommer _la Ratière_. Un citoyen nommé _Beauregard_, homme aussi +honnête qu'aimable, acquitté par le tribunal révolutionnaire, fut mis +à son arrivée dans ce cachot. Les rats lui mangèrent en différents +endroits sa culotte, sans respect pour son derrière; nombre de +prisonniers ont vu les trous, et il fut obligé de se couvrir toute la +nuit la figure de ses mains pour sauver son nez et ses oreilles. + +»Le jour pénètre à peine dans ces cachots; les pailles dont se compose +la litière des prisonniers, bientôt corrompues par le défaut d'air et +par la puanteur des seaux (en terme de prison _griaches_) où les +prisonniers font leurs besoins, exhalent une infection telle, que dans +le greffe même on est empoisonné lorsqu'on ouvre les portes. + +»En face de la porte d'entrée est le guichet qui conduit à la cour des +femmes, à l'infirmerie, et en général ce qu'on appelle, je ne sais +pourquoi, _le côté des douze_. Nous y reviendrons. + +»A droite, sur deux angles, sont des fenêtres qui éclairent fort +imparfaitement deux cabinets où couchent les guichetiers de garde +pendant la nuit; c'est aussi dans ces cabinets qu'on dépose les femmes +qui ont été condamnées à mort. Entre ces deux angles est un troisième +guichet qui conduit au _préau_; c'est le côté le plus recommandable de +cette prison et le mieux fait pour fixer le regard de l'observateur. +Il faut pour y arriver franchir quatre guichets. On laisse à gauche la +chapelle et la chambre du conseil, deux pièces également remplies de +lits dans ces derniers temps; la seconde étoit occupée par la veuve de +Capet. + +»Je n'entreprendrai point de décrire tous les lieux de cette vaste et +dégoûtante enceinte. Je remarquerai seulement qu'à droite en entrant +dans la cour, à l'extrémité d'une espèce de galerie, est une double +porte, dont l'une entièrement de fer; que ces portes ferment le cachot +surnommé _de la Bûche nationale_ depuis le massacre du mois de +septembre 1792 (vieux style), et que l'on traverse ce cachot pour +arriver dans les salles du palais, au moyen d'un obscur escalier +dérobé et verrouillé dans deux ou trois endroits différents. Les +prisonniers sont à la pistole, ou à la paille, ou dans les cachots. +Ces prisonniers ont un régime différent. Les cachots ne s'ouvrent que +pour donner la nourriture, faire les visites et vider les _griaches_. +Les chambres de la paille ne diffèrent des cachots qu'en ce que leurs +malheureux habitants sont tenus d'en sortir entre huit et neuf heures +du matin. On les fait rentrer environ une heure avant le soleil +couché. Pendant la journée, les portes de leurs cachots sont fermées, +et ils sont obligés de se morfondre dans la cour ou de s'entasser, +s'il pleut, dans les galeries qui l'entourent, où ils sont infectés de +l'odeur des urines, etc. Du reste, mêmes incommodités dans ces +hideuses demeures; point d'air, des pailles pourries. + +»Entassés jusqu'à cinquante dans un même trou, le nez sur leurs +ordures, ils se communiquent les maladies, les malpropretés dont ils +sont accablés. Allez visiter les cachots qui sont pratiqués dans les +grosses tours que vous voyez du quai de l'Horloge, ceux qu'on appelle +_le grand César, Bonbec, Saint-Vincent, Bel-Air_, etc., et dites si la +mort n'est pas préférable à un pareil séjour. + +»Ne croyez pas que les incommodités du logement soient les seules que +les prisonniers aient à supporter; il faudroit pour juger jusqu'à +quelle humiliation, jusqu'à quelle dégradation on peut réduire des +hommes, il faudroit assister à la fermeture des portes et à l'appel +nominal qui la précède. Figurez-vous trois ou quatre guichetiers +ivres, avec une demi-douzaine de chiens en arrêt, tenant en main une +liste incorrecte qu'ils ne peuvent lire. Ils appellent un nom, +personne ne se reconnoît; ils jurent, tempêtent, menacent; ils +appellent de nouveau, on s'explique, on les aide, on parvient enfin à +comprendre qui ils ont voulu nommer. Ils font entrer en comptant le +troupeau, ils se trompent; alors, avec une colère toujours croissante, +ils ordonnent de sortir; on sort, on rentre, on se trompe encore, et +ce n'est quelquefois qu'après trois ou quatre épreuves que leur vue +brouillée parvient enfin à s'assurer que le nombre est complet. + +»Mais quel contraste! Est-ce une bizarrerie de la nature ou un effet +de sa sagesse? La première lueur d'espérance, l'approche d'un plaisir +dissipent en un instant les plus noirs chagrins, les plus cruelles +inquiétudes, et la prison la plus hideuse, l'enfer va se changer en un +temple de Gnide. Vous entendez dans la cour du préau un éternel +bourdonnement, un murmure sombre et les cris effrayants des +guichetiers; ils ont des voix terribles et qui semblent avoir été +faites exprès. Rien n'est plus fatigant que ce bruit et ce spectacle, +si vous pouvez y échapper pour revenir au principal guichet. + +»Après avoir franchi la première grille, j'ai déjà dit qu'il y en a +quatre, vous vous trouvez dans une enceinte formée toute de barreaux +de fer. Lorsque les communications avec l'extérieur subsistoient, +c'est là que les prisonniers de ce côté voyoient leurs connoissances. +Les femmes, dont la sensibilité, le courage plus résolu, l'âme plus +compatissante, plus portée à secourir, à partager le malheur, les +femmes étoient presque les seules qui osassent y pénétrer.... + +»Le guichet d'entrée, occupé de même par les prisonniers du côté des +douze, n'offroit pas un spectacle moins pittoresque. En effet, quoi de +plus singulier pour l'oeil de l'observateur? des femmes et leurs +maris, des maîtresses et leurs amants rangés sur des bancs contre les +murs: les uns s'attendrissent, versent des larmes; d'autres, condamnés +à mort, quelquefois chantent. Par une fenêtre de ces cabinets, on +aperçoit sur un lit de douleur une malheureuse femme veillée par un +gendarme, et qui attend, la pâleur sur le front, l'instant de son +supplice. Des gendarmes remplissent les guichets; ceux-ci conduisent +des prisonniers, dont on délie les mains, et que l'on précipite dans +un cachot; ceux-là demandent d'autres prisonniers pour les transférer, +les lient et les emmènent, tandis qu'un huissier, à l'oeil hagard, à +la voix insolente, donne des ordres, se fâche, et se croit un héros +parce qu'il insulte impunément à des malheureux qui ne peuvent lui +répondre par des coups de bâton. + +»Il n'y a rien d'exagéré dans ce que je viens de dire, et plusieurs +personnes qui sont venues ou ont vécu dans les prisons se rappelleront +d'avoir vu tout cela dans le même moment. + +»J'ai dit que les chiens jouoient un grand rôle dans ces prisons; +cependant un fait que j'ai entendu souvent raconter prouvera que leur +fidélité n'est pas à toute épreuve. Parmi ces chiens, il en est un +distingué par sa taille, sa force et son intelligence. Ce Cerbère se +nomme _Ravage_. Il étoit chargé pendant la nuit de la garde de la cour +du préau. Des prisonniers avoient, pour s'échapper, fait un trou (en +argot, un _housard_); rien ne s'opposoit plus à leur dessein, sinon la +vigilance de _Ravage_ et le bruit qu'il pourroit faire. _Ravage_ se +tait; mais le lendemain matin, on s'aperçut qu'on lui avoit attaché à +la queue un assignat de cent sous avec un petit billet où étoient +écrits ces mots: _On peut corrompre Ravage avec un assignat de cent +sous et un paquet de pieds de mouton_. Ravage promenant et publiant +ainsi son infamie, fut un peu décontenancé par les attroupements qui +se formèrent autour de lui et les éclats de rire qui partoient de tous +côtés. Il en fut quitte, dit-on, pour cette petite humiliation et +quelques heures de cachot. + +»Revenons au côté _des douze_. Ce côté a aussi une cour qu'occupent +les femmes. La partie occupée par les hommes n'a d'autre promenade +qu'un corridor obscur, dans lequel il faut tenir le jour le réverbère +allumé, et un petit vestibule séparé de la cour des femmes par une +grille. Les hommes peuvent parler aux femmes à travers cette grille, +et plus d'une fois les tendres épanchements de l'amour y ont fait +oublier aux malheureux l'horreur de leur demeure. + +»Les chambres des femmes sont aussi divisées en chambres à la pistole +et en chambres à la paille. Les pistoles occupent le premier, les +chambres des _pailleuses_[96-A] sont au rez-de-chaussée, derrière une +arcade; elles sont obscures, humides, et aussi malsaines que +malpropres. Le gouvernement devroit bien s'occuper de les rendre +salubres, en n'oubliant jamais que l'innocence a été forcée de les +habiter. Il faudroit aussi un régime qui ne tendît pas à dégrader les +êtres qui y sont soumis. + +»Il n'y a de ce côté pour les hommes que des chambres a la pistole, +c'est-à-dire que l'on paye le loyer des lits que l'on occupe. Il y a +autant de lits dans une chambre qu'elle en peut contenir. On payoit +d'abord pour un lit 27 livres 12 sous le premier mois et 22 livres 10 +sous les mois suivans. On a réduit ce loyer à 15 livres par mois. Le +même lit a souvent rapporté plusieurs loyers en un mois[96-B]; aussi +la Conciergerie est-elle le premier hôtel garni de Paris quant au +produit. + +»L'un des grands inconvénients de ce côté étoit le voisinage de +l'infirmerie; on y a longtemps vécu au milieu des fièvres les plus +dangereuses. Les malades, entassés deux à deux sur de méchants +grabats, étoient bien ce que la misère humaine peut offrir de plus +déplorable: les médecins daignoient à peine les examiner; il sembloit +qu'il y eût des coeurs faits pour s'endurcir à l'approche du malheur. +Ils avoient une ou deux _ptisannes_ qui étoient, comme on dit, des +selles à tous chevaux, et qu'ils appliquoient à toutes maladies, +encore étoient-elles administrées avec une négligence vraiment +impardonnable. C'étoit une chose curieuse de voir avec quel dédain et +quelle suffisance ils faisoient leurs visites. Un jour, le docteur en +chef s'approche d'un lit et tâte le pouls du malade. «Ah! dit-il, il +est mieux qu'hier.--Oui, citoyen docteur, répond l'infirmier, il est +beaucoup mieux, mais ce n'est pas le même; le malade d'hier est mort, +et celui-ci a pris sa place.--Ah! c'est différent; eh bien, qu'on +fasse la _ptisanne_.» + +»Cette anecdote en rappelle une autre qui eut lieu à peu près dans le +même temps. On se souvient peut-être d'un individu qui se faisoit +appeler _Marat-Mauger_, commissaire du pouvoir exécutif à Nancy et +dans le département de la Meurthe, dénoncé comme ayant usé envers les +citoyens de toutes sortes de vexations. Ce Mauger donna l'exemple le +plus terrible de la manière dont un coquin peut être tourmenté par les +remords. Il rappela les fureurs d'Oreste, et Le Kain auroit pu trouver +en lui un modèle. Attaqué d'une fièvre très-violente, il se levoit sur +son lit, et là, avec des convulsions vraiment effrayantes, et d'une +voix épouvantée, il s'écrioit: «_Voyez-vous dans les ombres de ces +voûtes la main de mon frère? Il écrit en lettres de sang: Tu as mérité +la mort!_» Il périt en effet au milieu des transports de cette +frénésie[96-C]. + +»Il régnoit parmi les prisonniers de ce côté un genre de courage et de +gaieté vraiment remarquable; on ne se fera jamais une idée juste d'une +existence semblable: aussi je n'entreprendrai pas de la dépeindre; je +me contenterai de citer quelques passages de deux lettres de l'un de +ces prisonniers à un ami, et que celui-ci a bien voulu me communiquer: + +«....... Si je vois avec quelque sang-froid le moment où je perdrois +la vie, je le dois surtout au spectacle qui se renouvelle à chaque +instant dans cette maison; elle est l'antichambre de la mort. Nous +vivons avec elle. On soupe, on rit avec des compagnons d'infortune; +l'arrêt fatal est dans leur poche. On les appelle le lendemain au +tribunal; quelques heures après nous apprenons leur condamnation; ils +nous font faire leurs compliments en nous assurant de leur courage. +Notre train de vie ne change point pour cela; c'est un mélange +d'horreur sur ce que nous voyons et d'une gaieté en quelque sorte +féroce, car nous plaisantons souvent sur les objets les plus +effrayants, au point que nous démontrions tous les jours à un nouvel +arrivé de quelle manière cela se fait, par le moyen d'une chaise à qui +nous faisions faire la bascule. Tiens, dans ce moment, en voici un qui +chante: + + Quand ils m'auront guillotiné, + Je n'aurai plus besoin de né. + +»Je dois t'ajouter, pour te prouver combien nous avons de moyens de +nous endurcir, qu'une malheureuse femme condamnée vient de me faire +appeler: «_La source de mes larmes est tarie, m'a-t-elle dit, il ne +m'en est pas échappé une depuis hier soir. La plus sensible des femmes +n'est plus susceptible d'aucun sentiment; les affections qui faisoient +le bonheur de ma vie ont perdu toute leur force. Je ne regrette rien, +et je vois avec indifférence le moment de ma mort._» + +»Cette femme est madame _Lariolette de Tournay_: elle dit avoir +dépensé des sommes énormes pour la cause de la liberté; commissaires +nationaux, généraux, officiers des armées françoises, ont été +accueillis dans sa maison avec autant de distinction que de zèle. Elle +attribue ses malheurs à son mari. Elle s'est fait peindre ces jours-ci +la main appuyée sur une tête de mort; elle a dû lui envoyer ce +portrait. L'allégorie est cruelle si le motif en est vrai!... + +»Les hommes sont trop méchants, trop inutilement atroces, et je ne +regretterois pas une existence aussi pénible et qui ne me présente +qu'un avenir encore plus affreux. Tu vas me croire fou; ma foi, non! + +»Je ne fus jamais si raisonnable; j'apprécie les choses ce qu'elles +valent, et le plus grand bienfait de la nature (la vie, dont tu me +parles dans une de tes lettres), me paroît à moi une corvée fort +incommode, que la nature, si toutefois elle n'est pas une force +aveugle, pouvoit épargner à des êtres qui n'ont pas même assez de +raison pour apercevoir leurs sottises. Je suis si las de vivre parmi +les hommes, que je ne serois pas fâché de les quitter. J'ai déjà, +comme je t'ai dit, essayé l'épreuve; c'est le moment de véritable +calme que j'aie goûté depuis que je suis ici, etc...» + +»C'étoit une chose touchante de voir un nombre de prisonniers prévenus +de délits contre la patrie ne respirer cependant que pour elle et pour +sa liberté.»] + +[Note 96-A: On appelle _pailleux_ et _pailleuses_ ceux et celles qui, +n'ayant pas de moyen de payer le loyer d'un lit, sont obligés de +coucher sur la paille.] + +[Note 96-B: Dans les derniers temps de la tyrannie de Robespierre, +lorsque le tribunal envoyait les victimes à la mort par charretées, +quarante ou cinquante lits étaient occupés tous les jours par de +nouveaux hôtes qui payaient quinze livres pour une nuit, ce qui +donnait par mois un produit de dix-huit à vingt-deux mille livres.] + +[Note 96-C: On honore sa mémoire de cette épitaphe: + + Dans un corps sale et pourri + Gisait une âme épouvantable. + Depuis ce matin, Dieu merci, + Et l'âme et le corps sont au diable.] + +C'est dans cette pièce que Madame Élisabeth avait passé les deux +heures qui avaient précédé son interrogatoire. + +Peut-être sera-t-on disposé à croire qu'entre cet interrogatoire et +le jugement il y eut l'intervalle de temps nécessaire pour que +l'accusée pût réunir ses moyens de défense. Ce serait mal connaître +l'époque révolutionnaire que de céder à une pareille illusion. Madame +de la Fayette[97], si admirable par le caractère aussi énergique que +généreux qu'elle déploya au milieu de ces scènes d'horreur, raconte +qu'ayant été transférée de la Force au collége du Plessis, Haly, +concierge de cette dernière prison, lui dit un jour: «Je sors de chez +Fouquier-Tinville; je l'ai trouvé étendu sur le tapis, pâle, anéanti; +ses filles le caressoient et essuyoient la sueur de son front. Il me +répondit lorsque je lui demandai ses ordres pour la liste du +lendemain: «Laissez-moi, Haly, je n'y suffis pas; quel métier!» Puis, +comme par instinct, il ajouta: «Voyez mon secrétaire; il m'en faut +soixante, n'importe lesquels; qu'il les assortisse[98].» + +[Note 97: Madame de la Fayette, née Noailles, était un modèle de +bienveillance, de piété et de dévouement conjugal. La journée du 15 +octobre 1795 fut un des plus beaux jours de sa vie. Ce jour-là, elle +obtint la faveur de se constituer prisonnière avec ses deux filles +dans les cachots d'Olmutz, auprès de son mari, dont elle partagea la +captivité pendant deux ans. + +Elle mourut à Paris dans la nuit de Noël (25 décembre) 1807, et fut, +selon son désir, inhumée à Picpus, funèbre asile qu'elle avait fondé +avec sa soeur, la marquise de Montaigu. B.] + +[Note 98: _Les prisons en 1793_, par madame la comtesse DE BOHME, née +de Girardin, 1 vol. in-8º, p. 130.] + +On le voit, c'est irrégulièrement et au hasard que l'on tuait dans ce +temps-là. Aussi l'interrogatoire que nous avons donné plus haut n'est +qu'une comédie dérisoire qui ne présente aucune garantie à +l'innocence. + +On n'impute même à l'accusée aucun grief qui lui soit personnel. Elle +est la soeur de Louis XVI, l'amie de Marie-Antoinette: voilà ses +crimes. Si le tribunal est d'avance résolu à tuer la prévenue, la +prévenue sait elle-même, à n'en pas douter, qu'elle n'a pas de justice +à attendre du tribunal. + +Cependant quelqu'un, se disant autorisé par Madame Élisabeth, restée +en réalité étrangère à cette démarche, était allé avertir M. +Chauveau-Lagarde qu'il était désigné pour la défendre. Il se présenta +aussitôt à la prison, afin de s'entretenir avec elle de son acte +d'accusation. On ne lui permit point de lui parler. Il réclama près de +Fouquier-Tinville, qui lui répondit: «Vous ne pouvez la voir +aujourd'hui; rien ne presse: elle ne sera pas jugée de sitôt.» +Cependant, malgré la fausse assertion de Fouquier, le procès de madame +Élisabeth allait bientôt commencer. Je ne sais quel vague +pressentiment, quelle appréhension et quelle anxiété douloureuse +poussèrent le lendemain matin M. Chauveau-Lagarde dans la salle des +assises. Quelle fut sa surprise lorsqu'il aperçut Madame Élisabeth, +vêtue de blanc, environnée d'un grand nombre d'accusés, assise sur le +haut des gradins, où on l'avait placée la première pour la mettre plus +en évidence! Toute conférence avec elle lui était nécessairement +interdite. Elle ignore même sans doute qu'un homme, dans cette +enceinte, se lèvera pour la défendre. Parmi les personnes qu'on lui a +associées, au nombre de vingt-quatre dans l'acte d'accusation, il en +est quelques-unes qu'elle a quelquefois rencontrées à la cour: la +marquise de Sénozan, soeur de Malesherbes; madame de Crussol +d'Amboise; M. de Loménie, ancien ministre de la guerre, et madame de +Montmorin, veuve de l'ancien ministre des affaires étrangères massacré +à l'Abbaye le 2 septembre 1792. La soeur de Louis XVI était inconnue +de presque tous les autres accusés. Cependant, dès le matin, +quelqu'un, dans les corridors de la Conciergerie, ayant prononcé le +nom d'Élisabeth, ce nom, du guichet au greffe, de la prison au préau, +avait couru de bouche en bouche, et l'attention de tous les +prisonniers s'était portée sur elle. La soeur de Louis XVI n'en fut +pas troublée: toujours maîtresse d'elle-même, elle avait tant de +sérénité et de sang-froid qu'elle en communiquait aux âmes les plus +troublées: elle ne songeait qu'à donner des consolations, la paix du +coeur et la grâce de Dieu à ces infortunes sans espoir, pour +lesquelles toutes portes étaient fermées, excepté celle qui ouvrait du +côté du ciel. + +Cependant René-François Dumas, président du tribunal, a ouvert +l'audience; Gabriel Deliége et Antoine-Marie Maire, juges, sont assis +à ses côtés. + +Gilbert Liendon, substitut de l'accusateur public, soutient +l'accusation; Charles-Adrien Legris, greffier, rédige le +procès-verbal. + +Les jurés, au nombre de quinze, sont les citoyens Trinchard, Laporte, +Renaudin, Gravier, Brochet, Auvrest, Duplay, Fauvel, Fauvetty, Meyère, +Prieur, Besnard, Fiévée, Sambat et Desboisseaux. + +Le président Dumas, s'adressant à Madame Élisabeth: + +Quel est votre nom? + +_R._ Élisabeth-Marie. + + * * * * * + +Le _Moniteur_ ne dit pas, mais un grand nombre de personnes présentes +ont raconté qu'à cette première question Madame Élisabeth répondit: +«Je me nomme Élisabeth-Marie de France, soeur de Louis XVI, tante de +Louis XVII, votre Roi.» J'ai connu moi-même une personne digne de foi +qui m'a assuré avoir entendu ces paroles, et j'ai l'intime conviction +qu'elles ont été prononcées. + + * * * * * + +_D._ Votre âge? + +_R._ Trente ans. + +_D._ Où êtes-vous née? + +_R._ A Versailles. + +_D._ Où résidez-vous? + +_R._ A Paris. + +[Illustration: ACTE D'ACCUSATION. + +Antoine-Quentin Fouquier, Accusateur Public du Tribunal +Révolutionnaire, établi à Paris par décret de la Convention nationale +du 10 mars 1793, l'an deuxième de la République, sans aucun recours au +Tribunal de cassation, en vertu du pouvoir à lui donné par l'article +deux d'un autre décret de la Convention du 5 avril suivant, portant: +«Que l'Accusateur Public dudit Tribunal est autorisé à faire arrêter, +poursuivre et juger sur la dénonciation des autorités constituées ou +des citoyens». + +Expose,] + +Le greffier donne lecture de l'acte d'accusation, dont la teneur +suit[99]: + +[Note 99: Nous intercalons à cette page le commencement de ce factum, +reproduisant en _fac-simile_ la pièce imprimée et remplie par +l'écriture autographe de l'accusateur public.] + +«ANTOINE-QUENTIN FOUQUIER, + +»Accusateur public du Tribunal Révolutionnaire établi à Paris par +décret de la Convention Nationale du 10 mars 1793, l'an deuxième de +la République, sans aucun recours au Tribunal de cassation, en vertu +du pouvoir à lui donné par l'article deux d'un autre décret de la +Convention du 5 avril suivant, portant «que l'Accusateur public dudit +Tribunal est autorisé à faire arrêter, poursuivre et juger, sur la +dénonciation des autorités constituées ou des citoyens;» + +»Expose que, par différents arrêtés du comité de sûreté générale de la +Convention, des comités révolutionnaires de différentes sections de +Paris, du département de l'Yonne, et en vertu de mandats d'arrêt +décernés par l'accusateur public, ont été traduits au Tribunal: + + 1º Marie Élisabeth Capet, soeur de Louis Capet, le dernier des + tirans des Français, âgée de trente ans, née à Versailles; + + 2º Anne _Duwaes, veuve de L'aigle_, cy devant marquise, née à + Keisnist, dans la campagne de Westphalie, demeurant à Montagne + belair, cy devant Saint Germain en Laye, département de Seine et + Oise, âgée de cinquante cinq ans; + + 3º Louis Bernardin Leneuf _Sourdeval_, âgé de soixante neuf ans, + né à Caen, ex comte, demeurant actuellement à Chatou, département + de Seine et Oise, avant demeurant dans le district de Caen, + département du Calvados; + + 4º Anne Nicole _Lamoignon_, veuve du cy devant marquis de + _Senozan_, âgée de soixante seize ans, né à Paris, y demeurant; + + 5º Claude Louise Angélique _Bersin_, femme séparée de corps et de + biens, depuis huit ans, de _Crussol d'Amboise_, âgée de soixante + et quatre ans, cy devant marquise, née à Paris, y demeurant; + + 6º Georges _Folloppe_, âgé de soixante quatre ans, officier + municipal de la Commune de Paris et pharmacien, né à Écales Alix, + près d'Yvetot, demeurant à Paris, rue et porte Honoré; + + 7º Denise _Buard_, fille, âgée de cinquante deux ans, vivant de + son bien, née à Paris, y demeurant, rue Florentin, nº 674; + + 8º Louis Pierre Marcel _Letellier_, dit _Bullier_, âgé de 21 ans + et demi, cy devant employé à l'habillement, né à Paris, y + demeurant, rue Florentin, nº 674; + + 9º Charles _Cressy Champmilon_, âgé de trente trois ans, cy + devant noble, ayant servi en qualité de sous lieutenant dans le + cy devant régiment de vieille marine, natif de Courlon, près + Sens, département de l'Yonne, depuis s'annonçant avoir fait le + commerce; + + 10º Théodore _Hall_, âgé de vingt six ans, manufacturier et + négotiant, natif de Sens, y demeurant, département de l'Yonne; + + 11º Alexandre François _Lomenie_, âgé de _trente_ six ans, né à + Marseille, y demeurant, cy devant colonel du régiment des + chasseurs, cy devant Champagne, qu'il a quitté en mil sept cent + quatre vingt dix, ex comte, domicilie à Brienne, et arrêté à Sens + en visite; + + 12º Louis Marie Athanase _Lomenie_, âgé de soixante quatre ans, + né à Paris, ex ministre de la guerre, et depuis la révolution + maire de Brienne[100]; + +[Note 100: Nous possédons quelques pages écrites par lui à la hâte +pour sa défense, et qu'on ne lui donna point le temps de lire devant +le tribunal. Voir aux Pièces justificatives, nº VI.] + + 13º Antoine Hugues Calixte _Montmorin_, âgé de vingt deux ans, né + à Versailles, sous lieutenant dans le cinquième régiment de + chasseurs à cheval, grade dont il a donné sa démission le cinq + septembre mil sept cent quatre vingt douze, demeurant à Passy, + département de l'Yonne; + + 14º Jean Baptiste _Lhoste_, âgé de quarante sept ans, né à + Forges, dans le cy devant Clermontois, agent de Serilly, dont il + étoit le domestique, demeurant à Paris; + + 15º Martial _Lomenie_, ex coadjuteur de l'évêché du département + de l'Yonne, âgé de trente ans, né à Marseille, demeurant à Sens, + ex noble; + + 16º Antoine Jean François _Megret de Serilly_, âgé de quarante + huit ans, né à Paris, cy devant trésorier général de la guerre + jusqu'en mil sept cent quatre vingt sept, et cultivateur depuis + mil sept cent quatre vingt neuf, demeurant à Passy, district de + Sens, département (_sic_); + + 17º Antoine Jean Marie _Megret Détigny_, âgé de quarante six ans, + né à Paris, cy devant sous aide major des cy devant gardes + françaises, qu'il a quitté en mil sept cent quatre vingt sept, ex + noble, demeurant à Sens, département de Lyonne; + + 18º Charles _Lomenie_, âgé de trente trois ans, né à Marseille, + cy devant chevallier de Saint Louis et de Cincinnatus, domiciliée + à Brienne, département de Laube. + + 19º Françoise Gabrielle _Taneffe_, veuve _Montmorin_, ex ministre + des affaires étrangères, née à Chadrin, en Auvergne, département + du Puy de Dôme, âgée de cinquante sept ans, demeurante, lors de + son arrestation, à Passy, département de Lyonne, chez la nommée + Serilly; + + 20º Anne Marie Charlotte _Lomenie_, divorcée de l'émigré Canizy, + âgée de vingt neuf ans, née à Paris, domiciliée à Sens, + département de Lyonne, et à Paris, rue Georges, section du + Mont-Blanc, nº 18; + + 21. Marie Anne Catherine _Rosset_, âgée de quarante quatre ans, + née à Rochefort, département de la Charente, femme de Charles + Christophe Rossel-Cercy, officier de marine émigré, demeurant, + lors de son arrestation, à Sens; + + 22. Élisabeth Jacqueline _Lhermitte_, femme de Rosset, âgée de + soixante cinq ans, née à Paris, demeurant à Sens. Son mari cy + devant lieutenant colonel des carabiniers, maréchal de camp, ex + noble, émigré; + + 23. Louis Claude Lhermitte de Chambertrand, âgé de soixante ans, + né à Sens, y demeurant, prêtre et ex chanoine de la cy devant + cathédrale de Sens, ex noble; + + 24. Anne Marie Louise _Thomas, f{e} Serilly_, âgée de trente un + ans, née à Paris, demeurant à Passy, département de Lyonne; + + 25. Et Jean Baptiste _Dubois_, âgé de quarante un ans, né à + Merfy, district de Reims, département de la Marne, domestique + d'Étigny, qui demeurait chez sa mère, vieille rue du Temple; + +»Que c'est à la famille des Capets que le peuple français doit tous +les maux sous le poids desquels il a gémi pendant tant de siècles. + +»C'est au moment où l'excès de l'oppression a forcé le peuple de +briser ses chaînes, que toute cette famille s'est réunie pour le +plonger dans un esclavage plus cruel encore que celui dont il vouloit +sortir. Les crimes de tous genres, les forfaits amoncelés de Capet, de +la Messaline Antoinette, des deux frères Capet et d'Élisabeth, sont +trop connus pour qu'il soit nécessaire d'en retracer ici l'horrible +tableau. Ils sont écrits en caractères de sang dans les annalles de la +révolution, et les atrocités inouies exercées par les barbares émigrés +ou les sanguinaires satellites des despotes, les meurtres, les +incendies, les ravages enfin, ces assassinats inconnus aux monstres +les plus féroces, qu'ils commettent sur le territoire français, sont +encore commandés par cette détestable famille, et pour livrer de +nouveau une grande nation au despotisme et aux fureurs de quelques +individus. + +»Élisabeth a partagé tous ses crimes: elle a coopéré à toutes les +trames, à tous les complots formés par ses infâmes frères, par la +scéleratte et impudique Antoinette, et toute la horde des +conspirateurs qui s'étoient réunis autour d'eux; elle est associée à +tous leurs projets; elle encourage les assassins de la patrie, les +complots de juillet mil sept cent quatre vingt neuf, la conjuration du +six octobre suivant, dont les Destaing et les Villeroy, et d'autres +qui viennent d'être frappés du glaive de la loi, étoient les agents; +enfin toute cette chaîne non interrompue de conspirations, pendant +quatre ans entiers, ont été suivis et secondés de tous les moyens qui +étoient au pouvoir d'Élisabeth. C'est elle qui, au mois de juin mil +sept cent quatre vingt onze, fait passer les diamants, qui étoient une +propriété nationale, a l'infâme d'Artois, son frère, pour le mettre en +état d'exécuter les projets concertés avec lui, et soudoyer des +assassins contre la patrie: c'est elle qui entretient avec son autre +frère, devenu aujourdhuy l'objet de la dérision, du mépris des +despotes coalisés chez lesquels il est allé déposer son imbécille et +lourde nullité, la correspondance la plus active; c'est elle qui +vouloit, par l'orgueil et le dédain le plus insultant, avilir et +humilier les hommes libres qui consacroient leur temps à garder leur +tyran; c'est elle enfin qui prodiguoit des soins aux assassins envoyés +aux Champs élisées par le despote provoquer les braves Marseillois, et +pansoit les blessures qu'ils avoient reçues dans leur fuite +précipitée. + +»Élisabeth avoit médité avec Capet et Antoinette le massacre des +citoyens de Paris dans l'immortelle journée du dix aoust. Elle +veilloit dans l'espoir d'être témoin de ce carnage nocturne. Elle +aidoit la barbare Antoinette a mordre des balles, et encourageoit par +ses discours des jeunes personnes que des prêtres fanatiques avoient +conduites au château pour cette horrible occupation. Enfin, trompée +dans l'espoir que toute cette horde de conspirateurs avoit que tous +les citoyens se présenteroient pendant la nuit pour renverser la +tyrannie, elle fuit au jour avec le tyran et sa femme, et va attendre +dans le temple de la souveraineté nationale que la horde d'esclaves +soudoyés et dévoués aux forfaits de cette cour parricide aye noyé dans +le sang des citoyens la liberté, et lui aye fourni les moyens +d'égorger ensuite ces représentants, au milieu desquels ils avoient +été chercher un asile. + +»Enfin on l'a vu, depuis le supplice mérité du plus coupable des +tyrans qui ait déshonoré la nature humaine, provoquer le +rétablissement de la tyrannie en prodiguant avec Antoinette au fils de +Capet les hommages de la royauté et les prétendus honneurs du +throne[101].» + +[Note 101: Voir, p. 205, la liste des coaccusés de Madame Élisabeth.] + + * * * * * + +En vérité, on se demande si l'on rêve quand on lit ce libelle de +Fouquier, où les arguments sont des sophismes, où les épithètes sont +des injures, où les faits relatés sont des mensonges. Mais on se +souvient que si un tel accusateur pouvait les imaginer, et si un tel +tribunal était digne de les entendre, Madame Élisabeth aussi était +capable de les pardonner. + + * * * * * + + _Procès-verbal de la séance du tribunal révolutionnaire, établi + par la loi du 10 mars 1793, et en vertu de la loi du 5 avril de + la même année, séant à Paris, au palais de justice._ + +Du vingt et un floréal de l'an second de la République françoise, dix +heures du matin. + +L'audience ouverte au public, le tribunal, composé des citoyens +René-François Dumas, président; Gabriel Deliége et Antoine-Marie +Maire, juges; de Gilbert Lieudon, adjoint de l'accusateur public, et +Charles-Adrien Legris, commis greffier. + +Sont entrés: + +Les citoyens Trinchard, Laporte, Renaudin, Gravier, Brochet, Auvrest, +Duplay, Fauvel, Fauvetty, Meyer, Prieur, Besnard, Fiévée, Sambatz et +Desboisseaux, jurés de jugement; ensuite ont été introduits à la +barre, libres et sans fers, et placés de manière qu'ils étoient vus et +entendus du tribunal et des auditeurs: Élisabeth Capet; Anne Duwaes, +veuve de l'Aigle; Louis-Bernardin Leneuf Sourdeval; Anne-Nicole +Lamoignon, veuve Sénozan; Georges Foloppe, Denise Buard, +Louis-Pierre-Marcel Le Tellier, et dix-huit autres ci-après nommés, +accusés; et aussi les citoyens Chauveau, la Fleutrie, Boutroux, +Duchâteau, Julienne, Sezille, leurs conseils et défenseurs officieux, +qui ont prêté le serment de n'employer que la vérité dans la défense +des accusés, et de se comporter avec décence et modération; ensuite +les témoins de l'accusateur public ont été pareillement introduits. + +Le président, en présence de tout l'auditoire, composé comme +ci-dessus, a fait prêter auxdits jurés, à chacun individuellement, le +serment suivant: «Citoyen, vous jurez et promettez d'examiner avec +l'attention la plus scrupuleuse les charges portées contre les +dénommés, accusés présents devant vous (ci-devant nommés), de ne +communiquer avec personne jusqu'après votre déclaration; de n'écouter +ni la haine ou la méchanceté, ni la crainte ou l'affection; de vous +décider d'après les charges et moyens de défense, et suivant votre +confiance et votre intime conviction, avec l'impartialité et la +fermeté qui conviennent à un homme libre.» Après avoir prêté ledit +serment, lesdits jurés se sont placés sur leurs siéges dans +l'intérieur de l'auditoire, en face des accusés et des témoins. + +Le président a dit aux accusés qu'ils pouvoient s'asseoir; après quoi +il leur a demandé leurs nom, âge, profession, demeure, et le lieu de +leur naissance. + +A quoi ils ont répondu se nommer Élisabeth Capet, soeur de Louis +Capet, dernier tyran des François, demeurant à Paris. + +2. Anne Duwaes, veuve de l'Aigle, ci-devant marquise, âgée de +cinquante-cinq ans, née à Keisnith, en Allemagne, demeurant à la +montagne du Bon-Air, ci-devant Saint-Germain en Laye, département de +Seine-et-Oise. + +3. Louis-Bernardin Leneuf Sourdeval, âgé de soixante-neuf ans, etc. + +[Suit la liste, voir page 205.] + +Le président a averti les accusés d'être attentifs à ce qu'ils +alloient entendre, et il a ordonné au greffier de lire l'acte +d'accusation. Le greffier a fait ladite lecture, ainsi que la loi +relative aux faux témoins, à haute et intelligible voix. Le président +a dit aux accusés: «Voilà de quoi vous êtes accusés; vous allez +entendre les charges qui vont être produites contre vous.» + +Le témoin présenté par l'accusateur public et assigné à sa requête a +été introduit en l'audience, et après avoir entendu la lecture faite +par le greffier, s'est retiré. + +Le président a ensuite fait appeler le témoin pour faire sa +déclaration, et avant de la faire il lui a fait prêter le serment +suivant: «Tu jures et promets de parler sans haine, sans crainte, de +dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité»; ensuite il lui a +demandé s'il est parent, ami, allié, serviteur ou domestique des +accusés ou de l'accusateur public; si c'est des accusés présents +devant lui, qu'il lui a fait examiner, qu'il entend parler; s'il les +connoissoit avant le fait qui a donné lieu à l'accusation, à quoi il a +répondu de la manière et ainsi qu'il suit: + +La citoyenne Marie Bocage, femme Journaud, âgée de trente-trois ans, +née à la montagne du Bon-Air, ci-devant Saint-Germain en Laye, +domestique, demeurant audit lieu, connoît l'accusée veuve de l'Aigle; +n'est parente, dépose, etc. + +Le président fait les questions suivantes à Madame Élisabeth: + +Où étiez-vous dans les journées des 12, 13 et 14 juillet 1789, +c'est-à-dire aux époques des premiers complots de la cour contre le +peuple? + +J'étois dans le sein de ma famille. Je n'ai connu aucun des complots +dont vous me parlez; ce sont des événements que j'étois loin de +prévoir et de seconder. + +Lors de la fuite du tyran, votre frère, à Varennes, ne l'avez-vous pas +accompagné? + +Tout m'ordonnoit de suivre mon frère, et je m'en suis fait un devoir +dans cette occasion comme dans toute autre. + +N'avez-vous pas figuré dans l'orgie infâme et scandaleuse des gardes +du corps, et n'avez-vous pas fait le tour de la table avec +Marie-Antoinette pour faire répéter à chacun des convives le serment +affreux d'exterminer les patriotes pour étouffer la liberté dans sa +naissance et rétablir le trône chancelant? + +J'ignore absolument si l'orgie dont il s'agit a eu lieu, mais je +déclare n'en avoir été aucunement instruite. + +Vous ne dites pas la vérité, et votre dénégation ne peut vous être +d'aucune utilité, lorsqu'elle est démentie d'une part par la notoriété +publique, et de l'autre par la vraisemblance qui persuade à tout homme +sensé qu'une femme aussi intimement liée que vous l'étiez avec +Marie-Antoinette, et par les liens du sang et par ceux de l'amitié la +plus étroite, n'a pu se dispenser de partager ses machinations, d'en +avoir eu communication et de les avoir favorisées de tout son pouvoir; +vous avez nécessairement, d'accord avec la femme du tyran, provoqué le +serment abominable prêté par les satellites de la cour, d'assassiner +et anéantir la liberté dans son principe; vous avez également provoqué +les outrages sanglants faits au signe précieux de la liberté, la +cocarde tricolore, en la faisant fouler aux pieds par tous vos +complices? + +J'ai déjà déclaré que tous ces laits m'étoient étrangers, je n'y dois +point d'autre réponse. + +Où étiez-vous dans la journée du 10 août 1792? + +J'étois au château, ma résidence ordinaire et naturelle depuis quelque +temps. + +N'avez-vous pas passé la nuit du 9 au 10 août dans la chambre de votre +frère, et n'avez-vous pas eu avec lui des conférences secrètes qui +vous ont expliqué le but, le motif de tous les mouvements et +préparatifs qui se faisoient sous vos yeux? + +J'ai passé chez mon frère la nuit dont vous me parlez; jamais je ne +l'ai quitté; il avoit beaucoup de confiance en moi, et cependant je +n'ai rien remarqué dans sa conduite ni dans ses discours qui pût +m'annoncer ce qui s'est passé depuis. + +Mais votre réponse blesse à la fois la vérité et la vraisemblance, et +une femme comme vous, qui a manifesté dans tout le cours de la +révolution une opposition aussi frappante au nouvel ordre de choses, +ne peut être crue lorsqu'elle veut faire croire qu'elle ignore la +cause des rassemblements de toute espèce qui se faisoient au château +la veille du 10 août. Voudriez-vous nous dire ce qui vous a empêchée +de vous coucher la nuit du 9 au 10 août? + +Je ne me suis pas couchée parce que les corps constitués étoient venus +faire part à mon frère de l'agitation, de la fermentation des +habitants de Paris, et des dangers qui pouvoient en résulter. + +Vous dissimulez en vain, surtout d'après les différents aveux de la +femme Capet, qui vous a désignée comme ayant assisté à l'orgie des +gardes du corps, comme l'ayant soutenue dans ses craintes et ses +alarmes du 10 août sur les jours de Capet et de tout ce qui pouvoit +l'intéresser. Mais ce que vous nieriez infructueusement, c'est la part +active que vous avez prise à l'action qui s'est engagée entre les +patriotes et les satellites de la tyrannie; c'est votre zèle et votre +ardeur à servir les ennemis du peuple, à leur fournir des balles que +vous preniez la peine de mâcher, comme devant être dirigées contre les +patriotes, comme destinées à les moissonner. Ce sont les voeux bien +publics que vous faisiez pour que la victoire demeurât au pouvoir des +partisans de votre frère, les encouragements en tout genre que vous +donniez aux assassins de la patrie: que répondez-vous à ces derniers +faits? + +Tous ces faits qui me sont imputés sont autant d'indignités dont je +suis bien loin de m'être souillée. + +Lors du voyage de Varennes, n'avez-vous pas fait précéder l'évasion +honteuse du tyran de la soustraction des diamants dits de la couronne, +appartenant alors à la nation, et ne les avez-vous pas envoyés à +d'Artois? + +Ces diamants n'ont pas été envoyés à d'Artois; je me suis bornée à les +déposer entre les mains d'une personne de confiance. + +Voudriez-vous désigner le dépositaire de ces diamants, nous le nommer? + +M. de Choiseul est celui que j'avois choisi pour recevoir ce dépôt. + +Que sont devenus les diamants que vous dites avoir confiés à Choiseul? + +J'ignore absolument quel a pu être le sort de ces diamants, n'ayant +pas eu l'occasion de voir M. de Choiseul; je n'en ai point eu +d'inquiétude et je ne m'en suis nullement occupée. + +Vous ne cessez d'en imposer sur toutes les interpellations qui vous +sont faites, et singulièrement sur le fait des diamants; car un +procès-verbal du 12 septembre 1792, bien rédigé en connoissance de +cause par les représentants du peuple lors de l'affaire relative au +vol de ces diamants, constate d'une manière sans réplique que ces +diamants ont été envoyés à d'Artois. N'avez-vous pas entretenu des +correspondances avec votre frère, le ci-devant Monsieur? + +Je ne me rappelle pas d'en avoir entretenu, surtout depuis qu'elles +sont prohibées. + +N'avez-vous pas donné des soins en pansant vous-même les blessures des +assassins envoyés aux Champs-Élysées par votre frère contre les braves +Marseillois? + +Je n'ai jamais su que mon frère eût envoyé des assassins contre qui +que ce soit; s'il m'est arrivé de donner des secours à quelques +blessés, l'humanité seule a pu me conduire dans le pansement de leurs +blessures; je n'ai point eu besoin de m'informer de la cause de leurs +maux pour m'occuper de leur soulagement; je ne m'en fais pas un +mérite, et je ne m'imagine pas que l'on puisse m'en faire un crime! + +Il est difficile d'accorder ces sentiments d'humanité dont vous vous +parez avec cette joie cruelle que vous avez montrée en voyant couler +des flots de sang dans la journée du 10 août. Tout nous autorise à +croire que vous n'êtes humaine que pour les assassins du peuple, et +que vous avez toute la férocité des animaux les plus sanguinaires pour +les défenseurs de la liberté; loin de secourir ces derniers, vous +provoquiez leur massacre par vos applaudissements; loin de désarmer +les meurtriers du peuple, vous leur prodiguiez à pleines mains les +instruments de la mort à l'aide desquels vous vous flattiez, vous et +vos complices, de rétablir le despotisme et la tyrannie. Voilà +l'humanité des dominateurs des nations, qui de tout temps ont sacrifié +des millions d'hommes à leurs caprices, à leur ambition et à leur +cupidité! L'accusée Élisabeth, dont le plan de défense est de nier +tout ce qui est à sa charge, aura-t-elle la bonne foi de convenir +qu'elle a bercé le petit Capet dans l'espoir de succéder au trône de +son père, et qu'elle a ainsi provoqué la royauté? + +Je causois familièrement avec cet infortuné, qui m'étoit cher à plus +d'un titre, et je lui administrois en conséquence les consolations qui +me paroissoient capables de le dédommager de la perte de ceux qui lui +avoient donné le jour. + +C'est convenir en d'autres termes que vous nourrissiez le petit Capet +des projets de vengeance que vous et les vôtres n'avez cessé de former +contre la liberté, et que vous vous flattiez de relever les débris +d'un trône brisé en l'inondant du sang des patriotes! + + * * * * * + +Le président procède ensuite à l'interrogatoire des autres accusés, +interrogatoire qui se borne à quelques questions insignifiantes. Le +_Moniteur_, et après lui les historiens, ne font aucune mention des +paroles du défenseur de Madame Élisabeth; et ce silence semblerait +annoncer que Madame Élisabeth ne fut pas défendue. Cependant si le +débat fut rapide, si tout rapport entre l'accusée et son défenseur a +été matériellement interdit, il est notoire que Chauveau-Lagarde se +leva après l'interrogatoire, et fit entendre une courte plaidoirie, +dont il nous a donné lui-même la substance: + +«Je fis observer, dit-il, qu'il n'y avoit au procès qu'un protocole +banal d'accusation, sans pièces, sans interrogatoire, sans témoins, et +que par conséquent, là où il n'existoit aucun élément légal de +conviction, il ne sauroit y avoir de conviction légale. + +»J'ajoutai qu'on ne pouvoit donc opposer à l'auguste accusée que ses +réponses aux questions qu'on venoit de lui faire, puisque c'étoit dans +ces réponses elles seules que tous les débats consistoient; mais que +ces réponses elles-mêmes, loin de la condamner, devoient au contraire +l'honorer à tous les yeux, puisqu'elles ne prouvoient rien autre chose +que la bonté de son coeur et l'héroïsme de son amitié. + +»Puis, après avoir développé ces premières idées, je finis en disant +qu'au lieu d'une défense je n'aurois plus à présenter pour Madame +Élisabeth que son apologie; mais que dans l'impuissance où j'étois +d'en trouver une qui fût digne d'elle, il ne me restoit plus qu'une +seule observation à faire: c'est que la Princesse qui avoit été à la +cour de France le plus parfait modèle de toutes les vertus ne pouvoit +pas être l'ennemie des François. + +»Il est impossible de peindre la fureur avec laquelle Dumas +m'apostropha, en me reprochant d'avoir eu _l'audace de parler_ de ce +qu'il appeloit _les prétendues vertus de l'accusée, et d'avoir ainsi +corrompu la morale publique_. Il fut aisé de s'apercevoir que Madame +Élisabeth, qui jusqu'alors étoit restée calme et comme insensible à +ses propres dangers, fut émue de ceux auxquels je venois de +m'exposer.» + +Après que l'accusateur public et les défenseurs ont été entendus, le +président déclare les débats fermés; il fait le résumé du procès, je +dois dire des différents procès, car il y en avait autant que +d'accusés; puis il remet au président du jury l'écrit suivant, servant +de préambule à une question qui est uniformément la même pour chacun +des accusés: + +«Il a existé des complots et conspirations formés par Capet, sa femme, +sa famille, ses agents et ses complices, par suite desquels des +provocations à la guerre extérieure de la part des tyrans coalisés, à +la guerre civile dans l'intérieur, ont été formées, des secours en +hommes et en argent ont été fournis aux ennemis, des troupes ont été +rassemblées, des dispositions ont été faites, des chefs nommés pour +assassiner le peuple, anéantir la liberté et rétablir le despotisme. + +»Anne-Élisabeth Capet est-elle complice de ces complots?» + +Les jurés, après quelques minutes de délibération, rentrent à la salle +d'audience, et donnent une déclaration affirmative contre Madame +Élisabeth et les autres accusés. + +Vu par le tribunal révolutionnaire l'acte d'accusation dressé par +l'accusateur public près icelui, + +1. Contre Élisabeth Capet, soeur de Louis Capet, dernier tyran des +François, née à Paris, y demeurant; + +2. Anne Duwaes, veuve de l'Aigle, ci-devant marquise, âgée de +cinquante-cinq ans, née à Keisnith, en Allemagne, demeurant à la +montagne du Bon-Air, ci-devant Saint-Germain en Laye, département de +Seine-et-Oise. + +3. Louis Bernardin Leneuf Sourdeval, etc.... + +[Suit la liste des 25 accusés précédemment donnée.] et dont la teneur +suit: + +Antoine-Quentin Fouquier, accusateur public, etc., expose, etc. + +[Répétition de l'acte d'accusation.] + +L'ordonnance de prise de corps rendue par le tribunal ledit jour +contre Élisabeth Capet, Anne Duwaes, veuve de l'Aigle, Louis-Bernardin +Leneuf Sourdeval, etc.... + +[Suit la liste des 25 accusés.] + +Le procès-verbal d'écrou et remise de leurs personnes en la maison de +justice de la Conciergerie, aussi du même jour; et la déclaration du +juré du jugement faite individuellement et à haute et intelligible +voix en l'audience publique du tribunal, portant «qu'il a existé des +complots et conspirations formés par Capet, etc.» + +[Ici répétition de l'ordonnance de prise de corps rendue par le +tribunal.] + +Qu'il est constant que + +Élisabeth Capet, Anne Duwaes, veuve de l'Aigle; Louis-Bernardin Leneuf +Sourdeval, etc., + +[Liste des 25.] + +sont convaincus d'être complices de ces complots; + +Le tribunal, après avoir entendu l'accusateur public sur l'application +de la loi, condamne Élisabeth Capet, Anne Duwaes, veuve _de l'Aigle_; +Louis-Bernard _Leneuf Sourdeval_, Anne-Nicole _Lamoignon, veuve +Sénozan_; Claude-Louise-Angélique _Bersin, femme Crussol d'Amboise_; +Georges _Foloppe_, Denise _Buard_, Louis-Pierre-Marcel _Letellier, +dit Bullier_; Charles _Cressy-Champmilon_, Théodore _Hall_, +Alexandre-François _Loménie_, Louis-Marie-Athanase _Loménie_, +Antoine-Hugues-Calixte _Montmorin_, Jean-Baptiste _l'Hoste_, Martial +_Loménie_, Antoine-Jean-François _Mégret-Sérilly_, Antoine-Jean-Marie +_Mégret-d'Étigny_, Charles _Loménie_, Françoise-Gabrielle _Taneff, +veuve Montmorin_; Anne-Marie-Charlotte _Loménie, femme divorcée de +l'émigré Canilly_; Marie-Anne-Catherine _Rosset, femme Rosset-Cercy_; +Élisabeth Jacqueline _l'Hermite, femme Rosset_; Louis-Claude +_l'Hermite-Chambertrand_; Anne-Marie-Louise _Thomas, femme +Mégret-Sérilly_, et Jean-Baptiste _Dubois_, À LA PEINE DE MORT, +conformément à l'article quatre de la première section du titre +premier de la deuxième partie du Code pénal, dont a été fait lecture, +et lequel est ainsi conçu: «Toute manoeuvre, toute intelligence avec +les ennemis de la France tendant soit à faciliter leur entrée dans les +dépendances de l'empire françois, soit à leur livrer des villes, +forteresses, ports, vaisseaux, magasins ou arsenaux appartenant à la +France, soit à leur fournir des secours en soldats, argent, vivres ou +munitions, soit à favoriser d'une manière quelconque le progrès de +leurs armes sur le territoire françois ou contre nos forces de terre +ou de mer, soit à ébranler la fidélité des officiers, soldats et des +autres citoyens envers la nation françoise, seront punis de mort», et +encore en conformité de l'article deux de la seconde section du titre +premier de la seconde partie du Code pénal, dont a été pareillement +fait lecture, et lequel est ainsi conçu: «Toutes conspirations et +complots tendant à troubler l'État par une guerre civile en armant les +citoyens les uns contre les autres ou contre l'exercice de l'autorité +légitime, seront punis de mort»; + +Déclare les biens desdits Élisabeth Capet, veuve de l'Aigle, Leneuf +Sourdeval, etc., + +[Suit la liste.] + +acquis à la République. En conséquence de l'article deux du titre +deux de la loi du dix mars mil sept cent quatre-vingt-treize (vieux +style), dont a été aussi fait lecture, et lequel est ainsi conçu: «Les +biens de ceux qui seront condamnés à la peine de mort seront acquis à +la République, sauf à pourvoir à la subsistance des veuves, enfants, +s'ils n'ont pas de biens d'ailleurs», + +Ordonne qu'à la diligence de l'accusateur public le présent jugement +sera exécuté dans les vingt-quatre heures sur la place de la +Révolution de cette ville, et qu'il sera imprimé, lu, publié et +affiché dans toute l'étendue de la République. + +Fait et prononcé en l'audience publique du tribunal le vingt et unième +jour de floréal, l'an deuxième de la République françoise une et +indivisible, par les citoyens René-François Dumas, président; Gabriel +Deliége et Antoine-Marie Maire, juges, qui ont signé le présent +jugement avec le greffier. + +[Illustration: Signatures.] + +En conséquence, ils sont tous condamnés à mort. Comme nos lecteurs ont +pu le remarquer, les noms de dix femmes figuraient dans l'acte +d'accusation. Une d'elles, quoique enceinte, avait refusé de se +soustraire, par sa déclaration, au sort commun. Madame Élisabeth fait +avertir les juges, et la sauve[102]. + +[Note 102: Cejourdhuy vingt un floréal, l'an deuxième de la +République, sur l'avis à nous donné par l'accusateur public qu'une des +condamnées par jugement du tribunal de cejourd'huy avoit des +déclarations à faire, nous Pierre André Coffinhal, juge du tribunal, +en présence de Michel Nicolas Gribauval, l'un des substituts de +l'accusateur public, et assisté de Anne Ducray, commis greffier, nous +sommes transporté au greffe de la maison d'arrêt de la Conciergerie, +où nous avons mandé et fait venir par devant nous la nommée Anne Marie +Louise Thomas, femme Serilly, âgée de trente un ans, condamnée à la +peine de mort par jugement du tribunal de cejourdhuy, laquelle nous a +déclaré quelle étoit enceinte d'environ six semaines, de laquelle +déclaration lui avons donné acte; en conséquence et ouy l'accusateur +public, disons quelle sera vue et visitée à l'instant par les +officiers de santé assermentés près le tribunal, pour, après leur +rapport sur l'état deladitte f{e} Serilly, être par l'accusateur +public requis et par le tribunal ordonné ce qu'il appartiendra. + +De ce que dessus avons dressé le présent procès verbal, que nous avons +signé avec laditte f{e} Serilly, l'accusateur public et le commis +greffier. + + GRIBAUVAL, subst. DUCRAY. THOMAS SERILLY. COFFINHAL. + + * * * * * + +Nous, officiers de santé assermentés au tribunal criminel +révolutionnaire, assiste de la citoyene Paquin, femme sage, pour le +tribunal; + +Sur la réquisitoire de laqusateur publique, nous nous sommes +transporte en la maison dite de la Conciergerie pour y voir et visiter +la nomé Anne Marie Louise Thomas, femme Cerilly, condanné à mort +cejourdhuy par jugement dudit tribunal, afin dy constater létat de +grossesse de six semaine, conformément à sa déclaration. + +Après la visite la plus scrupuleuse tant des parties intérieures +questerieure, nous avons trouvée le col de la matrice très bas et dure +et gonflé, le ventre tendue et gonflé, les seins douloureux et peu +élevé; nous ayant répondue sur les diférentes questions que nous lui +avons faite sur son état, quel avoit éprouvé quelque uns des simptomes +et accident qu'éprouvent ordinairements les femmes dans le +commencement de leurs grossesse. Nous avons reconue que tout ces +signes annonçoient bien un commencement de grossesse, que depuis près +de deux mois elle n'avoit pas ses règles. Mais comme tout ces signes +et simptomes souvent en imposent et ne sont pas sufisans pour porter +un jugement définitif, nous renvoyons a un termes plus éloigné, qui +est le cinquième mois, ou la nature n'y les simptomes ne peuvent plus +en imposer. A Paris, ce vingt un floréal de l'an deux de la République +françoise une et indivisible. + + PAQUIN, veuve PRIOUX. BAVARD. + + * * * * * + +_Tribunal révolutionnaire._ + +Vu par le tribunal révolutionnaire établi par la loi du 10 mars 1793, +sans recours au tribunal de cassation, et encore en vertu des pouvoirs +délégués au tribunal par la loi du cinq avril de la même année, séant +au Palais de justice, à Paris, la déclaration faite par Anne Marie +Louise Thomas, femme Serilly, le vingt-un floréal présent mois, +l'ordonnance du tribunal étant ensuite; ensemble le rapport des +officiers de santé et matrone assermentés; ensemble le réquisitoire de +l'accusateur public; tout considéré, + +Le tribunal assemblé en la chambre du conseil, attendu l'incertitude +sur l'état actuel de la femme Serilly, résultant du rapport des +officiers de santé du tribunal, ordonne qu'il sera surcis à +l'exécution du jugement dujourdhuy à l'égard de la femme Serilly, +jusqu'à ce qu'il en ait été autrement ordonné. + +Fait et jugé en la chambre du conseil, le vingt deux floréal l'an +deuxième de la République, par les citoyens Subleyrac, vice président, +Denizot, Ardouin, Deliége et Maire, juges, qui ont signé le présent +jugement avec le commis greffier. + + SUBLEYRAC. + DENIZOT. A. M. MAIRE. ARDOUIN. + DELIÉGE. + +_Nota_. Anne-Marie-Louise Thomas, femme Megret-Serilly, fut transférée +à l'Évêché, d'où elle fut mise en liberté après le 9 thermidor. B.] + +Les mots de _peine de mort_ et d'_exécution dans les vingt-quatre +heures_ avaient produit un léger mouvement sur les bancs où sont assis +les accusés. Mais ces mots, Madame Élisabeth les a entendus sans +changer de visage. Oublieuse d'elle-même, sa pensée, qui est toute en +Dieu, se reporte sur ceux qu'on a associés à sa condamnation, et avec +lesquels elle est ramenée pour quelques instants à la Conciergerie. + +Au moment où elle sortait du tribunal, Fouquier dit au président: «Il +faut avouer cependant qu'elle n'a pas poussé une plainte.--De quoi se +plaindroit-elle donc, Élisabeth de France[103]? répondit Dumas avec +une gaieté ironique. Ne lui avons-nous pas formé aujourd'hui une cour +d'aristocrates digne d'elle? Et rien ne l'empêchera de se croire +encore dans les salons de Versailles quand elle va se voir, au pied de +la sainte guillotine, entourée de toute cette fidèle noblesse[104].» + +[Note 103: Cette expression ironique _Élisabeth de France_ dans la +bouche de Dumas, en rappelant la réponse qu'elle lui a faite elle-même +quand il lui a demandé son nom, apporte, ce me semble, une grande +force à l'opinion que j'ai émise plus haut. B.] + +[Note 104: Ces détails ont été affirmés par des membres du jury et par +des spectateurs présents au jugement; M. Georges Duval, qui les tenait +d'eux, les rapporte dans ses _Souvenirs thermidoriens_.] + +Ces vingt-quatre personnes marquées pour l'échafaud, défilant +lentement sous de longues voûtes au milieu des spectateurs, qui, pour +les voir passer, se rangent en haie avec une inconcevable avidité, +sont conduites dans la salle des condamnés à mort pour y attendre le +bourreau. Cette salle, longue, étroite, obscure, n'est séparée du +greffe que par une porte et une cloison vitrées, et n'a pour tout +mobilier que des bancs de bois adossés à la muraille. + +Réunie à ces infortunés, qu'elle regarde comme autant d'amis qui +doivent l'accompagner au Ciel, Madame Élisabeth a bientôt pris au +milieu d'eux la place qui lui appartient: elle leur parle avec un +calme et une douceur inexprimables; elle domine leurs tortures morales +par la sérénité de son regard, par la tranquillité de son maintien, +par l'ascendant de sa parole. Telle nous l'avons vue à Versailles, à +Montreuil, au milieu de ses amies dévouées qui faisaient le charme de +sa vie, s'oubliant pour ne songer qu'à elles, prenant intérêt à tout +ce qui les intéressait, et ne laissant jamais échapper l'occasion de +jeter dans leur âme une de ces semences évangéliques que récolte le +divin Moissonneur, telle nous la retrouvons dans ces dernières heures +à la Conciergerie, au milieu des victimes qui doivent l'accompagner à +l'échafaud, aussi douce, aussi aimable, aussi calme, mais le front +déjà rayonnant de l'auréole de son martyre. + +Elle excite leur confiance en Celui qui couronne les épreuves +supportées avec courage, les sacrifices saintement accomplis. Sous +cette parole pénétrante, Madame de Sénozan, la plus âgée des +vingt-cinq victimes, se rassure, et offre à Dieu le peu qui lui reste +de vie avec la même facilité que MM. de Montmorin et Bullier, ces deux +jeunes gens de vingt ans, font l'abandon des longues perspectives +ouvertes devant eux dans le temps. M. de Loménie, ancien ministre de +la guerre et maire de Brienne, que n'ont pu sauver les vives +réclamations des communes voisines de cette ville, s'indignait avec +une sorte d'exaltation, non pas d'être condamné, mais de se voir +imputer à crime, par Fouquier, les témoignages d'affection et de +gratitude que lui ont conquis les services rendus par lui à son +département. Madame Élisabeth s'approche de lui, et lui dit avec +douceur: «S'il est beau de mériter l'estime de ses concitoyens, croyez +qu'il est encore plus beau de mériter la clémence de Dieu. Vous avez +montré à vos compatriotes à faire le bien: vous leur montrerez comment +on meurt quand on a la conscience en paix[105].» + +[Note 105: Nous devons ces détails au sieur Ferry, garçon de bureau +(en 1825) au département des beaux-arts, qui les tenait du sieur +Geoffroy, son oncle, gardien (en 1794) de la maison d'arrêt de la +Folie-Renaud, lequel se trouvait à cette heure à la Conciergerie, où +il venait, selon l'usage, faire le dépôt de la défroque des +suppliciés.] + +Madame de Montmorin, dont presque toute la famille a été mise à mort +par la révolution, ne peut se faire à l'idée de l'immolation de son +fils; celui-ci la rassure avec le courage et la tendresse du +dévouement filial. Le sacrifice exigé semble impossible à cette mère +désespérée: «Je veux bien mourir, dit-elle en sanglotant, mais je ne +puis le voir mourir.--Vous aimez votre fils, lui dit alors Madame +Élisabeth, et vous ne voulez pas qu'il vous accompagne! Vous allez +trouver les félicités du Ciel, et vous voulez qu'il demeure sur cette +terre, où il n'y a aujourd'hui que tourments et douleurs!» Sous +l'impression de ces paroles, le coeur de madame de Montmorin s'ouvre à +un rayon d'extase; ses fibres se détendent, ses larmes coulent, et +serrant avec transport son enfant dans ses bras: «Viens, viens, +s'écrie-t-elle, nous monterons ensemble[106].» + +[Note 106: Une sainte fille du nom de _Marguerite_, au service de M. +le marquis de Fenouil, et qui avait été jetée à la Conciergerie pour +n'avoir point voulu déposer contre son maître, fut témoin de cette +scène. Elle connaissait madame de Montmorin, dont son père infirme +avait reçu plus d'un bienfait. Ayant appris en 1828 que Marguerite +était au service de M. le marquis de la Suze, grand maréchal des logis +du Roi, je demandai à la voir, et elle me raconta ces détails, que je +suis heureux de consigner ici. B.] + +Les êtres les plus susceptibles de faiblesse dans le cours ordinaire +de la vie bravent héroïquement la mort quand un grand sentiment les +anime. La marquise de Crussol d'Amboise faisait habituellement coucher +deux de ses femmes dans sa chambre: une araignée lui faisait peur; +l'idée d'un péril même imaginaire la remplissait d'épouvante. +L'exemple de Madame Élisabeth la transforme tout à coup: elle est +calme au tribunal, dans la prison, devant la mort. + +L'émotion s'est communiquée à tous les condamnés. Madame Élisabeth +leur apparaît, à cette heure terrible, illuminée du triple reflet du +divin Maître; car devant ces coeurs brisés qui l'entouraient, elle +manifeste la vérité qui éclaire, la douceur qui attire, la sainteté +qui édifie. + +«On n'exige point de nous, dit-elle, comme des anciens martyrs, le +sacrifice de nos croyances; on ne nous demande que l'abandon de notre +misérable vie: faisons à Dieu ce faible sacrifice avec résignation.» +Rien de plus propre à remuer profondément les âmes que ce souffle +ardent de la foi qui domine le sentiment de la douleur. Jamais cette +ferme et vivifiante espérance, dont l'Église a fait une vertu, jamais +la charité, jamais le courage, n'ont inspiré des paroles plus tendres +et plus héroïques. Quelle paupière ne se mouillerait au cri de cette +belle âme qui console et qui relève tant d'âmes déchirées ou abattues! +Élisabeth ne cherche point à combattre et à ne pas mourir, elle ne +proteste pas contre l'iniquité des hommes, elle n'a pas un mot de +regret, encore moins un mot de reproche: elle va vers Dieu avec +confiance; elle ne veut pas y aller seule, elle entraîne ses +compagnons, et leur montre les bras miséricordieux qui leur sont +ouverts. + +Cette femme angélique rencontrait donc, dans ce dernier moment, un +grand sujet de joie: elle avait ranimé des âmes endolories ou inertes; +elle avait fait pénétrer la vigueur de la foi dans les défaillances de +la nature. Elle avait fait de cette dernière heure d'agonie l'épreuve +préparatoire du sacrifice; elle avait émoussé l'aiguillon de la mort, +et fait poindre à des yeux déjà fermés au monde les lueurs anticipées +de la délivrance. + +Le dernier appel se fait bientôt entendre. La toilette funèbre +s'accomplit. Les portes de la prison s'ouvrent, et les charrettes du +bourreau, que Barère appelait les _bières des vivants_, reçoivent les +condamnés. Madame Élisabeth se trouve assise sur la même charrette que +mesdames de Sénozan et de Crussol d'Amboise, et elle s'entretient avec +elles pendant le trajet de la Conciergerie à la place Louis XV. Aux +plaintes qui échappent à quelques-uns des condamnés, elle répond par +de touchantes exhortations. À la descente du pont Neuf, rapporte un +témoin oculaire, le mouchoir blanc qui couvre la tête de la Princesse +se détache et tombe aux pieds de l'exécuteur, qui le ramasse. Dès ce +moment, Madame Élisabeth, demeurée seule, tête nue, au milieu de ses +compagnons d'infortune, attire par cela même tous les regards; et +c'est ainsi que tant de personnes, qui, sans cette circonstance, ne +l'eussent peut-être point remarquée, ont pu rendre témoignage du calme +et de la sérénité de ses traits. On arrive à la place de la +Révolution: Madame descend la première. Le bourreau, comme pour +l'aider, lui tend la main. La princesse regarde de côté, et ne +s'appuie pas sur cette main qui s'offre à elle. Les victimes avaient +trouvé au pied de l'échafaud une banquette sur laquelle on les fit +asseoir. On présume que cette attention inaccoutumée était due à un +calcul de prudence: le gouvernement révolutionnaire avait craint, +a-t-on dit, que la fournée étant considérable, il ne se trouvât +quelques patients qu'une trop longue attente devant l'instrument de +mort eût fait défaillir. Aucun ne défaillit[107]. Encouragé par la +présence et le regard de la soeur de Louis XVI, chaque condamné s'est +promis de se lever bravement à l'appel de son nom, et d'accomplir sa +tache avec fermeté. Le premier nom prononcé par l'exécuteur est celui +de madame de Crussol. Madame de Crussol se lève aussitôt, va +s'incliner devant Madame Élisabeth, et témoignant hautement le respect +et l'amour que la princesse lui inspire, elle lui demande la +permission de l'embrasser. «Bien volontiers, et de tout mon coeur», +lui dit Madame Élisabeth avec cette expression d'affabilité qui lui +était si naturelle; et la royale victime avançant son visage, lui +donne le baiser d'adieu, de supplice et de gloire[108]. Toutes les +femmes qui suivirent obtinrent le même témoignage d'affection. Elles +montèrent ainsi à l'échafaud, sacrées par cet angélique baiser, qui +rappelle les actes des martyrs, pour la bienheureuse immortalité. Les +hommes s'honorèrent aussi de leur respect pour Madame Élisabeth, en +allant, chacun à son tour, courber devant elle la tête qui, une minute +après, tombait sous le couperet de la guillotine. Déjà plusieurs têtes +étaient tombées, lorsqu'un homme de la lie du peuple, curieux de +savoir quelle était la personne qu'on saluait ainsi, parvint à +apercevoir sa figure, et reconnut Madame Élisabeth. «On a beau lui +faire des salamalecs, dit-il avec une expression cynique, la voilà +f..... comme l'Autrichienne.» Cet homme était assez près du banc pour +que sa parole y fût entendue. Madame Élisabeth, qui n'avait que de +vagues soupçons sur le meurtre de la Reine, bénit le Ciel en apprenant +qu'elle avait cessé de souffrir et qu'elle allait la retrouver au sein +de Dieu. Pendant tout le temps que dura le sacrifice, la sainte femme +qui semblait y présider ne cessa de dire le _De profundis_. Celle qui +allait mourir priait pour les morts. Elle était réservée à périr la +dernière. Les maîtres de la guillotine ne pouvant la tuer qu'une fois, +voulurent du moins qu'elle se sentît mourir autant de fois qu'elle +verrait de victimes immolées sous ses yeux. Quand la vingt-troisième +vint s'incliner devant elle, elle lui dit: «Courage et foi dans la +miséricorde de Dieu»; puis elle se lève elle-même pour se tenir prête +à l'appel de l'exécuteur. Elle monte d'un pas ferme les marches de +l'échafaud; ici encore le bourreau lui tend la main; mais l'attitude +de la victime lui fait comprendre qu'elle est assez forte pour y +monter sans secours, et, regardant le ciel, elle se livre à +l'exécuteur. Son fichu tombant à terre au moment où on l'attache à la +planche fatale, laisse apercevoir une médaille d'argent représentant +une Immaculée Conception de la Vierge, qui était, ainsi qu'une petite +clef de portefeuille, attachée à son cou par un menu cordon de +soie[109]. L'aide du bourreau se mettant en devoir de lui enlever ce +signe de piété, elle lui dit: «Au nom de votre mère, monsieur, +couvrez-moi.» Ce fut le dernier mot de Madame Élisabeth. Jusqu'alors, +à aucune exécution on n'avait remarqué autant d'émotion autour de la +guillotine. Il n'y eut pas de cris de Vive la République! Chacun s'en +alla triste de son côté. Le témoin oculaire dont je tiens ces détails +ajouta: «Au moment où j'aperçus la charrette sur laquelle on plaçait +les cadavres et les têtes des victimes, je suis partie comme le +vent[110].» + +[Note 107: S'il était vrai, comme on l'a prétendu, que Fouquier eût +_fait la proposition de saigner les condamnés pour affaiblir le +courage qui les accompagnait jusqu'à la mort_, on serait disposé à +croire qu'il regretta que l'application de cette atroce mesure n'ait +pu être faite à la fournée du 10 mai 1794. + +«Le fait de cette proposition, dit M. Berriat-Saint-Prix, ne figure +pas dans le compte rendu de Donzelot, mais il n'en est pas moins +prouvé à mes yeux, et voici mes raisons:--Les questions résolues +affirmativement par le jury embrassaient vingt-neuf faits distincts, y +compris celui-là[107-A]; sur ce nombre, vingt-sept se retrouvent dans +le compte rendu, lequel s'arrête à l'audience du 2 floréal. Il est +permis de supposer que la proposition de _la saignée_ fut établie sur +les neuf audiences suivantes, omises par Donzelot. On ne comprend pas, +en effet, comment le jury aurait sans preuve déclaré constant ce fait +si étrange, alors qu'il ne constatait les vingt-sept autres que sur +d'évidentes démonstrations.» + +(_La Justice révolutionnaire à Paris_, Cosse et Marchal, place +Dauphine, 1861.)] + +[Note 107-A: Jugement rendu contre Fouquier, in-4º, page 1 à 5. +Bibliothèque du Louvre.] + +[Note 108: Son mari. A. E. F. G. Crussol d'Amboise, âgé de +soixante-sept ans, ex-membre de l'Assemblée constituante, né à +Aurillac, département du Cantal, domicilié à Paris, fut condamné à +mort comme conspirateur, le 8 thermidor an II (26 juillet 1794), par +le tribunal révolutionnaire de Paris.] + +[Note 109: Extrait du registre des dépôts au greffe du tribunal +révolutionnaire, à la date du 22 floréal. + +«Est comparu le citoyen Desmouret, commis de l'exécuteur des jugemens +criminels, lequel a déposé un médaillon en verre à cercles d'or +renfermant un crucifix de même métal; + +»Un cachet d'or en trois parties représentant l'un les armes de France +et de Navarre de l'ancien régime, l'autre une colombe, et le dernier +une tête d'homme; + +»Une chaîne de col en or, à laquelle est attaché un coeur renfermant +des cheveux et une petite croix d'or; + +»Une médaille d'argent représentant une Immaculée Conception de la +ci-devant Vierge, et une petite clef de portefeuille qu'il déclare +appartenir à Élisabeth Capet, condamnée à mort, et qu'il a trouvée sur +elle en la conduisant au supplice, et a signé avec moi greffier +soussigné. + + »DESMOREST, WOLFF.» + +Cette déclaration du commis de l'exécuteur est précédée (sur le +registre des dépôts faits au greffe du tribunal révolutionnaire) de la +déclaration faite par le concierge de la maison d'arrêt de la +Conciergerie des objets de garde-robe ou autres appartenant à +_Élisabeth Capet et à ses complices_. Voir aux Documents, nº VII.] + +[Note 110: Le témoin dont il est ici question est madame Marie +Valienne, femme Hervé, puis femme Baudoin, concierge de l'hospice +Devillas, rue du Regard.] + +[Illustration: Procès-verbal d'exécution de mort. + +L'an {quatre} de la République Française, le {vingt un floréal} à la +requête du citoyen Accusateur-public près le Tribunal Révolutionnaire, +établi au Palais, à Paris, par la loi du 10 mars 1793, sans aucun +recours au Tribunal de cassation, lequel fait élection au Greffe dudit +Tribunal séant au Palais; je me suis {......} Huissier-audiencier +audit Tribunal, soussigné, transporté en la maison-de-Justice audit +Tribunal, pour l'exécution du Jugement rendu par le Tribunal +{Cejourd'huy} contre {Marie Élizabeth Capet} qui {la} condamne à la +peine de mort, pour les causes énoncées audit jugement, et de suite je +l'{ai} remis{e} à l'exécuteur des jugemens criminels, et à la +Gendarmerie qui {l'ont} conduit sur la place de {la révolution} où, +sur un échaffaud dressé sur ladite place, {laquelle a}, en notre +présence, subi la peine de mort; et de tout ce que dessus, ai fait et +rédigé le présent procès-verbal, pour servir et valoir ce que de +raison, dont acte. + +{signature} + +Enregistré {gratis}, à Paris, le {23 floréal} l'an {quatre} de la +République une et indivisible. + +{signature}] + +«Toutes les relations et tous les mémoires de ce temps s'accordent à +dire qu'à l'instant où Madame Élisabeth reçut le coup mortel, une +odeur de rose se répandit sur toute la place Louis XV[111].» + +[Note 111: _Mémoires de madame de Genlis_. Paris, Ladvocat, 1825, t. +VI, p. 117. + +Madame de Genlis ajoute en note: «On voit dans la _Vie des saints_ que +ce miracle d'une odeur suave se répandant tout à coup est arrivé plus +d'une fois au moment de la mort de saints personnages.» + +On trouve dans l'ouvrage de Görres intitulé: _la Mystique divine_, le +récit d'une multitude de phénomènes identiques. En voici un extrait: + +«Lorsqu'on dit de quelqu'un qu'il est en odeur de sainteté, cette +expression n'est pas seulement une figure, mais elle est fondée sur +l'expérience. La chambre de la bienheureuse Liduine était, au +témoignage de Thomas à Kempis, remplie d'un parfum délicieux +qu'exhalait sa personne, et qui faisait croire à tous ceux qui +entraient qu'elle avait sur elle quelque aromate. + +»Lorsque saint Ménard fut assassiné dans sa solitude, il sortit de son +cadavre une odeur très-agréable qui se répandit jusque dans la forêt +environnante. Le corps de saint Dominique exhalait une odeur +semblable, et elle s'attacha pour longtemps aux mains de ceux qui +l'avaient enseveli. Après la mort de saint Gandolphe, son corps +répandit aussi un doux parfum qui remplit la maison pendant quinze +jours. Ce même phénomène se reproduisit chez le frère Robert, de +Naples, chez Jeanne de la Croix, chez François de Sainte-Marie et chez +François de la Conception, quoique tous fussent morts de maladies qui +ont coutume d'être accompagnées de mauvaises odeurs. Il faut que ce +parfum de sainteté soit bien pénétrant, puisque les actes de saint +Trévère rapportent qu'on le sentait à un mille à la ronde lorsqu'on +ouvrit son tombeau.» (_La Mystique divine, naturelle et diabolique_, +par GÖRRES, ouvrage traduit de l'allemand par C. Sainte-Foi; +Poussielgue-Rusand. Paris, 1854. Tome I, chap. IV, p. 292 et 295.)] + +A deux pas de la guillotine stationnait une charrette[112] attelée de +deux chevaux, et contenant deux grands paniers destinés à recevoir +l'un les corps, l'autre les têtes des suppliciés. L'horreur +qu'éprouveront ceux qui liront ces détails, je l'éprouve avant eux en +les écrivant. Lorsque les bourreaux eurent jeté au panier la +vingt-quatrième tête, qui était celle de Madame Élisabeth, ils +étendirent son corps, couvert de ses vêtements, sur le monceau de +cadavres entassés dans l'autre panier; il s'ensuivit que ses vêtements +étaient à peine ensanglantés, tandis que ceux placés au fond du panier +semblaient avoir été baignés dans le sang. + +[Note 112: Les charrettes qui devaient transporter les condamnés à +l'échafaud étaient commandées d'avance en nombre suffisant; les places +des victimes étaient comptées; ces charrettes arrivaient à la porte de +la Conciergerie vers dix heures du matin, midi au plus tard. Plusieurs +fois l'audience de la salle de l'_Égalité_ (aujourd'hui la chambre +civile de la Cour de cassation) ayant été terminée par la condamnation +de cinq ou six accusés seulement, Fouquier fit ajouter au bas de +l'ordre pour l'exécuteur, que lui présentait à signer le greffier: +«L'exécuteur fera amener six ou sept charrettes», ce qui annonçait +l'espoir que les accusés alors en jugement dans la salle de la +_Liberté_, au nombre de trente, plus ou moins, seraient également +condamnés. (Note empruntée au livre de M. Berriat Saint-Prix, _la +Justice révolutionnaire_.)] + +[Illustration: PLAN DU CIMETIÈRE DE MONCEAUX, CONNU SOUS LE NOM DE +CLOS DU CHRIST. + + PLAN DU CIMETIÈRE DE MONCEAUX, CONNU SOUS LE NOM DE CLOS DU CHRIST. + + A. Rue des Errancis, prolongement de la rue du Rocher. + B. Maison du Christ. + C. Porte condamnée. + D. Porte cochère. + E. Porte de la cour au jardin. + F. Porte cochère par où entraient les charrettes. + G. Endroit où l'on croyait que les restes de Madame Élisabeth + étaient enfouis. + H. Fosse commune où reposent les victimes du 10 mai 1794. + I. Petite porte communiquant du jardin dans le clos du Christ. + K. Lieu où M. Viger de Jolival supposait que le duc d'Orléans était + inhumé. + L. et M. Grande fosse commune où ont été ensevelies les victimes + de la réaction thermidorienne. + N. Cour. + O. Jardin. + P. Parc de Monceaux. + Q. Maison de l'octroi. + R. Chemin de la barrière de Monceaux à celle de Clichy. + S. Barrière de Monceaux.] + +La charrette se met en marche, escortée par la gendarmerie. La foule +s'ouvre devant elle. Quelques cris de _Vive la République!_ poussés au +départ par un reste d'agents de la police municipale, s'éteignent +bientôt. Le convoi marchant lentement, suit les rues des +Champs-Élysées, de la Madeleine, de l'Arcade, de la Pologne, +Saint-Lazare et du Rocher. Le peuple s'arrête pour le voir passer: de +rares fenêtres légèrement entr'ouvertes laissent apercevoir le front +de quelques personnes muettes et immobiles, peut-être agenouillées. Le +cortége gravit très-lentement la rue du Rocher, et s'arrête un instant +(sans doute pour laisser souffler les chevaux) à l'endroit où finit la +montée et où cette voie quittait, à cette époque, le nom de rue du +Rocher pour prendre celui de rue des Errancis, rue n'existant alors +qu'au tracé et conduisant à la barrière de Monceaux. A cent pas en +deçà de cette barrière, le convoi passe entre la seule maison qui +s'élevait sur cette route et un tas de pierres qui lui faisait face à +droite, servant naguère de piédestal à un calvaire abattu par la +révolution. Il arrive à la barrière, il la franchit; puis, prenant à +gauche, il tourne le dos au pavillon de l'octroi, et fait halte devant +une porte charretière pratiquée dans le mur d'enceinte de la ville et +marqué par la lettre F dans le plan que nous mettons ici sous les yeux +du lecteur. Cette porte s'ouvre, et la charrette entre dans un enclos +qui, depuis deux mois environ, servait de cimetière aux suppliciés du +tribunal révolutionnaire. Le cimetière de la Madeleine, doublement +peuplé par la faux naturelle de la mort et par le couperet de la +guillotine, n'avait plus de terre pour recouvrir les os des +trépassés. Il y avait longtemps d'ailleurs que les habitants du +quartier s'étaient plaints des miasmes fétides qui s'exhalaient de ce +cimetière[113]. + +[Note 113: Déjà, à l'époque des grandes chaleurs de l'été précédent, +les habitants du quartier de la Madeleine avaient exprimé des plaintes +à ce sujet. Un citoyen du quartier du Roule, dans la séance de sa +section, le 17 juillet 1793, avait proposé d'adresser à cet égard une +réclamation au conseil de la Commune. Les exigences hygiéniques +avaient enfin déterminé l'ouverture d'un nouveau cimetière. + +«_Séance de la section du Roule du 17 juillet 1793._ + +»Un membre monte à la tribune, et lit un mémoire signé d'un grand +nombre de citoyens, tendant à inviter la Commune à donner un autre +emplacement au cimetière de la paroisse de la Madeleine, dont l'odeur +cadavéreuse et putréfiante, y est-il dit, devient insupportable aux +citoyens qui l'avoisinent, et dangereuse à la ville de Paris. + +»La section arrête que cette demande sera transmise à la Commune.» + +«_Séance du 18._ + +»À propos de la lecture du procès-verbal, un membre fait observer que +l'arrêté pris dans la séance précédente est dangereux, impolitique et +capable d'accréditer les bruits faux que les ennemis du bien public +font courir en disant que la peste règne dans Paris. + +»L'assemblée, considérant qu'il n'est rien que la malveillance +n'emploie pour éloigner les bons citoyens de Paris, rapporte son +arrêté.»] + +Dès que la charrette est entrée dans le nouvel enclos, la porte se +referme immédiatement: gendarmes et curieux se retirent; deux +charretiers et un commissaire de police accompagnent seuls la voiture. + +Ce terrain, qui, comme on le voit, s'élargissait en s'étendant vers le +parc de Monceaux avec lequel il était contigu, était naguère consacré +à la culture: une moitié était encore en plates-bandes, et l'autre +conservait la trace de sillons interrompus çà et là par des tranchées +ouvertes et dont quelques-unes avaient été remplies dans les jours +précédents, ainsi que l'attestait la terre tout récemment remuée et +fort mal nivelée en certains endroits, car on était pressé, et le +triangle de la guillotine allait plus vite que la pioche du +fossoyeur. Ce champ de repos avait été inauguré le 4 germinal an II +(24 mars 1794) par cette fournée de victimes que Robespierre et +Danton, malgré leur antipathie mutuelle, avaient d'un commun accord +marquées pour l'échafaud, le jour où ils s'étaient aperçus qu'Hébert +et ses partisans cherchaient à élever la puissance de la Commune +au-dessus de celle de la Convention[114]. + +[Note 114: Le lecteur trouvera à la fin de l'Appendice les listes des +fournées de victimes qui ont précédé, accompagné ou suivi dans +l'enclos du Christ la dépouille de Madame Élisabeth.] + +Danton n'avait pas tardé à rejoindre dans ce lieu les adversaires +qu'il y avait envoyés, et son cadavre y avait été apporté avec ceux +des quatorze compagnons de mort que Robespierre lui avait donnés. + +Huit jours après, une large tranchée y avait reçu encore une bande de +vingt et un suppliciés pour lesquels on avait inventé un nouveau +crime, la _conspiration des prisons_, conspiration dans laquelle +Chaumette se trouvait être le complice d'Arthur Dillon et de la jeune +veuve de Camille Desmoulins; puis neuf jours à peine étaient écoulés, +et de la guillotine était arrivée encore en cet enclos une nouvelle +colonie funèbre, à la tête de laquelle figurait le vertueux +Malesherbes, appuyé sur deux générations de ses enfants. + +Et maintenant voici que sous cette terre où sont déjà ensevelis +quelques-uns des juges de son frère, la fille des Rois Très-Chrétiens +vient dormir son dernier sommeil avec sa nombreuse escorte de martyrs. +Au bord de la fosse indiquée dans le plan par la lettre H, la +charrette s'arrête. Cette fosse, d'après les appréciations du +fossoyeur dont nous aurons occasion de parler plus loin, a été creusée +sur une largeur de douze à quinze pieds et autant de longueur, à +quelques pas du petit mur qui sépare l'enclos du jardin. On procède au +déchargement de la voiture sanglante. D'après la déclaration du +témoin oculaire que nous venons de citer, le corps de Madame +Élisabeth, reconnu par les charretiers à ses vêtements et à la place +qu'il occupait sur le sommet de la charrette, est posé le premier ou +des premiers sur le bord de la fosse, où il est aussitôt mis à nu, car +les barbares de ce temps-là ne respectaient ni la vie ni la mort. + +Tous les corps sont successivement dépouillés de leurs habits avant +d'être précipités dans la fosse. Un registre est tenu de ces effets +divers, qui doivent être ensuite remis à l'Hôtel-Dieu. De temps à +autre les fossoyeurs descendent dans la fosse pour ranger les +cadavres, afin qu'ils n'y soient pas trop entassés: ils placent +alternativement un corps, le tronc tourné du côté du mur, et un autre, +le tronc vers le milieu de la fosse; il y avait par conséquent, dans +sa largeur, deux rangs de corps par couche horizontale. Afin de +ménager l'emplacement, on étend sur ce premier rang horizontal +d'autres couches de cadavres, placés comme les premiers, c'est-à-dire +le haut du corps et les pieds en sens opposés; chaque couche de corps +est recouverte d'environ six pouces de terre, et les fosses sont +recouvertes d'environ trois pieds de terre dans la partie supérieure. +Le corps de Madame Élisabeth, toujours d'après le témoignage du +fossoyeur, doit être couché sur le ventre, dans le fond de la fosse, +du côté le plus rapproché du mur. + +Les têtes ayant été placées indistinctement dans les vides, le +fossoyeur n'a pu indiquer où pouvait être enfouie celle de Madame +Élisabeth. On verra dans l'Appendice que nous donnons à la fin du +volume, avant les Pièces justificatives, la correspondance à laquelle +ont donné lieu les recherches qui ont été faites en 1817 pour +retrouver les dépouilles de Madame Élisabeth: ces pièces +administratives peuvent seules donner une idée des horribles détails +d'une telle inhumation. + +La nouvelle du meurtre de Madame Élisabeth avait ému l'Europe; mais +chez aucun peuple, dans aucune famille, la douleur n'avait été plus +profonde qu'à la cour de Turin. Le prince et la princesse de Piémont +espéraient que le meurtre du Roi et de la Reine de France avait +assouvi la colère de la révolution, et malgré les épouvantes +qu'inspirait la tyrannie de la démagogie, ils s'étaient persuadé que +Madame Élisabeth n'en serait pas victime. S'il était en France une +personne que l'affection de Clotilde distinguât de toutes les autres, +c'était assurément sa soeur, sa première amie, qu'elle avait élevée +par l'exemple autant que madame de Mackau par les conseils. Les +souvenirs de l'enfance, la communauté de la foi, les déceptions de la +vie, les terreurs et les deuils des dernières années, tout avait +concouru à resserrer pour elles les liens du sang, et à les attacher +plus étroitement l'une à l'autre. + +Le prince de Piémont fut instruit avant sa femme du meurtre de Madame +Élisabeth. Ce prince, qui partageait la piété et tous les sentiments +de famille de sa compagne, se présente devant elle, le front incliné, +les yeux humides et le crucifix à la main, et lui dit ces simples +paroles: «Il faut faire un grand sacrifice.» + +Clotilde avait compris. Les déchirements de son coeur lui avaient dit +que sa soeur n'était plus. + +«Clotilde triomphant aussitôt d'elle-même, rapporte l'historien de sa +vie[115], éleva ses yeux vers le ciel, et adorant Dieu et ses +incompréhensibles décrets, répondit sans différer, avec une présence +d'esprit admirable: «Le sacrifice en est fait.» Il est vrai qu'elle +eut à peine prononcé ces édifiantes paroles qu'elle s'évanouit, et cet +évanouissement, dont elle ne fut pas la maîtresse, nous paraît être +une nouvelle preuve de sa force et de sa vertu, puisqu'en attestant sa +sensibilité, il attestait aussi la violence qu'elle avait dû se faire +pour étouffer la voix du sang et les plaintes de la nature. Au reste, +revenue à elle, elle reprit son premier calme, et quelques moments +après, appelée comme à l'ordinaire pour se mettre à table avec la +famille royale, elle y alla avec courage et maîtrisa son trouble, +cacha sous son front serein la tristesse dont elle était pénétrée. +Tous ceux qui étaient présents en furent attendris et édifiés. + +[Note 115: LUDOVICO BOTTIGLIA. Traduction de J. B. Idt, professeur au +collége royal de Lyon. Lyon et Paris, in-8º, p. 79 à 82.] + +»Une procession publique de pénitence avait déjà été annoncée pour ce +jour-là: on voulait la renvoyer, ou du moins empêcher la princesse d'y +assister; mais elle ne céda rien, et persista à vouloir la suivre avec +les autres. La douleur de son âme était peinte sur son visage, et elle +n'en poursuivait pas moins son chemin avec le plus profond +recueillement. Ceux qui la voyaient passer pleuraient de tendresse et +de compassion, tandis que n'accordant rien à l'humanité, elle ne +versait pas une larme, elle n'interrompait point ses prières. Une de +ses femmes de chambre marchait derrière elle pour être plus à portée +de la secourir si elle se trouvait incommodée, comme on avait lieu de +le craindre; mais elle eut la force de faire toutes les stations, et +arrivée à l'église des Pères Philippins, elle leur annonça elle-même +la fin déplorable de sa soeur, et d'un oeil sec, leur demanda pour +elle l'assistance de leurs prières. + +»Il est cependant un degré au-dessus duquel ne put s'élever la vertu: +Clotilde avait combattu et triomphé; mais ce combat intérieur avait +été si violent, il lui en avait tant coûté pour remporter la victoire, +que le tour de la procession terminé, elle se trouva dans un +épuisement total; ses pieds ne pouvaient plus la soutenir, et, rentrée +dans son appartement, elle fut obligée de se mettre au lit. + +»Dès ce moment elle ne parla plus de Madame Élisabeth que pour +rappeler les belles qualités dont elle était ornée et faire l'éloge de +ses vertus. Elle garda aussi sur ses bourreaux un silence profond, +voyant dans ce tragique événement un de ces coups que la Providence +divine frappe quelquefois pour purifier les âmes; et étant d'ailleurs +persuadée que l'esprit humain ne peut sonder les décrets éternels, et +que souvent ce qui nous fait le plus de peine est précisément ce qui +doit le plus contribuer à notre bien spirituel. Elle voulut avoir une +copie de la prière que l'illustre victime avait composée elle-même, +récitée tous les jours de sa longue captivité, et répétée encore au +pied de l'horrible échafaud[116].» + +[Note 116: L'année 1796 devait la soumettre à de nouvelles épreuves. +La mort du roi Victor-Amédée appelait son époux au trône de Sardaigne, +ébranlé depuis quatre ans par la révolution française. La nouvelle +reine se servit de son autorité pour honorer la religion, protéger les +arts et soulager les pauvres. Elle ne jouit guère que deux ans de +cette consolation. Le 6 décembre 1798, le Directoire déclara la guerre +à Charles-Emmanuel IV, et le força de quitter Turin. La Reine le +suivit en Toscane, et s'embarqua avec lui à Livourne. Arrivés en +Sardaigne, ils y passèrent sept mois. Ayant un moment espéré que +quelques avantages remportés par les Russes pourraient leur ouvrir la +route de leurs États, ils revinrent sur le continent: la fortune se +tourna de nouveau contre eux, et les réduisit à changer souvent de +séjour. Ils habitèrent tour à tour Florence, Rome et Naples. Dans ces +différentes demeures, les habitudes de la Reine restaient les mêmes: +elle prodiguait à son mari, souffrant fort souvent d'une névralgie, +les soins les plus assidus comme les plus affectueux; et le temps +qu'elle avait de libre après l'accomplissement de ses devoirs, elle le +consacrait aux pratiques de la religion, au soulagement de la +souffrance et de la misère, auxquelles elle donnait elle-même +l'exemple de la douceur, de la patience et de l'humilité. + +Ayant appris que le souverain Pontife avait été enlevé de Rome, et se +trouvait momentanément dans la Chartreuse, près de Florence, le Roi et +la Reine de Sardaigne, ainsi que le grand-duc de Toscane, +s'empressèrent de l'aller visiter. On imagine mieux qu'on ne le décrit +ce que dut avoir de touchant une telle entrevue, dans une circonstance +qui réunissait des exemples si éclatants de la fragilité des grandeurs +humaines. En s'inclinant devant le chef suprême de l'Église, +Charles-Emmanuel lui dit: «J'oublie dans des moments si doux toutes +mes disgrâces; je ne regrette point le trône que j'ai perdu: je +retrouve tout à vos pieds.--Hélas! cher Prince, répondit le +Saint-Père, tout n'est que vanité; nous en sommes, vous et moi, la +triste preuve. Portons nos regards vers le ciel, c'est là que nous +attendent des trônes qui ne périront jamais.» Le Roi et la Reine, qui +se disposaient à retourner en Sardaigne, pressaient le saint vieillard +de les accompagner. «Venez, venez avec nous, Saint-Père, disait la +soeur de Madame Élisabeth, nous nous consolerons ensemble: vous +trouverez dans vos enfants tous les soins respectueux que mérite un si +tendre père.--Je ne puis accepter vos offres généreuses, répondit le +Pape, mon grand âge ne le permet pas, mes infirmités le refusent, et +la crainte d'éveiller le soupçon de nos ennemis le défend.» Leurs +adieux furent déchirants: c'était la séparation d'amis qui ne doivent +plus se revoir. + +Marie-Clotilde mourut à Naples le 7 mars 1802. Dans tous les lieux +qu'elle avait habités, la réputation de sa sainteté s'était répandue. +Le pape Pie VII, qui avait été témoin de ses vertus, la déclara +vénérable par un décret du 10 avril 1808.] + +La fatale nouvelle circulait et faisait partout couler bien des +larmes, mais nulle part peut-être plus qu'au château de Wartegg, près +de Rohrschak, dans le canton de Saint-Gall en Suisse[117], où vivait +retirée la famille de Bombelles. Sans être parfaitement rassurée sur +le sort de la princesse, elle s'était attachée avec ardeur à cette +pensée que la perversité humaine s'arrêterait devant un crime +non-seulement si odieux, mais si inutile. + +[Note 117: Le prince Béda, abbé de Saint-Gall, était propriétaire du +château de Wartegg. + +Il avait donné à bail ce manoir à la famille de la Tour-Valsassina, +qui, au moment de l'émigration française, le loua au marquis de +Bombelles. + +Dans son journal manuscrit, conservé aux archives de Saint-Gall, t. +284, nous voyons que la famille de Bombelles était installée à Wartegg +en décembre 1791, et que le 4 janvier 1792 M. de Bombelles vint avec +toute sa famille à Saint-Gall faire visite au prince abbé et dîner +avec lui.] + +Le journal qui en contient le récit arrive un matin au château, et à +l'instant le meurtre est su de tout le monde. Madame de Bombelles +seule, qui est encore au lit, ne le sait pas. Un domestique entre dans +son appartement; ses larmes et le nom de Madame Élisabeth qu'il +prononce ont tout fait comprendre. Madame de Bombelles jette un cri et +tombe sur son oreiller, sans mouvement et sans vie. Son mari accourt, +l'environne de soins; elle respire et fait un effort pour se relever, +mais le choc terrible que lui a imprimé la fatale nouvelle a pour +ainsi dire faussé chez elle les ressorts de la nature, et un rire +effrayant éclate sur ses lèvres plissées et tordues par la douleur. A +l'aspect de cet accès de démence, une sorte d'intuition venue du coeur +inspire à M. de Bombelles le seul moyen peut-être qui pût rappeler la +nature à elle-même. «Ses enfants! s'écrie-t-il, vite ses +enfants!»--Ses enfants, qui savent déjà que le bourreau vient de leur +prendre une mère, accourent et se précipitent sur le lit de celle +qu'ils sont menacés de perdre encore. Leur effroi, leurs cris, leurs +larmes, le nom d'Élisabeth prononcé au milieu des sanglots, cette +scène déchirante où la tendresse et le désespoir mêlent et confondent +leurs plus douces émotions et leurs plus terribles angoisses, +finissent par ramener madame de Bombelles au sentiment vrai de son +inconsolable douleur. + +Le château de Wartegg prit le deuil: père, mère, enfants, ne pouvaient +se regarder sans verser des larmes; le souvenir de Madame Élisabeth +devint l'entretien incessant de cette famille éplorée. Privée de sa +fortune par la révolution, elle vivait à l'étranger des libéralités de +la maison royale de Naples, que le malheur força bientôt à se réduire +elle-même. Les événements qui suivirent obligèrent madame de Bombelles +à quitter la Suisse. Elle se rendit dans le village de Menowitz, aux +environs de Brünn, en Moravie, et peu de temps après dans la ville +même de Brünn. Les années s'écoulèrent sans adoucir ses regrets, la +mémoire de sa royale amie remplissait toutes ses pensées et inspirait +toutes ses actions. Elle avait à peine le nécessaire, et elle trouvait +le moyen d'ouvrir autour d'elle cette source de bonnes oeuvres dont +Madame Élisabeth lui avait donné le secret. A la suite d'une couche +malheureuse, elle mourut au mois de septembre 1800, à l'âge de +trente-huit ans, dans cette ville de Brünn, témoin de ses vertus et de +sa charité, et où sa mémoire est demeurée en vénération[118]. + +[Note 118: _Traduction d'un article de la Gazette de Brünn du mercredi +1er octobre 1800._ + +«Le vrai mérite est sans ostentation; il n'appartient qu'à la justice +de l'histoire de lui ériger un autel incorruptible dans le coeur de +tout homme de bien. La vertu la plus pure, la piété sans hypocrisie, +la tendresse conjugale et maternelle portée au plus haut degré, le +courage et la grandeur d'âme dans les plus grands malheurs, la bonté +du coeur, une bienfaisance sans bornes dans une situation gênée, un +esprit cultivé, une amitié noble et constante, toutes ces qualités se +trouvoient réunies dans une femme: toutes ces qualités firent vénérer +madame de Bombelles, qu'une mort prématurée arracha des bras de six +orphelins, à la suite d'une couche malheureuse, dans la +trente-neuvième année de son âge, et conduisit dans un monde où elle +reçoit la récompense due à ses souffrances et à ses vertus. Tous ceux +qui l'ont connue, qui l'ont vue grande et élevée dans le malheur, qui +l'ont admirée sous les titres respectables de mère, d'épouse et +d'amie, ne pourront refuser des larmes à sa mémoire, et à ses mânes le +souhait d'une paix sainte et inaltérable.» + +_Traduction d'un autre article de la même gazette, du samedi 4 octobre +1800._ + +«Les hommes reconnoissants forment, dans le grand tableau du monde, le +groupe le plus intéressant; car il n'est aucune vertu, si élevée +qu'elle soit, à laquelle le céleste sentiment de la reconnoissance ne +mérite de servir de pendant. Nous fûmes témoin, lundi dernier, d'une +scène des plus touchantes, des plus sublimes, près du cercueil de la +défunte madame de Bombelles. La gratitude y célébra une fête digne du +Ciel, et offrit un laurier à la vertu dans le tombeau. Les habitants +de Menowitz (village non loin de Brünn, où la défunte habita quelque +temps) apprirent la mort de cette vénérable femme, et plusieurs +d'entre eux se hâtèrent d'arriver à la ville et dans la maison du +deuil. C'étoit le jour des funérailles, et le cercueil étoit déjà +fermé. Les bonnes gens en demandèrent l'ouverture avec des cris +déchirants, pour voir encore une fois leur bienfaitrice, leur mère, +pour baiser encore une fois ses froides mains. Le cercueil fut ouvert; +et ces créatures reconnoissantes, pâles et plongées dans une douleur +muette, les yeux baignés de larmes, entourèrent le corps de leur +bienfaitrice. Ce spectacle étoit digne de compassion, et en même temps +de l'enthousiasme des âmes sensibles qui savent apprécier le mérite de +la vertu. Enfin ce chagrin muet éclata en plaintes amères: alors sa +main glacée fut couverte de baisers brûlants; alors les vêtements de +la défunte furent arrosés des larmes du sentiment, de ces larmes que +tous les trésors de la terre ne peuvent acheter sans la vertu, dont +elles sont le prix. Chacun de ces hommes reconnoissants essaya de +peindre aux assistants, avec tout le feu renfermé dans ses veines, les +bienfaits qu'il en avoit reçus: «_Au lit de ma femme malade, elle +veilloit jour et nuit.--Elle ferma les yeux de ma mère.--Elle me donna +des drogues de sa propre main et me soigna.--Elle pansa mes plaies, et +me mit en état de soutenir mes vieux parents._» Ainsi s'écrioient +ensemble ces coeurs nobles et sensibles; et ils adressoient leurs +voeux au Ciel pour qu'il accordât la paix éternelle à sa belle âme, +pour prix de tant de bienfaits. Que sont toutes les louange achetées +avec de l'or auprès d'un tel éloge funèbre! Oh! celui qui, au récit de +pareilles scènes, n'aimeroit pas la vertu, n'ouvriroit pas son coeur +aux malheureux, qui ne répandroit pas des trésors, souvent mal acquis, +dans le sein des infortunés; celui qui ne cesseroit pas de poursuivre +la vertu, d'opprimer le mérite, qu'il descende un jour au tombeau sans +être aimé, sans être pleuré! c'est la plus grande punition, et dont +il sentira, dans un autre monde seulement, toute l'étendue.»] + +On comprend la profonde affliction que durent ressentir les autres +amies de Madame Élisabeth, et en particulier madame de Raigecourt et +madame des Montiers. Madame de Raigecourt, qui crut devoir envoyer ses +respectueuses condoléances à Madame Royale, sortie sept mois après de +la prison du Temple, reçut d'elle la lettre suivante, datée de Vienne: + + «12 mars 1796. + + »Madame, votre visage ni votre nom assurément ne me sont + inconnus; on a du plaisir à se rappeler les personnes fidèles, et + vous êtes du nombre: je sais bien l'attachement que vous aviez + pour ma vertueuse tante Élisabeth; elle vous aimait beaucoup + aussi, et m'a souvent parlé de vous et du chagrin qu'elle avait + d'être séparée de vous. Je vous remercie de la joie que vous + témoignez de ma délivrance, c'est un miracle que le ciel + réservait à l'Empereur, et dont je serai toujours reconnaissante. + Je sais que vous n'êtes sortie que par l'ordre de ma tante; je + partage tous les tourments que vous avez soufferts, et assurément + je prendrai toujours le plus grand intérêt à tout ce qui vous + arrive comme à l'amie de ma chère tante Élisabeth. Vous me dites + que vous avez un de ses portraits bien ressemblant; je voudrais + que vous me le fissiez passer; je vous promets de vous le rendre; + je vous prie de l'envoyer sûrement à l'évêque de Nancy, qui est + chargé de mes affaires ici. + + »MARIE-THÉRÈSE de France.» + + * * * * * + +De son côté madame des Montiers avait écrit au comte de Provence pour +lui exprimer la part bien vive qu'elle prenait à ses douleurs +fraternelles. Le prince lui répondit de sa main: + + «A Vérone, ce 30 mai 1794. + +«Si je puis éprouver, Madame, quelque consolation dans ma juste et +profonde douleur, c'est en pensant qu'elle est partagée par les +personnes qui veulent bien avoir quelque bonté pour moi. Personne ne +sait mieux que moi combien ma pauvre soeur avoit d'amitié pour vous, +ni combien vous l'aimiez, et je juge de votre douleur par celle que je +ressens moi-même. Puisse l'attachement aussi pur qu'invariable que +vous me connoissez pour vous, vous être de quelque consolation! Soyez +au moins bien persuadée que c'en sera une pour moi, dans des temps +plus heureux, de faire tous mes efforts pour vous adoucir la cruelle +et irréparable perte que nous venons de faire. + +»Adieu, Madame, recevez avec votre bonté ordinaire l'assurance des +tendres et respectueux sentiments que je vous ai voués, et qui +dureront autant que ma vie. + + »LOUIS-STANISLAS-XAVIER.» + + * * * * * + +Les regrets exprimés ici par un frère de Madame Élisabeth ne font pas +oublier ceux que les plus humbles serviteurs de cette princesse lui +conservèrent jusqu'à leurs derniers jours. Jacques et Marie n'avaient +cessé, tant qu'ils l'avaient pu, d'être fidèles à l'ordre établi à +Montreuil par leur royale maîtresse; mais, après le 10 août, la +famille royale ayant été conduite au Temple, la Commune +révolutionnaire de Versailles ne tarda point à s'emparer de cette +demeure de Montreuil que les pauvres avaient pris coutume de regarder +comme la maison nourricière de leurs enfants. Jacques et Marie, qui +savaient peu dissimuler leurs sentiments et dont l'origine helvétique +était un crime aux yeux des révolutionnaires, furent arrêtés et mis en +prison, où ils furent longtemps oubliés. Ils en sortirent au mois de +ventôse an II, et sollicitèrent la bienfaisance des directeurs du +district de Versailles[119]. Leur extrême misère éveilla la pitié des +magistrats de ce temps, qui déclarèrent que leur détention avait été +une injustice et qu'ils avaient droit à des indemnités. Malgré nos +persévérantes recherches, il nous a été impossible de trouver la +preuve qu'un secours quelconque leur ait été accordé, et nous ne +pouvons dire comment ils parvinrent à traverser la France et à +regagner, avec leur enfant, l'heureuse contrée où ils avaient échangé +leurs premières paroles d'amour. L'honneur d'avoir appartenu à Madame +Élisabeth les environna de l'estime et de l'intérêt de tous les +habitants de Bulle. La révolution, qu'ils avaient cru fuir, vint les +trouver dans leur pays natal[120]; mais leur union tranquille n'en fut +pas troublée. Jacques et Marie ne cessèrent point de pleurer leur +bienfaitrice, sur laquelle chaque jour on se plaisait à les +interroger. Ils apprirent à leurs enfants à prier pour elle et à bénir +sa mémoire. Dieu ne voulut pas que ces deux êtres, qui avaient tant +souffert ici-bas de leur première séparation, fussent séparés +longtemps dans un monde meilleur. Marie mourut la première; elle +mourut le 5 janvier 1835[121]; Jacques alla la rejoindre le 2 +septembre de l'année suivante[122]. + +[Note 119: «_Liste civile._--Bosson et sa femme, ci-devant attachés au +service d'Élisabeth Capet, réclament de la justice des magistrats +administrateurs du directoire du district les six derniers mois 1793 +de leurs gages, et jusqu'à l'évacuation de leur logement, pour +laquelle ils ont obéis à l'instant même que les ordres leur a été +signifiés, au lieu qu'ils occupoient en la maison du Grand-Montreuil. + +»Ils sont sans place et sans pain;--se recommandent à votre +bienfaisance. + + »BOSSON.» + +«Soit communiqué au directeur de l'agence nationale de +l'enregistrement et des domaines, pour donner des renseignements et +son avis le plus promptement possible, attendu l'extrême misère où les +requérants ont été réduits par l'effet d'une détention non méritée. +Fait au district de Versailles, le trois germinal, l'an second de la +République. + + «GAUTHIER. MACÉ BAIGNEUX.» + +«_Avis du directeur de l'agence nationale de l'enregistrement._--Vû la +pétition du citoyen Bosson et de sa femme, tendante à obtenir de +l'administration le payement de leurs gages des six derniers mois de +1793, comme attachés à la maison du Grand-Montreuil, séquestrée sur +Élisabeth Capet. + +»Le directeur de l'agence nationale de l'enregistrement observe que +Bosson et sa femme, qui n'ont justifié ny de leur qualité ny de leurs +droits, étoient l'un vacher et la femme laitière dans la maison +d'Élisabeth Capet; + +»Que les vaches ayant été vendues en octobre 1792, le vacher et la +laitière sont devenus inutiles; que les dispositions des loix +concernant les gagistes de la cy devant liste civile sont communes aux +personnes qui étoient attachées à Élisabeth Capet; + +»Qu'ainsi Bosson et sa femme ont dû se regarder comme supprimés à +compter du 31 décembre 1792; mais qu'ils ont droit aux indemnités ou +pensions promises par le décret du 27 août 1793, et qu'ils doivent +être renvoyés devant le citoyen Henry, commissaire-liquidateur de la +cy-devant liste civile. + +»A Versailles, 11 germinal de l'an II de la République françoise, une +et indivisible. + + »DESCHESNE.»] + +[Note 120: Nous en avons trouvé des traces dans le registre des +archives de la noble bourgeoisie et ville de Bulle: + + «1798. + +»Cette année mémorable qui changea la face des affaires en Suisse fut +précédée par des démonstrations qui furent très-vives dans le pays de +Vaux déjà dès le commencement du mois de décembre. Le lendemain de la +foire du mois de janvier 1798 fut le jour où l'arbre de la liberté fut +arboré sur le Tilleul, à Bulle. Dès lors Bulle se constitua en comité +central correspondant avec Vevey et Lausanne. Un autre comité central +s'établit à Grand-Villard, qui correspondit aussi, comme celui de +Bulle, avec Vevey et Lausanne. Il s'agissait de récupérer les droits +de l'ancienne patrie de Vaux. + +»Parmi les actes de dévouement pour la cause de la liberté, on peut +citer celui des frères Gex, qui fabriquèrent un canon de bois cerclé +en fer, et qui figura au camp de Russille, près d'Avry-devant-Pont. + +»Les détails de cette révolution se trouveront dans un autre ouvrage. +L'heure étoit venue où la Suisse devoit aussi avoir son tour, et au 4 +mars les François entrèrent à Fribourg; combat meurtrier à la Singine; +Berne est prise par Schombourg; les gouvernements aristocratiques +disparoissent; la Suisse se constitue en une république une et +indivisible; un directoire, un sénat, un grand conseil, siégent +d'abord à Arau, ensuite à Lucerne, enfin à Berne, où, après plusieurs +changements dans ces premières autorités et dans sa forme, le +gouvernement unitaire fut culbuté par la troupe du général Bachman et +de son collègue Aufdermour, qui forcèrent le gouvernement unitaire à +se réfugier à Lausanne, où le général Rapp se trouva et fit connoître +aux Suisses la volonté de Napoléon, premier consul de France, d'être +le médiateur de la Suisse. Bachman et sa compagnie mirent bas les +armes; le gouvernement unitaire fut rétabli à Berne, et une consulte +fut envoyée à Paris de toute la Suisse, qui en apporta l'acte de +médiation, qui fut mis en activité par M. le comte Louis d'Affry, en +sa qualité de premier landamman de la Suisse; avoyer de Fribourg sous +ce régime, mort d'un coup d'apoplexie, il emporta les regrets de ses +concitoyens. + +»Sous le gouvernement de l'acte de médiation tout comme sous +l'unitaire, Bulle conserva une préfecture et un tribunal de première +instance. + + * * * * * + +»L'acte de médiation faisoit de Bulle le chef-lieu d'un des cinq +districts du canton de Fribourg.--Il donna un membre au conseil d'État +dans la personne de M. Nicolas-André de Castella, dernier banneret de +Bulle.» (Extrait d'un registre intitulé: _Annalise des Archives de la +noble bourgeoisie et ville de Bulle_.)] + +[Note 121: Voir, aux Pièces justificatives, nº VIII, son acte de +décès.] + +[Note 122: Voir son acte de décès, au nº IX des Pièces +justificatives.] + +Montreuil avait perdu la maison hospitalière où tous les enfants +étaient assurés de trouver leur nourriture. Le district de Versailles, +n'ignorant pas le regret et la gêne que causait à tant de familles le +tarissement de cette source de secours toujours ouverte à leurs +besoins, crut devoir prendre un arrêté qui convertissait en hospice la +maison Élisabeth. C'était rendre un hommage involontaire à la bonté de +cette princesse, qui avait fait de sa demeure le point de mire vers +lequel se tournaient toutes les souffrances, de sorte qu'on ne faisait +que continuer ses traditions en la transformant en Hôtel-Dieu. Mais +cette mesure, fort belle sur le papier, ne reçut aucune exécution; +l'asile de Montreuil demeura sombre et muet: l'âme de la charité était +absente. + +Dans la maison Élisabeth (c'est ainsi que l'on continuait de +l'appeler) restèrent installés les anciens serviteurs de la princesse, +ainsi que les gardiens des scellés que la révolution y avait envoyés. + +En vertu d'une loi du 7 messidor an III (jeudi 25 juin 1795), portant +qu'une horlogerie automatique serait sans délai formée à Versailles, +Charles Delacroix, représentant du peuple, en mission dans le +département de Seine-et-Oise, _arrêta, le 29 brumaire an IV_ (20 +novembre 1795), _que la maison dite Élisabeth, l'orangerie et la +vacherie qui en dépendent, les cours et terrains situés entre lesdits +bâtiments, seraient affectés_ à cet établissement, placé sous la +direction des citoyens Lemaire et Glaesner[123]. + +[Note 123: Voir Pièces justificatives, nº X.] + +Malgré la jouissance gratuite de ces bâtiments et terrains concédés +pendant quinze ans, la manufacture d'horlogerie, qui devait recevoir +chaque année cent élèves, ne prospéra point; elle fut supprimée par un +arrêté du Premier Consul, daté du 17 ventôse an IX[124] (8 mars 1801), +et mise à la disposition de la régie du domaine national et de +l'enregistrement. + +[Note 124: Voir Pièces justificatives, nº X.] + +L'architecte du palais national de Versailles ayant déclaré que la +maison Élisabeth _étoit tellement endommagée qu'il faudroit employer +une somme de 25,000 francs pour sa réparation, et la régie, de son +côté, ayant observé que, vu le grand nombre des bâtiments inoccupés +dans cette ville, les locations de ladite maison y seroient difficiles +et d'un foible produit_, on en conclut qu'il était plus avantageux de +la vendre dans l'état où elle se trouvait que de la réparer[125]. +Cette proposition fut agréée par l'autorité supérieure; la vente aux +enchères fut annoncée pour le 27 messidor de l'an X (vendredi 16 +juillet 1802), et la maison Élisabeth, avec ses dépendances, fut +adjugée _moyennant les prix et somme de 75,900 francs, au citoyen +Jean-Michel-Maximilien Villers, demeurant à Paris, rue de +l'Université, nº 269_[126]. + +[Note 125: Voir Pièces justificatives, nº X.] + +[Note 126: Voir Pièces justificatives, nº X.] + +Avant son aliénation définitive, la demeure de Madame Élisabeth avait +été condamnée à la stérilité. Dès le mois d'octobre 1792, ses vaches +nourricières avaient été vendues; ses belles fleurs, orgueil de ses +jardins, avaient été enlevées et dispersées[127]. Sa maison, d'abord +mais inutilement désignée pour devenir un hospice, puis consacrée à +une institution industrielle, avait subi des dégradations déplorables, +sans servir à des travaux utiles. + +[Note 127: Voir Pièces justificatives, nº XI.] + +Un triste et invincible attrait nous ramène à ce cimetière où gisent +les restes vénérables de Madame Élisabeth, et qui, pendant la période +révolutionnaire, était plus connu du charretier du bourreau que du +conducteur des pompes funèbres. Les inhumations des victimes tombées +sur l'échafaud de la place du 21 janvier s'y succèdent chaque jour. +Ennuyé de tuer en détail, le tribunal révolutionnaire, le 29 prairial +an II (17 juin 1794), avait livré à la guillotine, _par amalgame et en +masse_, selon l'expression de Fouquier-Tinville, cinquante-quatre +victimes, différentes de rang et d'opinion, et étrangères les unes aux +autres. Le 10 thermidor envoya dans ce champ funèbre les principaux +chefs du parti qui venait de succomber, les deux Robespierre, +Saint-Just, Couthon, Hanriot, Dumas, et ce Simon dont le nom odieux +est lié à jamais à celui d'un héroïque enfant. Mais cette _fournée_ +n'était que de vingt-deux hommes. + +Le lendemain, 11 thermidor, il y eut une fournée bien autrement +considérable: les vainqueurs avaient eu le loisir de faire des +désignations nombreuses, et d'atteindre la plupart des membres de la +Commune qui avaient longtemps prévalu contre la Convention. +L'exécution de soixante et onze condamnés envoyés à l'échafaud par +leurs anciens complices forma un lac de sang sur la place où Madame +Élisabeth avait été frappée. + +Il ne faut pas croire que la guillotine chômât après ces satisfactions +terribles données aux exigences de la réaction: la recomposition du +tribunal révolutionnaire, la fermeture du club des Jacobins, la +dépanthéonisation (expression du temps) des restes de Marat, ne +suffirent point pour apaiser les indignations de la conscience +publique. Le sang appelle le sang. Parmi les suppliciés, on ne compta +pas seulement les criminels auteurs de tant de supplices, les Carrier, +les Fouquier-Tinville, les Lebon: les vainqueurs du 10 thermidor +n'étaient guère moins pervers que les vaincus. Ce fut ainsi que la +réaction atteignit souvent l'innocence et la vertu, qui ne +désapprenaient pas encore le chemin de l'échafaud. + +Ce champ de repos où arrivaient concurremment les cercueils fermés par +une mort naturelle, aussi bien que les cadavres mutilés par le +bourreau, ne tarda point à se remplir. + +Disons aussi qu'à partir du 26 prairial an II (14 juin 1794), +l'échafaud fut transporté de la place de la Révolution à la porte +Saint-Antoine; puis, deux jours après, à la barrière du _Trône +renversé_, où il resta en permanence jusqu'au 9 thermidor. + +Deux ans après, par un arrêté de l'administration centrale du +département de la Seine, le cimetière de Montmartre fut ouvert[128], +et celui de Monceaux ne servit plus aux sépultures. La grande porte, +pratiquée dans le mur d'enceinte de Paris et donnant accès dans le +champ du Christ, demeura fermée. Les orphelins qu'avait faits la +révolution n'avaient point assisté aux funérailles de leurs pères; ils +ignoraient même, pour la plupart, le lieu où elle avait enfoui leurs +restes. Longtemps la stérile curiosité d'un public dominé par la +terreur s'inquiéta beaucoup plus des prisons que des cimetières, +beaucoup plus de la guillotine que de la sépulture. La plupart de ceux +qui avaient connu le champ du Christ en oublièrent la route. Le +silence se fit à l'entour comme au dedans. Les années s'écoulèrent, +emportant avec elles les traditions du passé, abattant quelques +pauvres croix de bois pourries au milieu des grandes herbes et +effaçant tout vestige de tombes. + +[Note 128: Ce cimetière qui porta d'abord la dénomination de _Champ de +Repos_, fut créé par un arrêté de l'administration centrale du +département de la Seine, du 8 messidor an VI (26 juin 1798), dans un +terrain d'un hectare deux mille sept cent trente-six mètres +cinquante-sept centimètres, situé au-dessus du boulevard de la +barrière Blanche, cédé à la ville par le citoyen Aymé pour la somme de +quatre mille huit cents francs. Par cet arrêté, le cimetière Roch fut +définitivement fermé. + +Le _Champ de Repos_ se trouva bientôt trop petit. + +Par un décret, daté du camp impérial d'Ebersdorf, du 28 mai 1809, le +conseiller d'État, préfet du département de la Seine, fut autorisé à +acquérir, pour cause d'utilité publique, au nom de la ville de Paris, +un terrain de quinze hectares, situé à l'entrée de la plaine de +Clichy, pour servir à l'établissement d'un nouveau lieu de sépulture, +destiné à remplacer le cimetière Montmartre. + +Un autre décret impérial, du 13 août 1811, modifiant ce décret, +ordonna que le cimetière existant au bas de Montmartre serait agrandi +dans sa partie nord et nord-ouest, et autorisa la ville de Paris à +faire acquisition de douze hectares de terrain pour l'agrandissement +du cimetière, en le prolongeant à travers le chemin des Batignolles, +qui sera déplacé. + +Enfin, un arrêté préfectoral du 10 février 1818 fit procéder +immédiatement au mesurage des douze hectares de terrain dont +l'acquisition est ordonnée par le décret susrelaté. B.] + +[Illustration: + +PLAN DE L'ANCIEN CIMETIÈRE DE LA MADELEINE + +Converti en jardin par M. Descloseaux, rue d'Anjou Saint-Honoré, nº +48, + +DANS LEQUEL ONT ÉTÉ DÉPOSÉS + +LES RESTES DU ROI LOUIS XVI ET DE LA REINE MARIE-ANTOINETTE. + +_Maison et Jardin de M. Descloseaux._ + + I. Fosse dans laquelle ont été inhumés, le 6 juin 1770, cent + trente-trois corps des personnes qui ont péri sur la place Louis + XV, dans la rue Royale ou à la porte Saint-Honoré, à la suite des + fêtes célébrées pour le mariage de M. le Dauphin. + + II. Première fosse, située près du mur mitoyen du jardin + Descloseaux, dans laquelle ont été mis les corps de quatre + prêtres et d'environ cinq cents Suisses, tués aux Tuileries le 10 + août 1792. + + III. Deuxième fosse, dans laquelle ont été enterrés cinq cents + autres Suisses, également tués aux Tuileries le 10 août 1792. + + IV. Tombeau de Louis XVI, inhumé le 21 janvier 1793, à dix heures + et demie du matin. On fit une fosse de huit pieds de profondeur, + dans laquelle on mit beaucoup de chaux. Le 16 octobre de la même + année, le corps de la Reine fut enterré à côté de celui du Roi. + + V. Fosse de Charlotte Corday. + + VI. Grande fosse ouverte peu de temps après la mort du Roi et + comblée en décembre 1794. Le corps de M. le duc d'Orléans y fut + déposé, ainsi qu'un très-grand nombre d'autres victimes. + + VII. Grande fosse qui a dû recevoir près de mille victimes.] + +En 1790, M. Viger de Jolival, ancien directeur des fermes, avait fait +l'acquisition de la maison du Christ, du jardin et de l'enclos qui en +dépendent. La ville de Paris s'empara du petit enclos, contigu au +jardin, et en fit un cimetière; plus tard, ce même enclos fut loué à +un habitant de Monceaux qui y fauchait de l'herbe et y semait des +pommes de terre. M. Viger n'ignorait pas que parmi les victimes qui y +étaient inhumées se trouvaient les restes de Madame Élisabeth. Il fit +entourer d'un treillage l'endroit indiqué dans notre plan[129] par la +lettre G, et y fit poser une pierre tumulaire sur laquelle étaient +écrits ces deux mots: _Madame Élisabeth_. Mais les déclarations de +Joly, fossoyeur du cimetière à l'époque du 21 floréal an II (10 mai +1794) semblent prouver que M. Viger se trompait sur l'emplacement de +la sépulture de cette princesse. Son erreur était encore plus grave au +sujet de la dépouille mortelle du duc d'Orléans, qu'il prétendait être +ensevelie à l'endroit désigné par la lettre K. Les restes de ce prince +n'avaient point été amenés dans ce cimetière, qui ne fut ouvert que +cinq mois après sa mort: ils reposaient dans celui de la Madeleine, +en un coin diamétralement opposé à l'angle où se trouvaient les +tombes du roi Louis XVI et de la reine Marie-Antoinette. Les deux +branches de la maison de Bourbon demeurèrent séparées dans la mort, +comme elles l'avaient été dans la vie. Nous ne croyons pas nous +écarter trop de notre sujet en reproduisant ici le plan du cimetière +de la Madeleine, avec quelques indications qui ne seront peut-être pas +sans intérêt pour le lecteur. + +[Note 129: Voir page 232 de ce volume.] + +M. Viger, après avoir fait dans sa propriété de l'enclos du Christ les +deux réserves dont nous avons parlé, rendit le reste du champ à la +culture. La porte charretière pratiquée dans le mur d'enceinte et par +où entraient les charrettes remplies par le bourreau, ne s'ouvrit plus +qu'à de bien rares intervalles pour laisser passer le laboureur. Un +homme qui travaillait enfant dans ces lieux, et qui plus d'une fois +m'y a conduit dans le cours de ces quinze dernières années[130], me +racontait que son père l'envoyait souvent travailler dans le _champ du +Christ_, en lui recommandant de ne pas toucher aux terrains marqués +par une claire-voie. + +[Note 130: Le sieur Fauconnier, 12, rue d'Asnières, +Batignolles-Paris.] + +Les choses en étaient là, lorsque s'accomplirent les graves événements +de 1814. La maison de Bourbon n'avait pu enterrer ses morts après la +grande bataille de la révolution. Il était naturel qu'en rentrant sur +le sol de la patrie elle s'occupât de ce soin pieux. D'ailleurs, le +retour des exilés, ces absents temporaires, rappelait les morts, ces +absents éternels, ensevelis avec trop peu de larmes, _paucioribus +lacrymis_, comme l'a écrit le grand historien de Rome; et depuis que +les roulements de tambour et les fanfares de la victoire ne +retentissaient plus, il semblait qu'on entendait sortir de ces sillons +où l'on avait fauché une génération humaine, un bruit de gémissements +et de sanglots. La restauration de la maison de Bourbon ramenait +elle-même la pensée publique sur les royales victimes de la +Révolution. + +La loi qui avait consacré un deuil général en expiation du crime +commis le 21 janvier 1793, avait prescrit qu'un monument serait élevé +au fils et à la soeur de Louis XVI. Nous avons, dans un ouvrage +relatif _à la vie, à l'agonie et à la mort de Louis XVII_, exposé les +motifs qui rendirent stériles, relativement à ce jeune prince, les +dispositions de cette loi. Les difficultés qui s'était présentées pour +retrouver les restes de l'orphelin du Temple devenaient plus grandes +encore pour rechercher ceux de Madame Élisabeth, enfouis dans une +fosse commune avec les dépouilles des vingt-trois autres personnes +frappées avec elle sur l'échafaud du 21 floréal. Le gouvernement de la +Restauration n'avait recueilli que des renseignements inexacts sur la +sépulture des victimes révolutionnaires. + +Un respectable vieillard, M. Descloseaux, propriétaire rue d'Anjou +d'une maison contiguë au cimetière de la Madeleine, avait été témoin +oculaire de l'inhumation des restes du roi Louis XVI et de la reine +Marie-Antoinette dans ce cimetière, et s'était persuadé que tous les +suppliciés de la place de la Révolution y avaient été également +ensevelis. Sa déclaration, formulée dans ce sens et signée par lui, le +4 juin 1814, avait accrédité une erreur que lui-même, mieux informé +plus tard, s'empressa de réparer par un acte authentique à la date du +22 mai 1816[131]. + +[Note 131: + + _Déclaration de M. Descloseaux, chevalier de l'Ordre du Roi, + du 22 mai 1816, devant Me Deguingand, notaire à Monceaux_. + +Je soussigné, Pierre-Louis OLLIVIER DESCLOSEAUX, chevalier de l'Ordre +du Roi, demeurant actuellement rue d'Anjou, faubourg Saint-Honoré, +nº 62, premier arrondissement, déclare erroné le certificat que j'ai +signé le quatre juin mil huit cent quatorze, étant à la suite d'une +liste imprimée par Lottin, dans le courant de la même année, ayant +pour titre: «_Liste des personnes qui ont péri par jugement du +tribunal révolutionnaire, depuis le vingt-six août dix-sept +cent quatre-vingt-douze, jusqu'au treize juin dix-sept cent +quatre-vingt-quatorze (vingt-cinq prairial an deux), laquelle liste +contient les noms de treize cent quarante-trois victimes._» + +Attendu qu'il est constant et hors de doute que, sur la demande des +propriétaires et habitans de la rue d'Anjou, le cimetière de la +Madeleine a été fermé antérieurement au vingt-quatre mars dix-sept +cent quatre-vingt-quatorze (quatre germinal an deux), et que de suite +il a été ouvert près de la barrière de Monceaux (vulgairement +Mousseaux) un autre cimetière, dans lequel a été porté HÉBERT, dit le +_Père Duchesne_, indiqué sous le nº 496 de ladite liste, d'où il +résulte la preuve, d'après la liste imprimée par Lottin, que huit cent +quarante-huit victimes ont été portées au cimetière de Monceaux, et +non à celui de la rue d'Anjou; en conséquence je déclare, moi +Descloseaux, que c'est par erreur qu'il est dit, dans le certificat +signé de moi, que toutes les personnes comprises dans cette liste, et +au nombre de treize cent quarante-trois, ont été inhumées dans le +cimetière de la rue d'Anjou, et que je n'ai pas entendu y comprendre +celles qui ont été reçues au cimetière de Monceaux, indiquées sous les +huit cent quarante-huit derniers numéros. Cette erreur provient de ce +que j'ai considéré la désignation du cimetière de la Madeleine comme +étant commune aux deux cimetières de la rue d'Anjou et Monceaux, +attendu qu'ils avaient successivement servi au même usage. + +De ce qui vient d'être dit, il reste constant que les tristes restes +de MADAME ÉLISABETH, soeur de Sa Majesté Louis XVI, et de M. de +MALESHERBES, sont déposés dans le cimetière de Monceaux. (Voir les +n{os} 679 et 901.) + +En foi de quoi j'ai signé le présent certificat pour rendre hommage à +la vérité, consentant qu'il soit déposé par-devant notaire, et qu'il +en soit délivré toutes copies nécessaires à qui de droit et à mes +frais. + +A Paris, ce dix-neuf mai dix-huit cent seize. + +Approuvé le contenu au certificat ci-dessus écrit de la main de M. +d'Anjou, mon gendre. _Signé_ OLLIVIER DESCLOSEAUX, chevalier de +l'Ordre du Roi. + +En marge est écrit: Enregistré à Neuilly, le vingt-un mai mil huit +cent seize, fol. 14 recto, cases 1 et 2. Reçu deux francs vingt +centimes. _Signé_ MAUROY. + +«Il est ainsi en ladite déclaration, duement certifiée véritable, +signée, paraphée et annexée à un acte de dépôt passé devant Me Élie +DEGUINGAND, notaire à Monceaux, boulevard extérieur de Paris, +soussigné, le vingt-deux mai mil huit cent seize, enregistré; le tout +étant en la possession dudit Me DEGUINGAND.» Délivré ces présentes le +trente juin mil huit cent seize. + + DEGUINGAND.] + +L'année suivante, dans les derniers jours du mois de mars, fut dressé +un acte notarié établissant la notoriété du cimetière de +Monceaux[132]. + +[Note 132: + + _Acte de notoriété concernant le cimetière de Monceaux, + du 30 et 31 mars 1817, devant Me Deguingand, notaire._ + +Par-devant Me Élie DEGUINGAND, notaire royal à la résidence de +Monceaux, boulevard extérieur de Paris, en présence des témoins +ci-après nommés, soussignés, + +SONT COMPARUS: + + 1º M. Philippe CARDINET, marchand de vin traiteur; + 2º M. Louis-Auguste POITEVIN, propriétaire et cultivateur; + 3º M. François CUREL, propriétaire et marchand épicier; + 4º M. Étienne DESGRAIS, propriétaire et cultivateur; + 5º M. François CHARLES, propriétaire et cultivateur; + 6º M. Étienne-François FAUCONNIER, propriétaire et cultivateur; + 7º M. Pierre GILLET, propriétaire et cultivateur; + 8º M. Claude LEBERT, cultivateur et propriétaire; + 9º Et M. Jacques-Louis CHARLES, propriétaire et paveur; + +Tous demeurant à Monceaux, commune de Clichy-la-Garenne, département +de la Seine; + +Lesquels ont attesté pour notoriété constante, et comme étant à leur +parfaite connaissance, les faits ci-après rapportés; + +SAVOIR: + + 1º Que, lors de la fermeture du cimetière de la Madeleine de + Paris, c'est-à-dire au mois de mars dix-sept cent + quatre-vingt-quatorze, le Gouvernement, existant à cette époque + s'est emparé pour le même usage d'un terrain dépendant de la + maison dite _du Christ_, située à la barrière de Monceaux + (vulgairement _Mousseaux_). + + 2º Que pour l'entrée de ce dernier cimetière on a démoli une + partie du mur d'enceinte de Paris, et pratiqué sur le boulevard + extérieur, vis-à-vis le bâtiment de la barrière, une ouverture, + depuis fermée par une grande porte qui existe encore + actuellement. + + 3º Et que c'est dans ce lieu qu'ont été portés, le dix mai + dix-sept cent quatre-vingt-quatorze, les restes mortels de MADAME + ÉLISABETH, soeur de Sa Majesté Louis XVIII, roi de France. + +Trois jours après, l'ancien concierge du cimetière de Monceaux faisait +devant le même officier public la déclaration suivante: + +Par-devant Me Élie DEGUINGAND, notaire royal, à la résidence de +Monceaux, boulevard extérieur de Paris, en présence des témoins +ci-après nommés, soussignés, + +EST COMPARU, + +Étienne-Pierre JOLY, ancien concierge du cimetière de Monceaux, et +actuellement concierge du cimetière de Montmartre, demeurant aux +Batignolles, nº 42, commune de Clichy. + +Lequel a attesté pour notoriété constante, et comme étant à sa +parfaite connaissance, les faits ci-après rapportés; + +SAVOIR: + + 1º Que, lors de la fermeture du cimetière de la Madeleine de + Paris, c'est-à-dire au mois de mars mil sept cent + quatre-vingt-quatorze, le gouvernement existant à cette époque + s'est emparé, pour le même usage, d'un terrain actuellement + dépendant de la maison dite du _Christ_, situé à la barrière de + Monceaux (vulgairement Mousseaux); + + 2º Que pour l'entrée de ce dernier cimetière on a démoli une + partie du mur d'enceinte de Paris, et pratiqué sur le boulevard + extérieur de Paris, vis-à-vis le bâtiment de la barrière, une + ouverture, depuis fermée par une grande porte qui existe encore + actuellement; + + 3º Que c'est dans ce lieu qu'ont été portés, le dix mai mil sept + cent quatre-vingt-quatorze, les restes mortels de MADAME + ÉLISABETH, soeur de S. M. LOUIS XVIII, ROI de France; + + 4º Et enfin que c'est dans ce lieu qu'ont aussi été apportés tous + les corps des personnes qui ont été condamnées par le tribunal + révolutionnaire, et exécutées sur la place LOUIS XV, depuis le + quatre germinal an deux (vingt-quatre mars mil sept cent + quatre-vingt-quatorze) jusqu'à la fermeture dudit cimetière. + +Desquelles déclarations il a été dressé le présent acte pour servir et +valoir ce que de raison. + +Fait et passé à Monceaux, en l'étude, l'an mil huit cent dix-sept, le +trois avril, en présence de Jean-Nicolas Couttard, instituteur, et +Pierre-Augustin Meigneux, commis marchand épicier, demeurant tous deux +audit Monceaux, témoins instrumentaires requis conformément à la loi, +et a le comparant signé avec lesdits témoins et ledit Me DEGUINGAND, +notaire soussigné, après lecture faite de la minute des présentes, +demeurée à Me DEGUINGAND, notaire soussigné. + +En marge de ladite minute est écrit: + +Enregistré à Neuilly, le quatre avril mil huit cent dix-sept, folio +167 recto, case 7. Reçu deux francs vingt centimes. _Signé_ MAUROY. + +Délivré ces présentes le cinq avril mil huit cent dix-sept. + + DEGUINGAND.] + +Dès le 11 janvier 1817, M. Bélanger, dessinateur ordinaire du cabinet +et de la chambre du Roi, avait adressé le rapport suivant à M. de +Pradel, chargé du portefeuille de la maison de Sa Majesté: + +«MONSIEUR LE COMTE, + +»Le corps de Madame Élisabeth de France a été porté dans une fosse +commune, près la barrière de Mousseaux, dans un terrain (_intra +muros_) qui appartient à M. Viger, ancien directeur des fermes. Ce +domaine contient environ sept arpents, sur lequel il existe deux +maisons d'habitation séparées l'une de l'autre. + +»Dans la même fosse qui contient les restes de cette auguste et +infortunée princesse, se trouvent réunis ceux des personnes qui ont +partagé la gloire de son martyre. + +»Toute espèce de translation étant impossible, on peut, ainsi que vous +l'avez sagement proposé, faire de ce local, sans beaucoup de dépense, +un lieu d'expiation et de recueillement, dont les dispositions, +d'après les détails du plan que j'ai l'honneur de vous adresser, +offriraient l'aspect austère d'une enceinte religieuse, où quelque +petit monument attesterait aux siècles à venir jusqu'à quel excès de +déraison et de délire peut se porter un peuple quand il brise ses +institutions sociales et qu'il rompt le joug salutaire des lois de la +morale et de la religion. + +»J'ai rédigé le projet que j'ai l'honneur de vous adresser sur des +dispositions d'économie. Une enceinte fermée, plantée de cyprès et +autres arbres convenables à un champ de repos, une pyramide élevée sur +la fosse, des cyprès mémoratifs avec quelque inscription, une chapelle +sépulcrale simple dans ses décors, qui offrirait aux habitants de +Mousseaux, qui n'ont plus d'église pour la célébration de la messe, +les jours de fêtes et dimanches, un lieu de recueillement. + +»Ce domaine offre la disposition avantageuse de deux maisons +d'habitation, l'une convenable pour l'ecclésiastique qui desservirait +la chapelle, et l'autre au concierge qui gardera le champ du repos. + +»J'estime toute cette dépense, y compris l'acquisition des sept +arpents de terre, des deux maisons, des embellissements, des +plantations et de la construction de la chapelle, à trois cent mille +francs. + +»Des détails plus précis donneraient peut-être des résultats plus +économiques. + +»Je m'estimerai heureux si, témoin de tant de profanations politiques +et sacrées, je pouvais avoir contribué à la décision qui sera +prononcée à cet égard. + +»J'ai l'honneur d'être avec respect, Monsieur le comte, votre +très-humble et très-obéissant serviteur, + + »BÉLANGER.» + + »Paris, le 11 janvier 1817.» + + * * * * * + +De son côté, M. Viger de Jolival avait, le 25 du même mois, tenté près +des vicaires généraux du diocèse de Paris une démarche ayant pour but +de les intéresser à la cession qu'il était disposé à faire de sa +propriété au gouvernement du Roi, et, le 4 février, il écrivait au +préfet de la Seine relativement au monument à élever à la mémoire de +Madame Élisabeth. Il crut aussi devoir adresser une requête analogue à +M. le vicomte de Montmorency[133]. Ni les propositions de M. Bélanger +ni celles de M. Viger de Jolival ne furent accueillies. Nous dirons +dans l'Appendice que nous inscrirons à la fin de ce volume, avant les +Pièces justificatives, les difficultés, pour ainsi dire +insurmontables, que rencontrèrent les recherches qui furent tentées +pour arriver à la découverte certaine des restes de Madame Élisabeth. +M. Lainé, ministre de l'intérieur, sous l'autorité duquel le préfet de +police avait dirigé ces lamentables travaux, regarda comme un devoir +de soumettre au Roi les lettres qui en exposaient les détails. Louis +XVIII, assez peu crédule de sa nature, et pour qui les reliques de +Louis XVI et de Marie-Antoinette, malgré les actes publics qui en +établissaient l'authenticité, paraissaient à peine offrir une garantie +suffisante, donna l'ordre de s'abstenir de recherches qui, +lorsqu'elles ne sont pas motivées par des indications certaines, +ressemblent à une profanation: or celles-ci ne pouvaient avoir pour +résultat qu'une découverte d'ossements douteux. On renonça donc à +toute pensée d'exhumation. + +[Note 133: Se déclarant _propriétaire et gardien depuis vingt-sept ans +de l'enceinte où repose la dépouille mortelle de Madame Élisabeth, +clos inaccessible au public, resté inculte et vierge depuis le 10 mai +1792_, et ayant pour objet _la possibilité de l'érection d'un monument +à la mémoire de cette princesse_. (Catalogue Laverdet, mai 1857.)] + +On avait voulu trop faire et l'on ne fit point assez. La plus simple +convenance conseillait d'acquérir ce cimetière et d'y ériger un +monument. On n'en fit rien. M. Viger de Jolival perdit l'espoir de +céder au gouvernement royal le terrain qui contenait les restes +d'Élisabeth, de Malesherbes, des fermiers généraux, des présidents du +Parlement de Paris et d'une multitude de personnages considérables. + +Peut-être l'empressement du propriétaire du terrain à en tirer parti +diminua-t-il la disposition du gouvernement à l'acquérir, parce que +celui-ci ne vit qu'une spéculation dans une affaire où il y avait des +considérations d'un ordre supérieur à envisager. Cependant, si +l'enquête, poursuivie avec tant de soin, n'avait pu donner +d'indications précises sur les moyens de discerner les reliques de la +soeur de Louis XVI au milieu de tant de restes, elle avait mis deux +points hors de doute: la présence des dépouilles mortelles de la +princesse dans l'_enclos du Christ_, et l'indication de la fosse où +elles reposent, avec un grand nombre des plus illustres victimes de la +révolution, et à quelques pas des proscripteurs les plus redoutables +de cette époque néfaste, couchés dans la paix du même tombeau. Cela +suffisait pour que l'enclos marqué de tels souvenirs fût conservé +comme une de ces pages d'histoire qui, respectées au milieu de tous +les changements, parlent du passé à l'avenir. + +Le temps a marché. Peu à peu la spéculation s'est emparée de ces +terrains. Quelques chétives maisons s'y sont assises, quelques hangars +s'y sont élevés; mais ceux qui les habitent ou qui les exploitent ne +se doutent pas de ce qui s'est passé dans ces lieux. La population, +qui se renouvelle encore plus vite aux abords des barrières qu'au +centre même de la cité, ignore tellement à quel usage ces terrains ont +servi, qu'un terrassier ayant trouvé, il y a quelques années, des +ossements humains en creusant les fondations d'un bâtiment, mille +conjectures étranges ont occupé l'imagination des habitants de ce +quartier. Dans ces derniers temps encore, de nouveaux ossements, +appartenant à des individus des deux sexes, et remontant, d'après les +examens de la science, à soixante-dix ou soixante-quinze ans, sont +apparus en grand nombre sous la pioche des ouvriers occupés à des +fouilles au boulevard de Monceaux. Ces débris, remplissant plusieurs +tombereaux, ont été transportés aux Catacombes[134]. + +[Note 134: C'est par erreur qu'un article du _Droit_ du mois de +juillet 1865, et après lui plusieurs autres journaux, ont prétendu que +«cet emplacement faisait autrefois partie du cimetière de la Madeleine +de la Ville-l'Évêque, où avaient été déposés les corps de Louis XVI et +de Marie-Antoinette, ainsi que ceux des victimes de la Terreur.» Il y +avait loin du cimetière de la Madeleine au cimetière de Monceaux. B.] + +Ainsi donc, si Madame Élisabeth avait mis tous ses soins à fuir +l'ostentation pendant sa vie, Dieu a voulu lui ménager jusque dans la +mort l'obscurité qu'elle avait aimée. + + * * * * * + +Madame, après avoir prêché l'humilité devant l'échafaud, vous vous y +êtes humblement offerte. Vos dépouilles ont été, avec les dépouilles +de tous vos compagnons funèbres, enfouies pêle-mêle dans la terre, et +pas une pierre n'en marquera même la place! + +Mais les haines qui vous ont persécutée sont éteintes: les calomnies +qui s'étaient dressées contre vous se sont dissipées comme ces nuées +qu'amasse un jour d'orage, et que le vent emporte, en détruisant +l'obstacle passager qui empêchait la terre de jouir de la lumière du +soleil, dont l'éclat, invisible un moment aux regards des hommes, n'a +pas cessé de rayonner dans le ciel. C'est l'image de votre sublime +vertu méconnue un jour sur la terre, toujours connue du regard de +Dieu. + +Vous aviez ému et attendri le monde par l'onction de votre parole. +Aujourd'hui vous le tiendrez et plus ému et plus attendri encore par +la douceur de votre souvenir; car vous avez parlé plus haut dans votre +mort que dans votre vie. + +Cédant à une inspiration venue de notre coeur, et soutenu dans notre +tâche par le culte que nous vous avions voué, nous avons consacré de +longues journées à rassembler quelques nouveaux détails sur votre +personne; nous les avons enregistrés dans ce livre avec conscience, +avec respect; et bien souvent des larmes sont venues obscurcir notre +vue et arrêter notre plume, en vous surprenant si sévère pour +vous-même, si soumise aux volontés de Dieu, qui devenaient les vôtres, +si miséricordieuse envers les faibles, si bonne pour vos amies, si +généreuse envers vos ennemis, et si douce envers la mort. Mais je ne +veux plus parler de vous avec ce chagrin amer qui convient mal à +l'admiration de l'angélique sérénité de votre grande âme; j'ai été à +la peine en racontant votre martyre, je suis maintenant au triomphe: +je me reprocherais ma douleur comme une impiété, ne voulant plus voir +dans votre mort que votre triomphe éternel. + +Par une rencontre où nous aimons mieux voir le doigt de la Providence +qu'un concours de circonstances tout fortuit, la révolution sembla +exécuter, après votre mort, les ordres que vous-même eussiez donnés, +si vous eussiez cru pouvoir commander, et devoir être obéie. Les +vêtements dont vous étiez couverte à votre dernière heure furent +portés dans un hospice pour servir aux pauvres et aux malades, ces +membres souffrants de Notre-Seigneur, que vous secouriez pendant votre +vie; votre maison de Montreuil, que vous aviez tant aimée, garda le +nom de maison Élisabeth et fut destinée à devenir un hôtel-Dieu; +enfin, le champ du Christ reçut votre corps, tandis que votre âme +montait au ciel. + +Mais ce n'est point à nous qu'il appartient de vous honorer dignement. +Sans chercher à devancer le cours des âges, il nous est permis de +prévoir qu'un hommage bien autrement éclatant sera rendu un jour à +votre mémoire: il est une autorité sacrée, qui, comme Dieu, n'oublie +pas les âmes qui sortent victorieuses du siècle, par la simplicité +dans le courage, par l'humilité dans la vertu, par la candeur dans +l'héroïsme. Un jour viendra, nous le croyons, où, d'après les +souvenirs et les témoignages des événements et des hommes, l'Église +inscrira le nom d'Élisabeth dans ces impérissables légendes où les +générations chrétiennes vont chercher leurs protecteurs et leurs +modèles. + + + + +APPENDICE. + +DOCUMENTS CONCERNANT LES RECHERCHES + +QUI ONT ÉTÉ FAITES AUX MOIS DE MARS, D'AVRIL ET DE MAI + +POUR RETROUVER ET CONSTATER + +LES RESTES DE MADAME ÉLISABETH. + + +Le 22 mars, le ministre de l'intérieur (M. Lainé), en adressant au +préfet de la Seine (M. de Chabrol) une lettre de M. Viger de Jolival, +ancien directeur des fermes, lui demandait des renseignements sur +l'inhumation de Madame Élisabeth. + +Cette lettre et cette note furent transmises par le préfet de la +Seine, en ces termes, au préfet de police: + +«M. le comte de Chabrol a l'honneur de transmettre confidentiellement +à son collègue M. le comte Anglès une note accompagnée d'une lettre à +la date du 22 mars qu'il vient de recevoir de S. Exc. le ministre de +l'intérieur, et à laquelle M. le comte Anglès a sans doute plus de +moyens que lui de répondre d'une manière positive; il le prie de +vouloir bien réunir tous les renseignements qui peuvent répondre aux +vues du ministre. + +»Il le prie d'agréer l'assurance de sa haute considération. + + »Paris, le 24 mars 1817.» + + * * * * * + +Un scrupule administratif occupa les bureaux de la police. Était-il +dans les convenances que le préfet de police fût mis en action par le +préfet de la Seine pour une opération dont ce dernier avait été +chargé confidentiellement par le ministre? + +Interrogé sur cette question, un chef de bureau de la préfecture de +police répondait à M. le comte Anglès: + + «25 mars 1817. + +»En proposant à Son Excellence le projet de lettre ci-joint pour le +ministre de l'intérieur, au sujet des communications de M. le préfet +du département (reconnaissance du lieu d'inhumation des restes de +_Madame Élisabeth_), on a l'honneur de lui faire part d'un scrupule +naturel: le ministre de l'intérieur sera-t-il ou non dans le cas de se +formaliser d'une communication faite par M. le préfet de la Seine de +pièces qui lui avaient été adressées à lui seul, et de voir, hors des +convenances peut-être, M. le préfet de police mis en action par M. le +préfet de la Seine pour une opération dont ce dernier avait été chargé +directement et particulièrement par le ministre? + +»Le ministre n'a rien transmis, rien demandé à M. le préfet de police; +ce n'est pas non plus de la part du ministre que M. le préfet du +département laisse à M. le préfet de police à suivre une opération +dont il a recueilli et transmis les premiers éléments à S. Exc. le +ministre de l'intérieur, qui ne les avait demandés qu'à lui, préfet du +département, et confidentiellement. + +»M. le préfet de police n'a-t-il pas à craindre de commettre M. le +préfet du département avec le ministre par une lettre qui n'est point +provoquée? + +»A considérer la démarcation naturelle des attributions des autorités, +il semble qu'il y a inconvénient et irrégularité dans la marche +actuelle de cette affaire; peut-être, pour la suite qu'elle doit avoir +conformément aux intentions du Roi, prendrait-elle une direction +claire plutôt des instructions que Son Excellence prendrait +directement du ministre, que par la voie d'une correspondance dont il +peut être ou mécontent ou surpris. + + »BOUCHER.» + + * * * * * + +La lettre suivante, formulée par M. Boucher, fut adoptée et adressée +par le ministre d'État, préfet de police, à M. le ministre de +l'intérieur. + + «25 mars 1817. + +»MONSEIGNEUR, + +»M. le préfet du département de la Seine m'a transmis +confidentiellement une lettre que Votre Excellence lui a écrite le 22 +de ce mois pour lui demander les renseignements qu'il pourrait se +procurer sur l'époque et le lieu de l'inhumation des restes de _Madame +Élisabeth_. + +»Je vois par une note transmise à M. le préfet du département par +Votre Excellence, et dont il me donne également communication, que M. +le préfet lui avait adressé déjà des renseignements qu'il avait +obtenus du sieur Viger de Jolival, propriétaire du terrain où +l'inhumation avait eu lieu, ainsi que le plan descriptif de la +propriété avec un aperçu du monument; mais que ces documents ne +satisfaisaient point Votre Excellence sur la question essentielle, +celle de l'authenticité. + +»M. le préfet du département fonde la communication qu'il me fait par +une note en date d'hier sur la présomption que j'aurais plus de moyens +que lui de répondre aux vues de Votre Excellence. + +»Comme je n'ai aucune connaissance de ce qui a été fait à cet égard +dans le principe, et que les premiers renseignements recueillis par M. +le préfet du département sont entre les mains de Son Excellence, je ne +puis que la prier de vouloir bien me faire connaître si son intention +serait que je fisse des recherches et une enquête pour obtenir des +informations plus positives. + +»Dans ce cas, il me serait nécessaire d'avoir toutes les notions +antérieures qui sont parvenues à Votre Excellence et à M. le préfet du +département. + +»J'ai l'honneur, etc., etc.» + + * * * * * + +M. le vicomte Lainé répondit: + + «Paris, le 31 mars 1817. + +»Monsieur le comte, M. Viger de Jolival, propriétaire de la maison +dite du Christ, barrière de Mousseaux, et d'un terrain en dépendant, a +déclaré que S. A. R. Madame Élisabeth avait été inhumée dans ce +terrain. + +»Le Roi m'a ordonné de faire à ce sujet toutes les recherches +convenables. + +»Je vous serai obligé de me communiquer tous les renseignements que +vous pourrez vous procurer pour constater ce fait d'une manière +indubitable et pour faire reconnaître les cendres de Madame Élisabeth, +que l'on dit avoir été ensevelie en même temps que plusieurs autres +personnes. Ce doit être là le but des recherches, afin que la +translation à Saint-Denis puisse être opérée, suivant le degré de +certitude qui aura été acquis. + +»J'ai l'honneur d'être, etc. + + »_Le ministre secrétaire d'État au département de l'intérieur,_ + + »LAINÉ.» + + * * * * * + +Cette lettre étant demeurée sans réponse, le ministre de l'intérieur +en fit le rappel au préfet de police le 18 avril, en ajoutant: «Je +vous prie de me répondre sur cette demande le plus tôt possible.» + +De son côté, M. de Giry, administrateur des affaires ecclésiastiques +au ministère de l'intérieur, avait, dès le 1er avril, écrit +officieusement à M. Anglès: + + «Paris, le [1er avril] 1817. + +»Voici ce qui est arrivé au sujet des recherches à faire pour +constater tout ce qui peut avoir trait aux cendres de Madame +Élisabeth. + +»Le ministre me remit, il y a quelques jours, une note portant que M. +Viger de Jolival, propriétaire d'une maison dite du Christ et jardin +en dépendant, barrière de Mousseaux, avait fourni à _M. le préfet de +la Seine_ et à MM. les vicaires généraux des renseignements et un +projet sur un monument à élever en l'honneur de Madame Élisabeth sur +le terrain même, après acquisition faite (par la ville de Paris). + +»Je finissais le travail ordinaire; le ministre, en me remettant la +note, qui m'était alors inconnue, n'ajouta que ces mots: «Voyez tout +ce que l'on peut faire.» + +»Averti par la lecture qu'il y avait des antécédents, je me les fis +remettre. Ils étaient déjà parvenus, avec envoi de M. le préfet, dans +un bureau qui avait traité sous le rapport d'acquisition (160,000 fr.) +et de monument. Que pourrait-on faire si l'on n'y mettait encore +autant et plus, et puis des gardiens dans ce quartier isolé, et puis +un service journalier, etc.? J'entrevis _quatre à cinq cent mille +francs_ de dépense. + +»J'arrivai au travail avec deux lettres: une aux vicaires généraux +pour avoir tout ce qui leur avait été communiqué; l'autre est celle +que M. le comte de Chabrol a renvoyée à M. le comte Anglès. L'avis +joint était de ma façon, parce que je craignais que M. le préfet ne +suivît la chose dans le sens du premier projet, et qu'il me paraissait +qu'on ne pouvait trop appuyer sur la nécessité de _constater_ les +cendres, de les distinguer et de les transférer alors à Saint-Denis, +plutôt que de s'arrêter à tout autre plan d'exécution imparfaite et +dispendieuse. + +»Je ne songeai pas dans le moment au préfet de police; le ministre n'y +songea pas davantage; mais hier, averti ou mieux avisé, il a écrit à +M. le préfet de police. La lettre, soumise aux formalités du départ, +se sera croisée. + +»Il paraît que l'idée de translation à Saint-Denis, dans le cas où +l'on réussirait à distinguer les cendres de Madame Élisabeth, est +conforme à l'intention du Roi. + +»Il paraît encore que l'intérêt du propriétaire, déjà bercé de l'idée +de vendre, pourra rendre la vérification plus difficile. Ce n'est pas +le cas de parler d'adresse et d'habileté au ministre préfet qui veille +sur Paris. + +»Au surplus, j'ai parlé ce matin à M. Lainé de la question que vous +m'avez adressée, mon très-honoré et très-cher ministre, et je lui en +ai parlé comme je devais le faire, et de manière à remplir votre +commission en entier. Je puis donc vous assurer que l'énoncé de la +note Jolival, portant que le préfet de la Seine et les vicaires +généraux de Paris avaient ses premiers renseignements, a été (sans +autre réflexion) la cause que l'on s'est adressé à cet administrateur +et à MM. les vicaires généraux. + +»Quant aux antécédents, ils sont uniquement relatifs à la dépense à +mettre à la charge de la ville de Paris. Ils s'étaient passés entre M. +le préfet et M. le sous-secrétaire d'État en dernier lieu. + +»Enfin M. Lainé se défend même d'avoir coopéré à ce qui regarde les +restes de Molière et de la Fontaine. Il m'a répondu qu'au surplus cela +avait dû être traité comme objet d'art. M'a-t-il bien ou mal entendu? + +»Je n'ai pas voulu insister. + +»Mais, j'ose vous le répéter, quoique sans doute la chose soit +superflue, s'il est reconnu qu'acheter et bâtir serait intempestif, +que transférer à Saint-Denis serait dans les voeux du Roi, il y aura +des précautions à prendre pour éluder l'intérêt du propriétaire. + +»J'écris de chez moi, les affaires courantes ne me l'ayant pas permis +dans la journée. Pardon de la prolixité, mais les enfants et les +grands me détournent également. Demain j'aurai l'honneur de vous +envoyer le dossier entier. + +»Veuillez agréer mon respectueux et profond dévouement, + + »DE GIRY.» + + * * * * * + +Le préfet de police autorisa M. de Chanay, chef de la première +division, à prendre lui-même dans l'enclos du Christ des +renseignements sur le lieu de l'inhumation du corps de Madame +Élisabeth. + + «Paris, 18 avril 1817. + +»Le ministre d'État, préfet de police, autorisons le sieur de Chanay, +chef de la première division des bureaux de notre préfecture, à se +transporter à la barrière de Mousseaux, où est située la maison dite +du Christ, appartenant à M. Viger de Jolival, et à visiter l'enclos de +ladite maison, à l'effet de reconnaître les lieux et d'y prendre des +renseignements sur le lieu de l'inhumation du corps de S. A. R. Madame +Élisabeth, soeur du Roi, et d'y recevoir en forme la déclaration du +sieur Joly, ancien concierge de ce local, aujourd'hui concierge du +cimetière Montmartre, qui sera invité à s'y rendre pour le même +objet.--Ledit chef de division se fera assister, s'il le juge +nécessaire, du commissaire de police du quartier du Roule et d'un +officier de paix, afin de pouvoir faire sur les lieux toutes les +observations demandées et y recevoir toutes les déclarations qui +pourraient fournir d'utiles renseignements. + + »_Le ministre d'État, préfet de police,_ + + »Comte ANGLÈS.» + + * * * * * + +Le 21 avril, M. Boucher, chef de bureau à la préfecture de police, +soumettait à son chef le rapport suivant: + + «21 avril 1817. + +»On a l'honneur de rendre compte à Son Excellence du résultat des +premières démarches qui ont été faites pour parvenir à des +renseignements positifs sur la sépulture _distincte_ des restes de Son +Altesse Royale Madame Élisabeth, soeur du Roi Louis XVI. + +»M. de Giry, qui dirige l'administration des affaires ecclésiastiques +au ministère de l'intérieur, avait expliqué dans une lettre +particulière à Son Excellence la raison pour laquelle les premières +communications avaient été faites au département de la Seine. L'enclos +connu sous le nom de la _maison du Christ_, barrière de Mousseaux, +dans lequel les dépouilles mortelles de Madame Élisabeth ont été +déposées avec les restes de beaucoup d'autres victimes des fureurs +révolutionnaires, est une propriété à M. Viger de Jolival, qui offrait +de la vendre. + +»M. de Giry avait annoncé à Son Excellence l'envoi prochain de pièces +essentielles pour suivre cette affaire, et qu'il veut bien confier +aujourd'hui. Ces pièces et les renseignements que j'ai recueillis +conduiront-ils au but désiré, la connaissance positive de la sépulture +de Madame Élisabeth, assez positive enfin pour qu'il y fait un moyen +de la _constater_? On le dit à regret à Son Excellence, on ne le croit +pas. M. Viger de Jolival le faisait déjà bien entrevoir dans une +lettre qu'il écrivait à MM. les vicaires généraux au mois de février +dernier; la phrase est précise: «C'est donc à vous, Messieurs, leur +dit-il, qu'il appartient de faire connaître publiquement le lieu où +reposent (mêlés, il est vrai, avec ceux de beaucoup de victimes moins +illustres, mais non moins innocentes) les restes infortunés de la +soeur du bon Roi Louis XVI.» + +»D'après les intentions de S. Exc. le ministre de l'intérieur, MM. les +vicaires généraux s'étaient empressés de recueillir des renseignements +de M. Desclozeaux et de M. Bélanger, architecte, indépendamment de +ceux qu'ils avaient eus de M. Viger de Jolival. + +»Le certificat de M. Desclozeaux ne fait connaître autre chose sinon +que les restes de Madame Élisabeth ont bien été déposés dans l'enclos +du Christ, à Mousseaux, et non au cimetière de la rue d'Anjou, comme +aurait pu le faire croire une liste imprimée des victimes du tribunal +révolutionnaire. + +»Une lettre adressée par M. Bélanger à MM. les vicaires généraux fait +également présumer qu'il n'y aurait aucun moyen de distinguer les +restes de Madame Élisabeth, et que toutes les victimes de ce temps +affreux ont été confondues dans une même fosse. + +»M. Bélanger ne parle que _du lieu où gît la fosse_ et du monument +expiatoire qu'on pourrait élever au-dessus, en forme de pyramide, dont +il donna le dessin. + +»Enfin MM. les vicaires généraux, dans une lettre qu'ils écrivirent au +ministre de l'intérieur le 26 mars 1817, en lui transmettant ces +pièces avec quelques autres, firent bien entrevoir la difficulté qu'il +y aurait de parvenir à séparer les cendres de Madame Élisabeth, qui +ont été confondues avec celles de tant d'autres victimes. Et M. +Jalabert, que j'ai eu l'avantage de voir ce matin, n'a pas dissimulé +qu'il regardait la chose comme impossible; aussi le voeu de MM. les +vicaires généraux se bornait-il à l'érection d'un monument et d'une +chapelle expiatoire[135]. M. de Giry m'avait conseillé une démarche +auprès de M. Desclozeaux, dont la mort ne lui était plus sans doute +revenue à la mémoire; mais je n'en ai pas moins recueilli de mesdames +Desclozeaux des détails dont elles avaient été informées comme leur +père. Il en résulterait que bien avant le 10 mai 1794, jour où périt +Madame Élisabeth, c'est-à-dire depuis la fin de mars, nombre de +victimes avaient déjà été précipitées dans une grande fosse, où l'on +entassait les corps sans ménagement comme sans distinction; que le 10 +mai les vingt-cinq victimes avaient été transportées dans un même +panier; que depuis ce jour jusqu'à la fin de juin, et sans +discontinuité dans ce laps de temps, d'autres victimes ont été +entassées par douzaines dans ce même endroit; que la gaieté +sanguinaire, la férocité, la monstruosité des êtres qui recevaient les +corps et faisaient le service de la fosse sont au-dessus de toute +expression, au point qu'il aurait été fort dangereux d'annoncer +quelque sensibilité à leurs yeux et de vouloir se livrer à quelque +devoir d'humanité ou de pitié. + +»En un mot, d'après tout ce que les dames Desclozeaux ont su de leur +père, le projet de parvenir à distinguer les restes de Madame +Élisabeth dans le mélange de tant de restes ne pourrait jamais +conduire à un résultat; en un mot, il serait impossible d'en venir à +_constater_, premier point cependant pour remplir les intentions de Sa +Majesté. + +»Néanmoins il se peut qu'on ait, en termes vagues, donné le nom de +fosse à un endroit spacieux jusqu'à un certain point, s'il faut s'en +rapporter au devis estimatif que M. de Jolival a donné de sa +propriété. Il y est dit que sur dix-neuf cent trente et une toises +_quarrées_, six cents ont servi aux inhumations. Une inspection du +terrain deviendrait donc absolument nécessaire pour qu'on put émettre +une dernière opinion. + +»On ne pouvait se permettre de se présenter sans mission et sans +instructions ni auprès de M. de Jolival ni dans sa propriété. M. de +Giry a fait entendre à Son Excellence qu'il fallait quelque adresse +pour une communication à ce propriétaire, qui avait calculé d'avance +le prix d'une vente, et qui comptait sur l'emploi de son terrain pour +un monument distingué, surtout M. de Jolival ignorant les intentions +de Sa Majesté pour qu'il soit fait un transport à Saint-Denis des +restes de Madame Élisabeth, dispositions, on le sent, qui dérangent +tous les calculs du propriétaire. + +»Il n'y a qu'un ordre de Son Excellence, et un ordre dont les motifs +ne seraient pas donnés, qui puisse faciliter l'accès dans le terrain; +peut-être est-ce au propriétaire lui-même qu'il faudrait ensuite +l'exhiber, à moins que Son Excellence ne pensât que, vu l'urgence, il +pût être seulement exhibé au concierge ou portier de la maison. Ce +dernier passe pour connaître assez bien la disposition des lieux. + +»L'assistance d'un commissaire de police serait-elle alors nécessaire +pour qu'il pût verbaliser au besoin? C'est une question que Son +Excellence est priée de résoudre; mais, au surplus, peut-être ne +serait-il pas inutile que la personne qui ira visiter le terrain soit +accompagnée d'un architecte. + +»A moins que Son Excellence ne préfère une autre mesure, qui serait +d'obtenir tous les documents préliminaires par voie secrète et par une +entremise ménagée auprès du concierge. + +»Son Excellence écrirait au ministre de l'intérieur pour lui faire +connaître que les démarches ont été faites pour obtenir les premiers +résultats sans lesquels il serait impossible que les intentions de Sa +Majesté fussent remplies, mais que ce qu'on a pu recueillir de +renseignements jusqu'à ce moment ne laisse malheureusement entrevoir +aucun succès; qu'aussitôt qu'on en aura complétement acquis la +certitude, on s'empressera de l'en informer. + + »BOUCHER.» + +[Note 135: MM. les vicaires généraux ont cherché à connaître et à +retrouver ceux d'entre les ecclésiastiques qui, par pitié comme par +humanité, suivaient discrètement, encourageaient, consolaient, +exhortaient des yeux les victimes qu'on traînait à la mort par +vingtaine et trentaine à la fois, afin de savoir si quelqu'un de ces +prêtres bienfaisants n'aurait pas quelques lumières à donner sur la +sépulture de Madame Élisabeth. M. de Sambucy est jusqu'à présent le +seul qu'ils aient pu découvrir. Mais M. de Sambucy n'a suivi les +victimes ce jour-là que jusqu'à la place où elles ont été frappées; il +se rappelle des circonstances de leur supplice, et notamment de celui +de Madame Élisabeth, qui fut réservée pour la dernière et avait dû +voir périr conséquemment dix-huit personnes avant elle, suivant M. de +Sambucy, et vingt-quatre suivant ce qu'ont assuré les dames +Desclozeaux[135-A]. Sur d'autres indications, MM. les vicaires +généraux doivent voir encore deux ecclésiastiques, et donner +connaissance demain au ministre de l'intérieur de ce qu'ils auraient +pu apprendre.] + +[Note 135-A: Il est de notre devoir de rectifier cette note sur deux +points: 1º Ni M. de Sambucy ni mesdames Desclozeaux n'étaient dans le +vrai: la fournée du 21 floréal an II (10 mai 1794) se composait de +vingt-cinq personnes qui toutes, sans exception, furent condamnées à +mort. Madame Mégret de Sérilly, quoiqu'elle se crût enceinte, ne +réclama point. Madame Élisabeth, nous l'avons dit plus haut, avertie +de l'état de cette malheureuse femme, le dénonça au tribunal, qui fit +suspendre pour elle l'exécution du jugement. Donc le nombre exact des +victimes de cette journée était de vingt-quatre. 2º Je m'étonne que +MM. les vicaires généraux n'aient point cité le nom du respectable +Père Carrichon à côté de celui de M. de Sambucy. Le lecteur trouvera, +au nº XII des documents mis à la fin de ce volume, un témoignage +éclatant du dévouement de ce digne prêtre.] + + * * * * * + +Sur les données de ce rapport, approuvé par le comte Anglés, la lettre +suivante fut rédigée et envoyée au ministre: + + «22 avril 1817. + +»MONSEIGNEUR, + +»Votre Excellence, sur la déclaration de M. Viger de Jolival, +propriétaire d'une maison dite du Christ, près la barrière de +Mousseaux, que S. A. R. Madame Élisabeth, soeur du Roi Louis XVI, +avait été inhumée dans ce terrain, m'a chargé de faire les recherches +nécessaires pour parvenir à constater le fait d'une manière +indubitable, afin que les cendres de cette princesse pussent être +transférées à Saint-Denis suivant les intentions du Roi. + +»J'ai fait prendre à cet égard tous les renseignements sur +l'exactitude desquels on dût compter. Ils s'accordent bien sur la +notoriété de l'inhumation de Madame Élisabeth au terrain dont il +s'agit; mais, d'après tous les détails que j'ai recueillis jusqu'à ce +moment, j'entrevois les plus grands obstacles à faire reconnaître les +cendres de cette princesse, qui paraissent se trouver confondues avec +celles du grand nombre de victimes déposées dans le temps en ce même +lieu sans aucune distinction. Je crains en conséquence, Monseigneur, +qu'il me soit impossible d'en venir à _constater_ d'abord le lieu +positif de l'inhumation, et encore moins ensuite l'identité des +cendres, deux points également importants. Il me paraît que MM. les +vicaires généraux, dans les indications qu'ils cherchent à se procurer +de leur côté, ne conçoivent pas plus d'espérance que moi, et ils se +proposent d'écrire à ce sujet à Votre Excellence. + +»Cependant je fais continuer les démarches et les recherches avec le +plus grand soin, et je m'empresserai d'informer Votre Excellence de +leur résultat. + +»J'ai l'honneur, etc. + + »_Le ministre d'État_, etc.» + + * * * * * + +Pendant que les premiers magistrats de la cité réunissaient leurs +efforts pour découvrir le lieu de la sépulture d'Élisabeth, +l'archiviste Peuchet, occupé du même objet, confessait de son côté son +impuissance; mais ses regrets se voilaient aussitôt d'une pieuse +consolation. «Si ses restes nous échappent, dit-il dans un billet à +cette date du 22 avril, nous avons d'elle un exemple parfait à suivre +de piété, de grandeur et de résignation sublime.» + +Deux jours après, l'officier de paix Burger adressait à la préfecture +de police le résultat de sa visite au cimetière de Monceaux. + + «Ce 24 avril 1817. + +_»Rapport particulier sur la sépulture de Madame Élisabeth._ + +»Je me suis transporté hier matin à la barrière de Mousseaux, près de +laquelle est située la maison dite du Christ, appartenant à M. Viger +de Jolival. Dans l'enclos de cette propriété se trouve un terrain de +la forme d'un triangle équilatéral d'une petite dimension; c'est dans +ce lieu que reposent les restes de cette princesse, avec une grande +quantité d'autres victimes. + +»Le concierge de cette maison s'est d'abord refusé d'acquiescer à la +demande que je lui fis de visiter le cimetière, sous prétexte que son +maître a recommandé de ne laisser pénétrer en ces lieux d'autres +personnes que celles munies de cartes; cependant il ne tint pas contre +l'offre d'une récompense, et j'obtins ainsi la permission de m'y +promener. + +»J'entrai par la porte D et traversai la cour; de là le concierge me +conduisit directement au cimetière par la porte I, la seule qui +communique maintenant avec ce lieu funèbre. Ce terrain est inculte et +sauvage; il n'a point été travaillé depuis l'époque fatale où il +servit de sépulture; seulement une seule fois le concierge +d'aujourd'hui, en fouillant prés de la porte C, trouva un squelette +qu'il enterra aussitôt. + +»Non loin de l'entrée du jardin, à l'endroit indiqué H, le terrain +s'est affaissé d'environ deux pieds; toutes les années il baisse +davantage: c'est là que, d'après le dire de tout le monde, repose +l'infortunée princesse, avec une quantité d'autres victimes. Cette +fosse, puisque c'en était une, avait à sa base comme à la superficie +une étendue de trois toises carrées dans tous les sens et dix-huit à +vingt pieds de profondeur. + +»Le concierge me fit remarquer un tertre de gazon, G, sur lequel est +une pierre avec cette inscription: _Madame Élisabeth_; je lui demandai +s'il était bien sûr que ce fût effectivement l'endroit où avait été +déposée la princesse; que j'avais lu qu'elle avait été malheureusement +confondue avec les autres victimes de la journée du 10 mai. «Le +fossoyeur, qui existe encore, répliqua-t-il, a eu soin de distinguer +ces restes précieux; cela est tellement vrai que l'exhumation doit +avoir lieu le 10 mai prochain et le transport du corps être fait à +Saint-Denis.» Je vis bien que mon conducteur était peu informé, et je +le jugeai surtout lorsqu'il m'assura avec la même croyance qu'à la +fosse H était enterré M. le duc d'Orléans. Je lui demandai encore +depuis combien de temps il servait M. Viger: il m'a dit cinq ans. Je +le quittai après lui avoir préalablement fait donner l'adresse du +fossoyeur en question; il m'indiqua M. Joly, concierge du cimetière de +Montmartre. Je m'y rendis sur-le-champ, j'eus le bonheur de le +rencontrer. Cet homme reçut d'abord mes ouvertures avec défiance et +retenue; je m'efforçai de lui inspirer des sentiments plus favorables, +en lui persuadant que c'est le gouvernement, justement impatient de +savoir si l'on pouvait espérer un résultat satisfaisant, qui avait +ordonné une enquête. M. Joly m'annonça que c'est lui qui, au péril de +sa vie, avait mis le Roi dans un cercueil, dans le temps qu'il +exerçait le même emploi au cimetière de la Madeleine; que, transféré +de là à Mousseaux, il a enterré, le 10 mai 1794, Madame Élisabeth +avec vingt à vingt-cinq personnes, tant hommes que femmes, et qu'elles +ont toutes été enfermées dans la même fosse (H). Je lui demandai s'il +n'y avait pas d'autres témoins de l'enterrement; il dit que hors le +charretier, qui est mort, et un commissaire de police dont il ignore +le sort, personne autre n'était présent. Je questionnai M. Joly sur +diverses circonstances qui ont accompagné cette inhumation et les +indices qui pourraient aider nos recherches; il me donna les détails +suivants: le 10 mai dans l'après-midi, une charrette conduisit par la +porte F les corps de vingt à vingt-cinq malheureux, les têtes toutes +ensemble dans un panier et les corps pèle-mèle dans un autre. M. Joly +apprit du charretier que Madame Élisabeth était du nombre des +victimes. Avant de les jeter dans la fosse (qui ne contenait encore +aucun cadavre), on dépouilla les corps de leurs vêtements, bijoux ou +autres marques, et ils furent ainsi ensevelis ensemble, sans +distinction, et recouverts seulement de trois pieds de terre. Ainsi il +n'est pas permis d'espérer qu'un signe quelconque puisse aider à +découvrir l'objet des recherches. Cependant M. Joly, qui seul peut +donner des renseignements positifs, n'a point paru m'avoir fait une +entière confidence de ce qu'il sait; et, tout en avouant que la chose +était bien difficile, il ne détruit pas l'espoir de trouver le corps. +Il pourrait se faire qu'ayant mis tant de zèle et de dévouement à +conserver les restes précieux du Roi martyr, il ait rangé le corps de +Madame Élisabeth de manière à le retrouver lorsque le temps et les +circonstances le permettraient. Quoi qu'il en soit, M. Joly m'a promis +de venir chez moi samedi prochain pour m'entretenir de cette affaire +et nous aider, s'il est possible, pour le succès de cette pieuse +entreprise. + + »BURGER.» + + * * * * * + +Ce récit de Burger, suivi de près d'une nouvelle lettre du ministère +de l'intérieur, échauffa le zèle préfectoral. + + «Paris, le 26 avril 1817. + +»Monsieur le comte, en me prévenant que vos premières démarches pour +constater l'identité des cendres de S. A. R. Madame Élisabeth, soeur +du Roi, vous laissent peu d'espoir de réussir, vous m'annoncez que +vous avez ordonné de nouvelles recherches dont vous me communiquerez +le résultat. + +»Cet objet tient aux affections les plus chères de Sa Majesté et +appartient à l'histoire. Il est donc convenable qu'il reste au moins +des témoignages irrécusables que rien n'a été négligé pour arriver au +plus haut degré de certitude. + +»Je vous serai obligé, en conséquence, lorsque vous croirez avoir +épuisé tous les moyens d'y parvenir, de m'adresser un rapport +circonstancié des informations prises et des témoignages recueillis. + +»J'ai l'honneur, etc. + +»_Le ministre secrétaire d'État au département de l'intérieur,_ + + »LAINÉ.» + + * * * * * + +Je prie M. de Chanay de recevoir en forme la déclaration du sieur Joly +et de donner suite à son projet de visiter ce terrain. + + (_Note de M. Anglés._) B. + + * * * * * + +Au rapport de Burger, qui laissait entrevoir non pas la probabilité, +mais la possibilité du succès; à cette lettre du ministre, qui au nom +du Roi lui-même encourageait l'entreprise, se joignirent les +dépositions de l'ancien concierge de Monceaux qui permettaient de +concevoir quelque espérance. Voici dans quels termes M. de Chanay, +chargé par son chef d'intervenir dans cette affaire, rendait compte au +préfet du premier interrogatoire qu'il fit subir au sieur Joly: + +«_Rapport particulier._ + +»J'ai entendu le concierge Joly. Cet homme paraît sage et de +très-bonne foi; il est assuré que le corps de Madame Élisabeth de +France est dans le lieu qu'il indique. Il sait même comment le corps a +été placé et dans quelle direction; mais il est à une grande +profondeur, et une quantité de corps ont été rangés par couches dans +cette même fosse, que le sieur Joly estime avoir été creusée sur une +largeur de douze pieds et autant en longueur. La nudité absolue de +tous les corps ôte tout espoir de retrouver des signes qui puissent +les faire reconnaître. + +»La seule indication de M. Joly qui pût conduire à un résultat, c'est +qu'il assure que dans la couche où a été placé le corps de Son Altesse +Royale, il n'y a eu de placés _que des corps masculins_. Si cela était +bien certain, il se présenterait sans doute de grandes difficultés +pour parvenir à cette couche; mais enfin ce succès ne semblerait pas +impossible en y employant du temps, des soins, des précautions et peu +de monde, et en suivant les indications du sieur Joly assisté d'un +commissaire spécialement désigné. + +»Mais dans tous les cas, soit qu'on ne juge pas à propos de faire +cette recherche difficile, soit qu'on se borne à vouloir faire +reconnaître l'emplacement exact de la fosse où cette précieuse victime +a été placée, il semble qu'il serait convenable de constater la +dimension de cette fosse et sa situation tandis que le sieur Joly est +vivant et disposé à donner tous les renseignements que sa mémoire lui +fournit. + +»Il est même probable que la vue des lieux lui rappellerait quelques +détails qui, s'ils n'étaient pas utiles pour retrouver les restes de +l'auguste princesse, seraient du moins précieux comme renseignements +certains sur le lieu où ils sont placés. Il s'est souvenu qu'au moment +de cette inhumation il tournait le dos au soleil, et il sait à quelle +distance du mur la fosse a été ouverte, etc. + +»Dans cet état de choses, sans avoir plus que M. le préfet l'espoir +d'un résultat satisfaisant, j'ai l'honneur de lui proposer de +m'autoriser à y aller avec M. Burger et le concierge Joly et M. +Rouhaut, comme curieux et en donnant quelque argent au concierge du +lieu, ou d'y aller avec une invitation officielle au propriétaire de +laisser examiner les lieux. + +»Dans tous les cas, je ferais un rapport avec plus de certitude et +circonstancié, n'y eût-il d'autre résultat pour Votre Excellence que +de faire constater l'emplacement de l'inhumation, que le propriétaire +indique d'ailleurs d'une manière erronée. Ce serait n'avoir perdu ni +son temps ni sa peine. + +»Je prie Son Excellence de vouloir bien faire connaître ses +intentions. + + »D. CH.» + + * * * * * + +M. de Chanay remettait, le 29 avril, au ministre d'État, préfet de +police, la déclaration et les réponses du sieur Joly, ainsi qu'un +rapport circonstancié, et de la visite qu'il avait faite sur les +lieux, et des renseignements qu'il y avait recueillis. Voici ces +documents: + + «Paris, le 29 avril 1817. + +»J'ai l'honneur de transmettre à M. le préfet la déclaration et les +réponses du sieur Joly, ainsi que mon rapport circonstancié de la +visite que j'ai faite hier sur les lieux. + +»Votre Excellence jugera peut-être convenable, pour éviter toutes les +indiscrétions, d'en parler elle-même au ministre et de lui communiquer +confidentiellement ces pièces. + + »CH.» + + +I. + +_Déclaration._ + +«L'an mil huit cent dix-sept, le vingt-huit avril, à onze heures du +matin, se sont présentés à mon domicile, près et hors la barrière de +Clichy, nº 42, les sieurs de Chanay, chef de la première division de +la préfecture de police, et Burger, officier de paix, lesquels m'ayant +déclaré que, en vertu des ordres de S. Exc. le ministre d'État, préfet +de police, dont ils sont porteurs, ils sont chargés de visiter le clos +de la maison du Christ, sis près et en dedans la barrière de +Mousseaux, afin de recueillir les plus petits détails comme les +moindres circonstances qui pourraient aider à connaître le lieu de la +sépulture de S. A. R. Madame Élisabeth, déposée par moi dans ledit +enclos le 10 mai 1794, avec nombre d'autres victimes suppliciées le +même jour. A ces causes, ces messieurs m'ont invité à les accompagner +dans l'enclos dit du Christ, ce à quoi j'ai déféré sur l'heure. + +»En sortant de mon domicile, nous descendîmes le boulevard extérieur +de la barrière de Clichy à celle de Mousseaux, et rentrâmes dans Paris +par la rue du Rocher, sur laquelle la maison du Christ fait face à +droite, et frappâmes à l'entrée principale, située rue de Valois. Le +concierge, après quelques difficultés, nous laissa pénétrer dans +l'enceinte intérieure; de là nous entrâmes dans le jardin, obliquant à +droite pour nous porter vers le mur de séparation du jardin d'avec +l'enclos autrefois destiné aux sépultures. Non loin de la porte de +communication, j'indiquai à M. Burger, qui se trouvait près de moi, +l'endroit où doit se trouver la fosse où repose la princesse, et lui +ajoutai que s'il existait deux fosses, c'était dans celle longeant +parallèlement le mur de séparation le plus proche de la porte cochère +donnant sur l'extérieur, par où entraient les victimes, que la +princesse avait été inhumée. + +»En effet, après avoir franchi le terrain qui nous séparait encore de +ce lieu funèbre, je reconnus parfaitement les lieux que je visitais +pour la seconde fois depuis l'époque fatale de la révolution. A quatre +pieds en avant de la porte, nous obliquâmes légèrement à droite, et +nous distinguâmes facilement l'emplacement d'une fosse par +l'affaissement des terres; c'est là que M. Viger de Jolival fit élever +une (_sic_) tertre de gazon et placer une pierre carrée sur laquelle +on lit _Madame Élisabeth_. Après m'être recueilli, je vis clairement +que ce n'est point dans cette fosse que repose la princesse; et, +soutenant mon premier dire, je cherchai la seconde, qui devait être +située non loin, en approchant perpendiculairement vers la porte +cochère placée au nord-est de l'enclos. Je n'eus point de peine à +reconnaître l'emplacement de cette fosse, dont l'affaissement, +beaucoup plus sensible que dans la première, laissait aisément +distinguer un espace de douze à quinze pieds carrés, auquel il +manquait à peu près un pied et demi pour être au niveau du terrain. +Cette dimension est à quelque chose près la surface de toutes les +fosses que nous ouvrions en ce lieu. Ainsi, en me rappelant, aussi +bien qu'un si long espace de temps me permit de le faire, j'avais +indiqué d'avance et la disposition de la fosse où se trouve la +princesse, sa grandeur, et distingué la véritable d'entre celles qui +sont en ce lieu. Une circonstance particulière avait aidé ma mémoire: +je me rappelai que ma mère, morte environ trois ans après l'inhumation +de la princesse, je la plaçai dans la même direction de la fosse et +contre le mur; ma femme fit une croix au-dessus avec une pierre; je +distinguai encore ce signe, et les sieurs de Chanay et Burger l'ont +reconnu avec moi. + +»Ces détails ne laissant plus aucun doute sur l'endroit de la +sépulture, je me plaçai sur le côté nord-ouest de la fosse, dans la +même position où j'étais au moment où la charrette arrivant sur les +bords, déchargea les cadavres; ma mémoire me confirma alors l'idée, +que j'avais annoncée d'avance, qu'à l'heure de six et sept heures du +soir je travaillai le soleil sur le dos et la face tournée du côté du +mur du jardin. Mon camarade, un commissaire de police et les +charretiers furent les seuls individus présents à l'inhumation; à +l'exception du commissaire de police, dont j'ignore le sort, il +n'existe plus d'autre témoin oculaire. Nous dépouillâmes les corps et +les jetâmes sans aucun vêtement dans la fosse; je reconnus Madame +Élisabeth au dire des charretiers et à ses habits; elle a été +pareillement dépouillée et jetée sans distinction dans la fosse; mais +je me rappelle qu'après que tous les cadavres furent descendus, nous +nous plaçâmes dans la fosse pour les ranger par ordre; que Madame +Élisabeth se trouve au milieu de la première ou de la seconde couche, +le tronc perpendiculairement posé du côté du mur, et les pieds vers le +côté nord-ouest de la fosse; je me rappelle également que son corps se +trouve avec plusieurs corps masculins rangés ainsi que je vais +l'indiquer, c'est-à-dire que, pour ménager les places, nous placions +alternativement un tronc et les pieds, de manière qu'une couche de +cadavres se trouvait serrée sans aucun intervalle de terre. Après +avoir rempli l'espace vide, nous recouvrions les corps avec environ +six pouces de terre. + +»La fosse que j'indique comme devant renfermer les cendres de Madame +Élisabeth est la moins profonde du même côté: elle peut avoir de douze +à quinze pieds de profondeur; ainsi Madame Élisabeth, couchée sur le +ventre entre plusieurs hommes de la manière que je l'indique, doit se +trouver au fond ou à quatorze pouces du sol. + +»D'après cette déclaration, qui est conforme à l'exacte vérité, +j'estime que la recherche du corps, quoique pénible et difficile, peut +être tentée avec quelque apparence de succès. Pour y parvenir, il +faudrait avec soin ouvrir une tranchée perpendiculairement au mur du +jardin, au côté nord-est de la fosse, afin de déterminer la profondeur +et le nombre de couches de cadavres; qu'ensuite, pour déterminer d'une +manière certaine qu'il n'existe pas d'autre fosse plus près de la +porte que celle dont il est question, il serait nécessaire d'ouvrir un +boyau d'une vingtaine de pieds sur six de profondeur, à partir de la +fosse et longeant parallèlement le mur du jardin. + +»Le soussigné déclare en outre qu'il a été nommé en 1789 concierge du +cimetière de la Madeleine; qu'en l'an II, lors de la fermeture de ce +cimetière, il a été appelé à Mousseaux, où il est resté jusqu'à la +fermeture en l'an V; qu'ensuite, nommé à celui de Saint-Roch, il y est +pareillement resté jusqu'à sa fermeture en l'an VI, et qu'il occupe +maintenant la même place à Montmartre depuis cette époque. + +»De tout quoi j'ai fait la présente déclaration les jour, mois et an +que dessus. + + »DE CHANAY, chef de la 1re division. + »JOLY. + »BURGER.» + + +II. + +NOUVELLES QUESTIONS EXPLICATIVES +A FAIRE. + + RÉPONSES AUX QUESTIONS. + +1º Pouvez-vous vous rappeler quelle était la +profondeur de la fosse quand vous y descendîtes le +10 mai pour y ranger les corps? Vous aviez une +échelle sans doute? + + 1º M. Joly ne se rappelle précisément ni la profondeur + de la fosse à cette époque ni la hauteur de l'échelle + dont on se servait pour y descendre. + +2º La terre du fond semblait-elle dure comme une +terre où il n'y a pas eu de précédente et plus +profonde inhumation? + + 2º M. Joly ne s'en souvient pas. + +3º Quand on déchargeait les corps de la charrette, +les précipitait-on l'un après l'autre après leur +dépouillement, ou les dépouillait-on tous avant de +les précipiter? + + 3º Quand la charrette était arrivée sur le bord de la + fosse, on procédait au dépouillement des vêtements. (Un + registre était tenu de ces effets divers, qui étaient + ensuite remis à l'Hôtel-Dieu.) De temps à autre les + fossoyeurs descendaient dans la fosse pour ranger les + corps afin qu'ils ne fussent pas trop entassés. + +4º Puisque vous assurez que le corps de la +princesse est placé le tronc du côté du mur, il +faut ou que vous l'ayez reconnu et distingué dans +la fosse, ou qu'il y ait été précipité le dernier +ou des derniers, après avoir remarqué par vous et +votre camarade sur le bord de la fosse. + + 4º Réponse affirmative sur tous les points de la + question. A ajouté que le conducteur de la voiture avait + dit: Que c'était son corps, qu'il était le dernier ou + des derniers placés sur la charrette, par conséquent + au-dessus des autres, et les vêtements étaient aussi peu + ensanglantés. + + Tous les autres l'étaient beaucoup. + +5º Comment ont été placées les têtes des corps? + + 5º Les têtes ont été placées indistinctivement dans les + vides. + +6º De quelle épaisseur de terre environ étaient +recouvertes les couches de corps? + + 6º Il est difficile d'estimer même approximativement le + nombre des corps de chaque couche: 1º parce que, outre + les suppliciés, il arrivait des corps envoyés par l'état + civils et des cercueils; ceux-ci tenaient plus de place; + 2º parce qu'il y avait des enfants; 3º parce qu'une même + couche étant composée de deux rangs, elle n'était pas + faite le même jour. A l'égard de 10 mai, le sieur Joly + se rappelle très-bien que les suppliciés furent placés + dans la partie de la fosse la plus rapprochée du mur; + que le même jour la partie antérieure de la fosse ne fut + point remplie, et enfin _que le corps de la princesse + a été placé vers le milieu de la fosse dans le rang + supérieur de la couche et la face antérieure du corps + tournée sur le rang inférieur._ + +7º Combien estimez-vous qu'il pouvait y avoir de +corps par chaque couche sur toute la surface +carrée de la fosse? + +8º La fosse a-t-elle été remplie jusqu'au niveau +de la superficie? A quelle profondeur estimez-vous +qu'on trouve les restes des derniers corps +inhumés? + + 7º et 8º Les couches des corps étaient chacune + recouvertes d'environ six pouces de terre et les fosses + recouvertes dans la partie supérieure d'environ trois + pieds de terre, de sorte que les premiers corps ou les + premiers vestiges qu'on en trouverait devraient être à + trois pieds environ au-dessus de la superficie. Il faut + cependant remarquer que lorsque le sieur Joly a quitté + l'enclos il y avait quelques élévations ou tertres qui + ont disparu, soit qu'on ait enlevé des terres restant + des remblais, soit que pour cultiver le sol on ait + nivelé toutes les inégalités. Ces renseignements ne + peuvent être justement donnés que par le propriétaire. + +Nous avons signé et parafé les questions et réponses ci-dessus _ne +varientur_. + + Paris, 29 avril 1817, à la préfecture de police, + + DE CHANAY, + Chef de la 1re division. + + JOLY. + + +III. + + _Rapport particulier à S. E. le ministre d'État, préfet de + police, sur le résultat d'une visite dans l'enclos du sieur de + Jolival, pour constater le lieu de l'inhumation de S. A. R. + Madame Élisabeth, soeur du Roi._ + +«Ce matin, 28 avril 1817, à midi, conformément aux ordres de Votre +Excellence et pour remplir avec le plus possible d'exactitude et de +soin les intentions de S. Exc. le ministre de l'intérieur, et donner +toute la suite convenable aux indications précédemment recueillies, je +me suis rendu à la barrière de Clichy et au cimetière Montmartre, +accompagné de l'officier de paix Burger, qui avait pris les premières +informations et obtenu les premiers documents du nommé Joly, +anciennement employé aux inhumations de l'enclos de la maison dite du +Christ près Mousseaux. Là j'ai invité ledit Joly, aujourd'hui +concierge du cimetière Montmartre, à me suivre dans l'enclos du sieur +Viger de Jolival, ce qu'il a fait aussitôt avec empressement. + +»Arrivés à la grande porte d'entrée de ladite maison, le jardinier +nous l'a ouverte; j'ai demandé la liberté d'entrer dans le jardin et +de visiter l'enclos. Ayant reconnu l'officier de paix Burger, il a +consenti à nous laisser entrer, mais seulement pour peu de temps, +craignant, a-t-il dit, qu'une trop longue visite ne fût pour lui un +sujet de reproche. + +»Après lui avoir promis de n'y rester que le temps nécessaire pour de +simples vérifications, nous avons traversé la cour et une partie du +jardin, nous dirigeant à l'ouest vers le mur qui sépare le jardin du +petit enclos de l'inhumation. Le jardinier était en avant avec le +sieur Burger; j'étais à dessein resté en arrière avec le sieur Joly. +Arrivés à environ trente pas d'une petite porte ouverte sur l'enclos +dont nous étions encore séparés par le mur, je me suis arrêté et j'ai +demandé au sieur Joly s'il se remettait parfaitement dans l'esprit la +disposition du local; aussitôt, me montrant de la main une partie du +mur à droite de la petite porte qui en peut être éloignée de douze ou +quinze pas: C'est là derrière, m'a-t-il dit, qu'est _la fosse_. Je +fais remarquer cette circonstance à Son Excellence, parce qu'elle +prouve que le sieur Joly connaît bien l'emplacement et parce que cette +indication donnée sans voir le terrain prouve qu'il en avait un +souvenir exact. En effet, étant entré dans l'enclos par la petite +porte et ayant aussitôt regardé à droite vers le point indiqué, j'ai +vu un terrain couvert de gazon en partie affaissé sur une surface +carrée de quatorze ou quinze pieds, comme il l'avait annoncé. + +»Cette indication est encore essentielle parce qu'il y a évidemment eu +deux larges fosses, et que le propriétaire même du terrain ayant +négligé ou cru inutile de consulter le nommé Joly[136] (seul témoin, à +ce qu'il paraît, des inhumations faites dans ces temps funestes), a +cru que Madame Élisabeth a été inhumée dans la grande fosse qui est +presque en face de la petite porte; dans cette persuasion ou plutôt +cette erreur, il a fait planter sur le terrain affaissé de cette fosse +plus nouvelle quelques arbustes et arbres verts, et sur un tertre de +gazon il a fait poser une pierre grise polie où on lit ces mots: +_Madame Élisabeth_. Ces plantations, cette espèce de monument +provisoire sont nouveaux, les arbres ne semblent pas avoir deux ans. +Tout porte à faire penser que les cendres de l'auguste victime ne sont +point là, mais bien dans l'autre fosse, plus ancienne et moins vaste, +indiquée par le sieur Joly avant d'être dans l'enclos et indiquée avec +précision. + +[Note 136: Le sieur Joly n'a point été consulté par le propriétaire +avant qu'il eût désigné par une pierre le lieu où il supposait que +reposent les cendres de Madame Élisabeth, mais depuis il fut appelé +par le sieur de Jolival. Celui-ci lui montrant le terrain et +l'affaissement qu'il avait désignés comme recouvrant les restes de la +princesse, le concierge Joly lui dit: «Vous vous trompez, elle n'est +pas là. Mais il ne lui indiqua point, ajouta-t-il, l'endroit où elle +est réellement.» + +Le sieur Joly n'a revu que cette seule fois le terrain de l'enclos, +qui, étant déjà cultivé, avait bien changé d'aspect.] + +»Quelque pénibles que soient ces détails, il est nécessaire que je les +rapporte pendant qu'ils sont bien présents à mon esprit, parce qu'ils +donnent dans leur ensemble la preuve de la véracité des indications +du nommé Joly. + +»Dans l'interrogatoire que je lui avais fait deux jours avant, il +m'avait répondu entre autres circonstances que le 10 mai, à l'heure de +l'inhumation, quand ils étaient en face de la fosse, ils tournaient le +dos au soleil couchant; cette position nous a paru à peu près exacte. +La fosse rapprochée du mur par le côté de l'est ne pouvait être +abordée que par le côté ouest ou sud-ouest, et les côtés nord et sud +devaient être occupés par la terre sortie de la fosse. + +»Une autre observation doit être placée ici, quoique peu importante, +c'est que la femme du sieur Joly se souvient que la mère de son mari a +été inhumée contre le mur et que cette fosse était très-près de la +fosse où ont été placés les restes de Son Altesse Royale et des autres +victimes inhumées le même jour que la princesse. Or le lieu de cette +fosse particulière est indiqué par le sieur Joly et sa femme entre la +fosse la plus rapprochée du mur et la partie de l'enclos qui la sépare +de la grande porte par où l'on amenait les corps sur des charrettes. + +»Le sieur Joly a constamment assuré qu'il devait y avoir deux fosses, +visibles par l'affaissement du terrain et situées à gauche en entrant +par la grande porte de l'enclos: l'une plus près du mur et plus près +de la grande porte, dont la dimension pouvait être de douze à quinze +pieds carrés; l'autre plus éloignée de la grande porte et plus au +milieu du terrain de l'enclos. C'est dans cette seconde fosse que le +propriétaire a présumé qu'étaient placés les restes de la princesse. +C'est dans la première que le sieur Joly assure et a la conviction +entière que Son Altesse Royale a été inhumée. + +»Il faut encore avoir le courage d'écrire des détails plus minutieux +et plus affligeants. + +»Le sieur Joly s'est rappelé la position qu'il occupait alors sur ce +même terrain et pour l'emploi terrible qu'il remplissait à cette +cruelle époque. Il avait dix-huit ou dix-neuf ans, il était fossoyeur; +ils étaient deux, l'autre est mort, le charretier également. Nul autre +individu n'entrait dans l'enclos pour l'inhumation[137]. Des +gendarmes ou des soldats fermaient la porte quand la charrette était +entrée, et de peur que des curieux ne vissent à travers la porte, on +bouchait avec une planche ou une pierre les trous qui se trouvaient +dans la porte. + +[Note 137: A l'exception d'un commissaire ou agent de la Commune, +quand il s'agissait d'inhumations ordinaires, car il assure que pour +les suppliciés on ne faisait pas de procès-verbal d'inhumation, que +l'on se contentait de tenir note de leurs dépouilles.] + +»Le local bien reconnu par le sieur Joly, il ne paraît point douteux +que la fosse indiquée par lui ne soit bien celle où ont été placés les +corps des victimes immolées le 10 mai 1794. + +»Mais voici des détails affreux et plus positifs encore à l'égard de +l'auguste princesse. + +»La soeur de nos rois fut assassinée la dernière parmi les victimes de +ce jour; sa tête, séparée du corps, fut montrée au peuple et mise avec +les têtes des autres victimes dans un seul et même panier; mais le corps +de la princesse, recouvert de ses vêtements, fut placé le dernier sur la +charrette. Arrivée dans l'enclos de l'inhumation, la charrette fut +déchargée, le corps de la princesse fut posé le premier ou des premiers +sur le bord de la fosse; là son corps fut reconnu, dit le sieur Joly, +désigné et dépouillé de tout vêtement: c'était l'usage ou l'ordre de ces +barbares, qui ne respectaient ni la vie ni la mort. Tous les corps +étaient ainsi dépouillés avant d'être précipités dans la fosse; ainsi, +dans ces remuements successifs, le corps de la princesse devait avoir +été précipité le dernier ou l'un des derniers. C'est ce qui explique +comment il se trouve, suivant le témoignage du fossoyeur, placé dans le +fond de la fosse et du coté le plus rapproché du mur, celui par où les +fossoyeurs, quand ils étaient descendus, arrangeaient les corps de +manière à ce qu'ils occupassent le moins d'espace possible, et en outre, +deux rangs de corps étaient placés immédiatement les uns sur les autres, +mais horizontalement et recouverts d'une couche de terre, épaisse +d'environ un demi-pied. Les fossoyeurs plaçaient alternativement un +corps le tronc du côté du mur et un autre le tronc vers le milieu de la +fosse, et dans sa largeur il y avait par conséquent deux rangs de corps +par couche horizontale[138]. Il serait inutile de faire le douloureux +calcul du nombre de rangs et de couches que comportait une fosse de +dix-huit pieds environ de profondeur sur douze ou quinze d'ouverture en +carré. Le fossoyeur Joly n'est pas sûr du nombre qu'elle a reçu, et il +n'est que trop probable qu'elle a été remplie, puisque plus tard on en a +rempli une seconde. + +[Note 138: Une plus ample explication et des questions réitérées +faites au sieur Joly font connaître qu'outre le premier rang +horizontal on plaçait immédiatement un second rang horizontal sur le +premier, et toujours le haut du corps et les pieds en opposition ou +sens opposé, ainsi que les faces, afin de ménager l'emplacement. Cette +observation fait prévoir les plus grandes difficultés à obtenir un +résultat, mais enfin il faut dire les choses comme elles se passaient +et comme elles sont.] + +»Mais ce qu'il importe de conclure de ces affreux détails, c'est que +les indications du fossoyeur Joly présentent de grandes probabilités, +et que les renseignements qu'il donne sont très-vraisemblables. + +»Le sieur Joly, soit par conviction produite par le souvenir, soit par +l'effet de ses calculs sur les dispositions qu'il a faites sur le bord +et à l'intérieur de la fosse et dans l'enclos, dit: + +»1º Je suis assuré que le corps de la princesse est là dans cette +fosse et non ailleurs. + +»2º Je suis assuré que le corps de la princesse est l'un des premiers +rangés dans la fosse ce jour-là, et par conséquent il est dans la +partie de la fosse la plus proche du mur et de la grande porte, vers +le milieu de la couche. + +»3º Il assure que ce corps a été rangé le tronc du côté du mur et les +pieds vers le milieu de la fosse. + +»4º Il croit être assuré que les corps placés auprès sont des corps de +sexe masculin. + +»Voilà ce qu'il a constamment répété, comme en ayant la conviction. + +»Ce que le sieur Joly ne peut affirmer, c'est la profondeur positive +de la fosse à l'époque du 10 mai (il croit qu'elle était d'environ +dix-huit pieds). Il ne se rappelle pas certainement si la fosse était +nouvellement creusée ou si elle était plus ancienne et s'il y avait +eu déjà des inhumations. + +»Il croit aussi que dans la suite on y a placé des corps enfermés dans +des cercueils, ce qui diminuerait le nombre des corps qu'elle aurait +pu contenir. + +»Résulte-t-il de ces détails et de ces indications des renseignements +suffisants et assez sûrs pour que l'on puisse et doive entreprendre +des recherches et en attendre des résultats certains, ou se +bornera-t-on à regarder comme certaine l'existence des cendres de +l'auguste princesse dans cette fosse? Sur le témoignage du fossoyeur +Joly, qui dans ses indications paraît sage, raisonnable, véridique et +sûr de son fait, qui paraît d'ailleurs être le seul témoin vivant de +ces tristes événements, se bornera-t-on à projeter un monument digne +des vertus de la soeur de nos Rois, pour l'élever sur ce terrain +consacré par d'aussi cruels souvenirs? C'est ce qu'il appartient au +Gouvernement de décider. + +»Pour moi, Monseigneur, en vous rendant ce compte de la mission +douloureuse et cependant si intéressante que vous m'avez confiée, je +crois avoir donné une preuve nouvelle et irrécusable de mon zèle et de +mon dévouement sans bornes à notre auguste Souverain. Sans la pensée +qu'un sujet fidèle et dévoué pouvait seul y mettre ces soins et ce vif +intérêt qui peuvent approcher du succès que vous désiriez obtenir, je +n'aurais point eu le courage et la présence d'esprit nécessaires pour +ces recherches. + +»S'il m'était permis à la suite de ce rapport de vous exprimer mon +opinion particulière, je dirais à Votre Excellence avec plus +d'assurance à présent: + +»1º Qu'un succès complet me semble toujours difficile, mais non +impossible; + +»2º Que pour arriver à un résultat, dans le cas où il serait jugé +possible et même probable, il me semblerait convenable de faire cette +recherche sans éclat, en silence, discrètement, avec très-peu +d'ouvriers, en y employant beaucoup de temps et de précautions, et +après avoir combiné tous les préparatifs de ce travail et les moyens +de le poursuivre; après avoir consulté quelques personnes habiles et +pris les arrangements convenables avec le propriétaire du terrain. + +»Si Votre Excellence, après avoir rendu ce nouveau compte de nos +démarches au Ministre de l'intérieur, en recevait l'autorisation de +faire procéder à une fouille pour vérifier la justesse des indications +contenues dans la déclaration du sieur Joly, il me semblerait aussi +prudent de mettre le moins possible de personnes dans le secret de +cette recherche incertaine[139]. + +[Note 139: Cependant, afin d'écarter toute possibilité et même tout +soupçon de fraude et de supercherie, il serait convenable de nommer +plusieurs commissaires, dont un au moins serait sans cesse présent au +travail et en dresserait chaque jour une espèce de rapport ou +procès-verbal. + +Il conviendrait aussi, en cas que l'entreprise fût faite, que la fosse +fût garantie par un toit en planches ou une toile, afin que la pluie +ne dérangeât point le travail et ne nuisît point aux opérations.] + +Le concierge Joly, l'officier de paix Burger, deux ouvriers adroits, +discrets et intelligents, suffiraient pour cette épreuve. Nous nous +chargerions avec zèle du soin de découvrir des ouvriers capables de ce +travail et de consulter des personnes habiles pour les diriger. + +»Il faudrait faire une enceinte fermée par des planches dans l'enclos +même, pour éviter les regards des curieux, empêcher les journaux +indiscrets d'en occuper le public; et si les indications se trouvaient +justifiées, alors seulement on appellerait à les reconnaître les +témoins ou plutôt les juges du succès. Si au contraire les indications +ne se réalisaient pas, on cesserait les recherches et l'on se +bornerait à croire le témoignage du fossoyeur Joly, qui affirme que +les restes de la princesse ont été placés là, mais sans pouvoir les +reconnaître parmi ceux des autres victimes. + + »DE CHANAY.» + + * * * * * + +Pendant le cours de ces investigations, poursuivies avec autant de +zèle que de persévérance, un service solennel était célébré pour +Madame Élisabeth dans toutes les paroisses de France le 10 mai, jour +anniversaire de sa mort. + +Le 11 mai, le ministre d'État, préfet de police, mettait sous les yeux +du ministre de l'intérieur les détails qu'il était parvenu à +recueillir sur l'inhumation de la princesse: + + Paris, le 11 mai 1817. + +«MONSEIGNEUR, + +»La lettre que j'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Excellence le 22 +avril dernier, en l'informant que les démarches faites jusqu'alors +pour constater l'identité des cendres de S. A. R. Madame Élisabeth me +laissaient peu d'espoir de réussir, annonçait que de nouvelles +recherches devaient avoir lieu par suite des dispositions que j'avais +prises: je m'empresse de mettre sous les yeux de Votre Excellence, +conformément à la lettre du 26 du même mois, le détail des +informations et des témoignages que je suis parvenu jusqu'à présent à +recueillir. + +»Je m'étais assuré qu'il n'existait plus qu'un seul homme, le sieur +Joly, anciennement employé aux inhumations de l'enclos de la maison +dite du Christ près Mousseaux, et aujourd'hui concierge du cimetière +Montmartre, qui pût donner, comme témoin oculaire, les indications +désirées. Le sieur Joly avait assisté à la sépulture de Madame +Élisabeth; ses souvenirs, sa présence dans l'enclos où la sépulture +avait été faite, ses remarques, devaient être constatés avec la plus +scrupuleuse exactitude. Des questions utiles pouvaient être suggérées +par ses observations sur le lieu même, et il fallait s'y présenter +avec beaucoup de précautions, autant à cause du secret que la nature +des recherches rendait nécessaire que par rapport au propriétaire, qui +s'était flatté d'abord de tirer un grand parti de son terrain, sur +lequel on avait proposé d'ériger un monument à la mémoire de l'auguste +victime: je jugeai donc convenable de remettre à M. de Chanay, chef de +la première division des bureaux de ma préfecture, le soin de visiter +l'enclos avec le sieur Joly, et je le fis accompagner d'un officier de +paix, le sieur Burger, qui déjà avait été chargé de prendre auprès du +sieur Joly les premiers documents. + +»Le 28 avril, à midi, cette visite eut lieu. Après avoir traversé la +cour et une partie du jardin de M. Viger de Jolival, on s'est dirigé à +l'ouest vers le mur qui sépare le jardin du petit enclos de +l'inhumation. A trente pas d'une petite porte ouverte sur l'enclos, +et avant d'arriver au mur de séparation, Joly, interrogé s'il se +remettait parfaitement dans l'esprit la disposition du local, montra +aussitôt de la main une partie de ce mur à droite de la petite porte +et qui peut en être éloignée de douze à quinze pas, en disant: _C'est +là derrière qu'est la fosse!_ Cette indication, donnée de loin et sans +hésiter, prouverait qu'il avait un souvenir exact du lieu de la +sépulture, et d'autant plus qu'étant entré dans l'enclos par la petite +porte et ayant aussitôt regardé à droite vers le point indiqué, on a +vu un terrain en partie couvert de gazon et affaissé sur une surface +carrée de quatorze à quinze pieds, comme Joly l'avait annoncé. + +»L'indication donnée par ce dernier est encore d'autant plus +essentielle qu'elle a fait reconnaître que ce n'est point dans la +grande fosse, presque en face de la petite porte, mais dans l'autre +fosse, plus ancienne et moins vaste, qu'ont dû avoir été déposés les +restes de S. A. R. Madame Élisabeth. Ainsi M. Viger de Jolival s'était +évidemment trompé en faisant placer sur le terrain affaissé de la +première fosse une pierre sur laquelle on lisait l'inscription: +_Madame Élisabeth_. + +»Le sieur Joly a constamment assuré qu'il devait y avoir deux fosses +visibles par l'affaissement du terrain et situées à gauche en entrant +par la grande porte de l'enclos, l'une plus près du mur et de la +grande porte, et dont la dimension pouvait être de douze à quinze +pieds carrés, l'autre plus éloignée de la grande porte et plus au +milieu du terrain de l'enclos. C'est dans la première de ces fosses +que le sieur Joly assure, d'après son entière conviction, que Son +Altesse Royale a été inhumée. + +»On a vérifié une circonstance particulière précédemment énoncée par +le sieur Joly dans ses interrogatoires à ma préfecture: il avait dit +que le 10 mai, à l'heure de l'inhumation, lorsque lui et les autres +personnes qui s'y trouvaient étaient en face de la fosse, ils +tournaient le dos au soleil couchant; cette position a paru à peu près +exacte, la fosse, rapprochée du mur par le côté de l'est, ne pouvant +être abordée que par le côté ouest ou sud-ouest, parce que les côtés +nord et sud devaient être occupés par les terres extraites de la +fosse. + +»Le local ainsi reconnu d'après les indications du sieur Joly, il +restait à remplir une tâche bien douloureuse, celle de constater les +détails qui pouvaient aider à identifier les cendres de l'illustre +martyre. Quelque affligeants que soient ces détails, il est cependant +indispensable de les retracer ici. + +»Madame Élisabeth fut la dernière des victimes qui périrent le 10 mai +1794. Cette tête auguste fut mise avec les autres dans un seul et même +panier. Le corps de la princesse, recouvert de ses vêtements, fut +placé le dernier sur la charrette. Lorsque la charrette, arrivée dans +l'enclos, fut déchargée, le corps de la princesse fut posé le premier, +ou l'un des premiers, sur le bord de la fosse. Là, son corps fut +reconnu, a dit le sieur Joly, dépouillé de tout vêtement avant d'être +précipité dans la fosse, où il l'a été probablement le dernier ou l'un +des derniers, à cause des remuements successifs des autres corps +dépouillés de même. C'est ce qui expliquerait comment il se trouve +(suivant le témoignage du fossoyeur, le sieur Joly) placé dans le fond +de la fosse et du côté le plus rapproché du mur. + +»Le sieur Joly assure que le corps de la princesse a été rangé le +ventre tourné vers la terre, de manière que le tronc se trouve du côté +du mur et les pieds vers le milieu de la fosse; il croit de plus être +assuré que les corps placés de l'un et de l'autre côté auprès de celui +de la princesse sont des corps du sexe masculin. Pour ménager +l'espace, les corps étaient placés immédiatement les uns sur les +autres, en ligne horizontale, chaque corps ayant alternativement le +tronc du côté du mur et le tronc vers le milieu de la fosse. Par +conséquent il y avait deux rangs de corps par chaque couche +horizontale. On mettait aussi les pieds et les troncs des corps en +opposition, de même que les faces, afin de ménager le terrain. + +»Ce que le sieur Joly n'a pu affirmer, c'est l'exacte profondeur de la +fosse à l'époque du 10 mai 1794. Il croit qu'elle était d'environ +dix-huit pieds de profondeur sur douze à quinze d'ouverture en carré, +et qu'il y a été fait aussi des inhumations ordinaires de corps +enfermés dans des cercueils. + +»En résultat, les indications du sieur Joly semblent présenter des +probabilités; qu'il soit aujourd'hui le seul témoin oculaire encore +existant, c'est ce qu'il est naturel de conclure de l'inutilité des +recherches qui ont été faites pour en découvrir d'autres que lui, et +des détails qu'il a donnés sur ce qui se passait à l'époque cruelle +des exécutions révolutionnaires. Il n'y avait à Mousseaux que deux +fossoyeurs, lui compris. Ces deux hommes et le conducteur de la fatale +charrette étaient seuls admis dans l'enclos. Il leur a survécu. Aucun +agent de la commune n'assistait, s'il faut l'en croire, à l'inhumation +des victimes, et jamais agent de la commune ou commissaire de police, +à cette époque[140], n'entrait dans l'enclos que pour constater des +inhumations ordinaires; mais quant aux victimes des fureurs +révolutionnaires, il n'était jamais dressé de procès-verbal de leur +inhumation (toujours suivant les dépositions du sieur Joly), et +seulement on prenait la note de leurs dépouilles. Des gendarmes ou des +soldats fermaient la porte de l'enclos dès que la charrette y était +entrée, et ne laissaient aux curieux aucun moyen de voir ce qui se +faisait dans l'intérieur, et même les trous qui se trouvaient dans la +porte étaient bouchés avec une pierre. + +[Note 140: Dans sa déclaration du 28 avril, le sieur Joly a dit le +contraire. B.] + +»La déclaration du sieur Joly, en date du 28 avril dernier, a fourni +la matière des détails dont j'ai l'honneur de rendre compte à Votre +Excellence. + +»Je joins ici une copie de la déclaration du sieur Joly, ainsi qu'un +plan qui mettra Votre Excellence plus à portée d'en suivre les détails +topographiques. + +»Je regrette vivement de ne pouvoir donner à Votre Excellence, au lieu +de certitudes, que des probabilités pour le succès des recherches et +des travaux qui tendraient à faire reconnaître les restes de l'auguste +princesse parmi ceux de tant d'autres victimes, mais du moins Votre +Excellence pourra juger de ce qui resterait à faire, et décider si les +informations dont j'ai l'honneur de lui soumettre les résultats +présentent assez d'espoir de succès pour donner lieu à des recherches +ultérieures, et dans ce cas je la prierais de vouloir bien me faire +connaître ses intentions. + +»J'ai l'honneur, etc. + + »LE MINISTRE D'ÉTAT, PRÉFET.» + + * * * * * + +Là s'arrêtent les documents relatifs à la sépulture de Madame +Élisabeth. Il fallut donc perdre l'espoir de retrouver, d'une manière +certaine, ses précieux restes. Obligé de renoncer à se défaire d'une +façon lucrative de son enclos, M. Viger de Jolival chercha à se +dédommager de cet échec. + +La lettre suivante initie le lecteur à une démarche que M. Viger tenta +près du commissaire de police du quartier du Roule. Celui-ci comprit +tout ce que cette démarche offrait d'inconvenant et d'inadmissible. Il +la fit connaître en ces termes au préfet de police: + + Paris, ce 20 mai 1817. + +«MONSIEUR LE COMTE, + +»M. Viger de Jolival, propriétaire d'une maison rue de Valois, nº 15, +devenu acquéreur d'un terrain qui servit de sépulture à dix-sept cent +quarante-cinq victimes des fureurs du temps, parmi lesquelles reposent +les restes de Madame Élisabeth, m'a proposé, comme moyen d'éviter +l'assujettissement de donner l'entrée de son jardin aux personnes qui +se présentent assez souvent par curiosité pour visiter ce lieu, de +l'autoriser à placer sur le mur extérieur, en face de l'endroit où +l'on pense que le corps de Son Altesse Royale a été inhumé, une +inscription indicative à ce sujet. + +»Avant de soumettre sa demande à Votre Excellence et afin d'être plus +à même de vous la présenter, j'ai visité le terrain accompagné de son +jardinier: il résulte de cet examen que deux fosses larges et +profondes, remarquables par le surbaissement des terres, y ont été +ouvertes; que celle à droite cache le plus grand nombre de ces +victimes; que sur la seconde il a été élevé un petit tertre en verdure +et placé une pierre funéraire portant pour inscription: _Ici repose +Madame Élisabeth._ + +»Près du mur de clôture de Paris, il existe un autre surbaissement +petit, mais visible, au-dessus duquel est un pied de rosier qui paraît +déjà ancien, et contre l'enduit du mur une rayure qui semble avoir été +faite avec un corps quelconque et à dessein. + +»Ce jardinier a fait sur cet endroit une remarque que son habitude de +manier la terre lui aura suggérée, et d'après laquelle cette princesse +et les vingt-quatre personnes qui partagèrent son martyre pourraient +avoir été déposées: c'est en face de ce même endroit et contre le mur +extérieur que M. Viger désirerait être autorisé à placer l'inscription +qu'il a projetée; je lui ferai connaître la réponse de Votre +Excellence. + +»Recevez, Monsieur le comte, l'assurance de mon respect. + + _»Le commissaire de police du quartier du Roule,_ + + »BRUZELIN.» + + * * * * * + +Une note, conservée aux archives de la préfecture de police, est ainsi +conçue: «Le 29 mai 1817, écrit à M. le commissaire de police du +quartier du Roule, de la part de M. de Chanay, que S. Exc. le ministre +d'État, préfet de police, n'accueillerait point du tout la proposition +que M. Viger de Jolival paraît avoir l'intention de lui faire. + +»M. Boucher a signé la lettre adressée à M. le commissaire de police.» + + * * * * * + +Ainsi se termina cette triste et pieuse croisade, dont le résultat +final n'était malheureusement que trop prévu. Aux regrets du Roi et de +la famille royale s'associèrent tous les coeurs généreux et +compatissants. Le Parisien, si vite oublieux, s'étonna d'apprendre que +dans ce coin de terre obscur et caché à l'extrémité de sa ville la +petite-fille et la soeur des Rois eût été enterrée sans linceul et +sans bière. Il ignorait, et il ignore encore le nombre des holocaustes +dont le dénoûment s'est accompli en cette étroite enceinte, +aujourd'hui envahie par le boulevard Malesherbes. En publiant ici _in +extenso_ les _fournées_ de suppliciés dont les restes ont été enfouis +dans le clos du Christ, c'est en quelque sorte une révélation que nous +croyons apporter à nos concitoyens. Il est à regretter que l'édilité +parisienne, habituellement jalouse de concilier ce qui est dû aux +convenances morales avec les justes exigences des améliorations +utiles, n'ait pas été avertie à temps, de manière à pouvoir tenir +compte, dans ses plans, des pieux souvenirs recueillis sur ce point +obscur de la grande cité, et que, le premier, j'ai mis en lumière. +Malheureusement, le compas de l'architecte et la truelle du maçon ont +marché plus vite que l'enquête du chercheur des choses d'autrefois et +la plume de l'écrivain. + +Le 4 germinal an II, le cimetière de la Madeleine fut fermé; celui de +Monceaux fut ouvert, et reçut ce jour-là les restes mortels d'Hébert +et des hébertistes. Voici la liste des exécutions et des décès: + +Le Tribunal révolutionnaire établi à Paris par décret de la Convention +nationale du 10 mars 1793, l'an deuxième de la République, sans aucun +recours au Tribunal de cassation, en vertu du pouvoir à lui donné par +l'article deux d'un autre décret de la Convention du 5 avril suivant, +portant «que l'Accusateur public dudit Tribunal est autorisé à faire +arrêter, poursuivre et juger, sur la dénonciation des autorités +constituées ou des citoyens:» (le même préambule se retrouve en tête +de chaque jugement). + +Par jugement du 4 germinal an II (24 mars 1794), appert: + + 1. Jacques-René Hébert, substitut de l'agent national de la + Commune de Paris, âgé de 35 ans, natif d'Alençon, département de + l'Orne, domicilié à Paris, rue Neuve-de-Égalité. + + 2. Charles-Philippe Ronsin, avant la révolution homme de lettres, + puis commissaire de guerre ordonnateur, adjoint au ministre de la + guerre, général de l'armée révolutionnaire, âgé de 42 ans, natif + de Soissons, département de l'Aisne, domicilié à Paris, boulevard + Montmartre, nº 27. + + 3. Antoine-François Momoro, imprimeur-libraire et administrateur + du département de Paris, âgé de 38 ans, natif de Besançon, + département du Doubs, domicilié à Paris, rue de la Harpe, nº 71. + + 4. François-Nicolas Vincent, ci-devant clerc de procureur, puis + membre de la Commune, et actuellement secrétaire général du + département de la guerre, âgé de 27 ans, natif de Paris, y + domicilié, rue des Citoyennes, section de Mutius-Scévola. + + 5. Michel Laumur, ci-devant lieutenant-colonel de la marine et + colonel d'infanterie au 6e régiment de l'armée du Nord, et + général de brigade, âgé de 63 ans, natif de Paris, y domicilié, + rue Croix-des-Petits-Champs, nº 42. + + 6. Jean-Conrad Kock, banquier, âgé de 38 ans, natif d'Ulm, en + Hollande, habitant en France depuis 1787, demeurant à Passy, + près Paris, et encore à Paris, rue Neuve-de-l'Égalité, nº 314. + + 7. Pierre-Jean Proly, négociant, puis rédacteur de journal, âgé + de 42 ans, natif de Bruxelles, en France depuis 1782, demeurant à + Paris, rue Vivienne, nº 7. + + 8. François Desfieux, marchand de vin de Bordeaux, âgé de 39 ans, + natif de Bordeaux, domicilié à Paris, rue des + Filles-Saint-Thomas, nº 20. + + 9. Anacharsis Clootz (Jean-Baptiste), homme de lettres, ci-devant + député à la Convention nationale, âgé de 38 ans, natif de Clèves, + dans la Belgique, habitant en France depuis 27 ans, demeurant à + Paris, rue de Mesnard, nº 563. + + 10. Jacob Peyrera, manufacturier de tabac, âgé de 51 ans, natif + de Bayonne, département des Basses-Pyrénées, demeurant à Paris, + rue Saint-Denis, nº 413, section Bon-Conseil. + + 11. Marie-Anne-Catherine Latreille, âgée de 34 ans, native de + Montreuil-Belley, département de Rhône-et-Loire, demeurant à + Paris depuis six mois, rue et maison Bussy, femme Questineau. + + 12. Jean-Antoine-Florent Armand, élève en chirurgie, âgé de 26 + ans, natif de Chaylac, département de l'Ardèche, domicilié à + Paris depuis un an, rue et maison Bussy. + + 13. Jean-Baptiste Aucard, employé au comité des recherches du + département de Paris, âgé de 52 ans, natif de Grenoble, + département de l'Isère, domicilié à Paris, rue des + Mauvais-Garçons Saint-Germain, ci-devant coupeur de gants, + journalier. + + 14. Frédéric-Pierre Ducroquet, ci-devant perruquier-coiffeur et + parfumeur, et depuis commissaire aux accaparements, âgé de 31 + ans, natif d'Amiens, département de la Somme, demeurant à Paris, + rue du Paon, nº 2, section de Marat. + + 15. Armand-Hubert Leclerc, chef de division au bureau de la + guerre, âgé de 44 ans, natif de Cany, département de la + Seine-Inférieure, domicilié à Paris, rue Grange-Batelière, nº 10, + et ancien archiviste du ci-devant évêché de Beauvais. + + 16. Jean-Charles Bourgeois, ci-devant menuisier, employé dans les + bureaux de la guerre, et commandant de la force armée de sa + section, âgé de 26 ans, natif de Paris, y demeurant, rue des + Sans-Culottes, ci-devant Guisarde, section de Mutius-Scévola. + + 17. Albert Mazuel, ancien cordonnier, depuis brodeur, et après + aide de camp de Bouchotte, ministre de la guerre, chef d'escadron + de la cavalerie révolutionnaire, commandant temporaire de la + Ville-Affranchie, âgé de 28 ans, natif de Commune-Affranchie. + + 18. Antoine Descomble, ancien garçon épicier, âgé de 29 ans, + natif de Besançon, département du Doubs, domicilié à Paris, rue + Sainte-Croix de la Bretonnerie, nº 21, section des + Droits-de-l'Homme. + + 19. Pierre-Ulric Dubuisson, homme de lettres, nommé à différentes + époques commissaire du pouvoir exécutif, âgé de 48 ans, natif de + Laval, département de la Mayenne, domicilié à Paris, rue + Saint-Honoré, nº 1447; + +Avoir été condamnés à la peine de mort;--et ordonné que l'exécution +dudit jugement aurait lieu sur la place publique de la Révolution de +cette ville, ledit jugement étant signé du président et du greffier. + +Par procès-verbal dressé par Tirard et Napier, huissiers du tribunal +révolutionnaire, appert avoir été constaté que le jugement ci-dessus a +été exécuté sur la place publique de la Révolution de cette ville, où +les ci-dessus nommés ont été mis à mort. + +Pour extrait conforme, _Signé_: WOLF, commis greffier. + +La même clause se retrouve à la fin de chaque jugement. Nous nous +bornerons, dans tous ceux qui vont suivre, à donner le nom de +l'huissier du tribunal révolutionnaire qui a été témoin de l'exécution +à mort des victimes, et le nom du greffier qui en a certifié l'extrait +conforme. + +Le _Moniteur_ du 5 germinal an II dit que «la femme Questineau s'étant +déclarée enceinte, a obtenu un sursis.» Nous voyons pourtant le nom de +cette femme parmi ceux des victimes. Le _Moniteur_ ajoute: + +«Le citoyen Taboureau, de la section de Marat, est le seul des accusés +qui ait été acquitté.» + +C'est Laboureau qu'il faut lire. Ce Laboureau était un médecin qui fit +plus tard un rapport sur ce qu'il avait vu et entendu dans la prison +sur les accusés. En 1790, il avait publié un journal sous ce titre: +_l'Avocat du peuple._ + + * * * * * + +Par jugement du tribunal révolutionnaire du 5 germinal an II (25 mars +1794), appert: + + 1. Joseph-Jacques Rouganne de Vichy, âgé de 63 ans, y demeurant, + département de l'Allier, ci-devant inspecteur des marchandises + anglaises, demeurant à Vichy, département de l'Allier; + + 2. Jean Rouganne-Desbaradines, âgé de 52 ans, né à Cuny, y + demeurant, département de l'Allier, ci-devant garde du dernier + tyran; + + 3. Et Pierre Rouganne-Belbat, âgé de 31 ans, natif d'Aigueperse, + département du Puy-de-Dôme, y demeurant, vivant de son revenu; + + Avoir été condamnés à la peine de mort, etc. Procès-verbal + d'exécution dressé par Auvray. + +Pour extrait conforme, WOLFF, greffier. + + * * * * * + +Par jugement du tribunal révolutionnaire du 6 germinal an II (26 mars +1794), appert: + + 1. Charles-Auguste la Cour-Balleroy, âgé de 74 ans, de la commune + de Balleroy, district de Bayeux, y demeurant, ci-devant + lieutenant général. + + 2. Et François-Auguste la Cour-Balleroy, son frère, âgé de 67 + ans, né de Paris, y demeurant, ci-devant commandeur de Malte et + maréchal de camp; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray. + +Pour extrait conforme, WOLFF, greffier. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Jean-Louis Gouttes, âgé de 54 ans, né de Tulles, département de + la Corrèze, ci-devant évêque du département de Seine-et-Loire, + demeurant à Autun, chef-lieu du département; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray. + +Pour extrait conforme, WOLFF, greffier. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Étienne Thiry, âgé de 24 ans, né à Sedan, maréchal des logis au + 8e régiment de hussards, demeurant à Paris, place des + Victoires-Nationales; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray. + +Pour extrait conforme, WOLFF, greffier. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Denis Loisel, âgé de 42 ans, né de Mondétour, garde des bois + nationaux, demeurant à Boississe-le-Bertrand, district de Melun; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray. + +Pour extrait conforme, WOLFF, greffier. + + * * * * * + +Par jugement du tribunal révolutionnaire du 7 germinal an II (27 mars +1794), appert: + + Marie-Catherine Chamboran, née à Confolent, département de la + Haute-Vienne, âgée de 59 ans, ci-devant religieuse carmélite à + Saint-Denis (Franciade), y demeurant. + +Avoir été condamnée, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Degaignée. + +Pour extrait conforme, WOLFF, greffier. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Claire-Madeleine Lambertie, femme Villemin, âgée de 41 ans, + vivant de son bien, née à Montluçon, demeurant à Paris; + +Avoir été condamnée, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Degaignée. + +Pour extrait conforme, WOLFF, greffier. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Henri Moreau, âgé de 67 ans, né à Montpellier, département de + l'Hérault, ci-devant accusateur public, près le point central de + l'armée du Nord; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Degaignée. + +Pour extrait conforme, WOLFF, greffier. + + * * * * * + +Par jugement du tribunal révolutionnaire du 8 germinal an II (28 mars +1794), appert: + + Jacques Pernet, âgé de 56 ans, né à Bar-sur-Aube, ci-devant + chevalier de Saint-Louis, ancien capitaine de dragons, + cultivateur, demeurant à Tranault, département de l'Aube; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Degaignée. + +Pour extrait conforme, WOLFF, greffier. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Jean-Baptiste Presselet, ci-devant capucin, né à Acqs, + département de la Haute-Saône, demeurant à Gray, même + département; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Degaignée. + +Pour extrait conforme, WOLFF, greffier. + + * * * * * + +Par jugement du 9 germinal an II (29 mars 1794), appert: + + Jean-Baptiste Colignon, âgé de 61 ans, né de Metz, y demeurant, + imprimeur; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Hervé. + +Pour extrait conforme, WOLFF, greffier. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Louis-François Poiré, âgé de 36 ans, huissier à la Convention + nationale, né d'Autribois, demeurant à Paris, rue + Saint-Dominique, section Grenelle; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Hervé. + +Pour extrait conforme, WOLFF, huissier. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Jean-Valery-Marie Harelle, âgé de 30 ans, né de l'Aigle, y + demeurant, négociant; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Hervé. + +Pour extrait conforme, WOLFF, greffier. + + * * * * * + +Du même jour, 9 germinal an II (29 mars 1794), appert: + + 1. Jacques-Nicolas Adam, âgé de 36 ans, ex-religieux bénédictin, + né à Paris, y demeurant, à Saint-Martin-des-Champs; + + 2. Jean-Baptiste Courtin, âgé de 79 ans, né à Rouen, ex-religieux + bénédictin, demeurant audit couvent Saint-Martin; + + 3. Et Joseph-Antoine Meffre, âgé de 57 ans, né à Aubignan, + district de Carpentras, demeurant audit couvent Saint-Martin; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Hervé. + +Pour extrait conforme, WOLFF, greffier. + + * * * * * + +Par jugement du 11 germinal an II (31 mars 1794), appert: + + Jean-François Hollet, âgé de 34 ans, bijoutier, natif de + Luciennes, département de Seine-et-Oise, demeurant à Paris, aux + Trois-Bouteilles, marché Saint-Martin; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Nappier. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Louis-François Lavergne-Chanlorier, âgé de 50 ans passés, né à + Angoulême, y demeurant ordinairement, commandant de la ville de + Longwy; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Nappier. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Philippe-Barthélemy-Simon Gaillard, âgé de 26 ans, né à Cormille, + département de Seine-et-Oise, garçon papetier à Paris, y + demeurant; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Nappier. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, 11 germinal (31 mars 1794), appert: + + Victoire Regnier, femme Lavergne, âgée d'environ 26 ans, née à + Angoulême, demeurant à Paris, rue Traversière, faubourg Germain; + +Avoir été condamnée, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Nappier. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + 1. Joseph Nègre, âgé de 61 ans, né à Lavergne, département du + Lot, ci-devant fermier de Barbotan, demeurant à Julliac; + + 2. Et Joseph-Claire Barbotan, âgé de 75 ans, ex-comte et + ex-constituant, né et demeurant à Borner, district de Nogard, + département du Gard; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Nappier. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 12 germinal an II (1er avril 1794), appert: + + Louis-Simon Collivet, âgé de 25 ans, natif de Lagny, département + de l'Orne, demeurant à Paris, rue de la Verrerie, chez le citoyen + Delorme, marchand épicier; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Euloge Schneider, âgé de 37 ans, natif de Winfeld, demeurant à + Strasbourg, département du Bas-Rhin, ci-devant accusateur public + près le tribunal criminel dudit département; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Charles-Victoire-François Sallabery, âgé de 62 ans, né à Paris, + ci-devant noble et président de la chambre des comptes de Paris, + juge de paix de la ville de Blois, officier municipal de la même + ville, y demeurant; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Antoine Brochet, dit Saint-Prest, âgé de 25 ans, ex-noble et + garde de Capet, né à Paris, demeurant à Gray, district de la + Ferté-Bernard, département de la Sarthe; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 13 germinal an II (2 avril 1794), appert: + + Jean Marquet, âgé de 27 ans, né à Cyray, département de la + Charente, y demeurant, marchand de beurre frais. + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Nappier. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 16 germinal an II (5 avril 1794), appert: + + 1. Philippe-François-Nazaire Fabre Déglantine, ci-devant homme de + lettres et député à la Convention nationale, âgé de 39 ans, natif + de Carcassonne, domicilié à Paris, rue Ville-l'Évêque. + + 2. Joseph Launay, homme de loi et député à la Convention + nationale, âgé de 39 ans, natif d'Angers, domicilié ordinairement + à Anvers, et à Paris, boulevard Montmartre, nº 5. + + 3. François Chabot, ci-devant capucin et représentant du peuple, + âgé de 37 ans, natif de Saint-Geniest, département de l'Aveyron, + domicilié à Paris, rue d'Anjou, nº 19. + + 4. Lucie-Simplice-Camille-Benoist Desmoulins, homme de lettres, + âgé de 33 ans, natif de Guise, district de Vervins, domicilié à + Paris, place du Théâtre-Français. + + 5. Jean-François Lacroix, soldat, capitaine de milice, puis homme + de loi et ex-député à la Convention nationale, âgé de 40 ans, + natif de Pont-Audemer, département de l'Eure, domicilié à Paris, + rue Lazare, nº 6. + + 6. Pierre Phelippeaux, homme de loi et député à la Convention + nationale, âgé de 35 ans, natif de Ferrière, département de + l'Oise, domicilié à Paris, rue de l'Échelle, nº 3. + + 7. Claude Bazire, commis aux Archives des états de la Bourgogne, + commandant de la garde et député à la Convention nationale, âgé + de 29 ans, natif de Dijon, département de la Côte-d'Or, domicilié + à Paris, rue Saint-Pierre-Montmartre. + + 8. Marie-Jean Hérault de Séchelles, député à la Convention + nationale, âgé de 34 ans, natif de Paris, y domicilié, rue + Basse-du-Rempart, nº 14. + + 9. Georges-Jacques Danton, député à la Convention nationale, âgé + de 34 ans, natif de Darcy-sur-Aube, département de l'Aube, + domicilié à Paris, rue et section de Marat. + + 10. Marc-René Sahuguet Despagnac, ci-devant abbé et employé aux + fournitures des haras, âgé de 41 ans, natif de Brie, département + de la Corrèze, domicilié à Paris, rue de l'Université, près + l'ancienne barrière. + + 11. Simon Kotloo Junius Frey, fournisseur à l'armée, âgé de 35 + ans, natif de Bruyen, en Moravie, domicilié à Paris, rue d'Anjou + Saint-Honoré, nº 19. + + 12. André-Marie Gusman, âgé de 41 ans, natif de Grenade, en + Espagne, naturalisé Français en 1751. + + 13. Emmanuel Frey, âgé de 27 ans, natif de Bruyen, en Moravie, + domicilié à Paris, rue d'Anjou Saint-Honoré, nº 19. + + 14. Jean-Frédéric Deiderinchen, avocat de la cour du roi de + Danemark, âgé de 51 ans, natif de Luxembourg, pays de Holstein, + en Danemark, domicilié à Paris, rue des Petits-Augustins. + + 15. François-Joseph Westermann, ci-devant aide de camp de + Dumouriez, depuis général de division, âgé de 38 ans, natif de + Motzheim, département du Bas-Rhin. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Nappier. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 17 germinal an II (6 avril 1794), appert: + + Louis Hannapier des Ormes, âgé de 45 ans, né à Orléans, résidant + dans la commune de Saint-Hilaire-Saint-Mesmin, district + d'Orléans, département du Loiret, cultivateur et ci-devant maître + particulier des eaux et forêts à Beaugency, même département; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Nappier. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Pierre Reignier, âgé de 38 ans, né et demeurant à Pontoise, + département de Seine-et-Oise, tailleur d'habits; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Philippe Barron de Channois, ex-noble, âgé de 66 ans, né à + Châtillon-sur-Indre, département de l'Indre, propriétaire, + demeurant en la commune de Genille, département d'Indre-et-Loire; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exéc. dressé par Auvray. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 18 germinal an II (7 avril 1794), appert: + + 1. Jean-François Jullien, âgé de 60 ans, né à Loris, département + du Loiret, ex-officier municipal de la commune de Montargis, y + demeurant, et chirurgien; + + 2. Marie-Joseph-Hippolyte Pelé-Varenues, âgé de 57 ans passés, né + à Sens, ci-devant receveur particulier des finances et receveur + du district de Montargis, y demeurant; + + 3. François-Joseph Bizot, âgé de 50 ans, né à Besançon, ex-maire + de la commune de Montargis, y demeurant; + + 4. Et Charles-Léonard Lavillette, âgé de 45 ans, natif de + Clamecy, ci-devant président de l'élection de Montargis, juge du + district de Bois-Commun et administrateur du directoire du + district de Montargis, y demeurant; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exéc. dressé par Tavernier. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + 1. Antoine-Louis-Claude Saint-Germain d'Apchon, ex-marquis et + maréchal de camp, âgé de 45 ans, né à Paris, demeurant rue + Saint-Louis, nº 87, section de l'Indivisibilité; + + 2. Et Élisabeth-Thérèse Pacorée, âgée de 69 ans passés, veuve de + Pericard, ex-maître des comptes, belle-mère de d'Apchon, née à + Paris, même demeure que dessus; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exéc. dressé par Tavernier. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + 1. Jean-Joseph Mouzin, âgé de 28 ans, notaire à Dijon, + département de la Côte-d'Or, né et demeurant audit Dijon; + + 2. Et Bernard Perruchot, âgé de 35 ans 1/2, demeurant à Montant, + district de Saint-Jean-de-Losne, département de la Côte-d'Or, + ci-devant notaire. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exéc. dressé par Tavernier. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour 18 germinal (7 avril 1794), appert: + + 1. François-Pierre Lamotte-Senonnes, âgé de 36 ans, ci-devant + noble, né à Senonnes, département de la Mayenne, demeurant à + Bonneuil, district de Bourg-l'Égalité; + + 2. Et Susanne Drouillard, âgée de 33 ans, née à Saint-Domingue, + épouse dudit Senonnes; + + Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par + Tavernier. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 19 germinal (8 avril 1794), appert: + + 1. Jean-Pierre Danquechin-Dorval, âgé de 40 ans passés, ex-noble, + cultivateur, officier public et municipal de la commune de + Montreuil, près Paris, y demeurant; + + 2. Pierre-Saturnin Lardin, âgé de 31 ans, né à Nogent-sur-Marne, + demeurant à Montreuil, près Paris, vigneron; + + 3. Et Louise-Adélaïde Danquechin, âgée de 27 ans, femme de Pierre + Saturnin Lardin, demeurant avec lui audit Montreuil; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Hervé. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Jeanne Agronde Marsilly, veuve de Pierre-Armand Henique de + Chenely, âgée de 47 ans, née à Dijon, département de la + Côte-d'Or, demeurant à Paris, rue de la Harpe; + +Avoir été condamnée, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Hervé. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Joseph-Louis Gaudron, âgé de 27 ans et 1/2, né à Limeray, + district d'Amboise, département d'Indre-et-Loire, ex-curé + constitutionnel de Négron, y demeurant, même département; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Hervé. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Guillaume Gemptel, âgé de 26 ans, né à Bousie, dans la ci-devant + Normandie, cuisinier, demeurant à Paris, maison ci-devant appelée + des Anglais; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Hervé. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Angélique Boiry, femme de Pierre-Antoine Bonfant, âgée de 50 ans, + née à Douay, département du Nord, femme de chambre de la femme + d'Hervilly, ex-noble, demeurant à Daignecourt, département de la + Somme; + +Avoir été condamnée, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Hervé. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 23 germinal (12 avril 1794), appert: + + Claude Chouchon, dit Chanson, âgé de 66 ans, né et demeurant à + Montélimart, département de la Drôme, ex-général de brigade de + l'armée des Pyrénées-Orientales; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 24 germinal (13 avril 1794), appert: + + Louis-Guillaume-André Brossard, âgé de 39 ans passés, né à + Terrasson, département de la Dordogne, secrétaire du comité + révolutionnaire de la ville de Périgueux, y demeurant; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Tirard. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, exécution du 24 germinal an II (13 avril 1794): + + 1. Philibert Simon, député à la Convention nationale, natif de + Rumilly (Mont-Blanc), domicilié à Paris, rue Traversière-Honoré. + + 2. Arthur Dillon, ci-devant général divisionnaire, âgé de 43 ans, + natif de Braywick, en Angleterre, domicilié à Paris, rue Jacob, + nº 38. + + 3. Jean-Baptiste Gobel, ci-devant évêque de Paris, âgé de 67 ans, + natif de Thann, département du Haut-Rhin, domicilié à Paris, île + de la Fraternité, quai de l'Égalité, nº 13. + + 4. Jean-Michel Beysser, général de brigade dans l'armée de + l'Ouest, âgé de 40 ans, natif de Ribauviller, en Alsace, + département du Haut-Rhin, domicilié ordinairement à Lorient. + + 5. Gaspard Chaumette, agent national de la Commune de Paris, + ci-devant procureur de ladite Commune, âgé de 31 ans, natif de + Nevers (Nièvre), domicilié à Paris, rue de l'Observatoire, aux + Visitandines, et avant rue du Paon, section de Marat. + + 6. Marie-Marguerite-Françoise Goupil, âgée de 38 ans, native de + Paris, y domiciliée, rue Neuve-de-l'Égalité, cour des Forges, + veuve de..... Hébert. + + 7. Jean-Baptiste-Ernest Bucher (de l'Épinois), commandant de la + garde nationale de Mesnil-Saint-Denis, âgé de 43 ans, natif + d'Amiens, département de la Somme, domicilié à + Mesnil-Saint-Denis, district de Versailles, département de + Seine-et-Oise. + + 8. Marie-Marc-Antoine Barras, ancien administrateur du district + de Toulouse, âgé de 30 ans, natif de Toulouse, département de la + Haute-Garonne, y domicilié. + + 9. Jean-Jacques Lacombe, vivant de son revenu, âgé de 33 ans, + natif de Cajac (Lot), domicilié à Paris, maison garnie des + Français, rue de Thionville, nº 30, section de Marat. + + 10. Jean-Maurice-François Lebrasse, lieutenant de gendarmerie + près les tribunaux, âgé de 31 ans, natif de Rennes, département + de l'Ille-et-Vilaine, domicilié à Paris, rue Jacques, nº 27. + + 11. Anne-Lucile-Philippe Laridon Duplessis, âgée de 23 ans, + native de Paris, y domiciliée, rue du Théâtre-Français, veuve de + Lucie-Simplice-Camille-Benoît Desmoulins. + + 12. Antoine Duret, adjudant général de l'armée des Alpes, âgé de + 44 ans, natif de Roanne-en-Forez, domicilié à Montbrissey, + département de la Loire, lors de son arrestation à Feure. + + 13. Guillaume Lassalle, officier de marine, âgé de 24 ans, natif + de Boulogne-sur-Mer, département du Pas-de-Calais, domicilié à + Paris, maison de France, rue Neuve-de-l'Égalité. + + 14. Alexandre Nourry Grammont, officier de la cavalerie + révolutionnaire, et avant employé au bureau de la guerre, âgé de + 19 ans, natif de Limoges, département de la Haute-Vienne, + domicilié à Paris, passage des Petits-Pères, nº 3, section de + Guillaume-Tell. + + 15. Nourry Grammont, ci-devant artiste du théâtre Montansier, + ensuite adjudant général de l'armée révolutionnaire, âgé de 42 + ans, natif de La Rochelle (Charente-Inférieure), domicilié à + Paris, passage des Petits-Pères, section de Guillaume-Tell. + + 16. Jean-Marie Lepallus, juge de la commission révolutionnaire de + Feure, âgé de 26 ans, natif de Matour, district de Charonne, + département de Saône-et-Loire, domicilié ordinairement à Néardor, + département de Rhône-et-Loire. + + 17. Jean-François Lambert, porte-clefs de la maison d'arrêt du + Luxembourg, âgé de 25 ans, natif de Boysne, département du + Loiret, domicilié à Paris, rue de la Convention. + + 18. Marie-Sébastien Brumeau-Lacroix, membre du comité + révolutionnaire de la section de l'Unité, âgé de 26 ans, + domicilié à Paris, rue du Colombier. + + 19. Edme Rameau, prêtre, âgé de 41 ans, natif d'Auxerre, + département de l'Yonne, domicilié à Paris, rue Sauveur. + + 20. Louis-Guillaume-André Brossard, secrétaire du comité + révolutionnaire de la ville de Périgueux, âgé de 32 ans, natif de + Terrasson, département de la Dordogne, demeurant à Périgueux. + + 21. Étienne Ragondet, ci-devant marchand de chevaux, commandant + du bataillon de la section de la République, et inspecteur dans + les charrois des armées, âgé de 46 ans, natif de Paris, demeurant + à Capy, près Péronne, département de la Somme. + +Vu l'extrait du jugement du tribunal criminel révolutionnaire et du +procès-verbal d'exécution dressé par (le nom en blanc), en date du 24 +germinal (13 avril). + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 25 germinal (14 avril 1794), appert: + + Jacques-Augustin Labarbery de Refluvel, âgé de 60 ans, ex-noble, + ci-devant capitaine dans les gardes françaises, et ci-devant + seigneur de Villers-Vermont, né à Paris, y demeurant, rue des + Francs-Bourgeois, au Marais; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + François-Charles Gattey, âgé de 38 ans, né à Autun, libraire, + demeurant à Paris, maison Égalité, nº 14; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Tirart. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Henri Morisset, âgé de 39 ans, né à Pereuse, département de + l'Yonne, juge au tribunal du district de Montargis, département + du Loiret, y demeurant, chapelier et procureur de la commune de + Château-Renard; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Tirart. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 26 germinal (15 avril 1794), appert: + + 1. Aimé Courandin, âgé de 31 ans, né à Angers, département de + Maine-et-Loire, ci-devant conseiller du tyran Capet, au présidial + d'Angers, et ensuite juge du tribunal du district d'Angers, y + demeurant; + + 2. Louis-Étienne Brevet, dit Beaujour, âgé de 30 ans, né à + Angers, ci-devant avocat du tyran Capet au présidial d'Angers, + ensuite commissaire national près le tribunal du district + d'Angers, y demeurant; + + 3. Jean-Baptiste la Réveillière, âgé de 41 ans, né à Montaigu, + département de la Vendée, ci-devant conseiller au présidial + d'Angers, et ensuite président du tribunal criminel du + département de Maine-et-Loire, demeurant à Angers; + + 4. Bieusie Louis Dieusie, âgé de 45 ans, né à Mésange, district + d'Ancenis, département de la Loire-Inférieure, ex-noble et député + à l'Assemblée constituante, cultivateur, et président du + département de Maine-et-Loire, demeurant à Angers; + + 5. Et Joseph-François-Alexandre Teissier Duclozeau, âgé de 40 + ans, né aux Rosiers, district de Saumur, physicien, ci-devant + membre du conseil général du département de Maine-et-Loire, et + ensuite volontaire dans le 3e bataillon du même département, + demeurant à Vannes; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Degaignée. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Victoire Lescale, femme Roger, âgée de 40 ans, sans état, née à + Villotte-devant-Loupy, district de Bar-sur-Ornain, département de + la Meuse; + +Avoir été condamnée, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Chateau. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Marie-Claudine Gattey, âgée de 39 ans, née à Autun, département + de la Côte-d'Or, ci-devant religieuse de Saint-Lazare, demeurant + à Paris, chez la veuve Leyrand, rue Boucher, nº 14; + +Avoir été condamnée, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Degaignée. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + 1. Gaspard Roger, âgé de 38 ans, né et demeurant à + Neuville-sur-Ornain, département de la Meuse, salpêtrier; + + 2. Marie-Jeanne Lescale, âgée de 52 ans, fille vivant de son + industrie, née à Villot, même département, demeurant audit + Neuville; + + 3. Charles-Mathias d'Alençon, âgé de 67 ans, ex-noble et comte, + né à Bar, demeurant audit Neuville; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Degaignée. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 27 germinal (16 avril 1794), appert: + + Hugues-Louis-Jean Pelletier Chambure, âgé de 37 ans, natif de + Tonnerre, département de l'Yonne, employé dans les subsistances + militaires en qualité de sous-directeur, à Arras; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Monet. + +Pour copie conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + 1. Jean Huet, âgé de 32 ans, né à Orléans, département du Loiret, + perruquier, demeurant à Paris, rue Nicaise; + + 2. Pierre Laville, âgé de 31 ans, né à Monpont, district de + Mussidan, département de la Dordogne, cordonnier, demeurant à + Paris, rue Rohan, nº 33; membre du comité révolutionnaire de la + section des Tuileries; + + 3. Et Pierre Lapeyre, âgé de 30 ans, né à Lachaud, district de + Périgueux, département de la Dordogne, chirurgien, demeurant à + Paris, rue de Rohan, nº 62, et membre du comité révolutionnaire + de la section des Tuileries; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Monet. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + François-Clément Cassegrain, âgé de 76 ans, né à Paris, demeurant + à Pithiviers-le-Vieil, département (en blanc), curé de + Pithiviers; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Monet. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Nicolas Lutterot, âgé de 33 ans, né à Sens, département de + l'Yonne, charpentier, demeurant à Sens. + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Monet. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement rendu au tribunal révolutionnaire le 28 germinal an II +(17 avril 1794), etc., appert: + + 1. Charles Acot, dit Thibault, âgé de 23 ans, né à Autigny, + département de l'Yonne, marchand de vin, demeurant à Paris, rue + de la Vannerie, nº 49; + + 2. Hyacinthe Mermin, âgé de 30 ans, frotteur, né à Avançay, + département du Mont-Blanc, demeurant à Paris, rue Saint-Landry, + en la Cité, nº 8; + + 3. Pierre-Louis Henry, âgé de 33 ans, marchand de toiles et + d'indiennes, né à Méry, département de la Marne, demeurant à + Paris, rue de la Vannerie, nº 49; + + 4. Hyacinthe Simille, âgé de 29 ans, frotteur, né à Avançay, + département du Mont-Blanc, demeurant à Paris, rue André des Arts; + + 5. Et Jean-Louis Pautone, âgé de 31 ans, né à Buri, département + de Seine-et-Oise, garçon pâtissier traiteur, demeurant à Paris, + rue Jean Fleury. + + Avoir été condamnés à la peine de mort et ordonné que l'exécution + dudit jugement aurait lieu sur la place publique de la Révolution + de cette ville, ledit jugement signé du président et du greffier. + +Par procès-verbal dressé par Degaiguée, etc., appert que lesdits +Charles Acot dit Thibault, H. Mermin, Pierre-Louis Henry, Hyacinthe +Simille, et Jean-Louis Pautone, ont été mis à mort. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Joseph Baudot, âgé de 44 ans, né à Besançon, département du + Doubs, ci-devant bénédictin, principal du collége de Toul, et + desservant de Tremblecourt, y demeurant, département de la + Meurthe. + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Degaignée. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Jean-Pierre Challot, âgé de 28 ans, né à Château-Roué, + département de la Meurthe, ci-devant desservant de la cure de + Marsal, même département, y demeurant. + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Degaignée. + +Pour copie conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Jean Decous, âgé de 70 ans, né à Treignat, département de la + Corrèze, ci-devant curé de la commune de Neuvy, demeurant à + Limoges. + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Degaignée. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 29 germinal (18 avril 1794), appert: + + Brice Prévôt, âgé de 28 ans, né à Saint-Front, département de + l'Orne, demeurant à Paris, cul-de-sac Berthault, chapelier. + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + François Magny, âgé de 24 ans, tailleur d'habits, né à Limoges, y + demeurant, soldat au 6e régiment de Hussards-Cavalerie. + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement rendu au tribunal révolutionnaire, le 29 germinal, au palais, +etc. (18 avril 1794), appert: + + 1. Antoine-Grégoire Genest, âgé de 27 ans, né à Paris, y + demeurant, rue des Moineaux, banquier; + + 2. Pierre Hariage de Guiberville, âgé de 72 ans, né à Paris, y + demeurant, cul-de-sac de Taitbout, ci-devant président au + Parlement; + + 3. Marie-Claude Hariage, veuve Debonnaire, âgée de 45 ans, + ex-noble, née à Paris, y demeurant, rue Neuve-des-Capucines; + + 4. Marie-Charlotte Debonnaire, femme divorcée de Louis-François + le Peletier, ci-devant officier dans le régiment de Capet, âgée + de 21 ans, née à Paris, y demeurant; + + 5. Marie la Laurencie-Charras, âgée de 42 ans, native de Charras, + département de la Charente, demeurant à Asnières; + + 6. Didier-René-François Mesnard de Chousy, âgé de 64 ans, attaché + à la maison Capet, demeurant à Paris, rue de Clichy; + + 7. Jean-Didier-René Mesnard de Chousy, fils, âgé de 35 ans, natif + de Versailles, demeurant à Paris, rue Lazare, section du + Mont-Blanc; + + 8. Marie-Adrienne Gonnel, veuve Vierville, âgée de 49 ans, native + de Paris, y demeurant, rue de Clichy, nº 14; + + 9. Adélaïde-Marguerite Demerle, femme divorcée de Duchilleur, + âgée de 41 ans, native de Paris, y demeurant, rue du + Faubourg-Montmartre; + + 10. Louis-Georges Gougenot, âgé de 36 ans, natif de Paris, + ci-devant syndic de la ci-devant compagnie des Indes, demeurant + rue le Peletier; + + 11. Angélique-Michel Destat Bellecourt, âgé de 33 ans, natif de + Paris, ci-devant officier au service de la Russie, demeurant rue + Basse-du-Rempart; + + 12. Jeanne-Marie Nogué, veuve de Robin Divry, femme + d'Angélique-Michel Destat de Bellecourt, native de Bayonne, âgée + de 30 ans, demeurant à Paris, rue Basse-du-Rempart, nº 9; + + 13. Sébastien Rollat, ex-noble, âgé de 52 ans, natif de Brujac, + département de l'Allier, demeurant à Paris, rue des + Filles-Saint-Thomas; + + 14. René Rollat, fils dudit Rollat, né à Paris, âgé de 39 ans, + ancien officier à la suite du ci-devant régiment Colonel général + dragons, demeurant à Paris, rue des Filles-Saint-Thomas; + + 15. Jean Robin, âgé de 43 ans, officier de maison chez le nommé + Hariage Guiberville, natif de Valence, demeurant à Paris, + cul-de-sac Taitbout; + + 16. François-Michel Paymal, âgé de 29 ans, natif de Versailles, + département de Seine-et-Oise, domestique de la nommée Hariage, + demeurant à Paris, rue Neuve-des-Capucines; + + 17. Et Jean-Joseph Laborde, âgé de 70 ans, né à Juca en Espagne, + ci-devant banquier du gouvernement, demeurant à Mireville, + département de Seine-et-Marne; + +Avoir été condamnés à la peine de mort, et ordonné que l'exécution +dudit jugement aurait lieu sur la place publique de la Révolution de +cette ville, etc. Par procès-verbal d'exécution, signé par Auvray, +appert les ci-dessus nommés avoir été mis à mort. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement rendu au tribunal révolutionnaire, séant à Paris, au palais, +le 1er floréal an II (20 avril 1794), appert: + + 1. Louis le Peletier Rozambo, âgé de 46 ans, ex-noble, ci-devant + président à mortier au ci-devant parlement de Paris, né à Paris, + demeurant à Malesherbes, département du Loiret; + + 2. Urbain-Élisabeth Segla, âgé de 37 ans, ex-noble, ci-devant + conseiller au ci-devant parlement de Toulouse, né à Toulouse, + département de la Haute-Garonne, y demeurant; + + 3. Philippe-Joseph-Marie Cussac, âgé de 67 ans, ex-noble, + ci-devant conseiller au ci-devant parlement de Toulouse, né à + Toulouse, y demeurant; + + 4. Jean-Jacques Balsac Firmi, âgé de 60 ans, ex-noble, ci-devant + conseiller de grand'chambre au ci-devant parlement de Toulouse, + né à Senergues, département de l'Aveyron, demeurant à Toulouse; + + 5. Jean-François Montaigu, âgé de 64 ans, ex-noble, ci-devant + conseiller de grand'chambre au ci-devant parlement de Toulouse, + né à Toulouse, y demeurant; + + 6. Anne-Joseph Lafont, âgé de 60 ans, ex-noble, et ci-devant + conseiller de grand'chambre au ci-devant parlement de Toulouse, + demeurant à Toulouse; + + 7. Joseph-Julien-Honoré Rigaut, âgé de 45 ans, ex-noble, + ci-devant conseiller au ci-devant parlement de Toulouse, né à + Castres, département du Tarn, demeurant à Toulouse; + + 8. Nicolas-Étienne le Noir, âgé de 38 ans, ex-noble, ci-devant + conseiller au ci-devant parlement de Paris, première chambre des + requêtes, né à Paris, y demeurant, rue Apolline; + + 9. François-Matthieu du Port, âgé de 76 ans, ex-noble, ci-devant + conseiller de grand'chambre au ci-devant parlement de Paris, né à + Paris, y demeurant, rue Saint-Louis, au Marais; + + 10. Louis-Jean-Népomucène-Marie-François Camus Laguibourgère, âgé + de 46 ans, né à Rennes, département d'Ille-et-Vilaine, demeurant + à Paris, rue Jacques, vis-à-vis des Mathurins; + + 11. Henry-Louis Fredy, âgé de 74 ans, ex-noble, conseiller de + grand'chambre au ci-devant parlement de Paris, né à Paris, y + demeurant, rue Antoine; + + 12. Charles-Jean-Pierre Dupuis de Marée, âgé de 61 ans, ex-noble, + ci-devant conseiller de grand'chambre au ci-devant parlement de + Paris, né à Paris, y demeurant, rue Michel le Peltier; + + 13. Léonard-Louis Saguier de Mardeuil, âgé de 59 ans, ex-noble, + conseiller au ci-devant parlement de Paris, né à Châlons, + département de la Marne, demeurant à Paris, rue de la Fraternité; + + 14. Étienne Pasquier, âgé de 58 ans, ex-noble, ci-devant + conseiller de grand'chambre au ci-devant parlement de Paris, né à + Paris, y demeurant, rue Madeleine, nº 8; + + 15. Pierre-Daniel Bourrée Corberon, âgé de 77 ans, ex-noble, + ci-devant président de la première chambre des enquêtes du + ci-devant parlement de Paris, né à Paris, demeurant à Toulouse; + + 16. Barthélemy-Gabriel Rolland, âgé de 64 ans, ex-noble, + ci-devant président des requêtes du ci-devant parlement de Paris, + né à Paris, demeurant à Chambaudouin, département du Loiret; + + 17. Jean-Baptiste Louis Oursain Debure, âgé de 47 ans, ci-devant + noble et conseiller des requêtes du palais du ci-devant parlement + de Paris, né à Paris, demeurant rue Boucherat; + + 18. Jean-François-Manie Rouhette, âgé de 27 ans, ex-noble, + ci-devant conseiller des requêtes du parlement de Paris, né à + Paris, y demeurant, rue Paul; + + 19. Antoine-Louis-Hyacinthe Hocquart, âgé de 55 ans, ex-noble, + ci-devant premier président de la cy-devant cour des aides à + Paris, né à Paris, y demeurant; + + 20. Nicolas-Agnès-François Nort, âgé de 68 ans, ex-noble et + ci-devant comte colonel d'infanterie, né à Rennes, département + d'Ille-et-Vilaine, demeurant aux Invalides; + + 21. Armand-Guillaume-François de Gourgues, âgé de 57 ans, + ex-noble, ci-devant président à mortier au ci-devant parlement de + Paris, né à Paris, demeurant à Poissy, département de + Seine-et-Oise; + + 22. Jean-Baptiste-Gaspard Bochard Saron, âgé de 64 ans, ex-noble, + ci-devant premier président du parlement de Paris, né à Paris, y + demeurant, rue de l'Université; + + 23. Édouard-François-Matthieu Molé-Champlatreux, âgé de 34 ans, + ex-noble, ci-devant président au ci-devant parlement de Paris, né + à Paris, y demeurant, rue Dominique, faubourg Germain; + + 24. Henri-Guy Sallier, âgé de 60 ans, ex-noble, ci-devant + président de la ci-devant cour des aides de Paris, né à + Rochembray, demeurant à Paris, rue du Grand-Chantier; + + 25. Anne-Louis-François-de-Paule le Fèvre d'Ormesson, âgé de 42 + ans, ex-noble, ci-devant président du parlement de Paris, né à + Paris, y demeurant, rue Guillaume, faubourg Germain, + ex-constituant, et commissaire aux monuments publics et + ex-bibliothécaire; + +Avoir été condamnés à la peine de mort, et ordonné que l'exécution +dudit jugement aurait lieu sur la place publique de la Révolution de +cette ville, ledit jugement signé du président et du greffier. + +Par procès-verbal dressé par Auvray, l'un des huissiers du tribunal +révolutionnaire, en date du 1er floréal, appert avoir été constaté que +le jugement ci-dessus a été exécuté sur la place publique de la +Révolution de cette ville, où lesdits ci-dessus nommés ont été mis à +mort. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement rendu au tribunal révolutionnaire, etc., le 1er floréal an II +(20 avril 1794), appert: + + 1. Nicolas Saint-Blin, âgé de 40 ans, né à Paris, ci-devant noble + et comte, demeurant à Villeberny, district de Semur, département + de la Côte-d'Or; + + 2. Auguste-Louis-Zacharie Espiard de Dalleray, âgé de 63 ans, né + à Dijon et y demeurant, vivant de son revenu, ci-devant + conseiller au parlement de Dijon; + + 3. Pierre Guillemin, âgé de 29 ans, né à Dijon et y demeurant, + clerc de notaire avant la révolution, et depuis commis aux + ponts-et-chaussées; + + 4. Pierre-Jacques-Barthélemy Guénichot, ex-noble, âgé de 27 ans, + né à Dijon, demeurant à Nogent, district de Semur, département de + la Côte-d'Or; + + 5. Charles-Joseph-Jullien, âgé de 49 ans, né à Joinville, + département de la Haute-Marne, ci-devant cordelier et curé + d'Autricourt, y demeurant; + + 6. Et Théophile Berlier, âgé de 60 ans, né à Châtillon, ci-devant + garde-manteau de la ci-devant maîtrise des eaux et forêts de + Châtillon-sur-Seine, y demeurant, département de la Ferre; + +Avoir été condamnés à la peine de mort et ordonné que l'exécution +dudit jugement aurait lieu sur la place publique de la Révolution de +cette ville, ledit jugement signé du président et du greffier, etc. +Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du tribunal révolutionnaire du 2 floréal an II +(21 avril 1794), appert: + + François-Philippe de Caux, âgé de 54 ans, natif de + Rouge-Moutiers, district de Pont-Audemer, département de l'Eure, + demeurant à Bretot, même district, prêtre et ci-devant titulaire + de la chapelle de Bretot; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Degaignée. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Alexandre Beaugrand, âgé de 50 ans, né à Sens, département de + l'Yonne, demeurant à Orbeaux, district de Pithiviers, département + du Loiret; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Degaignée. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + 1. Pierre Lafargue, âgé de 55 ans, né à Cognac, district de + Cognac, département de la Charente, agent de commerce et fermier, + demeurant à Paris, rue Neuve de l'Égalité, nº 304; + + 2. Marie-Marguerite-Geneviève-Victoire Lemesle, femme Boulani, + âgée de 50 ans, née..., demeurant à Dieppe, département de la + Seine-Inférieure; + + 3. André-Guillaume Bellepacaume, âgé de 51 ans, né et demeurant à + Paris, place des Trois-Maries, nº 36, section du Muséum, + ci-devant marchand mercier, actuellement sans état; + + 4. Jean-François-Joseph Descamps, âgé de 28 ans, natif d'Aire, + district de Saint-Omer, département du Pas-de-Calais, imprimeur, + demeurant à Douai; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Degaignée. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du tribunal révolutionnaire du 3 floréal an II (22 avril +1794), appert: + + 1. Jacques Duval Despréménil, ex-constituant, âgé de 48 ans, + natif de Pondichéry, domicilié à Mériffou, commune de La Remuée, + département de la Seine-Inférieure. + + 2. Jacques-Guillaume Thouret, ex-constituant, ex-président du + tribunal de cassation, âgé de 48 ans, natif de Pont-l'Évêque, + département du Calvados, domicilié à Paris, rue des + Petits-Augustins, nº 21. + + 3. Isaac-René-Gui Lechappelier, ex-constituant, âgé de 39 ans, + natif de Rennes, département de l'Ille-et-Vilaine, y domicilié, + et ayant un domicile à Paris, rue Montmartre. + + 4. François Hell, ci-devant procureur général syndic des états + d'Alsace, grand bailli de Langres et administrateur du + département du Haut-Rhin, âgé de 63 ans, natif de Keseinhem, + susdit département, domicilié à Paris, rue Helvétius. + + 5. Chrétien-Guillaume Lamoignon Malesherbes, ex-noble et + ex-ministre du tyran, âgé de 72 ans, natif de Paris, domicilié à + Malesherbes, département du Loiret. + + 6. Antoinette-Marguerite-Thérèse Lamoignon Malesherbes, native de + Paris, domiciliée à Malesherbes, département du Loiret, veuve + de..... Lepelletier Rozambo. + + 7. Aline-Thérèse Lepelletier Rozambo, âgée de 23 ans, native de + Paris, domiciliée à Malesherbes, département du Loiret, mariée + à..... Châteaubriand. + + 8. Jean-Baptiste-Auguste Châteaubriand, ex-noble et ex-capitaine + de cavalerie, âgé de 34 ans, natif de Saint-Malo, département de + l'Ille-et-Vilaine, domicilié à Malesherbes, département du + Loiret. + + 9. Diane-Adélaïde Rochechouart, ex-noble, âgée de 64 ans, native + de Paris, y domiciliée, rue Grange-Batelière, veuve de..... + Duchatelet. + + 10. Béatrix Choiseul, ex-noble, âgée de 64 ans, native de + Lunéville, domiciliée à Paris, rue Grange-Batelière, mariée + à..... Grammont. + + 11. Victoire Boucher Rochechouart, ex-noble, âgée de 49 ans, + native de Paris, y domiciliée, rue du Mont-Blanc, veuve de..... + Pontville. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Tavernier. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + 12. Louis-Pierre Mousset, charpentier et ci-devant procureur de + la Commune de Donnery, âgé de 42 ans, natif de Saint-Marceau + d'Orléans, département du Loiret, domicilié audit Donnery. + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Tavernier. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du tribunal révolutionnaire du 4 floréal (23 avril 1794), +appert: + + François-Abraham Reclesne, âgé de 61 ans, ci-devant noble, né à + Lyonne, canton de Cognat, district de Gannat, département de + l'Allier, y demeurant. + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Degaignée. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + 1. Louis-Benjamin Calmer, âgé de 44 ans, à la Haye en Hollande, + naturalisé Français depuis 1769, ci-devant marchand d'étoffes et + ensuite courtier de change, demeurant à Paris, rue Choiseul, nº + 13, section le Pelletier; + + 2. François Gallay, âgé de 50 ans, né à Martigny en Suisse, + frotteur domestique chez le citoyen Baglion, demeurant rue + Dominique-Germain; + + 3. Marguerite Horiout, femme Farizol, âgée de 50 ans, née à + Baugon, département de l'Orne, ouvrière, demeurant à Paris, rue + de Grenelle, au Gros-Caillou; + + 4. Marie-Louise Coutelet, veuve Neuve-Église, âgée de 36 ans, née + à Rennes, chef dans les filatures nationales établies maison des + ci-devant Jacobins, rue Jacques; + + 5. Louis Roux, âgé de 50 ans, né à Bourgoing, département de + l'Isère, tabletier, demeurant à Paris, rue des Arcis, nº 205; + + 6. Jean Chemin, âgé de 50 ans, né à Logny, département de l'Orne, + domestique chez le citoyen Cardinal, demeurant à Paris, rue de + Malte, section du Temple. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Degaignée. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour 4 floréal an II (23 avril 1794), appert: + + 1. Jeanne-Élisabeth Bertaux, âgée de 48 ans, fille, sage-femme + née à Pithiviers, département du Loiret, demeurant à Paris, rue + de Bièvre; + + 2. François Bonin, âgé de 47 ans, imprimeur, né à Sonchamp, + département de l'Eure, demeurant à Paris, rue Zacharie; + + 3. Matthieu Schwerger, âgé de 40 ans, cordonnier, né à Menzenger + en Brisgau, demeurant à Paris, rue de la Harpe; + + 4. Jean Pommeraye, âgé de 40 ans, né à Orléans, ci-devant + perruquier et canonnier de la section de la Réunion, casernée à + Popincourt; + + 5. Jean-François Noël, âgé de 34 ans, né à Verneuil, district de + Beauvais, demeurant à Paris, rue de la Verrerie, maison de Reims. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Degaignée. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Antoine Barthélemy, âgé de 40 ans, homme de loi, commissaire du + pouvoir exécutif près le tribunal du district de Gannat, + département de l'Allier, né à Riom, département du Puy-de-Dôme, + ci-devant procureur de la commune de Gannat, y demeurant. + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Degaignée, + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +_Fournée des habitants de Verdun, immolés le 5 floréal an II_ (24 +avril 1794). + +L'âge des _Vierges de Verdun_, accusées d'avoir offert des dragées au +roi de Prusse, a été l'objet de discussions. On les a rajeunies, on +les a vieillies, suivant qu'on a interrogé à ce sujet le _Moniteur_ ou +le bulletin du tribunal révolutionnaire. Ayant eu soin de prendre mes +vérifications sur la minute même de leur jugement, je puis offrir à +mes lecteurs des renseignements authentiques: + + 1. Henri-François Croyer, âgé de 52 ans, ci-devant capitaine + d'ouvriers d'artillerie, né à Laon (Aisne), demeurant à Verdun; + + 2. Jean-Baptiste Pellegrin, âgé de 52 ans, capitaine de + gendarmerie, natif de Gondrecourt (Meuse), demeurant à Verdun; + + 3. Michel Joulin, âgé de 31 ans, gendarme, né à Cornet, en Anjou, + demeurant à Verdun; + + 4. Nicolas Milly, âgé de 31 ans, gendarme, natif de Verdun; + + 5. Badillon-Leclerc, âgé de 42 ans, gendarme, né à Thionville, + demeurant à Verdun; + + 6. Gérard Desprez, âgé de 50 ans, né à Givet de Saint-Hilaire, + Ardennes, demeurant à Verdun, gendarme de la brigade de Verdun; + + 7. Pierre Thuilleur, âgé de 61 ans, né à Verdun, y demeurant; + + 8. Henri-Barthélemy Grimoard, âgé de 70 ans, colonel d'un + régiment provincial, de l'artillerie de Metz, natif de Verdun, y + demeurant; + + 9. Jean-Baptiste-Philibert Perrin, âgé de 50 ans, droguiste, né + et demeurant à Verdun; + + 10. Alexandre-Joseph Neyon, âgé de 57 ans, lieutenant-colonel du + 2e bataillon de la Meuse, natif de Soisy, demeurant à Driencourt, + même département; + + 11. Jean-Baptiste Barthe, âgé de 60 ans 1/2, receveur de la + commune et juge de paix de la ville de Verdun, y demeurant, né à + Thierville, Meuse; + + 12. Nicolas Lamele, âgé de 47 ans, avoué, né à Morge-Moulin, + district d'Étain, demeurant à Verdun; + + 13. Jacques-Nicolas d'Aubermesnil, âgé de 75 ans, ci-devant major + de la citadelle de Verdun, et y demeurant, né à Aubermesnil, près + Dieppe; + + 14. Anne Grandfèvre, femme Tabouillot, âgée de 46 ans, née à + Verdun, vivant de son revenu, demeurant à Verdun; + + 15. Thérèse Pierson, femme Bestel, cordonnière, âgée de 41 ans, + demeurant à Verdun; + + 16. Marie-Françoise Henry, femme Lalance, âgé de 69 ans, née à + Verdun, y demeurant; + + 17. Françoise Herbignon, veuve Masson, en son vivant procureur du + tyran en la ci-devant maîtrise des eaux et forêts, âgée de 55 + ans, née près Bar-le-Duc, demeurant à Verdun; + + 18. Susanne Henry, fille de Henry, président du ci-devant + bailliage de Verdun, âgée de 26 ans, née et demeurant à Verdun; + + 19. Gabrielle Henry, aussi fille dudit Henry, âgée de 25 ans, née + et demeurant à Verdun; + + 20. Marguerite-Angélique Lagirouzière, fille de Lagirouzière, + prévôt de campagne, âgée de 48 ans, demeurant à Verdun; + + 21. Geneviève-Élisabeth Dauphin, veuve Brigand, capitaine des + grenadiers de France, âgée de 56 ans, demeurant à Verdun; + + 22. Anne Vatrin, fille de défunt Vatrin, ci-devant militaire, + âgée de 25 ans, née à Étain, demeurant à Verdun; + + 23. Henriette Vatrin, fille dudit Vatrin, âgée de 23 ans, née à + Étain, demeurant à Verdun; + + 24. Hélène Vatrin, aussi fille dudit Vatrin, née à Étain, âgée de + 22 ans, demeurant à Verdun; + + 25. Jean Gossin, âgé de 69 ans, ci-devant chanoine de la + Madeleine de Verdun, né à Fresne en Lorraine; + + 26. Jean-Michel Colloz, âgé de 72 ans, ci-devant bénédictin, + prieur de Saint-Thierry, archiviste et bibliothécaire de Verdun, + natif du duché de Bouillon, demeurant à Verdun; + + 27. Guillain Lefebvre, âgé de 62 ans, ci-devant bénédictin, natif + de Cartigny, près Péronne (Somme), demeurant à Verdun; + + 28. Claude-Élisabeth Lacordière, âgé de 59 ans 1/2, doyen du + chapitre de la cathédrale de Verdun, y demeurant; + + 29. Christophe Herbillon, âgé de 76 ans, ci-devant curé de + Saint-Médard de Verdun, né à Boureuil, près Varennes (Meurthe), + demeurant à Bar-sur-Ornain; + + 30. Marguerite Croutte, âgée de 48 ans, née à Verdun, horlogère; + + 31. François Chotain fils, âgé de 31 ans, né à Verdun, y + demeurant, perruquier; + + 32. François Fortain, âgé de 43 ans, marchand cirier, demeurant à + Verdun. + + 33. Jacques Petit, âgé de 50 ans, né et demeurant à Verdun. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Monet. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + +L'âge de Claire Tabouillot et de Barbe Henry, dont les noms figuraient +sur la liste des accusés, leur fit trouver grâce près de leurs juges, +qui _se bornèrent_ à les condamner à vingt ans de détention et à six +heures d'exposition sur l'échafaud! + + * * * * * + +Par jugement du tribunal révolutionnaire du 6 floréal an II (23 avril +1794), appert: + + Jean-Nicolas Lallemand, âgé de 41 ans 1/2, né à Dieuze, + département de la Meurthe, ex-curé de la ci-devant paroisse de + Houdelmont, même département, y demeurant. + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Hervé. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + 1. Étienne-Alexandre-Jacques Anisson du Perron, âgé de 44 ans, né + à Paris, y demeurant, rue des Orties du Louvre, directeur de + l'Imprimerie nationale; + + 2. Louis-Charles-Nicolas-Emmanuel Letoffier, âgé de 68 ans, né à + Banon, district de Rethel, département des Ardennes, cultivateur, + demeurant à Corbeil; + + 3. François Gourou, âgé de 35 ans, né à Tours, fabricant de + papiers, demeurant à Paris, rue Nicaise; + + 4. Jean-Claude Jacquet, âgé de 59 ans, né à Lons-le-Saulnier, + homme de loi, demeurant à Paris, rue Feydeau, nº 38; + + 5. Jean-Baptiste le Bault, âgé de 30 ans, né à Paris, receveur + des propriétés d'Anisson du Perron, ci-devant secrétaire du + district de Corbeil, demeurant à Ris. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Hervé. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du tribunal révolutionnaire du 7 floréal an II (26 avril +1794), appert: + + François-Albert Mangin, âgé de 34 ans, né à Genicourt, + département de la Meuse, demeurant à Paris, faubourg + Poissonnière, nº 11, ci-devant cocher de place et de particulier. + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Tirard. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Armande-Amédée-Victoire Baillard-Trousseboire, femme Bellecise, + âgée de 18 ans révolus, née à Paris, y demeurant, rue Thorigny, + et à la Motte, district de Cusset, département de l'Allier, + ex-noble. + +Avoir été condamnée, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Tirard. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Gabriel Trinquelague, demeurant à Uzès, département du Gard, + ci-devant capitaine au 34e régiment d'infanterie. + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Tirard. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour 7 floréal an II (26 avril 1794), appert: + + 1. Jean-Joseph Duc, âgé de 32 ans, né à Caman, district de Cluse, + département du Mont-Blanc, notaire; + + 2. Joseph-Philibert Curton, âgé de 44 ans, né à Samoen, même + district, habitant de la commune de Tanninge, même département; + + 3. Jean-Baptiste Bojonet, âgé de 43 ans, né à Tanninge, + département du Mont-Blanc, y demeurant; + + 4. Et Claude-François Pralon, âgé de 58 ans, né à Tanninge, + département du Mont-Blanc, y demeurant; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Tirard. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 8 floréal an II (27 avril 1794), appert: + + 1. Jean-Pierre Lambert, âgé de 28 ans, né à Guyenne, département + de Seine-et-Marne, garçon boucher; + + 2. François-Germain Savoye, âgé de 42 ans, né à Bezet-Germain, + district de Château-Thierry, département de l'Ain, y demeurant, + postillon et charretier d'artillerie; + + 3. Pierre Guéniot, vigneron, né à Sulpice de Favières, + département de Seine-et-Oise, demeurant à Jon-la-Montagne; + + 4. Et Claude-Toussaint Leclerc, âgé de 60 ans, vigneron et + cultivateur à Beaunecourt, lieu de sa naissance, y demeurant, + département de Seine-et-Oise, assesseur de juge de paix. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Degaignée. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 9 floréal an II (28 avril 1794), appert: + + 1. Pierre-Jean Jean, âgé de 20 ans, né à Colmey, département de + la Moselle, y demeurant, tisserand; + + 2. Et Jean-Nicolas Nicolas, âgé de 52 ans, né à Archicourt, + département de la Moselle, cordonnier, demeurant à Colmey. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Degaignée. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 9 floréal an II (28 avril 1794), appert que: + + 1. Gabriel-Louis Neufville, ci-devant duc de Villeroy[141], âgé + de 63 ans, natif de Paris, y demeurant, rue de Lille, ci-devant + Bourbon, nº 552, ci-devant duc et pair et capitaine de la + première compagnie française des gardes du dernier tyran; + +[Note 141: «Le ci-devant duc de Villeroy, le plus nul des hommes et le +plus circonspect, fut une des victimes de la loi des suspects; ses +domestiques l'accompagnèrent et ne le quittèrent que quand les verrous +furent tirés sur lui. Personne n'avait fait plus de dons à la nation. +Sommes immenses, chevaux, équipages, il avait tout offert à son pays. +Ses gens avaient ordre de ne le plus servir, de faire exactement leur +service dans la garde nationale; à ces conditions, ils étaient par lui +nourris, logés et vêtus; il était riche, il faisait le bien, il fut à +l'échafaud.» (_Mémoires sur les prisons_, t. II, _la Mairie_, _la +Force_ et _le Plessis_, p. 238.) + +«Le duc de Villeroy et le comte de Brienne, lors de leur détention à +la Conciergerie, refusèrent un jour de faire une partie de piquet, +parce qu'on leur présentait des cartes qui n'étaient pas +républicaines. (RIOUFFE, _Mémoires d'un détenu_, p. 85.) + +(Détails reproduits dans le _Tribunal révolutionnaire de Paris_, de E. +CAMPARDON, in-8º, t. I, p. 311.)] + + 2. Louis Thiroux Crosne, âgé de 57 ans, né à Paris, ci-devant + lieutenant de police et conseiller d'État, demeurant à Paris, rue + de Bracque, au Marais; + + 3. Philippe-Antoine-Gabriel-Victor de la Tour-du-Pin Gouvernet, + âgé de 72 ans, natif de Fourent en Champagne, ci-devant marquis + et lieutenant général des armées, demeurant à Auteuil lors de son + arrestation; + + 4. Jean-Frédéric la Tour-du-Pin, âgé de 67 ans, né à Grenoble, + département de l'Isère, ancien lieutenant général des armées, et + ci-devant ministre de la guerre, qualifié comte, demeurant, lors + de son arrestation, chez la Tour-du-Moulin Gouvernet, son parent, + à Auteuil; + + 5. Claude Lemelletier, âgé de 37 ans, né à Commune-Affranchie, + département de Rhône-et-Loire, chirurgien, demeurant à Trévoux, + département de l'Ain; + + 6. Jean-Marie-Angélique Gabet, âgé de 34 ans, né à + Commune-Affranchie, ci-devant membre du tribunal de Trévoux, y + demeurant, et lors de son arrestation, à Paris, maison de + Varsovie, rue des Bons-Enfants; + + 7. Catherine-Louise Lamoignon, âgée de 78 ans, née à Paris, y + demeurant, rue de Grenelle, faubourg Saint-Germain, ci-devant + marquise; + + 8. Denis-François Angrand Dalleray, âgé de 78 ans, né à Paris, + demeurant cul-de-sac Pocquet, section de l'Homme-Armé, ci-devant + lieutenant civil; + + 9. Charles-Grangier la Ferrière, âgé de 56 ans, né à + Pont-Château, département de la Loire-Inférieure, général de + brigade, arrêté à Mende; + + 10. Charles-Pierre-César-Prosper Mergot-Moutagon, âgé de 50 ans, + natif de Précigné, ex-noble, ci-devant garde du tyran Capet; + + 11. Nicolas-François-Olivier Despalières, ex-noble, âgé de 61 + ans, natif de Moulins, département de l'Allier, demeurant à + Paris, rue du Paon, ci-devant chanoine de Montpellier; + + 12. Marguerite-Marie-Louise Brangelogne, veuve de Paris-Montbrun, + âgée de 69 ans, née à Paris, y demeurant, rue Avoye, nº 5, + ex-noble; + + 13. Jean-Louis Bravart Deissat Duprat, âgé de 50 ans, né à + Boujac, près Riom, en Auvergne, demeurant à Busset, district de + Cusset, département de l'Allier, ex-noble et ci-devant comte; + + 14. Marie-Nicole Brangelogne, âgée de 67 ans, née à Paris, y + demeurant, rue Avoye, ex-noble et ex-religieuse; + + 15. Madeleine Thouret, âgée de 31 ans, né à Moulins, département + de l'Allier, y demeurant; + + 16. Thomas Gouffé, âgé de 50 ans, natif d'Étiolles, département + de Seine-et-Marne, homme de loi, demeurant à Paris; + + 17. Charles-Hyacinthe Humbert, âgé de 28 ans, né à Connois, + département de la Meurthe, ci-devant sous-lieutenant du 47e + régiment ci-devant Lorraine, et actuellement vivant de son + revenu; + + 18. François-Joseph Feydeau, âgé de 50 ans, né à Metz, ci-devant + capitaine dans le régiment infanterie ci-devant Dauphin, + demeurant à Paris, rue Neuve-Eustache, nº 4; + + 19. François-Jean Pichard du Page, âgé de 44 ans, né à + Fontenay-le-Peuple, ci-devant homme de loi, ex-procureur général + syndic du département de la Vendée, en 1791, actuellement de la + commune de Fontenay-le-Peuple, y demeurant; + + 20. Jean Chopinet dit Chevalier, âgé de 23 ans, né à Moulins, + département de l'Allier, maréchal des logis du 7e régiment de + hussards, demeurant à Paris, rue des Hommes-Libres; + + 21. Paul-Louis Deveylle, ex-noble, âgé de 54 ans, né à + Châtillon-les-Nonce, département de l'Ain, demeurant à Garneray; + + 22. Charles-Marc-Antoine Jardin, âgé de 71 ans, ci-devant + greffier en chef au Châtelet; + + 23. Alexandre-Benjamin Ropiquet, âgé de 42 ans, marchand de + toiles et de tabac, natif de Saint-Longys, département de la + Sarthe, demeurant à Paris, rue des Hommes-Libres; + + 24. Jacques-Joseph Jocaille dit Saint-Hilaire, âgé de 50 ans, + natif de Cambray, district de Cambray, département du Nord, + demeurant audit lieu, ex-noble; + + 25. Pierre Martin, âgé de 55 ans, né à Orléans, y demeurant, + département du Loiret; + + 26. Armand-Louis-François-Edme Béthune-Charost, âgé de 23 ans, + natif de Paris, demeurant à Calais, même département, ci-devant + duc; + + 27. Aymar-Charles-François-Nicolaï, âgé de 57 ans, né à Paris, + rue des Enfants-Rouges, ci-devant premier président du grand + conseil; + + 28. Marie-Louise-Victoire Sourches, veuve Vallière, née à Paris, + y demeurant, rue du Grand-Chantier, nº 11; + + 29. Louise-Antoinette Farjaun, veuve Bussy, âgée de 68 ans, née à + Montpellier, ci-devant comtesse, arrêtée à Chartres, demeurant à + Paris, rue du Grand-Chantier, nº 11. + + 30. Antoine-Jean Terray, âgé de 44 ans, ci-devant intendant de + Lyon, aujourd'hui Commune-Affranchie, ex-noble, né à Paris, + demeurant à Lamotte-du-Tilly, district de Nogent-sur-Seine, + département de l'Aube; + + 31. Joseph-Fidèle Ginot, âgé de 28 ans, né à Poitiers, + département de la Vienne, ci-devant avocat au Parlement de Paris, + demeurant rue du Grand-Chantier; + + 32. Marie-Nicole Pernet, femme Terray, âgée de 43 ans, née à + Dijon, département de la Côte-d'Or, demeurant audit lieu de + Lamotte; + + 33. Charles-Henri Estaing, âgé de 65 ans, natif de Ravel, + département du Puy-de-Dôme, ancien amiral et lieutenant général, + demeurant à Paris, rue Helvétius, nº 52, section le Peletier; + +Ont été condamnés à la peine de mort, et ordonné que l'exécution dudit +jugement aurait lieu sur la place publique de la Révolution de cette +ville, ledit jugement signé du président et du greffier. + +Par procès-verbal dressé par Degaignée, un des huissiers du tribunal +révolutionnaire, en date du 9 floréal de l'an II de la République +française, une et indivisible, appert avoir été constaté que le +jugement ci-dessus a été exécuté sur la place publique de la +Révolution de cette ville, où lesdits susnommés ont été mis à mort. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 12 floréal (1er mai 1794), appert: + + 1. Augustin-Henri Langlois de Pommeuse, âgé de 50 ans, né à + Paris, y demeurant, rue Chapon au Marais, ci-devant conseiller au + ci-devant parlement de Paris; + + 2. Adélaïde-Sophie Chuppin, femme dudit Langlois de Pommeuse, + âgée de 43 ans, née à Paris, y demeurant, rue Chapon, avec son + mari; + + 3. Auguste-Louis Langlois de Guérard, âgé de 46 ans, né à Paris, + y demeurant, rue des Bons-Enfants, section de la Halle au blé, + ci-devant officier aux gardes; + + 4. Étienne Vignié, âgé de 40 ans, né à Rigueux, département de + Seine-et-Marne, demeurant à Pommeuse, prêtre et chapelain du + nommé Langlois de Pommeuse; + + 5. Claude-Louis Deligny, âgé de 44 ans, né à Boutigny, demeurant + à Paris, cultivateur fermier de Langlois de Pommeuse; + + 6. Et Gervais Seurre, âgé de 44 ans, né à Migneville, demeurant à + Paris, domestique de Langlois de Pommeuse; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Degaignée. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 12 floréal (1er mai 1794), appert: + + 1. Pierre Landois, âgé de 30 ans, né à Saint-Nicolas, département + de l'Eure, demeurant à Evreux, huissier; + + 2. Et Jean Glutron, âgé de 39 ans, né à Brovelle, demeurant à + Évreux, entrepreneur de convois militaires, aubergiste; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Nappier. + +Pour copie conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + 1. Louis-Ignace Chalmeton, âgé de 40 ans, né à Chambonas, + département de l'Ardèche, demeurant à Uzès, département du Gard, + avocat procureur syndic du district d'Uzès; + + 2. Claude Ancôme Bernard, âgé de 32 ans, né à Besançon, + département du Doubs, y demeurant, marchand de bois, notable de + la commune, juge au tribunal de commerce, commandant en second de + la garde nationale; + + 3. Jean-Antoine Poulet, âgé de 60 ans, né à Besançon, y + demeurant, notable et commissaire de section, agent de + Beaufremont; + + 4. Guillaume Nogaret, âgé de 46 ans, né à Dijon, département de + la Côte-d'Or, demeurant à Besançon, commis marchand; + + 5. François-Joseph Monthon, âgé de 35 ans, né à Turin en Savoye + (sic), demeurant à Burginien, département du Mont-Blanc, garde du + tyran, Sarde et lieutenant de gendarmerie; + + 6. Et Jacques Rabaut, âgé de 56 ans, né à Jason, département (en + blanc), demeurant à Marseille, négociant armateur; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Nappier. + +Pour copie conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 13 floréal an II (2 mai 1798), appert: + + 1. Denis Carbillet, âgé de 52 ans, né à Langres, département de + la Haute-Marne, demeurant à Paris, rue des Petites-Écuries, + ci-devant menuisier du ci-devant d'Artois, lieutenant du + ci-devant bataillon dit Saint-Lazare, section Poissonnière; + + 2. Pierre Diacon, âgé de 50 ans, né à Colombines, près Neufchâtel + en Suisse, ancien militaire de la maison de la guerre, + actuellement inspecteur des armes à feu à l'Arsenal, à Paris, y + demeurant; + + 3. Et Laurent Pétra, âgé de 55 ans, né à la Fère en Tardenois, + département de l'Aisne, ci-devant curé de la commune de Lévemont, + département de l'Oise, et y demeurant; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Degaignée. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 14 floréal (3 mai 1794), appert: + + Denis Repoux Chevagny, âgé de 72 ans, né à Lazy, département de + la Nièvre, ci-devant auditeur des comptes de Dôle, demeurant à + Lazy; + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Degaignée. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement rendu au tribunal révolutionnaire, établi par la loi du +10 mars 1793, l'an II de la République, séant à Paris, au palais, le +14 floréal (3 mai 1794), appert: + + 1. Gabriel Tassin, dit de l'Étang, âgé de 50 ans, né et demeurant + à Paris, rue Neuve-des-Petits-Champs, ci-devant banquier et + commandant des Filles Saint-Thomas; + + 2. Louis-Daniel Tassin, âgé de 52 ans, né et demeurant à Paris, + rue des Filles-Saint-Thomas, ci-devant banquier, électeur, député + suppléant à l'Assemblée constituante, officier municipal et + administrateur des vivres à Paris; + + 3. Jean-Philippe Wenmaring, né à Malchem, département du + Bas-Rhin, demeurant à Paris, rue de Gramont, ci-devant commis + banquier et capitaine des grenadiers du bataillon des + Filles-Saint-Thomas; + + 4. Simon Picquet, âgé de 39 ans, né à Strasbourg, demeurant à + Paris, rue Neuve-des-Petits-Champs, marchand brocanteur, + ci-devant aide de camp de Crillon le cadet à l'armée des + Ardennes; + + 5. Pierre-Étienne Engibeau, âgé de 37 ans et demeurant à Paris, + rue Vivienne, nº 63, traiteur et ci-devant grenadier des + Filles-Saint-Thomas; + + 6. François Parizeau, âgé de 50 ans, né à Ville-Affranchie, + demeurant à Paris, rue de la Loi, ci-devant commissaire de la + comptabilité, grenadier des Filles-Saint-Thomas et aide de camp + de Lafayette; + + 7. Charles-Jean-Baptiste Deschamps Tresfontaines, âgé de 51 ans, + né à Rouen, département de la Seine-Inférieure, demeurant à + Paris, rue Colbert, employé aux droits d'enregistrement en + qualité de sous-chef; + + 8. Joseph-Louis Maulguet, âgé de 46 ans, né à Paris, demeurant à + Villers-Cotterets, département de l'Aisne, ci-devant architecte; + + 9. Thomas-Simon Bérard, âgé de 53 ans, né à Commune-Affranchie, + demeurant à Paris, rue Gramont, section le Peletier, ci-devant + négociant armateur, ex-capitaine de la 3e compagnie du bataillon + des Filles-Saint-Thomas; + + 10. Pierre-Jacques Perret, âgé de 36 ans, né à Manteville, + département du Calvados, demeurant à Évreux, département de + l'Eure, ayant un autre domicile à Paris, rue Dominique, ci-devant + agent de change et commandant du bataillon des Petits-Pères; + + 11. Louis-Gabriel d'Hangest, âgé de 48 ans, né à Rumilly, + département des Ardennes, demeurant à Paris, rue Chabannais, + ci-devant mousquetaire et chevalier de Saint-Louis, et + actuellement papetier, grenadier des Filles-Saint-Thomas; + + 12. François-Henri Laurent, âgé de 28 ans, vitrier, né et + demeurant à Paris, rue Feydeau; + + 13. Et Étienne-Jacques-Armand Rougemont, né à Coursemont, + département de la Sarthe, directeur de la comptabilité des + loteries; + +Avoir été condamnés à la peine de mort, et ordonné que l'exécution +dudit jugement aurait lieu sur la place publique de la Révolution de +cette ville, ledit jugement signé du président et du greffier. + +Par procès-verbal dressé par Degaignée, l'un des huissiers du tribunal +révolutionnaire, en date du 14 floréal, appert avoir été constaté que +le jugement ci-dessus a été exécuté sur la place publique de la +Révolution de cette ville, où lesdits susnommés ont été mis à mort. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 15 floréal an II (4 mai 1794), appert: + + 1. François Lacroix, âgé de 52 ans, natif de Nancy, département + de la Meurthe, ci-devant employé à la loterie nationale, + demeurant à Paris; + + 2. Auguste-Joseph Saintenoy, âgé de 18 ans 1/2, confiseur, né à + Orchies, demeurant à Paris; + + 3. Jean-François Durand, âgé de 24 ans, natif de Neufchâteau, + gendarme à pied à la 32e division stationnaire à l'armée du Nord; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Degaignée. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 15 floréal (4 mai 1794), appert: + + 1. Claude-Antoine Cleriac Labeaume, âgé de 61 ans, né à Nancy, + département de la Meurthe, ex-marquis, demeurant à Paris, rue + Cérutti, nº 2; + + 2. Antoine Dutailly, âgé de 52 ans, né à Besançon, département du + Doubs, y demeurant, homme de loi, agent de Choiseul-la-Beaume; + + 3. Claude-Philippe Moniotte, âgé de 76 ans, né à Besançon, y + demeurant, ex-conseiller au présidial et juge du tribunal du + district de Besançon; + + 4. Jacques-Louis le Bègue Oyseville, âgé de 58 ans, né à + Pithiviers, y demeurant, département du Loiret, ex-noble, maire + et président du district de Pithiviers, y demeurant; + + 5. Julien-François Boire, âgé de 68 ans, né à Paris, y demeurant, + quai des Tournelles, nº 6, ex-avocat au parlement de Paris; + + 6. Marie-Pierre-Thomas Mauvielle, âgé de 59 ans, né à Coutances, + département de la Manche, demeurant à Saint-Lô, même département; + + 7. Georges le Bienlais de Wiesval, âgé de 76 ans, né au Rocher, + district d'Avranches, département de la Manche, demeurant à + Paris, rue du Four-Germain, nº 52, ex-noble, et + lieutenant-colonel de cavalerie et chevalier de Saint-Louis; + + 8. Marc-Antoine Levis, âgé de 55 ans, né à Lugny, département de + Saône-et-Loire, ex-comte et chevalier de Saint-Louis, et + ex-député à l'Assemblée constituante, demeurant à Paris, rue + Helvétius, nº 53; + + 9. Théodore-Joseph Boissard, âgé de 56 ans, né à Pontarlier, + département du Doubs, y demeurant, ex-avocat et procureur syndic + du district de Pontarlier; + + 10. Et Charles-Jérôme, âgé de 37 ans, né à Paris, y demeurant, + rue de Seine, nº 1064, notaire; + +Avoir été condamnés à la peine de mort, et ordonné que l'exécution +dudit jugement aurait lieu sur la place publique de la Révolution de +cette ville, le jugement signé du président et du greffier. + +Par procès-verbal dressé par Degaignée, l'un des huissiers du +tribunal, en date du 15 floréal, appert avoir été constaté que le +jugement ci-dessus a été exécuté sur la place publique de la +Révolution de cette ville, où lesdits susnommés ont été mis à mort. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 16 floréal an II (5 mai 1794), appert: + + 1. Jacques-Jean la Bussière, âgé de 53 ans, né de la commune de + Dampierre, demeurant à Angelier, département de la Nièvre, + ancien capitaine du régiment d'Auvergne, ex-noble; + + 2. Marie-Caconne-Joséphine Thomassine Duverne, âgée de 36 ans, + native de Mingot, demeurant à Cosne, département de la Nièvre; + + 3. Jeanne Dreux, femme Lichy, ex-noble, âgée de 62 ans, native de + Sauvigny, département de l'Allier, demeurant à Cosne; + + 4. Et Marie-Florence Valori, veuve de François-Étienne Mazin, + noble, âgée de 67 ans, native du Quesnoy, demeurant à Dampierre, + département de la Nièvre; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Château. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 16 floréal (5 mai 1794), appert: + + 1. Claude-Françoise Loisellier, âgée de 47 ans, de Paris, y + demeurant, ci-devant faiseuse de modes; + + 2. Félicité-Mélanie Lunouf, âgée de 21 ans, née à Paris, + demeurant rue Montmartre, ouvrière en robes; + + 3. Marie-Madeleine Virolle, âgée de 25 ans, née à Angoulême, + coiffeuse, demeurant à Paris, rue Coquillière; + + 4. Jacques Duchesne, âgé de 60 ans, né à Verdun, demeurant à + Chaillot, facteur militaire de la section des Champs-Élysées; + + 5. Et Jean Sauvage, âgé de 34 ans, armurier et canonnier du + Panthéon français; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Hervé. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement rendu au tribunal révolutionnaire, etc., le 17 floréal an II +(6 mai 1794), appert: + + 1. Henri-Jacques Poulet, âgé de 56 ans, natif de Metz, + département de la Moselle, ex-noble et ci-devant conseiller au + parlement de Metz, et procureur syndic du département de la + Moselle; + + 2. Matthieu Sequer, âgé de 65 ans, né à Daillange, district de + Briey, département de la Moselle, homme de loi, membre du + directoire du département de la Moselle, demeurant à Briey; + + 3. Jean-Christophe Thibault, âgé de 60 ans, né à Isminy, district + de Dieuze, département de la Meurthe, employé dans les salines, + ex-administrateur du département de la Moselle, demeurant à Metz; + + 4. Martin Baulaire, âgé de 38 ans, né à Rodemack, district de + Thionville, département de la Moselle, demeurant à Metz; + + 5. Jean-Claude Géant, âgé de 41 ans, natif de Ravil, district de + Boulay, département de la Moselle, maire et aubergiste à + Pont-à-Chaussy, ex-administrateur du département de la Moselle; + + 6. François Collin, âgé de 54 ans, né à Metz, département de la + Moselle, ex-administrateur dudit département; + + 7. Michel Wagner, âgé de 43 ans, cultivateur et ex-administrateur + du département de la Moselle, né à Sarre-Libre; + + 8. Jacques Libre Briand, âgé de 34 ans, né à Paris, demeurant à + Buchy, district de Morhange, département de la Moselle, et agent + national près le même district; + + 9. Jean-Baptiste-Nicolas Flosse le jeune, âgé de 36 ans, né à + Boulay, département de la Moselle, maître de poste et + entrepreneur des étapes, membre du directoire du département de + la Moselle, demeurant à Boullay; + + 10. Jacques-Libre Pierron, âgé de 32 ans, natif de + Villers-la-Montague, district de Longwy, département de la + Moselle, juge au tribunal de Briey, y demeurant; + + 11. Et Alexandre-Nicolas Courtois, âgé de 33 ans, natif de + Longuyon, district de Longwy, département de la Moselle, + suppléant au tribunal du district et ex-administrateur du + département de la Moselle; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Château. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 17 floréal an II (6 mai 1794), appert: + + 1. Charles-Joseph Lejollivet, âgé de 67 ans, ingénieur vétéran + des ponts-et-chaussées et architecte du ci-devant Roi, né à + Orléans, demeurant à Dijon; + + 2. Denis Lamugnière, âgé de 65 ans, né à Poiseul-les-Saulx, + département de la Côte-d'Or, greffier de la ci-devant maîtrise + des eaux et forêts de Dijon, y demeurant; + + 3. Étienne Guelaud, âgé de 60 ans, né à Dijon, département de la + Côte-d'or, avoué au tribunal de commerce dudit lieu, y demeurant; + + 4. Joseph Galleton, âgé de 50 ans, perruquier, né à Dijon, + département de la Côte-d'Or, y demeurant; + + 5. Jean-Baptiste Thierry, âgé de 29 ans, perruquier, né à Dijon, + y demeurant; + + 6. Claude Joudrier, âgé de 36 ans, perruquier, né à Dijon, y + demeurant; + + 7. Jacques Testard, âgé de 49 ans, né à Saulieu, département de + la Côte-d'Or, ci-devant procureur à Dijon, y demeurant; + + 8. François Bille, âgé de 26 ans, perruquier, né à Dijon, y + demeurant; + + 9. Jean-Baptiste Sallez, âgé de 42 ans, né à Mâcon, limonadier, + demeurant à Saulieu (Côte-d'Or); + + 10. Jean-Baptiste Guenot, âgé de 46 ans, né à Autun, département + de la Haute-Saône, commis dans la régie des cuirs à Dôle avant la + révolution, et depuis pour l'approvisionnement des armées, + demeurant à Saint-Jean de Losne; + + 11. Claude Chaussier, âgé de 51 ans, marchand de bois pour le + service de la marine, né à Dijon, y demeurant; + + 12. Alexandre Jaucourt, âgé de 56 ans, né à Cernay, département + du Loiret, ex-marquis, demeurant à Arcomey; + + 13. Et Charlotte-Aimée Damoiseau, femme Montheraut, ex-noble, + âgée de 67 ans, née à Vizerny, département de la Côte-d'Or, + demeurant à Dijon; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par l'un +des huissiers du tribunal révolutionnaire. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 18 floréal (7 mai 1794), appert: + + 1. Jean-François Rameau, âgé de 57 ans, ex-député suppléant à + l'Assemblée constituante et assesseur du juge de paix de Cosne, y + demeurant; + + 2. Jean-Louis-Rameau, âgé de 72 ans, natif de Neuzy, assesseur du + juge de paix de Cosne, y demeurant; + + 3. Et Jean-François Guillaumot, âgé de 27 ans, né à Clamecy, + département de la Nièvre, demeurant à Cosne, ci-devant clerc de + notaire; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Château. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + François Petit-Jean, âgé de 48 ans, né à Toul, y demeurant, + département de la Meurthe, ci-devant trésorier des dépenses de la + guerre; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Château. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + 1. François-René-Louis Chevandier, âgé de 32 ans, né à Valdrôme, + y demeurant, département de la Drôme, lieutenant dans la + gendarmerie nationale; + + 2. Vincent Ferrier, âgé de 33 ans, né à Rieux, département de la + Haute-Garonne, demeurant au Buis; + + 3. Joseph Sulpice, âgé de 23 ans, né au Mans, département de la + Sarthe, ci-devant domestique chez Duclos Besignan, demeurant + commune de ce nom, département de la Drôme; + + 4. Joseph-Hyacinthe Guintrand, âgé de 30 ans environ, + matelassier, demeurant à Vezon, ci-devant Comtat, département de + la Drôme; + + 5. Jean-Joseph Fity, âgé de 30 ans, né à Nevers, département de + la Nièvre, menuisier, demeurant au Buis; + + 6. Et François Paschal, âgé de 30 ans, né à Lecan, département + des Basses-Alpes, demeurant au Buis, département de la Drôme; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Château. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 19 floréal an II (8 mai 1794), appert: + + 1. Clément de Laage père, âgé de 70 ans, ci-devant fermier + général, demeurant à Paris, rue Neuve-Grange-Batelière, né à + Saintes, département de la Charente-Inférieure; + + 2. Louis-Balthazar Dangers-Bagneux, âgé de 55 ans, né à Paris, y + demeurant, rue des Quatre-Fils, ci-devant fermier général; + + 3. Jacques Paulze, âgé de 71 ans, né à Montbrison, département de + Seine-et-Oise, demeurant à Paris, rue des Piques, ci-devant + fermier général; + + 4. Antoine-Laurent Lavoisier, âgé de 50 ans, né à Paris, y + demeurant, boulevard de la Madeleine, section des Piques, + ci-devant fermier général. + + 5. François Puissant, âgé de 59 ans, né au Port de l'Égalité, + département du Morbihan, demeurant à Paris, rue Mesnard, + ci-devant fermier général; + + 6. Alexandre-Victor Saint-Amand, âgé de 74 ans, né à Marseille, + ci-devant fermier général, demeurant à Paris, rue + Neuve-des-Petits-Champs, vis-à-vis celle d'Antin; + + 7. Gilbert-Georges Monteloup, âgé de 68 ans, né à Montaigne, + département du Puy-de-Dôme, ci-devant fermier général, demeurant + à Paris, rue Honoré, nº 88; + + 8. Adam-François-Paul Saint-Christau, âgé de 44 ans, né à Rennes, + département d'Ille-et-Vilaine, ci-devant fermier général, + demeurant à Paris rue Thévenot, et, à la campagne, à la + Ferté-sous-Reuilly, département de l'Indre, district d'Issoudun; + + 9. Jean-Baptiste Boullongne, âgé de 45 ans, né à Paris, y + demeurant, place de la Révolution, ci-devant fermier général; + + 10. Louis-Marie le Bas Courmon, âgé de 52 ans, né à Paris, y + demeurant, rue Cérutti, ci-devant fermier général, et depuis + régisseur général; + + 11. Charles-René Perceval Frileuse, âgé de 35 ans, né à Paris, y + demeurant, rue Thérèse, section de la Montagne, et actuellement à + Nantes-sur-Seine, ci-devant fermier général; + + 12. Nicolas-Jacques Papillon Dauteroche, âgé de 64 ans, né à + Châlons, département de la Marne, district de ce nom, ci-devant + fermier général, demeurant à Paris, rue Madeleine-Honoré; + + 13. Jean-Germain Maubert Neuilly, âgé de 64 ans, né à Paris, + ci-devant fermier général, demeurant à Noisy-le-Grand; + + 14. Jacques-Joseph Brac la Perrière, âgé de 68 ans, né à + Ville-Affranchie, département de Rhône-et-Loire, ci-devant + fermier général, demeurant à Mantes-sur-Seine, département de + Seine-et-Oise; + + 15. Claude-François Rougeot, âgé de 76 ans, natif de Dijon, + département de la Côte-d'Or, ci-devant fermier général, demeurant + à Paris, rue de la Révolution, nº 23, ayant un domicile à + Fontainebleau; + + 16. François-Jean Vente, âgé de 68 ans, né à Dieppe, département + de la Seine-Inférieure, ci-devant fermier général, demeurant à + Paris, rue de Gramont; + + 17. Denis-Henri Fabure, âgé de 47 ans, né à Paris, ci devant + fermier général, demeurant à Caen, département du Calvados; + + 18. Nicolas Deveile, âgé de 44 ans, natif de Lagrele, département + de Rhône-et-Loire, ex-fermier général, demeurant à Paris, place + des Piques, section du même nom; + + 19. Clément Cugnat l'Épinay, âgé de 55 ans, né à Paris, + ex-fermier général, y demeurant, rue de la Jussienne, section du + Contrat-Social; + + 20. Jean-Louis Loiseau Béranger, âgé de 62 ans, né à Paris, + ex-fermier général, rue Neuve-Luxembourg, section des Piques; + + 21. Louis-Adrien Prévost d'Arlincourt, âgé de 50 ans, natif + d'Évreux, département d'Eure-et-Loir, ex-fermier général, + demeurant à Migny-le-Hameau, district de Versailles, département + de Seine-et-Oise; + + 22. Jérôme-François-Hector Saleur de Grizian, âgé de 64 ans, né à + Paris, ci-devant fermier général, demeurant à Paris, rue des + Moulins, section de la Montagne, nº 496; + + 23. Étienne-Marc de Haye, âgé de 36 ans, natif de Paris, + ci-devant fermier général, demeurant à Paris, place de la + Révolution, nº 3, et dans la commune de Saint-Firmin, district de + Senlis, département de l'Oise; + + 24. François-Marie Ménage Pressigny, âgé de 60 ans, natif de + Bordeaux, ex-fermier général, demeurant à Paris, rue des + Jeûneurs, nº 25, section de Brutus; + + 25. Guillaume Couturier, âgé de 60 ans, natif d'Orléans, + ci-devant fermier général, demeurant à Paris, rue de Cléry, + section de Brutus; + + 26. Louis-Philippe Durancel, âgé de 40 ans, natif de Paris, + ex-fermier général, demeurant à Paris, rue Cadet, nº 8, section + du Faubourg-Montmartre; + + 27. Alexandre-Philibert-Pierre Perceval, âgé de 36 ans, né à + Paris, ex-fermier général, demeurant à Grainville, district de + Caen, département du Calvados; + + 28. Jean-François Didelot, âgé de 59 ans, né à Châlons-sur-Marne, + ex-fermier général et régisseur, demeurant à Paris, rue de + Buffaut, section du Faubourg-Montmartre; + +Avoir été condamnés à la peine de mort, et ordonné que l'exécution +dudit jugement aurait lieu sur la place publique de la Révolution de +cette ville, ledit jugement signé du président et du greffier. + +Par procès-verbal dressé par Leclerc, huissier du tribunal +révolutionnaire, en date du 19 floréal, appert avoir été constaté que +le jugement ci-dessus a été exécuté sur la place publique de la +Révolution de cette ville, où les susnommés ont été mis à mort. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 21 floréal an II (10 mai 1794), appert: + + 1. Élisabeth-Marie-Hélène Capet, soeur de Louis Capet, âgée de 30 + ans, native de Versailles, département de Seine-et-Oise, + domiciliée à Paris; + + 2. Anne Duwaes, âgée de 55 ans, native de Keisnith, en Allemagne, + domiciliée à la Montagne-du-Bon-Air, département de + Seine-et-Oise, veuve de....... Laigle, ci-devant marquis; + + 3. Louis-Bernardin Leneuf Sourdeval, ex-comte, âgé de 69 ans, + natif de Caen, département du Calvados, domicilié à Chatou, + département de Seine-et-Oise; + + 4. Anne-Nicole Lamoignon, âgée de 76 ans, native de Paris, y + domiciliée, veuve du ci-devant marquis de Senozan; + + 5. Claude-Louise-Angélique Bersin, ex-marquise, âgée de 64 ans, + native de Paris, y domiciliée, femme séparée de corps et de biens + de Crussol d'Amboise; + + 6. Georges Folloppe, pharmacien, ex-officier municipal de la + Commune, âgé de 64 ans, natif de Écalalix, près Yvetot, domicilié + à Paris, rue et porte Honoré; + + 7. Denise Buard, âgée de 52 ans, native de Paris, y domiciliée, + rue Florentin, nº 674; + + 8. Louis-Pierre-Marcel Letellier, dit Bullier, ci-devant employé + à l'habillement des troupes, âgé de 21 ans et demi, natif de + Paris, y domicilié, rue Florentin, nº 674; + + 9. Charles Cressy Champmilon, ex-noble et ci-devant officier de + marine, âgé de 33 ans, natif de Courton, près Sens, département + de l'Yonne, y domicilié; + + 10. Théodore Hall, manufacturier et négociant, âgé de 26 ans, + natif de Seuzy, département de l'Yonne, y domicilié; + + 11. Alexandre-François Lomenie, ex-comte, et ci-devant colonel du + régiment des chasseurs dit Champagne, âgé de 36 ans, natif de + Marseille, domicilié à Brienne, département de l'Aube; + + 12. Louis-Marie-Athanase Lomenie, ex-ministre de la guerre et + maire de Brienne, âgé de 64 ans, natif de Paris, domicilié à + Brienne, département de l'Aube; + + 13. Antoine-Hugues-Calixte Montmorin, sous-lieutenant dans le 5e + régiment des chasseurs à cheval, âgé de 22 ans, natif de + Versailles, département de Seine-et-Oise, domicilié à Passy; + + 14. Jean-Baptiste Lhoste, agent et domestique de Megret de + Sérilly, âgé de 47 ans, natif de Forgère, domicilié à Paris; + + 15. Martial Lomenie, ex-noble et coadjuteur de l'évêché du + département de l'Yonne, âgé de 30 ans, natif de Marseille, + domicilié à Sens; + + 16. Antoine-Jean-François Megret de Sérilly, ci-devant trésorier + général de la guerre, et depuis cultivateur, âgé de 48 ans, natif + de Paris, domicilié à Passy, près Sens; + + 17. Antoine-Jean-Marie Megret Detigny, ex-noble, ci-devant + sous-aide-major du régiment des ci-devant gardes françaises, âgé + de 46 ans, natif de Paris, domicilié à Sens; + + 18. Charles Lomenie, ci-devant chevalier des ordres dits de + Saint-Louis et de Cincinnatus, âgé de 33 ans, natif de Marseille, + domicilié à Brienne, département de l'Aube; + + 19. Françoise-Gabrielle Tanneffe, âgée de 50 ans, native de + Chadieu, département du Puy-de-Dôme, domiciliée chez Megret + Sérilly, à Passy, département de l'Yonne, veuve de Montmorin, + ministre des affaires étrangères; + + 20. Anne-Marie-Charlotte Lomenie, âgée de 29 ans, native de + Paris, domiciliée à Sens et à Paris, rue Georges, section du + Mont-Blanc, nº 18, divorcée de l'émigré Canizy; + + 21. Marie-Anne-Catherine Rosset, âgée de 44 ans, native de + Rochefort, département de la Charente, domiciliée à Sens, mariée + à Charles-Christophe Rosset Cercy, ci-devant officier de marine, + émigré; + + 22. Élisabeth-Jacqueline Lhermitte, âgée de 65 ans, mariée au + ci-devant comte Rosset, ex-noble et ci-devant lieutenant-colonel + des carabiniers, et maréchal de camp, émigré; + + 23. Louis-Claude Lhermitte Chambertrand, ex-chanoine de la + ci-devant cathédrale de Sens, ex-noble, âgé de 60 ans, natif de + Sens; + + 24. Anne-Marie-Louise Thomas, âgée de 31 ans, native de Paris, + domiciliée à Passy, département de l'Yonne, mariée à Megret + Sérilly; + + 25. Jean-Baptiste Dubois, domestique de Megret Detigny, âgé de 41 + ans, natif de Merfit, district de Reims, département de la Marne, + domicilié chez ledit Megret Detigny. + +Avoir été condamnés, etc. Vu l'extrait du jugement du tribunal +révolutionnaire et du procès-verbal d'exécution dressé par Château, en +date du 21 floréal. + +_Signé_: LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 22 floréal an II (11 mai 1794), appert: + + 1. Angélique Des Marais, âgée de 59 ans, née à Paris, y + demeurant, rue Saint-Étienne, ci-devant religieuse des Filles + Saint-Thomas; + + 2. Geneviève-Barbe Guoyon, âgée de 77 ans, née à Paris, demeurant + rue Saint-Étienne, couturière; + + 3. Anne-Catherine Aubert, âgée de 39 ans, ex-religieuse, + demeurant rue Saint-Étienne; + + 4. Antoine-Louis Desmonceaux, âgé de 37 ans, né à Paris, + ci-devant vicaire de Saint-Paul, et actuellement commis des + Receveurs de la Ville, demeurant à Paris; + + 5. Et Louis-Paul-François Lecointre, âgé de 73 ans, né à + Nogent-le-Rotrou, ex-chanoine du Mans, demeurant à Paris, rue du + Paon. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Château. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + 1. Joseph-Saint-Germain de Villeplat, âgé de 66 ans, ci-devant + fermier général, né à Valence, département de la Drôme, demeurant + à Fontainebleau; + + 2. Et Marie-Marguerite Pericard, veuve Ressy, âgée de 71 ans, née + à Roinville, près Dourdan, demeurant à Paris, cul-de-sac + Saint-Pharon; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Château. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 23 floréal an II (12 mai 1794), appert: + + 1. Hugues Lastic, âgé de 74 ans, ex-comte et noble, né à + Saint-Martin-sous-Liron, district de Saint-Flour, département du + Cantal, demeurant à Lescure, près Saint-Flour; + + 2. Pierre Raclet, âgé de 70 ans, né à Dijon, ex-directeur de la + Régie générale, demeurant à Sommevoire, département de la + Haute-Marne; + + 3. Nicolas-François Bocquenet, âgé de 52 ans, né à Coiffy, + département de la Haute-Marne, homme de loi, demeurant à + Chaumont, susdit département; + + 4. Alexandre Thomassin, âgé de 44 ans, né à Saint-Dizier, + département de la Haute-Marne, ex-noble, demeurant à + Saint-Dizier; + + 5. Alexandre-Claudine-Félicité Mandat, femme Thomassin, âgée de + 26 ans, née à Neuilly, département de la Haute-Marne, demeurant à + Saint-Dizier; + + 6. Et Jean Fougeret, âgé de 60 ans, né à Paris, y demeurant, rue + du Grand-Chantier, ex-receveur général des finances. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Degaignée. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + 1. Joseph-Didier Vailleraut, âgé de 62 ans, né à Langres, + département de la Haute-Marne, ci-devant curé de Montargis, y + demeurant; + + 2. Et Jean-Baptiste-Benjamin Lambert, âgé de 23 ans, né à Dieppe, + département de la Seine-Inférieure, surnuméraire au bureau de + l'enregistrement à Dieppe, y demeurant. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Château. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 24 floréal an II (13 mai 1794), appert: + + 1. Jacques-Amable-Gilbert Rollet-Davaux, ex-noble, ex-président + du ci-devant présidial de la ci-devant sénéchaussée de Riom, né à + Riom, département du Puy-de-Dôme, âgé de 68 ans; + + 2. Adrienne-Françoise Vilaine Davaux, femme dudit Rollet, âgée de + 59 ans, ex-noble, née à la Châtre, département de l'Indre, + demeurant à Riom; + + 3. André Louher, âgé de 67 ans, notaire, etc., procureur fiscal + dudit Rollet-Davaux, né à Billy, département de l'Allier, + demeurant à Puyredan; + + 4. Jean-Baptiste Vlebeski, âgé de 48 ans, ci-devant contrôleur + des vingtièmes, né à Longueville-en-Caux, département de la + Seine-Inférieure, actuellement visiteur des rôles, demeurant à + Dieppe, même département; + + 5. Et Anne-Joseph Lauloup, âgé de 65 ans, ex-noble et médecin à + Saint-Loup, département des Côtes-du-Nord, y demeurant. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Leclerc. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + 1. Gilles Joüen, maréchal des logis du régiment ci-devant dragons + Conty, demeurant à Pacy, département de l'Eure; + + 2. Et Étienne Mauger, âgé de 40 ans, né à Rouen, ex-bénédictin et + curé constitutionnel de Wy, près de Rouen, y demeurant. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Leclerc. + +Pour copie conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 25 floréal an II (14 mai 1794), appert: + + 1. Charles-Adrien Prévôt d'Arlincourt, âgé de 73 ans, ci-devant + secrétaire de Capet et fermier général, natif de Doullens, + département de la Somme, demeurant au Mont-Valérien; + + 2. Louis Mercier, âgé de 78 ans, né à Paris, y demeurant, rue + Bergère, ci-devant fermier général; + + 3. Jean-Claude-Doüet, âgé de 73 ans, né à Ville-Affranchie, + département de Rhône-et-Loire, ci-devant fermier général, + demeurant à Paris, rue Bergère; + + 4. Et Marie-Claude Bataille-Frances, femme Doüet, âgée de 60 ans, + née à Strasbourg, département du Bas-Rhin, demeurant à Paris, rue + Bergère. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Nappier. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 25 floréal an II (14 mai 1794), appert: + + 1. François Dominique Mory, âgé de 56 ans, ex-noble, né à Nancy, + département de la Meurthe, y demeurant, homme de lettres; + + 2. Léopold-Remi-François Mori, âgé de 18 ans et demi, né à + Boudonville, près Nancy, pharmacien à l'hospice de Nancy, y + demeurant; + + 3. Pierre-Agricole Sagny, âgé de 28 ans, né à Troly-aux-Bois, + près Soissons, département de l'Aisne, hussard au 6e régiment, en + garnison à Chauny; + + 4. Et Benoît Pinteux-Gournay, âgé de 24 ans, né à Limoges, + département de la Haute-Vienne, tisserand, demeurant à Borny, + département de l'Eure. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Nappier. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + Jacques Yel, âgé de 47 ans, natif d'Arnouville, département du + Cher, ci-devant procureur du ci-devant parlement de Paris, + demeurant à La Motte, département du Cher. + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Nappier. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 26 floréal an II (15 mai 1794), appert: + + 1. Pierre-Antoine-Joseph Chiavarry, âgé de 38 ans, né à Arles, + département des Bouches-du-Rhône, y demeurant, ex-noble et + capitaine au ci-devant régiment Dauphin infanterie; + + 2. Antoine-Barthélemy Fassin, âgé de 41 ans, médecin, né à Arles, + département des Bouches-du-Rhône, y demeurant; + + 3. Étienne Meynier, âgé de 65 ans, né à Nîmes, département du + Gard, y demeurant, ex-noble et ex-constituant; + + 4. Alexandre Fénard, âgé de 44 ans, né à Bitche, département de + la Moselle, ex-notaire, procureur syndic du district de Bitche, y + demeurant; + + 5. Pierre Henry, âgé de 56 ans, né à Sarreguemines, département + de la Moselle, demeurant à Bouquenom, greffier du tribunal de + Neuf-Savardin, département du Bas-Rhin, membre du district de + Bitche; + + 6. Dominique Knoepffler, âgé de 37 ans, né à Bitche, y demeurant, + administrateur du district de Bitche; + + 7. Et Matthieu Blass, âgé de 44 ans, né à Schwatzenhotz, + cultivateur, demeurant à Bouquenom, administrateur du district de + Bitche. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Degaignée. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + François Bertrand, né à Saint-Fleury en Auvergne, département du + Puy-de-Dôme, ferblantier, demeurant à Seurre, département de la + Côte-d'Or. + +Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Degaignée. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 27 floréal an II (16 mai 1794), appert: + + 1. Jean-Pierre Gravier, âgé de 56 ans, né à Colmars, département + des Basses-Alpes, demeurant à Mons, district de Loudun, + département de la Vienne, ci-devant secrétaire du tyran; + + 2. Antoine-Louis Lartigue, âgé de 60 ans, né à Toulouse, + département de la Haute-Garonne, demeurant à Fontenay-aux-Roses, + curé de ladite commune; + + 3. Jean-Baptiste Aubisso, âgé de 39 ans, né à Bergerac, + département de la Dordogne, y demeurant, et à Paris, rue + Helvétius, nº 673, commissaire à Tirier; + + 4. Charles Bezard, âgé de 49 ans, né à Montpellier, demeurant à + Paris, rue Neuve-des-Capucines, négociant, ex-administrateur de + la caisse d'escompte; + + 5. Théodore Moreau, âgé de 28 ans, né à Paris, demeurant à + Versailles, professeur de mathématiques, adjoint aux adjudants + généraux de l'armée du Nord; + + 6. Et Pierre-Louis Rousselet, âgé de 52 ans, né à Beaugency, + département du Loiret, ci-devant bénédictin, et curé + constitutionnel de la commune de Damme-Marie-les-Fontaines, y + demeurant; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Leclerc. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + 1. Jean-Baptiste Toulon, âgé de 36 ans, né à Saint-Martignan, + district de Luçon, département de l'Allier, garde des bois + nationaux, demeurant à Lonbeau, commune d'Archignac, même + département; + + 2. François Toulon, âgé de 33 ans, aussi garde des bois + nationaux, né audit Martignan, demeurant à Nocy, département de + l'Allier; + + 3. Et Jean-Baptiste Baret, âgé de 33 ans, né à Vicq-sur-Hautbois, + district de la Châtre, département de l'Indre, y demeurant, + cultivateur, et ci-devant huissier; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Leclerc. + +Pour copie conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 28 floréal an II (17 mai 1794), appert: + + 1. Antoine Labattu, âgé de 48 ans, né à Valence-d'Agen, + département de Lot-et-Garonne, demeurant à Paris, rue + Bourg-l'Abbé, nº 57, cordonnier soumissionnaire et fournisseur de + souliers pour les armées de la République; + + 2. Bertrand Dora, âgé de 38 ans, né à Savignac, demeurant à + Orléans, tailleur d'habits, membre du comité militaire de la + commune d'Orléans, surveillant d'un atelier d'habillements pour + les défenseurs de la République; + + 3. François Ledet, âgé de 28 ans, né à Ganville-d'Aumale, + département de Paris, soumissionnaire et fournisseur de la + République; + + 4. François Le Roy, âgé de 41 ans, né à Orléans, département du + Loiret, y demeurant, tondeur de draps et fournisseur de la + République; + + 5. Et Timothée Deligny, âgé de 55 ans, né à Paris, résidant à + Rouen, département de la Seine-Inférieure, colleur de papiers. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray. + +Pour extrait conforme, WOLFF, greffier. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + 1. Claude Rougaune, âgé de 70 ans, ci-devant curé à + Clermont-Ferrand, natif d'Écure, département de l'Allier, + demeurant au Mont-Valérien, près Paris; + + 2. Guillaume-Jérôme Romé, ex-noble, âgé de 46 ans, né à Fécamp, + département de la Seine-Inférieure, demeurant à Paris, rue de la + Loi; + + 3. Jean-François-Sixte Isnard, âgé de 29 ans, né à Cygalière, + district de Tarascon, département des Bouches-du-Rhône, ex-noble, + se disant cultivateur, demeurant à Cygalière; + + 4. Raymond-Gabriel Dusaulnier, ex-noble, âgé de 61 ans, né à + Brioude, demeurant à Boursat, département du Puy-de-Dôme; + + 5. Louis Millange, âgé de 45 ans, né à Valroque dans les + Cévennes, district du Vigan, département du Gard, + quartier-maître-trésorier du premier corps des hussards de la + Liberté; + + 6. Et François Périllat, né à Grand-Bouvion, département du + Mont-Blanc, demeurant à la Suze, même district. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray. + +Pour extrait conforme, WOLFF, greffier. + + * * * * * + +Par jugement du 29 floréal an II (18 mai 1794), appert: + + 1. André Sabatery, âgé de 33 ans, né à Valréas, département de + Vaucluse, maire de la commune de ce nom, demeurant audit Valréas; + + 2. Antoine Mathieu, âgé de 30 ans, né à Saint-Martin de + Chichilienne, département de l'Isère, emballeur aux effets de + campement de Franciade, département de Paris, y demeurant; + + 3. Jean Porta, âgé de 24 ans, maçon, né à Bansia, dans les États + de Venise, demeurant à Paris, caserne Popincourt, canonnier; + + 4. Et Claude Cézeron, âgé de 26 ans, né à Paris, commis de + receveur des rentes, demeurant à Paris, rue de l'Échiquier, + section Poissonnière. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Monet. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + 1. Philibert-Pierre-Catherine Bourrée-Corberon, âgé de 47 ans, né + à Paris, ex-noble, et lieutenant aide-major des gardes + françaises, demeurant à Beauvais; + + 2. Jean-Félix Blanquet, âgé de 59 ans, né à Dieppe, département + de la Seine-Inférieure, y demeurant, épicier armateur; + + 3. Jean-Louis Dipse, âgé de 56 ans, né district de Dieppe, y + demeurant, vivant de son revenu; + + 4. Claude-François Colliez, âgé de 42 ans, né à Paris, agent de + Bourrée de Corberon, demeurant à Troissereux, district de + Beauvais; + + 5. Denis-Joseph Clerc, âgé de 56 ans, natif de Lacheux, district + de Pontarlier, département du Doubs, y demeurant, fileur de + laine; + + 6. Pierre-André Teyssert, âgé de 53 ans, né à Marseille, + demeurant à Mâcon, département de Saône-et-Loire, teneur de + livres de commerce; + + 7. Et Louis Pacot, âgé de 34 ans, né à Couvin, pays de Liége, + ex-prêtre, demeurant à Guymenée, dans ledit pays. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Monet. + +Pour extrait conforme, NEYROT, commis greffier. + + * * * * * + +Par jugement du 1er prairial (20 mai 1794), appert: + + 1. Jean-Antoine Teyssier, âgé de 50 ans, né à Nîmes, département + du Gard, ex-baron, et ex-constituant, et ex-maire de Nîmes, + demeurant à Lagny-sur-Marne; + + 2. Jacques-Marie Boyer-Brun, âgé de 39 ans, né à Nîmes, homme de + lettres, ex-substitut du procureur de la commune de Nîmes, + demeurant à Paris, rue des Fossés-Montmartre, nº 7; + + 3. Jacques-François Descombiers, âgé de 66 ans, né à Nîmes, + ex-noble, ancien lieutenant au ci-devant régiment royal + d'infanterie, demeurant à Nîmes; + + 4. Jean Filsac, âgé de 36 ans, né à Cahors, département du Lot, y + demeurant, homme de loi, et secrétaire général du département du + Lot; + + 5. Pierre-Constant La Barthe, âgé de 74 ans, né à Cessac, + département du Lot, ci-devant négociant, demeurant à Pradines, + près Cahors; + + 6. Jean-Nicolas Burgère, âgé de 41 ans, né à Cahors, y demeurant, + ex-notaire et ex-juge du tribunal du district de Cahors; + + 7. Charlotte-Geneviève Saisseval, veuve Dutillet, âgée de 49 ans, + née à Paris, demeurant à Provins, département de Seine-et-Marne; + + 8. Et Marie-Thérèse Clerse, femme Rolland, âgée de 48 ans, née à + Paris, femme de chambre de la femme Dutillet, demeurant à + Provins; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray. + +Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, 1er prairial (20 mars 1794), appert: + + 1. François-Alexandre Suremain, âgé de 38 ans, ex-noble, vivant + de ses revenus, natif d'Ossone, département de la Côte-d'Or; + + 2. Marie-Pierrette Heneveux, veuve de Le Pelaprat, âgée de 47 + ans, native de Paris, libraire, demeurant à Paris, rue du Roule, + nº 11; + + 3. Michel Webert, âgé de 25 ans, né à Saverne, département du + Bas-Rhin, libraire à Paris, y demeurant, passage du + Cloître-Honoré; + + 4. Marie-Claudine Lucas de Blayre, âgée de 27 ans, née à + Saint-Domingue, demeurant à Paris, rue Merry; + + 5. Gabriel-Charles Doyen, âgé de 31 ans, né à Versailles, + département de Seine-et-Oise, ci-devant cuisinier de la femme du + tyran, demeurant à Paris, rue Nicaise, nº 506; + + 6. Joseph Houssaye, dit Laviolette, âgé de 21 ans, né à Amiens, + département de la Somme, ci-devant bijoutier et depuis adjudant + général de l'armée révolutionnaire, demeurant à Paris, maison de + Molière, rue aux Ours; + + 7. Matthieu Marbey, âgé de 27 ans, né à Commune-Affranchie, + bonnetier, demeurant à Paris, rue Française; + + 8. Antoine Brezillon, âgé de 40 ans, né à Grandpré, district du + même nom, brigadier de gendarmerie nationale, à la résidence de + la Chapelle-Égalité, district de Nemours, département de + Seine-et-Marne. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray. + +Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 2 prairial (21 mai 1794), appert: + + 1. Claude Simard, âgé de 68 ans, né à Libreval, département du + Cher, ex-prêtre, demeurant à Bourges; + + 2. Agate-Élisabeth Ragot, ex-religieuse, âgée de 54 ans, née à + Libreval, département du Cher, demeurant à Bourges; + + 3. Et Louis-François Vassal, âgé de 35 ans, ex-noble, né à + Fraicenet, département du Lot, demeurant à Paris, rue Thionville. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Tirrard. + +Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + 1. François Tournacos, âgé de 37 ans, né à Metz, se disant baron + allemand, demeurant à Luxembourg, en Allemagne; + + 2. Pierre-François Nicolas, né à Longehaut, district d'Ornans, + département du Doubs, domestique de Kerry, Irlandais, demeurant à + Paris, rue Michodière, section Le Pelletier; + + 3. Caprot Brunel, âgé de 44 ans, né à Capronne, département de la + Haute-Loire, domestique chez Kierry, demeurant à Paris, rue + Taitbout, section du Mont-Blanc; + + 4. Gabriel Delignon, âgé de 42 ans, né à Villaine, département de + la Côte-d'Or, y demeurant, maître d'écriture; + + 5. Et Dominique Lafillard, âgé de 63 ans, ci-devant caissier de + la maison d'Artois, argentier de la maison d'Angoulême, et + depuis receveur des rentes et agent d'affaires, demeurant à + Paris, rue des Fontaines. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Tirrard. + +Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 3 prairial (22 mai 1794), appert: + + 1. Claude-Alexandre Leflot, âgé de 43 ans, né à Nevers, + département de la Nièvre, demeurant à Trigésus, capitaine général + des douanes de la République; + + 2. Félix Royer, âgé de 28 ans, né à Bagnols, département du Gard, + chasseur dans la légion des Alpes; + + 3. Pierre-Gervais Namys, âgé de 47 ans, né à Paris, y demeurant, + rue Pagevin, employé aux Fermes, ci-devant capitaine de la + section des Petits-Pères; + + 4. Et Louis-Philippe Bourgeois, âgé de 32 ans, né à Uzès, + département du Gard, demeurant à Paris, perruquier. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Château. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 3 prairial (22 mai 1794), appert: + + 1. Cyr Vasseur, âgé de 42 ans, né à Harly-Pontlieu, département + de la Somme, ci-devant caporal dans l'armée révolutionnaire, + demeurant à Paris, rue Verneuil; + + 2. Jean-Baptiste Keutschen, âgé de 36 ans, né à Deynieux, dans la + Forêt-Noire, en Allemagne, tailleur, demeurant à Paris, rue + Croix, chaussée d'Antin, nº 9; + + 3. Jean Jaroufflet, âgé de 51 ans, né à Moulins, département de + l'Allier, y demeurant, notaire public; + + 4. Jean Coursin, âgé de 41 ans, né à Carnay, district + d'Avranches, département de la Manche, brocanteur, demeurant à + Paris, rue de la Licorne; + + 5. Louis Carré, âgé de 31 ans, né à Brienne, département de + l'Aube, épicier, demeurant rue de Sartines, section de la Halle + au Beurre; + + 6. Maria-Nicolas Gaidon, âgé de 34 ans, né à Méjuive, département + du Mont-Blanc, fruitier, demeurant à Paris, rue d'Hauteville, + section Poissonnière; + + 7. Pierre Paul, âgé de 40 ans, né à Paris, y demeurant, rue de la + Mortellerie, marchand de cannes; + + 8. Et Jean Juery, âgé de 30 ans, né à Perrel, département du + Cantal, brocanteur, demeurant à Paris, rue Honoré, en face des + Jacobins. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Château. + +Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 4 prairial (23 mai 1794), appert: + + 1. Joseph-Antoine Barrême, âgé de 31 ans, né à Tarascon, + ex-noble, ex-hussard du premier régiment; + + 2. Joseph-Henri Barrême, âgé de 35 ans, né à Tarascon, ex-noble, + hussard et brigadier du premier régiment; + + 3. Joseph-Auguste Barrême, âgé de 32 ans, né à Tarascon, + ex-noble, et hussard du premier régiment; + + 4. Anne Ferry, veuve Dupré, âgée de 52 ans, garde-malade, née à + Malo, département de la Côte-d'Or, demeurant à Paris, quai de + Gèvres, nº 7; + + 5. Jean-Baptiste Lanoue, âgé de 37 ans, peintre en bâtiment, né à + Paris, y demeurant, rue Quincampoix, nº 33; + + 6. Nicolas Aubry, âgé de 72 ans, né à Divry, ci-devant Normandie, + demeurant à Paris, rue Nicolas-du-Chardonnet, au dépôt des + huiles; + + 7. Et Pierre-Louis Didier, âgé de 35 ans, commis papetier à + Paris, y demeurant, rue et cul-de-sac Dominique d'Enfer, nº 7. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Hervé. + +Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + 1. Jean Canolle père, âgé de 50 ans, né à Benac, en Périgord, + minéralogiste, demeurant à Paris, au Gros-Caillou; + + 2. Avoye Paville Costard, fille âgée de 25 ans, travaillant au + Journal des Spectacles, née à Paris, y demeurant, rue des + Fossés-Montmartre; + + 3. Alexandre Provenchère, âgé de 58 ans, né à Saint-Eubille, + département de Seine-et-Oise, ex-administrateur de l'habillement + des troupes de la République, demeurant à Paris, place du + Chevalier du Guet; + + 4. André Dorly, âgé de 60 ans, né à Versailles, commissaire des + guerres jusqu'au 1er juillet 1793, domicilié à Paris, rue Neuve + des Petits-Champs, section de la Montagne; + + 5. Gabriel-Joseph Fortin, âgé de 44 ans, né à Paris, y demeurant, + rue des Mauvaises-Paroles, ci-devant employé à l'habillement des + troupes, et commis chez le nommé Leroux, négociant; + + 6. Antoine-Martin Barth, âgé de 33 ans, né à Paris, y demeurant, + rue Denis, et fournisseur de la République; + + 7. Jean-François Lemarcant, âgé de 69 ans, né à... (_en blanc_), + ouvrier en guêtres et fournisseur, demeurant à Paris. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Hervé. + +Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 5 prairial (24 mai 1794), appert: + + 1. Jean-Baptiste-Marie-Thomas Domangeville, âgé de 30 ans, né à + Paris, ex-noble, ancien capitaine au 5e régiment de cavalerie, + demeurant à Vernasal, département de la Haute-Loire; + + 2. Simon Tisserand, âgé de 40 ans, né à Vesoul, département de la + Haute-Saône, ci-devant postillon chez Duchâtelet, demeurant à + Paris, rue Grenelle-Saint-Germain; + + 3. Et Jean-Baptiste Gauthier, âgé de 50 ans, né à + Château-Porcien, département des Ardennes, concierge de la + chambre d'arrêt de la mairie, demeurant à Paris, rue Martin. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Degaignée. + +Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + 1. Jean-Baptiste-Charles Durand, âgé de.... (_en blanc_) ans, né + à Paris, employé au magasin des troupes, à Franciade, y + demeurant; + + 2. Jean-Antoine Pascal, âgé de 41 ans, lieutenant de gendarmerie + nationale, attaché à la force publique de l'armée du Rhin, né à + Commune-Affranchie, demeurant à Paris; + + 3. Et François Paulin, âgé de 35 ans, professeur de géographie et + de grammaire, né à la Chapelle, département de la Haute-Marne, + demeurant à Paris, rue Montmartre, nº 226. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Degaignée. + +Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 6 prairial (25 mai 1794), appert: + + 1. François Joly, âgé de 56 ans, ci-devant inspecteur général des + rôles du département de la Côte-d'Or, né à Pontarlier-sur-Saône, + même département, demeurant à Dijon; + + 2. Pierre Mauclair, âgé de 39 ans, brocanteur et ci-devant + marchand de serre-tête, né à Troyes, département de l'Aube, + demeurant à Paris, rue des Grands-Degrés, nº 16; + + 3. Et Louis-Claude-Joseph Lancry-Pronleroy, âgé de 26 ans, + ci-devant officier des gardes françaises, ex-noble et ex-comte, + né à Paris, y demeurant, rue Basse-du-Rempart. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Château. + +Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + 1. Jean-Baptiste-Charles Piragues Lille-Don, âgé de 58 ans, né à + Lille-Don, département du Loiret, ex-noble, et cultivateur, + demeurant à Villemandier, district de Montargis, même + département; + + 2. Jacques-Jean-Baptiste Cuvier, âgé de 42 ans, ci-devant + architecte, et depuis cultivateur et membre du comité + révolutionnaire de la commune de Vanves, y demeurant, né à Paris; + + 3. Marie-Anne Demeaux, femme de Joseph Hébert, âgée de 50 ans, + née à Notre-Dame de Guem, près Auxerre, département de l'Yonne, + demeurant à Paris, rue de la Licorne, corroyeuse; + + 4. Catherine Pérard, âgée de 39 ans, née à Gissé en Bourgogne, + près Flavigny, demeurant à Paris, rue du Poirier, blanchisseuse; + + 5. Pierre Prudhomme, âgé de 48 ans, né à Paris, y demeurant, rue + et section de la Cité, marchand de poisson. + + 6. Et Françoise Lambert, femme Prudhomme, née à Toul, département + d'Indre-et-Loire, âgée de soixante ans, marchande de poisson, + demeurant à Paris. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Château. + +Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 7 prairial (26 mai 1794), appert: + + 1. Claude-Michel-Louis Milscent, créole, âgé de 54 ans, né à + Saint-Domingue, ci-devant capitaine des milices bourgeoises, et + se disant homme de lettres et auteur du journal appelé _le + Créole_, demeurant à Paris, rue Honoré, nº 120; + + 2. Et Jean-Baptiste-Marie Hannonet, âgé de 51 ans, receveur de la + régie des sels, né à Guiscard, département de l'Oise, et receveur + du district de Noyon, y demeurant. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Tirrard. + +Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 8 préréal [_sic_] (27 mai 1794), appert: + + 1. Charles-Philibert-Marie-Gaston Lévis-Mirepoix, âgé de 41 ans, + né à Saint-Martin d'Estraux, demeurant à Paris, rue de Verneuil, + nº 432, ex-noble, ex-constituant et ex-maréchal de camp; + + 2. Matthieu-Jouze Jourdan, âgé de 45 ans, né à Saint-Jean, + département de la Haute-Loire, demeurant à Avignon, ci-devant + négociant, depuis général de l'armée d'Avignon, et à présent chef + d'escadron de la gendarmerie; + + 3. Jean Donnadieu, âgé de 50 ans, né à Arles, département des + Bouches-du-Rhône, général de brigade, à l'armée du Bas-Rhin; + + 4. Antoine-Louis-Michel Judde, âgé de 46 ans, né à Paris, y + demeurant, rue François, au Marais, ex-conseiller au ci-devant + Châtelet de Paris; + + 5. Catherine Mathieu, femme Vigneron, âgée de 41 ans, née à + Nancy, y demeurant; + + 6. Susanne Vigneron, âgée de 23 ans, née à Nancy, y demeurant; + + 7. Pierre-Félix Primeau, âgé de 42 ans, né à Vaussais, + département des Deux-Sèvres, sous-lieutenant au 17e régiment de + cavalerie; + + 8. Nicolas-Jacques Beauregard, âgé de 42 ans, né à Versailles, + sous-lieutenant au 17e régiment de cavalerie; + + 9. Jacques-Joseph-Laurent Faret-Preberon, âgé de 44 ans, né à + Salins, département du Jura, chef d'escadron du 17e régiment de + cavalerie; + + 10. Avocalie-Joseph Daviot-Hery, âgé de 19 ans, né à Chinon, + département d'Indre-et-Loire, lieutenant au 17e régiment de + cavalerie; + + 11. Étienne Lecandre, âgé de 27 ans, né à Saintes, département de + la Charente-Inférieure, capitaine au 17e régiment de cavalerie; + + 12. Jean-François Bugnolot, âgé de 25 ans, né au Petit-Bay, + département de la Haute-Saône, chirurgien-major du 17e régiment + de cavalerie; + + 13. Joseph Mollet, âgé de 48 ans, né à Saint-Michel, département + des Basses-Alpes, sous-lieutenant au 17e régiment de cavalerie; + + 14. Claude Juy, âgé de 26 ans, né à Langres, département de la + Haute-Marne, sous-lieutenant au 17e régiment de cavalerie; + + 15. Pierre-Claude-Marie Prihé, âgé de 46 ans, né à Nevers, chef + de brigade au 17e régiment; + + 16. Étienne-Philippe Vérillot, âgé de 26 ans, né à Langres, + sous-lieutenant au 17e régiment; + + 17. Étienne Jourdeuil, âgé de 29 ans, né à Bussière, + sous-lieutenant au 17e régiment; + + 18. Jean Arnaud, âgé de 44 ans, né à Limoges, sous-lieutenant au + 17e régiment; + + 19. Claude Bonnot, âgé de 27 ans, né à Genets, adjudant au 17e + régiment; + + 20. Et François Poisson, né à Épinal, âgé de 37 ans, + sous-lieutenant au 17e régiment. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Château. + +Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 8 prairial (27 mai 1794), appert: + + 1. Augustin Binet, âgé de 28 ans, né à Amiens, département de la + Somme, y demeurant, coupeur de velours et sergent du 8e bataillon + de la Somme; + + 2. Jean-Baptiste Avenet, âgé de 36 ans, né et demeurant à + Saint-Germain-la-Campagne, département de l'Eure, dentiste; + + 3. Et Étienne Hourry, âgé de 50 ans, né à Pezé-le-Robert, + terrassier. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Château. + +Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 9 prairial (28 mai 1794), appert: + + 1. Claude-Joseph Villemin, âgé de 26 ans, journalier, né à Guyans + en Venne, département du Doubs, y demeurant; + + 2. Sylvain Dumazet, âgé de 25 ans, ci-devant verrier, depuis + colporteur à Paris, rue des Barres, section de l'Arsenal, né à + Argenton, département de l'Indre; + + 3. Firmin Baillot, âgé de 37 ans, né à Lironville, département de + la Meurthe, ci-devant volontaire du bataillon de la section des + Gravilliers, enrôlé pour la Vendée, râpeur de tabac, demeurant à + Paris, rue de Crussol, marais du Temple; + + 4. Françoise Chevalier, âgée de 28 ans, née à Besançon, + département du Doubs, y demeurant; + + 5. Félix Simon, âgé de 62 ans, cloutier, ensuite domestique de + Trivelle, ci-devant conseiller au ci-devant parlement de + Besançon, né à Rosureux, département du Doubs, y demeurant. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Degaignée. + +Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + 1. Pierre-François Fénaux, âgé de 40 ans, né à Dalincourt, + département d'Évreux, charretier chez Claude Léger, demeurant à + Rosay, département de Seine-et-Oise; + + 2. Claude Léger, âgé de 49 ans, né à Villemur, département de + (_en blanc_), demeurant à Rosay; + + 3. Martin Olivier, né à Saint-Martin des Champs, département de + Seine-et-Oise, âgé de 58 ans, vigneron et maire de la commune + dudit Saint-Martin des Champs, y demeurant; + + 4. Éloy Duhamel, âgé de 54 ans, né à Aix, département de + Seine-et-Oise, tuileur et agent national de la commune de + Saint-Martin des Champs, y demeurant; + + 5. Nicolas Letellier, âgé de 35 ans, né à Septeuil, département + de Seine-et-Oise, vigneron et membre du comité de surveillance de + la commune de Saint-Martin des Champs, y demeurant; + + 6. André Rageot, âgé de 36 ans, tailleur d'habits, membre du + comité de surveillance de la commune de Saint-Martin des Champs, + né à Guerville; + + 7. Jean Petit, âgé de 49 ans, né à Aulnay, département de + Seine-et-Oise, tonnelier et maire de la commune d'Aulnay, y + demeurant; + + 8. Guillaume Fréron, âgé de 45 ans, né à Arnouville, département + de Seine-et-Oise, journalier, demeurant à Saint-Martin des + Champs; + + 9. Et Marie-Anne Fréron, femme Rageot, âgée de 40 ans, née à + Arnouville, département de Seine-et-Oise, couturière, demeurant à + Saint-Martin des Champs; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Degaignée. + +Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 11 prairial (30 mai 1794), appert: + + 1. Augustin-François César-Dauphin-Leval, âgé de 49 ans, né à + Montferrand, département du Puy-de-Dôme, ci-devant breveté du + grade de colonel, et capitaine en second des grenadiers des + gardes françaises, demeurant à Moncel-Gelat, même département; + + 2. Jean Joussineau de La Tourdonnois, âgé de 64 ans, né à Sinwit, + département de la Corrèze, demeurant à la Rode, département du + Puy-de-Dôme, ci-devant capitaine de carabiniers, ex-noble, + ex-comte et ex-colonel à la suite de la cavalerie, demeurant à + Paris, rue Traversière; + + 3. Claire Nantia, âgée de 41 ans, née à Nantia, département de la + Haute-Vienne, ex-noble, demeurant à Rouel, département de la + Haute-Vienne; + + 4. Louis-Jacques Ferruyant, âgé de 37 ans, né et demeurant à La + Motte Terray, département des Deux-Sèvres, ci-devant trésorier de + France; + + 5. Jean Dut, âgé de 24 ans, né à Morillac, département du Cantal, + marchand forain, sans domicile fixe; + + 6. Pierre Morillon Dubellay, âgé de 77 ans, marchand de draps et + soies, né et demeurant à Poitiers, département de la Vienne; + + 7. Jean-Antoine Guybora, âgé de 24 ans, vigneron, journalier, né + et demeurant à Saint-Gerionne, département de la Marne, soldat du + 11e régiment de hussards; + + 8. Nicolas-Marie Compin, âgé de 64 ans, né à Malta, département + de Saône-et-Loire, cultivateur et agent national de la commune + d'Avrai; + + 9. Et Nicolas dit Montpansin, âgé de 65 ans, né à Saint-Pourçain, + département de l'Allier, demeurant à Souitte, même département, + ex-bailli des lazaristes et ex-subdélégué. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Leclerc. + +Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 11 prairial (30 mai 1794), appert: + + 1. Louis César Bégu, âgé de 40 ans, né à Tours, département + d'Indre-et-Loire, ci-devant ....... chef du premier bataillon + dudit département, demeurant à Tours; + + 2. Claude Lacroix, âgé de 38 ans, né à Chaource, département de + l'Aube, y demeurant, cultivateur, ci-devant garde de bois; + + 3. Pierre-Joseph Lecocq, âgé de 60 ans, né à Querqueville, près + Cherbourg, département de la Manche, ex-curé de la commune de + Cottençon, district de Provins, département de Seine-et-Marne; + + 4. Et Louis-Julien Moret, âgé de 46 ans, né à Arcis-sur-Aube, + département de l'Aube, ex-curé, demeurant à Premier-Fait, même + département. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Leclerc. + +Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 12 prairial (31 mai 1794), appert: + + 1. Édouard-Marie Marguerie, âgé de 38 ans, ex-noble, major en + second dans le 42e régiment d'infanterie, ex-colonel de la garde + constitutionnelle du tyran, né à Bayeux, département du Calvados, + résidant à Agy, près Bayeux; + + 2. Louis Duvivier, âgé de 60 ans, né à Paris, y demeurant, rue + des Juifs, nº 17, section des Droits de l'homme, employé à + l'extraordinaire des guerres; + + 3. Jean-Baptiste-Pierre Bauffre, âgé de 66 ans, né à Châteauneuf, + département d'Eure-et-Loir, demeurant à Paris, rue des Martyrs, + nº 59, section du Mont-Blanc; + + 4. Amable Chantemerle, âgé de 37 ans, instituteur et homme de + lettres, ex-prêtre, né à Thiers, département du Puy-de-Dôme, + demeurant à Paris, rue du Mont-Blanc, nº 384; + + 5. Jean Pierson, âgé de 33 ans, né à Beffroy, district de + Commercy, département de la Meuse, employé aux bureaux des + émigrés, secrétaire de défunt Malesherbes, demeurant à Paris, rue + des Martyrs; + + 6. Et Claude-François-Marie Simonet, âgé de 42 ans, né à Dijon, + département de la Côte-d'Or, ex-fermier général, demeurant à + Dijon. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray. + +Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + 1. Joseph Pont, âgé de 51 ans, né à Tournus, département de + Saône-et-Loire, ci-devant curé de Courteneau, y demeurant, même + département; + + 2. Pierre Saint-Saulieu, âgé de 44 ans, né à Monteau, département + de l'Eure, ci-devant feudiste, demeurant à l'abbaye de Cormeil; + + 3. Thomas Casimir Héry, âgé de 25 ans, né à Orléans, département + du Loiret, se disant cultivateur, officier dans le 25e régiment, + demeurant commune de Fleury, même département; + + 4. Thérèse-Françoise Lamarre, âgée de 60 ans, née à + Bar-sur-Ornain, ci-devant noble, demeurant audit Bar; + + 5. Jean-Hyacinthe Caron, âgé de 36 ans, né à Arviny, district de + Bar-sur-Ornain, ci-devant curé, demeurant à Moulins, même + district; + + 6. Philippe Huguet, âgé de 30 ans, né à Bruxelles, faiseur de + bas, demeurant à Paris, rue Pot-de-Fer; + + 7. Sylvain Hugault, âgé de 59 ans, né à Bourges, ci-devant curé + d'Issoudun, demeurant à Issoudun, département d'Indre-et-Loire. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray. + +Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 13 prairial (1er juin 1794), appert: + + 1. Alexandre Brillon-Saint-Cyr, âgé de 52 ans, né à Paris, y + demeurant, rue de Bercy, au Marais, ex-maître des comptes; + + 2. Louis-Joseph Germain, âgé de 38 ans, né à Paris, y demeurant, + rue des Bourdonnais, marchand d'étoffes de soie; + + 3. Thomas-Augustin Bellet, âgé de 37 ans, né à Paris, y + demeurant, rue des Blancs-Manteaux, ci-devant auditeur des + comptes; + + 4. François-Martin Chauvereau, âgé de 37 ans, né à Tours, + département d'Indre-et-Loire, commis marchand chez Germain, + demeurant à Paris, rue Cloche-Perche; + + 5. Antoine-Charles Lherbette, âgé de 34 ans, né à + Sainte-Menehould, département de la Haute-Marne, ci-devant agent + de change, demeurant à Paris, rue des Blancs-Manteaux; + + 6. Louis Bois-Marié, âgé de 23 ans, né à Longny, district de + Mortagne, département de l'Orne, demeurant à Paris, rue + Jean-Fleury; + + 7. Jérôme-Robert Millin du Perreux, âgé de 62 ans, né à Nevers, + département de la Nièvre, demeurant au Perreux, district de + l'Égalité, département de Paris, administrateur des loteries; + + 8. Jean Auger, âgé de 23 ans, né à Paris, brigadier-fourrier au + 8e régiment de hussards, demeurant à Chaillot; + + 9. Et Jacques-Adrien Mégard, âgé de 26 ans, né à Ratéville, + département de la Seine-Inférieure, agent de Thorelli, + Napolitain, demeurant à Paris, grande rue du faubourg Antoine. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Leclerc. + +Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + 1. Louis Martin-Brille, âgé de 30 ans, né à Limay, département de + Seine-et-Oise, marchand de journaux, demeurant à Paris, rue des + Lavandières, nº 191; + + 2. Étienne Berthier, âgé de 43 ans, né à Besançon, département du + Doubs, fondeur et doreur, demeurant à Dijon; + + 3. Jean Levasseur, âgé de 38 ans, né à Krienne, département de la + Seine-Inférieure, ex-curé de la commune de Laumont-la-Poterie, + même département; + + 4. Et Jacques Serigny, âgé de 53 ans, né à Bouillant, département + de la Côte-d'Or, ex-curé de la commune de Lumigny, même + département, y demeurant. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Leclerc. + +Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 14 prairial (2 juin 1794), appert: + + 1. Bonaventure Ferrey, âgé de 32 ans, né à Gray, département de + la Haute-Saône, demeurant à Saint-Denis-sur-Sarton, département + de l'Orne, prêtre chapelain de l'église de Coutances, puis curé + audit Saint-Denis; + + 2. Jean-Baptiste Barré, âgé de 68 ans, né et demeurant à Paris, + rue Coq-Héron, nº 424, ci-devant procureur au Châtelet et avoué; + + 3. Philippe Perrin, âgé de 26 ans, né à Cognac, département de la + Charente, y demeurant, négociant en eaux-de-vie; + + 4. André-Jacques-Salomon Daniau, âgé de 26 ans, né à Cognac, + demeurant à Ecoigneux, district de Saintes, même département, + agriculteur; + + 5. Valérie Marentin, femme Pasquet Saint-Projet, âgée de 40 ans, + née à la Rochefoucauld, département de la Haute-Charente, y + demeurant, et à Perusel, campagne près la Rochefoucauld; son mari + garde du tyran; + + 6. Louis-Auguste-François Bongard-d'Aspremont, âgé de 68 ans, né + au Val d'Arnois, district de Dieppe, département de la + Seine-Inférieure, demeurant à Jaucourt, district des Andelys, + département de l'Eure, vivant de son bien, ex-noble et + ex-marquis; + + 7. Louis Armand, âgé de 61 ans, né à Lainville, département de + Seine-et-Marne, demeurant au Plessis-Mériot, département de + Seine-et-Marne, garde-chasse du ci-devant duc de Mortemart, et + ensuite vigneron; + + 8. Jean-François-Célestin Lecocq, âgé de 30 ans, né à Lille, + département du Nord, y demeurant, ci-devant clerc de notaire, et + depuis boulanger; + + 9. Jean-Pierre Maindouze, âgé de 53 ans, né à Toulouse, + département de la Haute-Garonne, demeurant à Paris, rue du + Théâtre-Français, commis en chef au bureau des affaires + étrangères; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + 1. Bernard-Louis Cassaigne, âgé de 41 ans, né à Béziers, + département de l'Hérault, ex-vicaire de la ci-devant paroisse + Saint-Nicolas des Champs, ensuite desservant de la commune de + Luneray, près Dieppe, département de la Seine-Inférieure, y + demeurant; + + 2. Marie-Joseph-Adrien Bourdet, âgé de 33 ans, né à Saint-Valery, + département de l'Oise, ex-vicaire de la ci-devant paroisse + Saint-André des Arts, à Paris, rue du Cimetière-André; + + 3. Et Jean-Baptiste Dupain, âgé de 21 ans, marchand de bois, né + et demeurant à Paris, rue des Fossés-Saint-Bernard. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 15 prairial (3 juin 1794), appert: + + 1. Claude Lefranc, âgé de 54 ans, chirurgien appointé dans le 7e + régiment de hussards, né à Ivry, près Paris, département de + Seine-et-Marne, demeurant à Paris, rue du Battoir; + + 2. Philippe Martin, âgé de 65 ans, né à Delu, département de la + Meuse, y demeurant, et cordonnier; + + 3. Alexandre Cordelois, âgé de 36 ans, né à Cambray, chirurgien, + ci-devant adjudant général de la garde nationale du Quesnoy, + demeurant à Wettingue, département du Nord; + + 4. Armand Quidet, âgé de 64 ans, né à Nourval, département des + Ardennes, soldat invalide, demeurant à Vouziers; + + 5. Et Jean-Joseph de Flandres, âgé de 58 ans, brigadier de la + deuxième division de la gendarmerie, natif d'Hanappe, département + de l'Oise, demeurant à Bouchain, département du Nord. + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Château. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, 15 prairial (3 juin 1794), appert: + + 1. Louis-George Desrousseaux, âgé de 42 ans, né à Sedan, + département des Ardennes, y demeurant, fabricant de draps, + cultivateur, ex-maire de la commune de Sedan; + + 2. Jean-Baptiste-Delfine Le Gardeur, âgé de 52 ans, né à Sedan, y + demeurant, fabricant, membre de la municipalité de Sedan; + + 3. François-Pierre Le Gardeur, âgé de 60 ans, né à Verdun, + département de la Meuse, ci-devant fabricant de draps, ci-devant + notable de la commune de Sedan, président du tribunal de commerce + et du bureau de paix de la même commune, y demeurant; + + 4. Nicolas Rollin-Hussin père, âgé de 63 ans, né à Sedan, y + demeurant, fabricant de draps et officier municipal de la même + commune; + + 5. Yvon-Georges-Jacques Saint-Pierre, âgé de 55 ans, né aux + Aussieux, département de la Seine-Inférieure, demeurant à Sedan, + vivant de son revenu, ci-devant officier municipal de la commune + de Sedan; + + 6. Pierre-Charles Fournier, âgé de 42 ans, né à Sedan, y + demeurant, officier municipal de ladite commune et épicier; + + 7. Jean-Baptiste Petit, fils, âgé de 50 ans, né à Mézières, + département des Ardennes, médecin, officier municipal de la + commune de Sedan, y demeurant; + + 8. Louis-François Gigoux Saint-Simon, âgé de 61 ans, avant la + révolution aide-major de la place de Sedan, né à Mesle, + département des Deux-Sèvres, officier municipal de la commune de + Sedan, y demeurant; + + 9. Jean-Louis Lenoir Peyre, âgé de 39 ans, né à Sedan, + teinturier, et ci-devant procureur de la commune de Sedan, y + demeurant; + + 10. Nicolas Waroguier, âgé de 62 ans, né à Givet, district de + Sainte-Menehould, ci-devant notable de la commune de Sedan, y + demeurant; + + 11. Augustin Grosselin père, âgé de 66 ans, marchand épicier, + ci-devant notable de la commune de Sedan, y demeurant; + + 12. Jean-Charles-Nicolas Lechanteur, âgé de 31 ans, né à + Brillangois, district de Sedan, brasseur, ci-devant notable de la + commune de Sedan, et actuellement administrateur du district de + Sedan, y demeurant; + + 13. Henri Mesmer, âgé de 52 ans, né à Sedan, brasseur, ex-notable + de la commune de Sedan, y demeurant; + + 14. Étienne Henneci, âgé de 46 ans, né à Sedan, libraire, + ex-notable de la commune de Sedan, y demeurant; + + 15. Louis Edet-Jeames, âgé de 46 ans, né à Sedan, y demeurant, + charpentier, et ex-notable de la commune de Sedan; + + 16. Étienne-Nicolas-Joseph Chayaux-Cailloux, âgé de 41 ans, né à + Sedan, y demeurant, brasseur, et ex-notable de la commune de + Sedan; + + 17. Pierre Gibon-Vermon, âgé de 44 ans, né à Sedan, y demeurant, + brasseur, et ex-notable de la commune de Sedan; + + 18. Simon-Jacques Delatre, âgé de 44 ans, né à Sedan, y + demeurant, ex-notable de Sedan; + + 19. Louis Edet, âgé de 64 ans, né à Sedan, y demeurant, + menuisier, ex-notable de la commune de Sedan; + + 20. Jean-Baptiste Ludet père, âgé de 64 ans, chef armurier, et + ex-notable de la commune de Sedan; + + 21. Antoine-Charles Rousseau, âgé de 56 ans, né à Paris, + manufacturier de draps, ex-notable de la commune de Sedan, y + demeurant; + + 22. Pierre Dalché père, âgé de 63 ans, né à Sedan, y demeurant, + orfévre, ex-notable de la commune de Sedan; + + 23. Hermès Servais, âgé de 66 ans, né à Francquemont, + manufacturier de poêles, ex-notable de la commune de Sedan, y + demeurant; + + 24. Michel Noël, dit Laurent, âgé de 63 ans, né à Sedan, y + demeurant, confiseur, et officier municipal de la commune de + Sedan; + + 25. Louis-Joseph Béchet, âgé de 60 ans, né à Sedan, + manufacturier, ex-officier municipal de la commune de Sedan, + demeurant à Philippeville; + + 26. Paul-Stanislas-Édouard Béchet, âgé de 38 ans, né à Sedan, + fabricant de draps, administrateur et receveur de l'hôpital de la + même commune, et ci-devant officier municipal, demeurant à Sedan; + + 27. Et Claude Faussois, âgé de 65 ans, né à Montfaucon, district + de Château-Thierry, département de la Marne, traiteur, ex-notable + de la commune de Sedan, demeurant à Lagny-Baugny, département + des Ardennes. + +Avoir été condamnés à la peine de mort, et ordonné que l'exécution +dudit jugement aurait lieu sur la place publique de la Révolution de +cette ville, ledit jugement signé du président et du greffier. + +Par procès-verbal dressé par Chasteau, huissier du tribunal +révolutionnaire, le 15 prairial, appert avoir été constaté que le +jugement ci-dessus a été exécuté sur la place publique de la +Révolution de cette ville, où lesdits susnommés ont été mis à mort. + +Pour extrait conforme: LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 16 prairial an II (4 juin 1794), appert: + + Le tribunal criminel du département de Paris a condamné à la + peine de mort Charles Le Brun, âgé de 40 ans, natif de Chelles, + département de Seine-et-Marne, sans état, demeurant rue + Bourtibourg, nº 15, convaincu de complicité de fabrication et + émission de faux assignats. + +Il a été exécuté le même jour, à 8 heures 25 minutes du soir, sur la +_place de la Maison commune_, en présence de Heurtin, l'un des +huissiers du tribunal, qui en a dressé procès-verbal. + +Certifié véritable et délivré par moi, Le Bois, accusateur public +du tribunal criminel du département de Paris, + + LE BOIS. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + 1. François-Dauphin Goursac, âgé de 61 ans, né à Chassenuit, + district de la Rochefoucauld, département de la Charente, + ex-noble, ci-devant chevau-léger, retiré lieutenant de cavalerie, + demeurant à la Rochefoucauld; + + 2. Thérèse Thomas, veuve de François Goursac, aussi ex-noble, + âgée de 80 ans, née à Augoulême, demeurant à Goursac; + + 3. Jeanne-Dauphin Goursac, fille âgée de 54 ans, née à + Chasseneuil, demeurant à Goursac, ex-noble; + + 4. Jacquette Gonin, femme divorcée de Pasquier Larevenchère, âgée + de 43 ans, née à Chasseneuil, demeurant à la Rochefoucauld; + + 5. Jacques Clément, âgé de 41 ans, né à Derac, district + d'Angoulême, ci-devant curé de Vervant, district de la + Rochefoucauld, y demeurant; + + 6. Jacques-Dauphin Lapeyre, ex-noble, âgé de 53 ans, né à + Roussine, district de la Rochefoucauld, cultivateur, demeurant à + Breuil; + + 7. Et Marie-Louise Dufour, fille âgée de 66 ans, née à Limoges, + femme de compagnie de Goursac, demeurant à Chasseneuil. + +Avoir été condamnés à la peine de mort, etc. Procès-verbal d'exécution +dressé par Auvray, huissier. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Du même jour, appert: + + 1. Étienne-Michel Le Duc Bieville, âgé de 69 ans, ex-noble, + ex-conseiller au ci-devant parlement de Rouen, et ex-gentilhomme + de la chambre du tyran, né à Rouen, département de Seine-et-Oise + (_sic_), demeurant à Paris, rue Grange-Batelière; + + 2. Antoine-Louis Le Duc Bieville fils, âgé de 27 ans, ex-noble et + lieutenant dans le ci-devant régiment de chasseurs des Vosges, né + à Paris, demeurant à Belleville, près Paris; + + 3. Jean-François Du Fouleur, âgé de 38 ans, né à Paris, demeurant + rue Montmartre, notaire; + + 4. Jean-Jacques Meynard, âgé de 46 ans, commis à la comptabilité, + né à Alby, département du Tarn, demeurant à Paris, rue + Montmartre; + + 5. Alexis Moreuil, âgé de 49 ans, ex-maître d'hôtel du ci-devant + duc de la Marck, employé à la liquidation des dettes de la + Commune de Paris, né à Ferrières, département de la Somme, + demeurant à Paris, rue Faubourg-Honoré; + + 6. Nicolas-Toussaint Leteneur, âgé de 64 ans, ex-noble et + ex-chevalier du ci-devant ordre Saint-Louis, né à Breteuil, + département de l'Oise, demeurant à Versailles; + + 7. Bernard Sauriel, âgé de 33 ans, ex-lieutenant d'une compagnie + de volontaires du 4e bataillon de la Meurthe, à Laronne, + département de la Meurthe, demeurant au dépôt, à Nancy; + + 8. Jean-François Thirial, âgé de 40 ans, ex-constituant, médecin, + né à Compiègne, département de l'Oise, demeurant à Versailles; + + 9. Grégoire-Philippe Lorenzo, âgé de 29 ans, homme de lettres, + fonctionnaire public à Bruxelles comme commissaire, né à + Dunkerque, département du Nord; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 17 prairial (5 juin 1794), appert: + + 1. Élisabeth-Marie Guiller, femme de Thomas Guiller, dit _Nonac_, + ex-noble et ex-secrétaire du tyran, âgée de 45 ans, née à + Châteauneuf, département d'Eure-et-Loir, demeurant à + Choisy-sur-Seine; + + 2. Jean-Antoine Méraud, né à l'Écluse, département du + Puy-de-Dôme, demeurant à la Meilleraye, département de la Sarthe, + ex-curé constitutionnel dudit lieu; + + 3. Louis-Henri Villeneuve-Trans, âgé de 59 ans, né à Marseille, + département des Bouches-du-Rhône, ex-noble et ex-colonel du + ci-devant régiment de Roussillon infanterie, demeurant à Paris, + rue Vivienne, nº 4. + + 4. Joseph Daigue, domestique du ci-devant duc de Luxembourg, âgé + de 32 ans, né à Pacy, département du Mont-Blanc, demeurant à + Paris, rue Martin, section des Amis de la patrie; + + 5. Paul Mezeray, âgé de 45 ans, né à Montargis, département du + Loiret, demeurant à Paris, rue Roquépine, employé aux domaines + nationaux; + + 6. Et Marie-Madeleine Perrier, veuve Fontenay, ex-noble, âgée de + 57 ans, née à Villiers, département de l'Orne, demeurant à + Vincennes, département de Paris; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Auvray. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 18 prairial (6 juin 1794), appert: + + 1. Charles-François Mercier d'Aubeville, âgé de 69 ans, ci-devant + président de l'élection de Pithiviers, juge du tribunal du + district de Pithiviers, demeurant audit lieu; + + 2. Thomas Roustat, âgé de 57 ans, cultivateur, garde-bois du + ci-devant Terray, né à Quincy, département de l'Aube, demeurant à + Lamotte, même département; + + 3. Jean Rolland, âgé de 40 ans, né à Lamotte, département de + l'Aube, y demeurant; + + 4. Jean Vaudier-Dock, âgé de 25 ans, serrurier, né à Bruges, + Flandre, y demeurant; déserteur autrichien; + + 5. Jacques Dauphin-Chadebeau, âgé de 43 ans, manouvrier, natif de + la Paque, département de la Charente, demeurant à Goursac, même + département; + + 6. Angélique Jacquemont, veuve Padel, âgée de 49 ans, travaillant + en linge, née à Saint-Brie, département de l'Yonne, demeurant + Pointe-Eustache; + + 7. Nicolas Vial, âgé de 71 ans, né à Commune-Affranchie, + département de Rhône-et-Loire, demeurant à Charenton, près Paris, + ancien négociant; + + 8. Victoire Leclerc, veuve Labathie, âgée de 34 ans, née à + Compiègne, demeurant à Vitry-sur-Marne, département de la Marne; + + 9. Et Denise-Élisabeth Marchais, femme Vial, âgée de 53 ans, née + à Paris, demeurant à Charenton; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Château. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du même jour 18 prairial an II (6 juin 1794), appert: + + 1. François-Joseph-Élisabeth Thomas Lavalette, âgé de 39 ans, né + à Paris, ex-vicomte, ex-officier au ci-devant régiment des gardes + françaises en qualité de lieutenant en second, demeurant à Paris, + section Le Pelletier, nº 171; + + 2. Joseph Aboulin, âgé de 39 ans, né à Cassade, district de + Montauban, département du Lot, lieutenant au 18e régiment de + dragons, y demeurant ordinairement; + + 3. Joseph Fournier, âgé de 31 ans, né à Burillier, district de + Montagnac, département de la Dordogne, y demeurant, ex-curé + constitutionnel et instituteur; + + 4. Thomas Delainey, âgé de 17 ans, Irlandais, déserteur du 9e + régiment, domicilié à Paris; + + 5. Patrice Roden, âgé de 28 ans, tisserand, né en Irlande, soldat + déserteur dans le régiment de Berne; + + 6. Pierre-Jacques Soubry, âgé de 33 ans, laboureur, né dans la + Flandre autrichienne; + + 7. Albert Calvert, âgé de 28 ans, né à Bruges, en Flandre, y + demeurant, charpentier; + + 8. Joseph Forrest, âgé de 27 ans, né à Bruges, y demeurant, + écrivain; + + 9. Jacques Mordolk, âgé de 20 ans, perruquier, né en Écosse, + valet de chambre du comte de Notriock; + + 10. Guillaume-Jacques Cousin, âgé de 45 ans, né à Rouen, + département de la Seine-Inférieure, demeurant à Paris, rue de la + Loi, nº 206; + + 11. William Newton, âgé de 33 ans, né en Angleterre, colonel de + cavalerie à l'École militaire, demeurant à Paris, rue de la Loi; + + 12. Et Élisabeth-Françoise Forceville, âgée de 42 ans, née à + Forceville, district d'Amiens, département de la Somme, ex-noble, + demeurant à Paris, rue de l'Observatoire; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Chasteau. + +Pour extrait conforme: NEIROT, commis greffier. + + * * * * * + +Par jugement du 19 prairial an II (7 juin 1794), appert: + + 1. Pierre Lecointre, âgé de 18 ans et demi, volontaire dans le + 10e régiment d'artillerie légère, né à Saint-Jouy, département de + la Seine-Inférieure, y demeurant; + + 2. Guillaume Thezut, âgé de 38 ans, ex-noble, né à Aumont, + département de Saône-et-Loire, y demeurant; + + 3. Louis Le Coq, âgé de 30 ans, né à Balancourt, département de + Seine-et-Oise, potier de terre, et ci-devant domestique de + Roland, ex-ministre, demeurant à Paris, rue de la Tannerie; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Tavernier. + +NEIROT, commis greffier. + + * * * * * + +Du même jour, 19 prairial (7 juin 1794), appert: + + 1. Charles-François, dit Cadet, âgé de 37 ans, né à + Boissy-sur-Marne, département de Seine-et-Marne, cultivateur, + demeurant à Champoget, même département; + + 2. Antoine Rayer, âgé de 34 ans, né aux Granges, commune dudit + Boissy, y demeurant, cultivateur; + + 3. Pierre-Louis Bachelier, âgé de 44 ans, né à Doux, département + de Seine-et-Marne, y demeurant, cultivateur; + + 4. Remy Lecinque, âgé de 50 ans, né à Nancy, département de la + Meurthe, commissaire aux ventes, demeurant à Paris, rue de + Touraine, nº 3; + + 5. Pierre-Nicolas Domont, âgé de 36 ans, né à Louvancourt, + département de la Somme, employé à l'administration des domaines + nationaux; + + 6. Joseph-Simon Larget, âgé de 31 ans, né à Ongelat, département + du Jura, employé à l'administration des domaines nationaux, + demeurant à Paris, rue Chabannais; + + 7. Nicolas-Pierre Boucher, âgé de 45 ans, né à Bar-sur-Bugency, y + demeurant, notaire et ex-administrateur du département des + Ardennes; + + 8. Jacques Chauzy, âgé de 63 ans, né à Vaudé, département des + Ardennes, y demeurant, cultivateur et ex-administrateur dudit + département; + + 9. Jean-Baptiste-Antoine Bourgeois, âgé de 34 ans, né à Mézières, + département de la Meurthe, y demeurant, administrateur du + département des Ardennes; + + 10. Jean-Sulpice Gromaire, âgé de 56 ans, né à Chomery, + département des Ardennes, y demeurant, notaire et + ex-administrateur du département des Ardennes; + + 11. Étienne Deshayes, âgé de 43 ans, né à Rethel, département des + Ardennes, y demeurant, homme de loi, procureur général syndic du + département des Ardennes; + + 12. Henry Dessaulty, âgé de 43 ans, né à Bierne, département des + Ardennes, ex-noble, cultivateur, membre du conseil général dudit + département, demeurant à Montlaurent; + + 13. Pierre Namur, âgé de 60 ans, né à Lugny (?), département des + Ardennes, y demeurant, cultivateur, administrateur dudit + département; + + 14. Jean Legrand, âgé de 45 ans, né à Gouvellemont, département + des Ardennes, y demeurant, ex-administrateur dudit département, + cultivateur; + + 15. Jean-Jacques Le Maire, âgé de 66 ans, né à Sainte-Menehould, + département des Ardennes, cultivateur, ex-administrateur dudit + département, demeurant à Champigneul; + + 16. Jean-Baptiste Blay, âgé de 29 ans, né à Wernencourt, + département des Ardennes, y demeurant, laboureur, + ex-administrateur dudit département; + + 17. Claude-Jean-Baptiste Gérard, âgé de 49 ans, né à Mouzon, + département des Ardennes, ex-administrateur dudit département, + demeurant à Sedan; + + 18. Marie-Claude-Gabriel Gérard, âgé de 34 ans, né audit Mouzon, + district de Sedan, demeurant audit Sedan, homme de loi, + ex-administrateur du département des Ardennes; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Tavernier. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 23 prairial (11 juin 1794), appert: + + 1. Étienne-Hubert-Bonaventure Chaput-Dubost, âgé de 54 ans, né à + Cusset, département de l'Allier, ex-subdélégué, ex-procureur du + tyran, et depuis son commissaire près le tribunal dudit Cusset; + + 2. Jeanne-Danielle Teyras, femme Chaput-Dubost, âgée de 52 ans, + demeurant à Cusset; + + 3. Claude-Gilbert Chaput-Dubost, dit Champcourt, âgé de 26 ans, + sans état, né et demeurant à Cusset; + + 4. Cosme-Marie Chaput-Dubost, âgé de 24 ans, sans état, né et + demeurant à Cusset; + + 5. Denis Courtin, âgé de 58 ans, né à Saint-James, département du + Cher, brigadier de la 32e division de gendarmerie, demeurant à + Paris, rue du Théâtre-Français, nº 7; + + 6. Nicolas Jaunin, âgé de 72 ans, né à Dijon, département de la + Côte-d'Or, gagne-denier, demeurant à Paris, rue Montorgueil; + + 7. Bon-Jacques-René Hébert, âgé de 23 ans, né à Paris, y + demeurant, rue des Tournelles, nº 38, entrepreneur des bois de + chauffage pour l'armée; + + 8. Lambert Lamandin, âgé de 38 ans, né à Consart, district + d'Avesnes, département du Nord, marchand de chevaux et de bois, + fournisseur pour l'armée; + + 9. Saint-Clair Rouillon, âgé de 19 ans, préposé au bois de + chauffage, né à Alençon, y demeurant; + + 10. Gabriel Guérin-Lucas, âgé de 41 ans, né à Châteauroux, + actuellement _Indreville_, y demeurant, fournisseur + soumissionnaire pour l'équipement des volontaires d'Indreville; + + 11. Et Pierre Robert, âgé de 37 ans, né à Saint-Georges-sur-Cher, + demeurant à Paris, rue Saint-Gilles, au Marais, nº 91; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Degaignée. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Par jugement du 29 prairial an II (17 juin 1794), appert: + + 1. Henry Admiral, âgé de 50 ans, natif de Auzolet, département du + Puy-de-Dôme, domicilié à Paris, rue Favart, nº 4, ci-devant + domestique, ensuite attaché à la loterie ci-devant royale en + qualité de garçon de bureau; + + 2. François Cardinal, instituteur et maître de pension, âgé de 40 + ans, natif de Bussière, département de la Haute-Marne, domicilié + à Paris, rue de Tracy, nº 7; + + 3. Pierre-Balthasard Roussel, âgé de 26 ans, natif de Paris, y + domicilié, rue Helvétius, nº 70; + + 4. Marie-Susanne Chevalier, âgée de 34 ans, native de + Saint-Sauvan, département de la Vienne, domiciliée à Paris, rue + Chabannais, nº 47, femme séparée depuis trois ans de...... + Lamartinière; + + 5. Claude Paindavoine, âgé de 53 ans, natif de Lépine, + département de la Marne, domicilié à Paris, rue + Neuve-des-Petits-Champs, nº 19, concierge de la maison des + ci-devant loteries; + + 6. Aimée-Cécile Renault, âgée de 20 ans, native de Paris, y + domiciliée, rue de la Lanterne, fille d'Antoine Renault et + de......; + + 7. Antoine Renault, papetier et cartier, âgé de 92 ans, natif de + Paris, y domicilié, rue de la Lanterne, section de la Cité; + + 8. Antoine-Jacques Renault, papetier, âgé de 31 ans, natif de + Paris, y domicilié, rue de la Lanterne.....; + + 9. Edme-Jeanne Renault, ex-religieuse, âgée de 60 ans, native de + Paris, y domiciliée, rue Babylone, nº 698; + + 10. Jean-Baptiste Porteboeuf, âgé de 43 ans, natif de Thoiré, + département de la Seine-Inférieure, domicilié à Paris, rue + Honoré, nº 510; + + 11. André Saintanac, élève en chirurgie et employé à l'hôpital + militaire de Choisy-sur-Seine, âgé de 22 ans, natif de Bordeaux, + département de Bec d'Ambès, domicilié audit Choisy, et + précédemment à Paris, rue Quincampoix, maison garnie, ci-devant + dite de la Couronne; + + 12. Anne-Madeleine-Lucile Parmentier, âgée de 52 ans, native de + Clermont, département de l'Oise, domiciliée à Paris, rue Honoré, + nº 510; mariée à Alexandre Lemoine Crécy; + + 13. François Lafosse, chef de la surveillance de police de Paris, + âgé de 44 ans, natif de Versailles, département de + Seine-et-Oise, domicilié à Paris, rue du Faubourg-du-Temple, nº + 32; + + 14. Jean-Louis-Michel Devaux, employé, âgé de 29 ans, natif de + Doullens, département de la Somme, domicilié à Paris, rue Barbe, + section de Bonne-Nouvelle; + + 15. Louis-Eustache-Joseph Potier (Delille), âgé de 44 ans, natif + de Lille, département du Nord, domicilié à Paris, rue Favart, + imprimeur et membre du comité révolutionnaire de la section + Lepelletier; + + 16. François-Charles Virot Sombreuil, ex-gouverneur des + Invalides, âgé de 74 ans, natif de Insishain (_sic_), département + du Haut-Rhin, domicilié à la maison nationale des Invalides; + + 17. Stanislas Virot Sombreuil, âgé de 26 ans, natif de + Lechoisier, département de la Haute-Vienne, domicilié à Poissy, + ex-capitaine de hussards et ex-capitaine de la garde nationale de + Poissy; + + 18. Jean-Guet Henoc Rohan-Rochefort, ex-noble, domicilié à + Rochefort, département de la Charente-Inférieure; + + 19. Pierre Laval-Montmorency, ex-noble, âgé de 25 ans, natif de + Paris, y domicilié, rue du Bac; + + 20. Étienne Jardin, âgé de 48 ans, natif de Versailles, + département de Seine-et-Oise, domicilié à Paris, rue Cadet, + directeur des transports militaires depuis la révolution, et + avant piqueur du tyran; + + 21. Charles-Marie-Antoine Sartine, ex-maître des requêtes, âgé de + 34 ans, natif de Paris, y domicilié, rue Vivienne, fils de.....; + + 22. Barthélemy Constant, gendarme, âgé de 42 ans, natif de + Grasse, département du Var, domicilié à Paris, rue du + Faubourg-Martin, nº 185; + + 23. Joseph-Henry Burlandeux, ex-officier de paix, âgé de 39 ans, + natif de Saullier, département du Var, domicilié à Paris, rue du + Faubourg-Martin, nº 64; + + 24. Louis-Marie-François Saint-Mauris de Montbarey, ex-prince et + ancien militaire, âgé de 38 ans, natif de Paris, y domicilié, + faubourg Honoré, nº 49; + + 25. Joseph-Guillaume Lescuyer, musicien, âgé de 46 ans, natif + d'Antibes, département du Var, domicilié à Paris, rue + Poissonnière, nº 16; + + 26. Achille Viart, ci-devant militaire, âgé de 51 ans, natif + de....., en Amérique, domicilié à Mariac, département de Bec + d'Ambès; + + 27. Jean-Louis Biret Tissot, domestique de la femme Grandmaison, + âgé de 35 ans, natif de Paris, y domicilié, rue de Mesnard; + + 28. Théodore-Jauge, banquier, âgé de 47 ans, natif de Bordeaux, + département de Bec d'Ambès, domicilié à Paris, rue du Mont-Blanc; + + 29. Catherine-Susanne Vincent, âgée de 45 ans, native de Paris, y + domiciliée, rue de Mesnard, mariée à..... Gryois; + + 30. Françoise-Augustine Santuare, âgée de 40 ans, native de l'île + Bourbon, en Afrique, domiciliée à Marefosse, département de la + Seine-Inférieure, mariée à..... Desprémenil; + + 31. Charles-Armand-Augustin Depont, ex-noble, âgé de 49 ans, + natif de Paris, y domicilié, rue Notre-Dame-des-Champs; + + 32. Joseph-Victor Cortey, épicier, âgé de 37 ans, natif de + Symphorien, département de la Loire, domicilié à Paris, rue de la + Loi; + + 33. François Paumier, ci-devant marchand de bois, âgé de 39 ans, + natif de Aunay, département de la Nièvre; + + 34. Jean-François Deshayes, âgé de 68 ans, natif de Herserange, + département de la Moselle, domicilié à Luçon, marchand et membre + du comité de surveillance dudit lieu; + + 35. François-Augustin Ozanne, ex-officier de paix, âgé de 40 ans, + natif de Paris, y domicilié, rue de la Vieille-Monnaie; + + 36. Charles-François-René Duhardaz Dauteville, ex-noble, âgé de + 23 ans, natif du Mans, département de la Sarthe, domicilié à + Paris, rue Basse-du-Rempart, nº 20; + + 37. Louis Comte, négociant, âgé de 49 ans, natif de Varennes, + département de Saône-et-Loire, domicilié à Paris, rue Thomas du + Louvre, grande maison de France; + + 38. Jean-Baptiste Michonis, limonadier et ex-administrateur de + police, âgé de 59 ans, natif de Paris, y domicilié; + + 39. Philippe-Charles-Élysée Baussancourt, sous-lieutenant de + carabiniers, âgé de 27 ans, natif de Vitry-le-Français; + + 40. Louis Karadec, agent de change, âgé de 45 ans, natif de + Lisieux, département du Calvados, domicilié à Paris, rue du + Faubourg-du-Temple; + + 41. Théodore Marsan, âgé de 27 ans, natif de Toulouse, + département de la Haute-Garonne, domicilié à Paris, rue de Cléry, + nº 95; + + 42. Nicolas-Joseph Egrée, brasseur, âgé de 40 ans, natif de + Cateau-Cambrésis, département du Nord, domicilié à Suresnes, + département de Paris; + + 43. Henri Menil-Simon, ci-devant capitaine de cavalerie, âgé de + 53 ans, natif de Buley, département de la Nièvre, domicilié à + Vigneux, département de Seine-et-Oise; + + 44. Jeanne-Françoise-Louise Demier Sainte-Amarante, âgée de 42 + ans, native de Saintes, département de la Charente, domiciliée à + Cercy, département de Seine-et-Oise; + + 45. Charlotte-Rose Sainte-Amarante, âgée de 19 ans, native de + Paris, domiciliée à Cercy, département de la Nièvre, mariée à + Sartine; + + 46. Louis Sainte-Amarante, âgé de 17 ans, natif de Paris, + domicilié à Cercy; + + 47. Gabriel-Jean-Baptiste Briel, ex-prêtre, âgé de 56 ans, natif + de Montier-sur-Faulx, département du Mont-Blanc, domicilié à + Arcueil, et auparavant à Paris, rue Helvétius; + + 48. Marie Grandmaison, ci-devant Buret, ci-devant actrice des + Italiens, âgée de 27 ans, native de Blois, département de + Loir-et-Cher, domiciliée à Paris, rue Mesnard, nº 7; + + 49. Marie-Nicole Bouchard, âgée de 18 ans, native de Paris, y + domiciliée, rue Mesnard, nº 7; + + 50. Jean-Baptiste Marino, peintre en porcelaine, administrateur + de police, âgé de 37 ans, natif de Sceaux, district du Bourg de + l'Égalité, domicilié à Paris, rue Helvétius; + + 51. Nicolas-André-Marie Froidure, ex-administrateur de police, + âgé de 29 ans, natif de Tours, département d'Indre-et-Loire, + domicilié à Paris, rue Honoré, nº 91; + + 52. Antoine-Prosper Soulès, ex-administrateur de police et + officier municipal, âgé de 31 ans, natif de Avize, département de + la Marne, domicilié à Paris, rue Taranne, nº 38. + + 53. François Dangé, ex-administrateur de police, âgé de 47 ans, + natif de Chesey, département de Cher-et-Loir, domicilié à Paris, + rue de la Roquette, nº 36; + + 54. Marie-Maximilien-Hercule Rosset, se disant comte de + Fleury[142], âgé de 23 ans, domicilié à Paris. + +[Note 142: Le jeune comte de Fleury avait été, en 1793, envoyé comme +suspect dans la prison du Luxembourg. Il conservait, quoique détenu, +toute la gaieté, tous les goûts de son âge, et jouait pendant une +bonne partie de la journée à la balle et aux barres dans la cour du +Luxembourg. Ayant vu périr presque toute sa famille, il écrivit au +président du tribunal révolutionnaire le billet suivant, que deux ou +trois feuilles du temps ont publié: «Homme de sang, égorgeur, +cannibale, monstre, scélérat, tu as fait périr ma famille; tu vas +envoyer à l'échafaud ceux qui paraissent aujourd'hui devant ton +tribunal; tu peux me faire subir le même sort, car je te déclare que +je partage leurs sentiments.» Dumas dit à Fouquier en lui présentant +le petit papier: «Voilà le billet doux qu'on m'écrit; je t'invite à en +prendre lecture; que faut-il répondre à celui qui me l'adresse?--Ce +monsieur me paraît pressé, répond l'accusateur public; eh bien, nous +allons le satisfaire.» Des gendarmes tout aussitôt furent chercher ce +jeune homme, que l'on fit monter sur les gradins avec cinquante-trois +personnes accusées d'être les assassins ou les complices des assassins +de Collot d'Herbois ou de Maximilien Robespierre. Il n'en connaissait +aucun. Il n'en fut pas moins, comme les autres, conduit à l'échafaud +en chemise rouge.] + +Avoir été condamnés à la peine de mort, etc. Procès-verbal +d'exécution, en date du 29 prairial. + + _Signé_: LÉCRIVAIN, greffier. + CLAUDE-ANTOINE DELTROIT, officier public. + + * * * * * + +Par jugement du 4 messidor (22 juin 1794), appert: + + 1. Thomas-Thérèse Vanyer, âgé de 61 ans, né à Paris, ex-chanoine + de Saint-Quentin, département des Ardennes, y demeurant; + + 2. Pierre-Alexandre Lhuillier, âgé de 33 ans, né et demeurant à + Paris, rue de Vendôme, receveur des rentes; + + 3. Remy Carra, âgé de 26 ans, chapelier, né à Saint-Chamond, + département de Loire, demeurant à Paris, rue Marguerite, + ex-maréchal des logis de la 3e compagnie de la légion allobroge; + + 4. Jean-Baptiste Calmar, âgé de 20 ans, marchand de rubans, né à + Bonnet-la-Montagne, département de Loire, demeurant commune + d'Armes, ci-devant Saint-Étienne; + + 5. Jean Blanc, âgé de 57 ans, quincaillier, né à la Montagne, + département de l'Aveyron, y demeurant; + + 6. Jean-Antoine Tricot, âgé de 55 ans, né à Paris, y demeurant, + rue Jacob, ex-prêtre, chanoine de Saint-Quentin, département des + Ardennes; + + 7. Et François-René Cucu d'Hérouville, âgé de 69 ans, né et + demeurant à Paris, section des Droits de l'Homme, contrôleur des + rentes et receveur de l'Hôtel-Dieu; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par +Leclerc. + +Pour extrait conforme, LÉCRIVAIN, greffier en chef. + + * * * * * + +Le passage quotidien des charrettes du tribunal révolutionnaire par la +longue rue Saint-Honoré, jusqu'à la rue Royale, fatiguait depuis +longtemps ces quartiers populeux, saisis de dégoût et d'horreur, et, +chaque jour, obligés de fermer leurs boutiques. Les plaintes des +habitants, à la fin, avaient été écoutées. Le 21 prairial (9 juin +1794), les bières vivantes (c'est ainsi qu'on appelait les charrettes +qui conduisaient les condamnés à la mort) avaient été dirigées sur la +place Antoine, où la guillotine s'était installée, sur le terrain de +la Bastille. Elle n'y fonctionna que trois jours: elle eut toutefois +le temps d'y recevoir sept fournées; puis, sur les réclamations des +citoyens du quartier, le fatal instrument dut s'éloigner encore +jusqu'à cette porte de Paris qu'on appela, à cette époque, tour à tour +la barrière du ci-devant Trône, ou du Trône renversé, ou place de la +Déchéance, et enfin barrière de Vincennes. Il y eut une seule +exception faite le 4 messidor (22 juin 1794) pour la construction de +l'échafaud sur l'ancienne place Louis XV. + +On comprend que les solennelles immolations de la grande journée du 10 +thermidor, et celles qui devaient suivre, exigeassent une mise en +scène plus grandiose et un plus formidable appareil: les vainqueurs ne +négligèrent rien pour offrir cette satisfaction aux vaincus. + +_Exécution du 10 thermidor an II_ (28 juillet 1794). + + 1. Maximilien Robespierre, âgé de 35 ans, natif d'Arras, + domicilié à Paris, rue Honoré, section des Piques; + + 2. Georges Couthon, âgé de 38 ans, natif d'Orzay, département du + Puy-de-Dôme, domicilié à Paris, cour du Manége; + + 3. Louis-Jean-Baptiste-Thomas Lavalette, âgé de 40 ans, natif de + Paris, y domicilié, rue Honoré, nº 320; + + 4. François Hauriot, âgé de 35 ans, natif de Nanterre, près + Paris, domicilié à Paris, rue de la Clef; + + 5. René-François Dumas, âgé de 37 ans, natif de Jussey, + département de la Haute-Saône, domicilié à Paris, rue de + Seine-Germain, maison de convenance; + + 6. Antoine Saint-Just, âgé de 26 ans, natif de Lisé, département + de la Nièvre, domicilié à Paris, rue Caumartin, nº 3; + + 7. Claude-François Payan, âgé de 27 ans, natif de + Saul-les-Fontaines, département de la Drôme, domicilié à Paris, + rue de la Liberté, section de Marat; + + 8. Jacques-Claude Bernard, âgé de 34 ans, domicilié à Paris, rue + Bernard, section de Montreuil; + + 9. Adrien-Nicolas Gobeau, âgé de 26 ans, natif de Vincennes, + département de Paris, domicilié à Paris, rue de la Chaise, nº + 530, section de la Croix-Rouge; + + 10. Antoine Gency, profession de tonnelier, âgé de 23 ans, natif + de Reims, département de la Marne, domicilié à Paris, rue de + Lourcine, faubourg Marcel; + + 11. Nicolas-Joseph Vivier, âgé de 50 ans, natif de Paris, y + domicilié, rue Germain-Muséum; + + 12. Jean-Baptiste-Edmond Lescot-Fleuriot, profession artiste, âgé + de 43 ans, natif de Bruxelles, domicilié à Paris, à la mairie; + + 13. Antoine Simon, cordonnier, âgé de 58 ans, natif de Troyes, + département de l'Aube, domicilié à Paris, rue Marat, nº 32; + + 14. Denis-Étienne Laurent, âgé de 32 ans, natif de Paris, y + domicilié, rue Gît-le-Coeur, nº 13; + + 15. Jacques-Louis-Frédéric Wouarnée, âgé de 29 ans, natif de + Paris, y domicilié, rue de l'Hirondelle, nº 10; + + 16. Jean-Étienne Forestier, profession fondeur, âgé de 47 ans, + natif de Paris, y domicilié, rue du Plâtre-Avoye; + + 17. Augustin-Bon-Joseph Robespierre, natif d'Arras, domicilié à + Paris, rue Florentin; + + 18. Nicolas Guérin, profession receveur à la ville, âgé de 52 + ans, natif de Beaumont-sur-Orne, département du Calvados, + domicilié à Paris, rue du Faubourg-Montmartre, nº 50; + + 19. Jean-Baptiste-Mathieu Dhazard, profession perruquier, âgé de + 36 ans, natif de Paris, y domicilié, rue Honoré, nº 101, section + des Gardes-Françaises; + + 20. Christophe Cochefer, profession tapissier, natif de Gonesse, + département de Seine-et-Oise, domicilié à Paris, rue Merry, nº + 413; + + 21. Charles-Jacques-Mathieu Bougon, âgé de 57 ans, natif de + Trouville, département du Calvados, domicilié à Paris, rue + Lazare, nº 64, section du Mont-Blanc; + + 22. Jean-Marie Quenet, profession marchand de bois, natif de + Commune-Affranchie, domicilié à Paris, rue de la Mortellerie, nº + 78; + + Avoir été condamnés à la peine de mort, etc. Procès-verbal + d'exécution dressé par Neirot, commis greffier. + +Pour extrait conforme, TRIAL, officier public. + + * * * * * + +_Exécution du 11 thermidor an II_ (29 juillet 1794). + +Le lendemain, la fournée fut plus considérable: les vainqueurs, qui +avaient d'abord frappé leurs ennemis les plus redoutés, avaient eu le +temps de faire des désignations plus nombreuses, et d'atteindre la +plupart des membres de la Commune, qui avait longtemps prévalu contre +la Convention. Le lecteur trouvera dans ces listes les noms de +plusieurs commissaires du Temple. + + 1. Bertrand Arnaud, secrétaire et membre du conseil général de la + Commune, âgé de 55 ans, natif de Tigne, département du + Mont-Blanc, domicilié à Paris, rue Favart, nº 4; + + 2. Jean-Baptiste Crépin Taillebot, profession maçon, âgé de 58 + ans, natif de Jouy-le-Peuple, département de Seine-et-Oise, + domicilié à Paris, rue du Faubourg-du-Temple; + + 3. Servais-Baudoin Boullanger, profession joaillier, âgé de 38 + ans, natif de Liége, domicilié à Paris, rue Honoré, nº 59; + + 4. Prosper Sijas, profession commis, âgé de 35 ans, natif de + Vire, département du Calvados, domicilié à Paris, rue + Grange-Batelière, nº 21; + + 5. Pierre Remy, profession tabletier, âgé de 45 ans, natif de + Chaumont, département de la Haute-Marne, domicilié à Paris, rue + Louis, nº 595, section de l'Indivisibilité; + + 6. Claude-Antoine Deltroit, profession meunier, âgé de 43 ans, + natif de Pontoise, département de Seine-et-Oise, domicilié à + Paris, quai de la Mégisserie, nº 21; + + 7. Jean-Guillaume-François Vaucanu, profession mercier, âgé de 37 + ans, natif de Germain-de-Montgommery, département du Calvados, + domicilié à Paris, rue du Monceau; + + 8. Claude Bigant, profession peintre, âgé de 40 ans, natif de + Paris, y domicilié, rue des Boulangers-Victor, nº 5, section des + Sans-Culottes; + + 9. Jean-Charles Lesire, profession cultivateur, âgé de 48 ans, + natif de Rosay, département de Seine-et-Marne, domicilié à Paris, + quai de l'Union, section de la Fraternité; + + 10. Jean-Baptiste-Emmanuel Legendre, âgé de 62 ans, natif de + Paris, y domicilié, rue de la Monnaie, nº 515, section du Muséum; + + 11. Jean-Philippe-Victor Charlemagne, profession instituteur, âgé + de 26 ans, natif de Paris, y domicilié, rue de Cléry, nº 92; + + 12. Pierre-Nicolas Delacour, profession notaire, âgé de 37 ans, + natif de Beauvais, département de l'Oise, domicilié à Paris, rue + Neuve-Eustache, section de Brutus; + + 13. Augustin-Germain Jobert, profession négociant, âgé de 50 ans, + natif de Montigny-sur-Aube, département de la Côte-d'Or, + domicilié à Paris, rue des Prêcheurs; + + 14. Pierre-Louis Paris, âgé de 35 ans, natif de Paris, y + domicilié, rue des Carmes, nº 27, section du Panthéon; + + 15. Claude Jonquoy, profession tabletier, âgé 44 ans, natif de + Massiac, département du Cantal, domicilié à Paris, rue + Jean-Robert, nº 15, section des Gravilliers; + + 16. René-Toussaint Daubancourt, profession coffretier, âgé de 53 + ans, natif de Paris, y domicilié, rue des Petits-Champs, nº 23, + section de la Halle aux blés; + + 17. Jean-Baptiste Vincent, profession entrepreneur de bâtiments, + âgé de 36 ans, natif de Moutier-Saint-Jean, département de la + Côte-d'Or, domicilié à Paris, rue de Cléry, section de + Bonne-Nouvelle; + + 18. Martin Wichterich, profession cordonnier, âgé de 45 ans, + natif de Cologne, domicilié à Paris, rue de Lappe, section de + Popincourt; + + 19. Pierre Henry, profession receveur de loterie, âgé de 48 ans, + natif de Riz, département du Var, domicilié à Paris, rue Antoine, + section de l'Indivisibilité; + + 20. Jean Cazenave, profession commis marchand, âgé de 38 ans, + natif de Belleville, près Paris, domicilié à Paris, rue + d'Orléans, section de l'Homme-Armé; + + 21. Jean-Louis Gibert, profession de pâtissier, âgé de 43 ans, + natif de Luzancy-la-Marne, département de Seine-et-Marne, + domicilié à Paris, faubourg Denis, nº 25, section du Nord; + + 22. Pierre Girod, profession mercier, âgé de 27 ans, natif de + Paris, y domicilié, rue des Deux-Ponts, nº 10, section de la + Fraternité, marié à Antoinette-Adélaïde Rominira; + + 23. François Pelletier, profession marchand de vins, âgé de 33 + ans, natif de Cheminon, département de la Marne, domicilié à + Paris, rue du Faubourg-Denis; + + 24. Nicolas Jérosme, profession tourneur, âgé de 44 ans, natif de + Paris, y domicilié, rue Jacques-la-Boucherie, nº 213; + + 25. Jean-Baptiste Cochois, profession commis-marchand, âgé de 53 + ans, natif de Paris, y domicilié, rue de l'Égalité; + + 26. Jean-Léonard Sarrot, profession peintre, âgé de 31 ans, natif + de Paris, y domicilié, rue du Faubourg-Franciade, nº 45; + + 27. René Grenard, profession fabricant de papier, âgé de 45 ans, + natif de la Garenne, département de Seine-et-Oise, domicilié à + Paris, rue et section des Piques; + + 28. Jacques Lasnier, profession homme d'affaires, âgé de 52 ans, + natif de Bezoir-Laférière, département de Seine-et-Marne, + domicilié à Paris, rue du Four-Germain, nº 286; + + 29. Marc-Martial-André Mercier, profession libraire, âgé de 43 + ans, natif de Paris, y domicilié, rue Neuve-des-Capucines, nº + 188, marié à Anne de By; + + 30. Jean-Pierre Bernard, profession homme de confiance, âgé de 38 + ans, natif de la Chalade, département de la Meuse, domicilié à + Paris, rue Germain-Muséum; + + 31. Étienne-Antoine Souars, âgé de 56 ans, natif d'Aubervilliers, + dit les Vertus, district de Franciade, domicilié à Paris, rue des + Vieux-Augustins, nº 32; + + 32. Dominique Mettot, profession agent d'affaires, âgé de 45 ans, + natif de Nancy, département de la Meurthe, domicilié à Paris, à + la maison commune; + + 35. Louis-Joseph Mercier, profession menuisier, âgé de 40 ans, + natif de Sacy-le-Grand, département de l'Oise, domicilié à Paris, + rue des Trois-Pistolets, nº 14, section de l'Arsenal; + + 34. Jean-Jacques Baurieux, profession horloger, âgé de 45 ans, + natif de Dartois, département des Bouches-du-Rhône, domicilié à + Paris, rue du Faubourg-Honoré, nº 19; + + 35. Antoine Jametel, âgé de 54 ans, natif de Moissy, département + de Seine-et-Marne, domicilié à Paris, rue de la + Grande-Truanderie, nº 18; marié à Louise-Pauline Noiseux; + + 36. Ponce Tanchou, profession graveur, âgé de 32 ans, natif de + Bourges, département du Cher, domicilié à Paris, cloître + Notre-Dame, nº 42; marié à Jeanne-Louise Beliaz; + + 37. Marc-Louis Desvieux, âgé de 44 ans, natif de Paris, y + domicilié, rue Montorgueil; + + 38. François-Auguste Paff, profession bonnetier, âgé de 41 ans, + natif de Paris, y domicilié, rue de la Joaillerie, section des + Arcis, marié à Catherine-Françoise Bourgain; + + 39. Jacques-Mathurin Lelièvre, profession graveur, âgé de 40 ans, + natif de Paris, y domicilié, rue Martin, nº 252; + + 40. Louis-François Dorigny, profession de charpentier, âgé de 36 + ans, natif de Bruyère, département de l'Aisne, domicilié à Paris, + rue Popincourt, nº 17; + + 41. Pierre-Alexandre Louvet, profession peintre, âgé de 33 ans, + natif de Paris, y domicilié, rue des Blancs-Manteaux, nº 52; + marié à Françoise Liédé; + + 42. Jean-Jacques Lubin, profession peintre, âgé de 29 ans, natif + de Paris, y domicilié, rue de la Révolution, nº 24; + + 43. Jacques-Pierre Coru, profession grainier, âgé de 63 ans, + natif de Nocé, département de l'Orne, domicilié à Paris, rue + Antoine, nº 229; + + 44. Pierre-Simon-Joseph Jault, profession artiste, âgé de 30 ans, + natif de Reims, département de la Marne, domicilié à Paris, rue + Claude, nº 371; + + 45. Jean-Baptiste Bergot, profession employé aux cuirs, âgé de 56 + ans, natif de Paris, y domicilié, rue Française, nº 11; + + 46. Jacques-Nicolas Lumière, profession musicien, âgé de 45 ans, + natif de Paris, y domicilié, rue Thibautodé, nº 4; + + 47. Jean Paquotte, profession ciseleur, âgé de 48 ans, natif de + Troyes, département de l'Aube, domicilié à Paris, à la ci-devant + abbaye Germain, nº 1114; + + 48. Jacques-Nicolas Blin, écrivain expert, âgé de 63 ans, natif + d'Aubanton, département de l'Aisne, domicilié à Paris, rue Paul, + nº 37; + + 49. Marie-François Langlois, profession papetier, âgé de 37 ans, + natif de Paris, y domicilié, rue Jacques, nº 196; + + 50. Jean-Nicolas-Langlois, profession serrurier, âgé de 49 ans, + natif de Rouen, département de la Seine-Inférieure, domicilié à + Paris, rue Georges, nº 38; + + 51. Jacques Moine, profession commis teneur de livres, âgé de 39 + ans, natif de Commune-Affranchie, domicilié à Paris, vieille rue + du Temple, nº 78; + + 52. Jean-Baptiste Chavigny, profession commis, âgé de 55 ans, + natif de Paris, y domicilié, rue du Faubourg-Montmartre, nº 42; + + 53. Charles Huant Desboisseaux, âgé de 39 ans, natif de Paris, y + domicilié, rue de la Fraternité; + + 54. André Marcel, profession maçon, âgé de 53 ans, natif de + Rosny, département de Seine-et-Oise, domicilié à Paris, faubourg + Martin; + + 55. Martial Gamory, profession coiffeur, âgé de 46 ans, natif de + Guéret, département de la Creuse, domicilié à Paris, rue du + Coq-Honoré; + + 56. Pierre Haener, profession imprimeur, âgé de 52 ans, natif de + Nancy, département de la Meurthe, domicilié à Paris, rue Martin, + nº 34; + + 57. Pierre-Jacques Le Grand, profession homme d'affaires, âgé de + 51 ans, natif de Paris, y domicilié, rue d'Enfer, en la Cité, nº + 5; + + 58. Pierre-Léon Lamiral, profession fruitier, âgé de 38 ans, + natif de Paris, y domicilié, rue Beauregard, section de + Bonne-Nouvelle, époux de Marie Grain; + + 59. Jean-Pierre Eudes, profession tailleur de pierre, âgé de 31 + ans, natif de Paris, y domicilié, rue des Juifs, nº 38; + + 60. Edme-Marguerite Lauvin, âgé de 60 ans, natif de Vezelay, + département de l'Yonne, domicilié à Paris, rue Geoffroy-Lasnier, + nº 23; + + 61. Pierre Dumez, profession ingénieur, âgé de 37 ans, natif de + la Ferté-sur-Ourcq, département de l'Aisne, domicilié à Paris, + rue de la Harpe, nº 26; + + 62. Denys Dumontier, profession tailleur, âgé de 51 ans, natif de + Paris, y domicilié, rue de la Poterie; + + 63. Jean-Claude Girardin, profession éventailliste, âgé de 48 + ans, natif de Paris, y domicilié, rue Transnonain, nº 38; + + 64. Jacques-Louis Cresson, profession ébéniste, âgé de 49 ans, + natif de Paris, y domicilié, rue des Deux-Écus, nº 38; + + 65. François-Laurent Chatelin, profession professeur de dessin, + âgé de 43 ans, natif de Nancy, département de la Meurthe, + domicilié à Paris, rue Quincampoix, nº 98; + + 66. Joseph Alavoine, profession tailleur, âgé de 63 ans, natif de + la Verrière, département de l'Oise, domicilié à Paris, Grands + Piliers de la Tonnellerie; + + 67. Pierre-François Deraux, profession jardinier, âgé de 53 ans, + natif de Goupillère, département du Calvados, domicilié à Paris, + rue Plumet, section du Bonnet-Rouge; marié à Élisabeth-Charlotte + Dive; + + 68. Claude Benard, âgé de 28 ans, natif de Paris, y domicilié, + rue Boucher; + + 69. Jacques Morel, profession écrivain, âgé de 55 ans, natif de + Vandoeuvre, département de l'Aube, domicilié à Paris, rue de + Marché-aux-Poirées, nº 559; + + 70. Nicolas Naudin, profession menuisier, âgé de 35 ans, natif de + Ville-sur-Iron, département de la Moselle, domicilié à Paris, rue + Charlot, nº 5; + + 71. Joseph Ravel, profession chirurgien, âgé de 48 ans, natif de + Tarascon, département des Bouches-du-Rhône, domicilié à Paris, + rue Antoine, nº 36; + +Avoir été condamnés à la peine de mort, etc. Procès-verbal d'exécution, +en date du 11 de ce mois. + + _Signé_: NEIROT, commis greffier + (jusqu'à Jametel, le 35e sur la liste). + DUCRAY, commis greffier + (depuis Tanchou, le 36e, jusqu'à la fin). + + * * * * * + +On le voit, ce jour-là, soixante et onze individus, déclarés complices +de la Commune rebelle, montèrent sur l'échafaud de l'homme dont ils +s'étaient faits les séides. Parmi eux, le lecteur aura remarqué Sijas, +le président du conseil général dans la nuit du 9 au 10 thermidor; +Jobert et Bergot, ces tristes administrateurs de police, célèbres par +leur cruauté envers les détenus; puis Boulanger, ce commandant de la +garde nationale qui se faisait suivre d'une guillotine. Parmi les +condamnés, il faut citer encore Besnard, Desboisseaux et le musicien +Lumière, la terreur de leurs sections. + +Le 12 thermidor, le sanglant tribunal tint sa dernière séance. Douze +démagogues, la plupart membres de la Commune, portèrent leurs têtes +sur l'échafaud. Au milieu d'eux se dessinent deux hommes affreux, +Nicolas et Arthur, le premier tout meurtri des coups injurieux dont +Camille Desmoulins l'avait flagellé dans son _Vieux Cordelier_; le +second, plus horriblement célèbre encore, pour avoir dévoré, au 10 +août, le coeur d'un soldat suisse assassiné par lui. + +Enfin, par un décret conventionnel du 14 thermidor (1er août 1794), +l'exécrable loi du 22 prairial fut rapportée. + + * * * * * + +Par jugement rendu au tribunal révolutionnaire établi par la loi du +10 mars 1793, an deuxième de la République française (_sic_), séant à +Paris, au Palais, le 12 thermidor (30 juillet 1794), appert: + + 1. Charles-Nicolas Leleu, âgé de 40 ans, né à Vitry-sur-Marne, + perruquier et membre du conseil général de la Commune, demeurant + à Paris, rue Dominique, faubourg Germain, nº 335; + + 2. Léopold Nicolas, imprimeur et juré du tribunal + révolutionnaire, âgé de 37 ans, né à Mirecourt, département des + Vosges, demeurant à Paris, rue Honoré, nº 355; + + 3. Jean-François Lechenard, âgé de 37 ans, né à Rans, district de + Dôle, département du Jura, tailleur et juré au tribunal du 17 + août, membre du conseil général de la Commune, demeurant à Paris, + rue Montorgueil, nº 59; + + 4. François Tortot, horloger et administrateur de police, âgé de + 31 ans, né à Paris, y demeurant, rue Bernard, nº 10, faubourg + Antoine; + + 5. Pierre-François Guéniard, ébéniste, membre du conseil général + de la Commune, né à Paris, y demeurant, rue de la Roquette, nº + 68; + + 6. Pierre Cietty, peintre et membre de la Commune, âgé de 41 ans, + né à Trafuil, en Lombardie, demeurant à Paris, rue de Montreuil, + nº 51; + + 7. Jean-Étienne Lahure, âgé de 38 ans, né à Montreuil, + département de Paris, bijoutier, commandant en second de la + section de Popincourt, demeurant à Paris, rue de Popincourt; + + 8. François-Henri Camus, né à Paris, âgé de 47 ans, négociant + avant la révolution, membre de la Commune de Paris, demeurant à + Paris, rue Montmartre, 84; + + 9. Pierre-Eustache Gillet-Marie, âgé de 41 ans, né à Paris, y + demeurant, rue de Bourgogne, nº 1465, ex-membre du conseil + général de la Commune; + + 10. Antoine Frery, né à Nancy, département de la Meurthe, + demeurant à Paris, rue des Vieux-Augustins, âgé de 62 ans, membre + du conseil général de la Commune; + + 11. Jean-Jacques Arthur, fabricant de papiers, membre de la + Commune, âgé de 33 ans, né à Paris, y demeurant, rue des Piques; + + 12. Jean-Baptiste Grillet, âgé de 67 ans, né à Paris, y + demeurant, rue Bertin-Poirée, nº 16, peintre de portraits et + membre de la Commune; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Leclerc. + +Pour extrait conforme, NOIROT, commis greffier. + + * * * * * + +Par jugement du 1er fructidor (18 août 1794), appert: + + 1. Antoine-Paul Lavaur, âgé de 31 ans, natif de Montfaucon, + département du Lot, homme de loi, y demeurant; + + 2. Et Jean Saumont, dit Labran, âgé de 54 ans, cultivateur, natif + de Roussinet, département de la Dordogne, demeurant à Busserole, + même département; + +Avoir été condamnés, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par Leclerc. + +Pour extrait conforme, DUCRAY, commis greffier. + + * * * * * + +Par jugement du 5 fructidor (22 août 1794), appert: + + 1. Jean-Baptiste Mitre Gouard, âgé de 29 ans, natif d'Aix, + département des Bouches-du-Rhône, volontaire au premier bataillon + des Phocéens, demeurant à Marseille; + + 2. Et François Deschamps, âgé de 29 ans, natif de Crévis, + département de l'Aube, agent de la commission du commerce et aide + de camp de Hanriot, demeurant à Paris, rue des Petits-Augustins, + nº 15; + +Avoir été condamnés et exécutés sur la place publique de la Grève et +de la _Révolution_ (_sic_). Procès-verbal d'exécution dressé par +Auvray. + +Pour extrait conforme, DUCRAY, commis greffier. + + * * * * * + +Par jugement du 6 fructidor l'an II (23 août 1794), appert: + + Pierre-André Coffinhal (n'a dit son âge ni le lieu de sa + naissance), ex-président du tribunal révolutionnaire et membre de + la Commune de Paris, y demeurant rue Regratière, section de la + Fraternité; + + Mis hors la loi par décret des 9 et 18 thermidor, a été livré à + l'exécuteur des jugements criminels par ordonnance du tribunal en + date dudit jour 18 thermidor, et exécuté le même jour sur la + place de la Révolution, à six heures quinze minutes du soir, en + présence de Heurtin, huissier du tribunal, qui en a dressé + procès-verbal. + + * * * * * + +Par jugement du tribunal révolutionnaire du 15 fructidor an II +(1er septembre 1794), appert: + + Julien-Joseph Lemonnier, âgé de 38 ans, né à Paris, y demeurant + rue de la Mortellerie, section de la Maison Commune, membre du + comité civil et capitaine de la garde nationale; + + Avoir été condamné, etc. Procès-verbal d'exécution dressé par + Leclerc. + +Pour extrait conforme, NOIROT, commis greffier. + + * * * * * + +Julien-Joseph Lemonnier, si j'en crois les registres de l'Hôtel de +ville, fut la dernière victime immolée sur la place de la Révolution, +et, partant, probablement la dernière dont les restes furent inhumés +dans l'enclos du Christ. + +Les condamnés qui vinrent après, et dont le nombre diminua +insensiblement, furent tous guillotinés en place de Grève. Leurs +dépouilles furent vraisemblablement inhumées pour la plupart dans les +cimetières de Sainte-Marguerite ou de Clamart. Quelques morts +privilégiés furent seulement portés dans l'enclos funèbre de Picpus. + + + + +LETTRES + +DE + +MADAME ÉLISABETH. + + +Je crois devoir faire suivre la vie de Madame Élisabeth d'un certain +nombre de ses lettres, choisies de manière à faire connaître la +princesse dans les situations les plus diverses de fortune, d'esprit +et de coeur. M. Feuillet de Conches, on le sait, a publié récemment la +correspondance complète de Madame Élisabeth, beau monument élevé, par +une main habile, à la gloire de cette princesse, et il a enrichi le +texte de notes explicatives d'un grand intérêt. Les lettres que je +vais donner, et dont je n'avais pu citer çà et là, dans le cours de +mon récit, que quelques fragments détachés, seront les meilleures +pièces justificatives de cet ouvrage. On y verra d'abord la princesse, +au début de sa belle jeunesse, avec la vivacité d'un esprit pénétrant +et l'indépendance d'un caractère inclinant à l'espièglerie. Puis on +assistera aux progrès de son jugement; on verra se lever dans cette +belle âme toutes les qualités et toutes les vertus, toutes les nobles +aspirations, et l'on s'étonnera de cette sagesse précoce qui fit de +Madame Élisabeth la plus utile et la meilleure des amies, comme elle +était la plus dévouée et la plus courageuse des soeurs. + +Sa correspondance avec la marquise de Bombelles et la marquise de +Raigecourt, dont je dois la communication aux familles de ces deux +nobles dames si dignes de l'affection que leur témoignait la +princesse, met dans une vive lumière l'élévation de l'esprit, la +droiture de la raison, la bonté et l'ouverture de coeur de la soeur de +Louis XVI. Toujours elle s'occupe des intérêts, de la sécurité, du +bonheur de ses deux amies, avant de s'occuper de ses propres +convenances, du bonheur qu'elle aurait à les avoir auprès d'elle. Elle +les aime mieux éloignées et tranquilles qu'en France exposées et +menacées. + +Ses lettres à madame la marquise des Montiers, plus jeune que ses deux +autres amies, et dont elle appréciait l'esprit charmant, l'heureux +naturel, en appréhendant un peu les saillies de son imagination, ont +un autre caractère. La tendresse est la même, mais elle prend un +accent presque maternel pour conseiller, avertir, diriger «_son +démon_», comme elle appelle cette jeune et aimable femme, dans les +situations difficiles où elle se trouve. Ce que Madame Élisabeth aime +par-dessus tout dans ses amies, c'est leur âme. Leur dignité et leur +honneur dans ce monde, leur salut dans l'autre, l'occupent bien +autrement que leur félicité passagère, quoiqu'elle fasse tout pour y +contribuer. Elle a pour elles une amitié vraiment chrétienne, et l'on +voit qu'elle veut continuer éternellement dans le ciel les affections +commencées ici-bas. Ces lettres à madame la marquise des Montiers sont +complétement inédites. J'en dois la communication à l'obligeance de M. +le comte Stanislas des Montiers, heureux comme toute sa famille de +contribuer à tout ce qui peut servir à mettre en relief la gloire de +Madame Élisabeth. + +Ses lettres à madame Marie de Causans, qui se destinait à la vie +religieuse, ont un autre caractère. Elles sont pleines d'une haute +spiritualité, tempérée par cette prudence et ce bon sens qui forment +comme le fond de la nature de Madame Élisabeth. Personne ne parle +mieux de la soumission à la volonté de Dieu et de la résignation que +cette princesse, qui devait pousser cette vertu jusqu'à l'héroïsme. +En même temps elle prémunit la fille de sa vénérable amie, madame de +Causans, contre les entraînements de l'imagination qui font +quelquefois embrasser la vie religieuse à des personnes qui n'ont pas +les dons nécessaires pour s'y sanctifier, et prennent pour une +vocation réelle et durable un dégoût passager du monde ou un chagrin +que le temps emportera avec tout le reste. Madame Élisabeth, si sévère +pour elle-même, condamne le scrupule. Sa religion est sincère, +profonde, pleine d'onction, mais éclairée, et elle s'étonne quand +l'abbé de Lubersac lui donne des détails sur les superstitions que la +population italienne mêle au catholicisme. + +Je ne crois pas que dans toute cette correspondance il y ait des lettres +plus remarquables que celles qui sont adressées à cet abbé de Lubersac, +aumônier de Madame Victoire, qui avait émigré à Rome avec Mesdames de +France, et qui, rentré à Paris dans le mois d'août 1792, périt dans les +massacres de septembre. L'abbé de Lubersac traînait à l'étranger un noir +chagrin;--étaient-ce les malheurs qu'il laissait derrière lui, +étaient-ce ceux qu'il entrevoyait dans les ombres de l'avenir, qui +plongeaient son esprit dans cette morne tristesse?--Madame Élisabeth, +dont l'âme était plus fortement trempée, le soutenait par des conseils +qui prenaient insensiblement la forme d'exhortations. Les rôles +s'étaient peu à peu intervertis sans que les deux correspondants s'en +aperçussent. La princesse soutenait le prêtre et l'aidait à porter sa +croix, faisant ainsi l'apprentissage du rôle sublime qu'elle remplit +plus tard auprès des compagnons de son funèbre itinéraire de la +Conciergerie à l'échafaud. + +Dans cette correspondance, qui remonte jusqu'à l'ancien régime, et à +une époque (1778) où la révolution, comme l'a dit Chateaubriand, ne +frappait pas encore à l'huis de l'histoire, et qui ne se ferme que le +10 août 1792, journée néfaste après laquelle la famille royale +prisonnière entra au Temple, on retrouve, à mesure que les événements +se succèdent, l'impression qu'ils produisent sur Madame Élisabeth, et +l'appréciation qu'elle porte sur les hommes et sur les choses. La +convocation des états généraux, le serment du Jeu de paume, le 15 +juillet et la prise de la Bastille, les journées des 5 et 6 octobre, +avec le lamentable retour à Paris de la famille royale prisonnière, la +constitution civile du clergé, le fatal voyage à Varennes, la journée +du 20 juin, cette préface du 10 août, viennent tour à tour jeter un +sinistre reflet dans les lettres de Madame Élisabeth à ses amies, à +l'abbé de Lubersac, au comte d'Artois. Une de ses plus remarquables +lettres est adressée à ce prince, pour lequel elle avait la plus vive +tendresse, et, si j'ose le dire, une de ces faiblesses de coeur que +les soeurs sérieuses ont pour celui de leurs frères dont l'impétueuse +ardeur a besoin d'être dirigée et retenue. Chose remarquable, Madame +Élisabeth, cette princesse d'un coeur si bienveillant, incline presque +toujours vers les partis de vigueur. Elle comprend que la faiblesse +devant une révolution qui ne perd ni une occasion, ni une concession, +ni une minute, contribue à tout perdre. Elle le répète souvent dans +ses lettres. La vigueur dans la politique, l'union dans le parti +royaliste et dans la famille royale, voilà ce que recommande Madame +Élisabeth; et, dans sa lettre au comte d'Artois, elle insiste de la +manière la plus forte et la plus raisonnable sur la nécessité de ne +pas contrarier à Coblentz la politique de Louis XVI. + +A mesure que les lettres se rapprochent par leurs dates de la fatale +journée du 10 août, la faible lueur d'espérance qui jetait çà et là +quelques reflets lumineux, pâlit et s'éteint. La princesse voit venir +la catastrophe, mais elle sait où est pour elle le poste du devoir, de +l'honneur et de la tendresse fraternelle; elle y reste. Advienne que +pourra! elle remplira jusqu'au bout la sainte et angélique mission que +la Providence lui a donnée. Les _Sursum corda_ reviennent alors plus +fréquents sous sa plume dans ses lettres avec ses amies; elle ne +regarde plus, elle n'espère plus que du côté du ciel. + + * * * * * + +I. + +A MADAME DE BOMBELLES. + +Vous croyez peut-être que je suis consolée, point du tout; d'autant +plus que moi, qui déteste les explications, je viens d'en avoir une +avec ma tante. La Reine y a été ce matin pour lui demander ce qu'elle +avoit hier, et elle lui a dit qu'elle étoit fort mécontente de moi, +parce que je ne lui avois pas écrit avant mon inoculation, et qu'elle +devoit m'en parler. J'y ai donc été ce soir: je suis arrivée chez ma +tante Victoire, qui m'a parlé avec beaucoup d'amitié, et qui m'a dit +que j'avois eu tort de ne leur pas écrire, ce dont je suis convenue, +et lui ai demandé pardon. De là, j'ai été chez ma tante Adélaïde, qui, +le plus aigrement possible, m'a dit: «J'ai parlé à la Reine de vous ce +matin. Que dites-vous de votre conduite, depuis qu'il est question de +vous inoculer?--Comment, ma tante, lui ai-je dit, qu'est-ce que j'ai +fait?--Vous ne nous avez pas seulement remerciées.» Et elle reprit, de +ce que nous nous enfermions avec vous; et pendant Choisy et Marly nous +n'avons pas entendu parler de vous.--Je lui représentai qu'entre ses +deux voyages j'étois venue chez elle et que je l'avois remerciée; +qu'en cela je n'avois fait que mon devoir, mais que je l'avois fait. A +cette réponse, elle s'est un peu embarrassée, et m'a dit entre ses +dents:--Ah! une fois en passant, mais je ne leur avois point +écrit.--Je lui ai dit qu'en cela j'avois eu tort, et que je leur en +demandois pardon; que pour la Muette et Meudon, je n'y avois aucune +part et point de tort.--Elle m'a dit qu'elle ne me parloit point de +cela; et sur ce elle a changé de conversation, étant toujours +embarrassée. En sortant de chez elle, je lui ai encore dit que +j'espérois qu'elle me pardonnoit; elle m'a répondu que ce n'étoit que +la crainte qu'elle avoit eue d'être oubliée de moi qui l'avoit fâchée, +m'aimant beaucoup, et qu'elle espéroit que cela ne seroit jamais.--Je +lui ai dit que je tâcherois de mériter son amitié, et que je lui +demandois de me conserver toujours la sienne. De là je suis revenue et +ai mandé cela à la Reine, et puis à mon petit ange. Je ne puis te +celer que je n'ai que la moitié des torts dont je suis convenue; mais +il faut mettre la paix dans la maison, et dans ce quartier-là il +faudroit au moins M. Le Chat pour l'établir bien solidement. + +A propos, mon ange, je t'en prie, si tu as le temps, fais chercher +Campana; fais-toi peindre pour ta petite servante; dis-lui de faire +ton portrait de la grandeur de ceux des médaillons, et coiffée et +habillée comme celui qu'il a fait de moi, et qui n'est pas comme le +tien. Ne va pas l'oublier, car je te tuerois ainsi que ton fils. +Mande-moi de ses nouvelles, et fais dépêcher Campana. La baronne doit +revenir aujourd'hui, ainsi je ne te charge de rien pour elle, mais dis +à madame de Travanet que je meurs d'envie de la voir; et dis aussi à +la personne qui n'ose se nommer qu'elle ait soin d'acheter des +polonoises, pour pouvoir rester chez la baronne, quand j'irai, ce qui, +j'espère, sera bientôt. En vérité, madame Angélique, vous devez être +bien contente de moi, car mes lettres sont assez longues et les lignes +assez serrées; je vais arranger mes affaires et tu les trouveras en +très-bon ordre. Mande-moi toutes les grimaces qu'a faites ta +belle-soeur pendant le mariage, et toutes les bêtises qu'elle aura +dites, qui certainement t'ont beaucoup ennuyée si tu les as écoutées, +et qui m'amuseront beaucoup en les lisant. Adieu, ma petite soeur +Saint-Ange; il me paroît qu'il y a mille ans que je ne t'ai vue. Je +t'embrasse de tout mon coeur, et suis de Votre Altesse + + La très-humble et très-obéissante servante et sujette. + + ÉLISABETH DE FRANCE, + dite la Folle. + + Ce 27 novembre 1779. + + * * * * * + +II. + +A LA MARQUISE DE CAUSANS. + + Du 3 septembre 1784. + +Je vous ai fait promettre par votre fille de vous rendre un compte +exact de ma journée de lundi[143]. Nous sommes parties à dix heures du +matin: il faisait une pluie à verse; mais, malgré cela, tout le monde +étoit de bonne humeur. Nous sommes arrivées, et avons été sur-le-champ +à l'église; madame de Brébent y est entrée ensuite. La cérémonie a +commencé, et tout s'est passé comme à celle de madame de Fontanges, +excepté qu'elle a communié avec la même hostie sur laquelle elle avoit +prononcé ses voeux; puis on l'a habillée, et elle a été sous le drap +mortuaire. A suivi le moment que j'aime le mieux, qui est le baiser de +paix. Il me fait toujours un effet que je ne puis rendre; c'est de si +bon coeur que nous nous embrassons, quoique nous ne nous connoissions +pas, qu'il est impossible de ne pas être attendrie; mais je n'ai +pourtant pas pleuré: ce n'est pas mon usage. Pour Bombelles, elle +étoit en sanglots, ce qui a été cause de grandes railleries, qu'elle a +soutenues avec plus de courage que la migraine qui a suivi. Plusieurs +de ces dames pleuroient aussi. Ainsi, vous n'eussiez pas été +embarrassée, malgré les assistants. J'ai été fort heureuse, et voilà +tout. Mais, le mercredi, j'avois oublié mon bonheur. Celui que je +goûte ici est tranquille. Je m'occupe beaucoup depuis huit jours que +j'y suis; j'écris des lettres innombrables: cela ne me plaît guère; +mais lorsqu'on passe autant d'heures dans la journée sans voir autre +chose que son chien, ma chère, on n'est pas fâché d'avoir ce genre +d'occupation. Je vous prie de croire que sans cela j'en aurois +beaucoup d'autres; par exemple le dessin. Il y a trois jours que je +crie après M. B.[144] et qu'il ne vient pas: je meurs de peur qu'il ne +soit mort. Quand je dis que je l'attends depuis trois jours, il faut +compter que c'est depuis hier. Je vais commencer un petit dessin pour +les dames de Saint-Cyr; il est charmant. Je n'ai pas dit à [Bombelles] +que c'étoit pour elles, car je crois que cela l'auroit mise de +mauvaise humeur. + +[Note 143: Madame Élisabeth assistait volontiers aux professions +religieuses, y trouvant une sorte d'édification.] + +[Note 144: M. van Blarenberghe, maître de dessin de Madame Élisabeth +et des princes, fils du comte d'Artois.] + +J'attends avec impatience des nouvelles des courses de vos enfants. Je +ne doute pas qu'ils n'aient été reçus à merveille; mais je voudrois +bien qu'il me fût permis de croire à la guérison de votre jambe: je ne +désire rien tant. Enfin, mon coeur, je juge d'après toutes les +souffrances que vous éprouvez, que vous faites votre purgatoire dans +ce monde; car, malgré vos douleurs, votre caractère est toujours le +même: toujours la même amabilité, la même confiance en Dieu, enfin la +même résignation, sans compter toutes les vertus qui naissent de cette +résignation. Comment pouvez-vous, malgré toutes vos douleurs de corps +et d'esprit, vous croire trop heureuse? C'est une grâce bien +particulière de Dieu. Je l'en bénis, et de ce qu'il m'a choisie pour +en être l'instrument. Soyez sûre, mon coeur, que rien ne me peut +faire plus de plaisir que de penser que j'ai pu adoucir un peu +l'amertume de vos maux. Que vous êtes bonne de m'associer à vos +prières! Oui, mon coeur, aucune de vos enfants ne vous oubliera, je +puis vous en répondre. J'oubliois de vous dire que, malgré le monde, +j'avois passé quelque temps avec mon dépôt dans la chambre du conseil, +et une grande partie du reste avec D.[145] et plusieurs autres dames. + +[Note 145: La comtesse Diane de Polignac, dame d'honneur de Madame +Élisabeth.] + +Votre fille fera bien d'arriver, car je serois capable de lui enlever +son trésor. Je sens que je m'y attache beaucoup, et je me propose de +lui en faire peur. + + * * * * * + +III. + +A MADAME MARIE DE CAUSANS. + + 8 décembre 1785. + +Je suis émue et affligée au dernier point, mon coeur, de l'état de +votre mère: l'arrêt de Séguy[146] me fait frémir. J'écrirai à madame +de Lastic[147] pour que l'on trouve des prétextes pour faire rester +votre soeur à Fontainebleau. Ils seront d'autant plus aisés que, +quoiqu'elle soit bien, de longtemps elle ne sera en état d'être +transportée. Si vous ne craignez pas d'attendrir votre mère, dites-lui +combien je partage ses douleurs, que je voudrois les prendre toutes, +que je suis bien affligée de ne pouvoir lui rendre les soins que la +tendre amitié que j'ai pour elle me dicteroit. Il m'en coûte bien, +depuis trois semaines, d'être princesse: c'est une terrible charge +souvent, mais jamais elle n'est plus désagréable que lorsqu'elle +empêche le coeur d'agir. + +[Note 146: Médecin du Roi, n'ayant quartier.] + +[Note 147: Fille du marquis de Montesquiou-Fezensac, qui avait pris +dans la révolution un parti dont sa famille était fort affligée.] + +Vous avez sous vos yeux, mon coeur, le triomphe de la religion: je ne +doute pas que vous n'éprouviez, dans l'occasion, qu'elle seule peut +nous faire supporter le malheur, et, s'il étoit possible, le rendre +léger. Croyez que vous aurez la grâce d'une résignation parfaite à la +volonté de Dieu. Il ne faut qu'un véritable désir pour l'obtenir, et +vous sentez trop combien elle vous est nécessaire pour ne pas la +désirer vivement. Espérez tout de ce Père qui vous aime si tendrement; +il vous soutiendra, il partagera votre peine et la rendra moins +pesante. Pardon, mon coeur, de ce petit morceau de sermon, quoiqu'il +soit médiocre: dans la position où vous êtes, l'on est toujours bien +aise d'entendre un peu parler de Dieu. C'est ce qui m'a encouragée à +cette insolence. + +Je prierai certainement les dames de Saint-Cyr de prier pour votre +mère, et elles le feront de tout leur coeur, car elles aiment beaucoup +votre mère. Je vous en prie, dites-lui que je prie aussi pour elle. +J'ai eu peur, le jour que je l'ai vue, qu'elle ne fût fâchée, parce +que je lui ai dit que je ne priois pas; et quoiqu'elles soient bien +mauvaises, je les fais depuis ce moment exactement. + +Madame de Choiseul[148] n'aura votre lettre que demain, parce que ces +vilains pots[149] sont d'une inexactitude affreuse et qu'elle n'est +arrivée que très-tard: le courrier était parti. Adieu, mon coeur; +j'espère que vous avez un peu d'amitié pour moi: cela me feroit bien +plaisir, vous aimant beaucoup. Je vous embrasse de tout mon coeur. + +[Note 148: Madame la comtesse de Choiseul-Gouffier, femme de +l'ambassadeur du Roi à Constantinople.] + +[Note 149: Voitures du temps qui étaient encore en usage sous la +Restauration et stationnaient sur la place Louis XV; elles étaient +alors connues sous le nom de coucous.] + + * * * * * + +IV. + +A MADAME MARIE DE CAUSANS. + + 14 décembre 1785. + +Votre lettre m'a touchée, mon coeur, à un point que je ne puis rendre +que foiblement: la résignation et le courage de votre mère, son désir +de recevoir encore Celui qui lui donne la paix et la tranquillité, +l'état où vous êtes, tout ce que vous me dites, m'a émue à un point +extrême. J'ai été bien attendrie de son souvenir, je vous l'ai déjà +dit, mon coeur; mais je ne puis trop le répéter: c'est une vraie peine +pour moi de ne pouvoir la soigner. Si je n'avois pas craint de +l'émouvoir, j'aurois au moins été la voir; mais je me suis refusé +cette consolation. Mais, mon coeur, si elle marquoit le moindre désir +que j'y allasse, j'espère que vous me le manderiez, et que vous +n'auriez nulle crainte de me faire voir un spectacle aussi touchant: +il ne pourroit que m'édifier. Cependant, ne faites point naître ce +désir: il seroit trop dangereux s'il ne venoit point d'elle. + +Il seroit bien difficile que vous ayez des consolations sensibles dans +le moment où vous êtes; mais votre résignation vous en attirera; et si +vous voulez bien vous examiner, mon coeur, le calme que vous +ressentiez ce matin ne vient-il pas de Dieu, peut-être même de la +lecture que vous avez faite cette nuit, qui ne vous a point fait effet +dans le moment, mais qui a gravé dans votre coeur les vérités qu'elle +contient, et dont vous vous faites l'application sans vous en douter? +Croyez que Dieu a beau avoir l'air sévère, il est toujours plein de +miséricorde pour ceux qui le servent fidèlement. Ne recherchez point +des consolations dans ce moment, ce ne seroit pas le moyen d'en +obtenir; contentez-vous de continuer, comme vous faites, à lui offrir +à tous moments vos peines et le sacrifice qu'il exige peut-être de +vous. Regardez en même temps tout ce qui peut être un sujet de +consolation: jugez votre malheur d'après celui des autres, et vous +verrez encore que vous êtes moins à plaindre que vos soeurs. Vous +jouissez au moins des derniers moments où vous pouvez voir, entendre +votre mère, et lui rendre tous les soins que votre coeur vous dicte; +au lieu qu'elles joindront au malheur de ne la plus voir celui de ne +l'avoir pas vue jusqu'au dernier moment. Que cette idée vous fasse +supporter votre peine, sans vous pénétrer de celle à venir des autres. +Raigecourt ne saura pas de sitôt nos inquiétudes; je prierai madame de +Lastic de me mander quand elle voudra revenir, pour que vous y +envoyiez quelqu'un. On ne m'avoit point mandé qu'elle fût inquiète et +agitée, mais qu'elle parloit souvent de son fils, et qu'on la +distrayoit de cette idée. Je n'en suis pas fâchée; cela prouve qu'elle +recouvre toutes ses facultés. Le pauvre curé qui a eu la bêtise de lui +dire, en a, dit-on, une attaque de chagrin. Je suis bien aise pour +votre mère, et pour vous surtout, que l'abbé Lenfant[150] soit venu; +il vous aura fait du bien par sa morale et sa douceur, qui prêche +aussi bien que lui. + +[Note 150: Né à Lyon le 6 septembre 1726, l'abbé Lenfant, jésuite, +avait été prédicateur du roi de Pologne Stanislas et de l'empereur +Joseph II. Rentré en France, il fut choisi par Louis XVI pour son +confesseur, lorsque l'abbé Poupart, curé de Saint-Eustache, eut prêté +serment à la constitution civile du clergé. Conduit à l'Abbaye après +la catastrophe du 10 août, il y fut massacré dans la matinée du 3 +septembre. + +«Le lundi 3 septembre, raconte Saint-Méard, à dix heures du matin, +l'abbé Lenfant et l'abbé de Rastignac parurent dans la tribune de la +chapelle qui nous servoit de prison. Ils nous annoncèrent que notre +dernière heure approchoit, et nous invitèrent à nous recueillir pour +recevoir leur bénédiction. Un mouvement électrique impossible à +définir nous précipita tous à genoux, et, les mains jointes, nous la +reçûmes. Ce moment, quoique consolant, fut un des plus terribles que +nous ayons éprouvés. A la veille de paroître devant l'Être suprême, +agenouillés devant deux de ses ministres, nous présentions un +spectacle indéfinissable. L'âge avancé de ces deux vieillards (l'abbé +Lenfant avait soixante-dix ans), leur position au-dessus de nous, la +mort planant sur nos têtes et nous environnant de toutes parts, tout +répandoit sur cette cérémonie une teinte auguste et lugubre; elle nous +rapprochoit de la Divinité; elle nous rendoit le courage; tout +raisonnement étoit suspendu, et le plus froid, le plus incrédule en +reçut autant d'impression que le plus ardent et le plus sensible. Une +demi-heure après, ces deux prêtres furent massacrés, et nous +entendîmes leurs cris. (_Agonie de trente-huit heures._)] + +J'espère, mon coeur, que vous serez convaincue que dans tous les temps +vous trouverez en moi une amie prête à vous rendre tous les services +que cette même amitié exigera, et que je n'oublierai jamais celle que +votre mère veut bien avoir pour moi, qui en suis peut-être digne par +le prix que j'y attache et le tendre retour dont je la paye. Je vous +embrasse mille fois de tout mon coeur. J'espère que vous ne montrez +mes lettres à personne: elles ne sont bonnes que pour vous, qui voulez +bien les souffrir. + + * * * * * + +V. + +A MADAME MARIE DE CAUSANS. + + [Cette lettre est écrite au commencement de l'année 1786, après + la réception de celle qui annonçait la mort de madame de Causans, + arrivée le 5 janvier 1786.] + +Votre lettre m'a pénétrée, mon coeur, et d'admiration et de douleur. +Oui, certainement, votre mère jouissoit déjà du bonheur qui lui est +réservé: il est impossible de n'être pas consolé de la voir pénétrée +de l'amour de Dieu et du désir de le posséder à jamais. Vous êtes bien +heureuse, mon coeur, d'avoir aussi bien profité des exemples d'un +aussi bon modèle. Dieu vous en récompensera, en vous accordant les +grâces dont vous avez besoin dans cette occasion. Ayez confiance en +lui, mon coeur: il n'abandonnera ni votre soeur ni vous, et lui +donnera la force de soutenir cet assaut. Votre frère mandera à madame +de Lastic ce qu'il voudra qu'elle fasse: elle pense qu'il faut +attendre, pour commencer à lui dire que votre mère est malade, qu'elle +soit retournée et l'amener à Versailles, sans lui rien dire de plus, +pour éviter qu'elle retombe malade là-bas. Lorsqu'elle le saura, il me +semble que rien ne peut vous empêcher de venir la voir. Cependant je +vous prie de ne pas le faire sans que les médecins aient décidé qu'il +n'y a pas d'inconvénients. Et soyez sûre que nous hâterons ce moment +le plus que nous pourrons pour la consolation des deux, car je ne +doute pas qu'elle ne le désire beaucoup. + +Vous n'avez pas besoin de la prier de se souvenir de vous. Soyez sûre, +mon coeur, qu'elle ne cessera de veiller sur ses enfants, et de +demander tout ce qui leur sera utile: aussi suis-je bien +reconnoissante que vous m'ayez mise du nombre. Je redoute, comme vous, +ces foiblesses qui vous ont effrayée: il faut mettre, à son exemple, +nos craintes et nos désirs au pied du crucifix; lui seul peut nous +apprendre à supporter les épreuves auxquelles le Ciel nous destine. +C'est là le livre des livres, mon coeur: lui seul élève et console +l'âme affligée. Dieu étoit innocent, et il a souffert plus que nous ne +pourrons jamais souffrir et dans notre coeur et dans notre corps: ne +devons-[nous] pas nous trouver heureuses d'être aussi intimement unies +à Celui qui a tout fait pour nous? Que cette idée nous encourage, mon +coeur, nous fortifie! Il y a de cruels moments à passer dans la vie; +mais c'est pour arriver à un bien précieux pour quiconque est un peu +pénétré d'amour de Dieu: et qui sait si nous n'y serons pas bientôt, à +cet instant redouté de tant de personnes, et si désiré de votre mère! +Tâchons de mériter qu'il soit aussi calme et aussi exemplaire. + +Quoique je vous exhorte, mon coeur, à la résignation, je puis vous +assurer que je suis bien loin de l'être et pénétrée des grandes +vérités dont je vous parle. + +Je n'ai point envoyé Loustonneau à Fontainebleau; c'est lui qui, par +amitié pour votre soeur, y a été: il reviendra demain, l'après-midi. +Adieu, mon coeur; j'espère que vous êtes convaincue de l'amitié que +j'ai pour vous, et que je n'ai pas besoin de vous l'assurer davantage. + +Si vous allez à Suzy, vous continuerez à m'écrire, lorsque vous en +aurez envie et besoin. Je n'en sais plus l'adresse. Je vous embrasse +de tout mon coeur. + + * * * * * + +VI. + +A MADAME MARIE DE CAUSANS. + + Ce 10 avril 1786. + +Enfin, mon coeur, cette lettre vous trouvera à Paris. Je suis une bien +ingrate créature: vous êtes si généreuse dans vos sacrifices, qu'il +est indigne à moi de vous parler du bonheur que j'éprouve de sentir +votre soeur plus près de moi. Je voudrois bien être déjà au mardi de +Pâques: cela n'est pas trop bien; car cette semaine est bien bonne, +bien sainte, bien capable de renouveler en nous cette ferveur qui a +tant de penchant à se refroidir. Vous serez peut-être affligée de vous +retrouver à Paris, et vous le serez surtout d'entrer à Bellechasse: +cela est parfaitement simple; mais, mon coeur, vous êtes destinée à y +vivre; il faut vous y rendre heureuse; et pour cela il faut vous faire +un plan de vie tout occupée, où le monde n'entre pour rien, dont rien +ne vous dérange, que vous suiviez du moment même où vous aurez mis le +pied dans le couvent. Vous allez me trouver bien sévère; mais, mon +coeur, l'homme est si foible, que nécessairement il se relâche +toujours dans ses bonnes résolutions; et vous seriez bien étonnée si, +ne vous ayant pas forcée dans le commencement, malgré tout ce que vous +vous êtes promis, de découvrir, au bout de deux mois, que vous n'avez +pas suivi votre plan, et que vous avez une peine presque insurmontable +à vous y remettre! Je vous en parle par expérience: j'ai été +très-dissipée cette année; le voyage de Saint-Cloud, et même l'été, +m'avoient absolument ôté le goût de la vie presque solitaire que je +mène. Je m'ennuyois, je me déplaisois chez moi; et enfin, si une grâce +particulière ne fût venue m'aider, j'aurois peut-être fini par haïr +parfaitement la vie tranquille et douce, loin du tumulte de ce monde, +qui n'a que trop de charmes pour un coeur qui craint de rentrer en +lui-même et de se voir tel qu'il est. Vous êtes, Dieu merci, loin de +cet état; mais vous avouez vous-même que vous aimeriez le monde, le +spectacle: vous n'y êtes pas destinée; votre état, votre âge, vos +principes, les ordres de votre mère. Il faut donc éviter tout ce qui +peut vous faire sentir ce vide, cet abandon, ce besoin que votre coeur +a d'attachements, toutes armes dont le démon se sert et dont il se +servira avec bien plus de force et de malice dans le moment où vous +quitterez votre soeur. Il faut user de votre courage, mon coeur, de +votre religion. Vous avez le bonheur d'avoir un confesseur en qui vous +pouvez avoir toute confiance; c'est un grand don du Ciel: profitez-en: +ouvrez-lui votre coeur sans aucune réserve; la plus petite vous +priveroit peut-être de bien des grâces; et quel soulagement +n'éprouve-t-on pas de pouvoir verser toutes ses peines dans le sein +d'un ami sincère, éclairé, qui vous présentera toujours le véritable +remède, qui vous entendra parfaitement lorsque vous lui parlerez de +votre mère, de vos regrets, des lumières que vous trouviez en elle et +qui vous manquent maintenant; qui vous rappellera les grands exemples +qu'elle vous a donnés toute sa vie! + +J'ai fait mes pâques ce matin; je me suis remis à la mémoire une +certaine semaine sainte que j'ai passée avec votre mère. Que nous +étions heureuses! jamais je n'en passerai de pareille. Mais elle m'a +promis que je persévérerois; elle en sera la cause: ses exemples +pendant sa vie, cette dernière parole, la lettre qu'elle m'a écrite, +tout me donne de la confiance. Vous lui avez dit de me regarder au +nombre de ses enfants: ah! j'y suis bien de coeur, car je l'aimois +bien tendrement. Mais j'ai peur de vous attendrir en vous rappelant un +souvenir aussi touchant que pénible pour votre coeur. Je me suis +laissée aller au désir du mien en parlant d'un objet aussi intéressant +pour l'un que pour l'autre: n'en parlez pas à votre soeur; sa santé +exige plus de ménagement. Pardon aussi de mon sermon. + + * * * * * + +VII. + +A LA MARQUISE DE BOMBELLES. + + Samedi [vraisemblablement de l'année 1786]. + +Je possède au monde deux amies, et elles sont toutes deux loin de moi. +Cela est trop pénible: il faut absolument que l'une de vous revienne. +Si vous ne revenez pas, j'irai à Saint-Cyr sans vous, et je me +vengerai encore en mariant notre protégée sans vous. Mon coeur est +plein du bonheur de cette pauvre enfant qui pleure de joie, et vous +n'êtes pas là! J'ai visité deux autres familles pauvres sans vous! +J'ai prié Dieu sans vous! Mais j'ai prié pour vous, car vous avez +besoin de sa grâce, et j'ai besoin qu'il vous touche, vous qui +m'abandonnez. Je ne sais pas comment cela se fait, je vous aime +cependant toujours tendrement. + + ÉLISABETH-MARIE. + + * * * * * + +VIII. + +A MADAME DE BOMBELLES. + + Ce 27 novembre 1786. + +Tu vois que je t'obéis, mon enfant, car me voilà encore. Tu me gâtes; +tu m'écris bien exactement, cela me fait bien plaisir; mais j'ai peur +que tu ne te fasses mal à la tête. Il faut te ménager. Je prêche +contre mon intérêt, car je suis bien heureuse lorsque je reconnois ton +écriture; mais je t'aime, et j'aime mieux la santé que tout. Je suis +bien aise que tu souffres mon bavardage avec tant de patience. Tu dis +que Fontainebleau ne m'a pas gâtée, j'aime à le croire. Tu trouveras +peut-être cette phrase un peu orgueilleuse; mais je t'assure, mon +coeur, que je suis pourtant loin de croire que je puisse en rester là. +Je sens que j'ai encore bien du chemin à faire pour être bien selon +Dieu. Le monde juge bien légèrement, et sur peu de chose il vous +établit une bonne ou mauvaise réputation. Il n'en est pas ainsi de +Dieu: il ne vous juge que sur l'intérieur; et plus l'on en impose au +dehors, plus il sera sévère pour le dedans. Je lisois l'autre jour un +discours de l'abbé Asselin[151], sur la nécessité de se sanctifier, +chacun dans l'état où le Ciel l'a placé; je vous assure, mon coeur, +qu'il fait frémir pour ceux qui disent: «Je veux être bien, mais je +n'ai pas la prétention d'être saint.» Il relève cela avec une force +qui en prouve le ridicule d'une manière où il n'y a rien à répliquer. +En tout, ce livre est superbe. Je suis fâchée de ne l'avoir pas connu +avant ton départ, car je suis sûre qu'il t'auroit fait plaisir. Je ne +sais si je t'ai dit que tu m'avois redonné du zèle pour l'abbé Nollet. +Je vais le reprendre avec un peu plus de suite. J'aimerai à m'occuper +de ta science favorite[152]; mais je n'espère pas y réussir comme +toi:--Souvent mon esprit est ailleurs. + +[Note 151: Ce docteur de Sorbonne, principal du collége d'Harcourt, +était né à Vire en 1682, et avait pris le goût de la poésie dans la +compagnie de Thomas Corneille. Ses vers, empreints d'un caractère +religieux, furent couronnés aux Jeux floraux, voire à l'Académie +française; ce qui ne l'empêcha pas de mourir presque ignoré dans sa +retraite, à Issy, le 11 octobre 1767.] + +[Note 152: La physique, dont l'abbé Nollet avait fait une étude +particulière, et dont il avait répandu le goût en France. Ce savant, +né en 1700 au village de Pimpré, près de Noyon, mourut entre les bras +de ses élèves le 24 avril 1770, aux galeries du Louvre, où le Roi lui +avait accordé un logement.] + +Je suis convaincue de ce que tu me mandes de tes succès: tu es faite +pour en avoir. Si en France on a le mauvais goût de ne pas admirer ta +grâce, au moins tu as la consolation de savoir que l'on t'aime pour de +meilleures raisons. Je ne serois pas fâchée que la nécessité de faire +des frais et de te rendre aimable te donne un peu plus d'habitude du +monde, quoique tu aies ce qu'il faut pour y être bien, et qu'en effet +tu y sois très-joliment. Un peu plus d'habitude ne te fera pas de mal. +Je suis bien insolente ou bien mondaine, n'est-il pas vrai, mon coeur? +Tu me pardonnes, j'espère, le premier, et tu ne crois pas au second. +Ne va pourtant pas prendre les manières portugaises. Elles peuvent +être parfaites, mais j'aime que tu ne te formes pas sur elles. Tu es +bien bête d'avoir eu peur à tes audiences, puisque ton compliment +étoit fait. Je trouve qu'il n'est embarrassant de parler que lorsque +l'on ne s'est pas fait un discours. Étoit-il de toi? J'ai bien ri de +ton _molto obligato_: cela tient beaucoup de l'_effecticement_ de ton +cher cousin. + +J'ai bien envie de savoir des nouvelles de Charles. S'il étoit ici et +que tu t'avisasses d'être inquiète, je me moquerois bien de toi. Aussi +ne le suis-je pas; mais je voudrois que tu dormisses; rien n'est plus +sain pour toi. + +Je suis à Montreuil depuis neuf heures; il fait un temps charmant. Je +me suis promenée avec R...[153] pendant une heure presque trois +quarts. Lastic est restée avec Amédée, qui est grandie et embellie que +c'est incroyable. Madame d'Albert de Rioms vient dîner chez moi, ce +qui fait que ma lettre sera moins longue. Il faut pourtant que je te +conte que madame du Chastelet est dame d'honneur de ma tante; après +avoir bien dit qu'elle ne vouloit pas faire planche, elle a accepté. +Je trouve que c'est complétement ridicule d'avoir fait bien du bruit, +pour finir par se soumettre à la volonté du Roi, qui ne veut pas la +titrer, car voilà ce qui lui tenoit au coeur. On est malheureux +d'être ambitieux. Cela fait faire souvent de grandes bêtises. Ton +collègue me fait frémir, et je suis bien aise que M. de Bombelles ne +soit pas tenté de le prendre pour modèle. A propos de lui, la duchesse +de Duras, que j'ai vue hier (et avec qui je suis comme un bijou), est +un peu fâchée contre ton mari. Il lui avoit promis des instructions +pour son fils, devoit les lui porter, ensuite les lui envoyer de +Brest; mais il en a été comme de mon voyage, il est parti sans les lui +donner. Elle m'en a parlé d'une manière qui t'auroit touchée, sans +aucune aigreur; mais les larmes lui sont venues aux yeux en pensant +que c'étoit un moyen de moins pour préserver son fils des dangers +auxquels il va être exposé. Que ton mari répare bien vite avec toute +la grâce dont il est capable. Tu as bien raison, mon coeur, de +t'appliquer dans les commencements à te vaincre; sans madame de +Travanet, tu serois perdue si tu cédois une fois, et deux ans sont +bien longs à passer ensemble. Nous en parlerons plus amplement dans un +autre moment. Je me dépêche trop pour avoir le sens commun, et je +griffonne trop. Adieu; ces dames t'embrassent de tout leur coeur, et +moi aussi. Que n'est-ce vrai! + +[Note 153: Madame de Raigecourt.] + + * * * * * + +IX. + +A MADAME DE BOMBELLES. + + Ce 9 avril 1787. + + (_Lisez Mathieu Loensberg_[154].) + +[Note 154: Ces trois mots, placés en tête de la lettre, sont de la +main de Madame Élisabeth.] + +M. de Calonne est renvoyé d'hier; sa malversation est si prouvée, que +le Roi s'y est décidé, et que je ne crains pas de te mander la joie +excessive que j'en ressens et que tout le monde partage. Il a eu ordre +de rester à Versailles jusqu'au moment où son successeur sera nommé, +pour lui rendre compte des affaires et de ses projets. On vient de me +mander que c'étoit M. de Fourqueux qui le remplace. On me mande aussi +que M. le Garde des sceaux est renvoyé, et M. de La Moignon a sa +place. Je sais toujours si mal les nouvelles, par des voies si peu au +fait, que je n'ose pas t'assurer ces dernières. Mais pour M. de +Calonne, j'en suis bien sûre. Une de mes amies disoit, il y a quelque +temps, que je ne l'aimois pas, mais que dans peu je changerois. Je ne +sais si son renvoi y contribuera; il auroit fallu qu'il fît bien des +choses pour me faire changer sur son compte. Il doit être un peu +inquiet sur son sort. On dit que ses amis font une très-bonne +contenance. Je crois que le diable n'y perd rien, et qu'ils sont loin +d'être satisfaits. C'est M. de Montmorin qui lui a donné son audience +de congé. J'espère que le baron de Breteuil n'aura pas voulu s'en +charger; cela lui feroit honneur[155]. L'Assemblée continuera comme +auparavant et sur les mêmes plans. Les Notables parleront avec plus de +liberté, quoiqu'ils ne s'en gênassent guère, et j'espère qu'il en +résultera du bien. Mon frère a de si bonnes intentions, il désire tant +le bien, de rendre ses peuples heureux; il s'est conservé si pur, +qu'il est impossible que Dieu ne bénisse pas toutes ses bonnes +qualités par de grands succès. Il a fait ses pâques aujourd'hui. Dieu +l'aura encouragé, lui aura fait connoître la bonne voie: j'espère +beaucoup. Dans son compliment, le prédicateur l'a infiniment encouragé +à prendre conseil de son coeur. Il avoit bien raison, car il est bien +bon et bien supérieur à toute la Cour réunie. J'ai l'air d'une vraie +campagnarde; je te dis que l'on m'a mandé tout cela, c'est que je suis +à Montreuil depuis midi. J'ai été à vêpres à la paroisse. Elles sont +aussi longues que l'année passée, et ton cher vicaire chante l'_O +filii_ d'une manière aussi agréable. Des Es. a pensé éclater, et moi +de même. + +[Note 155: Le baron de Breteuil, alors ministre de la maison du Roi et +du département de Paris, avait été représentant du Roi près l'électeur +de Cologne, près Catherine II, près le roi de Suède, puis avait +remplacé le cardinal Louis de Rohan près l'empereur d'Autriche. Dans +les phases diverses de sa carrière, il avait conquis l'estime de tous +les gens de bien.] + +Je suis au désespoir du sacrifice que tu me fais de ton singe, +d'autant que je ne pourrai le garder; ma tante Victoire a une peur +affreuse de ces animaux et seroit fâchée peut-être que j'en eusse un. +Ainsi, mon coeur, malgré toutes ses grâces et la main dont il me +vient, il faudra s'en détacher. Si tu veux, je te le renverrai, sinon +j'en ferai présent à M. de Guéménée. J'en suis au désespoir, je sens +que c'est très-maussade, que cela te contrariera beaucoup, et j'en +suis d'autant plus fâchée. Ce qui me console, c'est qu'à cause de tes +enfants tu serois peut-être obligée de t'en défaire, parce que cela +pourroit être dangereux. + +Félicie devient très-gentille, sa tache s'efface beaucoup; j'espère +qu'elle ne paroîtra pas du tout. Avant ton arrivée, quoique je sois +charmée du départ de M. de Calonne, j'ai peur que la petite ne s'en +affecte pour son père, quoique pourtant il n'y gagne ni n'y perde, pas +même un protecteur. + +Tu es d'une philosophie qui m'enchante, mon coeur; tu en seras plus +heureuse, et tu sais si je désire de te le savoir. Je ne comprends pas +trop pourquoi tu dis que M. de C.[156] est mauvais politique; il me +semble que l'on est fort content de lui, qu'il a fait d'assez belles +choses, et que M. de Ségur vient de faire la bêtise la plus pommée que +l'on puisse voir en accompagnant l'Impératrice sur la route de +Kherson. Elle remue terriblement, la bonne dame, ce qui me déplaît +beaucoup: je suis partisante du repos. En conséquence, ce que je t'ai +mandé pour Minette n'aura, je crois, pas lieu. Ce n'étoit pas un homme +assez bien né. Pour l'autre, mon coeur, je crois qu'il faut attendre +comme nous avons déjà fait. Il y a bien des choses à voir et pour elle +et pour moi. Car il ne suffit pas de trouver des gens qui prêtent; il +faut voir comment on rendra, et si l'on ne se mettra pas dans +l'impossibilité de faire d'autre chose nécessaire et pour le moins +aussi juste. Tout cela, mon coeur, il sera temps d'y penser quand +j'aurai vingt-cinq ans. Jusque-là..... + +[Note 156: Le maréchal de Castries.] + + * * * * * + +X. + +A MADAME DE BOMBELLES. + + Ce 8 février 1788[157]. + +[Note 157: La reproduction de cette lettre et des deux suivantes, +jusqu'à ce jour inédites, est interdite.] + +Ta lettre me fait bien de la peine, ma petite, par l'excessive +inquiétude où tu étois de la pauvre Félicie. Tu auras su, bientôt +après, sa mort, et le courage de sa mère; elle va bien à présent: +l'enfant qu'elle va avoir la distraira de la perte qu'elle a faite, +surtout nourrissant. Elle t'aura sûrement mandé que tous les avis de +ce pays étoient contre, et que c'est un médecin de Stuttgard qui l'a +décidée; j'ai peur qu'elle n'ait pas tout à fait raison. Cependant +comme elle mènera une vie plus calme qu'à sa première nourriture, +l'enfant pourra devenir plus fort. Je crois qu'elle ne me pardonneroit +pas si elle savoit ce que je pense sur cela. Je voudrois bien que tu +eusses le temps de la voir un peu avant son départ. Je ne t'avois +point parlé de la maladie de Félicie, parce que ta mère étoit à Paris, +et que je ne savois pas ce que l'on te mandoit, ce qui a fait que je +ne t'ai pas écrit aussi la première poste après sa mort. + +J'ai montré à ta mère ce que tu me marques pour ton logement; je +voudrois que tu eusses celui de la Chapelle, mais il ne te convient +pas, à ce que l'on te dit, et puis il est bien un peu cher, je crois +qu'il va à cinq mille livres; mais il a l'agrément d'être le plus près +de la pièce du Dragon, quoiqu'il y ait une très-petite rue à passer; +enfin, ta mère, ton frère, la Chapelle, amies et Raigecourt, s'en +occupent tant qu'ils peuvent; ainsi, si tu n'es pas bien logée, ce +sera faute de s'entendre, plutôt que manque de s'en occuper. + +Mon neveu[158] est toujours dans un état très-inquiétant, l'on ne s'en +doute pas, ce qui me fait espérer qu'il s'en tirera; car, si tu t'en +souviens, cela lui a porté bonheur dans le temps où il a été à la +Muette. Cette tranquillité évite bien des peines, mais aussi le coup +est-il bien plus cruel lorsqu'il est inattendu. Je crois t'avoir déjà +dit tout cela, mais c'est que j'en suis pénétrée. + +[Note 158: Le premier Dauphin.] + +Raigecourt est toujours grosse, et je crois que, cette fois-ci, c'est +pour tout de bon: elle a passé l'époque de sa seconde fausse couche et +se ménage assez pour croire qu'elle n'aura pas d'accidents; le seul +qu'elle ait jusqu'à ce moment, ce sont des maux de coeur affreux et +une peur pas mal grande, qu'elle a dissimulée le plus qu'elle peut, +mais qui, malgré cela, est très-visible. Si par hasard tu lui écris, +ne lui en parle pas. + +Le Parlement, dit-on, va encore s'assembler pour les lettres de +cachet. Tout cela est du rabâchage pour ce moment-ci. Je voudrois +qu'il ne fut plus question de lui lorsque tu reviendras, pour le bien +que je te veux, car il est bien ennuyeux, presque autant que le temps, +qui, hier, étoit superbe, doux, un beau soleil; aujourd'hui, il fait +noir et froid, ce qui, comme tu sais, ne m'empêche pourtant pas de +sortir. En conséquence je te quitte pour aller rejoindre M. Huvé[159], +et donner des ordres. Je suis tout étonnée de penser que, l'année +prochaine, je serai au moment de coucher ici; je sens que cela me +paroîtra tout drôle. Adieu, ma petite, je t'aime et t'embrasse de tout +mon coeur. + +[Note 159: Architecte des bâtiments royaux, restaurait en ce moment la +maison de la princesse.] + +J'oubliois de te dire que je trouve ton D. un drôle d'homme de +s'enflammer comme cela pour quelqu'un qu'il n'a jamais vu; tu feras +très-sagement de traîner cette affaire en longueur, car je ne crois +pas qu'elle ait lieu, et il vaut mieux que tu sois ici lorsqu'elle +sera rompue tout à fait. Si tu étois encore en colère lorsque tu auras +reçu ma lettre, tu l'auras tournée contre moi d'après ce que je te +mandois, et cette idée m'affecte considérablement. Mon seul espoir est +que ta fureur n'aura pas été longue. Adieu. Je te quitte tout de bon. + + * * * * * + +XI. + +A MADAME DE BOMBELLES. + + Sans date, mais vers 1788 ou 89. + +J'en suis à désirer que ton pauvre frère soit délivré de tous ses +maux, et que sa vie ne se prolonge pas aux dépens de tout ce qu'il +souffre au physique et au moral. Je suis désespérée de ne pouvoir +partager les soins, et pense avec bien de la peine à l'état +d'affliction où tu es en ce moment-ci. J'ai vu, ce matin, le +baron[160]. J'y ai mené Bombon, qu'il a beaucoup caressé. J'ai été +fort contente de ma conversation avec lui, et il a fini par me +promettre de parler à la Reine et à la duchesse de Polignac. La seule +chose qui m'ait déplu, c'est qu'il m'a dit qu'on vouloit donner +C.....[161] à M. de la Luzerne. Il veut que je parle aussi à la Reine, +mais il ne veut pas absolument que je parle de Dresde, prétendant +qu'il ne faut lui présenter aucunes difficultés qui demandent +réflexion, et je me suis promis, malgré cela, en me gardant bien de le +lui dire, que je la prierois de déclarer qu'elle ne vouloit pas que tu +fusses davantage en Allemagne. Somme toute, je suis contente. Je te +ferai plus de détails quand je te verrai. Quoique ma lettre ennuie +beaucoup les personnes qui me la voient écrire, il faut encore que je +te dise que Rayneval, chez qui j'ai été avec madame Duval, m'a dit que +le baron sortoit de chez lui, et qu'il lui avoit beaucoup parlé de +toi. J'ai pensé que mon audience du matin n'y avoit rien gâté. Il faut +encore que je te dise que j'ai fait un grand éloge au baron de ta +raison, du froid et de la résignation avec lesquels tu soutenois +toutes les persécutions que tu avois éprouvées; il est convenu de tout +cela, et m'a dit qu'il avoit été parfaitement content de la manière +dont tu lui avois parlé au sujet de tes affaires. Adieu, mon enfant, +donne-moi de tes nouvelles demain matin; remercie ta soeur de ce +qu'elle a bien voulu m'écrire, et dis à madame de Bombelles tout ce +que j'éprouve pour elle dans ce moment-ci. + +[Note 160: M. de Breteuil.] + +[Note 161: Constantinople. Cette ambassade, dont les émoluments +étaient considérables, était l'objet de l'ambition de M. de Bombelles, +qui n'avait point de fortune, avait déjà plusieurs enfants, et était, +par sa position officielle, obligé à une grande représentation. B.] + + * * * * * + +XII. + +A MADAME DE BOMBELLES. + +Je suis dans l'enchantement de l'énorme gratification qu'on vous a +donnée; j'ai peur que le Roi ne se ruine avec ces libéralités-là. Si +j'étois de ton mari, malgré la modestie de cette somme, je la +laisserois à M. d'Harvelay, pour prouver à M. de Vergennes que vous +demandez davantage, parce que vous en avez véritablement besoin, et +pour qu'il voie bien que c'est pour payer vos dettes, et que, puisque +vous donnez un si petit à-compte, quand vous en aurez davantage, vous +l'emploierez au même usage. J'espère bien que l'année prochaine il +vous en donnera un peu plus. J'ai commencé par la lettre de M. de +Vergennes, je lisois bien vite, parce que je croyois que j'allois +voir des choses superbes, et j'ai été un peu étonnée. Au reste, après +avoir bien réfléchi, je ne crois pas que cela soit mauvaise volonté de +sa part; mais comme on a été obligé de donner des gratifications pour +les fêtes, elles ont pu gêner et diminuer celle-là. + +Adieu, mon coeur, j'espère que votre médecine vous fera du bien; +tâchez de vous calmer. + + * * * * * + +XIII. + +A MADAME MARIE DE CAUSANS. + + [Dans les premiers mois de 1789.] + +Oui, certes, mon coeur, je vous écrirai avant que vous soyez au +noviciat; mais j'espère bien qu'il ne vous sera pas défendu de +recevoir des lettres après. Il est vrai que nous serons plus gênées +par l'inspection de la maîtresse; mais cela ne m'empêchera pas de vous +dire tout ce que je pense. Vous serez peut-être étonnée, mon coeur, +que, d'après toutes les réflexions, consultations et épreuves que vous +avez faites, je ne sois pas encore assez convaincue de la solidité et +de la réalité de votre vocation, pour ne pas craindre que vous n'ayez +pas réfléchi comme il faut. Premièrement, mon coeur, on ne peut +connoître si une vocation est vraiment l'ouvrage de Dieu, que lorsque +avec le désir de suivre sa volonté, l'on s'est pourtant permis de +combattre de bonne foi le penchant qui porte à se consacrer à lui; +sans cela, l'on court le risque de se méprendre, et de suivre une +ferveur passagère qui tient souvent au besoin du coeur, qui, n'ayant +pas d'objets d'attachement, croit se sauver du danger d'en former que +le Ciel n'approuveroit pas, en se consacrant à Dieu. Ce motif est +louable, mais il ne suffit pas; il tient à la passion, il tient au +désir et au besoin que le coeur a de former un lien qui le remplisse, +dans le moment, tout entier. Mais, je vous le demande, mon coeur, Dieu +peut-il approuver cette offrande? peut-il être touché du sacrifice +d'une âme qui ne se donne à lui que pour se débarrasser d'elle-même? +Vous savez que, pour faire un voeu quelconque, il faut une volonté +libre, réfléchie, dénuée de toute espèce de passion; il en est de même +pour celui d'une religieuse, et ces dispositions sont encore plus +essentielles. Le monde vous étoit odieux; mais étoit-ce dégoût ou +regret? Ne croyez pas que si ce dernier l'emportoit, votre vocation +soit naturelle et vraie. Non, mon coeur, le Ciel vous envoyoit une +tentation, il falloit la supporter, et ne prendre votre résolution de +vous consacrer à lui que lorsqu'elle auroit été passée. + +Deuxièmement, mon coeur, il faut avoir l'esprit bien mortifié pour +prendre l'engagement que vous voulez prendre. Voilà l'essentiel, la +véritable vocation. Tout ce qui tient au corps coûte peu, l'on s'y +accoutume; mais il n'en est pas de même de ce qui tient à l'esprit et +au coeur. + +Vous êtes tranquille sur le compte de d'Ampurie[162] parce que vous +avez consulté l'archevêque; je rends hommage à ses vertus avec +plaisir, mais permettez-moi de vous dire que, de l'aveu de ceux qui le +connoissent le plus, il est impossible d'être moins capable de +conduire une âme. Je ne vous en parle pas seulement d'après les +autres, mon coeur, c'est d'après ce que j'ai vu. J'ai été dans le cas +de connoître un prêtre que l'archevêque avoit laissé prêt à se livrer +au plus grand désespoir, qu'il n'imaginoit de secourir ni de conseils +ni de tout ce qui pouvoit contribuer à sa consolation. Cependant, mon +coeur, ce n'étoit là que son strict devoir. Or, comment voulez-vous, +d'après cela, que je sois tranquille sur le conseil qu'il vous a donné +sur un simple aperçu, sans avoir causé avec vous, sans être entré dans +des détails où il est impossible d'entrer par lettre, que je m'en +rapporte au conseil du directeur du couvent, qui, tout honnête homme +qu'il puisse être, ne peut pas être juge impartial dans cette affaire? + +[Note 162: Madame la marquise de Causans avait quatre filles: + +L'aînée, mademoiselle de Causans, avait épousé M. de Sade; + +La seconde, Caroline de Causans, titrée comtesse de Vincens, fut +mariée au marquis de Raigecourt; + +La troisième, Marie de Causans, comtesse de Mauléon, après avoir perdu +sa mère, était entrée comme novice au Saint-Sépulcre, à Bellechasse. +Les troubles de la Révolution mirent forcément obstacle à la +réalisation de son projet d'entrer en religion. + +Elle en éprouvait d'autant plus de regrets qu'elle avait sous sa garde +sa jeune soeur, Françoise de Causans, comtesse d'Ampurie, dont il est +ici question, et qui plus tard fut mariée au comte de Schulenburg.] + +Si d'Ampurie n'est pas mariée dans trois ans, et qu'elle soit obligée +d'aller à son Chapitre, vous en rapporterez-vous à ses dix-huit ans, +pour croire qu'elle aura toujours une conduite sage, mesurée, qu'elle +n'aura pas besoin du conseil d'une amie, d'une soeur qui lui servoit +de mère, pour qui elle seroit parvenue à en avoir tous les sentiments? +qu'en l'abandonnant à elle-même, vous remplirez le devoir le plus +sacré que vous ayez jamais à remplir, celui d'une mère mourante qui +s'en est rapportée à vous, qui vous a choisie comme celle qui pouvoit +le plus la remplacer avec succès; d'une mère qui n'auroit certes pas +abandonné ses enfants à toute la séduction du monde pour se livrer à +un goût de retraite et de dévotion qu'elle n'auroit pas cru dans la +règle? Non, mon coeur, il me sera toujours impossible de croire que +vous remplissez votre devoir, que vous accomplissez la volonté de Dieu +en vous consacrant à lui dans ce moment. Au nom de ce même Dieu que +vous voulez servir d'une manière plus parfaite, consultez encore, mon +coeur, mais consultez des gens plus éclairés, des gens qui n'aient +aucun intérêt ni pour ni contre le parti que vous voulez prendre; +exposez-leur votre position; laissez-vous examiner de bonne foi: vous +seriez aussi coupable en exagérant votre désir comme en le +dissimulant. Et, mon coeur, si, pendant votre noviciat, vous éprouvez +la moindre peine, je vous le demande en grâce, consultez les mêmes +personnes, ne vous en rapportez pas à ceux qui vous diroient que ce ne +sont que des tentations; il faut les connoître, il faut les peser, +voir si, lorsque vous serez engagée, elles ne feront pas le malheur de +votre vie. Enfin, mon coeur, j'ose vous demander, au nom de l'amitié +que vous avez pour moi, au nom de ce que vous avez de plus cher en ce +monde, au nom de votre respectable mère, de ne négliger aucune des +précautions que ceux qui vous sont attachés et qui ont des droits sur +votre amitié pourront vous suggérer, pour vous assurer de plus en plus +de la vérité de votre vocation. Ce sera peut-être une croix pour vous, +mais elle vous attirera plus de grâces par la suite. + +Travaillez à me rassurer, mon coeur, en me parlant des épreuves +auxquelles vous vous êtes livrée. Je ne vous parle pas de celles du +corps: elles sont absolument nulles pour moi, parce qu'elles ne +tiennent qu'à l'habitude; mais si vous avez combattu votre vocation; +si vous vous sentez parfaitement calme et libre de toutes peines +d'esprit; que ce ne soit pas avec vivacité que vous vous livriez à +Dieu. Si votre esprit est mortifié, si vous ne vous faites pas un +tableau parfait du couvent où vous entrez, si vous comptez y trouver +des gens qu'il vous faudra supporter, des objets de _scandale_[163]; +car ne croyez pas, mon coeur, qu'un couvent en soit exempt aux yeux +d'une religieuse: plus on est parfait, plus on veut rencontrer dans +les autres les mêmes sentiments, et vous ne serez pas à l'abri de +cette tentation; car, j'en conviens, cela en est une, mais qui devient +une réalité par un excès d'amour de Dieu. Il est bien peu de couvents +où la charité règne assez pour ne pas connoître ce défaut. + +[Note 163: Les petits défauts qui sont à peine remarqués dans le monde +deviennent un objet de _scandale_ au couvent, où l'on doit vivre de la +vie parfaite. Les lignes qui suivent expliquent clairement la pensée +de Madame Élisabeth.] + +Enfin, mon coeur, dans quelque position que vous vous trouviez, +comptez assez sur mon amitié et sur un vif intérêt de ma part, pour me +parler toujours avec confiance de ce qui vous touche. J'ose dire le +mériter, par les vrais sentiments que j'ai pour vous, et le tendre +intérêt que m'inspireront toujours les enfants de votre respectable et +tendre mère. Je vous embrasse et vous aime de tout mon coeur. + +Je vous demande en grâce de ne pas vous contenter de lire une fois ma +lettre. + + * * * * * + +XIV. + +A LA MARQUISE DE BOMBELLES. + + Versailles, le 15 juillet 1789. + +Que tu es aimable, mon coeur! Toutes les affreuses nouvelles d'hier +n'avoient pu parvenir à me faire pleurer; mais la lecture de ta +lettre, en portant de la consolation dans mon coeur par l'amitié que +tu me témoignes, m'a fait verser bien des larmes. Il seroit bien +triste pour moi de partir sans toi. Je ne sais pas si le Roi sortira +de Versailles. Je ferois ce que tu désires, s'il en étoit question. Je +ne sais pas ce que je désire sur cela. Dieu sait le meilleur parti à +prendre. Nous avons un homme pieux à la tête du Conseil[164], +peut-être l'éclairera-t-il! Priez beaucoup, mon coeur; ménagez-vous +bien, ne troublez pas votre lait. Vous feriez mal, je crois, de +sortir. Ainsi, ma petite, je fais le sacrifice de te voir. Sois +convaincue qu'il en coûte à mon coeur. Je t'aime, ma petite, mieux que +je ne puis le dire. Dans tous les temps, dans tous les moments, je +penserai de même. J'espère que le mal n'est pas aussi grand que l'on +se le figure. Ce qui me le fait croire, c'est le calme de Versailles. +Il n'étoit pas bien sûr, hier, que M. de Launey fût pendu: on avoit +pris, dans la journée, un autre homme pour lui. Je m'attacherai, comme +tu me le conseilles, au char de _Monsieur_, mais je crois que les +roues n'en valent rien. Adieu, mon coeur, je vous embrasse aussi +tendrement que je vous aime. + +[Note 164: M. le baron de Breteuil.] + + * * * * * + +XV. + +A MADAME DE BOMBELLES. + + Versailles, le 5 août 1789. + +La joie de vous savoir en bonne santé a été très-grande dans ce +monde-ci. Les premières nouvelles que nous aurons seront encore mieux +reçues, et par-dessus tout les quatrièmes. Dans toutes autres +occasions, il seroit généreux de partager la joie de la petite +baronne; mais dans celle-ci, elle ne peut pas même nous en savoir bon +gré. Je vous ai tenu parole, mon enfant; je n'ai pas été fâchée de +vous dire adieu; mais je ne sais pas si cela vient de là, mais je me +sens d'une humeur de chien. Ne vous en donnez pourtant pas les gants. +Oui, je vous le répète, et vous le répéterai et vous le dirai sans +cesse, je suis charmée que vous alliez nourrir Henri IV dans un pays +où l'air est plus chaud et par conséquent plus propre à l'éducation +que vous voulez lui donner. Jouissez bien du bonheur de voir la +petite; animez-vous l'une l'autre à tout ce qu'il est dans votre âme +de chercher, pour fortifier votre moral, qui, étant éloigné d'un lieu +qui vous est cher sous mille rapports, doit un peu souffrir. +Réjouissez-vous des nouvelles que je vais vous apprendre, si vous ne +les savez pas encore. D'abord, les ministres sont nommés et paroissent +approuvés par le public. L'archevêque de Bordeaux[165] a les sceaux, +celui de Vienne[166] la feuille des bénéfices, M. de la Tour du +Pin-Paulin[167] la guerre, et le maréchal de Beauvau[168] au Conseil. +Secondement, la nuit de mardi à mercredi, l'Assemblée a duré jusqu'à +deux heures. La noblesse, avec un enthousiasme digne du coeur +françois, a renoncé à tous ses droits féodaux et au droit de chasse. +La pêche y sera, je crois, comprise. Le clergé a de même renoncé aux +dîmes, aux casuels et à la possibilité d'avoir plusieurs bénéfices. +Cet arrêté a été envoyé dans toutes les provinces. J'espère que cela +fera finir la brûlure des châteaux. Ils se montent à soixante-dix. +C'étoit à qui feroit le plus de sacrifices: tout le monde étoit +magnétisé. + +[Note 165: M. Champion de Cicé. Ce prélat, député de la sénéchaussée +de Bordeaux aux états généraux, passa un des premiers à la chambre du +tiers, fit, le 27 juillet 1789, au nom du comité de constitution, un +long rapport sur les droits de l'homme et sur la forme à donner au +Corps législatif. La popularité que ces actes lui acquirent le porta à +la place de garde des sceaux. Il contre-signa à ce titre le décret de +la constitution civile du clergé. Il donna sa démission en novembre +1790, époque à laquelle on déclara que les ministres avaient perdu la +confiance de la nation. Il passa à l'étranger, revint en France le 18 +brumaire an VIII (9 novembre 1799), fut pourvu en 1802, par le premier +consul, de l'archevêché d'Aix. Né à Rennes en 1735, il est mort en +1810. Mademoiselle Champion de Cicé, sa soeur, avait été compromise +dans le complot du 3 nivôse an IX (24 décembre 1800) (pour avoir donné +asile à Carbon, dit le petit François, qui conduisait la charrette de +la machine infernale); mais elle fut acquittée par le tribunal +criminel de la Seine.] + +[Note 166: Né en 1715, ce frère de l'auteur de _Didon_, fort +recommandable par ses lumières et ses moeurs, étant premier aumônier +de Louis XV, répondit à ce prince qui lui demandait s'il saurait bien +dire le _Benedicite_: «Non, Sire, près de Votre Majesté, je ne sais +que rendre grâce.» D'abord évêque du Puy, puis archevêque de Vienne, +il combattit les philosophes et les idéologues. Entré au conseil et +chargé de la feuille des bénéfices, le Pape s'adressa à lui pour +l'engager à combattre de tous ses efforts toute innovation relative au +clergé. «Vous êtes, lui disait-il, mieux à même que tout autre de +rendre le service éminent que je vous demande. Vous avez déjà plus +d'une fois prouvé votre zèle à sauvegarder la saine doctrine. Le temps +presse; il n'y a pas un moment à perdre pour sauver la religion, le +Roi et votre patrie. Vous pourrez certainement engager Sa Majesté à +refuser cette funeste sanction. La résistance fût-elle pleine de +dangers, il n'est jamais permis de paroître un instant abandonner la +foi catholique, même avec le dessein de revenir sur ses pas quand les +circonstances auront changé.» L'archevêque était affaibli par l'âge, +et n'avait plus assez de caractère pour faire une telle démarche. Sa +santé périclitant de jour en jour, il s'éteignit le 29 décembre 1790, +dans sa soixante-quinzième année.] + +[Note 167: La Tour du Pin (Jean-Frédéric, comte de), lieutenant +général des armées du Roi, fut député de la noblesse de Saintes aux +états généraux, se rangea du côté de la minorité de son ordre, et fut +bientôt après appelé au ministère de la guerre. Le 4 août, il informa +l'Assemblée de sa nomination, protesta de son attachement à ses +décrets, et présenta un plan pour l'organisation de l'armée. Il donna +sa démission avec les autres ministres dès qu'ils furent déclarés +avoir perdu la confiance nationale. Appelé en témoignage dans le +procès de la Reine, il rendit à cette auguste princesse la justice +qu'elle méritait et l'entoura des respects qui lui étaient dus. +Traduit quelques jours après elle, il monta à son tour sur le même +échafaud. Né à Grenoble en 1728, il périt le 28 avril 1794.] + +[Note 168: Si le maréchal Charles-Just de Beauvau eût précédé Bayard, +on lui eût probablement donné le surnom de cet incomparable chevalier. +Nommé gouverneur du Languedoc, Beauvau se distingua dans ses nouvelles +fonctions par la chaleur de son zèle à secourir les tristes victimes +de la révocation de l'édit de Nantes, et par une persévérance que la +crainte même d'une disgrâce ne put ébranler. Des femmes protestantes +qui gémissaient dans les cachots durent à l'humanité du maréchal un +adoucissement à leurs maux. Le chevalier de Boufflers, qui a fait son +éloge, raconte la belle réponse faite par M. de Beauvau à quelqu'un +qui lui adressait une observation à ce sujet: «Le Roi, monsieur, est +maître de m'ôter le commandement qu'il m'a donné, mais non de +m'empêcher de remplir mes devoirs selon ma conscience et mon +honneur.»--Né à Lunéville le 10 septembre 1720, le maréchal de Beauvau +mourut à Paris le 21 mai 1793.] + +Il n'y a jamais eu tant de joie et de cris. On doit chanter un _Te +Deum_ à la chapelle et donner au Roi le titre de Restaurateur de la +liberté françoise. On a aussi parlé d'abolir les engagements +perpétuels, et la noblesse a renoncé aux places, pensions, etc. Cet +article n'est pourtant pas totalement passé. Je crois, mon coeur, que +vous serez assez contente des bonnes nouvelles que je vous apprends. +Je n'ose pas me flatter que mes lettres soient toujours aussi +intéressantes. + +Votre mère, que je quitte dans l'instant.... + + * * * * * + +XVI. + +A L'ABBÉ R. DE LUBERSAC. + + 16 octobre 1789. + +Je ne puis résister, Monsieur, au désir de vous donner moi-même de +mes nouvelles. Je sais l'intérêt que vous voulez bien y prendre; je ne +doute pas qu'il ne me porte bonheur. Croyez qu'au milieu du trouble et +de l'horreur qui nous poursuivent, j'ai bien pensé à vous, à la peine +que vous éprouviez, et que j'ai eu une grande consolation en voyant +votre écriture. Ah! Monsieur, quelles journées que celles du lundi et +du mardi[169]! Elles ont fini pourtant beaucoup mieux que les cruautés +qui s'étoient passées dans la nuit ne pouvoient le faire croire. Une +fois entrés dans Paris, nous avons pu nous livrer à l'espérance, +malgré les cris désagréables que nous entendions autour de la voiture: +ceux de _Vive le Roi! vive la Nation!_ étoient les plus forts. Une +fois à l'hôtel de ville, ceux de _Vive le Roi!_ furent les seuls qui +se firent entendre. Les propos de ceux qui entouroient notre voiture +étoient les meilleurs possibles. La Reine, qui a eu un courage +incroyable, commence à être mieux vue par le peuple. J'espère qu'avec +le temps, une conduite soutenue, nous pourrons regagner l'amour des +Parisiens, qui n'ont été que trompés. Mais les gens de Versailles, +Monsieur! Avez-vous jamais vu une ingratitude plus affreuse? Non, je +crois que le Ciel, dans sa colère, a peuplé cette ville de monstres +sortis des enfers. Qu'il faudra de temps pour leur faire sentir leurs +torts! Et si j'étois roi, qu'il m'en faudroit pour croire à leur +repentir! Que d'ingrats pour un honnête homme! Croiriez-vous bien, +Monsieur, que tous nos malheurs, loin de me ramener à Dieu, me donnent +un véritable dégoût pour tout ce qui est prière. Demandez au Ciel pour +moi la grâce de ne pas tout abandonner. Je vous le demande en grâce; +et prêchez-moi un peu, je vous prie: vous savez la confiance que j'ai +en vous. Demandez aussi que tous les revers de la France fassent +rentrer en eux-mêmes ceux qui pourroient peut-être y avoir contribué +par leur irréligion. Adieu, Monsieur, croyez à toute l'estime que j'ai +pour vous, et au regret que j'ai d'en être éloignée. + +[Note 169: 5 et 6 octobre.] + +La personne qui vous remettra cette lettre se chargera de la réponse. + + * * * * * + +XVII. + +A LA MARQUISE DE BOMBELLES. + + Ce 8 décembre 1789. + +Je suis bien aise, mademoiselle Bombelinette, que vous ayez reçu ma +lettre, puisqu'elle vous a fait plaisir, et je lui sais très-mauvais +gré d'avoir été si longtemps en chemin. La vôtre a été beaucoup plus +aimable. Vous ne pouvez pas vous faire une idée du bruit qu'il y a eu +aujourd'hui à l'Assemblée. Nous entendions les cris en passant sur la +terrasse des Feuillants. Cela faisoit horreur. On vouloit revenir sur +un décret qui avoit passé samedi, non-seulement par assis et levé, +mais encore par l'appel nominal. La même chose est arrivée ce matin, +et il faut espérer que l'on ne reviendra plus sur ce décret, qui me +paroît fort raisonnable: vous l'apprendrez par les gazettes. + +Je ne mets point du tout de courage à ne point parler de Montreuil. +Vous voulez, mon coeur, juger trop avantageusement de moi. Mais c'est +qu'apparemment je n'y pensois pas lorsque je t'ai écrit. J'en ai +souvent des nouvelles. Jacques vient tous les jours m'apporter ma +crème. Flury[170], Coupry[171], Marie[172] et madame Du Coudray +viennent me voir de temps en temps. Tout cela a l'air de m'aimer +toujours; et M. Huret, que j'oubliois, n'est pas bien mal..... Venons +maintenant à la maison. Le salon se meubloit lorsque je l'ai quitté. +Il étoit disposé à être fort agréable. Jacques est dans son nouveau +logement. Madame Jacques est grosse, et toutes mes vaches le sont +aussi. Il y a en ce moment un veau qui vient de naître. Pour les +poules, je ne vous en parlerai pas, parce que je les ai un peu +délaissées. Je ne sais si vous aviez vu mon petit cabinet du fond +meublé. Il est bien joli. Ma bibliothèque est presque finie. Pour la +chapelle, Corille est tout seul à y travailler; tu juges si cela va +vite. C'est même par charité pour lui que j'ai permis qu'il continuât +à y mettre un peu de plâtre. Comme il y est tout seul, cela ne peut +pas être compté comme une dépense. Je suis fâchée de ne pas y aller, +tu le croiras facilement; mais les chevaux sont pour moi une bien plus +grande privation. Cependant, comme je ne puis pas en faire usage, j'y +pense le moins possible; mais je sens qu'à mesure que mon sang se +calme, cette privation se fait plus sentir; j'en aurai plus de plaisir +lorsque je pourrai satisfaire mon goût. Et ce pauvre Saint-Cyr, ah! il +est bien malheureux! J'ai reçu hier une lettre charmante de +Draquelonde; je leur parlerai de toi demain, car je compte y écrire. +Te souviens-tu de Croisard, le fils de la femme de garde-robe de ma +soeur? Eh bien, il est aujourd'hui attaché à mes pas en qualité de +capitaine. Je dis _attaché_, parce que l'on ne nous quitte pas plus +que l'ombre ne fait le corps. Ne crois pas que cela me contrarie. +Comme mes courses ne sont pas variées, cela m'est bien égal. Au reste, +je me promène tant que je peux. Sois bien tranquille: encore ce matin +j'ai marché pendant une grande heure. + +[Note 170: Concierge de la maison Élisabeth.] + +[Note 171: Maître jardinier, mort le 8 nivôse an II (28 décembre +1793).] + +[Note 172: Marie Magnin, femme de Jacques Bosson.] + +Minette et sa mère étoient à Chartres depuis longtemps. Elles y sont +toujours. La fille dit qu'elle s'ennuie; je ne le crois pas trop, +parce qu'elle y est plus distraite qu'à Versailles. Elle m'écrit assez +souvent. Elle m'a mandé hier qu'elle avoit été à confesse, et que cela +l'avoit tout soulagée, qu'elle vouloit y aller souvent. Je souhaite +que cela soit vrai. As-tu déjà fait une nouvelle connoissance, et +comment t'en trouves-tu? Ton curé n'est point content de ce que nous +avons quitté Versailles. Adieu, ma chère petite; je t'aime et +t'embrasse de tout mon coeur. Tu es bien gentille d'aimer beaucoup la +Princesse, qui te le rend bien! + + * * * * * + +XVIII. + +A LA MARQUISE DE BOMBELLES. + + Paris, ce 20 février 1890. + +Tu n'auras qu'un mot de moi, ma pauvre Bombe; j'ai été avertie trop +tard qu'il y avoit une occasion, et puis j'ai la tête et le coeur si +pleins de la journée d'hier, que je n'ai pas trop la possibilité de +penser à autre chose: le pauvre M. de Favras, dont tu as peut-être +connu l'affaire par les journaux, a été pendu hier. Je souhaite que +son sang ne retombe pas sur ses juges; mais personne (à l'exception du +peuple et de cette classe d'êtres auxquels on ne peut pas donner le +nom d'hommes, tant ce seroit avilir l'humanité) ne comprend pourquoi +il a été condamné. Il a eu l'imprudence de vouloir servir son Roi, +voilà son crime. J'espère que cette injuste exécution fera l'effet des +persécutions, et que de ses cendres il renaîtra des gens qui aimeront +encore leur patrie et qui la vengeront des traîtres qui la trompent. +J'espère aussi que le Ciel, en faveur du courage qu'il a témoigné +pendant quatre heures qu'il a été à l'hôtel de ville avant son +exécution, lui aura pardonné ses péchés. Priez Dieu pour lui, mon +coeur: vous ne pourrez pas faire une plus belle oeuvre. Du reste, +l'Assemblée est toujours la même: les monstres en sont les maîtres. +Enfin, le croirois-tu? le Roi n'aura pas encore toute la puissance +exécutrice nécessaire pour qu'il ne soit pas absolument nul dans son +royaume. Depuis quatre jours, l'on s'occupe de faire une loi pour +apaiser les troubles, eh bien! ils ne cessent de s'occuper d'autres +choses beaucoup moins essentielles pour le bonheur des hommes. Enfin, +Dieu récompensera les bons dans le Ciel, et punira ceux qui trompent +le peuple, le Roi, et tous ceux qui, par la droiture de leur +caractère, ne peuvent pas se résoudre à voir le mal tel qu'il est. + +Adieu, ma petite, je me porte bien, je t'aime bien; fais-en autant, +pour l'amour de ta Princesse, et espérons en un temps plus heureux. +Ah! comme nous en jouirons! J'embrasse tes petits enfants de tout mon +coeur. + +Tu sais le règlement fait pour les moines et les religieux. N'en dis +rien à personne, mais l'on dit qu'il sortira bien des gens des +couvents, et même de religieuses. J'espère que la maison de Saint-Cyr +n'éprouvera pas de changement. Mais son sort n'est pas encore décidé. + +Ta mère se porte bien. + + * * * * * + +XIX. + +A LA MARQUISE DE BOMBELLES. + + Paris, ce 1er mai 1790. + +Tu es bien plus parfaite que moi; tu crains _la guerre civile_; moi, +je t'avoue que je la regarde comme nécessaire: premièrement, je crois +qu'elle existe, parce que toutes les fois qu'un royaume est divisé en +deux partis, et que le parti le plus foible n'obtient la vie sauve +qu'en se laissant dépouiller, il m'est impossible de ne pas appeler +cela une guerre civile. De plus, jamais l'anarchie ne pourra finir +sans cela; et je crois que plus on retardera, plus il y aura de sang +répandu. Voilà mon principe. Il peut être faux; cependant, si j'étois +roi, il seroit mon guide, et peut-être éviteroit-il de grands +malheurs. Mais comme, Dieu merci, ce n'est pas moi qui gouverne, je +me contente, tout en approuvant les projets de mon frère, de lui dire +sans cesse qu'il ne sauroit être trop prudent et qu'il ne faut rien +hasarder. + +Je ne suis pas étonnée que la démarche que le Roi a faite le 4 février +lui ait fait un grand tort dans l'esprit des étrangers. J'espère +pourtant qu'elle n'a pas découragé nos alliés, et qu'ils auront enfin +pitié de nous. Notre séjour ici nuit beaucoup aux affaires. Je +voudrois pour tout au monde en être dehors, mais c'est bien difficile. +Cependant, j'espère que cela viendra. Si j'ai cru un moment que nous +avions bien fait de venir à Paris, depuis longtemps j'ai changé +d'avis; mais, mon coeur, si nous avions su profiter du moment, croyez +que nous aurions fait beaucoup de bien. Mais il falloit avoir de la +fermeté; mais il falloit ne pas avoir peur que les provinces se +fâchassent contre la capitale; il falloit affronter les dangers: nous +en serions sortis vainqueurs. + + * * * * * + +XX. + +A MADAME DE BOMBELLES. + + Paris, ce 18 mai 1790. + +Tu auras vu par les papiers publics, ma chère enfant, qu'il avoit été +question de ton mari à l'Assemblée, mais tu auras su en même temps que +l'on n'avoit pas seulement écouté M. de Lameth. Ainsi, mon coeur, cela +ne doit pas t'inquiéter. Il y avoit quelqu'un qui, à propos du +discours de M. de Lameth, disoit qu'apparemment il craignoit que ton +mari ne rendît Venise aristocrate, puisqu'il ne vouloit pas qu'il y +restât. J'ai trouvé ce propos charmant. Ta mère, qui assurément n'est +pas froide sur tes intérêts, n'est point agitée de ce qui s'est passé. +Ainsi, mon coeur, laisse gronder l'orage sans te troubler. + +Je t'envoie une lettre pour une femme que tu dois voir dans peu. Tu me +manderas comment tu l'auras trouvée. Je te vois d'ici te changeant +toutes les deux en fontaines. Dis à sa nièce bien des choses de ma +part sur la perte qu'elle vient de faire. Et puis, parle beaucoup, +avec le mari, de son corps, et tu seras aussi heureuse qu'il soit +possible de l'être dans ce moment-ci. Pour moi, j'éprouve une vraie +jouissance lorsque j'en reconnois quelques-uns dans les galeries. + +Nous sommes enfin sortis de notre tanière. Le Roi va, je crois, monter +à cheval pour la troisième fois, et moi j'y ai déjà monté une. Je n'ai +pas été très-lasse, et je compte recommencer vendredi. Je vais ce +matin à Bellevue. J'ai le besoin de voir un jardin anglois, et j'y +vais pour cela. Pendant ce temps-là, l'Assemblée s'occupera d'ôter au +Roi le droit de faire la paix ou la guerre. Bientôt, je pense qu'on +lui ôtera le droit de porter sa couronne, car c'est à peu près tout ce +qui lui reste. Tu sais sans doute ce qui se passe en Dauphiné et dans +les provinces adjacentes. La mort de De Bossette fait horreur. +Qu'est-ce qu'il étoit au mari de ta nièce? Adieu, ma petite, je +t'embrasse et t'aime de tout mon coeur. Comment va ton petit monstre +d'Henri? + +J'oubliois de te parler de la raison de ton mari. J'en suis édifiée, +touchée et enchantée. Je voudrois savoir ta réforme faite, parce que +c'est toujours un moment désagréable. + + * * * * * + +XXI. + +A LA MARQUISE DE BOMBELLES. + + Ce 27 juin 1790. + +Il y a longtemps que je ne vous ai écrit, ma petite Bombelinette. +Aussi je prends ce soir les avances, afin de n'être pas prise au +dépourvu par la poste, comme il arrive souvent lorsque l'on a assez de +goût pour la sainte paresse. Je ne vous parlerai pas de tous les +décrets que l'on rend à la journée, et surtout de celui d'un certain +samedi dont je ne sais plus le quantième. Il afflige peu des personnes +qu'il attaque, mais bien les malveillants et ceux qui l'ont rendu, car +il est devenu le sujet de la dissipation des sociétés. Pour moi, +j'espère bien m'appeler mademoiselle Capet, ou Hugues, ou Robert, car +je ne crois pas que je puisse prendre le véritable, celui de France. +Cela m'amuse beaucoup; et si ces messieurs vouloient ne rendre que de +ces décrets-là, je joindrois l'amour au profond respect dont je suis +pénétrée pour eux. Tu trouveras mon style un peu léger, vu la +circonstance; mais comme il ne contient pas de contre-révolution, tu +me le pardonneras. Loin d'y penser, nous allons nous réjouir dans +quinze jours avec toutes les milices du Royaume pour célébrer les +fameuses journées du 14 et du 15 juillet, dont peut-être tu as entendu +parler. On apprête le Champ de Mars. Il pourra contenir six cent mille +âmes. J'espère, pour leur salut et pour le mien, qu'il ne fera pas le +chaud qu'il a fait la semaine passée; car je crois que la messe que +nous entendrons en ce moment pourroit être mal entendue, vu que, pour +ma part, avec l'amour que j'ai pour le chaud, je crois que j'y +crèverois. Sans cela, j'espère bien n'y pas laisser mon pauvre corps, +qui pourroit bien, en quittant cet endroit, ne pas se rafraîchir de +quelque temps; mais au contraire j'espère bien le ramener tout comme +il y aura été. Pardonne-moi toutes ces bêtises; mais j'ai tant étouffé +la semaine passée, et à la revue de la milice, et dans mon petit +appartement, que j'en suis encore toute saisie. Et puis, il faut bien +rire un peu, cela fait du bien. Madame d'Aumale me disoit toujours, +dans mon enfance, qu'il falloit rire, que cela dilatoit les poumons. + +J'achève ma lettre à Saint-Cloud. Me voilà rétablie dans le jardin, +mon écritoire ou mon livre à la main; et là je prends patience et des +forces pour le reste de ce que j'ai à faire. Ta mère, que je viens de +quitter, se porte très-joliment. Adieu, je t'aime et t'embrasse de +tout mon coeur. As-tu sevré ton petit monstre, et comment t'en +trouves-tu? + + * * * * * + +XXII. + +A LA MARQUISE DE BOMBELLES. + + Ce 10 juillet 1790. + +J'ai reçu ta lettre par ce Monsieur qui est retourné à Venise, mais +trop tard pour y pouvoir répondre, en ayant une autre à écrire plus +pressée. Nous touchons, ma chère enfant, comme le dit la chanson, au +moment de la crise de la Fédération. Elle aura lieu mercredi; je suis +bien convaincue qu'il ne s'y passera rien de très-fâcheux. M. le duc +d'Orléans n'est pas encore ici, peut-être y sera-t-il ce soir ou +demain; peut-être ne reviendra-t-il jamais. J'ai l'opinion que c'est à +peu près indifférent. Il est tombé dans un tel mépris que sa présence +sera cause de peu de mouvement. L'Assemblée paroît décidément séparée +en deux partis, celui de M. de La Fayette et celui de M. le duc +d'Orléans, autrement appelé celui des Lameth. Je dis cela parce que le +public le croit; moi j'ai l'opinion qu'ils ne sont pas aussi mal +ensemble qu'ils veulent le paroître. Que cela soit ou que cela ne soit +pas, il paroît que celui de M. de La Fayette est beaucoup plus +considérable, et cela doit être un bien, parce qu'il est moins +sanguinaire, et paroît vouloir servir le Roi en consolidant l'ouvrage +immortel dont Target[173] accoucha le 4 février de l'an 90. + +[Note 173: Target passait avec raison pour le membre le plus actif du +comité de la constitution. Aussi dans le monde n'était-il question que +des couches de Me Target. On publia _cinq bulletins des couches de Me +Target, père et mère de la constitution des ci-devant François, conçue +aux Menus, présentée au Jeu de paume et née au Manège._] + +Toutes les réflexions que tu fais sur le séjour du [Roi] sont +très-justes, il y a longtemps que j'en suis convaincue; celles qui +suivent sont bonnes à suivre, sont même nécessaires. Mais de tout cela +il n'en sera rien, à moins que le Ciel ne s'en mêle. Prie-le bien fort +pour cela, car nous en avons grand besoin. Cela me fait bien de la +peine, parce que j'ai une certaine frayeur que l'ennui ne gagne tant +que l'on ne puisse résister au désir de s'amuser un peu, et d'une +manière qui peut être ou fort utile ou fort malheureuse pour +l'éternité. Le choix est difficile à faire dans deux choses aussi +rapprochées que celles-là, quoiqu'au premier coup d'oeil elles +paroissent fort dissemblables. Mais ton esprit est si fin, si juste, +qu'il apercevra sans peine le point qui les unit sans que je me donne +la peine de le démontrer. Si tu me trouves le sens commun, il faut +convenir que tu seras bien indulgente. + +L'Assemblée a décrété hier que le Roi seroit seul avec elle dans la +Fédération, le président à sa droite; le reste de sa famille sera, je +crois, aux fenêtres de l'École militaire. Le Roi avoit désiré d'en +être entouré; mais, comme de raison, on n'a pas pris garde aux désirs +de celui qui n'a de pouvoir que celui que la Nation lui délègue. Tu +sais que j'ai le bonheur de connoître beaucoup un des membres de cette +auguste famille du siècle passé; eh bien, je vous fais part que tout +cela lui est bien égal: elle n'en est affligée que par rapport à la +Reine, pour qui c'est un soufflet donné à tour de bras, et d'autant +mieux appliqué qu'il a été ménagé de loin, et que jusqu'au dernier +moment on avoit dit au Roi que le contraire passeroit. + +Je suis fâchée de penser que tu n'es plus à la campagne, parce que +cela te fait du bien et du plaisir; mais je suis bien édifiée de ta +résignation et de ton amour pour tes devoirs. J'espère que tes enfants +te ressembleront et serviront Dieu et leur maître comme de bons +chrétiens, et tes enfants doivent servir l'un et l'autre, ayant de si +bons exemples sous leurs yeux. A propos, je suis bien fâchée que ma +phrase t'ait déplu, ce n'étoit pas mon intention, comme tu peux bien +l'imaginer. Je n'ai pensé qu'au temps qu'il y avoit que ton mari ne +s'étoit occupé de ce métier qui demande un peu de pratique, surtout +s'il le suivoit dans la position où il est[174]. Mais je te fais +réparation, et te dirai que je suis convaincue que le zèle que +certainement il y mettroit pourroit suppléer à ce qui lui manqueroit +de science, si par hasard il en avoit perdu. Mais je ne puis te +dissimuler que, malgré la grandeur de tes sentiments, je ne me soucie +point du tout que ton mari soit appelé. J'ajouterai que je ne crois +pas qu'il le doive en conscience, parce que son sort est fixé et qu'il +ne peut le changer sans tout abandonner de bonne volonté ou de force. +Pèse encore cette réflexion, et sois bien convaincue que je n'ai +jamais eu le désir de te faire de la peine, notre amitié est trop +vraie pour que tu puisses en douter. Tes parents se portent bien. Je +t'embrasse de tout mon coeur; je suis bien fâchée de ce que tu me +mandes de Font. J'espère que tu te trompes; si cela étoit, que nous +serions ou bêtes ou malheureuses! etc. Mais plus j'y réfléchis, ainsi +qu'à ses propos, et moins je le crois. + +[Note 174: «Il étoit question de m'employer militairement à la suite +de M. le comte d'Artois, et Madame Élisabeth le voyoit avec peine.» +(_Note du marquis de Bombelles._)] + +M. de N., je crois, n'avoit pas besoin des conseils de l'homme dont tu +me parles pour le rejoindre. Je crois que l'autre n'auroit pas +souffert un séjour plus long, mais c'est toujours fort bien à lui de +l'avoir senti. S'il pouvoit de même se persuader de rester toujours où +il est avec l'autre, cela seroit bien heureux pour tout le monde. + + * * * * * + +XXIII. + +LA MARQUISE DE BOMBELLES. + + Ce 16 août 1790. + +Eh bien, ma Bombe, tu es en colère contre moi; tu aurois raison si +j'avois tort, mais, en conscience, je ne puis pas en convenir. Le +Monsieur qui t'a apporté une lettre de ta mère en a, je crois, une de +moi que je charge une autre personne de te remettre, ou si ce n'est +pas lui, tu en recevras une du même temps; du moins il me semble +qu'autant que je puis m'en ressouvenir, voilà la raison pour laquelle +je ne lui en ai pas donné. Si je me trompe, et que je ne t'aie pas +écrit du tout, c'est sûrement la faute du temps qui me manquoit; car +tu sais bien que, dans tous les moments, je serai bien aise de causer +à mon aise avec toi, et que celui-ci étant encore plus intéressant, je +ne le laisserai pas échapper. Au reste, pour obtenir tout à fait mon +pardon, je te promets de t'écrire par la première occasion, si +pourtant j'ai quelque chose à te mander; car je ne crois pas que vous +désiriez que je vous fasse des contes. + +Je ne comprends pas pourquoi tu n'as pas encore reçu ton élixir, car +Raigecourt te l'a envoyé il y a déjà quelque temps. Elle est à la +campagne dans ce moment-ci, avec son mari, dans une nouvelle terre +qu'ils ont achetée. Elle est agréable; mais ne pouvant en jouir pour +Stani, elle lui fait beaucoup moins de plaisir. Je suis bien aise que +ton pauvre Henry ne te donne plus d'inquiétude. La description que tu +me fais de ta campagne fait bien envie. Jouissez-en bien, mon enfant; +ne vous occupez point d'idées qui puissent rendre nul le bonheur que +la nature vous offre. Joignez-y le véritable, celui d'une conscience +bien pure, d'un coeur bien rempli de l'objet qui seul peut consoler +dans les maux qui accablent notre patrie, et tu pourras te vanter +d'être philosophe, et philosophe chrétien, bien loin des principes de +tes anciens amis, que l'expérience doit te faire juger avec des yeux +moins indulgents. + +La mère Bastide vient de terminer sa longue carrière avec le calme +qu'elle a eu toute sa vie. Je l'ai vue depuis sa mort, elle n'étoit +pas du tout changée. C'est bien jaune un cadavre, mais cela ne fait +pas trop d'horreur. Je ne sais plus si tu en as vu, je ne crois pas, à +moins que cela ne fût la mère Beaugeard[175]. + +[Note 175: Mère de M. Beaugeard, secrétaire des commandements de la +Reine _pour les années paires_.] + +Nous sommes toujours à Saint-Cloud, toujours dans la même position, +attendant avec résignation ce que le Ciel nous réserve. Bonsoir, ma +chère Bombe; je t'embrasse de tout mon coeur, je t'aime beaucoup, et +je voudrois bien être avec toi dans un petit coin de ta campagne. +Bitche pense-t-il toujours à moi? + + * * * * * + +XXIV. + +A MADAME LA MARQUISE DES MONTIERS[176]. + +[Note 176: La reproduction de cette lettre et de la suivante est +interdite.] + + Ce 29 août 1790. + +J'ai reçu votre lettre, mon coeur; elle m'a bien touchée; je n'ai +jamais douté de vos sentiments pour moi, mais les marques que vous +m'en donnez me font grand plaisir. Il m'auroit été infiniment agréable +de vous revoir cet automne, mais je sens la position de votre mari, et +je consens très-fort au projet qu'il a formé de passer l'hiver en pays +étranger. Je vous avoue même que votre position me le fait désirer: ce +pays-ci est tranquille, mais d'un moment à l'autre il peut ne l'être +plus. Vous êtes trop vive pour vous exposer à faire vos couches dans +un lieu où l'on peut craindre chaque jour quelque mouvement; votre +santé n'y résisteroit pas; de plus, avec cette disposition-là, les +suites de vos couches seroient beaucoup plus fâcheuses. Faites toutes +ces réflexions pour vous aider, mon coeur, à faire le sacrifice que la +fortune de votre mari et sa position vis-à-vis de sa mère vous +obligent de faire. Si de vous dire que je l'approuve peut en effet +vous le faire un peu mieux supporter, je vous le répéterai sans cesse; +mais, mon coeur, ce que je ne saurois trop vous répéter, et que je +voudrois que vous eussiez gravé dans le coeur et dans l'esprit, c'est +que ce moment-ci doit être décisif pour votre bonheur et votre +réputation. Vous allez être livrée à vous-même, dans un pays étranger, +ne pouvant recevoir de conseil que de vous-même. Peut-être y +rencontrerez-vous des Parisiens dont la réputation ne soit pas +très-bonne: il est bien difficile dans un autre pays de ne pas voir +ses compatriotes; mais ne les voyez qu'avec une telle prudence, réglez +tellement vos démarches sur la raison, que nul ne puisse tenir un +propos sur vous. Surtout, mon coeur, cherchez à plaire à votre mari; +quoique vous ne m'ayez jamais parlé de lui, je le connois assez pour +savoir qu'il a de bonnes qualités, mais qu'il peut en avoir qui ne +vous plaisent pas autant. Faites-vous la loi de ne jamais vous arrêter +sur celles-là, et surtout de ne jamais permettre que l'on vous en +parle; vous le lui devez, vous vous le devez à vous-même. Cherchez à +fixer son coeur: si vous le possédez bien, vous serez toujours +heureuse. Rendez-lui sa maison agréable, qu'il y retrouve toujours une +femme empressée à lui plaire, occupée de ses devoirs, de ses enfants, +et vous gagnerez par là sa confiance; et si une fois vous l'avez bien, +vous ferez, avec l'esprit que le Ciel vous a donné, et un peu +d'adresse, tout ce que vous voudrez. Mais, ma chère enfant, songez +avant tout à sanctifier toutes vos bonnes qualités par un grand amour +pour Dieu; pratiquez votre religion, vous y trouverez une force, des +ressources dans toutes vos peines, des consolations qu'elle seule peut +faire goûter. Ah! y a-t-il un bonheur plus grand que celui d'être +toujours bien avec sa conscience? Conservez-le, ce bonheur, et vous +verrez que les tourments de la vie sont bien peu de chose comparés +avec les tourments qu'éprouvent les gens livrés à toutes les passions. +Que la dévotion de votre belle-mère ne vous en dégoûte pas: il est des +gens à qui le Ciel n'accorde pas la grâce de la connoître sous son +vrai jour; il faut prier que le Ciel l'éclaire. Je suis bien aise que +votre mari connoisse ses défauts, mais je serois fâchée que par des +plaisanteries ou autrement vous les lui fassiez remarquer. Pardon, mon +coeur, de tout mon bavardage; mais je vous aime trop pour ne pas vous +dire tout ce que je crois utile à votre bonheur. Vous me dites, avec +toute l'amabilité dont vous êtes capable, que si vous valez quelque +chose vous me le devez; prenez-y garde, c'est m'encourager à vous +ennuyer encore. + +Mandez-moi si vous avez reçu une lettre de moi, que je vous ai écrite +peu de jours après la Fédération; il y en avoit une pour votre +belle-mère: comme c'est une occasion, elle a été longtemps en chemin. +Adieu, mon coeur, écrivez-moi tant que vous en aurez le désir. Si vous +avez besoin d'ouvrir votre coeur, ouvrez-le-moi, et croyez que vous ne +pouvez pas vous adresser à quelqu'un qui vous aime plus tendrement que +moi. Vous me manderez votre adresse. J'oubliois de vous répondre pour +M. d'A. Ne pouvant, vu la position de mes affaires, rien faire pour +lui dans ce moment, je désire que vous priiez la personne qui vous en +a parlé, s'il se trouvoit dans une position plus critique, qu'il est +toujours à craindre que les circonstances amènent, de vous le mander; +pour lors je ferois ce qu'il me seroit possible, et cela seroit plus +naturel que de leur envoyer de but en blanc, je craindrois que leur +amour-propre n'en fût choqué. Dites à votre mari de ma part que +j'espère que votre économie, et la sienne, fera qu'au printemps je +pourrai avoir le plaisir de vous voir. Recommandez-lui aussi de me +donner de vos nouvelles dès que vous serez accouchée. J'embrasse vous +et votre fils de tout mon coeur. + +Dites bien des choses à votre belle-mère; je lui écrirai dans peu. +Bombe se porte bien. Je suis bien fâchée que le mariage de Pauline ne +se fasse pas. + + * * * * * + +XXV. + +A MADAME LA MARQUISE DES MONTIERS. + + Ce 27 septembre 1790. + +Te voilà donc à Genève, mon coeur, te voilà à seize lieues de tes +parents, et ne pouvant pas y aller; je conçois la peine que cela te +fait, mais je suis enchantée du courage que tu y as mis. Qu'il est +bien fait d'éviter par des plaintes inutiles de mettre du froid, +souvent de l'humeur, dans le ménage: une femme doit tout sacrifier +pour que la paix y règne, et voilà ce que Démon commence à sentir; +cela me fait un plaisir extrême, car j'aime Démon de tout mon coeur; +je désire la voir heureuse, mais je veux par-dessus tout la savoir +remplissant bien tous ses devoirs, ayant une bonne conduite, ferme et +réfléchie, qui la mette dans le cas de n'avoir jamais de remords; et +pour lors je serai assurée de son bonheur, parce qu'il consiste, +par-dessus tout, dans la paix de la conscience, et qu'avec l'aide de +Dieu, lorsque la conscience ne reproche rien, on supporte facilement +les peines et les contrariétés dont ce monde est semé. Je ne vous +gronderai pas, mon petit Démon, d'avoir le coeur serré, il est des +occasions où il est difficile de lui faire violence, mais j'espérerai +toujours qu'un courage chrétien vous mettra dans le cas de ne pas le +montrer. Votre devoir vous fait la loi de respecter les volontés de +votre mari, soumettez-vous-y, et n'employez jamais vis-à-vis de lui +d'autres armes que celles de la persuasion. + +Non, mon coeur, jamais je ne pourrai assimiler vos sentiments avec +ceux de la personne dont vous me parlez; je ne doute pas de votre +attachement, j'aime à croire que vous ne changerez jamais, et me fais +un plaisir de penser que sous tous les rapports votre conduite me +mettra dans le cas de vous aimer toujours. Ce seroit une vraie peine +pour moi d'être obligée de changer; mais, mon coeur, si vous mettez +quelque prix à mon amitié, songez que c'est à votre bonne conduite que +vous la devrez. Si vous trouvez une occasion, mandez-moi, je vous en +prie, ce qui vous a fait quitter si brusquement les Fraises; si vous +avez eu quelques torts de vivacité, ayez la bonne foi de me les +avouer, et mandez-moi un peu comment vous êtes avec votre mari. Si je +vous fais des questions indiscrètes, pardonnez-les, mon coeur, à +l'intérêt que je prends à tout ce qui vous touche. Vous ferez bien de +nourrir votre fille (car je suis convaincue que vous en aurez une); +ménagez-vous bien, calmez votre sang autant que possible, n'exagérez +en rien l'éducation physique que vous lui donnerez, suivez les +conseils des gens sages et éclairés, et surtout apprenez à tenir un +enfant, car au premier jour vous l'étoufferez si vous n'avez pas plus +de talent que vous n'en aviez pour Stani[177]. Il est bien gentil de +penser à moi; j'espère que ta petite m'aimera un peu, à l'exemple de +son frère. + +[Note 177: Stanislas, l'aîné de ses enfants, filleul de _Monsieur_ et +de Madame Élisabeth.] + +Que vous faites bien, mon coeur, de ne chercher à vous lier qu'avec +des femmes raisonnables! Rien de plus dangereux pour une jeune +personne que des femmes qui n'ont pas de très-bons principes, rien ne +les perd plus vite. Adieu, mon coeur, je vous embrasse bien +tendrement; donnez-moi souvent de vos nouvelles. + +A propos, j'oubliois de vous dire que l'on est très-sévère pour la +femme dont nous parlions plus haut; ses principes du moment sont +mauvais, mais je crois sa conduite intérieure intacte; elle est +inconséquente, voilà ce qui la perdra de réputation, mais je crois +pouvoir répondre que son coeur est pur et droit. + + * * * * * + +XXVI. + +A MADAME DE BOMBELLES. + + Ce 2 décembre 1790. + +Je profite, ma Bombe, du départ de l'ambassadeur[178] pour causer un +petit moment avec toi, pour gémir sur les malheurs de ma patrie et sur +le peu de remède qui se présente. La religion plus attaquée que jamais +me donne lieu de craindre que Dieu ne nous abandonne totalement. On +dit que les provinces souffrent avec peine l'exécution des décrets sur +la cessation du service divin dans les cathédrales, mais avec cela +elles sont fermées. Il en est ainsi de tout: on gémit, mais le mal ne +s'en opère pas moins. De temps en temps la Providence nous ménage +quelques rayons d'espoir, mais leur lumière est bien vite effacée. +Mais ne nous livrons pas à des idées si tristes, parlons de l'oncle de +la petite-fille de Vitry[179] que tu connois. Sa position est toujours +critique; il paroît que son commerce se remettroit si ses parents +vouloient l'aider, mais il a affaire à des gens peu confiants, et ce +défaut-là est tellement dans leur caractère, qu'ils ne confieroient +pas la moindre lettre de change aux gens les plus habiles pour la +faire valoir. J'en ai encore la triste expérience sous mes yeux, et +cela me fait de la peine, parce que tu sais combien je m'intéresse à +eux. Et puis, je sens que l'oncle doit être fatigué et ennuyé à +l'excès de voir sa maison de banque ruinée. Il pouvoit chercher +d'autres amis que ses parents pour demander conseil, et comme la plus +grande partie de l'héritage qu'il attend vient d'eux, il seroit ruiné +à pure perte. Tout cela est affligeant. De tout côté, l'on voit des +familles dans la désolation, pour les affaires publiques et +particulières. Bon Dieu, dans quel temps nous avez-vous fait naître! +Moi qui, il y a quelques années, me réjouissois de n'être pas née dans +le siècle passé! Grand Dieu! que les lumières des hommes sont bornées, +même dans les choses qui paroissent les plus simples! + +[Note 178: M. de Bombelles retournait à son poste.] + +[Note 179: L'Empereur. (_Note de M. de Bombelles._)] + +Je n'ai pas été inquiète, comme je l'aurois pu, des dangers qu'a +courus mon frère; tu sais qu'en général je ne crois au mal que +lorsqu'il est fait. J'ai conservé ce caractère, quoiqu'une triste +expérience eût dû me rendre plus craintive. Je crois que c'est une +grâce du Ciel, car sans cela je n'existerois pas. Il a préservé ma +famille de tant de maux que je serois ingrate si n'avois pas toute +confiance en lui. Adieu, ma petite; prie-le bien pour le moment +présent et pour l'avenir. Mais demande-lui par-dessus tout que la foi +soit conservée dans ce royaume, et qu'il éloigne de nous les schismes +qui nous menacent. Adieu, je t'aime de tout mon coeur, et suis par +conséquent charmée de te savoir bien loin; c'est un des effets de la +révolution. + +Dites à la comtesse D.[180], en cas que cette lettre arrive avant +celle que je lui écrirai lundi, qu'elle va être payée de ses +appointements, mais qu'il faudroit qu'elle chargeât quelqu'un de sûr +de recevoir pour elle, de manière que ses créanciers ne puissent pas +s'emparer de cet argent. + +[Note 180: Diane de Polignac, dame d'honneur de Madame Élisabeth. +(_Note de M. de Bombelles._)] + + * * * * * + +XXVII. + +A MADAME DE RAIGECOURT. + + 30 décembre 1790. + +Je vois d'ici _ta perfection_ étant dans une douleur mortelle de +l'acceptation que le Roi vient de donner. Dieu nous réservoit ce coup: +qu'il soit le dernier, et qu'il ne permette pas que le schisme +s'établisse. Voilà tout ce que je demande. La réponse du Pape n'est +point arrivée, je crois; elle est bien intéressante. Au reste, mon +coeur, cette acceptation a été donnée le jour de saint Étienne. +Apparemment que ce bienheureux martyr doit être maintenant notre +modèle. Tu sais que je n'ai point d'horreur pour les coups de pierres; +ainsi cela m'arrange assez. On dit qu'il y a sept curés de Paris qui +ont prêté le serment. Je ne croyois pas que le nombre fut aussi +considérable. Tout cela fait un très-mauvais effet dans mon âme; car, +loin de me rendre dévote, cela m'ôte tout espoir que la colère de Dieu +s'apaise. Tu sens bien que ton curé est bien décidé à suivre la loi de +l'Évangile, et non celle que l'on veut établir. On dit qu'un membre de +la commune a voulu gagner celui de Sainte-Marguerite, en lui disant +que l'estime que l'on avoit pour lui, la prépondérance qu'il avoit +dans le monde, seroient capables de ramener la paix en entraînant les +esprits. Le curé lui a répondu: «Monsieur, c'est par toutes les +raisons que vous venez de me donner que je ne prêterai pas le serment, +et que je n'agirai pas contre ma conscience.» Une chose que ceci m'a +fait découvrir et qui fait horreur, c'est combien les curés de +campagne sont peu instruits. + +Je suis confondue de ce que tu m'as mandé de la part de ton mari. +Tâche de me dire que tu lui as donné cet ordre. Ses affaires ne vont +pas bien. La personne qui lui a fait connoître celui qui devoit lui +faire faire cette acquisition lui a envoyé trois paquets avec prière +d'en accuser réception. Il n'en a pas entendu parler. Demande-lui si +c'est qu'il ne les a pas reçus, et réponds-moi, parce que je le dirai +à la personne intéressée. + +Adieu, je vous embrasse de tout mon coeur et vous aime de même. + + * * * * * + +XXVIII. + +A MADAME DE RAIGECOURT. + + Ce 7 janvier 1791. + +Des gens plus diligents que moi vous auront sûrement mandé ce qui +s'est passé à l'Assemblée mardi: enfin, mon coeur, la Religion s'est +rendue maîtresse de la peur. Dieu a parlé au coeur des évêques et des +curés. Ils ont senti tout ce que leur caractère leur inspiroit de +devoirs, ils ont déclaré qu'ils ne prêteroient pas le serment. Pour le +moins vingt du côté de gauche se sont rétractés; on n'a pas voulu les +écouter. Mais Dieu les voyoit, et leur aura pardonné une erreur causée +par toutes les voies de séduction dont il est possible de se servir. +Un curé du côté gauche a mis beaucoup de fermeté pour ne pas le +prêter. On dit que cette journée désappointe bien des gens: tant pis +pour eux; ils n'ont que ce qu'ils méritent; mais ce qu'il y a de +triste, c'est qu'ils s'en vengeront, Dieu seul sait comment. Qu'il ne +nous abandonne pas tout à fait, voilà à quoi nous devons borner nos +voeux. Je n'ai point de goût pour les martyres; mais je sens que je +serois très-aise d'avoir la certitude de le souffrir plutôt que +d'abandonner le moindre article de ma foi. J'espère que si j'y suis +destinée, Dieu m'en donnera la force. Il est si bon, si bon! C'est un +père si occupé du véritable bonheur de ses enfants, que nous devons +avoir toute confiance en lui. As-tu été touchée, le jour des Rois, de +la bonté de Dieu qui appela les gentils à lui dans ce moment? Ces +gentils, c'étoit nous. Remercions-le donc bien; soyons fidèles à notre +foi; ranimons-la; ne perdons jamais de vue ce que nous lui devons, et +sur tout le reste abandonnons-nous avec une confiance vraiment +filiale. + +J'ai eu, ces jours-ci, une peine bien réelle, que tu partageras sans +doute: cette pauvre madame de Cimery[181] qui, comme tu sais, avoit +mal au sein depuis cinq semaines, étoit presque alitée; dans la nuit +du dimanche au lundi, son âme, après avoir reçu le matin son Créateur, +a été prendre sa place dans le ciel; car j'espère bien qu'elle est +heureuse, et qu'elle a reçu la récompense d'une vie entière de vertu +et de malheur. + +[Note 181: Première femme de chambre de la princesse; elle était de +son nom mademoiselle Antoinette-Jacqueline Brochet.] + +Je la regrette vivement: elle étoit d'une grande ressource pour moi; +et jamais je ne la pourrai remplacer, non pas pour les qualités que je +puis désirer dans une première femme, mais dans celles qui convenoient +à mon coeur, à mon esprit et à mes sentiments. Je la regrette comme +mon amie, mais je la crois heureuse, et cette idée me console. + + * * * * * + +XXIX. + +A MADAME DE BOMBELLES. + + Ce 24 janvier 1791. + +Enfin, ma Bombe, nous voilà arrivées à l'instant où il faut que je te +dise ma façon de penser sur la conduite de ton mari. La délicatesse +de ma conscience m'a empêchée jusqu'à ce moment de t'en parler. Tes +parents, comme tu sais, désiroient vivement que ton mari se soumît à +l'ordre de l'Assemblée et du Roi. L'état des affaires de ton mari +pouvoit être d'un si grand poids, qu'il me paroissoit possible qu'il +pût l'emporter sur les considérations qui ont décidé ton mari. +D'autres parleroient de tes quatre enfants. Le sort qui les attend est +cruel; mais j'avoue que lorsqu'il s'agit d'un serment que la +conscience, l'opinion, l'attachement à ses maîtres dément, je ne +trouve pas que leur infortune doive empêcher de le refuser. Il n'y a +donc que ses dettes qui eussent pu l'engager à le prêter. Par elles, +il se voyoit forcé; et comme il ne juroit que ce que le Roi a juré +lui-même, et doit jurer de nouveau à la fin de la Constitution, il +auroit été possible que ton mari imitât son maître, et suivît le sort +qui entraîne les malheureux François. Des théologiens ont cette +opinion. Je crois donc que cela eût été possible. Mais je t'avoue que +si ton mari avoit seulement eu dix mille livres de rente, je n'aurois +pas balancé à lui conseiller le refus le plus formel. Tu vois par tout +ce que je te mande que je ne suis pas bien décidée sur ce que j'aurois +fait à sa place. L'antique honneur, un certain esprit de noblesse +chevaleresque qui ne mourra jamais dans les coeurs françois, me font +estimer l'action de ton mari. Mais le risque qu'il court de manquer à +ses créanciers, et le scrupule de jurer de maintenir de tout son +pouvoir ce que dans le fond de l'âme on maudit journellement, tout +cela se combat si vivement dans mon âme, qu'il ne me reste que la +possibilité de partager les peines que tu vas éprouver, et d'être +occupée de ce que tu vas devenir. Comment tes pauvres enfants +s'habitueront-ils au mal-être, après avoir été élevés dans l'aisance? +et puis le regret de ne pouvoir faire pour toi tout ce que mon coeur +me dicte! Mais, ma petite, parle-moi toujours franchement de ta +position, et sois sûre que je ferai tous les sacrifices possibles pour +te la rendre moins désagréable. Je ne te promets pas de donner à ta +pauvre Coty ce que tu lui donnois; mais sois sûre que je la secourrai +le plus que je pourrai. J'espère que ton mari et toi conserverez la +paix, la résignation et la douceur chrétiennes qui seules peuvent +faire soutenir le malheur présent et ceux que l'on craint. Mon frère +me dit un bien extrême de toi et de ton mari. Il est gentil, mon +frère; il m'a écrit en arrivant; cela m'a fait bien plaisir. Mais je +suis désolée de la longueur que les lettres mettent à arriver. Comme +cela, on n'est plus au courant sur rien. Nous avons eu un peu de bruit +aujourd'hui à la barrière de la Villette. Il y a eu un combat entre +des chasseurs et des contrebandiers. Il y a trois hommes de tués, et à +peu près douze blessés. On prétend que le peuple ne veut plus de +barrières; cela ne laisseroit pas que d'embarrasser l'Assemblée sur le +chapitre des impôts. Adieu, ma petite. Je t'embrasse de tout mon coeur +et t'aime de même. Je laisse à ta mère à te rendre compte de sa +conversation avec ton ministre. + +Envoie cette lettre à mon frère, s'il n'est plus avec toi. + + * * * * * + +XXX. + +A MADAME DES MONTIERS[182]. + +[Note 182: La reproduction de cette lettre est interdite.] + + Ce 11 février 1791. + +Vous êtes bien aimable, mon Démon, de m'avoir donné de vos nouvelles +le plus tôt que vous avez pu. Je suis charmée que votre couche ait été +aussi heureuse, et qu'à ça près d'un peu de mal à la poitrine, vous +soyez contente de votre santé. Je ne suis pas fâchée que vous n'ayez +pas nourri, peut-être cette entreprise eût-elle été trop forte pour +vous. Votre Adolphe est-il nourri chez vous, le voyez-vous souvent, +vous sentez-vous déjà de la tendresse pour lui? Stani n'en est-il pas +jaloux? Je sens, mon coeur, la peine très-réelle que vous avez +éprouvée de n'avoir pas votre mère à vos couches; je la partage par +toute l'amitié que j'ai pour vous, mais je vous félicite en même temps +d'avoir eu assez d'empire sur vous pour n'en pas parler, et quoique +vous en disiez, j'espère que ce sacrifice vous vaudra quelque grâce du +Ciel. Vous êtes faite pour être bonne chrétienne, mon coeur; les +malheurs publics et un peu les particuliers doivent vous déterminer à +prendre ce parti, le meilleur de tous. Je crois vous l'avoir déjà +mandé, votre mari vous aime, mais il est jaloux des sentiments que +vous avez pour vos parents; il ne s'agit, pour vous rendre heureuse, +que de faire vos efforts pour le convaincre que ces sentiments ne +nuisent nullement à ceux que vous avez pour lui. Vous avez de +l'esprit, employez-le à cela, et je vous réponds qu'après quelque +temps d'épreuve vous finirez par être beaucoup plus heureuse que vous +ne pouvez vous en flatter à présent. Que votre mère s'y prête en +oubliant les torts de son gendre; un esprit du genre du sien ne peut +être ramené que par la douceur et un oubli total des torts que son +amour-propre lui reproche, et dont ce même amour-propre l'empêche de +convenir. Mais votre conduite, vos complaisances adoucissant ce +sentiment en lui, et le mettant à son aise avec vous, l'amèneront sans +qu'il s'en doute à avoir en vous la confiance qu'une conduite sage et +réfléchie vous aura méritée. Je voudrois pouvoir hâter ce moment; mes +voeux sont bien vrais pour votre bonheur, et j'aime à être convaincue +que vous serez heureuse un jour comme vous le mériterez. + +Est-il vrai que madame de Staël a demandé publiquement pardon à sa +mère, à un prêche, de s'être mariée contre son gré? Avez-vous du monde +qui vous convienne à Genève? Mandez-moi un peu avec qui vous êtes +liée, et si la vie que vous menez est un peu plus agréable. Votre +belle-mère me marque que vous allez faire fondre cette grosseur que +vous avez au cou. Si vous prenez ce parti, ménagez-vous pendant +longtemps, mon coeur. Ne prendrez-vous pas aussi quelque chose pour +votre poitrine? Donnez-moi des nouvelles de tout cela. Adieu, mon +coeur, croyez à la vérité de mon amitié pour vous, au désir que j'ai +de vous revoir, et au regret que m'inspire l'incertitude du moment où +j'aurai ce plaisir. Je vous embrasse de tout mon coeur. + + * * * * * + +XXXI. + +A MADAME DE RAIGECOURT. + + Ce 12 février 1791. + +Je ne t'écris qu'un petit mot aujourd'hui: 1º l'heure de la poste me +presse; 2º je vais monter à cheval avec la Reine et Lastic à ce triste +bois de Boulogne. Mais il fait un si beau temps, que cela le rendra +peut-être un peu plus gai. Je crois l'hiver tout à fait passé, et je +m'en réjouis, autant que l'on peut prendre part au beau temps dans le +château des Tuileries. Mes tantes partent de lundi en huit, malgré +toutes les motions faites au Palais-Royal et au club des Jacobins +établi à Sèvres. On dit qu'elles seront arrêtées et fouillées en +chemin; c'est un petit mal auquel je ne crois pas. Je pense que cela a +été beaucoup dit pour les effrayer et les empêcher de partir; mais +heureusement on n'en est pas venu à bout. Je ne sais si je t'ai mandé +que l'abbé Madier alloit avec elles: il partira huit jours après +elles. Pense un peu, mon coeur, aux angoisses où je serai, la première +fois que je m'adresserai à un autre prêtre, moi qui ai toujours été à +l'abbé Madier depuis l'âge de neuf ou dix ans. Je suis à peu près +décidée: je crois que je prendrai le confesseur de madame +Doudeauville: on en dit beaucoup de bien, et j'espère qu'il n'est ni +trop doux ni trop sévère. Je te manderai ce qui en est lorsque j'y +aurai été. Je suis convaincue que tu enrages un peu dans le fond de +l'âme de ce que je ne pense pas à ton curé, et tu vas croire que c'est +parce que je l'ai vu; non, point du tout, c'est tout simplement parce +que je ne crois pas qu'il me convînt; et puis, dans ce moment, j'aime +mieux avoir un confesseur dont on parle moins, et que je puisse +espérer de garder. Au reste, je sens que je vais trôler mon âme de +confesseur en confesseur, ce qui ne laisse pas que de me déplaire, +quoique j'en aie bonne envie. Devine, si tu peux, cette énigme. Sur +ce, je te souhaite le bonsoir, et t'embrasse de tout mon coeur. Je ne +sais plus quand tu accouches: mande-le-moi. + +Dis bien des choses au maréchal de Broglie de ma part, et assure-le de +l'estime que j'ai pour ses vertus. Parle aussi de moi à ta princesse. + + * * * * * + +XXXII. + +A MADAME DE RAIGECOURT. + + Ce 15 février 1791. + +J'ai reçu toutes tes lettres, ma pauvre Rage; celle du 25 ne m'est +parvenue qu'hier, et celle du 7 avant-hier. Mais, avant que d'y +répondre, il faut que je te demande mille fois pardon de ne t'avoir +pas écrit depuis dimanche, pour te donner des nouvelles de ton curé; +mais, par étourderie, je me suis persuadée que la poste partoit le +dimanche au lieu du lundi. Et jeudi, j'ai eu plusieurs choses à faire +dans la matinée; l'heure de la poste s'est passée, et je n'ai plus eu +la possibilité que de me livrer à des regrets. Aussi, aujourd'hui je +m'y prends à sept heures du matin, pour être bien sûre de n'y pas +manquer. Lundi, je t'écrirai aussi; mais je puis te dire d'avance +qu'il ne se passera rien de fâcheux. Ton curé dira la messe de bonne +heure, et ne fera pas le prône. Les gros bonnets de la paroisse n'y +seront pas non plus. Il y a un moine qui prêche dans la paroisse, qui +a proposé au curé de faire le prône, pour empêcher les prêtres de +courir des risques. Il disoit au curé que si on le tuoit, il n'y +auroit pas grand mal à cela. C'est un des jeunes prêtres de la +paroisse qui prêchera. On m'a dit son nom, mais je l'ai oublié. + +Toute la communauté a été parfaite pour le curé, et ne l'a pas quitté +tant qu'il a été dans l'église et la sacristie. + +Je suis désolée, mon coeur, de la peur indigne que vous a faite M. Le +Blond[183]. Nous sommes loin encore de toutes les idées qu'il t'a fait +venir; je suis bien aise que ton enfant ne s'en soit pas ressenti. Si +tu n'as pas de bon accoucheur, pourquoi ne ferois-tu pas venir M. +Piron? C'est une dépense, il est vrai; mais pour ta santé et celle de +ton enfant, il me semble que tu dois te la permettre. Je suis bien +fâchée d'être si loin de toi, et de ne pouvoir me permettre de causer +comme je le voudrois pour toi; mais, mon coeur, calme-toi. Je conçois +que cette proposition paroisse difficile, mais cela est nécessaire. Tu +te brûles le sang, tu te rends plus malheureuse encore que tu ne +devrois: tout cela, mon coeur, n'est pas dans l'ordre de la +Providence. Il faut se soumettre à ses décrets; il faut que cette +soumission nous porte au calme, sans cela elle n'est que sur nos +lèvres et non dans notre coeur. + +[Note 183: Il est question de M. Le Blond au premier livre de cet +ouvrage comme donnant des leçons d'histoire et de géographie à Madame +Élisabeth.] + +Lorsque Jésus-Christ fut trahi, abandonné, il n'y eut que son coeur +qui souffrit de tant d'outrages; son extérieur étoit calme, et +prouvoit que Dieu étoit vraiment en lui. Nous devons l'imiter, et Dieu +doit être en nous. Ainsi, mon coeur, calmez-vous, soumettez-vous, et +adorez en paix les décrets de la Providence, sans vous permettre de +porter vos regards sur un avenir affreux pour quiconque ne voit +qu'avec des yeux humains. Mais heureusement vous n'êtes pas dans ce +cas-là; et Dieu vous a trop comblée de grâces pour que vous ne mettiez +pas votre vertu à attendre patiemment la fin de sa colère. + +Quant à moi, mon coeur, je suis loin d'être dans votre position. Je ne +dirai pas que la vertu en soit cause; mais, plus à portée des +consolations, au milieu de beaucoup de peines, d'inquiétudes, je suis +calme, et j'espère une éternité heureuse. Ne me crois ni folle ni +gourmande. J'aime à bien dîner, mais j'aime pourtant encore autre +chose. Quant à ce que tu me marques sur moi, crois, mon coeur, que je +ne manquerai jamais à l'honneur, et que je saurai toujours remplir les +obligations que m'imposent mes principes, ma position, ma réputation; +et j'espère que Dieu me donnera la lumière nécessaire pour me conduire +toujours sagement, et ne pas m'écarter de la voie qu'il m'a tracée. +Mais pour juger de tout cela, mon coeur, il faudroit être près de moi. +De loin, un acte de chevalerie enchante; vu de près, il n'est souvent +qu'un mouvement de dépit ou de quelque autre sentiment qui ne vaut pas +mieux aux yeux des gens sages. + +J'ai donné à madame Navarre la place de madame de Cimery. Il m'en +coûte beaucoup de lui voir prendre son service. Jusqu'à ce moment, il +me semble que l'autre existe encore; et c'est une si grande perte pour +moi, que je voudrois me faire illusion le plus possible. Madame +Navarre est celle de mes femmes qui me convient le mieux; mais ce +n'est pas et ce ne sera jamais madame de Cimery, car elle réunissoit +tout. Adieu, mon coeur, je vous embrasse bien tendrement, et vous +souhaite calme, patience, résignation, courage et confiance. C'est une +étourderie de cet homme qui est si beau qui l'a forcé de prendre le +parti qu'il a pris. + +Quant aux deux êtres que vous et d'autres redoutez tant, on a tort de +les croire dans la position que l'on dit: cela n'existera jamais; mais +j'avoue qu'ils ont toutes les apparences pour eux[184]. + +[Note 184: Deux députés du côté gauche, que l'excès du mal ramenait à +de meilleurs principes, et qui avaient eu aux Tuileries des +conférences pour concerter ce qu'ils voulaient ou pouvaient faire. +Madame Élisabeth repousse les idées que la méchanceté voulait attacher +à ces entretiens. (_Note de M. Ferrand._) + +Ces deux députés étaient Danton et Guadet. (Voir _Louis XVII_, tome +1er, livre V, p. 227, 6e édition, in-8º.--Henri Plon.)] + +On n'a pas demandé d'augmentation de chevaux pour moi. Ce qui peut +avoir donné lieu à ce que l'on vous a dit, c'est que je veux avoir +toujours un page et un écuyer avec moi; je trouve que cela doit être; +mais cela ne convenoit pas aux gens de l'écurie, ce dont je me moque, +trouvant indécent d'être avec des piqueurs dans ce moment-ci. + + * * * * * + +XXXIII. + +A MADAME DE BOMBELLES. + + Ce 28 février 1791. + +Tu sais sans doute que mes tantes sont parties. Tu sais sans doute +qu'elles ont été arrêtées à Arnay-le-Duc. Tu sais sans doute que +_Monsieur_ a eu la visite, mardi dernier, des filles de la rue +Saint-Honoré et de leur société, qui l'ont prié de ne pas sortir du +royaume. Tu sais sans doute que jeudi, jour où l'on a appris que mes +tantes étoient arrêtées, l'Assemblée a rendu un décret qui disoit que +Arnay-le-Duc avoit eu tort, et que le pouvoir exécutif seroit supplié +de donner des ordres pour qu'elles pussent continuer leur route. Tu +sais sans doute que les chefs des Jacobins n'étant pas de cet avis, et +voulant que le président engageât le Roi à les faire revenir, une +foule de badauds s'est portée sous les fenêtres du Roi, parmi laquelle +il y avoit peut-être une centaine de femmes qui se sont égosillées +pendant quatre heures pour voir le Roi et lui faire la même demande +que les Jacobins. Mais le Roi n'ayant pas paru, et la garde ayant fait +une très-bonne contenance, il a bien fallu, lorsque l'on a eu la +permission de la municipalité de repousser la force par la force, que +le peuple cédât. A peine le tambour a-t-il paru sur la terrasse, que +tout le monde a pris la fuite. M. de La Fayette et la garde se sont +conduits parfaitement bien. Le château étoit comble de gens qui +étoient pleins de bonne volonté. Le Roi a parlé avec force à M. +Bailly. Enfin tout s'est passé le mieux du monde. Aussi hier n'y +a-t-il jamais eu tant de monde chez le Roi et chez la Reine. Il y +avoit longtemps que nous étions un peu seules au jeu; mais, hier, il +étoit superbe. Je ne puis vous rendre le plaisir que j'ai éprouvé. Ah! +mon coeur, le sang françois est toujours le même: on lui a donné une +dose d'opium bien forte; mais elle n'a pas attaqué le fond de leur +coeur. Il n'est point glacé, et l'on aura beau faire, il ne changera +jamais. Pour moi, je sens que, depuis trois jours, j'aime ma patrie +mille fois davantage. + +Tout ce que tu me mandes de ton mari me fait grand plaisir. Ah! s'il +peut parvenir à se débarrasser de l'empirique qui donne de si +mauvaises drogues[185], cela seroit bien heureux. Les nouvelles que +j'ai reçues de ses amis éloignés me font craindre qu'il ne le puisse +pas. Le printemps avance beaucoup; sa santé pourroit bien s'en +ressentir. A cette époque, les humeurs sont toujours bien plus en +mouvement, et comme il n'a pas l'habitude de l'exercice, je crains +qu'elles ne lui jouent un mauvais tour. Convenez qu'il n'y auroit pas +pour lui de meilleur remède; mais lorsque l'on a été élevé à Paris, +il semble que l'on soit destiné à ne faire jamais usage de ses jambes. +Je sens même que, sans y être élevé, pour peu que l'on l'habite, on +perd le goût de la promenade, ou, pour mieux dire, l'usage. + +[Note 185: C'est de M. de Calonne que Madame Élisabeth entend parler +ici.] + +Voilà ta petite belle-soeur débarrassée d'une partie de sa nombreuse +compagnie. M. le prince de C.[186] est à Worms, et sa fille doit le +joindre dès qu'elle sera guérie. + +[Note 186: Le prince de Condé.] + +Notre pauvre Saint-Cyr est plus que jamais dans la position la plus +critique. On vend leur bien. Ta mère y a été la semaine passée; moi, +je profiterai d'un jour calme pour y aller: j'en ai envie, et cela me +coûtera horriblement. Il n'y a rien de pis que de n'avoir aucune +consolation à présenter à des gens aussi malheureux. Adieu, je vous +embrasse, ma chère Bombe, et vous aime du plus tendre de mon coeur. + +Vous ai-je dit que l'abbé Madier alloit à Rome? La semaine prochaine +je ferai une nouvelle connoissance, ce qui ne me fait pas grand +plaisir. + +Je crains fort que l'oncle de la petite de Vitry ne se joigne à son +ami avant que celui-ci ait fait les premières avances. Il seroit +pourtant bien avantageux qu'il pût venir le voir venir: tout le monde +le désire; et moi, l'intérêt que j'y prends me le fait souhaiter pour +son bonheur. + + Ce 1er. + +Nous avons eu du train hier. Les gens de bonne volonté, à force d'en +avoir, ont trouvé le moyen de déplaire à la garde, qui étoit +parfaitement disposée pour le Roi. On a voulu détruire Vincennes; mais +la garde est arrivée à temps pour l'empêcher. Tout est calme ce matin. +Nous nous portons tous bien. L'heure de la poste m'empêche d'entrer +dans tous les détails que tu pourrois désirer; mais sois tranquille, +tout est bien. + + * * * * * + +XXXIV. + +A MADAME DE RAIGECOURT. + + 11 mars 1791. + +J'ai reçu ta lettre, qui ne me fait pas grand plaisir; je ne sais rien +de ce que tu me mandes. Depuis longtemps, je n'avois point eu de +nouvelles détaillées, et ce n'étoit qu'à force d'esprit que j'étois au +courant. Cependant j'approuvois tout ce que tu me mandes. Si tu peux +entrer un peu en détails sur tout ce que tu pourras; si ton mari est +avec toi, qu'il écrive sous ta dictée, parce que cela te fatigue. +Est-ce que tu n'as pas reçu mes crayons? Le Roi est malade depuis huit +jours: la scène de lundi y a bien contribué[187]. Il va mieux. Adieu, +je t'embrasse de tout mon coeur. + +[Note 187: Les ressorts qui faisaient mouvoir le peuple l'avaient +dirigé, le lundi 28 février, vers le donjon de Vincennes. Depuis la +prise de la Bastille, on ne voulait plus de prisons royales: en +conséquence, rien ne paraissait plus sage et plus juste que de +détruire celle-là aussi bien que les autres. Pendant que La Fayette se +portait avec la troupe à la défense du donjon, un flot de peuple +envahissait le château des Tuileries, d'où l'on tentait, criaient-ils, +d'enlever le Roi pour le conduire à Metz. De leur côté, environ quatre +cents jeunes gens armés s'étaient donné rendez-vous au château, +croyant le Roi en danger. Cette échauffourée reçut le nom de _Journée +des poignards_.] + + * * * * * + +XXXV. + +A MADAME DE RAIGECOURT. + + Ce 3 avril 1791. + +Je t'écris dans un moment bien satisfaisant pour quiconque croit en +Dieu et en son Église. Les curés intrus sont établis ce matin. J'ai +entendu toutes les cloches de Saint-Roch. Je ne puis vous dissimuler +que cela m'a mise dans une fureur affreuse; et puis je ne suis pas +contente de moi. J'aurois dû me piquer de dévotion aujourd'hui, pour +au moins réparer un peu tout ce que l'on fait contre Dieu: ne +v'là-t-il pas qu'au lieu de cela j'ai été pis qu'une bûche! Je ne sais +pas comment le bon Dieu fera pour me sauver, car je ne m'y prête +guère. Le curé de Saint-Roch a dit sa messe à cinq heures et demie; il +y a eu beaucoup de communions. Il a fait un fort beau discours, où il +a parlé de la persécution. Les gens qui communioient étoient fort +touchés. Sais-tu que Loustonneau est devenu un petit saint? Cela me +fait plaisir; c'est là le fruit de la charité qu'il a toute sa vie +exercée. Sais-tu que M. de Bonnay va à confesse au curé, et qu'il est +dans la grande voie? Cela me fait encore bien plaisir. Tout ceci fait +rentrer bien des gens en eux-mêmes. Je vois tout ce qui est répandu +dans la bonne compagnie penser à merveille. J'ai causé, l'autre jour, +avec M. de Nivernois sur la religion, et j'en fus parfaitement +contente. Madame de Mirepoix est devenue très-pieuse. La petite de +Maillé va à merveille; mais malheureusement le peuple et le bourgeois +ne vont pas si bien. Il y en a beaucoup qui sont affligés, mais ce qui +paroît, ce qui fait nombre, est bien mauvais. L'archevêque vient de +donner une ordonnance superbe, mais sévère, sur notre position. Dieu +veuille qu'elle soit suivie! Un homme qui la lisoit l'autre jour, dit, +après l'avoir achevée: Si je perdois trois cent mille livres de +rentes, j'en dirois autant. Et cet homme est pourtant ce que l'on +appelle un honnête homme. + +Je suis contente de mes gens: Deshaies est charmant. Il y en a dans le +nombre qui ne sont pas aussi parfaits; mais celui-là est vraiment +distingué. Mademoiselle Bénard, M. de Blaremberg, etc., tout cela est +parfaitement. C'est une grande jouissance pour moi. Je ne puis penser +sans frémir à la quinzaine de Pâques. Je voudrois bien ne la point +passer ici; mais peut-on s'en flatter! Ah! mon coeur, vous avez beau +grogner, votre grossesse vous a procuré un grand bonheur en vous +éloignant du schisme et de la division la plus affreuse. + +Je suis bien fâchée que tu souffres autant des dents. N'aurois-tu pas +besoin d'être saignée? tu ne l'as pas été, je crois, depuis que tu es +grosse. Comme tu as un travail difficile, ne ferois-tu pas bien de +prendre cette précaution? Je ne demande pas mieux de tenir ta petite, +si _Monsieur_ le veut. Si tu veux, je lui donnerai le nom d'Hélène. Si +tu voulois accoucher le 3 de mai, à une heure du matin[188], cela +seroit très-bien, pourvu pourtant que cela lui promette un avenir plus +heureux que le mien; qu'elle n'entende jamais parler d'états généraux +ni de schisme. + +[Note 188: Jour et heure de la naissance de Madame Élisabeth. «Comme +toutes ces petites recherches de l'amitié sont bonnes, simples, +touchantes! Il n'y a ni étude ni contrainte; c'est un coeur plein qui +a besoin de s'épancher.» (_Note de M. Ferrand._) Voir aux Pièces +justificatives, nº XIII, à la fin de ce volume, et autres documents +concernant Madame Élisabeth.] + +Mirabeau a pris le parti d'aller voir dans l'autre monde si la +révolution y étoit approuvée. Bon Dieu! quel réveil que le sien! On +dit qu'il a vu une heure son curé. Il est mort avec tranquillité, se +croyant empoisonné: il n'en avoit pourtant point les symptômes; au +reste, il doit être ouvert aujourd'hui. On l'a montré au peuple après +sa mort. Beaucoup en sont fâchés; les aristocrates le regrettent +beaucoup. Depuis trois mois, il s'étoit montré pour le bon parti: on +espéroit en ses talents. Pour moi, quoique très-aristocrate, je ne +puis m'empêcher de regarder sa mort comme un trait de la Providence +sur ce royaume. Je ne crois pas que ce soit par des gens sans +principes et sans moeurs que Dieu veuille nous sauver. Je garde cette +opinion pour moi, parce qu'elle n'est pas politique, mais j'aime mieux +celles qui sont religieuses. Je suis sûre que tu seras de mon avis. + +Le pauvre Lastic va encore éprouver un chagrin: son frère est nommé à +Dresde et va partir dans trois mois avec femme et enfants. Cela mettra +un grand vide dans son intérieur, et quand il est aussi triste par +lui-même, c'est un vrai malheur. + +M. d'Albignac[189] vient passer quelques jours ici. Je le verrai +aujourd'hui; cela me fait bien plaisir. Tu m'avois promis de me donner +de ses nouvelles, mais tu n'en as rien fait. + +[Note 189: Officier des gardes du corps, fort dévoué à la famille +royale, émigré en 1790; rentré en France après le 18 brumaire, il +vécut dans la retraite jusqu'à la Restauration. Louis XVIII le nomma +major général de ses gardes du corps.] + +J'ai reçu par une voie sûre des nouvelles de Bombe. Le mari n'est pas +aussi mal qu'elle le croit avec Ø et son ami [V=][190]. Il croit avoir +le crédit du bon sens; cela seroit bien heureux; mais, mon coeur, sur +cela comme sur tout le reste, abandonnons-nous à la Providence. + +[Note 190: Dans la _Correspondance de Madame Élisabeth_, page 245, M. +Feuillet de Conches nous apprend que le signe Ø veut dire le comte +d'Artois, et le signe [V=] M. de Calonne.] + +Hélas! si nous avions la confiance nécessaire, nous serions sauvés; +notre âme ne seroit pas triste. Que j'en suis loin! il me semble que +l'air de Trèves n'est pas plus porté à la gaieté que celui-ci. +Résignons-nous, mon coeur, cela seul peut fléchir la colère de Dieu; +et demandons pour nos maîtres les dons du Saint-Esprit. De bonnes âmes +se réunissent au nombre de sept, d'ici à Pâques, pour demander chacune +un don pour le Roi, dans les communions qu'elles font, ou à la messe. +Si tu pouvois établir cette dévotion dans les bonnes âmes qui habitent +Trèves, tu ferois bien. + +J'aurai, d'ici à quelques jours, des nouvelles détaillées de ce qui +nous intéresse. Si je peux, je t'en ferai part. + +Adieu, je t'embrasse de tout mon coeur. Le petit de Chamissot est-il +arrivé à bon port? + +Je viens d'apprendre que M. d'André ayant fait une motion pour que +l'on s'occupât de l'élection des membres de la nouvelle législature, +cela a été décrété tout d'une voix. Je ne le conçois pas. + + * * * * * + +XXXVI. + +A MADAME LA MARQUISE DE BOMBELLES, + +A L'HÔTEL DE FRANCE, A STUTTGARD. + + Ce 21 avril 1791. + +Tu sens, ma Bombe, qu'il faut que je n'aie pas eu absolument le temps +pour ne t'avoir pas écrit un mot ces jours-ci. Je ne te donnerai point +de détails de la journée de lundi; je t'avoue que je ne les sais pas +encore. Tout ce que je sais, c'est que le Roi vouloit aller à +Saint-Cloud, qu'il s'est campé dans sa voiture où il est resté deux +heures, que la garde et le peuple ont fermé le passage, et qu'il a été +obligé de ne pas sortir. J'ignore combien l'on nous retiendra; +j'imagine que ce sera jusqu'après Pâques. Nous nous portons tous bien; +je t'écris à la hâte, parce que je fais ma toilette pour aller à +l'office, car l'on veut bien encore nous permettre d'y assister. +Adieu; crois que je serai toujours digne des sentiments de ceux qui +veulent bien avoir de l'estime pour moi, et que quelque chose qu'il +arrive, je vivrai et mourrai sans avoir rien à me reprocher vis-à-vis +de Dieu et des hommes. + +Je ne te parle pas de la joie que m'a fait éprouver la bonté de la +Reine de Naples[191]; mais tu me connois assez pour suppléer à tout ce +que je ne puis exprimer dans le moment, mais que mon coeur sent si +bien. Je t'embrasse et t'aime de tout mon coeur. + +[Note 191: Cette princesse venait de donner sur sa cassette une +pension de douze mille livres à M. de Bombelles. (Voir la page 240 de +ce volume.)] + + * * * * * + +XXXVII. + +A L'ABBÉ DE LUBERSAC. + + 23 mai 1791. + +J'ai reçu votre lettre, Monsieur: les détails que vous me faites de +votre voyage m'ont fait grand plaisir; et si je ne craignois pas de +vous fatiguer, je vous prierois de les continuer. Les dangers que vous +avez courus m'ont fait frémir; mais les regrets continuels que vous +éprouvez me font une peine affreuse. Ah! Monsieur, poussez votre vertu +jusqu'à vous en rendre maître: vous le devez pour ce Dieu à qui vous +avez tout sacrifié; vous le devez au soin de votre santé. Songez +combien votre existence est nécessaire à toute votre famille; et +prenez sur vous de soutenir sans trop de découragement la nouvelle +épreuve que le Ciel vous envoie. Il falloit pour votre perfection que +Dieu vous détachât tout à fait des biens de ce monde, même des plus +simples. Vous savez, plus que tout autre, combien Dieu donne de force +pour supporter les maux de ce monde; tâchez donc de ne vous y point +laisser aller. Ne vous persuadez point que l'air ne vous vaut rien; +ménagez-vous, mais distrayez-vous par les beautés dont la ville que +vous habitez est remplie. Après avoir admiré la main sublime qui forma +ces immenses rochers, et ces torrents qui ont pensé vous entraîner +dans leurs abîmes, admirez l'industrie que Dieu a donnée à l'homme, et +comment il peut, grâce à cette industrie, tirer des chefs-d'oeuvre des +choses les plus brutes. Mais je m'aperçois que je me mêle de ce que je +n'ai que faire; car je ne fais que rabâcher ce que vous me dites sans +cesse. Pardonnez, Monsieur, au désir que j'ai de vous voir un peu +sorti de ce fonds de tristesse qui vous suit partout. Je vous voudrois +le calme de l'abbé Madier; mais il n'est pas donné à tout le monde: +c'est une grâce spéciale. Je suis fâchée que vous soyez encore privé +de sa société; cela eût été une ressource pour vous: j'espère qu'il se +rétablira parfaitement de sa maladie. D'après l'intérêt que vous +voulez bien prendre à moi, je vous dirai que le Ciel m'a fait la grâce +de faire un choix pour le remplacer, qui, sous tous les rapports, me +convient parfaitement. Il entend ce que je lui dis, et me présente +toujours un remède efficace aux maux dont je lui fais l'aveu. Il a de +l'esprit, de la douceur sans foiblesse, une grande connoissance du +coeur humain et un grand amour pour Dieu. Remerciez ce Dieu pour moi +de la grâce qu'il m'a faite de m'adresser à lui. Je prierai pour vous, +puisque vous le désirez, dès demain. Je m'en humilierai; car je vous +avoue que rien n'y porte tant à l'humilité que d'invoquer le Ciel pour +des personnes de qui l'on est si éloigné d'approcher pour la vertu. Je +compte recevoir demain ce Dieu si bon. Ah! Monsieur, que j'en suis +indigne, et que je suis loin de m'en rendre digne! Cependant j'ai +bonne envie de me sauver; car au moins faut-il ne pas perdre le fruit +des épreuves que le Ciel vous envoie: elles sont bien fortes; elles le +seroient encore plus pour des gens moins légers, et qui les +sentiroient plus profondément. Mais, de quelque manière qu'elles +soient senties, il faut qu'elles sauvent; et voilà pourquoi je me +recommande instamment à vos prières. Je vous quitte à regret; mais il +est tard, et il faut que ce soit à vous que j'écrive, pour n'avoir pas +déjà quitté mon écritoire: mais lorsque je cause avec vous, j'éprouve +une vraie satisfaction. Adieu, Monsieur; ne doutez pas de mes +sentiments et du plaisir que me font vos lettres; aussi, tant que vos +yeux n'en seront point fatigués, écrivez-moi, je vous en prie. Nous +sommes assez tranquilles ici depuis l'affaire du 18 avril[192]. + +[Note 192: Ce jour-là, le Roi avait formé le projet d'aller à +Saint-Cloud pour faire ses pâques. On répandit dans le public que ce +voyage n'était qu'un prétexte pour fuir la capitale. On appuyait ces +soupçons sur le départ des évêques de Senlis et de Metz, les premiers +aumôniers de Louis XVI. Une masse de peuple pénétra dans les cours du +palais. Malgré les cris d'opposition qui s'élevaient, le Roi parut et +monta en voiture. M. de La Fayette voulut protéger la volonté du Roi, +la troupe refusa de lui obéir. Plus d'une heure se passe entre la +volonté du Prince et celle du peuple, entre une partie des troupes qui +veut obéir et l'autre qui refuse. Ennuyé d'une scène aussi +scandaleuse, Louis XVI descendit de voiture, et rentra dans son +palais. Il se rendit au sein de l'Assemblée, et lui fit part de son +mécontentement avec d'autant plus de raison qu'il eût désiré prouver +à l'Europe _qu'il était libre dans Paris_.] + + * * * * * + +XXXVIII. + +A MADAME DE BOMBELLES. + + Ce 10 juillet 1791. + +J'ai reçu votre petite lettre, ma chère Bombe; j'y réponds de même. +Quoique nous différions d'opinions, les marques d'amitié que vous m'y +donnez me font un bien grand plaisir. Tu sais qu'en général j'y suis +sensible, et tu peux juger si, dans un moment comme celui-ci, l'amitié +ne devient pas mille fois plus précieuse. Tu as une mauvaise tête; +ménage-la, mon coeur, tranquillise-toi: tout ce qui t'intéresse se +porte bien. Que la petite trouve dans ce billet tout ce que je ne puis +exprimer. Le mot qu'elle a mis dans la lettre m'a fait aussi un grand +plaisir. J'espère qu'elle n'en doute pas. Paris et le Roi sont +toujours dans la même position: le premier tranquille, et le second +gardé à vue ainsi que la Reine. Même, hier, on a établi une espèce de +camp sous leurs fenêtres, de peur qu'ils ne sautent dans le jardin, +qui est hermétiquement fermé, et qui est rempli de sentinelles, entre +autres deux ou trois sous ces mêmes fenêtres. Adieu, mon coeur, je +vous embrasse tendrement ainsi que la petite. On dit que l'affaire du +Roi sera rapportée bientôt et qu'après il aura sa liberté. La loi pour +les émigrants est très-sévère; ils payeront les trois cinquièmes de +leurs biens. + + La fin de la lettre est écrite en encre sympathique. + +Non, mon coeur, je suis bien loin de permettre votre retour. Ce n'est +pas assurément que je ne fusse charmée de vous voir, mais c'est parce +que je suis convaincue que tu ne serois pas en sûreté ici. +Conserve-toi pour des moments plus heureux, où nous pourrons peut-être +jouir en paix de l'amitié qui nous unit. J'ai été bien malheureuse; je +le suis moins. Si je voyois un terme à tout ceci, je supporterois plus +facilement ce qui arrive; mais c'est le temps de s'abandonner +entièrement entre les mains de Dieu, chose en vérité à faire par le +comte d'Artois. Nous devons même lui écrire pour l'y engager. Nos +maîtres le veulent. Je ne crois pas que cela le décide. Notre voyage +avec Barnave et Pétion s'est passé le plus ridiculement. Vous croyez +sans doute que nous étions au supplice; point du tout. Ils ont été +bien, surtout le premier, qui a beaucoup d'esprit et qui n'est point +féroce comme on le dit. J'ai commencé par leur montrer franchement mon +opinion sur leurs opérations, et nous avons, après, causé le reste du +voyage, comme si nous étions étrangers à la chose. Barnave a sauvé les +gardes du corps qui étoient avec nous, que la garde nationale vouloit +massacrer en arrivant. On dit qu'à... [Là s'arrête le récit.] + + * * * * * + +XXXIX. + +A L'ABBÉ R. DE LUBERSAC. + + 29 juillet 1791. + +J'ai reçu votre lettre ces jours-ci. J'espère, Monsieur, que vous ne +doutez pas de l'intérêt avec lequel je l'ai lue. Votre santé me paroît +moins mauvaise; mais je crains que les dernières nouvelles que vous +avez reçues de votre pays ne vous aient fait une trop vive impression. +Plus que jamais l'on est dans le cas de dire qu'un coeur sensible est +un don cruel. Heureux celui qui pourroit être indifférent aux maux de +sa patrie, de tout ce que l'on a de plus cher! J'ai éprouvé combien +cet état étoit à désirer pour ce monde, et je vis dans l'espoir que le +contraire peut être utile pour l'autre. Cependant, je vous l'avouerai, +je suis bien loin de la résignation que je désirerois avoir. L'abandon +à la volonté de Dieu n'est encore que dans la superficie de mon +esprit. Cependant, après avoir été pendant près d'un mois dans un état +violent, je commence à reprendre un peu mon assiette; les événements +qui paroissent se calmer en sont cause. Dieu veuille que cela dure un +peu, et que le Ciel se laisse toucher! Vous ne pouvez imaginer combien +les âmes ferventes redoublent de zèle; le Ciel ne peut pas être sourd +à tant de voeux qui lui sont offerts avec tant de confiance. C'est du +coeur de Jésus que l'on semble attendre toutes les grâces dont on a +besoin; la ferveur de cette dévotion semble redoubler: plus nos maux +augmentent, plus on y adresse des voeux. Toutes les communautés font +de ferventes prières; mais il faudroit que tout le monde s'unît pour +fléchir le Ciel; et voilà ce qu'il faut commencer par obtenir, et ne +s'occuper que du bien de la religion. Mais malheureusement il est +très-aisé de fort bien parler sur tout cela, beaucoup plus que +d'exécuter; voilà ce que j'éprouve sans cesse, et ce qui m'impatiente, +au lieu de m'humilier. + +Je suis fâchée pour vous que votre frère vous ait quitté; ce devoit +être pour vous une grande ressource. Ne pourriez-vous pas obtenir de +demeurer avec...? au moins vous auriez une société agréable; car vous +me paroissez mener la vie du monde la plus triste et la moins conforme +à votre santé. + +Vous me demandez mon avis sur le projet que vous aviez formé. Si vous +voulez que je vous parle franchement, je ne prendrois pas le sujet que +vous aviez choisi. Nous sommes encore trop corrompus pour que des +vertus auxquelles beaucoup ne croient pas puissent faire effet. De +plus, il me seroit impossible de vous donner des renseignements sur +cela; car je n'en ai aucun. Mais je crois que si vous avez le désir +d'écrire, tout sujet de morale chrétienne sera bien traité par vous; +et si vous voulez que je vous dise encore mon avis sur cela, je vous +dirai que je choisirois plutôt un sujet fort de raisonnement que de +sentiment; cela conviendroit mieux à la situation où se trouve votre +âme. Songez, en lisant ceci, que vous avez voulu que je vous dise ce +que je pensois; et ne doutez pas, je vous prie, de la parfaite estime +que j'ai pour vous, et du plaisir que me font vos lettres. + + * * * * * + +XL. + +A MADAME LA MARQUISE DES MONTIERS[193]. + +[Note 193: La reproduction de cette lettre est interdite.] + + Ce 30 août 1791. + +Je ne puis vous dissimuler, mon cher Démon, que votre silence +m'étonnoit et m'affligeoit, même la jalousie s'emparoit de moi, car je +savois que vous aviez trouvé le temps d'écrire à Coblentz; mais enfin +votre lettre, que j'ai reçue hier au soir, a remis tout dans l'ordre. +Blanche est en Normandie depuis un mois; je ne sais si elle aura reçu +vos lettres, elle n'en avoit point eu avant son départ. Je voudrois +pouvoir me flatter, mon coeur, que votre retour sera aussi prompt que +je le désire, mais sur cela il n'y a que la Providence qui puisse me +donner cet espoir; elle est si bonne, que je suis pleine de confiance +qu'elle me procurera le plaisir de vous revoir, toujours aimable, +bonne, et conservant de l'amitié pour moi. Je voudrois pouvoir ajouter +que deux ans auront mis du calme et de la bonne réflexion dans la tête +de ce Démon que j'aime et embrasse de tout mon coeur. + + * * * * * + +XLI. + +A MADAME DE BOMBELLES. + + Ce 8 septembre 1791. + +Ce n'est pas, je crois, ma faute, ma Bombe, si tu n'as pas eu de mes +nouvelles: ta mère m'a donné une adresse qui ne me paroît pas du tout +devoir mener à ton château; mais elle me soutient qu'elle est bonne, +il faut bien me soumettre à la croire. Je suis charmée que tu aies +trouvé un peu de société, car cela fait toujours du bien, quand ce ne +seroit que pour savoir des nouvelles et pouvoir renouveler un peu ses +idées, ce dont on a grand besoin. Pour ici, on a beau faire, c'est +toujours la même chose: la Révolution, ses suites, l'entrée des +émigrés, voilà sur quoi roulent toutes les conversations des cercles +de Paris. Tu sais sûrement que la Constitution est entre les mains du +Roi depuis samedi, et qu'il réfléchit sur la réponse qu'il fera. Le +temps nous apprendra ce qu'il aura décidé dans sa sagesse. Il faut +demander à l'Esprit-Saint de lui faire part de quelques-uns de ses +dons: il en a bon besoin. Je voudrois avoir quelque chose d'amusant à +te mander; mais nous n'abondons pas dans cette marchandise, d'autant +que le pain qui commence à renchérir ici, en rappelant un temps fort +triste, fait craindre pour cet hiver assez de mouvements, sans compter +tout ce dont on nous menace pour l'automne, ce qui est fort triste, +car il n'y a plus moyen de se faire illusion, puisque l'Assemblée +elle-même en parle comme d'un malheur auquel elle s'attend. Il est +vrai que la force que donne l'amour de la liberté rassure beaucoup; et +le patriotisme remplacera aisément l'ordre et la subordination des +troupes. Adieu, je t'embrasse de tout mon coeur. + + * * * * * + +XLII. + +A MADAME DE BOMBELLES, + +SOUS LE NOM DE MADAME DE SCHWARZENGALD. + +A RORSCHACH, PAR SAINT-GALL, EN SUISSE. + + Ce 22 septembre 1791. + +Je suis charmée, ma petite Bombe, de la recrue que tu as faite pour ta +société, car on a beau dire, l'hiver on en a un peu besoin, surtout un +homme qui n'a pas la ressource de l'ouvrage. Je suis fâchée du chagrin +que tu as éprouvé par la perte de M. de Rosenberg, ce sera une vraie +consolation pour son frère d'être avec toi; mais je crains que cela +n'attriste la solitude. Oui, mon coeur, je voudrois pouvoir m'y +transporter. Que j'y trouverois de douceur! Mais la Providence m'a +placée où je suis: ce n'est pas moi qui l'ai choisi; tu crois bien, +qu'elle m'y retient, il faut donc s'y soumettre. Mon sort m'y +paroîtroit plus doux si je voyois l'union dont je te parlois dans ma +dernière lettre, et que je trouverois l'hiver court, si, malgré toutes +les peines qu'il nous annonce, il pouvoit l'amener! Et que n'ai-je ici +les moyens que j'aurois autre part! car j'y travaillerais avec bien du +zèle. Mais mettons en Dieu notre confiance: il sait ce qu'il faut à +chacun de ses enfants; il en aura soin, gardons-nous d'en douter. Nous +ne sommes pas faits pour vivre heureux dans ce monde. La vue de +l'éternité devroit soutenir tous et particulièrement ceux qui sont +comblés de ses grâces. Sois tranquille pour ta mère, ma petite, elle +se porte bien; je ne crois même pas que tu la trouves changée, si tu +la voyois. Je ne comprends pas comment l'on peut supporter tout ce que +l'on a à souffrir dans ce moment, les secousses étant fréquentes. Nous +en avons éprouvé de bien douces, en revoyant des êtres qui ont couru +de bien grands dangers, mais qui heureusement sont tous en bonne +santé. La Providence a bien veillé sur eux; non, elle n'abandonne +jamais. Oh! que l'on seroit heureux si l'on avoit une foi vive! Ton +mari est donc allé faire une course légère, et tu es restée dans ta +solitude, avec tes enfants, tes livres et ta pensée. En voilà bien +assez pour toi. + +Nous sommes toujours tranquilles ici. Il paroît une lettre des +Princes[194], et une déclaration de l'Empereur et du roi de +Prusse[195]. La lettre est bien forte; mais le reste ne l'est pas. +Cependant plusieurs personnes croient y voir les Cieux ouverts. Pour +moi, qui ne suis pas si crédule, je lève les mains au Ciel, et lui +demande de nous préserver de maux inutiles. Tu en ferois, je crois, +tout autant. + +[Note 194: Voir aux Pièces justificatives, nº XIV.] + +[Note 195: Réunis au château de Pilnitz, en Saxe, où s'était rendu le +comte d'Artois, l'empereur Léopold II, Frédéric-Guillaume II, roi de +Prusse, et Frédéric-Auguste, électeur de Saxe, signèrent la célèbre +déclaration dans laquelle ils signalaient à toutes les cours de +l'Europe la cause du Roi de France comme la cause commune de toutes +les têtes couronnées. Ce château royal, détruit en 1818, a été rebâti +depuis.] + +La vicomtesse est chez elle, Tilly et des Essarts en Bourbonnois, et +Blanche en Normandie. Mais je pense qu'elle reviendra bientôt. Sais-tu +que l'on nous a menés à l'Opéra mardi, et que lundi nous allons aux +François! Nous faisons notre coeurs de spectacle. Lorsqu'il sera fini, +j'en serai charmée. + +Adieu, je t'embrasse et t'aime de tout mon coeur. + + * * * * * + +XLIII. + +A MADAME DE BOMBELLES. + + Ce 6 octobre 1791. + +Il y a aujourd'hui deux ans, ma chère Bombe, que nous étions encore +dans le lieu de ma naissance. C'est vers cette heure-ci qu'il a été +décidé que nous le quitterions. Cela est un peu triste, car jamais +l'on ne verra une habitation plus agréable pour moi. Tu me demandes si +je vais à M.[196] Non, mon coeur, et certes je n'irai pas que la ville +dans laquelle il est n'ait avoué ses torts. J'en enrage; mais je crois +le devoir. Quant à Saint-Cyr, je n'ose pas y aller: le village est si +mal pour ces Dames que je ne puis y aller, dans la crainte que le +lendemain l'on ne fasse une descente chez elles, disant que j'ai +apporté une contre-révolution. Cependant, j'ai écrit à Ligondès pour +la prier de me marquer le moment qu'elle croira que je pourrai avoir +ce plaisir. + +[Note 196: «Montreuil, où Madame Élisabeth avoit une maison de +campagne, et qui est une sorte de faubourg de Versailles.» (_Note de +M. de Bombelles._)] + +Je suis charmée de ce que tu me marques du bon sens de ton prince +moine[197]. Si tout le monde avoit comme lui senti la nécessité de +laisser chacun dans la place où la Providence l'a placé, nous +n'aurions pas à gémir sur les maux de notre patrie. La nouvelle +législature a commencé à attaquer les droits que la Constitution avoit +donnés au Roi. Elle a décrété qu'elle devoit être indépendante de la +volonté du Roi lorsqu'il y étoit, et qu'en conséquence ils seroient +assis avant que le Roi s'assoie; qu'il n'auroit pas un fauteuil +différent de celui du président, et que l'on ne lui donneroit plus le +titre de _Sire_ ni de _Majesté_; mais qu'en lui parlant on diroit +toujours _Roi des François_[198]. Tout cela feroit rire, si l'on n'y +découvroit pas un désir violent de détruire toute la Constitution. On +dit que Thouret étoit dans une colère affreuse, et M. de Cordorcet +enchanté. + +[Note 197: Clément-Venceslas, prince de Saxe, né le 28 septembre 1739, +électeur et archevêque de Trèves le 10 février 1768.] + +[Note 198: Voici ce décret, qui était l'oeuvre de Couthon: + +Article I. Au moment où le Roi entrera dans l'Assemblée, tous les +membres se tiendront debout et découverts. + +Art. II. Le Roi arrivé au bureau, chacun des membres pourra s'asseoir +et se couvrir. + +Art. III. Il y aura au bureau, et sur la même ligne, deux fauteuils +semblables; celui à gauche du président sera destiné pour le Roi. + +Art. IV. Dans le cas où le président ou tout autre membre de +l'Assemblée auroit été préalablement chargé par l'Assemblée d'adresser +la parole au Roi, il ne lui donnera, conformément à la Constitution, +d'autre titre que celui de _Roi des Français_, et il en sera de même +dans les députations qui pourront être envoyées au Roi. + +Art. V. Lorsque le Roi se retirera de l'Assemblée, les membres seront, +comme à son arrivée, debout et découverts. + +Art. VI. Enfin la députation qui recevra et qui reconduira le Roi sera +de douze membres. + +Ce décret, dès qu'il fut connu dans Paris, y produisit le plus fâcheux +effet; il fut dès le lendemain matin rapporté sur la proposition de M. +Vosgien.] + +Adieu, ma Bombe, voilà le commencement de nos nouvelles. D'ici à un +mois, je crois qu'il y en aura bien d'autres du même genre. Mais à +chaque chose suffit son mal. On parle d'un congrès à Aix-la-Chapelle. +J'imagine que là l'on cherchera à prévoir tout ce que la nouvelle +législature sera dans le cas d'entreprendre. Sans cela leur but +manquera, crois-en ma prédiction. Dieu veuille que d'autres y pensent. +Adieu, je t'embrasse de tout mon coeur. + +L'Assemblée a rétracté le décret de la veille. Le Roi y va ce matin +pour en faire l'ouverture, et leur lâchera un petit discours. J'ignore +ce qu'il contiendra. + + * * * * * + +XLIV. + +A MADAME LA MARQUISE DES MONTIERS[199]. + +[Note 199: La reproduction de cette lettre est interdite.] + + Ce 20 octobre 1791. + +J'ai reçu votre jolie lettre, mon cher Démon. Non, mon coeur, vous +auriez bien tort de craindre d'être oubliée, croyez que je n'ai point +le sort dont on soupçonne bien des gens et que l'absence ne fait point +de tort à mes sentiments. Non, tant que je ne saurai rien qui puisse +m'affliger sur Démon, je l'aimerai bien tendrement; ainsi, lorsqu'il +lui prendra fantaisie de s'inquiéter sur cela, en faisant son examen +le soir, elle pourra répondre à tout ce que son imagination lui aura +dit. Je crois lui avoir dit cela cent fois, mais si elle me prend pour +une rabâcheuse avec quelque raison, elle se dira que c'est encore une +preuve de la sincère amitié que j'ai pour elle. Je serai charmée, mon +petit Démon, lorsque vous pourrez me venir voir, mais je n'en prévois +pas l'époque. Votre mari est-il avec vous, mon coeur, ou êtes-vous +avec votre mère? Et votre second fils, qu'en avez-vous fait? J'ai vu +avant-hier votre beau-frère, il n'est pas embelli. On dit que les +émigrés vont être maltraités par l'Assemblée; le sieur Brissot en fit +hier la motion, qui doit être discutée. Adieu, mon petit Démon, je +vous embrasse de tout mon coeur. + + * * * * * + +XLV. + +A MADAME DE RAIGECOURT. + + [Vers la fin d'octobre.] + +J'ai l'âme toute noire, ma chère Rage. Il faut que tu en prennes ton +parti, et tu en devineras bien la raison, car je n'aime point du tout +tout ce que je vois. Lis et entends. Dieu veuille que j'aie tort! +Sais-tu bien que ce que tu me marques à la fin de ta lettre n'a pas le +sens commun? Il y a quatre mois, cela eût été fort différent. Mais à +présent c'est un être de raison que de penser que cela puisse faire le +plus petit effet. Mais notre sort sera toujours d'être bêtes et +maladroits, ce dont j'enrage de bon coeur. Quant à ce que tu me +marques pour une certaine personne de ma connoissance, je te fais part +qu'elle ne trouve pas que tu aies raison; que son opinion ne sera, je +crois, jamais douteuse, mais que mille raisons lui font croire qu'elle +est où elle doit être.--Si tu ne l'approuvois pas, elle en seroit +bien fâchée. Mais je crois que, si elle pouvoit causer avec toi, elle +te convaincroit. Lastic est ici d'avant-hier; ce qui a fait un +sensible plaisir à ta très-humble servante, quoiqu'elle lui ait dit +bien des choses qui lui font peine. La pauvre petite est bien +malheureuse, sent bien vivement sa position; mais tout cela est soumis +à la Providence d'une manière qu'il faudroit imiter. Nous irons +galoper demain ensemble, et cela me plaît. + +Je te fais compliment sur la dent d'Hélène: c'est en avoir de bien +bonne heure. J'ai peur qu'elle ne te morde beaucoup. Adieu, ma petite. +Je t'embrasse et t'aime de tout mon coeur. Le bien de ta belle-soeur +est-il près de Saint-Domingue? + + * * * * * + +XLVI. + +A MADAME DE BOMBELLES, + +SOUS LE NOM DE MADAME DE SCHWARZENGALD. + +PAR SAINT-GALL, EN SUISSE, A RORSCHACH. + + Ce 8 novembre 1791. + +Sais-tu bien, ma Bombe, que si je ne comptois pas sur ton amitié, sur +ton indulgence, je serois un peu honteuse du temps qu'il y a que je +t'ai écrit? Mais que veux-tu? c'est pour mieux faire que j'ai eu tort. +Je voulois t'écrire un peu longuement, et je ne m'en suis jamais +trouvé le temps. Heureusement que l'arrivée de M. de Vaines[200] +t'aura bien occupée et distraite de l'idée de n'avoir pas de nouvelles +de ta patrie. Ta mère t'a écrit il y a huit jours, cela t'aura prouvé +que tout étoit encore sur ses pieds; que, malgré tous les blasphèmes +que l'on n'a cessé de vomir contre Dieu et ses ministres, le Ciel +n'étoit pas encore tombé sur nous. Après-demain, l'on dit que l'on +s'occupera des prêtres non assermentés, et de leur assurer paix, +tranquillité et libre exercice de la religion. Cela te paroît suspect; +mais patience, attends pour juger que le décret soit rendu. + +[Note 200: Lecteur de la Chambre et du Cabinet du Roi.] + +Tu sais sans doute les tristes nouvelles des îles, elles sont +confirmées d'hier par une lettre de M. de Blanchelande[201]. On +craignoit la famine pour la ville du Cap, et il tenoit ses vaisseaux +prêts pour faire embarquer les femmes et les enfants et les sauver, +tandis qu'eux chercheroient à se défendre. Ils avoient envoyé demander +secours aux Anglois. Voilà le commerce de la France totalement ruiné, +et ce superbe royaume humilié jusque dans la poussière. Au moins, s'il +l'étoit de coeur, Dieu pourroit en être touché; mais, hélas! que +peut-on faire avec des coeurs corrompus, trompés par l'illusion la +plus adroite et la plus perfide! Mais adieu, je t'aime et t'embrasse +de tout mon coeur. Il fait, si tu veux le savoir, un froid de loup, +depuis trois jours particulièrement. Il y a déjà assez de glace dans +les bassins pour remplir les glacières. Si l'hiver est aussi froid +qu'il s'annonce, je ne comprends pas ce que les pauvres deviendront. + +[Note 201: Philibert-François Rouvel de Blanchelande, gouverneur de +Saint-Domingue, né à Dijon en 1735, dut tout à lui-même. Resté +orphelin en bas âge, sans fortune, il entra à douze ans dans un +régiment d'artillerie, et devint, jeune encore, major au régiment des +grenadiers de France. S'étant plus tard distingué dans la défense de +l'île de Saint-Vincent, où avec cent cinquante hommes il força quatre +mille Anglais à reprendre la mer, il reçut pour récompense le grade de +brigadier, suivi de près du gouvernement de l'île de Tabago. A +l'époque de la Révolution, il rentra en France, et se retira dans le +village de Chaussin, en Franche-Comté; bientôt après il fut arraché au +repos pour aller reprendre le gouvernement de Saint-Domingue. A cette +époque, un décret de la Convention affranchissait les nègres; +Blanchelande ne put conjurer l'orage; il mit quelque temps sa tête à +l'abri en cherchant un refuge au Cap; dénoncé par Brissot et Lasource, +il fut amené en France, et sur la proposition de Garnier, de Saintes, +il fut envoyé au tribunal révolutionnaire, où, malgré les efforts de +Tronçon-Ducoudray, il fut condamné à mort le 15 avril 1793. Le +président lui ayant demandé s'il avait quelque chose à dire: «Je jure +par Dieu que je vais voir tout à l'heure, répondit-il, que je n'ai +trempé pour rien dans le fait que l'on m'impute.» Il était âgé de +cinquante-huit ans. Son fils, qui avait été son aide de camp, fut +traduit aussi devant le tribunal de sang et mis à mort le 2 thermidor +an II (20 juillet 1794). Il n'avait que vingt ans.] + +J'ai eu hier l'avantage de voir ton cher beau-frère. Tu juges toute la +joie que j'en ai ressentie. Mais, pour le coup, adieu. + + La fin de la lettre est écrite en encre sympathique. + +Enfin, ma Bombe, l'on sent ici la nécessité de se rapprocher de +Coblentz. On va envoyer quelqu'un qui y restera et qui correspondra avec +le baron de Breteuil[202]. Mais il me reste une crainte dans cette +démarche, c'est qu'elle ne soit faite que pour arrêter des démarches +fâcheuses et qui sont fort à craindre, et non pas pour arriver à une +confiance méritée. Cependant, qu'arrivera-t-il si elle n'existe pas? +C'est que nous serons la dupe de toutes les puissances de l'Europe. +Cependant, ma Bombe, le moment est bien intéressant. Je suis d'avis que +ton mari soit où il est, car je suis sûre qu'il penseroit comme moi, et +qu'il engageroit le baron de Breteuil à se porter de bonne foi à ce +nouvel ordre de choses. Nous voilà aux portes de l'hiver, c'est le +moment des négociations. Elles peuvent avoir une heureuse issue, mais +seulement si l'on agit d'accord. Si cela n'existe pas, souviens-toi de +ce que je te dis:--Au printemps, ou la guerre civile la plus affreuse +s'établira en France, ou chaque province se donnera un maître. Ne crois +pas la politique de Vienne très-désintéressée: il s'en faut de beaucoup. +Elle n'oublie pas que l'Alsace lui a appartenu. Toutes les autres sont +bien aises d'avoir une raison pour nous laisser dans l'humiliation. +Songe au temps qui s'est passé depuis notre retour de Varennes. Ces +événements ont-ils remué l'Empereur? N'a-t-il pas été le premier à +montrer de l'incertitude sur ce qu'il devoit faire? Croire, comme bien +des gens l'assurent, que c'est la Reine qui l'arrête, me paroît un être +de raison et presque un crime. Mais je me permets de penser que la +politique vis-à-vis de cette puissance n'a pas été menée avec assez +d'habileté. Si cela est, je trouve que l'on a eu tort; mais il seroit +impardonnable si, d'après le décret qui a été rendu hier sur les +émigrants, on n'en sentoit pas le danger. Juge à la quantité qui sont là +s'il sera possible de les retenir, et ce que deviendront la France et +son chef s'ils prennent ce parti sans secours étranger. Réfléchis à tout +cela, ma Bombe; et si ton mari trouve qu'il y ait en effet un grand +danger à.....[203], ou qu'il engage son ami à marcher de bonne foi, je +m'attends bien que, dans le premier moment, l'homme qui sera chargé +d'aller à Coblentz éprouvera peut-être quelques difficultés; mais il ne +faut pas que cela l'alarme, parlant au nom du Roi, et ne mettant aucune +roideur à soutenir son avis; mais en le raisonnant bien, il y entraînera +les autres. + +[Note 202: «Voilà qui réfute les mensongères assertions de M. de +Bertrand de Moleville sur ce que le baron de Breteuil n'avoit pas de +pleins pouvoirs du Roi en novembre 1791.» (_Note du comte de +Bombelles._) + +Voici quelle était la formule des pleins pouvoirs confiés par Louis +XVI à M. de Breteuil: + +«Monsieur le baron de Breteuil, connoissant tout votre zèle et votre +fidélité, et voulant vous donner une preuve de ma confiance, je vous +ai choisi pour vous confier les intérêts de ma couronne. Les +circonstances ne me permettent pas de vous donner des instructions sur +tel ou tel objet et d'avoir avec vous une correspondance suivie. Je +vous envoie la présente pour vous servir de pleins pouvoirs et +d'autorisation vis-à-vis les différentes puissances avec lesquelles +vous pouvez avoir à traiter pour moi. Vous connoissez mes intentions, +et je laisse à votre prudence à en faire l'usage que vous jugerez +nécessaire pour le bien de mon service. J'approuve tout ce que vous +ferez pour arriver au but que je me propose, qui est le rétablissement +de mon autorité légitime et le bonheur de mon peuple. Sur ce, je prie +Dieu, monsieur le baron de Breteuil,» etc.] + +[Note 203: Le papier est arraché à cette place.] + +Adieu, accuse-moi la réception de cette lettre; et si ton mari fait +quelques démarches vis-à-vis du baron, qu'il ne sache pas que je l'en +ai prié, ni même que je t'ai parlé de tout cela. + + * * * * * + +XLVII. + +A L'ABBÉ DE LUBERSAC. + + 14 novembre 1791. + +J'ai vu avec plaisir par votre dernière lettre, Monsieur, que votre +santé étoit un peu moins mauvaise: l'hiver sera, dans le pays que vous +habitez, un bien bon temps pour vous. Tous les détails que vous me +donnez m'ont fait un grand plaisir. La dévotion des Romains ne me +tente point du tout. Est-il possible qu'il y ait encore tant de +superstition! Je ne connois rien qui rabaisse l'homme comme de penser +que dans cette ville qui a été celle des lumières, qui devroit être la +mieux instruite de la vraie piété, puisque c'est de là que nous +recevons l'explication des devoirs qui nous sont tracés; que dans +cette même ville l'on craigne de changer le genre de dévotion du +peuple, crainte de l'arracher de son coeur; notre exemple +n'encouragera certes pas sur cela: car, à force de lumières, nous +sommes parvenus à une incrédulité, à une indifférence bien +affligeante, et effrayante pour le moment présent et pour ses suites. +Cependant l'on n'a point encore porté de décret contre les prêtres; +l'Assemblée paroît vouloir y mettre une grande sévérité. Si vous lisez +les papiers publics, vous devez voir qu'il n'y a pas d'indécence que +l'on ne se permette contre eux: cependant Dieu permet que la religion +se soutienne au milieu de cette demi-persécution. Les couvents, +ouverts par ordre du département, présentent le spectacle le plus +édifiant. Les églises sont remplies, les communions sont innombrables, +et tout cela se passe avec le plus grand calme. Dieu veuille que +quelques esprits malins ne viennent pas déranger tout cela! ce dont je +ne serois point étonnée: car, pour nos péchés, Dieu leur a donné un +bien grand pouvoir sur notre malheureuse patrie. + +Il faut que je vous quitte, Monsieur, mais cela ne sera pas sans vous +prier de ne pas m'oublier, et vous assurer, de mon côté, que je +n'oublie point votre affaire: mais ce cruel moment, qui retarde tout, +y met souvent obstacle. Ne vous inquiétez pas, et soyez convaincu de +mes sentiments pour vous. + + * * * * * + +XLVIII. + +A MADAME LA MARQUISE DES MONTIERS[204]. + +[Note 204: La reproduction de cette lettre est interdite.] + + Ce 17 janvier 1792. + +Je vous fais mon compliment, mon coeur, de ce que votre fils s'est +bien tiré de sa petite vérole; elle est si mauvaise cette année, que +l'on doit regarder comme une grâce spéciale de la Providence de s'en +tirer. Votre Stani est bien aimable de se souvenir de moi, cela sera +un grand personnage lorsque je le reverrai; j'ai bien envie, mon +coeur, que ce temps ne soit pas bien éloigné, j'espère que vous n'en +doutez pas. Vous ne me parlez pas de votre santé; est-elle bonne, la +ménagez-vous? On dit que vous lui faites faire quelques culbutes en +phaéton. Je conçois l'indignation que vous avez éprouvée en voyant M. +des Essarts au bal: il faut le plaindre, mon coeur, il le mérite; il +n'a pas senti tout ce qu'il perdoit; un jour peut-être il le sentira: +des Essarts, née pour plaire à tout ce qui savoit l'apprécier, n'a pas +été heureuse en ce monde comme elle auroit dû l'être, à en juger par +nos yeux; mais Dieu savoit bien ce qu'il faisoit: étant destinée à +habiter peu de temps sur cette terre malheureuse, il l'a purifiée par +mille épreuves diverses, afin de pouvoir la mieux récompenser. La +pauvre petite jouit maintenant des sacrifices que Dieu a exigés +d'elle. Sa mère est bien à plaindre, mais sa vertu et son courage +sont au-dessus de tout ce que l'on peut dire; soumise à la volonté de +Dieu, elle est calme et résignée à tout ce qu'il demande d'elle. Que +de réflexions ces événements ne doivent-ils pas faire faire! Si Démon +n'étoit pas de sa nature si étourdie, je dirois qu'elle en a sûrement +fait son profit. Je regrette des Essarts de toute mon âme, mais quand +je pense à ce qu'elle auroit peut-être eu à souffrir, j'admire la +bonté de Dieu. + +Je suis charmée, mon coeur, de ce que vous me dites sur des êtres qui +me sont bien chers; je désire vivement les voir heureux, et bien +d'autres encore. Adieu, ma petite Démon, je vous embrasse et vous aime +de tout mon coeur. + +Dites bien des choses à votre mari et à votre beau-frère, et embrassez +Stani pour moi. + + * * * * * + +XLIX. + +A MADAME DE RAIGECOURT. + + Ce 24 janvier 1792. + +Tu veux que je te prêche, ma chère Raigecourt. J'en aurois bonne +envie, si je croyois que cela te fût le moins du monde utile. Mais je +ne puis te dissimuler que Dieu ne m'a pas accordé grâce pour cela. Si +j'étois votre directeur, je sais bien ce que je vous dirois, et ce que +j'exigerois de vous; mais ne l'étant pas, tout ce que je me permettrai +de te dire, c'est que je ne crois pas que tu sois dans la voie de +Dieu. Tu te fais illusion par l'humiliation où tu tiens ton esprit; +sur la douleur que tu reçois toujours de la mort de ton fils. Cette +humilité nourrit ton amour-propre, aigrit ton coeur, met ton âme à la +gêne, et nuit au sacrifice que Dieu a exigé de toi, que tu n'as pas +encore fait et qu'il attend avec toute la patience et la bonté d'un +père et d'un ami indulgent. Mais, me direz-vous: je dis à Dieu qu'il a +raison. C'est fort bien; mais je te connois, Raigecourt: cette parole +ne s'échappe jamais sans un serrement de coeur affreux. Eh bien! si +j'étois toi, je ne dirois plus cette parole, mais bien celle-ci: +«Seigneur, je m'abandonne à tout ce qu'il plaira à votre bonté +d'ordonner pour mon salut. Sauvez-moi, mon Dieu, et que je vous aime: +voilà tout ce que je désire.» + +Je joindrois à cette aspiration le sentiment de l'abandon du coeur, et +le calme que nécessairement elle doit te faire éprouver. Joins à cela +de demander à Dieu de faire lui-même pour vous et avec vous ce +sacrifice que vous n'avez pas encore arraché de votre coeur. +Joignez-le à celui de Jésus-Christ. Mettez-vous en esprit au pied de +la Croix. Laissez couler le sang de Jésus-Christ sur vos plaies. +Demandez-lui de les guérir. Et si après avoir mis tout cela en +pratique, vous vous trouvez soulagée, et presque froide, prenez bien +garde d'en remercier Dieu et de ne vous pas faire de reproche +d'insensibilité, que vous croiriez peu mériter par le contraste de +votre position. Mais, mon coeur, ne mettez tout ceci en pratique que +si vous vous y sentez de l'attrait, si votre coeur est touché; car +s'il ne l'est pas, tout cela ne vaudroit rien. Vis-à-vis de Dieu, +l'esprit doit être mis totalement de côté, le coeur doit seul agir +avec la plus grande simplicité et confiance. + +J'ai fait remettre ta lettre: on m'a dit que l'on te répondroit. Nous +avons eu du tapage pour le sucre tous ces jours-ci. Aujourd'hui tout +est calme; du moins je le crois, car c'est sur le rapport des autres +que je crois qu'il y en a eu, n'ayant pas vu le moindre mouvement. + +La Princesse prend du quinquina. Son écriture n'est pas changée, ce +qui me prouve qu'elle n'est pas très-affoiblie. Adieu, je t'embrasse +de tout mon coeur et t'aime de même. + +Je t'envoie des pratiques de dévotion que nous commençons samedi +prochain. + + * * * * * + +L. + +AU COMTE D'ARTOIS. + + Le 19 février 1792. + +Vous savez, mon cher Frère, quelle est mon amitié pour vous, et si je +me réjouis de vous savoir en bonne santé. Je crois, moi qui suis sur +les lieux, que vous êtes injuste envers la personne: vous n'avez pas +au fond de meilleure amie. Je prie Dieu qu'il répande sur vous ses +bénédictions et ses lumières, et vous jugerez mieux. L'éloignement est +par tous les côtés une calamité et une souffrance, puisqu'il jette des +nuages où ne devroit luire que l'amitié. Je vous écrirai plus au long +sur tout cela par l'occasion que vous savez, et je vous prouverai que +jamais vous ne trouverez une amie plus vraie et plus tendre et dévouée +que moi. + + * * * * * + +LI. + +A MADAME DE RAIGECOURT. + + Ce 22 février 1792. + +Je verrai, mon coeur, dans un moment où ma bourse sera moins vide, ce +que je pourrai faire pour ces bons et saints Pères de la Vallée +Sainte[205]. Quelle vie que celle-là! et combien nous devrions rougir +en lui comparant la nôtre! Cependant une partie de ces saints n'ont +peut-être pas autant de péchés que nous à expier. Ce qui doit +consoler, c'est que Dieu n'exige pas de tout le monde ce qu'il exige +d'eux, et que, pourvu que l'on soit fidèle dans le peu que l'on fait, +il est content. + +[Note 205: Les Trappistes.] + +Je te trouve d'une grande sévérité pour Françoise[206]. Je souhaite +que cela tourne bien. Mais je ne puis te dissimuler que je trouve que +tu joues gros jeu. Songe qu'elle n'est peut-être pas destinée à vivre +retirée dans un chapitre; qu'un temps viendra où elle pourra aller au +bal, et que pour lors elle se livrera avec plus de fureur à ce +plaisir. Je crois qu'il seroit plus prudent de l'y mener quelquefois, +et de s'attacher, dans les conversations que tu pourrois avoir avec +elle, à lui faire sentir le vide des plaisirs de ce bas monde. Au +reste, mon coeur, je ne sais pas pourquoi je te parle de cela, car +Dieu, que tu consultes sûrement avec soin, te donne les lumières dont +tu as besoin pour la bien conduire, et puisque son confesseur est de +cette sévérité-là, je n'ai rien à dire. Mais, mon coeur, est-ce le +tien que tu lui as donné? Si cela est, pourquoi ne l'aimes-tu pas? Il +me semble que ton zèle devroit être satisfait de la pâture qu'on lui +donne. J'en juge d'après cet échantillon. + +[Note 206: Françoise de Causans, comtesse d'Ampurie, soeur de madame +de Raigecourt.] + +La Reine et ses enfants ont été avant-hier à la Comédie. Il y a eu un +tapage infernal d'applaudissements. Les Jacobins ont voulu faire le +train; mais ils ont été battus. On a fait répéter quatre fois le duo +du valet et de la femme de chambre des _Événements imprévus_, où il +est parlé de l'amour qu'ils ont pour leur maître et leur maîtresse; et +au moment où ils disent: _Il faut les rendre heureux_, une grande +partie de la salle s'est écriée: Oui, oui!... Conçois-tu notre nation! +Il faut convenir qu'elle a de charmants moments. Sur ce, je te +souhaite le bonsoir et te prie de bien prier Dieu, ce carême, pour +qu'il nous regarde en pitié; mais, mon coeur, aie soin de ne penser +qu'à sa gloire, et mets de côté tout ce qui tient au monde. Je +t'embrasse. + + * * * * * + +LII. + +AU COMTE D'ARTOIS. + + Le 23 février 1792. + +Votre dernière lettre m'a été remise ce matin, mon cher Frère, et j'ai +été bien heureuse d'y trouver moins d'amertume que dans la précédente. +Cependant, je vous ai promis d'ajouter quelques mots à ce que je vous +ai écrit il y a quelques jours, et je suis votre amie trop sincère +pour ne pas le faire. Je trouve que le fils[207] a trop de sévérité +pour la belle-mère[208]. Elle n'a pas les défauts qu'on lui reproche. +Je crois qu'elle a pu écouter des conseils suspects, mais elle +supporte les maux qui l'accablent avec un courage fort, et il faut +encore plus la plaindre que la blâmer, car elle a de bonnes +intentions. Elle cherche à fixer les incertitudes du père[209], qui, +pour le malheur de sa famille, n'est plus le maître, et je ne sais si +Dieu voudra que je me trompe, mais je crains bien qu'elle ne soit +l'une des premières victimes de tout ce qui se passe, et j'ai le coeur +trop serré à ce pressentiment pour avoir encore du blâme. Dieu est +bon, il ne voudra pas continuer à laisser subsister le peu d'accord +qu'il y a dans une famille à qui l'ensemble et la bonne harmonie +seroient si utiles; j'en frémis quand j'y pense, et cela m'ôte le +sommeil, car ce désaccord nous tuera tous. Vous savez la différence +d'habitudes et de sociétés que votre soeur a toujours eue avec la +belle-mère: malgré cela, on se sentiroit du rapprochement pour elle +quand on la voit injustement accuser et quand on regarde en face +l'avenir. C'est bien fâcheux que le fils n'ait rien voulu ou pu faire +pour gagner l'ami intime[210] du frère de la belle-mère. Ce vieux +renard la jouoit, et il eût fallu prendre sur soi, s'il avoit été +possible, et faire le sacrifice de s'entendre avec lui pour le déjouer +et prévenir le mal devenu effrayant aujourd'hui. De deux maux le +moindre. Tous les gens de cette sorte me font peur: ils ont de +l'esprit, mais à quoi leur est-il bon? Avec cela il faut aussi du +coeur, et ils n'en ont pas. Ils n'ont que de l'intrigue, et c'est bien +désagréable qu'ils entraînent tant de gens. Il auroit fallu être plus +fins qu'eux. + +[Note 207: Le comte d'Artois.] + +[Note 208: La Reine.] + +[Note 209: Louis XVI.] + +[Note 210: Le comte de Mercy-Argenteau, ambassadeur de l'Empereur près +le Roi.] + +Paris est presque tranquille. L'autre jour il y a eu à la Comédie, où +étoit la Reine avec ses enfants, un tapage infernal qui a fini par une +scène étonnante dont beaucoup de gens ont été attendris:--la plus +grande partie de la salle a crié _Vive le Roi!_ et _Vive la Reine!_ à +faire tomber les voûtes: on a battu ceux qui n'étoient pas du même +avis, et on a fait répéter quatre fois un duo qui prêtoit à des +rapprochements. Mais c'est un moment, un éclair comme en a la nation, +et Dieu sait si cela continuera. + +L'idée de l'Empereur me tourmente; s'il nous fait la guerre, il y aura +une affreuse explosion. Que Dieu veille sur nous! Il a appesanti sa +main sur ce royaume d'une manière visible. Prions-le, mon cher frère; +lui seul connoît les coeurs et il est la seule digne espérance. Je +vais passer ce carême à lui demander de nous regarder en pitié; +d'arranger les affaires entre cette famille que j'aime tant; j'ai cela +bien à coeur, je consacrerois ma vie à le demander à deux genoux, et +je voudrois être digne d'être exaucée. Ce n'est que lui qui peut +changer notre sort, faire cesser le vertige de cette nation si bonne +au fond, et vous donner la santé et le repos. Adieu. Que me +demandez-vous? Quelles sont mes occupations aujourd'hui? Si je monte +à cheval et si je vais encore à Saint-Cyr?--A peine ose-t-on faire ses +devoirs depuis plus d'un an! Je vous embrasse de tout mon coeur. +_Miserere nobis._ + + * * * * * + +LIII. + +A MADAME DE RAIGECOURT. + + Ce 6 avril 1792. + +Comme je ne veux pas que tu me grondes, je t'écris le Jeudi saint: +n'est-ce pas beau? Aussi tu n'auras qu'un très-petit mot. Voilà donc +le roi de Suède assassiné! Chacun à son tour. Il a eu un courage +incroyable. Nous ignorons encore sa mort; mais il y a à parier qu'il +l'est, d'après la manière dont le pistolet étoit chargé. + +Tu es toute en dévotion. As-tu eu un bel office, un beau reposoir? Ta +petite te permet-elle d'y aller? Adieu, mon coeur; je t'embrasse bien +tendrement. Quand tu sèvreras, je m'occuperai de te faire avoir un +logement, car le tien est donné. + + * * * * * + +LIV. + +A MADAME DE RAIGECOURT. + + Ce 18 avril 1792. + +Je te fais mon compliment, mon coeur, de ce que ta petite a reçu les +cérémonies du baptême: ta soeur ne m'a pas envoyé le discours de ton +saint évêque[211]; j'espère l'avoir sous quelques jours. Tu crois +peut-être que nous sommes encore dans l'agitation de la fête de +Châteauvieux, point du tout: tout est fort tranquille. Le peuple a été +voir dame Liberté tremblotante sur son char de triomphe, mais il +haussoit les épaules. Trois ou quatre cents sans-culottes suivoient en +criant: _La Nation! la liberté! les sans-culottes! au diable La +Fayette!_ Tout cela étoit bruyant, mais triste. Les gardes nationaux +ne s'en sont point mêlés; au contraire, ils étoient en colère; et +Pétion est, dit-on, honteux de sa conduite. Le lendemain, une pique et +un bonnet rouge s'est promené dans le jardin, sans bruit, et n'y est +pas resté longtemps. + +[Note 211: Henri-Louis-René Desnos, sacré le 25 décembre 1769, +dépossédé en 1790. + +A sa place, que rendait vacante son refus de prêter serment à la +constitution civile du clergé, fut élu Jean-Baptiste Aubry, curé de +Véel dans le duché de Bar. Le président de l'Assemblée nationale, à +l'ouverture de la séance du 24 février 1791, annonça la nomination +d'Aubry comme évêque constitutionnel de la Meuse en même temps que +celle de Robert Lindet, évêque de l'Eure, et celle de Massieu, évêque +de l'Oise. Aubry était inconnu. Député du clergé du bailliage de +Bar-le-Duc aux états généraux, il n'y avait donné aucun signe de vie: +son silence y fut regardé comme une adhésion aux principes +révolutionnaires, et les suffrages étaient volontiers allés chercher +un homme dont l'existence était simple, et paraissait étrangère à +toute intrigue. Il quitta en 1793 la crosse épiscopale pour exercer la +profession d'avocat, et devint ensuite administrateur de son +département. + +Lors de la réorganisation des tribunaux, qui eut lieu en 1811, il +obtint la place de conseiller à la cour impériale de Colmar, qu'il +occupait encore au moment de la Restauration.] + +Oui, mon coeur, je serai bien aise de te revoir; mais il faut voir la +tournure que tout ceci prendra. La première fois que je t'écrirai, je +te dirai si j'ai pu te trouver un logement. J'en ai bonne envie; car +il me déplairoit beaucoup de te savoir à l'autre bout de Paris, et de +ne pouvoir te voir autant que je le voudrois; au lieu que, si tu étois +dans le château, nous passerions souvent les matinées ensemble. Je +t'avoue que cette idée me tourne un peu la tête, et je la voudrois +déjà voir exécutée; mais patience. Depuis trois ans nous sommes à ce +régime; peut-être qu'à la fin nous nous en trouverons bien. + +Bombe fait faire sa première communion à Louis; il me semble qu'il s'y +prépare fort bien; elle y met tous ses soins. Tu as encore le temps +d'attendre avant que d'en être là. Tu es bien heureuse, car cela doit +bien troubler. + +Le gouverneur de _M. le Prince Royal_ est nommé d'aujourd'hui; c'est +M. de Fleurieu[212], celui qui a été ministre. L'Assemblée, à cette +nouvelle, a renvoyé la lettre du Roi au comité, pour savoir si c'est +au Roi ou à elle à le nommer. C'est, dit-on, un honnête homme; pour +moi, je ne le connois pas. Adieu, mon coeur, je t'embrasse et t'aime +de tout mon coeur. + +[Note 212: Voir la note mise au bas de la page 431 du tome Ier.] + +Le Roi de Suède est mort avec beaucoup de courage. Quel dommage qu'il +ne fût pas catholique! il eût été un vrai héros. Son pays paroît +tranquille. + + * * * * * + +LV. + +A L'ABBÉ DE LUBERSAC. + + 15 mai 1792. + +Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, Monsieur; ce n'est pas +faute d'en avoir envie: mais je mène une vie si coupée, qu'il ne m'est +pas possible d'écrire comme je le voudrois. Je ne puis vous dire assez +combien j'ai été touchée de votre lettre. Le désir que vous me +témoignez de me voir réunie à celles qui ont tant de bontés pour moi, +m'a fait un grand plaisir; mais il est des positions où l'on ne peut +pas disposer de soi, et c'est là la mienne: la ligne que je dois +suivre m'est tracée si clairement par la Providence, qu'il faut bien +que j'y reste; tout ce que je désire, c'est que vous vouliez bien +prier pour moi, pour obtenir de la bonté de Dieu que je sois ce qu'il +désire. S'il me réserve encore dans ma vie des moments de calme, ah! +je sens que j'en jouirai bien, au lieu de me soumettre aux épreuves +qu'il m'envoie! J'envie ceux qui, calmes intérieurement et tranquilles +à l'extérieur, peuvent à tous les instants ramener leurs âmes vers +Dieu, lui parler, et surtout l'écouter: pour moi, qui suis destinée à +tout autre chose, cet état me paroît un vrai paradis. + +Si Minette vaut quelque chose, c'est bien à vous qu'elle le devra. +J'en ai été contente dans le court séjour qu'elle a fait ici: elle +n'est pas heureuse, et c'est une bonne école. Elle a trouvé à Chartres +un homme de mérite, à en juger d'après ce qu'elle dit, et en qui elle +paroît avoir confiance. Je l'ai fort engagée à le voir souvent; +j'espère qu'elle y est exacte. + +Je vois avec peine approcher les chaleurs; c'est un mauvais temps pour +vous: je désire beaucoup qu'elles soient moins fortes que l'année +passée. Adieu, Monsieur: croyez que vos lettres me font un vrai +plaisir, et que je serai charmée le jour où je pourrai vous revoir. En +attendant, priez Dieu pour nous. + +J'ai si peu de temps, qu'il m'est difficile de m'unir aux prières que +l'on fait; mais j'y dresserai quelquefois mon intention, pour +participer aux grâces qu'elles doivent attirer. Vous voyez que le moi +n'est point du tout mort en moi. + + * * * * * + +LVI. + +A L'ABBÉ DE LUBERSAC. + + 22 juin 1792. + +Cette lettre sera un peu longtemps en chemin; mais j'aime mieux ne pas +laisser échapper une occasion de causer avec vous. Je suis persuadée +que vous avez ressenti presque aussi vivement que nous, Monsieur, le +coup qui vient de nous frapper[213]; il est d'autant plus affreux, +qu'il déchire le coeur, et ôte tout repos d'esprit. L'avenir paroît un +gouffre, d'où l'on ne peut sortir que par un miracle de la Providence; +et le méritons-nous? A cette demande, on sent tout le courage manquer. +Qui de nous peut se flatter qu'il lui sera répondu: _Oui, tu le +mérites!_ Tout le monde souffre; mais, hélas! nul ne fait pénitence; +on ne retourne point son coeur vers Dieu. Moi-même combien de +reproches n'ai-je pas à me faire! Entraînée par le tourbillon du +malheur, je ne m'occupois pas de demander à Dieu les grâces dont nous +avons besoin; je m'appuyois sur les secours humains, et j'étois plus +coupable qu'un autre; car qui plus que moi est l'enfant de la +Providence? Mais ce n'est pas tout de reconnoître ses fautes, il faut +les réparer; je ne le puis seule, Monsieur: ayez la charité de +m'aider. Demandez au Ciel, non pas un changement qu'il plaira à Dieu +de nous envoyer quand il l'aura jugé convenable dans sa sagesse; mais +bornons-nous à lui demander qu'il éclaire, qu'il touche les coeurs; +que surtout il parle à deux êtres bien malheureux, mais qui le seront +encore plus si Dieu ne les appelle à lui. Hélas! le sang de +Jésus-Christ a coulé pour eux comme pour le solitaire qui pleure sans +cesse des fautes légères. Dites-lui souvent: _Si vous voulez, vous +pouvez les guérir;_ et démontrez-lui bien la gloire qu'il en tirera. +En me lisant, vous allez me croire un peu folle, mais pardonnez à +l'excès des maux dont mon âme est atteinte: jamais je ne les ai si +vivement sentis. Dieu les connoît; Dieu sait les remèdes qu'il doit +appliquer, mais sa bonté permet qu'on lui fasse les demandes dont on a +besoin: et j'use, comme vous voyez, de cette permission. + +[Note 213: Journée du 20 juin. + +La même date avait, on le voit, après un an, ramené de nouveaux +malheurs: le Roi, blessé dans ses droits les plus sacrés par la +violation de sa propre demeure et les outrages dirigés contre sa +personne et sa famille, n'obtint d'autres satisfactions que celles +qu'il se fit à lui-même, en publiant une proclamation pleine de +sagesse, de courage et de modération. Voir aux Pièces justificatives, +nº XV.] + +Je suis fâchée de vous écrire dans un style aussi noir; mais mon coeur +l'est tellement, qu'il me seroit bien difficile de parler autrement. +Ne croyez pas pour cela que ma santé s'en ressente; non, je me porte +bien: Dieu me fait la grâce de conserver de la gaieté. Je désire +vivement que la vôtre se conserve; je voudrois la savoir meilleure; +mais comment l'espérer avec votre sensibilité? Rappelons-nous qu'il +est une autre vie, où nous serons amplement récompensés des peines de +celle-ci, et vivons dans l'espoir de nous y réunir un jour, après +cependant avoir eu encore le plaisir de nous revoir dans celle-ci; +car, malgré l'excès de ma noirceur, je ne puis croire que tout soit +désespéré. Adieu, Monsieur: priez pour moi, je vous en prie, après +avoir prié pour les autres, et donnez-moi souvent de vos nouvelles: +c'est une consolation pour moi. + + * * * * * + +LVII. + +A MADAME DE RAIGECOURT. + + 3 juillet 1792. + +Depuis trois jours on comptoit sur un grand mouvement dans Paris; mais +on croyoit avoir pris les précautions nécessaires pour parer à tous +les dangers. Mercredi matin, la cour et le jardin étoient pleins de +troupes. A midi, on apprend que le faubourg Saint-Antoine étoit en +marche; il portoit une pétition à l'Assemblée, et n'annonçoit pas le +projet de traverser les Tuileries. Quinze cents hommes défilèrent dans +l'Assemblée, peu de gardes nationaux, quelques invalides; le reste +étoit des sans-culottes et des femmes. Trois officiers municipaux +vinrent demander au Roi de permettre que la troupe défilât dans le +jardin, disant que l'Assemblée étoit gênée par l'affluence, et les +passages si encombrés, que les portes pourroient être forcées. Le Roi +leur dit de s'entendre avec le commandant pour les faire défiler le +long de la terrasse des Feuillants, et sortir par la porte du Manége. +Peu de temps après les autres portes du jardin furent ouvertes, malgré +les ordres donnés. Bientôt le jardin fut rempli. Les piques +commencèrent à défiler en ordre sous la terrasse de devant le château, +où il y avoit trois rangs de gardes nationaux; ils sortoient par la +porte du pont Royal, et avoient l'air de passer sur le Carrousel, pour +regagner le faubourg Saint-Antoine. A trois heures, ils firent mine de +vouloir enfoncer la porte de la grande cour. Deux officiers municipaux +l'ouvrirent. La garde nationale, qui n'avoit pas pu parvenir à obtenir +des ordres depuis le matin, eut la douleur de les voir traverser la +cour sans pouvoir leur barrer le chemin. Le département avoit donné +ordre de repousser la force par la force; mais la municipalité n'en a +pas tenu compte. Nous étions, dans ce moment, à la fenêtre du Roi. Le +peu de personnes qui étoient chez son valet de chambre vinrent nous +rejoindre. On ferme les portes; un moment après nous entendons cogner: +c'étoient Aclocque et quelques grenadiers et volontaires qu'il +amenoit; il demanda au Roi de se montrer seul. Le Roi passa dans sa +première antichambre. Là, M. d'Hervilly vint le joindre avec encore +trois ou quatre grenadiers qu'il avoit engagés à venir avec lui. Au +moment où le Roi passoit dans son antichambre, des gens attachés à la +Reine la firent rentrer de force chez son fils. Plus heureuse qu'elle, +je ne trouvai personne qui m'arrachât d'auprès du Roi. A peine la +Reine l'étoit-elle, que la porte fut enfoncée par les piques. Le Roi, +dans cet instant, monta sur des coffres qui sont dans les fenêtres; le +maréchal de Mouchy, MM. d'Hervilly, Aclocque et une douzaine de +grenadiers l'entourèrent. Je restai auprès du panneau, environnée des +ministres, de M. de Marsilly et de quelques gardes nationaux. Les +piques entrèrent dans la chambre comme la foudre; ils cherchoient le +Roi, surtout un, qui, dit-on, tenoit les plus mauvais propos. Un +grenadier rangea son arme en disant: _Malheureux! c'est ton Roi!_ Ils +se mirent en même temps à crier: _Vive le Roi!_ Le reste des piques +répondit machinalement à ce cri; la chambre fut pleine en moins de +temps que je n'en parle, tous demandant la sanction et le renvoi des +ministres. Pendant quatre heures, le même cri fut répété. Des membres +de l'Assemblée vinrent peu de temps après; MM. Vergniaux et Isnard +parlèrent fort bien au peuple pour leur dire qu'ils avoient tort de +demander ainsi au Roi la sanction, et les engagèrent à se retirer; +mais ce fut comme s'ils ne parloient pas. Ils étoient bien longtemps +avant que de pouvoir se faire entendre; et à peine avoient-ils +prononcé un mot, que les cris recommençoient. Enfin Pétion et des +membres de la municipalité arrivèrent; le premier harangua le peuple, +et, après avoir loué la _dignité_ et l'_ordre_ avec lequel il avoit +marché, il l'engagea à se retirer dans le _même calme_, afin que l'on +ne pût lui reprocher de s'être livré à aucun excès dans une fête +civique. Enfin, le peuple commença à défiler. J'oubliois de vous dire +que, peu de temps après que le peuple fut entré, des grenadiers +s'étoient fait jour et l'avoient éloigné du Roi. Pour moi, j'étois +montée sur la fenêtre du côté de la chambre du Roi. Un grand nombre de +gens attachés au Roi s'étoient présentés chez lui le matin; il leur +fit donner ordre de s'éloigner, craignant la journée du _dix-huit +avril_. Je voudrois m'étendre là-dessus; mais, ne le pouvant, je me +promets simplement d'y revenir; tout ce que je puis dire, c'est que +celui qui a donné l'ordre a bien fait, et que la conduite des autres +est parfaite. Mais revenons à la Reine, que j'ai laissée entraînée +malgré elle chez mon neveu; on avoit emporté si vite ce dernier dans +le fond de l'appartement, qu'elle ne le vit plus en entrant chez lui; +vous pouvez imaginer l'état de désespoir où elle fut. M. Hue, +huissier, et M. de Vincent, officier, étoient avec lui; enfin on le +lui ramena. Elle fit tout au monde pour rentrer chez le Roi, mais MM. +de Choiseul et d'Haussonville, ainsi que nos dames qui étoient là, +l'en empêchèrent. Un moment après, on entendit enfoncer les portes: il +n'y en avoit plus qu'une que le peuple ne put trouver; et trompé par +un des gens de mon neveu, qui lui dit que la Reine étoit à +l'Assemblée, il se dispersa dans l'appartement. Pendant ce temps-là, +les grenadiers entrèrent dans la chambre du conseil: on la mit, et les +enfants, derrière la table du conseil; les grenadiers et d'autres +personnes bien attachées l'entourèrent, et le peuple défila devant +elle. Une femme lui mit le bonnet rouge sur la tête, ainsi qu'à mon +neveu. Le Roi l'avoit presque du premier moment. Santerre, qui +conduisoit le défilé, vint la haranguer, et lui dit qu'on la trompoit +en lui disant que le peuple ne l'aimoit pas; quelle l'étoit, et qu'il +l'assuroit qu'elle n'avoit rien à craindre. «L'on ne craint jamais +rien, répondit-elle, lorsque l'on est avec de braves gens.» En même +temps, elle tendit la main aux grenadiers qui étoient auprès d'elle, +qui se jetèrent tous dessus. Cela fut fort touchant. + +Les députés qui étoient venus étoient venus de bonne volonté. Une +vraie députation arriva et engagea le Roi à rentrer chez lui. Comme on +me le dit, et que je ne voulois pas me trouver rester dans la foule, +je sortis environ une heure avant lui; je rejoignis la Reine, et vous +jugez avec quel plaisir je l'embrassai. J'avois pourtant ignoré les +risques qu'elle avoit courus. Le Roi rentré dans sa chambre, rien ne +fut plus touchant que le moment où la Reine et ses enfants se jetèrent +à son cou. Des députés qui étoient là fondoient en larmes: les +députations se relevèrent de demi-heure en demi-heure, jusqu'à ce que +le calme fût rétabli totalement. On leur montra les violences qui +avoient été commises. Ils furent tous très-bien dans l'appartement du +Roi, lequel fut parfait pour eux. A dix heures, le château étoit vide, +et chacun se retira chez soi. + +Le lendemain, la garde nationale, après avoir montré la plus grande +douleur d'avoir eu les mains liées, et d'avoir vu devant ses yeux tout +ce qui s'étoit passé, obtint de Pétion l'ordre de tirer. A sept +heures, on dit que les faubourgs marchoient: la garde se mit sous les +armes avec le plus grand zèle. Des députés de l'Assemblée vinrent de +bonne volonté demander au Roi s'il croyoit qu'il y eût du danger, pour +qu'elle se transportât chez lui. Le Roi les remercia. Vous verrez leur +dialogue dans tous les journaux ainsi que celui de Pétion, qui vint +dire au Roi que ce n'étoit que peu de monde qui vouloit planter un +mai[214]. + +[Note 214: Le 6 juillet, le directoire du département de Paris, +considérant que Pétion avait manqué à son devoir en n'empêchant point +les désordres de cette affreuse journée, le suspendit de ses +fonctions, sans avoir égard à la défense élevée en sa faveur par +Roederer, procureur général du département. + +Le Roi, à la date du 11 juillet, approuva cette mesure; l'Assemblée, +par un décret daté du 13, leva la suspension, après avoir, par un +décret du 11, proclamé la patrie en danger.] + + [La lettre jusqu'à cet alinéa est de main étrangère; le dernier + paragraphe est seul de la main de Madame Élisabeth.] + +Comme je savois que la duchesse de Duras t'avoit donné de mes +nouvelles, et que je n'ai pas trouvé un instant pour t'écrire, je ne +me suis pas trop tourmentée; aujourd'hui même, je n'ai qu'un moment. +Nous sommes jusqu'à ce moment tranquilles; l'arrivée de M. de La +Fayette fait un peu de mouvement dans les esprits. Les Jacobins +dorment. Voilà le détail de la journée du 20. Adieu, je me porte bien, +je t'aime, je t'embrasse, et suis bien aise que tu ne te sois pas +trouvée dans cette bagarre. + + * * * * * + +LVIII. + +A MADAME DE RAIGECOURT. + + Ce 8 juillet 1792. + +Il faudroit vraiment toute l'éloquence de madame de Sévigné pour +rendre tout ce qui s'est passé hier; car c'est bien la chose la plus +surprenante, la plus extraordinaire, la plus grande, la plus petite, +etc., etc. Mais heureusement l'expérience peut un peu aider la +compréhension. Enfin, voilà les Jacobins, les Feuillants, les +Républicains, les Monarchistes, qui, abjurant tous leurs discordes, et +se réunissant près de l'arbre inébranlable de la Constitution et de la +liberté, se sont promis bien sincèrement de marcher la loi à la main, +et de ne pas s'en écarter[215]. Heureusement, le mois d'août +s'approche, moment où toutes les feuilles étant bien développées, +l'arbre de la liberté présentera un ombrage plus sûr. Notre ville est +tranquille et le sera pour la fédération. Je tremble qu'il n'y ait +quelque cérémonie religieuse: tu connois mon goût pour elles: demande +à Dieu, mon coeur, qu'il me donne force et conseil. Adieu; je +t'embrasse et t'aime de tout mon coeur. + +[Note 215: Dans la séance du samedi 7 juillet 1792, Lamourette, évêque +constitutionnel du Rhône, rappela l'Assemblée nationale à l'union et à +la concorde: «A quoi, dit-il, se réduisent ces défiances? Une partie +de l'Assemblée attribue à l'autre le dessein séditieux de vouloir +détruire la monarchie; les autres attribuent à leurs collègues le +dessein de vouloir la destruction de l'Église constitutionnelle, et le +gouvernement aristocratique connu sous le nom des deux Chambres. Voilà +les défiances désastreuses qui divisent l'empire. Eh bien, foudroyons, +Messieurs, par une exécration commune et par un irrévocable serment, +foudroyons et la République et les deux Chambres. (La salle retentit +d'applaudissements unanimes de l'Assemblée et des tribunes, et des +cris plusieurs fois répétés de: _Oui, oui, nous ne voulons que la +Constitution!_) Jurons de n'avoir qu'un seul esprit, qu'un seul +sentiment, de nous confondre en une seule et même masse d'hommes +libres, également redoutables et à l'anarchie et à l'esprit féodal... +Je demande que l'Assemblée mette aux voix cette proposition simple: +_Que ceux qui abjurent également et exècrent la République et les deux +Chambres se lèvent._ (Les applaudissements des tribunes continuent. +L'Assemblée se lève tout entière. Tous les membres se confondent et +s'embrassent.) + +Cette scène est connue sous le nom de _Baiser de Lamourette_.] + + + + +NOTES, DOCUMENTS + +ET + +PIÈCES JUSTIFICATIVES. + + +I. + +LETTRE ÉCRITE DE PARIS PAR M. REPIQUET, + + _Fédéré d'Autun, district d'Autun, département de Saone et Loire, + à M. Repiquet, son frère, citoyen audit Autun, sur les événements + du_ 10 _août_ 1792, _l'an 4 de la liberté. Imprimée aux frais de + la Société, des Amis de la Constitution de ladite ville._ + +MON FRAIRE, MON CHER AMI, + +Je ne peut pas atantre que les chose soit terminé pour tan faire par, +ainsi qua toute la société des ami de la constitussion d'Autun, qui +sont mes fraire, que jesper que tu voudra bien leur témogné la +fraternité qui ne finira qua la mort envair moi. Je te fait par de la +bataille que nous avont u yaire vendredi dix aoust, comme je te lavais +promis, que je ne quiterais Paris que quant le coup serait porté; mais +se coup ne sera jamais houblié, car il doit aitre ymmortelle. + +Ci je te parle, croit que c'est un raive; si j'éxiste, c'est que la +mort n'a pas voulu de moi. Mon ami, je te diré que la nuit du neuf au +disse, nous somme sorti des Jacobin à minuit, ayant les hordre de nos +commissair. + +Lhordre était de nous transporter tous les fédérés, les un au +faubourgt St. Entoine, et les autre au Cordelié ou sont les +Marsaillois; les autre dans les section les plus patriote, de fasson +que nous avons passé cette maime nuit sans panser à dormir. Pour +conquir sa liberté, il ne faut plus panser de fermé les yeux, au +contraire, il faut les ouvrire, et avoir de bonnes aureille. Moi qui +ne connais pas assés les section de Paris, je messuis transporté de +suite avecque quelques un des jeune gens d'Autun, dans le bataillon de +Marsaille, comme javais ma confiance en eux. Les fédérés de Nime, de +Monpeillé, de Macon, nous nous somme tous joint, de fasson que nous +nous somme trouvé aux environ de trois bataillon, tous desterminé à +périre pour conquir la liberté. Nous lavons juré, nous la +soutiendront: aprest nous, nos enfant prendront vengensse, et ils +trionferont. Pour moi, mon ami, jétais chef de ploton, quand nous +avons entré au tuillerie, il li en avait quelqun qui ne se soussiest +pas di entrer, parce que les bal commensait desja a pleuvoir; pour les +en courager dantrer, je leur ai dit courage mes enfent, ce nest pas +sur nous quon tire. + +Je neu pas prononsé ses mot quil en tomba catorse de mon ploton, et +moi surpri de me voir qua trois de ma section, les gueux nous on tiré +a mitraille, car ils croyoit nous faire reculer et doné la terreur au +peuple. Mais des fédéré qui on juré devant leur munisipalité +respective, qui sacrifirait leur sanc, leur fortune, pour la deffance +de la patrie, ne peuve pas reculer. Nous ne pouvous pas mourire pour +la plus bel cose, et moi comme tu sai qui suis acoutumé de mourir, je +ni pansait pas. + +Je nés pas encore vu tous les jeune gensse d'Autun; je les cherche +tous les jour, tout ce que jan sait, quil se sont bien montré et bien +ardie au feu: il ni a que Mersié de blessé dans une main, je ne sai +sil en sera extropié. Je cherché dans les cor mort si je ne trouverai +pas le petit Migniot, frère du charpantier de Marchau, que lon ma dit +avoir été tué dans la compagni de Monpellié; mais il ma été impossible +dans navoir de nouvelle. Comme nous étion tous séparés, il ni avait +pas possible que nous fussion dans la maime compagnie, dhalleur il +n'est pas possible de reconnaître personne dans les mort. On fait +nombre de quatre mille, san conté que la riviere en est presque +plaine, on dirait du bois a flotter. Le chatau des tuillerie brule +toujours trai fort, le feu ne peut si éteindre, car sest un enfaire. +Les diable son sorti et demande pardon au peuple; mais le peuple +courageux et plaint de bonté, a méprisé ses demon, et les a lessé alé +à leur malheureu sor. Le cheffe des diable avec proserpine se sont +sauvé avec leur famille, dans l'assemblé nationalle ou on a commi que +des péché mortelle; comme tu voi qui se ressemble sasemble. Il navais +pas malle choisi, car il avait choisi des homme abillé de rouge, +appelés Suisse, pour desfendre les crime qu'il comaitait dans ces +enfair. + +Enfin, mon ami, nous étion plus de cinq cent mille soldat commandé par +le dieux de lunivert, nous ne lavons pas vu, mais nous lavon entendu; +il a parlé dans nos coeur, nous étion tous fraire. Des charbonier, des +masson, des porte fait, en généralle de toute les langue, nous navion +que le maime langage; nous nous embrassion tous, et nous ne fesion +qune maime famile. Jés étés mangés par des charbonnié et par baucoup +douvrier, de sorte qu'il manbrassait. Enfin mon cher ami il li a eu +des section de Paris qui ont tiré sur nous comme sur des lou garou, +mais nous les avons baré par la rue de Grenelle et de la section des +grenadier des file St. Thomas. Jan on compté 48 étandu, entrautre le +capitaine qui étais d'une grosseur a faire peur a un enfant trouvé; on +voyoit bien que ce bougre navais été nourie quau chatau des tuillerie, +car il ni a que des cochon de cette espaisse. On ne veut pas dire +combien ce qui li a de mort, car cest tairible: ce nest pas fini, car +il ni a point de nosse quil ni ai de landemain. Aujourdhui jé vu +couper au moins trois cent taite; on jette les corp dans la rivier, et +porte les taite. On ne fini pas; tous les aristocrate i passeront: on +prent leur non en écri, et il y a des comissaire pour montrer leur +maison. Mais, mon ami, _je te prie de faire par à tous les patriote_ +DE FAIRE COULER DU SANG LE MOINS QU'IL SERA POSSIBLE _dans notre +pays_, peut aitre que ces gensse ecaré ne tarderont pas à vous +demandés pardon: nessités pas à les pardonner, mais faitte leur sentir +quil sont dans la poussier; Paris leur doit doner exemple. + +Toute la cavallerie étais pour nous et l'infanterie, mais il li en a +eu baucoup de tué par les section aristocrate. Il ni a plus +daristocrate à Paris, tous crie vive la nation; mais il ne faut pas si +fié que quant nous en auront curé le ny. A linstant que je técri, on +bat la généralle de toute par. Je fini vite en courant dans mon +bataillon qui sont les Marsaillois. Les misérable ont perdu 150 homme, +tant tué que blaissé, jé vu faire lapelle. Mon amie, tu sai que je né +point d'ortograffe, et que je ne sé point faire de frase, mais au moin +il me raiste que je parle de coeur en jurant de vivre libre ou mourir. + + Ton fraire Repiquet. + +_Poste scriptome._ + +Je te diré quil métait arrivé davoir desja tué un Garde du Roi, près +le pallais royale, et un autre le bras, qui na pas mieux vécu que le +premier, car il avait lalter coupé, pour avoir dit vive le Roi, et +merde pour la nation. Il li a un trop lon destaille pour tans faire +par; tu le saura par les Autunois. + +Jés tué quatre Suise dans les cavau des tuillerie, quil sestais cachés +derrier des taunaux: il était comme des lievre caché. Le premier je +lui ai coupé un bras, ausito une femme la porté au bout d'une pique. +Pour ten dire davantage je ne peut; tout ce qui li a, que nous en +avons tué soixante traise dans les cavos. Actuelment on peut me tué +quent on voudra; jé tué le nombre que je demandais auparavant; mais +puisque ji suis, il ne me turont quen ma présence. + + REPIQUET. + + A AUTUN, DE L'IMPRIMERIE DE P. P. DE JUSSIEU, 1792. + + * * * * * + +II. + +COMMUNE DE PARIS. + + Le 20 octobre 1792, l'an 4e de la liberté, 1er de la République + française, et 1er de l'égalité. + +SECRÉTAIRE-GREFFIER. + +Je joins ici, Citoyens, une lettre adressée à Madame Élisabeth, dont +ce renvoy par devers vous a été arrêté par le conseil général de la +Commune. + +Je vous prie de m'en accuser réception. + + MÉYÉE. + +Les citoyens membres de la Convention nationale et composant la +commission des 24. + + Notre soeur Élisabeth, + Prenez votre chapelet, + Il sera la victoire, + Toute pleine, de gloire. + + Commencés, par la Croix, + C'est le signe, des Roys, + Jésus, fils de Marie, + Ditte, qu'il vous marie, + + Avec le Roy François, + Oh Dieu quelle joye. + N'est-ce pas un bon souhait? + + Voilà une bonne proye. + Rions, chantons cette fois, + L'amour a fait son employe. + + * * * * * + + Je t'ay vu, mon Citron, + Dans la Loire, en plongeon; + Bien nager quelle gloire? + Estre mis dans l'histoire. + + Ah le brave Français, + Je ne suis point Anglais, + Parti pour l'Allemagne? + Oui voilà ma campagne. + + Traître, grand ennemi, + Trop infidèle ami! + Contre nous porter arme! + + Quelle plus triste allarme! + J'aime le Roy François. + Comme moy donc, franc sois. + +Citron est le chien du prince Louis, que j'ay vu en passant à Tours. +Il s'amusoit avec luy, à le faire nager dans la Loire. J'ay fait ce +petit sonnet à sa gloire. A ce titre, s'il pouvoit vous recréer un +moment, je m'en féliciterois: et ma joye iroit de pair avec le respect +dans lequel je suis pleinement, + + MADAME, + + Votre serviteur le plus respectueux, + + J. GUILLEMETEAU, + + Curé de Biarge et vic. de Fontenay de Vincennes. + + 7 octobre 1792. + + _A Madame, Madame Élisabeth, dans le Temple, rue du Temple, à Paris._ + +Madame Élisabeth dit dans une de ses lettres qu'elle était effrayée de +l'ignorance du bas clergé: elle avait bien raison. B. + + * * * * * + +III. + +Après avoir esquissé, au livre huitième de cette histoire, la +distribution intérieure de l'édifice du Temple, essayons de donner une +idée générale de sa physionomie extérieure, un aperçu du personnel +commis à sa garde et des dispositions prises par l'autorité +républicaine. + +A la grande porte de la rue du Temple était un portier nommé Darque, +naguère bedeau du grand prieuré, homme simple et bon, qui n'avait pas +la prétention de descendre du même sang que la glorieuse vierge +d'Orléans, quoique souvent cette consonnance de noms lui attirât des +plaisanteries grossières. Serviteur sexagénaire de l'hôtel de Conti, +il avait été surpris par la Révolution dans l'exercice de ses +fonctions paisibles et dans la quiétude de ses vieux jours. Du reste, +il comprenait peu les choses qui se passaient alors sous ses yeux, et +c'était un grand bienfait de la Providence; les vicissitudes qui +entraînaient les hommes et les choses lui avaient laissé un abri sous +le toit où il avait vieilli, et cela lui suffisait; il se regardait +comme étant partie intrinsèque du Temple. + +Dans la loge de Darque pendait un cordon à sonnette correspondant par +un fil de fer à l'intérieur de la salle du conseil, située, dès le +premier jour de la détention du Roi dans l'intérieur du palais du +Temple, et, à dater du 8 décembre, au rez-de-chaussée de la grosse +tour. Un nombre de coups convenu révélait aux officiers municipaux +préposés à la garde du Temple la nature des messages ou l'importance +des visiteurs. Un carillon prolongé annonçait la venue d'une autorité +supérieure. A ce bruit, les municipaux venaient eux-mêmes reconnaître +les personnages puissants et les introduire, s'il y avait lieu. Ces +membres de la Commune furent d'abord au nombre de huit, jour et nuit +de service dans l'intérieur du Temple, un près de Louis XVI, un près +de Marie-Antoinette, et les six autres composant le conseil de la +garde du Temple. Deux couchaient dans l'antichambre du Roi et deux +dans celle de la Reine, les quatre autres dans la chambre du conseil. +Ces huit commissaires, dont le service durait pendant quarante-huit +heures, se renouvelaient chaque jour quatre par quatre, désignés par +le sort dans le conseil de la Commune. Étant de service auprès des +prisonniers, ils étaient tenus de ne répondre qu'aux questions vagues +et sans importance qu'on leur faisait, et le plus laconiquement +possible. + +A droite et à gauche, dans la cour, s'élevaient plusieurs corps de +bâtiment affectés à différents services; à droite, était l'appartement +de Jubaud, ancien concierge du palais; le nouvel économe, du nom de +Coru, occupa une partie de ce logement. + +Dans le bâtiment de gauche, faisant face à l'habitation de Coru, +demeurait l'ancien suisse du château du Temple, nommé Gachet, protégé +de M. le comte d'Artois, vieux débris, comme Darque, de cet ancien +régime sous lequel on buvait et l'on chantait, sans prévoir quel +terrible visiteur viendrait briser les verres et interrompre les +chansons. Les orages du temps avaient quelque peu assombri l'humeur +joviale du vieux Gachet, mais ils n'avaient pas dérangé l'antique +habitude qu'il avait prise de vendre à boire à ses voisins. Depuis +1784 sa petite industrie était exploitée par un vieux célibataire +nommé Lefèvre; assez étranger au grand drame qui se jouait sous ses +yeux, Lefèvre ne voyait dans le passage au Temple des officiers +municipaux et de la force armée, qu'une chance heureuse pour son +commerce, et, sans souhaiter malheur à la famille royale dont il avait +reçu les bienfaits, il acceptait volontiers un état de choses qui +achalandait son cabaret. La triste humanité est ainsi faite; quand on +n'est pas soutenu par un sentiment plus haut, on juge l'histoire +générale au point de vue de sa propre histoire. On s'assemblait chez +le père Lefèvre pour savoir ce qui se passait, pour converser sur les +affaires du jour: c'était le rendez-vous des nouvellistes du +voisinage. + +A gauche également, et sous le même toit que la _buvette du père +Lefèvre_ (car c'est ainsi qu'on appelait cet établissement), se +trouvaient les cuisines qui alimentaient non-seulement les +prisonniers, mais les commissaires de la Commune, les officiers, et +dans la suite le poste tout entier de la force armée; enfin tous les +employés tenus par leur service à ne pas sortir du Temple. + +Le palais ou château faisait face à la porte d'entrée et fermait dans +toute sa largeur la première cour. Dans le château était le grand +poste du Temple. Il résulte des états journaliers du service de cette +époque, que la garde du Temple se composait de: 1 commandant général, +1 chef de légion, 1 sous-adjudant général, 1 adjudant-major, 1 +porte-drapeau, 20 artilleurs, 2 pièces de canon, et formait, avec les +gardes nationaux, en y comprenant les officiers et sous-officiers, un +effectif de deux cent quatre-vingt-sept hommes. Cette garde était +fournie chaque jour au Temple tour à tour par les huit divisions de la +garde nationale parisienne. Après la mort du Roi, cet effectif fut +réduit à deux cent huit hommes, y compris quatorze canonniers. + +On entrait au jardin par l'intérieur du château: ce fut pour obvier à +cet inconvénient que, d'après l'ombrageuse inspiration de la Commune +et sous sa surveillance sévère, le patriote Palloy (on ne le nommait +jamais sans cette qualification) éleva plus tard, au milieu de +l'espace qui séparait le château de la tour, un gros mur qui forma +ainsi une nouvelle cour entre le château et le jardin. + +Ce nouveau mur avait deux portes, l'une charretière, fermée par une +forte cloison de chêne, garnie de barres de fer et de verrous, et que +l'on ne pouvait ouvrir sans le concours de deux guichetiers, +possesseurs chacun d'une clef différente. + +La seconde porte, à gauche et tout à côté de la première, consistait +en un guichet étroit; deux clefs étaient également nécessaires pour +en opérer l'ouverture; ces clefs étaient aux mains de deux hommes +dont les loges étaient situées à côté de ces deux portes, l'une en +dedans, l'autre en dehors. Un fil de fer et une double sonnette +ralliaient ces deux cases à travers le mur. Les deux guichetiers +passaient là les jours et les nuits sans interruption aucune, dérangés +à toute minute, dépendant l'un de l'autre, et condamnés, comme +Sisyphe, à une action continuelle. L'un de ces suppliciés s'appelait +Richard, l'autre Mancel. + +Dès qu'on avait franchi ces portes, tous les bâtiments contigus à la +tour ayant été démolis, le sombre édifice, dépositaire des débris de +la royauté, apparaissait dans sa libre tristesse, dégagé de toutes +parts, et renfermé, avec quelques bouquets d'arbres, entre quatre +murailles nues. Son complet isolement lui imprimait encore un +caractère plus religieux et plus redoutable. A ses angles, quatre +tourelles rondes élançaient leurs toits aigus, que dominait de sa +masse imposante le pignon également aigu du donjon. L'oeil ne +retrouvait dans leurs girouettes découpées à jour aucunes traces +d'armoiries; aucun cartouche de pierre n'indiquait non plus, au-dessus +de la porte d'entrée, la féodalité des âges de foi: le passage des +templiers n'y était pas inscrit; les écussons des grands maîtres +n'étalaient point leurs émaux sur un portail guilloché. Tout le +monument était grave et empreint de la physionomie des temps +guerriers, mais n'ayant rien d'épique ni de romanesque dans son +architecture simple et sévère, dépouillée de ces belles fantaisies, de +ces images capricieuses que le moyen âge taillait dans la pierre. + +Depuis que, veuf de ses nobles hôtes, veuf aussi de son arsenal et de +ses trophées, il avait, silencieux, servi d'asile à de poudreuses +archives, une sombre mélancolie planait sur lui et semblait annoncer +qu'il devait un jour servir de prison. On sentait, en effet, en le +regardant, qu'absente à l'extérieur, la gaieté ne pouvait habiter le +dedans, et que la main de l'adversité devait seule pousser des +habitants dans une telle demeure. Théâtre parfaitement approprié à la +terrible tragédie qui allait s'y accomplir, l'architecte, en le +faisant si lugubre, semblait l'avoir prédestiné à l'usage qu'il venait +de recevoir. + +Voici l'état nominatif de toutes les personnes employées à la bouche +et à la sûreté de la maison du Temple pendant les premiers temps de la +captivité de la famille royale. Nous mettons en regard le traitement +qui leur était alloué. + + Gagnié[216], chef de cuisine 4,000 fr. par an. + Remy, chef d'office 3,000 -- + Maçon, second chef d'office 2,400 -- + Nivet, pâtissier 2,100 -- + Meunier, rôtisseur[217] 2,400 -- + Mauduit, argentier, homme du garde-manger 2,400 -- + Penaut, garçon de cuisine 1,500 -- + Marchand[218], garçon servant 1,500 -- + Turgy[219], id. 1,500 -- + Chrétien[220], id. 1,500 -- + Guillot, garçon d'office 1,200 -- + Adrien, laveur 1,200 -- + Fontaine, garçon pour le service de la bouche 600 -- + Tison, au service de Marie-Antoinette, d'Élisabeth, + et de la fille d'Antoinette 6,000 -- + La femme dudit Tison (Anne-Victoire Baudet) 3,000 -- + Mathey, concierge de la Tour 6,000 -- + Rocher, guichetier 6,000 -- + Risbey, id. 6,000 -- + Richard-Fontaine[221], gardien du guichet entre le + Château et la tour 3,000 -- + Mancel[222], d'abord balayeur, depuis collègue de + Richard-Fontaine, aux gages de 1,000 -- + Le Baron[223], concierge et gardien des scellés 2,000 -- + Le Baron, porte-clef 1,200 -- + Jérôme[224], id. 1,200 -- + Gourlet[225], id. et garçon du conseil 1,200 -- + Angot[226], scieur de bois 1,000 -- + Vincent-Petit Ruffon, scieur et porteur de bois 1,200 -- + Herse, id. 1,000 -- + Jean Quenel, commissionnaire 1,000 -- + Danjout, perruquier 600 -- + Roekenstroh[227], surveillante de la lingerie 1,000 -- + Roekenstroh, commis de l'économe (âgé de 15 ans + et demi) 1,000 -- + Darque, portier à la grande porte 1,500 -- + Picquet[228], portier des écuries 600 -- + +[Note 216: Ci-devant employé à la bouche du Roi, aux Tuileries.] + +[Note 217: Ci-devant employé à la bouche du Roi, aux Tuileries.] + +[Note 218: Ci-devant servant aux Tuileries.] + +[Note 219: _Id._] + +[Note 220: _Id._] + +[Note 221: Ci-devant terrassier.] + +[Note 222: Ci-devant balayeur à la maison d'Artois. Vieil invalide +auquel le comte d'Artois avait donné cette retraite.] + +[Note 223: Ci-devant frotteur à la maison d'Artois (dont il portait la +livrée ainsi que Mancel).] + +[Note 224: Ci-devant tourneur.] + +[Note 225: Ci-devant employé au service du citoyen Jubaud.] + +[Note 226: Ci-devant gardien d'argenterie à la maison d'Artois.] + +[Note 227: Ci-devant employée en cette qualité à la maison d'Artois.] + +[Note 228: Ci-devant employé en cette qualité à la maison d'Artois.] + +Ce nombreux personnel fut successivement modifié et diminué; les +traitements, qui tous étaient imputés sur le fonds de 500,000 francs +décrété le 12 août 1792 pour la dépense du Roi et de sa famille, +furent réduits; les abus qui s'étaient glissés dans une première +organisation furent redressés par l'autorité; plusieurs employés +furent destitués, d'autres remplacés. C'est ainsi que dès le 12 +décembre 1792 Rocher et Risbey furent renvoyés; que Guillot, Adrien et +Fontaine furent remplacés par Caron, Lermuzeaux et Vandebourg; que +plus tard, le 13 octobre 1793, Turgy, Chrétien et Marchand furent +congédiés; que Coru, l'économe qui avait pris la place de Jubaud, fut +contraint de la donner à Lelièvre; et que celui-ci, compromis par des +dénonciations, la perdit un instant, la reprit, et finit par la céder +à Liénard. C'est sous ce dernier, en fructidor an II, que les grandes +réformes furent opérées. Liénard en donna lui-même l'exemple, en +proposant de restreindre son propre traitement à 3,000 francs. Gagnié +fut remercié et remplacé par Meunier. + +Un document indique aussi que Monnier, porte-clefs en chef de la tour +(qui ne fut, à ce qu'il semble, employé que peu de temps en cette +qualité, car son nom ne figure même pas sur les contrôles), avait été, +sur la proposition de l'économe Lelièvre, remplacé par Gourlet le 1er +ventôse an II. + + * * * * * + +IV. + +[Orthographe conservée.[229]] + +[Note 229: Nous avons cru devoir conserver à ces pièces leur orthographe.] + +_Mémoire de madame Marie Antoinette,_ + +Pare Sainte Foy dite Breton couturier. + + Du 27 janvier 1793. + + Fait un pierrot grand deuille de fleures 24# + Fournie les rubans 6# + Fournie les busques et bouton 4 10s. + + Le 30. Une robe de même fleurés grand deuille 24 + Fournie les rubans 6 + Fournie les busque 2 10 + Deux jupon de tafetas dHitaly noire 12 + Fournie les rubans 2 + + Le 28 mars refaitte un pierrot et le jupon de fleurés 15 + Fournie les rubans 6 + Fournie les busque et bouton 4 10 + Fournie une aune de fleurés pour les manches à 9# 9# + + Le 3 avrille faitte un pierrot de fleurés grand deuille 24 + Fournie les rubans 6 + Fournie les busque et bouton 4 + Un jupon de tafetas dHitaly noire 6 + + 23 mai un pierrot de fleurés grand deuille 15 + Fournie deux aune un quare de fleürés pour ce + pierrot--à 9# laune fait 20# 5 + Plus une aune et 1 mis de florence pour corsage et + doublure des manches à 6# 10s. f. 9# 15 + Fournie les busque et bouton 4 10 + ------------ + 205# 10 + +Bon pour cent quarante-neuf livres dix sols. + + C. (_Coru._) + + * * * * * + +_Mémoire des fournitures d'étoffe de soye faites pour le service de +Marie-Antoinette._ + +Par Le Normand, marchand à Paris. + +Livré à mademoiselle Bertin: + + Mars. 6 aunes fleuret noir large à 9# 54# + 2 voile noir a 3 6 + + 28... Livré à madame Chaumet: + 21 aunes double florence noir à 6 10 136 10 + + Livré à madame Le Breton: + 11 aunes fleuret noir large à 10 110 + 5 aunes 1/2 tafétat noir première + qualité à 12. 66 + 2 aunes 1/2 florence noire à 6 10 16 5 + ----------- + 388 15 + + * * * * * + +_Memoire de madame Élisabeth_, + +Pare Sainte Foy dite Breton couturier. + + Du 27 janvier 1793... + + Une redingotte chemise de florence noire hoittés 30# + Fournie la hoitte 5 + Fournie du bougrand pour le collet 2 10 s. + Fournie les rubans et bouton 6 + Fournie les ballene 6 10 + Un pierrot de fleures grand deüille 24 + Fournie les rubans et bouton 6 + Fournie les ballene 6 10 + + Le 29 déshoittés la robe de florence noire 15 + + Faitte deux jupon de tafetas dHithaly noire 12 + Fournie les rubans 2 + + Le 4 avrille refaite un pierrot et remis des + manches neuf 15 + + Fournie une aune de fleürés pour manche à 9#, f. 9 + Plus une aune de florence pour doublure à 6# 10 s. 6 10 + Fournie les rubans pour le jupon et pierrot 6 + Fournie les ballene 6 10 + + Le 13 une redingotte chemise de florence noire 30 + + Fournie du bougrand pour le collet 2 10 + Fournie les rubans 6 + Fournie les ballene 6 10 + Fournie les bouton 1 4 + + Total 204# 14 + +Bon pour cent quarante livres dix sols. + + C. + + * * * * * + +_Barbier et Tétard, marchands de toutes sortes d'étoffes de soies d'or +et d'argent, à la Barbe-d'Or, rue des Bourdonnois, au coin du +cul-de-sac, vis-à-vis la rue de la Limace, à Paris._ + +Du 26 mars 1793. + +Fourni à la fille d'Antoinette: + + 1 aune 1/2 fleuret noir 11# 6# 10s. + 1 -- 1/2 florence noir 6 10 19 15 + 5 avril, 1 aune » fleuret noir. » » 11 » + » -- 1/2 florence noir. 6 10 3 5 + 23. 2 -- » florence noir. 6 10 13 » + ---------- + Total. 63 10s. + +Certifié véritable et conforme à mon livret le présent mémoire montant +à soixante et trois livres dix sols. Paris, le 4 avril 1793. + + BARBIER ET Cie. + + * * * * * + +_Barbier et Tétard, marchands de toutes sortes d'étoffes de soie d'or +et d'argent, à la Barbe-d'Or, rue des Bourdonnois, au coin du +cul-de-sac, vis-à-vis la rue de la Limace, à Paris._ + +Du 4 avril 1793. + +Fourni à Élisabeth Capet: + + 22 aunes florence noir. 6 10s. 143# » + 10 -- fleuret noir. 11 » 110 » + 6 aunes 1/2 taffetas noir. 11 » 71 10 + ------------ + Total. 324# 10 + +Certifié véritable et conforme à mon livret le présent mémoire montant +à trois cent vingt-quatre livres dix sols. Paris, le 4 avril 1793. + + BARBIER ET Cie. + +(_Archives de l'Empire_, carton E, nº 6,207.) + + * * * * * + +V. + +_Mémoire des médicaments fournis au Temple pendant le mois de may, +pour Marie Antoinette, ses enfants et sa soeure, par le citoyen Robert +apothicaire authorisé par la commune et par les ordonnances du citoyen +docteur Thiery._ + +Pour Marie Antoinette: + + 1793. Mai 1er. Un bouillon medicinale fait au bain + marie composé de veau, poulet, et plantes diverses. 5# + + 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. 9. 10. Chaque jours le même + bouillon réitéré 45# + + Plus une boëte de gomme pectorale 3 + + 11. 12. 13. 14. 15. 16. 17. 18. 19. 20. Chaque jours + le bouillon cy dessus réitéré 50 + +Pour le fils de Marie Antoinette: + + Mai 12. Douze onces de miel de Narbonne 3 12 + + 13. Deux bouteilles de petit lait clarifié 2 + + 14. Deux bouteilles idem. 2 + + 15. 16. Bouteilles idem. 4 + + 17. Une médecine composée de follicules manne + choisis, coriandre, et sel de Glauber 3 + + La même médecine de précaution 3 + + Une bouteille de petit lait 1 + + Quatre onces de bayes de genievre 1 4 + + 18. Une bouteille de petit lait 1 + + Une livre de miel de Narbonne 4 16 + ---------- + Suite et montant de l'autre part 128# 12s. + +Pour le fils de Marie Antoinette: + + May 19. 20. 21. 22. 23. 24. 25. 26. 27. 28. Chaque + jours une bouteille de petit lait 10 + + 29. La médecine du 17 réitérée 3 + + Idem la même médecine de précaution 3 + + 30. 31. Le petit lait réitéré 2 + + Un cornet de baye de genievre 1 4 + + Une boette de parfums 2 + +Pour Marie Thérèse Charlotte, fille de Marie Antoinette: + + Mai 1er. Un bouillon médicinal fait au bain marie, + composé avec sucs de plantes, sel de Glauber, + etc. 4 + + 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. 9. 10. 11. Chaque jours le même + bouillon réitéré 40 + + 12. 13. 14. 15. 16. 17. 18. 19. 20. 21. Chaque jours + le bouillon idem. 40 + + 22. 23. 24. 25. Le bouillon réitéré 16 + + Plus douze onces d'eau de roses 3 + + 26. 27. 28. 29. 30. 31. Chaque jours le bouillon id. 24 + + Pour Élisabeth soeure de Marie Antoinette: + + May 25. Quatre grands rouleaux de sparadrap de + diapalme 20 + ------- + 296# 16s. + + * * * * * + +_Memoire des medicaments fournis au Temple pendant le courant du mois +de juin, pour Marie Antoinette, ses enfants et sa soeure, par le +citoyen Robert apothicaire authorisé par la commune et par ordonnance +du citoyen docteur Thiery._ + +Pour le fils de Marie Antoinette: + + 1793. Juin 1er. Une bouteille de petit lait clarifié 1 + + 2. 3. 4. 5. Chaque jours le petit lait réitéré 4 + + Plus fournis un thermometre pour les bains 4 + + 6. 7. 8. 9. 10. 11. 12. Chaque jouis une bouteille de + petit lait 7 + + 13. Un bouillon médicinal fait au bain marie, composé + avec cuisses et reins de grenouilles, avec addition + de sucs de plantes, et terre folliée minérale 5 + + 14. 15. 16. 17. 18. 19. 20. Chaque jours le bouillon + réitéré 35 + + 21. 22. 23. 24. 25. 26. 27. 28. 29. 30. Chaque jours le + bouillon idem. 50 + +Pour Marie Thérèse Charlotte, fille de Marie Antoinette. + + Juin 1er. Un bouillon médicinal fait au bain marie + (composé avec sucs de plantes, sel de Glauber, + etc.) 4 + + 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. Chaque jours le bouillon réitéré. 28 + + Plus douze onces d'eau de roses. 3 + + 9. 10. 11. 12. 13. Chaque jours le bouillon. 20 + + 14. 15. 16. 17. 18. 19. 20. Chaque jours le bouillon + réitéré 28 + ------ + 189# + + * * * * * + +_Memoire des medicaments fournis au Temple pendant le mois de juillet +pour Marie Antoinette, ses enfants et sa soeure par le citoyen Robert +apothicaire, authorisé par la commune et par ordonnances du citoyen +docteur Thiery._ + +Pour Marie Antoinette, sa fille et Élisabethe: + + 1793, l'an IIe de la République. + + Juillet 12. Une chopine d'eau de fleurs d'oranges + double distillée au bain marie 12 + + Trois flacons de sel volatil de vinaigre camphré 18 + + Un cornet de genievre " 12 + +Pour le fils de Marie Antoinette: + + Juillet 1. Un bouillon medicinal fait au bain marie + avec veau, cuisses et reins de grenouilles, suc de + plantes et terre folliée 5 + + 2. Le bouillon réitéré 5 + + Douze onces de miel de Narbonne 4 16 + + 3. 4. 5. 6. 7. 8. 9. 10. 11. 12. Chaque jours le + bouillon ci-dessus réitéré 50 + + 13. 14. 15. 16. 17. 18. 19. 20. 21. 22. Chaque jours + le bouillon idem. 50 + + 23. 24. 25. Le bouillon idem. 15 + + 26. Un lavement composé avec coralline de Corse, + suc de citron et huile d'olive 1 10 + + Plus fournis une seringue, avec son canon d'yvoir 14 + + 27. Un lavement 1 10 + + 28. Le lavement idem. 1 10 + + Plus 4 onces de sirop vermifuge 1 4 + + 29. 30. 31. Chaque jours le lavement 4 10 + + Plus 4 onces de sirop vermifuge 1 4 + +Pour la citoyene Tison: + + Juillet 4. Une potion calmante 2 + + 5. La potion idem. 2 + + Plus deux pintes de petit lait avec le sirop de + violettes 4 + + 6. Un rouleau d'orgeat 2 10 + + Deux pintes de petit lait réitéré 4 + + La potion double réitérée 4 + + 7. Une pinte de petit lait 2 + + La potion double réitérée 4 + + 8 et 9. Chaque jours le petit lait 4 + + Plus deux potions 4 + -------- + 218# 6s. + +(_Archives de l'Empire_, série E, nº 6207.) + + * * * * * + +VI. + +DÉTAILS DE LA CONDUITE DU CITOYEN LOMÉNIE + + Depuis le 1er mai 1789 jusqu'à ce jour. + +Au 1er mai 1789 j'étais à Paris, où je remplissais tous les devoirs +d'un bon citoyen; j'en suis parti le 18 juin de cette année pour +Brienne; je n'ai cessé d'y annoncer à mes concitoyens une révolution +qui devait les rétablir dans leurs droits et faire un jour leur +bonheur. Je n'ai cessé de prendre à tous les événements publics la +part que tout bon patriote devait prendre; j'ai envoyé la plus grande +partie de ma vaisselle, j'ai payé mes dons patriotiques; enfin +l'établissement des assemblées primaires et des municipalités ayant +été décrété, mes concitoyens me connaissant, me rendant justice depuis +longtemps, me proposèrent d'être maire; je l'acceptai avec +reconnaissance, en leur disant en même temps que s'ils avaient plus de +confiance en quelque autre, je les priais de le choisir; que je me +verrais avec le même plaisir un de leurs concitoyens sans charge, et +que je n'acceptais celle qu'ils me proposaient que par l'espoir de +pouvoir leur être utile et leur donner des preuves de mon attachement. +Je fus élu maire à l'unanimité; je fus également électeur, et depuis +ce moment jusqu'à ce jour je n'ai cessé d'être maire et de recevoir +chaque jour des marques de la confiance de mes concitoyens. Je ne suis +pas sorti de Brienne jusqu'au mois de décembre 1791, que pour aller +passer de temps en temps trois ou quatre jours à Sens et trois fois en +1790, et deux autres en 1791, pour aller passer à Paris trois ou +quatre jours chaque fois, en 1790. J'y ai passé un mois au mois de +janvier. Au mois de décembre 1791 j'ai été à Paris et j'y suis resté +jusqu'au mois de mai 1792, que je suis revenu à Brienne. Au mois de +novembre précédent, lors du renouvellement des municipalités, je +représentai à ma commune que devant aller à Paris où j'avais affaire, +si elle pensait que mon voyage fût incompatible avec les fonctions de +ma place de maire, je la priais de ne pas m'y réélire. Elle s'y refusa +constamment, me réélut de nouveau, et pendant mon séjour à Paris j'ai +fait deux ou trois petits voyages à Brienne pour venir remplir +quelquefois les fonctions de ma place. Depuis le mois de mai 1792 +jusqu'à ce jour je ne suis pas sorti de Brienne que pour aller +quelquefois à Sens, voir trois fois ou quatre fois mon malheureux +frère, qui vient de mourir victime des mauvais traitements que lui ont +fait éprouver des hommes qui n'en méritent pas le nom; j'ai fait tous +les dons patriotiques demandés, et bien au delà. Lors de l'invasion de +l'ennemi jusqu'à Châlons, à quinze lieues de Brienne, je n'ai cessé +d'exciter tous mes concitoyens à voler au secours de la patrie. Leur +bonne volonté ayant été arrêtée par les ordres venus de n'envoyer que +des hommes armés, j'ai engagé à mes dépens plusieurs citoyens, j'ai +contribué à leur équipement, armement, et j'ai établi une +correspondance avec nos armées pour avoir des nouvelles; mes chevaux +ont été employés à cet usage et au service de la gendarmerie nationale +et à des patrouilles continuelles pour surveiller les malveillants; +ils l'ont été au transport des vivres et des fourrages. Je n'ai cessé +d'exercer jour et nuit mes fonctions avec zèle et activité, et mes +concitoyens me rendront sur cet objet la justice qui m'est due. + +Depuis, je n'ai cessé d'exciter le zèle de mes concitoyens pour entrer +au service de la patrie, j'en ai engagé près de vingt à mes dépens, et +donné des gratifications aux autres; tous mes chevaux n'ont pas cessé +de faire tous les envois utiles à la patrie; lorsque l'on a planté +l'arbre de la liberté, j'ai parlé à mes concitoyens comme un bon +patriote doit parler, et tous l'attesteront; j'ai établi à mes frais +l'autel de la patrie. J'ai contribué à toutes les fêtes civiques et en +ai presque toujours fait les frais. Je suis honteux de parler de ces +misères, personne n'est plus persuadé que moi que c'est aux riches à +faire ces dépenses, qu'ils sont trop heureux d'être en état de les +faire, et que les égoïstes qui s'y refusent sont des hommes +méprisables; mais on veut un compte de ma conduite, et je le rends. + +L'armée de Mayence a passé à Brienne au mois d'août 1793, j'ai été +averti de son passage la veille de celui de la première colonne, et +l'on m'a annoncé que suivant toutes les apparences il faudrait fournir +du pain; secondé par le zèle de mes concitoyens, auxquels je ne puis +donner trop d'éloges, j'ai préparé dans la nuit même six mille rations +de pain, j'en ai fourni à l'armée plus de quinze mille et à un prix +très-inférieur à celui que payait la nation partout ailleurs; sachant +la pénurie où était la ville de Troyes pour fournir cette armée, j'ai +envoyé dix-huit cents rations de pain; la viande, le vin, le logement, +tout a été fourni abondamment et de manière que les citoyens composant +cette armée, en passant dans des villes bien plus considérables que +Brienne, criaient: Vive la commune de Brienne! J'ai passé quatre jours +et presque quatre.....[230] [Ici s'arrête ce fragment.] + +[Note 230: Note conservée au dossier de Madame Élisabeth, Archives de +l'Empire, W. 363; pièce nº 24: + +«Jugement du 21 floréal. + +»Acte d'accusation contre Loménie et autres. + +»Il y avait au procès une foule de délibérations de communes qui +attestaient le civisme de Loménie de Brienne, ex-ministre, et +cependant Fouquier, qui ne pouvait pas ignorer toutes ces +attestations, lui en fait un crime dans son acte d'accusation. + +»_Le jugement a été signé en blanc rempli depuis; un grand blanc est +rayé, il est signé_ DELIÉGE, DUMAS, MAIRE. + +»Dans la même affaire, la femme Maigret de Sérilly s'étant déclarée +enceinte, il a été sursis à son exécution. Quoiqu'elle ait été +postérieurement élargie par ordre du comité de sûreté générale, elle +est néanmoins inscrite au nombre des morts sur les registres de la +Commune.» + + * * * * * + +Madame Maigret de Sérilly, on le voit, ne monta point sur l'échafaud. +Cependant son nom est inscrit sur les registres de l'état civil comme +ayant péri avec Madame Élisabeth. Au procès de Fouquier-Tinville, le +17 floréal an III (6 mai 1795), elle se présenta à l'audience, tenant +en main son extrait mortuaire, qui lui avait été délivré par la +municipalité de Paris. + +Grandpré fit la déposition suivante dans le procès de +Fouquier-Tinville: + +«Je me rappelle que le tour d'un des Loménie venu, il dit au tribunal: +«Vous m'accusez d'émigration; je n'ai pas eu le pouvoir de produire +mes moyens de défense à un défenseur officieux; mais je n'en ai pas +besoin, j'ai dans ma poche tous mes certificats de résidence qui +constatent ma présence en France depuis le commencement de la +Révolution jusqu'au moment de mon incarcération. Ils sont signés, aux +termes de la loi, de neuf témoins, et ils sont sans interruption. +Comme je ne suis prévenu que du fait d'émigration, ma défense consiste +dans la représentation de ces certificats, et je demande au tribunal +de vouloir bien les faire mettre sous les yeux des jurés.» Ces +certificats ont été effectivement remis sur-le-champ aux jurés, qui +les emportèrent, sans les lire, dans la chambre des délibérations, et +revinrent une demi-heure après, bien convaincus des crimes de tous les +accusés. Loménie fut condamné comme tous les autres en qualité +d'émigré.» B.] + + * * * * * + +VII. + +EXTRAIT DU REGISTRE DES DÉPÔTS + +AU GREFFE DU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE. + +[Orthographe conservée.] + + Du 22 floréal. + +_Femme Crussolle Damboise._ + +Est comparu le citoyen Richard, lequel a déposé: + + Une tabatière d'agathe, fond vert, à cercles d'or, octogone; + Une tabatière de cristal avec un cercle et gorge d'or; + Un petit coeur de verre garni en or, dans lequel un petit crucifix; + Un étui à dez en or avec un dez d'or; + Un étui de nacre à gorge d'or dans sa boîte de chagrin; + Un tire-bouchon à queue d'or ou de vermeil; + Un chapelet avec médailles d'argent; + Un cachet d'argent; + Et soixante-dix-huit livres en écus qu'il a déclaré appartenir à + la femme Crussolle Damboise, condamnée à mort. + + +_Buart._ + + Plus une paire de boucles d'oreilles d'or; + Un anneau d'or; + Une épingle à chignon d'argent; + +Qu'il a déclaré appartenir à Buard, aussi condamné à mort. + + +_Inconnu._ + + Plus un couteau garni en or; + Une paire de ciseaux garni en or avec étui de galuchat; + Deux couteaux à manches garnis en or, dont un à lame d'or; + +Qu'il a déclaré appartenir à un des condamnés à mort avec Élisabeth +Capet, dont il ignore le nom. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + +_Femmes d'Élisabeth._ + + Plus deux couverts; + Un couteau à lame d'argent; + Une cuillère à caffé d'argent; + +Qu'il a déclaré appartenir à des femmes condamnées à mort avec la +femme Élisabeth Capet. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + +_Dubois._ + + Plus vingt-cinq livres qu'il a déclaré appartenir à Dubois, aussi + condamné à mort. + + +_Inconnu exécuté le_ 21. + + Plus une montre d'argent, du nom de Lecomte, nº 557, qu'il a + déclaré appartenir à un particulier exécuté avec Élisabeth + Capet, dont il ignore le nom. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + +_Femme Crussolle._ + + Plus un peignoir; + Une petite boite de sapin; + Une chemise; + Sept mouchoirs blancs; + Trois mouchoirs de mousseline; + Un fichu de linon; + Une paire de bas de soie blancs; + Une paire de poches; + Trois serviettes, un torchon, un bandeau, un sac-ouvrage de toile; + +Qu'il a déclaré appartenir à la femme Crussolle, aussi condamnée +à mort; + +Déchargé le 25 floréal. + + +_Femme Rosset-Crécy._ + + Plus une petite boite; + Un peignoir; + Dix fichus de mousseline ou linon; + Un bonnet monté; + Un tabellier; + Une taie d'oreiller; + Une mantille noire; + Sept paires de manchettes; + Et un paquet de chiffons qu'il a déclaré appartenir à la femme + Rosset-Crécy. + Déchargé le 25 floréal. + + +_Aux six femmes complices d'Élisabeth._ + + Plus un drap; + Neuf chemises de femme; + Quatre chemises d'homme; + Douze camisoles et corsets; + Sept jupons; + Quatre gilets blancs et de couleur; + Une petite redingotte de toile de couleur rayée; + Une autre de drap marron; + Une autre de drap mélangé verdâtre; + Un jupon de soie vert; + Un jupon et son casaquin de toile de coton rayé; + Une robe de toile de coton rayé; + Un autre jupon aussi rayé; + Trois tabliers de différentes couleurs; + Cinquante serviettes; + Trente-cinq mouchoirs blancs; + Trente petits fichus simples et autres; + Deux peignoirs; + Une paire de poches; + Cinq mantilles blanches; + Huit bonnets ronds de nuit; + Sept paires de bas; + Un paquet de chiffons; + Un bonnet de coton; + +Qu'il a déclaré appartenir à six femmes condamnées à mort avec +Élisabeth Capet, et dont il ne se souvient pas du nom. + +Déchargé le 25 floréal. + + +_Soeur de Capet._ + + Plus deux anneaux d'or; + Un étui de chagrin vert, contenant deux flacons à bouchons d'or, + dont l'un est cassé, avec charnière et bouton d'or; + Une montre à boite d'or à répétition, portant sur le mouvement + le nº 127, avec une chaîne d'or cassée, garnie d'un cachet + d'or à trois compartiments, dont le premier est gravé des + armes de France du tems des tirans; + Trois cachets en acier; + Deux clefs de montre; + Et deux clefs de portefeuille aussi en acier; + Une bague en or en forme de navette, sur laquelle est incrusté + des cheveux et des lettres en perles fines, le cristal cassé; + Un portefeuille de maroquin rouge; + +Qu'il a déclaré appartenir à ladite Élisabeth Capet, condamnée à +mort; + +Déchargé le 6 pluviôse. + +Et a signé avec moi, greffier soussigné. + + WOLFF RICHARD. + + +Du même jour. + +Est comparu le citoyen Desmouret, commis de l'exécuteur des jugemens +criminels, lequel a déposé: + +_Élisabeth Capet._ + + Un médaillon en verre à cercles d'or renfermant un crucifix de + même métal; + Un cachet d'or en trois parties représentant l'un les armes de + France et de Navarre de l'ancien régime, l'autre une colombe, + et le dernier une tête d'homme; + Une chaîne de col en or, à laquelle est attachée un coeur renfermant + des cheveux et une petite croix d'or; + Une médaille d'argent représentant une immaculée conception + de la ci-devant Vierge, et une petite clef de portefeuille; + +Qu'il déclare appartenir à Élisabeth Capet, condamnée à mort, et +qu'il a trouvé sur elle en la conduisant au supplice. + +Et a signé avec moi, greffier soussigné. + +DESMOREST. WOLFF. + + * * * * * + +VIII. + +ACTE DE DÉCÈS DE MARIE. + +Anno millesimo octingentesimo trigesimo quinto, die vero quinta +januarii, mortua est Maria Francisca, filia Francisci Josephi Magnin, +ex Marsens, et Claudiæ natæ Bosson, ex loco Riaz, uxor vero Jacobi +Bosson ex Bellegarde, Bulli habitans, et die septima ejusdem a me +infra scripto parocho in coemeteria ecclesiæ parochialis Sancti Petri +ad Vincula urbis Bulli sepulta est. + + Quod conforme sit originali testor: + + J. J. CRAUSAZ, parochus. + + Bulli, die 8{væ} 7{bris} 1861. + +Marie-Françoise, fille de François-Joseph Magnin, de Marsens, et de +Claudie Bosson, du lieu de Riaz, femme de Jacques Bosson, de +Bellegarde, demeurant à Bulle, y est morte le 5 janvier 1835, et a été +enterrée le 7 du même mois dans le cimetière de l'église paroissiale +de Saint-Pierre aux Liens de la ville de Bulle. B. + + * * * * * + +IX. + +ACTE DE DÉCÈS DE JACQUES. + +38. Anno millesimo octingentesimo trigesimo sexto, die vero secunda +septembris, obiit Jacobus, filius defuncti Jacobi Boschong vel Bosson +ex Bellegarde [_verbum radiatum_, conju], viduus vero Mariæ-Franciscæ +natæ Magnin, ex Marsens, defuncto die quinta januarii anno millesimo +octingentesimo trigesimo quinto, Bulli habitans, et die quarta ejusdem +mensis a me infra scripto parocho in coemeterio ecclesiæ parochialis +Sancti Petri ad Vincula urbis Bulli sepultus est. + + Quod conforme sit originali testor. + + J. J. CRAUSAZ, parochus. + + Bulli. die 8{væ} 7{bris} 1861. + +L'an 1836, le 2 septembre, mourut Jacques, fils de feu Jacques +Boschong ou Bosson, de Bellegarde, veuf de Marie-Françoise, née +Magnin, de Marsens, décédée le 5 janvier 1835, demeurant à Bulle, et +le quatrième jour du même mois a été enterré dans le cimetière de +l'église paroissiale de Saint-Pierre aux Liens de la ville de Bulle. +B. + + * * * * * + +X. + +MAISON DE MADAME ÉLISABETH. + +I. + +AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS. + +LIBERTÉ, ÉGALITÉ. + +Charles DELACROIX, représentant du peuple, en mission dans le +département de Seine-et-Oise; + +Vu la loi du 7 messidor dernier, portant, art. 5, qu'il sera formé +sans délai à Versailles un établissement d'horlogerie automatique; +que les citoyens Lemaire et Glaesner y jouiront pendant quinze années +gratuitement d'une maison nationale qui sera déterminée par le comité +d'agriculture et des arts et des finances réunis, sur le rapport de la +commission des arts; + +Que cette manufacture prendra chaque année cent élèves dont le régime +sera le même que pour ceux de Besançon; copie certifiée de l'arrêté du +comité de salut public, en date du 12 fructidor dernier; la lettre du +comité d'agriculture et des arts, en date du 22 du courant, par +laquelle il m'engage, pendant mon séjour à Versailles, à donner tous +mes soins à l'établissement de ladite manufacture. Instruit qu'il +avoit été pris un arrêté du comité des finances portant que ladite +manufacture seroit établie dans la maison nationale du garde-meuble; +mais que différents obstacles se sont opposés à l'exécution de ce +projet, ainsi que de ceux qui y avoient substitué le ci-devant couvent +des Ursulines ou celui des Récollets; qu'il est urgent de destiner à +cet établissement une maison convenable et qui ne soit occupée par +aucun établissement public: + +Après avoir visité avec lesdits citoyens Lemaire et Glaesner et le +citoyen Grenus, agent de la commission d'agriculture et des arts, la +maison d'Élisabeth, située avenue de Paris, et m'être convaincu +qu'elle présente des emplacements convenables et suffisants pour +l'établissement des ateliers et le logement des ouvriers, n'exigera +que des réparations peu considérables, telles que rétablissement de +quelques cloisons, portes et cheminées, enlevées ou détruites pour +l'établissement d'un hôpital qui y avoit été formé; j'arrête ce qui +suit: + +ARTICLE 1er. La maison dite d'Élisabeth, l'orangerie et la vacherie +qui en dépendent, les cours et terrains situés entre lesdits bâtiments +sont affectés à la manufacture d'horlogerie automatique établie à +Versailles. + +ART. 2. Lesdits terrains seront bornés au levant par un mur qui sera +construit dans la direction de celui qui ferme le petit jardin de la +vacherie, au levant, et prolongé jusqu'au mur de clôture du côté de +l'avenue de Paris. + +ART. 3. Les terrains au levant dudit mur resteront à la disposition de +l'administration du district pour être aliénés. Elle sera tenue +d'imposer à l'adjudicataire la clause expresse de construire ledit mur +à ses frais dans six mois, pour tout délai, à compter de +l'adjudication. + +ART. 4. Les citoyens Lemaire et Glaesner seront remis sans délai en +possession desdits bâtiments et terrains ci-dessus désignés. + +ART. 5. Le citoyen Loiseleur, inspecteur des bâtiments nationaux à +Versailles, est requis de faire le détail et devis estimatif des +cloisons, cheminées et portes à rétablir dans lesdits bâtiments, et +des menues réparations à y faire. + +ART. 6. Lesdits ouvrages, attendu l'urgence, seront faits par économie +sous l'inspection et surveillance immédiate dudit citoyen Loiseleur, +qui rendra compte de l'exécution à l'administration dudit département +et à la commission d'agriculture et des arts. + +ART. 7. Les dépenses qu'exigeront ledit ouvrage seront acquittées par +le receveur du district de Versailles et imputées sur les fonds mis à +la disposition de ladite commission. + +ART. 8. Le citoyen Loiseleur est autorisé à tirer des magasins des +bâtiments nationaux les matériaux qui peuvent s'y trouver propres à la +confection desdits travaux. Il l'est également à se faire délivrer, +des exploitations qui se font dans le territoire de Versailles, les +bois de charpente, madriers et planches qui ne se trouveraient pas +dans les magasins des bâtiments nationaux, et qui seront nécessaires +tant pour lesdits travaux que pour l'établissement des ateliers. + +ART. 9. Il sera libre auxdits citoyens de défricher les bouquets de +bois existants dans le local ci-dessus désigné, et de les cultiver +ainsi qu'ils jugeront à propos. + +ART. 10. Il sera dressé un état des lieux aussitôt après la confection +des réparations et rétablissements ci-dessus désignés, lequel sera +souscrit par lesdits citoyens Lemaire et Glaesner, avec l'obligation +de les remettre en bon état, au terme prescrit par le décret ci-dessus +cité pour leur jouissance. Ce terme court à compter du 1er brumaire +prochain. + +ART. 11. Le procureur général syndic du département, et par suite le +commissaire national près ladite administration, est chargé de +surveiller l'exécution du présent arrêté, qui sera de suite communiqué +aux comités de salut public, des finances et d'agriculture et arts +réunis. A Versailles, le 29 brumaire de l'an IV de la République +françoise. + + _Signé:_ CH. DELACROIX. Pour copie conforme: CH. DELACROIX. + + Pour copie conforme: FRANÇOIS DE NEUFCHATEAU. + + * * * * * + +II. + +_Extrait des registres des délibérations des consuls de la +République._ + + Paris, le 17 ventôse l'an IX de la République française, + une et indivisible (8 mars 1801). + +Les consuls de la République, sur le rapport du ministre de +l'intérieur, le conseil d'État entendu, arrêtent: + +ARTICLE 1er. Les manufactures d'horlogerie établies à Versailles, sous +la direction des citoyens Lemaire et Glaësner, et à Grenoble, sous +celle des citoyens Flaissière et compagnie, sont supprimées. + +ART. 2. Le ministre de l'intérieur réglera les indemnités qui peuvent +être dues, soit aux entrepreneurs de ces horlogeries, en supposant +qu'ils aient rempli leurs engagements, soit aux autres artistes venus +de l'étranger pour partager leurs travaux, à la charge par les +entrepreneurs de rendre compte de l'emploi des fonds qui ont été mis à +leur disposition. Les fonds nécessaires au payement des indemnités +seront pris sur ceux accordés annuellement pour l'encouragement des +arts. + +ART. 3. La régie des domaines nationaux fera faire sur-le-champ +l'inventaire du mobilier appartenant à la nation, dépendant desdites +manufactures, et elle en prendra possession. Les maisons nationales +occupées par ces établissements seront rendues à la disposition de la +régie dans le délai de trois mois. + +ART. 4. Les ministres de l'intérieur et des finances sont chargés de +l'exécution du présent arrêté. + + Le Premier Consul, _signé:_ BONAPARTE. + + Par le Premier Consul, _le secrétaire d'État_, + + _Signé:_ H. B. MARET. + + Pour ampliation, + + _Le ministre de l'intérieur_, CHAPTAL. + + * * * * * + +III. + + Paris, le 9 fructidor an VIII de la République une et indivisible + (27 août 1800). + +_Le conseiller d'État ayant le département des domaines nationaux au +préfet du département de Seine-et-Oise._ + +Vous savez, citoyen préfet, qu'un arrêté des consuls du 17 ventôse +dernier a supprimé la manufacture d'horlogerie établie à Versailles, +et ordonné que la maison dite Élisabeth, qui étoit affectée à cet +établissement, seroit mise à la disposition de la régie du domaine +national et de l'enregistrement dans le délai de trois mois. + +L'architecte du palais national de Versailles ayant prévenu le +ministre de l'intérieur que cette maison étoit tellement endommagée +qu'il faudroit employer une somme de vingt-cinq mille francs pour la +réparer, ce ministre, citoyen préfet, vous a demandé votre avis, et +vous avez pensé, ainsi que le même ministre l'a marqué à celui des +finances, le 3 floréal dernier, qu'il seroit plus avantageux de vendre +cette maison, dans l'état où elle se trouve, que de la réparer. + +De son côté, la régie des domaines a adressé au ministre des finances, +le 18 du mois dernier, un devis dressé le 9 par l'architecte des +bâtiments nationaux. Il en résulte que les frais de réparations +indispensables s'élèveroient à 10,157 fr. 82 c., dont 4,018 fr. 61 c. +à la charge des occupants, mais que la totalité de la dépense +tomberoit vraisemblablement au compte de la République, attendu que +les occupants jouissoient, soit comme attachés à la manufacture +d'horlogerie, soit en vertu d'une permission du ministre de +l'intérieur, et que lors de leur entrée en jouissance l'état des lieux +n'a pas été constaté. + +La régie a observé que, vu le grand nombre des bâtiments inoccupés à +Versailles, les locations de la maison Élisabeth y seroient difficiles +et d'un foible produit; qu'en conséquence il étoit plus avantageux +d'aliéner cette maison. + +Tout concourt donc, citoyen préfet, à ce que vous preniez des mesures +pour l'aliénation de la maison dont il s'agit. + + Je vous salue. J. REGNIER. + + * * * * * + +IV. + + VENTE DES DOMAINES NATIONAUX + + en exécution des lois des 15 et 16 floréal an X (5 et 6 mai 1802). + + DÉPARTEMENT DE SEINE-ET-OISE.--_Commune de Versailles._--3e + arrondissement. + +L'an X de la République française, le vingt-troisième jour du mois de +messidor à midi, il a été procédé, devant le préfet du département de +Seine-et-Oise, en exécution des lois des 15 et 16 floréal an X, à la +réception des premières enchères pour la vente des biens nationaux +désignés dans l'affiche approuvée le 8 dudit mois messidor, laquelle a +été publiée et apposée dans les lieux prescrits par l'article II du +titre III du décret du 14 mai 1790. En conséquence, il a été annoncé +que les premières enchères alloient être reçues sur chacun des +articles de l'affiche, lecture préalablement faite d'icelle et du +cahier des charges rédigé par le directeur de la régie de +l'enregistrement, présent à la séance. + + ARTICLE II DE L'AFFICHE 71. + + _Biens provenant de la ci-devant liste civile._ + +La maison dite _Élisabeth_ et ses dépendances, situées dans la ville +de Versailles. + +Cette propriété est divisée en cinq lots, suivant le procès-verbal +d'estimation qui en a été dressé par le citoyen Duclos, le 5 +vendémiaire an X, dûment enregistré, lesdits lots désignés et évalués +ainsi qu'il suit: + +PREMIER LOT. + + Le premier lot indiqué par la lettre A au plan annexé audit + procès-verbal, consistant dans le bâtiment d'habitation, une + portion des deux premières cours et environ un hectare + quatre-vingt-quatorze ares soixante centiares de jardin, est + estimé valoir en revenu annuel la somme de dix-sept cents + francs, ci. 1,700f + ======== + Lequel multiplié par six produit un capital de 10,200 + + A quoi ajoutant 10 p. 100 1,020 + -------- + Il en résulte une première mise à prix de 11,220f ci. 11,220f + +DEUXIÈME LOT. + + Le deuxième lot, coté B au plan, composé des bâtiments + dits les écuries et cuisines, des cours qu'ils renferment, + d'une portion des deux premières cours, contenant environ + un hectare cinquante ares soixante-douze centiares, + est estimé valoir au revenu annuel 1,200f + ======== + Et en capital le revenu multiplié comme ci-dessus 7,200 + + A quoi ajoutant 10 p. 100 720 + -------- + Il en résulte un total de 7,920f ci. 7,920 + +TROISIÈME LOT. + + Le troisième lot, coté C au plan, composé des bâtiments + dits le logement du jardinier, de la cour au-devant, et + d'environ soixante-seize ares trente centiares de jardin, + est estimé en revenu 240f + -------- + Total à reporter 19,140f + + Report 19,140f + + Et en capital le revenu multiplié par six donne 1,440 + + A quoi ajoutant le dixième 144 + + Il en résulte une première mise à prix de 1,594f ci. 1,584 + +QUATRIÈME LOT. + + Le quatrième, coté D au plan, composé du bâtiment dit + l'orangerie et de celui connu sous la dénomination de la + laiterie, d'une petite cour et d'environ trente-cinq ares + cinquante-huit centiares de jardin; le tout estimé valoir + un revenu annuel de 160 francs 160f + ===== + Lequel multiplié par six produit un capital de 960 + + A quoi ajoutant 10 p. 100 96 + -------- + Il en résulte un total de 1,056 ci. 1,056 + +CINQUIÈME LOT. + + Le cinquième et dernier lot, coté E au plan, composé du + bâtiment dit la conciergerie, d'une cour et d'une portion + de jardin d'environ quinze ares vingt centiares, estimé, + en revenu annuel, la somme de 200f + ===== + Lequel revenu multiplié par six produit un + capital de 1,200 + + A quoi ajoutant 10 p. 100 120 + -------- + Il en résulte une première mise à prix de 1,320f ci. 1,320 + -------- + Total 23,100f + +_Réserves._ + +Ne font point partie de la vente les glaces, tablettes, chambranles de +marbre, bras de cheminées, bronzes incrustés ou tenant au corps +principal de maçonnerie des cheminées, les jalousies, les poêles, +bancs de pierre et autres ornements qui pourroient exister dans les +bâtiments; ces objets sont réputés mobilier et seront vendus comme +tels. + +_Charges particulières._ + +Dans le cas où la propriété dont il s'agit seroit adjugée +partiellement, chaque acquéreur sera tenu de se conformer aux clauses +et conditions insérées au procès-verbal d'estimation annexé au +présent, et qui lui sont imposées relativement au partage du jardin, +à la distribution des eaux, à la clôture des terrains respectivement +affectés à chaque lot, à la mitoyenneté des murs et aux charges +auxquelles seront spécialement assujettis les acquéreurs. + +Pour l'exécution de ces clauses il sera délivré extrait dudit +procès-verbal à chacun de ces acquéreurs, qui sera également tenu de +laisser faire au citoyen Hubert, portier de ladite maison, la récolte +des grains, fruits et légumes, existant actuellement sur les terrains +dépendants de ladite propriété, sauf cependant à l'indemniser à dire +d'experts, attendu que ledit Hubert a été autorisé à les cultiver par +décision du préfet du 24 floréal dernier. + +_Nota._ Il ne sera fait aucune coupure à la conduite qui donne l'eau +au cinquième lot: cette conduite devant subsister telle qu'elle est. + +Lecture faite à haute et intelligible voix, par le secrétaire général +de la préfecture, des charges, clauses et conditions ci-dessus, les +enchères ont été ouvertes: + + _Savoir:_ + + 11,220f montant de la mise à prix du 1er lot. + + 7,920 -- -- 2e lot. + + 1,584 -- -- 3e lot. + + 1,056 -- -- 4e lot. + + 1,320 -- -- 5e lot. + + Et enfin sur celle de 23,100 -- -- de l'ensemble + +de la propriété, personne n'ayant enchéri, tant sur la mise à prix de +chacun de ces lots que sur celle de la totalité du domaine, le préfet +a renvoyé l'adjudication définitive au 27 du mois de messidor, jour +indiqué par l'affiche, et le présent procès-verbal a été clos. + +Et le vingt-septième jour du mois de messidor l'an X de la République +française, le préfet du département de Seine-et-Oise, en présence du +directeur de la régie de l'enregistrement, et lecture préalable faite +par le secrétaire général du cahier des charges insérées dans le +procès-verbal ci-dessus, a procédé, en exécution des lois précitées, à +l'adjudication définitive du bien national (en question); duquel bien +la désignation a été insérée dans le procès-verbal des premières +enchères ci-dessus, suivant lequel il n'a point été porté d'enchère +au-dessus de la mise à prix tant des différents lots que de l'ensemble +de la propriété; en conséquence il a été allumé des feux, d'abord sur +le montant de la mise à prix de chacun des lots telle qu'elle est +établie d'autre part. + +PREMIER LOT. + +Au huitième feu, la dernière enchère est restée au citoyen Durand, +moyennant 34,600 francs; un neuvième feu s'étant éteint sans que +pendant sa durée il ait été mis aucune enchère, le préfet en a donné +acte audit citoyen Durand. + +DEUXIÈME LOT. + +Au quatrième feu, la dernière enchère est restée au citoyen Durand +pour 17,400 francs. Un cinquième feu s'étant éteint, sans qu'il ait +été fait aucune offre, le préfet en a pareillement donné acte audit +Durand. + +TROISIÈME LOT. + +Au troisième feu, la dernière enchère est restée au citoyen Boucher +pour 6,800 francs. Un sixième feu s'étant éteint sans que pendant sa +durée il ait été mis aucune enchère, le préfet en a aussi donné acte +au citoyen Boucher. + +QUATRIÈME LOT. + +Au quatrième feu, la dernière est restée au citoyen Cossin pour 6,750 +francs. Un cinquième feu s'étant éteint sans qu'il ait été fait aucune +offre, le préfet en a donné acte au citoyen Cossin. + +CINQUIÈME LOT. + +Au sixième feu, la dernière enchère est restée au citoyen Boucher pour +7,850 francs. Un septième feu s'étant éteint sans que pendant sa durée +il ait été mis aucune enchère, le préfet en a donné acte audit citoyen +Boucher. + +Cette opération terminée, les enchères ont été reçues en la manière +accoutumée sur l'ensemble du domaine, prenant pour base la somme de +73,400 francs, montant des offres faites pour acquérir divisément +cette même propriété. + +Au premier feu, la dernière enchère est restée au citoyen Durand, +moyennant la somme de 75,200 francs; au deuxième, au citoyen Villers +pour 75,600 francs; au troisième, au même, moyennant 75,900 francs. + +Un autre feu ayant été allumé et s'étant éteint sans que pendant sa +durée il ait été mis aucune enchère, le préfet a déclaré le citoyen +Jean-Michel-Maximilien Villers, demeurant à Paris, rue de +l'Université, 269, adjudicataire définitif, et lui a adjugé la +totalité de la maison dite Élisabeth et ses dépendances, tel que ce +domaine est ci-devant désigné, moyennant le prix et somme de +soixante-quinze mille neuf cents francs, aux charges, clauses et +conditions insérées dans le premier procès-verbal d'enchères, sous +l'obligation et garantie de tous les biens meubles et immeubles, +présents et à venir, dudit citoyen Villers, et spécialement les biens +présentement vendus, sans qu'une obligation déroge à l'autre. + +L'acquéreur a déclaré qu'il se réservoit la faculté de nommer son +command dans les délais prescrits par la loi. + + G. GARNIER. + +Enregistré à Versailles, le 7 thermidor an X de la République. Reçu +seize cent soixante-neuf francs quatre-vingts centimes. + + NOEL. + + Archives de Versailles. + + * * * * * + +XI. + +DISTRICT DE VERSAILLES.--COMMISSION DES ARTS.--PLANTES. + +Nous, commissaire nommé par le Directoire du département de +Seine-et-Oise, en conformité des loix et lettres ministérielles sur la +disposition du mobilier national à l'effet d'opérer la distraction des +objets précieux et particulièrement des plantes rares qui se +trouveront dans les maisons cy-devant royales, religieuses et des +émigrés dudit département, pour procéder à l'enlèvement desdits objets +et les faire transporter au lieu désigné pour le dépôt. + +Nous nous sommes transporté à la maison cy-devant à Élisabeth à +Montreuil, accompagné d'un officier de la municipalité, où étant avons +sommé le citoyen Coupry, jardinier de ladite maison, de nous +introduire dans les jardins à l'effet d'y remplir notre mission, ce +qu'ayant fait, nous avons procédé au triage et estimation des plantes +de la manière suivante. + +OBJETS RÉSERVÉS POUR LE DÉPÔT. + +_Plantes d'orangerie._ + + 4 Atriplex portulacoïdes. + 4 Pistacia Terebinthus. + 2 Erica mammosa. + 2 Lavatera gallica. + 5 Buphthalmum fruticosum. + 2 Lycium afrum. + 4 Salvia aurea. + 2 Conyza glutinosa. + 2 Salvia mexicana. + 2 Salvia argentea. + 3 Salvia paniculata. + 1 Salvia pomifera. + 1 Salvia canariensis. + 2 Salvia macrophylia. + 1 Salvia cretica. + 6 Teucrium latifolium. + 4 Teucrium betonicæfolium. + 1 Teucrium fruticans. + 5 Teucrium chamædrifolium hirsutum. + 4 Artemisia capillaris. + 3 Artemisia moxa. + 3 Solanum sodomæum. + 3 Phillyrea angustifolia. + 1 Phillyrea latifolia. + 1 Anagyris foetida. + 4 Atropa solanacea. + 2 Ephedra nova. + 2 Cineraria populifolia. + 4 Cineraria maritima. + 6 Cineraria amelloïdes. + 2 Medicago arborea. + 1 Medicago marina. + 1 Anthyllis barba-Jovis. + 2 Anthyllis Hermanniæ. + 2 Tarchonanthas camphoratus. + 4 Rhus angustifolia. + 1 Rhus glabra. + 4 Hypericum marylandicum. + 1 Marrubium crispum. + 2 Vitex agnus castus. + 1 Agave americana variegata. + 5 Carex plantaginea. + 3 Gnaphalium foetidum. + 2 Gnaphalium stoechas. + 2 Gnaphalium orientalis. + 12 Pots d'ixia, différentes espèces. + 3 Gladiolas tristis. + 1 Cistus populifolius. + 1 Cistus purpareus. + 2 Cistus laurifolius. + 6 Cneorum tricoccum. + 1 Asparagus acutifolius. + 1 Serratula chamæpeuce. + 2 Carthamus salicifolius. + 2 Quercus suber. + 4 Physalis somnifera. + 4 Centaurea sempervirens. + 2 Vaccinium oxycoccos. + 2 Salicornia fruticosa. + 4 Sonchus fruticosus. + Cotyledon orbiculata. + 2 Echium orientale latifolium. + 1 Echium angustifolium. + 1 Asclepias fruticosa. + 1 Statice mucronata. + 1 Statice Limonium. + 2 Parietaria arborea. + 1 Erigeron foetidum. + 1 Cercodia erecta. + 1 Sida nova. + 1 Aristolochia sempervirens. + 2 Rumex Lunaria. + 2 Lavandula stoechas. + 1 Scabiosa palæstina. + 1 Ficus pumila. + 1 Statice monopetala latifolia. + 1 Psoralea pinnata. + 1 Atraphaxis undulata. + 1 Athanasia maritima. + 1 Eupatorium angustifolium. + 2 Oenothera rosea. + 6 Oenothera pumila. + 1 Urtica nivea. + 3 Inula crithmoïdes. + 1 Hypoxis japonica. + 4 Senecio halimifolia. + 1 Tanacetum novum. + 1 Polypedium cambricum. + 1 Phlomis laciniata. + 1 Chrysophyllum glabrum. + 3 Arenaria balearica. + 3 Linnæa borealis. + Arundo donax variegata. + 1 Ulmus pumila. + 1 Clutia pulchella. + 1 Spartium lusitanicum. + 2 Mimosa arborea. + 2 Sterculia platanifolia. + 1 Bignonia crucigera. + 1 Baccharis ivæfolia. + 3 Scolymus maculatus. + 4 Chrysanthemum serotinum. + 1 Panicum novum. + 1 Lantana odorata. + 1 Cassia marylandica. + 4 Centaurea ferox. + 1 Teucrium novum. + 1 Zanthoxylum trifoliatum. + 1 Malva Sherardiana. + 1 Ceratonia siliqua. + +La totalité des plantes en pots réservées pour le dépôt se monte à la +quantité de deux cent quarante-cinq individus et environ un cent de +plantes vivaces. + +OBJETS DÉSIGNÉS POUR LA VENTE. + +_Orangerie._ + + 4 Orangers de 39 pouces de caisse. + 1 -- de 34 -- -- + 1 -- de 33 -- -- + + 2 Orangers de 31 pouces de caisse. + 3 -- de 30 -- -- + 2 -- de 24 -- -- + + Treize Orangers de différentes espèces estimés l'un + dans l'autre 60# pièce 780# s. + + 2 Orangers de 18 pouces de caisse. + 4 -- de 16 -- -- + 2 -- de 14 -- -- + + Huit Orangers, petites caisses, estimés l'un dans + l'autre la somme de 24# 192 + + 15 Grenadiers de quinze à vingt-deux pouces de caisse, + estimés l'un dans l'autre à 18# 270 + + 1 Myrte, caisse 12 + 2 Oliviers, caisse, à 12# 24 + 1 Laurier franc, caisse 10 + 2 Bosia yervamora, à 10# 20 + 3 Justicia adathoda, à 12# 36 + 1 Althæa 8 + 12 Lauriers-roses, à 10# 120 + 2 Lentisques, à 8# 16 + +_Plantes d'orangerie en pots._ + + 6 Atriplex portulacoïdes, à 8 sols 2 8 + 2 Buddleia globosa, à 10 sols 1 + 4 Pistacia Terebinthus, à 15 sols 3 + 1 Sapindus Saponaria 1 + 5 Melia azedarach, à 10 sols 2 10 + 6 Teucrium latifolium, à 10 sols 3 + 2 Ceanothus africanus, à 15 sols 1 10 + 34 Solanum pseudo-capsicum, à 10 sols 17 + 2 Solanum tomentosum, à 15 sols 1 10 + 4 Solanum sodomæum, à 10 sols 2 + 4 Solanum bonariense, à 8 sols 1 12 + 2 Yucca gloriosa, à 1# 2 + 4 Cupressus sempervirens, à 10 sols 2 + 6 Cineraria amelloïdes, à 10 sols 3 + 1 Coronilla glauca 15 + 5 Viburnum Tinus, à 10 sols 2 10 + 18 Thlaspi vivaces, à 5 sols 4 10 + ---------- + 1,539 05 + + 1 Agave americana 1 + 6 Cneorum tricoccum, à 8 sols 2 8 + 1 Vitis arborea 8 + 4 Sonchus fruticosus, à 1# 4 + 1 Celastrus pyracantha, à 10 sols 10 + 3 Celastrus buxifolius, à 10 sols 1 10 + 2 Aloe verrucosa, à 8 sols 16 + 12 Mesembryanthemum ou ficoïdes de différentes espèces, + à 10 sols 6 + 5 Cacalia laciniata, à 8 sols 2 + 2 Psoralea palæstina, à 8 sols 16 + 1 Euphorbia caput Medusæ 10 + 8 Phlomis fruticosa, à 10 sols 4 + 2 Inula crithmoïdes, à 18 sols 1 16 + 6 Leonurus ou Queue de lion, à 10 sols 3 + 1 Bosia yervamora 10 + 1 Stachys circinata 8 + 2 Smilax aspera, à 10 sols 1 + 1 Sempervivum arboreum 1 + 2 Crassula orbiculata, à 8 sols 16 + 2 Physalis somnifera, à 10 sols 1 + 58 Geranium en pots de différentes espèces, à 8 sols 23 8 + 8 Geranium dans des vases de faïence, à 6# 48 + 12 Vases de faïence vides mutilés, à 1# 12 + 100 pots vides, à 8 sols 40 + +_Pépinière._ + + 300 Pins d'Écosse, à 1# 300 + 10 Sapinettes, à 1# 10 + 35 Thuyas, à 5 sols 8 15 + 40 Marronniers, à 15 sols 30 + 50 Spiræa populifolia, à 10 sols 25 + 150 Arbres de Sainte-Lucie, à 8 sols 60 + 150 Érables à feuilles de frêne, à 10 sols 75 + 250 Cerisiers à grappes, à 5 sols 62 10 + 200 Cornouillers sanguins, à 4 sols 40 + 60 Ébéniers, à 10 sols 30 + 18 Frênes de différentes espèces, à 10 sols 9 + 30 Lonicera Diervilla, à 2 sols 3 + 40 Seringas, à 4 sols 8 + 80 Lilas, à 10 sols 40 + ---------- + Total 2392# 6s. + +Il se trouve aussi dans une des cours un dépôt de terre de bruyère que +l'on peut estimer à soixante tombereaux environ, réserve pour le +dépôt des plantes à Trianon. Près de cette cour est un grand carré +planté de différents arbres étrangers pour former une école de +botanique; on se réserve aussi d'en enlever ce qui conviendra pour +être transporté audit dépôt. + +OBJETS RÉCLAMÉS PAR LA CITOYENNE BROWN, + +_ci-devant jardinière du potager à Versailles._ + + 28 Orangers en caisse de 14 à 18 pouces. + 2 Lauriers-roses. + 50 Pots de lilas de Perse. + 50 Pots de rosiers. + Et différents arbustes et arbres verts. + +Cette réclamation est attestée de nombre de citoyens. + +Et après avoir fait l'examen général, tant en ce qui concerne les +plantes d'orangerie que celles de pleine terre, et n'y ayant plus rien +trouvé, nous avons terminé le présent inventaire et avons signé à +Versailles, le 8 octobre 1793, l'an deuxième de la République une et +indivisible. + + COUPRY. F. REMILLY. PERADON, commissaire. + +_Nota._ Le commissaire estime qu'il seroit plus avantageux de faire la +vente de tous ces objets sur le lieu au mois de mars prochain, que de +transporter une partie à l'orangerie et l'autre à Trianon; que +d'ailleurs l'orangerie de cette maison est grande et en assez bon état +pour contenir cette quantité de plantes tant en caisses qu'en pots; en +y faisant cependant une petite réparation, soit pour ce qui regarde la +maçonnerie pour poser l'imposte, le vitrier pour six carreaux cassés, +et les châssis des volets de la porte d'entrée, et le cintre à garnir +en grosse toile; si l'administration se décide à envoyer le tout tant +à l'orangerie qu'à Trianon, il faudra nécessairement abattre deux +parties de mur pour la sortie des orangers. Cette dépense sera +beaucoup plus considérable que celle pour la réparation de ladite +orangerie, et l'opération plus longue et plus difficile. + +Cette observation a été communiquée au directoire du district. + + PERADON. + + * * * * * + +II. + +_Rapport du commissaire à la disposition des plantes, relativement au +jardin d'Élisabeth Capet, à Montreuil._ + +Le commissaire à la disposition particulière des plantes, d'après +différents renseignements pris en ce qui concerne le jardin +appartenant cy-devant à Élisabeth Capet, à Montreuil, et examiné les +pièces suivantes, particulièrement le rapport du comité de +surveillance, qui annonce que celui fait par les citoyens Richard et +Pineaux, nommés commissaires par les représentants du peuple à l'effet +de rendre compte du produit et des frais d'entretien dudit jardin; que +ces deux commissaires ont observé qu'il seroit plus avantageux de +confier à deux cultivateurs l'entretien et le produit de ce jardin, +c'est-à-dire que Virey seroit chargé de la conduite de l'orangerie et +plantes rares, et Doré de la partie des fruits et légumes. + +Ayant examiné en outre un marché fait par le citoyen Couturier, qui +accorde à Virey la jouissance en totalité des productions du jardin +pour lui tenir lieu d'indemnité pour son entretien, indépendamment des +gages d'un premier garçon qui lui seront accordés, à la charge par lui +de fournir des légumes à l'infirmerie pour la valeur de 200#[231] à +son estimation, ainsi qu'il est énoncé audit marché. + +[Note 231: Surchargé: il y avait auparavant 150.] + +De plus, un autre rapport des citoyens Richard et Pineaux, où il est +dit que la dépense pour l'entretien du jardin peut être mise en +compensation avec le produit des fruits et légumes, et que même le +jardinier pourra fournir à l'infirmerie des légumes pour la valeur de +200#, ce qui forme, on l'aperçoit, une grande différence avec le +marché fait par le citoyen Couturier. + +D'après toutes ces observations, le commissaire estime que, pour +l'intérêt de l'administration, aucun des marchés ou arrangements tels +que ceux susdits ne peuvent avoir lieu. + +1º L'entretien desdits jardins, serres et orangeries, ne doit être +alloué qu'à une seule personne, comme il s'est pratiqué jusqu'à +présent; 2º que le marché fait par le citoyen Couturier est onéreux à +l'administration, par la raison qu'il s'est présenté deux +soumissionnaires, dont l'un, connu autant par sa probité que par son +talent, s'est offert le premier, et a fait sa soumission d'entretenir +les jardins, bosquets, orangerie, etc., pour la jouissance du produit +seulement. + +Quant au rapport des citoyens Richard et Pineaux, où il n'est point +parlé de gages de premier garçon, mais au contraire que le jardinier +sera encore assez indemnisé en fourniture sur son produit pour la +somme de 200# de légumes à l'infirmerie, l'administration décidera +dans sa sagesse sur cet objet; elle voudra bien observer que le +citoyen Virey est un père de famille, bon patriote et bon cultivateur; +qu'il occupe maintenant cette place, et semble mériter la préférence, +en acceptant toutefois les conditions du premier soumissionnaire. + +Il existe dans cette maison la quantité de cinquante-huit panneaux, +dont quelques-uns sont mutilés, et dix-huit arrosoirs en cuivre rouge +et jaune; l'administration voudra-t-elle accorder quelques-uns de ces +objets à Virey pour son usage, et vendre l'autre partie, excepté ceux +qui sont en réquisition? + +A Versailles, le 10 ventôse, l'an II de la République une et +indivisible (28 février 1794). + + PERADON. + + * * * * * + +III. + + 14 ventôse l'an II de la République une et indivisible + (4 mars 1794). + +Suivant le rapport fait à l'administration par le citoyen Peradon, +commissaire artiste, sur le jardin cy-devant appartenant à Élisabeth +Capet, à Montreuil, il s'est présenté pour l'entretien de ce jardin +plusieurs soumissionnaires, également connus par leurs talents et leur +probité, qui proposent de se charger de la culture du potager, de +l'orangerie et des jardins sans appointements, moyennant qu'on leur en +abandonne les produits; + +Le citoyen Virey, qui cultive actuellement ce jardin, demande, outre +la jouissance des fruits, le traitement annuel de premier garçon, qui +est de 1,000 à 1,200#. + +La disproportion qui existe entre ces différentes soumissions est +d'autant plus sensible que, par un rapport des citoyens Richard et +Pineaux, où il n'est point fait mention de gages, il est dit que le +jardinier sera suffisamment indemnisé par le produit du jardin, en +fournissant même pour 200# de légumes à l'infirmerie. + +Quelques égards que mérite le citoyen Virey, on ne peut se dissimuler +que l'intérêt de la République ne permet pas de faire en sa faveur un +sacrifice annuel de 1,200#, lorsqu'il est notoire que le jardin peut +être cultivé par des mains habiles sans qu'il en coûte rien à la +nation. Tout ce que semble exiger la justice en faveur du citoyen +Virey, bon patriote et père de famille, c'est de lui accorder la +préférence dans le cas où il se chargeroit de l'entretien desdits +jardins aux mêmes conditions que les autres soumissionnaires. + +Il existe dans la maison cinquante-huit panneaux et dix-huit arrosoirs +en cuivre rouge et jaune, dont la commission propose de mettre une +partie à la disposition du jardinier; il demande à cet égard les +ordres de l'administration; + +Ouï l'agent national en ses conclusions, + +L'administration, considérant que l'intérêt de la République lui +impose impérieusement la loi de mettre dans toutes les parties +l'économie dont elles sont susceptibles, lorsqu'à cette économie se +trouvent joints les avantages qui résulteroient d'une plus forte +dépense, et désirant d'ailleurs concilier les égards dus au citoyen +Virey avec le bien public, premier objet de ses considérations, estime +que les potager, orangerie et jardins, cy-devant appartenants à +Élisabeth Capet, à Montreuil, seront loués à l'enchère en la manière +accoutumée, et aux charges qui seront prescrites par les cahiers; + +Arrête en outre que, sur les cinquante-huit panneaux et dix-huit +arrosoirs qui se trouvent dans ladite maison, il sera mis à la +disposition du locataire trente panneaux et dix arrosoirs, dont +l'estimation sera faite pour qu'il ait à les représenter, lorsqu'il en +sera requis, tels qu'il les aura reçus, et que les panneaux et +arrosoirs restants seront mis en réserve pour servir lorsqu'il y aura +lieu et ainsi que l'administration en ordonnera. + + * * * * * + +IV. + + Versailles, le 25 frimaire l'an III de la République une et + indivisible (15 décembre 1794). + +_Le directeur de l'agence nationale de l'enregistrement et des +domaines à l'agent national du district de Versailles._ + + CITOYEN, + +Par une lettre du 15 thermidor dernier, l'administration du district a +informé la commission des revenus nationaux que, malgré les +précautions qu'elle avoit prises, elle n'avoit pu empêcher les +dégradations considérables qui se commettoient journellement dans la +maison d'Élisabeth Capet, située à Montreuil, et elle a imputé ces +dégradations aux malades de l'hospice militaire qui avoit été établi +dans cette maison. + +Il résulte des informations prises par la commission des secours +publics, à laquelle la commission des revenus nationaux avoit porté +ses plaintes, que ces dégradations ont été principalement commises par +le citoyen Leblanc, locataire actuel du jardin, qui y laisse +habituellement pâturer ses vaches. + +Ces faits étant consignés dans un procès-verbal, rapporté le 9 +thermidor dernier par les membres du comité de surveillance de +l'hôpital, je te prie de faire informer sur ce délit, et d'intenter, +s'il y a lieu, une action contre le locataire, tant en réparations +qu'en indemnité des dommages qui seront reconnus être procédés de son +fait. Comme je ne doute nullement qu'avant de mettre le locataire en +jouissance il n'ait été dressé un état descriptif des lieux, et que le +cahier des charges de l'adjudication ne l'ait expressément assujetti à +les entretenir et à les rendre en bon état de culture à l'expiration +de sa jouissance, il sera facile de l'obliger à réparer les +dégradations commises. + +Salut et fraternité. + + GARNIER-DESCHESNE. + + * * * * * + +XII. + +RÉCIT DU PÈRE CARRICHON, + +PRÊTRE DE LA CONGRÉGATION DE L'ORATOIRE, + + Témoin de la mort de mesdames la maréchale de Noailles, la + duchesse d'Ayen, et la vicomtesse de Noailles, condamnées à mort + par le tribunal révolutionnaire le 4 thermidor an II (22 juillet + 1794). + +Mesdames la maréchale de Noailles, la duchesse d'Ayen et la vicomtesse +de Noailles furent détenues dans leur hôtel depuis le mois de +septembre 1793 jusqu'en avril 1794. Je connoissois la première de vue +seulement, et d'une manière particulière les deux autres, que je +voyois ordinairement une fois la semaine. La Terreur croissoit avec le +crime. Leurs victimes devenoient plus nombreuses. Un jour qu'on en +parloit et qu'on s'exhortoit à se préparer à l'être, je leur dis par +une espèce de pressentiment: «Si vous allez à la guillotine et que +Dieu m'en donne la force, je vous y accompagnerai.» Elles me prennent +au mot, ajoutant avec vivacité: «Nous le promettez-vous?» J'hésite un +moment. «Oui, repris-je, et pour que vous me reconnoissiez bien, +j'aurai un habit bleu foncé et une veste rouge.» Depuis elles me +rappelèrent souvent ma promesse. Au mois d'avril, la semaine, je +crois, après Pâques, elles sont conduites toutes trois au Luxembourg. +J'en ai souvent des nouvelles par celui qui leur a rendu avec un zèle +si délicat tant de services et dans leurs personnes et dans celles de +leurs enfants. Ma promesse est rappelée. Le 27 juin, un vendredi, il +vient de leur part me prier de rendre au maréchal de Mouchy et à sa +femme le service que je leur avois promis. Je vais au palais. Je +parviens à entrer dans la cour. Je les ai sous les yeux et de fort +près pendant plus d'un quart d'heure. M. et madame de Mouchy, que je +n'avois vus qu'une fois chez eux et que je connoissois mieux qu'ils ne +me connoissoient, ne me reconnoissent point. Je fais ce que je peux +pour eux. Le maréchal étoit singulièrement édifiant et prioit +vocalement de tout son coeur. La veille il avoit dit, en quittant le +Luxembourg, à ceux qui lui marquoient de l'intérêt: «A dix-sept ans +j'ai monté à l'assaut pour mon Roi, à soixante-dix-huit je vais à +l'échafaud pour mon Dieu; mes amis, je ne suis pas malheureux.» +J'évite des détails qui deviendroient immenses. Ce jour-là, je crois +inutile et même je ne me sens point capable d'aller jusqu'à la +guillotine. J'en augure mal pour la promesse spéciale faite à leurs +parentes. Que j'aurois à dire sur tous les nombreux convois qui +précédèrent et suivirent celui du 27, convois fortunés ou infortunés, +selon les dispositions de ceux qui les formoient, tableaux déchirants +lors même que les caractères et tous les signes extérieurs annonçoient +une mort chrétienne, lors même qu'ils étoient accompagnés des grandes +consolations produites par les vertus chrétiennes; mais bien autrement +déchirants, lorsqu'ils en fournissoient peu ou point, et que les +condamnés sembloient passer de l'enfer de ce monde à celui de l'autre! + +Le 22 juillet, un mardi, jour de sainte Madeleine, j'étois chez moi, +et vers onze heures. J'allois sortir. On frappe. J'ouvre et je vois +les enfants Noailles et leur instituteur; les enfants avec la gaieté +de leur âge qui couvroit le fond de tristesse que nourrissoit en eux +la détention de leurs parentes; ils alloient se promener et prendre +l'air de la campagne: l'instituteur, pâle, défiguré, pensif et +triste.--Ce contraste me frappe. «Passons, me dit-il, dans votre +chambre, laissons les enfants dans votre cabinet.» Nous nous séparons; +les enfants se mettent à jouer; nous entrons dans la chambre. Il se +jette dans un fauteuil: «C'en est fait, mon ami; ces dames sont au +tribunal révolutionnaire. Je viens vous sommer de tenir votre parole. +Je vais les conduire à Vincennes pour y voir la petite Euphémie. Dans +le bois je préparerai ces malheureux enfants à cette terrible perte +qu'ils ignorent.» Quelque préparé que je fusse depuis longtemps, je +suis déconcerté. Toute cette affreuse situation des mères, des +enfants, de leur digne instituteur, cette gaieté suivie de tant de +tristesse, la petite Euphémie âgée alors d'environ quatre ans, tout se +peint à mon imagination en traits de feu inimitables. Je reviens à moi +à l'instant, et après quelques demandes, réponses et autres lugubres +détails, je dis: «Partez, je vais changer d'habits. Quelle commission! +Priez Dieu qu'il me donne la force de l'exécuter.»--Nous nous levons, +passons dans le cabinet où nous trouvons les enfants, s'amusant, gais +et contents autant qu'ils pouvoient l'être; ce que nous éprouvions à +leur vue, ce qu'ils ignoroient, ce qu'ils alloient apprendre, rend le +contraste plus frappant, me serre le coeur. Je fais bonne contenance +et les congédie. Resté seul, je me sens épouvanté, fatigué. Mon Dieu, +ayez pitié d'elles, d'eux et de moi! + +Je change d'habits et vais faire quelques courses projetées, avec un +poids dans l'âme bien accablant. Je les interromps pour aller au +palais entre une et deux heures. Je veux entrer. Impossibilité. Je +prends des informations de quelqu'un qui sort, comme doutant encore de +la réalité de l'annonce; l'illusion de l'espérance est la dernière +détruite. Par ce qu'il me dit, je ne peux plus douter. Je reprends mes +courses, elles me conduisent jusqu'au faubourg Saint-Antoine, et avec +quelle pensée, quelle agitation intérieure, quel effroi secret joint à +une tête malade! Ayant affaire à une personne de confiance, je +m'ouvre, elle m'encourage au nom de Dieu. Pour dissiper le mal de +tête, je la prie de me faire un peu de café. Il me fait quelque bien. +Je reviens au palais très-lentement, très-pensif, très-irrésolu, +désirant de ne point arriver, ou de ne point trouver celles qui m'y +appellent: j'arrive avant cinq heures. Rien n'annonce le départ. Je +monte tristement les degrés de la Sainte-Chapelle, je me promène dans +la grande salle, aux environs, je m'assieds, je me lève, je ne parle à +qui que ce soit, je cache sous un air sérieux un fond très-agité et +très-chagrin; de temps en temps un triste coup d'oeil sur la cour pour +voir si le départ s'annonce. Je reviens. Ma fréquente exclamation +intérieure étoit: Dans deux heures, dans une heure et demie, elles ne +seront donc plus! Je ne puis exprimer combien cette idée m'affectoit +et m'a affecté toute la vie quand j'ai pu l'appliquer: jamais heure ne +m'a paru si longue et si courte que celle qui s'écoula depuis cinq +heures jusqu'à six, pour divers motifs qui se croisoient, se +combattoient, se détruisoient et me faisoient passer des illusions du +vain espoir à des craintes malheureusement trop réelles. + +Enfin aux mouvements je juge que les victimes vont sortir de la +prison. Je descends et vais me placer près de la grille par où elles +sortent, puisqu'il n'est plus possible depuis quinze jours de pénétrer +dans la cour. La première charrette se remplit, s'avance vers moi. Il +y avoit huit dames très-édifiantes, sept pour moi inconnues; la +dernière, dont j'étois fort proche, étoit la maréchale de Noailles. De +n'y point voir sa belle-fille et petite-fille, ce fut là un foible et +dernier rayon d'espérance; car, hélas! sur la deuxième charrette +montent la mère et la fille. Celle-ci étoit en blanc, qu'elle n'avoit +quitté depuis la mort de son beau-père et de sa belle-mère; elle +paroissoit âgée de vingt-quatre ans au plus; celle-là de quarante, en +déshabillé rayé bleu et blanc. Je les voyois encore de loin. Six +hommes se placèrent après elles, les deux premiers, je ne sais +comment, à un peu plus de distance qu'à l'ordinaire, comme pour leur +donner plus de liberté, et avec un air d'égard et de respect dont je +leur sus bon gré. A peine sont-elles placées, que la fille témoigne à +sa mère ce vif et tendre intérêt si connu: j'entends dire auprès de +moi: «Voyez donc cette jeune fille, comme elle s'agite! comme elle +parle!»--Elle ne paroît pas triste. Je crois qu'elle me cherche des +yeux; il me semble entendre tout ce qu'elles se disent: «Il n'y est +pas.--Regarde encore.--Maman, rien ne m'échappe, je vous l'assure, il +n'y est pas.» Elles oublient que je leur avois fait annoncer +l'impossibilité de me trouver là. La première charrette reste près de +moi au moins un quart d'heure. Elle avance. La deuxième va passer. Je +m'apprête. Elle passe, ces dames ne me voient pas. Je rentre dans le +palais, fais un grand détour et viens me placer à l'entrée du pont au +Change, dans un endroit apparent. Mesdames de Noailles jettent les +yeux de tous côtés; elles passent et ne me voient pas. Je les suis le +long du pont, séparé de la foule, cependant assez près d'elles; madame +de Noailles, toujours cherchant, ne m'aperçoit pas. + +L'inquiétude se peint sur la physionomie de madame d'Ayen, sa fille +redouble d'attention sans succès. Je suis tenté d'y renoncer. J'ai +fait ce que j'ai pu; partout ailleurs la foule sera plus grande, il +n'y a pas moyen. Je suis fatigué.--J'allois me retirer. Le ciel se +couvre, le tonnerre se fait entendre au loin. Tentons encore. Et par +des chemins détournés j'arrive dans la rue Saint-Antoine, après la rue +de Fourcy, presque vis-à-vis la trop fameuse Force, avant la +charrette. Alors souffle un vent violent, l'orage éclate; les éclairs, +les coups de tonnerre se succèdent rapidement. La pluie commence. +C'est un torrent. Je me retire sur le seuil d'une boutique qui m'est +toujours présente et que je ne vois jamais sans attendrissement. En un +instant la rue est balayée. Plus de monde qu'aux portes, boutiques et +fenêtres: plus d'ordre dans la marche; les cavaliers, les fantassins +vont plus vite, comme ils peuvent, les charrettes aussi. Elles sont au +petit Saint-Antoine et je suis encore indécis: la première passe +devant moi. Un mouvement précipité et comme involontaire me fait +quitter la boutique, et me voilà seul tout près de ces dames. Madame +de Noailles m'aperçoit, et souriant semble dire: «Vous voilà donc +enfin! Ah! que nous en sommes aises! Nous vous avons bien +cherché.--Maman, le voilà.» A cet instant madame d'Ayen renaît, et +toutes mes irrésolutions cessent, je me sens un courage +extraordinaire. Trempé de sueur et de pluie, je n'y pense plus, je +continue à marcher près d'elles. Sur les marches de l'église +Saint-Louis, j'apperçois un ami pénétré pour elles de respect, +d'attachement, cherchant à leur rendre le même service. Son visage, +son attitude annoncent tout ce qu'il sent en les voyant. Je lui prends +la main avec un saisissement d'attendrissement mais aussi tout de +force. «Bonsoir, mon ami.» Là est une place, plusieurs rues y +aboutissent. L'orage est au plus haut point, le vent plus impétueux. +Les dames de la première charrette en sont fort tourmentées, surtout +la maréchale de Noailles; son grand bonnet renversé laisse voir +quelques cheveux gris; elle chancelle sur sa misérable planche, sans +dossier, les mains liées derrière le dos. Aussitôt un tas de gens qui +se trouvent là, la reconnoissent, ne font attention qu'à elle, et +augmentent son tourment, qu'elle supporte avec patience, par leurs +cris insultants. «La voilà donc cette maréchale, menant autrefois si +grand train et qui alloit dans des beaux carrosses, la voilà dans la +charrette tout comme les autres!» etc. Rien de plus insupportable pour +tout être sensible que ces cris de cannibales. Les malheureux sont des +objets sacrés, surtout quand ils sont innocents. Les cris continuent, +le ciel est plus noir, la pluie plus forte. Nous voilà à la place qui +précède le faubourg Saint-Antoine. Je devance, j'examine, et je me +dis: Voilà le meilleur endroit pour leur accorder ce qu'elles désirent +tant. La charrette alloit moins vite; je m'arrête, je me tourne vers +elles: je fais à madame de Noailles un signe qu'elle comprend +parfaitement.--«... Maman, M. X. va nous donner l'absolution.» +Aussitôt elles baissent la tête avec un air de piété, de repentance, +de joie, d'attendrissement qui m'embaume; je lève la main, reste la +tête couverte, et prononce très-distinctement, et avec une attention +surnaturelle, la formule entière d'absolution et les paroles qui la +suivent; elles s'unissent mieux que jamais. Je n'oublierai jamais ce +ravissant tableau, digne du pinceau d'un Raphaël, après lequel tout ce +qui reste n'est que baume et consolation. + +Dès ce moment l'orage s'apaise, la pluie diminue, il semble n'avoir +existé que pour le succès si désiré de part et d'autre; j'en bénis +Dieu, elles en font autant, leur extérieur n'annonce que contentement, +sérénité, allégresse. En s'avançant dans le faubourg, la foule +curieuse revient, borde les deux côtés, insulte les premières dames, +surtout la maréchale, rien à ses deux parentes; la pluie cesse. + +Tantôt je devance, tantôt j'accompagne. Après l'abbaye Saint-Antoine, +j'aperçois auprès de moi un jeune homme, prêtre, dont pour quelques +motifs je suspecte les sentiments. Il m'embarrasse. Je crains qu'il ne +me reconnoisse, je rétrograde, j'avance, heureusement il ne me +reconnoît point; il double le pas et je ne le vois plus. + +Enfin nous arrivons au lieu fatal. Ce qui se passe en moi ne peut se +peindre. Quel moment! Quelle séparation! Quelle douleur dans ces +enfants, dans ces soeurs, nièces, qui restent dans cette vallée de +larmes! Je les vois encore pleines de santé. Elles auroient été si +utiles à leur famille, et dans un instant je ne les verrai plus!..... +Quelle idée! quel déchirement! mais non sans de grandes consolations +en les contemplant si résignées. Les charrettes s'arrêtent, l'échafaud +se présente, je frissonne; les cavaliers et les fantassins +l'entourent; autour d'eux un cercle plus nombreux de spectateurs, la +plupart riant et s'amusant de ce désolant spectacle: je suis au milieu +d'eux dans une situation bien différente. J'aperçois le maître +bourreau et deux valets, dont il est distingué par la jeunesse, par +l'air d'un petit-maître manqué et le costume. L'un des valets est +remarquable par sa taille, son embonpoint, la rose qu'il a à la +bouche, ses manches retroussées, ses cheveux en queue et crépus, l'air +de sang-froid et de réflexion avec lequel il agit, enfin une de ces +physionomies régulières et frappantes, quoique sans élévation, qui ont +pu servir de modèles aux grands peintres quand ils ont représenté des +bourreaux dans l'histoire des martyrs. Il faut le dire, soit par un +fonds d'humanité, soit habitude ou désir d'avoir plus tôt fait, le +supplice étoit singulièrement adouci par leur promptitude, leur +attention à descendre tous les condamnés avant de commencer à les +placer le dos à l'échafaud, de manière qu'ils ne puissent rien voir; +je leur en sus quelque gré, ainsi que de la décence qu'ils observoient +et de leur sérieux constant, sans aucun air riant, insultant, tout le +temps que je les vis. + +Pendant qu'ils aident à descendre les dames de la première charrette, +madame de Noailles me cherche des yeux; elle m'aperçoit: c'est ici le +pendant ravissant du premier tableau, si ravissant aussi. Que ne me +dit-elle pas par ses regards, tantôt élevés au ciel, tantôt abaissés +vers la terre, si doux, si animés, si expressifs, si célestes, tantôt +fixés sur moi de manière à me faire distinguer si mes compagnons +tigres avoient été plus réfléchis! J'enfonce mon chapeau sans la +perdre de vue; je l'entendois: «Mon sacrifice est fait. Que je laisse +de personnes chères! Mais Dieu m'appelle; nous en avons la douce et +ferme espérance. Nous ne les oublierons point. Recevez nos tendres +adieux pour elles, nos remercîments pour vous. Adieu! Puissions-nous +nous revoir dans le ciel! Adieu!» Il est impossible de rendre des +signes aussi pieux, aussi vifs, d'une éloquence aussi touchante, qui +faisoient dire à mes tigres: «Ah! cette jeune, comme elle est +contente, comme elle lève les yeux au ciel, comme elle prie! Mais à +quoi cela lui sert-il?» Puis par réflexion: «Ah! les scélérats de +calottins!» Le dernier adieu prononcé, elles descendent. Je ne me +sentois plus, à la fois déchiré, attendri et consolé. Combien je +remercie Dieu de n'avoir pas attendu ce moment pour leur donner +l'absolution, encore plus quand elles montèrent à l'échafaud! Elles +n'auroient pas pu s'unir comme elles avoient fait. Je quitte l'endroit +où j'étois. Je passe d'un autre côté. Pendant qu'on fait descendre les +autres, je me trouve en face de l'escalier, sur lequel étoit appuyée +la première victime, qui étoit un vieillard en cheveux blancs, grand, +l'air d'un bonhomme, qu'on disoit être un fermier général. Auprès de +lui une dame très-édifiante que je ne connoissois pas; ensuite la +maréchale, vis-à-vis de moi, en deuil, assise sur un bloc de bois ou +de pierre qui s'étoit trouvé là, ouvrant des yeux grands, fixes. Tous +les autres, sur plusieurs lignes, étoient rangés au bas de l'échafaud +du côté qui regardoit l'ouest ou le faubourg Saint-Antoine. Je cherche +ces dames. Je ne peux apercevoir que la mère, mais dans cette attitude +de dévotion simple, noble, résignée, les yeux fermés, plus l'air +inquiet, en un mot telle qu'elle étoit lorsqu'elle approchoit de la +table sacrée. Quelle impression j'en reçus! Elle est ineffaçable. Plût +à Dieu que j'en profitasse! A cet instant me revient à l'idée un +passage de cette belle lettre des Églises de Vienne et de Lyon sur le +martyre de saint Pothin et ses compagnons, où il est dit en parlant de +sainte Blandine, attachée au poteau et exposée aux bêtes: «Ses +compagnons croyoient voir en la personne de leur soeur Celui qui avoit +été crucifié pour les sauver.» + +Tous sont descendus. Le sacrifice va commencer. La joie, le bruit, les +affreux quolibets des spectateurs tigres redoublent et accroissent le +supplice, doux en lui-même, mais atroce par trois coups qu'on entend +l'un après l'autre, surtout par la quantité de sang versé et la vue de +cette foule bruyante et tigresse. Le bourreau et ses valets montent, +arrangent tout. Le premier se revêt, sur ses habits, d'un surtout +ensanglanté, se place à gauche, à l'ouest, les autres à droite, à +l'est, regardant Vincennes. Son grand valet est surtout l'objet de +l'admiration et des éloges des cannibales, par son air capable et +réfléchi, comme ils disent. Tout étant prêt, le vieillard monte à +l'aide des bourreaux. Le maître bourreau le prend par le bras gauche, +le grand valet par le droit, l'autre par les jambes; en un instant il +est couché sur le ventre, la tête séparée et jetée ensuite avec le +corps tout habillé dans un vaste tombereau, où tout nage dans le sang. +Et toujours de même. Quelle horrible boucherie! Comme le coeur bat! +C'est à ce moment qu'on voudroit être loin! c'est à ce moment qu'on +voudroit être prêt et monter tout de suite si on étoit bien préparé, +tant la mort, atroce pour ceux qui restent et qui sont sensibles, +paroît facile et douce pour ceux qui s'en vont, quand on songe aux +circonstances où il faut vivre! Combien j'ai regretté de n'avoir pas +suivi ces victimes, en pensant que plus on avance, plus on reçoit de +grâces divines, et plus on en abuse! + +La maréchale monte la troisième sur l'échafaud; il fallut échancrer le +haut de son habillement pour lui découvrir le cou. Impatient de m'en +aller, je voulois avaler le calice jusqu'à la lie et tenir ma parole, +puisque Dieu me donnoit la force de me posséder au milieu de tant de +frissonnements. Madame d'Ayen monte la dixième. Qu'elle me parut +contente de mourir avant sa fille, et la fille de ne pas passer avant +la mère! Montée, le maître bourreau lui arrache son bonnet. Comme il +tenoit par une épingle qu'il n'avoit pas eu l'attention d'ôter, les +cheveux soulevés et tirés avec force lui causèrent une douleur qui se +peignit sur ses traits. La mère disparoît, et sa digne et tendre fille +la remplace. Quelle émotion en voyant cette jeune dame tout en blanc, +paroissant beaucoup plus jeune qu'elle n'étoit, semblable à un doux et +tendre agneau qu'on va égorger! Je croyois assister au martyre d'une +de ces jeunes vierges ou saintes femmes telles qu'elles sont +représentées dans les beaux tableaux du Corrége et du Dominiquin. + +Ce qui est arrivé à sa mère lui arrive. Même inattention pour +l'épingle, même douleur, même signe. Quel sang abondant et vermeil +sortit de la tête et du cou! Que la voilà bienheureuse! m'écriai-je +intérieurement quand on jeta son corps dans cet épouvantable cercueil. +Je m'en vais; mais je suis arrêté un moment par l'air, les traits et +la taille de celui qui venoit après elle. C'étoit un homme de cinq +pieds huit à neuf pouces, gros à proportion, d'une figure +très-imposante. Je l'avois remarqué au bas de l'échafaud. Il s'en +étoit éloigné pendant qu'on immoloit les autres, afin de voir ce qui +s'y passoit. Sa grande taille avoit servi sa curiosité. Il monte avec +fermeté, regarde les bourreaux, le lit et l'instrument de mort avec +des regards intrépides, trop fiers peut-être. O mon Dieu! dis-je en +moi-même, faites qu'il n'y ait en lui que christianisme, et non la +seule philosophie! Quel dommage qu'un si bel homme fût damné! +ajoutai-je en me rappelant le pape saint Grégoire, qui, en voyant à +Rome de beaux esclaves anglois, s'écria: «Quel dommage que de si beaux +visages soient sous l'empire du démon!» Cette vue lui donna la +première idée de la célèbre mission d'Angleterre, dont il chargea dans +la suite son disciple saint Augustin. + +L'homme dont je viens de parler était Gossin[232] ou Gossuin, qui a +tant contribué à diviser la France en départements. J'ai entendu dire +qu'il avoit de la religion, et que ses malheurs, sa prison, en avoient +ranimé, fortifié tous les sentiments. _Amen._ + +[Note 232: P. F. Gossin, né à Souilly, arrondissement et à trois +lieues et demie de Verdun, âgé de quarante ans, un des plus beaux +hommes de ce temps, ex-lieutenant civil et criminel au bailliage de +Bar-le-Duc et ex-député aux États généraux, avait été mandé par le roi +de Prusse à Verdun, après la prise de cette ville, en septembre 1792. +Il avait d'abord refusé d'obéir; mais ayant fini par céder aux désirs +du peuple de Bar et aux instances de ses collègues, ses ennemis en +profitèrent, après la retraite des Prussiens, pour l'accuser de +trahison. Le 5 septembre, il annonça à l'Assemblée nationale qu'il +_avait été forcé d'obtempérer à la sommation du duc de Brunswick, pour +régler les affaires du département_. Un décret le mit en accusation. +D'abord enfermé au Luxembourg, il fut condamné à mort le 4 thermidor +an II (22 juillet 1794) par le tribunal révolutionnaire de Paris, +comme ayant obéi aux ordres du roi de Prusse et comme complice d'une +conspiration dans la prison où il était détenu. B.] + +Après sa mort, je quitte tout, hors de moi-même. Je m'aperçois alors +que je suis tout glacé, à cause d'une forte transpiration et d'une +forte pluie que j'avois éprouvées et qui s'étoient séchées; mais, +grâce à Dieu, je ne me sentois point incommodé. Je double le pas, tout +rempli de ce déchirant mais bien beau, bien grand, bien consolant, +bien touchant spectacle. Je répétois ce que j'ai répété souvent: «Non, +je ne voudrois pas pour cent mille écus n'en avoir pas été témoin. Je +n'ai rien vu qui approche de cela. Que de profit à en tirer!» Quand je +le quittai, il étoit près de huit heures. En vingt minutes, on avoit +fait descendre quarante ou cinquante personnes, et immolé douze. + +Bientôt je suis à la rue Saint-Antoine. Je monte dans une maison où +étoit une respectable famille de ma connoissance, composée du mari, de +la femme et d'un fils unique charmant d'environ quatre ans. «Vous +voilà! D'où venez-vous si tard, si loin de chez vous?--Ah! je viens +d'être témoin d'un spectacle après lequel nous sommes les plus +insensés des hommes et les plus grands ennemis de nous-mêmes, si nous +n'en profitons pas pour travailler plus fortement à notre salut.» +J'entre ensuite dans les détails qui, en produisant leur +attendrissement, renouvelèrent le mien. J'y soupai, et me retirai fort +tard. La nuit fut très-agitée; un sommeil entrecoupé ou accompagné de +tout ce que j'avois vu ou entendu. La fatigue, que j'avois peu sentie, +se fit sentir les jours suivants, mais, grâce à Dieu, sans +indisposition. J'étois tout attendri, mais tout embaumé. Ah! +m'écriois-je souvent, que mon âme vive de la vie des justes et que je +meure de leur mort! Pendant longtemps la pensée de ce spectacle a +produit en moi un certain frémissement, surtout lorsque je passois +dans ces endroits si remarquables par ce que j'y avois vu. Ce +frémissement venoit de ce que cette pensée étoit accompagnée d'une +autre sur leur bonheur contrastant avec le vide qu'elles avoient +laissé, la perte que nous avions faite, les dangers et les malheurs +toujours renaissants où nous vivions. Le vendredi suivant, 25 juillet, +je dînois avec et chez deux amis. Après le dîner, nous nous livrions à +d'intéressants épanchements qui, malgré tous les accents de la +tristesse, nous paroissoient si doux par les réflexions et +consolations qui s'y mêloient et par la sage liberté qui y régnoit, +dans une crise où tout étoit licence pour les méchants, tout étoit +servitude pour les autres, au point de craindre, pour ainsi dire, que +les murs ne parlassent. A cinq heures du soir, on frappe, et je vois +entrer le digne ami qui m'avoit déjà averti deux fois. «Qui vous +amène?--Je vous cherche depuis deux heures; désespérant de vous +trouver, à tout hasard je suis venu ici.--Pourquoi?--Pour vous engager +à rendre aux tantes des enfants, mesdames de Duras et Lafayette, le +même service que vous avez rendu à leurs mères. Elles vont partir pour +l'échafaud.--Ah! cher ami, que demandez-vous encore? Je connois peu +ces dames, et il n'est pas sûr qu'elles me reconnoissent et que je les +reconnoisse.» + +Je combats, il redouble de prières; mes amis se joignent à lui. Je +cède et je reprends ce triste chemin du palais. Il est temps, les +charrettes sortent, s'arrêtent en attendant les dernières. Sur la +première étoient des dames: je n'en reconnois aucune. J'examine, +considère, tourne, retourne; non, ou je suis bien trompé, les tantes +n'y sont point, grâce à Dieu. Cependant, pour ne rien omettre, +j'interroge des spectateurs bien instruits, et avec la douleur que +nous font éprouver ces inconnues, j'ai la joie de n'y point trouver +les chères tantes. Dieu vouloit les conserver pour leurs familles qui +les respectent et les aiment tant et avec tant de raison, me procurer +l'avantage de les connoître d'une manière aussi particulière que +celles dont la vie et surtout la mort m'ont tant édifié, et me faire +trouver dans leur connoissance ce que j'avois perdu dans les autres, +et dans ma situation, mes chagrins, mes malheurs, dont un irréparable, +ces marques d'intérêt, d'attachement, et ces consolations que partage +si bien un beau-frère, ami, et que je chercherois en vain dans +plusieurs liés cependant avec moi. Puisse le Dieu tout-puissant et +tout miséricordieux répandre sur leurs familles toutes les +bénédictions que je lui demande pour la mienne, et nous réunir tous +avec celles qui nous ont devancés dans ce séjour où il n'y aura plus +de révolution à craindre ou à espérer, dans cette patrie qui aura, +comme dit saint Augustin, la vérité pour roi, la charité pour loi, et +pour mesure l'éternité! + + * * * * * + +Le Père Carrichon (Antoine-Philibert), ecclésiastique, prêtre de la +ci-devant congrégation de l'Oratoire, est décédé le 30 juillet 1818, +en sa maison, rue Saint-Jacques, nº 277; ses obsèques se firent le 1er +août, à sept heures du matin, en l'église de Saint-Jacques du +Haut-Pas, sa paroisse. Il était âgé de soixante-neuf ans. B. + + * * * * * + +XIII. + +PIÈCES DIVERSES CONCERNANT MADAME ÉLISABETH. + + +I. + +ACTE DE BAPTÊME DE MADAME ÉLISABETH. + +EXTRAIT DU REGISTRE DES BAPTÊMES _de l'Église Royale et Paroissiale de +Notre-Dame de Versailles, diocèse de Paris, pour l'année mil sept cent +soixante-quatre,_ fol. 33. + +L'an mil sept cent soixante-quatre, le trois may, très haute et très +puissante princesse Madame Élizabethe-Philippe-Marie-Heleine de +France, née d'aujourd'huy, fille de très haut, très puissant et +excellent prince Louis, Dauphin de France, et de très haute, très +puissante et excellente princesse Marie-Josèphe, princesse de Saxe, +Dauphine de France, son épouse, a été baptizée par Monseigneur +Charle-Antoine de la Roche-Aimon, archevêque-duc de Reims, pair et +grand aumonier de France, en presence de nous curé soussigné. Le +parein a été très haut et très puissant prince Dom Philippe, infant +d'Espagne, duc de Parme, Plaisance et Guastalle; la mareine a été +très haute, très puissante et très excellente princesse Élizabethe, +princesse de Parme, Reine doüarière d'Espagne. Le parein représenté +par très haut et très puissant prince Louis-Auguste de France, duc de +Berry, et la mareine représentée par très haute et très puissante +princesse Madame Marie-Adélaïde de France, fille du Roy, qui ont été +nommés l'un et l'autre à cet effet, Sa Majesté présente au baptême. Et +ont signés à la minute: + + LOUIS. + MARIE. + LOUIS. + LOUIS-AUGUSTE. + LOUIS-STANISLAS-XAVIER. + CHARLE-PHILIPPE. + MARIE-ADÉLAÏDE. + VICTOIRE-LOUISE-MARIE-THÉRÈSE. + SOPHIE-PHILIPPE-ÉLIZABETHE-JUSTINE. + LOUISE-MARIE. + [±] CHARLE-ANTOINE, _archevêque-duc de Reims, + grand aumônier de France_, et ALLART, curé. + +Nous soussigné, Prêtre de la Congrégation de la Mission, faisant les +fonctions Curiales en l'Église Royale et Paroissiale de Notre-Dame de +Versailles, Dépositaire des Registres de la même Église; Certifions le +présent Extrait véritable et conforme à l'Original. A Versailles, le +sixième du mois d'aoust mil sept cent soixante-seize. + + COLLIGNON, _prêtre de la Mission_[233]. + +[Note 233: Archives, section historique, K 147, nº 4.] + + * * * * * + +II. + +NOURRICE DE MADAME ÉLISABETH. + +Marie-Thérèse Hecquet, née le lundi 24 mars 1732, sur la paroisse de +Saint-Acheul, du légitime mariage de Charles Hecquet, laboureur, +demeurant au village de Boutillerie, et d'Anne Merelle, ses père et +mère; baptisée le même jour en l'église paroissiale de Saint-Acheul, +ayant pour parrain Antoine Hecquet, son oncle paternel, et pour +marraine Marie-Thérèse Vasseur, sa tante, épouse dudit Antoine +Hecquet. + +L'acte de baptême est signé Demonclot, chanoine régulier et curé de +Saint-Acheul. + +L'extrait de baptême, collationné, délivré le 8 octobre 1779, est +signé Pelletier, prêtre, docteur en théologie de la Faculté de Paris +et vicaire de ladite paroisse, dame Marie-Thérèse Hecquet, épouse du +sieur Jean Levallery, bourgeois de Paris, née le 24 mars 1732, à +Saint-Acheul, élection et généralité d'Amiens, baptisée [le même jour] +du même mois dans la paroisse dudit lieu, nourrice de Son Altesse +Royale Madame Élisabeth de France, demeurant à Paris, au +Palais-Bourbon, faubourg Saint-Germain, paroisse Saint-Sulpice, +déclare avoir obtenu du Roi les grâces pécuniaires ci-après, + +Savoir: + + Une pension de deux mille quatre cents livres + sur le trésor de la Maison de Sa Majesté, de + l'échéance de janvier (dont il lui reste dû + l'année 1777, l'année 1778 et la portion de + temps de l'année 1779), ce qui lui a été + accordé en sadite qualité de nourrice sans + brevet, ci 2,400# + + Une autre pension de douze cent quinze livres + sur le Trésor royal, et payée jusqu'à présent + par MM. les gardes dudit Trésor, accordée à + ladite dame Levallery, pour lui tenir lieu + d'une place de femme de chambre de feu Madame + la Dauphine, employée dans l'état du Roi, + sous le titre de _Pension du bas âge_, sans + brevet, et dû 1778 et 1779, ci 1,215 + + Une autre pension de trois cents livres, + accordée à la dame Levallery au même titre, + pour lui tenir lieu de son logement, dont est + dû les années 1777, 1778 et la portion de + l'année 1779, ces trois pensions créées en 1765 300 + + Une pension de huit cents livres, accordée au + sieur Louis-Joseph-Frédéric Levallery, son + fils, né le 28 janvier 1764, baptisé le 29 du + même mois en la paroisse Saint-Sulpice de + Paris, par un brevet de Sa Majesté du 12 + novembre 1771, payable sur les quittances de + la dame Levallery jusqu'à ce que son fils ait + atteint l'âge de vingt ans, dont il est dû 800 + ------- + Montant général des grâces 4,915# + +Il y a, indépendamment de cette déclaration manuscrite des grâces +pécuniaires accordées à la nourrice de Madame Élisabeth, un brevet +officiel, en partie imprimé, pareil à celui de la nourrice de +_Monsieur_, de M. le comte d'Artois, etc. B. + + * * * * * + +III. + +APPOINTEMENTS DES DAMES DE COMPAGNIE DE MADAME ÉLISABETH. + +_État des appointements que le Roi veut et ordonne être payés aux +dames que Sa Majesté a nommées pour accompagner Madame Élisabeth, +depuis le 15 mai 1785 jusques et y compris le 14 mai 1786._ + +Savoir: + + A la dame marquise de Sorans, 4,000# + A la dame marquise de Causans, 4,000 + A la dame comtesse de Canillac, 4,000 + A la dame comtesse de Bombelles, 4,000 + A la dame vicomtesse d'Imécourt et la dame comtesse + de la Bourdonnaye, adjointe et survivante, 4,000 + A la dame comtesse de Deux-Ponts, 4,000 + A la dame comtesse de Clermont-Tonnerre, 4,000 + A la dame marquise de la Rochefontenille, 4,000 + A la dame marquise des Essarts, 4,000 + A la dame comtesse Louise de Causans, 4,000 + A la dame marquise de Lastic, 4,000 + A la dame vicomtesse de Blangy, 4,000 + A la dame Anna-Bella-Henriette de Drummont de Melfort, + comtesse de Marguerye, Mémoire. + A la dame vicomtesse de Mérinville, surnuméraire sans + appointements, Mémoire. + A la dame marquise des Montiers, id., Mémoire. + Somme totale, cinquante-deux mille livres, cy., 52,000# + +Garde de mon Trésor royal, Me Charles-Pierre-Paul Savalette de Langes, +payez comptant aux dames dénommées au présent état la somme de +cinquante-deux mille livres pour leurs appointements, en leur qualité +susdite, depuis le 15 mai 1785 jusques et compris le 14 mai 1786, +présente année. + + Fait à Versailles, le 1er juin 1786. + + Collationné. + + Le baron de BRETEUIL. + + * * * * * + +_État des gages, appointements et pensions que le Roi veut et ordonne +être payés aux personnes qui servent près Madame Élisabeth pendant le +quartier de janvier de la présente année 1786._ + +Savoir: + +_Aumônier ordinaire._ + + Le sieur Hyacinthe Bonniol de Montégut, attendu + qu'il n'a pas d'appointements Mémoire. + +_Chevalier d'honneur._ + + Au sieur comte de Coigny 225# + A lui pour entretennement 900 + +_Premier écuyer._ + + Au sieur comte d'Adhémar 150 + A lui pour entretennement 900 + +_Dame d'honneur._ + + A la dame comtesse Diane de Polignac, pour gages 300 + A elle pour sa pension 1,500 + +_Dame d'atours._ + + A la dame marquise de Sorans, pour gages 150 + A elle pour sa pension 1,000 + +_Médecin._ + + Le sieur Le Monnier, y étant pourvu d'ailleurs Mémoire. + +_Chirurgien._ + + Le sieur Loustonau, y étant pourvu d'ailleurs Mémoire. + +_Secrétaire du cabinet._ + + Au sieur de Champfort, à raison de 2,000# par an 500# + (Les années 1785 et 1786 ont été expédiées par + ordonnance provisoire.) + +_Femmes de chambre._ + + A la dame Marie-Marguerite Soufflet-Pernot, première, + et Marie-Marguerite Pernot, sa fille, épouse du + sieur Guichard, en survivance 70 + + A elle, pour l'entretien d'un valet 91 5s + + A la dame Antoinette-Jacqueline Brochet, épouse du + sieur de Cimery, tant pour gages que pour l'entretien + d'un valet 161 5 + +_Autres._ + + A Jeanne-Françoise d'Aigremont-Malivoire 25 + A Marie-Françoise-Victoire Dousset de Saint-Brice 25 + A Antoinette-Marie Drivet de Lau 25 + A Julie-Charlotte-Marie de Cagny[234] 25 + A Marie-Barbe Besnard 25 + A Marie-Marguerite Pernot, épouse du sieur Guichard 25 + A Madeleine-Félicité de Casaubon, veuve Delor + femme de Saint-Gand 25 + A Marie Langaudre-Tergat » + A la dame Roube » + A Sophie-Léocade le Gagneur » + A Marie-Thérèse Lalin de Navarre » + A la dame Duprat, épouse du sieur Malmain » + La demoiselle Charlotte-Rosalie Damesme, la demoiselle + Jeanne-Julie d'Harmeville, la demoiselle de Montgiroux, + la demoiselle Malivoire, la demoiselle la Caze, + la dame Perronnel, la demoiselle Guéroult de MacCarty, + surnuméraires Mémoire. + +_Coiffeuses._ + + A la demoiselle Jean-Baptiste Jaime 25# + A la demoiselle Marguerite Rosalie le Guay 25 + +_Blanchisseuse._ + + A Marie-Thérèse Albert 5 + +_Empeseuse et faiseuse de collerettes._ + + A la demoiselle Marie-Catherine Defforges 5 + A elle pour façon, fournitures et charbon 300 + +_Écuyer ordinaire._ + + Au sieur Dubourquet de Saint-Pardoux 300 + +_Porte-manteau._ + + Au sieur Martineau 150 + +_Valets de chambre._ + + A Jean Béranger 50 + A Didier Viard 50 + A Sorel 50 + A Renault 50 + +_Garçons de la chambre._ + + A Jean-Pierre Duval 25 + A Jacques Corset 25 + A Sébastien Thirgarder Duparc 25 + A Deshayes 25 + +_Valet de chambre tapissier._ + + A Antoine Jubin 75 + A lui pour fournitures 75 + +_Valets de garde-robe._ + + A Jean-Baptiste Vatel 25 + A Nicolas Vatel 25 + +_Portefaix._ + + A François Girard 7 10s + A Camille 7 10 + +_Porte-chaise d'affaires._ + + A Catherine-Agathe Lefebvre, femme Longpré 50 + A elle, pour ses fournitures 15 + +_Argentier._ + + Au sieur de Laulhannier 100 + + Somme totale 6,787# 10s + +[Note 234: Retirée le 14 janvier en 1787, remplacée par la demoiselle +Malivoire.] + +Garde de mon Trésor royal, Me Charles-Pierre-Paul Savalette de Langes, +payez comptant au sieur Randon de la Tour la somme de six mille sept +cent quatre-vingt-sept livres dix sols, pour employer au fait de sa +charge même, icelle délivrer aux personnes dénommées au présent état, +pour leurs gages pendant le quartier de janvier de la présente année. + + Fait à Versailles, le 1er avril 1786. + + Collationné. + + Le baron de BRETEUIL. + + * * * * * + +IV. + +MEUBLES DE L'APPARTEMENT DE MADAME ÉLISABETH AU CHATEAU DE VERSAILLES +EN 1787. + +_Première antichambre._ + + 2 banquettes couvertes d'ouvrage de Savonnerie, fond bleu, dessin de + diverses couleurs, de 6 pieds de long sur 18 pouces de profondeur, + garnies de frange de soie torse de plusieurs couleurs; les bois + peints, l'une en rouge et filets dorés, et l'autre en blanc. + + 2 tabourets de panne cramoisie, bois dorés. + + 1 lustre de fer à quatre branches peint en blanc, et binets en + cuivre de 18 pouces de haut, avec un cordon de soie cramoisie et or. + + 1 commode de bois de noyer de 3 pieds 1/2 de long, 20 pouces de + profondeur et 32 pouces de haut, ayant 4 tiroirs, dont 2 grands et + 2 petits, fermant à clef, garnie d'entrées de serrures et portant de + bronze en couleur d'or. + + 1 petite table de sapin pliante. + + 1 miroir de toilette à bordure de noyer. + + 1 chaise de paille. + + 1 paravent de 8 feuilles de 20 pouces sur 6 pieds de haut, couvert + en toile d'Alençon cramoisie. + + 1 paravent de 6 pieds de haut à 6 feuilles de 20 pouces de large, + couvert idem. + +_Deuxième antichambre._ + + 1 portière du char à or de 2 aunes 1/4 de cours sur 2 aunes 7/8 de + haut. + + 1 portière semblable à la précédente. + + 2 tabourets de panne cramoisie à bois dorés. + + 1 tabouret de panne idem, bois peint en rouge et filets dorés. + + 1 paravent de 6 feuilles de 6 pieds de haut, couvert de drap rouge + des deux côtés, cloué de cloux dorés sur galon d'or faux. + + 4 parties de rideaux de croisées de 2 lés, chacune de grosdetours + cramoisi, sur 11 pieds 6 pouces de haut, bordées de galon de soie. + + 1 grille à 4 branches, pelle et pincette de fer. + + 1 petit lustre de grenailles et petites poires à 8 bobèches, monture + dorée, 21 pouces de diamètre sur 32 pouces de haut, avec un cordon + de soie cramoisie et or. + + 2 commodes plaquées de bois de rose et violette, chacune de 4 pieds + de long, 23 pouces de profondeur sur 31 pouces de haut, ayant 4 + tiroirs, dont 2 grands et 2 petits, fermant à clef, garnies + d'entrées de serrures, portants et chaussons de cuivre doré d'or + moulu, avec dessus de marbre brèche d'Alep, dont un cassé par le + milieu. + + 1 table ronde ployante de bois d'acajou de 5 pieds de diamètre, + couverte de velours verd, pieds tournés. + + 1 petite table à écrire de bois de noyer. + + 1 écritoire en pupitre portatif de bois rose et violet, garnie + d'encrier, poudrier et boîte à éponge d'argent, argenterie non + numérotée ni poids marqué. + + 1 commode de bois de noyer à 2 grands et 2 petits tiroirs, ornée de + portants et entrées de serrures en couleur, avec dessus de marbre de + 3 pieds 1/2 de large, 22 pouces de profondeur. + +_Pièce à côté pour les garçons de la chambre._ + + 1 couchette à 2 chevets de 3 pieds de large, à fond sanglé, garnie + de roulettes à galets.--Le coucher composé de: 1 sommier crin et + toile à carreaux; + + 2 mattelas de laine et toile idem; + + 1 lit et 1 traversin de plume et coutil; + + 2 couvertures de laine; + + 2 rideaux d'alcôve à 4 lés chaque sur 11 pieds 1/2; + + 1 pente de 6 pieds de long, le tout de fleuret bleu et blanc; + + 2 parties de rideaux de croisée d'un lé chaque de toile de coton sur + 6 pieds de haut; + + 1 table de hêtre avec un tiroir à la face de 3 pieds 1/2 de long, 2 + pieds de profondeur; + + 6 chaises de paille satinée verd et blanc. + +_Cabinet, ou Pièces de nobles en été._ + + 1 meuble de damas de Gênes cramoisi, orné de grand et petit galon, + avec frange et molet en or, consistant en: + + 12 ployants garnis d'un grand galon de 20 lignes et d'un autre de 12 + lignes, avec frange de 3 pouces, et les bois sculptés dorés; + + 1 paravent de 6 feuilles de 4 pieds de haut, orné des mêmes galons, + et cloué à triple rang de cloux dorés sur galon d'or fin et + charnières en étoffe; + + 1 écran sculpté et orné idem; + + 6 parties de portières de 3 lés chacune, ornés aux montants et + travers du haut de molet et frange d'or par le bas, doublées de + taffetas, sur 10 pieds de haut; + + 6 parties de rideaux de croisées de 2 lés chacune de grosdetours + cramoisi, avec frange et mollet d'or idem, sur 12 pieds de haut; + + 6 parties de rideaux de vitrage d'un lé 1/2 chaque de mousseline + rayée et brodée sur 4 pieds de haut; + + 2 encoignures de marqueterie plaquées en bois satiné et champ de + bois d'amaranthe, ouvrant à un venteau dont le devant est orné d'un + vase de fleurs plaqué sur fond de bois gris satiné, la frise à + tiroir plaqué en bois vert, ornées de moulures, encadrements de + panneaux ciselés, rinceaux, pieds et chûtes de pilastres, frise à + entrelacs d'ornements, le tout en bronze doré d'or moulu et dessus + de marbre fin de 25 pouces de profondeur sur 34 pouces 1/2 de haut; + + 2 lustres à 6 lumières de cristal de Bohême, montures dorées, de 26 + pouces de diamètre sur 3 pieds 9 pouces de haut, avec: + + 2 cordons et 4 glands en soie cramoisie, ornés de cartisanne et + couronnes; + + 4 girandoles à 5 lumières de cristal de Bohême terminées par une + fleur de lys, montures de cuivre doré, à trépied et plateaux en + bronze doré, 30 pouces de haut, 16 pouces de large; + + 1 feu à 4 branches à recouvrement orné sur le devant de postes et + doubles pilastres surmontés de cassollettes et couronne, boucliers + posés au centre du recouvrement, le grand socle à consoles surmonté + d'un vase à anses, orné de guirlandes, terminé par une flamme de + bronze doré, 17 pouces de haut sur 17 de large; + + 2 paires bras de cheminée à trois branches, celles de côté torses et + toutes trois fixées sur une gaîne ornée de palmettes, avec frises à + entrelacs surmontées d'un vase à cannelure torse et à anses + d'ornement terminé par un bouton de graine, 22 pouces de haut, 17 + pouces de large, bassin à cannelure et festons; + + 1 belle pendule de cheminée en marbre blanc représentant un portique + d'architecture orné dans la frise du bas de 3 bas-reliefs, l'un + caractérisant la Paix, l'autre l'Abondance, et l'autre la Gloire + tenant un buste oval, figure d'Henri IV; le portique orné de + pilastres cannelés et moulures au contour du chapiteau à oves et + dards, surmonté d'un vase à anses et paquets de laurier sur le + ceintre du chapiteau, la pendule placée au centre du portique dans + sa boîte à ornements; le tout de bronze doré au mat, ainsi que la + lentille, figure de soleil, de 26 pouces de haut sur 15 pouces de + face, par Lépine. + +_Pièce des nobles en hiver._ + + 1 meuble de velours de soie cramoisi doublé de grosdetours cramoisi, + orné de 2 galons d'or, dont 1 de 23 lignes et l'autre de 9 lignes + 1/2, consistant en: + + 6 parties de portière de 3 lés chacune doublées de grosdetours et + ornées des 2 galons, sur 10 pieds 4 pouces de haut; + + 1 paravent de 6 feuilles sur 4 pieds, charnière en étoffe, chaque + feuille ornée des 2 galons, 1 rang de cloux dorés au pourtour et 1 + rang idem sur le champ, sur galon d'or fin; + + 1 écran à coulisse, le châssis orné des 2 côtés des 2 galons d'or + avec tresse et galon d'or, le bois sculpté doré; + + 11 pliants ornés des 2 galons et frange de 3 pouces en or, les bois + sculptés dorés. + + Les rideaux de croisées servent pour les deux saisons: voyez le + meuble d'été à l'Inventaire. + +_Chambre à coucher en hiver._ + + 4 parties de portières de 3 lés chacune, de velours, doublées de + grosdetours cramoisi sur 2 aunes 7/8 de haut, ornées de 2 galons, + dont 1 de 23 lignes et l'autre de 9 lignes 1/2 de large. + +_Chambre à coucher en été._ + + Un meuble de damas de Lyon verd, dessin à palmes, orné de grand et + petit galon à la Bourgogne et frange d'or, suivant le détail + ci-après, les pentes chantournées et soubassements ornés de + broderie d'or. + + 1 tapisserie en 3 pièces galonnées de grand et petit galon d'or, + contenant ensemble 47 pieds 9 pouces de cours sur 14 pieds 2 + pouces de haut, doublée de toile. + + 1 lit à colonnes à 2 chevets de 5 pieds de large, 6 pieds 1/2 de + long, 11 pieds 6 pouces de haut, impériale en voussure surmontée + d'une corniche sculptée à feuilles d'acanthe et perles; la + couchette à 2 dossiers chantournés à bois couvert, ainsi que les + soubassements; le bois peint en blanc, ferrures apparentes, + double-tringles et agraffes dorées, garniture de roulettes à + équerre et chassis du fond sanglé. + + Les étoffes composées d'une impériale et son petit fond à double + galon, 4 petites pentes ornées de frange par le bas et petit galon + par le haut; 4 grandes pentes ornées de grand et petit galon, + frange de 4 pouces brodée en ornements sur le corps, 2 chantournés + à double face brodés _idem_ et ornés de grand et petit galon, 3 + soubassements brodés, galonnés comme les grandes pentes avec + frange par le bas; 4 rideaux de 7 lés chaque ornés de grand et + petit galon sur les montants travers du bas et cantonnières, 4 + foureaux des colonnes en damas, 4 embrasse-rideaux en gros cordon + d'or avec glands _idem_; + + 1 courtepointe ornée d'un grand et deux rangs de petit galon; + + 2 rideaux d'entour de 7 lés chaque bordés au pourtour de petit + galon et double-rang sur les montants des cantonnières du devant + seulement en grosdetours verd. + +Le coucher composé de: + + 4 malelats laine et futaine; + + 1 lit et 2 traversins de duvet et basin avec souilles de taffetas + blanc; + + 4 parties de portières de 4 lés chacune, galonnées d'un grand et + petit galon d'or, doublées de grosdetours, sur 10 pieds de haut; + + 2 parties de rideaux de croisées de 2 lés chaque en grosdetours + verd, ornées d'un petit galon d'or au pourtour, sur 13 pieds de + haut, rempliées à 11 pieds 6 pouces; + + 2 fauteuils pieds à gaine, cannelures torses sculptées de culots + enfilés dans la ceinture du siége, _idem_ aux accotoirs avec + palmettes, feuilles d'eau à refend au pourtour du dossier, garnis + et couverts comme le meuble avec grand et petit galons, cloués de + cloux dorés sur galon d'or fin, les bois sculptés dorés; + + 2 carreaux ornés de 1 grand et 2 petits galons avec 4 glands d'or + aux coins desdits; + + 8 ployants garnis de large galon et frange d'or; 1 écran garni de + large galon et d'un gland d'or avec sa tresse de soie verte; 1 + paravent de 6 feuilles à bois couvert des 2 côtés, garni d'un + grand galon d'or, et triple rang de cloux doré sur galon d'or fin, + sur 4 pieds de hauteur; le bois sculpté doré; le tout avec housses + de grosdetours; + + 1 marchepied à 2 degrés de damas cramoisi avec sa housse de + grosdetours verd; + + 1 commode de marquetterie à dessus de marbre verd campan, ayant 5 + tiroirs dont 2 grands et 3 petits dans la frise, plaqué en bois + verd, 4 paneaux de côté en bois satiné avec filets noir et blanc + et champ de bois d'amaranthe, une table saillante au milieu, + représentant un trophée pastoral et vase en placage sur fond de + bois gris satiné, les arrière-corps en mosaïque de bois ombrés sur + fond même bois; ladite commode ornée de socle, pieds à rouleaux et + palmettes ornées de gaine, chûtes et paquets de laurier, cadres de + panneaux, moulures unies à chapelets et feuilles, rais-de-coeur, + et rosettes guirlandes de laurier et chûtes en paquet, portants à + ornements et corbeilles, la frise du centre en entrelacs, à + rosettes et culots, le tout de bronze doré d'or moulu, longue de 5 + pieds 1/2 sur 25 pouces de profondeur et 37 pouces de haut; + + 1 feu dont la grille à 4 branches en 2 parties de fer poli de 23 + pouces de profondeur, ayant chacune sur le devant une forte + garniture à recouvrement de bronze ciselé et doré d'or moulu, orné + d'entrelacs et rosettes, et sur le dessus d'une volute à palmettes + et laurier en paquet, et petit vase à anse de 15 pouces de haut, + le grand socle à piédouche orné de guirlandes de fleurs, + d'entrelacs dans la frise, surmonté d'un fort vase à cannelures et + godrons, guirlandes de laurier à anses et tête de bélier, terminé + par un bouton de graine, 22 pouces de haut sur 18 pouces de face, + avec pelle, pincette et tenaille garnies de boutons de cuivre + ciselés et dorés; + + 1 lustre de cristal de Bohême à 8 lumières accouplées sur double + bobèche, monture dorée, 32 pouces de diamètre sur 3 pieds 6 pouces + de haut, avec 1 cordon et 2 glands de soie verte et or, orné de + cartisanne d'or; + + 2 paires de bras à 3 branches, celles de côté torses, ornées de + palmettes et graine, cannelure et godrons, binets à festons, la + gaine à palmettes et culots avec frise à entrelacs surmonté d'un + bouton de graine, 22 pouces de haut, 18 pouces de large; + + 1 belle pendule de cheminée en marbre blanc, architecture et + chapiteau, le socle orné de frises à entrelacs d'ornements, porté + par 8 piédouches, une double frise _idem_ avec moulure, ciselés, + surmontés de 2 enfants soutenant le chapiteau et portant une + guirlande de fruits et fleurs, le dessous du chapiteau orné d'oves + et surmonté d'un nuage et de deux enfants, l'un tenant une + couronne et l'autre traçant une carte géographique, la pendule + placée au centre du chapiteau avec son cadre de bronze ciselé doré + d'or mat, 19 pouces de haut, 21 pouces de face; + + 1 écran de bois d'acajou à châssis de taffetas verd; + + 2 rideaux de vitrage d'un lé 1/2 chaque, de mousseline rayée et + brodée sur 4 pieds de haut. + +_Meuble d'hyver._ + + Un meuble de velours de soie cramoisi orné de frange et galon + d'or, consistant en: + + 1 lit à la duchesse, composé de trois grandes et 4 petites pentes + enrichies de feuilles et ornements de broderie, et de 2 galons + d'or garnies de grande frange d'or, fond grand, dossier chantourné + aussi brodé en or, bonnes-grâces en dedans et au dehors, + courtepointe garnie de sesd. 2 galons et 3 soubassements garnis + desd. galons et frange, et 2 rideaux sur 3 au. 1/4 de haut, garnis + desd. galons et doublés de grosdetours cramoisi, avec 4 pommes, 4 + bouquets de plumes et 4 aigrettes. + + Le bois du lit à fond sanglé en 2 parties dont les vis sont + dorées, de 5 pieds de large, 6 pieds 4 pouces de long, sur 12 + pieds 1/2 de haut. + +Le coucher: + + 3 fauteuils à carreaux, 12 ployants, 1 écran, 1 paravent de 6 + feuilles sur 4 pieds de haut; garni d'un galon d'or avec une + tresse à l'écran, les bois sculptés dorés; + + 4 portières (pour cet article, voir, page 536, _Chambre à coucher + en hiver_: 4 parties de portières, etc.) + + 4 parties de rideaux de croisées de 2 lés chacune de grosdetours + cramoisi, garnis de galon d'or sur 13 pieds de haut. + + Pièces tapisserie, dessin de Teniers, de la manufacture de + Beauvais. + +_Grand cabinet._ + + Un meuble de grosdetours fond blanc à bouquets et ruban bleu + brochés, encadré de bordures de même étoffe, dessein à treillage + verd et fleurs, profilet de milleret verd, et orné d'une crête de + soie nuée assortie, consistant en: + + 1 lit de repos de 6 pieds de long et 27 pouces de profondeur, + garni à plateforme, 1 matelas portant son soubassement drapé, orné + de frange et glands, 3 oreillers avec 4 glands chacun; les + oreillers garnis de mouchoirs de taffetas blanc. + + Au dessus dud. lit de repos: 1 pente drapée de 6 pieds de long + avec écharpe de 2 pieds 6 pouces, frange et 8 galons doublés de + grosdetours blanc, 2 écharpes doubles en bonnes-grâces de 2 lés + chaque, encadrées, ornés de molets et frangeou doublées de + taffetas blanc avec cordon et 6 glands de 9 pieds de haut; + + 5 cordons de soie nuée, dont 4 avec glands. + + 2 bergères quarrées, 2 bergères ceintrées, 8 fauteuils, 6 chaises, + à carreaux, 1 chaise sans carreau, 1 écran à chapeau, garnis de + crête, les bois sculptés à rais-de-coeur et perles à la ceinture, + pieds à gaine, palmettes et pilastres aux consoles rais-de-coeur, + ficelle et pommes de graine au dossier peint en blanc avec + mouchoir de taffetas blanc. + + A la croisée: une pente drapée et ses deux écharpes de 3 pieds de + long, 2 doubles écharpes en bonnes-grâces encadrées et bordées de + molet et frangeou de 12 pieds de haut, garnies de 12 glands, + cordon et noeuds d'embrasses; + + 2 parties de rideaux de croisée de 2 lés de grosdetours blanc, + avec grande bordure et molet de soie nuée; + + 2 parties de rideau de vitrage de 2 lés chacun de taffetas blanc + sur 5 pieds de haut; + + 1 chaise de damas bleu, clouée de cloux dorés sur bois à moulures, + pieds à gaine peint en blanc; + + 3 petits écrans de bois d'acajou avec châssis de taffetas + cramoisi; + + 1 lustre à 6 lumières de cristal de roche, monture dorée, + garniture de grenailles à rosette et en filage et poire depuis 3 + pouces 1/2 à 2 pouces, la boule de 3 pouces 1/2 de diamètre, le + lustre de 25 pouces de diamètre sur 36 pouces de haut, avec 1 + cordon, 1 rosasse et 1 gland de soie nuée ornés de cartisane; + + 1 feu à 4 branches et à recouvrement avec frise sur le devant + ornées à entrelacs à rosettes, culots et cadres de perles, le + dessus orné de branches et fruits de vigne, sur le dedans un socle + à colonne cannelée sur piedouche, surmonté d'un nuage et de 2 + tourterelles; le grand socle à cannelures et tigettes avec + guirlandes de fleurs et fruits de vigne, surmonté d'un vase à + cassolette à trépied et tête de satyre; le corps de la cassolette + à cannelures torses, terminé par une flamme, 17 pouces de haut sur + 16 pouces de large, bronze doré, pelle, pincette et tenaille à + boutons dorés; + + 2 paires de bras à trois branches, celles de côté torses, ornées + de palmettes et graine, cannelures et godrons, binets à festons, + la gaine à palmettes et culots avec frise à entrelacs surmonté + d'un vase à anses et cannelures torses, terminé d'un boulon de + graine, 22 pouces de haut, 18 pouces de large. + + A la croisée, 1 store de 6 pieds 6 pouces de large, avec son + taffetas de 12 pieds de haut. + +_Garde-robe._ + + 1 table de nuit de bois d'acajou à 2 tablettes de marbre blanc + veiné, ayant un tiroir à droite à bouton et rosette de bronze en + couleur. + +_Escalier qui conduit du grand cabinet à la bibliothèque._ + + Les marches couvertes en moquettes. + + Le mur tendu en gros de tour bleu. + + La rampe garnie et couverte de fleuret bleu. + + 1 cordon d'écuyer en fil bleu. + +_Pièce du billard et bibliothèque._ + + Un meuble de damas (de Lyon) verd et blanc, dessin à figures à + enfants, cascades et fleurs, orné de frange, glands, cordon et + crête à la niche. + + 1 pente et 2 doubles écharpes de 6 pieds 4 pouces de haut, le tout + de 22 pouces de long, doublées de grosdetours verd avec cordon, 10 + glands, 2 noeuds et une cocarde. + + 1 banquette à plateforme de 6 pieds 2 pouces de long sur 27 pouces + de profondeur, avec son matelas, le devant relevé en draperie avec + 8 glands; 3 oreillers garnis de 4 glands chacun, 2 rondins avec 2 + glands à chacun. + + 1 canapé à joncs fermé de 5 pieds 6 pouces, garni à plateforme + avec son matelas, soubassement drapé orné de frange et 6 glands, 2 + carreaux et 2 rondins garnis de glands; le tout en damas verd et + blanc, orné de crête assortie, le bois à moulures peint en blanc. + + 2 bergères, 8 fauteuils, à carreaux, 1 écran à chapeau, couverts + dudit damas, ornés de crête assortie clouée, bois à moulures + peints en blanc. + + 1 pente drapée formant le ceintre de la croisée, ornée de 8 glands + et 1 noeud. + + 1 tapis de pied à moquette, dessin cordon jaune à médaillons de 9 + lés et 2 bandes, non compris bordure sur 16 pieds. + + 1 embrassement de croisée de 4 lés sans bordure sur 7 pieds 6 + pouces de long, doublé de toile. + + 1 bureau plaqué de bois satiné et amaranthe de 4 pieds 3 pouces de + large, 24 pouces de profondeur et 26 pouces de haut avec roulettes + sous les pieds, une tablette entre les pieds, ceintrée, 3 tiroirs + par devant, fermant à clef, dans l'un une écritoire portative + ornée de bronze de 9 pouces sur 5 pouces 1/2, garnie d'encrier, + poudrier, boite à éponge de cuivre doré, les pieds à gaine, le + dessus de maroquin verd avec vignette d'or au pourtour, une + balustrade à jour par 3 côtés, ainsi que la tablette du dessous, + avec cadres de panneaux et des pieds en gaine et anneaux de cuivre + ciselé, doré d'or moulu. + + 1 feu à 4 branches et à recouvrement porté sur piédouche orné dans + la frise de rinceaux et épis, et sur le dessus d'entrelacs + surmontés d'une coque et d'oeufs unis, le grand socle avec frise à + épis, surmonté d'un vase uni avec anneaux et chaînes, terminé + d'une flamme, 15 pouces de hauteur sur 14 pouces 1/2. + + 2 paires de bras à 3 branches, dont 2 à cannelures, la 3e composée + de branches, feuilles et fruits de laurier, le tout lié d'un ruban + sur le carquois auquel est réuni un arc, le tout portant 30 pouces + de haut sur 13 pouces de large, à carquois et flèches de bronze + doré, or moulu. + + 1 billard en bois de chêne couleur d'acajou, 5 pieds 9 pouces sur + 11 pieds de long, couvert de son drap vert cloué de cloux dorés + sur galon d'or fin, et garni de tous ses accessoirs. + + 1 housse de basanne jaune doublée de toile verte. + + 1 banvole de bois de chêne, cordon de banvole en soie verte et + gland au milieu _idem_. + +_Cabinet près la pièce des bains._ + + Un meuble de damas cramoisi et blanc (de Lyon), dessin à cartouche + de fleurs et ruban, corbeilles suspendues et bouquets au centre, + orné de frange, crête et glands. + + 7 pièces de tapisserie produisant ensemble 12 lés sur 7 pieds de + haut, bordée chacune d'une crête de soie nuée. + + 4 parties de rideaux de 4 lés 1/2 chacune, doublées de taffetas + blanc, bordée de crête sur 10 pieds de haut, avec 4 noeuds et 8 + glands. + + 1 fauteuil quarré, 4 cabriolets, 2 chaises à la Reine; ces siéges + sont à carreaux couverts dud. damas, cloués de cloux dorés à olive + avec nervure, les bois sculptés peints en blanc, avec mouchoirs de + taffetas blanc. + + 4 rideaux de vitrage d'un lé 1/2 chaque, de mousseline rayée et + brodée sur 3 pieds de haut. + + 2 _idem_ de porte-vitrées d'un lé, plissés haut et bas sur 4 pieds + de haut. + + 2 autres _idem_ sur 6 pieds 1/2 de haut. + + 2 cordons de sonnette et 2 glands de soie cramoisi et blanc. + + 1 encoignure de marquetterie à 1 venteau plaqué en bois de + palixandre, panneau et arrière-corps en mosaïque ombré sur fond de + bois gris satiné, la frise du bas en bois gris, celle du haut en + bois verd, pilastres des pieds en bois gris à filets; le tout orné + de sabots à palmettes, rinceaux et moulures, quart de rond à + godrons, cadres, panneaux à rais-de-coeur, rosettes aux angles, la + frise du milieu à cannaux et tigettes, celles de côté à entrelacs + d'ornements, rosasses de soleil dans les cases, 1 médaillon au + milieu du panneau du centre composé de nuages, carquois et + tourterelles au cadre, branches de laurier et noeud en ruban, le + tout en bronze doré d'or au mat, avec dessus de marbre blanc veiné + de 19 pouces de profondeur sur 34 pouces de haut. + + Bras de cheminée à 1 branche garni à cannelures et tigettes, porté + par une écharpe liée sur un clou de bronze doré, de 13 pouces de + haut. + + 1 feu à 4 branches à recouvrement anglois orné dans la frise + d'entrelacs en balustres à jour surmonté de cornes de brandons à + cannelures, terminées de flammes, 10 pouces de haut et 10 pouces + de large, avec pelle et pincette ornées de boutons. + +_Boudoir._ + + Un meuble de damas cramoisi et blanc de Lyon, dessin à cartouche + de fleurs et ruban, corbeilles suspendues et bouquets au centre, + orné de frange, crête et glands. + + 4 pièces de tapisserie produisant ensemble 8 lés sur 7 pieds de + haut, bordée de crête de soie unie. + + 1 lit de repos ou banquette ceintrée dans le pourtour de la + croisée, de 6 pieds 8 pouces du derrière et le retour de 4 pieds + chaque côté, 9 pouces de hauteur de siége, pieds à gaine cannelés, + peint en blanc, garni à plateforme, un carreau de duvet et coutil + avec soubassement en draperie garnie de frange avec cordon et 12 + glands chacun et mouchoirs de taffetas blanc. + + 1 pente et 2 écharpes de 6 pieds 4 pouces de haut doublées en + taffetas blanc, ornées de frange avec cordon, 12 glands et 1 + noeud. + + 2 rideaux de 4 lés chaque, bordés de crête, doublés de taffetas + blanc. + + 2 noeuds, cordon et 1 glands. + + 3 grands fauteuils, 1 bergère, 4 chaises, à carreaux couverts + _idem_, cloués de cloux dorés à olives avec nervure, les bois + sculptés, peints en blanc et mouchoirs de taffetas blanc. + + 4 cordons de sonnette et 4 glands. + + 2 rideaux de vitrage de 2 lés, mousseline rayée et brodée sur 3 + pieds de haut. + + 2 bras à une branche, garni, à cannelures et tigettes, portés par + une écharpe liée sur un clou, de bronze doré de 30 pouces de haut. + + 1 feu à 4 branches à recouvrement porté sur 4 pieds cannelés avec + frise en soubassement orné de palmettes et feuillage, surmonté + d'un rang de perles, le dessus du socle orné d'un sphinx, et + draperie en bronze doré, or moulu, 10 pouces de haut sur 10 pouces + 1/2 de large, pelle, pincette ornées de boulons dorés. + +PREMIÈRE FEMME DE CHAMBRE. + +_Chambre._ + + Un meuble de toile peinte, fond dessin courant de roses et + diverses fleurs, bordé en galon de soie verd, composé de: + + 2 pièces de tapisserie, ensemble 10 lés, sur 6 pieds 4 pouces de + haut; + + 1 lit en niche de lad. toile, composé de 3 dossiers, 1 fond sur + son chassis et la tringle, 1 pente de dehors, 4 pentes de dedans, + 2 rideaux de 3 lés chacun sur 8 pieds 10 pouces de haut, doublées + de toile Laval blanche, 2 chantournés doublés de toile d'Alençon + écrue, 1 courtepointe festonnée et 2 mains, le tout de toile Laval + bordé de galon de soie verd; + + La couchette peinte en blanc à 2 chantournés, roulettes à galets, + coulisses dessous, et fond sanglé de 6 pieds de long, 3 pieds 4 + pouces de large; + + Le coucher composé d'un sommier crin et toile, 2 malelats laine et + futaine, 1 lit et 1 traversin de plume et coutil, un traversin de + toile et crin, et 2 couvertures 5 points; + + 1 bergère en cabriolet à carreau, 2 fauteuils en cabriolet garni, + 4 chaises à la Reine _idem_, couverts de lad. toile avec crête de + soie nuée, bois à moulures, peints en blanc; + + 1 secrétaire en armoire de bois de noyer couleur d'acajou, de 2 + pieds 1/2 de large sur 4 pieds 1/2 de haut, avec dessus de marbre + blanc veiné avec garniture à anneaux dorés d'or moulu; + + 1 commode de bois de noyer couleur d'acajou à 3 grands tiroirs + fermant à clef, garnie d'anneaux et entrées de cuivre en couleur + d'or de 3 pieds 1/2 sur 22 pouces de profondeur, avec dessus de + marbre blanc veiné; + + 1 table à écrire de bois de noyer de 27 pouces de large; + + 1 demi-toilette en bois de noyer et sa garniture complette, de 29 + pouces de large, 16 pouces 1/2 de profondeur, et garniture + complette ordinaire; + + 2 chaises de paille satinée verd et blanc; + + 1 grille à 4 branches, pelle et pincette de fer poli, garniture en + cuivre. + +_Salon._ + + 2 pièces de tapisserie contenant ensemble 7 lés 1/2 de toile + peinte sur 7 pieds de haut, pareille à celle du meuble de la + chambre. + + 1 canapé à jonc de 6 pieds de long, garni à la plateforme avec un + matelas et 2 oreillers de paille à carreaux de fonds et dossiers + de lad. toile. + + 1 bergère en bois de tourneur, dossier à carreau et jonc, fermée, + fond de paille et plateforme, avec son carreau en plume de lad. + toile. + + 2 chaises à la Reine garnies, bois à moulures, peints en blanc, + couvertes de lad. toile. + + 1 rideau d'un lé 1/2 de toile de coton sur 3 pieds 1/2 de haut. + + 1 grille de fer à 4 branches avec pelle et pincette de fer poli. + + 1 lit dans une armoire sur un fond sanglé à bascule, garni de 2 + matelas laine et toile, 1 traversin plume et coutil, 2 couvertures + laine blanche. + +_Petite pièce à côté._ + + 1 commode en bois de noyer à pieds tournés, 2 grands et petits + tiroirs, garniture à anneaux ciselés à perles, entrées de serrures + de bronze en couleur de 3 pieds 1/2 de large sur 20 pouces. + + 1 miroir de toilette à bordure de noyer, garni d'équerres et + charnières de cuivre de 14 pouces sur 12 pouces. + + 1 bidet à planche de bois de noyer. 2 chaises d'affaires en pot à + oille en bois _idem_. + + 3 chaises de paille satinée verd et blanc. + + 1 dite à la capucine. + +_Garde-robe aux atours._ + + 1 lit à colonnes de 4 pieds de large, 6 pieds de long et 6 pieds + de haut, en fleuret rayé bleu et blanc. + + Les étoffes composées d'un fond, 4 petites et 3 grandes pentes, un + dossier, 2 rideaux de 7 lés chacun, 2 bonnes-grâces d'un lé 1/2 + sur 6 pieds de haut, 1 chantourné, 1 courtepointe, 2 mains, 4 + fourreaux de colonnes, 4 petites et 2 grandes pentes. + + La couchette à 1 chevet, fond sanglé et roulettes à galets. + + 2 matelas, dont un de futaine, 1 sommier crin et toile de Flandre, + 1 lit de plume en coutil, 1 traversin de _idem_, 2 couvertures de + laine blanche, [le tout] de quatre pieds de large. + + Deux parties de rideaux d'un lé et demi chaque, sur 6 pieds 4 + pouces de haut. + + 4 fauteuils en cabriolet couvert de moquette bleue et blanche, les + bois vernis. + + Une table à quadrille pliante, couverte de drap verd; le dessus + plaqué en damier en bois de merisier et filet. + + 6 chaises de paille fine. + +_Pour domestique._ + + 1 lit de sangle de 3 pieds de large, 6 pieds de long, garni de 2 + matelas laine et toile, 1 traversin de plume et coutil, 2 + couvertures de laine. + + 1 grille à 4 branches à 2 pommes, le tout de fer poli. + +ARGENTERIE MARQUÉE E. + +_Chambre._ + +Vermeil. + + M. Onc. Gros. + + Un crachoir 2 5 6 + Deux flacons et leurs bouchons 4 3 » + Deux boites à poudre couvertes 6 » 2 + Une tasse couverte et sa soucoupe 6 » 5 + Deux gobelets couverts et une soucoupe 4 5 7 + Un pot à l'eau et sa jatte ovale 9 5 » + Deux boites à mouches 1 6 2 + Un coffre aux racines 1 5 6 + Un pot à pâtes » 5 2 + Deux couverts composés chacun d'une cuiller, + fourchette et couteau, pesant 1 5 2 + Quatre flambeaux de 7 pouces 1/2 de haut 10 4 5 + Un petit bougeoir 1 2 6 + Six assiettes chantournées 16 » 2 + La garniture du miroir de toilette 9 » » + Deux flambeaux de poing 11 7 1 + Une gantière 6 4 6 + Un benitier 1 5 1 + Deux petites cuillers à café » 2 7 + ------------------------ + 96 6 4 + +Argent blanc. + + 12 flambeaux modèle pareil à ceux du Roi, + haut de 9 pouces 2 lignes, avec bobêches 42 4 7 + + +V. + +ÉTAT DES DIAMANTS ET PERLES APPARTENANTS A MADAME ÉLISABETH. + +ARTICLE 1er. Une grande paire de girandoles à trois poires composée de +cent trente-six brillants. + +ART. 2. Cinq boucles de corset composées de quatre-vingts brillants. + +ART. 3. Une montre avec des cercles en diamants et sa chaîne aussi en +diamants; la montre et la chaîne sont composées de cent quarante-trois +brillants. + +ART. 4. Une paire d'anneaux montée en chaîne, composés de vingt +brillants. + +ART. 5. Douze gerbes composées de neuf cent soixante-six brillants. + +ART. 6. Cent soixante et un châtons de brillants montés à jour. + +ART. 7. Un anneau en diamants, monté à jour, composé de treize +brillants. + +ART. 8. Deux bagues formant huit pans avec un gros diamant sur les +compositions. Plus une bague à cheveux avec un entourage composé de +seize brillants. + +ART. 9. Une chaîne en perles et diamants avec deux barettes; la +première barette est composée de deux brillants: la grande barette est +composée de cinq brillants; les glands, la clef et les porte-mousquetons +de ladite chaîne sont garnis de petits brillants. + + +ÉTAT DES PERLES. + +ARTICLE 1er. Une paire d'anneaux enfilée composée de quarante-deux +perles. + +ART. 2. Une paire de catenats, montée en or avec dix perles sur le +milieu du catenat et trente-six sur les côtés: les douze rangs de +perles desdits catenats sont composés de deux cent quatre-vingt-huit +perles. + +ART. 3. Cinq boucles de corsets montées en or composées de cent dix +perles. + +ART. 4. Un médaillon avec un portrait entouré de vingt-quatre perles. + +ART. 5. Un esclavage composé de cent dix perles. + +Plus cinq rangs de perles composés de trois cent trois perles. + +Plus un petit rang composé de neuf perles médiocres. + +Plus un anneau monté en or avec des perles. + +Plus une bague à cheveux avec une perle sur le milieu du cristal. + + * * * * * + +VI. + +ÉTAT DES DISTRIBUTIONS. + +_Étrennes._ + + Aux cochers et postillons de la grande écurie 48# + Aux grands valets de pied 24 + Aux petits valets de pied 24 + Aux cochers de la petite écurie 24 + Aux postillons de la petite écurie 12 + Aux palfreniers de la petite écurie 12 + Aux porteurs du Roi 24 + Aux valets de pied de la Reine 24 + Aux cochers et postillons de la Reine 24 + Aux porteurs de la Reine 12 + +_Écurie de Monsieur._ + + Aux valets de pied 24 + Aux cochers et postillons 24 + Aux porteurs 12 + +_Écurie de Madame._ + + Aux valets de pied 24 + Aux cochers et postillons 24 + Aux porteurs 12 + +_Écurie de Mgr comte d'Artois._ + + Aux valets de pied 24 + Aux cochers et postillons 24 + Aux porteurs 12 + +_Écurie de Madame comtesse d'Artois._ + + Aux valets de pied 24 + Aux cochers et postillons 24 + Aux porteurs 12 + +_Garde-meuble._ + + Aux garçons du garde-meuble 48 + Aux garçons de boutique 18 + Au suisse du garde-meuble 12 + Au suisse du côté du Roi 24 + Au suisse du côté de Madame 24 + Au suisse de la patrouille 12 + Au suisse de la chapelle 12 + Au suisse des cariolles 12 + Au suisse des bosquets 12 + +_A plusieurs garçons._ + + A l'allumeur 6 + Au balayeur des cours 6 + Au garçon des glacières 12 + Au porteur de bois 12 + Au fontainier 18 + Aux deux frotteurs de l'appartement de Madame 24 + Pour les balais 24 + Au jardinier de l'Orangerie 9 + Au facteur 12 + Aux garçons apothicaires 48 + +_Aux gardes françoises, suisses et autres._ + + A la musique et tambours des gardes françoises 48 + Aux mêmes des gardes suisses 48 + Au tambour du guet de Paris 12 + Au tambour de la ville de Paris 12 + Au tambour des Invalides 12 + +_Aux Couvents._ + + Aux Capucins de Meudon 12 + A la Charité de Paris 12 + +_Gobelet._ + + Aux garçons du gobelet 60 + A l'homme chargé de l'eau de Ville d'Avrai et la glace 12 + +_Bouche._ + + Aux garçons de la bouche 60 + Aux garçons de vaisselle 24 + Aux laveurs de vaisselle 12 + Au linger 24 + Aux garçons servants 72 + A Maurice 24 + Au commissionnaire de la chambre 24 + A Mme Birebome 24 + A la jardinière de Sceaux 6 + Au porte-table 24 + Aux ramoneurs 12 + Au courrier de la petite écurie 12 + A Gedon 6 + Aux frotteurs du Roi 12 + A la porteuse d'eau 12 + Aux ouvriers des latrines 6 + Aux poissardes de Paris 24 + Aux poissardes de Versailles 24 + Aux garçons allumeurs de l'appartement 24 + Aux commis des bâtiments, pour les réverbères 12 + Aux gondoliers 72 + Au domestique de M. Bourdet 12 + Pour la bûche de Noël 48 + A l'homme qui monte le charbon chez Madame 12 + Au boulanger de la Reine 24 + Au frère carme qui apporte une boëte d'eau 24 + Pour le Journal de Paris 33 + A celui qui l'apporte 3 + Au fontainier qui fournit l'eau des réservoirs des + bornes 12 + Au laveur des marbres pour toute l'année 12 + A l'homme qui apporte la Gazette 6 + Au garçon de Mlle Moulliard 6 + ------- + Total des étrennes 1743 + +_Étrennes de la Petite Maison._ + + A M. Sulot 240 + A Mme Fleury 192 + A Mme Ducoudret 144 + A sa domestique 24 + Au frotteur 72 + Au suisse 72 + A Coupery, premier garçon jardinier 96 + Au deuxième garçon 72 + A la fille de basse-cour 48 + Au fontainier 12 + A la soeur de Coupery 48 + ------- + Total 1020 + + _A la fête des jardiniers, à Coupery_ 72# + Au second garçon 48 + Aux ouvriers 108 + ------- + 228 + +_Pâques._ + + Pour la palme 24 + A Notre-Dame pour la permission de faire gras 120 + Pour les pâques, à chaque paroisse 120# 240 + Aux pauvres de Noyon 24 + Aux 13 couvents de Ste-Claire, à chacun 6# 78 + Pour la Terre sainte 6 + Pour la confrairie de Courbevoie 6 + A l'Ave-Maria d'Alençon 6 + A l'Ave-Maria de Pont-à-Mousson 6 + A l'écaillier, à la mi-carême 24 + ------- + 534 + +_Pain béni._ + + Pain béni du Roi 12 + Pain béni de la Reine 12 + Pain béni de Monsieur 12 + Pain béni de Madame 12 + Pain béni de Mgr comte d'Artois 12 + Pain béni de Mme comtesse d'Artois 12 + Pain béni de Madame Élisabeth 12 + Pain béni de Madame Adélaïde 12 + Pain béni de Madame Victoire 12 + Pain béni de Monsieur le duc d'Orléans 12 + Pain béni de Monsieur le duc de Penthièvre 12 + ------- + 132 + +_Mois de février._ + + Pour le cierge de la Passion 24 + Pour celui du Saint-Sépulcre 24 + Pour celui de Notre-Dame de Bonne délivrance 24 + ------- + 72 + +_Mois de mai._ + + Pour les oranges 24 + Tambours et musique des gardes françoises 48 + Tambours et musique des gardes suisses 48 + Tambours du guet de Paris 12 + Tambours de la ville de Paris 12 + Tambours des Invalides 12 + Pour le beurre de mai 18 + Pour le changement de meuble d'été 24 + Pour le menuisier 12 + Pour le serrurier 12 + Pour le vitrier 12 + Pour la brioche des tailleurs de pierre 12 + ------- + 246 + +_Mois de juin._ + + Pour les pains de fleurs d'orange 24 + Pour l'eau de fleurs d'orange 24 + ------- + 48 + +_Mois de juillet._ + + Pour les brioches au porteur du Roi 24 + Au porteur de la Reine 12 + Au porteur de Monsieur 12 + Au porteur de Madame 12 + Au porteur de Mgr comte d'Artois 12 + Au porteur de Mme comtesse d'Artois 12 + Pour la brioche de la confrairie de St-Christophe 12 + ------- + 96 + +_Mois d'août._ + + Pour le pain béni de St-Roch 12 + Aux Filles de l'Ave-Maria, Capucines de Paris 24 + Tambours et musique des gardes suisses 48 + Tambour du guet 12 + Tambour de la ville de Paris 12 + Tambour des Invalides 12 + Aux poissardes de Paris 24 + Pour le pain béni de la confrairie de St-Roch 12 + Pour le pain béni de la confrairie de St-Louis 6 + ------- + 210 + +_Mois d'octobre._ + + Aux Frères des Bons-Hommes, pour du muscat 6 + Pour le raisin d'Alexandrie 12 + Pour le raisin de M. de Talaru 24 + ------- + 42 + +_Mois de novembre._ + + Au suisse du garde-meuble pour le changement d'hyver 24 + Aux Hermites de Sénart 120 + Au menuisier 12 + Au serrurier 12 + Au vitrier 12 + Aux porteurs de Madame, pour les chaussons 24 + Pour la confrairie de l'Immaculée Conception, au mois + de décembre 24 + Pour la brioche de Ste-Geneviève 12 + Pour le pain béni de St-Antoine, au mois de janvier 6 + ------- + 246 + +_Voyage de Marli._ + + Au porteur du Roi 24 + Aux valets de pied 24 + Aux filles de garde-robe 18 + Aux premier et second frotteur 24 + A M. le curé, pour les pauvres 120 + Au facteur 6 + Aux porteurs bleùs 12 + Aux suisses de patrouille 6 + Aux balayeurs, frotteurs et allumeurs 36 + Aux Soeurs-Grises 96 + Au balayeur de la chapelle St-Louis 6 + Aux gardes-bosquets 12 + +_Garde-meuble._ + + Au concierge 48 + Au garçon de boutique 9 + A celui qui entre et ôte les lits 9 + Au garçon du garde-meuble 48 + Au Cordelier qui dit la messe 24 + Au matelassier 6 + Au garçon de fourière 6 + Au jardinier 9 + Au fontainier 12 + Au petit clerc qui porte l'eau bénite 3 + Aux suisses qui passent la nuit au salon 12 + Autre suisse du salon 12 + Au suisse de la chapelle 12 + Au suisse de la chapelle du commun 12 + Au suisse de la paroisse 6 + +_Gobelet._ + + Aux aides du gobelet. 24 + Au maître d'hôtel qui sert les femmes. 24 + Au maître d'hôtel des hommes. 12 + Au garçon de vaisselle. 12 + Au laveur. 6 + A la lingerie. 12 + Au garçon linger. 6 + A Buffigney, porte-table. 6 + Au porte-table de Madame. 3 + ------ + Total du voyage de Marli 717 + +_Voyage de Compiègne._ + + A M. Bonneval pour les gardes-chasse. 120 + A la concierge du grand château. 120 + Aux deux inspecteurs des bâtimens. 120 + Aux deux suisses du château. 24 + +_Garde-Meuble._ + + Aux garçons du garde-meuble. 72 + Au suisse du garde-meuble porteur. 24 + Au garçon de boutique. 12 + Au commis du garde-meuble mis par M. de Pommery. 48 + +_A l'Église._ + + Au curé de St-Jacques. 48 + Au curé de St-Antoine. 48 + Aux Soeurs de la Charité de St-Jacques. 24 + Aux Soeurs de la Charité de St-Antoine. 24 + A l'Hôpital général. 24 + A la tourière des Carmélites. 9 + A la tourière de St-Marie. 9 + A la tourière de l'Hôtel-Dieu. 9 + Aux Jacobins. 9 + Aux Cordeliers. 9 + Aux Capucins. 24 + Aux prisonniers. 24 + Au suisse de St-Jacques. 12 + Au bedeau de St-Jacques. 12 + Aux Frères des écolles. 12 + Aux Minimes. 9 + Au suisse de St-Corneille. 9 + Aux Carmélites. 240 + Pour la quête des fêtes et grandes messes. 288 + Pour les quêtes de St-Jacques. 120 + +_A plusieurs garçons._ + + A l'inspecteur pour distribuer aux ouvriers, + chacun 6 fr. 60 + A l'allumeur. 6 + Au balayeur. 6 + A celui qui nettoye les privés. 6 + A l'homme des glacières. 6 + Au valet de ville. 12 + Au jardinier. 6 + Aux tambours de ville. 6 + Au portier de la terrasse. 6 + Au frotteur du château. 12 + Au pompier. 6 + Au poseur de sonnettes. 6 + Au facteur. 6 + Au garçon de fourière. 6 + Aux deux garçons qui apportent le bois. 6 + +_Écurie._ + + Aux porteurs de Madame. 24 + Aux valets de pied. 48 + Aux courriers. 48 + +_Gobelet._ + + Aux aides du gobelet. 24 + Au garçon de vaisselle. 12 + Au laveur de vaisselle. 12 + Au garçon qui apporte la glace. 12 + Au linger. 6 + +_Bouche._ + + Aux aides de la bouche. 24 + Aux garçons servants. 24 + Pour le boudin de sanglier. 18 + +_Pain béni._ + + Celui du Roi. 12 + Celui de la Reine. 12 + Celui de Monsieur. 12 + Celui de Madame. 12 + Celui de Mgr comte d'Artois. 12 + Celui de Madame comtesse d'Artois 12 + Celui de Madame Élisabeth 12 + Celui de Madame Adélaïde 12 + Celui de Madame Victoire 12 + Gratification aux valets de garde-robe 120 + ------- + Total du voyage de Compiègne 3720 + +_Voyage de Fontainebleau._ + + Au concierge du grand château, cour royale 120 + Au concierge de la cour du Cheval blanc 36 + Au concierge de la cour des cuisines 36 + A l'inspecteur des bâtimens 96 + Au suisse du château 18 + Aux gardes-chasses 96 + A l'inspecteur des bâtimens, pour distribuer aux + ouvriers 60 + Au balayeur 6 + Au fontainier et plombier 6 + Aux frotteurs de Madame Élisabeth 24 + Au garçon de fourière 6 + Au porteur d'eau 6 + A celui qui nettoye les privés 6 + A l'allumeur 6 + A celui qui apporte le sucre d'orge de Moret 12 + Au frotteur de Fontainebleau 12 + Pour le boudin de sanglier 18 + Au facteur 6 + Au jardinier de l'orangerie 12 + Au jardinier du potager 12 + Aux paysans de la Fontaine-Madon 48 + Au ramoneur 6 + Aux journailliers qui passent les nuits de veille 12 + +_Garde-meuble._ + + Aux garçons du garde-meuble 72 + Aux garçons de boutique 24 + Aux portefaix du garde-meuble 24 + Aux commis du garde-meuble 48 + +_A l'Église._ + + Aux Carmes des Basses-Loges 48 + Aux Filles bleues 96 + Au curé de la paroisse 48 + A la Charité d'Avons 24 + Aux Soeurs de la Charité 24 + Aux Soeurs des écoles 24 + Aux Capucins de Melun 6 + Aux Recolets de Melun 6 + Au bedeau et au suisse qui apportent le fruit de la + ville 24 + Au clerc de la chapelle de la cour ovale 6 + Au bedeau de la chapelle 12 + +_Gobelet._ + + Aux aides du gobelet 24 + Au garçon de vaisselle 12 + Au laveur de vaisselle 6 + Au garçon linger 6 + A celui qui apporte la glace 6 + +_Bouche._ + + Aux aides de la bouche 24 + Aux garçons servants 24 + +_Écurie._ + + Aux porteurs 24 + Aux valets de pied 48 + Au courrier 48 + Aux cochers du Roi 96 + +_Pain béni._ + + Pain béni du Roi 12 + Pain béni de la Reine 12 + Pain béni de Monsieur 12 + Pain béni de Madame 12 + Pain béni de Mgr comte d'Artois 12 + Pain béni de Madame comtesse d'Artois 12 + Pain béni de Madame Élisabeth 12 + Pain béni de Madame Adélaïde 12 + Pain béni de Madame Victoire 12 + Gratification aux valets de garde-robe 120 + ------- + Tot. du voy. de Fontainebleau 1692 + +_Voyage de Trianon._ + + Au garde-bosquets. 12 + A l'homme qui nettoye les flambeaux. 6 + Pour le gobelet à Mrs Grandeau et Bernard. 7 + ------ + Total du voyage de Trianon. 384 + +_Voyage de Saint-Cloud._ + + Aux garçons du château. 96 + A la lingerie. 24 + Aux filles de garde-robe. 12 + Aux frotteurs. 24 + Aux porteurs de lits. 24 + Au maître d'hôtel des femmes. 24 + Au maître d'hôtel des hommes. 12 + Aux hommes qui portent l'eau. 24 + Aux deux facteurs. 24 + Aux trois suisses des appartements. 72 + A Julie. 24 + A celui qui nettoye les flambeaux. 12 + Aux aides du gobelet. 72 + ----- + Tot. du voyage de Saint-Cloud. 444 + + * * * * * + +VII. + +ÉTAT DES PENSIONS QUE FAIT MADAME et dont madame Desguichard est +chargée. + + A l'homme qui a soin de Panurge. 288# + A Mrs les curés pour aumônes. 1728 + A M. Boyli. 600 + A M. Gayette. 600 + A Mlle Le Gagneur. 400 + A la protégée de Mme de Tilly. 200 + A Mme Malivoire. 600 + A M. Malivoire le fils. 500 + A Mlle Benard. 600 + A Mme de Cagny. 600 + A Mme de l'Eau. 600 + A Mme de Mongiraud. 1200 + A Mlle de Loyens, à payer à M. de Gassouville. 300 + A M. Pernot bon. 200 + A M. l'abbé de Montaigu, pour M. de Nancré. 400 + A Mlle Dorival, pour Mlle de Berne, l'aînée. 300 + A Mlle de Berne, la cadette. 150 + A la protégée de Mme d'Aumale. 300 + A Mlle Welfeld. 300 + A M. Coquelin. 300 + A M. Noël Offroy, ancien porteur. 144 + A M. Klein de Vilquoy. 144 + A la veuve Grandin. 72 + Aux Filles violettes. 72 + A Marianne Pinois. 72 + A Pierre. 200 + A Joseph Pauleur à Bicêtre, à payer à M. Duval. 150 + A La Plasse, maçon. 72 + A la soeur de Coupery. 600 + Au courrier. 288 + A la porteuse d'eau. 144 + A la femme Mercier. 144 + A Mme de Melardin, pour l'entretien de sa fille. 144 + A Mlle Le Gagneur, pour l'apprentissage d'un enfant. 72 + A la veuve Bosserelle. 72 + Au petit Louis. 36 + A la nourrice de Mlle Malivoire. 36 + A Mme Maréchal de Vassant. 200 + A M. l'abbé Le Sure. 150 + A Mlle Pierre. 72 + Pour les enfants Millard. 144 + A la soeur Françoise, pour la veuve Dubois. 144 + A la veuve Marquis. 72 + A la femme Le Rête. 72 + A la veuve Boissant. 72 + A la femme Chinevrier. 72 + Au petit garçon qui est à Paris. 120 + Au petit garçon de la femme Robinet. 36 + Au vacher suisse. 1095 + A M. de Boisgelin pour une place fondée. 300 + A Mlle de Pelleport, à payer en avril. 300 + A M. de Jussan, à payer à M. de Béon. 48 + A Mlle Dorival, pour des pauvres. 72 + A la boulangerie de pain de seigle. 144 + ----- + Total des pensions par année + que paye Mme Desguichard. 15741 + + Le douzième. 1311# 15s. +_Pensions par quartier._ + + A M. Bolly. 150 + A Mlle Dorival, pour des pauvres. 18 + A M. Gayette. 150 + A Mme Malivoire. 150 + A M. Malivoire fils. 125 + A Mlle Bénard. 140 + A Mme de Lau. 150 + A Mme de Mongiraud. 300 + A Mme de Cagny. 150 + A M. de Gassonville, pour Mlle de Loyens. 75 + A M. l'abbé de Montaigu, pour M. de Nancré. 100 + A Mme d'Aumale, pour sa protégée. 75 + A Mme de Tilly, pour une demoiselle de condition. 50 + A Mlle Le Gagneur. 100 + A Mlle Dorival pour Mlles de Berne. 112# 10s + A M. Pernot bon. 50 + A Mme Wilfeld. 75 + A M. Coquelin. 75 + A Pierre. 50 + A M. Klein de Vilquoi. 36 + A Noël Offroy. 36 + A M. Duval, pour Joseph Pauleur. 37 10 + A Marianne Pinois. 18 + Aux Filles violettes. 18 + A la veuve Grandin. 18 + A La Plasse, maçon. 18 + A Mme Maréchal de Vassant. 50 + A M. l'abbé Le Sure. 37 10 + ---------- + 2374 + + Le tiers est de 791# 6s. 8d. + +_Pensions à payer par mois._ + + A Messieurs les curés 144 + Au courrier 24 + A la porteuse d'eau 12 + A la femme Mercier 12 + A la soeur de Coupery 50 + A la veuve Bosserel 6 + Au petit Louis 3 + A la nourrice de Mlle Malivoire 3 + A Mme de Milardin pour l'entretien de sa fille 12 + A Mlle Le Gagneur, pour l'apprentissage d'un enfant 6 + A la boulangère de pain de seigle, même époque pour + l'année 12 + A la soeur Françoise, pour la veuve Dubois 12 + A Mme Royer, pour les enfants de Millard 12 + A Mlle Dauge, pour Mlle Pierre 6 + Au vacher suisse 91 5 + A la femme Le Rête 6 + A la veuve Boissant 6 + A la veuve Marquis 6 + A la femme Chenevrier 6 + A Foucaut pour le mois du chien 24 + A l'enfant de la femme Robinet 3 + Au petit garçon qui est à Paris 10 + ------ + 466# 5s. + +_Pensions à payer par madame de Cimeri._ + + A Mme Sulpice 1200 + A Marie Micot 200 + A Mlle Duprat 200 + A Mme Desforges 200 + A M. Blaremberg 600 + A Mlle Malivoire 600 + A Mlle Testar 400 + A Mme de Cailus 400 + A Mme L'Échevin 400 + A Marianne 72 + A Vendoulet 192 + Aux porteurs des femmes 360 + A Marie 100 + A Mme Quotrot 250 + A la petite Pêchés 150 + A Camille 150 + A M. de Rousse 864 + +Payé en janvier. + + A M. du Mignau 150 + A M. Pascal 70 + Au garçon du gobelet 12 + Au suisse de la chapelle 48 + A M. Pascal en feuvrier 120 + ------- + Total des pensions payées + Mme de Cimery 7038 + Le douzième 586# 10s + L'abbé Osselin 400 + +_Pensions à payer par quartier._ + + A Mme Sulpice 300 + A Marie Micot 50 + A Mlle Duprat 50 + A Mme Desforges 50 + A Mme Blaremberg 150 + A Mlle Malivoire 150 + A Mme Testar 100 + A Mme de Cailus 100 + A Mme L'Échevin 100 + A Marianne 18 + A Vandoulet 48 + Aux porteurs des femmes 90 + A Marie 25 + A Mme Quotrot 62 10s + A la petite Pechés 112 10 + A Camille 37 10 + A M Déroune 216 + -------- + 1659 10 + Le tiers est de 553# 3s 4d + +_Récapitulation._ + + Étrennes 1743# + Étrennes de la petite maison de Madame 1020 + Pour la fête des jardiniers 228 + Pour les pâques 534 + Pour les pains bénis 132 + Pour le mois de février 72 + Pour le mois de mai 246 + Pour le mois de juin 48 + Pour le mois de juillet 96 + Pour le mois d'août 210 + Pour le mois d'octobre 42 + Pour le mois de novembre 246 + Pour le voyage de Marli 717 + Pour le voyage de Compiègne 3720 + Pour le voyage de Fontainebleau 1692 + Pour le voyage de Trianon 384 + Pour le voyage de Saint-Cloud 444 + Pensions par année payées par madame Desguichards 15741 + Pensions payées par madame de Cimery 7038 + --------- + Somme totale 34359# + + * * * * * + +VIII. + +_État des appointements que le Roi veut et ordonne être payés aux +dames que Sa Majesté a nommées pour accompagner Madame Élisabeth, +depuis le 15 mai 1789 jusques et compris le 14 mai 1790._ + + A la dame marquise de Sorans 4 + A la dame marquise de Causans 4 + A la dame comtesse de Canillac 4 + A la dame comtesse de Bombelles 4 + A la dame vicomtesse d'Imecourt 4 + A la dame comtesse de Clermont-Tonnerre 4 + A la dame marquise des Essarts 4 + A la dame Louise de Causans, marquise de Raigecourt 4 + A la dame marquise de Lastic 4 + A la dame vicomtesse de Blangy 4 + A la dame Anne Bella Henriette de Drumont de Melfort, + comtesse de Marguerie 4 + A la dame comtesse de la Bourdonnaye 4 + A la dame marquise de Fournaise 4 + La dame vicomtesse de Mérinville, surnuméraire + sans appointements Mémoire. + La dame marquise des Montiers, id. Mémoire. + La dame comtesse de Deux-Ponts, id. Mémoire. + La dame marquise de La Rochefontenille, id. Mémoire. + ---------- + Somme totale, cinquante-deux mille livres, cy. 52,000# + +Administrateur de mon Trésor royal, chargé du département de la +caisse générale, Me Joseph Durney, payés comptant au sieur Savalete +de Langes, l'un des administrateurs de mon Trésor royal chargé du +payement des pensions et autres dépenses énoncées dans mon édit du +mois de mars 1788, la somme de cinquante-deux mille livres pour les +appointements des dames dénommées au présent état, depuis le 15 mai +1789, jusques et compris le 14 mai de la présente année. Fait à Paris, +le seize mai mil sept cent quatre-vingt-dix. + + LOUIS. + Comptant au Trésor royal. + _Bon:_ LOUIS. + DE SAINT-PRIEST. + + * * * * * + +IX. + +DÉTAIL DES DÉPENSES EXTRAORDINAIRES DE LA CHAMBRE DE MADAME ÉLISABETH. + + En 1788 elle a coûté 70,585# 17s + En 1789 48,592 10 + En 1790 29,725 12 + En 1791 17,548 » + ------------- + Total 166,451# 19s + + * * * * * + +_Détail abrégé a quoy ont monté les dépenses extraordinaires de la +chambre de Madame Élisabeth, pendant l'année 1788._ + + A Jubin, tapissier 6,000# + A Lenormand, étoffes 3,801 + A de la Roue, toilette 7,562 + A Vanot, lingère 3,340 10s + A Daguerre, ébéniste 15,583 + Manufacture de Sève 3,855 + Moutard, libraire 1,093 + Grégoire, libraire 1,854 + Blaizot, libraire 187 + Le Duc, musique 132 + Chenu, relieur 427 + Joly, sculpteur, bordures de portraits 1,551 + -------------- + 45,385# 10s + + Desjardins, horloger 152 + Baince, lait d'ânesse 1,200 + Bourdet, dentiste 162 + Massé, orphèvre 81 + Beaulieu, soyes à broder 500 + Cabat d'or, soyes à broder 677 + Guyard, peintre 576 + Robert, peintre 1,000 + Bro, racomodeuse de dentelles 671 + Habillements de deux garçons 920 4 + Voitures de la cour 1,419 + Letellier, papier 100 3 + Traitements et gratifications 17,682 + ------------ + 70,585# 17s + + * * * * * + +_Détail abrégé a quoy ont monté les dépenses extraordinaires de la +chambre de Madame Élisabeth pendant l'année 1789._ + + Bertin, modes, pour ancien mémoire 7,761# + Le Normand, étoffes 200 + Jubin, tapissier 2,979 + Du Buquoy, tapisseries 7,788 + Crampe, tapisseries 1,945 10s + Cabat d'or, soyes à broder 973 6 + Bro, racomodeuse de dentelles 1,126 + De la Roue, parasols 168 + D'aguerre, ébéniste 1,968 + Joly, bordures de portraits 396 + Guyard, peintre 388 + Grégoire, libraire 887 + Moutard, libraire 942 18 + Chenu, relieur 447 + Bourdet, dentiste 162 + Dujardins, horloger 158 + Ducis, fayancier 121 + Habillement des garçons 531 + Voitures de la cour 2,102 16 + Traitements et gratifications 17,548 + ------------ + 48,592# 10s + + * * * * * + +_Détail abrégé a quoy ont monté les dépenses extraordinaires de la +chambre de Madame Élisabeth pendant l'année 1790._ + + Bertin, intérêts, et reste d'un mémoire 3,125# + Le Normand, étoffes 804 15s + Jubin, tapissier 1,232 16 + Cabat d'or, soyes à broder 112 10 + De la Roue, ébéniste 263 + Letellier, papetier 411 9 + Bataille, parfumeur 464 12 + Moutard, libraire 96 + Dujardins, horloger 176 + Chenu, relieur 226 + Joly, sculpteur, bordures 300 + Habillement des garçons 531 + Voitures de la cour 3,983 + Bourdel, dentiste 162 + Dépenses du secrétaire de la chambre 289 10 + Traitements et gratifications 17,548 + ------------ + 29,725# 12s + + * * * * * + +_État et détail des traitements affectés sur les dépenses annuelles +extraordinaires de la chambre de Madame Élisabeth._ + + Grandin, commissionnaire 900# + Birbonne, porte-chaise 600 + Dauge, baigneuse 1,200 + Rosni, garde-dentelles 800 + Léonard, coëffeur 600 + Quatre garçons de la chambre à 600# 2,400 + Sorel, surnuméraire 750 + Quatre valets de chambre à chacun 600# 2,400 + Merieux, surnuméraire 600 + Massot, gardien 1,500 + Deux portéffets à 900# 1,800 + Deux frotteurs à 700# 1,400 + Deux feutiers à 300# 600 + Un suisse 48 + Desjardins, horloger 150 + Imbert, secrétaire de la chambre pour tout 1,800 + ---------- + 17,548# + + * * * * * + +X. + +DÉMÉNAGEMENT DES MEUBLES DE LA CHAMBRE DE MADAME ÉLISABETH, + +qui ont été transportés au Garde-meuble, rue Neuve-Notre-Dame, nº 9, +par Jubin, valet de chambre, tapissier. + +Sçavoir: + +_Première antichambre._ + + Un charriot à bois. + + Deux paniers. + +_Antichambre des valets de chambre._ + + Une grande table des valets de pied. + + Une grande table ronde à manger, faite en bois d'acajou. + + Douze chaises de table, garnies en velours, dont quatre sont à + carreau. + + Une bouillotte de verre, garnie en argent, pour faire de + l'herbe-aux-charpentiers. + +_Chapelle._ + +La chapelle est composée d'un autel et de deux coffres, dont je n'ai +pas les clefs. + + Le coffre de l'argenterie de la chambre, dont je n'ai point la + clef. + + Un grand panier rempli des pots de chambre de garde-robe. + + Le Couronnement de Louis XVI, en gravure, pris de la chambre des + garçons de la chambre. + + Un marchepied d'antichambre. + +_Cabinet des nobles._ + + Quatre servantes en bois d'acajou, où il manque un sceau argenté. + + Une table ronde du déjeuner de Madame, ayant un dessus de marbre + blanc, et couverte en drap. + + Deux voyageuses en bois doré, couvertes de velours vert. + + Une table de tric-trac avec sa garniture en bois de rose. + + Deux chaises carrées pour les femmes, couvertes en velours + d'Utrecht cramoisi. + + Deux tables à jouer couvertes en velours, une de piquet, une de + quinze. + + Une boîte à livres de la voiture de Madame. + + Deux boîtes à échecs, une d'ivoire et l'autre en bois. + + Le damier de Madame. + + Un jeu d'oie en bois de rose. + + Une boîte en façon de nacre qui en renferme plusieurs petites. + + Un petit coffre en basane rouge. + + Le jeu de loto. + + Un dévidoir des valets de pied. + +_Chambre à coucher._ + + Le coffre de toilette et son pied, dont je n'ai point la clef. + + La table de toilette. + + Deux vases de dessus la cheminée, tous deux de porcelaine, où sont + peints des petits oiseaux, un des deux ayant le bouton de son + couvercle cassé. + + Le groupe de Madame, fille du Roi, assise sur un dauphin, sa + colonne de stuc, le groupe de plâtre; la figure a le pouce du pied + cassé et un doigt de la main gauche. + + Huit écrans en bois d'acajou, un brodé. + + Une boîte, remplie de huit livres, à madame de Clermont. + + Un livre de musique, intitulé _Sargine_. + + Le grand carton à soie, rempli de plusieurs effets, tels que un + sac de damas, orné tout autour d'un galon et de deux glands en or, + et d'autres menus effets. + + Une petite écritoire noire. + + Trois petits cartons à filets. + + Une grande boîte à poudre en bois d'acajou, avec sa houppe. + + Un petit fouet vert, avec une poignée en or et trois viroles. + + Une grande corbeille du coucher, garnie de taffetas vert et d'une + dentelle d'or. + + Deux petites corbeilles. + + Une grosse pelote en satin blanc brodé, qui sert à renfermer les + linges de toilette. + + Un petit groupe représentant Madame et Monseigneur le Dauphin, + avec son pied de porcelaine. + + Un grand sceau à laver les pieds. + + Un moulin à battre le beurre. + + Deux petits cadres, représentant Monsieur le Dauphin défunt et + Madame la Dauphine. + +_Garde-robe._ + + Un bidet en velours vert avec sa garniture. + + Un bidet sans garniture. + + Un corps de tablettes pour les pots-de-chambre, avant un dessus de + marbre et une galerie en cuivre. + + Une table de nuit à dessus de marbre blanc. + +_Lieux à l'anglaise._ + + Un petit corps de tablettes à dessus de marbre. + + Une garniture de cuivre en forme de galerie. + + Un sceau de faïence à laver les pieds. + + Une lunette en maroquin noir. + + Un marabout de fer-blanc. + + Deux pots-pourris de porcelaine. + + Dix bourdalous en porcelaine. + + Sept bourdalous en faïence. + +_Cabinet intérieur._ + + Une table en bois de rose garnie de velours, dont je n'ai pas la + clef. + + Deux petites chiffonnières rondes à dessus de marbre. + + Une grande pendule avec ses garnitures. + + Le Portrait de Madame de Piémont, en petit. + + Louis XV, en gravure. + + Madame de Piémont, peinte sur un cadre oval. + + Un tableau représentant Jacques Ier, roi de la Grande-Bretagne. + + Un petit chien, dans un cadre oval. + + Le jardin de Trianon, en peinture. + + Une petite table de toilette de lit. + + Une petite table en bois de rose et dessus de marbre. + + Une petite bibliothèque à panneaux grillés, à dessus de marbre + commun. + + Un devidoir. + + Un petit coffre de noyer, où il manque un tiroir. + + Un petit coffre de bois d'acajou, garni de cuivre, dont je n'ai + pas la clef. + + Deux boîtes renfermant quatre cylindres de la pendule: trois dans + une, et une dans l'autre. + + Un verre de microscope monté en cuivre. + + Quatre écrans de cheminée à main. + + Une petite boîte en nacre à parfiler. + + Une autre petite boîte, en forme d'éventail, sans clef. + + Un petit marteau avec une hache. + + Deux petits dévidoirs. + + Quatre cannes et le petit bâton pour peindre. + +_Bibliothèque._ + + Une écritoire sans fin, composée de plusieurs choses, telles que: + un grattoir, un poinçon, un manche de canif d'ivoire, une petite + règle d'ébène, un moyen compas et une grande paire de ciseaux. + + Un bureau en bois de rose, de cinq pieds de long, couvert en + maroquin vert et orné d'une petite galerie. + + Une petite écritoire dorée, en bois de rose. + + Deux petits globes terrestres; il y en a un qui a quelque chose de + cassé. + + Deux petits vases de porcelaine, ornés de bouquets de fleurs en + biscuit, et leurs bocaux de verre. + + Deux bras de cheminée en flèche. + + Un feu à vase, pelle et tenaille. + + Deux petits tableaux en bordure de sapin. + + Un moyen tableau représentant la ville et le port de Syra. + + Un marchepied en bois d'acajou. + + La lunette des lieux à l'anglaise. + + Quatre métiers de tapisserie, deux de bois d'acajou et deux de + noyer. + +CABINET AUX ENTRESOLS. + +_Garde-robe._ + + Un petit corps de tablettes à pots de chambre. + + Un pot-pourri en porcelaine. + + Un gros globe. + + Une table en bois de hêtre, garnie de dorure. + + Deux petits globes pleins. + + Deux petits vases blancs à tête de bélier, montés en girandole. + + Un feu en galerie, pelle, tenaille et pincette. + + Un tableau représentant saint Labre. + +_Cabinet à côté des bains._ + + Un feu en galerie, tenaille, pelle et pincette. + + Deux girandoles portées par deux femmes dorées, sur une colonne de + marbre blanc. + + Deux tables de mathématique en bois d'acajou, une sans clef, avec + deux bougeoirs doubles dorés, et deux petits pupitres. + + Un pupitre à jour en bois de noyer. + + Un violon. + + Deux bras de cheminée ayant chacun une bobèche. + + Le meuble de bains complet. + +_Chambre des femmes._ + + Une table en bois d'acajou couverte en drap. + +ÉTAT DE CE QUI ÉTAIT RENFERMÉ DANS LA COMMMODE DES GARÇONS DE LA +CHAMBRE. + + Une boîte à fiches. + + Une boîte de loto. + + Une boîte à fiches, où il manque une corbeille. + + Deux sacs de peau, pour mettre des livres. + + Six petits parasols. + + Six petits rateaux. + + Cinq petits paniers, dont quatre garnis. + +_Lit des garçons de la chambre._ + + Deux matelas. + + Une mauvaise couverture. + +_Armoire des galeries._ + + Un moyen paravent. + + Cinq petits paravents. + + Un écran. + + Une échelle double. + + Deux pliants en bois, de maroquin vert. + + Une chaise de velours bleu. + + Les deux lits complets de veille des femmes. + + * * * * * + +XI. + +LISTE DES LIVRES DE MADAME PORTÉS A PARIS. + +_In-4º._ + + VOL. + + Histoire universelle, par une société de gens de lettres, 43 + Histoire universelle, par M. de Thou, 16 + Histoire de l'Église gallicane, 16 + Histoire de l'Église, par M. l'abbé de Choisy, 11 + Les Hommes illustres de Plutarque, par M. Dacier, 9 + Histoire de Polibe, 7 + Abrégé chronologique de l'histoire de France, par Mezeray, 4 + Histoire de France, par M. Velly, et continuateurs, 23 + Histoire de Constantinople, 8 + Histoire de l'Asie, de l'Affrique et de l'Amérique, 5 + Recueil de Gazettes de France, 147 + +_In-8º._ + + Offices et traité de Cicéron, 2 + Pensées de Marc Aurèle, 1 + Traité des loix civiles, 1 + Traité de la puissance ecclésiastique, 1 + Les Quatre âges de la pairie, 2 + Instruction de Catherine II, 1 + Histoire du droit naturel, 2 + Jurisprudence du Grand Conseil, 1 + Principes de la législation universelle, 2 + La Trigonométrie, 1 + Leçons de mathématique, par l'abbé de la Caille et Marie, 1 + Flore de Bourgogne, 2 + Manuel de botanique, 1 + Le Nouveau la Quintinie, 4 + Des oeuvres du chevalier Linné, 4 + Oeuvres de Demosthènes, 4 + Oeuvres de Virgile, par l'abbé Desfontaines, 4 + L'Iliade, traduite en vers français, 2 + Numa Pompilius, 1 + La Henriade, 2 + Commentaire sur la Henriade par Labeaumelle, 2 + La Gieresolemme liberata, 2 + L'Eneïde de Virgile, par Annibal Caro, 2 + Orlando furioso (8º maximo), 4 + Saggio sopra l'uomo, par Pope, 1 + Oeuvres de Pope, 8 + Oeuvres d'Young, 4 + Théâtre des Grecs, traduction nouvelle, 10 + Oeuvres de Racine, édition de Didot, 3 + La Dunciade, 2 + Théâtre des jeunes personnes, par Mme de Genlis, 4 + Proverbes dramatiques, 6 + Histoire de la poësie, par Brown, 1 + Oeuvres de Saint-Foix, 6 + Oeuvres de Mme Ricoboni, 8 + Oeuvres de Falconet, 6 + Oeuvres de La Monnoye, 3 + Vie privée des François, 3 + Les Histoires d'Elsin, 1 + Oeuvres de Le Franc de Pompignan, 6 + Le Théâtre du monde, 4 + Tableau historique, 4 + Essai sur les femmes, 1 + Commerce des grains, 1 + Loisirs du chevalier Déon, 13 + Mélanges d'une grande bibliothèque, 58 + Histoire de la littérature d'Italie, 5 + Lettres sur l'éducation, par Mme de Genlis, 3 + Cours d'études, par M. l'abbé de Condillac, 10 + Dictionnaire historique, 6 + Dictionnaire des antiquités romaines, 2 + Histoire d'Espagne, par Ferreras; (les 3 premiers prêtés à + M. le Comte), 16 + Collection des Mémoires sur l'histoire de France, 36 + Mémoires sur les Isles de ponce, 1 + Négociations de la France et de l'Angleterre, 1 + Voyage à l'Isle de France, 2 + Le Mercure françois, 25 + Les Chronologies septenaire et novenaire, 4 + La Satyre Ménippée, 3 + Mémoires sur l'histoire de France, 2 + Le Cabinet des fées, 37 + +_In-12._ + + Psaumes du P. Berthier, 8 + Nouveau Testament, 1 + Sermons du P. Bourdaloüe, 20 + Sermons de Massillon, 15 + L'Année du chrétien, 18 + L'Année évangélique, 7 + L'Évangile médité, 12 + La Religion méditée, 6 + Quinzaine de Pasques, 1 + Semaine sainte, 1 + Prières du P. Sanadon, 1 + Le Propre de l'oraison, 1 + Bréviaire de Paris avec le supplément, 9 + Missel de Paris, 8 + Livre d'église, 2 + Missel de Paris, 4 + Office divin, 1 + Office de la Vierge, 1 + Diurnal romain, 1 + Prières du matin, 1 + Nouvelles Heures, 1 + Visites au Saint-Sacrement, 1 + Recueil de prières, 1 + Prières durant la messe, 1 + Essais philosophiques sur l'entendement humain, 4 + Manuel d'Épictète, 2 + Essais de Montagne, 5 + La Sagesse de Charon, 1 + Entretiens de Phocion, 1 + Histoire naturelle, générale et particulière, par M. de Buffon, 51 + Leçons de physique, par l'abbé Nollet, 6 + Oeuvres d'Homère, traduction par M. Gin, 8 + P. Virgilii opera, 2 + C. Julii Cæsaris Commentarios, etc., 2 + Le Paradis perdu de Milton, 3 + La Lusiade de Camoëns, 3 + Oeuvres de Gresset, 2 + Lettres de Pline, 3 + Lettres de Mme de Sévigné, 8 + Lettres d'un François, par l'abbé Le Blanc, 3 + Traité des études, par M. Rollin, 4 + École de littérature, 2 + Oeuvres de Sophocle et autres, 3 + Terence et Plaute, 6 + De Metastase, 10 + Théâtre de P. Corneille, 6 + -- de Thomas Corneille, 5 + Oeuvres de Racine, 3 + -- de Voltaire, 8 + Théâtre françois, 12 + Nouveau théâtre françois, 8 + Histoire du théâtre françois, par MM. Parfait, 15 + Théâtre anglois, 8 + Lettre sur le théâtre anglois, 2 + Dissertation sur la tragédie, 2 + Remarques sur Racine et la vie du même, 5 + Oeuvres de Malherbe, 3 + -- de Racan, 2 + -- de Sarazia, 1 + -- de Voiture, 2 + -- de La Fontaine, 3 + -- de Lamotte, 10 + -- de Gedoyn, 1 + Poésies de Malleville, 1 + Voyage de Chapelle et Bachaumont, 1 + De la Bibliothèque des romans, 97 + Vie du baron de Trenck, 1 + Oeuvres de Boileau, 5 + Mémoires politiques et militaires de France, 6 + Histoire du règne de Henry II, 2 + Mémoires de Mme de Staal, 3 + Campagnes de Villars, 2 + Mémoires de Mlle de Montpensier, 8 + Mémoires de la duchesse de Nemours, 1 + Vie du cardinal de Richelieu, 2 + Anecdotes du cardinal de Richelieu, 2 + Parallèle du cardinal de Richelieu et du cardinal de Mazarin, 1 + Vie du duc de Rohan, 2 + Vie du P. Joseph du Tremblay, 1 + Vie du brave Crillon, 2 + Mémoires de Vieilleville, 5 + Histoire d'Angleterre, par M. Hume, 18 + Histoire d'Écosse, par Robertson, 3 + Mémoires d'Anne d'Autriche, 6 + Histoire de Charles VI, 9 + Histoire de Charles VII, 2 + Histoire de M. de Turenne, 1 + Histoire de Louis XIV, 3 + Mémoires de Laporte, 1 + Mémoires de Mme de Lafayette, 2 + Mémoires de Lenet, 2 + Histoire du prince de Condé, 4 + Histoire de la régence de Marie de Médicis, 2 + Vie de Marie de Médicis, 2 + Mémoires du comte d'Avaux, 6 + Mémoires de Montausier, 2 + Mémoires de Berwick, 2 + Mémoires du marquis de Feuquières, 3 + Traité de paix de Nimègue, 2 + Traité de Westphalie, 6 + Histoire de Henry le Grand, par Perefixe, 1 + Vie du cardinal de Richelieu, 6 + Histoire de Henry IV, 4 + Mémoires du prince de Tarente, 1 + Histoire de Tancrède de Rohan, 1 + Mémoires du duc de Villars, 3 + Paix de Riswick, 1 + Mémoires sur la succession d'Espagne, 3 + Histoire de Russie, par M. Lévêque, 5 + Histoire du traité des Pyrénées, 2 + Lettres de Mme de Pompadour, 2 + Mémoires de Gourville, 2 + Mémoires du comte de Gramont, 2 + Histoire de Louis XI, par M. Duclos, 3 + Géographie moderne, 2 + Mémoires de la Colonie, 2 + L'Esprit de la Ligue, 3 + Ambassades de Messieurs de Noailles, 5 + Lettres du cardinal d'Ossat, 5 + Le Courtisan prédestiné, 1 + Mémoires de Bellièvre, 2 + Histoire de Louis XIII, 4 + Le Siècle de Louis XIV, 3 + Mémoires du maréchal de Berwick, 2 + Mémoires pour servir à l'histoire de France, 4 + L'Âme des Bourbons, 2 + Ambassade de Bassompierre, 4 + Mémoires de Bassompierre, 3 + Mémoires de Montrésor, 2 + Mémoires de Louis XIV, 2 + Mémoires de Navailles, 1 + Mémoires de Villegomblain, 2 + Mémoires sur la paix de Riswick, 5 + Mémoires d'Omer Talon, 8 + Vie du maréchal de Villars, 4 + Journal de Louis XI, 1 + Histoire de Louis XI, 6 + Histoire de Louis XII 2 + Guerre de 1741, 1 + Campagne de Noailles, 2 + Campagnes de Coigny, 8 + Mémoires de Louis XIV, 2 + Mémoires du cardinal de Retz, 4 + Mémoires de M. Joly, 3 + Lettres du cardinal Mazarin, 2 + Mémoires de Brienne, 2 + Maisons souveraines, 2 + Abrégé chronologique du droit public d'Allemagne, 2 + Histoire du duc d'Epernon, 4 + Mémoires de Montglat, 4 + Abrégé chronologique de l'histoire d'Italie, 1 + Mémoires de Terlon, 2 + Mémoires du marquis de La Fare, 1 + Mémoires du comte de Forbin, 2 + Mémoires de Lahoussaye, 3 + Mémoires de Condé, 2 + Mémoires de M. de Tavanes, 1 + Mémoires de Puységur, 2 + Mémoires de Tourville, 3 + Histoire de François Ier, 8 + Mémoires de Dubellay-Langey, 7 + Histoire du duc de Montmorency, 1 + Histoire de Henry, duc de Bouillon, 3 + Mémoires du comte d'Estrade, 9 + Mémoires sur la paix d'Utrecht, 6 + Congrès d'Utrecht, 1 + Campagne du duc de Vendôme, 1 + Mémoires du chevalier Temple, 1 + Mémoires du duc de Guise, 2 + Histoire de la royne Marguerite, 1 + Mémoires de Sully, 8 + Intrigues du cabinet sous Henry IV, 4 + Lettres et Mémoires de Mme de Maintenon, 15 + Journal historique de M. de Maupeou, 3 + La Mémoire artificielle, 2 + Tables chronologiques de l'abbé Lenglet, 2 + Abrégé chronologique de l'histoire de France, 5 + Vie d'Ayder-Ali-kan, 1 + Lettres édifiantes, 26 + Anecdotes de la Chine, 6 + Vie de sainte Thérèse, de Madame Louise et quelques histoires + de Maimbourg, 15 + Mercure de France depuis 1717 jusqu'en 1787, 506 + Nouvelle traduction des oeuvres de Plutarque (in-8º), 22 + +Cette liste contient deux mille soixante et quinze volumes. Seyaux +n'ayant trouvé ni Missel, ni Bréviaire romain en françois, croit +qu'ils ont été portés à Bellevüe. + + * * * * * + +XII. + +LIVRES RETIRÉS DE LA BIBLIOTHÈQUE DE MONTREUIL. + +Chefs d'oeuvre de P. et de Th. Corneille, le premier tome petit in-12, +les deux autres manquent. + + Robinson Crusöé, trois vol. in-12. + Cleveland, six vol. in-12. + Romans de mad. Riccoboni, 2 vol. + Amours de Théagenes et Chariclée, 2 vol. in-12. + Les mille et une nuits, 6 vol. + Cabinet des Fées, 37 vol., dont il manque les tomes 14 et 26. + Lettres sur l'éducation ou Adèle et Théodore, 3 vol, in-8º. + Télémaque, 2 vol. in-12. + +Il manque encore dans la classe des romans: + + Miss Anysie, 1 vol. in-12. + Histoire de Marguerite de Valois, Reine de Navarre, 6 vol. in-12. + The history of Emily Montague, 4 vol. in-12. + Contes des Fées, par mad. d'Aunoy, 4 vol. in-12. + + * * * * * + +XIII. + +NOUVELLES PUBLICATIONS. + + Observations sur la société et les moyens de ramener l'ordre, + 1 vol. in-12. + Mémoire sur le mariage des Protestants, 1 vol. in-8º. + Discours sur le projet d'accorder un état civil aux Protestants, + 1 vol. in-8º. + Éclaircissements historiques sur la révocation de l'Édit de Nantes, + 1 vol. in-8º. + Assemblée des Notables en 1787. Mémoires et observations en 4 divisions, + 2 vol. in-4º. + Réponse de M. de Calonne à M. Necker, avec les pièces justificatives, + 1 vol. in-8º. + Des Droits et des Devoirs du Citoyen, par l'abbé de Mably, + 1 vol. in-12. + Constitution de l'Angleterre, par M. de Lolme, + 2 vol. in-8º. + Aux Bataves, sur le Statoudhérat, par le comte de Mirabeau, + 1 vol. in-8º. + Exposition et Défense de notre Constitution monarchique, par M. Moreau, + 2 vol. in-8º. + Demandes aux États Généraux ou Recueil des Cahiers, 1789, + 4 vol. in-8º. + Situation politique de la France, et ses rapports actuels avec toutes + les puissances de l'Europe, par M. Peyssonnet, 1789, 2 vol. in-8º. + Observations sur le Contrat social de J. J. Rousseau, par le P. Berthier, + 1789, 1 vol. in-12. + Le mal et le remède; mémoire sur la milice de l'armée, 1789, + 1 vol. in-8º. + Réponse à la motion et au discours de M. l'abbé de Périgord, évêque + d'Autun, 1789, 1 vol. in-12. + Le vrai Patriote, par M. Putod, 1789, 1 vol. in-8º. + Voeu d'un Patriote sur la médecine en France, 1789, 1 vol. in-8º. + Maison du Roi, ce qu'elle étoit, ce qu'elle est, ce qu'elle devroit + être, 1789, 1 vol. in-4º. + Le Déficit vaincu, par M. de Favras, 1789, 1 vol. in-4º broché. + Principes opposés au système de M. Necker, par le même, 1 vol. + in-4º broché. + Appel au Tribunal de l'Opinion publique, par M. Mounier; Genève, + 1790, 1 vol. in-8º. + Affaires de Nismes des 13, 14 et 15 juin 1790, 1 vol. in-8º. + Compte rendu de cette affaire, par M. de Marguerites, député à + l'Assemblée et maire de Nismes. + L'Art du fabricant d'étoffes de soye, par M. Paulet, 1789, + in-fº broché. + +(Ouvrage en huit sections; il en faudrait sept pour compléter cet +objet, Madame n'en ayant qu'une.) + + Plan d'Éducation nationale ou abrégé des études de l'homme fait, + 1789, 2 vol. in-8º. + Opinions de l'abbé Maury, 1790, 1791, 1 vol. in-8º. + Recueil des opinions du comte Stanislas de Clermont-Tonnerre, + Paris, 1791 4 vol. in-8º. + Réflexions sur les affaires politiques du temps présent de la + France, 1790, 1 vol. in-8º. + De l'État de la France présent et à venir, par M. de Calonne, + 1790, 1 vol. in-8º. + Réflexions sur la Révolution de France, par M. Burke, 4e édition, + 1791, 1 vol. in-8º. + Discours et lettres de M. Burke, 1790 et 1791, 1 vol. in-8º. + Discours sur les finances de l'État, par M. Necker, à l'Assemblée, + 1 vol. in-4º. + Sur l'Administration de M. Necker, par lui-même, 1791, 1 vol. in-8º. + Offrande aux François, 1791, 1 vol. in-8º. + Le _Naviget antyciras_ ou système sans principes, 1791, 1 vol. in-8º. + Situation actuelle de la France, par M. Bonvalet-Desbrosses, 1791, + 1 vol. in-8º. + Procédure criminelle au Châtelet en 1789 et 1790, 1 vol. in-8º. + Justification de M. de Favras, 1791, 1 vol. in-8º. + +_Recueil de pièces en 4 volumes_. + +Le premier renfermant: + + 1º L'Adresse du Département de Paris au Roi; + + 2º L'Adresse du même Département à l'Assemblée; + + 3º Compte rendu par une partie des membres de l'Assemblée sur le + Décret du 28 mars 1791; + + 4º Le Règne de Louis XVI mis sous les yeux de l'Europe; + + 5º Elan du coeur et de la raison, ou Justice rendüe à la Reine; + + 6º Adresse de l'abbé Raynal lüe le 31 mai 1791 à l'Assemblée; + + 7º Triomphe prochain de la Royauté et de la Monarchie françoise; + + 8º Plan d'une constitution libre et heureuse; + + 9º Hommage et Bouquet à Louis XVI; + + 10º Adresse de M. Putod, médecin du Roi; + + 11º Adresse des Bons François au Roi. + +Le second renfermant: + + 1º Précis de ce qui s'est passé à la séance de l'Assemblée du 13 + février 1790; + + 2º Motion sur la suppression des ordres religieux, par M. l'Évêque de + Nancy; + + 3º Réflexions sur l'état religieux; + + 4º Discours de M. l'Archevêque d'Aix sur la vente des biens du Clergé; + + 5º Quelle doit être l'influence de l'Assemblée sur les matières + ecclésiastiques et religieuses? par l'Évêque de Nancy; + + 6º Insuffisance de la Déclaration de M. l'Evêque de Clermont au sujet + du Serment civique; + + 7º Discours de M. l'Évêque de Lisieux aux Officiers municipaux; + + 8º Réflexions sur la Liberté du Culte; + + 9º Courtes observations sur la Liberté des Cultes; + + 10º Lettre de l'Evêque de Rennes aux Électeurs du Département d'Isle + et Vilaine; + + 11º Lettre de l'Archevêque d'Aix aux Électeurs du Département des + Bouches du Rhône; + + 12º Instruction pastorale de l'Evêque de Boulogne; + + 13º Le Comte Duprat devenu Théologien; + + 14º Mon Apologie; + + 15º Adresse aux vrais Catholiques de France, par M. Pottier; + + 16º Adresse aux Vierges chrétiennes et religieuses de France, par le + même. + +Le troisième renfermant: + + 1º Lettre du comte de Lally-Tollendal, du 10 octobre 1789; + + 2º Protestation du Prince-Evêque de Spire; + + 3º Lettre du marquis de Laqueuille à ses commettans du ..... février + 1790; + + 4º Extrait d'une lettre écrite de Valenciennes, le 8 février 1790, à + M. Nicodême, Député; + + 5º Motion de M. Malouet sur le Discours du Roi, du 4 février 1790; + + 6º Opinion de M. Malouet, prononcée le 20 février 1790, sur le + rétablissement de l'ordre public; + + 7º Opinion de l'Abbé de Bonneval sur le même sujet; + + 8º Opinion du comte de la Galissonnière sur l'exercice du Droit de la + Guerre et de la Paix; + + 9º Opinion du marquis d'Estourmel sur la même question; + + 10º Second compte rendu par M. le marquis d'Estourmel à ses + commettans; + + 11º Compte rendu par le même; + + 12º Observations de M. Henry, député, sur une partie du rapport de M. + Chabroud; + + 13º Opinion de M. de Guilhermi, député, sur le même rapport; + + 14º Compte par une partie des membres de l'Assemblée sur le même + rapport; + + 15º Lettre de M. Guilhermi à ses commettans du 22 octobre 1790; + + 16º Développement des principes de plusieurs Députés laïcs; + + 17º Déclaration d'une partie des Députés aux États Généraux sur l'acte + constitutionnel; + + 18º Compte rendu par une partie des Députés à leurs commétans; + + 19º Troisième Lettre de l'Abbé Bonneval à ses commettans; + + 20º Opinion de M. Savary de Lancosme, député, sur la révision des + décrets. + +Le quatrième volume renfermant: + + 1º Les Cromwels françois démasqués; + + 2º Point d'accomodement; + + 3º Les torts et les intérêts de chacun; + + 4º Réflexions politiques importantes sur la révision des décrets; + + 5º Dénonciation, par le viconte de Mirabeau; + + 6º Des Clubs politiques et des libelles; + + 7º Réflexions d'un Garde National de province; + + 8º Problème à résoudre relativement au serment prêté par M. de + Brienne, Archevêque de Sens; + + 9º Trahison découverte du comte de Mirabeau; + + 10º Lettre de M. le Duc de Villequier et de M. le Marquis de Duras; + + 11º Mémoire des Officiers du Corps des Carabiniers; + + 12º Réflexions d'un Militaire au sujet du Serment proposé aux + Officiers de l'Armée; + + 13º La Révolution Françoise, pot-pourri. + + * * * * * + +XIV. + +_Mémoire des ouvrages fait et fournis pour Son Altesse Royale Madame +Élisabeth de France_, + +Par Bourbon, cordonnier, rüe des Vieux Auxgustins, à Paris. + +1792. + + Ce 6 avril, une paire de soulle de tafetat noire 9# + Le 8 -- id. 9 + Le 9 -- id. 9 + Le 14 -- id. 9 + Ce 16 -- id. 9 + Ce 21 -- id. 9 + Le 25 -- id. 9 + Le 28 -- deux paires de tafetat, un gris, un bleux 18 + Le 29 -- une paire de taffetat rosse 9 + Le 2 may, une paire de taffetat gris 9 + Le 4 -- id. 9 + Le 7 -- une paire de taffetat violet 9 + Le 8 -- une paire de taffetat prune glace 9 + Le 12 -- deux paire de tafetat, une carmelite glace, une + gris de ferre 18 + Le 16 -- deux paire de tafetat, une rosse, une bleux 18 + Le 20 -- deux paire de tafetat, une gros vert, une puce 18 + Le 23 -- deux paire de tafetat, une gris de ferre, une bleux 18 + Le 27 -- deux paire de tafetat, une violet, une puce glaces 18 + Le 28 -- une paire de tafetat noire 9 + Le 1er juin, id. 9 + Le 6 -- id. 9 + Le 9 -- id. 9 + Le 12 -- id. 9 + Le 15 -- id. 9 + Le 22 -- id. 9 + Le 27 -- id. 9 + Le 30 -- id. 9 + Totale 297# + +Il y a dans la même liasse un mémoire des médicaments livrés à madame +Lejeune à la Garde-robe des atours de Madame Élisabeth de +France,--mémoire du 11 janvier au 20 décembre 1791, montant à la somme +de 96# 17 s.,--et acquitté le 30 janvier 1792, à Paris. + + «Pour MM. les apothicaires du Roi: PAILHÉS.» + + * * * * * + +DOCUMENTS RELATIFS A LA MAISON ÉLISABETH, + +SISE AU GRAND MONTREUIL. + + +I. + +_État du produit de la maison et jardin situé près la porte de Buc, à +Montreuil_. + +Année 1790. + + Un millier de bottes de foin évalué au prix de 25# + le cent, cy 250# + 350 bottes de reguain à 15# 52 10s. + 5 septiers d'avoine à 20# 100 + 4 septiers 1/2 d'orge à 12# 54 + La pâture des vaches après la récolte est estimée au + plus à 24 + Le fruit n'a pas donné cette année. Ils ont tous + manqués au printemps; il n'est restée que quelques + pêches de mauvaises qualités et des raisins qui sont + mangées par les oiseaux et par les insectes. + Total du produit 480# 10s. + +La récolte des fruits dans une bonne année ne peut pas excéder la +valeur de 150 liv.; les arbres étant très-vieux, leur produit ne peut +que diminuer. + +La maison est en très-mauvais état et susceptible de fortes +réparations. + +Les murs de clostures ont le plus grand besoin d'être recrepis pour +détruire les insectes, et conserver le fruit des espaliers. + +L'abondance des fourages en fait baisser le prix, qui, année commune, +peut être porté au tiers en sus de ceux mentionnés cy-dessus. Il en +résulte que, année commune, le fruit compris, le produit pourroit être +de 700#, non compris la maison, dont on pourroit tirer party. + + * * * * * + +II. + +_Consigne du suisse de garde pour le jardin et bosquets de la maison +de Madame Élisabeth, à Montreuil._ + + Première consigne donné par M. Huvé. + +1º Le suisse du jardin s'entendra avec le suisse de la porte pour +qu'il n'entre personne dans les jardins, sous quelque prétexte que ce +soit, lorsque Madame y est, et même personne en aucun tems, à moins +qu'on ne soit accompagné du concierge ou munie d'un billet de Madame. + +2º Ne laisser sortir aucun ouvrier par les portes du jardin, à moins +qu'il ne travail au jardinage. Ils ont les portes des cours ou on +travaille qui doivent leur suffire. + +3º Faire une tournée au moins par nuit et toujours à des heures +différentes, en observant que s'il se trouve des gens du dehors, +essayant d'entrer soit en forçant les serures, soit par-dessus les +murs, de les déposer, si il le peut, chez le suisse, ou du moins de +bien prendre leur signalement, si ce netoit quelqu'un de la maison; +alors il en feroit seulement la declaration au sieur Huvé, inspecteur +des bâtiments, ou à touttes autres personnes que Madame indiqueroit. + +4º Enfin le suisse garde-bosquet veilleroit à ce que rien ne fut +enlevé de nuit ou de jour, qu'il n'en puisse rendre compte, sans +aucunes conivances ni animosité pour ou contre qui que ce soit. + + * * * * * + +III. + +_Consigne du suisse de garde pour les jardins et bosquets de la maison +de Madame Élisabeth, à Montreuil._ + + Donné par le s{r} Sulleau, concierge de la maison, comme suplément + à celle à lui donné par M. Huvé. + +1º Le suisse du jardin, en se conformant exactement à ce qui lui est +enjoint par la consigne que lui a donné M. Huvé, observera que +personne ne sorte par le jardin aucuns meubles ou paquets, à moins que +ce ne soit par l'ordre de Madame ou que le concierge présent ne lui +dise que cela est nécessaire; cette circonstance excepté, on doit +toujours passer par la porte du suisse. Si quelqu'un vouloit tenter de +le faire, il en avertiroit le concierge après les avoir fait retourner +sur leurs pas. + +2º Quelques soient les personnes qui entreront avec permission de +Madame, et essentiellement si Madame permettoit qu'on entrat les +dimanches, le suisse observera qu'on ne touche point aux fleurs et +qu'on ne joue à aucuns jeux; enfin que toutte décence soit observé. Si +quelqu'un manquoit à cette règle, il leur en feroit l'observation pour +que cela cessent sur-le-champ. + +3º Les personnes de la maison ne doivent en aucun tems faire entrer +personne dans le jardin, surtout quand Madame est chez elle ou quand +elle doit y venir. Ils ne doivent jamais y faire entrer de compagnie +sans la permission de Madame. Cependant la volonté de Madame n'étant +pas de les empêcher de voir leur famille touttesfois que ce sont gens +honnêtes, et ce pendant les abcences et voyages, si il leur arivent de +sortir avec eux, la bonté de Madame peut alors être interprettée, cela +n'arrivant que rarement et eux ne quittant pas les personnes; alors le +suisse peut les laisser passer, mais en observant quil n'ayent pas de +compagnie, et s'il leur arivoit de repetter cela souvent, le suisse +alors prendroit note des jours et du nombre de personnes qu'ils auroit +conduit, et la remettroit au concierge, pour quil leur montre la +circonspection qu'ils doivent avoir, et alors ils seroit +personnellement privés de voir même leur parent, si ils ne l'observoit +pas soigneusement. + +Les garçons jardiniers ne doivent faire entrer aucune compagnie dans +le jardin, et si quelques personnes entrent de la part du maître +jardinier, il doit toujours les accompagner, devant seul répondre des +motifs pour lesquels il les aura fait entrer. + +4º A l'égard de la sortie et entrée des arbres et arbustes, le +jardinier seul doit répondre de son service; mais lui seul aussi doit +faire, ou être présent à la sortie, pour justifier que c'est lui qui +le fait faire. + +5º Le suisse doit veiller avec soins à ce que, qui que ce puissent +être, ne tentent de pêcher dans la rivière du jardin; il saisira et +emportera tous les ustensiles propre à la pêche, et il fera en sorte +de savoir qui auroit cherché à en faire usage; il en avertira le +concierge, qui en rendra compte à Madame. + +6º Le suisse observera que tout cela devant se faire pour le bon +ordre, il ne faut mettre ni humeur ni vivacité toujours déplacée, et +qui sont blâmables dans tous les cas, en ce qu'elles sont opposées au +respect düe à Madame et à sa maison. + + * * * * * + +IV. + +OUVRAGES DE LA BIBLIOTHÈQUE DE MONTREUIL + +qui seroient également bien placés dans celle de Paris. + + Entretiens de Cicéron sur la nature des dieux, par l'abbé + d'Olivet, 2 vol. in-12. + Pensées de Cicéron, trad. par le même, 1 vol. in-12. + Offices de Cicéron, trad. par de Barett, 1 vol. in-12. + Oeuvres de Sénèque, trad. par La Grange, 6 vol. in-12. + Oeuvres morales de Plutarque, trad. par Amyot + Traité de l'Amitié, par M. de Sacy, 1 vol. in-12. + Panégyrique de Trajan, par Pline le Jeune; trad. par de + Sacy, 1 vol. in-12. + Philippiques de Démosthènes et Catilinaires de Cicéron, + Paris, 1777, par l'abbé d'Olivet, 1 vol. in-12. + Traité de l'Orateur de Cicéron, trad. par l'abbé Colin, + 1 vol. in-12. + Tusculanes de Cicéron, trad. par l'abbé d'Olivet, + 1 vol. in-12. + La mort d'Abel, poëme de Gessner, 1 vol. in-12. + Lettres de Pline le Jeune, 2 vol. in-12. + De la Décadence des Lettres et des Moeurs, par M. de Juvigny, + 1 vol. in-8º. + Abrégé de l'Histoire grecque, 1 vol. in-12. + Histoires de Salluste, trad. par M. Beauzée, 1 vol. in-12. + Vie d'Alexandre, trad. de Quint-Curce, trad. par Mignot, + 2 vol. in-8º. + Essai sur les règnes de Claude et de Néron et sur les moeurs + et écrits de Sénèque, 1 vol. in-12. + Histoire de la Décadence de l'Empire romain, trad. de Gibbon, + 4 vol. in-8º. + Vie de l'Empereur Julien, par l'abbé de la Bléterie, 1 vol. in-12. + Vie de l'Empereur Jovien, par le même, 1 vol. in-12. + Histoire de la dernière révolution de Suède, trad. de Schéridan, + 1 vol. in-8º. + +AUGMENTATIONS PROPOSÉES. + +_Théologie_. + + La Sainte Bible, trad. par Le Maistre de Sacy, édition de 1746. + (Chés Onfroy.), 31 vol. in-8º. + La même, par de Carrières, seulement en françois. + Élévations sur les Mystères, de Bossuet. + Sermons du même. + Sermons du P. Terasson. + Sermons du P. Cheminais. + Sermons du P. Ségaud. + Sermons de l'abbé de Maroles. + Sermons de l'abbé Clément. + Et bientôt ceux de l'ancien évêque de Senez. + Catéchisme du Bougeant + 4 vol. in-12. + Catéchisme de Paris. + L'Influence de la Religion naturelle, par le P. Griffet + 2 vol. in-12. + Confessions de saint Augustin, trad. par D. J. Martin, 1741 + 2 vol. in-12. + Soliloques et Méditations de saint Augustin. + L'Ange conducteur. + Mandement de M. l'évêque de Saint-Malo sur les saints Anges, 1757. + Traité de la véritable et solide piété, d'après saint François + de Sales. + Instruction pastorale du cardinal de Luynes contre la Doctrine + des incrédules 1 vol. in-12. + Le Déisme réfuté par lui-même. + Les Fondements de la foy, par Aymé + 2 vol. + Existence de Dieu, par Fénélon. + Lettres sur la Religion, par le même. + De l'Éducation des filles, du même. + Traité des devoirs de la vie chrétienne, par le P. de Tracy, théatin + 2 vol. in-12. + Instruction de l'Empereur François Ier aux Princes ses enfants + 1 vol. in-8º. + L'Esprit de sainte Thérèse, recueilli de ses ouvrages + 1 vol. in-8º. + Voyes du salut dans les principes de saint Charles + 1 vol. in-12. + Dictionnaire des Conciles + 1 vol. in-8º. + Dictionnaire des hérésies, des erreurs et des schismes + 2 vol. in-8º. + Dictionnaire historique des Auteurs ecclésiastiques + 2 vol. in-8º. + Institution au droit canonique, de Fleury, avec des notes + de Boucher d'Argis. + +_Sciences et arts._ + + École des Moeurs, par l'abbé Blanchard + 3 vol. in-12. + Spectacle de la Nature, de Pluche + 9 vol. in-12. + Histoire du Ciel, du même + 2 vol. in-12. + Oeuvres de Sigaud de La Fond, physique. + +_Belles-Lettres._ + + Principes de Littérature, de Le Batteux + 5 vol. in-12. + Oraisons funèbres de Mascaron. + Horace, trad. par M. Binet. + Oeuvres de Lefranc de Pompignan. + +_Histoire._ + + Géographie de Grenet. + L'Art de vérifier les dates. + Histoire sacrée de Pridaux + 6 vol. in-12. + Abrégé de l'histoire ecclésiastique de Lhomond + 1 vol. + Histoire abrégée de la Religion, du même + 1 vol. + Vie des Saints, par Mezenguy + 1 vol. + Vie des Saints, trad. de l'anglais, par Godescard + 12 vol. in-8º. + Vie des Pères du Désert, par le P. Marin + 9 vol. in-12. + Histoire des Celtes + 2 vol. in-12. + Histoire de France depuis l'établissement de la monarchie + françoise jusqu'à Louis XV, par le P. Daniel, + continuée et enrichie de notes par le + P. Grifet, 17 vol. in-4º. + Tableau de l'histoire de France + 2 vol. + L'Esprit de la Fronde, par Mailly + 5 vol. + Mémoires et Réflexions sur les principaux événements + du règne de Louis XIV, 1 vol. in-12. + Mémoires pour servir à l'histoire de Louis XIV, par + l'abbé de Choisy, 1 vol. in-12. + Journal historique ou fastes du Règne de Louis XV + 1 vol. in-8º. + Histoire des Campagnes du maréchal de Maillebois + en Italie, en 1745 et 1746, 3 vol. in-4º. + Histoire du maréchal de Saxe, par le baron d'Espagnac + 3 vol. in-12. + Lettres du cardinal d'Ossat. + Mémoires de M. de Torcy pour servir à l'histoire + des négociations depuis le traité de paix de Riswick + jusqu'à la paix d'Utrecht. + Histoire des traités de Westphalie, par le P. Bougeant + 6 vol. in-12. + Histoire de Suède, par le baron de Puffendorff + 3 vol. in-12. + Histoire de Danemark, par Mallet + 6 vol. in-12. + Histoire générale de Pologne, par l'abbé de Solignac + 5 vol. in-12. + Histoire de Jean Sobiesky, Roi de Pologne, par + l'abbé Coyer, 2 vol. in-12. + Histoire de l'état présent de la Russie depuis 1714 + jusqu'en 1720, 2 vol. in-12. + Révolutions de Corse + 2 vol. in-12. + Histoire générale de Portugal, par La Clède + 2 vol. in-4º. + Abrégé chronologique de l'histoire de Lorraine + 2 vol. in-8º. + Histoire de la vie et du règne de Frédéric-Guillaume, + Roi de Prusse, 2 vol. in-12. + Histoire de l'Empire ottoman, par M. Mignot, 1771 + 4 vol. in-12. + Histoire des Arabes sous le gouvernement des Califes, + par l'abbé de Marigny, 4 vol. in-12. + Histoire du Japon, par le P. Charlevoix, 1754 + 6 vol. in-12. + Histoire de Siam, par M. Turpin, 1771 + 2 vol. in-12. + Histoire générale des conjurations et conspirations, + par Duport du Tertre, Paris, 1762, 10 vol. in-12. + Dictionnaire historique des Grands Hommes + 9 vol. in-8º. + Dictionnaire historique des Grands Hommes, de + l'abbé L'Advocat, 3 vol. in-8º. + Histoire de l'Académie françoise depuis son établissement + jusqu'en 1652, par Pélisson, 2 vol. in-12. + Histoire de l'Académie royale des Belles-Lettres, par + M. de Boze, 1740, 3 vol. in-12. + Bibliothèque des Anciens Philosophes, trad. par + Dacier, 11 vol. in-12. + + * * * * * + +V. + +L'an second de la République françoise, de l'ère ancienne mil sept +cent quatre-vingt douze, le 12 mars, à cinq heures de relevée, en +vertu de l'arrêté du directoire du district de Versailles, en date du +9 du courant, nous, Jean Gazard, commis de l'administration du +district, nous sommes transporté avec le citoyen Huvé, inspecteur des +bâtiments, en cette ville, avenue de Paris, à la maison dite de Madame +Élisabeth, conformément à la réquisition du citoyen Couturier, +régisseur du domaine de Versailles, à l'effet de lever et apposer les +scellés sur plusieurs portes de ladite maison; où étant, nous avons +levé le scellé apposé sur une porte cochère, donnant de la petite cour +dudit bâtiment sur l'avenue de Paris, afin de laisser l'usage libre du +guichet de ladite porte, et l'avons apposé sur le verrouil de ladite +grande porte; de là nous sommes transportés à deux autres petites +portes, communiquant du jardin dans une des cours du bâtiment, où nous +avons également apposé le scellé sur l'entrée des serrures; et, +n'ayant point le cachet du district, nous nous sommes servi d'un petit +cachet de montre, ayant pour empreinte un coeur percé de deux flèches, +surmonté de ces mots: _Je suis blessé_, lequel cachet, nous avons +remis entre les mains des administrateurs du directoire du district +pour servir à la confrontation et reconnoissance desdits scellés quand +le cas le requerra; et du tout, avons dressé le présent procès-verbal, +les jours et an que d'autre part. + + GAZARD, _commissaire_. HUVÉ. + + * * * * * + +VI. + +Le citoyen Sulleau, concierge garde-meuble de la maison de Madame +Élisabeth à Montreuil, a l'honneur d'observer à monsieur le maire et +messieurs les officiers municipaux de Versailles, qu'il est en sa +qualité de garde-meuble chargé sur sa responsabilité de tous les +effets contenus en laditte maison, sous l'inspection général de M. +Restout, nommé par M. le ministre de l'intérieur à cet effet, et à qui +il doit rendre compte de tous les objets remis à sa garde et +responsabilité suivant les inventaires généraux, déposés au +Garde-meuble. + +Le citoyen Sulleau a pour l'aider à la surveillance et manutention de +sa place le nommé Flury, homme honnête et sûre dont il garantie la +fidélité et l'honnêteté comme de tous autres gens de la maison qui lui +sont subordonnés.--Il s'est trouvé de nécessité en 1791 à réclamer la +justice de messieurs de la municipalité, sur les prétentions et +démarches du suisse nommé Hubert, et il a eu la satisfaction +d'éprouver alors une justice satisfaisante. + +Aujourd'hui 8 octobre 1792, il vient d'être apposé des scellés sur +toutes les portes extérieures de la maison, sous prétexte qu'on +pourrait on sortir des effets; cette précaution ne peut en rien +augmenter la responsabilité du dépositaire, devient nul pour le +résultat, mais infiniment sensible et douloureuse pour tous les +individus attachés à la maison. Ils en ont tous marqué leur douleur au +citoyen Sulleau, qui bien convaincu de leur honnêteté reconnue depuis +dix ans, ne peut se refuser de réclamer l'attention de monsieur le +maire sur un acte qui véritablement ne porte que sur eux seuls, et +avec d'autant plus d'injustice que cette précaution est sollicité par +un homme qui n'est responsable de rien, et qui de touts les temps a +fait preuve du désir de nuire, et cela sans aucun... + + SULLEAU. + +Nous, commissaire nommé pour examiner la nécessité de lever le scellé +sur la porte cochère du côté du jardinier, avons reconnu qu'elle étoit +réelle, le service des fumiers et autres charois ne pouvant avoir lieu +que par là. En foi de quoi nous avons signé le présent rapport, à la +maison commune, le 8 octobre 1792, l'an premier de la République +françoise. + + HUVÉ. + + * * * * * + +VII. + +L'an premier de la République françoise, les citoyens Boissy et Borel +ayant été autorisséz par un réquisitoire de la municipalité de +Versailles signéz Richaud maire, Couturier procureur de la Commune, +Gaucher municipal, ce sont transportez en la maison de la soeur du +ci-devant Roi, avenuë de Paris, est ont apposez les scellés sur toutes +les portes extérieur de la sudite maison et du jardin. Le sieur +Heuber, suisse et gardien, nous ayant représentéz de ne point apposéz +le scelléz sur la porte extérieur de la vacherie en nous disant qu'ils +étoit nécessaire que les animeaux sortent pour aller aux champs, ce +que nous avons vûe raisonnable cela ne nous nous (_sic_) a pourtant +pas empêchéz de les poser sur toutes les portes intérieur qui +communiquent de la susdite vacherie au jardin, afin d'empêcher toutes +les communications. Nous nous sommes transportéz de là à une petite +maison qui n'est séparéz que d'une porte en treilliage fermant à clef, +n'ayant pas trouvéz cette fermeture suffisante, nous avons voulut +apposer le scelléz sur la porte de clôture qui donne sur une petite +rüe. Le citoyen Pélican et la dame Piout cetant présentéz à l'instant +nous ont exibéz une oppositions de leurs part en nous représentant +que cette petite maison appartenoit à la ci-devant baronne de Mackau; +sur les représentations du citoyen Heuber, suisse et gardien qu'il +sufisoit seulement de poser le scelléz sur la sudite porte de +treilliage, ce que nous avons fait à l'instant, le sieur Sulleau +s'étant aussi présentéz avec le jardinier, n'ayant point parût +satisfaits de notre opération, même nous exibant en plusieurs pièces, +nous disant qu'ils étoient les ministres de l'intérieur et nous disant +d'une voix foible qu'ils croyoient être suffisamment autorissez par le +moyens de ces pieces de s'opposer au scelléz nous avons regardez cela +comme des mots qui ne peuvent convenirent qu'à des hommes foibles. +Nous lui avons dits que s'il avoit des droits qui les fassent valoir à +la maison comune, pour nous, cela ne nous empècheroient pas de +continuer nos opérations. C'est ce que nous avons fait s'en crainte, +est avons signées le présent à Versailles, ce 8 octobre 1792, l'an +premier de République françoise. + + BOISSY. BORET. + +Faite en présence des citoyens HEUBER, BONIFACY, _garde-bosquet_. + + * * * * * + +VIII. + +_État de ce que nous avons trouvéz dans la vacherie._ + +Cinq vaches est une genise, un cheval est une petite voiture d'osier +couverte, avec tous ces harnois; nous avons crue devoir prendre ce +détail à cause que ces animeaux sont sujette à la sortie pour leurs +subsistance. A Versailles, le 8 octobre 1792, l'an premier de la +République françoise. + + BOISSY. BORET. + + * * * * * + +IX. + +Sur la réprésentation que les citoyens Heuber, suisse et gardien, +Bonifacy, garde-bosquet, que l'on dévastoient tout les jours les +jardins par la coupe journailliere des arbres et la pêche qui si fait +continuellement par des gens de la maison, ainsi que des étrangers +qu'ils introduisent à leurs compagnies, croyant toujours être sous la +protection de la soeur du ci-devant Roi, nous ont dits qu'ils seroient +bien aise d'être autorisséz d'un pouvoir de la municipalités qui les +autorisent à pouvoir empêcher tous ces desordres, est ont signées. + + HEUBER, BONIFACY, _garde-bosquet_, + + PRÉVOT, _commissionnaire du sieur Fleury, garçon tapissier_. + + * * * * * + +X. + +MESSIEURS, + +Noël Gauthier et Julien Gauthier frères, tous deux frotteurs des +appartements de la petite maison de Madame Élisabeth, avenuë de Paris, + +Ont l'honneur de vous représenter que depuis le départ de cette +princesse, ils sont resté gardien l'un de l'aile droite et l'autre de +l'aile gauche de laditte maison, couchant dans les appartements, +ignorent le motif pour lequel M. Suleau concierge vient de nommer et +faire recevoir deux autres gardiens, au préjudice des exposants qui +osent se flatter qu'on ne peut rien leur reprocher, + +Pendant les trois mois qu'ils ont gardés le premier scellé les jours +et nuits par ordres du sieur Suleau dont il en ont point été payé. + +Ils vous supplient, Messieurs, de vouloir bien leur rendre justice. + + * * * * * + +XI. + +_Procès-verbal._ + +Aujourd'hui le 9 octobre 1792, l'an premier de la République, en vertu +d'un réquisitoire du bureau municipal, signé des citoyens Couturier +procureur de la commune, Huvé et Gauchez officiers municipaux, qui ont +nommé les citoyens Boissy et Geoffroy comissaires a l'apposition des +scellées dans la maison de la Damme Élisabeth, soeur du ci-devant Roi, +ont pris pour témoins l'apposition desdits scellées, le citoyens Flury, +attaché à la conciergerie du Garde-meuble de ladite maison, ainsi que le +nommé Prévot, journallier employé par le citoyen Sulleau, qu'il a été +posé quatre-vingt et tant de scellées dont quatre-vingt-une clef, il est +resté ouvert et à la jouissance des personnes dénommées ci-apprès et qui +sont meublés conformément aux inventaires dont la minute est déposé au +bureau du Garde-meuble national à Versailles, dont le citoyen le Clerc +se charge de la représenter à la première réquisition de la +municipalité; lesdits logements actuellement occuppées par les personnes +susdites, consiste savoir celui du citoyen Sullau, concierge du +Garde-meuble; Fleury, garçon du Garde-meuble attaché au concierge, et le +représentant en son absence; la veuve du Coudray, femme de charge et +lingerie; la demoiselle Simon, ouvrière; Marie, laitièrre, Prévot, +journallier; Noël, frotteur, Juillien, second frotteur, Doré, garçon +jardinier, le suisse de la porte, nommé Ubert, Boniface, suisse +garde-bosquet; Cadeau, balayeur, demeurant sur l'ancienne cour basse, +sur l'avenuë, et dans le pavillon, ruë ci-devant Champ-la-Garde; Jaques +Bosson, vacher; Coupry, maître jardinier. + +Lesdits commissaires ont nommé les citoyens Flury et Prévots ci-dessus +dénommés gardiens de l'intérieur et extérieur de ladite maison, qu'ils +l'ont acceptés et signés avec nous le présent procès-verbal, et est +comparu au moment où l'on posoit les scellées, le citoyen Sullau +ci-devant dénommé, et qui a signé avec nous. + +De plus, avons établi les citoyens Ubert suisse des portes, et +Bonifacy garde-bosquet, a qui nous avons délivré des pouvoirs comme +gardiens des scellées extérieurs et sureté générale dans leurs postes. + +Clos le présent présent (_sic_) procès-verbal en présence des citoyens +Sullau, Fleury, Prévot, Ubert, Boniface, le Clerc. + + SULLEAU. FLURY. LECLERC. HEUBER. + + BONIFACY, _garde-bosquet_. + + BOISSY. GEOFFROY. HEUBER. + + * * * * * + +XII. + + A Versailles, le 5 mars 1793, l'an II de la République. + +CITOYEN, + +J'ai ordonné ce matin, en conséquence de votre lettre d'hier, la +fermeture de deux portes à la maison cy-devant de Madame Élisabeth, +mais on m'a observé que si l'on condamnoit celle de la petite cour +côté de l'avenuë de Paris, le gardien de ce côté-là ne pourroit plus +sortir d'aucun côté. + +Il n'y auroit d'autre moyen, en persistant de lui interdire le passage +par le jardin, que de lui faire ouvrir le guichet de la grande porte, +après en avoir levé les scellés, car ils sont sur toutes les portes +intérieures qui conduisent à la grande cour; mais il y communiqueroit +par dehors. + +J'ai appris, cher concitoyen, que vous étiez débarassé de votre rhume, +j'en suis bien aise, mais moi je suis pris par tous les bouts, au pied +par une reculade imprévue, à la tête par un rhume oppiniâtre, et par +tout le corps je ne scais pourquoi. + +Je suis votre frère en patriotisme, + + _Le maire de Versailles_, HUVÉ. + +Vu par nous administrateurs composant le directoire du district de +Versailles, pour être exécuté par le citoyen inspecteur des bâtiments +de l'arrondissement, en présence du citoyen Gazard, commis de +l'administration, chargé de lever et apposer les scellés où besoin +sera. + +A Versailles, 9 mars 1793, l'an deux de la République. + + BOYELLEAU, BÉZARD, _v. p._ DEVEZE, _pr. s._ CHAILLIOU. + + COURRAUT. + + * * * * * + +XIII. + + A Versailles, le 7 mars 1793, l'an II de la République. + +CITOYEN, + +Je vous prévient que Madame Élisabeth, avoit une chien de sûreté a sa +maison, elle faisoit donner six livres de pain par jour, le citoyen +Thierry, boulanger du ci-devant Roi, est m'en avoit donnez la garde +comme étant le gardien de ladite maison, mais trouvant qu'un seul +chien ne suffisoit pas pour la sûreté de la maison, Madame Élisabeth +m'a ordonnez en différentes fois d'en élever plusieurs, comme il +plaisoit à Madame Élisabeth d'en disposer à sa volonté, et quel en +faisoit des cadots, laqu'elle m'avoit promis un dedomagement, mais +comme n'étant point revenuë, je n'ai toujours eut que la nouriture du +premier, dont ledit citoyen Thierry a cessez de fournir le pain le 1er +mars de la présente année 1793; est je me trouve avoir trois gros +chiens à ma charge, est des frais d'en avoir elever et nourries +plusieurs dont deux jusqu'à présent s'en avoir eut aucun dédomagement; +est ayant prévenüe les citoyens qui ont posez les scellés, comment est +que je pouroit faire avec ces chiens, s'il falloit m'en défaire, où en +prévenir la municipalité, ils monts ordonnez de les garder jusqu'à la +levée des scellés. Mais n'ayant plus le pain est n'ayant aucun +dédomagement pour les nourirents je ne peut pas garder trois gros +chiens à ma charge. + + HEUBER, _gardien de la maison ci-devant Madame Élisabeth_. + + * * * * * + +_Avis du directeur de la régie nationale de l'enregistrement._ + +Le directeur de la régie nationale qui a pris communication de la +pétition de l'autre part, est d'avis: + +1º Que le citoyen Hubert soit autorisé à conserver un chien de +basse-cour pour la garde de la maison Élisabeth Capet, située à +l'extrémité de l'avenüe de Paris; + +2º Qu'il lui soit tenu compte de cet objet de dépense à compter du 1er +de ce mois, sur le pied qui sera déterminé par le directoire du +district; + +3º Enfin, que ledit Hubert vende, s'il est possible, ou donne les +autres chiens qui sont inutiles. Le directeur observe au surplus que +si les meubles existants dans cette maison étoient vendus ou +transportés ailleurs, on trouveroit sans doute à la louer, ce qui +produiroit le double avantage de supprimer toute espèce de dépense, et +de procurer à la République un revenu dont elle est privée. + +Versailles, 18 mars 1793, le deuxième de la République françoise. + + DESCHESNE. + + * * * * * + +XIV. + +_Extrait du registre des délibérations du directoire du département de +Seine-et-Oise._ + + Séance publique du 8 juin 1793, l'an II de la République française. + +Vu par le directeur la réclamation de sept ouvriers jardiniers, +employés au jardin ci-devant appartenant à la soeur de Louis Capet, +dépendant de la liste civile et situé au grand Montreuil, qui a pour +objet le payement de trente-six livres chacun, qu'ils déclarent avoir +ci-devant été dans l'usage de recevoir annuellement à titre de +gratification, et n'avoir pas touché depuis 1791 inclusivement; + +Le certificat du jardinier de ce jardin qui atteste cet usage; + +Le renvoi de ladite demande de la part du district au directeur de la +régie; + +L'avis du directeur de la régie du 2 janvier dernier; + +L'avis au district de Versailles du 11 dudit mois de janvier; + +Ouï le procureur général sindic, + +Le directoire, attendû que les sept ouvriers réclamants n'étoient pas +mis en oeuvre de l'ordre direct de la ci-devant Madame Élisabeth, mais +bien pour le jardinier personnellement, et que c'est conséquemment à +celui-ci de pourvoir tant à leurs salaires qu'à leurs gratifications +s'il le juge à propos; + +Arrête qu'il n'y a pas lieu d'accorder les gratifications requises. + +Pour expédition, signés Richaud et Bocquet, secrétaire. + + Pour copie conforme: + + GAZARD, _secrétaire_. + + * * * * * + +XV. + +Aujourd'hui lundi cinq août mil sept cent quatre-vingt-treize, l'an +deux de la République une et indivisible, nous, J. M. Musset, +Claude-Étienne Contant et Nicolas Monjardet, commissaires de la +Convention nationale du district de Versailles et de la municipalité +de ladite ville, nous sommes transportés dans la maison ci-devant +occupée par Élisabeth Capet, avenue de Paris, à l'effet d'examiner si +les meubles des appartements de cette maison n'étoient point +endommagés par les vers ou autrement. Nous nous sommes fait +accompagner dans la visite que nous avons faite de plusieurs de ces +appartements par le citoyen Hubert, l'épouse du citoyen Fleury et le +citoyen Prévost, tous trois gardiens des scellés de ladite maison. + +Les meubles que nous avons examinés sont ceux des appartements dont +les portes d'entrée sont numérotées 1 et 2, -- 16 et 17, -- 12 et 13, +-- 14, 15, -- 18 et 20, desquelles portes nous avons levé les scellés, +trouvés intacts. + +Voyant que ces meubles étoient tout neufs et fort peu endommagés des +vers, nous avons jugé inutile d'en examiner un plus grand nombre, et +nous nous sommes bornés à en faire battre plusieurs couchers et +chaises sortis à cet effet dans la cour, en en prenant note; après +quoi nous avons fait exactement replacer chacun à sa place, avons fait +entièrement refermer lesdits appartements, et les scellés ont été +réapposés par le commissaire du district sur chacune desdites portes. + +Ensuite nous avons cru devoir, avant de terminer, visiter aussi les +meubles de l'appartement d'Élisabeth Capet. Nous avons à cet effet +levé les scellés mis sur la porte d'entrée, et après avoir entré dans +l'antichambre, nous avons trouvé déchiré dans le milieu, et vis-à-vis +la jonction des deux battants de la porte, le papier des scellés mis +sur la porte à gauche qui est celle de l'appartement; et cette porte +ouverte, le pesne de la serrure étant hors de la gâche, sur quoi il +nous a été observé par lesdits gardiens que cette porte, fermée ainsi +peut-être par inadvertance, pouvoit avoir été la cause du déchirement +de ce papier dans quelque moment où il y aura eu du vent. + +Nous avons vérifié que les meubles de cet appartement, qui sont +précieux, n'étoient nullement endommagés. Nous avons refermé ladite +porte trouvée ouverte, mais sans y apposer de nouveaux scellés, +observant que ceux de la porte d'entrée suffisoient, et les scellés +ont été réapposés sur celle-ci. + +De tout quoi nous avons dressé le présent procès-verbal, fait double +pour être déposé au district et l'autre entre les mains des +représentants du peuple, et avons signé avec lesdits gardiens +présents, l'un d'eux représentés par son épouse, les an, mois et jour +susdits. Et avons remis à la maison commune les clefs desdits +appartements où elles étoient déposées. + + MONJARDET, J. M. MUSSET, _commissaire national_, PRÉVOST, COUTANT, + _commissaire du district_, HEUBER, Femme FLURY. + + * * * * * + +XVI. + +_Aux citoyens administrateurs du directoire du district de +Seine-et-Oise._ + +CITOYENS, + +Coupry, jardinier dans la ci-devant maison d'Élisabeth Capet, est +décédé hier 8 nivôse à la suite d'une maladie; comme j'ai toujours +veillié autant qu'il a dependû de moi aux interest de la République, +si j'ai pû obtenir quelque confiance, je prie les citoyens +administrateurs de vouloir bien me maintenir dans l'emploi provisoire +de la surveillance du jardin et orangerie, ou il ce trouve maintenant +beaucoup de plantes appartenant à la nation auxquelles j'ai toujours +donné mes soins. + + LACOLONGE. + +A Versailles, ce 9 nivôse, l'an second de la République françoise (29 +décembre 1793). + +Salut et fraternité. + + * * * * * + +_Avis du directeur de la régie nationale._ + +Le directeur de la régie observe que, vû la vigilance et la probité +bien reconnues du citoyen Lacolonge, l'administration adoptera une +mesure fort sage, en lui confiant provisoirement le soin de veiller à +la conservation des jardins, orangerie, plantes et arbustes de la +maison d'Élisabeth Capet: il avoit la confiance de Coupry; personne ne +connoît mieux que lui les détails de cette maison, il n'est donc pas +possible de faire meilleur choix. + +Il est vraisemblable que des anciens ouvriers, qui ont travaillé dans +le jardin dépendant de ladite maison, feront des démarches pour +remplacer Coupry; mais il seroit contraire à l'intérêt de la +République de les laisser s'immiscer dans une administration où il +régnoit une foule d'abus qu'on a attribués à plusieurs d'entr'eux. + +Versailles, ce 21 nivôse de l'an II de la République une et +indivisible (10 janvier 1794). + + DESCHESNE. + + * * * * * + +XVII. + +Aujourd'hui sept ventôse, an second de la République françoise une et +indivisible (25 février 1794), à quatre heures de relevée, moi, +soussigné, comissaire nommé par l'administration du district de +Versailles, département de Seine-et-Oise, par comission en datte du 24 +pluviôse, pour la levée des scellés apposés au local du palais +National et autres lieux dépendants de la ci-devant liste civile, +assisté du citoyen Tissot, notable, comissaire pour la municipalité, +nous nous sommes transporté au local dit Maison Élisabeth, où, après +vérification faite des scellés apposés sur différentes portes +environnant le jardin et autres issues de la maison, nous en avons +fait la levée ainsi qu'il suit, savoir: + + Pº A une porte de la cour des cuisines; + + 2º Une grande porte donnant sur l'avenue de Paris; + + 3º Une porte donnant sous la voûte qui conduit à l'avenue de Paris; + + 4º Une porte donnant sur la ruelle, au bout du jardin Lemonier; + + 5º A la porte de communication du jardin dudit Lemonier; + + 6º A la porte de communication du jardin de la citoyenne Makau; + + 7º A la porte donnant à la maison de la femme Diane Polignac; + + 8º A la porte du jardin du petit bâtiment détaché; + + 9º A la porte cochère du petit bâtiment id. + +Plus, le citoyen Flury, concierge de laditte maison, nous a fait voir +des chassis de couche vitré, au nombre de soixante-dix-sept de 4 pieds +carrés, et huit de 18 pouces sur 4 pieds, dont il a donné note au +citoyen L'Oiseleur, inspecteur de laditte maison. + +La levée des scellés étant terminés, nous donnons décharge aux +gardiens ci-après dénommés, savoir: + +Le citoyen Flury, + +Prévost, + +Heubert, + +Bonifacy. + +Et a ledit citoyen Flury signé avec nous, comme restant concierge, ce +jour et an que dessus. + + TISSOT, _notable_. COSTAR, _commissaire du district_. FLURY. + + * * * * * + +XVIII + +_Aux citoyens administrateurs composant le directoire du district de +Versailles._ + +CITOYENS, + +Le citoyen Jean-Philippe Quadot, ci-devant balayeur de la maison de +ci-devant Élisabeth Capet, soumets sous vos yeux sa triste position, +etant pere de famille: est peu favorisez de la fortune, il ose espérer +de votre justices le soutien que tous citoyen doit attendre de vous +magistrats, lorsque la demande d'un réclamant ce trouve fondé; c'est +dans cette espoir qu'ils vous soumets les reclamations suivante. + +Jean-Philippe Quadot, âgé de soixante ans, pere de famille et +indigent, a servie sous le règne du tyran Louis quinzième du nom, dans +le ci-devant régiment de Normandie, où il fit cinq campagne durant les +guerres d'Hanôvre; sortie du service militaire en 1757 (v. stile) il +entra l'année ensuite au ci-devant château, en qualité de garçon +marbrier pour l'entretien et la propreté de toute les marbres qui +dépendoient des appartements dudit château, ainsi que de ceux de la +chapelle; ayant de paye vingt sols par jour; ce qui ne pouvoit qu'à +peine le faire subsanter lui est sa famille, mais dans lespoir où le +réclamant étoit que l'on prendroit son sort et son ancien service en +considération fait qu'il a toujours espérez jusqu'en 1789 (v. stile) +où la ci-devant Élisabeth le prit à son service en qualité de +balayeur, ordonnant qu'il fut habillez logez chauffez et eclairez, lui +accordant aussi trente sols par jours de gage. Ce qui ne fut pas +exécuté t'elle qu'elle l'avoit ordonnée, n'ayant étté logez qu'un an +après etre entrée à son service, est n'ayant point étté habillez du +tout, pour les trente sols par jour de gage la première année nayant +étté payéz par le citoyen Sulleau concierge de la maison qui en etoit +chargéz à raison de vingt quatre sols la seconde à raison de vingt six +sols et la troisième à raison de vingt huit sols par jour jusqu'aux +premier novembre; où ayant fait observer audit citoyen Sulleau que ce +n'étoit point là les ordres de la maîtresse de le payer depuis vingt +quatre sols jusqu'à vingt huit sols puisqu'elle avoit ordonné de le +payer à raison de trente sols par jour; sur quoi le dit concierge lui +dit qu'il n'étoit jamais content et comment faisoit-il au château +lorsqu'il n'avoit que vingt sols, à quoi le citoyen Quadot a répondu +qu'il avoit des Bonnes-âmes qui l'aidoit lui est sa famille, est que +sa femme travailloit mais que n'étant plus jeune ni lui non plus ils +seroit bien malheureux qu'ils fussent obligéz d'aller mendier leurs +pains, tandis que lui concierge ne ce contentant pas de sa place +cherchoit encor à retenir le salaire d'un malheureux. Cependant +d'après cette explication il le paya à raison de trente sols par jour +depuis le mois de novembre 1792 (v. style); quand au bois et la +chandelle, il n'en avoit pas la moitié de son besoin. + +Voici le précis de son état qu'il vous a exposéz.--Actuellement voici +où ce borne sa demarche auprès de vous citoyens administrateurs. + +Le citoyen Flüry garçon du citoyen Sulleau, ordonna le 18 ventôse au +citoyen Quadot dévacuer le logement qu'il occupe dans la maison de +rendre les meubles dans le délai de vingt-quatre heures; le malheureux +Quadot malade d'un coup de pied de cheval qu'il a reçue dans lestomac, +s'en le sols s'en lit pour ce coucher lui et sa famille... + +Je pase sous silence a votre humanité le tableau douloureux d'une +famille abandonnée, réduite au désespoir. + +N'ayant aucunes resources que de votre justices et ayant une conduite +s'en reproche. + +Vous fait la demande de son logement jusqu'au moment où l'on +disposeroit de la maison autrement: en titre de charité après +trente-six ans de service; est vous demande aussi de lui faire avoir +son lit à la prissez un sixième en sus de l'estimation. + +Justices qu'il attend de vous citoyens administrateurs ce qui le +pénétrera de la plus vive reconnoissance. + +Le citoyen Quadot ne schachant point signée à fait une + + X + +_La demande du sieur Quadot est appuyée ainsi par sa section._ + +Les président et secrétaires de la treizième section au nom de leurs +concitoyens atestent que le citoyen Kadot est un bon citoyen, qu'il +est père de quatre enfans dont trois à sa charge et un dans l'armée +révolutionnaire, qu'en outre il est privé de toute fortune. En +conséquence, il invite les membres du district de prendre en +considération son honnêteté, les besoins de sa famille, et de +permettre qu'il reste dans le logement qu'il occupe jusqu'à ce qu'il +plaise à la justice du district d'en ordonner autrement. + +Versailles, le 21 ventôse, l'an deuxième de la République une et +indivisible. (11 mars 1794.) + + TARDIF, _secrétaire_. + +Le registre des délibérations de l'administration du district de +Versailles nous apprend que, + +Dans la séance publique du 16 germinal an II (5 avril 1794), + +«Ouï l'agent national provisoire, + +»L'administration considérant que la position du réclamant exige des +égards; que l'humanité souffrante ne peut qu'engager à secourir les +infortunés; + +»Considérant que les intérêts de la République ne doivent pas être +compromis; + +»Arrête que le citoyen Kadot jouira provisoirement du logement qu'il +occupe à la ci-devant maison d'Élisabeth Capet, jusqu'à ce qu'il ait +été pris un parti par l'administration pour la vente ou la location de +cette maison. + + »Pour expédition, + + »BOURNIZET, _Américain_. + + »LECLERC, _p._ {le} _s._» + + * * * * * + +XIV + +LETTRE DES PRINCES AU ROI. + + +SIRE, NOTRE FRÈRE ET SEIGNEUR, + +Lorsque l'assemblée qui vous doit l'existence, et qui ne l'a fait +servir qu'à la destruction de votre pouvoir, se croit au moment de +consommer sa coupable entreprise; lorsqu'à l'indignité de vous tenir +captif au milieu de votre capitale, elle ajoute la perfidie de vouloir +que vous dégradiez votre trône de votre propre main; lorsqu'elle ose +enfin vous présenter l'option, ou de souscrire des décrets qui +feroient le malheur de vos peuples, ou de cesser d'être roi, nous nous +empressons d'apprendre à Votre Majesté que les puissances dont nous +avons réclamé pour elle le secours, sont déterminées à y employer +leurs forces; que l'Empereur et le roi de Prusse viennent d'en +contracter l'engagement mutuel. Le sage Léopold, aussitôt après avoir +assuré la tranquillité de ses États et amené celle de l'Europe, a +signé cet engagement à Pilnitz, le 29 du mois dernier, conjointement +avec le digne successeur du grand Frédéric; ils en ont remis +l'original entre nos mains, et pour le faire parvenir à votre +connoissance nous le ferons imprimer à la suite de cette lettre, la +publicité étant aujourd'hui la seule voie de communication dont vos +cruels oppresseurs n'aient pu nous priver. + +Les autres cours sont dans les mêmes dispositions que celles de Vienne +et de Berlin. Les princes et États de l'Empire ont déjà protesté, dans +des actes authentiques, contre les lésions faites à des droits qu'ils +ont résolu de soutenir avec vigueur. Vous ne sauriez douter, Sire, du +vif intérêt que les rois Bourbons prennent à votre situation; Leurs +Majestés Catholique et Sicilienne en ont donné des témoignages non +équivoques. Les généreux sentiments du roi de Sardaigne, notre +beau-père, ne peuvent pas être incertains. Vous avez droit de compter +sur ceux des Suisses, les bons et anciens amis de la France. Jusque +dans le fond du Nord, un roi magnanime[235] veut aussi contribuer à +rétablir votre autorité; et l'immortelle Catherine, à qui aucun genre +de gloire n'est étranger, ne laissera pas échapper celle de défendre +la cause des souverains. + +[Note 235: Le roi de Suède.] + +Il n'est point à craindre que la nation britannique, trop généreuse +pour contrarier ce qu'elle trouve juste, trop éclairée pour ne pas +désirer ce qui intéresse sa propre tranquillité, veuille s'opposer aux +vues de cette noble et irrésistible confédération. + +Ainsi, dans vos malheurs, Sire, vous avez la consolation de voir les +puissances conspirer à les faire cesser, et votre fermeté, dans le +moment critique où vous êtes, aura pour appui l'Europe entière. + +Ceux qui savent qu'on n'ébranle vos résolutions qu'en attaquant votre +sensibilité, voudront sans doute vous faire envisager l'aide des +puissances étrangères comme pouvant devenir funeste à vos sujets; ce +qui n'est que vue auxiliaire, ils le travestiront en vue hostile, et +vous peindront le royaume inondé de sang, déchiré dans toutes ses +parties, menacé de démembrements. C'est ainsi qu'après avoir toujours +employé les plus fausses alarmes pour causer les maux les plus réels, +ils veulent se servir encore du même moyen pour les perpétuer; c'est +ainsi qu'ils espèrent faire supporter le fléau de leur odieuse +tyrannie, en faisant croire que tout ce qui la combat conduit au plus +dur despotisme. + +Mais, Sire, les intentions des souverains qui vous donneront des +secours sont aussi droites, aussi pures que le zèle qui nous les fait +solliciter; elles n'ont rien d'effrayant ni pour l'État, ni pour vos +peuples: ce n'est point les attaquer, c'est leur rendre le plus +signalé de tous les services, que de les arracher au despotisme des +démagogues, aux calamités de l'anarchie. Vous vouliez assurer plus que +jamais la liberté de vos sujets, quand des séditieux vous ont ravi la +vôtre; ce que nous faisons pour parvenir à vous la rendre, avec la +mesure d'autorité qui vous appartient légitimement, ne peut être +suspecté de volonté oppressive; c'est au contraire venger la liberté +que de réprimer la licence; affranchir la nation, que de rétablir la +force publique, sans laquelle elle ne peut être libre. Ces principes, +Sire, sont les vôtres; le même esprit de modération et de bienfaisance +qui caractérise toutes vos actions sera la règle de notre conduite: il +est l'âme de toutes nos démarches auprès des cours étrangères; et +dépositaires des témoignages positifs des vues aussi généreuses, +qu'équitables qui les animent, nous pouvons garantir qu'elles n'ont +d'autre désir que de vous remettre en possession du gouvernement de +vos États, pour que vos peuples puissent jouir en paix des bienfaits +que vous leur avez destinés. + +Si les rebelles opposent à ce désir une résistance opiniâtre et +aveugle, qui force les armées étrangères de pénétrer dans le royaume, +eux seuls les y auront attirées, sur eux seuls rejailliroit le sang +coupable qu'il seroit nécessaire de répandre; la guerre seroit leur +ouvrage. Le but des puissances étrangères n'est que de soutenir la +partie saine de la nation contre la partie délirante, et d'éteindre au +sein du royaume le volcan du fanatisme, dont les éruptions propagées +menacent tous les empires. + +D'ailleurs, Sire, il n'y a pas lieu de croire que les François, +quelque soin qu'on prenne d'enflammer leur bravoure naturelle, en +exaltant, en électrisant toutes les têtes par des prestiges de +patriotisme et de liberté, veuillent longtemps sacrifier leur repos, +leurs biens et leur sang pour soutenir une innovation extravagante qui +n'a fait que des malheureux. L'ivresse n'a qu'un temps; les succès du +crime ont des bornes; et on se lasse bientôt des excès, quand on est +soi-même victime. Bientôt on se demandera pourquoi on se bat, et l'on +verra que c'est pour servir l'ambition d'une troupe de factieux qu'on +méprise, contre un roi qui s'est toujours montré juste et humain; +pourquoi l'on se ruine, et l'on verra que c'est pour assouvir la +cupidité de ceux qui se sont emparés de toutes les richesses de +l'État, qui en font le plus détestable usage, et qui, chargés de +restaurer les finances publiques, les ont précipitées dans un abîme +épouvantable; pourquoi on viole les devoirs les plus sacrés, et l'on +verra que c'est pour devenir plus pauvres, plus souffrants, plus +vexés, plus imposés qu'on ne l'avoit jamais été; pourquoi on +bouleverse l'ancien gouvernement, et l'on verra que c'est dans le vain +espoir d'en introduire un qui, s'il étoit praticable, seroit mille +fois plus abusif, mais dont l'exécution est absolument impossible; +pourquoi l'on persécute les ministres de Dieu, et l'on verra que c'est +pour favoriser les desseins d'une secte orgueilleuse qui a résolu de +détruire toute religion, et par conséquent de déchaîner tous les +crimes. + +Déjà même toutes ces vérités sont devenues sensibles, déjà le voile de +l'imposture se déchire de toutes parts, et les murmures contre +l'assemblée qui a usurpé tous les pouvoirs et anéanti tous les droits +s'étendent d'une extrémité du royaume à l'autre. + +Ne jugez pas, Sire, de la disposition du plus grand nombre par le +mouvement des plus turbulents; ne jugez pas le sentiment national +d'après l'inaction de la fidélité et son apparente indifférence. +Lorsque vous fûtes arrêté à Varennes et lorsqu'une troupe de +satellites vous reconduisit à Paris, l'effroi glaçoit alors tous les +esprits et faisoit régner un morne silence. Ce qu'on vous cacha, ce +qui dénote bien mieux le changement qui s'est fait et se fait encore +de jour en jour dans l'opinion, ce sont les marques de mécontentement +qui percent de toutes les provinces, et qui n'attendent qu'un appui +pour éclater davantage; c'est la demande que plusieurs départements +viennent de former pour que l'Assemblée ait à rendre compte des sommes +immenses qu'elle a dilapidées depuis sa gestion; c'est la frayeur que +ses chefs laissent apercevoir, et leurs tentatives réitérées pour +entrer en accommodement; ce sont les plaintes du commerce et +l'explosion récente du désespoir de nos colonies; c'est enfin la +pénurie absolue du numéraire, le refus des contribuables de payer les +impôts, l'attente d'une banqueroute prochaine, la défection des +troupes qui, victimes de tous les genres de séduction, commencent à +s'en indigner, et le progrès toujours croissant des émigrations. Il +est impossible de se méprendre à de pareils signes, et leur notoriété +est telle que l'audace même des séducteurs du peuple ne sauroit en +contester la vérité. + +Ne croyez donc pas, Sire, à l'exagération des dangers par lesquels on +s'efforce de vous effrayer. On sait que, peu sensible à ceux qui ne +menaceroient que votre personne, vous l'êtes infiniment à ceux qui +tomberoient sur vos peuples, ou qui pourroient frapper des objets +chers à votre coeur, et c'est sur eux qu'on a la barbarie de vous +faire frémir continuellement, en même temps qu'on a l'impudence de +vanter votre liberté. Mais depuis trop longtemps on abuse de cet +artifice, et le moment est venu de rejeter sur les factieux qui vous +outragent l'arme de la terreur qui jusqu'ici a fait toute leur force. + +Les grands forfaits ne sont point à craindre lorsqu'il n'y a aucun +intérêt à les commettre, ni aucun moyen d'éviter, en les commettant, +une punition terrible. Tout Paris sait, tout Paris doit savoir que si +une scélératesse fanatique ou soudoyée osoit attenter à vos jours ou à +ceux de la Reine, des armées puissantes, chassant devant elles une +milice foible par indicispline, découragée par les remords, +viendroient aussitôt fondre sur la ville impie qui auroit attiré sur +elle la vengeance du ciel et l'indignation de l'univers. Aucun des +coupables ne pourroit échapper aux plus rigoureux supplices; donc +aucun d'eux ne voudra s'y exposer. + +Mais si la plus aveugle fureur armoit un bras parricide, vous verriez, +Sire, n'en doutez pas, des milliers de citoyens fidèles se précipiter +autour de la famille royale, vous couvrir, s'il le falloit, de leurs +corps, et verser tout leur sang pour défendre le vôtre... Eh! pourquoi +cesseriez-vous de compter sur l'affection d'un peuple dont vous n'avez +pas cessé un seul moment de vouloir le bonheur? + +Le François se laisse facilement égarer, mais facilement aussi il +rentre dans la route du devoir; ses moeurs sont naturellement trop +douces pour que ses actions soient longtemps féroces; et son amour +pour ses rois est trop enraciné dans son coeur, pour qu'une illusion +funeste ait pu l'en arracher entièrement. + +Qui pourroit être plus porté que nous à concevoir des alarmes sur la +situation d'un frère tendrement chéri? Mais, au dire même de vos plus +téméraires oppresseurs, ce refus du résumé constitutionnel, que nous +apprenons vous avoir été présenté par l'Assemblée, le 3 de ce mois, ne +vous exposeroit qu'au danger d'être destitué par elle de la royauté; +or ce danger n'en est pas un. Qu'importe que vous cessiez d'être roi +aux yeux des factieux, lorsque vous le seriez plus glorieusement et +plus solidement que jamais aux yeux de toute l'Europe et dans le coeur +de tous vos sujets fidèles? Qu'importe que, par une entreprise +insensée, on osât vous déclarer déchu du trône de vos ancêtres, +lorsque les forces combinées de toutes les puissances sont préparées +pour vous y maintenir et punir les vils usurpateurs qui en auroient +souillé l'éclat? + +Le danger seroit bien plus grand si, en paroissant consentir à la +dissolution de la monarchie, vous paroissiez affaiblir vos droits +personnels aux secours de tous les monarques, et si vous sembliez vous +séparer de la cause des souverains en consacrant une doctrine qu'ils +sont obligés de proscrire. Le péril augmenteroit en proportion de ce +que vous montreriez moins de confiance dans les moyens préservateurs; +il augmenteroit à mesure que l'impression du caractère auguste qui +fait trembler le crime aux pieds de la majesté royale dignement +soutenue, perdroit de sa force; il augmenteroit lorsque l'apparence de +l'abandon des intérêts de la religion pourroit exciter la fermentation +la plus redoutable; il augmenteroit enfin, si, vous résignant à +n'avoir plus que le vain titre d'un roi sans pouvoir, vous paroissiez, +au jugement de l'univers, abdiquer la couronne, dont chacun sait que +la conservation exige celle des droits inaliénables qui y sont +essentiellement inhérents. + +Le plus sacré des devoirs, Sire, ainsi que le plus vif attachement, +nous portent à mettre sous vos yeux toutes ces conséquences +dangereuses de la moindre apparence de foiblesse, en même temps que +nous vous présentons la masse des forces imposantes qui doit être la +sauvegarde de votre fermeté. + +Nous devons encore vous annoncer, et même nous jurons à vos pieds, que +si des motifs qu'il nous est impossible d'apercevoir, mais qui ne +pourroient avoir pour principe que l'excès de la violence et une +contrainte qui, pour être déguisée, n'en seroit que plus cruelle, +forçoient votre main de souscrire une acceptation que votre coeur +rejette, que votre intérêt et celui de vos peuples repoussent, et que +votre devoir de roi vous interdit expressément, nous protesterions à +la face de toute la terre, et de la manière la plus solennelle, contre +cet acte illusoire et tout ce qui pourroit en dépendre; nous +démontrerions qu'il est nul par lui-même, nul par le défaut de +liberté, nul par le vice radical de toutes les opérations de +l'Assemblée usurpatrice, qui, n'étant pas assemblée d'états généraux, +n'est rien. Nous sommes fondés sur les droits de la nation entière à +rejeter des décrets diamétralement contraires à son voeu exprimé par +l'unanimité des cahiers, et nous désavouerions pour elle des +mandataires infidèles qui, en violant les ordres et transgressant la +mission qu'elle leur avoit donnée, ont cessé d'être ses représentants; +nous soutiendrions, ce qui est évident, qu'ayant agi contre leur +titre, ils ont agi sans pouvoir, et que ce qu'ils n'ont pu faire +légalement ne peut être accepté validement. Notre protestation, signée +avec nous par tous les princes de votre sang qui nous sont réunis, +seroit commune à toute la maison de Bourbon, à qui ses droits +éventuels à la couronne imposent le devoir d'en défendre l'auguste +dépôt. Nous protesterions pour vous-même, Sire, en protestant pour vos +peuples, pour la religion, pour les maximes fondamentales de la +monarchie et pour tous les ordres de l'État. + +Nous protesterions pour vous et en votre nom contre ce qui n'en auroit +qu'une fausse empreinte. Votre voix étant étouffée par l'oppression, +nous en serions les organes nécessaires, et nous exprimerions vos +vrais sentiments, tels qu'ils sont consignés au serment de votre +avénement au trône, tels qu'ils sont constatés par les actions de +votre vie entière, tels qu'ils se sont montrés dans la déclaration que +vous avez faite au moment où vous vous êtes cru libre; vous ne pouvez +pas, vous ne devez pas en avoir d'autres, et votre volonté n'existe +que dans les actes où elle respire librement. + +Nous protesterions pour vos peuples, qui, dans leur délire, ne peuvent +apercevoir combien ce fantôme de constitution nouvelle qu'on fait +briller à leurs yeux et aux pieds duquel on les fait jurer vainement, +leur deviendroit funeste. Lorsque ces peuples, ne connoissant plus ni +chef légitime, ni leurs intérêts les plus chers, se laissent entraîner +à leur perte; lorsque, aveuglés par de trompeuses promesses, ils ne +voient pas qu'on les anime eux-mêmes à détruire les gages de leur +sûreté, les soutiens de leur repos, les principes de leur subsistance +et tous les liens de leur association civile, il faut en réclamer pour +eux le rétablissement, il faut les sauver de leur propre frénésie. + +Nous protesterions pour la religion de nos pères, qui est attaquée +dans ses dogmes et dans son culte, comme dans ses ministres; et +suppléant à l'impuissance où vous serez de remplir vous-même vos +devoirs de fils aîné de l'Église, nous prendrions en votre nom la +défense de ses droits, nous nous opposerions à des spoliations qui +tendent à l'avenir; nous nous élèverions avec force contre des actes +qui menacent le royaume des horreurs du schisme, et nous professerions +hautement notre attachement inaltérable aux règles ecclésiastiques +admises dans l'État, desquelles vous avez juré de maintenir +l'observation. + +Nous protesterions pour les maximes fondamentales de la monarchie, +dont il ne vous est pas permis, Sire, de vous départir, que la nation +elle-même a déclarées inviolables, et qui seroient totalement +renversées par les décrets qu'on vous présente, spécialement par ceux +qui, en excluant le Roi de l'exercice du pouvoir législatif, +abolissent la royauté même; par ceux qui en détruisent tous les +soutiens, en supprimant les rangs intermédiaires; par ceux qui, en +nivelant tous les états, anéantissent jusqu'au principe de +l'obéissance; par ceux qui enlèvent au monarque les fonctions les plus +essentielles du gouvernement monarchique, ou qui le rendent subordonné +dans celles qu'ils lui laissent; par ceux enfin qui ont armé le +peuple, qui ont annulé la force publique, et qui, en confondant tous +les pouvoirs, ont introduit en France la tyrannie populaire. + +Nous protesterions pour tous les ordres de l'État, parce que, +indépendamment de la suppression intolérable et impossible prononcée +contre les deux premiers ordres, tous ont été lésés, vexés, +dépouillés, et nous aurions à réclamer tout à la fois les droits du +clergé, qui n'a voulu montrer une ferme et généreuse résistance que +pour les intérêts du ciel et les fonctions du saint ministère; les +droits de la noblesse, qui, plus sensible aux outrages faits au trône +dont elle est l'appui qu'à la persécution qu'elle éprouve, sacrifie +tout pour manifester par un zèle éclatant qu'aucun obstacle ne peut +empêcher un chevalier françois de demeurer fidèle à son roi, à sa +patrie, à son honneur; les droits de la magistrature qui regrette, +beaucoup plus que la privation de son état, de se voir réduite à gémir +en silence de l'abandon de la justice, de l'impunité des crimes et de +la violation des lois dont elle est essentiellement dépositaire; +enfin, des droits des possesseurs quelconques, puisqu'il n'est point +en France de propriété qui ait été respectée, point de citoyens +honnêtes qui n'aient souffert. + +Comment pourriez-vous, Sire, donner une approbation sincère et valide +à la prétendue constitution qui a produit tant de maux! + +Dépositaire usufruitier du trône que vous avez hérité de vos aïeux, +vous ne pouvez ni en aliéner les droits patrimoniaux, ni détruire la +base constitutive sur laquelle il est assis. + +Défenseur-né de la religion de vos États, vous ne pouvez pas consentir +à ce qui tend à sa ruine, et abandonner ses ministres à l'opprobre. + +Débiteur de la justice à vos sujets, vous ne pouvez pas renoncer à la +fonction essentiellement royale de la leur faire rendre par les +tribunaux légalement constitués et d'en surveiller vous-même +l'administration. + +Protecteur des droits de tous les ordres et des possessions de tous +les particuliers, vous ne pouvez pas les laisser violer et anéantir +par la plus arbitraire des oppressions. + +Enfin, père de vos peuples, vous ne pouvez pas les livrer au désordre +de l'anarchie. + +Si le crime qui vous obsède et la violence qui vous lie les mains ne +vous permettent pas de remplir ces devoirs sacrés, ils n'en sont pas +moins gravés dans votre coeur en traits ineffaçables, et nous +accomplirons votre volonté réelle en suppléant, autant qu'il est en +nous, à l'impuissance où vous êtes de l'exercer. Dussiez-vous même +nous le défendre, et fussiez-vous forcé de vous dire libre en nous le +défendant, ces défenses évidemment contraires à vos sentiments, +puisqu'elles le seroient au premier de vos devoirs; ces défenses +sorties du sein de votre captivité, qui ne cessera réellement que +quand vos peuples seront rentrés dans le devoir et vos troupes sous +votre obéissance; ces défenses qui ne pourroient avoir plus de valeur +que tout ce que vous avez fait avant votre sortie et que vous avez +désavoué ensuite; ces défenses enfin, qui seroient imprégnées de la +même nullité que l'acte approbatif contre lequel nous serions obligés +de protester, ne pourroient certainement pas nous faire trahir notre +devoir, sacrifier vos intérêts et manquer à ce que la France auroit +droit d'exiger de nous en pareille circonstance; nous obéirons, Sire, +à vos véritables commandements, en résistant à des défenses +extorquées, et nous serions sûrs de votre approbation en suivant les +lois de l'honneur. Notre parfaite soumission vous est trop connue pour +que jamais elle vous paroisse douteuse. Puissions-nous être bientôt au +moment heureux où, rétabli en pleine liberté, vous nous verrez voler +dans vos bras, y renouveler l'hommage de notre obéissance et en donner +l'exemple à tous vos sujets. + +Nous sommes, Sire, notre frère et seigneur, de Votre Majesté + + Les très-humbles et très-obéissants frères, serviteurs et sujets, + + LOUIS-STANISLAS-XAVIER. CHARLES-PHILIPPE. + + Au château de Schonburnstust, près Coblentz, le 10 septembre 1791. + + * * * * * + +XV + +PROCLAMATION DU ROI + +A L'OCCASION DE LA JOURNÉE DU 20 JUIN 1792. + +Les Français n'auront pas appris sans douleur qu'une multitude égarée +par quelques factieux est venue à main armée dans l'habitation du Roi, +a traîné du canon jusque dans la salle des gardes, a enfoncé les +portes de son appartement à coups de hache, et là, abusant +audacieusement du nom de la nation, elle a tenté d'obtenir par la +force la sanction que Sa Majesté a constitutionnellement refusée à +deux décrets. + +Le Roi n'a opposé aux menaces et aux insultes des factieux que sa +conscience et son amour pour le bien public. + +Le Roi ignore quel sera le terme où ils voudront s'arrêter; mais il a +besoin de dire à la nation française que la violence, à quelque excès +qu'on veuille la porter, ne lui arrachera jamais un consentement à +tout ce qu'il trouvera contraire à l'intérêt public. Il expose sans +regret sa tranquillité, sa sûreté; il sacrifie même sans peine la +jouissance des droits qui appartiennent à tous les hommes, et que la +loi devrait faire respecter chez lui, comme chez tous les citoyens; +mais, comme représentant héréditaire de la nation française, il a des +devoirs sacrés à remplir; et, s'il peut faire le sacrifice de son +repos, il ne fera pas le sacrifice de ses devoirs. + +Si ceux qui veulent renverser la monarchie ont besoin d'un crime de +plus, ils peuvent le commettre. Dans l'état de crise où elle se +trouve, le Roi donnera jusqu'au dernier moment à toutes les autorités +constituées l'exemple du courage et de la fermeté qui seuls peuvent +sauver l'empire. En conséquence, il ordonne à tous les corps +administratifs et municipaux de veiller à la sûreté des personnes et +des propriétés. + + _Signé:_ LOUIS. + +FIN. + + + + +TABLE + +DU SECOND VOLUME. + + LIVRE VIII. CAPTIVITÉ DE LA FAMILLE ROYALE AU TEMPLE (depuis le + 13 août 1792 jusqu'au 21 janvier 1793) 1 + + ---- IX. DEPUIS LA MORT DE LOUIS XVI JUSQU'À LA TRANSLATION DE + MARIE-ANTOINETTE À LA CONCIERGERIE (21 janvier--2 août 1793) 103 + + ---- X. DEPUIS LE DÉPART DE LA REINE JUSQU'À CELUI DE MADAME + ÉLISABETH.--INTERROGATOIRE DE CETTE PRINCESSE + (2 août 1793--9 mai 1794) 149 + + ---- XI. MEURTRE DE MADAME ÉLISABETH 191 + + APPENDICE.--DOCUMENTS CONCERNANT LES RECHERCHES QUI ONT ÉTÉ + FAITES POUR RETROUVER ET CONSTATER LES RESTES DE + MADAME ÉLISABETH 263 + + LETTRES DE MADAME ÉLISABETH 371 + + NOTES, DOCUMENTS ET PIÈCES JUSTIFICATIVES 477 + + I. Lettre écrite de Paris par M. Repiquet, fédéré d'Autun, + département de Saône-et-Loire, à M. Repiquet, son frère, + citoyen audit Autun, sur les événements du 10 août 477 + + II. Lettre du vicaire de Fontenay de Vincennes à Madame + Élisabeth 480 + + III. Aspect extérieur de la tour du Temple; personnel commis + à sa garde; dispositions prises pour la sûreté de cette + prison 481 + + IV. Mémoire de madame Marie-Antoinette 486 + + V. Mémoires des médicaments fournis au Temple pendant les + mois de _mai_, _juin_ et _juillet_ 1793 489 + + VI. Détails que M. de Loménie de Brienne, ancien ministre + de la guerre, n'a pu lire ni faire lire pour sa + justification 493 + + VII. Extrait du registre des dépôts au greffe du tribunal + révolutionnaire 496 + + VIII. Acte de décès de Marie Magnin, femme de Jacques Bosson 499 + + IX. Acte de décès de Jacques Bosson 500 + + X. Maison de Madame Élisabeth 500 + + I. Arrêté de Delacroix, affectant à la manufacture + d'une horlogerie automatique la maison dite Élisabeth, + l'orangerie et la vacherie qui en dépendent, et plaçant + cet établissement sous la direction des citoyens + Glaesner et Lemaire 500 + + II. Arrêté consulaire supprimant la manufacture + d'horlogerie de Versailles 503 + + III. L'aliénation de la maison Élisabeth est décidée 503 + + IV. Vente de la maison Élisabeth 504 + + XI.--I. Le 8 octobre 1793, triage, réserve et vente des + fleurs du jardin de Montreuil 509 + + II. Le 10 ventôse an II (28 février 1794), le commissaire + à la disposition des plantes fait son rapport 513 + + III. Le 14 ventôse an II (4 mars 1794), l'administration + décide que la location des potagers, orangerie et + jardins, ci-devant appartenant à Élisabeth Capet, + sera mise à l'enchère 515 + + IV. Le 25 frimaire an III (15 décembre 1794), le + directeur de l'agence nationale de l'enregistrement + et des domaines annonce qu'il résulte des informations + prises que les dégradations journalières commises dans + le jardin Élisabeth sont le fait du citoyen Leblanc, + locataire actuel du jardin, qui y laisse habituellement + pâturer ses vaches. Il invite l'agent national à intenter + au délinquant, s'il y a lieu, une action judiciaire 516 + + XII. Récit du Père Carrichon 517 + + XIII. Pièces diverses concernant Madame Élisabeth 527 + + I. Son acte de baptême 527 + + II. Sa nourrice 528 + + III. État des appointements de ses dames de compagnie 530 + + IV. État des meubles de son appartement au château de + Versailles 533 + + V. État de ses diamants et perles 547 + + VI. État des distributions d'étrennes 548 + + VII. Registre des pensions trouvé chez Madame Élisabeth 554 + + VIII. Appointements de ses dames de compagnie en 1790 557 + + IX. Détail des dépenses extraordinaires de la chambre de + Madame Élisabeth 558 + + X. Déménagement des meubles de la chambre de Madame + Élisabeth, qui ont été transportés au Garde-meuble, + rue Neuve-Notre-Dame, nº 9, par Jubin, valet de + chambre tapissier 561 + + XI. Liste des livres de Madame portés à Paris 565 + + XII. Livres retirés de la bibliothèque de Montreuil 569 + + XIII. Nouvelles publications 570 + + XIV. Mémoire des ouvrages faits et fournis pour S. A. R. + Madame Élisabeth de France par Bourbon 574 + +DOCUMENTS RELATIFS A LA MAISON ÉLISABETH, SISE AU GRAND MONTREUIL. + + I. Maison de Montreuil et son jardin; le produit pendant + l'année 1790 575 + + II. Consigne du suisse de garde pour le jardin et les + bosquets de la maison de Montreuil, donnée par M. Huvé 576 + + III. Autre consigne, donnée par le sieur Sulleau 576 + + IV. Ouvrages de la bibliothèque de Montreuil qui seraient + également bien placés dans celle de Paris 578 + + V. Apposition des scellés sur les portes de la maison + Élisabeth, 12 mars 1792 581 + + VI. 8 octobre 1792. Les individus autorisés à demeurer dans la + maison Élisabeth témoignent, par l'organe du citoyen Sulleau, + concierge garde-meuble de ladite maison, le désagrément et la + gène qu'ils éprouvent de l'apposition des scellés 582 + + VII. Les citoyens Boissy et Borel, avec l'autorisation de la + commune de Versailles, apposent les scellés sur toutes les + portes extérieures de la maison et du jardin Élisabeth, + malgré les représentations du sieur Sulleau 583 + + VIII. État de la vacherie au mois d'octobre 1792 584 + + IX. Heuber, suisse et gardien de la maison Élisabeth, et + Bonifacy, garde-bosquets, se plaignent des dégâts qui se + font journellement dans l'enclos 584 + + X. Réclamations de Noël Gauthier et de Jullien Gauthier + frères 585 + + XI. Règlement de l'apposition des scellés, noms des personnes + employées et autorisées à loger dans la maison Élisabeth 585 + + XII. Lettre du maire de Versailles autorisant l'ouverture de la + grande porte de la maison: ordre donné à ce sujet par le + directoire du district de Versailles 586 + + XIII. Heuber, gardien de la maison Élisabeth, n'ayant pas de pain + pour nourrir ses trois gros chiens, demande ce qu'il doit en + faire. + + Avis du directeur de la régie nationale de l'enregistrement 587 + + XIV. Sept ouvriers jardiniers de la maison Élisabeth réclament + le payement de trente-six livres chacun, qu'ils recevaient + annuellement, à titre de gratification, de l'ordre de la + princesse. + + Réponse du directoire du département 588 + + XV. Musset, Contant et Monjardet, commissaires de la Convention + nationale, du district de Versailles et de la municipalité + de ladite ville, visitent la maison Élisabeth, et en examinent + les appartements et les meubles 589 + + XVI. Le 9 nivôse an II, Lacolonge sollicite la place de jardinier + de la maison Élisabeth, laissée vacante par le décès de Coupry. + Cette demande est appuyée par le directeur de la régie + nationale 590 + + XVII. Le 7 ventôse an II (25 février 1794), les scellés sont levés + sur toutes les portes extérieures de la propriété 591 + + XVIII. Le citoyen Quadot, qui a servi sous le tyran Louis XV, et + qui est chargé de famille et sans ressource, réclame la faveur + d'être réintégré dans le logement qu'il occupait dans la maison + Élisabeth. Sa demande, appuyée par sa section, est couronnée + de succès 592 + + XIV. Lettre des Princes au Roi 594 + + XV. Proclamation du Roi à propos de la journée du 20 + juin 1792 602 + + +PLACEMENT DES GRAVURES ET AUTOGRAPHES. + + Portrait de Madame Élisabeth à vingt-neuf ans Au frontispice. + + Acte d'accusation 204 + + Procès-verbal d'exécution de mort 230 + + Plan du cimetière de Monceaux 232 + + Plan de l'ancien cimetière de la Madeleine 251 + + +[Notes au lecteur de ce fichier numérique: + +--L'orthographe trouvée dans le livre a été conservée, mais certains +accents ont été restaurés pour faciliter la lecture. + +--Les lettres supérieures inhabituelles sont entre parenthèses. + +--Le signe [V=] représente un V avec deux barres horizontales et Ø est +un O barré horizontalement. Le signe [±] représente une croix. + +--Le signe utilisé comme signe monétaire dans ce fichier est différent de +celui utilisé dans le livre [#]. + +--Dans l'illustration "Procès-verbal d'exécution de mort", les mots +entre parenthèses sont manuscrits.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Vie de Madame Élisabeth, soeur de +Louis XVI (Volume 2 / 2), by Alcide de Beauchesne + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42463 *** |
