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diff --git a/42464-0.txt b/42464-0.txt new file mode 100644 index 0000000..9a716d7 --- /dev/null +++ b/42464-0.txt @@ -0,0 +1,10286 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42464 *** + + VARIÉTÉS + + HISTORIQUES + + ET LITTÉRAIRES, + + + Recueil de pièces volantes rares et curieuses + en prose et en vers + + _Revues et annotées_ + + PAR + + M. ÉDOUARD FOURNIER + + + TOME I + + + + + A PARIS + Chez P. JANNET, Libraire + + MDCCCLV + + + + +PRÉFACE. + + +Jusqu'à ces derniers temps, pour les études d'histoire et de +littérature, l'on ne s'étoit guère adressé qu'aux ouvrages traitant +_in extenso_ de la question historique ou littéraire dont on étoit +curieux; on n'alloit d'ordinaire qu'aux renseignements consacrés, aux +sources connues et en évidence, c'est-à-dire aux gros livres, qui ne +répondoient pas toujours; l'on paroissoit à peine, se douter que, tout +près de ces documents pour ainsi dire épuisés par l'usage, auprès de +ces volumes muets, ou ne parlant que pour se répéter, il se trouvoit +de simples livrets, de minces plaquettes, tout remplis des faits omis +par les grands livres, d'autant plus intéressants, la plupart, qu'ils +étoient plus inconnus, et que l'ignorance où l'on étoit même de leur +titre leur avoit laissé, après deux ou trois siècles, tout le piquant +de la nouveauté. + +Le goût des livres rares, qui s'est si bien développé pendant toute +la première moitié de ce siècle, a fait retrouver un très grand nombre +des pièces dont nous parlons, et a fait assigner à chacune son prix +vénal. Ce n'étoit pas assez: il ne suffisoit pas que ces livrets +curieux eussent été trouvés pour le bibliophile; il falloit aussi +qu'ils fussent acquis pour l'écrivain préoccupé des curiosités de +toutes les histoires, de toutes les littératures; il ne falloit pas +seulement qu'ils eussent un prix dans les ventes par devant le +commissaire-priseur, il étoit bon qu'ils retrouvassent aussi leur +valeur réelle devant l'amateur qui, pour se consoler de ne pas +posséder, veut au moins pouvoir lire et travailler. + +Leur rareté a fait le prix vénal de ces pièces; la publicité doit +montrer leur prix historique, leur valeur littéraire, et ainsi leur +réhabilitation ressortira de deux contraires. Voilà ce que nous nous +sommes dit, voilà ce qui nous a guidé dans la recherche de celles dont +ce volume commence le recueil. + +Nous nous adressons à toutes les classes de lecteurs curieux et +travailleurs; nous voulons apporter à chacun, quelle que soit la +préoccupation de ses études, notre lot de connoissances nouvelles et +de documents inattendus; c'est pour cela qu'au lieu de suivre un ordre +quelconque, qui nous eût, fatalement rendu exclusif, et nous eût +forcé, dès l'abord, de démentir notre titre, nous nous sommes imposé +le désordre qu'on remarquera dans ce premier volume, comme dans les +suivants, et qui nous permettra, grâce à son sans-gêne et à son mépris +des transitions, de satisfaire ensemble et l'une après l'autre toutes +les curiosités. + +L'immense période comprise entre la seconde partie du XVIe siècle et +la Révolution, tel est l'espace que nous nous promettons d'explorer, +dans tout ce qu'il a d'intéressant au point de vue des faits de +l'histoire ou des oeuvres de l'esprit. + + * * * * * + + + _Ensuit une remonstrance touchant la garde de la librairie du + roy, addressée à toutes personnes qui ayment les lettres, par + Jean Gosselin, garde d'icelle librairie[1]._ + + [Note 1: Jean Gosselin succéda à Mathieu LaBssie comme garde de + la bibliothèque du Roi à Fontainebleau. (_Discours sur l'histoire + de la bibliothèque du Roi_, en tête du 1er volume du catalogue + imprimé, p. 16.)] + + +Vous, Messeigneurs, et autres personnes qui avez cest honneur d'aimer +les lettres et ceux qui les traittent, je, Jean Gosselin, garde de la +librairie royale, vous prie d'entendre le brief discours qui ensuit: + +Il y a trente-quatre ans et plus que j'ay la charge de garder la +librairie du roy, qui est un des plus beaux thresors de ce royaume, +durant lequel temps je l'ay gardée plusieurs années dedans le chasteau +de Fontainebleau, et puis, par le commandement du roy Charles IX[2], +je la feis apporter en ceste ville de Paris; et combien que, depuis le +temps que j'ay la charge de garder la dicte librairie, les sciences et +lettres ayent eu beaucoup de traverses et adversitez, si est-ce que +Dieu m'a faict la grace d'avoir fidellement gardé icelle librairie, et +d'avoir empesché plusieurs fois qu'elle n'ayt esté dissipée ou ruynée, +et signamment depuis le commencement des derniers troubles, que +quelques uns des supposts de la ligue ont voulu s'ingérer d'entrer en +icelle, souz couleur d'y vouloir donner ordre selon leur façon, +lesquels j'ay empesché, par la grace de Dieu et par l'ayde de +Messeigneurs et amis, et, voyant que je ne pourois plus résister +contre la force de tels supposts, estimant aussi qu'ils auroient plus +de hardiesse d'entrer en la dicte librairie en ma présence, me +contraignant, par emprisonnement de ma personne, leur en faire +ouverture, qu'ils n'auroient pas en mon absence, j'ay très bien fermé +la porte d'icelle librairie, avec une bonne serrure et un bon cadenat, +et par dedans avec une forte barre, et me suis absenté de ceste ville +de Paris deux mois devant qu'elle ait esté assiégée, et me suis retiré +à Saint-Denis, où estoit Sa Majesté, et par après me suis refugié en +la ville de Meleun, qui estoit en l'obéissance du roy, là où j'ay été +jusques à la dernière trève, durant laquelle le président de Nully, +qui pour lors avoit moult d'autorité en ceste ville de Paris, meu +d'une particulière affection, s'est adressé à la dicte librairie, a +fait crocheter la serrure et le cadenat dont la porte d'icelle estoit +fermée; et ne pouvant ouvrir icelle porte, à cause qu'elle estoit +fermée par derrière avec une forte barre, il a fait rompre la +muraille afin d'ouvrir la dicte porte, est entré en icelle librairie +avec telle compagnie qu'il luy a pleu[3], et y est allé plusieurs +fois avec ses gens, qu'on a veu s'en aller avecques luy portans +d'assez gros pacquets soubs leurs manteaux, et a possédé la dicte +librairie, ainsi qu'il a voulu, jusques au temps que ceste ville a +esté réduite en l'obéissance du roy, et que Sa Majesté luy a mandé de +me rendre les clefs d'icelle librairie, et remettre en la dite +librairie les livres d'icelle si aucuns en avoit pris, et ledit +président m'a seulement rendu les clefs, disant qu'il n'avoit pris +aucune chose dedans la dite librairie. Je n'en veux pas parler plus +avant; mais je reviens à mon propos, à moy plus nécessaire: c'est que +vous, messeigneurs et autres personnes qui aymez les lettres et ceux +qui les traictent, je vous supplie d'entendre l'estat calamiteux +auquel m'ont réduit les supposts de la ligue. Aucuns de ceux qui +estoient en ceste ville de Paris, très mal affectionnez envers les +serviteurs du roy, estant advertis que je m'estois retiré en ville qui +estoit en l'obéissance du roy, viennent en mon logis, auprès de +Sainct-Nicolas-des-Champs, où j'avois laissé feu ma femme, et +ravissent tout mon bien, tellement qu'il ne me demeure rien, et s'ils +m'eussent trouvé, ils ne m'eussent pas laissé derrière. Voylà comment +les dits supposts de la ligue m'ont reduit en fort grande nécessité. +Mais Sa Majesté, pleine de bonté, ayant entendu les fidelles services +que j'ay faits par le passé, et que je faits encores de présent, et +aussi la grande nécessité où j'ay esté et suis encores maintenant, a +ordonné et commandé très expressement (mesmement par l'advis de son +conseil) à maistre Balthasar Gobelin, thresorier de l'espargne, qu'il +ait à me payer comptant, des plus clairs deniers de sa charge, la +somme de seize cens soixante six escus, à moy deue pour plusieurs +années de mes gaiges, et pour deniers par moy desboursez pour +l'entretenement de la dite librairie, de laquelle il y a mandement +deuement expédié, dont la copie ensuit par cy après. + +[Note 2: Cette déclaration si positive de Jean Gosselin rétablit un +fait altéré dans le _Discours_ cité tout-à-l'heure. Il devient +constant que ce ne fut pas sous Henri IV, en 1595, comme les auteurs +de cette notice, d'ailleurs excellente, l'ont avancé, mais long-temps +auparavant, sous Charles IX, que la bibliothèque fut transférée de +Fontainebleau à Paris.] + +[Note 3: Jean Gosselin a fait ailleurs une autre constatation de cet +acte de violence et des pillages qui en furent la conséquence. Entre +autres choses précieuses, un manuscrit françois, _Marguerites +historiales_ de Jean Massuë, avoit été distrait de la bibliothèque. Il +y fut réintégré après les troubles, mais un cahier y manquoit. J. +Gosselin, qui étoit encore _garde de la librairie_, afin de renvoyer à +qui de droit la responsabilité de cette mutilation, écrivit cette note +sur le côté intérieur de la couverture du manuscrit: «Mémoire que le +président de Nully, durant la ligue et durant la trève, s'est saisi de +la librairie, laquelle il a possédée jusqu'à la fin du moys de mars, +en MDXCIV, qui sont six mois, pendant lequel temps on a coupé ou +emporté le premier cahier du présent livre, auquel cahier estoient +contenues choses remarquables. _Item_, durant le temps susdit, ont +esté emportez de cette dite librairie plusieurs livres dont le +commissaire Chenault feist enqueste bientôt après que le dit président +eut rendu cette librairie. Signé Gosselin, _ita est_.» Dans le +_Discours_ qui sert d'introduction au catalogue (p. 17), cette +curieuse note est citée, puis il est dit après: «Ce garde (Jean +Gosselin) parle ensuite des tentatives que Guillaume Rose, evesque de +Senlis, et Pegenac, docteur de Sorbonne, fameux ligueurs, firent dans +un autre temps pour envahir la Bibliothèque royale; et il a adjouté +qu'ils en furent toujours empeschez par le président Brisson, à la +requête et à la sollicitation de lui Gosselin.» Cette circonstance, +comme le remarquent les auteurs du _Discours_, est en contradiction +avec ce qu'assure Joseph Scaliger dans ses _Lettres_ (lib. I, epist. +63). A l'entendre, Barnabé Brisson «ayant eu chez lui un bon nombre +des livres du Roi, sa veuve les vendit presque rien.» Il faut sans +doute être moins rigoureux que Scaliger, et ne pas faire un crime de +ces simples emprunts au malheureux président, qui ne fut que trop +empêché pour rendre ce qu'il avait emprunté; mais il faut regretter la +perte qui en résulta pour la bibliothèque, et qui ne fut que trop +réelle. Parmi les livres qui ne reparurent plus se trouvait l'un des +deux seuls exemplaires échappés à l'auto-da-fé que le numismatiste +Hautin avoit fait de son _Traité des Médailles_. Gardant l'un pour +lui, il avait donné l'autre à la bibliothèque du Roi: «Il en fut tiré, +avec quelques autres, par M. Brisson, qui, les ayant portez chez lui, +selon sa coutume, pour les examiner plus à loisir, et dans le dessein +de les remettre à leur rang, fut prévenu de la mort, ayant péri +malheureusement dans les désordres de la ligue. Sa veuve, qui trouva +ce livre parmi ceux de son mari, sans démêler s'il étoit de la +Bibliothèque royale ou non, le vendit avec les autres.» (_Essais de +littérature pour la connoissance des livres, etc._) La Haye, 1703, +in-12, p. 15.--Les Sainte-Marthe ont aussi parlé des pertes faites +alors par la bibliothèque. Le père en fait mention dans l'un de ses +opuscules, le fils dans un _Discours_ au Roi sur la bibliothèque de +Fontainebleau. Le Prince, dans son essai historique sur la +_Bibliothèque du Roi_, ne fait que reproduire à ce sujet ce qu'il a +trouvé dans le _Discours_ préliminaire; il ajoute, toutefois, dans une +longue note, que parmi les livres disparus se trouvoit le manuscrit +des _Statuts et livre armorial des escripts et blasons des armes des +chevaliers et commandeurs de l'ordre et milice du Saint-Esprit, +institué par Henri III en 1578_, manuscrit magnifique qui, plus tard, +passa de chez Gaignat dans la bibliothèque du duc de la Vallière.] + +Et d'autant que monsieur le thresorier ne m'en veult pas faire la +raison, la nécessité me contraint de supplier humblement vous autres, +Messeigneurs et autres personnes honorables qui aymez les lettres, +qu'il plaise à chacun de vous (quand l'occasion se présentera) de +remonstrer et persuader audit thrésorier qu'il acquerroit honneur, +avec la grace de Dieu et des hommes, en faisant plaisir (suyvant le +bon vouloir du roy) aux personnes qui traictent les lettres, font +service au roy et au publiq, et spécialement en me payant ce qui m'est +deu et ordonné par sa dicte Majesté, afin que m'acquite envers les +gens de bien qui m'ont presté argent durant le mauvais temps qui a +couru, et aussi que j'aye moien d'avoir du pain et des habilements en +l'aage où je suis: car autrement (à mon très grand regret) je seray +contrainct, après que j'ay servy fidellement quatre grands roys, par +l'espace de trente-quatre ans, de mendier et demander l'aumosne (avec +grande honte) à toutes personnes que je cognoistray aymer les lettres, +plus tost que de mourir de faim en languissant. + + * * * * * + + + _Ensuit la copie du mandement par lequel le Roy mande très + expressément à maistre Balthasar Gobelin, thresorier de + l'Espargne, qu'il paye à Jean Gosselin, garde de la librairie + royale, les gages qui lui sont deuz et les deniers qu'il a + desboursez pour l'entretenement de la dicte librairie._ + + +Henry, par la grace de Dieu, roy de France et de Navarre, à notre amé +et feal conseiller et tresorier de nostre espargne maistre Balthasar +Gobelin, salut. Nous vous avons mandé par nos lettres patentes du +diseptième jour d'octobre dernier de payer à nostre bien aimé Jean +Gosselin, garde de nostre librairie, la somme de seze cens soixante +six escus deux tiers, à luy deue pour les causes et comme il est porté +par nos dictes lettres, ausquelles, ainsi qu'il nous a fait humblement +remonstrer, vous faictes difficulté de satisfaire, à cause des +reglemens par nous nagueires faits en nostre conseil sur le faict de +nos finances, nous suppliant très humblement, attendu que c'est chose +deue pour ses gaiges et remboursement des frais par luy avancez pour +la conservation et entretenement de notre dicte librairie, luy vouloir +sur ce subvenir, pour ce est-il que ayant esgard aux longs et fidelles +services que le dit Gosselin nous a faits, et aux feus roys nos +predecesseurs, en quoi il a reçeu de grandes pertes en ses biens, et +desirants luy donner moyen de vivre le reste de ses jours, nous +voulons et nous vous mandons très expressement par ces presentes que, +sans vous arrester ny avoir aucun egard aux dicts reglements, vous +ayez, des plus clers deniers de vostre charge, à payer, bailler et +délivrer comptant à iceluy Gosselin, la dicte somme de seize cents +soixante six escus deux tiers, selon et tout ainsi qu'il vous est +mandé faire par nos dictes lettres cy attachées sous nostre +contreseel, sans qu'il luy soit besoing de plus en venir à plainte à +nous, nonobstant lesdicts réglements et deffences au contraire, de la +rigueur desquelles nous l'avons excepté et reservé, exceptons et +reservons, et vous en avons dechargé et dechargeons par ces dictes +presentes, signées de notre main, car tel est nostre plaisir. Donné à +Paris, le quatrième jour de mars l'an de grace mil cinq cens quatre +vings quinze, et de nostre règne le sixième. + +Ainsi signé: HENRY, et plus bas: Par le roy, POTTIER; et scellé sur +simple queüe en cire jaune, et au dos est écrit ce qui s'en suit: +Enregistré au contrerolle général des finances, par moy, soubzsigné, à +Paris, le septième mars mil cinq cens quatre vings quinze. + + _Signé_: DE SALDAIGNE. + +Ceux qui embrassent Pluton et le préfèrent aux thresors de Palas vont +estre mal contents de la petite remonstrance, à cause de quoy je suys +iniquement traicté touchant cest affaire. + + _Ventus en est vita mea._ + + * * * * * + + + _Le Diogène françois[4], ou les facetieux discours du vray + anti-dotour comique blaisois. Jouxte la coppie imprimée à Limoge, + par Guillaume Bureau, imprimeur et libraire, près l'église + Sainct-Michel._ + + M. DC. XVII. + + In-8. + + [Note 4: Il ne faut pas confondre ce livret avec un autre paru + sous le même titre en 1615, réimprimé dans l'un des volumes du + recueil A. Z, et le même dont Malherbe écrivoit à Peiresc, le 13 + février 1615: «Il s'est fait un _Diogène françois_, mais ridicule + et impertinent; et, hormis trois ou quatre mots où il contrefait + le baragouin d'un certain homme et bouffonne sur la physionomie + d'un autre, je n'en donnerois pas un clou à soufflet.»] + + +AUX LECTEURS. + +_Les subjects trop serieux se convertissent le plus souvent en un +ennuy qui nous rend paresseux à la lecture; par divertissement, et +pour les heures moings occupées, j'ay fagoté ce paradoxe facetieux, +pour servir d'apozeme cordial aux esprits melancholiques et moins +curieux. Les matières graves temperées par la consolation de quelque +gaillardise ne sont que plus agreables, de mesme que le printemps plus +récréatif par les froidures d'un importun hyver. Il vaut mieux rire +franchement et avecques ses amis, et sans crainte, que faire la +chattemitte et estre du nombre de ceux_ qui furtim coëunt et sua furta +regunt. + + * * * * * + +A CE LIVRET. + + Passe, tu es assez fort, + Ton humeur est ta conduite, + L'on ne te peut faire tort, + Tes ennemys sont en fuite. + + * * * * * + +PARADOXE + +SUR LES CHOSES PETITES. + +_Parvi parva decent_, à petit mercier petit pannier. Voyons d'où vient +la cause efficiente de ceste matiere. Hier justement à deux heures et +demye deux minutes, et un moment après midy, estant au jour d'une +vieille fenestre casuellement trivialle, appuyé comme un Astrophile, +j'entendy deux grosses chambrières grasses, grosses et rebondies, dont +l'une complaignante disoit: Hélas! qu'il m'ennuye en ceste ville! Les +hommes y sont si petits qu'il n'y a ny sel ny saulce. Comment! lui +respondit sa camarade; il en arrive tous les jours de si grands, de si +gros et de si longs à votre logis, que n'en prenez-vous quelqu'un +pour le prix de vostre argent? Sur ce discours, la ratelle s'esmeut +de telle sorte, que je fus sur l'après de passer le pas, comme celuy +qui mourut à force de rire voyant un âne qui mangeoit des figues sur +sa table. Cela fut cause que tout aussitôt je mis la main à la plume, +et qu'à chapeau relevé je resoluz de rembarrer cette insatiable +caqueterie, et qu'en despit de sa langue jasarde, je decrete la +manutation, le support et protection des choses petites, que je +concluds, di-je, à sourcil refrongé, de les mettre en lustres et +frontispice. + +_Primo._ Est-il rien plus petit que l'amour? plus poupin que l'amour? +plus mignard que l'amour? plus abrégé que l'amour? C'est luy toutefois +qui premier fendit le chaos, et qui premier mit la réunion entre les +choses confuses: voyez, de grace, les forces, la vertu et l'energie de +ce petit babouin d'amour! Aussi dit-on: _Omnia vincit amor_. + +_Secundo._ Lors qu'une beauté veut emprisonner quelque amoureux +trancy, par où fait-elle sa capture? Par les yeux, la partie la plus +delicatte de ceste masse de chair: c'est pourquoy Ovide tient que +_oculi sunt in amore duces_. Tous les philosophes assemblez, voulant +signifier ce que c'estoit que de l'homme, l'ont appelé microcosme, +_tanquam parvus mundus_; l'ont, dis-je, deffini par ce mot de _petit +monde_, pour notifier que les choses petites ont je ne sçay quoy de +plus que les grandes, _et igitur aures arigite, admiranda canam_. Il +est certain qu'Apulée, ayant mangé un petit bouton de rose, laissa sa +forme asinaire et reprit sa premiere. Un bon orateur se recognoist +lors qu'il parle en peu de mots, succinctement et laconiquement, au +contraire de nos procureurs, chicaneurs, appariteurs et garde-nottes, +qui estendent et pourfillent le miserable cahyer, pour faire valoir +leurs escritures. _Juxta illud odor lucri bonus est ex re qualibet_, +que quelque maleficié et morfondu presente une pistole à son medecin +pour son ordonnance, jaçoit qu'elle soit petite et rongnée contre la +reigle _hic et hac et hoc nimis_, au diable s'il en fait refus: _donum +quodcumque sumendum_. Voylà, voilà: les maximes _d'accipe, sume, +cape_, sont cejourd'huy si ressentes et familières, qu'on est +contrainct d'avouer à monsieur le bachelier, pour la peine de ces +recipez, _materiam non formam_, si mieux il ne vouloit recevoir du +febricitant _stercus aureum_ en champ de gueule. + +N'en déplaise à messieurs nos courtisans, ils ayment aussi les choses +petites, le chapeau petit, la barbe petite en queue de canard, le +petit manteau à la clisterique[5], la petite espée, et, foy de Platon, +le plus souvent la bourse si petite, qu'il ne se trouve rien dedans, +suivant ces mots: A demain, je n'ay point de monnoye, les pistoles me +font ombre. Que feroit-on là? Il faut confesser qu'aujourd'huy +_vanitas vanitatum et omnia vanitas_. Leurs lettres amoureuses +s'appellent poulets, _in diminutivo_, et non pas chappons[6], où +avecque peu de discours ils font espanouyr ceste rose qui fleurit tous +les moys. + +[Note 5: La forme écourtée des manteaux dont on parle ici, et qui, ne +descendant guère plus bas que les reins, eussent été si favorables aux +apothicaires qui poursuivoient Pourceaugnac, fait comprendre de reste +le sens de ce mot _clistérique_.] + +[Note 6: On avoit dit aussi _chappons_ pour lettres galantes; on les +écrivoit surtout en vers. Il s'en trouve plusieurs dans les poésies de +Christophe de Beaujeu. «On conçoit aisément, est-il dit à ce propos +dans les _Mélanges d'une grande bibliothèque_, tome VII, pag. 297, que +les poulets galants sont des diminutifs de ces chapons-là.»] + +Pour crayonner une belle Helène, il faut qu'elle aye un petit sorcil à +perte de veüe, une petite bouche, un petit manton, un petit tetin +rondelet, blanchelet et mignardelet, et non point de ces poupes et +tetasses à la perigourdine, propres à charger sur l'espaule comme une +besace; il faut, di-je, qu'elle aye une petite main potelée et +caillotée, _absque fuco et cerusa_, un petit pied, et un petit, petit, +petit, etc. + +Appelles, voulant dépeindre une beauté parfaite, emprunta les attraits +plus beaux des plus gratieuses filles de la ville de Crotone, par le +moyen desquelles il se fit un petit tableau soubz le nom de madame +Venus, l'une des merveilles du monde, et dit-on que ceste bonne dame +avoit les talons si petits et si courts, qu'à toute heure elle tomboit +à la renverse. Pour moy, je n'en parle que par ouyr dire; je m'en +rapporte à Flore et Laïs, ses compagnes. + +Hippocrate nous advertit que les bonnes drogues se mettent +ordinairement ès petites boëtes, et ses disciples par succession +tiennent qu'une petite mouche fait souvent peter et vessir un grand +ase. S'il est ainsi, nous aurons besoing cest an nouveau de forces +queües pour les chasser, si mieux on ne fait inhibitions et défences à +ces taons et frelons du repos public de passer les portes de la ville +en ces mots: + + Troupe picquante et du tout vile, + Des asnes le vray chastiment, + Nous vous faisons commandement + De reculer de nostre ville. + +Et si, par le moyen de la prosopopée, ces guespes vouloient +s'arraisonner et contester leur antienne liberté, espouventez-les en +ceste façon, comme Ænée parlant à Turne: + + Nos Arcades à ceste fois + Ont sur vous un tel advantage + Qu'ils naissent soubz humain visage, + Comme les feuilles par les bois. + +Les maistres des sales noires qui percent le vent avecque la boure[7] +tiennent que les meilleurs joueurs de paulme se recognoissent quand à +frise corde et à fauciles imperceptibles ils mettent dans les petits +troux; il en est ainsi des champions d'amour: les grands troux leurs +sont odieux, desplaisants et desagréables. Prenons-les doncques +petites et jeunes, vertes et tendres comme la fleur en son matin, +selon Virgile: _collige, virgo, flores, dum flos novus et nova pubes: +una dies aperit, deperit una dies_. + +[Note 7: Périphrase pour désigner les maîtres paumiers.] + +Un jour, appuyé sur la boutique d'un tisseran en cuir, après plusieurs +discours sur les guerres d'Ostande, de Juilliers, de Hongrie, de +Flandres[8], je luy demanday: A qui est ce petit soullier si bien +fait, si bien coupé, si bien cousu et si bien paré? Il me répondit: A +une jeune damoyselle, miste, belle, gaillarde, dispose, gratieuse et +affaitée, qui ne chausse qu'à trois petits points, mais il est bien +vray qu'elle couche à douze grands, mesure de Saint-Denis en France; +et qu'ainsi ne soit, me dit-il, considerez ce satyre, _in laudem ex +parte cujusdam amasi irritati_: car il parloit latin, le drôle, et +s'il m'affirma ne l'avoir jamais apris qu'au siége des Toopinambous, +près de Marathon, soubz l'equateur oriental. + +[Note 8: Ce sont les événements qui, de 1614 à 1617, devoient le plus +préoccuper les esprits.] + + Petite, que vous estes sotte, + Dans ceste robe de prix! + Je n'ayme point le mespris. + Quitez-la, qu'on la décrotte. + Je n'ayme point que l'on trote + Pour efforer les esprits: + Cela ressent sa Cypris + Lorsqu'à Mars on la garote. + Que si vous craignez les loix + De la courrière des mois + Et de mort estre ferue, + Sans bruit accourez à moy: + Avecq' un bon pied de roy: + Vous serez tost securüe. + +Je recognus par ce sonnet que nostre tireur de rivet vouloit rapporter +ses douze grands points à ce bon pied de roy, gaige suffisant pour +contenter les plus degoustez: _o parva iterum quam excellentissima!_ +Que dirons-nous de plus? Si nous sommes à quelque sympose ou banquet +françois, est-il pas plus beau de voir sur notre assiette des os de +perdriaux, de cailles, de faisandeaux, d'alloüettes, d'ortolans, de +pigeonneaux, de poulets, de ramiers, de palombes, de tourterelles, de +grives, de levraux, que non pas ceux d'un boeuf, d'une vache, d'un +pourceau, d'une truye, d'un bouc, d'une chèvre et autres bestes +puantes, grossières et massives? Baste, baste, _in parvis virtus, in +magnis virus_. Par comparaison, qu'on demande à quelque pucelle de +vingt ans estant à table: M'amye, voulez-vous manger de ces +fricandeaux? de ces petits gougeons? de ces lamperons? de ces loches +frites[9]? de ces barbillons? de ces soles à la gibelote? de ces +brochetons? de ces grenouilles à la saulce blanche? Sage et civilisée, +elle respondra: Un petit, s'il vous plaist, monsieur. Je remets à vos +jugements quelle grace si elle disoit: Les plus gros et les plus longs +me sont les meilleurs. _Quid magis?_ Si quelque amoureux, pour +favoriser sa maistresse et parvenir au but de ses bonnes graces, luy +présentoit un bouquet composé d'une fleur de pavot, de chardon, +d'herbe au soleil, de lys champestre, avec une feuille de choux ou de +boüillon blanc à l'entour, se rendroit-il pas ridicule et stupide par +devant les plus idiots de sa jurisdiction? Comment agencerons-nous +donc ce bouquet pour sa grace et perfection? Avec une fleur de +violette, de giroflée, de pensée, de jasmin, de jacinthe, de narcis, +de paquerette, d'oeillets, de boutons de rose, avec le myrthe plus +petit et la marjolaine plus franche qu'il se pourra trouver: voylà la +gloire et l'immortalité des choses petites. Entre les oyseaux, l'on se +plaist à nourrir un tarin, un rossignol, un serin, un lynot, un +pinçon, un passereau, un chardonneret, un verdier, une alloüette et +autres petits animaux plaisans à la vëue et à l'ouye. Il semble que la +cour de nos princes sembleroit nüe et sans ornemens si elle ne +s'accommodoit d'un pigmée, d'un nain, d'un mysantrope prodigieux et +contrefaict, tant l'esprit de l'homme est agité de divers appetits +changeans et variables! Voyons ce quatrain fait sur l'un des plus +petits frantaupins de l'Europe: + + La doubleure d'une baguette + Dessoubz la peau d'une belette + Suffit pour luy faire en tout point + Le bas, la trousse et le pourpoint[10]. + +[Note 9: C'étoit la friture à la mode depuis que Henri IV, pour +répondre à cette rodomontade de l'ambassadeur d'Espagne: «Votre Paris +danseroit dans notre Gand», lui avoit dit: «J'ai une Loche (il parloit +de cette ville de Touraine et de sa grosse tour) si grosse et si +grande que tout le beurre d'Espagne ne suffiroit pas pour la frire.»] + +[Note 10: Ce quatrain rappelle les nombreuses facéties et chansons qui +furent faites au XVIe siècle contre la milice si promptement +discréditée des Francs-Taupins. La plus curieuse chanson sur ce sujet +se trouve dans le recueil Maurepas, avec son refrain: + + Deriron, vignette sur vignon. + +M. L. de Lincy l'a aussi donnée dans ses _Chants historiques du XVIe +siècle_, mais c'est Le Duchat qui l'imprima le premier, dans sa note +sur le passage de Rabelais ayant trait à »Bon Joan, capitaine des +Franc-Topins.» (Liv. I, ch. 35.)] + +Il est à suposer que ce petit botiné estoit bastant de s'embarquer +vers le nord pour boire du fleuve Strymon, en despit des grües +ennemyes maistresses de ce rivage. Attendant mieux, soustenez et +cherissez les choses petites, et j'auray occasion d'en loüer le +premier dessein. _Valete et plaudite._ + + +SUITE DES CHOSES PETITES. + +Je ne puis oublier les choses petites, tellement insculptées, +enracinées, caracterées, cizelées, imprimées, voyre s'il faut dire +infuses dans le cerveau de mon intellect, que _deum timo pascent apes, +dum rore cicadæ_, toujours, toujours j'auray en reverence le fond de +la cause du subject de ceste matière, tant opulentissime et tant +excellentissime! _O parva turturella! parva colombella! parva +muliercula! parva filiola! parva puella!_ Je maintien à visage +refrongné, à poil hérissé et à barbe partialisée, qu'il n'est rien de +plus poupin, de plus mignon et de mieux calamistré (ce mot est bon +jaçoit que pedentesque, _calamistro, as, âre, penultima longa_; il +passera en despit du censeur); est-il rien, dis-je, de plus poly que +la chose petite? + + Margoton sans fin m'agite + En son giron arresté, + Non pas tant pour sa beauté, + Que pour ce qu'elle est petite. + +Commençons donc par ce syllogisme parodoxiquement formé à la +ciceroniène: _La lune est plus grande que la terre_; _la lune nous +semble plus petite_: ergo, _la chose petite nous doit sembler plus +grande que toute la terre_. Et bien! bouches antiperistasées, qui, +comme les Thyades, Menades et Bacchantes, forcenez contre les choses +petites, avez-vous jamais ouy dire qu'à petit chien grande queüe? à +petit rouet bon ressort? et à petite braguette grand engin? Ouvrez les +yeux, testes degoustées, et aprenez que soubz un petit buisson gist un +grand lièvre, que dans une petite cheminée on y faict un grand feu, et +que dans une basse maison la vertu le plus souvent y séjourne. _Parvus +et pauper scientiarum magister._ Le nombre des sages est petit, celuy +des foux universel; un seul Platon suffit pour user la vie à une +iliade de bouriquets, officiers sedentaires, arcades de Mirebeau. Que +dirons-nous de ce petit poisson _Remora_, qui, malgré toute tempeste, +arreste les plus grands vaisseaux en plaine mer? D'où ceste vertu +occulte et cachée? Aristote, lisant sur sa vertu, Aristote, lequel +envoya dans Euripe pour un semblable subject. _Aristo non Euripium, +imo Eurip. Aristo._ Cela me fait souvenir de ce grand Hercul, qui se +laissa embabouiner par Omphale, petite femelette, afin d'esteindre sa +chandelle et exterminer son chaud et bouillant desir au monument du +tambour de nature. Avoit-il raison, le compagnon, de tourner le fuseau +et soubs l'habit de femme chanter toute la nuit! _Et compressa fuit +Omphale._ Quel dompteur de monstres! quel officier d'amour! il aymoit +mieux un dedans que trois dehors. Que dirons-nous de ce petit animal +que nos cosmographes appellent Ichneumô, lequel, espiant l'absence du +crocodil, destruict et ronge ses oeufs, et par ce moyen delivre +l'Egipte d'une mortelle apprehension? Que dirons-nous de l'abeille, +dont Virgile a voulu enrichir son quatriesme des _Georgiques_, le +commençant par ces mots: _Protinus aris mellis celestia dona exequar_, +où il est descript si amplement ses roys, ses loix, son peuple, ses +bornes, sa coustume et tout ce qui dépend d'une vraye republique? Que +dirons-nous du mouscheron dont le même Virgile a faict le tombeau, +_Parve culex pecudum custos_, etc., sinon advouer les choses grandes +inferieures aux petites? Silene, monté sur son asne, eust perdu la +bataille contre les Indiens sans le secours d'une guespe, qui, tenant +son asne aux fesses, le picqua si vivement qu'il passa tout au travers +des ennemys, lesquels, espouvantez des eslancs prodigieux de ceste +furieuse beste, prindrent la fuitte à la gloire de ce bon vieillard. +C'est pourquoy Bacchus, en commémoration d'un tel benefice, par +sentence donnée sur le pressoir, tous les tonneaux, muids, poinssons +et bariques assemblez, ordonna que lesdites guespes et freslons +repaistroient doresnavant et sans contredict des raisins blancs et +noirs, et assisteroient prerogativement à la vendange. Voyez quel +privilége, pour faire bien contre sa volonté! Si tels freslons +alegoriques ne vivoient que de moust, le vin seroit à meilleur prix et +le pain à plus juste compte. _Nec est omnibus adire Corinthum._ Que +dirons-nous de plus? Le coq, par le trechat de son chant, faict fuir +le lyon; une grenouille fut bastante d'arrester dernièrement en +Antioche, quinze jours devant la canicule, le coche du colonel des +bons beuveurs, cosmographe des pantagones, lignes diagonales et accens +circomflets, lors assisté de Robinette, du Filoux et de la Gazette +normande; une damoyselle soubz-riant sur son petit mestier, ou soit +qu'elle fust pressée du derière, ou qu'elle fust subjecte à telles +ventositez, ou que l'exez de la faculté du ris la portast à ceste +gaillarde action, fit un petit pet tellement parfumé, que toutes les +cassolettes, parfums, oyselets de cipre[11], musquadins, n'eussent pas +eu plus competiteurs poursuivans que ce sonnet invisible, spirituel et +organisé. + +[Note 11: Il est parlé de ces oyselletz de Chippre dans la plaisante +chronicque du petit Jehan de Saintré, chap. 43. «C'étoient, lit-on +dans _le Ducatiana_ (t. I, p. 39), de petites balottes de toutes +grandeurs remplies de parfums exquis, et qu'on joignoit ensemble avec +de la gomme, pour leur faire prendre la forme de certains petits +oiseaux de la peau desquels on les composoit, afin de les faire crever +à propos. Un ancien inventaire, inséré t. II, p. 921, de l'_Histoire +de Bretagne_ de D. Lobineau, contient: Deux cagettes d'argent veirrées +pour mettre oyseletz de Chypre.»] + + Femme qui pète, ce dit-on, + N'est pas signe qu'elle soit morte, + Quand le cul parle, dit Platon, + Le ... voisin se reconforte. + +Par experience, et pour maintenir la grandeur des choses petites, quel +plaisir d'entendre le murmur d'un petit ruisseau, de voir bondir et +sauteler le chevrel, l'aignelet et autres petits fans, compagnons des +forests et des bruyères! La grâce, en effect, n'ayme point la chose +grande; la femme, pour sa propreté, doit porter un petit estuy, de +petits cizeaux, de petits cousteaux, un petit drajouer, un petit +manchon et un petit chien, pour servir de couverture aux exhalaisons +du ventricule, suyvant ce proverbe (Chassez ces chiens, ces femmes +vessent). Quelqu'un, ruminant soubz son bonnet, me pourra objecter +qu'aujourd'huy la plus grande part de nos courtisanes portent de +grands patins. Il est vray, mais telles femmes sont sujettes à glisser +et à mesurer le pavé avec le cul, suyvant ce quatrain: + + Ceste femme qui, si debille, + Se fait porter dessoubz les bras, + Si elle estoit entre deux draps, + Elle en lasseroit plus de mille. + +M'objecteront davantage qu'elles portent de grandes vertugades. De +rechef je leur respondray que c'est la verité; mais Lycurgue appelle +tels lève-culs cages de _Taurus_ et _Geminj_, où tous bons colliers +peuvent aprendre la règle de _Rectum persæpe tacemus_, joint que le +naturel de la femme est tel, qu'il se passeroit plustôt de chemise que +de bourrelet. + + Les masques et vertugades + D'un tel crédit se sont ornez, + Que les femmes seroient malades + Sans leur culz et cachenez. + +Non, non, par necessité necessitante, il faut advouer que les +merveilles sont incluses parmy les choses petites. Que dirons-nous +d'un grain de froment qui jaunit tous les ans les guerets de l'Europe +et de la Thessalie, d'un grain de mil, de panis et autres semences, la +recource annuelle de tant de sortes de nations? Un bon cappitaine se +recognoist lors qu'avecque une poignée de gens il deffaict et met en +fuite une puissante armée; un sergent avec un petit bout de plume +faict autant d'execution au logis d'un pauvre homme qu'un maquignon +parmy un haras pour un quart d'escu. Je n'aurois jamais faict sur les +choses petites; je les finiray jusques au premier jour, avec une +reverence du costé gauche à la pedentesque. _Valete et iterum +valete._ + + * * * * * + + + _Histoires espouvantables de deux magiciens qui ont esté + estranglez par le Diable dans Paris la Semaine saincte. A Paris, + par Claude Percheron, rue Galande, aux Trois Chappelets._ + + In-8. + + +A MONSIEUR D., DOCTEUR EN MÉDECINE. + +Monsieur, + +_Sur le bruit qui couroit hier de la mort de deux magiciens estranglez +par le Diable, je fus me promener en divers lieux pour me rendre +certain de cest espouvantable accidant, où, après en avoir +tumultuairement recueilly quelque chose au bruit de la cour, la +nouveauté du faict me sembla si estrange, que je l'ay jugée digne de +vous estre escrite, et me tardoit que je misse la main à la plume pour +vous en tracer quelque chose, laquelle d'un plain vol a passé sans +s'arrester par dessus ce petit discours mal tissu et limé, aussy que +je n'ay point esté curieux en la recherche des beaux mots, me +contentant de vous en escrire unement et sans fard la verité. Vous la +recepvrez donc, s'il vous plaist, d'aussy bon oeil que si le stile en +estoit plus relevé, attendant que je puisse trouver en autre endroit +l'occasion de vous pouvoir tesmoigner par effect plustost que par +paroles l'affection que j'ay de demeurer à jamais_, + +_Monsieur_, + + _Vostre très affectionné serviteur_, + + F. L. M. + P. P. D. + S. + +De Paris, ce 16 avril 1615. + + * * * * * + + +_Histoires espouvantables de deux magiciens[12]._ + +[Note 12: M. Leber (V. _Catalogue de sa bibliothèque_, nº 4222, t. II, +p. 266) pense qu'il s'agit ici 1º «du fameux Cosme Ruggieri, ou, comme +on disoit alors, Cosme le Florentin», astrologue de Catherine de +Médicis; 2º du maréchal d'Ancre, «pour lequel le bon peuple faisoit +des voeux de potence et de bûcher», et qui pourtant, ajoute M. Leber, +ne s'en portoit pas moins bien alors. Il a raison pour l'un, et tort, +je crois, pour l'autre. Je préfère l'opinion émise dans la _Biographie +universelle_ (supplément), au mot _Ruggieri_. Notre pièce y est citée, +et, sans se préoccuper de pseudonymes, on y conserve au premier de nos +deux magiciens son nom de César, qu'un sorcier de ce temps-là portait +en effet. Quant au second, c'est Ruggieri. Tout s'accorde à le +prouver, notamment la date de sa mort, qui eut lieu en effet dans la +Semaine-Sainte de 1615. V. _le Mercure françois_, t. IV, p. 46.] + +Il n'y a rien au monde qui soit si capable de trouver place dans un +esprit malsain et qui a tant soit peu esté haleiné du vent d'ambition +et des vanitez mondaines, que l'imaginaire contentement de la +possession des richesses et de la vaine jouissance des grandeurs et +dignitez terrestres. C'est ce qui fait que beaucoup d'hommes couverts +toutefois d'un faux masque de chrestiens font banqueroute à leur +conscience, et, abandonnant le culte qu'ils doivent au service divin +du Tout-Puissant, sacrifient et dressent des autels tous les jours et +des voeux aux faux dieux des anciens payens, Junon et Venus, +c'est-à-dire aux honneurs, aux richesses et aux plaisirs, et enfin +(pour s'estre desmunis de l'assistance du grand Dieu et du bon ange +gardien que sa divine Majesté a gardée à chacune de leurs ames à +l'instant de leur création) se laissent attirer dans les precipices de +magie par une allechante friandise de pouvoir par dessus la nature +mesme, de se faire aimer, de se venger, et nuire aux ennemis, car +c'est ce qui les incite à ce damnable mestier. Joint que cest +imposteur Sathan ne manque de leur promettre qu'ils feront miracles, +et à la parfin, après qu'ils se sont empestrés avec ce maudit et +cauteleux serpent, et à l'heure qu'ils le servent le mieux, c'est +alors que ce pervers ouvrier d'iniquitez vient à les posseder ou +estrangler. Voilà la recompence que Dieu donne à ces esprits maniaques +qui ont renié sa puissance pour se faire cognoistre à eux par les +effets du ministre de sa haute justice, à la puissance duquel (quand +Dieu lui lasche la bride) il n'est rien de comparable sur la terre, +comme dit Job. La preuve de cecy se peut clairement faire par deux +petites histoires autant admirables et espouvantables en leur +esvenement que pleines d'impieté et irreligion en leur subject. J'ai +toutefois horreur de prendre, ô miserable, malheureuse et desreglée +meschanceté! ô effrontée et intolerable volupté! ce tesmoignage entre +les chrestiens, et de voir ceste peste de magie, non seullement +condempnée par les loix divines et humaines, mais encore abhorrée et +destestée par les payens même, comme faict voir le poète Virgile, par +ces grands serments et adjurations que faisoit Didon, voulant +persuader à sa soeur que, malgré elle, il falloit avoir recours aux +charmes et arts magiques: + + J'atteste les grands Dieux et toi, ma soeur, ma mie, + Qu'il faut que malgré toi tu t'aides de magie, + +trouver place encore dans les âmes qui ont cognoissance d'un seul Dieu +tout-puissant! Mais puisque Paris est le spectacle de deux estranges +tragedies qui se jouèrent entre le Diable et deux magiciens, les 11 +mars, veille des Rameaux, et 14 dudict mois, jour de mardy sainct +dernier, 1615, j'en feray, le petit discours qui s'en suit: + + +PREMIÈRE HISTOIRE. + +L'un de ces deux miserables qui ont servy de proye aux démons se +nommoit Cæsar[13], lequel a non seulement tonné dans les airs, mais +estonné toute la France par les effects extraordinaires de sa magie, +qui avoit tousjours en sa bouche ce que disoit un ancien magicien: + + Je suis necromancien qui, par ma necromance, + Faits fleschir quand je veux souz moy toute puissance; + Je faits trembler la terre et mouvoir les cieux; + Il pleut, il grèle, il vente, alors que je le veux. + +[Note 13: C'est bien probablement le même César, magicien, qui, selon +Tallemant des Réaux (_Historiettes_, édit. in-12, t. I. p. 173), +s'étoit entremis avec ses sortiléges dans le mariage du connétable de +Montmorency, qui eut lieu le 13 mars 1593. C'est Louise de Budos, la +future connétable, qui avoit recouru à lui. «On a dit, écrit +Tallemant, qu'elle s'étoit donnée au diable pour épouser M. le +connétable, et que César, un Italien, qui passoit pour magicien à la +cour, avoit été l'entremetteur de ce pacte.» Il ajoute un peu plus +loin: «Le bonhomme de La Haye, un vieux gentilhomme huguenot, qui +avoit bien vu des choses, m'a dit que César n'étoit qu'un fourbe. +«Vous me voulez, lui disoit-il, faire voir le Diable dans une cave où +cinq ou six coquins charbonnés me viendront peut-être bien étriller. +Je le veux voir dans la plaine Saint-Denis.»--Le vrai nom de ce César +étoit Jean du Chastel, voy. _le baron de Fæneste_, édit. Jannet, p. +112. Comme si ce n'étoit pas assez de ces deux noms, Jean de Lannel, +qui parle longuement de lui dans son _Roman satirique_, p. 1105, +l'appelle Perditor. V. l'abbé d'Artigny, _Nouv. Mém. de litt._, VI, p. +44-47.] + +Et pouvoit aussi dire ce que Petronius Arbiter faisoit dire à sa +sorcière Enothée: + + Tout ce que tu peux voir dessouz le ciel doré, + Au desir de ma voix est tousjours preparé; + Par mes charmes j'attire en ce monde la Lune, + Et tiens dessouz mes loys les Dieux et la fortune. + +Ces merveilles ne sont pas difficiles à croyre, car il avoit un esprit +familier qui s'appeloit Sophocles, lequel parloit à luy à toute heure +et en toute compagnie; et faire eslever des nuées noires, arracher le +feu, la gelée, l'orage, la foudre, troubler les elements, ce sont jeux +de Sathan. Les petits enfants aux païs septentrionaux font à milliers +de ces tours pour plaisir. Tout cela n'estoit que des moindres traitz +de son mestier. C'est luy qui avoit predit la mort de monsieur le +maréchal de Biron[14], et, depuis, la mort du roy[15] Henri le Grand, +qui a apporté tant de malheurs et de desordre à notre desolée France. +Il avoit un chien avec luy[16], qu'il envoyoit où il vouloit porter +des lettres, et en tiroit responce s'il en estoit besoing. Je ne l'ay +jamais veu; mais il y a sept ans que je commençay à le cognoistre par +réputation: ce fut lors qu'il fut fait prisonnier sur ce qu'on +l'accusoit d'avoir fait une image de cire[17] pour faire mourir en +langueur un certain gentilhomme; de laquelle accusation, par le moyen +de son demon, après avoir gardé longtemps sa prison, il fust renvoyé +absouz. Mais quelles meschancetez et diableries n'a-t-il point faict +depuis, qui ne peuvent venir à la cognoissance des hommes! Il fut +soupçonné une autre fois d'avoir donné quelques philtres et potions +amatoires, que les anciens jurisconsultes ont tant condamné par leurs +loix, à un jeune homme, pour le faire jouyr d'une fille à laquelle il +fit un enfant, dont il s'ensuivit un enfanticide, et pour ce demeura +encore longtemps en prison. Enfin, tant de maux ne pouvant demeurer +impunis, il y a près de deux mois qu'il fust remis en prison à la +Bastille, à Paris, pour s'estre vanté d'avoir chevauché au sabbat une +grande dame de la cour. Les philosophes, les theologiens et les +historiens disent qu'il y a quatre sortes de demons, les infernaux, +les aquatiques, les aïriens et les subterriens, et que les plus +pervers, menteurs et trompeurs de tous, sont les subterriens et +aïriens, du nombre desquels estoit celuy de ce malheureux (car les +autres ne se familiarisent pas), comme il lui a bien montré. Ce demon +donc, tant qu'il vit qu'on ne faisoit pas grande instance contre son +maistre, le visitoit souvent en sa prison (comme le disoient les +prisonniers de sa chambre), le caressoit, luy faisoit mille belles +promesses et l'asseuroit tousjours de le mettre bientost en liberté, +comme il avoit fait autrefois, jusques à ce qu'il vit qu'on eust tiré +beaucoup de preuvres contre luy et qu'il estoit en danger de perdre la +proye qu'avec tant de soin il avoit si longtemps conservée. Lors, +jouant un tour, non de serviteur, comme il avoit tousjours esté, mais +de maistre, s'en alla dans la prison samedy dernier, veille des +Rameaux, à la nuict, non doucement, comme il avoit accoutumé, mais +avec un grand tintamarre qui esveilla et espouvanta fort les autres +prisonniers, qui entendirent une voix effroyable qui dict: _Eh bien! +Cæsar, il est temps que tu viennes avec moy_, et ouyrent cest +abominable magicien crier: _Mes amis!_ Ce qui les espouvanta +tellement, qu'il n'y eust pas un d'eux qui ne demeura en pamoison plus +de demie heure, de la craincte qu'ils avaient euë que ce diable +deschesné ne leur en fist autant, car ils s'imaginèrent d'abord ceste +mort desesperée. Le jour venu, il fit paroistre sa lumière dans la +chambre par une fenestre qui avoit esté rompue à ce combat, qui fit +voir ce miserable duelliste mort et decouvert sur son lict. + +[Note 14: Je ne sais si ce César avoit prédit la mort du maréchal de +Biron, mais on pensoit sous Louis XIII que Nostradamus l'avoit +clairement pronostiquée. V. _Historiettes de Tallemant_, in-12, t. X, +p. 58.] + +[Note 15: Un autre magicien, Olerius, bénéficier de Barcelonne, dans +son _Almanach_, publié à Valence en novembre 1609, avoit prédit la +mort de Henri IV. Riquier, _Vie de Peiresc_, p. 128.] + +[Note 16: Une fameuse sorcière de cette époque, Marie Boudin, qui +exploitoit surtout les prophéties d'amour et de mariage, faisoit aussi +agir un chien noir dans ses maléfices. V., d'ailleurs, sur le rôle des +chiens dans la magie, Louandre, _la Sorcellerie_, p. 32.] + +[Note 17: Ce maléfice, qu'on appeloit _envoûtement_ ou _envoultement_, +de _in_, contre, et _vultus_, visage, consistoit à faire modeler à la +ressemblance de la personne à qui l'on vouloit mal de mort une +figurine de cire, et à la piquer au coeur d'une longue épingle, avec +l'espoir que la personne représentée mourroit d'une pareille blessure. +V. un article de l'_Illustration_, 22 mai 1852, dans lequel nous nous +sommes étendu sur cette espèce de sortilége. Quelquefois, et nous en +avons des exemples au XIIe siècle, on se contentoit de faire chanter +des messes par maléfice devant ces images de cire. On peut voir ce +qu'en dit Pierre-le-Chantre, _Histoire littéraire de France_, t. XV, +p. 290.] + + +DEUXIÈME HISTOIRE. + +L'autre et seconde tragedie est d'un duquel, pour le respect que, +comme bon chretien, je dois à sa profession, je tairay le nom et la +qualité, et me contenteray de dire seulement qu'il estoit Florentin et +qu'il demeuroit à Paris chez un mareschal de France[18], qui ne +cherissoit personne plus que luy; mais, ô vergongne! ô sacrilége! ô +malheur qu'un tel homme ayt esté si aveuglé que de se laisser charmer +les sens par ces appas magiques, et que des grands aient de telles +personnes en leurs maisons, qu'ils n'en facent ce que dict Philon Juif +au traicté des lois particulières, qui dict qu'aussi tost que nous +apercevons des serpants, des scorpions ou autres bestes venimeuses, +nous les tuons auparavant qu'elles mordent ou blessent! Ainsy se +faut-il promptement defaire des sorciers empoisonneurs, qui mettent +leurs soins à changer la nature, douce, sociable et raisonnable, au +naturel sauvage des bestes cruelles, n'ayant plaisir qu'à mal faire à +tout le monde. Je n'ay jamais ouy dire qu'il eust faict aucune +meschanceté, sinon qu'il estoit grand astrologue, qu'il se mesloit de +predire les choses à venir[19], et qu'il s'entendoit fort à faire des +horoscopes, qui est astrologie judiciaire, du tout contraire à sa +profession et tant condamnée par Hieremie, qui dict: Ne craignez pas +que les signes du ciel puissent quelque chose contre vous, comme font +les Gentils; ce sont toutes inventions vaines. Et par la bouche de +Dieu mesme, qui profère ces mots dans Job: Te voudrois-tu bien vanter +de connoistre l'ordre du ciel, et serois-tu bien si hardy d'en +appliquer les raisons ou bien d'en faire là-bas des supputations en +terre? Horace mesme, seulement esclairé de la lumière de nature et non +de la cognoissance du vrai Dieu, resprouve ceste precognoissance des +Dieux choses futures quand il dict: + +Ne veuille rechercher ce qui doit demain estre. Les Chrestiens +devroient avoir honte que les payens leur façent leçon, comme font +aussi les satyriques en plusieurs endroits, de fuir la recherche de ce +que Dieu nous a voulu exprès cacher, pour nous contenir dans les +bornes de l'humanité, de la modestie et de la loy. Le diable ne se +mesle pas dans ces folles et vaines ames qui se laissent emporter hors +les termes de la nature, et les pousse à vouloir faire comme luy, +quand il voulut non pas estre Dieu, car il connoissoit bien cela estre +impossible, mais il eust cette ambition d'estre egal à Dieu. Je n'ai +pas ouy dire autre chose de ce Florentin, c'est ce qui m'empesche de +faire un asseuré jugement de luy; toutefois, ce qui luy arriva le jour +du mardy sainct, en la nuict, peut faire croire qu'il n'avoit pas +l'ame meilleure que celuy qui luy fraya le chemin quatre jours +auparavant; au contraire, qu'il estoit plus pernicieux et endiablé que +l'autre, et que ses entreprises estoient plus haultes, puisque Dieu +luy a faict sentir la juste rigueur de sa justice par l'entremise de +Sathan, qui fut sur la minuict dans sa chambre, et, disent l'homme et +le laquais de ce Florentin, qu'ils n'entendirent rien qu'un grand +bruit quy sembloit faire abismer toute la maison, et que le matin ils +trouvèrent leur maistre mort, hors de son lict, ayant la tête tournée +le devant derrière. + +[Note 18: Cette phrase, qui a fait sans doute l'erreur de M. Leber, +peut s'appliquer fort bien à Ruggieri. «Vers la fin de sa vie, dit de +lui M. Bazin, il trouva dans le maréchal d'Ancre, comme lui Florentin, +un nouveau protecteur.» _La Cour de Marie de Médicis_, etc. Paris, +1830, in-8º, p. 139.] + +[Note 19: A partir de 1604, Ruggieri publia, dit-on, un almanach +chaque année.] + +Telle fut la juste recompence que ces impies et abominables receurent, +qui, infidèles et ingrats envers leur Createur, s'estoient empestrés +dans les lacs de Sathan, ennemy juré du genre humain, lequel, après +les avoir chastiez en ce monde, les a emportez au plus profond abisme +des enfers pour y recevoir eternellement la juste punition de leurs +demerites. + +_De bonne vie, bonne mort._ + +FIN. + + * * * * * + + + _Discours faict au Parlement de Dijon, sur la presentation des + lettres d'abolition obtenuës par Helène Gillet, condamnée à mort + pour avoir celé sa grossesse et son fruict._ + + _Comme aussi les lettres d'abolition en forme de chartres et + arrest de verifications d'icelles._ + + _A Paris, chez Henry Sara, au Palais, en la gallerie des + Prisonniers, proche la Chancellerie._ + + M. DC. XXV. + + In-8. + + * * * * * + + _Extraict du plumetif du greffier de la cour du Parlement de + Dijon, du lundy second jour de juin 1625[20]._ + + _Fevret l'aisné[21] presentant les lettres de pardon obtenues par + Helène Gillet, dict_: + + [Note 20: Gabriel Peignot ne connoissoit pas ce livret lorsqu'il + écrivit son intéressante brochure: _Histoire d'Hélène Gillet, ou + Relation d'un événement extraordinaire et tragique survenu à + Dijon dans le XVIIe siècle, etc., par un ancien avocat_. Dijon, + 1829, in-8º, brochure qui a inspiré le dramatique article de + Nodier, publié d'abord la même année dans la _Revue de Paris_, + puis dans ses Oeuvres, t. III, p. 373. Peignot, toutefois, + connoissoit notre livret en substance, puisque sa relation est + faite d'après le recueil d'où toutes les pièces de celui-ci + procèdent (_le Mercure françois_, 1625, t. XI, p. 526-541.)] + + [Note 21: Ch. Fevret, né à Semur en Auxois, le 16 décembre 1583, + fut l'un des plus célèbres avocats du Parlement de Dijon au XVIIe + siècle; en outre de ce plaidoyer, qui lui fait un si grand + honneur, il se distingua par sa harangue à Louis XIII en faveur + des paysans dont la révolte avait exigé la présence royale à + Dijon en février 1630. Il mourut très âgé, le 16 août 1661.] + + +Messieurs, Helène Gillet, qui se représente au conspect de la Cour, +donne de l'estonnement à ceux qui la voyent, et n'en a pas moins +elle-mesme. + +Elle n'avoit veu la Justice de ceans que dans le trosne de sa plus +sevère majesté; elle ne l'avoit apperceuë que le visage plain de +courroux et d'indignation, tel qu'elle le faict paroistre aux plus +criminels; elle ne l'avoit considerée que l'espée à la main, dont elle +se sert pour la punition des maléfices. + +Mais, chose estrange! elle treuve aujourd'hui ce premier appareil tout +changé: il lui semble que le visage de cette déesse luy rit, comme +plus adoucy et favorable; elle voit sa main desarmée, et vous diriez +qu'elle tend les bras pour promettre quelque asyle et protection à +celle qui, de criminelle, est devenue suppliante. + +Vous vistes, Messieurs, cette pauvre fille, il y a quelques jours, le +visage couvert de honte par l'ignominie de sa condamnation, la langue +noüée dans l'estonnement du supplice, les yeux ternis d'horreur et +d'espouventement, l'esprit troublé dans les dernières agitations d'une +funeste separation; vous la vistes (dis-je) aller courageusement à la +mort pour satisfaire à vostre justice; maintenant elle retourne pour +vous dire que le lieu du supplice où les criminels perdent la vie l'a +et absoute et sauvée. Elle paroist devant vos yeux pour vous dire que, +l'ayant traictée par la rigueur de vos jugemens, vous ne pouvez plus +luy refuser vostre misericorde; elle est humblement prosternée à vos +pieds pour baiser, de l'intérieur de son coeur, le tranchant de +l'espée qui, comme le fer de la lance d'Achille, guerira les playes +que luy-mesme a faictes. + +Il se pourroit bien treuver des exemples, à qui les voudroit +rechercher, de plusieurs qui se sont trouvez garantis de la mort au +moment mesme de leur execution, les uns par le commandement inopiné +d'un chef d'armée, les autres par l'intercession d'un Tribun, d'autres +par la rencontre fortuite d'une Vestale, d'autres par une emotion +populaire, qui par des paroles mesmes de railleries heureusement +rencontrez en ceste extremité, qui par des stratagesmes pratiquez à +l'endroict de leurs complices ou de l'executeur; _aliorum in capite +gladius flectit_, ainsi qu'il en arriva à ceste femme faussement +accusée d'adultère à Verseil, qui doit le bonheur de sa memoire à la +plume de saint Hierosme; _aliorum laqueus contritus et ipsi liberati +sunt_. + +Mais qu'on considère tous ces exemples en gros, qu'on les examine en +destail, qu'on en pèse à part ou confusement les plus singulières +circonstances, il se trouvera icy quelque chose de plus rare, de plus +esmerveillable, je ne sçais si j'oserois dire de plus miraculeux, +qu'en tout cela. + +Car icy le glaive a tranché, la corde a faict son office, la pointe +des ciseaux a secondé la violence des deux; et cependant cette fille, +dans l'imbecillité de son aage, dans l'infirmité de son sexe, dans les +horreurs du supplice, dans les apprehensions de la mort, frappée de +dix playes ouvertes, n'a peu mourir, mais bien plus! _ipsam mori +volentem mors ipsa quamvis armata perimere non potuit_. + +Quel prodige, en nos jours, qu'une fille de cest aage ayt colleté la +mort corps à corps! qu'elle ayt luitté avec ceste puissante geante +dans le parc de ses plus sanglantes executions, dans le champ mesme de +son Morimont[22]! et, pour dire en peu de mots, qu'armée de la seule +confiance qu'elle avoit en Dieu, elle ayt surmonté l'ignominie, la +peur, l'executeur, le glaive, la corde, le ciseau, l'estouffement, et +la mort mesme. + +[Note 22: Le Morimont est la place des exécutions à Dijon. Elle tient +son nom d'une ancienne abbaye de Champagne, dont les abbés avoient +leur hôtel à l'un des angles de cette place.] + +Après ce funeste trophée, que luy reste-il, sinon d'entonner +glorieusement ce cantique, qu'elle prendra d'oresnavant à sa part: +_Exaltetur dominus Deus meus quoniam superexaltavit misericordiæ +indicium?_ + +Que peut-elle faire, sinon d'appendre, pour eternel memorial de son +salut, le tableau votif de ses misères dans le sacraire de ce temple +de justice? + +Quel dessein peut-elle choisir plus convenable à sa condition, que +d'eriger un autel en son coeur, où elle admirera tous les jours de sa +vie la puissante main de son libérateur, les moyens incogneus aux +hommes par lesquels il a brisé les ceps[23] de sa captivité, et +l'ordre de sa providente dispensation à faire que toutes choses ayent +concouru pour sa liberation? + +[Note 23: C'étoit une espèce d'entraves où l'on mettoit les mains et +les pieds des criminels.] + +Ce fut un commencement de bon-heur en ce desastre que, le lendemain de +l'execution, la Cour entra dans les feries nouvelles que le Roy avait +concedées par lettres expresses peu auparavant entherinées. Ce fut +encore quelque chose de plus signalé, qu'alors qu'on recourut à la +bonté du Prince pour impetrer des lettres de pardon, luy et sa cour +estoient en allegresse et festivité, à cause de l'heureux et tant +desiré mariage du roy de la grande Bretagne[24] avec madame Henriette +Marie, princesse du sang de France. Ce fut bien plus de voir qu'à +l'instant que le discours de ceste sanglante catastrophe eut frappé +l'oreille de ce sage Orphée, de ce doux ravissant esprit[25], qui +tient dignement le premier rang en l'eminence de l'ordre de la +justice, il ait aussitost empoigné la lyre pour charmer la dureté des +Parques, revoquer la juste severité des loix, rappeler les décrets +inviolables de la mort, revivre ceste infortunée Euridice, morte +civilement par la condamnation, et presque naturellement par la peine. +C'est une merveille digne d'admiration, que celle qui debvoit estre +dans l'oubly d'une mort infame vive encore avec ce contentement, +qu'elle donnera subject à la postérité de dire que nostre Prince, avec +le tiltre juste qu'il s'estoit legitimement acquis, ait merité par +ceste action le nom de clement et misericordieux, pour avoir pardonné, +et sans autre peine que de prier Dieu pour la prosperité de sa +personne et de son estat. + +[Note 24: Ce mariage eut lieu le 11 mai 1625. Ainsi, les noces d'un +roi qui devoit tomber sous la hache furent signalées par un acte de +clémence pour celle qui s'étoit miraculeusement échappée d'un supplice +pareil.] + +[Note 25: C'est le chancelier d'Aligre.] + +_Quam bonus princeps qui indulget, quam pius qui miseretur, quam +fidelis qui vel a nocentibus nil nisi preces et supplicationes +exposcit, quam pene divinitati proximus qui veniam criminum non +supplicii gravitate, sed votorum nuncupatione pro sua totiusque +imperii salute dispensat!_ + +Puissiez-vous ainsi tousjours, juste Roy, marier heureusement la +justice avec la paix, le jugement avec la misericorde, la clemence +avec la severité! Puissiez-vous si glorieusement terrasser les ennemis +de vostre Couronne, qu'après les avoir domptez par la rigueur de +vostre justice, vous leur imprimiez les mouvemens d'une humble et +fidelle obeissance par les effects de vostre clemence et debonnaireté! +Puissiez-vous, grand monarque, punir si parfaittement les crimes, que +les coulpables, ayans satisfait à la peine, puissent survivre à leur +supplice pour exalter à longs jours la felicité de vostre règne et de +vostre domination! + +Cependant, puisqu'il a pleu à Dieu de redonner la vie à ceste fille, +au Roy de luy conceder l'abolition de son crime, elle vous demande, +Messieurs, la liberté, sans laquelle le reste luy tiendroit lieu d'un +second et dernier supplice, et soubs esperance d'obtenir ce qu'elle +poursuit, elle vous presente en deuë reverence ses lettres de pardon, +vous suppliant de proceder à l'entherinement d'icelles[26]. + +[Note 26: Cette harangue de Ch. Fevret long-temps oubliée comme tout +le reste de cette dramatique affaire, à laquelle Desessart seul a +consacré 27 lignes de son _Essai sur l'Histoire des Tribunaux_ (Paris, +1778-1784, t. VII, p. 134), a été reproduite mutilée et dénaturée dans +un recueil publié en 1836 sous le nom de M. Berryer, _Leçons et +modèles d'éloquence judiciaire et parlementaire_, etc., t. I, p. +77-79.] + + * * * * * + +Louis, par la grâce de Dieu roy de France et de Navarre, à tous +presens et advenir salut. Nous avons reçu l'humble supplication de +Helène Gillet, aagée de vingt et un ans ou environ, fille de Pierre +Gillet, nostre chastellain en nostre ville de Bourg en Bresse[27], +contenant qu'induitte par mauvaises recherches[28], elle se seroit +trouvée enceinte, et comme la crainte de ses parens, gens d'honneur +et de bonne famille, luy faisoit apprehender leur blasme et le +chastiment de son père, elle auroit, par mauvais conseil, resolu de +dissimuler sa faute, tellement sollicitée de son malheur, que mal +assistée en son part[29], son fruict se seroit treuvé meurtry: si que, +pour reparation, elle auroit esté condamnée à avoir la teste tranchée +par sentence rendüe au bailliage de Bourg[30], confirmée par arrest de +nostre Parlement à Dijon du 12 du present mois; en suitte de quoy, la +suppliante delivrée à l'executeur de la haute justice, et par lui +conduitte au lieu du Morimont en nostre-ditte ville de Dijon, après +avoir fait ses prières à Dieu, et soumise au supplice ordonné, ledit +executeur luy auroit eslancé un coup de coutelas sur l'espaule +gauche[31], dont elle seroit tombée sur le carreau de l'eschaffaut, +puis relevée par ledit executeur à l'ayde de sa femme, elle seroit +tombée d'un second coup qu'il luy auroit porté dudit coutelas à la +teste. Ce qui auroit excité telle rumeur dans le peuple que ledit +executeur, intimidé de plusieurs pierres ruées sur ledit eschaffaut, +se seroit jetté en bas, laissant la suppliante en la disposition de sa +femme, qui, l'ayant traisnée dans un coing dudit eschaffaut avec une +corde qu'elle luy jetta au col, auroit fait plusieurs efforts pour +l'estrangler, soit en serrant le col, ou luy pressant l'estomac de +plusieurs coups de pieds, et voyant ces supplices inutils, elle se +seroit aydée de ses cizeaux en intention de luy coupper la gorge, lui +en ayant porté plusieurs coups au col et au visage. Finalement ladite +femme, pressée de la clameur et indignation du peuple, seroit +descendue dudit eschaffaut en la chapelle qui est au-dessoubs, +traisnant avec ladite corde la suppliante la teste en bas, où elle +seroit demeurée mutillée en toutes les parties de son corps[32], sans +poulx, sentiment, ny cognoissance, pendant que le peuple irrité +assomoit à coups de pierres et de ferremens ledit executeur et sadite +femme. Ce mouvement passé, quelques uns, meus de compassion, auroient +levé et transporté la suppliante en la maison d'un chirurgien, où elle +a repris quelque esperance de vie par les secours et remèdes qui luy +ont esté promptement administrez. Mais pourceque nostre dit parlement +a commis sa garde à un huissier, l'apprehension d'un nouveau supplice +luy est une continuelle mort, qui la contraint implorer nostre +misericorde, et requerir très humblement nos lettres de remission +necessaires. Eu esgard à l'imbecilité et fragilité de son sexe et de +son aage, et à la diversité des tourmens qu'elle a soufferts en ses +divers supplices, qui esgalent, voire surpassent la paine de sa +condamnation; à ce que, la vieillesse de ses père et mère relevée de +ceste infamie, elle convertisse sa vie à l'employer à louer Dieu[33] +et le prier pour nostre prosperité: SÇAVOIR faisons qu'inclinant pour +la consideration susdite, à la recommandation d'aucuns nos speciaux +serviteurs, en faveur mesme de l'heureux mariage de la Royne de la +grande Bretagne nostre très-chere et très-aymée soeur, de nostre +propre mouvement, grace speciale, plaine puissance et authorité +royale, NOUS avons à ladite Helène Gillet, suppliante, quitté remis et +pardonné, quittons, remettons et pardonnons, par ces presentes signées +de nostre main, le faict et cas susdit, comme il est exprimé, avec +toute peine et amende corporelle et civile qu'elle a encourue envers +nous et justice; et mettant à neant toutes informations, decrets, +mesmes ladite sentence et arrest de mort qui en sont ensuivis, la +restituons et restablissons en sa bonne renommée et en ses biens non +d'ailleurs confisquez; imposons silence à nos procureurs généraux, +lieutenans, substituts, presens et advenir. SI DONNONS en mandement à +nos amez et feaulx conseillers les gens tenans nostre Cour de +Parlement à Dijon ces presentes nos lettres de remission entheriner, +et de leur contenu faire jouir ladite suppliante plainement et +paisiblement, sans permettre y estre contrevenu: Car tel est nostre +plaisir. Et afin qu'elles soient stables, nous y avons fait mettre +nostre seel, sauf, en toutes choses, nostre droict et de l'autruy. +Données à Paris au mois de may l'an de grace 1625, et de nostre regne +le 16. Signé Louys. Et sur le reply, le Beauclerc. Visa Contentor. +Signé Le Long et seellées en cire verte du grand seel à laqs de soye +rouge et verte. + +Sur le dos est escrit: _Registrata_, avec paraphe. + +[Note 27: «Et dont la mère est petite fille de feu M. le président +Fabry.» _Relation manuscrite_ qui se trouve au tome XCIII des +manuscrits Du Puy, Bibliothèque impériale.] + +[Note 28: «Bien demeuroit-elle d'accord qu'il y avoit quelques mois +qu'un jeune homme, curé d'un village voisin de Bourg, qui demeuroit au +logis d'un sien oncle, venant à celui de son père pour apprendre à +lire et à écrire à ses frères, l'avoit connue, une fois seulement, au +moyen d'une servante de sa mère, qui l'avoit enfermée dans une chambre +avec ledit curé, qui la força.» (_Ibid._)] + +[Note 29: _Partus_, accouchement.] + +[Note 30: Le rang qu'occupoit sa famille l'avoit fait condamner non à +la pendaison, mais à la mort par le glaive, supplice des nobles.] + +[Note 31: «Le bourreau, lisons-nous dans la relation citée tout à +l'heure, qui n'entendoit pas son métier, lui fait hausser le menton et +retirer le cou pour la prendre de côté, et à l'instant lui décharge un +coup sur la mâchoire gauche, glissant au cou, dans lequel il entre du +travers d'un doigt. La patiente tombe sur le côté droit. Le bourreau +quitte ses armes, se présente au peuple et demande de mourir. On +commençoit déjà à exaucer sa demande, les pierres volant de tous +côtés, lorsque la femme du bourreau, qui assistoit son mari en cette +occasion, releva la patiente, qui en même temps marcha d'elle-même +vers le poteau, se remit à genoux et tendit le cou. Le bourreau éperdu +reprend le coutelas, que sa femme lui présentoit, et décharge un +second coup, que la pauvre victime reçoit sur l'épaule droite, sans la +blesser que légèrement. La sédition se renouvelle et s'augmente. Le +bourreau se sauve en la chapelle qui est au bas de l'échafaud; la +femme du bourreau demeure seule avec la patiente, qui étoit tombée sur +le coutelas, duquel assurément la bourelle se fût servie si elle l'eût +vu. Elle prit en son lieu la corde que la patiente avoit apportée au +supplice, la lui met au cou. Elle se défend, et jette ses mains sur la +corde. L'autre lui donne des coups de pied sur l'estomac et sur les +mains, et lui donne cinq ou six secousses pour l'étrangler, puis, +comme elle se sentit frappée à coups de pierres, elle tire ce corps +demi-mort, la corde au cou, la tête devant, à bas la montée de +l'échafaud. Comme elle fut au dessous, proche des degrés, qui sont de +pierre, elle prend des ciseaux qu'elle avoit apportés pour couper les +cheveux de la condamnée, longs de deux pieds, et la veut égorger; +comme elle n'en peut venir à bout, elle les lui fiche en divers +endroits.»] + +[Note 32: «Outre les deux coups de coutelas, elle a six coups de +ciseaux: un qui passe entre le gosier et la veine jugulaire; un autre +sous la lèvre d'en bas, qui lui égratigne la langue et entre dans le +palais; un au dessous du sein, passant entre deux côtes, proche de +l'emboiture du dos; deux en la tête, assez profonds, quantité de coups +de pierres, les reins entamés fort avant du coutelas, sur lequel elle +étoit couchée, lorsqu'on la secouoit pour l'étrangler, et son sein et +son cou plombés de coups de pieds de la bourelle.» _Même relation._] + +[Note 33: Hélène Gillet, en effet, se retira du monde. Elle entra dans +un couvent de la Bresse, et y vécut très saintement de longues années. +Sa mort fut des plus édifiantes. V. _Vie de Madame de Courcelles de +Pourlans_, etc., par Edme-Bernard Bourrée, oratorien, Lyon, 1699, +in-8., p. 264.] + + + _Extraict des Registres du Parlement._ + +Veu les lettres patentes obtenues à Paris au mois dernier par Helène +Gillet, fille de maistre Pierre Gillet, chastellain royal à Bourg, par +lesquelles le Roy, pour les causes y contenues, à la recommandation de +ses speciaux serviteurs, en faveur mesme de l'heureux mariage de la +Royne de la grande Bretagne, sa très-chère et très-aymée soeur, de son +propre mouvement, grace speciale, plaine puissance et authorité +Royalle, auroit à ladite Gillet quitté, remis et pardonné le faict et +cas exprimé ès dittes lettres, avec toute peine et amende corporelle +et civile qu'elle avoit encourue envers sa Majesté et justice, mettant +à neant toutes informations, decrets, mesme les sentence et arrest de +mort qui s'en estoient ensuivis, la restituoit et restablissoit en sa +bonne renommée et en ses biens non d'ailleurs confisquez, imposant +silence à ses procureurs generaux, leurs substitus presens et à venir, +et à tous autres; arrest du deuxiesme du present mois de juin, par +lequel, sur la presentation faicte en audience par laditte Gillet +desdittes lettres, et ouy Picardet, procureur general du Roy, auroit +este ordonné que, sur le contenu en icelles, elle seroit ouye et +repetée par le commissaire au rapport duquel avoit esté donné l'arrest +du 12 dudit mois de may, pour après estre pourveu sur l'entherinement +d'icelles, ainsi qu'il appartiendroit; cependant demeureroit laditte +Gillet en la garde d'un huissier; interrogations, responses et +repetitions de laditte Gillet par devant ledit commissaire; ledit +arrest du 12 de may confirmatif de la sentence donnée au bailliage de +Bresse le 6 fevrier precedent, par laquelle laditte Gillet auroit esté +declarée deuement atteinte et convaincue d'avoir recelé, couvert et +occulté sa grossesse et son enfantement; et pour reparation, ayant +aucunement esgard à l'aage et qualité de ladite Gillet, icelle +condamnée à avoir par l'executeur de la haute justice la teste +tranchée, en l'amende de cent livres envers le Roy, et ès frais et +despens de justice: LA COUR a intheriné et intherine lesdittes +lettres; ordonne que ladite Gillet jouira de l'effet d'icelles selon +leur forme et teneur. Faict en la Tournelle, à Dijon, le cinquiesme de +juin mil six cens vingt cinq. + + * * * * * + + + _Histoire veritable de la conversion et repentance d'une + courtisane venitienne, laquelle, après avoir demeuré long-temps + souillée dans les lubricitez et ordures de son peché, Dieu a + faict reluyre dans son ame les rayons de son amour et l'a retirée + à soy._ + + _Traduit d'italien en françois. A Paris, chez Guillaume Marette, + ruë Sainct Jacques, au Gril._ + + 1608.--In-8º. + + +Entre tous les vices et pechés qui se sont enracinez dans le coeur des +hommes et qui plus manifestent l'ire de Dieu, ç'a esté la paillardise: +car Dieu a fait pleuvoir feu et foudre pour advertissement d'un si +enorme et detestable peché devant sa divine Majesté. Quelle chose est +sous le ciel plus abominable et plus digne de hayne que ce vice, qui +est la source et fontaine de tous maux? Certains auteurs remarquent +qu'il n'y a rien au monde qui offence plus le corps et l'esprit, et +qui nuise plus à la santé corporelle et spirituelle, qui engendre plus +de maladies interieures et exterieures, qui rende l'homme plus brutal +et insensé que ce mechant acte voluptueux qui tue le corps et l'ame. +Tous les livres des anciens et des modernes sont si remplis d'infinis +exemples, que, si nous les feüilletons, nous verrons les punitions, +misères et malheurs qui l'accompagnent. Les enfans d'Hely nous ont +servi d'exemple de la divine vengeance, et ceux qui estoient du temps +de Noë, comme parle nostre Seigneur en son Evangile. Valère[34], livre +9, chapitre 12, nous en fournit assez quand il parle du poëte lascif +et vilain qui mourut où il se plaisoit tant. Mais nous nous +arresterons seulement pour le present à la recerche curieuse de la +vie, meurs et façons de ceste Leonor Venitienne, issuë de riches et +fameux personnages dont je tais le nom, à laquelle Nature avoit +desparti tous ses dons et graces, et l'avoit doüée de parfaicte +beauté, enrichie dès son commencement de vertus requises à une +damoiselle bien née comme elle estoit. + +[Note 34: Valère-Maxime.] + +On voit ordinairement qu'en un bel arbre fruitier il y a quelques +branches qui sont pourries et mortes, et que, si on ne les coupoit, +elles gasteroient tout l'arbre; de mesme les parens de ceste Leonor, +qui estoient beaux arbres florissans et eslevés en haut, enracinez en +la vertu, produirent une branche, de commencement verdoyante, et qui, +petit à petit, comme elle croissoit, elle se pourrissoit: car, dès que +l'amour aveugle eut decoché ses fléches dans son coeur, elle aperceut +des nouveaux traitz et desirs d'aimer, qui sont les enfans et +avant-coureurs d'Amour, qui luy firent clorre les yeux de chasteté +pour ouvrir ceux de lubricité: car ayant atteint l'aage de quinze ans, +lors vray miroir de vertu et beauté, et estant delaissée orpheline +depuis deux ans et unique heritière des biens paternels, fust +recherchée de plusieurs braves cavaliers, qui, espris de ses beautez, +ne pouvoient respirer que l'air de ses bonnes graces; et comme la +coustume de ces païs porte que les filles soient retirées des +compagnies, principalement de celles des hommes; mais elle estoit +maistresse de soy-mesme et se laissoit aller où sa volonté et plaisirs +la poussoient. Elle attiroit par sa beauté les coeurs de ceux qui la +regardoient, et, en la regardant, l'admiroient, entre autres le +cavalier Lysandro, qui, jà long-temps auparavant, avoit esté adverti +des beautez de ceste damoiselle, estant envoyé à Venise pour l'estude +des sciences et exercices de noblesse, tascha par subtils moyens de +pouvoir treuver lieu, temps et heure commodes pour offrir et sacrifier +les veux de son service sur l'autel des merites de ceste beauté, et ne +pouvant treuver telle commodité comme il desiroit, il se delibera de +l'aller voir à son logis, accompagné d'un homme seulement, et là +estant, la treuva aussi gratieuse que belle; incontinant luy commença +à descouvrir la douleur qu'il avoit enduré dès que les rayons de sa +beauté eurent penetré son coeur, et qu'il la supplioit et conjuroit +d'alleger le tourment de son mal. Tous deux au mesme instant furent +comblez d'heur et desir, comme ils souhaitoient; il ne manque point +tous les jours en après la voir; enfin tous deux sont embrasés de +l'amour de l'un et de l'autre. Et ainsi passionné luy donna à +entendre, comme la coustume est, qu'il la prendroit pour sa loyale +espouse, et que cependant elle esteint les feux ardens d'amour qui le +brusloient. Alors les parens de l'un et de l'autre, estans advertis du +faict, firent moyen de les separer et esloigner, afin d'esteindre le +feu et la fumée du bruit qui estoit semé d'eux par la ville. Mais +Lysandro, qui ne desiroit plus belle occasion que celle, afin d'eviter +les rets où il estoit pris s'il ne s'en retournoit à la maison de son +père, la quitte, ayant assoupi ses lubricitez l'espace d'un an; et +ainsi elle demeura grosse d'une fille. Je ne vous pourrois representer +les douleurs et afflictions accompagnez de souspirs et repentirs de +ceste pauvre Leonor, qui au premier commancement avoit gouté les +fruicts de l'amour si doux, et maintenant luy sont si amers! La voilà +delaissée et abandonnée d'un chacun, reputée pour une autre Laïs, +fameuse putain, qui, estant morte, afin de faire revivre sa memoire, +fut mis sur son tombeau une lionne qui esgratignoit un belier par les +fesses, pour designer que le belier estordy, à sçavoir, l'homme, se +laisse piper à la femme, qui luy tire le sang et luy oste la laine. +Elle est contraincte en après de poursuivre comme elle avoit commencé, +et s'addonne tellement à toutes sortes de lubricitez, qu'au lieu que +c'estoit un miroir de vertu et chasteté, ce n'est que le receptacle +des vices: sa beauté et elegance de son corps estoit flestrie, sa +conscience offencée, laquelle l'epoinçonnoit ordinairement avec des +vives attaintes d'un repentir; son nom tout difamé, sa vie abregée, le +coeur et l'ame perduë. Mais Dieu, qui ayme les siens, et qui ne cerche +la mort du pecheur, fit reluyre peu à peu les effects de son amour +dans le coeur de ceste creature, afin de la retirer des ordures et +saletés du peché où elle estoit plongée; si bien que le 26e jour du +mois de mars, entendant la predication d'un R. P. de l'ordre S. +François, qui avoit prins pour thème de son sermon la conversion de la +Magdaleine, luy esmeut et incita une telle ardeur de l'amour divin, +accompagné d'un repentir et remord de conscience d'avoir offencé un si +long temps celuy qui l'avoit creée à son image, qu'incontinant que le +père fut descendu de la chaire, elle se prosterna à ses pieds, luy +demandant humblement pardon, le priant de vouloir entendre une +confession auriculaire de tous ses pechés, qu'elle vouloit faire. +C'estoit auparavant une Laïs, maintenant c'est une autre Magdelaine, +que les souspirs et pleurs qu'elle respand pour ses pechés passés, et +la penitence qu'elle a commencée luy acquerront les cieux. Cependant +elle s'est retirée à un couvent des religieuses de S. François, où +elle vit avec telle penitence, jeusnes et oraisons; ayant party tout +le reste de ses biens paternels, et ceux que la lubricité lui avoient +acquis, aux pauvres et au couvent, remit sa fille à la suitte d'une +grande dame. + +Cest escrit m'estant tombé entre les mains, j'ay desiré le mettre +d'italien en françois, afin d'emouvoir et inciter un chacun à fuïr et +avoir en horreur ce vice et peché si enorme devant la divine Majesté, +et conjurer ceux qui ont esté seduits et attrapez par les retz et +filetz que le diable, ennemy immortel, leur prepare tous les jours, de +tascher par tous moyens de s'en delivrer, car toujours il a esté +divinement puny. Qui pourroit donc mettre en registre tant de villes +ruinées, saccagées, apauvries et desolées par ce malheureux vice? Les +monarchies des Perses, Assyriens, Mèdes, Macedoniens, Troiens, +Romains, les florissantes cités de Lacedemone, Thèbes, Athènes et +autres, ont esté perdues par ce monstre detestable. Je serois trop +prolix de deduire les malheurs qui l'accompagnent, mais cecy servira +de miroir et vray exemple de chasteté, afin que ces belles ames ne se +viennent à souiller, fletrir et secher par les retz de l'ordure de ce +péché: car, ayant ce lustre si resplendissant, on reluyra de tous +costez, rejettant ceste insatiable volupté, qui ameine avec soy un +repentir qui mord et pince la conscience ordinairement, et engendre en +l'esprit une douleur perpetuelle, et faict oublier le doux pour succer +l'amer, et depeint en nous une infamie; et comme dit le poète, + + O passion dissoluë! + O volonté trop gouluë! + Plus l'hydropique met peine + De succer une fontaine, + Plus il creuse son tombeau, etc. + +FIN. + + * * * * * + + + _Les singeries des femmes de ce temps descouvertes, et + particulièrement d'aucunes bourgeoises de Paris[35]._ + + M. DC. XXIII. In-8º. + + [Note 35: M. Leber, qui possédoit ce livret, l'indique comme rare + dans son catalogue, nº 2504, 5e pièce.] + + +Dernierement je me rencontray en un lieu où je vis plusieurs +gentils-hommes et damoiselles qui discouroient sur diverses choses; +enfin, chacun faisant à qui mieux paroistre quelque beau traict +d'esprit, nous tombasmes sur les singularitez, tant du corps que de +l'esprit, qui se rencontroient ordinairement aux dames, singularitez +ausquelles les jeunes gens, de quelque profession qu'ils fussent, +sembloient avoir beaucoup d'obligation, comme leur servant de première +leçon pour se façonner. + +Ces parolles diversement promenées de bouche en bouche, à l'advantage +des femmes, et assez bien recueillies de la compagnie, se rencontra un +homme de la trouppe, lequel, par manière de rire, soit ou quil eut +conçeu quelque inimitié contre les femmes, ou autrement, voulut +contrepointer de point en point ceste opinion et renverser ceste +proposition. + +Vous qualifiez du nom de singularité des choses que je nomme singeries +des femmes, dit-il, car si vous ostez de ce sexe les singeries et les +folies dont elles sont remplies, vous destruirez toute leur essence, +et ce qu'elles ont de singulier en elles. + +A ce mot, chacun commença à murmurer; un bruit sourd s'espandit dans +la chambre, et les femmes qui assistoient à ceste assemblée se +promirent bien de le faire desdire de la parole qu'il advançoit. + +Mais le gentil homme, d'un visage hardy: Non, non (poursuit-il), ne +vous estonnez aucunement de ceste mienne première demarche; mais +suspendez un peu votre jugement: j'espère faire en sorte de vous +rendre contens en ce que je vous ay proposé. + +Il y a quelques années que, feuilletant un ancien codice intitulé: _le +Répertoire des choses humaines_, je trouvay que les dieux, voulant +bastir et former l'homme, prindrent une grosse masse de terre, +laquelle ils pestrirent longuement avec je ne sçay quelle mixtion +celeste, et un temperament des qualitez elementaires (bien que les +chimistes soient d'une autre opinion), puis, ayant mis toute cette +masse à la fonte, firent l'homme composé d'une ame raisonnable, oeuvre +où l'art surmonta la nature, et où les dieux mesmes admirerent leur +propre industrie, pour les richesses et raretez qui y furent encloses; +et d'autant qu'il se rencontra beaucoup de matière qui restoit, ne +voulant les dieux qu'une si divine composition fust perdue, ils la +remirent de rechef à la fonte; mais ils ne s'apperceurent qu'à la +façon des chimistes et soufleurs, en voulant purifier et rendre ceste +matière plus excellente, elle se précipita et devint plus lourde et +terrestre, et de ceste estoffe ils en formèrent la femme, beaucoup +plus stupide et grossière que l'homme, et qui n'a rien de viril que ce +que l'homme luy en fournit. + +Il restoit encor quelque peu d'escume de la femme, dont les dieux, +pour ne rien perdre, _natura enim non facit frustra_, bastirent et +façonnèrent de petits avortons de nature, qui furent appelez pigmées +ou nains, et des singes, leurs demi-frères. + +De façon que l'homme est mitoyen entre les dieux et la femme, et ainsi +la femme tient le milieu de l'homme et des pigmées et singes, qui ne +leur ressemblent point trop mal. + +Et ainsi on peut dire que les dieux, voulans former les femmes, +prirent un peu de la nature et raison de l'homme, un peu des pigmées +et de leur essence, et le reste ils le tirèrent des singes; et, de +fait, on remarque plusieurs indices des singes qui se retrouvent en la +femme. De là vient que les femmes sont ordinairement plus petites que +les hommes, qu'elles se veulent mesler de tout faire et manier tout, +et le plus souvent les hommes ne s'en apperçoivent qu'après que la +besogne est faite. Les femmes, recognoissant de leur costé que de leur +escume avoit esté fait et procréé le singe, animal assez plaisant, et +voyant qu'elles estoient nées en ce monde pour servir de singe aux +hommes et leur complaire, s'estudièrent de là en avant de proceder de +bien en mieux, et, par un artifice nouveau, alambiquèrent la +quintescence des singes, que nous apellons singeries, qui leur sont si +familières et ordinaires, que, quand vous repasserez sur toutes les +singularités de corps et d'esprit qu'estimez resider en elles, vous +n'y trouverez autre chose que singeries. + +Un second passage, qui confirme grandement tout ce que j'ay advancé +des singeries des femmes, est celuy qui se retrouve dans le mesme +autheur. + +Au commencement du monde, les dieux avoient fait un beau verger et +avoient planté l'homme et la femme au milieu pour contempler les +fruicts; or, entre autres arbres, il y en avoit un de science et +l'autre de singes, fruicts si agreables aux femmes, qu'elles +quittoient le boire et le manger pour cueillir desdits singes, et +despouilloient les branches, ne laissant rien sur l'arbre que les +queües (de là vient que les singes sont aujourd'huy sans queüe). + +Les dieux ayant remarqué ceste singerie, en punition attachèrent les +femmes sur l'arbre et les entèrent sur les queuës des singes; c'est +pourquoy maintenant les femmes aiment tant la queüe, n'y ayant morceau +de chair ni venaison qui leur semble de meilleur goust, et depuis ce +temps-là on a nommé toutes les actions des femmes singeries. + +Si maintenant je veux allegorier ce discours et en venir à +l'experience, quelle femme se peut rencontrer en tout l'univers qui +n'a passé son temps en singeries, en momeries, bombances et +niaiseries? Il ne faut point aller chercher d'exemples en Italie, le +lupanar et la sentine de toutes les salletez des femmes; il ne faut +aller en Espaigne ny en Angleterre, mais il faut venir à Paris: vous y +verrez une fourmilière, non de femmes, bien qu'elles en ayent le +visage et le dehors, mais un escadron de singes. + +Les singes se remarquent à leur poil et à leur exterieure façon; à +cela recognoistrez-vous les femmes; les singes ont une face que, si +elle etoit masquée, ce seroit une vraye femme, et quand on me monstre +une femme masquée, je m'imagine de voir un singe, tant le rapport a de +proximité et de concurrence. Le singe cache mille ravauderies dans les +concavitez de ses joües; la femme, sous un visage trompeur, cache tout +ce qui se peut imaginer au monde de perfide et de meschant. Souvent +vous croirez qu'elle vous caresse, mais, pire qu'une serène, elle +taschera de vous engluer en ses rets et se mocquera de vous. Il n'y a +rien de plus inconstant que la face: c'est une lune qui a ses +croissans, ses cartiers et son plain; tantost elle paroistra plaine, à +l'autre elle semblera carne[36]; et comme jadis la teste de Meduse +convertissoit toutes choses en pierre, ainsi l'homme à l'aspect de la +face de sa femme deviendra cornu. La femme est un vray Prothée, il n'y +a rien qui change plus tost. + +[Note 36: Au 17e siècle, comme aujourd'hui encore à Orléans, le peuple +disoit _carne_ pour _corne_. (V. Molière, le _Malade imaginaire_ acte +I, sc. 2).] + + _Fiet enim subito sus horridus atraque tigris + Squammosusque draco et fulva cervice leena._ + +Le singe a les mains, ou, pour mieux dire, les pattes, semblables aux +mains des femmes, sinon que celles des singes sont velues par dehors, +en quoy vous remarquez la mesme difference que celle qui est entre le +né et le cul: le cul est velu par dehors et le né dedans. Reste à +parler de la queüe, qui est la principale pièce, et de qui despend +tout le mistère. Les singes n'ont point de queüe, n'aussi n'ont les +femmes, et c'est en quoy elles se plaignent aussi bien que les singes; +toutefois, elles ont mille inventions pour en trouver: car, pour une +seule peau de connin, elles auront la queüe de plus de cent veaux, ce +que ne peuvent faire les singes. Aussi les femmes ont tousjours le +bruit de mieux traffiquer que tout autre animal, et, de fait, elles +bailleront tousjours le double pour le triple. Les singes, de honte, +sont tousjours assis sur le cul, à cause qu'ils n'ont point de queüe, +et les femmes se couchent sur le dos afin d'en avoir. Bref, il y a une +grande simpathie entre le corps d'un singe et le corps d'une femme. + +Venons maintenant à esplucher les actions de l'un et de l'autre, et +voyons si la femme n'a pas une grande correspondance d'esprit avec la +nature essentielle et quidditative du singe. + +Le singe a un certain instinct de faire tout ce qu'il void faire, et +de produire les mesmes actions au jour qu'il void exercer par ceux +qu'il regarde; peut-on trouver une singerie plus belle en la femme, +laquelle ne s'ingère pas seulement de faire ce qu'elle void faire, +mais mesme se veut quelquefois vaincre soy-mesme et aller au delà de +ses forces? + +N'estoit-ce pas une vraye singerie que ceste royne superbe des +Assiriens, Semiramis, laquelle massacra son mary et son fils Ninus +pour regenter sur les hommes, et osa bien mesme, tant elle avoit le +coeur d'imiter les actions des hommes, quitter les habits de femme et +se revestir du manteau royal? + +N'estoit-ce point une singerie bien formée, de voir les cinquante +Danaïdes feindre avec passion de caresser leurs maris la première +nuict de leurs nopces, et cependant sous leurs chemises porter le +cousteau fatal dont elles leur ravirent la vie? + +Je serois trop prolixe si je voulois parler de toutes les singeries +qu'ont exercé les femmes de l'antiquité: nostre siècle nous en produit +assez d'exemples, et principalement la ville de Paris, où les cornes +croissent invisiblement plus qu'en autre lieu du monde. + +La singerie de ceste marchande de la rue Sainct-Martin estoit +admirable, lors qu'elle fit venir son courtisan dans une basle de +marchandise, et qui de nuict elle alloit visiter la basle et joüoit du +flageolet cependant que son mary soufloit la cornemuse. + +C'estoit une belle singerie que pratiqua ceste brunette d'auprès +Sainct-Innocent, de se faire servir par un jeune garçon habillé en +fille de chambre; mais tout le fait fut descouvert par le moyen du +garçon de boutique, qui voulut faire l'amour à la fille de chambre, et +trouva que son cas n'alloit pas bien. + +C'estoit une singerie remarquable que celle de la procureuse du +Chastelet, laquelle se faisoit ventouser par son clerc, quand son +maistre arriva, sans sçavoir qu'il fust acteonisé, ou qu'on l'eust +placé au zodiaque, au signe du capricornio. + +Mais il y a bien plus à rire pour l'autre de la rue de Sainct-Honoré, +assez proche de la Croix du Tiroir, qui fit entrer un certain +bourgeois de la rue aux Ours en son logis, sous espérance de traitter +avec luy, et cependant trois ou quatre estaffiers luy mirent la main +sur le collet et luy donnèrent les estrivières. Il n'y avoit point à +rire pour tout le monde, et principalement pour le susdit, qui depuis +a juré qu'il n'avoit jamais dansé à telle feste. + +Mais ces singeries-là n'ont rien d'esgal à celles qui se joüent au +cours, où toutes les Nimphes, Orcades, Naiades, Driades, Bocagères, +Montaigneuses et autres, se rencontrent avecque les Satirs, +Capripèdes, Chevrepiés, Silvains, et telles manières de gens qui font +leurs affaires sans chandelle et qui ne vont qu'à tatons. Dernièrement +il me print une humeur d'y aller; mais je ne sçay si seray +metamorphosé en Acteon: car je vis une belle Diane de la rue +Sainct-Anthoine toute nue entre les bras d'un gentil-homme de la rue +Dauphine; mais en ma vie je ne fus si estonné, et à peine que de +ravissement les cornes ne me montèrent en la teste. + +Je ne veux oublier les singeries de ceste grande dame à cinq estages +de la rue Sainct-Jacques, qui toute nuict fait la sucrée et la Diane, +et le matin, quand son mary est dehors, se donne du bon temps et passe +ainsi sa jeunesse. + +Je ne veux aussi oublier par mesme moyen celle du costé des +Bernardins, qui enferme son mary dans une chambre cependant qu'elle +luy plante des cornes sur le front. Tout cela peut estre appellé +singeries. + +Mais, pour conclure, n'est-ce point une vraye singerie de voir les +femmes de crocheteurs vouloir faire les bourgeoises, et les +bourgeoises imiter les damoiselles, et celles-cy les princesses[37]? +En quel siècle sommes-nous? Vit-on jamais tant de bombance et de +superfluitez qu'on en voit maintenant? Qui vid jamais tant de singes +et tant de singeries? Ma commère a un cotillon à fleurs, et toutefois +elle n'est point si riche que moy: pourquoy mon mary ne m'en +donnera-il point? S'il ne le fait, je sçay bien le moyen d'en avoir +qu'il ne me coustera rien.--Et moy, qui suis grosse marchande, sera-il +dit que ceste mercière sera plus brave que moy? Il faut resolument que +je me face raccommoder tout de neuf. Et ainsi des autres. + +[Note 37: On trouve de pareilles plaintes sur le luxe croissant des +bourgeoises dans les _Caquets de l'accouchée_ (passim), et dans une +autre pièce du même temps: le _Satyrique de la court_, 1624, in-8º, +pag. 13-15.] + +Pleust à Dieu que les singes et singeries[38] fussent dans un basteau +et s'en allassent tous au vent! Nous ne serions point en la peine où +nous sommes. + +Adieu. + +[Note 38: Rabelais, dans un passage de son _Gargantua_, chap. XL, +passage que Voltaire a visiblement imité dans sa satire du _Pauvre +diable_, sans que personne l'ait encore remarqué, établit entre les +moines et les singes la même comparaison qui a été faite ici entre les +singes et les femmes.] + +FIN. + + * * * * * + + + _La Chasse et l'Amour, à Lysidor._ + + MDCXXVII. + + In-8º. 15 pages. + + +_L'Amoureuse Chasse, à Lysidor._ + + Lysidor, voicy le printemps + Qui remet sa gaye verdure; + Mais les bons veneurs en ce temps + Ont une bien maigre adventure. + La saison ne rit à leurs coeurs; + Envain s'y romproient-ils la teste, + La senteur de l'herbe et des fleurs + Prive leurs chiens d'aller en queste. + Ils ont beau sonner de leurs cors, + Et brosser dans les forets vertes; + Ils ont beau picquer dans les forts, + Leurs meutes n'y vont qu'à leurs pertes. + Ny leurs forhus, ny leurs relais, + Ny leurs routes, ny leurs brisées + Ne servent qu'à rendre à leurs frais + Toutes leurs peines abusées. + Mais si vous aymez à chasser, + Vous plaisant à la venerie; + Si vous aymez à relancer, + Que ferez-vous donc, je vous prie? + Tandis, si vous le desirez, + Estant chasseur comme vous estes, + Doucement vous esquiperez + Vostre chasse pour les fillettes. + Bien garny de tout ce qu'il faut, + Et les voyant de bonnes prises, + Sans les aller courre en deffaut, + Les belles vous seront acquises. + Tantôt la blonde vous suivrez, + Remarquant son erre et sa voye; + Ore à la brune vous irez, + Mariant la peine à la joye. + Ore un tetin dont l'Orient + Ne sera que lys et qu'ivoire, + Un teint de rose, un oeil friand, + Vous induiront à la victoire. + Ores vous prendrez les devants, + Maintenant vous ferez l'enceinte: + Les veneurs expers et sçavans + Usent d'une pareille feinte. + Maintenant vous plierez le trait + Du limier avec retenuë, + Ou l'alongerez, comme on fait + A l'heure que la beste est veuë. + C'est le moyen de r'habiller + Les désordres que l'on peut faire: + Lysidor, il y faut veiller, + Et regarder à son affaire. + On eslogne souventes fois + La venaison que l'on pourchasse, + N'usant des statuts et des loix + Qui sont de l'amoureuse chasse. + Or les plaines et les forests + De ce quartier, sans raillerie, + Assez, de loin comme de près, + Nourrissent telle venerie. + Chassez donc et soir et matin, + Car telle chasse le merite; + Et, pour un si digne butin, + La gloire n'en sera petite. + Revoir, rencontrer, retourner, + Demesler, cognoistre le change, + Lancer, r'embucher[39], ramener, + Vous donneront heur et louange. + Quand vous aurez fait tout cela, + Cherchant le frais de la serée + Comme gens qui font le holà, + Vous sonnerez pour la curée. + Lors (s'il me doit estre permis + De vous le dire sans feintise), + Vous obligerez vos amis + De quelque chose de la prise, + Afin qu'ils soient mieux restaurez + Des biens qui viennent de la chasse, + Qu'ils n'ont esté remunerez + De ceux des muses du Parnasse. + +[Note 39: _Faire rentrer dans le bois._ Regnard a employé ce verbe +d'une façon très comique dans sa comédie du _Bal_ (sc. 2).] + + +_Eslection d'une maistresse._ + + Pour faire une belle maistresse, + Capable de ravir mon coeur + Et d'estre un jour une deesse, + Malgré le temps et sa rigueur, + Voicy comme je la desire + Et comme je la veux eslire. + Premièrement, je la demande + Entre seize et dix et sept ans, + De taille qui soit riche et grande, + Et que la fleur de son printemps + Ait un air de qui la merveille + La fasse juger nompareille. + Je ne la recherche trop grasse, + Ny trop maigre je ne la veux: + Toutes deux ont manque de grace + Pour embarquer un amoureux. + Un gresle embonpoinct je souhaitte, + La desirant toute parfaicte. + Je veux qu'elle ait la face ronde, + Peinte de roses et de lys, + Et qu'une amorce autre que blonde + Rende ses cheveux embellis, + Frisez en leur brune teinture + Par un miracle de nature. + Je luy desire un front d'yvoire, + Et que deux bruns sourcils pareils + Ombragent l'une et l'autre gloire + De ses yeux (deux humains soleils) + Riant, sans l'emprunt de la bouche, + Pour attirer le plus farouche. + Aussi je veux en ceste belle + Un nez de moyenne longueur, + Traitis, comme l'eut jadis celle + Par qui Roland fut en langueur, + Et que son oreille desclose + Imitte la nouvelle rose. + Sa bouche soit ronde et petitte, + Vermeille dehors et dedans, + Où deux rangs de perles d'elitte + Se manifestent pour les dents + Avec une grace alléchante, + Soit qu'elle rie ou qu'elle chante. + Qu'aux deux bords deux fossettes rient, + Et que, par l'effect de leurs ris, + En ravissant elles marient + Et la civette et l'ambre gris. + Sous une haleine parfumée, + Naturellement embasmée. + Comme la pomme nouvelette + Qui n'a plus rien de son cotton + Paroist en embas jumelette, + Ainsi la belle ait un menton; + Sa gorge soit doüillette et blanche + Comme nège au long d'une branche. + Son col apparoisse de mesme, + Droit, charnu, bien uni partout; + Et que, d'une blancheur extresme, + Ses tetins, fraisez sur le bout, + Lentement, d'une suitte esgalle, + Soient agitez par intervalle. + Que ses mains aux lys fassent honte; + Que ses longs doits appareillez + Ay'nt une beauté qui surmonte + Les marbres polis et taillez; + Ses pieds ay'nt la forme divine + Des pieds de la nymphe marine. + Les autres beautez soient pareilles: + J'entends celles qu'on ne voidt pas, + Et dont les secrettes merveilles + Attrairoient les dieux icy-bas, + Et feroient marcher en trophée + Les monts et les bois, comme Orphée. + Mais, si je la veux excellente + Et parfaitte en beauté de corps, + Je la desire aussi brillante + Par dedans comme par dehors, + Recherchant un esprit en elle + Qui soit digne d'une immortelle. + J'entends qu'elle soit bien apprise + Toujours dans la civilité; + Qu'elle parle avec galantise, + D'un entendement arresté, + Sans vouloir estre dedaigneuse + Que par une feinte amoureuse. + Je veux (si, partant de l'enfance, + On peut acquerir un tel art) + Qu'elle ait parfaitte cognoissance + De tous les escris de Ronsard + Et de tous les chants de Petrarque, + Dignes de surmonter la parque. + Je veux qu'elle adore leur style, + Dont l'air est toujours de saison, + Dont la seule voix est habile + Pour une fille de maison: + Le jargon d'un autre langage + Est pour les filles de village. + Rien d'austaire je ne desire, + Ny de revesche en son humeur: + La severité n'a l'empire + Que sur le fait d'un age meur. + Les ris, les jeux et les blandices + D'amour sont les vrays exercices. + Je veux donc qu'elle soit gaillarde + Comme un chevreuil dedans un bois, + Impatiente et fretillarde, + Et moderement, toutesfois, + Car en cette humeur vive et prompte, + Mon desir est qu'elle se domte. + De plus, je veux que ses oeillades + Facent mille et dix mille tours, + Soit pour rendre les coeurs malades, + Soit pour alleger leurs amours, + Donnant, comme Achille en Mysie, + D'un coup et la mort et la vie. + Je veux qu'à la dance elle monstre + Je ne sçay quoy de nompareil, + Et que son chant, de sa rencontre, + Plonge les yeux dans le sommeil, + Quand au luth ses mains charmeresses + Joindront ma peine ou mes liesses. + Je la souhaitte bien parée, + Nette, propre et sans afficquets, + N'estant seulement bigarée + Que de perles et de bouquets + A l'oreille, au col, sur la teste: + L'excès est tousjours mal honneste. + Aussi la desiré-je encore + De bon sang et de bons ayeux, + Affin que mieux elle decore + Les graces qu'elle aura des cieux + Toujours une eau claire desrive + Et jaillit d'une source vive. + Pour cela, qu'elle ne mesprise + Les fers de ma captivité; + Le soleil, bien qu'il ne reluise, + Empesché de l'obscurité, + Ne laisse pas neantmoins d'estre + Le soleil comme il est veu naistre. + Bref, je demande qu'elle passe + Toutes les filles de son temps + En gentillesse, en bonne grace, + Pour rendre mes esprits contens, + Et pour gaigner en mon service + Un nom qui jamais ne perisse. + Telle je veux une maistresse + Pour loüer ses jeunes beautez + Et pour en faire une déesse + Là-haut, parmy les deitez, + Qui, la voyant si bien choisie, + En auront de la jalousie. + Mais toutesfois, si quelque belle + Et d'autre air et d'autre couleur, + Me fait voir quelque chose en elle + Digne de penetrer un coeur, + A l'heure, je ne veux pas dire + Que peut-estre je ne l'admire. + Ainsi donc me plaist-il de vivre + Eslogné des soins de la cour; + Ainsi me plaist-il de ressuivre + Encor' la banière d'amour: + Car de chanter les grands du monde, + C'est battre l'air et frapper l'onde. + + +_Sonnet de l'infortune des bons vers._ + + Si les carmes jadis (on nomme ainsi les vers) + Acquirent de l'honneur et du prix en leur style, + Un Homère, un Petrarque, un Ronsard, un Virgile, + En donnent assez preuve au rond de l'univers. + + Les grands en firent cas, et les peuples divers, + Et leur gloire supresme eust cours de ville en ville. + Maintenant (quelle honte!) il n'est chose plus vile: + Ils marchent les pieds nuds, tristement descouverts! + + Qui leur rendra leur grade aujourd'huy par la France? + Des majestez depend telle heureuse influence. + Les voyant donc si nuds et si mal ajancez, + + Il faut que, par devoir, en leur nom je m'escrie: + N'oubliez pas le tronc des carmes deschaussez, + Et vous aurez au ciel une immortelle vie. + + * * * * * + + + _Dialogue fort plaisant et recreatif de deux Marchands: l'un est + de Paris, et l'autre de Pontoise, sur ce que le Parisien l'avoit + appellé Normand; ensemble diffinition de l'assiette d'icelle + ville de Pontoise, selon les chroniques de France._ + + _A Lyon, par Benoist Rigaud. 1573. Avec permission. In-8._ + + +PARIS _commance_. + +Dieu vous garde, Seigneur! + +PONTOISE. Et vous aussi, Sire. Où s'adresse vostre chemin (qu'il ne +vous desplaise)? + +PARIS. Je m'en vais en Normandie. + +PONTOISE. Allons, je vous tiendray compagnie seulement jusques à +Pontoise. + +PARIS. Je ne veux aller plus loing. Allons hastivement, car, si je +puis, je seray de retour cejourd'huy à Paris. + +PONTOISE. Comment (Sire)! je pensois, quand vous avez parlé de +Normandie, que vous allassiez au mont Saint-Michel ou à Cherbourt. +Vous prenez Normandie bien près. + +PARIS. Pontoise n'est-il pas de Normandie[40]? + +[Note 40: Le débat qui va suivre sur la position de Pontoise, et sur +la question de savoir si elle est ou non cité normande, fut jusqu'à la +révolution et est sans doute encore à l'ordre du jour chez les +bourgeois de la bonne-ville.] + +PONTOISE. Comment, de Normandie? Si vous aviez debagoulé ce mot-là +dans la ville, on vous diroit que vous en avez menty, et fussiez-vous +bourgeois de Paris cent mil fois. + +PARIS. Je suis bien ayse que vous m'en avez averty, de peur de noyse, +combien toutefois que je ne m'en soucie pas beaucoup, car je serai +quitte pour le prouver. + +PONTOISE. Pouvez-vous prouver que Pontoise est de Normandie? + +PARIS. Facilement et par plusieurs raisons, spécialement par un petit +livre intitulé _la Guyde_ des chemins[41], que j'ay en mes chausses, +et qui me dict que, pour aller de Paris à Rouen, il faut passer le +pont de Pontoise, et puis qu'on est entré en Normandie. + +[Note 41: _La Guide des chemins de France._ A Paris, chez Charles +Estienne, imprimeur du Roy, M.D.LII, avec privilége dudict seigneur. +In-12. (Attribué à Charles Estienne.) On y lit en effet, page 15: +«Pontoise, V. ch., etc.--Après avoir passé la rivière d'Oyse sur le +pont qui donne le nom à la ville, l'on entre en la Normandie.»] + +PONTOISE. Si vous n'avez d'autres probations que celle-cy, vous estes +mal appuyé. La raison est que l'autheur du livre est incertain, +lequel, s'il eust dict: Passez la rivière à gué, et vous ne serez pas +noyé, il n'eust esté croyable en ses paroles; ou s'il eust dict: +Passez Ponthoise et vous serez à Rome, il eust menty, car nous sommes +bien loing d'Italie. Ainsi je dis qu'il en ay menty malheureusement. + +PARIS. Je ne vous croy non plus que luy. J'ay toujours ouy dire à mes +ancestres que Ponthoise et tout son vicariat est de Normandie, et ne +le peuvent nier, car ils sont du diocèse de Rouen, ville +metropolitaine de Normandie[42]. + +[Note 42: Ce fait suffiroit pour faire de Pontoise une ville de +Normandie, quoi qu'en dise l'interlocuteur qui va parler après. L'abbé +Expilly, du moins, le pense ainsi: «A l'exception du seul faubourg de +l'Aumosne, dit-il, Pontoise a toujours été, comme il est aujourd'hui +(1768), du diocèse de Rouen. Il ne faut, pour se le persuader, que la +simple lecture de l'histoire. Cependant ses habitants ont prétendu +répandre quelques doutes sur cette matière. Aujourd'hui encore la +plupart d'entre eux se plaisent à en faire une question +problématique.» _Dictionnaire de la France_, 1768, in-fol., au mot +_Pontoise_.] + +PONTOISE. Je confesse que nous sommes subjectz à l'archevesque de +Rouen; mais le moyen comment, je vous le diray, s'il vous plaist? + +PARIS. Ouy dea, et seray fort ayse de l'ouyr. + +PONTOISE. Vous sçavez que Ponthoise et son vicariat est entre quatre +eveschez, assavoir: de Paris, Rouen, Chartres et Beauvais. Or, les +evesques de Paris, Beauvais et Chartres, eurent grande controverse +l'un contre l'autre à qui auroit la possession dudict vicariat, avec +ses dependances, immediatement de la cour romaine (comme ainsi soit +que les causes jugées par le vicaire dudict lieu n'ayent autre ressort +qu'en la cour romaine). Le roy, estant adverty de la dissension +desdits evesques, laissa le procez à juger à sa Cour de Parlement. Et +pour autant que monsieur de Rouen n'y prétendoit aucun droict, ledict +vicariat luy fut baillé en garde jusques à la fin du procez; mais, +tant pour les grandes affaires qui survindrent au royaume que pour la +mort desdicts demandeurs, le procez est demeuré au croc, et par ce +moyen ledict vicariat est demeuré entre les mains de l'archevesque de +Rouen. Et qu'il soit vray de ce que j'ay dict, sans aller chez les +advocatz pour copier ledict procez, il est probable, car les curez et +vicaires dudict vicariat ne sont subjectz d'aller au senne[43] de +Rouen aux jours ordonnez. + +[Note 43: Assemblée à son de cloche. (_Dict. de Trévoux._)] + +PARIS. Vous avez fort bien prouvé, s'il est vray ce que vous avez +dict. + +PONTOISE. Je ne voudrois pas mentir pour si peu de chose. + +PARIS. Aussi ne veux-je vous reprendre de mensonge, car ançois +qu'eussiez menty et trouvé quelque mensonge, toutefois et quantes que +vous voudrez, vous avez congé de vous desdire. + +PONTOISE. Il est vray que plusieurs de nostre pays veulent user de ce +privilége. + +Il n'en faut nonobstant tirer consequence que par cela soyons de +Normandie, car non seulement les Normands usent de ce privilége, mais +aussi toutes les autres nations, specialement à Paris quasi en tous +estats. + +PARIS. Il est vray, et ne vous pourrois prendre par là; mais je vous +prie de me monstrer et prouver que Ponthoise a esté quelquesfois +subject à d'autres evesques qu'à celuy de Rouen. + +PONTOISE. Il est facile de le prouver par ce que nous avons dict jà cy +devant; neantmoins, s'il vous plaist, je vous diray encore un petit +mot, moyennant que je ne vous attedie de parolles. + +PARIS. Non, certainement; ains suis fort consolé de vous ouyr. Mais +hastons-nous d'aller en devisant, car il est dejà tard; je vois bien +qu'il me faudra loger aux Deux Anges. + +PONTOISE. C'est un bon logis pour les gens de bien, et non pour les +huguenots. + +PARIS. Dieu mercy, je ne suis pas huguenot, et ne le voudrois pas +estre pour tous les biens de ce monde. + +PONTOISE. Je ne voulois sçavoir autre chose; mais je n'osois ouvrir la +bouche pour le vous demander. + +Quand donc vous irez demain le matin à l'église Sainct-Maclou pour +ouyr la messe, vous oyerez chanter la messe et les heures canoniales +selon l'usaige de Paris, ce qui se faict non seulement en cette ville +par toutes les paroisses, mais aussy aux cinq villages de l'environ. + +PARIS. C'est chose merveilleuse, de quoy plusieurs s'esbahissent, et +est par là à presumer que vous n'estes pas subject à l'eglise +metropolitaine de Rouen, ains avez esté autres fois subjectz de +l'evesque de Paris. Mesmement estes subjectz à nostre parlement de +Paris, et non à celuy de Rouen[44]; car quand il y a quelque mauvais +garçon à Pontoise qui appelle de sa sentence prononcée par votre juge, +on le nous amène à PARIS. + +[Note 44: Tout étoit complexe, il est vrai, dans l'administration de +la ville de Pontoise. Ainsi, tandis qu'elle dépendoit du siége de +Rouen pour les affaires ecclésiastiques, et du Parlement de Paris pour +les choses judiciaires, elle étoit soumise, pour tout ce qui dépendoit +du service militaire, au lieutenant général du Vexin françois.] + +PONTOISE. Il est vray, et m'esbahis comme il se peut faire que ne +soyons de l'evesché de Senlis, ainsi que nous sommes de son baillage. +Je ne puis estimer autre chose sinon que, pendant l'altercation des +evesques (dont nous avons parlé), chasque print son lopin de la +seigneurie de Pontoise. + +PARIS. Je voudrois bien sçavoir pourquoy on vous faict porter votre +taille à Gisors? Par cela on peut conjecturer que vous estes de +Normandie. + +PONTOISE. Or, pour cela rien: on peut porter l'argent des tailles en +Espaigne, et toutefois par cela ne serions dicts Espaignols, car +l'argent ne faict pas la nation. Quant à ce que nous sommes de +l'election de Gisors, il vous faut entendre que le roy feit un impost +sur le baillage de Gisors. Les esleus du dict lieu remonstrèrent au +roy qu'ils n'estoyent suffisans pour payer si grande somme de deniers. +Adonc le roy ordonna que la chastelenerie de Ponthoise seroit annexée +au dict baillage pour payer la dicte somme, et depuis ce temps-là +avons esté toujours taxés pour payer aux dicts esleus. + +PARIS. Voilà trop parler sans boire. + +PONTOISE. Buvons une fois à Pierrelaye. + +PARIS. C'est bien dict, beuvons et allons vistement; je voys bien +neantmoins que je ne pourray pas ce jourd'huy retourner à Paris: +parquoy, allons paisiblement en rachevant nostre propos. + +PONTOISE. N'est-ce pas assez deviser de cette matière? Je prouve que +je ne suis pas de Normandie pour estre natif de Pontoise; pour en +faire foy, demandez à tous ceux de la ville: ils vous diront qu'ils +n'en sont pas. + +PARIS. Ils n'ont pas toujours dict ainsi; j'ay ouy dire que le roy +feit un impost en l'Isle-de-France pour subvenir à ses affaires. Adonc +le commissaire des tailles envoya une commission aux bourgeois de +Pontoise, lesquels la refusèrent, se disant estre de Normandie, et non +subjectz à l'Isle-de-France. Or il y a une reigle en droict qui dict +que _volenti et consentienti non fit injuria neque dolus_. Puis donc +qu'ils ont confessé estre de Normandie, il me semble qu'on ne leur +faict poinct injure en les interpellant Normands. + +PONTOISE. Quand ils avoient faict telle responce que vous dictes, +encore n'est-ce pas pour prouver peremptoirement qu'ils fussent de +Normandie. + +Quand les Galaodites guetoient les Effraites au passaige de Jourdain +pour les esgorger et outrager, lesdicts Ephraites nioyent leur lignée +et nation. En cas pareil, sainct Pierre, interrogué des juifs s'il +estoit de Galilée, dict non, pour craincte que les juifs luy eussent +peu faire. Ainsy diray-je de messieurs de Pontoise, lesquels, voyant +qu'on les vouloit outrager en leurs biens, les faisant payer un impost +faict à la volée, ils ont dict qu'ils n'estoyent subjectz de +l'Isle-de-France, comme ainsy soit que desjà eussent payé leur part à +Givors par le commandement du roy. + +PARIS. En bonne foy, voilà une bonne raison, et n'y pourrois +aucunement contredire: car si on me venoit querir pour me mettre en +prison ou pour me demander de l'argent, je ferois (en la mode de +Paris) faire la court en ma porte, et dire que Monsieur n'y est pas, +jusques à ce que je n'eusse plus des moiens d'evader. Et je pense ce +qui faisoit dire aux bourgeois de Ponthoise qu'ils n'estoyent pas +subjectz à l'Isle-de-France n'estoit que pour evader. Mais je vous +demanderois volontiers où donc est Normandie. J'ai quelques fois esté +en pelerinage au Mont-Sainct-Michel, et si jamais n'ay sceu trouver +Normandie. + +PONTOISE. Je suis certain où commence le pays de Normandie, tant par +les annales de France que par les livres qui ont faict quelques fois +description de la terre. + +PARIS. Je vous prie fort de me dire, ainsy que je me trouve en place, +où on en fasse mention, que j'en soys resolu. + +PONTOISE. J'ay trouvé que la Normandie commençoit à +Sainct-Cler-sur-Epte, tirant vers Rouen. + +PARIS. La ville ny le vicariat de Pontoise n'est donc pas Normand, car +il ne s'estend plus loing que là. + +PONTOISE. Je ne l'ay ainsi leu aux chroniques de maistre Robert +Guaguin, où il est dict: _Apud flumen Eptæ, quod est Neustriæ ad +orientem limes, fit conventio: unam fluminis ripam Carolus, alteram +Rollo incedit. Intercedentibus legatis res acta est. Rollo Gillam, +Caroli filiam, uxorem recipit, et in dotem Neustriam, quæ ab Epta +fluento ad Britones terminatur, clauditurque gallico Oceano..... +Neustriam adeptus Rollo, eam Normanniam appellavit_[45]. Si vous en +voulez avoir d'autres temoignages, regardez maistre Hugues de +Sainct-Victor, lib. 2; _Exceptionum priorum_, cap. 10, _Chronica +chronicorum_, le Rosier historial de France, les Chroniques de maistre +Nicolles Gilles, la Mer des histoires, la Cosmographie de Seb. +Munster, et plusieurs autres que je serois trop long à reciter. + +[Note 45: _R. Gaguini rerum gallicarum annales_. Francfort, 1577, +in-fol. Pag. 71.] + +PARIS. Venez çà. Par vostre foy, n'avez-vous jamais ouy desbattre +ceste matière? + +PONTOISE. Ouy, par plusieurs fois, et qui plus est, la question a esté +proposée par messieurs de la Cour de Parlement pour en donner +resolution, à cause de la dissension quy fut, il y a quatre ou cinq +ans, quand maistre Guillaume de Boissy, docteur en medecine, natif de +Pontoise, fut mis recteur en l'Université de Paris. Les Picards +disoyent que Pontoise estoit de Picardie, et pour ce vouloyent user +des priviléges octroyés à ceux qui sont de mesme nation que le +recteur; les Normands, au contraire, et les François, d'autre costé. + +Quand les presidens eurent ouy les parties de chasque costé, on +conclud que Pontoise avec ses appendices estoit de France, comme ainsi +fut qu'il soit appelle le Vulcain françois. + +PARIS. Puisque la Cour de Parlement y a passé et que vous avez mesme +langage que nous, je ne dy plus mot. + +PONTOISE. Nous voicy aux fauxbourgs de la ville qu'on appelle +l'Aumosne; demandez à quy vous voudrez: on vous dira que c'est la +vraye France[46]. + +[Note 46: On a vu plus haut que, d'après l'abbé Expilly, le faubourg +de l'Aumosne étoit, de toute la ville de Pontoise, la seule partie non +comprise dans le diocèse de Rouen.] + +PARIS. Je ne doubtois pas des fauxbourgs, ains seulement de la ville, +à cause que la rivière est entre eux. + +PONTOISE. Ce seroit chose ridicule que la ville fust de Normandie et +les fauxbourgs de France. + +PARIS. Il n'y a point d'inconvenient, car nous avons le semblable à +Paris: c'est assavoir, que l'abbaye Sainct-Germain-des-Prez est de +l'evesché de Paris et non subjecte à l'evesché. Autant en pourray-je +dire de toute la ville de Sainct-Denis: jaçoit qu'elle soit proche de +Paris, n'est toutes fois subjecte à l'Evesque de Paris. + +Mais, pour chose que j'en die, je n'en doubte pas, puisque messieurs +de la Cour du Parlement y ont mis la main; seulement je desire sçavoir +pourquoy ceste nation est tant odieuse par tout le monde. + +PONTOISE. Vous pouvez penser que ce n'est pour vertu qui soit à ceux +du pays, ains pour leur vice, lequel est odieux à tout le monde, et +specialement trahison en riant. + +PARIS. Vous me faictes venir en mesmoire un vers poetique que j'ay +autrefois ouy reciter ou leu quelque part: + + Normanos fugias, ne fraudis labe graveris: + Ipsos si socias, certe tu decipieris; + Hos vitare stude, nam sunt de germine Jude. + Tr. Tr. la. fla. Normanos dicitur esse. + +PONTOISE. Ce n'est sans cause qu'ils sont hays, car ils ont faict tant +de maux qu'on en feroit une pleine Bible de leur tyrannie. + +Sebastien Munster, en sa Cosmographie, recite qu'eux partant du païs +Dace, d'où ils ont prins leur origine, pour venir au pays où ils sont +de present, allèrent par la grande mer oceanne, ravissant tout, comme +pirastes et escumeurs de mer; abordant à Nantes, en Bretagne, +entrèrent en la grande eglise, et là, tuèrent l'evesque dudict lieu, +lequel celebroit la saincte messe, ainsi que recitent Sigebertus et le +_Theatre de la vie humaine_, liv. 14. Ils mirent le feu en l'abbaye +des Jumiéges, où estoient plus de neuf cents religieux, lequel lieu +demeura desert et inhabitable environ l'espace de trente ans, ainsi +que recite maistre Robert Guaguin et maistre Nicolle Gilles, +historiographes françois. Ils ont d'abondant quelquefois bruslé les +abbayes de Sainct-Germain-des-Prez et Saincte-Geneviève, lesquelles, +pour lors, estoyent hors la ville, tellement que les religieux +desdictes abbayes ne recepvoyent jamais pour estre religieux aucuns +qui se disent de Normandie[47]. + +[Note 47: A tous ces méfaits des Normands, Pontoise auroit pu ajouter +la prise et l'incendie de son château, dont s'emparèrent les hommes du +nord, et qu'ils brûlèrent en 880 ou 883. C'est peut-être du souvenir +qu'on en avoit gardé que venoit la haine des gens de Pontoise contre +les Normands.] + +PARIS. Je le crois bien, et si je l'ay veu et ouy par experience, et +qui plus est, quand ils chantent la litanie, ils disent: _A furore +Normanorum libera nos, Domine_.--Adieu vous dis, Seigneur. + +PONTOISE. Adieu, Sire; Dieu vous conduise, et ne m'appelez plus +Normand. + +FIN. + + * * * * * + + + _Discours prodigieux et espouvantable de trois Espaignols et une + Espagnolle, magiciens et sorciers, qui se faisoient porter par + les diables de ville en ville, avec leurs declarations d'avoir + fait mourir plusieurs personnes et bestail par leurs sorcilléges, + et aussi d'avoir fait plusieurs degats aux biens de la terre._ + + _Ensemble l'arrest prononcé contre eux par la Cour de Parlement + de Bourdeaux, le samedy 10e jour de mars 1610._ + + _A Paris, jouxte la coppie imprimée à Bourdeaux_[48]. In-8. + + [Note 48: Nous connoissons une autre édition de cette pièce sous + la date de 1626, Paris, même format, même titre. Nodier, qui la + possédoit, ne la place pas moins parmi les plus rares. _Nouveaux + mélanges d'une petite bibliothèque_, nº 58.] + + +L'homme, dès aussi tost qu'il fut fabriqué par l'Eternel, ouvrier +divin, fut aussi tost surpris par l'ennemy de nature humaine; du +depuis, Satan n'a cessé, par toutes subtillitez et moyens, de pouvoir +succomber et arriver le genre humain en ses lacs. Dès incontinant que +ce grand capitaine Moyse eut en main la commission pour retirer les +Israëlites d'entre les mains de ce pervers et inique roy d'Egypte +Pharaon, il luy declare l'ambassade celeste, il le somme à relacher le +peuple de Dieu; et, pour preuver son dire, il jette sa verge en bas, +qui tout aussi tost prend vie, et se metamorphose en serpent furieux. +Les magiciens veulent faire de mesme, mais pour neant: car celle qui +est produite par la toute-puissance divine engloutit et dissipe ceux +qui sont provenus de l'art diabolique. + +De mesme fut fait les raynes, sauterelles et autres animaux provenus +d'enchanterie et sortilléges; tellement que l'homme est bien aveuglé +et dehors de toutes considerations, qui s'adonne à ces malheureuses et +detestables oeuvres de magie, quittant son Dieu pour suyvre le diable, +laissant la verité pour le mensonge, se précipite du port de grace et +salut dans les abismes et gouffres des enfers. Les lecteurs se +contenteront de ce preambule, à celle fin de ne les ennuyer pour estre +prolixe, se contentant, s'il leur plaist, au recit de ce discours très +veritable, prodigieux, et autant admirable que long-temps aye esté mis +en lumière. + +Trois Espaignols, magiciens, accompagnez d'une femme espagnolle, aussi +sorcière et magicienne, se sont promenez par l'Italie, Piedmont, +Provence, Franche-Comté, Flandres, et ont par plusieurs fois traversé +toute la France; et tout aussi tost qu'ils avoient receu quelque +desplaisir de quelques uns en quelque vilotte ou bourgade, ils ne +manquoyent, par le moyen de leurs maudits et pernicieux charmes et +sorcilléges, de faire secher les bleds, et de mesme aux vignes, et, +pour le regard du bestail, il languissoit quelque trois sepmaines, +puis demeuroit mort, tellement qu'une partie du Piedmont a senty que +c'estoit de leurs maudites façons de faire. + +Tout aussi tost qu'ils avoient fait joüer leurs charmes en quelques +lieux par leurs arts pernicieux, ils se faisoient porter par les +diables dans les nuées, de ville en ville, et quelquefois faisoient +cent ou six vingts lieües le jour; mais comme la justice divine ne +veut longuement souffrir en estre les malfacteurs, Dieu permit qu'un +curé nommé messire Benoist la Faye, natif d'Ambuy, près de Bourdeaux, +estant allé à Dole pour poursuivre un du lieu auquel il avoit presté +une somme notable, et pour autant qu'il falloit que le dit messire +Benoist s'en retournasse à Bourdeaux pour faire enqueste de ce prest, +attendu que sa partie nioit, il ne fut pas loin d'une harquebusade de +Dole qu'il trouva ces Espaignols et leur suivante, lesquels se mirent +en compagnie avec, luy demandèrent où il alloit. Après le leur avoir +declaré et conté une partie de son ennuy, et se faschant de la +longueur du chemin qu'il avoit à faire, tant d'aller que de revenir, +et mesme que les juges ne luy avoient baillé qu'un mois de delay, et +passé iceluy il seroit forclos, un de ces Espaignols, nommé Diego +Castalin, luy dit ces mots: Ne vous desconfortez nullement; il est +près de midy, mais je veux que nous allions coucher à Bourdeaux. Le +curé pensoit qu'il le disse par risée, veu qu'il y avoit près de cent +lieues; neantmoins ce, après estre assis tous ensemble, ils se mirent +à sommeiller. Au reveil du curé, environ les six heures du soir, il se +trouve aux portes de Bourdeaux avec ces Espaignols. + +Estant enquis de ses amis qu'il avoit fait, il monstre ses actes +faites du mesme jour dans Dole. Nul ne peut croire ce fait; il asseure +au contraire. Un conseiller de Bourdeaux en fust adverty: il voulut +sçavoir comment cela s'estoit passé; il declare les trois Espagnols et +la femme qu'ils menoient; on fouille leurs bagages, où se trouve +plusieurs livres, caractères, billets, cires, cousteaux, parchemins et +autres denrées servant à magie; ils sont examinez, ils confessent le +tout, et plus que l'on ne leur demandoit, disant entre autres d'avoir +fait, par leurs malheureuses oeuvres, perir les fruits de la terre aux +endroits où il leur plaisoit; d'avoir fait mourir plusieurs personnes +et bestail, et estoient resolus, sans ceste descouverte, de faire +plusieurs maux du costé de Bourdeaux. La Cour leur fit leur procez +extraordinaire, qui leur fut prononcé le premier mars mil six cens +dix, en la manière que s'ensuit: + + +_Extrait des registres de la Cour de Parlement._ + +Veu par la Cour, les chambres assemblées, le procez criminel et +extraordinaire par les conseillers à ce deputez, à la requeste du +sieur procureur general du roy, en ce qui resulte à l'encontre de +Diego Castalin, natif de Boquo en Espaigne, et de Francesco Ferdillo, +natif de Lina en Castille, et de Vincentio Torrados, natif de Madril, +et de encores Catelina Fiosela, natifve de Colonasos, les conclusions +du sieur procureur general du roy. Ouys et interrogez par la dite +Cour, les dits accusez, sur les enchantemens, magies, sorcileges et +autres oeuvres diaboliques, et plusieurs autres crimes à eux imposez, +tout consideré, dit a esté que la dite Cour a declaré et declare les +dits Diego Castalin, Francesco Ferdillo et Vincentio Torrados, et +encore Catalina Fiosella, deuëment attaints et convaincus des crimes +de magies, sorciléges et autres pernicieuses oeuvres malheureuses et +diaboliques; et pour réparation desquels crimes, les a la dite Cour +condamné et condamne à estre prins, mené par la haute justice en la +place du Marché aux porcs, et estre conduits sur un buscher pour illec +estre bruslez tous vifs, et leurs corps estre mis en cendres, ensemble +leurs livres, caractères, cousteaux, parchemins, billets et autres +servant à magie. Donné à Bourdeaux, en Parlement, le 10 mars 1610. + + * * * * * + +Estant sur le buscher, ils declarent plusieurs malheureuses oeuvres +diaboliques qu'ils exerçoient par art de magie, et dirent qu'ils +avoient apris le dit art à Toledos en Espaigne, où ordinairement s'en +faisoit escole publique, et que par le moyen de ceste fanatique +science ils avoient puissance de faire perir plusieurs personnes, +bestail, et porter beaucoup de dommages aux fruicts de la terre; aussi +ils confessèrent d'avoir voulu entrer dans la Rochelle, ce qui ne +leur fut permis, et n'y alloyent à autre fin, sinon pour faire, par +leur diabolique science, perir plusieurs personnes; disant que, quand +ils vouloyent, avec certaines poudres qu'ils brusloient, ils +infectoient l'aër, tellement que plusieurs personnes, attaints de +ceste mauvaise et pernicieuse odeur, mouroient subitement. + +L'Espagnolle qui les suyvoit, nommée Catalina Fiosela, dit et confessa +une infinité de meschancetez par elle exercez: entre autres, par ses +malheureux sorcilléges, elle avoit fait avorter une infinité de femmes +enceintes, et d'avoir infecté avec certaines poisons plusieurs +fontaines, puits et ruisseaux, et aussi d'avoir fait mourir plusieurs +bestail, et d'avoir fait par ses charmes tumber pierres et gresles sur +les biens et fruits de la terre. Après sa confession, elle fut incitée +à crier mercy à Dieu, ce que jamais ne voulut faire. + +Ainsi fut la fin de ces maudits magiciens, lesquels, estant possedez +du diable, meurent sans aucune contrition de leurs fautes et pechez. + +Voilà qui doit servir d'exemple à plusieurs personnes qui s'estudient +à la magie; d'autres, si tost qu'ils ont perdu quelque chose, s'en +vont au devin et sorciers, et ne considèrent pas qu'allant vers eux +ils vont vers le diable, et quittent leur Dieu et createur pour suivre +l'ennemy et le prince des tenèbres. + +Mais qu'en vient il à la fin? Une ruine miserable, comme il est arrivé +à ces pauvres malheureux; car Dieu, qui est jaloux de son honneur et +de sa gloire, ne permet pas que ces tours de Babel, qui ont esté +edifiées par cet arrogant et superbe qui ne tasche qu'à obscurcir sa +gloire, puissent durer long-temps, et dès aussi tost qu'il commence à +s'ennuyer de ces crimes trop odieux, du premier mouvement qu'il remue +sa main pour les accabler, tout cela s'en va en poudre, et n'en sort +qu'une confusion miserable de ceux qui s'y sont arrestez. Voire +encore, ce qui devroit effrayer davantage leurs imaginations, il fait +d'ordinaire que celuy qui les a fait broncher en ces filez par ses +belles promesses, c'est celuy qui les prent dedans, et leur fait +endurer une fin miserable; aussi est-ce le bourreau de la justice de +Dieu, qui ne se plaist qu'en la perte des ames, et qui roule toutes +ses machines pour les abismer au gouffre de damnation, où il leur fait +puis après payer l'usure des maux et execrables parricides qu'ils ont +attenté et mis en exécution sur leurs frères. C'est une chose du tout +estrange de dire que l'homme se laisse tellement aveugler en soy-mesme +qu'il perde tout sentiment et de l'humanité et de la religion, +laschant ainsi la bride à ses passions pour executer les desseins de +Satan sur les creatures, et bouchant l'oreille aux inspirations du +ciel, qui luy font voir parmy les tenèbres de son erreur la deformité +de ses pechez. Ils ne se soucient plus de salut, et logent toutes +leurs espérances en morte paye en enfer, sans se soucier de rien, +sinon d'estre compagnons du diable; et celuy qui peut faire quelque +acte dont l'abomination fasse dresser les cheveux, voire à ses +compagnons, c'est celuy qui s'estime le plus gentil de la trouppe, et +qui merite plus de salaire; de façon qu'il n'y a meschanceté que ces +maudits ne mettent en exécution. D'où penserons-nous que cela +provienne, sinon de ce qu'ils oublient entièrement Dieu et son +paradis pour se donner en holocauste à la cruauté de l'enfer? +Recognoissons donc nostre Dieu et craignons ses jugemens, puis qu'il +permet ainsi que ceux qui l'oublient tresbuschent en des horreurs si +estranges, et, le priant de confondre ceste engeance perverse, +retournons-nous à luy par penitence, et le supplions qu'il luy plaise +reveiller ceux qui sont enyvrez de ces charmes pour se remettre au +droit chemin. + +FIN. + + * * * * * + + + _Histoire admirable et declin pitoyable advenu en la personne + d'un favory de la cour d'Espagne. A Paris, chez Nicolas Rousset, + rue de la Calandre, au Saumon._ + + M.DC.XXII. In-8. + + * * * * * + + _Histoire admirable en laquelle on voit les principes abjects, + progrez magnifiques et declin pitoyable d'une grande fortune, en + la personne d'un favory de la cour d'Espagne._ + + +Rien de plus superbe, rien de plus indomptable qu'un homme eslevé de +la poussière au sommet de quelque haute fortune. Ce Thraso, ce +bravache, gourmande les destins, bat la terre d'un pied glorieux, et +croit que le ciel luy est obligé de ses influences. Jupin a perdu ses +foudres, la mer ses tempestes, et tous les tremble-terre du monde ne +lui feroient pas (ce luy semble) changer ses orgueilleuses demarches. +Ce fut ceste consideration qui fit refuser à Platon de prescrire les +loix aux Atheniens: La prosperité, disoit ce grand philosophe, est un +rapide torrent qui entraisne et bouleverse les esprits qui n'ont jetté +des profondes racines au champ de la vertu, et qui d'un sang noble et +genereux n'ont esmané leur origine. Mais sur tous ceux-là sont +indignes de grandes fortunes et d'estre employez aux affaires +publiques, qui ont pris leur estre d'un sordide concubinage; ces +aiglons adulterins n'osent regarder le soleil, et leurs foibles +cerveaux se lassent au premier essor. Enfin, il faut conter entre les +miracles naturels lorsqu'un infame bastard essaye d'amender par ses +louables actions les defauts de son extraction. L'histoire suivante +mettra le doigt du lecteur sur ces veritables propositions et +realisera ses maximes. + +Dom Rodrigo[49] estoit fils de François Calderon, lequel estoit soldar +en Flandres, et de Marie Sandelin, de nation allemande[50], et fut +engendré auparavant le mariage, mais depuis fut legitimé par celuy de +son pere et mere. Il naquist en Envers, entre le peu de richesses et +l'infortune de la guerre, et ne se pouvoit douter de la sienne, puis +qu'estant nouveau-né il fut enlevé par dessus les murailles de la +ville pour ne scandaliser la reputation de sa mère, et fut donné en +nourrice hors la ville. Sa mère deceda peu de temps après, et son +père, estant vefvier, quittant Envers, s'en alla à Valdoric, d'où il +estoit natif, issu d'honnestes parens, dont il en herita de quelques +commodités. Peu de temps après, il se remarie; voyant son jeune enfant +desjà grandelet et mal aymé de sa belle-mère, il essaye de trouver +moyen de le placer pour passer sa vie. Il fit donc tant que, par la +faveur de ses intimes amis, il fut le premier page du vice-chancelier +d'Arragon, et en après, à cause de sa beauté et gentillesse d'esprit, +il fut mis au service du marquis de Denia, dom François Gormez de +Sandoval et Rosas, qui alors estoit duc de Lerme, et reveré comme +vice-roy de toute l'Espagne et seigneur de la plus grande privance du +roy dom Philippe troisiesme, lequel est en gloire. Mais, pour la mesme +cause de dom Rodrigo, il est demis de toutes ses charges, et l'on +pourchasse à present pour le faire mourir. + +[Note 49: C'est le même que Le Sage a mis en scène dans _Gil Blas_, +liv. VIII, chap. 2-13, etc. Ce qu'il en dit, tout à fait d'accord avec +ce qu'on va lire, prouve combien dans son roman il savoit respecter +l'histoire. Cette pièce, qui peut servir utilement à commenter le +chef-d'oeuvre dans cette partie, n'a pas été connue de François de +Neufchâteau, ou, disons mieux, de M. Victor Hugo, véritable auteur des +notes du _Gil Blas_, que l'académicien mit sous son nom, faisant ainsi +payer à l'_enfant sublime_ la protection qu'il lui accordoit.] + +[Note 50: La mère de D. Rodrigue s'appeloit en effet Marie Sandelen. +L'histoire dit qu'elle étoit Flamande.] + +Dom Rodrigo devint si grand à l'ombre de la puissance de son maistre, +gaignant les bonnes graces des princes et seigneurs d'Espagne, qu'il +fut soustenu de deux fortunes, et fit tant par ses prières, reverences +et supplications, qu'il parvint à estre ayde de la garde-robbe +royalle: il succeda à l'estat de dom Pedro de Franqueya, comte de +Villalonga, secretaire d'estat, ayant en son seul maniement plusieurs +papiers et escritures, lesquelles estoient du precedent entre les +mains de diverses personnes, ayant pour son compte l'expedition des +plus grandes affaires de ce royaume. Il estoit doué d'un esprit fort +prompt, bien entendu aux choses qui dependoient de la republique; il +estoit d'une agreable taille, mais aussi fort presomptueux envers ceux +qui estoient sous sa domination[51] (qui estoient pour lors en grand +nombre). Il se maria avec la comtesse d'Oliva; il fut fait chevalier +de l'ordre de Saint-Jacques, et quelque peu de temps après commandeur +de Ocanna, puis comte d'Oliva, tiltre lequel il passa en après à son +fils dom François Calderon, premier nay de sa maison, marquis de Sept +Eglises[52], et sa dernière qualité estoit d'estre capitaine de la +garde allemande. + +[Note 51: Ceci répond très bien a ce qu'on lit dans _Gil Blas_ (liv. +VIII, chap. 3), et justifie à merveille les courbettes que Le Sage +fait faire à son héros lors de sa première visite à D. Rodrigue.] + +[Note 52: De _Siete Iglesias_.] + +Son père, estant homme fort vertueux, bien qu'il devînt plus riche, ne +meit jamais en oubly son origine. Ains, sans aucun desir d'atteindre +au sommet des honneurs mondains, remonstroit souvent à dom Rodrigue en +quel peril se jettoit celuy qui s'asseuroit sur le glissant pavé des +hautesses humaines; mais d'autant plus il luy remonstroit, d'autant +plus il devint ambitieux et remply d'orgueil, jusques à prendre à +deuil les dites remontrances, et l'en avoit en haine. + +Neantmoins, voyant son père vefvier pour la seconde fois, il tascha +de le gorger du mesme suc de ses grandeurs[53], car, comme aimé et +favory du roy, il luy fit obtenir l'ordre de chevalier de Sainct-Jean, +qui sont comme les chevaliers de Malte en France; en après chevalier +de Sainct-Jacques, vicomte de Suegro, estat qui ne se donne qu'à celuy +en qui Sa Majesté se fie le plus et plus privé de sa personne. Il fut +lieutenant de la garde allemande et l'ordre de mayeur d'Arragon, en +quoy il voulut limiter sa fortune, ainsi qu'omme bien advisé. + +[Note 53: D. Rodrigue avoit, dit-on, commencé par renier son père; +mais les reproches que cette conduite lui attira le firent se raviser, +comme il est dit ici. Le Sage, que l'histoire de Calderon préoccupe à +chaque page des livres VIII et IX de son _Gil Blas_, fait allusion à +ces sentiments et à ce retour repentant du favori; mais, pour les +mettre mieux en relief, il les prête à Gil Blas lui-même, qu'il nous +montre alors admis avec Calderon au partage des faveurs du duc de +Lerme. «Me reprochant moi-même que j'étois un fils dénaturé, je +m'attendris, lui fait-il dire. Je me rappelai les soins qu'on avoit +eus de mon enfance et de mon éducation; je me représentai ce que je +devois à mes parents, etc.» Liv. VIII, chap. 13.] + +La renommée de Rodrigue volloit par tout le pays. La familiarité qu'il +avoit avec le dit duc[54], et l'authorité et puissance qu'il avoit au +gouvernement, le rendit si orgueilleux, qu'il franchit toutes les +limites d'humilité, et estimoit à peu les nobles du pays, et traitoit +fort mal ceux qui estoient sous sa domination. Ses richesses et +delicts marchoient d'un mesme pas; il se faisoit porter un grandissime +respect, et bien souvent ceux qui tenoient le frein de la justice se +tenoient très heureux d'estre à ses bonnes graces, et lui deferoient +ce qui estoit de leur devoir pour tousjours s'entretenir en icelles, +et en ceste manière de vivre commença à se faire hayr de plusieurs, et +se mettre en mauvaise odeur du commun peuple, qui fit tant que son +avarice fut portée jusques aux oreilles du roy, qui, l'ayant fait +venir devant luy, sceut si bien pallier son mal à force de blandices +et belles parolles, qu'il obtint son pardon, luy disant qu'il ne +croyoit rien de ce qui luy avoit esté rapporté. + +[Note 54: «Son logement communiquoit à celui du duc de Lerme, et +l'égaloit en magnificence. On auroit eu de la peine à distinguer par +les ameublements le maître du valet.» _Gil Blas_, liv. III, chap. 8.] + +Le restablissement du dit duc en sa maison servist de rechef de butte +aux calomnies du peuple, qui à haute voix l'accusoit de grands delits, +meurtres, faussetés et sorcelleries, et dessus tout d'avoir levé de +grandes daces[55] sur eux, ce qui lui occasionna de se retirer de la +cour, et s'en alla à Valdoric avec une frayeur de sa disgrace, à cause +qu'entre plusieurs informations qu'on faisoit pour lors de quelques +ministres d'estat, la sienne se trouva très meschante et digne de +mort. Il fut quelque temps à Valdoric pour determiner ce qu'il devoit +faire à son infortune, et en confera à une religieuse qui estoit en +son monastère de Porta-Cely, et lui disoit qu'il vouloit eviter la +furie d'un roi offensé et courroucé. La saincte religieuse luy dit +que, s'il se vouloit sauver, qu'il attendît le succès de ses affaires. +Il l'entendoit du corps, elle l'entendoit de l'ame. Pendant ce temps, +il cacha chez ses amis plusieurs papiers d'importance, ensemble or, +argent et autres richesses, pensant que la rumeur du peuple se +passeroit[56]. Mais il succeda un effect tout contraire à son +intention, d'autant qu'en une nuict dom Fernando Ramirez Farinas, +conseiller au royal conseil, assisté d'hommes en armes, le vint +prendre, et le bailla en seure garde à dom Francisco de Itazabal, +chevalier de l'ordre de Sainct-Jacques, et le menèrent au chateau de +Montaches, et alors fut esleu pour ses juges dom Francisco de +Contreres, à present president de Castille, et Louys de Salcedo, et +dom Petro del Cortal, conseillers du suprême conseil, pendant lequel +temps on descouvrit plusieurs choses en divers lieux, à force +mandemens et censures. + +[Note 55: Le Sage parle de ces grandes daces (taxes) que D. Rodrigue +levoit sur ceux qui demandoient sa faveur. «Il (D. Roger de Rada) +avoit envie, fait-il dire à Scipion, de s'adresser à don Rodrigue de +Calderon, dont on lui a vanté le pouvoir; mais je l'en ai détourné en +lui faisant entendre que ce secrétaire vendoit ses bons offices au +poids de l'or, etc.» _Gil Blas_, chap. 7.] + +[Note 56: La disgrâce du duc de Lerme (1618) mit le comble à celle de +D. Rodrigue et acheva sa perte.] + +Il fut fait inventaire des biens meubles qu'il avoit au dit +Valladolid, où il se trouva une richesse inestimable, outre plusieurs +registres et papiers qui donnoient tesmoignage de plusieurs faussetez +en son compte. Quelques jours en après, il fut changé de prison, et +mené à Santercas avec la même garde, et pour sa dernière il fut amené +à son logis, et fut donné en garde ès mains de dom Manuel Francisco +de la Hinozosa, chevalier de l'ordre de Sainct-Jacques, lequel +l'assista au dit logis jusqu'au jour de sa mort. Deux coffres remplis +d'escritures, qui furent trouvés chez un sien parent, esclaircirent +beaucoup d'affaires procedant aux informations. Il fut mis à la +question, où il endura tous les tourmens de la gesne, et la seconde +fois il l'eust extraordinairement, laquelle il supportoit avec autant +de constance et generosité comme auparavant. Toutes les ceremonies de +justice furent observées avec tel droit et equité, que lui-mesme en +loüoit grandement la procedure, et les juges en beaucoup d'occasions. +Il ne sortoit hors de la chambre, qui estoit celle où il couchoit du +precedent, petite et très obscure; c'est pourquoy il y avoit tousjours +de la chandelle, et n'entroit en icelle que deux gardes de porte, qui +se changeoient à certaines heures, et un sien serviteur, auquel +n'estoit permis de sortir, qui luy donnoit ce qui luy estoit +nécessaire. Le reste des gardes estoient dehors, au nombre de +dix-huict hommes, sans lesquels jamais ne s'ouvroit la porte. Aucune +personne de qualité ne parla à luy jusques à ce que sa sentence fut +donnée, sinon ses procureurs, advocats et son confesseur, non +toutesfois sans la presence de ceux de sa garde. La plus grande partie +du temps il estoit au lict, qui fut cause qu'estant assailly d'une +goutte, difficilement pouvoit-il marcher sans l'aide d'un baton pour +aller à costé d'icelle, où estoit construit un petit oratoire fait +exprès pour lui faire entendre la saincte messe, assisté tousjours de +sa garde. Il y avoit aussi une autre chambre où ses juges +instruisoient son procès. En la grande salle estoit la marquise sa +femme, qui recevoit toutes ses visites. + +Le neufiesme de juillet luy fut notifié deux sentences, l'une pour les +fautes qu'il avoit contre le civil, et l'autre à cause du crime de +lèse-majesté; par icelle liberté luy fut donnée, parceque le procureur +fiscal qui l'avoit accusé complice de la mort de dame Marguerite +d'Austriche, reyne d'Espagne[57], ne peut en faire preuve vallable; +mais pour les assassinats de dom Alphonso de Caravajal, reverend père +Christofle Suarez, de la compagnie de Jesus, Pedro Cavallero et Pedro +del Camino; pour l'emprisonnement et mort d'Augustin de Avila, vivant +sergent en la cour, et tout ce qui se passa en sa mort, et même pour +avoir commis et fait faire l'assassinat contre la personne de +Francisco de Xuara, par les mains d'un sergent de compagnie nommé Juan +de Gusman, et pour avoir impetré de Sa Majesté (lequel est en gloire) +remission de ses delictz, faussetez et mensonges, fut condamné que, de +la prison où il estoit, il seroit mené sur une mule sellée et bridée +(qui est l'ordre de mener les criminels de qualité, car les autres on +les meine sur des ânes), avec un crieur, lequel publieroit ses fautes, +et de ceste sorte seroit mené par les rues accoustumées de la ville, +et conduit au lieu patibulaire, au quel lieu il seroit pour cet effect +dressé un theatre, et que sur iceluy il seroit degorgé (qui est la +manière comme sont punis les criminels de qualité, car on ne décolle +par derrière que les traistres); et par sa sentence civile, laquelle +l'on dit contenir deux cens quarante-quatre delicts, a esté condamné à +un milion deux cens cinquante mil ducats, et pour chapitre final, où +fut remis beaucoup d'offences touchant le dit civil, a esté condamné à +tous et tels offices, tiltres, dons et choses qu'il possédoit, et en +tout son vaillant, sans faire mention de ses enfans, qui sont deux +masles, et tout cecy il entendit avec une grande generosité de coeur, +se remettant entre les mains de Dieu. Pour le diffinitif de la +sentence, et pour estre bien examinée, fut nommé d'avantage les juges +que cy-dessus, desquels dom Rodrigo en recusa quelques uns, et à cause +d'icelle recusation en fut nommé d'autres; il fut declaré ignoble, +parquoy il fut condamné à douze mil maravedis, qui est une amende que +doivent les criminels de qualité. Et pour n'avoir les juges approuvé +le consentement de la mort de la reyne, quelques jours après ses +advocats et procureurs appelèrent que la sentence ne s'executast, +parceque la loy du pays ne permet d'executer les sentences criminelles +le mesme jour, ains les laissent quelque espace de temps pour avoir +recognoissance de leurs fautes. Si tost qu'icelle sentence lui fust +notifiée, l'on donna permission à tous religieux de le visiter, et le +disposer de se resoudre à la mort; ce que voyant s'y resoult. Il +diminue donc son manger, ne dort en lict, et se règle du tout à +penitences et disciplines. Il passoit les jours à plorer ses pechez et +offences, et les nuicts à oraison, demandant pardon à Dieu. Sa +penitence estoit si grande, que par plusieurs fois frère Gabriel du +Sainct-Esprit, religieux de l'ordre des carmes (exemple de toute +religion), lequel l'assistoit journellement, le reprint d'une si +grande cruauté qu'il usoit sur son corps, tant en jeusnes, +disciplines, mortifications de chair, comme d'oraisons et repentance +de ses pechez, et outre plus une grande patience de ses maux, lesquels +il representoit à Dieu pour la diminution de tous ses pechez. Pendant +ce temps, il se confessa et communia par plusieurs fois, non jamais +sans avoir les yeux baignant en pleurs. + +[Note 57: Marguerite d'Autriche, fille de l'archiduc Charles, duc de +Styrie, femme du roi Philippe III, morte le 8 octobre 1611.] + +Il lui fust signifié le mardy au matin, dix-neufiesme d'octobre, qu'il +eust à faire testament de deux mille ducats, et qu'il se disposast +pour souffrir la mort dans trois jours consecutifs. Il donna mille +embrassemens à celuy qui luy apporta ceste nouvelle, le remerciant du +bonheur qu'il luy apportoit pour sortir si promptement d'une si +miserable vie et pour voir la fin de ses travaux; de rechef il impetra +très affectueusement la misericorde de Dieu, disposa aussi de son âme +au mieux qu'il luy fut possible, s'apprestant comme bon chrestien à la +dernière heure. Le jour venu, il ne cessa de se discipliner, sans +prendre aucune refection, pleurant tousjours ses fautes devant un +crucifix et un image de la saincte mère Therèse de Jesus, au quel il +avoit une singulière devotion; il pria que l'on luy portast devant luy +jusques à la mort. Ce dit jour il deschargea le sergent Juan de +Gusman, condamné avec luy à la mort pour l'assassinat de Francisco de +Xuara, et confessa qu'il avoit donné une memoire signée de Sa Majesté +au dit sergent, laquelle estoit fausse, et depuis luy avoit ostée et +rompue. + +Le mercredy de relevée, par un decret du conseil des ordres, un +religieux et un chevalier de S.-Jacques lui allèrent arracher l'ordre +du dit S.-Jacques, acte le quel il regretta grandement, et neantmoins +le laissa prendre avec une grande patience; toutesfois il dit qu'il +eust bien desiré mourir avec le dit ordre, et que jamais on ne l'avoit +osté à ceux qui avoient commis de pareils crimes. + +Il fut publié par la ville, et enjoint à tous sergens royaux et à tous +ceux de la cour de monter à cheval et leur trouver le jeudy à la place +publique. A icelle heure la dite place se trouva vide de plusieurs +estats qui y estoient, à cause qu'en ce lieu on y vend les fruicts, et +n'y avoit rien qu'un eschaffaut haut, grand et large, et au milieu une +chaise de bois couverte de noir, qui par après fut descouverte, pour +eviter l'esmotion du peuple, le quel en murmuroit, et ne vouloit que +on lui fist tant d'honneur. En la dite place, et par toutes les rues +où il devoit passer, il se trouva si grande quantité de peuple que +c'estoit chose impossible de le pouvoir nombrer. + +A unze heures et demie du matin, estoit attendant à la porte du logis +de dom Rodrigo, les croix des deux confrairies qui ordinairement +accompagnent toutes personnes que l'on execute, et plus de soixante et +dix sergens à cheval. Il descend donc en bas, accompagné de 4 +religieux cordeliers, 4 de la Trinité, 4 augustins, 4 carmes et 4 +penitens des carmes, et avoit vestu une robe de deuil et chaperon en +forme de babelou, le tout de baguette, avec la face descouverte, +laquelle il montra assez venerable et de bonne presence, les cheveux +jusques sur les espaules, (d'autant que depuis le temps qu'il avoit +esté prisonnier il ne s'estoit fait couper son poil), et la barbe +jusques à l'estomach. + +Avant que de monter sur la mulle, laquelle l'attendoit caparaçonnée et +couverte d'une housse de baguette noire, il fit le signe de la croix +par deux fois, et print un crucifix en sa main, et d'un grand courage +se mit le chaperon, pour n'avoir le visage decouvert, et baisoit fort +souvent le crucifix; et auparavant que sortir de la maison fit autre +signe de la croix et sortit de sa porte, assisté à ses costez de deux +sergens, et devant lui marchoient les croix et bannières des deux +confrairies; en sortant à la rue, jetta ses yeux partout, et contempla +la grande quantité de populace qui l'attendoit, et jetta sa veüe au +ciel, fut de cette sorte l'espace de deux _credo_, et rejetta ses yeux +sur le crucifix, jamais ne les leva jusques à estre arrivé à +l'eschafaux. Son confesseur lui donnoit courage, et lui respondit: A +la bonne heure, mon père, car je ne manque de courage à souffrir la +mort, d'autant que mon sauveur Jesus-Christ l'a endurée pour moi plus +honteusement. Allons donc au nom de Dieu. Puis que Sa Majesté le veut, +je vay très content accomplir sa volonté, et payer les excez de mes +enormes pechez et offenses. Puis, rejettant les yeux sur le crucifix, +le baisant en commemoration de celuy qui nous a rachetez, lui demanda +pardon et misericorde. Il eut toujours le courage si grand, que, +mesmes ceux qui pensoient, par quelque pieux discours, le consoler en +ses grandes afflictions, il les encourageoit et les consoloit +luy-mesmes, desprisant les grandeurs et vanitez de ce monde, les +figurant comme une ombre ou une fumée au prix de celles de la +beatitude eternelle, tellement qu'il attiroit le peuple à si grande +compassion, qu'ils avoient plus de doleance de son infortune qu'il +n'avoit luy-même à la mort que il alloit librement souffrir. Aussi +ceste generosité, que les plus offensez remarquèrent en luy, servit +d'eau pour esteindre le feu de leur animosité. L'executeur des hautes +sentences criminelles luy menoit lui-mesme sa mule par la bride, +estant l'ordre et la coustume du dit païs quand c'est quelque homme de +qualité qui a acquis quelque supresme degré, ainsi que cestuy-cy +avoit; et, commençant à marcher ce funèbre arroy (bien que la +multitude du peuple les empeschât assez), le crieur public, à son +accoustumée, commença à s'escrier tout haut, à prononcer sa sentence, +avec les crimes qu'il avoit miserablement commis, disant ainsi: + +«Voicy la justice que fait faire le roy nostre sire à cet homme, pour +en avoir fait massacrer miserablement un autre, commetant delicts +d'assassinat, et avoir esté coupable en la mort de plusieurs personnes +de remarque, soit pour en avoir commis plusieurs et diverses offences, +lesquelles ne doivent estre declarées, et sont reservées en secret +dans le procès, pour lesquelles il est condamné à estre degorgé pour +son chastiment, afin qu'il puisse servir d'exemple à ceux qui +commettront un tel excez; qui tel fera, ainsi le payera.» + +Il arriva à l'échafaud. Le père maistre frère Gregoire de Pedroza, de +l'ordre de S.-Hierosme, predicateur de Sa Majesté, et grand ami de +Rodrigo. Il monta premierement tous les religieux, et lui avec +quelques uns, se decouvra du chaperon, et montra son visage encore +avec la mesme miserable gravité seigneurialle; il fut quelque temps à +parler au dit père Pedroza sur les bras de la chaise, pendant que tous +les religieux estoient à genoux, et lui faisoient la prière et +recommandation de son âme. Il se reconcilia de rechef avec un grand +courage, print congé de tous, et s'est assis dans la chaise, donnant +permission à l'executeur afin qu'il lui liast les bras, pieds et le +corps, et lui-mesme denoua les cordons de sa fraise, ce que après +l'executeur lui osta tout à fait, lui demandant pardon. Dom Rodrigo +l'embrassa, et approcha par deux fois sa joüe auprès de la sienne et +lui donna, lui disant qu'il estoit son plus grand amy; et, se +descouvrant fort bien la gorge pour recevoir le coup, de rechef il +s'offrit à Dieu, adorant le crucifix avec une douleur amère et +repentance de ses pechez, pendant que l'executeur lui accommoda un +bandeau de taffetas devant ses yeux, et, lui renversant la tête sur le +dossier de la chaise, lui coupa la gorge[58], rendant en un même +instant l'âme à son createur, sans que le corps fist aucun +mouvement[59], ce qui encourageoit tous les assistans à faire prières +et oraisons pour luy, ce que firent aussi les religieux, et ne se peut +ennombrer les cris et lamentations du peuple de voir un si horrible +spectacle, considerant les deux extresmes degrez où la fortune l'avoit +reduit. + +[Note 58: Cette exécution eut lieu le 21 octobre 1621. Il y avoit +trois ans que le procès de D. Rodrigue étoit commencé. On ne l'avoit +ainsi fait traîner en longueur que pour entretenir la haine du peuple +contre tout ce qui rappeloit le ministère du duc de Lerme, et, créer +de nouveaux obstacles à ce ministre s'il tentoit de rentrer en grâce. +Il y réussit un instant: Philippe III le rappela de l'exil, et il y +eut quelque espérance de salut pour D. Rodrigue; mais la mort du roi +et l'avénement de Philippe IV, qui fut tout à fait contraire à ces +idées de clémence, firent renvoyer le duc de Lerme en exil et hâter le +supplice de son favori.] + +[Note 59: «Calderon mourut, dit Saavedra en ses devises politiques, +avec une constance héroïque, qui changea en estime et en compassion +cette haine universelle que sa fortune lui avoit attirée.»] + +Incontinent après, le corps fut delié et mis sur une bayette noire; +deux carreaux de dueil estoient sur l'eschaffaux, qui servirent à cet +effet; son visage ne fut couvert, mais tout le reste de son corps le +fut de la mesme estoffe, qui fut mise dessous luy. Un crucifix fut mis +dessus son estomach, et quatre flambeaux furent mis à ses costez; +plusieurs officiers de la justice y faisoient une soigneuse garde, et +tout incontinent il fut publié à son de trompe de n'enlever ce dit +corps sur peine de la vie jusque à ce que le sieur president en eust +ordonné. Il fut veu et visité de plusieurs personnes pour voir s'il +etoit mort entierement, et estoient auprès de luy grande quantité de +prestres et religieux, lesquels, par grande devotion, faisoient à Dieu +prières et oraisons pour son âme. Sur le soir il fut donné permission +de l'enterrer, où il s'assembla très grande quantité du clergé et +religieux, avec des flambeaux dont on se sert en ce pays au lieu de +torches, et s'apprestoit-on à faire de grandes solennitez pour +l'enterrement d'un personnage tel qu'il estoit; mais il vint un +commandement et deffence que aucun ne l'eust à assister au dit +enterrement, et ne fust permis à aucune personne de le descendre pour +l'ensevelir honorablement, et fut enseveli par les deux femmes qui +ordinairement ensevelissent les criminels. Ses vestemens furent +delivrez à l'executeur par les officiers de la justice. Il fut +depouillé devant tout le peuple; je ne sçay coeur si dur qui n'en eust +eu pitié. Par dessus une tunique blanche il luy fut mis la robbe d'un +cordelier, parce que c'est la coustume du pays que, lors qu'on +ensevelist une personne, s'il a devotion à quelque religion, on lui +met une robbe des dits religieux avec luy. Il ne fut mis dans un +coffre, ains dans la mesme bière de sa parroisse, et fut couvert avec +la même bayette noire, et porté sur les espaules par les six frères +d'Anton Martin, qui sont ceux qui portent les executez. Deux croix des +confraires de la Paix et de la Misericorde l'accompagnèrent; six +pauvres avec six flambeaux, et quatre prestres de la parroisse, et le +portèrent sans qu'on sonnast aucune cloche au monastère des Carmes +penitens, où il requist estre inhumé au capitoire. Ces bons pères +avoient tendu leur eglise de noir, et dirent pour luy plusieurs messes +et autres prières. Le desaccoustrant de ses vestemens, il fut trouvé +une très apre haire. L'acte de la contrition (qui est une image de +Nostre Seigneur portant la croix) lui fut trouvé sur son estomach, un +chapelet de bois en sa pochette, et tout son corps meurtry et +deschiré des grandes disciplines qu'il s'estoit données; d'estre à +genoux continuellement, il en avoit de grandes playes. Dieu permist +qu'il fust despouillé en public, afin que sa penitence fust reconnue +et manifeste. + +Voicy un exemple où l'on peut gouster quel est le succez de la +felicité humaine, et quel poison c'est que les richesses qui s'y +peuvent posseder, car Dieu dispose de l'advenir, et rabaisse assez +souvent l'orgueil de ceux qui, eslevez au sommet de quelque dignité, +veulent braver sa divinité et mescognoistre la cause dont ils ne sont +qu'un petit effet. Dieu veuille mesurer sa misericorde à l'aspresté de +sa penitence, et lui donner son paradis! Mandement et execution fut +donné contre dom Rodrigue pour deux cens soixante et douze millions +cent soixante et deux mil neuf cens soixante et quatre maravedis, qui +valent en France 887066 escus, aux condamnations pecuniaires, les +joyaux et meubles de la maison appliquez à Sa Majesté, qui ont esté +appreciez à cent quatre vingt mil ducats, qui valent 165000 escus. + +Il estoit marquis des Sept Eglises, comte de la Oliva, commandeur de +Ocana en l'ordre de Sainct-Jacques, capitaine de la garde allemande, +concierge de la maison d'Arragon, greffier en la chancellerie de +Valladolid, tresorier des ouvrages de la dite ville, grand prevost, et +sergent mayeur, concierge de la prison royale, et avoit deux regimens, +avec voix et place au conseil, et en la première antiquité; il estoit +grand courrier de la dite ville, et avoit un maravedy de chacune bulle +de la croisade qui s'imprime à Valladolid, qui se monte à plus de six +mil ducats de rente, qui valent, monnoye de France, 5500 escus; +aucune personne ne peut demeurer en Espagne sans avoir la bulle; il +avoit sa chambre perpetuelle aux comedies de Valladolid, et une autre +à la cour de la Orix; il estoit resident de Soria, qui vaut autant +qu'eschevin, ayant voix au conseil et assemblées; gardien et patron du +monastère de Portacely en Valladolid; il avoit aussi deux regimens en +la cité de Plasencia; il estoit gardien de la chapelle royalle du +monastère de la Trinité en Madrid. Ses meubles furent prisez à quatre +cens mil ducats, qui valent 366666 escus. Il avoit la moitié du butin +qu'on apporte des Indes; il avoit le droict du bois du Bresil qui +vient à Lisbonne, qui luy valloit 11000 escus de rente, et le roy lui +avoit donné que nul ne pouvoit traicter aux Indes en meules de moulin +et d'esmouleur que luy, qui luy valloit grand revenu. + +Il s'est trouvé pour certain que chacun an il entroit en sa maison +plus de deux cens mil ducats de rente, qui seroit 183333 escus de +rente, sans les particulières richesses, qu'il est impossible de +nombrer. + +Son père et sa femme, avec deux fils et deux filles, s'exemptèrent de +cette ville deux jours avant son execution, après avoir fait de +grandes diligences pour lui sauver la vie, et avoir jetté plusieurs +larmes; et tient-on qu'ils se sont retirez à Oliva, qui est ce que +l'on peut raconter de ceste presente histoire. + +De Madrid, le vingt-deuxiesme jour d'octobre mil six cens vingt-un. + +FIN. + + * * * * * + + + _Examen sur l'inconnue et nouvelle caballe des frères de la + Rozée-Croix, habituez depuis peu de temps en la ville de Paris. + Ensemble l'histoire des moeurs, coustumes, prodiges et + particularitez d'iceux._ + + _Maleficos non patieris venire._ Exod. 22. + + M.DC.XXIIII. + + In-8[60]. + + [Note 60: Il y avoit eu une édition de cette pièce l'année + précédente, _Paris_, _Pierre de le Fosse_, 1623, in-8. Le titre + est le même, sauf cette différence que les frères de la + Rose-Croix y sont appelés _frères de la Croix-Rosée_. M. Leber + possédoit cette édition. V. le _Catalogue_ de sa bibliothèque, nº + 3390.-- + + Les frères de la Rose-Croix, qui reconnoissoient pour fondateur + Christian Rosenkreutz, avoient commencé de se révéler en 1604, + après que l'ouverture du tombeau du maître eut livré aux + disciples les grands arcanes écrits en lettres d'or. «Entre + toutes ces raretez, dit Naudé, parlant des momeries de la secte + nouvelle, il n'y en avoit pas de plus remarquable qu'une + inscription, laquelle ils trouvèrent sous un vieil mur: «Après + six vingts ans, je seray descouverte», car elle nous desnote l'an + 1604, qu'ils ont commencé à paroistre.» _Instruction à la France + sur la verité de l'histoire des frères de la Roze-Croix_, Paris, + 1623, in-8, pag. 38. Ce livre de G. Naudé, que M. Hoefer a + indiqué par erreur sous le titre de _Advis à la France_, etc. + (_Hist. de la Chimie_, tom. II, pag. 326), est une curieuse + satire des pratiques de ces thaumaturges. C'est la plus + considérable de celles qui furent publiées alors dans la même + intention, et parmi lesquelles nous nous contenterons de citer: + 1º _Effroyables factions faictes entre le diable et les prétendus + Invisibles...._, pièce que nous comptons donner dans l'un de nos + volumes; 2º _Advertissement pieux et très utile des frères de la + Rosée-Croix... escrit et mis en lumière pour le bien public par + Henry Neuhous de Dantzic..._ Paris, 1623, traduction d'une pièce + latine: _Pia et utilissima admonitio de fratribus Roseæ-Crucis_, + etc., parue l'année précédente. Les pièces en latin sur ce sujet + furent surtout nombreuses; M. Leber en possédoit un plein + portefeuille. Il en cite sept, avec leurs titres, sous le nº 3391 + de son _Catalogue_, et il n'en épuise pas la liste. Elles sont + datées de 1616 à 1622, et la plupart viennent d'Allemagne. Ce + même pays nous avoit envoyé, mais écrite dans l'idiome national, + une autre critique de la doctrine des Rose-Croix sous ce titre + bizarre: _les Noces chimiques de Christian Rosen-Kreutz_, etc. + Strasbourg, 1616, in-8.--Nous ne citons ce livre que d'après M. + Hoefer, _loc. cit._] + + +Depuis la culbute des demons, et que le premier ange apostat eust +souffert la punition deüe à sa superbe, superbe qui paroissoit en ces +termes: «_Je grimperay dans le ciel, je hausseray mon throsne au +dessus_ _des astres, je seray assis en la montagne du testament au +costé d'Aquilon, je monteray sur la hautesse des nües, et seray +semblable au Très-Haut_» (Es. 14); depuis, dis-je, que cet orgueilleux +eust mesuré la distance du ciel en terre, et qu'au lieu de voltiger +sur les orbes célestes, il s'est veu garotté des liens eternels au lac +caligineux des enfers, l'homme, son successeur aux siéges du paradis, +a eu beaucoup à souffrir. Cet enragé, se voyant forclos de l'heritage +qui luy appartenoit comme au fils aisné, et se voyant exilé et +vagabond par le monde, n'a cessé de dresser des embuches à son cadet. + +Or, les trois plus fortes machines qu'il fist jamais rouller sont +comprises en ce passage de l'apostre sainct Jude: _Hi, inquit, carnem +quidem maculant, dominationem spernunt, majestatem blasphemant._ Ces +demons, dit l'apostolique escrivain, fouillent et contaminent nostre +chair par la contagion du peché, et ce en depit qu'elle a servy de +vestement à la divinité. + +Ils meprisent et foullent aux pieds toutes puissances superieures, se +servans pour ce subject d'un nombre infiny d'heretiques, esprits +revesches et libertins, indomptables poulains, rompans licentieusement +où les portent leurs caprices, et ce en despit du bel ordre +hierarchique dont se maintiennent au ciel empirée les neuf classes des +anges confirmez en grace. + +Ils blasphèment aussi contre la majesté divine par enchantemens, +prestiges, sabbats et autres impietez execrables, dont ils +enbaboüinent les simples, et ce pour contre-carrer la toute-puissance +de Dieu, faire bande à part, et s'approprier quelque espèce de culte +et d'adoration. + +Pour faire joüer cette dernière pièce, Sathan a de tout temps +entoxiqué les esprits qu'il a jugé les plus souples à ses +frauduleuses impressions de je ne sçay quelle science noire et +cabalistique, qui ne consiste qu'en certains caractères, figures, +cernes, ablutions, sacrifices, invocations, suffumigations, croix +doubles, usurpation des noms divins, en sorte que les advancez en +cette escolle diabolique se pensent des petits dieux, et veulent tenir +tout le monde en bransle souz leur baguette magicienne, ne +s'appercevant pas, les miserables, que tous ces prodiges executez par +les demons à leur commandement, ne sont que des singeries et des +trompeurs appas pour leur faire avaller l'hameçon infernal. + +Combien de curieux ont fait naufrage en cette mer perilleuse! combien +d'Absirtes ont senty les griffes de cette Medée! combien de Grecs +empoisonnez du gasteau de cette Circé! Un Zoroastre, un Porphyre, un +Hydrootès, un Apulée, un Agripe, un Thianée, un Arbatel, et autres de +telle farine, sçavent bien maintenant, cruciez des flames eternelles, +combien frivolles et ridicules sont les dogmes de cette maudite +science! + +L'Egypte, l'Arrabie et la Caldée, furent seules jadis contagiées de +ceste peste; mais aujourd'huy ce venin pullule par toute la terre +habitable: le diable a rompu ses liens, l'enfer est ouvert, et nos +crimes sont montez à tel point, que l'univers des-jà semble crouller +ses fondemens, et ne faisons plus qu'attendre le feu vengeur du ciel +pour renouveller les elements et purger les mortels dans la fournaise +de l'ire de Dieu. + +Que sont, je vous prie, tous ces devins, aruspices, magiciens, +cabalistes, triacleurs, charlatans, maistres-mires et autres +desesperez, sinon precurseurs de l'ante-christ[61], enfans perdus et +fourriers de Sathan? Mais ce que je trouve de plus abominable aux +escrits de ces curieux, c'est que pour fueilles de leurs hapelourdes, +et pour mieux rendre plausibles leurs estranges maximes, ils osent se +couvrir de l'authorité des pères et patriarches anciens, et les faire +autheurs de leurs magiques piperies. + +[Note 61: Dans l'une des pièces citées tout à l'heure, _Advertissement +pieux et très utile_, etc., pag. 1, on retrouve cette pensée, que les +Rose-Croix étoient précurseurs de l'Antechrist et apportoient au monde +«l'advertissement que Notre-Seigneur nous a donné par sa bouche, et +signes qui doivent précéder son dernier avénement.»] + +Ainsi, si nous croyons à ces blesches, Adam fut le premier inventeur +de la caballe; ce fut en l'estude de cette doctrine qu'après sa chute +le roy de l'univers trouva de l'allegement à sa douleur, et que par +elle il vit en esprit prophetique que de sa race devoit naistre le +Restaurateur du genre humain; ce fut par ceste fabuleuse magie +qu'Enoch et Helie furent ravis, que Noé se sauva du deluge universel, +et Moyse n'eust jamais fait de miracles en Egypte, en la terre de +Cham, divisé les flots de la mer Rouge, fait sourcer les eaux des +rochers, s'il n'eust estudié en ceste mystique science; ce fut par +elle que Josué arresta le soleil au milieu de sa carrière, que +Ezechias se prolongea la vie de quinze ans. Gedeon, Sansoh, Jepté, +estoient de la première classe; Abraham en tenoit escole ouverte; +Daniel et Joseph en apprindrent l'explication des songes; par elle, +sainct Paul monta jusqu'au ciel, et luy furent revellez les secrets +cachez au reste des hommes; par elle, les trois roys orientaux eurent +l'honneur d'adorer des premiers le Sauveur en sa chreiche; c'estoit +l'exercice des premiers anachorettes, et les apostres n'eussent eu +jamais le don des langues qu'abreuvez de ceste ancienne et venerable +discipline. + +O blasphèmes! ô impietez! ô monarques! ô magistrats! laisserez-vous +toujours ces monstres sur la terre? Ces diables incarnés, ces +criminels de lèze-majesté divine, pollueront-ils tousjours impunement +le ciel et la terre de leurs sorcelleries? + +Et, Louys le Juste, sera-il dit qu'en la metropolitaine de vostre +royaume, à la barbe du plus auguste de voz parlemens, sejour ordinaire +de Vostre sacrée Majesté, tels endiablez ozent jetter leurs envenimées +racines pour y commencer le règne du fils de perdition? Est-il point +parvenu jusqu'en vostre Louvre le bruit commun des _frères de la +Rosée-Croix_, bande infernalle, mortes payes de Sathan, brigade +abandonnée, sortie de ces derniers temps des manoirs plutonniques pour +achever de corrompre un tas de desbauchez qui courent le grand galop +aux enfers, et dont les brutalles actions font voir combien peu ils +estiment le salut de leurs ames? + +Je raconteray icy deux histoires prodigieuses sorties de la boutique +de ces nouveaux academiques, tesmoignées par plusieurs personnes +dignes de foy. + +Deux de ces rustres furent trouver l'un des premiers directeurs des +fleurs de lys, dont la consommée doctrine et probité de moeurs sont +les deux chandelliers d'or tousjours luysans devant l'image de +Themis[62]. La harangue de ces striges et enchanteurs fut un tissu du +grec de Demosthène, du latin de Ciceron, de l'arrabe d'Avicenne, de +l'hebreu de Joseph; bref, tout le miel d'Hymette, toutes les fleurs du +Parnasse, y estoient abondamment espandüs. Neantmoins cet esprit de +calibre, ce jugement de fine trempe se douta de l'encloüeure, et +recogneut en leurs discours quelque chose de sur-naturel. Après donc +quelques complimens faits de bienseance, il les congedie, et leur fait +promettre de le revoir en plus grande troupe. Partis que sont ces +effrontez, ils rencontrent de hazard un certain senateur, dont la face +morne et triste monstroit l'esprit n'estre en bonne assiette. Eux +trouvant cet humeur propre à leurs malefices, ils l'abordent, +l'appellent par son nom, feignent avoir estudié avec luy, le font +ressouvenir de ses jeunesses passées, enfin s'informent de la cause de +son ennuy. Il leur dit franchement qu'il estoit pressé de creanciers, +et que ses debtes le reculoient de ses pretentions. Ils prennent +l'occasion au poil, lui font offres de deniers et luy promettent de +livrer à son simple cedule telle somme qu'il desire. Les remerciemens +suivent les offres; ils se separent après s'estre dit reciproquement +leur logis. Nostre conseiller demeure estonné de l'excessive +liberalité de ces incogneus, ne se souvient point les avoir jamais +pratiquez, et, contant le fait à plusieurs de ses amis, il eust langue +que c'estoient les mesmes qui avoient fait la susdicte visite. + +[Note 62: Les Rose-Croix s'attaquèrent surtout aux gens de robe pour +les endoctriner. «Ils produisent, dit G. Naudé, des advocats et +presidents qui pourroient rendre tesmoignage de cette congregation.» +_Instruction à la France_, etc., pag. 5.] + +Ces deux juges se voyent, prennent resolution de donner la chasse à +ces cabalistes, et pour ce subject y envoient le chevalier du guet et +ses archers, qui, venus, frappent à la porte, font commandement +d'ouvrir de par le roy. Les frères refusent l'ouverture, respondent +insolemment; enfin, les portes rompues, ne se trouve en la maison que +les murailles[63]. + +[Note 63: Dans l'_Advertissement pieux et très utile, etc._, pag. 5, +l'apparition des Rose-Croix à un avocat de Paris est racontée d'une +manière moins défavorable pour eux, bien qu'elle aboutisse aussi à une +fuite prudente: «Selon le commun bruict, se sont apparus à un advocat +qui faisoit des escritures pour une de ses parties; mais étant survenu +quelqu'un qui avoit affaire à luy, après luy avoir dit qu'ils +reviendroient une autre fois, soudain ils disparurent; ce que +l'advocat ayant raconté à un sien amy quelques jours après, on dit que +ces frères s'apparurent de rechef à luy dans le faubourg +Saint-Germain, et luy reprochèrent qu'il n'avoit pu garder le secret, +qui est le premier principe de leur secte, et qu'oncques depuis il ne +les a reveus.»] + +Un jeune homme de bonne maison, amoureux de la fille d'un droguiste, +ne pouvant parvenir à ses desseins, tombe malade. Un des frères de la +Rosée-Croix, desguisé en medecin[64], le va voir, luy dit la cause de +sa maladie, luy promet la jouissance de ses desirs; enfin, ayant tiré +son consentement, luy fait voir un demon succube souz la forme de la +droguiste, qui abuse de ce miserable, puis le laisse aliené de son +esprit. + +[Note 64: Tous les frères de la Rose-Croix, et, «de quatre qu'ils +estoient au commencement, ils s'estoient accreuz et augmentez jusqu'au +nombre de huit», s'arrogeoient la grâce de guerir les malades, grâce +«si abondante en eux que la multitude des affaires leur causoit de +l'empeschement.» G. Naudé, _Instruction à la France_, etc., pag. 33, +35, 36.] + +Mille autres merveilles se racontent de ceste canaille, qui font assez +cognoistre de quel esprit elle est poussée; mais surtout ne sont pas +sans admiration les placards et affiches que ces beaux dogmatiseurs +ont ozé apposer par les carfours et places publiques. En voicy la +teneur[65]. + +[Note 65: Cette affiche des Rose-Croix est reproduite dans +l'_Advertissement pieux et très utile_, etc., pag. 1. G. Naudé la +donne aussi (pag. 5), en la faisant précéder de ces curieux détails: +«Et, de fait, il y a environ trois mois que quelqu'un d'iceulx, voyant +que, le roy estant à Fontainebleau, le royaume tranquille, Mansfeld +trop esloigné pour avoir tous les jours des nouvelles, l'on manquoit +de discours sur le change par toutes les compagnies, s'advisa, pour +vous en fournir, de placarder par les carrefours ce billet, contenant +six lignes manuscrites.» _Instruction à la France_, etc., pag. 26.] + +«Nous, les deputez de nostre collége principal des frères de la +Rosée-Croix, qui faisons sejour en ceste ville, visibles et +invisibles, au nom du Très Haut, vers qui se tourne le coeur des +justes, enseignons toutes sciences sans livres, marques ny signes, et +parlons les langues des pays où nous habitons, pour retirer les +hommes, nos semblables, d'erreur et de mort.» + +En ce peu de lignes se remarquent de grands blasphèmes: premièrement, +que ces prophanes font mine de s'enroller soubs le drapeau de la +croix, que le prince des tenèbres, leur maistre, abhorre sur toutes +choses; + +Secondement, en ce qu'ils se disent invisibles quand ils veulent, +qualité incommunicable à tout corps naturel qui consiste de matière et +de forme, et qui ne peut s'acquerir par aucune science legitime; + +Tiercement, se jactans d'apprendre toutes disciplines en un moment, +sans livres, signes ni marques, ce qui surpasse l'esprit humain: car +par épitomes et abregez se pourroit bien faciliter l'acquisition des +sciences, mais encore seroit-ce successivement et avec le temps; + +Quartement, s'approprians tous vocables et dialectes et parlans toutes +langues, prerogative qui n'a jamais esté conferée qu'aux apostres, de +la vie desquels ils sont bien esloignez. + +Reste à conclure que telles gens ne sont pas envoyez de Dieu pour nous +retirer d'erreur et de mort, mais suscitez de Satan pour traisner aux +abismes les ames emportées de trop grande curiosité. + +Or, avant que terminer cet examen, je veux faire un racourcy de toute +la science cabalistique, et en rediger les preceptes, theorèmes et +règles universelles. + +Le principal donc de cet abominable collége[66] est Sathan, sçavant +veritablement, n'ayant rien perdu par sa revolte de ses dons de +nature. + +[Note 66: Les Rose-Croix appeloient en effet collége le lieu de leur +réunion. Ils en avoient trois: «l'un aux Indes, en une île toujours +flottante sur la mer; un autre au Canada, et le troisième en la ville +de Paris, en certains lieux souterrains.» _Avertissement pieux et très +utile_, etc., pag. 4-5.] + +Son A B C et premier document, c'est de renier Dieu, createur de +toutes choses, blasphemer contre la très simple et individuë Trinité, +fouler aux pieds tous les mistères de la redemption, cracher au visage +de la mère de Dieu et de tous les saints. + +Le second, abhorrer le nom chretien, renoncer au baptesme, aux +suffrages de l'Eglise et aux sacrements. + +Tiercement, sacrifier au diable, faire pacte avec luy, l'adorer, lui +rendre hommage de fidelité, adulterer avec luy, luy vouer ses enfants +innocens, et le recognoistre pour son bien faicteur. + +Quartement, aller aux sabbats, garder les crapaux, faire des poudres +venefiques, poissons, pastes de milet noir, gresles sorcières, dancer +avec les demons, battre la gresle, exciter les orages, ravager les +champs, perdre les fruits, meurtrir et martirer son prochain de mil +maladies. + +Voilà les fruicts plus suaves de ceste abominable magie; puis les bons +compagnons demandent s'il est loisible de les faire mourir, si l'on +doit proceder judiciairement contr'eux, et s'il n'est pas plus à +propos de les renvoyer à leurs pasteurs et curez, comme gens estropiez +de cervelle, que regler leur procez à l'extraordinaire! + +O ames peu zelées de l'honneur de Dieu! sçachez que l'heresie et la +sorcellerie sont deux monstres qu'on doit estouffer au berceau; ce feu +gaigne bientost pays, et bientost ce venin se communique à toute la +masse. C'est pourquoy les saincts cayers en conseillent l'extirpation +en ces termes exprès: _Maleficos non patieris venire_ (Exod. 22); et +au Levitiq., 20: _Anima quæ declinaverit ad magos et ariolos et +fornicata fuerit cum eis, ponam faciem meam contra eam et interficiam +eam de medio populi sui_. + + * * * * * + + + _Role des presentations faictes au Grand Jour de l'éloquence + françoise. Première assize le 13 mars 1634_[67]. In-8. + + [Note 67: Cette date, pour une pièce, qui a trait sans doute aux + séances de l'Académie françoise, est fort intéressante à + remarquer, en ce qu'elle devance de près d'une année celle des + lettres royales qui constituèrent ce corps illustre. Ces + lettres-patentes sont du 5 janvier 1635; or il seroit évident, + d'après notre curieux livret, que dès les premiers mois de + l'année précédente la docte assemblée tenoit ses assises, non + plus à huis clos, comme elle avoit fait d'abord dans le petit + logis de Conrart, rue Saint-Denis, mais ouvertement et à la + connoissance de tous. Il ne faudroit donc plus dater de 1635, + mais bien de 1634, l'existence réelle de l'Académie françoise.] + + +S'est presenté le procureur des Pères de l'Oratoire, requerant que +tous les mots de spiritualité quy sont dans les livres du feu cardinal +de Berulle[68] soient tenuz pour bons françois.--Respondu: Soit +communiqué au sieur Arsent[69] et au Père Binet[70]. + +[Note 68: Le saint homme n'échappoit du reste au bon langage que par +ses néologismes de spiritualité; il faut même se hâter de dire qu'il +étoit l'un des plus fervents admirateurs des bons écrivains de son +époque, fussent-ils assez peu chrétiens, comme Balzac, par exemple, +qu'il admiroit par dessus tout. Vigneul-Marville, _Mélanges d'histoire +et de littérature_, Paris 1699, in-12, pag. 90.] + +[Note 69: Il faut lire _Hersent_, car il doit s'agir ici du docteur de +Sorbonne Charles Hersent, l'un des plus forts casuistes de cette +époque. Il avoit été prêtre de l'Oratoire, dans les premiers temps de +son établissement par M. de Berulle. En remettant à son examen les +livres du cardinal, on les soumettoit donc à un bon juge.] + +[Note 70: Étienne Binet, jésuite, mort en 1639, après avoir été +recteur en différentes maisons de son ordre, et avoir publié grand +nombre d'ouvrages de piété. Dans le plus excellent de tous, omis +pourtant par la _Biographie universelle: Quel est le meilleur +gouvernement, le rigoureux ou le doux_, Paris, 1636, in-8, se trouve, +au chapitre IV, cette phrase sur la famille de Dieu, que Bossuet +appliqua plus tard si éloquemment à la congrégation de l'Oratoire: +«Jamais il ne fut une telle famille, où tout le monde obéit sans que +personne y commande.» V. édit. de 1776, pag. 90.] + +S'est presentée la dame vicomtesse d'Auchy[71], requerant que toute +l'Ecriture saincte soit traduicte en termes aussy doux que ceux +qu'elle a employé en son livre, et que desormais ceux qui la +traicteront par parolle ou par escript ayent à s'abstenir de plusieurs +mots terminez en _ment_, comme categoriquement, substantiellement, _et +cætera_.--R. Soit communiqué au syndic de la Faculté de theologie de +Paris. + +[Note 71: Charlotte des Ursins, vicomtesse d'Auchy, tenoit chez elle +une sorte d'académie de théologie, que l'archevêque de Paris dut +interdire. (_Tallemant_, in-12., t. II, p. 6-7.) Elle publia un livre +qu'elle n'avoit point fait elle-même, sous ce titre: _Homélies sur +l'épître de S. Paul aux Hébreux, par Charlotte des Ursins, vicomtesse +d'Ochy_. Paris, Charles Rouillard, 1634, in-4.] + +S'est presenté le sieur Montmor, le Grec[72], requerant pour monsieur +le P. de N.[73] qu'il plaise à la compagnie de declarer que le +françois du dict sieur P. de N. est de bon debit.--R. Soit communiqué +à l'imprimeur Estienne. + +[Note 72: P. de Montmaur, le fameux parasite tant moqué par Ménage, +dont Sallengre a donné _l'Histoire_ satirique, 2 vol. in-8, 1715. On +l'appeloit Montmaur _le Grec_ depuis qu'il avoit succédé au P. Goulu +dans la chaire de professeur royal en langue grecque.] + +[Note 73: Peut-être faut-il substituer l'initiale M à celle-ci, car je +pense qu'on veut parler ici du président de Mesmes, chez qui Montmaur +avoit plein accès, et qu'en bon parasite il flattoit, même dans son +mauvais langage.] + +S'est presentée la dame marquise de M.[74], requerant que, pour eviter +les occasions de mal penser que donnent souvent les parolles embiguës, +le mot de _conception_ ne soit tenu pour françois qu'une fois l'an, et +ce seullement à cause de l'epithète _immaculée_, et que, pour le +surplus de l'année, à yceluy mot de _conception_ soit subrogé celuy de +_penser_.--Monsieur le president a demandé à ladicte dame en quel nom +elle procedoit, et elle a repondu qu'elle requeroit seullement de son +chef ce qu'elle croyoit importer à la pureté de la langue +françoise.--R. La requerante fera apparoir de procuration de toutes +les parties ayans interests à sa requeste, et ce dans huictaine pour +tout delay, à peine d'estre deboutée. + +[Note 74: Nous ne savons quelle est cette prude marquise.] + +S'est presenté Richard de Sainct-Felix, sieur de la Serre, fondé en +procuration de tous les couchez sur l'estat de volerie, requerant que +_le vol_ ne fust pas cassé.--R. Remis au bon plaisir de Sa Majesté. + +S'est presenté un capitaine licencié apportant sa lettre de +licenciement, quy commence par: _Nostre amé et feal_, desquels mots il +demande l'interprétation.--R. Renvoyé au conseil des despesches. + +S'est presenté H. de Fierbras, cadet gascon, se faisant fort sur tous +ceux de son pays, requerant qu'on n'ostast point le _poinct_ à leur +honneur, ny _l'eclaircissement_ à leur espée.--R. Pour ce quy est du +_poinct_, soit communiqué aux professeurs de mathematiques; pour +_l'eclaircissement_, renvoyé aux fourbisseurs. + +S'est presenté Jean le Preux, dict la Coque, sergent de la maistre de +camp de Menillet, requerant que reiglement soit faict entre les +soldats et les couriers pour le mot de _poste_.--R. Le sieur de +Nouveau sera prié d'en conferer avec messieurs les marechaux de +France. + +S'est presenté noble Anthoine Partout, sieur de Passevolant[75], +chevau-leger de Montestruc, menant par dessous les bras la demoiselle +Niepce de la Guimbarde en simple coiffeure de nuict, eux requerant +conjointement que, pour eviter à grands inconveniens, il plaise à la +compagnie declarer que _cornette_ est diminutif de _cor_ ou de +_corps_, et non de _corne_.--R. La compagnie, ayant esgard à +l'interest que peuvent pretendre à ce mot messieurs les officiers de +justice, a presentement deputé le sieur B. pour prier le sieur Gillot, +conseiller en la cinquiesme des enquestes, d'en conferer à messieurs +de sa chambre, et, en cas qu'ils se trouvassent partys et que, selon +la coustume, l'affaire tombast à la première des enquestes, suffira +que le dict sieur B. la recommande au sieur de *** conseiller, +distribué en ycelle; que si, par proposition d'erreur contre l'arrest +quy pourroit estre donné en ladicte première des enquestes, l'affaire +doit estre terminée au conseil, ledict sieur B. solicitera à ce que le +sieur *** soit donné pour rapporteur. + +[Note 75: Ce mot de passe-volant sent bien son soldat de contrebande. +C'est en effet le nom qu'on donnoit aux hommes que, les jours de +revue, les capitaines incorporoient dans leurs compagnies pour en +combler les vides. Une ordonnance de 1668 comdamna les passe-volants à +être marqués à la joue d'une fleur de lis.] + +S'est presenté le sieur Rouillard, syndic des advocats, requerant +qu'il soit declaré que, sans desroger à la pureté de la langue, les +advocats auront droict de continuer à se servir de tous les mots de +pratique, surtout de _salvation_, _forclusion_ et autres en _ion_, +même d'_intimation_ avec son O, quy est ny en grec, ny micron, mais +notoirement bon françois, puis qu'il donne à vivre à tant d'officiers +du roy en cour souveraine, declarant excepter de sa requeste les mots +de _haro_ et de _chartre_, qu'il recognoist n'estre que de pratique +normande.--R. La compagnie, sans avoir esgard à la requeste verbale +dudict Rouillard, a ordonné que le jargon des advocats ne peut estre +receu françois que sus lettres royales quy ne soyent ni obreptices ny +subreptices. + +S'est presenté le syndic des secretaires de Sainct-Innocent[76], +requerant qu'il soit dit que le mot de _secretaire_ ne peut signifier +en bon françois le clerc d'un conseiller.--Respondu: Seront sur ce +faites remontrances au roy de la Bazoche. + +[Note 76: Ce sont les écrivains publics, qui, on le sait, se tenoient +en grand nombre sous les charniers de Saint-Innocent.] + +Se sont presentées plusieurs dames expressement revenues du cours pour +requerir qu'elles peussent s'approprier le mot de _ravissant_[77] et +l'appliquer à tout.--R. Accordé, reservée l'opposition des tresoriers. + +[Note 77: Mot redevenu fort à la mode, et que les poètes et les femmes +employoient alors à tout propos. Voiture s'en servoit plus que +personne. V. le _Dictionnaire_ de Richelet, 1re édit., à ce mot.] + +S'est presentée une mercière du Palais, requerant qu'il fust declaré +que c'est parler bon françois de dire qu'une dame porte un +_galand_[78].--R. Accordé. + +[Note 78: C'étoit un _noeud de ruban_ que les femmes portoient alors +sur la poitrine. Le mot, sur lequel on jouoit souvent, comme ici, +étoit venu d'Italie avec la mode de cet ornement coquet. En cette +année 1634, elle étoit en pleine faveur et faisoit la fortune des +mercières du Palais. Corneille, dans une de ses premières pièces, +jouée justement à cette époque, met en scène, devant une de leurs +boutiques, une suivante à qui un valet parle ainsi: + + Si tu fais ce coup-là, que ton pouvoir est grand! + Viens, je te veux donner tout à l'heure un galant. + (_La Galerie du Palais_ (1634), act. 4, scène 15.) + +Le beau _galand de neige_ que Gros-René rend à Marinette dans le +_Dépit amoureux_ (acte IV, sc. 4) se trouve ainsi expliqué.] + +Se sont presentés... curateurs de la poesie du feu sieur de Malherbe, +requerant qu'il soit declaré que les mots de _face_, _canton_ et +_ligue_, ne sont pas françois.--R. Pour le mot de _face_, sera escrit +à monsieur de Marcheville pour le supplier d'en conferer avec le +premier vizir, pour tascher de savoir si le grand Turc se le veut +approprier privativement; pour les mots de _canton_ et _ligue_, +semblable despesche sera faicte à messieurs les ambassadeurs vers les +Suisses et Grisons. + +S'est presenté l'intendant des planettes, requerant que _errer_ et +tout ce qui en derive soit declaré n'estre pas injure en françois.--R. +Accordé, en consideration du favory de la lune. + +S'est presenté un novice en poesie, requerant, de peur de se +mesprendre en chose d'importance, qu'il plaise à la compagnie +desclarer quel genre sont les mots _navire_ et _affaire_[79].--R. La +compagnie surseoit à opiner sur sa requeste jusques à l'arrivée du +sieur Racan[80]. + +[Note 79: Le genre du mot _navire_ n'étoit pas en effet encore bien +décidé. Pour la plupart, esclaves de l'étymologie latine, c'étoit +encore un mot féminin, suivant l'usage observé jusqu'au XVIe siècle; +d'autres lui donnoient déjà le genre qui lui est resté, et que Du +Bellay avoit été le premier à lui attribuer en son _Illustration de la +langue françoise_, au risque des critiques, qui ne lui furent pas +épargnées, surtout par Charles Fontaine (_Quintil Censeur_, 1576, +in-12, pag. 206). En 1666, le débat n'étoit pas encore vidé. «Ce mot, +écrit Ménage, est encore présentement masculin et féminin, surtout en +vers.» _Observations sur les poésies de Malherbe_, 1666, in-8, pag. +268.--Quant au mot _affaire_, il est vrai qu'on pouvoit aussi discuter +encore sur le genre à lui attribuer. On l'employoit souvent au +masculin. Nous renverrons, sans chercher d'autre exemple, à une phrase +de la pièce françoise concernant Antoine Perez, que nous donnons dans +ce volume à la suite de celle-ci.] + +[Note 80: On veut qu'il intervienne en ces questions, non seulement +pour ses oeuvres, où le mot _navire_ se trouve toujours au féminin, +mais comme étant l'un de ces _curateurs_ des poésies de Malherbe dont +il est parlé plus haut.] + +S'est presentée la demoiselle de Gournay, requerant qu'on ne +retranchast pas du bon françois les mots qu'elle a succé avec le +laict, qu'elle pourroit soustenir signifier tout ce qu'ils veulent +dire, declarant toutefois la dicte demoiselle que, pour eviter à +procez quy finiroit à peine avant sa vie, elle ne demande en ceste +premiere assize que le restablissement par provision de _ains_, +_jadis_ et _pieça_, bons et vieux gaulois, comme sçavent tous ceux quy +ont leu les livres modernes[81].--R. Pour _jadis_ et _pieça_, fins de +non-recevoir; pour _ains_, soit communiqué au sieur abbé de +Croisilles[82]. + +[Note 81: Dans sa _Requeste des Dictionnaires à Messieurs de +l'Académie_, Ménage met en scène Mlle de Gournay pour la même cause: + + ..... Depuis trente années + On a par diverses menées + Banny des romans, des poullets, + Des lettres douces, des billets, + Des madrigaux, des élégies, + Des sonnets et des comédies, + Ces nobles mots: moult, ains, jaçois + ................................ + Pieça, servant, illec, ainçois + Comme estant de mauvais françois, + Et ce sans respect de l'usage. + ................................ + Et bien que telle outrecuidance + Fît préjudice aux suppliants, + Vos bons et fidèles clients, + Et que de Gournay la pucelle, + Cette sçavante damoiselle, + En faveur de l'antiquité + Eust nostre corps sollicité + De faire des plaintes publicques + Au decry de ces mots anticques.] + +[Note 82: J.-B. Croisille, abbé de la Couture, mort en 1651. Tallemant +a écrit son _historiette_ (édit. P. Paris, t. III, p. 27-36). On a de +lui: _Héroïdes ou épistres amoureuses à l'imitation des épistres +d'Ovide_, 1619, in-8º.] + +S'est presenté le procureur des Petites Maisons, requerant que le +langage de l'Erty[83] ne fust pas supprimé.--R. Soit communiqué au +sieur de Vaux[84]. + +[Note 83: Fou célèbre, que Sarrazin donne pour père à Dulot dans son +poème de _Dulot vaincu, ou la Défaite des bouts rimés_, et auquel G. +Colletet consacra l'une de ses épigrammes, avec ce titre: _Pour +l'Herty, fou sérieux des Petites-Maisons._ (_Epigrammes_ de Colletet, +Paris, 1653, in-12, pag. 213.)] + +[Note 84: C'est le pseudonyme pris par le comte de Cramail pour son +livre grotesque _les Jeus de l'inconnu_, Rouen, 1630, in-8. Un petit +livret, _l'Herti ou l'universel_, s. l., attribué au même auteur, +parut aussi en 1630. V. _Rev. franç._, 20 mai 1855, p. 483, notre +article sur le comte de Cramail.] + +S'est presenté Bocan[85], bon violon, requerant que _bail à ferme_ +n'aye point de pluriel, si _bal_ pour dancer n'en a aussy, le tout +pour eviter à noyse, quy arrive souventefois faute de s'entendre, luy +requerant, quy n'a pas si bien en main le pied que la langue, ayant +couru, il y a un peu plus de deux sepmaines, il ne sait quel hazard, +pour avoir dict, selon qu'il luy vint à la bouche et sans +premeditation, qu'un caresme prenant luy faisoit bien faire ses +affaires, parce qu'il ne se faisoit point de _baulx_ où, malgré les +envieux, il ne fust appelé et prié d'y prendre telle part que bon luy +sembleroit; un partyzan, quy par malheur estoit de la compagnie, et +pour lors avoit baulx à ferme en teste, s'imagina à tort qu'yceluy +requerant couroit sur ses marchez, et, preoccupé de passion nullement +amoureuse, luy dressa une querelle où tout au moins la poche[86] +dudict Bocan eust cassée esté, si par amis communs n'eust esté +remonstré au partyzan que les _baulx_ dont avoit parlé Bocan +n'estoient que pour dancer, et non pas à ferme, ledict mot de _baulx_ +pouvant signifier les uns et les autres en pluriel, ce qu'ils le +prioient de croire tout au moins par interim, jusqu'à la tenue des +Grands Jours de l'eloquence françoise, à la première assise desquelz +se chargeoit ledict Bocan d'obtenir pour ledict mot de _baulx_ +reiglement entre les partyzans et les baladins; accommodement quy fut +enfin accepté respectivement, pour auquel satisfaire de sa part, +conclut ledict requerant ainsy que dessus.--R. A cause de l'importance +de ce quy est requis, est deputé le sieur de Bois-Robert pour en +conferer avec le sieur de B. + +[Note 85: Jacques Cordier, dit Bocan, du nom d'une terre que M. de +Montpensier lui avoit donnée, étoit bon violon, comme il est dit ici, +et fameux maître à danser. Tout ce qu'on lit sur lui dans les +biographies est pris à la _Description de Paris_, par Piganiol, tom. +II, pag. 215-216. Une danse qu'il avoit composée, et qui à cause de +lui s'appeloit la _bocane_, se dansoit encore au commencement du +XVIIIe siècle. (V. Compan, _Dict. de danse_.) C'est lui qui joua sur +son violon l'air de la sarabande que le cardinal de Richelieu dansa +pour plaire à Anne d'Autriche. Brienne, qui raconte le fait, l'appelle +par erreur Boccau pour Bocan. (_Mémoires_, tom. I, pag. 276.)] + +[Note 86: «Manière de violon, qui est un instrument de musique que les +maîtres à danser portent en ville dans leur poche lorsqu'ils vont +montrer à leurs escoliers, et qui n'a esté appelé _poche_ que +parcequ'on le met dans la _poche_.» _Dictionnaire_ de Richelet, 1re +édit.] + +S'est presentée Guillemine, la revenue recommandaresse de nourrices, +exposant que, quand elle presente quelqu'une de sa cognoissance pour +estre nourrice en bonne maison, la première demande qu'on fait à +ladicte exposante est si la nourrice qu'elle recommande sçait bien +parler françois, ce qu'elle ne peut ny ne doit garantir, mais +seulement, ce quy est de son etat, que la nourrice a bon laict, est et +sera tousjours, si Dieu plaist, de bonne vie, et mourra sans reproche: +de quoi ne se contentent pas les monsieux, disant qu'il faut à leur +enfant une nourrice quy parle françois, et encore immatriculée au +secretariat des Grands Jours de l'eloquence françoise, quy sont +qu'elle n'entend point; mais elle supplie qu'on ne luy oste pas sa +chalandize.--R. Sans approuver le mot de _recommandaresse_ que +l'exposante prend pour qualité, à ce que soit promptement pourveu au +cas par elle exposé selon son exigence, dans huictaine la compagnie +donnera cognoissance des commissaires pour approuver les nourrices +capables d'apprendre à parler aux petits enfans. + +S'est presentée Perrette Lemaigre, doyenne des harengères de la +halle, suppliant pour la My-Caresme.--R. Renvoyé après Pasques. + +S'est presenté Gilles Feneant, sieur de Tourniquet, l'un des +ordinaires de la maison du roy de Bronze, fondé en procuration du +Filou et de Lanturelu, requerant qu'il plaise à la compagnie declarer +que _vrayement, C'est mon, Voilà bien de quoy_, et toutes chansons de +ceste sorte composées par quelques autheurs que ce soit, ne +contiennent que bon françois.--R. Soit communiqué à Jean de Nivelle. + +S'est presenté le sieur Renaudot, suppliant qu'on le desdommageast de +la perte qu'il estoit contrainct de souffrir par l'establissement des +Grands Jours de l'eloquence, evidente en ce que les Allemands et +autres nations n'auront plus recours à son bureau[87] pour avoir +adresses aux maistres de la langue françoise. Item a requis le +sieurdict Renaudot qu'affin que la fille n'estouffast pas sa mère, le +lundy soit jour de vacation pour Messieurs, comme samedy pour les +predicateurs.--R. Communicquera ledict Renaudot ses griefs pretendus +au procureur de la compagnie. + +[Note 87: C'est le bureau d'adresse auquel nous avons déjà consacré +une note dans _le Roman bourgeois_, édit. P. Jannet, pag. 106. Comme +c'étoit un centre de compagnie, on l'avoit d'abord appelé _bureau de +rencontre_. En 1631, on avoit eu la singulière idée de le mettre en +ballet. Il y est appelé, en assez mauvais vers: + + Un rendez-vous en titre de bureau, + Pour ceux qui ne savent que faire, + ..... + Pour nos trois sols nous y pourrons entrer + Et trouver quelque chose ou blanque.] + +S'est presenté le sieur B., fondé en raisonnement, requerant que, sans +interloquer ny deputer commissaire, soit declaré par la compagnie que +le mot car[88] est bon et naturellement françois, et tout au moins +très utile à la langue. Sur ceste requisition, a remonstré le sieur de +Gomberville que, sauf meilleur advis, le sien estoit qu'il fust +traicté de _de_, de _du_, de _a_, de au; articles _il_, _le_, _luy_, +_ils_, _les_, _leur_, _son_ et autres pronoms, le tout par preferance +audict _car_, quy tout au plus, ce luy semble, ne pouvoit pretendre +que conjonction. Monsieur le president a demandé au procureur de la +langue ce qu'il concluoit, tant sur la requysition cy-dessus que sur +la remonstration dudict sieur de Gomberville, lequel procureur a dit +que pour le deu de sa charge il concluoit aux fins de la remonstrance +dudict sieur de Gomberville, sans que toutesfois sa conclusion ne +portast aucun prejugé au fond de l'affaire de _car_, mais seulement à +ce que fust conservé son rang et ordre à chaque partie de la +grammaire: à quoy la compagnie doit avoir principal esgard.--R. La +compagnie a ordonné que sera procedé suivant les conclusions du +procureur de la langue. + +[Note 88: V., sur la grande querelle académique que souleva ce mot, +accepté par les uns, repoussé par les autres, et par Gomberville +surtout, notre article du _Constitutionnel_, 30 janvier 1852, +_Histoire du trente-sixième fauteuil de l'Académie françoise_.] + +Finalement, a requis ledict procureur que _naturalité_ fust +naturalisée par la compagnie, parce qu'il en falloit des lettres à +_intriguer_, _agir_, _negotier_, _ministre_, _genie_, _parque_, et à +quantité d'autres necessaires, ce luy sembloit, à l'entretien des +Grands Jours. R. La compagnie a naturalisé ladicte _naturalité_ et +ordonné au secretaire de la langue d'en expedier des lettres aux +desnomés en la requysition cy-dessus. + +Comme l'assize estoit preste à se lever, s'est presenté +tumultuairement le sieur de l'Usage, declarant par le notaire le +Peuple qu'il se portoit pour appelant devant quy il appartiendroit de +tout ce quy seroit ordonné par Messieurs tenant les Grands Jours de +l'eloquence françoise, si au prealable ne luy estoit communicqué en +Cour, où il elisoit domicile. + +La compagnie a dit que ne pouvoit pour le present estre opiné sur +ceste affaire, parce que l'heure d'aller chercher à vivre venoit de +sonner, après laquelle est arresté aucune affaire ne pouvoir estre +traictée ny proposée, echeant besoin notoire à la plus grande partie +de Messieurs de sortir precisement à icelle. + +FIN. + + * * * * * + + + _Recit veritable du grand combat arrivé sur mer, aux Indes + occidentales, entre la flotte espagnole et les navires + hollandois, conduits par l'amiral Lermite, devant la ville de + Lyma, en l'année mil six cens vingt-quatre_[89]. + + _A Paris, pour la vefve Abraham Saugrain, en l'isle du Palais._ + + M. DC. XXIV. + + In-8º. + + [Note 89: Cette expédition des Hollandois contre Lima étoit + entreprise à l'imitation de celle que trois ans auparavant Jacob + Villekens avait tentée contre San-Salvador avec tant de bonheur, + et qui avoit valu à la compagnie des Indes occidentales formée au + Zuyderzée l'occupation momentanée de cette belle colonie + portugaise. Le Pérou, la plus riche des possessions espagnoles en + Amérique, étoit surtout convoité par les aventuriers de toutes + les nations, qui commençoient dans ces mers des courses dont les + _flibustiers_ firent bientôt de si terribles expéditions. + D'Aubigné, dans son _Baron de Fæneste_, cite, par exemple, «le + general Stincs et huict autres grands pirates qui ont boulu + bailler au roy d'Angleterre deux millions d'or pour conquerir le + Pérou à leurs despens.» Liv. III, chap. 17.--On conçoit que les + Hollandois missent les premiers à exécution cette entreprise de + conquête seulement projetée par d'autres. Enlever le Pérou aux + Espagnols, c'étoit en effet les détruire presque complétement + dans l'Amérique du Sud, et aussi les ruiner en Europe. Decker le + dit en termes formels au commencement de la relation qu'il fit de + cette expédition de Jacques-Lhermite, relation excellente, selon + Paw (_Recherches philosophiques sur les Américains_, tom. I, pag. + 300-301), publiée d'abord en allemand à Strasbourg (1629, in-4º), + puis reproduite en latin dans le 13e partie des _Grands Voyages_ + de De Bry, et enfin en françois, au tom. IX, pag. 1-104, du + _Recueil des voyages qui ont servi à l'établissement et aux + progrès de la compagnie des Indes orientales_, Rouen, 1725, + in-12. Voici les premières lignes de ce curieux journal, d'après + le Recueil que nous venons de citer, où il porte pour titre: + _Voyage de la flotte de Nassau aux Indes orientales par le + détroit de Magellan, commencé l'an 1623, sous le commandement de + l'amiral Jacques Lhermite, et fini l'an 1626_: «Tous les + politiques qui ont particulièrement connu les affaires du royaume + d'Espagne ont jugé qu'il n'y avoit pas de meilleur moyen pour le + reduire sur l'ancien pié et pour faire cesser les tyrannies qu'il + exerçoit en divers endroits de l'Europe, que de lui enlever ce + qu'il possedoit en Amerique, ou de lui en faire perdre les + revenus: car c'est par le secours des richesses qu'il en tire + qu'il fait la guerre aux autres pays de la chrétienté.» + + Notre relation dit que l'expédition se composoit de 12 navires; + Decker ne parle que de 11 vaisseaux, qui, portant 294 canons et + 1637 hommes, dont 600 soldats, «firent voile de Goerée ou Gourée + le 29 avril 1623.»] + + +Amy lecteur, il est cogneu de plusieurs et diverses personnes de ces +Pays-Bas que l'année 1623 il partit de ce pays de Hollande une flotte +de douze navires, laquelle l'on nommoit la flotte incognuë, d'autant +que l'on ne sçavoit où elle devoit aller. Elle partit de Hollande sous +la conduite de l'admiral Lermyte, afin de mettre à execution ce qui +leur avoit esté commandé par les très puissants seigneurs Messeigneurs +les Estats, et par Son Excellence le très illustre prince d'Orange. +Ils ont esté près d'un an sans que l'on aye peu sçavoir de certaines +nouvelles d'eux; neantmoins, plusieurs personnes de ces Pays-Bas +languissoient de sçavoir de leurs nouvelles[90], afin de comprendre +leur dessein. A present, je veux faire entendre et sçavoir à un chacun +ce qui est advenu auxdits navires. Il y a quelque temps qu'il arriva +en Hollande et Zeelande quelques navires venans des Indes +occidentales, lesquels faisoient entendre par certain bruit sourd +qu'il s'estoit rendu un combat, mais qu'ils n'en sçavoient aucune +certitude quoy et comment ledit combat se pouvoit estre fait; mais à +present, afin de faire entendre amplement à un chacun la verité de ce +qui est advenu en cedit combat, faut sçavoir que l'admiral Lermyte a +envoyé une patache à Messeigneurs les Estats et à Son Excellence le +prince d'Orange, afin de leur faire entendre et advertir de tout ce +qui leur estoit advenu, et de la grande et nompareille victoire que +Dieu tout-puissant leur avoit donnée contre la grande flotte +d'Espagne. Les mariniers, lesquels sont venus dans ladite patache, +rapportent avoir esté audit combat, et disent verballement qu'ils +sçavoient trois jours auparavant qu'ils se devoient battre dans peu de +jours, d'autant qu'ils estoient advertis que la flotte d'Espagne +estoit devant la ville de Lyma, au nombre de trente navires[91], où +ils nous attendoient pour nous battre, d'autant qu'ils sçavoient que +nous n'estions que douze navires. Nostre admiral, en ayant esté +adverti, dit qu'il les vouloit aller visiter, et pour cet effect fit +venir à son navire le vis-admiral et tous les autres capitaines, +lesquels, s'estans tous ensemblement juré serment de fidelité de +s'assister les uns les autres jusques à la mort, prindrent resolution +de ce qu'ils devoient faire[92]; par après un chacun se retira dans +son navire, et mismes à la voille et prismes nostre routte tout droit +à la ville de Lyma, de laquelle nous eusmes cognoissance au troisième +jour, ensemble de la flotte d'Espagne, sur laquelle nous allions +courageusement pour les attaquer. Les capitaines encourageoient tant +les soldats que mariniers, d'une grande et vehemente affection, et en +outre cela firent trotter les bidons pleins de bon vin deçà et delà, +afin de nous resjouyr le coeur. Ceux de la flotte espagnolle, voyant +cela, s'appretèrent incontinent pour nous venir battre, n'estimant pas +que nous y fussions venus pour cet effect, et croyoient fermement +qu'ils nous deussent supedier, d'autant qu'il y avoit longtemps qu'ils +nous attendoient, et qu'aussi ils sçavoient que nous n'estions que +douze navires. Leur conseil avoit arresté entr'eux que, sy nous ne les +fussions venus chercher, qu'ils nous fussent venus chercher, d'autant +qu'ils avoyent beaucoup ouy parler de nous. La flotte d'Espagne estoit +composée de trente navires, et y avoit dans l'admirai bien au nombre +de huict cens hommes, le vis-admiral cinq cens hommes, et tous les +autres trois cens hommes à chacun. Ils furent incontinent prests pour +nous venir visiter. Nos capitaines avoient fort bien arresté entr'eux +l'ordre qu'ils devoient tenir, et, après nous estre jetté à genoux, +fait nostre prière et invoqué Dieu, afin qu'il luy pleust nous donner +la victoire sur nos ennemis, lesquels nous allions combattre pour la +gloire de son nom[93], nous fismes voille, allans à l'encontre de nos +ennemis, ayant le vent en pouppe. Ce que voyant, l'admiral espagnol en +fut fort estonné; mais nous approchasmes fort près d'eux, de telle +façon que nostre admiral et le navire nommé _l'Unité de Encuise_[94] +s'en allèrent aborder l'admiral espagnol, le cramponnant chacun d'un +costé, et posèrent incontinent leurs encres et tirèrent leurs canons +dans iceluy si courageusement et furieusement qu'il y avoit du plaisir +à le voir. Nostre vis-admiral, avec un autre de nos navires, +abordèrent aussi le vis-admiral d'Espagne chacun à un costé. Nos +autres huit navires, en ces entrefaites, se battoient sy vaillamment +et furieusement parmi la flotte espagnole que la mer devint rouge du +sang des Espagnols. Le combat ne dura pas demie-heure que l'admiral +des Espagnols fut coullé à fonds, et le feu fut mis dedans le +vis-admiral, qui brusloit; ce que voyant, nostre vis-admiral s'en alla +attaquer un autre navire espagnol, lequel il accommoda de telle façon +qu'il coulla aussi à fonds. Tous nos capitaines se deffendoyent +courageusement comme des lions, et l'on ne voyoit personne avoir +aucune crainte. Le combat ne durit pas deux heures qu'il y eut six +navires espagnols bruslés et trois coullés à fonds. Les Espagnols +nageoient par centeines dans la mer, et se grimpoient avec les mains à +nos navires, comme des chats; le restant des Espagnols ne se vouloyent +pas neantmoins rendre, d'autant qu'ils avoient encores beaucoup plus +de navires que nous, mais au contraire se deffendoient vaillamment, +combien qu'ils fussent fort estonnés, et tiroient le plus souvent par +le dessus de nos navires sans nous faire du dommage, d'autant que nos +gens se tenoient dessous leurs ponts, qui causoit que nous les +endommagions grandement, et ne pouvions tirer sans les endommager. Ce +combat durit s'y longtemps et de si grande furie que le sang sortoit +de tous costés par les dallots hors des navires espagnols. Les +Espagnols, voyans que nous continuions encores à les canoner +furieusement et à bon escient, et ne pouvans remarquer qu'ils nous +eussent fait du dommage remarquable, et au contraire, voyans leur +admiral, avec plusieurs autres de leurs navires, tant coullés à fonds +que bruslez, et le restant fort endommagez, brisez et fracassez, +eurent de la frayeur et crainte, et disoient entr'eux: Ce ne sont pas +des hommes, mais ce sont des diables. Aucuns d'eux se pensoient +retirer vers la ville pour se garentir; mais ils en furent empeschés +par nos navires. Les Espagnols, ne voyant aucun remède pour se sauver, +reprindrent courage, et commencèrent de rechef à tirer, tant de coups +de canons que mousquets, lesquels ne nous pouvoient endommager, +d'autant que nous nous tenions bas. Finalement, ils mirent un sinal +blanc, demandant paix. Nous leur demandasmes s'ils se vouloient +rendre à nostre misericorde. Ils respondirent que non, d'autant qu'ils +estoient encores en plus grand nombre que nous. Alors nous +recommençasmes de nouveau à prendre courage et à tirer aussi +furieusement qu'auparavant. Nostre admiral se trouva entre deux +navires espagnols, auxquels il en donna tant à eux deux qu'ils ne +durèrent guères dessus l'eau. Le dernier combat fut si heureux qu'en +moins d'une heure il fut encore coullé quatre navires espagnols à +fonds et sept de bruslez, tellement qu'il y a en tout vingt deux +navires de perdus devant la ville de Lyma. Deux de nos navires furent +brisés, mais les gens furent sauvez. Il y eut par ce moyen telle +crainte et frayeur dans la ville que plusieurs prenoient la fuite, et +y a apparence que, si nous nous fussions attacqués à la ville, que +nous l'eussions prise, et y eussions trouvé des richesses +extraordinaires; mais il nous fust besoin premièrement de nous reparer +et rafraichir jusques au lendemain, qu'il estoit trop tard, d'autant +qu'il estoit venu beaucoup de gens de la campagne pour secourir la +ville en cas de necessité, et aussi que nos gens estoient assez +contens de la grande victoire que Dieu nous avoit donné à l'encontre +de nos ennemis. Nous en rendismes graces à Dieu, lequel nous prions de +continuer à nous garentir de nos ennemis. + +[Note 90: Cette année s'étoit écoulée tout entière tant aux environs +du détroit récemment découvert par Lemaire, dont la flotte franchit +enfin la passe, que sur les côtes de la Terre-de-Feu, où Jacques +Lhermite laissa son nom à la petite île située au sud, dont le fameux +cap Horn est la pointe. Les Hollandois n'arrivèrent en vue de Callao +de Lima que le 8 mai 1621. (Decker, _lieu cité_, pag. 59-64).] + +[Note 91: Decker dit cinquante. Id., pag. 65.] + +[Note 92: Dans ce conseil, Jacques Lhermite, qui étoit gravement +malade depuis deux mois (_Id._, pag. 52), voyant que sa foiblesse ne +lui permettoit pas d'agir, «établit le vice-amiral en sa place, et son +beau-frère, nommé Corneille Jacobsz, pour sergent-major.» _Id._ pag. +61.] + +[Note 93: La description de ce combat est tout à fait différente de +celle que Decker a écrite. Or, l'une étant faite, comme on l'a vu, sur +des _on dit_, l'autre par un homme qui fut témoin et acteur, il n'y a +pas à hésiter pour savoir à laquelle il faut demander la vérité. Cette +pièce n'est donc, en réalité, qu'une invention de nouvelliste, un +véritable _canard_, pour l'appeler par son nom. Elle n'en reste pas +moins curieuse comme spécimen d'un genre renouvelé de nos jours avec +tant d'habileté et de fécondité. On y voit de quelle manière les +mensonges d'outre mer s'exploitoient déjà, et comment d'une défaite on +faisoit une victoire. L'attaque de Lima fut en effet un échec pour les +Hollandois. Ayant perdu leur amiral Jacques Lhermite, que sa maladie +emporta le 2 juin 1624 en vue de Callao (Decker, pag. 71), ils se +contentèrent de brûler un certain nombre de vaisseaux espagnols; puis +ils quittèrent ces parages en suivant la côte jusqu'à Acapulco.] + +[Note 94: Ce nom ne se trouve pas dans la liste des onze vaisseaux +donnée par Decker aux premières pages de sa _Relation_.] + +FIN. + + * * * * * + + + _Discours veritable[95] de l'armée du très vertueux et illustre + Charles, duc de Savoye[96] et prince de Piedmont, contre la ville + de Genève. Ensemble la prise des chasteaux que tenoyent les + habitans de la dite ville, avec tout ce qui s'y est passé depuis + le premier jour de juin dernier jusques à présent, par I. D. S., + sieur de la Chapelle._ + + _A Paris, pour Anthoine le Riche, rue S. Jacques, près les + Trois-Mores. 1589._ + + _Avec permission._ In-8º. + + [Note 95: Ce _Discours véritable_ n'est qu'un pamphlet catholique + qui prouve jusqu'où pouvoit aller, au temps de la Ligue, la + violence des écrits contre les protestants.] + + [Note 96: Charles-Emmanuel Ier, dit le Grand, mort le 26 juillet + 1630, après s'être vu dépouillé non seulement de ses conquêtes, + mais d'une partie de ses états, par l'armée de Louis XIII. C'est + de lui qu'on a écrit: «Prince trop inquiet pour être pleuré de + ses sujets, trop infidèle pour être regretté de ses alliés, il + étoit si dissimulé qu'on disoit que son coeur étoit inaccessible + comme son pays.»] + + +Il n'y a rien plus vray que ce proverbe doré, et souvent recité par la +bouche des hommes lettrez, par lequel il est dit que la conscience est +plus que mille tesmoings, chose indubitablement aperte et manifeste en +celuy qui se sent coulpable en soi-mesme, et qui a quelque ordure en sa +fluste, comme l'on dit, lequel est tellement bourrellé en sa conscience +cauterisée et vitieuse et esprouve jour et nuit de telle sorte les +furieux assaux des soeurs Eumenides, qu'il luy est presque impossible de +reposer asseurement sur l'une et l'autre oreille, estimant, par une +deffiance trop demesurée, qu'à chaque bout de champ on tient propos de +luy, et que tout ce qui se faict et passe est fait à son prejudice, +confusion et desavantage, ce qui a esté pour vray remarqué et practiqué +depuis deux ou trois moys en çà à l'endroit, je ne diray plus des +politiques protestans pretendus et reformez de la ville de Genève, mais +je diray pour adroit et useray du mot plus usité des huguenots, auxquels +il faut imposer un nom nouveau, les appellant Henrions, diction insigne +et memorable, à raison de son etymologie; et si quelqu'un demandoit: +Pourquoy sont-ils dignes de telle appellation? il faudroit dire: Pour +l'intelligence qu'ils ont toujours eüe avec les Henrys[97], ennemis de +l'Eglise catholique, apostolique et romaine. Or, pour reiterer nostre +propos, ce que dessus a esté merveilleusement bien experimenté en ces +crapaux immondes et sales animaux nourris et alimentez des eaux infectes +et puantes du lac de Genève: car, si tost que le roy catholique eut +conjoinct sa fille du lien stable et indissoluble de mariage avec le +genereux et bien zelé prince de Savoye[98], alors ils commencèrent +d'entrer en je ne sçay quelle deffiance et soupçon d'esprouver bien tost +combien est valeureux en faict de guerre un tel prince et combien poise +son bras fort et belliqueux; et, pour se delivrer de telle crainte, ils +firent quelque levée, et, par certaine surprise et subtil stratagème, +saisirent le fort de Ripaille[99], appartenant au magnanime duc de +Savoye, auquel lieu ils trouvèrent assez bonne quantité de vivres et +force munitions de guerre, et, outre plus, s'emparèrent de quelques +vaisseaux jà appareillez et flottans sur l'eschine du lac spatieux de +Genève. Mais telle surprise et ruse bellique de peu d'importance +n'empescha point que le prince debonnaire ne soit enfin venu à bout de +ses justes et heureux desseins[100]. + +[Note 97: Henri de Navarre et Henri III. C'est en effet celui-ci qui, +menacé sur ses frontières par Charles-Emmanuel, déjà maître du +marquisat de Saluces, avoit poussé les Genevois à lui faire la +guerre.] + +[Note 98: Charles-Emmanuel avoit épousé l'infante dona Catherine, +fille de Philippe II.] + +[Note 99: Bourg du Chablais, en Savoie, situé sur le lac de Genève, +entre Thonon et Evian. La vie voluptueuse qu'y avoit menée Amédée +VIII, duc de Savoie, et plus tard pape sous le nom de Félix V, a fait +croire que le nom de ce bourg étoit pour quelque chose dans +l'étymologie de notre locution _faire ripaille_ (Spon, _Histoire de +Genève_, 2e édit., tom. 1, pag. 107-108). Il faut plutôt croire, avec +Le Duchat, que c'est une contraction du mot _repaissaille_, employé +par Rabelais (_Ducatiana_, tom. 1, pag. 76).] + +[Note 100: Cette prise de Ripaille eut lieu le 1er mai 1589. Spon, +_Hist. de Genève_, Lyon, 1680, in-12, tom. 2, pag. 74-75.] + +Car tout incontinent que Son Altesse eut esté advertie de la prise du +dit chasteau et fort de Ripaille, à l'heure mesme se delibera de +dresser ses forces, et manda Monsieur le grand lieutenant general de +son armée, lequel s'achemina à grande diligence, accompagné et assisté +de quatre mille Piedmontois, deux mille de la val d'Oste et de trois +mille Espaignols, soustenus de deux mille cavaliers italiens, joint un +regiment de Bourguignons: de sorte que le tout se pouvoit bien monter +jusques à dix-huict mille hommes. + +Et s'estant, par le vouloir du bon Dieu, le prince zelé et magnanime +en peu de jours joint à son lieutenant general, sans aucun sejour +s'achemina droit au chasteau de Terny[101] (qui est distant de la +ville de Genève d'une lieue ou environ), lequel fort ayant +industrieusement assiegé, le fit sommer environ le quatorziesme jour +de juin; mais, nonobstant ceste première sommation, les assiegez ne +firent aucun estat d'obtemperer aux volontez du dict prince. + +[Note 101: «Le duc mesme vint en personne, avec deux gros canons et +quatre pièces de campagne, devant le chasteau de Terny, qui n'estoit +qu'une tour antique non flanquée, et seulement avec une muraille fort +épaisse..... Les assiegez se rendirent, sur la promesse qu'on leur fit +de leur laisser la vie sauve; mais, nonobstant cela, estant sortis, +ils furent garottez et penduz par ordre du duc, quoy que ceux de sa +suite lui en representassent la consequence.» _Id._, pag. 77-78.] + +Après l'advertissement fait à Son Altesse de la contumacité, refus et +rebellion des luteriens, se delibera et fut d'advis d'y envoyer +nombre suffisant de canon, ce qu'il fit, et de rechef les fit sommer, +qui estoit jà pour la seconde fois. + +A quoy ne voulans entendre en façon quelconque, mais demeurans resolus +et constans en leur perverse et maudite volonté, trouva le prince de +Savoye juste et legitime argument de reprimer leur audace, commandant +de les battre à coups de canons, et leur disant: Jusques à quand, +paillards de Genève, abuserez-vous de nostre faveur et patience? + +Les assiegez furent chargez de telle sorte par la main forte du +Tout-Puissant, qu'ils furent enfin contrains, considerant que leurs +forces n'estoient bastantes pour resister après avoir receu tant de +canonades, finalement se soumettre à la mercy et devotion de Son +Altesse. + +Laquelle, après qu'elle eut cogneu par tant de fois l'opiniastreté et +resistance de son ennemy, jaçoit qu'il se voulut rendre par +composition et se ranger au vouloir de sa susdicte Majesté, si est-ce +que toutesfois, eu esgard au refus et bravades faictes assez +obstinement par deux fois, telle fut sa volonté, et tel son plaisir, +en faire mourir en l'air une grande partie, de manière que ilz furent +pendus et estranglez jusques au nombre de quarante neuf à cinquante +des plus signalez et remarquables du chasteau, affin puis après de +servir d'exemple aux aultres, qui, se mirant desormais sur telles +canailles, se vouldroient ingerer d'algarader les princes chrestiens +et catholiques fidelles serviteurs de Dieu, qui, comme fermes colonnes +de sa vraie et antique religion, ne feroient difficulté par cy après, +si le cas le requeroit, d'emploier leurs biens, voire leur propre vie, +pour telz louables exploits et dignes entreprises. + +Le reste fut taillé en pièces, après avoir faict mille resistances sur +l'esperance vaine et inutile d'avoir quelque secours de leurs +confederez, complices et coadjuteurs de la ville de Genève, sur +lesquels ils avoient plus d'esperance que non pas sur la bonté infinie +et indicible de nostre bon Dieu, doux, benin et misericordieux, lequel +pouvoit bien lire dans leurs consciences perverses et malefices, les +salaria du guerdon dignes de telles pestes, et tous leurs vains +efforts n'ont en rien empesché que nostre bon Duc ne les ait gouvernez +ne la verge de fer et qu'il ne les ait plus facilement fracassez que +le vaisseau du potier. + +Peu de temps auparavant, les crapaux enflez du lac de Genève avoient +fait demolir et raser à fleur de terre toutes les maisons situées sur +le pont d'Erve[102], qui peut estre distant de la ville environ deux +fois la portée d'un mousquet, et ce à telle fin et intention d'y faire +dresser un fort que l'on dit estre desjà edifié, et outre plus estre +totallement inaccessible, qui occasiona le prince, suyvant le rapport +qu'on luy en avoit faict, de se resouldre à l'instant de l'aller +saluer de ses trouppes; et pour ce faire il envoya les regiments du +seigneur de Disimieux et du seigneur de La Grange, gentils hommes +notables, et non moins experimentez en l'art militaire que bien zelez +au faict de la religion, lesquels avoient chacun un des beaux regimens +qu'on puisse jamais avoir veu depuis la memoire des hommes, et +estoient naguères arrivez du Lyonnois pour aller recognoistre la +place. Le vingt et deuxiesme du dit mois, ils commencèrent la première +escarmouche, qui dura l'espace de cinq grosses heures, et nos ennemis +furent chargez de telle furie, par l'aide de Dieu, qu'enfin ils ne +trouvèrent rien plus commode pour leur advantage, sinon de se mettre à +couvert dans leur fort, où, pour obvier à la perilleuse gresle qui +menaçoit leurs oreilles empoisonnez, se retirèrent au petit pas; mais +au preallable de ce faire, on trouve qu'ils avoient bien perdu de +leurs gens pour le moins deux cens hommes de guerre. + +[Note 102: Il s'agit du fort d'Arve, où, dit Spon, Son Altesse «eut du +pire, quoy que son armée fust de sept à huit mille hommes.»] + +Le lendemain, qui estoit le 23 du mois, nos gens retournèrent de +rechef pour leur faire quitter leur fort, et lors ils cogneurent que +c'est une chose merveilleusement dure, pierreuse et ferme en la faulse +opinion que le coeur de l'heretique, accompagné et aveuglé tousjours +d'une temerité outrecuidée, de sorte que ce n'est pas sans juste +occasion que sainct Augustin dit ces mots en son 22e livre contre +Fauste. Car il faut entendre que les canonnades envoyées de la part +des nostres ne les esmouvoient non plus qu'une pierre, tant y a qu'ils +receurent une seconde charge quatre heures durant; mais par ce que les +deux susdits regimens n'avoient bastante quantité de canon, ils ne +peurent passer plus outre[103]. + +[Note 103: Il est curieux de voir ici comment l'écrivain catholique +pallie la défaite du duc; mais il est plus intéressant encore de lui +opposer le récit de Spon, l'écrivain huguenot. (V. _Hist. de Genève_, +II, 78-79.)] + +De façon qu'ayant rebrousé chemin vers le village de Coulonge, il +arriva, par cas fortuit, que ceux du chasteau de la Pierre firent une +sortie sur nos gens avec les paysans du dit lieu, qu'il fault quilz +confessent qu'ilz furent maniez furieusement; toutes fois que, si +n'eussent tourné le doz, difficilement eussent-ilz peu aller dire des +nouvelles de tout ce qui s'est passé en ce lieu aux Genevois. +D'abondant on a remarqué que, par la violence des harquebousades +tirées de part et d'autre, le feu se mit dans les villages de +Coulonge, par permission divine, chose, à la verité, terrible et +espouvantable à voir, où il y eut plus de deux centz maisons bruslées; +et tout esprit conduict de pieté n'estimera jamais autrement que ce ne +fust une punition envoyée d'en haut pour les pechez enormes de telle +raquaille de Genève; que si l'on vouloit s'amuser à faire une +narration de tous les vices auxquelz ilz se veaultrent journellement +comme pourceaux, certainement ce ne seroit jamais faict, et enfin on +ne trouveroit autre chose, sinon un progrès. Toutefois, on remarque +principalement un vice leur estre entre autres fort commun, sçavoir +est la paillardise; et toute leur intention et desseins tendent +signamment à pouvoir entretenir leurs appetiz charnelz et desordonnez, +et ne me peux persuader qu'il y ait peuple soubs la voulte du ciel +encore plus addonné aux incestes que ce peuple de Genève, comme de +faict il est appert par leurs loix et coustumes, qui portent que le +cousin germain peut avoir affaire à sa cousine germaine, le frère à +sa soeur, et (s'il faut ainsi parler) le père à sa propre fille, +disans que l'inceste n'est pas defendu de Dieu, mais de l'Eglise +seulement, et mesme que c'est mesme chose d'abuser d'une seculière ou +d'une sacrée fille de religion, d'une qui ne nous est parente ou d'une +de nostre sang, en quelque degré que ce soit. + +Et je donne à penser, suyvant ceste malheureuse et meschante coustume, +combien de mariages illicites se traitent journellement entre gens de +semblable farine. Que si quelque jeune femme mariée, aiant un mary de +bonne foy, est une fois ensorcelée et tant soit peu encharmée des +enchantemens de leur doctrine, si faire se peut ils la seduisent, luy +preschant si dextrement à leur mode la voye de salut, qu'ils la +retirent de la compagnie de son vray mary, de sa puissance et de son +authorité, et la mainent à l'infame bordeau de Genève, où, par une +devote charité, ils paillardent ensemblement, couvrant toutesfois leur +mal-heureux adultère d'un faux et simulé mariage. Je laisse une si +longue diggression, appartenant plustost à l'orateur qu'à +l'historiographe, pour revenir à mon propos et à la vehemence du feu +eslancé par le vouloir de Dieu sur le village de Coulonge, et, bien +que ce ne soit une chose non encore veue que de voir embraser les +villes et villages, si est-ce que toutesfois je veux bien advertir +cette pernicieuse ville de Genève qu'elle prenne garde à elle, à +laquelle il pourroit bien arriver semblable inconvenient, comme il +arriva à Sodome et Gomorre; et faut estimer que le feu de Coulonge +n'est qu'un commencement et rien plus qu'une menace ou un signe +evident de la perte et ruine totale d'un tel bordeau. Partant, je luy +mettray ce vers en avant comme en façon d'advertissement: + + Tunc tua res agitur, paries cui proximus ardet. + +D'avantage l'experience, maistresse des choses, nous fait sage et nous +apprend journellement que nostre Dieu a de coustume de punir +griefvement les pecheurs et delinquans par les mesmes choses contre +lesquelles le peché est commis; comme, pour exemple, nous avons veu +depuis quelque temps en çà que le plus inique tyran que la terre +jamais porta, pour s'estre attaqué trop irraisonnablement à l'Eglise, +faisant malheureusement assassiner les princes debonnaires et chefs de +la religion, enfin luy-mesme a perdu la vie par le moyen du plus +humble et plus simple serviteur de l'Eglise de Dieu. N'est-ce pas donc +chose raisonnable, et voire plus que raisonnable, puisqu'il est ainsi +que ce peuple malheureux de Genève ne cesse journellement de +blasphemer contre le sainct feu, qui est le purgatoire, voulant tollir +et du tout abolir son estre, soit aussi griefvement puny par le feu +mesme, et voire en ce monde present aussi bien comme en l'autre? + +Or, pour reprendre le fil de nostre discours, le premier jour du +moys[104] en suivant l'on retourna assieger le dit chasteau de la +Pierre, et après que nos gens eurent bien descouvert jusques à seize +enseignes que ceux de Genève y avoient envoyez pour la defense et +tutèle de la place, nostre bon et magnanime duc de Savoye en ayant eu +advertissement, aydé du Tout-Puissant, les approche, et avecques ses +forces donna si vivement dessus qu'il y eut perte pour eux bien de +quatre à cinq cens hommes, le reste se retirans dans la ville de +Genève avec ung regret et remors de conscience d'avoir perdu une si +forte place par le sainct vouloir de Dieu, se servant de la vaillance +d'un si vertueux et fidelle prince, à la devotion duquel le chasteau +fut remis. + +[Note 104: Notre auteur omet à dessein les entreprises malheureuses +tentées par les troupes du duc, à la fin de juin, contre Bonne. Spon, +au contraire, n'a garde de les oublier. «La garnison, dit-il, n'étoit +que d'environ cent cinquante hommes, et ceux-là, croyant déjà les +tenir, leur crioient, en les raillant, qu'ils leur apprêtassent à +dîner; mais ils ne furent servis que de prunes bien dures et de +mortelle digestion, qui les contraignirent de sonner la retraite après +y avoir perdu quelques uns des leurs.» _Id._, pag. 32.] + +Ces choses ainsi considerées, Son Altesse, voyant que Dieu, +premierement la fortune de toutes les aultres choses, favorisoit ses +entreprises, fait faire un fort[105] distant de la ville de Genève +environ une lieüe françoise, pour empescher qu'il ne puisse y aller ny +venir chose quelconque, tant à l'advantage de ceux de la ville que au +detriment et prejudice de nos gens, tellement que il nous fault entrer +en ceste bonne et saincte esperance que le vertueux duc de Savoye, +moyennant l'ayde de Dieu, pourra, par trait de temps, venir à bout de +ses très heureux desseins à son advantage et au dam des Genevois, +lesquelz veritablement semblent presque vouloir declarer la guerre au +Dieu vivant, non plus ny moins que jadis les enfans de la terre +taschèrent par trop temerairement d'extorquer le sceptre des mains de +Jupiter, amasser montagnes sur montagnes, et tout ce que nous esperons +de ce vertueux prince, nous le devons par mesme moyen esperer des +autres princes catholiques et zelez, lesquels nostre Dieu a choisis +pour la defense de la saincte religion, sur la fidelité desquels +reposons, nous disans avec David: Il est bien vray que nos ennemis +pourront faire quelques bresches aux murailles de nostre fort, et que +nous y aurons des assaux terribles; mais ils ne le pourront forcer, +car avec nous defendra la brèche l'ange invincible, lequel eut +victoire sur les Assyriens et les mit en route (2, _Paralipo._, 32), +lequel pareillement seul mit à mort cent quatre vingts et cinq mille +hommes de l'armée du roy Sennacherib (_des Rois_, 19), et se faut +attendre que le vaillant capitaine lequel deffit la superbe et +espouvantable armée en la mer Rouge y combattra avec nous (_Exod._, +14). C'est le tout-puissant capitaine, lequel, d'un seul coup de +langue qu'il donna contre une cohorte de juifs tous armez, les rua par +terre et les renversa du son seulement de ces deux mots: _Quem +quæritis_; de façon que, estans ainsi bien accompagnez, nous n'avons +occasion de craindre; mais avec une telle asseurance nous ne devons +laisser de nous adresser à la divine Majesté, laquelle nous prions +tous unanimement qu'il luy plaise, par sa bonté infinie et +misericorde, garder et maintenir ce preux et vaillant chef de guerre, +monseigneur le prince de Piedmont, lequel, comme nous sommes bien +asseurez, ose bien exposer sa vie pour la querelle de Jesus-Christ et +pour la manutention de l'Eglise catholique, et avec luy tous les +autres princes catholiques, lesquels journellement se hazardent pour +la mesme fin, postposant leurs biens et leur vie à la defense et +protection de la très juste querelle de Dieu et soulagement du pauvre +peuple. + +[Note 105: Le duc étoit las de cette guerre avec Genève, et, d'un +autre côté, la mort de Henri III et la prévision des troubles qui en +résulteroient et qui affaibliroient la France venoient ranimer ses +anciennes idées de conquête sur la Provence. C'est donc vers ce point +que, laissant le territoire genevois, il tourna ses espérances et +dirigea son armée. Auparavant, il bâtit le fort dont il est parlé ici. +«Pour les brider, écrit Spon, il fit tracer un fort nommé +Saint-Maurice, à Versoy, et dressa une plate-forme sur le bord du lac, +pour battre avec de grandes pièces d'artillerie toutes les barques qui +se hasarderoient sur le lac de Genève. Il y laissa pour gouverneur le +baron de la Serra, s'étant retiré lui-même avec son armée delà les +mnts,» _Id._, pag. 84-85.] + +FIN. + + * * * * * + + + _Histoire miraculeuse et admirable de la contesse de Hornoc, + Flamande, estranglée par le diable dans la ville d'Anvers, pour + n'avoir trouvé son rabat bien godronné[106], le quinziesme avril + 1616._ + + _A Lyon, par Richard Pailly._ + + M.D.C.XVI. + + _Avec permission_. In-8º. + + [Note 106: _Godronné_ ne vient pas, comme on pourroit le croire, + du mot _goudron_, qui toutefois n'eût pas été mal employé pour + des _rabats_ et des _fraises_ aussi solidement empesés que ceux + dont il s'agit ici; il dérive du mot _godron_, dont se servoient + les anciens architectes pour désigner une sorte d'ornement ou de + moulure en forme d'oeuf, d'amande, ou plutôt de _godet_, pour + remonter tout de suite à la première source de toutes ces + étymologies. Dans le langage des lingères et empeseuses, le + _godron_ étoit le pli rond et rebondi qu'on multiplioit à + l'infini sur les collets à plusieurs étages que portoient les + femmes, et sur les larges _fraises_ mises à la mode, puis + délaissées, par Henri III. «Le roy...., dit l'Estoile, alloit + tous les jours faire ses prières et aumônes en grande dévotion, + laissant ses chemises à grands _godrons_, dont il étoit + auparavant si curieux, pour en prendre à collet renversé à + l'italienne.» Les orfèvres employoient le mot _godronné_ à peu + près dans le même sens: ils s'en servoient pour désigner la + vaisselle d'or ou d'argent à filets. Aujourd'hui encore, quand + une étoffe ou une feuille de papier font un pli, on dit qu'elles + _godent_.] + + +Le luxe a esté de tout temps si depravé, par devant les femmes +principalement, qu'il semble qu'elles se soyent estudié le plus à ce +subjet qu'à autre chose quelle qu'elle soit. Ceste laxive Egypsienne, +Cleopâtre, ne se contentoit de porter sur soy à plus d'un million +d'or vaillant des plus belles perles que produit l'Orient, mais en un +festin elle en faisoit dissoudre et manger à plus de vingt-mille escus +à ce pauvre abusé de Marc-Antoine, à quy à la fin elle cousta +l'honneur et la vie. + +Je laisse une infinité d'histoires qui serviroient à ce subjet, pour +racompter ceste très veritable, modernement arrivée à Anvers, ville +renommée et principale de la Flandre. + +La comtesse de Hornoc, fille unique de ceste illustre maison, estoit +demeurée riche de plus de deux cent mille escus de rente; mais elle +estoit fort colerique, et lorsqu'elle estoit fort en colère, elle +juroit et se donnoit au diable, et outre ce elle estoit très +ambitieuse et subjette au luxe, n'espargnant rien de ces moyens pour +se faire paroistre la plus pompeuse de la ville d'Anvers. + +Au mois de decembre dernier, elle fut convoyée en un festin qui se +faisoit en l'une des principales maisons, où, pour paroistre des plus +relevées, elle ne manquoit à ce subjet de se faire faire des plus +riches habits et des plus belles façons qu'elle se pouvoit adviser, +entre autres des plus belles et deslies toilles, dont la Flandre, sur +toutes les provinces de l'Europe, est la mieux fournie pour se faire +des rabats des mieux goderonnés. A ces fins, elle avoit mandé querir +une empeseuse de la ville pour lui en accommoder une couple, et qui +fussent bien empesés. Cette empeseuse y met toute son industrie, les +luy apporte; mais, aveuglée du luxe, elle ne les trouve point à sa +fantaisie, jurant et se donnant au diable qu'elle ne les porteroit +pas. + +Mande querir une autre empeseuse, fit marché d'une pistole avec soy +pour luy empeser un couple, à la charge de n'y rien espargner. Ceste y +fait son possible; les ayant accommodés au mieux qu'elle avoit peu, +les apporte à ceste comtesse, laquelle, possedée du malin esprit, ne +les trouve point à sa fantaisie. Elle se met en colère, depitant, +jurant et maugreant, jurant qu'elle se donneroit au diable avant +qu'elle portast des collets et rabats de la sorte, reiterant ses +paroles par plusieurs et diverses fois. + +Le diable, ennemy capital du genre humain, qui est tousjours aux +escouttes pour pouvoir nous surprendre, s'apparut à ceste comtesse en +figure d'homme de haute stature, habillé de noir; ayant fait un tour +par la salle, s'accoste de la comtesse, lui disant: Et quoy! madame, +vous estes en colère? Qu'est-ce que vous avez? Si peux y mettre +remède, je le feray pour vous.--C'est un grand cas, dit la comtesse, +que je ne puisse trouver en ceste ville une femme qui me puisse +accommoder un rabat bien goderonné à ma fantaisie! En voilà que l'on +me vient d'apporter. Puis, les jettant en terre, les foulant aux +pieds, dit ces mots: Je me donne au diable corps et âme si jamais je +les porte. + +Et ayant proferé ces detestables mots plusieurs fois, le diable sort +un rabat de dessous son manteau, luy disant: Celuy-là, madame, ne vous +agrée-t-il point?--Ouy, dit elle, voilà bien comme je les demande. Je +vous prie, mettez le moy, et je suis tout à vous de corps et d'âme. Le +diable le luy presente au col, et le luy tordit en sorte qu'elle tomba +morte à terre, au grand espouvantement de ses serviteurs. Le diable +s'esvanouyt, faisant un si gros pet comme si l'on eust tiré un si +grand coup de canon, et rompit toutes les verrines de la salle. + +Les parens de la dite comtesse, voulant cacher le faict, firent +entendre qu'elle estoit morte d'un catharre qui l'avoit estranglée, et +firent faire une bière et firent preparer pour faire les obsèques, à +la grandeur comme la qualité de telle dame portoit. Les cloches +sonnent, les prêtres viennent. Quatre veulent porter la bière et ne la +peuvent remuer; ils sy mettent six... autant que devant; bref, toutes +les forces de tant qui sont ne peuvent remuer ceste bierre, en sorte +qu'ont esté contraint d'atteler des chevaux; mais pour cela elle ne +peut bouger, tellement que ce que l'on vouloit cacher fut descouvert. +Toute la ville en est abrevée; le peuple y accourut. De l'avis des +magistrats, on ouvre la bière: il ne se trouve qu'un chat noir, qui +court et s'evanouyt par dedans le peuple. Voilà la fin de ceste +miserable comtesse, qui a perdu et corps et âme par son trop de luxe. + +Cecy doit servyr de miroir exemplaire à tant de poupines qui ne +desirent que de paroistre des mieux goderonnées, mieux fardées, avec +des faux cheveux et dix mille fatras pour orner ce miserable corps, +qui n'est à la fin que carcasse, pourriture, pasture de vers et des +plus vils animaux. Dieu leur doint la grâce que ceste histoire leur +profite et les convie à amender leurs fautes! + +Ainsi soit-il. + +FIN. + + * * * * * + + + _Discours au vray des troubles naguères advenus au royaume + d'Arragon, avec l'occasion d'iceux et de leur pacification et + assoupissement, tiré d'une lettre d'un gentilhomme françois, + estant à la suyte de Sa Majesté Catholique, à un sien amy._ + + _A Lyon, par Jean Pillehotte, à l'enseigne du Nom-de-Jesus. + 1592._ + + _Avec permission._ In-8º[107]. + + [Note 107: Pièce très intéressante, en ce qu'elle est peut-être + le seul document françois relatif à cette partie de l'histoire + d'Antonio Perez. M. Mignet, qui aurait puy trouver quelques faits + nouveaux pour son excellent livre, semble ne pas l'avoir connue. + + On verra tout à l'heure, et ce n'est pas l'une des particularités + les moins curieuses de cette pièce, jusqu'où notre ligueur + françois pousse l'admiration pour Philippe II, à la suite duquel + il se trouve.] + + +Monsieur et frère, je commenceray la presente pour responce à ce qui +est contenu à la fin de celle que j'ay receu de vous du xviij du moy +passé, et pour satisfaire à la curiosité que monstrez avoir d'avoir +quelque lumière des bruits que l'on faict courir des esmotions, non +pas de Valladolid (comme me mandez), mais de Sarragoce, ville +capitalle du royaume d'Arragon. Je vous diray qu'il y a environ vingt +ans que le roy tenoit à son service un nommé Antonio Perès, lequel il +avoit faict son secretaire d'estat, et l'avoit tellement receu en sa +grace, que, pour la bonne opinion qu'il avoit conceue de luy, il se +reposoit d'une bonne partie de ses plus importans affaires sur sa +suffisance et fidelité, tellement qu'il estoit recherché d'un chacun +(grands et petits) pour la grande creance que son maistre avoit en luy +plus que personne de toute la court. Après s'estre longuement maintenu +en cest estat, n'estant pas donné à un chacun d'user en la bonne +fortune de la prudence et moderation qui y est requise, il devint si +glorieux et insupportable, qu'il se rendoit fort mal voulu des gens de +bien, et, non content de ce, s'oublia de tant que de commettre +beaucoup de choses desquelles Sa Majesté (avec beaucoup de raison) +demeuroit offencée, et telles y en avoit-il qui meritoient une griefve +punition, voyre de la vie. Toutesfois, le tout averé, elle se contenta +de le faire sortir de sa court et retirer en sa maison, où il +jouyssoit de ses biens, qui estoient très grands, pour avoir receu +beaucoup de bienfaits pendant qu'il estoit en grace, et de sa femme et +enfans fort paisiblement, sans qu'il fust inquieté en manière +quelconque. Neantmoins, sa conduicte fut si mauvaise, et y usa de si +peu de prudence, que, pour justiffier son eslongnement, il blamoit et +accusoit sa dicte Majesté d'ingratitude, detractant de luy plus +licentieusement qu'il n'appartient à un subject qui avoit receu tant +de biens et honneurs de son maistre, desquels il estoit descheu par +ses mauvais deportemens, et aucuns adjoustent qu'il faisoit des +deservices prejudiciables à l'estat de son prince; ce qu'estant venu à +sa cognoissance, il l'envoya prendre en sa maison, le fit mener en +ceste ville, mettre en une maison où il estoit bien logé[108], et mis +soubz la garde de quelques uns qui furent commis à ce[109]. On luy +permit de jouyr de la presence et compagnie de sa femme, ses enfans, +et de ceux qui le vouloient aller visiter, sans luy donner aucun +empeschement en la jouyssance de ses biens, et ne voulans qu'il fust +fait plus ample information de ses delicts, ni que l'on procedast à +l'encontre de luy criminellement, comme il avoit suffisamment de quoy, +et pour luy faire perdre la vie. Il demeura long-temps en cest +estat[110], jusques à ce que, s'en ennuyant, il trama avec sa femme de +se sauver, laquelle, saige et accorte, desireuse de complaire à +l'intention de son mary, sceut si bien entretenir ses gardes un soir +qu'il fist le malade, qu'il eust moyen de se sauver en habit d'une des +servantes de la dicte femme[111], et, estant aidé de chevaux, s'en +alla d'une traicte (en la diligence que pouvez penser) à dix lieux +d'icy, où il print la poste pour gaigner Sarragoce, de cela il y a peu +moins de deux ans, et, y estant arrivé, se presenta à la justice du +lieu, remonstra qu'il estoit natif du païs d'Arragon, que l'on l'avoit +detenu injustement en prison un long temps par deçà, et qu'ayant +trouvé moyen d'eschapper, il se mettoit entre leurs mains, les prioit +de luy conserver son innocence, et ne point souffrir qu'il fust +traicté contre les priviléges desquels ont accoustumé de jouyr ceux du +dict païs d'Arragon: à quoy il fut receu, et par ceremonie mis en +prison en la dicte ville. Les officiers de laquelle (jaloux de la +conservation de leurs dicts priviléges plus que de leurs femmes +mesmes) envoyèrent incontinent des deputez au roy[112], pour +l'advertir de ce qui s'estoit passé avec le dict Antonio Perès, +promettans, s'il avoit delinqué, d'en faire la justice par la rigueur +des loix du pays, lesquelles ne permettent qu'un gentilhomme puisse +estre puny de mort ni ses biens confisquez, pour quelque crime et +forfaict que ce soit. Sa Majesté les loüa de l'avoir retenu +prisonnier, mais monstra desirer qu'il fust ramené par deçà; à quoy +ils ont tousjours contredict, comme chose repugnante à leurs dicts +priviléges: de manière que, pour tirer ledict Perès de leur pouvoir et +le mettre ès mains de la justice de sa dicte Majesté au dict lieu de +Sarragoce, il fut ordonné au vice-roi de là de le faire transporter de +la prison où il estoit en un lieu hors la ville, qui est en forme de +chasteau, où se mettent ceux qui sont accusez de l'inquisition[113], +ce qui fut executé au mois de juillet dernier; mais ses parens et amis +firent telle clameur parmy le peuple que l'on leur vouloit oster leur +liberté et priviléges, leur remontrans le mal qui en resulteroit +s'ils enduroient ce qui estoit advenu, qu'à l'instant plus de six mil +hommes prindrent les armes, accoururent au logis du gouverneur, où +estans entrez de force, ils tuèrent quelques uns de ses gens et le +blessèrent, de sorte que quelque temps après il mourut[114]; furent +aux maisons des juges de l'inquisition, les contraignirent, les armes +à la gorge, de sortir le dict Perès du lieu où il avoit esté mené, et +le remettre en leurs mains, et, s'imaginans que le roy, pour avec plus +d'apparence le pouvoir faire mourir, vouloit qu'il fust accusé par +devant les dicts juges de l'inquisition, voulurent qu'il fust examiné +par eux sur toutes choses qui concernent la dicte inquisition, et le +firent declarer innocent et exempt d'en estre recherché. Depuis, au +mois de septembre, sa dicte Majesté, estant mal satisfaicte de ce qui +s'estoit passé, commanda à ceux qu'elle sçavoit luy estre obeissans, +de tirer de nouveau le dict Perès du lieu où il estoit gardé, pour le +remettre en l'autre où auparavant elle avoit ordonné qu'il fust +conduict; à quoy ceux auxquels ce commandement s'adressa desirans +d'obeyr, et neantmoins doutans qu'il ne se peust faire seurement sans +estre assistez de forces, firent mettre en armes un bon nombre +d'hommes, pour, à l'aide d'iceux, executer ce qui leur estoit ordonné. +Mais le peuple et ceux qui avoient esté autheurs de la première +esmotion, en ayans eu le vent, mirent ensemble cinq ou six mil +hommes[115], vindrent avec les autres aux mains, où il y en eust +plusieurs tuez et blessez, bruslèrent le coche dans lequel on avoit +deliberé de mettre le prisonnier[116], et de la mesme furie allèrent à +la prison, le mirent dehors, et avec luy quelques autres coupables de +la vie, et leur firent fournir chevaux pour se sauver, comme ils +firent, et dit-on qu'ils se sont retirez en France[117]. Ceste audace +meritoit (comme pouvez presumer) le juste courroux d'un grand roy, +qui, se faisant obeyr et respecter aux parties les plus eslongnées de +la terre, souffroit un mespris de ses subjects si près de luy; +neantmoins il y proceda avec tant de doulceur que, sur les +remontrances qui luy en furent faictes, il dict qu'il sçavoit bien que +parmy les bons il y avoit tousjours des mauvais; que l'on fist +recherche de ceux qui avoient esté autheurs de ces esmotions; que l'on +en fist la justice, moyennant quoy il estoit content d'oublier ce qui +s'estoit passé. Mais ceste commune, enyvrée en ses debordemens, ne +pouvant ouyr parler de la justice, disant aussi que ce qu'ils avoient +faict n'avoit esté que pour maintenir leurs priviléges, et que les +loix d'Arragon ne souffriroient qu'un gentilhomme, pour quelque crime +que ce fust, peut mourir par justice, se rendirent si obstinez, +fermans les oreilles à toutes les propositions, douces et aigres, +mesmes retenans par force les princes, seigneurs et gentilz hommes du +pays qui pour lors se trouvèrent en leur ville, disans que puisqu'il +alloit en ce faict de la conservation de leurs priviléges, il falloit +qu'ils les assistassent, ayans aussi semond, non seulement les autres +villes d'Arragon d'entrer avec eux en la dicte deffence, mais aussi le +royaume de Valence et de la Cathalogne, qui jouyssent des mesmes +droits qu'eux, lesquels toutesfois les ont abandonnez en leur mauvaise +cause, que Sa Majesté a esté contraincte, pour reprimer telles +insolences, de faire tourner la teste à une armée de dix mil hommes de +pied et deux mil cinq cens chevaux (tous Espaignolz)[118] qui avoient +esté levez l'esté passé pour nostre secours[119], comme je peux le +vous avoir cy devant escript, de ce costé là, à laquelle ils se sont +voulu opposer, ayans créé d'entre eux par force un pour leur chef[120] +(s'estans ceux que j'ay dict cy-dessus avoir esté retenus, sauvez de +diverses façons en habitz desguisez), avec lequel ils allèrent en +nombre de cinq ou six mil, à trois ou quatre lieües de la dicte ville +de Sarragoce, en intention de defendre le passage d'un pont à la dicte +armée[121]; mais leur dict chef, non consentant en leurs folies, +faignant les mettre en ordre pour combattre, monté sur un bon cheval, +les laissa et se retira avec ceux du roy en icelle, dont estonnez, +sans sçavoir à quoy se resouldre, se retirèrent en leur ville fort +troublez, où ils furent suyvis de la dicte armée, laquelle, à +l'intercession des gens de bien, y est entrée sans avoir trouvé aucune +resistance, ni usé d'aucune violence ni extorsion. Voilà comment ce +faict s'est passé, avec beaucoup d'honneur et de reputation de ce bon +roy, lequel tout ensemble faict cognoistre à ses subjects sa douceur +et clemence[122], encores qu'il tienne en la main de quoy les chastier +rigoureusement. Voilà la verité de l'histoire, que je vous prie de +communiquer aux amys, et me conserver en leurs bonnes graces, comme je +desire (Monsieur et frère) demeurer pour tousjours en la vostre. De +Madrid, ce xxj de novembre 1591. + +[Note 108: Le flatteur de Philippe II oublie avec intention de +rappeler la captivité de Perez, pendant deux années, dans la +forteresse de Tarruegano. Mignet, _Antonio Perez et Philippe II_, 1re +édit., Paris, 1845, in-8, pag. 88-91.] + +[Note 109: Cette demi-délivrance de Perez ne fut pas un effet de la +clémence de Philippe II; elle fut motivée par la maladie assez grave +qu'il avoit contractée pendant son emprisonnement sévère à Tarruegano. +«Dona Juana Coello, dit M. Mignet, obtint qu'il fût transporté à +Madrid, où il jouit de nouveau, pendant quatorze mois, d'une +demi-liberté dans une des maisons les meilleures de la ville, et reçut +les visites de toute la cour.» _Id._, pag. 91.] + +[Note 110: Notre ligueur glisse encore habilement sur tous les détails +qui pourroient rendre le roi odieux, «les perfides interrogatoires +auxquels Perez fut soumis, la torture qu'on lui fit subir, etc.» +Mignet, _loc. cit._, pag. 99-114.] + +[Note 111: Selon M. Mignet (pag. 118), Perez prit «un vêtement et une +mante de sa femme»; mais ce qui est dit ici des habits de servante +endossés par le fugitif s'accorde bien mieux avec ce qui suit dans le +récit de l'excellent historien: «Il passa, dit-il, sous ce +déguisement, à travers les gardes, et sortit de sa prison. Au dehors +l'attendoit un de ses amis, et plus loin se tenoit l'enseigne Gil de +Mesa, avec des chevaux tout prêts pour le transporter en Aragon. A +peine avoient-ils fait quelques pas dans la rue avant de joindre Gil +de Mesa, qu'ils rencontrèrent des gens de justice faisant la ronde. +Sans se troubler, l'ami de Perez s'arrêta et causa avec eux, tandis +que Perez restoit silencieusement et respectueusement derrière eux, +comme un domestique.» _Id._, 118-119.] + +[Note 112: M. Mignet ne parle pas de cette députation vers Philippe +II, qui nous semble du reste fort invraisemblable.] + +[Note 113: Philippe II, à qui Perez échappoit toujours comme coupable, +avoit en effet trouvé moyen de le rendre justiciable de l'Inquisition +en le chargeant du crime d'impiété; et ce furent non pas les officiers +du roi, comme il est dit ici, mais les alguazils du saint-office, qui +eurent ordre d'aller se saisir de lui pour le mener de la prison des +Manifestados dans celle de l'Inquisition, ce qui fut cause du +mouvement populaire dont il va être parlé.] + +[Note 114: C'est pendant qu'on l'entraînoit loin de son palais que le +gouverneur, à qui l'on avoit arraché son bonnet et sa cape, reçut +trois coups de couteau à la tête et un à la main. «On le déposa tout +meurtri et ensanglanté dans la prison vieille, et quatorze jours après +il mourut de ses blessures.» Mignet, pag. 159-160.] + +[Note 115: Cette nouvelle insurrection eut lieu le 24 septembre.] + +[Note 116: M. Mignet entre dans de grands détails sur cette +insurrection et sur la délivrance définitive de Perez, mais il ne +parle pas de ce coche brûlé. Pag. 185-189.] + +[Note 117: Perez s'y réfugia en effet.] + +[Note 118: M. Mignet ne dit que «six mille hommes de pied et quinze +cents hommes de cavalerie légère.» _Antonio Perez et Philippe II_, 1re +édit., pag. 199. Quand il dit _tous Espaignolz_, l'auteur de la lettre +veut dire _tous Castillans_.] + +[Note 119: M. Mignet ne parle pas de cette première destination de +l'armée de Philippe II.] + +[Note 120: «Les membres de la députation permanente et les cinq juges +de la cour suprême avoient proclamé la légalité et la nécessité de la +défense, prescrit la formation d'une armée, nommé le grand justicier +pour la commander, conformément à sa charge, et désigné don Martin de +la Nuza pour lui servir de mestre de camp.» Mignet, pag. 198.] + +[Note 121: M. Mignet n'indique pas le lieu où l'armée aragonaise alla +attendre l'armée castillane, commandée par Vargas. Quant à la +défection de Juan de la Nuza, il la donne comme une simple retraite: +«Cédant à la faiblesse de son caractère et au sentiment de son +impuissance, il se retira dans un de ses châteaux. Le député du +royaume don Juan de Luna, et le jurat de Saragosse, qui étoient avec +lui, en firent autant.» _Id._ pag. 200.] + +[Note 122: Il ne faut pas oublier qu'il s'agit toujours ici de +Philippe II.] + + * * * * * + + + _Recit naïf et veritable du cruel assassinat et horrible massacre + commis le 26 aoust 1652 par la compagnie des frippiers de la + Tonnelerie, commandés par Claude Amand, leur capitaine, en la + personne de Jean Bourgeois, marchand espinglier ordinaire de la + royne, bourgeois de Paris, aagé de trente-deux ans; tiré des + informations et revelations faites en suite des monitoires + obtenus et publiez en aucunes des parroisses de ceste ville de + Paris[123]._ + + [Note 123: Cette pièce est la plus intéressante de celles qui + furent écrites au sujet de cet assassinat, lesquelles, celle-ci + comprise, ne s'élèvent pas à moins de dix, toutes citées, avec + leur titre exact, dans la _Bibliographie des Mazarinades_, par M. + Moreau. Ce sont: 1º _Relation, véritable de ce qui s'est passé au + meurtre d'un jeune garçon.... nommé Bourgeois_, _Paris_, Simon le + Porteur, 1652, 8 pages; 2º _Histoire véritable et lamentable d'an + bourgeois de Paris cruellement martyrisé par les Juifs de la + synagogue_, le 26 août 1652, (S. L.,) 1652, 7 pages en vers; 3º + _Monitoire publié par toutes les paroisses de la ville de Paris + contre les Juifs de la synagogue, le_ 1er _jour de septembre_ + 1652, _pour avoir cruellement martyrisé, assassiné et tué un + notable bourgeois de la dite ville de Paris_, Paris, v{e} J. + Guillemot, 1652, 6 pages; 4º _La cruauté de la synagogue des + juifs de la dernière génération, de plus le jugement de Minos + rendu à l'âme du pauvre massacré, aux Champs-Elysiens, le repos + des âmes heureuses, P. A. C. L. A. M. B. D. R. T. A. P._, Paris, + 1652, 8 pages; 5º _La fureur des Juifs, dédiée à Messieurs de la + synagogue, en vers burlesques_, par Cl. Veyras, Paris, Jacq. Le + Gentil, 1652; 6º _La synagogue mise en son lustre, avec + l'épitaphe du bourgeois pour mettre sur son tombeau_, 12 pages; + 7º _Le jugement criminel rendu contre la synagogue des fripiers, + portant que ceux de leur nombre qui se trouveront circoncis (qui + est la marque de la juiverie) seront châtrés ric à ric, afin que + la race en demeure à jamais éteinte dans Paris_, (S. L.,) 7 + pages; 8º _Examen de la vie des Juifs, de leur religion, commerce + et trafic, dans leur synagogue_, Paris, Fr. Preuveray, 1652, 8 + pages; 9º _Réponse des principaux de la synagogue, présenté_ + (sic) _par articles aux notables bourgeois de Paris, où il + montre_ (sic) _leur ordre, leur reigle, leur loy, et leur procez + avec le complaignant_, Paris, 1652, 8 pages. Cette pièce est + dirigée contre la précédente. Celle que nous donnons ici est la + requête présentée au Parlement par le père et les parents du + pauvre épinglier. M. de Boyvin Vaurouy fut nommé rapporteur.] + + +Le 15 dudit mois d'aoust, ledit Bourgeois[124] se rencontrant, près +Sainct-Eustache, sur le pas de la porte du sieur Deganne, marchand, +comme les frippiers de la Tonnellerie revenoient de garde de la porte +de Montmartre, un passant luy demanda quelle compagnie c'estoit, +auquel il repondit: C'est la synagogue[125]. Ces paroles, quoyque +dites assez bas et sans dessein de les offenser, furent pourtant +entendues par aucuns d'eux, qui se saisirent aussitost de luy, +l'outrageant de coups de hallebardes et de fusils, lui baillèrent +quelques soufflets, et le menèrent, suivant leur marche, chez ledit +Amand, leur capitaine, où, après plusieurs mauvais traitements, ils le +contraignirent de se mettre à genoux, et en cette posture leur +demander pardon et faire amende honorable, le menaçant de le tuer à +faute de le faire. Pendant que cela se passoit ainsi, plusieurs +frippiers s'attroupèrent, avec leurs femmes et enfants, au devant de +la maison dudit Amand, criant tous d'une voix: Il le faut tuer, +parcequ'il a offensé tout nostre corps! Ce qui obligea ledit Bourgeois +d'attendre la nuit pour se retirer à la faveur d'icelle et eviter leur +fureur[126]. Ce n'est pas là tout: leur insolence naturelle passa +outre. Dès le lendemain, ils se mocquèrent de luy, et, en toutes +occasions où il se rencontroit depuis dans les rues, ils le faisoient +railler, contrefaisant les soumissions qu'il leur avoit faites, et les +faisans passer pour une reparation authentique, à la honte et +confusion dudit Bourgeois, qui, se voyant si mal mené et ressentant de +plus en plus les excez et meurtrissures qu'il avoit receues sur son +corps, se resolut d'aller au conseil, par l'advis duquel il trouva à +propos de se pourvoir par justice. Il fit sa plainte par devant le +baillif du For-Levesque, l'injure ayant esté faite sur les terres +dependantes de sa juridiction. Il obtint decret de prise de corps en +vertu duquel il fit, le 24 dudit mois, emprisonner ès prisons du +For-aux-Dames[127] le nommé Michel Forget, caporal de ladite +compagnie, par lequel il avoit esté le plus excedé. Le mesme jour, qui +estoit la feste de saint Barthelemy, apostre, ledit Amand, supposant +une sentence de la ville pour faire eslargir le prisonnier, vint ès +dites prisons, accompagné de deux cents hommes, tous armez de fusils, +mousquetons et pistolets, qu'il laissa au devant d'icelle, demandant +ledit Forget au geollier, qui luy dit qu'ayant esté emprisonné en +vertu d'un decret decerné dudit baillif, il ne le pouvoit mettre +dehors sans son ordre. Ce refus ne plust audit Amand, qui voulust en +mesme temps se saisir des clefs desdites prisons, à quoy il trouva de +la resistance; ce qui l'obligea de sortir, et demeura toute la nuict +avec ses gens armez au devant et ès environs desdites prisons, qu'il +entreprist diverses fois de forcer, sous pretexte d'y amener quelque +prisonnier. Mais la courageuse resolution du geollier fist avorter ce +dessein trop hardy. Amand se vit par là obligé de se retirer le +lendemain dimanche, 25 dudit mois, par devers ledit baillif, qui luy +bailla volontairement ou de force, sans appeler la partie et contre +tout ordre de justice, l'eslargissement dudit Forget[128], se +contentant seulement d'en faire charger ledit Amand, lequel ne manqua +pas de l'aller aussitost faire sortir. Ledit Forget, parmy la joye de +sa delivrance, ne put dissimuler le ressentiment de son indignation; +il dit plusieurs fois, jurant et blasphemant le sainct nom de Dieu, +qu'il tueroit ledit Bourgeois. Ceux de sa compagnie en dirent autant, +et entre eux le nommé Macret, qui passa outre, disant que, s'il ne se +trouvoit personne qui voulust faire le coup, luy-mesme le feroit de +son mousqueton. Et enfin l'adieu dudit Forget au geollier et à sa +femme et autres fut que l'on entendroit bientost parler de luy. Ces +menaces furent bientost suivies de l'effect, mais le plus etrange et +le plus cruel dont on ait jamais ouy parler. Le lendemain, +vingt-sixiesme jour dudit mois, dès les cinq heures et demie du matin, +les frippiers s'emparèrent des advenues et des portes du cimetière des +Saincts-Innocens; quelques uns s'y glissèrent et cachèrent, d'autres +firent mine de se pourmener, et envoyèrent le nommé Pierre +Jusseaume[129], qu'ils avoient gagné par argent, vers ledit Bourgeois, +pour, sous couleur d'amitié et de luy vouloir communiquer quelque +chose qui luy importoit, l'attirer dans le cimetière. Ce traistre +s'approcha de luy, et, le voyant avec les sieurs de Bourges et +Godelat, marchands, ses voisins, à l'ouverture de leurs boutiques, +demanda à luy parler en particulier. Il repondit que c'estoient ses +amis, et qu'il n'y avoit point de danger de tout dire devant eux. Le +perfide insista à le vouloir entretenir en secret, et l'obligea +d'entrer audit cimetière, où ledit Bourgeois ne fut pas plustost que +le nommé François Haran, qui estait caché derrière le premier pillier +dudit cimetière, se jetta sur luy, jurant et blasphemant, luy porta un +coup du bout de son pistolet dans l'estomac, duquel il le renversa par +terre. Aussitost il donna le signal aux autres conjurez, au nombre de +trente à quarante, entre lesquels, outre ledit Haran, ont estez +remarquez Jean et Michel Forget frères, Philippes Saydes, Noël de +Barque, Simon Cahouel, le Roux, Ruelle le jeune, Bryare le jeune, +Belargent, Macret et Laurent Hattier, tous armez de fusils, +mousquetons, espées nues et d'instruments non encore usitez, et +qu'autres que des frippiers n'auroient pu inventer, tous lesquels, +renians et blasphemans, se ruèrent impetueusement sur ledit Bourgeois, +l'outragèrent de coups de poings et de pieds en toutes les parties de +son corps, le frappèrent du bout de leurs armes, luy arrachèrent les +cheveux, luy donnèrent plusieurs coups de ces meurtrières nouvelles, +qui sont peaux d'anguilles et lizières de drap, entre lesquelles sont +cousuës dix balles de mousqueton des plus grosses[130], desquelles ils +luy donnèrent plus de cinquante coups, dont la moindre blessure est +mortelle, et, entre autres, le nommé Briard le jeune, frippier. Il +eust pourtant assez d'adresse et de vigueur pour s'eschapper des mains +de ces bourreaux, mais ce ne fut pas pour long-temps: car, n'ayant que +des pantoufles à ses pieds et des chaussettes non liées à ses jambes, +il ne put guère courir sans broncher, et par ainsi retomber plus +perilleusement encore au pouvoir de ses ennemis, lesquels, après +l'avoir traisné d'une partie dudit cimetière par les pieds, la face +contre terre, le saisirent qui par les bras, qui par les jambes, qui +par les cheveux, et, après avoir redoublé sur luy les effects de leur +cruauté, de telle sorte qu'il ne pouvoit plus parler, ains seulement +haletoit et souffloit, l'entraisnèrent de ceste façon par la porte +dudit cimetière du costé des halles, jusqu'au milieu de la Petite +Friperie, où ils firent pose, pour l'exposer de nouveau à de nouvelles +injures et mauvais traitements, disant: Voilà celuy qui a faict +emprisonner M. Forget. De là ils achevèrent de le mener, sur les six +heures du matin, en la maison dudit Amand, lequel, non moins passionné +que les frippiers, et voulant avoir sa bonne part à leur felonie, fit +aussitost battre la caisse par tout le quartier, posa corps de garde +au devant et au dedans de sa boutique, et des sentinelles, comme à la +garde des portes d'une ville. Pendant que la compagnie s'assembloit, +on fit, l'espace de quatre heures et plus, souffrir audit Bourgeois, à +la veue dudit Amand, toutes les indignitez que la rage peut suggerer: +on luy tire et arrache la barbe et les cheveux, on le soufflette, on +le perce et picque de poinçons et grandes aiguilles, on luy presse du +verjus en grappe dans les yeux, et, pour l'accabler entierement de +douleur, ayant demandé un peu d'eau à cause de la grande alteration +qu'il avoit, on luy en presenta qui estoit corrompuë. Ce n'est pas là +tout; mais, ô barbarie inouïe! l'on luy refusa la consolation d'un +confesseur, qu'il demanda plusieurs fois, voyant et entendant la +resolution que ses ennemis avoient prise de le massacrer +inhumainement[131]. Alors Amand devoit, ce semble, estre rassasié de +cruauté; pourtant il fait paroistre le contraire, et qu'il veut estre +jusqu'à la fin le principal acteur de ceste funeste tragedie. Pour cet +effet, il veut voir luy-mesme si la compagnie est complette et en +estat de marcher; il en fait la reveuë, il renvoie les garçons qui +estoient venus à la place de leurs maistres, il marche ayant le +hausse-col, et va de porte en porte, le pistolet à la main, pour les +obliger et forcer de venir en personne, les menaçans de l'amende. +Cependant les bourgeois des quartiers circonvoisins et autres passans +par là, entendans le bruit de ce tambour à une heure extraordinaire, +estoient portez de curiosité de sçavoir le sujet de ceste assemblée, +et pourquoy on retenoit et traittoit ainsi ce jeune homme. Les uns +respondoient: C'est un coquin qui nous a appelez Synagogue; il a +affaire à huit cens hommes qui l'entreprennent; d'autres que c'est un +voleur qu'ils ont pris volant une maison en leur quartier, et d'autres +que c'estoit un mazarin qui avoit voulu tuer M. de Beaufort. + +[Note 124: Selon la _Relation véritable..._ il étoit fils d'un +marchand épinglier de la rue Saint-Denys.] + +[Note 125: La plupart des fripiers étoient des Juifs, ou de nouveaux +convertis, toujours prêts à s'offenser quand on leur rappeloit leur +ancienne religion. V. l'une des pièces de ce volume, _les Grands Jours +tenus à Paris par M. Muet_, etc. Paris, 1622, pag. 198-199.] + +[Note 126: Loret raconte ainsi la première partie du drame: + + On dit que messieurs les fripiers, + La plupart de vrais frelampiers, + Aucuns d'eux meschans et damnables, + Et d'autres assez raisonnables, + Traitèrent d'estrange façon + L'autre jour un certain garçon + Qui d'un ton fort hardy et rogue + Les nommoit gens de synagogue. + Dès qu'il eut dit ce mot piquant, + Un d'eux luy donna quant et quant + Six ou sept coups de hallebarde + (Car ils retournoient de la garde). + Ensuite ces gens mutinez + Luy crachèrent cent fois au nez, + Luy dirent ses fièvres quartaines, + Et lui donnèrent trois douzaines + De soufflets des plus inhumains + Avec leurs pataudes de mains. + (_Muse historique_, liv. III, lettre 35e, 1er sept. 1652.)] + +[Note 127: Il étoit situé rue de la Heaumerie, où il donnoit son nom à +un impasse. On l'appelait _For-aux-Dames_, parcequ'il fut, jusqu'en +1674, le siége de la juridiction des religieuses de Montmartre.] + +[Note 128: M. Moreau dit que l'ordre de relâcher le fripier Forget fut +donné par le prévôt des marchands, Broussel, à qui Amand et les autres +s'étoient adressés. _Bibliog. des Mazarinades_, nº 2997.] + +[Note 129: Nom fameux depuis long-temps dans la draperie. Dans le +_Pathelin_, le drapier s'appelle Guillaume Joceaume.] + +[Note 130: «On dit qu'ils ont une lisière longue d'une aulne et large +de quatre doigts, et que dans cette lisière ils mettent des balles de +plomb ou quelques pièces de fer, avec quoi ils frappent les vendeurs +de vieux chapeaux ou ceux qu'ils veulent chastier.» _Relation +véritable de ce qui s'est passé au meurtre d'un jeune garçon..._] + +[Note 131: Loret fait raconter par le patient lui-même toutes les +indignités qu'il eut à subir avant sa mort: + + «..... Helas! ils me martirent, + Leurs rigueurs à tous coups s'empirent; + Ils m'ont mené, me malmenant, + Du capitaine au lieutenant, + Et maintenant on me ramène + Du lieutenant au capitaine; + Ils m'ont fait mainte indignité, + Moqué, tiraillé, souffleté. + Bref, la nation judaïque + Ne fut guère plus tyrannique + Quand elle tourmenta jadis + Le createur du Paradis.»] + +Amand, ayant mis sous les armes environ quatre-vingts hommes de sa +compagnie, se jugea assez fort pour executer de plein jour et au +milieu des rues le pernicieux complot fait en sa maison contre ledit +Bourgeois. Pour cet effet, il supposa avoir un ordre de la ville pour +l'y conduire, lequel ne pouvoit estre que faux ou mandié après temps, +puisque, comme il a esté remarqué cy-devant, ledit Bourgeois avoit +esté enlevé dès les cinq heures et demie du matin, auquel temps ledit +Amand ne pouvoit pas avoir obtenu un ordre de la ville en la forme et +avec les circonstances qu'il l'a depuis fait paroistre. Il ne laissa +de commander audit Bourgeois de le suivre, qui repondit ne le pouvoir +faire, estant tout roué et ayant le genouil cassé de coups; et il le +pria de luy envoyer querir une chaise, avec offre de la payer. Une +chaise! repartit Amand en luy dechargeant un soufflet, cela est bon +pour les princes; mais à toy, il te faut un tombereau. Neantmoins, +quelqu'un de la bande se mit en peine pour cela, et on fist apporter +une sorte de fauteüil, laquelle sert à porter à l'Hostel-Dieu les +pauvres malades. Ledit Amand envoya querir quelques paquets de mesches +et de cordes, et commanda de lier ledit Bourgeois sur ledit fauteuil, +ce qui fut promptement executé par les nommez Masselin et Sayde, +sergens de la compagnie, sçavoir par le millieu du corps, les bras sur +les appuis du fauteüil et les jambes separement sur les batons qui +servent à le porter, et cela si rudement et serré, que les cordes en +demeurèrent imprimées en sa chair; envoya querir deux crocheteurs pour +le porter, ausquels il repondit en son nom de leur salaire, duquel il +les fit satisfaire le lendemain par sa femme. Cet innocent captif, +sans secours et sans defense, fit paroistre une telle constance en la +durée de tous ses tourmens, qu'il ne lascha aucune parolle capable +d'offenser les frippiers ny leur capitaine, lequel, environ les dix +heures et demie de la mesme matinée, fist battre la marche, et en cest +equipage, luy et Guillaume Leguay, son enseigne, chacun avec leur +hausse-col et les pistolets à la main, marchant à la teste de la +compagnie, les sergens et caporaux en leur rang, les rangs quatre à +quatre, sortirent de leur quartier de la Tonnellerie, faisant porter +ledit Bourgeois au milieu de ladite compagnie, à costé du tambour, +vinrent droit à la rue Tire-Chappe; et, quelques uns des plus +effrontez ayant dit qu'il falloit marcher et le faire passer à la +barbe du père, au lieu d'entrer en icelle, enfilèrent à celle de +Sainct-Honoré, entrèrent en celle des Bourdonnois, puis en celle de la +Limace, où ledit Amand, capitaine, fit faire halte et cesser le +tambour, pour tenir entre eux le dernier conseil pour l'execution de +leur vengeance. Après, ils continuèrent leur marche en celle des +Deschargeurs, où estans, se saisirent de toutes les advenües +circonvoisines, firent plusieurs decharges de leurs fuzils, tant +contre ceux qui les suivoient, dont aucuns furent atteints et blessez, +qu'en haut, pour empescher de regarder aux fenestres; firent fermer +les boutiques qui estoient ouvertes, et, voyant ce lieu-là fort propre +pour mettre fin à leur pernicieux dessein, firent poser ladite chaise +où estoit ledit Bourgeois contre le meur d'une maison nouvellement +bastie près la rue du Plat-d'Estin. Et alors, plusieurs ayant dit +qu'il estoit temps de s'en deffaire, et le capitaine dit: Main basse! +firent une decharge de fuzils à bout portant sur ledit Bourgeois, dont +il fut atteint d'un coup à l'oeil senestre qui luy arracha la vie, fit +voler la cervelle par le derrière de la teste et emplir son visage et +le pavé de sang. Un charitable ecclesiastique, aumosnier de M. l'abbé +de Sillery[132], s'estant trouvé engagé dans ceste rüe, s'efforça, +malgré la resistance de ces meurtriers, d'approcher ledit Bourgeois +pour le reconcilier et donner la benediction. La chose ainsi achevée, +le capitaine, asseuré de la mort dudit Bourgeois par celuy mesme qui +avoit fait le coup, tint nouveau conseil avec les principaux de ladite +compagnie pour adviser ce qu'ils feroient de ce corps mort. Après le +resultat, il fit recharger et remettre sa compagnie en ordre, commanda +aux porteurs de reprendre ladite chaise et porter ledit deffunct, les +y força sur leur refus, passant de la rue des Deschargeurs par celles +des Mauvaises-Parolles, Thibaultodée, Sainct-Germain, et de là droict +à la Grève, disans tousjours que c'estoit un voleur et un mazarin qui +avoit voulu tuer M. de Beaufort, qu'ils le conduisoient à +l'Hostel-de-Ville, et de temps en temps faisoient des decharges de +leurs fuzils sur ceux qui couroient et crioient après eux à la veuë +d'un tel spectacle. D'abord, ils se saisirent du perron de la porte de +l'Hostel-de-Ville pour en empescher l'entrée aux parents et amis du +deffunct. Amand et quelques uns des siens montèrent où Messieurs de la +ville siegeoient, et, pour excuse de l'abominable crime qu'ils +venoient de commettre, leur supposent que, plusieurs personnes +s'estant presentées pour leur ravir ledit Bourgeois, ils avoient esté +obligez de le tuer. Ainsi, cette victime innocente fut posée dans la +cour dudit Hostel-de-Ville, qui devoit estre le lieu de franchise et +l'azile des opprimez. Ce fait, Amand et ses complices se retirèrent +chez eux par les rues les moins frequentées, et néantmoins tousjours +suivis par la pluspart de ceux qui avoient veu ce sanglant et +espouvantable spectacle, qui les auroient dès lors punis tout +chaudement de leur forfait, si Dieu ne les eust reservez pour en faire +un chastiment et une punition exemplaire à toute la posterité[133]. +C'est ce que le père, les parens dudit deffunct et tout Paris +attendent et espèrent de sa justice et de celle de Messieurs du +Parlement. + +M. de Boyvin-Vaurouy, rapporteur. + +[Note 132: Un autre bon prêtre donna les derniers soins à la victime. +Il en est parlé dans le rapport manuscrit que des chirurgiens +dressèrent de l'état du cadavre, et qui a été retrouvé par M. Moreau +dans un volume de la Bibliothèque de l'Arsenal. Voici l'extrait qu'il +en donne (_Bibliogr. des Mazarinades_, III, pag. 11 nº 2997): +«Premièrement, ils reconnurent qu'il avoit esté lié d'une grosse corde +par le milieu, de son corps, dont les marques en estoient encore +toutes recentes, et particulièrement le noeud de ladite corde qui +avoit enfoncé dans son corps de la profondeur d'une grosse noix. Un +honneste ecclesiastique de ses amis, nommé M. Butel, s'estant +rencontré lorsqu'on le visitoit, s'offrit à lui rendre les derniers +devoirs de charité, qui furent de l'ensevelir; ce que s'estant mis en +devoir d'exercer, luy ayant levé la teste pour mettre sa coiffe, une +partie de sa cervelle tomba dans ses mains, qui fut un spectacle +d'horreur et de compassion à tous les assistans. Il remarqua sur son +corps quantité de meurtrissures, provenantes des grands coups de +lisière qu'ils lui avoient donnés, comme aussi la plaie d'un coup de +hallebarde qu'il receut au dessus de la cuisse, de la largeur de +quatre doigts, et plusieurs piqueures de poinçons aux genoux.» + +Loret donne aussi quelques détails qui s'accordent bien avec ceux +qu'on vient de lire: + + Un d'entre eux, le plus perverty, + Le frappa de façon cruelle + Et luy fit sortir la cervelle.] + +[Note 133: «Ce meurtre, dit M. Moreau, causa une très vive émotion +dans Paris. La Justice dut en connoître, mais je ne sais pas quel +arrêt fut rendu.» Nos recherches n'ont pas été plus heureuses. Il dut +y avoir de longs débats, au milieu desquels, en ces temps de troubles +de toutes sortes, la vérité et la justice eurent certainement peine à +se faire jour. Loret, presque toujours si bien renseigné, et qui, en +qualité de voisin assez proche, puisqu'il logeoit rue de l'Arbre-Sec, +devoit avoir été édifié mieux que personne sur les détails du drame de +la Tonnellerie, donne lui-même à penser qu'il y eut dans toute cette +affaire beaucoup de contradiction et d'obscurité. _Mais_, dit-il, + + ... De ce noir evenement + On parle si diversement, + Que certes l'on ne sait que croire + D'une si malheureuse histoire.] + + * * * * * + + + _Les Grands jours tenus à Paris par M. Muet, lieutenant du petit + criminel_[134]. + + M.D.C.XXII. + + In-8º de 32 pages. + + [Note 134: M. Leber possédoit deux exemplaires de cette pièce, + qui, selon lui, et son éloge n'est pas exagéré, «est une critique + enjouée et fort piquante du barreau, des moeurs et de diverses + personnes». (V. _Catal._ de sa _biblioth._, n{os} 4226, 5625.--V. + aussi _Catal. Monmerqué_, nº 1569.) Cette satire fit grand bruit + dans le monde de la basoche. On y répondit et on l'imita. La + pièce qui servit de réplique a pour titre: _la Reponse aux Grands + jours et plaidoyers de M. Muet, par quelques mal contents du + Chastelet_, 1622, in-8º. Quant aux imitations qui parurent dans + l'année qui suivit, voici le titre de celles que nous avons pu + retrouver: _les Assizes tenues à Gentilly_, par le Sr Balthazar, + bailly de S.-Germain-des-Prez (Paris), 1623, in-8º;--_les Estats + tenus à la Grenouillère les_ 15, 16, 17, 18, _du present mois de + juin_ (Paris,) 1623, in-8º.--M. Veinant, qui a été dans ces + recherches notre guide obligeant, pense qu'une autre pièce, _les + Actions du temps_, 1622, pourroit aussi se rapporter à cette + sorte de cycle moqueur et parodiste. Quelques petits livrets + parus huit ou neuf ans auparavant semblent s'y rattacher aussi et + en être les précédents. Ce sont: _les Conférences d'Antitus, + Panurge et Guéridon_, S. L. N. D., in-8º;--_les Grands jours + d'Antitus, Panurge, Guéridon et autres_, S. L. N. D., pet. + in-8º;--_Continuation des Grands jours interrompus d'Antitus, + Panurge et Guéridon_, S. L. N. D. (1614), in-8º.--La plupart de + ces pièces se trouvoient chez le duc de la Vallière et chez Méon. + V. _Catal. de sa bibliothèque_, nº 3470.] + + +Je me suis trompé quand j'ay creu que j'aurois du repos et +tranquillité d'esprit lors que, retiré de toutes affaires, je jouyrois +de la nuict pour refuge de mes travaux: car j'y ay trouvé de +l'inquiétude, et mille visions se sont presentées qui me l'ont +empesché. + +Je croy qu'il est necessaire que le jour j'eusse ruminé et songé à +tout ce qui se passe de bien et de mal en mon temps, et que j'eusse +desiré la reformation du mal, dont je ne pouvois venir à bout, puis +qu'en songe il m'a semblé qu'il s'est presenté à moy le venerable juge +du petit criminel, Me Nicolas, avec sa barbe assez mal peignée et sa +fraize à l'espagnolle, empezée de son, qui, en levant la teste avec +une parole assez rude et brutine, assisté tant des procureurs de son +temps, Carré, Goguier, Mauclerc, Pamperon, Bois-Guillot, Humbelot, que +infinis autres qui m'estoient incogneus, qui disoit ce qui en suit: + +Et quoy! est-il necessaire de revenir au monde pour reformer ce peuple +insolent, lequel j'ay si bien chastié de mon temps, ne leur ayant +donné autres viandes plus solides pour leur caresme que des amandes? +Et neantmoins c'est tousjours à recommencer. J'espère bien, avant que +de partir de ce monde, d'y mettre tel ordre par mes jugemens, qui leur +en souviendra. Je viens tenir mes grands jours pour cet effet. + +J'ay choisy pour mon greffier un homme assez sage et discret, quoy +qu'il soit camus et impotant des deux mambres. Ce que j'en ay faict +est affin qu'il tienne pied à boulle, et que sans discontinuation il +redige par escrit mes jugemens, pour estre executez par Tanchon, qui à +présent n'a nul empeschement, puisque sa femme est mariée ailleurs. + +Et vous, l'huissier Cornet, qui autrefois avez eu tant de vogue à la +justice de saint Ladre, et qui avez esté, par miracle ou autrement, +trente-deux ans sans changer d'habit ny de chapeau, qui sert encores à +présent à Pierre Parru, cordonnier de la grosse pantoufle de saint +Crespin, je vous ay choisi pour appeler les causes et faire taire les +babillards, pour lesquelles appeler vous n'aurez qu'un sol de la +douzaine, veu le grand nombre qui se presente à juger, afin que le +peuple ne soit point foulé. Or sus, appelez. + +--Carré, avez-vous des causes? Plaidez. + +--Monsieur le lieutenant, j'aurois besoing de plaider pour moy le +premier, afin de me faire donner le moyen d'avoir une robbe et un +bonnet, car la mienne est toute deschirée d'avoir esté attiré si +souvent à la table Roland[135] par mes parties, aussi que j'ay perdu +la pluspart de ma praticque depuis que j'ay fait le voyage de +Golgotha. Donnez-moy patience que je sois en meilleur poinct, et +cependant faites plaider Goguier. + +[Note 135: Fameux cabaret dont il est parlé avec détail dans le +curieux livre: _Visions admirables du pèlerin du Parnasse_, etc., +Paris, 1635, in-12.] + +--Goguier! Goguier! + +--Monsieur le lieutenant, il est necessaire, avant que de plaider, de +faire une reigle en vostre justice, et que vous ordonniez que +l'audiance commencera à quatre heures du matin, que tout le monde est +à jeun: car, pour mon regard (ny de plus d'une douzaine de mes +compagnons), il nous est impossible de bien reciter ny faire entendre +le faict de nos parties depuis huict heures du matin jusques à neuf +heures au soir, que nous avons l'esprit preoccupé du son des pots et +du remuement des verres[136]. + +[Note 136: Les gens de justice, avocats et procureurs, passoient alors +pour des piliers de taverne et de brelan: + + Mais vous ne dites pas qu'ils sont fort desbauchez, + Et que tout leur estude est de jouer aux billes, + A la boule, à la paulme, aux cartes et aux quilles. + + Puis les bons compagnons, comme le viel Lymière, + Le gros Grouart, Bricot, La Joue et La Rivière, + Dont le ventre à la suisse et le rouge museau + Temoignent qu'à leur vin ils ne mettent pas d'eau. + +(_La Responce à la misère des clercs de procureur, etc., par mad. +Choiselet et consorts, ses disciples_, Paris, 1638, in-8º, p. 8.)] + +--Ho, ho! par saint Lopin, si vous me faschez, je donneray licence aux +parties de plaider sans vous, et feray ma justice consulaire, puisque +vous coustez plus à saouler, que le fonds du procès ne vaut. Sus, sus, +donnez tout à vostre ayse; chancelez comme de coustume; parlez du coq +à l'asne avec le plan: je ne veux plus vous escouter; et vous, +parties, plaidez distinctement les uns après les autres, sans vous +confondre. + +--Monsieur le lieutenant, nous nous y opposons; il y a d'honnestes +procureurs qui sont revenus de l'autre monde pour gaigner leur vie; ne +permettez pas cela. + +--Qui estes-vous qui parlez? Estes-vous le turbulant Mauclerc? +Plaidez, et ne vous mettez poinct en cholère, afin de n'estre poinct +suspandu de vostre charge, ny condamné à l'amande comme autrefois: car +cela vous a faict mourir, au grand dommage de la fille du Chat. + +--Monsieur le lieutenant, si vous forcez mon naturel, je ne diray rien +qui vaille: car il faut que je süe en plaidant, que je crie quand ma +partie adverse parle, afin que l'on ne l'entende pas, et que je face +d'une meschante une bonne cause. C'est ce qui m'a faict avoir tant de +pratiques en mon temps. Il est vray que je n'ay pas tant duré au +monde, mais j'ay eu grand renom. + +--Or, changez de naturel, si vous voulez assister aux grands jours, +mitigez vostre cholère, tandis que j'ecouteray messieurs les +frippiers. L'huissier Cornet, appelez. + +--Messieurs les frippiers, on vous donne licence de plaider sans +procureurs; aussi bien les tromperiez-vous comme vous faictes les +autres. + +--Monsieur le lieutenant, nous avons grand subjet de plainte: nous ne +gaignons plus tant que nous soulions, et la cause est qu'à force de +crier après les prevosts des mareschaux de Paris, ils ont faict une +capture depuis peu de deux cent seize voleurs, au nombre desquels il y +avoit vingt-deux manteaux rouges qui estoient à gages, et qui +jettoient par le soupirail des caves[137] ce qu'ils avoient butiné par +la ville, qu'on avoit à vil pris, et en faisoit-on fort bien son +proffit: car on sçait changer un manteau en pourpoinct, en chausse et +en tout autre vestement, si bien qu'il estoit impossible de rien +recognoistre. Or, à present, on a envoyé ces honnestes gens-là aux +gallères, et nous avons de la peine maintenant à vivre et à gaigner +nostre vie. Nous vous demandons justice. + +[Note 137: Cette connivence des fripiers et des voleurs appelés +_Rougets_ ou _Manteaux-rouges_ duroit, à ce qu'il paroît, depuis +long-temps. Il est déjà parlé, dans une pièce de 1614, de ces effets +volés, jetés par les détrousseurs de nuit dans les caves des fripiers, +leurs receleurs: + + Ceux qui vous font gagner sont des tireurs de laine, + Desquels ceste cité est de tout temps si pleine. + Si de vos caves estoyent les soupirails bouschez, + Tant de manteaux de nuict n'y seroient tresbuchez + Car, à ce que je voy, ils sont si bien hantez, + Que jamais, ô araignes! vos toiles n'y tendez. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Tous les habitz qu'avez viennent de ces penduz. + + (_Discours de deux marchands fripiers et de deux maistres + tailleurs, etc., avec le propos qu'ils ont tenu touchant leur + estat._ Paris, 1614, in-8º, p. 6.)] + +--Levez la main tous. Par le serment que vous avez faict, estes-vous +chrestiens? + +--Monsieur le lieutenant, à la verité nous tenons encores un tantay du +judaïsme[138] plus de deux douzaines d'entre nous, et neantmoins nous +faisons bonne mine à la paroisse S.-Eustache, où nous ne croyons pas +la moitié de ce que l'on y dict. Mais n'en dites mot. Faictes-nous +justice pourtant. + +[Note 138: Presque tous les fripiers des halles étoient juifs, mais +cachoient avec soin leur religion. V. la pièce qui précède, _Recit +naïf et veritable, etc._, pag. 181.] + +--Escrivez, greffier: + +«Il est enjoint à Tanchon d'interroger les gallères pour sçavoir qui +sont les recelleurs frippiers, et, deument informé, qu'il les fera +compagnons d'écolle aux galleriens, et neantmoins, pour l'antiquité de +leur race, qu'il fera mettre les frippiers au costé droict des dites +gallères, et leurs biens acquis et confisquez à l'hostel Dieu.» + +--Monsieur le lieutenant, vous n'aviez que faire de revenir en ce +monde pour donner des jugemens si cruels contre les bourgeois de +Paris; les juges qui sont à present sont plus favorables et ne +penètrent pas si avant. Nous en appellerons devant monsieur Lusigoly, +et de là à la cour, où nous ferons trotter nos alliances pour avoir de +la faveur, car nous avons cet honneur, pour nostre argent, d'avoir +marié nos filles aux plus anciennes maisons de Paris, sans que pour +cela on ait eu esgard à cet ancien dicton (garde-toy de l'alliance +d'un juif, d'un fol et d'un ladre), ce qui estoit escrit en lettres +d'or au dessus du portail du cimetière des saincts Innocens; mais, par +succession de temps, nos confrères, ayant brigué la marguillerie, ont +si bien faict, qu'ils l'ont fait effacer. + +[Note 139: Il était alors lieutenant criminel. C'est le même qui est +appelé Lugoli dans les _Galanteries des rois de France_, par Sauval, +in-12, tom. I, pag. 323, et à qui la reine Marguerite fit faire le +procès d'Aubiac.] + +--Allez, allez, on vous le fera manger sans peler; sortez de +l'audiance, et laissez plaider les autres. Appelez, huissier. + +--Carré! Carré! si vous estes de sens rassis, plaidez. + +--Monsieur le lieutenant, en ceste cause il est question d'un point de +droict pour sçavoir si un enfant doit estre meilleur que son père. Il +y en a un qui est à present prisonnier pour avoir, en continuant ses +debauches, espousé une femme contre le gré de son père; si elle est +garse, je ne m'en suis pas informé; si elle est legitime, encore +moins. Quoyque s'en soit, le père, qui est de grande alliance, tonne, +crie, tempeste, arrache, frappe, consulte, court, employe ses amis, +parle mal de son fils, bref, fait retentir la cour du peché de sa +maison; cependant je demande l'eslargissement du fils. + +--Carré, plaidez une autre cause: celle-là merite d'estre appointée au +conseil. On plaide à huis-clos, car je trouve en nostre code une loy +qui dict: + + _Sæpe patri filius similis esse solet_, + +qu'il faut expliquer en compagnie. + +--Cependant, monsieur le lieutenant, je demande acte de mon +emprisonnement, pour me servir lors que je brigueray l'eschevinage. + +--«Acte est joinct au principal pour estre faict droit conjointement.» + +Appelez un autre. + +--Mauclerc! Mauclerc! plaidez, et vous souvenez du temps passé pour +estre sage. + +--Monsieur le lieutenant, je plaide pour les pères qui ne sont pas ce +qu'ils veulent en ce monde, et ausquels, par une subtilité +extraordinaire, on coupe la broche de leurs desseins. Il est question +qu'un certain marchand de Paris desiroit s'allier en bon lieu, et +donner sa fille en mariage à gens de son calibre, où il y avoit du +fonds; et toutesfois, pour avoir permis à cette fille la communication +et fréquentation d'un advocaceau qui la visitoit et la langueoit +souvent, le père n'a sceu faire condescendre sa fille à ce mariage: si +bien que, de cholère, le père luy dit que jamais il ne parleroit de la +marier; pour à quoy remedier par la fille et l'advocat, après une +consultation secrette, la fille a laissé aller le chat au fromage si +souvent, que l'on s'est apperceu qu'il falloit r'eslargir sa robbe, +qui a esté le subject que, pour ne point descrier la maison, le +marchand luy-mesme a esté le postulant pour avoir l'advocat, qu'il +refusoit auparavant; et l'advocat, faisant semblant de le mepriser, a +eu du bien avec la fille beaucoup plus qu'il n'avoit volonté de +donner, et ont esté mariez secrettement; et si on a accouché avant +terme d'un roussin qui a queue, crin et oreille. A ceste cause, je +demande que l'antiquité soit restablie, et qu'il ne soit pas permis de +faire communiquer les filles avec les jeunes hommes que le jour de +leurs accordailles. + +--Où sont les gens du roy, Bourguignon et Gouffé? Qu'ils concluent. + +--Monsieur le lieutenant, ils sont empeschez à la chambre civile à +faire leurs affaires. Vous pouvez juger sans eux. + +--Escrivez, greffier: + +«Attendu que tels accidens ne proceddent que de la faute des folles +mères, qui donnent trop d'estat et de licence à leurs filles, au +respect du temps passé, nous ordonnons que la fascherie que les père +et mère en porteront leur sera precomptée sur les peines du +purgatoire.» + +Appelez un autre. + +--Goguier! Goguier! + +--Monsieur le lieutenant, excusez si je prens le faict et cause des +garçons de taverne: je les ayme autant comme Harlequin faisoit son +petit pourceau; je les reputte comme mes clercs, car ils ont tousjours +mon sac et ma liasse en garde. C'est pourquoy je desire qu'on leur +fasse justice. + +--Plaidez. + +--Monsieur, ce dont je veux parler est advenu depuis huict jours en +çà, au grand dommage du clerc de taverne du Pied-de-Biche, près de la +porte du Temple, auquel cinq ou six manteaux rouges ont faict un +affront, les quels, sous ombre de boire pinte ensemble, luy ont faict +une querelle d'Allemant, l'ont bien battu, et, qui pis est, arraché de +force son tablier à bourse, où l'argent de sa journée estoit, qui se +montoit à trente livres pour le moins, et, pour l'intimider, afin +qu'il ne peust crier aux larrons, ont tous deguené leur espée, et +faisoient semblant de s'entretenir l'un l'autre, tandis que l'on +emportoit sa bourse; et, comme ils sont sortis par la ruë, les +bourgeois espouvantez se sont retirez en leurs maisons, et ces +manteaux rouges evaddez, si bien qu'il ne sçait à qui s'en prendre. Je +demande attendu qu'il n'y a point de partie capable pour en +respondre, qu'il soit faict une queste à la porte de l'eglise du +temple. + +--Escrivez, greffier: + +«Attendu que c'est un cabaret où toutes les putains et macquereaux +font retraite, qu'il a faict la courte pinte et mis de l'eau à son +tonneau, ses coups de bastons luy serviront de penitence pour son +peché et de recompence pour son tablier à bourse.» + +Un autre. + +--Boisguillot, Boisguillot, vous serez condamné à l'amande; pourquoy +venez-vous si tart à la justice? + +--Monsieur le lieutenant, la cause pourquoy je suis arrivé si tart est +legitime: je suis logé fort loing, vers la ruë Sainct-Denis, en une +ruelle aussi renommée à Paris que la court de Miracle[140], en un bas +où mon estude, ma cuisine et ma chambre sont tout ensemble. Le malheur +a voulu que ceste nuict le chat a fait tintamarre, faict choir mes +plats et mes papiers, que j'ay eu de la peine à remettre par ordre. + +[Note 140: Sans doute tout près de la _cour du Roi François_, qui +étoit en effet une cour des Miracles, succursale de celle dont +l'emplacement a gardé le nom. Cette _cour du Roi François_ existe +encore presque entière dans la rue Saint-Denis, nº 328. Elle doit, +dit-on, son nom aux écuries de François Ier, qui l'occupèrent +d'abord.] + +--Que ne demourez-vous ailleurs, pour estre plus honorable en vostre +vacation? + +--Monsieur le lieutenant, c'est le plus brave quartier pour nostre +estat qui se puisse trouver; il n'y a jour qu'il n'y ait quatre +querelles et six batteries. S'ils ne plaident point, je gaigne pour +les accorder, et toutesfois il y en a un pour lequel je demande +justice. + +--Plaidez. + +--Je suis pour Rolland Patrouillart, pauvre homme qui exerce un office +de charbonnier soubs monsieur... Monsieur le lieutenant, je n'oserois +le nommer, d'autant qu'il est officier de la ville. Quoy que s'en +soit, cet office luy est escheu par droict de bienseance, qu'il garde +et fait exercer par autruy et en tire le revenu. Or, monsieur, en +rendant compte par ma partie des voyages qu'il a faicts, il s'est +trouvé que ma partie luy en avoit frippé quatre ou cinq, pour laquelle +fripperie, outre qu'il a esté battu et frappé, il l'a depossedé de sa +charge, si bien qu'à present il n'a le moyen de vivre. Il demande à +estre reintegré ou recompensé. + +--Escrivez, greffier: + +«Nous ordonnons que le pourveu des offices les exercera en personne, +fust-il eschevin[141], afin que l'on cognoisse à sa mine de quel +mestier il est, si mieux il n'ayme reintegrer ledit Patrouillart.» + +[Note 141: Les échevins disposoient de ces offices de charbonniers, et +les vendoient à de pauvres gens, qui les exerçoient à leur profit. Il +est parlé de ce trafic des petits métiers dans _le Caquet de +l'accouchée_ (première journée du _Recueil général, ad fin._) V. la +note de notre édition.] + +Un autre. + +--Pamperon, Pamperon, ne vous amusez pas tant à manger des lamproyons; +vous donnez plus de pratique aux apotiquaires qu'à ma justice. + +--Plaidez. + +--Monsieur le lieutenant, je plaide pour un honeste gentilhomme qui +est icy present, homme d'honneur et plain de commoditez, vivant de ses +rentes et revenus, comme il nous a dict, qui a une juste plainte à +vous faire, qui est que toutes et quantes fois qu'il passe par la +vieille ruë du Temple, le perroquet d'une certaine maison, qui est sur +la fenestre, l'appelle macquereau, qui est une injure atroce et +scandaleuse. C'est pourquoy, outre qu'il demande reparation contre le +maistre ou maistresse de la maison, requiert que le perroquet soit mis +sur la ruelle, où il ne passe personne, et où certaines gens demeurent +que l'on ne cognoist point. + +--Monsieur, levez la main. Par le serment que vous avez fait, dictes: +De quel pays estes-vous? + +--Je suis Gascon, monsieur. + +--Où demeurez-vous à present? + +--Pardieu! qui, çà qui là, rien d'asseuré. + +--De quel estat estes-vous? + +--Advoué de monsieur d'Espernon. + +--Avez-vous rentes ou pignon sur ruë pour vivre? + +--Non pas. + +--De quoy vivez-vous doncques. + +--Que diable! faictes-moy justice, et ne vous enquestez point tant; +cela n'est pas ma cause. + +--Escrivez, greffier. + +«Le perroquet est reputé avoir dict vray, et le maistre de la maison +absous.» + +Un autre. + +--Alexandre! Alexandre! + +--Monsieur le lieutenant, j'ay vendu ma pratique, à cause que j'estois +si petit que je ne paroissois point à la presse; je baisois le cul à +l'audiance à tous les autres. + +--Plaidez... Plaidez doncques, Richer, et n'alez plus aux prunes avec +Ryme, et n'entretenez plus vostre nourrice, puisque vous avez une +femme. + +--Monsieur le lieutenant, je plaide pour les habitans de Mont-Rouge, +Arcueil et Gentilly, qui se plaignent du grand degast qui est faict en +la presente année de leurs bleds et mars, qui se sont trouvez tous +versez, foulez et trepignez par les femmes debauchées qui hantent et +frequentent le pays. Je demande qu'il vous plaise y donner ordre, les +faire prendre pour estre chastiées selon les loix. + +--Escrivez, greffier: + +«Il est enjoint à l'huissier Cornet de faire advertir le sieur +Cordiable, baron de Malva, lieutenant du prevost des mareschaux, que, +en faisant sa chevauchée vers le pays de Trefou[142], il ait à se +faire accompagner des gens de guerre qui sont en ses roolles et +liasses, pour, avec le baston ordinaire dont il chastie les dites +garses quand il les trouve, prendre vengeance tant du dit degast que +des poulins que son commis a gaignez avec elles en allant à sa maison, +sauf à ordonner de ses salaires.» + +[Note 142: Nom _équivoqué_, qu'il n'est pas difficile de deviner sous +l'interversion de ses deux syllabes, si l'on pense à l'office du baron +de Malva et à la population soumise à sa police.] + +Appelez un autre. + +--Humblot! Humblot! prenez vostre robbe de semoneux[143] et vostre +bonnet plain de duvet, et venez plaider. + +[Note 143: _Semmoneur d'enterrement_ ou _crieur de corps morts_, comme +dit Tallemant (édit. IV, pag. 345). V. une note de notre édition du +_Roman bourgeois_, pag. 225.] + +[Note 144: C'est encore une affaire de cette succession de la reine +Marguerite de Valois dont il est parlé dans la huitième partie du +_Recueil général des caquets de l'accouchée_, et que les grandes +dépenses de la princesse avoient rendue si difficile à liquider. La +construction de l'immense hôtel qu'elle avoit fait bâtir rue de Seine, +et dont les jardins occupoient l'espace compris entre le quai et la +rue Jacob, la rue de Seine et la rue des Saints-Pères, avoit été la +principale de ces dépenses. Henri IV avoit été effrayé de l'étendue et +du luxe de cette demeure la première fois qu'il alla y visiter cette +reine Margot, qui, depuis leur divorce, étoit toujours restée son +amie. En partant, il la pria d'être plus ménagère. «Que voulez-vous? +lui dit-elle, la prodigalité est chez moi un vice de famille.» Quand +elle fut morte, on voulut tirer profit de ces vastes bâtiments; mais +ils étoient dans un quartier encore mal habité ou désert, et l'on ne +put leur trouver pour locataires que des femmes comme celles dont on +parle ici. Plus tard, cette habitation princière se réhabilita. Le +président Séguier y logeoit en 1640, et Gilbert des Voisins en étoit +propriétaire en 1718. Les jardins avoient de bonne heure été diminués +d'étendue; ce qu'on en avoit pris avoit servi à l'élargissement du +quai Malaquais et à la construction des hôtels voisins, dont quelques +uns subsistent encore.] + +--Monsieur le lieutenant, soyez-moy favorable en justice: car, si je +gaigne ceste cause, j'espère en avoir une neufve, car elle est de +consequence. + +Je parle pour deux créanciers de la royne Marguerite, à sçavoir, un +sommelier et un charpentier, ausquels il est deu de dettes bien +verifiées plus de six cent livres tournois, et, pour avoir payement +des interests de la dite somme, en attendant le fort principal, le +procureur scindicq des creanciers, au lieu d'argent contant, leur a +donné sa quittance pour recevoir les dits loyers. Ils ont poursuivy +plus de trois mois durant, et n'en ont peu tirer aucun denier, +parceque ceux qui les doivent, se sont damoiselles de Dannemarc[145], +marquées à la fesse, qui ne gaignent plus rien, et sont en friche pour +l'absence de la cour; et encores, pour leur paine d'avoir tant +attendu, les dites damoiselles leur ont donné la verolle, qu'ils suent +à present. _Nota_: C'est pourquoy ils ont besoin d'argent. Je demande +que le procureur scindic ait à reprendre les dites quittances pour +aller luy-mesme aussi gaigner la verolle si bon luy semble, et nous +fournir argent comptant, sauf à monsieur l'advocat du roy à prendre +telles conclusions qu'il verra bon estre contre ceux qui ont fait de +la maison d'une princesse une maison vitieuse. + +[Note 145: Dénomination qui s'explique par les mots qui suivent, et +qui rappellent la _marque_ qu'on met sur les _ânes_.] + +--Gens du roy, concluez. + +--Monsieur, j'aurois beaucoup à discourir sur la loi _quod semel est +imbuta_; mais je la passe sous silence, et reviens au fonds. + +Ces creanciers-cy ont esté payez en rubis et escarboucles, qu'il est +besoin de mettre à pris, à fin que tous les autres creanciers y +participent, puisque tous ensemble ils ont fait les baux à loyer à +telles gens, sans qu'ils ayent doresnavant autre payement, pour avoir +descrié la maison d'une princesse liberale, qui de son vivant leur a +fait tant gaigner d'argent à ses batimens. + +--Escrivez, greffier: + +«Il est enjoint aux damoiselles de Dannemarc de donner la verolle à +tous les autres creanciers, en punition de ce qu'ils ont esté si +vilains de decrier la maison d'une princesse qui leur a fait de son +vivant plus de bien qu'ils ne merittent, sans qu'ils puissent demander +cy après autre payement, et les deniers provenans de la vente de la +maison confisquez à l'Hostel-Dieu.» + +Appelez un autre. + +--Mathieu, Mathieu, vous estes un paresseux! + +--Monsieur le lieutenant, excusez-moy: j'estois empesché à assister au +_Te deum_ que les officiers de l'escritoire[146] ont fait chanter en +l'église S.-Bon pour le grand bien et pratique que leur ont donnée +ceux qui ont mis le feu au pont. + +[Note 146: Il s'agit ici, soit des officiers de justice, qui durent +trouver leur profit dans les procès entre les locataires et les +propriétaires, conséquence naturelle de l'incendie des maisons du +Pont-au-Change; soit des marchands d'encre, qui étoient nombreux +autour de l'église Saint-Bon, et auxquels le même incendie et la +destruction des boutiques renommées des marchands leurs concurrents +avoient dû, en effet, envoyer bon nombre de pratiques.] + +--Plaidez. + +--Monsieur, je plaide pour Guillaume le Sourd, pauvre cocher, homme +fort bon et paisible, pourveu qu'il aye tout ce qu'il luy faut, lequel +s'est loüé à un honneste homme, jeune financier, nouveau maryé, pour +la conduicte d'un carosse qu'il a esté contrainct d'avoir, parce que +sa femme l'en pressoit fort, auquel cocher on a promis deux sols par +jour pour son vin, du potage le matin et un morceau de cher le soir, +avec une casaque des couleurs de Madamoiselle, outre les gaiges de +cinquante livres par an. Or il a esté fort bien payé de ce que dessus +huict ou quinze jours durant; mais à present on luy veut retrancher +son vin et sa cher, d'autant qu'il ne travaille pas beaucoup, et que +ny Monsieur ny Madamoiselle n'ont aucune maison aux champs, et que +leur parenté est de basse condition, que l'on ne visite point en +carosse, et n'ont pour tout que le promenoir du cours du bois de +Vincenne. Et quant il dit à Monsieur que ce n'est pas la raison de luy +retrancher son vivre, il fait reponce qu'il faut aller selon la jambe +le coup, qu'il faut faire petite despence pour l'entretenement de +Madamoiselle, autrement qu'il seroit taillé d'avoir un substitud, +aussi qu'il luy a fallu financer cette année une grosse somme de +deniers pour une nouvelle attribution faite à son office, qui luy a +emporté tout son argent et absorbé ses gaiges; de quoy ma partie n'a +que faire, et à quoy elle vous supplie avoir esgard, et ordonner que +son maistre sera tenu de luy bailler ce qu'il luy a promis, sans que +pour le chasser il puisse luy oster sa casaque de livrée, comme il l'a +menacé. + +--Escrivez, greffier: + +«Il est ordonné que la damoiselle fera une conversion d'appel en +opposition, qu'elle reprendra son chapperon de drap, fera vendre son +carosse et ses chevaux pour vivre plus modestement et n'en faire +point accroire à ceux qui voyent bien cler; qu'elle payera et +chassera son cocher, et en son lieu qu'elle nourrira trois poulles et +un coq pour avoir des oeufs pour les vendredis.» + +Appelez un autre. + +--Cabarin! Cabarin! plaidez, et ne vous amusez plus à vendre du son. + +--Monsieur le lieutenant, je plaide pour plusieurs habitants de Paris +qui ont juste occasion de plainte à l'encontre de messire Ravanalo di +Bosco[147], Italien de nation, soy-disant ingenieur, refugié de son +pays à cause qu'il est encores à choisir une religion, qui a entrepris +de fournir tous les jours aux bourgeois un muid d'eau par la subtille +invention qu'il a trouvée d'un moulin à vand dressé au haut d'une +maison en l'isle de Nostre-Dame, lequel moulin à vand il n'ozeroit +faire tourner, d'autant qu'il esbranle toute la maison où il est posé, +et qui ne peut durer six mois en continuant à tourner; si bien que, au +lieu du dit moulin, il est contraint de faire travailler des chevaux +aveugles, encore ne peut-il venir à bout de son entreprise; si bien +que les dits bourgeois, qui ont fait de grands frais, chaument d'eau, +et sont contraints de recourir au secours des porteuses d'eau comme +auparavant. Je demande qu'il ait à nous descharger de la rente qu'il +pretend sur nostre heritage pour ledit cours d'eau, ou qu'il face +joüer son angin. + +[Note 147: Il y avoit alors à Paris plusieurs Italiens qui +s'occupoient, comme celui dont on parle ici, de travaux hydrauliques. +Olivier de Serres, dans son _Théâtre d'agriculture_ (in-4º, II, +555-557), s'étend longuement, par exemple, sur les travaux de Balbani, +qui vers le même temps construisit une magnifique citerne dans +l'hôtel de Sébastien Zamet.] + +--Escrivez, greffier: + +«Attendu qu'il tasche à tromper le public, et que son angin n'est pas +permanant et durable, tout le plomb qu'il a mis en terre est acquis et +confisqué, avec deffence d'oresnavant de permettre un estranger +huguenot servir le public, si ce n'est par l'advis de la cour ou une +ample experience.» + +Appelez un autre. + +--Rossignol! Rossignol! votre temps de chanter est passé; plaidez. + +--Monsieur le lieutenant, je plaide pour deux honnestes femmes, l'une +vefve d'un savetier, l'autre femme d'un tailleur qui ne vaut guères +mieux, car son mary se meurt, pource que, vendredy dernier, leurs +maris, voulant prendre recreation à la farce de Mont-d'Or[148], où ils +estoient allez exprès, il intervint tumulte, causé par quelques jurez +de la courte espée[149] qui se trouvèrent à la presse saisis d'une +bourse, lesquels voleurs estoient assistez de nombre de leurs +compagnons, gens d'espée exempts de la guerre, qui commencèrent à +battre et frapper pesle mesle, sans recognoistre, où le savetier fut +tué et le tailleur bien blessé, sans y comprendre plusieurs mal +contans, qui ont juré qu'ils en auront leur revanche. Or, Monsieur, +les pauvres femmes n'ont point de partie civille, car chacun s'en est +enfuy. Je vous demande, monsieur le juge, à qui je m'en prendré. + +[Note 148: Le fameux opérateur de la place Dauphine, dont Tabarin +étoit le valet. V. nos notes sur _la Seconde après disnée du caquet de +l'accouchée_.] + +[Note 149: V., sur cette expression argotique souvent employée alors +pour désigner les voleurs, _Études de philologie comparée sur +l'argot_, par M. Francisque Michel.] + +--Concluez, procureur. + +--Monsieur le lieutenant, je ne sçay contre qui, car, si je conclus +contre Mont-d'Or, il dira: J'ai permission; si contre le bailly du +Palais, vous n'avez point de justice sur luy; si contre nos maris pour +avoir quitté leur boutique, je parlerois contre moy. Je suis bien +empesché: concluez pour moy. + +--Escrivez, greffier: + +«Il est deffendu à tous ceux qui seront gratez à telles assemblées, +specialement le vendredy, de se venir plaindre; permis à ceux qui +iront de mourir de faim à faute de travailler, et sans despens.» + +Appelez un autre. + +--Deschamps! Deschamps! on a retranché vostre ordinaire, et reduict à +deux lots par repas. + +--Monsieur le lieutenant, je plaide pour une honneste femme qui est de +la paroisse S.-Paul, ayant soixante et deux ans pour le moins, et qui +a toutes les babines usées à force de dire son chappellet, qui est +tousjours en trance, plaine d'inquietude à cause d'une fille qu'elle a +qui va souvent aux cours se promener avec les financiers et la +noblesse, et qui va entendre une petite messe à l'_Ave-Maria_ pour +deviser plus à son aise; la pauvre mère a beau luy faire des +remontrances au vieux loup, et mesme, pour tascher à corriger sa +fille, elle norit un petit moineau, à qui elle dict souvent en sa +présence: _Guillery, garde ta queüe_[150]. Nonobstant elle ne fait que +sauter, dancer, chanter, et n'en tient conte. Elle voudroit bien la +marier, mais elle ne trouve personne pour son argent, par ce qu'elle a +pris un trop grand vol; elle demande d'où peut proceder cela, et luy +donner conseil. + +[Note 150: Refrain d'une complainte faite à propos du supplice de +Guillery. On y jouoit sur le surnom du fameux brigand, qui se trouvoit +aussi être le nom que le peuple donnoit au moineau franc.] + +--Ma bonne dame, levez la main. Par le serment que vous avez faict, +dites vérité. Comment vous estes-vous gouvernée en jeunesse? + +--Monsieur le lieutenant, elle est sourde; elle n'entend pas ce que +vous luy dictes. + +--Procureur, faictes-luy entendre et criez bien haut. + +--Madame, monsieur le lieutenant demande comment vous vous estes +gouvernée en jeunesse? + +--Et Dieu! mon amy, je ne viens pas icy pour cela; je viens pour avoir +conseil. Ne songez plus au temps passé; chacun a faict sa charge, +faictes la vostre. C'est à un curé de nostre parroisse à qui j'ay +autrefois tout dict, qui est mort, et puis il s'est passé depuis +quarante ans, plus de trois jubilez, qui nous ont tout debarbouillez. + +--Escrivez, greffier: + +«Attendu que la fille ressemble à la tulippe, qu'elle est belle à la +veüe et puante à l'odorat; aussi que la pye ressemble tousjours à sa +mère par la queüe, il est ordonné que la fascherie de la mère luy +servira de penitence pour le temps passé.» + +Appelez un autre. + +--Leroux! Leroux! vous vous cachez; où est vostre robbe?--Monsieur, je +n'ozerois la porter, car je suis suspendu.--Playdez en manteau. + +--Monsieur le lieutenant, je plaide pour deux officiers du roy, +conseillers et eslus en l'eslection de Rozoy, en Brye, gens +honorables, plains de moyens et d'honneur, meprisans les superfluitez, +puis qu'ils n'ont point changé d'abis il y a plus de quinze ans, +lesquels, prevoyans que tandis que Chalange[151] et les autres +partizans et maltotiers viveroient, qu'ils auroient tous les jours des +nouvelles attributions, augmentations de gages, qualitez de +conseillers, exemptions de tailles, droits de signatures de rolles et +infinies autres, pour lesquelles payer leurs gages sont tousjours +saisis, parce qu'ils n'ont aucuns biens plus apparans, ils s'estoient +advisez, comme gens d'esprit, et de faict l'ont executé, de faire +nourir par certains paysans de leur eslection des cochons à moytié. Or +il est advenu, à leur grand prejudice, que les gensdarmes, passant par +leurs villages, ont par force tué ou faict tuer deux desdits cochons, +si bien qu'il n'en reste plus qu'un à partir en trois. A present ils +se battent à qui aura le grouin. Monsieur le lieutenant, ils vous +supplient d'en ordonner. + +[Note 151: Chalange, fameux partisan dont il est parlé dans les +satires de Régnier et dans la _Chasse aux larrons_ de J. Bourgoing, +avoit fait rendre par le connétable de Luynes, à la condition d'en +partager avec lui les profits, un édit contre les procureurs, dont +toute la basoche s'étoit émue. Il en est dit un mot dans _les Caquets +de l'accouchée_ (V. les notes de notre édition); mais l'_Anti-Caquet_ +s'en explique plus longuement. «Tu te plains de Chalange, y est-il +dit, et tu ne cognois pas le plaisir qu'il a fait au plat pays +lorsqu'il a fait l'edit des procureurs. Il est cause que les clercs, +n'ayant plus d'esperance d'estre receus, ils se sont retirez en leur +pays; il s'en est engendré une pepinière d'esleus, grenetiers, +sergens, receveurs du taillon et autres menus offices, pour lesquels +achepter ils ont fait boursiller leurs parents et amis, qui sont à +present secqs comme bresil.» (_L'Anti-Caquet_, 1622, in-8º, p. +12-13.)] + +--Escrivez, greffier: + +«Combien que de droict le grouin et la grognerie en appartienne aux +esleus privativement à tous autres qui ne se peuvent resjouir de tels +accidens, il est ordonné que Chalange en fera la partition, puisque il +est cause de la querelle.» + +Appelez un autre. + +--Grandin! Grandin! mettez vostre nez des dimanches, et venez plaider. + +--Monsieur le lieutenant, on dit communement que les femmes sont de la +nature des fruicts, qu'elles ne preignent leur principalle nouriture que +par la queüe; c'est pourquoi monsieur... monsieur... monsieur... +(excusez-moy, je ne le puis nommer à présent, mais pourtant c'est un +procureur assez cogneu), qui a eu un mauvais soubçon de sa femme pour +avoir trouvé son clerc le soir, comme il alloit coucher, caché sous son +lit[152], où par hazard il le trouva comme il vouloit ramasser sa +monstre qui estoit cheutte à terre, lequel fit un grand vacarme et luy +pensa donner un coup de canivet[153]; mais il n'avoit pas son +escritoire. Il reveille sa femme, qui estoit couchée il y avoit une +heure, luy demande pourquoy ce clerc estoit là; fit responce qu'elle +n'en sçavoit rien, qu'elle dormoit, que c'estoit un mauvais garçon et +mal instruict, qu'il le falloit foüiller pour voir s'il avoit quelque +instrument à crochetter. Cependant je demande qu'il aye à sortir de la +maison, et auparavant qu'il soit interrogé. + +[Note 152: Aventure qui pourroit être la même que celle à laquelle il +est fait allusion à la fin du petit livret reproduit plus haut: _les +Singeries des femmes de ce temps_.] + +[Note 153: _Canif._ Une rue de Paris porte encore ce nom, qu'elle +devoit à une enseigne de coutelier.] + +--Levez la main, le beau fils, et gardez de gaster vostre ranver à la +guimbarde[154]. Par le serment que vous avez fait, qu'aliez-vous faire +sous ce lict? Parlez; estes-vous muet? + +[Note 154: Mode du temps, dont le nom venoit de l'air d'une danse +fameuse alors. Tout bon courtisan devoit + + Avoir gands à la Cadenet. + . . . . . . . . . . . . + _A la guimbarde_ le colet. + + (_Pasquil de la Court, pour apprendre à discourir_, à la suite de + _le Satyrique de la Court_, 1624, in 8º, p. 29.)] + +--Monsieur le lieutenant, il vaut mieux qu'il se taise que de dire +quelque chose qui decrie la maison. Je vous prie, jugez-le. + +--Escrivez, greffier: + +«Attendu que tout le monde a eu peur du duc de Mansfeld[155], qui est +peut-estre l'occasion qui l'a faict cacher, il est ordonné qu'il +demeurera, à la charge que la femme luy fera une reprimande en la +presence de son mary. + +[Note 155: V. encore, sur cette frayeur que l'apparition de Mansfeld +avec son armée sur les frontières de Lorraine jeta dans Paris et par +toute la France, une note de notre édition des _Caquets de +l'accouchée_.] + +Appelez un autre. + +--Procureurs, pourquoy contestez-vous tant? Que de bruit! + +--Monsieur le lieutenant, nous sommes vingt-deux procureurs chargez de +causes qui sont presque tout de mesme faict, en matière de complainte: +qui juge l'une juge l'autre. Carré veut avoir l'honneur de la plaider, +Bois-Guillot dit qu'il est son antien après Goguier; mais, parce que +Goguier est soul et qu'il ne peut parler, donnez-moi la preferance. + +--Ce sera pour Sauvage; aussi bien n'a-t-il guères de pratiques. +Playdez. + +--Monsieur le lieutenant, ce n'est pas de maintenant que l'on tient +que les jours des festes sont jours caniculaires à Paris; nous le +cognoissons par le grand nombre d'inconveniens advenus les festes de +la Magdelaine, Sainct-Jacques et Sainct-Philippes, où il s'est fait un +pot-pourry de toutes sortes de folies; et de faict ma partie, nommée +Jacques Grimaudets, compagnon menuisier, a eu un coup de baston sur la +teste pour avoir, sur le pont Neuf, faict un affront à une honneste +femme. Hierosme Tronquet, maistre savetier, a perdu son manteau en +joüant à la bouloüaire. Philippes, l'épissié, a esté grommé[156] pour +avoir chanté une chanson lubrique à la danse qui se faisoit au jardin +de la royne Margueritte[157]. Laurens Bienvenu, la partie de +Bois-Guillot, a perdu ses habits en se baignant, et bien battu pour +avoir monstré ses triquebilles aux bourgeoises qui faisoient collation +en l'isle Louvié. Marguerite Hastiveau, servante, a esté chassée par +sa maistresse pour avoir dansé en l'isle avec des gens incognus. Le +fils de Mathieu Langlois a esté noyé. Trois coupe-bourses ont esté +prins aux jesuistes pendant la devotion. Deux soldats ont assassiné +une bourgeoise, qui se meurt. Bref, l'un dance, l'autre pleure, +l'autre meurt de faim. Monsieur le lieutenant, tous ces gens-là vous +demandent justice. + +[Note 156: _Grondé_, _admonesté_. Ce verbe, très peu usité, avoit +_grommeler_ pour diminutif.] + +[Note 157: C'est le jardin dont nous avons parlé tout à l'heure, et +qu'on avoit sans doute transformé en jardin public et en bal +champêtre, en même temps que l'on avoit donné aux appartements de +l'hôtel les locataires et la destination que vous savez. On le +désignoit sous le nom de: _Allée de la Reine-Marguerite_. La +population y étoit la même que celle du logis. Dans _le Ballet +nouvellement dansé à Fontainebleau par les dames d'amour_. Paris, +1625, in-8, pag. 1, l'une des héroïnes, la dame Guillemette, est +appelée gouvernante des _Allées de la feue royne Marguerite_. Elle est +conduite au bal par une commère des mêmes quartiers, «la petite Jeanne +des fossez S.-Germain des Prez.»] + +--Escrivez, greffier: + +«Attendu qu'il est cheu une bouteille d'ancre sur les ordonnances de +la police, qui est la cause que les commissaires ne la peuvent plus +lire, aussi qu'ils ont les mains gourdes, monsieur le lieutenant civil +sera supplié d'en faire de nouvelles; et, faisant droit sur le tout, +il est ordonné que les festes seront gardées et observées, et que +chacun ira à vespre et au sermon.» + +--Monsieur le lieutenant, il est l'heu... heu... heure: frappez de la +baguette et allez sonner. + +Incontinent, chacun se lève avec tumulte. L'un va grondant, l'autre +riant, l'autre se plaignant que ses jugemens n'avoient de rien servy +aux complaignans, ains seulement à gausser la police; qu'il n'avoit +que faire de revenir de l'autre monde pour scindicquer les actions +d'autruy; qu'il y avoit assez de juges en France et officiers pour ce +faire, et que le roy, de sa benigne grace, estoit encores après pour +les augmenter et pour faire des edits nouveaux. Les autres disoient +qu'il y viendroit à tart, que le monde n'estoit plus gruë, que les +offices et les officiers estoient ruynez; l'autre disoit qu'il falloit +devenir marchand, comme les Italiens, qui, sans tenir boutique, +trafiquent de tout et partout, et si paroissoient nobles devant le +monde. Bref, je n'ay jamais veu tel bruit, et quant les hommes et les +femmes qui sont au monde seroient aussi parfaicts de corps comme +Esoppe, d'esprit comme Guerin[158], de visage comme le comte de +Guenesche[159], de chasteté comme la dame Catherine, que l'on ne +laisseroit pas d'en parler. + +[Note 158: Bouffon de la reine Marguerite, qui, à la mort de la +princesse, eut la misère pour dernier salaire de ses turlupinades. V. +_les Caquets de l'accouchée_, et Sauval, _Galanteries des rois de +France_. Edit. in-12, 3e partie, pag. 70. «Il prenoit la qualité de +maître de requêtes de la reine Marguerite et de son orateur jovial.»] + +[Note 159: Type caricature créé en haine et en moquerie des Espagnols, +dont, comme Polichinelle, il exagéroit encore sur sa physionomie le +nez proéminent et la mâchoire saillante. De _ganassa_, qui est ce mot +_mâchoire_ en espagnol, on lui avoit fait le nom cité ici, et dont +notre mot _ganache_ est encore aujourd'hui une altération +transparente. Le _Livre des singularités_, par Philomneste (G. +Peignot), pag. 105.] + +Sur ce bruit, je me reveille en sursaut, duquel je ne m'estonnay pas +tant que de voir un petit homme qui sortoit de ce plaidoyer ayant les +actions d'Heraclite et de Democrite, qui disoit en s'en allant: + +«Si le temps dure, la necessité corrigera le tout.» + + * * * * * + + + _La Revolte des Passemens_[160]. + + A Mademoiselle de la Trousse[161]. + + [Note 160: Nous empruntons cette pièce, intéressante pour + l'histoire des modes, au _Recueil de pièces en pose les plus + agreables de ce temps, composées par divers autheurs_ + (_quatriesme partie_). Paris, Charles Sercy, MDCLXI. Elle doit + avoir été écrite par quelqu'un de la société de Mme de Sévigné. + La dédicace à Mlle de la Trousse le feroit du moins penser.] + + [Note 161: Elle étoit fille de François le Hardi, marquis de la + Trousse, et de Henriette de Coulange, tante de Mme de Sévigné. + Après une existence beaucoup moins frivole que la dédicace qui + lui est faite ici et que plusieurs couplets de Bussy pourraient + le faire croire, elle mourut saintement aux Feuillantines, où + elle s'étoit retirée, en décembre 1685.] + + + Belle et sçavante de la Trousse, + Mon humeur aujourd'huy me pousse + De vous decrire les combats, + Les regrets et les embarras, + Les retraittes et les tuëries + De mesdames les Broderies, + Des inutiles ornemens, + Des Poincts, Dentelles, Passemens, + Qui, par une vaine despence, + Ruinoient aujourd'huy la France. + Leurs vains efforts et le depit + Qu'elles conceurent de l'edit + Lequel, l'an mil six cent soixante[162], + Rendit chacune mecontente; + De plus, leurs imprecations, + Leurs belles resolutions, + Les desseins de chacune d'elles, + La conversion des Dentelles, + Qui vouloient par devotion + S'enfermer en religion, + Lors qu'une pauvre malheureuse, + Qu'on appelle, dit-on, la Gueuse[163], + Sans en craindre le dementy, + Leur fit prendre un autre party, + Où, dès lors qu'elles consentirent, + Bientost après se repentirent + De s'estre mises au hazard; + Mais il estoit desjà trop tard. + Et, pour punir leur entreprise, + Je crois qu'une telle sottise + Meritoit, comme on fit aussy, + Que l'on leur fit crier mercy. + +[Note 162: Cet édit porte la date du 27 novembre 1660; c'est le même +dont Molière a dit par la bouche de Sganarelle: + + Oh! trois et quatre fois béni soit cet édit, + Par qui des vêtements le luxe est interdit! + Les peines des maris ne seront pas si grandes, + Et les femmes auront un frein à leurs demandes! + Oh! que je sais au roy bon gré de ces descris + Et que, pour le repos de ces mêmes maris, + Je voudrais bien qu'on fît de la coquetterie + Comme de la guipure et de la broderie.] + +[Note 163: Dentelle unie, qui devoit à sa simplicité le nom +significatif qu'elle portoit.] + +Il estoit environ les cinq heures du soir lorsque les Broderies, les +Points et les Dentelles entendirent parler de la defense des +Passemens. Vous pouvez vous imaginer leur surprise, après l'eclat où +elles s'estoient vües à l'Entrée, et combien elles se plaignirent de +la Fortune de ne les avoir elevées jusqu'au trône que pour les +precipiter dans la boüe. Aussi-tost que cette fascheuse nouvelle fut +divulguée partout et que le bruit universel luy eust donné une entière +croyance, on ne rencontroit plus dans les ruës que des Broderies en +carrosse, qui se plaignoient les unes aux autres; que des Poincts qui +dans leur affliction ne prenoient pas seulement la peine de se mettre +en linge blanc, et que des Dentelles qui, d'elles-mêmes, s'efforçoient +de quitter la toile d'où elles devoient bien-tost estre separées. Il y +avoit desjà quelques jours qu'elles deploroient leur malheur, lorsque +le Poinct de Gênes, se trouvant dans la compagnie du Poinct de Raguse, +du Poinct de Venise[164], et de quelques autres, se plaignit en cette +manière: + + C'est aujourd'huy, noble assistance, + Qu'il faut abandonner la France, + Et nous en aller bien et beaux, + Pour n'estre pas mis en lambeaux. + Ne croyez pas que je me rie; + Il faut revoir nostre patrie, + A mon gré fort pauvre ragoust, + Pour estre le baille-luy-goust + D'un mary de qui l'oeil sevère + Redoute toujours l'adultère, + Ou nous serons mis en prison + Dans quelque maudite maison. + Et toi, pauvre Poinct de Venise, + Tu dois craindre pour ta franchise, + Et que t'en retournant sur mer, + Par un malheur bien plus amer, + Un corsaire, ou bien pis encore, + Ne te traitte de Turc à More; + Que peut-estre dans le serrail, + Où le jour par un soupirail + Vient le long d'une sarbatane, + Tu ne serve à quelque sultane, + Qui peut-estre, pour ton malheur, + Sera femme du Grand-Seigneur. + Encor si ce coup de tonnerre + Nous fût venu durant la guerre[165], + Peut-estre, ma foy, qu'en ce cas + Je ne m'en tourmenterois pas: + En retournant dans ma patrie, + J'eusse fait quelque menterie, + J'eusse dit quelque fausseté, + Que c'eust esté la pauvreté + Et le manquement de finance + Où chacun avoit veu la France + Qui m'eut fait revoir mon pays; + Et du Danube au Tanaïs, + On auroit cru, par ma sortie, + Que j'eusse quitté la partie, + Au lieu que l'on voit clairement + Que nous sortons honteusement. + Encor pour vous, Poinct de Raguse, + Vous qui n'estes pas une buse, + Il est bon, crainte d'attentat, + D'en vouloir purger un estat. + Les gens aussy fins que vous estes + Ne sont bons que, comme vous faites, + Pour ruiner tous les estats; + Mais pour nous autres Poincts, hélas! + Et vous, Aurillac ou Venise, + Si nous plions nostre valise, + Et si l'on nous presse si fort, + C'est, je vous jure, bien à tort. + +[Note 164: La mode de ces dentelles d'Italie commença en France à la +fin du XVIe siècle (V. _Le vray theatre d'honneur et de chevalerie_, +2e partie, chap. XL, p. 502), et dura pendant tout le XVIIe. (V. +_Mémoires_ de Saint-Simon, édit. in-8º, t. 4, P. 286, année 1704.)] + +[Note 165: Le traité des Pyrénées, signé l'année précédente, avoit mis +fin à la guerre avec l'Espagne.] + +Les autres parlèrent à leur tour à peu près aussi douloureusement que +le Poinct de Gênes, lorsque, d'un autre costé, les Broderies ayant +esté rendre visite aux Dentelles d'Angleterre, une vieille Broderie +d'or, qui avoit desjà veu un autre decry, et qui, ne sçachant plus +que devenir, s'estoit mise en tour de lit et puis avoit esté employée +à la housse d'un cheval à l'entrée de la Reyne, s'efforça de consoler +ses compagnes, en leur parlant de la sorte: + + Sans faire la petite bouche + Il est vray, ce decry me touche, + Et m'attaque aussy fort les sens, + Comme à vous autres, jeunes gens: + Car, dites-moi, je vous en prie, + Poinct, Dentelles ou Broderie, + Qu'aurons-nous donc fait à la Court, + Pour qu'on nous chasse haut et court, + Nous par qui la noble jeunesse, + Meprisant toujours la bassesse, + N'avoit point d'autre passion + Que la gloire et l'ambition, + Pour nous seules faisant depence, + Vivoit quasi dans l'innocence, + Et ne faisoit, faute d'escus, + Que fort peu de maris cocus, + Au lieu qu'estant dans l'opulence, + Elle en repeuplera la France? + Mais ces discours sont superflus: + Mes compagnes, n'y pensons plus, + Et, sans en deviner la cause, + Soyons desormais autre chose, + Et, dans un semblable conflit, + Faisons nous toutes tour de lit: + C'est une agréable corvée; + Pour moy, je m'en suis bien trouvée. + Là, mille et mille serviteurs + Y viennent compter des douceurs, + Et j'y ai veu plus d'une duppe + Aussi bien que quand j'estois juppe. + +Là-dessus, une grande Dentelle d'Angleterre, prenant la parole, dit: + + Compagnes, mes chères amies, + Après toutes ces infamies, + Qui doivent bien crever le coeur + A toutes Dentelles d'honneur, + Cette infortune sans seconde + Me fait bien renoncer au monde, + Et me fait connoître assez bien + Que l'éclat du monde n'est rien, + Ce n'est qu'un vent, qu'une fumée + Eteinte plustost qu'allumée, + Et qui, dans chaque occasion, + Se changent en illusion; + Ses faveurs ne sont que des songes. + Hélas! qui peut de ces monsonges + Vous rendre compte mieux que moy? + j'habitois la maison du roy, + J'ai veu toutes ces momeries, + Que l'on nomme galanteries + Au royaume des beaux esprits. + J'ai veu ceux qui gagnent le prix: + Ces grands debiteurs de fleurettes, + Souvent caboches très mal faites, + Debitent d'un air surprenant + Des mensonges à tout venant. + Vous autres, belles Broderies, + Vous avez de ces menteries + Entendu, je pense, ma foy. + Peut-estre dix fois plus que moy; + Mais encor que cela deplaise, + Je les entendois à mon aise; + Car peut-on, sans ces deplaisirs, + Satisfaire mieux ses desirs + Que de passer toute sa vie + Dans des lieux qui feroient envie + Aux esprits les plus delicats, + Demeurant tantost sur les bras, + Tantost sur la gorge charmante + De Philis ou bien d'Amaranthe? + Quel plaisir de toucher à nu + Un beau sein tout nouveau venu! + De baiser les lys d'un visage + Non terni par l'excès de l'age! + De toucher l'embonpoint d'un bras! + Mais à tous ces plaisirs, helas! + Je decouvre bien du meconte. + Un edit nous comble de honte, + Mon coeur en est tout abattu. + Mais quoy! mon coeur, faisons vertu + Des necessités de la vie, + Et, prenant desormais l'envie + De renoncer à ce plaisir, + Que pourrions-nous, icy, choisir + Qui nous pût estre convenable, + Ou qui pût estre comparable, + Pour ne plus tourner à tout vent, + Comme d'entrer dans un couvent? + +C'estoit assez bien raisonner, ce me semble, pour une Dentelle qui +venoit d'un païs où la liberté de conscience n'est pas permise; et je +trouve que pour le peu qu'elle avoit habité en France, qu'elle n'y +avoit pas fait un petit progrès. Sa harangue entra si avant dans +l'esprit de ses compagnes et les persuada si fortement, qu'elles ne +songèrent plus à leur liberté, et qu'elles ne pensèrent plus qu'à +faire un bon usage de leur disgrace. Mais les Dentelles de Flandre, ne +pouvant pas souffrir une si rude reforme, se contentèrent d'obeir +seulement à la rigueur des lois et de se cacher pour jamais aux yeux +des hommes. Pour cela elles acceptèrent un party que l'on leur vint +offrir de la part des filles; et, comme elles avoient toujours lié une +etroite amitié ensemble, elles ne purent se resoudre de les +abandonner, et quelque chose que l'on put dire pour les en detourner +ne leur put faire changer la resolution qu'elles avoient prise de se +mettre au bas de leurs chemises, quoiqu'on les eût averties que, +si..... qui veut entièrement purger l'Estat de toutes ces +superfluitez, les y trouvoit, pour la première fois, on ne repondoit +pas de ce qui en arriveroit; mais que, s'il les y rencontroit pour la +seconde fois, elles devroient s'asseurer qu'il les feroit mettre en +pièces. Tout cela ne leur put faire changer de pensée; ce fut +plus-tost un aheurtement qu'une resolution, et il n'y eut que le +dessein d'estre rebelles quy leur put faire abandonner celuy qu'elles +avoient pris de se loger en un poste si avantageux, où elles croyoient +estre à l'abry des insultes et des insolences des hommes. Pour les +Broderies, elles en voulurent faire chacune à leur teste. La lesine en +fit resoudre quantité de devenir ameublements; d'autres, plus +pieuses, prirent dessein de s'employer aux chasubles et aux devants +d'autel des eglises. Mais celles qui avoient vieilli parmi les +divertissements, ne pouvant pas faire si tost de necessité vertu, +resolurent de s'employer aux habits de mascarades, esperant qu'en cet +equipage elles pourroient encore estre de tous les plaisirs de la +Cour, et se trouver quelquefois aux bals, aux balets, aux comedies et +à tous les divertissements du carnaval. + +La Dentelle noire d'Angleterre se loua à bon marché à un giboyeur pour +lui servir de filets à prendre des becasses dans les bois; à quoy elle +se trouvoit assez propre, dans l'habit où la mode l'avoit mise depuis +peu. + +Tous les Poincts resolurent de s'en retourner en leurs païs, excepté +le Point d'Aurillac, qui fit plus de difficulté que les autres, +craignant qu'aussy tost qu'on le verroit de retour, on ne l'employa à +passer les fromages d'Auvergne, dont la senteur lui estoit +insupportable, après avoir gousté la civette, le musc et l'eau de +fleurs d'orange, dont il estoit arrosé tous les matins dans Paris, +soit que ce fut pour corriger l'odeur de quelque gousset ou quelque +sueur trop aigre, ou pour attirer les amans, comme on amorce les +pigeons d'un colombier. + + Chacun, dissimulant sa rage, + Doucement plioit son bagage, + Resolu d'obeir au sort, + Ne se voyant pas le plus fort, + Lorsqu'une petite rusée, + Leur donnant une autre visée, + Leur fit bien, dessus ce sujet, + A toutes changer de projet. + +Cette petite revoltée s'appeloit la Gueuse, qui arriva d'une petite +ville autour de Paris, qui s'en vint comme une enragée faire un +vacarme epouvantable; elle leur dit, quoy qu'elle ne fut pas de si +bonne maison, qu'elle avoit le coeur aussi bien placé qu'une autre, et +que, quand elle seroit toute seule de son party, elle ne souffriroit +pas que de semblables injustices demeurassent impunies; qu'elle ne +sçavoit pas quel refuge elles avoient decidé de prendre, mais que, +pour elle, elle n'avoit pas assez d'esprit pour decouvrir où elle +pourroit se retirer, puisqu'on ne lui offroit pas même une place à +l'hospital; que, si on la vouloit croire, elle engageoit sa chaînette +qu'elle les remettroit toutes dans leur eclat; qu'au reste, elles ne +doivent pas estre si degoustées que de ne vouloir faire alliance avec +elle; qu'elle avoit eu pour le moins d'aussi beaux emplois que les +autres, et que, si on s'estoit servi d'elles pour le faste et pour +eblouir les yeux, que, pour sa discretion, on lui avoit confié les +plus grands secrets des dames. + + Tout ce discours rempli d'audace + Fit regarder chacun en face; + On fut un temps sans dire mot, + Chacun croyant estre un grand sot; + Puis, rompant ce morne silence, + Chacun, pour dire ce qu'il pense, + Voulant parler à haute voix, + Tous commencèrent à la fois; + Ce qui causoit un grand vacarme. + Mais après, de crainte d'allarme, + On appaisa tout ce grand bruit; + Et, comme il estoit desjà nuit, + Chacun, se retirant d'emblée, + Prit lors congé de l'assemblée, + Et, se frappant dedans la main, + Toutes dirent qu'au lendemain + Elles s'assembleroient encore + Dès qu'on découvriroit l'aurore + Se montrer dessus l'horizon, + Toutes, dedans quelque maison, + Afin de voir plus net qu'un verre + Tous les accidens de la guerre; + Que la nuit il faudroit resver + A ce qui pourroit arriver. + Cependant ils remercièrent + Madame Gueuse, et la prièrent, + Dedans des accidents pareils, + De leur fournir de ses conseils. + Ainsi finit, comme je pense, + Cette agreable conference. + +C'estoit une chose assez agreable à mon gré d'entendre des Dentelles +discourir de la guerre, raisonner sur toutes ses difficultez, en +prevoir toutes les disgraces, et parler en leur langage sur tous les +evenements d'une chose si douteuse. Le lendemain, un Passement qui +estoit accoustumé à ne point dormir, pour avoir servy depuis dix ans à +la coëffe du bonnet de nuit d'un vieux jaloux, les alla esveiller deux +heures plus matin qu'on avoit arresté, et elles se trouvèrent toutes, +comme elles s'estoient donné le mot, au logis de Perdrigeon[166], +croyant que ce devoit estre un lieu de seureté pour elles; mais elles +rencontrèrent la place occupée par les Rubans, qu'elles trouvèrent si +bouffis d'orgueil de n'estre pas compris dans l'edit, qu'ils en +estoient insupportables, si bien que, ne voulant pas avoir de commerce +avec de telles gens, qu'elles ne prenoient que pour des esclaves ou +des foux que l'on ne laisse jamais sans estre liez, que la superfluité +avoit mis en credit seulement depuis le règne de Louis XIII, et qui ne +passoient auparavant que pour des noüeurs d'aiguillettes, à qui on +faisoit mettre bien souvent les fers aux pieds, comme à des criminels, +elles s'assemblèrent toutes au _Vase d'Or_, dans la ruë Saint-Denis, +où on les receut à bras ouverts. + +[Note 166: Fameux marchand de Paris à cette époque. La vogue de sa +maison, consacrée par un passage des _Précieuses ridicules_, duroit +encore en 1692, comme le prouve ce qu'en dit Palaprat dans son +_Arlequin Phaëton_. V. notre _Paris démoli_, 2e édit., p. 45, chapitre +l'_Almanach des adresses de Paris sous Louis XIV_.] + + Là, chacun, parlant à sa teste, + Raisonnoit ainsi qu'une beste; + Un autre, se tenant debout, + Vouloit mettre son nez partout; + Tel qui proposoit une affaire + Aussy-tost conclut le contraire; + L'autre, faisant le rafiné, + Se tourmente comme un damné; + L'autre, de tout faisant mystère, + Parle, raisonne, delibère. + Enfin, pour le dire _inter nos_, + Ce n'estoit du tout qu'un cahos. + Mais cependant, foy de Dentelle, + Disoit, pour temoigner son zèle, + Un grand Cravate fanfaron[167], + Il nous faut venger cet affront; + Revoltons-nous, noble assemblée: + J'en ai l'ame trop bourrelée. + Et dit, en jurant par la mort: + Voyons qui sera le plus fort. + +[Note 167: _Cravate_, qui étoit alors un mot nouveau, se mettoit +indistinctement au féminin, comme dans la lettre de madame de Sévigné +du 22 avril 1672, et au masculin, comme ici. C'est, du reste, avec +intention qu'on lui donne ce genre dans cette pièce, où tous les +objets de toilette ont un rôle si viril et si belliqueux. On sait, en +effet, que la _cravate_ a une origine toute militaire. On en doit la +mode et le nom aux soldats _croates_ ou _cravates_, comme on +prononçoit alors, qui servoient dans les armées du roi: ils se +garnissoient le cou d'une bande d'étoffe aidant à soutenir sur leur +nuque l'amulette qui devoit les garantir des coups de sabre. Ce qui +étoit superstition chez eux devint mode et est resté usage chez nous. +Dans cette pièce, le _cravate_ de dentelle intervient à la façon +guerroyante de son patron, le vrai Croate: nous l'entendrons dire tout +à l'heure qu'il a fait deux campagnes sous monsieur le Prince!] + +Vous pouvez vous imaginer facilement combien ce discours chatoüilla +l'oreille de la Gueuse, qui n'aspiroit qu'à la revolte et la sedition. +Quelques unes remontrèrent toutes les difficultez qu'il y avoit dans +une semblable entreprise, veu que, n'etant plus en credit, elles +manqueroient de toutes les choses necessaires; mais ce doute fut +bientost levé par un Poinct, qui asseura qu'il trouveroit credit de +deux millions dans Paris, et peut-estre davantage, si on pouvoit voir +quelque jour leur entier retablissement. + + Il n'en fallut pas davantage + Pour leur augmenter le courage. + Là-dessus, le Poinct d'Alençon, + Ayant bien appris sa leçon, + Poinct qui sçavoit plus d'une langue, + Fit une fort belle harangue, + Remplie de tant de douceurs, + Qu'elle ravit, dit-on, les coeurs. + Chacun temoignoit sa furie, + Lorsque de la Coutellerie + Il leur vint, par un coup du sort, + Dit-on, un très puissant renfort: + C'estoient Mesdames les Espées, + Encor presque toutes trempées + Du noble sang des ennemis. + +Ces Espées, après que le port d'armes fut defendu, plus tost que de +demeurer inutiles, s'estoient resolües de se raccourcir, c'est-à-dire +les Couteaux de devenir couteaux de poche, et les Escotades de se +changer en bayonnettes; et, pour en venir du projet à l'execution, +elles s'en alloient toutes ensemble à la Coutellerie, lorsqu'entendant +parler de la revolte des Passemens, elles changèrent bien tost de +dessein et se resolurent de leur aller offrir leur service. Vous +pouvez vous imaginer si on les receut favorablement et si on fit leur +composition avantageuse. Premièrement, on leur promit que, si le parti +demeuroit victorieux, pas une de toutes celles qui se seroient +employées pour leur service ne pendroit plus qu'à des baudriers en +broderie; qu'on les feroit toutes damasquiner à la mode, et qu'elles +ne coucheroient plus que dans des fourreaux parfumés. Les Poincts +mesme leur promirent, de leur part, de les mettre en si haut credit +auprès des dames, qu'elles passeroient desormais, aussi bien que les +plumes, pour l'ornement le plus surprenant et le plus avantageux pour +leur plaire. + + On dit que quelqu'une d'entre elles, + Qu'on disoit venir du Marais, + Leur apprit aussi des nouvelles + De leurs amis les Pistolets. + Tout aussi-tost, de haute lute, + A l'instant même l'on depute + Vers ces ennemis de la paix; + On les asseura desormais, + Quelque chose qui pût leur plaire, + Tout au moins de les satisfaire; + Que, s'ils aidoient à les venger, + Et les tiroient de ce danger, + Pour plus grande reconnoissance, + On ne les chargeroit, en France, + Qu'avec des poudres de parfum, + Et quelques anis de Verdun. + +Il ne fallut pas grande eloquence pour persuader les Pistolets +d'accepter un semblable party. La misère où ils estoient les y fit +bien-tost resoudre; et, comme ils ne voyoient aucune ressource +d'autre part, ces propositions leur eblouissant les yeux, ils +promirent de faire merveille, ce qui remit le coeur au ventre de bien +des Poincts et de bien des Broderies, qui n'auroient autrement accepté +la guerre qu'à ecorche-cul. Combien vit-on après cela de Dentelles qui +se faisoient toujours blanches de leurs espées! Pour s'exciter les +unes les autres, elles se racontoient les occasions perilleuses où +elles s'estoient rencontrées. Telle Dentelle de Flandre disoit avoir +fait deux campagnes sous Monsieur le Prince, en qualité de Cravate; +une autre se vantoit d'avoir appris le mestier sous Monsieur de +Turenne; une autre racontoit comment elle avoit esté blessée au siége +de Dunkerque, et que, s'il n'y paroissoit plus, c'estoit qu'elle +s'estoit fait penser sur le metier. Il se trouvoit mesme une grande +Garniture toute entière de Poinct de Raguse qui disoit avoir appris le +mestier sous Monsieur de Candale[168], lors qu'il commandoit en +Catalogne. Enfin on entendoit raconter partout un nombre infini de +belles actions. Il n'y en avoit presque pas une qui ne se fût +rencontrée à quelque siége, à la journée d'une bataille, et qui +n'eust du moins fait deux ou trois campagnes; et telle Broderie qui +n'avoit jamais esté plus loin que du fauxbourg Saint-Antoine[169] au +Louvre racontoit mille beaux exploits qu'elle avoit faits, tantost +sous un tel capitaine, et tantost sous un autre chef. + +[Note 168: Louis-Charles-Gaston Nogaret de Foix, duc de Candale, +petit-fils du duc d'Epernon, favori de Henri III, avoit été le roi de +la mode pendant la minorité de Louis XIV. Il étoit mort, n'ayant que +trente-un ans, le 28 janvier 1658; mais les modes auxquelles il avoit +donné son nom lui avoient survécu. En 1666, quand parut le _Roman +bourgeois_, on parloit encore des _chausses à la Candale_. V. notre +édition de ce livre de Furetière (Jannet, 1854, in-12, p. 73, note), +et les _Mélanges d'histoire et de littérature_ de M. Craufurd, Paris, +1817, in-8, p. 186-187.] + +[Note 169: C'étoit le quartier des brodeuses. Madame Dumont, que le +comte de Marsan avoit amenée de Bruxelles à Paris, et à qui il avoit +fait obtenir le privilége exclusif des ateliers de dentelles, s'y +établit à la fin du XVIIe siècle, et ajouta ainsi à la réputation +industrielle de ce faubourg, déjà si bien commencée.] + + Ainsi souvent les ridicules, + Rencontrant des esprits crédules, + Se vantent de mille beaux faits, + Et, pour que chacun les honore, + Leurs testes, dignes d'hellebore, + Racontent des combats qu'ils ne virent jamais. + +Ce n'est pas une chose rare dans le monde que ces sortes +d'extravagances. Combien voyons-nous tous les jours de ces braves +jusqu'au degainer! Combien de ces gens qui se font tenir à quatre, +pourveu qu'il y ait quelqu'un pour les separer, et qui ne parlent que +de mettre sur le carreau, de casser les jambes et d'abattre un bras, +pourveu qu'ils aient perdu l'ennemi de veüe! Nos Passemens en firent +bien de même lors qu'ils virent le renfort des Espées et des +Pistolets; jamais on ne vit de plus grands rodomonds. Une Dentelle +d'Angleterre s'ecria là-dessus: + + Qu'aurons-nous donc à redouter, + Puisque la Cour reste sans armes? + Je crois qu'il ne faut pas douter + Qu'elle ne fasse un beau vacarme; + Mais sans que sa fureur nous donne aucune allarme, + Il la faudra laisser pester. + +Cette Dentelle s'imaginoit qu'elle n'avoit plus à craindre que quelque +hallebarde ou quelque pertuisanne, dont les coups passeroient d'outre +en outre sans l'offencer. Le Poinct de Gênes, qui avoit le corps un +peu plus gros, dit qu'il ne s'en mettoit guères en peine, et qu'il +feroit faire des caisses à l'épreuve de la pique et du baston à deux +bouts. La Broderie, étant faite en chemise de mail, se mit à siffler +quand elle entendit parler de toutes ces difficultez, si bien qu'on ne +vit jamais de gens si braves, parce qu'elles s'imaginoient n'avoir +plus rien à redouter. Là-dessus il leur vint encore un autre avis, +que, pour quelque desordre, on vouloit defendre les mascarades; ce qui +n'encouragea pas peu les Broderies, tant à cause qu'elles voyoient +leur beau dessein renversé, que parce qu'elles s'imaginoient que cela +renforçoit leur party, et qu'elles s'en pourroient servir d'espions +dans leur armée, sans qu'on les pût jamais reconnoistre. + + Enfin tout estoit résolu, + Et chacun d'eux, hurlu brelu, + Vouloient demeurer sans oreilles + Si tous ne faisoient des merveilles; + Et, sans presque avoir contesté, + Ils signèrent tous le traitté, + Qui fut depuis mis en lumière, + A peu près de cette manière: + + Aujourd'hui, solennellement + Nous jurons, foy de Passement, + Foi de Poincts et de Broderie, + De Guipure, d'Orfevrerie, + De Gueuse de toute façon, + Que nous voulons mettre à rançon + La Cour du Roy, nostre bon sire, + Et que, ce qui sera le pire, + Nous voulons bannir hautement + Le Conseil et le Parlement, + Pour, d'une honteuse manière, + Avoir voulu faire litière + Tant des plus nobles ornemens + Que de nous autres Passemens; + Qu'il faut que le diable s'en pende, + Ou qu'on les condamne à l'amende; + Que pour semblables trahisons, + Pour telles et autres raisons, + Voulant toujours aller grand'erre[170], + Nous voulons déclarer la guerre, + Et dire partout hautement, + Que, sans un restablissement + Qui fût d'éternelle durée, + La guerre sera déclarée. + A tous ennemis du repos, + Et que nous casserons les os + A ceux qui voudront entreprendre + Tant seulement de les defendre. + Ce que nous signons tout entier, + Ce dix-huitième janvier, + Tant les nouvelles Broderies, + Comme celles des Friperies, + Tant les Gueuses, les Agremens, + Comme nous autres Passemens. + +[Note 170: _Erres_, en terme de vénerie, se prend pour les traces du +cerf. On dit qu'il va _hautes erres_ quand il suit ses anciennes +voies, _grandes erres_ ou _belles erres_ quand il va vite. Au figuré, +cette expression signifioit faire grande dépense, aller grand train. +Montaigne l'employoit, et Voltaire s'en servoit encore. V. sa lettre à +M. de Fourmont, 7 septembre 1731.] + +Le traitté ayant esté signé, on ne songea plus qu'à choisir un poste +avantageux pour les trouppes; mais il s'emeut quantité de difficultez +sur ce sujet. Les uns soutenoient par mille raisons qu'il falloit +sortir de Paris, parceque, tant que l'on habiteroit avec ses ennemis, +il estoit impossible de se garentir de leurs embusches; que, si l'on +faisoit ce pas en arrière, ce n'estoit que pour mieux sauter, et qu'il +valoit bien mieux voir venir l'ennemy à soy que de l'avoir de quelque +costé que l'on se tourne. Mais une Dentelle, qui avoit autrefois servy +à....., soustint qu'elle sçavoit par experience que de quitter Paris +estoit perdre la partie, et qu'il valoit bien mieux s'emparer du +terrain et le disputer, que de l'abandonner sans esperance de le +prendre puis après d'emblée; que, de plus, elle sçavoit bien qu'ils ne +manqueroient pas de partisans qui leur donneroient tous les jours de +nouvelles forces et de nouvelles lumières des affaires; au lieu +qu'estant hors de Paris, on n'en pourroit sçavoir que par des espions; +et que, le regiment des gardes estant tous les jours à l'affut pour +les decouvrir, ils en perdroient autant qu'ils en feroient sortir de +leur armée. + +Il s'emeut encor une seconde difficulté pour sçavoir si on feroit la +guerre ouvertement; si on mettroit d'abord le siége devant quelque +place et si on rangeroit tout d'un coup l'armée en bataille, ou bien +si on se menageroit d'avantage, si on ne se contenteroit pas de +repousser les insultes, et si on ne se mettroit pas plus-tost en estat +de faire une retraite honorable que de s'engager tout d'un coup dans +des combats dont le seul appareil seroit capable de les espouvanter. +On fut encore partagé sur cet article. Les uns soustenoient que +c'estoit trop hazarder que de donner bataille tout d'un coup, qu'il +estoit difficile que des trouppes qui n'avoient habité que parmi des +femmes fussent si tost aguerries, et que, si elles venoient à la +perdre, elles seroient perdues sans resource et ne se rallieroient +jamais. Les autres soutenoient que les premiers efforts estoient +toujours les plus violents; que tel qui fournissoit bien une carrière +n'estoit pas toujours à l'epreuve d'une seconde, et que les coeurs mal +aguerris se ralentissoient assez tost; que la moindre pluie et le +moindre mauvais temps les rendroient toutes moles et sans vigueur; +que, ne combattant pas à force ouverte, on les dissiperoit toutes +petit à petit; que deux millions n'estoient pas suffisans pour faire +subsister si longtemps une armée si nombreuse, et que, quand leurs +finances seroient épuisées, elles ne voyoient pas à qui elles +pourroient avoir recours. Comme elles en estoient à toutes ces +difficultés, une d'entre elles, dont je n'ay pu sçavoir le nom, les +vint avertir qu'elle avoit pratiqué sous main une affaire d'une haute +importance, et que, moyennant une somme assez considerable, elle +s'estoit renduë maistresse de la Foire de Saint-Germain; mais qu'il +luy estoit defendu d'en ouvrir les portes publiquement jusques au +troisième de fevrier, et que cependant il faudroit faire marcher +toutes les trouppes et garnir la place de toutes sortes de munitions. +Ce dernier advis les emporta tout d'un coup; on se resolut que l'on +demeureroit dans Paris; que l'on tiendroit toujours l'armée en +bataille, de peur d'être surprises; que l'on feroit tous les jours des +sorties considerables, et que par ce moyen on pourroit se menager sans +rien craindre. Là-dessus on donna les ordres necessaires à toutes les +trouppes, et on ordonna qu'elles fileroient petit à petit, et que, +sans faire aucun bruit, elles se rendroient dans la place; ce qui fut +executé ponctuellement jusqu'au troisième de fevrier, auquel jour le +generalissime Luxe, avec la Superfluité et le Vain-Orgueil, qui ne +l'abandonnoient jamais, leur firent faire la revue et les rangèrent en +bataille, comme vous verrez par la suite. + + Mais pendant que ce jour viendra, + Abandonnons un peu la prose + Et discourons sur autre chose; + Parlons de ce qu'il vous plaira. + + Par le dieu qui lance les flames, + Dites-moy pourquoy vos attraits + Ne seront-ils faits tout exprès + Que pour faire enrager nos âmes? + + Vous, pour qui cent coeurs, chaque jour, + Souffrent mille cruelles gehennes, + Vous qui causez toutes leurs peines, + Pourquoi n'aurez-vous point d'amour? + + Quoi! ny le rang, ny le merite, + Le renom, l'esprit, ny le coeur, + A votre inhumaine rigueur + Ne feront point prendre la fuite? + + Vous voyez où je veux aller; + Et, comme vous êtes très fine, + Je voy que vous me faites signe + Sur ce fait de ne plus parler. + + Tout beau! Muse trop libertine, + Avez-vous l'esprit de travers? + Mêlez-vous de faire des vers; + Vous êtes un peu trop badine. + +L'ordre ayant été donné de la manière que vous avez entendu, le +colonel Sotte-Despence, qui avoit pris soin de la marche, fit arriver +les troupes dans la place par quatre costez differens, afin de donner +moins de soupçon de leur entreprise. + + Lors, comme j'ai veu dans l'histoire, + On vit arriver à la foire, + Sous de differents estendarts, + Des Dentelles de toutes parts; + Mais, selon l'ordre expediée, + On marchoit enseigne pliée, + Et, pour faire encor moins de bruit, + L'on n'alloit presque que de nuit; + De peur qu'on ne demande: Qu'est-ce? + On n'osa pas battre la caisse, + Et chacun alloit doucement, + Tant le Poinct que le Passement. + Qui pourroit nombrer chaque sorte + De ceux qui vinrent par la porte + Qui prend le nom de Luxembourg? + Combien par celle du fauxbourg, + Et par les autres moins fameuses? + Combien il arriva de Gueuses? + Combien il en vint sourdement, + Combien d'autres plus hautement? + Pour vous en descrire l'histoire, + Toute l'encre d'une escritoire + N'y pourroit pas suffire encor. + Il en vint dont le pesant d'or + N'auroit pas payé leurs dents creuses; + Il en vint que le plus souvent + On disoit venir du Levant; + Il en vint des bords de l'Ibère; + Il en vint d'arrivez naguères + Des païs septentrionaux[171]; + Enfin il en vint des tonneaux, + Tant de mechante, tant de bonne + Que le seul nombre m'en estonne. + +[Note 171: Sans doute les dentelles de Flandres, dont la réputation +commençoit.] + +Quand elles furent toutes arrivées dans la foire Saint-Germain, ce fut +un desordre et une confusion epouvantable: chacun vouloit avoir le +premier rang; et comme l'ordre et les dignitez n'avoient pas encore +esté decidées, n'ayant jamais esté mises sur le tapis, ils se +seroient tous egorgés les uns les autres, et les Pistolets, qui +faisoient desjà feu, et qui sçavoient un peu mieux la guerre, alloient +faire main basse, si le generalissime Luxe, accompagné de sa suite, ne +fût venu mettre l'ordre parmi ces trouppes de nouvelles impressions, +qui s'imaginoient que pour estre braves il ne falloit que faire du +bruit, et jurer deux ou trois morguiennes pour estre aussi bons +soldats que les Allemands. Aussitost qu'ils furent arrivez, ils firent +tracer deux lignes pour mettre l'armée en bataille, comme ils avoient +desjà projetté. On distribua des quartiers à chaque trouppe, et on +chercha le poste le plus avantageux et le moins apparent que l'on pût +pour l'artillerie, qui estoit composée de trois cens paires de canons +à passemens, tous chargés de quartiers de rondache et de chaisnettes +de rubans figurés, ce qui devoit faire un fracas effroyable et +emporter les regimens tout entiers. Deux cens Cravates volontaires +tenoient la campagne et ne cherchoient partout qu'à faire le coup de +pistolet. Ensuite on donna l'aile droite à commander au colonel +Raguse, composée de six escadrons, chacun de cent cinquante ballots de +Dentelles d'Angleterre, Dentelle façon d'Angleterre, et de +Moresse[172]. L'aisle gauche estoit composée d'autant d'escadrons de +neiges[173], de Rubans figurés et d'Agremens, et tous estoient +commandés par le capitaine Orgoglio. + +[Note 172: Sorte de dentelle venue «des bords de l'Ibère», comme il +est dit plus haut. Elle devoit sans doute son nom aux dessins +_morisques_ ou arabesques dont elle étoit ouvragée.] + +[Note 173: _Neige_, «dentelle faite au métier, de peu de valeur.» +(_Dict. de Trévoux._) On connoît le beau _galand de neige_ que +Gros-René rend à Marinette.] + +Le corps de bataille estoit de huit bataillons, tous bordez de deux +rangs de Piquots en haye, et soutenus par deux autres rangs de +Pistolets. + +Le premier estoit composé de cinq à six cens Caisses, toutes l'espée +au costé, de Dentelles d'or, et commandées par le capitaine +Brocard-d'Or, et portoit pour enseigne un Amour deguisé en broderie, +avec de grands canons aux jambes et des rubans jusqu'aux bouts de ses +souliers, en sorte qu'avec sa petite taille il ne ressembleroit pas +mal à un pigeon trapu, avec cette inscription en haut du drapeau: +_Ingannator di donne_, voulant temoigner que les beaux habits et les +riches ornemens estoient pour l'ordinaire ce qui surprenoit le plus +les femmes. + +Le second estoit composé de quatre cens ballots de Dentelles de +Flandre, de Dentelles du Havre, et estoit commandé par le colonel +Poinct-de-Gênes, ayant pour enseigne la Reyne de Suède, ayant cette +inscription: _Famosa per omnes terras_. + +Le troisième contenoit cinq cens tiroirs de Dentelles de soie noire, +commandé par le colonel Brocard-d'Argent, et portoit dans son chapeau +un diable fort leste, fort poudré et fort affeté, à qui bien des gens +faisoient accueil, et un autre tout nud, à qui on donnoit des coups de +baston, avec ceste devise: _Fa ti vestire_, voulant dire qu'au siècle +où nous vivons, pour estre receu favorablement, il faut être +magnifique, et qu'à moins que d'estre leste il ne faut pas pretendre +d'estre consideré dans les compagnies. + +Le quatrième estoit composé de trois cens grands coffres de Broderies +d'or et d'argent, sous la conduite du colonel Somptuosité; leur +drapeau estoit d'une etoffe precieuse et enrichi de broderie fort +relevée, avec ces trois ou quatre mots: _Et pour le poil et pour la +plume_, voulant marquer par là que la broderie estoit necessaire pour +la guerre, qu'elle servoit à faire reconnoistre les principaux chefs, +et qu'elle estoit aussi de grand usage durant la paix pour se donner +quelque entrée parmy le monde. + +Le cinquième estoit de huit cens ballots de Gueuses, commandé par le +capitaine Parcimonia, et portoit une enseigne assez sale et presque +toute en lambeaux, où on lisoit à peine ces mots espagnols: _No +siempre relumbra el coraçon_, qui signifioient en nostre langue que le +coeur ne se rencontroit pas plus dans les personnes eclatantes que +dans celles qui ne faisoient pas un si grand eclat. + +La sixième comprenoit quatre cens caisses de Poincts de Gênes, Poincts +d'Aurillac, Poincts d'Alençon, Poincts de Raguse, et quelques autres, +qui marchoient sous la conduite d'un etranger nommé Poinct-d'Espagne; +leur enseigne estoit de toille de Hollande toute parsemée d'aiguilles +et d'espées sans nombre, avec ces mots: _De lago alla spada duro +passagio_, ce qui vouloit peut-estre signifier que pour eux, qui +avoient fait à l'aiguille et qui n'habitoient que parmy les femmes, +ils estoient difficiles de s'accoutumer aux fatigues de la guerre. + +Le septième contenoit douze cens gros paquets de Boutons à queue, tant +de canetille que de soie, commandé par le capitaine Agrément, et dans +leur enseigne on voyoit la figure d'un homme, l'espée à la main, qui +remettoit dans un sac quantité d'argent, dont une grande partie estoit +comptée sur une table, avec cette inscription: _Si non auro saltem +gladio quærenda libertas_. + +Le huitième estoit composé de cinq cens quaisses de Dentelles escrües, +que le lieutenant du colonel Brocard-d'Or commandoit, et l'on voyoit +ces mots ecrits: _Gia di Vanita, hor di Marte, e siempre serva_, se +plaignant de ce qu'elles estoient toujours esclaves, ou de Mars +pendant la guerre, ou de la Vanité durant la paix. + +Quand toutes ces trouppes furent passées, et qu'elles eurent toutes +pris leurs postes sur la première ligne, le generalissime donna des +ordres pour faire advancer le reste qui devoit composer la seconde; +mais une petite Dentelle d'un pouce, qui avoit quelque correspondance +à la cour, vint advertir un grand Passement de Flandre, avec lequel +elle avait eu quelque intrigue, pour lui avoir autrefois servy de +pied, que l'on les venoit attaquer avec tous les canons de +l'artillerie, et que, s'ils n'abandonnoient ce poste, deux volées +seules estoient capables de les foudroyer. Ce bruit, à quoy elles ne +s'attendoient pas, passant aussitost de quaisses en quaisses et de +ballots en ballots, jetta une si grande epouvante parmi les soldats +Passemens, qu'il fut impossible de les retenir, et que, quelques +efforts que purent faire les principaux chefs, ils ne furent pas +capables de les arrester: tous se debandèrent avec une telle confusion +qu'à moins de rien on n'en vit plus paroistre aucun sur les rangs. + + Chacun, pour éviter l'assaut, + Se seroit jetté d'un plein saut + Dans une plus noire caverne + Que ne sont celles de l'Averne. + Chacun pour sortir se pressoit; + Une Dentelle un Poinct poussoit; + Puis, pour éviter la tüerie, + On voyoit une Broderie + Se voulant pousser par un coing, + Recevoir plus d'un coup de poing. + Un ballot poussoit une quaisse; + Et tant pour sortir on s'empresse, + Que maints Passemens sur leur dos + Sentirent maints coups de Piquots. + Alors mesdames les Espées, + Voyant qu'elles estoient dupées, + Ayant les esprits mecontens + De s'estre joint à telles gens, + Retournèrent tout en furie, + Tout droit à la Coutellerie; + Et pour messieurs les Pistolets, + Poussant mille et mille regrets, + Dans le depit qui les accable, + Se donnèrent, dit-on, au diable, + Qu'ils s'en vengeroient un petit. + Pour cela, chez monsieur Petit + Ils firent soudain la retraitte, + Où depuis ils tinrent diète, + Pour plus aisément convenir + De ce qu'ils pourroient devenir. + +Le parti des rebelles ayant donc esté dissipé de sorte, toutes ces +trouppes epouvantées se retirent avec precipitation, du mieux qu'elles +purent, dans les lieux où elles crurent avoir plus de protection, pour +y avoir esté autrefois assez bien receües, et elles y demeurèrent +quelque temps cachées. Cependant, pour les punir de leur revolte, on +proposa de faire rendre un arrest solennel, par lequel on auroit +declaré que tous les Poincts serviroient d'oresnavant à faire de la +mesche, qui ne seroit employée que pour les mousquets de la compagnie +des mousquetaires du roy; que toutes les Dentelles serviroient à faire +du papier, sur lequel on devoit ecrire leur condamnation, pour en +envoyer la copie par toute la France; que toutes les Dentelles de +soie, Dentelles escruës, Gueuses et autres sortes de Passemens +seroient employées pour faire des cordes, et qu'ainsy elles seroient +envoyées aux galères à perpetuité pour servir de chaisnes aux +galeriens, la bonté du roy ayant eu quelque pitié du poids et de la +dureté de celles qu'il leur avoit veu traisner à Marseille; que pour +toutes les Broderies d'or et d'argent, que parce que par un faux advis +on s'imagina qu'elles avoient excité cette sedition, on ordonna +qu'elle seroient bruslées toutes vives. Pour les Espées, on les devoit +laisser à la Coutellerie, jugeant bien que ce seroit une assez grande +punition pour elles; mais pour les Pistolets, à cause du grand service +qu'ils avoient rendu durant l'espace de plus de vingt années, on +feroit leur composition meilleure, et on leur offriroit un vaisseau +pour les porter en Portugal, où on les assureroit de leur faire +trouver un employ. + +Ce sanglant arrest, qu'on estoit sur le poinct de publier contre ces +rebelles, les obligea de se tenir encore plus cachés que jamais; il y +eut pourtant quelques Broderies et quelques Poincts qui, plus hardis +que les autres, se hasardèrent de sortir les soirs en habits deguisez, +et s'estant une fois rencontrez avec mesdames les Plumes dans une +celèbre mascarade qui se fit sur la fin du carnaval, dont le dessein +estoit de representer _le Triomphe de l'Amour_[174], ils renouvelèrent +l'etroite amitié qu'ils avoient toujours eu ensemble pour s'estre +trouvé dans les mesmes occasions, ayant tous esté employés toute leur +vie pour plaire aux dames. Quelques uns d'entre eux, tombant +adroitement sur le sujet de leur disgrace, sembloient ne se plaindre +pas tant d'estre bannis pour jamais de la societé des hommes, comme de +ne pouvoir plus travailler avec les Plumes à de si glorieuses +conquestes, quoy que par une fausse humilité ils avoüassent qu'ils ne +pouvoient pas pretendre d'y avoir jamais travaillé avec autant de +succez. + +[Note 174: Ce passage est curieux, en ce qu'il nous apprend à quelle +époque fut donnée pour la première fois cette pastorale en musique, à +trois parties, avec intermèdes, que nous pensions dater seulement de +1672, année où elle fut encore représentée devant le roi, à +Saint-Germain-en-Laye. Il faut l'ajouter aux deux ballets royaux +_l'Impatience_ et _les Saisons_, que M. Walckenaer pensoit avoir été +les seuls qui furent dansés en 1660 et 1661 (_Mémoires sur madame de +Sévigné_, t. II, p. 490).] + + Ainsi les Poincts, les Broderies, + Gagnèrent, comme on fait souvent, + Par ces adroites flatteries, + Les Plumes, qui vont à tout vent. + Ces ornemens des jeunes testes + Leur promettent desjà mille et mille conquestes; + Se voyant ainsy caresser, + Et se joignant à ces rebelles, + Protestent desormais de quitter leurs ruelles + Si l'on ne les veut exaucer. + +Par ces beaux discours, les Plumes s'engageoient desjà à l'etourdy +dans le party de ces miserables; et je ne doute pas que ces gens qui +font tout à la legère ne les eussent servy comme ils leur avoient +promis, si l'Amour, qui faisoit lui-mesme son personnage dans cette +celèbre mascarade, voyant que toutes ces pratiques lui pourroient +apporter de grands dommages pour le retablissement de ses affaires: +car, se voyant desjà privé du secours des Dentelles et des Passemens, +qui luy avoient rendu de si grands services, il apprehendoit +extremement de se voir encore abandonné des Plumes, qui estoient pour +lors les seules forces qui luy restoient, et dont il tiroit le plus +d'avantage, prevoyant bien que, ne pouvant s'en passer absolument, il +seroit contraint d'arracher plustost celles de ses aisles pour les +prester aux galans qu'il employoit pour son service, estant absolument +impossible qu'ils pussent reussir dans leurs entreprises sans leur +aide, et que lui-mesme, après cela, n'en ayant plus, ne pouvant plus +voler si haut, seroit obligé de camper sur terre, et de se reduire, +comme autrefois, parmy les bergers, ne pouvant paroistre à la cour ny +s'elever à de plus hautes conquestes. + +Ces considerations le portèrent à rompre la partie qui s'estoit liée, +et, pour le faire de meilleure grace, il s'avisa d'offrir luy-mesme +aux Passemens d'employer le credit qu'il avoit à la cour pour leur +restablissement, les priant de se reposer sur luy du soin et de la +conduite de cette affaire; que la reconnoissance des services qu'ils +luy avoient rendus jusques icy l'obligeoit à l'entreprendre, et qu'il +ne doutoit pas d'y pouvoir reussir, pourveu qu'ils ne precipitassent +rien et qu'ils se gardassent d'irriter la cour de nouveau par leur +desobeissance. + + Lors, considerant meurement + L'effet de son engagement, + Et que, s'il les vouloit defendre, + Au lieu de leur faire faux bond, + L'utilité qu'il pouvoit prendre, + S'engageant pour eux tout de bon, + Le petit dieu, plein de finesse, + Resolu de les servir mieux, + S'adressa, d'un air plein d'adresse, + Au plus galant des demy-dieux. + +Ce n'estoit pas d'aujourd'huy qu'il avoit de secrettes pratiques +avecque luy; ils avoient toujours tant d'affaires ensemble qu'ils +sembloient ne se pouvoir passer l'un de l'autre; mais l'occasion luy +estoit d'autant plus favorable qu'il venoit tout de nouveau de le +faire ouvertement declarer de son party, en sorte qu'il avoit tout +lieu d'esperer un succez favorable à sa requeste. En effet, il ne se +trompa pas: nostre demy-dieu fut ravy de lui rendre ce petit service +pour le payer de tant d'obligation qu'il luy avoit, en sorte que par +son credit il obtint de la cour l'elargissement de quelques-uns de ces +miserables que l'on avoit pris prisonniers pour en faire l'exemple des +autres, avec l'entière liberté pour tout le reste, dont ils jouissent +maintenant en faveur de l'Amour. + + Mais après que ce dieu vient de nous faire voir + Le credit qu'il avoit en France, + Pensez-vous qu'il soit temps de faire résistance? + La plus prude, comme je pense, + Pourroit bien, sans rougir, ceder à son pouvoir; + Et quoy qu'en vostre humeur altière, + Vous le preniez pour un oyson, + Vous avez beau faire la fière, + Il saura bien un jour vous mettre à la raison. + + * * * * * + + + _Ordonnance[175] pour le faict de la police et reglement du + camp._ + + _A Paris, pour Jean Canivet et Jean Dallier, libraire, demourant + sur le pont Sainct-Michel, à l'enseigne de la Rose-Blanche. + 1568._ + + _Avec privilége du Roy._ + + In-8º. + + [Note 175: Elle ne se trouve pas parmi les _Ordonnances + recueillies du code Henry, etc._, par le capitaine Saint-Chamant, + Rouen, 1636, in-12. C'est un règlement pour l'armée catholique + placée sous les ordres du duc d'Anjou. La date que porte cette + ordonnance toute belliqueuse et hostile aux huguenots prouve à + elle seule combien l'on avoit eu raison d'appeler _boiteuse_ et + mal _assise_ la paix signée le 2 mars précédent. On n'avoit même + pas désarmé. C'est à Lonjumeau que la paix s'étoit faite, et + c'est d'Etampes, à quelques lieues de là, que le futur vainqueur + de Jarnac et de Montcontour datoit l'ordonnance disciplinaire de + son armée, prête à rentrer en campagne.] + + +De par Monseigneur le duc d'Anjou et de Bourbonnois, fils et frère de +roy et son lieutenant general representant sa personne par tout son +royaume, pays, terres et seigneuries de son obeissance. + +Ayant esté la presente armée mise sus et levée premierement pour +l'honneur de Dieu, conservation de l'authorité de nostre mère saincte +Eglise, catholique, apostolique et romaine; et après, pour maintenir +et conserver la couronne au roy, nostre très honoré seigneur et frère, +rompre les desseinz de nos ennemiz eslevez en armes contre nouz, leur +resister et rendre aux subjects dudict seigneur le repos et +tranquillité dont par la malice du temps ils ont esté privez. Nous +avons estimé que pour conduire nostre intention à la bonne, heureuse +et saincte fin que nous desirons, il estoit très necessaire, en +premier lieu, d'avoir nostre Dieu propice, et avant toute chose nouz +reconcilier avec luy, et le servir comme bon et fidèle chrestien, +faisant preuve de ce quy est en l'interieur de nos cueurs par nos +actions exterieures, en sorte que nous puissions appaiser son yre, quy +a esté provoquée et concitée à l'encontre de ce royaume par infinyes +personnes quy se glorifient en la diversité de leurs opinions et +inventions, des quelles ils usent ordinairement pour rendre abjecte, +comtemptible, meprisée et ridicule contre l'honneur de Dieu, la +saincte religion, ancienne, catholique, apostolique et romaine, et les +effets de la justice tellement debilités et de si peu d'effects que +ilz puissent executer leurs mauvais desseingz, tenir les champs, à la +foulle et oppression du pauvre peuple, desjà tellement attenué par les +calamitez passées, qu'il est presque demeuré abattu sous le faix, sans +moyen de se pouvoir resoudre; et d'autant que nous desirons pourveoir +qu'il ne se commette semblable chose en l'armée du roy nostre dict +seigneur et frère, et que nostre intention est de faire vivre toutes +personnes, de qualité qu'ils soient, estant à la solde dudict seigneur +ou autrement, avec l'ordre, devoir et police qu'il convient et est +necessaire en l'armée d'un prince très chrestien, tant pour le regard +de ce quy est dû à l'amour, craincte et honneur de Dieu, manutention +et execution de la justice en sa splendeur et integrité, ordre et +police militaire entre les soldats pour les conduire et mener +seurement en campaigne, au combat avec l'ennemy, et les faire loger +sans desordre, que pour garder d'oppression et violence des dictz +soldatz et autres gens de guerre les subjectz du roy nostre seigneur +dict, et faire en sorte qu'ilz puissent vivre sans estre vexés, +tourmentez, battuz, ne pillez, et demeurer en seureté soubz la sevère +justice que nous entendons faire de ceux quy contreviendront aux +ordonnances cy-après desclarées, lesquelles nous voulons etre si +exactement et inviolablement observées, que par la punition des +grandes et execrables impietez et detestables vices quy se font et +commettent ordinairement, à present nous puissions faire cognoistre à +un chacun combien telles choses nous deplaisent. + +Premièrement: + +Il est tres expressement enjoinct et commandé à tous capitaines de +gens d'armes, de quelque qualité qu'ils soient, qu'ilz aient chacun en +leur compaignye un prestre, quy dira chaque jour la messe, à laquelle +ilz seront tenuz d'assister, ensemble les principaux chefs de ladicte +compaignie. + +Que chacun des colonels des genz de pied auront pareillement un +prestre, quy dira chaque jour la messe, à laquelle les capitaines +seront tenus d'assister pour le moins les festes et dimanches, et les +autres jours quand ils pourront; et, afin que ceux quy s'y voudront +treuver puissent savoir l'heure qu'elle se dira, lesdictz capitaines +en feront advertir avec le tambourin. + +Et pour garder que les vices que la licence de la guerre produict +ordinairement ne puissent prendre racine aux cueurs desditz genz de +guerre, et que par la parolle de Dieu ilz puissent estre incitez à +suivre la vertu, il est ordonné qu'il y aura, tant en la bataille que +en l'avant-garde, un prescheur homme de bien quy annoncera la parolle +de Dieu et preschera l'Evangile, où assisteront les chefs et gens de +guerre de ladicte armée, chacun selon le lieu où il leur est ordonné +de marcher[176]. + +[Note 176: Ici le chef catholique semble prendre à tâche d'imiter les +prescriptions pieuses des chefs huguenots. Il ordonne le prêche: +l'armée catholique va donc avoir, elle aussi, _ses écoles +buissonnières_, pareilles à celles qu'un arrêt du Parlement de 1552 +avoit défendues aux Calvinistes. «Quelquefois, dit M. Michelet, ils +s'assembloient en plein champ, au nombre de huit ou dix mille +personnes; le ministre montoit sur une charrette ou sur des arbres +amoncelés; le peuple se plaçoit sous le vent, pour mieux recueillir la +parole, et ensuite tous ensemble, hommes, femmes et enfants, +entonnoient des psaumes. Ceux qui avoient des armes veilloient à +l'entour, la main sur l'épée.»] + +Que par touz les lieux et endroits où ladicte armée passera, sera +prohibé et defendu que personne ne se loge ne se mette en les eglises +pour autre effect que pour prier Dieu; et que où il y seroit trouvé +chevaulx ou autres bestes, mesme des hommes logez pour autre effect, +ils soient punis selon l'ordonnance quy en a esté sur ce +particulièrement faicte[177]; et, afin que personne n'en pretende +cause d'ignorance, sera publiée tant en la bataille qu'en +l'avant-garde de ladicte armée, et en tous les lieux où elle passera, +pour estre observée exactement selon la teneur d'icelle. + +[Note 177: C'est celle qui vient à la suite de celle-ci.] + +Et pour faire entretenir tant le contenu ès dessus dicts que +subsequentz articles, il est enjoinct très expressement au grand +prevost de mondict seigneur de commettre et donner charge à l'un de +ses lieutenans de marcher devant ladite armée, et avec les marechaux +de camp accompagnez de dix archers, pour pourveoir et donner ordre à +ce que, par lesdictz marechaux, luy sera commandé et ordonné. Et à +iceluy grand prevost de demeurer près de mon dict seigneur à la +bataille pour l'execution du contenu en ces presentes ordonnances et +autres choses concernant son estat et charge. Et pareillement de +commander et ordonner à l'un de ses dicts lieutenants de demeurer et +marcher après le camp et armée pour empescher qu'il ne se face aucun +desordre, malversion, vollerie et larcin à la suite d'icelle. Il sera +aussy envoyé un prevost en l'avant-garde pour obvier et pourveoir à ce +quy ne se commette aucune chose au prejudice de ces dictes +ordonnances, et icelles faire entièrement observer selon leur forme et +teneur. Et seront tenuz tous les prevosts dessus dictz et autres +estans au camp, à la suite de ladicte armée, d'obeyr à ce que par les +marechaux de camp leur sera commandé et ordonné, sans y faire aucune +faute. + +Que toutes personnes vagabonds et sans aveu ayent à se retirer hors du +camp et armée, sans y plus retourner, dedans douze heures après la +publication de ces presentes, sur peine de la hart et confiscation de +leurs chevaulx, armes et autres biens[178]; ensemble ceux quy se +seront absentez de ladicte armée pour eluder ces dictes ordonnances, +et quelque temps après seroient retournez en icelle. + +[Note 178: S'il eût fallu renvoyer de l'armée tous les vagabonds, on +l'eût sans doute singulièrement décimée, car on n'étoit pas loin du +temps où elle ne se recrutoit de fantassins que parmi les garnements +dont Brantôme nous a laissé ce portrait: «C'estoient, pour la plupart, +des hommes de sac et de corde, meschants garniments eschappés à la +justice, et surtout force marqués de la fleur de lys sur l'épaule, +essorillés, et qui cachoient les oreilles, à vrai dire, par de longs +cheveux herissés, barbes horribles, tant pour ceste raison que pour se +monstrer plus effroyables à leurs ennemys.» (Brantôme, édit. du +_Panthéon littéraire_, t. 1, p. 580.)--Un peu auparavant, il nous +avoit montré l'armée de Louis XII, aussi bien que celle de François +Ier, «composée de marauts, belistres, mal armés, mal complexionnés, +faict-néants, pilleurs, mangeurs de peuple.» (_Ibid._, 578-579.)] + +Au nombre desquelz vagabonz et sans aveu nous voulons estre censez, +jugez et reputez toutes personnes, de quelque qualité ou condition +qu'elles soyent, n'estant enroléez soubz quelque enseigne ou cornette +pour faire le serment quy leur sera commandé; excepté toutesfois les +serviteurs, domestiques estans advouëz par les princes, gentilzhommes +et autres gens notables et grands personnages estant à la suitte de +ladicte armée. + +Et pour ce, il est enjoinct à toutes personnes, de quelque qualité +qu'ils soient, tant genz de cheval que de pied, de se ranger et faire +enrooler soubs la cornette de mon dict seigneur ou soubs quelque +cornette ou enseigne, pour faire le serment ainsy qu'il sera ordonné, +et ce, dedans huict jours après qu'ils seront arrivez en ladicte +armée: autrement, et à faute d'obeyr en ledict temps, seront leurs +chevaux et armes dès à present comme pour lors, et dès lors comme dès +à present, desclarez adjugez et acquis à celuy ou ceux quy les auront +defferez à mon dict seigneur ou aux marechaux de camp. + +Et d'autant qu'il se commect infinité d'abuz et volleries par les +vallets quy vont fourrager dans les maisons des habitans des villages +estans ès environs de ladicte armée sans aucune conduicte, il est très +expressement defendu à tous capitaines, tant de gens de pied qu'à +cheval, ou maistres estanz à l'armée, de n'envoyer, ne permettre +d'aller aucunz de leurs valetz fourrager sans leur commandement, et +qu'ils ne soient envoyez pour la conduicte ou escorte desdicts valletz +quelques-uns des hommes d'armes de la compaignie à la discretion du +capitaine, et où ils s'en trouveroient aucuns quy allassent fourrager +en autre façon, ils seront punis corporellement et leurs chevaulx +confisquez. + +Quelconque soldat ou autre quy se trouvra saisy d'aucun bestial, +vivres ou autres meubles prins ès lieux par où ilz passeront et auront +passé, sans payer et outre le gré de leurs hostes ou autres, soient +puniz par mort[179], sans autre genre ny forme de procez[180]. + +[Note 179: L'ordonnance de 1586, art. 3, renouvela cette prescription +sévère.] + +[Note 180: Ordinairement, le connétable seul avoit le droit de faire +pendre sans procès. (Brantôme, _Vie d'Anne de Montmorency_.) Quand il +falloit que les prévôts en vinssent à ces extrêmes rigueurs, ils +devoient se faire assister de dix notables avocats du plus prochain +siége. Alors la condamnation à mort pouvoit être sans appel. (Jean des +Caurres, _Oeuvres_, liv. v, chap. 6.)] + +Pareillement est defendu très expressement à toutes personnes, de +quelque qualité qu'ils soyent, de piller et de trousser les vivres et +autres choses que l'on apportera de divers et plusieurs endroictz au +camp, à l'armée, pour le bien et commodité d'icelle, sur peine de la +vie à ceux quy y contreviendront. + +Que les gens d'armes ayant receu leurs soldes seront tenuz de payer ce +qu'ils prendront, selon un moderé taux quy en sera faict par le grand +prevost estant à nostre suite, fors et excepté le fourrage, dont ils +ne devront aucune chose, voulantz que les chefs d'iceux y prennent +garde, sur peine de s'en prendre à eux. + +Et pour contenir les dictz gens de guerre en leur devoir, et avoir +plus prompte information du mal quy se commettra par eux, les prevost +estanz en la dicte armée se pourmeneront par les regimentz hors du +camp logez, et feront promptement punir ceux qu'ilz trouveront +contrevenanz aux presentes ordonnances; et n'y pouvanz aller en +personne, seront tenuz d'y envoyer leurs lieutenantz pour les faire +observer et entretenir le plus exactement qu'il leur sera possible, +faisanz briève et prompte justice de ceux quy seront trouvez en +flagrant delict. + +Item est ordonné que à l'entour du camp et regimentz des genz de pied +françois il y aura tousjours quelque capitaine ou chefs des dictz gens +de guerre quy se pourmenera par rangs, et pouvoira aux desordres quy +pourroient survenir aux soldatz. + +Et s'il advenoit quelque tumulte en faisant justice, et qu'il y eust +quelque chef quy empeschast l'execution d'icelle, il en sera puny par +mort, sans aucune grace ou remission. + +Et est enjoinct expressement à tous capitaines et soldatz estanz en +corps de garde pretz et joignant le dict lieu où se fera l'execution +de la dicte justice de tenir la main forte, tant à l'execution de +icelle que à faire la punition des ditz chefs ou autres quy la +voudroient empescher, lesquelz, au cas se monstrassent lentz et +negligentz à s'employer à la maintenir et faire executer, seront puniz +exemplairement, privez de leurs armes et constituez prisonnierz par +l'espace de trois jours au pain et à l'eau. Et le caporal et chef de +la dicte garde si grievement puny qu'il appartiendra. + +Et où il adviendroit quelque querelle ou debat devant le corps de +garde, près ou joignant iceluy, il est enjoinct très expressement aux +chefs ayanz charge de ladicte garde d'y aller promptement pour y +veoir, la faire cesser, et apprehender les autheurs d'icelle, pour +après en estre cogneu la cause et intention et sur le tout estre +pourveu comme il apartiendra. Et où lesdictz soldats ne feroient leur +devoir d'y aller promptement, il en sera faict telle et si briefve +punission que leur malice ou negligence meritera. + +Que quelque personne, de quelque qualité et condition qu'ils soient, +estanz audict camp et armée, ne soient si hardiz de mestre la main à +l'espée contre aucun chef ne autres, sus peine de la vie; encore que +ledict chef luy eust faict tort, auquel cas se retireront lesdicts +soldats et gens de guerre par devers mon dict seigneur, qui en +ordonnera ainsi qu'il appartiendra par raison. + +Et d'autant qu'il pourroit advenir que en ladicte armée il se trouvast +plusieurs gentilshommes et autres ayantz par cy devant et de longue +main querelles particulières par le moyen desquelles il seroit aisé à +renouveler et apporter en icelle quelque tumulte ou emotion, leur est +expressement defendu et inhibé de se quereller ne se demander aucune +chose les uns aux autres, tant et si longtemps que ladicte armée +demourera ensemble, sur peine de la mort, sans esperance d'obtenir +aucune grace. + +Est aussy ordonné que, si aucun homme d'armes ou archer abandonne son +enseigne pour prendre son logis et s'accommoder avant les autres, +celuy quy n'aura bougé de son enseigne le pourra desloger, laissant à +la discrétion du capitaine de faire telle punition du deserteur +d'enseigne qu'il jugera estre convenable[181]. + +[Note 181: Sous Henri II, la _désertion_, même simple, étoit +considérée comme crime de lèse-majesté, et punie du dernier supplice. +(La Chesnaye, _Dict. milit._, au mot _Déserteur_.)] + +Et afin qu'il ne se commette aucun desordre par les capitaines et +autres gens de guerre de ladicte armée, changeant les logiz quy leur +ont esté baillez par les marechaulx de camp, et qu'il ne soit malaisé +auxdits marechaux de camp de les faire marcher ou advertir de ce +qu'ils auront à faire advenant une prompte occasion, il est très +expressement deffendu à tous capitaines et gens de guerre de ne se +departir ne desloger ès lieux et endroictz quy leur auront esté +assignez par lesdictz marechaux, sur peine d'estre cassez; et sur la +même peine est très expressement enjoinct et ordonné auxditz +capitaines et gens de guerre d'obeyr et executer promptement à tout ce +que par lesditz marechaux de camp leur sera commandé et ordonné. + +Et afin que les compaignies d'hommes d'armes sçachent et soyent +adverties des lieux où elles auront à loger[182], il est ordonné +qu'il y aura cinq ou six archers desdictes compaignes avec les +mareschaux des logis pour y estre par eux envoyez au devant desdictes +compaignies et leur enseigner les logis[183]. + +[Note 182: Louis XII vouloit qu'on ne logeât les troupes que dans les +villes closes (_ordonn._ du 15 janvier 1514, art. 3); mais ce +règlement ne pouvoit être exécutoire en campagne. D'autres ordonnances +militaires, telles que celle du 15 février 1566 et celle du 1er +juillet 1575, permirent donc, non seulement de loger dans les +villages, mais même décrétèrent la peine de mort contre tout fourrier +qui accepteroit de l'argent des habitants d'un bourg pour les exempter +du logement de sa compagnie.] + +[Note 183: Les logements pris, le fourrier devoit, sous peine du +fouet, inscrire sur la porte les noms des soldats logés. (_Règl. +milit._ de Villers-Cotterets, 29 décembre 1570.)] + +Et où en ladicte armée il y auroit aucuns hommes d'armes, archers ou +autres personnes estanz à la solde du roy nostre dict seigneur et +frère ou à la suitte de son camp quy eussent deslogé ou entreprins de +desloger les chevaulx d'artillerie ou ceux quy sont ordonnez pour la +conduicte des vivres. Nous voulons qu'iceux soient grievement et +exemplairement puniz, selon et ainsy que le cas et excès par eux +commis le meriteront. + +Voulons et ordonnons en oultre que ceux quy auront charge des dictz +chevaulx d'artillerie et vivres, ayant mandement des dicts mareschaux +de camp pour loger en quelque lieu et endroict que ce soit, seront +incontinent logez, nonobstant qu'il y en eust d'autres desjà de logez, +auxquelz il est enjoinct et tres expressement ordonné qu'ils ayent à +en desloger promptement et sans aucune excuse, sur peine d'estre puniz +ainsy qu'il appartiendra. + +Est deffendu très expressement, sur peine de la vie, à tous hommes +d'armes, archers ou soldats, que en marchant par les champs en +bataille ou autrement ils n'ayent à s'en departir, et d'abandonner +leurs enseignes sans congé de leurs capitaines. + +Que toutes fois et quand les marechaux marcheront pour faire +l'assiette du camp, il sera ordonné à tour de roole, par les colonelz +des bandes tant françoises qu'estrangères, un capitaine pour garder +que les soldats ne se desbandent, lesquelz, faisant autrement, +encoureront le chastiment des dictz capitaines, suivant ce quy en sera +ordonné par les dicts marechaux de camp, afin que, quand la punition +aura esté faicte, serve d'exemple à tous les autres. Et pour empescher +et pourveoir que les dictz soldatz n'aillent vaganz et prennent +occasion de se desbander, les dicts capitaines donneront ordre que les +regimentz et compaignies soient advertiz de leurs logis, et les y +feront adresser avec leur suitte et bagage. + +Et d'autant qu'il advient souvent confusion et desordre pour estre les +dictz soldatz meslez parmy le bagage, et que advenant une soudaine +occasion ils ne se peuvent ranger et s'assembler promptement avec +leurs compaignies, il est enjoinct très expressement à tous colonelz +de gens de pied quy n'ayent à souffrir que aucuns de leurs soldatz +demeurent avec le dict bagage; et que à ceste fin ils y en commettent +quelques uns pour les conduire, et où il en seroit trouvé d'autres que +ceux que les dictz capitaines y auront mis après la publication de +l'ordonnance, ils seront pendus et estranglez sans aucune forme de +procez, pour donner exemple aux autres. + +Que les armes et chevaulx des hommes d'armes et archez quy seront +portez et conduictz par leurs valletz devant ou après leur bagage +seront confisquez, et les ditz hommes d'armes cassez de leur dicte +compaignie. + +Que aucuns des valletz des dictz hommes d'armes et archers ne autres +n'aillent devant ceux quy seront ordonnez pour accompaigner les +mareschaux des logiz, et que ceux quy les accompagneront tiennent la +main que les dictz logis ne soient fourragez, sur peine de s'en +prendre aux dictz marechaux des logis. + +Il est pareillement ordonné que les compaignies de chacun regiment de +cavallerie marcheront tous ensemble et avec l'ordre qu'elles devront +garder en combattant, afin que chacun soit accoustumé à tenir son rang +et faire ce qui appartiendra. + +Que chacun jour les gens de pied estanz en la dicte armée s'exercent +et mettent en ordre en bataillon, afin qu'un chacun d'eux sçache le +lieu et la place qu'il doit tenir, et qu'il n'y ait aucun desordre, +soit en marchant en bataille, soit en combattant ou arrivant ès logis. + +Que le bagage de chacun regiment aille ensemble sans deranger +aucunement, et que les chefs et dictz capitaines d'iceux regimentz y +pourvoient tellement qu'il n'en advienne aucun desordre, sur peine de +s'en prendre à eux. + +Que aucunz capitaines des ordonnances ne pourront donner congé à +aucuns des hommes d'armes ou archers de leurs compaignies sans le +demander à Monseigneur, et où ils partiroient sans avoir permission, +seront prinz et puniz; sera escrit aux baillifs et senechaux où seront +assiz leurs biens de les faire saisir et les mettre en la main du roy. + +Et pour ce que les sauvegardes que le roy nostre dict seigneur et +frère et nous avons cy-devant données sont tenuz en mespris et +contemnement, sans y avoir aucun esgart. + +Nous enjoignons tres expressement aux genz de guerre estanz à nostre +service qu'ils ayent à respecter les dictes sauvegardes venues et +emanées de nous, sur peine d'estre grievement puniz. + +Faict à Estampes, le septiesme jour d'octobre mil cinq cens ssoixante +huict. + + Ainsy signé: HENRY. + + Et au dessoubz: FIZES. + + * * * * * + + _Autre ordonnance deffendant à toutes personnes de profaner les + eglises, chapelles, oratoires et autres lieux sainctz, tant des + villes, villages, bourgades, que autres lieux où passera l'armée, + sur peine de la hart._ + + +Pour ce que c'est le debvoir de tous bons et fidelles chrestiens +catholiques de ne faire aucune chose contre l'honneur de Dieu, ne au +mespris et contemnement de nostre mère saincte Eglise et des sainctz +lieux destinez pour luy rendre des louanges, faire prières et +oraisons, consacrer et offrir le precieux corps de Jesus-Christ pour +le sallut d'un chacun; et qu'il appartient au roy très chrestien, +nostre très honoré seigneur et frère, et à nous, de faire +inviolablement observer tout ce quy touche et concerne l'authorité, +commandement et ordonnance d'icelle, en tout temps et saison, et +nommement de tenir la main en la presente guerre, commencée à +l'encontre des rebelles quy ont reprins les armes contre ledict sieur +roy, et empescher que, par la licence que chacun se veult arroger et +attribuer durant icelle guerre, que lesdictz lieux ne soient profanez, +et faire cognoistre noz actions estre du tout contraires et ne +participer aucunement avec celles de nos dictz ennemiz, quy +s'efforcent de les ruyner et en abolir la mesmoire; + +A ceste cause, + +Il est enjoinct et defendu très expressement à touz soldatz, +pourvoyeurs, boucherz, vivandierz, pionnierz, marchandz et toutes +autres personnes, de quelque qualité et condition qu'ils soyent, +estanz de ladicte armée ou à la suite d'icelle, de ne loger personnes, +chevaux, bestes ne autres, vendre ne debiter aucunes choses ne +marchandises, dans lesdictes eglises, chapelles ou oratoires des +villes, villages ou bourgades par où passera ladicte armée, ne icelles +profaner en aucunes façons, quy que ce soit, sur peine de la hart, +sans autre forme de procez, à ceux quy seront trouvez sur-le-champ y +contrevenir; et à ceux quy seront accusez d'y avoir contrevenu, sur +mesme peine, après toutefois qu'ils en seront convaincus. + +Faict à Estampes, le 7 octobre 1568. + + HENRY. + + FIZES[184]. + +[Note 184: On s'étonnera de ce que, dans cette ordonnance pour la +sauvegarde des églises, chapelles et oratoires, il n'est rien dit +contre le vol et la vente des ornements et vases sacrés. Le duc +d'Anjou auroit peut-être craint, en se montrant sévère sous ce +rapport, de donner un démenti indirect aux ordres que, dès le +commencement de la guerre, le roi son frère avoit envoyés à certains +gouverneurs de province, pour qu'ils eussent à s'entendre avec les +évêques et autres gens d'église sur l'argent à tirer de ces saintes +richesses. Mon ami M. Anatole de Montaiglon veut bien me communiquer à +ce sujet une lettre adressée en 1562 par Charles IX à M. de Matignon, +et dont il a pris copie d'après l'original conservé à Rouen, dans la +collection Leber. (V. Catal., nº 5735.) + + «Monsieur de Matignon, ce m'a été un grand desplaisir d'entendre + que les choses de la Basse-Normandie commencent à se brouiller si + fort que je l'ay veu par vostre lettre du IXe de ce moys, et + entendu encore plus particulièrement par ce que le porteur m'en a + dict de vostre part, ne faisant point de doubte que le feu qui va + ainsi saultant de lieu en lieu et de ville en ville ne procède de + plus loin, et que ce ne soyt à la suscitation ou par un complot + faict et accordé avec ceux qui ont commencé les premiers. Et pour + ce que je considère bien qu'il ne vous est pas possible de + pourveoir ne pareillement de contenir longtemps les villes de ces + pays-là en mon obéissance sans quelque force, je ne sçauroys que + bien fort louer l'ouverture que vous me faictes d'en faire + fournir la despense sans que je mecte la main à ma bourse, + laquelle, comme vous sçavés, n'est que trop chargée d'ailleurs, + estant bien d'advis, quant à laditte force, que vous la faictes + d'une cornette de cent harquebuziers à cheval, si mieulx vous + n'aymez cc. harquebuziers à pied, dont je vous remet le choix et + l'election. Mais il faut que, au même temps que vous les ferez + lever, vous accordez avec les evesques du pays et aultres gens + d'eglise du paiement de leur solde, pour lequel effect je ne + trouveray poinct mauvais qu'ils s'aydent de l'argenterie des + châsses et reliques qu'ils ont en leurs eglises, actendu qu'il va + en cela de la conservation d'eulx et de leurs biens, aussy bien + que de celle de mon autorité et obeissance, et qu'ils sont touz + les jours en dangiers, parmy tous ces troubles, que aultres s'en + saisissent, pour convertir contre eulx-mêmes ce qu'ils peuvent + aujourd'huy employer à leur entière seureté. Il est vray qu'il + sera bien necessaire d'adviser quel ordre et police ils auront à + tenir en cela pour garder qu'il n'y ait personne qui en abuse et + qui en convertisse chose, quelle qu'elle soyt, à aultre usaige + que au paiement des d. forces, suivant ce que vous en ordonnerez + par chacun moys. Vous en confererez et accorderez avec eulx, et + me ferez service de me tenir ordinairement adverty du progrez que + prendront les choses de la dicte Basse-Normandie, et de la + provision que vous y sçaurez bien donner, selon la necessité du + temps, pour y maintenir mon obeyssance et les pays en repos et + trancquilité. Priant Dieu, mons. de Matignon, qu'il vous ayt en + sa garde.--Escript à Monceaux, le XVIIe jour de may 1562. + + CHARLES. + + BOURDIN.] + + * * * * * + + + _Combat de Cyrano de Bergerac avec le singe de Brioché, au bout + du Pont-Neuf._ + + _A Paris, chez Maurice Rebuffe le jeune, imprimeur-libraire, rue + Dauphine, au Grand Jurisconsulte. 1704._ + + _Avec permission_[185]. + + In-8º. + + [Note 185: Ce livret a été publié plusieurs fois, et n'en est pas + pour cela moins rare: c'est ce qui nous engage à le donner ici. + M. Ch. Magnin pense que la première édition, devenue tout à fait + introuvable, dut suivre de près la mort de Cyrano de Bergerac, + arrivée en 1655. (_Hist. des marionnettes_. Paris, 1852, in-8º, + p. 136.) En 1704, il en parut une autre, celle-là même dont nous + suivons le texte, d'après l'exemplaire qui a appartenu à Ch. + Nodier, et que M. Le Roux de Lincy, son possesseur actuel, a bien + voulu nous communiquer. M. Ch. Magnin parle d'une troisième + édition, donnée en 1707, et d'une autre parue de nos jours, aussi + d'après celle de 1704.] + + * * * * * + +_Epitre à Cirano de Bergerac._ + + Sur tout animal qui respire, + Le ris est propre à l'homme; il n'appartient qu'à luy: + Donc on ne peut luy deffendre de rire, + Et moins encor de faire rire autruy. + Un auteur est maître aujourd'huy + De nous parler en Heraclite; + Moi, qui ne connois point la tristesse et l'ennuy, + Je pretens m'eriger en petit Democrite. + Pour mon seul divertissement, + Et sans craindre aucune censure, + Je veux, cher Bergerac, conter fidellement + Ta facetieuse avanture; + Mais, pour le faire plaisamment, + Infuse-moy dans ce moment + Quatre onces d'esprit vif, cinq dragmes de manie, + Dix grains de folatre genie, + Et tu vas voir, feu Bergerac, + Que mon affaire est dans le sac. + Ma foy, je sens dejà que ton esprit m'inspire, + Je sens qu'il me force de dire + Ce que de ton vivant tu souhaitois ecrire. + Sans ta mort, dont je suis faché, + Tu nous aurois peint Brioché, + Son singe, ses marionnettes, + Et chanté là-dessus cent plaisantes sornettes; + Mais, puisque ton esprit s'est infusé chez moy, + L'ouvrage que je donne est moins à moy qu'à toy. + + * * * * * + +_Combat de Cirano de Bergerac avec le singe de Brioché, au bout du +Pont-Neuf._ + +Un jour Phebus, plus guay qu'à l'ordinaire, avoit quitté de grand +matin le lit de Thetis, sa belle hôtesse, pour dorer la terre de ses +rayons; il s'etoit même donné les airs de montrer sa tresse blonde +pendant douze heures, lorsqu'un auteur, qui se vantoit de tirer son +origine des Mages, representa une tragi-comedie au bout du pont[186] +où le cheval de bronze accompagne de loin la Samaritaine. Ce fut là +que ce brave champion extermina le presqu'homme des marionnettes. + +[Note 186: Jean Brioché ou Briocci, ainsi que l'appelle M. Magnin +(_Id._, p. 135), qui voit en lui un compatriote de Mazarin, avoit son +théâtre de marionnettes à l'extrémité nord de la rue Guénégaud, en +face d'une petite tour en encorbellement sur la Seine, qu'on appeloit +le _Château-Gaillard_ (V., à ce mot, le _Paris ridicule_ de Cl. Le +Petit), et dont le dernier reste, le cul-de-lampe de la tour même, n'a +disparu que dans ces derniers temps, avec l'escalier de l'abreuvoir, +auquel il attenoit. Boileau a parlé de + + ..... cette place où Brioché préside + +au vers 104 de sa 7e épître, parue en 1677. Alors ce n'étoit plus Jean +qui faisoit jouer les marionnettes, mais son fils, François ou +_Fanchon_ Brioché, comme Brossette l'appelle, d'après le nom que lui +donnoit le peuple.] + +Tout ce beau preambule signifie qu'en un charmant jour d'esté, sur les +quatre heures du soir, Cirano de Bergerac tua le singe de Brioché au +bout du Pont-Neuf. + +Que ne parlois-tu d'abord naturellement? dira quelqu'un. + +Doucement, Monsieur le critique. Souviens-toy que j'entre dans +l'esprit de celuy dont je decris l'avanture, et que la metaphore, +l'allegorie, l'hyperbole et le reste, sont gens dont je ne me puis +passer aujourd'huy. + +J'ay dit que Bergerac se vantoit de tirer son origine des Mages: +lecteur, peut-être seras-tu bien aise de sçavoir l'ethimologie comique +du terme Cirano. + +Bergerac soutenoit, en plaisantant, que mage et roy etoient jadis +_unum et idem_, qu'on appelloit un roy cir, en françois sire, et, +comme ce mage, ce roy, ce cir, pour faire ses enchantemens, se campoit +au milieu d'un cercle, c'est-à-dire d'un O, on le nommoit Cir An O. + +Charbonnons maintenant le portrait de mon heros, j'entens le portrait +de sa corporance; il n'est question que de celui-cy, et il fait +beaucoup à la chose. Bergerac n'etoit ni de la nature des Lapons, ny +de celle des geans. Sa tête paroissoit presque veuve de cheveux; on +les eût comptez de dix pas. Ses yeux se perdoient sous ses sourcils; +son nez, large par sa tige et recourbé, representoit celuy de ces +babillards jaunes et verds qu'on apporte de l'Amerique. Ses jambes, +broüillées avec sa chair, figuroient des fuseaux. Son esophage +pagotoit un peu. Son estomach etoit une copie de la bedaine esopique. +Il n'est pas vrai que notre auteur fût malpropre; mais il est vrai que +ses souliers aimoient fort madame la boue: ils ne se quittoient +presque point. + +Après avoir portraituré Bergerac, venons à Brioché. Quand je serois +peintre en fresque, en huile, en detrempe, on ne verrait point icy sa +peinture. Eh! pourquoy? Parce qu'elle ne sert pas à mon sujet. + +Encore une digression, Monsieur le lecteur, et puis plus. On connoîtra +par là que Brioché fut original pour les marionnettes, puisque +certains, en certains païs, les croyoient personnes vivantes. Il se +mit un jour en tête de se promener au loin avec son petit Esope de +bois remuant, tournant, virant, dansant, riant, parlant, petant. Cet +heteroclite marmouset, disons mieux, ce drolifique bossu, s'appelloit +Polichinelle; son camarade se nommoit Voisin[187], et manioit un +violon comme Pierrot le Fort. + +[Note 187: «N'étoit-ce pas plutôt le voisin, le compère de +Polichinelle?» dit M. Ch. Magnin, qui cite ce passage. (_Id._, p. +140.)] + +Après que Brioché se fut presenté en divers bourgs, bourgades, villes, +villages, escorté de Polichinelle et de sa bande, il pietonna en +Suisse dans un canton dont Rochefort n'a point de reminiscence, ni moy +non plus. Qu'importe? c'etoit un quartier où l'on connoissoit les +Marions, et point les marionnettes. Polichinelle ayant montré son +minois aussi bien que sa sequelle, en presence d'un peuple +brule-sorcier, on denonça Brioché aux magistrats. Des temoins +attestoient avoir oüy jargonner, parlementer et deviser de petites +figures qui ne pouvoient être que des diables: on decrette contre le +maître de cette troupe de bois animée par des ressorts. Sans la +rhetorique d'un homme d'esprit qui prêcha les accusateurs, on auroit +condamné le sieur Brioché à la grillade dans la Grève de ce païs-là, +s'il y en a une, s'entend. On se contenta de depoüiller les +marionnettes qui montroient leur nudité[188]. + +[Note 188: Cette aventure de Brioché en Suisse est ainsi racontée dans +les _Nouveaux mémoires d'histoire, de critique et de littérature_, par +M. l'abbé d'Artigny, t. 5, p. 123-124. «L'ignorance a toujours été la +mère de l'admiration et la source des préjugés les plus faux et les +plus dangereux. Combien de fois n'a-t-elle pas attribué à la magie +diabolique les effets de l'adresse et de l'industrie des philosophes, +des mathématiciens, des artistes, les tours des charlatans, des +joueurs de gobelets et de gibecière? On sait l'aventure de Brioché: +Après avoir long-temps amusé Paris et la province avec ses +marionnettes, il passe en Suisse, et ouvre son théâtre à Soleure. La +figure de Polichinelle, son attitude, ses gestes, ses discours, +surprennent, épouvantent les spectateurs. On tient conseil, et, après +une longue et mûre délibération, on conclut tout d'une voix que +Brioché est à la tête d'une troupe de diablotins. En conséquence, il +est dénoncé au magistrat, qui le fait emprisonner. On travaille à son +procès. M. Du Mont, capitaine aux gardes suisses, arrive à Soleure +pour y faire recrue. La curiosité le prend, comme beaucoup d'autres, +de voir le prétendu magicien. Il reconnoît Brioché, qui étoit dans des +transes mortelles; il le console, et lui promet de travailler à son +élargissement. M. Du Mont va trouver le magistrat; il lui explique le +mécanisme des marionnettes, et l'engage à mettre Brioché hors de +prison. Si le joueur de flûte de M. Vaucanson avoit alors paru à +Soleure, auroit-on douté qu'il n'y eût quelque diable caché dans cet +automate?»] + +Brioché servit de plastron à d'etranges bourasques pendant le cours de +sa vie turlupine; mais la mort de son singe le saisit et l'affligea +si cruellement que peu s'en fallut qu'il n'allât luy tenir compagnie +au delà du bateau caronique. + +Voilà ma digression finie. Entrons maintenant dans l'arène et voyons +le combat en question. Notre auteur, galopant de son pied sur le +Pont-Neuf, s'arrêta court devant le logis de Brioché. Une troupe de +gens du regiment de l'arc-en-ciel[189], attendant que les petites +machines briochiques fûssent prêtes à donner le divertissement à +l'honorable compagnie, agaçoient le singe deffunt. Ce singe étoit gros +ainsi qu'un paté d'Amiens, grand comme un petit homme, bouffon en +diable; Brioché l'avoit coëffé d'un vieux vigogne, dont un plumet +cachoit les trous, les fissures, la gomme et la colle; il lui avoit +ceint le col d'une fraise à la Scaramouche; il lui faisoit porter un +pourpoint à six basques mouvantes garni de passemens et d'eguillettes, +vêtement qui sentoit le laquéisme[190]; il lui avoit concedé un +baudrier où pendoit une lame sans pointe. _Nota_ que le maître avoit +accoûtumé son disciple à se mettre en garde et à pousser quelques +bottes. Cette remarque est nécessaire[191]. + +[Note 189: C'est-à-dire la foule des laquais à livrées de toutes +couleurs qui formoient le public le plus assidu des chanteurs du +Pont-Neuf (V. Tallemant, in-12, t. 10, p. 188) et des joueurs de +marionnettes (V. Furetière, _Roman bourgeois_, p. 117 de notre +édition, Paris, Jannet, 1854, in-12). Cette diversité, ce bariolage +des livrées, étoient si remarquables, que le P. Labbe voulut y trouver +l'origine du mot _valet_. Il venoit, selon lui, de _varius_, +_variolus_, «comme qui diroit _variolet!_» Mais notre étymologiste n'a +pas fait attention que le mot _valet_ est bien plus ancien que la mode +des livrées de diverses couleurs. Jusqu'au milieu du XVIIe siècle, les +laquais portoient cet habit de nuance uniforme et peu voyante qui les +avoit fait appeler _grisons_. C'est seulement en 1654, après une des +échauffourées dont ils étoient souvent cause, et dans laquelle une +bande d'entre eux tua M. de Tilladet, capitaine aux gardes, qu'il +parut une déclaration royale ordonnant «qu'ils seroient dorénavant +habillez de couleur diverse, et non de gris, afin qu'il fût possible +de les reconnoître.» (_Lettre_ de Gui Patin, du 26 janvier 1654.)] + +[Note 190: Néologisme qui ne fit pas fortune, et qu'on ne retrouve +qu'à la page 342 du _Qu'en dirait-on?_ pamphlet de la Beaumelle.] + +[Note 191: Le singe de Brioché, qui n'a jamais été si complètement +_pourtraict au vif_, s'appeloit Fagotin. Molière le montre +accompagnant les marionnettes dans leurs représentations nomades +(_Tartuffe_, act. II, sc. 4). La Fontaine rappelle ses bons tours dans +sa fable _la Cour du Lion_ (liv. VII, fable 7), et Furetière lui a +fait jouer un rôle important dans sa jolie nouvelle allégorique +_l'Amour esgaré_. (V. _Roman bourgeois_, notre édition, p. 176, etc.)] + +A l'aspect de la figure de Bergerac, la troupe à couleurs eclata de +rire sardoniquement; un de la bande fit faire le moulinet au feutre de +l'auteur; un autre gaillard, en luy appuyant une chiquenaude au beau +milieu de la face, s'ecria: Est-ce là votre nez de tous les jours? +Quel diable de nez! Prenez la peine de reculer, il m'empêche de voir. +Notre nasaudé, plus brave que Dom Quixote de la Manche, mit flamberge +au vent contre vingt ou trente agresseurs à brettes: les laquais alors +portoient des epées[192]. Il les poussa si vivement qu'il les chassa +tous devant luy comme le mâtin d'un berger fait un troupeau. Belle +comparaison! laissez-la passer. + +[Note 192: Ce détail prouve que la scène eut lieu plus d'un an avant +la mort de Cyrano, puisque la défense faite aux laquais de porter +l'épée se trouve aussi dans la déclaration royale de 1654, rendue à +propos du meurtre de M. Tilladet, et que nous avons citée tout à +l'heure. Ce règlement contre les laquais décidoit, dit Gui-Patin +(_loc. cit._), «que, pour empêcher de tels abus, ils ne porteroient +plus d'épée, ni aucune arme à feu, sur peine de la vie.... Cette +déclaration, ajoute-t-il, a été envoyée au parlement pour être +vérifiée et publiée. Cela a été fait. Elle est affichée par tous les +carrefours et publiée par la ville; mais je ne sais combien de temps +elle sera observée.» Elle le fut fidèlement, et la tranquillité +publique s'en trouva bien. Les laquais firent toujours du désordre, +mais n'allèrent plus jusqu'à l'assassinat. On lit dans les _Annales de +la cour et de Paris, pour les années_ 1697 _et_ 1698, in-8, t. 2, p. +106, à propos d'une esclandre de laquais dans les Tuileries: «Ces +malheureux donnent de temps en temps quelque scène au public; et +c'étoit encore bien pis quand ils portoient des épées: il n'y en avoit +point qui ne fît tous les jours quelque insolence; et l'on eut grande +raison quand on leur en interdit le port.»] + +Le singe, farci d'une ardeur guenonique, lorgnant nôtre guerrier le +fer en main, se presenta pour luy alonger une botte de quarte. +Bergerac, dans l'agitation où il se trouvoit, crût que le singe etoit +un laquais et l'embrocha tout vif. O! quelle desolation pour Brioché! + +Animal sans pareil, s'écria-t-il, larmoyant comme un veau, t'avois-je +doüé de tant de gentillesses pour te faire transpercer la bedaine? +Digne amusement de la canaille, introducteur du divertissement +marionnettique, cher Fagotin de mes lucratives folies, utile et +facetieux gagne-pain, bête moins bête que tel homme, singe des plus +singes, où me reduis-tu! + +Après ces pitoyables et lamentables paroles, il se cola quelque temps +sur le mort; ensuite son camarade Violon, l'angoisse au coeur, +s'empara du corps du deffunt; ayant detaillé maintes remontrances à +son maître, il luy persuada, _primò_, de rendre six blancs à ceux qui +etoient entrez pour visiter les marionnettes; _secondò_, et _ultimò_, +de noyer sa douleur dans le vin. Brioché suivit ce conseil salutaire; +ils prennent tous deux le chemin du cabaret gargotique, on y sable des +rasades, la couleur enlumine la face, les esprits volatils de la +liqueur petillante s'insinuënt dans la glande pineale: alors que de +pleurs vineux sur la privation d'un trepassé! que de clameurs +bachiques contre l'assassin! Minuit se fit entendre, l'hôte reçut de +la pecune, on deguerpit. Brioché ne put reconnoître sa maison, tant il +étoit troublé; il eut même un si grand mal de coeur, qu'il vomit de +foiblesse dans un egout où il se trouva enfangé. Son camarade étoit si +peu hardy, qu'au lieu d'avancer pour debourber son maître du cloaque, +il reculoit en arrière et battoit la terre de son corps. Ils restèrent +trois heures à serpenter les rües, enveloppez dans les voiles +tenebreux de l'ennemie du jour. La corne argentée de Diane vint à +briller sur l'horison: à la lueur de ce flambeau nocturne, ils +regagnèrent leur gîte bien harassez; là, ils firent mille caresses à +leur duvet; Morphée leur ferma les paupières: laissons nos gens entre +ses bras; à tantôt choses nouvelles. + +Cinq ou six heures après, Brioché ouvre ses visières mal nettes, il +rumine à sa perte. Quittons le grabat, dit-il, et intentons un procès +criminel. Ce qui fut dit, fut exécuté: il se lève et met la main à +l'oeuvre; il ne pretendoit pas moins que cinquante pistoles de +dommages et interêts. + +Bergerac se deffendit en Bergerac, c'est-à-dire avec des ecrits +facetieux et des paroles grotesques: il dit au juge qu'il payerait +Brioché en poëte, ou en monnoye de singe; que les espèces étoient un +meuble que Phébus ne connoissoit point; il jura qu'il apotheoseroit la +bête morte par un epitaphe appollinique. Sur les raisons alleguées, +Brioché fut debouté de ses pretentions; on luy deffendit même de +laisser vaguer à l'avenir le singe qui succederoit au deffunt, crainte +d'accident. + + DIXI. + + _Permis d'imprimer.--Fait ce 9 juillet 1704._ + + M. R. DE VOYER DARGENSON. + + * * * * * + + + _La prinse et deffaicte du capitaine Guillery, qui a été pris + avec 62 volleurs de ses compagnons, qui ont estez roués en la + ville de La Rochelle le vingt-cinquiesme de novembre 1608; avec + la complainte qu'il a faict avant que mourir._ + + _Paris, jouxte la coppie imprimée à La Rochelle par les heritiers + de Jerosme Hautain, 1609._ + + In-8º[193]. + + [Note 193: Cette pièce est l'une des plus curieuses, et pourtant + des moins connues qui aient été faites sur le bandit + saintongeois. Elle complète pour plusieurs détails, et rectifie, + pour plusieurs autres, le petit livret qui, pendant plus de deux + siècles, en popularisa l'histoire, et le même dont un érudit de + Niort, M. Fillon, a donné en 1848 une édition annotée, sous ce + titre, qui ne change presque rien à l'ancien: _Histoire véridique + des grandes et exécrables voleries et subtilitez de Guillery, + depuis sa naissance jusqu'à la juste punition de ses crimes, + remise de nouveau en lumière_. Fontenay, imprimerie de Robuchon, + 1848, in-8. A 50 exemplaires. Ce n'est, comme je l'ai dit, et + comme M. Fillon le déclare lui-même, qu'une réimpression de la + pièce dont je parlois, et qui, à cette même époque de 1848, avoit + encore à Épinal ses éditions populaires sous le titre de: + _Histoire de Guillery_, Pellerin, in-18, 22 pages (V. Nisard, + _Histoire des livres populaires ou de la Littérature du + colportage_, in-8, t. 1, p. 534). M. Fillon n'a ajouté qu'un + épisode, c'est «l'anecdote drôlatique du trésorier de + Saint-Michel-en-l'Herme, que la tradition, dit-il, a pris soin de + conserver.» Il s'est aussi servi, dit-il encore, de la relation + donnée par Fr. Rosset dans ses _Histoires tragiques_; mais + c'étoit sans doute pour n'en rien tirer de nouveau, car nous + avons lu ce récit, qui est la XIXe histoire du livre de Rosset + dans l'édition de Lyon, 1701, in-8º, p. 349, etc., et nous n'y + avons trouvé que la reproduction, mot pour mot, du livret + populaire. Collin de Plancy, dans ses _Anecdotes du XIXe siècle_, + Paris, 1821, in-8º, t. II, p. 267, avoit déjà donné un long + extrait de ce chapitre des _Histoires tragiques_, et l'auteur + d'un article du _Mercure de France_ traitant du même sujet, + reproduit par Merle dans l'_Esprit du Mercure_, etc., Paris, + 1808, in-8, t. I, p. 27-29, l'avoit aussi suivi de tout point. + Quant à la pièce que nous donnons, et qui, je le répète, est si + bonne à lire après, l'autre, personne n'en a dit un mot. L'auteur + de l'article Guilleri, dans la _Biographie universelle_, et après + lui M. Fillon, la citent seulement, avec ce titre inexact: _Prise + et lamentation du capitaine Guilleri_, in-8.] + + +La malice piaffe pour un temps, et depuis que l'homme a faict alliance +avec l'ennemy de son salut, bronchant parmy les tenèbres de son +erreur, il ne cesse de courir à perte d'aleine jusques à ce qu'il se +trouve sur le bord du precipice, où, à la fin, l'autheur de ses +debauches le fait trebucher et en fait un joüet d'un funeste supplice +et le spectacle d'une piteuse tragédie. Il a ouvert la fosse (dit le +prophète) et l'a creusée, et est tombé en l'abisme qu'il a fait. Dieu +les laisse courir pour un peu, jusqu'à temps que le comble de leur +malice soit accompli; mais en fin, ne pouvant supporter la calamité +que ses boutefeux attisent parmy son peuple, vaincu par les cris de +ceux que la force a piteusement conversé en terre, il esveille les +flammes de sa colère et ouvre la main aux foudres de sa justice, pour +leur faire engloutir ces serviteurs du grand dragon sous les flots +d'une sevère punition, où il leur faict gouster le fiel de leur +malice. + +Un Guillery, ou plustost un vray monstre à la nature, que l'enfer a +vomy du plus profond de ses abysmes, pour luy faire enfanter une +infinité de volleries et brigandages, s'en est toujours allé suyvant +sa brizée, jusques à ce qu'il s'est filé le cordeau qui luy pend sur +la teste, et a dejà attaché son frère sur le posteau d'un sevère +supplice, là où, pour toute la recompense de toutes meschancetez qu'il +a cruellement exercez envers plusieurs marchands, il a laissé la vie +sur une roüe parmy les tourmens et les bourreaux. Mais il faut +entendre les moyens par où il a esté acheminé à ce pas, et marquer icy +en passant quelques traits de sa malice, bien qu'elle se soit assez +fait cognoistre par toute la France au bruit qui a remply les oreilles +d'un chacun. + +Ce Guillery estoit d'une grand maison de Bretaigne, dont je tairay le +nom de peur d'offencer quelqu'un[194], et a monstré assez clairement +parmy le feu de nos guerres civiles qu'il estoit homme resolu et de +courage, de façon que, s'amusant plustost à remuer le fer parmy le +gros des ennemis, où sa valeur le conduisoit, que au pillage, comme +font coustumierement les ames casanières, ses esperances l'ont trompé +à fin, qui luy promettoient un orage perpetuel en nos fureurs civiles, +et pensoit tien que, pourveu que la guerre peut tousjours escumer ses +bouillons, rien ne luy manqueroit, veu mesmes qu'il estoit fort +affectionné de feu monsieur le duc de Mercure[195] à cause de sa +vaillance; mais quoy! il y a des revolutions ordinaires au cours des +affaires humaines que la providence de l'homme ne peut penetrer, et, +lorsqu'il pense tenir le feste de ce qu'il pretendoit, il ne faut +qu'un tourbillon de la fortune pour la raser au bas de sa roüe, où +elle lui fait sentir les effects d'inconstance. + +[Note 194: Le nom véritable du chef de bande ne se trouve pas +davantage dans le livret réimprimé par M. Fillon; seulement une note +curieuse de cet érudit nous donne la raison du sobriquet qu'il prit. +Dans les légendes poitevines, saintongeoises et vendéennes, il +existoit, bien avant le temps de Guillery, un type de chasseur ou de +brigand nocturne connu sous le nom, presque semblable, de Guallery. On +appeloit _Chasse Guallery_ ses courses dans les bois, après lesquelles +on trouvoit toujours quelque cadavre au fond des taillis. Plusieurs +ballades furent faites sur Guallery et sa chasse. M. Fillon (p. 27-30) +en cite une qu'il entendit chanter à Saint-Cyr en Talmondois, et dans +laquelle Guallery, déjà moins redouté, est mis en scène, non pas tant +comme un chasseur d'hommes que comme un dépisteur habile de lièvres et +de perdrix. Son nom, toutefois, au commencement du dix-septième +siècle, devoit avoir encore gardé tout son sinistre caractère, et il +n'est pas étonnant que le noble Breton, se faisant bandit, voulût en +prendre un qui le rappelât, et se donnât celui de _Guilleri_. Il en +résulta entre les deux personnages une confusion inévitable, et dans +laquelle on est surtout tombé au sujet de la chanson si populaire +encore, surtout en Saintonge, avec ce refrain: _Toto carabo, compère +Guilleri_. On pense qu'il s'agit de Guilleri le brigand; mais M. +Fillon prouve fort bien qu'il doit être question de Guallery le +chasseur fantastique, puisque trente ans avant l'arrivée du bandit +dans le Bas-Poitou, on avoit imprimé une plaquette anonyme intitulée: +_Le vray pourtraict du Huguenot_, MDLXXIX, petit in-8, 12 pages, où se +trouve, page 7, cette allusion à l'un des épisodes de la chanson: +«Comme Guallery, ils se casseront la jambe, si mieux n'aiment le +col.»] + +[Note 195: Le duc de Mercoeur, qui commandoit en Bretagne, et le +dernier qui tint pour la Ligue. «En ce temps-là, lit-on dans le livret +publié par M. Fillon (p. 7), le duc de Mercoeur tenoit encore la +Bretagne, et avoit amassé autour de lui force gens de toute sorte. +Guillery s'alla enrôler sous ses étendards, où il ne fut pas +long-temps sans conquérir réputation.»] + +Ainsi Guillery, se voyant demeuré à sec par le calme de la paix, qui +fit incontinent rassoir les vagues de la tourmente, et ses esperances +esvanoüies avec les brouillards de la guerre, se laisse gaigner au +desespoir, qui luy fait prendre les bois, et, laissant abastardir la +vigueur de son courage et rouiller ses conceptions guerrières à faute +de moyens et d'exercice où il se peut tenir en haleine, il advance sa +main meurtrière sur le passant et ses desirs au pillage; de ses moyens +et d'un genereux Theseus, il se transforme en un Scyni[196] monstrueux +et ravisseur. Voilà comme les esprits les plus eslevez se laissent +quelquefois aller en cendre, et mesme les âmes les plus asseurées sur +le pied de la vertu se laissent une fois brider au vice, ou sont +celles qui despeignent plus au vif l'enormité de leur malice. + +[Note 196: Scinis, le brigand tué par Thésée.] + +Luy donc estant robuste et fort redouté, ne manque point d'estre suivy +de beaucoup de gens de sa sorte, qui attachent leur vie et leur +fortune au mesme hazard de la sienne, et entre autres de deux de ses +frères, qu'il attire à sa cordelle, et, ramassant aussi l'escume de +toute la haulte et basse Bretaigne, Poictou et autres circonvoisins +pays, il se trouve accompagné de plus de quatre cens hommes[197], tous +de fait, et qui ne respiroient autre chose que le carnage. + +[Note 197: Dans l'_Histoire de la vie et grandes voleries_, etc., il +n'est parlé d'abord que «d'une quarantaine des plus résolus mauvais +garçons», dont Guilleri se fait le chef.] + +Estant donc ainsi rangé en un bois[198], où il dresse une puissante +forteresse, un jour il attend jusques environ sur le midy, couché sur +le ventre le long du grand chemin de Nantes[199], tant que à la fin il +passe un bon-homme, à qui il demande où il alloit, et ayant desjà bien +entendu qu'il alloit à Nantes, il feint aussy y vouloir aller. Se +mettant en chemin ensemble, demandoit au bon-homme qu'il alloit faire +à Nantes; luy respondit qu'il alloit solliciter un procez. Tu as donc +bien de l'argent? luy dit-il. L'autre s'excuse et dit qu'il n'en avoit +point, sinon sept ou huict souls pour son disner. Non ay-je point moy, +respondit-il; mais j'espère que Dieu nous en envoyera. Puis, estant +passé un peu plus oultre, et luy ayant encore demandé s'il n'avoit +point d'argent, et l'autre ayant dit que non: Or bien, dit-il, prions, +Dieu nous en envoyra. Et de ceste façon, tirant un petit manuel de sa +pochette, il se met à genoux et y fait mettre ce bon-homme avec luy, +puis il luy dist: Regarde s'il t'en est point venu. Il met la main en +sa pochette et dit que non. Tu ne pries donc point de bon coeur? +dit-il. L'autre s'excuse et dit que si faisoit; et disant cela il tire +cinq sols de sa pochette et le fait encores prier, et la seconde fois +en tire dix, puis quinze, et tousjours le bon-homme ne trouvoit rien. +Tu ne prie donc pas de bon coeur? dit-il, car il t'en viendroit aussi +bien qu'à moy. Il dit que si, tant qu'il pouvoit. Or, dit-il, alors tu +en as donc bien: car moy, qui ne prie guières de bon coeur, s'il m'en +est venu, à plus forte raison à toy aussi, et, partant, je le veux +voir. Et disant cela il se met à le fouiller, luy trouve quatre cens +escuz, en prend la moitié et le renvoyé avec le reste, luy disant: +Comment! tu me veux tromper, et ne me rien donner de ce que Dieu +t'envoye en ma compagnie, comme si je n'en devois avoir ma part! + +[Note 198: Il avoit trois ou quatre retraites en Bas-Poitou, Bretagne +et Saintonge, les plus sûres dans les forêts de Machecoul, des +Essarts, de la Chastenerie. _Id._, p. 8.] + +[Note 199: Dans le livret populaire, cette aventure forme le chapitre +3e, qui a pour titre: «_Comme il vola un paysan en lui faisant prier +Dieu._» Le récit est le même à peu près; seulement la scène ne se +passe pas sur la grande route de Nantes, mais sur «le grand chemin qui +va de Nantes à La Rochelle». Le bonhomme se rendoit à cette dernière +ville.] + +Cela sont les moindres choses, et n'est rien au prix des chasteaux +forcés, où ils ont miserablement massacrez les pauvres seigneurs, +gentilshommes et damoiselles, emporté leurs moyens et mis leurs +maisons en desolation; et, entre autres, en ayant voulu forcer un +autre, S.-Hermine[200] et Mareul[201] ils furent descouverts par la +sentinelle qui y veilloit d'ordinaire, comme s'il eût été en temps de +guerre, pour la crainte qu'il avoit d'eux, et leur ayant ladite +sentinelle tiré un coup d'arquebuze, ils furent poursuiviz par le +seigneur du lieu, qui manda en diligence à quelques gentilshommes ses +voisins, et aux villages par là auprès, pour avoir des gens, et ayant +en peu de temps ramassez jusques à près de deux cens hommes, tant +d'uns que d'autres, il les attint auprès d'un bois à trois lieües de +là. Eux, estant jusques au nombre d'environ trente cuirasses, se +mettent en défense, et y eut quelques morts, tant d'un costé que +d'autre; mais le monde y abordant à la file de tous costez, comme pour +esteindre le brasier qui devoroit le repos de tout le pays, ils furent +contrains de se mettre en fuitte, laissans trois ou quatre de leurs +compaignons prisonniers, qui furent mis sur la roüe à Bessay[202], qui +est là auprès. + +[Note 200: Le château de Saint-Hermine étoit la baronie de Jacques +Desnouches, chevalier, seigneur de la Tabarière, baron de +Saint-Hermine, mari de Anne de Mornay, fille de l'illustre Duplessis +Mornay. Fillon, _notes_.] + +[Note 201: L'affaire du château de Mareuil est racontée, p. 12-13, +dans le livret publié par M. Fillon.] + +[Note 202: Bessay, selon M. Fillon, appartenoit alors à Jonas de +Bessay, chevalier, baron de Saint-Hilaire, seigneur de la Voute de +Boisse, gouverneur de Talmond, mari de Louise Chasteigner, fille du +seigneur de Saint-Georges.] + +Que diray-je davantage? ils prindrent un gentilhomme, grand seigneur +de là auprès, et après lui avoir bandé les yeux, ils le menèrent à +travers le bois jusques à leur forteresse[203], puis, estant là, ils +le desboucherent, luy monstrèrent tout là dedans force munitions, tant +de guerre que pour le vivre, avec un molin à bras et un four, des +petites pièces de campaigne, à force mousquets et arquebuses, picques, +grenades, petards et autres engins, tant pour l'offensive que pour la +deffensive, puis les autres fortifications des fossez à plein de cuve, +un pont-levis avec un ravelin enclos d'une palissade, et, pour dire en +un mot, il y remarqua tant de fortifications qu'il luy sembloit +imprenable; ils le menèrent aussi en une grande sale toute tapissée de +cuir d'Espagne qu'ils avoyent vollé en une navire le long de la +mer[204]. Mais ainsi que on le conduisoit, Guillery luy mit le +pistolet à la gorge, et luy fit jurer sur peine de la vie qu'il ne +leur seroit jamais contraire. Après cela, on luy presente le disner, +où il fut traité fort magnifiquement, et tout en vesselle d'argent, et +puis après s'estre bien promenez et bien discouru ensemble, on luy +reboucha la veüe, et le ramena-on jusques au bort du bois, d'où on le +renvoya. + +[Note 203: C'étoit celle du bois des Essarts.] + +[Note 204: Dans l'_Histoire de la vie et grandes voleries_, etc., il +est parlé de ce luxe de Guilleri et de ce «cuir d'Espagne volé sur +mer, près des Sables-d'Olonne, à la prise d'un vaisseau enlevé par ses +gens, qui exerçoient aussi la piraterie, et avoient alliance avec les +forbans de plusieurs pays.» Fillon, p. 13.] + +Mais quoy? de s'ennuyer de leurs meschancetez et ne plus permettre +que ceste trame soit roulée plus avant, tout le monde murmure, et la +France ne peut plus supporter ceste peste sur le coeur sans la vomir; +ils s'enflamment tousjours de plus en plus, et se descouvrent +eux-mesmes, mettans certains escritaux par les chemins, par lesquels +ils decouvrent qu'ils vouloyent la vie de messieurs de la justice, +l'argent, le pillage et rençon des gentilshommes; rencontrent un +prevost, le chargent, prennent quelques uns de ses gens, et s'il ne se +fût sauvé de legereté, il eût tombé entre leurs mains[205]; de sorte +que personne ne pouvait trafiquer en toute la Bretagne ny le bas +Poitou, parce qu'il a un esprit familier, par lequel il se fait porter +par tout là où il veut en moins de rien, de façon qu'on le verra +quelquefois le matin auprès de Nantes, et le soir il sera autour de +Rouen et d'Orléans[206], et autres lieux semblables, s'accostans des +marchands comme s'il estoit aux foires, et puis quand il voist la +commodité il les destrousse, et leur oste tous leurs biens. La cour, +en estant advertie, mande à Monsieur de Parabole, gouverneur de +Niort, et à tous les officiers d'autour, qu'on mît diligence de les +attrapper. Ce qu'estant sceu, tous les prevosts s'assemblent jusqu'au +nombre de dix-huit ou vingt, conduicts par le grand prevost, avec +toute la communauté qu'ils assemblèrent incontinent de toutes parts, +jusques au nombre d'environ quatre mille cinq cens hommes, et de ce +pas s'en vont assiéger le bois où le gentilhomme qui avoit esté en +leur chasteau les mena, et courant de tous costez, ils trouvent à la +fin ceste forteresse en un petit vallon, entre force arbres qui la +couvroient fort bien de tous costez, de façon qu'à peine pouvoit-on la +descouvrir. + +[Note 205: Guilleri fit souvent de ces mauvais partis aux prévôts. Il +y a deux chapitres à ce sujet dans l'_Histoire de la vie et grandes +voleries_...: savoir: _Comme Guilleri prit prisonniers les prévosts de +Niort et de La Rochelle.--Comme Guillery rencontra le prévost de +Fontenay avec ses archers_.] + +[Note 206: Nous n'avons trouvé qu'ici ces détails sur les excursions +lointaines de Guilleri et de sa bande. Il est certain qu'ils furent +alors redoutables par toute la France, et qu'on les trouve nommés avec +les Rouget, Barbet, Grisons, et autres bandits qui désoloient le +royaume sur ses points les plus opposés.] + +Ils estoient plusieurs prevosts avec quelques autres gens[207], et +avec quatre couleuvrines ils se mettent à les battre; la batterie dure +tout un jour, et ceux qui estoient dedans, environ trois cens, se +mettent en devoir de se defendre; mais à la fin Guillery, voyant qu'il +ne pouvoit tenir long-temps, sort de furie avec ses gens à la +desesperade, et, fendant la presse, bien monté et armé de toutes +pièces, passe outre avec quelques uns de ses gens qui estoient les +plus legerement et mieux montez[208]; et le reste, estant chargé de +près par soldats fort adroits aux armes, conduicts par bons +capitaines qui n'ignoroient pas toutes les ruses et stratagèmes dont +il falloit user pour avoir tels voleurs, car en fin finale, ils furent +prins avec le capitaine Guillery[209], qui fut accablé soubs la foule +qui les arresta, et tandis les autres passent outre à tirer vers la +mer, où ils trouvent une navire sur le bord, où ils ravagent et tuent +la plus part de ceux qui estoient dedans, puis ils se mettent sur la +mer où ils se sont encore mis à escumer et ont faict plusieurs +voleries. + +[Note 207: M. de Parabère, gouverneur de Niort, commandoit l'attaque, +qui est ici racontée avec plus de détails que dans le livret de M. +Fillon.] + +[Note 208: «... Guilleri, ne craignant ni Dieu ni diable, ayant +exhorté ses gens à la défense, sortit le premier, monté sur un cheval, +le pistolet en main, passa au travers les ennemis et se sauva.»] + +[Note 209: C'est le frère du grand Guillery, dont il est parlé au +commencement de cette pièce. Quant à lui, il s'est sauvé, comme nous +venons de le voir; d'après l'_Histoire de la vie et grandes +voleries.._, il s'en va dans les environs de Bordeaux, y vit quatre +années environ en riche gentilhomme, puis, découvert par un marchand +qu'il avoit autrefois volé, il est pris et rompu sur la place publique +de La Rochelle.] + +Estant donc le capitaine Guillery demeuré pris avec environ quatre +vingt de ses gens, il est mené à Saintes, où son procez luy fut faict +dès le lendemain, et luy condamné à la rouë avec tous ses complices, +qui furent rouez en plusieurs lieux, pour donner exemple; mais lui fut +exécuté à la Rochelle, où estant sur l'eschaffaut, d'un visage rassis +et d'une contenance qui marquoit bien son assurance, sans aucun +effroy, il arrache ces pitoyables paroles du milieu de ses remors +qu'il pousse dehors, en presence de toute l'assistance, qui estoit +composée d'une infinité de personnes qui accouroient de toutes parts à +ce spectacle. + +«Je pense qu'il n'y a personne de vous autres, Messieurs, qui ne soit +icy pour contenter ses desirs en la peine qu'on dedie à mon supplice; +mais quand on aura mis en la balance tout le faict de mon destin, vous +donnerez plus tôst des larmes à ma fortune, que vos desirs à +l'accomplissement de ceste miserable prophetie de ma defaite. Il est +vray, cest eschaffaut odieux, et que mes mesfaits ont estez les degrez +par lesquels je me suis porté; mais quoy! ç'a esté un coup à qui je ne +pouvois gauchir, et un passage qu'il me failloit traverser. Il y a ici +beaucoup de gens qui sçavent la maison d'où je suis sorti, laquelle +doit à ce jour avoir une si ignominieuse tache estre attachée à la +memoire de postérité qui ternira son renom au souvenir de la faute.» +Et disant ces mots, les larmes luy commencèrent à couler le long des +joües; puis, se tournant de l'autre costé: + +«Et combien, Messieurs, il n'est pas incompatible qu'il ne puisse +sortir un mauvais fruict d'une bonne semence, selon le champ où sera +semé, qui le corrompt quelquefois, ou la constellation des astres, qui +luy sera contraire; de façon que, quand vous blasmerez ma fortune et +celle de mes compaignons, je vous prie, et mes larmes vous y convient, +de jeter les yeux de vostre memoire sur mes ayeuls, qui n'ont jamais +veu courir des ombrages si odieux que cela sur leur reputation, et +dont les vertus ne me doivent presager que de merveille; mais-quoi! +les meilleurs naturels peuvent estre corrompus comme le mien, qui, se +laissant flatter aux persuasions de mon frère, que le desespoir avoit +envelopé en ses toilles, s'est laissé emporter à ses desbauches, qui +me font aujourd'huy dresser les cheveux à la contemplation de ma +faute, et, d'une main odieuse, me presentant ceste coupe funeste qu'il +faut que j'avalle quand le malheur me range à ses loix. J'ai jette +incontinent les yeux sur ce que le presage de ma fortune me presentoit +tout au long; mais ma fragilité, qui ne faisoit en sorte de penetrer +si avant, m'a toujours empêché de voir la fin; je me suis trouvé sur +le dernier saut de ma defaicte, où il faut que la peine que l'on +prepare à mon corps satisface pour les forfaicts que j'ai commis.» Il +faict une petite pose, puis, tirant un grand soupir, il dit encore: + +«Je vous puis bien asseurer que la mort qu'il me faut endurer tout +maintenant ne me fasche point, puisqu'il nous faut tous passer ce +passage; mais il n'y a que le chemin par où il faut que je le +franchisse qui me soit fascheux, avec le blasme qui en doit courir sur +mes parens, et les presages qui menacent encore mes frères de frapper +au mesme caillou. Je prie Dieu qu'il leur ouvre les yeux pour les +appeller à penitence et leur faire changer le train de leur vie, afin +que, se retirant, ils puissent atteindre à une fin heureuse. Et vous +autres, Messieurs, consolez mes parens, leur remonstrant que, si à ce +aujourd'huy la fortune fait courir ce nauffrage sur leur memoire, ils +en doivent combattre la douleur par la souvenance des vertus signalez +de nos ayeux, et que, quand la memoire de nos desbauches leur +travaillera l'esprit, ils nous restranchent du nombre de leur famille +et imaginent comme si nous n'avions point esté. + +«Cest oubly essuyra la playe de leur douleur, et ne laisseront pas de +suivre le chemin que nos ayeux leur ont tracé. Et vous autres, +Messieurs, je vous conjure d'avoir compassion de ma fortune et de +prier pour mon ame, afin qu'il plaise à nostre Sauveur ne vouloir +point avoir esgard à mes fautes, et que, puis qu'il me faut icy servir +d'exemple, brider le courage de ceux qui se voudroient attacher aux +desordres où me suis enveloppé, il luy plaise vouloir ouvrir la porte +de son paradis à mon ame.» + +Il se tourne vers ses compaignons, et, après les avoir encouragés de +se monstrer constans à ce passage, il prie le bourreau de l'expedier +le plus diligemment qu'il luy sera possible; et, ayant recommandé son +ame à Dieu, il s'estend sur l'eschaffaut, où il endura la mort d'une +constance, nompareille, jusqu'à ce que il rendit l'ame. Dieu veuille +qu'elle soit entre ses mains! Ainsi soit-il. + + C'est verité; j'ay desservy + Une mort encor plus cruelle; + Car le peché que j'ay commi + Merite bien, mort eternelle. + Après mal-heur (helas!) à la fin bousche + Le vil conduit d'une maligne bouche, + Et le mechant en horreur obstiné + Par un gibet est aussy ruiné. + + * * * * * + + + _Le bruit qui court de l'espousée._ + + M.DC.XIIII. + + In-8º. + + + Le bruit est que la mariée + Est damoiselle au grand ressort: + Chacun en dit sa ratelée[210], + Tout le monde dit qu'elle a tort. + + La David a pris la parolle + Pour feu son mary l'advocat, + Disant: Je ne suis pas si folle + Que d'hausser ainsi mon estat. + + La Sabrenaude[211], sa voisine, + En a tenu quelque propos; + Mais la bouchère Cailletine, + S'est mise sur ses _audinos_[212]. + + Il vaudroit mieux, dit la Rotine, + Qu'une grande cité perît, + Que de souffrir la sotte mine + D'une gueuse qui s'enrichit. + + La Menarde s'est arrestée, + Disant: Commère, qu'avez-vous? + Parlez-vous point de l'espousée, + Qui n'estoit guère plus que nous? + + Ma bonne foy, dit la Paiote, + Je ne trouve pas cela bon; + Pour moy, je ne suis point si sotte, + Que de quitter mon chaperon[213]. + + Mercy de Dieu! dit l'Auvergnate, + Parlant à la grosse Catin; + Elle fait bien la delicate, + Avec sa cotte de satin! + + La Croupière, oyant la nouvelle, + Veut mettre son espingle au jeu, + Et aussi tost elle l'appelle + Madamoiselle depuis peu[214]. + + La Citarde s'en est esmeuë, + Soutenant que c'est le marchand + Et le tailleur qui l'ont vestuë + En damoiselle en nez friand. + + La Mijolette a bonne grace + De maintenir par ses discours + Qu'elle est première de sa race + Qui a le masque de velours[215]. + + La Cointesse, voyant la belle, + Dit aux vendeuses de porreaux: + Son père l'a fait damoiselle[216], + Mais, Nostre-Daigne[217]! j'entre en faux. + + La Gaussette, quoy qu'édentée, + Lui a chanté deux petits mots, + Disant que c'est une effrontée, + Et que ses parens sont des sots. + + La Rousse dit que, si sa fille + Avoit l'habit de taffetas, + Elle seroit aussi gentille + Ou plus belle qu'elle n'est pas. + + La Jeanne Verrier, sa commère, + S'en mocque fort de son costé; + Et aussi la belle Tessière + Dit qu'elle a trop de vanité. + + La Blenonne va par la ville, + Elle s'est plainte à plus de mille + Et en fait ses contes partout, + Qu'elle veut tenir le haut bout. + + La Chantecler, l'escervelée, + Veut tenir le livre à son tour. + Voilà, dit-elle, une espousée + Faicte à la mode de la cour! + + La Madelon, ceste matoise, + A juré par la Feste-Dieu + Que sa fille n'est que bourgeoise, + Quoy qu'elle soit d'aussi bon lieu. + + Les damoiselles, ses amies, + Luy vont apprendre tout le jour + A recevoir les compagnies + Selon les modes de la cour. + + L'une luy dit: Tu es jolie, + Mais ton masque ne va pas bien. + L'autre luy dit par mocquerie: + Attache-le comme le mien. + + Quelques unes des plus rusées + Sont sur le point de l'aller voir, + Mais il faut beaucoup de dragées + Qui les veut toutes recevoir. + + Tredame! disent les Bourgeoises, + Celle-là a pris les florets[218]; + Il faut laisser aux villageoises + Nos chaperons et nos collets[219]. + + Elle est venuë d'un village + Pour espouser un advocat; + Mais tout d'un coup, en son veufvage, + Elle a bien haussé son estat. + + Les couvrechefs[220] en veulent estre + Aussi bien que les chaperons, + Et se disent à la fenestre: + Voilà la royne des brandons[221]! + + C'est l'entretien des lavandières + Et de celles qui vont au four + Qu'une dame depuis naguères, + S'est fait damoiselle en un jour. + + Les desbauchez sont à sa porte + Qui luy font le charivary, + Luy demandant de quelle sorte + Elle secouë son mary. + + SIZAIN. + + Quand l'espousée fut couchée + Et que son mary l'eut tastée, + Elle luy dit de la façon: + Mon grand amy, je suis pucelle, + Car jamais homme ni garçon + Ne me l'a fait en damoiselle. + +[Note 210: «_Dire sa ratelée_, c'est dire à son tour librement tout ce +qu'on sait, tout ce qu'on pense de quelque chose.» (Leroux, _Dict. +comique._) C'est faire comme le jardinier, qui, lorsqu'il a bien +promené son rateau par le jardin, finit par placer dans un coin sa +ratelée d'ordures.] + +[Note 211: _Sabrenaud_ se disoit pour un mauvais ouvrier, un gâcheur +d'ouvrage. On en avoit fait le verbe _sabrenauder_, qui s'employoit +encore au XVIIIe siècle.] + +[Note 212: C'est-à-dire s'est campée les poings sur les hanches comme +en disant: _Ecoutez-nous_.] + +[Note 213: Le chaperon étoit la marque de la petite bourgeoisie; il +consistoit, au XVIIe siècle, en une bande de velours placée sur le +bonnet.] + +[Note 214: V., sur les noms qu'on donnoit à ces damoiselles par +usurpation, _Les XV joies de mariage_, P. Jannet, 1853, in-8º, p. +168.] + +[Note 215: Les femmes de distinction, quand elles sortoient, portoient +un masque de velours noir. Boileau, par une note sur le vers 322 de sa +Xe satire, nous apprend qu'il en étoit encore ainsi pendant sa +jeunesse. On peut voir, sur cet usage, de longs détails dans le +_Palais Mazarin_ de M. L. de Laborde, p. 314, note 367. C'étoit +surtout la marque distinctive des femmes dont nostre _espousée_ veut +singer les manières. «Que ne diray-je pas des chirurgiens... +(lisons-nous dans _la Troisième après-disnée du Caquet de +l'Accouchée_, 1622 in-8º, p. 15). Quant à leurs filles, il ne leur +manque que le masque qu'on ne les prenne pour damoiselles.»] + +[Note 216: Il étoit aussi ridicule pour les filles bourgeoises de se +faire appeler _madamoiselle_ que pour les femmes mariées de la même +classe de prendre le titre de _madame_. Entre autres pièces publiées à +ce propos contre ces dernières, nous connaissons un livret de la +dernière moitié du XVIIe siècle: _Satyre sur les femmes bourgeoises +qui se font appeler madame_, in-8º.] + +[Note 217: Pour: Notre-Dame.] + +[Note 218: Nous avons pensé d'abord qu'il s'agissoit ici du satin à +fleurs que les damoiselles seules devoient porter, et dont plusieurs +marchandes se paroient pourtant, au grand scandale des bourgeoises. +«Si, lisons-nous dans la sixième partie des _Caquets de l'accouchée_, +une marchande porte le satin à fleurs de velours cramoisy, faut-il en +murmurer? etc.» Mais il est plus probable que ce mot _florets_ doit +s'entendre ici pour les touffes de fleurs et de verdure que la +Mijolette s'étoit mises dans les cheveux. Ainsi s'explique le nom de +_royne des brandons_ que lui donnent plus loin les paysannes.] + +[Note 219: Encore un objet de la toilette modeste des bourgeoises; +elles devoient s'en tenir au simple _collet monté_. S'il s'élevoit peu +à peu jusqu'à devenir un _collet à cinq étages_, il encouroit le blâme +des matrones.] + +[Note 220: L'auteur entend parler ici des paysannes, et il les désigne +par leur coiffure, qui, surtout en Normandie et en Picardie, +consistoit en un _couvre-chef_ «morceau de toile empesée et tortillée +dont elles entouroient leur tête.» _Dict. de Trévoux_.] + +[Note 221: Ce mot doit se prendre ici dans le sens qu'il avoit souvent +alors, surtout à Lyon, où l'on n'appeloit pas autrement les _rameaux +verts_ du dimanche qui précède Pâques, et qu'on nommoit pour cela +_dimanche des brandons_.] + + * * * * * + + + _La conference des servantes de la ville de Paris soubs les + charniers Sainct-Innocent; avec protestations de bien ferrer la + mule[222] ce caresme, pour aller tirer à la blanque à la foire de + Sainct-Germain, et de bien faire courir l'ance du panier_[223]. + + _A Paris._ + + M.D.C.XXXVI. + + Pet. in-8º de 13 pages, titre compris. + + [Note 222: L'origine de cette locution remonte à une anecdote + racontée par Suétone dans la _Vie de Vespasien_ (cap. 23), et + ainsi mise en françois par Moisant de Brieux: «Le muletier de + Vespasien, sous pretexte que l'une des mules estoit deferrée, + arresta long-temps la litière de l'empereur, et par là fit avoir + audience à celuy auquel il l'avoit promise sous l'asseurance + d'une somme d'argent, mais dont l'odeur vint frapper aussitost le + nez de ce prince, qui l'avoit très fin pour le gain: en sorte, + dit Suétone, qu'il voulut partager avec son muletier le profit + qu'il avoit eu à ferrer la mule.» _Origines de diverses coutumes + et façons de parler_, Caen, 1672, p. 101. Dans la traduction du + Guzman d'Alpharache, par Chapelain, 1re part. liv. II, chap. 4, + on trouve cette phrase: «Un serviteur malin, menteur et + _ferre-mule_.»] + + [Note 223: Nous n'avons rien trouvé sur cette locution + proverbiale, ni dans le livre de Moisant de Brieux, ni dans celui + de Fleury de Bellingen, ni dans _les Matinées senonoises_ de + l'abbé Tuet, ni dans les _Dictionnaires des proverbes_ de La + Mésengère et de M. Quitard, pas même dans _la Fleur des + proverbes_ et l'_Encyclopédie des proverbes_ de M. G. Duplessis; + et nous avouons franchement n'avoir pu, avec nos seules lumières, + en découvrir l'origine. La variante qui se trouve ici, et qui + nous prouve qu'au XVIIe siècle on ne disoit pas, comme + aujourd'hui, _faire danser l'anse du panier_, mais bien _la faire + courir, la faire cheminer_, n'étoit pas de nature à nous rendre + cette étymologie plus facile.] + + +Ce fut le vendredy, premier jour de fevrier, que dame Lubine, la plus +fameuse harangère, et la plus vieille et la plus connue de toutes les +nourrices et servantes de la ville et fauxbourgs de Paris, tint sa +conferance sous les charniers S.-Innocent, estant assistée d'un +millier de servantes, vieilles et jeunes, anciennes et modernes, et de +tout pays, et principalement du pays de Sapience, où les chiens +s'assirent sur leur queue quand on fit vandange, dit Normandie, et les +autres de la garanne des foux, dit Picardie, et d'autres pays. Dame +Lubine commence ce langage: Mes chères consors et bien-aymées, il faut +croire que vous ne serez pas tousjours jeunes et belles. A celle fin +de vous conserver tousjours en habit et en argent, il faut tousjours +croire vostre maistre et le laisser faire, et ne dire jamais un seul +mot, car les femmes sont tousjours jalouses de leur mary, et ne +veulent point qu'on rie à personne; il faut contrefaire quelquefois la +bigotte et la rechignée et la fascheuse. Et davantage, voici le +caresme qui est fort bas, les vivres seront grandement chers; il faut +que ce caresme-ci vous en vaille deux, et bien faire valoir et +cheminer l'ance du panier; il faut que sept semaines vous vaillent une +année et demie. + +Sur ce propos finy, une grosse citroüille de servante, qui demeure +chez un marichal: Je ne suis point apprentie de ferrer la mule; il y a +quatre ans et demy que je demeure où je suis; au bout de trois +semaines, j'estois aussi sçavante que ma maistresse, qui est mariée il +y a dix-huict ans, car mon maistre battoit sur mon enclume, et moy je +levois les soufflets, et ay bien gaigné huict cens cinquante livres. + +Après, une petite servante de la rue Saint-Honoré: Je suis chez un +notaire; je ne gaigne que treze escus; je vais à la halle, à la +boucherie, et ne rend point compte qu'à mon maistre, qui est assez +jovial[224]; et ma maistresse, qui est toute devote, elle ne bouge de +ces religions; je fais ce que je veux: D'avantage nous avons trois +clercs[225], dont le maistre clerc, qui a sa plume aussi douce et +charmante comme sa voix; je n'ay qu'à me plaindre à luy quand j'ay +affaire de quelque chose, incontinent j'ay tout ce que je veux avoir +de luy, fusse argent ou autre chose. + +[Note 224: Les facéties du temps faites à propos des chambrières +reviennent toujours sur ces accointances des maîtres avec leurs +servantes. Lisez, par exemple, le _Banquet des chambrières fait aux +estuves le jeudi gras_: + + Un jour Monsieur descendoit à la cave + Avecque moy, qui suis sa chambrière, + Lequel, marchant dessus ma robe brave, + Sur les degrez me fit choir en arrière, etc.] + +[Note 225: Tout étoit bon pour les chambrières: + + Autant le beau comme le laid, + Et le maistre que le valet, + Étoient reçus de la Doucette. + +(_Les Folastries de la bonne chambrière à Janot, Parisien, recitées au +bouc de Estienne Jodelle_.)] + +Une autre grosse vesse de la même rue: Vramy, vous nous la baillez +belle! j'ayme bien mieux le charnage[226] que le caresme, car on ne +fait pas un enfant d'un hareng; j'ayme bien mieux voir une bonne +grosse andoüille en ma marmitte avec quatre jambons qu'un meschant +flanchet de morüe. + +[Note 226: Temps opposé au carême, où il étoit permis de manger de la +chair.] + +Il en vint une autre d'auprès la Croix-du-Tiroir: Je demeure, +dit-elle, chez un drappier. Ils sont fort chiches; mais nos garçons +sont fort bons enfans, car quand tout le monde est retiré, et que je +lave ma vaisselle, ils prennent la peine de me prester leur lavette, +et après je vois à la cave et leur tire du meilleur, et font la +coulation ensemble[227]. + +[Note 227: Ces pique-niques comptoient parmi les plus chers amusements +des servantes. Voici ce que dit, dans les _Ruses et finesses +decouvertes sur les chambrières de ce temps_, Babeau aux yeux friands: + + .......... J'ai du porc frais, + Une andouille et quatre saucisses, + Que malgré nos maistresses chiches + Mangerons. As-tu rien, Perrette? + +V. aussi _les Doux entretiens des bonnes compagnies_, 1634, in-12, +chanson 57.] + +Il y vint une petite affriolée de la rue Sainct-Denys, assez proche du +Chastelet, qui a les pasles couleurs. Il n'est que demeurer chez les +marchands, dit-elle, car l'argent vient en dormant. Faisant un jour +feinte de nettoyer les souliers de nos garçons, il y en eut un qui me +vint accoster et qui me donna six pièces de trèze sols pour decroter +ses chausses, et il me decrota ma cotte à la mode du pays du Mans. + +Une autre de la rue au Fer, qui a les pasles couleurs: Je suis la plus +heureuse, dit-elle, de tout Paris: car j'ay un maistre le plus beau +garçon de tout Paris; mais il est un peu chiche. Mais quand il est en +bonne humeur, il y a moyen que de l'avoir, si ce n'estoit les voisins +qui le gastent; car l'année passée je perdy mon demy-ceing +d'argent[228], et en trois semaines j'en gaignay un autre. + +[Note 228: Demi-ceinture ou boucle d'argent, joyau très recherché des +chambrières: leur ambition ne va pas au delà. «Quand nous avions servy +sept ou huict ans, dit l'une d'elles dans _le Caquet de l'Accouchée_, +1622, in-8, p. 9, et que nous avions amassé un demy-ceint d'argent et +cent escus comptant, tant à servir qu'à ferrer la mule, nous trouvions +un bon officier sergent en mariage ou un bon marchand mercier.» +Peut-être ce demy-ceint étoit-il un supplément de gage qu'on donnoit +aux servantes, comme plus tard une aune de toile et en sus le prix du +vin. (_La Maison réglée_, Amsterdam, Marret, 1697, chap. 4, +_Appointements des domestiques_.) Chez les maîtres pris de la _colique +housset_, selon l'expression de Tallemant, c'est-à-dire coureurs de +servantes, elles avoient bien d'autres menus profits.] + +Vraiment, se dit une petite blonde de la rüe Sainct-Denys, j'ay eu un +demy-ceing de vingt-deux escus qui ne m'a servy que six mois. Allant +à la foire Sainct-Germain, je vis une lavandière qui avoit gaigné[229] +un bassin de soixante et quatre livres, et moy je n'ay eu qu'un miroir +de sept ou huit sols; mais ce qui me reconforte, c'est que j'ai gaigné +celuy-là en cinq semaines, et j'en gaigneray bien un autre en quinze +jours, car nous avons des garçons de bonne volonté et fort fidèles. + +[Note 229: Les servantes étoient les joueuses les plus assidues à la +_blanque_ de la foire St-Germain. On fit sur leurs pertes à cette +loterie, leur adoration de tous les temps, la pièce qui a pour titre: +_Apologie des chambrières qui ont perdu leur mariage à la blanque_. +Voici les plaintes de l'une des perdantes: + + ..... Je me suis obligée + Pour cinq testons à ma maîtresse, + Qui me cause au cueur grand' detresse, + Pensant gaigner mon mariage + Comme toy; oultre mis en gaige + Ma bonne robbe et mon corset, + Et de chemises encor sept.] + +Une rousse d'auprès le _Sepulchre_ respond: Je suis la plus infortunée +du monde: il y a neuf ans que je suis à Paris, et si je ne sçay comme +vous en pouvez tant gaigner en si peu de temps; tant en habit qu'en +argent, je n'ay point vaillant deux cens livres, et si je me suis +donné carrière autant comme fille de ma sorte. + +Une servante de la rue des Vieux-Augustins: Je suis la plus +malheureuse qui soit sous la voûte des cieux, car un jour, comme mon +maistre et moy faisions le dia hur haut, ma maistresse survint, et +pour ma recompense j'ay eu du pied au cul et n'ay eu que la moitié de +mes gages. + +Une petite sucrée de la rue Sainct-Anthoine: J'ay eu de la peine +autant comme fille de ma sorte, estant toute nouvelle à Paris... +Depuis que je me suis frottée au pillier, je suis la plus heureuse de +toutes les servantes de Paris car mon maistre a loüé une petite +chambrillon[230] qui fait tout mon menage, et moy je ne sers plus +qu'au lict et à la table, pour ce que mon maistre est jeune et ma +maistresse est vieille, et nous passons nostre temps joyeusement +ensemble. Quand je suis plaine, il m'envoye à une maison qui est au +champ, et quand je suis vuide je reviens, et ma maistresse croit que +je viens de voir ma mère à nostre pays. + +[Note 230: Petite chambrière. Ce mot se perdit à la fin du XVIIe +siècle, après avoir été fort en usage au commencement.] + +Une autre de la halle: Je fus dernierement surprise avec un de nos +garçons. Pour recompence, nous avons eu la porte pour salaire. + +Une autre de la place Maubert: J'ay esté bien plus fine quand je me +suis fait amplir par un garçon de chez moy devant un autre plus riche +que luy. Je luy ay permis l'usage, et fûmes pris tous deux sur le +fait. Je le fis mettre à l'officialité[231]. J'ay eu quatre cens +livres, et luy a eu l'enfant. + +[Note 231: Justice d'église dont le chef étoit l'official. Il statuoit +sur les actions en promesses ou dissolutions de mariage, et aussi sur +les affaires du genre de celle-ci. Les intérêts à donner aux parties +étoient réglés par le juge royal.--D'après ce qu'on vient de lire, il +étoit donc possible aux chambrières de tirer profit de leur faute! Le +père devenoit responsable en cas de flagrant délit, ou bien seulement +par suite d'un aveu de sa part, quand on l'avoit mené devant +l'official. Il devoit même, comme on le voit, des intérêts à la mère. +Cette jurisprudence procédoit, je crois, d'une ordonnance de Henri II. +Voyant les avortements se multiplier d'une manière effrayante, il +avoit décrété que toute femme cachant sa grossesse seroit punie de +mort. Pour compléter et surtout pour atténuer l'édit, on avoit ensuite +encouragé les femmes à l'aveu, par les dommages et intérêts dont il +est parlé ici. Les chambrières durent être des premières à en prendre +leur part, comme auparavant elles avoient été les premières, sinon les +seules que la terrible ordonnance contre les grossesses clandestines +avoit frappées. «Il me souvient, dit Henri Estienne, _Apologie pour +Hérodote_, d'avoir vu pendre, à Paris, assez souvent des chambrières, +pour ce crime, mais nulle d'autre qualité.»] + +Une autre de la rüe Sainct-Denys, qui demeure à present au cimetière +Sainct-Jean: J'ay esté quatre ans chez un vieux fondeur d'habits, le +plus vilain qui fut jamais au monde; mais en recompance, quand il +avoit affaire de moy, je sçavois bien joüer mon personnage. Me sentant +grosse, non pas de luy, mais de son valet, qui joüoit bien mieux de la +flûte que luy, j'ay attrapé de l'argent de tous deux ensemble. + +Une autre de sur le pont Nostre-Dame: Je suis bien miserable, car la +première année que je fus à Paris je me laissay abattre par un garçon +de taverne sur belle promesse. Luy ayant receu son congé, je ne l'ay +pas veu depuis; mais j'atrapay finement un des garçons de nos voisins, +qui a eu l'enfant, et moy quarante escus, et depuis j'en ay eu un +autre, que je n'ay pas faict à si bon marché, car, un venerable +savetier me faisant l'amour, il a esté le P A P A; toutefois je suis +assez bien pourveüe. Je prie Dieu, mes soeurs, de vous faire bien +valoir, et de faire vos affaires finement, car voicy le temps qui +calamite, et qui faict bon avoir quelque chose, car les filles ne sont +plus recherchées pour leurs beautez; si elles n'ont des pistolles, il +faut qu'elles soient long-temps à marier[232]. Sur ces antretiens dix +heures sonnèrent. Il fallut que chacune courust vitement à la Halle, +et de là apprester à disner. Dame Lubine, grandement satisfaite d'une +si très auguste compagnie, commence à pleurer de joye d'avoir de si +bonnes apprentisses, et bien dressées à faire dancer l'ance du panier, +car la plus moindre estoit capable de devenir maistresse. + +[Note 232: Même plainte, et plus vive encore, dans _le Caquet de +l'accouchée_, à l'endroit cité tout-à-l'heure: «A present, pour nostre +argent, nous ne pouvons avoir qu'un cocher ou un palfrenier, qui nous +fait trois ou quatre enfans d'arrache-pied, puis, ne les pouvant plus +nourrir pour le peu de gain qu'ils font, sommes contraintes de nous en +aller resservir, comme devant, ou de demander l'aumône; on ne voit +autre chose par les ruës.»] + + * * * * * + + + _Le triomphe admirable observé en l'aliance de Betheleem Gabor, + prince de Transilvanie, avec la princesse Catherine de + Brandebourg[233]; ensemble les magnifiques presens envoyez de la + part de l'Empereur, du roy d'Espagne, de l'evesque de Cracovie, + et autres princes d'Allemagne, et celuy du Grand Turc, envoyé par + un Bacha; traduit d'allemand en françois._ + + _A Paris, chez Jean Martin, ruë de la Vieille-Boucherie, à l'Escu + de Bretagne._ + + M.D.C.XXVI. + + In-8º. + + [Note 233: Elle étoit soeur de l'électeur de Brandebourg. Avant + de mourir, Bethlem Gabor, qui n'avoit pas d'enfants, ordonna que + Catherine lui succéderoit; mais son ordre ne fut pas exécuté.] + + +Comme il n'y a rien qui oblige davantage les bons esprits au +contentement que la curiosité qu'ils ont tousjours d'apprendre ce +qu'ils ne sçavent pas, j'ay creu en obliger beaucoup de ceste espèce +en leur faisant voir, par un veritable recit, les plus belles +magnificences, les plus beaux triomphes et les choses les plus +remarquables que l'antiquité nous aye laissé pour un mariage d'entre +un prince et une princesse seulement. Pour en venir à la pure verité +et ne point entretenir les lecteurs de fantaisies imaginaires, comme +beaucoup d'autres qui de rien font des choses de grand prix, je +commenceray à dire: + +Que Betheleem Gabor, prince de Transilvanie, estant arrivé à Cacha +pour y solemniser son mariage avec la princesse Catherine de +Brandebourg, voulut luy-mesme, comme un grand capitaine qu'il est, +faire les logemens des ambassadeurs qui le devoient aller trouver, et +faire orner devant luy tous les autres destinez pour les delices de +ses nopces. + +Le premier ambassadeur qui luy arriva fut celui du prince de Walachie, +accompagné de cent cinquante gentilshommes, lequel, après avoir eu +audience, luy presenta deux grands chevaux si richement enharnachez +que la description que j'en voudrois faire icy effaceroit quelque +chose de la valeur et de l'estime d'un si riche present. + +A ceste arrivée succeda celle des ambassadeurs du prince de Poulogne, +l'evesque de Cracovie, duc de Sburas et de Strastota et Sendomiria. Il +n'en vint point de la part du roy de Poulogne, pourceque, quelques +jours d'auparavant, le prince de Transilvanie s'estoit offensé contre +Sa Majesté de ce que, luy envoyant par un courrier un pacquet où il +n'avoit point mis les qualitez au dessus, il ne le voulut pas recevoir +à ceste occasion, et le renvoya avec ceste responce au roy, qu'il ne +devoit point feindre à luy donner les tiltres et les qualitez dont +l'empereur et les autres roys et princes de la chrestienté le +qualifioient; que, ne le faisant pas, il luy tesmoignoit n'estre pas +son amy, veu qu'en cela c'estoit comme s'oposer à son bonheur et à sa +gloire[234]. + +[Note 234: Bethlem Gabor tenoit d'autant plus à ses titres que, né +d'un simple gentilhomme, il se devoit tout à lui-même.] + +Un bacha arriva après, de la part du grand-seigneur, suivy d'une belle +compagnie de Turcs et Tartares, au devant duquel le prince envoya son +carrosse et quantité de seigneurs de qualité, avec cinq cens lanciers, +qui conduisirent cest ambassadeur jusques à son logis; le son des +tambours et des flustes, qui sont les instrumens ordinaires dont ceste +nation se sert pour les plus grandes resjouissances, ravissoit les +coeurs d'admiration, estonnant la terre et resjouissant le ciel. Comme +l'ambassadeur eust esté ouy, il presenta au prince, de la part de son +maistre, deux grands chevaux turcs avec les caparaçons et les +crinières de toille d'or, et treize hommes turcs, dont trois +presentèrent chacun un habit à la turque de toille d'or, trois autres +chacun un de toille d'argent, et les autres sept des estoffes les plus +precieuses dont les plus grands princes se servent en ce pays-là. Le +mesme jour, le prince fit un festin au bacha et à toute sa suitte, où +il n'y eust pas moins de despence qu'à celuy de Marc-Anthoine avec +Cleopâtre. C'est là qu'il prit la place d'honneur et beut à la santé +du grand-seigneur, la teste couverte, ce qui estonna fort toute la +compagnie. + +Le prince, qui a bon jugement et bon esprit, prévoyant et craignant +tout ensemble les disputes qui pourroient survenir pour les +presceances entre l'ambassadeur de l'empereur, qui devoit arriver le +lendemain, et celuy du grand-seigneur, et jugeant aussi qu'à cause du +grand nombre de gens qu'avoit amené le bacha il ne pouvoit plus +longtemps sejourner sans beaucoup d'incommodité, il se servit de ceste +ruse admirable pour le renvoyer honnestement sans lui deplaire, qui +fut qu'il l'asseura avoir apris par un courrier exprès que sa +maistresse estoit malade de la petite-verolle, et que pour ce sujet il +l'alloit trouver, comme le devoir l'y obligeoit, de telle sorte que, +ne sçachant pas l'heure certaine de son retour, il luy conseilloit de +s'en retourner trouver son maistre; ce qui fut aussitost executé que +resolu: car le bacha s'en retourna le lendemain; et la prompte arrivée +de la princesse, et son visage aussi frais qu'à l'ordinaire, +montrèrent bien que c'estoit bien par consideration d'estat que le +prince de Transilvanie avoit ainsi congedié le bacha. + +Le lendemain de ce departement, les ambassadeurs de l'empereur, de son +fils, esleu nouvellement roy d'Hongrie[235], de l'électeur et du duc +de Bavière, accompagnez de cinq cens chevaux beaux et lestes, au +devant desquels le prince envoya six carrosses et un regiment de deux +mille Poulonnois à pied, qui les conduisirent jusques aux logis qu'on +leur avoit preparez, où l'on posa en haye force gens de guerre, qui +tenoient depuis leurs maisons jusques au palais du prince. + +[Note 235: A peu d'années de là, Bethlem Gabor, en guerre avec +l'empereur Ferdinand II, et agissant de concert avec les troupes +ottomanes, devoit, après une heureuse campagne, prendre pour lui-même +ce titre de roi de Hongrie; mais il l'abdiqua bientôt, se contentant +de garder ses conquêtes.] + +Après les audiances particulières, l'ambassadeur de l'empereur +presenta une chaisne d'or esmaillée, reprise par couplets avec force +diamans, prisée à soixante mille richedales. + +L'ambassadeur du roy de Hongrie donna un diamant d'une incroyable +grosseur, estimé vingt mille richedales. + +L'ambassadeur de l'électeur et duc de Bavière fit deux presens: l'un +d'une fontaine d'or artistement fabriquée, et d'une grandeur +desmesurée, de la part de son maistre, et l'autre d'un aigle d'or, +dans lequel y avoit un horloge très artificiellement fait, de la part +de l'électeur de Cologne. + +La princesse de Brandebourg estant à demie lieuë de la ville de Cacha, +le prince de Transilvanie alla au devant d'elle, accompagné de six +mille chevaux, quinze cens Hongrois vestus tous de bleu avec du +passement d'argent, cinq cens mousquetaires allemans, vestus de satin +rouge avec du passement d'or et la livrée blanche, et une très grande +suitte de seigneurs et de gentilshommes, qui estoient tous si bien +couverts qu'il y a longtemps qu'on n'a veu chose si magnifique. Ce fut +dans une grande campagne, où le prince avoit fait tendre grande +quantité de tentes et de pavillons d'estoffes rares et precieuses, que +se rencontrèrent ces deux amans. Le prince, voyant que sa maistresse +avoit fait arrester son carrosse pour descendre et le saluer, luy +descend aussi-tost de cheval, et, s'estant approché d'elle sans luy +faire de grands complimens, il luy donna la main, qu'elle baisa, et la +conduisit dans un pavillon de velours rouge tout couvert de clinquant +d'or, où ils devisèrent ensemble une bonne heure et demie, après +laquelle le prince sortit de là avec sa maistresse, laquelle il fit +monter dedans un carrosse de velours cramoisy brodé d'or; luy monta à +cheval et s'en retourna dans la ville en bel ordre, à la teste de +toutes ses trouppes, où devant lui paroissoient douze chevaux aussi +richement enharnachez qu'il est possible de descrire, menez en main +par douze esclaves; deux elephans les suivoient, d'une prodigieuse +grandeur, couverts de velours cramoisy en broderie d'or eslevée, où +estoient depeintes toutes les actions les plus remarquables qu'avoit +jamais fait le prince en toutes ses guerres. + +En cest apareil entra ce grand guerrier dans la ville, et ensuitte la +princesse, sa maistresse, avec madame la duchesse de Bronsvich, sa +soeur, qui estoit dans un carrosse de velours cramoisy, avec des +clinquans d'or et d'argent aussi bien dehors que dedans. + +A leur suite il y avoit cent cinquante coches à la mode du pays, +couverts de cuir rouge, tirez chacun par six chevaux, et conduis par +deux cochers, vestus d'escarlatte, chamarrez de passement d'or; deux +cens cavaliers suivoient après, aussi vestus d'escarlatte, avec du +passement d'or, et autre grand nombre de noblesse, qui n'avoit rien +espargné pour paroistre à un jour si solennel. + +Il se remarque particulierement que le mareschal de Brandebourg avoit +fait faire si grande quantité d'habits, et de si riches, qu'on en +croit, la despence revenir à cinquante mille richedales. + +Plusieurs pages, montez sur chevaux fort richement enharnachez, +marchoient après, ayant les pourpoins de toille d'or noir découpée, et +dessous des camisolles de toille d'or, et les hauts de chausses et +manteaux de velours noir, chamarrez de passement d'or, et grand nombre +de laquais vestus de la mesme façon. + +C'est là la suite de la princesse, qui, pour n'estre point d'une haute +taille, ne laisse pas d'être d'aussi bonne mine qu'il se peut dire. +Elle est brune, mais la plus agreable et la plus blanche qui se puisse +voir; elle begaye un peu, mais non à dessein, ny par affetterie, et +cela luy revient si bien qu'il y a de l'admiration à l'ouyr parler; +ses mains sont si blanches et si polies qu'il n'y a marbre qui le soit +davantage. + +Après que l'ambassadeur de l'Electeur de Brandebourg, qui avoit arrivé +avec la princesse, eust eu audience, il presenta au prince un petit +coffre d'ambre, plein de pierres précieuses d'un prix inestimable. + +Cela fait, la ceremonie du mariage se fist au palais du prince, en +presence de tous les ambassadeurs, et peu après on commença le festin, +qui dura huict jours continuels, durant lesquels il ne se vit jamais +des choses semblables. Là furent servies force viandes accomodées à la +façon des Hongrois, desquelles ne peurent manger les Allemans, et, ne +les trouvans à leurs goûts, les rejettèrent, s'en mocquant et n'en +faisant point d'estat. Pendant ce temps là, c'estoit à qui inventeroit +de nouveaux passetemps pour honorer le triomphe de ce mariage. Le jour +on voyoit force courses de bagues, combats à la barrière, et autres +exercices que la noblesse allemande est curieuse de venir apprendre en +France; le soir, on prenoit plaisir à voir toutes sortes de feux +d'artifices, danses et jeux, dont chacun se divertissoit selon son +inclination. + +Le second jour de ceste resjoyssance fut dansé un balet par quelques +seigneurs Allemans, qui fut fort approuvé et trouvé beau generalement +de tous ceux qui le virent, hormis des Hongrois, qui, comme ignorans +en semblables gentillesses, le trouvèrent fort extravagant. Le mesme +jour, sur le soir, où l'on voyoit rompre le bas à quelques cavaliers, +le boufon du prince en défia un autre, par galenterie, à faire cest +exercice; mais il en devint si bon maître qu'il mourut le lendemain, +d'un esclat de sa lance qui luy donna dans l'oeil. + +Le jour suyvant, le prince donna à sa femme quantité de pierreries, +belles par excellence, jusques à la valeur de deux cens mil +richedales, et ce qui est à remarquer, c'est qu'encores qu'il n'y eust +aucuns ambassadeurs de France, d'Espagne, d'Angleterre, de Venise, ny +de quantitez d'autres royaumes, seigneuries et républiques, et y +estant convyez toutesfois, la valeur des presens que l'on a envoyé +s'est montrée deux fois plus grande que la despense de toute ceste +magnificence. + +Tant de pompes cessées, et l'esprit du prince appelé ailleurs, +l'oblige à s'en retourner en Transylvanie. + +Il traversa le fleuve de Tyssa, sur lequel il fist faire un pont de +basteaux qui luy cousta 6,000 richedales, et chacun se retira dans son +pays. + +L'ambassadeur du roy d'Espagne, qui estoit en chemin pour aller de la +part de son maistre trouver le prince en Transilvanie, aprit à deux +journées de Cacha son retour; cela le fit rebrousser sur ses pas, et +il ne laissa pas d'avoir le present qu'il avoit charge de lui faire +par l'un des siens, accompagné de quatre gentilshommes, qui estoit +deux diamants estimez 4,000 richedales. + +C'est là tout ce qui s'est passé de plus remarquable aux nopces de ce +prince, de qui la valeur et son espée luy ont acquis le tiltre qu'il +possède maintenant. Et en ces pompes diverses il a bien tesmoigné sa +puissance et sa grandeur, plus grande que beaucoup ne se l'imaginoient +pas. + +Nous le laisserons à l'abry de ses mirthes, qui se joignent à ses +lauriers, et qui font la paix entre Mars et l'Amour. + + * * * * * + + + _La descouverture du style impudique des courtisannes de + Normandie à celles de Paris, envoyée pour estrennes, de + l'invention d'une courtisanne angloise._ + + _A Paris, chez Nicolas Alexandre, demourant rue + Neuve-des-Mathurins. 1618._ + + In-8º. + + +Chères soeurs, puis que l'amour, ce clairvoyant aveugle, cet argus +aveuglant qui, avec ses yeux bandez, se glisse insensiblement dans les +ames des courtisannesques, étant charmé des traicts de nos perfidies +inventées, de la poison de nos malices, desquelles, comme +compatriotes, nous vous envoyons ce petit narré pour vous instruire en +cas de nécessité, pour user des moyens qui vous seront très utiles +pour cacher les infirmitez de celles de votre confrairie, pour +attraper et abuser ceux qui ordinairement sont en vos quartiers, en +cas qu'ils veulent être si valeureux champions que de vouloir +combattre seul à seul soubz la cornette de Vénus, lequel style nous +vous prions de recevoir pour vos agreables estreines, vous asseurant +qu'usant d'iceluy, vous cognoistrez que cet enfant, cet insigne +voleur, ce grand detrousseur des ames, ce brigand renommé quy +s'enrichit des depouilles d'autruy et qui endommage indifferemment +tout ce qu'il rencontre, fera voir, par ce moyen, vos charmantes +faintises, lesquels, par les moyens cy-après specifiez, penseront +avoir quelques belle nymphe amadriade, auront le plus souvent la mère +des dieux: et pour ce faire, chères compaignes, vous serez adverties +et advertirez celles à qui nature n'a tant donné de perfection, qu'il +est necessaire pour jouer au reversis, et qui plus souvent, par faute +d'intelligence, demeure cazanière, gratant les cendres à leur foyer; +c'est doncques à elles à qui ces preceptes pourront être utiles et +necessaires; est qui s'ensuit. + +Premierement, celles qui, par faute de devotion, n'auront jeûné le +caresme souvent, et qui auront la face grosse et grasse, ce qui est +fort mal séant d'être comme des mamulères, elles y pourront obvier et +se faire paroistre poupines[236], moyennant qu'elles portent leurs +fraises et collet plus grands et plus larges que d'ordinaire, et aussi +leur coiffeure comme leur perrucque et moulle estroits; et pour +l'ornement d'icelles, il est nécessaire, si leurs propres cheveux ne +sont ni beaux ni longs, elles auront recours aux fausses +perruques[237], lesquelles, étant bien agensées de roses de diverses +couleurs et des plus voyantes, sans y oublier la poudre de +Chypre[238], qu'elles pourront y applicquer avec une houppe de soie +qu'elles tiendront pour cet effet ordinairement dans leurs petites +boites, et surtout que, si tant est qu'elles aient recours aux fausses +perruques, comme il n'est pas que quelqu'une n'est fait quelque voyage +au royaume de Suède[239], et pourront avoir passé la forêt de la +Pellade[240], qu'elles applicquent ces susdicts cheveux revenant à +leurs sourcils. + +[Note 236: Être _poupin_, c'étoit avoir le visage et la taille +mignonne.] + +[Note 237: On voit bien ici que c'est une Angloise qui parle. L'usage +des faux cheveux, peu à peu délaissé en France, depuis l'époque ou +Guil. Coquillard en avoit parlé, ne s'étoit jamais perdu en +Angleterre, du moins chez les femmes (V. Fr. Junius, _Comment. de +Comâ_, cap. 1.)] + +[Note 238: La première fois qu'il est parlé de la poudre pour les +cheveux à cette époque, c'est dans le _Journal_ de l'Estoille: il y +est dit qu'en 1593, on vit se promener à Paris des religieuses frisées +et poudrées.] + +[Note 239: «Manière de parler figurée qui signifie _suer_... le mal de +Naples.» Leroux, _Dict. comique_.] + +[Note 240: Maladie du cuir chevelu, suite ordinaire d'un autre mal. +S.-Amant a dit: + + Que la tigne, que la _pelade_, + Se jette dessus ma salade.] + +_Item_, celles qui auront le visage blanc de trop, ainsi que pasle, +trop rouge ou trop triste, elles pourront, pour la blancheur, y +appliquer le vermillon destrempé sur la rondeur de leurs joues; et +pour la rougeur, le blanc d'Espagne deslayé assez clairement, qu'elles +appliqueront très doucement sur leurs visages, et sans y oublier la +petite mouche[241] noire sur leurs tempes et la plume orangé pastel, +meslée avec vert naissant, et puis après voilà un cheval de louage. + +[Note 241: C'est une mode qui ne datoit alors que de quelques années. +V. Tallemant, édit. in-8º, t. III, p. 326, et L. de Laborde, _le +Palais Mazarin_, p. 318, note 368.] + +_Item_, celles quy auront la bouche belle et coraline, il ne faut +qu'elles portent leurs masques longs, ains courts et fort relevés, à +icelle fin qu'elles paroissent et soient à la vue des regardans, et +que par ce moyen leur fasse envie d'en desirer des baisers. + +_Item_, celles quy ne l'auront belle et bien faite, et leurs lèvres +pasles, il leur sera necessaire de porter leurs dicts masques tant +soit peu plus longs et leurs mentonnières un peu largettes, nonobstant +leurs masques un peu relevés, pour suivre l'usage qui se pratique de +les porter de la façon. + +_Item_, celles qui auront la gorge blanche et bien taillée et les +tetons blancs et bien relevez, qu'elles se donnent bien de garde de +mettre rien de leurs affutages au devant, qui empechent la vue des +regardans, mais leur fassent souhaiter de s'en servir de coucinets. + +_Item_, celles quy l'auront au contraire ci-dessus, qu'elles mettent +de larges paremens à leurs collets et robbes, et n'en fassent +paroistre que des eschantillons. + +_Item_, celles qui auront une espaule plus grosse que l'autre et +seront bossues, par le moyen d'un corps de cuirasse et force +garnitures à leurs robbes les feront paroistre esgalles et cacheront +cette imperfection. + +_Item_, celles qui sont d'une grosse stature et grossière taille, +portent d'amples et larges manches et de grands vertugadins, ou, pour +bien dire, cache-bastards[242], qui relèvent fort par derrière. Par +iceluy moyen, on ne verra point cette desfectuosité. + +[Note 242: Les vertugadins, si «favorables aux filles qui s'étoient +laissé gâter la taille», comme il est dit dans le dictionnaire des +jésuites de Trévoux, étoient pour cela nommés ironiquement +_vertu-gardiens_. Les Espagnols, qui furent les derniers à en +conserver la mode, les appeloient sérieusement _garde-infante_.] + +_Item_, celles qui auront soufflé l'alquemie devant le siége de +Soissons[243], quy seront maigres et descharnées, il faut pour cela +faire paroistre d'une assez bonne façon, portant leurs coiffeures fort +estroictes, et leurs collets assez petits, et leurs robbes moderement +garnies. + +[Note 243: J'ignore ce qui se cache ici; je soupçonne seulement une +grosse obscénité. La _ribaudie de Soissons_ étoit déjà proverbiale au +XIIIe siècle. Il en est parlé dans le _Dit de l'Apostoile_.] + +_Item_, celles qui seront boiteuses, il leur est necessaire de porter +un soulier plus haut que l'autre. + +_Item_, celles quy seront d'une petite stature, et quy seront restées +de la race des pygmés, pourront estre en un instant, sans esternuer, +ne leur dire que Dieu les croisse, se faire de la riche taille par le +moyen d'un soulier d'un demy-pied de liége de haut, quy sera caché par +leurs longues robbes, et par ainsy, où la nature a denié la +bienseance, il est necessaire de la trouver par artifice. + +De plus, il vous est necessaire, chères compatriotes, qu'outre la +bienseance des habits il se faut estudier à former vos actions, affin +que l'un corresponde à l'autre, et que par ce moyen vous puissiez +parler sans dire mot; et pour ce faire, vous employerez les yeux de +quelque vieille matrone qui aura fait son cours en la phylosophie +cyprienne, devant laquelle vous cheminerez, pour estre asseurées si +votre allure est trop prompte, trop lente, trop affectée, trop niaise +ou trop grave, afin de la former selon votre taille, votre air et +votre naturel, pour ce qu'il faut laisser tousjours quelque chose de +sa nature, qui veut avoir bonne grace. + +Plus, pour votre dernier stile, pour voir ce que nous avons specifié +vous estre convenable, vous aurez recours à un miroir pour y puiser +vos secrets, et apprendrez par iceluy à regarder si votre visage est +trop gay, trop triste, trop doux ou trop soucieux, et y reformerez et +adjoutterez ce que vous y trouverez necessaire. Par ce moyen, vous +instruirez vos yeux à donner des regards doux, et vos bouches à former +en un instant des petits souris pour les accompagner, et apprendre à +jeter de rudes oeillades, et quelquefois de douces à ceux qu'il vous +plaira; et suivant ces instructions, nous sommes asseurées, chères +compatriotes, que jamais l'ambre n'attirera tant à soy que vos +feintises amoureuses attireront à vous autres ces pauvres malheureux +errans. Voilà donc ce que pour le present, à ce nouvel an, nous vous +pouvons envoyer, que nous vous prions de recevoir d'aussy bon coeur +que nous sommes à tout jamais vos chères compatriotes et humbles +servantes. + +De Rouen, aux fauxbours de Soteville, fripant la crème, ce premier +jour de l'an mil six cens dix huict. + +Amy lecteur, l'une des copies de ce discours m'estant tombée entre les +mains, j'ay estimé que je serois très ingrat si je ne le faisois voir +au jour, pour servir d'avertissement à ceux qui sont tellement +abandonnez à leurs appetits charnels, et quy le plus souvent se +laissent aller aux charmes et faintises de ces bestes envenimées, quy +ne s'estudient, comme il paroist par ces salles et impudiques +discours, que pour attraper ceux quy par trop aiment leurs salles et +deshonnestes plaisirs, et quy le plus souvent, par le moyen de ces +canailles, perdent le corps et l'ame. C'est pourquoy je m'en estonne +si Aristote disoit que nature a faict les femmes plus belles et +tendres que les hommes; aussi les a-t-elle faict plus fines, +cauteleuses et malicieuses. Cela occasionna Codrus à dire que le ciel +ne contenoit tant d'estoiles, ne la mer tant de poissons, que la femme +couvoit de fraude et de malice dans son ame pleine de curiosité et de +desirs. Chiron disoit qu'il estoit meilleur d'ensevelir une femme que +de l'espouser. La femme chaste, pudique et vertueuse, se fait bien +cognoistre et respecter sans mot dire. + +La fille de joye porte preuve de son deshonneur en ses gestes et en sa +contenance, disoit l'ancien tragique Eschylian, dans Athènes. + +C'est le propre de la femme de se laisser tromper, dit sainct +Hierosme, et de tromper les autres. Aussi, si la première femme ne se +fust mise du party du diable, le diable se desesperoit de venir à bout +du premier homme. Il suit encore son premier train, dont il s'estoit +bien trouvé. Tu es la porte du diable, disoit Tertulian à sa femme, +etc. La première qui a mis la main au fruict deffendu, la première qui +a abandonné Dieu, et avec si peu de peine a faict perdre l'homme, quy +est l'image de Dieu, que le diable n'avoit osé aborder. J'aurai +recours, disoit ce malin, dans Origènes, quand il vouloit s'aider de +la femme, j'aurai recours à mes anciennes armes, disoit-il, pour +vaincre l'homme. + +Les Sybarites convioient les femmes au festin un an avant le jour, +afin qu'elles eussent le loisir de se parer de vestemens et joyaux +pour y venir et s'y presenter. Ces festins sont aussy ruyneux à la +bouche que les plaisirs charnels à ceux quy les frequentent. + + Vous semblez aux tombeaux, peinturez au dehors; + Au dedans l'on n'y voit que pourriture et morts, + Où repaissent les vers leur extrême famine; + Vos visages sont feintz, vernissez et fardez; + De mille clouds luisans vos habits sont parez, + Mais vos corps sont remplis de puante vermine. + + Vous fardez vos discours afin de nous flechir, + Vous emplastrez vos cols, afin de les blanchir, + De graisse et d'argent vif encorporez ensemble[244]; + Puis, nous livrant l'assaut, vous laschez vos boutons, + Afin de nous monstrer vos estranquez tetons, + Que vous faictes enfler au moyen d'une sangle. + + Vostre miroir vous fasche en disant verité; + Vous accusez le ciel pour n'avoir de beauté; + De vermeil et de blanc vous forcez la nature; + Vos visages fumez, barbouillez et rouillez, + Semblent des parchemins de lescive mouillez + Quand d'un fard espagnol vous raclez la peinture + + Ny du foudre eclatant l'epouvantable bruict, + Ny les affreux demons quy volent jour et nuict, + Ny les crins herissez de l'horrible Cerbère, + Ny du Cocyte creux la rage et le tourment, + Ny du père des dieux le sainct commandement, + Ne sauroit empescher la femme de malfaire. + + Un demon, une femme, sont tous deux compagnons: + L'un est maistre en malice, l'autre en inventions. + +[Note 244: Dans le livre rare avant pour titre: _Les amours, intrigues +et cabales des domestiques des grandes maisons de ce temps_, Paris, +1633, in-8º, p. 218, il est ainsi parlé de l'art d'une camériste pour +attifer sa maîtresse: «Tout son crédit procède de ce qu'elle sait +bien..... ajuster ses cheveux et appliquer ses mouches, bien preparer +le sublimé, le blanc d'Espagne et la pommade, et tant d'autres +mixtions, etc.» La sorcière de la _Celestine_ «fabriquoit du sublimé, +des fards..., des pommades, des eaux pour le teint, du blanc et autres +drogues pour le visage.» (Trad. de M. Germond de La Vigne, in-12, p. +36).] + +FIN. + + * * * * * + + + _La rubrique et fallace du monde, pasquin excellent._ + + _A Paris._ 1622. + + In-8. + + + Voicy le siècle methodique + Où l'on voit la belle pratique + De servir Dieu mondainement + Et d'estre mondain sagement. + Il faut hanter les monastères + Et sçavoir en toutes matières + De nos devostes le babil; + Avoir un directeur subtil + Quy vous enseigne la méthode + De vous confesser à la mode; + Quy entende le compliment, + Et surtout qui soit indulgent; + Qu'en des scrupules ne vous mette, + Ains que plustost il vous permette + Poudres et frisons et bouquetz, + Et tous les petits affiquetz, + Pour, d'une façon non commune, + Quy n'est nullement importune, + Pratiquer la devotion + En diverse condition, + Chacun selon sa fantaisie, + Sans qu'il faille (quoy que l'on die), + Se priver du contentement + Qu'on prend à son habillement: + Car, pour estre un peu bigarrée + Et à la mode apropriée, + Cela n'empesche nullement + De vivre bien devotement. + La gorge honestement ouverte, + D'un petit quintain[245] clair couverte, + Lequel, se tournant à tous coups, + Monstre ce qu'il y a dessoubz. + Pierres brillantes, pierreries, + Ce sont de pures resveries + D'un faible cerveau, quy a dict + Qu'on cognoit le moine à l'habit. + Si parfois on a l'ame atteinte + De quelque devotion feinte, + Il faut avec humilité + Reclamer la divinité. + Lors à dix heures on s'esveille, + Et de bonne heure on s'apareille + Pour se confesser de bon coeur + Et recepvoir son createur. + On se met au confessionnal + Avec un maintien fort esgal, + Puis la petite coiffe claire + Sert d'ornement à tout l'affaire, + Quy, encore qu'avec les yeux, + Elle cache aussi les cheveux. + C'est une methode si belle, + Qu'on peut jouer de la prunelle + Et facilement regarder + Ce quy peut le plus contenter. + A tout cecy l'on trouve excuse + Et d'un terme souvent on use: + C'est que la bonne intention + Rend parfaite toute action. + Ainsi la femme mariée + Pour son mary sera parée, + Quy ne s'en soucie nullement; + Plustost le mecontentement + Qu'il a de sa grand braverie + Forge en son coeur la jalousie. + La fille doit se faire veoir, + Si elle veut bien se pourveoir; + Il faut qu'elle se rende aimable, + Afin qu'estant plus desirable, + Quelque party advantageux + Contente son coeur courageux. + Mais, las! la pauvrette, trompée, + A la fin du jeu est pipée + Par quelque trop leger amant: + Car il arrive rarement + Que les hommes, pleins de malice, + S'attrapent par cest artifice; + Ils cherchent de l'argent content + Et se donnent au plus offrant. + Mais si quelqu'une plus zelée + Et d'un saint desir attirée + Veut prendre avec humilité + L'habit, en sa simplicité, + Je luy donneray pour modelle + En la vie spirituelle + Des sainctes devostes d'humeur + La modestie et la douceur, + Et surtout la grande prudence + Quy reluit dans leur excellence, + La coiffe et les petits colletz, + Les grands croix et gros chappeletz; + Gaigner toujours quelque indulgence + Pour adoucir sa penitence, + Visiter fort les capucins, + Les minimes, les jacobins, + Principalement les jesuites, + Pour estre bonnes casuistes; + Mepriser la mondaineté + Et blasmer fort la vanité, + Cheminant la veüe baissée + D'une façon mortifiée, + Delaissant en cette façon + Toute la pompe à la maison, + Car les belles tapisseries, + Les lits de soie, les broderies, + Avec les vaisselles d'argent, + C'est leur commun ameublement. + Il court encore une manie + De certaine theologie + Pour asseurer l'entendement + De ceux quy vont plus simplement, + Ne sachant encor la pratique + Comme on peut, en bon catholique, + S'accommoder du bien d'autruy, + Pourveu que Dieu en soit servy + Et que pour nous ils fassent croire + Que c'est pour sa plus grande gloire, + Bien que par son commandement + Il le desfende absolument. + Par la voye extraordinaire, + Sans doute cela se peut faire, + Car les bons theologiens + Sont savants méthodiciens + Et trouvent par leur suffisance + Que c'est en bonne conscience. + S'il entre dans quelque famille + Quelqu'enfant qui soit malhabille, + Aussi tost il est destiné + Et par arrest predestiné + Qu'il sera bon ou mauvais moine, + Afin que de son patrimoine + On fasse une meilleure part + A ceux quy n'auroient que le quart; + Ou s'il advient qu'on apprehende + Des filles la charge trop grande, + Par forme de devotion, + On les met en religion. + Mais c'est plus tost un bon menage[246] + Pour espargner leur mariage; + On forcera leur volonté + Pour les mestre en captivité, + Dessoubz une reigle asservies, + Dont elles n'auront nulle envie. + Il faut parler avec honneur + De nos evesques de faveur, + Dont l'evesché est en tutelle + Pendant qu'ils sont à la mamelle, + Et, sans prolonger, sont mittrez + Auparavant d'estre sevrez. + Chacun a plusieurs abbayes + Priorez et commanderies, + Comme l'on voit les seculiers + Avoir des femmes à milliers. + Une favorable dispense + Vous donnera toute l'essence + D'estre abbé, evesque ou curé, + Sans qu'on soit escolier juré, + Ny qu'on sache en nulle manière + Dire service ou brevière; + L'assistance d'un suffragant, + Va tout cela accomodant. + Je n'en veux dire davantage, + Mettant mon perroquet en cage, + Ne croyant, sauf meilleur advis, + Qu'on aille ainsy en Paradis, + Si Dieu, par un miracle estrange, + Selon la mode ne se change. + +[Note 245: Le _quintin_ étoit une toile fort fine et fort claire, dont +on faisoit des collets et des manchettes.] + +[Note 246: Une bonne économie. Quand Sganarelle, d'après Panurge, +parle de vivre en ménage, il veut dire vivre d'économie (_le Médecin +malgré lui_, acte I, sc. 1). V. encore, sur l'emploi de ce mot, +Tallemant, édit. in-12, t. IX, p. 48.] + +FIN. + + * * * * * + + + _Plaidoyers plaisans dans une cause burlesque_[247]. + + M.DCC.XLIII. + + _Avec permission._ In-8º. + + [Note 247: C'est une facétie sans doute inspirée par celle de + Moncrif, _Histoire des chats, etc._, dont le succès étoit très + grand alors. Quelques détails nous donneroient toutefois à croire + qu'elle devança peut-être l'ouvrage de Moncrif, et qu'une + première édition, antérieure à celle que nous reproduisons ici, + pourroit bien remonter au XVIIe siècle. Alors il faudroit y voir + une imitation des plaidoyers de l'Intimé et de Petit-Jean, pour + et contre le chien Ciron, dans _les Plaideurs_.] + + +_Plaidoyers burlesques._ + +MESSIEURS, + +Je suis en cette cause pour Gerofflette-Perronelle Minette, veuve de +Rominagrobis Mitoulet, ancien syndic de la communauté des Miaulans, +chevalier de l'ordre des Gouttières, généralissime de l'armée des +Chats, demanderesse, accusatrice; + +Contre _Boscot Polichinel, marchant de mort-aux-rats, défendeur, +accusé_. + +Ma cause, Messieurs, est d'autant plus importante, qu'il s'agit non +seulement de la vie de cette pauvre dame Chatte, ma partie, et de +celle de six petits chatons, orphelins, ses enfants, issus du plus +noble sang de la race des chats, mais encore de la tranquillité de la +France, de l'Europe entière; que dis-je? de tout l'Univers, que le +malheureux Polichinel a troublé par des crimes effroyables. + +Un des plus graves, et qui trouble le plus la société, est qu'il a tué +et assassiné, dans cette ville, le jour de Carême-prenant de l'année +mil sept cent je ne sais combien, le fameux Mitoulet, mari de celle +pour qui je parle, le plus fidèle sujet, le plus intelligent et le +plus valeureux capitaine qui ait jamais paru dans les armées des +chats; un chat, Messieurs, qui, comme le plus habile politique de la +nation chatonne, avoit plusieurs fois été élu pour deputé vers les +alliés, quand il s'agissoit d'y négocier quelque affaire importante +pour la conservation de sa République, et qui, par surcroît de +dignité, avoit passé par toutes les principales charges de la +communauté des chats, et exercé, avec un jugement dont il se voit peu +d'exemples, la marguillerie dans leurs assemblées nocturnes, je veux +dire dans les sabats. Et pour comble de cruauté, et non content +d'avoir massacré le mari de celle pour qui je parle, il a encore +arraché les ongles de ma partie. + +Si l'on mesure la punition du coupable à la qualité de la personne +envers laquelle le crime a été commis, après ce que je viens d'avoir +l'honneur de produire aux yeux de la Cour, il me paroît douteux qu'on +puisse inventer un supplice assez affreux pour cet accusé. + +Eh! quel motif a porté cet infâme meurtrier à massacrer ce héros, ou, +pour mieux dire, à désoler cette famille entière? Vous ne le croiriez +pas, Messieurs: le plus vil intérêt. Cet opérateur, cet empirique, en +un mot ce marchand de mort-aux-rats, ne s'est porté à cet assassinat +que pour mieux parvenir à débiter sa drogue. Le fameux Mitoulet étoit +l'ennemi juré des rats; autant il en trouvoit, autant étoient-ils +croqués par sa dent meurtrière. Mitoulet étoit le rempart le plus +assuré de cette ville; il nuisoit par là au commerce et à la +réputation de Polichinel. Personne n'étoit curieux d'acheter de la +mort-aux-rats: Mitoulet suffisoit pour les détruire. + +Voilà, Messieurs, voilà la source et la cause de la haine de +Polichinel: il regarda cet illustre défenseur comme son plus mortel +ennemi; Polichinel périssoit si Mitoulet conservoit des jours +précieux. Il ne lui en fallut pas davantage pour l'engager à commettre +le plus grand de tous les crimes, en portant ses mains hardies sur la +personne de Mitoulet. + +Eh! que deviendra la société, s'il est ainsi permis de massacrer ses +plus grands bienfaiteurs, et si notre interêt nous engage à donner la +mort à tous ceux qui peuvent nous nuire? + +Marchands, puisque la notable race des chats est éteinte, qui mettra +désormais vos marchandises à couvert de la morsure des rats? + +Soldats! qui veillera à la conservation de la bourre et de la mèche +de vos mousquetons? + +Et vous, dames si bien parées! qui les empêchera de ronger vos habits +magnifiques, vos blondes, et d'insulter même jusqu'à votre visage, en +y léchant le lard dont vous empruntez vos teints fleuris[248] et vos +grâces artificielles? + +[Note 248: Le Gorgibus des _Précieuses ridicules_ reproche à ses +filles la grande quantité de lard dont elles faisoient un usage +pareil; et un siècle après, on le sait, le maréchal de Richelieu +demandoit au même procédé les apparences de son éternelle jeunesse.] + +Avocats, procureurs, greffiers, tabellions, huissiers, sergens, en un +mot tout ce que la chicane a de plus formidable! que ne devez-vous pas +craindre pour vos papiers? + +Ce n'est là, Messieurs, qu'une légère partie de tous les maux que va +causer la mort du fameux Mitoulet. + +Au premier bruit de cet assassinat, tous les chats sont accourus. Que +de miaulemens! que de regrets! que de plaintes! que de gémissemens! On +perdoit en lui un vaillant capitaine, l'espoir de sa nation, plus +grand encore par les rares qualités du coeur et de l'esprit que par +ses talens. Lion dans les combats, mais modeste après la victoire; +libéral, désintéressé; pour tout dire enfin, entièrement dévoué aux +intérêts de sa patrie, chacun le pleura comme un ami, un protecteur et +un père. + +Mais quelle fut la désolation de dame Minette, ma partie? Bien moins +sensible au supplice que ce malheureux lui avoit fait subir qu'à la +perte qu'elle venoit de faire, représentez-vous, Messieurs, ce que la +douleur a de plus amer, et à peine vous formerez-vous un tableau de sa +triste situation. + + _............... Quis, talia fando, + Mirmidonum, Dolopumve, aut duri miles Ulixei, + Temperet a lacrimis!_ + +Il ne revenoit jamais que chargé des dépouilles de ses ennemis; ses +premiers regards se tournoient toujours vers Minette, sa chère épouse; +il lui miauloit amoureusement, il la léchoit avec délectation, il lui +faisoit patte de velours. Elle, à son tour, recevoit ce vainqueur dans +ses pattes: il confondoit ses lauriers dans les tendres caresses de sa +moitié. Peu semblable à ces héros qui se croyent tout permis, Mitoulet +étoit fidèle à son épouse. Aux vertus d'un grand chat il joignoit +encore celle d'un chat de bien. + +Qu'allez-vous devenir, Minette infortunée? Veuve de cet Hector[249], +vous allez essuyer le sort de la malheureuse Andromaque: vos fils sont +autant d'Astianax qui éprouveront le sort du fils de ce héros troyen. +Polichinel est pire pour eux que tous les Grecs ensemble: c'est un +Ulisse, un Pyrrhus acharné à leur ruine; ils ressembleroient à leur +père, il les massacrera également. + +[Note 249: Voyez l'_Illiade_ d'Homère. (_Note de l'auteur._)] + + ............... Venez, famille désolée; + Venez, pauvres enfans devenus orphelins, + Venez faire parler vos esprits enfantins; + Oüi, Messieurs, vous voyez ici notre misère: + Nous sommes orphelins[250]..... + +[Note 250: _Les Plaideurs_, acte III, scène avant-dernière.] + +Qui ne seroit touché de l'état pitoyable où ils sont réduits!... C'est +à vous, Messieurs, à les vanger et leur mère. La mort d'un père et +d'un époux crie et demande justice. Faut-il laisser un semblable +forfait impuni? Polichinel mérite les tourmens les plus inouïs. Après +ce que je viens d'avoir l'honneur de vous dire, pourroit-il échapper à +la rigueur de vos jugemens? L'intérêt particulier de mes parties, +l'intérêt public, tout se lie et se joint contre cet infâme meurtrier +pour qu'il subisse la peine due à ses crimes. + +Ne croyez pas, en l'épargnant, de laisser un ennemi aux rats: sa +drogue n'est que celle d'un opérateur, plus nuisible, plus dangereuse +qu'utile; les fils de Mitoulet, bientôt devenus grands, feront revivre +leur père et rendront à l'univers sa tranquillité. + +Je conclus, Messieurs, à ce qu'il plaise à la Cour déclarer ledit +Polichinel düement atteint et convaincu du meurtre commis en la +personne de messire Rominagrobis Mitoulet, et, pour réparation de ce +crime, ordonner que son enseigne sera dépendüe et lui y être pendu à +la place; déclarer ses biens acquis et confisqués au profit de la +veuve et de ses fils, avec tous dépens, dommages et intérêts, et, en +cas de récidive, le condamner aux galères. + + Leu et approuvé par moi, censeur pour la police, ce + 29 août 1743. + + _Vu l'approbation, permis d'imprimer. A Paris, + ce 2 septembre 1743._ + + MARVILLE. + + * * * * * + +_Plaidoyer pour Boscot Polichinel, marchand épicier-droguiste, +défendeur;_ + +_Contre Gerofflette Perronnelle Minette, veuve de Rominagrobis +Mitoulet, demanderesse, accusatrice._ + + +MESSIEURS, + +Je parle ici pour Boscot Polichinel, bourgeois de cette ville, +marchand épicier-droguiste, contre Gerofflette Perronnelle Minette, +veuve de Rominagrobis Mitoulet, demanderesse, accusatrice. + +Le combat qui s'engage entre les parties a de quoi vous surprendre. +C'est une chatte qui poursuit la mort de son prétendu mari; +eussiez-vous jamais cru avoir à juger de la destinée d'un chat? Mais +Mitoulet n'étoit pas, ainsi qu'on vous l'a dit, de ces chats +ordinaires; ses vertus et ses talens devoient le distinguer de ceux de +son espèce. Des vertus et des talens dans un chat! Pour moi, j'avois +jusque alors vécu dans l'opinion que tout le mérite d'un chat +consistoit à croquer une souris; mais il appartenoit à nos adversaires +d'ennoblir de si petites idées. + +Quels pleurs cependant n'a pas coûté la mort d'un si noble chat! Vous +avez entendu les miaulemens de notre partie adverse; on n'a rien +oublié pour vous attendrir. Rappellez-vous ces tristes images: une +veuve désolée, six petits chatons orphelins, un mari, un père +assassiné! A des traits si frappans, peu s'en faut que je n'aye +moi-même versé des larmes; et quel est le barbare qui n'eût pas +pleuré? Daignez pour un instant calmer des mouvemens si vifs, et +accordez-moi une audience favorable. + +Quand je ne serois pas aussi persuadé que je suis, Messieurs, de la +solidité de vos jugemens, le bon droit du malheureux accusé dont +j'embrasse ici la défense me donne une juste confiance que vous +voudrez bien vous déclarer hautement protecteurs de son innocence. +C'est un misérable disgracié de la nature, à qui elle ne semble avoir +refusé tous ses dons extérieurs que pour l'orner plus libéralement du +don le plus précieux de tous, je veux dire de celui de l'esprit, +qualité qu'il possède au suprême degré et dont il fait un si bon +usage, qu'elle ne lui gagne pas moins l'estime de tous ceux qui le +voyent et qui l'entendent que son triste état leur fait de compassion. + +Ce Polichinel, Messieurs, né de parens obscurs et pauvres, n'a reçu +d'eux qu'une éducation convenable à leur triste état; mais son heureux +génie, et plus encore sa probité, l'ont toujours soutenu jusques +aujourd'huy, sans que jamais la pauvreté l'ait porté à quelque mauvais +coup, ainsi que notre partie adverse a l'audace de nous le reprocher. + +Je ne nierai point cependant, Messieurs, qu'il n'ait tué Rominagrobis +Mitoulet, ce chat si vanté et peint par nos adversaires d'un si +ridicule pinceau. Oui, il l'a tué; mais jamais attentat mérita-t-il +mieux un pareil châtiment? Aux belles qualités qu'on lui a si +libéralement attribué, on eût dû ajouter la perfidie et l'ingratitude +dont il s'est si souvent noirci envers celui pour qui je parle. Ces +vertus eussent encore rehaussé son tableau. Ma partie ne l'a que trop +long-temps gardé chez lui: il étoit depuis deux ans l'objet de son +amitié, et les artificieuses caresses de ce traître animal avoient sçu +si bien gagner son coeur, que, quelque dure que fût sa pauvreté, +Mitoulet (grâce à la vigilance et aux soins de son maître) ne s'en +étoit presque jamais senti; mais tel est le caractère d'un traître, +que rien ne peut jamais mériter sa reconnoissance. + +Un soir que Polichinel, accablé d'inanition et d'inquiétude, étoit +assis au coin de son feu, plus triste de n'avoir rien pour le souper +de Mitoulet que pour le sien propre, ce scélérat, que dis-je? ce trop +digne chat, ne pouvant plus long-temps se retenir, s'élance avec furie +sur Polichinel; il eût sans doute ajouté à toutes les belles actions +qu'on vous a décrites celle d'étrangler son maître, si Polichinel, +dans ce danger, n'eût eu la présence d'esprit de prendre son sabot et +d'en casser la tête de cet ingrat animal, qui ne payoit tous les bons +traitemens de son maître que par la plus noire de toutes les +perfidies. + +Vous voyez bien, Messieurs, par ce récit aussi vrai que touchant: + +Premièrement, que Polichinel, en tuant le traître Mitoulet, ne l'a +puni que comme il le méritoit; + +Secondement, que les tourmens les plus affreux n'auroient pu effacer +la noirceur de son crime; + +Troisièmement, qu'un scélérat capable d'une telle trahison n'avoit été +que trop long-temps comblé de caresses par Polichinel; + +Quatrièmement, enfin, que l'aversion que quantité de gens ont pour +cette maudite engeance est on ne peut mieux fondée, puisque nous ne +voyons que trop tous les jours une infinité d'exemples de leur +monstrueuse malice. Je vous en retracerois la mémoire, si je ne +craignois d'entrer dans un détail d'autant plus inutile, sans doute, +que vous n'en ignorez pas les tragiques avantures. Voilà cependant +quel est le premier crime dont on ose nous accuser? On transforme en +forfait une action de justice de la part de Polichinel! Devoit-il donc +se laisser étrangler? devoit-il, pour conserver les jours d'un chat si +respectable, s'abandonner au meurtre et à la trahison? + +Nos ennemis, Messieurs, ne se sont pas contentés de nous accuser de ce +prétendu crime: à la médisance ils ont joint la calomnie. Polichinel, +disent-ils encore effrontément, a arraché les ongles de cette veuve. +Quelle perte, en effet, que les ongles de cette chatte! Si je voulois +pour un moment me prêter à toute son illusion, je vous dirois que sans +ongles elle en sera plus traitable et plus retenüe; ses ongles ne +repousseront que trop tôt, et lui rendront toute sa férocité. Eh! +connoît-on Polichinel, pour le croire coupable de cette action? + +Non, Messieurs, Polichinel n'a jamais fait le mal de dessein +prémédité. Je pourrois, pour prouver ce que j'avance, emprunter la +voix de tous ceux qui le connoissent, et pas un d'eux ne me +contrediroit; mais, pour démontrer invinciblement ce que j'ai +l'honneur de vous exposer, j'aurai seulement recours à la base +fondamentale de toutes les accusations qui se font juridiquement: + + _Quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando;_ + +et par là je vous ferai voir combien cette accusation est mal fondée. + +Cette Perronnelle Minette demeuroit chez un voisin de Polichinel, sur +le même pallier, et, en digne veuve de Mitoulet, elle ne lui céda +jamais en aucune de ses belles qualités. Le peu d'intelligence qui +avoit été entre ce beau couple n'affligea pas extrêmement la +survivante, et six petits chatons, fruits de leur mariage, et par +conséquent héritiers de la méchanceté de leurs parens, devinrent +bientôt les objets de sa haine et de son aversion. Comme Polichinel ne +connut jamais la vengeance, il oublia bientôt l'attentat de son mari, +la reçut volontiers chez lui et ne lui témoigna aucun ressentiment. + +Un jour de fête solemnelle dans toutes les cuisines, je veux dire un +jour de mardi-gras, le pauvre Polichinel faisoit boüillir son pot +(chose qui ne lui arrive pas souvent). Cette bête affamée entra +furtivement chez lui, attirée par l'odeur de la cuisine; elle voulut, +aussi bête que gourmande, pêcher la viande dans le pot qui boüilloit; +mais sa gourmandise lui coûta cher: ses griffes s'y dessolèrent et y +restèrent pour preuve de sa gloutonnerie. A ses miaulemens, +Polichinel, occupé à autre chose, se retourna, et, par une douceur +qu'on voit rarement en semblable occasion, se contenta de la mettre +dehors de chez lui. + +Après cela, Messieurs, elle osera porter l'audace et l'effronterie +jusqu'à paroître en ce lieu en qualité d'accusatrice, lorsqu'elle y +devroit elle-même redouter la rigueur de vos jugemens! assurément il +faut être de la dernière des impudences pour faire un pareil coup. +Mais il est aisé de voir ce qui l'a portée à cette extrémité: elle +s'est imaginé, jugeant de Polichinel par elle-même, qu'il alloit sans +doute la poursuivre criminellement; et, pour éluder le châtiment +qu'elle méritoit, elle est venüe l'attaquer la première. N'est-ce pas +là le comble de la méchanceté, et un pareil monstre d'iniquité +devroit-il encore voir le jour? Elle accuse Polichinel d'avoir tué son +mari. Ah! connut-elle jamais les liens conjugaux, pour être sensible à +leur rupture? Bien plus, elle l'accuse de lui avoir arraché les +ongles... Ne faut-il pas être bien hardie pour oser seulement parler +de ce qui la devroit couvrir de honte, si elle en étoit capable? +A-t-on jamais fait un crime à un homme de gagner légitimement sa vie? +Non, assurément. C'est cependant, Messieurs, ce qu'elle prétend faire. +Polichinel fait un petit négoce d'épicerie, dont le gain est aussi +modique que légitime. Parmi plusieurs drogues, il vend de la +mort-aux-rats, qui en fait partie. Elle ne laisse pas de lui en faire +un crime, quoiqu'il me seroit aisé, si je voulois, de prouver que +cette drogue est plus commode et plus propre que les chats pour se +défaire des rats et des souris. Sans entamer cette question, je finis +en deux mots, Messieurs, par vous supplier d'examiner quelle est +l'accusation et quel est l'accusé. Ces deux considérations, jointes à +ce que je viens d'avoir l'honneur de vous dire, me font espérer que +vous voudrez bien, en terrassant les méchans, faire triompher +l'innocence. Par ces raisons, + +Je conclus, Messieurs, à ce qu'il vous plaise confirmer Polichinel +dans le droit de vendre et débiter de la mort-aux-rats, le déclarer +indüement accusé du meurtre commis en la personne de Mitoulet, +condamner Minette, sa veuve, à lui faire réparation d'honneur +authentique, dont sera dressé acte et déposé au greffe; la condamner, +elle et toute sa race, au bannissement perpétuel, avec tous dépens, +dommages et intérêts. + + +_Jugement._ + +Parties oüies, nous avons ordonné que l'action de ladite Perronnelle +Minette sursoira jusqu'à sa qualité certaine, ses enfans étant +mineurs, et n'ayant point fait apparoir d'acte de délibération de +parens par lequel elle eût été nommée tutrice à iceux, et cependant +provisoirement défend à Polichinel d'user du métier de droguiste, même +de vendre aucunes drogues, pour quelque cause que ce soit, sans qu'il +justifie de sa lettre de maîtrise, dépens réservés. + + Lû et approuvé par moi, censeur pour la police, ce 29 + aoust 1743. + + _Vû l'approbation, permis d'imprimer. A Paris, + ce 2 septembre 1743._ + + MARVILLE. + +Registré sur le livre de la communauté des libraires-imprimeurs de +Paris, nº 2199, conformément aux règlemens, et notamment à l'arrêt de +la cour du parlement du 3 décembre 1705. A Paris, ce 13 septembre +1743.--_Signé_ SAUGRAIN, syndic. + + * * * * * + + + _Les merveilles et les excellences du salmigondis de l'aloyau, + avec les Confitures renversées._ + + _A Paris, chez Jean Martin,_ 1627. In-8. + + + Le Roux, ta gentille humeur + Merite bien qu'un rimeur, + Des plus gentils de sa race, + Pour toy grimpe sur Parnasse. + + Un jour, beuvant rejouys + A la santé de Louys + Et de Charles ton bon maistre, + Il t'en souviendra peut-estre, + Tu laissas les mets royaux + Pour manger les alloyaux. + Tu me fy promestre, en somme, + Sur la foy d'un galant homme, + Qu'en vers je celebrerois + Ces morceaux dignes des rois. + Je m'acquitte de ma debte + En monnoie de poëte. + Si Rouillard s'est esbatu + Sur le renom d'un festu[251] + Qu'un miserable asne mange; + Si Pasquier, en sa loüange + De la puce de Poitiers[252], + A du bruict en nos quartiers, + Loüant l'aloyau, j'espère + La faveur autant prospère, + Voire plus, car le subject + Est plus noble et moins abject. + + Arrière donc, ô viandes + Delicates et friandes, + Et de quy l'enorme coust + Faict à maint perdre le goust! + A la table epicurée + Vous servirez de curée; + Soient de vos morceaux disnez + Les hommes effeminez! + Vous fistes perdre Capoue: + Aux vils corbeaux je vous voüe. + + Hercule ne vouloit pas + Vous avoir en ses repas; + Au goust des Alcibiades + Vous eussiez esté trop fades: + Le boeuf seul les contentoit; + Un aloyau seul estoit + La solide nourriture + Convenable à leur nature. + + Aux geants membrus et forts, + Aux athlètes grands de corps, + Les chairs grosses et charnues + Plaisent mieux que les menues; + Les poussins, les pigeonneaux, + Les bizets[253], les estourneaux, + Les moineaux, les allouettes, + Sont pour les marionettes, + Pour les petits marjolets, + Pour les petits hommelets + Quy n'osent paroistre en rue, + Tant ils ont peur de la grue[254]. + Tant de mets et d'entremets + Ne furent propres jamais + Aux phylosophes antiques. + Je m'en rapporte aux ethiques. + + Les diverses qualitez + Amènent des cruditez; + Les cruditez indigestes + Sont à la santé molestes; + De là viennent les douleurs + Tant aux intestins qu'ailleurs, + Les choliques, les tranchées, + Sinistres aux accouchées; + Les vertiges du cerveau + Avec la fièvre de veau[255]. + Quy soi-mesme se commande, + Et quy, sobre, ne demande + Qu'un aloyau pour tout mets + N'est point malade jamais. + + Un aloyau profitable + Repare tout une table + Du beau lustre coloré + De son rouge sur-doré. + Il paist nostre faim plus grosse, + Et l'on retrouve en la sausse + L'appetit perdu souvent: + De mort il le rend vivant. + + Nutritive est la fumée + A la personne affamée; + Et, si vous ne me croyez, + Feuilletez les plaidoyez. + Entre la Rotisserie, + Jadis, et la Gueuserie, + Il se mut un gros procez. + N'ayant mangé leurs pains secz, + Mais, au flair de la viande, + Les gueux payèrent l'amende[256]; + + Et mesmement aux faulx dieux + Le flair en est gracieux: + Il les contente, où leur prestre + Veult la chair pour en repaistre. + Les prestres et les devins + Des sacrifices divins, + Aux solennelles journées, + Enlevoient les charbonnées: + C'est tout un et l'aloyau, + J'en croy le boucher Croyau. + + Il sera de bonne sorte, + Et tel qu'on nous en apporte + De Sainct-Etienne-du-Mont[257] + Ou de nostre Petit-Pont[258]. + Ceux de la pièce première + N'ont pas la gloire dernière. + Les uns sont à deux costez, + Et les autres, escourtez, + N'en ont qu'un: c'est au choix vostre + Que de prendre l'un ou l'autre. + Les plus gras sont les meilleurs. + Manquent-ils, allez ailleurs. + La viande est tant plus franche + Que la graisse en est plus blanche, + Et plus tendre elle sera. + + La dame l'embrochera + D'une gentille manière, + Sinon vostre chambrière, + Ou bien vostre marmiton. + A la guerre, un long baston + Sert bien souvent d'une broche. + Le feu ne sera trop proche, + D'autant qu'il le raviroit[259] + Plustost qu'il ne le cuiroit. + + Moyenne soit la distance. + C'est au feu qu'est l'importance: + Il doibt estre bel et bon; + Le meilleur est de charbon. + Celuy quy vire et quy tourne + Ordinairement sejourne + Sur le plus espais costé. + Qui le brusle soit frotté. + Il vaut mieux que l'on n'y mette + Qu'une personne discrette. + Ne tournez pas au rebours: + Je hais trop les mauvais tours + A l'ancienne coustume. + Cuite est la chair quy ne fume; + Sèche, elle a moins de saveur. + Je tiendrois à grand'faveur + Qu'elle mouillast mon assiette. + Sur l'espaule une serviette, + Vous le desembrocherez, + Au plat vous le poserez. + + Le sel et l'eau sont la sausse. + Tel y a quy la rehausse + Avec du vinaigre aux aulx; + Mais ce sont les Champenaux. + Il n'est meilleure poyvrade, + Meilleure capylotade, + Ny meilleur salmygondis, + Tel qu'en apprestoit jadis + Nostre maistre La Fontaine, + La Fontaine Marmitaine. + L'amy que j'ayme d'amour + Avoit dict qu'à mon retour + J'en trouverois un en broche. + L'heure du souper approche: + Je m'en vay voir s'il est cuit. + Adieu, bonsoir, bonne nuit. + +[Note 251: Allusion au livre singulier dont voici le titre: _La +magnifique doxologie du festu_, par M. Sebastien Roulliard, de Melun, +advocat au parlement. Paris, 1610, in-8º.] + +[Note 252: C'est la fameuse puce qu'Estienne Pasquier, étant à +Poitiers pour les _Grands jours_, aperçut sur le sein de la belle +Catherine des Roches, et au sujet de laquelle il ouvrit une sorte de +concours poétique. Tous les célèbres auteurs y prirent part, non +seulement ceux qui écrivoient en françois, mais ceux qui faisoient des +vers grecs, latins, italiens et espagnols. Aussi le P. Garasse a-t-il +dit: «Cette puce a tant couru et sauté dans les esprits fretillans des +François, des Italiens, des Flamands, qu'ils en ont fait un Pégase.» +(_Recherche des recherches_, liv. V, ch. 10.) Pasquier fit un recueil +de tous ces vers, qu'il dédia à M. Achille du Harlay, président des +Grands-jours, et qu'on trouve à la fin de son volume: _la Jeunesse +d'Estienne Pasquier et sa suite_, Paris, Jean Petit-Pas, 1610, in-8º. +Le recueil a lui-même pour titre: _La Puce, ou jeux poétiques françois +et latins composés sur la puce aux Grands jours de Poitiers, en_ 1579. +Il avait déjà paru isolément en 1581 et 1583, sous le titre de: _La +Puce de madame des Roches_.] + +[Note 253: Le _biset_ est un pigeon sauvage un peu plus petit que le +ramier, ayant les pieds et le bec rouges.] + +[Note 254: Comme les pygmées d'Homère, que les grues dévorèrent.] + +[Note 255: On appeloit ainsi l'espèce de malaise mêlé de frissons qui +suit les débauches de bonne chère. «Il a fièvre de veau, il tremble +quand il est saoul.» (_Adages françois_, XVIe siècle.)] + +[Note 256: «A Paris, en la roustisserie du Petit-Chastelet, au devant +de l'ouvroir d'ung roustisseur, un facquin mangeoit son pain à la +fumée du roust, et le trouvoit, ainsy parfumé, grandement savoureux. +Le roustisseur le laissoit faire. Enfin, quand tout le pain fust +bauffré, le roustisseur happe le facquin au collet, et vouloit qu'il +luy payast la fumée de son roust. Le facquin disoit en rien n'avoir +ses viandes endommaigé, rien n'avoir du sien prins, en rien luy estre +debiteur. La fumée dont est question evaporoit par dehors: ainsi, +comme ainsi se perdoit-elle, jamais n'avoit esté dit que dedans Paris +on eust vendu fumée de roust en rue. Le roustisseur replicquoit que de +fumée de son roust n'estoit tenu nourrir les facquins, et renioit, en +cas qu'il ne le payast, qu'il luy osteroit ses crochets. Le facquin +tire son tribart, et se mettoit en deffense. L'altercation fust +grande; le badaud peuple de Paris accourut au debat de toute part. Là +se trouva à propos Seigni Joan, le fol citadin de Paris. L'ayant +aperceu, le roustisseur demanda au facquin: Veulx-tu sus nostre +differend croire ce noble Seigni Joan? Ouy, par la sambre guroy! +respondit le facquin. Adonc Seigni Joan, ayant leur discord entendu, +commanda au facquin qu'il luy tirast de son bauldrier quelque pièce +d'argent. Le facquin luy mist en main ung tournois Philippus. Seigni +Joan le print et le mist sur son espaule gausche, comme explorant s'il +estoit de poids; puis le timpoit sur la paulme de sa main gausche, +comme pour entendre s'il estoit de bon alloy; puis le posa sus la +prunelle de son oeil droict, comme pour veoir s'il estoit bien marqué. +Tout ce fust faict en grand silence de tout le badaud peuple, en ferme +attente du roustisseur et desespoir du facquin. Enfin le feit sur +l'ouvroir sonner à plusieurs fois; puis, en majesté presidentale, +tenant sa marotte au poing, comme si feust un sceptre, et affublant en +teste son chaperon de martres singesses, à aureilles de papier fraisé +à poinct d'orgues, toussant prealablement deux ou trois bonnes fois, +dist à haulte voix: La cour vous dict que le facquin qui a son pain +mangé à la fumée du roust civilement a payé le roustisseur au son de +son argent; ordonne la dicte cour que chascun se retire en sa +chacunière, sans despens, et pour cause.» (Rabelais, liv. III, ch. +36.)] + +[Note 257: Il veut parler des boucheries voisines de cette église, +et qui, dès le XIIe siècle, avoient fait donner à la rue +Montagne-Sainte-Geneviève le nom de rue des Boucheries.] + +[Note 258: On vendoit toutes sortes de denrées sur le Petit-Pont, V. +notre _Paris démoli_, 2e édit., p. XLV.] + +[Note 259: Vieux mot que la langue culinaire a seule conservé. _Havir_ +se dit pour l'action du feu trop vif, qui dessèche la viande par +dehors sans la cuire à l'intérieur. C'est, selon Ménage, le mot grec +[Grec: auein], rôtir, brûler.] + + * * * * * + +_Les Confitures renversées._ + + Quy veult empescher un vilain, + Il luy faut mestre un oeuf en main. + Que tu m'empeschas, ô Voicture[260], + Avec tes pots de confiture! + + Il te souvient qu'à mon depart + J'en pris en mes mains bonne part, + Ayant serré l'autre partie + Dans ma pochette appesantie. + + De chez toy chez nous y a loin, + Et tout du long de ce chemin + Il n'y eut fils de bonne mère, + Quy ne me creust apothicaire. + + Ayant les deux mains à mes pots + (Ils cuidoient choir à tout propos), + Le moyen de faire l'honneste! + Mon chapeau tenoit à ma teste, + + Les uns m'estimoient desdaigneux, + Les autres m'appeloient teigneux. + Je ne sçay qui disoit: Malherbe, + Qui sçait bien, n'est pas tant superbe. + + En evesque, non autrement, + Je les saluois froidement, + Rasserenant ma triste mine, + En tournant le col vers l'eschine. + + Quoy qu'assez chiche de salut, + Le malheur toutefois voulut + Que je repandisse la saulce + Tant sur le manteau que la chausse. + + De mal en pis, un autre effect + Dedans ma pochette se faict: + Tout pesle-mesle se renverse, + Et n'est doubleure qu'il ne perse. + + Mes vers se trouvèrent dessous, + Bon Dieu! que mes vers estoient doux! + Ma bienheureuse gibecière + En fut enduicte toute entière. + + Il ne fut sol ny carolus[261] + Quy ne fust lors pris à la glus. + Alors j'appris que chose aucune + N'est si douce que la pecune. + + Du travers de la cuisse au corps + La douceur me passa dès lors. + Si Dieu veut qu'elle y persevère, + Je ne seray plus tant sevère. + + Le plus petit chien de chez nous + Me trouva plus que son laict doux; + Il fut si friand de la sausse, + Qu'il a presque avallé ma chausse. + + Tant et tant ce petit coquin + En barboüilla son musequin, + Qu'il n'est chien au mont Sainct-Hilaire + Quy ne le suive et ne le flaire. + + Amy Voicture, étant sur tous + Et plus que confiture doux, + Ne me donne plus confiture + Sans un laquay pour la voiture. + +[Note 260: C'est Voiture le poète; nous le reconnaissons bien à ce +cadeau de friandises.] + +[Note 261: Petite pièce de billon mise en cours par Charles VIII, et +tout à fait baissée de valeur à l'époque où ces vers furent écrits. +Elle ne valoit alors que dix deniers.] + +FIN. + + * * * * * + + +TABLE DES MATIÈRES. + + + Préface. v + + 1. Ensuit une remonstrance touchant la garde de la librairie + du Roy, par Jean Gosselin, garde d'icelle librairie. 1 + + 2. Le Diogène françois, ou les facetieux discours du vray + anti-dotour comique blaisois. 9 + + 3. Histoires espouvantables de deux magiciens qui ont esté + estransglez par le diable, dans Paris, la semaine sainte. 23 + + 4. Discours fait au parlement de Dijon sur la presentation des + Lettres d'abolition obtenues par Helène Gillet, condamnée à + mort pour avoir celé sa grossesse et son fruict. 35 + + 5. Histoire veritable de la conversion et repentance d'une + courtisanne venitienne, laquelle, après avoir demeuré long + temps souillée dans les lubricitez et ordures de son peché, + Dieu a faict reluire dans son ame les rayons de son amour, + et l'a retirée à soy. 49 + + 6. Les singeries des femmes de ce temps descouvertes, et + particulièrement d'aucunes bourgeoises de Paris. 55 + + 7. La Chasse et l'Amour, à Lysidor. 65 + + 8. Dialogue fort plaisant et recreatif de deux marchands: l'un + est de Paris, et l'autre de Pontoise, sur ce que le Parisien + l'avoit appelé Normand; ensemble deffinition de l'assiette + d'icelle ville de Pontoise selon les Chroniques de France. 75 + + 9. Discours prodigieux et espouvantable de trois Espaignols et + une Espagnolle, magiciens et sorciers, qui se faisoient porter + par les diables de ville en ville; avec leur declaration d'avoir + fait mourir plusieurs personnes et bestail par leurs sorcillèges, + et aussi d'avoir fait plusieurs degâts aux biens de la terre. + Ensemble l'arrest prononcé contre eux par la Cour du parlement + de Bordeaux, le samedi 10 mars 1610. 87 + + 10. Histoire admirable et declin pitoyable advenu en la personne + d'un favory de la cour d'Espagne. 95 + + 11. Examen sur l'inconnue et nouvelle caballe des frères de la + Rozée-Croix, habituez depuis peu de temps en la ville de Paris. + Ensemble l'histoire des moeurs, coustumes, prodiges et + particularitez d'iceux. 115 + + 12. Role des presentations faictes aux Grands Jours de + l'Eloquence françoise. 127 + + 13. Recit veritable du grand combat arrivé sur mer, aux Indes + Occidentales, entre la flotte espagnole et les navires + hollandois, conduits par Lhermite, devant la ville de Lima, + en l'année 1624. 141 + + 14. Discours veritable de l'armée du très vertueux et illustre + Charles, duc de Savoie et prince de Piedmont, contre la ville + de Genève, ensemble la prise des chasteaux que tenoyent les + habitans de la ditte ville, par J. K. S. sieur de la + Chapelle. 149 + + 15. Histoire miraculeuse et admirable de la comtesse de Hornoc, + flamande, estranglée par le diable, dans la ville d'Anvers, + pour n'avoir trouvé son rabat bien godronné, le 15 avril + 1616. 163 + + 16. Discours au vray des troubles naguères advenus au royaume + d'Arragon, avec l'occasion d'iceux, et de leur pacification + et assoupissement. 169 + + 17. Recit naïf et veritable du cruel assassinat et horrible + massacre, commis le 26 août 1652, par la Compagnie des + frippiers de la Tonnellerie, en la personne de Jean + Bourgeois. 179 + + 18. Les Grands Jours tenus à Paris par M. Muet, lieutenant + du petit criminel. 193 + + 19. La revolte des Passemens. 223 + + 20. Ordonnance pour le faict de la police et reglement + du camp. 259 + + 21. Combat de Cyrano de Bergerac avec le singe de Brioché, au + bout du Pont-Neuf. 277 + + 22. La prinse et deffaicte du capitaine Guillery. 289 + + 23. Le bruit qui court de l'Espousée. 305 + + 24. La conference des servantes de la ville de Paris, soubs + sainct Innocent, avec protestations de bien ferrer la mule + ce caresme pour aller tirer à la blanque à la foire de + Sainct-Germain, et de bien faire courir l'anse du panier. 313 + + 25. Le triomphe admirable observé en l'alliance de Betheleem + Gabor, prince de Transylvanie, avec la princesse Catherine + de Brandebourg. 323 + + 26. La descouverte du style impudicque des courtisannes de + Normandie à celles de Paris, envoyée pour estrennes, de + l'invention d'une courtisanne angloise. 333 + + 27. La Rubrique et fallace du monde. 343 + + 28. Plaidoyers plaisans dans une cause burlesque. 349 + + 29. Les merveilles et les excellences du Salmigondis + de l'Aloyau, avec les Confitures renversées. 363 + + * * * * * + +[Notes au lecteur de ce fichier numérique: + +--L'orthographe imprimée a été conservée. + +--Les notes 139 et 144 n'ont pas d'ancre dans le texte. + +--Les lettres supérieures inhabituelles sont placées entre +parenthèses.] + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Variétés Historiques et Littéraires (1 +/ 10), by Various + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42464 *** |
