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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42464 ***
+
+ VARIÉTÉS
+
+ HISTORIQUES
+
+ ET LITTÉRAIRES,
+
+
+ Recueil de pièces volantes rares et curieuses
+ en prose et en vers
+
+ _Revues et annotées_
+
+ PAR
+
+ M. ÉDOUARD FOURNIER
+
+
+ TOME I
+
+
+
+
+ A PARIS
+ Chez P. JANNET, Libraire
+
+ MDCCCLV
+
+
+
+
+PRÉFACE.
+
+
+Jusqu'à ces derniers temps, pour les études d'histoire et de
+littérature, l'on ne s'étoit guère adressé qu'aux ouvrages traitant
+_in extenso_ de la question historique ou littéraire dont on étoit
+curieux; on n'alloit d'ordinaire qu'aux renseignements consacrés, aux
+sources connues et en évidence, c'est-à-dire aux gros livres, qui ne
+répondoient pas toujours; l'on paroissoit à peine, se douter que, tout
+près de ces documents pour ainsi dire épuisés par l'usage, auprès de
+ces volumes muets, ou ne parlant que pour se répéter, il se trouvoit
+de simples livrets, de minces plaquettes, tout remplis des faits omis
+par les grands livres, d'autant plus intéressants, la plupart, qu'ils
+étoient plus inconnus, et que l'ignorance où l'on étoit même de leur
+titre leur avoit laissé, après deux ou trois siècles, tout le piquant
+de la nouveauté.
+
+Le goût des livres rares, qui s'est si bien développé pendant toute
+la première moitié de ce siècle, a fait retrouver un très grand nombre
+des pièces dont nous parlons, et a fait assigner à chacune son prix
+vénal. Ce n'étoit pas assez: il ne suffisoit pas que ces livrets
+curieux eussent été trouvés pour le bibliophile; il falloit aussi
+qu'ils fussent acquis pour l'écrivain préoccupé des curiosités de
+toutes les histoires, de toutes les littératures; il ne falloit pas
+seulement qu'ils eussent un prix dans les ventes par devant le
+commissaire-priseur, il étoit bon qu'ils retrouvassent aussi leur
+valeur réelle devant l'amateur qui, pour se consoler de ne pas
+posséder, veut au moins pouvoir lire et travailler.
+
+Leur rareté a fait le prix vénal de ces pièces; la publicité doit
+montrer leur prix historique, leur valeur littéraire, et ainsi leur
+réhabilitation ressortira de deux contraires. Voilà ce que nous nous
+sommes dit, voilà ce qui nous a guidé dans la recherche de celles dont
+ce volume commence le recueil.
+
+Nous nous adressons à toutes les classes de lecteurs curieux et
+travailleurs; nous voulons apporter à chacun, quelle que soit la
+préoccupation de ses études, notre lot de connoissances nouvelles et
+de documents inattendus; c'est pour cela qu'au lieu de suivre un ordre
+quelconque, qui nous eût, fatalement rendu exclusif, et nous eût
+forcé, dès l'abord, de démentir notre titre, nous nous sommes imposé
+le désordre qu'on remarquera dans ce premier volume, comme dans les
+suivants, et qui nous permettra, grâce à son sans-gêne et à son mépris
+des transitions, de satisfaire ensemble et l'une après l'autre toutes
+les curiosités.
+
+L'immense période comprise entre la seconde partie du XVIe siècle et
+la Révolution, tel est l'espace que nous nous promettons d'explorer,
+dans tout ce qu'il a d'intéressant au point de vue des faits de
+l'histoire ou des oeuvres de l'esprit.
+
+ * * * * *
+
+
+ _Ensuit une remonstrance touchant la garde de la librairie du
+ roy, addressée à toutes personnes qui ayment les lettres, par
+ Jean Gosselin, garde d'icelle librairie[1]._
+
+ [Note 1: Jean Gosselin succéda à Mathieu LaBssie comme garde de
+ la bibliothèque du Roi à Fontainebleau. (_Discours sur l'histoire
+ de la bibliothèque du Roi_, en tête du 1er volume du catalogue
+ imprimé, p. 16.)]
+
+
+Vous, Messeigneurs, et autres personnes qui avez cest honneur d'aimer
+les lettres et ceux qui les traittent, je, Jean Gosselin, garde de la
+librairie royale, vous prie d'entendre le brief discours qui ensuit:
+
+Il y a trente-quatre ans et plus que j'ay la charge de garder la
+librairie du roy, qui est un des plus beaux thresors de ce royaume,
+durant lequel temps je l'ay gardée plusieurs années dedans le chasteau
+de Fontainebleau, et puis, par le commandement du roy Charles IX[2],
+je la feis apporter en ceste ville de Paris; et combien que, depuis le
+temps que j'ay la charge de garder la dicte librairie, les sciences et
+lettres ayent eu beaucoup de traverses et adversitez, si est-ce que
+Dieu m'a faict la grace d'avoir fidellement gardé icelle librairie, et
+d'avoir empesché plusieurs fois qu'elle n'ayt esté dissipée ou ruynée,
+et signamment depuis le commencement des derniers troubles, que
+quelques uns des supposts de la ligue ont voulu s'ingérer d'entrer en
+icelle, souz couleur d'y vouloir donner ordre selon leur façon,
+lesquels j'ay empesché, par la grace de Dieu et par l'ayde de
+Messeigneurs et amis, et, voyant que je ne pourois plus résister
+contre la force de tels supposts, estimant aussi qu'ils auroient plus
+de hardiesse d'entrer en la dicte librairie en ma présence, me
+contraignant, par emprisonnement de ma personne, leur en faire
+ouverture, qu'ils n'auroient pas en mon absence, j'ay très bien fermé
+la porte d'icelle librairie, avec une bonne serrure et un bon cadenat,
+et par dedans avec une forte barre, et me suis absenté de ceste ville
+de Paris deux mois devant qu'elle ait esté assiégée, et me suis retiré
+à Saint-Denis, où estoit Sa Majesté, et par après me suis refugié en
+la ville de Meleun, qui estoit en l'obéissance du roy, là où j'ay été
+jusques à la dernière trève, durant laquelle le président de Nully,
+qui pour lors avoit moult d'autorité en ceste ville de Paris, meu
+d'une particulière affection, s'est adressé à la dicte librairie, a
+fait crocheter la serrure et le cadenat dont la porte d'icelle estoit
+fermée; et ne pouvant ouvrir icelle porte, à cause qu'elle estoit
+fermée par derrière avec une forte barre, il a fait rompre la
+muraille afin d'ouvrir la dicte porte, est entré en icelle librairie
+avec telle compagnie qu'il luy a pleu[3], et y est allé plusieurs
+fois avec ses gens, qu'on a veu s'en aller avecques luy portans
+d'assez gros pacquets soubs leurs manteaux, et a possédé la dicte
+librairie, ainsi qu'il a voulu, jusques au temps que ceste ville a
+esté réduite en l'obéissance du roy, et que Sa Majesté luy a mandé de
+me rendre les clefs d'icelle librairie, et remettre en la dite
+librairie les livres d'icelle si aucuns en avoit pris, et ledit
+président m'a seulement rendu les clefs, disant qu'il n'avoit pris
+aucune chose dedans la dite librairie. Je n'en veux pas parler plus
+avant; mais je reviens à mon propos, à moy plus nécessaire: c'est que
+vous, messeigneurs et autres personnes qui aymez les lettres et ceux
+qui les traictent, je vous supplie d'entendre l'estat calamiteux
+auquel m'ont réduit les supposts de la ligue. Aucuns de ceux qui
+estoient en ceste ville de Paris, très mal affectionnez envers les
+serviteurs du roy, estant advertis que je m'estois retiré en ville qui
+estoit en l'obéissance du roy, viennent en mon logis, auprès de
+Sainct-Nicolas-des-Champs, où j'avois laissé feu ma femme, et
+ravissent tout mon bien, tellement qu'il ne me demeure rien, et s'ils
+m'eussent trouvé, ils ne m'eussent pas laissé derrière. Voylà comment
+les dits supposts de la ligue m'ont reduit en fort grande nécessité.
+Mais Sa Majesté, pleine de bonté, ayant entendu les fidelles services
+que j'ay faits par le passé, et que je faits encores de présent, et
+aussi la grande nécessité où j'ay esté et suis encores maintenant, a
+ordonné et commandé très expressement (mesmement par l'advis de son
+conseil) à maistre Balthasar Gobelin, thresorier de l'espargne, qu'il
+ait à me payer comptant, des plus clairs deniers de sa charge, la
+somme de seize cens soixante six escus, à moy deue pour plusieurs
+années de mes gaiges, et pour deniers par moy desboursez pour
+l'entretenement de la dite librairie, de laquelle il y a mandement
+deuement expédié, dont la copie ensuit par cy après.
+
+[Note 2: Cette déclaration si positive de Jean Gosselin rétablit un
+fait altéré dans le _Discours_ cité tout-à-l'heure. Il devient
+constant que ce ne fut pas sous Henri IV, en 1595, comme les auteurs
+de cette notice, d'ailleurs excellente, l'ont avancé, mais long-temps
+auparavant, sous Charles IX, que la bibliothèque fut transférée de
+Fontainebleau à Paris.]
+
+[Note 3: Jean Gosselin a fait ailleurs une autre constatation de cet
+acte de violence et des pillages qui en furent la conséquence. Entre
+autres choses précieuses, un manuscrit françois, _Marguerites
+historiales_ de Jean Massuë, avoit été distrait de la bibliothèque. Il
+y fut réintégré après les troubles, mais un cahier y manquoit. J.
+Gosselin, qui étoit encore _garde de la librairie_, afin de renvoyer à
+qui de droit la responsabilité de cette mutilation, écrivit cette note
+sur le côté intérieur de la couverture du manuscrit: «Mémoire que le
+président de Nully, durant la ligue et durant la trève, s'est saisi de
+la librairie, laquelle il a possédée jusqu'à la fin du moys de mars,
+en MDXCIV, qui sont six mois, pendant lequel temps on a coupé ou
+emporté le premier cahier du présent livre, auquel cahier estoient
+contenues choses remarquables. _Item_, durant le temps susdit, ont
+esté emportez de cette dite librairie plusieurs livres dont le
+commissaire Chenault feist enqueste bientôt après que le dit président
+eut rendu cette librairie. Signé Gosselin, _ita est_.» Dans le
+_Discours_ qui sert d'introduction au catalogue (p. 17), cette
+curieuse note est citée, puis il est dit après: «Ce garde (Jean
+Gosselin) parle ensuite des tentatives que Guillaume Rose, evesque de
+Senlis, et Pegenac, docteur de Sorbonne, fameux ligueurs, firent dans
+un autre temps pour envahir la Bibliothèque royale; et il a adjouté
+qu'ils en furent toujours empeschez par le président Brisson, à la
+requête et à la sollicitation de lui Gosselin.» Cette circonstance,
+comme le remarquent les auteurs du _Discours_, est en contradiction
+avec ce qu'assure Joseph Scaliger dans ses _Lettres_ (lib. I, epist.
+63). A l'entendre, Barnabé Brisson «ayant eu chez lui un bon nombre
+des livres du Roi, sa veuve les vendit presque rien.» Il faut sans
+doute être moins rigoureux que Scaliger, et ne pas faire un crime de
+ces simples emprunts au malheureux président, qui ne fut que trop
+empêché pour rendre ce qu'il avait emprunté; mais il faut regretter la
+perte qui en résulta pour la bibliothèque, et qui ne fut que trop
+réelle. Parmi les livres qui ne reparurent plus se trouvait l'un des
+deux seuls exemplaires échappés à l'auto-da-fé que le numismatiste
+Hautin avoit fait de son _Traité des Médailles_. Gardant l'un pour
+lui, il avait donné l'autre à la bibliothèque du Roi: «Il en fut tiré,
+avec quelques autres, par M. Brisson, qui, les ayant portez chez lui,
+selon sa coutume, pour les examiner plus à loisir, et dans le dessein
+de les remettre à leur rang, fut prévenu de la mort, ayant péri
+malheureusement dans les désordres de la ligue. Sa veuve, qui trouva
+ce livre parmi ceux de son mari, sans démêler s'il étoit de la
+Bibliothèque royale ou non, le vendit avec les autres.» (_Essais de
+littérature pour la connoissance des livres, etc._) La Haye, 1703,
+in-12, p. 15.--Les Sainte-Marthe ont aussi parlé des pertes faites
+alors par la bibliothèque. Le père en fait mention dans l'un de ses
+opuscules, le fils dans un _Discours_ au Roi sur la bibliothèque de
+Fontainebleau. Le Prince, dans son essai historique sur la
+_Bibliothèque du Roi_, ne fait que reproduire à ce sujet ce qu'il a
+trouvé dans le _Discours_ préliminaire; il ajoute, toutefois, dans une
+longue note, que parmi les livres disparus se trouvoit le manuscrit
+des _Statuts et livre armorial des escripts et blasons des armes des
+chevaliers et commandeurs de l'ordre et milice du Saint-Esprit,
+institué par Henri III en 1578_, manuscrit magnifique qui, plus tard,
+passa de chez Gaignat dans la bibliothèque du duc de la Vallière.]
+
+Et d'autant que monsieur le thresorier ne m'en veult pas faire la
+raison, la nécessité me contraint de supplier humblement vous autres,
+Messeigneurs et autres personnes honorables qui aymez les lettres,
+qu'il plaise à chacun de vous (quand l'occasion se présentera) de
+remonstrer et persuader audit thrésorier qu'il acquerroit honneur,
+avec la grace de Dieu et des hommes, en faisant plaisir (suyvant le
+bon vouloir du roy) aux personnes qui traictent les lettres, font
+service au roy et au publiq, et spécialement en me payant ce qui m'est
+deu et ordonné par sa dicte Majesté, afin que m'acquite envers les
+gens de bien qui m'ont presté argent durant le mauvais temps qui a
+couru, et aussi que j'aye moien d'avoir du pain et des habilements en
+l'aage où je suis: car autrement (à mon très grand regret) je seray
+contrainct, après que j'ay servy fidellement quatre grands roys, par
+l'espace de trente-quatre ans, de mendier et demander l'aumosne (avec
+grande honte) à toutes personnes que je cognoistray aymer les lettres,
+plus tost que de mourir de faim en languissant.
+
+ * * * * *
+
+
+ _Ensuit la copie du mandement par lequel le Roy mande très
+ expressément à maistre Balthasar Gobelin, thresorier de
+ l'Espargne, qu'il paye à Jean Gosselin, garde de la librairie
+ royale, les gages qui lui sont deuz et les deniers qu'il a
+ desboursez pour l'entretenement de la dicte librairie._
+
+
+Henry, par la grace de Dieu, roy de France et de Navarre, à notre amé
+et feal conseiller et tresorier de nostre espargne maistre Balthasar
+Gobelin, salut. Nous vous avons mandé par nos lettres patentes du
+diseptième jour d'octobre dernier de payer à nostre bien aimé Jean
+Gosselin, garde de nostre librairie, la somme de seze cens soixante
+six escus deux tiers, à luy deue pour les causes et comme il est porté
+par nos dictes lettres, ausquelles, ainsi qu'il nous a fait humblement
+remonstrer, vous faictes difficulté de satisfaire, à cause des
+reglemens par nous nagueires faits en nostre conseil sur le faict de
+nos finances, nous suppliant très humblement, attendu que c'est chose
+deue pour ses gaiges et remboursement des frais par luy avancez pour
+la conservation et entretenement de notre dicte librairie, luy vouloir
+sur ce subvenir, pour ce est-il que ayant esgard aux longs et fidelles
+services que le dit Gosselin nous a faits, et aux feus roys nos
+predecesseurs, en quoi il a reçeu de grandes pertes en ses biens, et
+desirants luy donner moyen de vivre le reste de ses jours, nous
+voulons et nous vous mandons très expressement par ces presentes que,
+sans vous arrester ny avoir aucun egard aux dicts reglements, vous
+ayez, des plus clers deniers de vostre charge, à payer, bailler et
+délivrer comptant à iceluy Gosselin, la dicte somme de seize cents
+soixante six escus deux tiers, selon et tout ainsi qu'il vous est
+mandé faire par nos dictes lettres cy attachées sous nostre
+contreseel, sans qu'il luy soit besoing de plus en venir à plainte à
+nous, nonobstant lesdicts réglements et deffences au contraire, de la
+rigueur desquelles nous l'avons excepté et reservé, exceptons et
+reservons, et vous en avons dechargé et dechargeons par ces dictes
+presentes, signées de notre main, car tel est nostre plaisir. Donné à
+Paris, le quatrième jour de mars l'an de grace mil cinq cens quatre
+vings quinze, et de nostre règne le sixième.
+
+Ainsi signé: HENRY, et plus bas: Par le roy, POTTIER; et scellé sur
+simple queüe en cire jaune, et au dos est écrit ce qui s'en suit:
+Enregistré au contrerolle général des finances, par moy, soubzsigné, à
+Paris, le septième mars mil cinq cens quatre vings quinze.
+
+ _Signé_: DE SALDAIGNE.
+
+Ceux qui embrassent Pluton et le préfèrent aux thresors de Palas vont
+estre mal contents de la petite remonstrance, à cause de quoy je suys
+iniquement traicté touchant cest affaire.
+
+ _Ventus en est vita mea._
+
+ * * * * *
+
+
+ _Le Diogène françois[4], ou les facetieux discours du vray
+ anti-dotour comique blaisois. Jouxte la coppie imprimée à Limoge,
+ par Guillaume Bureau, imprimeur et libraire, près l'église
+ Sainct-Michel._
+
+ M. DC. XVII.
+
+ In-8.
+
+ [Note 4: Il ne faut pas confondre ce livret avec un autre paru
+ sous le même titre en 1615, réimprimé dans l'un des volumes du
+ recueil A. Z, et le même dont Malherbe écrivoit à Peiresc, le 13
+ février 1615: «Il s'est fait un _Diogène françois_, mais ridicule
+ et impertinent; et, hormis trois ou quatre mots où il contrefait
+ le baragouin d'un certain homme et bouffonne sur la physionomie
+ d'un autre, je n'en donnerois pas un clou à soufflet.»]
+
+
+AUX LECTEURS.
+
+_Les subjects trop serieux se convertissent le plus souvent en un
+ennuy qui nous rend paresseux à la lecture; par divertissement, et
+pour les heures moings occupées, j'ay fagoté ce paradoxe facetieux,
+pour servir d'apozeme cordial aux esprits melancholiques et moins
+curieux. Les matières graves temperées par la consolation de quelque
+gaillardise ne sont que plus agreables, de mesme que le printemps plus
+récréatif par les froidures d'un importun hyver. Il vaut mieux rire
+franchement et avecques ses amis, et sans crainte, que faire la
+chattemitte et estre du nombre de ceux_ qui furtim coëunt et sua furta
+regunt.
+
+ * * * * *
+
+A CE LIVRET.
+
+ Passe, tu es assez fort,
+ Ton humeur est ta conduite,
+ L'on ne te peut faire tort,
+ Tes ennemys sont en fuite.
+
+ * * * * *
+
+PARADOXE
+
+SUR LES CHOSES PETITES.
+
+_Parvi parva decent_, à petit mercier petit pannier. Voyons d'où vient
+la cause efficiente de ceste matiere. Hier justement à deux heures et
+demye deux minutes, et un moment après midy, estant au jour d'une
+vieille fenestre casuellement trivialle, appuyé comme un Astrophile,
+j'entendy deux grosses chambrières grasses, grosses et rebondies, dont
+l'une complaignante disoit: Hélas! qu'il m'ennuye en ceste ville! Les
+hommes y sont si petits qu'il n'y a ny sel ny saulce. Comment! lui
+respondit sa camarade; il en arrive tous les jours de si grands, de si
+gros et de si longs à votre logis, que n'en prenez-vous quelqu'un
+pour le prix de vostre argent? Sur ce discours, la ratelle s'esmeut
+de telle sorte, que je fus sur l'après de passer le pas, comme celuy
+qui mourut à force de rire voyant un âne qui mangeoit des figues sur
+sa table. Cela fut cause que tout aussitôt je mis la main à la plume,
+et qu'à chapeau relevé je resoluz de rembarrer cette insatiable
+caqueterie, et qu'en despit de sa langue jasarde, je decrete la
+manutation, le support et protection des choses petites, que je
+concluds, di-je, à sourcil refrongé, de les mettre en lustres et
+frontispice.
+
+_Primo._ Est-il rien plus petit que l'amour? plus poupin que l'amour?
+plus mignard que l'amour? plus abrégé que l'amour? C'est luy toutefois
+qui premier fendit le chaos, et qui premier mit la réunion entre les
+choses confuses: voyez, de grace, les forces, la vertu et l'energie de
+ce petit babouin d'amour! Aussi dit-on: _Omnia vincit amor_.
+
+_Secundo._ Lors qu'une beauté veut emprisonner quelque amoureux
+trancy, par où fait-elle sa capture? Par les yeux, la partie la plus
+delicatte de ceste masse de chair: c'est pourquoy Ovide tient que
+_oculi sunt in amore duces_. Tous les philosophes assemblez, voulant
+signifier ce que c'estoit que de l'homme, l'ont appelé microcosme,
+_tanquam parvus mundus_; l'ont, dis-je, deffini par ce mot de _petit
+monde_, pour notifier que les choses petites ont je ne sçay quoy de
+plus que les grandes, _et igitur aures arigite, admiranda canam_. Il
+est certain qu'Apulée, ayant mangé un petit bouton de rose, laissa sa
+forme asinaire et reprit sa premiere. Un bon orateur se recognoist
+lors qu'il parle en peu de mots, succinctement et laconiquement, au
+contraire de nos procureurs, chicaneurs, appariteurs et garde-nottes,
+qui estendent et pourfillent le miserable cahyer, pour faire valoir
+leurs escritures. _Juxta illud odor lucri bonus est ex re qualibet_,
+que quelque maleficié et morfondu presente une pistole à son medecin
+pour son ordonnance, jaçoit qu'elle soit petite et rongnée contre la
+reigle _hic et hac et hoc nimis_, au diable s'il en fait refus: _donum
+quodcumque sumendum_. Voylà, voilà: les maximes _d'accipe, sume,
+cape_, sont cejourd'huy si ressentes et familières, qu'on est
+contrainct d'avouer à monsieur le bachelier, pour la peine de ces
+recipez, _materiam non formam_, si mieux il ne vouloit recevoir du
+febricitant _stercus aureum_ en champ de gueule.
+
+N'en déplaise à messieurs nos courtisans, ils ayment aussi les choses
+petites, le chapeau petit, la barbe petite en queue de canard, le
+petit manteau à la clisterique[5], la petite espée, et, foy de Platon,
+le plus souvent la bourse si petite, qu'il ne se trouve rien dedans,
+suivant ces mots: A demain, je n'ay point de monnoye, les pistoles me
+font ombre. Que feroit-on là? Il faut confesser qu'aujourd'huy
+_vanitas vanitatum et omnia vanitas_. Leurs lettres amoureuses
+s'appellent poulets, _in diminutivo_, et non pas chappons[6], où
+avecque peu de discours ils font espanouyr ceste rose qui fleurit tous
+les moys.
+
+[Note 5: La forme écourtée des manteaux dont on parle ici, et qui, ne
+descendant guère plus bas que les reins, eussent été si favorables aux
+apothicaires qui poursuivoient Pourceaugnac, fait comprendre de reste
+le sens de ce mot _clistérique_.]
+
+[Note 6: On avoit dit aussi _chappons_ pour lettres galantes; on les
+écrivoit surtout en vers. Il s'en trouve plusieurs dans les poésies de
+Christophe de Beaujeu. «On conçoit aisément, est-il dit à ce propos
+dans les _Mélanges d'une grande bibliothèque_, tome VII, pag. 297, que
+les poulets galants sont des diminutifs de ces chapons-là.»]
+
+Pour crayonner une belle Helène, il faut qu'elle aye un petit sorcil à
+perte de veüe, une petite bouche, un petit manton, un petit tetin
+rondelet, blanchelet et mignardelet, et non point de ces poupes et
+tetasses à la perigourdine, propres à charger sur l'espaule comme une
+besace; il faut, di-je, qu'elle aye une petite main potelée et
+caillotée, _absque fuco et cerusa_, un petit pied, et un petit, petit,
+petit, etc.
+
+Appelles, voulant dépeindre une beauté parfaite, emprunta les attraits
+plus beaux des plus gratieuses filles de la ville de Crotone, par le
+moyen desquelles il se fit un petit tableau soubz le nom de madame
+Venus, l'une des merveilles du monde, et dit-on que ceste bonne dame
+avoit les talons si petits et si courts, qu'à toute heure elle tomboit
+à la renverse. Pour moy, je n'en parle que par ouyr dire; je m'en
+rapporte à Flore et Laïs, ses compagnes.
+
+Hippocrate nous advertit que les bonnes drogues se mettent
+ordinairement ès petites boëtes, et ses disciples par succession
+tiennent qu'une petite mouche fait souvent peter et vessir un grand
+ase. S'il est ainsi, nous aurons besoing cest an nouveau de forces
+queües pour les chasser, si mieux on ne fait inhibitions et défences à
+ces taons et frelons du repos public de passer les portes de la ville
+en ces mots:
+
+ Troupe picquante et du tout vile,
+ Des asnes le vray chastiment,
+ Nous vous faisons commandement
+ De reculer de nostre ville.
+
+Et si, par le moyen de la prosopopée, ces guespes vouloient
+s'arraisonner et contester leur antienne liberté, espouventez-les en
+ceste façon, comme Ænée parlant à Turne:
+
+ Nos Arcades à ceste fois
+ Ont sur vous un tel advantage
+ Qu'ils naissent soubz humain visage,
+ Comme les feuilles par les bois.
+
+Les maistres des sales noires qui percent le vent avecque la boure[7]
+tiennent que les meilleurs joueurs de paulme se recognoissent quand à
+frise corde et à fauciles imperceptibles ils mettent dans les petits
+troux; il en est ainsi des champions d'amour: les grands troux leurs
+sont odieux, desplaisants et desagréables. Prenons-les doncques
+petites et jeunes, vertes et tendres comme la fleur en son matin,
+selon Virgile: _collige, virgo, flores, dum flos novus et nova pubes:
+una dies aperit, deperit una dies_.
+
+[Note 7: Périphrase pour désigner les maîtres paumiers.]
+
+Un jour, appuyé sur la boutique d'un tisseran en cuir, après plusieurs
+discours sur les guerres d'Ostande, de Juilliers, de Hongrie, de
+Flandres[8], je luy demanday: A qui est ce petit soullier si bien
+fait, si bien coupé, si bien cousu et si bien paré? Il me répondit: A
+une jeune damoyselle, miste, belle, gaillarde, dispose, gratieuse et
+affaitée, qui ne chausse qu'à trois petits points, mais il est bien
+vray qu'elle couche à douze grands, mesure de Saint-Denis en France;
+et qu'ainsi ne soit, me dit-il, considerez ce satyre, _in laudem ex
+parte cujusdam amasi irritati_: car il parloit latin, le drôle, et
+s'il m'affirma ne l'avoir jamais apris qu'au siége des Toopinambous,
+près de Marathon, soubz l'equateur oriental.
+
+[Note 8: Ce sont les événements qui, de 1614 à 1617, devoient le plus
+préoccuper les esprits.]
+
+ Petite, que vous estes sotte,
+ Dans ceste robe de prix!
+ Je n'ayme point le mespris.
+ Quitez-la, qu'on la décrotte.
+ Je n'ayme point que l'on trote
+ Pour efforer les esprits:
+ Cela ressent sa Cypris
+ Lorsqu'à Mars on la garote.
+ Que si vous craignez les loix
+ De la courrière des mois
+ Et de mort estre ferue,
+ Sans bruit accourez à moy:
+ Avecq' un bon pied de roy:
+ Vous serez tost securüe.
+
+Je recognus par ce sonnet que nostre tireur de rivet vouloit rapporter
+ses douze grands points à ce bon pied de roy, gaige suffisant pour
+contenter les plus degoustez: _o parva iterum quam excellentissima!_
+Que dirons-nous de plus? Si nous sommes à quelque sympose ou banquet
+françois, est-il pas plus beau de voir sur notre assiette des os de
+perdriaux, de cailles, de faisandeaux, d'alloüettes, d'ortolans, de
+pigeonneaux, de poulets, de ramiers, de palombes, de tourterelles, de
+grives, de levraux, que non pas ceux d'un boeuf, d'une vache, d'un
+pourceau, d'une truye, d'un bouc, d'une chèvre et autres bestes
+puantes, grossières et massives? Baste, baste, _in parvis virtus, in
+magnis virus_. Par comparaison, qu'on demande à quelque pucelle de
+vingt ans estant à table: M'amye, voulez-vous manger de ces
+fricandeaux? de ces petits gougeons? de ces lamperons? de ces loches
+frites[9]? de ces barbillons? de ces soles à la gibelote? de ces
+brochetons? de ces grenouilles à la saulce blanche? Sage et civilisée,
+elle respondra: Un petit, s'il vous plaist, monsieur. Je remets à vos
+jugements quelle grace si elle disoit: Les plus gros et les plus longs
+me sont les meilleurs. _Quid magis?_ Si quelque amoureux, pour
+favoriser sa maistresse et parvenir au but de ses bonnes graces, luy
+présentoit un bouquet composé d'une fleur de pavot, de chardon,
+d'herbe au soleil, de lys champestre, avec une feuille de choux ou de
+boüillon blanc à l'entour, se rendroit-il pas ridicule et stupide par
+devant les plus idiots de sa jurisdiction? Comment agencerons-nous
+donc ce bouquet pour sa grace et perfection? Avec une fleur de
+violette, de giroflée, de pensée, de jasmin, de jacinthe, de narcis,
+de paquerette, d'oeillets, de boutons de rose, avec le myrthe plus
+petit et la marjolaine plus franche qu'il se pourra trouver: voylà la
+gloire et l'immortalité des choses petites. Entre les oyseaux, l'on se
+plaist à nourrir un tarin, un rossignol, un serin, un lynot, un
+pinçon, un passereau, un chardonneret, un verdier, une alloüette et
+autres petits animaux plaisans à la vëue et à l'ouye. Il semble que la
+cour de nos princes sembleroit nüe et sans ornemens si elle ne
+s'accommodoit d'un pigmée, d'un nain, d'un mysantrope prodigieux et
+contrefaict, tant l'esprit de l'homme est agité de divers appetits
+changeans et variables! Voyons ce quatrain fait sur l'un des plus
+petits frantaupins de l'Europe:
+
+ La doubleure d'une baguette
+ Dessoubz la peau d'une belette
+ Suffit pour luy faire en tout point
+ Le bas, la trousse et le pourpoint[10].
+
+[Note 9: C'étoit la friture à la mode depuis que Henri IV, pour
+répondre à cette rodomontade de l'ambassadeur d'Espagne: «Votre Paris
+danseroit dans notre Gand», lui avoit dit: «J'ai une Loche (il parloit
+de cette ville de Touraine et de sa grosse tour) si grosse et si
+grande que tout le beurre d'Espagne ne suffiroit pas pour la frire.»]
+
+[Note 10: Ce quatrain rappelle les nombreuses facéties et chansons qui
+furent faites au XVIe siècle contre la milice si promptement
+discréditée des Francs-Taupins. La plus curieuse chanson sur ce sujet
+se trouve dans le recueil Maurepas, avec son refrain:
+
+ Deriron, vignette sur vignon.
+
+M. L. de Lincy l'a aussi donnée dans ses _Chants historiques du XVIe
+siècle_, mais c'est Le Duchat qui l'imprima le premier, dans sa note
+sur le passage de Rabelais ayant trait à »Bon Joan, capitaine des
+Franc-Topins.» (Liv. I, ch. 35.)]
+
+Il est à suposer que ce petit botiné estoit bastant de s'embarquer
+vers le nord pour boire du fleuve Strymon, en despit des grües
+ennemyes maistresses de ce rivage. Attendant mieux, soustenez et
+cherissez les choses petites, et j'auray occasion d'en loüer le
+premier dessein. _Valete et plaudite._
+
+
+SUITE DES CHOSES PETITES.
+
+Je ne puis oublier les choses petites, tellement insculptées,
+enracinées, caracterées, cizelées, imprimées, voyre s'il faut dire
+infuses dans le cerveau de mon intellect, que _deum timo pascent apes,
+dum rore cicadæ_, toujours, toujours j'auray en reverence le fond de
+la cause du subject de ceste matière, tant opulentissime et tant
+excellentissime! _O parva turturella! parva colombella! parva
+muliercula! parva filiola! parva puella!_ Je maintien à visage
+refrongné, à poil hérissé et à barbe partialisée, qu'il n'est rien de
+plus poupin, de plus mignon et de mieux calamistré (ce mot est bon
+jaçoit que pedentesque, _calamistro, as, âre, penultima longa_; il
+passera en despit du censeur); est-il rien, dis-je, de plus poly que
+la chose petite?
+
+ Margoton sans fin m'agite
+ En son giron arresté,
+ Non pas tant pour sa beauté,
+ Que pour ce qu'elle est petite.
+
+Commençons donc par ce syllogisme parodoxiquement formé à la
+ciceroniène: _La lune est plus grande que la terre_; _la lune nous
+semble plus petite_: ergo, _la chose petite nous doit sembler plus
+grande que toute la terre_. Et bien! bouches antiperistasées, qui,
+comme les Thyades, Menades et Bacchantes, forcenez contre les choses
+petites, avez-vous jamais ouy dire qu'à petit chien grande queüe? à
+petit rouet bon ressort? et à petite braguette grand engin? Ouvrez les
+yeux, testes degoustées, et aprenez que soubz un petit buisson gist un
+grand lièvre, que dans une petite cheminée on y faict un grand feu, et
+que dans une basse maison la vertu le plus souvent y séjourne. _Parvus
+et pauper scientiarum magister._ Le nombre des sages est petit, celuy
+des foux universel; un seul Platon suffit pour user la vie à une
+iliade de bouriquets, officiers sedentaires, arcades de Mirebeau. Que
+dirons-nous de ce petit poisson _Remora_, qui, malgré toute tempeste,
+arreste les plus grands vaisseaux en plaine mer? D'où ceste vertu
+occulte et cachée? Aristote, lisant sur sa vertu, Aristote, lequel
+envoya dans Euripe pour un semblable subject. _Aristo non Euripium,
+imo Eurip. Aristo._ Cela me fait souvenir de ce grand Hercul, qui se
+laissa embabouiner par Omphale, petite femelette, afin d'esteindre sa
+chandelle et exterminer son chaud et bouillant desir au monument du
+tambour de nature. Avoit-il raison, le compagnon, de tourner le fuseau
+et soubs l'habit de femme chanter toute la nuit! _Et compressa fuit
+Omphale._ Quel dompteur de monstres! quel officier d'amour! il aymoit
+mieux un dedans que trois dehors. Que dirons-nous de ce petit animal
+que nos cosmographes appellent Ichneumô, lequel, espiant l'absence du
+crocodil, destruict et ronge ses oeufs, et par ce moyen delivre
+l'Egipte d'une mortelle apprehension? Que dirons-nous de l'abeille,
+dont Virgile a voulu enrichir son quatriesme des _Georgiques_, le
+commençant par ces mots: _Protinus aris mellis celestia dona exequar_,
+où il est descript si amplement ses roys, ses loix, son peuple, ses
+bornes, sa coustume et tout ce qui dépend d'une vraye republique? Que
+dirons-nous du mouscheron dont le même Virgile a faict le tombeau,
+_Parve culex pecudum custos_, etc., sinon advouer les choses grandes
+inferieures aux petites? Silene, monté sur son asne, eust perdu la
+bataille contre les Indiens sans le secours d'une guespe, qui, tenant
+son asne aux fesses, le picqua si vivement qu'il passa tout au travers
+des ennemys, lesquels, espouvantez des eslancs prodigieux de ceste
+furieuse beste, prindrent la fuitte à la gloire de ce bon vieillard.
+C'est pourquoy Bacchus, en commémoration d'un tel benefice, par
+sentence donnée sur le pressoir, tous les tonneaux, muids, poinssons
+et bariques assemblez, ordonna que lesdites guespes et freslons
+repaistroient doresnavant et sans contredict des raisins blancs et
+noirs, et assisteroient prerogativement à la vendange. Voyez quel
+privilége, pour faire bien contre sa volonté! Si tels freslons
+alegoriques ne vivoient que de moust, le vin seroit à meilleur prix et
+le pain à plus juste compte. _Nec est omnibus adire Corinthum._ Que
+dirons-nous de plus? Le coq, par le trechat de son chant, faict fuir
+le lyon; une grenouille fut bastante d'arrester dernièrement en
+Antioche, quinze jours devant la canicule, le coche du colonel des
+bons beuveurs, cosmographe des pantagones, lignes diagonales et accens
+circomflets, lors assisté de Robinette, du Filoux et de la Gazette
+normande; une damoyselle soubz-riant sur son petit mestier, ou soit
+qu'elle fust pressée du derière, ou qu'elle fust subjecte à telles
+ventositez, ou que l'exez de la faculté du ris la portast à ceste
+gaillarde action, fit un petit pet tellement parfumé, que toutes les
+cassolettes, parfums, oyselets de cipre[11], musquadins, n'eussent pas
+eu plus competiteurs poursuivans que ce sonnet invisible, spirituel et
+organisé.
+
+[Note 11: Il est parlé de ces oyselletz de Chippre dans la plaisante
+chronicque du petit Jehan de Saintré, chap. 43. «C'étoient, lit-on
+dans _le Ducatiana_ (t. I, p. 39), de petites balottes de toutes
+grandeurs remplies de parfums exquis, et qu'on joignoit ensemble avec
+de la gomme, pour leur faire prendre la forme de certains petits
+oiseaux de la peau desquels on les composoit, afin de les faire crever
+à propos. Un ancien inventaire, inséré t. II, p. 921, de l'_Histoire
+de Bretagne_ de D. Lobineau, contient: Deux cagettes d'argent veirrées
+pour mettre oyseletz de Chypre.»]
+
+ Femme qui pète, ce dit-on,
+ N'est pas signe qu'elle soit morte,
+ Quand le cul parle, dit Platon,
+ Le ... voisin se reconforte.
+
+Par experience, et pour maintenir la grandeur des choses petites, quel
+plaisir d'entendre le murmur d'un petit ruisseau, de voir bondir et
+sauteler le chevrel, l'aignelet et autres petits fans, compagnons des
+forests et des bruyères! La grâce, en effect, n'ayme point la chose
+grande; la femme, pour sa propreté, doit porter un petit estuy, de
+petits cizeaux, de petits cousteaux, un petit drajouer, un petit
+manchon et un petit chien, pour servir de couverture aux exhalaisons
+du ventricule, suyvant ce proverbe (Chassez ces chiens, ces femmes
+vessent). Quelqu'un, ruminant soubz son bonnet, me pourra objecter
+qu'aujourd'huy la plus grande part de nos courtisanes portent de
+grands patins. Il est vray, mais telles femmes sont sujettes à glisser
+et à mesurer le pavé avec le cul, suyvant ce quatrain:
+
+ Ceste femme qui, si debille,
+ Se fait porter dessoubz les bras,
+ Si elle estoit entre deux draps,
+ Elle en lasseroit plus de mille.
+
+M'objecteront davantage qu'elles portent de grandes vertugades. De
+rechef je leur respondray que c'est la verité; mais Lycurgue appelle
+tels lève-culs cages de _Taurus_ et _Geminj_, où tous bons colliers
+peuvent aprendre la règle de _Rectum persæpe tacemus_, joint que le
+naturel de la femme est tel, qu'il se passeroit plustôt de chemise que
+de bourrelet.
+
+ Les masques et vertugades
+ D'un tel crédit se sont ornez,
+ Que les femmes seroient malades
+ Sans leur culz et cachenez.
+
+Non, non, par necessité necessitante, il faut advouer que les
+merveilles sont incluses parmy les choses petites. Que dirons-nous
+d'un grain de froment qui jaunit tous les ans les guerets de l'Europe
+et de la Thessalie, d'un grain de mil, de panis et autres semences, la
+recource annuelle de tant de sortes de nations? Un bon cappitaine se
+recognoist lors qu'avecque une poignée de gens il deffaict et met en
+fuite une puissante armée; un sergent avec un petit bout de plume
+faict autant d'execution au logis d'un pauvre homme qu'un maquignon
+parmy un haras pour un quart d'escu. Je n'aurois jamais faict sur les
+choses petites; je les finiray jusques au premier jour, avec une
+reverence du costé gauche à la pedentesque. _Valete et iterum
+valete._
+
+ * * * * *
+
+
+ _Histoires espouvantables de deux magiciens qui ont esté
+ estranglez par le Diable dans Paris la Semaine saincte. A Paris,
+ par Claude Percheron, rue Galande, aux Trois Chappelets._
+
+ In-8.
+
+
+A MONSIEUR D., DOCTEUR EN MÉDECINE.
+
+Monsieur,
+
+_Sur le bruit qui couroit hier de la mort de deux magiciens estranglez
+par le Diable, je fus me promener en divers lieux pour me rendre
+certain de cest espouvantable accidant, où, après en avoir
+tumultuairement recueilly quelque chose au bruit de la cour, la
+nouveauté du faict me sembla si estrange, que je l'ay jugée digne de
+vous estre escrite, et me tardoit que je misse la main à la plume pour
+vous en tracer quelque chose, laquelle d'un plain vol a passé sans
+s'arrester par dessus ce petit discours mal tissu et limé, aussy que
+je n'ay point esté curieux en la recherche des beaux mots, me
+contentant de vous en escrire unement et sans fard la verité. Vous la
+recepvrez donc, s'il vous plaist, d'aussy bon oeil que si le stile en
+estoit plus relevé, attendant que je puisse trouver en autre endroit
+l'occasion de vous pouvoir tesmoigner par effect plustost que par
+paroles l'affection que j'ay de demeurer à jamais_,
+
+_Monsieur_,
+
+ _Vostre très affectionné serviteur_,
+
+ F. L. M.
+ P. P. D.
+ S.
+
+De Paris, ce 16 avril 1615.
+
+ * * * * *
+
+
+_Histoires espouvantables de deux magiciens[12]._
+
+[Note 12: M. Leber (V. _Catalogue de sa bibliothèque_, nº 4222, t. II,
+p. 266) pense qu'il s'agit ici 1º «du fameux Cosme Ruggieri, ou, comme
+on disoit alors, Cosme le Florentin», astrologue de Catherine de
+Médicis; 2º du maréchal d'Ancre, «pour lequel le bon peuple faisoit
+des voeux de potence et de bûcher», et qui pourtant, ajoute M. Leber,
+ne s'en portoit pas moins bien alors. Il a raison pour l'un, et tort,
+je crois, pour l'autre. Je préfère l'opinion émise dans la _Biographie
+universelle_ (supplément), au mot _Ruggieri_. Notre pièce y est citée,
+et, sans se préoccuper de pseudonymes, on y conserve au premier de nos
+deux magiciens son nom de César, qu'un sorcier de ce temps-là portait
+en effet. Quant au second, c'est Ruggieri. Tout s'accorde à le
+prouver, notamment la date de sa mort, qui eut lieu en effet dans la
+Semaine-Sainte de 1615. V. _le Mercure françois_, t. IV, p. 46.]
+
+Il n'y a rien au monde qui soit si capable de trouver place dans un
+esprit malsain et qui a tant soit peu esté haleiné du vent d'ambition
+et des vanitez mondaines, que l'imaginaire contentement de la
+possession des richesses et de la vaine jouissance des grandeurs et
+dignitez terrestres. C'est ce qui fait que beaucoup d'hommes couverts
+toutefois d'un faux masque de chrestiens font banqueroute à leur
+conscience, et, abandonnant le culte qu'ils doivent au service divin
+du Tout-Puissant, sacrifient et dressent des autels tous les jours et
+des voeux aux faux dieux des anciens payens, Junon et Venus,
+c'est-à-dire aux honneurs, aux richesses et aux plaisirs, et enfin
+(pour s'estre desmunis de l'assistance du grand Dieu et du bon ange
+gardien que sa divine Majesté a gardée à chacune de leurs ames à
+l'instant de leur création) se laissent attirer dans les precipices de
+magie par une allechante friandise de pouvoir par dessus la nature
+mesme, de se faire aimer, de se venger, et nuire aux ennemis, car
+c'est ce qui les incite à ce damnable mestier. Joint que cest
+imposteur Sathan ne manque de leur promettre qu'ils feront miracles,
+et à la parfin, après qu'ils se sont empestrés avec ce maudit et
+cauteleux serpent, et à l'heure qu'ils le servent le mieux, c'est
+alors que ce pervers ouvrier d'iniquitez vient à les posseder ou
+estrangler. Voilà la recompence que Dieu donne à ces esprits maniaques
+qui ont renié sa puissance pour se faire cognoistre à eux par les
+effets du ministre de sa haute justice, à la puissance duquel (quand
+Dieu lui lasche la bride) il n'est rien de comparable sur la terre,
+comme dit Job. La preuve de cecy se peut clairement faire par deux
+petites histoires autant admirables et espouvantables en leur
+esvenement que pleines d'impieté et irreligion en leur subject. J'ai
+toutefois horreur de prendre, ô miserable, malheureuse et desreglée
+meschanceté! ô effrontée et intolerable volupté! ce tesmoignage entre
+les chrestiens, et de voir ceste peste de magie, non seullement
+condempnée par les loix divines et humaines, mais encore abhorrée et
+destestée par les payens même, comme faict voir le poète Virgile, par
+ces grands serments et adjurations que faisoit Didon, voulant
+persuader à sa soeur que, malgré elle, il falloit avoir recours aux
+charmes et arts magiques:
+
+ J'atteste les grands Dieux et toi, ma soeur, ma mie,
+ Qu'il faut que malgré toi tu t'aides de magie,
+
+trouver place encore dans les âmes qui ont cognoissance d'un seul Dieu
+tout-puissant! Mais puisque Paris est le spectacle de deux estranges
+tragedies qui se jouèrent entre le Diable et deux magiciens, les 11
+mars, veille des Rameaux, et 14 dudict mois, jour de mardy sainct
+dernier, 1615, j'en feray, le petit discours qui s'en suit:
+
+
+PREMIÈRE HISTOIRE.
+
+L'un de ces deux miserables qui ont servy de proye aux démons se
+nommoit Cæsar[13], lequel a non seulement tonné dans les airs, mais
+estonné toute la France par les effects extraordinaires de sa magie,
+qui avoit tousjours en sa bouche ce que disoit un ancien magicien:
+
+ Je suis necromancien qui, par ma necromance,
+ Faits fleschir quand je veux souz moy toute puissance;
+ Je faits trembler la terre et mouvoir les cieux;
+ Il pleut, il grèle, il vente, alors que je le veux.
+
+[Note 13: C'est bien probablement le même César, magicien, qui, selon
+Tallemant des Réaux (_Historiettes_, édit. in-12, t. I. p. 173),
+s'étoit entremis avec ses sortiléges dans le mariage du connétable de
+Montmorency, qui eut lieu le 13 mars 1593. C'est Louise de Budos, la
+future connétable, qui avoit recouru à lui. «On a dit, écrit
+Tallemant, qu'elle s'étoit donnée au diable pour épouser M. le
+connétable, et que César, un Italien, qui passoit pour magicien à la
+cour, avoit été l'entremetteur de ce pacte.» Il ajoute un peu plus
+loin: «Le bonhomme de La Haye, un vieux gentilhomme huguenot, qui
+avoit bien vu des choses, m'a dit que César n'étoit qu'un fourbe.
+«Vous me voulez, lui disoit-il, faire voir le Diable dans une cave où
+cinq ou six coquins charbonnés me viendront peut-être bien étriller.
+Je le veux voir dans la plaine Saint-Denis.»--Le vrai nom de ce César
+étoit Jean du Chastel, voy. _le baron de Fæneste_, édit. Jannet, p.
+112. Comme si ce n'étoit pas assez de ces deux noms, Jean de Lannel,
+qui parle longuement de lui dans son _Roman satirique_, p. 1105,
+l'appelle Perditor. V. l'abbé d'Artigny, _Nouv. Mém. de litt._, VI, p.
+44-47.]
+
+Et pouvoit aussi dire ce que Petronius Arbiter faisoit dire à sa
+sorcière Enothée:
+
+ Tout ce que tu peux voir dessouz le ciel doré,
+ Au desir de ma voix est tousjours preparé;
+ Par mes charmes j'attire en ce monde la Lune,
+ Et tiens dessouz mes loys les Dieux et la fortune.
+
+Ces merveilles ne sont pas difficiles à croyre, car il avoit un esprit
+familier qui s'appeloit Sophocles, lequel parloit à luy à toute heure
+et en toute compagnie; et faire eslever des nuées noires, arracher le
+feu, la gelée, l'orage, la foudre, troubler les elements, ce sont jeux
+de Sathan. Les petits enfants aux païs septentrionaux font à milliers
+de ces tours pour plaisir. Tout cela n'estoit que des moindres traitz
+de son mestier. C'est luy qui avoit predit la mort de monsieur le
+maréchal de Biron[14], et, depuis, la mort du roy[15] Henri le Grand,
+qui a apporté tant de malheurs et de desordre à notre desolée France.
+Il avoit un chien avec luy[16], qu'il envoyoit où il vouloit porter
+des lettres, et en tiroit responce s'il en estoit besoing. Je ne l'ay
+jamais veu; mais il y a sept ans que je commençay à le cognoistre par
+réputation: ce fut lors qu'il fut fait prisonnier sur ce qu'on
+l'accusoit d'avoir fait une image de cire[17] pour faire mourir en
+langueur un certain gentilhomme; de laquelle accusation, par le moyen
+de son demon, après avoir gardé longtemps sa prison, il fust renvoyé
+absouz. Mais quelles meschancetez et diableries n'a-t-il point faict
+depuis, qui ne peuvent venir à la cognoissance des hommes! Il fut
+soupçonné une autre fois d'avoir donné quelques philtres et potions
+amatoires, que les anciens jurisconsultes ont tant condamné par leurs
+loix, à un jeune homme, pour le faire jouyr d'une fille à laquelle il
+fit un enfant, dont il s'ensuivit un enfanticide, et pour ce demeura
+encore longtemps en prison. Enfin, tant de maux ne pouvant demeurer
+impunis, il y a près de deux mois qu'il fust remis en prison à la
+Bastille, à Paris, pour s'estre vanté d'avoir chevauché au sabbat une
+grande dame de la cour. Les philosophes, les theologiens et les
+historiens disent qu'il y a quatre sortes de demons, les infernaux,
+les aquatiques, les aïriens et les subterriens, et que les plus
+pervers, menteurs et trompeurs de tous, sont les subterriens et
+aïriens, du nombre desquels estoit celuy de ce malheureux (car les
+autres ne se familiarisent pas), comme il lui a bien montré. Ce demon
+donc, tant qu'il vit qu'on ne faisoit pas grande instance contre son
+maistre, le visitoit souvent en sa prison (comme le disoient les
+prisonniers de sa chambre), le caressoit, luy faisoit mille belles
+promesses et l'asseuroit tousjours de le mettre bientost en liberté,
+comme il avoit fait autrefois, jusques à ce qu'il vit qu'on eust tiré
+beaucoup de preuvres contre luy et qu'il estoit en danger de perdre la
+proye qu'avec tant de soin il avoit si longtemps conservée. Lors,
+jouant un tour, non de serviteur, comme il avoit tousjours esté, mais
+de maistre, s'en alla dans la prison samedy dernier, veille des
+Rameaux, à la nuict, non doucement, comme il avoit accoutumé, mais
+avec un grand tintamarre qui esveilla et espouvanta fort les autres
+prisonniers, qui entendirent une voix effroyable qui dict: _Eh bien!
+Cæsar, il est temps que tu viennes avec moy_, et ouyrent cest
+abominable magicien crier: _Mes amis!_ Ce qui les espouvanta
+tellement, qu'il n'y eust pas un d'eux qui ne demeura en pamoison plus
+de demie heure, de la craincte qu'ils avaient euë que ce diable
+deschesné ne leur en fist autant, car ils s'imaginèrent d'abord ceste
+mort desesperée. Le jour venu, il fit paroistre sa lumière dans la
+chambre par une fenestre qui avoit esté rompue à ce combat, qui fit
+voir ce miserable duelliste mort et decouvert sur son lict.
+
+[Note 14: Je ne sais si ce César avoit prédit la mort du maréchal de
+Biron, mais on pensoit sous Louis XIII que Nostradamus l'avoit
+clairement pronostiquée. V. _Historiettes de Tallemant_, in-12, t. X,
+p. 58.]
+
+[Note 15: Un autre magicien, Olerius, bénéficier de Barcelonne, dans
+son _Almanach_, publié à Valence en novembre 1609, avoit prédit la
+mort de Henri IV. Riquier, _Vie de Peiresc_, p. 128.]
+
+[Note 16: Une fameuse sorcière de cette époque, Marie Boudin, qui
+exploitoit surtout les prophéties d'amour et de mariage, faisoit aussi
+agir un chien noir dans ses maléfices. V., d'ailleurs, sur le rôle des
+chiens dans la magie, Louandre, _la Sorcellerie_, p. 32.]
+
+[Note 17: Ce maléfice, qu'on appeloit _envoûtement_ ou _envoultement_,
+de _in_, contre, et _vultus_, visage, consistoit à faire modeler à la
+ressemblance de la personne à qui l'on vouloit mal de mort une
+figurine de cire, et à la piquer au coeur d'une longue épingle, avec
+l'espoir que la personne représentée mourroit d'une pareille blessure.
+V. un article de l'_Illustration_, 22 mai 1852, dans lequel nous nous
+sommes étendu sur cette espèce de sortilége. Quelquefois, et nous en
+avons des exemples au XIIe siècle, on se contentoit de faire chanter
+des messes par maléfice devant ces images de cire. On peut voir ce
+qu'en dit Pierre-le-Chantre, _Histoire littéraire de France_, t. XV,
+p. 290.]
+
+
+DEUXIÈME HISTOIRE.
+
+L'autre et seconde tragedie est d'un duquel, pour le respect que,
+comme bon chretien, je dois à sa profession, je tairay le nom et la
+qualité, et me contenteray de dire seulement qu'il estoit Florentin et
+qu'il demeuroit à Paris chez un mareschal de France[18], qui ne
+cherissoit personne plus que luy; mais, ô vergongne! ô sacrilége! ô
+malheur qu'un tel homme ayt esté si aveuglé que de se laisser charmer
+les sens par ces appas magiques, et que des grands aient de telles
+personnes en leurs maisons, qu'ils n'en facent ce que dict Philon Juif
+au traicté des lois particulières, qui dict qu'aussi tost que nous
+apercevons des serpants, des scorpions ou autres bestes venimeuses,
+nous les tuons auparavant qu'elles mordent ou blessent! Ainsy se
+faut-il promptement defaire des sorciers empoisonneurs, qui mettent
+leurs soins à changer la nature, douce, sociable et raisonnable, au
+naturel sauvage des bestes cruelles, n'ayant plaisir qu'à mal faire à
+tout le monde. Je n'ay jamais ouy dire qu'il eust faict aucune
+meschanceté, sinon qu'il estoit grand astrologue, qu'il se mesloit de
+predire les choses à venir[19], et qu'il s'entendoit fort à faire des
+horoscopes, qui est astrologie judiciaire, du tout contraire à sa
+profession et tant condamnée par Hieremie, qui dict: Ne craignez pas
+que les signes du ciel puissent quelque chose contre vous, comme font
+les Gentils; ce sont toutes inventions vaines. Et par la bouche de
+Dieu mesme, qui profère ces mots dans Job: Te voudrois-tu bien vanter
+de connoistre l'ordre du ciel, et serois-tu bien si hardy d'en
+appliquer les raisons ou bien d'en faire là-bas des supputations en
+terre? Horace mesme, seulement esclairé de la lumière de nature et non
+de la cognoissance du vrai Dieu, resprouve ceste precognoissance des
+Dieux choses futures quand il dict:
+
+Ne veuille rechercher ce qui doit demain estre. Les Chrestiens
+devroient avoir honte que les payens leur façent leçon, comme font
+aussi les satyriques en plusieurs endroits, de fuir la recherche de ce
+que Dieu nous a voulu exprès cacher, pour nous contenir dans les
+bornes de l'humanité, de la modestie et de la loy. Le diable ne se
+mesle pas dans ces folles et vaines ames qui se laissent emporter hors
+les termes de la nature, et les pousse à vouloir faire comme luy,
+quand il voulut non pas estre Dieu, car il connoissoit bien cela estre
+impossible, mais il eust cette ambition d'estre egal à Dieu. Je n'ai
+pas ouy dire autre chose de ce Florentin, c'est ce qui m'empesche de
+faire un asseuré jugement de luy; toutefois, ce qui luy arriva le jour
+du mardy sainct, en la nuict, peut faire croire qu'il n'avoit pas
+l'ame meilleure que celuy qui luy fraya le chemin quatre jours
+auparavant; au contraire, qu'il estoit plus pernicieux et endiablé que
+l'autre, et que ses entreprises estoient plus haultes, puisque Dieu
+luy a faict sentir la juste rigueur de sa justice par l'entremise de
+Sathan, qui fut sur la minuict dans sa chambre, et, disent l'homme et
+le laquais de ce Florentin, qu'ils n'entendirent rien qu'un grand
+bruit quy sembloit faire abismer toute la maison, et que le matin ils
+trouvèrent leur maistre mort, hors de son lict, ayant la tête tournée
+le devant derrière.
+
+[Note 18: Cette phrase, qui a fait sans doute l'erreur de M. Leber,
+peut s'appliquer fort bien à Ruggieri. «Vers la fin de sa vie, dit de
+lui M. Bazin, il trouva dans le maréchal d'Ancre, comme lui Florentin,
+un nouveau protecteur.» _La Cour de Marie de Médicis_, etc. Paris,
+1830, in-8º, p. 139.]
+
+[Note 19: A partir de 1604, Ruggieri publia, dit-on, un almanach
+chaque année.]
+
+Telle fut la juste recompence que ces impies et abominables receurent,
+qui, infidèles et ingrats envers leur Createur, s'estoient empestrés
+dans les lacs de Sathan, ennemy juré du genre humain, lequel, après
+les avoir chastiez en ce monde, les a emportez au plus profond abisme
+des enfers pour y recevoir eternellement la juste punition de leurs
+demerites.
+
+_De bonne vie, bonne mort._
+
+FIN.
+
+ * * * * *
+
+
+ _Discours faict au Parlement de Dijon, sur la presentation des
+ lettres d'abolition obtenuës par Helène Gillet, condamnée à mort
+ pour avoir celé sa grossesse et son fruict._
+
+ _Comme aussi les lettres d'abolition en forme de chartres et
+ arrest de verifications d'icelles._
+
+ _A Paris, chez Henry Sara, au Palais, en la gallerie des
+ Prisonniers, proche la Chancellerie._
+
+ M. DC. XXV.
+
+ In-8.
+
+ * * * * *
+
+ _Extraict du plumetif du greffier de la cour du Parlement de
+ Dijon, du lundy second jour de juin 1625[20]._
+
+ _Fevret l'aisné[21] presentant les lettres de pardon obtenues par
+ Helène Gillet, dict_:
+
+ [Note 20: Gabriel Peignot ne connoissoit pas ce livret lorsqu'il
+ écrivit son intéressante brochure: _Histoire d'Hélène Gillet, ou
+ Relation d'un événement extraordinaire et tragique survenu à
+ Dijon dans le XVIIe siècle, etc., par un ancien avocat_. Dijon,
+ 1829, in-8º, brochure qui a inspiré le dramatique article de
+ Nodier, publié d'abord la même année dans la _Revue de Paris_,
+ puis dans ses Oeuvres, t. III, p. 373. Peignot, toutefois,
+ connoissoit notre livret en substance, puisque sa relation est
+ faite d'après le recueil d'où toutes les pièces de celui-ci
+ procèdent (_le Mercure françois_, 1625, t. XI, p. 526-541.)]
+
+ [Note 21: Ch. Fevret, né à Semur en Auxois, le 16 décembre 1583,
+ fut l'un des plus célèbres avocats du Parlement de Dijon au XVIIe
+ siècle; en outre de ce plaidoyer, qui lui fait un si grand
+ honneur, il se distingua par sa harangue à Louis XIII en faveur
+ des paysans dont la révolte avait exigé la présence royale à
+ Dijon en février 1630. Il mourut très âgé, le 16 août 1661.]
+
+
+Messieurs, Helène Gillet, qui se représente au conspect de la Cour,
+donne de l'estonnement à ceux qui la voyent, et n'en a pas moins
+elle-mesme.
+
+Elle n'avoit veu la Justice de ceans que dans le trosne de sa plus
+sevère majesté; elle ne l'avoit apperceuë que le visage plain de
+courroux et d'indignation, tel qu'elle le faict paroistre aux plus
+criminels; elle ne l'avoit considerée que l'espée à la main, dont elle
+se sert pour la punition des maléfices.
+
+Mais, chose estrange! elle treuve aujourd'hui ce premier appareil tout
+changé: il lui semble que le visage de cette déesse luy rit, comme
+plus adoucy et favorable; elle voit sa main desarmée, et vous diriez
+qu'elle tend les bras pour promettre quelque asyle et protection à
+celle qui, de criminelle, est devenue suppliante.
+
+Vous vistes, Messieurs, cette pauvre fille, il y a quelques jours, le
+visage couvert de honte par l'ignominie de sa condamnation, la langue
+noüée dans l'estonnement du supplice, les yeux ternis d'horreur et
+d'espouventement, l'esprit troublé dans les dernières agitations d'une
+funeste separation; vous la vistes (dis-je) aller courageusement à la
+mort pour satisfaire à vostre justice; maintenant elle retourne pour
+vous dire que le lieu du supplice où les criminels perdent la vie l'a
+et absoute et sauvée. Elle paroist devant vos yeux pour vous dire que,
+l'ayant traictée par la rigueur de vos jugemens, vous ne pouvez plus
+luy refuser vostre misericorde; elle est humblement prosternée à vos
+pieds pour baiser, de l'intérieur de son coeur, le tranchant de
+l'espée qui, comme le fer de la lance d'Achille, guerira les playes
+que luy-mesme a faictes.
+
+Il se pourroit bien treuver des exemples, à qui les voudroit
+rechercher, de plusieurs qui se sont trouvez garantis de la mort au
+moment mesme de leur execution, les uns par le commandement inopiné
+d'un chef d'armée, les autres par l'intercession d'un Tribun, d'autres
+par la rencontre fortuite d'une Vestale, d'autres par une emotion
+populaire, qui par des paroles mesmes de railleries heureusement
+rencontrez en ceste extremité, qui par des stratagesmes pratiquez à
+l'endroict de leurs complices ou de l'executeur; _aliorum in capite
+gladius flectit_, ainsi qu'il en arriva à ceste femme faussement
+accusée d'adultère à Verseil, qui doit le bonheur de sa memoire à la
+plume de saint Hierosme; _aliorum laqueus contritus et ipsi liberati
+sunt_.
+
+Mais qu'on considère tous ces exemples en gros, qu'on les examine en
+destail, qu'on en pèse à part ou confusement les plus singulières
+circonstances, il se trouvera icy quelque chose de plus rare, de plus
+esmerveillable, je ne sçais si j'oserois dire de plus miraculeux,
+qu'en tout cela.
+
+Car icy le glaive a tranché, la corde a faict son office, la pointe
+des ciseaux a secondé la violence des deux; et cependant cette fille,
+dans l'imbecillité de son aage, dans l'infirmité de son sexe, dans les
+horreurs du supplice, dans les apprehensions de la mort, frappée de
+dix playes ouvertes, n'a peu mourir, mais bien plus! _ipsam mori
+volentem mors ipsa quamvis armata perimere non potuit_.
+
+Quel prodige, en nos jours, qu'une fille de cest aage ayt colleté la
+mort corps à corps! qu'elle ayt luitté avec ceste puissante geante
+dans le parc de ses plus sanglantes executions, dans le champ mesme de
+son Morimont[22]! et, pour dire en peu de mots, qu'armée de la seule
+confiance qu'elle avoit en Dieu, elle ayt surmonté l'ignominie, la
+peur, l'executeur, le glaive, la corde, le ciseau, l'estouffement, et
+la mort mesme.
+
+[Note 22: Le Morimont est la place des exécutions à Dijon. Elle tient
+son nom d'une ancienne abbaye de Champagne, dont les abbés avoient
+leur hôtel à l'un des angles de cette place.]
+
+Après ce funeste trophée, que luy reste-il, sinon d'entonner
+glorieusement ce cantique, qu'elle prendra d'oresnavant à sa part:
+_Exaltetur dominus Deus meus quoniam superexaltavit misericordiæ
+indicium?_
+
+Que peut-elle faire, sinon d'appendre, pour eternel memorial de son
+salut, le tableau votif de ses misères dans le sacraire de ce temple
+de justice?
+
+Quel dessein peut-elle choisir plus convenable à sa condition, que
+d'eriger un autel en son coeur, où elle admirera tous les jours de sa
+vie la puissante main de son libérateur, les moyens incogneus aux
+hommes par lesquels il a brisé les ceps[23] de sa captivité, et
+l'ordre de sa providente dispensation à faire que toutes choses ayent
+concouru pour sa liberation?
+
+[Note 23: C'étoit une espèce d'entraves où l'on mettoit les mains et
+les pieds des criminels.]
+
+Ce fut un commencement de bon-heur en ce desastre que, le lendemain de
+l'execution, la Cour entra dans les feries nouvelles que le Roy avait
+concedées par lettres expresses peu auparavant entherinées. Ce fut
+encore quelque chose de plus signalé, qu'alors qu'on recourut à la
+bonté du Prince pour impetrer des lettres de pardon, luy et sa cour
+estoient en allegresse et festivité, à cause de l'heureux et tant
+desiré mariage du roy de la grande Bretagne[24] avec madame Henriette
+Marie, princesse du sang de France. Ce fut bien plus de voir qu'à
+l'instant que le discours de ceste sanglante catastrophe eut frappé
+l'oreille de ce sage Orphée, de ce doux ravissant esprit[25], qui
+tient dignement le premier rang en l'eminence de l'ordre de la
+justice, il ait aussitost empoigné la lyre pour charmer la dureté des
+Parques, revoquer la juste severité des loix, rappeler les décrets
+inviolables de la mort, revivre ceste infortunée Euridice, morte
+civilement par la condamnation, et presque naturellement par la peine.
+C'est une merveille digne d'admiration, que celle qui debvoit estre
+dans l'oubly d'une mort infame vive encore avec ce contentement,
+qu'elle donnera subject à la postérité de dire que nostre Prince, avec
+le tiltre juste qu'il s'estoit legitimement acquis, ait merité par
+ceste action le nom de clement et misericordieux, pour avoir pardonné,
+et sans autre peine que de prier Dieu pour la prosperité de sa
+personne et de son estat.
+
+[Note 24: Ce mariage eut lieu le 11 mai 1625. Ainsi, les noces d'un
+roi qui devoit tomber sous la hache furent signalées par un acte de
+clémence pour celle qui s'étoit miraculeusement échappée d'un supplice
+pareil.]
+
+[Note 25: C'est le chancelier d'Aligre.]
+
+_Quam bonus princeps qui indulget, quam pius qui miseretur, quam
+fidelis qui vel a nocentibus nil nisi preces et supplicationes
+exposcit, quam pene divinitati proximus qui veniam criminum non
+supplicii gravitate, sed votorum nuncupatione pro sua totiusque
+imperii salute dispensat!_
+
+Puissiez-vous ainsi tousjours, juste Roy, marier heureusement la
+justice avec la paix, le jugement avec la misericorde, la clemence
+avec la severité! Puissiez-vous si glorieusement terrasser les ennemis
+de vostre Couronne, qu'après les avoir domptez par la rigueur de
+vostre justice, vous leur imprimiez les mouvemens d'une humble et
+fidelle obeissance par les effects de vostre clemence et debonnaireté!
+Puissiez-vous, grand monarque, punir si parfaittement les crimes, que
+les coulpables, ayans satisfait à la peine, puissent survivre à leur
+supplice pour exalter à longs jours la felicité de vostre règne et de
+vostre domination!
+
+Cependant, puisqu'il a pleu à Dieu de redonner la vie à ceste fille,
+au Roy de luy conceder l'abolition de son crime, elle vous demande,
+Messieurs, la liberté, sans laquelle le reste luy tiendroit lieu d'un
+second et dernier supplice, et soubs esperance d'obtenir ce qu'elle
+poursuit, elle vous presente en deuë reverence ses lettres de pardon,
+vous suppliant de proceder à l'entherinement d'icelles[26].
+
+[Note 26: Cette harangue de Ch. Fevret long-temps oubliée comme tout
+le reste de cette dramatique affaire, à laquelle Desessart seul a
+consacré 27 lignes de son _Essai sur l'Histoire des Tribunaux_ (Paris,
+1778-1784, t. VII, p. 134), a été reproduite mutilée et dénaturée dans
+un recueil publié en 1836 sous le nom de M. Berryer, _Leçons et
+modèles d'éloquence judiciaire et parlementaire_, etc., t. I, p.
+77-79.]
+
+ * * * * *
+
+Louis, par la grâce de Dieu roy de France et de Navarre, à tous
+presens et advenir salut. Nous avons reçu l'humble supplication de
+Helène Gillet, aagée de vingt et un ans ou environ, fille de Pierre
+Gillet, nostre chastellain en nostre ville de Bourg en Bresse[27],
+contenant qu'induitte par mauvaises recherches[28], elle se seroit
+trouvée enceinte, et comme la crainte de ses parens, gens d'honneur
+et de bonne famille, luy faisoit apprehender leur blasme et le
+chastiment de son père, elle auroit, par mauvais conseil, resolu de
+dissimuler sa faute, tellement sollicitée de son malheur, que mal
+assistée en son part[29], son fruict se seroit treuvé meurtry: si que,
+pour reparation, elle auroit esté condamnée à avoir la teste tranchée
+par sentence rendüe au bailliage de Bourg[30], confirmée par arrest de
+nostre Parlement à Dijon du 12 du present mois; en suitte de quoy, la
+suppliante delivrée à l'executeur de la haute justice, et par lui
+conduitte au lieu du Morimont en nostre-ditte ville de Dijon, après
+avoir fait ses prières à Dieu, et soumise au supplice ordonné, ledit
+executeur luy auroit eslancé un coup de coutelas sur l'espaule
+gauche[31], dont elle seroit tombée sur le carreau de l'eschaffaut,
+puis relevée par ledit executeur à l'ayde de sa femme, elle seroit
+tombée d'un second coup qu'il luy auroit porté dudit coutelas à la
+teste. Ce qui auroit excité telle rumeur dans le peuple que ledit
+executeur, intimidé de plusieurs pierres ruées sur ledit eschaffaut,
+se seroit jetté en bas, laissant la suppliante en la disposition de sa
+femme, qui, l'ayant traisnée dans un coing dudit eschaffaut avec une
+corde qu'elle luy jetta au col, auroit fait plusieurs efforts pour
+l'estrangler, soit en serrant le col, ou luy pressant l'estomac de
+plusieurs coups de pieds, et voyant ces supplices inutils, elle se
+seroit aydée de ses cizeaux en intention de luy coupper la gorge, lui
+en ayant porté plusieurs coups au col et au visage. Finalement ladite
+femme, pressée de la clameur et indignation du peuple, seroit
+descendue dudit eschaffaut en la chapelle qui est au-dessoubs,
+traisnant avec ladite corde la suppliante la teste en bas, où elle
+seroit demeurée mutillée en toutes les parties de son corps[32], sans
+poulx, sentiment, ny cognoissance, pendant que le peuple irrité
+assomoit à coups de pierres et de ferremens ledit executeur et sadite
+femme. Ce mouvement passé, quelques uns, meus de compassion, auroient
+levé et transporté la suppliante en la maison d'un chirurgien, où elle
+a repris quelque esperance de vie par les secours et remèdes qui luy
+ont esté promptement administrez. Mais pourceque nostre dit parlement
+a commis sa garde à un huissier, l'apprehension d'un nouveau supplice
+luy est une continuelle mort, qui la contraint implorer nostre
+misericorde, et requerir très humblement nos lettres de remission
+necessaires. Eu esgard à l'imbecilité et fragilité de son sexe et de
+son aage, et à la diversité des tourmens qu'elle a soufferts en ses
+divers supplices, qui esgalent, voire surpassent la paine de sa
+condamnation; à ce que, la vieillesse de ses père et mère relevée de
+ceste infamie, elle convertisse sa vie à l'employer à louer Dieu[33]
+et le prier pour nostre prosperité: SÇAVOIR faisons qu'inclinant pour
+la consideration susdite, à la recommandation d'aucuns nos speciaux
+serviteurs, en faveur mesme de l'heureux mariage de la Royne de la
+grande Bretagne nostre très-chere et très-aymée soeur, de nostre
+propre mouvement, grace speciale, plaine puissance et authorité
+royale, NOUS avons à ladite Helène Gillet, suppliante, quitté remis et
+pardonné, quittons, remettons et pardonnons, par ces presentes signées
+de nostre main, le faict et cas susdit, comme il est exprimé, avec
+toute peine et amende corporelle et civile qu'elle a encourue envers
+nous et justice; et mettant à neant toutes informations, decrets,
+mesmes ladite sentence et arrest de mort qui en sont ensuivis, la
+restituons et restablissons en sa bonne renommée et en ses biens non
+d'ailleurs confisquez; imposons silence à nos procureurs généraux,
+lieutenans, substituts, presens et advenir. SI DONNONS en mandement à
+nos amez et feaulx conseillers les gens tenans nostre Cour de
+Parlement à Dijon ces presentes nos lettres de remission entheriner,
+et de leur contenu faire jouir ladite suppliante plainement et
+paisiblement, sans permettre y estre contrevenu: Car tel est nostre
+plaisir. Et afin qu'elles soient stables, nous y avons fait mettre
+nostre seel, sauf, en toutes choses, nostre droict et de l'autruy.
+Données à Paris au mois de may l'an de grace 1625, et de nostre regne
+le 16. Signé Louys. Et sur le reply, le Beauclerc. Visa Contentor.
+Signé Le Long et seellées en cire verte du grand seel à laqs de soye
+rouge et verte.
+
+Sur le dos est escrit: _Registrata_, avec paraphe.
+
+[Note 27: «Et dont la mère est petite fille de feu M. le président
+Fabry.» _Relation manuscrite_ qui se trouve au tome XCIII des
+manuscrits Du Puy, Bibliothèque impériale.]
+
+[Note 28: «Bien demeuroit-elle d'accord qu'il y avoit quelques mois
+qu'un jeune homme, curé d'un village voisin de Bourg, qui demeuroit au
+logis d'un sien oncle, venant à celui de son père pour apprendre à
+lire et à écrire à ses frères, l'avoit connue, une fois seulement, au
+moyen d'une servante de sa mère, qui l'avoit enfermée dans une chambre
+avec ledit curé, qui la força.» (_Ibid._)]
+
+[Note 29: _Partus_, accouchement.]
+
+[Note 30: Le rang qu'occupoit sa famille l'avoit fait condamner non à
+la pendaison, mais à la mort par le glaive, supplice des nobles.]
+
+[Note 31: «Le bourreau, lisons-nous dans la relation citée tout à
+l'heure, qui n'entendoit pas son métier, lui fait hausser le menton et
+retirer le cou pour la prendre de côté, et à l'instant lui décharge un
+coup sur la mâchoire gauche, glissant au cou, dans lequel il entre du
+travers d'un doigt. La patiente tombe sur le côté droit. Le bourreau
+quitte ses armes, se présente au peuple et demande de mourir. On
+commençoit déjà à exaucer sa demande, les pierres volant de tous
+côtés, lorsque la femme du bourreau, qui assistoit son mari en cette
+occasion, releva la patiente, qui en même temps marcha d'elle-même
+vers le poteau, se remit à genoux et tendit le cou. Le bourreau éperdu
+reprend le coutelas, que sa femme lui présentoit, et décharge un
+second coup, que la pauvre victime reçoit sur l'épaule droite, sans la
+blesser que légèrement. La sédition se renouvelle et s'augmente. Le
+bourreau se sauve en la chapelle qui est au bas de l'échafaud; la
+femme du bourreau demeure seule avec la patiente, qui étoit tombée sur
+le coutelas, duquel assurément la bourelle se fût servie si elle l'eût
+vu. Elle prit en son lieu la corde que la patiente avoit apportée au
+supplice, la lui met au cou. Elle se défend, et jette ses mains sur la
+corde. L'autre lui donne des coups de pied sur l'estomac et sur les
+mains, et lui donne cinq ou six secousses pour l'étrangler, puis,
+comme elle se sentit frappée à coups de pierres, elle tire ce corps
+demi-mort, la corde au cou, la tête devant, à bas la montée de
+l'échafaud. Comme elle fut au dessous, proche des degrés, qui sont de
+pierre, elle prend des ciseaux qu'elle avoit apportés pour couper les
+cheveux de la condamnée, longs de deux pieds, et la veut égorger;
+comme elle n'en peut venir à bout, elle les lui fiche en divers
+endroits.»]
+
+[Note 32: «Outre les deux coups de coutelas, elle a six coups de
+ciseaux: un qui passe entre le gosier et la veine jugulaire; un autre
+sous la lèvre d'en bas, qui lui égratigne la langue et entre dans le
+palais; un au dessous du sein, passant entre deux côtes, proche de
+l'emboiture du dos; deux en la tête, assez profonds, quantité de coups
+de pierres, les reins entamés fort avant du coutelas, sur lequel elle
+étoit couchée, lorsqu'on la secouoit pour l'étrangler, et son sein et
+son cou plombés de coups de pieds de la bourelle.» _Même relation._]
+
+[Note 33: Hélène Gillet, en effet, se retira du monde. Elle entra dans
+un couvent de la Bresse, et y vécut très saintement de longues années.
+Sa mort fut des plus édifiantes. V. _Vie de Madame de Courcelles de
+Pourlans_, etc., par Edme-Bernard Bourrée, oratorien, Lyon, 1699,
+in-8., p. 264.]
+
+
+ _Extraict des Registres du Parlement._
+
+Veu les lettres patentes obtenues à Paris au mois dernier par Helène
+Gillet, fille de maistre Pierre Gillet, chastellain royal à Bourg, par
+lesquelles le Roy, pour les causes y contenues, à la recommandation de
+ses speciaux serviteurs, en faveur mesme de l'heureux mariage de la
+Royne de la grande Bretagne, sa très-chère et très-aymée soeur, de son
+propre mouvement, grace speciale, plaine puissance et authorité
+Royalle, auroit à ladite Gillet quitté, remis et pardonné le faict et
+cas exprimé ès dittes lettres, avec toute peine et amende corporelle
+et civile qu'elle avoit encourue envers sa Majesté et justice, mettant
+à neant toutes informations, decrets, mesme les sentence et arrest de
+mort qui s'en estoient ensuivis, la restituoit et restablissoit en sa
+bonne renommée et en ses biens non d'ailleurs confisquez, imposant
+silence à ses procureurs generaux, leurs substitus presens et à venir,
+et à tous autres; arrest du deuxiesme du present mois de juin, par
+lequel, sur la presentation faicte en audience par laditte Gillet
+desdittes lettres, et ouy Picardet, procureur general du Roy, auroit
+este ordonné que, sur le contenu en icelles, elle seroit ouye et
+repetée par le commissaire au rapport duquel avoit esté donné l'arrest
+du 12 dudit mois de may, pour après estre pourveu sur l'entherinement
+d'icelles, ainsi qu'il appartiendroit; cependant demeureroit laditte
+Gillet en la garde d'un huissier; interrogations, responses et
+repetitions de laditte Gillet par devant ledit commissaire; ledit
+arrest du 12 de may confirmatif de la sentence donnée au bailliage de
+Bresse le 6 fevrier precedent, par laquelle laditte Gillet auroit esté
+declarée deuement atteinte et convaincue d'avoir recelé, couvert et
+occulté sa grossesse et son enfantement; et pour reparation, ayant
+aucunement esgard à l'aage et qualité de ladite Gillet, icelle
+condamnée à avoir par l'executeur de la haute justice la teste
+tranchée, en l'amende de cent livres envers le Roy, et ès frais et
+despens de justice: LA COUR a intheriné et intherine lesdittes
+lettres; ordonne que ladite Gillet jouira de l'effet d'icelles selon
+leur forme et teneur. Faict en la Tournelle, à Dijon, le cinquiesme de
+juin mil six cens vingt cinq.
+
+ * * * * *
+
+
+ _Histoire veritable de la conversion et repentance d'une
+ courtisane venitienne, laquelle, après avoir demeuré long-temps
+ souillée dans les lubricitez et ordures de son peché, Dieu a
+ faict reluyre dans son ame les rayons de son amour et l'a retirée
+ à soy._
+
+ _Traduit d'italien en françois. A Paris, chez Guillaume Marette,
+ ruë Sainct Jacques, au Gril._
+
+ 1608.--In-8º.
+
+
+Entre tous les vices et pechés qui se sont enracinez dans le coeur des
+hommes et qui plus manifestent l'ire de Dieu, ç'a esté la paillardise:
+car Dieu a fait pleuvoir feu et foudre pour advertissement d'un si
+enorme et detestable peché devant sa divine Majesté. Quelle chose est
+sous le ciel plus abominable et plus digne de hayne que ce vice, qui
+est la source et fontaine de tous maux? Certains auteurs remarquent
+qu'il n'y a rien au monde qui offence plus le corps et l'esprit, et
+qui nuise plus à la santé corporelle et spirituelle, qui engendre plus
+de maladies interieures et exterieures, qui rende l'homme plus brutal
+et insensé que ce mechant acte voluptueux qui tue le corps et l'ame.
+Tous les livres des anciens et des modernes sont si remplis d'infinis
+exemples, que, si nous les feüilletons, nous verrons les punitions,
+misères et malheurs qui l'accompagnent. Les enfans d'Hely nous ont
+servi d'exemple de la divine vengeance, et ceux qui estoient du temps
+de Noë, comme parle nostre Seigneur en son Evangile. Valère[34], livre
+9, chapitre 12, nous en fournit assez quand il parle du poëte lascif
+et vilain qui mourut où il se plaisoit tant. Mais nous nous
+arresterons seulement pour le present à la recerche curieuse de la
+vie, meurs et façons de ceste Leonor Venitienne, issuë de riches et
+fameux personnages dont je tais le nom, à laquelle Nature avoit
+desparti tous ses dons et graces, et l'avoit doüée de parfaicte
+beauté, enrichie dès son commencement de vertus requises à une
+damoiselle bien née comme elle estoit.
+
+[Note 34: Valère-Maxime.]
+
+On voit ordinairement qu'en un bel arbre fruitier il y a quelques
+branches qui sont pourries et mortes, et que, si on ne les coupoit,
+elles gasteroient tout l'arbre; de mesme les parens de ceste Leonor,
+qui estoient beaux arbres florissans et eslevés en haut, enracinez en
+la vertu, produirent une branche, de commencement verdoyante, et qui,
+petit à petit, comme elle croissoit, elle se pourrissoit: car, dès que
+l'amour aveugle eut decoché ses fléches dans son coeur, elle aperceut
+des nouveaux traitz et desirs d'aimer, qui sont les enfans et
+avant-coureurs d'Amour, qui luy firent clorre les yeux de chasteté
+pour ouvrir ceux de lubricité: car ayant atteint l'aage de quinze ans,
+lors vray miroir de vertu et beauté, et estant delaissée orpheline
+depuis deux ans et unique heritière des biens paternels, fust
+recherchée de plusieurs braves cavaliers, qui, espris de ses beautez,
+ne pouvoient respirer que l'air de ses bonnes graces; et comme la
+coustume de ces païs porte que les filles soient retirées des
+compagnies, principalement de celles des hommes; mais elle estoit
+maistresse de soy-mesme et se laissoit aller où sa volonté et plaisirs
+la poussoient. Elle attiroit par sa beauté les coeurs de ceux qui la
+regardoient, et, en la regardant, l'admiroient, entre autres le
+cavalier Lysandro, qui, jà long-temps auparavant, avoit esté adverti
+des beautez de ceste damoiselle, estant envoyé à Venise pour l'estude
+des sciences et exercices de noblesse, tascha par subtils moyens de
+pouvoir treuver lieu, temps et heure commodes pour offrir et sacrifier
+les veux de son service sur l'autel des merites de ceste beauté, et ne
+pouvant treuver telle commodité comme il desiroit, il se delibera de
+l'aller voir à son logis, accompagné d'un homme seulement, et là
+estant, la treuva aussi gratieuse que belle; incontinant luy commença
+à descouvrir la douleur qu'il avoit enduré dès que les rayons de sa
+beauté eurent penetré son coeur, et qu'il la supplioit et conjuroit
+d'alleger le tourment de son mal. Tous deux au mesme instant furent
+comblez d'heur et desir, comme ils souhaitoient; il ne manque point
+tous les jours en après la voir; enfin tous deux sont embrasés de
+l'amour de l'un et de l'autre. Et ainsi passionné luy donna à
+entendre, comme la coustume est, qu'il la prendroit pour sa loyale
+espouse, et que cependant elle esteint les feux ardens d'amour qui le
+brusloient. Alors les parens de l'un et de l'autre, estans advertis du
+faict, firent moyen de les separer et esloigner, afin d'esteindre le
+feu et la fumée du bruit qui estoit semé d'eux par la ville. Mais
+Lysandro, qui ne desiroit plus belle occasion que celle, afin d'eviter
+les rets où il estoit pris s'il ne s'en retournoit à la maison de son
+père, la quitte, ayant assoupi ses lubricitez l'espace d'un an; et
+ainsi elle demeura grosse d'une fille. Je ne vous pourrois representer
+les douleurs et afflictions accompagnez de souspirs et repentirs de
+ceste pauvre Leonor, qui au premier commancement avoit gouté les
+fruicts de l'amour si doux, et maintenant luy sont si amers! La voilà
+delaissée et abandonnée d'un chacun, reputée pour une autre Laïs,
+fameuse putain, qui, estant morte, afin de faire revivre sa memoire,
+fut mis sur son tombeau une lionne qui esgratignoit un belier par les
+fesses, pour designer que le belier estordy, à sçavoir, l'homme, se
+laisse piper à la femme, qui luy tire le sang et luy oste la laine.
+Elle est contraincte en après de poursuivre comme elle avoit commencé,
+et s'addonne tellement à toutes sortes de lubricitez, qu'au lieu que
+c'estoit un miroir de vertu et chasteté, ce n'est que le receptacle
+des vices: sa beauté et elegance de son corps estoit flestrie, sa
+conscience offencée, laquelle l'epoinçonnoit ordinairement avec des
+vives attaintes d'un repentir; son nom tout difamé, sa vie abregée, le
+coeur et l'ame perduë. Mais Dieu, qui ayme les siens, et qui ne cerche
+la mort du pecheur, fit reluyre peu à peu les effects de son amour
+dans le coeur de ceste creature, afin de la retirer des ordures et
+saletés du peché où elle estoit plongée; si bien que le 26e jour du
+mois de mars, entendant la predication d'un R. P. de l'ordre S.
+François, qui avoit prins pour thème de son sermon la conversion de la
+Magdaleine, luy esmeut et incita une telle ardeur de l'amour divin,
+accompagné d'un repentir et remord de conscience d'avoir offencé un si
+long temps celuy qui l'avoit creée à son image, qu'incontinant que le
+père fut descendu de la chaire, elle se prosterna à ses pieds, luy
+demandant humblement pardon, le priant de vouloir entendre une
+confession auriculaire de tous ses pechés, qu'elle vouloit faire.
+C'estoit auparavant une Laïs, maintenant c'est une autre Magdelaine,
+que les souspirs et pleurs qu'elle respand pour ses pechés passés, et
+la penitence qu'elle a commencée luy acquerront les cieux. Cependant
+elle s'est retirée à un couvent des religieuses de S. François, où
+elle vit avec telle penitence, jeusnes et oraisons; ayant party tout
+le reste de ses biens paternels, et ceux que la lubricité lui avoient
+acquis, aux pauvres et au couvent, remit sa fille à la suitte d'une
+grande dame.
+
+Cest escrit m'estant tombé entre les mains, j'ay desiré le mettre
+d'italien en françois, afin d'emouvoir et inciter un chacun à fuïr et
+avoir en horreur ce vice et peché si enorme devant la divine Majesté,
+et conjurer ceux qui ont esté seduits et attrapez par les retz et
+filetz que le diable, ennemy immortel, leur prepare tous les jours, de
+tascher par tous moyens de s'en delivrer, car toujours il a esté
+divinement puny. Qui pourroit donc mettre en registre tant de villes
+ruinées, saccagées, apauvries et desolées par ce malheureux vice? Les
+monarchies des Perses, Assyriens, Mèdes, Macedoniens, Troiens,
+Romains, les florissantes cités de Lacedemone, Thèbes, Athènes et
+autres, ont esté perdues par ce monstre detestable. Je serois trop
+prolix de deduire les malheurs qui l'accompagnent, mais cecy servira
+de miroir et vray exemple de chasteté, afin que ces belles ames ne se
+viennent à souiller, fletrir et secher par les retz de l'ordure de ce
+péché: car, ayant ce lustre si resplendissant, on reluyra de tous
+costez, rejettant ceste insatiable volupté, qui ameine avec soy un
+repentir qui mord et pince la conscience ordinairement, et engendre en
+l'esprit une douleur perpetuelle, et faict oublier le doux pour succer
+l'amer, et depeint en nous une infamie; et comme dit le poète,
+
+ O passion dissoluë!
+ O volonté trop gouluë!
+ Plus l'hydropique met peine
+ De succer une fontaine,
+ Plus il creuse son tombeau, etc.
+
+FIN.
+
+ * * * * *
+
+
+ _Les singeries des femmes de ce temps descouvertes, et
+ particulièrement d'aucunes bourgeoises de Paris[35]._
+
+ M. DC. XXIII. In-8º.
+
+ [Note 35: M. Leber, qui possédoit ce livret, l'indique comme rare
+ dans son catalogue, nº 2504, 5e pièce.]
+
+
+Dernierement je me rencontray en un lieu où je vis plusieurs
+gentils-hommes et damoiselles qui discouroient sur diverses choses;
+enfin, chacun faisant à qui mieux paroistre quelque beau traict
+d'esprit, nous tombasmes sur les singularitez, tant du corps que de
+l'esprit, qui se rencontroient ordinairement aux dames, singularitez
+ausquelles les jeunes gens, de quelque profession qu'ils fussent,
+sembloient avoir beaucoup d'obligation, comme leur servant de première
+leçon pour se façonner.
+
+Ces parolles diversement promenées de bouche en bouche, à l'advantage
+des femmes, et assez bien recueillies de la compagnie, se rencontra un
+homme de la trouppe, lequel, par manière de rire, soit ou quil eut
+conçeu quelque inimitié contre les femmes, ou autrement, voulut
+contrepointer de point en point ceste opinion et renverser ceste
+proposition.
+
+Vous qualifiez du nom de singularité des choses que je nomme singeries
+des femmes, dit-il, car si vous ostez de ce sexe les singeries et les
+folies dont elles sont remplies, vous destruirez toute leur essence,
+et ce qu'elles ont de singulier en elles.
+
+A ce mot, chacun commença à murmurer; un bruit sourd s'espandit dans
+la chambre, et les femmes qui assistoient à ceste assemblée se
+promirent bien de le faire desdire de la parole qu'il advançoit.
+
+Mais le gentil homme, d'un visage hardy: Non, non (poursuit-il), ne
+vous estonnez aucunement de ceste mienne première demarche; mais
+suspendez un peu votre jugement: j'espère faire en sorte de vous
+rendre contens en ce que je vous ay proposé.
+
+Il y a quelques années que, feuilletant un ancien codice intitulé: _le
+Répertoire des choses humaines_, je trouvay que les dieux, voulant
+bastir et former l'homme, prindrent une grosse masse de terre,
+laquelle ils pestrirent longuement avec je ne sçay quelle mixtion
+celeste, et un temperament des qualitez elementaires (bien que les
+chimistes soient d'une autre opinion), puis, ayant mis toute cette
+masse à la fonte, firent l'homme composé d'une ame raisonnable, oeuvre
+où l'art surmonta la nature, et où les dieux mesmes admirerent leur
+propre industrie, pour les richesses et raretez qui y furent encloses;
+et d'autant qu'il se rencontra beaucoup de matière qui restoit, ne
+voulant les dieux qu'une si divine composition fust perdue, ils la
+remirent de rechef à la fonte; mais ils ne s'apperceurent qu'à la
+façon des chimistes et soufleurs, en voulant purifier et rendre ceste
+matière plus excellente, elle se précipita et devint plus lourde et
+terrestre, et de ceste estoffe ils en formèrent la femme, beaucoup
+plus stupide et grossière que l'homme, et qui n'a rien de viril que ce
+que l'homme luy en fournit.
+
+Il restoit encor quelque peu d'escume de la femme, dont les dieux,
+pour ne rien perdre, _natura enim non facit frustra_, bastirent et
+façonnèrent de petits avortons de nature, qui furent appelez pigmées
+ou nains, et des singes, leurs demi-frères.
+
+De façon que l'homme est mitoyen entre les dieux et la femme, et ainsi
+la femme tient le milieu de l'homme et des pigmées et singes, qui ne
+leur ressemblent point trop mal.
+
+Et ainsi on peut dire que les dieux, voulans former les femmes,
+prirent un peu de la nature et raison de l'homme, un peu des pigmées
+et de leur essence, et le reste ils le tirèrent des singes; et, de
+fait, on remarque plusieurs indices des singes qui se retrouvent en la
+femme. De là vient que les femmes sont ordinairement plus petites que
+les hommes, qu'elles se veulent mesler de tout faire et manier tout,
+et le plus souvent les hommes ne s'en apperçoivent qu'après que la
+besogne est faite. Les femmes, recognoissant de leur costé que de leur
+escume avoit esté fait et procréé le singe, animal assez plaisant, et
+voyant qu'elles estoient nées en ce monde pour servir de singe aux
+hommes et leur complaire, s'estudièrent de là en avant de proceder de
+bien en mieux, et, par un artifice nouveau, alambiquèrent la
+quintescence des singes, que nous apellons singeries, qui leur sont si
+familières et ordinaires, que, quand vous repasserez sur toutes les
+singularités de corps et d'esprit qu'estimez resider en elles, vous
+n'y trouverez autre chose que singeries.
+
+Un second passage, qui confirme grandement tout ce que j'ay advancé
+des singeries des femmes, est celuy qui se retrouve dans le mesme
+autheur.
+
+Au commencement du monde, les dieux avoient fait un beau verger et
+avoient planté l'homme et la femme au milieu pour contempler les
+fruicts; or, entre autres arbres, il y en avoit un de science et
+l'autre de singes, fruicts si agreables aux femmes, qu'elles
+quittoient le boire et le manger pour cueillir desdits singes, et
+despouilloient les branches, ne laissant rien sur l'arbre que les
+queües (de là vient que les singes sont aujourd'huy sans queüe).
+
+Les dieux ayant remarqué ceste singerie, en punition attachèrent les
+femmes sur l'arbre et les entèrent sur les queuës des singes; c'est
+pourquoy maintenant les femmes aiment tant la queüe, n'y ayant morceau
+de chair ni venaison qui leur semble de meilleur goust, et depuis ce
+temps-là on a nommé toutes les actions des femmes singeries.
+
+Si maintenant je veux allegorier ce discours et en venir à
+l'experience, quelle femme se peut rencontrer en tout l'univers qui
+n'a passé son temps en singeries, en momeries, bombances et
+niaiseries? Il ne faut point aller chercher d'exemples en Italie, le
+lupanar et la sentine de toutes les salletez des femmes; il ne faut
+aller en Espaigne ny en Angleterre, mais il faut venir à Paris: vous y
+verrez une fourmilière, non de femmes, bien qu'elles en ayent le
+visage et le dehors, mais un escadron de singes.
+
+Les singes se remarquent à leur poil et à leur exterieure façon; à
+cela recognoistrez-vous les femmes; les singes ont une face que, si
+elle etoit masquée, ce seroit une vraye femme, et quand on me monstre
+une femme masquée, je m'imagine de voir un singe, tant le rapport a de
+proximité et de concurrence. Le singe cache mille ravauderies dans les
+concavitez de ses joües; la femme, sous un visage trompeur, cache tout
+ce qui se peut imaginer au monde de perfide et de meschant. Souvent
+vous croirez qu'elle vous caresse, mais, pire qu'une serène, elle
+taschera de vous engluer en ses rets et se mocquera de vous. Il n'y a
+rien de plus inconstant que la face: c'est une lune qui a ses
+croissans, ses cartiers et son plain; tantost elle paroistra plaine, à
+l'autre elle semblera carne[36]; et comme jadis la teste de Meduse
+convertissoit toutes choses en pierre, ainsi l'homme à l'aspect de la
+face de sa femme deviendra cornu. La femme est un vray Prothée, il n'y
+a rien qui change plus tost.
+
+[Note 36: Au 17e siècle, comme aujourd'hui encore à Orléans, le peuple
+disoit _carne_ pour _corne_. (V. Molière, le _Malade imaginaire_ acte
+I, sc. 2).]
+
+ _Fiet enim subito sus horridus atraque tigris
+ Squammosusque draco et fulva cervice leena._
+
+Le singe a les mains, ou, pour mieux dire, les pattes, semblables aux
+mains des femmes, sinon que celles des singes sont velues par dehors,
+en quoy vous remarquez la mesme difference que celle qui est entre le
+né et le cul: le cul est velu par dehors et le né dedans. Reste à
+parler de la queüe, qui est la principale pièce, et de qui despend
+tout le mistère. Les singes n'ont point de queüe, n'aussi n'ont les
+femmes, et c'est en quoy elles se plaignent aussi bien que les singes;
+toutefois, elles ont mille inventions pour en trouver: car, pour une
+seule peau de connin, elles auront la queüe de plus de cent veaux, ce
+que ne peuvent faire les singes. Aussi les femmes ont tousjours le
+bruit de mieux traffiquer que tout autre animal, et, de fait, elles
+bailleront tousjours le double pour le triple. Les singes, de honte,
+sont tousjours assis sur le cul, à cause qu'ils n'ont point de queüe,
+et les femmes se couchent sur le dos afin d'en avoir. Bref, il y a une
+grande simpathie entre le corps d'un singe et le corps d'une femme.
+
+Venons maintenant à esplucher les actions de l'un et de l'autre, et
+voyons si la femme n'a pas une grande correspondance d'esprit avec la
+nature essentielle et quidditative du singe.
+
+Le singe a un certain instinct de faire tout ce qu'il void faire, et
+de produire les mesmes actions au jour qu'il void exercer par ceux
+qu'il regarde; peut-on trouver une singerie plus belle en la femme,
+laquelle ne s'ingère pas seulement de faire ce qu'elle void faire,
+mais mesme se veut quelquefois vaincre soy-mesme et aller au delà de
+ses forces?
+
+N'estoit-ce pas une vraye singerie que ceste royne superbe des
+Assiriens, Semiramis, laquelle massacra son mary et son fils Ninus
+pour regenter sur les hommes, et osa bien mesme, tant elle avoit le
+coeur d'imiter les actions des hommes, quitter les habits de femme et
+se revestir du manteau royal?
+
+N'estoit-ce point une singerie bien formée, de voir les cinquante
+Danaïdes feindre avec passion de caresser leurs maris la première
+nuict de leurs nopces, et cependant sous leurs chemises porter le
+cousteau fatal dont elles leur ravirent la vie?
+
+Je serois trop prolixe si je voulois parler de toutes les singeries
+qu'ont exercé les femmes de l'antiquité: nostre siècle nous en produit
+assez d'exemples, et principalement la ville de Paris, où les cornes
+croissent invisiblement plus qu'en autre lieu du monde.
+
+La singerie de ceste marchande de la rue Sainct-Martin estoit
+admirable, lors qu'elle fit venir son courtisan dans une basle de
+marchandise, et qui de nuict elle alloit visiter la basle et joüoit du
+flageolet cependant que son mary soufloit la cornemuse.
+
+C'estoit une belle singerie que pratiqua ceste brunette d'auprès
+Sainct-Innocent, de se faire servir par un jeune garçon habillé en
+fille de chambre; mais tout le fait fut descouvert par le moyen du
+garçon de boutique, qui voulut faire l'amour à la fille de chambre, et
+trouva que son cas n'alloit pas bien.
+
+C'estoit une singerie remarquable que celle de la procureuse du
+Chastelet, laquelle se faisoit ventouser par son clerc, quand son
+maistre arriva, sans sçavoir qu'il fust acteonisé, ou qu'on l'eust
+placé au zodiaque, au signe du capricornio.
+
+Mais il y a bien plus à rire pour l'autre de la rue de Sainct-Honoré,
+assez proche de la Croix du Tiroir, qui fit entrer un certain
+bourgeois de la rue aux Ours en son logis, sous espérance de traitter
+avec luy, et cependant trois ou quatre estaffiers luy mirent la main
+sur le collet et luy donnèrent les estrivières. Il n'y avoit point à
+rire pour tout le monde, et principalement pour le susdit, qui depuis
+a juré qu'il n'avoit jamais dansé à telle feste.
+
+Mais ces singeries-là n'ont rien d'esgal à celles qui se joüent au
+cours, où toutes les Nimphes, Orcades, Naiades, Driades, Bocagères,
+Montaigneuses et autres, se rencontrent avecque les Satirs,
+Capripèdes, Chevrepiés, Silvains, et telles manières de gens qui font
+leurs affaires sans chandelle et qui ne vont qu'à tatons. Dernièrement
+il me print une humeur d'y aller; mais je ne sçay si seray
+metamorphosé en Acteon: car je vis une belle Diane de la rue
+Sainct-Anthoine toute nue entre les bras d'un gentil-homme de la rue
+Dauphine; mais en ma vie je ne fus si estonné, et à peine que de
+ravissement les cornes ne me montèrent en la teste.
+
+Je ne veux oublier les singeries de ceste grande dame à cinq estages
+de la rue Sainct-Jacques, qui toute nuict fait la sucrée et la Diane,
+et le matin, quand son mary est dehors, se donne du bon temps et passe
+ainsi sa jeunesse.
+
+Je ne veux aussi oublier par mesme moyen celle du costé des
+Bernardins, qui enferme son mary dans une chambre cependant qu'elle
+luy plante des cornes sur le front. Tout cela peut estre appellé
+singeries.
+
+Mais, pour conclure, n'est-ce point une vraye singerie de voir les
+femmes de crocheteurs vouloir faire les bourgeoises, et les
+bourgeoises imiter les damoiselles, et celles-cy les princesses[37]?
+En quel siècle sommes-nous? Vit-on jamais tant de bombance et de
+superfluitez qu'on en voit maintenant? Qui vid jamais tant de singes
+et tant de singeries? Ma commère a un cotillon à fleurs, et toutefois
+elle n'est point si riche que moy: pourquoy mon mary ne m'en
+donnera-il point? S'il ne le fait, je sçay bien le moyen d'en avoir
+qu'il ne me coustera rien.--Et moy, qui suis grosse marchande, sera-il
+dit que ceste mercière sera plus brave que moy? Il faut resolument que
+je me face raccommoder tout de neuf. Et ainsi des autres.
+
+[Note 37: On trouve de pareilles plaintes sur le luxe croissant des
+bourgeoises dans les _Caquets de l'accouchée_ (passim), et dans une
+autre pièce du même temps: le _Satyrique de la court_, 1624, in-8º,
+pag. 13-15.]
+
+Pleust à Dieu que les singes et singeries[38] fussent dans un basteau
+et s'en allassent tous au vent! Nous ne serions point en la peine où
+nous sommes.
+
+Adieu.
+
+[Note 38: Rabelais, dans un passage de son _Gargantua_, chap. XL,
+passage que Voltaire a visiblement imité dans sa satire du _Pauvre
+diable_, sans que personne l'ait encore remarqué, établit entre les
+moines et les singes la même comparaison qui a été faite ici entre les
+singes et les femmes.]
+
+FIN.
+
+ * * * * *
+
+
+ _La Chasse et l'Amour, à Lysidor._
+
+ MDCXXVII.
+
+ In-8º. 15 pages.
+
+
+_L'Amoureuse Chasse, à Lysidor._
+
+ Lysidor, voicy le printemps
+ Qui remet sa gaye verdure;
+ Mais les bons veneurs en ce temps
+ Ont une bien maigre adventure.
+ La saison ne rit à leurs coeurs;
+ Envain s'y romproient-ils la teste,
+ La senteur de l'herbe et des fleurs
+ Prive leurs chiens d'aller en queste.
+ Ils ont beau sonner de leurs cors,
+ Et brosser dans les forets vertes;
+ Ils ont beau picquer dans les forts,
+ Leurs meutes n'y vont qu'à leurs pertes.
+ Ny leurs forhus, ny leurs relais,
+ Ny leurs routes, ny leurs brisées
+ Ne servent qu'à rendre à leurs frais
+ Toutes leurs peines abusées.
+ Mais si vous aymez à chasser,
+ Vous plaisant à la venerie;
+ Si vous aymez à relancer,
+ Que ferez-vous donc, je vous prie?
+ Tandis, si vous le desirez,
+ Estant chasseur comme vous estes,
+ Doucement vous esquiperez
+ Vostre chasse pour les fillettes.
+ Bien garny de tout ce qu'il faut,
+ Et les voyant de bonnes prises,
+ Sans les aller courre en deffaut,
+ Les belles vous seront acquises.
+ Tantôt la blonde vous suivrez,
+ Remarquant son erre et sa voye;
+ Ore à la brune vous irez,
+ Mariant la peine à la joye.
+ Ore un tetin dont l'Orient
+ Ne sera que lys et qu'ivoire,
+ Un teint de rose, un oeil friand,
+ Vous induiront à la victoire.
+ Ores vous prendrez les devants,
+ Maintenant vous ferez l'enceinte:
+ Les veneurs expers et sçavans
+ Usent d'une pareille feinte.
+ Maintenant vous plierez le trait
+ Du limier avec retenuë,
+ Ou l'alongerez, comme on fait
+ A l'heure que la beste est veuë.
+ C'est le moyen de r'habiller
+ Les désordres que l'on peut faire:
+ Lysidor, il y faut veiller,
+ Et regarder à son affaire.
+ On eslogne souventes fois
+ La venaison que l'on pourchasse,
+ N'usant des statuts et des loix
+ Qui sont de l'amoureuse chasse.
+ Or les plaines et les forests
+ De ce quartier, sans raillerie,
+ Assez, de loin comme de près,
+ Nourrissent telle venerie.
+ Chassez donc et soir et matin,
+ Car telle chasse le merite;
+ Et, pour un si digne butin,
+ La gloire n'en sera petite.
+ Revoir, rencontrer, retourner,
+ Demesler, cognoistre le change,
+ Lancer, r'embucher[39], ramener,
+ Vous donneront heur et louange.
+ Quand vous aurez fait tout cela,
+ Cherchant le frais de la serée
+ Comme gens qui font le holà,
+ Vous sonnerez pour la curée.
+ Lors (s'il me doit estre permis
+ De vous le dire sans feintise),
+ Vous obligerez vos amis
+ De quelque chose de la prise,
+ Afin qu'ils soient mieux restaurez
+ Des biens qui viennent de la chasse,
+ Qu'ils n'ont esté remunerez
+ De ceux des muses du Parnasse.
+
+[Note 39: _Faire rentrer dans le bois._ Regnard a employé ce verbe
+d'une façon très comique dans sa comédie du _Bal_ (sc. 2).]
+
+
+_Eslection d'une maistresse._
+
+ Pour faire une belle maistresse,
+ Capable de ravir mon coeur
+ Et d'estre un jour une deesse,
+ Malgré le temps et sa rigueur,
+ Voicy comme je la desire
+ Et comme je la veux eslire.
+ Premièrement, je la demande
+ Entre seize et dix et sept ans,
+ De taille qui soit riche et grande,
+ Et que la fleur de son printemps
+ Ait un air de qui la merveille
+ La fasse juger nompareille.
+ Je ne la recherche trop grasse,
+ Ny trop maigre je ne la veux:
+ Toutes deux ont manque de grace
+ Pour embarquer un amoureux.
+ Un gresle embonpoinct je souhaitte,
+ La desirant toute parfaicte.
+ Je veux qu'elle ait la face ronde,
+ Peinte de roses et de lys,
+ Et qu'une amorce autre que blonde
+ Rende ses cheveux embellis,
+ Frisez en leur brune teinture
+ Par un miracle de nature.
+ Je luy desire un front d'yvoire,
+ Et que deux bruns sourcils pareils
+ Ombragent l'une et l'autre gloire
+ De ses yeux (deux humains soleils)
+ Riant, sans l'emprunt de la bouche,
+ Pour attirer le plus farouche.
+ Aussi je veux en ceste belle
+ Un nez de moyenne longueur,
+ Traitis, comme l'eut jadis celle
+ Par qui Roland fut en langueur,
+ Et que son oreille desclose
+ Imitte la nouvelle rose.
+ Sa bouche soit ronde et petitte,
+ Vermeille dehors et dedans,
+ Où deux rangs de perles d'elitte
+ Se manifestent pour les dents
+ Avec une grace alléchante,
+ Soit qu'elle rie ou qu'elle chante.
+ Qu'aux deux bords deux fossettes rient,
+ Et que, par l'effect de leurs ris,
+ En ravissant elles marient
+ Et la civette et l'ambre gris.
+ Sous une haleine parfumée,
+ Naturellement embasmée.
+ Comme la pomme nouvelette
+ Qui n'a plus rien de son cotton
+ Paroist en embas jumelette,
+ Ainsi la belle ait un menton;
+ Sa gorge soit doüillette et blanche
+ Comme nège au long d'une branche.
+ Son col apparoisse de mesme,
+ Droit, charnu, bien uni partout;
+ Et que, d'une blancheur extresme,
+ Ses tetins, fraisez sur le bout,
+ Lentement, d'une suitte esgalle,
+ Soient agitez par intervalle.
+ Que ses mains aux lys fassent honte;
+ Que ses longs doits appareillez
+ Ay'nt une beauté qui surmonte
+ Les marbres polis et taillez;
+ Ses pieds ay'nt la forme divine
+ Des pieds de la nymphe marine.
+ Les autres beautez soient pareilles:
+ J'entends celles qu'on ne voidt pas,
+ Et dont les secrettes merveilles
+ Attrairoient les dieux icy-bas,
+ Et feroient marcher en trophée
+ Les monts et les bois, comme Orphée.
+ Mais, si je la veux excellente
+ Et parfaitte en beauté de corps,
+ Je la desire aussi brillante
+ Par dedans comme par dehors,
+ Recherchant un esprit en elle
+ Qui soit digne d'une immortelle.
+ J'entends qu'elle soit bien apprise
+ Toujours dans la civilité;
+ Qu'elle parle avec galantise,
+ D'un entendement arresté,
+ Sans vouloir estre dedaigneuse
+ Que par une feinte amoureuse.
+ Je veux (si, partant de l'enfance,
+ On peut acquerir un tel art)
+ Qu'elle ait parfaitte cognoissance
+ De tous les escris de Ronsard
+ Et de tous les chants de Petrarque,
+ Dignes de surmonter la parque.
+ Je veux qu'elle adore leur style,
+ Dont l'air est toujours de saison,
+ Dont la seule voix est habile
+ Pour une fille de maison:
+ Le jargon d'un autre langage
+ Est pour les filles de village.
+ Rien d'austaire je ne desire,
+ Ny de revesche en son humeur:
+ La severité n'a l'empire
+ Que sur le fait d'un age meur.
+ Les ris, les jeux et les blandices
+ D'amour sont les vrays exercices.
+ Je veux donc qu'elle soit gaillarde
+ Comme un chevreuil dedans un bois,
+ Impatiente et fretillarde,
+ Et moderement, toutesfois,
+ Car en cette humeur vive et prompte,
+ Mon desir est qu'elle se domte.
+ De plus, je veux que ses oeillades
+ Facent mille et dix mille tours,
+ Soit pour rendre les coeurs malades,
+ Soit pour alleger leurs amours,
+ Donnant, comme Achille en Mysie,
+ D'un coup et la mort et la vie.
+ Je veux qu'à la dance elle monstre
+ Je ne sçay quoy de nompareil,
+ Et que son chant, de sa rencontre,
+ Plonge les yeux dans le sommeil,
+ Quand au luth ses mains charmeresses
+ Joindront ma peine ou mes liesses.
+ Je la souhaitte bien parée,
+ Nette, propre et sans afficquets,
+ N'estant seulement bigarée
+ Que de perles et de bouquets
+ A l'oreille, au col, sur la teste:
+ L'excès est tousjours mal honneste.
+ Aussi la desiré-je encore
+ De bon sang et de bons ayeux,
+ Affin que mieux elle decore
+ Les graces qu'elle aura des cieux
+ Toujours une eau claire desrive
+ Et jaillit d'une source vive.
+ Pour cela, qu'elle ne mesprise
+ Les fers de ma captivité;
+ Le soleil, bien qu'il ne reluise,
+ Empesché de l'obscurité,
+ Ne laisse pas neantmoins d'estre
+ Le soleil comme il est veu naistre.
+ Bref, je demande qu'elle passe
+ Toutes les filles de son temps
+ En gentillesse, en bonne grace,
+ Pour rendre mes esprits contens,
+ Et pour gaigner en mon service
+ Un nom qui jamais ne perisse.
+ Telle je veux une maistresse
+ Pour loüer ses jeunes beautez
+ Et pour en faire une déesse
+ Là-haut, parmy les deitez,
+ Qui, la voyant si bien choisie,
+ En auront de la jalousie.
+ Mais toutesfois, si quelque belle
+ Et d'autre air et d'autre couleur,
+ Me fait voir quelque chose en elle
+ Digne de penetrer un coeur,
+ A l'heure, je ne veux pas dire
+ Que peut-estre je ne l'admire.
+ Ainsi donc me plaist-il de vivre
+ Eslogné des soins de la cour;
+ Ainsi me plaist-il de ressuivre
+ Encor' la banière d'amour:
+ Car de chanter les grands du monde,
+ C'est battre l'air et frapper l'onde.
+
+
+_Sonnet de l'infortune des bons vers._
+
+ Si les carmes jadis (on nomme ainsi les vers)
+ Acquirent de l'honneur et du prix en leur style,
+ Un Homère, un Petrarque, un Ronsard, un Virgile,
+ En donnent assez preuve au rond de l'univers.
+
+ Les grands en firent cas, et les peuples divers,
+ Et leur gloire supresme eust cours de ville en ville.
+ Maintenant (quelle honte!) il n'est chose plus vile:
+ Ils marchent les pieds nuds, tristement descouverts!
+
+ Qui leur rendra leur grade aujourd'huy par la France?
+ Des majestez depend telle heureuse influence.
+ Les voyant donc si nuds et si mal ajancez,
+
+ Il faut que, par devoir, en leur nom je m'escrie:
+ N'oubliez pas le tronc des carmes deschaussez,
+ Et vous aurez au ciel une immortelle vie.
+
+ * * * * *
+
+
+ _Dialogue fort plaisant et recreatif de deux Marchands: l'un est
+ de Paris, et l'autre de Pontoise, sur ce que le Parisien l'avoit
+ appellé Normand; ensemble diffinition de l'assiette d'icelle
+ ville de Pontoise, selon les chroniques de France._
+
+ _A Lyon, par Benoist Rigaud. 1573. Avec permission. In-8._
+
+
+PARIS _commance_.
+
+Dieu vous garde, Seigneur!
+
+PONTOISE. Et vous aussi, Sire. Où s'adresse vostre chemin (qu'il ne
+vous desplaise)?
+
+PARIS. Je m'en vais en Normandie.
+
+PONTOISE. Allons, je vous tiendray compagnie seulement jusques à
+Pontoise.
+
+PARIS. Je ne veux aller plus loing. Allons hastivement, car, si je
+puis, je seray de retour cejourd'huy à Paris.
+
+PONTOISE. Comment (Sire)! je pensois, quand vous avez parlé de
+Normandie, que vous allassiez au mont Saint-Michel ou à Cherbourt.
+Vous prenez Normandie bien près.
+
+PARIS. Pontoise n'est-il pas de Normandie[40]?
+
+[Note 40: Le débat qui va suivre sur la position de Pontoise, et sur
+la question de savoir si elle est ou non cité normande, fut jusqu'à la
+révolution et est sans doute encore à l'ordre du jour chez les
+bourgeois de la bonne-ville.]
+
+PONTOISE. Comment, de Normandie? Si vous aviez debagoulé ce mot-là
+dans la ville, on vous diroit que vous en avez menty, et fussiez-vous
+bourgeois de Paris cent mil fois.
+
+PARIS. Je suis bien ayse que vous m'en avez averty, de peur de noyse,
+combien toutefois que je ne m'en soucie pas beaucoup, car je serai
+quitte pour le prouver.
+
+PONTOISE. Pouvez-vous prouver que Pontoise est de Normandie?
+
+PARIS. Facilement et par plusieurs raisons, spécialement par un petit
+livre intitulé _la Guyde_ des chemins[41], que j'ay en mes chausses,
+et qui me dict que, pour aller de Paris à Rouen, il faut passer le
+pont de Pontoise, et puis qu'on est entré en Normandie.
+
+[Note 41: _La Guide des chemins de France._ A Paris, chez Charles
+Estienne, imprimeur du Roy, M.D.LII, avec privilége dudict seigneur.
+In-12. (Attribué à Charles Estienne.) On y lit en effet, page 15:
+«Pontoise, V. ch., etc.--Après avoir passé la rivière d'Oyse sur le
+pont qui donne le nom à la ville, l'on entre en la Normandie.»]
+
+PONTOISE. Si vous n'avez d'autres probations que celle-cy, vous estes
+mal appuyé. La raison est que l'autheur du livre est incertain,
+lequel, s'il eust dict: Passez la rivière à gué, et vous ne serez pas
+noyé, il n'eust esté croyable en ses paroles; ou s'il eust dict:
+Passez Ponthoise et vous serez à Rome, il eust menty, car nous sommes
+bien loing d'Italie. Ainsi je dis qu'il en ay menty malheureusement.
+
+PARIS. Je ne vous croy non plus que luy. J'ay toujours ouy dire à mes
+ancestres que Ponthoise et tout son vicariat est de Normandie, et ne
+le peuvent nier, car ils sont du diocèse de Rouen, ville
+metropolitaine de Normandie[42].
+
+[Note 42: Ce fait suffiroit pour faire de Pontoise une ville de
+Normandie, quoi qu'en dise l'interlocuteur qui va parler après. L'abbé
+Expilly, du moins, le pense ainsi: «A l'exception du seul faubourg de
+l'Aumosne, dit-il, Pontoise a toujours été, comme il est aujourd'hui
+(1768), du diocèse de Rouen. Il ne faut, pour se le persuader, que la
+simple lecture de l'histoire. Cependant ses habitants ont prétendu
+répandre quelques doutes sur cette matière. Aujourd'hui encore la
+plupart d'entre eux se plaisent à en faire une question
+problématique.» _Dictionnaire de la France_, 1768, in-fol., au mot
+_Pontoise_.]
+
+PONTOISE. Je confesse que nous sommes subjectz à l'archevesque de
+Rouen; mais le moyen comment, je vous le diray, s'il vous plaist?
+
+PARIS. Ouy dea, et seray fort ayse de l'ouyr.
+
+PONTOISE. Vous sçavez que Ponthoise et son vicariat est entre quatre
+eveschez, assavoir: de Paris, Rouen, Chartres et Beauvais. Or, les
+evesques de Paris, Beauvais et Chartres, eurent grande controverse
+l'un contre l'autre à qui auroit la possession dudict vicariat, avec
+ses dependances, immediatement de la cour romaine (comme ainsi soit
+que les causes jugées par le vicaire dudict lieu n'ayent autre ressort
+qu'en la cour romaine). Le roy, estant adverty de la dissension
+desdits evesques, laissa le procez à juger à sa Cour de Parlement. Et
+pour autant que monsieur de Rouen n'y prétendoit aucun droict, ledict
+vicariat luy fut baillé en garde jusques à la fin du procez; mais,
+tant pour les grandes affaires qui survindrent au royaume que pour la
+mort desdicts demandeurs, le procez est demeuré au croc, et par ce
+moyen ledict vicariat est demeuré entre les mains de l'archevesque de
+Rouen. Et qu'il soit vray de ce que j'ay dict, sans aller chez les
+advocatz pour copier ledict procez, il est probable, car les curez et
+vicaires dudict vicariat ne sont subjectz d'aller au senne[43] de
+Rouen aux jours ordonnez.
+
+[Note 43: Assemblée à son de cloche. (_Dict. de Trévoux._)]
+
+PARIS. Vous avez fort bien prouvé, s'il est vray ce que vous avez
+dict.
+
+PONTOISE. Je ne voudrois pas mentir pour si peu de chose.
+
+PARIS. Aussi ne veux-je vous reprendre de mensonge, car ançois
+qu'eussiez menty et trouvé quelque mensonge, toutefois et quantes que
+vous voudrez, vous avez congé de vous desdire.
+
+PONTOISE. Il est vray que plusieurs de nostre pays veulent user de ce
+privilége.
+
+Il n'en faut nonobstant tirer consequence que par cela soyons de
+Normandie, car non seulement les Normands usent de ce privilége, mais
+aussi toutes les autres nations, specialement à Paris quasi en tous
+estats.
+
+PARIS. Il est vray, et ne vous pourrois prendre par là; mais je vous
+prie de me monstrer et prouver que Ponthoise a esté quelquesfois
+subject à d'autres evesques qu'à celuy de Rouen.
+
+PONTOISE. Il est facile de le prouver par ce que nous avons dict jà cy
+devant; neantmoins, s'il vous plaist, je vous diray encore un petit
+mot, moyennant que je ne vous attedie de parolles.
+
+PARIS. Non, certainement; ains suis fort consolé de vous ouyr. Mais
+hastons-nous d'aller en devisant, car il est dejà tard; je vois bien
+qu'il me faudra loger aux Deux Anges.
+
+PONTOISE. C'est un bon logis pour les gens de bien, et non pour les
+huguenots.
+
+PARIS. Dieu mercy, je ne suis pas huguenot, et ne le voudrois pas
+estre pour tous les biens de ce monde.
+
+PONTOISE. Je ne voulois sçavoir autre chose; mais je n'osois ouvrir la
+bouche pour le vous demander.
+
+Quand donc vous irez demain le matin à l'église Sainct-Maclou pour
+ouyr la messe, vous oyerez chanter la messe et les heures canoniales
+selon l'usaige de Paris, ce qui se faict non seulement en cette ville
+par toutes les paroisses, mais aussy aux cinq villages de l'environ.
+
+PARIS. C'est chose merveilleuse, de quoy plusieurs s'esbahissent, et
+est par là à presumer que vous n'estes pas subject à l'eglise
+metropolitaine de Rouen, ains avez esté autres fois subjectz de
+l'evesque de Paris. Mesmement estes subjectz à nostre parlement de
+Paris, et non à celuy de Rouen[44]; car quand il y a quelque mauvais
+garçon à Pontoise qui appelle de sa sentence prononcée par votre juge,
+on le nous amène à PARIS.
+
+[Note 44: Tout étoit complexe, il est vrai, dans l'administration de
+la ville de Pontoise. Ainsi, tandis qu'elle dépendoit du siége de
+Rouen pour les affaires ecclésiastiques, et du Parlement de Paris pour
+les choses judiciaires, elle étoit soumise, pour tout ce qui dépendoit
+du service militaire, au lieutenant général du Vexin françois.]
+
+PONTOISE. Il est vray, et m'esbahis comme il se peut faire que ne
+soyons de l'evesché de Senlis, ainsi que nous sommes de son baillage.
+Je ne puis estimer autre chose sinon que, pendant l'altercation des
+evesques (dont nous avons parlé), chasque print son lopin de la
+seigneurie de Pontoise.
+
+PARIS. Je voudrois bien sçavoir pourquoy on vous faict porter votre
+taille à Gisors? Par cela on peut conjecturer que vous estes de
+Normandie.
+
+PONTOISE. Or, pour cela rien: on peut porter l'argent des tailles en
+Espaigne, et toutefois par cela ne serions dicts Espaignols, car
+l'argent ne faict pas la nation. Quant à ce que nous sommes de
+l'election de Gisors, il vous faut entendre que le roy feit un impost
+sur le baillage de Gisors. Les esleus du dict lieu remonstrèrent au
+roy qu'ils n'estoyent suffisans pour payer si grande somme de deniers.
+Adonc le roy ordonna que la chastelenerie de Ponthoise seroit annexée
+au dict baillage pour payer la dicte somme, et depuis ce temps-là
+avons esté toujours taxés pour payer aux dicts esleus.
+
+PARIS. Voilà trop parler sans boire.
+
+PONTOISE. Buvons une fois à Pierrelaye.
+
+PARIS. C'est bien dict, beuvons et allons vistement; je voys bien
+neantmoins que je ne pourray pas ce jourd'huy retourner à Paris:
+parquoy, allons paisiblement en rachevant nostre propos.
+
+PONTOISE. N'est-ce pas assez deviser de cette matière? Je prouve que
+je ne suis pas de Normandie pour estre natif de Pontoise; pour en
+faire foy, demandez à tous ceux de la ville: ils vous diront qu'ils
+n'en sont pas.
+
+PARIS. Ils n'ont pas toujours dict ainsi; j'ay ouy dire que le roy
+feit un impost en l'Isle-de-France pour subvenir à ses affaires. Adonc
+le commissaire des tailles envoya une commission aux bourgeois de
+Pontoise, lesquels la refusèrent, se disant estre de Normandie, et non
+subjectz à l'Isle-de-France. Or il y a une reigle en droict qui dict
+que _volenti et consentienti non fit injuria neque dolus_. Puis donc
+qu'ils ont confessé estre de Normandie, il me semble qu'on ne leur
+faict poinct injure en les interpellant Normands.
+
+PONTOISE. Quand ils avoient faict telle responce que vous dictes,
+encore n'est-ce pas pour prouver peremptoirement qu'ils fussent de
+Normandie.
+
+Quand les Galaodites guetoient les Effraites au passaige de Jourdain
+pour les esgorger et outrager, lesdicts Ephraites nioyent leur lignée
+et nation. En cas pareil, sainct Pierre, interrogué des juifs s'il
+estoit de Galilée, dict non, pour craincte que les juifs luy eussent
+peu faire. Ainsy diray-je de messieurs de Pontoise, lesquels, voyant
+qu'on les vouloit outrager en leurs biens, les faisant payer un impost
+faict à la volée, ils ont dict qu'ils n'estoyent subjectz de
+l'Isle-de-France, comme ainsy soit que desjà eussent payé leur part à
+Givors par le commandement du roy.
+
+PARIS. En bonne foy, voilà une bonne raison, et n'y pourrois
+aucunement contredire: car si on me venoit querir pour me mettre en
+prison ou pour me demander de l'argent, je ferois (en la mode de
+Paris) faire la court en ma porte, et dire que Monsieur n'y est pas,
+jusques à ce que je n'eusse plus des moiens d'evader. Et je pense ce
+qui faisoit dire aux bourgeois de Ponthoise qu'ils n'estoyent pas
+subjectz à l'Isle-de-France n'estoit que pour evader. Mais je vous
+demanderois volontiers où donc est Normandie. J'ai quelques fois esté
+en pelerinage au Mont-Sainct-Michel, et si jamais n'ay sceu trouver
+Normandie.
+
+PONTOISE. Je suis certain où commence le pays de Normandie, tant par
+les annales de France que par les livres qui ont faict quelques fois
+description de la terre.
+
+PARIS. Je vous prie fort de me dire, ainsy que je me trouve en place,
+où on en fasse mention, que j'en soys resolu.
+
+PONTOISE. J'ay trouvé que la Normandie commençoit à
+Sainct-Cler-sur-Epte, tirant vers Rouen.
+
+PARIS. La ville ny le vicariat de Pontoise n'est donc pas Normand, car
+il ne s'estend plus loing que là.
+
+PONTOISE. Je ne l'ay ainsi leu aux chroniques de maistre Robert
+Guaguin, où il est dict: _Apud flumen Eptæ, quod est Neustriæ ad
+orientem limes, fit conventio: unam fluminis ripam Carolus, alteram
+Rollo incedit. Intercedentibus legatis res acta est. Rollo Gillam,
+Caroli filiam, uxorem recipit, et in dotem Neustriam, quæ ab Epta
+fluento ad Britones terminatur, clauditurque gallico Oceano.....
+Neustriam adeptus Rollo, eam Normanniam appellavit_[45]. Si vous en
+voulez avoir d'autres temoignages, regardez maistre Hugues de
+Sainct-Victor, lib. 2; _Exceptionum priorum_, cap. 10, _Chronica
+chronicorum_, le Rosier historial de France, les Chroniques de maistre
+Nicolles Gilles, la Mer des histoires, la Cosmographie de Seb.
+Munster, et plusieurs autres que je serois trop long à reciter.
+
+[Note 45: _R. Gaguini rerum gallicarum annales_. Francfort, 1577,
+in-fol. Pag. 71.]
+
+PARIS. Venez çà. Par vostre foy, n'avez-vous jamais ouy desbattre
+ceste matière?
+
+PONTOISE. Ouy, par plusieurs fois, et qui plus est, la question a esté
+proposée par messieurs de la Cour de Parlement pour en donner
+resolution, à cause de la dissension quy fut, il y a quatre ou cinq
+ans, quand maistre Guillaume de Boissy, docteur en medecine, natif de
+Pontoise, fut mis recteur en l'Université de Paris. Les Picards
+disoyent que Pontoise estoit de Picardie, et pour ce vouloyent user
+des priviléges octroyés à ceux qui sont de mesme nation que le
+recteur; les Normands, au contraire, et les François, d'autre costé.
+
+Quand les presidens eurent ouy les parties de chasque costé, on
+conclud que Pontoise avec ses appendices estoit de France, comme ainsi
+fut qu'il soit appelle le Vulcain françois.
+
+PARIS. Puisque la Cour de Parlement y a passé et que vous avez mesme
+langage que nous, je ne dy plus mot.
+
+PONTOISE. Nous voicy aux fauxbourgs de la ville qu'on appelle
+l'Aumosne; demandez à quy vous voudrez: on vous dira que c'est la
+vraye France[46].
+
+[Note 46: On a vu plus haut que, d'après l'abbé Expilly, le faubourg
+de l'Aumosne étoit, de toute la ville de Pontoise, la seule partie non
+comprise dans le diocèse de Rouen.]
+
+PARIS. Je ne doubtois pas des fauxbourgs, ains seulement de la ville,
+à cause que la rivière est entre eux.
+
+PONTOISE. Ce seroit chose ridicule que la ville fust de Normandie et
+les fauxbourgs de France.
+
+PARIS. Il n'y a point d'inconvenient, car nous avons le semblable à
+Paris: c'est assavoir, que l'abbaye Sainct-Germain-des-Prez est de
+l'evesché de Paris et non subjecte à l'evesché. Autant en pourray-je
+dire de toute la ville de Sainct-Denis: jaçoit qu'elle soit proche de
+Paris, n'est toutes fois subjecte à l'Evesque de Paris.
+
+Mais, pour chose que j'en die, je n'en doubte pas, puisque messieurs
+de la Cour du Parlement y ont mis la main; seulement je desire sçavoir
+pourquoy ceste nation est tant odieuse par tout le monde.
+
+PONTOISE. Vous pouvez penser que ce n'est pour vertu qui soit à ceux
+du pays, ains pour leur vice, lequel est odieux à tout le monde, et
+specialement trahison en riant.
+
+PARIS. Vous me faictes venir en mesmoire un vers poetique que j'ay
+autrefois ouy reciter ou leu quelque part:
+
+ Normanos fugias, ne fraudis labe graveris:
+ Ipsos si socias, certe tu decipieris;
+ Hos vitare stude, nam sunt de germine Jude.
+ Tr. Tr. la. fla. Normanos dicitur esse.
+
+PONTOISE. Ce n'est sans cause qu'ils sont hays, car ils ont faict tant
+de maux qu'on en feroit une pleine Bible de leur tyrannie.
+
+Sebastien Munster, en sa Cosmographie, recite qu'eux partant du païs
+Dace, d'où ils ont prins leur origine, pour venir au pays où ils sont
+de present, allèrent par la grande mer oceanne, ravissant tout, comme
+pirastes et escumeurs de mer; abordant à Nantes, en Bretagne,
+entrèrent en la grande eglise, et là, tuèrent l'evesque dudict lieu,
+lequel celebroit la saincte messe, ainsi que recitent Sigebertus et le
+_Theatre de la vie humaine_, liv. 14. Ils mirent le feu en l'abbaye
+des Jumiéges, où estoient plus de neuf cents religieux, lequel lieu
+demeura desert et inhabitable environ l'espace de trente ans, ainsi
+que recite maistre Robert Guaguin et maistre Nicolle Gilles,
+historiographes françois. Ils ont d'abondant quelquefois bruslé les
+abbayes de Sainct-Germain-des-Prez et Saincte-Geneviève, lesquelles,
+pour lors, estoyent hors la ville, tellement que les religieux
+desdictes abbayes ne recepvoyent jamais pour estre religieux aucuns
+qui se disent de Normandie[47].
+
+[Note 47: A tous ces méfaits des Normands, Pontoise auroit pu ajouter
+la prise et l'incendie de son château, dont s'emparèrent les hommes du
+nord, et qu'ils brûlèrent en 880 ou 883. C'est peut-être du souvenir
+qu'on en avoit gardé que venoit la haine des gens de Pontoise contre
+les Normands.]
+
+PARIS. Je le crois bien, et si je l'ay veu et ouy par experience, et
+qui plus est, quand ils chantent la litanie, ils disent: _A furore
+Normanorum libera nos, Domine_.--Adieu vous dis, Seigneur.
+
+PONTOISE. Adieu, Sire; Dieu vous conduise, et ne m'appelez plus
+Normand.
+
+FIN.
+
+ * * * * *
+
+
+ _Discours prodigieux et espouvantable de trois Espaignols et une
+ Espagnolle, magiciens et sorciers, qui se faisoient porter par
+ les diables de ville en ville, avec leurs declarations d'avoir
+ fait mourir plusieurs personnes et bestail par leurs sorcilléges,
+ et aussi d'avoir fait plusieurs degats aux biens de la terre._
+
+ _Ensemble l'arrest prononcé contre eux par la Cour de Parlement
+ de Bourdeaux, le samedy 10e jour de mars 1610._
+
+ _A Paris, jouxte la coppie imprimée à Bourdeaux_[48]. In-8.
+
+ [Note 48: Nous connoissons une autre édition de cette pièce sous
+ la date de 1626, Paris, même format, même titre. Nodier, qui la
+ possédoit, ne la place pas moins parmi les plus rares. _Nouveaux
+ mélanges d'une petite bibliothèque_, nº 58.]
+
+
+L'homme, dès aussi tost qu'il fut fabriqué par l'Eternel, ouvrier
+divin, fut aussi tost surpris par l'ennemy de nature humaine; du
+depuis, Satan n'a cessé, par toutes subtillitez et moyens, de pouvoir
+succomber et arriver le genre humain en ses lacs. Dès incontinant que
+ce grand capitaine Moyse eut en main la commission pour retirer les
+Israëlites d'entre les mains de ce pervers et inique roy d'Egypte
+Pharaon, il luy declare l'ambassade celeste, il le somme à relacher le
+peuple de Dieu; et, pour preuver son dire, il jette sa verge en bas,
+qui tout aussi tost prend vie, et se metamorphose en serpent furieux.
+Les magiciens veulent faire de mesme, mais pour neant: car celle qui
+est produite par la toute-puissance divine engloutit et dissipe ceux
+qui sont provenus de l'art diabolique.
+
+De mesme fut fait les raynes, sauterelles et autres animaux provenus
+d'enchanterie et sortilléges; tellement que l'homme est bien aveuglé
+et dehors de toutes considerations, qui s'adonne à ces malheureuses et
+detestables oeuvres de magie, quittant son Dieu pour suyvre le diable,
+laissant la verité pour le mensonge, se précipite du port de grace et
+salut dans les abismes et gouffres des enfers. Les lecteurs se
+contenteront de ce preambule, à celle fin de ne les ennuyer pour estre
+prolixe, se contentant, s'il leur plaist, au recit de ce discours très
+veritable, prodigieux, et autant admirable que long-temps aye esté mis
+en lumière.
+
+Trois Espaignols, magiciens, accompagnez d'une femme espagnolle, aussi
+sorcière et magicienne, se sont promenez par l'Italie, Piedmont,
+Provence, Franche-Comté, Flandres, et ont par plusieurs fois traversé
+toute la France; et tout aussi tost qu'ils avoient receu quelque
+desplaisir de quelques uns en quelque vilotte ou bourgade, ils ne
+manquoyent, par le moyen de leurs maudits et pernicieux charmes et
+sorcilléges, de faire secher les bleds, et de mesme aux vignes, et,
+pour le regard du bestail, il languissoit quelque trois sepmaines,
+puis demeuroit mort, tellement qu'une partie du Piedmont a senty que
+c'estoit de leurs maudites façons de faire.
+
+Tout aussi tost qu'ils avoient fait joüer leurs charmes en quelques
+lieux par leurs arts pernicieux, ils se faisoient porter par les
+diables dans les nuées, de ville en ville, et quelquefois faisoient
+cent ou six vingts lieües le jour; mais comme la justice divine ne
+veut longuement souffrir en estre les malfacteurs, Dieu permit qu'un
+curé nommé messire Benoist la Faye, natif d'Ambuy, près de Bourdeaux,
+estant allé à Dole pour poursuivre un du lieu auquel il avoit presté
+une somme notable, et pour autant qu'il falloit que le dit messire
+Benoist s'en retournasse à Bourdeaux pour faire enqueste de ce prest,
+attendu que sa partie nioit, il ne fut pas loin d'une harquebusade de
+Dole qu'il trouva ces Espaignols et leur suivante, lesquels se mirent
+en compagnie avec, luy demandèrent où il alloit. Après le leur avoir
+declaré et conté une partie de son ennuy, et se faschant de la
+longueur du chemin qu'il avoit à faire, tant d'aller que de revenir,
+et mesme que les juges ne luy avoient baillé qu'un mois de delay, et
+passé iceluy il seroit forclos, un de ces Espaignols, nommé Diego
+Castalin, luy dit ces mots: Ne vous desconfortez nullement; il est
+près de midy, mais je veux que nous allions coucher à Bourdeaux. Le
+curé pensoit qu'il le disse par risée, veu qu'il y avoit près de cent
+lieues; neantmoins ce, après estre assis tous ensemble, ils se mirent
+à sommeiller. Au reveil du curé, environ les six heures du soir, il se
+trouve aux portes de Bourdeaux avec ces Espaignols.
+
+Estant enquis de ses amis qu'il avoit fait, il monstre ses actes
+faites du mesme jour dans Dole. Nul ne peut croire ce fait; il asseure
+au contraire. Un conseiller de Bourdeaux en fust adverty: il voulut
+sçavoir comment cela s'estoit passé; il declare les trois Espagnols et
+la femme qu'ils menoient; on fouille leurs bagages, où se trouve
+plusieurs livres, caractères, billets, cires, cousteaux, parchemins et
+autres denrées servant à magie; ils sont examinez, ils confessent le
+tout, et plus que l'on ne leur demandoit, disant entre autres d'avoir
+fait, par leurs malheureuses oeuvres, perir les fruits de la terre aux
+endroits où il leur plaisoit; d'avoir fait mourir plusieurs personnes
+et bestail, et estoient resolus, sans ceste descouverte, de faire
+plusieurs maux du costé de Bourdeaux. La Cour leur fit leur procez
+extraordinaire, qui leur fut prononcé le premier mars mil six cens
+dix, en la manière que s'ensuit:
+
+
+_Extrait des registres de la Cour de Parlement._
+
+Veu par la Cour, les chambres assemblées, le procez criminel et
+extraordinaire par les conseillers à ce deputez, à la requeste du
+sieur procureur general du roy, en ce qui resulte à l'encontre de
+Diego Castalin, natif de Boquo en Espaigne, et de Francesco Ferdillo,
+natif de Lina en Castille, et de Vincentio Torrados, natif de Madril,
+et de encores Catelina Fiosela, natifve de Colonasos, les conclusions
+du sieur procureur general du roy. Ouys et interrogez par la dite
+Cour, les dits accusez, sur les enchantemens, magies, sorcileges et
+autres oeuvres diaboliques, et plusieurs autres crimes à eux imposez,
+tout consideré, dit a esté que la dite Cour a declaré et declare les
+dits Diego Castalin, Francesco Ferdillo et Vincentio Torrados, et
+encore Catalina Fiosella, deuëment attaints et convaincus des crimes
+de magies, sorciléges et autres pernicieuses oeuvres malheureuses et
+diaboliques; et pour réparation desquels crimes, les a la dite Cour
+condamné et condamne à estre prins, mené par la haute justice en la
+place du Marché aux porcs, et estre conduits sur un buscher pour illec
+estre bruslez tous vifs, et leurs corps estre mis en cendres, ensemble
+leurs livres, caractères, cousteaux, parchemins, billets et autres
+servant à magie. Donné à Bourdeaux, en Parlement, le 10 mars 1610.
+
+ * * * * *
+
+Estant sur le buscher, ils declarent plusieurs malheureuses oeuvres
+diaboliques qu'ils exerçoient par art de magie, et dirent qu'ils
+avoient apris le dit art à Toledos en Espaigne, où ordinairement s'en
+faisoit escole publique, et que par le moyen de ceste fanatique
+science ils avoient puissance de faire perir plusieurs personnes,
+bestail, et porter beaucoup de dommages aux fruicts de la terre; aussi
+ils confessèrent d'avoir voulu entrer dans la Rochelle, ce qui ne
+leur fut permis, et n'y alloyent à autre fin, sinon pour faire, par
+leur diabolique science, perir plusieurs personnes; disant que, quand
+ils vouloyent, avec certaines poudres qu'ils brusloient, ils
+infectoient l'aër, tellement que plusieurs personnes, attaints de
+ceste mauvaise et pernicieuse odeur, mouroient subitement.
+
+L'Espagnolle qui les suyvoit, nommée Catalina Fiosela, dit et confessa
+une infinité de meschancetez par elle exercez: entre autres, par ses
+malheureux sorcilléges, elle avoit fait avorter une infinité de femmes
+enceintes, et d'avoir infecté avec certaines poisons plusieurs
+fontaines, puits et ruisseaux, et aussi d'avoir fait mourir plusieurs
+bestail, et d'avoir fait par ses charmes tumber pierres et gresles sur
+les biens et fruits de la terre. Après sa confession, elle fut incitée
+à crier mercy à Dieu, ce que jamais ne voulut faire.
+
+Ainsi fut la fin de ces maudits magiciens, lesquels, estant possedez
+du diable, meurent sans aucune contrition de leurs fautes et pechez.
+
+Voilà qui doit servir d'exemple à plusieurs personnes qui s'estudient
+à la magie; d'autres, si tost qu'ils ont perdu quelque chose, s'en
+vont au devin et sorciers, et ne considèrent pas qu'allant vers eux
+ils vont vers le diable, et quittent leur Dieu et createur pour suivre
+l'ennemy et le prince des tenèbres.
+
+Mais qu'en vient il à la fin? Une ruine miserable, comme il est arrivé
+à ces pauvres malheureux; car Dieu, qui est jaloux de son honneur et
+de sa gloire, ne permet pas que ces tours de Babel, qui ont esté
+edifiées par cet arrogant et superbe qui ne tasche qu'à obscurcir sa
+gloire, puissent durer long-temps, et dès aussi tost qu'il commence à
+s'ennuyer de ces crimes trop odieux, du premier mouvement qu'il remue
+sa main pour les accabler, tout cela s'en va en poudre, et n'en sort
+qu'une confusion miserable de ceux qui s'y sont arrestez. Voire
+encore, ce qui devroit effrayer davantage leurs imaginations, il fait
+d'ordinaire que celuy qui les a fait broncher en ces filez par ses
+belles promesses, c'est celuy qui les prent dedans, et leur fait
+endurer une fin miserable; aussi est-ce le bourreau de la justice de
+Dieu, qui ne se plaist qu'en la perte des ames, et qui roule toutes
+ses machines pour les abismer au gouffre de damnation, où il leur fait
+puis après payer l'usure des maux et execrables parricides qu'ils ont
+attenté et mis en exécution sur leurs frères. C'est une chose du tout
+estrange de dire que l'homme se laisse tellement aveugler en soy-mesme
+qu'il perde tout sentiment et de l'humanité et de la religion,
+laschant ainsi la bride à ses passions pour executer les desseins de
+Satan sur les creatures, et bouchant l'oreille aux inspirations du
+ciel, qui luy font voir parmy les tenèbres de son erreur la deformité
+de ses pechez. Ils ne se soucient plus de salut, et logent toutes
+leurs espérances en morte paye en enfer, sans se soucier de rien,
+sinon d'estre compagnons du diable; et celuy qui peut faire quelque
+acte dont l'abomination fasse dresser les cheveux, voire à ses
+compagnons, c'est celuy qui s'estime le plus gentil de la trouppe, et
+qui merite plus de salaire; de façon qu'il n'y a meschanceté que ces
+maudits ne mettent en exécution. D'où penserons-nous que cela
+provienne, sinon de ce qu'ils oublient entièrement Dieu et son
+paradis pour se donner en holocauste à la cruauté de l'enfer?
+Recognoissons donc nostre Dieu et craignons ses jugemens, puis qu'il
+permet ainsi que ceux qui l'oublient tresbuschent en des horreurs si
+estranges, et, le priant de confondre ceste engeance perverse,
+retournons-nous à luy par penitence, et le supplions qu'il luy plaise
+reveiller ceux qui sont enyvrez de ces charmes pour se remettre au
+droit chemin.
+
+FIN.
+
+ * * * * *
+
+
+ _Histoire admirable et declin pitoyable advenu en la personne
+ d'un favory de la cour d'Espagne. A Paris, chez Nicolas Rousset,
+ rue de la Calandre, au Saumon._
+
+ M.DC.XXII. In-8.
+
+ * * * * *
+
+ _Histoire admirable en laquelle on voit les principes abjects,
+ progrez magnifiques et declin pitoyable d'une grande fortune, en
+ la personne d'un favory de la cour d'Espagne._
+
+
+Rien de plus superbe, rien de plus indomptable qu'un homme eslevé de
+la poussière au sommet de quelque haute fortune. Ce Thraso, ce
+bravache, gourmande les destins, bat la terre d'un pied glorieux, et
+croit que le ciel luy est obligé de ses influences. Jupin a perdu ses
+foudres, la mer ses tempestes, et tous les tremble-terre du monde ne
+lui feroient pas (ce luy semble) changer ses orgueilleuses demarches.
+Ce fut ceste consideration qui fit refuser à Platon de prescrire les
+loix aux Atheniens: La prosperité, disoit ce grand philosophe, est un
+rapide torrent qui entraisne et bouleverse les esprits qui n'ont jetté
+des profondes racines au champ de la vertu, et qui d'un sang noble et
+genereux n'ont esmané leur origine. Mais sur tous ceux-là sont
+indignes de grandes fortunes et d'estre employez aux affaires
+publiques, qui ont pris leur estre d'un sordide concubinage; ces
+aiglons adulterins n'osent regarder le soleil, et leurs foibles
+cerveaux se lassent au premier essor. Enfin, il faut conter entre les
+miracles naturels lorsqu'un infame bastard essaye d'amender par ses
+louables actions les defauts de son extraction. L'histoire suivante
+mettra le doigt du lecteur sur ces veritables propositions et
+realisera ses maximes.
+
+Dom Rodrigo[49] estoit fils de François Calderon, lequel estoit soldar
+en Flandres, et de Marie Sandelin, de nation allemande[50], et fut
+engendré auparavant le mariage, mais depuis fut legitimé par celuy de
+son pere et mere. Il naquist en Envers, entre le peu de richesses et
+l'infortune de la guerre, et ne se pouvoit douter de la sienne, puis
+qu'estant nouveau-né il fut enlevé par dessus les murailles de la
+ville pour ne scandaliser la reputation de sa mère, et fut donné en
+nourrice hors la ville. Sa mère deceda peu de temps après, et son
+père, estant vefvier, quittant Envers, s'en alla à Valdoric, d'où il
+estoit natif, issu d'honnestes parens, dont il en herita de quelques
+commodités. Peu de temps après, il se remarie; voyant son jeune enfant
+desjà grandelet et mal aymé de sa belle-mère, il essaye de trouver
+moyen de le placer pour passer sa vie. Il fit donc tant que, par la
+faveur de ses intimes amis, il fut le premier page du vice-chancelier
+d'Arragon, et en après, à cause de sa beauté et gentillesse d'esprit,
+il fut mis au service du marquis de Denia, dom François Gormez de
+Sandoval et Rosas, qui alors estoit duc de Lerme, et reveré comme
+vice-roy de toute l'Espagne et seigneur de la plus grande privance du
+roy dom Philippe troisiesme, lequel est en gloire. Mais, pour la mesme
+cause de dom Rodrigo, il est demis de toutes ses charges, et l'on
+pourchasse à present pour le faire mourir.
+
+[Note 49: C'est le même que Le Sage a mis en scène dans _Gil Blas_,
+liv. VIII, chap. 2-13, etc. Ce qu'il en dit, tout à fait d'accord avec
+ce qu'on va lire, prouve combien dans son roman il savoit respecter
+l'histoire. Cette pièce, qui peut servir utilement à commenter le
+chef-d'oeuvre dans cette partie, n'a pas été connue de François de
+Neufchâteau, ou, disons mieux, de M. Victor Hugo, véritable auteur des
+notes du _Gil Blas_, que l'académicien mit sous son nom, faisant ainsi
+payer à l'_enfant sublime_ la protection qu'il lui accordoit.]
+
+[Note 50: La mère de D. Rodrigue s'appeloit en effet Marie Sandelen.
+L'histoire dit qu'elle étoit Flamande.]
+
+Dom Rodrigo devint si grand à l'ombre de la puissance de son maistre,
+gaignant les bonnes graces des princes et seigneurs d'Espagne, qu'il
+fut soustenu de deux fortunes, et fit tant par ses prières, reverences
+et supplications, qu'il parvint à estre ayde de la garde-robbe
+royalle: il succeda à l'estat de dom Pedro de Franqueya, comte de
+Villalonga, secretaire d'estat, ayant en son seul maniement plusieurs
+papiers et escritures, lesquelles estoient du precedent entre les
+mains de diverses personnes, ayant pour son compte l'expedition des
+plus grandes affaires de ce royaume. Il estoit doué d'un esprit fort
+prompt, bien entendu aux choses qui dependoient de la republique; il
+estoit d'une agreable taille, mais aussi fort presomptueux envers ceux
+qui estoient sous sa domination[51] (qui estoient pour lors en grand
+nombre). Il se maria avec la comtesse d'Oliva; il fut fait chevalier
+de l'ordre de Saint-Jacques, et quelque peu de temps après commandeur
+de Ocanna, puis comte d'Oliva, tiltre lequel il passa en après à son
+fils dom François Calderon, premier nay de sa maison, marquis de Sept
+Eglises[52], et sa dernière qualité estoit d'estre capitaine de la
+garde allemande.
+
+[Note 51: Ceci répond très bien a ce qu'on lit dans _Gil Blas_ (liv.
+VIII, chap. 3), et justifie à merveille les courbettes que Le Sage
+fait faire à son héros lors de sa première visite à D. Rodrigue.]
+
+[Note 52: De _Siete Iglesias_.]
+
+Son père, estant homme fort vertueux, bien qu'il devînt plus riche, ne
+meit jamais en oubly son origine. Ains, sans aucun desir d'atteindre
+au sommet des honneurs mondains, remonstroit souvent à dom Rodrigue en
+quel peril se jettoit celuy qui s'asseuroit sur le glissant pavé des
+hautesses humaines; mais d'autant plus il luy remonstroit, d'autant
+plus il devint ambitieux et remply d'orgueil, jusques à prendre à
+deuil les dites remontrances, et l'en avoit en haine.
+
+Neantmoins, voyant son père vefvier pour la seconde fois, il tascha
+de le gorger du mesme suc de ses grandeurs[53], car, comme aimé et
+favory du roy, il luy fit obtenir l'ordre de chevalier de Sainct-Jean,
+qui sont comme les chevaliers de Malte en France; en après chevalier
+de Sainct-Jacques, vicomte de Suegro, estat qui ne se donne qu'à celuy
+en qui Sa Majesté se fie le plus et plus privé de sa personne. Il fut
+lieutenant de la garde allemande et l'ordre de mayeur d'Arragon, en
+quoy il voulut limiter sa fortune, ainsi qu'omme bien advisé.
+
+[Note 53: D. Rodrigue avoit, dit-on, commencé par renier son père;
+mais les reproches que cette conduite lui attira le firent se raviser,
+comme il est dit ici. Le Sage, que l'histoire de Calderon préoccupe à
+chaque page des livres VIII et IX de son _Gil Blas_, fait allusion à
+ces sentiments et à ce retour repentant du favori; mais, pour les
+mettre mieux en relief, il les prête à Gil Blas lui-même, qu'il nous
+montre alors admis avec Calderon au partage des faveurs du duc de
+Lerme. «Me reprochant moi-même que j'étois un fils dénaturé, je
+m'attendris, lui fait-il dire. Je me rappelai les soins qu'on avoit
+eus de mon enfance et de mon éducation; je me représentai ce que je
+devois à mes parents, etc.» Liv. VIII, chap. 13.]
+
+La renommée de Rodrigue volloit par tout le pays. La familiarité qu'il
+avoit avec le dit duc[54], et l'authorité et puissance qu'il avoit au
+gouvernement, le rendit si orgueilleux, qu'il franchit toutes les
+limites d'humilité, et estimoit à peu les nobles du pays, et traitoit
+fort mal ceux qui estoient sous sa domination. Ses richesses et
+delicts marchoient d'un mesme pas; il se faisoit porter un grandissime
+respect, et bien souvent ceux qui tenoient le frein de la justice se
+tenoient très heureux d'estre à ses bonnes graces, et lui deferoient
+ce qui estoit de leur devoir pour tousjours s'entretenir en icelles,
+et en ceste manière de vivre commença à se faire hayr de plusieurs, et
+se mettre en mauvaise odeur du commun peuple, qui fit tant que son
+avarice fut portée jusques aux oreilles du roy, qui, l'ayant fait
+venir devant luy, sceut si bien pallier son mal à force de blandices
+et belles parolles, qu'il obtint son pardon, luy disant qu'il ne
+croyoit rien de ce qui luy avoit esté rapporté.
+
+[Note 54: «Son logement communiquoit à celui du duc de Lerme, et
+l'égaloit en magnificence. On auroit eu de la peine à distinguer par
+les ameublements le maître du valet.» _Gil Blas_, liv. III, chap. 8.]
+
+Le restablissement du dit duc en sa maison servist de rechef de butte
+aux calomnies du peuple, qui à haute voix l'accusoit de grands delits,
+meurtres, faussetés et sorcelleries, et dessus tout d'avoir levé de
+grandes daces[55] sur eux, ce qui lui occasionna de se retirer de la
+cour, et s'en alla à Valdoric avec une frayeur de sa disgrace, à cause
+qu'entre plusieurs informations qu'on faisoit pour lors de quelques
+ministres d'estat, la sienne se trouva très meschante et digne de
+mort. Il fut quelque temps à Valdoric pour determiner ce qu'il devoit
+faire à son infortune, et en confera à une religieuse qui estoit en
+son monastère de Porta-Cely, et lui disoit qu'il vouloit eviter la
+furie d'un roi offensé et courroucé. La saincte religieuse luy dit
+que, s'il se vouloit sauver, qu'il attendît le succès de ses affaires.
+Il l'entendoit du corps, elle l'entendoit de l'ame. Pendant ce temps,
+il cacha chez ses amis plusieurs papiers d'importance, ensemble or,
+argent et autres richesses, pensant que la rumeur du peuple se
+passeroit[56]. Mais il succeda un effect tout contraire à son
+intention, d'autant qu'en une nuict dom Fernando Ramirez Farinas,
+conseiller au royal conseil, assisté d'hommes en armes, le vint
+prendre, et le bailla en seure garde à dom Francisco de Itazabal,
+chevalier de l'ordre de Sainct-Jacques, et le menèrent au chateau de
+Montaches, et alors fut esleu pour ses juges dom Francisco de
+Contreres, à present president de Castille, et Louys de Salcedo, et
+dom Petro del Cortal, conseillers du suprême conseil, pendant lequel
+temps on descouvrit plusieurs choses en divers lieux, à force
+mandemens et censures.
+
+[Note 55: Le Sage parle de ces grandes daces (taxes) que D. Rodrigue
+levoit sur ceux qui demandoient sa faveur. «Il (D. Roger de Rada)
+avoit envie, fait-il dire à Scipion, de s'adresser à don Rodrigue de
+Calderon, dont on lui a vanté le pouvoir; mais je l'en ai détourné en
+lui faisant entendre que ce secrétaire vendoit ses bons offices au
+poids de l'or, etc.» _Gil Blas_, chap. 7.]
+
+[Note 56: La disgrâce du duc de Lerme (1618) mit le comble à celle de
+D. Rodrigue et acheva sa perte.]
+
+Il fut fait inventaire des biens meubles qu'il avoit au dit
+Valladolid, où il se trouva une richesse inestimable, outre plusieurs
+registres et papiers qui donnoient tesmoignage de plusieurs faussetez
+en son compte. Quelques jours en après, il fut changé de prison, et
+mené à Santercas avec la même garde, et pour sa dernière il fut amené
+à son logis, et fut donné en garde ès mains de dom Manuel Francisco
+de la Hinozosa, chevalier de l'ordre de Sainct-Jacques, lequel
+l'assista au dit logis jusqu'au jour de sa mort. Deux coffres remplis
+d'escritures, qui furent trouvés chez un sien parent, esclaircirent
+beaucoup d'affaires procedant aux informations. Il fut mis à la
+question, où il endura tous les tourmens de la gesne, et la seconde
+fois il l'eust extraordinairement, laquelle il supportoit avec autant
+de constance et generosité comme auparavant. Toutes les ceremonies de
+justice furent observées avec tel droit et equité, que lui-mesme en
+loüoit grandement la procedure, et les juges en beaucoup d'occasions.
+Il ne sortoit hors de la chambre, qui estoit celle où il couchoit du
+precedent, petite et très obscure; c'est pourquoy il y avoit tousjours
+de la chandelle, et n'entroit en icelle que deux gardes de porte, qui
+se changeoient à certaines heures, et un sien serviteur, auquel
+n'estoit permis de sortir, qui luy donnoit ce qui luy estoit
+nécessaire. Le reste des gardes estoient dehors, au nombre de
+dix-huict hommes, sans lesquels jamais ne s'ouvroit la porte. Aucune
+personne de qualité ne parla à luy jusques à ce que sa sentence fut
+donnée, sinon ses procureurs, advocats et son confesseur, non
+toutesfois sans la presence de ceux de sa garde. La plus grande partie
+du temps il estoit au lict, qui fut cause qu'estant assailly d'une
+goutte, difficilement pouvoit-il marcher sans l'aide d'un baton pour
+aller à costé d'icelle, où estoit construit un petit oratoire fait
+exprès pour lui faire entendre la saincte messe, assisté tousjours de
+sa garde. Il y avoit aussi une autre chambre où ses juges
+instruisoient son procès. En la grande salle estoit la marquise sa
+femme, qui recevoit toutes ses visites.
+
+Le neufiesme de juillet luy fut notifié deux sentences, l'une pour les
+fautes qu'il avoit contre le civil, et l'autre à cause du crime de
+lèse-majesté; par icelle liberté luy fut donnée, parceque le procureur
+fiscal qui l'avoit accusé complice de la mort de dame Marguerite
+d'Austriche, reyne d'Espagne[57], ne peut en faire preuve vallable;
+mais pour les assassinats de dom Alphonso de Caravajal, reverend père
+Christofle Suarez, de la compagnie de Jesus, Pedro Cavallero et Pedro
+del Camino; pour l'emprisonnement et mort d'Augustin de Avila, vivant
+sergent en la cour, et tout ce qui se passa en sa mort, et même pour
+avoir commis et fait faire l'assassinat contre la personne de
+Francisco de Xuara, par les mains d'un sergent de compagnie nommé Juan
+de Gusman, et pour avoir impetré de Sa Majesté (lequel est en gloire)
+remission de ses delictz, faussetez et mensonges, fut condamné que, de
+la prison où il estoit, il seroit mené sur une mule sellée et bridée
+(qui est l'ordre de mener les criminels de qualité, car les autres on
+les meine sur des ânes), avec un crieur, lequel publieroit ses fautes,
+et de ceste sorte seroit mené par les rues accoustumées de la ville,
+et conduit au lieu patibulaire, au quel lieu il seroit pour cet effect
+dressé un theatre, et que sur iceluy il seroit degorgé (qui est la
+manière comme sont punis les criminels de qualité, car on ne décolle
+par derrière que les traistres); et par sa sentence civile, laquelle
+l'on dit contenir deux cens quarante-quatre delicts, a esté condamné à
+un milion deux cens cinquante mil ducats, et pour chapitre final, où
+fut remis beaucoup d'offences touchant le dit civil, a esté condamné à
+tous et tels offices, tiltres, dons et choses qu'il possédoit, et en
+tout son vaillant, sans faire mention de ses enfans, qui sont deux
+masles, et tout cecy il entendit avec une grande generosité de coeur,
+se remettant entre les mains de Dieu. Pour le diffinitif de la
+sentence, et pour estre bien examinée, fut nommé d'avantage les juges
+que cy-dessus, desquels dom Rodrigo en recusa quelques uns, et à cause
+d'icelle recusation en fut nommé d'autres; il fut declaré ignoble,
+parquoy il fut condamné à douze mil maravedis, qui est une amende que
+doivent les criminels de qualité. Et pour n'avoir les juges approuvé
+le consentement de la mort de la reyne, quelques jours après ses
+advocats et procureurs appelèrent que la sentence ne s'executast,
+parceque la loy du pays ne permet d'executer les sentences criminelles
+le mesme jour, ains les laissent quelque espace de temps pour avoir
+recognoissance de leurs fautes. Si tost qu'icelle sentence lui fust
+notifiée, l'on donna permission à tous religieux de le visiter, et le
+disposer de se resoudre à la mort; ce que voyant s'y resoult. Il
+diminue donc son manger, ne dort en lict, et se règle du tout à
+penitences et disciplines. Il passoit les jours à plorer ses pechez et
+offences, et les nuicts à oraison, demandant pardon à Dieu. Sa
+penitence estoit si grande, que par plusieurs fois frère Gabriel du
+Sainct-Esprit, religieux de l'ordre des carmes (exemple de toute
+religion), lequel l'assistoit journellement, le reprint d'une si
+grande cruauté qu'il usoit sur son corps, tant en jeusnes,
+disciplines, mortifications de chair, comme d'oraisons et repentance
+de ses pechez, et outre plus une grande patience de ses maux, lesquels
+il representoit à Dieu pour la diminution de tous ses pechez. Pendant
+ce temps, il se confessa et communia par plusieurs fois, non jamais
+sans avoir les yeux baignant en pleurs.
+
+[Note 57: Marguerite d'Autriche, fille de l'archiduc Charles, duc de
+Styrie, femme du roi Philippe III, morte le 8 octobre 1611.]
+
+Il lui fust signifié le mardy au matin, dix-neufiesme d'octobre, qu'il
+eust à faire testament de deux mille ducats, et qu'il se disposast
+pour souffrir la mort dans trois jours consecutifs. Il donna mille
+embrassemens à celuy qui luy apporta ceste nouvelle, le remerciant du
+bonheur qu'il luy apportoit pour sortir si promptement d'une si
+miserable vie et pour voir la fin de ses travaux; de rechef il impetra
+très affectueusement la misericorde de Dieu, disposa aussi de son âme
+au mieux qu'il luy fut possible, s'apprestant comme bon chrestien à la
+dernière heure. Le jour venu, il ne cessa de se discipliner, sans
+prendre aucune refection, pleurant tousjours ses fautes devant un
+crucifix et un image de la saincte mère Therèse de Jesus, au quel il
+avoit une singulière devotion; il pria que l'on luy portast devant luy
+jusques à la mort. Ce dit jour il deschargea le sergent Juan de
+Gusman, condamné avec luy à la mort pour l'assassinat de Francisco de
+Xuara, et confessa qu'il avoit donné une memoire signée de Sa Majesté
+au dit sergent, laquelle estoit fausse, et depuis luy avoit ostée et
+rompue.
+
+Le mercredy de relevée, par un decret du conseil des ordres, un
+religieux et un chevalier de S.-Jacques lui allèrent arracher l'ordre
+du dit S.-Jacques, acte le quel il regretta grandement, et neantmoins
+le laissa prendre avec une grande patience; toutesfois il dit qu'il
+eust bien desiré mourir avec le dit ordre, et que jamais on ne l'avoit
+osté à ceux qui avoient commis de pareils crimes.
+
+Il fut publié par la ville, et enjoint à tous sergens royaux et à tous
+ceux de la cour de monter à cheval et leur trouver le jeudy à la place
+publique. A icelle heure la dite place se trouva vide de plusieurs
+estats qui y estoient, à cause qu'en ce lieu on y vend les fruicts, et
+n'y avoit rien qu'un eschaffaut haut, grand et large, et au milieu une
+chaise de bois couverte de noir, qui par après fut descouverte, pour
+eviter l'esmotion du peuple, le quel en murmuroit, et ne vouloit que
+on lui fist tant d'honneur. En la dite place, et par toutes les rues
+où il devoit passer, il se trouva si grande quantité de peuple que
+c'estoit chose impossible de le pouvoir nombrer.
+
+A unze heures et demie du matin, estoit attendant à la porte du logis
+de dom Rodrigo, les croix des deux confrairies qui ordinairement
+accompagnent toutes personnes que l'on execute, et plus de soixante et
+dix sergens à cheval. Il descend donc en bas, accompagné de 4
+religieux cordeliers, 4 de la Trinité, 4 augustins, 4 carmes et 4
+penitens des carmes, et avoit vestu une robe de deuil et chaperon en
+forme de babelou, le tout de baguette, avec la face descouverte,
+laquelle il montra assez venerable et de bonne presence, les cheveux
+jusques sur les espaules, (d'autant que depuis le temps qu'il avoit
+esté prisonnier il ne s'estoit fait couper son poil), et la barbe
+jusques à l'estomach.
+
+Avant que de monter sur la mulle, laquelle l'attendoit caparaçonnée et
+couverte d'une housse de baguette noire, il fit le signe de la croix
+par deux fois, et print un crucifix en sa main, et d'un grand courage
+se mit le chaperon, pour n'avoir le visage decouvert, et baisoit fort
+souvent le crucifix; et auparavant que sortir de la maison fit autre
+signe de la croix et sortit de sa porte, assisté à ses costez de deux
+sergens, et devant lui marchoient les croix et bannières des deux
+confrairies; en sortant à la rue, jetta ses yeux partout, et contempla
+la grande quantité de populace qui l'attendoit, et jetta sa veüe au
+ciel, fut de cette sorte l'espace de deux _credo_, et rejetta ses yeux
+sur le crucifix, jamais ne les leva jusques à estre arrivé à
+l'eschafaux. Son confesseur lui donnoit courage, et lui respondit: A
+la bonne heure, mon père, car je ne manque de courage à souffrir la
+mort, d'autant que mon sauveur Jesus-Christ l'a endurée pour moi plus
+honteusement. Allons donc au nom de Dieu. Puis que Sa Majesté le veut,
+je vay très content accomplir sa volonté, et payer les excez de mes
+enormes pechez et offenses. Puis, rejettant les yeux sur le crucifix,
+le baisant en commemoration de celuy qui nous a rachetez, lui demanda
+pardon et misericorde. Il eut toujours le courage si grand, que,
+mesmes ceux qui pensoient, par quelque pieux discours, le consoler en
+ses grandes afflictions, il les encourageoit et les consoloit
+luy-mesmes, desprisant les grandeurs et vanitez de ce monde, les
+figurant comme une ombre ou une fumée au prix de celles de la
+beatitude eternelle, tellement qu'il attiroit le peuple à si grande
+compassion, qu'ils avoient plus de doleance de son infortune qu'il
+n'avoit luy-même à la mort que il alloit librement souffrir. Aussi
+ceste generosité, que les plus offensez remarquèrent en luy, servit
+d'eau pour esteindre le feu de leur animosité. L'executeur des hautes
+sentences criminelles luy menoit lui-mesme sa mule par la bride,
+estant l'ordre et la coustume du dit païs quand c'est quelque homme de
+qualité qui a acquis quelque supresme degré, ainsi que cestuy-cy
+avoit; et, commençant à marcher ce funèbre arroy (bien que la
+multitude du peuple les empeschât assez), le crieur public, à son
+accoustumée, commença à s'escrier tout haut, à prononcer sa sentence,
+avec les crimes qu'il avoit miserablement commis, disant ainsi:
+
+«Voicy la justice que fait faire le roy nostre sire à cet homme, pour
+en avoir fait massacrer miserablement un autre, commetant delicts
+d'assassinat, et avoir esté coupable en la mort de plusieurs personnes
+de remarque, soit pour en avoir commis plusieurs et diverses offences,
+lesquelles ne doivent estre declarées, et sont reservées en secret
+dans le procès, pour lesquelles il est condamné à estre degorgé pour
+son chastiment, afin qu'il puisse servir d'exemple à ceux qui
+commettront un tel excez; qui tel fera, ainsi le payera.»
+
+Il arriva à l'échafaud. Le père maistre frère Gregoire de Pedroza, de
+l'ordre de S.-Hierosme, predicateur de Sa Majesté, et grand ami de
+Rodrigo. Il monta premierement tous les religieux, et lui avec
+quelques uns, se decouvra du chaperon, et montra son visage encore
+avec la mesme miserable gravité seigneurialle; il fut quelque temps à
+parler au dit père Pedroza sur les bras de la chaise, pendant que tous
+les religieux estoient à genoux, et lui faisoient la prière et
+recommandation de son âme. Il se reconcilia de rechef avec un grand
+courage, print congé de tous, et s'est assis dans la chaise, donnant
+permission à l'executeur afin qu'il lui liast les bras, pieds et le
+corps, et lui-mesme denoua les cordons de sa fraise, ce que après
+l'executeur lui osta tout à fait, lui demandant pardon. Dom Rodrigo
+l'embrassa, et approcha par deux fois sa joüe auprès de la sienne et
+lui donna, lui disant qu'il estoit son plus grand amy; et, se
+descouvrant fort bien la gorge pour recevoir le coup, de rechef il
+s'offrit à Dieu, adorant le crucifix avec une douleur amère et
+repentance de ses pechez, pendant que l'executeur lui accommoda un
+bandeau de taffetas devant ses yeux, et, lui renversant la tête sur le
+dossier de la chaise, lui coupa la gorge[58], rendant en un même
+instant l'âme à son createur, sans que le corps fist aucun
+mouvement[59], ce qui encourageoit tous les assistans à faire prières
+et oraisons pour luy, ce que firent aussi les religieux, et ne se peut
+ennombrer les cris et lamentations du peuple de voir un si horrible
+spectacle, considerant les deux extresmes degrez où la fortune l'avoit
+reduit.
+
+[Note 58: Cette exécution eut lieu le 21 octobre 1621. Il y avoit
+trois ans que le procès de D. Rodrigue étoit commencé. On ne l'avoit
+ainsi fait traîner en longueur que pour entretenir la haine du peuple
+contre tout ce qui rappeloit le ministère du duc de Lerme, et, créer
+de nouveaux obstacles à ce ministre s'il tentoit de rentrer en grâce.
+Il y réussit un instant: Philippe III le rappela de l'exil, et il y
+eut quelque espérance de salut pour D. Rodrigue; mais la mort du roi
+et l'avénement de Philippe IV, qui fut tout à fait contraire à ces
+idées de clémence, firent renvoyer le duc de Lerme en exil et hâter le
+supplice de son favori.]
+
+[Note 59: «Calderon mourut, dit Saavedra en ses devises politiques,
+avec une constance héroïque, qui changea en estime et en compassion
+cette haine universelle que sa fortune lui avoit attirée.»]
+
+Incontinent après, le corps fut delié et mis sur une bayette noire;
+deux carreaux de dueil estoient sur l'eschaffaux, qui servirent à cet
+effet; son visage ne fut couvert, mais tout le reste de son corps le
+fut de la mesme estoffe, qui fut mise dessous luy. Un crucifix fut mis
+dessus son estomach, et quatre flambeaux furent mis à ses costez;
+plusieurs officiers de la justice y faisoient une soigneuse garde, et
+tout incontinent il fut publié à son de trompe de n'enlever ce dit
+corps sur peine de la vie jusque à ce que le sieur president en eust
+ordonné. Il fut veu et visité de plusieurs personnes pour voir s'il
+etoit mort entierement, et estoient auprès de luy grande quantité de
+prestres et religieux, lesquels, par grande devotion, faisoient à Dieu
+prières et oraisons pour son âme. Sur le soir il fut donné permission
+de l'enterrer, où il s'assembla très grande quantité du clergé et
+religieux, avec des flambeaux dont on se sert en ce pays au lieu de
+torches, et s'apprestoit-on à faire de grandes solennitez pour
+l'enterrement d'un personnage tel qu'il estoit; mais il vint un
+commandement et deffence que aucun ne l'eust à assister au dit
+enterrement, et ne fust permis à aucune personne de le descendre pour
+l'ensevelir honorablement, et fut enseveli par les deux femmes qui
+ordinairement ensevelissent les criminels. Ses vestemens furent
+delivrez à l'executeur par les officiers de la justice. Il fut
+depouillé devant tout le peuple; je ne sçay coeur si dur qui n'en eust
+eu pitié. Par dessus une tunique blanche il luy fut mis la robbe d'un
+cordelier, parce que c'est la coustume du pays que, lors qu'on
+ensevelist une personne, s'il a devotion à quelque religion, on lui
+met une robbe des dits religieux avec luy. Il ne fut mis dans un
+coffre, ains dans la mesme bière de sa parroisse, et fut couvert avec
+la même bayette noire, et porté sur les espaules par les six frères
+d'Anton Martin, qui sont ceux qui portent les executez. Deux croix des
+confraires de la Paix et de la Misericorde l'accompagnèrent; six
+pauvres avec six flambeaux, et quatre prestres de la parroisse, et le
+portèrent sans qu'on sonnast aucune cloche au monastère des Carmes
+penitens, où il requist estre inhumé au capitoire. Ces bons pères
+avoient tendu leur eglise de noir, et dirent pour luy plusieurs messes
+et autres prières. Le desaccoustrant de ses vestemens, il fut trouvé
+une très apre haire. L'acte de la contrition (qui est une image de
+Nostre Seigneur portant la croix) lui fut trouvé sur son estomach, un
+chapelet de bois en sa pochette, et tout son corps meurtry et
+deschiré des grandes disciplines qu'il s'estoit données; d'estre à
+genoux continuellement, il en avoit de grandes playes. Dieu permist
+qu'il fust despouillé en public, afin que sa penitence fust reconnue
+et manifeste.
+
+Voicy un exemple où l'on peut gouster quel est le succez de la
+felicité humaine, et quel poison c'est que les richesses qui s'y
+peuvent posseder, car Dieu dispose de l'advenir, et rabaisse assez
+souvent l'orgueil de ceux qui, eslevez au sommet de quelque dignité,
+veulent braver sa divinité et mescognoistre la cause dont ils ne sont
+qu'un petit effet. Dieu veuille mesurer sa misericorde à l'aspresté de
+sa penitence, et lui donner son paradis! Mandement et execution fut
+donné contre dom Rodrigue pour deux cens soixante et douze millions
+cent soixante et deux mil neuf cens soixante et quatre maravedis, qui
+valent en France 887066 escus, aux condamnations pecuniaires, les
+joyaux et meubles de la maison appliquez à Sa Majesté, qui ont esté
+appreciez à cent quatre vingt mil ducats, qui valent 165000 escus.
+
+Il estoit marquis des Sept Eglises, comte de la Oliva, commandeur de
+Ocana en l'ordre de Sainct-Jacques, capitaine de la garde allemande,
+concierge de la maison d'Arragon, greffier en la chancellerie de
+Valladolid, tresorier des ouvrages de la dite ville, grand prevost, et
+sergent mayeur, concierge de la prison royale, et avoit deux regimens,
+avec voix et place au conseil, et en la première antiquité; il estoit
+grand courrier de la dite ville, et avoit un maravedy de chacune bulle
+de la croisade qui s'imprime à Valladolid, qui se monte à plus de six
+mil ducats de rente, qui valent, monnoye de France, 5500 escus;
+aucune personne ne peut demeurer en Espagne sans avoir la bulle; il
+avoit sa chambre perpetuelle aux comedies de Valladolid, et une autre
+à la cour de la Orix; il estoit resident de Soria, qui vaut autant
+qu'eschevin, ayant voix au conseil et assemblées; gardien et patron du
+monastère de Portacely en Valladolid; il avoit aussi deux regimens en
+la cité de Plasencia; il estoit gardien de la chapelle royalle du
+monastère de la Trinité en Madrid. Ses meubles furent prisez à quatre
+cens mil ducats, qui valent 366666 escus. Il avoit la moitié du butin
+qu'on apporte des Indes; il avoit le droict du bois du Bresil qui
+vient à Lisbonne, qui luy valloit 11000 escus de rente, et le roy lui
+avoit donné que nul ne pouvoit traicter aux Indes en meules de moulin
+et d'esmouleur que luy, qui luy valloit grand revenu.
+
+Il s'est trouvé pour certain que chacun an il entroit en sa maison
+plus de deux cens mil ducats de rente, qui seroit 183333 escus de
+rente, sans les particulières richesses, qu'il est impossible de
+nombrer.
+
+Son père et sa femme, avec deux fils et deux filles, s'exemptèrent de
+cette ville deux jours avant son execution, après avoir fait de
+grandes diligences pour lui sauver la vie, et avoir jetté plusieurs
+larmes; et tient-on qu'ils se sont retirez à Oliva, qui est ce que
+l'on peut raconter de ceste presente histoire.
+
+De Madrid, le vingt-deuxiesme jour d'octobre mil six cens vingt-un.
+
+FIN.
+
+ * * * * *
+
+
+ _Examen sur l'inconnue et nouvelle caballe des frères de la
+ Rozée-Croix, habituez depuis peu de temps en la ville de Paris.
+ Ensemble l'histoire des moeurs, coustumes, prodiges et
+ particularitez d'iceux._
+
+ _Maleficos non patieris venire._ Exod. 22.
+
+ M.DC.XXIIII.
+
+ In-8[60].
+
+ [Note 60: Il y avoit eu une édition de cette pièce l'année
+ précédente, _Paris_, _Pierre de le Fosse_, 1623, in-8. Le titre
+ est le même, sauf cette différence que les frères de la
+ Rose-Croix y sont appelés _frères de la Croix-Rosée_. M. Leber
+ possédoit cette édition. V. le _Catalogue_ de sa bibliothèque, nº
+ 3390.--
+
+ Les frères de la Rose-Croix, qui reconnoissoient pour fondateur
+ Christian Rosenkreutz, avoient commencé de se révéler en 1604,
+ après que l'ouverture du tombeau du maître eut livré aux
+ disciples les grands arcanes écrits en lettres d'or. «Entre
+ toutes ces raretez, dit Naudé, parlant des momeries de la secte
+ nouvelle, il n'y en avoit pas de plus remarquable qu'une
+ inscription, laquelle ils trouvèrent sous un vieil mur: «Après
+ six vingts ans, je seray descouverte», car elle nous desnote l'an
+ 1604, qu'ils ont commencé à paroistre.» _Instruction à la France
+ sur la verité de l'histoire des frères de la Roze-Croix_, Paris,
+ 1623, in-8, pag. 38. Ce livre de G. Naudé, que M. Hoefer a
+ indiqué par erreur sous le titre de _Advis à la France_, etc.
+ (_Hist. de la Chimie_, tom. II, pag. 326), est une curieuse
+ satire des pratiques de ces thaumaturges. C'est la plus
+ considérable de celles qui furent publiées alors dans la même
+ intention, et parmi lesquelles nous nous contenterons de citer:
+ 1º _Effroyables factions faictes entre le diable et les prétendus
+ Invisibles...._, pièce que nous comptons donner dans l'un de nos
+ volumes; 2º _Advertissement pieux et très utile des frères de la
+ Rosée-Croix... escrit et mis en lumière pour le bien public par
+ Henry Neuhous de Dantzic..._ Paris, 1623, traduction d'une pièce
+ latine: _Pia et utilissima admonitio de fratribus Roseæ-Crucis_,
+ etc., parue l'année précédente. Les pièces en latin sur ce sujet
+ furent surtout nombreuses; M. Leber en possédoit un plein
+ portefeuille. Il en cite sept, avec leurs titres, sous le nº 3391
+ de son _Catalogue_, et il n'en épuise pas la liste. Elles sont
+ datées de 1616 à 1622, et la plupart viennent d'Allemagne. Ce
+ même pays nous avoit envoyé, mais écrite dans l'idiome national,
+ une autre critique de la doctrine des Rose-Croix sous ce titre
+ bizarre: _les Noces chimiques de Christian Rosen-Kreutz_, etc.
+ Strasbourg, 1616, in-8.--Nous ne citons ce livre que d'après M.
+ Hoefer, _loc. cit._]
+
+
+Depuis la culbute des demons, et que le premier ange apostat eust
+souffert la punition deüe à sa superbe, superbe qui paroissoit en ces
+termes: «_Je grimperay dans le ciel, je hausseray mon throsne au
+dessus_ _des astres, je seray assis en la montagne du testament au
+costé d'Aquilon, je monteray sur la hautesse des nües, et seray
+semblable au Très-Haut_» (Es. 14); depuis, dis-je, que cet orgueilleux
+eust mesuré la distance du ciel en terre, et qu'au lieu de voltiger
+sur les orbes célestes, il s'est veu garotté des liens eternels au lac
+caligineux des enfers, l'homme, son successeur aux siéges du paradis,
+a eu beaucoup à souffrir. Cet enragé, se voyant forclos de l'heritage
+qui luy appartenoit comme au fils aisné, et se voyant exilé et
+vagabond par le monde, n'a cessé de dresser des embuches à son cadet.
+
+Or, les trois plus fortes machines qu'il fist jamais rouller sont
+comprises en ce passage de l'apostre sainct Jude: _Hi, inquit, carnem
+quidem maculant, dominationem spernunt, majestatem blasphemant._ Ces
+demons, dit l'apostolique escrivain, fouillent et contaminent nostre
+chair par la contagion du peché, et ce en depit qu'elle a servy de
+vestement à la divinité.
+
+Ils meprisent et foullent aux pieds toutes puissances superieures, se
+servans pour ce subject d'un nombre infiny d'heretiques, esprits
+revesches et libertins, indomptables poulains, rompans licentieusement
+où les portent leurs caprices, et ce en despit du bel ordre
+hierarchique dont se maintiennent au ciel empirée les neuf classes des
+anges confirmez en grace.
+
+Ils blasphèment aussi contre la majesté divine par enchantemens,
+prestiges, sabbats et autres impietez execrables, dont ils
+enbaboüinent les simples, et ce pour contre-carrer la toute-puissance
+de Dieu, faire bande à part, et s'approprier quelque espèce de culte
+et d'adoration.
+
+Pour faire joüer cette dernière pièce, Sathan a de tout temps
+entoxiqué les esprits qu'il a jugé les plus souples à ses
+frauduleuses impressions de je ne sçay quelle science noire et
+cabalistique, qui ne consiste qu'en certains caractères, figures,
+cernes, ablutions, sacrifices, invocations, suffumigations, croix
+doubles, usurpation des noms divins, en sorte que les advancez en
+cette escolle diabolique se pensent des petits dieux, et veulent tenir
+tout le monde en bransle souz leur baguette magicienne, ne
+s'appercevant pas, les miserables, que tous ces prodiges executez par
+les demons à leur commandement, ne sont que des singeries et des
+trompeurs appas pour leur faire avaller l'hameçon infernal.
+
+Combien de curieux ont fait naufrage en cette mer perilleuse! combien
+d'Absirtes ont senty les griffes de cette Medée! combien de Grecs
+empoisonnez du gasteau de cette Circé! Un Zoroastre, un Porphyre, un
+Hydrootès, un Apulée, un Agripe, un Thianée, un Arbatel, et autres de
+telle farine, sçavent bien maintenant, cruciez des flames eternelles,
+combien frivolles et ridicules sont les dogmes de cette maudite
+science!
+
+L'Egypte, l'Arrabie et la Caldée, furent seules jadis contagiées de
+ceste peste; mais aujourd'huy ce venin pullule par toute la terre
+habitable: le diable a rompu ses liens, l'enfer est ouvert, et nos
+crimes sont montez à tel point, que l'univers des-jà semble crouller
+ses fondemens, et ne faisons plus qu'attendre le feu vengeur du ciel
+pour renouveller les elements et purger les mortels dans la fournaise
+de l'ire de Dieu.
+
+Que sont, je vous prie, tous ces devins, aruspices, magiciens,
+cabalistes, triacleurs, charlatans, maistres-mires et autres
+desesperez, sinon precurseurs de l'ante-christ[61], enfans perdus et
+fourriers de Sathan? Mais ce que je trouve de plus abominable aux
+escrits de ces curieux, c'est que pour fueilles de leurs hapelourdes,
+et pour mieux rendre plausibles leurs estranges maximes, ils osent se
+couvrir de l'authorité des pères et patriarches anciens, et les faire
+autheurs de leurs magiques piperies.
+
+[Note 61: Dans l'une des pièces citées tout à l'heure, _Advertissement
+pieux et très utile_, etc., pag. 1, on retrouve cette pensée, que les
+Rose-Croix étoient précurseurs de l'Antechrist et apportoient au monde
+«l'advertissement que Notre-Seigneur nous a donné par sa bouche, et
+signes qui doivent précéder son dernier avénement.»]
+
+Ainsi, si nous croyons à ces blesches, Adam fut le premier inventeur
+de la caballe; ce fut en l'estude de cette doctrine qu'après sa chute
+le roy de l'univers trouva de l'allegement à sa douleur, et que par
+elle il vit en esprit prophetique que de sa race devoit naistre le
+Restaurateur du genre humain; ce fut par ceste fabuleuse magie
+qu'Enoch et Helie furent ravis, que Noé se sauva du deluge universel,
+et Moyse n'eust jamais fait de miracles en Egypte, en la terre de
+Cham, divisé les flots de la mer Rouge, fait sourcer les eaux des
+rochers, s'il n'eust estudié en ceste mystique science; ce fut par
+elle que Josué arresta le soleil au milieu de sa carrière, que
+Ezechias se prolongea la vie de quinze ans. Gedeon, Sansoh, Jepté,
+estoient de la première classe; Abraham en tenoit escole ouverte;
+Daniel et Joseph en apprindrent l'explication des songes; par elle,
+sainct Paul monta jusqu'au ciel, et luy furent revellez les secrets
+cachez au reste des hommes; par elle, les trois roys orientaux eurent
+l'honneur d'adorer des premiers le Sauveur en sa chreiche; c'estoit
+l'exercice des premiers anachorettes, et les apostres n'eussent eu
+jamais le don des langues qu'abreuvez de ceste ancienne et venerable
+discipline.
+
+O blasphèmes! ô impietez! ô monarques! ô magistrats! laisserez-vous
+toujours ces monstres sur la terre? Ces diables incarnés, ces
+criminels de lèze-majesté divine, pollueront-ils tousjours impunement
+le ciel et la terre de leurs sorcelleries?
+
+Et, Louys le Juste, sera-il dit qu'en la metropolitaine de vostre
+royaume, à la barbe du plus auguste de voz parlemens, sejour ordinaire
+de Vostre sacrée Majesté, tels endiablez ozent jetter leurs envenimées
+racines pour y commencer le règne du fils de perdition? Est-il point
+parvenu jusqu'en vostre Louvre le bruit commun des _frères de la
+Rosée-Croix_, bande infernalle, mortes payes de Sathan, brigade
+abandonnée, sortie de ces derniers temps des manoirs plutonniques pour
+achever de corrompre un tas de desbauchez qui courent le grand galop
+aux enfers, et dont les brutalles actions font voir combien peu ils
+estiment le salut de leurs ames?
+
+Je raconteray icy deux histoires prodigieuses sorties de la boutique
+de ces nouveaux academiques, tesmoignées par plusieurs personnes
+dignes de foy.
+
+Deux de ces rustres furent trouver l'un des premiers directeurs des
+fleurs de lys, dont la consommée doctrine et probité de moeurs sont
+les deux chandelliers d'or tousjours luysans devant l'image de
+Themis[62]. La harangue de ces striges et enchanteurs fut un tissu du
+grec de Demosthène, du latin de Ciceron, de l'arrabe d'Avicenne, de
+l'hebreu de Joseph; bref, tout le miel d'Hymette, toutes les fleurs du
+Parnasse, y estoient abondamment espandüs. Neantmoins cet esprit de
+calibre, ce jugement de fine trempe se douta de l'encloüeure, et
+recogneut en leurs discours quelque chose de sur-naturel. Après donc
+quelques complimens faits de bienseance, il les congedie, et leur fait
+promettre de le revoir en plus grande troupe. Partis que sont ces
+effrontez, ils rencontrent de hazard un certain senateur, dont la face
+morne et triste monstroit l'esprit n'estre en bonne assiette. Eux
+trouvant cet humeur propre à leurs malefices, ils l'abordent,
+l'appellent par son nom, feignent avoir estudié avec luy, le font
+ressouvenir de ses jeunesses passées, enfin s'informent de la cause de
+son ennuy. Il leur dit franchement qu'il estoit pressé de creanciers,
+et que ses debtes le reculoient de ses pretentions. Ils prennent
+l'occasion au poil, lui font offres de deniers et luy promettent de
+livrer à son simple cedule telle somme qu'il desire. Les remerciemens
+suivent les offres; ils se separent après s'estre dit reciproquement
+leur logis. Nostre conseiller demeure estonné de l'excessive
+liberalité de ces incogneus, ne se souvient point les avoir jamais
+pratiquez, et, contant le fait à plusieurs de ses amis, il eust langue
+que c'estoient les mesmes qui avoient fait la susdicte visite.
+
+[Note 62: Les Rose-Croix s'attaquèrent surtout aux gens de robe pour
+les endoctriner. «Ils produisent, dit G. Naudé, des advocats et
+presidents qui pourroient rendre tesmoignage de cette congregation.»
+_Instruction à la France_, etc., pag. 5.]
+
+Ces deux juges se voyent, prennent resolution de donner la chasse à
+ces cabalistes, et pour ce subject y envoient le chevalier du guet et
+ses archers, qui, venus, frappent à la porte, font commandement
+d'ouvrir de par le roy. Les frères refusent l'ouverture, respondent
+insolemment; enfin, les portes rompues, ne se trouve en la maison que
+les murailles[63].
+
+[Note 63: Dans l'_Advertissement pieux et très utile, etc._, pag. 5,
+l'apparition des Rose-Croix à un avocat de Paris est racontée d'une
+manière moins défavorable pour eux, bien qu'elle aboutisse aussi à une
+fuite prudente: «Selon le commun bruict, se sont apparus à un advocat
+qui faisoit des escritures pour une de ses parties; mais étant survenu
+quelqu'un qui avoit affaire à luy, après luy avoir dit qu'ils
+reviendroient une autre fois, soudain ils disparurent; ce que
+l'advocat ayant raconté à un sien amy quelques jours après, on dit que
+ces frères s'apparurent de rechef à luy dans le faubourg
+Saint-Germain, et luy reprochèrent qu'il n'avoit pu garder le secret,
+qui est le premier principe de leur secte, et qu'oncques depuis il ne
+les a reveus.»]
+
+Un jeune homme de bonne maison, amoureux de la fille d'un droguiste,
+ne pouvant parvenir à ses desseins, tombe malade. Un des frères de la
+Rosée-Croix, desguisé en medecin[64], le va voir, luy dit la cause de
+sa maladie, luy promet la jouissance de ses desirs; enfin, ayant tiré
+son consentement, luy fait voir un demon succube souz la forme de la
+droguiste, qui abuse de ce miserable, puis le laisse aliené de son
+esprit.
+
+[Note 64: Tous les frères de la Rose-Croix, et, «de quatre qu'ils
+estoient au commencement, ils s'estoient accreuz et augmentez jusqu'au
+nombre de huit», s'arrogeoient la grâce de guerir les malades, grâce
+«si abondante en eux que la multitude des affaires leur causoit de
+l'empeschement.» G. Naudé, _Instruction à la France_, etc., pag. 33,
+35, 36.]
+
+Mille autres merveilles se racontent de ceste canaille, qui font assez
+cognoistre de quel esprit elle est poussée; mais surtout ne sont pas
+sans admiration les placards et affiches que ces beaux dogmatiseurs
+ont ozé apposer par les carfours et places publiques. En voicy la
+teneur[65].
+
+[Note 65: Cette affiche des Rose-Croix est reproduite dans
+l'_Advertissement pieux et très utile_, etc., pag. 1. G. Naudé la
+donne aussi (pag. 5), en la faisant précéder de ces curieux détails:
+«Et, de fait, il y a environ trois mois que quelqu'un d'iceulx, voyant
+que, le roy estant à Fontainebleau, le royaume tranquille, Mansfeld
+trop esloigné pour avoir tous les jours des nouvelles, l'on manquoit
+de discours sur le change par toutes les compagnies, s'advisa, pour
+vous en fournir, de placarder par les carrefours ce billet, contenant
+six lignes manuscrites.» _Instruction à la France_, etc., pag. 26.]
+
+«Nous, les deputez de nostre collége principal des frères de la
+Rosée-Croix, qui faisons sejour en ceste ville, visibles et
+invisibles, au nom du Très Haut, vers qui se tourne le coeur des
+justes, enseignons toutes sciences sans livres, marques ny signes, et
+parlons les langues des pays où nous habitons, pour retirer les
+hommes, nos semblables, d'erreur et de mort.»
+
+En ce peu de lignes se remarquent de grands blasphèmes: premièrement,
+que ces prophanes font mine de s'enroller soubs le drapeau de la
+croix, que le prince des tenèbres, leur maistre, abhorre sur toutes
+choses;
+
+Secondement, en ce qu'ils se disent invisibles quand ils veulent,
+qualité incommunicable à tout corps naturel qui consiste de matière et
+de forme, et qui ne peut s'acquerir par aucune science legitime;
+
+Tiercement, se jactans d'apprendre toutes disciplines en un moment,
+sans livres, signes ni marques, ce qui surpasse l'esprit humain: car
+par épitomes et abregez se pourroit bien faciliter l'acquisition des
+sciences, mais encore seroit-ce successivement et avec le temps;
+
+Quartement, s'approprians tous vocables et dialectes et parlans toutes
+langues, prerogative qui n'a jamais esté conferée qu'aux apostres, de
+la vie desquels ils sont bien esloignez.
+
+Reste à conclure que telles gens ne sont pas envoyez de Dieu pour nous
+retirer d'erreur et de mort, mais suscitez de Satan pour traisner aux
+abismes les ames emportées de trop grande curiosité.
+
+Or, avant que terminer cet examen, je veux faire un racourcy de toute
+la science cabalistique, et en rediger les preceptes, theorèmes et
+règles universelles.
+
+Le principal donc de cet abominable collége[66] est Sathan, sçavant
+veritablement, n'ayant rien perdu par sa revolte de ses dons de
+nature.
+
+[Note 66: Les Rose-Croix appeloient en effet collége le lieu de leur
+réunion. Ils en avoient trois: «l'un aux Indes, en une île toujours
+flottante sur la mer; un autre au Canada, et le troisième en la ville
+de Paris, en certains lieux souterrains.» _Avertissement pieux et très
+utile_, etc., pag. 4-5.]
+
+Son A B C et premier document, c'est de renier Dieu, createur de
+toutes choses, blasphemer contre la très simple et individuë Trinité,
+fouler aux pieds tous les mistères de la redemption, cracher au visage
+de la mère de Dieu et de tous les saints.
+
+Le second, abhorrer le nom chretien, renoncer au baptesme, aux
+suffrages de l'Eglise et aux sacrements.
+
+Tiercement, sacrifier au diable, faire pacte avec luy, l'adorer, lui
+rendre hommage de fidelité, adulterer avec luy, luy vouer ses enfants
+innocens, et le recognoistre pour son bien faicteur.
+
+Quartement, aller aux sabbats, garder les crapaux, faire des poudres
+venefiques, poissons, pastes de milet noir, gresles sorcières, dancer
+avec les demons, battre la gresle, exciter les orages, ravager les
+champs, perdre les fruits, meurtrir et martirer son prochain de mil
+maladies.
+
+Voilà les fruicts plus suaves de ceste abominable magie; puis les bons
+compagnons demandent s'il est loisible de les faire mourir, si l'on
+doit proceder judiciairement contr'eux, et s'il n'est pas plus à
+propos de les renvoyer à leurs pasteurs et curez, comme gens estropiez
+de cervelle, que regler leur procez à l'extraordinaire!
+
+O ames peu zelées de l'honneur de Dieu! sçachez que l'heresie et la
+sorcellerie sont deux monstres qu'on doit estouffer au berceau; ce feu
+gaigne bientost pays, et bientost ce venin se communique à toute la
+masse. C'est pourquoy les saincts cayers en conseillent l'extirpation
+en ces termes exprès: _Maleficos non patieris venire_ (Exod. 22); et
+au Levitiq., 20: _Anima quæ declinaverit ad magos et ariolos et
+fornicata fuerit cum eis, ponam faciem meam contra eam et interficiam
+eam de medio populi sui_.
+
+ * * * * *
+
+
+ _Role des presentations faictes au Grand Jour de l'éloquence
+ françoise. Première assize le 13 mars 1634_[67]. In-8.
+
+ [Note 67: Cette date, pour une pièce, qui a trait sans doute aux
+ séances de l'Académie françoise, est fort intéressante à
+ remarquer, en ce qu'elle devance de près d'une année celle des
+ lettres royales qui constituèrent ce corps illustre. Ces
+ lettres-patentes sont du 5 janvier 1635; or il seroit évident,
+ d'après notre curieux livret, que dès les premiers mois de
+ l'année précédente la docte assemblée tenoit ses assises, non
+ plus à huis clos, comme elle avoit fait d'abord dans le petit
+ logis de Conrart, rue Saint-Denis, mais ouvertement et à la
+ connoissance de tous. Il ne faudroit donc plus dater de 1635,
+ mais bien de 1634, l'existence réelle de l'Académie françoise.]
+
+
+S'est presenté le procureur des Pères de l'Oratoire, requerant que
+tous les mots de spiritualité quy sont dans les livres du feu cardinal
+de Berulle[68] soient tenuz pour bons françois.--Respondu: Soit
+communiqué au sieur Arsent[69] et au Père Binet[70].
+
+[Note 68: Le saint homme n'échappoit du reste au bon langage que par
+ses néologismes de spiritualité; il faut même se hâter de dire qu'il
+étoit l'un des plus fervents admirateurs des bons écrivains de son
+époque, fussent-ils assez peu chrétiens, comme Balzac, par exemple,
+qu'il admiroit par dessus tout. Vigneul-Marville, _Mélanges d'histoire
+et de littérature_, Paris 1699, in-12, pag. 90.]
+
+[Note 69: Il faut lire _Hersent_, car il doit s'agir ici du docteur de
+Sorbonne Charles Hersent, l'un des plus forts casuistes de cette
+époque. Il avoit été prêtre de l'Oratoire, dans les premiers temps de
+son établissement par M. de Berulle. En remettant à son examen les
+livres du cardinal, on les soumettoit donc à un bon juge.]
+
+[Note 70: Étienne Binet, jésuite, mort en 1639, après avoir été
+recteur en différentes maisons de son ordre, et avoir publié grand
+nombre d'ouvrages de piété. Dans le plus excellent de tous, omis
+pourtant par la _Biographie universelle: Quel est le meilleur
+gouvernement, le rigoureux ou le doux_, Paris, 1636, in-8, se trouve,
+au chapitre IV, cette phrase sur la famille de Dieu, que Bossuet
+appliqua plus tard si éloquemment à la congrégation de l'Oratoire:
+«Jamais il ne fut une telle famille, où tout le monde obéit sans que
+personne y commande.» V. édit. de 1776, pag. 90.]
+
+S'est presentée la dame vicomtesse d'Auchy[71], requerant que toute
+l'Ecriture saincte soit traduicte en termes aussy doux que ceux
+qu'elle a employé en son livre, et que desormais ceux qui la
+traicteront par parolle ou par escript ayent à s'abstenir de plusieurs
+mots terminez en _ment_, comme categoriquement, substantiellement, _et
+cætera_.--R. Soit communiqué au syndic de la Faculté de theologie de
+Paris.
+
+[Note 71: Charlotte des Ursins, vicomtesse d'Auchy, tenoit chez elle
+une sorte d'académie de théologie, que l'archevêque de Paris dut
+interdire. (_Tallemant_, in-12., t. II, p. 6-7.) Elle publia un livre
+qu'elle n'avoit point fait elle-même, sous ce titre: _Homélies sur
+l'épître de S. Paul aux Hébreux, par Charlotte des Ursins, vicomtesse
+d'Ochy_. Paris, Charles Rouillard, 1634, in-4.]
+
+S'est presenté le sieur Montmor, le Grec[72], requerant pour monsieur
+le P. de N.[73] qu'il plaise à la compagnie de declarer que le
+françois du dict sieur P. de N. est de bon debit.--R. Soit communiqué
+à l'imprimeur Estienne.
+
+[Note 72: P. de Montmaur, le fameux parasite tant moqué par Ménage,
+dont Sallengre a donné _l'Histoire_ satirique, 2 vol. in-8, 1715. On
+l'appeloit Montmaur _le Grec_ depuis qu'il avoit succédé au P. Goulu
+dans la chaire de professeur royal en langue grecque.]
+
+[Note 73: Peut-être faut-il substituer l'initiale M à celle-ci, car je
+pense qu'on veut parler ici du président de Mesmes, chez qui Montmaur
+avoit plein accès, et qu'en bon parasite il flattoit, même dans son
+mauvais langage.]
+
+S'est presentée la dame marquise de M.[74], requerant que, pour eviter
+les occasions de mal penser que donnent souvent les parolles embiguës,
+le mot de _conception_ ne soit tenu pour françois qu'une fois l'an, et
+ce seullement à cause de l'epithète _immaculée_, et que, pour le
+surplus de l'année, à yceluy mot de _conception_ soit subrogé celuy de
+_penser_.--Monsieur le president a demandé à ladicte dame en quel nom
+elle procedoit, et elle a repondu qu'elle requeroit seullement de son
+chef ce qu'elle croyoit importer à la pureté de la langue
+françoise.--R. La requerante fera apparoir de procuration de toutes
+les parties ayans interests à sa requeste, et ce dans huictaine pour
+tout delay, à peine d'estre deboutée.
+
+[Note 74: Nous ne savons quelle est cette prude marquise.]
+
+S'est presenté Richard de Sainct-Felix, sieur de la Serre, fondé en
+procuration de tous les couchez sur l'estat de volerie, requerant que
+_le vol_ ne fust pas cassé.--R. Remis au bon plaisir de Sa Majesté.
+
+S'est presenté un capitaine licencié apportant sa lettre de
+licenciement, quy commence par: _Nostre amé et feal_, desquels mots il
+demande l'interprétation.--R. Renvoyé au conseil des despesches.
+
+S'est presenté H. de Fierbras, cadet gascon, se faisant fort sur tous
+ceux de son pays, requerant qu'on n'ostast point le _poinct_ à leur
+honneur, ny _l'eclaircissement_ à leur espée.--R. Pour ce quy est du
+_poinct_, soit communiqué aux professeurs de mathematiques; pour
+_l'eclaircissement_, renvoyé aux fourbisseurs.
+
+S'est presenté Jean le Preux, dict la Coque, sergent de la maistre de
+camp de Menillet, requerant que reiglement soit faict entre les
+soldats et les couriers pour le mot de _poste_.--R. Le sieur de
+Nouveau sera prié d'en conferer avec messieurs les marechaux de
+France.
+
+S'est presenté noble Anthoine Partout, sieur de Passevolant[75],
+chevau-leger de Montestruc, menant par dessous les bras la demoiselle
+Niepce de la Guimbarde en simple coiffeure de nuict, eux requerant
+conjointement que, pour eviter à grands inconveniens, il plaise à la
+compagnie declarer que _cornette_ est diminutif de _cor_ ou de
+_corps_, et non de _corne_.--R. La compagnie, ayant esgard à
+l'interest que peuvent pretendre à ce mot messieurs les officiers de
+justice, a presentement deputé le sieur B. pour prier le sieur Gillot,
+conseiller en la cinquiesme des enquestes, d'en conferer à messieurs
+de sa chambre, et, en cas qu'ils se trouvassent partys et que, selon
+la coustume, l'affaire tombast à la première des enquestes, suffira
+que le dict sieur B. la recommande au sieur de *** conseiller,
+distribué en ycelle; que si, par proposition d'erreur contre l'arrest
+quy pourroit estre donné en ladicte première des enquestes, l'affaire
+doit estre terminée au conseil, ledict sieur B. solicitera à ce que le
+sieur *** soit donné pour rapporteur.
+
+[Note 75: Ce mot de passe-volant sent bien son soldat de contrebande.
+C'est en effet le nom qu'on donnoit aux hommes que, les jours de
+revue, les capitaines incorporoient dans leurs compagnies pour en
+combler les vides. Une ordonnance de 1668 comdamna les passe-volants à
+être marqués à la joue d'une fleur de lis.]
+
+S'est presenté le sieur Rouillard, syndic des advocats, requerant
+qu'il soit declaré que, sans desroger à la pureté de la langue, les
+advocats auront droict de continuer à se servir de tous les mots de
+pratique, surtout de _salvation_, _forclusion_ et autres en _ion_,
+même d'_intimation_ avec son O, quy est ny en grec, ny micron, mais
+notoirement bon françois, puis qu'il donne à vivre à tant d'officiers
+du roy en cour souveraine, declarant excepter de sa requeste les mots
+de _haro_ et de _chartre_, qu'il recognoist n'estre que de pratique
+normande.--R. La compagnie, sans avoir esgard à la requeste verbale
+dudict Rouillard, a ordonné que le jargon des advocats ne peut estre
+receu françois que sus lettres royales quy ne soyent ni obreptices ny
+subreptices.
+
+S'est presenté le syndic des secretaires de Sainct-Innocent[76],
+requerant qu'il soit dit que le mot de _secretaire_ ne peut signifier
+en bon françois le clerc d'un conseiller.--Respondu: Seront sur ce
+faites remontrances au roy de la Bazoche.
+
+[Note 76: Ce sont les écrivains publics, qui, on le sait, se tenoient
+en grand nombre sous les charniers de Saint-Innocent.]
+
+Se sont presentées plusieurs dames expressement revenues du cours pour
+requerir qu'elles peussent s'approprier le mot de _ravissant_[77] et
+l'appliquer à tout.--R. Accordé, reservée l'opposition des tresoriers.
+
+[Note 77: Mot redevenu fort à la mode, et que les poètes et les femmes
+employoient alors à tout propos. Voiture s'en servoit plus que
+personne. V. le _Dictionnaire_ de Richelet, 1re édit., à ce mot.]
+
+S'est presentée une mercière du Palais, requerant qu'il fust declaré
+que c'est parler bon françois de dire qu'une dame porte un
+_galand_[78].--R. Accordé.
+
+[Note 78: C'étoit un _noeud de ruban_ que les femmes portoient alors
+sur la poitrine. Le mot, sur lequel on jouoit souvent, comme ici,
+étoit venu d'Italie avec la mode de cet ornement coquet. En cette
+année 1634, elle étoit en pleine faveur et faisoit la fortune des
+mercières du Palais. Corneille, dans une de ses premières pièces,
+jouée justement à cette époque, met en scène, devant une de leurs
+boutiques, une suivante à qui un valet parle ainsi:
+
+ Si tu fais ce coup-là, que ton pouvoir est grand!
+ Viens, je te veux donner tout à l'heure un galant.
+ (_La Galerie du Palais_ (1634), act. 4, scène 15.)
+
+Le beau _galand de neige_ que Gros-René rend à Marinette dans le
+_Dépit amoureux_ (acte IV, sc. 4) se trouve ainsi expliqué.]
+
+Se sont presentés... curateurs de la poesie du feu sieur de Malherbe,
+requerant qu'il soit declaré que les mots de _face_, _canton_ et
+_ligue_, ne sont pas françois.--R. Pour le mot de _face_, sera escrit
+à monsieur de Marcheville pour le supplier d'en conferer avec le
+premier vizir, pour tascher de savoir si le grand Turc se le veut
+approprier privativement; pour les mots de _canton_ et _ligue_,
+semblable despesche sera faicte à messieurs les ambassadeurs vers les
+Suisses et Grisons.
+
+S'est presenté l'intendant des planettes, requerant que _errer_ et
+tout ce qui en derive soit declaré n'estre pas injure en françois.--R.
+Accordé, en consideration du favory de la lune.
+
+S'est presenté un novice en poesie, requerant, de peur de se
+mesprendre en chose d'importance, qu'il plaise à la compagnie
+desclarer quel genre sont les mots _navire_ et _affaire_[79].--R. La
+compagnie surseoit à opiner sur sa requeste jusques à l'arrivée du
+sieur Racan[80].
+
+[Note 79: Le genre du mot _navire_ n'étoit pas en effet encore bien
+décidé. Pour la plupart, esclaves de l'étymologie latine, c'étoit
+encore un mot féminin, suivant l'usage observé jusqu'au XVIe siècle;
+d'autres lui donnoient déjà le genre qui lui est resté, et que Du
+Bellay avoit été le premier à lui attribuer en son _Illustration de la
+langue françoise_, au risque des critiques, qui ne lui furent pas
+épargnées, surtout par Charles Fontaine (_Quintil Censeur_, 1576,
+in-12, pag. 206). En 1666, le débat n'étoit pas encore vidé. «Ce mot,
+écrit Ménage, est encore présentement masculin et féminin, surtout en
+vers.» _Observations sur les poésies de Malherbe_, 1666, in-8, pag.
+268.--Quant au mot _affaire_, il est vrai qu'on pouvoit aussi discuter
+encore sur le genre à lui attribuer. On l'employoit souvent au
+masculin. Nous renverrons, sans chercher d'autre exemple, à une phrase
+de la pièce françoise concernant Antoine Perez, que nous donnons dans
+ce volume à la suite de celle-ci.]
+
+[Note 80: On veut qu'il intervienne en ces questions, non seulement
+pour ses oeuvres, où le mot _navire_ se trouve toujours au féminin,
+mais comme étant l'un de ces _curateurs_ des poésies de Malherbe dont
+il est parlé plus haut.]
+
+S'est presentée la demoiselle de Gournay, requerant qu'on ne
+retranchast pas du bon françois les mots qu'elle a succé avec le
+laict, qu'elle pourroit soustenir signifier tout ce qu'ils veulent
+dire, declarant toutefois la dicte demoiselle que, pour eviter à
+procez quy finiroit à peine avant sa vie, elle ne demande en ceste
+premiere assize que le restablissement par provision de _ains_,
+_jadis_ et _pieça_, bons et vieux gaulois, comme sçavent tous ceux quy
+ont leu les livres modernes[81].--R. Pour _jadis_ et _pieça_, fins de
+non-recevoir; pour _ains_, soit communiqué au sieur abbé de
+Croisilles[82].
+
+[Note 81: Dans sa _Requeste des Dictionnaires à Messieurs de
+l'Académie_, Ménage met en scène Mlle de Gournay pour la même cause:
+
+ ..... Depuis trente années
+ On a par diverses menées
+ Banny des romans, des poullets,
+ Des lettres douces, des billets,
+ Des madrigaux, des élégies,
+ Des sonnets et des comédies,
+ Ces nobles mots: moult, ains, jaçois
+ ................................
+ Pieça, servant, illec, ainçois
+ Comme estant de mauvais françois,
+ Et ce sans respect de l'usage.
+ ................................
+ Et bien que telle outrecuidance
+ Fît préjudice aux suppliants,
+ Vos bons et fidèles clients,
+ Et que de Gournay la pucelle,
+ Cette sçavante damoiselle,
+ En faveur de l'antiquité
+ Eust nostre corps sollicité
+ De faire des plaintes publicques
+ Au decry de ces mots anticques.]
+
+[Note 82: J.-B. Croisille, abbé de la Couture, mort en 1651. Tallemant
+a écrit son _historiette_ (édit. P. Paris, t. III, p. 27-36). On a de
+lui: _Héroïdes ou épistres amoureuses à l'imitation des épistres
+d'Ovide_, 1619, in-8º.]
+
+S'est presenté le procureur des Petites Maisons, requerant que le
+langage de l'Erty[83] ne fust pas supprimé.--R. Soit communiqué au
+sieur de Vaux[84].
+
+[Note 83: Fou célèbre, que Sarrazin donne pour père à Dulot dans son
+poème de _Dulot vaincu, ou la Défaite des bouts rimés_, et auquel G.
+Colletet consacra l'une de ses épigrammes, avec ce titre: _Pour
+l'Herty, fou sérieux des Petites-Maisons._ (_Epigrammes_ de Colletet,
+Paris, 1653, in-12, pag. 213.)]
+
+[Note 84: C'est le pseudonyme pris par le comte de Cramail pour son
+livre grotesque _les Jeus de l'inconnu_, Rouen, 1630, in-8. Un petit
+livret, _l'Herti ou l'universel_, s. l., attribué au même auteur,
+parut aussi en 1630. V. _Rev. franç._, 20 mai 1855, p. 483, notre
+article sur le comte de Cramail.]
+
+S'est presenté Bocan[85], bon violon, requerant que _bail à ferme_
+n'aye point de pluriel, si _bal_ pour dancer n'en a aussy, le tout
+pour eviter à noyse, quy arrive souventefois faute de s'entendre, luy
+requerant, quy n'a pas si bien en main le pied que la langue, ayant
+couru, il y a un peu plus de deux sepmaines, il ne sait quel hazard,
+pour avoir dict, selon qu'il luy vint à la bouche et sans
+premeditation, qu'un caresme prenant luy faisoit bien faire ses
+affaires, parce qu'il ne se faisoit point de _baulx_ où, malgré les
+envieux, il ne fust appelé et prié d'y prendre telle part que bon luy
+sembleroit; un partyzan, quy par malheur estoit de la compagnie, et
+pour lors avoit baulx à ferme en teste, s'imagina à tort qu'yceluy
+requerant couroit sur ses marchez, et, preoccupé de passion nullement
+amoureuse, luy dressa une querelle où tout au moins la poche[86]
+dudict Bocan eust cassée esté, si par amis communs n'eust esté
+remonstré au partyzan que les _baulx_ dont avoit parlé Bocan
+n'estoient que pour dancer, et non pas à ferme, ledict mot de _baulx_
+pouvant signifier les uns et les autres en pluriel, ce qu'ils le
+prioient de croire tout au moins par interim, jusqu'à la tenue des
+Grands Jours de l'eloquence françoise, à la première assise desquelz
+se chargeoit ledict Bocan d'obtenir pour ledict mot de _baulx_
+reiglement entre les partyzans et les baladins; accommodement quy fut
+enfin accepté respectivement, pour auquel satisfaire de sa part,
+conclut ledict requerant ainsy que dessus.--R. A cause de l'importance
+de ce quy est requis, est deputé le sieur de Bois-Robert pour en
+conferer avec le sieur de B.
+
+[Note 85: Jacques Cordier, dit Bocan, du nom d'une terre que M. de
+Montpensier lui avoit donnée, étoit bon violon, comme il est dit ici,
+et fameux maître à danser. Tout ce qu'on lit sur lui dans les
+biographies est pris à la _Description de Paris_, par Piganiol, tom.
+II, pag. 215-216. Une danse qu'il avoit composée, et qui à cause de
+lui s'appeloit la _bocane_, se dansoit encore au commencement du
+XVIIIe siècle. (V. Compan, _Dict. de danse_.) C'est lui qui joua sur
+son violon l'air de la sarabande que le cardinal de Richelieu dansa
+pour plaire à Anne d'Autriche. Brienne, qui raconte le fait, l'appelle
+par erreur Boccau pour Bocan. (_Mémoires_, tom. I, pag. 276.)]
+
+[Note 86: «Manière de violon, qui est un instrument de musique que les
+maîtres à danser portent en ville dans leur poche lorsqu'ils vont
+montrer à leurs escoliers, et qui n'a esté appelé _poche_ que
+parcequ'on le met dans la _poche_.» _Dictionnaire_ de Richelet, 1re
+édit.]
+
+S'est presentée Guillemine, la revenue recommandaresse de nourrices,
+exposant que, quand elle presente quelqu'une de sa cognoissance pour
+estre nourrice en bonne maison, la première demande qu'on fait à
+ladicte exposante est si la nourrice qu'elle recommande sçait bien
+parler françois, ce qu'elle ne peut ny ne doit garantir, mais
+seulement, ce quy est de son etat, que la nourrice a bon laict, est et
+sera tousjours, si Dieu plaist, de bonne vie, et mourra sans reproche:
+de quoi ne se contentent pas les monsieux, disant qu'il faut à leur
+enfant une nourrice quy parle françois, et encore immatriculée au
+secretariat des Grands Jours de l'eloquence françoise, quy sont
+qu'elle n'entend point; mais elle supplie qu'on ne luy oste pas sa
+chalandize.--R. Sans approuver le mot de _recommandaresse_ que
+l'exposante prend pour qualité, à ce que soit promptement pourveu au
+cas par elle exposé selon son exigence, dans huictaine la compagnie
+donnera cognoissance des commissaires pour approuver les nourrices
+capables d'apprendre à parler aux petits enfans.
+
+S'est presentée Perrette Lemaigre, doyenne des harengères de la
+halle, suppliant pour la My-Caresme.--R. Renvoyé après Pasques.
+
+S'est presenté Gilles Feneant, sieur de Tourniquet, l'un des
+ordinaires de la maison du roy de Bronze, fondé en procuration du
+Filou et de Lanturelu, requerant qu'il plaise à la compagnie declarer
+que _vrayement, C'est mon, Voilà bien de quoy_, et toutes chansons de
+ceste sorte composées par quelques autheurs que ce soit, ne
+contiennent que bon françois.--R. Soit communiqué à Jean de Nivelle.
+
+S'est presenté le sieur Renaudot, suppliant qu'on le desdommageast de
+la perte qu'il estoit contrainct de souffrir par l'establissement des
+Grands Jours de l'eloquence, evidente en ce que les Allemands et
+autres nations n'auront plus recours à son bureau[87] pour avoir
+adresses aux maistres de la langue françoise. Item a requis le
+sieurdict Renaudot qu'affin que la fille n'estouffast pas sa mère, le
+lundy soit jour de vacation pour Messieurs, comme samedy pour les
+predicateurs.--R. Communicquera ledict Renaudot ses griefs pretendus
+au procureur de la compagnie.
+
+[Note 87: C'est le bureau d'adresse auquel nous avons déjà consacré
+une note dans _le Roman bourgeois_, édit. P. Jannet, pag. 106. Comme
+c'étoit un centre de compagnie, on l'avoit d'abord appelé _bureau de
+rencontre_. En 1631, on avoit eu la singulière idée de le mettre en
+ballet. Il y est appelé, en assez mauvais vers:
+
+ Un rendez-vous en titre de bureau,
+ Pour ceux qui ne savent que faire,
+ .....
+ Pour nos trois sols nous y pourrons entrer
+ Et trouver quelque chose ou blanque.]
+
+S'est presenté le sieur B., fondé en raisonnement, requerant que, sans
+interloquer ny deputer commissaire, soit declaré par la compagnie que
+le mot car[88] est bon et naturellement françois, et tout au moins
+très utile à la langue. Sur ceste requisition, a remonstré le sieur de
+Gomberville que, sauf meilleur advis, le sien estoit qu'il fust
+traicté de _de_, de _du_, de _a_, de au; articles _il_, _le_, _luy_,
+_ils_, _les_, _leur_, _son_ et autres pronoms, le tout par preferance
+audict _car_, quy tout au plus, ce luy semble, ne pouvoit pretendre
+que conjonction. Monsieur le president a demandé au procureur de la
+langue ce qu'il concluoit, tant sur la requysition cy-dessus que sur
+la remonstration dudict sieur de Gomberville, lequel procureur a dit
+que pour le deu de sa charge il concluoit aux fins de la remonstrance
+dudict sieur de Gomberville, sans que toutesfois sa conclusion ne
+portast aucun prejugé au fond de l'affaire de _car_, mais seulement à
+ce que fust conservé son rang et ordre à chaque partie de la
+grammaire: à quoy la compagnie doit avoir principal esgard.--R. La
+compagnie a ordonné que sera procedé suivant les conclusions du
+procureur de la langue.
+
+[Note 88: V., sur la grande querelle académique que souleva ce mot,
+accepté par les uns, repoussé par les autres, et par Gomberville
+surtout, notre article du _Constitutionnel_, 30 janvier 1852,
+_Histoire du trente-sixième fauteuil de l'Académie françoise_.]
+
+Finalement, a requis ledict procureur que _naturalité_ fust
+naturalisée par la compagnie, parce qu'il en falloit des lettres à
+_intriguer_, _agir_, _negotier_, _ministre_, _genie_, _parque_, et à
+quantité d'autres necessaires, ce luy sembloit, à l'entretien des
+Grands Jours. R. La compagnie a naturalisé ladicte _naturalité_ et
+ordonné au secretaire de la langue d'en expedier des lettres aux
+desnomés en la requysition cy-dessus.
+
+Comme l'assize estoit preste à se lever, s'est presenté
+tumultuairement le sieur de l'Usage, declarant par le notaire le
+Peuple qu'il se portoit pour appelant devant quy il appartiendroit de
+tout ce quy seroit ordonné par Messieurs tenant les Grands Jours de
+l'eloquence françoise, si au prealable ne luy estoit communicqué en
+Cour, où il elisoit domicile.
+
+La compagnie a dit que ne pouvoit pour le present estre opiné sur
+ceste affaire, parce que l'heure d'aller chercher à vivre venoit de
+sonner, après laquelle est arresté aucune affaire ne pouvoir estre
+traictée ny proposée, echeant besoin notoire à la plus grande partie
+de Messieurs de sortir precisement à icelle.
+
+FIN.
+
+ * * * * *
+
+
+ _Recit veritable du grand combat arrivé sur mer, aux Indes
+ occidentales, entre la flotte espagnole et les navires
+ hollandois, conduits par l'amiral Lermite, devant la ville de
+ Lyma, en l'année mil six cens vingt-quatre_[89].
+
+ _A Paris, pour la vefve Abraham Saugrain, en l'isle du Palais._
+
+ M. DC. XXIV.
+
+ In-8º.
+
+ [Note 89: Cette expédition des Hollandois contre Lima étoit
+ entreprise à l'imitation de celle que trois ans auparavant Jacob
+ Villekens avait tentée contre San-Salvador avec tant de bonheur,
+ et qui avoit valu à la compagnie des Indes occidentales formée au
+ Zuyderzée l'occupation momentanée de cette belle colonie
+ portugaise. Le Pérou, la plus riche des possessions espagnoles en
+ Amérique, étoit surtout convoité par les aventuriers de toutes
+ les nations, qui commençoient dans ces mers des courses dont les
+ _flibustiers_ firent bientôt de si terribles expéditions.
+ D'Aubigné, dans son _Baron de Fæneste_, cite, par exemple, «le
+ general Stincs et huict autres grands pirates qui ont boulu
+ bailler au roy d'Angleterre deux millions d'or pour conquerir le
+ Pérou à leurs despens.» Liv. III, chap. 17.--On conçoit que les
+ Hollandois missent les premiers à exécution cette entreprise de
+ conquête seulement projetée par d'autres. Enlever le Pérou aux
+ Espagnols, c'étoit en effet les détruire presque complétement
+ dans l'Amérique du Sud, et aussi les ruiner en Europe. Decker le
+ dit en termes formels au commencement de la relation qu'il fit de
+ cette expédition de Jacques-Lhermite, relation excellente, selon
+ Paw (_Recherches philosophiques sur les Américains_, tom. I, pag.
+ 300-301), publiée d'abord en allemand à Strasbourg (1629, in-4º),
+ puis reproduite en latin dans le 13e partie des _Grands Voyages_
+ de De Bry, et enfin en françois, au tom. IX, pag. 1-104, du
+ _Recueil des voyages qui ont servi à l'établissement et aux
+ progrès de la compagnie des Indes orientales_, Rouen, 1725,
+ in-12. Voici les premières lignes de ce curieux journal, d'après
+ le Recueil que nous venons de citer, où il porte pour titre:
+ _Voyage de la flotte de Nassau aux Indes orientales par le
+ détroit de Magellan, commencé l'an 1623, sous le commandement de
+ l'amiral Jacques Lhermite, et fini l'an 1626_: «Tous les
+ politiques qui ont particulièrement connu les affaires du royaume
+ d'Espagne ont jugé qu'il n'y avoit pas de meilleur moyen pour le
+ reduire sur l'ancien pié et pour faire cesser les tyrannies qu'il
+ exerçoit en divers endroits de l'Europe, que de lui enlever ce
+ qu'il possedoit en Amerique, ou de lui en faire perdre les
+ revenus: car c'est par le secours des richesses qu'il en tire
+ qu'il fait la guerre aux autres pays de la chrétienté.»
+
+ Notre relation dit que l'expédition se composoit de 12 navires;
+ Decker ne parle que de 11 vaisseaux, qui, portant 294 canons et
+ 1637 hommes, dont 600 soldats, «firent voile de Goerée ou Gourée
+ le 29 avril 1623.»]
+
+
+Amy lecteur, il est cogneu de plusieurs et diverses personnes de ces
+Pays-Bas que l'année 1623 il partit de ce pays de Hollande une flotte
+de douze navires, laquelle l'on nommoit la flotte incognuë, d'autant
+que l'on ne sçavoit où elle devoit aller. Elle partit de Hollande sous
+la conduite de l'admiral Lermyte, afin de mettre à execution ce qui
+leur avoit esté commandé par les très puissants seigneurs Messeigneurs
+les Estats, et par Son Excellence le très illustre prince d'Orange.
+Ils ont esté près d'un an sans que l'on aye peu sçavoir de certaines
+nouvelles d'eux; neantmoins, plusieurs personnes de ces Pays-Bas
+languissoient de sçavoir de leurs nouvelles[90], afin de comprendre
+leur dessein. A present, je veux faire entendre et sçavoir à un chacun
+ce qui est advenu auxdits navires. Il y a quelque temps qu'il arriva
+en Hollande et Zeelande quelques navires venans des Indes
+occidentales, lesquels faisoient entendre par certain bruit sourd
+qu'il s'estoit rendu un combat, mais qu'ils n'en sçavoient aucune
+certitude quoy et comment ledit combat se pouvoit estre fait; mais à
+present, afin de faire entendre amplement à un chacun la verité de ce
+qui est advenu en cedit combat, faut sçavoir que l'admiral Lermyte a
+envoyé une patache à Messeigneurs les Estats et à Son Excellence le
+prince d'Orange, afin de leur faire entendre et advertir de tout ce
+qui leur estoit advenu, et de la grande et nompareille victoire que
+Dieu tout-puissant leur avoit donnée contre la grande flotte
+d'Espagne. Les mariniers, lesquels sont venus dans ladite patache,
+rapportent avoir esté audit combat, et disent verballement qu'ils
+sçavoient trois jours auparavant qu'ils se devoient battre dans peu de
+jours, d'autant qu'ils estoient advertis que la flotte d'Espagne
+estoit devant la ville de Lyma, au nombre de trente navires[91], où
+ils nous attendoient pour nous battre, d'autant qu'ils sçavoient que
+nous n'estions que douze navires. Nostre admiral, en ayant esté
+adverti, dit qu'il les vouloit aller visiter, et pour cet effect fit
+venir à son navire le vis-admiral et tous les autres capitaines,
+lesquels, s'estans tous ensemblement juré serment de fidelité de
+s'assister les uns les autres jusques à la mort, prindrent resolution
+de ce qu'ils devoient faire[92]; par après un chacun se retira dans
+son navire, et mismes à la voille et prismes nostre routte tout droit
+à la ville de Lyma, de laquelle nous eusmes cognoissance au troisième
+jour, ensemble de la flotte d'Espagne, sur laquelle nous allions
+courageusement pour les attaquer. Les capitaines encourageoient tant
+les soldats que mariniers, d'une grande et vehemente affection, et en
+outre cela firent trotter les bidons pleins de bon vin deçà et delà,
+afin de nous resjouyr le coeur. Ceux de la flotte espagnolle, voyant
+cela, s'appretèrent incontinent pour nous venir battre, n'estimant pas
+que nous y fussions venus pour cet effect, et croyoient fermement
+qu'ils nous deussent supedier, d'autant qu'il y avoit longtemps qu'ils
+nous attendoient, et qu'aussi ils sçavoient que nous n'estions que
+douze navires. Leur conseil avoit arresté entr'eux que, sy nous ne les
+fussions venus chercher, qu'ils nous fussent venus chercher, d'autant
+qu'ils avoyent beaucoup ouy parler de nous. La flotte d'Espagne estoit
+composée de trente navires, et y avoit dans l'admirai bien au nombre
+de huict cens hommes, le vis-admiral cinq cens hommes, et tous les
+autres trois cens hommes à chacun. Ils furent incontinent prests pour
+nous venir visiter. Nos capitaines avoient fort bien arresté entr'eux
+l'ordre qu'ils devoient tenir, et, après nous estre jetté à genoux,
+fait nostre prière et invoqué Dieu, afin qu'il luy pleust nous donner
+la victoire sur nos ennemis, lesquels nous allions combattre pour la
+gloire de son nom[93], nous fismes voille, allans à l'encontre de nos
+ennemis, ayant le vent en pouppe. Ce que voyant, l'admiral espagnol en
+fut fort estonné; mais nous approchasmes fort près d'eux, de telle
+façon que nostre admiral et le navire nommé _l'Unité de Encuise_[94]
+s'en allèrent aborder l'admiral espagnol, le cramponnant chacun d'un
+costé, et posèrent incontinent leurs encres et tirèrent leurs canons
+dans iceluy si courageusement et furieusement qu'il y avoit du plaisir
+à le voir. Nostre vis-admiral, avec un autre de nos navires,
+abordèrent aussi le vis-admiral d'Espagne chacun à un costé. Nos
+autres huit navires, en ces entrefaites, se battoient sy vaillamment
+et furieusement parmi la flotte espagnole que la mer devint rouge du
+sang des Espagnols. Le combat ne dura pas demie-heure que l'admiral
+des Espagnols fut coullé à fonds, et le feu fut mis dedans le
+vis-admiral, qui brusloit; ce que voyant, nostre vis-admiral s'en alla
+attaquer un autre navire espagnol, lequel il accommoda de telle façon
+qu'il coulla aussi à fonds. Tous nos capitaines se deffendoyent
+courageusement comme des lions, et l'on ne voyoit personne avoir
+aucune crainte. Le combat ne durit pas deux heures qu'il y eut six
+navires espagnols bruslés et trois coullés à fonds. Les Espagnols
+nageoient par centeines dans la mer, et se grimpoient avec les mains à
+nos navires, comme des chats; le restant des Espagnols ne se vouloyent
+pas neantmoins rendre, d'autant qu'ils avoient encores beaucoup plus
+de navires que nous, mais au contraire se deffendoient vaillamment,
+combien qu'ils fussent fort estonnés, et tiroient le plus souvent par
+le dessus de nos navires sans nous faire du dommage, d'autant que nos
+gens se tenoient dessous leurs ponts, qui causoit que nous les
+endommagions grandement, et ne pouvions tirer sans les endommager. Ce
+combat durit s'y longtemps et de si grande furie que le sang sortoit
+de tous costés par les dallots hors des navires espagnols. Les
+Espagnols, voyans que nous continuions encores à les canoner
+furieusement et à bon escient, et ne pouvans remarquer qu'ils nous
+eussent fait du dommage remarquable, et au contraire, voyans leur
+admiral, avec plusieurs autres de leurs navires, tant coullés à fonds
+que bruslez, et le restant fort endommagez, brisez et fracassez,
+eurent de la frayeur et crainte, et disoient entr'eux: Ce ne sont pas
+des hommes, mais ce sont des diables. Aucuns d'eux se pensoient
+retirer vers la ville pour se garentir; mais ils en furent empeschés
+par nos navires. Les Espagnols, ne voyant aucun remède pour se sauver,
+reprindrent courage, et commencèrent de rechef à tirer, tant de coups
+de canons que mousquets, lesquels ne nous pouvoient endommager,
+d'autant que nous nous tenions bas. Finalement, ils mirent un sinal
+blanc, demandant paix. Nous leur demandasmes s'ils se vouloient
+rendre à nostre misericorde. Ils respondirent que non, d'autant qu'ils
+estoient encores en plus grand nombre que nous. Alors nous
+recommençasmes de nouveau à prendre courage et à tirer aussi
+furieusement qu'auparavant. Nostre admiral se trouva entre deux
+navires espagnols, auxquels il en donna tant à eux deux qu'ils ne
+durèrent guères dessus l'eau. Le dernier combat fut si heureux qu'en
+moins d'une heure il fut encore coullé quatre navires espagnols à
+fonds et sept de bruslez, tellement qu'il y a en tout vingt deux
+navires de perdus devant la ville de Lyma. Deux de nos navires furent
+brisés, mais les gens furent sauvez. Il y eut par ce moyen telle
+crainte et frayeur dans la ville que plusieurs prenoient la fuite, et
+y a apparence que, si nous nous fussions attacqués à la ville, que
+nous l'eussions prise, et y eussions trouvé des richesses
+extraordinaires; mais il nous fust besoin premièrement de nous reparer
+et rafraichir jusques au lendemain, qu'il estoit trop tard, d'autant
+qu'il estoit venu beaucoup de gens de la campagne pour secourir la
+ville en cas de necessité, et aussi que nos gens estoient assez
+contens de la grande victoire que Dieu nous avoit donné à l'encontre
+de nos ennemis. Nous en rendismes graces à Dieu, lequel nous prions de
+continuer à nous garentir de nos ennemis.
+
+[Note 90: Cette année s'étoit écoulée tout entière tant aux environs
+du détroit récemment découvert par Lemaire, dont la flotte franchit
+enfin la passe, que sur les côtes de la Terre-de-Feu, où Jacques
+Lhermite laissa son nom à la petite île située au sud, dont le fameux
+cap Horn est la pointe. Les Hollandois n'arrivèrent en vue de Callao
+de Lima que le 8 mai 1621. (Decker, _lieu cité_, pag. 59-64).]
+
+[Note 91: Decker dit cinquante. Id., pag. 65.]
+
+[Note 92: Dans ce conseil, Jacques Lhermite, qui étoit gravement
+malade depuis deux mois (_Id._, pag. 52), voyant que sa foiblesse ne
+lui permettoit pas d'agir, «établit le vice-amiral en sa place, et son
+beau-frère, nommé Corneille Jacobsz, pour sergent-major.» _Id._ pag.
+61.]
+
+[Note 93: La description de ce combat est tout à fait différente de
+celle que Decker a écrite. Or, l'une étant faite, comme on l'a vu, sur
+des _on dit_, l'autre par un homme qui fut témoin et acteur, il n'y a
+pas à hésiter pour savoir à laquelle il faut demander la vérité. Cette
+pièce n'est donc, en réalité, qu'une invention de nouvelliste, un
+véritable _canard_, pour l'appeler par son nom. Elle n'en reste pas
+moins curieuse comme spécimen d'un genre renouvelé de nos jours avec
+tant d'habileté et de fécondité. On y voit de quelle manière les
+mensonges d'outre mer s'exploitoient déjà, et comment d'une défaite on
+faisoit une victoire. L'attaque de Lima fut en effet un échec pour les
+Hollandois. Ayant perdu leur amiral Jacques Lhermite, que sa maladie
+emporta le 2 juin 1624 en vue de Callao (Decker, pag. 71), ils se
+contentèrent de brûler un certain nombre de vaisseaux espagnols; puis
+ils quittèrent ces parages en suivant la côte jusqu'à Acapulco.]
+
+[Note 94: Ce nom ne se trouve pas dans la liste des onze vaisseaux
+donnée par Decker aux premières pages de sa _Relation_.]
+
+FIN.
+
+ * * * * *
+
+
+ _Discours veritable[95] de l'armée du très vertueux et illustre
+ Charles, duc de Savoye[96] et prince de Piedmont, contre la ville
+ de Genève. Ensemble la prise des chasteaux que tenoyent les
+ habitans de la dite ville, avec tout ce qui s'y est passé depuis
+ le premier jour de juin dernier jusques à présent, par I. D. S.,
+ sieur de la Chapelle._
+
+ _A Paris, pour Anthoine le Riche, rue S. Jacques, près les
+ Trois-Mores. 1589._
+
+ _Avec permission._ In-8º.
+
+ [Note 95: Ce _Discours véritable_ n'est qu'un pamphlet catholique
+ qui prouve jusqu'où pouvoit aller, au temps de la Ligue, la
+ violence des écrits contre les protestants.]
+
+ [Note 96: Charles-Emmanuel Ier, dit le Grand, mort le 26 juillet
+ 1630, après s'être vu dépouillé non seulement de ses conquêtes,
+ mais d'une partie de ses états, par l'armée de Louis XIII. C'est
+ de lui qu'on a écrit: «Prince trop inquiet pour être pleuré de
+ ses sujets, trop infidèle pour être regretté de ses alliés, il
+ étoit si dissimulé qu'on disoit que son coeur étoit inaccessible
+ comme son pays.»]
+
+
+Il n'y a rien plus vray que ce proverbe doré, et souvent recité par la
+bouche des hommes lettrez, par lequel il est dit que la conscience est
+plus que mille tesmoings, chose indubitablement aperte et manifeste en
+celuy qui se sent coulpable en soi-mesme, et qui a quelque ordure en sa
+fluste, comme l'on dit, lequel est tellement bourrellé en sa conscience
+cauterisée et vitieuse et esprouve jour et nuit de telle sorte les
+furieux assaux des soeurs Eumenides, qu'il luy est presque impossible de
+reposer asseurement sur l'une et l'autre oreille, estimant, par une
+deffiance trop demesurée, qu'à chaque bout de champ on tient propos de
+luy, et que tout ce qui se faict et passe est fait à son prejudice,
+confusion et desavantage, ce qui a esté pour vray remarqué et practiqué
+depuis deux ou trois moys en çà à l'endroit, je ne diray plus des
+politiques protestans pretendus et reformez de la ville de Genève, mais
+je diray pour adroit et useray du mot plus usité des huguenots, auxquels
+il faut imposer un nom nouveau, les appellant Henrions, diction insigne
+et memorable, à raison de son etymologie; et si quelqu'un demandoit:
+Pourquoy sont-ils dignes de telle appellation? il faudroit dire: Pour
+l'intelligence qu'ils ont toujours eüe avec les Henrys[97], ennemis de
+l'Eglise catholique, apostolique et romaine. Or, pour reiterer nostre
+propos, ce que dessus a esté merveilleusement bien experimenté en ces
+crapaux immondes et sales animaux nourris et alimentez des eaux infectes
+et puantes du lac de Genève: car, si tost que le roy catholique eut
+conjoinct sa fille du lien stable et indissoluble de mariage avec le
+genereux et bien zelé prince de Savoye[98], alors ils commencèrent
+d'entrer en je ne sçay quelle deffiance et soupçon d'esprouver bien tost
+combien est valeureux en faict de guerre un tel prince et combien poise
+son bras fort et belliqueux; et, pour se delivrer de telle crainte, ils
+firent quelque levée, et, par certaine surprise et subtil stratagème,
+saisirent le fort de Ripaille[99], appartenant au magnanime duc de
+Savoye, auquel lieu ils trouvèrent assez bonne quantité de vivres et
+force munitions de guerre, et, outre plus, s'emparèrent de quelques
+vaisseaux jà appareillez et flottans sur l'eschine du lac spatieux de
+Genève. Mais telle surprise et ruse bellique de peu d'importance
+n'empescha point que le prince debonnaire ne soit enfin venu à bout de
+ses justes et heureux desseins[100].
+
+[Note 97: Henri de Navarre et Henri III. C'est en effet celui-ci qui,
+menacé sur ses frontières par Charles-Emmanuel, déjà maître du
+marquisat de Saluces, avoit poussé les Genevois à lui faire la
+guerre.]
+
+[Note 98: Charles-Emmanuel avoit épousé l'infante dona Catherine,
+fille de Philippe II.]
+
+[Note 99: Bourg du Chablais, en Savoie, situé sur le lac de Genève,
+entre Thonon et Evian. La vie voluptueuse qu'y avoit menée Amédée
+VIII, duc de Savoie, et plus tard pape sous le nom de Félix V, a fait
+croire que le nom de ce bourg étoit pour quelque chose dans
+l'étymologie de notre locution _faire ripaille_ (Spon, _Histoire de
+Genève_, 2e édit., tom. 1, pag. 107-108). Il faut plutôt croire, avec
+Le Duchat, que c'est une contraction du mot _repaissaille_, employé
+par Rabelais (_Ducatiana_, tom. 1, pag. 76).]
+
+[Note 100: Cette prise de Ripaille eut lieu le 1er mai 1589. Spon,
+_Hist. de Genève_, Lyon, 1680, in-12, tom. 2, pag. 74-75.]
+
+Car tout incontinent que Son Altesse eut esté advertie de la prise du
+dit chasteau et fort de Ripaille, à l'heure mesme se delibera de
+dresser ses forces, et manda Monsieur le grand lieutenant general de
+son armée, lequel s'achemina à grande diligence, accompagné et assisté
+de quatre mille Piedmontois, deux mille de la val d'Oste et de trois
+mille Espaignols, soustenus de deux mille cavaliers italiens, joint un
+regiment de Bourguignons: de sorte que le tout se pouvoit bien monter
+jusques à dix-huict mille hommes.
+
+Et s'estant, par le vouloir du bon Dieu, le prince zelé et magnanime
+en peu de jours joint à son lieutenant general, sans aucun sejour
+s'achemina droit au chasteau de Terny[101] (qui est distant de la
+ville de Genève d'une lieue ou environ), lequel fort ayant
+industrieusement assiegé, le fit sommer environ le quatorziesme jour
+de juin; mais, nonobstant ceste première sommation, les assiegez ne
+firent aucun estat d'obtemperer aux volontez du dict prince.
+
+[Note 101: «Le duc mesme vint en personne, avec deux gros canons et
+quatre pièces de campagne, devant le chasteau de Terny, qui n'estoit
+qu'une tour antique non flanquée, et seulement avec une muraille fort
+épaisse..... Les assiegez se rendirent, sur la promesse qu'on leur fit
+de leur laisser la vie sauve; mais, nonobstant cela, estant sortis,
+ils furent garottez et penduz par ordre du duc, quoy que ceux de sa
+suite lui en representassent la consequence.» _Id._, pag. 77-78.]
+
+Après l'advertissement fait à Son Altesse de la contumacité, refus et
+rebellion des luteriens, se delibera et fut d'advis d'y envoyer
+nombre suffisant de canon, ce qu'il fit, et de rechef les fit sommer,
+qui estoit jà pour la seconde fois.
+
+A quoy ne voulans entendre en façon quelconque, mais demeurans resolus
+et constans en leur perverse et maudite volonté, trouva le prince de
+Savoye juste et legitime argument de reprimer leur audace, commandant
+de les battre à coups de canons, et leur disant: Jusques à quand,
+paillards de Genève, abuserez-vous de nostre faveur et patience?
+
+Les assiegez furent chargez de telle sorte par la main forte du
+Tout-Puissant, qu'ils furent enfin contrains, considerant que leurs
+forces n'estoient bastantes pour resister après avoir receu tant de
+canonades, finalement se soumettre à la mercy et devotion de Son
+Altesse.
+
+Laquelle, après qu'elle eut cogneu par tant de fois l'opiniastreté et
+resistance de son ennemy, jaçoit qu'il se voulut rendre par
+composition et se ranger au vouloir de sa susdicte Majesté, si est-ce
+que toutesfois, eu esgard au refus et bravades faictes assez
+obstinement par deux fois, telle fut sa volonté, et tel son plaisir,
+en faire mourir en l'air une grande partie, de manière que ilz furent
+pendus et estranglez jusques au nombre de quarante neuf à cinquante
+des plus signalez et remarquables du chasteau, affin puis après de
+servir d'exemple aux aultres, qui, se mirant desormais sur telles
+canailles, se vouldroient ingerer d'algarader les princes chrestiens
+et catholiques fidelles serviteurs de Dieu, qui, comme fermes colonnes
+de sa vraie et antique religion, ne feroient difficulté par cy après,
+si le cas le requeroit, d'emploier leurs biens, voire leur propre vie,
+pour telz louables exploits et dignes entreprises.
+
+Le reste fut taillé en pièces, après avoir faict mille resistances sur
+l'esperance vaine et inutile d'avoir quelque secours de leurs
+confederez, complices et coadjuteurs de la ville de Genève, sur
+lesquels ils avoient plus d'esperance que non pas sur la bonté infinie
+et indicible de nostre bon Dieu, doux, benin et misericordieux, lequel
+pouvoit bien lire dans leurs consciences perverses et malefices, les
+salaria du guerdon dignes de telles pestes, et tous leurs vains
+efforts n'ont en rien empesché que nostre bon Duc ne les ait gouvernez
+ne la verge de fer et qu'il ne les ait plus facilement fracassez que
+le vaisseau du potier.
+
+Peu de temps auparavant, les crapaux enflez du lac de Genève avoient
+fait demolir et raser à fleur de terre toutes les maisons situées sur
+le pont d'Erve[102], qui peut estre distant de la ville environ deux
+fois la portée d'un mousquet, et ce à telle fin et intention d'y faire
+dresser un fort que l'on dit estre desjà edifié, et outre plus estre
+totallement inaccessible, qui occasiona le prince, suyvant le rapport
+qu'on luy en avoit faict, de se resouldre à l'instant de l'aller
+saluer de ses trouppes; et pour ce faire il envoya les regiments du
+seigneur de Disimieux et du seigneur de La Grange, gentils hommes
+notables, et non moins experimentez en l'art militaire que bien zelez
+au faict de la religion, lesquels avoient chacun un des beaux regimens
+qu'on puisse jamais avoir veu depuis la memoire des hommes, et
+estoient naguères arrivez du Lyonnois pour aller recognoistre la
+place. Le vingt et deuxiesme du dit mois, ils commencèrent la première
+escarmouche, qui dura l'espace de cinq grosses heures, et nos ennemis
+furent chargez de telle furie, par l'aide de Dieu, qu'enfin ils ne
+trouvèrent rien plus commode pour leur advantage, sinon de se mettre à
+couvert dans leur fort, où, pour obvier à la perilleuse gresle qui
+menaçoit leurs oreilles empoisonnez, se retirèrent au petit pas; mais
+au preallable de ce faire, on trouve qu'ils avoient bien perdu de
+leurs gens pour le moins deux cens hommes de guerre.
+
+[Note 102: Il s'agit du fort d'Arve, où, dit Spon, Son Altesse «eut du
+pire, quoy que son armée fust de sept à huit mille hommes.»]
+
+Le lendemain, qui estoit le 23 du mois, nos gens retournèrent de
+rechef pour leur faire quitter leur fort, et lors ils cogneurent que
+c'est une chose merveilleusement dure, pierreuse et ferme en la faulse
+opinion que le coeur de l'heretique, accompagné et aveuglé tousjours
+d'une temerité outrecuidée, de sorte que ce n'est pas sans juste
+occasion que sainct Augustin dit ces mots en son 22e livre contre
+Fauste. Car il faut entendre que les canonnades envoyées de la part
+des nostres ne les esmouvoient non plus qu'une pierre, tant y a qu'ils
+receurent une seconde charge quatre heures durant; mais par ce que les
+deux susdits regimens n'avoient bastante quantité de canon, ils ne
+peurent passer plus outre[103].
+
+[Note 103: Il est curieux de voir ici comment l'écrivain catholique
+pallie la défaite du duc; mais il est plus intéressant encore de lui
+opposer le récit de Spon, l'écrivain huguenot. (V. _Hist. de Genève_,
+II, 78-79.)]
+
+De façon qu'ayant rebrousé chemin vers le village de Coulonge, il
+arriva, par cas fortuit, que ceux du chasteau de la Pierre firent une
+sortie sur nos gens avec les paysans du dit lieu, qu'il fault quilz
+confessent qu'ilz furent maniez furieusement; toutes fois que, si
+n'eussent tourné le doz, difficilement eussent-ilz peu aller dire des
+nouvelles de tout ce qui s'est passé en ce lieu aux Genevois.
+D'abondant on a remarqué que, par la violence des harquebousades
+tirées de part et d'autre, le feu se mit dans les villages de
+Coulonge, par permission divine, chose, à la verité, terrible et
+espouvantable à voir, où il y eut plus de deux centz maisons bruslées;
+et tout esprit conduict de pieté n'estimera jamais autrement que ce ne
+fust une punition envoyée d'en haut pour les pechez enormes de telle
+raquaille de Genève; que si l'on vouloit s'amuser à faire une
+narration de tous les vices auxquelz ilz se veaultrent journellement
+comme pourceaux, certainement ce ne seroit jamais faict, et enfin on
+ne trouveroit autre chose, sinon un progrès. Toutefois, on remarque
+principalement un vice leur estre entre autres fort commun, sçavoir
+est la paillardise; et toute leur intention et desseins tendent
+signamment à pouvoir entretenir leurs appetiz charnelz et desordonnez,
+et ne me peux persuader qu'il y ait peuple soubs la voulte du ciel
+encore plus addonné aux incestes que ce peuple de Genève, comme de
+faict il est appert par leurs loix et coustumes, qui portent que le
+cousin germain peut avoir affaire à sa cousine germaine, le frère à
+sa soeur, et (s'il faut ainsi parler) le père à sa propre fille,
+disans que l'inceste n'est pas defendu de Dieu, mais de l'Eglise
+seulement, et mesme que c'est mesme chose d'abuser d'une seculière ou
+d'une sacrée fille de religion, d'une qui ne nous est parente ou d'une
+de nostre sang, en quelque degré que ce soit.
+
+Et je donne à penser, suyvant ceste malheureuse et meschante coustume,
+combien de mariages illicites se traitent journellement entre gens de
+semblable farine. Que si quelque jeune femme mariée, aiant un mary de
+bonne foy, est une fois ensorcelée et tant soit peu encharmée des
+enchantemens de leur doctrine, si faire se peut ils la seduisent, luy
+preschant si dextrement à leur mode la voye de salut, qu'ils la
+retirent de la compagnie de son vray mary, de sa puissance et de son
+authorité, et la mainent à l'infame bordeau de Genève, où, par une
+devote charité, ils paillardent ensemblement, couvrant toutesfois leur
+mal-heureux adultère d'un faux et simulé mariage. Je laisse une si
+longue diggression, appartenant plustost à l'orateur qu'à
+l'historiographe, pour revenir à mon propos et à la vehemence du feu
+eslancé par le vouloir de Dieu sur le village de Coulonge, et, bien
+que ce ne soit une chose non encore veue que de voir embraser les
+villes et villages, si est-ce que toutesfois je veux bien advertir
+cette pernicieuse ville de Genève qu'elle prenne garde à elle, à
+laquelle il pourroit bien arriver semblable inconvenient, comme il
+arriva à Sodome et Gomorre; et faut estimer que le feu de Coulonge
+n'est qu'un commencement et rien plus qu'une menace ou un signe
+evident de la perte et ruine totale d'un tel bordeau. Partant, je luy
+mettray ce vers en avant comme en façon d'advertissement:
+
+ Tunc tua res agitur, paries cui proximus ardet.
+
+D'avantage l'experience, maistresse des choses, nous fait sage et nous
+apprend journellement que nostre Dieu a de coustume de punir
+griefvement les pecheurs et delinquans par les mesmes choses contre
+lesquelles le peché est commis; comme, pour exemple, nous avons veu
+depuis quelque temps en çà que le plus inique tyran que la terre
+jamais porta, pour s'estre attaqué trop irraisonnablement à l'Eglise,
+faisant malheureusement assassiner les princes debonnaires et chefs de
+la religion, enfin luy-mesme a perdu la vie par le moyen du plus
+humble et plus simple serviteur de l'Eglise de Dieu. N'est-ce pas donc
+chose raisonnable, et voire plus que raisonnable, puisqu'il est ainsi
+que ce peuple malheureux de Genève ne cesse journellement de
+blasphemer contre le sainct feu, qui est le purgatoire, voulant tollir
+et du tout abolir son estre, soit aussi griefvement puny par le feu
+mesme, et voire en ce monde present aussi bien comme en l'autre?
+
+Or, pour reprendre le fil de nostre discours, le premier jour du
+moys[104] en suivant l'on retourna assieger le dit chasteau de la
+Pierre, et après que nos gens eurent bien descouvert jusques à seize
+enseignes que ceux de Genève y avoient envoyez pour la defense et
+tutèle de la place, nostre bon et magnanime duc de Savoye en ayant eu
+advertissement, aydé du Tout-Puissant, les approche, et avecques ses
+forces donna si vivement dessus qu'il y eut perte pour eux bien de
+quatre à cinq cens hommes, le reste se retirans dans la ville de
+Genève avec ung regret et remors de conscience d'avoir perdu une si
+forte place par le sainct vouloir de Dieu, se servant de la vaillance
+d'un si vertueux et fidelle prince, à la devotion duquel le chasteau
+fut remis.
+
+[Note 104: Notre auteur omet à dessein les entreprises malheureuses
+tentées par les troupes du duc, à la fin de juin, contre Bonne. Spon,
+au contraire, n'a garde de les oublier. «La garnison, dit-il, n'étoit
+que d'environ cent cinquante hommes, et ceux-là, croyant déjà les
+tenir, leur crioient, en les raillant, qu'ils leur apprêtassent à
+dîner; mais ils ne furent servis que de prunes bien dures et de
+mortelle digestion, qui les contraignirent de sonner la retraite après
+y avoir perdu quelques uns des leurs.» _Id._, pag. 32.]
+
+Ces choses ainsi considerées, Son Altesse, voyant que Dieu,
+premierement la fortune de toutes les aultres choses, favorisoit ses
+entreprises, fait faire un fort[105] distant de la ville de Genève
+environ une lieüe françoise, pour empescher qu'il ne puisse y aller ny
+venir chose quelconque, tant à l'advantage de ceux de la ville que au
+detriment et prejudice de nos gens, tellement que il nous fault entrer
+en ceste bonne et saincte esperance que le vertueux duc de Savoye,
+moyennant l'ayde de Dieu, pourra, par trait de temps, venir à bout de
+ses très heureux desseins à son advantage et au dam des Genevois,
+lesquelz veritablement semblent presque vouloir declarer la guerre au
+Dieu vivant, non plus ny moins que jadis les enfans de la terre
+taschèrent par trop temerairement d'extorquer le sceptre des mains de
+Jupiter, amasser montagnes sur montagnes, et tout ce que nous esperons
+de ce vertueux prince, nous le devons par mesme moyen esperer des
+autres princes catholiques et zelez, lesquels nostre Dieu a choisis
+pour la defense de la saincte religion, sur la fidelité desquels
+reposons, nous disans avec David: Il est bien vray que nos ennemis
+pourront faire quelques bresches aux murailles de nostre fort, et que
+nous y aurons des assaux terribles; mais ils ne le pourront forcer,
+car avec nous defendra la brèche l'ange invincible, lequel eut
+victoire sur les Assyriens et les mit en route (2, _Paralipo._, 32),
+lequel pareillement seul mit à mort cent quatre vingts et cinq mille
+hommes de l'armée du roy Sennacherib (_des Rois_, 19), et se faut
+attendre que le vaillant capitaine lequel deffit la superbe et
+espouvantable armée en la mer Rouge y combattra avec nous (_Exod._,
+14). C'est le tout-puissant capitaine, lequel, d'un seul coup de
+langue qu'il donna contre une cohorte de juifs tous armez, les rua par
+terre et les renversa du son seulement de ces deux mots: _Quem
+quæritis_; de façon que, estans ainsi bien accompagnez, nous n'avons
+occasion de craindre; mais avec une telle asseurance nous ne devons
+laisser de nous adresser à la divine Majesté, laquelle nous prions
+tous unanimement qu'il luy plaise, par sa bonté infinie et
+misericorde, garder et maintenir ce preux et vaillant chef de guerre,
+monseigneur le prince de Piedmont, lequel, comme nous sommes bien
+asseurez, ose bien exposer sa vie pour la querelle de Jesus-Christ et
+pour la manutention de l'Eglise catholique, et avec luy tous les
+autres princes catholiques, lesquels journellement se hazardent pour
+la mesme fin, postposant leurs biens et leur vie à la defense et
+protection de la très juste querelle de Dieu et soulagement du pauvre
+peuple.
+
+[Note 105: Le duc étoit las de cette guerre avec Genève, et, d'un
+autre côté, la mort de Henri III et la prévision des troubles qui en
+résulteroient et qui affaibliroient la France venoient ranimer ses
+anciennes idées de conquête sur la Provence. C'est donc vers ce point
+que, laissant le territoire genevois, il tourna ses espérances et
+dirigea son armée. Auparavant, il bâtit le fort dont il est parlé ici.
+«Pour les brider, écrit Spon, il fit tracer un fort nommé
+Saint-Maurice, à Versoy, et dressa une plate-forme sur le bord du lac,
+pour battre avec de grandes pièces d'artillerie toutes les barques qui
+se hasarderoient sur le lac de Genève. Il y laissa pour gouverneur le
+baron de la Serra, s'étant retiré lui-même avec son armée delà les
+mnts,» _Id._, pag. 84-85.]
+
+FIN.
+
+ * * * * *
+
+
+ _Histoire miraculeuse et admirable de la contesse de Hornoc,
+ Flamande, estranglée par le diable dans la ville d'Anvers, pour
+ n'avoir trouvé son rabat bien godronné[106], le quinziesme avril
+ 1616._
+
+ _A Lyon, par Richard Pailly._
+
+ M.D.C.XVI.
+
+ _Avec permission_. In-8º.
+
+ [Note 106: _Godronné_ ne vient pas, comme on pourroit le croire,
+ du mot _goudron_, qui toutefois n'eût pas été mal employé pour
+ des _rabats_ et des _fraises_ aussi solidement empesés que ceux
+ dont il s'agit ici; il dérive du mot _godron_, dont se servoient
+ les anciens architectes pour désigner une sorte d'ornement ou de
+ moulure en forme d'oeuf, d'amande, ou plutôt de _godet_, pour
+ remonter tout de suite à la première source de toutes ces
+ étymologies. Dans le langage des lingères et empeseuses, le
+ _godron_ étoit le pli rond et rebondi qu'on multiplioit à
+ l'infini sur les collets à plusieurs étages que portoient les
+ femmes, et sur les larges _fraises_ mises à la mode, puis
+ délaissées, par Henri III. «Le roy...., dit l'Estoile, alloit
+ tous les jours faire ses prières et aumônes en grande dévotion,
+ laissant ses chemises à grands _godrons_, dont il étoit
+ auparavant si curieux, pour en prendre à collet renversé à
+ l'italienne.» Les orfèvres employoient le mot _godronné_ à peu
+ près dans le même sens: ils s'en servoient pour désigner la
+ vaisselle d'or ou d'argent à filets. Aujourd'hui encore, quand
+ une étoffe ou une feuille de papier font un pli, on dit qu'elles
+ _godent_.]
+
+
+Le luxe a esté de tout temps si depravé, par devant les femmes
+principalement, qu'il semble qu'elles se soyent estudié le plus à ce
+subjet qu'à autre chose quelle qu'elle soit. Ceste laxive Egypsienne,
+Cleopâtre, ne se contentoit de porter sur soy à plus d'un million
+d'or vaillant des plus belles perles que produit l'Orient, mais en un
+festin elle en faisoit dissoudre et manger à plus de vingt-mille escus
+à ce pauvre abusé de Marc-Antoine, à quy à la fin elle cousta
+l'honneur et la vie.
+
+Je laisse une infinité d'histoires qui serviroient à ce subjet, pour
+racompter ceste très veritable, modernement arrivée à Anvers, ville
+renommée et principale de la Flandre.
+
+La comtesse de Hornoc, fille unique de ceste illustre maison, estoit
+demeurée riche de plus de deux cent mille escus de rente; mais elle
+estoit fort colerique, et lorsqu'elle estoit fort en colère, elle
+juroit et se donnoit au diable, et outre ce elle estoit très
+ambitieuse et subjette au luxe, n'espargnant rien de ces moyens pour
+se faire paroistre la plus pompeuse de la ville d'Anvers.
+
+Au mois de decembre dernier, elle fut convoyée en un festin qui se
+faisoit en l'une des principales maisons, où, pour paroistre des plus
+relevées, elle ne manquoit à ce subjet de se faire faire des plus
+riches habits et des plus belles façons qu'elle se pouvoit adviser,
+entre autres des plus belles et deslies toilles, dont la Flandre, sur
+toutes les provinces de l'Europe, est la mieux fournie pour se faire
+des rabats des mieux goderonnés. A ces fins, elle avoit mandé querir
+une empeseuse de la ville pour lui en accommoder une couple, et qui
+fussent bien empesés. Cette empeseuse y met toute son industrie, les
+luy apporte; mais, aveuglée du luxe, elle ne les trouve point à sa
+fantaisie, jurant et se donnant au diable qu'elle ne les porteroit
+pas.
+
+Mande querir une autre empeseuse, fit marché d'une pistole avec soy
+pour luy empeser un couple, à la charge de n'y rien espargner. Ceste y
+fait son possible; les ayant accommodés au mieux qu'elle avoit peu,
+les apporte à ceste comtesse, laquelle, possedée du malin esprit, ne
+les trouve point à sa fantaisie. Elle se met en colère, depitant,
+jurant et maugreant, jurant qu'elle se donneroit au diable avant
+qu'elle portast des collets et rabats de la sorte, reiterant ses
+paroles par plusieurs et diverses fois.
+
+Le diable, ennemy capital du genre humain, qui est tousjours aux
+escouttes pour pouvoir nous surprendre, s'apparut à ceste comtesse en
+figure d'homme de haute stature, habillé de noir; ayant fait un tour
+par la salle, s'accoste de la comtesse, lui disant: Et quoy! madame,
+vous estes en colère? Qu'est-ce que vous avez? Si peux y mettre
+remède, je le feray pour vous.--C'est un grand cas, dit la comtesse,
+que je ne puisse trouver en ceste ville une femme qui me puisse
+accommoder un rabat bien goderonné à ma fantaisie! En voilà que l'on
+me vient d'apporter. Puis, les jettant en terre, les foulant aux
+pieds, dit ces mots: Je me donne au diable corps et âme si jamais je
+les porte.
+
+Et ayant proferé ces detestables mots plusieurs fois, le diable sort
+un rabat de dessous son manteau, luy disant: Celuy-là, madame, ne vous
+agrée-t-il point?--Ouy, dit elle, voilà bien comme je les demande. Je
+vous prie, mettez le moy, et je suis tout à vous de corps et d'âme. Le
+diable le luy presente au col, et le luy tordit en sorte qu'elle tomba
+morte à terre, au grand espouvantement de ses serviteurs. Le diable
+s'esvanouyt, faisant un si gros pet comme si l'on eust tiré un si
+grand coup de canon, et rompit toutes les verrines de la salle.
+
+Les parens de la dite comtesse, voulant cacher le faict, firent
+entendre qu'elle estoit morte d'un catharre qui l'avoit estranglée, et
+firent faire une bière et firent preparer pour faire les obsèques, à
+la grandeur comme la qualité de telle dame portoit. Les cloches
+sonnent, les prêtres viennent. Quatre veulent porter la bière et ne la
+peuvent remuer; ils sy mettent six... autant que devant; bref, toutes
+les forces de tant qui sont ne peuvent remuer ceste bierre, en sorte
+qu'ont esté contraint d'atteler des chevaux; mais pour cela elle ne
+peut bouger, tellement que ce que l'on vouloit cacher fut descouvert.
+Toute la ville en est abrevée; le peuple y accourut. De l'avis des
+magistrats, on ouvre la bière: il ne se trouve qu'un chat noir, qui
+court et s'evanouyt par dedans le peuple. Voilà la fin de ceste
+miserable comtesse, qui a perdu et corps et âme par son trop de luxe.
+
+Cecy doit servyr de miroir exemplaire à tant de poupines qui ne
+desirent que de paroistre des mieux goderonnées, mieux fardées, avec
+des faux cheveux et dix mille fatras pour orner ce miserable corps,
+qui n'est à la fin que carcasse, pourriture, pasture de vers et des
+plus vils animaux. Dieu leur doint la grâce que ceste histoire leur
+profite et les convie à amender leurs fautes!
+
+Ainsi soit-il.
+
+FIN.
+
+ * * * * *
+
+
+ _Discours au vray des troubles naguères advenus au royaume
+ d'Arragon, avec l'occasion d'iceux et de leur pacification et
+ assoupissement, tiré d'une lettre d'un gentilhomme françois,
+ estant à la suyte de Sa Majesté Catholique, à un sien amy._
+
+ _A Lyon, par Jean Pillehotte, à l'enseigne du Nom-de-Jesus.
+ 1592._
+
+ _Avec permission._ In-8º[107].
+
+ [Note 107: Pièce très intéressante, en ce qu'elle est peut-être
+ le seul document françois relatif à cette partie de l'histoire
+ d'Antonio Perez. M. Mignet, qui aurait puy trouver quelques faits
+ nouveaux pour son excellent livre, semble ne pas l'avoir connue.
+
+ On verra tout à l'heure, et ce n'est pas l'une des particularités
+ les moins curieuses de cette pièce, jusqu'où notre ligueur
+ françois pousse l'admiration pour Philippe II, à la suite duquel
+ il se trouve.]
+
+
+Monsieur et frère, je commenceray la presente pour responce à ce qui
+est contenu à la fin de celle que j'ay receu de vous du xviij du moy
+passé, et pour satisfaire à la curiosité que monstrez avoir d'avoir
+quelque lumière des bruits que l'on faict courir des esmotions, non
+pas de Valladolid (comme me mandez), mais de Sarragoce, ville
+capitalle du royaume d'Arragon. Je vous diray qu'il y a environ vingt
+ans que le roy tenoit à son service un nommé Antonio Perès, lequel il
+avoit faict son secretaire d'estat, et l'avoit tellement receu en sa
+grace, que, pour la bonne opinion qu'il avoit conceue de luy, il se
+reposoit d'une bonne partie de ses plus importans affaires sur sa
+suffisance et fidelité, tellement qu'il estoit recherché d'un chacun
+(grands et petits) pour la grande creance que son maistre avoit en luy
+plus que personne de toute la court. Après s'estre longuement maintenu
+en cest estat, n'estant pas donné à un chacun d'user en la bonne
+fortune de la prudence et moderation qui y est requise, il devint si
+glorieux et insupportable, qu'il se rendoit fort mal voulu des gens de
+bien, et, non content de ce, s'oublia de tant que de commettre
+beaucoup de choses desquelles Sa Majesté (avec beaucoup de raison)
+demeuroit offencée, et telles y en avoit-il qui meritoient une griefve
+punition, voyre de la vie. Toutesfois, le tout averé, elle se contenta
+de le faire sortir de sa court et retirer en sa maison, où il
+jouyssoit de ses biens, qui estoient très grands, pour avoir receu
+beaucoup de bienfaits pendant qu'il estoit en grace, et de sa femme et
+enfans fort paisiblement, sans qu'il fust inquieté en manière
+quelconque. Neantmoins, sa conduicte fut si mauvaise, et y usa de si
+peu de prudence, que, pour justiffier son eslongnement, il blamoit et
+accusoit sa dicte Majesté d'ingratitude, detractant de luy plus
+licentieusement qu'il n'appartient à un subject qui avoit receu tant
+de biens et honneurs de son maistre, desquels il estoit descheu par
+ses mauvais deportemens, et aucuns adjoustent qu'il faisoit des
+deservices prejudiciables à l'estat de son prince; ce qu'estant venu à
+sa cognoissance, il l'envoya prendre en sa maison, le fit mener en
+ceste ville, mettre en une maison où il estoit bien logé[108], et mis
+soubz la garde de quelques uns qui furent commis à ce[109]. On luy
+permit de jouyr de la presence et compagnie de sa femme, ses enfans,
+et de ceux qui le vouloient aller visiter, sans luy donner aucun
+empeschement en la jouyssance de ses biens, et ne voulans qu'il fust
+fait plus ample information de ses delicts, ni que l'on procedast à
+l'encontre de luy criminellement, comme il avoit suffisamment de quoy,
+et pour luy faire perdre la vie. Il demeura long-temps en cest
+estat[110], jusques à ce que, s'en ennuyant, il trama avec sa femme de
+se sauver, laquelle, saige et accorte, desireuse de complaire à
+l'intention de son mary, sceut si bien entretenir ses gardes un soir
+qu'il fist le malade, qu'il eust moyen de se sauver en habit d'une des
+servantes de la dicte femme[111], et, estant aidé de chevaux, s'en
+alla d'une traicte (en la diligence que pouvez penser) à dix lieux
+d'icy, où il print la poste pour gaigner Sarragoce, de cela il y a peu
+moins de deux ans, et, y estant arrivé, se presenta à la justice du
+lieu, remonstra qu'il estoit natif du païs d'Arragon, que l'on l'avoit
+detenu injustement en prison un long temps par deçà, et qu'ayant
+trouvé moyen d'eschapper, il se mettoit entre leurs mains, les prioit
+de luy conserver son innocence, et ne point souffrir qu'il fust
+traicté contre les priviléges desquels ont accoustumé de jouyr ceux du
+dict païs d'Arragon: à quoy il fut receu, et par ceremonie mis en
+prison en la dicte ville. Les officiers de laquelle (jaloux de la
+conservation de leurs dicts priviléges plus que de leurs femmes
+mesmes) envoyèrent incontinent des deputez au roy[112], pour
+l'advertir de ce qui s'estoit passé avec le dict Antonio Perès,
+promettans, s'il avoit delinqué, d'en faire la justice par la rigueur
+des loix du pays, lesquelles ne permettent qu'un gentilhomme puisse
+estre puny de mort ni ses biens confisquez, pour quelque crime et
+forfaict que ce soit. Sa Majesté les loüa de l'avoir retenu
+prisonnier, mais monstra desirer qu'il fust ramené par deçà; à quoy
+ils ont tousjours contredict, comme chose repugnante à leurs dicts
+priviléges: de manière que, pour tirer ledict Perès de leur pouvoir et
+le mettre ès mains de la justice de sa dicte Majesté au dict lieu de
+Sarragoce, il fut ordonné au vice-roi de là de le faire transporter de
+la prison où il estoit en un lieu hors la ville, qui est en forme de
+chasteau, où se mettent ceux qui sont accusez de l'inquisition[113],
+ce qui fut executé au mois de juillet dernier; mais ses parens et amis
+firent telle clameur parmy le peuple que l'on leur vouloit oster leur
+liberté et priviléges, leur remontrans le mal qui en resulteroit
+s'ils enduroient ce qui estoit advenu, qu'à l'instant plus de six mil
+hommes prindrent les armes, accoururent au logis du gouverneur, où
+estans entrez de force, ils tuèrent quelques uns de ses gens et le
+blessèrent, de sorte que quelque temps après il mourut[114]; furent
+aux maisons des juges de l'inquisition, les contraignirent, les armes
+à la gorge, de sortir le dict Perès du lieu où il avoit esté mené, et
+le remettre en leurs mains, et, s'imaginans que le roy, pour avec plus
+d'apparence le pouvoir faire mourir, vouloit qu'il fust accusé par
+devant les dicts juges de l'inquisition, voulurent qu'il fust examiné
+par eux sur toutes choses qui concernent la dicte inquisition, et le
+firent declarer innocent et exempt d'en estre recherché. Depuis, au
+mois de septembre, sa dicte Majesté, estant mal satisfaicte de ce qui
+s'estoit passé, commanda à ceux qu'elle sçavoit luy estre obeissans,
+de tirer de nouveau le dict Perès du lieu où il estoit gardé, pour le
+remettre en l'autre où auparavant elle avoit ordonné qu'il fust
+conduict; à quoy ceux auxquels ce commandement s'adressa desirans
+d'obeyr, et neantmoins doutans qu'il ne se peust faire seurement sans
+estre assistez de forces, firent mettre en armes un bon nombre
+d'hommes, pour, à l'aide d'iceux, executer ce qui leur estoit ordonné.
+Mais le peuple et ceux qui avoient esté autheurs de la première
+esmotion, en ayans eu le vent, mirent ensemble cinq ou six mil
+hommes[115], vindrent avec les autres aux mains, où il y en eust
+plusieurs tuez et blessez, bruslèrent le coche dans lequel on avoit
+deliberé de mettre le prisonnier[116], et de la mesme furie allèrent à
+la prison, le mirent dehors, et avec luy quelques autres coupables de
+la vie, et leur firent fournir chevaux pour se sauver, comme ils
+firent, et dit-on qu'ils se sont retirez en France[117]. Ceste audace
+meritoit (comme pouvez presumer) le juste courroux d'un grand roy,
+qui, se faisant obeyr et respecter aux parties les plus eslongnées de
+la terre, souffroit un mespris de ses subjects si près de luy;
+neantmoins il y proceda avec tant de doulceur que, sur les
+remontrances qui luy en furent faictes, il dict qu'il sçavoit bien que
+parmy les bons il y avoit tousjours des mauvais; que l'on fist
+recherche de ceux qui avoient esté autheurs de ces esmotions; que l'on
+en fist la justice, moyennant quoy il estoit content d'oublier ce qui
+s'estoit passé. Mais ceste commune, enyvrée en ses debordemens, ne
+pouvant ouyr parler de la justice, disant aussi que ce qu'ils avoient
+faict n'avoit esté que pour maintenir leurs priviléges, et que les
+loix d'Arragon ne souffriroient qu'un gentilhomme, pour quelque crime
+que ce fust, peut mourir par justice, se rendirent si obstinez,
+fermans les oreilles à toutes les propositions, douces et aigres,
+mesmes retenans par force les princes, seigneurs et gentilz hommes du
+pays qui pour lors se trouvèrent en leur ville, disans que puisqu'il
+alloit en ce faict de la conservation de leurs priviléges, il falloit
+qu'ils les assistassent, ayans aussi semond, non seulement les autres
+villes d'Arragon d'entrer avec eux en la dicte deffence, mais aussi le
+royaume de Valence et de la Cathalogne, qui jouyssent des mesmes
+droits qu'eux, lesquels toutesfois les ont abandonnez en leur mauvaise
+cause, que Sa Majesté a esté contraincte, pour reprimer telles
+insolences, de faire tourner la teste à une armée de dix mil hommes de
+pied et deux mil cinq cens chevaux (tous Espaignolz)[118] qui avoient
+esté levez l'esté passé pour nostre secours[119], comme je peux le
+vous avoir cy devant escript, de ce costé là, à laquelle ils se sont
+voulu opposer, ayans créé d'entre eux par force un pour leur chef[120]
+(s'estans ceux que j'ay dict cy-dessus avoir esté retenus, sauvez de
+diverses façons en habitz desguisez), avec lequel ils allèrent en
+nombre de cinq ou six mil, à trois ou quatre lieües de la dicte ville
+de Sarragoce, en intention de defendre le passage d'un pont à la dicte
+armée[121]; mais leur dict chef, non consentant en leurs folies,
+faignant les mettre en ordre pour combattre, monté sur un bon cheval,
+les laissa et se retira avec ceux du roy en icelle, dont estonnez,
+sans sçavoir à quoy se resouldre, se retirèrent en leur ville fort
+troublez, où ils furent suyvis de la dicte armée, laquelle, à
+l'intercession des gens de bien, y est entrée sans avoir trouvé aucune
+resistance, ni usé d'aucune violence ni extorsion. Voilà comment ce
+faict s'est passé, avec beaucoup d'honneur et de reputation de ce bon
+roy, lequel tout ensemble faict cognoistre à ses subjects sa douceur
+et clemence[122], encores qu'il tienne en la main de quoy les chastier
+rigoureusement. Voilà la verité de l'histoire, que je vous prie de
+communiquer aux amys, et me conserver en leurs bonnes graces, comme je
+desire (Monsieur et frère) demeurer pour tousjours en la vostre. De
+Madrid, ce xxj de novembre 1591.
+
+[Note 108: Le flatteur de Philippe II oublie avec intention de
+rappeler la captivité de Perez, pendant deux années, dans la
+forteresse de Tarruegano. Mignet, _Antonio Perez et Philippe II_, 1re
+édit., Paris, 1845, in-8, pag. 88-91.]
+
+[Note 109: Cette demi-délivrance de Perez ne fut pas un effet de la
+clémence de Philippe II; elle fut motivée par la maladie assez grave
+qu'il avoit contractée pendant son emprisonnement sévère à Tarruegano.
+«Dona Juana Coello, dit M. Mignet, obtint qu'il fût transporté à
+Madrid, où il jouit de nouveau, pendant quatorze mois, d'une
+demi-liberté dans une des maisons les meilleures de la ville, et reçut
+les visites de toute la cour.» _Id._, pag. 91.]
+
+[Note 110: Notre ligueur glisse encore habilement sur tous les détails
+qui pourroient rendre le roi odieux, «les perfides interrogatoires
+auxquels Perez fut soumis, la torture qu'on lui fit subir, etc.»
+Mignet, _loc. cit._, pag. 99-114.]
+
+[Note 111: Selon M. Mignet (pag. 118), Perez prit «un vêtement et une
+mante de sa femme»; mais ce qui est dit ici des habits de servante
+endossés par le fugitif s'accorde bien mieux avec ce qui suit dans le
+récit de l'excellent historien: «Il passa, dit-il, sous ce
+déguisement, à travers les gardes, et sortit de sa prison. Au dehors
+l'attendoit un de ses amis, et plus loin se tenoit l'enseigne Gil de
+Mesa, avec des chevaux tout prêts pour le transporter en Aragon. A
+peine avoient-ils fait quelques pas dans la rue avant de joindre Gil
+de Mesa, qu'ils rencontrèrent des gens de justice faisant la ronde.
+Sans se troubler, l'ami de Perez s'arrêta et causa avec eux, tandis
+que Perez restoit silencieusement et respectueusement derrière eux,
+comme un domestique.» _Id._, 118-119.]
+
+[Note 112: M. Mignet ne parle pas de cette députation vers Philippe
+II, qui nous semble du reste fort invraisemblable.]
+
+[Note 113: Philippe II, à qui Perez échappoit toujours comme coupable,
+avoit en effet trouvé moyen de le rendre justiciable de l'Inquisition
+en le chargeant du crime d'impiété; et ce furent non pas les officiers
+du roi, comme il est dit ici, mais les alguazils du saint-office, qui
+eurent ordre d'aller se saisir de lui pour le mener de la prison des
+Manifestados dans celle de l'Inquisition, ce qui fut cause du
+mouvement populaire dont il va être parlé.]
+
+[Note 114: C'est pendant qu'on l'entraînoit loin de son palais que le
+gouverneur, à qui l'on avoit arraché son bonnet et sa cape, reçut
+trois coups de couteau à la tête et un à la main. «On le déposa tout
+meurtri et ensanglanté dans la prison vieille, et quatorze jours après
+il mourut de ses blessures.» Mignet, pag. 159-160.]
+
+[Note 115: Cette nouvelle insurrection eut lieu le 24 septembre.]
+
+[Note 116: M. Mignet entre dans de grands détails sur cette
+insurrection et sur la délivrance définitive de Perez, mais il ne
+parle pas de ce coche brûlé. Pag. 185-189.]
+
+[Note 117: Perez s'y réfugia en effet.]
+
+[Note 118: M. Mignet ne dit que «six mille hommes de pied et quinze
+cents hommes de cavalerie légère.» _Antonio Perez et Philippe II_, 1re
+édit., pag. 199. Quand il dit _tous Espaignolz_, l'auteur de la lettre
+veut dire _tous Castillans_.]
+
+[Note 119: M. Mignet ne parle pas de cette première destination de
+l'armée de Philippe II.]
+
+[Note 120: «Les membres de la députation permanente et les cinq juges
+de la cour suprême avoient proclamé la légalité et la nécessité de la
+défense, prescrit la formation d'une armée, nommé le grand justicier
+pour la commander, conformément à sa charge, et désigné don Martin de
+la Nuza pour lui servir de mestre de camp.» Mignet, pag. 198.]
+
+[Note 121: M. Mignet n'indique pas le lieu où l'armée aragonaise alla
+attendre l'armée castillane, commandée par Vargas. Quant à la
+défection de Juan de la Nuza, il la donne comme une simple retraite:
+«Cédant à la faiblesse de son caractère et au sentiment de son
+impuissance, il se retira dans un de ses châteaux. Le député du
+royaume don Juan de Luna, et le jurat de Saragosse, qui étoient avec
+lui, en firent autant.» _Id._ pag. 200.]
+
+[Note 122: Il ne faut pas oublier qu'il s'agit toujours ici de
+Philippe II.]
+
+ * * * * *
+
+
+ _Recit naïf et veritable du cruel assassinat et horrible massacre
+ commis le 26 aoust 1652 par la compagnie des frippiers de la
+ Tonnelerie, commandés par Claude Amand, leur capitaine, en la
+ personne de Jean Bourgeois, marchand espinglier ordinaire de la
+ royne, bourgeois de Paris, aagé de trente-deux ans; tiré des
+ informations et revelations faites en suite des monitoires
+ obtenus et publiez en aucunes des parroisses de ceste ville de
+ Paris[123]._
+
+ [Note 123: Cette pièce est la plus intéressante de celles qui
+ furent écrites au sujet de cet assassinat, lesquelles, celle-ci
+ comprise, ne s'élèvent pas à moins de dix, toutes citées, avec
+ leur titre exact, dans la _Bibliographie des Mazarinades_, par M.
+ Moreau. Ce sont: 1º _Relation, véritable de ce qui s'est passé au
+ meurtre d'un jeune garçon.... nommé Bourgeois_, _Paris_, Simon le
+ Porteur, 1652, 8 pages; 2º _Histoire véritable et lamentable d'an
+ bourgeois de Paris cruellement martyrisé par les Juifs de la
+ synagogue_, le 26 août 1652, (S. L.,) 1652, 7 pages en vers; 3º
+ _Monitoire publié par toutes les paroisses de la ville de Paris
+ contre les Juifs de la synagogue, le_ 1er _jour de septembre_
+ 1652, _pour avoir cruellement martyrisé, assassiné et tué un
+ notable bourgeois de la dite ville de Paris_, Paris, v{e} J.
+ Guillemot, 1652, 6 pages; 4º _La cruauté de la synagogue des
+ juifs de la dernière génération, de plus le jugement de Minos
+ rendu à l'âme du pauvre massacré, aux Champs-Elysiens, le repos
+ des âmes heureuses, P. A. C. L. A. M. B. D. R. T. A. P._, Paris,
+ 1652, 8 pages; 5º _La fureur des Juifs, dédiée à Messieurs de la
+ synagogue, en vers burlesques_, par Cl. Veyras, Paris, Jacq. Le
+ Gentil, 1652; 6º _La synagogue mise en son lustre, avec
+ l'épitaphe du bourgeois pour mettre sur son tombeau_, 12 pages;
+ 7º _Le jugement criminel rendu contre la synagogue des fripiers,
+ portant que ceux de leur nombre qui se trouveront circoncis (qui
+ est la marque de la juiverie) seront châtrés ric à ric, afin que
+ la race en demeure à jamais éteinte dans Paris_, (S. L.,) 7
+ pages; 8º _Examen de la vie des Juifs, de leur religion, commerce
+ et trafic, dans leur synagogue_, Paris, Fr. Preuveray, 1652, 8
+ pages; 9º _Réponse des principaux de la synagogue, présenté_
+ (sic) _par articles aux notables bourgeois de Paris, où il
+ montre_ (sic) _leur ordre, leur reigle, leur loy, et leur procez
+ avec le complaignant_, Paris, 1652, 8 pages. Cette pièce est
+ dirigée contre la précédente. Celle que nous donnons ici est la
+ requête présentée au Parlement par le père et les parents du
+ pauvre épinglier. M. de Boyvin Vaurouy fut nommé rapporteur.]
+
+
+Le 15 dudit mois d'aoust, ledit Bourgeois[124] se rencontrant, près
+Sainct-Eustache, sur le pas de la porte du sieur Deganne, marchand,
+comme les frippiers de la Tonnellerie revenoient de garde de la porte
+de Montmartre, un passant luy demanda quelle compagnie c'estoit,
+auquel il repondit: C'est la synagogue[125]. Ces paroles, quoyque
+dites assez bas et sans dessein de les offenser, furent pourtant
+entendues par aucuns d'eux, qui se saisirent aussitost de luy,
+l'outrageant de coups de hallebardes et de fusils, lui baillèrent
+quelques soufflets, et le menèrent, suivant leur marche, chez ledit
+Amand, leur capitaine, où, après plusieurs mauvais traitements, ils le
+contraignirent de se mettre à genoux, et en cette posture leur
+demander pardon et faire amende honorable, le menaçant de le tuer à
+faute de le faire. Pendant que cela se passoit ainsi, plusieurs
+frippiers s'attroupèrent, avec leurs femmes et enfants, au devant de
+la maison dudit Amand, criant tous d'une voix: Il le faut tuer,
+parcequ'il a offensé tout nostre corps! Ce qui obligea ledit Bourgeois
+d'attendre la nuit pour se retirer à la faveur d'icelle et eviter leur
+fureur[126]. Ce n'est pas là tout: leur insolence naturelle passa
+outre. Dès le lendemain, ils se mocquèrent de luy, et, en toutes
+occasions où il se rencontroit depuis dans les rues, ils le faisoient
+railler, contrefaisant les soumissions qu'il leur avoit faites, et les
+faisans passer pour une reparation authentique, à la honte et
+confusion dudit Bourgeois, qui, se voyant si mal mené et ressentant de
+plus en plus les excez et meurtrissures qu'il avoit receues sur son
+corps, se resolut d'aller au conseil, par l'advis duquel il trouva à
+propos de se pourvoir par justice. Il fit sa plainte par devant le
+baillif du For-Levesque, l'injure ayant esté faite sur les terres
+dependantes de sa juridiction. Il obtint decret de prise de corps en
+vertu duquel il fit, le 24 dudit mois, emprisonner ès prisons du
+For-aux-Dames[127] le nommé Michel Forget, caporal de ladite
+compagnie, par lequel il avoit esté le plus excedé. Le mesme jour, qui
+estoit la feste de saint Barthelemy, apostre, ledit Amand, supposant
+une sentence de la ville pour faire eslargir le prisonnier, vint ès
+dites prisons, accompagné de deux cents hommes, tous armez de fusils,
+mousquetons et pistolets, qu'il laissa au devant d'icelle, demandant
+ledit Forget au geollier, qui luy dit qu'ayant esté emprisonné en
+vertu d'un decret decerné dudit baillif, il ne le pouvoit mettre
+dehors sans son ordre. Ce refus ne plust audit Amand, qui voulust en
+mesme temps se saisir des clefs desdites prisons, à quoy il trouva de
+la resistance; ce qui l'obligea de sortir, et demeura toute la nuict
+avec ses gens armez au devant et ès environs desdites prisons, qu'il
+entreprist diverses fois de forcer, sous pretexte d'y amener quelque
+prisonnier. Mais la courageuse resolution du geollier fist avorter ce
+dessein trop hardy. Amand se vit par là obligé de se retirer le
+lendemain dimanche, 25 dudit mois, par devers ledit baillif, qui luy
+bailla volontairement ou de force, sans appeler la partie et contre
+tout ordre de justice, l'eslargissement dudit Forget[128], se
+contentant seulement d'en faire charger ledit Amand, lequel ne manqua
+pas de l'aller aussitost faire sortir. Ledit Forget, parmy la joye de
+sa delivrance, ne put dissimuler le ressentiment de son indignation;
+il dit plusieurs fois, jurant et blasphemant le sainct nom de Dieu,
+qu'il tueroit ledit Bourgeois. Ceux de sa compagnie en dirent autant,
+et entre eux le nommé Macret, qui passa outre, disant que, s'il ne se
+trouvoit personne qui voulust faire le coup, luy-mesme le feroit de
+son mousqueton. Et enfin l'adieu dudit Forget au geollier et à sa
+femme et autres fut que l'on entendroit bientost parler de luy. Ces
+menaces furent bientost suivies de l'effect, mais le plus etrange et
+le plus cruel dont on ait jamais ouy parler. Le lendemain,
+vingt-sixiesme jour dudit mois, dès les cinq heures et demie du matin,
+les frippiers s'emparèrent des advenues et des portes du cimetière des
+Saincts-Innocens; quelques uns s'y glissèrent et cachèrent, d'autres
+firent mine de se pourmener, et envoyèrent le nommé Pierre
+Jusseaume[129], qu'ils avoient gagné par argent, vers ledit Bourgeois,
+pour, sous couleur d'amitié et de luy vouloir communiquer quelque
+chose qui luy importoit, l'attirer dans le cimetière. Ce traistre
+s'approcha de luy, et, le voyant avec les sieurs de Bourges et
+Godelat, marchands, ses voisins, à l'ouverture de leurs boutiques,
+demanda à luy parler en particulier. Il repondit que c'estoient ses
+amis, et qu'il n'y avoit point de danger de tout dire devant eux. Le
+perfide insista à le vouloir entretenir en secret, et l'obligea
+d'entrer audit cimetière, où ledit Bourgeois ne fut pas plustost que
+le nommé François Haran, qui estait caché derrière le premier pillier
+dudit cimetière, se jetta sur luy, jurant et blasphemant, luy porta un
+coup du bout de son pistolet dans l'estomac, duquel il le renversa par
+terre. Aussitost il donna le signal aux autres conjurez, au nombre de
+trente à quarante, entre lesquels, outre ledit Haran, ont estez
+remarquez Jean et Michel Forget frères, Philippes Saydes, Noël de
+Barque, Simon Cahouel, le Roux, Ruelle le jeune, Bryare le jeune,
+Belargent, Macret et Laurent Hattier, tous armez de fusils,
+mousquetons, espées nues et d'instruments non encore usitez, et
+qu'autres que des frippiers n'auroient pu inventer, tous lesquels,
+renians et blasphemans, se ruèrent impetueusement sur ledit Bourgeois,
+l'outragèrent de coups de poings et de pieds en toutes les parties de
+son corps, le frappèrent du bout de leurs armes, luy arrachèrent les
+cheveux, luy donnèrent plusieurs coups de ces meurtrières nouvelles,
+qui sont peaux d'anguilles et lizières de drap, entre lesquelles sont
+cousuës dix balles de mousqueton des plus grosses[130], desquelles ils
+luy donnèrent plus de cinquante coups, dont la moindre blessure est
+mortelle, et, entre autres, le nommé Briard le jeune, frippier. Il
+eust pourtant assez d'adresse et de vigueur pour s'eschapper des mains
+de ces bourreaux, mais ce ne fut pas pour long-temps: car, n'ayant que
+des pantoufles à ses pieds et des chaussettes non liées à ses jambes,
+il ne put guère courir sans broncher, et par ainsi retomber plus
+perilleusement encore au pouvoir de ses ennemis, lesquels, après
+l'avoir traisné d'une partie dudit cimetière par les pieds, la face
+contre terre, le saisirent qui par les bras, qui par les jambes, qui
+par les cheveux, et, après avoir redoublé sur luy les effects de leur
+cruauté, de telle sorte qu'il ne pouvoit plus parler, ains seulement
+haletoit et souffloit, l'entraisnèrent de ceste façon par la porte
+dudit cimetière du costé des halles, jusqu'au milieu de la Petite
+Friperie, où ils firent pose, pour l'exposer de nouveau à de nouvelles
+injures et mauvais traitements, disant: Voilà celuy qui a faict
+emprisonner M. Forget. De là ils achevèrent de le mener, sur les six
+heures du matin, en la maison dudit Amand, lequel, non moins passionné
+que les frippiers, et voulant avoir sa bonne part à leur felonie, fit
+aussitost battre la caisse par tout le quartier, posa corps de garde
+au devant et au dedans de sa boutique, et des sentinelles, comme à la
+garde des portes d'une ville. Pendant que la compagnie s'assembloit,
+on fit, l'espace de quatre heures et plus, souffrir audit Bourgeois, à
+la veue dudit Amand, toutes les indignitez que la rage peut suggerer:
+on luy tire et arrache la barbe et les cheveux, on le soufflette, on
+le perce et picque de poinçons et grandes aiguilles, on luy presse du
+verjus en grappe dans les yeux, et, pour l'accabler entierement de
+douleur, ayant demandé un peu d'eau à cause de la grande alteration
+qu'il avoit, on luy en presenta qui estoit corrompuë. Ce n'est pas là
+tout; mais, ô barbarie inouïe! l'on luy refusa la consolation d'un
+confesseur, qu'il demanda plusieurs fois, voyant et entendant la
+resolution que ses ennemis avoient prise de le massacrer
+inhumainement[131]. Alors Amand devoit, ce semble, estre rassasié de
+cruauté; pourtant il fait paroistre le contraire, et qu'il veut estre
+jusqu'à la fin le principal acteur de ceste funeste tragedie. Pour cet
+effet, il veut voir luy-mesme si la compagnie est complette et en
+estat de marcher; il en fait la reveuë, il renvoie les garçons qui
+estoient venus à la place de leurs maistres, il marche ayant le
+hausse-col, et va de porte en porte, le pistolet à la main, pour les
+obliger et forcer de venir en personne, les menaçans de l'amende.
+Cependant les bourgeois des quartiers circonvoisins et autres passans
+par là, entendans le bruit de ce tambour à une heure extraordinaire,
+estoient portez de curiosité de sçavoir le sujet de ceste assemblée,
+et pourquoy on retenoit et traittoit ainsi ce jeune homme. Les uns
+respondoient: C'est un coquin qui nous a appelez Synagogue; il a
+affaire à huit cens hommes qui l'entreprennent; d'autres que c'est un
+voleur qu'ils ont pris volant une maison en leur quartier, et d'autres
+que c'estoit un mazarin qui avoit voulu tuer M. de Beaufort.
+
+[Note 124: Selon la _Relation véritable..._ il étoit fils d'un
+marchand épinglier de la rue Saint-Denys.]
+
+[Note 125: La plupart des fripiers étoient des Juifs, ou de nouveaux
+convertis, toujours prêts à s'offenser quand on leur rappeloit leur
+ancienne religion. V. l'une des pièces de ce volume, _les Grands Jours
+tenus à Paris par M. Muet_, etc. Paris, 1622, pag. 198-199.]
+
+[Note 126: Loret raconte ainsi la première partie du drame:
+
+ On dit que messieurs les fripiers,
+ La plupart de vrais frelampiers,
+ Aucuns d'eux meschans et damnables,
+ Et d'autres assez raisonnables,
+ Traitèrent d'estrange façon
+ L'autre jour un certain garçon
+ Qui d'un ton fort hardy et rogue
+ Les nommoit gens de synagogue.
+ Dès qu'il eut dit ce mot piquant,
+ Un d'eux luy donna quant et quant
+ Six ou sept coups de hallebarde
+ (Car ils retournoient de la garde).
+ Ensuite ces gens mutinez
+ Luy crachèrent cent fois au nez,
+ Luy dirent ses fièvres quartaines,
+ Et lui donnèrent trois douzaines
+ De soufflets des plus inhumains
+ Avec leurs pataudes de mains.
+ (_Muse historique_, liv. III, lettre 35e, 1er sept. 1652.)]
+
+[Note 127: Il étoit situé rue de la Heaumerie, où il donnoit son nom à
+un impasse. On l'appelait _For-aux-Dames_, parcequ'il fut, jusqu'en
+1674, le siége de la juridiction des religieuses de Montmartre.]
+
+[Note 128: M. Moreau dit que l'ordre de relâcher le fripier Forget fut
+donné par le prévôt des marchands, Broussel, à qui Amand et les autres
+s'étoient adressés. _Bibliog. des Mazarinades_, nº 2997.]
+
+[Note 129: Nom fameux depuis long-temps dans la draperie. Dans le
+_Pathelin_, le drapier s'appelle Guillaume Joceaume.]
+
+[Note 130: «On dit qu'ils ont une lisière longue d'une aulne et large
+de quatre doigts, et que dans cette lisière ils mettent des balles de
+plomb ou quelques pièces de fer, avec quoi ils frappent les vendeurs
+de vieux chapeaux ou ceux qu'ils veulent chastier.» _Relation
+véritable de ce qui s'est passé au meurtre d'un jeune garçon..._]
+
+[Note 131: Loret fait raconter par le patient lui-même toutes les
+indignités qu'il eut à subir avant sa mort:
+
+ «..... Helas! ils me martirent,
+ Leurs rigueurs à tous coups s'empirent;
+ Ils m'ont mené, me malmenant,
+ Du capitaine au lieutenant,
+ Et maintenant on me ramène
+ Du lieutenant au capitaine;
+ Ils m'ont fait mainte indignité,
+ Moqué, tiraillé, souffleté.
+ Bref, la nation judaïque
+ Ne fut guère plus tyrannique
+ Quand elle tourmenta jadis
+ Le createur du Paradis.»]
+
+Amand, ayant mis sous les armes environ quatre-vingts hommes de sa
+compagnie, se jugea assez fort pour executer de plein jour et au
+milieu des rues le pernicieux complot fait en sa maison contre ledit
+Bourgeois. Pour cet effet, il supposa avoir un ordre de la ville pour
+l'y conduire, lequel ne pouvoit estre que faux ou mandié après temps,
+puisque, comme il a esté remarqué cy-devant, ledit Bourgeois avoit
+esté enlevé dès les cinq heures et demie du matin, auquel temps ledit
+Amand ne pouvoit pas avoir obtenu un ordre de la ville en la forme et
+avec les circonstances qu'il l'a depuis fait paroistre. Il ne laissa
+de commander audit Bourgeois de le suivre, qui repondit ne le pouvoir
+faire, estant tout roué et ayant le genouil cassé de coups; et il le
+pria de luy envoyer querir une chaise, avec offre de la payer. Une
+chaise! repartit Amand en luy dechargeant un soufflet, cela est bon
+pour les princes; mais à toy, il te faut un tombereau. Neantmoins,
+quelqu'un de la bande se mit en peine pour cela, et on fist apporter
+une sorte de fauteüil, laquelle sert à porter à l'Hostel-Dieu les
+pauvres malades. Ledit Amand envoya querir quelques paquets de mesches
+et de cordes, et commanda de lier ledit Bourgeois sur ledit fauteuil,
+ce qui fut promptement executé par les nommez Masselin et Sayde,
+sergens de la compagnie, sçavoir par le millieu du corps, les bras sur
+les appuis du fauteüil et les jambes separement sur les batons qui
+servent à le porter, et cela si rudement et serré, que les cordes en
+demeurèrent imprimées en sa chair; envoya querir deux crocheteurs pour
+le porter, ausquels il repondit en son nom de leur salaire, duquel il
+les fit satisfaire le lendemain par sa femme. Cet innocent captif,
+sans secours et sans defense, fit paroistre une telle constance en la
+durée de tous ses tourmens, qu'il ne lascha aucune parolle capable
+d'offenser les frippiers ny leur capitaine, lequel, environ les dix
+heures et demie de la mesme matinée, fist battre la marche, et en cest
+equipage, luy et Guillaume Leguay, son enseigne, chacun avec leur
+hausse-col et les pistolets à la main, marchant à la teste de la
+compagnie, les sergens et caporaux en leur rang, les rangs quatre à
+quatre, sortirent de leur quartier de la Tonnellerie, faisant porter
+ledit Bourgeois au milieu de ladite compagnie, à costé du tambour,
+vinrent droit à la rue Tire-Chappe; et, quelques uns des plus
+effrontez ayant dit qu'il falloit marcher et le faire passer à la
+barbe du père, au lieu d'entrer en icelle, enfilèrent à celle de
+Sainct-Honoré, entrèrent en celle des Bourdonnois, puis en celle de la
+Limace, où ledit Amand, capitaine, fit faire halte et cesser le
+tambour, pour tenir entre eux le dernier conseil pour l'execution de
+leur vengeance. Après, ils continuèrent leur marche en celle des
+Deschargeurs, où estans, se saisirent de toutes les advenües
+circonvoisines, firent plusieurs decharges de leurs fuzils, tant
+contre ceux qui les suivoient, dont aucuns furent atteints et blessez,
+qu'en haut, pour empescher de regarder aux fenestres; firent fermer
+les boutiques qui estoient ouvertes, et, voyant ce lieu-là fort propre
+pour mettre fin à leur pernicieux dessein, firent poser ladite chaise
+où estoit ledit Bourgeois contre le meur d'une maison nouvellement
+bastie près la rue du Plat-d'Estin. Et alors, plusieurs ayant dit
+qu'il estoit temps de s'en deffaire, et le capitaine dit: Main basse!
+firent une decharge de fuzils à bout portant sur ledit Bourgeois, dont
+il fut atteint d'un coup à l'oeil senestre qui luy arracha la vie, fit
+voler la cervelle par le derrière de la teste et emplir son visage et
+le pavé de sang. Un charitable ecclesiastique, aumosnier de M. l'abbé
+de Sillery[132], s'estant trouvé engagé dans ceste rüe, s'efforça,
+malgré la resistance de ces meurtriers, d'approcher ledit Bourgeois
+pour le reconcilier et donner la benediction. La chose ainsi achevée,
+le capitaine, asseuré de la mort dudit Bourgeois par celuy mesme qui
+avoit fait le coup, tint nouveau conseil avec les principaux de ladite
+compagnie pour adviser ce qu'ils feroient de ce corps mort. Après le
+resultat, il fit recharger et remettre sa compagnie en ordre, commanda
+aux porteurs de reprendre ladite chaise et porter ledit deffunct, les
+y força sur leur refus, passant de la rue des Deschargeurs par celles
+des Mauvaises-Parolles, Thibaultodée, Sainct-Germain, et de là droict
+à la Grève, disans tousjours que c'estoit un voleur et un mazarin qui
+avoit voulu tuer M. de Beaufort, qu'ils le conduisoient à
+l'Hostel-de-Ville, et de temps en temps faisoient des decharges de
+leurs fuzils sur ceux qui couroient et crioient après eux à la veuë
+d'un tel spectacle. D'abord, ils se saisirent du perron de la porte de
+l'Hostel-de-Ville pour en empescher l'entrée aux parents et amis du
+deffunct. Amand et quelques uns des siens montèrent où Messieurs de la
+ville siegeoient, et, pour excuse de l'abominable crime qu'ils
+venoient de commettre, leur supposent que, plusieurs personnes
+s'estant presentées pour leur ravir ledit Bourgeois, ils avoient esté
+obligez de le tuer. Ainsi, cette victime innocente fut posée dans la
+cour dudit Hostel-de-Ville, qui devoit estre le lieu de franchise et
+l'azile des opprimez. Ce fait, Amand et ses complices se retirèrent
+chez eux par les rues les moins frequentées, et néantmoins tousjours
+suivis par la pluspart de ceux qui avoient veu ce sanglant et
+espouvantable spectacle, qui les auroient dès lors punis tout
+chaudement de leur forfait, si Dieu ne les eust reservez pour en faire
+un chastiment et une punition exemplaire à toute la posterité[133].
+C'est ce que le père, les parens dudit deffunct et tout Paris
+attendent et espèrent de sa justice et de celle de Messieurs du
+Parlement.
+
+M. de Boyvin-Vaurouy, rapporteur.
+
+[Note 132: Un autre bon prêtre donna les derniers soins à la victime.
+Il en est parlé dans le rapport manuscrit que des chirurgiens
+dressèrent de l'état du cadavre, et qui a été retrouvé par M. Moreau
+dans un volume de la Bibliothèque de l'Arsenal. Voici l'extrait qu'il
+en donne (_Bibliogr. des Mazarinades_, III, pag. 11 nº 2997):
+«Premièrement, ils reconnurent qu'il avoit esté lié d'une grosse corde
+par le milieu, de son corps, dont les marques en estoient encore
+toutes recentes, et particulièrement le noeud de ladite corde qui
+avoit enfoncé dans son corps de la profondeur d'une grosse noix. Un
+honneste ecclesiastique de ses amis, nommé M. Butel, s'estant
+rencontré lorsqu'on le visitoit, s'offrit à lui rendre les derniers
+devoirs de charité, qui furent de l'ensevelir; ce que s'estant mis en
+devoir d'exercer, luy ayant levé la teste pour mettre sa coiffe, une
+partie de sa cervelle tomba dans ses mains, qui fut un spectacle
+d'horreur et de compassion à tous les assistans. Il remarqua sur son
+corps quantité de meurtrissures, provenantes des grands coups de
+lisière qu'ils lui avoient donnés, comme aussi la plaie d'un coup de
+hallebarde qu'il receut au dessus de la cuisse, de la largeur de
+quatre doigts, et plusieurs piqueures de poinçons aux genoux.»
+
+Loret donne aussi quelques détails qui s'accordent bien avec ceux
+qu'on vient de lire:
+
+ Un d'entre eux, le plus perverty,
+ Le frappa de façon cruelle
+ Et luy fit sortir la cervelle.]
+
+[Note 133: «Ce meurtre, dit M. Moreau, causa une très vive émotion
+dans Paris. La Justice dut en connoître, mais je ne sais pas quel
+arrêt fut rendu.» Nos recherches n'ont pas été plus heureuses. Il dut
+y avoir de longs débats, au milieu desquels, en ces temps de troubles
+de toutes sortes, la vérité et la justice eurent certainement peine à
+se faire jour. Loret, presque toujours si bien renseigné, et qui, en
+qualité de voisin assez proche, puisqu'il logeoit rue de l'Arbre-Sec,
+devoit avoir été édifié mieux que personne sur les détails du drame de
+la Tonnellerie, donne lui-même à penser qu'il y eut dans toute cette
+affaire beaucoup de contradiction et d'obscurité. _Mais_, dit-il,
+
+ ... De ce noir evenement
+ On parle si diversement,
+ Que certes l'on ne sait que croire
+ D'une si malheureuse histoire.]
+
+ * * * * *
+
+
+ _Les Grands jours tenus à Paris par M. Muet, lieutenant du petit
+ criminel_[134].
+
+ M.D.C.XXII.
+
+ In-8º de 32 pages.
+
+ [Note 134: M. Leber possédoit deux exemplaires de cette pièce,
+ qui, selon lui, et son éloge n'est pas exagéré, «est une critique
+ enjouée et fort piquante du barreau, des moeurs et de diverses
+ personnes». (V. _Catal._ de sa _biblioth._, n{os} 4226, 5625.--V.
+ aussi _Catal. Monmerqué_, nº 1569.) Cette satire fit grand bruit
+ dans le monde de la basoche. On y répondit et on l'imita. La
+ pièce qui servit de réplique a pour titre: _la Reponse aux Grands
+ jours et plaidoyers de M. Muet, par quelques mal contents du
+ Chastelet_, 1622, in-8º. Quant aux imitations qui parurent dans
+ l'année qui suivit, voici le titre de celles que nous avons pu
+ retrouver: _les Assizes tenues à Gentilly_, par le Sr Balthazar,
+ bailly de S.-Germain-des-Prez (Paris), 1623, in-8º;--_les Estats
+ tenus à la Grenouillère les_ 15, 16, 17, 18, _du present mois de
+ juin_ (Paris,) 1623, in-8º.--M. Veinant, qui a été dans ces
+ recherches notre guide obligeant, pense qu'une autre pièce, _les
+ Actions du temps_, 1622, pourroit aussi se rapporter à cette
+ sorte de cycle moqueur et parodiste. Quelques petits livrets
+ parus huit ou neuf ans auparavant semblent s'y rattacher aussi et
+ en être les précédents. Ce sont: _les Conférences d'Antitus,
+ Panurge et Guéridon_, S. L. N. D., in-8º;--_les Grands jours
+ d'Antitus, Panurge, Guéridon et autres_, S. L. N. D., pet.
+ in-8º;--_Continuation des Grands jours interrompus d'Antitus,
+ Panurge et Guéridon_, S. L. N. D. (1614), in-8º.--La plupart de
+ ces pièces se trouvoient chez le duc de la Vallière et chez Méon.
+ V. _Catal. de sa bibliothèque_, nº 3470.]
+
+
+Je me suis trompé quand j'ay creu que j'aurois du repos et
+tranquillité d'esprit lors que, retiré de toutes affaires, je jouyrois
+de la nuict pour refuge de mes travaux: car j'y ay trouvé de
+l'inquiétude, et mille visions se sont presentées qui me l'ont
+empesché.
+
+Je croy qu'il est necessaire que le jour j'eusse ruminé et songé à
+tout ce qui se passe de bien et de mal en mon temps, et que j'eusse
+desiré la reformation du mal, dont je ne pouvois venir à bout, puis
+qu'en songe il m'a semblé qu'il s'est presenté à moy le venerable juge
+du petit criminel, Me Nicolas, avec sa barbe assez mal peignée et sa
+fraize à l'espagnolle, empezée de son, qui, en levant la teste avec
+une parole assez rude et brutine, assisté tant des procureurs de son
+temps, Carré, Goguier, Mauclerc, Pamperon, Bois-Guillot, Humbelot, que
+infinis autres qui m'estoient incogneus, qui disoit ce qui en suit:
+
+Et quoy! est-il necessaire de revenir au monde pour reformer ce peuple
+insolent, lequel j'ay si bien chastié de mon temps, ne leur ayant
+donné autres viandes plus solides pour leur caresme que des amandes?
+Et neantmoins c'est tousjours à recommencer. J'espère bien, avant que
+de partir de ce monde, d'y mettre tel ordre par mes jugemens, qui leur
+en souviendra. Je viens tenir mes grands jours pour cet effet.
+
+J'ay choisy pour mon greffier un homme assez sage et discret, quoy
+qu'il soit camus et impotant des deux mambres. Ce que j'en ay faict
+est affin qu'il tienne pied à boulle, et que sans discontinuation il
+redige par escrit mes jugemens, pour estre executez par Tanchon, qui à
+présent n'a nul empeschement, puisque sa femme est mariée ailleurs.
+
+Et vous, l'huissier Cornet, qui autrefois avez eu tant de vogue à la
+justice de saint Ladre, et qui avez esté, par miracle ou autrement,
+trente-deux ans sans changer d'habit ny de chapeau, qui sert encores à
+présent à Pierre Parru, cordonnier de la grosse pantoufle de saint
+Crespin, je vous ay choisi pour appeler les causes et faire taire les
+babillards, pour lesquelles appeler vous n'aurez qu'un sol de la
+douzaine, veu le grand nombre qui se presente à juger, afin que le
+peuple ne soit point foulé. Or sus, appelez.
+
+--Carré, avez-vous des causes? Plaidez.
+
+--Monsieur le lieutenant, j'aurois besoing de plaider pour moy le
+premier, afin de me faire donner le moyen d'avoir une robbe et un
+bonnet, car la mienne est toute deschirée d'avoir esté attiré si
+souvent à la table Roland[135] par mes parties, aussi que j'ay perdu
+la pluspart de ma praticque depuis que j'ay fait le voyage de
+Golgotha. Donnez-moy patience que je sois en meilleur poinct, et
+cependant faites plaider Goguier.
+
+[Note 135: Fameux cabaret dont il est parlé avec détail dans le
+curieux livre: _Visions admirables du pèlerin du Parnasse_, etc.,
+Paris, 1635, in-12.]
+
+--Goguier! Goguier!
+
+--Monsieur le lieutenant, il est necessaire, avant que de plaider, de
+faire une reigle en vostre justice, et que vous ordonniez que
+l'audiance commencera à quatre heures du matin, que tout le monde est
+à jeun: car, pour mon regard (ny de plus d'une douzaine de mes
+compagnons), il nous est impossible de bien reciter ny faire entendre
+le faict de nos parties depuis huict heures du matin jusques à neuf
+heures au soir, que nous avons l'esprit preoccupé du son des pots et
+du remuement des verres[136].
+
+[Note 136: Les gens de justice, avocats et procureurs, passoient alors
+pour des piliers de taverne et de brelan:
+
+ Mais vous ne dites pas qu'ils sont fort desbauchez,
+ Et que tout leur estude est de jouer aux billes,
+ A la boule, à la paulme, aux cartes et aux quilles.
+
+ Puis les bons compagnons, comme le viel Lymière,
+ Le gros Grouart, Bricot, La Joue et La Rivière,
+ Dont le ventre à la suisse et le rouge museau
+ Temoignent qu'à leur vin ils ne mettent pas d'eau.
+
+(_La Responce à la misère des clercs de procureur, etc., par mad.
+Choiselet et consorts, ses disciples_, Paris, 1638, in-8º, p. 8.)]
+
+--Ho, ho! par saint Lopin, si vous me faschez, je donneray licence aux
+parties de plaider sans vous, et feray ma justice consulaire, puisque
+vous coustez plus à saouler, que le fonds du procès ne vaut. Sus, sus,
+donnez tout à vostre ayse; chancelez comme de coustume; parlez du coq
+à l'asne avec le plan: je ne veux plus vous escouter; et vous,
+parties, plaidez distinctement les uns après les autres, sans vous
+confondre.
+
+--Monsieur le lieutenant, nous nous y opposons; il y a d'honnestes
+procureurs qui sont revenus de l'autre monde pour gaigner leur vie; ne
+permettez pas cela.
+
+--Qui estes-vous qui parlez? Estes-vous le turbulant Mauclerc?
+Plaidez, et ne vous mettez poinct en cholère, afin de n'estre poinct
+suspandu de vostre charge, ny condamné à l'amande comme autrefois: car
+cela vous a faict mourir, au grand dommage de la fille du Chat.
+
+--Monsieur le lieutenant, si vous forcez mon naturel, je ne diray rien
+qui vaille: car il faut que je süe en plaidant, que je crie quand ma
+partie adverse parle, afin que l'on ne l'entende pas, et que je face
+d'une meschante une bonne cause. C'est ce qui m'a faict avoir tant de
+pratiques en mon temps. Il est vray que je n'ay pas tant duré au
+monde, mais j'ay eu grand renom.
+
+--Or, changez de naturel, si vous voulez assister aux grands jours,
+mitigez vostre cholère, tandis que j'ecouteray messieurs les
+frippiers. L'huissier Cornet, appelez.
+
+--Messieurs les frippiers, on vous donne licence de plaider sans
+procureurs; aussi bien les tromperiez-vous comme vous faictes les
+autres.
+
+--Monsieur le lieutenant, nous avons grand subjet de plainte: nous ne
+gaignons plus tant que nous soulions, et la cause est qu'à force de
+crier après les prevosts des mareschaux de Paris, ils ont faict une
+capture depuis peu de deux cent seize voleurs, au nombre desquels il y
+avoit vingt-deux manteaux rouges qui estoient à gages, et qui
+jettoient par le soupirail des caves[137] ce qu'ils avoient butiné par
+la ville, qu'on avoit à vil pris, et en faisoit-on fort bien son
+proffit: car on sçait changer un manteau en pourpoinct, en chausse et
+en tout autre vestement, si bien qu'il estoit impossible de rien
+recognoistre. Or, à present, on a envoyé ces honnestes gens-là aux
+gallères, et nous avons de la peine maintenant à vivre et à gaigner
+nostre vie. Nous vous demandons justice.
+
+[Note 137: Cette connivence des fripiers et des voleurs appelés
+_Rougets_ ou _Manteaux-rouges_ duroit, à ce qu'il paroît, depuis
+long-temps. Il est déjà parlé, dans une pièce de 1614, de ces effets
+volés, jetés par les détrousseurs de nuit dans les caves des fripiers,
+leurs receleurs:
+
+ Ceux qui vous font gagner sont des tireurs de laine,
+ Desquels ceste cité est de tout temps si pleine.
+ Si de vos caves estoyent les soupirails bouschez,
+ Tant de manteaux de nuict n'y seroient tresbuchez
+ Car, à ce que je voy, ils sont si bien hantez,
+ Que jamais, ô araignes! vos toiles n'y tendez.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Tous les habitz qu'avez viennent de ces penduz.
+
+ (_Discours de deux marchands fripiers et de deux maistres
+ tailleurs, etc., avec le propos qu'ils ont tenu touchant leur
+ estat._ Paris, 1614, in-8º, p. 6.)]
+
+--Levez la main tous. Par le serment que vous avez faict, estes-vous
+chrestiens?
+
+--Monsieur le lieutenant, à la verité nous tenons encores un tantay du
+judaïsme[138] plus de deux douzaines d'entre nous, et neantmoins nous
+faisons bonne mine à la paroisse S.-Eustache, où nous ne croyons pas
+la moitié de ce que l'on y dict. Mais n'en dites mot. Faictes-nous
+justice pourtant.
+
+[Note 138: Presque tous les fripiers des halles étoient juifs, mais
+cachoient avec soin leur religion. V. la pièce qui précède, _Recit
+naïf et veritable, etc._, pag. 181.]
+
+--Escrivez, greffier:
+
+«Il est enjoint à Tanchon d'interroger les gallères pour sçavoir qui
+sont les recelleurs frippiers, et, deument informé, qu'il les fera
+compagnons d'écolle aux galleriens, et neantmoins, pour l'antiquité de
+leur race, qu'il fera mettre les frippiers au costé droict des dites
+gallères, et leurs biens acquis et confisquez à l'hostel Dieu.»
+
+--Monsieur le lieutenant, vous n'aviez que faire de revenir en ce
+monde pour donner des jugemens si cruels contre les bourgeois de
+Paris; les juges qui sont à present sont plus favorables et ne
+penètrent pas si avant. Nous en appellerons devant monsieur Lusigoly,
+et de là à la cour, où nous ferons trotter nos alliances pour avoir de
+la faveur, car nous avons cet honneur, pour nostre argent, d'avoir
+marié nos filles aux plus anciennes maisons de Paris, sans que pour
+cela on ait eu esgard à cet ancien dicton (garde-toy de l'alliance
+d'un juif, d'un fol et d'un ladre), ce qui estoit escrit en lettres
+d'or au dessus du portail du cimetière des saincts Innocens; mais, par
+succession de temps, nos confrères, ayant brigué la marguillerie, ont
+si bien faict, qu'ils l'ont fait effacer.
+
+[Note 139: Il était alors lieutenant criminel. C'est le même qui est
+appelé Lugoli dans les _Galanteries des rois de France_, par Sauval,
+in-12, tom. I, pag. 323, et à qui la reine Marguerite fit faire le
+procès d'Aubiac.]
+
+--Allez, allez, on vous le fera manger sans peler; sortez de
+l'audiance, et laissez plaider les autres. Appelez, huissier.
+
+--Carré! Carré! si vous estes de sens rassis, plaidez.
+
+--Monsieur le lieutenant, en ceste cause il est question d'un point de
+droict pour sçavoir si un enfant doit estre meilleur que son père. Il
+y en a un qui est à present prisonnier pour avoir, en continuant ses
+debauches, espousé une femme contre le gré de son père; si elle est
+garse, je ne m'en suis pas informé; si elle est legitime, encore
+moins. Quoyque s'en soit, le père, qui est de grande alliance, tonne,
+crie, tempeste, arrache, frappe, consulte, court, employe ses amis,
+parle mal de son fils, bref, fait retentir la cour du peché de sa
+maison; cependant je demande l'eslargissement du fils.
+
+--Carré, plaidez une autre cause: celle-là merite d'estre appointée au
+conseil. On plaide à huis-clos, car je trouve en nostre code une loy
+qui dict:
+
+ _Sæpe patri filius similis esse solet_,
+
+qu'il faut expliquer en compagnie.
+
+--Cependant, monsieur le lieutenant, je demande acte de mon
+emprisonnement, pour me servir lors que je brigueray l'eschevinage.
+
+--«Acte est joinct au principal pour estre faict droit conjointement.»
+
+Appelez un autre.
+
+--Mauclerc! Mauclerc! plaidez, et vous souvenez du temps passé pour
+estre sage.
+
+--Monsieur le lieutenant, je plaide pour les pères qui ne sont pas ce
+qu'ils veulent en ce monde, et ausquels, par une subtilité
+extraordinaire, on coupe la broche de leurs desseins. Il est question
+qu'un certain marchand de Paris desiroit s'allier en bon lieu, et
+donner sa fille en mariage à gens de son calibre, où il y avoit du
+fonds; et toutesfois, pour avoir permis à cette fille la communication
+et fréquentation d'un advocaceau qui la visitoit et la langueoit
+souvent, le père n'a sceu faire condescendre sa fille à ce mariage: si
+bien que, de cholère, le père luy dit que jamais il ne parleroit de la
+marier; pour à quoy remedier par la fille et l'advocat, après une
+consultation secrette, la fille a laissé aller le chat au fromage si
+souvent, que l'on s'est apperceu qu'il falloit r'eslargir sa robbe,
+qui a esté le subject que, pour ne point descrier la maison, le
+marchand luy-mesme a esté le postulant pour avoir l'advocat, qu'il
+refusoit auparavant; et l'advocat, faisant semblant de le mepriser, a
+eu du bien avec la fille beaucoup plus qu'il n'avoit volonté de
+donner, et ont esté mariez secrettement; et si on a accouché avant
+terme d'un roussin qui a queue, crin et oreille. A ceste cause, je
+demande que l'antiquité soit restablie, et qu'il ne soit pas permis de
+faire communiquer les filles avec les jeunes hommes que le jour de
+leurs accordailles.
+
+--Où sont les gens du roy, Bourguignon et Gouffé? Qu'ils concluent.
+
+--Monsieur le lieutenant, ils sont empeschez à la chambre civile à
+faire leurs affaires. Vous pouvez juger sans eux.
+
+--Escrivez, greffier:
+
+«Attendu que tels accidens ne proceddent que de la faute des folles
+mères, qui donnent trop d'estat et de licence à leurs filles, au
+respect du temps passé, nous ordonnons que la fascherie que les père
+et mère en porteront leur sera precomptée sur les peines du
+purgatoire.»
+
+Appelez un autre.
+
+--Goguier! Goguier!
+
+--Monsieur le lieutenant, excusez si je prens le faict et cause des
+garçons de taverne: je les ayme autant comme Harlequin faisoit son
+petit pourceau; je les reputte comme mes clercs, car ils ont tousjours
+mon sac et ma liasse en garde. C'est pourquoy je desire qu'on leur
+fasse justice.
+
+--Plaidez.
+
+--Monsieur, ce dont je veux parler est advenu depuis huict jours en
+çà, au grand dommage du clerc de taverne du Pied-de-Biche, près de la
+porte du Temple, auquel cinq ou six manteaux rouges ont faict un
+affront, les quels, sous ombre de boire pinte ensemble, luy ont faict
+une querelle d'Allemant, l'ont bien battu, et, qui pis est, arraché de
+force son tablier à bourse, où l'argent de sa journée estoit, qui se
+montoit à trente livres pour le moins, et, pour l'intimider, afin
+qu'il ne peust crier aux larrons, ont tous deguené leur espée, et
+faisoient semblant de s'entretenir l'un l'autre, tandis que l'on
+emportoit sa bourse; et, comme ils sont sortis par la ruë, les
+bourgeois espouvantez se sont retirez en leurs maisons, et ces
+manteaux rouges evaddez, si bien qu'il ne sçait à qui s'en prendre. Je
+demande attendu qu'il n'y a point de partie capable pour en
+respondre, qu'il soit faict une queste à la porte de l'eglise du
+temple.
+
+--Escrivez, greffier:
+
+«Attendu que c'est un cabaret où toutes les putains et macquereaux
+font retraite, qu'il a faict la courte pinte et mis de l'eau à son
+tonneau, ses coups de bastons luy serviront de penitence pour son
+peché et de recompence pour son tablier à bourse.»
+
+Un autre.
+
+--Boisguillot, Boisguillot, vous serez condamné à l'amande; pourquoy
+venez-vous si tart à la justice?
+
+--Monsieur le lieutenant, la cause pourquoy je suis arrivé si tart est
+legitime: je suis logé fort loing, vers la ruë Sainct-Denis, en une
+ruelle aussi renommée à Paris que la court de Miracle[140], en un bas
+où mon estude, ma cuisine et ma chambre sont tout ensemble. Le malheur
+a voulu que ceste nuict le chat a fait tintamarre, faict choir mes
+plats et mes papiers, que j'ay eu de la peine à remettre par ordre.
+
+[Note 140: Sans doute tout près de la _cour du Roi François_, qui
+étoit en effet une cour des Miracles, succursale de celle dont
+l'emplacement a gardé le nom. Cette _cour du Roi François_ existe
+encore presque entière dans la rue Saint-Denis, nº 328. Elle doit,
+dit-on, son nom aux écuries de François Ier, qui l'occupèrent
+d'abord.]
+
+--Que ne demourez-vous ailleurs, pour estre plus honorable en vostre
+vacation?
+
+--Monsieur le lieutenant, c'est le plus brave quartier pour nostre
+estat qui se puisse trouver; il n'y a jour qu'il n'y ait quatre
+querelles et six batteries. S'ils ne plaident point, je gaigne pour
+les accorder, et toutesfois il y en a un pour lequel je demande
+justice.
+
+--Plaidez.
+
+--Je suis pour Rolland Patrouillart, pauvre homme qui exerce un office
+de charbonnier soubs monsieur... Monsieur le lieutenant, je n'oserois
+le nommer, d'autant qu'il est officier de la ville. Quoy que s'en
+soit, cet office luy est escheu par droict de bienseance, qu'il garde
+et fait exercer par autruy et en tire le revenu. Or, monsieur, en
+rendant compte par ma partie des voyages qu'il a faicts, il s'est
+trouvé que ma partie luy en avoit frippé quatre ou cinq, pour laquelle
+fripperie, outre qu'il a esté battu et frappé, il l'a depossedé de sa
+charge, si bien qu'à present il n'a le moyen de vivre. Il demande à
+estre reintegré ou recompensé.
+
+--Escrivez, greffier:
+
+«Nous ordonnons que le pourveu des offices les exercera en personne,
+fust-il eschevin[141], afin que l'on cognoisse à sa mine de quel
+mestier il est, si mieux il n'ayme reintegrer ledit Patrouillart.»
+
+[Note 141: Les échevins disposoient de ces offices de charbonniers, et
+les vendoient à de pauvres gens, qui les exerçoient à leur profit. Il
+est parlé de ce trafic des petits métiers dans _le Caquet de
+l'accouchée_ (première journée du _Recueil général, ad fin._) V. la
+note de notre édition.]
+
+Un autre.
+
+--Pamperon, Pamperon, ne vous amusez pas tant à manger des lamproyons;
+vous donnez plus de pratique aux apotiquaires qu'à ma justice.
+
+--Plaidez.
+
+--Monsieur le lieutenant, je plaide pour un honeste gentilhomme qui
+est icy present, homme d'honneur et plain de commoditez, vivant de ses
+rentes et revenus, comme il nous a dict, qui a une juste plainte à
+vous faire, qui est que toutes et quantes fois qu'il passe par la
+vieille ruë du Temple, le perroquet d'une certaine maison, qui est sur
+la fenestre, l'appelle macquereau, qui est une injure atroce et
+scandaleuse. C'est pourquoy, outre qu'il demande reparation contre le
+maistre ou maistresse de la maison, requiert que le perroquet soit mis
+sur la ruelle, où il ne passe personne, et où certaines gens demeurent
+que l'on ne cognoist point.
+
+--Monsieur, levez la main. Par le serment que vous avez fait, dictes:
+De quel pays estes-vous?
+
+--Je suis Gascon, monsieur.
+
+--Où demeurez-vous à present?
+
+--Pardieu! qui, çà qui là, rien d'asseuré.
+
+--De quel estat estes-vous?
+
+--Advoué de monsieur d'Espernon.
+
+--Avez-vous rentes ou pignon sur ruë pour vivre?
+
+--Non pas.
+
+--De quoy vivez-vous doncques.
+
+--Que diable! faictes-moy justice, et ne vous enquestez point tant;
+cela n'est pas ma cause.
+
+--Escrivez, greffier.
+
+«Le perroquet est reputé avoir dict vray, et le maistre de la maison
+absous.»
+
+Un autre.
+
+--Alexandre! Alexandre!
+
+--Monsieur le lieutenant, j'ay vendu ma pratique, à cause que j'estois
+si petit que je ne paroissois point à la presse; je baisois le cul à
+l'audiance à tous les autres.
+
+--Plaidez... Plaidez doncques, Richer, et n'alez plus aux prunes avec
+Ryme, et n'entretenez plus vostre nourrice, puisque vous avez une
+femme.
+
+--Monsieur le lieutenant, je plaide pour les habitans de Mont-Rouge,
+Arcueil et Gentilly, qui se plaignent du grand degast qui est faict en
+la presente année de leurs bleds et mars, qui se sont trouvez tous
+versez, foulez et trepignez par les femmes debauchées qui hantent et
+frequentent le pays. Je demande qu'il vous plaise y donner ordre, les
+faire prendre pour estre chastiées selon les loix.
+
+--Escrivez, greffier:
+
+«Il est enjoint à l'huissier Cornet de faire advertir le sieur
+Cordiable, baron de Malva, lieutenant du prevost des mareschaux, que,
+en faisant sa chevauchée vers le pays de Trefou[142], il ait à se
+faire accompagner des gens de guerre qui sont en ses roolles et
+liasses, pour, avec le baston ordinaire dont il chastie les dites
+garses quand il les trouve, prendre vengeance tant du dit degast que
+des poulins que son commis a gaignez avec elles en allant à sa maison,
+sauf à ordonner de ses salaires.»
+
+[Note 142: Nom _équivoqué_, qu'il n'est pas difficile de deviner sous
+l'interversion de ses deux syllabes, si l'on pense à l'office du baron
+de Malva et à la population soumise à sa police.]
+
+Appelez un autre.
+
+--Humblot! Humblot! prenez vostre robbe de semoneux[143] et vostre
+bonnet plain de duvet, et venez plaider.
+
+[Note 143: _Semmoneur d'enterrement_ ou _crieur de corps morts_, comme
+dit Tallemant (édit. IV, pag. 345). V. une note de notre édition du
+_Roman bourgeois_, pag. 225.]
+
+[Note 144: C'est encore une affaire de cette succession de la reine
+Marguerite de Valois dont il est parlé dans la huitième partie du
+_Recueil général des caquets de l'accouchée_, et que les grandes
+dépenses de la princesse avoient rendue si difficile à liquider. La
+construction de l'immense hôtel qu'elle avoit fait bâtir rue de Seine,
+et dont les jardins occupoient l'espace compris entre le quai et la
+rue Jacob, la rue de Seine et la rue des Saints-Pères, avoit été la
+principale de ces dépenses. Henri IV avoit été effrayé de l'étendue et
+du luxe de cette demeure la première fois qu'il alla y visiter cette
+reine Margot, qui, depuis leur divorce, étoit toujours restée son
+amie. En partant, il la pria d'être plus ménagère. «Que voulez-vous?
+lui dit-elle, la prodigalité est chez moi un vice de famille.» Quand
+elle fut morte, on voulut tirer profit de ces vastes bâtiments; mais
+ils étoient dans un quartier encore mal habité ou désert, et l'on ne
+put leur trouver pour locataires que des femmes comme celles dont on
+parle ici. Plus tard, cette habitation princière se réhabilita. Le
+président Séguier y logeoit en 1640, et Gilbert des Voisins en étoit
+propriétaire en 1718. Les jardins avoient de bonne heure été diminués
+d'étendue; ce qu'on en avoit pris avoit servi à l'élargissement du
+quai Malaquais et à la construction des hôtels voisins, dont quelques
+uns subsistent encore.]
+
+--Monsieur le lieutenant, soyez-moy favorable en justice: car, si je
+gaigne ceste cause, j'espère en avoir une neufve, car elle est de
+consequence.
+
+Je parle pour deux créanciers de la royne Marguerite, à sçavoir, un
+sommelier et un charpentier, ausquels il est deu de dettes bien
+verifiées plus de six cent livres tournois, et, pour avoir payement
+des interests de la dite somme, en attendant le fort principal, le
+procureur scindicq des creanciers, au lieu d'argent contant, leur a
+donné sa quittance pour recevoir les dits loyers. Ils ont poursuivy
+plus de trois mois durant, et n'en ont peu tirer aucun denier,
+parceque ceux qui les doivent, se sont damoiselles de Dannemarc[145],
+marquées à la fesse, qui ne gaignent plus rien, et sont en friche pour
+l'absence de la cour; et encores, pour leur paine d'avoir tant
+attendu, les dites damoiselles leur ont donné la verolle, qu'ils suent
+à present. _Nota_: C'est pourquoy ils ont besoin d'argent. Je demande
+que le procureur scindic ait à reprendre les dites quittances pour
+aller luy-mesme aussi gaigner la verolle si bon luy semble, et nous
+fournir argent comptant, sauf à monsieur l'advocat du roy à prendre
+telles conclusions qu'il verra bon estre contre ceux qui ont fait de
+la maison d'une princesse une maison vitieuse.
+
+[Note 145: Dénomination qui s'explique par les mots qui suivent, et
+qui rappellent la _marque_ qu'on met sur les _ânes_.]
+
+--Gens du roy, concluez.
+
+--Monsieur, j'aurois beaucoup à discourir sur la loi _quod semel est
+imbuta_; mais je la passe sous silence, et reviens au fonds.
+
+Ces creanciers-cy ont esté payez en rubis et escarboucles, qu'il est
+besoin de mettre à pris, à fin que tous les autres creanciers y
+participent, puisque tous ensemble ils ont fait les baux à loyer à
+telles gens, sans qu'ils ayent doresnavant autre payement, pour avoir
+descrié la maison d'une princesse liberale, qui de son vivant leur a
+fait tant gaigner d'argent à ses batimens.
+
+--Escrivez, greffier:
+
+«Il est enjoint aux damoiselles de Dannemarc de donner la verolle à
+tous les autres creanciers, en punition de ce qu'ils ont esté si
+vilains de decrier la maison d'une princesse qui leur a fait de son
+vivant plus de bien qu'ils ne merittent, sans qu'ils puissent demander
+cy après autre payement, et les deniers provenans de la vente de la
+maison confisquez à l'Hostel-Dieu.»
+
+Appelez un autre.
+
+--Mathieu, Mathieu, vous estes un paresseux!
+
+--Monsieur le lieutenant, excusez-moy: j'estois empesché à assister au
+_Te deum_ que les officiers de l'escritoire[146] ont fait chanter en
+l'église S.-Bon pour le grand bien et pratique que leur ont donnée
+ceux qui ont mis le feu au pont.
+
+[Note 146: Il s'agit ici, soit des officiers de justice, qui durent
+trouver leur profit dans les procès entre les locataires et les
+propriétaires, conséquence naturelle de l'incendie des maisons du
+Pont-au-Change; soit des marchands d'encre, qui étoient nombreux
+autour de l'église Saint-Bon, et auxquels le même incendie et la
+destruction des boutiques renommées des marchands leurs concurrents
+avoient dû, en effet, envoyer bon nombre de pratiques.]
+
+--Plaidez.
+
+--Monsieur, je plaide pour Guillaume le Sourd, pauvre cocher, homme
+fort bon et paisible, pourveu qu'il aye tout ce qu'il luy faut, lequel
+s'est loüé à un honneste homme, jeune financier, nouveau maryé, pour
+la conduicte d'un carosse qu'il a esté contrainct d'avoir, parce que
+sa femme l'en pressoit fort, auquel cocher on a promis deux sols par
+jour pour son vin, du potage le matin et un morceau de cher le soir,
+avec une casaque des couleurs de Madamoiselle, outre les gaiges de
+cinquante livres par an. Or il a esté fort bien payé de ce que dessus
+huict ou quinze jours durant; mais à present on luy veut retrancher
+son vin et sa cher, d'autant qu'il ne travaille pas beaucoup, et que
+ny Monsieur ny Madamoiselle n'ont aucune maison aux champs, et que
+leur parenté est de basse condition, que l'on ne visite point en
+carosse, et n'ont pour tout que le promenoir du cours du bois de
+Vincenne. Et quant il dit à Monsieur que ce n'est pas la raison de luy
+retrancher son vivre, il fait reponce qu'il faut aller selon la jambe
+le coup, qu'il faut faire petite despence pour l'entretenement de
+Madamoiselle, autrement qu'il seroit taillé d'avoir un substitud,
+aussi qu'il luy a fallu financer cette année une grosse somme de
+deniers pour une nouvelle attribution faite à son office, qui luy a
+emporté tout son argent et absorbé ses gaiges; de quoy ma partie n'a
+que faire, et à quoy elle vous supplie avoir esgard, et ordonner que
+son maistre sera tenu de luy bailler ce qu'il luy a promis, sans que
+pour le chasser il puisse luy oster sa casaque de livrée, comme il l'a
+menacé.
+
+--Escrivez, greffier:
+
+«Il est ordonné que la damoiselle fera une conversion d'appel en
+opposition, qu'elle reprendra son chapperon de drap, fera vendre son
+carosse et ses chevaux pour vivre plus modestement et n'en faire
+point accroire à ceux qui voyent bien cler; qu'elle payera et
+chassera son cocher, et en son lieu qu'elle nourrira trois poulles et
+un coq pour avoir des oeufs pour les vendredis.»
+
+Appelez un autre.
+
+--Cabarin! Cabarin! plaidez, et ne vous amusez plus à vendre du son.
+
+--Monsieur le lieutenant, je plaide pour plusieurs habitants de Paris
+qui ont juste occasion de plainte à l'encontre de messire Ravanalo di
+Bosco[147], Italien de nation, soy-disant ingenieur, refugié de son
+pays à cause qu'il est encores à choisir une religion, qui a entrepris
+de fournir tous les jours aux bourgeois un muid d'eau par la subtille
+invention qu'il a trouvée d'un moulin à vand dressé au haut d'une
+maison en l'isle de Nostre-Dame, lequel moulin à vand il n'ozeroit
+faire tourner, d'autant qu'il esbranle toute la maison où il est posé,
+et qui ne peut durer six mois en continuant à tourner; si bien que, au
+lieu du dit moulin, il est contraint de faire travailler des chevaux
+aveugles, encore ne peut-il venir à bout de son entreprise; si bien
+que les dits bourgeois, qui ont fait de grands frais, chaument d'eau,
+et sont contraints de recourir au secours des porteuses d'eau comme
+auparavant. Je demande qu'il ait à nous descharger de la rente qu'il
+pretend sur nostre heritage pour ledit cours d'eau, ou qu'il face
+joüer son angin.
+
+[Note 147: Il y avoit alors à Paris plusieurs Italiens qui
+s'occupoient, comme celui dont on parle ici, de travaux hydrauliques.
+Olivier de Serres, dans son _Théâtre d'agriculture_ (in-4º, II,
+555-557), s'étend longuement, par exemple, sur les travaux de Balbani,
+qui vers le même temps construisit une magnifique citerne dans
+l'hôtel de Sébastien Zamet.]
+
+--Escrivez, greffier:
+
+«Attendu qu'il tasche à tromper le public, et que son angin n'est pas
+permanant et durable, tout le plomb qu'il a mis en terre est acquis et
+confisqué, avec deffence d'oresnavant de permettre un estranger
+huguenot servir le public, si ce n'est par l'advis de la cour ou une
+ample experience.»
+
+Appelez un autre.
+
+--Rossignol! Rossignol! votre temps de chanter est passé; plaidez.
+
+--Monsieur le lieutenant, je plaide pour deux honnestes femmes, l'une
+vefve d'un savetier, l'autre femme d'un tailleur qui ne vaut guères
+mieux, car son mary se meurt, pource que, vendredy dernier, leurs
+maris, voulant prendre recreation à la farce de Mont-d'Or[148], où ils
+estoient allez exprès, il intervint tumulte, causé par quelques jurez
+de la courte espée[149] qui se trouvèrent à la presse saisis d'une
+bourse, lesquels voleurs estoient assistez de nombre de leurs
+compagnons, gens d'espée exempts de la guerre, qui commencèrent à
+battre et frapper pesle mesle, sans recognoistre, où le savetier fut
+tué et le tailleur bien blessé, sans y comprendre plusieurs mal
+contans, qui ont juré qu'ils en auront leur revanche. Or, Monsieur,
+les pauvres femmes n'ont point de partie civille, car chacun s'en est
+enfuy. Je vous demande, monsieur le juge, à qui je m'en prendré.
+
+[Note 148: Le fameux opérateur de la place Dauphine, dont Tabarin
+étoit le valet. V. nos notes sur _la Seconde après disnée du caquet de
+l'accouchée_.]
+
+[Note 149: V., sur cette expression argotique souvent employée alors
+pour désigner les voleurs, _Études de philologie comparée sur
+l'argot_, par M. Francisque Michel.]
+
+--Concluez, procureur.
+
+--Monsieur le lieutenant, je ne sçay contre qui, car, si je conclus
+contre Mont-d'Or, il dira: J'ai permission; si contre le bailly du
+Palais, vous n'avez point de justice sur luy; si contre nos maris pour
+avoir quitté leur boutique, je parlerois contre moy. Je suis bien
+empesché: concluez pour moy.
+
+--Escrivez, greffier:
+
+«Il est deffendu à tous ceux qui seront gratez à telles assemblées,
+specialement le vendredy, de se venir plaindre; permis à ceux qui
+iront de mourir de faim à faute de travailler, et sans despens.»
+
+Appelez un autre.
+
+--Deschamps! Deschamps! on a retranché vostre ordinaire, et reduict à
+deux lots par repas.
+
+--Monsieur le lieutenant, je plaide pour une honneste femme qui est de
+la paroisse S.-Paul, ayant soixante et deux ans pour le moins, et qui
+a toutes les babines usées à force de dire son chappellet, qui est
+tousjours en trance, plaine d'inquietude à cause d'une fille qu'elle a
+qui va souvent aux cours se promener avec les financiers et la
+noblesse, et qui va entendre une petite messe à l'_Ave-Maria_ pour
+deviser plus à son aise; la pauvre mère a beau luy faire des
+remontrances au vieux loup, et mesme, pour tascher à corriger sa
+fille, elle norit un petit moineau, à qui elle dict souvent en sa
+présence: _Guillery, garde ta queüe_[150]. Nonobstant elle ne fait que
+sauter, dancer, chanter, et n'en tient conte. Elle voudroit bien la
+marier, mais elle ne trouve personne pour son argent, par ce qu'elle a
+pris un trop grand vol; elle demande d'où peut proceder cela, et luy
+donner conseil.
+
+[Note 150: Refrain d'une complainte faite à propos du supplice de
+Guillery. On y jouoit sur le surnom du fameux brigand, qui se trouvoit
+aussi être le nom que le peuple donnoit au moineau franc.]
+
+--Ma bonne dame, levez la main. Par le serment que vous avez faict,
+dites vérité. Comment vous estes-vous gouvernée en jeunesse?
+
+--Monsieur le lieutenant, elle est sourde; elle n'entend pas ce que
+vous luy dictes.
+
+--Procureur, faictes-luy entendre et criez bien haut.
+
+--Madame, monsieur le lieutenant demande comment vous vous estes
+gouvernée en jeunesse?
+
+--Et Dieu! mon amy, je ne viens pas icy pour cela; je viens pour avoir
+conseil. Ne songez plus au temps passé; chacun a faict sa charge,
+faictes la vostre. C'est à un curé de nostre parroisse à qui j'ay
+autrefois tout dict, qui est mort, et puis il s'est passé depuis
+quarante ans, plus de trois jubilez, qui nous ont tout debarbouillez.
+
+--Escrivez, greffier:
+
+«Attendu que la fille ressemble à la tulippe, qu'elle est belle à la
+veüe et puante à l'odorat; aussi que la pye ressemble tousjours à sa
+mère par la queüe, il est ordonné que la fascherie de la mère luy
+servira de penitence pour le temps passé.»
+
+Appelez un autre.
+
+--Leroux! Leroux! vous vous cachez; où est vostre robbe?--Monsieur, je
+n'ozerois la porter, car je suis suspendu.--Playdez en manteau.
+
+--Monsieur le lieutenant, je plaide pour deux officiers du roy,
+conseillers et eslus en l'eslection de Rozoy, en Brye, gens
+honorables, plains de moyens et d'honneur, meprisans les superfluitez,
+puis qu'ils n'ont point changé d'abis il y a plus de quinze ans,
+lesquels, prevoyans que tandis que Chalange[151] et les autres
+partizans et maltotiers viveroient, qu'ils auroient tous les jours des
+nouvelles attributions, augmentations de gages, qualitez de
+conseillers, exemptions de tailles, droits de signatures de rolles et
+infinies autres, pour lesquelles payer leurs gages sont tousjours
+saisis, parce qu'ils n'ont aucuns biens plus apparans, ils s'estoient
+advisez, comme gens d'esprit, et de faict l'ont executé, de faire
+nourir par certains paysans de leur eslection des cochons à moytié. Or
+il est advenu, à leur grand prejudice, que les gensdarmes, passant par
+leurs villages, ont par force tué ou faict tuer deux desdits cochons,
+si bien qu'il n'en reste plus qu'un à partir en trois. A present ils
+se battent à qui aura le grouin. Monsieur le lieutenant, ils vous
+supplient d'en ordonner.
+
+[Note 151: Chalange, fameux partisan dont il est parlé dans les
+satires de Régnier et dans la _Chasse aux larrons_ de J. Bourgoing,
+avoit fait rendre par le connétable de Luynes, à la condition d'en
+partager avec lui les profits, un édit contre les procureurs, dont
+toute la basoche s'étoit émue. Il en est dit un mot dans _les Caquets
+de l'accouchée_ (V. les notes de notre édition); mais l'_Anti-Caquet_
+s'en explique plus longuement. «Tu te plains de Chalange, y est-il
+dit, et tu ne cognois pas le plaisir qu'il a fait au plat pays
+lorsqu'il a fait l'edit des procureurs. Il est cause que les clercs,
+n'ayant plus d'esperance d'estre receus, ils se sont retirez en leur
+pays; il s'en est engendré une pepinière d'esleus, grenetiers,
+sergens, receveurs du taillon et autres menus offices, pour lesquels
+achepter ils ont fait boursiller leurs parents et amis, qui sont à
+present secqs comme bresil.» (_L'Anti-Caquet_, 1622, in-8º, p.
+12-13.)]
+
+--Escrivez, greffier:
+
+«Combien que de droict le grouin et la grognerie en appartienne aux
+esleus privativement à tous autres qui ne se peuvent resjouir de tels
+accidens, il est ordonné que Chalange en fera la partition, puisque il
+est cause de la querelle.»
+
+Appelez un autre.
+
+--Grandin! Grandin! mettez vostre nez des dimanches, et venez plaider.
+
+--Monsieur le lieutenant, on dit communement que les femmes sont de la
+nature des fruicts, qu'elles ne preignent leur principalle nouriture que
+par la queüe; c'est pourquoi monsieur... monsieur... monsieur...
+(excusez-moy, je ne le puis nommer à présent, mais pourtant c'est un
+procureur assez cogneu), qui a eu un mauvais soubçon de sa femme pour
+avoir trouvé son clerc le soir, comme il alloit coucher, caché sous son
+lit[152], où par hazard il le trouva comme il vouloit ramasser sa
+monstre qui estoit cheutte à terre, lequel fit un grand vacarme et luy
+pensa donner un coup de canivet[153]; mais il n'avoit pas son
+escritoire. Il reveille sa femme, qui estoit couchée il y avoit une
+heure, luy demande pourquoy ce clerc estoit là; fit responce qu'elle
+n'en sçavoit rien, qu'elle dormoit, que c'estoit un mauvais garçon et
+mal instruict, qu'il le falloit foüiller pour voir s'il avoit quelque
+instrument à crochetter. Cependant je demande qu'il aye à sortir de la
+maison, et auparavant qu'il soit interrogé.
+
+[Note 152: Aventure qui pourroit être la même que celle à laquelle il
+est fait allusion à la fin du petit livret reproduit plus haut: _les
+Singeries des femmes de ce temps_.]
+
+[Note 153: _Canif._ Une rue de Paris porte encore ce nom, qu'elle
+devoit à une enseigne de coutelier.]
+
+--Levez la main, le beau fils, et gardez de gaster vostre ranver à la
+guimbarde[154]. Par le serment que vous avez fait, qu'aliez-vous faire
+sous ce lict? Parlez; estes-vous muet?
+
+[Note 154: Mode du temps, dont le nom venoit de l'air d'une danse
+fameuse alors. Tout bon courtisan devoit
+
+ Avoir gands à la Cadenet.
+ . . . . . . . . . . . .
+ _A la guimbarde_ le colet.
+
+ (_Pasquil de la Court, pour apprendre à discourir_, à la suite de
+ _le Satyrique de la Court_, 1624, in 8º, p. 29.)]
+
+--Monsieur le lieutenant, il vaut mieux qu'il se taise que de dire
+quelque chose qui decrie la maison. Je vous prie, jugez-le.
+
+--Escrivez, greffier:
+
+«Attendu que tout le monde a eu peur du duc de Mansfeld[155], qui est
+peut-estre l'occasion qui l'a faict cacher, il est ordonné qu'il
+demeurera, à la charge que la femme luy fera une reprimande en la
+presence de son mary.
+
+[Note 155: V. encore, sur cette frayeur que l'apparition de Mansfeld
+avec son armée sur les frontières de Lorraine jeta dans Paris et par
+toute la France, une note de notre édition des _Caquets de
+l'accouchée_.]
+
+Appelez un autre.
+
+--Procureurs, pourquoy contestez-vous tant? Que de bruit!
+
+--Monsieur le lieutenant, nous sommes vingt-deux procureurs chargez de
+causes qui sont presque tout de mesme faict, en matière de complainte:
+qui juge l'une juge l'autre. Carré veut avoir l'honneur de la plaider,
+Bois-Guillot dit qu'il est son antien après Goguier; mais, parce que
+Goguier est soul et qu'il ne peut parler, donnez-moi la preferance.
+
+--Ce sera pour Sauvage; aussi bien n'a-t-il guères de pratiques.
+Playdez.
+
+--Monsieur le lieutenant, ce n'est pas de maintenant que l'on tient
+que les jours des festes sont jours caniculaires à Paris; nous le
+cognoissons par le grand nombre d'inconveniens advenus les festes de
+la Magdelaine, Sainct-Jacques et Sainct-Philippes, où il s'est fait un
+pot-pourry de toutes sortes de folies; et de faict ma partie, nommée
+Jacques Grimaudets, compagnon menuisier, a eu un coup de baston sur la
+teste pour avoir, sur le pont Neuf, faict un affront à une honneste
+femme. Hierosme Tronquet, maistre savetier, a perdu son manteau en
+joüant à la bouloüaire. Philippes, l'épissié, a esté grommé[156] pour
+avoir chanté une chanson lubrique à la danse qui se faisoit au jardin
+de la royne Margueritte[157]. Laurens Bienvenu, la partie de
+Bois-Guillot, a perdu ses habits en se baignant, et bien battu pour
+avoir monstré ses triquebilles aux bourgeoises qui faisoient collation
+en l'isle Louvié. Marguerite Hastiveau, servante, a esté chassée par
+sa maistresse pour avoir dansé en l'isle avec des gens incognus. Le
+fils de Mathieu Langlois a esté noyé. Trois coupe-bourses ont esté
+prins aux jesuistes pendant la devotion. Deux soldats ont assassiné
+une bourgeoise, qui se meurt. Bref, l'un dance, l'autre pleure,
+l'autre meurt de faim. Monsieur le lieutenant, tous ces gens-là vous
+demandent justice.
+
+[Note 156: _Grondé_, _admonesté_. Ce verbe, très peu usité, avoit
+_grommeler_ pour diminutif.]
+
+[Note 157: C'est le jardin dont nous avons parlé tout à l'heure, et
+qu'on avoit sans doute transformé en jardin public et en bal
+champêtre, en même temps que l'on avoit donné aux appartements de
+l'hôtel les locataires et la destination que vous savez. On le
+désignoit sous le nom de: _Allée de la Reine-Marguerite_. La
+population y étoit la même que celle du logis. Dans _le Ballet
+nouvellement dansé à Fontainebleau par les dames d'amour_. Paris,
+1625, in-8, pag. 1, l'une des héroïnes, la dame Guillemette, est
+appelée gouvernante des _Allées de la feue royne Marguerite_. Elle est
+conduite au bal par une commère des mêmes quartiers, «la petite Jeanne
+des fossez S.-Germain des Prez.»]
+
+--Escrivez, greffier:
+
+«Attendu qu'il est cheu une bouteille d'ancre sur les ordonnances de
+la police, qui est la cause que les commissaires ne la peuvent plus
+lire, aussi qu'ils ont les mains gourdes, monsieur le lieutenant civil
+sera supplié d'en faire de nouvelles; et, faisant droit sur le tout,
+il est ordonné que les festes seront gardées et observées, et que
+chacun ira à vespre et au sermon.»
+
+--Monsieur le lieutenant, il est l'heu... heu... heure: frappez de la
+baguette et allez sonner.
+
+Incontinent, chacun se lève avec tumulte. L'un va grondant, l'autre
+riant, l'autre se plaignant que ses jugemens n'avoient de rien servy
+aux complaignans, ains seulement à gausser la police; qu'il n'avoit
+que faire de revenir de l'autre monde pour scindicquer les actions
+d'autruy; qu'il y avoit assez de juges en France et officiers pour ce
+faire, et que le roy, de sa benigne grace, estoit encores après pour
+les augmenter et pour faire des edits nouveaux. Les autres disoient
+qu'il y viendroit à tart, que le monde n'estoit plus gruë, que les
+offices et les officiers estoient ruynez; l'autre disoit qu'il falloit
+devenir marchand, comme les Italiens, qui, sans tenir boutique,
+trafiquent de tout et partout, et si paroissoient nobles devant le
+monde. Bref, je n'ay jamais veu tel bruit, et quant les hommes et les
+femmes qui sont au monde seroient aussi parfaicts de corps comme
+Esoppe, d'esprit comme Guerin[158], de visage comme le comte de
+Guenesche[159], de chasteté comme la dame Catherine, que l'on ne
+laisseroit pas d'en parler.
+
+[Note 158: Bouffon de la reine Marguerite, qui, à la mort de la
+princesse, eut la misère pour dernier salaire de ses turlupinades. V.
+_les Caquets de l'accouchée_, et Sauval, _Galanteries des rois de
+France_. Edit. in-12, 3e partie, pag. 70. «Il prenoit la qualité de
+maître de requêtes de la reine Marguerite et de son orateur jovial.»]
+
+[Note 159: Type caricature créé en haine et en moquerie des Espagnols,
+dont, comme Polichinelle, il exagéroit encore sur sa physionomie le
+nez proéminent et la mâchoire saillante. De _ganassa_, qui est ce mot
+_mâchoire_ en espagnol, on lui avoit fait le nom cité ici, et dont
+notre mot _ganache_ est encore aujourd'hui une altération
+transparente. Le _Livre des singularités_, par Philomneste (G.
+Peignot), pag. 105.]
+
+Sur ce bruit, je me reveille en sursaut, duquel je ne m'estonnay pas
+tant que de voir un petit homme qui sortoit de ce plaidoyer ayant les
+actions d'Heraclite et de Democrite, qui disoit en s'en allant:
+
+«Si le temps dure, la necessité corrigera le tout.»
+
+ * * * * *
+
+
+ _La Revolte des Passemens_[160].
+
+ A Mademoiselle de la Trousse[161].
+
+ [Note 160: Nous empruntons cette pièce, intéressante pour
+ l'histoire des modes, au _Recueil de pièces en pose les plus
+ agreables de ce temps, composées par divers autheurs_
+ (_quatriesme partie_). Paris, Charles Sercy, MDCLXI. Elle doit
+ avoir été écrite par quelqu'un de la société de Mme de Sévigné.
+ La dédicace à Mlle de la Trousse le feroit du moins penser.]
+
+ [Note 161: Elle étoit fille de François le Hardi, marquis de la
+ Trousse, et de Henriette de Coulange, tante de Mme de Sévigné.
+ Après une existence beaucoup moins frivole que la dédicace qui
+ lui est faite ici et que plusieurs couplets de Bussy pourraient
+ le faire croire, elle mourut saintement aux Feuillantines, où
+ elle s'étoit retirée, en décembre 1685.]
+
+
+ Belle et sçavante de la Trousse,
+ Mon humeur aujourd'huy me pousse
+ De vous decrire les combats,
+ Les regrets et les embarras,
+ Les retraittes et les tuëries
+ De mesdames les Broderies,
+ Des inutiles ornemens,
+ Des Poincts, Dentelles, Passemens,
+ Qui, par une vaine despence,
+ Ruinoient aujourd'huy la France.
+ Leurs vains efforts et le depit
+ Qu'elles conceurent de l'edit
+ Lequel, l'an mil six cent soixante[162],
+ Rendit chacune mecontente;
+ De plus, leurs imprecations,
+ Leurs belles resolutions,
+ Les desseins de chacune d'elles,
+ La conversion des Dentelles,
+ Qui vouloient par devotion
+ S'enfermer en religion,
+ Lors qu'une pauvre malheureuse,
+ Qu'on appelle, dit-on, la Gueuse[163],
+ Sans en craindre le dementy,
+ Leur fit prendre un autre party,
+ Où, dès lors qu'elles consentirent,
+ Bientost après se repentirent
+ De s'estre mises au hazard;
+ Mais il estoit desjà trop tard.
+ Et, pour punir leur entreprise,
+ Je crois qu'une telle sottise
+ Meritoit, comme on fit aussy,
+ Que l'on leur fit crier mercy.
+
+[Note 162: Cet édit porte la date du 27 novembre 1660; c'est le même
+dont Molière a dit par la bouche de Sganarelle:
+
+ Oh! trois et quatre fois béni soit cet édit,
+ Par qui des vêtements le luxe est interdit!
+ Les peines des maris ne seront pas si grandes,
+ Et les femmes auront un frein à leurs demandes!
+ Oh! que je sais au roy bon gré de ces descris
+ Et que, pour le repos de ces mêmes maris,
+ Je voudrais bien qu'on fît de la coquetterie
+ Comme de la guipure et de la broderie.]
+
+[Note 163: Dentelle unie, qui devoit à sa simplicité le nom
+significatif qu'elle portoit.]
+
+Il estoit environ les cinq heures du soir lorsque les Broderies, les
+Points et les Dentelles entendirent parler de la defense des
+Passemens. Vous pouvez vous imaginer leur surprise, après l'eclat où
+elles s'estoient vües à l'Entrée, et combien elles se plaignirent de
+la Fortune de ne les avoir elevées jusqu'au trône que pour les
+precipiter dans la boüe. Aussi-tost que cette fascheuse nouvelle fut
+divulguée partout et que le bruit universel luy eust donné une entière
+croyance, on ne rencontroit plus dans les ruës que des Broderies en
+carrosse, qui se plaignoient les unes aux autres; que des Poincts qui
+dans leur affliction ne prenoient pas seulement la peine de se mettre
+en linge blanc, et que des Dentelles qui, d'elles-mêmes, s'efforçoient
+de quitter la toile d'où elles devoient bien-tost estre separées. Il y
+avoit desjà quelques jours qu'elles deploroient leur malheur, lorsque
+le Poinct de Gênes, se trouvant dans la compagnie du Poinct de Raguse,
+du Poinct de Venise[164], et de quelques autres, se plaignit en cette
+manière:
+
+ C'est aujourd'huy, noble assistance,
+ Qu'il faut abandonner la France,
+ Et nous en aller bien et beaux,
+ Pour n'estre pas mis en lambeaux.
+ Ne croyez pas que je me rie;
+ Il faut revoir nostre patrie,
+ A mon gré fort pauvre ragoust,
+ Pour estre le baille-luy-goust
+ D'un mary de qui l'oeil sevère
+ Redoute toujours l'adultère,
+ Ou nous serons mis en prison
+ Dans quelque maudite maison.
+ Et toi, pauvre Poinct de Venise,
+ Tu dois craindre pour ta franchise,
+ Et que t'en retournant sur mer,
+ Par un malheur bien plus amer,
+ Un corsaire, ou bien pis encore,
+ Ne te traitte de Turc à More;
+ Que peut-estre dans le serrail,
+ Où le jour par un soupirail
+ Vient le long d'une sarbatane,
+ Tu ne serve à quelque sultane,
+ Qui peut-estre, pour ton malheur,
+ Sera femme du Grand-Seigneur.
+ Encor si ce coup de tonnerre
+ Nous fût venu durant la guerre[165],
+ Peut-estre, ma foy, qu'en ce cas
+ Je ne m'en tourmenterois pas:
+ En retournant dans ma patrie,
+ J'eusse fait quelque menterie,
+ J'eusse dit quelque fausseté,
+ Que c'eust esté la pauvreté
+ Et le manquement de finance
+ Où chacun avoit veu la France
+ Qui m'eut fait revoir mon pays;
+ Et du Danube au Tanaïs,
+ On auroit cru, par ma sortie,
+ Que j'eusse quitté la partie,
+ Au lieu que l'on voit clairement
+ Que nous sortons honteusement.
+ Encor pour vous, Poinct de Raguse,
+ Vous qui n'estes pas une buse,
+ Il est bon, crainte d'attentat,
+ D'en vouloir purger un estat.
+ Les gens aussy fins que vous estes
+ Ne sont bons que, comme vous faites,
+ Pour ruiner tous les estats;
+ Mais pour nous autres Poincts, hélas!
+ Et vous, Aurillac ou Venise,
+ Si nous plions nostre valise,
+ Et si l'on nous presse si fort,
+ C'est, je vous jure, bien à tort.
+
+[Note 164: La mode de ces dentelles d'Italie commença en France à la
+fin du XVIe siècle (V. _Le vray theatre d'honneur et de chevalerie_,
+2e partie, chap. XL, p. 502), et dura pendant tout le XVIIe. (V.
+_Mémoires_ de Saint-Simon, édit. in-8º, t. 4, P. 286, année 1704.)]
+
+[Note 165: Le traité des Pyrénées, signé l'année précédente, avoit mis
+fin à la guerre avec l'Espagne.]
+
+Les autres parlèrent à leur tour à peu près aussi douloureusement que
+le Poinct de Gênes, lorsque, d'un autre costé, les Broderies ayant
+esté rendre visite aux Dentelles d'Angleterre, une vieille Broderie
+d'or, qui avoit desjà veu un autre decry, et qui, ne sçachant plus
+que devenir, s'estoit mise en tour de lit et puis avoit esté employée
+à la housse d'un cheval à l'entrée de la Reyne, s'efforça de consoler
+ses compagnes, en leur parlant de la sorte:
+
+ Sans faire la petite bouche
+ Il est vray, ce decry me touche,
+ Et m'attaque aussy fort les sens,
+ Comme à vous autres, jeunes gens:
+ Car, dites-moi, je vous en prie,
+ Poinct, Dentelles ou Broderie,
+ Qu'aurons-nous donc fait à la Court,
+ Pour qu'on nous chasse haut et court,
+ Nous par qui la noble jeunesse,
+ Meprisant toujours la bassesse,
+ N'avoit point d'autre passion
+ Que la gloire et l'ambition,
+ Pour nous seules faisant depence,
+ Vivoit quasi dans l'innocence,
+ Et ne faisoit, faute d'escus,
+ Que fort peu de maris cocus,
+ Au lieu qu'estant dans l'opulence,
+ Elle en repeuplera la France?
+ Mais ces discours sont superflus:
+ Mes compagnes, n'y pensons plus,
+ Et, sans en deviner la cause,
+ Soyons desormais autre chose,
+ Et, dans un semblable conflit,
+ Faisons nous toutes tour de lit:
+ C'est une agréable corvée;
+ Pour moy, je m'en suis bien trouvée.
+ Là, mille et mille serviteurs
+ Y viennent compter des douceurs,
+ Et j'y ai veu plus d'une duppe
+ Aussi bien que quand j'estois juppe.
+
+Là-dessus, une grande Dentelle d'Angleterre, prenant la parole, dit:
+
+ Compagnes, mes chères amies,
+ Après toutes ces infamies,
+ Qui doivent bien crever le coeur
+ A toutes Dentelles d'honneur,
+ Cette infortune sans seconde
+ Me fait bien renoncer au monde,
+ Et me fait connoître assez bien
+ Que l'éclat du monde n'est rien,
+ Ce n'est qu'un vent, qu'une fumée
+ Eteinte plustost qu'allumée,
+ Et qui, dans chaque occasion,
+ Se changent en illusion;
+ Ses faveurs ne sont que des songes.
+ Hélas! qui peut de ces monsonges
+ Vous rendre compte mieux que moy?
+ j'habitois la maison du roy,
+ J'ai veu toutes ces momeries,
+ Que l'on nomme galanteries
+ Au royaume des beaux esprits.
+ J'ai veu ceux qui gagnent le prix:
+ Ces grands debiteurs de fleurettes,
+ Souvent caboches très mal faites,
+ Debitent d'un air surprenant
+ Des mensonges à tout venant.
+ Vous autres, belles Broderies,
+ Vous avez de ces menteries
+ Entendu, je pense, ma foy.
+ Peut-estre dix fois plus que moy;
+ Mais encor que cela deplaise,
+ Je les entendois à mon aise;
+ Car peut-on, sans ces deplaisirs,
+ Satisfaire mieux ses desirs
+ Que de passer toute sa vie
+ Dans des lieux qui feroient envie
+ Aux esprits les plus delicats,
+ Demeurant tantost sur les bras,
+ Tantost sur la gorge charmante
+ De Philis ou bien d'Amaranthe?
+ Quel plaisir de toucher à nu
+ Un beau sein tout nouveau venu!
+ De baiser les lys d'un visage
+ Non terni par l'excès de l'age!
+ De toucher l'embonpoint d'un bras!
+ Mais à tous ces plaisirs, helas!
+ Je decouvre bien du meconte.
+ Un edit nous comble de honte,
+ Mon coeur en est tout abattu.
+ Mais quoy! mon coeur, faisons vertu
+ Des necessités de la vie,
+ Et, prenant desormais l'envie
+ De renoncer à ce plaisir,
+ Que pourrions-nous, icy, choisir
+ Qui nous pût estre convenable,
+ Ou qui pût estre comparable,
+ Pour ne plus tourner à tout vent,
+ Comme d'entrer dans un couvent?
+
+C'estoit assez bien raisonner, ce me semble, pour une Dentelle qui
+venoit d'un païs où la liberté de conscience n'est pas permise; et je
+trouve que pour le peu qu'elle avoit habité en France, qu'elle n'y
+avoit pas fait un petit progrès. Sa harangue entra si avant dans
+l'esprit de ses compagnes et les persuada si fortement, qu'elles ne
+songèrent plus à leur liberté, et qu'elles ne pensèrent plus qu'à
+faire un bon usage de leur disgrace. Mais les Dentelles de Flandre, ne
+pouvant pas souffrir une si rude reforme, se contentèrent d'obeir
+seulement à la rigueur des lois et de se cacher pour jamais aux yeux
+des hommes. Pour cela elles acceptèrent un party que l'on leur vint
+offrir de la part des filles; et, comme elles avoient toujours lié une
+etroite amitié ensemble, elles ne purent se resoudre de les
+abandonner, et quelque chose que l'on put dire pour les en detourner
+ne leur put faire changer la resolution qu'elles avoient prise de se
+mettre au bas de leurs chemises, quoiqu'on les eût averties que,
+si..... qui veut entièrement purger l'Estat de toutes ces
+superfluitez, les y trouvoit, pour la première fois, on ne repondoit
+pas de ce qui en arriveroit; mais que, s'il les y rencontroit pour la
+seconde fois, elles devroient s'asseurer qu'il les feroit mettre en
+pièces. Tout cela ne leur put faire changer de pensée; ce fut
+plus-tost un aheurtement qu'une resolution, et il n'y eut que le
+dessein d'estre rebelles quy leur put faire abandonner celuy qu'elles
+avoient pris de se loger en un poste si avantageux, où elles croyoient
+estre à l'abry des insultes et des insolences des hommes. Pour les
+Broderies, elles en voulurent faire chacune à leur teste. La lesine en
+fit resoudre quantité de devenir ameublements; d'autres, plus
+pieuses, prirent dessein de s'employer aux chasubles et aux devants
+d'autel des eglises. Mais celles qui avoient vieilli parmi les
+divertissements, ne pouvant pas faire si tost de necessité vertu,
+resolurent de s'employer aux habits de mascarades, esperant qu'en cet
+equipage elles pourroient encore estre de tous les plaisirs de la
+Cour, et se trouver quelquefois aux bals, aux balets, aux comedies et
+à tous les divertissements du carnaval.
+
+La Dentelle noire d'Angleterre se loua à bon marché à un giboyeur pour
+lui servir de filets à prendre des becasses dans les bois; à quoy elle
+se trouvoit assez propre, dans l'habit où la mode l'avoit mise depuis
+peu.
+
+Tous les Poincts resolurent de s'en retourner en leurs païs, excepté
+le Point d'Aurillac, qui fit plus de difficulté que les autres,
+craignant qu'aussy tost qu'on le verroit de retour, on ne l'employa à
+passer les fromages d'Auvergne, dont la senteur lui estoit
+insupportable, après avoir gousté la civette, le musc et l'eau de
+fleurs d'orange, dont il estoit arrosé tous les matins dans Paris,
+soit que ce fut pour corriger l'odeur de quelque gousset ou quelque
+sueur trop aigre, ou pour attirer les amans, comme on amorce les
+pigeons d'un colombier.
+
+ Chacun, dissimulant sa rage,
+ Doucement plioit son bagage,
+ Resolu d'obeir au sort,
+ Ne se voyant pas le plus fort,
+ Lorsqu'une petite rusée,
+ Leur donnant une autre visée,
+ Leur fit bien, dessus ce sujet,
+ A toutes changer de projet.
+
+Cette petite revoltée s'appeloit la Gueuse, qui arriva d'une petite
+ville autour de Paris, qui s'en vint comme une enragée faire un
+vacarme epouvantable; elle leur dit, quoy qu'elle ne fut pas de si
+bonne maison, qu'elle avoit le coeur aussi bien placé qu'une autre, et
+que, quand elle seroit toute seule de son party, elle ne souffriroit
+pas que de semblables injustices demeurassent impunies; qu'elle ne
+sçavoit pas quel refuge elles avoient decidé de prendre, mais que,
+pour elle, elle n'avoit pas assez d'esprit pour decouvrir où elle
+pourroit se retirer, puisqu'on ne lui offroit pas même une place à
+l'hospital; que, si on la vouloit croire, elle engageoit sa chaînette
+qu'elle les remettroit toutes dans leur eclat; qu'au reste, elles ne
+doivent pas estre si degoustées que de ne vouloir faire alliance avec
+elle; qu'elle avoit eu pour le moins d'aussi beaux emplois que les
+autres, et que, si on s'estoit servi d'elles pour le faste et pour
+eblouir les yeux, que, pour sa discretion, on lui avoit confié les
+plus grands secrets des dames.
+
+ Tout ce discours rempli d'audace
+ Fit regarder chacun en face;
+ On fut un temps sans dire mot,
+ Chacun croyant estre un grand sot;
+ Puis, rompant ce morne silence,
+ Chacun, pour dire ce qu'il pense,
+ Voulant parler à haute voix,
+ Tous commencèrent à la fois;
+ Ce qui causoit un grand vacarme.
+ Mais après, de crainte d'allarme,
+ On appaisa tout ce grand bruit;
+ Et, comme il estoit desjà nuit,
+ Chacun, se retirant d'emblée,
+ Prit lors congé de l'assemblée,
+ Et, se frappant dedans la main,
+ Toutes dirent qu'au lendemain
+ Elles s'assembleroient encore
+ Dès qu'on découvriroit l'aurore
+ Se montrer dessus l'horizon,
+ Toutes, dedans quelque maison,
+ Afin de voir plus net qu'un verre
+ Tous les accidens de la guerre;
+ Que la nuit il faudroit resver
+ A ce qui pourroit arriver.
+ Cependant ils remercièrent
+ Madame Gueuse, et la prièrent,
+ Dedans des accidents pareils,
+ De leur fournir de ses conseils.
+ Ainsi finit, comme je pense,
+ Cette agreable conference.
+
+C'estoit une chose assez agreable à mon gré d'entendre des Dentelles
+discourir de la guerre, raisonner sur toutes ses difficultez, en
+prevoir toutes les disgraces, et parler en leur langage sur tous les
+evenements d'une chose si douteuse. Le lendemain, un Passement qui
+estoit accoustumé à ne point dormir, pour avoir servy depuis dix ans à
+la coëffe du bonnet de nuit d'un vieux jaloux, les alla esveiller deux
+heures plus matin qu'on avoit arresté, et elles se trouvèrent toutes,
+comme elles s'estoient donné le mot, au logis de Perdrigeon[166],
+croyant que ce devoit estre un lieu de seureté pour elles; mais elles
+rencontrèrent la place occupée par les Rubans, qu'elles trouvèrent si
+bouffis d'orgueil de n'estre pas compris dans l'edit, qu'ils en
+estoient insupportables, si bien que, ne voulant pas avoir de commerce
+avec de telles gens, qu'elles ne prenoient que pour des esclaves ou
+des foux que l'on ne laisse jamais sans estre liez, que la superfluité
+avoit mis en credit seulement depuis le règne de Louis XIII, et qui ne
+passoient auparavant que pour des noüeurs d'aiguillettes, à qui on
+faisoit mettre bien souvent les fers aux pieds, comme à des criminels,
+elles s'assemblèrent toutes au _Vase d'Or_, dans la ruë Saint-Denis,
+où on les receut à bras ouverts.
+
+[Note 166: Fameux marchand de Paris à cette époque. La vogue de sa
+maison, consacrée par un passage des _Précieuses ridicules_, duroit
+encore en 1692, comme le prouve ce qu'en dit Palaprat dans son
+_Arlequin Phaëton_. V. notre _Paris démoli_, 2e édit., p. 45, chapitre
+l'_Almanach des adresses de Paris sous Louis XIV_.]
+
+ Là, chacun, parlant à sa teste,
+ Raisonnoit ainsi qu'une beste;
+ Un autre, se tenant debout,
+ Vouloit mettre son nez partout;
+ Tel qui proposoit une affaire
+ Aussy-tost conclut le contraire;
+ L'autre, faisant le rafiné,
+ Se tourmente comme un damné;
+ L'autre, de tout faisant mystère,
+ Parle, raisonne, delibère.
+ Enfin, pour le dire _inter nos_,
+ Ce n'estoit du tout qu'un cahos.
+ Mais cependant, foy de Dentelle,
+ Disoit, pour temoigner son zèle,
+ Un grand Cravate fanfaron[167],
+ Il nous faut venger cet affront;
+ Revoltons-nous, noble assemblée:
+ J'en ai l'ame trop bourrelée.
+ Et dit, en jurant par la mort:
+ Voyons qui sera le plus fort.
+
+[Note 167: _Cravate_, qui étoit alors un mot nouveau, se mettoit
+indistinctement au féminin, comme dans la lettre de madame de Sévigné
+du 22 avril 1672, et au masculin, comme ici. C'est, du reste, avec
+intention qu'on lui donne ce genre dans cette pièce, où tous les
+objets de toilette ont un rôle si viril et si belliqueux. On sait, en
+effet, que la _cravate_ a une origine toute militaire. On en doit la
+mode et le nom aux soldats _croates_ ou _cravates_, comme on
+prononçoit alors, qui servoient dans les armées du roi: ils se
+garnissoient le cou d'une bande d'étoffe aidant à soutenir sur leur
+nuque l'amulette qui devoit les garantir des coups de sabre. Ce qui
+étoit superstition chez eux devint mode et est resté usage chez nous.
+Dans cette pièce, le _cravate_ de dentelle intervient à la façon
+guerroyante de son patron, le vrai Croate: nous l'entendrons dire tout
+à l'heure qu'il a fait deux campagnes sous monsieur le Prince!]
+
+Vous pouvez vous imaginer facilement combien ce discours chatoüilla
+l'oreille de la Gueuse, qui n'aspiroit qu'à la revolte et la sedition.
+Quelques unes remontrèrent toutes les difficultez qu'il y avoit dans
+une semblable entreprise, veu que, n'etant plus en credit, elles
+manqueroient de toutes les choses necessaires; mais ce doute fut
+bientost levé par un Poinct, qui asseura qu'il trouveroit credit de
+deux millions dans Paris, et peut-estre davantage, si on pouvoit voir
+quelque jour leur entier retablissement.
+
+ Il n'en fallut pas davantage
+ Pour leur augmenter le courage.
+ Là-dessus, le Poinct d'Alençon,
+ Ayant bien appris sa leçon,
+ Poinct qui sçavoit plus d'une langue,
+ Fit une fort belle harangue,
+ Remplie de tant de douceurs,
+ Qu'elle ravit, dit-on, les coeurs.
+ Chacun temoignoit sa furie,
+ Lorsque de la Coutellerie
+ Il leur vint, par un coup du sort,
+ Dit-on, un très puissant renfort:
+ C'estoient Mesdames les Espées,
+ Encor presque toutes trempées
+ Du noble sang des ennemis.
+
+Ces Espées, après que le port d'armes fut defendu, plus tost que de
+demeurer inutiles, s'estoient resolües de se raccourcir, c'est-à-dire
+les Couteaux de devenir couteaux de poche, et les Escotades de se
+changer en bayonnettes; et, pour en venir du projet à l'execution,
+elles s'en alloient toutes ensemble à la Coutellerie, lorsqu'entendant
+parler de la revolte des Passemens, elles changèrent bien tost de
+dessein et se resolurent de leur aller offrir leur service. Vous
+pouvez vous imaginer si on les receut favorablement et si on fit leur
+composition avantageuse. Premièrement, on leur promit que, si le parti
+demeuroit victorieux, pas une de toutes celles qui se seroient
+employées pour leur service ne pendroit plus qu'à des baudriers en
+broderie; qu'on les feroit toutes damasquiner à la mode, et qu'elles
+ne coucheroient plus que dans des fourreaux parfumés. Les Poincts
+mesme leur promirent, de leur part, de les mettre en si haut credit
+auprès des dames, qu'elles passeroient desormais, aussi bien que les
+plumes, pour l'ornement le plus surprenant et le plus avantageux pour
+leur plaire.
+
+ On dit que quelqu'une d'entre elles,
+ Qu'on disoit venir du Marais,
+ Leur apprit aussi des nouvelles
+ De leurs amis les Pistolets.
+ Tout aussi-tost, de haute lute,
+ A l'instant même l'on depute
+ Vers ces ennemis de la paix;
+ On les asseura desormais,
+ Quelque chose qui pût leur plaire,
+ Tout au moins de les satisfaire;
+ Que, s'ils aidoient à les venger,
+ Et les tiroient de ce danger,
+ Pour plus grande reconnoissance,
+ On ne les chargeroit, en France,
+ Qu'avec des poudres de parfum,
+ Et quelques anis de Verdun.
+
+Il ne fallut pas grande eloquence pour persuader les Pistolets
+d'accepter un semblable party. La misère où ils estoient les y fit
+bien-tost resoudre; et, comme ils ne voyoient aucune ressource
+d'autre part, ces propositions leur eblouissant les yeux, ils
+promirent de faire merveille, ce qui remit le coeur au ventre de bien
+des Poincts et de bien des Broderies, qui n'auroient autrement accepté
+la guerre qu'à ecorche-cul. Combien vit-on après cela de Dentelles qui
+se faisoient toujours blanches de leurs espées! Pour s'exciter les
+unes les autres, elles se racontoient les occasions perilleuses où
+elles s'estoient rencontrées. Telle Dentelle de Flandre disoit avoir
+fait deux campagnes sous Monsieur le Prince, en qualité de Cravate;
+une autre se vantoit d'avoir appris le mestier sous Monsieur de
+Turenne; une autre racontoit comment elle avoit esté blessée au siége
+de Dunkerque, et que, s'il n'y paroissoit plus, c'estoit qu'elle
+s'estoit fait penser sur le metier. Il se trouvoit mesme une grande
+Garniture toute entière de Poinct de Raguse qui disoit avoir appris le
+mestier sous Monsieur de Candale[168], lors qu'il commandoit en
+Catalogne. Enfin on entendoit raconter partout un nombre infini de
+belles actions. Il n'y en avoit presque pas une qui ne se fût
+rencontrée à quelque siége, à la journée d'une bataille, et qui
+n'eust du moins fait deux ou trois campagnes; et telle Broderie qui
+n'avoit jamais esté plus loin que du fauxbourg Saint-Antoine[169] au
+Louvre racontoit mille beaux exploits qu'elle avoit faits, tantost
+sous un tel capitaine, et tantost sous un autre chef.
+
+[Note 168: Louis-Charles-Gaston Nogaret de Foix, duc de Candale,
+petit-fils du duc d'Epernon, favori de Henri III, avoit été le roi de
+la mode pendant la minorité de Louis XIV. Il étoit mort, n'ayant que
+trente-un ans, le 28 janvier 1658; mais les modes auxquelles il avoit
+donné son nom lui avoient survécu. En 1666, quand parut le _Roman
+bourgeois_, on parloit encore des _chausses à la Candale_. V. notre
+édition de ce livre de Furetière (Jannet, 1854, in-12, p. 73, note),
+et les _Mélanges d'histoire et de littérature_ de M. Craufurd, Paris,
+1817, in-8, p. 186-187.]
+
+[Note 169: C'étoit le quartier des brodeuses. Madame Dumont, que le
+comte de Marsan avoit amenée de Bruxelles à Paris, et à qui il avoit
+fait obtenir le privilége exclusif des ateliers de dentelles, s'y
+établit à la fin du XVIIe siècle, et ajouta ainsi à la réputation
+industrielle de ce faubourg, déjà si bien commencée.]
+
+ Ainsi souvent les ridicules,
+ Rencontrant des esprits crédules,
+ Se vantent de mille beaux faits,
+ Et, pour que chacun les honore,
+ Leurs testes, dignes d'hellebore,
+ Racontent des combats qu'ils ne virent jamais.
+
+Ce n'est pas une chose rare dans le monde que ces sortes
+d'extravagances. Combien voyons-nous tous les jours de ces braves
+jusqu'au degainer! Combien de ces gens qui se font tenir à quatre,
+pourveu qu'il y ait quelqu'un pour les separer, et qui ne parlent que
+de mettre sur le carreau, de casser les jambes et d'abattre un bras,
+pourveu qu'ils aient perdu l'ennemi de veüe! Nos Passemens en firent
+bien de même lors qu'ils virent le renfort des Espées et des
+Pistolets; jamais on ne vit de plus grands rodomonds. Une Dentelle
+d'Angleterre s'ecria là-dessus:
+
+ Qu'aurons-nous donc à redouter,
+ Puisque la Cour reste sans armes?
+ Je crois qu'il ne faut pas douter
+ Qu'elle ne fasse un beau vacarme;
+ Mais sans que sa fureur nous donne aucune allarme,
+ Il la faudra laisser pester.
+
+Cette Dentelle s'imaginoit qu'elle n'avoit plus à craindre que quelque
+hallebarde ou quelque pertuisanne, dont les coups passeroient d'outre
+en outre sans l'offencer. Le Poinct de Gênes, qui avoit le corps un
+peu plus gros, dit qu'il ne s'en mettoit guères en peine, et qu'il
+feroit faire des caisses à l'épreuve de la pique et du baston à deux
+bouts. La Broderie, étant faite en chemise de mail, se mit à siffler
+quand elle entendit parler de toutes ces difficultez, si bien qu'on ne
+vit jamais de gens si braves, parce qu'elles s'imaginoient n'avoir
+plus rien à redouter. Là-dessus il leur vint encore un autre avis,
+que, pour quelque desordre, on vouloit defendre les mascarades; ce qui
+n'encouragea pas peu les Broderies, tant à cause qu'elles voyoient
+leur beau dessein renversé, que parce qu'elles s'imaginoient que cela
+renforçoit leur party, et qu'elles s'en pourroient servir d'espions
+dans leur armée, sans qu'on les pût jamais reconnoistre.
+
+ Enfin tout estoit résolu,
+ Et chacun d'eux, hurlu brelu,
+ Vouloient demeurer sans oreilles
+ Si tous ne faisoient des merveilles;
+ Et, sans presque avoir contesté,
+ Ils signèrent tous le traitté,
+ Qui fut depuis mis en lumière,
+ A peu près de cette manière:
+
+ Aujourd'hui, solennellement
+ Nous jurons, foy de Passement,
+ Foi de Poincts et de Broderie,
+ De Guipure, d'Orfevrerie,
+ De Gueuse de toute façon,
+ Que nous voulons mettre à rançon
+ La Cour du Roy, nostre bon sire,
+ Et que, ce qui sera le pire,
+ Nous voulons bannir hautement
+ Le Conseil et le Parlement,
+ Pour, d'une honteuse manière,
+ Avoir voulu faire litière
+ Tant des plus nobles ornemens
+ Que de nous autres Passemens;
+ Qu'il faut que le diable s'en pende,
+ Ou qu'on les condamne à l'amende;
+ Que pour semblables trahisons,
+ Pour telles et autres raisons,
+ Voulant toujours aller grand'erre[170],
+ Nous voulons déclarer la guerre,
+ Et dire partout hautement,
+ Que, sans un restablissement
+ Qui fût d'éternelle durée,
+ La guerre sera déclarée.
+ A tous ennemis du repos,
+ Et que nous casserons les os
+ A ceux qui voudront entreprendre
+ Tant seulement de les defendre.
+ Ce que nous signons tout entier,
+ Ce dix-huitième janvier,
+ Tant les nouvelles Broderies,
+ Comme celles des Friperies,
+ Tant les Gueuses, les Agremens,
+ Comme nous autres Passemens.
+
+[Note 170: _Erres_, en terme de vénerie, se prend pour les traces du
+cerf. On dit qu'il va _hautes erres_ quand il suit ses anciennes
+voies, _grandes erres_ ou _belles erres_ quand il va vite. Au figuré,
+cette expression signifioit faire grande dépense, aller grand train.
+Montaigne l'employoit, et Voltaire s'en servoit encore. V. sa lettre à
+M. de Fourmont, 7 septembre 1731.]
+
+Le traitté ayant esté signé, on ne songea plus qu'à choisir un poste
+avantageux pour les trouppes; mais il s'emeut quantité de difficultez
+sur ce sujet. Les uns soutenoient par mille raisons qu'il falloit
+sortir de Paris, parceque, tant que l'on habiteroit avec ses ennemis,
+il estoit impossible de se garentir de leurs embusches; que, si l'on
+faisoit ce pas en arrière, ce n'estoit que pour mieux sauter, et qu'il
+valoit bien mieux voir venir l'ennemy à soy que de l'avoir de quelque
+costé que l'on se tourne. Mais une Dentelle, qui avoit autrefois servy
+à....., soustint qu'elle sçavoit par experience que de quitter Paris
+estoit perdre la partie, et qu'il valoit bien mieux s'emparer du
+terrain et le disputer, que de l'abandonner sans esperance de le
+prendre puis après d'emblée; que, de plus, elle sçavoit bien qu'ils ne
+manqueroient pas de partisans qui leur donneroient tous les jours de
+nouvelles forces et de nouvelles lumières des affaires; au lieu
+qu'estant hors de Paris, on n'en pourroit sçavoir que par des espions;
+et que, le regiment des gardes estant tous les jours à l'affut pour
+les decouvrir, ils en perdroient autant qu'ils en feroient sortir de
+leur armée.
+
+Il s'emeut encor une seconde difficulté pour sçavoir si on feroit la
+guerre ouvertement; si on mettroit d'abord le siége devant quelque
+place et si on rangeroit tout d'un coup l'armée en bataille, ou bien
+si on se menageroit d'avantage, si on ne se contenteroit pas de
+repousser les insultes, et si on ne se mettroit pas plus-tost en estat
+de faire une retraite honorable que de s'engager tout d'un coup dans
+des combats dont le seul appareil seroit capable de les espouvanter.
+On fut encore partagé sur cet article. Les uns soustenoient que
+c'estoit trop hazarder que de donner bataille tout d'un coup, qu'il
+estoit difficile que des trouppes qui n'avoient habité que parmi des
+femmes fussent si tost aguerries, et que, si elles venoient à la
+perdre, elles seroient perdues sans resource et ne se rallieroient
+jamais. Les autres soutenoient que les premiers efforts estoient
+toujours les plus violents; que tel qui fournissoit bien une carrière
+n'estoit pas toujours à l'epreuve d'une seconde, et que les coeurs mal
+aguerris se ralentissoient assez tost; que la moindre pluie et le
+moindre mauvais temps les rendroient toutes moles et sans vigueur;
+que, ne combattant pas à force ouverte, on les dissiperoit toutes
+petit à petit; que deux millions n'estoient pas suffisans pour faire
+subsister si longtemps une armée si nombreuse, et que, quand leurs
+finances seroient épuisées, elles ne voyoient pas à qui elles
+pourroient avoir recours. Comme elles en estoient à toutes ces
+difficultés, une d'entre elles, dont je n'ay pu sçavoir le nom, les
+vint avertir qu'elle avoit pratiqué sous main une affaire d'une haute
+importance, et que, moyennant une somme assez considerable, elle
+s'estoit renduë maistresse de la Foire de Saint-Germain; mais qu'il
+luy estoit defendu d'en ouvrir les portes publiquement jusques au
+troisième de fevrier, et que cependant il faudroit faire marcher
+toutes les trouppes et garnir la place de toutes sortes de munitions.
+Ce dernier advis les emporta tout d'un coup; on se resolut que l'on
+demeureroit dans Paris; que l'on tiendroit toujours l'armée en
+bataille, de peur d'être surprises; que l'on feroit tous les jours des
+sorties considerables, et que par ce moyen on pourroit se menager sans
+rien craindre. Là-dessus on donna les ordres necessaires à toutes les
+trouppes, et on ordonna qu'elles fileroient petit à petit, et que,
+sans faire aucun bruit, elles se rendroient dans la place; ce qui fut
+executé ponctuellement jusqu'au troisième de fevrier, auquel jour le
+generalissime Luxe, avec la Superfluité et le Vain-Orgueil, qui ne
+l'abandonnoient jamais, leur firent faire la revue et les rangèrent en
+bataille, comme vous verrez par la suite.
+
+ Mais pendant que ce jour viendra,
+ Abandonnons un peu la prose
+ Et discourons sur autre chose;
+ Parlons de ce qu'il vous plaira.
+
+ Par le dieu qui lance les flames,
+ Dites-moy pourquoy vos attraits
+ Ne seront-ils faits tout exprès
+ Que pour faire enrager nos âmes?
+
+ Vous, pour qui cent coeurs, chaque jour,
+ Souffrent mille cruelles gehennes,
+ Vous qui causez toutes leurs peines,
+ Pourquoi n'aurez-vous point d'amour?
+
+ Quoi! ny le rang, ny le merite,
+ Le renom, l'esprit, ny le coeur,
+ A votre inhumaine rigueur
+ Ne feront point prendre la fuite?
+
+ Vous voyez où je veux aller;
+ Et, comme vous êtes très fine,
+ Je voy que vous me faites signe
+ Sur ce fait de ne plus parler.
+
+ Tout beau! Muse trop libertine,
+ Avez-vous l'esprit de travers?
+ Mêlez-vous de faire des vers;
+ Vous êtes un peu trop badine.
+
+L'ordre ayant été donné de la manière que vous avez entendu, le
+colonel Sotte-Despence, qui avoit pris soin de la marche, fit arriver
+les troupes dans la place par quatre costez differens, afin de donner
+moins de soupçon de leur entreprise.
+
+ Lors, comme j'ai veu dans l'histoire,
+ On vit arriver à la foire,
+ Sous de differents estendarts,
+ Des Dentelles de toutes parts;
+ Mais, selon l'ordre expediée,
+ On marchoit enseigne pliée,
+ Et, pour faire encor moins de bruit,
+ L'on n'alloit presque que de nuit;
+ De peur qu'on ne demande: Qu'est-ce?
+ On n'osa pas battre la caisse,
+ Et chacun alloit doucement,
+ Tant le Poinct que le Passement.
+ Qui pourroit nombrer chaque sorte
+ De ceux qui vinrent par la porte
+ Qui prend le nom de Luxembourg?
+ Combien par celle du fauxbourg,
+ Et par les autres moins fameuses?
+ Combien il arriva de Gueuses?
+ Combien il en vint sourdement,
+ Combien d'autres plus hautement?
+ Pour vous en descrire l'histoire,
+ Toute l'encre d'une escritoire
+ N'y pourroit pas suffire encor.
+ Il en vint dont le pesant d'or
+ N'auroit pas payé leurs dents creuses;
+ Il en vint que le plus souvent
+ On disoit venir du Levant;
+ Il en vint des bords de l'Ibère;
+ Il en vint d'arrivez naguères
+ Des païs septentrionaux[171];
+ Enfin il en vint des tonneaux,
+ Tant de mechante, tant de bonne
+ Que le seul nombre m'en estonne.
+
+[Note 171: Sans doute les dentelles de Flandres, dont la réputation
+commençoit.]
+
+Quand elles furent toutes arrivées dans la foire Saint-Germain, ce fut
+un desordre et une confusion epouvantable: chacun vouloit avoir le
+premier rang; et comme l'ordre et les dignitez n'avoient pas encore
+esté decidées, n'ayant jamais esté mises sur le tapis, ils se
+seroient tous egorgés les uns les autres, et les Pistolets, qui
+faisoient desjà feu, et qui sçavoient un peu mieux la guerre, alloient
+faire main basse, si le generalissime Luxe, accompagné de sa suite, ne
+fût venu mettre l'ordre parmi ces trouppes de nouvelles impressions,
+qui s'imaginoient que pour estre braves il ne falloit que faire du
+bruit, et jurer deux ou trois morguiennes pour estre aussi bons
+soldats que les Allemands. Aussitost qu'ils furent arrivez, ils firent
+tracer deux lignes pour mettre l'armée en bataille, comme ils avoient
+desjà projetté. On distribua des quartiers à chaque trouppe, et on
+chercha le poste le plus avantageux et le moins apparent que l'on pût
+pour l'artillerie, qui estoit composée de trois cens paires de canons
+à passemens, tous chargés de quartiers de rondache et de chaisnettes
+de rubans figurés, ce qui devoit faire un fracas effroyable et
+emporter les regimens tout entiers. Deux cens Cravates volontaires
+tenoient la campagne et ne cherchoient partout qu'à faire le coup de
+pistolet. Ensuite on donna l'aile droite à commander au colonel
+Raguse, composée de six escadrons, chacun de cent cinquante ballots de
+Dentelles d'Angleterre, Dentelle façon d'Angleterre, et de
+Moresse[172]. L'aisle gauche estoit composée d'autant d'escadrons de
+neiges[173], de Rubans figurés et d'Agremens, et tous estoient
+commandés par le capitaine Orgoglio.
+
+[Note 172: Sorte de dentelle venue «des bords de l'Ibère», comme il
+est dit plus haut. Elle devoit sans doute son nom aux dessins
+_morisques_ ou arabesques dont elle étoit ouvragée.]
+
+[Note 173: _Neige_, «dentelle faite au métier, de peu de valeur.»
+(_Dict. de Trévoux._) On connoît le beau _galand de neige_ que
+Gros-René rend à Marinette.]
+
+Le corps de bataille estoit de huit bataillons, tous bordez de deux
+rangs de Piquots en haye, et soutenus par deux autres rangs de
+Pistolets.
+
+Le premier estoit composé de cinq à six cens Caisses, toutes l'espée
+au costé, de Dentelles d'or, et commandées par le capitaine
+Brocard-d'Or, et portoit pour enseigne un Amour deguisé en broderie,
+avec de grands canons aux jambes et des rubans jusqu'aux bouts de ses
+souliers, en sorte qu'avec sa petite taille il ne ressembleroit pas
+mal à un pigeon trapu, avec cette inscription en haut du drapeau:
+_Ingannator di donne_, voulant temoigner que les beaux habits et les
+riches ornemens estoient pour l'ordinaire ce qui surprenoit le plus
+les femmes.
+
+Le second estoit composé de quatre cens ballots de Dentelles de
+Flandre, de Dentelles du Havre, et estoit commandé par le colonel
+Poinct-de-Gênes, ayant pour enseigne la Reyne de Suède, ayant cette
+inscription: _Famosa per omnes terras_.
+
+Le troisième contenoit cinq cens tiroirs de Dentelles de soie noire,
+commandé par le colonel Brocard-d'Argent, et portoit dans son chapeau
+un diable fort leste, fort poudré et fort affeté, à qui bien des gens
+faisoient accueil, et un autre tout nud, à qui on donnoit des coups de
+baston, avec ceste devise: _Fa ti vestire_, voulant dire qu'au siècle
+où nous vivons, pour estre receu favorablement, il faut être
+magnifique, et qu'à moins que d'estre leste il ne faut pas pretendre
+d'estre consideré dans les compagnies.
+
+Le quatrième estoit composé de trois cens grands coffres de Broderies
+d'or et d'argent, sous la conduite du colonel Somptuosité; leur
+drapeau estoit d'une etoffe precieuse et enrichi de broderie fort
+relevée, avec ces trois ou quatre mots: _Et pour le poil et pour la
+plume_, voulant marquer par là que la broderie estoit necessaire pour
+la guerre, qu'elle servoit à faire reconnoistre les principaux chefs,
+et qu'elle estoit aussi de grand usage durant la paix pour se donner
+quelque entrée parmy le monde.
+
+Le cinquième estoit de huit cens ballots de Gueuses, commandé par le
+capitaine Parcimonia, et portoit une enseigne assez sale et presque
+toute en lambeaux, où on lisoit à peine ces mots espagnols: _No
+siempre relumbra el coraçon_, qui signifioient en nostre langue que le
+coeur ne se rencontroit pas plus dans les personnes eclatantes que
+dans celles qui ne faisoient pas un si grand eclat.
+
+La sixième comprenoit quatre cens caisses de Poincts de Gênes, Poincts
+d'Aurillac, Poincts d'Alençon, Poincts de Raguse, et quelques autres,
+qui marchoient sous la conduite d'un etranger nommé Poinct-d'Espagne;
+leur enseigne estoit de toille de Hollande toute parsemée d'aiguilles
+et d'espées sans nombre, avec ces mots: _De lago alla spada duro
+passagio_, ce qui vouloit peut-estre signifier que pour eux, qui
+avoient fait à l'aiguille et qui n'habitoient que parmy les femmes,
+ils estoient difficiles de s'accoutumer aux fatigues de la guerre.
+
+Le septième contenoit douze cens gros paquets de Boutons à queue, tant
+de canetille que de soie, commandé par le capitaine Agrément, et dans
+leur enseigne on voyoit la figure d'un homme, l'espée à la main, qui
+remettoit dans un sac quantité d'argent, dont une grande partie estoit
+comptée sur une table, avec cette inscription: _Si non auro saltem
+gladio quærenda libertas_.
+
+Le huitième estoit composé de cinq cens quaisses de Dentelles escrües,
+que le lieutenant du colonel Brocard-d'Or commandoit, et l'on voyoit
+ces mots ecrits: _Gia di Vanita, hor di Marte, e siempre serva_, se
+plaignant de ce qu'elles estoient toujours esclaves, ou de Mars
+pendant la guerre, ou de la Vanité durant la paix.
+
+Quand toutes ces trouppes furent passées, et qu'elles eurent toutes
+pris leurs postes sur la première ligne, le generalissime donna des
+ordres pour faire advancer le reste qui devoit composer la seconde;
+mais une petite Dentelle d'un pouce, qui avoit quelque correspondance
+à la cour, vint advertir un grand Passement de Flandre, avec lequel
+elle avait eu quelque intrigue, pour lui avoir autrefois servy de
+pied, que l'on les venoit attaquer avec tous les canons de
+l'artillerie, et que, s'ils n'abandonnoient ce poste, deux volées
+seules estoient capables de les foudroyer. Ce bruit, à quoy elles ne
+s'attendoient pas, passant aussitost de quaisses en quaisses et de
+ballots en ballots, jetta une si grande epouvante parmi les soldats
+Passemens, qu'il fut impossible de les retenir, et que, quelques
+efforts que purent faire les principaux chefs, ils ne furent pas
+capables de les arrester: tous se debandèrent avec une telle confusion
+qu'à moins de rien on n'en vit plus paroistre aucun sur les rangs.
+
+ Chacun, pour éviter l'assaut,
+ Se seroit jetté d'un plein saut
+ Dans une plus noire caverne
+ Que ne sont celles de l'Averne.
+ Chacun pour sortir se pressoit;
+ Une Dentelle un Poinct poussoit;
+ Puis, pour éviter la tüerie,
+ On voyoit une Broderie
+ Se voulant pousser par un coing,
+ Recevoir plus d'un coup de poing.
+ Un ballot poussoit une quaisse;
+ Et tant pour sortir on s'empresse,
+ Que maints Passemens sur leur dos
+ Sentirent maints coups de Piquots.
+ Alors mesdames les Espées,
+ Voyant qu'elles estoient dupées,
+ Ayant les esprits mecontens
+ De s'estre joint à telles gens,
+ Retournèrent tout en furie,
+ Tout droit à la Coutellerie;
+ Et pour messieurs les Pistolets,
+ Poussant mille et mille regrets,
+ Dans le depit qui les accable,
+ Se donnèrent, dit-on, au diable,
+ Qu'ils s'en vengeroient un petit.
+ Pour cela, chez monsieur Petit
+ Ils firent soudain la retraitte,
+ Où depuis ils tinrent diète,
+ Pour plus aisément convenir
+ De ce qu'ils pourroient devenir.
+
+Le parti des rebelles ayant donc esté dissipé de sorte, toutes ces
+trouppes epouvantées se retirent avec precipitation, du mieux qu'elles
+purent, dans les lieux où elles crurent avoir plus de protection, pour
+y avoir esté autrefois assez bien receües, et elles y demeurèrent
+quelque temps cachées. Cependant, pour les punir de leur revolte, on
+proposa de faire rendre un arrest solennel, par lequel on auroit
+declaré que tous les Poincts serviroient d'oresnavant à faire de la
+mesche, qui ne seroit employée que pour les mousquets de la compagnie
+des mousquetaires du roy; que toutes les Dentelles serviroient à faire
+du papier, sur lequel on devoit ecrire leur condamnation, pour en
+envoyer la copie par toute la France; que toutes les Dentelles de
+soie, Dentelles escruës, Gueuses et autres sortes de Passemens
+seroient employées pour faire des cordes, et qu'ainsy elles seroient
+envoyées aux galères à perpetuité pour servir de chaisnes aux
+galeriens, la bonté du roy ayant eu quelque pitié du poids et de la
+dureté de celles qu'il leur avoit veu traisner à Marseille; que pour
+toutes les Broderies d'or et d'argent, que parce que par un faux advis
+on s'imagina qu'elles avoient excité cette sedition, on ordonna
+qu'elle seroient bruslées toutes vives. Pour les Espées, on les devoit
+laisser à la Coutellerie, jugeant bien que ce seroit une assez grande
+punition pour elles; mais pour les Pistolets, à cause du grand service
+qu'ils avoient rendu durant l'espace de plus de vingt années, on
+feroit leur composition meilleure, et on leur offriroit un vaisseau
+pour les porter en Portugal, où on les assureroit de leur faire
+trouver un employ.
+
+Ce sanglant arrest, qu'on estoit sur le poinct de publier contre ces
+rebelles, les obligea de se tenir encore plus cachés que jamais; il y
+eut pourtant quelques Broderies et quelques Poincts qui, plus hardis
+que les autres, se hasardèrent de sortir les soirs en habits deguisez,
+et s'estant une fois rencontrez avec mesdames les Plumes dans une
+celèbre mascarade qui se fit sur la fin du carnaval, dont le dessein
+estoit de representer _le Triomphe de l'Amour_[174], ils renouvelèrent
+l'etroite amitié qu'ils avoient toujours eu ensemble pour s'estre
+trouvé dans les mesmes occasions, ayant tous esté employés toute leur
+vie pour plaire aux dames. Quelques uns d'entre eux, tombant
+adroitement sur le sujet de leur disgrace, sembloient ne se plaindre
+pas tant d'estre bannis pour jamais de la societé des hommes, comme de
+ne pouvoir plus travailler avec les Plumes à de si glorieuses
+conquestes, quoy que par une fausse humilité ils avoüassent qu'ils ne
+pouvoient pas pretendre d'y avoir jamais travaillé avec autant de
+succez.
+
+[Note 174: Ce passage est curieux, en ce qu'il nous apprend à quelle
+époque fut donnée pour la première fois cette pastorale en musique, à
+trois parties, avec intermèdes, que nous pensions dater seulement de
+1672, année où elle fut encore représentée devant le roi, à
+Saint-Germain-en-Laye. Il faut l'ajouter aux deux ballets royaux
+_l'Impatience_ et _les Saisons_, que M. Walckenaer pensoit avoir été
+les seuls qui furent dansés en 1660 et 1661 (_Mémoires sur madame de
+Sévigné_, t. II, p. 490).]
+
+ Ainsi les Poincts, les Broderies,
+ Gagnèrent, comme on fait souvent,
+ Par ces adroites flatteries,
+ Les Plumes, qui vont à tout vent.
+ Ces ornemens des jeunes testes
+ Leur promettent desjà mille et mille conquestes;
+ Se voyant ainsy caresser,
+ Et se joignant à ces rebelles,
+ Protestent desormais de quitter leurs ruelles
+ Si l'on ne les veut exaucer.
+
+Par ces beaux discours, les Plumes s'engageoient desjà à l'etourdy
+dans le party de ces miserables; et je ne doute pas que ces gens qui
+font tout à la legère ne les eussent servy comme ils leur avoient
+promis, si l'Amour, qui faisoit lui-mesme son personnage dans cette
+celèbre mascarade, voyant que toutes ces pratiques lui pourroient
+apporter de grands dommages pour le retablissement de ses affaires:
+car, se voyant desjà privé du secours des Dentelles et des Passemens,
+qui luy avoient rendu de si grands services, il apprehendoit
+extremement de se voir encore abandonné des Plumes, qui estoient pour
+lors les seules forces qui luy restoient, et dont il tiroit le plus
+d'avantage, prevoyant bien que, ne pouvant s'en passer absolument, il
+seroit contraint d'arracher plustost celles de ses aisles pour les
+prester aux galans qu'il employoit pour son service, estant absolument
+impossible qu'ils pussent reussir dans leurs entreprises sans leur
+aide, et que lui-mesme, après cela, n'en ayant plus, ne pouvant plus
+voler si haut, seroit obligé de camper sur terre, et de se reduire,
+comme autrefois, parmy les bergers, ne pouvant paroistre à la cour ny
+s'elever à de plus hautes conquestes.
+
+Ces considerations le portèrent à rompre la partie qui s'estoit liée,
+et, pour le faire de meilleure grace, il s'avisa d'offrir luy-mesme
+aux Passemens d'employer le credit qu'il avoit à la cour pour leur
+restablissement, les priant de se reposer sur luy du soin et de la
+conduite de cette affaire; que la reconnoissance des services qu'ils
+luy avoient rendus jusques icy l'obligeoit à l'entreprendre, et qu'il
+ne doutoit pas d'y pouvoir reussir, pourveu qu'ils ne precipitassent
+rien et qu'ils se gardassent d'irriter la cour de nouveau par leur
+desobeissance.
+
+ Lors, considerant meurement
+ L'effet de son engagement,
+ Et que, s'il les vouloit defendre,
+ Au lieu de leur faire faux bond,
+ L'utilité qu'il pouvoit prendre,
+ S'engageant pour eux tout de bon,
+ Le petit dieu, plein de finesse,
+ Resolu de les servir mieux,
+ S'adressa, d'un air plein d'adresse,
+ Au plus galant des demy-dieux.
+
+Ce n'estoit pas d'aujourd'huy qu'il avoit de secrettes pratiques
+avecque luy; ils avoient toujours tant d'affaires ensemble qu'ils
+sembloient ne se pouvoir passer l'un de l'autre; mais l'occasion luy
+estoit d'autant plus favorable qu'il venoit tout de nouveau de le
+faire ouvertement declarer de son party, en sorte qu'il avoit tout
+lieu d'esperer un succez favorable à sa requeste. En effet, il ne se
+trompa pas: nostre demy-dieu fut ravy de lui rendre ce petit service
+pour le payer de tant d'obligation qu'il luy avoit, en sorte que par
+son credit il obtint de la cour l'elargissement de quelques-uns de ces
+miserables que l'on avoit pris prisonniers pour en faire l'exemple des
+autres, avec l'entière liberté pour tout le reste, dont ils jouissent
+maintenant en faveur de l'Amour.
+
+ Mais après que ce dieu vient de nous faire voir
+ Le credit qu'il avoit en France,
+ Pensez-vous qu'il soit temps de faire résistance?
+ La plus prude, comme je pense,
+ Pourroit bien, sans rougir, ceder à son pouvoir;
+ Et quoy qu'en vostre humeur altière,
+ Vous le preniez pour un oyson,
+ Vous avez beau faire la fière,
+ Il saura bien un jour vous mettre à la raison.
+
+ * * * * *
+
+
+ _Ordonnance[175] pour le faict de la police et reglement du
+ camp._
+
+ _A Paris, pour Jean Canivet et Jean Dallier, libraire, demourant
+ sur le pont Sainct-Michel, à l'enseigne de la Rose-Blanche.
+ 1568._
+
+ _Avec privilége du Roy._
+
+ In-8º.
+
+ [Note 175: Elle ne se trouve pas parmi les _Ordonnances
+ recueillies du code Henry, etc._, par le capitaine Saint-Chamant,
+ Rouen, 1636, in-12. C'est un règlement pour l'armée catholique
+ placée sous les ordres du duc d'Anjou. La date que porte cette
+ ordonnance toute belliqueuse et hostile aux huguenots prouve à
+ elle seule combien l'on avoit eu raison d'appeler _boiteuse_ et
+ mal _assise_ la paix signée le 2 mars précédent. On n'avoit même
+ pas désarmé. C'est à Lonjumeau que la paix s'étoit faite, et
+ c'est d'Etampes, à quelques lieues de là, que le futur vainqueur
+ de Jarnac et de Montcontour datoit l'ordonnance disciplinaire de
+ son armée, prête à rentrer en campagne.]
+
+
+De par Monseigneur le duc d'Anjou et de Bourbonnois, fils et frère de
+roy et son lieutenant general representant sa personne par tout son
+royaume, pays, terres et seigneuries de son obeissance.
+
+Ayant esté la presente armée mise sus et levée premierement pour
+l'honneur de Dieu, conservation de l'authorité de nostre mère saincte
+Eglise, catholique, apostolique et romaine; et après, pour maintenir
+et conserver la couronne au roy, nostre très honoré seigneur et frère,
+rompre les desseinz de nos ennemiz eslevez en armes contre nouz, leur
+resister et rendre aux subjects dudict seigneur le repos et
+tranquillité dont par la malice du temps ils ont esté privez. Nous
+avons estimé que pour conduire nostre intention à la bonne, heureuse
+et saincte fin que nous desirons, il estoit très necessaire, en
+premier lieu, d'avoir nostre Dieu propice, et avant toute chose nouz
+reconcilier avec luy, et le servir comme bon et fidèle chrestien,
+faisant preuve de ce quy est en l'interieur de nos cueurs par nos
+actions exterieures, en sorte que nous puissions appaiser son yre, quy
+a esté provoquée et concitée à l'encontre de ce royaume par infinyes
+personnes quy se glorifient en la diversité de leurs opinions et
+inventions, des quelles ils usent ordinairement pour rendre abjecte,
+comtemptible, meprisée et ridicule contre l'honneur de Dieu, la
+saincte religion, ancienne, catholique, apostolique et romaine, et les
+effets de la justice tellement debilités et de si peu d'effects que
+ilz puissent executer leurs mauvais desseingz, tenir les champs, à la
+foulle et oppression du pauvre peuple, desjà tellement attenué par les
+calamitez passées, qu'il est presque demeuré abattu sous le faix, sans
+moyen de se pouvoir resoudre; et d'autant que nous desirons pourveoir
+qu'il ne se commette semblable chose en l'armée du roy nostre dict
+seigneur et frère, et que nostre intention est de faire vivre toutes
+personnes, de qualité qu'ils soient, estant à la solde dudict seigneur
+ou autrement, avec l'ordre, devoir et police qu'il convient et est
+necessaire en l'armée d'un prince très chrestien, tant pour le regard
+de ce quy est dû à l'amour, craincte et honneur de Dieu, manutention
+et execution de la justice en sa splendeur et integrité, ordre et
+police militaire entre les soldats pour les conduire et mener
+seurement en campaigne, au combat avec l'ennemy, et les faire loger
+sans desordre, que pour garder d'oppression et violence des dictz
+soldatz et autres gens de guerre les subjectz du roy nostre seigneur
+dict, et faire en sorte qu'ilz puissent vivre sans estre vexés,
+tourmentez, battuz, ne pillez, et demeurer en seureté soubz la sevère
+justice que nous entendons faire de ceux quy contreviendront aux
+ordonnances cy-après desclarées, lesquelles nous voulons etre si
+exactement et inviolablement observées, que par la punition des
+grandes et execrables impietez et detestables vices quy se font et
+commettent ordinairement, à present nous puissions faire cognoistre à
+un chacun combien telles choses nous deplaisent.
+
+Premièrement:
+
+Il est tres expressement enjoinct et commandé à tous capitaines de
+gens d'armes, de quelque qualité qu'ils soient, qu'ilz aient chacun en
+leur compaignye un prestre, quy dira chaque jour la messe, à laquelle
+ilz seront tenuz d'assister, ensemble les principaux chefs de ladicte
+compaignie.
+
+Que chacun des colonels des genz de pied auront pareillement un
+prestre, quy dira chaque jour la messe, à laquelle les capitaines
+seront tenus d'assister pour le moins les festes et dimanches, et les
+autres jours quand ils pourront; et, afin que ceux quy s'y voudront
+treuver puissent savoir l'heure qu'elle se dira, lesdictz capitaines
+en feront advertir avec le tambourin.
+
+Et pour garder que les vices que la licence de la guerre produict
+ordinairement ne puissent prendre racine aux cueurs desditz genz de
+guerre, et que par la parolle de Dieu ilz puissent estre incitez à
+suivre la vertu, il est ordonné qu'il y aura, tant en la bataille que
+en l'avant-garde, un prescheur homme de bien quy annoncera la parolle
+de Dieu et preschera l'Evangile, où assisteront les chefs et gens de
+guerre de ladicte armée, chacun selon le lieu où il leur est ordonné
+de marcher[176].
+
+[Note 176: Ici le chef catholique semble prendre à tâche d'imiter les
+prescriptions pieuses des chefs huguenots. Il ordonne le prêche:
+l'armée catholique va donc avoir, elle aussi, _ses écoles
+buissonnières_, pareilles à celles qu'un arrêt du Parlement de 1552
+avoit défendues aux Calvinistes. «Quelquefois, dit M. Michelet, ils
+s'assembloient en plein champ, au nombre de huit ou dix mille
+personnes; le ministre montoit sur une charrette ou sur des arbres
+amoncelés; le peuple se plaçoit sous le vent, pour mieux recueillir la
+parole, et ensuite tous ensemble, hommes, femmes et enfants,
+entonnoient des psaumes. Ceux qui avoient des armes veilloient à
+l'entour, la main sur l'épée.»]
+
+Que par touz les lieux et endroits où ladicte armée passera, sera
+prohibé et defendu que personne ne se loge ne se mette en les eglises
+pour autre effect que pour prier Dieu; et que où il y seroit trouvé
+chevaulx ou autres bestes, mesme des hommes logez pour autre effect,
+ils soient punis selon l'ordonnance quy en a esté sur ce
+particulièrement faicte[177]; et, afin que personne n'en pretende
+cause d'ignorance, sera publiée tant en la bataille qu'en
+l'avant-garde de ladicte armée, et en tous les lieux où elle passera,
+pour estre observée exactement selon la teneur d'icelle.
+
+[Note 177: C'est celle qui vient à la suite de celle-ci.]
+
+Et pour faire entretenir tant le contenu ès dessus dicts que
+subsequentz articles, il est enjoinct très expressement au grand
+prevost de mondict seigneur de commettre et donner charge à l'un de
+ses lieutenans de marcher devant ladite armée, et avec les marechaux
+de camp accompagnez de dix archers, pour pourveoir et donner ordre à
+ce que, par lesdictz marechaux, luy sera commandé et ordonné. Et à
+iceluy grand prevost de demeurer près de mon dict seigneur à la
+bataille pour l'execution du contenu en ces presentes ordonnances et
+autres choses concernant son estat et charge. Et pareillement de
+commander et ordonner à l'un de ses dicts lieutenants de demeurer et
+marcher après le camp et armée pour empescher qu'il ne se face aucun
+desordre, malversion, vollerie et larcin à la suite d'icelle. Il sera
+aussy envoyé un prevost en l'avant-garde pour obvier et pourveoir à ce
+quy ne se commette aucune chose au prejudice de ces dictes
+ordonnances, et icelles faire entièrement observer selon leur forme et
+teneur. Et seront tenuz tous les prevosts dessus dictz et autres
+estans au camp, à la suite de ladicte armée, d'obeyr à ce que par les
+marechaux de camp leur sera commandé et ordonné, sans y faire aucune
+faute.
+
+Que toutes personnes vagabonds et sans aveu ayent à se retirer hors du
+camp et armée, sans y plus retourner, dedans douze heures après la
+publication de ces presentes, sur peine de la hart et confiscation de
+leurs chevaulx, armes et autres biens[178]; ensemble ceux quy se
+seront absentez de ladicte armée pour eluder ces dictes ordonnances,
+et quelque temps après seroient retournez en icelle.
+
+[Note 178: S'il eût fallu renvoyer de l'armée tous les vagabonds, on
+l'eût sans doute singulièrement décimée, car on n'étoit pas loin du
+temps où elle ne se recrutoit de fantassins que parmi les garnements
+dont Brantôme nous a laissé ce portrait: «C'estoient, pour la plupart,
+des hommes de sac et de corde, meschants garniments eschappés à la
+justice, et surtout force marqués de la fleur de lys sur l'épaule,
+essorillés, et qui cachoient les oreilles, à vrai dire, par de longs
+cheveux herissés, barbes horribles, tant pour ceste raison que pour se
+monstrer plus effroyables à leurs ennemys.» (Brantôme, édit. du
+_Panthéon littéraire_, t. 1, p. 580.)--Un peu auparavant, il nous
+avoit montré l'armée de Louis XII, aussi bien que celle de François
+Ier, «composée de marauts, belistres, mal armés, mal complexionnés,
+faict-néants, pilleurs, mangeurs de peuple.» (_Ibid._, 578-579.)]
+
+Au nombre desquelz vagabonz et sans aveu nous voulons estre censez,
+jugez et reputez toutes personnes, de quelque qualité ou condition
+qu'elles soyent, n'estant enroléez soubz quelque enseigne ou cornette
+pour faire le serment quy leur sera commandé; excepté toutesfois les
+serviteurs, domestiques estans advouëz par les princes, gentilzhommes
+et autres gens notables et grands personnages estant à la suitte de
+ladicte armée.
+
+Et pour ce, il est enjoinct à toutes personnes, de quelque qualité
+qu'ils soient, tant genz de cheval que de pied, de se ranger et faire
+enrooler soubs la cornette de mon dict seigneur ou soubs quelque
+cornette ou enseigne, pour faire le serment ainsy qu'il sera ordonné,
+et ce, dedans huict jours après qu'ils seront arrivez en ladicte
+armée: autrement, et à faute d'obeyr en ledict temps, seront leurs
+chevaux et armes dès à present comme pour lors, et dès lors comme dès
+à present, desclarez adjugez et acquis à celuy ou ceux quy les auront
+defferez à mon dict seigneur ou aux marechaux de camp.
+
+Et d'autant qu'il se commect infinité d'abuz et volleries par les
+vallets quy vont fourrager dans les maisons des habitans des villages
+estans ès environs de ladicte armée sans aucune conduicte, il est très
+expressement defendu à tous capitaines, tant de gens de pied qu'à
+cheval, ou maistres estanz à l'armée, de n'envoyer, ne permettre
+d'aller aucunz de leurs valetz fourrager sans leur commandement, et
+qu'ils ne soient envoyez pour la conduicte ou escorte desdicts valletz
+quelques-uns des hommes d'armes de la compaignie à la discretion du
+capitaine, et où ils s'en trouveroient aucuns quy allassent fourrager
+en autre façon, ils seront punis corporellement et leurs chevaulx
+confisquez.
+
+Quelconque soldat ou autre quy se trouvra saisy d'aucun bestial,
+vivres ou autres meubles prins ès lieux par où ilz passeront et auront
+passé, sans payer et outre le gré de leurs hostes ou autres, soient
+puniz par mort[179], sans autre genre ny forme de procez[180].
+
+[Note 179: L'ordonnance de 1586, art. 3, renouvela cette prescription
+sévère.]
+
+[Note 180: Ordinairement, le connétable seul avoit le droit de faire
+pendre sans procès. (Brantôme, _Vie d'Anne de Montmorency_.) Quand il
+falloit que les prévôts en vinssent à ces extrêmes rigueurs, ils
+devoient se faire assister de dix notables avocats du plus prochain
+siége. Alors la condamnation à mort pouvoit être sans appel. (Jean des
+Caurres, _Oeuvres_, liv. v, chap. 6.)]
+
+Pareillement est defendu très expressement à toutes personnes, de
+quelque qualité qu'ils soyent, de piller et de trousser les vivres et
+autres choses que l'on apportera de divers et plusieurs endroictz au
+camp, à l'armée, pour le bien et commodité d'icelle, sur peine de la
+vie à ceux quy y contreviendront.
+
+Que les gens d'armes ayant receu leurs soldes seront tenuz de payer ce
+qu'ils prendront, selon un moderé taux quy en sera faict par le grand
+prevost estant à nostre suite, fors et excepté le fourrage, dont ils
+ne devront aucune chose, voulantz que les chefs d'iceux y prennent
+garde, sur peine de s'en prendre à eux.
+
+Et pour contenir les dictz gens de guerre en leur devoir, et avoir
+plus prompte information du mal quy se commettra par eux, les prevost
+estanz en la dicte armée se pourmeneront par les regimentz hors du
+camp logez, et feront promptement punir ceux qu'ilz trouveront
+contrevenanz aux presentes ordonnances; et n'y pouvanz aller en
+personne, seront tenuz d'y envoyer leurs lieutenantz pour les faire
+observer et entretenir le plus exactement qu'il leur sera possible,
+faisanz briève et prompte justice de ceux quy seront trouvez en
+flagrant delict.
+
+Item est ordonné que à l'entour du camp et regimentz des genz de pied
+françois il y aura tousjours quelque capitaine ou chefs des dictz gens
+de guerre quy se pourmenera par rangs, et pouvoira aux desordres quy
+pourroient survenir aux soldatz.
+
+Et s'il advenoit quelque tumulte en faisant justice, et qu'il y eust
+quelque chef quy empeschast l'execution d'icelle, il en sera puny par
+mort, sans aucune grace ou remission.
+
+Et est enjoinct expressement à tous capitaines et soldatz estanz en
+corps de garde pretz et joignant le dict lieu où se fera l'execution
+de la dicte justice de tenir la main forte, tant à l'execution de
+icelle que à faire la punition des ditz chefs ou autres quy la
+voudroient empescher, lesquelz, au cas se monstrassent lentz et
+negligentz à s'employer à la maintenir et faire executer, seront puniz
+exemplairement, privez de leurs armes et constituez prisonnierz par
+l'espace de trois jours au pain et à l'eau. Et le caporal et chef de
+la dicte garde si grievement puny qu'il appartiendra.
+
+Et où il adviendroit quelque querelle ou debat devant le corps de
+garde, près ou joignant iceluy, il est enjoinct très expressement aux
+chefs ayanz charge de ladicte garde d'y aller promptement pour y
+veoir, la faire cesser, et apprehender les autheurs d'icelle, pour
+après en estre cogneu la cause et intention et sur le tout estre
+pourveu comme il apartiendra. Et où lesdictz soldats ne feroient leur
+devoir d'y aller promptement, il en sera faict telle et si briefve
+punission que leur malice ou negligence meritera.
+
+Que quelque personne, de quelque qualité et condition qu'ils soient,
+estanz audict camp et armée, ne soient si hardiz de mestre la main à
+l'espée contre aucun chef ne autres, sus peine de la vie; encore que
+ledict chef luy eust faict tort, auquel cas se retireront lesdicts
+soldats et gens de guerre par devers mon dict seigneur, qui en
+ordonnera ainsi qu'il appartiendra par raison.
+
+Et d'autant qu'il pourroit advenir que en ladicte armée il se trouvast
+plusieurs gentilshommes et autres ayantz par cy devant et de longue
+main querelles particulières par le moyen desquelles il seroit aisé à
+renouveler et apporter en icelle quelque tumulte ou emotion, leur est
+expressement defendu et inhibé de se quereller ne se demander aucune
+chose les uns aux autres, tant et si longtemps que ladicte armée
+demourera ensemble, sur peine de la mort, sans esperance d'obtenir
+aucune grace.
+
+Est aussy ordonné que, si aucun homme d'armes ou archer abandonne son
+enseigne pour prendre son logis et s'accommoder avant les autres,
+celuy quy n'aura bougé de son enseigne le pourra desloger, laissant à
+la discrétion du capitaine de faire telle punition du deserteur
+d'enseigne qu'il jugera estre convenable[181].
+
+[Note 181: Sous Henri II, la _désertion_, même simple, étoit
+considérée comme crime de lèse-majesté, et punie du dernier supplice.
+(La Chesnaye, _Dict. milit._, au mot _Déserteur_.)]
+
+Et afin qu'il ne se commette aucun desordre par les capitaines et
+autres gens de guerre de ladicte armée, changeant les logiz quy leur
+ont esté baillez par les marechaulx de camp, et qu'il ne soit malaisé
+auxdits marechaux de camp de les faire marcher ou advertir de ce
+qu'ils auront à faire advenant une prompte occasion, il est très
+expressement deffendu à tous capitaines et gens de guerre de ne se
+departir ne desloger ès lieux et endroictz quy leur auront esté
+assignez par lesdictz marechaux, sur peine d'estre cassez; et sur la
+même peine est très expressement enjoinct et ordonné auxditz
+capitaines et gens de guerre d'obeyr et executer promptement à tout ce
+que par lesditz marechaux de camp leur sera commandé et ordonné.
+
+Et afin que les compaignies d'hommes d'armes sçachent et soyent
+adverties des lieux où elles auront à loger[182], il est ordonné
+qu'il y aura cinq ou six archers desdictes compaignes avec les
+mareschaux des logis pour y estre par eux envoyez au devant desdictes
+compaignies et leur enseigner les logis[183].
+
+[Note 182: Louis XII vouloit qu'on ne logeât les troupes que dans les
+villes closes (_ordonn._ du 15 janvier 1514, art. 3); mais ce
+règlement ne pouvoit être exécutoire en campagne. D'autres ordonnances
+militaires, telles que celle du 15 février 1566 et celle du 1er
+juillet 1575, permirent donc, non seulement de loger dans les
+villages, mais même décrétèrent la peine de mort contre tout fourrier
+qui accepteroit de l'argent des habitants d'un bourg pour les exempter
+du logement de sa compagnie.]
+
+[Note 183: Les logements pris, le fourrier devoit, sous peine du
+fouet, inscrire sur la porte les noms des soldats logés. (_Règl.
+milit._ de Villers-Cotterets, 29 décembre 1570.)]
+
+Et où en ladicte armée il y auroit aucuns hommes d'armes, archers ou
+autres personnes estanz à la solde du roy nostre dict seigneur et
+frère ou à la suitte de son camp quy eussent deslogé ou entreprins de
+desloger les chevaulx d'artillerie ou ceux quy sont ordonnez pour la
+conduicte des vivres. Nous voulons qu'iceux soient grievement et
+exemplairement puniz, selon et ainsy que le cas et excès par eux
+commis le meriteront.
+
+Voulons et ordonnons en oultre que ceux quy auront charge des dictz
+chevaulx d'artillerie et vivres, ayant mandement des dicts mareschaux
+de camp pour loger en quelque lieu et endroict que ce soit, seront
+incontinent logez, nonobstant qu'il y en eust d'autres desjà de logez,
+auxquelz il est enjoinct et tres expressement ordonné qu'ils ayent à
+en desloger promptement et sans aucune excuse, sur peine d'estre puniz
+ainsy qu'il appartiendra.
+
+Est deffendu très expressement, sur peine de la vie, à tous hommes
+d'armes, archers ou soldats, que en marchant par les champs en
+bataille ou autrement ils n'ayent à s'en departir, et d'abandonner
+leurs enseignes sans congé de leurs capitaines.
+
+Que toutes fois et quand les marechaux marcheront pour faire
+l'assiette du camp, il sera ordonné à tour de roole, par les colonelz
+des bandes tant françoises qu'estrangères, un capitaine pour garder
+que les soldats ne se desbandent, lesquelz, faisant autrement,
+encoureront le chastiment des dictz capitaines, suivant ce quy en sera
+ordonné par les dicts marechaux de camp, afin que, quand la punition
+aura esté faicte, serve d'exemple à tous les autres. Et pour empescher
+et pourveoir que les dictz soldatz n'aillent vaganz et prennent
+occasion de se desbander, les dicts capitaines donneront ordre que les
+regimentz et compaignies soient advertiz de leurs logis, et les y
+feront adresser avec leur suitte et bagage.
+
+Et d'autant qu'il advient souvent confusion et desordre pour estre les
+dictz soldatz meslez parmy le bagage, et que advenant une soudaine
+occasion ils ne se peuvent ranger et s'assembler promptement avec
+leurs compaignies, il est enjoinct très expressement à tous colonelz
+de gens de pied quy n'ayent à souffrir que aucuns de leurs soldatz
+demeurent avec le dict bagage; et que à ceste fin ils y en commettent
+quelques uns pour les conduire, et où il en seroit trouvé d'autres que
+ceux que les dictz capitaines y auront mis après la publication de
+l'ordonnance, ils seront pendus et estranglez sans aucune forme de
+procez, pour donner exemple aux autres.
+
+Que les armes et chevaulx des hommes d'armes et archez quy seront
+portez et conduictz par leurs valletz devant ou après leur bagage
+seront confisquez, et les ditz hommes d'armes cassez de leur dicte
+compaignie.
+
+Que aucuns des valletz des dictz hommes d'armes et archers ne autres
+n'aillent devant ceux quy seront ordonnez pour accompaigner les
+mareschaux des logiz, et que ceux quy les accompagneront tiennent la
+main que les dictz logis ne soient fourragez, sur peine de s'en
+prendre aux dictz marechaux des logis.
+
+Il est pareillement ordonné que les compaignies de chacun regiment de
+cavallerie marcheront tous ensemble et avec l'ordre qu'elles devront
+garder en combattant, afin que chacun soit accoustumé à tenir son rang
+et faire ce qui appartiendra.
+
+Que chacun jour les gens de pied estanz en la dicte armée s'exercent
+et mettent en ordre en bataillon, afin qu'un chacun d'eux sçache le
+lieu et la place qu'il doit tenir, et qu'il n'y ait aucun desordre,
+soit en marchant en bataille, soit en combattant ou arrivant ès logis.
+
+Que le bagage de chacun regiment aille ensemble sans deranger
+aucunement, et que les chefs et dictz capitaines d'iceux regimentz y
+pourvoient tellement qu'il n'en advienne aucun desordre, sur peine de
+s'en prendre à eux.
+
+Que aucunz capitaines des ordonnances ne pourront donner congé à
+aucuns des hommes d'armes ou archers de leurs compaignies sans le
+demander à Monseigneur, et où ils partiroient sans avoir permission,
+seront prinz et puniz; sera escrit aux baillifs et senechaux où seront
+assiz leurs biens de les faire saisir et les mettre en la main du roy.
+
+Et pour ce que les sauvegardes que le roy nostre dict seigneur et
+frère et nous avons cy-devant données sont tenuz en mespris et
+contemnement, sans y avoir aucun esgart.
+
+Nous enjoignons tres expressement aux genz de guerre estanz à nostre
+service qu'ils ayent à respecter les dictes sauvegardes venues et
+emanées de nous, sur peine d'estre grievement puniz.
+
+Faict à Estampes, le septiesme jour d'octobre mil cinq cens ssoixante
+huict.
+
+ Ainsy signé: HENRY.
+
+ Et au dessoubz: FIZES.
+
+ * * * * *
+
+ _Autre ordonnance deffendant à toutes personnes de profaner les
+ eglises, chapelles, oratoires et autres lieux sainctz, tant des
+ villes, villages, bourgades, que autres lieux où passera l'armée,
+ sur peine de la hart._
+
+
+Pour ce que c'est le debvoir de tous bons et fidelles chrestiens
+catholiques de ne faire aucune chose contre l'honneur de Dieu, ne au
+mespris et contemnement de nostre mère saincte Eglise et des sainctz
+lieux destinez pour luy rendre des louanges, faire prières et
+oraisons, consacrer et offrir le precieux corps de Jesus-Christ pour
+le sallut d'un chacun; et qu'il appartient au roy très chrestien,
+nostre très honoré seigneur et frère, et à nous, de faire
+inviolablement observer tout ce quy touche et concerne l'authorité,
+commandement et ordonnance d'icelle, en tout temps et saison, et
+nommement de tenir la main en la presente guerre, commencée à
+l'encontre des rebelles quy ont reprins les armes contre ledict sieur
+roy, et empescher que, par la licence que chacun se veult arroger et
+attribuer durant icelle guerre, que lesdictz lieux ne soient profanez,
+et faire cognoistre noz actions estre du tout contraires et ne
+participer aucunement avec celles de nos dictz ennemiz, quy
+s'efforcent de les ruyner et en abolir la mesmoire;
+
+A ceste cause,
+
+Il est enjoinct et defendu très expressement à touz soldatz,
+pourvoyeurs, boucherz, vivandierz, pionnierz, marchandz et toutes
+autres personnes, de quelque qualité et condition qu'ils soyent,
+estanz de ladicte armée ou à la suite d'icelle, de ne loger personnes,
+chevaux, bestes ne autres, vendre ne debiter aucunes choses ne
+marchandises, dans lesdictes eglises, chapelles ou oratoires des
+villes, villages ou bourgades par où passera ladicte armée, ne icelles
+profaner en aucunes façons, quy que ce soit, sur peine de la hart,
+sans autre forme de procez, à ceux quy seront trouvez sur-le-champ y
+contrevenir; et à ceux quy seront accusez d'y avoir contrevenu, sur
+mesme peine, après toutefois qu'ils en seront convaincus.
+
+Faict à Estampes, le 7 octobre 1568.
+
+ HENRY.
+
+ FIZES[184].
+
+[Note 184: On s'étonnera de ce que, dans cette ordonnance pour la
+sauvegarde des églises, chapelles et oratoires, il n'est rien dit
+contre le vol et la vente des ornements et vases sacrés. Le duc
+d'Anjou auroit peut-être craint, en se montrant sévère sous ce
+rapport, de donner un démenti indirect aux ordres que, dès le
+commencement de la guerre, le roi son frère avoit envoyés à certains
+gouverneurs de province, pour qu'ils eussent à s'entendre avec les
+évêques et autres gens d'église sur l'argent à tirer de ces saintes
+richesses. Mon ami M. Anatole de Montaiglon veut bien me communiquer à
+ce sujet une lettre adressée en 1562 par Charles IX à M. de Matignon,
+et dont il a pris copie d'après l'original conservé à Rouen, dans la
+collection Leber. (V. Catal., nº 5735.)
+
+ «Monsieur de Matignon, ce m'a été un grand desplaisir d'entendre
+ que les choses de la Basse-Normandie commencent à se brouiller si
+ fort que je l'ay veu par vostre lettre du IXe de ce moys, et
+ entendu encore plus particulièrement par ce que le porteur m'en a
+ dict de vostre part, ne faisant point de doubte que le feu qui va
+ ainsi saultant de lieu en lieu et de ville en ville ne procède de
+ plus loin, et que ce ne soyt à la suscitation ou par un complot
+ faict et accordé avec ceux qui ont commencé les premiers. Et pour
+ ce que je considère bien qu'il ne vous est pas possible de
+ pourveoir ne pareillement de contenir longtemps les villes de ces
+ pays-là en mon obéissance sans quelque force, je ne sçauroys que
+ bien fort louer l'ouverture que vous me faictes d'en faire
+ fournir la despense sans que je mecte la main à ma bourse,
+ laquelle, comme vous sçavés, n'est que trop chargée d'ailleurs,
+ estant bien d'advis, quant à laditte force, que vous la faictes
+ d'une cornette de cent harquebuziers à cheval, si mieulx vous
+ n'aymez cc. harquebuziers à pied, dont je vous remet le choix et
+ l'election. Mais il faut que, au même temps que vous les ferez
+ lever, vous accordez avec les evesques du pays et aultres gens
+ d'eglise du paiement de leur solde, pour lequel effect je ne
+ trouveray poinct mauvais qu'ils s'aydent de l'argenterie des
+ châsses et reliques qu'ils ont en leurs eglises, actendu qu'il va
+ en cela de la conservation d'eulx et de leurs biens, aussy bien
+ que de celle de mon autorité et obeissance, et qu'ils sont touz
+ les jours en dangiers, parmy tous ces troubles, que aultres s'en
+ saisissent, pour convertir contre eulx-mêmes ce qu'ils peuvent
+ aujourd'huy employer à leur entière seureté. Il est vray qu'il
+ sera bien necessaire d'adviser quel ordre et police ils auront à
+ tenir en cela pour garder qu'il n'y ait personne qui en abuse et
+ qui en convertisse chose, quelle qu'elle soyt, à aultre usaige
+ que au paiement des d. forces, suivant ce que vous en ordonnerez
+ par chacun moys. Vous en confererez et accorderez avec eulx, et
+ me ferez service de me tenir ordinairement adverty du progrez que
+ prendront les choses de la dicte Basse-Normandie, et de la
+ provision que vous y sçaurez bien donner, selon la necessité du
+ temps, pour y maintenir mon obeyssance et les pays en repos et
+ trancquilité. Priant Dieu, mons. de Matignon, qu'il vous ayt en
+ sa garde.--Escript à Monceaux, le XVIIe jour de may 1562.
+
+ CHARLES.
+
+ BOURDIN.]
+
+ * * * * *
+
+
+ _Combat de Cyrano de Bergerac avec le singe de Brioché, au bout
+ du Pont-Neuf._
+
+ _A Paris, chez Maurice Rebuffe le jeune, imprimeur-libraire, rue
+ Dauphine, au Grand Jurisconsulte. 1704._
+
+ _Avec permission_[185].
+
+ In-8º.
+
+ [Note 185: Ce livret a été publié plusieurs fois, et n'en est pas
+ pour cela moins rare: c'est ce qui nous engage à le donner ici.
+ M. Ch. Magnin pense que la première édition, devenue tout à fait
+ introuvable, dut suivre de près la mort de Cyrano de Bergerac,
+ arrivée en 1655. (_Hist. des marionnettes_. Paris, 1852, in-8º,
+ p. 136.) En 1704, il en parut une autre, celle-là même dont nous
+ suivons le texte, d'après l'exemplaire qui a appartenu à Ch.
+ Nodier, et que M. Le Roux de Lincy, son possesseur actuel, a bien
+ voulu nous communiquer. M. Ch. Magnin parle d'une troisième
+ édition, donnée en 1707, et d'une autre parue de nos jours, aussi
+ d'après celle de 1704.]
+
+ * * * * *
+
+_Epitre à Cirano de Bergerac._
+
+ Sur tout animal qui respire,
+ Le ris est propre à l'homme; il n'appartient qu'à luy:
+ Donc on ne peut luy deffendre de rire,
+ Et moins encor de faire rire autruy.
+ Un auteur est maître aujourd'huy
+ De nous parler en Heraclite;
+ Moi, qui ne connois point la tristesse et l'ennuy,
+ Je pretens m'eriger en petit Democrite.
+ Pour mon seul divertissement,
+ Et sans craindre aucune censure,
+ Je veux, cher Bergerac, conter fidellement
+ Ta facetieuse avanture;
+ Mais, pour le faire plaisamment,
+ Infuse-moy dans ce moment
+ Quatre onces d'esprit vif, cinq dragmes de manie,
+ Dix grains de folatre genie,
+ Et tu vas voir, feu Bergerac,
+ Que mon affaire est dans le sac.
+ Ma foy, je sens dejà que ton esprit m'inspire,
+ Je sens qu'il me force de dire
+ Ce que de ton vivant tu souhaitois ecrire.
+ Sans ta mort, dont je suis faché,
+ Tu nous aurois peint Brioché,
+ Son singe, ses marionnettes,
+ Et chanté là-dessus cent plaisantes sornettes;
+ Mais, puisque ton esprit s'est infusé chez moy,
+ L'ouvrage que je donne est moins à moy qu'à toy.
+
+ * * * * *
+
+_Combat de Cirano de Bergerac avec le singe de Brioché, au bout du
+Pont-Neuf._
+
+Un jour Phebus, plus guay qu'à l'ordinaire, avoit quitté de grand
+matin le lit de Thetis, sa belle hôtesse, pour dorer la terre de ses
+rayons; il s'etoit même donné les airs de montrer sa tresse blonde
+pendant douze heures, lorsqu'un auteur, qui se vantoit de tirer son
+origine des Mages, representa une tragi-comedie au bout du pont[186]
+où le cheval de bronze accompagne de loin la Samaritaine. Ce fut là
+que ce brave champion extermina le presqu'homme des marionnettes.
+
+[Note 186: Jean Brioché ou Briocci, ainsi que l'appelle M. Magnin
+(_Id._, p. 135), qui voit en lui un compatriote de Mazarin, avoit son
+théâtre de marionnettes à l'extrémité nord de la rue Guénégaud, en
+face d'une petite tour en encorbellement sur la Seine, qu'on appeloit
+le _Château-Gaillard_ (V., à ce mot, le _Paris ridicule_ de Cl. Le
+Petit), et dont le dernier reste, le cul-de-lampe de la tour même, n'a
+disparu que dans ces derniers temps, avec l'escalier de l'abreuvoir,
+auquel il attenoit. Boileau a parlé de
+
+ ..... cette place où Brioché préside
+
+au vers 104 de sa 7e épître, parue en 1677. Alors ce n'étoit plus Jean
+qui faisoit jouer les marionnettes, mais son fils, François ou
+_Fanchon_ Brioché, comme Brossette l'appelle, d'après le nom que lui
+donnoit le peuple.]
+
+Tout ce beau preambule signifie qu'en un charmant jour d'esté, sur les
+quatre heures du soir, Cirano de Bergerac tua le singe de Brioché au
+bout du Pont-Neuf.
+
+Que ne parlois-tu d'abord naturellement? dira quelqu'un.
+
+Doucement, Monsieur le critique. Souviens-toy que j'entre dans
+l'esprit de celuy dont je decris l'avanture, et que la metaphore,
+l'allegorie, l'hyperbole et le reste, sont gens dont je ne me puis
+passer aujourd'huy.
+
+J'ay dit que Bergerac se vantoit de tirer son origine des Mages:
+lecteur, peut-être seras-tu bien aise de sçavoir l'ethimologie comique
+du terme Cirano.
+
+Bergerac soutenoit, en plaisantant, que mage et roy etoient jadis
+_unum et idem_, qu'on appelloit un roy cir, en françois sire, et,
+comme ce mage, ce roy, ce cir, pour faire ses enchantemens, se campoit
+au milieu d'un cercle, c'est-à-dire d'un O, on le nommoit Cir An O.
+
+Charbonnons maintenant le portrait de mon heros, j'entens le portrait
+de sa corporance; il n'est question que de celui-cy, et il fait
+beaucoup à la chose. Bergerac n'etoit ni de la nature des Lapons, ny
+de celle des geans. Sa tête paroissoit presque veuve de cheveux; on
+les eût comptez de dix pas. Ses yeux se perdoient sous ses sourcils;
+son nez, large par sa tige et recourbé, representoit celuy de ces
+babillards jaunes et verds qu'on apporte de l'Amerique. Ses jambes,
+broüillées avec sa chair, figuroient des fuseaux. Son esophage
+pagotoit un peu. Son estomach etoit une copie de la bedaine esopique.
+Il n'est pas vrai que notre auteur fût malpropre; mais il est vrai que
+ses souliers aimoient fort madame la boue: ils ne se quittoient
+presque point.
+
+Après avoir portraituré Bergerac, venons à Brioché. Quand je serois
+peintre en fresque, en huile, en detrempe, on ne verrait point icy sa
+peinture. Eh! pourquoy? Parce qu'elle ne sert pas à mon sujet.
+
+Encore une digression, Monsieur le lecteur, et puis plus. On connoîtra
+par là que Brioché fut original pour les marionnettes, puisque
+certains, en certains païs, les croyoient personnes vivantes. Il se
+mit un jour en tête de se promener au loin avec son petit Esope de
+bois remuant, tournant, virant, dansant, riant, parlant, petant. Cet
+heteroclite marmouset, disons mieux, ce drolifique bossu, s'appelloit
+Polichinelle; son camarade se nommoit Voisin[187], et manioit un
+violon comme Pierrot le Fort.
+
+[Note 187: «N'étoit-ce pas plutôt le voisin, le compère de
+Polichinelle?» dit M. Ch. Magnin, qui cite ce passage. (_Id._, p.
+140.)]
+
+Après que Brioché se fut presenté en divers bourgs, bourgades, villes,
+villages, escorté de Polichinelle et de sa bande, il pietonna en
+Suisse dans un canton dont Rochefort n'a point de reminiscence, ni moy
+non plus. Qu'importe? c'etoit un quartier où l'on connoissoit les
+Marions, et point les marionnettes. Polichinelle ayant montré son
+minois aussi bien que sa sequelle, en presence d'un peuple
+brule-sorcier, on denonça Brioché aux magistrats. Des temoins
+attestoient avoir oüy jargonner, parlementer et deviser de petites
+figures qui ne pouvoient être que des diables: on decrette contre le
+maître de cette troupe de bois animée par des ressorts. Sans la
+rhetorique d'un homme d'esprit qui prêcha les accusateurs, on auroit
+condamné le sieur Brioché à la grillade dans la Grève de ce païs-là,
+s'il y en a une, s'entend. On se contenta de depoüiller les
+marionnettes qui montroient leur nudité[188].
+
+[Note 188: Cette aventure de Brioché en Suisse est ainsi racontée dans
+les _Nouveaux mémoires d'histoire, de critique et de littérature_, par
+M. l'abbé d'Artigny, t. 5, p. 123-124. «L'ignorance a toujours été la
+mère de l'admiration et la source des préjugés les plus faux et les
+plus dangereux. Combien de fois n'a-t-elle pas attribué à la magie
+diabolique les effets de l'adresse et de l'industrie des philosophes,
+des mathématiciens, des artistes, les tours des charlatans, des
+joueurs de gobelets et de gibecière? On sait l'aventure de Brioché:
+Après avoir long-temps amusé Paris et la province avec ses
+marionnettes, il passe en Suisse, et ouvre son théâtre à Soleure. La
+figure de Polichinelle, son attitude, ses gestes, ses discours,
+surprennent, épouvantent les spectateurs. On tient conseil, et, après
+une longue et mûre délibération, on conclut tout d'une voix que
+Brioché est à la tête d'une troupe de diablotins. En conséquence, il
+est dénoncé au magistrat, qui le fait emprisonner. On travaille à son
+procès. M. Du Mont, capitaine aux gardes suisses, arrive à Soleure
+pour y faire recrue. La curiosité le prend, comme beaucoup d'autres,
+de voir le prétendu magicien. Il reconnoît Brioché, qui étoit dans des
+transes mortelles; il le console, et lui promet de travailler à son
+élargissement. M. Du Mont va trouver le magistrat; il lui explique le
+mécanisme des marionnettes, et l'engage à mettre Brioché hors de
+prison. Si le joueur de flûte de M. Vaucanson avoit alors paru à
+Soleure, auroit-on douté qu'il n'y eût quelque diable caché dans cet
+automate?»]
+
+Brioché servit de plastron à d'etranges bourasques pendant le cours de
+sa vie turlupine; mais la mort de son singe le saisit et l'affligea
+si cruellement que peu s'en fallut qu'il n'allât luy tenir compagnie
+au delà du bateau caronique.
+
+Voilà ma digression finie. Entrons maintenant dans l'arène et voyons
+le combat en question. Notre auteur, galopant de son pied sur le
+Pont-Neuf, s'arrêta court devant le logis de Brioché. Une troupe de
+gens du regiment de l'arc-en-ciel[189], attendant que les petites
+machines briochiques fûssent prêtes à donner le divertissement à
+l'honorable compagnie, agaçoient le singe deffunt. Ce singe étoit gros
+ainsi qu'un paté d'Amiens, grand comme un petit homme, bouffon en
+diable; Brioché l'avoit coëffé d'un vieux vigogne, dont un plumet
+cachoit les trous, les fissures, la gomme et la colle; il lui avoit
+ceint le col d'une fraise à la Scaramouche; il lui faisoit porter un
+pourpoint à six basques mouvantes garni de passemens et d'eguillettes,
+vêtement qui sentoit le laquéisme[190]; il lui avoit concedé un
+baudrier où pendoit une lame sans pointe. _Nota_ que le maître avoit
+accoûtumé son disciple à se mettre en garde et à pousser quelques
+bottes. Cette remarque est nécessaire[191].
+
+[Note 189: C'est-à-dire la foule des laquais à livrées de toutes
+couleurs qui formoient le public le plus assidu des chanteurs du
+Pont-Neuf (V. Tallemant, in-12, t. 10, p. 188) et des joueurs de
+marionnettes (V. Furetière, _Roman bourgeois_, p. 117 de notre
+édition, Paris, Jannet, 1854, in-12). Cette diversité, ce bariolage
+des livrées, étoient si remarquables, que le P. Labbe voulut y trouver
+l'origine du mot _valet_. Il venoit, selon lui, de _varius_,
+_variolus_, «comme qui diroit _variolet!_» Mais notre étymologiste n'a
+pas fait attention que le mot _valet_ est bien plus ancien que la mode
+des livrées de diverses couleurs. Jusqu'au milieu du XVIIe siècle, les
+laquais portoient cet habit de nuance uniforme et peu voyante qui les
+avoit fait appeler _grisons_. C'est seulement en 1654, après une des
+échauffourées dont ils étoient souvent cause, et dans laquelle une
+bande d'entre eux tua M. de Tilladet, capitaine aux gardes, qu'il
+parut une déclaration royale ordonnant «qu'ils seroient dorénavant
+habillez de couleur diverse, et non de gris, afin qu'il fût possible
+de les reconnoître.» (_Lettre_ de Gui Patin, du 26 janvier 1654.)]
+
+[Note 190: Néologisme qui ne fit pas fortune, et qu'on ne retrouve
+qu'à la page 342 du _Qu'en dirait-on?_ pamphlet de la Beaumelle.]
+
+[Note 191: Le singe de Brioché, qui n'a jamais été si complètement
+_pourtraict au vif_, s'appeloit Fagotin. Molière le montre
+accompagnant les marionnettes dans leurs représentations nomades
+(_Tartuffe_, act. II, sc. 4). La Fontaine rappelle ses bons tours dans
+sa fable _la Cour du Lion_ (liv. VII, fable 7), et Furetière lui a
+fait jouer un rôle important dans sa jolie nouvelle allégorique
+_l'Amour esgaré_. (V. _Roman bourgeois_, notre édition, p. 176, etc.)]
+
+A l'aspect de la figure de Bergerac, la troupe à couleurs eclata de
+rire sardoniquement; un de la bande fit faire le moulinet au feutre de
+l'auteur; un autre gaillard, en luy appuyant une chiquenaude au beau
+milieu de la face, s'ecria: Est-ce là votre nez de tous les jours?
+Quel diable de nez! Prenez la peine de reculer, il m'empêche de voir.
+Notre nasaudé, plus brave que Dom Quixote de la Manche, mit flamberge
+au vent contre vingt ou trente agresseurs à brettes: les laquais alors
+portoient des epées[192]. Il les poussa si vivement qu'il les chassa
+tous devant luy comme le mâtin d'un berger fait un troupeau. Belle
+comparaison! laissez-la passer.
+
+[Note 192: Ce détail prouve que la scène eut lieu plus d'un an avant
+la mort de Cyrano, puisque la défense faite aux laquais de porter
+l'épée se trouve aussi dans la déclaration royale de 1654, rendue à
+propos du meurtre de M. Tilladet, et que nous avons citée tout à
+l'heure. Ce règlement contre les laquais décidoit, dit Gui-Patin
+(_loc. cit._), «que, pour empêcher de tels abus, ils ne porteroient
+plus d'épée, ni aucune arme à feu, sur peine de la vie.... Cette
+déclaration, ajoute-t-il, a été envoyée au parlement pour être
+vérifiée et publiée. Cela a été fait. Elle est affichée par tous les
+carrefours et publiée par la ville; mais je ne sais combien de temps
+elle sera observée.» Elle le fut fidèlement, et la tranquillité
+publique s'en trouva bien. Les laquais firent toujours du désordre,
+mais n'allèrent plus jusqu'à l'assassinat. On lit dans les _Annales de
+la cour et de Paris, pour les années_ 1697 _et_ 1698, in-8, t. 2, p.
+106, à propos d'une esclandre de laquais dans les Tuileries: «Ces
+malheureux donnent de temps en temps quelque scène au public; et
+c'étoit encore bien pis quand ils portoient des épées: il n'y en avoit
+point qui ne fît tous les jours quelque insolence; et l'on eut grande
+raison quand on leur en interdit le port.»]
+
+Le singe, farci d'une ardeur guenonique, lorgnant nôtre guerrier le
+fer en main, se presenta pour luy alonger une botte de quarte.
+Bergerac, dans l'agitation où il se trouvoit, crût que le singe etoit
+un laquais et l'embrocha tout vif. O! quelle desolation pour Brioché!
+
+Animal sans pareil, s'écria-t-il, larmoyant comme un veau, t'avois-je
+doüé de tant de gentillesses pour te faire transpercer la bedaine?
+Digne amusement de la canaille, introducteur du divertissement
+marionnettique, cher Fagotin de mes lucratives folies, utile et
+facetieux gagne-pain, bête moins bête que tel homme, singe des plus
+singes, où me reduis-tu!
+
+Après ces pitoyables et lamentables paroles, il se cola quelque temps
+sur le mort; ensuite son camarade Violon, l'angoisse au coeur,
+s'empara du corps du deffunt; ayant detaillé maintes remontrances à
+son maître, il luy persuada, _primò_, de rendre six blancs à ceux qui
+etoient entrez pour visiter les marionnettes; _secondò_, et _ultimò_,
+de noyer sa douleur dans le vin. Brioché suivit ce conseil salutaire;
+ils prennent tous deux le chemin du cabaret gargotique, on y sable des
+rasades, la couleur enlumine la face, les esprits volatils de la
+liqueur petillante s'insinuënt dans la glande pineale: alors que de
+pleurs vineux sur la privation d'un trepassé! que de clameurs
+bachiques contre l'assassin! Minuit se fit entendre, l'hôte reçut de
+la pecune, on deguerpit. Brioché ne put reconnoître sa maison, tant il
+étoit troublé; il eut même un si grand mal de coeur, qu'il vomit de
+foiblesse dans un egout où il se trouva enfangé. Son camarade étoit si
+peu hardy, qu'au lieu d'avancer pour debourber son maître du cloaque,
+il reculoit en arrière et battoit la terre de son corps. Ils restèrent
+trois heures à serpenter les rües, enveloppez dans les voiles
+tenebreux de l'ennemie du jour. La corne argentée de Diane vint à
+briller sur l'horison: à la lueur de ce flambeau nocturne, ils
+regagnèrent leur gîte bien harassez; là, ils firent mille caresses à
+leur duvet; Morphée leur ferma les paupières: laissons nos gens entre
+ses bras; à tantôt choses nouvelles.
+
+Cinq ou six heures après, Brioché ouvre ses visières mal nettes, il
+rumine à sa perte. Quittons le grabat, dit-il, et intentons un procès
+criminel. Ce qui fut dit, fut exécuté: il se lève et met la main à
+l'oeuvre; il ne pretendoit pas moins que cinquante pistoles de
+dommages et interêts.
+
+Bergerac se deffendit en Bergerac, c'est-à-dire avec des ecrits
+facetieux et des paroles grotesques: il dit au juge qu'il payerait
+Brioché en poëte, ou en monnoye de singe; que les espèces étoient un
+meuble que Phébus ne connoissoit point; il jura qu'il apotheoseroit la
+bête morte par un epitaphe appollinique. Sur les raisons alleguées,
+Brioché fut debouté de ses pretentions; on luy deffendit même de
+laisser vaguer à l'avenir le singe qui succederoit au deffunt, crainte
+d'accident.
+
+ DIXI.
+
+ _Permis d'imprimer.--Fait ce 9 juillet 1704._
+
+ M. R. DE VOYER DARGENSON.
+
+ * * * * *
+
+
+ _La prinse et deffaicte du capitaine Guillery, qui a été pris
+ avec 62 volleurs de ses compagnons, qui ont estez roués en la
+ ville de La Rochelle le vingt-cinquiesme de novembre 1608; avec
+ la complainte qu'il a faict avant que mourir._
+
+ _Paris, jouxte la coppie imprimée à La Rochelle par les heritiers
+ de Jerosme Hautain, 1609._
+
+ In-8º[193].
+
+ [Note 193: Cette pièce est l'une des plus curieuses, et pourtant
+ des moins connues qui aient été faites sur le bandit
+ saintongeois. Elle complète pour plusieurs détails, et rectifie,
+ pour plusieurs autres, le petit livret qui, pendant plus de deux
+ siècles, en popularisa l'histoire, et le même dont un érudit de
+ Niort, M. Fillon, a donné en 1848 une édition annotée, sous ce
+ titre, qui ne change presque rien à l'ancien: _Histoire véridique
+ des grandes et exécrables voleries et subtilitez de Guillery,
+ depuis sa naissance jusqu'à la juste punition de ses crimes,
+ remise de nouveau en lumière_. Fontenay, imprimerie de Robuchon,
+ 1848, in-8. A 50 exemplaires. Ce n'est, comme je l'ai dit, et
+ comme M. Fillon le déclare lui-même, qu'une réimpression de la
+ pièce dont je parlois, et qui, à cette même époque de 1848, avoit
+ encore à Épinal ses éditions populaires sous le titre de:
+ _Histoire de Guillery_, Pellerin, in-18, 22 pages (V. Nisard,
+ _Histoire des livres populaires ou de la Littérature du
+ colportage_, in-8, t. 1, p. 534). M. Fillon n'a ajouté qu'un
+ épisode, c'est «l'anecdote drôlatique du trésorier de
+ Saint-Michel-en-l'Herme, que la tradition, dit-il, a pris soin de
+ conserver.» Il s'est aussi servi, dit-il encore, de la relation
+ donnée par Fr. Rosset dans ses _Histoires tragiques_; mais
+ c'étoit sans doute pour n'en rien tirer de nouveau, car nous
+ avons lu ce récit, qui est la XIXe histoire du livre de Rosset
+ dans l'édition de Lyon, 1701, in-8º, p. 349, etc., et nous n'y
+ avons trouvé que la reproduction, mot pour mot, du livret
+ populaire. Collin de Plancy, dans ses _Anecdotes du XIXe siècle_,
+ Paris, 1821, in-8º, t. II, p. 267, avoit déjà donné un long
+ extrait de ce chapitre des _Histoires tragiques_, et l'auteur
+ d'un article du _Mercure de France_ traitant du même sujet,
+ reproduit par Merle dans l'_Esprit du Mercure_, etc., Paris,
+ 1808, in-8, t. I, p. 27-29, l'avoit aussi suivi de tout point.
+ Quant à la pièce que nous donnons, et qui, je le répète, est si
+ bonne à lire après, l'autre, personne n'en a dit un mot. L'auteur
+ de l'article Guilleri, dans la _Biographie universelle_, et après
+ lui M. Fillon, la citent seulement, avec ce titre inexact: _Prise
+ et lamentation du capitaine Guilleri_, in-8.]
+
+
+La malice piaffe pour un temps, et depuis que l'homme a faict alliance
+avec l'ennemy de son salut, bronchant parmy les tenèbres de son
+erreur, il ne cesse de courir à perte d'aleine jusques à ce qu'il se
+trouve sur le bord du precipice, où, à la fin, l'autheur de ses
+debauches le fait trebucher et en fait un joüet d'un funeste supplice
+et le spectacle d'une piteuse tragédie. Il a ouvert la fosse (dit le
+prophète) et l'a creusée, et est tombé en l'abisme qu'il a fait. Dieu
+les laisse courir pour un peu, jusqu'à temps que le comble de leur
+malice soit accompli; mais en fin, ne pouvant supporter la calamité
+que ses boutefeux attisent parmy son peuple, vaincu par les cris de
+ceux que la force a piteusement conversé en terre, il esveille les
+flammes de sa colère et ouvre la main aux foudres de sa justice, pour
+leur faire engloutir ces serviteurs du grand dragon sous les flots
+d'une sevère punition, où il leur faict gouster le fiel de leur
+malice.
+
+Un Guillery, ou plustost un vray monstre à la nature, que l'enfer a
+vomy du plus profond de ses abysmes, pour luy faire enfanter une
+infinité de volleries et brigandages, s'en est toujours allé suyvant
+sa brizée, jusques à ce qu'il s'est filé le cordeau qui luy pend sur
+la teste, et a dejà attaché son frère sur le posteau d'un sevère
+supplice, là où, pour toute la recompense de toutes meschancetez qu'il
+a cruellement exercez envers plusieurs marchands, il a laissé la vie
+sur une roüe parmy les tourmens et les bourreaux. Mais il faut
+entendre les moyens par où il a esté acheminé à ce pas, et marquer icy
+en passant quelques traits de sa malice, bien qu'elle se soit assez
+fait cognoistre par toute la France au bruit qui a remply les oreilles
+d'un chacun.
+
+Ce Guillery estoit d'une grand maison de Bretaigne, dont je tairay le
+nom de peur d'offencer quelqu'un[194], et a monstré assez clairement
+parmy le feu de nos guerres civiles qu'il estoit homme resolu et de
+courage, de façon que, s'amusant plustost à remuer le fer parmy le
+gros des ennemis, où sa valeur le conduisoit, que au pillage, comme
+font coustumierement les ames casanières, ses esperances l'ont trompé
+à fin, qui luy promettoient un orage perpetuel en nos fureurs civiles,
+et pensoit tien que, pourveu que la guerre peut tousjours escumer ses
+bouillons, rien ne luy manqueroit, veu mesmes qu'il estoit fort
+affectionné de feu monsieur le duc de Mercure[195] à cause de sa
+vaillance; mais quoy! il y a des revolutions ordinaires au cours des
+affaires humaines que la providence de l'homme ne peut penetrer, et,
+lorsqu'il pense tenir le feste de ce qu'il pretendoit, il ne faut
+qu'un tourbillon de la fortune pour la raser au bas de sa roüe, où
+elle lui fait sentir les effects d'inconstance.
+
+[Note 194: Le nom véritable du chef de bande ne se trouve pas
+davantage dans le livret réimprimé par M. Fillon; seulement une note
+curieuse de cet érudit nous donne la raison du sobriquet qu'il prit.
+Dans les légendes poitevines, saintongeoises et vendéennes, il
+existoit, bien avant le temps de Guillery, un type de chasseur ou de
+brigand nocturne connu sous le nom, presque semblable, de Guallery. On
+appeloit _Chasse Guallery_ ses courses dans les bois, après lesquelles
+on trouvoit toujours quelque cadavre au fond des taillis. Plusieurs
+ballades furent faites sur Guallery et sa chasse. M. Fillon (p. 27-30)
+en cite une qu'il entendit chanter à Saint-Cyr en Talmondois, et dans
+laquelle Guallery, déjà moins redouté, est mis en scène, non pas tant
+comme un chasseur d'hommes que comme un dépisteur habile de lièvres et
+de perdrix. Son nom, toutefois, au commencement du dix-septième
+siècle, devoit avoir encore gardé tout son sinistre caractère, et il
+n'est pas étonnant que le noble Breton, se faisant bandit, voulût en
+prendre un qui le rappelât, et se donnât celui de _Guilleri_. Il en
+résulta entre les deux personnages une confusion inévitable, et dans
+laquelle on est surtout tombé au sujet de la chanson si populaire
+encore, surtout en Saintonge, avec ce refrain: _Toto carabo, compère
+Guilleri_. On pense qu'il s'agit de Guilleri le brigand; mais M.
+Fillon prouve fort bien qu'il doit être question de Guallery le
+chasseur fantastique, puisque trente ans avant l'arrivée du bandit
+dans le Bas-Poitou, on avoit imprimé une plaquette anonyme intitulée:
+_Le vray pourtraict du Huguenot_, MDLXXIX, petit in-8, 12 pages, où se
+trouve, page 7, cette allusion à l'un des épisodes de la chanson:
+«Comme Guallery, ils se casseront la jambe, si mieux n'aiment le
+col.»]
+
+[Note 195: Le duc de Mercoeur, qui commandoit en Bretagne, et le
+dernier qui tint pour la Ligue. «En ce temps-là, lit-on dans le livret
+publié par M. Fillon (p. 7), le duc de Mercoeur tenoit encore la
+Bretagne, et avoit amassé autour de lui force gens de toute sorte.
+Guillery s'alla enrôler sous ses étendards, où il ne fut pas
+long-temps sans conquérir réputation.»]
+
+Ainsi Guillery, se voyant demeuré à sec par le calme de la paix, qui
+fit incontinent rassoir les vagues de la tourmente, et ses esperances
+esvanoüies avec les brouillards de la guerre, se laisse gaigner au
+desespoir, qui luy fait prendre les bois, et, laissant abastardir la
+vigueur de son courage et rouiller ses conceptions guerrières à faute
+de moyens et d'exercice où il se peut tenir en haleine, il advance sa
+main meurtrière sur le passant et ses desirs au pillage; de ses moyens
+et d'un genereux Theseus, il se transforme en un Scyni[196] monstrueux
+et ravisseur. Voilà comme les esprits les plus eslevez se laissent
+quelquefois aller en cendre, et mesme les âmes les plus asseurées sur
+le pied de la vertu se laissent une fois brider au vice, ou sont
+celles qui despeignent plus au vif l'enormité de leur malice.
+
+[Note 196: Scinis, le brigand tué par Thésée.]
+
+Luy donc estant robuste et fort redouté, ne manque point d'estre suivy
+de beaucoup de gens de sa sorte, qui attachent leur vie et leur
+fortune au mesme hazard de la sienne, et entre autres de deux de ses
+frères, qu'il attire à sa cordelle, et, ramassant aussi l'escume de
+toute la haulte et basse Bretaigne, Poictou et autres circonvoisins
+pays, il se trouve accompagné de plus de quatre cens hommes[197], tous
+de fait, et qui ne respiroient autre chose que le carnage.
+
+[Note 197: Dans l'_Histoire de la vie et grandes voleries_, etc., il
+n'est parlé d'abord que «d'une quarantaine des plus résolus mauvais
+garçons», dont Guilleri se fait le chef.]
+
+Estant donc ainsi rangé en un bois[198], où il dresse une puissante
+forteresse, un jour il attend jusques environ sur le midy, couché sur
+le ventre le long du grand chemin de Nantes[199], tant que à la fin il
+passe un bon-homme, à qui il demande où il alloit, et ayant desjà bien
+entendu qu'il alloit à Nantes, il feint aussy y vouloir aller. Se
+mettant en chemin ensemble, demandoit au bon-homme qu'il alloit faire
+à Nantes; luy respondit qu'il alloit solliciter un procez. Tu as donc
+bien de l'argent? luy dit-il. L'autre s'excuse et dit qu'il n'en avoit
+point, sinon sept ou huict souls pour son disner. Non ay-je point moy,
+respondit-il; mais j'espère que Dieu nous en envoyera. Puis, estant
+passé un peu plus oultre, et luy ayant encore demandé s'il n'avoit
+point d'argent, et l'autre ayant dit que non: Or bien, dit-il, prions,
+Dieu nous en envoyra. Et de ceste façon, tirant un petit manuel de sa
+pochette, il se met à genoux et y fait mettre ce bon-homme avec luy,
+puis il luy dist: Regarde s'il t'en est point venu. Il met la main en
+sa pochette et dit que non. Tu ne pries donc point de bon coeur?
+dit-il. L'autre s'excuse et dit que si faisoit; et disant cela il tire
+cinq sols de sa pochette et le fait encores prier, et la seconde fois
+en tire dix, puis quinze, et tousjours le bon-homme ne trouvoit rien.
+Tu ne prie donc pas de bon coeur? dit-il, car il t'en viendroit aussi
+bien qu'à moy. Il dit que si, tant qu'il pouvoit. Or, dit-il, alors tu
+en as donc bien: car moy, qui ne prie guières de bon coeur, s'il m'en
+est venu, à plus forte raison à toy aussi, et, partant, je le veux
+voir. Et disant cela il se met à le fouiller, luy trouve quatre cens
+escuz, en prend la moitié et le renvoyé avec le reste, luy disant:
+Comment! tu me veux tromper, et ne me rien donner de ce que Dieu
+t'envoye en ma compagnie, comme si je n'en devois avoir ma part!
+
+[Note 198: Il avoit trois ou quatre retraites en Bas-Poitou, Bretagne
+et Saintonge, les plus sûres dans les forêts de Machecoul, des
+Essarts, de la Chastenerie. _Id._, p. 8.]
+
+[Note 199: Dans le livret populaire, cette aventure forme le chapitre
+3e, qui a pour titre: «_Comme il vola un paysan en lui faisant prier
+Dieu._» Le récit est le même à peu près; seulement la scène ne se
+passe pas sur la grande route de Nantes, mais sur «le grand chemin qui
+va de Nantes à La Rochelle». Le bonhomme se rendoit à cette dernière
+ville.]
+
+Cela sont les moindres choses, et n'est rien au prix des chasteaux
+forcés, où ils ont miserablement massacrez les pauvres seigneurs,
+gentilshommes et damoiselles, emporté leurs moyens et mis leurs
+maisons en desolation; et, entre autres, en ayant voulu forcer un
+autre, S.-Hermine[200] et Mareul[201] ils furent descouverts par la
+sentinelle qui y veilloit d'ordinaire, comme s'il eût été en temps de
+guerre, pour la crainte qu'il avoit d'eux, et leur ayant ladite
+sentinelle tiré un coup d'arquebuze, ils furent poursuiviz par le
+seigneur du lieu, qui manda en diligence à quelques gentilshommes ses
+voisins, et aux villages par là auprès, pour avoir des gens, et ayant
+en peu de temps ramassez jusques à près de deux cens hommes, tant
+d'uns que d'autres, il les attint auprès d'un bois à trois lieües de
+là. Eux, estant jusques au nombre d'environ trente cuirasses, se
+mettent en défense, et y eut quelques morts, tant d'un costé que
+d'autre; mais le monde y abordant à la file de tous costez, comme pour
+esteindre le brasier qui devoroit le repos de tout le pays, ils furent
+contrains de se mettre en fuitte, laissans trois ou quatre de leurs
+compaignons prisonniers, qui furent mis sur la roüe à Bessay[202], qui
+est là auprès.
+
+[Note 200: Le château de Saint-Hermine étoit la baronie de Jacques
+Desnouches, chevalier, seigneur de la Tabarière, baron de
+Saint-Hermine, mari de Anne de Mornay, fille de l'illustre Duplessis
+Mornay. Fillon, _notes_.]
+
+[Note 201: L'affaire du château de Mareuil est racontée, p. 12-13,
+dans le livret publié par M. Fillon.]
+
+[Note 202: Bessay, selon M. Fillon, appartenoit alors à Jonas de
+Bessay, chevalier, baron de Saint-Hilaire, seigneur de la Voute de
+Boisse, gouverneur de Talmond, mari de Louise Chasteigner, fille du
+seigneur de Saint-Georges.]
+
+Que diray-je davantage? ils prindrent un gentilhomme, grand seigneur
+de là auprès, et après lui avoir bandé les yeux, ils le menèrent à
+travers le bois jusques à leur forteresse[203], puis, estant là, ils
+le desboucherent, luy monstrèrent tout là dedans force munitions, tant
+de guerre que pour le vivre, avec un molin à bras et un four, des
+petites pièces de campaigne, à force mousquets et arquebuses, picques,
+grenades, petards et autres engins, tant pour l'offensive que pour la
+deffensive, puis les autres fortifications des fossez à plein de cuve,
+un pont-levis avec un ravelin enclos d'une palissade, et, pour dire en
+un mot, il y remarqua tant de fortifications qu'il luy sembloit
+imprenable; ils le menèrent aussi en une grande sale toute tapissée de
+cuir d'Espagne qu'ils avoyent vollé en une navire le long de la
+mer[204]. Mais ainsi que on le conduisoit, Guillery luy mit le
+pistolet à la gorge, et luy fit jurer sur peine de la vie qu'il ne
+leur seroit jamais contraire. Après cela, on luy presente le disner,
+où il fut traité fort magnifiquement, et tout en vesselle d'argent, et
+puis après s'estre bien promenez et bien discouru ensemble, on luy
+reboucha la veüe, et le ramena-on jusques au bort du bois, d'où on le
+renvoya.
+
+[Note 203: C'étoit celle du bois des Essarts.]
+
+[Note 204: Dans l'_Histoire de la vie et grandes voleries_, etc., il
+est parlé de ce luxe de Guilleri et de ce «cuir d'Espagne volé sur
+mer, près des Sables-d'Olonne, à la prise d'un vaisseau enlevé par ses
+gens, qui exerçoient aussi la piraterie, et avoient alliance avec les
+forbans de plusieurs pays.» Fillon, p. 13.]
+
+Mais quoy? de s'ennuyer de leurs meschancetez et ne plus permettre
+que ceste trame soit roulée plus avant, tout le monde murmure, et la
+France ne peut plus supporter ceste peste sur le coeur sans la vomir;
+ils s'enflamment tousjours de plus en plus, et se descouvrent
+eux-mesmes, mettans certains escritaux par les chemins, par lesquels
+ils decouvrent qu'ils vouloyent la vie de messieurs de la justice,
+l'argent, le pillage et rençon des gentilshommes; rencontrent un
+prevost, le chargent, prennent quelques uns de ses gens, et s'il ne se
+fût sauvé de legereté, il eût tombé entre leurs mains[205]; de sorte
+que personne ne pouvait trafiquer en toute la Bretagne ny le bas
+Poitou, parce qu'il a un esprit familier, par lequel il se fait porter
+par tout là où il veut en moins de rien, de façon qu'on le verra
+quelquefois le matin auprès de Nantes, et le soir il sera autour de
+Rouen et d'Orléans[206], et autres lieux semblables, s'accostans des
+marchands comme s'il estoit aux foires, et puis quand il voist la
+commodité il les destrousse, et leur oste tous leurs biens. La cour,
+en estant advertie, mande à Monsieur de Parabole, gouverneur de
+Niort, et à tous les officiers d'autour, qu'on mît diligence de les
+attrapper. Ce qu'estant sceu, tous les prevosts s'assemblent jusqu'au
+nombre de dix-huit ou vingt, conduicts par le grand prevost, avec
+toute la communauté qu'ils assemblèrent incontinent de toutes parts,
+jusques au nombre d'environ quatre mille cinq cens hommes, et de ce
+pas s'en vont assiéger le bois où le gentilhomme qui avoit esté en
+leur chasteau les mena, et courant de tous costez, ils trouvent à la
+fin ceste forteresse en un petit vallon, entre force arbres qui la
+couvroient fort bien de tous costez, de façon qu'à peine pouvoit-on la
+descouvrir.
+
+[Note 205: Guilleri fit souvent de ces mauvais partis aux prévôts. Il
+y a deux chapitres à ce sujet dans l'_Histoire de la vie et grandes
+voleries_...: savoir: _Comme Guilleri prit prisonniers les prévosts de
+Niort et de La Rochelle.--Comme Guillery rencontra le prévost de
+Fontenay avec ses archers_.]
+
+[Note 206: Nous n'avons trouvé qu'ici ces détails sur les excursions
+lointaines de Guilleri et de sa bande. Il est certain qu'ils furent
+alors redoutables par toute la France, et qu'on les trouve nommés avec
+les Rouget, Barbet, Grisons, et autres bandits qui désoloient le
+royaume sur ses points les plus opposés.]
+
+Ils estoient plusieurs prevosts avec quelques autres gens[207], et
+avec quatre couleuvrines ils se mettent à les battre; la batterie dure
+tout un jour, et ceux qui estoient dedans, environ trois cens, se
+mettent en devoir de se defendre; mais à la fin Guillery, voyant qu'il
+ne pouvoit tenir long-temps, sort de furie avec ses gens à la
+desesperade, et, fendant la presse, bien monté et armé de toutes
+pièces, passe outre avec quelques uns de ses gens qui estoient les
+plus legerement et mieux montez[208]; et le reste, estant chargé de
+près par soldats fort adroits aux armes, conduicts par bons
+capitaines qui n'ignoroient pas toutes les ruses et stratagèmes dont
+il falloit user pour avoir tels voleurs, car en fin finale, ils furent
+prins avec le capitaine Guillery[209], qui fut accablé soubs la foule
+qui les arresta, et tandis les autres passent outre à tirer vers la
+mer, où ils trouvent une navire sur le bord, où ils ravagent et tuent
+la plus part de ceux qui estoient dedans, puis ils se mettent sur la
+mer où ils se sont encore mis à escumer et ont faict plusieurs
+voleries.
+
+[Note 207: M. de Parabère, gouverneur de Niort, commandoit l'attaque,
+qui est ici racontée avec plus de détails que dans le livret de M.
+Fillon.]
+
+[Note 208: «... Guilleri, ne craignant ni Dieu ni diable, ayant
+exhorté ses gens à la défense, sortit le premier, monté sur un cheval,
+le pistolet en main, passa au travers les ennemis et se sauva.»]
+
+[Note 209: C'est le frère du grand Guillery, dont il est parlé au
+commencement de cette pièce. Quant à lui, il s'est sauvé, comme nous
+venons de le voir; d'après l'_Histoire de la vie et grandes
+voleries.._, il s'en va dans les environs de Bordeaux, y vit quatre
+années environ en riche gentilhomme, puis, découvert par un marchand
+qu'il avoit autrefois volé, il est pris et rompu sur la place publique
+de La Rochelle.]
+
+Estant donc le capitaine Guillery demeuré pris avec environ quatre
+vingt de ses gens, il est mené à Saintes, où son procez luy fut faict
+dès le lendemain, et luy condamné à la rouë avec tous ses complices,
+qui furent rouez en plusieurs lieux, pour donner exemple; mais lui fut
+exécuté à la Rochelle, où estant sur l'eschaffaut, d'un visage rassis
+et d'une contenance qui marquoit bien son assurance, sans aucun
+effroy, il arrache ces pitoyables paroles du milieu de ses remors
+qu'il pousse dehors, en presence de toute l'assistance, qui estoit
+composée d'une infinité de personnes qui accouroient de toutes parts à
+ce spectacle.
+
+«Je pense qu'il n'y a personne de vous autres, Messieurs, qui ne soit
+icy pour contenter ses desirs en la peine qu'on dedie à mon supplice;
+mais quand on aura mis en la balance tout le faict de mon destin, vous
+donnerez plus tôst des larmes à ma fortune, que vos desirs à
+l'accomplissement de ceste miserable prophetie de ma defaite. Il est
+vray, cest eschaffaut odieux, et que mes mesfaits ont estez les degrez
+par lesquels je me suis porté; mais quoy! ç'a esté un coup à qui je ne
+pouvois gauchir, et un passage qu'il me failloit traverser. Il y a ici
+beaucoup de gens qui sçavent la maison d'où je suis sorti, laquelle
+doit à ce jour avoir une si ignominieuse tache estre attachée à la
+memoire de postérité qui ternira son renom au souvenir de la faute.»
+Et disant ces mots, les larmes luy commencèrent à couler le long des
+joües; puis, se tournant de l'autre costé:
+
+«Et combien, Messieurs, il n'est pas incompatible qu'il ne puisse
+sortir un mauvais fruict d'une bonne semence, selon le champ où sera
+semé, qui le corrompt quelquefois, ou la constellation des astres, qui
+luy sera contraire; de façon que, quand vous blasmerez ma fortune et
+celle de mes compaignons, je vous prie, et mes larmes vous y convient,
+de jeter les yeux de vostre memoire sur mes ayeuls, qui n'ont jamais
+veu courir des ombrages si odieux que cela sur leur reputation, et
+dont les vertus ne me doivent presager que de merveille; mais-quoi!
+les meilleurs naturels peuvent estre corrompus comme le mien, qui, se
+laissant flatter aux persuasions de mon frère, que le desespoir avoit
+envelopé en ses toilles, s'est laissé emporter à ses desbauches, qui
+me font aujourd'huy dresser les cheveux à la contemplation de ma
+faute, et, d'une main odieuse, me presentant ceste coupe funeste qu'il
+faut que j'avalle quand le malheur me range à ses loix. J'ai jette
+incontinent les yeux sur ce que le presage de ma fortune me presentoit
+tout au long; mais ma fragilité, qui ne faisoit en sorte de penetrer
+si avant, m'a toujours empêché de voir la fin; je me suis trouvé sur
+le dernier saut de ma defaicte, où il faut que la peine que l'on
+prepare à mon corps satisface pour les forfaicts que j'ai commis.» Il
+faict une petite pose, puis, tirant un grand soupir, il dit encore:
+
+«Je vous puis bien asseurer que la mort qu'il me faut endurer tout
+maintenant ne me fasche point, puisqu'il nous faut tous passer ce
+passage; mais il n'y a que le chemin par où il faut que je le
+franchisse qui me soit fascheux, avec le blasme qui en doit courir sur
+mes parens, et les presages qui menacent encore mes frères de frapper
+au mesme caillou. Je prie Dieu qu'il leur ouvre les yeux pour les
+appeller à penitence et leur faire changer le train de leur vie, afin
+que, se retirant, ils puissent atteindre à une fin heureuse. Et vous
+autres, Messieurs, consolez mes parens, leur remonstrant que, si à ce
+aujourd'huy la fortune fait courir ce nauffrage sur leur memoire, ils
+en doivent combattre la douleur par la souvenance des vertus signalez
+de nos ayeux, et que, quand la memoire de nos desbauches leur
+travaillera l'esprit, ils nous restranchent du nombre de leur famille
+et imaginent comme si nous n'avions point esté.
+
+«Cest oubly essuyra la playe de leur douleur, et ne laisseront pas de
+suivre le chemin que nos ayeux leur ont tracé. Et vous autres,
+Messieurs, je vous conjure d'avoir compassion de ma fortune et de
+prier pour mon ame, afin qu'il plaise à nostre Sauveur ne vouloir
+point avoir esgard à mes fautes, et que, puis qu'il me faut icy servir
+d'exemple, brider le courage de ceux qui se voudroient attacher aux
+desordres où me suis enveloppé, il luy plaise vouloir ouvrir la porte
+de son paradis à mon ame.»
+
+Il se tourne vers ses compaignons, et, après les avoir encouragés de
+se monstrer constans à ce passage, il prie le bourreau de l'expedier
+le plus diligemment qu'il luy sera possible; et, ayant recommandé son
+ame à Dieu, il s'estend sur l'eschaffaut, où il endura la mort d'une
+constance, nompareille, jusqu'à ce que il rendit l'ame. Dieu veuille
+qu'elle soit entre ses mains! Ainsi soit-il.
+
+ C'est verité; j'ay desservy
+ Une mort encor plus cruelle;
+ Car le peché que j'ay commi
+ Merite bien, mort eternelle.
+ Après mal-heur (helas!) à la fin bousche
+ Le vil conduit d'une maligne bouche,
+ Et le mechant en horreur obstiné
+ Par un gibet est aussy ruiné.
+
+ * * * * *
+
+
+ _Le bruit qui court de l'espousée._
+
+ M.DC.XIIII.
+
+ In-8º.
+
+
+ Le bruit est que la mariée
+ Est damoiselle au grand ressort:
+ Chacun en dit sa ratelée[210],
+ Tout le monde dit qu'elle a tort.
+
+ La David a pris la parolle
+ Pour feu son mary l'advocat,
+ Disant: Je ne suis pas si folle
+ Que d'hausser ainsi mon estat.
+
+ La Sabrenaude[211], sa voisine,
+ En a tenu quelque propos;
+ Mais la bouchère Cailletine,
+ S'est mise sur ses _audinos_[212].
+
+ Il vaudroit mieux, dit la Rotine,
+ Qu'une grande cité perît,
+ Que de souffrir la sotte mine
+ D'une gueuse qui s'enrichit.
+
+ La Menarde s'est arrestée,
+ Disant: Commère, qu'avez-vous?
+ Parlez-vous point de l'espousée,
+ Qui n'estoit guère plus que nous?
+
+ Ma bonne foy, dit la Paiote,
+ Je ne trouve pas cela bon;
+ Pour moy, je ne suis point si sotte,
+ Que de quitter mon chaperon[213].
+
+ Mercy de Dieu! dit l'Auvergnate,
+ Parlant à la grosse Catin;
+ Elle fait bien la delicate,
+ Avec sa cotte de satin!
+
+ La Croupière, oyant la nouvelle,
+ Veut mettre son espingle au jeu,
+ Et aussi tost elle l'appelle
+ Madamoiselle depuis peu[214].
+
+ La Citarde s'en est esmeuë,
+ Soutenant que c'est le marchand
+ Et le tailleur qui l'ont vestuë
+ En damoiselle en nez friand.
+
+ La Mijolette a bonne grace
+ De maintenir par ses discours
+ Qu'elle est première de sa race
+ Qui a le masque de velours[215].
+
+ La Cointesse, voyant la belle,
+ Dit aux vendeuses de porreaux:
+ Son père l'a fait damoiselle[216],
+ Mais, Nostre-Daigne[217]! j'entre en faux.
+
+ La Gaussette, quoy qu'édentée,
+ Lui a chanté deux petits mots,
+ Disant que c'est une effrontée,
+ Et que ses parens sont des sots.
+
+ La Rousse dit que, si sa fille
+ Avoit l'habit de taffetas,
+ Elle seroit aussi gentille
+ Ou plus belle qu'elle n'est pas.
+
+ La Jeanne Verrier, sa commère,
+ S'en mocque fort de son costé;
+ Et aussi la belle Tessière
+ Dit qu'elle a trop de vanité.
+
+ La Blenonne va par la ville,
+ Elle s'est plainte à plus de mille
+ Et en fait ses contes partout,
+ Qu'elle veut tenir le haut bout.
+
+ La Chantecler, l'escervelée,
+ Veut tenir le livre à son tour.
+ Voilà, dit-elle, une espousée
+ Faicte à la mode de la cour!
+
+ La Madelon, ceste matoise,
+ A juré par la Feste-Dieu
+ Que sa fille n'est que bourgeoise,
+ Quoy qu'elle soit d'aussi bon lieu.
+
+ Les damoiselles, ses amies,
+ Luy vont apprendre tout le jour
+ A recevoir les compagnies
+ Selon les modes de la cour.
+
+ L'une luy dit: Tu es jolie,
+ Mais ton masque ne va pas bien.
+ L'autre luy dit par mocquerie:
+ Attache-le comme le mien.
+
+ Quelques unes des plus rusées
+ Sont sur le point de l'aller voir,
+ Mais il faut beaucoup de dragées
+ Qui les veut toutes recevoir.
+
+ Tredame! disent les Bourgeoises,
+ Celle-là a pris les florets[218];
+ Il faut laisser aux villageoises
+ Nos chaperons et nos collets[219].
+
+ Elle est venuë d'un village
+ Pour espouser un advocat;
+ Mais tout d'un coup, en son veufvage,
+ Elle a bien haussé son estat.
+
+ Les couvrechefs[220] en veulent estre
+ Aussi bien que les chaperons,
+ Et se disent à la fenestre:
+ Voilà la royne des brandons[221]!
+
+ C'est l'entretien des lavandières
+ Et de celles qui vont au four
+ Qu'une dame depuis naguères,
+ S'est fait damoiselle en un jour.
+
+ Les desbauchez sont à sa porte
+ Qui luy font le charivary,
+ Luy demandant de quelle sorte
+ Elle secouë son mary.
+
+ SIZAIN.
+
+ Quand l'espousée fut couchée
+ Et que son mary l'eut tastée,
+ Elle luy dit de la façon:
+ Mon grand amy, je suis pucelle,
+ Car jamais homme ni garçon
+ Ne me l'a fait en damoiselle.
+
+[Note 210: «_Dire sa ratelée_, c'est dire à son tour librement tout ce
+qu'on sait, tout ce qu'on pense de quelque chose.» (Leroux, _Dict.
+comique._) C'est faire comme le jardinier, qui, lorsqu'il a bien
+promené son rateau par le jardin, finit par placer dans un coin sa
+ratelée d'ordures.]
+
+[Note 211: _Sabrenaud_ se disoit pour un mauvais ouvrier, un gâcheur
+d'ouvrage. On en avoit fait le verbe _sabrenauder_, qui s'employoit
+encore au XVIIIe siècle.]
+
+[Note 212: C'est-à-dire s'est campée les poings sur les hanches comme
+en disant: _Ecoutez-nous_.]
+
+[Note 213: Le chaperon étoit la marque de la petite bourgeoisie; il
+consistoit, au XVIIe siècle, en une bande de velours placée sur le
+bonnet.]
+
+[Note 214: V., sur les noms qu'on donnoit à ces damoiselles par
+usurpation, _Les XV joies de mariage_, P. Jannet, 1853, in-8º, p.
+168.]
+
+[Note 215: Les femmes de distinction, quand elles sortoient, portoient
+un masque de velours noir. Boileau, par une note sur le vers 322 de sa
+Xe satire, nous apprend qu'il en étoit encore ainsi pendant sa
+jeunesse. On peut voir, sur cet usage, de longs détails dans le
+_Palais Mazarin_ de M. L. de Laborde, p. 314, note 367. C'étoit
+surtout la marque distinctive des femmes dont nostre _espousée_ veut
+singer les manières. «Que ne diray-je pas des chirurgiens...
+(lisons-nous dans _la Troisième après-disnée du Caquet de
+l'Accouchée_, 1622 in-8º, p. 15). Quant à leurs filles, il ne leur
+manque que le masque qu'on ne les prenne pour damoiselles.»]
+
+[Note 216: Il étoit aussi ridicule pour les filles bourgeoises de se
+faire appeler _madamoiselle_ que pour les femmes mariées de la même
+classe de prendre le titre de _madame_. Entre autres pièces publiées à
+ce propos contre ces dernières, nous connaissons un livret de la
+dernière moitié du XVIIe siècle: _Satyre sur les femmes bourgeoises
+qui se font appeler madame_, in-8º.]
+
+[Note 217: Pour: Notre-Dame.]
+
+[Note 218: Nous avons pensé d'abord qu'il s'agissoit ici du satin à
+fleurs que les damoiselles seules devoient porter, et dont plusieurs
+marchandes se paroient pourtant, au grand scandale des bourgeoises.
+«Si, lisons-nous dans la sixième partie des _Caquets de l'accouchée_,
+une marchande porte le satin à fleurs de velours cramoisy, faut-il en
+murmurer? etc.» Mais il est plus probable que ce mot _florets_ doit
+s'entendre ici pour les touffes de fleurs et de verdure que la
+Mijolette s'étoit mises dans les cheveux. Ainsi s'explique le nom de
+_royne des brandons_ que lui donnent plus loin les paysannes.]
+
+[Note 219: Encore un objet de la toilette modeste des bourgeoises;
+elles devoient s'en tenir au simple _collet monté_. S'il s'élevoit peu
+à peu jusqu'à devenir un _collet à cinq étages_, il encouroit le blâme
+des matrones.]
+
+[Note 220: L'auteur entend parler ici des paysannes, et il les désigne
+par leur coiffure, qui, surtout en Normandie et en Picardie,
+consistoit en un _couvre-chef_ «morceau de toile empesée et tortillée
+dont elles entouroient leur tête.» _Dict. de Trévoux_.]
+
+[Note 221: Ce mot doit se prendre ici dans le sens qu'il avoit souvent
+alors, surtout à Lyon, où l'on n'appeloit pas autrement les _rameaux
+verts_ du dimanche qui précède Pâques, et qu'on nommoit pour cela
+_dimanche des brandons_.]
+
+ * * * * *
+
+
+ _La conference des servantes de la ville de Paris soubs les
+ charniers Sainct-Innocent; avec protestations de bien ferrer la
+ mule[222] ce caresme, pour aller tirer à la blanque à la foire de
+ Sainct-Germain, et de bien faire courir l'ance du panier_[223].
+
+ _A Paris._
+
+ M.D.C.XXXVI.
+
+ Pet. in-8º de 13 pages, titre compris.
+
+ [Note 222: L'origine de cette locution remonte à une anecdote
+ racontée par Suétone dans la _Vie de Vespasien_ (cap. 23), et
+ ainsi mise en françois par Moisant de Brieux: «Le muletier de
+ Vespasien, sous pretexte que l'une des mules estoit deferrée,
+ arresta long-temps la litière de l'empereur, et par là fit avoir
+ audience à celuy auquel il l'avoit promise sous l'asseurance
+ d'une somme d'argent, mais dont l'odeur vint frapper aussitost le
+ nez de ce prince, qui l'avoit très fin pour le gain: en sorte,
+ dit Suétone, qu'il voulut partager avec son muletier le profit
+ qu'il avoit eu à ferrer la mule.» _Origines de diverses coutumes
+ et façons de parler_, Caen, 1672, p. 101. Dans la traduction du
+ Guzman d'Alpharache, par Chapelain, 1re part. liv. II, chap. 4,
+ on trouve cette phrase: «Un serviteur malin, menteur et
+ _ferre-mule_.»]
+
+ [Note 223: Nous n'avons rien trouvé sur cette locution
+ proverbiale, ni dans le livre de Moisant de Brieux, ni dans celui
+ de Fleury de Bellingen, ni dans _les Matinées senonoises_ de
+ l'abbé Tuet, ni dans les _Dictionnaires des proverbes_ de La
+ Mésengère et de M. Quitard, pas même dans _la Fleur des
+ proverbes_ et l'_Encyclopédie des proverbes_ de M. G. Duplessis;
+ et nous avouons franchement n'avoir pu, avec nos seules lumières,
+ en découvrir l'origine. La variante qui se trouve ici, et qui
+ nous prouve qu'au XVIIe siècle on ne disoit pas, comme
+ aujourd'hui, _faire danser l'anse du panier_, mais bien _la faire
+ courir, la faire cheminer_, n'étoit pas de nature à nous rendre
+ cette étymologie plus facile.]
+
+
+Ce fut le vendredy, premier jour de fevrier, que dame Lubine, la plus
+fameuse harangère, et la plus vieille et la plus connue de toutes les
+nourrices et servantes de la ville et fauxbourgs de Paris, tint sa
+conferance sous les charniers S.-Innocent, estant assistée d'un
+millier de servantes, vieilles et jeunes, anciennes et modernes, et de
+tout pays, et principalement du pays de Sapience, où les chiens
+s'assirent sur leur queue quand on fit vandange, dit Normandie, et les
+autres de la garanne des foux, dit Picardie, et d'autres pays. Dame
+Lubine commence ce langage: Mes chères consors et bien-aymées, il faut
+croire que vous ne serez pas tousjours jeunes et belles. A celle fin
+de vous conserver tousjours en habit et en argent, il faut tousjours
+croire vostre maistre et le laisser faire, et ne dire jamais un seul
+mot, car les femmes sont tousjours jalouses de leur mary, et ne
+veulent point qu'on rie à personne; il faut contrefaire quelquefois la
+bigotte et la rechignée et la fascheuse. Et davantage, voici le
+caresme qui est fort bas, les vivres seront grandement chers; il faut
+que ce caresme-ci vous en vaille deux, et bien faire valoir et
+cheminer l'ance du panier; il faut que sept semaines vous vaillent une
+année et demie.
+
+Sur ce propos finy, une grosse citroüille de servante, qui demeure
+chez un marichal: Je ne suis point apprentie de ferrer la mule; il y a
+quatre ans et demy que je demeure où je suis; au bout de trois
+semaines, j'estois aussi sçavante que ma maistresse, qui est mariée il
+y a dix-huict ans, car mon maistre battoit sur mon enclume, et moy je
+levois les soufflets, et ay bien gaigné huict cens cinquante livres.
+
+Après, une petite servante de la rue Saint-Honoré: Je suis chez un
+notaire; je ne gaigne que treze escus; je vais à la halle, à la
+boucherie, et ne rend point compte qu'à mon maistre, qui est assez
+jovial[224]; et ma maistresse, qui est toute devote, elle ne bouge de
+ces religions; je fais ce que je veux: D'avantage nous avons trois
+clercs[225], dont le maistre clerc, qui a sa plume aussi douce et
+charmante comme sa voix; je n'ay qu'à me plaindre à luy quand j'ay
+affaire de quelque chose, incontinent j'ay tout ce que je veux avoir
+de luy, fusse argent ou autre chose.
+
+[Note 224: Les facéties du temps faites à propos des chambrières
+reviennent toujours sur ces accointances des maîtres avec leurs
+servantes. Lisez, par exemple, le _Banquet des chambrières fait aux
+estuves le jeudi gras_:
+
+ Un jour Monsieur descendoit à la cave
+ Avecque moy, qui suis sa chambrière,
+ Lequel, marchant dessus ma robe brave,
+ Sur les degrez me fit choir en arrière, etc.]
+
+[Note 225: Tout étoit bon pour les chambrières:
+
+ Autant le beau comme le laid,
+ Et le maistre que le valet,
+ Étoient reçus de la Doucette.
+
+(_Les Folastries de la bonne chambrière à Janot, Parisien, recitées au
+bouc de Estienne Jodelle_.)]
+
+Une autre grosse vesse de la même rue: Vramy, vous nous la baillez
+belle! j'ayme bien mieux le charnage[226] que le caresme, car on ne
+fait pas un enfant d'un hareng; j'ayme bien mieux voir une bonne
+grosse andoüille en ma marmitte avec quatre jambons qu'un meschant
+flanchet de morüe.
+
+[Note 226: Temps opposé au carême, où il étoit permis de manger de la
+chair.]
+
+Il en vint une autre d'auprès la Croix-du-Tiroir: Je demeure,
+dit-elle, chez un drappier. Ils sont fort chiches; mais nos garçons
+sont fort bons enfans, car quand tout le monde est retiré, et que je
+lave ma vaisselle, ils prennent la peine de me prester leur lavette,
+et après je vois à la cave et leur tire du meilleur, et font la
+coulation ensemble[227].
+
+[Note 227: Ces pique-niques comptoient parmi les plus chers amusements
+des servantes. Voici ce que dit, dans les _Ruses et finesses
+decouvertes sur les chambrières de ce temps_, Babeau aux yeux friands:
+
+ .......... J'ai du porc frais,
+ Une andouille et quatre saucisses,
+ Que malgré nos maistresses chiches
+ Mangerons. As-tu rien, Perrette?
+
+V. aussi _les Doux entretiens des bonnes compagnies_, 1634, in-12,
+chanson 57.]
+
+Il y vint une petite affriolée de la rue Sainct-Denys, assez proche du
+Chastelet, qui a les pasles couleurs. Il n'est que demeurer chez les
+marchands, dit-elle, car l'argent vient en dormant. Faisant un jour
+feinte de nettoyer les souliers de nos garçons, il y en eut un qui me
+vint accoster et qui me donna six pièces de trèze sols pour decroter
+ses chausses, et il me decrota ma cotte à la mode du pays du Mans.
+
+Une autre de la rue au Fer, qui a les pasles couleurs: Je suis la plus
+heureuse, dit-elle, de tout Paris: car j'ay un maistre le plus beau
+garçon de tout Paris; mais il est un peu chiche. Mais quand il est en
+bonne humeur, il y a moyen que de l'avoir, si ce n'estoit les voisins
+qui le gastent; car l'année passée je perdy mon demy-ceing
+d'argent[228], et en trois semaines j'en gaignay un autre.
+
+[Note 228: Demi-ceinture ou boucle d'argent, joyau très recherché des
+chambrières: leur ambition ne va pas au delà. «Quand nous avions servy
+sept ou huict ans, dit l'une d'elles dans _le Caquet de l'Accouchée_,
+1622, in-8, p. 9, et que nous avions amassé un demy-ceint d'argent et
+cent escus comptant, tant à servir qu'à ferrer la mule, nous trouvions
+un bon officier sergent en mariage ou un bon marchand mercier.»
+Peut-être ce demy-ceint étoit-il un supplément de gage qu'on donnoit
+aux servantes, comme plus tard une aune de toile et en sus le prix du
+vin. (_La Maison réglée_, Amsterdam, Marret, 1697, chap. 4,
+_Appointements des domestiques_.) Chez les maîtres pris de la _colique
+housset_, selon l'expression de Tallemant, c'est-à-dire coureurs de
+servantes, elles avoient bien d'autres menus profits.]
+
+Vraiment, se dit une petite blonde de la rüe Sainct-Denys, j'ay eu un
+demy-ceing de vingt-deux escus qui ne m'a servy que six mois. Allant
+à la foire Sainct-Germain, je vis une lavandière qui avoit gaigné[229]
+un bassin de soixante et quatre livres, et moy je n'ay eu qu'un miroir
+de sept ou huit sols; mais ce qui me reconforte, c'est que j'ai gaigné
+celuy-là en cinq semaines, et j'en gaigneray bien un autre en quinze
+jours, car nous avons des garçons de bonne volonté et fort fidèles.
+
+[Note 229: Les servantes étoient les joueuses les plus assidues à la
+_blanque_ de la foire St-Germain. On fit sur leurs pertes à cette
+loterie, leur adoration de tous les temps, la pièce qui a pour titre:
+_Apologie des chambrières qui ont perdu leur mariage à la blanque_.
+Voici les plaintes de l'une des perdantes:
+
+ ..... Je me suis obligée
+ Pour cinq testons à ma maîtresse,
+ Qui me cause au cueur grand' detresse,
+ Pensant gaigner mon mariage
+ Comme toy; oultre mis en gaige
+ Ma bonne robbe et mon corset,
+ Et de chemises encor sept.]
+
+Une rousse d'auprès le _Sepulchre_ respond: Je suis la plus infortunée
+du monde: il y a neuf ans que je suis à Paris, et si je ne sçay comme
+vous en pouvez tant gaigner en si peu de temps; tant en habit qu'en
+argent, je n'ay point vaillant deux cens livres, et si je me suis
+donné carrière autant comme fille de ma sorte.
+
+Une servante de la rue des Vieux-Augustins: Je suis la plus
+malheureuse qui soit sous la voûte des cieux, car un jour, comme mon
+maistre et moy faisions le dia hur haut, ma maistresse survint, et
+pour ma recompense j'ay eu du pied au cul et n'ay eu que la moitié de
+mes gages.
+
+Une petite sucrée de la rue Sainct-Anthoine: J'ay eu de la peine
+autant comme fille de ma sorte, estant toute nouvelle à Paris...
+Depuis que je me suis frottée au pillier, je suis la plus heureuse de
+toutes les servantes de Paris car mon maistre a loüé une petite
+chambrillon[230] qui fait tout mon menage, et moy je ne sers plus
+qu'au lict et à la table, pour ce que mon maistre est jeune et ma
+maistresse est vieille, et nous passons nostre temps joyeusement
+ensemble. Quand je suis plaine, il m'envoye à une maison qui est au
+champ, et quand je suis vuide je reviens, et ma maistresse croit que
+je viens de voir ma mère à nostre pays.
+
+[Note 230: Petite chambrière. Ce mot se perdit à la fin du XVIIe
+siècle, après avoir été fort en usage au commencement.]
+
+Une autre de la halle: Je fus dernierement surprise avec un de nos
+garçons. Pour recompence, nous avons eu la porte pour salaire.
+
+Une autre de la place Maubert: J'ay esté bien plus fine quand je me
+suis fait amplir par un garçon de chez moy devant un autre plus riche
+que luy. Je luy ay permis l'usage, et fûmes pris tous deux sur le
+fait. Je le fis mettre à l'officialité[231]. J'ay eu quatre cens
+livres, et luy a eu l'enfant.
+
+[Note 231: Justice d'église dont le chef étoit l'official. Il statuoit
+sur les actions en promesses ou dissolutions de mariage, et aussi sur
+les affaires du genre de celle-ci. Les intérêts à donner aux parties
+étoient réglés par le juge royal.--D'après ce qu'on vient de lire, il
+étoit donc possible aux chambrières de tirer profit de leur faute! Le
+père devenoit responsable en cas de flagrant délit, ou bien seulement
+par suite d'un aveu de sa part, quand on l'avoit mené devant
+l'official. Il devoit même, comme on le voit, des intérêts à la mère.
+Cette jurisprudence procédoit, je crois, d'une ordonnance de Henri II.
+Voyant les avortements se multiplier d'une manière effrayante, il
+avoit décrété que toute femme cachant sa grossesse seroit punie de
+mort. Pour compléter et surtout pour atténuer l'édit, on avoit ensuite
+encouragé les femmes à l'aveu, par les dommages et intérêts dont il
+est parlé ici. Les chambrières durent être des premières à en prendre
+leur part, comme auparavant elles avoient été les premières, sinon les
+seules que la terrible ordonnance contre les grossesses clandestines
+avoit frappées. «Il me souvient, dit Henri Estienne, _Apologie pour
+Hérodote_, d'avoir vu pendre, à Paris, assez souvent des chambrières,
+pour ce crime, mais nulle d'autre qualité.»]
+
+Une autre de la rüe Sainct-Denys, qui demeure à present au cimetière
+Sainct-Jean: J'ay esté quatre ans chez un vieux fondeur d'habits, le
+plus vilain qui fut jamais au monde; mais en recompance, quand il
+avoit affaire de moy, je sçavois bien joüer mon personnage. Me sentant
+grosse, non pas de luy, mais de son valet, qui joüoit bien mieux de la
+flûte que luy, j'ay attrapé de l'argent de tous deux ensemble.
+
+Une autre de sur le pont Nostre-Dame: Je suis bien miserable, car la
+première année que je fus à Paris je me laissay abattre par un garçon
+de taverne sur belle promesse. Luy ayant receu son congé, je ne l'ay
+pas veu depuis; mais j'atrapay finement un des garçons de nos voisins,
+qui a eu l'enfant, et moy quarante escus, et depuis j'en ay eu un
+autre, que je n'ay pas faict à si bon marché, car, un venerable
+savetier me faisant l'amour, il a esté le P A P A; toutefois je suis
+assez bien pourveüe. Je prie Dieu, mes soeurs, de vous faire bien
+valoir, et de faire vos affaires finement, car voicy le temps qui
+calamite, et qui faict bon avoir quelque chose, car les filles ne sont
+plus recherchées pour leurs beautez; si elles n'ont des pistolles, il
+faut qu'elles soient long-temps à marier[232]. Sur ces antretiens dix
+heures sonnèrent. Il fallut que chacune courust vitement à la Halle,
+et de là apprester à disner. Dame Lubine, grandement satisfaite d'une
+si très auguste compagnie, commence à pleurer de joye d'avoir de si
+bonnes apprentisses, et bien dressées à faire dancer l'ance du panier,
+car la plus moindre estoit capable de devenir maistresse.
+
+[Note 232: Même plainte, et plus vive encore, dans _le Caquet de
+l'accouchée_, à l'endroit cité tout-à-l'heure: «A present, pour nostre
+argent, nous ne pouvons avoir qu'un cocher ou un palfrenier, qui nous
+fait trois ou quatre enfans d'arrache-pied, puis, ne les pouvant plus
+nourrir pour le peu de gain qu'ils font, sommes contraintes de nous en
+aller resservir, comme devant, ou de demander l'aumône; on ne voit
+autre chose par les ruës.»]
+
+ * * * * *
+
+
+ _Le triomphe admirable observé en l'aliance de Betheleem Gabor,
+ prince de Transilvanie, avec la princesse Catherine de
+ Brandebourg[233]; ensemble les magnifiques presens envoyez de la
+ part de l'Empereur, du roy d'Espagne, de l'evesque de Cracovie,
+ et autres princes d'Allemagne, et celuy du Grand Turc, envoyé par
+ un Bacha; traduit d'allemand en françois._
+
+ _A Paris, chez Jean Martin, ruë de la Vieille-Boucherie, à l'Escu
+ de Bretagne._
+
+ M.D.C.XXVI.
+
+ In-8º.
+
+ [Note 233: Elle étoit soeur de l'électeur de Brandebourg. Avant
+ de mourir, Bethlem Gabor, qui n'avoit pas d'enfants, ordonna que
+ Catherine lui succéderoit; mais son ordre ne fut pas exécuté.]
+
+
+Comme il n'y a rien qui oblige davantage les bons esprits au
+contentement que la curiosité qu'ils ont tousjours d'apprendre ce
+qu'ils ne sçavent pas, j'ay creu en obliger beaucoup de ceste espèce
+en leur faisant voir, par un veritable recit, les plus belles
+magnificences, les plus beaux triomphes et les choses les plus
+remarquables que l'antiquité nous aye laissé pour un mariage d'entre
+un prince et une princesse seulement. Pour en venir à la pure verité
+et ne point entretenir les lecteurs de fantaisies imaginaires, comme
+beaucoup d'autres qui de rien font des choses de grand prix, je
+commenceray à dire:
+
+Que Betheleem Gabor, prince de Transilvanie, estant arrivé à Cacha
+pour y solemniser son mariage avec la princesse Catherine de
+Brandebourg, voulut luy-mesme, comme un grand capitaine qu'il est,
+faire les logemens des ambassadeurs qui le devoient aller trouver, et
+faire orner devant luy tous les autres destinez pour les delices de
+ses nopces.
+
+Le premier ambassadeur qui luy arriva fut celui du prince de Walachie,
+accompagné de cent cinquante gentilshommes, lequel, après avoir eu
+audience, luy presenta deux grands chevaux si richement enharnachez
+que la description que j'en voudrois faire icy effaceroit quelque
+chose de la valeur et de l'estime d'un si riche present.
+
+A ceste arrivée succeda celle des ambassadeurs du prince de Poulogne,
+l'evesque de Cracovie, duc de Sburas et de Strastota et Sendomiria. Il
+n'en vint point de la part du roy de Poulogne, pourceque, quelques
+jours d'auparavant, le prince de Transilvanie s'estoit offensé contre
+Sa Majesté de ce que, luy envoyant par un courrier un pacquet où il
+n'avoit point mis les qualitez au dessus, il ne le voulut pas recevoir
+à ceste occasion, et le renvoya avec ceste responce au roy, qu'il ne
+devoit point feindre à luy donner les tiltres et les qualitez dont
+l'empereur et les autres roys et princes de la chrestienté le
+qualifioient; que, ne le faisant pas, il luy tesmoignoit n'estre pas
+son amy, veu qu'en cela c'estoit comme s'oposer à son bonheur et à sa
+gloire[234].
+
+[Note 234: Bethlem Gabor tenoit d'autant plus à ses titres que, né
+d'un simple gentilhomme, il se devoit tout à lui-même.]
+
+Un bacha arriva après, de la part du grand-seigneur, suivy d'une belle
+compagnie de Turcs et Tartares, au devant duquel le prince envoya son
+carrosse et quantité de seigneurs de qualité, avec cinq cens lanciers,
+qui conduisirent cest ambassadeur jusques à son logis; le son des
+tambours et des flustes, qui sont les instrumens ordinaires dont ceste
+nation se sert pour les plus grandes resjouissances, ravissoit les
+coeurs d'admiration, estonnant la terre et resjouissant le ciel. Comme
+l'ambassadeur eust esté ouy, il presenta au prince, de la part de son
+maistre, deux grands chevaux turcs avec les caparaçons et les
+crinières de toille d'or, et treize hommes turcs, dont trois
+presentèrent chacun un habit à la turque de toille d'or, trois autres
+chacun un de toille d'argent, et les autres sept des estoffes les plus
+precieuses dont les plus grands princes se servent en ce pays-là. Le
+mesme jour, le prince fit un festin au bacha et à toute sa suitte, où
+il n'y eust pas moins de despence qu'à celuy de Marc-Anthoine avec
+Cleopâtre. C'est là qu'il prit la place d'honneur et beut à la santé
+du grand-seigneur, la teste couverte, ce qui estonna fort toute la
+compagnie.
+
+Le prince, qui a bon jugement et bon esprit, prévoyant et craignant
+tout ensemble les disputes qui pourroient survenir pour les
+presceances entre l'ambassadeur de l'empereur, qui devoit arriver le
+lendemain, et celuy du grand-seigneur, et jugeant aussi qu'à cause du
+grand nombre de gens qu'avoit amené le bacha il ne pouvoit plus
+longtemps sejourner sans beaucoup d'incommodité, il se servit de ceste
+ruse admirable pour le renvoyer honnestement sans lui deplaire, qui
+fut qu'il l'asseura avoir apris par un courrier exprès que sa
+maistresse estoit malade de la petite-verolle, et que pour ce sujet il
+l'alloit trouver, comme le devoir l'y obligeoit, de telle sorte que,
+ne sçachant pas l'heure certaine de son retour, il luy conseilloit de
+s'en retourner trouver son maistre; ce qui fut aussitost executé que
+resolu: car le bacha s'en retourna le lendemain; et la prompte arrivée
+de la princesse, et son visage aussi frais qu'à l'ordinaire,
+montrèrent bien que c'estoit bien par consideration d'estat que le
+prince de Transilvanie avoit ainsi congedié le bacha.
+
+Le lendemain de ce departement, les ambassadeurs de l'empereur, de son
+fils, esleu nouvellement roy d'Hongrie[235], de l'électeur et du duc
+de Bavière, accompagnez de cinq cens chevaux beaux et lestes, au
+devant desquels le prince envoya six carrosses et un regiment de deux
+mille Poulonnois à pied, qui les conduisirent jusques aux logis qu'on
+leur avoit preparez, où l'on posa en haye force gens de guerre, qui
+tenoient depuis leurs maisons jusques au palais du prince.
+
+[Note 235: A peu d'années de là, Bethlem Gabor, en guerre avec
+l'empereur Ferdinand II, et agissant de concert avec les troupes
+ottomanes, devoit, après une heureuse campagne, prendre pour lui-même
+ce titre de roi de Hongrie; mais il l'abdiqua bientôt, se contentant
+de garder ses conquêtes.]
+
+Après les audiances particulières, l'ambassadeur de l'empereur
+presenta une chaisne d'or esmaillée, reprise par couplets avec force
+diamans, prisée à soixante mille richedales.
+
+L'ambassadeur du roy de Hongrie donna un diamant d'une incroyable
+grosseur, estimé vingt mille richedales.
+
+L'ambassadeur de l'électeur et duc de Bavière fit deux presens: l'un
+d'une fontaine d'or artistement fabriquée, et d'une grandeur
+desmesurée, de la part de son maistre, et l'autre d'un aigle d'or,
+dans lequel y avoit un horloge très artificiellement fait, de la part
+de l'électeur de Cologne.
+
+La princesse de Brandebourg estant à demie lieuë de la ville de Cacha,
+le prince de Transilvanie alla au devant d'elle, accompagné de six
+mille chevaux, quinze cens Hongrois vestus tous de bleu avec du
+passement d'argent, cinq cens mousquetaires allemans, vestus de satin
+rouge avec du passement d'or et la livrée blanche, et une très grande
+suitte de seigneurs et de gentilshommes, qui estoient tous si bien
+couverts qu'il y a longtemps qu'on n'a veu chose si magnifique. Ce fut
+dans une grande campagne, où le prince avoit fait tendre grande
+quantité de tentes et de pavillons d'estoffes rares et precieuses, que
+se rencontrèrent ces deux amans. Le prince, voyant que sa maistresse
+avoit fait arrester son carrosse pour descendre et le saluer, luy
+descend aussi-tost de cheval, et, s'estant approché d'elle sans luy
+faire de grands complimens, il luy donna la main, qu'elle baisa, et la
+conduisit dans un pavillon de velours rouge tout couvert de clinquant
+d'or, où ils devisèrent ensemble une bonne heure et demie, après
+laquelle le prince sortit de là avec sa maistresse, laquelle il fit
+monter dedans un carrosse de velours cramoisy brodé d'or; luy monta à
+cheval et s'en retourna dans la ville en bel ordre, à la teste de
+toutes ses trouppes, où devant lui paroissoient douze chevaux aussi
+richement enharnachez qu'il est possible de descrire, menez en main
+par douze esclaves; deux elephans les suivoient, d'une prodigieuse
+grandeur, couverts de velours cramoisy en broderie d'or eslevée, où
+estoient depeintes toutes les actions les plus remarquables qu'avoit
+jamais fait le prince en toutes ses guerres.
+
+En cest apareil entra ce grand guerrier dans la ville, et ensuitte la
+princesse, sa maistresse, avec madame la duchesse de Bronsvich, sa
+soeur, qui estoit dans un carrosse de velours cramoisy, avec des
+clinquans d'or et d'argent aussi bien dehors que dedans.
+
+A leur suite il y avoit cent cinquante coches à la mode du pays,
+couverts de cuir rouge, tirez chacun par six chevaux, et conduis par
+deux cochers, vestus d'escarlatte, chamarrez de passement d'or; deux
+cens cavaliers suivoient après, aussi vestus d'escarlatte, avec du
+passement d'or, et autre grand nombre de noblesse, qui n'avoit rien
+espargné pour paroistre à un jour si solennel.
+
+Il se remarque particulierement que le mareschal de Brandebourg avoit
+fait faire si grande quantité d'habits, et de si riches, qu'on en
+croit, la despence revenir à cinquante mille richedales.
+
+Plusieurs pages, montez sur chevaux fort richement enharnachez,
+marchoient après, ayant les pourpoins de toille d'or noir découpée, et
+dessous des camisolles de toille d'or, et les hauts de chausses et
+manteaux de velours noir, chamarrez de passement d'or, et grand nombre
+de laquais vestus de la mesme façon.
+
+C'est là la suite de la princesse, qui, pour n'estre point d'une haute
+taille, ne laisse pas d'être d'aussi bonne mine qu'il se peut dire.
+Elle est brune, mais la plus agreable et la plus blanche qui se puisse
+voir; elle begaye un peu, mais non à dessein, ny par affetterie, et
+cela luy revient si bien qu'il y a de l'admiration à l'ouyr parler;
+ses mains sont si blanches et si polies qu'il n'y a marbre qui le soit
+davantage.
+
+Après que l'ambassadeur de l'Electeur de Brandebourg, qui avoit arrivé
+avec la princesse, eust eu audience, il presenta au prince un petit
+coffre d'ambre, plein de pierres précieuses d'un prix inestimable.
+
+Cela fait, la ceremonie du mariage se fist au palais du prince, en
+presence de tous les ambassadeurs, et peu après on commença le festin,
+qui dura huict jours continuels, durant lesquels il ne se vit jamais
+des choses semblables. Là furent servies force viandes accomodées à la
+façon des Hongrois, desquelles ne peurent manger les Allemans, et, ne
+les trouvans à leurs goûts, les rejettèrent, s'en mocquant et n'en
+faisant point d'estat. Pendant ce temps là, c'estoit à qui inventeroit
+de nouveaux passetemps pour honorer le triomphe de ce mariage. Le jour
+on voyoit force courses de bagues, combats à la barrière, et autres
+exercices que la noblesse allemande est curieuse de venir apprendre en
+France; le soir, on prenoit plaisir à voir toutes sortes de feux
+d'artifices, danses et jeux, dont chacun se divertissoit selon son
+inclination.
+
+Le second jour de ceste resjoyssance fut dansé un balet par quelques
+seigneurs Allemans, qui fut fort approuvé et trouvé beau generalement
+de tous ceux qui le virent, hormis des Hongrois, qui, comme ignorans
+en semblables gentillesses, le trouvèrent fort extravagant. Le mesme
+jour, sur le soir, où l'on voyoit rompre le bas à quelques cavaliers,
+le boufon du prince en défia un autre, par galenterie, à faire cest
+exercice; mais il en devint si bon maître qu'il mourut le lendemain,
+d'un esclat de sa lance qui luy donna dans l'oeil.
+
+Le jour suyvant, le prince donna à sa femme quantité de pierreries,
+belles par excellence, jusques à la valeur de deux cens mil
+richedales, et ce qui est à remarquer, c'est qu'encores qu'il n'y eust
+aucuns ambassadeurs de France, d'Espagne, d'Angleterre, de Venise, ny
+de quantitez d'autres royaumes, seigneuries et républiques, et y
+estant convyez toutesfois, la valeur des presens que l'on a envoyé
+s'est montrée deux fois plus grande que la despense de toute ceste
+magnificence.
+
+Tant de pompes cessées, et l'esprit du prince appelé ailleurs,
+l'oblige à s'en retourner en Transylvanie.
+
+Il traversa le fleuve de Tyssa, sur lequel il fist faire un pont de
+basteaux qui luy cousta 6,000 richedales, et chacun se retira dans son
+pays.
+
+L'ambassadeur du roy d'Espagne, qui estoit en chemin pour aller de la
+part de son maistre trouver le prince en Transilvanie, aprit à deux
+journées de Cacha son retour; cela le fit rebrousser sur ses pas, et
+il ne laissa pas d'avoir le present qu'il avoit charge de lui faire
+par l'un des siens, accompagné de quatre gentilshommes, qui estoit
+deux diamants estimez 4,000 richedales.
+
+C'est là tout ce qui s'est passé de plus remarquable aux nopces de ce
+prince, de qui la valeur et son espée luy ont acquis le tiltre qu'il
+possède maintenant. Et en ces pompes diverses il a bien tesmoigné sa
+puissance et sa grandeur, plus grande que beaucoup ne se l'imaginoient
+pas.
+
+Nous le laisserons à l'abry de ses mirthes, qui se joignent à ses
+lauriers, et qui font la paix entre Mars et l'Amour.
+
+ * * * * *
+
+
+ _La descouverture du style impudique des courtisannes de
+ Normandie à celles de Paris, envoyée pour estrennes, de
+ l'invention d'une courtisanne angloise._
+
+ _A Paris, chez Nicolas Alexandre, demourant rue
+ Neuve-des-Mathurins. 1618._
+
+ In-8º.
+
+
+Chères soeurs, puis que l'amour, ce clairvoyant aveugle, cet argus
+aveuglant qui, avec ses yeux bandez, se glisse insensiblement dans les
+ames des courtisannesques, étant charmé des traicts de nos perfidies
+inventées, de la poison de nos malices, desquelles, comme
+compatriotes, nous vous envoyons ce petit narré pour vous instruire en
+cas de nécessité, pour user des moyens qui vous seront très utiles
+pour cacher les infirmitez de celles de votre confrairie, pour
+attraper et abuser ceux qui ordinairement sont en vos quartiers, en
+cas qu'ils veulent être si valeureux champions que de vouloir
+combattre seul à seul soubz la cornette de Vénus, lequel style nous
+vous prions de recevoir pour vos agreables estreines, vous asseurant
+qu'usant d'iceluy, vous cognoistrez que cet enfant, cet insigne
+voleur, ce grand detrousseur des ames, ce brigand renommé quy
+s'enrichit des depouilles d'autruy et qui endommage indifferemment
+tout ce qu'il rencontre, fera voir, par ce moyen, vos charmantes
+faintises, lesquels, par les moyens cy-après specifiez, penseront
+avoir quelques belle nymphe amadriade, auront le plus souvent la mère
+des dieux: et pour ce faire, chères compaignes, vous serez adverties
+et advertirez celles à qui nature n'a tant donné de perfection, qu'il
+est necessaire pour jouer au reversis, et qui plus souvent, par faute
+d'intelligence, demeure cazanière, gratant les cendres à leur foyer;
+c'est doncques à elles à qui ces preceptes pourront être utiles et
+necessaires; est qui s'ensuit.
+
+Premierement, celles qui, par faute de devotion, n'auront jeûné le
+caresme souvent, et qui auront la face grosse et grasse, ce qui est
+fort mal séant d'être comme des mamulères, elles y pourront obvier et
+se faire paroistre poupines[236], moyennant qu'elles portent leurs
+fraises et collet plus grands et plus larges que d'ordinaire, et aussi
+leur coiffeure comme leur perrucque et moulle estroits; et pour
+l'ornement d'icelles, il est nécessaire, si leurs propres cheveux ne
+sont ni beaux ni longs, elles auront recours aux fausses
+perruques[237], lesquelles, étant bien agensées de roses de diverses
+couleurs et des plus voyantes, sans y oublier la poudre de
+Chypre[238], qu'elles pourront y applicquer avec une houppe de soie
+qu'elles tiendront pour cet effet ordinairement dans leurs petites
+boites, et surtout que, si tant est qu'elles aient recours aux fausses
+perruques, comme il n'est pas que quelqu'une n'est fait quelque voyage
+au royaume de Suède[239], et pourront avoir passé la forêt de la
+Pellade[240], qu'elles applicquent ces susdicts cheveux revenant à
+leurs sourcils.
+
+[Note 236: Être _poupin_, c'étoit avoir le visage et la taille
+mignonne.]
+
+[Note 237: On voit bien ici que c'est une Angloise qui parle. L'usage
+des faux cheveux, peu à peu délaissé en France, depuis l'époque ou
+Guil. Coquillard en avoit parlé, ne s'étoit jamais perdu en
+Angleterre, du moins chez les femmes (V. Fr. Junius, _Comment. de
+Comâ_, cap. 1.)]
+
+[Note 238: La première fois qu'il est parlé de la poudre pour les
+cheveux à cette époque, c'est dans le _Journal_ de l'Estoille: il y
+est dit qu'en 1593, on vit se promener à Paris des religieuses frisées
+et poudrées.]
+
+[Note 239: «Manière de parler figurée qui signifie _suer_... le mal de
+Naples.» Leroux, _Dict. comique_.]
+
+[Note 240: Maladie du cuir chevelu, suite ordinaire d'un autre mal.
+S.-Amant a dit:
+
+ Que la tigne, que la _pelade_,
+ Se jette dessus ma salade.]
+
+_Item_, celles qui auront le visage blanc de trop, ainsi que pasle,
+trop rouge ou trop triste, elles pourront, pour la blancheur, y
+appliquer le vermillon destrempé sur la rondeur de leurs joues; et
+pour la rougeur, le blanc d'Espagne deslayé assez clairement, qu'elles
+appliqueront très doucement sur leurs visages, et sans y oublier la
+petite mouche[241] noire sur leurs tempes et la plume orangé pastel,
+meslée avec vert naissant, et puis après voilà un cheval de louage.
+
+[Note 241: C'est une mode qui ne datoit alors que de quelques années.
+V. Tallemant, édit. in-8º, t. III, p. 326, et L. de Laborde, _le
+Palais Mazarin_, p. 318, note 368.]
+
+_Item_, celles quy auront la bouche belle et coraline, il ne faut
+qu'elles portent leurs masques longs, ains courts et fort relevés, à
+icelle fin qu'elles paroissent et soient à la vue des regardans, et
+que par ce moyen leur fasse envie d'en desirer des baisers.
+
+_Item_, celles quy ne l'auront belle et bien faite, et leurs lèvres
+pasles, il leur sera necessaire de porter leurs dicts masques tant
+soit peu plus longs et leurs mentonnières un peu largettes, nonobstant
+leurs masques un peu relevés, pour suivre l'usage qui se pratique de
+les porter de la façon.
+
+_Item_, celles qui auront la gorge blanche et bien taillée et les
+tetons blancs et bien relevez, qu'elles se donnent bien de garde de
+mettre rien de leurs affutages au devant, qui empechent la vue des
+regardans, mais leur fassent souhaiter de s'en servir de coucinets.
+
+_Item_, celles quy l'auront au contraire ci-dessus, qu'elles mettent
+de larges paremens à leurs collets et robbes, et n'en fassent
+paroistre que des eschantillons.
+
+_Item_, celles qui auront une espaule plus grosse que l'autre et
+seront bossues, par le moyen d'un corps de cuirasse et force
+garnitures à leurs robbes les feront paroistre esgalles et cacheront
+cette imperfection.
+
+_Item_, celles qui sont d'une grosse stature et grossière taille,
+portent d'amples et larges manches et de grands vertugadins, ou, pour
+bien dire, cache-bastards[242], qui relèvent fort par derrière. Par
+iceluy moyen, on ne verra point cette desfectuosité.
+
+[Note 242: Les vertugadins, si «favorables aux filles qui s'étoient
+laissé gâter la taille», comme il est dit dans le dictionnaire des
+jésuites de Trévoux, étoient pour cela nommés ironiquement
+_vertu-gardiens_. Les Espagnols, qui furent les derniers à en
+conserver la mode, les appeloient sérieusement _garde-infante_.]
+
+_Item_, celles qui auront soufflé l'alquemie devant le siége de
+Soissons[243], quy seront maigres et descharnées, il faut pour cela
+faire paroistre d'une assez bonne façon, portant leurs coiffeures fort
+estroictes, et leurs collets assez petits, et leurs robbes moderement
+garnies.
+
+[Note 243: J'ignore ce qui se cache ici; je soupçonne seulement une
+grosse obscénité. La _ribaudie de Soissons_ étoit déjà proverbiale au
+XIIIe siècle. Il en est parlé dans le _Dit de l'Apostoile_.]
+
+_Item_, celles qui seront boiteuses, il leur est necessaire de porter
+un soulier plus haut que l'autre.
+
+_Item_, celles quy seront d'une petite stature, et quy seront restées
+de la race des pygmés, pourront estre en un instant, sans esternuer,
+ne leur dire que Dieu les croisse, se faire de la riche taille par le
+moyen d'un soulier d'un demy-pied de liége de haut, quy sera caché par
+leurs longues robbes, et par ainsy, où la nature a denié la
+bienseance, il est necessaire de la trouver par artifice.
+
+De plus, il vous est necessaire, chères compatriotes, qu'outre la
+bienseance des habits il se faut estudier à former vos actions, affin
+que l'un corresponde à l'autre, et que par ce moyen vous puissiez
+parler sans dire mot; et pour ce faire, vous employerez les yeux de
+quelque vieille matrone qui aura fait son cours en la phylosophie
+cyprienne, devant laquelle vous cheminerez, pour estre asseurées si
+votre allure est trop prompte, trop lente, trop affectée, trop niaise
+ou trop grave, afin de la former selon votre taille, votre air et
+votre naturel, pour ce qu'il faut laisser tousjours quelque chose de
+sa nature, qui veut avoir bonne grace.
+
+Plus, pour votre dernier stile, pour voir ce que nous avons specifié
+vous estre convenable, vous aurez recours à un miroir pour y puiser
+vos secrets, et apprendrez par iceluy à regarder si votre visage est
+trop gay, trop triste, trop doux ou trop soucieux, et y reformerez et
+adjoutterez ce que vous y trouverez necessaire. Par ce moyen, vous
+instruirez vos yeux à donner des regards doux, et vos bouches à former
+en un instant des petits souris pour les accompagner, et apprendre à
+jeter de rudes oeillades, et quelquefois de douces à ceux qu'il vous
+plaira; et suivant ces instructions, nous sommes asseurées, chères
+compatriotes, que jamais l'ambre n'attirera tant à soy que vos
+feintises amoureuses attireront à vous autres ces pauvres malheureux
+errans. Voilà donc ce que pour le present, à ce nouvel an, nous vous
+pouvons envoyer, que nous vous prions de recevoir d'aussy bon coeur
+que nous sommes à tout jamais vos chères compatriotes et humbles
+servantes.
+
+De Rouen, aux fauxbours de Soteville, fripant la crème, ce premier
+jour de l'an mil six cens dix huict.
+
+Amy lecteur, l'une des copies de ce discours m'estant tombée entre les
+mains, j'ay estimé que je serois très ingrat si je ne le faisois voir
+au jour, pour servir d'avertissement à ceux qui sont tellement
+abandonnez à leurs appetits charnels, et quy le plus souvent se
+laissent aller aux charmes et faintises de ces bestes envenimées, quy
+ne s'estudient, comme il paroist par ces salles et impudiques
+discours, que pour attraper ceux quy par trop aiment leurs salles et
+deshonnestes plaisirs, et quy le plus souvent, par le moyen de ces
+canailles, perdent le corps et l'ame. C'est pourquoy je m'en estonne
+si Aristote disoit que nature a faict les femmes plus belles et
+tendres que les hommes; aussi les a-t-elle faict plus fines,
+cauteleuses et malicieuses. Cela occasionna Codrus à dire que le ciel
+ne contenoit tant d'estoiles, ne la mer tant de poissons, que la femme
+couvoit de fraude et de malice dans son ame pleine de curiosité et de
+desirs. Chiron disoit qu'il estoit meilleur d'ensevelir une femme que
+de l'espouser. La femme chaste, pudique et vertueuse, se fait bien
+cognoistre et respecter sans mot dire.
+
+La fille de joye porte preuve de son deshonneur en ses gestes et en sa
+contenance, disoit l'ancien tragique Eschylian, dans Athènes.
+
+C'est le propre de la femme de se laisser tromper, dit sainct
+Hierosme, et de tromper les autres. Aussi, si la première femme ne se
+fust mise du party du diable, le diable se desesperoit de venir à bout
+du premier homme. Il suit encore son premier train, dont il s'estoit
+bien trouvé. Tu es la porte du diable, disoit Tertulian à sa femme,
+etc. La première qui a mis la main au fruict deffendu, la première qui
+a abandonné Dieu, et avec si peu de peine a faict perdre l'homme, quy
+est l'image de Dieu, que le diable n'avoit osé aborder. J'aurai
+recours, disoit ce malin, dans Origènes, quand il vouloit s'aider de
+la femme, j'aurai recours à mes anciennes armes, disoit-il, pour
+vaincre l'homme.
+
+Les Sybarites convioient les femmes au festin un an avant le jour,
+afin qu'elles eussent le loisir de se parer de vestemens et joyaux
+pour y venir et s'y presenter. Ces festins sont aussy ruyneux à la
+bouche que les plaisirs charnels à ceux quy les frequentent.
+
+ Vous semblez aux tombeaux, peinturez au dehors;
+ Au dedans l'on n'y voit que pourriture et morts,
+ Où repaissent les vers leur extrême famine;
+ Vos visages sont feintz, vernissez et fardez;
+ De mille clouds luisans vos habits sont parez,
+ Mais vos corps sont remplis de puante vermine.
+
+ Vous fardez vos discours afin de nous flechir,
+ Vous emplastrez vos cols, afin de les blanchir,
+ De graisse et d'argent vif encorporez ensemble[244];
+ Puis, nous livrant l'assaut, vous laschez vos boutons,
+ Afin de nous monstrer vos estranquez tetons,
+ Que vous faictes enfler au moyen d'une sangle.
+
+ Vostre miroir vous fasche en disant verité;
+ Vous accusez le ciel pour n'avoir de beauté;
+ De vermeil et de blanc vous forcez la nature;
+ Vos visages fumez, barbouillez et rouillez,
+ Semblent des parchemins de lescive mouillez
+ Quand d'un fard espagnol vous raclez la peinture
+
+ Ny du foudre eclatant l'epouvantable bruict,
+ Ny les affreux demons quy volent jour et nuict,
+ Ny les crins herissez de l'horrible Cerbère,
+ Ny du Cocyte creux la rage et le tourment,
+ Ny du père des dieux le sainct commandement,
+ Ne sauroit empescher la femme de malfaire.
+
+ Un demon, une femme, sont tous deux compagnons:
+ L'un est maistre en malice, l'autre en inventions.
+
+[Note 244: Dans le livre rare avant pour titre: _Les amours, intrigues
+et cabales des domestiques des grandes maisons de ce temps_, Paris,
+1633, in-8º, p. 218, il est ainsi parlé de l'art d'une camériste pour
+attifer sa maîtresse: «Tout son crédit procède de ce qu'elle sait
+bien..... ajuster ses cheveux et appliquer ses mouches, bien preparer
+le sublimé, le blanc d'Espagne et la pommade, et tant d'autres
+mixtions, etc.» La sorcière de la _Celestine_ «fabriquoit du sublimé,
+des fards..., des pommades, des eaux pour le teint, du blanc et autres
+drogues pour le visage.» (Trad. de M. Germond de La Vigne, in-12, p.
+36).]
+
+FIN.
+
+ * * * * *
+
+
+ _La rubrique et fallace du monde, pasquin excellent._
+
+ _A Paris._ 1622.
+
+ In-8.
+
+
+ Voicy le siècle methodique
+ Où l'on voit la belle pratique
+ De servir Dieu mondainement
+ Et d'estre mondain sagement.
+ Il faut hanter les monastères
+ Et sçavoir en toutes matières
+ De nos devostes le babil;
+ Avoir un directeur subtil
+ Quy vous enseigne la méthode
+ De vous confesser à la mode;
+ Quy entende le compliment,
+ Et surtout qui soit indulgent;
+ Qu'en des scrupules ne vous mette,
+ Ains que plustost il vous permette
+ Poudres et frisons et bouquetz,
+ Et tous les petits affiquetz,
+ Pour, d'une façon non commune,
+ Quy n'est nullement importune,
+ Pratiquer la devotion
+ En diverse condition,
+ Chacun selon sa fantaisie,
+ Sans qu'il faille (quoy que l'on die),
+ Se priver du contentement
+ Qu'on prend à son habillement:
+ Car, pour estre un peu bigarrée
+ Et à la mode apropriée,
+ Cela n'empesche nullement
+ De vivre bien devotement.
+ La gorge honestement ouverte,
+ D'un petit quintain[245] clair couverte,
+ Lequel, se tournant à tous coups,
+ Monstre ce qu'il y a dessoubz.
+ Pierres brillantes, pierreries,
+ Ce sont de pures resveries
+ D'un faible cerveau, quy a dict
+ Qu'on cognoit le moine à l'habit.
+ Si parfois on a l'ame atteinte
+ De quelque devotion feinte,
+ Il faut avec humilité
+ Reclamer la divinité.
+ Lors à dix heures on s'esveille,
+ Et de bonne heure on s'apareille
+ Pour se confesser de bon coeur
+ Et recepvoir son createur.
+ On se met au confessionnal
+ Avec un maintien fort esgal,
+ Puis la petite coiffe claire
+ Sert d'ornement à tout l'affaire,
+ Quy, encore qu'avec les yeux,
+ Elle cache aussi les cheveux.
+ C'est une methode si belle,
+ Qu'on peut jouer de la prunelle
+ Et facilement regarder
+ Ce quy peut le plus contenter.
+ A tout cecy l'on trouve excuse
+ Et d'un terme souvent on use:
+ C'est que la bonne intention
+ Rend parfaite toute action.
+ Ainsi la femme mariée
+ Pour son mary sera parée,
+ Quy ne s'en soucie nullement;
+ Plustost le mecontentement
+ Qu'il a de sa grand braverie
+ Forge en son coeur la jalousie.
+ La fille doit se faire veoir,
+ Si elle veut bien se pourveoir;
+ Il faut qu'elle se rende aimable,
+ Afin qu'estant plus desirable,
+ Quelque party advantageux
+ Contente son coeur courageux.
+ Mais, las! la pauvrette, trompée,
+ A la fin du jeu est pipée
+ Par quelque trop leger amant:
+ Car il arrive rarement
+ Que les hommes, pleins de malice,
+ S'attrapent par cest artifice;
+ Ils cherchent de l'argent content
+ Et se donnent au plus offrant.
+ Mais si quelqu'une plus zelée
+ Et d'un saint desir attirée
+ Veut prendre avec humilité
+ L'habit, en sa simplicité,
+ Je luy donneray pour modelle
+ En la vie spirituelle
+ Des sainctes devostes d'humeur
+ La modestie et la douceur,
+ Et surtout la grande prudence
+ Quy reluit dans leur excellence,
+ La coiffe et les petits colletz,
+ Les grands croix et gros chappeletz;
+ Gaigner toujours quelque indulgence
+ Pour adoucir sa penitence,
+ Visiter fort les capucins,
+ Les minimes, les jacobins,
+ Principalement les jesuites,
+ Pour estre bonnes casuistes;
+ Mepriser la mondaineté
+ Et blasmer fort la vanité,
+ Cheminant la veüe baissée
+ D'une façon mortifiée,
+ Delaissant en cette façon
+ Toute la pompe à la maison,
+ Car les belles tapisseries,
+ Les lits de soie, les broderies,
+ Avec les vaisselles d'argent,
+ C'est leur commun ameublement.
+ Il court encore une manie
+ De certaine theologie
+ Pour asseurer l'entendement
+ De ceux quy vont plus simplement,
+ Ne sachant encor la pratique
+ Comme on peut, en bon catholique,
+ S'accommoder du bien d'autruy,
+ Pourveu que Dieu en soit servy
+ Et que pour nous ils fassent croire
+ Que c'est pour sa plus grande gloire,
+ Bien que par son commandement
+ Il le desfende absolument.
+ Par la voye extraordinaire,
+ Sans doute cela se peut faire,
+ Car les bons theologiens
+ Sont savants méthodiciens
+ Et trouvent par leur suffisance
+ Que c'est en bonne conscience.
+ S'il entre dans quelque famille
+ Quelqu'enfant qui soit malhabille,
+ Aussi tost il est destiné
+ Et par arrest predestiné
+ Qu'il sera bon ou mauvais moine,
+ Afin que de son patrimoine
+ On fasse une meilleure part
+ A ceux quy n'auroient que le quart;
+ Ou s'il advient qu'on apprehende
+ Des filles la charge trop grande,
+ Par forme de devotion,
+ On les met en religion.
+ Mais c'est plus tost un bon menage[246]
+ Pour espargner leur mariage;
+ On forcera leur volonté
+ Pour les mestre en captivité,
+ Dessoubz une reigle asservies,
+ Dont elles n'auront nulle envie.
+ Il faut parler avec honneur
+ De nos evesques de faveur,
+ Dont l'evesché est en tutelle
+ Pendant qu'ils sont à la mamelle,
+ Et, sans prolonger, sont mittrez
+ Auparavant d'estre sevrez.
+ Chacun a plusieurs abbayes
+ Priorez et commanderies,
+ Comme l'on voit les seculiers
+ Avoir des femmes à milliers.
+ Une favorable dispense
+ Vous donnera toute l'essence
+ D'estre abbé, evesque ou curé,
+ Sans qu'on soit escolier juré,
+ Ny qu'on sache en nulle manière
+ Dire service ou brevière;
+ L'assistance d'un suffragant,
+ Va tout cela accomodant.
+ Je n'en veux dire davantage,
+ Mettant mon perroquet en cage,
+ Ne croyant, sauf meilleur advis,
+ Qu'on aille ainsy en Paradis,
+ Si Dieu, par un miracle estrange,
+ Selon la mode ne se change.
+
+[Note 245: Le _quintin_ étoit une toile fort fine et fort claire, dont
+on faisoit des collets et des manchettes.]
+
+[Note 246: Une bonne économie. Quand Sganarelle, d'après Panurge,
+parle de vivre en ménage, il veut dire vivre d'économie (_le Médecin
+malgré lui_, acte I, sc. 1). V. encore, sur l'emploi de ce mot,
+Tallemant, édit. in-12, t. IX, p. 48.]
+
+FIN.
+
+ * * * * *
+
+
+ _Plaidoyers plaisans dans une cause burlesque_[247].
+
+ M.DCC.XLIII.
+
+ _Avec permission._ In-8º.
+
+ [Note 247: C'est une facétie sans doute inspirée par celle de
+ Moncrif, _Histoire des chats, etc._, dont le succès étoit très
+ grand alors. Quelques détails nous donneroient toutefois à croire
+ qu'elle devança peut-être l'ouvrage de Moncrif, et qu'une
+ première édition, antérieure à celle que nous reproduisons ici,
+ pourroit bien remonter au XVIIe siècle. Alors il faudroit y voir
+ une imitation des plaidoyers de l'Intimé et de Petit-Jean, pour
+ et contre le chien Ciron, dans _les Plaideurs_.]
+
+
+_Plaidoyers burlesques._
+
+MESSIEURS,
+
+Je suis en cette cause pour Gerofflette-Perronelle Minette, veuve de
+Rominagrobis Mitoulet, ancien syndic de la communauté des Miaulans,
+chevalier de l'ordre des Gouttières, généralissime de l'armée des
+Chats, demanderesse, accusatrice;
+
+Contre _Boscot Polichinel, marchant de mort-aux-rats, défendeur,
+accusé_.
+
+Ma cause, Messieurs, est d'autant plus importante, qu'il s'agit non
+seulement de la vie de cette pauvre dame Chatte, ma partie, et de
+celle de six petits chatons, orphelins, ses enfants, issus du plus
+noble sang de la race des chats, mais encore de la tranquillité de la
+France, de l'Europe entière; que dis-je? de tout l'Univers, que le
+malheureux Polichinel a troublé par des crimes effroyables.
+
+Un des plus graves, et qui trouble le plus la société, est qu'il a tué
+et assassiné, dans cette ville, le jour de Carême-prenant de l'année
+mil sept cent je ne sais combien, le fameux Mitoulet, mari de celle
+pour qui je parle, le plus fidèle sujet, le plus intelligent et le
+plus valeureux capitaine qui ait jamais paru dans les armées des
+chats; un chat, Messieurs, qui, comme le plus habile politique de la
+nation chatonne, avoit plusieurs fois été élu pour deputé vers les
+alliés, quand il s'agissoit d'y négocier quelque affaire importante
+pour la conservation de sa République, et qui, par surcroît de
+dignité, avoit passé par toutes les principales charges de la
+communauté des chats, et exercé, avec un jugement dont il se voit peu
+d'exemples, la marguillerie dans leurs assemblées nocturnes, je veux
+dire dans les sabats. Et pour comble de cruauté, et non content
+d'avoir massacré le mari de celle pour qui je parle, il a encore
+arraché les ongles de ma partie.
+
+Si l'on mesure la punition du coupable à la qualité de la personne
+envers laquelle le crime a été commis, après ce que je viens d'avoir
+l'honneur de produire aux yeux de la Cour, il me paroît douteux qu'on
+puisse inventer un supplice assez affreux pour cet accusé.
+
+Eh! quel motif a porté cet infâme meurtrier à massacrer ce héros, ou,
+pour mieux dire, à désoler cette famille entière? Vous ne le croiriez
+pas, Messieurs: le plus vil intérêt. Cet opérateur, cet empirique, en
+un mot ce marchand de mort-aux-rats, ne s'est porté à cet assassinat
+que pour mieux parvenir à débiter sa drogue. Le fameux Mitoulet étoit
+l'ennemi juré des rats; autant il en trouvoit, autant étoient-ils
+croqués par sa dent meurtrière. Mitoulet étoit le rempart le plus
+assuré de cette ville; il nuisoit par là au commerce et à la
+réputation de Polichinel. Personne n'étoit curieux d'acheter de la
+mort-aux-rats: Mitoulet suffisoit pour les détruire.
+
+Voilà, Messieurs, voilà la source et la cause de la haine de
+Polichinel: il regarda cet illustre défenseur comme son plus mortel
+ennemi; Polichinel périssoit si Mitoulet conservoit des jours
+précieux. Il ne lui en fallut pas davantage pour l'engager à commettre
+le plus grand de tous les crimes, en portant ses mains hardies sur la
+personne de Mitoulet.
+
+Eh! que deviendra la société, s'il est ainsi permis de massacrer ses
+plus grands bienfaiteurs, et si notre interêt nous engage à donner la
+mort à tous ceux qui peuvent nous nuire?
+
+Marchands, puisque la notable race des chats est éteinte, qui mettra
+désormais vos marchandises à couvert de la morsure des rats?
+
+Soldats! qui veillera à la conservation de la bourre et de la mèche
+de vos mousquetons?
+
+Et vous, dames si bien parées! qui les empêchera de ronger vos habits
+magnifiques, vos blondes, et d'insulter même jusqu'à votre visage, en
+y léchant le lard dont vous empruntez vos teints fleuris[248] et vos
+grâces artificielles?
+
+[Note 248: Le Gorgibus des _Précieuses ridicules_ reproche à ses
+filles la grande quantité de lard dont elles faisoient un usage
+pareil; et un siècle après, on le sait, le maréchal de Richelieu
+demandoit au même procédé les apparences de son éternelle jeunesse.]
+
+Avocats, procureurs, greffiers, tabellions, huissiers, sergens, en un
+mot tout ce que la chicane a de plus formidable! que ne devez-vous pas
+craindre pour vos papiers?
+
+Ce n'est là, Messieurs, qu'une légère partie de tous les maux que va
+causer la mort du fameux Mitoulet.
+
+Au premier bruit de cet assassinat, tous les chats sont accourus. Que
+de miaulemens! que de regrets! que de plaintes! que de gémissemens! On
+perdoit en lui un vaillant capitaine, l'espoir de sa nation, plus
+grand encore par les rares qualités du coeur et de l'esprit que par
+ses talens. Lion dans les combats, mais modeste après la victoire;
+libéral, désintéressé; pour tout dire enfin, entièrement dévoué aux
+intérêts de sa patrie, chacun le pleura comme un ami, un protecteur et
+un père.
+
+Mais quelle fut la désolation de dame Minette, ma partie? Bien moins
+sensible au supplice que ce malheureux lui avoit fait subir qu'à la
+perte qu'elle venoit de faire, représentez-vous, Messieurs, ce que la
+douleur a de plus amer, et à peine vous formerez-vous un tableau de sa
+triste situation.
+
+ _............... Quis, talia fando,
+ Mirmidonum, Dolopumve, aut duri miles Ulixei,
+ Temperet a lacrimis!_
+
+Il ne revenoit jamais que chargé des dépouilles de ses ennemis; ses
+premiers regards se tournoient toujours vers Minette, sa chère épouse;
+il lui miauloit amoureusement, il la léchoit avec délectation, il lui
+faisoit patte de velours. Elle, à son tour, recevoit ce vainqueur dans
+ses pattes: il confondoit ses lauriers dans les tendres caresses de sa
+moitié. Peu semblable à ces héros qui se croyent tout permis, Mitoulet
+étoit fidèle à son épouse. Aux vertus d'un grand chat il joignoit
+encore celle d'un chat de bien.
+
+Qu'allez-vous devenir, Minette infortunée? Veuve de cet Hector[249],
+vous allez essuyer le sort de la malheureuse Andromaque: vos fils sont
+autant d'Astianax qui éprouveront le sort du fils de ce héros troyen.
+Polichinel est pire pour eux que tous les Grecs ensemble: c'est un
+Ulisse, un Pyrrhus acharné à leur ruine; ils ressembleroient à leur
+père, il les massacrera également.
+
+[Note 249: Voyez l'_Illiade_ d'Homère. (_Note de l'auteur._)]
+
+ ............... Venez, famille désolée;
+ Venez, pauvres enfans devenus orphelins,
+ Venez faire parler vos esprits enfantins;
+ Oüi, Messieurs, vous voyez ici notre misère:
+ Nous sommes orphelins[250].....
+
+[Note 250: _Les Plaideurs_, acte III, scène avant-dernière.]
+
+Qui ne seroit touché de l'état pitoyable où ils sont réduits!... C'est
+à vous, Messieurs, à les vanger et leur mère. La mort d'un père et
+d'un époux crie et demande justice. Faut-il laisser un semblable
+forfait impuni? Polichinel mérite les tourmens les plus inouïs. Après
+ce que je viens d'avoir l'honneur de vous dire, pourroit-il échapper à
+la rigueur de vos jugemens? L'intérêt particulier de mes parties,
+l'intérêt public, tout se lie et se joint contre cet infâme meurtrier
+pour qu'il subisse la peine due à ses crimes.
+
+Ne croyez pas, en l'épargnant, de laisser un ennemi aux rats: sa
+drogue n'est que celle d'un opérateur, plus nuisible, plus dangereuse
+qu'utile; les fils de Mitoulet, bientôt devenus grands, feront revivre
+leur père et rendront à l'univers sa tranquillité.
+
+Je conclus, Messieurs, à ce qu'il plaise à la Cour déclarer ledit
+Polichinel düement atteint et convaincu du meurtre commis en la
+personne de messire Rominagrobis Mitoulet, et, pour réparation de ce
+crime, ordonner que son enseigne sera dépendüe et lui y être pendu à
+la place; déclarer ses biens acquis et confisqués au profit de la
+veuve et de ses fils, avec tous dépens, dommages et intérêts, et, en
+cas de récidive, le condamner aux galères.
+
+ Leu et approuvé par moi, censeur pour la police, ce
+ 29 août 1743.
+
+ _Vu l'approbation, permis d'imprimer. A Paris,
+ ce 2 septembre 1743._
+
+ MARVILLE.
+
+ * * * * *
+
+_Plaidoyer pour Boscot Polichinel, marchand épicier-droguiste,
+défendeur;_
+
+_Contre Gerofflette Perronnelle Minette, veuve de Rominagrobis
+Mitoulet, demanderesse, accusatrice._
+
+
+MESSIEURS,
+
+Je parle ici pour Boscot Polichinel, bourgeois de cette ville,
+marchand épicier-droguiste, contre Gerofflette Perronnelle Minette,
+veuve de Rominagrobis Mitoulet, demanderesse, accusatrice.
+
+Le combat qui s'engage entre les parties a de quoi vous surprendre.
+C'est une chatte qui poursuit la mort de son prétendu mari;
+eussiez-vous jamais cru avoir à juger de la destinée d'un chat? Mais
+Mitoulet n'étoit pas, ainsi qu'on vous l'a dit, de ces chats
+ordinaires; ses vertus et ses talens devoient le distinguer de ceux de
+son espèce. Des vertus et des talens dans un chat! Pour moi, j'avois
+jusque alors vécu dans l'opinion que tout le mérite d'un chat
+consistoit à croquer une souris; mais il appartenoit à nos adversaires
+d'ennoblir de si petites idées.
+
+Quels pleurs cependant n'a pas coûté la mort d'un si noble chat! Vous
+avez entendu les miaulemens de notre partie adverse; on n'a rien
+oublié pour vous attendrir. Rappellez-vous ces tristes images: une
+veuve désolée, six petits chatons orphelins, un mari, un père
+assassiné! A des traits si frappans, peu s'en faut que je n'aye
+moi-même versé des larmes; et quel est le barbare qui n'eût pas
+pleuré? Daignez pour un instant calmer des mouvemens si vifs, et
+accordez-moi une audience favorable.
+
+Quand je ne serois pas aussi persuadé que je suis, Messieurs, de la
+solidité de vos jugemens, le bon droit du malheureux accusé dont
+j'embrasse ici la défense me donne une juste confiance que vous
+voudrez bien vous déclarer hautement protecteurs de son innocence.
+C'est un misérable disgracié de la nature, à qui elle ne semble avoir
+refusé tous ses dons extérieurs que pour l'orner plus libéralement du
+don le plus précieux de tous, je veux dire de celui de l'esprit,
+qualité qu'il possède au suprême degré et dont il fait un si bon
+usage, qu'elle ne lui gagne pas moins l'estime de tous ceux qui le
+voyent et qui l'entendent que son triste état leur fait de compassion.
+
+Ce Polichinel, Messieurs, né de parens obscurs et pauvres, n'a reçu
+d'eux qu'une éducation convenable à leur triste état; mais son heureux
+génie, et plus encore sa probité, l'ont toujours soutenu jusques
+aujourd'huy, sans que jamais la pauvreté l'ait porté à quelque mauvais
+coup, ainsi que notre partie adverse a l'audace de nous le reprocher.
+
+Je ne nierai point cependant, Messieurs, qu'il n'ait tué Rominagrobis
+Mitoulet, ce chat si vanté et peint par nos adversaires d'un si
+ridicule pinceau. Oui, il l'a tué; mais jamais attentat mérita-t-il
+mieux un pareil châtiment? Aux belles qualités qu'on lui a si
+libéralement attribué, on eût dû ajouter la perfidie et l'ingratitude
+dont il s'est si souvent noirci envers celui pour qui je parle. Ces
+vertus eussent encore rehaussé son tableau. Ma partie ne l'a que trop
+long-temps gardé chez lui: il étoit depuis deux ans l'objet de son
+amitié, et les artificieuses caresses de ce traître animal avoient sçu
+si bien gagner son coeur, que, quelque dure que fût sa pauvreté,
+Mitoulet (grâce à la vigilance et aux soins de son maître) ne s'en
+étoit presque jamais senti; mais tel est le caractère d'un traître,
+que rien ne peut jamais mériter sa reconnoissance.
+
+Un soir que Polichinel, accablé d'inanition et d'inquiétude, étoit
+assis au coin de son feu, plus triste de n'avoir rien pour le souper
+de Mitoulet que pour le sien propre, ce scélérat, que dis-je? ce trop
+digne chat, ne pouvant plus long-temps se retenir, s'élance avec furie
+sur Polichinel; il eût sans doute ajouté à toutes les belles actions
+qu'on vous a décrites celle d'étrangler son maître, si Polichinel,
+dans ce danger, n'eût eu la présence d'esprit de prendre son sabot et
+d'en casser la tête de cet ingrat animal, qui ne payoit tous les bons
+traitemens de son maître que par la plus noire de toutes les
+perfidies.
+
+Vous voyez bien, Messieurs, par ce récit aussi vrai que touchant:
+
+Premièrement, que Polichinel, en tuant le traître Mitoulet, ne l'a
+puni que comme il le méritoit;
+
+Secondement, que les tourmens les plus affreux n'auroient pu effacer
+la noirceur de son crime;
+
+Troisièmement, qu'un scélérat capable d'une telle trahison n'avoit été
+que trop long-temps comblé de caresses par Polichinel;
+
+Quatrièmement, enfin, que l'aversion que quantité de gens ont pour
+cette maudite engeance est on ne peut mieux fondée, puisque nous ne
+voyons que trop tous les jours une infinité d'exemples de leur
+monstrueuse malice. Je vous en retracerois la mémoire, si je ne
+craignois d'entrer dans un détail d'autant plus inutile, sans doute,
+que vous n'en ignorez pas les tragiques avantures. Voilà cependant
+quel est le premier crime dont on ose nous accuser? On transforme en
+forfait une action de justice de la part de Polichinel! Devoit-il donc
+se laisser étrangler? devoit-il, pour conserver les jours d'un chat si
+respectable, s'abandonner au meurtre et à la trahison?
+
+Nos ennemis, Messieurs, ne se sont pas contentés de nous accuser de ce
+prétendu crime: à la médisance ils ont joint la calomnie. Polichinel,
+disent-ils encore effrontément, a arraché les ongles de cette veuve.
+Quelle perte, en effet, que les ongles de cette chatte! Si je voulois
+pour un moment me prêter à toute son illusion, je vous dirois que sans
+ongles elle en sera plus traitable et plus retenüe; ses ongles ne
+repousseront que trop tôt, et lui rendront toute sa férocité. Eh!
+connoît-on Polichinel, pour le croire coupable de cette action?
+
+Non, Messieurs, Polichinel n'a jamais fait le mal de dessein
+prémédité. Je pourrois, pour prouver ce que j'avance, emprunter la
+voix de tous ceux qui le connoissent, et pas un d'eux ne me
+contrediroit; mais, pour démontrer invinciblement ce que j'ai
+l'honneur de vous exposer, j'aurai seulement recours à la base
+fondamentale de toutes les accusations qui se font juridiquement:
+
+ _Quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando;_
+
+et par là je vous ferai voir combien cette accusation est mal fondée.
+
+Cette Perronnelle Minette demeuroit chez un voisin de Polichinel, sur
+le même pallier, et, en digne veuve de Mitoulet, elle ne lui céda
+jamais en aucune de ses belles qualités. Le peu d'intelligence qui
+avoit été entre ce beau couple n'affligea pas extrêmement la
+survivante, et six petits chatons, fruits de leur mariage, et par
+conséquent héritiers de la méchanceté de leurs parens, devinrent
+bientôt les objets de sa haine et de son aversion. Comme Polichinel ne
+connut jamais la vengeance, il oublia bientôt l'attentat de son mari,
+la reçut volontiers chez lui et ne lui témoigna aucun ressentiment.
+
+Un jour de fête solemnelle dans toutes les cuisines, je veux dire un
+jour de mardi-gras, le pauvre Polichinel faisoit boüillir son pot
+(chose qui ne lui arrive pas souvent). Cette bête affamée entra
+furtivement chez lui, attirée par l'odeur de la cuisine; elle voulut,
+aussi bête que gourmande, pêcher la viande dans le pot qui boüilloit;
+mais sa gourmandise lui coûta cher: ses griffes s'y dessolèrent et y
+restèrent pour preuve de sa gloutonnerie. A ses miaulemens,
+Polichinel, occupé à autre chose, se retourna, et, par une douceur
+qu'on voit rarement en semblable occasion, se contenta de la mettre
+dehors de chez lui.
+
+Après cela, Messieurs, elle osera porter l'audace et l'effronterie
+jusqu'à paroître en ce lieu en qualité d'accusatrice, lorsqu'elle y
+devroit elle-même redouter la rigueur de vos jugemens! assurément il
+faut être de la dernière des impudences pour faire un pareil coup.
+Mais il est aisé de voir ce qui l'a portée à cette extrémité: elle
+s'est imaginé, jugeant de Polichinel par elle-même, qu'il alloit sans
+doute la poursuivre criminellement; et, pour éluder le châtiment
+qu'elle méritoit, elle est venüe l'attaquer la première. N'est-ce pas
+là le comble de la méchanceté, et un pareil monstre d'iniquité
+devroit-il encore voir le jour? Elle accuse Polichinel d'avoir tué son
+mari. Ah! connut-elle jamais les liens conjugaux, pour être sensible à
+leur rupture? Bien plus, elle l'accuse de lui avoir arraché les
+ongles... Ne faut-il pas être bien hardie pour oser seulement parler
+de ce qui la devroit couvrir de honte, si elle en étoit capable?
+A-t-on jamais fait un crime à un homme de gagner légitimement sa vie?
+Non, assurément. C'est cependant, Messieurs, ce qu'elle prétend faire.
+Polichinel fait un petit négoce d'épicerie, dont le gain est aussi
+modique que légitime. Parmi plusieurs drogues, il vend de la
+mort-aux-rats, qui en fait partie. Elle ne laisse pas de lui en faire
+un crime, quoiqu'il me seroit aisé, si je voulois, de prouver que
+cette drogue est plus commode et plus propre que les chats pour se
+défaire des rats et des souris. Sans entamer cette question, je finis
+en deux mots, Messieurs, par vous supplier d'examiner quelle est
+l'accusation et quel est l'accusé. Ces deux considérations, jointes à
+ce que je viens d'avoir l'honneur de vous dire, me font espérer que
+vous voudrez bien, en terrassant les méchans, faire triompher
+l'innocence. Par ces raisons,
+
+Je conclus, Messieurs, à ce qu'il vous plaise confirmer Polichinel
+dans le droit de vendre et débiter de la mort-aux-rats, le déclarer
+indüement accusé du meurtre commis en la personne de Mitoulet,
+condamner Minette, sa veuve, à lui faire réparation d'honneur
+authentique, dont sera dressé acte et déposé au greffe; la condamner,
+elle et toute sa race, au bannissement perpétuel, avec tous dépens,
+dommages et intérêts.
+
+
+_Jugement._
+
+Parties oüies, nous avons ordonné que l'action de ladite Perronnelle
+Minette sursoira jusqu'à sa qualité certaine, ses enfans étant
+mineurs, et n'ayant point fait apparoir d'acte de délibération de
+parens par lequel elle eût été nommée tutrice à iceux, et cependant
+provisoirement défend à Polichinel d'user du métier de droguiste, même
+de vendre aucunes drogues, pour quelque cause que ce soit, sans qu'il
+justifie de sa lettre de maîtrise, dépens réservés.
+
+ Lû et approuvé par moi, censeur pour la police, ce 29
+ aoust 1743.
+
+ _Vû l'approbation, permis d'imprimer. A Paris,
+ ce 2 septembre 1743._
+
+ MARVILLE.
+
+Registré sur le livre de la communauté des libraires-imprimeurs de
+Paris, nº 2199, conformément aux règlemens, et notamment à l'arrêt de
+la cour du parlement du 3 décembre 1705. A Paris, ce 13 septembre
+1743.--_Signé_ SAUGRAIN, syndic.
+
+ * * * * *
+
+
+ _Les merveilles et les excellences du salmigondis de l'aloyau,
+ avec les Confitures renversées._
+
+ _A Paris, chez Jean Martin,_ 1627. In-8.
+
+
+ Le Roux, ta gentille humeur
+ Merite bien qu'un rimeur,
+ Des plus gentils de sa race,
+ Pour toy grimpe sur Parnasse.
+
+ Un jour, beuvant rejouys
+ A la santé de Louys
+ Et de Charles ton bon maistre,
+ Il t'en souviendra peut-estre,
+ Tu laissas les mets royaux
+ Pour manger les alloyaux.
+ Tu me fy promestre, en somme,
+ Sur la foy d'un galant homme,
+ Qu'en vers je celebrerois
+ Ces morceaux dignes des rois.
+ Je m'acquitte de ma debte
+ En monnoie de poëte.
+ Si Rouillard s'est esbatu
+ Sur le renom d'un festu[251]
+ Qu'un miserable asne mange;
+ Si Pasquier, en sa loüange
+ De la puce de Poitiers[252],
+ A du bruict en nos quartiers,
+ Loüant l'aloyau, j'espère
+ La faveur autant prospère,
+ Voire plus, car le subject
+ Est plus noble et moins abject.
+
+ Arrière donc, ô viandes
+ Delicates et friandes,
+ Et de quy l'enorme coust
+ Faict à maint perdre le goust!
+ A la table epicurée
+ Vous servirez de curée;
+ Soient de vos morceaux disnez
+ Les hommes effeminez!
+ Vous fistes perdre Capoue:
+ Aux vils corbeaux je vous voüe.
+
+ Hercule ne vouloit pas
+ Vous avoir en ses repas;
+ Au goust des Alcibiades
+ Vous eussiez esté trop fades:
+ Le boeuf seul les contentoit;
+ Un aloyau seul estoit
+ La solide nourriture
+ Convenable à leur nature.
+
+ Aux geants membrus et forts,
+ Aux athlètes grands de corps,
+ Les chairs grosses et charnues
+ Plaisent mieux que les menues;
+ Les poussins, les pigeonneaux,
+ Les bizets[253], les estourneaux,
+ Les moineaux, les allouettes,
+ Sont pour les marionettes,
+ Pour les petits marjolets,
+ Pour les petits hommelets
+ Quy n'osent paroistre en rue,
+ Tant ils ont peur de la grue[254].
+ Tant de mets et d'entremets
+ Ne furent propres jamais
+ Aux phylosophes antiques.
+ Je m'en rapporte aux ethiques.
+
+ Les diverses qualitez
+ Amènent des cruditez;
+ Les cruditez indigestes
+ Sont à la santé molestes;
+ De là viennent les douleurs
+ Tant aux intestins qu'ailleurs,
+ Les choliques, les tranchées,
+ Sinistres aux accouchées;
+ Les vertiges du cerveau
+ Avec la fièvre de veau[255].
+ Quy soi-mesme se commande,
+ Et quy, sobre, ne demande
+ Qu'un aloyau pour tout mets
+ N'est point malade jamais.
+
+ Un aloyau profitable
+ Repare tout une table
+ Du beau lustre coloré
+ De son rouge sur-doré.
+ Il paist nostre faim plus grosse,
+ Et l'on retrouve en la sausse
+ L'appetit perdu souvent:
+ De mort il le rend vivant.
+
+ Nutritive est la fumée
+ A la personne affamée;
+ Et, si vous ne me croyez,
+ Feuilletez les plaidoyez.
+ Entre la Rotisserie,
+ Jadis, et la Gueuserie,
+ Il se mut un gros procez.
+ N'ayant mangé leurs pains secz,
+ Mais, au flair de la viande,
+ Les gueux payèrent l'amende[256];
+
+ Et mesmement aux faulx dieux
+ Le flair en est gracieux:
+ Il les contente, où leur prestre
+ Veult la chair pour en repaistre.
+ Les prestres et les devins
+ Des sacrifices divins,
+ Aux solennelles journées,
+ Enlevoient les charbonnées:
+ C'est tout un et l'aloyau,
+ J'en croy le boucher Croyau.
+
+ Il sera de bonne sorte,
+ Et tel qu'on nous en apporte
+ De Sainct-Etienne-du-Mont[257]
+ Ou de nostre Petit-Pont[258].
+ Ceux de la pièce première
+ N'ont pas la gloire dernière.
+ Les uns sont à deux costez,
+ Et les autres, escourtez,
+ N'en ont qu'un: c'est au choix vostre
+ Que de prendre l'un ou l'autre.
+ Les plus gras sont les meilleurs.
+ Manquent-ils, allez ailleurs.
+ La viande est tant plus franche
+ Que la graisse en est plus blanche,
+ Et plus tendre elle sera.
+
+ La dame l'embrochera
+ D'une gentille manière,
+ Sinon vostre chambrière,
+ Ou bien vostre marmiton.
+ A la guerre, un long baston
+ Sert bien souvent d'une broche.
+ Le feu ne sera trop proche,
+ D'autant qu'il le raviroit[259]
+ Plustost qu'il ne le cuiroit.
+
+ Moyenne soit la distance.
+ C'est au feu qu'est l'importance:
+ Il doibt estre bel et bon;
+ Le meilleur est de charbon.
+ Celuy quy vire et quy tourne
+ Ordinairement sejourne
+ Sur le plus espais costé.
+ Qui le brusle soit frotté.
+ Il vaut mieux que l'on n'y mette
+ Qu'une personne discrette.
+ Ne tournez pas au rebours:
+ Je hais trop les mauvais tours
+ A l'ancienne coustume.
+ Cuite est la chair quy ne fume;
+ Sèche, elle a moins de saveur.
+ Je tiendrois à grand'faveur
+ Qu'elle mouillast mon assiette.
+ Sur l'espaule une serviette,
+ Vous le desembrocherez,
+ Au plat vous le poserez.
+
+ Le sel et l'eau sont la sausse.
+ Tel y a quy la rehausse
+ Avec du vinaigre aux aulx;
+ Mais ce sont les Champenaux.
+ Il n'est meilleure poyvrade,
+ Meilleure capylotade,
+ Ny meilleur salmygondis,
+ Tel qu'en apprestoit jadis
+ Nostre maistre La Fontaine,
+ La Fontaine Marmitaine.
+ L'amy que j'ayme d'amour
+ Avoit dict qu'à mon retour
+ J'en trouverois un en broche.
+ L'heure du souper approche:
+ Je m'en vay voir s'il est cuit.
+ Adieu, bonsoir, bonne nuit.
+
+[Note 251: Allusion au livre singulier dont voici le titre: _La
+magnifique doxologie du festu_, par M. Sebastien Roulliard, de Melun,
+advocat au parlement. Paris, 1610, in-8º.]
+
+[Note 252: C'est la fameuse puce qu'Estienne Pasquier, étant à
+Poitiers pour les _Grands jours_, aperçut sur le sein de la belle
+Catherine des Roches, et au sujet de laquelle il ouvrit une sorte de
+concours poétique. Tous les célèbres auteurs y prirent part, non
+seulement ceux qui écrivoient en françois, mais ceux qui faisoient des
+vers grecs, latins, italiens et espagnols. Aussi le P. Garasse a-t-il
+dit: «Cette puce a tant couru et sauté dans les esprits fretillans des
+François, des Italiens, des Flamands, qu'ils en ont fait un Pégase.»
+(_Recherche des recherches_, liv. V, ch. 10.) Pasquier fit un recueil
+de tous ces vers, qu'il dédia à M. Achille du Harlay, président des
+Grands-jours, et qu'on trouve à la fin de son volume: _la Jeunesse
+d'Estienne Pasquier et sa suite_, Paris, Jean Petit-Pas, 1610, in-8º.
+Le recueil a lui-même pour titre: _La Puce, ou jeux poétiques françois
+et latins composés sur la puce aux Grands jours de Poitiers, en_ 1579.
+Il avait déjà paru isolément en 1581 et 1583, sous le titre de: _La
+Puce de madame des Roches_.]
+
+[Note 253: Le _biset_ est un pigeon sauvage un peu plus petit que le
+ramier, ayant les pieds et le bec rouges.]
+
+[Note 254: Comme les pygmées d'Homère, que les grues dévorèrent.]
+
+[Note 255: On appeloit ainsi l'espèce de malaise mêlé de frissons qui
+suit les débauches de bonne chère. «Il a fièvre de veau, il tremble
+quand il est saoul.» (_Adages françois_, XVIe siècle.)]
+
+[Note 256: «A Paris, en la roustisserie du Petit-Chastelet, au devant
+de l'ouvroir d'ung roustisseur, un facquin mangeoit son pain à la
+fumée du roust, et le trouvoit, ainsy parfumé, grandement savoureux.
+Le roustisseur le laissoit faire. Enfin, quand tout le pain fust
+bauffré, le roustisseur happe le facquin au collet, et vouloit qu'il
+luy payast la fumée de son roust. Le facquin disoit en rien n'avoir
+ses viandes endommaigé, rien n'avoir du sien prins, en rien luy estre
+debiteur. La fumée dont est question evaporoit par dehors: ainsi,
+comme ainsi se perdoit-elle, jamais n'avoit esté dit que dedans Paris
+on eust vendu fumée de roust en rue. Le roustisseur replicquoit que de
+fumée de son roust n'estoit tenu nourrir les facquins, et renioit, en
+cas qu'il ne le payast, qu'il luy osteroit ses crochets. Le facquin
+tire son tribart, et se mettoit en deffense. L'altercation fust
+grande; le badaud peuple de Paris accourut au debat de toute part. Là
+se trouva à propos Seigni Joan, le fol citadin de Paris. L'ayant
+aperceu, le roustisseur demanda au facquin: Veulx-tu sus nostre
+differend croire ce noble Seigni Joan? Ouy, par la sambre guroy!
+respondit le facquin. Adonc Seigni Joan, ayant leur discord entendu,
+commanda au facquin qu'il luy tirast de son bauldrier quelque pièce
+d'argent. Le facquin luy mist en main ung tournois Philippus. Seigni
+Joan le print et le mist sur son espaule gausche, comme explorant s'il
+estoit de poids; puis le timpoit sur la paulme de sa main gausche,
+comme pour entendre s'il estoit de bon alloy; puis le posa sus la
+prunelle de son oeil droict, comme pour veoir s'il estoit bien marqué.
+Tout ce fust faict en grand silence de tout le badaud peuple, en ferme
+attente du roustisseur et desespoir du facquin. Enfin le feit sur
+l'ouvroir sonner à plusieurs fois; puis, en majesté presidentale,
+tenant sa marotte au poing, comme si feust un sceptre, et affublant en
+teste son chaperon de martres singesses, à aureilles de papier fraisé
+à poinct d'orgues, toussant prealablement deux ou trois bonnes fois,
+dist à haulte voix: La cour vous dict que le facquin qui a son pain
+mangé à la fumée du roust civilement a payé le roustisseur au son de
+son argent; ordonne la dicte cour que chascun se retire en sa
+chacunière, sans despens, et pour cause.» (Rabelais, liv. III, ch.
+36.)]
+
+[Note 257: Il veut parler des boucheries voisines de cette église,
+et qui, dès le XIIe siècle, avoient fait donner à la rue
+Montagne-Sainte-Geneviève le nom de rue des Boucheries.]
+
+[Note 258: On vendoit toutes sortes de denrées sur le Petit-Pont, V.
+notre _Paris démoli_, 2e édit., p. XLV.]
+
+[Note 259: Vieux mot que la langue culinaire a seule conservé. _Havir_
+se dit pour l'action du feu trop vif, qui dessèche la viande par
+dehors sans la cuire à l'intérieur. C'est, selon Ménage, le mot grec
+[Grec: auein], rôtir, brûler.]
+
+ * * * * *
+
+_Les Confitures renversées._
+
+ Quy veult empescher un vilain,
+ Il luy faut mestre un oeuf en main.
+ Que tu m'empeschas, ô Voicture[260],
+ Avec tes pots de confiture!
+
+ Il te souvient qu'à mon depart
+ J'en pris en mes mains bonne part,
+ Ayant serré l'autre partie
+ Dans ma pochette appesantie.
+
+ De chez toy chez nous y a loin,
+ Et tout du long de ce chemin
+ Il n'y eut fils de bonne mère,
+ Quy ne me creust apothicaire.
+
+ Ayant les deux mains à mes pots
+ (Ils cuidoient choir à tout propos),
+ Le moyen de faire l'honneste!
+ Mon chapeau tenoit à ma teste,
+
+ Les uns m'estimoient desdaigneux,
+ Les autres m'appeloient teigneux.
+ Je ne sçay qui disoit: Malherbe,
+ Qui sçait bien, n'est pas tant superbe.
+
+ En evesque, non autrement,
+ Je les saluois froidement,
+ Rasserenant ma triste mine,
+ En tournant le col vers l'eschine.
+
+ Quoy qu'assez chiche de salut,
+ Le malheur toutefois voulut
+ Que je repandisse la saulce
+ Tant sur le manteau que la chausse.
+
+ De mal en pis, un autre effect
+ Dedans ma pochette se faict:
+ Tout pesle-mesle se renverse,
+ Et n'est doubleure qu'il ne perse.
+
+ Mes vers se trouvèrent dessous,
+ Bon Dieu! que mes vers estoient doux!
+ Ma bienheureuse gibecière
+ En fut enduicte toute entière.
+
+ Il ne fut sol ny carolus[261]
+ Quy ne fust lors pris à la glus.
+ Alors j'appris que chose aucune
+ N'est si douce que la pecune.
+
+ Du travers de la cuisse au corps
+ La douceur me passa dès lors.
+ Si Dieu veut qu'elle y persevère,
+ Je ne seray plus tant sevère.
+
+ Le plus petit chien de chez nous
+ Me trouva plus que son laict doux;
+ Il fut si friand de la sausse,
+ Qu'il a presque avallé ma chausse.
+
+ Tant et tant ce petit coquin
+ En barboüilla son musequin,
+ Qu'il n'est chien au mont Sainct-Hilaire
+ Quy ne le suive et ne le flaire.
+
+ Amy Voicture, étant sur tous
+ Et plus que confiture doux,
+ Ne me donne plus confiture
+ Sans un laquay pour la voiture.
+
+[Note 260: C'est Voiture le poète; nous le reconnaissons bien à ce
+cadeau de friandises.]
+
+[Note 261: Petite pièce de billon mise en cours par Charles VIII, et
+tout à fait baissée de valeur à l'époque où ces vers furent écrits.
+Elle ne valoit alors que dix deniers.]
+
+FIN.
+
+ * * * * *
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+ Préface. v
+
+ 1. Ensuit une remonstrance touchant la garde de la librairie
+ du Roy, par Jean Gosselin, garde d'icelle librairie. 1
+
+ 2. Le Diogène françois, ou les facetieux discours du vray
+ anti-dotour comique blaisois. 9
+
+ 3. Histoires espouvantables de deux magiciens qui ont esté
+ estransglez par le diable, dans Paris, la semaine sainte. 23
+
+ 4. Discours fait au parlement de Dijon sur la presentation des
+ Lettres d'abolition obtenues par Helène Gillet, condamnée à
+ mort pour avoir celé sa grossesse et son fruict. 35
+
+ 5. Histoire veritable de la conversion et repentance d'une
+ courtisanne venitienne, laquelle, après avoir demeuré long
+ temps souillée dans les lubricitez et ordures de son peché,
+ Dieu a faict reluire dans son ame les rayons de son amour,
+ et l'a retirée à soy. 49
+
+ 6. Les singeries des femmes de ce temps descouvertes, et
+ particulièrement d'aucunes bourgeoises de Paris. 55
+
+ 7. La Chasse et l'Amour, à Lysidor. 65
+
+ 8. Dialogue fort plaisant et recreatif de deux marchands: l'un
+ est de Paris, et l'autre de Pontoise, sur ce que le Parisien
+ l'avoit appelé Normand; ensemble deffinition de l'assiette
+ d'icelle ville de Pontoise selon les Chroniques de France. 75
+
+ 9. Discours prodigieux et espouvantable de trois Espaignols et
+ une Espagnolle, magiciens et sorciers, qui se faisoient porter
+ par les diables de ville en ville; avec leur declaration d'avoir
+ fait mourir plusieurs personnes et bestail par leurs sorcillèges,
+ et aussi d'avoir fait plusieurs degâts aux biens de la terre.
+ Ensemble l'arrest prononcé contre eux par la Cour du parlement
+ de Bordeaux, le samedi 10 mars 1610. 87
+
+ 10. Histoire admirable et declin pitoyable advenu en la personne
+ d'un favory de la cour d'Espagne. 95
+
+ 11. Examen sur l'inconnue et nouvelle caballe des frères de la
+ Rozée-Croix, habituez depuis peu de temps en la ville de Paris.
+ Ensemble l'histoire des moeurs, coustumes, prodiges et
+ particularitez d'iceux. 115
+
+ 12. Role des presentations faictes aux Grands Jours de
+ l'Eloquence françoise. 127
+
+ 13. Recit veritable du grand combat arrivé sur mer, aux Indes
+ Occidentales, entre la flotte espagnole et les navires
+ hollandois, conduits par Lhermite, devant la ville de Lima,
+ en l'année 1624. 141
+
+ 14. Discours veritable de l'armée du très vertueux et illustre
+ Charles, duc de Savoie et prince de Piedmont, contre la ville
+ de Genève, ensemble la prise des chasteaux que tenoyent les
+ habitans de la ditte ville, par J. K. S. sieur de la
+ Chapelle. 149
+
+ 15. Histoire miraculeuse et admirable de la comtesse de Hornoc,
+ flamande, estranglée par le diable, dans la ville d'Anvers,
+ pour n'avoir trouvé son rabat bien godronné, le 15 avril
+ 1616. 163
+
+ 16. Discours au vray des troubles naguères advenus au royaume
+ d'Arragon, avec l'occasion d'iceux, et de leur pacification
+ et assoupissement. 169
+
+ 17. Recit naïf et veritable du cruel assassinat et horrible
+ massacre, commis le 26 août 1652, par la Compagnie des
+ frippiers de la Tonnellerie, en la personne de Jean
+ Bourgeois. 179
+
+ 18. Les Grands Jours tenus à Paris par M. Muet, lieutenant
+ du petit criminel. 193
+
+ 19. La revolte des Passemens. 223
+
+ 20. Ordonnance pour le faict de la police et reglement
+ du camp. 259
+
+ 21. Combat de Cyrano de Bergerac avec le singe de Brioché, au
+ bout du Pont-Neuf. 277
+
+ 22. La prinse et deffaicte du capitaine Guillery. 289
+
+ 23. Le bruit qui court de l'Espousée. 305
+
+ 24. La conference des servantes de la ville de Paris, soubs
+ sainct Innocent, avec protestations de bien ferrer la mule
+ ce caresme pour aller tirer à la blanque à la foire de
+ Sainct-Germain, et de bien faire courir l'anse du panier. 313
+
+ 25. Le triomphe admirable observé en l'alliance de Betheleem
+ Gabor, prince de Transylvanie, avec la princesse Catherine
+ de Brandebourg. 323
+
+ 26. La descouverte du style impudicque des courtisannes de
+ Normandie à celles de Paris, envoyée pour estrennes, de
+ l'invention d'une courtisanne angloise. 333
+
+ 27. La Rubrique et fallace du monde. 343
+
+ 28. Plaidoyers plaisans dans une cause burlesque. 349
+
+ 29. Les merveilles et les excellences du Salmigondis
+ de l'Aloyau, avec les Confitures renversées. 363
+
+ * * * * *
+
+[Notes au lecteur de ce fichier numérique:
+
+--L'orthographe imprimée a été conservée.
+
+--Les notes 139 et 144 n'ont pas d'ancre dans le texte.
+
+--Les lettres supérieures inhabituelles sont placées entre
+parenthèses.]
+
+
+
+
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+
+End of the Project Gutenberg EBook of Variétés Historiques et Littéraires (1
+/ 10), by Various
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42464 ***