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-Project Gutenberg's Les Romans de la Table Ronde (1 / 5), by Anonyme
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Les Romans de la Table Ronde (1 / 5)
- Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur
- l'origine et le caractère de ces grandes compositions
-
-Author: Anonyme
-
-Release Date: May 20, 2013 [EBook #42743]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ROMANS DE LA TABLE RONDE ***
-
-
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-
-Produced by mireille, Christine P. Travers and the
-Distributed Proofreading team at DP-test Italia.
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- LES ROMANS DE LA TABLE RONDE.
-
- CE VOLUME CONTIENT:
-
- JOSEPH D'ARIMATHIE.
- LE SAINT-GRAAL.
-
- Paris.--Typ. de Ad. Lainé et J. Havard, rue des Saints-Pères, 19.
-
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-
-
- LES ROMANS DE LA TABLE RONDE
-
- MIS EN NOUVEAU LANGAGE
- ET ACCOMPAGNÉS DE RECHERCHES SUR L'ORIGINE
- ET LE CARACTÈRE DE CES GRANDES COMPOSITIONS
-
- PAR
-
- PAULIN PARIS
-
- Membre de l'Institut, Professeur de langue et littérature du Moyen âge
- au Collége de France.
-
-
- TOME PREMIER.
-
-
-
-
- PARIS,
- LÉON TECHENER, LIBRAIRE,
- RUE DE L'ARBRE-SEC, 52.
- MDCCCLXVIII
-
-
-
-
-LES ROMANS DE LA TABLE RONDE.
-
-
-
-
-INTRODUCTION.
-
-
-Le nom de _Romans de la Table ronde_ appartient à une série de livres
-écrits en langue française, les uns en vers, les autres en prose, et
-consacrés, soit à l'histoire fabuleuse d'Uter-Pendragon et de son fils
-Artus, soit aux aventures d'autres princes et vaillants chevaliers,
-contemporains présumés de ces rois. Ces livres ont offert, durant les
-quatre siècles littéraires du Moyen âge, la théorie de la perfection
-chevaleresque: on se plut, dans un grand nombre de familles baronnales,
-à donner aux enfants, même sur les fonts de baptême, le nom de ces
-héros imaginaires, auxquels on attribua des armoiries, pour avoir le
-plaisir de les leur emprunter. On alla plus loin encore, en plaçant
-sous leur patronage les joutes, les tournois, parfois même les combats
-judiciaires. Dans cet ordre de compositions, un certain nombre de
-traditions religieuses, particulières à l'église gallo-bretonne,
-devinrent le tronc d'où parurent s'échapper les récits primitifs,
-comme autant de branches et de rameaux. Disposition réellement fort
-habile, quoique peut-être elle se soit présentée d'elle-même, pour
-donner une apparence de sincérité aux inventions les plus incroyables
-et les plus éloignées de toute espèce de vraisemblance.
-
-On est aujourd'hui d'accord sur l'origine de ces fameuses
-compositions. Elles sont comme le reflet des traditions répandues au
-douzième siècle parmi les Bretons d'Angleterre et de France. Le
-courant de ces traditions provenait lui-même de trois sources
-distinctes:--les souvenirs de la longue résistance des Bretons
-insulaires à la domination saxonne;--les _lais_ ou chants poétiques
-échappés à l'oubli des anciennes annales, et dont l'imagination
-populaire était journellement bercée;--les légendes relatives soit à
-l'établissement de la foi chrétienne dans la Bretagne insulaire, soit
-à la possession et à la perte de certaines reliques. Encore faut-il
-ajouter à ces trois sources patriotiques un certain nombre
-d'émanations orientales, répandues en France et surtout en Bretagne,
-dès le commencement du douzième siècle, par les pèlerins de la Terre
-sainte, les Maures d'Espagne et les Juifs de tous les pays.
-
-Nos romans représentent donc assez bien l'ensemble des traditions
-historiques, poétiques et religieuses des anciens Bretons, toutefois
-modifiées plus ou moins, à leur entrée dans les littératures
-étrangères. Étudier les Romans de la Table ronde, c'est, d'un côté,
-suivre le cours des anciennes légendes bretonnes; et, de l'autre,
-observer les transformations auxquelles ces légendes ont été soumises
-en pénétrant, pour ainsi dire, la littérature des autres pays. Le même
-fond s'est coloré de nuances distinctes, en passant de l'idiome
-original dans chacun des autres idiomes. Mais je n'ai pas l'intention
-de suivre les Récits de la Table Ronde dans toutes les modifications
-qu'ils ont pu subir: je laisse à d'autres écrivains, plus versés dans
-la connaissance des langues germaniques, le soin d'en étudier la forme
-allemande, flamande et même anglaise. La France les a pris dans le
-fond breton et les a révélés aux autres nations, en offrant par son
-exemple les moyens d'en tirer parti: j'ai borné le champ de mes
-recherches aux différentes formes que les traditions bretonnes ont
-revêtues dans la littérature française. La carrière est encore assez
-longue, et si j'arrive heureusement au but, la voie se trouvera frayée
-pour ceux qui voudront se rendre compte des compositions du même
-ordre, dans les autres langues de l'Europe.
-
-
-
-
-I.
-
-LES LAIS BRETONS.
-
-
-C'est dans la première partie du douzième siècle que Geoffroy, moine
-bénédictin d'une abbaye située sur les limites du pays de Galles, fit
-passer dans la langue latine un certain nombre de récits fabuleux,
-décorés par lui du nom d'_Historia Britonum_. Je dirai tout à l'heure
-si, comme il le prétendait, il n'avait fait que traduire un livre
-anciennement écrit en breton;--s'il n'avait eu d'autre guide qu'un
-livre purement latin;--s'il avait plus ou moins ajouté à ce texte
-primitif. Mais, en admettant que Geoffroy de Monmouth n'eût consulté
-qu'un seul livre écrit, il ne faudra pas conclure que tous les récits
-ajoutés à ce premier document aient été l'oeuvre de son imagination.
-Bien avant le premier tiers du douzième siècle, les harpeurs bretons
-répétaient les récits dont les romanciers français devaient s'emparer
-plus tard. Disons quels étaient ces harpeurs bretons.
-
-Pour constater leur existence et leur antique popularité, il n'est pas
-besoin de citer les fameux passages si souvent allégués d'Athénée, de
-César, de Strabon, de Lucain, de Tacite: il suffit de rappeler qu'au
-quatrième siècle, en plein christianisme, il y avait encore en France
-un collége de Druides; Ausone en offre un témoignage irrécusable.
-Fortunat, au septième siècle, faisait, à deux reprises, un appel à la
-harpe et à la rhote des Bretons. Au commencement du onzième siècle,
-Dudon de Saint-Quentin, historien normand, pour que la gloire du duc
-Richard Ier se répandît dans le monde, conjurait les harpeurs
-armoricains de venir en aide aux clercs de Normandie. Il est donc bien
-établi que les Bretons de France
-
- Jadis suloient, par proesse,
- Par curteisie et par noblesse,
- Des aventures qu'il ooient
- Et qui à plusurs avenoient,
- Fere les lais, por remenbrance;
- Qu'on ne les mist en obliance[1].
-
-[Note 1: Marie de France. _Lai d'Equitan_.]
-
-On donnait donc le nom de lais aux récits chantés des harpeurs
-bretons. Or ces lais affectaient une forme de versification
-déterminée, et se soumettaient à des mélodies distinctes qui
-demandaient le concours de la voix et d'un instrument de musique.
-L'accord de la voix aux instruments avait assurément un charme
-particulier pour nos ancêtres; car, lorsqu'on parle des jongleurs
-bretons dans nos plus anciens poëmes français, c'est pour y rendre
-hommage à la douceur de leurs chants comme à l'intérêt de leurs
-récits. Mon savant ami, M. Ferdinand Wolf, dont l'Europe entière
-regrette la perte récente, a trop bien étudié tout ce qui se
-rapportait aux lais bretons, pour que j'aie besoin aujourd'hui de
-démontrer leur importance et leur ancienne célébrité: je me
-contenterai de rassembler un certain nombre de passages qui pourront
-servir à mieux justifier ou à compléter ses excellentes recherches. Et
-d'abord, nous avons d'assez bonnes raisons de conjecturer que la forme
-des lais réclamait, même fort anciennement, douze doubles couplets de
-mesures distinctes. Le trouvère français Renaut, traducteur du
-très-ancien lai d'Ignaurès, suppose qu'en mémoire des douze dames qui
-refusèrent toute nourriture, après avoir été servies du coeur de leur
-ami[2], le récit de leurs aventures fut ainsi divisé:
-
- D'eles douze fu li deuls fais,
- Et douze vers plains a li lais.
-
-[Note 2: Les deux lais d'Ignaurès et de Guiron ont été les modèles du
-beau roman du _Chastelain de Coucy_, écrit au commencement du
-quatorzième siècle.]
-
-Telle dut être la forme assez ordinaire des autres lais; au moins au
-quatorzième siècle l'exigeait-on pour ceux que les poëtes français
-composaient à leur imitation. «Le lai,» dit Eustache Deschamps, «est
-une chose longue et malaisée à trouver; car il faut douze couples,
-chascune partie en deux.» Mais la forme ne s'en était pas conservée
-dans les traductions faites aux douzième et treizième siècles. Marie
-de France et ses émules n'ont reproduit que le fond des lais bretons,
-sans se plier au rhythme particulier ni à la mélodie qui les
-accompagnaient. On reconnaissait pourtant l'agrément que cette mélodie
-avait répandue sur les lais originaux, et Marie disait en finissant
-celui de _Gugemer_:
-
- De ce conte qu'oï avés
- Fu li lais Gugemer trovés,
- Qu'on dit en harpe et en rote,
- Bone en est à oïr la note.
-
-Et au début de celui de _Graelent_:
-
- L'aventure de Graelent
- Vous dirai, si com je l'entent,
- Bon en sont li ver à oïr,
- Et les notes à retenir.
-
-La partie musicale des lais était aussi variée que le fond des récits;
-tantôt douce et tendre, tantôt vive et bruyante. L'auteur français
-d'un poëme allégorique sur le _Château d'amour_ nous dit que les
-solives de cet édifice étaient formées de _doux_ lais bretons:
-
- De rotruenges estoit tos fais li pons,
- Toutes les planches de dis et de chansons;
- De sons de harpe les ataches des fons,
- Et les solijes de _dous_ lais des Bretons.
-
-Et, d'un autre côté, l'auteur du roman de _Troie_, contemporain de
-Geoffroy de Monmouth, voulant donner une idée du vacarme produit dans
-une mêlée sanglante par le choc des lances et les clameurs des
-blessés, dit qu'auprès de ces cris, les lais bretons n'auraient été
-que des pleurs:
-
- Li bruis des lances i fu grans,
- Et haus li cris, à l'ens venir;
- Sous ciel ne fust riens à oïr,
- Envers eus, li lais des Bretons.
- Harpe, viele, et autres sons
- N'ert se plors non, enviers lor cris...
-
-Tel n'était pas assurément celui que blonde Yseult se plaisait à
-composer et chanter:
-
- En sa chambre se siet un jour
- Et fait un lai piteus d'amour;
- Coment dans Guirons fu sospris
- Por s'amour et la dame ocis
- Que il sor totes riens ama;
- Et coment li cuens puis dona
- Le cuer Guiron à sa mollier
- Par engien, un jour, à mangier.
- La reine chante doucement,
- La vois acorde à l'instrument;
- Les mains sont beles, li lais bons,
- Douce la vois et bas li tons.
-
-Remarquons ici que ces lais de _Gorion_ ou _Goron_ et de _Graelent_
-n'étaient pas chantés seulement en Bretagne, mais sur tous les points
-de la France. La geste d'_Anséis de Cartage_ nous en fournit la
-preuve. On lit dans un des manuscrits qui la contiennent:
-
- Rois Anséis dut maintenant souper:
- Devant lui fist un Breton vieler
- Le lai Goron, coment il dut finer.
-
-Un autre manuscrit du même poëme présente cette variante:
-
- Li rois séist sor un lit à argent,
- Por oblier son desconfortement
- Faisoit chanter le lai de Graelent.
-
-Dans la geste de Guillaume d'Orange, quand la fée Morgan a transporté
-Rainouart dans l'île d'Avalon:
-
- Sa masse fait muer en un faucon,
- Et son vert elme muer en un Breton
- Qui _doucement_ harpe le lai Gorhon.
-
-Enfin Roland lui-même comptait au nombre de ses meilleurs amis le
-jeune Graelent, dont l'auteur de la geste d'_Aspremont_ fait un
-jongleur breton:
-
- Rolans appelle ses quatre compaignons,
- Estout de Lengres, Berengier et Hatton,
- Et un dansel qui Graelent ot non,
- Nés de Bretaigne, parens fu Salemon.
- Rois Karlemaine l'avoit en sa maison
- Nourri d'enfance, mout petit valeton.
- Ne gisoit mès se en sa chambre non.
- Sous ciel n'a home mieux viellast un son,
- Ne mieux déist les vers d'une leçon.
-
-Ces passages attestent assurément la haute renommée des lais bretons.
-Nos poëtes français les connaissaient au moins de nom; mais ils
-aimaient le chant sans en comprendre toujours les paroles. Alors ils
-confondaient comme dans le précédent exemple, le nom du héros avec
-celui de l'auteur ou du compositeur.
-
-De tous ces anciens récits chantés, les plus fameux étaient ceux que
-la tradition attribuait à Tristan, tels que _le lai Mortel_, _les lais
-de Pleurs_, _des Amans_ et _du Chevrefeuil_. Tristan lui-même, dans un
-des anciens poëmes consacrés à ses aventures et dont il ne reste
-malheureusement que de rares fragments, rappelle à sa maîtresse ces
-compositions:
-
- Onques n'oïstes-vous parler
- Que moult savoie bien harper?
- Bons lais de harpe vous apris,
- Lais bretons de nostre païs.
-
-Et Marie de France a raconté avec un charme particulier à quelle
-occasion Tristan avait trouvé le lai du _Chevrefeuil_: il en était,
-dit-elle, d'Iseut et de Tristan,
-
- Come del chevrefeuil estoit
- Qui à la codre se prenoit.
- Ensemble pooient bien durer,
- Mais qui les vousist desevrer,
- Li codres fust mors ensement
- Com li chievres, hastivement.
- «Bele amie, si est de nus:
- Ne vus sans mei, ne jo sans vus.»
- Pour les paroles remembrer,
- Tristans qui bien savoit harper
- En avoit fet un novel lai;
- Assez briefment le numerai:
- _Gottlief_, l'apelent en engleis,
- Chievre le noment en franceis.
-
-Or ce lai du _Chevrefeuil_ était déjà regardé au douzième siècle comme
-un des plus anciens. L'auteur de la geste des _Loherains_ le fait
-chanter dans un banquet nuptial:
-
- Grans fu la feste, mès pleniers i ot tant;
- Bondissent timbre, et font feste moult grant
- Harpes et gigues et jugléor chantant.
- En lor chansons vont les lais vielant
- Que en Bretaigne firent _jà_ li amant.
- Del _Chevrefoil_ vont le sonet disant
- Que Tristans fist que Iseut ama tant.
-
-Au reste, il ne faut pas croire que tous les sujets traités dans les
-lais bretons se rapportassent à des aventures bretonnes. Marie de
-France, dans sa version du _lai de l'Espine_, parle d'un Irlandais qui
-chantait l'histoire d'Orphée:
-
- Le lai escoutent d'Aelis
- Que un Irois doucement note[3].
- Mout bien le sonne ens sa rote.
- Après ce lai autre comence.
- Nus d'eux ne noise ne ne tense.
- Le lai lor sone d'Orféi;
- Et quant icel lai est feni,
- Li chevalier après parlerent,
- Les aventures raconterent
- Qui soventes fois sont venues,
- Et par Bretagne sont séues.
-
-[Note 3: Les bardes irlandais étaient renommés en Angleterre et même
-en France, ainsi qu'on peut le conclure de ce passage. Ajoutons que
-sous le règne d'Étienne on voit un prince de North-Wales, Gryfydd ap
-Conan, faire venir des chantres irlandais pour instruire et réformer
-les bardes gallois. (Walker, _Mém. hist. sur les bardes irlandais_,
-cité par M. Park, dans Warton, _Dissertat._ I.)]
-
-Ainsi les harpeurs bretons, gallois, écossais et irlandais admettaient
-dans leur répertoire des récits venus, plus ou moins directement, de
-la Grèce ou de l'Italie: précieux débris échappés au naufrage des
-souvenirs antiques. Seulement les lais, étant dits de mémoire et non
-écrits, offraient le mélange des traditions de tous les temps, et
-devenaient l'occasion naturelle des confusions les plus multipliées.
-Dans nos romans de la Table ronde nous n'aurons pas de peine à
-reconnaître de fréquents emprunts faits aux légendes d'Hercule,
-d'Oedipe et de Thésée; aux métamorphoses d'Ovide et d'Apulée: et nous
-n'en ferons pas honneur à l'érudition personnelle des romanciers, pour
-avoir droit de contester l'ancienneté des lais: car plusieurs de ces
-récits mythologiques devaient être depuis longtemps la propriété de la
-menestraudie bretonne.
-
-De tous les peuples de l'Europe, cette race bretonne avait été dans la
-position la plus favorable pour conserver et son idiome primitif, et
-les traditions les moins brisées. Les Bretons insulaires, devenus la
-proie des Anglo-Saxons, s'étaient renfermés dans une morne soumission,
-mais n'avaient jamais pu ni voulu se plier aux habitudes des
-conquérants. Ils furent, dans le pays de Galles, comme les Juifs dans
-le monde entier; ils gardèrent leur foi, leurs espérances, leurs
-rancunes. Ceux qui vinrent en France donner à la presqu'île
-armoricaine le nom que les Anglais ravissaient à leur patrie, ne se
-confondirent jamais non plus avec la nation française. Aussi put-on
-mieux retrouver chez eux le dépôt des traditions gauloises que chez
-les Gallo-Romains devenus Français. Ils avaient été réunis autrefois
-de culte et de moeurs avec les Gaulois: le culte avait changé, non le
-fond des moeurs, non les anciens objets de la superstition populaire.
-Jamais les évêques, appuyés des conciles, ne parvinrent à détruire
-chez eux la crainte de certains arbres, de certaines forêts, de
-certaines fontaines. Que l'étrange disposition des pierres de Carnac,
-de Mariaker et de Stone-Henge ait été leur oeuvre ou celle d'autres
-populations antérieures dont l'histoire ne garde aucun souvenir, ils
-portaient à ces amas gigantesques un respect mêlé de terreur qui ne
-laissait au raisonnement aucune prise. Rien ne put jamais les
-soustraire à la préoccupation d'hommes changés en loups, en cerfs, en
-lévriers; de femmes douées d'une science qui mettait à leur
-disposition toutes les forces de la nature. Et comme ils regardaient
-les anciens lais comme une expression fidèle des temps passés, ils en
-concluaient, et leurs voisins de France et d'Angleterre n'étaient pas
-loin d'en conclure après eux, que les deux Bretagnes avaient été
-longtemps et pouvaient être encore le pays des enchantements et des
-merveilles.
-
-Voilà donc un fait littéraire bien établi. Les _lais_, récits et
-chants poétiques des Bretons, furent répandus en France, tantôt dans
-leur forme originale par les harpeurs et jongleurs bretons, tantôt
-dans une traduction exclusivement narrative par les trouvères et
-jongleurs français; et cela longtemps avant le douzième siècle. Les
-lais embrassaient une vaste série de traditions plus ou moins
-reculées, et ne souffraient de partage, dans les domaines de la poésie
-vulgaire, qu'avec les chansons de geste et les enseignements moraux
-dont le _Roman des Sept Sages_ fut un des premiers modèles. Il est
-fait allusion aux trois grandes sources de compositions dans ces vers
-de la _Chanson des Saisnes_:
-
- Ne sont que trois materes à nul home entendant:
- De France, de Bretagne et de Rome la grant.
- Et de ces trois materes n'i a nule semblant.
- Li conte de Bretagne sont et vain et plaisant,
- Cil de Rome sont sage et de sens apparent,
- Cil de France sont voir chascun jour aprenant.
-
-D'ailleurs, on conçoit que les lais bretons, en passant par la
-traduction des trouvères français, aient dû perdre l'élément mélodieux
-qui recommandait les originaux. C'est le sort de toutes les
-compositions musicales de vieillir vite; on se lasse des plus beaux
-airs longuement répétés: mais il n'en est pas de même des histoires et
-des aventures bien racontées. Ainsi l'on garda les récits originaux,
-on oublia la musique qui en avait été le premier attrait, et d'autant
-plus rapidement qu'on l'avait d'abord plus souvent entendue.
-
-Cependant ces anciennes mélodies avaient offert à nos aïeux du dixième
-siècle, du onzième et du douzième, autant de charmes que peuvent en
-avoir aujourd'hui pour nous les chansons napolitaines ou vénitiennes,
-les plus beaux airs de Mozart, de Rossini, de Meyerbeer. Partagés en
-plusieurs couplets redoublés, offrant une variété de rhythme et de
-ton, réunissant la musique vocale et instrumentale, les lais bretons
-ont été nos premières cantates. On l'a dit: si le monde est l'image de
-la famille, les siècles passés doivent avoir avec les temps présents
-d'assez nombreux points de ressemblance. Pourquoi des générations si
-passionnées pour les grands récits de guerre, d'amour et d'aventures,
-qui permettaient à ceux qui les chantaient de former une corporation
-nombreuse et active, n'auraient-ils rien compris aux mélodieux
-accords, aux grands effets de la musique? Pourquoi n'auraient-ils pas
-eu leur Mario, leur Patti, leur Malibran, leur Chopin, leur Paganini?
-Le sentiment musical n'attend pas, pour se révéler, la réunion de
-plusieurs centaines d'instruments et de chanteurs: il agit sur l'âme
-humaine en tous temps, en tous pays, comme une sorte d'aspiration
-involontaire vers des voluptés plus grandes que celles de la terre. Ce
-sentiment, il est malaisé de le définir; plus malaisé de s'y
-soustraire. Je ne tiens pas compte ici des exceptions; je parle pour
-la généralité des hommes. Il en est parmi nous quelques-uns qui ne
-voient dans le système du monde qu'un jeu de machines, organisé de
-toute éternité par je ne sais qui, pour je ne sais quoi. D'autres ne
-reconnaissent dans les plus suaves mélodies qu'un bruit d'autant plus
-tolérable qu'il est moins prolongé. Ces natures exceptionnelles, et
-pour ainsi dire en dehors de l'humanité, ne détruiront pas plus
-l'instinct de la musique que l'idée non moins innée, non moins
-instinctive de la Providence[4].
-
-[Note 4: Quand nos ancêtres admettaient les chanteurs et les joueurs
-d'instruments dans toutes leurs fêtes et dans toutes leurs expéditions
-guerrières, ils nous donnaient un exemple que nous avons suivi. Il n'y
-a pas aujourd'hui un seul régiment qui n'ait son corps de musiciens.
-Seulement, au lieu de généreux chants de guerre, nous avons de grands
-effets d'instruments aussi bien appréciés des chevaux que des hommes.
-Dans le moyen âge, le roi des ménestrels n'était souvent que le chef
-d'orchestre d'un corps de musiciens, et je me souviens d'avoir vu, en
-1814, des régiments, des hordes de cosaques marcher sur des chevaux
-non sellés, la lance au poing, et précédés de plusieurs rangs de
-chanteurs qui, sans instruments, produisaient les plus grands
-effets.]
-
-Oui, nos ancêtres, et j'entends ici parler de toutes les classes de la
-nation sans préférence des plus élevées aux plus humbles, étaient
-sensibles au charme de la musique et de la poésie, autant, pour le
-moins, que nous nous flattons de l'être aujourd'hui. Quel cercle
-verrions-nous se former maintenant sur les places publiques de Paris,
-cette capitale des arts et des lettres, autour d'un pauvre acteur qui
-viendrait réciter ou chanter un poëme de plusieurs milliers de vers,
-le poëme fût-il de Lamartine ou de Victor Hugo? Eh bien, ce qui ne
-serait plus possible aujourd'hui, l'était dans toutes les parties de
-la France aux temps si décriés (peut-être parce qu'ils sont très-mal
-connus), de Hugues Capet, de Louis le Gros. Et pour des générations si
-avides de chants et de vers, il fallait assurément des artistes,
-jongleurs, musiciens, trouvères et compositeurs, d'une certaine
-habileté, d'une certaine éducation littéraire. Qu'ils aient ignoré le
-grec, qu'ils n'aient pas été de grands latinistes, qu'ils se soient
-dispensés fréquemment de savoir écrire et même lire, je l'accorde.
-Mais leur mémoire ne chômait pas pour si peu: elle n'en était que
-mieux et plus solidement fournie de traditions remontant aux plus
-lointaines origines et rassemblées de toutes parts: traditions
-d'autant plus attrayantes qu'elles avaient traversé de longs espaces
-de temps et de lieux, en s'y colorant de reflets qui les douaient
-d'une originalité distincte. Les jongleurs avaient à leur disposition
-des chants de toutes les mesures, des récits de tous les caractères.
-Pour être assurés de plaire, ils devaient savoir beaucoup, bien
-chanter et bien dire, respecter l'accent dominant des masses
-auxquelles ils s'adressaient, posséder l'art d'alimenter l'attention
-sans la fatiguer. La profession offrait d'assez grands avantages pour
-entretenir entre ceux qui l'avaient embrassée une émulation salutaire,
-et pour les obliger à chercher constamment des sources nouvelles de
-récits et de chants. Aussi n'avaient-ils pas tardé à s'approprier les
-principaux lais de Bretagne comme les plus agréables contes de
-l'Orient, en imprimant à ces glanes plus ou moins exotiques la forme
-française d'un dit, d'un fabliau, d'un roman d'aventures.
-
-L'ancienneté incontestable et la priorité des lais bretons sur les
-romans de la Table ronde résout une des difficultés qui m'avaient
-longtemps préoccupé. Comment expliquer, me disais-je, le caractère et
-la composition du deuxième _Saint-Graal_, du _Lancelot_ et du
-_Tristan_, au milieu d'une société qui, jusque-là, n'avait écouté,
-retenu que les chansons de geste, expression de moeurs si rudes, si
-violentes et si primitives? Comment Garin le Loherain, Guillaume
-d'Orange, Charlemagne, Roland, ont-ils pu si soudainement être
-remplacés par le courtois Artus, le langoureux Lancelot, le fatal
-Tristan, le voluptueux Gauvain? Comment, à la sauvage Ludie, à la
-violente Blanchefleur, à la fière Orable, a-t-on pu substituer si vite
-des héroïnes tendres et délicates, comme Iseult, Genièvre, Énide et
-Viviane? Comment enfin des oeuvres si différentes, expression de deux
-états de société si contraires, ont-elles pu se coudoyer dans le
-douzième siècle?
-
-C'est qu'au douzième siècle, et même avant le douzième siècle, il y
-avait en France deux courants de poésie, et deux expressions de la
-même société. Les trouvères français puisaient à l'une de ces sources,
-les harpeurs bretons à l'autre. Les premiers représentaient les
-moeurs, le caractère et les aspirations de la nation franque; les
-seconds, séparés par leur langue et par leurs habitudes du reste de la
-population française, se berçaient à l'écart des souvenirs de leur
-ancienne indépendance, conservaient le culte des traditions
-patriotiques, et préféraient au tableau des combats et des luttes de
-la baronnie française le récit des anciennes aventures dont l'amour
-avait été l'occasion, ou qui justifiaient les superstitions
-inutilement combattues par le christianisme. Les formes mélodieuses de
-la poésie bretonne retentirent dans le lointain, et ne tardèrent pas à
-charmer les Français de nos autres provinces: les harpeurs furent
-accueillis en-dehors de la Bretagne; puis on voulut savoir le sujet
-des chants qu'on aimait à écouter; peu à peu, les jongleurs français
-en firent leur profit et comprirent l'intérêt qui pouvait s'attacher à
-ces lais de Tristan, d'Orphée, de Pirame et Tisbé, de Gorion, de
-Graelent, d'Ignaurès, de Lanval, etc. On traitait bien, en France,
-tout cela de fables et de contes inventés à plaisir; longtemps on se
-garda de les mettre en parallèle avec les Chansons de geste, cette
-grande et vigoureuse expression de l'ancienne société franque; mais
-cependant on écoutait les fables bretonnes, et les gestes perdaient
-chaque jour le terrain que les lais et récits bretons gagnaient, en
-s'insinuant dans la société du moyen âge. Grâce à cette influence, les
-moeurs devenaient plus douces, les sentiments plus tendres, les
-caractères plus humains. On donnait une préférence chaque jour plus
-marquée sur le récit des querelles féodales, des guerres soutenues
-contre les Maures qui ne menaçaient plus la France, au tableau des
-luttes courtoises, des épreuves amoureuses et des aventures
-surnaturelles qui faisaient le fond de la poésie bretonne.
-
-Mais cette mémorable révolution ne fut pas accomplie en un jour: la
-France ne faisait encore que s'y préparer, quand Geoffroy de Monmouth
-écrivit le livre qui devait être le précurseur et conduire à la
-composition des _Romans de la Table ronde_.
-
-
-
-
-II.
-
-NENNIUS ET GEOFFROY DE MONMOUTH.
-
-
-Il faut d'abord remarquer que la première partie du douzième siècle
-avait vu renaître la curiosité et le goût des études historiques,
-négligées ou plutôt oubliées depuis le règne de Charlemagne. Le
-faussaire effronté qui venait de rédiger, sous le nom de l'archevêque
-Turpin, la relation mensongère du voyage de Charlemagne en Espagne,
-avait même eu sur cette espèce de renaissance une assez grande
-influence. En discréditant les chansons de geste populaires, qui
-seules tenaient lieu de toutes traditions historiques, en remplaçant
-les fables des jongleurs par d'autres récits non moins fabuleux, mais
-qu'il appuyait sur l'autorité d'un archevêque déjà rendu fameux par
-les chanteurs populaires, le moine espagnol, auteur de cette fraude
-pieuse, avait accoutumé ses contemporains à n'ajouter de foi qu'aux
-récits justifiés par les livres de clercs autorisés. Bientôt après, le
-célèbre abbé de Saint-Denis, Suger, non content de donner l'exemple,
-en rédigeant lui-même l'histoire de son temps, chargeait ses moines du
-soin de réunir les anciens textes de nos annales, depuis Aimoin,
-compilateur de Grégoire de Tours, jusqu'aux historiens contemporains
-de la première croisade, sans en excepter cette fausse Chronique de
-Turpin. En même temps, Orderic Vital érigeait, pour l'histoire de la
-Normandie, une sorte de phare dont la lumière devait se refléter sur
-la France entière; et, dans la Grande-Bretagne, Henry Ier et son fils
-naturel, Robert, comte de Glocester, se déclaraient les patrons
-généreux de plusieurs grands clercs qui, tels que Guillaume de
-Malmesbury, Henry de Huntingdon et Karadoc de Lancarven, travaillaient
-à rassembler les éléments de l'histoire de l'île d'Albion et des
-peuples qui l'avaient tour à tour habitée et conquise.
-
-Ordinairement, ces historiens, si dignes de la reconnaissance de la
-postérité, n'ont pas daté leurs ouvrages: et quand même, ainsi
-qu'Orderic Vital, ils indiquent le temps où ils les terminent, ils
-nous laissent encore à deviner quand ils les commencèrent, et le temps
-qu'ils mirent à les exécuter. En général, ils n'en avaient pas plutôt
-laissé courir une première rédaction, qu'ils faisaient subir au
-manuscrit original des changements plus ou moins nombreux et des
-remaniements qui, dans les années suivantes, formaient autant
-d'éditions considérablement revues et augmentées. Tout ce qu'on peut
-donc affirmer, c'est que les livres de Guillaume de Malmesbury, de
-Henri de Huntingdon, d'Orderic Vital et de Suger furent mis en
-circulation dans l'intervalle des années 1135 à 1150.
-
-La même date approximative appartient à l'_Historia Britonum_ de
-Geoffroy de Monmouth. Mais nous avons de fortes raisons de croire que
-le livre subit plusieurs remaniements assez éloignés l'un de
-l'autre[5]. Henri de Huntingdon dit positivement, dans une lettre
-destinée à compléter son _Historia Anglica_, qu'en 1139 l'abbé du Bec
-lui avait montré, dans la bibliothèque de son couvent, un exemplaire
-de l'_Historia Britonum_, qu'il regrettait de n'avoir pas plus tôt
-connue. D'un autre côté, Geoffroy de Monmouth lui-même avertit au
-début de son septième livre qu'il y insère les prophéties de Merlin,
-pour répondre au voeu d'Alexandre, évêque de Lincoln, en son temps le
-plus généreux et le plus vanté des prélats. Or ces dernières paroles
-ne se concilient pas avec la date donnée par Henri de Huntingdon: car
-l'évêque de Lincoln Alexandre, qui ne devait plus exister quand
-Geoffroy parlait ainsi de lui, ne mourut qu'au mois d'août 1147[6].
-Ainsi le préambule du septième livre ne se trouvait pas dans
-l'exemplaire de l'_Historia Britonum_ qu'avait pu consulter Henri de
-Huntingdon en 1139; et, ce qui complique encore le recensement des
-dates, l'oeuvre entière est dédiée à Robert, comte de Glocester, et,
-comme je vais le justifier, longtemps avant sa mort, arrivée au mois
-d'octobre de cette même année 1147. On se voit donc obligé d'admettre,
-pour tout concilier, que Geoffroy de Monmouth aura plusieurs fois
-remanié son ouvrage.
-
-[Note 5: Cette partie de l'Introduction avait été lue à l'Académie des
-Inscriptions et Belles-lettres, quand mon honorable ami, sir Frédéric
-Madden, m'envoya l'étude qu'il venait de publier _On Geoffroy of
-Monmouth_, en échange de mon travail. Je vis avec une bien grande
-satisfaction que les conclusions du savant antiquaire anglais
-s'accordaient exactement avec les miennes, pour la double date de la
-publication de l'_Historia Britonum_. Si j'en avais eu plus tôt
-connaissance, je me serais contenté de traduire tout ce qu'il a si
-bien dit de cette double date.]
-
-[Note 6: Voyez M. T. Wright, _On the litterary history of Geoffroy of
-Monmouth_. In-4º, 1848, p. 7.]
-
-Voici comment la pensée lui vint de le composer. Vers l'année 1130,
-Gautier, archidiacre d'Oxford[7], auquel on attribuait de grandes
-connaissances historiques, avait rapporté de France un livre qui
-aurait été écrit en langue bretonne, et qui, breton ou latin,
-contenait l'histoire des anciens rois de l'île de Bretagne. Gautier
-avait montré son volume à Geoffroy de Monmouth, en l'engageant, si
-l'on s'en rapporte au témoignage de celui-ci, à le _traduire en
-latin_. «Précisément alors,» ajoute Geoffroy, «j'avais été conduit,
-dans l'intérêt d'autres études, à jeter les yeux sur l'histoire des
-rois de Bretagne[8]; et j'avais été surpris de ne trouver, ni dans
-Bède ni dans Gildas, la mention des princes dont le règne avait
-précédé la naissance de Jésus-Christ; ni même celle d'Arthur et des
-princes qui avaient régné en Bretagne depuis l'incarnation. Cependant
-les glorieuses gestes de ces rois étaient demeurées célèbres dans
-maintes contrées où l'on en faisait d'agréables récits, comme aurait
-pu les fournir une relation écrite. Je me rendis aux voeux de Gautier,
-bien que je ne fusse pas exercé dans le beau langage et que je n'eusse
-pas fait amas d'élégantes tournures empruntées aux auteurs. J'usai de
-l'humble style qui m'appartenait, et je fis la traduction exacte du
-livre breton. Si je l'avais embelli des fleurs de rhétorique, j'aurais
-contrarié mes lecteurs en arrêtant leur attention sur mes paroles et
-non sur le fond de l'histoire. Tel qu'il est aujourd'hui, ce livre,
-noble comte de Glocester, se présente humblement à vous. C'est par
-vos conseils que j'entends le corriger, et y faire assez distinguer
-votre heureuse influence pour qu'il cesse d'être la méchante
-production de Geoffroy, et devienne l'oeuvre du fils d'un roi, de
-celui que nous reconnaissons pour un éminent philosophe, un savant
-accompli, un vaillant guerrier, un grand chef d'armée; en un mot, pour
-le prince dans lequel l'Angleterre aime à retrouver un second Henry.»
-
-[Note 7: Le nom de famille de l'archidiacre Gautier ou Walter ne nous
-est pas donné par Geoffroy. Mais, en consultant les listes d'anciens
-dignitaires de l'église d'Oxford, on a trouvé Walter of Wallingford,
-contemporain présumé de Geoffroi de Monmouth.]
-
-[Note 8: _In mirum contuli quod intra mentionem quam de regibus
-Britanniæ Gildas et Beda luculento tractatu fecerant, nihil de regibus
-qui ante incarnationem Christi Britanniam inhabitaverant, nihil etiam
-de Arturo cæterisque compluribus qui post incarnationem successerunt,
-reperissem: cum et gesta eorum digna æternitatis laude constarent, et
-a multis populis, quasi inscripta, jocunde et memoriter
-prædicentur_[8-A]. (Epistola dedicatoria.)]
-
-[Note 8-A: Ce passage aurait dû empêcher les critiques anglais, et
-même les savants éditeurs des _Monumenta historica Britannica_, Henri
-Parrie et le Rév. John Sharp, 1848, in-folio, p. 63 de leur préface,
-de croire que Geoffroy de Monmouth, en citant Gildas, entendait parler
-de la _Chronique de Nennius_; cette chronique étant précisément
-consacrée aux rois bretons dont Gildas ne faisait pas même mention.]
-
-Ces lignes de Geoffroy de Monmouth nous donnent les moyens de
-conjecturer la première date de son livre. Le caractère des éloges
-prodigués au comte de Glocester convient au temps où ce fils naturel
-de Henry Ier, méconnaissant l'autorité du roi son frère, prenait en
-main la défense des droits et des intérêts de sa soeur l'impératrice
-Mathilde, comtesse d'Anjou, sans doute avec le secret espoir d'obtenir
-lui-même une grande part dans l'héritage du feu roi leur père. Cette
-guerre civile, dont les premiers succès furent suivis de revers
-prolongés, durait encore en 1147, quand la mort surprit le comte de
-Glocester. C'est donc avant cette époque, et probablement vers 1137,
-au début de la guerre, que Geoffroy lui présentait son livre. Alors
-les Gallois, sous la conduite de ce Walter Espec dont il est parlé
-dans la chronique de Geoffroy Gaymar, venaient de remporter une
-victoire signalée qui semblait faire présager le triomphe définitif de
-Mathilde et la déchéance de son frère Étienne Ier. Mais après les
-longs revers qui suivirent les succès passagers de l'année 1137,
-Geoffroy n'aurait plus apparemment parlé dans les mêmes termes à son
-patron le comte de Glocester. Au moins est-il certain qu'il n'attendit
-pas même la mort de ce prince pour présenter au roi Étienne un autre
-exemplaire de son livre, aujourd'hui conservé dans la bibliothèque de
-Berne.
-
-Le préambule qu'on vient de lire semble renfermer plusieurs
-contradictions. Si Geoffroy n'a traduit le livre breton que pour céder
-aux instances de l'archidiacre d'Oxford, pour quoi le dédie-t-il au
-comte de Glocester?
-
-S'il s'est contenté de rendre fidèlement et sans ornement étranger ce
-vieux livre breton, pourquoi remercie-t-il à l'avance le comte Robert
-de ses bons avis et des changements qu'il fera subir à son livre?
-comment enfin y retrouvons-nous les prophéties de Merlin, déjà
-publiées par lui longtemps auparavant?
-
-J'ajouterai que, de son propre aveu, à partir du onzième livre, il a
-complété le prétendu texte breton à l'aide des souvenirs personnels de
-Gautier d'Oxford, cet homme si profondément versé dans la connaissance
-des histoires. _Ut in britannico præfato sermone inveni, et a
-Gualtero Oxinefordensi in multis historiis peritissimo viro audivi._
-
-Ainsi, que le livre breton ait ou non existé, il est évident que
-Geoffroy de Monmouth ne s'est pas contenté de le traduire ou de le
-reproduire: il a été embelli, développé, complété. Nous en avons la
-preuve dans son propre témoignage.
-
-Maintenant, je n'élève aucun doute, je ne soulève aucune objection
-contre l'existence d'un livre, premier type, première inspiration de
-celui de Geoffroy de Monmouth. J'accorde même très-volontiers avec M.
-Le Roux de Lincy, auteur de précieuses recherches sur les origines du
-roman de _Brut_, que le livre modèle fut rapporté de basse Bretagne
-par Gautier d'Oxford, et que ce fut à ce Gautier que Geoffroy de
-Monmouth en dut la communication.
-
-Mais j'oserai soutenir que le livre rapporté de la petite Bretagne, ou
-ne fut jamais écrit en breton, ou fut, aussitôt son arrivée en
-Angleterre, traduit en latin par Geoffroy de Monmouth. Et ce livre est
-précisément celui qu'on désigne sous le nom de chronique de Nennius.
-
-Geoffroy de Monmouth, comme on vient de voir, exprime sa surprise de
-n'avoir rien lu dans le Vénérable Bède ni dans S. Gildas qui se
-rapportât aux anciens rois bretons, et même au fameux et populaire
-Artus. Bède en effet ni Gildas ne disent mot de tout cela, et si
-Geoffroy de Monmouth avait pu lire l'Histoire ecclésiastique d'Orderic
-Vital, publiée dans le temps où lui-même se mettait à l'oeuvre, il n'y
-aurait encore rien trouvé sur ces rois ni sur ce héros. Cependant il
-existait un récit bien antérieur à l'histoire ecclésiastique
-d'Orderic, un récit dans lequel lui, Geoffroy de Monmouth, avait
-reconnu assurément la plupart de ces mêmes noms, et qu'il avait entre
-les mains, puisqu'il en pouvait transporter des phrases entières dans
-son propre ouvrage. C'était cette chronique de Nennius, anonyme dans
-les plus anciennes leçons, et dans quelques autres attribuée à Gildas
-le Sage. Malgré la date postérieure des manuscrits (les plus anciens
-sont du milieu du douzième siècle), il est impossible de contester
-l'époque reculée de la composition. Elle remonte au neuvième siècle,
-et, dans son texte le plus sincère, à l'année 857, ou, suivant MM.
-Parrie et J. Sharp, à 858, la quatrième du règne de S. Edmund, roi
-d'Estangle. Mais il faut qu'elle n'ait pas été répandue en Angleterre
-avant le douzième siècle; car les deux premiers historiens qui l'ont
-consultée sont Guillaume de Malmesbury et Henri de Huntingdon.
-Malmesbury lui dut le récit de l'amour de Wortigern pour la belle
-Rowena, fille d'Hengist, et tout ce qu'il a cru devoir rappeler de
-l'ancien chef des Bretons Artus. «Cet Artus,» dit-il, «source de tant
-de folles imaginations bretonnes; bien digne cependant d'inspirer, au
-lieu de fables mensongères, des relations véridiques, comme ayant été
-le soutien généreux de la patrie chancelante, et le vaillant promoteur
-de la résistance à l'oppression étrangère[9].»
-
-[Note 9: _Hic est Arturus de quo Britonum nugæ hodièque délirant;
-dignus plane quod non fallaces somniarent fabulæ, sed veraces
-prædicarent historiæ; quippe qui labantem patriam diu sustinuerit
-infractasque civium mentes ad bellum acuerit._ (De Gestis Angliæ
-Regum, lib. I.)]
-
-Guillaume de Malmesbury nous paraît dans ce passage témoigner un
-double regret, et de la concision de Nennius, et des fabuleuses
-amplifications de Geoffroy de Monmouth, déjà devenues l'objet d'une
-vogue extraordinaire. Que l'_Historia Britonum_ eût paru avant
-l'_Historia Regum Anglorum_ de Malmesbury, les dernières lignes de
-Monmouth ne permettent pas d'en douter. «Je laisse,» dit-il, «le soin
-de parler des rois saxons qui régnèrent en Galles à Karadoc de
-Lancarven, à Guillaume de Malmesbury et à Henry de Huntingdon.
-Seulement, je les engage à garder le silence sur les rois bretons,
-attendu qu'ils n'ont pu voir le livre breton rapporté par Gautier
-d'Oxford, lequel j'ai traduit en latin.» Or ce livre prétendu breton
-était précisément, je le répète, la courte chronique latine de
-Nennius, et Geoffroy se faisait illusion en croyant s'en réserver seul
-la connaissance; car Malmesbury, avant de mettre la dernière main à sa
-précieuse histoire des rois anglais, put la consulter et distinguer ce
-que le vieux chroniqueur avait sincèrement raconté de ce que Geoffroy
-de Monmouth y avait gratuitement ajouté.
-
-Mais pendant que Malmesbury faisait ainsi preuve d'un judicieux
-sentiment historique, les deux autres annalistes contemporains, Henri
-de Huntingdon et Alfred de Bewerley, admettaient sans contrôle les
-récits de ce même Geoffroy. Le premier, pour se consoler de les avoir
-connus trop tard, les résumait dans une épître jointe aux plus
-récentes transcriptions de son ouvrage; le second reproduisait en
-entier l'_Historia Britonum_, phrase par phrase, sinon mot par
-mot[10].
-
-[Note 10: _Alvredi Beverlacens. Annales, seu Historia de gestis regum
-Britanniæ lib. IX._]
-
-Je reviens à Nennius. Warton et les meilleurs critiques s'accordent à
-regarder la chronique qui porte ce nom comme l'oeuvre d'un Breton
-armoricain, et M. Thomas Wright est persuadé que le texte n'en parvint
-en Angleterre que dans la première partie du douzième siècle[11].
-Bien plus, avec une sagacité qui, suivant nous, aurait pu le conduire
-à d'autres inductions, mon savant ami a constaté que Geoffroy de
-Monmouth avait eu cette chronique du douzième siècle devant les yeux,
-et qu'il en avait même copié textuellement des phrases et des pages
-entières. Ainsi, par exemple, Geoffroy applique à la route suivie par
-le Troyen Brutus le récit que fait Nennius de la traversée d'un chef
-égyptien qui aurait peuplé l'Irlande. Voici d'abord Nennius: _At ille
-per quadraginta et duos annos ambulavit par Africam, et venerunt ad
-aras Philistinorum per lacum Salinarum, et venerunt inter Ruscicadam
-et montes Azariæ, et venerunt per flumen Malvum, et transierunt per
-Mauritaniam ad Columnas Herculis, et navigaverunt Tyrrhenum mare_,
-etc. (§ 15).
-
-[Note 11: «The most remarquable circumstance connected with the
-earlier manuscripts of Nennius is that they appear to have been
-written _abroad_, and, in fact, never to have been in England... Every
-thing in fact seem to show that this book was new in England, when it
-fell into the hands of William of Malmsbury and Henry of Huntingdon;
-and we may fairly be allowed to presume that it was brought from
-France.» (_On the litterary history of Geoffroy of Monmouth_.
-_London_, in-4º, 1848, fº 7.) Cette opinion est d'autant plus
-précieuse que M. Wright ne tire aucune conséquence de l'origine
-continentale du Nennius et de son introduction tardive en
-Angleterre.]
-
-Voici maintenant Geoffroy de Monmouth (liv. I, § II):
-
-_Et sulcantes æquora cursu triginta dierum venerunt ad Africam. Deinde
-venerunt ad aras Philenorum et ad locum Salinarum, et navigaverunt
-intra Ruscicadam et montes Azaræ... Porro flumen Malvæ transeuntes,
-applicuerunt in Mauritaniam; deinde... refertis navibus, petierunt
-Columnas Herculis... utrumque tamen elapsi venerunt ad Tyrrhenum
-æquor._
-
-Ces indications géographiques dont Geoffroy peut-être aurait
-difficilement essayé de justifier l'exactitude, et qu'il se contente
-de rapporter au fabuleux voyage de Brutus, pour enfler la légende
-bretonne aux dépens de celle des Irlandais, sont évidemment l'oeuvre
-d'un seul des deux auteurs, c'est-à-dire de Nennius, le plus ancien
-des deux. Un grand nombre d'autres phrases ne permettent pas de
-contester l'influence de la première histoire sur la seconde: comme le
-récit de la présentation d'Ambrosius (le Merlin de Geoffroy) à la cour
-de Wortigern; la description du festin dans lequel la belle Rowena,
-fille d'Hengist, porte la santé du roi breton. Or, si l'on considère
-que Geoffroy de Monmouth avait pu dire, la chronique de Nennius sous
-les yeux, que le livre breton était le seul qui fît mémoire d'Artus et
-de ses prédécesseurs, on devra se trouver assez naturellement conduit
-à douter de sa parfaite sincérité, et l'on cherchera les motifs d'une
-pareille dissimulation. Ainsi l'on en viendra, sans trop d'effort, à
-présumer que cette chronique latine de Nennius était le texte original
-ou la traduction du livre breton, rapporté du Continent par
-l'archidiacre d'Oxford. Cette conjecture n'a rien à craindre de
-l'examen du livre breton conservé sous le titre de _Brut y Brennined_;
-car il est aujourd'hui généralement reconnu, même par les antiquaires
-bretons que leurs préventions ont entraînés le plus loin des réalités,
-que cet autre livre n'est que la traduction de l'_Historia Britonum_
-de Geoffroy de Monmouth, traduction d'une date relativement récente,
-au sentiment des meilleurs juges, MM. de Courson et de la Borderie,
-que j'ai pris soin de consulter. Si pourtant on s'en rapportait au
-témoignage de William Owen, le principal éditeur de la _Myvyrian
-Archæology of Wales_, on aurait conservé jusqu'à la fin du dernier
-siècle un manuscrit autographe de l'archidiacre d'Oxford, à la fin
-duquel on lisait: _Moi, Gautier, j'ai traduit ce livre du gallois en
-latin, et, dans ma vieillesse, je l'ai traduit de latin en gallois._
-Mais n'est-il pas probable qu'il faudrait supprimer le premier membre
-de cette phrase et se contenter du second: _dans ma vieillesse j'ai
-traduit ce livre du latin en gallois_? On ne devinerait pas autrement
-pourquoi Gautier, possesseur et révélateur de l'original breton,
-aurait eu besoin de le traduire en latin, et de le remettre en
-gallo-breton sur sa propre traduction latine. Dans tous les cas, cette
-traduction latine ou bretonne de Gautier d'Oxford ne se rapporterait
-qu'au livre même de Geoffroy de Monmouth, et non pas à celui qui en
-aurait été l'occasion.
-
-Nous avons d'autres moyens de démontrer que Geoffroy a toujours eu sous
-les yeux la chronique de Nennius, et qu'il ne s'est aidé d'aucun autre
-texte écrit. Il commence, comme Nennius, par donner le même nombre de
-milles à l'île de Bretagne, en longueur et en largeur; comme Nennius, il
-décrit la fertilité, l'aspect, les monts, les rivières, les promontoires
-de la contrée; il ne change rien à la chronologie du premier auteur,
-depuis le fabuleux Brut jusqu'au fantastique Artus. Seulement, au lieu
-d'un mot ou d'une ligne accordée à chaque roi, Geoffroy écrit une ligne
-pour un mot, un paragraphe, un chapitre pour une phrase. Tout devient
-pour lui matière à développement. Si vous rapprochez sa fluidité de la
-source originelle, vous le verrez enfler celle-ci tantôt de souvenirs
-d'école, tantôt de traditions nationales consacrées par les chanteurs et
-jongleurs de la Bretagne insulaire ou continentale; non par d'autres
-livres bretons ou gallois qui probablement n'existaient pas encore. Mais
-c'est aux légendes latines que Geoffroy va surtout demander les couleurs
-qu'il étend sur la première trame. Le voyage de Brutus et l'apparition
-des Sirènes sont empruntés à l'_Énéide_. La prêtresse de Diane arrêtant
-Brutus pour lui révéler ses destinées est imitée d'un chapitre de Solin.
-L'histoire d'Uter-Pendragon et d'Ygierne est le plagiat de la fable
-d'Amphitryon. Le roi Bladus avec ses ailes de cire est le Dédale des
-_Métamorphoses_. Le combat d'Artus contre le géant du mont Saint-Michel
-est la contrefaçon de la lutte d'Hercule et de Cacus. On ne pensera pas
-assurément que toutes ces belles choses, ignorées de Nennius, aient pu
-se rencontrer dans un livre écrit en bas breton longtemps avant le
-douzième siècle. Mais on admettra volontiers qu'un habile homme, tel
-qu'était réellement Geoffroy de Monmouth, ait eu recours à Virgile, à
-Ovide, pour broder la très-simple trame de Nennius, et il sera toujours
-aisé de faire la part de chacun d'eux. C'est ainsi que les brillantes
-couleurs d'une verrière n'empêchent pas de suivre les tiges de plomb qui
-l'enchâssent et la retiennent. Je ne veux pourtant pas dire que Geoffroy
-de Monmouth n'ait dû qu'aux poëtes latins tout ce qu'il a ajouté à
-Nennius: il a pris aux traditions locales ce qu'il a écrit des pierres
-druidiques de Stonehenge, transportées des montagnes d'Irlande dans la
-plaine de Salisbury; aux lais de la Bretagne appartiennent encore la
-touchante histoire du roi Lear, la dernière bataille d'Artus, sa
-blessure mortelle et sa retraite dans l'île d'Avalon.
-
-Voici une dernière preuve du lien étroit qui unit la chronique de
-Nennius à celle de Geoffroy. La première s'arrêtait à la mention des
-douze combats d'Artus[12]. À compter de là, Geoffroy, sentant le
-besoin d'un autre guide, nous avertit qu'il va compléter ce qu'il
-avait trouvé dans le livre breton par ce qu'il a recueilli de la
-bouche même de l'archidiacre d'Oxford, cet homme si versé dans la
-connaissance de toutes les histoires. Pouvait-il avouer plus
-clairement la perte du bâton qui l'avait jusqu'alors soutenu? Après
-avoir donc suivi les légendes populaires pour ce qui regardait Artus,
-il se borne à mentionner les événements liés à l'histoire de la
-conquête anglo-saxonne. Il accepte les récits connus, sans faire pour
-les dénaturer un nouvel appel à ses souvenirs scolastiques. C'était le
-seul moyen de donner une sorte de consistance aux fables précédemment
-accumulées. On pouvait en effet être tenté d'accorder à ces fables une
-certaine confiance, en voyant celui qui les avait rassemblées se
-rapprocher, pour les temps mieux connus, du récit de tous les autres
-historiens.
-
-[Note 12: Tout ce qui suit ce passage dans les manuscrits de la
-chronique de Nennius n'en fait plus partie. Ce sont des additions que
-les copistes ont même eu soin de bien distinguer de ce qui précédait;
-comme la vie de saint Patrice, le récit de la mission d'Augustin,
-etc., etc. Je suis heureux de voir que mon opinion sur le véritable
-terme de la chronique de Nennius est partagée par MM. Parrie et J.
-Sharp. «There is good ground for believing that all the matter in the
-_Historia Britonum_, later than the accounts of the exploits of
-Arthur, is subsequent interpolation.» (_Monumenta historica
-Britannica_, t. I, préface, p. 64.)]
-
-Mais ici je m'attends à une objection, même de la part des mieux
-disposés à retrouver avec moi dans Nennius l'original de l'_Historia
-Britonum_. Pourquoi hésiterions-nous à reconnaître que cette chronique
-de Nennius ait été écrite en breton, et, dans cette forme, rapportée
-du continent en Angleterre?
-
-Je réponds que le latin de Nennius semble accuser, non pas une
-traduction du douzième siècle, mais un original du neuvième, qu'on ne
-saurait attribuer sans scrupule à des clercs tels que Gautier d'Oxford
-ou Geoffroy de Monmouth. Ce latin conserve toute la rouille, toute la
-physionomie de la seconde partie du neuvième siècle: il semble donc
-l'oeuvre d'un écrivain qui n'avait pas l'habitude d'écrire en latin,
-et qui, vivant dans un temps où les seuls lecteurs étaient des clercs,
-où personne encore ne s'était avisé de composer un livre breton,
-avait, tant bien que mal, rendu en latin ce qu'il aurait sans doute
-exprimé plus clairement dans l'idiome qu'il avait l'habitude de
-parler. Le latin de Grégoire de Tours, de Frédégaire et du moine de
-Saint-Gall, ce contemporain de Nennius, n'est pas celui de Suger, de
-Malmesbury ou de Geoffroy de Monmouth. D'ailleurs, si le livre eût été
-breton, comment Geoffroy de Monmouth en eût-il reproduit plusieurs
-passages, retrouvés textuellement dans la rédaction latine? On dira
-peut-être encore que Gautier l'archidiacre aura pu traduire le livre
-breton, et Geoffroy suivre cette traduction; mais, je le répète,
-l'archidiacre l'aurait traduit dans un latin moins grossier. Et puis,
-une fois décidé à feindre l'existence d'un texte breton, afin de
-pouvoir en amplifier le contenu, Geoffroy devait désirer la
-suppression, plutôt que la reproduction du livre qui aurait mis à
-découvert ses propres inventions. Aussi pouvons-nous conjecturer que
-s'il lui a fait tant d'emprunts plagiaires, c'est dans la conviction
-que l'exemplaire qu'il avait entre les mains ne serait jamais connu de
-personne.
-
-Et puis les autres objections qu'on peut faire à l'existence d'une
-chronique bretonne du neuvième siècle, conservent toute leur force.
-Pourquoi aurait on écrit ce livre? Pour ceux qui n'entendaient que le
-breton? Mais ceux-là étaient aussi incapables de lire le breton que le
-latin. On n'apprenait à lire qu'en se mettant au latin, et c'est par
-la science de la lecture que les clercs étaient distingués de tous les
-autres Français, Anglais ou Bretons[13]. Admettez au contraire qu'au
-neuvième siècle un clerc ait eu la bonne pensée de marcher sur les
-traces du vénérable Bède, en inscrivant dans la seule langue alors
-littéraire les traditions vraies ou fabuleuses de ses compatriotes,
-les difficultés qui nous arrêtaient disparaissent. Cette chronique,
-rarement transcrite en basse Bretagne où elle était née, n'aura passé
-qu'au douzième siècle dans la Bretagne insulaire, par les mains de
-l'archidiacre d'Oxford: Geoffroy de Monmouth en aura reçu la
-communication, et, la supposant entièrement inconnue, il en aura fait
-la base d'une plus large composition; mais comme, en avouant la source
-à laquelle il avait puisé, il s'exposait à ce qu'on lui demandât
-compte de tout ce qu'il avait ajouté, il aura prévenu les objections
-en supposant l'existence d'un autre livre tout différent de celui
-qu'il avait entre les mains.
-
-[Note 13: Je ne prétends pas cependant nier que certaines traditions
-bretonnes n'aient été écrites même avant que l'on eût essayé d'écrire
-un livre français. Cela, pour ne pas m'être démontré, n'est pas
-impossible: les chefs bretons et leurs bardes peuvent avoir senti le
-besoin de consigner par écrit certains vers prophétiques, certaines
-listes généalogiques, certaines traditions locales et superstitieuses;
-mais, si ces feuillets existaient au temps de Geoffroy, on peut
-assurer qu'il ne les a pas consultés et qu'il ne laisse supposer nulle
-part qu'il ait connu ces triades, ces poëmes gallois du cinquième au
-onzième siècle, dont on a fait tant de bruit et si peu de profit.]
-
-Maintenant, si le premier Gildas, si le vénérable Bède n'avaient rien
-dit des rois bretons cités dans la chronique de Nennius, leur silence
-est facile à justifier. Tous ces princes, fabuleux descendants du
-Troyen Brutus, n'étaient encore connus que dans la petite Bretagne où
-l'on en avait fait les naturels émules des Francus et des Bavo des
-légendes françaises et belges. Si Bède n'a même pas écrit une seule
-fois le nom d'Artus, c'est peut-être parce que le souvenir du héros
-breton ne s'était perpétué que parmi les habitants de l'Armorique et
-du pays de Galles. Bède, Anglo-Saxon d'origine, écrivant l'histoire
-des Anglais, n'avait pas à se préoccuper des fables bretonnes[14].
-Pour saint Gildas, il n'avait rien à dire des généreux efforts d'Artus
-pour résister à l'oppression des Anglais, dans le petit nombre de
-pages où sont énumérés les malheurs et les péchés de ses compatriotes.
-Artus avait cependant existé: il avait réellement lutté contre
-l'établissement des Saxons, et le souvenir de ses glorieux combats
-s'était conservé dans le coeur des Bretons réfugiés, les uns dans les
-montagnes du pays de Galles, les autres dans la province de France
-habitée par leurs anciens compatriotes. Il était devenu le héros de
-plusieurs lais fondés sur des exploits réels. Mais l'imagination
-populaire n'avait pas tardé à le transformer; chaque jour les lais
-qui le célébraient avaient pris un développement plus chimérique. De
-défenseur plus ou moins heureux de la patrie insulaire, il devint
-ainsi le vainqueur des Saxons; le souverain des trois royaumes; le
-conquérant de la France, de l'Islande, du Danemark; la terreur de
-l'empereur de Rome. Bien plus, affranchi de la loi commune, les Fées
-l'avaient transporté dans l'île d'Avalon; elles l'y retenaient pour le
-faire un jour reparaître dans le monde et rendre aux Bretons leur
-ancienne indépendance. Tel était déjà l'Artus des chants bretons,
-longtemps avant la rédaction de Geoffroy de Monmouth. Ces chants,
-surtout répandus en Armorique, étaient écoutés dans toute la France
-avec une grande curiosité, au moment où la récente conquête des
-Normands leur assurait en Angleterre un accueil également favorable.
-C'est alors que Geoffroy de Monmouth s'appuya de la chronique informe
-de Nennius pour faire entrer ces traditions fabuleuses dans la
-littérature latine, d'où bientôt elles devaient passer dans nos Romans
-de la Table ronde.
-
-[Note 14: Il me semble pourtant qu'on aurait dû remarquer une lacune
-assez apparente dans l'Histoire ecclésiastique de Bède, précisément à
-l'endroit où pouvait se trouver le nom d'Artus, chef des guerriers
-bretons, sous le règne d'Aurélius Ambroise. C'est au chapitre XVI de
-son premier livre, lequel finit ainsi: «Utebantur eo tempore (vers
-450) duce Ambrosio Aureliano,... hoc ergo duce, _vires capessunt
-Britones_, et victores provocantes ad proelium, _victoriam_ ipsi, Deo
-favente, suscipiunt. Et ex eo tempore nunc cives, nunc hostes
-vincebant, usque ad annum obsessionis Badonici montis, quando _non
-minimas_ eisdem hostibus _strages dabant: sed hæc postmodum_.» Il
-s'agit bien ici de la victoire de Bath ou du mont Badon, dont on
-s'accorde à faire honneur à Artus. Or, après ce mot, _sed postmodum_,
-qu'il faut entendre, _mais nous en parlerons plus tard_, on doit
-penser que Bède reviendra sur ces grands événements dans les chapitres
-suivants. Il n'en est rien cependant: il passe à l'histoire de
-l'hérésie Pélagienne, raconte une victoire des Bretons due aux prières
-et au courage de saint Germain, puis arrive à la conversion des
-Saxons, commencée près d'un siècle après la victoire du mont Badon.]
-
-Mais Nennius tient dans les domaines de la véritable histoire une
-place que Geoffroy s'est interdit le droit de réclamer. S'il a
-recueilli beaucoup de traditions fabuleuses, il l'a fait de bonne foi.
-On reconnaît dans son livre plus d'un souvenir précieux et sincère.
-La passion de Wortigern pour la fille d'Hengist, la perfidie des
-Saxons, les vains efforts des Bretons pour éloigner ces terribles
-auxiliaires, tout cela est du domaine des faits réels. L'auteur,
-étranger aux procédés de la composition littéraire, rapporte avec une
-parfaite candeur les deux opinions répandues de son temps sur
-l'origine des Bretons. «Les uns,» dit-il, «nous font descendre de
-Brutus, petit-fils du Troyen Énée; les autres soutiennent que Brutus
-était petit-fils d'Alain, celui des descendants de Noé qui alla
-peupler l'Europe.» Ainsi, tout en se rendant l'écho des traditions
-populaires, Nennius ne se prononce pas entre elles et garde la mesure
-qu'on peut attendre d'un historien sincère. Il ne parle pas même de
-Merlin, mais d'un certain Ambrosius dont on a fait le premier nom du
-fabuleux prophète des Bretons. Pour Nennius, Ambrosius n'est pas
-encore un être surnaturel, c'est le fils d'un comte ou consul romain.
-Il ne raconte pas les amours d'Uter-Pendragon et d'Ygierne,
-renouvelées d'Ovide. Il se contente de nous dire d'Artus qu'il
-conduisait les armées bretonnes, et qu'il avait livré douze glorieux
-combats aux ennemis de son pays. «Au temps d'Octa, fils d'Hengist,»
-lisons-nous à la fin de son livre, «Artus résistait aux Saxons, ou
-plutôt les Saxons attaquaient les rois bretons qui avaient Artus pour
-conducteur de leurs guerres[15]. Bien qu'il y eût des Bretons de plus
-noble race, il fut élu douze fois pour les commander et fut autant de
-fois victorieux. Le premier de ses combats fut livré à l'embouchure de
-la rivière Glem (à l'extrémité du Northumberland); les quatre
-suivants, sur une autre rivière nommée par les Bretons le Douglas (à
-l'extrémité méridionale du Lothian); le sixième, sur la rivière Bassas
-(près de Nort-Berwick); le septième, dans la forêt de Célidon
-(peut-être Calidon ou Calédonienne); le huitième, près de
-Gurmois-Castle (près de Yarmouth). Ce jour-là, Artus porta sur son
-bouclier l'image de la sainte Vierge, mère de Dieu, et, par la grâce
-de Notre-Seigneur et de sainte Marie, il mit en fuite les Saxons et
-les poursuivit longtemps en faisant d'eux un grand carnage. Le
-neuvième fut dans la ville de Légion appelée Cairlion (Exeter); le
-dixième, sur le sable de la rivière Ribroit (dans le Somersetshire);
-le onzième, sur le mont nommé Agned Cabregonium (Catbury); le
-douzième, enfin, longtemps et vivement disputé, devant le mont Badon
-(Bath), où il parvint à s'établir. Dans ce dernier combat, il tua de
-sa main neuf cent quarante ennemis. Les Bretons avaient obtenu
-l'avantage dans tous ces engagements; mais nulle force ne pouvait
-prévaloir contre les desseins de Dieu. Plus les Saxons éprouvaient de
-revers, plus ils demandaient de renforts à leurs frères de la
-Germanie, qui ne cessèrent d'arriver jusqu'au temps d'Ida, le fils de
-Eoppa, et le premier prince de race saxonne qui ait régné en Bernicie
-et à York.»
-
-[Note 15: _Arthur pugnabat contra illos in illis diebus, videlicet
-Saxones contra regibus Britannorum. Sed ipse dux erat bellorum._]
-
-Il y a loin de ce témoignage, peut-être entièrement historique, à ce
-qu'on devait trouver sur le héros breton dans le livre de Geoffroy de
-Monmouth.
-
-M. Thomas Wright a déjà parfaitement reconnu que la plupart des
-additions faites à Nennius par le bénédictin anglais ne pouvaient être
-traduites d'un livre breton. Passons rapidement en revue ces
-additions. L'histoire de Brut ou Brutus y est exposée avec autant de
-confiance et de netteté que s'il s'était agi d'un prince contemporain.
-On nous donne ses lettres missives, les délibérations de son conseil,
-ses discours et ceux qu'on lui adresse, les fêtes de son mariage.
-Avant d'arriver au terme de ses voyages de long cours, voyages
-renouvelés de l'Énéide, il aborde sur le rivage gaulois, où Turnus,
-un de ses capitaines, bâtit la ville de Tours, comme Homère, ajoute
-Geoffroy, l'avait déjà raconté. Assurément personne, au temps de
-Geoffroy, n'était en mesure de rechercher dans Homère la mention d'un
-pareil fait. Mais le conteur savait bien qu'on l'en croirait sur
-parole[16]. Il arrive enfin dans l'île d'Albion, marquée par l'oracle
-de Diane pour le terme et la récompense de ses travaux. Il impose son
-nom à la contrée et construit avant de mourir une grande ville qu'il
-appelle Troie-Neuve, ou _Trinovant_, en souvenir de Troie: nom plus
-tard remplacé par celui de London. «De _London_,» ajoute Geoffroy,
-«les étrangers» (c'est-à-dire apparemment les Normands) «ont fait
-_Londres_.»
-
-[Note 16: On retrouverait peut-être cette fable dans le Roman de Troie
-de Benoît de Sainte-Maure, poëte contemporain de Geoffroy de
-Monmouth.]
-
-L'histoire fabuleuse des successeurs de Brutus doit moins à Virgile,
-et plus aux traditions orales de la Bretagne. À l'occasion du roi
-Hudibras, Geoffroy exprime un scrupule assez inattendu: «Comme ce
-prince,» dit-il, «élevait les murs de Shaftesbury, on entendit parler
-une aigle; et je rapporterais son discours, si le fait ne me semblait
-moins croyable que le reste des histoires.» (Livre II, § 9.) Les
-prophéties de l'aigle de Shaftesbury étaient célèbres parmi les
-anciens Bretons: dans son douzième et dernier livre, Geoffroy, malgré
-l'incrédulité qu'il avait d'abord affectée, assurera qu'en l'année
-688, le roi de la Petite-Bretagne Alain les avait consultées en même
-temps que les livres des Sibylles et de Merlin, pour savoir s'il
-devait ou non mettre ses vaisseaux à la disposition de Cadwallader.
-
-Après Hudibras viennent Bladus, fondateur de Bath;--Leir ou Lear, si
-fameux par les ballades et par Shakespeare;--Brennus, le conquérant de
-l'Italie;--Elidure, Peredure, dont les poëtes allemands s'emparèrent
-plus tard;--Cassibelaun, le rival de César. Enfin, sous le règne de
-Lucius, vers 170 de l'ère nouvelle, la foi chrétienne est pour la
-première fois introduite en Grande-Bretagne par les missionnaires du
-pape Éleuthère. Geoffroy traduit ici Nennius, et ne laisse pas
-soupçonner l'autre courant des traditions bretonnes qui rapportaient
-l'origine de la prédication évangélique à Joseph d'Arimathie, comme
-elle est exposée dans le roman du Saint-Graal. Je donne ailleurs
-l'explication du silence qu'il a gardé.
-
-Plus loin Geoffroy rappellera, peut-être avec plus d'exactitude qu'on
-ne l'admet aujourd'hui, la grande émigration bretonne en Armorique, à
-l'époque du tyran Maxime: il racontera l'histoire des Onze mille
-vierges, enfin l'arrivée de Constantin, frère d'Audren, roi de la
-Petite-Bretagne. Constantin fut proclamé roi de l'île d'Albion, et
-c'est à partir de l'histoire de ce prince que Geoffroy de Monmouth est
-mis à contribution par l'auteur ou les auteurs des romans de Merlin et
-d'Artus. Je ne vais plus m'attacher qu'aux passages de l'_Historia
-Britonum_ reproduits ou imités par les romanciers.
-
-Constantin avait laissé trois fils: Constant, Aurélius Ambroise et
-Uter-Pendragon.
-
-Constant, l'aîné, fut d'abord relégué dans un monastère; mais
-Wortigern, un des principaux conseillers de Constantin, l'en avait
-tiré pour le faire proclamer roi. Sous ce prince faible et timide,
-Wortigern gouverna sans contrôle; si bien qu'aspirant lui-même à la
-couronne, il entoura le Roi-moine de serviteurs choisis parmi les
-Pictes, et, sur un prétexte d'irritation envenimé par le ministre
-ambitieux, ces étrangers massacrèrent le pauvre roi qu'ils devaient
-défendre. Ils se confiaient dans la reconnaissance du premier
-instigateur du crime: ils se trompèrent. Wortigern recueillit le fruit
-du meurtre, mais, à peine couronné, il fit pendre les meurtriers de
-celui dont il recueillait la couronne.
-
-Cependant personne ne doutait de la part qu'il avait prise à la mort
-de Constant. Ceux qui gardaient les deux autres fils de Constantin se
-hâtèrent de mettre en sûreté leur vie, en les faisant passer dans la
-Petite-Bretagne, où le roi Bude les accueillit et pourvut à leur
-éducation.
-
-Wortigern, l'usurpateur, se vit bientôt menacé d'un côté par les
-Pictes, qui voulaient venger les meurtriers de Constant, de l'autre
-par les deux frères dont il occupait le trône. Pour conjurer ce double
-danger, il appela les Saxons à son aide. Ici, Geoffroy raconte au
-long, d'après Nennius, l'arrivée d'Hengist, l'amour de Wortigern pour
-la belle Rowena, ses démêlés avec les Saxons. Mais l'auteur du roman
-de Merlin a passé sous silence tous ces détails et s'est contenté de
-dire d'après Geoffroy: «Tant fist Anguis et pourchaça que Vortiger
-prist une soe fille à feme, et saichent tuit cil qui cest conte orront
-que ce fu celle qui premierement dist en cest roiaume: _Garsoil_.»
-
-Dans Geoffroy de Monmouth, le roi Wortigern est invité à un somptueux
-banquet, et, quand il est assis, la fille de Hengist entre dans la
-salle, tenant à la main une coupe d'or remplie de vin; elle approche
-du Roi, s'incline courtoisement et lui dit: _Lawerd King, Wevs heil!_
-Le Roi, subitement enflammé à la vue de sa grande beauté, demande à
-son latinier ce que la jeune dame avait dit et ce qu'il lui fallait
-répondre: «Elle vous appelle Seigneur roi, et elle offre de boire à
-votre santé. Vous devez lui répondre: _Drinck heil!_ Ainsi fit
-Wortigern, et, depuis ce temps, la coutume s'est établie en Bretagne,
-quand on boit à quelqu'un, de lui dire _Wevs heil_ et de l'entendre
-répondre _Drinck heil_.»--De cette tradition paraît venir notre mot
-français trinquer et l'ancienne expression si fameuse de _vin de
-Garsoi_ ou _Guersoi_, c'est-à-dire versé pour porter des santés, à la
-fin des repas. Au reste, c'est aux Anglais à nous dire aujourd'hui
-quelle est la meilleure forme de ce mot: _Garsoil_ ou _Wevs heil_, et
-quel respect on garde encore pour cet ancien et patriotique usage.
-
-Wortigern, victime de la confiance qu'il accordait aux Saxons, s'était
-retiré dans la Cambrie ou pays de Galles. Ses magiciens ou astrologues
-lui conseillèrent alors d'élever une tour assez forte pour ne lui
-laisser rien craindre de ses ennemis. Il choisit pour le lieu de cette
-construction le mont Friri; mais, chaque fois que le bâtiment
-commençait à monter, les pierres se séparaient et croulaient l'une sur
-l'autre. Le Roi demande à ses magiciens de conjurer ce prodige: ils
-répondent, après avoir consulté les astres, qu'il fallait trouver un
-enfant né sans père, et humecter de son sang les pierres et le ciment
-dont on se servait. Messagers sont envoyés à la recherche de
-l'enfant: un jour, en traversant la ville nommée depuis
-Kaermerdin[17], ils remarquent plusieurs jeunes gens jouant sur la
-place; et bientôt une dispute s'élève: «Oses-tu bien,» disait l'un
-d'eux, «te quereller avec moi! Sommes-nous de naissance pareille? Moi,
-je suis de race royale par mon père et par ma mère. Toi, personne ne
-sait qui tu es; tu n'as jamais eu de père.» En entendant ces mots, les
-messagers approchent de Merlin; ils apprennent qu'en effet l'enfant
-n'a jamais connu son père, et que sa mère, fille du roi de Demetie (le
-Southwall), vivait retirée dans l'église de Saint-Pierre, parmi les
-nonnes. La mère et le fils sont aussitôt conduits devant Wortigern, et
-la dame interrogée répond: «Mon souverain seigneur, sur votre âme et
-sur la mienne, j'ignore complétement ce qui m'est arrivé. Tout ce que
-je sais, c'est que, me trouvant une fois avec mes compagnes dans nos
-chambres, je vis paraître devant moi un très-beau jouvenceau, qui me
-prit dans ses bras, me donna un baiser, puis s'évanouit. Maintes fois,
-il revint comme j'étais seule, mais sans se découvrir. Enfin, je le
-vis à plusieurs reprises sous la forme d'un homme, et il me laissa
-avec cet enfant. Je jure devant vous que jamais je n'eus de rapport
-avec un autre que lui.» Le Roi, étonné, fit venir le sage Maugantius:
-«J'ai trouvé,» dit celui-ci, dans les livres des philosophes et les
-anciennes histoires, que plusieurs hommes sont nés de la même façon.
-Apuléius nous apprend dans le livre du Démon de Socrate qu'entre la
-lune et la terre habitent des esprits que nous appelons _Incubes_. Ils
-tiennent de la nature des hommes et de celle des anges; ils peuvent à
-leur gré prendre la forme humaine et converser avec les femmes.
-Peut-être l'un d'eux a-t-il visité cette dame et déposa-t-il un enfant
-dans ses flancs[18].»
-
-[Note 17: _Kaer-Merdin_, ville de Merdin; aujourd'hui _Caermarthen_,
-dans le Southwall.]
-
-[Note 18: Geoffroi de Monmouth, qui n'avait assurément pas trouvé ce
-discours de Maugantius dans un ancien livre breton, reparlera dans le
-poëme _de Vita Merlini_ de cette classe d'esprits intermédiaires:
-
- _At cacodæmonibus post lunam subtus abundat,
- Qui nos decipiunt et temtant, fallere docti,
- Et sibi multotiens ex aere corpore sumpto
- Nobis apparent, et plurima sæpe sequuntur;
- Quin etiam coitu mulieres aggrediuntur
- Et faciunt gravidas, generantes more prophano.
- Sic igitur coelos habitatos ordine terno
- Spirituum fecit....._
-
- (_Vita Merlini_, v. 780.)
-
-Apulée, dans le curieux livre du Démon de Socrate, parle en effet de
-ces esprits intermédiaires, mais il se tait des _Incubes_, dont saint
-Augustin rappelle les faits et gestes, au XVe livre de la _Cité de
-Dieu_.]
-
-L'histoire des deux dragons découverts dans les fondements de la
-tour, leur combat acharné, les explications données par Merlin, et la
-construction de la haute tour, tout cela se trouvait dans Nennius
-avant d'être amplifié par Geoffroy de Monmouth, et a été fidèlement
-suivi par Robert de Boron. Au milieu de son récit, Geoffroy intercale
-les prophéties de Merlin que, dit-il, il a traduites du breton, à la
-prière d'Alexandre, évêque de Lincoln. Ces prophéties ont été admises
-dans un assez grand nombre de manuscrits du roman de Merlin; mais on
-ne peut nier qu'elles ne soient, au moins dans leur forme latine,
-l'oeuvre de Geoffroy de Monmouth. Comme les lais bretons, elles
-s'étaient conservées dans la mémoire des harpeurs et chanteurs
-populaires: et c'est de ces traditions ondoyantes et mobiles, comme il
-convient à des prophéties, que Geoffroy dut tirer la rédaction que
-nous en avons conservée, et qui eut aussitôt dans l'Europe entière un
-si grand retentissement.
-
-Voici les autres récits de l'_Historia Britonum_ que s'est appropriés
-l'auteur du roman de Merlin et que Geoffroy n'avait pas trouvés dans
-Nennius.
-
-Wortigern, après la première épreuve du savoir de Merlin, désire
-apprendre ce qui peut encore le menacer, et la façon doit il doit
-mourir. Merlin l'avertit d'éviter le feu des fils de Constantin. «Ces
-princes voguent déjà vers l'île de Bretagne; ils chasseront les
-Saxons, ils te contraindront à chercher un refuge dans une tour à
-laquelle ils mettront le feu. Hengist sera tué, Aurélius Ambroise
-couronné. Il aura pour successeur son frère Uter-Pendragon.»
-
-Les événements répondent à la prédiction; mais, chez le romancier,
-l'intervention de Merlin est permanente et plus décisive. Le transport
-des pierres d'Irlande dans la plaine de Salisbury, ces pierres si
-fameuses sous le nom de _Stonehenge_ et de _Danse des géants_, est
-mieux et plus longuement raconté par Geoffroy; l'événement est placé
-sous le règne d'Ambrosius-Uter, qui aurait ainsi voulu consacrer la
-sépulture des Bretons immolés par les Saxons, et dont les corps
-reposaient dans la plaine; tandis que le romancier fait arriver les
-pierres un peu plus tard, pour entourer la tombe de ce roi Ambrosius,
-frère aîné d'Uter-Pendragon.
-
-C'est encore à Geoffroy que les romanciers ont emprunté l'histoire des
-amours d'Ygierne et d'Uter et la naissance d'Artus. Mais, chez le
-latiniste, Artus succède à son père, sans passer par l'épreuve de
-l'épée fichée dans l'enclume du perron.
-
-Plusieurs des héros secondaires de nos romans sont nommés par
-Geoffroy, mais avec une rapidité qui permet de croire que leur
-célébrité populaire n'était pas encore très-bien établie. Tels sont
-les trois frères Loth, Urien et Aguisel d'Écosse. Loth, ici comme dans
-les romans, époux de la soeur d'Artus, a deux fils, le fameux Walgan
-ou Gauvain, et Mordred, qui devait trahir son oncle Artus. Artus a
-épousé Gwanhamara (la belle Genièvre), issue d'une noble famille
-romaine. Il a pour premier adversaire le Norwégien Riculf, le même que
-le roi Rion qui, dans le roman d'Artus, voudra réunir aux vingt-huit
-barbes royales de son manteau celle du roi Léodagan de Carmélide, père
-de Genièvre. Frollo, roi des Gaules, est également vaincu par Artus,
-et bientôt après l'empereur Lucius de Rome vient dans les plaines de
-Langres payer de sa vie l'audace qu'il avait eue de déclarer la guerre
-aux Bretons.
-
-La belle description des fêtes du couronnement d'Artus, due à
-l'imagination et aux souvenirs classiques de Geoffroy, n'est pas
-reproduite dans le roman, où elle eût été peut-être mieux à sa place.
-Mais les conteurs français ont emprunté à Geoffroy le récit du combat
-d'Artus contre le géant du mont Saint-Michel. Quelques jours après la
-grande victoire remportée sur les Romains et les Gaulois, Artus reçoit
-la nouvelle de la révolte de Mordred et de l'infidélité de
-Gwanhamara. Après avoir tué son neveu, il est lui-même mortellement
-blessé, et de là transporté dans l'île d'Avalon, où Geoffroy nous
-permet de supposer, sans le dire expressément, que les fées l'ont
-guéri de ses plaies et le tiennent en réserve pour la future
-délivrance des Bretons.
-
-Nous ne suivrons pas l'_Historia Britonum_ au-delà de la mort d'Artus.
-Les deux derniers livres se rapportent aux successeurs du héros breton
-et n'ont plus d'intérêt pour l'étude particulière des Romans de la
-Table ronde. Il nous suffit d'avoir rappelé les passages du livre
-latin dont les romanciers ont évidemment profité. Ce que Geoffroy de
-Monmouth dit de Gwanhamara qui, au mépris de son premier mariage,
-avait accepté pour époux Mordred, prouve que cet historien ou plutôt
-ce conteur n'avait aucune idée du roman de Lancelot. D'ailleurs ses
-omissions dans la longue liste de tous les personnages illustres qui
-assistèrent aux fêtes du couronnement d'Artus permet également de
-penser que la plupart des héros de la Table ronde, Yvain, Agravain,
-Lionel, Galehaut, Hector des Mares, Sagremor, Baudemagus, Bliombéris,
-Perceval, Tristan, Palamède, le roi Marc, la belle Yseult et Viviane
-n'existaient pas, ou du moins n'avaient pas encore figuré dans une
-composition littéraire. Il faut en dire autant de la Table ronde
-elle-même, dont Geoffroy n'a pas dit un seul mot. Uter-Pendragon,
-Artus et Merlin, voilà les trois portraits dont il a fourni la
-première esquisse aux romanciers, et c'est en partant de là qu'ils
-sont arrivés à tous les beaux récits qui durant plusieurs siècles
-devaient charmer le monde.
-
-L'_Historia Britonum_ produisit en France et en Angleterre un effet
-immense. Les manuscrits s'en multiplièrent; tous les clercs voulurent
-aussitôt l'avoir entre les mains. Geoffroy de Monmouth, bientôt après
-nommé évêque de Saint-Azaph, reçut le surnom d'Artus, le héros dont il
-venait de consacrer la renommée. Son livre fut une sorte de révélation
-inattendue pour Henry de Huntingdon, pour Alfred de Bewerley, pour
-Robert du Mont-Saint-Michel, qui n'exprimèrent aucun doute sur
-l'existence de l'original breton et l'exactitude de la traduction.
-Mais on n'accueillit pas en tous lieux ces fabuleux récits avec la
-même confiance. Dans le pays de Galles même, source adoptive, sinon
-primitive, des fictions bretonnes, il y eut des protestations dont un
-auteur contemporain, d'ailleurs assez crédule de sa nature, Giraud de
-Galles ou Giraldus Cambrensis, s'est rendu l'organe d'une assez
-plaisante façon. C'est en parlant d'un certain Gallois doué de la
-faculté d'évoquer les malins esprits et de les conjurer. Cet homme,
-ayant su qu'un de ses voisins était tourmenté par ces esprits de
-ténèbres, s'avisa de placer l'Évangile de saint Jean sur la poitrine
-du malade; aussitôt les démons s'évanouirent comme une volée
-d'oiseaux. Il tenta sans désemparer une seconde expérience: à la place
-de l'Évangile, il posa le livre de Geoffroy Arthur; aussitôt les
-démons revinrent en foule, couvrirent et le livre et tout le corps de
-celui qui le tenait, de façon à le tourmenter beaucoup plus qu'ils
-n'avaient jamais fait[19]. Il faut avouer que l'épreuve était on ne
-peut plus décisive.
-
-[Note 19: _Girald. Cambr. Walliæ Descriptio. Cap. VII_. (Cité par M.
-Th. Wright.)]
-
-Mais un autre témoignage bien autrement honorable pour le sentiment
-critique des contemporains de Geoffroy de Monmouth est celui de
-Guillaume de Newburg, _De rebus anglicis sui temporis libri quinque_,
-dont la chronique fut publiée vers la fin du douzième siècle. On dit
-qu'il avait voué une haine particulière aux Bretons, et que c'était
-pour satisfaire une vengeance personnelle qu'il avait attaqué le livre
-de Geoffroy. Peu importe: il nous suffit d'être obligés de reconnaître
-dans son invective une argumentation solide et la preuve que tout ou
-presque tout semblait déjà fabuleux dans le livre dont il ne conteste
-d'ailleurs ni l'ancienneté ni l'origine bretonne.
-
-«La race bretonne,» dit Guillaume de Newburg, «qui peupla d'abord
-notre île, eut dans Gildas un premier historien que l'on rencontre
-rarement et dont on a fait de rares transcriptions, en raison de la
-rudesse et de la fadeur de son style[20]. C'est pourtant un monument
-précieux de sincérité. Bien que Breton, il n'hésite pas à gourmander
-ses compatriotes, aimant mieux en dire peu de bien et beaucoup de mal
-que de dissimuler la vérité. On voit par lui combien ils étaient peu
-redoutables comme guerriers, et peu fidèles comme citoyens.
-
-[Note 20: _Cum enim sermone sit admodum impolitus atque insipidus,
-paucis eum vel transcribere vel habere curantibus, raro
-invenitur_.--Il se pourrait ici que Guillaume de Newburg entendit par
-le livre de Gildas celui que nous attribuons à Nennius, et qui, dans
-plusieurs manuscrits du douzième siècle, porte cette attribution.]
-
-«À l'encontre de Gildas, nous avons vu de notre temps un écrivain qui,
-pour effacer les souillures du nom breton[21], a ourdi une trame
-ridiculement fabuleuse, et, par l'effet d'une sotte vanité, nous les a
-présentés comme supérieurs en vertu guerrière aux Macédoniens et aux
-Romains. Cet homme, nommé Geoffroy, a reçu le surnom d'Artus, pour
-avoir décoré du titre d'histoire et présenté dans la forme latine les
-fables imaginées par les anciens Bretons à propos d'Artus, et par lui
-fort exagérées. Il a fait plus encore, en écrivant en latin, comme une
-oeuvre sérieuse et authentique, les prophéties très-mensongères d'un
-certain Merlin auxquelles il a de lui-même beaucoup ajouté. C'est là
-qu'il nous présente Merlin comme né d'une femme et d'un démon incube,
-et comme étant doué d'une vaste prescience, sans doute en raison de la
-sainteté de son père; tandis que le bon sens, d'accord avec les livres
-sacrés, nous apprend que les démons, étant privés de la clarté divine,
-ne voient rien des choses qui ne sont pas encore et ne peuvent que
-conjecturer la suite de quelques événements d'après les signes qui
-sont à leur portée aussi bien qu'à la nôtre. Il est aisé de
-reconnaître la fausseté de ces prédictions de Merlin, pour tout ce qui
-touche aux événements arrivés en Angleterre depuis la mort de ce
-Geoffroy. Il avait traduit, dit-il, du breton ces impertinences; en
-tout cas il les a fortifiées de ses propres inventions, comme il
-convient d'en avertir ceux qui seraient tentés d'y ajouter la moindre
-confiance. Pour les événements arrivés avant le temps où il écrivait,
-il a pu donner à ces prophéties toutes les additions nécessaires, afin
-de les mettre en rapport avec les événements mêmes; mais, quant au
-livre qu'il appelle _Histoire des Bretons_, il faut être tout à fait
-étranger aux anciennes annales, pour ne pas voir les insolents et
-audacieux mensonges qu'il ne cesse d'y accumuler. Je passe tout ce
-qu'il nous raconte des gestes des Bretons avant Jules César, gestes
-peut-être inventés à plaisir par d'autres, mais présentés par lui
-comme authentiques. Je passe ce qu'il ajoute à la gloire des Bretons,
-depuis Jules César qui les avait subjugués jusqu'au temps d'Honorius,
-quand les Romains abandonnèrent l'île, pour pourvoir à leur propre
-défense sur le continent. On sait que les Bretons ainsi laissés à la
-merci de leurs ennemis eurent alors pour roi Wortigern, le premier qui
-réclama le secours d'Hengist, chef des Saxons ou Anglais. Ceux-ci,
-après avoir repoussé les Pictes et les Écossais, cédèrent à l'appât
-que leur présentait d'un côté la fertilité de l'île, de l'autre la
-lâcheté de ceux qui les avaient appelés à leur défense. Ils
-s'établirent en Bretagne, accablèrent ceux qui essayèrent de leur
-résister, et contraignirent les misérables restes de leurs
-adversaires, ceux qu'on nomme aujourd'hui les Gallois, à chercher un
-refuge sur des hauteurs ou dans des forêts également inaccessibles.
-Les Anglais victorieux eurent une suite de rois très-puissants, entre
-autres le petit-neveu d'Hengist, Éthelbert, qui, réunissant sous son
-sceptre toute l'île d'Albion jusqu'à l'Humber, reçut la loi de
-l'Évangile annoncée par Augustin. Alfred ajouta le Northumberland aux
-précédentes conquêtes, après une grande victoire sur les Bretons et
-les Écossais. Edwin fut son successeur; Oswald vint après Edwin, et ne
-trouva pas dans l'île entière la moindre résistance. Tout cela, le
-Vénérable Bède, dont personne ne récuse le témoignage, l'a
-parfaitement établi. Il faut donc reconnaître le caractère fabuleux de
-tout ce que ce Geoffroy a écrit d'Artus et de ses successeurs d'après
-quelques autres et d'après lui-même. Il a rassemblé ces mensonges,
-soit par un éloignement coupable de la vérité, soit dans l'intention
-de plaire aux Bretons, dont la plupart sont, dit-on, assez stupides,
-pour attendre encore Artus et soutenir qu'il n'est pas mort. À
-Wortigern il fait succéder Aurélius Ambroise, qui aurait vaincu les
-Saxons et reconquis l'île entière. Après Ambroise aurait régné son
-frère Uter-Pendragon avec la même autorité. C'est alors qu'il insère
-tant de rêveries mensongères à l'occasion de Merlin. Artus, prétendu
-fils de ce prétendu Uter, aurait été le quatrième roi des Bretons à
-partir de Wortigern; de même que, dans la véritable histoire de Bède,
-Éthelbert, converti par Augustin, est le quatrième roi des Saxons à
-partir d'Hengist. Ainsi le règne d'Artus et celui d'Éthelbert devaient
-être contemporains. Mais on voit aisément ici de quel côté se trouve
-la vérité. C'est précisément l'époque du règne d'Éthelbert qu'il
-choisit pour élever la gloire et les exploits de son Artus; qu'il le
-fait triompher des Anglais, des Écossais, des Pictes; réduire au joug
-de ses armes l'Irlande, la Suède, les Orcades, le Danemark, l'Islande:
-peu de jours lui suffisent pour lui faire conquérir les Gaules
-elles-mêmes, que Jules César avait eu bien de la peine à réduire en
-dix ans; de façon que le petit doigt de ce Breton aurait été plus fort
-que les reins du plus grand des Césars. Enfin, après tant de
-triomphes, il fait revenir Artus en Bretagne et présider une grande
-fête avec les princes et les rois subjugués, en présence des trois
-archevêques de Londres, de Carléon et d'York, bien que les Bretons
-n'eussent pas alors un seul archevêque. Pour couronner tant de fables,
-notre conteur fait engager une grande guerre contre les Romains: Artus
-est d'abord vainqueur d'un géant de merveilleuse grandeur, bien que,
-depuis le temps de David, personne de nous n'ait entendu parler
-d'aucun géant. À cette guerre des Romains il fait concourir tous les
-peuples de la terre, les Grecs, les Africains, les Espagnols, les
-Parthes, les Mèdes, les Libyens, les Égyptiens, les Babyloniens, les
-Phrygiens, qui tous périssent dans le même combat, tandis
-qu'Alexandre, le plus fameux des conquérants, mit à conquérir tant de
-nations diverses plus de douze années. Comment tous les
-historiographes qui ont pris si grand soin de raconter les événements
-des siècles passés, qui nous en ont même transmis d'une importance
-fort contestable, auraient-ils pu passer sous silence les actions d'un
-héros si incomparable? Comment n'auraient-ils rien dit non plus de ce
-Merlin aussi grand prophète qu'Isaïe? Car la seule différence entre
-eux, c'est que Geoffroy n'a pas osé faire précéder les prédictions
-qu'il prête à Merlin de ces mots: _Voici ce que dit le Seigneur_, et
-qu'il a rougi de les remplacer par ceux-ci: _Voici ce que dit le
-diable_. Notez enfin qu'après nous avoir représenté Artus mortellement
-frappé dans un combat, il le fait sortir de son royaume pour aller
-guérir ses plaies dans une île que les fables bretonnes nomment l'île
-d'Avalon; et qu'il n'ose pas dire qu'il soit mort, par la crainte de
-déplaire aux Bretons, ou plutôt aux _Brutes_ qui attendent encore son
-retour.»
-
-[Note 21: _Pro expiandis his Britonum maculis._]
-
-Je ne vois pas bien ce que la critique moderne pourrait dire de plus
-contre ce fameux livre de Geoffroy de Monmouth. Les bons esprits ne
-l'avaient donc accepté que comme un recueil d'histoires controuvées à
-plaisir, auxquelles les Bretons seuls pouvaient ajouter une foi
-sérieuse.
-
-Mais ce jugement lui-même permettait à l'imagination et aux fantaisies
-poétiques de prendre l'essor. Geoffroy avait donné l'exemple dont nos
-romanciers avaient besoin et qu'ils ne tardèrent pas à suivre. La
-courte, informe et cependant précieuse chronique de Nennius avait
-éveillé la verve de Geoffroy de Monmouth; et ce que Nennius avait été
-pour lui, Geoffroy le fut pour Robert de Boron, et pour les auteurs
-des autres romans en prose et en vers, dont la France nous semble
-avoir le droit de réclamer la composition, et qui devaient produire
-une si grande révolution dans la littérature et même dans les moeurs
-de toutes les nations chrétiennes.
-
-
-
-
-§ III.
-
-LE POÈME LATIN: _Vita Merlini_.
-
-
-Avant d'aborder les romans de la Table ronde, il faut épuiser l'oeuvre
-de celui qui paraît en avoir fait naître la pensée.
-
-Les _Prophéties de Merlin_ forment maintenant le septième livre de
-l'_Historia Britonum_. Elles avaient été rédigées avant la publication
-de cette histoire, et l'auteur les avait envoyées séparément à
-l'évêque de Lincoln. Orderic Vital, dont la chronique finit en 1128,
-Henri de Huntingdon et Suger, qui n'avaient pas connu l'_Historia
-Britonum_, avaient fait usage des _Prophéties_. D'ailleurs, Geoffroy
-de Monmouth a constaté cette antériorité: «Je travaillais à mon
-histoire,» dit-il au début du septième livre, «quand, l'attention
-publique étant récemment attirée sur Merlin[22], je publiai ses
-prophéties, à la prière de mes amis, et particulièrement d'Alexandre,
-évêque de Lincoln, prélat d'une sagesse et d'une piété éminentes, et
-qui se distinguait entre tous, clercs ou laïques, par le nombre et la
-qualité des gentilshommes que retenait auprès de lui sa réputation de
-vertu et de générosité. Dans l'intention de lui être agréable,
-j'accompagnai l'envoi de ces prophéties d'une lettre que je vais
-transcrire...»
-
-[Note 22: _Cum de Merlino divulgato rumore_. Expressions curieuses,
-qui semblent assez bien prouver que la réputation de Merlin était
-alors de date récente, même chez les Gallo-Bretons. Nennius ne l'avait
-pas même nommé. Les pages de Guillaume de Newburg citées plus haut
-(page 65) confirment encore le peu d'ancienneté de la tradition
-merlinesque.]
-
-Dans cette lettre, Geoffroy se flatte d'avoir répondu aux voeux du
-prélat en interrompant l'_Historia Britonum_ pour traduire du breton
-en latin les Prophéties de Merlin. «Mais,» ajoute-t-il «je m'étonne
-que vous n'ayez pas demandé ce travail à quelque autre plus savant et
-plus habile. Sans vouloir rabaisser aucun des philosophes anglais,
-j'ai le droit de dire que vous-même, si les devoirs de votre haute
-position vous en eussent laissé le temps, auriez mieux que personne
-composé de pareils ouvrages.»
-
-Soit que l'évêque Alexandre eût regretté d'avoir demandé un livre dont
-l'Église contestait l'autorité, soit que ce livre n'eût pas répondu à
-ce qu'il en attendait, soit enfin qu'il eût oublié, comme cela
-n'arrive que trop souvent, les promesses faites à l'auteur, il mourut
-sans avoir donné à Geoffroy le moindre témoignage de gratitude; et
-nous l'apprenons dès le début du poëme de la _Vita Merlini_.
-
-«Prêt à chanter la folie furieuse et les agréables jeux[23] de Merlin,
-c'est à vous, Robert, de diriger ma plume; vous, honneur de
-l'épiscopat et que la philosophie a parfumé de son nectar; vous qui
-brillez entre tous par votre science; vous le guide et l'exemple du
-monde. Soyez favorable à mon entreprise; accordez au poëte une
-bienveillance qu'il n'avait pas trouvée dans le prélat auquel vous
-avez mérité de succéder.
-
-[Note 23: Les tours de Merlin, ses prestiges, sont souvent désignés
-comme autant de jeux.]
-
-«Je voudrais entreprendre vos louanges, rappeler vos moeurs, vos
-antécédents, votre noble naissance, l'intérêt public qui faisait
-désirer votre élection au peuple et au clergé de l'heureuse et
-glorieuse ville de Lincoln; mais il ne suffirait pas, pour parler
-dignement de vous, de la lyre d'Orphée, de la science de Maurus, de
-l'éloquence de Rabirius.....»
-
- Fatidici vatis rabiem musamque jocosam
- Merlini cantare paro: tu corrige carmen,
- Gloria Pontificum, calamos moderando, Roberte.
- Scimus enim quia te perfudit nectare sacro
- Philosophia suo, fecitque per omnia doctum,
- Ut documenta dares, dux et præceptor in orbe.
- Ergo meis coeptis faveas, vatemque tueri
- Auspicio meliore velis quam fecerit alter
- Cui modo succedis, merito promotus honore.
- Sic etenim mores, sic vita probata genusque
- Utilitasque loci clerus populusque petebant,
- Unde modo felix Lincolnia fertur ad astra.
-
-Le poëme contient 1530 vers, et doit être un des derniers ouvrages de
-l'auteur. «Bretons,» s'écrie-t-il en l'achevant, «tressez une couronne
-à votre Geoffroy de Monmouth. Il est bien _vôtre_ en effet, car
-autrefois il a chanté vos exploits et ceux de vos chefs dans le livre
-que le monde entier célèbre sous le nom de _Gestes des Bretons_.»
-
- Duximus ad metam carmen. Vos ergo, Britanni,
- Laurea serta date Gaufrido de Monumeta:
- Est enim vester, nam quondam proelia vestra
- Vestrorumque ducum cecinit scripsitque libellum
- Quem nunc Gesta vocant Britonum celebrata per orbem.
-
-Il semble donc qu'on ne pouvait élever des doutes sur l'auteur de ce
-poëme. Le style rappelle l'_Historia Britonum_, autant que la prose
-peut rappeler la versification: et Geoffroy avait déjà prouvé qu'il
-aimait à faire des vers, par ceux dont il a parsemé, sans la moindre
-nécessité, son histoire. Il loue ses patrons dans les deux ouvrages,
-avec la même emphase; et si, dans le premier, il fait appel à la
-générosité du prélat dont il accuse, dans le second, le défaut de
-reconnaissance, c'est qu'il n'aura pas ressenti les effets attendus de
-cette générosité. Il avait loué en pure perte, comme notre rimeur
-français Wace, lequel, après avoir vanté la libéralité du roi Henry II
-d'Angleterre, finit tristement son poëme de _Rou_ en regrettant
-l'oubli de ce prince:
-
- Li Reis jadis maint bien me fist,
- Mult me dona, plus me pramist.
- Et se il tot doné m'éust
- Ce qu'il me pramist, miels me fust.
- Nel pois avoir, nel plut al Rei...
-
-Ses plaintes auraient eu sans doute un accent de reproche plus
-prononcé, si le Roi eût alors, comme l'évêque Alexandre, cessé de
-vivre. Alexandre, mort en 1147, avait eu pour successeur Robert de
-Quesnet; et c'est à cet évêque Robert que Geoffroy adressa la _Vita
-Merlini_, comme pour le mettre en mesure de tenir les engagements de
-son prédécesseur.
-
-Tout, dans ce poëme de Merlin, marche en parfait accord avec ce que
-Geoffroy avait mis dans son _histoire_. On y retrouve le fond des
-prophéties de Merlin, auxquelles est ajoutée celle de sa soeur
-Ganiede, pour devenir un prétexte d'allusions aux événements
-contemporains. Dans l'_histoire_, et non dans les romans, Merlin est
-fils d'une princesse de Demetie; et dans le _poëme_, non ailleurs,
-Merlin, devenu vieux, règne sur cette partie de la principauté de
-Galles:
-
- Ergo peragratis sub multis regibus annis,
- Clarus habebatur Merlinus in orbe Britannus;
- Rex erat et vates: Demætarumque superbis
- Jura dabat populis...
-
-Dans les deux ouvrages, Wortigern est duc des Gewisseans ou
-West-Saxons (aujourd'hui, Hatt, Dorset et Île de Wight); Biduc est roi
-de la Petite Bretagne où se réfugient les deux fils de Constant; Artus
-succède sans opposition à son père Uter-Pendragon, et la reine
-Gwanhamara n'est mentionnée qu'en raison de ses relations criminelles
-avec Mordred.
-
- Illicitam venerem cum conjuge Regis habebat.
-
-Enfin, dans les deux ouvrages, on appuie du témoignage d'Apulée
-l'existence d'esprits dispersés entre le ciel et la terre, qui peuvent
-entretenir un commerce amoureux avec les femmes. Il est vrai que, dans
-le poëme seul, Merlin est marié à Guendolene et a pour soeur Ganiede,
-femme de Rodarcus, roi de Galles: l'auteur, en cela, suivait
-apparemment une tradition répandue dans le pays de Galles, tradition
-qui, pour se transformer, attendait encore la plume des romanciers de
-la Table ronde. Mais, puisqu'on ne retrouve dans le poëme de Merlin
-aucun trait qui soit inspiré par ces romans de la Table ronde; puisque
-la Genièvre, l'Artus, la fée Morgan ne sont pas encore ce qu'ils sont
-devenus dans ces romans, il faut absolument en conclure que le poëme a
-été composé avant les romans, c'est-à-dire de 1140 à 1150. Il n'était
-plus permis, après la composition de l'_Artus_ et du _Lancelot_, de ne
-voir qu'une fée dans Morgan, que l'épouse d'Artus enlevée par Mordred
-dans Genièvre, et que le mari d'une femme délaissée dans Merlin. Ainsi
-tout se réunit pour conserver à Geoffroy de Monmouth l'honneur d'avoir
-écrit, vers le milieu du douzième siècle, le poëme _De Vita Merlini_,
-après l'_Historia Britonum_ que semble continuer le poëme, pour ce qui
-touche à Merlin, et avant le roman français de _Merlin_, qui devait
-faire au poëme d'assez nombreux emprunts.
-
-Je regrette donc infiniment de me trouver ici d'une opinion opposée à
-celle de mes honorables amis, M. Thomas Wright et M. Fr. Michel,
-auxquels on doit d'ailleurs une excellente édition de la _Vita
-Merlini_[24]. Oui, le poëme fut assurément composé avant les romans de
-la Table ronde. Les allusions qu'on croit y découvrir aux guerres
-d'Irlande, extrêmement vagues en elles-mêmes, sont empruntées aux
-textes des prophéties en prose, dont la date est bien connue. Je dois
-ajouter que toute mon attention n'a pas suffi pour y découvrir le
-moindre trait qui pût se rapporter au règne de Henry II. Il est vrai
-que le poëte donne au savoir de l'évêque Robert de Quesnet des éloges
-que la postérité n'a démentis ni confirmés; mais, dans la bouche de
-l'auteur de l'_Historia Britonum_, ces éloges ne sortent pas de la
-banalité des compliments obligés. J'en excepte pourtant le vers où
-l'on rappelle l'intérêt que les habitants de Lincoln avaient pris à
-l'élection du prélat:
-
- Sic etenim mores, sic vita probata genusque,
- Utilitasque loci, clerus populusque petebant.
- Unde modo felix Lincolnia fertur ad astra.
-
-On peut, en effet, rapprocher ces vers de l'empressement que montra
-Robert de Quesnet, suivant Giraud de Galles, pour multiplier dans la
-ville de Lincoln les foires et les marchés.
-
-[Note 24: Publiée d'après le manuscrit de Londres. Paris, Didot, 1837;
-in-8.]
-
-J'ajouterai qu'il ne peut y avoir aucune raison sérieuse de croire que
-la _Vita Merlini_ ait été adressée à Robert Grossetest, évêque de
-Lincoln dans la première moitié du treizième siècle. Ce Robert fut
-sans doute un prélat très-savant, très-recommandable; il a laissé
-plusieurs ouvrages longtemps célèbres; mais il était de la plus basse
-extraction, et notre poëte, au nombre des éloges qu'il accorde à son
-patron, vante son illustre origine; ce qui convient parfaitement à
-Robert de Quesnet, dont la famille était au rang des plus
-considérables de l'Angleterre.
-
-C'est encore, à mon avis, bien gratuitement qu'on a voulu séparer du
-poëme les quatre derniers vers dans lesquels l'auteur recommande son
-oeuvre à l'intérêt de la nation bretonne. Geoffroy, en rappelant la
-renommée de l'_Historia Britonum_, n'a rien exagéré, et, en se plaçant
-aussi haut dans l'estime publique, il n'a fait que suivre un usage
-assez ordinaire alors, et même dans tous les siècles. C'est ainsi que
-Gautier de Chastillon terminait son poëme d'Alexandre en promettant à
-l'archevêque de Reims, Guillaume, un partage égal d'immortalité:
-
- Vivemus pariter, vivet cum vate superstes
- Gloria Guillelmi, nullum moritura per ævum.
-
-Les derniers vers de la _Vita Merlini_ sont, dans le plus ancien
-manuscrit, de la même main que le reste de l'ouvrage; ce serait donc
-accorder à la critique une trop grande licence que lui permettre de
-supposer apocryphes tous les passages qui dans un ouvrage
-justifieraient l'opinion qu'elle voudrait contredire.
-
-Alexandre était mort en 1147, et Geoffroy de Monmouth fut lui-même
-élevé au siége de Saint-Azaph, dans le pays de Galles, en 1151. Il est
-naturel de penser que ce fut dans l'intervalle de ces quatre années
-qu'il adressa la _Vita Merlini_ à l'évêque Robert de Quesnet,
-successeur d'Alexandre.
-
-Mais (dira-t-on, pour expliquer la différence des légendes) il y eut
-deux prophètes du nom de Merlin: l'un fils d'un consul romain, l'autre
-fils d'un démon incube; le premier, ami et conseiller d'Artus, le
-second, habitant des forêts; celui-ci surnommé _Ambrosius_, celui-là
-_Sylvester_ ou le _Sauvage_. L'_Historia Britonum_ a parlé du premier,
-et la _Vita Merlini_ du second.
-
-Je donnerai bientôt l'explication de tous ces doubles personnages de
-la tradition bretonne: mais il sera surtout facile de prouver à ceux
-qui suivront le progrès de la légende de Merlin que l'_Ambrosius_, le
-_Sylvester_ et le _Caledonius_ (car les Écossais ont aussi réclamé
-leur Merlin topique) ne sont qu'une seule et même personne.
-
-Après avoir été, dans Nennius, fils d'un consul romain, et dans
-l'_Historia Britonum_ fils d'un démon incube, Merlin deviendra dans le
-poëme français de Robert de Boron l'objet des faveurs égales du ciel
-et de l'enfer. Il aimera les forêts, tantôt celles de Calidon en
-Écosse, tantôt celles d'Arnante ou de Brequehen dans le
-Northumberland, tantôt celles de Brocéliande dans la Cornouaille
-armoricaine. Cet amour de la solitude ne l'empêchera pas de paraître
-souvent à la Cour, d'être le bon génie d'Uter et de son fils Artus.
-Ainsi, Geoffroy de Monmouth a pu suivre une tradition qui faisait de
-la mère du prophète une princesse de Demetie, et du prophète devenu
-vieux un roi de ce petit pays; tandis que les continuateurs de Robert
-de Boron auront suivi la tradition continentale en le faisant retenir
-par Viviane dans la forêt de Brocéliande. Mais ce double récit ne fait
-pas qu'il y ait eu réellement deux ou trois prophètes du nom de
-Merlin.
-
-Réunissons maintenant les traits légendaires ajoutés dans le poëme
-latin à ceux que renfermait déjà l'_Historia Britonum_.
-
-Merlin perd la raison à la suite d'un combat dans lequel il a vu périr
-plusieurs vaillants chefs de ses amis. Il prend en horreur le séjour
-des villes, et, pour se dérober à tous les regards, il s'enfonce dans
-les profondeurs de la forêt de Calidon.
-
- Fit silvester homo, quasi silvis editus esset.
-
-Sa soeur la reine Ganiede envoie des serviteurs à sa recherche. Un
-d'eux l'aperçoit assis sur les bords d'une fontaine et parvient à le
-faire rentrer en lui-même en prononçant le nom de Guendolene, et en
-formant sur la harpe de douloureux accords:
-
- Cum modulis citharæ quam secum gesserat ultro.
-
-Merlin consent à quitter les bois, à reparaître dans les villes. Mais
-bientôt le tumulte et le mouvement de la foule le replongent dans sa
-première mélancolie; il veut retourner à la forêt. Ni les pleurs de sa
-femme, ni les prières de sa soeur, ne peuvent le fléchir. On
-l'enchaîne; il pleure, il se lamente. Puis tout à coup, voyant le roi
-Rodarcus détacher du milieu des cheveux de Ganiede une feuille verte
-qui s'y trouvait mêlée, il jette un éclat de rire. Le roi s'étonne et
-demande la raison de cet éclair de gaieté. Merlin veut bien répondre,
-à la condition qu'on lui ôtera ses chaînes et qu'on lui permettra de
-retourner dans les bois. Dès que la liberté lui est rendue, il dévoile
-les secrets de sa soeur, la reine Ganiede. Le matin même, elle avait
-prodigué ses faveurs à un jeune varlet, sur un lit de verdure dont une
-des feuilles était demeurée dans ses cheveux. Ganiede proteste de son
-innocence: «Comment, dit-elle, ajouter la moindre foi aux paroles d'un
-insensé!» Et, pour justifier le mépris que méritaient de telles
-accusations, elle fait prendre successivement trois déguisements à
-l'un des habitués du palais. Merlin interrogé annonce à cet homme
-trois genres de mort. La prédiction s'accomplit, mais beaucoup plus
-tard[25], et la reine, en attendant, triomphe de la fausse science du
-devin. On retrouvera dans le roman de Merlin cet épisode devenu
-célèbre.
-
-[Note 25:
-
- Sicque ruit, mersusque fuit lignoque pependit,
- Et fecit vatem per terna pericula verum.
-
-Il faut remarquer que sir Walter Scott, d'après l'ancien chroniqueur
-écossais Fordun, a commis une étrange méprise en appliquant cette
-prophétie du triple genre de mort de la même personne à Merlin
-lui-même: «Merlin, according to his own prediction, perished at once
-by wood, earth and water. For being pursued with stones by the
-rustics, he fell from a rock into the river Tweed, and was transfixed
-by a sharp stake fixed there for the purpose of extending a fish-net.»
-Et là-dessus de citer quatre vers dont les deux derniers appartiennent
-au poëme de Geoffroy:
-
- Inde perfossus, lapide percussus, et unda
- Hanc tria Merlini feruntur inire necem;
- Sicque ruit mersusque fuit, lignoque prehensus,
- Et fecit vatem per terna pericula verum.
-
-Nouvelle preuve de la facilité avec laquelle les traditions se
-transforment et se corrompent.]
-
-Merlin reprend le chemin de la forêt. En le voyant partir, sa femme et
-sa soeur semblent inconsolables: «Ô mon frère,» dit Ganiede, «que
-vais-je devenir, et que va devenir votre malheureuse Guendolene? si
-vous l'abandonnez, ne pourra-t-elle chercher un consolateur?--Comme il
-lui plaira,» répond Merlin; «seulement celui qu'elle choisira fera
-bien d'éviter mes regards. Je reviendrai le jour qui devra les unir,
-et j'apporterai mon présent de secondes noces.»
-
- «Ipsemet interero donis munitus honestis,
- Dotaboque datam profuse Guendoloenam.»
-
-Un jour, les astres avertissent Merlin retiré dans la forêt que
-Guendolene va former de nouveaux liens. Il rassemble un troupeau de
-daims et de chèvres, et lui-même, monté sur un cerf, arrive aux portes
-du palais et appelle Guendolene. Pendant qu'elle accourt assez émue,
-le fiancé met la tête à la fenêtre et se prend à rire à la vue du
-grand cerf que monte l'étranger. Merlin le reconnaît, arrache les bois
-du cerf, les jette à la tête du beau rieur et le renverse mort au
-milieu des invités. Cela fait, il pique des deux et veut regagner les
-bois: mais on le poursuit; un cours d'eau lui ferme le passage; il
-est atteint et ramené à la ville:
-
- Adducuntque domum, vinctumque dedere sorori[26].
-
-[Note 26: Il n'y avait rien à tirer de ce singulier épisode, emprunté
-sans doute à quelque ancien lai. On n'en retrouve aucune trace dans
-les romans de la Table ronde.]
-
-On ne voit pas que la mort du fiancé de Guendolene ait été vengée, et
-Merlin demeure l'objet du respect des gens de la cour. Pour lui rendre
-supportable le séjour des villes, le roi lui offre des distractions et
-le conduit au milieu des foires et des marchés. Merlin jette alors
-deux nouveaux ris dont le roi veut encore pénétrer la cause. Il met à
-ses réponses la même condition: on le laissera regagner sa chère
-forêt. D'abord il n'a pu voir sans rire un mendiant bien plus riche
-que ceux dont il sollicitait la charité, car il foulait à ses pieds un
-immense trésor. Puis il a ri d'un pèlerin achetant des souliers neufs
-et du cuir pour les ressemeler plus tard, tandis que la mort
-l'attendait dans quelques heures. Ces deux jeux se retrouveront dans
-le roman de Merlin.
-
-Libre de retourner une seconde fois dans la forêt, le prophète console
-sa soeur et l'engage à construire sur la lisière des bois une maison
-pourvue de soixante-dix portes et de soixante-dix fenêtres: lui-même y
-viendra consulter les astres et raconter ce qui doit avenir.
-Soixante-dix scribes tiendront note de tout ce qu'il annoncera.
-
-La maison construite, Merlin se met à prophétiser, et les clercs
-écrivent ce qu'il lui plaît de chanter:
-
- O rabiem Britonum quos copia divitiarum
- Usque superveniens ultra quam debeat effert!...
-
-Après un long accès fatidique, le poëte, sans trop prendre souci de
-nous y préparer, fait intervenir Telgesinus ou Talgesin, qui,
-nouvellement arrivé de la Petite-Bretagne, raconte là ce qu'il a
-appris à l'école du sage Gildas. Le système que le barde développe
-résume les opinions cosmogoniques de l'école armoricaine. Il admet les
-esprits supérieurs, inférieurs et intermédiaires. Puis le vieux devin
-passe en revue les îles de la mer. L'île des Pommes, autrement appelée
-Fortunée, est la résidence ordinaire des neuf Soeurs, dont la plus
-belle et la plus savante est Morgen; Morgen connaît le secret et le
-remède de toutes les maladies; elle revêt toutes les formes; elle peut
-voler comme autrefois Dédale, passer à son gré de Brest à Chartres, à
-Paris; elle apprend la «mathématique» à ses soeurs, Moronoe, Mazoe,
-Gliten, Glitonea, Gliton, Tyronoe, Thyten, et l'autre Thyten, grande
-harpiste. «C'est dans l'_île Fortunée_,» ajoute Talgesin, «que, sous
-la conduite du sage pilote Barinthe, j'ai fait aborder Artus, blessé
-après la bataille de Camblan; Morgen[27] nous a favorablement
-accueillis, et, faisant déposer le roi sur sa couche, elle a touché de
-sa main les blessures et promis de les cicatriser s'il voulait
-demeurer longtemps avec elle. Je revins, après lui avoir confié le
-roi.»
-
- Inque suis thalamis posuit super aurea regem
- Strata, manuque detexit vulnus honesta,
- Inspicitque diu, tandemque redire salutem
- Posse sibi dixit, si secum tempore longo
- Esset...
-
-[Note 27: Morgen n'est pas encore dans le poëme la soeur d'Artus.]
-
-Monmouth, dans sa très-véridique histoire, s'était contenté de dire
-qu'Artus, mortellement blessé, avait été porté dans l'île d'Avalon
-pour y trouver sa guérison; ce qui présenterait une contradiction
-ridicule, si l'île d'Avalon et le pays des Fées n'étaient pas
-ordinairement, dans les chansons de geste et dans les traditions
-bretonnes, l'équivalent des Champs-Élysées chez les Anciens.
-
-D'ailleurs, la description de cette île:
-
- Insula pomorum quæ Fortunata vocatur,
-
-avec son printemps perpétuel et sa merveilleuse abondance de toutes
-choses, convient assez mal à cette île d'Avalon, qu'on crut plus tard
-reconnaître dans Glastonbury.
-
-Un dernier trait de la légende galloise de Merlin se retrouve dans
-notre poëme. Merlin et Talgesin exposaient à qui mieux mieux les
-propriétés de certaines fontaines et la nature de certains oiseaux,
-quand ils sont interrompus par un fou furieux qu'on entoure et sur
-lequel on interroge Merlin: «Je connais cet homme,» dit-il; «il eut
-une belle et joyeuse jeunesse. Un jour, sur le bord d'une fontaine,
-nous aperçûmes plusieurs pommes qui semblaient excellentes. Je les
-pris, les distribuai à mes compagnons et n'en réservai pas une seule
-pour moi. On sourit de ma libéralité, et chacun s'empressa de manger
-la pomme qu'il avait reçue; mais l'instant d'après, les voilà tous
-pris d'un accès de rage qui les fait courir dans les bois en poussant
-des cris et des hurlements effroyables. L'homme que vous voyez fut une
-des victimes. Les fruits cependant m'étaient destinés et non pas à
-eux. C'était une femme qui m'avait longtemps aimé et qui, pour se
-venger de mon indifférence, avait répandu ces fruits empoisonnés dans
-un lieu où je me plaisais à venir. Mais cet homme, en humectant ses
-lèvres de l'eau de la fontaine voisine, pourra retrouver sa raison.»
-
-L'épreuve fut heureuse: l'insensé, revenu à lui-même, suivit Merlin
-dans la forêt de Calidon; Talgesin demanda la même faveur, et la reine
-Ganiede ne voulut pas non plus se séparer de son frère. Tous quatre
-s'enfoncèrent dans l'épaisseur des bois, et le poëme finit par une
-tirade prophétique chantée par Ganiede, devenue tout à coup presque
-aussi _prévoyante_ que son frère.
-
-Je l'ai déjà dit, ce poëme, expression de la tradition galloise du
-prophète Merlin, ne sera pas inutile au prosateur français, et nous
-permettra de mieux suivre les développements de la légende
-armoricaine, exprimée dans la seconde branche de nos Romans de la
-Table ronde.
-
-
-
-
-IV.
-
-SUR LE LIVRE LATIN DU GRAAL ET SUR LE POÈME DE JOSEPH D'ARIMATHIE.
-
-
-Établissons d'abord comme un fait dont nous aurons plus tard à fournir
-les preuves, que les cinq branches romanesques qui forment le Cycle
-primitif de la Table ronde, bien que réunies assez ordinairement dans
-les anciens manuscrits, ont été séparément écrites, sans qu'on eût
-d'abord l'intention de les coordonner l'une à l'autre. Ces récits ont
-été disposés comme on les voit aujourd'hui par des _assembleurs_ (il
-faut me permettre ce mot) qui, pour en effacer les disparates, en
-former les jointures, ont été conduits à des interpolations et
-additions assez nombreuses.
-
-Le _Saint-Graal_ et _Merlin_ parurent les premiers. Un second auteur
-donna le livre d'_Artus_, que les assembleurs réunirent au Merlin. Un
-troisième fit le _Lancelot du Lac_; un quatrième, la _Quête du
-Saint-Graal_, qui compléta les récits précédents.
-
-Ces livres, composés à des époques assez rapprochées, furent d'abord
-transcrits à petit nombre, en raison de leur longueur et du refus que
-faisaient les clercs de les admettre dans le trésor des maisons
-religieuses. On n'en trouvait çà et là un exemplaire que chez certains
-princes pour lesquels on les avait copiés et qui rarement les
-possédaient tous. Helinand, dont la chronique s'arrête à l'année 1209,
-n'en avait parlé que par ouï-dire, et Vincent de Beauvais, qui nous a
-conservé cette chronique en l'insérant dans le _Speculum historiale_,
-ne semble pas les avoir mieux connus. Voici les précieuses paroles
-d'Helinand:
-
-«Anno 717. Hoc tempore, cuidam eremitæ monstrata est mirabilis quædam
-visio per Angelum, de sancto Josepho, decurione nobili, qui corpus
-Domini deposuit de cruce; et de catino illo vel paropside in quo
-Dominus coenavit cum discipulis suis; de qua ab eodem eremita
-descripta est historia quæ dicitur _Gradal_. Gradalis autem vel
-Gradale dicitur gallicè scutella lata et aliquantulum profunda in qua
-pretiosæ dapes, cum suo jure» (dans leur jus), «divitibus solent
-apponi, et dicitur nomine _Graal_... Hanc historiam latinè scriptam
-invenire non potui; sed tantum gallicè scripta habetur à quibusdam
-proceribus; nec facilè, ut aiunt, tota inveniri potest. Hanc autem
-nondum potui ad legendum sedulò ab aliquo impetrare.»
-
-La curiosité, vivement éveillée, conduisit bientôt à la pensée de
-former un recueil unique de ces romans, devenus l'entretien de toutes
-les cours seigneuriales[28]. En les étudiant aujourd'hui, on pourrait
-encore y distinguer la main des assembleurs. Ainsi, tandis que le
-romancier du Saint-Graal avait annoncé le livre comme apporté du ciel
-par Jésus-Christ, les assembleurs le donnent pour une histoire faite
-de toutes les histoires du monde; messire de Boron l'aurait composée,
-tantôt seul et par le commandement du roi Philippe de France, tantôt
-avec l'aide de Me Gautier Map, et par le commandement du roi Henry
-d'Angleterre. Ils privent le livre de Merlin de son dernier
-paragraphe, où se trouvait annoncée la suite de l'histoire d'Alain le
-Gros, et remplacent la branche promise par celle d'Artus. On lisait
-encore vers la fin du Merlin qu'Artus, à partir de son couronnement,
-«avait longuement tenu son royaume en paix.» La ligne a été biffée,
-parce qu'immédiatement après on insérait le livre d'Artus, oeuvre d'un
-autre écrivain, où d'abord étaient racontées les longues guerres
-d'Artus avec les Sept rois, avec Rion d'Islande, avec les Saisnes ou
-Saxons. Il faut prendre garde à toutes ces retouches, à ces
-interpolations, si l'on veut se rendre compte de la composition
-successive de ces fameux ouvrages.
-
-[Note 28: «Ferebantur per ora,» dit Alfred de Beverley, vers 1160,
-«multorum narrationes de historia Britonum; notamque rusticitatis
-incurrebat qui talium narrationum scientiam non habebat.» (Cité par
-sir Fred. Madden.)]
-
-Voilà tout ce que j'avais besoin de dire ici de l'ensemble des cinq
-grands romans, qui, comme on le pense bien, ne sont pas venus d'une
-manière fortuite, _prolem sine matre creatam_, changer le mouvement
-des idées et le caractère des oeuvres littéraires. L'écrivain français
-auquel revient l'honneur d'avoir mis sur la trace d'une source si
-féconde est, ainsi que tous les critiques l'ont déjà reconnu, Robert
-de Boron. Robert de Boron n'est cependant pas l'auteur du roman[29] du
-_Saint-Graal_, comme l'ont dit et répété les assembleurs; il n'a fait
-que le poëme de _Joseph d'Arimathie_.
-
-[Note 29: Je préviens une fois pour toutes que je laisse au mot
-_roman_ son ancienne signification de _livre écrit en français_.]
-
-Ce roman en vers est fondé sur une tradition que j'appellerais
-volontiers l'Évangile des Bretons, et qui remontait peut-être au
-troisième ou quatrième siècle de notre ère. Le pieux décurion qui
-avait mis le Christ au tombeau était devenu, sous la main des
-légendaires, l'apôtre de l'île de Bretagne. Il avait miraculeusement
-passé la mer, était venu fonder sur la Saverne, dans le Somersetshire,
-le célèbre monastère de Glastonbury, et son corps y avait été déposé.
-Telle était l'ancienne croyance bretonne, et l'on peut voir combien
-elle était devenue chère à ce peuple, en se reportant aux dernières
-années du sixième siècle, quand le pape saint Grégoire, à la demande
-du roi saxon Éthelbert, envoya des prêtres romains pour travailler à
-la conversion des nouveaux conquérants. Les vieux Bretons
-s'indignèrent de cette intervention de l'évêque de Rome, qui venait
-ouvrir les portes du paradis à la race détestée de leurs oppresseurs.
-Et ce fut bien pis, quand Augustin, le chef de la mission, s'avisa de
-blâmer les formes consacrées de leur liturgie. «De quel droit,»
-disaient-ils, «le Pape vient-il désapprouver nos cérémonies et
-contester nos traditions? Nous ne devons rien aux Romains; nous avons
-été jadis chrétiennés par les premiers disciples de Jésus-Christ,
-miraculeusement arrivés d'Asie. Ils ont été nos premiers évêques; ils
-ont transmis à ceux qui leur ont succédé le droit de sacrer et
-ordonner les autres.»
-
-Il faut voir, dans le beau livre des _Moines d'Occident_, l'histoire
-de cette grande et curieuse querelle. L'animosité prit alors d'assez
-larges proportions pour que les envoyés de Rome fussent accusés par
-les clercs bretons d'avoir provoqué la ruine et l'incendie du célèbre
-monastère de Bangor, centre de la résistance à la nouvelle liturgie.
-Que l'accusation ait ou n'ait pas été fondée, que les motifs de
-séparation aient été plus ou moins plausibles, il n'en faut pas moins
-admettre que, pour justifier une si longue obstination, le clergé
-breton devait alléguer une ancienne tradition qui ne s'accordait pas
-avec les traditions des autres églises et les décisions de la cour de
-Rome.
-
-M. le comte de Montalembert, après avoir reconnu l'ancienneté de la
-légende de l'apostolat de Joseph d'Arimathie[30], refuse cependant,
-avec M. Pierre Varin, d'admettre que l'Église bretonne ait jamais eu
-la moindre tendance schismatique. Suivant lui, les Bretons, avant les
-Anglo-Saxons, croyaient bien devoir les premières semences de la foi à
-Joseph, «qui n'aurait emporté de Judée pour tout trésor que quelques
-gouttes du sang de Jésus-Christ; et c'est ainsi que le midi de la
-France faisait remonter ses origines chrétiennes à Marthe, à Lazare, à
-Madeleine. Mais,» ajoute ailleurs le grand écrivain[31], «les usages
-bretons ne différaient des usages romains que sur quelques points qui
-n'avaient aucune importance; c'était sur la date à préférer pour la
-célébration de la fête de Pâques; c'était sur la forme de la tonsure
-monastique et sur les cérémonies du baptême[32].» Si M. de
-Montalembert et les autorités qu'il allègue avaient pu devancer
-l'opinion générale et attacher quelque importance à la lecture du
-Saint-Graal, ils auraient assurément changé d'opinion; ils auraient
-reconnu que les légendes vraies ou fabuleuses de l'arrivée en Espagne
-et en France de saint Jacques le Mineur, de Lazare, Marthe et
-Madeleine, pouvaient bien se concilier avec la tradition romaine, mais
-qu'il en avait été tout autrement de la légende de Joseph, qui, le
-faisant dépositaire du vrai sang de Jésus-Christ, le présentait comme
-le premier évêque investi par le Christ du droit de transmettre le
-sacrement de l'Ordre aux premiers clercs bretons, desquels seuls
-aurait procédé toute la hiérarchie sacerdotale, dans cette ancienne
-Église.
-
-[Note 30: _Moines d'Occident_, t. III, p. 24, 25.]
-
-[Note 31: P. 87.]
-
-[Note 32: Bède, après avoir parlé de cette supputation différente du
-temps pascal, ajoute pourtant: «Alia plurima unitati ecclesiasticæ
-contraria faciebant. Sed suas potius traditiones universis quæ per
-orbem concordant ecclesiis, præferebant» (lib. II, ch. II).]
-
-Bien que le Vénérable Bède n'ait pas déterminé quels étaient ces
-sentiments «contraires à l'église universelle,--ces traditions que les
-Bretons et les Scots mettaient au-dessus de celles qui sont admises
-par toutes les Églises du monde,» peut être dans la crainte de jeter
-un nouveau brandon dans le feu des résistances, il n'est pas malaisé
-de voir, dans son livre même, une sorte d'indication des points sur
-lesquels portait le désaccord. Au livre V, dans le chapitre XXI
-consacré à rappeler la vie de saint Wilfride, originaire d'Écosse et
-réformateur de plusieurs monastères, nous voyons le saint, avant même
-d'être tonsuré, apprendre les Psaumes et quelques autres livres[33].
-Puis, entré dans le monastère de Lindisfarn[34], Wilfride vient à
-penser, après un séjour de quelques années, que la voie du salut telle
-que la traçaient les Scots, ses compatriotes, était loin d'être celle
-de la perfection[35]: il prend donc le parti de se rendre à Rome, pour
-y voir quels étaient les rites ecclésiastiques et monastiques qu'on y
-observait. Arrivé dans cette ville, il doit à Boniface, savant
-archidiacre et conseiller du Souverain Pontife, les moyens d'apprendre
-dans leur ordre les _quatre Évangiles_, le comput raisonnable de
-Pâques, «et beaucoup d'autres choses qu'il n'avait pu apprendre dans
-sa patrie[36].» Arrêtons-nous ici. N'est-il pas singulier de voir
-Wilfride obligé d'aller à Rome pour y entendre les quatre
-Évangélistes? et n'est-il pas permis d'en conclure que les Scots, et à
-plus forte raison les Gallois, mettaient quelque chose au-dessus de
-ces quatre livres consacrés? En tout cas, on sait qu'ils refusaient
-de reconnaître le droit réclamé par les papes de nommer ou désigner
-leurs évêques. C'était suivant eux du métropolitain d'York, que devait
-exclusivement procéder toute la hiérarchie de l'Église bretonne.
-Comment auraient-ils pu justifier cette prétention, sinon sur la foi
-d'un cinquième Évangile, ou du moins de seconds _Actes des Apôtres_?
-MM. Varin et de Montalembert triomphent en nous défiant de trouver,
-dans la liturgie bretonne, un autre rapport avec l'Église grecque que
-celui du comput pascal. Mais, d'abord, nous ne savons pas bien toutes
-les formes de cette liturgie bretonne; puis, nous comprenons sans
-peine que la tradition de l'apostolat de Joseph d'Arimathie, née
-peut-être de la possession de quelque relique attribuée à ce
-personnage, et déposée originairement dans le monastère de
-Glastonbury, que cette tradition, disons-nous, n'ait rien eu de commun
-avec les usages et les rites de l'Église byzantine. Les Bretons
-croyaient simplement avoir été faits chrétiens sans le secours de
-Rome, et ils ne tenaient qu'à rester indépendants de ce siége suprême.
-
-[Note 33: _Quia acri erat ingenii, didicit citissimè Psalmos et
-aliquos codices, necdum quidem attonsus_.]
-
-[Note 34: Aujourd'hui Holy-Island, en Écosse, à quatre lieues de
-Berwick.]
-
-[Note 35: _Animadvertit animi sagacis minimè perfectam esse virtutis
-viam quæ tradebatur a Scotis._]
-
-[Note 36: _Veniens Romam, ac meditatim rerum ecclesiasticarum
-quotidiana mancipatus instantia, pervenit ad amicitiam viri
-sanctissimi Bonifacii... cujus magisterio quatuor Evangeliorum libros
-ex ordine didicit, computum Paschæ rationabilem et alia multa quæ in
-patria nequiverat, eodem magistro tradente, percepit._]
-
-Voilà donc quel fut le vrai sujet de la résistance du clergé breton
-aux missionnaires du pape Grégoire. Si les dissidences de ce genre ne
-constituent pas une tendance au schisme, je ne vois pas trop qu'on ait
-le droit d'appeler schismatiques les Arméniens, les Moscovites, et
-les Grecs. J'oserai donc appliquer à M. de Montalembert les paroles
-que notre romancier adresse au poëte Wace. Si le clergé breton ne lui
-semble pas avoir jamais décliné la suprématie du souverain pontife,
-c'est qu'il n'avait pas connaissance du livre du Saint-Graal, dans
-lequel il eut vu l'origine et les motifs de cette résistance
-incontestable.
-
-Que les Bretons du sixième siècle aient reconnu pour leurs premiers
-apôtres les disciples du Sauveur, ou bien seulement le décurion Joseph
-d'Arimathie, cette tradition est, en tous cas, le fondement de
-l'édifice romanesque élevé dans le cours du douzième siècle. Passons
-de l'époque de la première conversion des Anglo-Saxons, à la fin du
-septième siècle, alors que l'antagonisme des deux Églises, exalté par
-le massacre des moines de Bangor et le triomphe des Saxons, n'a rien
-perdu de sa violence. Les deux derniers rois de race bretonne,
-Cadwallad et Cadwallader, ont été l'un après l'autre chercher un
-refuge en Armorique: le premier, auprès du roi Salomon[37], dont les
-vaisseaux le ramenèrent bientôt dans l'île; le second, auprès du roi
-Alain le Long, ou le Gros. Cadwallad, pour quelque temps rétabli,
-laissa dans les établissements saxons une trace sanglante et prolongée
-de son retour. Après sa mort, son fils Cadwallader, victime d'une
-lutte renouvelée, quitta et abandonna la Grande-Bretagne en promettant
-d'y revenir comme avait fait son père; mais, au lieu d'accepter les
-secours que semblait lui offrir Alain, il s'en va mourir à Rome, où le
-Pape le met au rang des saints et lui fait dresser un tombeau, objet
-de la vénération des pèlerins bretons. Ceux-ci, refoulés dans le pays
-de Galles, attendaient toujours de leurs princes la fin de la
-domination étrangère; car les bardes, dont l'influence se confondait
-avec celle des clercs, avaient annoncé que Cadwallad, d'abord, puis
-Cadwallader, étaient prédestinés à renouveler les beaux jours d'Artus,
-et que ce n'était pas en vain que Joseph d'Arimathie avait jadis
-apporté dans l'île le vase dépositaire du vrai sang de Jésus-Christ.
-
-[Note 37: La _Nef de Salomon_ dont l'imagination gallo-bretonne a tiré
-un si merveilleux parti dans le _Saint-Graal_ et la seconde partie de
-_Lancelot_, doit peut-être son inspiration à l'un des vaisseaux
-fournis par le roi breton Salomon à Cadwallad.]
-
-Je ne sais; mais tout me porte à croire que la tradition de ce vase
-miraculeux grandit au milieu des circonstances que je viens
-d'indiquer. Les noms de Cadwallad et d'Alain le roi de la
-Petite-Bretagne rappellent de trop près ceux de Galaad, chevalier
-destiné à retrouver le vase, et d'Alain le Gros, qui devait en être
-le gardien, pour nous permettre d'attribuer au hasard une telle
-coïncidence. Mais les rois Cadwallad, Cadwallader et Alain le Long,
-triple fondement de tant d'espérances, étant morts sans que le
-précieux sang eût été retrouvé, et que les Saxons eussent été chassés,
-la même confiance ne fut plus sans doute accordée aux bardes, aux
-devins, quand ils répétèrent que le triomphe des Bretons était
-seulement retardé, que l'heure de la délivrance sonnerait quand le
-corps de saint Cadwallader serait ramené en Bretagne, et quand on
-aurait retrouvé la relique tant regrettée et jusque-là si vainement
-cherchée.
-
-Geoffroy de Monmouth, tout en se gardant de prononcer le nom de Joseph
-d'Arimathie et de son plat, s'est rendu l'interprète de ces espérances
-bretonnes.
-
-«Cadwallader,» dit-il, «avait obtenu du roi Alain, son parent, la
-promesse d'une puissante assistance: la flotte destinée à la conquête
-de l'île de Bretagne était déjà prête, quand un ange avertit le prince
-fugitif de renoncer à son entreprise. Dieu ne voulait pas rendre aux
-Bretons leur indépendance avant les temps prédits par Merlin: Dieu
-commandait à Cadwallader de partir pour Rome, de s'y confesser au
-Pape, et d'y achever pieusement ses jours. À sa mort, il serait mis au
-rang des saints, et les Bretons verraient la fin de la domination
-saxonne quand sa dépouille mortelle serait ramenée en Bretagne et
-qu'on retrouverait certaines reliques saintes[38] qu'on avait enfouies
-pour les soustraire à la fureur des païens.»
-
-[Note 38: Tunc demum, revelatis etiam cæterorum sanctorum reliquiis,
-quæ propter paganorum invasionem absconditæ fuerant, amissum regnum
-recuperarent, etc.]
-
-Ce fut trente ans environ après la mort du roi Cadwallader, vers l'an
-720, qu'un clerc du pays de Galles, prêtre ou ermite, s'avisa
-d'insérer dans un recueil de leçons ou de chants liturgiques
-l'ancienne tradition de l'apostolat de Joseph d'Arimathie et du
-précieux vase dont il avait été dépositaire. Pour donner à ce
-_Graduel_ (voyez Du Cange, à _Gradale_) une incomparable autorité, il
-annonça que Jésus-Christ en avait écrit l'original, et lui avait
-ordonné de le copier mot à mot, sans y rien changer. Il avait, dit-il,
-obéi, et transcrit fidèlement l'histoire de l'amour particulier du
-Fils de Dieu pour Joseph, de la longue captivité de celui-ci, de sa
-délivrance miraculeuse, due au fils de l'empereur Vespasien, que la
-vue de l'image du Sauveur, empreinte sur le voile de la Véronique,
-avait guéri de la lèpre. Joseph, premier évêque sacré de la main de
-Jésus-Christ, avait reçu le privilége d'ordonner les autres évêques et
-de donner commencement à la hiérarchie ecclésiastique. Il était
-arrivé miraculeusement dans l'île de Bretagne, avait marié ses parents
-aux filles des rois de la contrée nouvellement convertis, et était
-mort après avoir remis le dépôt du vase précieux à Bron, son
-beau-frère, qui, plus tard, en avait confié la garde à son petit-fils,
-le Roi pécheur. Le _Gradale_ finissait par la généalogie, ou, comme
-dit Geoffroy Gaimar, la _transcendance_ des rois bretons, tous issus
-des compagnons de Joseph d'Arimathie.
-
-Ce livre fut conservé dans la maison religieuse où sans doute il avait
-été composé; soit à Salisbury, comme prétend le pseudonyme auteur du
-livre de _Tristan_, soit plutôt à Glastonbury, que Joseph avait,
-dit-on, fondée, où l'on croyait posséder son tombeau, où l'on crut
-ensuite retrouver celui d'Artus. Mais l'influence que cette oeuvre
-audacieuse devait exercer plus tard sur le mouvement littéraire ne fut
-pas celle que son auteur en avait attendue. Le clergé breton sentit de
-bonne heure le danger d'en faire usage, et recula devant les
-conséquences du schisme qu'elle n'eût pas manqué de provoquer. C'eût
-été rompre en effet avec l'Église romaine, et révoquer en doute les
-paroles de l'Évangile, qui font de saint Pierre la pierre angulaire de
-la nouvelle loi. Demeuré secret, le _Graal_ breton fut, durant trois
-siècles, oublié; du moins n'éveilla-t-il une sorte de curiosité
-respectueuse que parmi les bardes du pays de Galles. Peut-être même
-n'en aurait-on jamais parlé, sans les luttes de la papauté et de Henri
-II, sans le désir qu'eut un instant ce prince de rompre entièrement
-avec l'Église romaine.
-
-L'auteur du _Liber Gradalis_ avait rapporté sa vision à l'année 717.
-J'aurai bien étonné ceux qui ont jusqu'à présent étudié le roman du
-Saint-Graal, en avouant que cette date ne me semble pas chimérique, et
-que je la trouve même en assez bon accord avec la disposition d'esprit
-où pouvaient et devaient être les Bretons du huitième siècle. Ils
-avaient cessé de voir dans les deux Cadwallad et dans Alain les
-libérateurs prédestinés de la Bretagne: mais, bien que la tradition
-religieuse ne fût plus, dans leur imagination, liée aux aspirations
-patriotiques, la légende de Joseph était demeurée chère à tous ceux
-qui tenaient encore à la liturgie nationale. D'ailleurs ils s'étaient
-résignés à souffrir pour voisins les Anglo-Saxons, qu'ils ne voulaient
-pas avoir pour maîtres. Les leçons du _Gradale_ ne faisaient plus
-mention de ces vieux ennemis de la race bretonne; elles ne
-présentaient plus ces noms mystérieux de _Galaad_ et du Roi pécheur
-comme le reflet, le dernier écho des espérances patriotiques
-longtemps fondées sur les rois Cadwallad et Cadwallader, sur le
-prince armoricain Alain le Long. Les traditions qui s'étaient liées un
-demi-siècle auparavant aux aspirations politiques avaient même perdu
-dans ce livre leur sens et leur portée. Galaad n'était déjà plus que
-l'heureux enquêteur, Alain que le gardien prédestiné du vase
-eucharistique, et le silence de l'auteur laissait croire que les
-Bretons n'avaient plus rien à attendre de cette relique, bien qu'on
-lui eût dû tout ce que les Bardes racontaient d'Artus. Mais, comme cet
-auteur affectait la prétention d'appartenir à la race des anciens rois
-bretons, il avait eu soin de rassembler les preuves de sa généalogie,
-depuis Bron, beau-frère de Joseph, jusqu'aux successeurs d'Artus. Or,
-je le répète, la date de 717, attribuée à la vision, répond à tout ce
-qu'il est permis de conjecturer des sentiments qui devaient animer les
-Gallo-Bretons de cette époque. Rien n'y fait disparate, et n'offre la
-moindre allusion aux tendances, aux événements du douzième siècle,
-époque de la forme romanesque imprimée aux leçons du _Gradale_. La
-seule intention qu'on puisse y reconnaître, c'est de constater la
-séparation de l'Église bretonne et de l'Église romaine, en glorifiant
-les princes que l'auteur déclarait ses ancêtres et dont un grand
-nombre de familles galloises prétendaient également descendre.
-
-Occupons-nous maintenant du poëme de Joseph d'Arimathie, première
-expression française de toutes ces traditions gallo-bretonnes.
-
-Robert de Boron n'eut pas sous les yeux le livre latin qui lui
-fournissait les éléments de son oeuvre, ni le roman en prose, déjà,
-comme nous dirions, en voie d'exécution. Il en convient lui-même:
-
- Je n'ose parler ne retraire,
- Ne je ne le porroie faire,
- (Neis se je feire le voloie),
- Se je le grant livre n'aveie
- Où les estoires sont escrites,
- Par les grans clercs feites et dites.
- Là sont li grant secré escrit
- Qu'on nomme le Graal...
-
-C'est-à-dire: «Je n'ose parler des secrets révélés à Joseph, et je
-voudrais les révéler que je ne le pourrais, sans avoir sous les yeux
-le grand livre où les grands clercs les ont rapportées et qu'on nomme
-le _Graal_.»
-
-D'ailleurs, en sa qualité de chevalier, il ne devait pas entendre le
-texte latin, comme il l'a prouvé en transportant au vase de Joseph le
-nom du livre liturgique; mais je ne doute pas que le _Gradale_ ne fût
-connu de Geoffroy de Monmouth, bien que dans sa fabuleuse histoire des
-Bretons il ait évité de dire un seul mot de Joseph d'Arimathie. La
-position de Geoffroy dut naturellement l'empêcher d'aborder un pareil
-sujet. Il était moine bénédictin; il aspirait aux honneurs
-ecclésiastiques, auxquels il ne tarda pas d'arriver: une grande
-réserve lui était donc commandée à l'égard d'un livre aussi contraire
-à la tradition catholique.
-
-Pour Robert de Boron, il n'a voulu prendre parti ni pour ni contre les
-prétentions romaines ou galloises. On lui avait raconté une belle
-histoire de _Joseph d Arimathie_ et de la _Véronique_, consignée dans
-«un livre qu'on nommait le Graal,» et d'une table faite à l'imitation
-de celle où Jésus-Christ avait célébré la Cène: il ne vit dans tout
-cela rien qui ne fût orthodoxe, et il ne crut pas un instant que
-l'amour de Jésus-Christ pour Joseph pût porter la moindre atteinte à
-l'autorité de saint Pierre et de ses successeurs. En un mot, il
-n'entendit pas malice à toutes ces histoires, et il ne les mit en
-français que parce qu'elles lui parurent faites pour plaire et pour
-édifier. Il n'en sera pas de même, comme nous verrons, de l'auteur du
-roman du _Saint-Graal_, qui, traducteur plus ou moins fidèle, ne
-craindra pas d'opposer aux droits de la souveraineté pontificale, les
-fabuleuses traditions de l'Église bretonne.
-
-Maintenant il y a, j'en conviens, quelque raison d'être étonné qu'un
-Français du comté de Montbéliart ait, le premier, révélé au continent
-l'existence d'une légende gallo-bretonne. Mais que savons-nous si
-Robert de Boron n'avait pas séjourné en Angleterre, ou si, dans un
-temps où les villes et les châteaux étaient le rendez-vous des
-jongleurs de tous les pays, quelqu'un de ces pèlerins de la gaie
-science ne lui avait pas raconté le fond de cette tradition
-religieuse? En tout cas, nous ne pouvons récuser son propre
-témoignage; Robert s'est nommé, et il a nommé le chevalier auquel il
-soumettait son oeuvre. Après avoir conté comment Joseph remit le vase
-qu'il nomme le _Graal_ aux mains de Bron, comment étaient partis vers
-l'Occident Alain et Petrus: «Il me faudrait,» ajoute-t-il, «suivre
-Alain et Petrus dans les contrées où ils abordèrent, et joindre à leur
-histoire celle de Moïse précipité dans un abîme; mais
-
- Je bien croi
- Que nus hons nes puet rassembler,
- S'il n'a avant oï conter
- Dou Graal la plus grant estoire[39],
- Sans doute qui est toute voire.
- A ce tens que je la retreis,
- Ô mon seigneur Gautier en peis,
- Qui de Montbelial esteit,
- Unques retreite esté n'aveit
- La grant estoire dou Graal,
- Par nul home qui fust mortal.
- Mais je fais bien à tous savoir
- Qui cest livre vourront avoir,
- Que se Diex me donne santé
- Et vie, bien ai volenté
- De ces parties assembler,
- Se en livre les puis trouver.
- Ausi, come d'une partie
- Lesse que je ne retrai mie,
- Ausi convenra-il conter
- La quinte et les quatre oblier.
-
-C'est-à-dire: «Mais quand je fis, sous les yeux de messire Gautier de
-Montbéliart, le roman qu'on vient de lire, je n'avais pu consulter la
-grande histoire du Graal, que nul mortel n'avait encore reproduite.
-Maintenant qu'elle est publiée, j'avertis ceux qui tiendront à la
-suite de mes récits, que j'ai l'intention d'en réunir toutes les
-parties, pourvu que je puisse consulter les livres qui les
-renferment.»
-
-[Note 39: La suite des histoires de Petrus, d'Alain et de Moïse, se
-retrouve en effet dans le roman en prose du Saint-Graal.]
-
-Je ne crois pas qu'on puisse entendre et développer autrement cet
-important passage, et j'en conclus que si Robert de Boron écrivit le
-poëme de Joseph avant la publication du Saint-Graal, c'est dans une
-tardive révision, seule parvenue jusqu'à nous, qu'il a réclamé le
-mérite de l'antériorité, afin de se justifier, soit de n'avoir pas
-suivi et continué la légende, soit d'arriver sans autre transition à
-l'histoire de Merlin, en attendant la suite des récits commencés dans
-le Joseph d'Arimathie. Eut-il le temps ou la volonté d'acquitter cette
-promesse? Je ne sais et n'en ai pas grand souci, puisque nous
-possédons les romans qu'il n'eût plus alors fait que tourner en vers.
-
-J'ai dit qu'il était originaire du comté de Montbéliart. On trouve en
-effet, à quatre lieues de la ville de ce nom, un village de Boron, et
-ce village nous fait en même temps reconnaître un des barons de
-Montbéliart dans le personnage auprès duquel Robert composa son livre.
-J'ai longtemps hésité sur le sens qu'il fallait donner à ces deux
-vers:
-
- Ô monseigneur Gautier en peis
- Qui de Montbelial esteit.
-
-En changeant quelque chose au texte, en lisant _Espec_ au lieu d'_en
-peis_, en ne tenant pas compte du second vers, je m'étais demandé s'il
-ne serait pas permis de retrouver dans le patron de Robert de Boron,
-Gautier ou Walter Espec, ce puissant baron du Yorkshire, constamment
-dévoué à la fortune du comte Robert de Glocester, le protecteur de
-Geoffroy de Monmouth et de Guillaume de Malmesbury[40]. Mais, après
-tout, nous n'avions pas le droit, même au profit de la plus séduisante
-hypothèse, de faire violence à notre texte pour donner à l'Angleterre
-l'oeuvre française d'un auteur français. Walter Espec n'a réellement
-rien de commun avec la ville de Montbéliart, située à l'extrémité de
-l'ancien comté de Bourgogne; et le nom de Gautier, qui appartenait
-alors au plus célèbre des frères du comte de Montbéliart, ne permet
-pas de méconnaître, dans l'écrivain qui tirait son nom d'un lieu
-voisin de la ville de Montbéliart, un Français attaché au service de
-Gautier. Cette conjecture si plausible est d'ailleurs justifiée par le
-texte d'une rédaction en prose faite peu de temps après la composition
-originale. Voici comme les vers précédents y sont rendus: «Et au temps
-que messire Robers de Boron lou retrait à monseigneur Gautier, lou
-preu conte de Montbéliart, ele n'avoit onques esté escrite par nul
-homme.» Et un peu auparavant: «Et messire Robers de Boron qui cest
-conte mist en autorité, par le congié de sainte Église et par la
-proiere au preu conte de Montbéliart en cui service il esteit...»
-Comment, à une époque aussi rapprochée de l'exécution du poëme, le
-prosateur aurait-il pu commettre la méprise d'attribuer à un chevalier
-de Gautier de Montbéliart l'oeuvre d'un chevalier attaché au baron
-anglais Walter Espec?
-
-[Note 40: Ce qui rendait l'attribution séduisante, c'est qu'un autre
-rimeur contemporain, Geoffroy Gaimar, nous apprend que Walter Espac ou
-Espec lui avait communiqué un livre d'histoires ou généalogies
-galloises:
-
- Il (_Gaimar_) purchassa maint essemplaire,
- Livres angleis et par grammaire,
- Et en romans et en latin;...
- Il enveiad à Helmeslac
- Pur le livre Walter Espac;
- Robers li bons cuens de Glocestre
- Fist translater icelle geste
- Solunc les livres as Waleis
- Qu'il aveient des Bretons reis.
- Walter Espec la demanda,
- Li quens Robers li enveia...
- Geffray Gaimart cest livre escrist
- Et les transcendances i mist
- Que li Walleis orent lessié.
- Que il avoit ains purchassié,
- U fust à dreit u fust à tort,
- Le bon livre d'Oxenefort
- Ki fu Walter l'Arcediaen;
- S'en amenda son livre bien.
- En ce tens que je le retreis
- Ô monseigneur Gautier en peis
- Qui de Monbelial esteit.]
-
-Reste une dernière incertitude sur le sens qu'on doit attacher à ces
-mots: _en peis_: Remarquons d'abord que l'imparfait _esteit_
-s'applique assez naturellement à un personnage défunt: d'où la
-conjecture, qu'au moment où Boron parlait ainsi, Gautier de
-Montbéliart avait cessé de vivre. Alors ne peut-on reconnaître dans
-_en peis_ le synonyme du latin _in pace_, lu sur tant d'anciennes
-inscriptions funéraires?[41] Je traduirais donc ainsi: «Au temps où je
-travaillais à ce livre avec feu monseigneur Gautier, de la maison de
-Montbéliart.»
-
-[Note 41: Voyez dans le précieux _Dictionnaire des Antiquités
-chrétiennes_ de l'abbé Martigny, l'article _In pace_, mot que bon
-nombre d'épitaphes portent simplement, sans l'addition de _requiescat:
-Urse in pace--Achillen in pace;--Victori,--Donati, in pace._]
-
-Quelques mots maintenant sur ce dernier personnage, qui ne figure pas
-dans nos biographies dites universelles.
-
-C'était le frère puîné du comte Richard de Montbéliart: il avait pris
-la croix au fameux tournoi d'Ecry, en 1199. Mais, au lieu de suivre
-les croisés devant Zara et Constantinople, il les avait devancés pour
-accompagner son parent Gautier de Brienne en Sicile. Joffroy de
-Villehardoin, le grand historien de la quatrième croisade, revenant de
-Venise en France pour y rendre compte du traité conclu avec les
-Vénitiens, avait rencontré, en passant le mont Cénis, le comte
-Gautier de Brienne, qui «s'en aloit en Poulle conquerre la terre sa
-femme, qu'il avoit espousée puis qu'il ot prise la crois, et qui
-estoit fille au roi Tancré. Avec lui aloit Gautier de Montbéliart,
-Robert de Joinville et grans partie de la bonne gent de Champaigne. Et
-quant Joffrois leur conta coment il avoient exploitié, si en orent
-moult grant joie et disrent: _Vous nous troverez tout près quant vous
-venrez_. Mais les aventures avienent si com à Nostre Seignour plaist;
-car onques n'orent povoir qu'il assemblassent à leur ost; dont ce fut
-moult grant domage, quar moult estoient preudome et vaillant
-durement.»
-
-De Pouille Gautier de Montbéliart passa dans l'île de Chypre, où il ne
-tarda pas à faire un grand établissement en épousant Bourgogne de
-Lusignan, soeur du roi Amaury. À la mort de ce prince arrivée en 1201,
-il obtint le bail ou régence du royaume de Chypre pendant la minorité
-de son neveu, le petit roi Hugon; enfin il mourut lui-même vers 1212,
-avec la réputation de prince opulent, habile et valeureux, mais sans
-avoir revu la France, dont il s'était éloigné quatorze ans auparavant.
-
-Ce serait donc avant ce départ, avant l'année 1199, que Robert de
-Boron aurait composé le poëme de _Joseph d'Arimathie_, et après 1212
-qu'il en aurait fait une sorte de révision. Or les romans en prose du
-_Saint-Graal_ et de _Lancelot_, sont antérieurs aux poëmes du
-_Chevalier au Lion_, de la _Charrette_ et de _Perceval_ qu'ils ont
-inspirés, et Chrestien de Troyes, auteur de ces poëmes, était mort
-vers 1190. Les romans en prose ont donc été faits avant cette année
-1190[42], et ont assurément suivi de très-près le _Joseph
-d'Arimathie_. Ainsi nous arrivons aux dates approximatives de 1160 à
-1170 pour le _Joseph_ et pour les romans en prose du _Saint-Graal_ et
-de _Merlin_; à 1185 pour le _Chevalier au Lion_ et la _Charrette_:
-enfin à 1214 ou 1215 pour notre remaniement du _Joseph d'Arimathie_.
-
-[Note 42: M. le professeur Jonckbloet, de La Haye, dans un excellent
-travail sur les poëmes de Chrestien de Troyes, a mis hors de doute
-l'antériorité des romans en prose du _Lancelot_ et de la _Quête du
-Graal_ sur les poëmes de la _Charrette_, du _Chevalier au Lion_ et de
-_Perceval_.]
-
-Je ne prétends pas mettre ces supputations chronologiques à l'abri de
-toute incertitude; j'attendrai toutefois pour y renoncer qu'on en
-trouve de plus satisfaisantes. Et je le répète en finissant, si Robert
-de Boron avait écrit les vers du _Joseph_ après la prose du
-_Saint-Graal_, il ne se serait pas avisé de dire qu'avant lui personne
-n'avait encore mis à la portée des laïques cette légende du
-_Saint-Graal_.
-
-Avant qu'on soupçonnât l'existence du poëme de _Joseph d'Arimathie_,
-la critique était en droit de reconnaître l'oeuvre de Robert de Boron
-dans le roman du _Saint-Graal_, qui lui est fréquemment attribué par
-les assembleurs du treizième siècle. La méprise n'est plus permise
-depuis que M. Francisque Michel a publié le _Joseph_[43]. Le savant
-philologue le fit imprimer en 1841 (Bordeaux, in-12), avec
-l'exactitude qu'on était en droit d'attendre de lui. Malheureusement
-le texte unique qu'il avait reproduit était assez défectueux. Un
-feuillet en avait été enlevé; un autre semblait y avait été placé par
-méprise et se rapporter à quelque éloge de la vierge Marie. Mais la
-rédaction en prose permet de combler ces lacunes et de retrouver le
-sens des cinquante vers qui appartenaient au feuillet perdu.
-
-[Note 43: Le seul manuscrit qui l'ait conservé vient de l'abbaye de
-Saint-Germain des Prés, et porte aujourd'hui, dans la Bibliothèque
-impériale, le nº 1987. Il est réuni à un texte de l'_Image du monde_
-de Gautier de Metz; ce qui vient encore à l'appui de l'origine
-présumée lorraine de la composition.]
-
-J'ai déjà dit un mot de cette rédaction en prose, qui avait dû suivre
-de bien près le poëme original: sous cette forme, le récit semble
-avoir été plus goûté. Au moins en conservons-nous un assez grand
-nombre d'exemplaires[44], tandis qu'un seul manuscrit nous a jusqu'à
-présent révélé l'existence du poëme.
-
-[Note 44: J'en ai jusqu'à présent reconnu quatre manuscrits: deux dans
-la Bibliothèque impériale, un à l'Arsenal, un autre dans le précieux
-cabinet de mon honorable ami M. Ambr.-Firmin Didot.]
-
-On pourra demander ici quelles raisons de croire que le poëme ait été
-le modèle suivi par celui qui nous en représente toute la substance en
-prose. Ces raisons, les voici: malgré l'intention que le prosateur
-avait de suivre pas à pas le poëme, il en a souvent mal rendu le
-véritable sens, et quelquefois il y a fait des additions
-impertinentes. Citons quelques exemples, que j'aurais pu facilement
-multiplier.
-
-Le poëte, au vers 165, expose comment Jésus-Christ avait donné charge
-à saint Pierre d'absoudre les pécheurs, et comment saint Pierre avait
-délégué son pouvoir aux ministres de l'Église:
-
- A sainte église a Dieu doné
- Tel vertu et tel poesté:
- Saint Pierre son commandement
- Redona tout comunalment
- As menistres de sainte eglise;
- Seur eus en a la cure mise.
-
-Ces vers sont d'un sens plus clair pour nous qu'ils ne le furent pour
-notre prosateur; car il les rend ainsi:
-
-«Cest pooirs dona nostre Sire sainte Église, et les comandemens des
-menistres dona messire sains Pierres.»
-
-Voici qui est plus fort: au vers 473, Robert de Boron avait écrit:
-
- D'ileques Joseph se tourna,
- Errant à la crois s'en ala,
- Jhesu vit, s'en ot pitié grant...
-
-Puis, s'adressant aux gardiens du corps, Joseph dit, au vers 479:
-
- Pilates m'a cest cors donné,
- Et si m'a dit et comandé
- Que je l'oste de cest despit...
-
-Et plus loin encore, vers 503:
-
- Ostez Jhesu de la haschie
- Où li encrismé l'ont posé.
-
-Notre prosateur ne va-t-il pas s'imaginer que le mot despit (honte,
-outrage) du vers 482 était le nom particulier de la croix? «Lors
-s'entorna Joseph et vint droit à la croix qu'il apeloient
-_despit_..... Si li comanda que il alast au _Despit_, et lou cors
-Jhesu en ostast.»
-
-Au vers 171, le poëte dit que la mort de Jésus-Christ avait racheté le
-péché de luxure dont Adam s'était rendu coupable:
-
- Ainsi fu luxure lavée
- D'ome, de femme, et espurée.
-
-Peut-être le prosateur avait-il lu espousée au lieu _d'espurée_, ce
-qui l'a conduit à une énorme bévue: «Ainsi lava nostre sire luxure
-d'homme et de femme, de pere et de mere par mariage.» Mais le mariage,
-ayant été institué avant la chute d'Adam, ne devait rien à
-Jésus-Christ fait homme, et Boron n'avait rien dit de pareil.
-
-C'est encore par suite d'une autre méprise que le prosateur qualifie
-du titre de comte de Montbéliart messire Gautier, qui ne fut jamais
-investi de ce fief, régulièrement recueilli par son frère aîné. Il
-serait superflu de donner d'autres moyens de distinguer le texte
-original de la mise en prose. D'ailleurs je craindrais de retenir trop
-longtemps mon lecteur sur une matière aride, en accumulant les
-arguments en faveur des allégations précédentes. Je dirai seulement
-qu'une étude opiniâtre m'a fait pénétrer dans les nombreux détours du
-terrain que j'avais à parcourir; que je crois avoir reconnu l'ordre
-chronologique des récits, la forme et l'étendue de chaque rédaction,
-la part qui revient à chacun des auteurs désignés ou anonymes. Je
-crois marcher sur un fond solide, et l'on peut me suivre avec
-confiance; sauf à me confondre plus tard, si l'on parvient à détruire
-la force des raisons auxquelles je me suis rendu.
-
-
-
-
-LIVRE PREMIER.
-
-
-LE ROMAN EN VERS
-
-DE
-
-JOSEPH D'ARIMATHIE
-
-
-PAR ROBERT DE BORON.
-
-
-
-
-LE ROMAN EN VERS
-
-DE JOSEPH D'ARIMATHIE.
-
-
-Les pécheurs doivent savoir qu'avant de descendre en terre,
-Jésus-Christ avait fait annoncer par les prophètes sa venue et sa
-passion douloureuse. Tous jusque-là, rois, barons et pauvres gens,
-justes et coupables, passaient en enfer à la suite d'Adam et Ève,
-d'Abraham, Ysaïe, Jérémie. Le démon réclamait leur possession, et
-croyait avoir sur eux un droit absolu; car la justice éternelle devait
-être satisfaite. Il fallut que la rançon de notre premier père fût
-apportée par les trois personnes divines qui sont une seule et même
-chose. À peine Adam et Ève avaient-ils approché de leurs lèvres le
-fruit défendu, que, s'apercevant de leur nudité, ils étaient tombés
-dans le péché d'impureté[45]. Dès ce moment s'évanouit le bonheur dont
-ils jouissaient. Ève conçut dans la douleur, leur postérité fut comme
-eux soumise à la mort, et le démon réclama de droit la possession de
-leurs âmes. Pour nous racheter de l'enfer, Notre-Seigneur prit
-naissance dans les flancs de la vierge Marie. Et quand il voulut être
-baptisé par saint Jean, il dit: «Tous ceux qui croiront en moi et
-recevront l'eau du baptême, seront arrachés au joug du démon, jusqu'au
-moment où de nouveaux péchés les rejetteront dans la première
-servitude.» Notre-Seigneur fit plus encore pour nous: il institua,
-comme un second baptême, la confession, par laquelle tout pécheur qui
-témoignait de son repentir obtenait le pardon de ses nouvelles fautes.
-
-[Note 45: Robert de Boron semble penser ici que Dieu avait interdit
-l'arbre de la science du bien et du mal, parce que la pomme fatale
-devait ouvrir leur imagination aux appétits charnels, et les priver
-ainsi de l'innocence dans laquelle ils avaient été créés. «Et ils
-virent qu'ils étaient nus,» se contente de dire la Genèse.]
-
-Or, au temps où Notre-Seigneur allait prêchant par les terres, le pays
-de Judée était en partie soumis aux Romains, dont Pilate était le
-bailli. Un prudhomme, nommé Joseph d'Arimathie, rendait à Pilate un
-service de cinq chevaliers. Dès que Joseph avait vu Jésus-Christ, il
-l'avait aimé de grand amour, bien qu'il n'osât pas le témoigner par la
-crainte des mauvais Juifs. Pour Jésus, il avait un petit nombre de
-disciples; encore un d'entre eux, Judas, était-il des plus méchants.
-Judas avait dans la maison de Jésus la charge de sénéchal et touchait,
-à ce titre, une rente appelée dîme, sur tout ce qu'on donnait au
-maître. Or il arriva, le jour de la Cène, que Marie la Madeleine entra
-chez Simon, où Jésus était à table avec ses disciples; elle
-s'agenouilla aux pieds de Jésus et les mouilla de ses larmes; puis
-elle les essuya de ses beaux cheveux, et répandit sur son corps un pur
-et précieux onguent. La maison fut aussitôt inondée des plus suaves
-odeurs; mais Judas, loin d'en être touché: «Ces parfums,» dit-il,
-«valaient bien trois cents deniers; c'est donc une rente de trente
-deniers dont on me fait tort.» Dès l'heure, il chercha les moyens de
-réparer ce dommage[46].
-
-[Note 46: «Marie prit ensuite une livre d'huile de senteur d'un nard
-excellent et de grand prix, elle en lava les pieds de Jésus et les
-essuya avec ses cheveux; et la maison fut embaumée de cette
-liqueur.--Alors Judas l'Iscariote, qui devait le livrer, dit: «Que
-n'a-t-on vendu cette liqueur trois cents deniers et que ne les a-t-on
-donnés aux pauvres?» Ce qu'il dit, non qu'il s'intéressât pour les
-pauvres, mais parce que c'était un voleur, et qu'étant chargé de la
-bourse, il avait entre les mains ce qu'on y mettait.» (S. Jean, chap.
-XI, v. 3.)]
-
-Il sut que dans la maison de l'évêque Chaiphas se tenait une assemblée
-de Juifs pour y délibérer sur les moyens de perdre Jésus. Il s'y
-rendit et offrit de livrer son maître, s'ils voulaient lui donner
-trente deniers. Un Juif aussitôt les tira de sa ceinture et les lui
-compta. Judas assigna le jour et le lieu où ils pourraient saisir
-Jésus: «N'allez pas,» dit-il, «prendre à sa place Jacques, son cousin
-germain, qui lui ressemble beaucoup: pour plus de sûreté, vous
-saisirez celui que je baiserai.»
-
-Le jeudi suivant, Jésus, dans la maison de Simon, fit apporter une
-grande piscine, dans laquelle il ordonna à ses disciples de mettre les
-pieds, qu'il lava et qu'il essuya tous ensemble. Saint Jean lui
-demanda pourquoi il s'était servi de la même eau pour tous. «Cette
-eau,» répondit Jésus, «devient sale comme est l'âme de tous ceux dont
-je l'approche: les derniers sont pourtant lavés comme les premiers. Je
-laisse cet exemple à Pierre et aux ministres de l'Église. L'ordure de
-leurs propres péchés ne les empêchera pas d'enlever celle des
-pécheurs qui se confesseront à eux[47].»
-
-[Note 47: Passage remarquable qui semble répondre au développement de
-l'axiome: _Fais ce que je dis, non ce que je fais_. On voit ici que
-Robert de Boron n'hésite pas à regarder Pierre comme le chef de
-l'Église. On ne retrouvera plus cela dans le _Saint-Graal_.]
-
-Ce fut dans cette maison de Simon que les Juifs vinrent prendre
-Notre-Seigneur. Judas en le baisant leur dit: «Tenez-le bien, car il
-est merveilleusement fort.» Jésus fut emmené; les disciples se
-dispersèrent. Sur la table était un vase où le Christ avait fait son
-sacrement[48]. Un Juif l'aperçut, le prit et l'emporta dans l'hôtel
-de Pilate, où l'on avait conduit Jésus; et quand le bailli, persuadé
-de l'innocence de l'accusé, demanda de l'eau pour protester contre le
-jugement, le Juif qui avait pris le vase le lui présenta, et Pilate,
-après s'en être servi, le fit mettre en lieu sûr.
-
-[Note 48:
-
- Séans ot un vessel mout grant,
- Où Crist faiseit son sacrement.
-
-Il serait naturel d'entendre par ce mot _sacrement_ l'institution de
-l'Eucharistie. Cependant l'auteur semble plutôt désigner ici le bassin
-dans lequel Jésus-Christ avait lavé ses mains en rendant grâces après
-le repas. Il y aurait alors une méprise du copiste, qui aurait mis
-_sacrement_ au lieu de _lavement_. On sait que saint Jean est le seul
-qui ait parlé du _lavement des pieds_, et qu'il n'a rien dit de
-l'Eucharistie. C'est peut-être parce que les inventeurs de la légende
-du Graal connaissaient seulement l'Évangile de saint Jean, qu'ils
-conçurent l'idée d'un vase eucharistique qui donnait cette autre
-explication de la présence réelle, dans le sacrifice de la messe.]
-
-Et quand Jésus fut crucifié, Joseph d'Arimathie vint trouver Pilate et
-lui dit: «Sire, je vous ai longtemps servi de cinq chevaliers, sans en
-recevoir de loyer; je viens demander pour mes soudées le corps de
-Jésus crucifié.--Je l'accorde de grand coeur,» répondit Pilate.
-Aussitôt Joseph courut à la Croix; mais les gardes lui en défendirent
-l'approche. «Car,» disaient-ils, «Jésus s'est vanté de ressusciter le
-troisième jour; s'il a dit vrai, tant de fois ressuscitera-t-il, tant
-de fois le referons-nous mourir.» Joseph revint à Pilate, qui, pour
-vaincre la résistance des gardes, chargea Nicodème de prêter
-main-forte. «Vous aimiez donc bien cet homme!» dit Pilate; «tenez,
-voici le vase dans lequel il a lavé ses mains en dernier; gardez-le en
-mémoire du juste que je n'ai pu sauver.» Pilate, d'ailleurs, ne
-voulait pas qu'on pût l'accuser de rien retenir de ce qui avait
-appartenu à celui qu'il avait condamné.
-
-Ce ne fut pas sans peine que les deux amis triomphèrent de la
-résistance des gardes. Nicodème était entré chez un fèvre, et, lui
-ayant emprunté tenailles et marteau, ils montèrent à la croix, en
-détachèrent Jésus. Joseph le prit entre ses bras, le posa doucement à
-terre, replaça convenablement les membres, et les lava le mieux qu'il
-put. Pendant qu'il les essuyait, il vit le sang divin couler des
-plaies; et, se souvenant de la pierre qui s'était fendue en recevant
-le sang que la lance de Longin[49] avait fait jaillir, il courut à son
-vase, et recueillit les gouttes qui s'échappaient des flancs, de la
-tête, des mains et des pieds: car il pensait qu'elles y seraient
-conservées avec plus de révérence que dans tout autre vaisseau. Cela
-fait, il enveloppa le corps d'une toile fine et neuve, le déposa dans
-un coffre qu'il avait fait creuser pour son propre corps, et le
-recouvrit d'une autre pierre que nous désignons sous le nom de tombe.
-
-[Note 49: Le nom grec de lance est [Grec: logchê], d'où l'on
-a fait Longin, nom propre du soldat qui avait ouvert de sa _lance_ le
-côté de Notre-Seigneur.]
-
-Jésus, le lendemain de sa mort, descendit en enfer pour délivrer les
-bonnes gens; puis il ressuscita, se montra à Marie la Madeleine, à ses
-disciples, à d'autres encore. Plusieurs morts, rappelés à la vie,
-eurent permission de visiter leurs amis avant de prendre place au
-Ciel. Voilà les Juifs bien émus, et les soldats chargés de garder le
-sépulcre bien inquiets du compte qu'ils auraient à rendre. Pour
-échapper au châtiment, ils résolurent de s'emparer de Nicodème et de
-Joseph et de les faire mourir; puis, si l'on venait leur demander ce
-qu'ils avaient fait de Jésus, ils convinrent de répondre que c'était
-aux deux Juifs chargés de le garder de dire ce qu'il était devenu[50].
-
-[Note 50: Cette circonstance se trouve dans l'Évangile de Nicodème.]
-
-Mais Nicodème, averti à l'avance, parvint à leur échapper. Il n'en fut
-pas de même de Joseph, qu'ils surprirent au lit et auquel ils
-donnèrent à peine le temps de se vêtir, pour l'emmener et le faire
-descendre à force de coups dans une tour secrète et profonde. L'entrée
-de la tour une fois scellée, il ne devait plus jamais être question de
-lui.
-
-Mais au besoin voit-on le véritable ami. Jésus lui-même descendit dans
-la tour, et se présenta devant Joseph, tenant à la main le vase où son
-divin sang avait été recueilli. «Joseph,» dit-il, «prends confiance.
-Je suis le Fils de Dieu, ton Sauveur et celui de tous les
-hommes.»--«Quoi!» s'écria Joseph, «seriez-vous le grand prophète qui
-prit chair en la vierge Marie, que Judas vendit trente deniers, que
-les Juifs mirent en croix, et dont ils m'accusent d'avoir volé le
-corps?--Oui; et pour être sauvé il te suffit de croire en moi.--Ah!
-Seigneur,» répondit Joseph, «ayez pitié de moi; me voici enfermé dans
-cette tour, je dois y mourir de faim. Vous savez combien je vous ai
-aimé; je n'osais vous le dire, par la crainte de n'en être pas cru,
-dans la mauvaise compagnie que je hantais.--Joseph,» dit
-Notre-Seigneur, «j'étais au milieu de mes amis et de mes ennemis. Tu
-étais des derniers, mais je savais qu'au besoin tu me viendrais en
-aide, et, si tu n'avais pas servi Pilate, tu n'aurais pas obtenu le
-don de mon corps.--Ah! Seigneur, ne dites pas que j'aie pu recevoir un
-si grand don.--Je le dis, Joseph, car je suis aux bons comme les bons
-sont à moi. Je viens à toi plutôt qu'à mes disciples, parce qu'aucun
-d'eux ne m'a autant aimé que toi et n'a connu le grand amour que je
-t'ai porté: tu m'as détaché de la croix, sans vaine gloire, tu m'as
-secrètement aimé, je t'ai chéri de même, et je t'en laisse un précieux
-témoignage en te rapportant ce vase, que tu garderas jusqu'au moment
-où je t'apprendrai comment tu devras en disposer.»
-
-Alors Jésus-Christ lui tendit le saint vaisseau en ajoutant:
-«Souviens-toi que trois personnes devront en avoir la garde, l'une
-après l'autre. Tu le posséderas le premier, et, comme tu as droit à
-de bonnes soudées, jamais on n'offrira le sacrifice sans faire mémoire
-de ce que tu fis pour moi.
-
-«--Seigneur,» reprit Joseph, «veuillez m'éclaircir ces paroles.
-
-«--Tu n'as pas oublié le jeudi où je fis la Cène chez Simon avec mes
-disciples. En bénissant le pain et le vin, je leur dis qu'ils
-mangeaient ma chair avec le pain, et qu'ils buvaient mon sang avec le
-vin. Or il sera fait mémoire de la table de Simon en maints pays
-lointains: l'autel sur lequel on offrira le sacrifice sera le sépulcre
-où tu me déposas; le corporal sera le drap dont tu m'avais enveloppé;
-le calice rappellera le vase où tu recueillis mon sang; enfin le
-plateau (ou patène) posé sur le calice signifiera la pierre dont tu
-scellas mon sépulcre.
-
-«Et maintenant, tous ceux auxquels il sera donné de voir d'un coeur
-pur le vase que je te confie, seront des miens: ils auront
-satisfaction de coeur et joie perdurable. Ceux qui pourront apprendre
-et retenir certaines paroles que je te dirai auront plus de pouvoir
-sur les gens, et plus de crédit près de Dieu. Ils n'auront jamais à
-craindre d'être déchus de leurs droits, d'être mal jugés, et d'être
-vaincus en bataille, quand leur cause sera juste.»
-
-«Je n'oserais,» dit ici Robert de Boron, conter ni transcrire les
-hautes paroles apprises à Joseph, et je ne le pourrais faire, quand
-j'en aurais la volonté, si je n'avais par-devers moi le grand livre,
-écrit par les grands clercs, et où l'on trouve le grand secret nommé
-le Graal.»
-
-Jésus-Christ ne quitta pas Joseph sans l'avertir qu'il serait un jour
-affranchi de sa prison. Il y demeura plus de quarante ans; on l'avait
-complétement oublié en Judée, quand arriva dans la ville de Rome un
-pèlerin, jadis témoin de la prédication, des miracles et de la mort de
-Jésus. L'hôte qui l'hébergeait lui apprit que Vespasien, le fils de
-l'Empereur, était atteint d'une affreuse lèpre qui le forçait à vivre
-séparé de tous les vivants. Il était renfermé dans une tour sans
-fenêtre et sans escalier, et chaque jour on déposait sur une étroite
-lucarne le manger qui le soutenait. «Ne sauriez-vous,» ajouta l'hôte,
-«indiquer un remède à sa maladie?--Non,» répondit le pèlerin, «mais je
-sais qu'au pays d'où je viens, il y avait dans ma jeunesse un grand
-prophète qui guérissait de tous les maux. Il se nommait Jésus de
-Nazareth. Je l'ai vu redressant les boiteux, illuminant les aveugles,
-rendant sains les gens pourris de lèpre. Les Juifs le firent mourir;
-mais, s'il vivait encore, je ne doute pas qu'il n'eût le pouvoir de
-guérir Vespasien.»
-
-L'hôte alla conter le tout à l'Empereur, qui voulut entendre lui-même
-le pèlerin. Il apprit de lui que la chose s'était passée en Judée,
-dans la partie romaine de la contrée soumise à l'autorité de Pilate.
-«Sire,» dit le pèlerin, «envoyez de vos plus sages conseillers pour
-enquerre; et, si je suis trouvé menteur, faites-moi trancher la tête.»
-
-Les messagers furent envoyés avec recommandation, dans le cas où les
-récits du pèlerin seraient trouvés sincères, de chercher les objets
-qui pouvaient avoir appartenu au prophète injustement condamné.
-
-Pilate, auquel ils s'adressèrent, leur raconta les enfances de Jésus,
-ses miracles, la haine des Juifs, les vains efforts qu'il avait faits
-pour l'arracher de leurs mains, l'eau qu'il avait demandée pour
-protester contre sa condamnation et le don fait à l'un de ses
-chevaliers du corps du prophète. «J'ignore,» ajouta-t-il, «ce que
-Joseph est devenu: personne ne m'en a parlé, et peut-être les Juifs
-l'ont-ils tué, noyé, ou mis en prison.»
-
-L'enquête faite en présence des Juifs justifia le récit de Pilate, et
-les messagers, ayant demandé si l'on n'avait pas conservé quelque
-objet venant de Jésus: «Il y a,» répondit un Juif, «une vieille femme
-nommé Verrine qui garde son portrait; elle demeure dans la rue de
-l'École.»
-
-Pilate la fit venir, et, tout bailli qu'il était, fut contraint de se
-lever, quand elle parut devant lui. La pauvre femme, effrayée et
-craignant un mauvais parti, commença par nier qu'elle eût un portrait;
-mais, quand les messagers l'eurent assurée de leurs bonnes intentions
-et lui eurent appris qu'il s'agissait pour eux de trouver un remède à
-la lèpre du fils de l'Empereur, elle dit: «Pour rien au monde je ne
-vendrais ce que je possède: mais, si vous jurez de me le laisser,
-j'irai volontiers à Rome avec vous et j'y porterai l'image.»
-
-Les messagers promirent ce que Verrine souhaitait et demandèrent à
-voir la précieuse image. Elle alla ouvrir une huche, en tira une
-guimpe, et, l'ayant couverte de son manteau, revint bientôt vers les
-envoyés de Rome, qui se levèrent comme avait fait auparavant Pilate.
-«Écoutez,» dit-elle, «comment je la reçus: je portais ce morceau de
-fine toile entre les mains, quand je fis rencontre du prophète que les
-Juifs menaient au supplice. Il avait les mains liées d'une courroie
-derrière le dos. Ceux qui le conduisaient me prièrent de lui essuyer
-le visage, je m'approchai, je passai mon linge sur son front
-ruisselant de sueur, puis je le suivis: on le frappait à chaque pas
-sans qu'il exhalât de plaintes. Rentrée dans ma maison, je regardai
-mon drap, et j'y vis l'image du saint prophète.»
-
-Verrine partit avec les messagers. Arrivée devant l'Empereur, elle
-découvrit l'image, et l'Empereur s'inclina par trois fois, bien qu'il
-n'y eût là ni bois, ni or, ni argent[51]. Jamais il n'avait vu d'image
-aussi belle. Il la prit, la posa sur la lucarne qui tenait à la tour
-de son fils, et Vespasien n'eut pas plutôt arrêté les yeux sur elle
-qu'il se trouva revenu dans la plus parfaite santé.
-
-[Note 51: La peinture, au douzième siècle, employait constamment l'or
-sur les tablettes qui recevaient le dessin et la couleur, soit pour
-remplir les fonds, soit pour varier les vêtements.]
-
-Ne demandez pas si le pèlerin et Verrine furent grandement récompensés
-de ce qu'ils avaient dit et fait. «L'image fut conservée à Rome comme
-relique précieuse; on la vénère encore aujourd'hui sous le nom de la
-_Véronique_.» Pour le jeune Vespasien, son premier voeu fut de
-témoigner de sa reconnaissance, en vengeant le prophète auquel il
-devait la santé. L'Empereur et lui parurent bientôt en Judée à la tête
-d'une armée nombreuse. Pilate fut mandé, et, pour prévenir la défiance
-des Juifs, Vespasien le fit conduire en prison comme accusé d'avoir
-voulu soustraire Jésus au supplice. Les Juifs, persuadés qu'on
-entendait les récompenser, vinrent à qui mieux mieux se vanter d'avoir
-eu grande part à la mort de Jésus. Quel ne fut pas leur effroi quand
-ils se virent eux-mêmes saisis et chargés de chaînes! L'Empereur fit
-attacher à la queue des chevaux indomptés trente des plus coupables.
-«Rendez-nous le prophète Jésus,» leur dit-il, «ou nous vous traiterons
-tous de même.» Ils répondirent: «Nous l'avions laissé prendre par
-Joseph, c'est à Joseph seul qu'il faudrait le demander.» Les
-exécutions continuèrent; il en mourut un grand nombre. «Mais,» dit un
-d'entre eux, «m'accorderez-vous la vie si j'indique où l'on a mis
-Joseph?»--«Oui,» dit Vespasien, «tu éviteras à cette condition la
-torture et conserveras tes membres.» Le Juif le conduisit au pied de
-la tour où Joseph était enfermé depuis quarante-deux ans. «Celui,» dit
-Vespasien, «qui m'a guéri, peut bien avoir conservé la vie de son
-serviteur. Je veux pénétrer dans la tour.»
-
-On ouvre la tour, il appelle; personne ne répond. Il demande une
-longue corde, et se fait descendre dans les dernières profondeurs;
-alors il aperçoit un rayon lumineux et entend une voix: «Sois le
-bienvenu, Vespasien! que viens-tu chercher ici?--Ah! Joseph,» dit
-Vespasien en l'embrassant, «qui donc a pu te conserver la vie et me
-rendre la santé?»--«Je te le dirai,» répond Joseph, «si tu consens à
-suivre ses commandements.»--«Me voici prêt à les entendre. Parle.
-
-«--Vespasien, le Saint-Esprit a tout créé, le ciel, la terre et la
-mer, les éléments, la nuit, le jour et les quatre vents. Il a fait
-aussi les archanges et les anges. Parmi ces derniers il s'en trouva de
-mauvais, pleins d'orgueil, de colère, d'envie, de haine, de mensonge,
-d'impureté, de gloutonnerie. Dieu les précipita des hauteurs du ciel;
-ce fut une pluie épaisse qui dura trois jours et trois nuits[52]. Ces
-mauvais anges formaient trois générations: la première est descendue
-en Enfer: leur soin est de tourmenter les âmes. La seconde s'est
-arrêtée sur la terre: ils s'attachent aux femmes et aux hommes pour
-les perdre et les mettre en guerre avec leur Créateur; ils tiennent
-registre de nos péchés afin qu'il n'en soit rien oublié. Ceux de la
-troisième génération séjournent dans l'air: ils prennent diverses
-formes, usent de flèches et de lances, dont ils percent les âmes des
-hommes pour les détourner de la droite voie. Telle est leur
-généalogie. Pour les anges demeurés fidèles, ils ont leur hôtel dans
-le ciel et ne sont plus soumis à la tentation des mauvais esprits.»
-
-[Note 52: Milton, je ne sais d'après quelle autorité, a prolongé de
-six jours le temps que les mauvais anges mirent à descendre du haut
-des cieux dans le fond des enfers:
-
- Nine times the space that measures day and night
- To mortal men, he with his horrid crew
- Lay vainquished, rolling in the fiery gulf...
-
- (Book I.)]
-
-Joseph dit ensuite comment, pour combler le vide laissé dans le
-Paradis par la désobéissance des anges, Dieu avait créé l'homme et la
-femme; comment le grand Ennemi, ne le pouvant souffrir, avait ménagé
-la chute de nos premiers parents, et comment il se croyait assuré de
-les entraîner dans le même abîme, le Paradis ne pouvant supporter la
-moindre souillure. Mais Dieu avait envoyé son Fils sur la terre pour
-fournir la rançon exigée par la Justice. «C'est ce Fils que les Juifs
-ont fait mourir, qui nous a rachetés des tourments d'Enfer, qui m'a
-sauvé et qui t'a guéri. Crois donc à ses commandements, et reconnais
-que Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, sont une seule et même chose.»
-
-Vespasien n'hésita pas à confesser les vérités qu'on lui apprenait. Il
-remonta, fit dépecer la tour, d'où sortit Joseph entièrement sain de
-corps et d'esprit. «Voici Joseph que vous réclamez,» dit-il aux
-Juifs, «c'est à vous maintenant à me rendre Jésus-Christ.» Ils ne
-surent que répondre, et Vespasien ne tarda plus à faire d'eux bonne et
-sévère justice. On cria par son ordre qu'il donnerait trente Juifs
-pour un denier à qui voudrait les acheter. Quant à celui qui avait
-indiqué la prison de Joseph, on le fit entrer en mer avec toute sa
-famille dans un vaisseau sans agrès qui les porta là où Dieu voulut
-les conduire.
-
-C'est ainsi que Vespasien vengea la mort de Notre-Seigneur.
-
-Or Joseph avait une soeur appelée Enigée, mariée à un Juif nommé Bron:
-les deux époux, en apprenant que Joseph était encore vivant,
-accoururent et lui crièrent merci. «Ce n'est pas à moi qu'il la faut
-demander, mais à Jésus ressuscité, auquel vous devez croire.» Ils
-accordèrent tout ce qu'on voulait et décidèrent leurs amis à suivre
-leur exemple. «Et maintenant,» dit Joseph, «si vous êtes sincères,
-vous abandonnerez vos demeures, vos héritages; vous me suivrez et nous
-quitterons le pays.» Ils répondirent qu'ils étaient prêts à
-l'accompagner partout où il voudrait les conduire.
-
-Joseph les mena en terres lointaines; ils y demeurèrent un grand
-espace de temps, fortifiés par ses bons enseignements. Ils
-s'adonnaient à la culture des champs. D'abord tout alla comme ils
-voulaient, tout prospérait chez eux; mais un temps vint où Dieu parut
-se lasser de les favoriser; rien ne répondait plus à leurs espérances.
-Les blés se desséchaient avant de mûrir, et les arbres cessaient de
-donner des fruits. C'était la punition du vice d'impureté auquel
-plusieurs d'entre eux s'abandonnaient. Dans leur affliction, il
-s'adressèrent à Bron, le beau-frère de Joseph, et le prièrent
-d'obtenir de Joseph qu'il voulût bien leur dire si leur malheur venait
-de leurs péchés ou des siens.
-
-Joseph eut alors recours au saint vaisseau. Il s'agenouilla tout en
-larmes, et, après une courte oraison, pria l'Esprit-Saint de lui
-apprendre la cause de la commune adversité. La voix du Saint-Esprit
-répondit: «Joseph, le péché ne vient pas de toi; je vais t'apprendre à
-séparer les bons des mauvais. Souviens-toi qu'étant à la table de
-Simon, je désignai le disciple qui devait me trahir. Judas comprit sa
-honte et cessa de converser avec mes disciples. À l'imitation de la
-Cène, tu dresseras une table, tu commanderas à Bron, l'époux de ta
-soeur Enigée, d'aller pêcher dans la rivière voisine et de rapporter
-ce qu'il y prendra. Tu placeras le poisson devant le vase couvert
-d'une toile, justement au milieu de la table. Cela fait, tu appelleras
-ton peuple; quand tu seras assis précisément à la place que
-j'occupais chez Simon, tu diras à Bron de venir à ta droite, et tu le
-verras laisser entre vous deux l'intervalle d'un siége. C'est la place
-qui représentera celle que Judas avait quittée. Elle ne sera remplie
-que par le fils du fils de Bron et de ta soeur Enigée.
-
-«Quand Bron sera assis, tu diras à ton peuple que, s'ils ont gardé
-leur foi en la sainte Trinité, s'ils ont suivi les commandements que
-je leur avais transmis par ta bouche, ils peuvent venir prendre place
-et participer à la grâce que Notre-Seigneur réserve à ses amis.»
-
-Joseph fit ce qui lui était commandé. Bron alla pêcher, et revint avec
-un poisson que Joseph plaça sur la table, auprès du saint vaisseau. Puis
-Bron ayant, sans en être averti, laissé une place vide entre Joseph et
-lui, tous les autres approchèrent de la table, les uns pour s'y asseoir,
-les autres pour regretter de n'y pas trouver place. Bientôt ceux qui
-étaient assis furent pénétrés d'une douceur ineffable qui leur fit tout
-oublier. Un d'entre eux, cependant, nommé Petrus, demanda à ceux qui
-étaient restés debout s'ils ne sentaient rien des biens dont lui-même
-était rempli. «Non, rien,» répondirent-ils.--«C'est apparemment,» dit
-Petrus, «que vous êtes salis du vilain péché dont Notre-Seigneur veut
-que vous receviez la punition.»
-
-Alors, couverts de honte, ils sortirent de la maison, à l'exception
-d'un seul, nommé Moïse, qui fondait en larmes et faisait la plus laide
-chère du monde. Joseph cependant commanda à ses compagnons de revenir
-chaque jour participer à la même grâce, et c'est ainsi que fut faite
-la première épreuve des vertus du saint vaisseau.
-
-Ceux qui étaient sortis de la maison refusaient de croire à cette
-grâce qui remplissait de tant de douceurs le coeur des autres: «Que
-sentez-vous donc?» disaient-ils en se rapprochant d'eux, «quelle est
-cette grâce dont vous nous parlez? Ce vaisseau dont vous nous vantez
-les vertus, nous ne l'avons pas vu.--«Parce qu'il ne peut frapper les
-yeux des pécheurs.--Nous laisserons donc votre compagnie; mais que
-pourrons-nous dire à ceux qui demanderont pourquoi nous vous avons
-quittés?--Vous direz que nous autres sommes restés en possession de la
-grâce de Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit.--Mais comment
-désignerons-nous le vase qui semble vous tant agréer?--Par son droit
-nom,» répondit Petrus, «vous l'appellerez _Gréal_, car il ne sera
-jamais donné à personne de le voir sans le prendre en _gré_, sans en
-ressentir autant de plaisir que le poisson quand de la main qui le
-tient il vient à s'élancer dans l'eau.» Ils retinrent le nom qu'on
-leur disait et le répétèrent partout où ils allèrent, et depuis ce
-temps on ne désigna le vase que sous le nom de _Graal_ ou _Gréal_.
-Chaque jour, quand les fidèles voyaient arriver l'heure de tierce, ils
-disaient qu'ils allaient à la grâce, c'est-à-dire à l'office du
-_Graal_.
-
-Or Moïse, celui qui n'avait pas voulu se séparer des autres bons
-chrétiens, et qui, rempli de malice et d'hypocrisie, séduisait le
-peuple par son air sage et la douleur qu'il témoignait, Moïse fit
-prier instamment Joseph de lui permettre de prendre place à la table.
-«Ce n'est pas moi,» dit Joseph, «qui accorde la grâce. Dieu la refuse
-à ceux qui n'en sont pas dignes. Si Moïse veut essayer de nous
-tromper, malheur à lui!--Ah! Sire,» répondent les autres, «il témoigne
-tant de douleur de ne pas être des nôtres[53], que nous devons l'en
-croire.--Eh bien!» dit Joseph, «je le demanderai pour vous.»
-
-[Note 53: C'est ici qu'un feuillet du manuscrit a été enlevé. Nous le
-suppléons à l'aide de la rédaction en prose.]
-
-Il se mit à genoux devant le Graal et demanda pour Moïse la faveur
-sollicitée.
-
-«Joseph,» répondit le Saint-Esprit, «voici le temps où sera faite
-l'épreuve du siége placé entre toi et Bron. Dis à Moïse que, s'il est
-tel qu'il le prétend, il peut compter sur la grâce et s'asseoir avec
-vous.»
-
-Joseph étant retourné vers les siens: «Dites à Moïse que, s'il est
-digne de la grâce, nul ne peut la lui ravir; mais qu'il ne la réclame
-pas s'il ne le fait de coeur sincère.--Je ne redoute rien,» répond
-Moïse, «dès que Joseph me permet de prendre siége avec vous.» Alors
-ils le conduisirent au milieu d'eux, dans la salle où la table était
-dressée.
-
-Joseph s'asseoit, Bron et chacun des autres, à leur place accoutumée.
-Alors Moïse regarde, fait le tour de la table et s'arrête devant le
-siége demeuré vide à la droite de Joseph. Il avance, il n'a plus qu'à
-s'y asseoir: aussitôt voilà que le siége et lui disparaissent comme s
-ils n'avaient jamais été, sans que le divin service soit interrompu.
-Le service achevé, Petrus dit à Joseph: «Jamais nous n'avons eu tant
-de frayeur. Dites-nous, je vous prie, ce que Moïse est devenu.--Je
-l'ignore,» répondit Joseph, «mais nous pourrons le savoir de Celui qui
-nous en a déjà tant appris.»
-
-Il s'agenouilla devant le vaisseau: «Sire, aussi vrai que vous avez
-pris chair en la vierge Marie[54] et que vous avez bien voulu
-souffrir la mort pour nous, que vous m'avez délivré de prison et que
-vous avez promis de venir à moi quand je vous en prierais,
-apprenez-moi ce que Moïse est devenu, pour que je puisse le redire aux
-gens que vous avez confiés à ma garde.»
-
-[Note 54: Ici finit la lacune dans le poëme.]
-
-«Joseph,» répondit la voix, «je t'ai dit qu'en souvenir de la trahison
-de Judas, une place doit rester vide à la table que tu fondais. Elle
-ne sera pas remplie avant la venue de ton petit-neveu, fils du fils de
-Bron et d'Enigée.
-
-«Quant à Moïse, j'ai puni son hypocrisie et l'intention qu'il avait de
-vous tromper. Comme il ne croyait pas à la grâce dont vous étiez
-remplis, il espérait vous confondre. On ne parlera plus de lui avant
-le temps où viendra le délivrer celui qui doit remplir le siége
-vide[55]. Désormais, ceux qui désavoueront ma compagnie et la tienne
-réclameront le corps de Moïse et auront grand sujet de l'accuser[56].»
-
-[Note 55: Tout cela a été changé dans la seconde composition, le
-_Saint Graal_. Ce n'est plus le petit-fils de Bron, petit-neveu de
-Joseph, qui doit remplir le siége vide, c'est Galaad, à la suite des
-temps. Avant lui, Lancelot doit ouvrir le gouffre où fut précipité
-Moïse qu'il ne délivrera pas.]
-
-[Note 56:
-
- Qui recréront ma compagnie
- Et la teue, ne doute mie,
- De Moyses se clameront
- Et durement l'accuseront.
-
-Le dernier vers jette un peu d'incertitude sur le sens. Le texte en
-prose rend ainsi le passage: _Et cil qui recroiront ma compagnie
-clameront la sepulture cors Moys_. Cet endroit semble rappeler d'un
-côté l'épître de saint Jude, vers 5 et 9; de l'autre l'Évangile saint
-Matthieu, ch. XXIII, § 1, 2 et 3:
-
-«Jésus, parlant au peuple et à ses disciples, dit:--Les Scribes et les
-Pharisiens sont sur la _chaire de Moïse_.--Observez et faites ce
-qu'ils diront, mais ne faites pas comme eux; car ils disent et ne font
-pas.»]
-
-Or Bron et Enigée avaient douze enfants qui, devenus grands, les
-embarrassèrent. Enigée pria son époux de demander à Joseph ce qu'ils
-devaient en faire.--«Je vais,» répondit Joseph, «consulter le Saint
-Vaisseau.» Il se mit à genoux, et cette fois un ange fut chargé de lui
-répondre. «Dieu,» dit-il, «fera pour tes neveux ce que tu peux
-désirer. Il leur permet à tous de prendre femmes, à la condition de se
-laisser conduire par celui d'entre eux qui n'en prendra pas.»
-
-Bron, quand ces paroles lui furent rapportées, réunit ses enfants et
-leur demanda quelle vie ils voulaient mener. Onze répondirent qu'ils
-désiraient se marier. Le père leur chercha et trouva des femmes
-auxquelles il les unit dans les formes primitives de sainte
-Église[57]. Il leur recommanda de garder loyalement la foi de mariage,
-et d'être toujours purs et unis de coeur et de pensées.
-
-[Note 57:
-
- Prisrent les selonc la viez loi,
- Tous sans orgueil et sans bufoi,
- En la forme de sainte Église.
-
- (V. 295.)]
-
-Un seul, nommé Alain, dit qu'il se laisserait écorcher avant de
-prendre femme. Bron le conduisit à son oncle Joseph, qui l'accueillit
-en riant: «Alain doit m'appartenir,» dit-il; «je vous prie, ma soeur
-et mon frère, de me le donner.»--Alors, le prenant entre ses bras: Mon
-beau neveu,» dit-il, «réjouissez-vous, Notre-Seigneur vous a choisi
-pour glorifier son nom. Vous serez le chef de vos frères, et vous les
-gouvernerez.»
-
-Il revint au Graal, pour demander comment il devait instruire son
-neveu. «Joseph,» répondit la voix, «ton neveu est sage et prêt à
-recevoir tes instructions. Tu lui feras confidence du grand amour que
-je te porte et à tous ceux qui sont endoctrinés sagement. Tu lui
-conteras comment je vins en terre pour y souffrir mort honteuse;
-comment tu lavas mes plaies et reçus mon sang dans ce vaisseau; et
-comment j'ai fait le plus précieux don à toi, à ton lignage et à tous
-ceux qui voudront mériter d'y avoir part. Grâce à ce don, vous serez
-bien accueillis partout, vous ne déplairez à personne; je soutiendrai
-votre cause dans toutes les cours, et vous n'y serez jamais condamnés
-pour des délits que vous n'aurez pas commis. Quand Alain sera instruit
-de tout cela, apporte le saint vaisseau; montre-lui le sang qui sortit
-de mon corps; avertis-le des ruses qu'emploie l'ennemi pour décevoir
-ceux que j'aime: surtout, qu'il se garde de colère, la colère aveugle
-les hommes et les éloigne de la bonne voie: qu'il se défie des
-plaisirs de la chair et n'hésite pas à glorifier mon nom devant tous
-ceux dont il approchera. Il aura la garde de ses frères et soeurs; il
-les conduira dans la contrée la plus reculée de l'Occident.
-
-«Demain, quand vous serez tous assemblés, une grande clarté descendra
-sur vous, vous apportera un bref à l'adresse de Petrus, pour l'avertir
-de prendre congé de vous. Ne lui désignez pas la route à suivre;
-lui-même vous indiquera celle qui conduit aux Vaus d'Avaron[58]; il y
-demeurera jusqu'à l'arrivée du fils d'Alain, qui lui révélera la vertu
-de ton saint vaisseau, et lui apprendra ce que Moïse est devenu.»
-
-[Note 58: Ces Vaus d'Avaron, vers Occident, rappellent les fontaines
-d'_Alaron_ que le poëme de Merlin place en Grande-Bretagne:
-
- Sic Bladudus eos, regni dum sceptra teneret,
- Constituit nomenque suæ consortis _Alaron_ (v. 873).]
-
-Joseph fit ce qui lui était commandé. Il enseigna le jeune Alain, que
-Dieu remplit de sa grâce. Il lui conta ce qu'il savait lui-même de
-Jésus-Christ et ce que la voix lui en avait encore appris.
-
-Puis, le lendemain, ils furent tous au service du Graal, et virent
-descendre du ciel une main lumineuse qui déposa le bref sur la sainte
-table. Joseph le prit, et appelant Petrus: «Beau frère, Jésus, qui
-nous racheta d'enfer, vous a nommé son messager. Voici le bref qui
-vous revêt de cet office: apprenez-nous de quel côté vous pensez
-aller.--Vers Occident,» répond Petrus, «dans une terre sauvage, nommée
-les Vaus d'Avaron; c'est là que j'attendrai tout de la bonté de Dieu.»
-
-Cependant les onze enfants de Bron, conduits par Alain qu'ils
-agréèrent pour leur guide, avaient pris congé de leurs parents. Ils se
-rendirent en terres lointaines, annonçant à tous ceux qu'ils
-rencontraient le nom de Jésus. Partout Alain gagnait la faveur de ceux
-qui l'écoutaient.
-
-Mais Petrus, cédant aux prières de ses amis, consentait à demeurer un
-jour de plus au milieu d'eux. Et l'ange du Seigneur dit à Joseph:
-«Petrus a bien fait de retarder son départ; Dieu veut le rendre témoin
-des vertus du Graal. Bron, que le Seigneur avait déjà choisi pour
-pêcher le poisson, gardera le Graal après toi. Il apprendra de toi
-comment il se doit maintenir, et quel amour Jésus-Christ eut pour toi.
-Tu lui diras les paroles douces, précieuses et saintes appelées _les
-secrets du Graal_. Puis tu lui remettras le saint vaisseau, et
-désormais ceux qui voudront lui donner son vrai nom l'appelleront _le
-Riche Pêcheur_.»
-
-Puis l'ange du Seigneur ajouta: «Tous tes compagnons doivent se
-diriger vers l'Occident: Bron, le Riche Pêcheur, prendra la même route
-et s'arrêtera où le coeur lui dira. Il y attendra le fils de son fils,
-pour lui remettre le vase et la grâce attachée à sa possession.
-Celui-ci en sera le dernier dépositaire. Ainsi se trouvera accompli le
-symbole de la bienheureuse Trinité, par les trois prud'hommes qui
-auront eu le vase en garde. Pour toi, après avoir remis le Graal à
-Bron, tu quitteras le siècle et entreras dans la joie perdurable
-réservée aux amis de Dieu[59].»
-
-[Note 59: Il y a une sorte de contradiction entre ces vers:
-
- Et tu, quant tout ce fait aras,
- Dou siecle te départiras,
- Si venras en parfaite joie
- Qui as boens est et si est moie;
- Ce est en pardurable vie.... (V. 3395.)
-
-et ce qu'on lit plus loin, après le récit du départ de Bron:
-
- Ainsi Joseph se demoura...
- En la terre là ù fu nez:
- Et Joseph si est demourés. (V. 3455.)
-
-Mais ces derniers vers sont transposés et peut-être sottement ajoutés.
-En tous cas, que Joseph soit retourné en Syrie ou soit mort après le
-départ de Bron, d'Alain et de Petrus, un voit que Robert ne le faisait
-pas aborder en Albion.]
-
-Joseph fit ce que lui commandait la voix. Le lendemain, après le
-service du Graal, il apprit à tous ses compagnons ce qu'il avait
-entendu, à l'exception de la parole sacrée que Jésus-Christ lui avait
-révélée dans la prison; parole seulement transmise au Riche Pêcheur,
-qui la mit en écrit avec d'autres secrets que les laïques ne doivent
-pas entendre.
-
-Le troisième jour après le départ de Petrus, Bron, désormais gardien
-du Graal, dit à Joseph: «J'ai la volonté de m'éloigner, je te demande
-congé de le faire.--De grand coeur,» répond Joseph, «car ta volonté
-est celle de Dieu.» C'est ainsi qu'il se sépara du Riche Pêcheur, dont
-on a depuis tant parlé[60].
-
-[Note 60:
-
- Dont furent _puis_ maintes paroles
- Contées, qui ne sont pas folles.
-
- (V. 3457.)]
-
-Messire Robert de Boron dit: «Maintenant il conviendrait de savoir
-conter ce que devint Alain, le fils de Bron; en quelle terre il
-parvint; quel héritier put naître de lui, et quelle femme put le
-nourrir.--Il faudrait dire la vie que Petrus mena, en quels lieux il
-aborda, en quels lieux on devra le retrouver.--Il faudrait apprendre
-ce que Moïse devint, après avoir été si longuement perdu;--puis enfin
-où alla le Riche Pêcheur, où il s'arrêtera et comment on pourra
-revenir à lui.
-
-«Ces quatre choses séparées, il faudrait les réunir et les exposer,
-chacune comme elles doivent l'être: mais nul homme ne les pourrait
-assembler, s'il n'a d'abord entendu conter les autres parties de la
-grande et véridique histoire du Graal; et dans le temps où je la
-retraçais[61], avec feu monseigneur Gautier, qui était de Mont-Belial,
-elle n'avait encore été retracée par nulle personne mortelle.
-Maintenant je fais savoir à tous ceux qui auront mon oeuvre que, si
-Dieu me donne vie et santé, j'ai l'intention de reprendre ces quatre
-parties, pourvu que j'en trouve la matière en livre. Mais, pour le
-moment, je laisse non-seulement la branche que j'avais jusque-là
-poursuivie, mais même les trois autres qui en dépendaient, pour
-m'attacher à la cinquième, en promettant de revenir un jour aux
-précédentes. Car, si je négligeais d'en avertir, je ne sais personne
-au monde qui ne dût les croire perdues, et qui pût deviner pourquoi je
-les aurais laissées.»
-
-[Note 61:
-
- Et ce tens que je la _retreis_,...
- Unques _retraite_ esté n'aveit.]
-
-
-
-
-TRANSITION.
-
-
-Tel est le premier livre ou, pour mieux parler, l'introduction
-primitive de tous les Romans de la Table ronde. Après l'histoire de
-_Joseph d'Arimathie_, Robert de Boron, laissant en réserve la suite
-des aventures d'Alain, de Bron, de Petrus et de Moïse, aborde une
-autre _laisse_ ou branche, celle de _Merlin_, dont nous trouverons la
-seule forme entièrement conservée, dans le roman en prose du même nom.
-
-Mais occupons-nous d'abord du roman en prose du _Saint-Graal_,
-deuxième forme de la légende de _Joseph_ que Robert de Boron avait
-versifiée.
-
-Ce n'est plus, comme dans le poëme, un interprète plus ou moins exact
-de la légende galloise du _Graal_; c'est l'auteur du _Graal_ qui,
-parlant en son nom, va rapporter à Jésus-Christ lui-même la rédaction,
-la communication du livre.
-
-Cet auteur ne se nomme pas, et nous a donné de sa réserve trois
-raisons peu satisfaisantes. S'il se faisait connaître, dit-il, on
-aurait peine à croire que Dieu eût révélé d'aussi grands secrets à une
-personne aussi humble; on n'aurait pas pour le livre le respect qu'il
-mérite; enfin on rendrait l'auteur responsable des fautes et des
-méprises que peuvent commettre les copistes. Ces raisons, dis-je, ne
-sont pas bonnes. Dieu, qui lui ordonnait de transcrire le livre, ne
-lui avait pas en même temps recommandé de cacher son nom; s'il avait
-été jugé digne de recevoir une telle faveur, il ne devait pas prendre
-souci de ce qu'en diraient les envieux; enfin la crainte des méprises
-et des interpolations que pouvaient commettre les copistes ne devait
-pas lui causer plus d'inquiétude qu'elle n'en avait causé à Moïse, aux
-Apôtres, à tant d'auteurs sacrés ou profanes. Il ne s'est pas nommé,
-pour entourer sa prétendue révélation d'un mystère plus impénétrable;
-mais c'est là ce qu'il ne pouvait dire: seulement il eût pu se
-dispenser d'alléguer d'autres excuses.
-
-Il s'est donné pour un prêtre, retiré dans un ermitage éloigné de tous
-chemins frayés. Laissons-le maintenant parler en abrégeant son récit:
-
-«Le jeudi saint de l'année 717, après avoir achevé l'office de
-Ténèbres, je m'endormis, et bientôt je crus entendre d'une voix
-éclatante ces mots: _Éveille-toi: écoute d'une trois, et de trois
-une._ J'ouvris les yeux, je me vis entouré d'une splendeur
-extraordinaire. Devant moi se tenait un homme de la plus merveilleuse
-beauté: «As-tu bien compris mes paroles?» dit-il.--«Sire, je n'oserais
-l'assurer.--C'est la reconnaissance de la Trinité. Tu doutais que dans
-les trois personnes il n'y eût qu'une seule déité, une seule
-puissance. Peux-tu maintenant dire qui je suis?--Sire, mes yeux sont
-mortels; votre grande clarté m'éblouit, et la langue d'un homme ne
-peut exprimer ce qui est au-dessus de l'humanité.»
-
-«L'inconnu se baissa vers moi et souffla sur mon visage. Aussitôt mes
-sens se développèrent, ma bouche se remplit d'une infinité de
-langages. Mais, quand je voulus parler, je crus voir jaillir de mes
-lèvres un brandon de feu qui arrêta les premiers mots que je voulus
-prononcer. «Prends confiance,» me dit l'inconnu. «Je suis la source de
-toute vérité, la fontaine de toute sagesse. Je suis le Grand Maître,
-celui dont Nicodème a dit: _Nous savons que vous êtes Dieu._ Je viens,
-après avoir confirmé ta foi, te révéler le plus grand secret du
-monde.»
-
-«Alors il me tendit un livre qui eût aisément tenu dans le creux de la
-paume: «Je te confie,» dit-il, «la plus grande merveille que l'homme
-puisse jamais recevoir. C'est un livre écrit de ma main, qu'il faut
-lire du coeur, aucune langue mortelle ne pouvant en prononcer les
-paroles sans agir sur les quatre éléments, troubler les cieux, agiter
-les airs, fendre la terre et changer la couleur des eaux. C'est pour
-tout homme qui l'ouvrira d'un coeur pur la joie du corps et de l'âme,
-et quiconque le verra n'aura pas à craindre de mort subite, quelle que
-soit même l'énormité de ses péchés.»
-
-«La grande lumière que j'avais eu déjà tant de peine à soutenir
-s'accrut alors au point de m'aveugler. Je tombai sans connaissance,
-et, quand je sentis mes esprits revenir, je ne vis plus rien autour de
-moi, et j'aurais tenu pour songe ce qui venait de m'arriver, si je
-n'eusse retrouvé dans ma main le livre que le Grand Maître m'avait
-donné. Je me relevai alors, rempli d'une douce joie; je fis mes
-prières, puis je regardai le livre et y trouvai au premier titre:
-_C'est le commencement de ton lignage_. Après l'avoir lu jusqu'à
-Prime[62], il me sembla l'avoir à peine commencé, tant il y avait de
-lettres dans ces petites pages. Je lus encore jusqu'à Tierce, et
-continuai à suivre les degrés de mon lignage et le récit de la bonne
-vie de ceux qui m'avaient précédé. Auprès d'eux, je n'étais qu'une
-ombre d'homme, tant j'étais loin de les égaler en vertu. En avançant
-dans le livre, je lus: _Ici commence le saint Graal_. Puis, le
-troisième titre: _C'est le commencement des Peurs_. Puis un quatrième
-titre: _C'est le commencement des Merveilles_. Un éclair brilla devant
-mes yeux, suivi d'un coup de tonnerre. La lumière persista, je n'en
-pus soutenir l'éclat, et tombai une seconde fois sans connaissance.
-
-[Note 62: Six heures du matin.--_Tierce_ répond à neuf; _Sexte_,
-_None_ et _Vêpres_ à midi, trois et six heures.]
-
-«J'ignore combien de temps je demeurai ainsi. Quand je me relevai, je
-me trouvai dans une obscurité profonde. Peu à peu le jour revint, le
-soleil reprit sa clarté, je me sentis pénétré des odeurs les plus
-délicieuses, et j'entendis les plus doux chants que j'eusse encore
-entendus; les voix d'où ils partaient semblaient me toucher, mais je
-ne les voyais ni ne pouvais les atteindre. Elles louaient
-Notre-Seigneur et disaient en refrain: _Honneur et gloire au Vainqueur
-de la mort, à la source de la vie perdurable_!
-
-«Ces paroles huit fois répétées, les voix s'arrêtèrent; j'entendis un
-grand bruissement d'ailes, suivi d'un parfait silence: il ne resta que
-les parfums dont la douceur me pénétrait.
-
-«None arriva, je me croyais encore aux premières lueurs du matin.
-Alors je fermai le livre et commençai le service du vendredi saint.
-On ne consacre pas ce jour-là, parce que Notre-Seigneur l'a choisi
-pour y mourir. En présence de la réalité, on ne doit pas recourir à la
-figure; et, si l'on consacre les autres jours, c'est en mémoire du
-vrai sacrifice du vendredi[63].
-
-[Note 63: «Car là où la vérité vient, la figure doit arrières estre
-mise. Les autres jours sacre-l'en en remembrance de ce que il fu
-sacrefiés. Mais à celui jour du saint venredi fu-il veraiement
-sacrefiés; car il n'i a point de senifiance, puis que li jours est
-venus que il fu voirement sacrefiés.»]
-
-«Comme je me disposais à recevoir mon Sauveur et que j'avais déjà fait
-trois parts de pain, un ange vint, me prit par les mains et me dit:
-«Tu ne dois pas employer ces trois parts, avant d'avoir vu ce que je
-vais te montrer.» Alors il m'éleva dans les airs, non en corps, mais
-en esprit, et me transporta dans un lieu où je fus inondé d'une joie
-que nulles langues ne sauraient exprimer, nulles oreilles entendre,
-nuls coeurs ressentir. Je ne mentirais pas en disant que j'étais au
-troisième ciel où fut transporté saint Paul; mais, pour n'être pas
-accusé de vanité, je dirai seulement que là me fut découvert le grand
-secret que, suivant saint Paul, aucune parole humaine ne pourrait
-exprimer. L'ange me dit: «Tu as vu de grandes merveilles, prépare-toi
-à la vue de plus grandes.» Il me porta plus haut encore, dans un lieu
-cent fois plus clair que le verre, et cent fois plus étincelant de
-couleurs. Là j'eus vision de la Trinité, de la distinction du Père, du
-Fils et du Saint-Esprit, et de leur réunion dans une même forme, une
-même déité, une même puissance. Que les envieux ne me reprochent pas
-d'aller ici contre l'autorité de saint Jean l'Évangéliste, quand il
-nous a dit que _les yeux mortels ne verront et ne pourront voir jamais
-le Père éternel_; car saint Jean entendait les yeux du corps, tandis
-que l'âme peut voir, quand elle est séparée du corps, ce que le corps
-l'empêcherait d'apercevoir.
-
-«Comme j'étais en telle contemplation, je sentis le firmament
-trembler, au bruit du plus éclatant tonnerre. Une infinité de Vertus
-célestes entourèrent la Trinité, puis se laissèrent tomber comme en
-pâmoison. L'ange alors me prit et me ramena où il m'avait pris. Avant
-de rendre à mon âme son enveloppe ordinaire, il me demanda si j'avais
-vu de grandes merveilles.--«Ah! si grandes,» répondis-je, «que nulle
-langue ne pourrait les raconter.--Reprends donc ton corps, et,
-maintenant que tu n'as plus de doutes sur la Trinité, va dignement
-recevoir celui que tu as appris à connaître.»
-
-L'ermite, ainsi rentré en possession de son corps, ne vit plus
-l'ange, mais seulement le livre, qu'il lut après avoir communié et
-qu'il déposa dans la châsse où l'on enfermait la boîte aux hosties. Il
-ferma le coffre à la clef, retourna dans son _habitacle_, et ne voulut
-plus toucher au livre avant d'avoir chanté le service de Pâques. Mais
-quelle fut sa surprise et sa douleur quand, après l'office, il ouvrit
-la châsse et ne l'y retrouva plus, quoique la porte n'en eût pas été
-défermée! Bientôt une voix lui apporta ces paroles: «Pourquoi
-t'étonner que ton livre ne soit plus où tu l'avais enfermé? Dieu
-n'est-il pas sorti du sépulcre sans en remuer la pierre? Voici ce que
-le Grand Maître te commande: demain matin, après avoir chanté la
-messe, tu déjeuneras, puis entreras dans le sentier qui mène au grand
-chemin. Ce chemin te conduira à celui de la Prise, auprès du Perron.
-Tu te détourneras un peu et prendras vers la droite le sentier qui
-conduit au carrefour des Huit Voies, dans la plaine de Valestoc.
-Arrivé à la fontaine de Pleurs, où fut jadis la grande tuerie, tu
-trouveras une bête étrange chargée de te guider. Quand tes yeux la
-perdront de vue, tu entreras dans la terre de Norgave[64], et là sera
-le terme de ta quête.»
-
-[Note 64: Je n'ai retrouvé la trace d'aucun de ces noms de lieu. Je
-suis assez disposé à les croire défigurés.]
-
-«Le lendemain,» reprend ici l'ermite, «je fis ce qui m'était commandé.
-Je sortis de mon habitacle en faisant le signe de la croix sur la
-porte et sur moi. Je passai le Perron, arrivai au Val des morts, que
-je reconnus aisément pour y avoir autrefois vu combattre les deux
-meilleurs chevaliers du monde. Je marchai pendant une lieue
-galloise[65] et j'arrivai au carrefour: devant moi, sur le bord d'une
-fontaine, s'élevait une croix, et sous la croix gisait la bête dont
-l'ange m'avait parlé. En me voyant, elle se leva; plus je la
-regardais, moins je reconnaissais sa nature. Elle avait la tête et le
-cou d'une brebis, de la blancheur de la neige tombée. Ses pieds, ses
-jambes, étaient d'un chien noir, sa croupe et son corps d'un renard,
-son poil et sa queue d'un lion. Dès qu'elle me vit faire le signe de
-la croix, elle se leva, gagna le carrefour et prit à droite la
-première voie. Je la suivis d'aussi près que mon âge et ma faiblesse
-le permettaient: à l'heure de Vêpres, elle quitta le grand chemin
-frayé pour aborder une longue coudrière, dans laquelle elle marcha
-jusqu'à la chute du jour. Alors nous nous enfonçâmes dans une vallée
-profonde ombragée d'une épaisse forêt. Nous arrivâmes ainsi devant
-une loge[66]: à la porte se tenait un vieillard en habit de religion.
-Le prud'homme en me voyant ôta son chaperon, se mit à genoux, et
-demanda ma bénédiction.--«Je suis,» lui dis-je, «un pécheur comme
-vous, et ne puis vous la donner.» Mais j'eus beau faire, il ne se leva
-qu'après avoir été béni. Alors il me prit par la main, me conduisit
-dans sa loge et me fit partager son repas. J'y reposai la nuit, et le
-lendemain, après avoir chanté, comme le bon homme m'en avait prié, je
-me remis en chemin, et trouvai à la fin de l'enclos la bête qui
-m'avait conduit jusque-là. Je continuai à la suivre dans la forêt, et
-nous arrivâmes, vers midi, dans une belle lande[67]: là s'élevait le
-Pin dit _des aventures_, sous lequel coulait une belle fontaine, dont
-le sable était rouge comme feu ardent, et l'eau froide comme glace.
-Chaque jour elle devenait à trois reprises verte comme émeraude et
-amère comme fiel. La bête se coucha sous le Pin: comme j'allais
-m'asseoir auprès d'elle, je vis venir à moi sur un cheval en sueur un
-valet qui, descendant près de la fontaine, détacha de son cou une
-toile et me dit à genoux: «Madame vous salue, celle qui dut au
-Chevalier au cercle d'or sa délivrance[68], le jour que celui que bien
-connaissez vit la grande merveille. Elle vous envoie à manger.» Il
-développa la toile, en tira des oeufs, un gâteau blanc et chaud, un
-hanap et un barillet plein de cervoise. Je mangeai avec appétit, puis
-je dis au valet de recueillir ce qui restait et de le reporter à la
-dame en lui rendant grâce de son envoi.
-
-[Note 65: «Une lieuve galesche.» Je crois que ces lieues sont les
-milles, dont les Anglais ont le bon sens de préférer le nom
-traditionnel à celui de _double kilomètre_.]
-
-[Note 66: Ancien synonyme de petit logis. Il est encore usité par les
-bûcherons et forestiers.]
-
-[Note 67: Ce mot reviendra si souvent qu'il faut le conserver: c'est
-une terre non cultivée, comme il y en avait tant alors.]
-
-[Note 68: «Requéist de sa perde» (ms. 759), «reçut» ms. 747.]
-
-«Le valet s'éloigna, et je repris mon chemin à la suite de la bête.
-Nous sortîmes du bois au déclin du jour, et arrivâmes à un carrefour,
-devant une croix de bois. Là s'arrêta la bête: j'entendis un bruit de
-chevaux, puis parurent trois chevaliers. «Bien êtes-vous venu!» me dit
-le premier en descendant; il me prit par la main, me pria de venir
-héberger chez lui. «Emmenez les chevaux,» dit-il à son écuyer. Je
-suivis les deux chevaliers jusqu'à l'hôtel. Le premier crut me
-reconnaître à un signe que j'avais sur moi; il m'avait vu dans un lieu
-qu'il me nomma. Mais je ne voulus rien lui dire de ce que j'avais en
-pensée, si bien qu'il n'insista pas et se contenta de me recevoir
-aussi bien que possible.
-
-«Je repartis le matin, et reconnus la bête à la porte de mon hôte, en
-prenant congé. Vers l'heure de Tierce, nous trouvâmes une voie qui
-conduisait à l'issue de la forêt, et je vis, au milieu d'une grande
-prairie, une belle église appuyée sur de grands bâtiments, devant une
-eau qu'on appelait le _Lac de la Reine_. Dans l'église étaient de
-belles nonnes qui chantaient l'office de tierce à haute et agréable
-voix. Elles m'accueillirent, me firent chanter à mon tour, puis me
-donnèrent à déjeuner; mais en vain me prièrent-elles de séjourner: je
-pris congé d'elles et rentrai dans la forêt à la suite de la bête.
-Quand vint le soir, je jetai les yeux sur une dalle au bord du chemin;
-et j'y aperçus des lettres fermées que je m'empressai de déplier; j'y
-lus: «Le Grand Maître te mande que tu achèveras ta quête, cette nuit
-même.» Je me tournai vers la bête, et ne la vis plus; elle avait
-disparu. Je me repris à lire les lettres où j'appris ce qui me restait
-à faire.
-
-«La forêt commençait à s'éclaircir: sur un tertre à demi-lieue de
-distance s'élevait une belle chapelle, d'où j'entendis partir une
-clameur épouvantable. Je hâtai le pas, j'arrivai à la porte, en
-travers de laquelle était étendu de son long un homme entièrement
-pâmé. Je fis devant son visage le signe de la croix; il se leva, et je
-m'aperçus à ses yeux égarés qu'il avait le diable au corps. Je dis au
-démon de sortir, mais il me répondit qu'il n'en ferait rien, qu'il
-était venu de par Dieu, et que de par Dieu seul il sortirait. J'entrai
-alors dans la chapelle, et la première chose que je vis sur l'autel
-fut le livre que je cherchais. J'en rendis grâce à Notre-Seigneur et
-le portai devant le forcené. Le diable alors se prit à hurler:
-«N'avance pas davantage,» criait-il, «je vois bien qu'il me faut
-partir; mais je ne le puis, à cause du signe de la croix que tu as
-fait sur la bouche de cet homme.»--«Cherche,» répondis-je, «une autre
-issue.» Il s'échappa par le bas, en poussant des hurlements hideux,
-comme s'il eût renversé sur son passage tous les arbres de la forêt.
-Je pris alors entre mes bras le forcené, et le portai devant l'autel,
-où je le gardai toute la nuit. Le matin je lui demandai ce qu'il
-voulait manger.--«Ma nourriture ordinaire.--Et quelle est-elle?--Des
-herbes, des racines, des fruits sauvages. Voilà trente-trois ans que
-je suis ermite, et depuis neuf ans je n'ai pas mangé autre chose.»
-
-«Je le laissai, pour dire mes heures et chanter ma messe: quand je
-revins, il dormait; je m'assis près de lui et je cédai au sommeil. Je
-crus voir en dormant un vieillard qui, passant devant moi, déposait
-pommes et poires dans mon giron. Je trouvai à mon réveil ce
-vieillard, qui en me donnant de ses fruits m'annonça que, tous les
-jours de ma vie, le Grand Maître me ferait le même envoi. Je réveillai
-l'autre prud'homme et lui présentai un fruit qu'il mangea
-très-volontiers, comme celui qui de longtemps n'avait rien pris. Je
-restai huit jours avec lui, ne trouvant rien que de bon dans ce qu'il
-disait et faisait. En prenant congé, il m'avoua que le démon s'était
-emparé de lui pour le seul péché qu'il eût commis depuis qu'il avait
-pris l'habit religieux. Voyez un peu la justice de Notre-Seigneur: ce
-prud'homme le servait depuis trente-trois ans le mieux qu'il pouvait;
-pour un seul péché, le démon prit possession de lui, et, s'il était
-mort sans l'avoir confessé, il serait devenu la proie de l'enfer;
-tandis que le plus méchant homme, s'il fait à la fin de ses jours une
-bonne confession, rentre pour jamais en grâce avec Dieu, et monte dans
-le Paradis.
-
-«Je repris le chemin de mon ermitage avec le livre qui m'était rendu.
-Je le déposai dans la châsse où d'abord je l'avais mis; je fis le
-service de Vêpres et Complies, je mangeai ce que le Seigneur me fit
-apporter, puis je m'endormis. Le Grand Maître vint à moi durant mon
-somme et me dit: «Au premier jour ouvrable de la semaine qui commence
-demain, tu te mettras à la transcription du livret que je t'ai donné;
-tu finiras avant l'Ascension. Le monde en sera saisi ce jour-là même
-où je montai au Ciel. Tu trouveras dans l'armoire placée derrière
-l'autel ce qu'il faut pour écrire.» Le matin venu, j'allai à
-l'armoire, et j'y trouvai ce qui convient à l'écrivain, encre, plume,
-parchemin et couteau. Après avoir chanté ma messe, je pris le livre,
-et, le lundi de la quinzaine de Pâques, je commençai à écrire, en
-partant du crucifiement de Notre-Seigneur, ce que l'on va lire[69].»
-
-[Note 69: Il y a dans ce préambule plusieurs points très-obscurs qui
-pourraient bien être autant d'interpolations, et se rattacher à
-l'intention qu'avaient les Assembleurs de faire du prêtre, auteur de
-la légende latine, le fils de Nascien, ou Nascien, dont on va bientôt
-parler. Ainsi l'allusion au combat mortel «des deux plus vaillants
-chevaliers du monde,» ainsi le «chemin de Pleurs,» peuvent s'appliquer
-au dernier épisode des romans de la Table ronde. Après la mort du roi
-Artus, Nascien, ou le fils de Nascien, aurait renoncé aux armes pour
-prendre l'habit religieux, et c'est alors qu'il aurait eu la vision
-qui lui ordonnait de transcrire le livre divin du Graal. Rien n'était
-assurément plus absurde que de faire d'un prêtre du huitième siècle le
-contemporain d'autres personnages appartenant les uns au premier, les
-autres au cinquième siècle de notre ère. Mais, au temps de
-Philippe-Auguste, on ne reculait pas encore devant de pareilles
-énormités. Les siècles passés ne semblaient former qu'une seule et
-grande époque, où se réunissaient toutes les célébrités de l'histoire;
-comme dans la toile peinte par Paul Delaroche pour l'hémicycle de
-l'École des Beaux-Arts.]
-
-
-
-
-LIVRE II.
-
-
-LE
-
-SAINT-GRAAL.
-
-
-
-
-I.
-
-JOSEPH ET SON FILS JOSEPHE ARRIVENT À SARRAS.--SACRE DE
-JOSEPHE.--PREMIER SACRIFICE DE LA MESSE.
-
-
-Nous ne nous arrêterons pas sur le début du Saint-Graal: il est, à peu
-de chose près, le même que celui du poëme de Robert de Boron. Le
-romancier s'évertue pour la première fois, en supposant que Joseph
-avait été marié, que sa femme se nommait Enigée[70] et qu'il avait eu
-un fils dont le nom différait du sien par l'addition d'un _e_ final.
-Josephe, dans tout le cours du récit, dominera Joseph; il sera l'objet
-de toutes les grâces divines et le souverain pontife de la religion
-nouvelle. Baptisé par saint Philippe évêque de Jérusalem, il avait
-nécessairement plus de quarante ans quand Vespasien tira de prison son
-père.
-
-[Note 70: Non sa soeur, comme dans le poëme. Var. Éliab.]
-
-Nous quittons le poëme de Robert de Boron pour suivre les deux Joseph
-et leurs parents, nouvellement baptisés, sur le chemin qui conduit à
-Sarras, ville principale d'un royaume du même nom qui confinait à
-l'Égypte. C'est de cette ville, qui devait une des premières adopter
-la fausse religion de Mahomet, que tirent leur nom ceux qui croient
-aujourd'hui à ce faux prophète.
-
-Ils n'emportaient avec eux d'autre trésor, d'autres provisions, que la
-sainte écuelle rendue par Jésus-Christ lui-même à Joseph d'Arimathie:
-Joseph à la présence de cette précieuse relique avait dû de ne pas
-sentir la faim ni la soif: les quarante années de sa captivité
-n'avaient été qu'un instant pour lui. Avant d'arriver à Sarras, il
-avait entendu le Fils de Dieu lui commander, comme autrefois Dieu le
-Père à Moïse, de faire une arche ou châsse, pour y enfermer ce vase.
-Les chrétiens qu'il conduisait devaient faire à l'avenir leurs
-dévotions devant l'arche. À Joseph et à son fils seuls le droit de
-l'ouvrir, de regarder dans le vase, de le prendre dans leurs mains.
-Deux hommes choisis entre tous devaient porter l'arche sur leurs
-épaules, toutes les fois que la caravane serait en marche.
-
-En arrivant à Sarras, Joseph apprit que le roi du pays, Évalac le
-Méconnu, était en guerre avec le roi d'Égypte Tolomée[71], et qu'il
-venait d'être vaincu dans une grande bataille. Doué du don de
-l'éloquence, Joseph se présenta devant lui pour lui déclarer que, s'il
-voulait reprendre l'avantage sur les Égyptiens, il devait renoncer à
-ses idoles et reconnaître Dieu en trois personnes. Son discours
-présente un excellent résumé des dogmes de la foi chrétienne; rien n'y
-paraît oublié, et c'est encore la doctrine exposée dans nos
-catéchismes.
-
-[Note 71: Tolomeus ou _Tholomée_ est le nom francisé _Ptolémée_; car
-les syllabes initiales _pto_, _sta_, _spa_, _stra_, répugnaient à
-l'ancienne langue française: on supprimait alors la première consonne,
-ou on la faisait précéder de la voyelle _e_, qui rendait la
-prononciation supportable.]
-
-Évalac eut la nuit suivante une vision qui lui fit comprendre le Dieu
-trinitaire, la seconde Personne revêtue de l'enveloppe mortelle et
-conçue dans le sein d'une Vierge immaculée. Le Saint-Esprit vint en
-même temps avertir Joseph que son fils Josephe était choisi pour
-garder le saint vase; qu'il serait ordonné prêtre de la main de
-Jésus-Christ; qu'il aurait le pouvoir de transmettre le sacerdoce à
-ceux qu'il en jugerait dignes, comme ceux-ci le transmettraient à leur
-tour, dans les contrées où Dieu les établirait[72].
-
-[Note 72: «Cil qui tel ordre auront, des ores en avant le rechevront
-de Josephe par toutes les terres où je metrai et toi et ta semence.»
-Voilà le point où l'Église bretonne se séparait de l'Église
-catholique. Elle ne voulait pas que ses prélats reçussent leur
-consécration du Pape de Rome, et réclamait ce droit en faveur de
-l'archevêque d'York, élu lui-même par le peuple et le clergé breton.
-Mais cette prétention schismatique, ne menaçant pas d'être contagieuse
-et n'ayant pas empêché le souverain pontife, au moins à partir de la
-fin du dixième siècle, de présider au choix ou de sanctionner
-l'élection des prélats gallois et bretons, la cour de Rome, toujours
-sage et prudente, ne s'éleva pas contre l'exposition romanesque des
-origines de l'Église bretonne. Armée de l'incomparable autorité de
-l'Évangile: _Tu es Petrus, et super hanc petram_, etc., elle laissa
-dire les romanciers, et ne rechercha pas le livre latin sur lequel ils
-s'appuyaient sans en divulguer le texte original.]
-
-Le Saint-Esprit dit à Joseph: «Quand l'aube prochaine éclairera
-l'arche, quand tes soixante-cinq compagnons auront fait leurs
-génuflexions devant elle, je prendrai ton fils, je l'ordonnerai
-prêtre, je lui donnerai ma chair et mon sang à garder.»
-
-Et le lendemain, la même voix divine, parlant aux chrétiens
-assemblés: «Écoutez, nouveaux enfants! Les anciens prophètes eurent le
-don de mon Saint-Esprit; vous l'obtiendrez également, et vous aurez
-bien plus encore, car vous aurez chaque jour mon corps en votre
-compagnie, tel que je le revêtis sur la terre. La seule différence,
-c'est que vous ne me verrez pas en cette semblance. Ô mon serviteur
-Josephe! je t'ai jugé digne de recevoir en ta garde la chair et le
-sang de ton Sauveur. Je t'ai reconnu pour le plus pur des mortels et
-le plus exempt de péchés, le mieux dégagé de convoitise, d'orgueil et
-de mensonge: ton coeur est chaste, ton corps est vierge; reçois le don
-le plus élevé que mortel puisse souhaiter: seul tu le recevras de ma
-main, et tous ceux qui l'auront plus tard devront le recevoir de la
-tienne. Ouvre la porte de l'arche, et demeure ferme à la vue de ce qui
-te sera découvert.»
-
-Alors Josephe ouvrit l'arche en tremblant de tous ses membres.
-
-Il vit dedans un homme vêtu d'une robe plus rouge et plus éclatante
-que le feu ardent. Tels étaient aussi ses pieds, ses mains et son
-visage.
-
-Cinq anges l'entouraient, vêtus de même, et portant chacun six ailes
-flamboyantes. L'un tenait une grande croix sanglante; le second trois
-clous d'où le sang paraissait dégoutter; le troisième une lance dont
-le fer était également rouge de sang; le quatrième étendait devant le
-visage de l'homme une ceinture ensanglantée; dans la main du cinquième
-était une verge tortillée, également humide de sang. Sur une bande que
-les cinq anges tenaient développée, il y avait des lettres qui
-disaient: _Ce sont les armes avec lesquelles le Juge de tout le monde
-a vaincu la mort_; et sur le front de l'homme d'autres lettres
-blanches: _En cette forme viendrai-je juger toutes choses, au jour
-épouvantable_.
-
-La terre sous les pieds de l'homme paraissait couverte d'une rosée
-sanglante qui la rendait toute vermeille.
-
-Et l'arche semblait avoir alors dix fois sa première étendue. Les cinq
-anges circulaient sans peine dans l'intérieur autour de l'homme,
-qu'ils contemplaient les yeux remplis de larmes.
-
-Josephe, ébloui de tout ce qu'il voyait, ne put prononcer une parole;
-il s'inclina, baissa la tête et restait tout abîmé dans ses pensées,
-quand la voix céleste l'appela; aussitôt il releva le front et vit un
-autre tableau.
-
-L'homme était attaché sur la croix que tenaient les cinq anges. Les
-clous étaient entrés dans ses pieds et dans ses mains; la ceinture
-serrait le milieu de son corps, sa tête retombait sur la poitrine; on
-eût dit un homme dans les angoisses de la mort. Le fer de la lance
-pénétrait dans le côté, d'où jaillissait un ruisselet d'eau et de
-sang; sous les pieds était l'écuelle de Joseph, recueillant le sang
-qui dégouttait des mains et du côté; elle en était remplie au point de
-donner à croire qu'elle allait déborder.
-
-Puis les clous parurent se détacher, et l'homme tomber à terre la tête
-la première. Alors Josephe, d'un mouvement involontaire, se jeta en
-avant pour le soutenir: comme il avançait un pied dans l'arche, cinq
-anges s'élancèrent, les uns vibrant contre lui la pointe de leurs
-épées, les autres élevant leurs lances comme prêtes à le frapper. Il
-essaya pourtant de passer, tant il avait à coeur de venir en aide à
-celui qu'il reconnaissait déjà pour son Sauveur et son Dieu; mais la
-force invincible d'un ange le retint malgré lui.
-
-Comme il demeurait immobile, Joseph, incliné à quelque distance,
-s'inquiétait de voir son fils arrêté au seuil de l'arche: il se leva
-et se rapprocha de lui. Mais Josephe, le retenant de la main: «Ah!
-père,» dit-il, «ne me touche pas, ne m'enlève pas de la gloire où je
-suis. L'Esprit-Saint me transporte par-delà la terre.» Ces mots
-redoublèrent la curiosité du père, et, sans égard pour la défense, il
-se laissa tomber à genoux devant l'arche, en cherchant à découvrir ce
-qui se passait à l'intérieur.
-
-Il y vit un petit autel couvert d'un linge blanc sous un premier drap
-vermeil. Sur l'autel étaient posés trois clous et un fer de lance. Un
-vase d'or en forme de hanap occupait la place du milieu. La toile
-blanche jetée sur le hanap ne lui permit pas de distinguer le
-couvercle et ce qu'il enfermait. Devant l'autel, il vit trois mains
-tenir une croix vermeille et deux cierges, mais il ne sut pas
-reconnaître à quels corps ces mains appartenaient.
-
-Il entendit un léger bruit; une porte s'ouvrit et laissa voir une
-chambre dans laquelle deux anges tenaient, l'un une aiguière, l'autre
-un gettoir ou aspersoir. Après eux venaient deux autres anges portant
-deux grands bassins d'or, et à leur cou deux toiles de merveilleuse
-finesse. Trois autres portaient des encensoirs d'or illuminés de
-pierres précieuses, et de leur autre main des boîtes pleines d'encens,
-de myrrhe et d'épices dont la suave odeur se répandait à l'entour. Ils
-sortirent de la chambre les uns après les autres. Puis un septième
-ange, ayant sur son front des lettres qui disaient: _Je suis appelé la
-force du haut Seigneur_, tenait dans ses mains un drap vert comme
-émeraude qui enveloppait la sainte écuelle. Trois anges allèrent à sa
-rencontre portant des cierges dont la flamme produisait les plus
-belles couleurs du monde. Alors Josephe vit paraître Jésus-Christ
-lui-même sous l'apparence qu'il avait en pénétrant dans sa prison, et
-tel qu'il s'était levé du sépulcre. Seulement son corps était
-enveloppé des vêtements qui appartiennent au sacerdoce.
-
-L'ange chargé du gettoir puisa dans l'aiguière, et en arrosa les
-nouveaux chrétiens; mais les deux Joseph pouvaient seuls le suivre des
-yeux.
-
-Alors Joseph s'adressant à son fils: «Sais-tu maintenant, beau fils,
-quel homme conduit cette belle compagnie?--Oui, mon père; c'est celui
-dont David a dit au Psautier: «_Dieu a commandé à ses anges de le
-garder partout où il ira._»
-
-Tout le cortége passa devant eux et parcourut les détours du palais
-que le roi Évalac avait mis à leur disposition; palais que Daniel,
-jadis, dans une intention prophétique, avait appelé le Palais
-spirituel. Et quand ils arrivaient devant l'arche et avant d'y
-rentrer, chacun des anges s'inclinait une première fois pour
-Jésus-Christ, debout dans le fond; une seconde fois pour l'arche.
-
-Notre-Seigneur s'approchant alors de Josephe: «Apprends,» lui dit-il,
-«l'intention de cette eau que tu as vu jeter de part et d'autre. C'est
-la purification des lieux où le mauvais esprit a séjourné. La
-présence du Saint-Esprit les avait déjà sanctifiés, mais j'ai voulu te
-donner l'exemple de ce que tu feras, partout où mon service sera
-célébré.--Mon Seigneur,» demanda Josephe, «comment l'eau pourra-t-elle
-purifier, si elle n'est pas elle-même purifiée?--Elle le sera par le
-signe de la rédemption que tu lui imposeras, en prononçant ces
-paroles: _Que ce soit au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit!_
-
-«Maintenant je vais te conférer la grâce suprême que je t'ai promise;
-le sacrement de ma chair et de mon sang, que, cette première fois, mon
-peuple verra clairement, pour que tous puissent, devant les rois et
-les princes du monde, témoigner que je t'ai choisi pour être le
-PREMIER PASTEUR de mes nouvelles brebis, et pour établir les pasteurs
-chargés de nommer ceux qui, dans les âges suivants, gouverneront mon
-peuple. Moïse avait conduit et gouverné les fils d'Israël par la
-puissance que je lui avais donnée: de même seras-tu le guide et le
-gardien de ce nouveau peuple: ils apprendront de ta bouche comment ils
-me doivent servir, et comment ils pourront demeurer dans la vraie
-créance.»
-
-Jésus-Christ prit alors Josephe par la main droite et l'attira vers
-lui. Tout le peuple assemblé le vit clairement ainsi que les anges
-dont il était environné.
-
-Et quand Josephe eut fait le signe de la croix, voilà qu'un homme aux
-longs cheveux blancs sortit de l'arche, portant à son cou le plus
-riche et le plus beau vêtement que jamais on put imaginer. En même
-temps parut un autre homme, jeune et de beauté merveilleuse, tenant
-dans l'une de ses mains une crosse, dans l'autre une mitre de
-blancheur éclatante. Ils couvrirent Josephe du vêtement épiscopal, en
-commençant par les sandales, puis le reste du costume, depuis ce
-temps-là consacré. Ils assirent le nouveau prélat dans une chaire dont
-on ne pouvait distinguer la matière, mais étincelante des plus riches
-pierreries que la terre ait jamais fournies[73].
-
-[Note 73: Ici le romancier ajoute que cette chaire était encore de son
-temps conservée dans la ville de Sarras, sous le nom de Siége
-spirituel. Jamais homme n'eut la témérité de s'y asseoir sans être
-frappé de mort ou privé de quelqu'un de ses membres. Plus tard, le roi
-d'Égypte Oclefaus essayera vainement de la mouvoir: quand il voudra
-s'y asseoir, les yeux lui voleront de la tête; il sera, le reste de
-ses jours, privé de l'usage de ses membres.]
-
-Alors tous les anges vinrent devant lui. Notre-Seigneur le sacra et
-l'oignit de l'huile prise dans l'ampoule que tenait celui des anges
-qui l'avait arrêté précédemment au seuil de l'arche. De la même
-ampoule fut prise l'onction qui, plus tard, servit à sacrer les rois
-chrétiens de la Grande-Bretagne jusqu'au père d'Artus, le roi
-Uter-Pendragon. Notre-Seigneur lui mit ensuite la crosse en main, et
-lui passa dans un de ses doigts l'anneau que nul mortel ne pourrait
-contrefaire, nulle force de pierre séparer. «Josephe,» lui dit-il, «je
-t'ai oint et sacré évêque en présence de tout mon peuple. Apprends le
-sens des vêtements que je t'ai choisis: les sandales avertissent de ne
-pas faire un pas inutile, et de tenir les pieds si nets qu'ils
-n'entrent dans nulle maligne souillure, et ne marchent que pour donner
-conseil et bon exemple à ceux qui en auraient besoin.
-
-«Les deux robes qui couvrent la première jupe sont blanches, pour
-répondre aux deux vertus soeurs, la chasteté et la virginité. Le
-capuchon qui enferme la tête est l'emblème, et de l'humilité qui fait
-marcher le visage incliné vers la terre, et de la patience que les
-ennuis et les contrariétés ne détournent pas de la droite voie.
-
-«Le noeud suspendu au bras gauche indique l'abstinence; on le place
-ainsi parce que le propre de ce bras est de répandre, comme le propre
-du bras droit est de retenir. Le lien du col, semblable au joug des
-boeufs, signifie obéissance à l'égard de toutes les bonnes gens. Enfin
-la chape ou vêtement supérieur est vermeille, pour exprimer la
-charité, qui doit être brûlante comme le charbon ardent.
-
-«Le bâton recourbé que doit tenir la main gauche a deux sens:
-vengeance et miséricorde. Vengeance pour la pointe qui le termine;
-miséricorde en raison de sa courbure. L'évêque doit en effet commencer
-par exhorter charitablement le pécheur: mais, s'il le voit trop
-endurci, il ne doit pas hésiter à le frapper.
-
-«L'anneau passé au doigt est le signe du mariage contracté par
-l'évêque avec l'Église, mariage que nulle puissance ne peut dissoudre.
-
-«Le chapeau cornu signifie confession. Il est blanc, en raison de la
-netteté que l'absolution donne. Les deux cornes répondent l'une au
-repentir, l'autre à la satisfaction: car l'absolution ne porte ses
-fruits qu'après la satisfaction ou pénitence accomplie.»
-
-Après ces enseignements, Notre-Seigneur avertit Josephe qu'en
-l'élevant à la dignité d'évêque, il le rendait responsable des âmes
-dont il allait avoir la direction. Et dans le même temps qu'il le
-chargeait du gouvernement des âmes, il laissait à son père le soin de
-gouverner les corps et de pourvoir à tous les besoins de la
-compagnie[74].
-
-[Note 74: C'est la distinction du pouvoir temporel et du pouvoir
-spirituel.]
-
-«Avance maintenant, Josephe,» ajouta Notre-Seigneur, «viens offrir le
-sacrifice de ma chair et de mon sang, à la vue de tout mon peuple.»
-Tous alors virent Josephe entrer dans l'arche, et les anges aller et
-venir autour de lui. Ce fut le premier sacrement de l'autel. Josephe
-mit peu de temps à l'accomplir; il ne dit que ces paroles de
-Jésus-Christ à la Cène: _Tenez et mangez, c'est le vrai corps qui sera
-tourmenté pour vous et pour les nations._ Puis, en prenant le vin:
-_Tenez et buvez, c'est le sang de la loi nouvelle, c'est mon propre
-sang, qui sera répandu en rémission des péchés._ Il prononça ces
-paroles en posant le pain sur la patène du calice; soudain le pain
-devint chair, le vin sang. Il vit clairement entre ses mains le corps
-d'un enfant dont le sang paraissait recueilli dans le calice. Troublé,
-interdit à cette vue, il ne savait plus que faire: il demeurait
-immobile, et les larmes coulaient de ses yeux en abondance.
-Notre-Seigneur lui dit: «Démembre ce que tu tiens, et fais-en trois
-pièces.»--«Ah! Seigneur,» répondit Josephe, «ayez pitié de votre
-serviteur! Jamais je n'aurai la force de démembrer si belle
-créature!--Fais mon commandement,» reprit le Seigneur, «ou renonce à
-ta part dans mon héritage.»
-
-Alors Josephe sépara la tête, puis le tronc du reste du corps, aussi
-facilement que si les chairs eussent été cuites; mais il n'obéit
-qu'avec crainte, soupirs et grande abondance de larmes.
-
-Et comme il commençait à faire la séparation, tous les anges tombèrent
-à genoux devant l'autel et demeurèrent ainsi jusqu'à ce que
-Notre-Seigneur dît à Josephe: «Qu'attends-tu maintenant? Reçois ce qui
-est devant toi, c'est-à-dire ton Sauveur.» Josephe se mit à genoux,
-frappa sa poitrine et implora le pardon de ses péchés. En se relevant,
-il ne vit plus sur la patène que l'apparence d'un pain. Il le prit,
-l'éleva, rendit grâces à Notre-Seigneur, ouvrit la bouche et voulut
-l'y porter; mais le pain était devenu un corps entier: il essaya de
-l'éloigner de son visage; une force invincible le fit pénétrer dans sa
-bouche. Dès qu'il fut entré, il se sentit inondé de toutes les
-douceurs et suavités les plus ineffables. Il saisit ensuite le calice,
-but le vin qui s'y trouvait renfermé, et qui s'était, en approchant de
-ses lèvres, transformé en véritable sang.
-
-Le sacrifice achevé, un ange prit le calice et la patène et les mit
-l'un sur l'autre. Sur la patène se trouvaient plusieurs apparences de
-morceaux de pain. Un second ange posa ses deux mains sur la patène,
-l'éleva et l'emporta hors de l'arche. Un troisième prit la toile et
-suivit le second. Dès qu'ils furent hors de l'arche et à la vue de
-tout le peuple, une voix dit: «Mon petit peuple nouvellement régénéré,
-j'apporte la rançon; c'est mon corps qui, pour le sauver, voulut
-naître et mourir. Prends garde de recevoir avec recueillement cette
-faveur. Nul n'en peut être digne, s'il n'est pur d'oeuvres et de
-pensées, et s'il n'a ferme créance.»
-
-Alors l'ange qui portait la patène s'agenouilla; il reçut dignement le
-Sauveur, et chacun des assistants après lui. Tous, en ouvrant la
-bouche, reconnaissaient, au lieu du morceau de pain, un enfant
-admirablement formé. Quand ils furent tous remplis de la délicieuse
-nourriture, les anges retournèrent dans l'arche et déposèrent les
-objets dont ils venaient de se servir. Josephe quitta les habits dont
-Notre-Seigneur l'avait revêtu, referma l'arche, et le peuple fut
-congédié.
-
-Pour complément de cette grande cérémonie, Josephe, appelant un de ses
-cousins nommé Lucain, dont il connaissait la prud'homie, le chargea
-particulièrement de la garde de l'arche, durant la nuit et le jour.
-C'est à l'exemple de Lucain qu'on trouve encore aujourd'hui, dans les
-grandes églises, un ministre désigné sous le nom de _trésorier_,
-chargé de la garde des reliques et des ornements de la maison de Dieu.
-
-
-
-
-II.
-
-ÉVALAC, ROI DE SARRAS.--SERAPHE, SON SEROURGE.--THOLOMÉE SERASTE, ROI
-D'ÉGYPTE.--BAPTÊME D'ÉVALAC ET DE SERAPHE, SOUS LES NOMS DE MORDRAIN
-ET DE NASCIEN.--VOYAGE DE MORDRAIN.--L'ÎLE DU PORT PÉRILLEUX.
-
-
-Le roi de Sarras, Évalac, était surnommé le Méconnu, parce qu'on ne
-savait rien de sa famille et de sa patrie. Il en avait fait mystère à
-tout le monde; aussi Josephe le surprit-il grandement en lui rappelant
-l'histoire de ses premières années, et comment il était fils d'un
-savetier[75] de la ville de Meaux, en France. Quand la nouvelle
-s'était répandue dans le monde du prochain avénement du Roi des rois,
-l'empereur César Auguste, assiégé des plus vives inquiétudes, s'était
-préparé à combattre celui qu'il pensait devoir être un conquérant. Il
-avait ordonné de lever un denier par tête dans toute l'étendue de
-l'Empire; et comme la France passait pour nourrir la plus fière des
-nations soumises à Rome, il lui avait demandé cent chevaliers, cent
-jeunes demoiselles, filles de chevaliers, et cent enfants mâles âgés
-de moins de cinq ans. Le choix dans Meaux était tombé sur les deux
-filles du comte de la ville, nommé Sevin, et sur le jeune Évalac. On
-les conduisit à Rome, où bientôt furent remarquées la bonne grâce et
-la beauté de l'enfant, si bien que personne ne doutait de sa naissance
-généreuse. Sous le règne de Tibère, il fut attaché au service du comte
-Félix, gouverneur de Syrie, et avait trouvé grâce devant lui; le comte
-l'avait armé chevalier en lui confiant le commandement de ses hommes
-d'armes. On parla beaucoup alors de ses prouesses; mais un jour,
-s'étant pris de querelle avec le fils du gouverneur, il le tua et
-s'enfuit pour éviter la vengeance du père. Le roi d'Égypte, Tholomée
-Seraste[76], lui offrit alors des soudées, et lui dut la conquête du
-royaume de Sarras, qui confinait à l'Égypte. Pour le récompenser, il
-l'investit de la couronne de Sarras, sous la condition d'un simple
-hommage.
-
-[Note 75: «D'un afaitierre de viex soliers.»]
-
-[Note 76: Le surnom de Seraste semble une corruption du mot
-_Sebastos_, souverain, qu'on lit sur les monnaies grecques des
-Ptolémées à la suite de leur nom. Quant à Félix, on sait qu'il fut
-réellement procurateur de Syrie. D'ailleurs le choix de la ville de
-Meaux et les éloges donnés à la France n'offrent-ils pas déjà une
-présomption en faveur de l'origine française de l'auteur?]
-
-Mais Évalac, dans la suite, avait voulu se rendre indépendant. Afin de
-punir sa désobéissance, Tholomée étant entré dans ses États l'eût
-apparemment détrôné, sans la protection miraculeuse du Dieu des
-chrétiens. Grâce au bouclier marqué d'une croix que Josephe lui remit,
-grâce aux exploits du duc Seraphe, son serourge ou beau-frère, Évalac
-triompha de ce puissant ennemi, Tholomée fut vaincu. Le roi de Sarras,
-plusieurs fois averti par des songes longuement racontés et expliqués,
-reconnut l'impuissance de ses idoles, et reçut des mains de Josephe le
-baptême avec le nom de Mordrain[77]; son exemple fut imité par
-Seraphe, qui, sous le nom de Nascien, devait être l'objet des
-prédilections divines. Mais, avant de suivre dans leurs voyages ces
-princes nouvellement convertis, il faut dire un mot de la reine
-Saracinthe, femme de Mordrain.
-
-[Note 77: Ce nom aurait signifié, suivant notre romancier _tardif en
-créance_. Saracinthe, _pleine de foi_. Le porte-étendard Clamacides,
-_gonfalonier de N.-S._]
-
-C'était la fille du duc d'Orcanie, et la soeur de Seraphe ou Nascien.
-Il y avait trente ans qu'un saint ermite nommé Saluste l'avait
-convertie, et, depuis qu'elle était devenue reine de Sarras, elle
-n'attendait qu'un moment favorable pour essayer d'ôter le bandeau qui
-couvrait les yeux de son époux. Mais l'honneur de répandre la _bonne
-nouvelle_ dans cette contrée était réservé aux deux Joseph. Nous
-citerons un seul trait de leurs travaux apostoliques.
-
-Tandis que le père baptisait les gens du royaume de Sarras, le fils
-suivait Nascien en Orcanie et faisait aux idoles une guerre
-impitoyable. Dans le temple de la ville d'Orcan était une figure posée
-sur le maître-autel. Josephe dénoua sa ceinture et se plaça devant
-elle, en conjurant le démon d'en sortir d'une façon visible; en même
-temps il jeta la ceinture autour du cou de l'idole, et la traîna en
-dehors du temple jusqu'aux pieds de Mordrain. Le diable poussait des
-cris aigus qui faisaient accourir de tous côtés la foule. «Pourquoi me
-tourmenter ainsi?» disait-il à Josephe.--«Tu le sauras: mais
-j'apprends en ce moment la mort de Tholomée Seraste, dis-moi pourquoi
-tu l'as tué.--Je répondrai, si tu me desserres le cou.» Josephe,
-lâchant la ceinture et prenant l'idole par le haut de la tête: «Parle
-maintenant.--Je voyais les miracles que Dieu opérait, j'étais témoin
-du baptême d'Évalac, je craignais pour l'âme de Tholomée; alors je
-pris la figure d'un messager et je vins lui dire qu'Évalac voulait le
-faire pendre; que je le garantirais, s'il voulait se donner à moi. Il
-me fit hommage: je pris la forme d'un griffon, il monta sur moi en
-croupe; et quand je me fus élevé à une certaine hauteur, je le laissai
-choir et se casser les os.»
-
-Josephe remit alors sa ceinture au cou de l'idole, et la promena par
-toutes les rues de la ville. «Voilà,» disait-il à la foule, «voilà les
-dieux dont vous aviez peur! Frappez vos poitrines et reconnaissez un
-seul Dieu en trois personnes!» Ensuite il demanda au diable son nom:
-«Je suis Ascalaphas, chargé de porter aux gens et de répandre dans le
-monde les méchants bruits, les fausses nouvelles.»
-
-Tout n'était pas fini avec Ascalaphas. La plupart des habitants
-d'Orcan avaient accepté le baptême, les autres avaient résolu de
-quitter le pays pour s'y soustraire. Ils avaient pris un mauvais
-parti: à peine eurent-ils franchi les portes de la ville qu'ils
-tombèrent frappés de mort. Josephe, auquel on apprit cette nouvelle,
-accourut; le premier objet qu'il aperçut fut le démon qu'il venait de
-conjurer, et qui gambadait sur les corps de toutes ces victimes.
-«Regarde, Josephe,» criait Ascalaphas, «regarde comme je sais venger
-ton Dieu de ses ennemis!--Et qui t'en a donné le droit?--Jésus-Christ
-lui-même.--Tu as menti!» Disant ces mots, il courut à lui dans
-l'intention de le lier. Mais un ange au visage ardent lui ferma le
-passage et lui perça la cuisse d'une lance dont le fer demeura dans la
-plaie. «Cela,» dit-il, «t'apprendra à ne plus retarder le baptême des
-bonnes gens, pour aller au secours des ennemis de ma loi.» À douze
-jours de là, Nascien, curieux indiscret, voulut voir ce que contenait
-la sainte écuelle: il souleva la patène et comprit toutes les
-merveilles qui devaient advenir dans le pays choisi pour être le
-dépositaire de cette précieuse relique. Il fut puni d'un aveuglement
-subit. Mais l'ange qui avait blessé Josephe reparut et, prenant en
-main le fût de la lance dont le fer était demeuré dans la plaie, il
-l'approcha de Josephe, le posa sur le fer dont elle était séparée. De
-la plaie sortirent de grosses et nombreuses gouttes de sang: l'ange
-les recueillit, en humecta le bout du fût, et le rejoignit au fer, de
-façon qu'on ne put désormais deviner que l'arme eût été tronquée.
-Seulement, à l'entrée de la période aventureuse, on verra les gouttes
-de sang s'échapper de la lance, et l'arme ira blesser un autre homme
-du même lignage et de même vertu que Josephe. C'est là ce que la
-seconde partie du livre de _Lancelot_ devra nous raconter. L'ange vint
-ensuite à Nascien, humecta ses yeux d'une certaine liqueur, et lui
-rendit la vue que son indiscrétion lui avait fait perdre[78].
-
-[Note 78: Cette punition de la curiosité de Nascien, géminée avec la
-punition de Mordrain, est renouvelée dans un des chapitres suivants.]
-
-Josephe, guéri de la plaie angélique, acheva la conversion de tous les
-gens de Sarras et d'Orcanie. Des soixante-deux, soixante-cinq ou
-soixante-douze parents sortis avec lui de Jérusalem, il en sacra
-trentre-trois, comme évêques d'autant de cités dans ces deux contrées.
-Les autres, après avoir été ordonnés prêtres, furent dispersés dans
-les villes moins importantes.
-
-Il découvrit ensuite les lieux où reposaient les corps de deux ermites
-à l'un desquels la reine Saracinthe, femme de Mordrain, avait dû sa
-conversion. Un livret conservé dans chacune des fosses disait, le
-premier: «Ci gist Saluste de Bethléem, le beau sergent de
-Jésus-Christ, qui fut trente-sept ans ermite, et ne mangea plus aucune
-viande accommodée de la main des hommes.» Le second: «Ci gist
-Hermoines, de Tarse, qui vécut trentre-quatre ans et sept mois, sans
-changer une fois de souliers ni de vêtements.» Les deux corps furent
-transportés, l'un à Sarras, l'autre en Orcanie, et devinrent l'objet
-d'une dévotion que des miracles multipliés ne laissèrent pas ralentir.
-
-Josephe eut ensuite à purifier le roi Mordrain, nouvellement converti,
-d'une dernière souillure qui avait résisté à l'eau du baptême. Ce
-prince avait fait depuis longtemps construire dans les parois de sa
-chambre une cellule réservée à certaine idole féminine dont il était
-épris. C'était, dit le roman, une image de beauté merveilleuse que le
-roi habillait lui-même des robes les plus riches. Dès que la reine
-Saracinthe était levée, il prenait une petite clef qui pénétrait dans
-une fissure imperceptible de la muraille, atteignait un petit maillet
-qu'elle écartait pour laisser une grande barre de fer se dresser en
-permettant d'ouvrir une porte secrète. Le roi tirait alors à lui
-l'idole et lui faisait partager sa couche. Quand il en avait eu son
-plaisir, il la faisait rentrer dans sa cellule, la porte se refermait,
-et sur le maillet retombait la barre de fer qui la rendait
-impénétrable à tous. Il y avait quinze ans qu'il se complaisait dans
-cette honteuse habitude, quand un songe dont Josephe lui donna
-l'explication lui prouva que rien ne pouvait rester caché aux amis de
-Dieu. Il confessa son crime, fit venir la reine, son serourge et
-Josephe, puis, en leur présence, jeta l'idole dans les flammes en
-témoignant le plus grand repentir.
-
-Ce fut le dernier acte de Josephe dans le pays de Sarras. Une voix
-céleste l'avertit de prendre congé du roi et d'emmener avec lui la
-plupart de ses compagnons pour aller prêcher la foi nouvelle chez les
-Gentils. Dans le cours de ce grand voyage, les denrées venant à leur
-manquer, il s'agenouilla devant l'arche du saint vase pour implorer le
-secours de Dieu. Alors eut lieu le repas spirituel dont Robert de
-Boron avait parlé le premier, mais qu'il avait eu soin de distinguer
-de la communion eucharistique. Dans notre roman, les deux tables ici
-n'en font réellement qu'une, et l'hérésie se trouve parfaitement
-accentuée. On en va juger.
-
-La voix dit à Joseph: «Fais mettre les nappes sur l'herbe fraîche: que
-ton peuple se place à l'entour. Quand ils seront disposés à manger,
-dis à ton fils Josephe de prendre le vase, et de faire avec lui trois
-fois le tour de la nappe. Aussitôt ceux qui seront purs de coeur
-seront remplis de toutes les douceurs du monde. Ils feront de même,
-chaque jour, à l'heure de Prime. Mais, dès qu'ils auront cédé au
-vilain péché de luxure, ils perdront la grâce d'où leur arrivait tant
-de délices. Quand tu auras ainsi établi le premier repas, tu iras vers
-ta femme Enigée, et tu la connaîtras charnellement. Elle concevra un
-fils qui recevra en baptême le non de Galaad le Fort. Il aura grande
-force et foi robuste: si bien qu'il prévaudra contre tous les
-mécréants de son temps.»
-
-Joseph fit ce qui lui était commandé, et son fils, ceint d'une étole
-bénite, après avoir fait les trois tours vint s'asseoir à la droite de
-son père, mais en laissant entre deux l'intervalle d'une place. Puis
-il posa le vase couvert d'une patène et de cette toile fine que nous
-appelons corporal[79]. Tous furent aussitôt remplis de la grâce divine
-au point de n'avoir rien qu'il leur pût venir en pensée de désirer. Le
-repas achevé, Josephe replaça le Graal dans l'arche, comme il y était
-auparavant[80].
-
-[Note 79: Corporal, linge bénit que le prêtre étend sur l'autel pour
-mettre le calice dessus et ensuite l'hostie. (Dictionnaire de
-l'Académie.)]
-
-[Note 80: Il importe de remarquer que cet épisode n'est pas conservé
-dans le second texte, qui a servi de modèle aux imprimés. Là, les
-compagnons de Joseph trouvent dans le bois, sans le demander, les
-meilleures viandes, et le Saint-Esprit ne parle à Joseph que pour lui
-ordonner de coucher avec sa femme Éliab. Comparez le ms. 749, fº 90.
-et l'éd. de Ph. Lenoir, 1523, fº 89.]
-
-Le lendemain de ce grand jour, la voix dit à Josephe: «Va-t'en droit à
-la mer: il te faut aller habiter la terre promise à ta lignée: quand
-tu seras arrivé sur le rivage, à défaut de navire, tu avanceras le
-premier, étendras ta chemise en guise de nef: elle se développera en
-raison du nombre de ceux qui seront exempts de péché mortel.»
-
-Josephe, arrivé sur le bord de la mer, ôta de son dos la chemise, et
-l'ayant étendue sur l'eau, monta le premier sur l'une des manches,
-puis son père Joseph sur l'autre. Devant eux se placèrent Nascien et
-les porteurs de l'arche; les flots qui les soutenaient ne mouillèrent
-pas même la plante de leurs pieds. Enigée, Bron, Éliab et leurs douze
-enfants, montèrent sur le milieu de la chemise, qui s'étendit en
-proportion du nombre de ceux qui arrivaient; leur exemple décida tous
-les autres, ils se trouvèrent ainsi au nombre de cent quarante-huit.
-Deux juifs à demi convertis, Moïse et Simon son père, bien que peu
-confiants dans la vertu de la chemise, voulurent essayer d'y passer: à
-peine avaient-ils fait trois pas que les flots les entourèrent et que
-les autres gens demeurés sur le rivage eurent grand'peine à les
-recueillir. Pour Josephe et tous ceux qui l'avaient suivi, ils
-s'éloignèrent, malgré les prières de ceux qui étaient demeurés à
-terre, et qui les conjuraient d'attendre. «Ah! folles gens,» leur dit
-Josephe, «le péché de luxure vous a retardés. Vous n'êtes pas à la
-fin de vos peines; faites pénitence et méritez de nous rejoindre
-bientôt.»
-
-Après quelques jours de traversée, Josephe et ses compagnons
-abordèrent dans la Grande-Bretagne, où nous les prierons de nous
-attendre, pour nous donner le temps de retourner aux autres
-personnages du roman, et d'abord au roi Mordrain.
-
-Il avait été, peu de jours après le départ de Josephe, visité par un
-nouveau songe qui lui exposa d'une façon très-claire pour nous, mais
-pour lui très-obscure, la destinée glorieuse des enfants qui devaient
-naître de lui et de Nascien, son serourge. Comme il en demandait
-vainement l'explication à ceux qui l'entouraient, voilà qu'une tempête
-effroyable ébranle le palais; il est pris aux cheveux par une main
-sortant d'un nuage, et transporté au milieu des mers sur une roche
-aiguë, située à dix-sept journées de Sarras. Grande fut la douleur des
-barons du pays en apprenant qu'il avait disparu. Nascien fut accusé de
-l'avoir tué, dans l'espoir de régner à sa place. Excités par un
-traître chevalier nommé Calafer, les barons saisirent Nascien et le
-jetèrent en prison, en lui déclarant qu'il n'en sortirait pas avant
-que le roi Mordrain ne leur fût rendu.
-
-La roche aride sur laquelle celui-ci avait été déposé était appelée
-la Roche du Port périlleux. Elle se dressait au milieu de la mer, sur
-la ligne qui de la terre d'Égypte conduit directement à l'Irlande. Si
-loin que l'oeil pouvait s'étendre, on apercevait à droite les côtes
-d'Espagne, à gauche les terres qui formaient la dernière ceinture de
-l'Océan. Quelques débris de constructions annonçaient pourtant que la
-Roche avait été jadis habitée. Elle avait en effet servi longtemps de
-repaire à un insigne brigand nommé Focart, qui sur la plus haute
-pointe avait fait dresser un château où pouvaient héberger vingt de
-ses compagnons; mais, comme ils étaient ordinairement trois ou quatre
-fois plus nombreux, les autres se tenaient dans plusieurs galères
-arrêtées sous un petit abri couvert, et, toutes les nuits, ils
-allumaient un grand brandon pour avertir les vaisseaux de passage de
-venir se reposer dans cet îlot, comme dans un port de salut. Mais les
-abords en étaient si dangereux que les bâtiments se brisaient contre
-les rochers, de sorte que les passagers ne pouvaient échapper soit à
-la fureur des flots, soit à celle des brigands, qui mettaient à mort
-ceux que la mer n'avait pas engloutis.
-
-Focart jouissait du fruit de ses crimes, quand le grand Pompée,
-empereur, passa de Grèce en Syrie, après avoir mis sous le joug de
-Rome tout l'Orient. En apprenant le mauvais repaire de la Roche du
-Port périlleux, il jura de purger la terre de ces odieux brigands, et
-ne perdit pas un moment pour mettre en état de voguer une petite
-flotte bien garnie de bons et vaillants chevaliers. Il savait quels
-écueils bordaient la Roche, et il sut les éviter en approchant à la
-nuit serrée. Focart n'en fut pas moins averti de son approche, et,
-donnant le signal aux larrons qui ne quittaient pas les galères, il
-entra lui-même dans une d'elles et commanda l'attaque de la flottille
-romaine. Mais les soldats de Pompée s'étaient munis de grands crocs,
-avec lesquels ils abordèrent les galères, l'épée à la main, et
-parvinrent à couler la plus redoutable. Les autres furent abandonnées,
-et les brigands regagnèrent à grande peine la Roche, où les Romains
-les poursuivirent en tâtonnant çà et là. De la hauteur, Focart faisait
-tomber sur eux d'énormes poutres et d'autres débris de mâts qui
-tuèrent une partie des assaillants et contraignirent les autres à
-regagner les vaisseaux. Mais, au point du jour, Pompée reprit
-l'offensive: malgré l'âpreté du lieu et les difficultés de la montée,
-les Romains forcèrent les brigands à chercher un refuge dans une
-caverne creusée sous leur château, et qu'ils fermèrent de toutes les
-planches et bruyères qu'ils avaient accumulés. Pompée y fit mettre le
-feu; alors, pour éviter d'être étouffés, Focart ordonna de verser de
-grandes tonnes d'eau sur les flammes, qui, prenant la direction
-opposée, contraignirent les Romains à reculer à leur tour. Les
-brigands sortirent et reprirent l'offensive. Les soldats de Pompée,
-forcés de reculer l'un sur l'autre, avaient peine à défendre leur vie.
-L'empereur Pompée seul ne quitta pas la place: revêtu de ses armes, il
-attendit Focart, s'élança la hache à la main sur lui, finit par
-l'abattre et lui trancher la tête. Cependant les Romains, honteux
-d'avoir un instant abandonné leur empereur, étaient revenus à la
-charge; les brigands ne leur opposèrent plus qu'une faible résistance.
-Tous furent mis à mort, leurs corps jetés à la mer, et, depuis ce
-temps, le Port périlleux cessa d'être l'effroi des navigateurs; mais
-son approche inspirait toujours une certaine terreur, et personne ne
-s'avisait d'y aborder.
-
-Ce fut là peut-être le plus insigne exploit de Pompée: jamais il
-n'avait fait plus grande preuve de courage et d'intrépidité.
-L'histoire cependant n'en a pas parlé, parce que ce grand homme avait
-quelque honte des indignes ennemis qui lui avaient donné tant de peine
-à détruire[81]. En reprenant le chemin de Rome, il passa par
-Jérusalem, et ne craignit pas de faire du temple de Salomon l'étable
-de ses chevaux. Dans la cité sainte était alors un vieillard pieux et
-sage; ce fut le père du prêtre Siméon, qui devait plus tard recevoir
-la sainte Vierge quand elle présenta son Fils. Cet homme alla trouver
-Pompée et s'écria: «Malheur à moi qui ai vu les enfants de Dieu manger
-dehors, et les chiens assis à la table qui leur était préparée!
-Malheur à moi qui ai vu les lieux saints devenir des chambres privées
-à l'usage des porcs!» Puis, s'adressant à l'empereur: «Pompée,» lui
-dit-il, «on voit bien que tu as fréquenté Focart et que tu l'as choisi
-pour modèle; mais ton impiété a courroucé le Tout-Puissant, et tu
-sentiras le poids de sa vengeance.» À compter de ce jour, la victoire
-abandonna Pompée: il n'entra plus dans une seule ville qu'il n'en
-sortît honteusement; il ne livra plus de combats qu'il ne fût jeté
-hors des lices. Sa première gloire fut oubliée, et l'on ne se souvint
-plus que de ses revers.
-
-[Note 81: On peut admettre que ce récit est inspiré par ce que le
-romancier savait de la guerre faite par Pompée aux pirates qui
-infestaient la Méditerranée.]
-
-Telle était donc la Roche du Port périlleux, sur laquelle le roi
-Mordrain avait été transporté. Plus il regardait autour de lui, plus
-il perdait l'espoir de vivre en un tel lieu. Tout à coup il voit
-approcher une petite nef, d'une forme singulièrement agréable. Le mât,
-les voiles et les cordages étaient de la blancheur de la fleur de
-lis, et au-dessus de la nef était dressée une croix vermeille. Quand
-elle eut touché la roche, un nuage de délicieuses odeurs se répandit à
-l'entour et parvint jusqu'à Mordrain, déjà rassuré par la vue de la
-croix. Un homme de la plus excellente beauté se leva dans la nef, et
-demanda au roi qui il était, d'où il venait, et comment il se trouvait
-là. «Je suis chrétien,» répondit Mordrain, «mais j'ignore comment je
-me trouve ici; et vous, beau voyageur, vous plairait-il de m'apprendre
-ce que vous êtes et ce que vous savez faire?--Je suis,» répondit
-l'inconnu, «ménestrel d'un métier qui n'a pas son pareil. Je sais
-faire d'une femme laide et d'un homme laid la plus belle des femmes et
-le plus beau des hommes. Tout ce que l'on sait, on l'apprend de moi;
-je donne au pauvre la richesse, la sagesse au fou, la puissance au
-faible.»--«Voilà,» dit Mordrain, d'admirables secrets; mais ne me
-direz-vous pas qui vous êtes?»--«Qui veut justement m'appeler me nomme
-Tout en tout.»
-
---«C'est,» dit Mordrain, «un beau nom; bien plus, il me semble par le
-signe dont votre nef est parée que vous êtes chrétien.--«Vous dites
-vrai, sachez que sans cela il n'y a pas d'oeuvre parfaitement bonne.
-Ce signe vous assure contre tous les maux; malheur à qui
-s'accompagnerait d'une autre bannière; il ne pourrait venir de Dieu.»
-
-Mordrain, en l'écoutant, sentait son corps pénétré de mille douceurs:
-il oubliait qu'il était privé depuis deux jours de toute nourriture.
-«Pourriez-vous m'apprendre,» lui dit-il, «si je dois être tiré d'ici
-ou y demeurer toute ma vie?--Eh quoi!» répondit l'inconnu, «n'as-tu
-pas ta créance en Jésus-Christ, et ne sais-tu pas qu'il n'oublie
-jamais ceux qui l'aiment? Il les chérit plus qu'ils ne s'aiment
-eux-mêmes; comment, avec un si bon et si puissant gardien, s'inquiéter
-du lendemain?
-
-«Ne fais pas comme ceux-là qui disent: Dieu a trop affaire ailleurs
-pour avoir le temps de penser à moi, et s'il voulait s'occuper d'une
-si faible créature, il n'y suffirait jamais. Ceux qui parlent ainsi
-sont plus hérétiques que popelicans.»
-
-Ces paroles jetèrent Mordrain dans une profonde et délicieuse rêverie.
-Quand il releva la tête, il ne vit plus la nef ni le bel homme qui la
-conduisait; tout avait disparu. Combien alors il regretta de ne pas
-l'avoir assez regardé! car il ne doutait plus que ne ce fût un
-messager de Dieu ou Dieu lui-même.
-
-Tournant alors ses regards vers Galerne[82], il vit approcher une
-seconde nef, richement équipée; les voiles en étaient noires ainsi que
-tous les agrès; elle semblait avancer d'elle-même et sans aucun
-secours. Quant elle eut touché le bord de la roche, une femme se leva,
-dont la beauté lui parut des plus merveilleuses. Comme il lui eut
-donné la bienvenue: «Je l'ai,» répondit la belle dame, «puisque je
-trouve enfin l'homme que je cherchais. Oui, j'ai désiré t'entretenir,
-Évalac, depuis que je suis au monde. Laisse-moi te conduire, te faire
-connaître un lieu plus délicieux que tout ce que tu as jamais
-rêvé.--Grand merci, dame,» répondit Mordrain, «j'ignore comment je
-suis ici et dans quelle intention; mais je sais que j'en dois sortir
-par la volonté de celui qui m'y transporta.--Viens avec moi;» reprit
-la dame; «viens partager tout ce que je possède.--Dame, si riche que
-vous soyez, vous n'avez pas le pouvoir d'un homme qui passa naguère
-ici: vous ne pourriez comme lui faire d'un pauvre un riche, d'un
-insensé un sage. D'ailleurs, sans le signe de la croix, il m'a dit
-qu'on ne saurait rien faire de bien, et je ne le vois pas sur vos
-voiles.--Ah!» reprit la dame, «quelle erreur! Et tu le sais mieux que
-personne, puisque tu as éprouvé une infinité d'ennuis et de mécomptes,
-depuis que tu as pris cette nouvelle créance. Tu as renoncé à toutes
-les joies, à tous les plaisirs; souviens-toi des épouvantes de ton
-palais: Seraphe, ton serourge, en a perdu le sens et n'a plus que
-quelques jours à vivre.--Quoi! sauriez-vous d'aussi tristes nouvelles
-de Nascien?--Oui, je les sais; à l'instant même où tu fus enlevé, il a
-été mortellement frappé: il me serait pourtant aisé de te rendre tes
-domaines et ta couronne; il te suffirait de venir avec moi, pour
-éviter de mourir ici de faim. Je connais bien celui qui prétendait
-faire de noir blanc, et d'un méchant un prud'homme: c'est un
-enchanteur. Jadis il fut amoureux de moi: je ne l'écoutai pas, et sa
-jalousie lui fait chercher les moyens de priver mes amis des plaisirs
-que je leur offre.» Ces paroles firent une grande impression sur
-Mordrain; en la voyant instruite de ce qui lui était arrivé, il ne
-pouvait se défendre de croire un peu ce qu'elle annonçait. «Qu'as-tu
-donc à rêver?» lui dit encore la dame, «approche et laisse-toi
-conduire dans un lieu où tes vrais amis t'attendent. Mais hâte-toi,
-car je m'en vais.» Mordrain ne trouvait rien à répondre, n'osant ni
-résister ni condescendre à ce qu'elle lui demandait. Cependant la dame
-leva l'ancre et s'éloigna, disant à demi-voix: «Le meilleur arbre est
-celui qui porte des fruits tardifs.» Ces mots tirèrent Mordrain de sa
-rêverie; il releva la tête, vit les flots s'agiter, une horrible
-tempête s'élever, et la nef disparaître dans un tourbillon écumeux.
-
-[Note 82: Le nord-ouest.]
-
-Comme il regrettait de n'avoir pas demandé à cette belle dame qui elle
-était et d'où elle sortait, il revint sur tout ce qu'elle lui avait
-dit; que jamais il n'aurait de joie ni de paix tant qu'il garderait sa
-créance: il se représenta les richesses, les honneurs et les
-prospérités qu'il avait longtemps eus, les terreurs, les ennuis qui
-l'accompagnaient depuis qu'il avait reçu le baptême, si bien que le
-trouble de son coeur le fit tomber presque en désespérance.
-
-Pour comble d'épouvante, la mer fut battue d'une horrible tempête.
-Mordrain, dans la crainte d'être submergé par les flots déchaînés,
-gravit péniblement la roche jusqu'à l'entrée sombre de la caverne. Il
-voulait y entrer pour se mettre à couvert des vents, de la pluie et
-des vagues, quand il se sentit arrêté par une force invincible, comme
-si deux mains l'eussent violemment retenu par les cheveux. La nuit
-vint, il se crut engouffré dans un abîme sans fond; à force de
-souffrir, il cessa de sentir et tomba dans une faiblesse dont il ne
-revint qu'au retour du jour, quand la mer se fut calmée et que la
-pluie, la grêle et les vents se furent apaisés. Alors il fit le signe
-de la croix, s'inclina vers Orient, dans la direction de Jérusalem, et
-pria longuement. Comme il se relevait, il vit revenir à lui la nef et
-le bel homme qui l'avait une première fois visité.
-
-Celui-ci lui reprocha ses doutes et la complaisance avec laquelle il
-s'était laissé prendre à la beauté d'une femme. Il devait s'en
-rapporter, non pas à ses yeux, mais au cri de son coeur. Le coeur seul
-devait être interrogé, car les yeux sont la vue du corps, et le coeur
-seul est la vue de l'âme. «Cette femme qui t'a semblé si belle et si
-richement vêtue l'était cent fois davantage quand elle avait entrée
-dans ma maison; elle y avait tout à souhait, rien ne lui était refusé:
-je l'ai réellement beaucoup aimée; mais elle espéra devenir plus
-grande et plus puissante que moi-même. Son orgueil la perdit, je la
-chassai de ma cour, et depuis ce temps elle cherche à se venger sur
-tous ceux auxquels j'accorde mes grâces particulières; tous les moyens
-lui sont bons pour les rendre aussi coupables et aussi malheureux
-qu'elle-même.»
-
-Après le départ du Saint-Esprit, car c'était Dieu lui-même, la belle
-femme revint, ou plutôt le démon qui avait pris cette forme. Elle sut
-encore ébranler un instant la foi de Mordrain en lui annonçant
-mensongèrement la mort de Seraphe et de Saracinthe, en lui découvrant
-les immenses richesses dont sa nef était remplie; mais elle ne le
-décida pas à la suivre. Le lendemain, Mordrain, exténué de faim et de
-lassitude, vit assez près de lui un pain noir qu'il se hâta de saisir.
-Comme il le portait avidement à ses lèvres, il entendit un immense
-bruissement dans les airs, comme si tous les habitants du ciel se
-fussent réunis sur sa tête. Un oiseau des plus merveilleux lui arracha
-le pain des mains. Il avait la tête d'un serpent noir et cornu, les
-yeux et les dents rouges comme charbons embrasés, le cou d'un dragon,
-la poitrine d'un lion, les pieds d'un aigle, et deux ailes dont l'une,
-placée au haut de la poitrine, avait la force et l'apparence de
-l'acier, aussi tranchante que le glaive le mieux effilé; l'autre, au
-milieu des reins, était blanche comme la neige et bruyante comme la
-tempête, agitant les branches des plus grands arbres. Enfin
-l'extrémité de sa queue présentait une épée flamboyante capable de
-foudroyer tout ce qu'elle touchait.
-
-Les docteurs disent que cet oiseau apparaît seulement dans le cas où
-le Seigneur veut inspirer au pécheur qu'il aime une épouvante
-salutaire. À son approche, tous les autres oiseaux du ciel prennent la
-fuite, comme les ténèbres devant le soleil. Sa nature est de rester
-seul sur la terre. Ils naissent pourtant au nombre de trois et sont
-conçus sans accouplement. Quand la mère a pondu trois oeufs, elle sent
-en elle une froideur glaciale, si bien que, pour les faire éclore,
-elle a recours à une pierre nommée piratite, que l'on trouve dans la
-vallée d'Ébron, et dont la propriété est d'échauffer et brûler tout ce
-qui vient à la frotter. Si elle est doucement touchée, elle retient sa
-chaleur première, et dès que l'oiseau l'a trouvée, il la lève avec
-précaution, la dépose sur son nid, et la frotte assez pour qu'elle
-embrase le nid et fasse éclore les oeufs. Bientôt, enflammée par le
-mouvement qu'elle s'est donné, la mère est réduite dans une cendre que
-ses nouveau-nés dévorent à défaut d'autres aliments. Ils naissent deux
-mâles et une femelle: le désir de posséder la femelle rend les deux
-frères ennemis mortels. Ils s'attaquent, se déchirent et meurent des
-coups terribles qu'ils se sont mutuellement portés. Si bien que la
-femelle, restée seule, se reproduit comme on vient de voir: on lui
-donne le nom de Serpelion.
-
-Il est fâcheux qu'un oiseau si merveilleux et si rare ne vienne ici
-que pour effrayer le pauvre roi Mordrain et pour lui enlever son pain
-bis. Mais à ces moments d'angoisse succédèrent des heures plus
-riantes: le roi, sans avoir mangé, se trouva parfaitement rassasié: le
-bel homme revint le visiter à plusieurs reprises, et pourtant ses
-exhortations ne l'empêchèrent pas de céder à une dernière séduction de
-la belle femme; mais il avait déjà tant souffert! Il se voyait
-transporté sur une roche aride et hideuse, dont une partie venait de
-se fendre et tomber avec fracas dans la mer; à la grêle la plus dure,
-à la gelée la plus rude, succédait une température embrasée; pas un
-abri contre les vents, la gelée, la grêle, les ardeurs plus
-insupportables encore d'un soleil de plomb: devant lui, une nef aux
-brillantes couleurs qui lui promettait un doux abri, la plus
-somptueuse abondance de toutes choses, l'amour de la plus belle femme
-du monde. Il avait été inaccessible à tant de séductions. Les orages
-avaient cessé, la grande ardeur du jour était tombée, l'air était
-redevenu pur et serein, quand il vit approcher une grande nef au
-châtelet de laquelle étaient suspendus deux écus; c'étaient, il n'en
-douta pas, le sien et celui de Nascien, son serourge. Il entendit les
-hennissements de son cheval qu'il n'eut pas de peine à reconnaître, à
-la façon dont il piaffait et grattait des pieds. La nef ayant touché
-la roche, Mordrain s'en approcha et la vit remplie d'hommes noblement
-vêtus; le premier chevalier qu'il aperçut était le frère de son
-sénéchal tué dans la dernière bataille d'Orcan. Le chevalier salua le
-roi: «Sire,» lui dit-il en pleurant, «j'apporte de tristes nouvelles:
-vous avez perdu le meilleur de vos amis, le duc Seraphe, votre
-serourge. Il est là, mort, dans cette nef.» En même temps il lui
-tendit la main, le fit entrer dans la nef, lui montra la bière qui
-semblait recouvrir le corps de Nascien, puis leva le drap qui le
-cachait et Mordrain reconnut la figure de son beau-frère. Il tomba
-sans connaissance: quand il revint à lui, la Roche du Port périlleux
-était à si grande distance qu'à peine pouvait-il encore la distinguer
-comme un point dans l'espace. Heureusement la douleur ne l'empêcha pas
-de faire le signe de la croix, et soudain disparurent les hommes et
-les femmes qu'il avait vus, la bière même et ce qu'elle contenait. Il
-demeura seul dans la nef, regrettant l'illusion qui l'avait fait
-contrevenir aux ordres de Dieu en quittant la Roche du Port périlleux.
-
-Alors apparut le bel homme qui l'avait si souvent réconforté de bonnes
-paroles: «Essuie tes larmes,» lui dit-il, «mais prépare-toi à de
-nouvelles épreuves. D'abord tu ne mangeras pas avant d'être réuni à
-Nascien, et ta délivrance suivra de près son arrivée. C'est l'esprit
-de mensonge qui t'annonçait sa mort; c'est le démon qui, sous la forme
-d'une belle femme, puis sous celle d'un chevalier, était enfin parvenu
-à te pousser dans cette nef: le signe de la croix dont tu as su
-t'armer fit disparaître les mauvais esprits. Garde-toi mieux à
-l'avenir de tels artifices.»
-
-Le bel homme disparut, et la nef vogua sur les flots, pendant deux
-jours et deux nuits. Le troisième jour, Mordrain vit approcher un
-homme que deux oiseaux soutenaient à fleur d'eau; cet homme, en les
-abordant, fit sur la mer un grand signe de croix, puis de ses deux
-mains arrosa toutes les parties de la nef. «Mordrain,» dit-il,
-«apprends quel est ton gardien, de par Jésus-Christ. Je suis Saluste,
-celui qui te doit une belle église dans la ville de Sarras. L'Agneau
-me charge de te découvrir le sens du dernier songe que tu as fait,
-avant de quitter tes États. Tu vis jaillir de la poitrine de ton neveu
-un grand lac d'où sortaient huit fleuves également purs et limpides;
-puis un neuvième plus pur et plus grand que les autres. Un homme de la
-semblance du vrai Dieu crucifié entra dans ce lac, y lava ses pieds et
-ses bras. Du lac il passa dans les huit premiers fleuves, et, quand il
-vint au neuvième, il ôta le reste de ses vêtements, et s'y plongea
-tout-à-fait. Or le lac indique le fils qui naîtra de ton neveu, et que
-Dieu visitera toujours, en raison de ses bonnes pensées et de ses
-bonnes oeuvres. De ce fils descendront en droite ligne et l'un de
-l'autre huit personnages héritiers de la bonté de leur premier
-auteur. Mais le neuvième l'emportera sur eux tous, en vertu, en
-mérite, en valeur, en grands faits d'armes; Jésus-Christ se baignera
-tout à fait dans ses oeuvres: et si le songe t'a fait voir le Seigneur
-entièrement nu avant de se joindre à lui, c'est qu'il entend lui
-découvrir tous ses mystères, ne rien avoir de caché pour lui et lui
-permettre enfin de pénétrer tous les secrets du Graal[83].»
-
-[Note 83: Nous nous étions contenté d'indiquer ce songe, page 200.]
-
-Saint Saluste, ayant ainsi parlé, disparut.
-
-Telles furent les aventures du roi Évalac devenu Mordrain, jusqu'au
-jour où il retrouvera les personnages qui composent sa famille. Nous
-reviendrons à lui quand nous aurons dit les non moins surprenantes
-épreuves réservées à Nascien son serourge, à Saracinthe sa femme, à
-Célidoine son neveu. Le récit en est fort long dans le roman; nous
-l'abrégerons, autant que nous le pourrons sans nuire à la clarté de
-l'ensemble de la composition.
-
-
-
-
-III.
-
-AVENTURES DE NASCIEN.--L'ÎLE TOURNOYANTE.--LA NEF DE SALOMON.
-
-
-On a vu que Nascien avait été accusé de la disparition de son
-beau-frère, le roi Mordrain. Calafer, le plus méchant de ses
-accusateurs, l'avait fait jeter en prison avec son jeune fils,
-l'aimable Célidoine. Mais il ne put l'y retenir longtemps; Nascien,
-favorisé d'un songe prophétique, vit une main entr'ouvrir la voûte de
-son cachot, le saisir par les cheveux et le transporter à treize
-journées de sa ville d'Orbérique, dans une île que nous allons
-décrire. À quelque temps de là, l'impie Calafer fut lui-même foudroyé,
-après avoir vu le jeune Célidoine échapper miraculeusement à la mort
-qu'il lui réservait. Nous suivrons d'abord Nascien dans les lieux où
-la main mystérieuse vient de le déposer.
-
-C'était une île située au milieu de la mer d'Occident; les gens du
-pays l'appelaient l'île Tournoyante, et ce n'était pas sans raison,
-ainsi qu'on va l'exposer; car ici l'on n'avance rien qu'on n'en donne
-l'explication: sans cela on ne verrait dans le Graal qu'un enlacement
-de paroles, et l'on n'en garderait qu'une idée confuse; mais dans ce
-livre, qui est l'histoire de toutes les histoires, il ne faut laisser
-aucun doute sur rien de ce qu'on rapporte.
-
-Avant le commencement de toutes choses, les quatre éléments confondus
-n'étaient qu'une masse inerte et sans forme arrêtée. Le fondateur du
-monde[84] disposa d'abord le ciel, dont il fit le séjour du feu, la
-voûte et la dernière limite de l'univers. Entre le feu, qui de sa
-nature est extrêmement léger, et la terre, qui est extrêmement lourde,
-il plaça l'air, puis creusa des lits plus ou moins vastes pour
-recueillir les eaux. Mais, avant cette séparation, chacun des
-éléments, en luttant et en se pénétrant, avait perdu quelque chose de
-ses propriétés naturelles; c'était une sorte de rouille, d'écume ou de
-scorie, qui tenait de tous les quatre, et formait comme une cinquième
-substance de tout ce que les autres avaient rejeté. Or l'harmonie
-établie par le divin Créateur aurait été troublée, si l'on n'avait pu
-se débarrasser de ce fâcheux résidu.
-
-[Note 84: _Li establissieres del monde._ On voit que notre auteur
-croyait à l'éternité des quatre éléments, de ce que nous appelons la
-Matière.]
-
-Et comme cette masse, où se confondait la légèreté de l'air et du feu
-avec la pesanteur, la froideur de l'eau et de la terre, se trouvait
-également repoussée par la terre et par le ciel, en faisant d'inutiles
-efforts pour se rattacher à l'un ou à l'autre, il lui arriva de planer
-un jour sur la mer d'Occident, entre l'île Onagrine et le port au
-Tigre. Là se rencontre une énorme masse d'aimant, et l'on sait que
-l'aimant a la propriété d'attirer le fer. La rouille ferrugineuse qui
-formait une grande partie de la masse fut ainsi retenue par cette
-roche sous-marine, mais non pas assez pour vaincre toute résistance de
-la part du résidu des autres éléments; si bien que, l'air et le feu
-tendant à s'élever, l'eau à s'étendre, la terre à s'abaisser et la
-rouille ferrugineuse à suivre l'aimant, il résulta de ces efforts
-contraires une sorte d'état stationnaire pour la masse, et d'agitation
-pour ses diverses parties. Retenue par l'aimant, elle pivota sur
-elle-même, d'après les évolutions du ciel et des constellations.
-Ainsi, par le mouvement en sens contraire de son quadruple élément,
-igné, vaporeux, liquide et terrestre, fut-elle condamnée à une sorte
-de tourmente perpétuelle. Voilà pourquoi ce rebut des Éléments avait
-reçu le nom de l'île Tournoyante. Sa longueur n'était pas moindre de
-douze cent quatre-vingts stades, et sa largeur de huit cent douze
-stades. Le stade est la seizième partie d'une lieue[85]; l'île
-Tournoyante avait donc quatre-vingts lieues de large sur
-quatre-vingt-sept de longueur.
-
-[Note 85: Ce calcul est juste; et la mention des stades (_estas_)
-semble indiquer pour cette légende une origine grecque ou byzantine.]
-
-Au reste, ajoute ici notre conteur, le Livre ne garantit pas que l'île
-Tournoyante ne fût encore d'une plus grande étendue; il se contente
-d'affirmer qu'elle avait au moins celle qu'il lui assigne. Le Graal
-dit quelquefois moins, mais jamais plus que la vérité. Nul mortel
-assurément ne connaîtra tout-à-fait ce que renferme le Graal, mais au
-moins pouvons-nous promettre qu'on n'y trouvera jamais rien qui
-s'écarte de la vérité. Et qui oserait douter des paroles écrites par
-Jésus-Christ lui-même, c'est-à-dire par la source de toutes les
-vérités? On sait que Notre-Seigneur, avant de monter au ciel, avait
-seulement deux fois tracé des lettres. La première fois, quand il fit
-la digne oraison de la Patenôtre; il la traça de son pouce sur la
-pierre. La seconde fois, quand, les Juifs ayant amené la femme
-adultère, il écrivit sur le sable: «Que celui de vous tous qui est
-sans péché lui jette la première pierre.» Puis, un instant après, il
-ajouta: «Ah! terre, comment oses-tu accuser la terre!» Comme s'il eût
-écrit: «Homme, fait de si vile argile, comment peux-tu punir chez les
-autres les péchés que tu es si disposé toi-même à commettre!»
-
-Et vous ne trouverez pas un seul clerc assez téméraire pour dire que
-Jésus-Christ, tant qu'il fut enveloppé des liens de la chair humaine,
-ait écrit autre chose. Mais, depuis sa résurrection, il écrivit le
-Saint-Graal. Grande serait donc la folie qui révoquerait en doute ce
-qu'on lit dans une histoire tracée de la propre main du Fils de Dieu,
-quand il eut dépouillé le corps mortel et revêtu la céleste
-majesté[86].
-
-[Note 86: La hardiesse et la témérité de ces derniers paragraphes sont
-réellement inconcevables. On ose ainsi placer le _Saint-Graal_
-au-dessus des Évangiles, puisque ceux-ci furent seulement écrits sous
-l'inspiration, et non de la propre main de Jésus-Christ. «Mais,»
-ajoute ici le prétendu secrétaire de Dieu, «il convient de revenir aux
-paroles de la véritable histoire, à laquelle ce qu'on vient de lire a
-été ajouté.»]
-
-Nascien, après avoir longtemps examiné les lieux, descendit vers le
-point où la mer lui semblait plus proche, et, quand il aperçut les
-flots, il distingua en même temps, dans la plaine liquide, une nef qui
-arrivait à lui. Plus elle approchait, plus il la voyait grande et
-somptueuse. Elle parut jeter l'ancre sur le rivage; alors il s'étonna
-de ne voir et de n'entendre personne sur le pont, et voulut juger par
-lui-même si la beauté de l'intérieur répondait à celle du dehors. Mais
-il fut arrêté par une inscription chaldéenne dont le sens était:
-
-_Toi qui veux entrer ici, prends garde d'avoir une foi parfaite. Il
-n'y a ici que foi et vraie créance. Si tu faiblis sur ce point,
-n'espère jamais de moi le moindre secours._
-
-Nascien réfléchit un instant, et ne trouva dans son esprit aucun doute
-sur la vraie créance; il mit hardiment le pied dans la nef. Il la
-visita dans toutes ses parties, et ne put retenir son admiration de la
-voir si belle, si somptueuse et si solidement construite. Revenant sur
-ses pas, il vit, dans le milieu de la salle principale, de longs
-rideaux blancs qu'il souleva: ils entouraient un lit beau, grand et
-riche. Sur le chevet était posée une couronne d'or; aux pieds, une
-épée qui jetait grande clarté, étendue en travers du lit et à demi
-tirée du fourreau. La poignée était faite d'une pierre qui semblait
-offrir la réunion de toutes les couleurs, et chacune de ces couleurs
-avait, ainsi qu'on le dira plus tard, une vertu particulière. La
-poignée de l'épée[87] était faite de deux côtes, fournies l'une par le
-serpent nommé Palaguste, qu'on trouve surtout dans le pays de
-Calédonie: quand on la touche, on devient insensible à l'ardeur du
-soleil, on a toujours le corps frais et dispos. L'autre côte venait
-d'un poisson de grandeur médiocre, nommé Cortenans, et qu'on trouve
-dans le fleuve d'Euphrate. Celui qui la touche oublie aussitôt les
-sujets qu'il avait eus jusque-là de tristesse ou de joie, pour être
-tout entier à la pensée qui lui avait fait saisir l'épée. Le drap
-vermeil sur lequel cette épée était placée laissait voir des lettres
-qui disaient: _Je suis merveilleuse à voir, plus merveilleuse à
-connaître. Le privilége de m'employer n'appartiendra qu'à un seul,
-lequel surpassera en bonté tous les autres hommes qui sont nés ou à
-naître._
-
-[Note 87: L'enhoudeure.]
-
-Nascien lut ensuite les lettres tracées sur la partie découverte de la
-lame; elles disaient: _Que nul ne soit assez hardi pour achever de me
-tirer, s'il ne sait mieux frapper que personne. Tout autre serait puni
-de sa témérité par une mort soudaine._
-
-Il examina ensuite le fourreau, dont il ne put reconnaître la
-véritable matière. Il était de la couleur d'une feuille de rose, et
-portait une inscription en lettres d'or et d'azur. Quant aux bandes
-ou _renges_ qui tenaient le fourreau, elles étaient tout à fait
-indignes d'un si noble emploi; on eût dit de la mauvaise étoupe de
-chanvre, si bien qu'en les prenant pour lever l'épée, on n'aurait pas
-manqué de les déchiqueter. Voici le sens des lettres tracées sur le
-fourreau:
-
-_Qui me portera devra être le plus preux de tous les hommes; et tant
-qu'il portera ces renges autour du corps, il n'aura pas à craindre
-d'être honni. Malheur à qui voudra remplacer les renges; il attirera
-sur lui les plus grandes calamités. Il n'est réservé de les changer
-qu'à la main d'une femme, fille de roi et de reine. Elle seule pourra
-les remplacer par une chose qu'elle portera sur elle et qu'elle aimera
-le plus. Elle nous donnera, à l'épée et à moi, le vrai nom qui nous
-appartient._
-
-Et Nascien, ayant voulu voir encore si les deux côtés de l'épée
-étaient semblables, y porta la main et tourna la lame dans l'autre
-sens. Il vit qu'elle était de couleur de sang, et qu'on lisait sur la
-partie que le fourreau n'enfermait pas: _Qui plus me prisera aura le
-plus sujet de se plaindre de moi. Qui devrait me trouver la plus
-favorable me trouvera la plus dangereuse, au moins pour la première
-fois._
-
-Tels étaient donc le lit, la couronne, l'épée et ses renges. Mais il y
-avait encore trois fuseaux dont l'intention semblera plus
-merveilleuse. Le premier était dressé au milieu du bois de lit. Du
-côté opposé s'en trouvait un autre dressé de la même manière. Un
-troisième était posé en travers du lit et comme chevillé aux deux
-autres. De ces fuseaux, le premier était blanc comme la neige, le
-second vermeil comme sang; on eût dit le troisième fait de la plus
-belle émeraude. Ces couleurs ne devaient rien à l'invention humaine.
-Et, comme on pourrait douter de ce qu'on vient de dire, il est à
-propos d'en expliquer le sens et la véritable origine. Cela nous
-écartera un peu de notre sujet, mais l'histoire en est agréable à
-entendre; d'ailleurs, de la connaissance de ces fuseaux dépend celle
-de la nef.
-
- * * * * *
-
-Quand Ève la pécheresse, prêtant l'oreille aux conseils de l'Ennemi,
-eut cueilli le fruit défendu, elle arracha de l'arbre, avec la seconde
-pomme, le rameau auquel elle était attachée. Adam la prit, et laissa
-le rameau entre les mains d'Ève, qui le garda sans y penser, comme il
-arrive souvent à ceux qui retiennent en main une chose qu'ils auraient
-aussi bien pu laisser tomber. À peine eurent-ils mangé le fruit, que
-leur nature fut transformée: ils se regardèrent, rougirent à la vue de
-leur chair, et se hâtèrent de couvrir de la main leurs parties
-honteuses.
-
-Ève cependant avait toujours le rameau à la main. En sortant du
-paradis, elle le regarda; il était du plus beau vert, et, comme il
-venait de l'arbre funeste, occasion de leur perte, elle dit qu'en
-souvenir de son péché, elle le conserverait tant qu'elle pourrait, et
-le placerait dans un lieu où elle irait souvent le voir, pour y
-pleurer sa désobéissance. Comme il n'y avait pas encore de huche ou de
-boîte où l'on pût renfermer quelque chose, elle piqua le rameau en
-terre, et se promit de ne pas l'oublier.
-
-La tige crût aussitôt et prit racine; mais nous devons le dire: tant
-qu'Ève le tint à la main, il était pour elle une enseigne de
-réparation, et lui représentait la postérité qu'elle devait avoir.
-Dans l'état où Dieu l'avait créée et mise dans le Paradis, elle devait
-demeurer vierge, n'étant pas vouée à la mort; mais, après sa chute et
-celle d'Adam, le genre humain devait se perpétuer par elle; et, le
-rameau lui paraissant une image de sa postérité, elle lui souriait en
-disant: «Ne vous désolez pas; vous n'avez pas à jamais perdu
-l'héritage dont nous vous avons privés.» Maintenant, si l'on demande
-pourquoi ce ne fut pas Adam qui emporta du Paradis le rameau, l'homme
-étant de plus haute nature que la femme, nous répondrons que la femme
-dut le retenir, parce que par elle était la vie perdue, et par elle
-devait-elle être recouvrée.
-
-Le rameau devint un grand arbre: sa tige, ses branches, ses feuilles
-et son écorce furent de la blancheur de la neige tombée. La blancheur
-est la couleur de la chasteté. Et vous devez savoir ici qu'entre
-virginité et chasteté, la distance est grande. La première est un don
-qui appartient à toute femme qui n'a jamais subi d'assemblage charnel;
-la seconde est une haute vertu propre à celles qui n'ont jamais eu le
-moindre désir de cet assemblage, telle qu'Ève était encore, le jour
-qu'elle fut chassée du Paradis et qu'elle planta le rameau en terre.
-
-La beauté, la vigueur de l'arbre sous lequel ils aimaient à se
-reposer, les engagea bientôt à en détacher quelques autres rameaux
-qu'ils plantèrent, et qui prirent également racine. Ils en formèrent
-une espèce de forêt, et tous conservèrent la blancheur éclatante de
-celui dont ils venaient. Or, il arriva qu'un jour (c'était, dit la
-sainte bouche de Jésus-Christ, un vendredi), comme ils reposaient à
-l'ombre du premier arbre, ils entendirent une voix qui leur ordonnait
-de se réunir charnellement. Mais telle fut leur confusion et leur
-vergogne, qu'ils ne purent supporter la vue ni même la pensée d'une
-oeuvre aussi vilaine, l'homme ici n'étant pas moins honteux que la
-femme. Ils se regardèrent longtemps sans avoir le courage d'aller au
-delà, si bien que notre sire eut pitié de leur embarras. Et comme il
-avait la ferme volonté de former l'humain lignage et de lui donner la
-place que la dixième légion de ses anges avait perdue par son orgueil,
-il fit descendre sur eux un nuage qui ne leur permit pas de se voir
-l'un l'autre.
-
-Étonnés de cette obscurité soudaine, qu'ils attribuèrent à la bonté de
-Dieu, ils s'appelèrent de la voix et, sans se voir, se rapprochèrent,
-se touchèrent, et enfin se joignirent charnellement. Alors ils
-sentirent quelque allégement de leur péché; Adam avait engendré, Ève
-avait conçu Abel le juste, celui qui rendit toujours loyalement à son
-créateur ce qu'il lui devait.
-
-Au moment de cette conception, l'arbre, qui avait été jusque-là d'une
-blancheur éclatante, devint vert et de la couleur de l'herbe des prés.
-Pour la première fois il commença à fleurir et porter des fruits. Et
-tous ceux qui, à compter de ce moment, descendirent de lui, furent
-comme lui de couleur verte. Mais ceux qu'il avait produits avant la
-conception d'Abel restèrent blancs et privés de fleurs et de fruits.
-
-Cet arbre et ceux qui en vinrent conservèrent leur verdure jusqu'au
-temps où Abel devint pour son frère Caïn un objet de haine et de
-jalousie. Un jour, comme Abel avait conduit ses brebis assez loin du
-manoir de son père, et près de l'arbre de vie enlevé du Paradis
-terrestre, la grande chaleur du jour l'engagea à se reposer sous
-l'ombrage de cet arbre. Comme il commençait à sommeiller, il entendit
-venir Caïn, et se levant aussitôt: «Soyez le bienvenu, mon frère!»
-dit-il. L'autre lui rendit son salut, en l'invitant à se rasseoir;
-mais, comme Abel se tournait pour le faire, Caïn, tirant un couteau
-recourbé, le lui plongea dans la poitrine. Il était né le vendredi, et
-ce fut un autre jour de vendredi qu'il reçut la mort.
-
-Notre-Seigneur maudit Caïn, mais il ne maudit pas l'arbre sous lequel
-Abel avait été tué. Seulement il lui ôta sa couleur verte et le rendit
-entièrement vermeil, en mémoire du sang qu'il avait vu répandre. Il ne
-produisit plus ni fleurs ni fruits; nul de ses rameaux ne reprit en
-terre; d'ailleurs ce fut le plus bel arbre qu'on pût voir.
-
-Tous ces arbres, les blancs, qui étaient nés avant la conception
-d'Abel, les verts, produits avant le crime de Caïn, et l'arbre
-vermeil, unique de sa couleur et nommé d'abord arbre de mort, puis
-arbre de vie, puis arbre d'aide et de confort, tous ces arbres,
-disons-nous, subsistèrent et ne perdirent leurs vertus ni leur
-beauté, à l'époque du déluge; ils conservaient encore leur premier
-éclat au temps où régna le grand roi Salomon, fils de David. Dieu
-avait donné à ce roi sens et discrétion outre mesure d'homme; il
-savait tout ce qu'on peut savoir de la force des herbes, du mouvement
-des étoiles, de la vertu des pierres précieuses; et cependant il fut
-tellement aveuglé et déçu par la beauté d'une femme, qu'il en oublia
-ce qu'il devait à Dieu. Il devinait bien que cette femme le trompait
-et lui faisait toutes les hontes qu'elle pouvait imaginer; mais il
-l'aimait trop pour avoir la force de s'en garder, tant il est vrai que
-toute la science de l'homme ne saurait empêcher la femme de le
-décevoir, quand elle en a pris la résolution; et ce n'est pas
-d'aujourd'hui qu'on peut en voir la preuve, mais à partir du
-commencement du monde.
-
-Voilà pourquoi Salomon a dit, dans son livre appelé Paraboles: «J'ai
-fait le tour du monde; j'ai parcouru les mers et les terres habitées;
-je n'ai pas rencontré une prude femme.» Le soir même où il avait écrit
-cela, il entendit une voix céleste qui dit: «Salomon, ne prends pas en
-tel dédain les femmes; si le mal vint d'abord par la première dans le
-monde, une autre doit un jour apporter aux hommes plus de joie qu'ils
-n'avaient éprouvé de peines. Par la femme sera guérie la blessure
-faite par la femme. Et c'est de ton lignage que la guérison viendra.»
-
-Cette vision le fit repentir de ce qu'il avait dit et pensé à la honte
-des femmes. Il se mit alors à chercher, à consulter toutes les
-écritures, et parvint enfin à pressentir la venue de la bonne sainte
-Marie, dans le sein virginal de laquelle devait être conçu
-l'Homme-Dieu. Il se réjouit en pensant que cette dame bienheureuse
-appartiendrait à son lignage, mais un seul doute lui restait:
-serait-elle la dernière de sa postérité? La nuit suivante, une voix
-lui vint ôter ses inquiétudes: «Salomon,» dit-elle, «longtemps après
-la Vierge bienheureuse, un chevalier, le dernier de ta race, passera
-en sainteté de moeurs, en vaillance de chevalerie, tous ceux qui
-auront été ou seront avant ou après lui. Le soleil n'efface pas mieux
-les rayons de la lune, Josué, ton serourge, n'est pas plus au-dessus
-de tous les autres chevaliers de ton temps[88], que celui-ci
-n'effacera et ne surmontera la bonté, la prouesse de tous les
-chevaliers de tous les siècles.»
-
-[Note 88: On voit que notre auteur ne connaissait que par ouï dire la
-sainte Bible: autrement, Josué, devenu, de par les poëtes du moyen
-âge, un des Neuf preux, ne serait pas ici le contemporain de Salomon,
-et, bien plus, son beau-frère.]
-
-Tout ravi que fût Salomon de ces nouvelles, il regrettait encore que
-l'avénement de ce chevalier fût remis à une époque trop éloignée pour
-lui laisser la moindre espérance de le voir. Deux mille ans et plus
-devaient séparer son siècle de celui de son dernier et glorieux
-descendant. Si seulement il pouvait trouver un moyen de lui faire savoir
-que sa venue avait été prévue et pressentie! Il rêvait jour et nuit à
-cela, si bien que sa femme s'aperçut de ses préoccupations; elle en prit
-ombrage, pensant qu'il avait peut-être découvert quelqu'une de ses ruses
-et tromperies. Une nuit qu'elle le vit mieux disposé, plus enjoué que
-d'ordinaire, elle lui demanda quel était le sujet de ses longues
-rêveries. Salomon savait que nul homme n'était capable de résoudre la
-difficulté qui le tourmentait; mais peut-être, se dit-il, la femme, dont
-l'esprit est plus subtil, y parviendrait-elle. Il lui découvrit donc
-toute sa pensée, ce qu'il avait deviné, et ce que la voix céleste lui
-avait appris; enfin son désir de faire parvenir au dernier chevalier de
-son lignage la preuve que le roi Salomon avait prédit ses hauts faits et
-connu le temps de son avénement.
-
-«Sire,» fait alors la dame, «je vous demande trois jours pour penser à
-ce que vous m'avez dit.» Et, la troisième nuit venue: «J'ai,»
-dit-elle, «longuement cherché comment le dernier chevalier de votre
-lignage pourrait savoir que vous avez prévu son avénement, et voici le
-moyen que j'ai trouvé: vous manderez tous les charpentiers de votre
-royaume; quand ils seront réunis, vous leur ordonnerez de construire
-une nef d'un bois qui ne puisse redouter de l'eau ou du temps la
-moindre pourriture, avant quatre mille ans. Pendant qu'ils disposeront
-cette nef, je me chargerai du reste.»
-
-Salomon prit confiance en ces paroles. Le lendemain, il manda les
-charpentiers, auxquels il donna ses ordres; la nef fut construite en
-six mois. La dame alors: «Sire, puisque ce chevalier doit passer en
-prouesse tous ceux qui furent ou qui après lui seront, il conviendrait
-de lui préparer une arme également supérieure à toutes les autres
-armes, et qu'il porterait en votre remembrance.--«Où trouver une telle
-arme?» demanda Salomon.--«Je le vous dirai. Il y a, dans le temple que
-vous avez fait bâtir en l'honneur de Jésus-Christ, l'épée du roi
-David, votre père. C'est la meilleure et la plus précieuse qu'on ait
-jamais forgée: prenez-la, séparez-la de sa poignée et de sa garde.
-Vous qui connaissez la force des herbes et la vertu des pierres, vous
-ferez une poignée d'un mélange de pierres précieuses tellement subtil
-que personne ne puisse distinguer l'une de l'autre, ni douter qu'elle
-ne soit faite d'une matière unique. La poignée, le fourreau,
-répondront à l'excellence de l'épée. Et quant aux renges, je me
-réserve le soin de les fournir.»
-
-Salomon fit tout ce que lui conseillait sa femme: il tira du Temple
-l'épée de David, en fabriqua lui-même la poignée; mais, au lieu de
-fondre ensemble un grand nombre de pierres, il en choisit une seule
-qui réunissait toutes les couleurs qu'on peut imaginer. Et, regardant
-alors l'épée, le fourreau, la garde et la poignée, ainsi qu'il était
-parvenu à les réunir, il fut convaincu que jamais chevalier n'avait
-possédé une arme pareille. «Plaise à Dieu maintenant,» s'écria-t-il,
-«que nulle autre main que celle de l'incomparable chevalier auquel
-elle est destinée ne se hasarde à la tirer du fourreau, sans en être
-aussitôt puni!--Salomon,» dit alors une voix, «ton désir sera exaucé.
-Nul ne tirera cette épée qu'il n'ait sujet de s'en repentir, si ce
-n'est celui auquel elle est destinée.»
-
-Restait à tracer sur l'épée les lettres qui devaient la faire
-distinguer de toutes les autres, et à fabriquer les renges qui
-devaient la joindre au côté de celui qui la posséderait. Salomon traça
-les inscriptions. Quant aux renges, la femme du roi les apporta.
-Elles étaient laides, misérables, faites de chanvre si mal lié qu'on
-ne pouvait y suspendre l'épée sans que bientôt elle ne dût s'en
-détacher. «Y pensez-vous?» dit Salomon; «jamais la plus vile épée ne
-tint à d'aussi viles renges.--C'est pour cela que j'entends les
-joindre à la plus merveilleuse de toutes les épées. Dans les temps à
-venir, une demoiselle saura bien les changer contre d'autres plus
-dignes de la soutenir. Et l'on reconnaîtra ici l'influence des deux
-femmes dont je vous entends parler; car, de même que la Vierge
-bienheureuse réparera le tort de notre première mère, ainsi la
-demoiselle ôtera les renges qui déshonorent votre épée, et les
-remplacera par les plus belles et les plus précieuses du monde.» Plus
-la dame parlait, et plus Salomon s'émerveillait de la subtilité de son
-esprit et de la justesse de ses inventions. Il fit alors transporter
-dans la nef un lit du bois le plus précieux, sur lequel il mit, comme
-on a vu, la couronne et l'épée du roi David.
-
-Mais la dame aperçut qu'il manquait encore quelque chose à la
-perfection de l'oeuvre. Elle conduisit des charpentiers devant l'arbre
-de vie sous lequel Abel avait été tué: «Vous voyez,» leur dit-elle,
-«cet arbre vermeil, et ces autres arbres, les uns blancs, les autres
-verts; vous allez en couper trois fuseaux, l'un vermeil, l'autre vert
-et l'autre blanc.» Les charpentiers hésitèrent, parce que,
-jusqu'alors, personne n'avait eu la hardiesse de toucher à la première
-de ces tiges. Mais enfin, cédant aux menaces de la dame, ils
-l'entamèrent de leurs cognées. Quelle ne fut pas leur surprise quand
-ils en virent jaillir des gouttes de sang, abondantes comme si elles
-fussent sorties d'un bras d'homme nouvellement coupé! Ils n'osaient
-continuer, mais il fallut obéir à de nouvelles injonctions de la dame.
-Les trois fuseaux furent portés dans la nef, et disposés comme on a
-vu: «Sachez,» dit la dame, «que personne ne verra ces trois fuseaux
-sans penser au paradis terrestre, à la naissance et à la mort d'Abel.»
-Comme elle disait ces mots, on apprit que les charpentiers qui avaient
-tranché les fuseaux étaient frappés d'aveuglement. Salomon accusa
-justement sa femme de leur malheur et déposa dans la nef un bref où
-ces lignes étaient tracées:
-
-«_Ô bon chevalier, qui dois être le dernier de ma race, si tu veux
-conserver paix, vertu, et sagesse, garde-toi de la subtilité des
-femmes. Rien n'est plus à craindre que la femme. Si tu la crois, ton
-sens ni ta prouesse ne t'empêcheront pas d'être trompé._»
-
-Puis, au chevet du lit et sous la couronne, il mit un autre bref
-exposant les vertus de la nef, du lit, des fuseaux et de l'épée, enfin
-l'intention qu'avait eue le roi Salomon en la faisant construire.
-Cette intention ne suffisait pas pour expliquer la véritable
-signification de l'oeuvre; la voix céleste crut devoir le lui révéler
-dans un songe: «Cette nef,» dit-elle, représentera ma nouvelle maison
-et sera l'image de l'Église, dans laquelle on ne doit pas entrer si
-l'on n'est simple de foi, pur de péché, ou du moins repentant des
-outrages que l'on aurait commis envers la majesté de Dieu. Les nefs
-ordinaires ont été faites pour contenir ceux qui veulent passer d'un
-rivage à un autre rivage; la nef de sainte Église est destinée à
-soutenir les chrétiens sur la mer du monde, pour les conduire au port
-de salut, qui est le ciel.»
-
-Salomon, ayant alors recouvert sa nef d'un drap de soie que la
-pourriture ne pouvait atteindre, la fit transporter sur la rive de mer
-la plus prochaine. Puis on dressa près de là par son ordre plusieurs
-pavillons qu'il vint occuper, lui, sa femme et une partie de leurs
-gens.
-
-Le Roi ne fut pas longtemps sans souhaiter d'entrer dans la nef, en la
-voyant si belle et si remplie de précieux objets; mais il fut retenu
-par une voix qui lui cria: «Arrête, si tu ne veux mourir; laisse la
-nef flotter à l'aventure. Elle sera vue maintes fois avant d'être
-rencontrée par celui qui doit en découvrir tous les mystères.»
-
-Alors le vent enfla les voiles, la nef prit le large, et se perdit
-bientôt dans le lointain.
-
- * * * * *
-
-Telle était donc la nef qui s'était arrêtée devant l'île Tournoyante
-où le duc Nascien venait d'être transporté. Sa grande foi lui avait
-permis d'y entrer et de bien considérer le lit, la couronne et l'épée.
-Mais il ne put conserver jusqu'à la fin sa robuste créance, et, à la
-vue des trois fuseaux qui, suivant les lettres, étaient de la couleur
-primitive du bois qui les avait fournis: «Non,» dit-il, «je ne puis me
-persuader que tant de merveilles soient réelles: il faut qu'il y ait
-ici quelque chose de mensonger.» À peine eut-il prononcé ces mots que
-la nef s'entr'ouvrit sous ses pieds et le laissa glisser dans la mer.
-Heureusement il se hâta de recommander son âme à Dieu, et, à force de
-nager, il regagna l'île Tournoyante, d'où il était passé dans la nef:
-alors il demanda pardon à Dieu, pria beaucoup, s'endormit, et, quand
-il se réveilla, il ne vit plus la nef de Salomon, qui avait poursuivi
-sa route.
-
-Nous laisserons Nascien dans l'île Tournoyante, et nous vous parlerons
-de son fils.
-
- * * * * *
-
-Célidoine était né sous les plus heureuses influences célestes. Le
-soleil était en plein midi quand sa mère l'avait mis au monde;
-aussitôt on avait vu l'astre rebrousser chemin vers l'horizon, et la
-lune paraître au couchant dans tout son éclat. On en conclut que
-l'enfant aurait toutes les vertus et toute la science que pouvait
-avoir un homme, et on lui donna le nom de Célidoine, c'est-à-dire,
-donné par le ciel.
-
-Cet enfant, que l'odieux Calafer avait fait enfermer dans le même
-souterrain que son père, avait été délivré d'une façon non moins
-miraculeuse. Après l'enlèvement de Nascien, dont nous avons parlé, le
-tyran avait ordonné que l'on précipitât Célidoine du sommet de la plus
-haute tour d'Orbérique: à peine les bourreaux de Calafer l'eurent-ils
-laissé tomber que neuf mains dont les corps étaient cachés par un
-nuage l'arrêtèrent et le transportèrent au loin. C'est à quelques
-jours de là que la foudre céleste avait atteint Calafer.
-
-Les traversées de Célidoine offrent moins d'incidents que celles de
-Mordrain et de Nascien. Les neuf mains qui l'avaient enlevé le
-conduisent dans une île lointaine où vient aborder le roi de Perse
-Label, dont il explique les songes multipliés, dont il prédit la mort
-prochaine et qu'il décide à recevoir le baptême, la veille de sa mort.
-Puis, abandonné dans une légère nacelle à la merci des flots par les
-Persans qui lui reprochaient d'avoir converti leur souverain, il fait
-rencontre de la nef de Salomon, dans laquelle il lui est permis
-d'entrer et qui le conduit dans l'île Tournoyante où il retrouve son
-père Nascien. Après s'être mutuellement raconté leurs aventures
-précédentes, ils rentrent dans la nef de Salomon qui les mène dans une
-autre île habitée par un cruel géant. Nascien, pour le combattre, va
-prendre l'épée de David, qu'il tire de son mystérieux fourreau; mais
-aussitôt la poignée s'en détache et la lame tombe à terre devant lui.
-Il reconnaît alors qu'il a témérairement agi en voulant se servir de
-l'arme destinée au dernier de ses descendants; puis, apercevant une
-autre épée couchée près de la première, il la prend, va combattre le
-géant et le frappe d'un coup mortel. Ils remontent ensuite dans la nef
-de Salomon et continuent leur voyage, dont la direction est abandonnée
-à la volonté céleste, jusqu'à ce qu'ils rencontrent la nacelle du roi
-Mordrain qui, en rapprochant de l'épée de David la poignée que Nascien
-en avait séparée, voit les deux parties se rejoindre comme elles
-étaient auparavant[89]. Puis une voix leur ordonne de quitter
-sur-le-champ la nef et de rentrer dans la nacelle qui leur avait
-amené le roi Mordrain. Nascien, plus irrésolu que les deux autres,
-sent une épée flamboyante descendre sur son épaule gauche et y faire
-une large et douloureuse ouverture. «C'est,» dit une voix «la punition
-de la faute que tu as commise en tirant du fourreau l'épée de David.»
-La douleur contraignit Nascien de tomber à terre, mais ne put lui
-arracher le moindre murmure. Il crut au contraire que cette blessure
-était un nouveau témoignage de l'amour que Dieu lui portait, puisqu'il
-le punissait en ce monde au lieu de lui préparer une seconde vie
-éternellement malheureuse.
-
-[Note 89: Variante de la lance qui blessa Joseph, fut brisée et
-ressoudée par un ange.]
-
-Ici notre auteur laisse le roi Mordrain, le duc Nascien et le jeune
-Célidoine, pour nous entretenir de la reine Sarracinthe et de la
-duchesse Flégétine, femme de Nascien, demeurées dans le royaume de
-Sarras après l'éloignement de leurs époux.
-
-
-
-
-IV.
-
-VOYAGE DES MESSAGERS EN QUÊTE DE MORDRAIN, DE NASCIEN ET DE CÉLIDOINE.
-
-
-La nouvelle de la mort de Calafer et de la disparition de Nascien fut,
-on peut le croire, un grand sujet d'étonnement pour la bonne et belle
-duchesse Flégétine. Nascien son époux lui apparut bientôt en songe,
-pour la consoler et l'avertir que Dieu voulait les réunir un jour et
-établir leur postérité dans une contrée lointaine, vers Occident. La
-dame prit aussitôt la résolution de quitter sa ville d'Orbérique et de
-suivre pour sa _quête_ la direction assez vague que la vision lui
-avait indiquée. Elle venait de partir, accompagnée d'un vavasseur
-loyal, quand la reine Sarracinthe, écoutant une impulsion analogue,
-chargeait cinq fidèles sergents d'entreprendre un autre voyage en
-quête de Mordrain. Les messagers partirent, munis d'un bref qui
-devait, à l'occasion, leur servir de lettres de créance, et où se
-trouvaient indiqués le but de leur voyage et l'histoire des épreuves
-subies par le roi Mordrain, le duc Nascien et le jeune Célidoine.
-
-Les cinq prud'hommes prirent leur chemin vers Égypte, et arrivèrent
-dans la ville de Coquehan, patrie de l'aïeul de la bonne dame Marie
-l'Égyptienne. Avertis, dans un songe, qu'ils faisaient fausse route,
-et que celui qu'ils cherchaient errait en ce moment sur la mer de
-Grèce, ils revinrent sur leurs pas et entrèrent dans Alexandrie, où
-ils ensevelirent un de leurs compagnons qui n'avait pu supporter la
-chaleur excessive du climat.
-
-Sur le rivage ils aperçurent une nef qui semblait abandonnée. Grande
-fut leur surprise, en l'abordant, de trouver sur le pont et dans le
-fond de la nef deux cents cadavres. Ils regardèrent çà et là, et
-découvrirent enfin une jeune dame qui fondait en pleurs. Comment et
-par quelle aventure se trouvait-elle en pareil lieu? «Seigneurs,» leur
-dit-elle, «si vous promettez de m'épargner, je vous le dirai: les gens
-que vous voyez étaient sujets du roi Label, mon père; il prit envie,
-il y a quelque temps, au roi Ménélau, un de mes oncles, d'aller voir
-son fils, gouverneur de Syrie. Il se mit en mer et me permit de
-l'accompagner. Le roi de Tarse, qui depuis longtemps était en guerre
-avec lui, ayant avis de son départ, fit équiper un grand nombre de
-nefs et vint croiser et attaquer la nôtre. Le combat fut long et des
-plus acharnés, mais il fallut céder au nombre; mon oncle mourut les
-armes à la main: ceux qui l'accompagnaient eurent le même sort; c'est
-eux dont les corps sont étendus devant vous. Par une sorte de
-compassion pour ma jeunesse, la vie que j'aurais tant désiré perdre me
-fut laissée. C'est à vous de voir s'il ne conviendrait pas mieux de me
-faire mourir.»
-
-Les messagers furent touchés de ce récit, mais résolurent de profiter
-de la nef pour continuer leur quête. Ils demandèrent à la fille du roi
-Label s'il lui conviendrait de les accompagner. La demoiselle répondit
-que, s'ils s'engageaient à ne pas lui faire de honte, elle les
-suivrait volontiers partout où il leur plairait d'aller. Leur premier
-soin fut d'aviser au moyen de débarrasser la nef de tous les cadavres,
-et de les mettre à l'abri de la dent des ours et des lions. Aidés par
-les gens du pays, ils creusèrent une large fosse où furent déposés les
-deux cents corps; on les recouvrit d'une large pierre avec cette
-inscription: _Ci-gisent les gens de Label, tués par ceux de Tarse; les
-messagers en quête de Nascien les ensevelirent par un pieux respect
-de leur humanité_[90]. Ils garnirent ensuite la nef de tout ce qui
-pouvait les soutenir durant une traversée aussi aventureuse; mais
-vainement cherchèrent-ils un pilote: la nuit venue, ils s'endormirent
-tous dans la nef. Comme les voiles étaient restées tendues, voilà
-qu'un souffle puissant ébranla le vaisseau, le poussa en pleine mer,
-si bien que le lendemain, au réveil, ils n'aperçurent plus le rivage
-et se trouvèrent sans maître et sans pilote, voguant aussi rapidement
-que l'émerillon quand on le poursuit ou qu'il poursuit une proie.
-
-[Note 90: «Par pitiet d'umaine semblance» (fº 143 vº).]
-
-Ils ne manquèrent pas de se mettre à genoux, et d'implorer à chaudes
-larmes la protection céleste. Le matin du quatrième jour, leur nef fut
-poussée contre une île hérissée de rochers et se fendit en quatre
-morceaux. Des quatre messagers, deux furent noyés, les deux autres
-gagnèrent les rochers qui bordaient cette île. Pour la demoiselle,
-elle se soutenait sur une planche en implorant la pitié de ses
-compagnons de voyage. L'un d'eux, au risque de se noyer lui-même, ôta
-ses vêtements, s'élança vers elle à la nage, et la traîna jusqu'à
-l'endroit qui les avait recueillis.
-
-Alors ils regardèrent de tous côtés et aperçurent à la droite de la
-roche un petit sentier qui conduisait à la cime d'une montagne fermée
-par les rochers du rivage opposé. À mesure qu'ils avançaient, ils
-découvraient de bonnes terres, des vergers, des jardins depuis
-longtemps incultes; puis un château grand et fort à merveille, bien
-que plusieurs pans de muraille en fussent abattus. Dans une enceinte
-démantelée s'élevait un palais ruiné, mais somptueux, construit en
-marbre de couleurs variées, dont plusieurs piliers étaient encore
-debout. Quel prince avait possédé, quel maître avait pu construire un
-si merveilleux édifice? En regardant de tous côtés, ils découvrirent,
-sous un portique de marbre incrusté d'or, d'argent et d'agate, un lit,
-le plus riche du monde, dont les quatre pieds étaient émaillés et
-couverts de pierres précieuses. Sous le lit avait été déposée une
-tombe d'ivoire ornée de figures d'oiseaux et sur laquelle on lisait en
-lettres d'or: _Ci-gît Ipocras, le plus grand des physiciens, qui fut
-trompé et mis à mort, par l'engin et la malice des femmes._
-
- * * * * *
-
-L'histoire des philosophes atteste qu'Ipocras fut le plus habile de
-tous les hommes dans l'art de physique. Il vécut longtemps sans être
-grandement renommé; mais une chose qu'il fit à Rome répandit en tous
-lieux le bruit de sa science incomparable.
-
-C'était au temps de l'empereur Augustus César. Ipocras en entrant dans
-Rome fut étonné de voir tout le monde en deuil, comme si chacun des
-citoyens eût perdu son enfant. Une demoiselle descendait alors les
-degrés du palais; il l'arrête par le giron et la prie de lui apprendre
-la cause d'une si grande douleur: «C'est,» lui répond cette
-demoiselle, «que Gaius, le neveu de l'empereur, est en ce moment mort
-ou peu s'en faut. L'empereur n'a pas d'autre héritier, et Rome fait à
-sa mort la plus grande perte du monde, car c'était un très-bon et
-très-beau jeune homme, bien enseigné, large aumônier envers les
-pauvres gens, humble et doux envers tout le monde.--Où est le corps?»
-demanda Ipocras.--«Dans la salle de l'empereur.»
-
-Si l'âme, pensa Ipocras, n'est pas encore partie, je saurai bien la
-faire demeurer. Il monte les degrés du palais, et trouve à l'entrée de
-la chambre une foule qui ne semblait pas permettre de passer outre.
-Toutefois il rejette en arrière le capuchon de son manteau, enfonce
-son chapeau «de bonnet[91],» pousse et se glisse tellement entre les
-uns et les autres qu'il arrive au lit du jeune Gaius. Il le regarde,
-pose sa main sur la poitrine, sur les tempes, puis sur le bras à
-l'endroit du pouls: «Je demande,» dit-il, «à parler à l'empereur.»
-
-[Note 91: «Son chapel de bonnet.» Ms. 2455, fº 145. Le bonnet était,
-je crois, la bourre de soie; nous avons plus tard transporté à la
-coiffure le nom du tissu.]
-
-L'empereur arrive: «Sire, que me donnerez-vous si je vous rends votre
-neveu sain et guéri?--Tout ce que vous demanderez. Vous serez à jamais
-mon ami, mon maître.--En prenez-vous l'engagement?--Oui, sauf mon
-honneur.--Oh! quant à votre honneur,» répond Ipocras, «vous n'avez
-rien à craindre, je le tiens plus cher que tout votre empire.»
-
-Alors il tira de son aumônière une herbe qu'il détrempa dans la
-liqueur d'une fiole qu'il portait toujours sur lui; puis, faisant
-ouvrir les fenêtres, il desserra les dents de Gaius avec son petit
-canivet, et fit pénétrer dans la bouche tout ce qu'il put de son
-breuvage. Aussitôt l'enfant commence à se plaindre et entr'ouvre les
-yeux; il demande à voix basse où il était. Qu'on juge de la joie de
-l'empereur! Chacun des jours suivants, Gaius sentit la douleur
-diminuer et les forces revenir, si bien qu'au bout d'un mois il fut
-aussi sain, aussi bien portant qu'il eût jamais été.
-
-Dès ce moment on ne parla plus que d'Ipocras dans Rome; tous les
-malades venaient à lui et s'en retournaient guéris. Il parcourut les
-environs de Rome et conquit ainsi l'amour et la reconnaissance de tous
-ceux qui réclamèrent son secours. Il ne demandait jamais de salaire,
-mais on le comblait de présents, si bien qu'il devint très-riche. Ce
-fut en vain que l'empereur lui offrit des terres, des honneurs; il
-répondit qu'il n'avait rien à souhaiter s'il avait son amour.
-Seulement il consentit à vivre au pain, au vin et à la viande de
-l'empereur, et à recevoir de lui ses robes. Mais cela ne suffisait pas
-au coeur de César Auguste, et voici le moyen qu'il imagina pour
-reconnaître ce qu'Ipocras avait fait pour lui.
-
-Il fit élever au milieu de Rome un pilier de marbre plus haut que la
-plus haute tour, et par son ordre on plaça au sommet deux images de
-pierre, représentant, l'une Ipocras, l'autre Gaius. De la main gauche,
-Ipocras tenait une tablette sur laquelle était écrit en grandes
-lettres d'or:
-
-_C'est Ipocras, le premier des philosophes, lequel mit de mort à vie
-le neveu de l'Empereur, Gaius dont voici l'image._
-
-Le jour même où ces images furent découvertes, l'empereur prit Ipocras
-par la main et le conduisit aux fenêtres de son palais d'où l'on
-pouvait voir le pilier. «Quelles sont,» dit Ipocras, «ces deux
-images?--Vous pouvez bien le voir,» répond l'empereur; «vous savez
-assez de lettres pour lire celles qui sont là tracées.--Elles sont
-bien éloignées,» dit Ipocras. Cependant il prit un miroir et avisa les
-lettres. Il les vit retournées, mais n'en reconnut pas moins ce
-qu'elles signifiaient. «Sire,» dit-il à l'empereur, «vous auriez bien
-pu, sauf votre grâce, vous dispenser de dresser ces images: je n'en
-vaudrai pas mieux pour elles. Elles ont coûté grand, et peu valent.
-Mon véritable gain, c'est votre amour que j'ai conquis. Et, comme dit
-la vieille sentence: Qui à prud'homme s'accompagne est assez payé de
-son service.»
-
-Dans le temps qu'Ipocras était en si grand honneur à Rome, une dame,
-née des parties de Gaule, vint séjourner dans cette noble ville. Elle
-était d'une grande beauté; tout annonçait en elle une naissance
-illustre. Elle serait venue pour épouser l'empereur, qu'elle n'eût pas
-porté des vêtements plus riches et mieux assortis à sa personne.
-L'empereur, en la voyant si belle, voulut qu'elle fût de son hôtel,
-qu'elle prît de ses viandes. On lui donna pour elle seule une chambre,
-et des dames et demoiselles pour lui faire compagnie. Elle vivait déjà
-depuis quelque temps à Rome, quand un jour l'empereur, Ipocras et
-quelques autres chevaliers de la cour s'arrêtèrent devant sa chambre.
-Dès qu'elle les entendit parler, elle entr'ouvrit sa porte, et les
-rayons du soleil, qui frappaient alors sur l'or dont les deux images
-étaient décorées, vinrent retomber sur son visage et l'éblouirent au
-point de l'empêcher de voir l'empereur. À quelques moments de là,
-voulant savoir ce qui l'avait ainsi éblouie, elle aperçut les deux
-images sur le pilier; on lui dit que c'était Gaius, le neveu de
-l'empereur, et celui qui avait ramené Gaius de mort à vie,
-c'est-à-dire Ipocras, le plus sage des philosophes. «Oh!» reprit-elle,
-«celui-là qui peut ramener un homme de mort à vie n'est pas encore né.
-Que cet Ipocras soit le premier des philosophes, j'y consens; mais, si
-je voulais m'en entremettre, je n'aurais besoin que d'un jour pour en
-faire le plus grand fou de la ville.»
-
-Le mot fut rapporté à Ipocras, qui le prit en dédain, parce qu'il
-avait été dit par une femme. Toutefois il pria l'empereur de lui
-donner les moyens de voir celle qui avait ainsi parlé.--«Je vous la
-montrerai demain, quand nous irons faire nos prières au Temple.» De
-son côté, la dame, à partir de ce jour, prit un plus grand soin de se
-parer, pour arrêter plus sûrement les regards d'Ipocras.
-
-Le lendemain, à heure de Primes, l'empereur alla, comme il en avait
-l'habitude, au Temple, et mena Ipocras avec lui. Ils se placèrent aux
-siéges réservés des clercs. La dame de Gaule eut soin de se mettre en
-face, et, quand elle se leva pour l'offrande, on admira la beauté de
-son visage et de ses vêtements. L'empereur alors faisant un signe à
-Ipocras: «La voilà,» dit-il. Ipocras suivit des yeux la dame à
-l'aller et au retour; elle, en passant devant leurs siéges, jeta sur
-lui à la dérobée un regard doux et amoureux; puis, revenue à sa place,
-elle ne cessa de le regarder, si bien qu'Ipocras fut aussitôt troublé,
-surpris et enflammé. À la fin du service, il eut grand'peine à
-regagner son hôtel, se mit au lit et resta plusieurs jours sans
-manger, le coeur gonflé, les yeux remplis de larmes, et tellement
-confus qu'il aimait mieux se laisser mourir que d'en révéler la cause.
-
-Toute la ville de Rome fut consternée en apprenant que le grand
-philosophe était atteint d'un mal qu'il ne pouvait ou ne voulait
-guérir. Son hôtel était constamment rempli des gens qui venaient
-demander s'il n'y avait aucune espérance de le sauver. Un jour toutes
-les dames de la cour se réunirent pour aller le voir, et du nombre se
-trouva la belle Gauloise, dans la plus riche parure du monde. Quand il
-les eut toutes remerciées de leur visite, et qu'elles commencèrent à
-prendre congé, il fit avertir la belle dame de rester, pour lui parler
-un instant seul à seule. Elle se douta déjà de son intention, et
-revenant près de son lit: «Ipocras, beau doux ami,» lui dit-elle,
-«est-il vrai que vous désiriez me parler? Je suis prête à faire tout
-ce qu'il vous plaira de demander.--Ah! dame,» répondit Ipocras, «je
-n'aurais pas le moindre mal, si vous m'aviez dit cela plus tôt. Je
-meurs par vous, pour l'amour dont vous m'avez brûlé. Et si je ne vous
-ai entre mes bras, comme amant pouvant tout réclamer de son amie, je
-n'éviterai pas de mourir.--Que dites-vous là?» répond la dame, «mieux
-vaudrait que je fusse morte, moi et cent autres telles que moi, à la
-condition de vous laisser vivre. Reprenez courage: buvez, mangez,
-tenez-vous en joie; nous prendrons notre temps, et je n'entends rien
-vous refuser.--Grand merci, dame: pensez à votre promesse, quand vous
-me reverrez à la cour.»
-
-Elle sortit, et Ipocras, à partir de ce moment, revint en couleur, en
-bonne disposition. Il ne refusa plus les aliments, se leva, et
-quelques jours suffirent pour que la nouvelle de la guérison du grand
-philosophe se répandît dans toute la ville. Il reparut à la cour, et
-Dieu sait l'accueil et la belle chère qu'on lui fit; mais personne ne
-le reçut plus gracieusement que la dame gauloise qui, mettant sa main
-dans la sienne, le fit monter au haut de la tour du palais, jusqu'aux
-créneaux auxquels une longue et forte corde était attachée.
-«Voyez-vous cette corde, bel ami?» dit-elle.--«Oui.--Savez-vous quel
-est son usage? Nullement.--Je vais vous le dire. Dans une des chambres
-de la tour où nous sommes est enfermé Glaucus, le fils du roi de
-Babylone. On ne veut pas que sa porte soit jamais ouverte: quand il
-doit manger on pose sa viande dans la corbeille que vous voyez
-attachée près de la terre, et on la fait monter jusqu'à la petite
-fenêtre qui répond à sa chambre. Beau très-doux ami, écoutez-moi bien;
-si vous souhaitez faire de moi votre volonté, vous viendrez devant la
-fenêtre de ma chambre, au-dessous de celle de Glaucus: dès qu'il fera
-nuit, vous vous placerez dans la corbeille; nous tirerons la corde
-jusqu'à nous, moi et ma demoiselle; vous entrerez, et nous pourrons
-converser librement jusqu'au point du jour: vous descendrez comme vous
-serez monté, et nous continuerons à nous voir aussi souvent qu'il nous
-plaira.»
-
-Ipocras, loin d'entendre malice à ces paroles, remercia grandement la
-dame et promit bien de faire ce qu'elle lui proposait, sitôt que la
-nuit serait venue, et que l'empereur serait couché. Mais il arrive
-trop souvent qu'on se promet grand plaisir de ce qui doit causer le
-plus d'ennui, et ce fut justement le cas d'Ipocras. Il ne pouvait
-détourner les yeux du solier où reposait la dame qu'il devait visiter,
-et il lui tardait de voir arriver la nuit. Enfin les sergents
-cornèrent le souper: les nappes mises, l'empereur s'assit et fit
-asseoir autour de lui ses chevaliers et Ipocras, auquel chacun
-portait honneur: car il était beau bachelier, le teint brun et
-amoureux, agréable en paroles, et toujours vêtu de belles robes. Il
-but et mangea beaucoup au souper, il fut plus avenant, mieux parlant
-que jamais, comme celui qui comptait avoir bientôt joie et liesse de
-sa mie. Au sortir de table, l'empereur annonça qu'il irait le
-lendemain chasser avant le point du jour, et se retira de bonne heure,
-tandis qu'Ipocras passa chez les dames pour converser et s'ébatre avec
-elles jusqu'au moment où chacun prit congé pour aller reposer. Minuit
-arriva: quand tout le monde fut endormi du premier sommeil, Ipocras se
-leva, se chaussa, se vêtit et s'en vint doucement au corbillon. La
-dame et sa demoiselle étaient en aguet à leur fenêtre: elles tirèrent
-la corde jusqu'à la hauteur de la chambre où Ipocras pensait entrer;
-puis elles continuèrent à tirer, si bien que, le corbillon s'éleva
-plus de deux lances au-dessus de leur fenêtre. Alors elles attachèrent
-la corde à un crochet enfoncé dans la tour, et crièrent: «Tenez-vous
-en joie, Ipocras, ainsi doit-on mener les musards tels que vous.»
-
-Or ce corbillon n'était pas là pour transporter les denrées au fils du
-roi de Babylone: il servait à exposer les malfaiteurs avant d'en faire
-justice, comme les piloris établis aujourd'hui dans les bonnes
-villes. On peut juger quelles furent la douleur et la confusion
-d'Ipocras en entendant les paroles de la dame, et en se voyant ainsi
-trompé. Il demeura dans cette corbeille toute la nuit et le lendemain
-jusqu'à vêpres: car l'empereur ne revint de la chasse que tard, et ne
-put auparavant savoir mot de ce qui ne manqua pas de faire l'entretien
-de toute la ville. Dès que le jour fut levé, et qu'on aperçut le
-corbillon empli: «Allons voir,» se dit-on l'un l'autre, «allons voir
-quel est le malfaiteur qu'on a exposé, si c'est un voleur ou bien un
-meurtrier.» Et quand on reconnut que c'était Ipocras, le sage
-philosophe, le bruit devint plus fort que jamais. «Eh quoi! c'est
-Ipocras!--Eh! qu'a-t-il fait? Comment a-t-il pu mériter si grande
-honte?»--On avertit les sénateurs, on s'enquiert d'eux si le jugement
-vient d'eux ou de l'empereur; mais personne ne sait en donner raison.
-«L'empereur,» disait-on, «n'a pu ordonner cela; il aimait trop
-Ipocras; il sera très-courroucé en apprenant qu'on l'a si indignement
-traité: il faut descendre la corbeille.--Non,» disaient les autres,
-«encore ne savons-nous bien si l'empereur n'a pas eu ses raisons
-d'agir ainsi. En tout cas, il aura bien mal reconnu les grands
-services qu'Ipocras a rendus à lui et à tant d'autres bonnes gens de
-la ville.»
-
-Ainsi parlaient petits et grands autour de la corbeille, si haut
-levée qu'une pelote la mieux lancée n'aurait pu l'atteindre. Pour
-Ipocras, il avait remonté son chaperon, et se tenait si profondément
-pensif qu'il se fût laissé volontiers tomber, sans l'espoir qu'il
-gardait de se venger. Cependant l'empereur revint de sa chasse, tout
-joyeux de la venaison qu'il rapportait. Il aperçut le corbillon, et
-demanda quel était le malfaiteur qu'on y avait exposé. «Eh! Sire, ne
-le savez-vous pas? c'est Ipocras, votre grand ami; n'est-ce pas vous
-qui avez ordonné de le punir ainsi?--Moi, puissants dieux! avez-vous
-pu le croire? Qui osa lui faire un tel affront? Malheur à lui, je le
-ferai pendre. Qu'on descende la corbeille, et qu'on m'amène Ipocras.»
-
-Il fut sur-le-champ descendu. L'empereur, en le voyant venir, courut
-au-devant et lui jetant les bras au cou: «Ah! mon cher Ipocras, qui
-vous a pu faire une pareille honte?--Sire,» répondit-il tristement,
-«je ne sais, et, quand je le connaîtrais, je ne saurais dire pourquoi.
-Je dois attendre patiemment le moment d'en avoir satisfaction.»
-Quelque soin que prît l'empereur de lui en faire dire plus, il ne put
-y parvenir; Ipocras, évitant avec grand soin de parler de rien qui pût
-rappeler sa triste aventure.
-
-Seulement, à partir de ce jour, il cessa de visiter les malades et de
-répondre à ceux qui vinrent le consulter sur leurs infirmités.
-L'empereur, auquel tout le monde se plaignait du silence d'Ipocras,
-eut beau le prier, il répondit qu'il avait perdu toute sa science, et
-qu'il ne la pourrait retrouver qu'après avoir obtenu vengeance de la
-honte qu'on lui avait faite.
-
-Revenons maintenant à la belle dame, la plus heureuse d'entre toutes
-les femmes, pour avoir ainsi trompé le plus sage des hommes. Elle ne
-s'en tint pas encore là; mais, faisant venir un orfèvre de Rome
-qu'elle connaissait beaucoup, et, comme elle, venu des parties de la
-Gaule, elle lui dit, sous le sceau du secret, ce qu'elle avait fait
-d'Ipocras. «Je vous prie maintenant,» lui dit-elle, «de disposer pour
-moi une table dorée de votre meilleur travail, avec l'image d'Ipocras
-au moment où il entre dans la corbeille, à laquelle tiendra une corde.
-Dès que vous l'aurez faite, vous attendrez la nuit, et vous la
-porterez vous-même sur le pilier où sont déjà les images d'Ipocras et
-de Gaius. Surtout, si vous aimez votre vie, faites que personne ne
-sache rien de tout cela.» L'orfèvre promit tout, et la table qu'il
-exécuta fut plus belle, l'image d'Ipocras plus fidèle que la dame ne
-l'avait espéré.
-
-Quand il fut parvenu secrètement à la fixer sur le pilier, durant une
-nuit des plus sombres, toute la ville la vit flamboyer le lendemain
-aux premiers rayons du soleil. Ce fut pour tous un nouveau sujet de
-surprise et de chuchotements qui tournaient encore à la honte
-d'Ipocras: on se souvenait de son aventure, on se demandait qui
-pouvait l'avoir aussi bien représentée. L'empereur était alors absent
-de la ville: quand il y revint, un de ses premiers soins fut de
-paraître aux fenêtres avec Ipocras. Ayant arrêté les yeux sur les deux
-images: «Quel sens a cette nouvelle table,» dit-il au philosophe, «et
-qui a pu oser la placer sans mon ordre?--Ah! Sire,» répondit Ipocras,
-n'y voyez-vous pas l'intention d'ajouter à ma honte? Si vous m'aimez,
-ordonnez, je vous prie, que la table et les statues soient abattues
-sur-le-champ; autrement, je quitterai la ville et vous ne me reverrez
-jamais.»
-
-L'empereur fit ce qu'Ipocras désirait, et c'est ainsi qu'on perdit le
-souvenir du séjour du grand médecin dans la ville et de ses
-merveilleuses guérisons. La dame ne s'en félicita que plus d'avoir
-réduit à néant la renommée de celui qu'on disait le plus sage des
-hommes. Pour Ipocras, on ne le vit plus rire et se jouer avec les
-dames: il restait dans sa chambre et répondait à peine à ceux qui se
-présentaient pour jouir de son entretien. Un jour qu'il était
-tristement appuyé à l'une des fenêtres du palais, il vit sortir, d'un
-trou pratiqué sous les degrés, un nain boiteux et noir, au visage
-écrasé, aux yeux éraillés, aux cheveux hérissés, en un mot, la plus
-laide créature que l'on pût imaginer. Le malheureux vivait des reliefs
-de la table et des aumônes que lui faisaient les gens du palais.
-L'empereur, ému de compassion, lui avait permis de placer dans ce trou
-un méchant lit et d'en faire sa demeure ordinaire.
-
-Ipocras choisit ce monstre pour l'instrument de sa vengeance. Il alla
-cueillir une herbe dont il connaissait la vertu, fit sur elle un
-certain charme, et quand il l'eut conjurée comme il l'entendait, il
-s'en vint au bossu, et se mit à parler et plaisanter avec lui.
-«Vois-tu,» lui dit-il, «cette herbe que je tiens à la main? Si tu
-pouvais la faire toucher à la plus belle femme, à celle que tu
-aimerais le mieux, tu la rendrais aussitôt amoureuse de toi, et tu
-ferais d'elle ta volonté.--Ah!» reprit le bossu, «vous me gabez, sire
-Ipocras. Si j'avais une herbe pareille, j'éprouverais sa vertu près de
-la plus belle dame de Rome, celle qui vint de Gaule.--Promets-moi,»
-reprend Ipocras, «que tu ne la feras toucher à nulle autre et que tu
-me garderas le secret.--Je vous le promets sur ma foi et sur nos
-dieux.»
-
-L'herbe fut donnée, et le lendemain, de grand matin, le nain se plaça
-sur la voie que l'on suivait pour aller au temple. Quand la dame de
-Gaule passa devant lui, il s'approcha, et, tout en riant: «Ah! Madame,
-que vous avez la jambe belle et blanche! Heureux le chevalier qui
-pourrait la toucher!» La dame était en petits souliers ouverts que
-l'on appelle escarpins; le nain l'arrêta par le pan de son hermine,
-et, portant l'autre main sur le soulier étroitement chaussé, appliqua
-l'herbe sur le bas de la jambe, en disant: «Faites-moi l'aumône,
-Madame, ou donnez-moi votre amour.» La dame passa tête baissée sans
-mot répondre: mais sous sa guimpe elle ne put se tenir de sourire.
-Arrivée au temple avec les autres, elle se sentit tout émue et ne put
-dire sa prière. Elle devint toute rouge, en ne pouvant détourner du
-nain sa pensée: si bien qu'elle fit un grand effort pour ne pas
-revenir à l'endroit où il lui avait parlé. Elle ne suivit pas ses
-demoiselles au retour du temple, mais retourna précipitamment à sa
-chambre, se jeta sur son lit, fondit en larmes et en soupirs tout le
-reste du jour et la nuit suivante. Quand vint la minuit, tout éperdue,
-elle quitta sa couche, et s'en alla seule vers le repaire du nain,
-dont la porte était demeurée entr'ouverte. Elle y pénétra, comme si
-elle eût été poursuivie. «Qui est là?» dit-elle.--«Dame!» répondit le
-nain, «votre ami, qui vous attendait.» Aussitôt elle se précipita sur
-lui, les bras ouverts, et l'embrassa mille fois. L'heure de primes
-arriva qu'elle le tenait encore fortement serré contre son beau corps.
-Or Ipocras, averti par son valet, l'avait vue arriver aux degrés. Il
-courut éveiller l'empereur: «Venez, Sire, voir merveilles, venez, vous
-et vos chevaliers.» Ils descendirent le degré, et arrivèrent au lit du
-nain, qu'ils trouvèrent amoureusement uni à la belle Gauloise
-échevelée.
-
-«En vérité,» dit l'empereur en parlant à ses chevaliers, «voilà bien
-ce qui prouve que la femme est la plus vile chose du monde.»
-L'emperière, bientôt appelée à voir ce tableau, en témoigna une honte
-extrême en songeant que toutes les autres femmes souffriraient de
-l'affront. Comme l'empereur ne voulut pas permettre à la dame de
-rentrer au palais dans ses chambres, il n'y eut personne à Rome qui ne
-vînt la visiter sur la couche de l'affreux nain, qu'elle ne pouvait,
-malgré son dépit, s'empêcher de regarder amoureusement. Telle était
-l'indignation générale qu'on parlait de mettre le feu au lit et de les
-brûler tous deux: mais Ipocras s'y opposa vivement, et se contenta
-d'engager l'empereur à les marier et à donner à la dame la charge de
-lavandière du palais. Le mariage fut donc célébré à deux jours de là;
-on leur donna dix livrées de terre et un logis près des degrés. La
-dame savait travailler en fils d'or et de soie: elle fit des
-ceintures, des aumônières, des chaperons de drap ornés d'oiseaux et de
-toute espèce de bêtes; elle amassa dans sa nouvelle condition de
-grandes richesses, dont elle fit part au nain, qu'elle ne cessa
-d'aimer uniquement, jusqu'à sa mort; et quand, après dix ans, elle le
-perdit, elle demeura en viduité et ne voulut jamais entendre à d'autre
-amour.
-
-Ainsi parvint Ipocras à se venger de la belle dame gauloise, et à
-prouver que la sagesse de l'homme pouvait l'emporter sur la subtilité
-de la femme. Dès lors il reprit son ancienne sérénité. Il consentit à
-visiter, à guérir les malades, et à faire l'agrément des dames et des
-demoiselles, avec lesquelles il passait tout le temps qu'il ne donnait
-pas soit à l'empereur, soit à ceux qui se réclamaient de sa haute
-science.
-
-C'est en ce temps-là qu'un chevalier, revenant à Rome après un grand
-voyage, se rendit au palais, où l'empereur, après l'avoir fait asseoir
-à sa table, lui demanda de quel pays il arrivait. «Sire, de la terre
-de Galilée, où je vis faire les choses les plus merveilleuses à un
-homme de ce pays. C'est pourtant un pauvre hère; mais il faut avoir
-été témoin de ses oeuvres pour y ajouter la moindre foi.--Voyons,» dit
-Ipocras, «racontez-nous ces grandes merveilles.--Sire, il fait voir
-les aveugles, il fait entendre les sourds, il fait marcher droit les
-boiteux.--Oh!» fit Ipocras, «tout cela, je le puis faire aussi bien
-que lui.--Il fait plus encore: il donne de l'entendement à ceux qui en
-étaient privés.--Je ne vois en cela rien que je ne puisse faire.--Mais
-voilà ce que vous n'oseriez vous vanter d'accomplir: il a fait revenir
-de mort à vie un homme qui durant trois jours avait été dans le
-tombeau. Pour cela, il n'eut besoin que de l'appeler: le mort se leva
-mieux portant qu'il n'avait jamais été.»
-
-«Au nom de Dieu,» dit Ipocras, «s'il a fait ce que vous contez là, il
-faut qu'il soit au-dessus de tous les hommes dont on ait jamais
-parlé.--Comment,» dit l'empereur, «l'appelle-t-on?--Sire, on l'appelle
-Jésus de Nazareth, et ceux qui le connaissent ne doutent pas qu'il ne
-soit un grand prophète.--Puisqu'il en est ainsi», dit Ipocras, «je
-n'aurai pas de repos avant d'être allé en Galilée pour le voir de mes
-propres yeux. S'il en sait plus que moi, je serai son disciple; et, si
-j'en sais plus que lui, je prétends qu'il soit le mien.»
-
-Il prit congé de l'empereur à quelques jours de là, et se dirigea vers
-la mer. Dans le port arrivait justement Antoine, roi de Perse, menant
-le plus grand deuil du monde pour son fils Dardane, qui venait de
-succomber après une longue maladie[92]. Ipocras, apprenant ces
-nouvelles, descendit de sa mule et alla trouver le roi; puis, sans lui
-parler, il se tourna vers la couche où Dardane était étendu comme
-celui qu'on se dispose à ensevelir. Il l'examina avec attention: le
-pouls ne battait plus, les lèvres seules, légèrement colorées,
-laissaient quelque soupçon d'un dernier souffle de vie. Il demanda un
-peu de laine, il en tira un petit flocon qu'il posa devant les narines
-du gisant. Ipocras vit alors les fils légèrement venteler, et, se
-tournant aussitôt vers le roi Antoine: «Que me donnerez-vous, Sire, si
-je vous rends votre fils?--Tout ce qu'il vous conviendra de
-demander.--C'est bien! je ne réclamerai qu'un don; et je vous en
-parlerai plus tard.» Alors Ipocras prit un certain électuaire, qu'en
-ouvrant la bouche du malade, il fit pénétrer sur la langue. Quelques
-minutes après, Dardane poussa un soupir, ouvrit les yeux et demanda
-où il était. Ipocras ne le perdit pas un instant de vue, le ramena
-peu à peu des bords du tombeau à la plus parfaite santé, si bien que,
-le huitième jour, il put se lever et monter à cheval comme s'il
-n'avait jamais eu le moindre mal. Cette guérison fit encore plus de
-bruit que celle de Gaius; les simples gens disaient qu'il avait
-ressuscité un mort, et qu'il était un dieu plutôt qu'un homme; les
-autres se contentaient de le regarder comme le plus grand, le plus
-sage des philosophes.
-
-[Note 92: Légende géminée ou deux fois employée. Voyez plus haut
-l'histoire de la guérison de Gaius.]
-
-Antoine ne savait comment il pourrait reconnaître le grand service
-qu'Ipocras venait de lui rendre; et, comme son intention était d'aller
-visiter le roi de Tyr, qui avait épousé sa fille, il proposa à Ipocras
-de le conduire en Syrie. Ils se mirent en mer, et arrivèrent après une
-heureuse traversée. Antoine, en présentant Ipocras à son gendre, lui
-raconta comment il avait rendu la santé à son fils, et le roi de Tyr
-prit en si grande amitié le philosophe qu'il s'engagea, comme Antoine,
-à lui accorder tout ce qu'il lui demanderait, à la condition de rester
-quelque temps auprès de lui.
-
-Ce prince avait une fille de l'âge de douze ans, très-belle et
-avenante, autant qu'on pouvait l'imaginer. Ipocras ne fut pas
-longtemps sans en devenir amoureux. Un jour, se tenant entre le roi
-de Perse et celui de Tyr: «Chacun de vous,» leur dit-il, «me doit un
-don. Le moment est venu de vous acquitter. Vous, roi de Tyr, je vous
-demande la main de votre fille. Et vous, roi de Perse, je vous demande
-de faire en sorte qu'elle me soit accordée.» Les deux rois, d'abord
-fort étonnés, demandèrent le temps de se conseiller. «En vérité,» dit
-le roi de Tyr, «je n'entends pas que ma fille me fasse manquer à mon
-serment.--Je vous approuve,» reprit le roi Antoine, «car, pour
-m'acquitter envers Ipocras, j'irais jusqu'à vous enlever la
-demoiselle, afin de la lui donner.» Ainsi devint Ipocras le gendre du
-roi de Tyr; les noces furent belles et somptueuses. On s'étonnerait
-aujourd'hui d'un semblable mariage; mais autrefois les philosophes
-étaient en aussi grand honneur que s'ils avaient tenu le plus puissant
-état. Les temps sont bien changés.
-
-Après les noces, Ipocras, s'adressant à ceux qui connaissaient le
-mieux la mer, les pria de lui indiquer une île voisine de Tyr qui lui
-offrît une habitation agréable et sûre. Ils lui indiquèrent l'île
-alors appelée _au Géant_, parce qu'elle avait appartenu à un des plus
-puissants géants dont on ait parlé, et qu'avait mis à mort Hercule,
-parent du fort Samson. Ipocras s'y fit conduire, et, la trouvant bien
-à son gré, donna le plan de ces belles constructions, dont les
-messagers en quête de Nascien avaient admiré les dernières traces.
-
-Or la fille du roi de Tyr, orgueilleuse de sa naissance, avait à
-contre-coeur épousé un simple philosophe: elle ne put l'aimer, et ne
-songeait qu'aux moyens de le tromper et de se défaire de lui. Il n'en
-était pas ainsi d'Ipocras, qui la chérissait plus que lui-même, mais
-qui, depuis l'aventure de la dame de Gaule, ne se fiait en aucune
-femme. Il avait fait une coupe merveilleuse dans laquelle tous les
-poisons, même les plus subtils, perdaient leur force, par la vertu des
-pierres précieuses qu'il y avait incrustées. Maintes fois, sa femme
-lui prépara des boissons envenimées, qu'elle détrempait du sang de
-crapauds et couleuvres; Ipocras les prenait sans en être pour cela
-moins sain et moins allègre: si bien qu'elle s'aperçut de la vertu de
-la coupe. Alors elle fit tant qu'elle parvint à s'en emparer; tout
-aussitôt elle la jeta dans la mer. Grand dommage assurément, car nous
-ne pensons pas qu'on l'ait encore retrouvée.
-
-Il en fit une autre aussitôt, moins belle, mais de plus grande vertu;
-car il suffisait de la poser sur table pour enlever à toutes les
-viandes qu'on y étalait leur puissance pernicieuse. Il fallut bien que
-la méchante femme renonçât à l'espoir de faire ainsi mourir son mari.
-Et c'était déjà beaucoup de l'avoir détourné de se rendre en Judée
-pour y voir les merveilles accomplies par Notre-Seigneur Jésus-Christ,
-qui eût été son sauveur, comme il sera celui de tous les hommes qui
-ont cru et qui croiront en lui.
-
-Il arriva que le roi Antoine, tenant grande cour, fit prier Ipocras de
-venir le voir: Ipocras y consentit, emmenant avec lui sa femme, qu'il
-aimait toujours sans qu'elle lui en sût le moindre gré. La cour fut
-grande et somptueuse, les festins abondants et multipliés. Un jour, en
-sortant de table, après avoir bu et mangé plus que de coutume, Ipocras,
-voulant prendre l'air, conduisit sa femme devant les loges, ou galeries,
-qui répondaient à la cour. Comme ils étaient appuyés sur le bord des
-loges, ils virent passer devant eux une truie en chaleur que suivait un
-verrat. «Regardez cette bête,» dit alors Ipocras. «Si on la tuait au
-moment où elle est ainsi échauffée, il n'est pas d'homme qui pût
-impunément manger de la tête.--Sire, que dites-vous là?» fit sa femme.
-«Comment! on en mourrait, et sans remède?--Assurément; à moins qu'on ne
-bût aussitôt de l'eau dans laquelle la hure aurait été cuite.»
-
-La dame fit grande attention à ces paroles: elle n'en laissa rien
-voir, sourit et changea de conversation. On entendit alors le son des
-tambours et des instruments; Ipocras la quitta pour aller aux
-ménétriers. Elle, sans perdre de temps, appela le maître-queux, et lui
-désignant la truie: «Monseigneur Ipocras désire manger de la tête de
-cette bête à souper, ayez soin d'en mettre dans son écuelle: voici
-pour votre récompense. Et vous aurez encore soin, quand la tête sera
-préparée, de jeter l'eau dans laquelle elle aura bouilli sur un tas de
-pierres ou dans un fumier.--Je n'y manquerai pas,» dit le queux. Il
-accommoda la tête; on corna le souper, les nappes furent mises; quand
-on eut lavé, le roi s'assit, et fit placer Ipocras et les autres. Or,
-Ipocras était l'homme du monde qui aimait le mieux un rôt de tête de
-porc. Dès qu'il en vit son écuelle chargée, il se fit un plaisir d'en
-manger. Mais à peine le premier morceau eut-il passé le noeud de la
-gorge qu'il sentit une grande oppression dans son pouls et dans son
-haleine. Alors son premier mot fut: «Je suis un homme mort, et je
-meurs par ma faute; qui n'est pas maître de son secret ne l'est pas de
-celui des autres.» Il quitta la table aussitôt, courut à la cuisine et
-demanda au maître queux l'eau dans laquelle avait été mise la tête de
-la truie.--«Je l'ai jetée,» dit l'autre, sur le fumier que vous
-voyez.» Ipocras y courut, essaya d'aspirer quelques gouttes de cette
-eau, mais en vain; la fièvre, une soif ardente le saisit: et quand il
-sentit qu'il n'avait plus que quelques instants à vivre, il fit
-approcher le roi et lui dit: «Sire, je ne devais avoir confiance en
-aucune femme, je meurs par ma faute.--Ne connaissez-vous,» dit
-Antoine, «aucun remède?--Il y en a bien un; ce serait une grande table
-de marbre qu'une femme entièrement nue parviendrait à chauffer au
-point de la rendre brûlante.--Eh bien! faisons l'essai, et, puisque
-votre femme est la cause de votre mort, c'est elle que nous étendrons
-sur le marbre.--Oh! non,» dit Ipocras, «elle en pourrait
-mourir.--Comment!» reprit le roi, «je ne vous comprends pas. Vous
-craignez pour la vie de celle qui vous donne la mort! Tout le monde
-doit la haïr, et vous l'aimez encore! Oh! que c'est bien là nature
-d'homme et de femme! Plus nous les aimons, plus nous plions devant
-leurs volontés, et plus elles se donnent de mal afin de nous perdre.»
-Mais Ipocras parlait ainsi pour mieux assurer sa vengeance. La dame
-fut donc étendue sur le marbre, et, le froid de la pierre la gagnant
-peu à peu, elle mourut dans de cruelles angoisses, une heure avant
-Ipocras, qui ne put s'empêcher de dire: «Elle voulait ma mort, elle
-ne l'a pas vue, je vivrai plus qu'elle. Je demande au roi, pour
-dernière grâce, qu'il me fasse conduire dans l'île qui, désormais,
-sera nommée l'île d'Ipocras. Je désire que mon corps soit déposé dans
-la tombe qu'on trouvera sous le portique, et qu'on trace sur la dalle
-de marbre les lettres qui diront:
-
-«_Ci-gît Ipocras, qui souffrit et mourut par l'engin et la malice des
-femmes_[93].»
-
-[Note 93: Cette belle légende d'Hippocrate, ou Ipocras, a été mise, à
-partir du XVe siècle, sur le compte de Virgile. Elle a été plusieurs
-fois imprimée, avec le titre: «_Les faits merveilleux de Virgile_.]
-
-
-
-
-V.
-
-LES CHRÉTIENS ARRIVENT LES UNS APRÈS LES AUTRES SUR LES CÔTES DE LA
-GRANDE-BRETAGNE.
-
-
-On ne retrouve pas, et il s'en faut de beaucoup, dans toutes les
-parties du Saint-Graal, l'agrément de l'histoire d'Ipocras et de la
-nef de Salomon. Le romancier n'évite pas les répétitions, les
-digressions ascétiques, les incidents qui font perdre de vue le but.
-Nous passerons rapidement à travers ces landes péniblement arides. Au
-point où nous sommes arrivés, il nous reste à conduire tous les
-nouveaux chrétiens sur le rivage de la Grande-Bretagne où les attend
-déjà Joseph d'Arimathie. Tandis que les deux belles-soeurs, la reine
-Sarracinthe et la duchesse Flégétine, soupirent après le retour des
-cinq messagers qu'elles ont envoyés en quête de leurs époux, le jeune
-Célidoine, comme on l'a vu plus haut, a retrouvé son père Nascien dans
-l'_Île Tournoyante_ où il avait été transporté. De là, recueillis par
-la nef de Salomon, ils ont pu rejoindre en pleine mer le navire qui
-conduisait le roi Mordrain.
-
-Quant aux messagers, nous les avons laissés dans l'île d'Ipocras avec
-la demoiselle de Perse, fille du roi Label; ils y sont visités à
-plusieurs reprises et par le démon, qui, sous diverses formes, les
-invite à revenir au culte des idoles, et par Jésus-Christ, qui les
-fortifie dans leur nouvelle créance. Le roi Mordrain et le duc Nascien
-nous ont habitués déjà aux épreuves de ce genre. Disons seulement que,
-s'étant remis en mer, ils rejoignent ceux qu'ils cherchaient. Mais à
-peine se sont-ils reconnus, que saint Hermoine, cet ermite auquel
-Nascien avait dédié une église dans sa ville d'Orbérique, fend les
-eaux sur un léger esquif et vient prendre Célidoine pour le conduire
-en Grande-Bretagne. Cependant Mordrain et Nascien retournent en
-Orient, sans doute pour avoir occasion d'introduire dans leurs récits
-un nouveau personnage, le fils naturel du roi de Sarras, nommé Grimaud
-ou Grimal, le Grimaldi des Italiens. Ses aventures nous occuperont
-tout à l'heure. Disons tout de suite que Nascien, avant d'obéir au
-nouvel ordre céleste qu'il reçoit de retourner en Occident, est arrêté
-par le géant Farin, parent éloigné de Samson _Fortin_, ou le fort, et
-par Nabor, son sénéchal, que Flégétine avait envoyé pour l'obliger à
-revenir à Orbérique. Le géant est tué par Nabor, et Nabor est frappé
-de mort subite, au moment où il va lui-même immoler Nascien. La nef de
-Salomon transporte ensuite sur le rivage du pays de Galles Nascien et
-les chrétiens qui n'avaient pas su profiter de la chemise de Josephe,
-pour faire cette longue traversée. Dans la ville de Galeford, Nascien
-retrouve son fils Célidoine travaillant à convertir le duc Ganor. Le
-roi de Northumberland veut obliger Ganor à garder ses idoles, et perd
-une grande bataille; Nascien lui tranche la tête, est reconnu roi de
-Northumberland, et les habitants de la contrée reçoivent la religion
-que les Asiatiques leur apportent.
-
-Il y avait pourtant à Galeford cinquante obstinés qui, pour éviter le
-baptême, résolurent de quitter le pays. À peine entrés en mer, une
-horrible tempête engloutit leur vaisseau et rejette leurs cadavres sur
-le rivage. Ganor, sur l'avis de Josephe, fit élever une tour fermée de
-murailles sous lesquelles on déposa le corps des cinquante naufragés.
-Ce monument, appelé la Tour du _Jugement_ ou des _Merveilles_, donnera
-lieu plus tard à de grandes aventures. La tour brûle d'un feu
-permanent qui en défend l'approche aux profanes, et trois chevaliers
-de la cour d'Artus pourront seuls pénétrer dans l'enceinte, avant
-d'accomplir les épreuves qui doivent précéder la découverte du Graal.
-
-Pour l'évêque Josephe, après avoir achevé la conversion des habitants
-du Northumberland, il revient sur ses pas et entre dans le pays de
-Norgalles. Là règne le roi Crudel, qui, loin de recevoir avec bonté
-les chrétiens, les fait jeter en prison et défend qu'on leur porte la
-moindre nourriture. Jésus-Christ devient alors leur pourvoyeur, et,
-pendant les quarante jours que dure leur captivité, ils croient, grâce
-à la présence du saint Graal, que toutes les meilleures épices leur
-sont abondamment servies.
-
-Le roi Mordrain, avant d'être une seconde fois averti de quitter
-Sarras, avait confié le gouvernement de son royaume aux deux barons
-auxquels il se fiait le plus, tandis que Grimaud, son fils bâtard,
-résidait dans la ville de Baruth ou Beyrout. Mordrain reparut en
-Bretagne avec une armée considérable, cette fois emmenant avec lui la
-reine Sarracinthe, la duchesse Flégétine et la fille du roi Label,
-baptisée sous ce même nom de Sarracinthe. Un seul incident marque la
-traversée de Mordrain.
-
-Le châtelain de la Coine (Iconium), qui faisait partie de la flotte,
-nourrissait depuis longtemps un coupable amour pour la duchesse
-Flégétine; mais il la savait trop vertueuse pour la solliciter. Un
-démon offrit de lui rendre la duchesse favorable, s'il voulait faire
-un pacte avec lui. Le châtelain renia Dieu et fit hommage au malin
-esprit, lequel, prenant aussitôt les traits de Flégétine, permit au
-châtelain d'assouvir sa passion criminelle. Alors une violente tempête
-s'éleva sur la mer et menaça d'engloutir toute la flotte; un saint
-ermite, éclairé par un songe, conseille au roi d'arroser d'eau bénite
-le vaisseau qui portait le châtelain. On voit aussitôt la fausse
-duchesse entraîner dans l'abîme le châtelain de la Coine, en criant:
-«J'emporte ce qui m'appartient.» L'orage s'apaise, et la flotte fend
-tranquillement les flots jusqu'à l'endroit de la Grande-Bretagne où
-l'Humbre tombe dans la mer, à trois petites lieues de Galeford[94].
-
-[Note 94: L'autre texte, ms. 747, dit qu'ils approchèrent du royaume
-de Norgalles, et devant un château nommé _Calaf_. Il est en effet bien
-douteux que les romanciers n'aient pas entendu conduire les chrétiens
-dans le pays de Galles.]
-
-À peine installé, Mordrain, obéissant à la voix céleste, partagea le
-lit de la bonne reine Sarracinthe, et engendra en elle un fils, plus
-tard roi de Sarras. La reconnaissance du roi Mordrain et des dames
-avec Nascien et Célidoine est suivie du long récit d'un double combat
-entre les Northumberlandois nouvellement convertis et les Norgallois.
-On y retrouve plusieurs épisodes de la bataille livrée par Évalac et
-Seraphe au roi d'Égypte Tholomée. Ici Crudel, le roi de Norgalles, est
-immolé par Mordrain, et les sujets de Crudel consentent à reconnaître
-un Dieu qui fait ainsi triompher ceux qui croient en lui. Les deux
-Joseph, enfermés dans les prisons de Crudel et privés de nourriture
-depuis quarante jours[95], avaient, par bonheur, ainsi que nous
-l'avons dit plus haut, été repus par la grâce de Jésus-Christ et du
-Graal. Le chevalier, envoyé par Mordrain dans le souterrain où ils
-avaient été jetés, fut d'abord ébloui de la clarté dont les arceaux
-étaient illuminés, et qui semblait l'effet de trente cierges ardents.
-Il appela les deux Joseph, leur apprit la mort de Crudel, l'arrivée de
-Mordrain et la conversion des Norgallois: une belle église fut bâtie
-dans la cité de Norgalles. Mais ici le roi Mordrain, si lent à croire
-et si facilement disposé à la défiance, reçoit le châtiment de sa
-curiosité téméraire, comme on le va voir.
-
-[Note 95: C'est une réminiscence des quarante années que Joseph avait
-passées dans la Tour dont Vespasien l'avait tiré.]
-
-Josephe avait fait porter dans la chambre de ce prince l'arche qui
-contenait le Graal. Les chrétiens se rendirent au service ordinaire,
-puis allèrent recevoir la grâce. Le roi, qui lui-même en avait
-ressenti les délicieux effets, dit qu'il ne souhaitait rien tant que
-de voir de ses yeux, dans l'arche, l'intérieur du sanctuaire d'où
-semblait venir le don de cette grâce. Malgré les blessures qu'il avait
-reçues dans les combats précédents, il se lève de son lit, passe sur
-sa chemise un surcot et s'avance jusqu'à la porte de l'arche, en telle
-sorte que sa tête et ses épaules étaient dans l'intérieur. Alors il
-considéra la sainte écuelle placée près du calice dont Josephe se
-servait pour accomplir le sacrement. Il vit l'évêque revêtu des beaux
-vêtements dans lesquels il avait été sacré de la main de Jésus-Christ.
-Tout en les admirant, il reportait vivement ses regards sur la sainte
-écuelle qui lui offrait bien d'autres sujets d'admiration. Nul esprit
-ne pourrait penser, nulle bouche dire tout ce qui lui fut découvert.
-Il s'était, jusqu'à présent, tenu agenouillé, la tête et les épaules
-en avant: il se relève, et tout aussitôt sent dans tous ses membres un
-tremblement, un frisson qui devait l'avertir de son imprudence. Mais
-il ne put se décider à faire un mouvement en arrière. Il portait même
-la tête plus en avant, quand une voix terrible sortant d'une nuée
-flamboyante: «Après mon courroux, ma vengeance. Tu as été contre mes
-commandements et mes défenses; tu n'étais pas encore digne de voir si
-clairement mes secrets et mes mystères. Résigne-toi donc à demeurer
-paralysé de tous les membres, jusqu'à l'arrivée du dernier et du
-meilleur des preux, qui, en te prenant dans ses bras, te remettra dans
-l'état où tu avais été jusqu'à présent.»
-
-La voix cessa, et Mordrain tomba lourdement comme une masse de plomb:
-de tous ses membres il ne conserva que l'usage de la langue, et ne put
-de lui-même faire le moindre mouvement. Les premières paroles qu'il
-prononça furent: «Ô mon Dieu! soyez adoré! Je vous remercie de m'avoir
-frappé; j'ai mérité votre courroux pour avoir osé surprendre vos
-secrets.»
-
-Les deux Joseph, Nascien, Ganor, Célidoine, Bron et Pierre, entourant
-alors le roi, le saisirent et l'emportèrent sur son lit, non sans
-pleurer en voyant son corps devenu mou et flasque, comme le ventre
-d'une bête nouvellement écorchée. Pour Mordrain, il répétait qu'au
-prix de la santé qu'il avait perdue, il ne voudrait pas ignorer ce
-qu'il avait vu dans l'arche. «Qu'avez-vous donc tant vu?» demanda le
-duc Ganor.--«La fin,» reprit-il, «et le commencement du monde; la
-sagesse de toutes les sagesses; la bonté de toutes les bontés; la
-merveille de toutes les merveilles. Mais la bouche est incapable
-d'exprimer ce que mes regards ont pu reconnaître. Ne me demandez rien
-de plus.»
-
-Sarracinthe et Flégétine arrivèrent à leur tour pour gémir de
-l'infirmité du roi Mordrain. Sans perdre de temps, celui-ci fit
-approcher Célidoine et sa filleule, la jeune Sarracinthe. «Je vais
-vous parler,» leur dit-il, de la part de Dieu. Josephe, il vous faut
-procéder au mariage de ces deux enfants; leur union mettra le comble à
-tous mes voeux.» Le lendemain, en présence des nouveaux chrétiens de
-la cité de Longuetown, Célidoine et la fille du roi de Perse furent
-mariés par Josephe; les noces durèrent huit jours, pendant lesquelles
-Nascien, le roi de Northumberland, investit son fils du royaume de
-Norgalles, et le couronna dans cette ville de Longuetown[96]. Le menu
-peuple fit hommage au nouveau souverain, qui disposa généreusement en
-leur faveur du grand trésor amassé par le roi Crudel auquel il
-succédait.
-
-[Note 96: Longtown est une ville située à l'extrémité septentrionale
-du Cumberland: ainsi le Norgalles répond à cette province.]
-
-Ce mariage ne pouvait rester stérile. La jeune Sarracinthe mit au
-monde, avant que l'année ne fût révolue, un fils qu'on nomma Nascien
-et qui dut succéder à son père.
-
-Après être restés quinze jours à Longuetown, il fallut se séparer; le
-saint Graal fut ramené à Galeford avec le roi _Mehaignié_, comme on
-désignera maintenant Mordrain; on le transporta péniblement en
-litière. Célidoine demeura dans ses nouveaux domaines, et le
-romancier, en s'étendant longuement sur ses bons déportements,
-remarque qu'il chevauchait souvent de ville en ville, et de châteaux
-en châteaux, fondant églises et chapelles, faisant instruire aux
-lettres les petits enfants, et gagnant mieux de jour en jour l'amour
-de tous ses hommes.
-
-Nascien retourna dans le pays de Northumberland avec Flégétine. Comme
-son fils, il fut grand fondateur d'églises, grand ami de l'instruction
-des enfants.
-
-À Galeford vinrent, avec le roi Mehaignié, la reine Sarracinthe,
-Ganor, Joseph et son fils. Peu de jours après leur arrivée, la femme
-de Joseph mit au monde un fils qui, d'après l'avertissement céleste,
-fut nommé Galaad le Fort. Le roi Mehaignié, voyant accompli tout ce
-qu'il avait souhaité, dit à son beau-frère Nascien: «Je voudrais qu'il
-vous plût me transporter dans un hospice ou ermitage éloigné de toute
-autre habitation. Le monde et moi n'avons plus aucun besoin l'un de
-l'autre; je serais un trop pénible fardeau pour ceux que d'autres
-soins réclament. Trouvez-moi l'asile que je désire, pendant que vous
-et votre soeur vivez encore: car, si j'attendais votre mort, je
-risquerais de rester au milieu de gens qui ne me seraient rien.»
-
-Nascien demanda l'avis de Josephe. «Le roi Mehaignié,» dit l'évêque,
-«a raison. Il est bien éloigné du temps où la mort le visitera; nous
-ni les enfants de nos enfants ne lui survivrons. Près d'ici, à sept
-lieues galloises, nous trouverons le réduit d'un bon ermite qui
-l'accueillera et se réjouira de pouvoir le servir. C'est là qu'il
-convient de transporter le roi Mehaignié.»
-
-Quand fut disposée la litière sur laquelle on l'étendit, il partit
-accompagné du roi Nascien, du duc Ganor, des deux Joseph et de la
-reine Sarracinthe. L'ermitage où ils s'arrêtèrent était éloigné,
-comme avait dit Josephe, de toute habitation. On lui avait donné le
-nom de Milingène, qui en chaldéen a le sens de «engendré de miel», en
-raison des vertus et de la bonté des prudhommes qui l'avaient tour à
-tour occupé. On déposa le roi Mehaignié à l'angle avancé de l'autel,
-sur un lit enfermé dans une espèce de prosne en fer[97]. De là
-pouvait-il voir le _Corpus Domini_ toutes les fois que l'ermite
-faisait le sacrement. Dans l'enceinte de fer était pratiquée une
-petite porte qui lui permettait de suivre des yeux le service de
-l'ermite. Quand il fut là déposé, le roi demanda qu'on lui présentât
-l'écu qu'il avait autrefois porté en combattant Tolomée-Seraste, et
-qui sur un fond blanc portait l'empreinte d'une croix vermeille. On le
-pendit au-dessus du lit, et le roi Mehaignié dit en le regardant:
-«Beau sire Dieu! aussi vrai que j'ai vu sans en être digne une partie
-de vos secrets, faites que nul ne tente de pendre cet écu à son col,
-sans être aussitôt châtié, à l'exception de celui qui doit mener à
-fin les merveilles du royaume aventureux, et mériter d'avoir après moi
-la garde du vaisseau précieux.» On verra que Dieu accueillit
-favorablement cette prière. Depuis ce moment, le roi Mehaignié ne prit
-aucune autre nourriture qu'une hostie consacrée par l'ermite, et que
-celui-ci lui posait dans la bouche, après la messe. Il était entré
-dans l'ermitage l'an de grâce 58, la veille de la saint Barthélemy
-apôtre.
-
-[Note 97: «Et firent son lit environner de prosne de fer.» (Ms. 2455.
-fº 257.) _Prosne_ doit venir non de _proeconium_, mais de
-_proscenium_, et le sens primitif doit être barre de tribune, ou
-échafaud avancé; de là le prône du curé. On appelle encore, bien que
-l'Académie ne le dise pas, la petite porte à claire-voie, que l'on
-ouvre et ferme quand la véritable porte est ouverte, un _prône_.]
-
-La reine Sarracinthe résista à toutes les prières que lui firent
-Nascien, Ganor et les deux Joseph pour retourner avec eux à Galeford.
-Elle préféra demeurer auprès du roi Mehaignié, jusqu'aux jours où,
-plus avancée dans sa grossesse, elle revint à Galeford pour donner
-naissance à l'enfant qui lui avait été prédit, et qui fut nommé
-Éliézer. Quittons maintenant la Grande-Bretagne, où déjà nous avons
-établi les rois Mordrain, Nascien et Célidoine, où sont nés les
-infants Nascien, Galaad et Éliézer, et retournons pour la dernière
-fois en Syrie et en Égypte[98].
-
-[Note 98: Le curieux épisode qu'on va lire a été supprimé dans le plus
-grand nombre des manuscrits et dans les deux éditions gothiques du
-XVIe siècle.]
-
-
-
-
-VI.
-
-HISTOIRE DE GRIMAUD.
-
-
-Grimaud, nous l'avons dit, était un fils naturel du roi Mordrain.
-Après le départ de son père, il s'était rendu dans Orbérique pour
-défendre cette ville assiégée par le roi d'Égypte, successeur de
-Tolomée-Seraste. Il avait alors seize ans, et déjà c'était un
-bachelier incomparable; grand, beau, gracieux, vaillant, rempli de
-sagesse. Il chantait bien, il avait appris les lettres tant
-chrétiennes que païennes. Son arrivée dans Orbérique, en ranimant le
-courage des assiégés, fut le signal d'une heureuse succession de
-sorties et d'attaques dans lesquelles il conserva toujours l'avantage.
-Le récit de ces combats multipliés semble animer le romancier d'une
-verve toujours nouvelle. Ce ne sont que surprises, stratagèmes,
-combats acharnés, prudentes retraites. Grimaud forme toujours les
-meilleurs plans, combat toujours aux premiers rangs, immole les chefs
-les plus redoutés, et sait le mieux profiter de ses avantages. Après
-avoir résisté sept ans aux Égyptiens, les habitants d'Orbérique
-s'accordèrent à désirer de le voir succéder à leur roi Mordrain, dont
-on n'espérait plus le retour. Mais Grimaud aurait cru commettre un
-méfait en acceptant la couronne, avant d'être assuré que son père y
-eût renoncé. Et quand il vit qu'il ne pourrait résister au voeu des
-gens du pays, il quitta furtivement la ville. Puis, dès qu'il se vit à
-l'abri des poursuites, il renvoya le seul écuyer qui l'avait
-accompagné, pour avertir Agénor, gouverneur de Sarras, qu'il avait
-résolu de visiter l'Occident, dans l'espoir d'y retrouver son père et
-de le décider à revenir.
-
-Il commença sa quête en entrant vers la chute du jour dans une forêt.
-Le chant des oiseaux et la douceur du temps l'avaient plongé dans une
-profonde rêverie, d'où il n'était sorti qu'en sentant une branche
-d'arbre contre laquelle s'était heurté son front. Il était engagé dans
-une voie peu sûre; il voulut continuer, et fit bientôt rencontre d'une
-quarantaine de fourrageurs égyptiens qui menaçaient de mort un pauvre
-ermite, s'il ne leur découvrait un trésor caché, suivant eux, près de
-sa retraite. Attaquer les malfaiteurs, les frapper, les tuer ou mettre
-en fuite, fut pour Grimaud l'affaire d'un moment; le bon ermite,
-après l'avoir remercié, le retint pour la nuit dans son ermitage et
-lui prédit la meilleure fortune, s'il n'oubliait pas, dans le cours de
-ses aventures, trois recommandations: la première, de préférer les
-chemins ferrés aux voies étroites et peu battues; la seconde, de ne
-prendre jamais pour confident ni pour compagnon un homme roux; la
-troisième, de ne jamais loger chez le vieux mari d'une jeune femme.
-Grimaud promit de suivre les bons avis du pieux solitaire. Puis il
-revêtit ses armes à l'exception du heaume, monta à cheval et continua
-sa route à travers la forêt. Bientôt il fit rencontre d'une caravane
-de marchands réunis autour d'une belle fontaine qu'ombrageait un grand
-sycomore. Ces voyageurs reposaient pour donner à leurs chevaux le
-temps de paître. Grimaud les salua; les marchands, reconnaissant à ses
-armes, à son écu, à son grand coursier, qu'ils avaient devant eux un
-chevalier, se levèrent et le prièrent de partager leur repas. Grimaud
-accepta, et, de son côté, leur fit offre de services. «Nous devons,»
-disent les marchands, «gagner à l'entrée de la nuit l'hôtel d'un de
-nos amis; mais il y a pour y arriver un pas assez difficile à
-traverser; nous vous prions de vouloir bien nous accompagner et
-d'accepter le même gîte.--J'y consens; prenez seulement les devants,
-restez dans le chemin le mieux frayé, et je ne tarderai pas à vous
-rejoindre.»
-
-Ils partirent pendant que Grimaud, retenu par l'agrément du lieu, se
-laissait surprendre au sommeil. En se réveillant, il remonta et suivit
-le meilleur chemin jusqu'à la sortie de la forêt; mais, arrivé là, il
-entendit de grands cris, un grand cliquetis d'armes. C'est que les
-marchands, engagés dans un étroit sentier qui semblait plus direct,
-avaient été assaillis par une bande de quinze voleurs, pourvus de
-chapeaux de fer et de gambesons, armés d'épées, de couteaux aigus et
-de grandes plommées. Ils ne trouvaient qu'une faible résistance de la
-part de gens qui n'avaient d'autre arme que des épées et des bâtons.
-Plusieurs furent blessés, les autres se répandirent çà et là en
-appelant à leur aide, tandis que les larrons détroussaient leurs
-quarante chevaux chargés des plus précieuses marchandises. Grimaud,
-entendant des cris, se hâta de lacer son heaume, et revint sur ses pas
-jusqu'au chemin fourché que les marchands avaient eu, malgré son avis,
-l'imprudence de choisir: il atteignit les brigands et renversa les
-premiers qui se présentèrent. À mesure qu'il les désarçonnait, les
-marchands dispersés revenaient à lui et achevaient de tuer ceux qu'il
-avait abattus. Sauvés par la valeur du chevalier inconnu, ils lui
-rendirent mille actions de grâces. «Qu'au moins,» dit Grimaud, «cela
-vous apprenne à ne jamais quitter la grande voie pour le chemin de
-traverse.»
-
-Le château, c'est-à-dire la ville fortifiée dans laquelle se trouvait
-l'hôtel des marchands, se nommait Methonias. Elle était entourée de
-murs et de belles et fortes tournelles, habitée par nombre de
-bourgeois riches et aisés. L'hôte chez lequel ils arrivèrent était
-d'un grand âge: il avait une femme jeune et belle, mais assez
-orgueilleuse pour refuser de partager le lit de son vieil époux.
-
-Les marchands descendirent les premiers; Grimaud en arrivant vit à
-l'entrée de la porte le prud'homme, et près de lui sa femme, brillante
-et richement parée, comme pour une grande fête annuelle. Il se souvint
-de la recommandation de l'ermite et détourna son cheval. «Quoi! sire,»
-lui dirent les marchands, «ne voulez-vous héberger avec nous? L'hôte
-est riche et courtois, vous n'avez pas à craindre d'être mal reçu.--Il
-en sera ce que vous voudrez, mais je trouve cet hôtel dangereux pour
-vous et pour moi. Je prendrai logis près de vous, non avec vous.»
-
-Il frappa à la maison voisine, occupée par un bachelier de prime
-barbe, dont la femme brune, belle, gracieuse et de même âge, aimait
-son mari autant qu'elle en était aimée. Six des marchands, pour ne
-pas laisser Grimaud sans compagnie, voulurent partager son hôtel. Le
-bachelier et la dame vinrent à leur rencontre, et les accueillirent en
-gens des mieux appris. Les chevaux, conduits à l'étable, furent
-abondamment fournis de litière, d'avoine et de foin; l'hôte reçut la
-lance, l'écu et le heaume du chevalier; la dame prit son épée et le
-conduisit dans une belle chambre où elle le désarma, prépara l'eau
-chaude dont elle voulut elle-même laver son visage et son cou noirci
-et camoussé par les armes et les luttes précédentes; elle l'essuya
-avec une toile blanche et douce, puis lui mit sur les épaules un
-manteau vert fourré d'écureuil, pour prévenir le passage trop subit du
-frais à l'excessive chaleur. Alors le chevalier monta au solier: avant
-de penser à reposer, il alla s'appuyer sur la fenêtre, pour recevoir
-le vent frais; car on était en été, et la chaleur était grande.
-
-Comme il laissait courir son regard çà et là, il aperçut un clerc aux
-cheveux roux, mais élégamment vêtu, qui allait et venait devant
-l'hôtel du prud'homme. La jeune épouse du vieillard avança bientôt la
-tête, et le clerc, après lui avoir témoigné l'intention de passer la
-nuit avec elle, s'éloigna. Grimaud vint alors prendre place au souper
-plantureux et bien servi. Les nappes ôtées, ils allèrent, le
-bachelier, les six marchands et Grimaud, promener dans le jardin,
-pendant que la dame faisait dresser les lits dans une chambre du
-rez-de-chaussée dont la porte et les fenêtres s'ouvraient comme on
-voulait sur la rue. Cela fait, elle rejoignit les hôtes dans le
-jardin. «Tout,» leur dit-elle, «est prêt, et vous pourrez aller
-reposer quand il vous plaira.» On donna de nouveau pâture de blé aux
-chevaux, et le bachelier se sépara d'eux. Grimaud fit un premier
-somme, se vêtit, vint à la fenêtre et écouta si tout dans la rue était
-tranquille.
-
-Il était alors environ minuit. Grimaud ne fut pas longtemps sans
-entendre le clerc frapper à la porte où reposait la dame de l'autre
-hôtel. Il la vit sortir en chemise, le corps seulement enveloppé d'un
-léger et court manteau. Aussitôt ils s'embrassèrent, firent leur
-volonté l'un de l'autre sur la voie même, avant de rentrer ensemble
-dans la maison. Peu de temps après qu'ils eurent fermé la porte sur
-eux, Grimaud entend des cris perçants, des gémissements étouffés. Il
-prend son épée et sort sans être aperçu de personne. Le bruit
-augmente, on entend crier: «Au larron! au larron!» Et cependant le
-clerc, monté au solier et n'osant revenir par où il était entré,
-s'élançait par la fenêtre sur la voie. Mais un des marchands l'avait
-prévenu et avait tenté de le frapper de son bâton; le clerc venait
-d'esquiver le coup quand Grimaud courut à lui l'épée nue: l'obscurité
-de la nuit ne lui permettant pas de bien distinguer le clerc, il
-l'atteignit seulement au talon, qu'il sépara du pied et qu'il ramassa,
-pendant que le clerc, surmontant la douleur de sa blessure,
-s'éloignait à toutes jambes; Grimaud, de son côté, rentra dans son
-logis, se recoucha et dormit jusqu'au jour.
-
-Au matin, les marchands furent grandement surpris en voyant deux de
-leurs compagnons blessés, le corps et la gorge ensanglantés et près de
-rendre l'âme. Leurs trousses avaient été ouvertes, mais non vidées,
-parce que le temps avait fait défaut au larron qui les avait aussi
-cruellement traités. Quel était le coupable? Comment, dans une maison
-aussi honorablement connue, avait-on pu préparer un pareil guet-apens?
-On se perdait en soupçons, en conjectures. Un malfaiteur était sorti
-de la maison en entendant les cris: _Au larron!_ il avait été vu, et
-l'un des marchands l'avait frappé: le prévôt, le châtelain, toléraient
-donc des larrons dans la ville: qui maintenant voudrait y séjourner,
-quand on y commettait impunément de pareils crimes? Le châtelain,
-personne fort honnête et fort loyale, ressentait un profond chagrin;
-mais nul indice ne le mettait sur la trace des malfaiteurs.
-
-Grimaud dit au châtelain: «Si vous m'en croyez, sire, vous ferez
-passer devant le corps des trois victimes tous les gens de cette
-ville, sans exception. Quand le tour des coupables arrivera, on ne
-doit pas douter que les plaies qu'ils ont faites ne se rouvrent et ne
-saignent de nouveau.--Je ferai,» dit le châtelain, «ce que vous
-demandez.»
-
-Tous les habitants, sans exception d'âge ou de sexe, furent avertis de
-se rendre sur la place où les corps étaient exposés. À mesure qu'ils
-passaient, Grimaud leur faisait tourner les talons, sans donner raison
-de cette action. Quand tous les bourgeois furent passés: «C'est
-maintenant,» dit Grimaud, «le tour des clercs.» On les avertit, et le
-clerc roux eut beau se cacher et feindre une maladie, il fallut se
-présenter comme les autres. Å peine parut-il sur la place que les
-plaies des morts crevèrent et répandirent des ruisseaux de sang.
-Grimaud s'approcha et lui fit mettre à nu les pieds. «Pourquoi
-n'avez-vous qu'un talon?--Parce,» dit l'autre, «que je me suis coupé
-par mégarde en fendant une bûche.--Vous mentez,» répond Grimaud, «vous
-l'avez perdu au moment où vous veniez de sauter d'une fenêtre, à telle
-enseigne que je l'ai recueilli; le voici.» On rapprocha le talon du
-pied qui l'avait perdu, et le clerc, ne pouvant plus dissimuler,
-avoua tout ce qu'il avait fait. «Quelle était donc ton intention,
-traître roux?--De tuer tous les marchands, d'emporter ce qu'ils
-possédaient, et de passer en terres lointaines avec la dame qui
-m'avait donné son amour.»
-
-«--Je te sais bon gré de tes aveux,» reprit le châtelain, «mais
-dis-moi, le maître et la dame de la maison savaient-ils et
-approuvaient-ils ce que tu entendais faire?--Ni l'un ni l'autre,» dit
-le clerc. «Il n'y a pas au monde de meilleur homme que le mari; quant
-à sa femme, elle a mis tout en usage pour me détourner de mes projets.
-Je fus même obligé de la menacer de mort si elle en parlait à
-personne; et c'est pour avoir, en se retirant, poussé de grands
-gémissements, que l'éveil fut donné et que les cris me forcèrent à
-prendre la fuite.»
-
-«Il ne reste plus,» dit le châtelain, «qu'à faire bonne justice.» On
-amena un roncin vigoureux; le clerc fut étroitement lié à la queue,
-traîné par les rues de la ville et à travers champs, jusqu'à ce que
-ses membres, détachés l'un après l'autre, fussent jetés et dispersés
-çà et là. Quant à la dame, elle fut enfermée dans une tour pour le
-reste de ses jours. Le prud'homme conserva le bon renom qu'il
-méritait; on enterra les trois marchands tués, on pansa ou guérit les
-autres; et, comme il y avait sur le rivage de la mer, à sept lieues de
-Methonias, un navire qui les attendait pour les transporter en
-Grande-Bretagne, Grimaud accepta l'offre qu'ils firent tous de le
-conduire. Les marchands, en prenant congé de leur hôte, lui laissèrent
-pour marquer leur reconnaissance un des chevaux que les larrons de la
-forêt avaient abandonnés. Grimaud entendit la messe, sella son cheval,
-et revêtit ses armes à l'exception du heaume (car en ce temps-là les
-chevaliers ne se mettaient pas en chemin sans être armés). Puis il
-prit congé de son hôte et du châtelain, que Grimaud reconnut pour un
-proche parent, et qui lui avait fait le meilleur accueil du monde.
-
-Ils trouvèrent la nef sur le rivage et se mirent en mer. Les premières
-journées furent belles: un vent favorable les fit passer devant l'île
-d'Ipocras, et côtoyer sans danger la roche du Port-Périlleux. Mais au
-sixième jour une forte tempête les jeta violemment sur la côte de
-l'île qu'on appelait _Onagrine_.
-
-L'île Onagrine était habitée par Tharus le grand, un géant féroce qui
-n'avait pas moins de quatorze pieds à la mesure de ce temps, et avait
-voué aux chrétiens une haine implacable; si bien qu'il faisait mourir
-tous ceux qu'il soupçonnait de tenir à la foi nouvelle.
-
-Il avait enlevé la fille du roi Résus d'Arcoménie, la belle Recesse,
-qui gémissait d'être contrainte à recevoir ses caresses, et soupirait
-après le jour qui la délivrerait de ce monstre. Autant les habitants
-de l'île abhorraient le géant Tharus, autant ils aimaient et
-plaignaient la belle et vertueuse Recesse. Des fenêtres de son
-château, Tharus vit la nef des marchands que les flots poussaient
-violemment au rivage. Il se leva, demanda ses armes, la peau de
-serpent qui lui servait de heaume, sa masse, un faussart et trois
-javelots. Dans cet attirail il alla défier Grimaud qui ne perdit pas
-un instant pour lacer son heaume et monter à cheval. L'issue du
-combat, longuement raconté, mais dont les vives couleurs sont autant
-de lieux communs de ces sortes de descriptions, se termina, comme on
-le pense bien, par la mort de Tharus et la délivrance des insulaires,
-dont la plupart, suivant l'exemple de la princesse Recesse,
-demandèrent et reçurent le baptême. La dame conserva son nom, qui
-répondait au sens de _Pleine de bien_; et quant aux autres, chacun
-trouva le nom qu'il devait désormais porter tracé dans la paume de sa
-main. Il y eut pourtant un certain nombre de païens qui refusèrent le
-baptême. Ils firent même une guerre cruelle aux nouveaux chrétiens,
-comme on le dira plus tard dans les autres branches du roman.
-
-La dame n'avait pas vu son vaillant libérateur sans éprouver le désir
-d'en être aimée; et tout porte à croire que Grimaud eût répondu
-volontiers à ce qu'elle attendait de lui, s'il ne se fût souvenu qu'il
-venait de lui servir de parrain. Voici comment elle lui raconta son
-histoire.
-
-«Parrain,» dit-elle, «mon père, le roi Résus, était allé visiter un de
-ses frères en Arphanie, quand il survint dans notre terre d'Arcoménie
-une grande flotte de gens de Cornouaille, sortis de la race des géants.
-On ne leur opposa pas de résistance. Tharus, un d'entre eux, m'ayant
-aperçue sur le bord de la mer comme je m'ébattais avec mes compagnes,
-m'enleva, et, charmé de ma beauté, de ma jeunesse, me conduisit bientôt
-dans cette île Onagrine dont il avait hérité après la mort de son oncle,
-vaincu et tué par le duc Nascien d'Orbérique[99]. Il fallut me résigner
-à lui servir de concubine, et à feindre des sentiments bien opposés à
-ceux que j'avais réellement. Car, on le dit en commun proverbe: Souvent
-déchausse-t-on le pied qu'on aimerait mieux trancher. Vous m'avez
-délivrée de ce tyran détesté; mais maintenant que vais-je devenir?
-Comment retourner vers mon père, qui ne me pardonnera pas d'avoir
-quitté le culte de ses idoles? Comment demeurer ici, quand les habitants
-ne m'ont pas fait hommage, et quand je ne suis pas souveraine par droit
-héréditaire? Ils ne me porteront révérence qu'autant qu'il leur plaira,
-et ne choisiront pas sans doute une femme pour être leur reine. Ah! si
-je pouvais compter sur un vaillant et hardi chevalier qui partageât mes
-honneurs, je tremblerais moins pour l'avenir.»
-
-[Note 99: Voyez plus haut, page 274.]
-
-Grimaud la consola de son mieux. Il réunit ensuite les nouveaux
-chrétiens devant le palais, et leur fit jurer de reconnaître pour leur
-souveraine la princesse Recesse, qui reçut leur hommage, et dès lors
-cessa de craindre. Grimaud et les marchands prirent congé d'elle, et
-après quelques jours de traversée, abordèrent sur les frontières de
-Norgalles, en vue de la fameuse _Tour des Merveilles_.
-
-«En quelle contrée abordons-nous?» demanda Grimaud aux six marchands.
-«Sire,» répondit l'un d'eux nommé Antoine, «nous sommes à l'entrée du
-Northumberland et à la sortie de Norgalles, là où commence le duché de
-Galeford, dont le château principal est à la distance de quatre lieues
-galloises.--Galeford?» répéta Grimaud, «mais comment savoir si c'est
-la ville de ce nom que je cherche?--C'est bien elle,» reprit Antoine,
-«car en toute la Grande-Bretagne il n'y a pas d'autre château du même
-nom.--Montons donc sur-le-champ, car j'ai la plus grande envie d'y
-arriver.»
-
-Ils chevauchent entre deux vallons au milieu de beaux arbres qui
-abritaient le plus épais pâturage; cette verdure ombragée s'étendait
-de deux journées dans le Northumberland et de trois journées dans le
-Norgalles. Une montagne la séparait du château de Galeford. Avant
-d'arriver, ils rencontrèrent plusieurs chevaliers qu'ils reconnurent
-d'abord comme chrétiens, puis comme attachés aux nouveaux rois de la
-contrée. Le premier d'entre eux était Clamacide, un des barons de
-Sarras, devenu sénéchal de Northumberland. Ils firent un récit mutuel
-des incidents qui leur étaient survenus, comment la cité de Sarras
-était prise et celle d'Orbérique assiégée; comment Nascien était
-devenu roi de Northumberland, Célidoine roi de Norgalles et époux de
-la fille du roi Label; comment Mordrain avait été _Mehaignié_ et
-devait attendre pour sa guérison l'avénement du dernier de sa race;
-comment enfin Énigée, femme de Joseph, avait mis Galaad au monde, et
-la reine Sarracinthe Éliézer, alors dans sa onzième année. Ces récits
-émerveillèrent Grimaud, qui se réjouit de tout ce qu'on lui apprit du
-jeune Éliézer. La rencontre de Grimaud avec la reine Sarracinthe,
-avec Éliézer, avec Nascien, Célidoine et le roi Mehaignié ne fut pas
-moins arrosée de douces larmes. Il fut convenu qu'Éliézer demanderait
-à ses parents la permission de retourner en Orient avec Grimaud et
-l'armée que le roi Mordrain, onze ans auparavant, avait conduite en
-Bretagne. La reine Sarracinthe consentit avec douleur au départ de son
-fils. Puis toute la compagnie se rendit à l'ermitage où était déposé
-le roi Méhaignié, lequel confirma les projets de Grimaud et fit entre
-Éliézer et lui le partage de ses domaines de Syrie. Grimaud, quoique
-fils naturel, eut le royaume du roi Label, c'est-à-dire l'ancien pays
-de Madian, auquel fut réuni le duché d'Orbérique, ancien fief de
-Nascien. Éliézer, armé chevalier devant le roi Méhaignié, fut roi de
-Sarras qu'ils allaient reconquérir.
-
-Nous les laisserons retourner en Orient, chasser les Égyptiens, tuer
-le roi Oclefaus-Seraste et ses deux fils, recevoir enfin l'hommage des
-habitants de Sarras, d'Orbérique et de Madian. Si nous entendons
-encore parler d'eux, ce sera dans les autres branches du cycle[100].
-
-[Note 100: Ce curieux épisode de Grimaud, emprunté à quelque récit
-oriental, est omis dans la plupart des manuscrits du Saint-Graal. Je
-ne l'ai même reconnu que dans le nº 2455.]
-
-
-
-
-VII.
-
-MOÏSE, SIMÉON ET CANAAN.--LES TOMBES DE FEU.--LES ÉPÉES DRESSÉES.
-
-
-Josephe, en quittant le roi Méhaignié, poursuivit le cours de ses
-prédications. Le père, le fils et les Juifs convertis qui les avaient
-suivis en Occident s'arrêtèrent d'abord dans une ville nommée
-Kamaloth[101], et tel fut l'effet de leurs exhortations, que tout le
-peuple de la province demanda et reçut le baptême. Le roi Avred le
-Roux (Alfred), n'osant résister au mouvement général, feignit d'être
-lui-même converti, et, pour mieux tromper Josephe, reçut le baptême de
-sa propre main. Mais à peine les chrétiens avaient-ils quitté la ville
-pour continuer leurs prédications, en laissant dans Kamaloth douze
-prêtres chargés d'entretenir la bonne semence, que le méchant Avred
-jeta le masque, renia son baptême et contraignit ses sujets à suivre
-son coupable exemple. Les douze prêtres voulurent résister: on les
-saisit, on les attacha à la grande croix que Josephe avait fait élever
-près de la ville; ils furent battus de verges, puis lapidés par les
-mêmes gens qui, peu de temps auparavant, avaient confessé la religion
-nouvelle. Ce crime ne pouvait rester impuni. Comme il revenait de
-couvrir de boue la croix nouvelle, Avred rencontra sur son chemin sa
-femme, son fils et son frère: aussitôt, saisi d'une fureur infernale,
-il se jeta sur eux et les étrangla tous trois, en dépit des efforts du
-peuple pour les arracher de ses mains. Puis, courant comme un forcené
-parmi les rues, il arriva devant un four nouvellement allumé et
-s'élança dans le brasier ardent, qui réduisit en cendres son corps
-maudit. Effrayés de ce qu'ils venaient de voir, les gens de Kamaloth
-ne doutèrent plus du pouvoir du Dieu des chrétiens, et s'empressèrent
-d'envoyer des messagers à Josephe pour le prier de leur pardonner et
-de les relever de leur apostasie. Josephe revint donc sur ses pas, les
-arrosa tous d'eau bénite, reçut de nouveau leur promesse de vivre et
-mourir chrétiens, et, jetant les yeux sur la croix encore souillée du
-sang des douze martyrs et de la boue qu'on leur avait jetée: «Cette
-croix,» dit-il, «sera désormais appelée la _Croix Noire_, en souvenir
-de la noire trahison d'Avred le Roux.» Le nom est jusqu'à présent
-demeuré. Avant de s'éloigner une seconde fois de Kamaloth, Josephe
-institua un évêque et fit construire une belle église sous
-l'invocation de saint Étienne martyr.
-
-[Note 101: Aujourd'hui Colchester, à l'extrémité du comté de Sussex.
-C'est l'ancienne _Camulodunum_.]
-
-Ici notre romancier se reprend au poëme de Robert de Boron[102].
-Durant les courses de Josephe à travers les provinces de la
-Grande-Bretagne, il arriva que les provisions vinrent à faire défaut,
-et que ses compagnons sentirent les angoisses de la faim. Josephe fit
-arrêter l'arche et disposer la table carrée au milieu d'une plaine.
-Après avoir dit ses oraisons, il posa le saint vaisseau au milieu de
-la table, et s'assit le premier en invitant les chrétiens à suivre son
-exemple, pour savourer la divine nourriture réservée à tous ceux dont
-les pensées demeuraient pures et chastes.
-
-[Note 102: Voyez plus haut, pp. 143-146.]
-
-Josephe avait eu soin de laisser entre son père et lui l'espace d'un
-siége vide. Bron se plaça près de Joseph et tous les autres à la
-suite, d'après leur rang de parenté, la table s'étendant d'elle-même
-en proportion de ceux qui méritaient d'en approcher. Un seul des
-parents de Joseph ne put trouver où s'asseoir; il se nommait Moïse. Il
-eut beau aller d'un côté à l'autre, il n'y avait puisqu'un seul siége
-à occuper, celui qu'avaient laissé entre eux les deux Joseph.
-«Pourquoi ne m'assoirais-je pas là?» se dit-il; «j'en suis aussi digne
-que personne.» Cependant Josephe avait posé devant lui le Graal,
-qu'une toile recouvrait des trois côtés opposés à son visage; il
-sentit l'arrivée de la grâce, et tous les chrétiens assis ne tardèrent
-pas à la partager et à la savourer dans un respectueux silence.
-
-Moïse avança d'un pas: comme il se disposait à prendre le siége vide,
-Josephe le regarda avec une surprise partagée par les autres chrétiens
-que leurs péchés privaient de la grâce. Ceux qui étaient assis virent
-alors trois mains sortir d'un blanc nuage, ondoyant comme un drap
-mouillé; l'une de ces mains prit Moïse par les cheveux, les deux
-autres par les bras; ainsi fut-il soulevé en haut: alors, tout à coup,
-entouré de flammes dévorantes, il fut transporté loin de la vue des
-convives. L'histoire dit qu'il fut conduit dans la forêt d'Arnantes
-(ou Darnantes), et que son corps y demeura au milieu des flammes, sans
-en être consumé.
-
-Le châtiment de Moïse ne troubla pas le bonheur dont jouissaient les
-convives, au nombre de soixante-dix. À l'heure de tierce, dès qu'ils
-revinrent à eux-mêmes, ils ne manquèrent pas, en se levant, de
-demander à Josephe ce que Moïse était devenu. «Ne m'interrogez pas;
-vous le saurez plus tard.--Au moins,» dit Pierre, «expliquez-nous
-comment cette table, qui semble faite pour treize convives, s'étend en
-proportion du nombre de ceux qui se présentent.--Elle s'étend,» répond
-Josephe, «en faveur de quiconque est digne de s'y asseoir. Celui qui
-doit siéger près de moi sera vierge et sans impureté; les autres
-doivent rester libres de tout péché mortel. La place vide représente
-celle que Judas occupait à la Cène. Après son crime, personne ne l'a
-remplie avant que Matthias n'en fût jugé digne. Notre-Seigneur, en me
-choisissant pour porter sa parole dans certaines contrées, à l'exemple
-des apôtres, m'a donné en garde le saint vaisseau dans lequel son
-divin corps est journellement sacré et sanctifié. Plus tard, au temps
-du roi Artus, sera établie une troisième table pour représenter la
-Trinité.»
-
-Ils continuèrent leur route vers l'Écosse, traversèrent de belles
-forêts et atteignirent une grande plaine arrosée d'un vivier limpide.
-Alors ils eurent faim, et Josephe les avertit de se mettre tous en
-état de recevoir la grâce, petits et grands, justes et pécheurs. Puis,
-s'adressant à Alain le Gros, le plus jeune des fils de Bron, il lui
-ordonna d'aller tendre un filet sur le vivier. Alain obéit et prit un
-grand poisson qui fut aussitôt mis sur la braise et préparé comme il
-convenait. Josephe fit mettre les tables et étendre les nappes; ils
-s'assirent sur l'herbe fraîche, dans l'ordre accoutumé. «Pierre,» dit
-Josephe, «prenez le saint vaisseau, faites avec lui le tour des
-tables, pendant que je ferai les parts du poisson.» Dès que Pierre eut
-fait ce qui lui était demandé, tous se sentirent remplis de la grâce,
-et se crurent nourris des plus douces épices, des plus savoureux mets.
-Ils restèrent dans cet état jusqu'à l'heure de tierce.
-
-Bron alors demanda à son neveu ce qu'il entendait faire de ses douze
-fils. «Nous saurons d'eux,» répondit Josephe, «quelles sont leurs
-dispositions». Les onze premiers souhaitèrent de prendre femmes pour
-continuer leur lignée; Alain le Gros seul déclara ne pas vouloir se
-marier. C'est lui que le conte appellera désormais le _Riche Pêcheur_,
-ainsi que tous ceux qui furent après lui saisis du saint Graal, et
-portèrent couronne. Mais cet Alain ne fut pas roi comme eux, et ne
-doit pas être confondu avec le roi Alain ou Hélain, issu de Célidoine.
-Ajoutons que le vivier dans lequel fut pêché le gros poisson reçut, à
-partir de ce jour, le nom de l'_étang Alain_.
-
-Nos chrétiens passent de cette contrée vers les abords de Brocéliande,
-que nous devons craindre de confondre avec la célèbre forêt de la
-Petite-Bretagne qui portait le même nom, et dont il sera parlé si
-souvent dans les autres branches. Près de l'endroit où ils
-s'arrêtèrent s'élevait le château de La Roche, autrement nommé
-Rochefort. Un païen tout armé se présenta devant Josephe et lui
-demanda ce qu'il venait faire, lui et ses compagnons, dans ces
-parages. «Nous sommes chrétiens, et notre intention est d'annoncer par
-le pays la vérité.--Qu'est-ce que votre vérité?» Josephe alors exposa
-les principes de la doctrine chrétienne; le païen, dont l'esprit était
-subtil, lui tint tête en cherchant à contester ce qui lui était conté
-de Jésus-Christ et de sa douce mère. «Mais enfin,» ajouta-t-il, «si tu
-ne mens pas dans ce que tu nous as dit de ton Dieu, je t'offre une
-belle occasion de le mettre en évidence. Je vais de ce pas chez mon
-frère, atteint d'une plaie jugée incurable par tous les médecins; si
-tu parviens à la guérir, je promets de devenir chrétien et de décider
-mon frère à suivre mon exemple.--Et moi,» répondit Josephe, «si vous
-parlez sincèrement, je promets de rendre à votre frère la meilleure
-santé qu'il ait jamais eue.»
-
-Il fit signe à ses compagnons de l'attendre et suivit le cavalier
-païen. Arrivés à l'entrée du château, voilà qu'un lion sort de la
-forêt voisine, fond sur Agron (c'était le nom du païen) et l'étrangle
-comme il eût fait d'un poussin. Josephe continua son chemin sans
-paraître ému; mais les gens du pays, qui avaient vu le lion s'élancer
-sur Agron, accusèrent Josephe de l'avoir évoqué par ses enchantements;
-ils le saisissent, le lient et le conduisent à la forteresse. Comme
-ils voulaient le pousser dans une noire prison: «Eh quoi!» leur
-dit-il, «je suis venu pour rendre la santé à votre duc Matagran, et
-vous me traitez ainsi!» Il avait à peine prononcé ces mots que le
-sénéchal du pays s'avance furieux et le frappe de son épée,
-précisément à l'endroit où il avait été jadis frappé par l'ange. La
-lame se brisa en deux, et le premier tronçon demeura dans la plaie.
-«Je suis venu,» dit Josephe, «pour guérir les malades, et c'est vous
-qui me blessez! Conduisez-moi soit à votre maître, soit dans le temple
-de vos dieux, et vous verrez si vous ne vous êtes pas mépris sur mon
-compte.»
-
-On le conduisit au temple, et tout aussitôt il se mit à prêcher la
-sainte loi. Le peuple l'écoutait avec attention: «Si,» lui dit-on,
-«vous rendez la santé à tous nos infirmes, nous croirons en votre
-Dieu.» Josephe se mit alors à genoux et fit une prière fervente; avant
-qu'il fût relevé, le tonnerre éclata, une lueur de feu descendit sur
-les idoles de Jupin, Mahon, Tervagan et Cahu, et les réduisit en
-poudre. Tous ceux qui, parmi les assistants, souffraient de quelque
-mal, les boiteux, les aveugles, les borgnes, sentirent qu'ils étaient
-délivrés de leurs maux, si bien que c'était à qui demanderait à hauts
-cris le baptême.
-
-Matagran, averti de la rumeur, se rendit au temple à son tour: il
-avait été, longtemps avant, atteint d'une pointe de flèche qui lui
-demeurait en la tête. «Chrétien,» dit-il à Josephe, «je recevrai le
-baptême comme toutes ces gens, si tu me guéris et si tu rends la vie à
-mon Frère Agron.» Josephe, sans répondre, fait tenir droit le duc
-Matagran; il étend les mains autour de sa tête, et fait sur l'endroit
-entamé le signe de la croix. On voit aussitôt le fer de la flèche
-poindre, sortir, et Matagran s'écrier, transporté de joie, qu'il ne
-sent plus la moindre douleur.
-
-Restait Agron dont le corps, déjà séparé de l'âme, lui fut amené.
-Josephe haussa la main, fit le signe de la croix, aussitôt on vit les
-deux parties séparées de la gorge se rejoindre; Agron se leva et
-s'écria qu'il revenait du purgatoire où il commençait à brûler en
-flammes ardentes. On conçoit aisément qu'après tant de merveilles, les
-deux frères fussent disposés à croire aux vérités de la nouvelle
-religion. Pour le sénéchal qui avait blessé Josephe, il vint
-humblement demander pardon. Josephe toucha le tronçon de l'épée
-demeuré dans la cuisse et le fit sortir de la plaie qui sur-le-champ
-se referma. Prenant alors les deux tronçons de la lame: «À Dieu ne
-plaise,» dit-il, «que cette bonne épée soit ressoudée, sinon par celui
-qui doit accomplir l'aventure du siége périlleux de la Table-Ronde, au
-temps du roi Artus; et que la pointe cesse de saigner avant que les
-deux parties ne soient rejointes.»
-
-Après avoir ainsi destiné cette épée, Josephe établit des prêtres dans
-la contrée, pour y faire le service divin dans une nouvelle église
-qu'il dédia à Notre-Dame. Là fut déposée l'épée dans un bel écrin; là
-fut aussi mis en terre le frère de Matagran qui ne vécut pas au-delà
-de huit jours après sa résurrection[103]. Josephe alors retourna vers
-ses compagnons, arrêtés sur la rivière de _Colice_, et leur raconta
-toutes les merveilles que Dieu venait d'opérer par son ministère.
-
-[Note 103: Mais, avant de mourir, «Matagran fist mettre en escrit
-toutes les paroles que Josephe destinoit de l'espée; et par ce
-furent-eles sceues d'oir en oir, et sont encoires jusc'à jourd'ui.»
-(Ms. 2453, fº 313.)]
-
-Cette rivière de Colice tombait dans un bras de mer et portait de
-grands vaisseaux. Elle traversait la forêt de Brocéliande et fermait
-la voie devant eux. Comment la traverser? «Vous avez,» dit Josephe,
-«passé de plus grandes eaux. Mettez-vous en prières, et le Seigneur
-viendra à notre aide.» Ils se jetèrent à genoux, le visage tourné
-vers l'Orient. Bientôt ils voient sortir de la forêt de Brocéliande un
-grand cerf blanc, portant au col une chaîne d'argent, et escorté par
-quatre lions. Josephe fait un salut en les voyant: le cerf s'avance
-vers la Colice, et la passe tranquillement ainsi que les lions, sans
-que leurs pieds soient plus mouillés que s'ils eussent traversé une
-rivière glacée.
-
-Josephe dit alors: «Vous tous mes parents, qui êtes de la Table du
-Saint-Graal, suivez-moi; que les pécheurs seuls attendent un nouveau
-secours.» Il suivit la ligne que le cerf avait tracée sur la rivière
-en la traversant, et parvint le premier de l'autre côté du rivage, où
-tous ses compagnons le rejoignirent, à l'exception des deux grands
-pécheurs, Siméon et Canaan.
-
-Or, ce Canaan avait douze frères, qui tous supplièrent Josephe de ne
-pas le laisser ainsi abandonné. Josephe, cédant à leurs prières,
-repassa la Colice et prit par la main les deux retardataires. Mais, en
-dépit de son exemple et de ses exhortations, il ne put les décider à
-poser le premier pied sur les eaux, si bien qu'il dut revenir seul à
-l'autre bord. Heureusement, en apparence, un vaisseau monté par des
-marchands païens passa devant eux. Canaan et Siméon les prièrent de
-les prendre sur leur navire pour les transporter de l'autre côté. Les
-païens consentirent à les déposer près des autres chrétiens: mais à
-peine étaient-ils débarqués qu'une tempête s'éleva; un horrible
-tourbillon de vent engloutit le vaisseau et ceux qui le montaient.
-«Dieu,» dit alors Josephe, a puni ces païens, apparemment parce qu'ils
-nous ont ramené deux faux chrétiens, indignes de rester dans notre
-compagnie.»
-
-Puis il leur donna l'explication du grand cerf qu'ils avaient vu.
-«C'est,» dit-il, «l'image du Fils de Dieu, blanc parce qu'il est
-exempt de souillure. La chaîne de son cou rappelle les liens dont fut
-attaché Jésus-Christ avant de mourir: les quatre lions sont les quatre
-Évangélistes.»
-
-La forêt de Darnantes confinait à celle de Brocéliande. Les chrétiens
-s'engagèrent dans ses détours, et arrivèrent devant un hôpital de
-construction très-ancienne. C'est là qu'avait été transporté le corps
-de Moïse, et mis dans une tombe de pierre ardente, d'où s'échappaient
-des flammes dont la chaleur se répandait à grande distance. «Ah!
-Josephe,» s'écria le malheureux, quand il le vit arriver, «ah! digne
-évêque de Jésus-Christ, prie notre Seigneur d'adoucir un peu mes
-souffrances; non de les terminer, car il ne sera donné de me délivrer
-qu'à celui qui, sous le règne d'Artus, occupera le siége périlleux de
-la Table-Ronde.» La prière de Josephe fit descendre sur la tombe de
-Moïse une pluie bienfaisante qui amortit la violence des flammes, au
-point de diminuer de moitié les souffrances du pauvre pécheur. Josephe
-et ses compagnons poursuivirent leur voyage. Après avoir reposé dans
-une belle plaine, ils allèrent le lendemain de grand matin à la grâce,
-c'est-à-dire à la Table du Graal, où tous furent largement repus, à
-l'exception de Canaan et de Siméon, le père de Moïse. Cette exclusion
-les rendit encore moins dignes d'y participer, par l'envie qu'ils
-conçurent aussitôt contre les bons chrétiens, et par leur désir de
-tirer une odieuse vengeance de leurs frères. «N'est-ce pas,» se
-dirent-ils, «une honte insupportable d'être ainsi privés seuls d'une
-faveur prodiguée à nos frères et à tant d'autres?--Qu'ils se gardent
-de moi,» reprit Canaan, surtout mes frères, car je suis bien résolu de
-ne pas laisser passer la première nuit sans les frapper.--Et moi,» dit
-Siméon, «c'est à Pierre, mon cousin, que je m'en prendrai.--Tu feras
-bien,» dit Canaan. «Le premier de nous qui aura fini attendra l'autre
-sous le figuier que tu vois de ce côté du champ.»
-
-La nuit vint: quand Canaan crut ses frères plongés dans le premier
-sommeil, il s'approcha, un couteau à pointe recourbée dans la main.
-Tous les douze furent frappés et mis à mort. Pendant qu'il revenait
-tranquillement s'asseoir sous le figuier, l'odieux Siméon, armé d'une
-pointe envenimée, s'approchait de Pierre endormi, et voulait le
-frapper au milieu du corps; mais le couteau alla seulement percer
-l'épaule, si bien que Pierre éveillé ne le laissa pas redoubler et se
-mit à crier: _Au secours!_ de toutes ses forces. On accourut, on
-arriva: «Qu'avez-vous, Pierre?--Vous le voyez au sang qui coule de ma
-blessure; c'est Siméon, je l'ai reconnu, qui est ainsi venu pour me
-tuer.» On cherche Siméon, on le joint; il n'hésite pas à reconnaître
-son crime; il avait voulu tuer Pierre. Autant en dit Canaan quand, à
-la vue des douze frères étendus sans vie, les autres chrétiens
-demandèrent s'il n'était pas le meurtrier. «Oui, je ne pouvais les
-souffrir plus favorisés que je ne l'étais de la grâce et de la Table
-du Graal.» Conduits devant Josephe, Bron, le Riche Pêcheur et les
-autres, tous dirent qu'il fallait en faire rigoureuse justice. Ils
-furent condamnés à être enterrés vivants, à la place même où le crime
-avait été commis.
-
-La première fosse fut creusée pour Siméon. Comme on l'y conduisait,
-les mains liées derrière le dos, le ciel tout à coup s'obscurcit, des
-hommes en feu traversèrent les airs, puis vinrent saisir Siméon et
-l'emportèrent loin de là, sans que les autres chrétiens pussent savoir
-dans quel lieu il allait être déposé.
-
-Canaan fut à son tour conduit à la fosse qui lui était destinée. On le
-recouvrit de terre, et comme il en avait déjà jusqu'aux épaules, il
-témoigna un si profond repentir de son forfait qu'il n'y eut personne
-qui n'en fût ému. «Ah! sire Josephe,» s'écriait-il, «je suis le plus
-grand criminel du monde; il n'est pourtant aucun péché, si grand qu'il
-soit, que notre Dieu ne pardonne comme un père à son enfant, s'il voit
-que l'enfant en ait un véritable repentir. Que mon corps soit
-tourmenté, que mes douleurs se prolongent au-delà de la mort, mais que
-mon âme ne soit pas éternellement condamnée au séjour des réprouvés!
-Et vous, mes parents, mes anciens amis, de grâce déliez-moi les mains,
-et consentez à ensevelir les douze frères que j'ai immolés, autour de
-ma tombe. Peut-être leur innocence protégera-t-elle mon iniquité:
-peut-être les lettres que vous tracerez sur les pierres
-inviteront-elles les voyageurs à prier pour eux et pour moi!»
-
-Josephe et les chrétiens furent touchés de son repentir et firent ce
-qu'il désirait. On l'ensevelit les mains déliées, on creusa douze
-fosses autour de la sienne, on y enferma ses douze frères, et chacune
-des fosses fut fermée d'une grande pierre sur laquelle on traça le nom
-des victimes; sur celle de Canaan fut écrit: _Ci-gist Canaan, né de la
-cité de Jérusalem, qui par envie mit à mort ses douze frères._
-
-Josephe dit alors: «Nous avons oublié une chose importante: les treize
-frères que nous venons d'inhumer avaient porté les armes et fait en
-mainte occasion preuve de vaillance et de prud'homie; il conviendrait
-d'indiquer sur la pierre de leur tombeau qu'ils avaient été
-chevaliers. Vous y déposerez leurs épées, et sachez qu'il ne sera
-donné à personne de les déplacer.»
-
-On fit ce que Josephe demandait, et, le lendemain, ils furent bien
-émerveillés quand ils virent les épées se tenir dressées sur la pointe
-de la lame, sans que personne y eût touché. Pour la tombe de Canaan,
-ils la virent brûler comme ferait une bûche sèche jetée sur un brasier
-enflammé. «Ce feu,» dit Josephe, «durera jusqu'au temps du roi Artus,
-et sera éteint par un chevalier qui, bien que pécheur, surmontera en
-chevalerie ses compagnons. En raison de sa prouesse, et malgré le
-honteux péché dont il sera souillé, il lui sera donné d'éteindre les
-flammes de ce tombeau. On le nommera Lancelot; par lui sera engendré
-en péché le bon chevalier Galaad, qui, par la pureté de ses moeurs et
-la grandeur de son courage, mettra fin aux temps aventureux de la
-Grande-Bretagne.»
-
-C'est ainsi que Josephe se plaisait à indiquer ce qui plus tard devait
-arriver, en montrant comment les choses étranges dont ils étaient
-témoins devaient se lier à ce que verraient les hommes d'un autre âge.
-Quand il invita ses compagnons à reprendre leur voyage et leurs
-prédications, un d'entre eux, le prêtre Pharan, demanda la permission
-de rester auprès des tombes, d'ériger là une chapelle, et d'y offrir
-chaque jour le saint sacrifice, en appelant sur l'âme de Canaan la
-miséricorde divine. La chapelle, aussitôt commencée, fut achevée quand
-le sire de la contrée, le comte Basain, se convertit à la foi
-chrétienne. Elle est encore aujourd'hui telle que Pharan l'avait
-élevée.
-
-
-
-
-VIII.
-
-AVENTURES DE PIERRE. SON ÉTABLISSEMENT.
-
-
-Pierre, dont jusqu'à présent le romancier avait à peine parlé, va
-maintenant jouer dans les récits un rôle qui semble devoir quelque
-chose à la légende de Tristan.
-
-Siméon l'avait frappé d'un glaive empoisonné: sa plaie, au lieu de se
-fermer, s'ouvrait plus grande et plus douloureuse de jour en jour. Il
-ne put suivre Josephe dans ses derniers voyages, et fut contraint de
-s'arrêter près de la tombe de Canaan, déjà gardée par le prêtre
-Pharan, qui connaissait assez bien l'art de guérir. Comme on ne
-supposait pas que le fer dont il avait été frappé fût empoisonné, on
-n'eut pas recours au véritable remède, si bien que, le mal s'aggravant
-tous les jours, Pierre dit à Pharan: «Je vois, bel ami, que je ne
-guérirai pas ici; Dieu veut sans doute que je visite un autre pays
-pour y recouvrer la santé. Veuillez me conduire sur le bord de la
-mer; elle n'est pas très-éloignée, j'y trouverai peut-être un peu de
-soulagement.»
-
-Pharan se mit en quête d'un âne sur le dos duquel il posa son pauvre
-ami. Ils atteignirent le rivage et ne trouvèrent à bord qu'une légère
-nacelle, dont la voile était tendue et prête à prendre le large.
-Pierre rendit grâce à Notre-Seigneur: «Beau doux ami,» dit-il,
-«descendez-moi et me transportez dans cette nacelle; elle me conduira
-à la grâce de Dieu, et sans doute où je trouverai la fin de mes
-maux.--Ah! sire,» répond Pharan, «voulez-vous affronter la mer, faible
-et souffrant comme vous êtes? Au moins laissez-moi vous
-accompagner.--Posez-moi d'abord dans la nacelle,» répond Pierre; «puis
-je vous dirai ma volonté.»
-
-Pharan, tout en pleurant, le prit dans ses bras et le transporta dans
-la nacelle, le plus doucement qu'il put: «Grand merci, beau doux ami,»
-dit Pierre, «vous avez fait ce que je vous avais demandé: maintenant,
-j'ai le désir de m'éloigner seul. Retournez à votre chapelle, vous
-prierez Notre-Seigneur de procurer ma guérison. Si vous voyez Josephe,
-dites-lui que j'eus de bonnes raisons de m'éloigner de lui. Le coeur
-me le dit: je retrouverai la santé aux lieux où Dieu va me conduire.»
-
-Pharan sortit de la nacelle en pleurant. Le vent aussitôt enfla la
-voile: Pharan la suivit des yeux, tant qu'il put l'apercevoir dans le
-lointain; puis il remonta sur son âne et retourna tristement à la
-chapelle, en songeant aux dangers de Pierre, au peu d'espérance qu'il
-avait de jamais le revoir.
-
-Pendant quatre jours, la nacelle vogua rapidement sur les flots sans
-qu'elle parût approcher d'aucune terre. Le cinquième jour, Pierre,
-épuisé de faim, souffrant de lassitude, s'endormit. On était au temps
-des plus grandes chaleurs, et, pour être mieux à son aise, il avait à
-grand'peine quitté sa cotte et sa chemise, quand la nacelle s'arrêta
-devant une île dans laquelle, à peu de distance du rivage, s'élevait
-un grand château, demeure ordinaire du roi Orcan. C'était, au jugement
-des païens, un des plus forts chevaliers de son temps.
-
-Comme la nacelle touchait à la rive, la fille du roi, belle et
-avenante, y vint prendre le frais et s'ébattre avec ses compagnes.
-Elle approcha de la barque et fut grandement surprise d'y trouver un
-homme nu et endormi. En voyant la plaie qui lui rongeait le haut de
-l'épaule: «Voyez,» dit-elle, «la pâleur et la maigreur de cet homme;
-comment n'est-il pas mort d'une aussi cruelle blessure? En vérité,
-c'eût été grand dommage; malgré sa maigreur, on ne peut méconnaître la
-beauté de son corps. Pourquoi ne puis-je le mettre entre les mains du
-chrétien que mon père retient en prison, et qui sait comment on guérit
-les plus fortes blessures!»
-
-Ces paroles, dites à demi-voix, réveillèrent Pierron, dont grande fut
-la surprise en voyant devant sa nacelle plusieurs demoiselles
-richement vêtues. La fille du roi, quand il ouvrit les yeux, dit: «Qui
-êtes-vous, jeune homme?--Dame, je suis un chevalier chrétien, né à
-Jérusalem: je me suis abandonné à la mer, dans l'espoir de trouver un
-homme assez sage pour connaître mon mal et le guérir.--Se peut-il,»
-reprit la demoiselle, «que vous soyiez chrétien! Hélas! mon père
-déteste les chrétiens et ne les souffre pas dans sa terre. Toutefois,
-en vous voyant si malade, j'ai grand désir de travailler à votre
-guérison. Que ne puis-je vous tenir dans nos chambres! je vous ferais
-visiter par un mire de votre créance, qui sans doute trouverait la
-médecine qu'il vous faut. Mais, si mon père venait à le savoir, nous
-serions perdus, vous et moi.--Ah! demoiselle,» reprit Pierron, «au nom
-de votre Dieu, non pour moi, mais en considération de gentillesse et
-de franchise, faites-moi parler au chrétien que vous dites.» Quand
-elle l'entend si doucement parler, elle regarde ses compagnes, comme
-pour savoir leur avis. «Si vous voulez,» dit l'une d'elles, «tant de
-bien à cet homme, sa guérison est entre vos mains. Il nous sera facile
-à nous toutes de le soulever, de le faire sortir de la nacelle, et de
-le transporter à l'entrée de votre jardin; de là, nous le conduirons
-au préau, et du préau dans votre chambre[104]. Une fois là, vous
-trouverez aisément le moyen d'avertir le chrétien de venir visiter la
-plaie de ce dolent chevalier.»
-
-[Note 104: Cette distribution d'une grande habitation, le jardin, le
-préau et les appartements, n'est pas sans quelque rapport avec nos
-maisons dont le jardin s'ouvre devant les fenêtres par un large gazon,
-et se continue plus ou moins loin.]
-
-Alors toutes en même temps le lèvent aussi doucement qu'elles peuvent,
-le descendent sur le rivage et l'emportent jusqu'au jardin, du jardin
-dans le préau, et du préau à la chambre de la demoiselle, fille du roi.
-Elles le couchent dans un lit, pour y reposer autant que ses douleurs le
-permettraient. «Comment vous va-t-il?» demandèrent-elles.--«Oh! bien
-mal, demoiselles, et sans doute je ne vivrai pas jusqu'à la fin du
-jour.--Il n'y a donc pas de temps à perdre.» Et la fille du roi se hâta
-d'aller parler au geôlier de son père; elle fit tant auprès de lui,
-qu'il lui confia pour quelques heures le chrétien qu'il avait charge de
-garder. «Ah! demoiselle,» dit le prisonnier comme on détachait ses
-chaînes, «que voulez-vous faire de moi? Que gagnerez-vous à ma mort?--Je
-ne veux pas vous faire mourir,» répond-elle; «suivez-moi dans ma
-chambre; vous verrez pourquoi je vous fais sortir d'ici.»
-
-Elle marche alors devant lui; quand ils furent arrivés: «Voici,»
-dit-elle, «un chrétien que nous avons trouvé sur la rive de mer. Il
-est bien malade; si vous pouvez le guérir, je vous ôterai de prison et
-vous renverrai comblé de mes dons; car j'ai grande compassion de ses
-douleurs.»
-
-Le prisonnier, ravi de pouvoir soulager un homme de sa loi, approche de
-Pierre et lui demande s'il est depuis longtemps malade. «Il y a plus de
-quinze jours; la plaie que j'ai reçue s'est constamment élargie; les
-mires, jusqu'à présent, n'y ont rien entendu.--Demoiselle,» dit le
-prisonnier, «faites porter le malade sur le préau, je verrai mieux la
-nature de la plaie.» Quand on eut fait ce qu'il demandait, il regarda
-avec la plus grande attention la partie malade. «Il y a,» dit-il, «du
-venin dans la plaie; il faudrait, pour en être maître, commencer par
-l'en séparer. Toutefois ayez bon courage, je promets de vous guérir
-avant un mois.» Alors il s'éloigna, chercha çà et là dans le préau les
-herbes qu'il voulait employer, les réunit, en fit une apostume qu'il
-appliqua sur le mal, et, avant que le mois fût passé, Pierre, revenu
-dans sa première santé, parut devant la demoiselle, plus beau que dans
-ses plus belles années, quand il était parti de Jérusalem.
-
-Il y avait en ce temps un roi d'Irlande nommé Maraban, vassal du roi
-Luce de la Grande-Bretagne. Le jour même où la demoiselle avait trouvé
-Pierron, il était venu voir le roi Orcan, vassal comme lui du roi
-Luce. Il arriva que le bouteiller d'Orcan, pour se venger d'une
-offense, versa du poison dans la coupe du fils de Maraban, de sorte
-que le jeune homme en mourut; le roi d'Irlande, persuadé que le venin
-lui avait été donné par l'ordre d'Orcan, se rendit à la cour du roi de
-la Grande-Bretagne, et demanda justice. Orcan répondit à l'appel, nia
-le crime, tendit son gage contre l'accusateur, et déclara qu'il était
-prêt à combattre de son corps, ou du corps d'un de ses chevaliers. Il
-fit cette réserve, parce que le roi Maraban passait pour le plus fort
-jouteur et le plus vaillant qu'on eût vu depuis longtemps. Les gages
-furent retenus, les otages livrés et le jour de la bataille fixé.
-
-Alors, voulant connaître s'il y avait parmi ses hommes un champion
-plus fort et plus habile que lui, Orcan s'avisa d'un expédient qui
-devait l'éclairer sur ce point. Il feignit une grande maladie, et
-quand on lui demanda la cause de son mal: «C'est,» dit-il, «une
-profonde tristesse. J'apprends que le roi Maraban vient d'envoyer ici
-un chevalier qui se vante d'abattre dans une seule journée douze de
-mes meilleurs hommes. Il sera tous les matins au point du jour sous
-l'arbre du Rond-Pin. Qu'allons-nous faire? Ne trouverai-je personne en
-état d'abattre son orgueil; et pourra-t-il, à son retour en Irlande,
-se vanter de n'avoir rencontré dans ma terre aucun chevalier assez
-hardi pour se mesurer avec lui?--Non assurément,» répondent les
-chevaliers; «nous serons demain au nombre de douze au rendez-vous, et
-nous pourrions, au besoin, en trouver d'autres pour mettre cet
-Irlandais à la raison.»
-
-Le roi les remercia, puis les pria de le laisser dormir. Et quand la
-nuit fut venue, il appela son sénéchal. «Faites apporter des armes
-déguisées, étendez une couverture sombre sur mon cheval: je veux
-sortir avant le point du jour et ne reviendrai que le soir. Si
-quelqu'un demande à me parler, dites que je suis trop malade pour
-recevoir. Surtout, gardez-vous de dire un mot de ma sortie et de mon
-retour.»
-
-Le roi s'arma, monta à cheval, passa le pont du château et atteignit
-le Rond-Pin, où il attendit jusqu'à l'heure de prime. Alors arrivèrent
-douze chevaliers entièrement armés, à l'exception des lances; car,
-dans tous les temps, on en trouvait sous le Pin un grand choix, comme
-dans l'endroit le plus ordinairement choisi pour les joutes, les
-tournois et les combats. Dès que les chevaux eurent repris haleine,
-chacun d'eux saisit un glaive à sa convenance, et, de son côté, le
-roi, s'étant mis en mesure, attendit le premier chevalier et l'abattit
-à la première course. Le second se présente et va rejoindre le
-premier; ainsi des dix autres dont le roi fut assez mécontent de
-demeurer vainqueur; car, tout vaillant et vigoureux qu'il fût, il
-savait que le roi d'Irlande était encore meilleur champion.
-S'adressant alors aux chevaliers désarçonnés: «Seigneurs,» dit-il,
-«reprenez vos chevaux, vous êtes pourtant mes prisonniers et je
-pourrais disposer de vous comme je l'entends. Allez trouver le roi
-Orcan, et rendez-vous à lui. Il saura qui je suis, en apprenant que je
-vous ai vaincus; car nous avons fait de compagnie maintes besognes.»
-
-Le roi, après qu'ils furent éloignés, entra, pour ne pas être reconnu,
-dans la forêt voisine; et, la nuit venue, il retourna au château,
-traversa le jardin et gagna le pied de la tour où l'attendait le
-sénéchal. Quand on l'eut désarmé, il se mit au lit et fit entrer les
-barons, qui lui demandèrent comment il se portait: «Toujours assez
-mal,» répondit-il, «mais j'espère en guérir; ne soyez pas inquiets, et
-continuez à faire belle chère.»
-
-Le lendemain il donna audience. Les chevaliers vaincus vinrent
-confesser leur mésaventure et se mirent en sa prison.--«Oui,» leur dit
-le roi, «je devine quel est ce chevalier. Et j'ai honte pour vous
-d'apprendre qu'un seul homme vous ait vaincus. D'autres, je l'espère,
-se présenteront et soutiendront mieux l'honneur de ma chevalerie.»
-Mais le bruit de la défaite des douze chevaliers, cités comme les plus
-braves de la terre d'Orcan, détourna les autres de tenter l'aventure;
-si bien que chaque jour le roi, qu'on croyait malade, sortait de grand
-matin et revenait le soir, sans avoir combattu et sans que personne
-devinât quel était le chevalier du Rond-Pin.
-
-La nouvelle de ces défis et de la victoire du vassal irlandais arriva
-jusqu'aux oreilles de Pierre, qui depuis sa guérison vivait
-secrètement logé dans les chambres de la fille du roi. «Qu'avez-vous?»
-lui dit un jour la demoiselle, «vous êtes plus pensif qu'à
-l'ordinaire. N'y aurait-il aucun moyen de vous mettre le coeur plus à
-l'aise?--Ce moyen, demoiselle, est à votre disposition.--Parlez, et
-vous me verrez prête à le saisir.
-
-«--Je vous dirai donc que le bruit de la prouesse de ce chevalier
-d'Irlande m'a mis en grande pensée: et quand j'ai appris que le roi
-Orcan avait fait crier un ban pour inviter ses barons à le combattre,
-je me suis dit que si tel ban avait été crié dans la terre où je suis
-né, je n'aurais pas manqué, pour un royaume, de revêtir mes armes et
-d'aller m'éprouver contre lui. C'est pour ne pouvoir le faire
-aujourd'hui que vous me voyez si triste et si dolent.»
-
-Alors la fille d'Orcan pensa que si ce chevalier n'était pas de grande
-prouesse, il ne parlerait pas ainsi: «Consolez-vous donc, Pierre,» lui
-dit-elle, «vous ne manquerez pas la joute pour défaut d'armes ou de
-cheval. C'est moi qui vous les fournirai; mais je tremble en pensant
-que vous allez courir un grand danger, en vous mesurant contre celui
-qui n'a pas jusqu'à présent trouvé de vainqueur.»
-
-Elle ne perdit pas un moment pour lui faire apporter de bonnes armes
-et pour s'assurer d'un cheval. Puis elle conduisit Pierre par la main
-du préau dans le jardin, en lui indiquant la route à suivre jusqu'au
-Rond-Pin. Pierre passa le reste de la nuit dans la forêt voisine; il
-ôta le frein et la selle de son cheval, et s'endormit jusqu'au point
-du jour. En s'éveillant il revint à son cheval, lui remit le frein et
-la selle, laça son heaume, reprit son écu, remonta à cheval et
-retourna vers le Pin, où le roi se trouvait déjà, attendant, sans trop
-l'espérer, un chevalier qui consentît à se mesurer avec lui.
-
-Après s'être salués, ils s'éloignent et reviennent l'un vers l'autre
-avec la rapidité d'un cerf poursuivi par les chiens. Telle est la
-violence de leur premier choc que les écus ne les garantissent pas et
-qu'ils sentent le fer pénétrer dans leurs chairs blanches et tendres.
-Mais le glaive du roi fut brisé, tandis que celui de Pierre fit voler
-le roi par-dessus la croupe de son cheval, et tellement étourdi
-qu'Orcan ne put de longtemps penser à se relever.
-
-Pierre alors descendit, et tirant du fourreau l'épée: «Chevalier,»
-dit-il, «vous avez perdu votre joute; mais peut-être serez-vous plus
-heureux à la prise des épées[105].» En même temps, il lève le brand,
-et se couvre la tête de l'écu. Le roi se met en garde le mieux qu'il
-peut; mais il avait plus besoin de repos que de bataille.
-
-[Note 105: Le combat à pied.]
-
-La lutte fut pourtant longue et opiniâtre. Le sang coula de part et
-d'autre; ils s'atteignirent en cent endroits, tous deux grandement
-surpris de trouver dans leur adversaire tant de prouesse. Enfin le
-roi, épuisé de forces, tomba sans mouvement et baigné dans son sang.
-Pierre aussitôt lui arrachant le heaume: «Reconnaissez, chevalier, que
-vous êtes vaincu, ou vous êtes mort.--Non,» répond faiblement le roi
-en ouvrant les yeux, «tu peux me tuer, non me faire dire une seule
-parole dont je puisse rougir moi et tous les autres rois.--Comment!
-sire,» dit Pierre, «seriez-vous donc roi couronné?--Oui, vous avez
-vaincu le roi Orcan.» Ces paroles portèrent le trouble et le regret
-dans le coeur de Pierron. Il tendit au roi son épée: «Ah! sire,»
-dit-il, pardonnez-moi; je n'aurais jamais jouté contre vous, si je
-vous eusse connu.
-
-«--En vérité,» reprit Orcan, «voici la première fois que le vainqueur
-demande grâce au vaincu. Qui êtes-vous donc?--Sire, un chevalier de
-terre étrangère, de la cité de Jérusalem. J'ai nom Pierre, et je suis
-chrétien. L'aventure m'a conduit dans votre château. J'étais en
-arrivant navré d'une plaie envenimée: grâce à Dieu, à votre fille et
-au chrétien, votre prisonnier, j'ai recouvré la santé. J'entendis
-parler du ban que vous aviez fait crier; votre fille voulut bien me
-procurer un cheval et des armes; mais j'ai grand regret d'avoir aussi
-mal reconnu le bon accueil que j'ai reçu de votre fille et dans votre
-hôtel. Pardonnez-moi de vous avoir combattu.
-
-«--Non-seulement,» dit le roi, «je vous pardonne, mais je vous tiens
-de mes meilleurs amis, bien que votre loi me soit odieuse. Maintenant,
-j'entends à vous demander un grand service. Consentez à combattre à ma
-place le roi Maraban, qui me met en cause pour un méfait que je n'ai
-pas commis. Il n'est rien après cela que je ne sois disposé à vous
-accorder de tout ce qu'il vous plaira de réclamer de moi. Seulement
-vous aurez soin de cacher votre nom et votre créance; car si Maraban
-venait à savoir que vous êtes chrétien, il pourrait refuser de jouter
-contre un homme d'une autre loi que la sienne.»
-
-Ils revinrent alors au château où le sénéchal, en ouvrant, courut à
-l'étrier d'Orcan, puis à celui de son compagnon. Pierre fut conduit
-dans la chambre du roi: dès qu'ils furent désarmés, Orcan envoya
-quérir sa fille qui, en apercevant Pierron, trembla de tous ses
-membres. «Belle fille,» dit le roi, «connaissez-vous cet homme?--Sire,
-non: je ne pense pas.--Allons! il ne s'agit plus de feindre, et si
-vous l'avez jusqu'à présent bien traité, il faut le traiter cent fois
-mieux encore, comme le meilleur chevalier du monde, celui qui m'a
-vaincu. Encore m'a-t-il promis davantage, en consentant à devenir mon
-champion contre Maraban.» La demoiselle ne cacha pas la joie que lui
-causaient ces paroles, et promit d'obéir à son père, en traitant
-Pierron du mieux qu'elle pourrait.
-
-Tous les deux étaient couverts de plaies; mais les médecins appelés
-déclarèrent qu'il n'y en avait aucune qui ne fût cicatrisée avant un
-mois. Or c'était justement dans un mois que le champ devait être
-ouvert à Maraban.
-
-Le jour arriva: Orcan et Pierre se rendirent à Londres où se trouvait
-déjà Maraban, qui renouvela devant Luce sa première accusation. Le roi
-de Bretagne demanda au roi Orcan s'il entendait combattre en personne
-ou présenter un champion. Pierre aussitôt s'avança et tendit son gage
-que Luce joignit au gage de Maraban.
-
-On ne pouvait deviner dans le palais quel était le chevalier assez
-téméraire pour se mesurer contre le roi d'Irlande. On savait seulement
-que c'était un des barons du roi Orcan. L'issue du combat prouva que
-Pierre n'avait pas trop compté sur ses forces. Après une lutte
-acharnée qui dura depuis l'heure de prime jusqu'à none, Maraban fut
-renversé; Pierre lui trancha la tête et vint la présenter au roi:
-«Sire,» dit-il, «pensez-vous que monseigneur le roi Orcan soit purgé
-de l'accusation portée contre lui?--Assurément,» répond Luce, «vous en
-avez assez fait pour m'obliger à reconnaître en vous le meilleur
-chevalier de notre temps. Aussi suis-je désireux de vous retenir. Y
-consentez-vous?--Pour le moment, sire, je dois retourner d'où je
-viens.» Luce, dans l'espoir de s'attacher Pierre, avertit Orcan qu'il
-viendrait le visiter dans huit jours et qu'il aurait alors besoin
-d'entretenir le chevalier vainqueur de Maraban.
-
-Orcan et Pierron, à leur retour, virent arriver au-devant d'eux tous
-les hommes de la terre, jonchant de fleurs la voie sur leur passage et
-criant: «Bienvenu soit le meilleur de tous les bons, le vainqueur du
-roi Maraban!»
-
-Quand ils furent reposés, le roi prenant à part Pierron: «Sire
-chevalier, je n'oublie pas ma promesse de ne rien refuser de tout ce
-qu'il vous plairait me demander, fût-ce le don de ma couronne.--Grand
-merci, sire; je réclamerai de vous une seule chose, elle tournera
-mieux à votre profit que vous ne pouvez en ce moment le penser.
-Consentez à vous rendre chrétien.» Sans attendre la réponse du roi,
-il lui exposa la nouvelle croyance, la fausseté de ses idoles, la
-vérité de l'Évangile et les preuves de cette vérité. Si bien qu'après
-deux jours d'enseignements, le roi se trouva désabusé, convaincu, et
-demanda le baptême. Un ermite, habitant secret de la forêt du
-Rond-Pin, le purifia dans les eaux saintes. Tous les habitants de
-l'île suivirent un si bon exemple, et personne ne le fit avec plus
-d'ardeur que la demoiselle, fille du roi. On changea sur les fonts le
-nom d'Orcan en celui de Lamer; et en considération de son premier nom,
-l'île qu'il gouvernait ne fut plus, à partir de ce moment, connue que
-sous celui d'Orcanie[106].
-
-[Note 106: En anglais: _Orkney_, en français: _Îles Orcades_.]
-
-«Maintenant,» dit le roi Lamer, «j'ai fait, Pierron, ce que vous
-m'avez demandé; je réclame à mon tour, beau doux ami, un don de vous;
-me l'accorderez-vous?--Assurément, s'il est en mon pouvoir de le
-faire.--Or bien, vous connaissez ma fille Camille; elle est née de
-rois et de reines: je vous prie de la prendre à femme, et j'entends en
-même temps vous saisir de mes terres et de ma couronne. Ainsi
-pourrez-vous me rendre le plus heureux des hommes.--Ah! sire,» dit
-Pierron, «je n'osais espérer tant de bonheur. J'aimais d'amour votre
-belle fille; jamais elle n'en eût rien su, si vous ne m'aviez
-auparavant permis de lui en parler.» Le roi lui tendit les bras, ils
-se baisèrent sur la bouche en signe de foi mutuelle. Camille fut
-aussitôt fiancée à Pierron; puis vinrent le mariage et les noces
-auxquelles assista le roi Luce qui, tout en regrettant que Pierre fût
-chrétien, espérait toujours qu'il voudrait bien l'accompagner jusqu'à
-Londres.
-
-Mais il était loin de penser, en arrivant, que Pierre le sermonnerait
-assez bien pour lui faire sentir la vanité des dieux auxquels il
-croyait, et la vérité, la bonté de la loi de Jésus-Christ. Luce
-consentit à recevoir le baptême, à la condition que Pierre
-l'adopterait pour son compagnon d'armes et de chevalerie. Tant que
-Pierre vécut, il aima le roi Luce plus que tout autre, et ne laissa
-passer aucune occasion de le servir.
-
-Ainsi (dit ici notre romancier) fut chrestienné le roi Luce, et avec
-lui tous ses hommes, par les exhortations de Pierre. Messire Robert de
-Boron, qui mit, avant nous, ce livre de latin en français, s'y accorde
-fort bien, ainsi que la vieille histoire. Toutefois, le livre de Brut
-ne le dit pas et ne s'y accorde aucunement. La raison, c'est que celui
-qui le mit en roman ne savait rien de la haute histoire du
-Saint-Graal. Cela suffit pour expliquer le silence qu'il a gardé sur
-Pierron. Mais, pour dissimuler son ignorance, il s'est contenté
-d'ajouter au récit qu'il adoptait, ces mots: _Ainsi le racontent
-aucunes gens_[107].
-
-[Note 107: Il y aurait à dire bien des choses sur ce passage. Ce
-traducteur de l'histoire de Brut est sans doute notre Wace. Wace,
-ainsi que Bède, rapporte aux missionnaires envoyés par le pape
-Éleuthère, en 156 de J.-C., la conversion du roi Luce et de son
-peuple. Et remarquons que notre romancier, au lieu de citer Geoffroi
-de Monmouth, n'allègue ici que son traducteur français, d'où l'on a
-droit de conjecturer qu'il ne connaissait pas le livre latin. C'est
-une nouvelle raison de penser qu'il écrivait en France et qu'il était
-Français. S'il eût écrit en Angleterre, il aurait eu beau ne pas
-savoir de lettres, c'est-à-dire de latin, la rumeur publique lui
-aurait fait connaître bien plutôt l'_Historia Britonum_ de l'Anglais
-Geoffroi, que le roman de _Brut_ du Normand Wace.]
-
-
-
-
-X.
-
-DESCENDANCES.--CONCLUSION.
-
-
-Pierre fut roi d'Orcanie après Lamer, et engendra dans sa femme un
-fils qui reçut le nom d'Herlan. Avant de mourir, il demanda que son
-corps fût déposé dans l'église de Saint-Philippe qu'il avait fait
-ériger dans la cité d'Orcanie. Son fils Herlan lui succéda, prince
-valeureux et loyal, qui, de la fille du roi d'Irlande, eut un fils
-nommé Mélian. À Mélian succéda son fils Argiste, orné de grand savoir,
-et qui épousa une Saxonne de haut lignage. Il en eut un fils, le roi
-Hédos, un des meilleurs chevaliers d'Orcanie. La femme d'Hédos, fille
-du roi de Norgales, fut mère du roi Loth d'Orcanie, qui épousa la
-soeur d'Artus, belle et plaisante entre toutes. De ce mariage vinrent
-quatre fils, dont l'histoire parlera longuement. Le premier et le plus
-fameux de tous, dans les livres bretons, fut Gauvain, bon chevalier et
-hardi de la main, mais trop incontinent de sa nature. Le second,
-Agravain, moins luxurieux, mais aussi moins bon chevalier, et le plus
-orgueilleux des hommes. Gaheriet, le troisième, beau, preux et hardi,
-eut grandement à souffrir durant sa vie et mourut assez peu
-glorieusement de la main soit du roi Bohor de Gannes, soit de
-Lancelot, je ne sais lequel. Le quatrième, Guerres, eut les vertus de
-prouesse et de loyauté: peut-être le meilleur des quatre et pour sa
-valeur égal à Gauvain, quoi qu'en disent les histoires bretonnes. Un
-cinquième chevalier, Mordret, passait généralement encore pour être
-fils du roi Loth: la vérité, c'est que le roi Artus l'avait engendré
-dans sa propre soeur, la reine d'Orcanie, une nuit qu'il pensait
-partager la couche de la belle dame d'Irlande. Ses regrets et ceux de
-la reine furent grands quand ils reconnurent la méprise. C'était
-d'ailleurs avant son mariage avec la noble et belle Genièvre[108].
-
-[Note 108: On voit ici comment ce fameux Gauvain appartenait à la
-lignée de Joseph d'Arimathie, dont Pierre, son premier ancêtre, était
-cousin germain ou issu de germain.]
-
-Suivons maintenant les dernières gestes des deux Joseph. Éliab ou
-Enigée, femme de Joseph d'Arimathie, mourut à Galeford et fut
-ensevelie dans une abbaye voisine. Joseph d'Arimathie dut à son tour
-quitter le siècle pour se réunir à Jésus-Christ qui l'avait tant aimé.
-On l'enterra dans l'abbaye de Glare, en Écosse.
-
-Restaient l'évêque Josephe et son frère Galaad. En laissant Pierre
-avec Pharan près du tombeau de Canaan, Josephe avait pris le chemin
-d'Écosse et répandu la semence évangélique dans toutes les parties de
-ce royaume et de l'Irlande. Il revint à Galeford et rendit grâces à
-Dieu de voir la ville accrue d'églises, d'abbayes et de population.
-
-Surtout il fut surpris de retrouver son frère Galaad qu'il avait
-laissé petit enfant, beau, vigoureux, sensé, adroit aux armes et
-nouvellement armé chevalier de la main de son oncle Nascien, le roi de
-Northumberland.
-
-Bientôt il reçut un message de la part des gens du royaume d'Hofelise
-qui lui demandaient un roi, à la place de celui qu'ils avaient perdu.
-Josephe ne voulut pas leur répondre avant d'avoir pris conseil au duc
-Ganor et au roi Nascien. «Sire,» dirent-ils, «notre avis est que vous
-ne pouvez choisir un prince plus propre à gouverner cette terre que
-votre frère Galaad, dont on connaît déjà la prouesse et la prud'homie.
-Si nous le désignons, c'est moins en considération de vous que dans la
-pensée de faire une chose agréable au Seigneur-Dieu.»
-
-Josephe ne s'en tint pas à ce premier conseil. Il invita douze des
-plus prud'hommes et des plus sages du pays d'Hofelise à venir conférer
-avec lui: il demanda leur avis sur le roi qu'il convenait de choisir.
-Tous firent la même réponse; si bien que Josephe appelant Galaad:
-«Tenez, beau frère,» dit-il, «je vous investis du royaume d'Hofelise,
-par le conseil des prud'hommes de cette terre. Je savais que vous
-méritiez de porter couronne; mais comme vous êtes mon frère, je ne
-vous aurais pas choisi, si les autres ne vous eussent volontairement
-désigné d'eux-mêmes.»
-
-Ils partirent, Josephe, Nascien, Ganor et Galaad, pour la terre
-d'Hofelise. Reçus à grande joie et grandes fêtes par le peuple de la
-contrée, Galaad fut couronné pompeusement le jour de Pentecôte, dans
-la cité de Palagu, alors la plus importante du pays. Ce fut l'évêque
-Josephe qui le sacra, et répandit sur lui la sainte huile. Galaad
-régna glorieusement et se fit si bien aimer, qu'en mémoire de lui la
-terre perdit son ancien nom d'Hofelise pour prendre celui de Galles
-qu'elle conservera jusqu'à la fin des siècles.
-
-Un soir que le roi Galaad chevauchait seul au travers d'une grande
-plaine, après avoir chassé toute la journée, il perdit la trace de ses
-hommes et de ses chiens, ne sut pas retrouver son chemin et ne réussit
-qu'à s'égarer davantage. La lune qui l'avait longtemps éclairé avait
-cessé de luire quand, à l'heure de minuit, il distingua devant lui une
-grande flamme qui semblait jaillir d'une fosse ouverte. Il s'approche,
-et bientôt il entend une voix: «Galaad, beau cousin, c'est par mon
-péché que j'ai mérité les tourments que je souffre.» Le roi surpris
-dit à son tour: «Chose qui me parles et qui te dis mon cousin,
-apprends-moi qui tu es.--Je suis Siméon, dont tu as souvent entendu
-parler. C'est moi qui voulus tuer Pierron. Je ne te demande pas de
-prier pour que mon supplice cesse entièrement; daigne seulement
-implorer la bonté de Dieu pour qu'il soit un peu moins cruel et moins
-douloureux.--Siméon» reprit Galaad, «j'ai souvent entendu parler de
-toi. Tu es bien de ma parenté, tu peux donc être assuré que je ferai
-ce que tu demandes. Je fonderai une abbaye dans laquelle on ne cessera
-de prier pour toi, et je recommanderai qu'on y transporte mon corps
-quand mon âme en sera séparée. Mais, dis-moi, les tourments que tu
-souffres finiront-ils un jour?--Oui, mais au temps du roi Artus, quand
-viendra m'en délivrer un chevalier du même nom que toi. À lui seul est
-réservé le pouvoir d'éteindre le feu qui me tourmente, parce qu'il
-sera le plus chaste et le plus pur de tous ceux qui auront avant lui
-vécu.»
-
-Galaad ayant quitté Siméon retrouva la voie perdue, revint à ses gens,
-et, sans perdre de temps, appela maçons et charpentiers pour construire
-une abbaye qu'il dédia à la sainte Trinité. Ce fut là que, d'après ses
-ordres, on l'ensevelit, après qu'on l'eut revêtu de ses armes, chausses
-et haubert, le heaume à son côté, la couronne à ses pieds. La lance
-posée sur son corps ne dut jamais être levée par un autre que Lancelot
-du Lac, comme on le verra dans la suite de l'histoire. Or Galaad avait
-épousé la fille du roi des Îles-Lointaines; il en eut un fils, nommé
-Lianor, roi de Galles après lui. De Lianor descendait en droite ligne le
-roi Urien de Galles, qui fit tant de prouesses au temps d'Artus, et fut
-chevalier de la Table ronde. Urien perdit la vie dans les plaines de
-Salebière, durant la dernière bataille où mourut Mordret et où le roi
-Artus fut mortellement navré.
-
-Ainsi descendaient les rois de Galles en ligne directe de Joseph
-d'Arimathie, père de Galaad.
-
-Josephe se consola de la mort de son père et de sa mère, en recevant
-un message du roi Mehaignié qui le priait de venir le visiter. «Sire,»
-dit en le voyant Mordrain, «soyez le bienvenu! j'ai grandement désiré
-de vous revoir. Comment le faites-vous?--Mieux que je n'ai fait depuis
-longtemps, sire roi; car, avant l'heure des prochaines primes, je dois
-passer de ce siècle à la vie éternelle.
-
-«--Hélas!» dit en pleurant Mordrain, «faut-il prendre aussi congé de
-vous, et seul demeurer sur cette terre d'exil! Par vous et par la
-lumière dont vous m'avez éclairé, j'ai quitté mon pays et mes hommes.
-Si je vous perds, laissez-moi du moins vos armes pour me servir de
-réconfort et de remembrance.--Volontiers,» répond Josephe; «faites
-apporter l'écu que je vous donnai, quand vous allâtes combattre Tolomé
-Seraste.»
-
-Comme on apportait l'écu, il prit à Josephe un violent saignement de
-nez. Il humecta les doigts dans le sang qu'il répandait et traça sur
-l'écu une large croix vermeille. «Voilà, sire, le souvenir que je vous
-laisse. Tant que durera l'écu, la croix qui le traverse conservera son
-éclat et sa fraîcheur. Que personne n'essaye de suspendre l'écu à son
-cou, s'il ne veut être aussitôt puni, jusqu'au dernier des bons, le
-vaillant, le chaste Galaad, auquel il sera donné de le porter.»
-
-Le roi voulut qu'on approchât l'écu de son visage; il le baisa à
-plusieurs reprises, puis demanda à Josephe dans quel endroit il
-convenait de le garder. «Il restera,» dit Josephe, à cette place,
-jusqu'au jour où vous apprendrez le lieu que Nascien aura choisi pour
-sa sépulture. Vous le ferez déposer sur sa tombe, et c'est là que
-viendra le prendre le bon chevalier Galaad, cinq jours après avoir été
-armé chevalier.»
-
-Josephe mourut le lendemain au point du jour et fut enterré dans
-l'abbaye de Glare, en Écosse, auprès de son père. Il y avait, dans le
-temps que son âme passa dans l'autre monde, une grande famine en
-Écosse; elle cessa tout à coup, à l'arrivée de son corps. D'autres
-miracles avertirent les gens du pays de la vénération qu'ils devaient
-à jamais témoigner pour ses reliques.
-
-Il ne faut pas oublier que Josephe, avant de mourir, avait revêtu son
-cousin Alain le Gros du don du Saint-Graal, en lui laissant la liberté
-d'en revêtir après lui celui qu'il jugerait le plus digne d'un pareil
-honneur. Alain s'éloigna de Galeford, emmenant avec lui ses frères,
-tous mariés, à l'exception de Josué. Il marcha sans autre direction
-que celle de Dieu et parvint ainsi dans le pays de la _Terre Foraine_,
-dont le roi, depuis longtemps frappé de lèpre, accepta le baptême en
-récompense de sa guérison miraculeuse. Ce roi s'appelait Calafer;
-Alain, en le baptisant, changea son nom en celui d'Alfasan. Alfasan
-avait une fille qu'il donna en mariage à Josué, frère d'Alain.
-
-Celui-ci avait déposé le saint vaisseau dans la grande salle du palais
-d'Alfasan; le roi voulut dormir, la nuit des noces de sa fille, dans
-une chambre voisine. Après le premier somme, il ouvre les yeux et
-regarde autour de lui. Sur une table ronde d'argent se trouvait le
-Graal: au-devant, un homme, revêtu des ornements sacerdotaux, semblait
-officier; à l'entour, nombre de voix rendaient grâce à Notre-Seigneur.
-Alfasan ne voyait pas d'où les chants partaient, seulement il
-entendait un immense battement d'ailes, comme si tous les oiseaux du
-ciel eussent été là rassemblés. L'office achevé, le saint vaisseau fut
-reporté dans la grande salle, et le roi vit entrer un homme de feu,
-armé d'un glaive: «Alfasan,» lui dit-il, «il est à peine un homme
-assez saint parmi ceux qui vivent aujourd'hui, qui puisse reposer ici
-sans recevoir le châtiment de sa témérité.» En même temps, il laisse
-aller son glaive et lui perce les deux cuisses d'outre en outre.
-«C'est ici,» dit-il, «le palais aventureux, où nul ne doit à l'avenir
-pénétrer, s'il n'est le meilleur des bons chevaliers.»
-
-Le lendemain, le roi raconta ce qui lui était arrivé et la punition
-qu'il avait reçue. Il mourut à quelques jours de là. Dans les âges
-suivants, tout chevalier assez hardi pour méconnaître cette défense
-était trouvé mort le lendemain dans son lit. Le seul Gauvain, en
-considération de ses prouesses, en sortit vivant, mais après avoir
-subi tant de honte et d'ennui qu'il eût donné le royaume de Logres
-pour n'y être pas entré.
-
-Le Palais aventureux avait été construit au milieu d'une ville
-nouvelle, qui, en l'honneur du Saint-Graal, fut appelée _Corbenic_,
-mot qui, en chaldéen, répondrait au français: _le très-saint vase_.
-Le roi Alfasan fut enterré dans une église de cette ville, dédiée à
-Notre-Dame.
-
-De Josué et de la fille du roi Alfasan naquit Almonadap, marié à l'une
-des filles du roi Luce de la Grande-Bretagne. Ses successeurs furent
-le bon Cartelois, Manuel et Lambour, tous rois de la Terre Foraine,
-tous surnommés _Riches pêcheurs_.
-
-Ce dernier roi Lambour eut à soutenir la guerre contre un puissant
-voisin, nommé Narthan, et nouvellement converti. Narthan, vaincu dans
-une grande bataille, avait fui jusqu'à la mer, quand il vit approcher
-une nef si merveilleusement belle que, par curiosité et pour esquiver
-la poursuite des vainqueurs, il y entra et vit sur le lit l'épée dont
-on a déjà parlé. C'était, en effet, la nef que Nascien avait vue jadis
-arrêtée devant l'Île Tournante; c'était l'oeuvre du grand roi Salomon.
-
-Narthan tira l'épée du fourreau, revint sur ses pas, et, rencontrant
-le roi Lambour, haussa la lame, le frappa sur le heaume: l'arme était
-si tranchante qu'elle fendit en deux le heaume, le corps du roi et le
-cheval qu'il montait. Tel fut le premier essai de l'épée de Salomon.
-Mais la mort du roi fut le signal de grands malheurs; la Terre Foraine
-et le pays de Galles demeurèrent longtemps sans culture, si bien qu'on
-changea pour un temps le nom des deux royaumes en celui de _Terre
-Gaste_ ou déserte. Pour le roi Narthan, après l'épreuve qu'il avait
-faite de la bonne trempe de l'épée, il voulut aller la remettre dans
-le fourreau. Mais, au moment où il la replaçait, lui-même tomba frappé
-de mort subite auprès du lit, et son corps demeura là gisant, jusqu'au
-moment où vint l'en tirer une pucelle, au temps de la fin des
-aventures. Car les lettres qu'on lisait à l'entrée de la nef de
-Salomon empêchaient quiconque en prenait connaissance de passer outre.
-
-Lambour eut pour successeur le roi Pelehan, surnommé le Mehaignié,
-pour avoir perdu l'usage de ses deux jambes. Il ne devait en être
-guéri que par Galaad, le bon chevalier[109]. De Pelehan descendit le
-roi Pheles ou plutôt Pelles, beau chevalier, dont la fille passa de
-beauté toutes les autres femmes de la Grande-Bretagne, à l'exception
-de la reine Genièvre. C'est en cette demoiselle que Lancelot engendra
-Galaad, celui qui devait mettre à fin toutes les aventures. Il est
-vrai qu'il fut conçu en péché, mais Dieu n'eut égard qu'aux grands et
-vaillants princes dont il était descendu et à ses bonnes oeuvres
-personnelles.
-
-[Note 109: Cet incident, répétition de l'histoire de Mordrain, sert à
-justifier un épisode de la _Quête du Graal_.]
-
-Passons maintenant à Nascien, devenu roi de Northumberland, et à son
-fils Célidoine, devenu roi de Norgales. Le même jour moururent les
-deux soeurs Saracinthe et Flégétine, et le roi Nascien. Les reines
-furent ensevelies dans l'abbaye, résidence du roi Mehaignié; pour
-Nascien, il préféra reposer dans une abbaye plus éloignée, où Mordrain
-ne manqua pas de faire porter l'écu que le seul Galaad devait avoir le
-droit de pendre à son cou.
-
-Célidoine vécut douze ans après son père et se fit aimer de ses
-peuples autant que lui-même aima le Seigneur. Il était grand clerc et
-savait surtout lire dans les astres; si bien qu'ayant reconnu
-l'approche de plusieurs années de disette, il fit faire avant qu'elles
-arrivassent de grands amas de blé qui maintinrent en abondance le
-Norgales, tandis que tous les autres pays étaient en proie à la
-famine. Et ce n'est pas tout: les Saxons, apprenant qu'on trouvait du
-blé dans le royaume de Norgales, armèrent une flotte et firent une
-descente sur les côtes. Célidoine, averti de leur arrivée par les
-astres, ne leur laissa pas le temps de mettre leurs chevaux à terre;
-il parut à la tête d'une armée formidable et les extermina sans
-trouver la moindre résistance.
-
-Célidoine fut enseveli à Kamalot, et eut pour successeur son fils
-Narpus. Nascien II succéda à Narpus, Élain le Gros à Nascien II, Jonas
-à Élain. Ce Jonas, ayant quitté la terre de son père pour aller en
-Gaule, épousa la fille du roi Mathanas. Un fils qu'il eut, nommé
-Lancelot, revint dans la Grande-Bretagne, hérita du Norgales, et prit
-à femme la fille du roi d'Irlande. Mais il renvoya dans les Gaules ses
-deux fils, qui partagèrent les domaines du roi Mathanas, leur aïeul.
-L'aîné, Ban, fut roi de Benoïc; le second, Bohort, fut roi de Gannes.
-Ban eut deux enfants, l'un bâtard, l'autre légitime. Le bâtard fut
-Hector des Mares, l'autre le très-renommé Lancelot du Lac. Pour le roi
-Bohort, ses deux fils furent Lyonel et Bohort. Et maintenant que nous
-avons fait le compte de la descendance royale du lignage de Joseph
-d'Arimathie, nous terminerons par le récit de ce qui advint au roi
-Lancelot, père des deux rois Ban et Bohort.
-
-Près d'une ville de son domaine s'élevait le château de Bellegarde,
-habité par une dame de sa parenté, des plus belles et des plus
-vertueuses femmes de son temps: elle vivait dans une mortification
-continuelle; mais, en dépit de son désir d'échapper à l'attention des
-autres, il en fut d'elle comme d'un cierge dont la clarté ne peut se
-dissimuler, quand il est posé sur le chandelier. Le roi Lancelot
-entendit parler des perfections de la dame et désira la mieux
-connaître. Bientôt sa compagnie lui fut si agréable qu'à la faveur
-des mêmes sentiments de vertu et de piété, il s'établit entre eux un
-commerce de l'amitié la plus tendre et la plus pure. Peu de jours
-passaient sans qu'ils se visitassent l'un l'autre, si bien que les
-méchantes gens ne tardèrent pas à le remarquer pour en médire. «Le
-roi,» disaient-ils, «aime cette dame d'un fol amour, et l'on ne
-comprend pas que son mari n'en ressente aucun ombrage.» Le frère du
-châtelain lui dit un jour: «Comment souffrez-vous que le roi Lancelot
-vive avec votre femme comme il le fait? Pour moi, je m'en serais
-depuis longtemps vengé.--Frère,» répondit le châtelain, «croyez que si
-je pensais avoir la preuve des intentions que vous prêtez au roi, je
-ne le souffrirais pas un instant.» Tant lui dit le frère que le mari
-demeura convaincu de son déshonneur. On était alors aux derniers jours
-de carême, et, la sainteté du temps ajoutant à la ferveur de la dame
-et du roi, ils se plaisaient mieux que jamais à ranimer mutuellement
-leur amour des choses spirituelles. Le jour du vendredi saint, le roi
-sortit pour aller visiter un ermitage situé au milieu de la _Forêt
-Périlleuse_, et entendre le service divin. Il n'avait avec lui que
-deux serviteurs. Il arrive, se confesse, reprend le même chemin, et
-bientôt, ayant soif, il s'arrête devant une belle fontaine et
-s'incline pour y puiser de l'eau. Le duc l'avait secrètement suivi;
-quand il le vit penché sur l'eau, il s'approcha et le frappa de son
-épée: la tête détachée du tronc tomba dans la fontaine. Non content
-d'avoir ainsi tué le roi Lancelot, il voulut reprendre la tête et la
-couper en morceaux; à peine eut-il plongé la main dans la fontaine que
-l'eau, jusqu'alors très-froide, se prit à bouillonner d'une telle
-violence que le duc eut à peine le temps de retirer ses doigts devenus
-charbons. Il reconnut alors qu'il avait offensé Dieu, et que sa
-victime était innocente du crime dont il avait cru tirer vengeance.
-«Prenez ce corps,» dit-il aux deux sergents, «mettez-le en terre, et
-que personne ne sache de quelle façon est mort le roi.» Ils
-enterrèrent Lancelot près de l'ermitage, et reprirent le chemin du
-château. Comme ils en approchaient, un enfant vint dire au duc: «Vous
-ne savez pas les nouvelles, sire? Les ténèbres couvrent votre château;
-ceux qui s'y trouvent ne voient goutte, et cela, depuis midi.» C'était
-précisément l'heure où le duc avait frappé le roi. «Je vois,» dit-il
-alors à ses compagnons, «que nous avons mal exploité; mais je veux
-juger par moi-même de ces ténèbres.» Il s'approcha, franchit le seuil
-de la première porte; aussitôt un côté des créneaux se détachant de la
-muraille tomba sur lui et l'écrasa. Telle fut la vengeance prise par
-Notre-Seigneur de la mort du roi Lancelot. Depuis ce jour, la fontaine
-de la Forêt Périlleuse ne cessa de bouillir jusqu'au moment où Galaad,
-le fils de Lancelot, vint la visiter.
-
-Il y eut une autre merveille plus grande encore. De la tombe dans
-laquelle on avait déposé le corps du roi sortirent, à partir de ce
-moment, des gouttes de sang qui avaient la vertu de guérir les
-blessures de ceux qui en humectaient leurs plaies. Si bien qu'il y
-avait, sur le chemin qui conduisait à la fontaine, un concours de gens
-navrés qui venaient y chercher leur soulagement.
-
-Or il arriva qu'un jour un lion, poursuivant un cerf, l'atteignit
-devant cette tombe et le tua. Comme il commençait à le dévorer,
-survint un second lion qui lui disputa la proie: ils se prirent des
-dents et des ongles, jusqu'à ce que de guerre lasse ils s'arrêtèrent,
-labourés de plaies mortelles. L'un des lions s'étendit sur la tombe,
-et, voyant que des gouttes de sang en jaillissaient, il les recueillit
-sur sa langue, en lécha ses plaies, qui sur-le-champ se refermèrent.
-L'autre lion imita son exemple et fut également guéri; si bien que les
-deux animaux, en se regardant, perdirent toute envie de recommencer le
-combat, et, bien plus, devenus grands amis, ils ne voulurent plus se
-quitter. L'un se coucha au chevet, l'autre au pied de la tombe, comme
-pour la dérober à tous les yeux. Quand les chevaliers y venaient pour
-humecter leurs plaies du sang salutaire, les lions les empêchaient
-d'approcher et les étranglaient s'ils tentaient de le faire. Quand la
-faim les prenait, l'un allait en chasse, l'autre demeurait à la garde
-de la tombe. La merveille dura jusqu'au temps de Lancelot du Lac, qui
-combattit les lions et les mit tous deux à mort.
-
-
-FIN DU SAINT GRAAL.
-
-
-
-
-TRANSITION.
-
-
-Robert de Boron nous avait avertis, dans les derniers vers de _Joseph
-d'Arimathie_, qu'il laissait les branches de Bron, d'Alain, de Petrus
-et de Moïse, promettant de les reprendre quand il aurait pu lire le
-roman nouvellement publié du _Saint-Graal_. Ce roman nous a donné la
-suite des récits commencés par Robert; on y trouve en effet la
-conclusion des aventures de Petrus, d'Alain et de Bron: ce qui s'y
-voit ajouté au compte de Moïse nous prépare à ce qu'on en devra dire à
-la fin du _Lancelot_. Que Boron ait continué son poëme sur les mêmes
-données, ou qu'il ait renoncé à le continuer, peu nous importe: il
-n'aurait pu que suivre la ligne tracée par l'auteur du _Saint-Graal_.
-Ainsi, d'un côté, il a pu renoncer à l'espèce d'engagement qu'il avait
-pris; de l'autre, on conçoit le peu de soin qu'on aura mis à conserver
-la suite de ses premiers récits, s'il les avait en effet continués.
-
-En attendant que ce livre du Graal lui tombât entre les mains, Boron
-s'attacha à une autre légende, celle de _Merlin_. Pour la composer, il
-n'avait pas besoin du _Saint-Graal_; il lui suffisait d'ouvrir le
-roman de _Brut_, de notre Wace[110], traducteur de l'_Historia
-Britonum_ de Geoffroi de Monmouth, et de laisser, sur cette première
-donnée, un peu de champ libre à son imagination.
-
-[Note 110: J'ai déjà fait remarquer que Boron citait plusieurs fois le
-_Brut_ et nulle part l'_Historia Britonum_. De là l'induction qu'il ne
-connaissait pas le texte latin, et qu'il écrivait son livre en
-France.]
-
-Il écrivit encore ce livre en vers, comme la suite du _Joseph
-d'Arimathie_. Nous n'avons conservé de cette continuation que les cinq
-cents premiers vers; le temps a dévoré le reste. Mais, comme nous
-avons déjà dit, l'ouvrage entier fut heureusement réduit en prose vers
-la fin du douzième siècle, fort peu de temps après la publication du
-poëme; et les exemplaires nombreux tirés de cette habile réduction
-suppléent à l'original que l'on n'a pas retrouvé.
-
-Le _Merlin_ finit avec le récit du couronnement d'Artus: on l'a
-prolongé, dans la plupart des copies qui nous restent, jusqu'à la mort
-du héros breton. Ainsi, de deux ouvrages composés par deux auteurs,
-on a fait l'oeuvre unique d'un seul auteur. C'est aux assembleurs du
-treizième siècle qu'il est juste de faire remonter cette
-confusion[111]. Ce qu'ils ont appelé la seconde partie du _Merlin_
-doit porter le nom de roman d'_Artus_, et ne peut être de Robert de
-Boron; il nous sera facile de le prouver.
-
-[Note 111: Voyez plus haut, p. 90.]
-
-Iº Robert de Boron, après avoir raconté le couronnement d'Artus,
-reconnu par les rois et barons feudataires pour fils et héritier
-d'Uter-Pendragon; après l'avoir fait sacrer par l'archevêque
-Dubricius, et couronner par les rois et barons, conclut par ces mots:
-
-«Ensi fu Artus esleu et fait rois dou roiaume de Logres, et tint la
-terre et le roiaume longuement en pès.» (Msc. 747, fol. 102.)
-
-Mais au début de l'_Artus_, dont la première laisse suit immédiatement
-la dernière du _Merlin_, nous voyons les rois feudataires indignés
-d'être convoqués par un roi d'aventure qu'ils ne reconnaissent pas
-pour le fils d'Uter-Pendragon et qu'ils n'ont pas couronné. En
-conséquence, ils lui déclarent une guerre à mort.
-
-Est-ce le même auteur qui, d'une ligne à l'autre, se serait ainsi
-contredit?
-
-IIº Robert de Boron avait promis, en finissant le _Joseph
-d'Arimathie_, de reprendre la suite des aventures d'Alain le Gros,
-quand il aurait lu le grand livre du _Graal_, où elles devaient se
-trouver, et où elles se trouvent effectivement.
-
-Le _Saint-Graal_ avait paru, dans le temps même où il achevait le
-_Joseph_; il avait donc pu le lire pendant qu'il écrivait le _Merlin_.
-C'est pourquoi, se trouvant alors en état d'acquitter une partie des
-promesses qu'il avait faites, il finit le _Merlin_ par ces lignes
-qu'un seul manuscrit nous a conservées:
-
-«_Et tint le roiaume longtems en pès._ Et je, Robers de Boron qui cest
-livre retrais.... ne doi plus parler d'Artus, tant que j'aie parlé
-d'Alain, le fils de Bron, et que j'aie devisé par raison por quelles
-choses les poines de Bretaigne furent establies; et, ensi com li
-livres le reconte, me convient à parler et retraire qués hom fu Alain,
-et quele vie il mena et qués oirs oissi de lui, et quele vie si oir
-menerent. Et quant tems sera et leus, et je aurai de cetui parlé, si
-reparlerai d'Artu et prendrai les paroles de lui et de sa vie à
-s'election et à son sacre.» (Man. nº 747, fol. 102 vº)[112].
-
-[Note 112: La branche d'_Artus_ dans quelques manuscrits, comme le nº
-370, ouvre le volume. Dans d'autres, comme le nº 747, elle est
-franchement séparée du _Merlin_, dont les dernières lignes emploient
-seules le haut du _verso_ précédent. Dans d'autres, une grande
-initiale en marque assez bien la séparation: mais, ailleurs encore,
-les deux parties ne sont pas même distinguées par un alinéa. Après les
-derniers mots, ils continuent: «et après la mi aout que li rois Artus
-fu couronnés, tint li rois cour grand et merveilleux...» La main des
-assembleurs est facile à reconnaître dans cette fusion arbitraire.]
-
-Ces lignes, que les assembleurs ont senti la nécessité de supprimer,
-appartenaient évidemment à la première rédaction en prose du poëme de
-_Merlin_, et répondent aux derniers vers perdus de ce poëme. Mais, au
-lieu de trouver après le _Merlin_, comme l'annonçait Robert de Boron,
-cette histoire d'Alain et de sa postérité, nous passons aujourd'hui
-sans intermédiaire au récit des guerres soulevées par les barons,
-aussitôt après le couronnement d'Artus.
-
-Voici la conclusion à tirer de ce double rapprochement:
-
-1º Robert de Boron n'a pas eu de part au livre du _Saint-Graal_, écrit
-dans le temps même où il composait le _Joseph d'Arimathie_.
-
-2º Après avoir pris connaissance du _Graal_, il eut l'intention de
-continuer, sinon les histoires de Bron et de Petrus, au moins celle
-d'Alain le Gros.
-
-3º Les assembleurs, trouvant l'histoire d'Alain suffisamment éclaircie
-dans le _Graal_, ont laissé de côté la rédaction poétique qu'en avait
-faite Robert de Boron; ils y ont substitué le livre d'_Artus_, qu'ils
-se contentèrent de raccorder, tant bien que mal, au livre de _Merlin_
-pour en devenir la continuation.
-
-Ainsi le livre qu'on appelle aujourd'hui le roman de _Merlin_ contient
-deux parties distinctes. La première, qui seule doit conserver le nom
-de _Merlin_, est l'oeuvre réduite en prose de Robert de Boron. La
-seconde, dont le vrai nom est le _Roman d'Artus_, sort d'une main
-anonyme, peut-être la même à laquelle on devait déjà le _Saint-Graal_.
-
-J'ai si longtemps hésité avant de m'arrêter à ces conclusions, qu'on
-me pardonnera peut-être d'y revenir à plusieurs reprises, comme pour
-mieux affirmer le résultat de mes recherches successives. Je n'ai pas
-dissipé tous les nuages, éclairci toutes les obscurités; mais ce que
-j'ai découvert, je crois l'avoir bien vu; et si je ne me suis pas
-trompé, c'est un pas de plus fait sur le terrain de nos origines
-littéraires.
-
-Le magnifique début du _Merlin_ se lie à l'ensemble de la tradition et
-des croyances bretonnes. Pour justifier l'autorité des prophéties
-attribuées à ce personnage, il fallait reconnaître à leur auteur une
-nature et des facultés supérieures à la nature et aux facultés des
-autres hommes. On n'osa pas mettre Merlin en commerce direct avec
-Dieu, et le placer sur la même ligne que les Daniel et les Isaïe; mais
-on admit, d'un côté, que le démon avait présidé à sa naissance, de
-l'autre, qu'il avait été purifié de cette énorme tache originelle par
-la piété, l'innocence et la chasteté de sa mère. C'est à Robert de
-Boron que nous croyons pouvoir accorder l'honneur de cette belle
-création de la mère de Merlin: pure, humble et pieuse, telle que la
-Vierge Marie nous est elle-même représentée. Fils d'un ange de
-ténèbres ennemi des hommes, Merlin aurait dû plutôt venir en aide aux
-méchants, aux oppresseurs de son pays; il n'eût pas connu les secrets
-de l'avenir, car, ainsi que l'avait fait remarquer Guillaume de
-Newburg[113], les démons savent ce qui a été, non ce que l'avenir
-réserve. Mais la mère de Merlin, victime d'une illusion involontaire,
-ne devait pas être punie dans son fils. Dieu donna donc à Merlin des
-facultés supérieures qui, formant une sorte d'équilibre avec celles
-qu'il tenait de son père, lui permirent de distinguer le juste et le
-vrai, en un mot, de choisir entre la route qui descendait à l'enfer et
-celle qui montait au paradis. On pouvait donc, sans offenser Dieu,
-croire à ses prophéties, et la Bretagne pouvait l'honorer comme le
-plus zélé défenseur de son indépendance. C'est ainsi que le démon qui
-l'avait mis au monde pour en faire l'instrument de ses volontés, vit
-tous ses plans déjoués, et n'en recueillit qu'un nouveau sujet de
-confusion.
-
-[Note 113: Voyez plus haut, p. 65.]
-
-De cette première création, l'imagination poétique de la race bretonne
-a su tirer un admirable parti. Merlin a non-seulement la connaissance
-parfaite de l'avenir et du passé; il peut revêtir toutes les formes,
-changer l'aspect de tous les objets. Il voit ce qui peut conduire à
-l'heureux succès des entreprises; il est naturellement bon, juste,
-secourable. Cependant le démon ne perd pas tous ses droits; Merlin ne
-peut surmonter les exigences de la chair, il ne commande pas à ses
-sens; il a, pour les faiblesses de ses amis, des prévenances qu'il
-serait impossible de justifier. Lui-même est tellement désarmé devant
-les femmes que, tout en voyant l'abîme dans lequel Viviane veut le
-plonger, il n'aura pas la force de s'en détourner.
-
-J'ai dit que Robert de Boron avait trouvé dans Geoffroy de Monmouth
-les éléments du livre de _Merlin_; quelle énorme distance cependant
-entre les récits du moine bénédictin et la grande scène par laquelle
-va débuter le romancier français! Scène toute biblique, que seront
-heureux d'imiter les plus grands poëtes des trois derniers siècles,
-les Tasse, les Milton, les Goethe et les Klopstock. Aucun d'eux
-cependant ne connaissait peut-être l'oeuvre qui les avait devancés;
-mais quand une forme est introduite dans l'expression et le
-développement des sentiments et des idées, c'est un nouvel élément de
-conception mis à la portée de tous; et ceux qui ne dédaignent pas de
-s'en servir n'ont pas besoin de connaître celui qui l'a pour la
-première fois employé. D'ailleurs le début du _Merlin_ doit beaucoup
-lui-même aux premiers chapitres de Job, et aux beaux versets dialogués
-de la liturgie pascale: _Attollite portas, Principes, vestras...--Quis
-est iste rex gloriæ?_ versets eux-mêmes empruntés à l'évangile
-apocryphe de Nicodème[114]. Arrêtons-nous, et laissons la parole à
-Robert de Boron.
-
-[Note 114: Le début du _Merlin_ était déjà préparé dans les premières
-lignes du _Joseph_; on y voit le péché originel brouiller l'homme avec
-la justice divine, et nous rendre la propriété inévitable du démon, si
-Dieu ne consent à s'offrir lui-même pour notre rançon.]
-
-
-
-
-TABLE
-
-DES NOMS DE LIEUX ET DE PERSONNES
-
-CITÉS DANS L'INTRODUCTION[115].
-
-[Note 115: J'ai pensé que cette première table donnerait aux lecteurs
-des romans de la Table Ronde un moyen facile de recourir à l'une ou
-l'autre des dissertations dont l'Introduction se compose. La _Table
-générale_ terminera le quatrième et dernier volume.]
-
-
- A.
-
- ADAM. 118, 119
-
- AELIS (lai d'). 14
-
- _Africa_. 36.
- AFRICAINS. 69
-
- _Agned Cabregonium_; Catburg. 49
-
- AGRAVAIN, frère de Gauvain. 61
-
- AIMOIN, historien. 25
-
- ALAIN, descendant de Noé,--roi de la Petite-Bretagne.
- 52, 92, 99, 100, 101, 104, 105
-
- ALAIN LE GROS, gardien du Graal. 100, 105, 108
-
- _Albion_ (l'île d'). 25, 51, 53, 67
-
- ALEXANDRE LE GRAND. 69
-
- ALEXANDRE, évêque de Lincoln; fait écrire les prophéties de Merlin.
- 27, 58, 70, 72, 75, 80
-
- ALFRED (le roi). 67
-
- AMBROSIUS, premier nom de Merlin. 37
-
- AMPHITRYON. 40
-
- ANGLAIS (les). 16, 44, 45, 46, 55, 68
-
- _Angleterre_, 14, 30, 32, 33, 36, 42, 47, 62, 65, 79, 108.
- Voy. _Bretagne_ et BRETONS.
-
- ANGLO-SAXONS (les). 15, 45, 67, 95, 99, 104
-
- ANSÉIS DE CARTHAGE (geste d'). 11
-
- APULÉE. Ses _Métamorphoses_, 15
- Son _Démon de Socrate_. 57, 76
-
- ARMÉNIENS (les). 98
-
- _Armorique_. 45, 46, 47, 52, 99
-
- _Arnante_, forêt du Northumberland. 81
-
- ARTUS-ARTHUR-ARTURUS, fils du roi Uter-Pendragon, 1, 22, 28.--29,
- 32, 34, 37, 39, 40, 41, 45, 46, 47, 48, 49, 53,
- 59, 60, 61, 62, 65, 67, 68, 69, 76, 77, 80, 81, 87.
- _Le roman d'Artus_. 90, 92, 100, 103, 105
-
- _Asie_. 94
-
- _Aspremont_ (geste d'). 12
-
- ATHÉNÉE. 7
-
- AUGUSTIN (saint). 57, 94
-
- AUGUSTIN, missionnaire. 41, 67
-
- AURÉLIUS AMBROISE, roi breton. 45, 53, 59, 67
-
- AUSONE. 7
-
- _Avalon_ (île d'), 11, 41, 47, 61, 69,
- synonyme breton des Champs-Élysées. 87, 88
-
- _Azariæ montes_. 36
-
-
- B.
-
- BABYLONIENS (les). 69
-
- _Bangor_, monastère. 94, 99
-
- BARINTHE, pilote. 87
-
- _Bassas_, rivière près de Nort-Berwick. 49
-
- _Bath_ ou _Mont-Baton_, 46, 49,
- fondée par le roi Bladus. 52
-
- BAUDEMAGUS. 61
-
- BAVO I, roi des Belges. 45
-
- BÈDE (le Vénérable) historien, 28, 32, 33, 44, 45, 46, 67, 68,
- 95, 96
-
- BENOÎT DE SAINTE-MAURE, auteur du roman de Troie. 51
-
- _Berne_ (bibliothèque de). 31
-
- _Bernicie_. 50
-
- BEVERLEY (Alfred de), historien. 35, 62, 91
-
- BLADUS, le Dédale des _Métamorphoses_. 40, 52
-
- BLANCHEFLEUR. 22
-
- BLIOMBÉRIS. 61
-
- BONIFACE, archidiacre romain. 97
-
- _Boron_, village du comté de Montbéliart. 110
-
- BORON (Robert de) 58, 70, 81, 92, 93;
- auteur du _Joseph d'Arimathie_, 106, 107, 108, 109, 110,
- 112, 113, 114, 115, 116, 118, 119
-
- _Brequehen_, forêt du Northumberland. 81
-
- BRENNUS. 52
-
- _Bretagne insulaire_, 4, 28;
- ou _Grande-Bretagne_, 25, 39, 55, 59, 66, 93,
- 100, 101, 102, 103, 104;
- continentale, 5, 11;
- pays des merveilles, 17, 21, 23, 32, 41, 44, 45, 49,
- 50, 51, 52, 54, 86
-
- BRETONS d'Angleterre et de France, ont donné naissance
- aux Romans de la Table Ronde, 4, 5;
- leurs lais, 6, 24;
- leurs harpeurs, 7, 15, 16, 17, 34;
- leurs églises, 96, 98, 99.
- Armoricains, 35, 44, 45, 46, 47, 48, 49, 50, 51, 52, 53, 59,
- 61, 63, 64, 65, 70, 74, 86, 91, 93, 95, 103,
- 104, 105, 106, 107, 108, 111
-
- BRIENNE (Gautier de). 113, 114
-
- _Brocéliande_, forêt de la Cornouaille armoricaine. 81
-
- BRON, beau-frère de Joseph. 103, 105, 108
-
- BRUTUS le Troyen, 36, 37, 45.
- BRUT, 39, 40, 48, 50, 51
-
- BUDE, roi de la Petite-Bretagne, 54,
- ou BIDUC. 76
-
-
- C.
-
- CACUS 40
-
- CADWALLAD, roi breton 99, 100, 101, 102, 104
-
- CADWALLADER, dernier roi breton, 50, 99, 100, 101, 102, 104
-
- _Camblan_ (bataille de) 87
-
- _Cambrie_, ou pays de Galles 55
-
- _Carlion_ 68
-
- _Carnac_ (pierres de) 16
-
- CASIBELAUN, rival de César 52
-
- _Célidon_, _Calidon_, ou _Calédonienne_, forêt en Écosse 49, 81, 89
-
- _Cénis_ (le mont) 113
-
- CÉSAR (J.) 7, 52, 66
-
- _Champagne_ (la bonne gent de) 114
-
- CHARLEMAGNE ou KARLEMAINE 12, 22, 24
-
- CHASTELAIN DE COUCY (roman du) 8
-
- CHOPIN 8
-
- CHRESTIEN DE TROYES 115
-
- _Chypre_ (île de) 114
-
- CONSTANT, fils de Constantin, 53, 54;
- ses fils 76
-
- CONSTANTIN, frère d'Audran, roi de la Petite-Bretagne, 52, 53, 58
-
- _Constantinople_ 113
-
- COSAQUES, leurs chanteurs 20
-
- COURSON (M. Aurélien de) 38
-
-
- D.
-
- _Danemark_ 47
-
- DAVID, fils de Salomon 68
-
- DÉDALE 40
-
- _Demetie_, partie du pays de Galles, 56, 76, 81
-
- DESCHAMPS (Eustache) cité 9
-
- DIANE, sa prêtresse 40, 51
-
- DIDOT (M. Amb. Firmin) 117
-
- _Dorset_ 117
-
- _Douglas_, rivière du Lothian 49
-
- DU CANGE 102
-
- DUDON DE SAINT-QUENTIN, cité 7
-
-
- E.
-
- ÉCOSSAIS, 66, 67, 68,
- ou SCOTS, 96, 97
-
- _Écry_, en Picardie (aujourd'hui _Asfeld_) 113
-
- EDMOND (saint), roi d'Estangle 32
-
- EDWIN, successeur d'Alfred 67
-
- ÉGYPTIENS 69
-
- ÉLEUTHÈRE, pape 52
-
- ÉLIDUR, roi breton 52
-
- ÉNÉE, aïeul de Brutus 48
-
- ÉNIDE 22
-
- Ériri (le mont) 55
-
- _Espagne_, 24, 96.
- ESPAGNOLS 69
-
- ESPEC (Walter) 30, 110, 111, 112
-
- ESTIENNE Ier, roi d'Angleterre 21
-
- ÉTHELBERT, petit-neveu d'Hengist, 67;
- converti par Augustin, 68, 93
-
- _Europe_ 48, 58
-
-
- F.
-
- FORDUN, historien 53
-
- FORTUNAT 7
-
- FRANÇAIS 23, 44, 108, 112
-
- _France_, Son influence sur les romans de la Table-Ronde; 5, 70;
- son collége de Druides, 7;
- lais chantés dans ses provinces 11, 14, 16, 17, 20, 23,
- 24, 25, 28, 47, 62, 95, 96
-
- FRANCUS 45
-
- FRÉDÉGAIRE, historien 43
-
- FROLLO, roi des Gaules 60
-
-
- G.
-
- GALAAD 100, 105
-
- GALEHAUT 61
-
- _Galles_. Pays, principauté, royaume, 6, 15, 34, 45, 46;
- source adoptive ou primitive des fictions bretonnes 62,76, 100,
- 102, 104
-
- GALLO-ROMAINS ou GAULOIS 16
-
- GALLOIS ou GALLO-BRETONS, 30, 66, 71, 97, 105;
- WALEIS 111
-
- GANIEDE, soeur de Merlin 75, 76, 84, 89
-
- GARIN LE LOHERAIN 22
-
- GAULOIS (les) 60
-
- GAUTIER, archidiacre d'Oxford, apporte du continent une histoire
- des rois bretons. G. DE WALLINGFORD, 28, 29, 30, 31, 32, 34,
- 38, 39, 41, 42, 43, 44;
- WALTER L'ARCEDIAEN 111
-
- GAUTIER DE CHASTILLON, auteur de l'Alexandréide 79
-
- GAUTIER DE METZ 116
-
- GAUVAIN, 22,
- ou WALGAN 60
-
- GAYMAR (Geoffroy), historien 30, 103, 111
-
- GENIÈVRE, 22,
- ou GWANHAMARA 60, 61, 75, 76
-
- GEOFFROY DE MONMOUTH, 6, 10.
- Dissertation sur son _Historia Britonum_, 24-70;
- sur sa _Vita Merlini_ 71 à 89; 101, 106, 107, 110
-
- GERMAIN (saint) 46
-
- GERMAINS 50
-
- GEWISSEANS ou WEST-SAXONS 76
-
- GILDAS, historien 28, 29, 32, 33, 45, 46, 64, 86
-
- GIRALD DE GALLES ou _Giraldus Cambrensis_ 62, 78
-
- _Glastonbury_, présumée l'_île des Pommes_ ou d'_Avalon_, 88;
- monastère 93, 98, 103
-
- _Glem_, rivière du Northumberland 49
-
- GLOCESTER (Robert comte de), patron de Geoffroy de Monmouth 25, 27,
- 29, 30, 31, 110, 111
-
- GRAELENT (lai de), 9, 11;
- harpeur de Roland, parent de Salomon de Bretagne 12, 23
-
- GRECS (les) 69, 98, 99
-
- _Grèce_ (traditions venues de) 15
-
- GRÉGOIRE, (saint), pape 93, 98
-
- GRÉGOIRE DE TOURS 25, 43
-
- GRYFYDD AP CONAU, prince de North-Wales 14
-
- GUENDOLENE, femme de Merlin 76, 84, 85
-
- GUILLAUME, archevêque de Reims 79
-
- GUILLAUME D'ORANGE (geste de) 11, 22
-
- GUIRON (lai de), modèle du roman du Châtelain de Coucy, 8,
- ou _Gorion_, _Goron_, _Gorhon_ 11, 12, 23
-
- _Gurmois-Castle_, près de Yarmouth 49
-
-
- H.
-
- _Hatt_ 76
-
- HECTOR DES MARES 61
-
- HELINAND, historien 90
-
- _Helmeslac_, dans le Yorkshire 111
-
- HENGIST, chef des Anglo-Saxons, père de Rowena 33, 37, 54, 59,
- 66, 68
-
- HENRY Ier, roi d'Angleterre 25, 30
-
- HENRY II, roi d'Angleterre 75, 78, 92, 104
-
- HERCULE (légende d'), 15, 40;
- ses colonnes 36
-
- HOMÈRE 51
-
- HONORIUS (l'empereur) 66
-
- HUDIBRAS, ancien roi breton 51, 52
-
- HUGO (Victor) 20
-
- HUGUES CAPET 20
-
- HUGUES de Lusignan, roi de Chypre 114
-
- _Humber_ (l'), rivière 67
-
- HUNTINGDON (Henry de), historien 26, 27, 32, 36, 62, 71
-
-
- I.
-
- IDA, fils de Eoppa, premier roi saxon de Bernicie 50
-
- IGNAURÈS (lai d'), très-ancien 8, 9, 23
-
- IRLANDAIS, leurs bardes renommés;
- IROIS, 14,
- leurs légendes 37
-
- _Irlande_ 36, 41, 47, 79
-
- ISEUT, reine de Cornouaille, 13, 14,
- ou ISEULT, ou YSEULT 61
-
- _Italie_, (traditions venues d') 15, 52
-
-
- J.
-
- JACQUES LE MINEUR (saint) 96
-
- JOINVILLE (Robert de) 114
-
- JONCKBLOET (M.) de La Haye 115
-
- JOSEPH D'ARIMATHIE, 52; Recherches sur le poème
- de _Joseph d'Arimathie_ 89 à 119
-
- _Judée_ 95
-
- JUIFS. Leur influence sur les romans de la Table-Ronde 5, 15
-
-
- K.
-
- _Kaermerdin_, aujourd'hui Caermarthen, dans le South-Wales 56
-
-
- L.
-
- LA BORDERIE (M. de) 38
-
- LAMARTINE 20
-
- LANCARVEN (Karadoc de), historien 25, 34
-
- LANCELOT (le livre de) 22, 61, 77, 90, 99, 115
-
- _Langres_ 60
-
- LANVAL (lai de) 23
-
- LAZARE 95, 96
-
- LEAR (le roi) 41, 52
-
- _Légion_, ou _Cairlion_, dans l'Exeter 49
-
- LÉODAGAN, roi de Carmélide 60
-
- LE ROUX DE LINCY (M.) 32
-
- LIBYENS 69
-
- _Lincoln_, évêché 73, 74, 78
-
- _Lindisfarn_, monastère, auj. Holy-Island, en Écosse, à quatre
- lieues de Berwick 97
-
- LIONEL 61
-
- _Logres_, _London_ ou _Londres_ 51, 68
-
- LOHERAINS (geste des) 13, 14
-
- LOTH (le roi) 60
-
- LOUIS LE GROS 20
-
- LUCAIN 7
-
- LUCIUS, empereur de Rome 60
-
- LUCIUS, premier roi chrétien de la Grande-Bretagne 52
-
- LUDIE 22
-
- LUSIGNAN (Amaury de) 114
-
- LUSIGNAN (Bourgogne de) 114
-
-
- M.
-
- MACÉDONIENS 64
-
- MADDEN (sir Frédéric) 26, 91
-
- MADELEINE (sainte) 95, 96
-
- MALIBRAN 18
-
- MALMESBURY (Guillaume de), historien 25, 26, 32, 34,
- 35, 36, 43, 110
-
- _Malvum flumen_ 36
-
- MAP (Me Gautier) 92
-
- MARC (le roi) 61
-
- _Mariaker_ (pierres de) 15
-
- MARIE. La _Sainte Vierge_.--_Notre-Dame_ 116
-
- MARIE DE FRANCE.
- Ses lais d'_Équitan_, 7;
- de _Gugemer_ et de _Graelent_, 9, 11;
- de _Tristan_, 10, 13;
- de l'_Espine_ 14
-
- MARIO 18
-
- MARTHE (sainte) 95, 96
-
- MARTIGNY (l'abbé) 113
-
- MATHILDE (l'impératrice), comtesse d'Anjou, fille
- de Henry I 1, 30, 31
-
- MAUGANTIUS 57
-
- MAURES D'ESPAGNE. Leur influence sur les romans
- de la Table-Ronde 5, 23
-
- _Mauritania_ 36
-
- MAURUS (Terentianus) 73
-
- MAXIME, tyran 52
-
- MÈDES 69
-
- MERLIN.
- Ses prophéties 27, 52;
- nommé Ambrosius, 37;
- surnommé _Sylvester_,--_Caledonius_, 48, 53, 54, 56, 57, 58,
- 59, 61, 65, 67, 69;
- Examen de la _Vita Merlini_, 71 à 89;
- le roman de Merlin 90, 92, 101, 110, 115
-
- MEYERBEER 18
-
- MICHEL (M. Francisque), 77;
- éditeur du poëme du Saint-Graal 116
-
- MOÏSE, chrétien hypocrite puni 108
-
- _Mont Saint-Michel_ (le Géant du) 40, 60
-
- MONTALEMBERT (M. le comte de) 94, 05, 98, 99
-
- MONTBELLIART (Gauthier de) ou _Montbelial_ 108, 109, 111, 112,
- 113, 114, 119
-
- _Montbéliart_ (comté de), 108, 109, 110, 112
-
- MONTBELLIART (Richard, comte de) 118
-
- MORDRED 60, 61, 76
-
- MORGAN (la fée), 11, 17;
- _Morgen_ et ses soeurs: _Moronoe_, _Majoe_, _Gliten_,
- _Glitona_, _Tyronoe_, _Thyten_, _Thyten_ 86, 87
-
- MOSCOVITES (les) 98
-
- MOZART 18
-
-
- N.
-
- NENNIUS; Dissertation sur sa chronique, 24 à 70;
- n'a pas nommé Merlin 71, 80
-
- NEWBURG (Guillaume de) 63, 64, 71
-
- NOÉ 48
-
- _Norgales_ ou _North-Wales_ 14
-
- _Normandie_.
- Ses clercs, 7;
- ses historiens 25
-
- NORMANDS 47, 51
-
- _Northumberland_ 67
-
-
- O.
-
- OCTA, fils d'Hengist 48
-
- OEDIPE (légende d') 15
-
- ONZE MILLE VIERGES 52
-
- ORABLE 22
-
- ORPHÉE (lai d') 14, 23, 73
-
- OSWALD, successeur d'Edwin 67
-
- OVIDE. Ses _Métamorphoses_ 15, 40, 48
-
- OWEN (William), éditeur de la _Myvyrian Archæology of Wales_ 38
-
- _Oxford_ (évêché d') 28, 111
-
-
- P.
-
- PAGANINI 18
-
- PALAMÈDE 61
-
- _Paris_ 20
-
- PARRIE (H.) et SHARP (J.), éditeurs des _Monumenta historica
- britannica_ 29, 33
-
- PARTHES (les) 69
-
- PATRICE (saint) 41
-
- PATTI 18
-
- PERCEVAL (roman de) 61, 115
-
- PEREDURE, roi breton 52
-
- PETRUS, PIERRE ou PIERRON 108
-
- PHILIPPE (II), roi de France 92
-
- _Philistinorum aræ_ 36
-
- PHRYGIENS (les) 69
-
- PICTES (les) 53, 54, 66, 68
-
- PIERRE (saint) 103, 107, 117, 118
-
- PILATE 118
-
- PIRAME ET TISBÉ (lai de) 23
-
- _Pommes_ (île des) ou _Fortunée_ 86, 87
-
- _Pouille_ 114
-
-
- R.
-
- RABIRIUS 73
-
- RAINOUART, transporté dans l'île d'Avalon 11
-
- RENAUT, trouvère français, auteur du lai d'_Ignaurès_ 8
-
- _Ribroit_, rivière du Somersetshire 49
-
- RICHARD Ier, duc de Normandie 7
-
- RICULF ou RION, prince norwégien, 60;
- RION D'IRLANDE 92
-
- ROBERT DU MONT-SAINT-MICHEL 62
-
- ROBERT DU QUESNET, évêque de Lincoln, auquel
- Geoffroy de Monmouth dédie sa _Vita Merlini_ 73, 75, 78, 79, 80
-
- ROBERT GROSSETESTE, évêque de Lincoln 78, 79
-
- RODARCUS, roi de Galles, époux de Ganiede 76
-
- ROLAND. Son harpeur Graelent 12, 22
-
- ROMAINS (les) 60, 64, 68, 66, 94
-
- _Rome_ (comtes de), 17;
- Empire, 46;
- Évêché, 93, 94, 97, 98, 100, 101
-
- ROSSINI 18
-
- ROWENA, fille d'Hengist 33, 37, 48, 54
-
- _Ruscicada_ 36
-
-
- S.
-
- SAGREMOR 61
-
- _Saint-Gali_ (le moine de) 43
-
- _Saint-Germain des Près_ (abbaye de) 116
-
- SAINT JEAN. Son Évangile 63
-
- SAISNES (Chanson de geste des), 17.
- (Voy. SAXONS.--ANGLO-SAXONS.)
-
- _Salinarum lacus_ 36
-
- _Salisbury_ 41, 59, 103
-
- SALOMON, roi de Judée 99
-
- SALOMON, roi d'Armorique 12, 99
-
- _Saverne_ (la), rivière du Somersetshire 93
-
- SAXONS ou SAISNES 46, 47, 48, 49, 50, 54, 55, 59, 67,
- 92, 100, 101
-
- SCOTT (sir Walter) 83
-
- _Shaftesbury_ 51
-
- SHAKSPEARE 52
-
- SIBYLLES 52
-
- _Sicile_ 113
-
- SIRÈNES (les) 40
-
- SOLIN, historien fabuleux 40
-
- _South-Wales_. Son église de Saint-Pierre 56
-
- _Stone-Henge_ (pierres de), 16, 40, 59
-
- STRABON 7
-
- SUGER, abbé de Saint-Denis 25, 26, 43, 71
-
-
- T.
-
- TACITE 7
-
- TALGESIN, TALGESINUS, ou TALIESEN, ancien barde armoricain 87, 88
-
- TANCRÉ (ou Tancrède), roi de Sicile 114
-
- THÉSÉE (légende de) 15
-
- _Tours_, bâtie par Turnus 51
-
- TRISTAN. Ses lais, 12, 13, 23;
- le livre de Tr., 22, 103
-
- _Troie_ (le roman de) 10
-
- _Troie neuve_, ou _Trinovant_, premier nom de Londres. 54
-
- TURNUS, fondateur de Tours 50, 51
-
- TURPIN (l'archevêque) 24, 25
-
- _Tweed_, rivière 83
-
- _Tyrrhenum mare_ 36
-
-
- U.
-
- UTER, ou AMBROSIUS-UTER 59, 68
-
- UTER-PENDRAGON, roi de Bretagne, 1, 40, 48, 53, 59, 62, 67, 76, 81
-
-
- V.
-
- VARIN (M. Pierre) 95, 98
-
- _Venise_ 113
-
- VÉNITIENS (les) 113
-
- VÉRONIQUE (la) 102, 107
-
- VESPASIEN, empereur 102
-
- VILLEHARDOIN (Joffroi de), historien 11, 114
-
- VINCENT DE BEAUVAIS 90
-
- VIRGILE 40, 51
-
- VITAL (Orderic), historien 25, 26, 33, 71
-
- VIVIANE 22, 61, 81
-
-
- W.
-
- WACE, auteur du _Brut_ 75, 99
-
- WALKER, auteur d'un _Mémoire sur les bardes irlandais_. 14
-
- WARTON 14, 35
-
- _Wigh_ (île de) 76
-
- WILFRIDE (Saint) 96, 97
-
- WOLF (M. Ferdinand) 2
-
- WORTIGERN 33, 37, 48, 53, 54, 55, 56, 57, 68, 76
-
- WRIGHT (M. Thomas) 27, 35, 36, 50, 63, 77
-
-
- Y.
-
- YGIERNE, mère d'Artus 40, 41, 59
-
- _York_, 50, 68, 98;
- _Yorhshire_ 110
-
- YVAIN 61
-
-
- Z.
-
- _Zara_, en Dalmatie 113
-
-
-
-
-ADDENDA
-
-à la page 102, sur le mot _Graal_.
-
-
-Il faut bien remarquer que la forme attribuée dans tous les manuscrits
-au vase où le sang du Sauveur avait été recueilli répondait à celle
-d'un calice, et que le mot graal, grael, greal ou greaux répondait
-dans ce sens à celui de plat ou large assiette. Aussi Helinand a-t-il
-soin de dire: _de catino illo, vel paropside;_ puis: _Gradalis dicitur
-gallice scutella lata et aliquantulum profunda in qua pretiosæ dapes
-cum suo jure divitibus solent apponi._ Comment admettre alors que
-l'idée soit venue d'elle-même à nos romanciers de désigner comme un
-plat, ou large assiette, le vase, apparemment fermé, que portait
-Joseph? il faut présumer une méprise et la confusion de deux sens
-distincts. D'un côté, l'histoire de la relique était écrite dans le
-_graduel_, ou _lectionnaire_ des Gallois. De l'autre, le mot vulgaire
-répondant au _gradualis_ latin était aussi _greal_, _graal_, ou
-_grael_. On parla longtemps du graal ou livre liturgique des Gallois,
-comme renfermant de précieux et mystérieux récits, entre autres celui
-du calice de Joseph d'Arimathie, et l'on finit par donner à ce calice,
-apporté en Angleterre, le nom de _graal_, parce qu'on en trouvait la
-légende dans le _gradale_ ou _graduale_ gallois. Le secret que les
-clercs gallois faisaient de ce livre liturgique et la curiosité qu'il
-éveillait trouvent également leur justification dans la crainte de la
-désapprobation du clergé orthodoxe, et dans l'espoir d'y trouver la
-révélation des destinées de la race bretonne.
-
-Le grael ou graduel est le recueil des leçons et des répons chantés
-devant les degrés, _gradus_, de l'autel. Bède, en son traité _de
-Remedio peccatorum_, énumère les livres d'Église: _Psalterium,
-lectionarium, antiphonarium, missalem, gradalicantum_, etc. Dans une
-charte de l'an 1335, en faveur de la chapelle de Blainville: «Je, sire
-de Blainville, ai garnies les dites chapelles d'un messel, et d'un
-_grael_ pour les deux chapelles.»--«GRADALE, GRADUALE, id est
-_responsum_ vel _responsorium_: quia in gradibus canitur. _Versus
-gradales._»--Et Amalaire, au onzième siècle: «Notandum est volumen,
-quod nos vocamus antiphonarium, tria habere nomina apud Romanos. Quod
-dicimus _graduale_, illi vocant cantatorium, et adhuc _juxta morem
-antiquum_ apud illos, in aliquibus ecclesiis uno volumine
-continetur.» (Du Cange.) On appelait l'office du jour le grael ou
-graal, en opposition à l'office nocturne. Aussi voyons-nous dans
-Robert de Boron que Joseph donne rendez-vous à ses compagnons chaque
-jour à heure de tierce, et les avertit d'appeler cet office le service
-de graal. Le sens des vers est rendu plus clairement par l'ancienne
-traduction: «Et ce non de graal abeli à Joseph; et ensi venoient à
-tierce, et disoient qu'il alloient au service du graal. Et des lors en
-çà fu donnée à ceste histoire le nom de Graal.»(Manuscrit Didot.) Mais
-les romanciers, poëtes et prosateurs, ne sachant plus l'origine
-véritable du mot, ont voulu l'expliquer et nous en apprendre plus
-qu'ils n'en savaient. Qui maintenant ne reconnaît dans le premier sens
-du mot _graal_, l'office du jour, le diurnal? Un glossaire
-latin-français du douzième siècle porte: GRADALE, _greel, livre à
-chanter la messe_. Dans le _Catholicon armoricum_, grasal, grael, un
-livre à chanter: _latinè gradale_. En voilà bien assez pour justifier
-notre explication du _Graal_.
-
-Le sens de plat, saucière, en latin _catinus_, donné à ce mot, est
-également ancien, et sans doute formé de cratera, _cratella_, comme
-de _patera_ vint _petella_, _paelle_. pelle; de _crassus_, gras et
-gros, etc. Mais, je le répète, il est à peu près impossible que le
-calice fermé dans lequel Joseph était censé conserver le sang divin
-ait d'abord reçu le nom de plat, écuelle ou graal. Ceux auxquels on
-raconta des premiers la légende du sang conservé demandèrent d'où elle
-était tirée: Du _Graal_, leur répondit-on, que l'on conserve à
-Salisbury, ou à Glastonbury.--Alors le vase qu'on eût hésité à appeler
-calice fut nommé _Graal_. Et quand il fallut donner l'explication du
-mot on imagina qu'il avait été adopté parce que le vase _agréait_, et
-venait au gré de ceux qui participaient à ses vertus.
-
-
-
-
-ERRATA.
-
-P. 22, _lig._ 11. Banchefleur, _lis._ Blanchefleur.
-
-P. 29, _note_. Perrie, _lis._ Parrie.
-
-P. 33, _lig._ 21. Shap, _lis._ Sharp.
-
-P. 33, _lig._ 28. soeur d'Hengist, _lis._ fille d'Hengist.
-
-P. 38. «Le _Brut y Brennined_ est reconnu par les antiquaires bretons
-comme la traduction de Geoffroy de Monmouth.» Je regrette d'être
-obligé d'excepter de ce nombre mon ingénieux et savant ami, M. de la
-Villemarqué, qui persiste à soutenir toutes les assertions de W. Owen.
-
-
-
-
-[Notes au lecteur de ce fichier numérique:
-
-Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
-corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.
-
-Les corrections présentes dans l'errata ont été appliquées dans le
-texte.
-
-Dans la note 11, "Every think in fact seem" a été remplacé par "Every
-thing in fact seem".
-
-Note 101, Colchester se trouve en fait dans l'Essex.
-
-Les pages 128 et 308 sont suivies de planches illustrées.]
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Les Romans de la Table Ronde (1 / 5), by Anonyme
-
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-
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