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Travers and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. - - - - - - - - - - LES ROMANS DE LA TABLE RONDE. - - CE VOLUME CONTIENT: - - JOSEPH D'ARIMATHIE. - LE SAINT-GRAAL. - - Paris.--Typ. de Ad. Lainé et J. Havard, rue des Saints-Pères, 19. - - - - - LES ROMANS DE LA TABLE RONDE - - MIS EN NOUVEAU LANGAGE - ET ACCOMPAGNÉS DE RECHERCHES SUR L'ORIGINE - ET LE CARACTÈRE DE CES GRANDES COMPOSITIONS - - PAR - - PAULIN PARIS - - Membre de l'Institut, Professeur de langue et littérature du Moyen âge - au Collége de France. - - - TOME PREMIER. - - - - - PARIS, - LÉON TECHENER, LIBRAIRE, - RUE DE L'ARBRE-SEC, 52. - MDCCCLXVIII - - - - -LES ROMANS DE LA TABLE RONDE. - - - - -INTRODUCTION. - - -Le nom de _Romans de la Table ronde_ appartient à une série de livres -écrits en langue française, les uns en vers, les autres en prose, et -consacrés, soit à l'histoire fabuleuse d'Uter-Pendragon et de son fils -Artus, soit aux aventures d'autres princes et vaillants chevaliers, -contemporains présumés de ces rois. Ces livres ont offert, durant les -quatre siècles littéraires du Moyen âge, la théorie de la perfection -chevaleresque: on se plut, dans un grand nombre de familles baronnales, -à donner aux enfants, même sur les fonts de baptême, le nom de ces -héros imaginaires, auxquels on attribua des armoiries, pour avoir le -plaisir de les leur emprunter. On alla plus loin encore, en plaçant -sous leur patronage les joutes, les tournois, parfois même les combats -judiciaires. Dans cet ordre de compositions, un certain nombre de -traditions religieuses, particulières à l'église gallo-bretonne, -devinrent le tronc d'où parurent s'échapper les récits primitifs, -comme autant de branches et de rameaux. Disposition réellement fort -habile, quoique peut-être elle se soit présentée d'elle-même, pour -donner une apparence de sincérité aux inventions les plus incroyables -et les plus éloignées de toute espèce de vraisemblance. - -On est aujourd'hui d'accord sur l'origine de ces fameuses -compositions. Elles sont comme le reflet des traditions répandues au -douzième siècle parmi les Bretons d'Angleterre et de France. Le -courant de ces traditions provenait lui-même de trois sources -distinctes:--les souvenirs de la longue résistance des Bretons -insulaires à la domination saxonne;--les _lais_ ou chants poétiques -échappés à l'oubli des anciennes annales, et dont l'imagination -populaire était journellement bercée;--les légendes relatives soit à -l'établissement de la foi chrétienne dans la Bretagne insulaire, soit -à la possession et à la perte de certaines reliques. Encore faut-il -ajouter à ces trois sources patriotiques un certain nombre -d'émanations orientales, répandues en France et surtout en Bretagne, -dès le commencement du douzième siècle, par les pèlerins de la Terre -sainte, les Maures d'Espagne et les Juifs de tous les pays. - -Nos romans représentent donc assez bien l'ensemble des traditions -historiques, poétiques et religieuses des anciens Bretons, toutefois -modifiées plus ou moins, à leur entrée dans les littératures -étrangères. Étudier les Romans de la Table ronde, c'est, d'un côté, -suivre le cours des anciennes légendes bretonnes; et, de l'autre, -observer les transformations auxquelles ces légendes ont été soumises -en pénétrant, pour ainsi dire, la littérature des autres pays. Le même -fond s'est coloré de nuances distinctes, en passant de l'idiome -original dans chacun des autres idiomes. Mais je n'ai pas l'intention -de suivre les Récits de la Table Ronde dans toutes les modifications -qu'ils ont pu subir: je laisse à d'autres écrivains, plus versés dans -la connaissance des langues germaniques, le soin d'en étudier la forme -allemande, flamande et même anglaise. La France les a pris dans le -fond breton et les a révélés aux autres nations, en offrant par son -exemple les moyens d'en tirer parti: j'ai borné le champ de mes -recherches aux différentes formes que les traditions bretonnes ont -revêtues dans la littérature française. La carrière est encore assez -longue, et si j'arrive heureusement au but, la voie se trouvera frayée -pour ceux qui voudront se rendre compte des compositions du même -ordre, dans les autres langues de l'Europe. - - - - -I. - -LES LAIS BRETONS. - - -C'est dans la première partie du douzième siècle que Geoffroy, moine -bénédictin d'une abbaye située sur les limites du pays de Galles, fit -passer dans la langue latine un certain nombre de récits fabuleux, -décorés par lui du nom d'_Historia Britonum_. Je dirai tout à l'heure -si, comme il le prétendait, il n'avait fait que traduire un livre -anciennement écrit en breton;--s'il n'avait eu d'autre guide qu'un -livre purement latin;--s'il avait plus ou moins ajouté à ce texte -primitif. Mais, en admettant que Geoffroy de Monmouth n'eût consulté -qu'un seul livre écrit, il ne faudra pas conclure que tous les récits -ajoutés à ce premier document aient été l'oeuvre de son imagination. -Bien avant le premier tiers du douzième siècle, les harpeurs bretons -répétaient les récits dont les romanciers français devaient s'emparer -plus tard. Disons quels étaient ces harpeurs bretons. - -Pour constater leur existence et leur antique popularité, il n'est pas -besoin de citer les fameux passages si souvent allégués d'Athénée, de -César, de Strabon, de Lucain, de Tacite: il suffit de rappeler qu'au -quatrième siècle, en plein christianisme, il y avait encore en France -un collége de Druides; Ausone en offre un témoignage irrécusable. -Fortunat, au septième siècle, faisait, à deux reprises, un appel à la -harpe et à la rhote des Bretons. Au commencement du onzième siècle, -Dudon de Saint-Quentin, historien normand, pour que la gloire du duc -Richard Ier se répandît dans le monde, conjurait les harpeurs -armoricains de venir en aide aux clercs de Normandie. Il est donc bien -établi que les Bretons de France - - Jadis suloient, par proesse, - Par curteisie et par noblesse, - Des aventures qu'il ooient - Et qui à plusurs avenoient, - Fere les lais, por remenbrance; - Qu'on ne les mist en obliance[1]. - -[Note 1: Marie de France. _Lai d'Equitan_.] - -On donnait donc le nom de lais aux récits chantés des harpeurs -bretons. Or ces lais affectaient une forme de versification -déterminée, et se soumettaient à des mélodies distinctes qui -demandaient le concours de la voix et d'un instrument de musique. -L'accord de la voix aux instruments avait assurément un charme -particulier pour nos ancêtres; car, lorsqu'on parle des jongleurs -bretons dans nos plus anciens poëmes français, c'est pour y rendre -hommage à la douceur de leurs chants comme à l'intérêt de leurs -récits. Mon savant ami, M. Ferdinand Wolf, dont l'Europe entière -regrette la perte récente, a trop bien étudié tout ce qui se -rapportait aux lais bretons, pour que j'aie besoin aujourd'hui de -démontrer leur importance et leur ancienne célébrité: je me -contenterai de rassembler un certain nombre de passages qui pourront -servir à mieux justifier ou à compléter ses excellentes recherches. Et -d'abord, nous avons d'assez bonnes raisons de conjecturer que la forme -des lais réclamait, même fort anciennement, douze doubles couplets de -mesures distinctes. Le trouvère français Renaut, traducteur du -très-ancien lai d'Ignaurès, suppose qu'en mémoire des douze dames qui -refusèrent toute nourriture, après avoir été servies du coeur de leur -ami[2], le récit de leurs aventures fut ainsi divisé: - - D'eles douze fu li deuls fais, - Et douze vers plains a li lais. - -[Note 2: Les deux lais d'Ignaurès et de Guiron ont été les modèles du -beau roman du _Chastelain de Coucy_, écrit au commencement du -quatorzième siècle.] - -Telle dut être la forme assez ordinaire des autres lais; au moins au -quatorzième siècle l'exigeait-on pour ceux que les poëtes français -composaient à leur imitation. «Le lai,» dit Eustache Deschamps, «est -une chose longue et malaisée à trouver; car il faut douze couples, -chascune partie en deux.» Mais la forme ne s'en était pas conservée -dans les traductions faites aux douzième et treizième siècles. Marie -de France et ses émules n'ont reproduit que le fond des lais bretons, -sans se plier au rhythme particulier ni à la mélodie qui les -accompagnaient. On reconnaissait pourtant l'agrément que cette mélodie -avait répandue sur les lais originaux, et Marie disait en finissant -celui de _Gugemer_: - - De ce conte qu'oï avés - Fu li lais Gugemer trovés, - Qu'on dit en harpe et en rote, - Bone en est à oïr la note. - -Et au début de celui de _Graelent_: - - L'aventure de Graelent - Vous dirai, si com je l'entent, - Bon en sont li ver à oïr, - Et les notes à retenir. - -La partie musicale des lais était aussi variée que le fond des récits; -tantôt douce et tendre, tantôt vive et bruyante. L'auteur français -d'un poëme allégorique sur le _Château d'amour_ nous dit que les -solives de cet édifice étaient formées de _doux_ lais bretons: - - De rotruenges estoit tos fais li pons, - Toutes les planches de dis et de chansons; - De sons de harpe les ataches des fons, - Et les solijes de _dous_ lais des Bretons. - -Et, d'un autre côté, l'auteur du roman de _Troie_, contemporain de -Geoffroy de Monmouth, voulant donner une idée du vacarme produit dans -une mêlée sanglante par le choc des lances et les clameurs des -blessés, dit qu'auprès de ces cris, les lais bretons n'auraient été -que des pleurs: - - Li bruis des lances i fu grans, - Et haus li cris, à l'ens venir; - Sous ciel ne fust riens à oïr, - Envers eus, li lais des Bretons. - Harpe, viele, et autres sons - N'ert se plors non, enviers lor cris... - -Tel n'était pas assurément celui que blonde Yseult se plaisait à -composer et chanter: - - En sa chambre se siet un jour - Et fait un lai piteus d'amour; - Coment dans Guirons fu sospris - Por s'amour et la dame ocis - Que il sor totes riens ama; - Et coment li cuens puis dona - Le cuer Guiron à sa mollier - Par engien, un jour, à mangier. - La reine chante doucement, - La vois acorde à l'instrument; - Les mains sont beles, li lais bons, - Douce la vois et bas li tons. - -Remarquons ici que ces lais de _Gorion_ ou _Goron_ et de _Graelent_ -n'étaient pas chantés seulement en Bretagne, mais sur tous les points -de la France. La geste d'_Anséis de Cartage_ nous en fournit la -preuve. On lit dans un des manuscrits qui la contiennent: - - Rois Anséis dut maintenant souper: - Devant lui fist un Breton vieler - Le lai Goron, coment il dut finer. - -Un autre manuscrit du même poëme présente cette variante: - - Li rois séist sor un lit à argent, - Por oblier son desconfortement - Faisoit chanter le lai de Graelent. - -Dans la geste de Guillaume d'Orange, quand la fée Morgan a transporté -Rainouart dans l'île d'Avalon: - - Sa masse fait muer en un faucon, - Et son vert elme muer en un Breton - Qui _doucement_ harpe le lai Gorhon. - -Enfin Roland lui-même comptait au nombre de ses meilleurs amis le -jeune Graelent, dont l'auteur de la geste d'_Aspremont_ fait un -jongleur breton: - - Rolans appelle ses quatre compaignons, - Estout de Lengres, Berengier et Hatton, - Et un dansel qui Graelent ot non, - Nés de Bretaigne, parens fu Salemon. - Rois Karlemaine l'avoit en sa maison - Nourri d'enfance, mout petit valeton. - Ne gisoit mès se en sa chambre non. - Sous ciel n'a home mieux viellast un son, - Ne mieux déist les vers d'une leçon. - -Ces passages attestent assurément la haute renommée des lais bretons. -Nos poëtes français les connaissaient au moins de nom; mais ils -aimaient le chant sans en comprendre toujours les paroles. Alors ils -confondaient comme dans le précédent exemple, le nom du héros avec -celui de l'auteur ou du compositeur. - -De tous ces anciens récits chantés, les plus fameux étaient ceux que -la tradition attribuait à Tristan, tels que _le lai Mortel_, _les lais -de Pleurs_, _des Amans_ et _du Chevrefeuil_. Tristan lui-même, dans un -des anciens poëmes consacrés à ses aventures et dont il ne reste -malheureusement que de rares fragments, rappelle à sa maîtresse ces -compositions: - - Onques n'oïstes-vous parler - Que moult savoie bien harper? - Bons lais de harpe vous apris, - Lais bretons de nostre païs. - -Et Marie de France a raconté avec un charme particulier à quelle -occasion Tristan avait trouvé le lai du _Chevrefeuil_: il en était, -dit-elle, d'Iseut et de Tristan, - - Come del chevrefeuil estoit - Qui à la codre se prenoit. - Ensemble pooient bien durer, - Mais qui les vousist desevrer, - Li codres fust mors ensement - Com li chievres, hastivement. - «Bele amie, si est de nus: - Ne vus sans mei, ne jo sans vus.» - Pour les paroles remembrer, - Tristans qui bien savoit harper - En avoit fet un novel lai; - Assez briefment le numerai: - _Gottlief_, l'apelent en engleis, - Chievre le noment en franceis. - -Or ce lai du _Chevrefeuil_ était déjà regardé au douzième siècle comme -un des plus anciens. L'auteur de la geste des _Loherains_ le fait -chanter dans un banquet nuptial: - - Grans fu la feste, mès pleniers i ot tant; - Bondissent timbre, et font feste moult grant - Harpes et gigues et jugléor chantant. - En lor chansons vont les lais vielant - Que en Bretaigne firent _jà_ li amant. - Del _Chevrefoil_ vont le sonet disant - Que Tristans fist que Iseut ama tant. - -Au reste, il ne faut pas croire que tous les sujets traités dans les -lais bretons se rapportassent à des aventures bretonnes. Marie de -France, dans sa version du _lai de l'Espine_, parle d'un Irlandais qui -chantait l'histoire d'Orphée: - - Le lai escoutent d'Aelis - Que un Irois doucement note[3]. - Mout bien le sonne ens sa rote. - Après ce lai autre comence. - Nus d'eux ne noise ne ne tense. - Le lai lor sone d'Orféi; - Et quant icel lai est feni, - Li chevalier après parlerent, - Les aventures raconterent - Qui soventes fois sont venues, - Et par Bretagne sont séues. - -[Note 3: Les bardes irlandais étaient renommés en Angleterre et même -en France, ainsi qu'on peut le conclure de ce passage. Ajoutons que -sous le règne d'Étienne on voit un prince de North-Wales, Gryfydd ap -Conan, faire venir des chantres irlandais pour instruire et réformer -les bardes gallois. (Walker, _Mém. hist. sur les bardes irlandais_, -cité par M. Park, dans Warton, _Dissertat._ I.)] - -Ainsi les harpeurs bretons, gallois, écossais et irlandais admettaient -dans leur répertoire des récits venus, plus ou moins directement, de -la Grèce ou de l'Italie: précieux débris échappés au naufrage des -souvenirs antiques. Seulement les lais, étant dits de mémoire et non -écrits, offraient le mélange des traditions de tous les temps, et -devenaient l'occasion naturelle des confusions les plus multipliées. -Dans nos romans de la Table ronde nous n'aurons pas de peine à -reconnaître de fréquents emprunts faits aux légendes d'Hercule, -d'Oedipe et de Thésée; aux métamorphoses d'Ovide et d'Apulée: et nous -n'en ferons pas honneur à l'érudition personnelle des romanciers, pour -avoir droit de contester l'ancienneté des lais: car plusieurs de ces -récits mythologiques devaient être depuis longtemps la propriété de la -menestraudie bretonne. - -De tous les peuples de l'Europe, cette race bretonne avait été dans la -position la plus favorable pour conserver et son idiome primitif, et -les traditions les moins brisées. Les Bretons insulaires, devenus la -proie des Anglo-Saxons, s'étaient renfermés dans une morne soumission, -mais n'avaient jamais pu ni voulu se plier aux habitudes des -conquérants. Ils furent, dans le pays de Galles, comme les Juifs dans -le monde entier; ils gardèrent leur foi, leurs espérances, leurs -rancunes. Ceux qui vinrent en France donner à la presqu'île -armoricaine le nom que les Anglais ravissaient à leur patrie, ne se -confondirent jamais non plus avec la nation française. Aussi put-on -mieux retrouver chez eux le dépôt des traditions gauloises que chez -les Gallo-Romains devenus Français. Ils avaient été réunis autrefois -de culte et de moeurs avec les Gaulois: le culte avait changé, non le -fond des moeurs, non les anciens objets de la superstition populaire. -Jamais les évêques, appuyés des conciles, ne parvinrent à détruire -chez eux la crainte de certains arbres, de certaines forêts, de -certaines fontaines. Que l'étrange disposition des pierres de Carnac, -de Mariaker et de Stone-Henge ait été leur oeuvre ou celle d'autres -populations antérieures dont l'histoire ne garde aucun souvenir, ils -portaient à ces amas gigantesques un respect mêlé de terreur qui ne -laissait au raisonnement aucune prise. Rien ne put jamais les -soustraire à la préoccupation d'hommes changés en loups, en cerfs, en -lévriers; de femmes douées d'une science qui mettait à leur -disposition toutes les forces de la nature. Et comme ils regardaient -les anciens lais comme une expression fidèle des temps passés, ils en -concluaient, et leurs voisins de France et d'Angleterre n'étaient pas -loin d'en conclure après eux, que les deux Bretagnes avaient été -longtemps et pouvaient être encore le pays des enchantements et des -merveilles. - -Voilà donc un fait littéraire bien établi. Les _lais_, récits et -chants poétiques des Bretons, furent répandus en France, tantôt dans -leur forme originale par les harpeurs et jongleurs bretons, tantôt -dans une traduction exclusivement narrative par les trouvères et -jongleurs français; et cela longtemps avant le douzième siècle. Les -lais embrassaient une vaste série de traditions plus ou moins -reculées, et ne souffraient de partage, dans les domaines de la poésie -vulgaire, qu'avec les chansons de geste et les enseignements moraux -dont le _Roman des Sept Sages_ fut un des premiers modèles. Il est -fait allusion aux trois grandes sources de compositions dans ces vers -de la _Chanson des Saisnes_: - - Ne sont que trois materes à nul home entendant: - De France, de Bretagne et de Rome la grant. - Et de ces trois materes n'i a nule semblant. - Li conte de Bretagne sont et vain et plaisant, - Cil de Rome sont sage et de sens apparent, - Cil de France sont voir chascun jour aprenant. - -D'ailleurs, on conçoit que les lais bretons, en passant par la -traduction des trouvères français, aient dû perdre l'élément mélodieux -qui recommandait les originaux. C'est le sort de toutes les -compositions musicales de vieillir vite; on se lasse des plus beaux -airs longuement répétés: mais il n'en est pas de même des histoires et -des aventures bien racontées. Ainsi l'on garda les récits originaux, -on oublia la musique qui en avait été le premier attrait, et d'autant -plus rapidement qu'on l'avait d'abord plus souvent entendue. - -Cependant ces anciennes mélodies avaient offert à nos aïeux du dixième -siècle, du onzième et du douzième, autant de charmes que peuvent en -avoir aujourd'hui pour nous les chansons napolitaines ou vénitiennes, -les plus beaux airs de Mozart, de Rossini, de Meyerbeer. Partagés en -plusieurs couplets redoublés, offrant une variété de rhythme et de -ton, réunissant la musique vocale et instrumentale, les lais bretons -ont été nos premières cantates. On l'a dit: si le monde est l'image de -la famille, les siècles passés doivent avoir avec les temps présents -d'assez nombreux points de ressemblance. Pourquoi des générations si -passionnées pour les grands récits de guerre, d'amour et d'aventures, -qui permettaient à ceux qui les chantaient de former une corporation -nombreuse et active, n'auraient-ils rien compris aux mélodieux -accords, aux grands effets de la musique? Pourquoi n'auraient-ils pas -eu leur Mario, leur Patti, leur Malibran, leur Chopin, leur Paganini? -Le sentiment musical n'attend pas, pour se révéler, la réunion de -plusieurs centaines d'instruments et de chanteurs: il agit sur l'âme -humaine en tous temps, en tous pays, comme une sorte d'aspiration -involontaire vers des voluptés plus grandes que celles de la terre. Ce -sentiment, il est malaisé de le définir; plus malaisé de s'y -soustraire. Je ne tiens pas compte ici des exceptions; je parle pour -la généralité des hommes. Il en est parmi nous quelques-uns qui ne -voient dans le système du monde qu'un jeu de machines, organisé de -toute éternité par je ne sais qui, pour je ne sais quoi. D'autres ne -reconnaissent dans les plus suaves mélodies qu'un bruit d'autant plus -tolérable qu'il est moins prolongé. Ces natures exceptionnelles, et -pour ainsi dire en dehors de l'humanité, ne détruiront pas plus -l'instinct de la musique que l'idée non moins innée, non moins -instinctive de la Providence[4]. - -[Note 4: Quand nos ancêtres admettaient les chanteurs et les joueurs -d'instruments dans toutes leurs fêtes et dans toutes leurs expéditions -guerrières, ils nous donnaient un exemple que nous avons suivi. Il n'y -a pas aujourd'hui un seul régiment qui n'ait son corps de musiciens. -Seulement, au lieu de généreux chants de guerre, nous avons de grands -effets d'instruments aussi bien appréciés des chevaux que des hommes. -Dans le moyen âge, le roi des ménestrels n'était souvent que le chef -d'orchestre d'un corps de musiciens, et je me souviens d'avoir vu, en -1814, des régiments, des hordes de cosaques marcher sur des chevaux -non sellés, la lance au poing, et précédés de plusieurs rangs de -chanteurs qui, sans instruments, produisaient les plus grands -effets.] - -Oui, nos ancêtres, et j'entends ici parler de toutes les classes de la -nation sans préférence des plus élevées aux plus humbles, étaient -sensibles au charme de la musique et de la poésie, autant, pour le -moins, que nous nous flattons de l'être aujourd'hui. Quel cercle -verrions-nous se former maintenant sur les places publiques de Paris, -cette capitale des arts et des lettres, autour d'un pauvre acteur qui -viendrait réciter ou chanter un poëme de plusieurs milliers de vers, -le poëme fût-il de Lamartine ou de Victor Hugo? Eh bien, ce qui ne -serait plus possible aujourd'hui, l'était dans toutes les parties de -la France aux temps si décriés (peut-être parce qu'ils sont très-mal -connus), de Hugues Capet, de Louis le Gros. Et pour des générations si -avides de chants et de vers, il fallait assurément des artistes, -jongleurs, musiciens, trouvères et compositeurs, d'une certaine -habileté, d'une certaine éducation littéraire. Qu'ils aient ignoré le -grec, qu'ils n'aient pas été de grands latinistes, qu'ils se soient -dispensés fréquemment de savoir écrire et même lire, je l'accorde. -Mais leur mémoire ne chômait pas pour si peu: elle n'en était que -mieux et plus solidement fournie de traditions remontant aux plus -lointaines origines et rassemblées de toutes parts: traditions -d'autant plus attrayantes qu'elles avaient traversé de longs espaces -de temps et de lieux, en s'y colorant de reflets qui les douaient -d'une originalité distincte. Les jongleurs avaient à leur disposition -des chants de toutes les mesures, des récits de tous les caractères. -Pour être assurés de plaire, ils devaient savoir beaucoup, bien -chanter et bien dire, respecter l'accent dominant des masses -auxquelles ils s'adressaient, posséder l'art d'alimenter l'attention -sans la fatiguer. La profession offrait d'assez grands avantages pour -entretenir entre ceux qui l'avaient embrassée une émulation salutaire, -et pour les obliger à chercher constamment des sources nouvelles de -récits et de chants. Aussi n'avaient-ils pas tardé à s'approprier les -principaux lais de Bretagne comme les plus agréables contes de -l'Orient, en imprimant à ces glanes plus ou moins exotiques la forme -française d'un dit, d'un fabliau, d'un roman d'aventures. - -L'ancienneté incontestable et la priorité des lais bretons sur les -romans de la Table ronde résout une des difficultés qui m'avaient -longtemps préoccupé. Comment expliquer, me disais-je, le caractère et -la composition du deuxième _Saint-Graal_, du _Lancelot_ et du -_Tristan_, au milieu d'une société qui, jusque-là, n'avait écouté, -retenu que les chansons de geste, expression de moeurs si rudes, si -violentes et si primitives? Comment Garin le Loherain, Guillaume -d'Orange, Charlemagne, Roland, ont-ils pu si soudainement être -remplacés par le courtois Artus, le langoureux Lancelot, le fatal -Tristan, le voluptueux Gauvain? Comment, à la sauvage Ludie, à la -violente Blanchefleur, à la fière Orable, a-t-on pu substituer si vite -des héroïnes tendres et délicates, comme Iseult, Genièvre, Énide et -Viviane? Comment enfin des oeuvres si différentes, expression de deux -états de société si contraires, ont-elles pu se coudoyer dans le -douzième siècle? - -C'est qu'au douzième siècle, et même avant le douzième siècle, il y -avait en France deux courants de poésie, et deux expressions de la -même société. Les trouvères français puisaient à l'une de ces sources, -les harpeurs bretons à l'autre. Les premiers représentaient les -moeurs, le caractère et les aspirations de la nation franque; les -seconds, séparés par leur langue et par leurs habitudes du reste de la -population française, se berçaient à l'écart des souvenirs de leur -ancienne indépendance, conservaient le culte des traditions -patriotiques, et préféraient au tableau des combats et des luttes de -la baronnie française le récit des anciennes aventures dont l'amour -avait été l'occasion, ou qui justifiaient les superstitions -inutilement combattues par le christianisme. Les formes mélodieuses de -la poésie bretonne retentirent dans le lointain, et ne tardèrent pas à -charmer les Français de nos autres provinces: les harpeurs furent -accueillis en-dehors de la Bretagne; puis on voulut savoir le sujet -des chants qu'on aimait à écouter; peu à peu, les jongleurs français -en firent leur profit et comprirent l'intérêt qui pouvait s'attacher à -ces lais de Tristan, d'Orphée, de Pirame et Tisbé, de Gorion, de -Graelent, d'Ignaurès, de Lanval, etc. On traitait bien, en France, -tout cela de fables et de contes inventés à plaisir; longtemps on se -garda de les mettre en parallèle avec les Chansons de geste, cette -grande et vigoureuse expression de l'ancienne société franque; mais -cependant on écoutait les fables bretonnes, et les gestes perdaient -chaque jour le terrain que les lais et récits bretons gagnaient, en -s'insinuant dans la société du moyen âge. Grâce à cette influence, les -moeurs devenaient plus douces, les sentiments plus tendres, les -caractères plus humains. On donnait une préférence chaque jour plus -marquée sur le récit des querelles féodales, des guerres soutenues -contre les Maures qui ne menaçaient plus la France, au tableau des -luttes courtoises, des épreuves amoureuses et des aventures -surnaturelles qui faisaient le fond de la poésie bretonne. - -Mais cette mémorable révolution ne fut pas accomplie en un jour: la -France ne faisait encore que s'y préparer, quand Geoffroy de Monmouth -écrivit le livre qui devait être le précurseur et conduire à la -composition des _Romans de la Table ronde_. - - - - -II. - -NENNIUS ET GEOFFROY DE MONMOUTH. - - -Il faut d'abord remarquer que la première partie du douzième siècle -avait vu renaître la curiosité et le goût des études historiques, -négligées ou plutôt oubliées depuis le règne de Charlemagne. Le -faussaire effronté qui venait de rédiger, sous le nom de l'archevêque -Turpin, la relation mensongère du voyage de Charlemagne en Espagne, -avait même eu sur cette espèce de renaissance une assez grande -influence. En discréditant les chansons de geste populaires, qui -seules tenaient lieu de toutes traditions historiques, en remplaçant -les fables des jongleurs par d'autres récits non moins fabuleux, mais -qu'il appuyait sur l'autorité d'un archevêque déjà rendu fameux par -les chanteurs populaires, le moine espagnol, auteur de cette fraude -pieuse, avait accoutumé ses contemporains à n'ajouter de foi qu'aux -récits justifiés par les livres de clercs autorisés. Bientôt après, le -célèbre abbé de Saint-Denis, Suger, non content de donner l'exemple, -en rédigeant lui-même l'histoire de son temps, chargeait ses moines du -soin de réunir les anciens textes de nos annales, depuis Aimoin, -compilateur de Grégoire de Tours, jusqu'aux historiens contemporains -de la première croisade, sans en excepter cette fausse Chronique de -Turpin. En même temps, Orderic Vital érigeait, pour l'histoire de la -Normandie, une sorte de phare dont la lumière devait se refléter sur -la France entière; et, dans la Grande-Bretagne, Henry Ier et son fils -naturel, Robert, comte de Glocester, se déclaraient les patrons -généreux de plusieurs grands clercs qui, tels que Guillaume de -Malmesbury, Henry de Huntingdon et Karadoc de Lancarven, travaillaient -à rassembler les éléments de l'histoire de l'île d'Albion et des -peuples qui l'avaient tour à tour habitée et conquise. - -Ordinairement, ces historiens, si dignes de la reconnaissance de la -postérité, n'ont pas daté leurs ouvrages: et quand même, ainsi -qu'Orderic Vital, ils indiquent le temps où ils les terminent, ils -nous laissent encore à deviner quand ils les commencèrent, et le temps -qu'ils mirent à les exécuter. En général, ils n'en avaient pas plutôt -laissé courir une première rédaction, qu'ils faisaient subir au -manuscrit original des changements plus ou moins nombreux et des -remaniements qui, dans les années suivantes, formaient autant -d'éditions considérablement revues et augmentées. Tout ce qu'on peut -donc affirmer, c'est que les livres de Guillaume de Malmesbury, de -Henri de Huntingdon, d'Orderic Vital et de Suger furent mis en -circulation dans l'intervalle des années 1135 à 1150. - -La même date approximative appartient à l'_Historia Britonum_ de -Geoffroy de Monmouth. Mais nous avons de fortes raisons de croire que -le livre subit plusieurs remaniements assez éloignés l'un de -l'autre[5]. Henri de Huntingdon dit positivement, dans une lettre -destinée à compléter son _Historia Anglica_, qu'en 1139 l'abbé du Bec -lui avait montré, dans la bibliothèque de son couvent, un exemplaire -de l'_Historia Britonum_, qu'il regrettait de n'avoir pas plus tôt -connue. D'un autre côté, Geoffroy de Monmouth lui-même avertit au -début de son septième livre qu'il y insère les prophéties de Merlin, -pour répondre au voeu d'Alexandre, évêque de Lincoln, en son temps le -plus généreux et le plus vanté des prélats. Or ces dernières paroles -ne se concilient pas avec la date donnée par Henri de Huntingdon: car -l'évêque de Lincoln Alexandre, qui ne devait plus exister quand -Geoffroy parlait ainsi de lui, ne mourut qu'au mois d'août 1147[6]. -Ainsi le préambule du septième livre ne se trouvait pas dans -l'exemplaire de l'_Historia Britonum_ qu'avait pu consulter Henri de -Huntingdon en 1139; et, ce qui complique encore le recensement des -dates, l'oeuvre entière est dédiée à Robert, comte de Glocester, et, -comme je vais le justifier, longtemps avant sa mort, arrivée au mois -d'octobre de cette même année 1147. On se voit donc obligé d'admettre, -pour tout concilier, que Geoffroy de Monmouth aura plusieurs fois -remanié son ouvrage. - -[Note 5: Cette partie de l'Introduction avait été lue à l'Académie des -Inscriptions et Belles-lettres, quand mon honorable ami, sir Frédéric -Madden, m'envoya l'étude qu'il venait de publier _On Geoffroy of -Monmouth_, en échange de mon travail. Je vis avec une bien grande -satisfaction que les conclusions du savant antiquaire anglais -s'accordaient exactement avec les miennes, pour la double date de la -publication de l'_Historia Britonum_. Si j'en avais eu plus tôt -connaissance, je me serais contenté de traduire tout ce qu'il a si -bien dit de cette double date.] - -[Note 6: Voyez M. T. Wright, _On the litterary history of Geoffroy of -Monmouth_. In-4º, 1848, p. 7.] - -Voici comment la pensée lui vint de le composer. Vers l'année 1130, -Gautier, archidiacre d'Oxford[7], auquel on attribuait de grandes -connaissances historiques, avait rapporté de France un livre qui -aurait été écrit en langue bretonne, et qui, breton ou latin, -contenait l'histoire des anciens rois de l'île de Bretagne. Gautier -avait montré son volume à Geoffroy de Monmouth, en l'engageant, si -l'on s'en rapporte au témoignage de celui-ci, à le _traduire en -latin_. «Précisément alors,» ajoute Geoffroy, «j'avais été conduit, -dans l'intérêt d'autres études, à jeter les yeux sur l'histoire des -rois de Bretagne[8]; et j'avais été surpris de ne trouver, ni dans -Bède ni dans Gildas, la mention des princes dont le règne avait -précédé la naissance de Jésus-Christ; ni même celle d'Arthur et des -princes qui avaient régné en Bretagne depuis l'incarnation. Cependant -les glorieuses gestes de ces rois étaient demeurées célèbres dans -maintes contrées où l'on en faisait d'agréables récits, comme aurait -pu les fournir une relation écrite. Je me rendis aux voeux de Gautier, -bien que je ne fusse pas exercé dans le beau langage et que je n'eusse -pas fait amas d'élégantes tournures empruntées aux auteurs. J'usai de -l'humble style qui m'appartenait, et je fis la traduction exacte du -livre breton. Si je l'avais embelli des fleurs de rhétorique, j'aurais -contrarié mes lecteurs en arrêtant leur attention sur mes paroles et -non sur le fond de l'histoire. Tel qu'il est aujourd'hui, ce livre, -noble comte de Glocester, se présente humblement à vous. C'est par -vos conseils que j'entends le corriger, et y faire assez distinguer -votre heureuse influence pour qu'il cesse d'être la méchante -production de Geoffroy, et devienne l'oeuvre du fils d'un roi, de -celui que nous reconnaissons pour un éminent philosophe, un savant -accompli, un vaillant guerrier, un grand chef d'armée; en un mot, pour -le prince dans lequel l'Angleterre aime à retrouver un second Henry.» - -[Note 7: Le nom de famille de l'archidiacre Gautier ou Walter ne nous -est pas donné par Geoffroy. Mais, en consultant les listes d'anciens -dignitaires de l'église d'Oxford, on a trouvé Walter of Wallingford, -contemporain présumé de Geoffroi de Monmouth.] - -[Note 8: _In mirum contuli quod intra mentionem quam de regibus -Britanniæ Gildas et Beda luculento tractatu fecerant, nihil de regibus -qui ante incarnationem Christi Britanniam inhabitaverant, nihil etiam -de Arturo cæterisque compluribus qui post incarnationem successerunt, -reperissem: cum et gesta eorum digna æternitatis laude constarent, et -a multis populis, quasi inscripta, jocunde et memoriter -prædicentur_[8-A]. (Epistola dedicatoria.)] - -[Note 8-A: Ce passage aurait dû empêcher les critiques anglais, et -même les savants éditeurs des _Monumenta historica Britannica_, Henri -Parrie et le Rév. John Sharp, 1848, in-folio, p. 63 de leur préface, -de croire que Geoffroy de Monmouth, en citant Gildas, entendait parler -de la _Chronique de Nennius_; cette chronique étant précisément -consacrée aux rois bretons dont Gildas ne faisait pas même mention.] - -Ces lignes de Geoffroy de Monmouth nous donnent les moyens de -conjecturer la première date de son livre. Le caractère des éloges -prodigués au comte de Glocester convient au temps où ce fils naturel -de Henry Ier, méconnaissant l'autorité du roi son frère, prenait en -main la défense des droits et des intérêts de sa soeur l'impératrice -Mathilde, comtesse d'Anjou, sans doute avec le secret espoir d'obtenir -lui-même une grande part dans l'héritage du feu roi leur père. Cette -guerre civile, dont les premiers succès furent suivis de revers -prolongés, durait encore en 1147, quand la mort surprit le comte de -Glocester. C'est donc avant cette époque, et probablement vers 1137, -au début de la guerre, que Geoffroy lui présentait son livre. Alors -les Gallois, sous la conduite de ce Walter Espec dont il est parlé -dans la chronique de Geoffroy Gaymar, venaient de remporter une -victoire signalée qui semblait faire présager le triomphe définitif de -Mathilde et la déchéance de son frère Étienne Ier. Mais après les -longs revers qui suivirent les succès passagers de l'année 1137, -Geoffroy n'aurait plus apparemment parlé dans les mêmes termes à son -patron le comte de Glocester. Au moins est-il certain qu'il n'attendit -pas même la mort de ce prince pour présenter au roi Étienne un autre -exemplaire de son livre, aujourd'hui conservé dans la bibliothèque de -Berne. - -Le préambule qu'on vient de lire semble renfermer plusieurs -contradictions. Si Geoffroy n'a traduit le livre breton que pour céder -aux instances de l'archidiacre d'Oxford, pour quoi le dédie-t-il au -comte de Glocester? - -S'il s'est contenté de rendre fidèlement et sans ornement étranger ce -vieux livre breton, pourquoi remercie-t-il à l'avance le comte Robert -de ses bons avis et des changements qu'il fera subir à son livre? -comment enfin y retrouvons-nous les prophéties de Merlin, déjà -publiées par lui longtemps auparavant? - -J'ajouterai que, de son propre aveu, à partir du onzième livre, il a -complété le prétendu texte breton à l'aide des souvenirs personnels de -Gautier d'Oxford, cet homme si profondément versé dans la connaissance -des histoires. _Ut in britannico præfato sermone inveni, et a -Gualtero Oxinefordensi in multis historiis peritissimo viro audivi._ - -Ainsi, que le livre breton ait ou non existé, il est évident que -Geoffroy de Monmouth ne s'est pas contenté de le traduire ou de le -reproduire: il a été embelli, développé, complété. Nous en avons la -preuve dans son propre témoignage. - -Maintenant, je n'élève aucun doute, je ne soulève aucune objection -contre l'existence d'un livre, premier type, première inspiration de -celui de Geoffroy de Monmouth. J'accorde même très-volontiers avec M. -Le Roux de Lincy, auteur de précieuses recherches sur les origines du -roman de _Brut_, que le livre modèle fut rapporté de basse Bretagne -par Gautier d'Oxford, et que ce fut à ce Gautier que Geoffroy de -Monmouth en dut la communication. - -Mais j'oserai soutenir que le livre rapporté de la petite Bretagne, ou -ne fut jamais écrit en breton, ou fut, aussitôt son arrivée en -Angleterre, traduit en latin par Geoffroy de Monmouth. Et ce livre est -précisément celui qu'on désigne sous le nom de chronique de Nennius. - -Geoffroy de Monmouth, comme on vient de voir, exprime sa surprise de -n'avoir rien lu dans le Vénérable Bède ni dans S. Gildas qui se -rapportât aux anciens rois bretons, et même au fameux et populaire -Artus. Bède en effet ni Gildas ne disent mot de tout cela, et si -Geoffroy de Monmouth avait pu lire l'Histoire ecclésiastique d'Orderic -Vital, publiée dans le temps où lui-même se mettait à l'oeuvre, il n'y -aurait encore rien trouvé sur ces rois ni sur ce héros. Cependant il -existait un récit bien antérieur à l'histoire ecclésiastique -d'Orderic, un récit dans lequel lui, Geoffroy de Monmouth, avait -reconnu assurément la plupart de ces mêmes noms, et qu'il avait entre -les mains, puisqu'il en pouvait transporter des phrases entières dans -son propre ouvrage. C'était cette chronique de Nennius, anonyme dans -les plus anciennes leçons, et dans quelques autres attribuée à Gildas -le Sage. Malgré la date postérieure des manuscrits (les plus anciens -sont du milieu du douzième siècle), il est impossible de contester -l'époque reculée de la composition. Elle remonte au neuvième siècle, -et, dans son texte le plus sincère, à l'année 857, ou, suivant MM. -Parrie et J. Sharp, à 858, la quatrième du règne de S. Edmund, roi -d'Estangle. Mais il faut qu'elle n'ait pas été répandue en Angleterre -avant le douzième siècle; car les deux premiers historiens qui l'ont -consultée sont Guillaume de Malmesbury et Henri de Huntingdon. -Malmesbury lui dut le récit de l'amour de Wortigern pour la belle -Rowena, fille d'Hengist, et tout ce qu'il a cru devoir rappeler de -l'ancien chef des Bretons Artus. «Cet Artus,» dit-il, «source de tant -de folles imaginations bretonnes; bien digne cependant d'inspirer, au -lieu de fables mensongères, des relations véridiques, comme ayant été -le soutien généreux de la patrie chancelante, et le vaillant promoteur -de la résistance à l'oppression étrangère[9].» - -[Note 9: _Hic est Arturus de quo Britonum nugæ hodièque délirant; -dignus plane quod non fallaces somniarent fabulæ, sed veraces -prædicarent historiæ; quippe qui labantem patriam diu sustinuerit -infractasque civium mentes ad bellum acuerit._ (De Gestis Angliæ -Regum, lib. I.)] - -Guillaume de Malmesbury nous paraît dans ce passage témoigner un -double regret, et de la concision de Nennius, et des fabuleuses -amplifications de Geoffroy de Monmouth, déjà devenues l'objet d'une -vogue extraordinaire. Que l'_Historia Britonum_ eût paru avant -l'_Historia Regum Anglorum_ de Malmesbury, les dernières lignes de -Monmouth ne permettent pas d'en douter. «Je laisse,» dit-il, «le soin -de parler des rois saxons qui régnèrent en Galles à Karadoc de -Lancarven, à Guillaume de Malmesbury et à Henry de Huntingdon. -Seulement, je les engage à garder le silence sur les rois bretons, -attendu qu'ils n'ont pu voir le livre breton rapporté par Gautier -d'Oxford, lequel j'ai traduit en latin.» Or ce livre prétendu breton -était précisément, je le répète, la courte chronique latine de -Nennius, et Geoffroy se faisait illusion en croyant s'en réserver seul -la connaissance; car Malmesbury, avant de mettre la dernière main à sa -précieuse histoire des rois anglais, put la consulter et distinguer ce -que le vieux chroniqueur avait sincèrement raconté de ce que Geoffroy -de Monmouth y avait gratuitement ajouté. - -Mais pendant que Malmesbury faisait ainsi preuve d'un judicieux -sentiment historique, les deux autres annalistes contemporains, Henri -de Huntingdon et Alfred de Bewerley, admettaient sans contrôle les -récits de ce même Geoffroy. Le premier, pour se consoler de les avoir -connus trop tard, les résumait dans une épître jointe aux plus -récentes transcriptions de son ouvrage; le second reproduisait en -entier l'_Historia Britonum_, phrase par phrase, sinon mot par -mot[10]. - -[Note 10: _Alvredi Beverlacens. Annales, seu Historia de gestis regum -Britanniæ lib. IX._] - -Je reviens à Nennius. Warton et les meilleurs critiques s'accordent à -regarder la chronique qui porte ce nom comme l'oeuvre d'un Breton -armoricain, et M. Thomas Wright est persuadé que le texte n'en parvint -en Angleterre que dans la première partie du douzième siècle[11]. -Bien plus, avec une sagacité qui, suivant nous, aurait pu le conduire -à d'autres inductions, mon savant ami a constaté que Geoffroy de -Monmouth avait eu cette chronique du douzième siècle devant les yeux, -et qu'il en avait même copié textuellement des phrases et des pages -entières. Ainsi, par exemple, Geoffroy applique à la route suivie par -le Troyen Brutus le récit que fait Nennius de la traversée d'un chef -égyptien qui aurait peuplé l'Irlande. Voici d'abord Nennius: _At ille -per quadraginta et duos annos ambulavit par Africam, et venerunt ad -aras Philistinorum per lacum Salinarum, et venerunt inter Ruscicadam -et montes Azariæ, et venerunt per flumen Malvum, et transierunt per -Mauritaniam ad Columnas Herculis, et navigaverunt Tyrrhenum mare_, -etc. (§ 15). - -[Note 11: «The most remarquable circumstance connected with the -earlier manuscripts of Nennius is that they appear to have been -written _abroad_, and, in fact, never to have been in England... Every -thing in fact seem to show that this book was new in England, when it -fell into the hands of William of Malmsbury and Henry of Huntingdon; -and we may fairly be allowed to presume that it was brought from -France.» (_On the litterary history of Geoffroy of Monmouth_. -_London_, in-4º, 1848, fº 7.) Cette opinion est d'autant plus -précieuse que M. Wright ne tire aucune conséquence de l'origine -continentale du Nennius et de son introduction tardive en -Angleterre.] - -Voici maintenant Geoffroy de Monmouth (liv. I, § II): - -_Et sulcantes æquora cursu triginta dierum venerunt ad Africam. Deinde -venerunt ad aras Philenorum et ad locum Salinarum, et navigaverunt -intra Ruscicadam et montes Azaræ... Porro flumen Malvæ transeuntes, -applicuerunt in Mauritaniam; deinde... refertis navibus, petierunt -Columnas Herculis... utrumque tamen elapsi venerunt ad Tyrrhenum -æquor._ - -Ces indications géographiques dont Geoffroy peut-être aurait -difficilement essayé de justifier l'exactitude, et qu'il se contente -de rapporter au fabuleux voyage de Brutus, pour enfler la légende -bretonne aux dépens de celle des Irlandais, sont évidemment l'oeuvre -d'un seul des deux auteurs, c'est-à-dire de Nennius, le plus ancien -des deux. Un grand nombre d'autres phrases ne permettent pas de -contester l'influence de la première histoire sur la seconde: comme le -récit de la présentation d'Ambrosius (le Merlin de Geoffroy) à la cour -de Wortigern; la description du festin dans lequel la belle Rowena, -fille d'Hengist, porte la santé du roi breton. Or, si l'on considère -que Geoffroy de Monmouth avait pu dire, la chronique de Nennius sous -les yeux, que le livre breton était le seul qui fît mémoire d'Artus et -de ses prédécesseurs, on devra se trouver assez naturellement conduit -à douter de sa parfaite sincérité, et l'on cherchera les motifs d'une -pareille dissimulation. Ainsi l'on en viendra, sans trop d'effort, à -présumer que cette chronique latine de Nennius était le texte original -ou la traduction du livre breton, rapporté du Continent par -l'archidiacre d'Oxford. Cette conjecture n'a rien à craindre de -l'examen du livre breton conservé sous le titre de _Brut y Brennined_; -car il est aujourd'hui généralement reconnu, même par les antiquaires -bretons que leurs préventions ont entraînés le plus loin des réalités, -que cet autre livre n'est que la traduction de l'_Historia Britonum_ -de Geoffroy de Monmouth, traduction d'une date relativement récente, -au sentiment des meilleurs juges, MM. de Courson et de la Borderie, -que j'ai pris soin de consulter. Si pourtant on s'en rapportait au -témoignage de William Owen, le principal éditeur de la _Myvyrian -Archæology of Wales_, on aurait conservé jusqu'à la fin du dernier -siècle un manuscrit autographe de l'archidiacre d'Oxford, à la fin -duquel on lisait: _Moi, Gautier, j'ai traduit ce livre du gallois en -latin, et, dans ma vieillesse, je l'ai traduit de latin en gallois._ -Mais n'est-il pas probable qu'il faudrait supprimer le premier membre -de cette phrase et se contenter du second: _dans ma vieillesse j'ai -traduit ce livre du latin en gallois_? On ne devinerait pas autrement -pourquoi Gautier, possesseur et révélateur de l'original breton, -aurait eu besoin de le traduire en latin, et de le remettre en -gallo-breton sur sa propre traduction latine. Dans tous les cas, cette -traduction latine ou bretonne de Gautier d'Oxford ne se rapporterait -qu'au livre même de Geoffroy de Monmouth, et non pas à celui qui en -aurait été l'occasion. - -Nous avons d'autres moyens de démontrer que Geoffroy a toujours eu sous -les yeux la chronique de Nennius, et qu'il ne s'est aidé d'aucun autre -texte écrit. Il commence, comme Nennius, par donner le même nombre de -milles à l'île de Bretagne, en longueur et en largeur; comme Nennius, il -décrit la fertilité, l'aspect, les monts, les rivières, les promontoires -de la contrée; il ne change rien à la chronologie du premier auteur, -depuis le fabuleux Brut jusqu'au fantastique Artus. Seulement, au lieu -d'un mot ou d'une ligne accordée à chaque roi, Geoffroy écrit une ligne -pour un mot, un paragraphe, un chapitre pour une phrase. Tout devient -pour lui matière à développement. Si vous rapprochez sa fluidité de la -source originelle, vous le verrez enfler celle-ci tantôt de souvenirs -d'école, tantôt de traditions nationales consacrées par les chanteurs et -jongleurs de la Bretagne insulaire ou continentale; non par d'autres -livres bretons ou gallois qui probablement n'existaient pas encore. Mais -c'est aux légendes latines que Geoffroy va surtout demander les couleurs -qu'il étend sur la première trame. Le voyage de Brutus et l'apparition -des Sirènes sont empruntés à l'_Énéide_. La prêtresse de Diane arrêtant -Brutus pour lui révéler ses destinées est imitée d'un chapitre de Solin. -L'histoire d'Uter-Pendragon et d'Ygierne est le plagiat de la fable -d'Amphitryon. Le roi Bladus avec ses ailes de cire est le Dédale des -_Métamorphoses_. Le combat d'Artus contre le géant du mont Saint-Michel -est la contrefaçon de la lutte d'Hercule et de Cacus. On ne pensera pas -assurément que toutes ces belles choses, ignorées de Nennius, aient pu -se rencontrer dans un livre écrit en bas breton longtemps avant le -douzième siècle. Mais on admettra volontiers qu'un habile homme, tel -qu'était réellement Geoffroy de Monmouth, ait eu recours à Virgile, à -Ovide, pour broder la très-simple trame de Nennius, et il sera toujours -aisé de faire la part de chacun d'eux. C'est ainsi que les brillantes -couleurs d'une verrière n'empêchent pas de suivre les tiges de plomb qui -l'enchâssent et la retiennent. Je ne veux pourtant pas dire que Geoffroy -de Monmouth n'ait dû qu'aux poëtes latins tout ce qu'il a ajouté à -Nennius: il a pris aux traditions locales ce qu'il a écrit des pierres -druidiques de Stonehenge, transportées des montagnes d'Irlande dans la -plaine de Salisbury; aux lais de la Bretagne appartiennent encore la -touchante histoire du roi Lear, la dernière bataille d'Artus, sa -blessure mortelle et sa retraite dans l'île d'Avalon. - -Voici une dernière preuve du lien étroit qui unit la chronique de -Nennius à celle de Geoffroy. La première s'arrêtait à la mention des -douze combats d'Artus[12]. À compter de là, Geoffroy, sentant le -besoin d'un autre guide, nous avertit qu'il va compléter ce qu'il -avait trouvé dans le livre breton par ce qu'il a recueilli de la -bouche même de l'archidiacre d'Oxford, cet homme si versé dans la -connaissance de toutes les histoires. Pouvait-il avouer plus -clairement la perte du bâton qui l'avait jusqu'alors soutenu? Après -avoir donc suivi les légendes populaires pour ce qui regardait Artus, -il se borne à mentionner les événements liés à l'histoire de la -conquête anglo-saxonne. Il accepte les récits connus, sans faire pour -les dénaturer un nouvel appel à ses souvenirs scolastiques. C'était le -seul moyen de donner une sorte de consistance aux fables précédemment -accumulées. On pouvait en effet être tenté d'accorder à ces fables une -certaine confiance, en voyant celui qui les avait rassemblées se -rapprocher, pour les temps mieux connus, du récit de tous les autres -historiens. - -[Note 12: Tout ce qui suit ce passage dans les manuscrits de la -chronique de Nennius n'en fait plus partie. Ce sont des additions que -les copistes ont même eu soin de bien distinguer de ce qui précédait; -comme la vie de saint Patrice, le récit de la mission d'Augustin, -etc., etc. Je suis heureux de voir que mon opinion sur le véritable -terme de la chronique de Nennius est partagée par MM. Parrie et J. -Sharp. «There is good ground for believing that all the matter in the -_Historia Britonum_, later than the accounts of the exploits of -Arthur, is subsequent interpolation.» (_Monumenta historica -Britannica_, t. I, préface, p. 64.)] - -Mais ici je m'attends à une objection, même de la part des mieux -disposés à retrouver avec moi dans Nennius l'original de l'_Historia -Britonum_. Pourquoi hésiterions-nous à reconnaître que cette chronique -de Nennius ait été écrite en breton, et, dans cette forme, rapportée -du continent en Angleterre? - -Je réponds que le latin de Nennius semble accuser, non pas une -traduction du douzième siècle, mais un original du neuvième, qu'on ne -saurait attribuer sans scrupule à des clercs tels que Gautier d'Oxford -ou Geoffroy de Monmouth. Ce latin conserve toute la rouille, toute la -physionomie de la seconde partie du neuvième siècle: il semble donc -l'oeuvre d'un écrivain qui n'avait pas l'habitude d'écrire en latin, -et qui, vivant dans un temps où les seuls lecteurs étaient des clercs, -où personne encore ne s'était avisé de composer un livre breton, -avait, tant bien que mal, rendu en latin ce qu'il aurait sans doute -exprimé plus clairement dans l'idiome qu'il avait l'habitude de -parler. Le latin de Grégoire de Tours, de Frédégaire et du moine de -Saint-Gall, ce contemporain de Nennius, n'est pas celui de Suger, de -Malmesbury ou de Geoffroy de Monmouth. D'ailleurs, si le livre eût été -breton, comment Geoffroy de Monmouth en eût-il reproduit plusieurs -passages, retrouvés textuellement dans la rédaction latine? On dira -peut-être encore que Gautier l'archidiacre aura pu traduire le livre -breton, et Geoffroy suivre cette traduction; mais, je le répète, -l'archidiacre l'aurait traduit dans un latin moins grossier. Et puis, -une fois décidé à feindre l'existence d'un texte breton, afin de -pouvoir en amplifier le contenu, Geoffroy devait désirer la -suppression, plutôt que la reproduction du livre qui aurait mis à -découvert ses propres inventions. Aussi pouvons-nous conjecturer que -s'il lui a fait tant d'emprunts plagiaires, c'est dans la conviction -que l'exemplaire qu'il avait entre les mains ne serait jamais connu de -personne. - -Et puis les autres objections qu'on peut faire à l'existence d'une -chronique bretonne du neuvième siècle, conservent toute leur force. -Pourquoi aurait on écrit ce livre? Pour ceux qui n'entendaient que le -breton? Mais ceux-là étaient aussi incapables de lire le breton que le -latin. On n'apprenait à lire qu'en se mettant au latin, et c'est par -la science de la lecture que les clercs étaient distingués de tous les -autres Français, Anglais ou Bretons[13]. Admettez au contraire qu'au -neuvième siècle un clerc ait eu la bonne pensée de marcher sur les -traces du vénérable Bède, en inscrivant dans la seule langue alors -littéraire les traditions vraies ou fabuleuses de ses compatriotes, -les difficultés qui nous arrêtaient disparaissent. Cette chronique, -rarement transcrite en basse Bretagne où elle était née, n'aura passé -qu'au douzième siècle dans la Bretagne insulaire, par les mains de -l'archidiacre d'Oxford: Geoffroy de Monmouth en aura reçu la -communication, et, la supposant entièrement inconnue, il en aura fait -la base d'une plus large composition; mais comme, en avouant la source -à laquelle il avait puisé, il s'exposait à ce qu'on lui demandât -compte de tout ce qu'il avait ajouté, il aura prévenu les objections -en supposant l'existence d'un autre livre tout différent de celui -qu'il avait entre les mains. - -[Note 13: Je ne prétends pas cependant nier que certaines traditions -bretonnes n'aient été écrites même avant que l'on eût essayé d'écrire -un livre français. Cela, pour ne pas m'être démontré, n'est pas -impossible: les chefs bretons et leurs bardes peuvent avoir senti le -besoin de consigner par écrit certains vers prophétiques, certaines -listes généalogiques, certaines traditions locales et superstitieuses; -mais, si ces feuillets existaient au temps de Geoffroy, on peut -assurer qu'il ne les a pas consultés et qu'il ne laisse supposer nulle -part qu'il ait connu ces triades, ces poëmes gallois du cinquième au -onzième siècle, dont on a fait tant de bruit et si peu de profit.] - -Maintenant, si le premier Gildas, si le vénérable Bède n'avaient rien -dit des rois bretons cités dans la chronique de Nennius, leur silence -est facile à justifier. Tous ces princes, fabuleux descendants du -Troyen Brutus, n'étaient encore connus que dans la petite Bretagne où -l'on en avait fait les naturels émules des Francus et des Bavo des -légendes françaises et belges. Si Bède n'a même pas écrit une seule -fois le nom d'Artus, c'est peut-être parce que le souvenir du héros -breton ne s'était perpétué que parmi les habitants de l'Armorique et -du pays de Galles. Bède, Anglo-Saxon d'origine, écrivant l'histoire -des Anglais, n'avait pas à se préoccuper des fables bretonnes[14]. -Pour saint Gildas, il n'avait rien à dire des généreux efforts d'Artus -pour résister à l'oppression des Anglais, dans le petit nombre de -pages où sont énumérés les malheurs et les péchés de ses compatriotes. -Artus avait cependant existé: il avait réellement lutté contre -l'établissement des Saxons, et le souvenir de ses glorieux combats -s'était conservé dans le coeur des Bretons réfugiés, les uns dans les -montagnes du pays de Galles, les autres dans la province de France -habitée par leurs anciens compatriotes. Il était devenu le héros de -plusieurs lais fondés sur des exploits réels. Mais l'imagination -populaire n'avait pas tardé à le transformer; chaque jour les lais -qui le célébraient avaient pris un développement plus chimérique. De -défenseur plus ou moins heureux de la patrie insulaire, il devint -ainsi le vainqueur des Saxons; le souverain des trois royaumes; le -conquérant de la France, de l'Islande, du Danemark; la terreur de -l'empereur de Rome. Bien plus, affranchi de la loi commune, les Fées -l'avaient transporté dans l'île d'Avalon; elles l'y retenaient pour le -faire un jour reparaître dans le monde et rendre aux Bretons leur -ancienne indépendance. Tel était déjà l'Artus des chants bretons, -longtemps avant la rédaction de Geoffroy de Monmouth. Ces chants, -surtout répandus en Armorique, étaient écoutés dans toute la France -avec une grande curiosité, au moment où la récente conquête des -Normands leur assurait en Angleterre un accueil également favorable. -C'est alors que Geoffroy de Monmouth s'appuya de la chronique informe -de Nennius pour faire entrer ces traditions fabuleuses dans la -littérature latine, d'où bientôt elles devaient passer dans nos Romans -de la Table ronde. - -[Note 14: Il me semble pourtant qu'on aurait dû remarquer une lacune -assez apparente dans l'Histoire ecclésiastique de Bède, précisément à -l'endroit où pouvait se trouver le nom d'Artus, chef des guerriers -bretons, sous le règne d'Aurélius Ambroise. C'est au chapitre XVI de -son premier livre, lequel finit ainsi: «Utebantur eo tempore (vers -450) duce Ambrosio Aureliano,... hoc ergo duce, _vires capessunt -Britones_, et victores provocantes ad proelium, _victoriam_ ipsi, Deo -favente, suscipiunt. Et ex eo tempore nunc cives, nunc hostes -vincebant, usque ad annum obsessionis Badonici montis, quando _non -minimas_ eisdem hostibus _strages dabant: sed hæc postmodum_.» Il -s'agit bien ici de la victoire de Bath ou du mont Badon, dont on -s'accorde à faire honneur à Artus. Or, après ce mot, _sed postmodum_, -qu'il faut entendre, _mais nous en parlerons plus tard_, on doit -penser que Bède reviendra sur ces grands événements dans les chapitres -suivants. Il n'en est rien cependant: il passe à l'histoire de -l'hérésie Pélagienne, raconte une victoire des Bretons due aux prières -et au courage de saint Germain, puis arrive à la conversion des -Saxons, commencée près d'un siècle après la victoire du mont Badon.] - -Mais Nennius tient dans les domaines de la véritable histoire une -place que Geoffroy s'est interdit le droit de réclamer. S'il a -recueilli beaucoup de traditions fabuleuses, il l'a fait de bonne foi. -On reconnaît dans son livre plus d'un souvenir précieux et sincère. -La passion de Wortigern pour la fille d'Hengist, la perfidie des -Saxons, les vains efforts des Bretons pour éloigner ces terribles -auxiliaires, tout cela est du domaine des faits réels. L'auteur, -étranger aux procédés de la composition littéraire, rapporte avec une -parfaite candeur les deux opinions répandues de son temps sur -l'origine des Bretons. «Les uns,» dit-il, «nous font descendre de -Brutus, petit-fils du Troyen Énée; les autres soutiennent que Brutus -était petit-fils d'Alain, celui des descendants de Noé qui alla -peupler l'Europe.» Ainsi, tout en se rendant l'écho des traditions -populaires, Nennius ne se prononce pas entre elles et garde la mesure -qu'on peut attendre d'un historien sincère. Il ne parle pas même de -Merlin, mais d'un certain Ambrosius dont on a fait le premier nom du -fabuleux prophète des Bretons. Pour Nennius, Ambrosius n'est pas -encore un être surnaturel, c'est le fils d'un comte ou consul romain. -Il ne raconte pas les amours d'Uter-Pendragon et d'Ygierne, -renouvelées d'Ovide. Il se contente de nous dire d'Artus qu'il -conduisait les armées bretonnes, et qu'il avait livré douze glorieux -combats aux ennemis de son pays. «Au temps d'Octa, fils d'Hengist,» -lisons-nous à la fin de son livre, «Artus résistait aux Saxons, ou -plutôt les Saxons attaquaient les rois bretons qui avaient Artus pour -conducteur de leurs guerres[15]. Bien qu'il y eût des Bretons de plus -noble race, il fut élu douze fois pour les commander et fut autant de -fois victorieux. Le premier de ses combats fut livré à l'embouchure de -la rivière Glem (à l'extrémité du Northumberland); les quatre -suivants, sur une autre rivière nommée par les Bretons le Douglas (à -l'extrémité méridionale du Lothian); le sixième, sur la rivière Bassas -(près de Nort-Berwick); le septième, dans la forêt de Célidon -(peut-être Calidon ou Calédonienne); le huitième, près de -Gurmois-Castle (près de Yarmouth). Ce jour-là, Artus porta sur son -bouclier l'image de la sainte Vierge, mère de Dieu, et, par la grâce -de Notre-Seigneur et de sainte Marie, il mit en fuite les Saxons et -les poursuivit longtemps en faisant d'eux un grand carnage. Le -neuvième fut dans la ville de Légion appelée Cairlion (Exeter); le -dixième, sur le sable de la rivière Ribroit (dans le Somersetshire); -le onzième, sur le mont nommé Agned Cabregonium (Catbury); le -douzième, enfin, longtemps et vivement disputé, devant le mont Badon -(Bath), où il parvint à s'établir. Dans ce dernier combat, il tua de -sa main neuf cent quarante ennemis. Les Bretons avaient obtenu -l'avantage dans tous ces engagements; mais nulle force ne pouvait -prévaloir contre les desseins de Dieu. Plus les Saxons éprouvaient de -revers, plus ils demandaient de renforts à leurs frères de la -Germanie, qui ne cessèrent d'arriver jusqu'au temps d'Ida, le fils de -Eoppa, et le premier prince de race saxonne qui ait régné en Bernicie -et à York.» - -[Note 15: _Arthur pugnabat contra illos in illis diebus, videlicet -Saxones contra regibus Britannorum. Sed ipse dux erat bellorum._] - -Il y a loin de ce témoignage, peut-être entièrement historique, à ce -qu'on devait trouver sur le héros breton dans le livre de Geoffroy de -Monmouth. - -M. Thomas Wright a déjà parfaitement reconnu que la plupart des -additions faites à Nennius par le bénédictin anglais ne pouvaient être -traduites d'un livre breton. Passons rapidement en revue ces -additions. L'histoire de Brut ou Brutus y est exposée avec autant de -confiance et de netteté que s'il s'était agi d'un prince contemporain. -On nous donne ses lettres missives, les délibérations de son conseil, -ses discours et ceux qu'on lui adresse, les fêtes de son mariage. -Avant d'arriver au terme de ses voyages de long cours, voyages -renouvelés de l'Énéide, il aborde sur le rivage gaulois, où Turnus, -un de ses capitaines, bâtit la ville de Tours, comme Homère, ajoute -Geoffroy, l'avait déjà raconté. Assurément personne, au temps de -Geoffroy, n'était en mesure de rechercher dans Homère la mention d'un -pareil fait. Mais le conteur savait bien qu'on l'en croirait sur -parole[16]. Il arrive enfin dans l'île d'Albion, marquée par l'oracle -de Diane pour le terme et la récompense de ses travaux. Il impose son -nom à la contrée et construit avant de mourir une grande ville qu'il -appelle Troie-Neuve, ou _Trinovant_, en souvenir de Troie: nom plus -tard remplacé par celui de London. «De _London_,» ajoute Geoffroy, -«les étrangers» (c'est-à-dire apparemment les Normands) «ont fait -_Londres_.» - -[Note 16: On retrouverait peut-être cette fable dans le Roman de Troie -de Benoît de Sainte-Maure, poëte contemporain de Geoffroy de -Monmouth.] - -L'histoire fabuleuse des successeurs de Brutus doit moins à Virgile, -et plus aux traditions orales de la Bretagne. À l'occasion du roi -Hudibras, Geoffroy exprime un scrupule assez inattendu: «Comme ce -prince,» dit-il, «élevait les murs de Shaftesbury, on entendit parler -une aigle; et je rapporterais son discours, si le fait ne me semblait -moins croyable que le reste des histoires.» (Livre II, § 9.) Les -prophéties de l'aigle de Shaftesbury étaient célèbres parmi les -anciens Bretons: dans son douzième et dernier livre, Geoffroy, malgré -l'incrédulité qu'il avait d'abord affectée, assurera qu'en l'année -688, le roi de la Petite-Bretagne Alain les avait consultées en même -temps que les livres des Sibylles et de Merlin, pour savoir s'il -devait ou non mettre ses vaisseaux à la disposition de Cadwallader. - -Après Hudibras viennent Bladus, fondateur de Bath;--Leir ou Lear, si -fameux par les ballades et par Shakespeare;--Brennus, le conquérant de -l'Italie;--Elidure, Peredure, dont les poëtes allemands s'emparèrent -plus tard;--Cassibelaun, le rival de César. Enfin, sous le règne de -Lucius, vers 170 de l'ère nouvelle, la foi chrétienne est pour la -première fois introduite en Grande-Bretagne par les missionnaires du -pape Éleuthère. Geoffroy traduit ici Nennius, et ne laisse pas -soupçonner l'autre courant des traditions bretonnes qui rapportaient -l'origine de la prédication évangélique à Joseph d'Arimathie, comme -elle est exposée dans le roman du Saint-Graal. Je donne ailleurs -l'explication du silence qu'il a gardé. - -Plus loin Geoffroy rappellera, peut-être avec plus d'exactitude qu'on -ne l'admet aujourd'hui, la grande émigration bretonne en Armorique, à -l'époque du tyran Maxime: il racontera l'histoire des Onze mille -vierges, enfin l'arrivée de Constantin, frère d'Audren, roi de la -Petite-Bretagne. Constantin fut proclamé roi de l'île d'Albion, et -c'est à partir de l'histoire de ce prince que Geoffroy de Monmouth est -mis à contribution par l'auteur ou les auteurs des romans de Merlin et -d'Artus. Je ne vais plus m'attacher qu'aux passages de l'_Historia -Britonum_ reproduits ou imités par les romanciers. - -Constantin avait laissé trois fils: Constant, Aurélius Ambroise et -Uter-Pendragon. - -Constant, l'aîné, fut d'abord relégué dans un monastère; mais -Wortigern, un des principaux conseillers de Constantin, l'en avait -tiré pour le faire proclamer roi. Sous ce prince faible et timide, -Wortigern gouverna sans contrôle; si bien qu'aspirant lui-même à la -couronne, il entoura le Roi-moine de serviteurs choisis parmi les -Pictes, et, sur un prétexte d'irritation envenimé par le ministre -ambitieux, ces étrangers massacrèrent le pauvre roi qu'ils devaient -défendre. Ils se confiaient dans la reconnaissance du premier -instigateur du crime: ils se trompèrent. Wortigern recueillit le fruit -du meurtre, mais, à peine couronné, il fit pendre les meurtriers de -celui dont il recueillait la couronne. - -Cependant personne ne doutait de la part qu'il avait prise à la mort -de Constant. Ceux qui gardaient les deux autres fils de Constantin se -hâtèrent de mettre en sûreté leur vie, en les faisant passer dans la -Petite-Bretagne, où le roi Bude les accueillit et pourvut à leur -éducation. - -Wortigern, l'usurpateur, se vit bientôt menacé d'un côté par les -Pictes, qui voulaient venger les meurtriers de Constant, de l'autre -par les deux frères dont il occupait le trône. Pour conjurer ce double -danger, il appela les Saxons à son aide. Ici, Geoffroy raconte au -long, d'après Nennius, l'arrivée d'Hengist, l'amour de Wortigern pour -la belle Rowena, ses démêlés avec les Saxons. Mais l'auteur du roman -de Merlin a passé sous silence tous ces détails et s'est contenté de -dire d'après Geoffroy: «Tant fist Anguis et pourchaça que Vortiger -prist une soe fille à feme, et saichent tuit cil qui cest conte orront -que ce fu celle qui premierement dist en cest roiaume: _Garsoil_.» - -Dans Geoffroy de Monmouth, le roi Wortigern est invité à un somptueux -banquet, et, quand il est assis, la fille de Hengist entre dans la -salle, tenant à la main une coupe d'or remplie de vin; elle approche -du Roi, s'incline courtoisement et lui dit: _Lawerd King, Wevs heil!_ -Le Roi, subitement enflammé à la vue de sa grande beauté, demande à -son latinier ce que la jeune dame avait dit et ce qu'il lui fallait -répondre: «Elle vous appelle Seigneur roi, et elle offre de boire à -votre santé. Vous devez lui répondre: _Drinck heil!_ Ainsi fit -Wortigern, et, depuis ce temps, la coutume s'est établie en Bretagne, -quand on boit à quelqu'un, de lui dire _Wevs heil_ et de l'entendre -répondre _Drinck heil_.»--De cette tradition paraît venir notre mot -français trinquer et l'ancienne expression si fameuse de _vin de -Garsoi_ ou _Guersoi_, c'est-à-dire versé pour porter des santés, à la -fin des repas. Au reste, c'est aux Anglais à nous dire aujourd'hui -quelle est la meilleure forme de ce mot: _Garsoil_ ou _Wevs heil_, et -quel respect on garde encore pour cet ancien et patriotique usage. - -Wortigern, victime de la confiance qu'il accordait aux Saxons, s'était -retiré dans la Cambrie ou pays de Galles. Ses magiciens ou astrologues -lui conseillèrent alors d'élever une tour assez forte pour ne lui -laisser rien craindre de ses ennemis. Il choisit pour le lieu de cette -construction le mont Friri; mais, chaque fois que le bâtiment -commençait à monter, les pierres se séparaient et croulaient l'une sur -l'autre. Le Roi demande à ses magiciens de conjurer ce prodige: ils -répondent, après avoir consulté les astres, qu'il fallait trouver un -enfant né sans père, et humecter de son sang les pierres et le ciment -dont on se servait. Messagers sont envoyés à la recherche de -l'enfant: un jour, en traversant la ville nommée depuis -Kaermerdin[17], ils remarquent plusieurs jeunes gens jouant sur la -place; et bientôt une dispute s'élève: «Oses-tu bien,» disait l'un -d'eux, «te quereller avec moi! Sommes-nous de naissance pareille? Moi, -je suis de race royale par mon père et par ma mère. Toi, personne ne -sait qui tu es; tu n'as jamais eu de père.» En entendant ces mots, les -messagers approchent de Merlin; ils apprennent qu'en effet l'enfant -n'a jamais connu son père, et que sa mère, fille du roi de Demetie (le -Southwall), vivait retirée dans l'église de Saint-Pierre, parmi les -nonnes. La mère et le fils sont aussitôt conduits devant Wortigern, et -la dame interrogée répond: «Mon souverain seigneur, sur votre âme et -sur la mienne, j'ignore complétement ce qui m'est arrivé. Tout ce que -je sais, c'est que, me trouvant une fois avec mes compagnes dans nos -chambres, je vis paraître devant moi un très-beau jouvenceau, qui me -prit dans ses bras, me donna un baiser, puis s'évanouit. Maintes fois, -il revint comme j'étais seule, mais sans se découvrir. Enfin, je le -vis à plusieurs reprises sous la forme d'un homme, et il me laissa -avec cet enfant. Je jure devant vous que jamais je n'eus de rapport -avec un autre que lui.» Le Roi, étonné, fit venir le sage Maugantius: -«J'ai trouvé,» dit celui-ci, dans les livres des philosophes et les -anciennes histoires, que plusieurs hommes sont nés de la même façon. -Apuléius nous apprend dans le livre du Démon de Socrate qu'entre la -lune et la terre habitent des esprits que nous appelons _Incubes_. Ils -tiennent de la nature des hommes et de celle des anges; ils peuvent à -leur gré prendre la forme humaine et converser avec les femmes. -Peut-être l'un d'eux a-t-il visité cette dame et déposa-t-il un enfant -dans ses flancs[18].» - -[Note 17: _Kaer-Merdin_, ville de Merdin; aujourd'hui _Caermarthen_, -dans le Southwall.] - -[Note 18: Geoffroi de Monmouth, qui n'avait assurément pas trouvé ce -discours de Maugantius dans un ancien livre breton, reparlera dans le -poëme _de Vita Merlini_ de cette classe d'esprits intermédiaires: - - _At cacodæmonibus post lunam subtus abundat, - Qui nos decipiunt et temtant, fallere docti, - Et sibi multotiens ex aere corpore sumpto - Nobis apparent, et plurima sæpe sequuntur; - Quin etiam coitu mulieres aggrediuntur - Et faciunt gravidas, generantes more prophano. - Sic igitur coelos habitatos ordine terno - Spirituum fecit....._ - - (_Vita Merlini_, v. 780.) - -Apulée, dans le curieux livre du Démon de Socrate, parle en effet de -ces esprits intermédiaires, mais il se tait des _Incubes_, dont saint -Augustin rappelle les faits et gestes, au XVe livre de la _Cité de -Dieu_.] - -L'histoire des deux dragons découverts dans les fondements de la -tour, leur combat acharné, les explications données par Merlin, et la -construction de la haute tour, tout cela se trouvait dans Nennius -avant d'être amplifié par Geoffroy de Monmouth, et a été fidèlement -suivi par Robert de Boron. Au milieu de son récit, Geoffroy intercale -les prophéties de Merlin que, dit-il, il a traduites du breton, à la -prière d'Alexandre, évêque de Lincoln. Ces prophéties ont été admises -dans un assez grand nombre de manuscrits du roman de Merlin; mais on -ne peut nier qu'elles ne soient, au moins dans leur forme latine, -l'oeuvre de Geoffroy de Monmouth. Comme les lais bretons, elles -s'étaient conservées dans la mémoire des harpeurs et chanteurs -populaires: et c'est de ces traditions ondoyantes et mobiles, comme il -convient à des prophéties, que Geoffroy dut tirer la rédaction que -nous en avons conservée, et qui eut aussitôt dans l'Europe entière un -si grand retentissement. - -Voici les autres récits de l'_Historia Britonum_ que s'est appropriés -l'auteur du roman de Merlin et que Geoffroy n'avait pas trouvés dans -Nennius. - -Wortigern, après la première épreuve du savoir de Merlin, désire -apprendre ce qui peut encore le menacer, et la façon doit il doit -mourir. Merlin l'avertit d'éviter le feu des fils de Constantin. «Ces -princes voguent déjà vers l'île de Bretagne; ils chasseront les -Saxons, ils te contraindront à chercher un refuge dans une tour à -laquelle ils mettront le feu. Hengist sera tué, Aurélius Ambroise -couronné. Il aura pour successeur son frère Uter-Pendragon.» - -Les événements répondent à la prédiction; mais, chez le romancier, -l'intervention de Merlin est permanente et plus décisive. Le transport -des pierres d'Irlande dans la plaine de Salisbury, ces pierres si -fameuses sous le nom de _Stonehenge_ et de _Danse des géants_, est -mieux et plus longuement raconté par Geoffroy; l'événement est placé -sous le règne d'Ambrosius-Uter, qui aurait ainsi voulu consacrer la -sépulture des Bretons immolés par les Saxons, et dont les corps -reposaient dans la plaine; tandis que le romancier fait arriver les -pierres un peu plus tard, pour entourer la tombe de ce roi Ambrosius, -frère aîné d'Uter-Pendragon. - -C'est encore à Geoffroy que les romanciers ont emprunté l'histoire des -amours d'Ygierne et d'Uter et la naissance d'Artus. Mais, chez le -latiniste, Artus succède à son père, sans passer par l'épreuve de -l'épée fichée dans l'enclume du perron. - -Plusieurs des héros secondaires de nos romans sont nommés par -Geoffroy, mais avec une rapidité qui permet de croire que leur -célébrité populaire n'était pas encore très-bien établie. Tels sont -les trois frères Loth, Urien et Aguisel d'Écosse. Loth, ici comme dans -les romans, époux de la soeur d'Artus, a deux fils, le fameux Walgan -ou Gauvain, et Mordred, qui devait trahir son oncle Artus. Artus a -épousé Gwanhamara (la belle Genièvre), issue d'une noble famille -romaine. Il a pour premier adversaire le Norwégien Riculf, le même que -le roi Rion qui, dans le roman d'Artus, voudra réunir aux vingt-huit -barbes royales de son manteau celle du roi Léodagan de Carmélide, père -de Genièvre. Frollo, roi des Gaules, est également vaincu par Artus, -et bientôt après l'empereur Lucius de Rome vient dans les plaines de -Langres payer de sa vie l'audace qu'il avait eue de déclarer la guerre -aux Bretons. - -La belle description des fêtes du couronnement d'Artus, due à -l'imagination et aux souvenirs classiques de Geoffroy, n'est pas -reproduite dans le roman, où elle eût été peut-être mieux à sa place. -Mais les conteurs français ont emprunté à Geoffroy le récit du combat -d'Artus contre le géant du mont Saint-Michel. Quelques jours après la -grande victoire remportée sur les Romains et les Gaulois, Artus reçoit -la nouvelle de la révolte de Mordred et de l'infidélité de -Gwanhamara. Après avoir tué son neveu, il est lui-même mortellement -blessé, et de là transporté dans l'île d'Avalon, où Geoffroy nous -permet de supposer, sans le dire expressément, que les fées l'ont -guéri de ses plaies et le tiennent en réserve pour la future -délivrance des Bretons. - -Nous ne suivrons pas l'_Historia Britonum_ au-delà de la mort d'Artus. -Les deux derniers livres se rapportent aux successeurs du héros breton -et n'ont plus d'intérêt pour l'étude particulière des Romans de la -Table ronde. Il nous suffit d'avoir rappelé les passages du livre -latin dont les romanciers ont évidemment profité. Ce que Geoffroy de -Monmouth dit de Gwanhamara qui, au mépris de son premier mariage, -avait accepté pour époux Mordred, prouve que cet historien ou plutôt -ce conteur n'avait aucune idée du roman de Lancelot. D'ailleurs ses -omissions dans la longue liste de tous les personnages illustres qui -assistèrent aux fêtes du couronnement d'Artus permet également de -penser que la plupart des héros de la Table ronde, Yvain, Agravain, -Lionel, Galehaut, Hector des Mares, Sagremor, Baudemagus, Bliombéris, -Perceval, Tristan, Palamède, le roi Marc, la belle Yseult et Viviane -n'existaient pas, ou du moins n'avaient pas encore figuré dans une -composition littéraire. Il faut en dire autant de la Table ronde -elle-même, dont Geoffroy n'a pas dit un seul mot. Uter-Pendragon, -Artus et Merlin, voilà les trois portraits dont il a fourni la -première esquisse aux romanciers, et c'est en partant de là qu'ils -sont arrivés à tous les beaux récits qui durant plusieurs siècles -devaient charmer le monde. - -L'_Historia Britonum_ produisit en France et en Angleterre un effet -immense. Les manuscrits s'en multiplièrent; tous les clercs voulurent -aussitôt l'avoir entre les mains. Geoffroy de Monmouth, bientôt après -nommé évêque de Saint-Azaph, reçut le surnom d'Artus, le héros dont il -venait de consacrer la renommée. Son livre fut une sorte de révélation -inattendue pour Henry de Huntingdon, pour Alfred de Bewerley, pour -Robert du Mont-Saint-Michel, qui n'exprimèrent aucun doute sur -l'existence de l'original breton et l'exactitude de la traduction. -Mais on n'accueillit pas en tous lieux ces fabuleux récits avec la -même confiance. Dans le pays de Galles même, source adoptive, sinon -primitive, des fictions bretonnes, il y eut des protestations dont un -auteur contemporain, d'ailleurs assez crédule de sa nature, Giraud de -Galles ou Giraldus Cambrensis, s'est rendu l'organe d'une assez -plaisante façon. C'est en parlant d'un certain Gallois doué de la -faculté d'évoquer les malins esprits et de les conjurer. Cet homme, -ayant su qu'un de ses voisins était tourmenté par ces esprits de -ténèbres, s'avisa de placer l'Évangile de saint Jean sur la poitrine -du malade; aussitôt les démons s'évanouirent comme une volée -d'oiseaux. Il tenta sans désemparer une seconde expérience: à la place -de l'Évangile, il posa le livre de Geoffroy Arthur; aussitôt les -démons revinrent en foule, couvrirent et le livre et tout le corps de -celui qui le tenait, de façon à le tourmenter beaucoup plus qu'ils -n'avaient jamais fait[19]. Il faut avouer que l'épreuve était on ne -peut plus décisive. - -[Note 19: _Girald. Cambr. Walliæ Descriptio. Cap. VII_. (Cité par M. -Th. Wright.)] - -Mais un autre témoignage bien autrement honorable pour le sentiment -critique des contemporains de Geoffroy de Monmouth est celui de -Guillaume de Newburg, _De rebus anglicis sui temporis libri quinque_, -dont la chronique fut publiée vers la fin du douzième siècle. On dit -qu'il avait voué une haine particulière aux Bretons, et que c'était -pour satisfaire une vengeance personnelle qu'il avait attaqué le livre -de Geoffroy. Peu importe: il nous suffit d'être obligés de reconnaître -dans son invective une argumentation solide et la preuve que tout ou -presque tout semblait déjà fabuleux dans le livre dont il ne conteste -d'ailleurs ni l'ancienneté ni l'origine bretonne. - -«La race bretonne,» dit Guillaume de Newburg, «qui peupla d'abord -notre île, eut dans Gildas un premier historien que l'on rencontre -rarement et dont on a fait de rares transcriptions, en raison de la -rudesse et de la fadeur de son style[20]. C'est pourtant un monument -précieux de sincérité. Bien que Breton, il n'hésite pas à gourmander -ses compatriotes, aimant mieux en dire peu de bien et beaucoup de mal -que de dissimuler la vérité. On voit par lui combien ils étaient peu -redoutables comme guerriers, et peu fidèles comme citoyens. - -[Note 20: _Cum enim sermone sit admodum impolitus atque insipidus, -paucis eum vel transcribere vel habere curantibus, raro -invenitur_.--Il se pourrait ici que Guillaume de Newburg entendit par -le livre de Gildas celui que nous attribuons à Nennius, et qui, dans -plusieurs manuscrits du douzième siècle, porte cette attribution.] - -«À l'encontre de Gildas, nous avons vu de notre temps un écrivain qui, -pour effacer les souillures du nom breton[21], a ourdi une trame -ridiculement fabuleuse, et, par l'effet d'une sotte vanité, nous les a -présentés comme supérieurs en vertu guerrière aux Macédoniens et aux -Romains. Cet homme, nommé Geoffroy, a reçu le surnom d'Artus, pour -avoir décoré du titre d'histoire et présenté dans la forme latine les -fables imaginées par les anciens Bretons à propos d'Artus, et par lui -fort exagérées. Il a fait plus encore, en écrivant en latin, comme une -oeuvre sérieuse et authentique, les prophéties très-mensongères d'un -certain Merlin auxquelles il a de lui-même beaucoup ajouté. C'est là -qu'il nous présente Merlin comme né d'une femme et d'un démon incube, -et comme étant doué d'une vaste prescience, sans doute en raison de la -sainteté de son père; tandis que le bon sens, d'accord avec les livres -sacrés, nous apprend que les démons, étant privés de la clarté divine, -ne voient rien des choses qui ne sont pas encore et ne peuvent que -conjecturer la suite de quelques événements d'après les signes qui -sont à leur portée aussi bien qu'à la nôtre. Il est aisé de -reconnaître la fausseté de ces prédictions de Merlin, pour tout ce qui -touche aux événements arrivés en Angleterre depuis la mort de ce -Geoffroy. Il avait traduit, dit-il, du breton ces impertinences; en -tout cas il les a fortifiées de ses propres inventions, comme il -convient d'en avertir ceux qui seraient tentés d'y ajouter la moindre -confiance. Pour les événements arrivés avant le temps où il écrivait, -il a pu donner à ces prophéties toutes les additions nécessaires, afin -de les mettre en rapport avec les événements mêmes; mais, quant au -livre qu'il appelle _Histoire des Bretons_, il faut être tout à fait -étranger aux anciennes annales, pour ne pas voir les insolents et -audacieux mensonges qu'il ne cesse d'y accumuler. Je passe tout ce -qu'il nous raconte des gestes des Bretons avant Jules César, gestes -peut-être inventés à plaisir par d'autres, mais présentés par lui -comme authentiques. Je passe ce qu'il ajoute à la gloire des Bretons, -depuis Jules César qui les avait subjugués jusqu'au temps d'Honorius, -quand les Romains abandonnèrent l'île, pour pourvoir à leur propre -défense sur le continent. On sait que les Bretons ainsi laissés à la -merci de leurs ennemis eurent alors pour roi Wortigern, le premier qui -réclama le secours d'Hengist, chef des Saxons ou Anglais. Ceux-ci, -après avoir repoussé les Pictes et les Écossais, cédèrent à l'appât -que leur présentait d'un côté la fertilité de l'île, de l'autre la -lâcheté de ceux qui les avaient appelés à leur défense. Ils -s'établirent en Bretagne, accablèrent ceux qui essayèrent de leur -résister, et contraignirent les misérables restes de leurs -adversaires, ceux qu'on nomme aujourd'hui les Gallois, à chercher un -refuge sur des hauteurs ou dans des forêts également inaccessibles. -Les Anglais victorieux eurent une suite de rois très-puissants, entre -autres le petit-neveu d'Hengist, Éthelbert, qui, réunissant sous son -sceptre toute l'île d'Albion jusqu'à l'Humber, reçut la loi de -l'Évangile annoncée par Augustin. Alfred ajouta le Northumberland aux -précédentes conquêtes, après une grande victoire sur les Bretons et -les Écossais. Edwin fut son successeur; Oswald vint après Edwin, et ne -trouva pas dans l'île entière la moindre résistance. Tout cela, le -Vénérable Bède, dont personne ne récuse le témoignage, l'a -parfaitement établi. Il faut donc reconnaître le caractère fabuleux de -tout ce que ce Geoffroy a écrit d'Artus et de ses successeurs d'après -quelques autres et d'après lui-même. Il a rassemblé ces mensonges, -soit par un éloignement coupable de la vérité, soit dans l'intention -de plaire aux Bretons, dont la plupart sont, dit-on, assez stupides, -pour attendre encore Artus et soutenir qu'il n'est pas mort. À -Wortigern il fait succéder Aurélius Ambroise, qui aurait vaincu les -Saxons et reconquis l'île entière. Après Ambroise aurait régné son -frère Uter-Pendragon avec la même autorité. C'est alors qu'il insère -tant de rêveries mensongères à l'occasion de Merlin. Artus, prétendu -fils de ce prétendu Uter, aurait été le quatrième roi des Bretons à -partir de Wortigern; de même que, dans la véritable histoire de Bède, -Éthelbert, converti par Augustin, est le quatrième roi des Saxons à -partir d'Hengist. Ainsi le règne d'Artus et celui d'Éthelbert devaient -être contemporains. Mais on voit aisément ici de quel côté se trouve -la vérité. C'est précisément l'époque du règne d'Éthelbert qu'il -choisit pour élever la gloire et les exploits de son Artus; qu'il le -fait triompher des Anglais, des Écossais, des Pictes; réduire au joug -de ses armes l'Irlande, la Suède, les Orcades, le Danemark, l'Islande: -peu de jours lui suffisent pour lui faire conquérir les Gaules -elles-mêmes, que Jules César avait eu bien de la peine à réduire en -dix ans; de façon que le petit doigt de ce Breton aurait été plus fort -que les reins du plus grand des Césars. Enfin, après tant de -triomphes, il fait revenir Artus en Bretagne et présider une grande -fête avec les princes et les rois subjugués, en présence des trois -archevêques de Londres, de Carléon et d'York, bien que les Bretons -n'eussent pas alors un seul archevêque. Pour couronner tant de fables, -notre conteur fait engager une grande guerre contre les Romains: Artus -est d'abord vainqueur d'un géant de merveilleuse grandeur, bien que, -depuis le temps de David, personne de nous n'ait entendu parler -d'aucun géant. À cette guerre des Romains il fait concourir tous les -peuples de la terre, les Grecs, les Africains, les Espagnols, les -Parthes, les Mèdes, les Libyens, les Égyptiens, les Babyloniens, les -Phrygiens, qui tous périssent dans le même combat, tandis -qu'Alexandre, le plus fameux des conquérants, mit à conquérir tant de -nations diverses plus de douze années. Comment tous les -historiographes qui ont pris si grand soin de raconter les événements -des siècles passés, qui nous en ont même transmis d'une importance -fort contestable, auraient-ils pu passer sous silence les actions d'un -héros si incomparable? Comment n'auraient-ils rien dit non plus de ce -Merlin aussi grand prophète qu'Isaïe? Car la seule différence entre -eux, c'est que Geoffroy n'a pas osé faire précéder les prédictions -qu'il prête à Merlin de ces mots: _Voici ce que dit le Seigneur_, et -qu'il a rougi de les remplacer par ceux-ci: _Voici ce que dit le -diable_. Notez enfin qu'après nous avoir représenté Artus mortellement -frappé dans un combat, il le fait sortir de son royaume pour aller -guérir ses plaies dans une île que les fables bretonnes nomment l'île -d'Avalon; et qu'il n'ose pas dire qu'il soit mort, par la crainte de -déplaire aux Bretons, ou plutôt aux _Brutes_ qui attendent encore son -retour.» - -[Note 21: _Pro expiandis his Britonum maculis._] - -Je ne vois pas bien ce que la critique moderne pourrait dire de plus -contre ce fameux livre de Geoffroy de Monmouth. Les bons esprits ne -l'avaient donc accepté que comme un recueil d'histoires controuvées à -plaisir, auxquelles les Bretons seuls pouvaient ajouter une foi -sérieuse. - -Mais ce jugement lui-même permettait à l'imagination et aux fantaisies -poétiques de prendre l'essor. Geoffroy avait donné l'exemple dont nos -romanciers avaient besoin et qu'ils ne tardèrent pas à suivre. La -courte, informe et cependant précieuse chronique de Nennius avait -éveillé la verve de Geoffroy de Monmouth; et ce que Nennius avait été -pour lui, Geoffroy le fut pour Robert de Boron, et pour les auteurs -des autres romans en prose et en vers, dont la France nous semble -avoir le droit de réclamer la composition, et qui devaient produire -une si grande révolution dans la littérature et même dans les moeurs -de toutes les nations chrétiennes. - - - - -§ III. - -LE POÈME LATIN: _Vita Merlini_. - - -Avant d'aborder les romans de la Table ronde, il faut épuiser l'oeuvre -de celui qui paraît en avoir fait naître la pensée. - -Les _Prophéties de Merlin_ forment maintenant le septième livre de -l'_Historia Britonum_. Elles avaient été rédigées avant la publication -de cette histoire, et l'auteur les avait envoyées séparément à -l'évêque de Lincoln. Orderic Vital, dont la chronique finit en 1128, -Henri de Huntingdon et Suger, qui n'avaient pas connu l'_Historia -Britonum_, avaient fait usage des _Prophéties_. D'ailleurs, Geoffroy -de Monmouth a constaté cette antériorité: «Je travaillais à mon -histoire,» dit-il au début du septième livre, «quand, l'attention -publique étant récemment attirée sur Merlin[22], je publiai ses -prophéties, à la prière de mes amis, et particulièrement d'Alexandre, -évêque de Lincoln, prélat d'une sagesse et d'une piété éminentes, et -qui se distinguait entre tous, clercs ou laïques, par le nombre et la -qualité des gentilshommes que retenait auprès de lui sa réputation de -vertu et de générosité. Dans l'intention de lui être agréable, -j'accompagnai l'envoi de ces prophéties d'une lettre que je vais -transcrire...» - -[Note 22: _Cum de Merlino divulgato rumore_. Expressions curieuses, -qui semblent assez bien prouver que la réputation de Merlin était -alors de date récente, même chez les Gallo-Bretons. Nennius ne l'avait -pas même nommé. Les pages de Guillaume de Newburg citées plus haut -(page 65) confirment encore le peu d'ancienneté de la tradition -merlinesque.] - -Dans cette lettre, Geoffroy se flatte d'avoir répondu aux voeux du -prélat en interrompant l'_Historia Britonum_ pour traduire du breton -en latin les Prophéties de Merlin. «Mais,» ajoute-t-il «je m'étonne -que vous n'ayez pas demandé ce travail à quelque autre plus savant et -plus habile. Sans vouloir rabaisser aucun des philosophes anglais, -j'ai le droit de dire que vous-même, si les devoirs de votre haute -position vous en eussent laissé le temps, auriez mieux que personne -composé de pareils ouvrages.» - -Soit que l'évêque Alexandre eût regretté d'avoir demandé un livre dont -l'Église contestait l'autorité, soit que ce livre n'eût pas répondu à -ce qu'il en attendait, soit enfin qu'il eût oublié, comme cela -n'arrive que trop souvent, les promesses faites à l'auteur, il mourut -sans avoir donné à Geoffroy le moindre témoignage de gratitude; et -nous l'apprenons dès le début du poëme de la _Vita Merlini_. - -«Prêt à chanter la folie furieuse et les agréables jeux[23] de Merlin, -c'est à vous, Robert, de diriger ma plume; vous, honneur de -l'épiscopat et que la philosophie a parfumé de son nectar; vous qui -brillez entre tous par votre science; vous le guide et l'exemple du -monde. Soyez favorable à mon entreprise; accordez au poëte une -bienveillance qu'il n'avait pas trouvée dans le prélat auquel vous -avez mérité de succéder. - -[Note 23: Les tours de Merlin, ses prestiges, sont souvent désignés -comme autant de jeux.] - -«Je voudrais entreprendre vos louanges, rappeler vos moeurs, vos -antécédents, votre noble naissance, l'intérêt public qui faisait -désirer votre élection au peuple et au clergé de l'heureuse et -glorieuse ville de Lincoln; mais il ne suffirait pas, pour parler -dignement de vous, de la lyre d'Orphée, de la science de Maurus, de -l'éloquence de Rabirius.....» - - Fatidici vatis rabiem musamque jocosam - Merlini cantare paro: tu corrige carmen, - Gloria Pontificum, calamos moderando, Roberte. - Scimus enim quia te perfudit nectare sacro - Philosophia suo, fecitque per omnia doctum, - Ut documenta dares, dux et præceptor in orbe. - Ergo meis coeptis faveas, vatemque tueri - Auspicio meliore velis quam fecerit alter - Cui modo succedis, merito promotus honore. - Sic etenim mores, sic vita probata genusque - Utilitasque loci clerus populusque petebant, - Unde modo felix Lincolnia fertur ad astra. - -Le poëme contient 1530 vers, et doit être un des derniers ouvrages de -l'auteur. «Bretons,» s'écrie-t-il en l'achevant, «tressez une couronne -à votre Geoffroy de Monmouth. Il est bien _vôtre_ en effet, car -autrefois il a chanté vos exploits et ceux de vos chefs dans le livre -que le monde entier célèbre sous le nom de _Gestes des Bretons_.» - - Duximus ad metam carmen. Vos ergo, Britanni, - Laurea serta date Gaufrido de Monumeta: - Est enim vester, nam quondam proelia vestra - Vestrorumque ducum cecinit scripsitque libellum - Quem nunc Gesta vocant Britonum celebrata per orbem. - -Il semble donc qu'on ne pouvait élever des doutes sur l'auteur de ce -poëme. Le style rappelle l'_Historia Britonum_, autant que la prose -peut rappeler la versification: et Geoffroy avait déjà prouvé qu'il -aimait à faire des vers, par ceux dont il a parsemé, sans la moindre -nécessité, son histoire. Il loue ses patrons dans les deux ouvrages, -avec la même emphase; et si, dans le premier, il fait appel à la -générosité du prélat dont il accuse, dans le second, le défaut de -reconnaissance, c'est qu'il n'aura pas ressenti les effets attendus de -cette générosité. Il avait loué en pure perte, comme notre rimeur -français Wace, lequel, après avoir vanté la libéralité du roi Henry II -d'Angleterre, finit tristement son poëme de _Rou_ en regrettant -l'oubli de ce prince: - - Li Reis jadis maint bien me fist, - Mult me dona, plus me pramist. - Et se il tot doné m'éust - Ce qu'il me pramist, miels me fust. - Nel pois avoir, nel plut al Rei... - -Ses plaintes auraient eu sans doute un accent de reproche plus -prononcé, si le Roi eût alors, comme l'évêque Alexandre, cessé de -vivre. Alexandre, mort en 1147, avait eu pour successeur Robert de -Quesnet; et c'est à cet évêque Robert que Geoffroy adressa la _Vita -Merlini_, comme pour le mettre en mesure de tenir les engagements de -son prédécesseur. - -Tout, dans ce poëme de Merlin, marche en parfait accord avec ce que -Geoffroy avait mis dans son _histoire_. On y retrouve le fond des -prophéties de Merlin, auxquelles est ajoutée celle de sa soeur -Ganiede, pour devenir un prétexte d'allusions aux événements -contemporains. Dans l'_histoire_, et non dans les romans, Merlin est -fils d'une princesse de Demetie; et dans le _poëme_, non ailleurs, -Merlin, devenu vieux, règne sur cette partie de la principauté de -Galles: - - Ergo peragratis sub multis regibus annis, - Clarus habebatur Merlinus in orbe Britannus; - Rex erat et vates: Demætarumque superbis - Jura dabat populis... - -Dans les deux ouvrages, Wortigern est duc des Gewisseans ou -West-Saxons (aujourd'hui, Hatt, Dorset et Île de Wight); Biduc est roi -de la Petite Bretagne où se réfugient les deux fils de Constant; Artus -succède sans opposition à son père Uter-Pendragon, et la reine -Gwanhamara n'est mentionnée qu'en raison de ses relations criminelles -avec Mordred. - - Illicitam venerem cum conjuge Regis habebat. - -Enfin, dans les deux ouvrages, on appuie du témoignage d'Apulée -l'existence d'esprits dispersés entre le ciel et la terre, qui peuvent -entretenir un commerce amoureux avec les femmes. Il est vrai que, dans -le poëme seul, Merlin est marié à Guendolene et a pour soeur Ganiede, -femme de Rodarcus, roi de Galles: l'auteur, en cela, suivait -apparemment une tradition répandue dans le pays de Galles, tradition -qui, pour se transformer, attendait encore la plume des romanciers de -la Table ronde. Mais, puisqu'on ne retrouve dans le poëme de Merlin -aucun trait qui soit inspiré par ces romans de la Table ronde; puisque -la Genièvre, l'Artus, la fée Morgan ne sont pas encore ce qu'ils sont -devenus dans ces romans, il faut absolument en conclure que le poëme a -été composé avant les romans, c'est-à-dire de 1140 à 1150. Il n'était -plus permis, après la composition de l'_Artus_ et du _Lancelot_, de ne -voir qu'une fée dans Morgan, que l'épouse d'Artus enlevée par Mordred -dans Genièvre, et que le mari d'une femme délaissée dans Merlin. Ainsi -tout se réunit pour conserver à Geoffroy de Monmouth l'honneur d'avoir -écrit, vers le milieu du douzième siècle, le poëme _De Vita Merlini_, -après l'_Historia Britonum_ que semble continuer le poëme, pour ce qui -touche à Merlin, et avant le roman français de _Merlin_, qui devait -faire au poëme d'assez nombreux emprunts. - -Je regrette donc infiniment de me trouver ici d'une opinion opposée à -celle de mes honorables amis, M. Thomas Wright et M. Fr. Michel, -auxquels on doit d'ailleurs une excellente édition de la _Vita -Merlini_[24]. Oui, le poëme fut assurément composé avant les romans de -la Table ronde. Les allusions qu'on croit y découvrir aux guerres -d'Irlande, extrêmement vagues en elles-mêmes, sont empruntées aux -textes des prophéties en prose, dont la date est bien connue. Je dois -ajouter que toute mon attention n'a pas suffi pour y découvrir le -moindre trait qui pût se rapporter au règne de Henry II. Il est vrai -que le poëte donne au savoir de l'évêque Robert de Quesnet des éloges -que la postérité n'a démentis ni confirmés; mais, dans la bouche de -l'auteur de l'_Historia Britonum_, ces éloges ne sortent pas de la -banalité des compliments obligés. J'en excepte pourtant le vers où -l'on rappelle l'intérêt que les habitants de Lincoln avaient pris à -l'élection du prélat: - - Sic etenim mores, sic vita probata genusque, - Utilitasque loci, clerus populusque petebant. - Unde modo felix Lincolnia fertur ad astra. - -On peut, en effet, rapprocher ces vers de l'empressement que montra -Robert de Quesnet, suivant Giraud de Galles, pour multiplier dans la -ville de Lincoln les foires et les marchés. - -[Note 24: Publiée d'après le manuscrit de Londres. Paris, Didot, 1837; -in-8.] - -J'ajouterai qu'il ne peut y avoir aucune raison sérieuse de croire que -la _Vita Merlini_ ait été adressée à Robert Grossetest, évêque de -Lincoln dans la première moitié du treizième siècle. Ce Robert fut -sans doute un prélat très-savant, très-recommandable; il a laissé -plusieurs ouvrages longtemps célèbres; mais il était de la plus basse -extraction, et notre poëte, au nombre des éloges qu'il accorde à son -patron, vante son illustre origine; ce qui convient parfaitement à -Robert de Quesnet, dont la famille était au rang des plus -considérables de l'Angleterre. - -C'est encore, à mon avis, bien gratuitement qu'on a voulu séparer du -poëme les quatre derniers vers dans lesquels l'auteur recommande son -oeuvre à l'intérêt de la nation bretonne. Geoffroy, en rappelant la -renommée de l'_Historia Britonum_, n'a rien exagéré, et, en se plaçant -aussi haut dans l'estime publique, il n'a fait que suivre un usage -assez ordinaire alors, et même dans tous les siècles. C'est ainsi que -Gautier de Chastillon terminait son poëme d'Alexandre en promettant à -l'archevêque de Reims, Guillaume, un partage égal d'immortalité: - - Vivemus pariter, vivet cum vate superstes - Gloria Guillelmi, nullum moritura per ævum. - -Les derniers vers de la _Vita Merlini_ sont, dans le plus ancien -manuscrit, de la même main que le reste de l'ouvrage; ce serait donc -accorder à la critique une trop grande licence que lui permettre de -supposer apocryphes tous les passages qui dans un ouvrage -justifieraient l'opinion qu'elle voudrait contredire. - -Alexandre était mort en 1147, et Geoffroy de Monmouth fut lui-même -élevé au siége de Saint-Azaph, dans le pays de Galles, en 1151. Il est -naturel de penser que ce fut dans l'intervalle de ces quatre années -qu'il adressa la _Vita Merlini_ à l'évêque Robert de Quesnet, -successeur d'Alexandre. - -Mais (dira-t-on, pour expliquer la différence des légendes) il y eut -deux prophètes du nom de Merlin: l'un fils d'un consul romain, l'autre -fils d'un démon incube; le premier, ami et conseiller d'Artus, le -second, habitant des forêts; celui-ci surnommé _Ambrosius_, celui-là -_Sylvester_ ou le _Sauvage_. L'_Historia Britonum_ a parlé du premier, -et la _Vita Merlini_ du second. - -Je donnerai bientôt l'explication de tous ces doubles personnages de -la tradition bretonne: mais il sera surtout facile de prouver à ceux -qui suivront le progrès de la légende de Merlin que l'_Ambrosius_, le -_Sylvester_ et le _Caledonius_ (car les Écossais ont aussi réclamé -leur Merlin topique) ne sont qu'une seule et même personne. - -Après avoir été, dans Nennius, fils d'un consul romain, et dans -l'_Historia Britonum_ fils d'un démon incube, Merlin deviendra dans le -poëme français de Robert de Boron l'objet des faveurs égales du ciel -et de l'enfer. Il aimera les forêts, tantôt celles de Calidon en -Écosse, tantôt celles d'Arnante ou de Brequehen dans le -Northumberland, tantôt celles de Brocéliande dans la Cornouaille -armoricaine. Cet amour de la solitude ne l'empêchera pas de paraître -souvent à la Cour, d'être le bon génie d'Uter et de son fils Artus. -Ainsi, Geoffroy de Monmouth a pu suivre une tradition qui faisait de -la mère du prophète une princesse de Demetie, et du prophète devenu -vieux un roi de ce petit pays; tandis que les continuateurs de Robert -de Boron auront suivi la tradition continentale en le faisant retenir -par Viviane dans la forêt de Brocéliande. Mais ce double récit ne fait -pas qu'il y ait eu réellement deux ou trois prophètes du nom de -Merlin. - -Réunissons maintenant les traits légendaires ajoutés dans le poëme -latin à ceux que renfermait déjà l'_Historia Britonum_. - -Merlin perd la raison à la suite d'un combat dans lequel il a vu périr -plusieurs vaillants chefs de ses amis. Il prend en horreur le séjour -des villes, et, pour se dérober à tous les regards, il s'enfonce dans -les profondeurs de la forêt de Calidon. - - Fit silvester homo, quasi silvis editus esset. - -Sa soeur la reine Ganiede envoie des serviteurs à sa recherche. Un -d'eux l'aperçoit assis sur les bords d'une fontaine et parvient à le -faire rentrer en lui-même en prononçant le nom de Guendolene, et en -formant sur la harpe de douloureux accords: - - Cum modulis citharæ quam secum gesserat ultro. - -Merlin consent à quitter les bois, à reparaître dans les villes. Mais -bientôt le tumulte et le mouvement de la foule le replongent dans sa -première mélancolie; il veut retourner à la forêt. Ni les pleurs de sa -femme, ni les prières de sa soeur, ne peuvent le fléchir. On -l'enchaîne; il pleure, il se lamente. Puis tout à coup, voyant le roi -Rodarcus détacher du milieu des cheveux de Ganiede une feuille verte -qui s'y trouvait mêlée, il jette un éclat de rire. Le roi s'étonne et -demande la raison de cet éclair de gaieté. Merlin veut bien répondre, -à la condition qu'on lui ôtera ses chaînes et qu'on lui permettra de -retourner dans les bois. Dès que la liberté lui est rendue, il dévoile -les secrets de sa soeur, la reine Ganiede. Le matin même, elle avait -prodigué ses faveurs à un jeune varlet, sur un lit de verdure dont une -des feuilles était demeurée dans ses cheveux. Ganiede proteste de son -innocence: «Comment, dit-elle, ajouter la moindre foi aux paroles d'un -insensé!» Et, pour justifier le mépris que méritaient de telles -accusations, elle fait prendre successivement trois déguisements à -l'un des habitués du palais. Merlin interrogé annonce à cet homme -trois genres de mort. La prédiction s'accomplit, mais beaucoup plus -tard[25], et la reine, en attendant, triomphe de la fausse science du -devin. On retrouvera dans le roman de Merlin cet épisode devenu -célèbre. - -[Note 25: - - Sicque ruit, mersusque fuit lignoque pependit, - Et fecit vatem per terna pericula verum. - -Il faut remarquer que sir Walter Scott, d'après l'ancien chroniqueur -écossais Fordun, a commis une étrange méprise en appliquant cette -prophétie du triple genre de mort de la même personne à Merlin -lui-même: «Merlin, according to his own prediction, perished at once -by wood, earth and water. For being pursued with stones by the -rustics, he fell from a rock into the river Tweed, and was transfixed -by a sharp stake fixed there for the purpose of extending a fish-net.» -Et là-dessus de citer quatre vers dont les deux derniers appartiennent -au poëme de Geoffroy: - - Inde perfossus, lapide percussus, et unda - Hanc tria Merlini feruntur inire necem; - Sicque ruit mersusque fuit, lignoque prehensus, - Et fecit vatem per terna pericula verum. - -Nouvelle preuve de la facilité avec laquelle les traditions se -transforment et se corrompent.] - -Merlin reprend le chemin de la forêt. En le voyant partir, sa femme et -sa soeur semblent inconsolables: «Ô mon frère,» dit Ganiede, «que -vais-je devenir, et que va devenir votre malheureuse Guendolene? si -vous l'abandonnez, ne pourra-t-elle chercher un consolateur?--Comme il -lui plaira,» répond Merlin; «seulement celui qu'elle choisira fera -bien d'éviter mes regards. Je reviendrai le jour qui devra les unir, -et j'apporterai mon présent de secondes noces.» - - «Ipsemet interero donis munitus honestis, - Dotaboque datam profuse Guendoloenam.» - -Un jour, les astres avertissent Merlin retiré dans la forêt que -Guendolene va former de nouveaux liens. Il rassemble un troupeau de -daims et de chèvres, et lui-même, monté sur un cerf, arrive aux portes -du palais et appelle Guendolene. Pendant qu'elle accourt assez émue, -le fiancé met la tête à la fenêtre et se prend à rire à la vue du -grand cerf que monte l'étranger. Merlin le reconnaît, arrache les bois -du cerf, les jette à la tête du beau rieur et le renverse mort au -milieu des invités. Cela fait, il pique des deux et veut regagner les -bois: mais on le poursuit; un cours d'eau lui ferme le passage; il -est atteint et ramené à la ville: - - Adducuntque domum, vinctumque dedere sorori[26]. - -[Note 26: Il n'y avait rien à tirer de ce singulier épisode, emprunté -sans doute à quelque ancien lai. On n'en retrouve aucune trace dans -les romans de la Table ronde.] - -On ne voit pas que la mort du fiancé de Guendolene ait été vengée, et -Merlin demeure l'objet du respect des gens de la cour. Pour lui rendre -supportable le séjour des villes, le roi lui offre des distractions et -le conduit au milieu des foires et des marchés. Merlin jette alors -deux nouveaux ris dont le roi veut encore pénétrer la cause. Il met à -ses réponses la même condition: on le laissera regagner sa chère -forêt. D'abord il n'a pu voir sans rire un mendiant bien plus riche -que ceux dont il sollicitait la charité, car il foulait à ses pieds un -immense trésor. Puis il a ri d'un pèlerin achetant des souliers neufs -et du cuir pour les ressemeler plus tard, tandis que la mort -l'attendait dans quelques heures. Ces deux jeux se retrouveront dans -le roman de Merlin. - -Libre de retourner une seconde fois dans la forêt, le prophète console -sa soeur et l'engage à construire sur la lisière des bois une maison -pourvue de soixante-dix portes et de soixante-dix fenêtres: lui-même y -viendra consulter les astres et raconter ce qui doit avenir. -Soixante-dix scribes tiendront note de tout ce qu'il annoncera. - -La maison construite, Merlin se met à prophétiser, et les clercs -écrivent ce qu'il lui plaît de chanter: - - O rabiem Britonum quos copia divitiarum - Usque superveniens ultra quam debeat effert!... - -Après un long accès fatidique, le poëte, sans trop prendre souci de -nous y préparer, fait intervenir Telgesinus ou Talgesin, qui, -nouvellement arrivé de la Petite-Bretagne, raconte là ce qu'il a -appris à l'école du sage Gildas. Le système que le barde développe -résume les opinions cosmogoniques de l'école armoricaine. Il admet les -esprits supérieurs, inférieurs et intermédiaires. Puis le vieux devin -passe en revue les îles de la mer. L'île des Pommes, autrement appelée -Fortunée, est la résidence ordinaire des neuf Soeurs, dont la plus -belle et la plus savante est Morgen; Morgen connaît le secret et le -remède de toutes les maladies; elle revêt toutes les formes; elle peut -voler comme autrefois Dédale, passer à son gré de Brest à Chartres, à -Paris; elle apprend la «mathématique» à ses soeurs, Moronoe, Mazoe, -Gliten, Glitonea, Gliton, Tyronoe, Thyten, et l'autre Thyten, grande -harpiste. «C'est dans l'_île Fortunée_,» ajoute Talgesin, «que, sous -la conduite du sage pilote Barinthe, j'ai fait aborder Artus, blessé -après la bataille de Camblan; Morgen[27] nous a favorablement -accueillis, et, faisant déposer le roi sur sa couche, elle a touché de -sa main les blessures et promis de les cicatriser s'il voulait -demeurer longtemps avec elle. Je revins, après lui avoir confié le -roi.» - - Inque suis thalamis posuit super aurea regem - Strata, manuque detexit vulnus honesta, - Inspicitque diu, tandemque redire salutem - Posse sibi dixit, si secum tempore longo - Esset... - -[Note 27: Morgen n'est pas encore dans le poëme la soeur d'Artus.] - -Monmouth, dans sa très-véridique histoire, s'était contenté de dire -qu'Artus, mortellement blessé, avait été porté dans l'île d'Avalon -pour y trouver sa guérison; ce qui présenterait une contradiction -ridicule, si l'île d'Avalon et le pays des Fées n'étaient pas -ordinairement, dans les chansons de geste et dans les traditions -bretonnes, l'équivalent des Champs-Élysées chez les Anciens. - -D'ailleurs, la description de cette île: - - Insula pomorum quæ Fortunata vocatur, - -avec son printemps perpétuel et sa merveilleuse abondance de toutes -choses, convient assez mal à cette île d'Avalon, qu'on crut plus tard -reconnaître dans Glastonbury. - -Un dernier trait de la légende galloise de Merlin se retrouve dans -notre poëme. Merlin et Talgesin exposaient à qui mieux mieux les -propriétés de certaines fontaines et la nature de certains oiseaux, -quand ils sont interrompus par un fou furieux qu'on entoure et sur -lequel on interroge Merlin: «Je connais cet homme,» dit-il; «il eut -une belle et joyeuse jeunesse. Un jour, sur le bord d'une fontaine, -nous aperçûmes plusieurs pommes qui semblaient excellentes. Je les -pris, les distribuai à mes compagnons et n'en réservai pas une seule -pour moi. On sourit de ma libéralité, et chacun s'empressa de manger -la pomme qu'il avait reçue; mais l'instant d'après, les voilà tous -pris d'un accès de rage qui les fait courir dans les bois en poussant -des cris et des hurlements effroyables. L'homme que vous voyez fut une -des victimes. Les fruits cependant m'étaient destinés et non pas à -eux. C'était une femme qui m'avait longtemps aimé et qui, pour se -venger de mon indifférence, avait répandu ces fruits empoisonnés dans -un lieu où je me plaisais à venir. Mais cet homme, en humectant ses -lèvres de l'eau de la fontaine voisine, pourra retrouver sa raison.» - -L'épreuve fut heureuse: l'insensé, revenu à lui-même, suivit Merlin -dans la forêt de Calidon; Talgesin demanda la même faveur, et la reine -Ganiede ne voulut pas non plus se séparer de son frère. Tous quatre -s'enfoncèrent dans l'épaisseur des bois, et le poëme finit par une -tirade prophétique chantée par Ganiede, devenue tout à coup presque -aussi _prévoyante_ que son frère. - -Je l'ai déjà dit, ce poëme, expression de la tradition galloise du -prophète Merlin, ne sera pas inutile au prosateur français, et nous -permettra de mieux suivre les développements de la légende -armoricaine, exprimée dans la seconde branche de nos Romans de la -Table ronde. - - - - -IV. - -SUR LE LIVRE LATIN DU GRAAL ET SUR LE POÈME DE JOSEPH D'ARIMATHIE. - - -Établissons d'abord comme un fait dont nous aurons plus tard à fournir -les preuves, que les cinq branches romanesques qui forment le Cycle -primitif de la Table ronde, bien que réunies assez ordinairement dans -les anciens manuscrits, ont été séparément écrites, sans qu'on eût -d'abord l'intention de les coordonner l'une à l'autre. Ces récits ont -été disposés comme on les voit aujourd'hui par des _assembleurs_ (il -faut me permettre ce mot) qui, pour en effacer les disparates, en -former les jointures, ont été conduits à des interpolations et -additions assez nombreuses. - -Le _Saint-Graal_ et _Merlin_ parurent les premiers. Un second auteur -donna le livre d'_Artus_, que les assembleurs réunirent au Merlin. Un -troisième fit le _Lancelot du Lac_; un quatrième, la _Quête du -Saint-Graal_, qui compléta les récits précédents. - -Ces livres, composés à des époques assez rapprochées, furent d'abord -transcrits à petit nombre, en raison de leur longueur et du refus que -faisaient les clercs de les admettre dans le trésor des maisons -religieuses. On n'en trouvait çà et là un exemplaire que chez certains -princes pour lesquels on les avait copiés et qui rarement les -possédaient tous. Helinand, dont la chronique s'arrête à l'année 1209, -n'en avait parlé que par ouï-dire, et Vincent de Beauvais, qui nous a -conservé cette chronique en l'insérant dans le _Speculum historiale_, -ne semble pas les avoir mieux connus. Voici les précieuses paroles -d'Helinand: - -«Anno 717. Hoc tempore, cuidam eremitæ monstrata est mirabilis quædam -visio per Angelum, de sancto Josepho, decurione nobili, qui corpus -Domini deposuit de cruce; et de catino illo vel paropside in quo -Dominus coenavit cum discipulis suis; de qua ab eodem eremita -descripta est historia quæ dicitur _Gradal_. Gradalis autem vel -Gradale dicitur gallicè scutella lata et aliquantulum profunda in qua -pretiosæ dapes, cum suo jure» (dans leur jus), «divitibus solent -apponi, et dicitur nomine _Graal_... Hanc historiam latinè scriptam -invenire non potui; sed tantum gallicè scripta habetur à quibusdam -proceribus; nec facilè, ut aiunt, tota inveniri potest. Hanc autem -nondum potui ad legendum sedulò ab aliquo impetrare.» - -La curiosité, vivement éveillée, conduisit bientôt à la pensée de -former un recueil unique de ces romans, devenus l'entretien de toutes -les cours seigneuriales[28]. En les étudiant aujourd'hui, on pourrait -encore y distinguer la main des assembleurs. Ainsi, tandis que le -romancier du Saint-Graal avait annoncé le livre comme apporté du ciel -par Jésus-Christ, les assembleurs le donnent pour une histoire faite -de toutes les histoires du monde; messire de Boron l'aurait composée, -tantôt seul et par le commandement du roi Philippe de France, tantôt -avec l'aide de Me Gautier Map, et par le commandement du roi Henry -d'Angleterre. Ils privent le livre de Merlin de son dernier -paragraphe, où se trouvait annoncée la suite de l'histoire d'Alain le -Gros, et remplacent la branche promise par celle d'Artus. On lisait -encore vers la fin du Merlin qu'Artus, à partir de son couronnement, -«avait longuement tenu son royaume en paix.» La ligne a été biffée, -parce qu'immédiatement après on insérait le livre d'Artus, oeuvre d'un -autre écrivain, où d'abord étaient racontées les longues guerres -d'Artus avec les Sept rois, avec Rion d'Islande, avec les Saisnes ou -Saxons. Il faut prendre garde à toutes ces retouches, à ces -interpolations, si l'on veut se rendre compte de la composition -successive de ces fameux ouvrages. - -[Note 28: «Ferebantur per ora,» dit Alfred de Beverley, vers 1160, -«multorum narrationes de historia Britonum; notamque rusticitatis -incurrebat qui talium narrationum scientiam non habebat.» (Cité par -sir Fred. Madden.)] - -Voilà tout ce que j'avais besoin de dire ici de l'ensemble des cinq -grands romans, qui, comme on le pense bien, ne sont pas venus d'une -manière fortuite, _prolem sine matre creatam_, changer le mouvement -des idées et le caractère des oeuvres littéraires. L'écrivain français -auquel revient l'honneur d'avoir mis sur la trace d'une source si -féconde est, ainsi que tous les critiques l'ont déjà reconnu, Robert -de Boron. Robert de Boron n'est cependant pas l'auteur du roman[29] du -_Saint-Graal_, comme l'ont dit et répété les assembleurs; il n'a fait -que le poëme de _Joseph d'Arimathie_. - -[Note 29: Je préviens une fois pour toutes que je laisse au mot -_roman_ son ancienne signification de _livre écrit en français_.] - -Ce roman en vers est fondé sur une tradition que j'appellerais -volontiers l'Évangile des Bretons, et qui remontait peut-être au -troisième ou quatrième siècle de notre ère. Le pieux décurion qui -avait mis le Christ au tombeau était devenu, sous la main des -légendaires, l'apôtre de l'île de Bretagne. Il avait miraculeusement -passé la mer, était venu fonder sur la Saverne, dans le Somersetshire, -le célèbre monastère de Glastonbury, et son corps y avait été déposé. -Telle était l'ancienne croyance bretonne, et l'on peut voir combien -elle était devenue chère à ce peuple, en se reportant aux dernières -années du sixième siècle, quand le pape saint Grégoire, à la demande -du roi saxon Éthelbert, envoya des prêtres romains pour travailler à -la conversion des nouveaux conquérants. Les vieux Bretons -s'indignèrent de cette intervention de l'évêque de Rome, qui venait -ouvrir les portes du paradis à la race détestée de leurs oppresseurs. -Et ce fut bien pis, quand Augustin, le chef de la mission, s'avisa de -blâmer les formes consacrées de leur liturgie. «De quel droit,» -disaient-ils, «le Pape vient-il désapprouver nos cérémonies et -contester nos traditions? Nous ne devons rien aux Romains; nous avons -été jadis chrétiennés par les premiers disciples de Jésus-Christ, -miraculeusement arrivés d'Asie. Ils ont été nos premiers évêques; ils -ont transmis à ceux qui leur ont succédé le droit de sacrer et -ordonner les autres.» - -Il faut voir, dans le beau livre des _Moines d'Occident_, l'histoire -de cette grande et curieuse querelle. L'animosité prit alors d'assez -larges proportions pour que les envoyés de Rome fussent accusés par -les clercs bretons d'avoir provoqué la ruine et l'incendie du célèbre -monastère de Bangor, centre de la résistance à la nouvelle liturgie. -Que l'accusation ait ou n'ait pas été fondée, que les motifs de -séparation aient été plus ou moins plausibles, il n'en faut pas moins -admettre que, pour justifier une si longue obstination, le clergé -breton devait alléguer une ancienne tradition qui ne s'accordait pas -avec les traditions des autres églises et les décisions de la cour de -Rome. - -M. le comte de Montalembert, après avoir reconnu l'ancienneté de la -légende de l'apostolat de Joseph d'Arimathie[30], refuse cependant, -avec M. Pierre Varin, d'admettre que l'Église bretonne ait jamais eu -la moindre tendance schismatique. Suivant lui, les Bretons, avant les -Anglo-Saxons, croyaient bien devoir les premières semences de la foi à -Joseph, «qui n'aurait emporté de Judée pour tout trésor que quelques -gouttes du sang de Jésus-Christ; et c'est ainsi que le midi de la -France faisait remonter ses origines chrétiennes à Marthe, à Lazare, à -Madeleine. Mais,» ajoute ailleurs le grand écrivain[31], «les usages -bretons ne différaient des usages romains que sur quelques points qui -n'avaient aucune importance; c'était sur la date à préférer pour la -célébration de la fête de Pâques; c'était sur la forme de la tonsure -monastique et sur les cérémonies du baptême[32].» Si M. de -Montalembert et les autorités qu'il allègue avaient pu devancer -l'opinion générale et attacher quelque importance à la lecture du -Saint-Graal, ils auraient assurément changé d'opinion; ils auraient -reconnu que les légendes vraies ou fabuleuses de l'arrivée en Espagne -et en France de saint Jacques le Mineur, de Lazare, Marthe et -Madeleine, pouvaient bien se concilier avec la tradition romaine, mais -qu'il en avait été tout autrement de la légende de Joseph, qui, le -faisant dépositaire du vrai sang de Jésus-Christ, le présentait comme -le premier évêque investi par le Christ du droit de transmettre le -sacrement de l'Ordre aux premiers clercs bretons, desquels seuls -aurait procédé toute la hiérarchie sacerdotale, dans cette ancienne -Église. - -[Note 30: _Moines d'Occident_, t. III, p. 24, 25.] - -[Note 31: P. 87.] - -[Note 32: Bède, après avoir parlé de cette supputation différente du -temps pascal, ajoute pourtant: «Alia plurima unitati ecclesiasticæ -contraria faciebant. Sed suas potius traditiones universis quæ per -orbem concordant ecclesiis, præferebant» (lib. II, ch. II).] - -Bien que le Vénérable Bède n'ait pas déterminé quels étaient ces -sentiments «contraires à l'église universelle,--ces traditions que les -Bretons et les Scots mettaient au-dessus de celles qui sont admises -par toutes les Églises du monde,» peut être dans la crainte de jeter -un nouveau brandon dans le feu des résistances, il n'est pas malaisé -de voir, dans son livre même, une sorte d'indication des points sur -lesquels portait le désaccord. Au livre V, dans le chapitre XXI -consacré à rappeler la vie de saint Wilfride, originaire d'Écosse et -réformateur de plusieurs monastères, nous voyons le saint, avant même -d'être tonsuré, apprendre les Psaumes et quelques autres livres[33]. -Puis, entré dans le monastère de Lindisfarn[34], Wilfride vient à -penser, après un séjour de quelques années, que la voie du salut telle -que la traçaient les Scots, ses compatriotes, était loin d'être celle -de la perfection[35]: il prend donc le parti de se rendre à Rome, pour -y voir quels étaient les rites ecclésiastiques et monastiques qu'on y -observait. Arrivé dans cette ville, il doit à Boniface, savant -archidiacre et conseiller du Souverain Pontife, les moyens d'apprendre -dans leur ordre les _quatre Évangiles_, le comput raisonnable de -Pâques, «et beaucoup d'autres choses qu'il n'avait pu apprendre dans -sa patrie[36].» Arrêtons-nous ici. N'est-il pas singulier de voir -Wilfride obligé d'aller à Rome pour y entendre les quatre -Évangélistes? et n'est-il pas permis d'en conclure que les Scots, et à -plus forte raison les Gallois, mettaient quelque chose au-dessus de -ces quatre livres consacrés? En tout cas, on sait qu'ils refusaient -de reconnaître le droit réclamé par les papes de nommer ou désigner -leurs évêques. C'était suivant eux du métropolitain d'York, que devait -exclusivement procéder toute la hiérarchie de l'Église bretonne. -Comment auraient-ils pu justifier cette prétention, sinon sur la foi -d'un cinquième Évangile, ou du moins de seconds _Actes des Apôtres_? -MM. Varin et de Montalembert triomphent en nous défiant de trouver, -dans la liturgie bretonne, un autre rapport avec l'Église grecque que -celui du comput pascal. Mais, d'abord, nous ne savons pas bien toutes -les formes de cette liturgie bretonne; puis, nous comprenons sans -peine que la tradition de l'apostolat de Joseph d'Arimathie, née -peut-être de la possession de quelque relique attribuée à ce -personnage, et déposée originairement dans le monastère de -Glastonbury, que cette tradition, disons-nous, n'ait rien eu de commun -avec les usages et les rites de l'Église byzantine. Les Bretons -croyaient simplement avoir été faits chrétiens sans le secours de -Rome, et ils ne tenaient qu'à rester indépendants de ce siége suprême. - -[Note 33: _Quia acri erat ingenii, didicit citissimè Psalmos et -aliquos codices, necdum quidem attonsus_.] - -[Note 34: Aujourd'hui Holy-Island, en Écosse, à quatre lieues de -Berwick.] - -[Note 35: _Animadvertit animi sagacis minimè perfectam esse virtutis -viam quæ tradebatur a Scotis._] - -[Note 36: _Veniens Romam, ac meditatim rerum ecclesiasticarum -quotidiana mancipatus instantia, pervenit ad amicitiam viri -sanctissimi Bonifacii... cujus magisterio quatuor Evangeliorum libros -ex ordine didicit, computum Paschæ rationabilem et alia multa quæ in -patria nequiverat, eodem magistro tradente, percepit._] - -Voilà donc quel fut le vrai sujet de la résistance du clergé breton -aux missionnaires du pape Grégoire. Si les dissidences de ce genre ne -constituent pas une tendance au schisme, je ne vois pas trop qu'on ait -le droit d'appeler schismatiques les Arméniens, les Moscovites, et -les Grecs. J'oserai donc appliquer à M. de Montalembert les paroles -que notre romancier adresse au poëte Wace. Si le clergé breton ne lui -semble pas avoir jamais décliné la suprématie du souverain pontife, -c'est qu'il n'avait pas connaissance du livre du Saint-Graal, dans -lequel il eut vu l'origine et les motifs de cette résistance -incontestable. - -Que les Bretons du sixième siècle aient reconnu pour leurs premiers -apôtres les disciples du Sauveur, ou bien seulement le décurion Joseph -d'Arimathie, cette tradition est, en tous cas, le fondement de -l'édifice romanesque élevé dans le cours du douzième siècle. Passons -de l'époque de la première conversion des Anglo-Saxons, à la fin du -septième siècle, alors que l'antagonisme des deux Églises, exalté par -le massacre des moines de Bangor et le triomphe des Saxons, n'a rien -perdu de sa violence. Les deux derniers rois de race bretonne, -Cadwallad et Cadwallader, ont été l'un après l'autre chercher un -refuge en Armorique: le premier, auprès du roi Salomon[37], dont les -vaisseaux le ramenèrent bientôt dans l'île; le second, auprès du roi -Alain le Long, ou le Gros. Cadwallad, pour quelque temps rétabli, -laissa dans les établissements saxons une trace sanglante et prolongée -de son retour. Après sa mort, son fils Cadwallader, victime d'une -lutte renouvelée, quitta et abandonna la Grande-Bretagne en promettant -d'y revenir comme avait fait son père; mais, au lieu d'accepter les -secours que semblait lui offrir Alain, il s'en va mourir à Rome, où le -Pape le met au rang des saints et lui fait dresser un tombeau, objet -de la vénération des pèlerins bretons. Ceux-ci, refoulés dans le pays -de Galles, attendaient toujours de leurs princes la fin de la -domination étrangère; car les bardes, dont l'influence se confondait -avec celle des clercs, avaient annoncé que Cadwallad, d'abord, puis -Cadwallader, étaient prédestinés à renouveler les beaux jours d'Artus, -et que ce n'était pas en vain que Joseph d'Arimathie avait jadis -apporté dans l'île le vase dépositaire du vrai sang de Jésus-Christ. - -[Note 37: La _Nef de Salomon_ dont l'imagination gallo-bretonne a tiré -un si merveilleux parti dans le _Saint-Graal_ et la seconde partie de -_Lancelot_, doit peut-être son inspiration à l'un des vaisseaux -fournis par le roi breton Salomon à Cadwallad.] - -Je ne sais; mais tout me porte à croire que la tradition de ce vase -miraculeux grandit au milieu des circonstances que je viens -d'indiquer. Les noms de Cadwallad et d'Alain le roi de la -Petite-Bretagne rappellent de trop près ceux de Galaad, chevalier -destiné à retrouver le vase, et d'Alain le Gros, qui devait en être -le gardien, pour nous permettre d'attribuer au hasard une telle -coïncidence. Mais les rois Cadwallad, Cadwallader et Alain le Long, -triple fondement de tant d'espérances, étant morts sans que le -précieux sang eût été retrouvé, et que les Saxons eussent été chassés, -la même confiance ne fut plus sans doute accordée aux bardes, aux -devins, quand ils répétèrent que le triomphe des Bretons était -seulement retardé, que l'heure de la délivrance sonnerait quand le -corps de saint Cadwallader serait ramené en Bretagne, et quand on -aurait retrouvé la relique tant regrettée et jusque-là si vainement -cherchée. - -Geoffroy de Monmouth, tout en se gardant de prononcer le nom de Joseph -d'Arimathie et de son plat, s'est rendu l'interprète de ces espérances -bretonnes. - -«Cadwallader,» dit-il, «avait obtenu du roi Alain, son parent, la -promesse d'une puissante assistance: la flotte destinée à la conquête -de l'île de Bretagne était déjà prête, quand un ange avertit le prince -fugitif de renoncer à son entreprise. Dieu ne voulait pas rendre aux -Bretons leur indépendance avant les temps prédits par Merlin: Dieu -commandait à Cadwallader de partir pour Rome, de s'y confesser au -Pape, et d'y achever pieusement ses jours. À sa mort, il serait mis au -rang des saints, et les Bretons verraient la fin de la domination -saxonne quand sa dépouille mortelle serait ramenée en Bretagne et -qu'on retrouverait certaines reliques saintes[38] qu'on avait enfouies -pour les soustraire à la fureur des païens.» - -[Note 38: Tunc demum, revelatis etiam cæterorum sanctorum reliquiis, -quæ propter paganorum invasionem absconditæ fuerant, amissum regnum -recuperarent, etc.] - -Ce fut trente ans environ après la mort du roi Cadwallader, vers l'an -720, qu'un clerc du pays de Galles, prêtre ou ermite, s'avisa -d'insérer dans un recueil de leçons ou de chants liturgiques -l'ancienne tradition de l'apostolat de Joseph d'Arimathie et du -précieux vase dont il avait été dépositaire. Pour donner à ce -_Graduel_ (voyez Du Cange, à _Gradale_) une incomparable autorité, il -annonça que Jésus-Christ en avait écrit l'original, et lui avait -ordonné de le copier mot à mot, sans y rien changer. Il avait, dit-il, -obéi, et transcrit fidèlement l'histoire de l'amour particulier du -Fils de Dieu pour Joseph, de la longue captivité de celui-ci, de sa -délivrance miraculeuse, due au fils de l'empereur Vespasien, que la -vue de l'image du Sauveur, empreinte sur le voile de la Véronique, -avait guéri de la lèpre. Joseph, premier évêque sacré de la main de -Jésus-Christ, avait reçu le privilége d'ordonner les autres évêques et -de donner commencement à la hiérarchie ecclésiastique. Il était -arrivé miraculeusement dans l'île de Bretagne, avait marié ses parents -aux filles des rois de la contrée nouvellement convertis, et était -mort après avoir remis le dépôt du vase précieux à Bron, son -beau-frère, qui, plus tard, en avait confié la garde à son petit-fils, -le Roi pécheur. Le _Gradale_ finissait par la généalogie, ou, comme -dit Geoffroy Gaimar, la _transcendance_ des rois bretons, tous issus -des compagnons de Joseph d'Arimathie. - -Ce livre fut conservé dans la maison religieuse où sans doute il avait -été composé; soit à Salisbury, comme prétend le pseudonyme auteur du -livre de _Tristan_, soit plutôt à Glastonbury, que Joseph avait, -dit-on, fondée, où l'on croyait posséder son tombeau, où l'on crut -ensuite retrouver celui d'Artus. Mais l'influence que cette oeuvre -audacieuse devait exercer plus tard sur le mouvement littéraire ne fut -pas celle que son auteur en avait attendue. Le clergé breton sentit de -bonne heure le danger d'en faire usage, et recula devant les -conséquences du schisme qu'elle n'eût pas manqué de provoquer. C'eût -été rompre en effet avec l'Église romaine, et révoquer en doute les -paroles de l'Évangile, qui font de saint Pierre la pierre angulaire de -la nouvelle loi. Demeuré secret, le _Graal_ breton fut, durant trois -siècles, oublié; du moins n'éveilla-t-il une sorte de curiosité -respectueuse que parmi les bardes du pays de Galles. Peut-être même -n'en aurait-on jamais parlé, sans les luttes de la papauté et de Henri -II, sans le désir qu'eut un instant ce prince de rompre entièrement -avec l'Église romaine. - -L'auteur du _Liber Gradalis_ avait rapporté sa vision à l'année 717. -J'aurai bien étonné ceux qui ont jusqu'à présent étudié le roman du -Saint-Graal, en avouant que cette date ne me semble pas chimérique, et -que je la trouve même en assez bon accord avec la disposition d'esprit -où pouvaient et devaient être les Bretons du huitième siècle. Ils -avaient cessé de voir dans les deux Cadwallad et dans Alain les -libérateurs prédestinés de la Bretagne: mais, bien que la tradition -religieuse ne fût plus, dans leur imagination, liée aux aspirations -patriotiques, la légende de Joseph était demeurée chère à tous ceux -qui tenaient encore à la liturgie nationale. D'ailleurs ils s'étaient -résignés à souffrir pour voisins les Anglo-Saxons, qu'ils ne voulaient -pas avoir pour maîtres. Les leçons du _Gradale_ ne faisaient plus -mention de ces vieux ennemis de la race bretonne; elles ne -présentaient plus ces noms mystérieux de _Galaad_ et du Roi pécheur -comme le reflet, le dernier écho des espérances patriotiques -longtemps fondées sur les rois Cadwallad et Cadwallader, sur le -prince armoricain Alain le Long. Les traditions qui s'étaient liées un -demi-siècle auparavant aux aspirations politiques avaient même perdu -dans ce livre leur sens et leur portée. Galaad n'était déjà plus que -l'heureux enquêteur, Alain que le gardien prédestiné du vase -eucharistique, et le silence de l'auteur laissait croire que les -Bretons n'avaient plus rien à attendre de cette relique, bien qu'on -lui eût dû tout ce que les Bardes racontaient d'Artus. Mais, comme cet -auteur affectait la prétention d'appartenir à la race des anciens rois -bretons, il avait eu soin de rassembler les preuves de sa généalogie, -depuis Bron, beau-frère de Joseph, jusqu'aux successeurs d'Artus. Or, -je le répète, la date de 717, attribuée à la vision, répond à tout ce -qu'il est permis de conjecturer des sentiments qui devaient animer les -Gallo-Bretons de cette époque. Rien n'y fait disparate, et n'offre la -moindre allusion aux tendances, aux événements du douzième siècle, -époque de la forme romanesque imprimée aux leçons du _Gradale_. La -seule intention qu'on puisse y reconnaître, c'est de constater la -séparation de l'Église bretonne et de l'Église romaine, en glorifiant -les princes que l'auteur déclarait ses ancêtres et dont un grand -nombre de familles galloises prétendaient également descendre. - -Occupons-nous maintenant du poëme de Joseph d'Arimathie, première -expression française de toutes ces traditions gallo-bretonnes. - -Robert de Boron n'eut pas sous les yeux le livre latin qui lui -fournissait les éléments de son oeuvre, ni le roman en prose, déjà, -comme nous dirions, en voie d'exécution. Il en convient lui-même: - - Je n'ose parler ne retraire, - Ne je ne le porroie faire, - (Neis se je feire le voloie), - Se je le grant livre n'aveie - Où les estoires sont escrites, - Par les grans clercs feites et dites. - Là sont li grant secré escrit - Qu'on nomme le Graal... - -C'est-à-dire: «Je n'ose parler des secrets révélés à Joseph, et je -voudrais les révéler que je ne le pourrais, sans avoir sous les yeux -le grand livre où les grands clercs les ont rapportées et qu'on nomme -le _Graal_.» - -D'ailleurs, en sa qualité de chevalier, il ne devait pas entendre le -texte latin, comme il l'a prouvé en transportant au vase de Joseph le -nom du livre liturgique; mais je ne doute pas que le _Gradale_ ne fût -connu de Geoffroy de Monmouth, bien que dans sa fabuleuse histoire des -Bretons il ait évité de dire un seul mot de Joseph d'Arimathie. La -position de Geoffroy dut naturellement l'empêcher d'aborder un pareil -sujet. Il était moine bénédictin; il aspirait aux honneurs -ecclésiastiques, auxquels il ne tarda pas d'arriver: une grande -réserve lui était donc commandée à l'égard d'un livre aussi contraire -à la tradition catholique. - -Pour Robert de Boron, il n'a voulu prendre parti ni pour ni contre les -prétentions romaines ou galloises. On lui avait raconté une belle -histoire de _Joseph d Arimathie_ et de la _Véronique_, consignée dans -«un livre qu'on nommait le Graal,» et d'une table faite à l'imitation -de celle où Jésus-Christ avait célébré la Cène: il ne vit dans tout -cela rien qui ne fût orthodoxe, et il ne crut pas un instant que -l'amour de Jésus-Christ pour Joseph pût porter la moindre atteinte à -l'autorité de saint Pierre et de ses successeurs. En un mot, il -n'entendit pas malice à toutes ces histoires, et il ne les mit en -français que parce qu'elles lui parurent faites pour plaire et pour -édifier. Il n'en sera pas de même, comme nous verrons, de l'auteur du -roman du _Saint-Graal_, qui, traducteur plus ou moins fidèle, ne -craindra pas d'opposer aux droits de la souveraineté pontificale, les -fabuleuses traditions de l'Église bretonne. - -Maintenant il y a, j'en conviens, quelque raison d'être étonné qu'un -Français du comté de Montbéliart ait, le premier, révélé au continent -l'existence d'une légende gallo-bretonne. Mais que savons-nous si -Robert de Boron n'avait pas séjourné en Angleterre, ou si, dans un -temps où les villes et les châteaux étaient le rendez-vous des -jongleurs de tous les pays, quelqu'un de ces pèlerins de la gaie -science ne lui avait pas raconté le fond de cette tradition -religieuse? En tout cas, nous ne pouvons récuser son propre -témoignage; Robert s'est nommé, et il a nommé le chevalier auquel il -soumettait son oeuvre. Après avoir conté comment Joseph remit le vase -qu'il nomme le _Graal_ aux mains de Bron, comment étaient partis vers -l'Occident Alain et Petrus: «Il me faudrait,» ajoute-t-il, «suivre -Alain et Petrus dans les contrées où ils abordèrent, et joindre à leur -histoire celle de Moïse précipité dans un abîme; mais - - Je bien croi - Que nus hons nes puet rassembler, - S'il n'a avant oï conter - Dou Graal la plus grant estoire[39], - Sans doute qui est toute voire. - A ce tens que je la retreis, - Ô mon seigneur Gautier en peis, - Qui de Montbelial esteit, - Unques retreite esté n'aveit - La grant estoire dou Graal, - Par nul home qui fust mortal. - Mais je fais bien à tous savoir - Qui cest livre vourront avoir, - Que se Diex me donne santé - Et vie, bien ai volenté - De ces parties assembler, - Se en livre les puis trouver. - Ausi, come d'une partie - Lesse que je ne retrai mie, - Ausi convenra-il conter - La quinte et les quatre oblier. - -C'est-à-dire: «Mais quand je fis, sous les yeux de messire Gautier de -Montbéliart, le roman qu'on vient de lire, je n'avais pu consulter la -grande histoire du Graal, que nul mortel n'avait encore reproduite. -Maintenant qu'elle est publiée, j'avertis ceux qui tiendront à la -suite de mes récits, que j'ai l'intention d'en réunir toutes les -parties, pourvu que je puisse consulter les livres qui les -renferment.» - -[Note 39: La suite des histoires de Petrus, d'Alain et de Moïse, se -retrouve en effet dans le roman en prose du Saint-Graal.] - -Je ne crois pas qu'on puisse entendre et développer autrement cet -important passage, et j'en conclus que si Robert de Boron écrivit le -poëme de Joseph avant la publication du Saint-Graal, c'est dans une -tardive révision, seule parvenue jusqu'à nous, qu'il a réclamé le -mérite de l'antériorité, afin de se justifier, soit de n'avoir pas -suivi et continué la légende, soit d'arriver sans autre transition à -l'histoire de Merlin, en attendant la suite des récits commencés dans -le Joseph d'Arimathie. Eut-il le temps ou la volonté d'acquitter cette -promesse? Je ne sais et n'en ai pas grand souci, puisque nous -possédons les romans qu'il n'eût plus alors fait que tourner en vers. - -J'ai dit qu'il était originaire du comté de Montbéliart. On trouve en -effet, à quatre lieues de la ville de ce nom, un village de Boron, et -ce village nous fait en même temps reconnaître un des barons de -Montbéliart dans le personnage auprès duquel Robert composa son livre. -J'ai longtemps hésité sur le sens qu'il fallait donner à ces deux -vers: - - Ô monseigneur Gautier en peis - Qui de Montbelial esteit. - -En changeant quelque chose au texte, en lisant _Espec_ au lieu d'_en -peis_, en ne tenant pas compte du second vers, je m'étais demandé s'il -ne serait pas permis de retrouver dans le patron de Robert de Boron, -Gautier ou Walter Espec, ce puissant baron du Yorkshire, constamment -dévoué à la fortune du comte Robert de Glocester, le protecteur de -Geoffroy de Monmouth et de Guillaume de Malmesbury[40]. Mais, après -tout, nous n'avions pas le droit, même au profit de la plus séduisante -hypothèse, de faire violence à notre texte pour donner à l'Angleterre -l'oeuvre française d'un auteur français. Walter Espec n'a réellement -rien de commun avec la ville de Montbéliart, située à l'extrémité de -l'ancien comté de Bourgogne; et le nom de Gautier, qui appartenait -alors au plus célèbre des frères du comte de Montbéliart, ne permet -pas de méconnaître, dans l'écrivain qui tirait son nom d'un lieu -voisin de la ville de Montbéliart, un Français attaché au service de -Gautier. Cette conjecture si plausible est d'ailleurs justifiée par le -texte d'une rédaction en prose faite peu de temps après la composition -originale. Voici comme les vers précédents y sont rendus: «Et au temps -que messire Robers de Boron lou retrait à monseigneur Gautier, lou -preu conte de Montbéliart, ele n'avoit onques esté escrite par nul -homme.» Et un peu auparavant: «Et messire Robers de Boron qui cest -conte mist en autorité, par le congié de sainte Église et par la -proiere au preu conte de Montbéliart en cui service il esteit...» -Comment, à une époque aussi rapprochée de l'exécution du poëme, le -prosateur aurait-il pu commettre la méprise d'attribuer à un chevalier -de Gautier de Montbéliart l'oeuvre d'un chevalier attaché au baron -anglais Walter Espec? - -[Note 40: Ce qui rendait l'attribution séduisante, c'est qu'un autre -rimeur contemporain, Geoffroy Gaimar, nous apprend que Walter Espac ou -Espec lui avait communiqué un livre d'histoires ou généalogies -galloises: - - Il (_Gaimar_) purchassa maint essemplaire, - Livres angleis et par grammaire, - Et en romans et en latin;... - Il enveiad à Helmeslac - Pur le livre Walter Espac; - Robers li bons cuens de Glocestre - Fist translater icelle geste - Solunc les livres as Waleis - Qu'il aveient des Bretons reis. - Walter Espec la demanda, - Li quens Robers li enveia... - Geffray Gaimart cest livre escrist - Et les transcendances i mist - Que li Walleis orent lessié. - Que il avoit ains purchassié, - U fust à dreit u fust à tort, - Le bon livre d'Oxenefort - Ki fu Walter l'Arcediaen; - S'en amenda son livre bien. - En ce tens que je le retreis - Ô monseigneur Gautier en peis - Qui de Monbelial esteit.] - -Reste une dernière incertitude sur le sens qu'on doit attacher à ces -mots: _en peis_: Remarquons d'abord que l'imparfait _esteit_ -s'applique assez naturellement à un personnage défunt: d'où la -conjecture, qu'au moment où Boron parlait ainsi, Gautier de -Montbéliart avait cessé de vivre. Alors ne peut-on reconnaître dans -_en peis_ le synonyme du latin _in pace_, lu sur tant d'anciennes -inscriptions funéraires?[41] Je traduirais donc ainsi: «Au temps où je -travaillais à ce livre avec feu monseigneur Gautier, de la maison de -Montbéliart.» - -[Note 41: Voyez dans le précieux _Dictionnaire des Antiquités -chrétiennes_ de l'abbé Martigny, l'article _In pace_, mot que bon -nombre d'épitaphes portent simplement, sans l'addition de _requiescat: -Urse in pace--Achillen in pace;--Victori,--Donati, in pace._] - -Quelques mots maintenant sur ce dernier personnage, qui ne figure pas -dans nos biographies dites universelles. - -C'était le frère puîné du comte Richard de Montbéliart: il avait pris -la croix au fameux tournoi d'Ecry, en 1199. Mais, au lieu de suivre -les croisés devant Zara et Constantinople, il les avait devancés pour -accompagner son parent Gautier de Brienne en Sicile. Joffroy de -Villehardoin, le grand historien de la quatrième croisade, revenant de -Venise en France pour y rendre compte du traité conclu avec les -Vénitiens, avait rencontré, en passant le mont Cénis, le comte -Gautier de Brienne, qui «s'en aloit en Poulle conquerre la terre sa -femme, qu'il avoit espousée puis qu'il ot prise la crois, et qui -estoit fille au roi Tancré. Avec lui aloit Gautier de Montbéliart, -Robert de Joinville et grans partie de la bonne gent de Champaigne. Et -quant Joffrois leur conta coment il avoient exploitié, si en orent -moult grant joie et disrent: _Vous nous troverez tout près quant vous -venrez_. Mais les aventures avienent si com à Nostre Seignour plaist; -car onques n'orent povoir qu'il assemblassent à leur ost; dont ce fut -moult grant domage, quar moult estoient preudome et vaillant -durement.» - -De Pouille Gautier de Montbéliart passa dans l'île de Chypre, où il ne -tarda pas à faire un grand établissement en épousant Bourgogne de -Lusignan, soeur du roi Amaury. À la mort de ce prince arrivée en 1201, -il obtint le bail ou régence du royaume de Chypre pendant la minorité -de son neveu, le petit roi Hugon; enfin il mourut lui-même vers 1212, -avec la réputation de prince opulent, habile et valeureux, mais sans -avoir revu la France, dont il s'était éloigné quatorze ans auparavant. - -Ce serait donc avant ce départ, avant l'année 1199, que Robert de -Boron aurait composé le poëme de _Joseph d'Arimathie_, et après 1212 -qu'il en aurait fait une sorte de révision. Or les romans en prose du -_Saint-Graal_ et de _Lancelot_, sont antérieurs aux poëmes du -_Chevalier au Lion_, de la _Charrette_ et de _Perceval_ qu'ils ont -inspirés, et Chrestien de Troyes, auteur de ces poëmes, était mort -vers 1190. Les romans en prose ont donc été faits avant cette année -1190[42], et ont assurément suivi de très-près le _Joseph -d'Arimathie_. Ainsi nous arrivons aux dates approximatives de 1160 à -1170 pour le _Joseph_ et pour les romans en prose du _Saint-Graal_ et -de _Merlin_; à 1185 pour le _Chevalier au Lion_ et la _Charrette_: -enfin à 1214 ou 1215 pour notre remaniement du _Joseph d'Arimathie_. - -[Note 42: M. le professeur Jonckbloet, de La Haye, dans un excellent -travail sur les poëmes de Chrestien de Troyes, a mis hors de doute -l'antériorité des romans en prose du _Lancelot_ et de la _Quête du -Graal_ sur les poëmes de la _Charrette_, du _Chevalier au Lion_ et de -_Perceval_.] - -Je ne prétends pas mettre ces supputations chronologiques à l'abri de -toute incertitude; j'attendrai toutefois pour y renoncer qu'on en -trouve de plus satisfaisantes. Et je le répète en finissant, si Robert -de Boron avait écrit les vers du _Joseph_ après la prose du -_Saint-Graal_, il ne se serait pas avisé de dire qu'avant lui personne -n'avait encore mis à la portée des laïques cette légende du -_Saint-Graal_. - -Avant qu'on soupçonnât l'existence du poëme de _Joseph d'Arimathie_, -la critique était en droit de reconnaître l'oeuvre de Robert de Boron -dans le roman du _Saint-Graal_, qui lui est fréquemment attribué par -les assembleurs du treizième siècle. La méprise n'est plus permise -depuis que M. Francisque Michel a publié le _Joseph_[43]. Le savant -philologue le fit imprimer en 1841 (Bordeaux, in-12), avec -l'exactitude qu'on était en droit d'attendre de lui. Malheureusement -le texte unique qu'il avait reproduit était assez défectueux. Un -feuillet en avait été enlevé; un autre semblait y avait été placé par -méprise et se rapporter à quelque éloge de la vierge Marie. Mais la -rédaction en prose permet de combler ces lacunes et de retrouver le -sens des cinquante vers qui appartenaient au feuillet perdu. - -[Note 43: Le seul manuscrit qui l'ait conservé vient de l'abbaye de -Saint-Germain des Prés, et porte aujourd'hui, dans la Bibliothèque -impériale, le nº 1987. Il est réuni à un texte de l'_Image du monde_ -de Gautier de Metz; ce qui vient encore à l'appui de l'origine -présumée lorraine de la composition.] - -J'ai déjà dit un mot de cette rédaction en prose, qui avait dû suivre -de bien près le poëme original: sous cette forme, le récit semble -avoir été plus goûté. Au moins en conservons-nous un assez grand -nombre d'exemplaires[44], tandis qu'un seul manuscrit nous a jusqu'à -présent révélé l'existence du poëme. - -[Note 44: J'en ai jusqu'à présent reconnu quatre manuscrits: deux dans -la Bibliothèque impériale, un à l'Arsenal, un autre dans le précieux -cabinet de mon honorable ami M. Ambr.-Firmin Didot.] - -On pourra demander ici quelles raisons de croire que le poëme ait été -le modèle suivi par celui qui nous en représente toute la substance en -prose. Ces raisons, les voici: malgré l'intention que le prosateur -avait de suivre pas à pas le poëme, il en a souvent mal rendu le -véritable sens, et quelquefois il y a fait des additions -impertinentes. Citons quelques exemples, que j'aurais pu facilement -multiplier. - -Le poëte, au vers 165, expose comment Jésus-Christ avait donné charge -à saint Pierre d'absoudre les pécheurs, et comment saint Pierre avait -délégué son pouvoir aux ministres de l'Église: - - A sainte église a Dieu doné - Tel vertu et tel poesté: - Saint Pierre son commandement - Redona tout comunalment - As menistres de sainte eglise; - Seur eus en a la cure mise. - -Ces vers sont d'un sens plus clair pour nous qu'ils ne le furent pour -notre prosateur; car il les rend ainsi: - -«Cest pooirs dona nostre Sire sainte Église, et les comandemens des -menistres dona messire sains Pierres.» - -Voici qui est plus fort: au vers 473, Robert de Boron avait écrit: - - D'ileques Joseph se tourna, - Errant à la crois s'en ala, - Jhesu vit, s'en ot pitié grant... - -Puis, s'adressant aux gardiens du corps, Joseph dit, au vers 479: - - Pilates m'a cest cors donné, - Et si m'a dit et comandé - Que je l'oste de cest despit... - -Et plus loin encore, vers 503: - - Ostez Jhesu de la haschie - Où li encrismé l'ont posé. - -Notre prosateur ne va-t-il pas s'imaginer que le mot despit (honte, -outrage) du vers 482 était le nom particulier de la croix? «Lors -s'entorna Joseph et vint droit à la croix qu'il apeloient -_despit_..... Si li comanda que il alast au _Despit_, et lou cors -Jhesu en ostast.» - -Au vers 171, le poëte dit que la mort de Jésus-Christ avait racheté le -péché de luxure dont Adam s'était rendu coupable: - - Ainsi fu luxure lavée - D'ome, de femme, et espurée. - -Peut-être le prosateur avait-il lu espousée au lieu _d'espurée_, ce -qui l'a conduit à une énorme bévue: «Ainsi lava nostre sire luxure -d'homme et de femme, de pere et de mere par mariage.» Mais le mariage, -ayant été institué avant la chute d'Adam, ne devait rien à -Jésus-Christ fait homme, et Boron n'avait rien dit de pareil. - -C'est encore par suite d'une autre méprise que le prosateur qualifie -du titre de comte de Montbéliart messire Gautier, qui ne fut jamais -investi de ce fief, régulièrement recueilli par son frère aîné. Il -serait superflu de donner d'autres moyens de distinguer le texte -original de la mise en prose. D'ailleurs je craindrais de retenir trop -longtemps mon lecteur sur une matière aride, en accumulant les -arguments en faveur des allégations précédentes. Je dirai seulement -qu'une étude opiniâtre m'a fait pénétrer dans les nombreux détours du -terrain que j'avais à parcourir; que je crois avoir reconnu l'ordre -chronologique des récits, la forme et l'étendue de chaque rédaction, -la part qui revient à chacun des auteurs désignés ou anonymes. Je -crois marcher sur un fond solide, et l'on peut me suivre avec -confiance; sauf à me confondre plus tard, si l'on parvient à détruire -la force des raisons auxquelles je me suis rendu. - - - - -LIVRE PREMIER. - - -LE ROMAN EN VERS - -DE - -JOSEPH D'ARIMATHIE - - -PAR ROBERT DE BORON. - - - - -LE ROMAN EN VERS - -DE JOSEPH D'ARIMATHIE. - - -Les pécheurs doivent savoir qu'avant de descendre en terre, -Jésus-Christ avait fait annoncer par les prophètes sa venue et sa -passion douloureuse. Tous jusque-là, rois, barons et pauvres gens, -justes et coupables, passaient en enfer à la suite d'Adam et Ève, -d'Abraham, Ysaïe, Jérémie. Le démon réclamait leur possession, et -croyait avoir sur eux un droit absolu; car la justice éternelle devait -être satisfaite. Il fallut que la rançon de notre premier père fût -apportée par les trois personnes divines qui sont une seule et même -chose. À peine Adam et Ève avaient-ils approché de leurs lèvres le -fruit défendu, que, s'apercevant de leur nudité, ils étaient tombés -dans le péché d'impureté[45]. Dès ce moment s'évanouit le bonheur dont -ils jouissaient. Ève conçut dans la douleur, leur postérité fut comme -eux soumise à la mort, et le démon réclama de droit la possession de -leurs âmes. Pour nous racheter de l'enfer, Notre-Seigneur prit -naissance dans les flancs de la vierge Marie. Et quand il voulut être -baptisé par saint Jean, il dit: «Tous ceux qui croiront en moi et -recevront l'eau du baptême, seront arrachés au joug du démon, jusqu'au -moment où de nouveaux péchés les rejetteront dans la première -servitude.» Notre-Seigneur fit plus encore pour nous: il institua, -comme un second baptême, la confession, par laquelle tout pécheur qui -témoignait de son repentir obtenait le pardon de ses nouvelles fautes. - -[Note 45: Robert de Boron semble penser ici que Dieu avait interdit -l'arbre de la science du bien et du mal, parce que la pomme fatale -devait ouvrir leur imagination aux appétits charnels, et les priver -ainsi de l'innocence dans laquelle ils avaient été créés. «Et ils -virent qu'ils étaient nus,» se contente de dire la Genèse.] - -Or, au temps où Notre-Seigneur allait prêchant par les terres, le pays -de Judée était en partie soumis aux Romains, dont Pilate était le -bailli. Un prudhomme, nommé Joseph d'Arimathie, rendait à Pilate un -service de cinq chevaliers. Dès que Joseph avait vu Jésus-Christ, il -l'avait aimé de grand amour, bien qu'il n'osât pas le témoigner par la -crainte des mauvais Juifs. Pour Jésus, il avait un petit nombre de -disciples; encore un d'entre eux, Judas, était-il des plus méchants. -Judas avait dans la maison de Jésus la charge de sénéchal et touchait, -à ce titre, une rente appelée dîme, sur tout ce qu'on donnait au -maître. Or il arriva, le jour de la Cène, que Marie la Madeleine entra -chez Simon, où Jésus était à table avec ses disciples; elle -s'agenouilla aux pieds de Jésus et les mouilla de ses larmes; puis -elle les essuya de ses beaux cheveux, et répandit sur son corps un pur -et précieux onguent. La maison fut aussitôt inondée des plus suaves -odeurs; mais Judas, loin d'en être touché: «Ces parfums,» dit-il, -«valaient bien trois cents deniers; c'est donc une rente de trente -deniers dont on me fait tort.» Dès l'heure, il chercha les moyens de -réparer ce dommage[46]. - -[Note 46: «Marie prit ensuite une livre d'huile de senteur d'un nard -excellent et de grand prix, elle en lava les pieds de Jésus et les -essuya avec ses cheveux; et la maison fut embaumée de cette -liqueur.--Alors Judas l'Iscariote, qui devait le livrer, dit: «Que -n'a-t-on vendu cette liqueur trois cents deniers et que ne les a-t-on -donnés aux pauvres?» Ce qu'il dit, non qu'il s'intéressât pour les -pauvres, mais parce que c'était un voleur, et qu'étant chargé de la -bourse, il avait entre les mains ce qu'on y mettait.» (S. Jean, chap. -XI, v. 3.)] - -Il sut que dans la maison de l'évêque Chaiphas se tenait une assemblée -de Juifs pour y délibérer sur les moyens de perdre Jésus. Il s'y -rendit et offrit de livrer son maître, s'ils voulaient lui donner -trente deniers. Un Juif aussitôt les tira de sa ceinture et les lui -compta. Judas assigna le jour et le lieu où ils pourraient saisir -Jésus: «N'allez pas,» dit-il, «prendre à sa place Jacques, son cousin -germain, qui lui ressemble beaucoup: pour plus de sûreté, vous -saisirez celui que je baiserai.» - -Le jeudi suivant, Jésus, dans la maison de Simon, fit apporter une -grande piscine, dans laquelle il ordonna à ses disciples de mettre les -pieds, qu'il lava et qu'il essuya tous ensemble. Saint Jean lui -demanda pourquoi il s'était servi de la même eau pour tous. «Cette -eau,» répondit Jésus, «devient sale comme est l'âme de tous ceux dont -je l'approche: les derniers sont pourtant lavés comme les premiers. Je -laisse cet exemple à Pierre et aux ministres de l'Église. L'ordure de -leurs propres péchés ne les empêchera pas d'enlever celle des -pécheurs qui se confesseront à eux[47].» - -[Note 47: Passage remarquable qui semble répondre au développement de -l'axiome: _Fais ce que je dis, non ce que je fais_. On voit ici que -Robert de Boron n'hésite pas à regarder Pierre comme le chef de -l'Église. On ne retrouvera plus cela dans le _Saint-Graal_.] - -Ce fut dans cette maison de Simon que les Juifs vinrent prendre -Notre-Seigneur. Judas en le baisant leur dit: «Tenez-le bien, car il -est merveilleusement fort.» Jésus fut emmené; les disciples se -dispersèrent. Sur la table était un vase où le Christ avait fait son -sacrement[48]. Un Juif l'aperçut, le prit et l'emporta dans l'hôtel -de Pilate, où l'on avait conduit Jésus; et quand le bailli, persuadé -de l'innocence de l'accusé, demanda de l'eau pour protester contre le -jugement, le Juif qui avait pris le vase le lui présenta, et Pilate, -après s'en être servi, le fit mettre en lieu sûr. - -[Note 48: - - Séans ot un vessel mout grant, - Où Crist faiseit son sacrement. - -Il serait naturel d'entendre par ce mot _sacrement_ l'institution de -l'Eucharistie. Cependant l'auteur semble plutôt désigner ici le bassin -dans lequel Jésus-Christ avait lavé ses mains en rendant grâces après -le repas. Il y aurait alors une méprise du copiste, qui aurait mis -_sacrement_ au lieu de _lavement_. On sait que saint Jean est le seul -qui ait parlé du _lavement des pieds_, et qu'il n'a rien dit de -l'Eucharistie. C'est peut-être parce que les inventeurs de la légende -du Graal connaissaient seulement l'Évangile de saint Jean, qu'ils -conçurent l'idée d'un vase eucharistique qui donnait cette autre -explication de la présence réelle, dans le sacrifice de la messe.] - -Et quand Jésus fut crucifié, Joseph d'Arimathie vint trouver Pilate et -lui dit: «Sire, je vous ai longtemps servi de cinq chevaliers, sans en -recevoir de loyer; je viens demander pour mes soudées le corps de -Jésus crucifié.--Je l'accorde de grand coeur,» répondit Pilate. -Aussitôt Joseph courut à la Croix; mais les gardes lui en défendirent -l'approche. «Car,» disaient-ils, «Jésus s'est vanté de ressusciter le -troisième jour; s'il a dit vrai, tant de fois ressuscitera-t-il, tant -de fois le referons-nous mourir.» Joseph revint à Pilate, qui, pour -vaincre la résistance des gardes, chargea Nicodème de prêter -main-forte. «Vous aimiez donc bien cet homme!» dit Pilate; «tenez, -voici le vase dans lequel il a lavé ses mains en dernier; gardez-le en -mémoire du juste que je n'ai pu sauver.» Pilate, d'ailleurs, ne -voulait pas qu'on pût l'accuser de rien retenir de ce qui avait -appartenu à celui qu'il avait condamné. - -Ce ne fut pas sans peine que les deux amis triomphèrent de la -résistance des gardes. Nicodème était entré chez un fèvre, et, lui -ayant emprunté tenailles et marteau, ils montèrent à la croix, en -détachèrent Jésus. Joseph le prit entre ses bras, le posa doucement à -terre, replaça convenablement les membres, et les lava le mieux qu'il -put. Pendant qu'il les essuyait, il vit le sang divin couler des -plaies; et, se souvenant de la pierre qui s'était fendue en recevant -le sang que la lance de Longin[49] avait fait jaillir, il courut à son -vase, et recueillit les gouttes qui s'échappaient des flancs, de la -tête, des mains et des pieds: car il pensait qu'elles y seraient -conservées avec plus de révérence que dans tout autre vaisseau. Cela -fait, il enveloppa le corps d'une toile fine et neuve, le déposa dans -un coffre qu'il avait fait creuser pour son propre corps, et le -recouvrit d'une autre pierre que nous désignons sous le nom de tombe. - -[Note 49: Le nom grec de lance est [Grec: logchê], d'où l'on -a fait Longin, nom propre du soldat qui avait ouvert de sa _lance_ le -côté de Notre-Seigneur.] - -Jésus, le lendemain de sa mort, descendit en enfer pour délivrer les -bonnes gens; puis il ressuscita, se montra à Marie la Madeleine, à ses -disciples, à d'autres encore. Plusieurs morts, rappelés à la vie, -eurent permission de visiter leurs amis avant de prendre place au -Ciel. Voilà les Juifs bien émus, et les soldats chargés de garder le -sépulcre bien inquiets du compte qu'ils auraient à rendre. Pour -échapper au châtiment, ils résolurent de s'emparer de Nicodème et de -Joseph et de les faire mourir; puis, si l'on venait leur demander ce -qu'ils avaient fait de Jésus, ils convinrent de répondre que c'était -aux deux Juifs chargés de le garder de dire ce qu'il était devenu[50]. - -[Note 50: Cette circonstance se trouve dans l'Évangile de Nicodème.] - -Mais Nicodème, averti à l'avance, parvint à leur échapper. Il n'en fut -pas de même de Joseph, qu'ils surprirent au lit et auquel ils -donnèrent à peine le temps de se vêtir, pour l'emmener et le faire -descendre à force de coups dans une tour secrète et profonde. L'entrée -de la tour une fois scellée, il ne devait plus jamais être question de -lui. - -Mais au besoin voit-on le véritable ami. Jésus lui-même descendit dans -la tour, et se présenta devant Joseph, tenant à la main le vase où son -divin sang avait été recueilli. «Joseph,» dit-il, «prends confiance. -Je suis le Fils de Dieu, ton Sauveur et celui de tous les -hommes.»--«Quoi!» s'écria Joseph, «seriez-vous le grand prophète qui -prit chair en la vierge Marie, que Judas vendit trente deniers, que -les Juifs mirent en croix, et dont ils m'accusent d'avoir volé le -corps?--Oui; et pour être sauvé il te suffit de croire en moi.--Ah! -Seigneur,» répondit Joseph, «ayez pitié de moi; me voici enfermé dans -cette tour, je dois y mourir de faim. Vous savez combien je vous ai -aimé; je n'osais vous le dire, par la crainte de n'en être pas cru, -dans la mauvaise compagnie que je hantais.--Joseph,» dit -Notre-Seigneur, «j'étais au milieu de mes amis et de mes ennemis. Tu -étais des derniers, mais je savais qu'au besoin tu me viendrais en -aide, et, si tu n'avais pas servi Pilate, tu n'aurais pas obtenu le -don de mon corps.--Ah! Seigneur, ne dites pas que j'aie pu recevoir un -si grand don.--Je le dis, Joseph, car je suis aux bons comme les bons -sont à moi. Je viens à toi plutôt qu'à mes disciples, parce qu'aucun -d'eux ne m'a autant aimé que toi et n'a connu le grand amour que je -t'ai porté: tu m'as détaché de la croix, sans vaine gloire, tu m'as -secrètement aimé, je t'ai chéri de même, et je t'en laisse un précieux -témoignage en te rapportant ce vase, que tu garderas jusqu'au moment -où je t'apprendrai comment tu devras en disposer.» - -Alors Jésus-Christ lui tendit le saint vaisseau en ajoutant: -«Souviens-toi que trois personnes devront en avoir la garde, l'une -après l'autre. Tu le posséderas le premier, et, comme tu as droit à -de bonnes soudées, jamais on n'offrira le sacrifice sans faire mémoire -de ce que tu fis pour moi. - -«--Seigneur,» reprit Joseph, «veuillez m'éclaircir ces paroles. - -«--Tu n'as pas oublié le jeudi où je fis la Cène chez Simon avec mes -disciples. En bénissant le pain et le vin, je leur dis qu'ils -mangeaient ma chair avec le pain, et qu'ils buvaient mon sang avec le -vin. Or il sera fait mémoire de la table de Simon en maints pays -lointains: l'autel sur lequel on offrira le sacrifice sera le sépulcre -où tu me déposas; le corporal sera le drap dont tu m'avais enveloppé; -le calice rappellera le vase où tu recueillis mon sang; enfin le -plateau (ou patène) posé sur le calice signifiera la pierre dont tu -scellas mon sépulcre. - -«Et maintenant, tous ceux auxquels il sera donné de voir d'un coeur -pur le vase que je te confie, seront des miens: ils auront -satisfaction de coeur et joie perdurable. Ceux qui pourront apprendre -et retenir certaines paroles que je te dirai auront plus de pouvoir -sur les gens, et plus de crédit près de Dieu. Ils n'auront jamais à -craindre d'être déchus de leurs droits, d'être mal jugés, et d'être -vaincus en bataille, quand leur cause sera juste.» - -«Je n'oserais,» dit ici Robert de Boron, conter ni transcrire les -hautes paroles apprises à Joseph, et je ne le pourrais faire, quand -j'en aurais la volonté, si je n'avais par-devers moi le grand livre, -écrit par les grands clercs, et où l'on trouve le grand secret nommé -le Graal.» - -Jésus-Christ ne quitta pas Joseph sans l'avertir qu'il serait un jour -affranchi de sa prison. Il y demeura plus de quarante ans; on l'avait -complétement oublié en Judée, quand arriva dans la ville de Rome un -pèlerin, jadis témoin de la prédication, des miracles et de la mort de -Jésus. L'hôte qui l'hébergeait lui apprit que Vespasien, le fils de -l'Empereur, était atteint d'une affreuse lèpre qui le forçait à vivre -séparé de tous les vivants. Il était renfermé dans une tour sans -fenêtre et sans escalier, et chaque jour on déposait sur une étroite -lucarne le manger qui le soutenait. «Ne sauriez-vous,» ajouta l'hôte, -«indiquer un remède à sa maladie?--Non,» répondit le pèlerin, «mais je -sais qu'au pays d'où je viens, il y avait dans ma jeunesse un grand -prophète qui guérissait de tous les maux. Il se nommait Jésus de -Nazareth. Je l'ai vu redressant les boiteux, illuminant les aveugles, -rendant sains les gens pourris de lèpre. Les Juifs le firent mourir; -mais, s'il vivait encore, je ne doute pas qu'il n'eût le pouvoir de -guérir Vespasien.» - -L'hôte alla conter le tout à l'Empereur, qui voulut entendre lui-même -le pèlerin. Il apprit de lui que la chose s'était passée en Judée, -dans la partie romaine de la contrée soumise à l'autorité de Pilate. -«Sire,» dit le pèlerin, «envoyez de vos plus sages conseillers pour -enquerre; et, si je suis trouvé menteur, faites-moi trancher la tête.» - -Les messagers furent envoyés avec recommandation, dans le cas où les -récits du pèlerin seraient trouvés sincères, de chercher les objets -qui pouvaient avoir appartenu au prophète injustement condamné. - -Pilate, auquel ils s'adressèrent, leur raconta les enfances de Jésus, -ses miracles, la haine des Juifs, les vains efforts qu'il avait faits -pour l'arracher de leurs mains, l'eau qu'il avait demandée pour -protester contre sa condamnation et le don fait à l'un de ses -chevaliers du corps du prophète. «J'ignore,» ajouta-t-il, «ce que -Joseph est devenu: personne ne m'en a parlé, et peut-être les Juifs -l'ont-ils tué, noyé, ou mis en prison.» - -L'enquête faite en présence des Juifs justifia le récit de Pilate, et -les messagers, ayant demandé si l'on n'avait pas conservé quelque -objet venant de Jésus: «Il y a,» répondit un Juif, «une vieille femme -nommé Verrine qui garde son portrait; elle demeure dans la rue de -l'École.» - -Pilate la fit venir, et, tout bailli qu'il était, fut contraint de se -lever, quand elle parut devant lui. La pauvre femme, effrayée et -craignant un mauvais parti, commença par nier qu'elle eût un portrait; -mais, quand les messagers l'eurent assurée de leurs bonnes intentions -et lui eurent appris qu'il s'agissait pour eux de trouver un remède à -la lèpre du fils de l'Empereur, elle dit: «Pour rien au monde je ne -vendrais ce que je possède: mais, si vous jurez de me le laisser, -j'irai volontiers à Rome avec vous et j'y porterai l'image.» - -Les messagers promirent ce que Verrine souhaitait et demandèrent à -voir la précieuse image. Elle alla ouvrir une huche, en tira une -guimpe, et, l'ayant couverte de son manteau, revint bientôt vers les -envoyés de Rome, qui se levèrent comme avait fait auparavant Pilate. -«Écoutez,» dit-elle, «comment je la reçus: je portais ce morceau de -fine toile entre les mains, quand je fis rencontre du prophète que les -Juifs menaient au supplice. Il avait les mains liées d'une courroie -derrière le dos. Ceux qui le conduisaient me prièrent de lui essuyer -le visage, je m'approchai, je passai mon linge sur son front -ruisselant de sueur, puis je le suivis: on le frappait à chaque pas -sans qu'il exhalât de plaintes. Rentrée dans ma maison, je regardai -mon drap, et j'y vis l'image du saint prophète.» - -Verrine partit avec les messagers. Arrivée devant l'Empereur, elle -découvrit l'image, et l'Empereur s'inclina par trois fois, bien qu'il -n'y eût là ni bois, ni or, ni argent[51]. Jamais il n'avait vu d'image -aussi belle. Il la prit, la posa sur la lucarne qui tenait à la tour -de son fils, et Vespasien n'eut pas plutôt arrêté les yeux sur elle -qu'il se trouva revenu dans la plus parfaite santé. - -[Note 51: La peinture, au douzième siècle, employait constamment l'or -sur les tablettes qui recevaient le dessin et la couleur, soit pour -remplir les fonds, soit pour varier les vêtements.] - -Ne demandez pas si le pèlerin et Verrine furent grandement récompensés -de ce qu'ils avaient dit et fait. «L'image fut conservée à Rome comme -relique précieuse; on la vénère encore aujourd'hui sous le nom de la -_Véronique_.» Pour le jeune Vespasien, son premier voeu fut de -témoigner de sa reconnaissance, en vengeant le prophète auquel il -devait la santé. L'Empereur et lui parurent bientôt en Judée à la tête -d'une armée nombreuse. Pilate fut mandé, et, pour prévenir la défiance -des Juifs, Vespasien le fit conduire en prison comme accusé d'avoir -voulu soustraire Jésus au supplice. Les Juifs, persuadés qu'on -entendait les récompenser, vinrent à qui mieux mieux se vanter d'avoir -eu grande part à la mort de Jésus. Quel ne fut pas leur effroi quand -ils se virent eux-mêmes saisis et chargés de chaînes! L'Empereur fit -attacher à la queue des chevaux indomptés trente des plus coupables. -«Rendez-nous le prophète Jésus,» leur dit-il, «ou nous vous traiterons -tous de même.» Ils répondirent: «Nous l'avions laissé prendre par -Joseph, c'est à Joseph seul qu'il faudrait le demander.» Les -exécutions continuèrent; il en mourut un grand nombre. «Mais,» dit un -d'entre eux, «m'accorderez-vous la vie si j'indique où l'on a mis -Joseph?»--«Oui,» dit Vespasien, «tu éviteras à cette condition la -torture et conserveras tes membres.» Le Juif le conduisit au pied de -la tour où Joseph était enfermé depuis quarante-deux ans. «Celui,» dit -Vespasien, «qui m'a guéri, peut bien avoir conservé la vie de son -serviteur. Je veux pénétrer dans la tour.» - -On ouvre la tour, il appelle; personne ne répond. Il demande une -longue corde, et se fait descendre dans les dernières profondeurs; -alors il aperçoit un rayon lumineux et entend une voix: «Sois le -bienvenu, Vespasien! que viens-tu chercher ici?--Ah! Joseph,» dit -Vespasien en l'embrassant, «qui donc a pu te conserver la vie et me -rendre la santé?»--«Je te le dirai,» répond Joseph, «si tu consens à -suivre ses commandements.»--«Me voici prêt à les entendre. Parle. - -«--Vespasien, le Saint-Esprit a tout créé, le ciel, la terre et la -mer, les éléments, la nuit, le jour et les quatre vents. Il a fait -aussi les archanges et les anges. Parmi ces derniers il s'en trouva de -mauvais, pleins d'orgueil, de colère, d'envie, de haine, de mensonge, -d'impureté, de gloutonnerie. Dieu les précipita des hauteurs du ciel; -ce fut une pluie épaisse qui dura trois jours et trois nuits[52]. Ces -mauvais anges formaient trois générations: la première est descendue -en Enfer: leur soin est de tourmenter les âmes. La seconde s'est -arrêtée sur la terre: ils s'attachent aux femmes et aux hommes pour -les perdre et les mettre en guerre avec leur Créateur; ils tiennent -registre de nos péchés afin qu'il n'en soit rien oublié. Ceux de la -troisième génération séjournent dans l'air: ils prennent diverses -formes, usent de flèches et de lances, dont ils percent les âmes des -hommes pour les détourner de la droite voie. Telle est leur -généalogie. Pour les anges demeurés fidèles, ils ont leur hôtel dans -le ciel et ne sont plus soumis à la tentation des mauvais esprits.» - -[Note 52: Milton, je ne sais d'après quelle autorité, a prolongé de -six jours le temps que les mauvais anges mirent à descendre du haut -des cieux dans le fond des enfers: - - Nine times the space that measures day and night - To mortal men, he with his horrid crew - Lay vainquished, rolling in the fiery gulf... - - (Book I.)] - -Joseph dit ensuite comment, pour combler le vide laissé dans le -Paradis par la désobéissance des anges, Dieu avait créé l'homme et la -femme; comment le grand Ennemi, ne le pouvant souffrir, avait ménagé -la chute de nos premiers parents, et comment il se croyait assuré de -les entraîner dans le même abîme, le Paradis ne pouvant supporter la -moindre souillure. Mais Dieu avait envoyé son Fils sur la terre pour -fournir la rançon exigée par la Justice. «C'est ce Fils que les Juifs -ont fait mourir, qui nous a rachetés des tourments d'Enfer, qui m'a -sauvé et qui t'a guéri. Crois donc à ses commandements, et reconnais -que Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, sont une seule et même chose.» - -Vespasien n'hésita pas à confesser les vérités qu'on lui apprenait. Il -remonta, fit dépecer la tour, d'où sortit Joseph entièrement sain de -corps et d'esprit. «Voici Joseph que vous réclamez,» dit-il aux -Juifs, «c'est à vous maintenant à me rendre Jésus-Christ.» Ils ne -surent que répondre, et Vespasien ne tarda plus à faire d'eux bonne et -sévère justice. On cria par son ordre qu'il donnerait trente Juifs -pour un denier à qui voudrait les acheter. Quant à celui qui avait -indiqué la prison de Joseph, on le fit entrer en mer avec toute sa -famille dans un vaisseau sans agrès qui les porta là où Dieu voulut -les conduire. - -C'est ainsi que Vespasien vengea la mort de Notre-Seigneur. - -Or Joseph avait une soeur appelée Enigée, mariée à un Juif nommé Bron: -les deux époux, en apprenant que Joseph était encore vivant, -accoururent et lui crièrent merci. «Ce n'est pas à moi qu'il la faut -demander, mais à Jésus ressuscité, auquel vous devez croire.» Ils -accordèrent tout ce qu'on voulait et décidèrent leurs amis à suivre -leur exemple. «Et maintenant,» dit Joseph, «si vous êtes sincères, -vous abandonnerez vos demeures, vos héritages; vous me suivrez et nous -quitterons le pays.» Ils répondirent qu'ils étaient prêts à -l'accompagner partout où il voudrait les conduire. - -Joseph les mena en terres lointaines; ils y demeurèrent un grand -espace de temps, fortifiés par ses bons enseignements. Ils -s'adonnaient à la culture des champs. D'abord tout alla comme ils -voulaient, tout prospérait chez eux; mais un temps vint où Dieu parut -se lasser de les favoriser; rien ne répondait plus à leurs espérances. -Les blés se desséchaient avant de mûrir, et les arbres cessaient de -donner des fruits. C'était la punition du vice d'impureté auquel -plusieurs d'entre eux s'abandonnaient. Dans leur affliction, il -s'adressèrent à Bron, le beau-frère de Joseph, et le prièrent -d'obtenir de Joseph qu'il voulût bien leur dire si leur malheur venait -de leurs péchés ou des siens. - -Joseph eut alors recours au saint vaisseau. Il s'agenouilla tout en -larmes, et, après une courte oraison, pria l'Esprit-Saint de lui -apprendre la cause de la commune adversité. La voix du Saint-Esprit -répondit: «Joseph, le péché ne vient pas de toi; je vais t'apprendre à -séparer les bons des mauvais. Souviens-toi qu'étant à la table de -Simon, je désignai le disciple qui devait me trahir. Judas comprit sa -honte et cessa de converser avec mes disciples. À l'imitation de la -Cène, tu dresseras une table, tu commanderas à Bron, l'époux de ta -soeur Enigée, d'aller pêcher dans la rivière voisine et de rapporter -ce qu'il y prendra. Tu placeras le poisson devant le vase couvert -d'une toile, justement au milieu de la table. Cela fait, tu appelleras -ton peuple; quand tu seras assis précisément à la place que -j'occupais chez Simon, tu diras à Bron de venir à ta droite, et tu le -verras laisser entre vous deux l'intervalle d'un siége. C'est la place -qui représentera celle que Judas avait quittée. Elle ne sera remplie -que par le fils du fils de Bron et de ta soeur Enigée. - -«Quand Bron sera assis, tu diras à ton peuple que, s'ils ont gardé -leur foi en la sainte Trinité, s'ils ont suivi les commandements que -je leur avais transmis par ta bouche, ils peuvent venir prendre place -et participer à la grâce que Notre-Seigneur réserve à ses amis.» - -Joseph fit ce qui lui était commandé. Bron alla pêcher, et revint avec -un poisson que Joseph plaça sur la table, auprès du saint vaisseau. Puis -Bron ayant, sans en être averti, laissé une place vide entre Joseph et -lui, tous les autres approchèrent de la table, les uns pour s'y asseoir, -les autres pour regretter de n'y pas trouver place. Bientôt ceux qui -étaient assis furent pénétrés d'une douceur ineffable qui leur fit tout -oublier. Un d'entre eux, cependant, nommé Petrus, demanda à ceux qui -étaient restés debout s'ils ne sentaient rien des biens dont lui-même -était rempli. «Non, rien,» répondirent-ils.--«C'est apparemment,» dit -Petrus, «que vous êtes salis du vilain péché dont Notre-Seigneur veut -que vous receviez la punition.» - -Alors, couverts de honte, ils sortirent de la maison, à l'exception -d'un seul, nommé Moïse, qui fondait en larmes et faisait la plus laide -chère du monde. Joseph cependant commanda à ses compagnons de revenir -chaque jour participer à la même grâce, et c'est ainsi que fut faite -la première épreuve des vertus du saint vaisseau. - -Ceux qui étaient sortis de la maison refusaient de croire à cette -grâce qui remplissait de tant de douceurs le coeur des autres: «Que -sentez-vous donc?» disaient-ils en se rapprochant d'eux, «quelle est -cette grâce dont vous nous parlez? Ce vaisseau dont vous nous vantez -les vertus, nous ne l'avons pas vu.--«Parce qu'il ne peut frapper les -yeux des pécheurs.--Nous laisserons donc votre compagnie; mais que -pourrons-nous dire à ceux qui demanderont pourquoi nous vous avons -quittés?--Vous direz que nous autres sommes restés en possession de la -grâce de Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit.--Mais comment -désignerons-nous le vase qui semble vous tant agréer?--Par son droit -nom,» répondit Petrus, «vous l'appellerez _Gréal_, car il ne sera -jamais donné à personne de le voir sans le prendre en _gré_, sans en -ressentir autant de plaisir que le poisson quand de la main qui le -tient il vient à s'élancer dans l'eau.» Ils retinrent le nom qu'on -leur disait et le répétèrent partout où ils allèrent, et depuis ce -temps on ne désigna le vase que sous le nom de _Graal_ ou _Gréal_. -Chaque jour, quand les fidèles voyaient arriver l'heure de tierce, ils -disaient qu'ils allaient à la grâce, c'est-à-dire à l'office du -_Graal_. - -Or Moïse, celui qui n'avait pas voulu se séparer des autres bons -chrétiens, et qui, rempli de malice et d'hypocrisie, séduisait le -peuple par son air sage et la douleur qu'il témoignait, Moïse fit -prier instamment Joseph de lui permettre de prendre place à la table. -«Ce n'est pas moi,» dit Joseph, «qui accorde la grâce. Dieu la refuse -à ceux qui n'en sont pas dignes. Si Moïse veut essayer de nous -tromper, malheur à lui!--Ah! Sire,» répondent les autres, «il témoigne -tant de douleur de ne pas être des nôtres[53], que nous devons l'en -croire.--Eh bien!» dit Joseph, «je le demanderai pour vous.» - -[Note 53: C'est ici qu'un feuillet du manuscrit a été enlevé. Nous le -suppléons à l'aide de la rédaction en prose.] - -Il se mit à genoux devant le Graal et demanda pour Moïse la faveur -sollicitée. - -«Joseph,» répondit le Saint-Esprit, «voici le temps où sera faite -l'épreuve du siége placé entre toi et Bron. Dis à Moïse que, s'il est -tel qu'il le prétend, il peut compter sur la grâce et s'asseoir avec -vous.» - -Joseph étant retourné vers les siens: «Dites à Moïse que, s'il est -digne de la grâce, nul ne peut la lui ravir; mais qu'il ne la réclame -pas s'il ne le fait de coeur sincère.--Je ne redoute rien,» répond -Moïse, «dès que Joseph me permet de prendre siége avec vous.» Alors -ils le conduisirent au milieu d'eux, dans la salle où la table était -dressée. - -Joseph s'asseoit, Bron et chacun des autres, à leur place accoutumée. -Alors Moïse regarde, fait le tour de la table et s'arrête devant le -siége demeuré vide à la droite de Joseph. Il avance, il n'a plus qu'à -s'y asseoir: aussitôt voilà que le siége et lui disparaissent comme s -ils n'avaient jamais été, sans que le divin service soit interrompu. -Le service achevé, Petrus dit à Joseph: «Jamais nous n'avons eu tant -de frayeur. Dites-nous, je vous prie, ce que Moïse est devenu.--Je -l'ignore,» répondit Joseph, «mais nous pourrons le savoir de Celui qui -nous en a déjà tant appris.» - -Il s'agenouilla devant le vaisseau: «Sire, aussi vrai que vous avez -pris chair en la vierge Marie[54] et que vous avez bien voulu -souffrir la mort pour nous, que vous m'avez délivré de prison et que -vous avez promis de venir à moi quand je vous en prierais, -apprenez-moi ce que Moïse est devenu, pour que je puisse le redire aux -gens que vous avez confiés à ma garde.» - -[Note 54: Ici finit la lacune dans le poëme.] - -«Joseph,» répondit la voix, «je t'ai dit qu'en souvenir de la trahison -de Judas, une place doit rester vide à la table que tu fondais. Elle -ne sera pas remplie avant la venue de ton petit-neveu, fils du fils de -Bron et d'Enigée. - -«Quant à Moïse, j'ai puni son hypocrisie et l'intention qu'il avait de -vous tromper. Comme il ne croyait pas à la grâce dont vous étiez -remplis, il espérait vous confondre. On ne parlera plus de lui avant -le temps où viendra le délivrer celui qui doit remplir le siége -vide[55]. Désormais, ceux qui désavoueront ma compagnie et la tienne -réclameront le corps de Moïse et auront grand sujet de l'accuser[56].» - -[Note 55: Tout cela a été changé dans la seconde composition, le -_Saint Graal_. Ce n'est plus le petit-fils de Bron, petit-neveu de -Joseph, qui doit remplir le siége vide, c'est Galaad, à la suite des -temps. Avant lui, Lancelot doit ouvrir le gouffre où fut précipité -Moïse qu'il ne délivrera pas.] - -[Note 56: - - Qui recréront ma compagnie - Et la teue, ne doute mie, - De Moyses se clameront - Et durement l'accuseront. - -Le dernier vers jette un peu d'incertitude sur le sens. Le texte en -prose rend ainsi le passage: _Et cil qui recroiront ma compagnie -clameront la sepulture cors Moys_. Cet endroit semble rappeler d'un -côté l'épître de saint Jude, vers 5 et 9; de l'autre l'Évangile saint -Matthieu, ch. XXIII, § 1, 2 et 3: - -«Jésus, parlant au peuple et à ses disciples, dit:--Les Scribes et les -Pharisiens sont sur la _chaire de Moïse_.--Observez et faites ce -qu'ils diront, mais ne faites pas comme eux; car ils disent et ne font -pas.»] - -Or Bron et Enigée avaient douze enfants qui, devenus grands, les -embarrassèrent. Enigée pria son époux de demander à Joseph ce qu'ils -devaient en faire.--«Je vais,» répondit Joseph, «consulter le Saint -Vaisseau.» Il se mit à genoux, et cette fois un ange fut chargé de lui -répondre. «Dieu,» dit-il, «fera pour tes neveux ce que tu peux -désirer. Il leur permet à tous de prendre femmes, à la condition de se -laisser conduire par celui d'entre eux qui n'en prendra pas.» - -Bron, quand ces paroles lui furent rapportées, réunit ses enfants et -leur demanda quelle vie ils voulaient mener. Onze répondirent qu'ils -désiraient se marier. Le père leur chercha et trouva des femmes -auxquelles il les unit dans les formes primitives de sainte -Église[57]. Il leur recommanda de garder loyalement la foi de mariage, -et d'être toujours purs et unis de coeur et de pensées. - -[Note 57: - - Prisrent les selonc la viez loi, - Tous sans orgueil et sans bufoi, - En la forme de sainte Église. - - (V. 295.)] - -Un seul, nommé Alain, dit qu'il se laisserait écorcher avant de -prendre femme. Bron le conduisit à son oncle Joseph, qui l'accueillit -en riant: «Alain doit m'appartenir,» dit-il; «je vous prie, ma soeur -et mon frère, de me le donner.»--Alors, le prenant entre ses bras: Mon -beau neveu,» dit-il, «réjouissez-vous, Notre-Seigneur vous a choisi -pour glorifier son nom. Vous serez le chef de vos frères, et vous les -gouvernerez.» - -Il revint au Graal, pour demander comment il devait instruire son -neveu. «Joseph,» répondit la voix, «ton neveu est sage et prêt à -recevoir tes instructions. Tu lui feras confidence du grand amour que -je te porte et à tous ceux qui sont endoctrinés sagement. Tu lui -conteras comment je vins en terre pour y souffrir mort honteuse; -comment tu lavas mes plaies et reçus mon sang dans ce vaisseau; et -comment j'ai fait le plus précieux don à toi, à ton lignage et à tous -ceux qui voudront mériter d'y avoir part. Grâce à ce don, vous serez -bien accueillis partout, vous ne déplairez à personne; je soutiendrai -votre cause dans toutes les cours, et vous n'y serez jamais condamnés -pour des délits que vous n'aurez pas commis. Quand Alain sera instruit -de tout cela, apporte le saint vaisseau; montre-lui le sang qui sortit -de mon corps; avertis-le des ruses qu'emploie l'ennemi pour décevoir -ceux que j'aime: surtout, qu'il se garde de colère, la colère aveugle -les hommes et les éloigne de la bonne voie: qu'il se défie des -plaisirs de la chair et n'hésite pas à glorifier mon nom devant tous -ceux dont il approchera. Il aura la garde de ses frères et soeurs; il -les conduira dans la contrée la plus reculée de l'Occident. - -«Demain, quand vous serez tous assemblés, une grande clarté descendra -sur vous, vous apportera un bref à l'adresse de Petrus, pour l'avertir -de prendre congé de vous. Ne lui désignez pas la route à suivre; -lui-même vous indiquera celle qui conduit aux Vaus d'Avaron[58]; il y -demeurera jusqu'à l'arrivée du fils d'Alain, qui lui révélera la vertu -de ton saint vaisseau, et lui apprendra ce que Moïse est devenu.» - -[Note 58: Ces Vaus d'Avaron, vers Occident, rappellent les fontaines -d'_Alaron_ que le poëme de Merlin place en Grande-Bretagne: - - Sic Bladudus eos, regni dum sceptra teneret, - Constituit nomenque suæ consortis _Alaron_ (v. 873).] - -Joseph fit ce qui lui était commandé. Il enseigna le jeune Alain, que -Dieu remplit de sa grâce. Il lui conta ce qu'il savait lui-même de -Jésus-Christ et ce que la voix lui en avait encore appris. - -Puis, le lendemain, ils furent tous au service du Graal, et virent -descendre du ciel une main lumineuse qui déposa le bref sur la sainte -table. Joseph le prit, et appelant Petrus: «Beau frère, Jésus, qui -nous racheta d'enfer, vous a nommé son messager. Voici le bref qui -vous revêt de cet office: apprenez-nous de quel côté vous pensez -aller.--Vers Occident,» répond Petrus, «dans une terre sauvage, nommée -les Vaus d'Avaron; c'est là que j'attendrai tout de la bonté de Dieu.» - -Cependant les onze enfants de Bron, conduits par Alain qu'ils -agréèrent pour leur guide, avaient pris congé de leurs parents. Ils se -rendirent en terres lointaines, annonçant à tous ceux qu'ils -rencontraient le nom de Jésus. Partout Alain gagnait la faveur de ceux -qui l'écoutaient. - -Mais Petrus, cédant aux prières de ses amis, consentait à demeurer un -jour de plus au milieu d'eux. Et l'ange du Seigneur dit à Joseph: -«Petrus a bien fait de retarder son départ; Dieu veut le rendre témoin -des vertus du Graal. Bron, que le Seigneur avait déjà choisi pour -pêcher le poisson, gardera le Graal après toi. Il apprendra de toi -comment il se doit maintenir, et quel amour Jésus-Christ eut pour toi. -Tu lui diras les paroles douces, précieuses et saintes appelées _les -secrets du Graal_. Puis tu lui remettras le saint vaisseau, et -désormais ceux qui voudront lui donner son vrai nom l'appelleront _le -Riche Pêcheur_.» - -Puis l'ange du Seigneur ajouta: «Tous tes compagnons doivent se -diriger vers l'Occident: Bron, le Riche Pêcheur, prendra la même route -et s'arrêtera où le coeur lui dira. Il y attendra le fils de son fils, -pour lui remettre le vase et la grâce attachée à sa possession. -Celui-ci en sera le dernier dépositaire. Ainsi se trouvera accompli le -symbole de la bienheureuse Trinité, par les trois prud'hommes qui -auront eu le vase en garde. Pour toi, après avoir remis le Graal à -Bron, tu quitteras le siècle et entreras dans la joie perdurable -réservée aux amis de Dieu[59].» - -[Note 59: Il y a une sorte de contradiction entre ces vers: - - Et tu, quant tout ce fait aras, - Dou siecle te départiras, - Si venras en parfaite joie - Qui as boens est et si est moie; - Ce est en pardurable vie.... (V. 3395.) - -et ce qu'on lit plus loin, après le récit du départ de Bron: - - Ainsi Joseph se demoura... - En la terre là ù fu nez: - Et Joseph si est demourés. (V. 3455.) - -Mais ces derniers vers sont transposés et peut-être sottement ajoutés. -En tous cas, que Joseph soit retourné en Syrie ou soit mort après le -départ de Bron, d'Alain et de Petrus, un voit que Robert ne le faisait -pas aborder en Albion.] - -Joseph fit ce que lui commandait la voix. Le lendemain, après le -service du Graal, il apprit à tous ses compagnons ce qu'il avait -entendu, à l'exception de la parole sacrée que Jésus-Christ lui avait -révélée dans la prison; parole seulement transmise au Riche Pêcheur, -qui la mit en écrit avec d'autres secrets que les laïques ne doivent -pas entendre. - -Le troisième jour après le départ de Petrus, Bron, désormais gardien -du Graal, dit à Joseph: «J'ai la volonté de m'éloigner, je te demande -congé de le faire.--De grand coeur,» répond Joseph, «car ta volonté -est celle de Dieu.» C'est ainsi qu'il se sépara du Riche Pêcheur, dont -on a depuis tant parlé[60]. - -[Note 60: - - Dont furent _puis_ maintes paroles - Contées, qui ne sont pas folles. - - (V. 3457.)] - -Messire Robert de Boron dit: «Maintenant il conviendrait de savoir -conter ce que devint Alain, le fils de Bron; en quelle terre il -parvint; quel héritier put naître de lui, et quelle femme put le -nourrir.--Il faudrait dire la vie que Petrus mena, en quels lieux il -aborda, en quels lieux on devra le retrouver.--Il faudrait apprendre -ce que Moïse devint, après avoir été si longuement perdu;--puis enfin -où alla le Riche Pêcheur, où il s'arrêtera et comment on pourra -revenir à lui. - -«Ces quatre choses séparées, il faudrait les réunir et les exposer, -chacune comme elles doivent l'être: mais nul homme ne les pourrait -assembler, s'il n'a d'abord entendu conter les autres parties de la -grande et véridique histoire du Graal; et dans le temps où je la -retraçais[61], avec feu monseigneur Gautier, qui était de Mont-Belial, -elle n'avait encore été retracée par nulle personne mortelle. -Maintenant je fais savoir à tous ceux qui auront mon oeuvre que, si -Dieu me donne vie et santé, j'ai l'intention de reprendre ces quatre -parties, pourvu que j'en trouve la matière en livre. Mais, pour le -moment, je laisse non-seulement la branche que j'avais jusque-là -poursuivie, mais même les trois autres qui en dépendaient, pour -m'attacher à la cinquième, en promettant de revenir un jour aux -précédentes. Car, si je négligeais d'en avertir, je ne sais personne -au monde qui ne dût les croire perdues, et qui pût deviner pourquoi je -les aurais laissées.» - -[Note 61: - - Et ce tens que je la _retreis_,... - Unques _retraite_ esté n'aveit.] - - - - -TRANSITION. - - -Tel est le premier livre ou, pour mieux parler, l'introduction -primitive de tous les Romans de la Table ronde. Après l'histoire de -_Joseph d'Arimathie_, Robert de Boron, laissant en réserve la suite -des aventures d'Alain, de Bron, de Petrus et de Moïse, aborde une -autre _laisse_ ou branche, celle de _Merlin_, dont nous trouverons la -seule forme entièrement conservée, dans le roman en prose du même nom. - -Mais occupons-nous d'abord du roman en prose du _Saint-Graal_, -deuxième forme de la légende de _Joseph_ que Robert de Boron avait -versifiée. - -Ce n'est plus, comme dans le poëme, un interprète plus ou moins exact -de la légende galloise du _Graal_; c'est l'auteur du _Graal_ qui, -parlant en son nom, va rapporter à Jésus-Christ lui-même la rédaction, -la communication du livre. - -Cet auteur ne se nomme pas, et nous a donné de sa réserve trois -raisons peu satisfaisantes. S'il se faisait connaître, dit-il, on -aurait peine à croire que Dieu eût révélé d'aussi grands secrets à une -personne aussi humble; on n'aurait pas pour le livre le respect qu'il -mérite; enfin on rendrait l'auteur responsable des fautes et des -méprises que peuvent commettre les copistes. Ces raisons, dis-je, ne -sont pas bonnes. Dieu, qui lui ordonnait de transcrire le livre, ne -lui avait pas en même temps recommandé de cacher son nom; s'il avait -été jugé digne de recevoir une telle faveur, il ne devait pas prendre -souci de ce qu'en diraient les envieux; enfin la crainte des méprises -et des interpolations que pouvaient commettre les copistes ne devait -pas lui causer plus d'inquiétude qu'elle n'en avait causé à Moïse, aux -Apôtres, à tant d'auteurs sacrés ou profanes. Il ne s'est pas nommé, -pour entourer sa prétendue révélation d'un mystère plus impénétrable; -mais c'est là ce qu'il ne pouvait dire: seulement il eût pu se -dispenser d'alléguer d'autres excuses. - -Il s'est donné pour un prêtre, retiré dans un ermitage éloigné de tous -chemins frayés. Laissons-le maintenant parler en abrégeant son récit: - -«Le jeudi saint de l'année 717, après avoir achevé l'office de -Ténèbres, je m'endormis, et bientôt je crus entendre d'une voix -éclatante ces mots: _Éveille-toi: écoute d'une trois, et de trois -une._ J'ouvris les yeux, je me vis entouré d'une splendeur -extraordinaire. Devant moi se tenait un homme de la plus merveilleuse -beauté: «As-tu bien compris mes paroles?» dit-il.--«Sire, je n'oserais -l'assurer.--C'est la reconnaissance de la Trinité. Tu doutais que dans -les trois personnes il n'y eût qu'une seule déité, une seule -puissance. Peux-tu maintenant dire qui je suis?--Sire, mes yeux sont -mortels; votre grande clarté m'éblouit, et la langue d'un homme ne -peut exprimer ce qui est au-dessus de l'humanité.» - -«L'inconnu se baissa vers moi et souffla sur mon visage. Aussitôt mes -sens se développèrent, ma bouche se remplit d'une infinité de -langages. Mais, quand je voulus parler, je crus voir jaillir de mes -lèvres un brandon de feu qui arrêta les premiers mots que je voulus -prononcer. «Prends confiance,» me dit l'inconnu. «Je suis la source de -toute vérité, la fontaine de toute sagesse. Je suis le Grand Maître, -celui dont Nicodème a dit: _Nous savons que vous êtes Dieu._ Je viens, -après avoir confirmé ta foi, te révéler le plus grand secret du -monde.» - -«Alors il me tendit un livre qui eût aisément tenu dans le creux de la -paume: «Je te confie,» dit-il, «la plus grande merveille que l'homme -puisse jamais recevoir. C'est un livre écrit de ma main, qu'il faut -lire du coeur, aucune langue mortelle ne pouvant en prononcer les -paroles sans agir sur les quatre éléments, troubler les cieux, agiter -les airs, fendre la terre et changer la couleur des eaux. C'est pour -tout homme qui l'ouvrira d'un coeur pur la joie du corps et de l'âme, -et quiconque le verra n'aura pas à craindre de mort subite, quelle que -soit même l'énormité de ses péchés.» - -«La grande lumière que j'avais eu déjà tant de peine à soutenir -s'accrut alors au point de m'aveugler. Je tombai sans connaissance, -et, quand je sentis mes esprits revenir, je ne vis plus rien autour de -moi, et j'aurais tenu pour songe ce qui venait de m'arriver, si je -n'eusse retrouvé dans ma main le livre que le Grand Maître m'avait -donné. Je me relevai alors, rempli d'une douce joie; je fis mes -prières, puis je regardai le livre et y trouvai au premier titre: -_C'est le commencement de ton lignage_. Après l'avoir lu jusqu'à -Prime[62], il me sembla l'avoir à peine commencé, tant il y avait de -lettres dans ces petites pages. Je lus encore jusqu'à Tierce, et -continuai à suivre les degrés de mon lignage et le récit de la bonne -vie de ceux qui m'avaient précédé. Auprès d'eux, je n'étais qu'une -ombre d'homme, tant j'étais loin de les égaler en vertu. En avançant -dans le livre, je lus: _Ici commence le saint Graal_. Puis, le -troisième titre: _C'est le commencement des Peurs_. Puis un quatrième -titre: _C'est le commencement des Merveilles_. Un éclair brilla devant -mes yeux, suivi d'un coup de tonnerre. La lumière persista, je n'en -pus soutenir l'éclat, et tombai une seconde fois sans connaissance. - -[Note 62: Six heures du matin.--_Tierce_ répond à neuf; _Sexte_, -_None_ et _Vêpres_ à midi, trois et six heures.] - -«J'ignore combien de temps je demeurai ainsi. Quand je me relevai, je -me trouvai dans une obscurité profonde. Peu à peu le jour revint, le -soleil reprit sa clarté, je me sentis pénétré des odeurs les plus -délicieuses, et j'entendis les plus doux chants que j'eusse encore -entendus; les voix d'où ils partaient semblaient me toucher, mais je -ne les voyais ni ne pouvais les atteindre. Elles louaient -Notre-Seigneur et disaient en refrain: _Honneur et gloire au Vainqueur -de la mort, à la source de la vie perdurable_! - -«Ces paroles huit fois répétées, les voix s'arrêtèrent; j'entendis un -grand bruissement d'ailes, suivi d'un parfait silence: il ne resta que -les parfums dont la douceur me pénétrait. - -«None arriva, je me croyais encore aux premières lueurs du matin. -Alors je fermai le livre et commençai le service du vendredi saint. -On ne consacre pas ce jour-là, parce que Notre-Seigneur l'a choisi -pour y mourir. En présence de la réalité, on ne doit pas recourir à la -figure; et, si l'on consacre les autres jours, c'est en mémoire du -vrai sacrifice du vendredi[63]. - -[Note 63: «Car là où la vérité vient, la figure doit arrières estre -mise. Les autres jours sacre-l'en en remembrance de ce que il fu -sacrefiés. Mais à celui jour du saint venredi fu-il veraiement -sacrefiés; car il n'i a point de senifiance, puis que li jours est -venus que il fu voirement sacrefiés.»] - -«Comme je me disposais à recevoir mon Sauveur et que j'avais déjà fait -trois parts de pain, un ange vint, me prit par les mains et me dit: -«Tu ne dois pas employer ces trois parts, avant d'avoir vu ce que je -vais te montrer.» Alors il m'éleva dans les airs, non en corps, mais -en esprit, et me transporta dans un lieu où je fus inondé d'une joie -que nulles langues ne sauraient exprimer, nulles oreilles entendre, -nuls coeurs ressentir. Je ne mentirais pas en disant que j'étais au -troisième ciel où fut transporté saint Paul; mais, pour n'être pas -accusé de vanité, je dirai seulement que là me fut découvert le grand -secret que, suivant saint Paul, aucune parole humaine ne pourrait -exprimer. L'ange me dit: «Tu as vu de grandes merveilles, prépare-toi -à la vue de plus grandes.» Il me porta plus haut encore, dans un lieu -cent fois plus clair que le verre, et cent fois plus étincelant de -couleurs. Là j'eus vision de la Trinité, de la distinction du Père, du -Fils et du Saint-Esprit, et de leur réunion dans une même forme, une -même déité, une même puissance. Que les envieux ne me reprochent pas -d'aller ici contre l'autorité de saint Jean l'Évangéliste, quand il -nous a dit que _les yeux mortels ne verront et ne pourront voir jamais -le Père éternel_; car saint Jean entendait les yeux du corps, tandis -que l'âme peut voir, quand elle est séparée du corps, ce que le corps -l'empêcherait d'apercevoir. - -«Comme j'étais en telle contemplation, je sentis le firmament -trembler, au bruit du plus éclatant tonnerre. Une infinité de Vertus -célestes entourèrent la Trinité, puis se laissèrent tomber comme en -pâmoison. L'ange alors me prit et me ramena où il m'avait pris. Avant -de rendre à mon âme son enveloppe ordinaire, il me demanda si j'avais -vu de grandes merveilles.--«Ah! si grandes,» répondis-je, «que nulle -langue ne pourrait les raconter.--Reprends donc ton corps, et, -maintenant que tu n'as plus de doutes sur la Trinité, va dignement -recevoir celui que tu as appris à connaître.» - -L'ermite, ainsi rentré en possession de son corps, ne vit plus -l'ange, mais seulement le livre, qu'il lut après avoir communié et -qu'il déposa dans la châsse où l'on enfermait la boîte aux hosties. Il -ferma le coffre à la clef, retourna dans son _habitacle_, et ne voulut -plus toucher au livre avant d'avoir chanté le service de Pâques. Mais -quelle fut sa surprise et sa douleur quand, après l'office, il ouvrit -la châsse et ne l'y retrouva plus, quoique la porte n'en eût pas été -défermée! Bientôt une voix lui apporta ces paroles: «Pourquoi -t'étonner que ton livre ne soit plus où tu l'avais enfermé? Dieu -n'est-il pas sorti du sépulcre sans en remuer la pierre? Voici ce que -le Grand Maître te commande: demain matin, après avoir chanté la -messe, tu déjeuneras, puis entreras dans le sentier qui mène au grand -chemin. Ce chemin te conduira à celui de la Prise, auprès du Perron. -Tu te détourneras un peu et prendras vers la droite le sentier qui -conduit au carrefour des Huit Voies, dans la plaine de Valestoc. -Arrivé à la fontaine de Pleurs, où fut jadis la grande tuerie, tu -trouveras une bête étrange chargée de te guider. Quand tes yeux la -perdront de vue, tu entreras dans la terre de Norgave[64], et là sera -le terme de ta quête.» - -[Note 64: Je n'ai retrouvé la trace d'aucun de ces noms de lieu. Je -suis assez disposé à les croire défigurés.] - -«Le lendemain,» reprend ici l'ermite, «je fis ce qui m'était commandé. -Je sortis de mon habitacle en faisant le signe de la croix sur la -porte et sur moi. Je passai le Perron, arrivai au Val des morts, que -je reconnus aisément pour y avoir autrefois vu combattre les deux -meilleurs chevaliers du monde. Je marchai pendant une lieue -galloise[65] et j'arrivai au carrefour: devant moi, sur le bord d'une -fontaine, s'élevait une croix, et sous la croix gisait la bête dont -l'ange m'avait parlé. En me voyant, elle se leva; plus je la -regardais, moins je reconnaissais sa nature. Elle avait la tête et le -cou d'une brebis, de la blancheur de la neige tombée. Ses pieds, ses -jambes, étaient d'un chien noir, sa croupe et son corps d'un renard, -son poil et sa queue d'un lion. Dès qu'elle me vit faire le signe de -la croix, elle se leva, gagna le carrefour et prit à droite la -première voie. Je la suivis d'aussi près que mon âge et ma faiblesse -le permettaient: à l'heure de Vêpres, elle quitta le grand chemin -frayé pour aborder une longue coudrière, dans laquelle elle marcha -jusqu'à la chute du jour. Alors nous nous enfonçâmes dans une vallée -profonde ombragée d'une épaisse forêt. Nous arrivâmes ainsi devant -une loge[66]: à la porte se tenait un vieillard en habit de religion. -Le prud'homme en me voyant ôta son chaperon, se mit à genoux, et -demanda ma bénédiction.--«Je suis,» lui dis-je, «un pécheur comme -vous, et ne puis vous la donner.» Mais j'eus beau faire, il ne se leva -qu'après avoir été béni. Alors il me prit par la main, me conduisit -dans sa loge et me fit partager son repas. J'y reposai la nuit, et le -lendemain, après avoir chanté, comme le bon homme m'en avait prié, je -me remis en chemin, et trouvai à la fin de l'enclos la bête qui -m'avait conduit jusque-là. Je continuai à la suivre dans la forêt, et -nous arrivâmes, vers midi, dans une belle lande[67]: là s'élevait le -Pin dit _des aventures_, sous lequel coulait une belle fontaine, dont -le sable était rouge comme feu ardent, et l'eau froide comme glace. -Chaque jour elle devenait à trois reprises verte comme émeraude et -amère comme fiel. La bête se coucha sous le Pin: comme j'allais -m'asseoir auprès d'elle, je vis venir à moi sur un cheval en sueur un -valet qui, descendant près de la fontaine, détacha de son cou une -toile et me dit à genoux: «Madame vous salue, celle qui dut au -Chevalier au cercle d'or sa délivrance[68], le jour que celui que bien -connaissez vit la grande merveille. Elle vous envoie à manger.» Il -développa la toile, en tira des oeufs, un gâteau blanc et chaud, un -hanap et un barillet plein de cervoise. Je mangeai avec appétit, puis -je dis au valet de recueillir ce qui restait et de le reporter à la -dame en lui rendant grâce de son envoi. - -[Note 65: «Une lieuve galesche.» Je crois que ces lieues sont les -milles, dont les Anglais ont le bon sens de préférer le nom -traditionnel à celui de _double kilomètre_.] - -[Note 66: Ancien synonyme de petit logis. Il est encore usité par les -bûcherons et forestiers.] - -[Note 67: Ce mot reviendra si souvent qu'il faut le conserver: c'est -une terre non cultivée, comme il y en avait tant alors.] - -[Note 68: «Requéist de sa perde» (ms. 759), «reçut» ms. 747.] - -«Le valet s'éloigna, et je repris mon chemin à la suite de la bête. -Nous sortîmes du bois au déclin du jour, et arrivâmes à un carrefour, -devant une croix de bois. Là s'arrêta la bête: j'entendis un bruit de -chevaux, puis parurent trois chevaliers. «Bien êtes-vous venu!» me dit -le premier en descendant; il me prit par la main, me pria de venir -héberger chez lui. «Emmenez les chevaux,» dit-il à son écuyer. Je -suivis les deux chevaliers jusqu'à l'hôtel. Le premier crut me -reconnaître à un signe que j'avais sur moi; il m'avait vu dans un lieu -qu'il me nomma. Mais je ne voulus rien lui dire de ce que j'avais en -pensée, si bien qu'il n'insista pas et se contenta de me recevoir -aussi bien que possible. - -«Je repartis le matin, et reconnus la bête à la porte de mon hôte, en -prenant congé. Vers l'heure de Tierce, nous trouvâmes une voie qui -conduisait à l'issue de la forêt, et je vis, au milieu d'une grande -prairie, une belle église appuyée sur de grands bâtiments, devant une -eau qu'on appelait le _Lac de la Reine_. Dans l'église étaient de -belles nonnes qui chantaient l'office de tierce à haute et agréable -voix. Elles m'accueillirent, me firent chanter à mon tour, puis me -donnèrent à déjeuner; mais en vain me prièrent-elles de séjourner: je -pris congé d'elles et rentrai dans la forêt à la suite de la bête. -Quand vint le soir, je jetai les yeux sur une dalle au bord du chemin; -et j'y aperçus des lettres fermées que je m'empressai de déplier; j'y -lus: «Le Grand Maître te mande que tu achèveras ta quête, cette nuit -même.» Je me tournai vers la bête, et ne la vis plus; elle avait -disparu. Je me repris à lire les lettres où j'appris ce qui me restait -à faire. - -«La forêt commençait à s'éclaircir: sur un tertre à demi-lieue de -distance s'élevait une belle chapelle, d'où j'entendis partir une -clameur épouvantable. Je hâtai le pas, j'arrivai à la porte, en -travers de laquelle était étendu de son long un homme entièrement -pâmé. Je fis devant son visage le signe de la croix; il se leva, et je -m'aperçus à ses yeux égarés qu'il avait le diable au corps. Je dis au -démon de sortir, mais il me répondit qu'il n'en ferait rien, qu'il -était venu de par Dieu, et que de par Dieu seul il sortirait. J'entrai -alors dans la chapelle, et la première chose que je vis sur l'autel -fut le livre que je cherchais. J'en rendis grâce à Notre-Seigneur et -le portai devant le forcené. Le diable alors se prit à hurler: -«N'avance pas davantage,» criait-il, «je vois bien qu'il me faut -partir; mais je ne le puis, à cause du signe de la croix que tu as -fait sur la bouche de cet homme.»--«Cherche,» répondis-je, «une autre -issue.» Il s'échappa par le bas, en poussant des hurlements hideux, -comme s'il eût renversé sur son passage tous les arbres de la forêt. -Je pris alors entre mes bras le forcené, et le portai devant l'autel, -où je le gardai toute la nuit. Le matin je lui demandai ce qu'il -voulait manger.--«Ma nourriture ordinaire.--Et quelle est-elle?--Des -herbes, des racines, des fruits sauvages. Voilà trente-trois ans que -je suis ermite, et depuis neuf ans je n'ai pas mangé autre chose.» - -«Je le laissai, pour dire mes heures et chanter ma messe: quand je -revins, il dormait; je m'assis près de lui et je cédai au sommeil. Je -crus voir en dormant un vieillard qui, passant devant moi, déposait -pommes et poires dans mon giron. Je trouvai à mon réveil ce -vieillard, qui en me donnant de ses fruits m'annonça que, tous les -jours de ma vie, le Grand Maître me ferait le même envoi. Je réveillai -l'autre prud'homme et lui présentai un fruit qu'il mangea -très-volontiers, comme celui qui de longtemps n'avait rien pris. Je -restai huit jours avec lui, ne trouvant rien que de bon dans ce qu'il -disait et faisait. En prenant congé, il m'avoua que le démon s'était -emparé de lui pour le seul péché qu'il eût commis depuis qu'il avait -pris l'habit religieux. Voyez un peu la justice de Notre-Seigneur: ce -prud'homme le servait depuis trente-trois ans le mieux qu'il pouvait; -pour un seul péché, le démon prit possession de lui, et, s'il était -mort sans l'avoir confessé, il serait devenu la proie de l'enfer; -tandis que le plus méchant homme, s'il fait à la fin de ses jours une -bonne confession, rentre pour jamais en grâce avec Dieu, et monte dans -le Paradis. - -«Je repris le chemin de mon ermitage avec le livre qui m'était rendu. -Je le déposai dans la châsse où d'abord je l'avais mis; je fis le -service de Vêpres et Complies, je mangeai ce que le Seigneur me fit -apporter, puis je m'endormis. Le Grand Maître vint à moi durant mon -somme et me dit: «Au premier jour ouvrable de la semaine qui commence -demain, tu te mettras à la transcription du livret que je t'ai donné; -tu finiras avant l'Ascension. Le monde en sera saisi ce jour-là même -où je montai au Ciel. Tu trouveras dans l'armoire placée derrière -l'autel ce qu'il faut pour écrire.» Le matin venu, j'allai à -l'armoire, et j'y trouvai ce qui convient à l'écrivain, encre, plume, -parchemin et couteau. Après avoir chanté ma messe, je pris le livre, -et, le lundi de la quinzaine de Pâques, je commençai à écrire, en -partant du crucifiement de Notre-Seigneur, ce que l'on va lire[69].» - -[Note 69: Il y a dans ce préambule plusieurs points très-obscurs qui -pourraient bien être autant d'interpolations, et se rattacher à -l'intention qu'avaient les Assembleurs de faire du prêtre, auteur de -la légende latine, le fils de Nascien, ou Nascien, dont on va bientôt -parler. Ainsi l'allusion au combat mortel «des deux plus vaillants -chevaliers du monde,» ainsi le «chemin de Pleurs,» peuvent s'appliquer -au dernier épisode des romans de la Table ronde. Après la mort du roi -Artus, Nascien, ou le fils de Nascien, aurait renoncé aux armes pour -prendre l'habit religieux, et c'est alors qu'il aurait eu la vision -qui lui ordonnait de transcrire le livre divin du Graal. Rien n'était -assurément plus absurde que de faire d'un prêtre du huitième siècle le -contemporain d'autres personnages appartenant les uns au premier, les -autres au cinquième siècle de notre ère. Mais, au temps de -Philippe-Auguste, on ne reculait pas encore devant de pareilles -énormités. Les siècles passés ne semblaient former qu'une seule et -grande époque, où se réunissaient toutes les célébrités de l'histoire; -comme dans la toile peinte par Paul Delaroche pour l'hémicycle de -l'École des Beaux-Arts.] - - - - -LIVRE II. - - -LE - -SAINT-GRAAL. - - - - -I. - -JOSEPH ET SON FILS JOSEPHE ARRIVENT À SARRAS.--SACRE DE -JOSEPHE.--PREMIER SACRIFICE DE LA MESSE. - - -Nous ne nous arrêterons pas sur le début du Saint-Graal: il est, à peu -de chose près, le même que celui du poëme de Robert de Boron. Le -romancier s'évertue pour la première fois, en supposant que Joseph -avait été marié, que sa femme se nommait Enigée[70] et qu'il avait eu -un fils dont le nom différait du sien par l'addition d'un _e_ final. -Josephe, dans tout le cours du récit, dominera Joseph; il sera l'objet -de toutes les grâces divines et le souverain pontife de la religion -nouvelle. Baptisé par saint Philippe évêque de Jérusalem, il avait -nécessairement plus de quarante ans quand Vespasien tira de prison son -père. - -[Note 70: Non sa soeur, comme dans le poëme. Var. Éliab.] - -Nous quittons le poëme de Robert de Boron pour suivre les deux Joseph -et leurs parents, nouvellement baptisés, sur le chemin qui conduit à -Sarras, ville principale d'un royaume du même nom qui confinait à -l'Égypte. C'est de cette ville, qui devait une des premières adopter -la fausse religion de Mahomet, que tirent leur nom ceux qui croient -aujourd'hui à ce faux prophète. - -Ils n'emportaient avec eux d'autre trésor, d'autres provisions, que la -sainte écuelle rendue par Jésus-Christ lui-même à Joseph d'Arimathie: -Joseph à la présence de cette précieuse relique avait dû de ne pas -sentir la faim ni la soif: les quarante années de sa captivité -n'avaient été qu'un instant pour lui. Avant d'arriver à Sarras, il -avait entendu le Fils de Dieu lui commander, comme autrefois Dieu le -Père à Moïse, de faire une arche ou châsse, pour y enfermer ce vase. -Les chrétiens qu'il conduisait devaient faire à l'avenir leurs -dévotions devant l'arche. À Joseph et à son fils seuls le droit de -l'ouvrir, de regarder dans le vase, de le prendre dans leurs mains. -Deux hommes choisis entre tous devaient porter l'arche sur leurs -épaules, toutes les fois que la caravane serait en marche. - -En arrivant à Sarras, Joseph apprit que le roi du pays, Évalac le -Méconnu, était en guerre avec le roi d'Égypte Tolomée[71], et qu'il -venait d'être vaincu dans une grande bataille. Doué du don de -l'éloquence, Joseph se présenta devant lui pour lui déclarer que, s'il -voulait reprendre l'avantage sur les Égyptiens, il devait renoncer à -ses idoles et reconnaître Dieu en trois personnes. Son discours -présente un excellent résumé des dogmes de la foi chrétienne; rien n'y -paraît oublié, et c'est encore la doctrine exposée dans nos -catéchismes. - -[Note 71: Tolomeus ou _Tholomée_ est le nom francisé _Ptolémée_; car -les syllabes initiales _pto_, _sta_, _spa_, _stra_, répugnaient à -l'ancienne langue française: on supprimait alors la première consonne, -ou on la faisait précéder de la voyelle _e_, qui rendait la -prononciation supportable.] - -Évalac eut la nuit suivante une vision qui lui fit comprendre le Dieu -trinitaire, la seconde Personne revêtue de l'enveloppe mortelle et -conçue dans le sein d'une Vierge immaculée. Le Saint-Esprit vint en -même temps avertir Joseph que son fils Josephe était choisi pour -garder le saint vase; qu'il serait ordonné prêtre de la main de -Jésus-Christ; qu'il aurait le pouvoir de transmettre le sacerdoce à -ceux qu'il en jugerait dignes, comme ceux-ci le transmettraient à leur -tour, dans les contrées où Dieu les établirait[72]. - -[Note 72: «Cil qui tel ordre auront, des ores en avant le rechevront -de Josephe par toutes les terres où je metrai et toi et ta semence.» -Voilà le point où l'Église bretonne se séparait de l'Église -catholique. Elle ne voulait pas que ses prélats reçussent leur -consécration du Pape de Rome, et réclamait ce droit en faveur de -l'archevêque d'York, élu lui-même par le peuple et le clergé breton. -Mais cette prétention schismatique, ne menaçant pas d'être contagieuse -et n'ayant pas empêché le souverain pontife, au moins à partir de la -fin du dixième siècle, de présider au choix ou de sanctionner -l'élection des prélats gallois et bretons, la cour de Rome, toujours -sage et prudente, ne s'éleva pas contre l'exposition romanesque des -origines de l'Église bretonne. Armée de l'incomparable autorité de -l'Évangile: _Tu es Petrus, et super hanc petram_, etc., elle laissa -dire les romanciers, et ne rechercha pas le livre latin sur lequel ils -s'appuyaient sans en divulguer le texte original.] - -Le Saint-Esprit dit à Joseph: «Quand l'aube prochaine éclairera -l'arche, quand tes soixante-cinq compagnons auront fait leurs -génuflexions devant elle, je prendrai ton fils, je l'ordonnerai -prêtre, je lui donnerai ma chair et mon sang à garder.» - -Et le lendemain, la même voix divine, parlant aux chrétiens -assemblés: «Écoutez, nouveaux enfants! Les anciens prophètes eurent le -don de mon Saint-Esprit; vous l'obtiendrez également, et vous aurez -bien plus encore, car vous aurez chaque jour mon corps en votre -compagnie, tel que je le revêtis sur la terre. La seule différence, -c'est que vous ne me verrez pas en cette semblance. Ô mon serviteur -Josephe! je t'ai jugé digne de recevoir en ta garde la chair et le -sang de ton Sauveur. Je t'ai reconnu pour le plus pur des mortels et -le plus exempt de péchés, le mieux dégagé de convoitise, d'orgueil et -de mensonge: ton coeur est chaste, ton corps est vierge; reçois le don -le plus élevé que mortel puisse souhaiter: seul tu le recevras de ma -main, et tous ceux qui l'auront plus tard devront le recevoir de la -tienne. Ouvre la porte de l'arche, et demeure ferme à la vue de ce qui -te sera découvert.» - -Alors Josephe ouvrit l'arche en tremblant de tous ses membres. - -Il vit dedans un homme vêtu d'une robe plus rouge et plus éclatante -que le feu ardent. Tels étaient aussi ses pieds, ses mains et son -visage. - -Cinq anges l'entouraient, vêtus de même, et portant chacun six ailes -flamboyantes. L'un tenait une grande croix sanglante; le second trois -clous d'où le sang paraissait dégoutter; le troisième une lance dont -le fer était également rouge de sang; le quatrième étendait devant le -visage de l'homme une ceinture ensanglantée; dans la main du cinquième -était une verge tortillée, également humide de sang. Sur une bande que -les cinq anges tenaient développée, il y avait des lettres qui -disaient: _Ce sont les armes avec lesquelles le Juge de tout le monde -a vaincu la mort_; et sur le front de l'homme d'autres lettres -blanches: _En cette forme viendrai-je juger toutes choses, au jour -épouvantable_. - -La terre sous les pieds de l'homme paraissait couverte d'une rosée -sanglante qui la rendait toute vermeille. - -Et l'arche semblait avoir alors dix fois sa première étendue. Les cinq -anges circulaient sans peine dans l'intérieur autour de l'homme, -qu'ils contemplaient les yeux remplis de larmes. - -Josephe, ébloui de tout ce qu'il voyait, ne put prononcer une parole; -il s'inclina, baissa la tête et restait tout abîmé dans ses pensées, -quand la voix céleste l'appela; aussitôt il releva le front et vit un -autre tableau. - -L'homme était attaché sur la croix que tenaient les cinq anges. Les -clous étaient entrés dans ses pieds et dans ses mains; la ceinture -serrait le milieu de son corps, sa tête retombait sur la poitrine; on -eût dit un homme dans les angoisses de la mort. Le fer de la lance -pénétrait dans le côté, d'où jaillissait un ruisselet d'eau et de -sang; sous les pieds était l'écuelle de Joseph, recueillant le sang -qui dégouttait des mains et du côté; elle en était remplie au point de -donner à croire qu'elle allait déborder. - -Puis les clous parurent se détacher, et l'homme tomber à terre la tête -la première. Alors Josephe, d'un mouvement involontaire, se jeta en -avant pour le soutenir: comme il avançait un pied dans l'arche, cinq -anges s'élancèrent, les uns vibrant contre lui la pointe de leurs -épées, les autres élevant leurs lances comme prêtes à le frapper. Il -essaya pourtant de passer, tant il avait à coeur de venir en aide à -celui qu'il reconnaissait déjà pour son Sauveur et son Dieu; mais la -force invincible d'un ange le retint malgré lui. - -Comme il demeurait immobile, Joseph, incliné à quelque distance, -s'inquiétait de voir son fils arrêté au seuil de l'arche: il se leva -et se rapprocha de lui. Mais Josephe, le retenant de la main: «Ah! -père,» dit-il, «ne me touche pas, ne m'enlève pas de la gloire où je -suis. L'Esprit-Saint me transporte par-delà la terre.» Ces mots -redoublèrent la curiosité du père, et, sans égard pour la défense, il -se laissa tomber à genoux devant l'arche, en cherchant à découvrir ce -qui se passait à l'intérieur. - -Il y vit un petit autel couvert d'un linge blanc sous un premier drap -vermeil. Sur l'autel étaient posés trois clous et un fer de lance. Un -vase d'or en forme de hanap occupait la place du milieu. La toile -blanche jetée sur le hanap ne lui permit pas de distinguer le -couvercle et ce qu'il enfermait. Devant l'autel, il vit trois mains -tenir une croix vermeille et deux cierges, mais il ne sut pas -reconnaître à quels corps ces mains appartenaient. - -Il entendit un léger bruit; une porte s'ouvrit et laissa voir une -chambre dans laquelle deux anges tenaient, l'un une aiguière, l'autre -un gettoir ou aspersoir. Après eux venaient deux autres anges portant -deux grands bassins d'or, et à leur cou deux toiles de merveilleuse -finesse. Trois autres portaient des encensoirs d'or illuminés de -pierres précieuses, et de leur autre main des boîtes pleines d'encens, -de myrrhe et d'épices dont la suave odeur se répandait à l'entour. Ils -sortirent de la chambre les uns après les autres. Puis un septième -ange, ayant sur son front des lettres qui disaient: _Je suis appelé la -force du haut Seigneur_, tenait dans ses mains un drap vert comme -émeraude qui enveloppait la sainte écuelle. Trois anges allèrent à sa -rencontre portant des cierges dont la flamme produisait les plus -belles couleurs du monde. Alors Josephe vit paraître Jésus-Christ -lui-même sous l'apparence qu'il avait en pénétrant dans sa prison, et -tel qu'il s'était levé du sépulcre. Seulement son corps était -enveloppé des vêtements qui appartiennent au sacerdoce. - -L'ange chargé du gettoir puisa dans l'aiguière, et en arrosa les -nouveaux chrétiens; mais les deux Joseph pouvaient seuls le suivre des -yeux. - -Alors Joseph s'adressant à son fils: «Sais-tu maintenant, beau fils, -quel homme conduit cette belle compagnie?--Oui, mon père; c'est celui -dont David a dit au Psautier: «_Dieu a commandé à ses anges de le -garder partout où il ira._» - -Tout le cortége passa devant eux et parcourut les détours du palais -que le roi Évalac avait mis à leur disposition; palais que Daniel, -jadis, dans une intention prophétique, avait appelé le Palais -spirituel. Et quand ils arrivaient devant l'arche et avant d'y -rentrer, chacun des anges s'inclinait une première fois pour -Jésus-Christ, debout dans le fond; une seconde fois pour l'arche. - -Notre-Seigneur s'approchant alors de Josephe: «Apprends,» lui dit-il, -«l'intention de cette eau que tu as vu jeter de part et d'autre. C'est -la purification des lieux où le mauvais esprit a séjourné. La -présence du Saint-Esprit les avait déjà sanctifiés, mais j'ai voulu te -donner l'exemple de ce que tu feras, partout où mon service sera -célébré.--Mon Seigneur,» demanda Josephe, «comment l'eau pourra-t-elle -purifier, si elle n'est pas elle-même purifiée?--Elle le sera par le -signe de la rédemption que tu lui imposeras, en prononçant ces -paroles: _Que ce soit au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit!_ - -«Maintenant je vais te conférer la grâce suprême que je t'ai promise; -le sacrement de ma chair et de mon sang, que, cette première fois, mon -peuple verra clairement, pour que tous puissent, devant les rois et -les princes du monde, témoigner que je t'ai choisi pour être le -PREMIER PASTEUR de mes nouvelles brebis, et pour établir les pasteurs -chargés de nommer ceux qui, dans les âges suivants, gouverneront mon -peuple. Moïse avait conduit et gouverné les fils d'Israël par la -puissance que je lui avais donnée: de même seras-tu le guide et le -gardien de ce nouveau peuple: ils apprendront de ta bouche comment ils -me doivent servir, et comment ils pourront demeurer dans la vraie -créance.» - -Jésus-Christ prit alors Josephe par la main droite et l'attira vers -lui. Tout le peuple assemblé le vit clairement ainsi que les anges -dont il était environné. - -Et quand Josephe eut fait le signe de la croix, voilà qu'un homme aux -longs cheveux blancs sortit de l'arche, portant à son cou le plus -riche et le plus beau vêtement que jamais on put imaginer. En même -temps parut un autre homme, jeune et de beauté merveilleuse, tenant -dans l'une de ses mains une crosse, dans l'autre une mitre de -blancheur éclatante. Ils couvrirent Josephe du vêtement épiscopal, en -commençant par les sandales, puis le reste du costume, depuis ce -temps-là consacré. Ils assirent le nouveau prélat dans une chaire dont -on ne pouvait distinguer la matière, mais étincelante des plus riches -pierreries que la terre ait jamais fournies[73]. - -[Note 73: Ici le romancier ajoute que cette chaire était encore de son -temps conservée dans la ville de Sarras, sous le nom de Siége -spirituel. Jamais homme n'eut la témérité de s'y asseoir sans être -frappé de mort ou privé de quelqu'un de ses membres. Plus tard, le roi -d'Égypte Oclefaus essayera vainement de la mouvoir: quand il voudra -s'y asseoir, les yeux lui voleront de la tête; il sera, le reste de -ses jours, privé de l'usage de ses membres.] - -Alors tous les anges vinrent devant lui. Notre-Seigneur le sacra et -l'oignit de l'huile prise dans l'ampoule que tenait celui des anges -qui l'avait arrêté précédemment au seuil de l'arche. De la même -ampoule fut prise l'onction qui, plus tard, servit à sacrer les rois -chrétiens de la Grande-Bretagne jusqu'au père d'Artus, le roi -Uter-Pendragon. Notre-Seigneur lui mit ensuite la crosse en main, et -lui passa dans un de ses doigts l'anneau que nul mortel ne pourrait -contrefaire, nulle force de pierre séparer. «Josephe,» lui dit-il, «je -t'ai oint et sacré évêque en présence de tout mon peuple. Apprends le -sens des vêtements que je t'ai choisis: les sandales avertissent de ne -pas faire un pas inutile, et de tenir les pieds si nets qu'ils -n'entrent dans nulle maligne souillure, et ne marchent que pour donner -conseil et bon exemple à ceux qui en auraient besoin. - -«Les deux robes qui couvrent la première jupe sont blanches, pour -répondre aux deux vertus soeurs, la chasteté et la virginité. Le -capuchon qui enferme la tête est l'emblème, et de l'humilité qui fait -marcher le visage incliné vers la terre, et de la patience que les -ennuis et les contrariétés ne détournent pas de la droite voie. - -«Le noeud suspendu au bras gauche indique l'abstinence; on le place -ainsi parce que le propre de ce bras est de répandre, comme le propre -du bras droit est de retenir. Le lien du col, semblable au joug des -boeufs, signifie obéissance à l'égard de toutes les bonnes gens. Enfin -la chape ou vêtement supérieur est vermeille, pour exprimer la -charité, qui doit être brûlante comme le charbon ardent. - -«Le bâton recourbé que doit tenir la main gauche a deux sens: -vengeance et miséricorde. Vengeance pour la pointe qui le termine; -miséricorde en raison de sa courbure. L'évêque doit en effet commencer -par exhorter charitablement le pécheur: mais, s'il le voit trop -endurci, il ne doit pas hésiter à le frapper. - -«L'anneau passé au doigt est le signe du mariage contracté par -l'évêque avec l'Église, mariage que nulle puissance ne peut dissoudre. - -«Le chapeau cornu signifie confession. Il est blanc, en raison de la -netteté que l'absolution donne. Les deux cornes répondent l'une au -repentir, l'autre à la satisfaction: car l'absolution ne porte ses -fruits qu'après la satisfaction ou pénitence accomplie.» - -Après ces enseignements, Notre-Seigneur avertit Josephe qu'en -l'élevant à la dignité d'évêque, il le rendait responsable des âmes -dont il allait avoir la direction. Et dans le même temps qu'il le -chargeait du gouvernement des âmes, il laissait à son père le soin de -gouverner les corps et de pourvoir à tous les besoins de la -compagnie[74]. - -[Note 74: C'est la distinction du pouvoir temporel et du pouvoir -spirituel.] - -«Avance maintenant, Josephe,» ajouta Notre-Seigneur, «viens offrir le -sacrifice de ma chair et de mon sang, à la vue de tout mon peuple.» -Tous alors virent Josephe entrer dans l'arche, et les anges aller et -venir autour de lui. Ce fut le premier sacrement de l'autel. Josephe -mit peu de temps à l'accomplir; il ne dit que ces paroles de -Jésus-Christ à la Cène: _Tenez et mangez, c'est le vrai corps qui sera -tourmenté pour vous et pour les nations._ Puis, en prenant le vin: -_Tenez et buvez, c'est le sang de la loi nouvelle, c'est mon propre -sang, qui sera répandu en rémission des péchés._ Il prononça ces -paroles en posant le pain sur la patène du calice; soudain le pain -devint chair, le vin sang. Il vit clairement entre ses mains le corps -d'un enfant dont le sang paraissait recueilli dans le calice. Troublé, -interdit à cette vue, il ne savait plus que faire: il demeurait -immobile, et les larmes coulaient de ses yeux en abondance. -Notre-Seigneur lui dit: «Démembre ce que tu tiens, et fais-en trois -pièces.»--«Ah! Seigneur,» répondit Josephe, «ayez pitié de votre -serviteur! Jamais je n'aurai la force de démembrer si belle -créature!--Fais mon commandement,» reprit le Seigneur, «ou renonce à -ta part dans mon héritage.» - -Alors Josephe sépara la tête, puis le tronc du reste du corps, aussi -facilement que si les chairs eussent été cuites; mais il n'obéit -qu'avec crainte, soupirs et grande abondance de larmes. - -Et comme il commençait à faire la séparation, tous les anges tombèrent -à genoux devant l'autel et demeurèrent ainsi jusqu'à ce que -Notre-Seigneur dît à Josephe: «Qu'attends-tu maintenant? Reçois ce qui -est devant toi, c'est-à-dire ton Sauveur.» Josephe se mit à genoux, -frappa sa poitrine et implora le pardon de ses péchés. En se relevant, -il ne vit plus sur la patène que l'apparence d'un pain. Il le prit, -l'éleva, rendit grâces à Notre-Seigneur, ouvrit la bouche et voulut -l'y porter; mais le pain était devenu un corps entier: il essaya de -l'éloigner de son visage; une force invincible le fit pénétrer dans sa -bouche. Dès qu'il fut entré, il se sentit inondé de toutes les -douceurs et suavités les plus ineffables. Il saisit ensuite le calice, -but le vin qui s'y trouvait renfermé, et qui s'était, en approchant de -ses lèvres, transformé en véritable sang. - -Le sacrifice achevé, un ange prit le calice et la patène et les mit -l'un sur l'autre. Sur la patène se trouvaient plusieurs apparences de -morceaux de pain. Un second ange posa ses deux mains sur la patène, -l'éleva et l'emporta hors de l'arche. Un troisième prit la toile et -suivit le second. Dès qu'ils furent hors de l'arche et à la vue de -tout le peuple, une voix dit: «Mon petit peuple nouvellement régénéré, -j'apporte la rançon; c'est mon corps qui, pour le sauver, voulut -naître et mourir. Prends garde de recevoir avec recueillement cette -faveur. Nul n'en peut être digne, s'il n'est pur d'oeuvres et de -pensées, et s'il n'a ferme créance.» - -Alors l'ange qui portait la patène s'agenouilla; il reçut dignement le -Sauveur, et chacun des assistants après lui. Tous, en ouvrant la -bouche, reconnaissaient, au lieu du morceau de pain, un enfant -admirablement formé. Quand ils furent tous remplis de la délicieuse -nourriture, les anges retournèrent dans l'arche et déposèrent les -objets dont ils venaient de se servir. Josephe quitta les habits dont -Notre-Seigneur l'avait revêtu, referma l'arche, et le peuple fut -congédié. - -Pour complément de cette grande cérémonie, Josephe, appelant un de ses -cousins nommé Lucain, dont il connaissait la prud'homie, le chargea -particulièrement de la garde de l'arche, durant la nuit et le jour. -C'est à l'exemple de Lucain qu'on trouve encore aujourd'hui, dans les -grandes églises, un ministre désigné sous le nom de _trésorier_, -chargé de la garde des reliques et des ornements de la maison de Dieu. - - - - -II. - -ÉVALAC, ROI DE SARRAS.--SERAPHE, SON SEROURGE.--THOLOMÉE SERASTE, ROI -D'ÉGYPTE.--BAPTÊME D'ÉVALAC ET DE SERAPHE, SOUS LES NOMS DE MORDRAIN -ET DE NASCIEN.--VOYAGE DE MORDRAIN.--L'ÎLE DU PORT PÉRILLEUX. - - -Le roi de Sarras, Évalac, était surnommé le Méconnu, parce qu'on ne -savait rien de sa famille et de sa patrie. Il en avait fait mystère à -tout le monde; aussi Josephe le surprit-il grandement en lui rappelant -l'histoire de ses premières années, et comment il était fils d'un -savetier[75] de la ville de Meaux, en France. Quand la nouvelle -s'était répandue dans le monde du prochain avénement du Roi des rois, -l'empereur César Auguste, assiégé des plus vives inquiétudes, s'était -préparé à combattre celui qu'il pensait devoir être un conquérant. Il -avait ordonné de lever un denier par tête dans toute l'étendue de -l'Empire; et comme la France passait pour nourrir la plus fière des -nations soumises à Rome, il lui avait demandé cent chevaliers, cent -jeunes demoiselles, filles de chevaliers, et cent enfants mâles âgés -de moins de cinq ans. Le choix dans Meaux était tombé sur les deux -filles du comte de la ville, nommé Sevin, et sur le jeune Évalac. On -les conduisit à Rome, où bientôt furent remarquées la bonne grâce et -la beauté de l'enfant, si bien que personne ne doutait de sa naissance -généreuse. Sous le règne de Tibère, il fut attaché au service du comte -Félix, gouverneur de Syrie, et avait trouvé grâce devant lui; le comte -l'avait armé chevalier en lui confiant le commandement de ses hommes -d'armes. On parla beaucoup alors de ses prouesses; mais un jour, -s'étant pris de querelle avec le fils du gouverneur, il le tua et -s'enfuit pour éviter la vengeance du père. Le roi d'Égypte, Tholomée -Seraste[76], lui offrit alors des soudées, et lui dut la conquête du -royaume de Sarras, qui confinait à l'Égypte. Pour le récompenser, il -l'investit de la couronne de Sarras, sous la condition d'un simple -hommage. - -[Note 75: «D'un afaitierre de viex soliers.»] - -[Note 76: Le surnom de Seraste semble une corruption du mot -_Sebastos_, souverain, qu'on lit sur les monnaies grecques des -Ptolémées à la suite de leur nom. Quant à Félix, on sait qu'il fut -réellement procurateur de Syrie. D'ailleurs le choix de la ville de -Meaux et les éloges donnés à la France n'offrent-ils pas déjà une -présomption en faveur de l'origine française de l'auteur?] - -Mais Évalac, dans la suite, avait voulu se rendre indépendant. Afin de -punir sa désobéissance, Tholomée étant entré dans ses États l'eût -apparemment détrôné, sans la protection miraculeuse du Dieu des -chrétiens. Grâce au bouclier marqué d'une croix que Josephe lui remit, -grâce aux exploits du duc Seraphe, son serourge ou beau-frère, Évalac -triompha de ce puissant ennemi, Tholomée fut vaincu. Le roi de Sarras, -plusieurs fois averti par des songes longuement racontés et expliqués, -reconnut l'impuissance de ses idoles, et reçut des mains de Josephe le -baptême avec le nom de Mordrain[77]; son exemple fut imité par -Seraphe, qui, sous le nom de Nascien, devait être l'objet des -prédilections divines. Mais, avant de suivre dans leurs voyages ces -princes nouvellement convertis, il faut dire un mot de la reine -Saracinthe, femme de Mordrain. - -[Note 77: Ce nom aurait signifié, suivant notre romancier _tardif en -créance_. Saracinthe, _pleine de foi_. Le porte-étendard Clamacides, -_gonfalonier de N.-S._] - -C'était la fille du duc d'Orcanie, et la soeur de Seraphe ou Nascien. -Il y avait trente ans qu'un saint ermite nommé Saluste l'avait -convertie, et, depuis qu'elle était devenue reine de Sarras, elle -n'attendait qu'un moment favorable pour essayer d'ôter le bandeau qui -couvrait les yeux de son époux. Mais l'honneur de répandre la _bonne -nouvelle_ dans cette contrée était réservé aux deux Joseph. Nous -citerons un seul trait de leurs travaux apostoliques. - -Tandis que le père baptisait les gens du royaume de Sarras, le fils -suivait Nascien en Orcanie et faisait aux idoles une guerre -impitoyable. Dans le temple de la ville d'Orcan était une figure posée -sur le maître-autel. Josephe dénoua sa ceinture et se plaça devant -elle, en conjurant le démon d'en sortir d'une façon visible; en même -temps il jeta la ceinture autour du cou de l'idole, et la traîna en -dehors du temple jusqu'aux pieds de Mordrain. Le diable poussait des -cris aigus qui faisaient accourir de tous côtés la foule. «Pourquoi me -tourmenter ainsi?» disait-il à Josephe.--«Tu le sauras: mais -j'apprends en ce moment la mort de Tholomée Seraste, dis-moi pourquoi -tu l'as tué.--Je répondrai, si tu me desserres le cou.» Josephe, -lâchant la ceinture et prenant l'idole par le haut de la tête: «Parle -maintenant.--Je voyais les miracles que Dieu opérait, j'étais témoin -du baptême d'Évalac, je craignais pour l'âme de Tholomée; alors je -pris la figure d'un messager et je vins lui dire qu'Évalac voulait le -faire pendre; que je le garantirais, s'il voulait se donner à moi. Il -me fit hommage: je pris la forme d'un griffon, il monta sur moi en -croupe; et quand je me fus élevé à une certaine hauteur, je le laissai -choir et se casser les os.» - -Josephe remit alors sa ceinture au cou de l'idole, et la promena par -toutes les rues de la ville. «Voilà,» disait-il à la foule, «voilà les -dieux dont vous aviez peur! Frappez vos poitrines et reconnaissez un -seul Dieu en trois personnes!» Ensuite il demanda au diable son nom: -«Je suis Ascalaphas, chargé de porter aux gens et de répandre dans le -monde les méchants bruits, les fausses nouvelles.» - -Tout n'était pas fini avec Ascalaphas. La plupart des habitants -d'Orcan avaient accepté le baptême, les autres avaient résolu de -quitter le pays pour s'y soustraire. Ils avaient pris un mauvais -parti: à peine eurent-ils franchi les portes de la ville qu'ils -tombèrent frappés de mort. Josephe, auquel on apprit cette nouvelle, -accourut; le premier objet qu'il aperçut fut le démon qu'il venait de -conjurer, et qui gambadait sur les corps de toutes ces victimes. -«Regarde, Josephe,» criait Ascalaphas, «regarde comme je sais venger -ton Dieu de ses ennemis!--Et qui t'en a donné le droit?--Jésus-Christ -lui-même.--Tu as menti!» Disant ces mots, il courut à lui dans -l'intention de le lier. Mais un ange au visage ardent lui ferma le -passage et lui perça la cuisse d'une lance dont le fer demeura dans la -plaie. «Cela,» dit-il, «t'apprendra à ne plus retarder le baptême des -bonnes gens, pour aller au secours des ennemis de ma loi.» À douze -jours de là, Nascien, curieux indiscret, voulut voir ce que contenait -la sainte écuelle: il souleva la patène et comprit toutes les -merveilles qui devaient advenir dans le pays choisi pour être le -dépositaire de cette précieuse relique. Il fut puni d'un aveuglement -subit. Mais l'ange qui avait blessé Josephe reparut et, prenant en -main le fût de la lance dont le fer était demeuré dans la plaie, il -l'approcha de Josephe, le posa sur le fer dont elle était séparée. De -la plaie sortirent de grosses et nombreuses gouttes de sang: l'ange -les recueillit, en humecta le bout du fût, et le rejoignit au fer, de -façon qu'on ne put désormais deviner que l'arme eût été tronquée. -Seulement, à l'entrée de la période aventureuse, on verra les gouttes -de sang s'échapper de la lance, et l'arme ira blesser un autre homme -du même lignage et de même vertu que Josephe. C'est là ce que la -seconde partie du livre de _Lancelot_ devra nous raconter. L'ange vint -ensuite à Nascien, humecta ses yeux d'une certaine liqueur, et lui -rendit la vue que son indiscrétion lui avait fait perdre[78]. - -[Note 78: Cette punition de la curiosité de Nascien, géminée avec la -punition de Mordrain, est renouvelée dans un des chapitres suivants.] - -Josephe, guéri de la plaie angélique, acheva la conversion de tous les -gens de Sarras et d'Orcanie. Des soixante-deux, soixante-cinq ou -soixante-douze parents sortis avec lui de Jérusalem, il en sacra -trentre-trois, comme évêques d'autant de cités dans ces deux contrées. -Les autres, après avoir été ordonnés prêtres, furent dispersés dans -les villes moins importantes. - -Il découvrit ensuite les lieux où reposaient les corps de deux ermites -à l'un desquels la reine Saracinthe, femme de Mordrain, avait dû sa -conversion. Un livret conservé dans chacune des fosses disait, le -premier: «Ci gist Saluste de Bethléem, le beau sergent de -Jésus-Christ, qui fut trente-sept ans ermite, et ne mangea plus aucune -viande accommodée de la main des hommes.» Le second: «Ci gist -Hermoines, de Tarse, qui vécut trentre-quatre ans et sept mois, sans -changer une fois de souliers ni de vêtements.» Les deux corps furent -transportés, l'un à Sarras, l'autre en Orcanie, et devinrent l'objet -d'une dévotion que des miracles multipliés ne laissèrent pas ralentir. - -Josephe eut ensuite à purifier le roi Mordrain, nouvellement converti, -d'une dernière souillure qui avait résisté à l'eau du baptême. Ce -prince avait fait depuis longtemps construire dans les parois de sa -chambre une cellule réservée à certaine idole féminine dont il était -épris. C'était, dit le roman, une image de beauté merveilleuse que le -roi habillait lui-même des robes les plus riches. Dès que la reine -Saracinthe était levée, il prenait une petite clef qui pénétrait dans -une fissure imperceptible de la muraille, atteignait un petit maillet -qu'elle écartait pour laisser une grande barre de fer se dresser en -permettant d'ouvrir une porte secrète. Le roi tirait alors à lui -l'idole et lui faisait partager sa couche. Quand il en avait eu son -plaisir, il la faisait rentrer dans sa cellule, la porte se refermait, -et sur le maillet retombait la barre de fer qui la rendait -impénétrable à tous. Il y avait quinze ans qu'il se complaisait dans -cette honteuse habitude, quand un songe dont Josephe lui donna -l'explication lui prouva que rien ne pouvait rester caché aux amis de -Dieu. Il confessa son crime, fit venir la reine, son serourge et -Josephe, puis, en leur présence, jeta l'idole dans les flammes en -témoignant le plus grand repentir. - -Ce fut le dernier acte de Josephe dans le pays de Sarras. Une voix -céleste l'avertit de prendre congé du roi et d'emmener avec lui la -plupart de ses compagnons pour aller prêcher la foi nouvelle chez les -Gentils. Dans le cours de ce grand voyage, les denrées venant à leur -manquer, il s'agenouilla devant l'arche du saint vase pour implorer le -secours de Dieu. Alors eut lieu le repas spirituel dont Robert de -Boron avait parlé le premier, mais qu'il avait eu soin de distinguer -de la communion eucharistique. Dans notre roman, les deux tables ici -n'en font réellement qu'une, et l'hérésie se trouve parfaitement -accentuée. On en va juger. - -La voix dit à Joseph: «Fais mettre les nappes sur l'herbe fraîche: que -ton peuple se place à l'entour. Quand ils seront disposés à manger, -dis à ton fils Josephe de prendre le vase, et de faire avec lui trois -fois le tour de la nappe. Aussitôt ceux qui seront purs de coeur -seront remplis de toutes les douceurs du monde. Ils feront de même, -chaque jour, à l'heure de Prime. Mais, dès qu'ils auront cédé au -vilain péché de luxure, ils perdront la grâce d'où leur arrivait tant -de délices. Quand tu auras ainsi établi le premier repas, tu iras vers -ta femme Enigée, et tu la connaîtras charnellement. Elle concevra un -fils qui recevra en baptême le non de Galaad le Fort. Il aura grande -force et foi robuste: si bien qu'il prévaudra contre tous les -mécréants de son temps.» - -Joseph fit ce qui lui était commandé, et son fils, ceint d'une étole -bénite, après avoir fait les trois tours vint s'asseoir à la droite de -son père, mais en laissant entre deux l'intervalle d'une place. Puis -il posa le vase couvert d'une patène et de cette toile fine que nous -appelons corporal[79]. Tous furent aussitôt remplis de la grâce divine -au point de n'avoir rien qu'il leur pût venir en pensée de désirer. Le -repas achevé, Josephe replaça le Graal dans l'arche, comme il y était -auparavant[80]. - -[Note 79: Corporal, linge bénit que le prêtre étend sur l'autel pour -mettre le calice dessus et ensuite l'hostie. (Dictionnaire de -l'Académie.)] - -[Note 80: Il importe de remarquer que cet épisode n'est pas conservé -dans le second texte, qui a servi de modèle aux imprimés. Là, les -compagnons de Joseph trouvent dans le bois, sans le demander, les -meilleures viandes, et le Saint-Esprit ne parle à Joseph que pour lui -ordonner de coucher avec sa femme Éliab. Comparez le ms. 749, fº 90. -et l'éd. de Ph. Lenoir, 1523, fº 89.] - -Le lendemain de ce grand jour, la voix dit à Josephe: «Va-t'en droit à -la mer: il te faut aller habiter la terre promise à ta lignée: quand -tu seras arrivé sur le rivage, à défaut de navire, tu avanceras le -premier, étendras ta chemise en guise de nef: elle se développera en -raison du nombre de ceux qui seront exempts de péché mortel.» - -Josephe, arrivé sur le bord de la mer, ôta de son dos la chemise, et -l'ayant étendue sur l'eau, monta le premier sur l'une des manches, -puis son père Joseph sur l'autre. Devant eux se placèrent Nascien et -les porteurs de l'arche; les flots qui les soutenaient ne mouillèrent -pas même la plante de leurs pieds. Enigée, Bron, Éliab et leurs douze -enfants, montèrent sur le milieu de la chemise, qui s'étendit en -proportion du nombre de ceux qui arrivaient; leur exemple décida tous -les autres, ils se trouvèrent ainsi au nombre de cent quarante-huit. -Deux juifs à demi convertis, Moïse et Simon son père, bien que peu -confiants dans la vertu de la chemise, voulurent essayer d'y passer: à -peine avaient-ils fait trois pas que les flots les entourèrent et que -les autres gens demeurés sur le rivage eurent grand'peine à les -recueillir. Pour Josephe et tous ceux qui l'avaient suivi, ils -s'éloignèrent, malgré les prières de ceux qui étaient demeurés à -terre, et qui les conjuraient d'attendre. «Ah! folles gens,» leur dit -Josephe, «le péché de luxure vous a retardés. Vous n'êtes pas à la -fin de vos peines; faites pénitence et méritez de nous rejoindre -bientôt.» - -Après quelques jours de traversée, Josephe et ses compagnons -abordèrent dans la Grande-Bretagne, où nous les prierons de nous -attendre, pour nous donner le temps de retourner aux autres -personnages du roman, et d'abord au roi Mordrain. - -Il avait été, peu de jours après le départ de Josephe, visité par un -nouveau songe qui lui exposa d'une façon très-claire pour nous, mais -pour lui très-obscure, la destinée glorieuse des enfants qui devaient -naître de lui et de Nascien, son serourge. Comme il en demandait -vainement l'explication à ceux qui l'entouraient, voilà qu'une tempête -effroyable ébranle le palais; il est pris aux cheveux par une main -sortant d'un nuage, et transporté au milieu des mers sur une roche -aiguë, située à dix-sept journées de Sarras. Grande fut la douleur des -barons du pays en apprenant qu'il avait disparu. Nascien fut accusé de -l'avoir tué, dans l'espoir de régner à sa place. Excités par un -traître chevalier nommé Calafer, les barons saisirent Nascien et le -jetèrent en prison, en lui déclarant qu'il n'en sortirait pas avant -que le roi Mordrain ne leur fût rendu. - -La roche aride sur laquelle celui-ci avait été déposé était appelée -la Roche du Port périlleux. Elle se dressait au milieu de la mer, sur -la ligne qui de la terre d'Égypte conduit directement à l'Irlande. Si -loin que l'oeil pouvait s'étendre, on apercevait à droite les côtes -d'Espagne, à gauche les terres qui formaient la dernière ceinture de -l'Océan. Quelques débris de constructions annonçaient pourtant que la -Roche avait été jadis habitée. Elle avait en effet servi longtemps de -repaire à un insigne brigand nommé Focart, qui sur la plus haute -pointe avait fait dresser un château où pouvaient héberger vingt de -ses compagnons; mais, comme ils étaient ordinairement trois ou quatre -fois plus nombreux, les autres se tenaient dans plusieurs galères -arrêtées sous un petit abri couvert, et, toutes les nuits, ils -allumaient un grand brandon pour avertir les vaisseaux de passage de -venir se reposer dans cet îlot, comme dans un port de salut. Mais les -abords en étaient si dangereux que les bâtiments se brisaient contre -les rochers, de sorte que les passagers ne pouvaient échapper soit à -la fureur des flots, soit à celle des brigands, qui mettaient à mort -ceux que la mer n'avait pas engloutis. - -Focart jouissait du fruit de ses crimes, quand le grand Pompée, -empereur, passa de Grèce en Syrie, après avoir mis sous le joug de -Rome tout l'Orient. En apprenant le mauvais repaire de la Roche du -Port périlleux, il jura de purger la terre de ces odieux brigands, et -ne perdit pas un moment pour mettre en état de voguer une petite -flotte bien garnie de bons et vaillants chevaliers. Il savait quels -écueils bordaient la Roche, et il sut les éviter en approchant à la -nuit serrée. Focart n'en fut pas moins averti de son approche, et, -donnant le signal aux larrons qui ne quittaient pas les galères, il -entra lui-même dans une d'elles et commanda l'attaque de la flottille -romaine. Mais les soldats de Pompée s'étaient munis de grands crocs, -avec lesquels ils abordèrent les galères, l'épée à la main, et -parvinrent à couler la plus redoutable. Les autres furent abandonnées, -et les brigands regagnèrent à grande peine la Roche, où les Romains -les poursuivirent en tâtonnant çà et là. De la hauteur, Focart faisait -tomber sur eux d'énormes poutres et d'autres débris de mâts qui -tuèrent une partie des assaillants et contraignirent les autres à -regagner les vaisseaux. Mais, au point du jour, Pompée reprit -l'offensive: malgré l'âpreté du lieu et les difficultés de la montée, -les Romains forcèrent les brigands à chercher un refuge dans une -caverne creusée sous leur château, et qu'ils fermèrent de toutes les -planches et bruyères qu'ils avaient accumulés. Pompée y fit mettre le -feu; alors, pour éviter d'être étouffés, Focart ordonna de verser de -grandes tonnes d'eau sur les flammes, qui, prenant la direction -opposée, contraignirent les Romains à reculer à leur tour. Les -brigands sortirent et reprirent l'offensive. Les soldats de Pompée, -forcés de reculer l'un sur l'autre, avaient peine à défendre leur vie. -L'empereur Pompée seul ne quitta pas la place: revêtu de ses armes, il -attendit Focart, s'élança la hache à la main sur lui, finit par -l'abattre et lui trancher la tête. Cependant les Romains, honteux -d'avoir un instant abandonné leur empereur, étaient revenus à la -charge; les brigands ne leur opposèrent plus qu'une faible résistance. -Tous furent mis à mort, leurs corps jetés à la mer, et, depuis ce -temps, le Port périlleux cessa d'être l'effroi des navigateurs; mais -son approche inspirait toujours une certaine terreur, et personne ne -s'avisait d'y aborder. - -Ce fut là peut-être le plus insigne exploit de Pompée: jamais il -n'avait fait plus grande preuve de courage et d'intrépidité. -L'histoire cependant n'en a pas parlé, parce que ce grand homme avait -quelque honte des indignes ennemis qui lui avaient donné tant de peine -à détruire[81]. En reprenant le chemin de Rome, il passa par -Jérusalem, et ne craignit pas de faire du temple de Salomon l'étable -de ses chevaux. Dans la cité sainte était alors un vieillard pieux et -sage; ce fut le père du prêtre Siméon, qui devait plus tard recevoir -la sainte Vierge quand elle présenta son Fils. Cet homme alla trouver -Pompée et s'écria: «Malheur à moi qui ai vu les enfants de Dieu manger -dehors, et les chiens assis à la table qui leur était préparée! -Malheur à moi qui ai vu les lieux saints devenir des chambres privées -à l'usage des porcs!» Puis, s'adressant à l'empereur: «Pompée,» lui -dit-il, «on voit bien que tu as fréquenté Focart et que tu l'as choisi -pour modèle; mais ton impiété a courroucé le Tout-Puissant, et tu -sentiras le poids de sa vengeance.» À compter de ce jour, la victoire -abandonna Pompée: il n'entra plus dans une seule ville qu'il n'en -sortît honteusement; il ne livra plus de combats qu'il ne fût jeté -hors des lices. Sa première gloire fut oubliée, et l'on ne se souvint -plus que de ses revers. - -[Note 81: On peut admettre que ce récit est inspiré par ce que le -romancier savait de la guerre faite par Pompée aux pirates qui -infestaient la Méditerranée.] - -Telle était donc la Roche du Port périlleux, sur laquelle le roi -Mordrain avait été transporté. Plus il regardait autour de lui, plus -il perdait l'espoir de vivre en un tel lieu. Tout à coup il voit -approcher une petite nef, d'une forme singulièrement agréable. Le mât, -les voiles et les cordages étaient de la blancheur de la fleur de -lis, et au-dessus de la nef était dressée une croix vermeille. Quand -elle eut touché la roche, un nuage de délicieuses odeurs se répandit à -l'entour et parvint jusqu'à Mordrain, déjà rassuré par la vue de la -croix. Un homme de la plus excellente beauté se leva dans la nef, et -demanda au roi qui il était, d'où il venait, et comment il se trouvait -là. «Je suis chrétien,» répondit Mordrain, «mais j'ignore comment je -me trouve ici; et vous, beau voyageur, vous plairait-il de m'apprendre -ce que vous êtes et ce que vous savez faire?--Je suis,» répondit -l'inconnu, «ménestrel d'un métier qui n'a pas son pareil. Je sais -faire d'une femme laide et d'un homme laid la plus belle des femmes et -le plus beau des hommes. Tout ce que l'on sait, on l'apprend de moi; -je donne au pauvre la richesse, la sagesse au fou, la puissance au -faible.»--«Voilà,» dit Mordrain, d'admirables secrets; mais ne me -direz-vous pas qui vous êtes?»--«Qui veut justement m'appeler me nomme -Tout en tout.» - ---«C'est,» dit Mordrain, «un beau nom; bien plus, il me semble par le -signe dont votre nef est parée que vous êtes chrétien.--«Vous dites -vrai, sachez que sans cela il n'y a pas d'oeuvre parfaitement bonne. -Ce signe vous assure contre tous les maux; malheur à qui -s'accompagnerait d'une autre bannière; il ne pourrait venir de Dieu.» - -Mordrain, en l'écoutant, sentait son corps pénétré de mille douceurs: -il oubliait qu'il était privé depuis deux jours de toute nourriture. -«Pourriez-vous m'apprendre,» lui dit-il, «si je dois être tiré d'ici -ou y demeurer toute ma vie?--Eh quoi!» répondit l'inconnu, «n'as-tu -pas ta créance en Jésus-Christ, et ne sais-tu pas qu'il n'oublie -jamais ceux qui l'aiment? Il les chérit plus qu'ils ne s'aiment -eux-mêmes; comment, avec un si bon et si puissant gardien, s'inquiéter -du lendemain? - -«Ne fais pas comme ceux-là qui disent: Dieu a trop affaire ailleurs -pour avoir le temps de penser à moi, et s'il voulait s'occuper d'une -si faible créature, il n'y suffirait jamais. Ceux qui parlent ainsi -sont plus hérétiques que popelicans.» - -Ces paroles jetèrent Mordrain dans une profonde et délicieuse rêverie. -Quand il releva la tête, il ne vit plus la nef ni le bel homme qui la -conduisait; tout avait disparu. Combien alors il regretta de ne pas -l'avoir assez regardé! car il ne doutait plus que ne ce fût un -messager de Dieu ou Dieu lui-même. - -Tournant alors ses regards vers Galerne[82], il vit approcher une -seconde nef, richement équipée; les voiles en étaient noires ainsi que -tous les agrès; elle semblait avancer d'elle-même et sans aucun -secours. Quant elle eut touché le bord de la roche, une femme se leva, -dont la beauté lui parut des plus merveilleuses. Comme il lui eut -donné la bienvenue: «Je l'ai,» répondit la belle dame, «puisque je -trouve enfin l'homme que je cherchais. Oui, j'ai désiré t'entretenir, -Évalac, depuis que je suis au monde. Laisse-moi te conduire, te faire -connaître un lieu plus délicieux que tout ce que tu as jamais -rêvé.--Grand merci, dame,» répondit Mordrain, «j'ignore comment je -suis ici et dans quelle intention; mais je sais que j'en dois sortir -par la volonté de celui qui m'y transporta.--Viens avec moi;» reprit -la dame; «viens partager tout ce que je possède.--Dame, si riche que -vous soyez, vous n'avez pas le pouvoir d'un homme qui passa naguère -ici: vous ne pourriez comme lui faire d'un pauvre un riche, d'un -insensé un sage. D'ailleurs, sans le signe de la croix, il m'a dit -qu'on ne saurait rien faire de bien, et je ne le vois pas sur vos -voiles.--Ah!» reprit la dame, «quelle erreur! Et tu le sais mieux que -personne, puisque tu as éprouvé une infinité d'ennuis et de mécomptes, -depuis que tu as pris cette nouvelle créance. Tu as renoncé à toutes -les joies, à tous les plaisirs; souviens-toi des épouvantes de ton -palais: Seraphe, ton serourge, en a perdu le sens et n'a plus que -quelques jours à vivre.--Quoi! sauriez-vous d'aussi tristes nouvelles -de Nascien?--Oui, je les sais; à l'instant même où tu fus enlevé, il a -été mortellement frappé: il me serait pourtant aisé de te rendre tes -domaines et ta couronne; il te suffirait de venir avec moi, pour -éviter de mourir ici de faim. Je connais bien celui qui prétendait -faire de noir blanc, et d'un méchant un prud'homme: c'est un -enchanteur. Jadis il fut amoureux de moi: je ne l'écoutai pas, et sa -jalousie lui fait chercher les moyens de priver mes amis des plaisirs -que je leur offre.» Ces paroles firent une grande impression sur -Mordrain; en la voyant instruite de ce qui lui était arrivé, il ne -pouvait se défendre de croire un peu ce qu'elle annonçait. «Qu'as-tu -donc à rêver?» lui dit encore la dame, «approche et laisse-toi -conduire dans un lieu où tes vrais amis t'attendent. Mais hâte-toi, -car je m'en vais.» Mordrain ne trouvait rien à répondre, n'osant ni -résister ni condescendre à ce qu'elle lui demandait. Cependant la dame -leva l'ancre et s'éloigna, disant à demi-voix: «Le meilleur arbre est -celui qui porte des fruits tardifs.» Ces mots tirèrent Mordrain de sa -rêverie; il releva la tête, vit les flots s'agiter, une horrible -tempête s'élever, et la nef disparaître dans un tourbillon écumeux. - -[Note 82: Le nord-ouest.] - -Comme il regrettait de n'avoir pas demandé à cette belle dame qui elle -était et d'où elle sortait, il revint sur tout ce qu'elle lui avait -dit; que jamais il n'aurait de joie ni de paix tant qu'il garderait sa -créance: il se représenta les richesses, les honneurs et les -prospérités qu'il avait longtemps eus, les terreurs, les ennuis qui -l'accompagnaient depuis qu'il avait reçu le baptême, si bien que le -trouble de son coeur le fit tomber presque en désespérance. - -Pour comble d'épouvante, la mer fut battue d'une horrible tempête. -Mordrain, dans la crainte d'être submergé par les flots déchaînés, -gravit péniblement la roche jusqu'à l'entrée sombre de la caverne. Il -voulait y entrer pour se mettre à couvert des vents, de la pluie et -des vagues, quand il se sentit arrêté par une force invincible, comme -si deux mains l'eussent violemment retenu par les cheveux. La nuit -vint, il se crut engouffré dans un abîme sans fond; à force de -souffrir, il cessa de sentir et tomba dans une faiblesse dont il ne -revint qu'au retour du jour, quand la mer se fut calmée et que la -pluie, la grêle et les vents se furent apaisés. Alors il fit le signe -de la croix, s'inclina vers Orient, dans la direction de Jérusalem, et -pria longuement. Comme il se relevait, il vit revenir à lui la nef et -le bel homme qui l'avait une première fois visité. - -Celui-ci lui reprocha ses doutes et la complaisance avec laquelle il -s'était laissé prendre à la beauté d'une femme. Il devait s'en -rapporter, non pas à ses yeux, mais au cri de son coeur. Le coeur seul -devait être interrogé, car les yeux sont la vue du corps, et le coeur -seul est la vue de l'âme. «Cette femme qui t'a semblé si belle et si -richement vêtue l'était cent fois davantage quand elle avait entrée -dans ma maison; elle y avait tout à souhait, rien ne lui était refusé: -je l'ai réellement beaucoup aimée; mais elle espéra devenir plus -grande et plus puissante que moi-même. Son orgueil la perdit, je la -chassai de ma cour, et depuis ce temps elle cherche à se venger sur -tous ceux auxquels j'accorde mes grâces particulières; tous les moyens -lui sont bons pour les rendre aussi coupables et aussi malheureux -qu'elle-même.» - -Après le départ du Saint-Esprit, car c'était Dieu lui-même, la belle -femme revint, ou plutôt le démon qui avait pris cette forme. Elle sut -encore ébranler un instant la foi de Mordrain en lui annonçant -mensongèrement la mort de Seraphe et de Saracinthe, en lui découvrant -les immenses richesses dont sa nef était remplie; mais elle ne le -décida pas à la suivre. Le lendemain, Mordrain, exténué de faim et de -lassitude, vit assez près de lui un pain noir qu'il se hâta de saisir. -Comme il le portait avidement à ses lèvres, il entendit un immense -bruissement dans les airs, comme si tous les habitants du ciel se -fussent réunis sur sa tête. Un oiseau des plus merveilleux lui arracha -le pain des mains. Il avait la tête d'un serpent noir et cornu, les -yeux et les dents rouges comme charbons embrasés, le cou d'un dragon, -la poitrine d'un lion, les pieds d'un aigle, et deux ailes dont l'une, -placée au haut de la poitrine, avait la force et l'apparence de -l'acier, aussi tranchante que le glaive le mieux effilé; l'autre, au -milieu des reins, était blanche comme la neige et bruyante comme la -tempête, agitant les branches des plus grands arbres. Enfin -l'extrémité de sa queue présentait une épée flamboyante capable de -foudroyer tout ce qu'elle touchait. - -Les docteurs disent que cet oiseau apparaît seulement dans le cas où -le Seigneur veut inspirer au pécheur qu'il aime une épouvante -salutaire. À son approche, tous les autres oiseaux du ciel prennent la -fuite, comme les ténèbres devant le soleil. Sa nature est de rester -seul sur la terre. Ils naissent pourtant au nombre de trois et sont -conçus sans accouplement. Quand la mère a pondu trois oeufs, elle sent -en elle une froideur glaciale, si bien que, pour les faire éclore, -elle a recours à une pierre nommée piratite, que l'on trouve dans la -vallée d'Ébron, et dont la propriété est d'échauffer et brûler tout ce -qui vient à la frotter. Si elle est doucement touchée, elle retient sa -chaleur première, et dès que l'oiseau l'a trouvée, il la lève avec -précaution, la dépose sur son nid, et la frotte assez pour qu'elle -embrase le nid et fasse éclore les oeufs. Bientôt, enflammée par le -mouvement qu'elle s'est donné, la mère est réduite dans une cendre que -ses nouveau-nés dévorent à défaut d'autres aliments. Ils naissent deux -mâles et une femelle: le désir de posséder la femelle rend les deux -frères ennemis mortels. Ils s'attaquent, se déchirent et meurent des -coups terribles qu'ils se sont mutuellement portés. Si bien que la -femelle, restée seule, se reproduit comme on vient de voir: on lui -donne le nom de Serpelion. - -Il est fâcheux qu'un oiseau si merveilleux et si rare ne vienne ici -que pour effrayer le pauvre roi Mordrain et pour lui enlever son pain -bis. Mais à ces moments d'angoisse succédèrent des heures plus -riantes: le roi, sans avoir mangé, se trouva parfaitement rassasié: le -bel homme revint le visiter à plusieurs reprises, et pourtant ses -exhortations ne l'empêchèrent pas de céder à une dernière séduction de -la belle femme; mais il avait déjà tant souffert! Il se voyait -transporté sur une roche aride et hideuse, dont une partie venait de -se fendre et tomber avec fracas dans la mer; à la grêle la plus dure, -à la gelée la plus rude, succédait une température embrasée; pas un -abri contre les vents, la gelée, la grêle, les ardeurs plus -insupportables encore d'un soleil de plomb: devant lui, une nef aux -brillantes couleurs qui lui promettait un doux abri, la plus -somptueuse abondance de toutes choses, l'amour de la plus belle femme -du monde. Il avait été inaccessible à tant de séductions. Les orages -avaient cessé, la grande ardeur du jour était tombée, l'air était -redevenu pur et serein, quand il vit approcher une grande nef au -châtelet de laquelle étaient suspendus deux écus; c'étaient, il n'en -douta pas, le sien et celui de Nascien, son serourge. Il entendit les -hennissements de son cheval qu'il n'eut pas de peine à reconnaître, à -la façon dont il piaffait et grattait des pieds. La nef ayant touché -la roche, Mordrain s'en approcha et la vit remplie d'hommes noblement -vêtus; le premier chevalier qu'il aperçut était le frère de son -sénéchal tué dans la dernière bataille d'Orcan. Le chevalier salua le -roi: «Sire,» lui dit-il en pleurant, «j'apporte de tristes nouvelles: -vous avez perdu le meilleur de vos amis, le duc Seraphe, votre -serourge. Il est là, mort, dans cette nef.» En même temps il lui -tendit la main, le fit entrer dans la nef, lui montra la bière qui -semblait recouvrir le corps de Nascien, puis leva le drap qui le -cachait et Mordrain reconnut la figure de son beau-frère. Il tomba -sans connaissance: quand il revint à lui, la Roche du Port périlleux -était à si grande distance qu'à peine pouvait-il encore la distinguer -comme un point dans l'espace. Heureusement la douleur ne l'empêcha pas -de faire le signe de la croix, et soudain disparurent les hommes et -les femmes qu'il avait vus, la bière même et ce qu'elle contenait. Il -demeura seul dans la nef, regrettant l'illusion qui l'avait fait -contrevenir aux ordres de Dieu en quittant la Roche du Port périlleux. - -Alors apparut le bel homme qui l'avait si souvent réconforté de bonnes -paroles: «Essuie tes larmes,» lui dit-il, «mais prépare-toi à de -nouvelles épreuves. D'abord tu ne mangeras pas avant d'être réuni à -Nascien, et ta délivrance suivra de près son arrivée. C'est l'esprit -de mensonge qui t'annonçait sa mort; c'est le démon qui, sous la forme -d'une belle femme, puis sous celle d'un chevalier, était enfin parvenu -à te pousser dans cette nef: le signe de la croix dont tu as su -t'armer fit disparaître les mauvais esprits. Garde-toi mieux à -l'avenir de tels artifices.» - -Le bel homme disparut, et la nef vogua sur les flots, pendant deux -jours et deux nuits. Le troisième jour, Mordrain vit approcher un -homme que deux oiseaux soutenaient à fleur d'eau; cet homme, en les -abordant, fit sur la mer un grand signe de croix, puis de ses deux -mains arrosa toutes les parties de la nef. «Mordrain,» dit-il, -«apprends quel est ton gardien, de par Jésus-Christ. Je suis Saluste, -celui qui te doit une belle église dans la ville de Sarras. L'Agneau -me charge de te découvrir le sens du dernier songe que tu as fait, -avant de quitter tes États. Tu vis jaillir de la poitrine de ton neveu -un grand lac d'où sortaient huit fleuves également purs et limpides; -puis un neuvième plus pur et plus grand que les autres. Un homme de la -semblance du vrai Dieu crucifié entra dans ce lac, y lava ses pieds et -ses bras. Du lac il passa dans les huit premiers fleuves, et, quand il -vint au neuvième, il ôta le reste de ses vêtements, et s'y plongea -tout-à-fait. Or le lac indique le fils qui naîtra de ton neveu, et que -Dieu visitera toujours, en raison de ses bonnes pensées et de ses -bonnes oeuvres. De ce fils descendront en droite ligne et l'un de -l'autre huit personnages héritiers de la bonté de leur premier -auteur. Mais le neuvième l'emportera sur eux tous, en vertu, en -mérite, en valeur, en grands faits d'armes; Jésus-Christ se baignera -tout à fait dans ses oeuvres: et si le songe t'a fait voir le Seigneur -entièrement nu avant de se joindre à lui, c'est qu'il entend lui -découvrir tous ses mystères, ne rien avoir de caché pour lui et lui -permettre enfin de pénétrer tous les secrets du Graal[83].» - -[Note 83: Nous nous étions contenté d'indiquer ce songe, page 200.] - -Saint Saluste, ayant ainsi parlé, disparut. - -Telles furent les aventures du roi Évalac devenu Mordrain, jusqu'au -jour où il retrouvera les personnages qui composent sa famille. Nous -reviendrons à lui quand nous aurons dit les non moins surprenantes -épreuves réservées à Nascien son serourge, à Saracinthe sa femme, à -Célidoine son neveu. Le récit en est fort long dans le roman; nous -l'abrégerons, autant que nous le pourrons sans nuire à la clarté de -l'ensemble de la composition. - - - - -III. - -AVENTURES DE NASCIEN.--L'ÎLE TOURNOYANTE.--LA NEF DE SALOMON. - - -On a vu que Nascien avait été accusé de la disparition de son -beau-frère, le roi Mordrain. Calafer, le plus méchant de ses -accusateurs, l'avait fait jeter en prison avec son jeune fils, -l'aimable Célidoine. Mais il ne put l'y retenir longtemps; Nascien, -favorisé d'un songe prophétique, vit une main entr'ouvrir la voûte de -son cachot, le saisir par les cheveux et le transporter à treize -journées de sa ville d'Orbérique, dans une île que nous allons -décrire. À quelque temps de là, l'impie Calafer fut lui-même foudroyé, -après avoir vu le jeune Célidoine échapper miraculeusement à la mort -qu'il lui réservait. Nous suivrons d'abord Nascien dans les lieux où -la main mystérieuse vient de le déposer. - -C'était une île située au milieu de la mer d'Occident; les gens du -pays l'appelaient l'île Tournoyante, et ce n'était pas sans raison, -ainsi qu'on va l'exposer; car ici l'on n'avance rien qu'on n'en donne -l'explication: sans cela on ne verrait dans le Graal qu'un enlacement -de paroles, et l'on n'en garderait qu'une idée confuse; mais dans ce -livre, qui est l'histoire de toutes les histoires, il ne faut laisser -aucun doute sur rien de ce qu'on rapporte. - -Avant le commencement de toutes choses, les quatre éléments confondus -n'étaient qu'une masse inerte et sans forme arrêtée. Le fondateur du -monde[84] disposa d'abord le ciel, dont il fit le séjour du feu, la -voûte et la dernière limite de l'univers. Entre le feu, qui de sa -nature est extrêmement léger, et la terre, qui est extrêmement lourde, -il plaça l'air, puis creusa des lits plus ou moins vastes pour -recueillir les eaux. Mais, avant cette séparation, chacun des -éléments, en luttant et en se pénétrant, avait perdu quelque chose de -ses propriétés naturelles; c'était une sorte de rouille, d'écume ou de -scorie, qui tenait de tous les quatre, et formait comme une cinquième -substance de tout ce que les autres avaient rejeté. Or l'harmonie -établie par le divin Créateur aurait été troublée, si l'on n'avait pu -se débarrasser de ce fâcheux résidu. - -[Note 84: _Li establissieres del monde._ On voit que notre auteur -croyait à l'éternité des quatre éléments, de ce que nous appelons la -Matière.] - -Et comme cette masse, où se confondait la légèreté de l'air et du feu -avec la pesanteur, la froideur de l'eau et de la terre, se trouvait -également repoussée par la terre et par le ciel, en faisant d'inutiles -efforts pour se rattacher à l'un ou à l'autre, il lui arriva de planer -un jour sur la mer d'Occident, entre l'île Onagrine et le port au -Tigre. Là se rencontre une énorme masse d'aimant, et l'on sait que -l'aimant a la propriété d'attirer le fer. La rouille ferrugineuse qui -formait une grande partie de la masse fut ainsi retenue par cette -roche sous-marine, mais non pas assez pour vaincre toute résistance de -la part du résidu des autres éléments; si bien que, l'air et le feu -tendant à s'élever, l'eau à s'étendre, la terre à s'abaisser et la -rouille ferrugineuse à suivre l'aimant, il résulta de ces efforts -contraires une sorte d'état stationnaire pour la masse, et d'agitation -pour ses diverses parties. Retenue par l'aimant, elle pivota sur -elle-même, d'après les évolutions du ciel et des constellations. -Ainsi, par le mouvement en sens contraire de son quadruple élément, -igné, vaporeux, liquide et terrestre, fut-elle condamnée à une sorte -de tourmente perpétuelle. Voilà pourquoi ce rebut des Éléments avait -reçu le nom de l'île Tournoyante. Sa longueur n'était pas moindre de -douze cent quatre-vingts stades, et sa largeur de huit cent douze -stades. Le stade est la seizième partie d'une lieue[85]; l'île -Tournoyante avait donc quatre-vingts lieues de large sur -quatre-vingt-sept de longueur. - -[Note 85: Ce calcul est juste; et la mention des stades (_estas_) -semble indiquer pour cette légende une origine grecque ou byzantine.] - -Au reste, ajoute ici notre conteur, le Livre ne garantit pas que l'île -Tournoyante ne fût encore d'une plus grande étendue; il se contente -d'affirmer qu'elle avait au moins celle qu'il lui assigne. Le Graal -dit quelquefois moins, mais jamais plus que la vérité. Nul mortel -assurément ne connaîtra tout-à-fait ce que renferme le Graal, mais au -moins pouvons-nous promettre qu'on n'y trouvera jamais rien qui -s'écarte de la vérité. Et qui oserait douter des paroles écrites par -Jésus-Christ lui-même, c'est-à-dire par la source de toutes les -vérités? On sait que Notre-Seigneur, avant de monter au ciel, avait -seulement deux fois tracé des lettres. La première fois, quand il fit -la digne oraison de la Patenôtre; il la traça de son pouce sur la -pierre. La seconde fois, quand, les Juifs ayant amené la femme -adultère, il écrivit sur le sable: «Que celui de vous tous qui est -sans péché lui jette la première pierre.» Puis, un instant après, il -ajouta: «Ah! terre, comment oses-tu accuser la terre!» Comme s'il eût -écrit: «Homme, fait de si vile argile, comment peux-tu punir chez les -autres les péchés que tu es si disposé toi-même à commettre!» - -Et vous ne trouverez pas un seul clerc assez téméraire pour dire que -Jésus-Christ, tant qu'il fut enveloppé des liens de la chair humaine, -ait écrit autre chose. Mais, depuis sa résurrection, il écrivit le -Saint-Graal. Grande serait donc la folie qui révoquerait en doute ce -qu'on lit dans une histoire tracée de la propre main du Fils de Dieu, -quand il eut dépouillé le corps mortel et revêtu la céleste -majesté[86]. - -[Note 86: La hardiesse et la témérité de ces derniers paragraphes sont -réellement inconcevables. On ose ainsi placer le _Saint-Graal_ -au-dessus des Évangiles, puisque ceux-ci furent seulement écrits sous -l'inspiration, et non de la propre main de Jésus-Christ. «Mais,» -ajoute ici le prétendu secrétaire de Dieu, «il convient de revenir aux -paroles de la véritable histoire, à laquelle ce qu'on vient de lire a -été ajouté.»] - -Nascien, après avoir longtemps examiné les lieux, descendit vers le -point où la mer lui semblait plus proche, et, quand il aperçut les -flots, il distingua en même temps, dans la plaine liquide, une nef qui -arrivait à lui. Plus elle approchait, plus il la voyait grande et -somptueuse. Elle parut jeter l'ancre sur le rivage; alors il s'étonna -de ne voir et de n'entendre personne sur le pont, et voulut juger par -lui-même si la beauté de l'intérieur répondait à celle du dehors. Mais -il fut arrêté par une inscription chaldéenne dont le sens était: - -_Toi qui veux entrer ici, prends garde d'avoir une foi parfaite. Il -n'y a ici que foi et vraie créance. Si tu faiblis sur ce point, -n'espère jamais de moi le moindre secours._ - -Nascien réfléchit un instant, et ne trouva dans son esprit aucun doute -sur la vraie créance; il mit hardiment le pied dans la nef. Il la -visita dans toutes ses parties, et ne put retenir son admiration de la -voir si belle, si somptueuse et si solidement construite. Revenant sur -ses pas, il vit, dans le milieu de la salle principale, de longs -rideaux blancs qu'il souleva: ils entouraient un lit beau, grand et -riche. Sur le chevet était posée une couronne d'or; aux pieds, une -épée qui jetait grande clarté, étendue en travers du lit et à demi -tirée du fourreau. La poignée était faite d'une pierre qui semblait -offrir la réunion de toutes les couleurs, et chacune de ces couleurs -avait, ainsi qu'on le dira plus tard, une vertu particulière. La -poignée de l'épée[87] était faite de deux côtes, fournies l'une par le -serpent nommé Palaguste, qu'on trouve surtout dans le pays de -Calédonie: quand on la touche, on devient insensible à l'ardeur du -soleil, on a toujours le corps frais et dispos. L'autre côte venait -d'un poisson de grandeur médiocre, nommé Cortenans, et qu'on trouve -dans le fleuve d'Euphrate. Celui qui la touche oublie aussitôt les -sujets qu'il avait eus jusque-là de tristesse ou de joie, pour être -tout entier à la pensée qui lui avait fait saisir l'épée. Le drap -vermeil sur lequel cette épée était placée laissait voir des lettres -qui disaient: _Je suis merveilleuse à voir, plus merveilleuse à -connaître. Le privilége de m'employer n'appartiendra qu'à un seul, -lequel surpassera en bonté tous les autres hommes qui sont nés ou à -naître._ - -[Note 87: L'enhoudeure.] - -Nascien lut ensuite les lettres tracées sur la partie découverte de la -lame; elles disaient: _Que nul ne soit assez hardi pour achever de me -tirer, s'il ne sait mieux frapper que personne. Tout autre serait puni -de sa témérité par une mort soudaine._ - -Il examina ensuite le fourreau, dont il ne put reconnaître la -véritable matière. Il était de la couleur d'une feuille de rose, et -portait une inscription en lettres d'or et d'azur. Quant aux bandes -ou _renges_ qui tenaient le fourreau, elles étaient tout à fait -indignes d'un si noble emploi; on eût dit de la mauvaise étoupe de -chanvre, si bien qu'en les prenant pour lever l'épée, on n'aurait pas -manqué de les déchiqueter. Voici le sens des lettres tracées sur le -fourreau: - -_Qui me portera devra être le plus preux de tous les hommes; et tant -qu'il portera ces renges autour du corps, il n'aura pas à craindre -d'être honni. Malheur à qui voudra remplacer les renges; il attirera -sur lui les plus grandes calamités. Il n'est réservé de les changer -qu'à la main d'une femme, fille de roi et de reine. Elle seule pourra -les remplacer par une chose qu'elle portera sur elle et qu'elle aimera -le plus. Elle nous donnera, à l'épée et à moi, le vrai nom qui nous -appartient._ - -Et Nascien, ayant voulu voir encore si les deux côtés de l'épée -étaient semblables, y porta la main et tourna la lame dans l'autre -sens. Il vit qu'elle était de couleur de sang, et qu'on lisait sur la -partie que le fourreau n'enfermait pas: _Qui plus me prisera aura le -plus sujet de se plaindre de moi. Qui devrait me trouver la plus -favorable me trouvera la plus dangereuse, au moins pour la première -fois._ - -Tels étaient donc le lit, la couronne, l'épée et ses renges. Mais il y -avait encore trois fuseaux dont l'intention semblera plus -merveilleuse. Le premier était dressé au milieu du bois de lit. Du -côté opposé s'en trouvait un autre dressé de la même manière. Un -troisième était posé en travers du lit et comme chevillé aux deux -autres. De ces fuseaux, le premier était blanc comme la neige, le -second vermeil comme sang; on eût dit le troisième fait de la plus -belle émeraude. Ces couleurs ne devaient rien à l'invention humaine. -Et, comme on pourrait douter de ce qu'on vient de dire, il est à -propos d'en expliquer le sens et la véritable origine. Cela nous -écartera un peu de notre sujet, mais l'histoire en est agréable à -entendre; d'ailleurs, de la connaissance de ces fuseaux dépend celle -de la nef. - - * * * * * - -Quand Ève la pécheresse, prêtant l'oreille aux conseils de l'Ennemi, -eut cueilli le fruit défendu, elle arracha de l'arbre, avec la seconde -pomme, le rameau auquel elle était attachée. Adam la prit, et laissa -le rameau entre les mains d'Ève, qui le garda sans y penser, comme il -arrive souvent à ceux qui retiennent en main une chose qu'ils auraient -aussi bien pu laisser tomber. À peine eurent-ils mangé le fruit, que -leur nature fut transformée: ils se regardèrent, rougirent à la vue de -leur chair, et se hâtèrent de couvrir de la main leurs parties -honteuses. - -Ève cependant avait toujours le rameau à la main. En sortant du -paradis, elle le regarda; il était du plus beau vert, et, comme il -venait de l'arbre funeste, occasion de leur perte, elle dit qu'en -souvenir de son péché, elle le conserverait tant qu'elle pourrait, et -le placerait dans un lieu où elle irait souvent le voir, pour y -pleurer sa désobéissance. Comme il n'y avait pas encore de huche ou de -boîte où l'on pût renfermer quelque chose, elle piqua le rameau en -terre, et se promit de ne pas l'oublier. - -La tige crût aussitôt et prit racine; mais nous devons le dire: tant -qu'Ève le tint à la main, il était pour elle une enseigne de -réparation, et lui représentait la postérité qu'elle devait avoir. -Dans l'état où Dieu l'avait créée et mise dans le Paradis, elle devait -demeurer vierge, n'étant pas vouée à la mort; mais, après sa chute et -celle d'Adam, le genre humain devait se perpétuer par elle; et, le -rameau lui paraissant une image de sa postérité, elle lui souriait en -disant: «Ne vous désolez pas; vous n'avez pas à jamais perdu -l'héritage dont nous vous avons privés.» Maintenant, si l'on demande -pourquoi ce ne fut pas Adam qui emporta du Paradis le rameau, l'homme -étant de plus haute nature que la femme, nous répondrons que la femme -dut le retenir, parce que par elle était la vie perdue, et par elle -devait-elle être recouvrée. - -Le rameau devint un grand arbre: sa tige, ses branches, ses feuilles -et son écorce furent de la blancheur de la neige tombée. La blancheur -est la couleur de la chasteté. Et vous devez savoir ici qu'entre -virginité et chasteté, la distance est grande. La première est un don -qui appartient à toute femme qui n'a jamais subi d'assemblage charnel; -la seconde est une haute vertu propre à celles qui n'ont jamais eu le -moindre désir de cet assemblage, telle qu'Ève était encore, le jour -qu'elle fut chassée du Paradis et qu'elle planta le rameau en terre. - -La beauté, la vigueur de l'arbre sous lequel ils aimaient à se -reposer, les engagea bientôt à en détacher quelques autres rameaux -qu'ils plantèrent, et qui prirent également racine. Ils en formèrent -une espèce de forêt, et tous conservèrent la blancheur éclatante de -celui dont ils venaient. Or, il arriva qu'un jour (c'était, dit la -sainte bouche de Jésus-Christ, un vendredi), comme ils reposaient à -l'ombre du premier arbre, ils entendirent une voix qui leur ordonnait -de se réunir charnellement. Mais telle fut leur confusion et leur -vergogne, qu'ils ne purent supporter la vue ni même la pensée d'une -oeuvre aussi vilaine, l'homme ici n'étant pas moins honteux que la -femme. Ils se regardèrent longtemps sans avoir le courage d'aller au -delà, si bien que notre sire eut pitié de leur embarras. Et comme il -avait la ferme volonté de former l'humain lignage et de lui donner la -place que la dixième légion de ses anges avait perdue par son orgueil, -il fit descendre sur eux un nuage qui ne leur permit pas de se voir -l'un l'autre. - -Étonnés de cette obscurité soudaine, qu'ils attribuèrent à la bonté de -Dieu, ils s'appelèrent de la voix et, sans se voir, se rapprochèrent, -se touchèrent, et enfin se joignirent charnellement. Alors ils -sentirent quelque allégement de leur péché; Adam avait engendré, Ève -avait conçu Abel le juste, celui qui rendit toujours loyalement à son -créateur ce qu'il lui devait. - -Au moment de cette conception, l'arbre, qui avait été jusque-là d'une -blancheur éclatante, devint vert et de la couleur de l'herbe des prés. -Pour la première fois il commença à fleurir et porter des fruits. Et -tous ceux qui, à compter de ce moment, descendirent de lui, furent -comme lui de couleur verte. Mais ceux qu'il avait produits avant la -conception d'Abel restèrent blancs et privés de fleurs et de fruits. - -Cet arbre et ceux qui en vinrent conservèrent leur verdure jusqu'au -temps où Abel devint pour son frère Caïn un objet de haine et de -jalousie. Un jour, comme Abel avait conduit ses brebis assez loin du -manoir de son père, et près de l'arbre de vie enlevé du Paradis -terrestre, la grande chaleur du jour l'engagea à se reposer sous -l'ombrage de cet arbre. Comme il commençait à sommeiller, il entendit -venir Caïn, et se levant aussitôt: «Soyez le bienvenu, mon frère!» -dit-il. L'autre lui rendit son salut, en l'invitant à se rasseoir; -mais, comme Abel se tournait pour le faire, Caïn, tirant un couteau -recourbé, le lui plongea dans la poitrine. Il était né le vendredi, et -ce fut un autre jour de vendredi qu'il reçut la mort. - -Notre-Seigneur maudit Caïn, mais il ne maudit pas l'arbre sous lequel -Abel avait été tué. Seulement il lui ôta sa couleur verte et le rendit -entièrement vermeil, en mémoire du sang qu'il avait vu répandre. Il ne -produisit plus ni fleurs ni fruits; nul de ses rameaux ne reprit en -terre; d'ailleurs ce fut le plus bel arbre qu'on pût voir. - -Tous ces arbres, les blancs, qui étaient nés avant la conception -d'Abel, les verts, produits avant le crime de Caïn, et l'arbre -vermeil, unique de sa couleur et nommé d'abord arbre de mort, puis -arbre de vie, puis arbre d'aide et de confort, tous ces arbres, -disons-nous, subsistèrent et ne perdirent leurs vertus ni leur -beauté, à l'époque du déluge; ils conservaient encore leur premier -éclat au temps où régna le grand roi Salomon, fils de David. Dieu -avait donné à ce roi sens et discrétion outre mesure d'homme; il -savait tout ce qu'on peut savoir de la force des herbes, du mouvement -des étoiles, de la vertu des pierres précieuses; et cependant il fut -tellement aveuglé et déçu par la beauté d'une femme, qu'il en oublia -ce qu'il devait à Dieu. Il devinait bien que cette femme le trompait -et lui faisait toutes les hontes qu'elle pouvait imaginer; mais il -l'aimait trop pour avoir la force de s'en garder, tant il est vrai que -toute la science de l'homme ne saurait empêcher la femme de le -décevoir, quand elle en a pris la résolution; et ce n'est pas -d'aujourd'hui qu'on peut en voir la preuve, mais à partir du -commencement du monde. - -Voilà pourquoi Salomon a dit, dans son livre appelé Paraboles: «J'ai -fait le tour du monde; j'ai parcouru les mers et les terres habitées; -je n'ai pas rencontré une prude femme.» Le soir même où il avait écrit -cela, il entendit une voix céleste qui dit: «Salomon, ne prends pas en -tel dédain les femmes; si le mal vint d'abord par la première dans le -monde, une autre doit un jour apporter aux hommes plus de joie qu'ils -n'avaient éprouvé de peines. Par la femme sera guérie la blessure -faite par la femme. Et c'est de ton lignage que la guérison viendra.» - -Cette vision le fit repentir de ce qu'il avait dit et pensé à la honte -des femmes. Il se mit alors à chercher, à consulter toutes les -écritures, et parvint enfin à pressentir la venue de la bonne sainte -Marie, dans le sein virginal de laquelle devait être conçu -l'Homme-Dieu. Il se réjouit en pensant que cette dame bienheureuse -appartiendrait à son lignage, mais un seul doute lui restait: -serait-elle la dernière de sa postérité? La nuit suivante, une voix -lui vint ôter ses inquiétudes: «Salomon,» dit-elle, «longtemps après -la Vierge bienheureuse, un chevalier, le dernier de ta race, passera -en sainteté de moeurs, en vaillance de chevalerie, tous ceux qui -auront été ou seront avant ou après lui. Le soleil n'efface pas mieux -les rayons de la lune, Josué, ton serourge, n'est pas plus au-dessus -de tous les autres chevaliers de ton temps[88], que celui-ci -n'effacera et ne surmontera la bonté, la prouesse de tous les -chevaliers de tous les siècles.» - -[Note 88: On voit que notre auteur ne connaissait que par ouï dire la -sainte Bible: autrement, Josué, devenu, de par les poëtes du moyen -âge, un des Neuf preux, ne serait pas ici le contemporain de Salomon, -et, bien plus, son beau-frère.] - -Tout ravi que fût Salomon de ces nouvelles, il regrettait encore que -l'avénement de ce chevalier fût remis à une époque trop éloignée pour -lui laisser la moindre espérance de le voir. Deux mille ans et plus -devaient séparer son siècle de celui de son dernier et glorieux -descendant. Si seulement il pouvait trouver un moyen de lui faire savoir -que sa venue avait été prévue et pressentie! Il rêvait jour et nuit à -cela, si bien que sa femme s'aperçut de ses préoccupations; elle en prit -ombrage, pensant qu'il avait peut-être découvert quelqu'une de ses ruses -et tromperies. Une nuit qu'elle le vit mieux disposé, plus enjoué que -d'ordinaire, elle lui demanda quel était le sujet de ses longues -rêveries. Salomon savait que nul homme n'était capable de résoudre la -difficulté qui le tourmentait; mais peut-être, se dit-il, la femme, dont -l'esprit est plus subtil, y parviendrait-elle. Il lui découvrit donc -toute sa pensée, ce qu'il avait deviné, et ce que la voix céleste lui -avait appris; enfin son désir de faire parvenir au dernier chevalier de -son lignage la preuve que le roi Salomon avait prédit ses hauts faits et -connu le temps de son avénement. - -«Sire,» fait alors la dame, «je vous demande trois jours pour penser à -ce que vous m'avez dit.» Et, la troisième nuit venue: «J'ai,» -dit-elle, «longuement cherché comment le dernier chevalier de votre -lignage pourrait savoir que vous avez prévu son avénement, et voici le -moyen que j'ai trouvé: vous manderez tous les charpentiers de votre -royaume; quand ils seront réunis, vous leur ordonnerez de construire -une nef d'un bois qui ne puisse redouter de l'eau ou du temps la -moindre pourriture, avant quatre mille ans. Pendant qu'ils disposeront -cette nef, je me chargerai du reste.» - -Salomon prit confiance en ces paroles. Le lendemain, il manda les -charpentiers, auxquels il donna ses ordres; la nef fut construite en -six mois. La dame alors: «Sire, puisque ce chevalier doit passer en -prouesse tous ceux qui furent ou qui après lui seront, il conviendrait -de lui préparer une arme également supérieure à toutes les autres -armes, et qu'il porterait en votre remembrance.--«Où trouver une telle -arme?» demanda Salomon.--«Je le vous dirai. Il y a, dans le temple que -vous avez fait bâtir en l'honneur de Jésus-Christ, l'épée du roi -David, votre père. C'est la meilleure et la plus précieuse qu'on ait -jamais forgée: prenez-la, séparez-la de sa poignée et de sa garde. -Vous qui connaissez la force des herbes et la vertu des pierres, vous -ferez une poignée d'un mélange de pierres précieuses tellement subtil -que personne ne puisse distinguer l'une de l'autre, ni douter qu'elle -ne soit faite d'une matière unique. La poignée, le fourreau, -répondront à l'excellence de l'épée. Et quant aux renges, je me -réserve le soin de les fournir.» - -Salomon fit tout ce que lui conseillait sa femme: il tira du Temple -l'épée de David, en fabriqua lui-même la poignée; mais, au lieu de -fondre ensemble un grand nombre de pierres, il en choisit une seule -qui réunissait toutes les couleurs qu'on peut imaginer. Et, regardant -alors l'épée, le fourreau, la garde et la poignée, ainsi qu'il était -parvenu à les réunir, il fut convaincu que jamais chevalier n'avait -possédé une arme pareille. «Plaise à Dieu maintenant,» s'écria-t-il, -«que nulle autre main que celle de l'incomparable chevalier auquel -elle est destinée ne se hasarde à la tirer du fourreau, sans en être -aussitôt puni!--Salomon,» dit alors une voix, «ton désir sera exaucé. -Nul ne tirera cette épée qu'il n'ait sujet de s'en repentir, si ce -n'est celui auquel elle est destinée.» - -Restait à tracer sur l'épée les lettres qui devaient la faire -distinguer de toutes les autres, et à fabriquer les renges qui -devaient la joindre au côté de celui qui la posséderait. Salomon traça -les inscriptions. Quant aux renges, la femme du roi les apporta. -Elles étaient laides, misérables, faites de chanvre si mal lié qu'on -ne pouvait y suspendre l'épée sans que bientôt elle ne dût s'en -détacher. «Y pensez-vous?» dit Salomon; «jamais la plus vile épée ne -tint à d'aussi viles renges.--C'est pour cela que j'entends les -joindre à la plus merveilleuse de toutes les épées. Dans les temps à -venir, une demoiselle saura bien les changer contre d'autres plus -dignes de la soutenir. Et l'on reconnaîtra ici l'influence des deux -femmes dont je vous entends parler; car, de même que la Vierge -bienheureuse réparera le tort de notre première mère, ainsi la -demoiselle ôtera les renges qui déshonorent votre épée, et les -remplacera par les plus belles et les plus précieuses du monde.» Plus -la dame parlait, et plus Salomon s'émerveillait de la subtilité de son -esprit et de la justesse de ses inventions. Il fit alors transporter -dans la nef un lit du bois le plus précieux, sur lequel il mit, comme -on a vu, la couronne et l'épée du roi David. - -Mais la dame aperçut qu'il manquait encore quelque chose à la -perfection de l'oeuvre. Elle conduisit des charpentiers devant l'arbre -de vie sous lequel Abel avait été tué: «Vous voyez,» leur dit-elle, -«cet arbre vermeil, et ces autres arbres, les uns blancs, les autres -verts; vous allez en couper trois fuseaux, l'un vermeil, l'autre vert -et l'autre blanc.» Les charpentiers hésitèrent, parce que, -jusqu'alors, personne n'avait eu la hardiesse de toucher à la première -de ces tiges. Mais enfin, cédant aux menaces de la dame, ils -l'entamèrent de leurs cognées. Quelle ne fut pas leur surprise quand -ils en virent jaillir des gouttes de sang, abondantes comme si elles -fussent sorties d'un bras d'homme nouvellement coupé! Ils n'osaient -continuer, mais il fallut obéir à de nouvelles injonctions de la dame. -Les trois fuseaux furent portés dans la nef, et disposés comme on a -vu: «Sachez,» dit la dame, «que personne ne verra ces trois fuseaux -sans penser au paradis terrestre, à la naissance et à la mort d'Abel.» -Comme elle disait ces mots, on apprit que les charpentiers qui avaient -tranché les fuseaux étaient frappés d'aveuglement. Salomon accusa -justement sa femme de leur malheur et déposa dans la nef un bref où -ces lignes étaient tracées: - -«_Ô bon chevalier, qui dois être le dernier de ma race, si tu veux -conserver paix, vertu, et sagesse, garde-toi de la subtilité des -femmes. Rien n'est plus à craindre que la femme. Si tu la crois, ton -sens ni ta prouesse ne t'empêcheront pas d'être trompé._» - -Puis, au chevet du lit et sous la couronne, il mit un autre bref -exposant les vertus de la nef, du lit, des fuseaux et de l'épée, enfin -l'intention qu'avait eue le roi Salomon en la faisant construire. -Cette intention ne suffisait pas pour expliquer la véritable -signification de l'oeuvre; la voix céleste crut devoir le lui révéler -dans un songe: «Cette nef,» dit-elle, représentera ma nouvelle maison -et sera l'image de l'Église, dans laquelle on ne doit pas entrer si -l'on n'est simple de foi, pur de péché, ou du moins repentant des -outrages que l'on aurait commis envers la majesté de Dieu. Les nefs -ordinaires ont été faites pour contenir ceux qui veulent passer d'un -rivage à un autre rivage; la nef de sainte Église est destinée à -soutenir les chrétiens sur la mer du monde, pour les conduire au port -de salut, qui est le ciel.» - -Salomon, ayant alors recouvert sa nef d'un drap de soie que la -pourriture ne pouvait atteindre, la fit transporter sur la rive de mer -la plus prochaine. Puis on dressa près de là par son ordre plusieurs -pavillons qu'il vint occuper, lui, sa femme et une partie de leurs -gens. - -Le Roi ne fut pas longtemps sans souhaiter d'entrer dans la nef, en la -voyant si belle et si remplie de précieux objets; mais il fut retenu -par une voix qui lui cria: «Arrête, si tu ne veux mourir; laisse la -nef flotter à l'aventure. Elle sera vue maintes fois avant d'être -rencontrée par celui qui doit en découvrir tous les mystères.» - -Alors le vent enfla les voiles, la nef prit le large, et se perdit -bientôt dans le lointain. - - * * * * * - -Telle était donc la nef qui s'était arrêtée devant l'île Tournoyante -où le duc Nascien venait d'être transporté. Sa grande foi lui avait -permis d'y entrer et de bien considérer le lit, la couronne et l'épée. -Mais il ne put conserver jusqu'à la fin sa robuste créance, et, à la -vue des trois fuseaux qui, suivant les lettres, étaient de la couleur -primitive du bois qui les avait fournis: «Non,» dit-il, «je ne puis me -persuader que tant de merveilles soient réelles: il faut qu'il y ait -ici quelque chose de mensonger.» À peine eut-il prononcé ces mots que -la nef s'entr'ouvrit sous ses pieds et le laissa glisser dans la mer. -Heureusement il se hâta de recommander son âme à Dieu, et, à force de -nager, il regagna l'île Tournoyante, d'où il était passé dans la nef: -alors il demanda pardon à Dieu, pria beaucoup, s'endormit, et, quand -il se réveilla, il ne vit plus la nef de Salomon, qui avait poursuivi -sa route. - -Nous laisserons Nascien dans l'île Tournoyante, et nous vous parlerons -de son fils. - - * * * * * - -Célidoine était né sous les plus heureuses influences célestes. Le -soleil était en plein midi quand sa mère l'avait mis au monde; -aussitôt on avait vu l'astre rebrousser chemin vers l'horizon, et la -lune paraître au couchant dans tout son éclat. On en conclut que -l'enfant aurait toutes les vertus et toute la science que pouvait -avoir un homme, et on lui donna le nom de Célidoine, c'est-à-dire, -donné par le ciel. - -Cet enfant, que l'odieux Calafer avait fait enfermer dans le même -souterrain que son père, avait été délivré d'une façon non moins -miraculeuse. Après l'enlèvement de Nascien, dont nous avons parlé, le -tyran avait ordonné que l'on précipitât Célidoine du sommet de la plus -haute tour d'Orbérique: à peine les bourreaux de Calafer l'eurent-ils -laissé tomber que neuf mains dont les corps étaient cachés par un -nuage l'arrêtèrent et le transportèrent au loin. C'est à quelques -jours de là que la foudre céleste avait atteint Calafer. - -Les traversées de Célidoine offrent moins d'incidents que celles de -Mordrain et de Nascien. Les neuf mains qui l'avaient enlevé le -conduisent dans une île lointaine où vient aborder le roi de Perse -Label, dont il explique les songes multipliés, dont il prédit la mort -prochaine et qu'il décide à recevoir le baptême, la veille de sa mort. -Puis, abandonné dans une légère nacelle à la merci des flots par les -Persans qui lui reprochaient d'avoir converti leur souverain, il fait -rencontre de la nef de Salomon, dans laquelle il lui est permis -d'entrer et qui le conduit dans l'île Tournoyante où il retrouve son -père Nascien. Après s'être mutuellement raconté leurs aventures -précédentes, ils rentrent dans la nef de Salomon qui les mène dans une -autre île habitée par un cruel géant. Nascien, pour le combattre, va -prendre l'épée de David, qu'il tire de son mystérieux fourreau; mais -aussitôt la poignée s'en détache et la lame tombe à terre devant lui. -Il reconnaît alors qu'il a témérairement agi en voulant se servir de -l'arme destinée au dernier de ses descendants; puis, apercevant une -autre épée couchée près de la première, il la prend, va combattre le -géant et le frappe d'un coup mortel. Ils remontent ensuite dans la nef -de Salomon et continuent leur voyage, dont la direction est abandonnée -à la volonté céleste, jusqu'à ce qu'ils rencontrent la nacelle du roi -Mordrain qui, en rapprochant de l'épée de David la poignée que Nascien -en avait séparée, voit les deux parties se rejoindre comme elles -étaient auparavant[89]. Puis une voix leur ordonne de quitter -sur-le-champ la nef et de rentrer dans la nacelle qui leur avait -amené le roi Mordrain. Nascien, plus irrésolu que les deux autres, -sent une épée flamboyante descendre sur son épaule gauche et y faire -une large et douloureuse ouverture. «C'est,» dit une voix «la punition -de la faute que tu as commise en tirant du fourreau l'épée de David.» -La douleur contraignit Nascien de tomber à terre, mais ne put lui -arracher le moindre murmure. Il crut au contraire que cette blessure -était un nouveau témoignage de l'amour que Dieu lui portait, puisqu'il -le punissait en ce monde au lieu de lui préparer une seconde vie -éternellement malheureuse. - -[Note 89: Variante de la lance qui blessa Joseph, fut brisée et -ressoudée par un ange.] - -Ici notre auteur laisse le roi Mordrain, le duc Nascien et le jeune -Célidoine, pour nous entretenir de la reine Sarracinthe et de la -duchesse Flégétine, femme de Nascien, demeurées dans le royaume de -Sarras après l'éloignement de leurs époux. - - - - -IV. - -VOYAGE DES MESSAGERS EN QUÊTE DE MORDRAIN, DE NASCIEN ET DE CÉLIDOINE. - - -La nouvelle de la mort de Calafer et de la disparition de Nascien fut, -on peut le croire, un grand sujet d'étonnement pour la bonne et belle -duchesse Flégétine. Nascien son époux lui apparut bientôt en songe, -pour la consoler et l'avertir que Dieu voulait les réunir un jour et -établir leur postérité dans une contrée lointaine, vers Occident. La -dame prit aussitôt la résolution de quitter sa ville d'Orbérique et de -suivre pour sa _quête_ la direction assez vague que la vision lui -avait indiquée. Elle venait de partir, accompagnée d'un vavasseur -loyal, quand la reine Sarracinthe, écoutant une impulsion analogue, -chargeait cinq fidèles sergents d'entreprendre un autre voyage en -quête de Mordrain. Les messagers partirent, munis d'un bref qui -devait, à l'occasion, leur servir de lettres de créance, et où se -trouvaient indiqués le but de leur voyage et l'histoire des épreuves -subies par le roi Mordrain, le duc Nascien et le jeune Célidoine. - -Les cinq prud'hommes prirent leur chemin vers Égypte, et arrivèrent -dans la ville de Coquehan, patrie de l'aïeul de la bonne dame Marie -l'Égyptienne. Avertis, dans un songe, qu'ils faisaient fausse route, -et que celui qu'ils cherchaient errait en ce moment sur la mer de -Grèce, ils revinrent sur leurs pas et entrèrent dans Alexandrie, où -ils ensevelirent un de leurs compagnons qui n'avait pu supporter la -chaleur excessive du climat. - -Sur le rivage ils aperçurent une nef qui semblait abandonnée. Grande -fut leur surprise, en l'abordant, de trouver sur le pont et dans le -fond de la nef deux cents cadavres. Ils regardèrent çà et là, et -découvrirent enfin une jeune dame qui fondait en pleurs. Comment et -par quelle aventure se trouvait-elle en pareil lieu? «Seigneurs,» leur -dit-elle, «si vous promettez de m'épargner, je vous le dirai: les gens -que vous voyez étaient sujets du roi Label, mon père; il prit envie, -il y a quelque temps, au roi Ménélau, un de mes oncles, d'aller voir -son fils, gouverneur de Syrie. Il se mit en mer et me permit de -l'accompagner. Le roi de Tarse, qui depuis longtemps était en guerre -avec lui, ayant avis de son départ, fit équiper un grand nombre de -nefs et vint croiser et attaquer la nôtre. Le combat fut long et des -plus acharnés, mais il fallut céder au nombre; mon oncle mourut les -armes à la main: ceux qui l'accompagnaient eurent le même sort; c'est -eux dont les corps sont étendus devant vous. Par une sorte de -compassion pour ma jeunesse, la vie que j'aurais tant désiré perdre me -fut laissée. C'est à vous de voir s'il ne conviendrait pas mieux de me -faire mourir.» - -Les messagers furent touchés de ce récit, mais résolurent de profiter -de la nef pour continuer leur quête. Ils demandèrent à la fille du roi -Label s'il lui conviendrait de les accompagner. La demoiselle répondit -que, s'ils s'engageaient à ne pas lui faire de honte, elle les -suivrait volontiers partout où il leur plairait d'aller. Leur premier -soin fut d'aviser au moyen de débarrasser la nef de tous les cadavres, -et de les mettre à l'abri de la dent des ours et des lions. Aidés par -les gens du pays, ils creusèrent une large fosse où furent déposés les -deux cents corps; on les recouvrit d'une large pierre avec cette -inscription: _Ci-gisent les gens de Label, tués par ceux de Tarse; les -messagers en quête de Nascien les ensevelirent par un pieux respect -de leur humanité_[90]. Ils garnirent ensuite la nef de tout ce qui -pouvait les soutenir durant une traversée aussi aventureuse; mais -vainement cherchèrent-ils un pilote: la nuit venue, ils s'endormirent -tous dans la nef. Comme les voiles étaient restées tendues, voilà -qu'un souffle puissant ébranla le vaisseau, le poussa en pleine mer, -si bien que le lendemain, au réveil, ils n'aperçurent plus le rivage -et se trouvèrent sans maître et sans pilote, voguant aussi rapidement -que l'émerillon quand on le poursuit ou qu'il poursuit une proie. - -[Note 90: «Par pitiet d'umaine semblance» (fº 143 vº).] - -Ils ne manquèrent pas de se mettre à genoux, et d'implorer à chaudes -larmes la protection céleste. Le matin du quatrième jour, leur nef fut -poussée contre une île hérissée de rochers et se fendit en quatre -morceaux. Des quatre messagers, deux furent noyés, les deux autres -gagnèrent les rochers qui bordaient cette île. Pour la demoiselle, -elle se soutenait sur une planche en implorant la pitié de ses -compagnons de voyage. L'un d'eux, au risque de se noyer lui-même, ôta -ses vêtements, s'élança vers elle à la nage, et la traîna jusqu'à -l'endroit qui les avait recueillis. - -Alors ils regardèrent de tous côtés et aperçurent à la droite de la -roche un petit sentier qui conduisait à la cime d'une montagne fermée -par les rochers du rivage opposé. À mesure qu'ils avançaient, ils -découvraient de bonnes terres, des vergers, des jardins depuis -longtemps incultes; puis un château grand et fort à merveille, bien -que plusieurs pans de muraille en fussent abattus. Dans une enceinte -démantelée s'élevait un palais ruiné, mais somptueux, construit en -marbre de couleurs variées, dont plusieurs piliers étaient encore -debout. Quel prince avait possédé, quel maître avait pu construire un -si merveilleux édifice? En regardant de tous côtés, ils découvrirent, -sous un portique de marbre incrusté d'or, d'argent et d'agate, un lit, -le plus riche du monde, dont les quatre pieds étaient émaillés et -couverts de pierres précieuses. Sous le lit avait été déposée une -tombe d'ivoire ornée de figures d'oiseaux et sur laquelle on lisait en -lettres d'or: _Ci-gît Ipocras, le plus grand des physiciens, qui fut -trompé et mis à mort, par l'engin et la malice des femmes._ - - * * * * * - -L'histoire des philosophes atteste qu'Ipocras fut le plus habile de -tous les hommes dans l'art de physique. Il vécut longtemps sans être -grandement renommé; mais une chose qu'il fit à Rome répandit en tous -lieux le bruit de sa science incomparable. - -C'était au temps de l'empereur Augustus César. Ipocras en entrant dans -Rome fut étonné de voir tout le monde en deuil, comme si chacun des -citoyens eût perdu son enfant. Une demoiselle descendait alors les -degrés du palais; il l'arrête par le giron et la prie de lui apprendre -la cause d'une si grande douleur: «C'est,» lui répond cette -demoiselle, «que Gaius, le neveu de l'empereur, est en ce moment mort -ou peu s'en faut. L'empereur n'a pas d'autre héritier, et Rome fait à -sa mort la plus grande perte du monde, car c'était un très-bon et -très-beau jeune homme, bien enseigné, large aumônier envers les -pauvres gens, humble et doux envers tout le monde.--Où est le corps?» -demanda Ipocras.--«Dans la salle de l'empereur.» - -Si l'âme, pensa Ipocras, n'est pas encore partie, je saurai bien la -faire demeurer. Il monte les degrés du palais, et trouve à l'entrée de -la chambre une foule qui ne semblait pas permettre de passer outre. -Toutefois il rejette en arrière le capuchon de son manteau, enfonce -son chapeau «de bonnet[91],» pousse et se glisse tellement entre les -uns et les autres qu'il arrive au lit du jeune Gaius. Il le regarde, -pose sa main sur la poitrine, sur les tempes, puis sur le bras à -l'endroit du pouls: «Je demande,» dit-il, «à parler à l'empereur.» - -[Note 91: «Son chapel de bonnet.» Ms. 2455, fº 145. Le bonnet était, -je crois, la bourre de soie; nous avons plus tard transporté à la -coiffure le nom du tissu.] - -L'empereur arrive: «Sire, que me donnerez-vous si je vous rends votre -neveu sain et guéri?--Tout ce que vous demanderez. Vous serez à jamais -mon ami, mon maître.--En prenez-vous l'engagement?--Oui, sauf mon -honneur.--Oh! quant à votre honneur,» répond Ipocras, «vous n'avez -rien à craindre, je le tiens plus cher que tout votre empire.» - -Alors il tira de son aumônière une herbe qu'il détrempa dans la -liqueur d'une fiole qu'il portait toujours sur lui; puis, faisant -ouvrir les fenêtres, il desserra les dents de Gaius avec son petit -canivet, et fit pénétrer dans la bouche tout ce qu'il put de son -breuvage. Aussitôt l'enfant commence à se plaindre et entr'ouvre les -yeux; il demande à voix basse où il était. Qu'on juge de la joie de -l'empereur! Chacun des jours suivants, Gaius sentit la douleur -diminuer et les forces revenir, si bien qu'au bout d'un mois il fut -aussi sain, aussi bien portant qu'il eût jamais été. - -Dès ce moment on ne parla plus que d'Ipocras dans Rome; tous les -malades venaient à lui et s'en retournaient guéris. Il parcourut les -environs de Rome et conquit ainsi l'amour et la reconnaissance de tous -ceux qui réclamèrent son secours. Il ne demandait jamais de salaire, -mais on le comblait de présents, si bien qu'il devint très-riche. Ce -fut en vain que l'empereur lui offrit des terres, des honneurs; il -répondit qu'il n'avait rien à souhaiter s'il avait son amour. -Seulement il consentit à vivre au pain, au vin et à la viande de -l'empereur, et à recevoir de lui ses robes. Mais cela ne suffisait pas -au coeur de César Auguste, et voici le moyen qu'il imagina pour -reconnaître ce qu'Ipocras avait fait pour lui. - -Il fit élever au milieu de Rome un pilier de marbre plus haut que la -plus haute tour, et par son ordre on plaça au sommet deux images de -pierre, représentant, l'une Ipocras, l'autre Gaius. De la main gauche, -Ipocras tenait une tablette sur laquelle était écrit en grandes -lettres d'or: - -_C'est Ipocras, le premier des philosophes, lequel mit de mort à vie -le neveu de l'Empereur, Gaius dont voici l'image._ - -Le jour même où ces images furent découvertes, l'empereur prit Ipocras -par la main et le conduisit aux fenêtres de son palais d'où l'on -pouvait voir le pilier. «Quelles sont,» dit Ipocras, «ces deux -images?--Vous pouvez bien le voir,» répond l'empereur; «vous savez -assez de lettres pour lire celles qui sont là tracées.--Elles sont -bien éloignées,» dit Ipocras. Cependant il prit un miroir et avisa les -lettres. Il les vit retournées, mais n'en reconnut pas moins ce -qu'elles signifiaient. «Sire,» dit-il à l'empereur, «vous auriez bien -pu, sauf votre grâce, vous dispenser de dresser ces images: je n'en -vaudrai pas mieux pour elles. Elles ont coûté grand, et peu valent. -Mon véritable gain, c'est votre amour que j'ai conquis. Et, comme dit -la vieille sentence: Qui à prud'homme s'accompagne est assez payé de -son service.» - -Dans le temps qu'Ipocras était en si grand honneur à Rome, une dame, -née des parties de Gaule, vint séjourner dans cette noble ville. Elle -était d'une grande beauté; tout annonçait en elle une naissance -illustre. Elle serait venue pour épouser l'empereur, qu'elle n'eût pas -porté des vêtements plus riches et mieux assortis à sa personne. -L'empereur, en la voyant si belle, voulut qu'elle fût de son hôtel, -qu'elle prît de ses viandes. On lui donna pour elle seule une chambre, -et des dames et demoiselles pour lui faire compagnie. Elle vivait déjà -depuis quelque temps à Rome, quand un jour l'empereur, Ipocras et -quelques autres chevaliers de la cour s'arrêtèrent devant sa chambre. -Dès qu'elle les entendit parler, elle entr'ouvrit sa porte, et les -rayons du soleil, qui frappaient alors sur l'or dont les deux images -étaient décorées, vinrent retomber sur son visage et l'éblouirent au -point de l'empêcher de voir l'empereur. À quelques moments de là, -voulant savoir ce qui l'avait ainsi éblouie, elle aperçut les deux -images sur le pilier; on lui dit que c'était Gaius, le neveu de -l'empereur, et celui qui avait ramené Gaius de mort à vie, -c'est-à-dire Ipocras, le plus sage des philosophes. «Oh!» reprit-elle, -«celui-là qui peut ramener un homme de mort à vie n'est pas encore né. -Que cet Ipocras soit le premier des philosophes, j'y consens; mais, si -je voulais m'en entremettre, je n'aurais besoin que d'un jour pour en -faire le plus grand fou de la ville.» - -Le mot fut rapporté à Ipocras, qui le prit en dédain, parce qu'il -avait été dit par une femme. Toutefois il pria l'empereur de lui -donner les moyens de voir celle qui avait ainsi parlé.--«Je vous la -montrerai demain, quand nous irons faire nos prières au Temple.» De -son côté, la dame, à partir de ce jour, prit un plus grand soin de se -parer, pour arrêter plus sûrement les regards d'Ipocras. - -Le lendemain, à heure de Primes, l'empereur alla, comme il en avait -l'habitude, au Temple, et mena Ipocras avec lui. Ils se placèrent aux -siéges réservés des clercs. La dame de Gaule eut soin de se mettre en -face, et, quand elle se leva pour l'offrande, on admira la beauté de -son visage et de ses vêtements. L'empereur alors faisant un signe à -Ipocras: «La voilà,» dit-il. Ipocras suivit des yeux la dame à -l'aller et au retour; elle, en passant devant leurs siéges, jeta sur -lui à la dérobée un regard doux et amoureux; puis, revenue à sa place, -elle ne cessa de le regarder, si bien qu'Ipocras fut aussitôt troublé, -surpris et enflammé. À la fin du service, il eut grand'peine à -regagner son hôtel, se mit au lit et resta plusieurs jours sans -manger, le coeur gonflé, les yeux remplis de larmes, et tellement -confus qu'il aimait mieux se laisser mourir que d'en révéler la cause. - -Toute la ville de Rome fut consternée en apprenant que le grand -philosophe était atteint d'un mal qu'il ne pouvait ou ne voulait -guérir. Son hôtel était constamment rempli des gens qui venaient -demander s'il n'y avait aucune espérance de le sauver. Un jour toutes -les dames de la cour se réunirent pour aller le voir, et du nombre se -trouva la belle Gauloise, dans la plus riche parure du monde. Quand il -les eut toutes remerciées de leur visite, et qu'elles commencèrent à -prendre congé, il fit avertir la belle dame de rester, pour lui parler -un instant seul à seule. Elle se douta déjà de son intention, et -revenant près de son lit: «Ipocras, beau doux ami,» lui dit-elle, -«est-il vrai que vous désiriez me parler? Je suis prête à faire tout -ce qu'il vous plaira de demander.--Ah! dame,» répondit Ipocras, «je -n'aurais pas le moindre mal, si vous m'aviez dit cela plus tôt. Je -meurs par vous, pour l'amour dont vous m'avez brûlé. Et si je ne vous -ai entre mes bras, comme amant pouvant tout réclamer de son amie, je -n'éviterai pas de mourir.--Que dites-vous là?» répond la dame, «mieux -vaudrait que je fusse morte, moi et cent autres telles que moi, à la -condition de vous laisser vivre. Reprenez courage: buvez, mangez, -tenez-vous en joie; nous prendrons notre temps, et je n'entends rien -vous refuser.--Grand merci, dame: pensez à votre promesse, quand vous -me reverrez à la cour.» - -Elle sortit, et Ipocras, à partir de ce moment, revint en couleur, en -bonne disposition. Il ne refusa plus les aliments, se leva, et -quelques jours suffirent pour que la nouvelle de la guérison du grand -philosophe se répandît dans toute la ville. Il reparut à la cour, et -Dieu sait l'accueil et la belle chère qu'on lui fit; mais personne ne -le reçut plus gracieusement que la dame gauloise qui, mettant sa main -dans la sienne, le fit monter au haut de la tour du palais, jusqu'aux -créneaux auxquels une longue et forte corde était attachée. -«Voyez-vous cette corde, bel ami?» dit-elle.--«Oui.--Savez-vous quel -est son usage? Nullement.--Je vais vous le dire. Dans une des chambres -de la tour où nous sommes est enfermé Glaucus, le fils du roi de -Babylone. On ne veut pas que sa porte soit jamais ouverte: quand il -doit manger on pose sa viande dans la corbeille que vous voyez -attachée près de la terre, et on la fait monter jusqu'à la petite -fenêtre qui répond à sa chambre. Beau très-doux ami, écoutez-moi bien; -si vous souhaitez faire de moi votre volonté, vous viendrez devant la -fenêtre de ma chambre, au-dessous de celle de Glaucus: dès qu'il fera -nuit, vous vous placerez dans la corbeille; nous tirerons la corde -jusqu'à nous, moi et ma demoiselle; vous entrerez, et nous pourrons -converser librement jusqu'au point du jour: vous descendrez comme vous -serez monté, et nous continuerons à nous voir aussi souvent qu'il nous -plaira.» - -Ipocras, loin d'entendre malice à ces paroles, remercia grandement la -dame et promit bien de faire ce qu'elle lui proposait, sitôt que la -nuit serait venue, et que l'empereur serait couché. Mais il arrive -trop souvent qu'on se promet grand plaisir de ce qui doit causer le -plus d'ennui, et ce fut justement le cas d'Ipocras. Il ne pouvait -détourner les yeux du solier où reposait la dame qu'il devait visiter, -et il lui tardait de voir arriver la nuit. Enfin les sergents -cornèrent le souper: les nappes mises, l'empereur s'assit et fit -asseoir autour de lui ses chevaliers et Ipocras, auquel chacun -portait honneur: car il était beau bachelier, le teint brun et -amoureux, agréable en paroles, et toujours vêtu de belles robes. Il -but et mangea beaucoup au souper, il fut plus avenant, mieux parlant -que jamais, comme celui qui comptait avoir bientôt joie et liesse de -sa mie. Au sortir de table, l'empereur annonça qu'il irait le -lendemain chasser avant le point du jour, et se retira de bonne heure, -tandis qu'Ipocras passa chez les dames pour converser et s'ébatre avec -elles jusqu'au moment où chacun prit congé pour aller reposer. Minuit -arriva: quand tout le monde fut endormi du premier sommeil, Ipocras se -leva, se chaussa, se vêtit et s'en vint doucement au corbillon. La -dame et sa demoiselle étaient en aguet à leur fenêtre: elles tirèrent -la corde jusqu'à la hauteur de la chambre où Ipocras pensait entrer; -puis elles continuèrent à tirer, si bien que, le corbillon s'éleva -plus de deux lances au-dessus de leur fenêtre. Alors elles attachèrent -la corde à un crochet enfoncé dans la tour, et crièrent: «Tenez-vous -en joie, Ipocras, ainsi doit-on mener les musards tels que vous.» - -Or ce corbillon n'était pas là pour transporter les denrées au fils du -roi de Babylone: il servait à exposer les malfaiteurs avant d'en faire -justice, comme les piloris établis aujourd'hui dans les bonnes -villes. On peut juger quelles furent la douleur et la confusion -d'Ipocras en entendant les paroles de la dame, et en se voyant ainsi -trompé. Il demeura dans cette corbeille toute la nuit et le lendemain -jusqu'à vêpres: car l'empereur ne revint de la chasse que tard, et ne -put auparavant savoir mot de ce qui ne manqua pas de faire l'entretien -de toute la ville. Dès que le jour fut levé, et qu'on aperçut le -corbillon empli: «Allons voir,» se dit-on l'un l'autre, «allons voir -quel est le malfaiteur qu'on a exposé, si c'est un voleur ou bien un -meurtrier.» Et quand on reconnut que c'était Ipocras, le sage -philosophe, le bruit devint plus fort que jamais. «Eh quoi! c'est -Ipocras!--Eh! qu'a-t-il fait? Comment a-t-il pu mériter si grande -honte?»--On avertit les sénateurs, on s'enquiert d'eux si le jugement -vient d'eux ou de l'empereur; mais personne ne sait en donner raison. -«L'empereur,» disait-on, «n'a pu ordonner cela; il aimait trop -Ipocras; il sera très-courroucé en apprenant qu'on l'a si indignement -traité: il faut descendre la corbeille.--Non,» disaient les autres, -«encore ne savons-nous bien si l'empereur n'a pas eu ses raisons -d'agir ainsi. En tout cas, il aura bien mal reconnu les grands -services qu'Ipocras a rendus à lui et à tant d'autres bonnes gens de -la ville.» - -Ainsi parlaient petits et grands autour de la corbeille, si haut -levée qu'une pelote la mieux lancée n'aurait pu l'atteindre. Pour -Ipocras, il avait remonté son chaperon, et se tenait si profondément -pensif qu'il se fût laissé volontiers tomber, sans l'espoir qu'il -gardait de se venger. Cependant l'empereur revint de sa chasse, tout -joyeux de la venaison qu'il rapportait. Il aperçut le corbillon, et -demanda quel était le malfaiteur qu'on y avait exposé. «Eh! Sire, ne -le savez-vous pas? c'est Ipocras, votre grand ami; n'est-ce pas vous -qui avez ordonné de le punir ainsi?--Moi, puissants dieux! avez-vous -pu le croire? Qui osa lui faire un tel affront? Malheur à lui, je le -ferai pendre. Qu'on descende la corbeille, et qu'on m'amène Ipocras.» - -Il fut sur-le-champ descendu. L'empereur, en le voyant venir, courut -au-devant et lui jetant les bras au cou: «Ah! mon cher Ipocras, qui -vous a pu faire une pareille honte?--Sire,» répondit-il tristement, -«je ne sais, et, quand je le connaîtrais, je ne saurais dire pourquoi. -Je dois attendre patiemment le moment d'en avoir satisfaction.» -Quelque soin que prît l'empereur de lui en faire dire plus, il ne put -y parvenir; Ipocras, évitant avec grand soin de parler de rien qui pût -rappeler sa triste aventure. - -Seulement, à partir de ce jour, il cessa de visiter les malades et de -répondre à ceux qui vinrent le consulter sur leurs infirmités. -L'empereur, auquel tout le monde se plaignait du silence d'Ipocras, -eut beau le prier, il répondit qu'il avait perdu toute sa science, et -qu'il ne la pourrait retrouver qu'après avoir obtenu vengeance de la -honte qu'on lui avait faite. - -Revenons maintenant à la belle dame, la plus heureuse d'entre toutes -les femmes, pour avoir ainsi trompé le plus sage des hommes. Elle ne -s'en tint pas encore là; mais, faisant venir un orfèvre de Rome -qu'elle connaissait beaucoup, et, comme elle, venu des parties de la -Gaule, elle lui dit, sous le sceau du secret, ce qu'elle avait fait -d'Ipocras. «Je vous prie maintenant,» lui dit-elle, «de disposer pour -moi une table dorée de votre meilleur travail, avec l'image d'Ipocras -au moment où il entre dans la corbeille, à laquelle tiendra une corde. -Dès que vous l'aurez faite, vous attendrez la nuit, et vous la -porterez vous-même sur le pilier où sont déjà les images d'Ipocras et -de Gaius. Surtout, si vous aimez votre vie, faites que personne ne -sache rien de tout cela.» L'orfèvre promit tout, et la table qu'il -exécuta fut plus belle, l'image d'Ipocras plus fidèle que la dame ne -l'avait espéré. - -Quand il fut parvenu secrètement à la fixer sur le pilier, durant une -nuit des plus sombres, toute la ville la vit flamboyer le lendemain -aux premiers rayons du soleil. Ce fut pour tous un nouveau sujet de -surprise et de chuchotements qui tournaient encore à la honte -d'Ipocras: on se souvenait de son aventure, on se demandait qui -pouvait l'avoir aussi bien représentée. L'empereur était alors absent -de la ville: quand il y revint, un de ses premiers soins fut de -paraître aux fenêtres avec Ipocras. Ayant arrêté les yeux sur les deux -images: «Quel sens a cette nouvelle table,» dit-il au philosophe, «et -qui a pu oser la placer sans mon ordre?--Ah! Sire,» répondit Ipocras, -n'y voyez-vous pas l'intention d'ajouter à ma honte? Si vous m'aimez, -ordonnez, je vous prie, que la table et les statues soient abattues -sur-le-champ; autrement, je quitterai la ville et vous ne me reverrez -jamais.» - -L'empereur fit ce qu'Ipocras désirait, et c'est ainsi qu'on perdit le -souvenir du séjour du grand médecin dans la ville et de ses -merveilleuses guérisons. La dame ne s'en félicita que plus d'avoir -réduit à néant la renommée de celui qu'on disait le plus sage des -hommes. Pour Ipocras, on ne le vit plus rire et se jouer avec les -dames: il restait dans sa chambre et répondait à peine à ceux qui se -présentaient pour jouir de son entretien. Un jour qu'il était -tristement appuyé à l'une des fenêtres du palais, il vit sortir, d'un -trou pratiqué sous les degrés, un nain boiteux et noir, au visage -écrasé, aux yeux éraillés, aux cheveux hérissés, en un mot, la plus -laide créature que l'on pût imaginer. Le malheureux vivait des reliefs -de la table et des aumônes que lui faisaient les gens du palais. -L'empereur, ému de compassion, lui avait permis de placer dans ce trou -un méchant lit et d'en faire sa demeure ordinaire. - -Ipocras choisit ce monstre pour l'instrument de sa vengeance. Il alla -cueillir une herbe dont il connaissait la vertu, fit sur elle un -certain charme, et quand il l'eut conjurée comme il l'entendait, il -s'en vint au bossu, et se mit à parler et plaisanter avec lui. -«Vois-tu,» lui dit-il, «cette herbe que je tiens à la main? Si tu -pouvais la faire toucher à la plus belle femme, à celle que tu -aimerais le mieux, tu la rendrais aussitôt amoureuse de toi, et tu -ferais d'elle ta volonté.--Ah!» reprit le bossu, «vous me gabez, sire -Ipocras. Si j'avais une herbe pareille, j'éprouverais sa vertu près de -la plus belle dame de Rome, celle qui vint de Gaule.--Promets-moi,» -reprend Ipocras, «que tu ne la feras toucher à nulle autre et que tu -me garderas le secret.--Je vous le promets sur ma foi et sur nos -dieux.» - -L'herbe fut donnée, et le lendemain, de grand matin, le nain se plaça -sur la voie que l'on suivait pour aller au temple. Quand la dame de -Gaule passa devant lui, il s'approcha, et, tout en riant: «Ah! Madame, -que vous avez la jambe belle et blanche! Heureux le chevalier qui -pourrait la toucher!» La dame était en petits souliers ouverts que -l'on appelle escarpins; le nain l'arrêta par le pan de son hermine, -et, portant l'autre main sur le soulier étroitement chaussé, appliqua -l'herbe sur le bas de la jambe, en disant: «Faites-moi l'aumône, -Madame, ou donnez-moi votre amour.» La dame passa tête baissée sans -mot répondre: mais sous sa guimpe elle ne put se tenir de sourire. -Arrivée au temple avec les autres, elle se sentit tout émue et ne put -dire sa prière. Elle devint toute rouge, en ne pouvant détourner du -nain sa pensée: si bien qu'elle fit un grand effort pour ne pas -revenir à l'endroit où il lui avait parlé. Elle ne suivit pas ses -demoiselles au retour du temple, mais retourna précipitamment à sa -chambre, se jeta sur son lit, fondit en larmes et en soupirs tout le -reste du jour et la nuit suivante. Quand vint la minuit, tout éperdue, -elle quitta sa couche, et s'en alla seule vers le repaire du nain, -dont la porte était demeurée entr'ouverte. Elle y pénétra, comme si -elle eût été poursuivie. «Qui est là?» dit-elle.--«Dame!» répondit le -nain, «votre ami, qui vous attendait.» Aussitôt elle se précipita sur -lui, les bras ouverts, et l'embrassa mille fois. L'heure de primes -arriva qu'elle le tenait encore fortement serré contre son beau corps. -Or Ipocras, averti par son valet, l'avait vue arriver aux degrés. Il -courut éveiller l'empereur: «Venez, Sire, voir merveilles, venez, vous -et vos chevaliers.» Ils descendirent le degré, et arrivèrent au lit du -nain, qu'ils trouvèrent amoureusement uni à la belle Gauloise -échevelée. - -«En vérité,» dit l'empereur en parlant à ses chevaliers, «voilà bien -ce qui prouve que la femme est la plus vile chose du monde.» -L'emperière, bientôt appelée à voir ce tableau, en témoigna une honte -extrême en songeant que toutes les autres femmes souffriraient de -l'affront. Comme l'empereur ne voulut pas permettre à la dame de -rentrer au palais dans ses chambres, il n'y eut personne à Rome qui ne -vînt la visiter sur la couche de l'affreux nain, qu'elle ne pouvait, -malgré son dépit, s'empêcher de regarder amoureusement. Telle était -l'indignation générale qu'on parlait de mettre le feu au lit et de les -brûler tous deux: mais Ipocras s'y opposa vivement, et se contenta -d'engager l'empereur à les marier et à donner à la dame la charge de -lavandière du palais. Le mariage fut donc célébré à deux jours de là; -on leur donna dix livrées de terre et un logis près des degrés. La -dame savait travailler en fils d'or et de soie: elle fit des -ceintures, des aumônières, des chaperons de drap ornés d'oiseaux et de -toute espèce de bêtes; elle amassa dans sa nouvelle condition de -grandes richesses, dont elle fit part au nain, qu'elle ne cessa -d'aimer uniquement, jusqu'à sa mort; et quand, après dix ans, elle le -perdit, elle demeura en viduité et ne voulut jamais entendre à d'autre -amour. - -Ainsi parvint Ipocras à se venger de la belle dame gauloise, et à -prouver que la sagesse de l'homme pouvait l'emporter sur la subtilité -de la femme. Dès lors il reprit son ancienne sérénité. Il consentit à -visiter, à guérir les malades, et à faire l'agrément des dames et des -demoiselles, avec lesquelles il passait tout le temps qu'il ne donnait -pas soit à l'empereur, soit à ceux qui se réclamaient de sa haute -science. - -C'est en ce temps-là qu'un chevalier, revenant à Rome après un grand -voyage, se rendit au palais, où l'empereur, après l'avoir fait asseoir -à sa table, lui demanda de quel pays il arrivait. «Sire, de la terre -de Galilée, où je vis faire les choses les plus merveilleuses à un -homme de ce pays. C'est pourtant un pauvre hère; mais il faut avoir -été témoin de ses oeuvres pour y ajouter la moindre foi.--Voyons,» dit -Ipocras, «racontez-nous ces grandes merveilles.--Sire, il fait voir -les aveugles, il fait entendre les sourds, il fait marcher droit les -boiteux.--Oh!» fit Ipocras, «tout cela, je le puis faire aussi bien -que lui.--Il fait plus encore: il donne de l'entendement à ceux qui en -étaient privés.--Je ne vois en cela rien que je ne puisse faire.--Mais -voilà ce que vous n'oseriez vous vanter d'accomplir: il a fait revenir -de mort à vie un homme qui durant trois jours avait été dans le -tombeau. Pour cela, il n'eut besoin que de l'appeler: le mort se leva -mieux portant qu'il n'avait jamais été.» - -«Au nom de Dieu,» dit Ipocras, «s'il a fait ce que vous contez là, il -faut qu'il soit au-dessus de tous les hommes dont on ait jamais -parlé.--Comment,» dit l'empereur, «l'appelle-t-on?--Sire, on l'appelle -Jésus de Nazareth, et ceux qui le connaissent ne doutent pas qu'il ne -soit un grand prophète.--Puisqu'il en est ainsi», dit Ipocras, «je -n'aurai pas de repos avant d'être allé en Galilée pour le voir de mes -propres yeux. S'il en sait plus que moi, je serai son disciple; et, si -j'en sais plus que lui, je prétends qu'il soit le mien.» - -Il prit congé de l'empereur à quelques jours de là, et se dirigea vers -la mer. Dans le port arrivait justement Antoine, roi de Perse, menant -le plus grand deuil du monde pour son fils Dardane, qui venait de -succomber après une longue maladie[92]. Ipocras, apprenant ces -nouvelles, descendit de sa mule et alla trouver le roi; puis, sans lui -parler, il se tourna vers la couche où Dardane était étendu comme -celui qu'on se dispose à ensevelir. Il l'examina avec attention: le -pouls ne battait plus, les lèvres seules, légèrement colorées, -laissaient quelque soupçon d'un dernier souffle de vie. Il demanda un -peu de laine, il en tira un petit flocon qu'il posa devant les narines -du gisant. Ipocras vit alors les fils légèrement venteler, et, se -tournant aussitôt vers le roi Antoine: «Que me donnerez-vous, Sire, si -je vous rends votre fils?--Tout ce qu'il vous conviendra de -demander.--C'est bien! je ne réclamerai qu'un don; et je vous en -parlerai plus tard.» Alors Ipocras prit un certain électuaire, qu'en -ouvrant la bouche du malade, il fit pénétrer sur la langue. Quelques -minutes après, Dardane poussa un soupir, ouvrit les yeux et demanda -où il était. Ipocras ne le perdit pas un instant de vue, le ramena -peu à peu des bords du tombeau à la plus parfaite santé, si bien que, -le huitième jour, il put se lever et monter à cheval comme s'il -n'avait jamais eu le moindre mal. Cette guérison fit encore plus de -bruit que celle de Gaius; les simples gens disaient qu'il avait -ressuscité un mort, et qu'il était un dieu plutôt qu'un homme; les -autres se contentaient de le regarder comme le plus grand, le plus -sage des philosophes. - -[Note 92: Légende géminée ou deux fois employée. Voyez plus haut -l'histoire de la guérison de Gaius.] - -Antoine ne savait comment il pourrait reconnaître le grand service -qu'Ipocras venait de lui rendre; et, comme son intention était d'aller -visiter le roi de Tyr, qui avait épousé sa fille, il proposa à Ipocras -de le conduire en Syrie. Ils se mirent en mer, et arrivèrent après une -heureuse traversée. Antoine, en présentant Ipocras à son gendre, lui -raconta comment il avait rendu la santé à son fils, et le roi de Tyr -prit en si grande amitié le philosophe qu'il s'engagea, comme Antoine, -à lui accorder tout ce qu'il lui demanderait, à la condition de rester -quelque temps auprès de lui. - -Ce prince avait une fille de l'âge de douze ans, très-belle et -avenante, autant qu'on pouvait l'imaginer. Ipocras ne fut pas -longtemps sans en devenir amoureux. Un jour, se tenant entre le roi -de Perse et celui de Tyr: «Chacun de vous,» leur dit-il, «me doit un -don. Le moment est venu de vous acquitter. Vous, roi de Tyr, je vous -demande la main de votre fille. Et vous, roi de Perse, je vous demande -de faire en sorte qu'elle me soit accordée.» Les deux rois, d'abord -fort étonnés, demandèrent le temps de se conseiller. «En vérité,» dit -le roi de Tyr, «je n'entends pas que ma fille me fasse manquer à mon -serment.--Je vous approuve,» reprit le roi Antoine, «car, pour -m'acquitter envers Ipocras, j'irais jusqu'à vous enlever la -demoiselle, afin de la lui donner.» Ainsi devint Ipocras le gendre du -roi de Tyr; les noces furent belles et somptueuses. On s'étonnerait -aujourd'hui d'un semblable mariage; mais autrefois les philosophes -étaient en aussi grand honneur que s'ils avaient tenu le plus puissant -état. Les temps sont bien changés. - -Après les noces, Ipocras, s'adressant à ceux qui connaissaient le -mieux la mer, les pria de lui indiquer une île voisine de Tyr qui lui -offrît une habitation agréable et sûre. Ils lui indiquèrent l'île -alors appelée _au Géant_, parce qu'elle avait appartenu à un des plus -puissants géants dont on ait parlé, et qu'avait mis à mort Hercule, -parent du fort Samson. Ipocras s'y fit conduire, et, la trouvant bien -à son gré, donna le plan de ces belles constructions, dont les -messagers en quête de Nascien avaient admiré les dernières traces. - -Or la fille du roi de Tyr, orgueilleuse de sa naissance, avait à -contre-coeur épousé un simple philosophe: elle ne put l'aimer, et ne -songeait qu'aux moyens de le tromper et de se défaire de lui. Il n'en -était pas ainsi d'Ipocras, qui la chérissait plus que lui-même, mais -qui, depuis l'aventure de la dame de Gaule, ne se fiait en aucune -femme. Il avait fait une coupe merveilleuse dans laquelle tous les -poisons, même les plus subtils, perdaient leur force, par la vertu des -pierres précieuses qu'il y avait incrustées. Maintes fois, sa femme -lui prépara des boissons envenimées, qu'elle détrempait du sang de -crapauds et couleuvres; Ipocras les prenait sans en être pour cela -moins sain et moins allègre: si bien qu'elle s'aperçut de la vertu de -la coupe. Alors elle fit tant qu'elle parvint à s'en emparer; tout -aussitôt elle la jeta dans la mer. Grand dommage assurément, car nous -ne pensons pas qu'on l'ait encore retrouvée. - -Il en fit une autre aussitôt, moins belle, mais de plus grande vertu; -car il suffisait de la poser sur table pour enlever à toutes les -viandes qu'on y étalait leur puissance pernicieuse. Il fallut bien que -la méchante femme renonçât à l'espoir de faire ainsi mourir son mari. -Et c'était déjà beaucoup de l'avoir détourné de se rendre en Judée -pour y voir les merveilles accomplies par Notre-Seigneur Jésus-Christ, -qui eût été son sauveur, comme il sera celui de tous les hommes qui -ont cru et qui croiront en lui. - -Il arriva que le roi Antoine, tenant grande cour, fit prier Ipocras de -venir le voir: Ipocras y consentit, emmenant avec lui sa femme, qu'il -aimait toujours sans qu'elle lui en sût le moindre gré. La cour fut -grande et somptueuse, les festins abondants et multipliés. Un jour, en -sortant de table, après avoir bu et mangé plus que de coutume, Ipocras, -voulant prendre l'air, conduisit sa femme devant les loges, ou galeries, -qui répondaient à la cour. Comme ils étaient appuyés sur le bord des -loges, ils virent passer devant eux une truie en chaleur que suivait un -verrat. «Regardez cette bête,» dit alors Ipocras. «Si on la tuait au -moment où elle est ainsi échauffée, il n'est pas d'homme qui pût -impunément manger de la tête.--Sire, que dites-vous là?» fit sa femme. -«Comment! on en mourrait, et sans remède?--Assurément; à moins qu'on ne -bût aussitôt de l'eau dans laquelle la hure aurait été cuite.» - -La dame fit grande attention à ces paroles: elle n'en laissa rien -voir, sourit et changea de conversation. On entendit alors le son des -tambours et des instruments; Ipocras la quitta pour aller aux -ménétriers. Elle, sans perdre de temps, appela le maître-queux, et lui -désignant la truie: «Monseigneur Ipocras désire manger de la tête de -cette bête à souper, ayez soin d'en mettre dans son écuelle: voici -pour votre récompense. Et vous aurez encore soin, quand la tête sera -préparée, de jeter l'eau dans laquelle elle aura bouilli sur un tas de -pierres ou dans un fumier.--Je n'y manquerai pas,» dit le queux. Il -accommoda la tête; on corna le souper, les nappes furent mises; quand -on eut lavé, le roi s'assit, et fit placer Ipocras et les autres. Or, -Ipocras était l'homme du monde qui aimait le mieux un rôt de tête de -porc. Dès qu'il en vit son écuelle chargée, il se fit un plaisir d'en -manger. Mais à peine le premier morceau eut-il passé le noeud de la -gorge qu'il sentit une grande oppression dans son pouls et dans son -haleine. Alors son premier mot fut: «Je suis un homme mort, et je -meurs par ma faute; qui n'est pas maître de son secret ne l'est pas de -celui des autres.» Il quitta la table aussitôt, courut à la cuisine et -demanda au maître queux l'eau dans laquelle avait été mise la tête de -la truie.--«Je l'ai jetée,» dit l'autre, sur le fumier que vous -voyez.» Ipocras y courut, essaya d'aspirer quelques gouttes de cette -eau, mais en vain; la fièvre, une soif ardente le saisit: et quand il -sentit qu'il n'avait plus que quelques instants à vivre, il fit -approcher le roi et lui dit: «Sire, je ne devais avoir confiance en -aucune femme, je meurs par ma faute.--Ne connaissez-vous,» dit -Antoine, «aucun remède?--Il y en a bien un; ce serait une grande table -de marbre qu'une femme entièrement nue parviendrait à chauffer au -point de la rendre brûlante.--Eh bien! faisons l'essai, et, puisque -votre femme est la cause de votre mort, c'est elle que nous étendrons -sur le marbre.--Oh! non,» dit Ipocras, «elle en pourrait -mourir.--Comment!» reprit le roi, «je ne vous comprends pas. Vous -craignez pour la vie de celle qui vous donne la mort! Tout le monde -doit la haïr, et vous l'aimez encore! Oh! que c'est bien là nature -d'homme et de femme! Plus nous les aimons, plus nous plions devant -leurs volontés, et plus elles se donnent de mal afin de nous perdre.» -Mais Ipocras parlait ainsi pour mieux assurer sa vengeance. La dame -fut donc étendue sur le marbre, et, le froid de la pierre la gagnant -peu à peu, elle mourut dans de cruelles angoisses, une heure avant -Ipocras, qui ne put s'empêcher de dire: «Elle voulait ma mort, elle -ne l'a pas vue, je vivrai plus qu'elle. Je demande au roi, pour -dernière grâce, qu'il me fasse conduire dans l'île qui, désormais, -sera nommée l'île d'Ipocras. Je désire que mon corps soit déposé dans -la tombe qu'on trouvera sous le portique, et qu'on trace sur la dalle -de marbre les lettres qui diront: - -«_Ci-gît Ipocras, qui souffrit et mourut par l'engin et la malice des -femmes_[93].» - -[Note 93: Cette belle légende d'Hippocrate, ou Ipocras, a été mise, à -partir du XVe siècle, sur le compte de Virgile. Elle a été plusieurs -fois imprimée, avec le titre: «_Les faits merveilleux de Virgile_.] - - - - -V. - -LES CHRÉTIENS ARRIVENT LES UNS APRÈS LES AUTRES SUR LES CÔTES DE LA -GRANDE-BRETAGNE. - - -On ne retrouve pas, et il s'en faut de beaucoup, dans toutes les -parties du Saint-Graal, l'agrément de l'histoire d'Ipocras et de la -nef de Salomon. Le romancier n'évite pas les répétitions, les -digressions ascétiques, les incidents qui font perdre de vue le but. -Nous passerons rapidement à travers ces landes péniblement arides. Au -point où nous sommes arrivés, il nous reste à conduire tous les -nouveaux chrétiens sur le rivage de la Grande-Bretagne où les attend -déjà Joseph d'Arimathie. Tandis que les deux belles-soeurs, la reine -Sarracinthe et la duchesse Flégétine, soupirent après le retour des -cinq messagers qu'elles ont envoyés en quête de leurs époux, le jeune -Célidoine, comme on l'a vu plus haut, a retrouvé son père Nascien dans -l'_Île Tournoyante_ où il avait été transporté. De là, recueillis par -la nef de Salomon, ils ont pu rejoindre en pleine mer le navire qui -conduisait le roi Mordrain. - -Quant aux messagers, nous les avons laissés dans l'île d'Ipocras avec -la demoiselle de Perse, fille du roi Label; ils y sont visités à -plusieurs reprises et par le démon, qui, sous diverses formes, les -invite à revenir au culte des idoles, et par Jésus-Christ, qui les -fortifie dans leur nouvelle créance. Le roi Mordrain et le duc Nascien -nous ont habitués déjà aux épreuves de ce genre. Disons seulement que, -s'étant remis en mer, ils rejoignent ceux qu'ils cherchaient. Mais à -peine se sont-ils reconnus, que saint Hermoine, cet ermite auquel -Nascien avait dédié une église dans sa ville d'Orbérique, fend les -eaux sur un léger esquif et vient prendre Célidoine pour le conduire -en Grande-Bretagne. Cependant Mordrain et Nascien retournent en -Orient, sans doute pour avoir occasion d'introduire dans leurs récits -un nouveau personnage, le fils naturel du roi de Sarras, nommé Grimaud -ou Grimal, le Grimaldi des Italiens. Ses aventures nous occuperont -tout à l'heure. Disons tout de suite que Nascien, avant d'obéir au -nouvel ordre céleste qu'il reçoit de retourner en Occident, est arrêté -par le géant Farin, parent éloigné de Samson _Fortin_, ou le fort, et -par Nabor, son sénéchal, que Flégétine avait envoyé pour l'obliger à -revenir à Orbérique. Le géant est tué par Nabor, et Nabor est frappé -de mort subite, au moment où il va lui-même immoler Nascien. La nef de -Salomon transporte ensuite sur le rivage du pays de Galles Nascien et -les chrétiens qui n'avaient pas su profiter de la chemise de Josephe, -pour faire cette longue traversée. Dans la ville de Galeford, Nascien -retrouve son fils Célidoine travaillant à convertir le duc Ganor. Le -roi de Northumberland veut obliger Ganor à garder ses idoles, et perd -une grande bataille; Nascien lui tranche la tête, est reconnu roi de -Northumberland, et les habitants de la contrée reçoivent la religion -que les Asiatiques leur apportent. - -Il y avait pourtant à Galeford cinquante obstinés qui, pour éviter le -baptême, résolurent de quitter le pays. À peine entrés en mer, une -horrible tempête engloutit leur vaisseau et rejette leurs cadavres sur -le rivage. Ganor, sur l'avis de Josephe, fit élever une tour fermée de -murailles sous lesquelles on déposa le corps des cinquante naufragés. -Ce monument, appelé la Tour du _Jugement_ ou des _Merveilles_, donnera -lieu plus tard à de grandes aventures. La tour brûle d'un feu -permanent qui en défend l'approche aux profanes, et trois chevaliers -de la cour d'Artus pourront seuls pénétrer dans l'enceinte, avant -d'accomplir les épreuves qui doivent précéder la découverte du Graal. - -Pour l'évêque Josephe, après avoir achevé la conversion des habitants -du Northumberland, il revient sur ses pas et entre dans le pays de -Norgalles. Là règne le roi Crudel, qui, loin de recevoir avec bonté -les chrétiens, les fait jeter en prison et défend qu'on leur porte la -moindre nourriture. Jésus-Christ devient alors leur pourvoyeur, et, -pendant les quarante jours que dure leur captivité, ils croient, grâce -à la présence du saint Graal, que toutes les meilleures épices leur -sont abondamment servies. - -Le roi Mordrain, avant d'être une seconde fois averti de quitter -Sarras, avait confié le gouvernement de son royaume aux deux barons -auxquels il se fiait le plus, tandis que Grimaud, son fils bâtard, -résidait dans la ville de Baruth ou Beyrout. Mordrain reparut en -Bretagne avec une armée considérable, cette fois emmenant avec lui la -reine Sarracinthe, la duchesse Flégétine et la fille du roi Label, -baptisée sous ce même nom de Sarracinthe. Un seul incident marque la -traversée de Mordrain. - -Le châtelain de la Coine (Iconium), qui faisait partie de la flotte, -nourrissait depuis longtemps un coupable amour pour la duchesse -Flégétine; mais il la savait trop vertueuse pour la solliciter. Un -démon offrit de lui rendre la duchesse favorable, s'il voulait faire -un pacte avec lui. Le châtelain renia Dieu et fit hommage au malin -esprit, lequel, prenant aussitôt les traits de Flégétine, permit au -châtelain d'assouvir sa passion criminelle. Alors une violente tempête -s'éleva sur la mer et menaça d'engloutir toute la flotte; un saint -ermite, éclairé par un songe, conseille au roi d'arroser d'eau bénite -le vaisseau qui portait le châtelain. On voit aussitôt la fausse -duchesse entraîner dans l'abîme le châtelain de la Coine, en criant: -«J'emporte ce qui m'appartient.» L'orage s'apaise, et la flotte fend -tranquillement les flots jusqu'à l'endroit de la Grande-Bretagne où -l'Humbre tombe dans la mer, à trois petites lieues de Galeford[94]. - -[Note 94: L'autre texte, ms. 747, dit qu'ils approchèrent du royaume -de Norgalles, et devant un château nommé _Calaf_. Il est en effet bien -douteux que les romanciers n'aient pas entendu conduire les chrétiens -dans le pays de Galles.] - -À peine installé, Mordrain, obéissant à la voix céleste, partagea le -lit de la bonne reine Sarracinthe, et engendra en elle un fils, plus -tard roi de Sarras. La reconnaissance du roi Mordrain et des dames -avec Nascien et Célidoine est suivie du long récit d'un double combat -entre les Northumberlandois nouvellement convertis et les Norgallois. -On y retrouve plusieurs épisodes de la bataille livrée par Évalac et -Seraphe au roi d'Égypte Tholomée. Ici Crudel, le roi de Norgalles, est -immolé par Mordrain, et les sujets de Crudel consentent à reconnaître -un Dieu qui fait ainsi triompher ceux qui croient en lui. Les deux -Joseph, enfermés dans les prisons de Crudel et privés de nourriture -depuis quarante jours[95], avaient, par bonheur, ainsi que nous -l'avons dit plus haut, été repus par la grâce de Jésus-Christ et du -Graal. Le chevalier, envoyé par Mordrain dans le souterrain où ils -avaient été jetés, fut d'abord ébloui de la clarté dont les arceaux -étaient illuminés, et qui semblait l'effet de trente cierges ardents. -Il appela les deux Joseph, leur apprit la mort de Crudel, l'arrivée de -Mordrain et la conversion des Norgallois: une belle église fut bâtie -dans la cité de Norgalles. Mais ici le roi Mordrain, si lent à croire -et si facilement disposé à la défiance, reçoit le châtiment de sa -curiosité téméraire, comme on le va voir. - -[Note 95: C'est une réminiscence des quarante années que Joseph avait -passées dans la Tour dont Vespasien l'avait tiré.] - -Josephe avait fait porter dans la chambre de ce prince l'arche qui -contenait le Graal. Les chrétiens se rendirent au service ordinaire, -puis allèrent recevoir la grâce. Le roi, qui lui-même en avait -ressenti les délicieux effets, dit qu'il ne souhaitait rien tant que -de voir de ses yeux, dans l'arche, l'intérieur du sanctuaire d'où -semblait venir le don de cette grâce. Malgré les blessures qu'il avait -reçues dans les combats précédents, il se lève de son lit, passe sur -sa chemise un surcot et s'avance jusqu'à la porte de l'arche, en telle -sorte que sa tête et ses épaules étaient dans l'intérieur. Alors il -considéra la sainte écuelle placée près du calice dont Josephe se -servait pour accomplir le sacrement. Il vit l'évêque revêtu des beaux -vêtements dans lesquels il avait été sacré de la main de Jésus-Christ. -Tout en les admirant, il reportait vivement ses regards sur la sainte -écuelle qui lui offrait bien d'autres sujets d'admiration. Nul esprit -ne pourrait penser, nulle bouche dire tout ce qui lui fut découvert. -Il s'était, jusqu'à présent, tenu agenouillé, la tête et les épaules -en avant: il se relève, et tout aussitôt sent dans tous ses membres un -tremblement, un frisson qui devait l'avertir de son imprudence. Mais -il ne put se décider à faire un mouvement en arrière. Il portait même -la tête plus en avant, quand une voix terrible sortant d'une nuée -flamboyante: «Après mon courroux, ma vengeance. Tu as été contre mes -commandements et mes défenses; tu n'étais pas encore digne de voir si -clairement mes secrets et mes mystères. Résigne-toi donc à demeurer -paralysé de tous les membres, jusqu'à l'arrivée du dernier et du -meilleur des preux, qui, en te prenant dans ses bras, te remettra dans -l'état où tu avais été jusqu'à présent.» - -La voix cessa, et Mordrain tomba lourdement comme une masse de plomb: -de tous ses membres il ne conserva que l'usage de la langue, et ne put -de lui-même faire le moindre mouvement. Les premières paroles qu'il -prononça furent: «Ô mon Dieu! soyez adoré! Je vous remercie de m'avoir -frappé; j'ai mérité votre courroux pour avoir osé surprendre vos -secrets.» - -Les deux Joseph, Nascien, Ganor, Célidoine, Bron et Pierre, entourant -alors le roi, le saisirent et l'emportèrent sur son lit, non sans -pleurer en voyant son corps devenu mou et flasque, comme le ventre -d'une bête nouvellement écorchée. Pour Mordrain, il répétait qu'au -prix de la santé qu'il avait perdue, il ne voudrait pas ignorer ce -qu'il avait vu dans l'arche. «Qu'avez-vous donc tant vu?» demanda le -duc Ganor.--«La fin,» reprit-il, «et le commencement du monde; la -sagesse de toutes les sagesses; la bonté de toutes les bontés; la -merveille de toutes les merveilles. Mais la bouche est incapable -d'exprimer ce que mes regards ont pu reconnaître. Ne me demandez rien -de plus.» - -Sarracinthe et Flégétine arrivèrent à leur tour pour gémir de -l'infirmité du roi Mordrain. Sans perdre de temps, celui-ci fit -approcher Célidoine et sa filleule, la jeune Sarracinthe. «Je vais -vous parler,» leur dit-il, de la part de Dieu. Josephe, il vous faut -procéder au mariage de ces deux enfants; leur union mettra le comble à -tous mes voeux.» Le lendemain, en présence des nouveaux chrétiens de -la cité de Longuetown, Célidoine et la fille du roi de Perse furent -mariés par Josephe; les noces durèrent huit jours, pendant lesquelles -Nascien, le roi de Northumberland, investit son fils du royaume de -Norgalles, et le couronna dans cette ville de Longuetown[96]. Le menu -peuple fit hommage au nouveau souverain, qui disposa généreusement en -leur faveur du grand trésor amassé par le roi Crudel auquel il -succédait. - -[Note 96: Longtown est une ville située à l'extrémité septentrionale -du Cumberland: ainsi le Norgalles répond à cette province.] - -Ce mariage ne pouvait rester stérile. La jeune Sarracinthe mit au -monde, avant que l'année ne fût révolue, un fils qu'on nomma Nascien -et qui dut succéder à son père. - -Après être restés quinze jours à Longuetown, il fallut se séparer; le -saint Graal fut ramené à Galeford avec le roi _Mehaignié_, comme on -désignera maintenant Mordrain; on le transporta péniblement en -litière. Célidoine demeura dans ses nouveaux domaines, et le -romancier, en s'étendant longuement sur ses bons déportements, -remarque qu'il chevauchait souvent de ville en ville, et de châteaux -en châteaux, fondant églises et chapelles, faisant instruire aux -lettres les petits enfants, et gagnant mieux de jour en jour l'amour -de tous ses hommes. - -Nascien retourna dans le pays de Northumberland avec Flégétine. Comme -son fils, il fut grand fondateur d'églises, grand ami de l'instruction -des enfants. - -À Galeford vinrent, avec le roi Mehaignié, la reine Sarracinthe, -Ganor, Joseph et son fils. Peu de jours après leur arrivée, la femme -de Joseph mit au monde un fils qui, d'après l'avertissement céleste, -fut nommé Galaad le Fort. Le roi Mehaignié, voyant accompli tout ce -qu'il avait souhaité, dit à son beau-frère Nascien: «Je voudrais qu'il -vous plût me transporter dans un hospice ou ermitage éloigné de toute -autre habitation. Le monde et moi n'avons plus aucun besoin l'un de -l'autre; je serais un trop pénible fardeau pour ceux que d'autres -soins réclament. Trouvez-moi l'asile que je désire, pendant que vous -et votre soeur vivez encore: car, si j'attendais votre mort, je -risquerais de rester au milieu de gens qui ne me seraient rien.» - -Nascien demanda l'avis de Josephe. «Le roi Mehaignié,» dit l'évêque, -«a raison. Il est bien éloigné du temps où la mort le visitera; nous -ni les enfants de nos enfants ne lui survivrons. Près d'ici, à sept -lieues galloises, nous trouverons le réduit d'un bon ermite qui -l'accueillera et se réjouira de pouvoir le servir. C'est là qu'il -convient de transporter le roi Mehaignié.» - -Quand fut disposée la litière sur laquelle on l'étendit, il partit -accompagné du roi Nascien, du duc Ganor, des deux Joseph et de la -reine Sarracinthe. L'ermitage où ils s'arrêtèrent était éloigné, -comme avait dit Josephe, de toute habitation. On lui avait donné le -nom de Milingène, qui en chaldéen a le sens de «engendré de miel», en -raison des vertus et de la bonté des prudhommes qui l'avaient tour à -tour occupé. On déposa le roi Mehaignié à l'angle avancé de l'autel, -sur un lit enfermé dans une espèce de prosne en fer[97]. De là -pouvait-il voir le _Corpus Domini_ toutes les fois que l'ermite -faisait le sacrement. Dans l'enceinte de fer était pratiquée une -petite porte qui lui permettait de suivre des yeux le service de -l'ermite. Quand il fut là déposé, le roi demanda qu'on lui présentât -l'écu qu'il avait autrefois porté en combattant Tolomée-Seraste, et -qui sur un fond blanc portait l'empreinte d'une croix vermeille. On le -pendit au-dessus du lit, et le roi Mehaignié dit en le regardant: -«Beau sire Dieu! aussi vrai que j'ai vu sans en être digne une partie -de vos secrets, faites que nul ne tente de pendre cet écu à son col, -sans être aussitôt châtié, à l'exception de celui qui doit mener à -fin les merveilles du royaume aventureux, et mériter d'avoir après moi -la garde du vaisseau précieux.» On verra que Dieu accueillit -favorablement cette prière. Depuis ce moment, le roi Mehaignié ne prit -aucune autre nourriture qu'une hostie consacrée par l'ermite, et que -celui-ci lui posait dans la bouche, après la messe. Il était entré -dans l'ermitage l'an de grâce 58, la veille de la saint Barthélemy -apôtre. - -[Note 97: «Et firent son lit environner de prosne de fer.» (Ms. 2455. -fº 257.) _Prosne_ doit venir non de _proeconium_, mais de -_proscenium_, et le sens primitif doit être barre de tribune, ou -échafaud avancé; de là le prône du curé. On appelle encore, bien que -l'Académie ne le dise pas, la petite porte à claire-voie, que l'on -ouvre et ferme quand la véritable porte est ouverte, un _prône_.] - -La reine Sarracinthe résista à toutes les prières que lui firent -Nascien, Ganor et les deux Joseph pour retourner avec eux à Galeford. -Elle préféra demeurer auprès du roi Mehaignié, jusqu'aux jours où, -plus avancée dans sa grossesse, elle revint à Galeford pour donner -naissance à l'enfant qui lui avait été prédit, et qui fut nommé -Éliézer. Quittons maintenant la Grande-Bretagne, où déjà nous avons -établi les rois Mordrain, Nascien et Célidoine, où sont nés les -infants Nascien, Galaad et Éliézer, et retournons pour la dernière -fois en Syrie et en Égypte[98]. - -[Note 98: Le curieux épisode qu'on va lire a été supprimé dans le plus -grand nombre des manuscrits et dans les deux éditions gothiques du -XVIe siècle.] - - - - -VI. - -HISTOIRE DE GRIMAUD. - - -Grimaud, nous l'avons dit, était un fils naturel du roi Mordrain. -Après le départ de son père, il s'était rendu dans Orbérique pour -défendre cette ville assiégée par le roi d'Égypte, successeur de -Tolomée-Seraste. Il avait alors seize ans, et déjà c'était un -bachelier incomparable; grand, beau, gracieux, vaillant, rempli de -sagesse. Il chantait bien, il avait appris les lettres tant -chrétiennes que païennes. Son arrivée dans Orbérique, en ranimant le -courage des assiégés, fut le signal d'une heureuse succession de -sorties et d'attaques dans lesquelles il conserva toujours l'avantage. -Le récit de ces combats multipliés semble animer le romancier d'une -verve toujours nouvelle. Ce ne sont que surprises, stratagèmes, -combats acharnés, prudentes retraites. Grimaud forme toujours les -meilleurs plans, combat toujours aux premiers rangs, immole les chefs -les plus redoutés, et sait le mieux profiter de ses avantages. Après -avoir résisté sept ans aux Égyptiens, les habitants d'Orbérique -s'accordèrent à désirer de le voir succéder à leur roi Mordrain, dont -on n'espérait plus le retour. Mais Grimaud aurait cru commettre un -méfait en acceptant la couronne, avant d'être assuré que son père y -eût renoncé. Et quand il vit qu'il ne pourrait résister au voeu des -gens du pays, il quitta furtivement la ville. Puis, dès qu'il se vit à -l'abri des poursuites, il renvoya le seul écuyer qui l'avait -accompagné, pour avertir Agénor, gouverneur de Sarras, qu'il avait -résolu de visiter l'Occident, dans l'espoir d'y retrouver son père et -de le décider à revenir. - -Il commença sa quête en entrant vers la chute du jour dans une forêt. -Le chant des oiseaux et la douceur du temps l'avaient plongé dans une -profonde rêverie, d'où il n'était sorti qu'en sentant une branche -d'arbre contre laquelle s'était heurté son front. Il était engagé dans -une voie peu sûre; il voulut continuer, et fit bientôt rencontre d'une -quarantaine de fourrageurs égyptiens qui menaçaient de mort un pauvre -ermite, s'il ne leur découvrait un trésor caché, suivant eux, près de -sa retraite. Attaquer les malfaiteurs, les frapper, les tuer ou mettre -en fuite, fut pour Grimaud l'affaire d'un moment; le bon ermite, -après l'avoir remercié, le retint pour la nuit dans son ermitage et -lui prédit la meilleure fortune, s'il n'oubliait pas, dans le cours de -ses aventures, trois recommandations: la première, de préférer les -chemins ferrés aux voies étroites et peu battues; la seconde, de ne -prendre jamais pour confident ni pour compagnon un homme roux; la -troisième, de ne jamais loger chez le vieux mari d'une jeune femme. -Grimaud promit de suivre les bons avis du pieux solitaire. Puis il -revêtit ses armes à l'exception du heaume, monta à cheval et continua -sa route à travers la forêt. Bientôt il fit rencontre d'une caravane -de marchands réunis autour d'une belle fontaine qu'ombrageait un grand -sycomore. Ces voyageurs reposaient pour donner à leurs chevaux le -temps de paître. Grimaud les salua; les marchands, reconnaissant à ses -armes, à son écu, à son grand coursier, qu'ils avaient devant eux un -chevalier, se levèrent et le prièrent de partager leur repas. Grimaud -accepta, et, de son côté, leur fit offre de services. «Nous devons,» -disent les marchands, «gagner à l'entrée de la nuit l'hôtel d'un de -nos amis; mais il y a pour y arriver un pas assez difficile à -traverser; nous vous prions de vouloir bien nous accompagner et -d'accepter le même gîte.--J'y consens; prenez seulement les devants, -restez dans le chemin le mieux frayé, et je ne tarderai pas à vous -rejoindre.» - -Ils partirent pendant que Grimaud, retenu par l'agrément du lieu, se -laissait surprendre au sommeil. En se réveillant, il remonta et suivit -le meilleur chemin jusqu'à la sortie de la forêt; mais, arrivé là, il -entendit de grands cris, un grand cliquetis d'armes. C'est que les -marchands, engagés dans un étroit sentier qui semblait plus direct, -avaient été assaillis par une bande de quinze voleurs, pourvus de -chapeaux de fer et de gambesons, armés d'épées, de couteaux aigus et -de grandes plommées. Ils ne trouvaient qu'une faible résistance de la -part de gens qui n'avaient d'autre arme que des épées et des bâtons. -Plusieurs furent blessés, les autres se répandirent çà et là en -appelant à leur aide, tandis que les larrons détroussaient leurs -quarante chevaux chargés des plus précieuses marchandises. Grimaud, -entendant des cris, se hâta de lacer son heaume, et revint sur ses pas -jusqu'au chemin fourché que les marchands avaient eu, malgré son avis, -l'imprudence de choisir: il atteignit les brigands et renversa les -premiers qui se présentèrent. À mesure qu'il les désarçonnait, les -marchands dispersés revenaient à lui et achevaient de tuer ceux qu'il -avait abattus. Sauvés par la valeur du chevalier inconnu, ils lui -rendirent mille actions de grâces. «Qu'au moins,» dit Grimaud, «cela -vous apprenne à ne jamais quitter la grande voie pour le chemin de -traverse.» - -Le château, c'est-à-dire la ville fortifiée dans laquelle se trouvait -l'hôtel des marchands, se nommait Methonias. Elle était entourée de -murs et de belles et fortes tournelles, habitée par nombre de -bourgeois riches et aisés. L'hôte chez lequel ils arrivèrent était -d'un grand âge: il avait une femme jeune et belle, mais assez -orgueilleuse pour refuser de partager le lit de son vieil époux. - -Les marchands descendirent les premiers; Grimaud en arrivant vit à -l'entrée de la porte le prud'homme, et près de lui sa femme, brillante -et richement parée, comme pour une grande fête annuelle. Il se souvint -de la recommandation de l'ermite et détourna son cheval. «Quoi! sire,» -lui dirent les marchands, «ne voulez-vous héberger avec nous? L'hôte -est riche et courtois, vous n'avez pas à craindre d'être mal reçu.--Il -en sera ce que vous voudrez, mais je trouve cet hôtel dangereux pour -vous et pour moi. Je prendrai logis près de vous, non avec vous.» - -Il frappa à la maison voisine, occupée par un bachelier de prime -barbe, dont la femme brune, belle, gracieuse et de même âge, aimait -son mari autant qu'elle en était aimée. Six des marchands, pour ne -pas laisser Grimaud sans compagnie, voulurent partager son hôtel. Le -bachelier et la dame vinrent à leur rencontre, et les accueillirent en -gens des mieux appris. Les chevaux, conduits à l'étable, furent -abondamment fournis de litière, d'avoine et de foin; l'hôte reçut la -lance, l'écu et le heaume du chevalier; la dame prit son épée et le -conduisit dans une belle chambre où elle le désarma, prépara l'eau -chaude dont elle voulut elle-même laver son visage et son cou noirci -et camoussé par les armes et les luttes précédentes; elle l'essuya -avec une toile blanche et douce, puis lui mit sur les épaules un -manteau vert fourré d'écureuil, pour prévenir le passage trop subit du -frais à l'excessive chaleur. Alors le chevalier monta au solier: avant -de penser à reposer, il alla s'appuyer sur la fenêtre, pour recevoir -le vent frais; car on était en été, et la chaleur était grande. - -Comme il laissait courir son regard çà et là, il aperçut un clerc aux -cheveux roux, mais élégamment vêtu, qui allait et venait devant -l'hôtel du prud'homme. La jeune épouse du vieillard avança bientôt la -tête, et le clerc, après lui avoir témoigné l'intention de passer la -nuit avec elle, s'éloigna. Grimaud vint alors prendre place au souper -plantureux et bien servi. Les nappes ôtées, ils allèrent, le -bachelier, les six marchands et Grimaud, promener dans le jardin, -pendant que la dame faisait dresser les lits dans une chambre du -rez-de-chaussée dont la porte et les fenêtres s'ouvraient comme on -voulait sur la rue. Cela fait, elle rejoignit les hôtes dans le -jardin. «Tout,» leur dit-elle, «est prêt, et vous pourrez aller -reposer quand il vous plaira.» On donna de nouveau pâture de blé aux -chevaux, et le bachelier se sépara d'eux. Grimaud fit un premier -somme, se vêtit, vint à la fenêtre et écouta si tout dans la rue était -tranquille. - -Il était alors environ minuit. Grimaud ne fut pas longtemps sans -entendre le clerc frapper à la porte où reposait la dame de l'autre -hôtel. Il la vit sortir en chemise, le corps seulement enveloppé d'un -léger et court manteau. Aussitôt ils s'embrassèrent, firent leur -volonté l'un de l'autre sur la voie même, avant de rentrer ensemble -dans la maison. Peu de temps après qu'ils eurent fermé la porte sur -eux, Grimaud entend des cris perçants, des gémissements étouffés. Il -prend son épée et sort sans être aperçu de personne. Le bruit -augmente, on entend crier: «Au larron! au larron!» Et cependant le -clerc, monté au solier et n'osant revenir par où il était entré, -s'élançait par la fenêtre sur la voie. Mais un des marchands l'avait -prévenu et avait tenté de le frapper de son bâton; le clerc venait -d'esquiver le coup quand Grimaud courut à lui l'épée nue: l'obscurité -de la nuit ne lui permettant pas de bien distinguer le clerc, il -l'atteignit seulement au talon, qu'il sépara du pied et qu'il ramassa, -pendant que le clerc, surmontant la douleur de sa blessure, -s'éloignait à toutes jambes; Grimaud, de son côté, rentra dans son -logis, se recoucha et dormit jusqu'au jour. - -Au matin, les marchands furent grandement surpris en voyant deux de -leurs compagnons blessés, le corps et la gorge ensanglantés et près de -rendre l'âme. Leurs trousses avaient été ouvertes, mais non vidées, -parce que le temps avait fait défaut au larron qui les avait aussi -cruellement traités. Quel était le coupable? Comment, dans une maison -aussi honorablement connue, avait-on pu préparer un pareil guet-apens? -On se perdait en soupçons, en conjectures. Un malfaiteur était sorti -de la maison en entendant les cris: _Au larron!_ il avait été vu, et -l'un des marchands l'avait frappé: le prévôt, le châtelain, toléraient -donc des larrons dans la ville: qui maintenant voudrait y séjourner, -quand on y commettait impunément de pareils crimes? Le châtelain, -personne fort honnête et fort loyale, ressentait un profond chagrin; -mais nul indice ne le mettait sur la trace des malfaiteurs. - -Grimaud dit au châtelain: «Si vous m'en croyez, sire, vous ferez -passer devant le corps des trois victimes tous les gens de cette -ville, sans exception. Quand le tour des coupables arrivera, on ne -doit pas douter que les plaies qu'ils ont faites ne se rouvrent et ne -saignent de nouveau.--Je ferai,» dit le châtelain, «ce que vous -demandez.» - -Tous les habitants, sans exception d'âge ou de sexe, furent avertis de -se rendre sur la place où les corps étaient exposés. À mesure qu'ils -passaient, Grimaud leur faisait tourner les talons, sans donner raison -de cette action. Quand tous les bourgeois furent passés: «C'est -maintenant,» dit Grimaud, «le tour des clercs.» On les avertit, et le -clerc roux eut beau se cacher et feindre une maladie, il fallut se -présenter comme les autres. Å peine parut-il sur la place que les -plaies des morts crevèrent et répandirent des ruisseaux de sang. -Grimaud s'approcha et lui fit mettre à nu les pieds. «Pourquoi -n'avez-vous qu'un talon?--Parce,» dit l'autre, «que je me suis coupé -par mégarde en fendant une bûche.--Vous mentez,» répond Grimaud, «vous -l'avez perdu au moment où vous veniez de sauter d'une fenêtre, à telle -enseigne que je l'ai recueilli; le voici.» On rapprocha le talon du -pied qui l'avait perdu, et le clerc, ne pouvant plus dissimuler, -avoua tout ce qu'il avait fait. «Quelle était donc ton intention, -traître roux?--De tuer tous les marchands, d'emporter ce qu'ils -possédaient, et de passer en terres lointaines avec la dame qui -m'avait donné son amour.» - -«--Je te sais bon gré de tes aveux,» reprit le châtelain, «mais -dis-moi, le maître et la dame de la maison savaient-ils et -approuvaient-ils ce que tu entendais faire?--Ni l'un ni l'autre,» dit -le clerc. «Il n'y a pas au monde de meilleur homme que le mari; quant -à sa femme, elle a mis tout en usage pour me détourner de mes projets. -Je fus même obligé de la menacer de mort si elle en parlait à -personne; et c'est pour avoir, en se retirant, poussé de grands -gémissements, que l'éveil fut donné et que les cris me forcèrent à -prendre la fuite.» - -«Il ne reste plus,» dit le châtelain, «qu'à faire bonne justice.» On -amena un roncin vigoureux; le clerc fut étroitement lié à la queue, -traîné par les rues de la ville et à travers champs, jusqu'à ce que -ses membres, détachés l'un après l'autre, fussent jetés et dispersés -çà et là. Quant à la dame, elle fut enfermée dans une tour pour le -reste de ses jours. Le prud'homme conserva le bon renom qu'il -méritait; on enterra les trois marchands tués, on pansa ou guérit les -autres; et, comme il y avait sur le rivage de la mer, à sept lieues de -Methonias, un navire qui les attendait pour les transporter en -Grande-Bretagne, Grimaud accepta l'offre qu'ils firent tous de le -conduire. Les marchands, en prenant congé de leur hôte, lui laissèrent -pour marquer leur reconnaissance un des chevaux que les larrons de la -forêt avaient abandonnés. Grimaud entendit la messe, sella son cheval, -et revêtit ses armes à l'exception du heaume (car en ce temps-là les -chevaliers ne se mettaient pas en chemin sans être armés). Puis il -prit congé de son hôte et du châtelain, que Grimaud reconnut pour un -proche parent, et qui lui avait fait le meilleur accueil du monde. - -Ils trouvèrent la nef sur le rivage et se mirent en mer. Les premières -journées furent belles: un vent favorable les fit passer devant l'île -d'Ipocras, et côtoyer sans danger la roche du Port-Périlleux. Mais au -sixième jour une forte tempête les jeta violemment sur la côte de -l'île qu'on appelait _Onagrine_. - -L'île Onagrine était habitée par Tharus le grand, un géant féroce qui -n'avait pas moins de quatorze pieds à la mesure de ce temps, et avait -voué aux chrétiens une haine implacable; si bien qu'il faisait mourir -tous ceux qu'il soupçonnait de tenir à la foi nouvelle. - -Il avait enlevé la fille du roi Résus d'Arcoménie, la belle Recesse, -qui gémissait d'être contrainte à recevoir ses caresses, et soupirait -après le jour qui la délivrerait de ce monstre. Autant les habitants -de l'île abhorraient le géant Tharus, autant ils aimaient et -plaignaient la belle et vertueuse Recesse. Des fenêtres de son -château, Tharus vit la nef des marchands que les flots poussaient -violemment au rivage. Il se leva, demanda ses armes, la peau de -serpent qui lui servait de heaume, sa masse, un faussart et trois -javelots. Dans cet attirail il alla défier Grimaud qui ne perdit pas -un instant pour lacer son heaume et monter à cheval. L'issue du -combat, longuement raconté, mais dont les vives couleurs sont autant -de lieux communs de ces sortes de descriptions, se termina, comme on -le pense bien, par la mort de Tharus et la délivrance des insulaires, -dont la plupart, suivant l'exemple de la princesse Recesse, -demandèrent et reçurent le baptême. La dame conserva son nom, qui -répondait au sens de _Pleine de bien_; et quant aux autres, chacun -trouva le nom qu'il devait désormais porter tracé dans la paume de sa -main. Il y eut pourtant un certain nombre de païens qui refusèrent le -baptême. Ils firent même une guerre cruelle aux nouveaux chrétiens, -comme on le dira plus tard dans les autres branches du roman. - -La dame n'avait pas vu son vaillant libérateur sans éprouver le désir -d'en être aimée; et tout porte à croire que Grimaud eût répondu -volontiers à ce qu'elle attendait de lui, s'il ne se fût souvenu qu'il -venait de lui servir de parrain. Voici comment elle lui raconta son -histoire. - -«Parrain,» dit-elle, «mon père, le roi Résus, était allé visiter un de -ses frères en Arphanie, quand il survint dans notre terre d'Arcoménie -une grande flotte de gens de Cornouaille, sortis de la race des géants. -On ne leur opposa pas de résistance. Tharus, un d'entre eux, m'ayant -aperçue sur le bord de la mer comme je m'ébattais avec mes compagnes, -m'enleva, et, charmé de ma beauté, de ma jeunesse, me conduisit bientôt -dans cette île Onagrine dont il avait hérité après la mort de son oncle, -vaincu et tué par le duc Nascien d'Orbérique[99]. Il fallut me résigner -à lui servir de concubine, et à feindre des sentiments bien opposés à -ceux que j'avais réellement. Car, on le dit en commun proverbe: Souvent -déchausse-t-on le pied qu'on aimerait mieux trancher. Vous m'avez -délivrée de ce tyran détesté; mais maintenant que vais-je devenir? -Comment retourner vers mon père, qui ne me pardonnera pas d'avoir -quitté le culte de ses idoles? Comment demeurer ici, quand les habitants -ne m'ont pas fait hommage, et quand je ne suis pas souveraine par droit -héréditaire? Ils ne me porteront révérence qu'autant qu'il leur plaira, -et ne choisiront pas sans doute une femme pour être leur reine. Ah! si -je pouvais compter sur un vaillant et hardi chevalier qui partageât mes -honneurs, je tremblerais moins pour l'avenir.» - -[Note 99: Voyez plus haut, page 274.] - -Grimaud la consola de son mieux. Il réunit ensuite les nouveaux -chrétiens devant le palais, et leur fit jurer de reconnaître pour leur -souveraine la princesse Recesse, qui reçut leur hommage, et dès lors -cessa de craindre. Grimaud et les marchands prirent congé d'elle, et -après quelques jours de traversée, abordèrent sur les frontières de -Norgalles, en vue de la fameuse _Tour des Merveilles_. - -«En quelle contrée abordons-nous?» demanda Grimaud aux six marchands. -«Sire,» répondit l'un d'eux nommé Antoine, «nous sommes à l'entrée du -Northumberland et à la sortie de Norgalles, là où commence le duché de -Galeford, dont le château principal est à la distance de quatre lieues -galloises.--Galeford?» répéta Grimaud, «mais comment savoir si c'est -la ville de ce nom que je cherche?--C'est bien elle,» reprit Antoine, -«car en toute la Grande-Bretagne il n'y a pas d'autre château du même -nom.--Montons donc sur-le-champ, car j'ai la plus grande envie d'y -arriver.» - -Ils chevauchent entre deux vallons au milieu de beaux arbres qui -abritaient le plus épais pâturage; cette verdure ombragée s'étendait -de deux journées dans le Northumberland et de trois journées dans le -Norgalles. Une montagne la séparait du château de Galeford. Avant -d'arriver, ils rencontrèrent plusieurs chevaliers qu'ils reconnurent -d'abord comme chrétiens, puis comme attachés aux nouveaux rois de la -contrée. Le premier d'entre eux était Clamacide, un des barons de -Sarras, devenu sénéchal de Northumberland. Ils firent un récit mutuel -des incidents qui leur étaient survenus, comment la cité de Sarras -était prise et celle d'Orbérique assiégée; comment Nascien était -devenu roi de Northumberland, Célidoine roi de Norgalles et époux de -la fille du roi Label; comment Mordrain avait été _Mehaignié_ et -devait attendre pour sa guérison l'avénement du dernier de sa race; -comment enfin Énigée, femme de Joseph, avait mis Galaad au monde, et -la reine Sarracinthe Éliézer, alors dans sa onzième année. Ces récits -émerveillèrent Grimaud, qui se réjouit de tout ce qu'on lui apprit du -jeune Éliézer. La rencontre de Grimaud avec la reine Sarracinthe, -avec Éliézer, avec Nascien, Célidoine et le roi Mehaignié ne fut pas -moins arrosée de douces larmes. Il fut convenu qu'Éliézer demanderait -à ses parents la permission de retourner en Orient avec Grimaud et -l'armée que le roi Mordrain, onze ans auparavant, avait conduite en -Bretagne. La reine Sarracinthe consentit avec douleur au départ de son -fils. Puis toute la compagnie se rendit à l'ermitage où était déposé -le roi Méhaignié, lequel confirma les projets de Grimaud et fit entre -Éliézer et lui le partage de ses domaines de Syrie. Grimaud, quoique -fils naturel, eut le royaume du roi Label, c'est-à-dire l'ancien pays -de Madian, auquel fut réuni le duché d'Orbérique, ancien fief de -Nascien. Éliézer, armé chevalier devant le roi Méhaignié, fut roi de -Sarras qu'ils allaient reconquérir. - -Nous les laisserons retourner en Orient, chasser les Égyptiens, tuer -le roi Oclefaus-Seraste et ses deux fils, recevoir enfin l'hommage des -habitants de Sarras, d'Orbérique et de Madian. Si nous entendons -encore parler d'eux, ce sera dans les autres branches du cycle[100]. - -[Note 100: Ce curieux épisode de Grimaud, emprunté à quelque récit -oriental, est omis dans la plupart des manuscrits du Saint-Graal. Je -ne l'ai même reconnu que dans le nº 2455.] - - - - -VII. - -MOÏSE, SIMÉON ET CANAAN.--LES TOMBES DE FEU.--LES ÉPÉES DRESSÉES. - - -Josephe, en quittant le roi Méhaignié, poursuivit le cours de ses -prédications. Le père, le fils et les Juifs convertis qui les avaient -suivis en Occident s'arrêtèrent d'abord dans une ville nommée -Kamaloth[101], et tel fut l'effet de leurs exhortations, que tout le -peuple de la province demanda et reçut le baptême. Le roi Avred le -Roux (Alfred), n'osant résister au mouvement général, feignit d'être -lui-même converti, et, pour mieux tromper Josephe, reçut le baptême de -sa propre main. Mais à peine les chrétiens avaient-ils quitté la ville -pour continuer leurs prédications, en laissant dans Kamaloth douze -prêtres chargés d'entretenir la bonne semence, que le méchant Avred -jeta le masque, renia son baptême et contraignit ses sujets à suivre -son coupable exemple. Les douze prêtres voulurent résister: on les -saisit, on les attacha à la grande croix que Josephe avait fait élever -près de la ville; ils furent battus de verges, puis lapidés par les -mêmes gens qui, peu de temps auparavant, avaient confessé la religion -nouvelle. Ce crime ne pouvait rester impuni. Comme il revenait de -couvrir de boue la croix nouvelle, Avred rencontra sur son chemin sa -femme, son fils et son frère: aussitôt, saisi d'une fureur infernale, -il se jeta sur eux et les étrangla tous trois, en dépit des efforts du -peuple pour les arracher de ses mains. Puis, courant comme un forcené -parmi les rues, il arriva devant un four nouvellement allumé et -s'élança dans le brasier ardent, qui réduisit en cendres son corps -maudit. Effrayés de ce qu'ils venaient de voir, les gens de Kamaloth -ne doutèrent plus du pouvoir du Dieu des chrétiens, et s'empressèrent -d'envoyer des messagers à Josephe pour le prier de leur pardonner et -de les relever de leur apostasie. Josephe revint donc sur ses pas, les -arrosa tous d'eau bénite, reçut de nouveau leur promesse de vivre et -mourir chrétiens, et, jetant les yeux sur la croix encore souillée du -sang des douze martyrs et de la boue qu'on leur avait jetée: «Cette -croix,» dit-il, «sera désormais appelée la _Croix Noire_, en souvenir -de la noire trahison d'Avred le Roux.» Le nom est jusqu'à présent -demeuré. Avant de s'éloigner une seconde fois de Kamaloth, Josephe -institua un évêque et fit construire une belle église sous -l'invocation de saint Étienne martyr. - -[Note 101: Aujourd'hui Colchester, à l'extrémité du comté de Sussex. -C'est l'ancienne _Camulodunum_.] - -Ici notre romancier se reprend au poëme de Robert de Boron[102]. -Durant les courses de Josephe à travers les provinces de la -Grande-Bretagne, il arriva que les provisions vinrent à faire défaut, -et que ses compagnons sentirent les angoisses de la faim. Josephe fit -arrêter l'arche et disposer la table carrée au milieu d'une plaine. -Après avoir dit ses oraisons, il posa le saint vaisseau au milieu de -la table, et s'assit le premier en invitant les chrétiens à suivre son -exemple, pour savourer la divine nourriture réservée à tous ceux dont -les pensées demeuraient pures et chastes. - -[Note 102: Voyez plus haut, pp. 143-146.] - -Josephe avait eu soin de laisser entre son père et lui l'espace d'un -siége vide. Bron se plaça près de Joseph et tous les autres à la -suite, d'après leur rang de parenté, la table s'étendant d'elle-même -en proportion de ceux qui méritaient d'en approcher. Un seul des -parents de Joseph ne put trouver où s'asseoir; il se nommait Moïse. Il -eut beau aller d'un côté à l'autre, il n'y avait puisqu'un seul siége -à occuper, celui qu'avaient laissé entre eux les deux Joseph. -«Pourquoi ne m'assoirais-je pas là?» se dit-il; «j'en suis aussi digne -que personne.» Cependant Josephe avait posé devant lui le Graal, -qu'une toile recouvrait des trois côtés opposés à son visage; il -sentit l'arrivée de la grâce, et tous les chrétiens assis ne tardèrent -pas à la partager et à la savourer dans un respectueux silence. - -Moïse avança d'un pas: comme il se disposait à prendre le siége vide, -Josephe le regarda avec une surprise partagée par les autres chrétiens -que leurs péchés privaient de la grâce. Ceux qui étaient assis virent -alors trois mains sortir d'un blanc nuage, ondoyant comme un drap -mouillé; l'une de ces mains prit Moïse par les cheveux, les deux -autres par les bras; ainsi fut-il soulevé en haut: alors, tout à coup, -entouré de flammes dévorantes, il fut transporté loin de la vue des -convives. L'histoire dit qu'il fut conduit dans la forêt d'Arnantes -(ou Darnantes), et que son corps y demeura au milieu des flammes, sans -en être consumé. - -Le châtiment de Moïse ne troubla pas le bonheur dont jouissaient les -convives, au nombre de soixante-dix. À l'heure de tierce, dès qu'ils -revinrent à eux-mêmes, ils ne manquèrent pas, en se levant, de -demander à Josephe ce que Moïse était devenu. «Ne m'interrogez pas; -vous le saurez plus tard.--Au moins,» dit Pierre, «expliquez-nous -comment cette table, qui semble faite pour treize convives, s'étend en -proportion du nombre de ceux qui se présentent.--Elle s'étend,» répond -Josephe, «en faveur de quiconque est digne de s'y asseoir. Celui qui -doit siéger près de moi sera vierge et sans impureté; les autres -doivent rester libres de tout péché mortel. La place vide représente -celle que Judas occupait à la Cène. Après son crime, personne ne l'a -remplie avant que Matthias n'en fût jugé digne. Notre-Seigneur, en me -choisissant pour porter sa parole dans certaines contrées, à l'exemple -des apôtres, m'a donné en garde le saint vaisseau dans lequel son -divin corps est journellement sacré et sanctifié. Plus tard, au temps -du roi Artus, sera établie une troisième table pour représenter la -Trinité.» - -Ils continuèrent leur route vers l'Écosse, traversèrent de belles -forêts et atteignirent une grande plaine arrosée d'un vivier limpide. -Alors ils eurent faim, et Josephe les avertit de se mettre tous en -état de recevoir la grâce, petits et grands, justes et pécheurs. Puis, -s'adressant à Alain le Gros, le plus jeune des fils de Bron, il lui -ordonna d'aller tendre un filet sur le vivier. Alain obéit et prit un -grand poisson qui fut aussitôt mis sur la braise et préparé comme il -convenait. Josephe fit mettre les tables et étendre les nappes; ils -s'assirent sur l'herbe fraîche, dans l'ordre accoutumé. «Pierre,» dit -Josephe, «prenez le saint vaisseau, faites avec lui le tour des -tables, pendant que je ferai les parts du poisson.» Dès que Pierre eut -fait ce qui lui était demandé, tous se sentirent remplis de la grâce, -et se crurent nourris des plus douces épices, des plus savoureux mets. -Ils restèrent dans cet état jusqu'à l'heure de tierce. - -Bron alors demanda à son neveu ce qu'il entendait faire de ses douze -fils. «Nous saurons d'eux,» répondit Josephe, «quelles sont leurs -dispositions». Les onze premiers souhaitèrent de prendre femmes pour -continuer leur lignée; Alain le Gros seul déclara ne pas vouloir se -marier. C'est lui que le conte appellera désormais le _Riche Pêcheur_, -ainsi que tous ceux qui furent après lui saisis du saint Graal, et -portèrent couronne. Mais cet Alain ne fut pas roi comme eux, et ne -doit pas être confondu avec le roi Alain ou Hélain, issu de Célidoine. -Ajoutons que le vivier dans lequel fut pêché le gros poisson reçut, à -partir de ce jour, le nom de l'_étang Alain_. - -Nos chrétiens passent de cette contrée vers les abords de Brocéliande, -que nous devons craindre de confondre avec la célèbre forêt de la -Petite-Bretagne qui portait le même nom, et dont il sera parlé si -souvent dans les autres branches. Près de l'endroit où ils -s'arrêtèrent s'élevait le château de La Roche, autrement nommé -Rochefort. Un païen tout armé se présenta devant Josephe et lui -demanda ce qu'il venait faire, lui et ses compagnons, dans ces -parages. «Nous sommes chrétiens, et notre intention est d'annoncer par -le pays la vérité.--Qu'est-ce que votre vérité?» Josephe alors exposa -les principes de la doctrine chrétienne; le païen, dont l'esprit était -subtil, lui tint tête en cherchant à contester ce qui lui était conté -de Jésus-Christ et de sa douce mère. «Mais enfin,» ajouta-t-il, «si tu -ne mens pas dans ce que tu nous as dit de ton Dieu, je t'offre une -belle occasion de le mettre en évidence. Je vais de ce pas chez mon -frère, atteint d'une plaie jugée incurable par tous les médecins; si -tu parviens à la guérir, je promets de devenir chrétien et de décider -mon frère à suivre mon exemple.--Et moi,» répondit Josephe, «si vous -parlez sincèrement, je promets de rendre à votre frère la meilleure -santé qu'il ait jamais eue.» - -Il fit signe à ses compagnons de l'attendre et suivit le cavalier -païen. Arrivés à l'entrée du château, voilà qu'un lion sort de la -forêt voisine, fond sur Agron (c'était le nom du païen) et l'étrangle -comme il eût fait d'un poussin. Josephe continua son chemin sans -paraître ému; mais les gens du pays, qui avaient vu le lion s'élancer -sur Agron, accusèrent Josephe de l'avoir évoqué par ses enchantements; -ils le saisissent, le lient et le conduisent à la forteresse. Comme -ils voulaient le pousser dans une noire prison: «Eh quoi!» leur -dit-il, «je suis venu pour rendre la santé à votre duc Matagran, et -vous me traitez ainsi!» Il avait à peine prononcé ces mots que le -sénéchal du pays s'avance furieux et le frappe de son épée, -précisément à l'endroit où il avait été jadis frappé par l'ange. La -lame se brisa en deux, et le premier tronçon demeura dans la plaie. -«Je suis venu,» dit Josephe, «pour guérir les malades, et c'est vous -qui me blessez! Conduisez-moi soit à votre maître, soit dans le temple -de vos dieux, et vous verrez si vous ne vous êtes pas mépris sur mon -compte.» - -On le conduisit au temple, et tout aussitôt il se mit à prêcher la -sainte loi. Le peuple l'écoutait avec attention: «Si,» lui dit-on, -«vous rendez la santé à tous nos infirmes, nous croirons en votre -Dieu.» Josephe se mit alors à genoux et fit une prière fervente; avant -qu'il fût relevé, le tonnerre éclata, une lueur de feu descendit sur -les idoles de Jupin, Mahon, Tervagan et Cahu, et les réduisit en -poudre. Tous ceux qui, parmi les assistants, souffraient de quelque -mal, les boiteux, les aveugles, les borgnes, sentirent qu'ils étaient -délivrés de leurs maux, si bien que c'était à qui demanderait à hauts -cris le baptême. - -Matagran, averti de la rumeur, se rendit au temple à son tour: il -avait été, longtemps avant, atteint d'une pointe de flèche qui lui -demeurait en la tête. «Chrétien,» dit-il à Josephe, «je recevrai le -baptême comme toutes ces gens, si tu me guéris et si tu rends la vie à -mon Frère Agron.» Josephe, sans répondre, fait tenir droit le duc -Matagran; il étend les mains autour de sa tête, et fait sur l'endroit -entamé le signe de la croix. On voit aussitôt le fer de la flèche -poindre, sortir, et Matagran s'écrier, transporté de joie, qu'il ne -sent plus la moindre douleur. - -Restait Agron dont le corps, déjà séparé de l'âme, lui fut amené. -Josephe haussa la main, fit le signe de la croix, aussitôt on vit les -deux parties séparées de la gorge se rejoindre; Agron se leva et -s'écria qu'il revenait du purgatoire où il commençait à brûler en -flammes ardentes. On conçoit aisément qu'après tant de merveilles, les -deux frères fussent disposés à croire aux vérités de la nouvelle -religion. Pour le sénéchal qui avait blessé Josephe, il vint -humblement demander pardon. Josephe toucha le tronçon de l'épée -demeuré dans la cuisse et le fit sortir de la plaie qui sur-le-champ -se referma. Prenant alors les deux tronçons de la lame: «À Dieu ne -plaise,» dit-il, «que cette bonne épée soit ressoudée, sinon par celui -qui doit accomplir l'aventure du siége périlleux de la Table-Ronde, au -temps du roi Artus; et que la pointe cesse de saigner avant que les -deux parties ne soient rejointes.» - -Après avoir ainsi destiné cette épée, Josephe établit des prêtres dans -la contrée, pour y faire le service divin dans une nouvelle église -qu'il dédia à Notre-Dame. Là fut déposée l'épée dans un bel écrin; là -fut aussi mis en terre le frère de Matagran qui ne vécut pas au-delà -de huit jours après sa résurrection[103]. Josephe alors retourna vers -ses compagnons, arrêtés sur la rivière de _Colice_, et leur raconta -toutes les merveilles que Dieu venait d'opérer par son ministère. - -[Note 103: Mais, avant de mourir, «Matagran fist mettre en escrit -toutes les paroles que Josephe destinoit de l'espée; et par ce -furent-eles sceues d'oir en oir, et sont encoires jusc'à jourd'ui.» -(Ms. 2453, fº 313.)] - -Cette rivière de Colice tombait dans un bras de mer et portait de -grands vaisseaux. Elle traversait la forêt de Brocéliande et fermait -la voie devant eux. Comment la traverser? «Vous avez,» dit Josephe, -«passé de plus grandes eaux. Mettez-vous en prières, et le Seigneur -viendra à notre aide.» Ils se jetèrent à genoux, le visage tourné -vers l'Orient. Bientôt ils voient sortir de la forêt de Brocéliande un -grand cerf blanc, portant au col une chaîne d'argent, et escorté par -quatre lions. Josephe fait un salut en les voyant: le cerf s'avance -vers la Colice, et la passe tranquillement ainsi que les lions, sans -que leurs pieds soient plus mouillés que s'ils eussent traversé une -rivière glacée. - -Josephe dit alors: «Vous tous mes parents, qui êtes de la Table du -Saint-Graal, suivez-moi; que les pécheurs seuls attendent un nouveau -secours.» Il suivit la ligne que le cerf avait tracée sur la rivière -en la traversant, et parvint le premier de l'autre côté du rivage, où -tous ses compagnons le rejoignirent, à l'exception des deux grands -pécheurs, Siméon et Canaan. - -Or, ce Canaan avait douze frères, qui tous supplièrent Josephe de ne -pas le laisser ainsi abandonné. Josephe, cédant à leurs prières, -repassa la Colice et prit par la main les deux retardataires. Mais, en -dépit de son exemple et de ses exhortations, il ne put les décider à -poser le premier pied sur les eaux, si bien qu'il dut revenir seul à -l'autre bord. Heureusement, en apparence, un vaisseau monté par des -marchands païens passa devant eux. Canaan et Siméon les prièrent de -les prendre sur leur navire pour les transporter de l'autre côté. Les -païens consentirent à les déposer près des autres chrétiens: mais à -peine étaient-ils débarqués qu'une tempête s'éleva; un horrible -tourbillon de vent engloutit le vaisseau et ceux qui le montaient. -«Dieu,» dit alors Josephe, a puni ces païens, apparemment parce qu'ils -nous ont ramené deux faux chrétiens, indignes de rester dans notre -compagnie.» - -Puis il leur donna l'explication du grand cerf qu'ils avaient vu. -«C'est,» dit-il, «l'image du Fils de Dieu, blanc parce qu'il est -exempt de souillure. La chaîne de son cou rappelle les liens dont fut -attaché Jésus-Christ avant de mourir: les quatre lions sont les quatre -Évangélistes.» - -La forêt de Darnantes confinait à celle de Brocéliande. Les chrétiens -s'engagèrent dans ses détours, et arrivèrent devant un hôpital de -construction très-ancienne. C'est là qu'avait été transporté le corps -de Moïse, et mis dans une tombe de pierre ardente, d'où s'échappaient -des flammes dont la chaleur se répandait à grande distance. «Ah! -Josephe,» s'écria le malheureux, quand il le vit arriver, «ah! digne -évêque de Jésus-Christ, prie notre Seigneur d'adoucir un peu mes -souffrances; non de les terminer, car il ne sera donné de me délivrer -qu'à celui qui, sous le règne d'Artus, occupera le siége périlleux de -la Table-Ronde.» La prière de Josephe fit descendre sur la tombe de -Moïse une pluie bienfaisante qui amortit la violence des flammes, au -point de diminuer de moitié les souffrances du pauvre pécheur. Josephe -et ses compagnons poursuivirent leur voyage. Après avoir reposé dans -une belle plaine, ils allèrent le lendemain de grand matin à la grâce, -c'est-à-dire à la Table du Graal, où tous furent largement repus, à -l'exception de Canaan et de Siméon, le père de Moïse. Cette exclusion -les rendit encore moins dignes d'y participer, par l'envie qu'ils -conçurent aussitôt contre les bons chrétiens, et par leur désir de -tirer une odieuse vengeance de leurs frères. «N'est-ce pas,» se -dirent-ils, «une honte insupportable d'être ainsi privés seuls d'une -faveur prodiguée à nos frères et à tant d'autres?--Qu'ils se gardent -de moi,» reprit Canaan, surtout mes frères, car je suis bien résolu de -ne pas laisser passer la première nuit sans les frapper.--Et moi,» dit -Siméon, «c'est à Pierre, mon cousin, que je m'en prendrai.--Tu feras -bien,» dit Canaan. «Le premier de nous qui aura fini attendra l'autre -sous le figuier que tu vois de ce côté du champ.» - -La nuit vint: quand Canaan crut ses frères plongés dans le premier -sommeil, il s'approcha, un couteau à pointe recourbée dans la main. -Tous les douze furent frappés et mis à mort. Pendant qu'il revenait -tranquillement s'asseoir sous le figuier, l'odieux Siméon, armé d'une -pointe envenimée, s'approchait de Pierre endormi, et voulait le -frapper au milieu du corps; mais le couteau alla seulement percer -l'épaule, si bien que Pierre éveillé ne le laissa pas redoubler et se -mit à crier: _Au secours!_ de toutes ses forces. On accourut, on -arriva: «Qu'avez-vous, Pierre?--Vous le voyez au sang qui coule de ma -blessure; c'est Siméon, je l'ai reconnu, qui est ainsi venu pour me -tuer.» On cherche Siméon, on le joint; il n'hésite pas à reconnaître -son crime; il avait voulu tuer Pierre. Autant en dit Canaan quand, à -la vue des douze frères étendus sans vie, les autres chrétiens -demandèrent s'il n'était pas le meurtrier. «Oui, je ne pouvais les -souffrir plus favorisés que je ne l'étais de la grâce et de la Table -du Graal.» Conduits devant Josephe, Bron, le Riche Pêcheur et les -autres, tous dirent qu'il fallait en faire rigoureuse justice. Ils -furent condamnés à être enterrés vivants, à la place même où le crime -avait été commis. - -La première fosse fut creusée pour Siméon. Comme on l'y conduisait, -les mains liées derrière le dos, le ciel tout à coup s'obscurcit, des -hommes en feu traversèrent les airs, puis vinrent saisir Siméon et -l'emportèrent loin de là, sans que les autres chrétiens pussent savoir -dans quel lieu il allait être déposé. - -Canaan fut à son tour conduit à la fosse qui lui était destinée. On le -recouvrit de terre, et comme il en avait déjà jusqu'aux épaules, il -témoigna un si profond repentir de son forfait qu'il n'y eut personne -qui n'en fût ému. «Ah! sire Josephe,» s'écriait-il, «je suis le plus -grand criminel du monde; il n'est pourtant aucun péché, si grand qu'il -soit, que notre Dieu ne pardonne comme un père à son enfant, s'il voit -que l'enfant en ait un véritable repentir. Que mon corps soit -tourmenté, que mes douleurs se prolongent au-delà de la mort, mais que -mon âme ne soit pas éternellement condamnée au séjour des réprouvés! -Et vous, mes parents, mes anciens amis, de grâce déliez-moi les mains, -et consentez à ensevelir les douze frères que j'ai immolés, autour de -ma tombe. Peut-être leur innocence protégera-t-elle mon iniquité: -peut-être les lettres que vous tracerez sur les pierres -inviteront-elles les voyageurs à prier pour eux et pour moi!» - -Josephe et les chrétiens furent touchés de son repentir et firent ce -qu'il désirait. On l'ensevelit les mains déliées, on creusa douze -fosses autour de la sienne, on y enferma ses douze frères, et chacune -des fosses fut fermée d'une grande pierre sur laquelle on traça le nom -des victimes; sur celle de Canaan fut écrit: _Ci-gist Canaan, né de la -cité de Jérusalem, qui par envie mit à mort ses douze frères._ - -Josephe dit alors: «Nous avons oublié une chose importante: les treize -frères que nous venons d'inhumer avaient porté les armes et fait en -mainte occasion preuve de vaillance et de prud'homie; il conviendrait -d'indiquer sur la pierre de leur tombeau qu'ils avaient été -chevaliers. Vous y déposerez leurs épées, et sachez qu'il ne sera -donné à personne de les déplacer.» - -On fit ce que Josephe demandait, et, le lendemain, ils furent bien -émerveillés quand ils virent les épées se tenir dressées sur la pointe -de la lame, sans que personne y eût touché. Pour la tombe de Canaan, -ils la virent brûler comme ferait une bûche sèche jetée sur un brasier -enflammé. «Ce feu,» dit Josephe, «durera jusqu'au temps du roi Artus, -et sera éteint par un chevalier qui, bien que pécheur, surmontera en -chevalerie ses compagnons. En raison de sa prouesse, et malgré le -honteux péché dont il sera souillé, il lui sera donné d'éteindre les -flammes de ce tombeau. On le nommera Lancelot; par lui sera engendré -en péché le bon chevalier Galaad, qui, par la pureté de ses moeurs et -la grandeur de son courage, mettra fin aux temps aventureux de la -Grande-Bretagne.» - -C'est ainsi que Josephe se plaisait à indiquer ce qui plus tard devait -arriver, en montrant comment les choses étranges dont ils étaient -témoins devaient se lier à ce que verraient les hommes d'un autre âge. -Quand il invita ses compagnons à reprendre leur voyage et leurs -prédications, un d'entre eux, le prêtre Pharan, demanda la permission -de rester auprès des tombes, d'ériger là une chapelle, et d'y offrir -chaque jour le saint sacrifice, en appelant sur l'âme de Canaan la -miséricorde divine. La chapelle, aussitôt commencée, fut achevée quand -le sire de la contrée, le comte Basain, se convertit à la foi -chrétienne. Elle est encore aujourd'hui telle que Pharan l'avait -élevée. - - - - -VIII. - -AVENTURES DE PIERRE. SON ÉTABLISSEMENT. - - -Pierre, dont jusqu'à présent le romancier avait à peine parlé, va -maintenant jouer dans les récits un rôle qui semble devoir quelque -chose à la légende de Tristan. - -Siméon l'avait frappé d'un glaive empoisonné: sa plaie, au lieu de se -fermer, s'ouvrait plus grande et plus douloureuse de jour en jour. Il -ne put suivre Josephe dans ses derniers voyages, et fut contraint de -s'arrêter près de la tombe de Canaan, déjà gardée par le prêtre -Pharan, qui connaissait assez bien l'art de guérir. Comme on ne -supposait pas que le fer dont il avait été frappé fût empoisonné, on -n'eut pas recours au véritable remède, si bien que, le mal s'aggravant -tous les jours, Pierre dit à Pharan: «Je vois, bel ami, que je ne -guérirai pas ici; Dieu veut sans doute que je visite un autre pays -pour y recouvrer la santé. Veuillez me conduire sur le bord de la -mer; elle n'est pas très-éloignée, j'y trouverai peut-être un peu de -soulagement.» - -Pharan se mit en quête d'un âne sur le dos duquel il posa son pauvre -ami. Ils atteignirent le rivage et ne trouvèrent à bord qu'une légère -nacelle, dont la voile était tendue et prête à prendre le large. -Pierre rendit grâce à Notre-Seigneur: «Beau doux ami,» dit-il, -«descendez-moi et me transportez dans cette nacelle; elle me conduira -à la grâce de Dieu, et sans doute où je trouverai la fin de mes -maux.--Ah! sire,» répond Pharan, «voulez-vous affronter la mer, faible -et souffrant comme vous êtes? Au moins laissez-moi vous -accompagner.--Posez-moi d'abord dans la nacelle,» répond Pierre; «puis -je vous dirai ma volonté.» - -Pharan, tout en pleurant, le prit dans ses bras et le transporta dans -la nacelle, le plus doucement qu'il put: «Grand merci, beau doux ami,» -dit Pierre, «vous avez fait ce que je vous avais demandé: maintenant, -j'ai le désir de m'éloigner seul. Retournez à votre chapelle, vous -prierez Notre-Seigneur de procurer ma guérison. Si vous voyez Josephe, -dites-lui que j'eus de bonnes raisons de m'éloigner de lui. Le coeur -me le dit: je retrouverai la santé aux lieux où Dieu va me conduire.» - -Pharan sortit de la nacelle en pleurant. Le vent aussitôt enfla la -voile: Pharan la suivit des yeux, tant qu'il put l'apercevoir dans le -lointain; puis il remonta sur son âne et retourna tristement à la -chapelle, en songeant aux dangers de Pierre, au peu d'espérance qu'il -avait de jamais le revoir. - -Pendant quatre jours, la nacelle vogua rapidement sur les flots sans -qu'elle parût approcher d'aucune terre. Le cinquième jour, Pierre, -épuisé de faim, souffrant de lassitude, s'endormit. On était au temps -des plus grandes chaleurs, et, pour être mieux à son aise, il avait à -grand'peine quitté sa cotte et sa chemise, quand la nacelle s'arrêta -devant une île dans laquelle, à peu de distance du rivage, s'élevait -un grand château, demeure ordinaire du roi Orcan. C'était, au jugement -des païens, un des plus forts chevaliers de son temps. - -Comme la nacelle touchait à la rive, la fille du roi, belle et -avenante, y vint prendre le frais et s'ébattre avec ses compagnes. -Elle approcha de la barque et fut grandement surprise d'y trouver un -homme nu et endormi. En voyant la plaie qui lui rongeait le haut de -l'épaule: «Voyez,» dit-elle, «la pâleur et la maigreur de cet homme; -comment n'est-il pas mort d'une aussi cruelle blessure? En vérité, -c'eût été grand dommage; malgré sa maigreur, on ne peut méconnaître la -beauté de son corps. Pourquoi ne puis-je le mettre entre les mains du -chrétien que mon père retient en prison, et qui sait comment on guérit -les plus fortes blessures!» - -Ces paroles, dites à demi-voix, réveillèrent Pierron, dont grande fut -la surprise en voyant devant sa nacelle plusieurs demoiselles -richement vêtues. La fille du roi, quand il ouvrit les yeux, dit: «Qui -êtes-vous, jeune homme?--Dame, je suis un chevalier chrétien, né à -Jérusalem: je me suis abandonné à la mer, dans l'espoir de trouver un -homme assez sage pour connaître mon mal et le guérir.--Se peut-il,» -reprit la demoiselle, «que vous soyiez chrétien! Hélas! mon père -déteste les chrétiens et ne les souffre pas dans sa terre. Toutefois, -en vous voyant si malade, j'ai grand désir de travailler à votre -guérison. Que ne puis-je vous tenir dans nos chambres! je vous ferais -visiter par un mire de votre créance, qui sans doute trouverait la -médecine qu'il vous faut. Mais, si mon père venait à le savoir, nous -serions perdus, vous et moi.--Ah! demoiselle,» reprit Pierron, «au nom -de votre Dieu, non pour moi, mais en considération de gentillesse et -de franchise, faites-moi parler au chrétien que vous dites.» Quand -elle l'entend si doucement parler, elle regarde ses compagnes, comme -pour savoir leur avis. «Si vous voulez,» dit l'une d'elles, «tant de -bien à cet homme, sa guérison est entre vos mains. Il nous sera facile -à nous toutes de le soulever, de le faire sortir de la nacelle, et de -le transporter à l'entrée de votre jardin; de là, nous le conduirons -au préau, et du préau dans votre chambre[104]. Une fois là, vous -trouverez aisément le moyen d'avertir le chrétien de venir visiter la -plaie de ce dolent chevalier.» - -[Note 104: Cette distribution d'une grande habitation, le jardin, le -préau et les appartements, n'est pas sans quelque rapport avec nos -maisons dont le jardin s'ouvre devant les fenêtres par un large gazon, -et se continue plus ou moins loin.] - -Alors toutes en même temps le lèvent aussi doucement qu'elles peuvent, -le descendent sur le rivage et l'emportent jusqu'au jardin, du jardin -dans le préau, et du préau à la chambre de la demoiselle, fille du roi. -Elles le couchent dans un lit, pour y reposer autant que ses douleurs le -permettraient. «Comment vous va-t-il?» demandèrent-elles.--«Oh! bien -mal, demoiselles, et sans doute je ne vivrai pas jusqu'à la fin du -jour.--Il n'y a donc pas de temps à perdre.» Et la fille du roi se hâta -d'aller parler au geôlier de son père; elle fit tant auprès de lui, -qu'il lui confia pour quelques heures le chrétien qu'il avait charge de -garder. «Ah! demoiselle,» dit le prisonnier comme on détachait ses -chaînes, «que voulez-vous faire de moi? Que gagnerez-vous à ma mort?--Je -ne veux pas vous faire mourir,» répond-elle; «suivez-moi dans ma -chambre; vous verrez pourquoi je vous fais sortir d'ici.» - -Elle marche alors devant lui; quand ils furent arrivés: «Voici,» -dit-elle, «un chrétien que nous avons trouvé sur la rive de mer. Il -est bien malade; si vous pouvez le guérir, je vous ôterai de prison et -vous renverrai comblé de mes dons; car j'ai grande compassion de ses -douleurs.» - -Le prisonnier, ravi de pouvoir soulager un homme de sa loi, approche de -Pierre et lui demande s'il est depuis longtemps malade. «Il y a plus de -quinze jours; la plaie que j'ai reçue s'est constamment élargie; les -mires, jusqu'à présent, n'y ont rien entendu.--Demoiselle,» dit le -prisonnier, «faites porter le malade sur le préau, je verrai mieux la -nature de la plaie.» Quand on eut fait ce qu'il demandait, il regarda -avec la plus grande attention la partie malade. «Il y a,» dit-il, «du -venin dans la plaie; il faudrait, pour en être maître, commencer par -l'en séparer. Toutefois ayez bon courage, je promets de vous guérir -avant un mois.» Alors il s'éloigna, chercha çà et là dans le préau les -herbes qu'il voulait employer, les réunit, en fit une apostume qu'il -appliqua sur le mal, et, avant que le mois fût passé, Pierre, revenu -dans sa première santé, parut devant la demoiselle, plus beau que dans -ses plus belles années, quand il était parti de Jérusalem. - -Il y avait en ce temps un roi d'Irlande nommé Maraban, vassal du roi -Luce de la Grande-Bretagne. Le jour même où la demoiselle avait trouvé -Pierron, il était venu voir le roi Orcan, vassal comme lui du roi -Luce. Il arriva que le bouteiller d'Orcan, pour se venger d'une -offense, versa du poison dans la coupe du fils de Maraban, de sorte -que le jeune homme en mourut; le roi d'Irlande, persuadé que le venin -lui avait été donné par l'ordre d'Orcan, se rendit à la cour du roi de -la Grande-Bretagne, et demanda justice. Orcan répondit à l'appel, nia -le crime, tendit son gage contre l'accusateur, et déclara qu'il était -prêt à combattre de son corps, ou du corps d'un de ses chevaliers. Il -fit cette réserve, parce que le roi Maraban passait pour le plus fort -jouteur et le plus vaillant qu'on eût vu depuis longtemps. Les gages -furent retenus, les otages livrés et le jour de la bataille fixé. - -Alors, voulant connaître s'il y avait parmi ses hommes un champion -plus fort et plus habile que lui, Orcan s'avisa d'un expédient qui -devait l'éclairer sur ce point. Il feignit une grande maladie, et -quand on lui demanda la cause de son mal: «C'est,» dit-il, «une -profonde tristesse. J'apprends que le roi Maraban vient d'envoyer ici -un chevalier qui se vante d'abattre dans une seule journée douze de -mes meilleurs hommes. Il sera tous les matins au point du jour sous -l'arbre du Rond-Pin. Qu'allons-nous faire? Ne trouverai-je personne en -état d'abattre son orgueil; et pourra-t-il, à son retour en Irlande, -se vanter de n'avoir rencontré dans ma terre aucun chevalier assez -hardi pour se mesurer avec lui?--Non assurément,» répondent les -chevaliers; «nous serons demain au nombre de douze au rendez-vous, et -nous pourrions, au besoin, en trouver d'autres pour mettre cet -Irlandais à la raison.» - -Le roi les remercia, puis les pria de le laisser dormir. Et quand la -nuit fut venue, il appela son sénéchal. «Faites apporter des armes -déguisées, étendez une couverture sombre sur mon cheval: je veux -sortir avant le point du jour et ne reviendrai que le soir. Si -quelqu'un demande à me parler, dites que je suis trop malade pour -recevoir. Surtout, gardez-vous de dire un mot de ma sortie et de mon -retour.» - -Le roi s'arma, monta à cheval, passa le pont du château et atteignit -le Rond-Pin, où il attendit jusqu'à l'heure de prime. Alors arrivèrent -douze chevaliers entièrement armés, à l'exception des lances; car, -dans tous les temps, on en trouvait sous le Pin un grand choix, comme -dans l'endroit le plus ordinairement choisi pour les joutes, les -tournois et les combats. Dès que les chevaux eurent repris haleine, -chacun d'eux saisit un glaive à sa convenance, et, de son côté, le -roi, s'étant mis en mesure, attendit le premier chevalier et l'abattit -à la première course. Le second se présente et va rejoindre le -premier; ainsi des dix autres dont le roi fut assez mécontent de -demeurer vainqueur; car, tout vaillant et vigoureux qu'il fût, il -savait que le roi d'Irlande était encore meilleur champion. -S'adressant alors aux chevaliers désarçonnés: «Seigneurs,» dit-il, -«reprenez vos chevaux, vous êtes pourtant mes prisonniers et je -pourrais disposer de vous comme je l'entends. Allez trouver le roi -Orcan, et rendez-vous à lui. Il saura qui je suis, en apprenant que je -vous ai vaincus; car nous avons fait de compagnie maintes besognes.» - -Le roi, après qu'ils furent éloignés, entra, pour ne pas être reconnu, -dans la forêt voisine; et, la nuit venue, il retourna au château, -traversa le jardin et gagna le pied de la tour où l'attendait le -sénéchal. Quand on l'eut désarmé, il se mit au lit et fit entrer les -barons, qui lui demandèrent comment il se portait: «Toujours assez -mal,» répondit-il, «mais j'espère en guérir; ne soyez pas inquiets, et -continuez à faire belle chère.» - -Le lendemain il donna audience. Les chevaliers vaincus vinrent -confesser leur mésaventure et se mirent en sa prison.--«Oui,» leur dit -le roi, «je devine quel est ce chevalier. Et j'ai honte pour vous -d'apprendre qu'un seul homme vous ait vaincus. D'autres, je l'espère, -se présenteront et soutiendront mieux l'honneur de ma chevalerie.» -Mais le bruit de la défaite des douze chevaliers, cités comme les plus -braves de la terre d'Orcan, détourna les autres de tenter l'aventure; -si bien que chaque jour le roi, qu'on croyait malade, sortait de grand -matin et revenait le soir, sans avoir combattu et sans que personne -devinât quel était le chevalier du Rond-Pin. - -La nouvelle de ces défis et de la victoire du vassal irlandais arriva -jusqu'aux oreilles de Pierre, qui depuis sa guérison vivait -secrètement logé dans les chambres de la fille du roi. «Qu'avez-vous?» -lui dit un jour la demoiselle, «vous êtes plus pensif qu'à -l'ordinaire. N'y aurait-il aucun moyen de vous mettre le coeur plus à -l'aise?--Ce moyen, demoiselle, est à votre disposition.--Parlez, et -vous me verrez prête à le saisir. - -«--Je vous dirai donc que le bruit de la prouesse de ce chevalier -d'Irlande m'a mis en grande pensée: et quand j'ai appris que le roi -Orcan avait fait crier un ban pour inviter ses barons à le combattre, -je me suis dit que si tel ban avait été crié dans la terre où je suis -né, je n'aurais pas manqué, pour un royaume, de revêtir mes armes et -d'aller m'éprouver contre lui. C'est pour ne pouvoir le faire -aujourd'hui que vous me voyez si triste et si dolent.» - -Alors la fille d'Orcan pensa que si ce chevalier n'était pas de grande -prouesse, il ne parlerait pas ainsi: «Consolez-vous donc, Pierre,» lui -dit-elle, «vous ne manquerez pas la joute pour défaut d'armes ou de -cheval. C'est moi qui vous les fournirai; mais je tremble en pensant -que vous allez courir un grand danger, en vous mesurant contre celui -qui n'a pas jusqu'à présent trouvé de vainqueur.» - -Elle ne perdit pas un moment pour lui faire apporter de bonnes armes -et pour s'assurer d'un cheval. Puis elle conduisit Pierre par la main -du préau dans le jardin, en lui indiquant la route à suivre jusqu'au -Rond-Pin. Pierre passa le reste de la nuit dans la forêt voisine; il -ôta le frein et la selle de son cheval, et s'endormit jusqu'au point -du jour. En s'éveillant il revint à son cheval, lui remit le frein et -la selle, laça son heaume, reprit son écu, remonta à cheval et -retourna vers le Pin, où le roi se trouvait déjà, attendant, sans trop -l'espérer, un chevalier qui consentît à se mesurer avec lui. - -Après s'être salués, ils s'éloignent et reviennent l'un vers l'autre -avec la rapidité d'un cerf poursuivi par les chiens. Telle est la -violence de leur premier choc que les écus ne les garantissent pas et -qu'ils sentent le fer pénétrer dans leurs chairs blanches et tendres. -Mais le glaive du roi fut brisé, tandis que celui de Pierre fit voler -le roi par-dessus la croupe de son cheval, et tellement étourdi -qu'Orcan ne put de longtemps penser à se relever. - -Pierre alors descendit, et tirant du fourreau l'épée: «Chevalier,» -dit-il, «vous avez perdu votre joute; mais peut-être serez-vous plus -heureux à la prise des épées[105].» En même temps, il lève le brand, -et se couvre la tête de l'écu. Le roi se met en garde le mieux qu'il -peut; mais il avait plus besoin de repos que de bataille. - -[Note 105: Le combat à pied.] - -La lutte fut pourtant longue et opiniâtre. Le sang coula de part et -d'autre; ils s'atteignirent en cent endroits, tous deux grandement -surpris de trouver dans leur adversaire tant de prouesse. Enfin le -roi, épuisé de forces, tomba sans mouvement et baigné dans son sang. -Pierre aussitôt lui arrachant le heaume: «Reconnaissez, chevalier, que -vous êtes vaincu, ou vous êtes mort.--Non,» répond faiblement le roi -en ouvrant les yeux, «tu peux me tuer, non me faire dire une seule -parole dont je puisse rougir moi et tous les autres rois.--Comment! -sire,» dit Pierre, «seriez-vous donc roi couronné?--Oui, vous avez -vaincu le roi Orcan.» Ces paroles portèrent le trouble et le regret -dans le coeur de Pierron. Il tendit au roi son épée: «Ah! sire,» -dit-il, pardonnez-moi; je n'aurais jamais jouté contre vous, si je -vous eusse connu. - -«--En vérité,» reprit Orcan, «voici la première fois que le vainqueur -demande grâce au vaincu. Qui êtes-vous donc?--Sire, un chevalier de -terre étrangère, de la cité de Jérusalem. J'ai nom Pierre, et je suis -chrétien. L'aventure m'a conduit dans votre château. J'étais en -arrivant navré d'une plaie envenimée: grâce à Dieu, à votre fille et -au chrétien, votre prisonnier, j'ai recouvré la santé. J'entendis -parler du ban que vous aviez fait crier; votre fille voulut bien me -procurer un cheval et des armes; mais j'ai grand regret d'avoir aussi -mal reconnu le bon accueil que j'ai reçu de votre fille et dans votre -hôtel. Pardonnez-moi de vous avoir combattu. - -«--Non-seulement,» dit le roi, «je vous pardonne, mais je vous tiens -de mes meilleurs amis, bien que votre loi me soit odieuse. Maintenant, -j'entends à vous demander un grand service. Consentez à combattre à ma -place le roi Maraban, qui me met en cause pour un méfait que je n'ai -pas commis. Il n'est rien après cela que je ne sois disposé à vous -accorder de tout ce qu'il vous plaira de réclamer de moi. Seulement -vous aurez soin de cacher votre nom et votre créance; car si Maraban -venait à savoir que vous êtes chrétien, il pourrait refuser de jouter -contre un homme d'une autre loi que la sienne.» - -Ils revinrent alors au château où le sénéchal, en ouvrant, courut à -l'étrier d'Orcan, puis à celui de son compagnon. Pierre fut conduit -dans la chambre du roi: dès qu'ils furent désarmés, Orcan envoya -quérir sa fille qui, en apercevant Pierron, trembla de tous ses -membres. «Belle fille,» dit le roi, «connaissez-vous cet homme?--Sire, -non: je ne pense pas.--Allons! il ne s'agit plus de feindre, et si -vous l'avez jusqu'à présent bien traité, il faut le traiter cent fois -mieux encore, comme le meilleur chevalier du monde, celui qui m'a -vaincu. Encore m'a-t-il promis davantage, en consentant à devenir mon -champion contre Maraban.» La demoiselle ne cacha pas la joie que lui -causaient ces paroles, et promit d'obéir à son père, en traitant -Pierron du mieux qu'elle pourrait. - -Tous les deux étaient couverts de plaies; mais les médecins appelés -déclarèrent qu'il n'y en avait aucune qui ne fût cicatrisée avant un -mois. Or c'était justement dans un mois que le champ devait être -ouvert à Maraban. - -Le jour arriva: Orcan et Pierre se rendirent à Londres où se trouvait -déjà Maraban, qui renouvela devant Luce sa première accusation. Le roi -de Bretagne demanda au roi Orcan s'il entendait combattre en personne -ou présenter un champion. Pierre aussitôt s'avança et tendit son gage -que Luce joignit au gage de Maraban. - -On ne pouvait deviner dans le palais quel était le chevalier assez -téméraire pour se mesurer contre le roi d'Irlande. On savait seulement -que c'était un des barons du roi Orcan. L'issue du combat prouva que -Pierre n'avait pas trop compté sur ses forces. Après une lutte -acharnée qui dura depuis l'heure de prime jusqu'à none, Maraban fut -renversé; Pierre lui trancha la tête et vint la présenter au roi: -«Sire,» dit-il, «pensez-vous que monseigneur le roi Orcan soit purgé -de l'accusation portée contre lui?--Assurément,» répond Luce, «vous en -avez assez fait pour m'obliger à reconnaître en vous le meilleur -chevalier de notre temps. Aussi suis-je désireux de vous retenir. Y -consentez-vous?--Pour le moment, sire, je dois retourner d'où je -viens.» Luce, dans l'espoir de s'attacher Pierre, avertit Orcan qu'il -viendrait le visiter dans huit jours et qu'il aurait alors besoin -d'entretenir le chevalier vainqueur de Maraban. - -Orcan et Pierron, à leur retour, virent arriver au-devant d'eux tous -les hommes de la terre, jonchant de fleurs la voie sur leur passage et -criant: «Bienvenu soit le meilleur de tous les bons, le vainqueur du -roi Maraban!» - -Quand ils furent reposés, le roi prenant à part Pierron: «Sire -chevalier, je n'oublie pas ma promesse de ne rien refuser de tout ce -qu'il vous plairait me demander, fût-ce le don de ma couronne.--Grand -merci, sire; je réclamerai de vous une seule chose, elle tournera -mieux à votre profit que vous ne pouvez en ce moment le penser. -Consentez à vous rendre chrétien.» Sans attendre la réponse du roi, -il lui exposa la nouvelle croyance, la fausseté de ses idoles, la -vérité de l'Évangile et les preuves de cette vérité. Si bien qu'après -deux jours d'enseignements, le roi se trouva désabusé, convaincu, et -demanda le baptême. Un ermite, habitant secret de la forêt du -Rond-Pin, le purifia dans les eaux saintes. Tous les habitants de -l'île suivirent un si bon exemple, et personne ne le fit avec plus -d'ardeur que la demoiselle, fille du roi. On changea sur les fonts le -nom d'Orcan en celui de Lamer; et en considération de son premier nom, -l'île qu'il gouvernait ne fut plus, à partir de ce moment, connue que -sous celui d'Orcanie[106]. - -[Note 106: En anglais: _Orkney_, en français: _Îles Orcades_.] - -«Maintenant,» dit le roi Lamer, «j'ai fait, Pierron, ce que vous -m'avez demandé; je réclame à mon tour, beau doux ami, un don de vous; -me l'accorderez-vous?--Assurément, s'il est en mon pouvoir de le -faire.--Or bien, vous connaissez ma fille Camille; elle est née de -rois et de reines: je vous prie de la prendre à femme, et j'entends en -même temps vous saisir de mes terres et de ma couronne. Ainsi -pourrez-vous me rendre le plus heureux des hommes.--Ah! sire,» dit -Pierron, «je n'osais espérer tant de bonheur. J'aimais d'amour votre -belle fille; jamais elle n'en eût rien su, si vous ne m'aviez -auparavant permis de lui en parler.» Le roi lui tendit les bras, ils -se baisèrent sur la bouche en signe de foi mutuelle. Camille fut -aussitôt fiancée à Pierron; puis vinrent le mariage et les noces -auxquelles assista le roi Luce qui, tout en regrettant que Pierre fût -chrétien, espérait toujours qu'il voudrait bien l'accompagner jusqu'à -Londres. - -Mais il était loin de penser, en arrivant, que Pierre le sermonnerait -assez bien pour lui faire sentir la vanité des dieux auxquels il -croyait, et la vérité, la bonté de la loi de Jésus-Christ. Luce -consentit à recevoir le baptême, à la condition que Pierre -l'adopterait pour son compagnon d'armes et de chevalerie. Tant que -Pierre vécut, il aima le roi Luce plus que tout autre, et ne laissa -passer aucune occasion de le servir. - -Ainsi (dit ici notre romancier) fut chrestienné le roi Luce, et avec -lui tous ses hommes, par les exhortations de Pierre. Messire Robert de -Boron, qui mit, avant nous, ce livre de latin en français, s'y accorde -fort bien, ainsi que la vieille histoire. Toutefois, le livre de Brut -ne le dit pas et ne s'y accorde aucunement. La raison, c'est que celui -qui le mit en roman ne savait rien de la haute histoire du -Saint-Graal. Cela suffit pour expliquer le silence qu'il a gardé sur -Pierron. Mais, pour dissimuler son ignorance, il s'est contenté -d'ajouter au récit qu'il adoptait, ces mots: _Ainsi le racontent -aucunes gens_[107]. - -[Note 107: Il y aurait à dire bien des choses sur ce passage. Ce -traducteur de l'histoire de Brut est sans doute notre Wace. Wace, -ainsi que Bède, rapporte aux missionnaires envoyés par le pape -Éleuthère, en 156 de J.-C., la conversion du roi Luce et de son -peuple. Et remarquons que notre romancier, au lieu de citer Geoffroi -de Monmouth, n'allègue ici que son traducteur français, d'où l'on a -droit de conjecturer qu'il ne connaissait pas le livre latin. C'est -une nouvelle raison de penser qu'il écrivait en France et qu'il était -Français. S'il eût écrit en Angleterre, il aurait eu beau ne pas -savoir de lettres, c'est-à-dire de latin, la rumeur publique lui -aurait fait connaître bien plutôt l'_Historia Britonum_ de l'Anglais -Geoffroi, que le roman de _Brut_ du Normand Wace.] - - - - -X. - -DESCENDANCES.--CONCLUSION. - - -Pierre fut roi d'Orcanie après Lamer, et engendra dans sa femme un -fils qui reçut le nom d'Herlan. Avant de mourir, il demanda que son -corps fût déposé dans l'église de Saint-Philippe qu'il avait fait -ériger dans la cité d'Orcanie. Son fils Herlan lui succéda, prince -valeureux et loyal, qui, de la fille du roi d'Irlande, eut un fils -nommé Mélian. À Mélian succéda son fils Argiste, orné de grand savoir, -et qui épousa une Saxonne de haut lignage. Il en eut un fils, le roi -Hédos, un des meilleurs chevaliers d'Orcanie. La femme d'Hédos, fille -du roi de Norgales, fut mère du roi Loth d'Orcanie, qui épousa la -soeur d'Artus, belle et plaisante entre toutes. De ce mariage vinrent -quatre fils, dont l'histoire parlera longuement. Le premier et le plus -fameux de tous, dans les livres bretons, fut Gauvain, bon chevalier et -hardi de la main, mais trop incontinent de sa nature. Le second, -Agravain, moins luxurieux, mais aussi moins bon chevalier, et le plus -orgueilleux des hommes. Gaheriet, le troisième, beau, preux et hardi, -eut grandement à souffrir durant sa vie et mourut assez peu -glorieusement de la main soit du roi Bohor de Gannes, soit de -Lancelot, je ne sais lequel. Le quatrième, Guerres, eut les vertus de -prouesse et de loyauté: peut-être le meilleur des quatre et pour sa -valeur égal à Gauvain, quoi qu'en disent les histoires bretonnes. Un -cinquième chevalier, Mordret, passait généralement encore pour être -fils du roi Loth: la vérité, c'est que le roi Artus l'avait engendré -dans sa propre soeur, la reine d'Orcanie, une nuit qu'il pensait -partager la couche de la belle dame d'Irlande. Ses regrets et ceux de -la reine furent grands quand ils reconnurent la méprise. C'était -d'ailleurs avant son mariage avec la noble et belle Genièvre[108]. - -[Note 108: On voit ici comment ce fameux Gauvain appartenait à la -lignée de Joseph d'Arimathie, dont Pierre, son premier ancêtre, était -cousin germain ou issu de germain.] - -Suivons maintenant les dernières gestes des deux Joseph. Éliab ou -Enigée, femme de Joseph d'Arimathie, mourut à Galeford et fut -ensevelie dans une abbaye voisine. Joseph d'Arimathie dut à son tour -quitter le siècle pour se réunir à Jésus-Christ qui l'avait tant aimé. -On l'enterra dans l'abbaye de Glare, en Écosse. - -Restaient l'évêque Josephe et son frère Galaad. En laissant Pierre -avec Pharan près du tombeau de Canaan, Josephe avait pris le chemin -d'Écosse et répandu la semence évangélique dans toutes les parties de -ce royaume et de l'Irlande. Il revint à Galeford et rendit grâces à -Dieu de voir la ville accrue d'églises, d'abbayes et de population. - -Surtout il fut surpris de retrouver son frère Galaad qu'il avait -laissé petit enfant, beau, vigoureux, sensé, adroit aux armes et -nouvellement armé chevalier de la main de son oncle Nascien, le roi de -Northumberland. - -Bientôt il reçut un message de la part des gens du royaume d'Hofelise -qui lui demandaient un roi, à la place de celui qu'ils avaient perdu. -Josephe ne voulut pas leur répondre avant d'avoir pris conseil au duc -Ganor et au roi Nascien. «Sire,» dirent-ils, «notre avis est que vous -ne pouvez choisir un prince plus propre à gouverner cette terre que -votre frère Galaad, dont on connaît déjà la prouesse et la prud'homie. -Si nous le désignons, c'est moins en considération de vous que dans la -pensée de faire une chose agréable au Seigneur-Dieu.» - -Josephe ne s'en tint pas à ce premier conseil. Il invita douze des -plus prud'hommes et des plus sages du pays d'Hofelise à venir conférer -avec lui: il demanda leur avis sur le roi qu'il convenait de choisir. -Tous firent la même réponse; si bien que Josephe appelant Galaad: -«Tenez, beau frère,» dit-il, «je vous investis du royaume d'Hofelise, -par le conseil des prud'hommes de cette terre. Je savais que vous -méritiez de porter couronne; mais comme vous êtes mon frère, je ne -vous aurais pas choisi, si les autres ne vous eussent volontairement -désigné d'eux-mêmes.» - -Ils partirent, Josephe, Nascien, Ganor et Galaad, pour la terre -d'Hofelise. Reçus à grande joie et grandes fêtes par le peuple de la -contrée, Galaad fut couronné pompeusement le jour de Pentecôte, dans -la cité de Palagu, alors la plus importante du pays. Ce fut l'évêque -Josephe qui le sacra, et répandit sur lui la sainte huile. Galaad -régna glorieusement et se fit si bien aimer, qu'en mémoire de lui la -terre perdit son ancien nom d'Hofelise pour prendre celui de Galles -qu'elle conservera jusqu'à la fin des siècles. - -Un soir que le roi Galaad chevauchait seul au travers d'une grande -plaine, après avoir chassé toute la journée, il perdit la trace de ses -hommes et de ses chiens, ne sut pas retrouver son chemin et ne réussit -qu'à s'égarer davantage. La lune qui l'avait longtemps éclairé avait -cessé de luire quand, à l'heure de minuit, il distingua devant lui une -grande flamme qui semblait jaillir d'une fosse ouverte. Il s'approche, -et bientôt il entend une voix: «Galaad, beau cousin, c'est par mon -péché que j'ai mérité les tourments que je souffre.» Le roi surpris -dit à son tour: «Chose qui me parles et qui te dis mon cousin, -apprends-moi qui tu es.--Je suis Siméon, dont tu as souvent entendu -parler. C'est moi qui voulus tuer Pierron. Je ne te demande pas de -prier pour que mon supplice cesse entièrement; daigne seulement -implorer la bonté de Dieu pour qu'il soit un peu moins cruel et moins -douloureux.--Siméon» reprit Galaad, «j'ai souvent entendu parler de -toi. Tu es bien de ma parenté, tu peux donc être assuré que je ferai -ce que tu demandes. Je fonderai une abbaye dans laquelle on ne cessera -de prier pour toi, et je recommanderai qu'on y transporte mon corps -quand mon âme en sera séparée. Mais, dis-moi, les tourments que tu -souffres finiront-ils un jour?--Oui, mais au temps du roi Artus, quand -viendra m'en délivrer un chevalier du même nom que toi. À lui seul est -réservé le pouvoir d'éteindre le feu qui me tourmente, parce qu'il -sera le plus chaste et le plus pur de tous ceux qui auront avant lui -vécu.» - -Galaad ayant quitté Siméon retrouva la voie perdue, revint à ses gens, -et, sans perdre de temps, appela maçons et charpentiers pour construire -une abbaye qu'il dédia à la sainte Trinité. Ce fut là que, d'après ses -ordres, on l'ensevelit, après qu'on l'eut revêtu de ses armes, chausses -et haubert, le heaume à son côté, la couronne à ses pieds. La lance -posée sur son corps ne dut jamais être levée par un autre que Lancelot -du Lac, comme on le verra dans la suite de l'histoire. Or Galaad avait -épousé la fille du roi des Îles-Lointaines; il en eut un fils, nommé -Lianor, roi de Galles après lui. De Lianor descendait en droite ligne le -roi Urien de Galles, qui fit tant de prouesses au temps d'Artus, et fut -chevalier de la Table ronde. Urien perdit la vie dans les plaines de -Salebière, durant la dernière bataille où mourut Mordret et où le roi -Artus fut mortellement navré. - -Ainsi descendaient les rois de Galles en ligne directe de Joseph -d'Arimathie, père de Galaad. - -Josephe se consola de la mort de son père et de sa mère, en recevant -un message du roi Mehaignié qui le priait de venir le visiter. «Sire,» -dit en le voyant Mordrain, «soyez le bienvenu! j'ai grandement désiré -de vous revoir. Comment le faites-vous?--Mieux que je n'ai fait depuis -longtemps, sire roi; car, avant l'heure des prochaines primes, je dois -passer de ce siècle à la vie éternelle. - -«--Hélas!» dit en pleurant Mordrain, «faut-il prendre aussi congé de -vous, et seul demeurer sur cette terre d'exil! Par vous et par la -lumière dont vous m'avez éclairé, j'ai quitté mon pays et mes hommes. -Si je vous perds, laissez-moi du moins vos armes pour me servir de -réconfort et de remembrance.--Volontiers,» répond Josephe; «faites -apporter l'écu que je vous donnai, quand vous allâtes combattre Tolomé -Seraste.» - -Comme on apportait l'écu, il prit à Josephe un violent saignement de -nez. Il humecta les doigts dans le sang qu'il répandait et traça sur -l'écu une large croix vermeille. «Voilà, sire, le souvenir que je vous -laisse. Tant que durera l'écu, la croix qui le traverse conservera son -éclat et sa fraîcheur. Que personne n'essaye de suspendre l'écu à son -cou, s'il ne veut être aussitôt puni, jusqu'au dernier des bons, le -vaillant, le chaste Galaad, auquel il sera donné de le porter.» - -Le roi voulut qu'on approchât l'écu de son visage; il le baisa à -plusieurs reprises, puis demanda à Josephe dans quel endroit il -convenait de le garder. «Il restera,» dit Josephe, à cette place, -jusqu'au jour où vous apprendrez le lieu que Nascien aura choisi pour -sa sépulture. Vous le ferez déposer sur sa tombe, et c'est là que -viendra le prendre le bon chevalier Galaad, cinq jours après avoir été -armé chevalier.» - -Josephe mourut le lendemain au point du jour et fut enterré dans -l'abbaye de Glare, en Écosse, auprès de son père. Il y avait, dans le -temps que son âme passa dans l'autre monde, une grande famine en -Écosse; elle cessa tout à coup, à l'arrivée de son corps. D'autres -miracles avertirent les gens du pays de la vénération qu'ils devaient -à jamais témoigner pour ses reliques. - -Il ne faut pas oublier que Josephe, avant de mourir, avait revêtu son -cousin Alain le Gros du don du Saint-Graal, en lui laissant la liberté -d'en revêtir après lui celui qu'il jugerait le plus digne d'un pareil -honneur. Alain s'éloigna de Galeford, emmenant avec lui ses frères, -tous mariés, à l'exception de Josué. Il marcha sans autre direction -que celle de Dieu et parvint ainsi dans le pays de la _Terre Foraine_, -dont le roi, depuis longtemps frappé de lèpre, accepta le baptême en -récompense de sa guérison miraculeuse. Ce roi s'appelait Calafer; -Alain, en le baptisant, changea son nom en celui d'Alfasan. Alfasan -avait une fille qu'il donna en mariage à Josué, frère d'Alain. - -Celui-ci avait déposé le saint vaisseau dans la grande salle du palais -d'Alfasan; le roi voulut dormir, la nuit des noces de sa fille, dans -une chambre voisine. Après le premier somme, il ouvre les yeux et -regarde autour de lui. Sur une table ronde d'argent se trouvait le -Graal: au-devant, un homme, revêtu des ornements sacerdotaux, semblait -officier; à l'entour, nombre de voix rendaient grâce à Notre-Seigneur. -Alfasan ne voyait pas d'où les chants partaient, seulement il -entendait un immense battement d'ailes, comme si tous les oiseaux du -ciel eussent été là rassemblés. L'office achevé, le saint vaisseau fut -reporté dans la grande salle, et le roi vit entrer un homme de feu, -armé d'un glaive: «Alfasan,» lui dit-il, «il est à peine un homme -assez saint parmi ceux qui vivent aujourd'hui, qui puisse reposer ici -sans recevoir le châtiment de sa témérité.» En même temps, il laisse -aller son glaive et lui perce les deux cuisses d'outre en outre. -«C'est ici,» dit-il, «le palais aventureux, où nul ne doit à l'avenir -pénétrer, s'il n'est le meilleur des bons chevaliers.» - -Le lendemain, le roi raconta ce qui lui était arrivé et la punition -qu'il avait reçue. Il mourut à quelques jours de là. Dans les âges -suivants, tout chevalier assez hardi pour méconnaître cette défense -était trouvé mort le lendemain dans son lit. Le seul Gauvain, en -considération de ses prouesses, en sortit vivant, mais après avoir -subi tant de honte et d'ennui qu'il eût donné le royaume de Logres -pour n'y être pas entré. - -Le Palais aventureux avait été construit au milieu d'une ville -nouvelle, qui, en l'honneur du Saint-Graal, fut appelée _Corbenic_, -mot qui, en chaldéen, répondrait au français: _le très-saint vase_. -Le roi Alfasan fut enterré dans une église de cette ville, dédiée à -Notre-Dame. - -De Josué et de la fille du roi Alfasan naquit Almonadap, marié à l'une -des filles du roi Luce de la Grande-Bretagne. Ses successeurs furent -le bon Cartelois, Manuel et Lambour, tous rois de la Terre Foraine, -tous surnommés _Riches pêcheurs_. - -Ce dernier roi Lambour eut à soutenir la guerre contre un puissant -voisin, nommé Narthan, et nouvellement converti. Narthan, vaincu dans -une grande bataille, avait fui jusqu'à la mer, quand il vit approcher -une nef si merveilleusement belle que, par curiosité et pour esquiver -la poursuite des vainqueurs, il y entra et vit sur le lit l'épée dont -on a déjà parlé. C'était, en effet, la nef que Nascien avait vue jadis -arrêtée devant l'Île Tournante; c'était l'oeuvre du grand roi Salomon. - -Narthan tira l'épée du fourreau, revint sur ses pas, et, rencontrant -le roi Lambour, haussa la lame, le frappa sur le heaume: l'arme était -si tranchante qu'elle fendit en deux le heaume, le corps du roi et le -cheval qu'il montait. Tel fut le premier essai de l'épée de Salomon. -Mais la mort du roi fut le signal de grands malheurs; la Terre Foraine -et le pays de Galles demeurèrent longtemps sans culture, si bien qu'on -changea pour un temps le nom des deux royaumes en celui de _Terre -Gaste_ ou déserte. Pour le roi Narthan, après l'épreuve qu'il avait -faite de la bonne trempe de l'épée, il voulut aller la remettre dans -le fourreau. Mais, au moment où il la replaçait, lui-même tomba frappé -de mort subite auprès du lit, et son corps demeura là gisant, jusqu'au -moment où vint l'en tirer une pucelle, au temps de la fin des -aventures. Car les lettres qu'on lisait à l'entrée de la nef de -Salomon empêchaient quiconque en prenait connaissance de passer outre. - -Lambour eut pour successeur le roi Pelehan, surnommé le Mehaignié, -pour avoir perdu l'usage de ses deux jambes. Il ne devait en être -guéri que par Galaad, le bon chevalier[109]. De Pelehan descendit le -roi Pheles ou plutôt Pelles, beau chevalier, dont la fille passa de -beauté toutes les autres femmes de la Grande-Bretagne, à l'exception -de la reine Genièvre. C'est en cette demoiselle que Lancelot engendra -Galaad, celui qui devait mettre à fin toutes les aventures. Il est -vrai qu'il fut conçu en péché, mais Dieu n'eut égard qu'aux grands et -vaillants princes dont il était descendu et à ses bonnes oeuvres -personnelles. - -[Note 109: Cet incident, répétition de l'histoire de Mordrain, sert à -justifier un épisode de la _Quête du Graal_.] - -Passons maintenant à Nascien, devenu roi de Northumberland, et à son -fils Célidoine, devenu roi de Norgales. Le même jour moururent les -deux soeurs Saracinthe et Flégétine, et le roi Nascien. Les reines -furent ensevelies dans l'abbaye, résidence du roi Mehaignié; pour -Nascien, il préféra reposer dans une abbaye plus éloignée, où Mordrain -ne manqua pas de faire porter l'écu que le seul Galaad devait avoir le -droit de pendre à son cou. - -Célidoine vécut douze ans après son père et se fit aimer de ses -peuples autant que lui-même aima le Seigneur. Il était grand clerc et -savait surtout lire dans les astres; si bien qu'ayant reconnu -l'approche de plusieurs années de disette, il fit faire avant qu'elles -arrivassent de grands amas de blé qui maintinrent en abondance le -Norgales, tandis que tous les autres pays étaient en proie à la -famine. Et ce n'est pas tout: les Saxons, apprenant qu'on trouvait du -blé dans le royaume de Norgales, armèrent une flotte et firent une -descente sur les côtes. Célidoine, averti de leur arrivée par les -astres, ne leur laissa pas le temps de mettre leurs chevaux à terre; -il parut à la tête d'une armée formidable et les extermina sans -trouver la moindre résistance. - -Célidoine fut enseveli à Kamalot, et eut pour successeur son fils -Narpus. Nascien II succéda à Narpus, Élain le Gros à Nascien II, Jonas -à Élain. Ce Jonas, ayant quitté la terre de son père pour aller en -Gaule, épousa la fille du roi Mathanas. Un fils qu'il eut, nommé -Lancelot, revint dans la Grande-Bretagne, hérita du Norgales, et prit -à femme la fille du roi d'Irlande. Mais il renvoya dans les Gaules ses -deux fils, qui partagèrent les domaines du roi Mathanas, leur aïeul. -L'aîné, Ban, fut roi de Benoïc; le second, Bohort, fut roi de Gannes. -Ban eut deux enfants, l'un bâtard, l'autre légitime. Le bâtard fut -Hector des Mares, l'autre le très-renommé Lancelot du Lac. Pour le roi -Bohort, ses deux fils furent Lyonel et Bohort. Et maintenant que nous -avons fait le compte de la descendance royale du lignage de Joseph -d'Arimathie, nous terminerons par le récit de ce qui advint au roi -Lancelot, père des deux rois Ban et Bohort. - -Près d'une ville de son domaine s'élevait le château de Bellegarde, -habité par une dame de sa parenté, des plus belles et des plus -vertueuses femmes de son temps: elle vivait dans une mortification -continuelle; mais, en dépit de son désir d'échapper à l'attention des -autres, il en fut d'elle comme d'un cierge dont la clarté ne peut se -dissimuler, quand il est posé sur le chandelier. Le roi Lancelot -entendit parler des perfections de la dame et désira la mieux -connaître. Bientôt sa compagnie lui fut si agréable qu'à la faveur -des mêmes sentiments de vertu et de piété, il s'établit entre eux un -commerce de l'amitié la plus tendre et la plus pure. Peu de jours -passaient sans qu'ils se visitassent l'un l'autre, si bien que les -méchantes gens ne tardèrent pas à le remarquer pour en médire. «Le -roi,» disaient-ils, «aime cette dame d'un fol amour, et l'on ne -comprend pas que son mari n'en ressente aucun ombrage.» Le frère du -châtelain lui dit un jour: «Comment souffrez-vous que le roi Lancelot -vive avec votre femme comme il le fait? Pour moi, je m'en serais -depuis longtemps vengé.--Frère,» répondit le châtelain, «croyez que si -je pensais avoir la preuve des intentions que vous prêtez au roi, je -ne le souffrirais pas un instant.» Tant lui dit le frère que le mari -demeura convaincu de son déshonneur. On était alors aux derniers jours -de carême, et, la sainteté du temps ajoutant à la ferveur de la dame -et du roi, ils se plaisaient mieux que jamais à ranimer mutuellement -leur amour des choses spirituelles. Le jour du vendredi saint, le roi -sortit pour aller visiter un ermitage situé au milieu de la _Forêt -Périlleuse_, et entendre le service divin. Il n'avait avec lui que -deux serviteurs. Il arrive, se confesse, reprend le même chemin, et -bientôt, ayant soif, il s'arrête devant une belle fontaine et -s'incline pour y puiser de l'eau. Le duc l'avait secrètement suivi; -quand il le vit penché sur l'eau, il s'approcha et le frappa de son -épée: la tête détachée du tronc tomba dans la fontaine. Non content -d'avoir ainsi tué le roi Lancelot, il voulut reprendre la tête et la -couper en morceaux; à peine eut-il plongé la main dans la fontaine que -l'eau, jusqu'alors très-froide, se prit à bouillonner d'une telle -violence que le duc eut à peine le temps de retirer ses doigts devenus -charbons. Il reconnut alors qu'il avait offensé Dieu, et que sa -victime était innocente du crime dont il avait cru tirer vengeance. -«Prenez ce corps,» dit-il aux deux sergents, «mettez-le en terre, et -que personne ne sache de quelle façon est mort le roi.» Ils -enterrèrent Lancelot près de l'ermitage, et reprirent le chemin du -château. Comme ils en approchaient, un enfant vint dire au duc: «Vous -ne savez pas les nouvelles, sire? Les ténèbres couvrent votre château; -ceux qui s'y trouvent ne voient goutte, et cela, depuis midi.» C'était -précisément l'heure où le duc avait frappé le roi. «Je vois,» dit-il -alors à ses compagnons, «que nous avons mal exploité; mais je veux -juger par moi-même de ces ténèbres.» Il s'approcha, franchit le seuil -de la première porte; aussitôt un côté des créneaux se détachant de la -muraille tomba sur lui et l'écrasa. Telle fut la vengeance prise par -Notre-Seigneur de la mort du roi Lancelot. Depuis ce jour, la fontaine -de la Forêt Périlleuse ne cessa de bouillir jusqu'au moment où Galaad, -le fils de Lancelot, vint la visiter. - -Il y eut une autre merveille plus grande encore. De la tombe dans -laquelle on avait déposé le corps du roi sortirent, à partir de ce -moment, des gouttes de sang qui avaient la vertu de guérir les -blessures de ceux qui en humectaient leurs plaies. Si bien qu'il y -avait, sur le chemin qui conduisait à la fontaine, un concours de gens -navrés qui venaient y chercher leur soulagement. - -Or il arriva qu'un jour un lion, poursuivant un cerf, l'atteignit -devant cette tombe et le tua. Comme il commençait à le dévorer, -survint un second lion qui lui disputa la proie: ils se prirent des -dents et des ongles, jusqu'à ce que de guerre lasse ils s'arrêtèrent, -labourés de plaies mortelles. L'un des lions s'étendit sur la tombe, -et, voyant que des gouttes de sang en jaillissaient, il les recueillit -sur sa langue, en lécha ses plaies, qui sur-le-champ se refermèrent. -L'autre lion imita son exemple et fut également guéri; si bien que les -deux animaux, en se regardant, perdirent toute envie de recommencer le -combat, et, bien plus, devenus grands amis, ils ne voulurent plus se -quitter. L'un se coucha au chevet, l'autre au pied de la tombe, comme -pour la dérober à tous les yeux. Quand les chevaliers y venaient pour -humecter leurs plaies du sang salutaire, les lions les empêchaient -d'approcher et les étranglaient s'ils tentaient de le faire. Quand la -faim les prenait, l'un allait en chasse, l'autre demeurait à la garde -de la tombe. La merveille dura jusqu'au temps de Lancelot du Lac, qui -combattit les lions et les mit tous deux à mort. - - -FIN DU SAINT GRAAL. - - - - -TRANSITION. - - -Robert de Boron nous avait avertis, dans les derniers vers de _Joseph -d'Arimathie_, qu'il laissait les branches de Bron, d'Alain, de Petrus -et de Moïse, promettant de les reprendre quand il aurait pu lire le -roman nouvellement publié du _Saint-Graal_. Ce roman nous a donné la -suite des récits commencés par Robert; on y trouve en effet la -conclusion des aventures de Petrus, d'Alain et de Bron: ce qui s'y -voit ajouté au compte de Moïse nous prépare à ce qu'on en devra dire à -la fin du _Lancelot_. Que Boron ait continué son poëme sur les mêmes -données, ou qu'il ait renoncé à le continuer, peu nous importe: il -n'aurait pu que suivre la ligne tracée par l'auteur du _Saint-Graal_. -Ainsi, d'un côté, il a pu renoncer à l'espèce d'engagement qu'il avait -pris; de l'autre, on conçoit le peu de soin qu'on aura mis à conserver -la suite de ses premiers récits, s'il les avait en effet continués. - -En attendant que ce livre du Graal lui tombât entre les mains, Boron -s'attacha à une autre légende, celle de _Merlin_. Pour la composer, il -n'avait pas besoin du _Saint-Graal_; il lui suffisait d'ouvrir le -roman de _Brut_, de notre Wace[110], traducteur de l'_Historia -Britonum_ de Geoffroi de Monmouth, et de laisser, sur cette première -donnée, un peu de champ libre à son imagination. - -[Note 110: J'ai déjà fait remarquer que Boron citait plusieurs fois le -_Brut_ et nulle part l'_Historia Britonum_. De là l'induction qu'il ne -connaissait pas le texte latin, et qu'il écrivait son livre en -France.] - -Il écrivit encore ce livre en vers, comme la suite du _Joseph -d'Arimathie_. Nous n'avons conservé de cette continuation que les cinq -cents premiers vers; le temps a dévoré le reste. Mais, comme nous -avons déjà dit, l'ouvrage entier fut heureusement réduit en prose vers -la fin du douzième siècle, fort peu de temps après la publication du -poëme; et les exemplaires nombreux tirés de cette habile réduction -suppléent à l'original que l'on n'a pas retrouvé. - -Le _Merlin_ finit avec le récit du couronnement d'Artus: on l'a -prolongé, dans la plupart des copies qui nous restent, jusqu'à la mort -du héros breton. Ainsi, de deux ouvrages composés par deux auteurs, -on a fait l'oeuvre unique d'un seul auteur. C'est aux assembleurs du -treizième siècle qu'il est juste de faire remonter cette -confusion[111]. Ce qu'ils ont appelé la seconde partie du _Merlin_ -doit porter le nom de roman d'_Artus_, et ne peut être de Robert de -Boron; il nous sera facile de le prouver. - -[Note 111: Voyez plus haut, p. 90.] - -Iº Robert de Boron, après avoir raconté le couronnement d'Artus, -reconnu par les rois et barons feudataires pour fils et héritier -d'Uter-Pendragon; après l'avoir fait sacrer par l'archevêque -Dubricius, et couronner par les rois et barons, conclut par ces mots: - -«Ensi fu Artus esleu et fait rois dou roiaume de Logres, et tint la -terre et le roiaume longuement en pès.» (Msc. 747, fol. 102.) - -Mais au début de l'_Artus_, dont la première laisse suit immédiatement -la dernière du _Merlin_, nous voyons les rois feudataires indignés -d'être convoqués par un roi d'aventure qu'ils ne reconnaissent pas -pour le fils d'Uter-Pendragon et qu'ils n'ont pas couronné. En -conséquence, ils lui déclarent une guerre à mort. - -Est-ce le même auteur qui, d'une ligne à l'autre, se serait ainsi -contredit? - -IIº Robert de Boron avait promis, en finissant le _Joseph -d'Arimathie_, de reprendre la suite des aventures d'Alain le Gros, -quand il aurait lu le grand livre du _Graal_, où elles devaient se -trouver, et où elles se trouvent effectivement. - -Le _Saint-Graal_ avait paru, dans le temps même où il achevait le -_Joseph_; il avait donc pu le lire pendant qu'il écrivait le _Merlin_. -C'est pourquoi, se trouvant alors en état d'acquitter une partie des -promesses qu'il avait faites, il finit le _Merlin_ par ces lignes -qu'un seul manuscrit nous a conservées: - -«_Et tint le roiaume longtems en pès._ Et je, Robers de Boron qui cest -livre retrais.... ne doi plus parler d'Artus, tant que j'aie parlé -d'Alain, le fils de Bron, et que j'aie devisé par raison por quelles -choses les poines de Bretaigne furent establies; et, ensi com li -livres le reconte, me convient à parler et retraire qués hom fu Alain, -et quele vie il mena et qués oirs oissi de lui, et quele vie si oir -menerent. Et quant tems sera et leus, et je aurai de cetui parlé, si -reparlerai d'Artu et prendrai les paroles de lui et de sa vie à -s'election et à son sacre.» (Man. nº 747, fol. 102 vº)[112]. - -[Note 112: La branche d'_Artus_ dans quelques manuscrits, comme le nº -370, ouvre le volume. Dans d'autres, comme le nº 747, elle est -franchement séparée du _Merlin_, dont les dernières lignes emploient -seules le haut du _verso_ précédent. Dans d'autres, une grande -initiale en marque assez bien la séparation: mais, ailleurs encore, -les deux parties ne sont pas même distinguées par un alinéa. Après les -derniers mots, ils continuent: «et après la mi aout que li rois Artus -fu couronnés, tint li rois cour grand et merveilleux...» La main des -assembleurs est facile à reconnaître dans cette fusion arbitraire.] - -Ces lignes, que les assembleurs ont senti la nécessité de supprimer, -appartenaient évidemment à la première rédaction en prose du poëme de -_Merlin_, et répondent aux derniers vers perdus de ce poëme. Mais, au -lieu de trouver après le _Merlin_, comme l'annonçait Robert de Boron, -cette histoire d'Alain et de sa postérité, nous passons aujourd'hui -sans intermédiaire au récit des guerres soulevées par les barons, -aussitôt après le couronnement d'Artus. - -Voici la conclusion à tirer de ce double rapprochement: - -1º Robert de Boron n'a pas eu de part au livre du _Saint-Graal_, écrit -dans le temps même où il composait le _Joseph d'Arimathie_. - -2º Après avoir pris connaissance du _Graal_, il eut l'intention de -continuer, sinon les histoires de Bron et de Petrus, au moins celle -d'Alain le Gros. - -3º Les assembleurs, trouvant l'histoire d'Alain suffisamment éclaircie -dans le _Graal_, ont laissé de côté la rédaction poétique qu'en avait -faite Robert de Boron; ils y ont substitué le livre d'_Artus_, qu'ils -se contentèrent de raccorder, tant bien que mal, au livre de _Merlin_ -pour en devenir la continuation. - -Ainsi le livre qu'on appelle aujourd'hui le roman de _Merlin_ contient -deux parties distinctes. La première, qui seule doit conserver le nom -de _Merlin_, est l'oeuvre réduite en prose de Robert de Boron. La -seconde, dont le vrai nom est le _Roman d'Artus_, sort d'une main -anonyme, peut-être la même à laquelle on devait déjà le _Saint-Graal_. - -J'ai si longtemps hésité avant de m'arrêter à ces conclusions, qu'on -me pardonnera peut-être d'y revenir à plusieurs reprises, comme pour -mieux affirmer le résultat de mes recherches successives. Je n'ai pas -dissipé tous les nuages, éclairci toutes les obscurités; mais ce que -j'ai découvert, je crois l'avoir bien vu; et si je ne me suis pas -trompé, c'est un pas de plus fait sur le terrain de nos origines -littéraires. - -Le magnifique début du _Merlin_ se lie à l'ensemble de la tradition et -des croyances bretonnes. Pour justifier l'autorité des prophéties -attribuées à ce personnage, il fallait reconnaître à leur auteur une -nature et des facultés supérieures à la nature et aux facultés des -autres hommes. On n'osa pas mettre Merlin en commerce direct avec -Dieu, et le placer sur la même ligne que les Daniel et les Isaïe; mais -on admit, d'un côté, que le démon avait présidé à sa naissance, de -l'autre, qu'il avait été purifié de cette énorme tache originelle par -la piété, l'innocence et la chasteté de sa mère. C'est à Robert de -Boron que nous croyons pouvoir accorder l'honneur de cette belle -création de la mère de Merlin: pure, humble et pieuse, telle que la -Vierge Marie nous est elle-même représentée. Fils d'un ange de -ténèbres ennemi des hommes, Merlin aurait dû plutôt venir en aide aux -méchants, aux oppresseurs de son pays; il n'eût pas connu les secrets -de l'avenir, car, ainsi que l'avait fait remarquer Guillaume de -Newburg[113], les démons savent ce qui a été, non ce que l'avenir -réserve. Mais la mère de Merlin, victime d'une illusion involontaire, -ne devait pas être punie dans son fils. Dieu donna donc à Merlin des -facultés supérieures qui, formant une sorte d'équilibre avec celles -qu'il tenait de son père, lui permirent de distinguer le juste et le -vrai, en un mot, de choisir entre la route qui descendait à l'enfer et -celle qui montait au paradis. On pouvait donc, sans offenser Dieu, -croire à ses prophéties, et la Bretagne pouvait l'honorer comme le -plus zélé défenseur de son indépendance. C'est ainsi que le démon qui -l'avait mis au monde pour en faire l'instrument de ses volontés, vit -tous ses plans déjoués, et n'en recueillit qu'un nouveau sujet de -confusion. - -[Note 113: Voyez plus haut, p. 65.] - -De cette première création, l'imagination poétique de la race bretonne -a su tirer un admirable parti. Merlin a non-seulement la connaissance -parfaite de l'avenir et du passé; il peut revêtir toutes les formes, -changer l'aspect de tous les objets. Il voit ce qui peut conduire à -l'heureux succès des entreprises; il est naturellement bon, juste, -secourable. Cependant le démon ne perd pas tous ses droits; Merlin ne -peut surmonter les exigences de la chair, il ne commande pas à ses -sens; il a, pour les faiblesses de ses amis, des prévenances qu'il -serait impossible de justifier. Lui-même est tellement désarmé devant -les femmes que, tout en voyant l'abîme dans lequel Viviane veut le -plonger, il n'aura pas la force de s'en détourner. - -J'ai dit que Robert de Boron avait trouvé dans Geoffroy de Monmouth -les éléments du livre de _Merlin_; quelle énorme distance cependant -entre les récits du moine bénédictin et la grande scène par laquelle -va débuter le romancier français! Scène toute biblique, que seront -heureux d'imiter les plus grands poëtes des trois derniers siècles, -les Tasse, les Milton, les Goethe et les Klopstock. Aucun d'eux -cependant ne connaissait peut-être l'oeuvre qui les avait devancés; -mais quand une forme est introduite dans l'expression et le -développement des sentiments et des idées, c'est un nouvel élément de -conception mis à la portée de tous; et ceux qui ne dédaignent pas de -s'en servir n'ont pas besoin de connaître celui qui l'a pour la -première fois employé. D'ailleurs le début du _Merlin_ doit beaucoup -lui-même aux premiers chapitres de Job, et aux beaux versets dialogués -de la liturgie pascale: _Attollite portas, Principes, vestras...--Quis -est iste rex gloriæ?_ versets eux-mêmes empruntés à l'évangile -apocryphe de Nicodème[114]. Arrêtons-nous, et laissons la parole à -Robert de Boron. - -[Note 114: Le début du _Merlin_ était déjà préparé dans les premières -lignes du _Joseph_; on y voit le péché originel brouiller l'homme avec -la justice divine, et nous rendre la propriété inévitable du démon, si -Dieu ne consent à s'offrir lui-même pour notre rançon.] - - - - -TABLE - -DES NOMS DE LIEUX ET DE PERSONNES - -CITÉS DANS L'INTRODUCTION[115]. - -[Note 115: J'ai pensé que cette première table donnerait aux lecteurs -des romans de la Table Ronde un moyen facile de recourir à l'une ou -l'autre des dissertations dont l'Introduction se compose. La _Table -générale_ terminera le quatrième et dernier volume.] - - - A. - - ADAM. 118, 119 - - AELIS (lai d'). 14 - - _Africa_. 36. - AFRICAINS. 69 - - _Agned Cabregonium_; Catburg. 49 - - AGRAVAIN, frère de Gauvain. 61 - - AIMOIN, historien. 25 - - ALAIN, descendant de Noé,--roi de la Petite-Bretagne. - 52, 92, 99, 100, 101, 104, 105 - - ALAIN LE GROS, gardien du Graal. 100, 105, 108 - - _Albion_ (l'île d'). 25, 51, 53, 67 - - ALEXANDRE LE GRAND. 69 - - ALEXANDRE, évêque de Lincoln; fait écrire les prophéties de Merlin. - 27, 58, 70, 72, 75, 80 - - ALFRED (le roi). 67 - - AMBROSIUS, premier nom de Merlin. 37 - - AMPHITRYON. 40 - - ANGLAIS (les). 16, 44, 45, 46, 55, 68 - - _Angleterre_, 14, 30, 32, 33, 36, 42, 47, 62, 65, 79, 108. - Voy. _Bretagne_ et BRETONS. - - ANGLO-SAXONS (les). 15, 45, 67, 95, 99, 104 - - ANSÉIS DE CARTHAGE (geste d'). 11 - - APULÉE. Ses _Métamorphoses_, 15 - Son _Démon de Socrate_. 57, 76 - - ARMÉNIENS (les). 98 - - _Armorique_. 45, 46, 47, 52, 99 - - _Arnante_, forêt du Northumberland. 81 - - ARTUS-ARTHUR-ARTURUS, fils du roi Uter-Pendragon, 1, 22, 28.--29, - 32, 34, 37, 39, 40, 41, 45, 46, 47, 48, 49, 53, - 59, 60, 61, 62, 65, 67, 68, 69, 76, 77, 80, 81, 87. - _Le roman d'Artus_. 90, 92, 100, 103, 105 - - _Asie_. 94 - - _Aspremont_ (geste d'). 12 - - ATHÉNÉE. 7 - - AUGUSTIN (saint). 57, 94 - - AUGUSTIN, missionnaire. 41, 67 - - AURÉLIUS AMBROISE, roi breton. 45, 53, 59, 67 - - AUSONE. 7 - - _Avalon_ (île d'), 11, 41, 47, 61, 69, - synonyme breton des Champs-Élysées. 87, 88 - - _Azariæ montes_. 36 - - - B. - - BABYLONIENS (les). 69 - - _Bangor_, monastère. 94, 99 - - BARINTHE, pilote. 87 - - _Bassas_, rivière près de Nort-Berwick. 49 - - _Bath_ ou _Mont-Baton_, 46, 49, - fondée par le roi Bladus. 52 - - BAUDEMAGUS. 61 - - BAVO I, roi des Belges. 45 - - BÈDE (le Vénérable) historien, 28, 32, 33, 44, 45, 46, 67, 68, - 95, 96 - - BENOÎT DE SAINTE-MAURE, auteur du roman de Troie. 51 - - _Berne_ (bibliothèque de). 31 - - _Bernicie_. 50 - - BEVERLEY (Alfred de), historien. 35, 62, 91 - - BLADUS, le Dédale des _Métamorphoses_. 40, 52 - - BLANCHEFLEUR. 22 - - BLIOMBÉRIS. 61 - - BONIFACE, archidiacre romain. 97 - - _Boron_, village du comté de Montbéliart. 110 - - BORON (Robert de) 58, 70, 81, 92, 93; - auteur du _Joseph d'Arimathie_, 106, 107, 108, 109, 110, - 112, 113, 114, 115, 116, 118, 119 - - _Brequehen_, forêt du Northumberland. 81 - - BRENNUS. 52 - - _Bretagne insulaire_, 4, 28; - ou _Grande-Bretagne_, 25, 39, 55, 59, 66, 93, - 100, 101, 102, 103, 104; - continentale, 5, 11; - pays des merveilles, 17, 21, 23, 32, 41, 44, 45, 49, - 50, 51, 52, 54, 86 - - BRETONS d'Angleterre et de France, ont donné naissance - aux Romans de la Table Ronde, 4, 5; - leurs lais, 6, 24; - leurs harpeurs, 7, 15, 16, 17, 34; - leurs églises, 96, 98, 99. - Armoricains, 35, 44, 45, 46, 47, 48, 49, 50, 51, 52, 53, 59, - 61, 63, 64, 65, 70, 74, 86, 91, 93, 95, 103, - 104, 105, 106, 107, 108, 111 - - BRIENNE (Gautier de). 113, 114 - - _Brocéliande_, forêt de la Cornouaille armoricaine. 81 - - BRON, beau-frère de Joseph. 103, 105, 108 - - BRUTUS le Troyen, 36, 37, 45. - BRUT, 39, 40, 48, 50, 51 - - BUDE, roi de la Petite-Bretagne, 54, - ou BIDUC. 76 - - - C. - - CACUS 40 - - CADWALLAD, roi breton 99, 100, 101, 102, 104 - - CADWALLADER, dernier roi breton, 50, 99, 100, 101, 102, 104 - - _Camblan_ (bataille de) 87 - - _Cambrie_, ou pays de Galles 55 - - _Carlion_ 68 - - _Carnac_ (pierres de) 16 - - CASIBELAUN, rival de César 52 - - _Célidon_, _Calidon_, ou _Calédonienne_, forêt en Écosse 49, 81, 89 - - _Cénis_ (le mont) 113 - - CÉSAR (J.) 7, 52, 66 - - _Champagne_ (la bonne gent de) 114 - - CHARLEMAGNE ou KARLEMAINE 12, 22, 24 - - CHASTELAIN DE COUCY (roman du) 8 - - CHOPIN 8 - - CHRESTIEN DE TROYES 115 - - _Chypre_ (île de) 114 - - CONSTANT, fils de Constantin, 53, 54; - ses fils 76 - - CONSTANTIN, frère d'Audran, roi de la Petite-Bretagne, 52, 53, 58 - - _Constantinople_ 113 - - COSAQUES, leurs chanteurs 20 - - COURSON (M. Aurélien de) 38 - - - D. - - _Danemark_ 47 - - DAVID, fils de Salomon 68 - - DÉDALE 40 - - _Demetie_, partie du pays de Galles, 56, 76, 81 - - DESCHAMPS (Eustache) cité 9 - - DIANE, sa prêtresse 40, 51 - - DIDOT (M. Amb. Firmin) 117 - - _Dorset_ 117 - - _Douglas_, rivière du Lothian 49 - - DU CANGE 102 - - DUDON DE SAINT-QUENTIN, cité 7 - - - E. - - ÉCOSSAIS, 66, 67, 68, - ou SCOTS, 96, 97 - - _Écry_, en Picardie (aujourd'hui _Asfeld_) 113 - - EDMOND (saint), roi d'Estangle 32 - - EDWIN, successeur d'Alfred 67 - - ÉGYPTIENS 69 - - ÉLEUTHÈRE, pape 52 - - ÉLIDUR, roi breton 52 - - ÉNÉE, aïeul de Brutus 48 - - ÉNIDE 22 - - Ériri (le mont) 55 - - _Espagne_, 24, 96. - ESPAGNOLS 69 - - ESPEC (Walter) 30, 110, 111, 112 - - ESTIENNE Ier, roi d'Angleterre 21 - - ÉTHELBERT, petit-neveu d'Hengist, 67; - converti par Augustin, 68, 93 - - _Europe_ 48, 58 - - - F. - - FORDUN, historien 53 - - FORTUNAT 7 - - FRANÇAIS 23, 44, 108, 112 - - _France_, Son influence sur les romans de la Table-Ronde; 5, 70; - son collége de Druides, 7; - lais chantés dans ses provinces 11, 14, 16, 17, 20, 23, - 24, 25, 28, 47, 62, 95, 96 - - FRANCUS 45 - - FRÉDÉGAIRE, historien 43 - - FROLLO, roi des Gaules 60 - - - G. - - GALAAD 100, 105 - - GALEHAUT 61 - - _Galles_. Pays, principauté, royaume, 6, 15, 34, 45, 46; - source adoptive ou primitive des fictions bretonnes 62,76, 100, - 102, 104 - - GALLO-ROMAINS ou GAULOIS 16 - - GALLOIS ou GALLO-BRETONS, 30, 66, 71, 97, 105; - WALEIS 111 - - GANIEDE, soeur de Merlin 75, 76, 84, 89 - - GARIN LE LOHERAIN 22 - - GAULOIS (les) 60 - - GAUTIER, archidiacre d'Oxford, apporte du continent une histoire - des rois bretons. G. DE WALLINGFORD, 28, 29, 30, 31, 32, 34, - 38, 39, 41, 42, 43, 44; - WALTER L'ARCEDIAEN 111 - - GAUTIER DE CHASTILLON, auteur de l'Alexandréide 79 - - GAUTIER DE METZ 116 - - GAUVAIN, 22, - ou WALGAN 60 - - GAYMAR (Geoffroy), historien 30, 103, 111 - - GENIÈVRE, 22, - ou GWANHAMARA 60, 61, 75, 76 - - GEOFFROY DE MONMOUTH, 6, 10. - Dissertation sur son _Historia Britonum_, 24-70; - sur sa _Vita Merlini_ 71 à 89; 101, 106, 107, 110 - - GERMAIN (saint) 46 - - GERMAINS 50 - - GEWISSEANS ou WEST-SAXONS 76 - - GILDAS, historien 28, 29, 32, 33, 45, 46, 64, 86 - - GIRALD DE GALLES ou _Giraldus Cambrensis_ 62, 78 - - _Glastonbury_, présumée l'_île des Pommes_ ou d'_Avalon_, 88; - monastère 93, 98, 103 - - _Glem_, rivière du Northumberland 49 - - GLOCESTER (Robert comte de), patron de Geoffroy de Monmouth 25, 27, - 29, 30, 31, 110, 111 - - GRAELENT (lai de), 9, 11; - harpeur de Roland, parent de Salomon de Bretagne 12, 23 - - GRECS (les) 69, 98, 99 - - _Grèce_ (traditions venues de) 15 - - GRÉGOIRE, (saint), pape 93, 98 - - GRÉGOIRE DE TOURS 25, 43 - - GRYFYDD AP CONAU, prince de North-Wales 14 - - GUENDOLENE, femme de Merlin 76, 84, 85 - - GUILLAUME, archevêque de Reims 79 - - GUILLAUME D'ORANGE (geste de) 11, 22 - - GUIRON (lai de), modèle du roman du Châtelain de Coucy, 8, - ou _Gorion_, _Goron_, _Gorhon_ 11, 12, 23 - - _Gurmois-Castle_, près de Yarmouth 49 - - - H. - - _Hatt_ 76 - - HECTOR DES MARES 61 - - HELINAND, historien 90 - - _Helmeslac_, dans le Yorkshire 111 - - HENGIST, chef des Anglo-Saxons, père de Rowena 33, 37, 54, 59, - 66, 68 - - HENRY Ier, roi d'Angleterre 25, 30 - - HENRY II, roi d'Angleterre 75, 78, 92, 104 - - HERCULE (légende d'), 15, 40; - ses colonnes 36 - - HOMÈRE 51 - - HONORIUS (l'empereur) 66 - - HUDIBRAS, ancien roi breton 51, 52 - - HUGO (Victor) 20 - - HUGUES CAPET 20 - - HUGUES de Lusignan, roi de Chypre 114 - - _Humber_ (l'), rivière 67 - - HUNTINGDON (Henry de), historien 26, 27, 32, 36, 62, 71 - - - I. - - IDA, fils de Eoppa, premier roi saxon de Bernicie 50 - - IGNAURÈS (lai d'), très-ancien 8, 9, 23 - - IRLANDAIS, leurs bardes renommés; - IROIS, 14, - leurs légendes 37 - - _Irlande_ 36, 41, 47, 79 - - ISEUT, reine de Cornouaille, 13, 14, - ou ISEULT, ou YSEULT 61 - - _Italie_, (traditions venues d') 15, 52 - - - J. - - JACQUES LE MINEUR (saint) 96 - - JOINVILLE (Robert de) 114 - - JONCKBLOET (M.) de La Haye 115 - - JOSEPH D'ARIMATHIE, 52; Recherches sur le poème - de _Joseph d'Arimathie_ 89 à 119 - - _Judée_ 95 - - JUIFS. Leur influence sur les romans de la Table-Ronde 5, 15 - - - K. - - _Kaermerdin_, aujourd'hui Caermarthen, dans le South-Wales 56 - - - L. - - LA BORDERIE (M. de) 38 - - LAMARTINE 20 - - LANCARVEN (Karadoc de), historien 25, 34 - - LANCELOT (le livre de) 22, 61, 77, 90, 99, 115 - - _Langres_ 60 - - LANVAL (lai de) 23 - - LAZARE 95, 96 - - LEAR (le roi) 41, 52 - - _Légion_, ou _Cairlion_, dans l'Exeter 49 - - LÉODAGAN, roi de Carmélide 60 - - LE ROUX DE LINCY (M.) 32 - - LIBYENS 69 - - _Lincoln_, évêché 73, 74, 78 - - _Lindisfarn_, monastère, auj. Holy-Island, en Écosse, à quatre - lieues de Berwick 97 - - LIONEL 61 - - _Logres_, _London_ ou _Londres_ 51, 68 - - LOHERAINS (geste des) 13, 14 - - LOTH (le roi) 60 - - LOUIS LE GROS 20 - - LUCAIN 7 - - LUCIUS, empereur de Rome 60 - - LUCIUS, premier roi chrétien de la Grande-Bretagne 52 - - LUDIE 22 - - LUSIGNAN (Amaury de) 114 - - LUSIGNAN (Bourgogne de) 114 - - - M. - - MACÉDONIENS 64 - - MADDEN (sir Frédéric) 26, 91 - - MADELEINE (sainte) 95, 96 - - MALIBRAN 18 - - MALMESBURY (Guillaume de), historien 25, 26, 32, 34, - 35, 36, 43, 110 - - _Malvum flumen_ 36 - - MAP (Me Gautier) 92 - - MARC (le roi) 61 - - _Mariaker_ (pierres de) 15 - - MARIE. La _Sainte Vierge_.--_Notre-Dame_ 116 - - MARIE DE FRANCE. - Ses lais d'_Équitan_, 7; - de _Gugemer_ et de _Graelent_, 9, 11; - de _Tristan_, 10, 13; - de l'_Espine_ 14 - - MARIO 18 - - MARTHE (sainte) 95, 96 - - MARTIGNY (l'abbé) 113 - - MATHILDE (l'impératrice), comtesse d'Anjou, fille - de Henry I 1, 30, 31 - - MAUGANTIUS 57 - - MAURES D'ESPAGNE. Leur influence sur les romans - de la Table-Ronde 5, 23 - - _Mauritania_ 36 - - MAURUS (Terentianus) 73 - - MAXIME, tyran 52 - - MÈDES 69 - - MERLIN. - Ses prophéties 27, 52; - nommé Ambrosius, 37; - surnommé _Sylvester_,--_Caledonius_, 48, 53, 54, 56, 57, 58, - 59, 61, 65, 67, 69; - Examen de la _Vita Merlini_, 71 à 89; - le roman de Merlin 90, 92, 101, 110, 115 - - MEYERBEER 18 - - MICHEL (M. Francisque), 77; - éditeur du poëme du Saint-Graal 116 - - MOÏSE, chrétien hypocrite puni 108 - - _Mont Saint-Michel_ (le Géant du) 40, 60 - - MONTALEMBERT (M. le comte de) 94, 05, 98, 99 - - MONTBELLIART (Gauthier de) ou _Montbelial_ 108, 109, 111, 112, - 113, 114, 119 - - _Montbéliart_ (comté de), 108, 109, 110, 112 - - MONTBELLIART (Richard, comte de) 118 - - MORDRED 60, 61, 76 - - MORGAN (la fée), 11, 17; - _Morgen_ et ses soeurs: _Moronoe_, _Majoe_, _Gliten_, - _Glitona_, _Tyronoe_, _Thyten_, _Thyten_ 86, 87 - - MOSCOVITES (les) 98 - - MOZART 18 - - - N. - - NENNIUS; Dissertation sur sa chronique, 24 à 70; - n'a pas nommé Merlin 71, 80 - - NEWBURG (Guillaume de) 63, 64, 71 - - NOÉ 48 - - _Norgales_ ou _North-Wales_ 14 - - _Normandie_. - Ses clercs, 7; - ses historiens 25 - - NORMANDS 47, 51 - - _Northumberland_ 67 - - - O. - - OCTA, fils d'Hengist 48 - - OEDIPE (légende d') 15 - - ONZE MILLE VIERGES 52 - - ORABLE 22 - - ORPHÉE (lai d') 14, 23, 73 - - OSWALD, successeur d'Edwin 67 - - OVIDE. Ses _Métamorphoses_ 15, 40, 48 - - OWEN (William), éditeur de la _Myvyrian Archæology of Wales_ 38 - - _Oxford_ (évêché d') 28, 111 - - - P. - - PAGANINI 18 - - PALAMÈDE 61 - - _Paris_ 20 - - PARRIE (H.) et SHARP (J.), éditeurs des _Monumenta historica - britannica_ 29, 33 - - PARTHES (les) 69 - - PATRICE (saint) 41 - - PATTI 18 - - PERCEVAL (roman de) 61, 115 - - PEREDURE, roi breton 52 - - PETRUS, PIERRE ou PIERRON 108 - - PHILIPPE (II), roi de France 92 - - _Philistinorum aræ_ 36 - - PHRYGIENS (les) 69 - - PICTES (les) 53, 54, 66, 68 - - PIERRE (saint) 103, 107, 117, 118 - - PILATE 118 - - PIRAME ET TISBÉ (lai de) 23 - - _Pommes_ (île des) ou _Fortunée_ 86, 87 - - _Pouille_ 114 - - - R. - - RABIRIUS 73 - - RAINOUART, transporté dans l'île d'Avalon 11 - - RENAUT, trouvère français, auteur du lai d'_Ignaurès_ 8 - - _Ribroit_, rivière du Somersetshire 49 - - RICHARD Ier, duc de Normandie 7 - - RICULF ou RION, prince norwégien, 60; - RION D'IRLANDE 92 - - ROBERT DU MONT-SAINT-MICHEL 62 - - ROBERT DU QUESNET, évêque de Lincoln, auquel - Geoffroy de Monmouth dédie sa _Vita Merlini_ 73, 75, 78, 79, 80 - - ROBERT GROSSETESTE, évêque de Lincoln 78, 79 - - RODARCUS, roi de Galles, époux de Ganiede 76 - - ROLAND. Son harpeur Graelent 12, 22 - - ROMAINS (les) 60, 64, 68, 66, 94 - - _Rome_ (comtes de), 17; - Empire, 46; - Évêché, 93, 94, 97, 98, 100, 101 - - ROSSINI 18 - - ROWENA, fille d'Hengist 33, 37, 48, 54 - - _Ruscicada_ 36 - - - S. - - SAGREMOR 61 - - _Saint-Gali_ (le moine de) 43 - - _Saint-Germain des Près_ (abbaye de) 116 - - SAINT JEAN. Son Évangile 63 - - SAISNES (Chanson de geste des), 17. - (Voy. SAXONS.--ANGLO-SAXONS.) - - _Salinarum lacus_ 36 - - _Salisbury_ 41, 59, 103 - - SALOMON, roi de Judée 99 - - SALOMON, roi d'Armorique 12, 99 - - _Saverne_ (la), rivière du Somersetshire 93 - - SAXONS ou SAISNES 46, 47, 48, 49, 50, 54, 55, 59, 67, - 92, 100, 101 - - SCOTT (sir Walter) 83 - - _Shaftesbury_ 51 - - SHAKSPEARE 52 - - SIBYLLES 52 - - _Sicile_ 113 - - SIRÈNES (les) 40 - - SOLIN, historien fabuleux 40 - - _South-Wales_. Son église de Saint-Pierre 56 - - _Stone-Henge_ (pierres de), 16, 40, 59 - - STRABON 7 - - SUGER, abbé de Saint-Denis 25, 26, 43, 71 - - - T. - - TACITE 7 - - TALGESIN, TALGESINUS, ou TALIESEN, ancien barde armoricain 87, 88 - - TANCRÉ (ou Tancrède), roi de Sicile 114 - - THÉSÉE (légende de) 15 - - _Tours_, bâtie par Turnus 51 - - TRISTAN. Ses lais, 12, 13, 23; - le livre de Tr., 22, 103 - - _Troie_ (le roman de) 10 - - _Troie neuve_, ou _Trinovant_, premier nom de Londres. 54 - - TURNUS, fondateur de Tours 50, 51 - - TURPIN (l'archevêque) 24, 25 - - _Tweed_, rivière 83 - - _Tyrrhenum mare_ 36 - - - U. - - UTER, ou AMBROSIUS-UTER 59, 68 - - UTER-PENDRAGON, roi de Bretagne, 1, 40, 48, 53, 59, 62, 67, 76, 81 - - - V. - - VARIN (M. Pierre) 95, 98 - - _Venise_ 113 - - VÉNITIENS (les) 113 - - VÉRONIQUE (la) 102, 107 - - VESPASIEN, empereur 102 - - VILLEHARDOIN (Joffroi de), historien 11, 114 - - VINCENT DE BEAUVAIS 90 - - VIRGILE 40, 51 - - VITAL (Orderic), historien 25, 26, 33, 71 - - VIVIANE 22, 61, 81 - - - W. - - WACE, auteur du _Brut_ 75, 99 - - WALKER, auteur d'un _Mémoire sur les bardes irlandais_. 14 - - WARTON 14, 35 - - _Wigh_ (île de) 76 - - WILFRIDE (Saint) 96, 97 - - WOLF (M. Ferdinand) 2 - - WORTIGERN 33, 37, 48, 53, 54, 55, 56, 57, 68, 76 - - WRIGHT (M. Thomas) 27, 35, 36, 50, 63, 77 - - - Y. - - YGIERNE, mère d'Artus 40, 41, 59 - - _York_, 50, 68, 98; - _Yorhshire_ 110 - - YVAIN 61 - - - Z. - - _Zara_, en Dalmatie 113 - - - - -ADDENDA - -à la page 102, sur le mot _Graal_. - - -Il faut bien remarquer que la forme attribuée dans tous les manuscrits -au vase où le sang du Sauveur avait été recueilli répondait à celle -d'un calice, et que le mot graal, grael, greal ou greaux répondait -dans ce sens à celui de plat ou large assiette. Aussi Helinand a-t-il -soin de dire: _de catino illo, vel paropside;_ puis: _Gradalis dicitur -gallice scutella lata et aliquantulum profunda in qua pretiosæ dapes -cum suo jure divitibus solent apponi._ Comment admettre alors que -l'idée soit venue d'elle-même à nos romanciers de désigner comme un -plat, ou large assiette, le vase, apparemment fermé, que portait -Joseph? il faut présumer une méprise et la confusion de deux sens -distincts. D'un côté, l'histoire de la relique était écrite dans le -_graduel_, ou _lectionnaire_ des Gallois. De l'autre, le mot vulgaire -répondant au _gradualis_ latin était aussi _greal_, _graal_, ou -_grael_. On parla longtemps du graal ou livre liturgique des Gallois, -comme renfermant de précieux et mystérieux récits, entre autres celui -du calice de Joseph d'Arimathie, et l'on finit par donner à ce calice, -apporté en Angleterre, le nom de _graal_, parce qu'on en trouvait la -légende dans le _gradale_ ou _graduale_ gallois. Le secret que les -clercs gallois faisaient de ce livre liturgique et la curiosité qu'il -éveillait trouvent également leur justification dans la crainte de la -désapprobation du clergé orthodoxe, et dans l'espoir d'y trouver la -révélation des destinées de la race bretonne. - -Le grael ou graduel est le recueil des leçons et des répons chantés -devant les degrés, _gradus_, de l'autel. Bède, en son traité _de -Remedio peccatorum_, énumère les livres d'Église: _Psalterium, -lectionarium, antiphonarium, missalem, gradalicantum_, etc. Dans une -charte de l'an 1335, en faveur de la chapelle de Blainville: «Je, sire -de Blainville, ai garnies les dites chapelles d'un messel, et d'un -_grael_ pour les deux chapelles.»--«GRADALE, GRADUALE, id est -_responsum_ vel _responsorium_: quia in gradibus canitur. _Versus -gradales._»--Et Amalaire, au onzième siècle: «Notandum est volumen, -quod nos vocamus antiphonarium, tria habere nomina apud Romanos. Quod -dicimus _graduale_, illi vocant cantatorium, et adhuc _juxta morem -antiquum_ apud illos, in aliquibus ecclesiis uno volumine -continetur.» (Du Cange.) On appelait l'office du jour le grael ou -graal, en opposition à l'office nocturne. Aussi voyons-nous dans -Robert de Boron que Joseph donne rendez-vous à ses compagnons chaque -jour à heure de tierce, et les avertit d'appeler cet office le service -de graal. Le sens des vers est rendu plus clairement par l'ancienne -traduction: «Et ce non de graal abeli à Joseph; et ensi venoient à -tierce, et disoient qu'il alloient au service du graal. Et des lors en -çà fu donnée à ceste histoire le nom de Graal.»(Manuscrit Didot.) Mais -les romanciers, poëtes et prosateurs, ne sachant plus l'origine -véritable du mot, ont voulu l'expliquer et nous en apprendre plus -qu'ils n'en savaient. Qui maintenant ne reconnaît dans le premier sens -du mot _graal_, l'office du jour, le diurnal? Un glossaire -latin-français du douzième siècle porte: GRADALE, _greel, livre à -chanter la messe_. Dans le _Catholicon armoricum_, grasal, grael, un -livre à chanter: _latinè gradale_. En voilà bien assez pour justifier -notre explication du _Graal_. - -Le sens de plat, saucière, en latin _catinus_, donné à ce mot, est -également ancien, et sans doute formé de cratera, _cratella_, comme -de _patera_ vint _petella_, _paelle_. pelle; de _crassus_, gras et -gros, etc. Mais, je le répète, il est à peu près impossible que le -calice fermé dans lequel Joseph était censé conserver le sang divin -ait d'abord reçu le nom de plat, écuelle ou graal. Ceux auxquels on -raconta des premiers la légende du sang conservé demandèrent d'où elle -était tirée: Du _Graal_, leur répondit-on, que l'on conserve à -Salisbury, ou à Glastonbury.--Alors le vase qu'on eût hésité à appeler -calice fut nommé _Graal_. Et quand il fallut donner l'explication du -mot on imagina qu'il avait été adopté parce que le vase _agréait_, et -venait au gré de ceux qui participaient à ses vertus. - - - - -ERRATA. - -P. 22, _lig._ 11. Banchefleur, _lis._ Blanchefleur. - -P. 29, _note_. Perrie, _lis._ Parrie. - -P. 33, _lig._ 21. Shap, _lis._ Sharp. - -P. 33, _lig._ 28. soeur d'Hengist, _lis._ fille d'Hengist. - -P. 38. «Le _Brut y Brennined_ est reconnu par les antiquaires bretons -comme la traduction de Geoffroy de Monmouth.» Je regrette d'être -obligé d'excepter de ce nombre mon ingénieux et savant ami, M. de la -Villemarqué, qui persiste à soutenir toutes les assertions de W. Owen. - - - - -[Notes au lecteur de ce fichier numérique: - -Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été -corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée. - -Les corrections présentes dans l'errata ont été appliquées dans le -texte. - -Dans la note 11, "Every think in fact seem" a été remplacé par "Every -thing in fact seem". - -Note 101, Colchester se trouve en fait dans l'Essex. - -Les pages 128 et 308 sont suivies de planches illustrées.] - - - - - -End of Project Gutenberg's Les Romans de la Table Ronde (1 / 5), by Anonyme - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ROMANS DE LA TABLE RONDE *** - -***** This file should be named 42743-8.txt or 42743-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/2/7/4/42743/ - -Produced by mireille, Christine P. 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