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diff --git a/42744-0.txt b/42744-0.txt new file mode 100644 index 0000000..540bad3 --- /dev/null +++ b/42744-0.txt @@ -0,0 +1,11534 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42744 *** + + HISTOIRE + + DE + + FRANCE + + + + + PAR + + J. MICHELET + + + + + NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE + + + + + TOME ONZIÈME + + + + + PARIS + + LIBRAIRIE INTERNATIONALE + A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS + 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13 + + 1876 + + Tous droits de traduction et de reproduction réservés. + + + + +Dans cette préface, qui véritablement est plutôt une conclusion, je +dois des excuses à la Renaissance, à l'art, à la science, qui tiennent +si peu de place dans ce volume, mais qui reviendront au suivant. + +Je m'y arrête à peine au règne d'Henri II. Mais, dès ce règne même, +sinistre vestibule qui introduit aux guerres civiles, tout souci d'art +et de littérature était sorti de mon esprit. + +Mon coeur avait été saisi par la grandeur de la révolution religieuse, +attendri des martyrs, que j'ai dû prendre à leur touchant berceau, +suivre dans leurs actes héroïques, conduire, assister au bûcher. + +Les livres ne signifient plus rien devant ces actes. Chacun de ces +saints fut un livre où l'humanité lira éternellement. Et, quant à +l'art, quelle oeuvre opposerait-il à la grande construction morale que +bâtit le XVIe siècle? + +La forte base, immense, mystérieuse, s'est faite des souffrances du +peuple et des vertus des saints, de leur foi simple, dont la portée +hardie leur fut inconnue à eux-mêmes, enfin de leurs sublimes morts. + +Tout cela infiniment libre. Mais une école en sort qui fait du martyre +une discipline et une institution, qui enferme dans une formule la +grande âme brûlante de la révolution religieuse. Cette âme y +tiendra-t-elle? La liberté, qui fut la base, va-t-elle reparaître au +sommet? + +Voilà les questions qui m'ont troublé jadis. La voie était obscure et +pleine d'ombre; je voyais seulement, au bout de ces ténèbres, un point +rouge, la Saint-Barthélemy. + +Mais maintenant la lumière s'est faite, telle que ne l'eût aucun +contemporain. Tous les grands acteurs de l'époque, et les coupables +mêmes, sont venus déposer, et on les a connus par leurs aveux. +Philippe II s'est révélé, et, grâce à lui, l'Escurial est percé de +part en part. Le duc d'Albe s'est révélé, et nous avons sa pensée jour +par jour, en face de celle de Granvelle. Nous connaissons par eux leur +incapacité, leur vertige et leur désespoir au moment de la crise. Le +duc d'Albe était perdu en 1572, près de devenir fou. Il faisait prier +pour lui dans toutes les églises, consultait les sorciers, implorait +un miracle ou du Diable ou de Dieu. Le 10 août, ce miracle lui fut +promis pour le 24. + +Les tergiversations de la misérable cour de France, qui si longtemps +voulut, ne voulut pas et voulut de nouveau (poussée par ses besoins, +par le riche parti qui lui faisait l'aumône), et qui prit à la fin du +courage à force de peur, tout cela n'est pas moins clair aujourd'hui, +lucide, incontestable. Ce que le Louvre avait pour nous d'obscur s'est +trouvé illuminé tout à coup par cette foule de documents nouveaux qui, +d'Angleterre et de Hollande, de Madrid, de Bruxelles, de Rome, +d'Allemagne même et du Levant, sont venus à la fois pour l'éclairer. +Et, de tant de rayons croisés, une lumière s'est faite, intense, +implacable et terrible. + +Et qu'a-t-on vu alors? Une grande pitié. Ni l'Espagne, si fière, ni la +grande Catherine (que tous méprisaient à bon droit), ne savaient où +ils allaient ni ce qu'ils faisaient. Ils cherchent, ils tâtent, ils +heurtent. Ils donnent le spectacle très-bas de ces tournois d'aveugles +qu'on armait de bâtons, et qui frappaient sans voir. Ils marchent au +hasard et tombent, puis jurent, se relevant, qu'ils ont voulu tomber. + +Une telle lumière est une flamme, et rien n'y tient; tout fond. Ces +majestueux personnages, réduits à leur néant, s'évanouissent, +s'abîment, disparaissent, comme cire ou comme neige. Et il ne +resterait qu'un peu de boue, si, de tant de débris, un objet +n'échappait, ne s'élevait et ne dominait tout, la figure triste et +grave d'un grand homme et d'un vrai héros. + +Je ne suis pas suspect. Je ne prodigue guère les héros dans mes +livres. Mais celui-ci est le héros du devoir, de la conscience. + +J'ai beau l'examiner, le sonder et le discuter. Il résiste et grandit +toujours. Au rebours de tant d'autres, exagérés follement, celui-ci, +qui n'est point le héros du succès, défie l'épreuve, humilie le +regard. La lumière électrique, la lumière de la foudre, dont il fut +traversé, pâlit devant ce coeur, où rien, au dernier jour, ne restait +que Dieu et Patrie. + +«Une seule objection, dira-t-on. Cette joie héroïque dont vous faisiez +ailleurs le premier signe du héros, elle ne fut point en Coligny. Tout +ce que dit l'histoire, tout ce que dit le funèbre portrait, montre en +cet homme redoutable un ferme juge du temps, mais plein de deuil, +triste jusqu'à la mort.» + +Nous l'avouons, par cela il fut homme. Blessé? Plus qu'on ne saurait +le dire, à la profondeur même de l'abîme des maux du temps. Qui s'en +étonnera? Nul, après trois cents ans, ne pourra seulement les lire, +que lui-même n'en reste blessé! + +Mais c'est aussi en lui une grandeur d'avoir toujours vu clair +par-dessus la nuit et le deuil, d'avoir gardé si nette la lumière +supérieure. + +Les vrais héros de la France ont cela de commun, que les uns inspirés, +les autres réfléchis (comme fut l'amiral), sont éminemment +raisonnables. Coligny, quoique fort cultivé, lettré, théologien, +quoique gentilhomme et retardé par cette fatalité de classe, allait +s'affranchissant et de ses préjugés et de ses docteurs. Sauf un moment +d'hésitation chrétienne à l'entrée de la guerre civile, il ne vacilla +nullement, comme on l'a dit; il fut ferme et libre en sa voie. + +Homme de batailles, il haïssait la guerre. Il y fut superbe, +indomptable, dédaigneux pour cette fille aveugle, tant flattée, la +Victoire. Il la mena à bout, ne quitta l'épée que vainqueur, après +avoir conquis non-seulement la paix et la liberté religieuse (1570), +mais les volontés mêmes de l'ennemi et l'avoir vaincu dans son propre +coeur. Charles IX (les actes le prouvent), pendant près de deux ans, +suivit la voie de Coligny. + +Ce grand esprit, si sage, avait vu à merveille la chose essentielle, +que la France, dans sa pléthore nerveuse et son agitation, voulait +s'extravaser au dehors. Et il lui ouvrait l'Amérique et les Pays-Bas, +c'est-à-dire la succession espagnole. Il ne se trompa nullement. +Seulement (comme Jean de Witt un siècle après) il eut raison trop tôt. +Ses projets furent repris, dès le lendemain de sa mort, par ceux qui +l'avaient tué. + +C'était un très-grand citoyen et fort libre de son parti même. Lorsque +les protestants, ayant le couteau à la gorge, se virent forcés +d'appeler l'étranger, il résista autant qu'il put, et tant qu'il en +faillit périr. + +Sa netteté, son admirable coeur, apparurent à sa mort, quand on lut +ses papiers secrets, et que ses meurtriers confus virent ce conseil au +roi de se défier de l'Angleterre protestante autant que de l'Espagne +catholique. + +Grande consolation pour nous, dans cette histoire, de voir la nature +humaine tellement relevée ici! de voir marcher si droit, parmi +l'aveuglement de tous, ce pur et ferme coeur qui ne regarde que la +conscience. Les défaites des siens, leurs folies, leurs destructions, +rien ne l'entame. Il va à son but. Quel? une grande mort,--qui semble +perdre, mais sauve au contraire son parti. + +Car la fille de Coligny, veuve par la Saint-Barthélemy, épousera +Guillaume d'Orange. Car la France protestante, de sa blessure féconde, +engendre la France hollandaise. Car ce malheur immense, au sein des +meilleurs catholiques, mit le regret, l'amour des protestants. «Dès ce +jour, dit l'un d'eux, sans connaître leur foi, j'aimai ceux de la +Religion.» + +De sorte que ce grand homme a réussi, même selon le monde. Par sa mort +triomphante, il gagna plus qu'il ne voulait. + + * * * * * + +Voilà la pensée de ce livre. Et plût au ciel qu'elle nous eût profité +aussi à nous, que ces grands coeurs, si riches, nous eussent donné +quelque peu d'un tel souffle, et mis dans notre aridité un rien de +leurs torrents! + +Que si notre temps, si loin de ce temps, et si peu préparé à retrouver +l'image de ces grandeurs morales, s'en prenait à l'histoire, +l'histoire lui répondrait ce que le jeune d'Aubigné dit un jour dans +le Louvre à Catherine de Médicis, qui le voyait debout et si peu plié +devant elle: «Tu ressembles à ton père!... + +--Dieu m'en fasse la grâce!» + + 1er mars 1856. + + + Dans le prochain volume, qui me ramène aux lettres et aux + sciences et ferme le XVIe siècle, on trouvera une _Critique + générale des sources historiques_, de ce grand siècle si fécond, + mais si trouble. Une partie des notes que je donnerais + aujourd'hui reviendrait dans cette _Critique_. Je les ajourne + jusque-là. + + Qu'il me suffise ici d'indiquer les principales sources + manuscrites où j'ai puisé, et qui m'ont donné spécialement les + causes et précédents, très-peu connus, de la Saint-Barthélemy: + _Lettres de Morillon à Granvelle_ (c'est, jour par jour, + l'histoire du duc d'Albe, celle des rapports de Bruxelles et de + Paris).--_Lettres inédites de Catherine de Médicis._--_Extraits + des lettres de Pie V, Charles IX, etc., tirés des archives du + Vatican (en 1810)_, etc. + + + + +HISTOIRE DE FRANCE + +AU XVIe SIÈCLE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +HENRI II--LA COUR ET LA FRANCE--AFFAIRE DE JARNAC + +1547 + + Plus ferme foy jamais ne fut jurée + À nouveau prince (ô ma seule princesse!) + Que mon amour, qui vous sera sans cesse + Contre le temps et la mort assurée. + De fosse creuse ou de tour bien murée + N'a pas besoin de ma foy la fort'resse, + Dont je vous fis dame, reine et maîtresse, + Parce qu'elle est d'éternelle durée! + + +Le nouveau règne nous met en plein roman. L'Amadis espagnol, tout +récemment traduit, imité, commenté, est sa bible chevaleresque. +L'Amadis est bien plus que lu et dévoré, il est refait en action. +Henri II rougit presque d'être fils de François Ier; c'est le fils du +roi Périon, c'est le _Beau Ténébreux_. La réalité et l'histoire sont +enterrées à Saint-Denis, et libres, grâce à Dieu nous entrons au pays +des fées. + +Où n'atteindrons-nous pas? Les médailles du temps, les emblèmes et +devises ne parlent que d'astres et d'étoiles. La conquête du monde est +assurée; mais qu'est-ce que cela? Sur de charmants émaux, un coursier +effréné emporte Diane et Henri, aux nues? au ciel? On ne saurait le +dire. + +À la salamandre éternelle qui régna trente années, au _soleil_ de +François Ier, dont sa soeur fut le tournesol, un autre astre succède, +la lune, romanesque, équivoque, de douteuse clarté. La Diane d'ici, en +son habit de veuve, de soie blanche et soie noire, nous représente la +Diane de là-haut, comme elle, et changeante et fidèle. La mobile +influence qui régit les femmes et les mers, qui donne les marées et +parfois les tempêtes, fait nos destinées désormais. Elle en a le +secret et nous promet de grandes choses. Sous le croissant, on lit le +calembour sublime: «Donec totum impleat _orbem_.» (Il remplira _son +disque_; ou, remplira _le monde_.) + +Nouvelle religion, galante, astrologique. Malheur à qui n'y croit! +C'est la Diane armée et prête à frapper de ses flèches. Voyez-la à +Fontainebleau, sous son double visage: là, céleste et dans la lumière; +ici, la Diane des flammes, infernale, et la sombre Hécate. Ainsi la +fable nous traduit le roman, et le met en pleine lumière. L'Amadis +espagnol s'éclaire du reflet des bûchers. + +Nous ne sommes pas, croyez-le, dans un monde naturel, c'est un +enchantement, et c'est par suite de violentes féeries et de coups de +théâtre qu'on peut le soutenir. Cette Armide de cinquante ans, qui +mène en laisse un chevalier de trente doit tous les jours frapper de +la baguette. À ce prix elle est jeune; je ne sais quelle Jouvence +incessamment la renouvelle. Elle bâtit, abat, rebâtit, s'entoure de +tous les arts. Elle lance la France dans d'improbables aventures. Des +princes de hasard, les Guises, vont agir sous sa main, éblouir, +troubler et charmer. Surprenants magiciens, s'il reste un peu de sens, +ils sauront nous en délivrer. La France, décidément romanesque, +espagnole, les remerciera de ses pertes. + +Et d'abord elle se trouve riche à la mort de François Ier. L'argent +abonde pour les fêtes. Trois fêtes coup sur coup. Fête de +l'enterrement, splendide, immense, et noblement tragique, où l'on +jette les millions. Fête du sacre, de royale largesse, où le roi +comblera ses preux. Fête d'un combat à outrance, d'un jugement de +Dieu, celle-ci sombre, sauvage et sanglante, où toute la France est +invitée. + +En attendant, des voyages rapides, qui sont des fêtes eux-mêmes, la +vie des chevaliers errants, dans nos forêts, de château en château, et +par les arcs de triomphe. Le vieil ami du roi, le connétable, le +prend, le mène aux délices d'Écouen, de l'Île-Adam, de Chantilly. Mais +Diane le garde à Anet. Là, entouré des Guises, enivré de fanfares, +d'emblèmes prophétiques et du rêve de la conquête du monde, les yeux +fermés, il donne les actes décisifs par lesquels l'idole signifie sa +divinité. + +Le premier étonna. Pendant que le feu roi, à peine refroidi, faisait +son lugubre voyage de Rambouillet à Saint-Denis, vingt jours après sa +mort, on souffleta son règne, on avertit la France qu'elle entrait +dans un nouveau monde, hors des anciennes voies, hors de toute voie, +de toute tradition, qu'on supprimait le temps, qu'on retournait d'un +saut au roi Arthur, à Charlemagne. + +Nos rois, nos parlements, suivaient, dès le XIIIe siècle, la grande +oeuvre du droit. Récemment Charles VIII, Louis XII et François Ier, +avaient écrit, rédigé nos Coutumes. Cujas mettait en face le droit +romain, et le grand Dumoulin recherchait l'unité du nôtre. Cette +révolution se réclamait du roi, se rapportait au roi, cherchait en lui +sa force. Mais voilà que le roi la dément et la répudie, et n'en veut +rien savoir: tout le travail des lois, il le met sous les pieds. Il +réclame le droit de la force, le bon vieux droit gothique, la sagesse +des épreuves, la jurisprudence de l'épée. Saint Louis, tant qu'il +peut, entrave le duel juridique; Henri II (dans le siècle de la +jurisprudence!) l'autorise, le préside et l'arrange; il fait les +lices, lance les champions, selon la forme antique: Laissez-les aller, +les bons combattants! + +Une révolution si grave se fait par trois lignes informes, sans +signature, au bas d'un chiffon de défi. + +Toutefois, avec ce mot: _Fait en Conseil royal. Et signé Laubespin_ +(le nom du secrétaire d'État). + +Et quel est ce conseil? Fort inégalement partagé entre l'ami et la +maîtresse, entre le connétable qui paraît mener tout, et Diane, +présente, agissante, par ses hommes, les Guises, qui emportent tout +en effet. Montmorency gouverne à la condition d'être gouverné. + +L'acte bizarre dont il s'agit, supposant que ce droit barbare était la +loi régnante, obligeait le sire de Jarnac de répondre au défi du sire +de la Châtaigneraie. + +Jarnac, beau-frère de la duchesse d'Étampes, de la maîtresse qui s'en +va avec François Ier. La Châtaigneraie, une épée connue par les duels, +un bras de première force, un dogue de combat, nourri par Henri II. + +La jeune maîtresse du vieux roi avait trop provoqué cela. Dix ans +durant, elle avait harcelé la grande Diane, en l'appelant _la +vieille_. Il y avait chez François Ier, entre ses domestiques, valets +privés et rimeurs favoris, une fabrique d'épigrammes contre la +maîtresse de son fils. Un jour, on lui offrait des dents; une autre +fois on lui conseillait d'acheter des cheveux. Ces fous criblaient à +coups d'épingle une femme de mémoire implacable, qui allait être plus +que reine, et le leur rendre à coups d'épée. + +Il était bien facile de perdre la duchesse d'Étampes. D'abord, elle +avait été, comme le malheureux disgracié Chabot, comme Jean Du Bellay, +favorable à toutes les idées nouvelles. Elle avait une soeur +protestante, connue pour telle, et exaltée. + +Ensuite on avait monté contre elle de longue date une machine directe +et efficace, par quoi sa tête ne tenait qu'à un fil. On avait dit, +répété, répandu, qu'elle avait trahi le roi au traité de Crépy, que +sans elle nous aurions vaincu, que c'était elle qui avait amené +l'ennemi à dix lieues de Paris. Bruit absurde, comme le prouve Du +Bellay, mais d'autant mieux avalé par l'orgueil national, qui y +trouvait consolation. + +Elle aurait péri sans les Guises. Déjà les gens de loi étaient lancés +sur un homme qui lui appartenait et qu'on disait agent de sa trahison. +Cet homme intelligent se garda bien de disputer; il donna un château +aux Guises. Ceux-ci dès lors ajournèrent tout. + +Ils dirent que ce n'était rien de tuer la duchesse, qu'il fallait la +désespérer, qu'on ne commençait pas la chasse par les abois, qu'il +valait mieux d'abord que la bête harcelée, mordue, sentît les dents, +qu'elle eût la peur et la douleur, qu'elle versât surtout ces amères +et suprêmes larmes qui prouvent la défaite et demandent merci. + +La victime pouvait être mordue à deux endroits, à un d'abord. Elle +avait en Bretagne un mari de contenance qu'elle tenait là en exil, +comme gouverneur de la province. Il avait accepté la chose pour un +gros traitement. Mais elle palpait ce traitement et le gardait. Cela, +vingt ans durant. Ce mari, voyant le roi mort et sa femme perdue, +éclate alors, crie au voleur, la traîne au parlement. Voilà les deux +époux qui se gourment dans la boue, et avec eux la mémoire du feu roi. +Diane y jouit fort, au point qu'elle envoya Henri II, le roi, aux +juges, aux procureurs, dans cette sale échauffourée, pourquoi? pour +assommer une femme qui se noyait déjà. + +Autre endroit plus sensible encore où on pouvait lui enfoncer +l'aiguille, piquer la malheureuse, sans qu'elle pût crier seulement. +Pendant vingt ans, maîtresse d'un roi malade, et tristement malade, +elle avait eu sans doute des consolations. La cour malicieuse pensait +que le consolateur devait être Jarnac, beau grand jeune homme, +élégant, délicat, que la duchesse d'Étampes, pour l'avoir toujours +près d'elle, avait donné pour mari à sa soeur. Jarnac faisait beaucoup +de dépenses, menait grand train quoique son père, vivant et remarié, +ne pût être bien large. Il était trop facile de deviner qui +fournissait. + +Cela compris, senti, il fallait bien se garder de la tuer. Son +ennemie, pour rien au monde, ne lui aurait coupé la tête; elle pouvait +lui percer le coeur. + +On n'eût pas la patience d'attendre la mort de François Ier. Un an ou +deux avant, on mit les fers au feu, Le Dauphin, instrument docile, +lança l'affaire brutalement par un mot qu'il dit à Jarnac: «Comment se +fait-il qu'un fils de famille dont le père vit encore peut faire une +telle dépense, mener un tel état?» Le jeune homme, surpris, se crut +habile et parfait courtisan en répondant une chose qu'il croyait +agréable, disant que sa belle-mère l'_entretenait_, ne lui refusait +rien. Mot équivoque, qui semblait faire entendre que Jarnac imitait +l'exemple du Dauphin, avait la femme de son père. + +Ce mot tombé à peine, le Dauphin le relève, le répète partout, et dans +ces termes: «Il couche avec sa belle-mère.» + +Un tel mot, et d'un prince, va vite. Il alla droit au père de Jarnac, +du père au fils. Sous un tel coup de foudre, le jeune homme osant +tout, bravant tout, rois et Dauphins, jura que quiconque avait ainsi +menti était un méchant homme, un malheureux, un lâche. + +Tout retombait d'aplomb sur la tête du prince. + +Un roi ne se bat pas, ni un prince, un Dauphin. Mais ils ne manquent +guère d'avoir des gens charmés de se battre pour eux. Henri en avait, +et par bandes. Grand lutteur et sauteur, aimant l'escrime, il +choisissait ses amis sur la force du poignet, la vigueur du jarret, la +dextérité du bretteur. + +Le spécial ami du Dauphin était un homme fort, bas sur jambes et carré +d'échine, admirable lutteur, d'une roideur de bras _à jeter par terre +les lutteurs bretons_. Il avait vingt-six ans, et déjà il s'était +signalé à la guerre, surtout à Cérisoles. Quoique bravache, il était +brave, et se portait pour le plus brave. Il courait les duels, défiait +tout le monde. Cela en avait fait un personnage. Du reste, sans +fortune et cadet, il se faisait appeler, de la seigneurie de son aîné, +le sire de la Châtaigneraie. Il traînait après lui (aux dépens du +Dauphin) une meute de gens comme lui. + +Le Dauphin n'eut aucun besoin de lancer la Châtaigneraie. Dès qu'il +entendit parler de l'affaire, il la fit sienne. Il soutint que c'était +à lui que Jarnac avait dit la chose, qu'il la lui avait dite cent +fois, et lui défendit de dire autrement. + +Jarnac avait quelques années de plus que la Châtaigneraie, était +beaucoup plus grand, long, délicat et faible. _L'autre, même sans +armes_, dit l'inscription mémorative du combat, l'aurait défait, +anéanti. + +Et cependant que faire? La Châtaigneraie demandait le combat; il avait +fait grand bruit et s'était adressé au roi (c'était encore François +Ier), qui défendit de passer outre. Combien de temps l'affaire +fut-elle suspendue? Nous l'ignorons. Mais les mots ironiques, les +gestes de mépris, les affronts, ne furent pas suspendus. Car le 12 +décembre 1546, ce fut Jarnac qui, ne pouvant plus vivre, demanda au +roi de combattre. Le roi répondit qu'il ne le souffrirait jamais. + +François Ier mort (le 31 mars), quelle est la première affaire de la +monarchie? La grande guerre d'Allemagne apparemment, les secours +promis aux protestants? Non, nous avons bien autre chose à faire. +Charles-Quint les bat à Muhlberg. La grande affaire, c'est le duel, la +mort de Jarnac, la vengeance de femme. + +Un mot dit pendant le combat nous autorise à croire que Jarnac, +alarmé, se voyant si forte partie (et derrière le roi même), fit +l'humiliante démarche d'aller trouver son ennemie Diane et qu'il +essaya de la fléchir. Grande simplicité. Il était trois fois condamné. +Comme amant de la duchesse d'abord, mais aussi comme étant Chabot du +côté paternel, cousin de l'amiral Chabot, et par sa mère des +Saint-Gelais, parent du poète de ce nom, comme tel, affilié peut-être +à cette damnable fabrique d'épigrammes _contre la vieille_, dont nous +avons parlé. + +La grande dame paraît lui avoir dit, avec sa froideur apparente, +qu'elle n'y pouvait rien, que le vin était tiré et qu'il fallait le +boire, qu'il n'y avait pas de remède, puisque le roi personnellement +était en jeu _et qu'il ne céderait jamais_. + +Nul moyen d'en sortir que de s'humilier, de ne plus démentir +l'inceste, de confirmer l'outrage sur le front de son père, de rester +le plastron du roi et l'amusement de la cour. + +Celle-ci y comptait, et l'on s'en amusait d'avance. Tout était +arrangé pour donner à l'affaire une publicité effroyable. On en avait +fait une fête; le roi voulait y présider et donner ce régal aux dames. + +Henri II avait fait dresser les lices au centre de la France, près de +Paris, sur l'emplacement admirable de Saint-Germain. Ce lieu unique, +même avant qu'on bâtît la terrasse d'une lieue de long, a toujours été +un théâtre et le plus beau de nos contrées. Le plateau triomphal d'où +la forêt regarde la Seine aux cent replis reçut toute la France. Paris +y vint, bruyant et curieux; marchands et artisans, bourgeois et +compagnons de tout état, les deux grands peuples noirs, la robe et +l'université, celle-ci spécialement très-aigre et mécontente. Mais le +plus curieux, ce fut la foule de la pauvre noblesse qui, du 23 avril +au 10 juillet, dans ces deux mois et demi, eut le temps de venir de +toutes les provinces. + +Étrange elle-même et vrai spectacle pour la cour. On se montrait ces +figures d'un autre âge, ces nobles revenants, dont tels pourpoints +dataient de Louis XII et tels chevaux boitaient depuis Pavie. Le tout, +couché dans la forêt, et, parmi les cuisines odorantes, déjeunant de +pain sec, buvant au fleuve, faisant sur l'herbe leur sobre et pastoral +banquet. + +On devinait assez leurs pensées sérieuses. La première pour le mort, +déjà bien oublié de la nouvelle cour. Où donc était ce bel acteur, ce +grand homme au grand nez, de noble épée, de haute mine, qui, jusqu'au +dernier jour (malgré les ans, malgré Vénus, si cruelle plus lui), +avait représenté la France? Que de choses couvertes par sa fière +attitude, sa grâce et son besoin de plaire, que dis-je! par le +souvenir de ses folies, passées toutes en légendes. Magnifique +hâblerie, noble farce! tout était fini, rentré dans la coulisse, et la +scène était vide. + +Le dernier règne, au milieu de ses fautes et de ses discordances, +avait eu, au total, une harmonie fictive qui depuis avait disparu: _la +royauté moderne sous un roi chevalier_. + +Tant fausse que fût cette chevalerie, elle imposait. Aux choses on +opposait les mots. Si la noblesse se plaignait du gouffre dévorant de +la cour, des justices seigneuriales anéanties, on répondait par les +victoires du roi, Marignan, Cérisoles. Une police s'était créée, +secrète, d'honorables espions, qui, de chaque province, écrivait aux +_clercs du secret_. Ces secrétaires du roi, les tribunaux du roi, un +vaste établissement despotique, s'était formé, et tout au profit de la +cour. La noblesse pourtant du _roi-soldat_ avait tout enduré. Lui +mort, tout cela apparaissait nouveau, et désormais intolérable. + +Mais, à part le gouvernement, hors de son action, une autre révolution +s'était faite, plus grande encore. En moins de cinquante ans, l'argent +multiplié, et, partant, avili, avili comme annulé la rente; rentiers +et créanciers recevaient beaucoup moins, et tout objet à vendre +coûtait plus cher. On ne pouvait plus vivre. Hutten, longtemps +auparavant, le dit déjà. La noblesse agonisait dans ses manoirs +ruinés. Et, pour comble, elle s'était énormément multipliée; les +cadets, qui jadis ne se mariaient pas, s'éteignaient au couvent ou à +la croisade, avaient fait souche (de mendiants). Quelle ressource? la +domesticité. Les plus adroits s'accrochaient aux seigneurs, vivaient +de miettes, léchaient les plats. Mais la plupart étaient trop fiers +encore, maladroits et sauvages; drapés dans leur manteau percé, ils +mouraient de faim noblement. + +Beaucoup pourtant se réveillèrent à cette grande occasion. Ils firent +ressource de leurs restes et de tout. Ils voulurent voir la royauté +nouvelle, la cour, l'abîme où s'absorbait la France. + +Les longs préparatifs, les interminables cérémonies qu'on avait +exhumées des livres de chevalerie, la pédantesque érudition qu'on mit +à reproduire dans leurs détails ces vieilleries gothiques, leur +donnèrent le loisir de regarder, de s'informer, et, les yeux dans les +yeux, de percer cette odieuse cour de leurs tristes et haineux +regards. + + + + +CHAPITRE II + +LE COUP DE JARNAC--10 JUILLET + +1547 + + +Le roi d'abord, quand on le démêlait dans la foule brillante, +étonnait, attristait à le voir. Quoique grand, fort et bien taillé, il +n'était nullement élégant. Son teint, sombre, espagnol, faisait penser +à sa captivité, rappelait l'ombre du cachot de Madrid, et ses grosses +épaules en portaient encore les basses voûtes. Visage de prison. On y +sentait aussi l'ennui que son joyeux père avait eu de faire l'amour à +la fille du roi bourgeois, la bonne et triste Claude. + +Au total, point méchant, mais lourdement bonasse et dépendant (voir le +buste du Louvre). On comprend qu'un tel homme, une fois lié et muselé, +on put le mener loin; que, né chien, pour plaire à ses maîtres, il put +devenir dogue, et de ces cruels bouledogues qui mordent sans savoir +pourquoi. + +Mais il y avait aussi, dans la figure vivante, une chose que ne dit +pas le buste. Le spirituel envoyé d'Espagne, le très-fin diplomate +Simon Renard, l'exprime d'un seul mot que tout le monde comprenait +alors: «Il est né _saturnien_.» Saturne, en alchimie, c'est le lourd, +vil et plat métal, le plomb. Astrologiquement, Saturne est l'astre +sinistre des naissances fatales, des natures malheureuses, des vies +qui doivent mal tourner, à elles-mêmes pesantes, pour les autres +malencontreuses, de guignon, de triste aventure. + +Celui-ci, être relatif, n'était que par rapport à un autre être un +astre supérieur. L'astre rassurait peu. Dans son portrait probable +(Musée de Cluny), Diane effraie plutôt de son apparente froideur. +Fille du Rhône, mais longuement _attrempée_ de sagesse normande, elle +mit la froideur dans les mots, dans la noble attitude. Et les actes +n'en étaient que plus violents. + +Combien elle était redoutée, on le voyait par le servile effort de la +reine italienne, la jeune Catherine de Médicis, qui ne regardait +qu'elle, et tâchait d'attraper un mot ou un sourire. Elle n'y perdait +pas ses peines, et on la rassurait. Ces deux femmes étaient un +spectacle pour les austères provinciaux qui ne comprenaient rien à ce +partage d'une impudente intimité. + +L'audace de Diane et son mépris de tout sentiment public, de toute +opinion, apparaissaient en une chose, c'est que, par dessus tous les +dons dont nous parlerons tout à l'heure, elle s'était fait donner un +procès--avec qui? Avec toute la France. + +Elle se fit donner (sous le nom de son gendre) la concession vague, +effrayante, _de toutes les terres vacantes_ au royaume. Or il n'y +avait pas un seigneur, pas une commune, qui n'eût près de soi +quelqu'une de ces terres vacantes et n'y prétendît quelque droit. + +Un quart peut-être de la France était ainsi désert, inoccupé, vacant, +litigieux. + +On réclamait ce quart. On menaçait d'un coup deux ou trois cent mille +_ayants droit_. On leur suspendait sur la tête cet immense procès où +l'on était sûr de gagner. + + * * * * * + +Telle apparut la cour, le 10 juillet au matin, pompeusement rangée sur +les estrades de Saint-Germain. On fut très-matinal. Dès six heures, +tous siégeant, les lices étaient ouvertes, et l'on procédait aux +cérémonies. Le combat n'eut lieu que le soir, fort tard, presque au +soleil couché. + +Nous avons heureusement un long récit de cette journée, authentique, un +procès-verbal dressé par ceux qui virent de près, par les hérauts. +Vieilleville y ajoute des faits essentiels, et Brantôme, qui est +ailleurs de si faible autorité, mérite ici quelque attention, +étant neveu de l'un des combattants, et sans doute informé +très-particulièrement de cet événement de famille. + +Donc, dès six heures, Guienne, le héraut, alla chercher l'assaillant, +la Châtaigneraie, qui entra dans les lices à grand bruit de trompettes +et tambours, conduit par son parrain François de Guise, et par ceux de +sa compagnie, trois cents gentilshommes, vêtus à ses couleurs, fort +éclatantes, blanc et incarnat. Il _honora_ le camp par dehors et en +fit le tour. Puis, il fut reconduit solennellement à son pavillon, +d'où il ne bougea plus. + +Quel était donc ce prince qui faisait son entrée dans un tel appareil? +Un cadet de Poitou qui était venu en chemise. «Il y avoit déjà cinq +semaines, dit Vieilleville, qu'on voyoit la Châtaigneraie faisant une +piaffe à tous odieuse et intolérable, avec une dépense excessive, +impossible, si le roi qui l'aimoit ne lui en eût donné le moyen.» +Odieuse, en effet, intolérable, lorsque c'était le juge qui prenait si +scandaleusement fait et cause pour un des partis. + +Si la tête avait tourné complétement à la Châtaigneraie, on ne peut +s'en étonner. Fou de sa fatuité propre, il l'était encore plus de la +folie commune. Le temps n'existait plus, l'affaire était finie avant +de commencer, Jarnac était tué, dans son esprit, et il ne s'occupait +que du triomphe. Il allait par la cour invitant tout le monde à son +souper royal, les grands, les princes. Un Bourbon refusa. + +Un autre des Bourbons, le duc de Vendôme, fort opposé aux Guises, +voulut relever le pauvre Jarnac, et demanda à être son parrain; mais +le roi le lui défendit. Jarnac n'eut de parrain que Boisy, le grand +écuyer, de cette famille des Bonnivet, une famille tombée, éclipsée. +Vendôme, indigné d'une partialité si manifeste et si grossière, se +leva, et les princes du sang le suivirent. + +Depuis deux mois Jarnac s'était préparé à la mort, et il avait fait +de grandes dévotions. Toutefois, pour ne négliger rien, il avait fait +venir un renommé maître italien qui savait des bottes secrètes et +pouvait dérouter un bretteur de profession. Cet Italien s'informa, +observa; il sut que la Châtaigneraie gardait un bras quelque peu roide +d'une ancienne blessure, et il dressa là-dessus son plan de campagne. + +Jarnac, étant l'_assailli_, avait droit de proposer les armes. La +question était de savoir s'il valait mieux pour lui proposer les armes +gothiques, embarrassantes et lourdes, du XVe siècle, ou celles, plus +légères, qu'on portait au XVIe. En droit, puisqu'on renouvelait tout +le vieil appareil, il pouvait exiger aussi les vieilles armes, comme +on les portait aux combats de ce genre cent ans ou deux cents ans plus +tôt. L'autre parti ne s'y attendait pas. Il n'aurait jamais deviné que +le plus faible demandera ces armes pesantes. Brantôme assure pourtant +que la Châtaigneraie trouva dans leur roideur un obstacle qui gêna les +mouvements du bras jadis blessé. + +Du reste, l'Italien comptait si peu sur le succès de ce moyen, qu'à +tout hasard il en avait enseigné à Jarnac un autre, connu en Italie. +Il lui dit d'exiger deux dagues, l'une longue attachée à la cuisse, +l'autre courte, mise dans les bottines; dernière ressource de l'homme +terrassé, qu'on appelait _miséricorde_, parce qu'au moment de doute où +le vainqueur était dessus et attendait qu'il demandât merci, il +pouvait du bras libre tirer encore la dague et la lui mettre au +ventre. + +Les dagues furent accordées, et les cottes de mailles, les longues +épées pointues, à deux tranchants. Je ne vois pas qu'on parle de +cuissards, ni de grèves; apparemment on les crut trop pesantes, dans +cette journée chaude, pour un combat à pied. + +La difficulté et la discussion qui fut longue porta sur les gantelets +que proposa le parrain de Jarnac, longs et roides gantelets de fer, +abandonnés depuis longtemps et curiosités d'un autre âge. Il +présentait encore un vaste bouclier d'acier poli, non moins inusité +alors, mais admirable pour faire glisser l'épée d'un fougueux +assaillant, user la force et la fureur du bouillant la Châtaigneraie. + +Tout cela refusé de Guise, son parrain. Les juges du litige étaient +les maréchaux de France, et celui qui les présidait, le connétable. Il +y avait à parier qu'ils décideraient contre Jarnac, pour Guise (et +pour le roi). Cependant, soit par sentiment d'honneur et d'équité pour +égaler les chances, soit par entraînement pour céder à la voix +publique, les maréchaux pensèrent qu'on devait suivre, mot à mot, les +usages des derniers combats, et qu'on ne pouvait refuser les armes +usitées alors. + +La voix du connétable était prépondérante. Qu'allait-il décider? Nous +l'avons vu bien faible et bien servile sous l'autre règne. Celui-ci +commençait, et l'on ne savait pas bien encore où pencherait la faveur. +Quoique Montmorency fût et parût le premier homme de l'État, quoique +nominalement il eût tout dans les mains, il avait vu combien +facilement sa grande amie Diane, et ses petits amis les Guises, +avaient enlevés Henri II, et de Chantilly, d'Écouen, maisons du +connétable, l'avaient emporté à Anet. Il avait vu encore au conseil +du 23 avril comme aisément, contre toute vraisemblance, ils tirèrent +du roi l'ordre du combat, c'est-à-dire la mort de Jarnac. S'il les +laissait ainsi toujours aller, lui-même perdait terre. Homme de paille +et simple mannequin, il lui restait d'aller planter ses choux. + +Tout cela sans nul doute le mettait pour Jarnac. Et cependant il eût +flotté encore, redoutant d'irriter le roi, sans une très-grave +circonstance qui bien plus droit encore saisit son coeur et dut lui +faire violemment désirer la mort de la Châtaigneraie. + +Ce fait, entièrement ignoré, et qu'un rapport de dates nous a fait +découvrir, est tel: + +Ce même jour du 23 avril où le conseil, de gré ou de force, avait cédé +au roi et livré le sang de Jarnac, Montmorency obtint, en compensation +sans doute de l'acte insensé qu'il signait, une très-haute faveur +personnelle. Le roi lui accorda pour son neveu Coligny les provisions +de la charge de colonel de l'infanterie française. + +Coligny, il est vrai, était très-digne. C'était un homme de trente +ans, d'une gravité extraordinaire, d'une éducation forte et savante, +d'une bravoure éprouvée et déjà couvert de blessures. Il avait pris la +tâche dure de former nos bandes de pied, largement recrutées d'hommes +effrénés et de bandits. Il passait pour cruel, dit un historien, mais +sa _cruauté a sauvé la vie à un million d'hommes_. Ses règlements, +base première de nos codes militaires, le constituent l'un des +premiers créateurs de l'infanterie nationale. + +Un tel neveu était une bonne fortune pour l'intrigant austère (on +verra si ce nom était dû à Montmorency). Coligny avait justement la +réalité des vertus dont l'autre avait le masque. Il était infiniment +utile à celui-ci que la noblesse de province, dont Coligny fut +l'idéal, jugeât l'oncle sur le neveu. La parfaite netteté de l'un +trompait sur l'autre. On lui faisait honneur du fier génie de Coligny, +de ses paroles amères, parfois hautaines, sur la lâcheté du temps. +Celle des Guises lui fit mal au coeur quand ils mendièrent une fille +de Diane. Et il le dit très-haut. + +Les Guises eussent voulu à tout prix biffer ce titre que lui donnait +le roi. Ils réussirent à tenir la chose en suspens et sans exécution +pendant deux ans, pensant, dans l'intervalle, pouvoir la faire passer +à quelque favori. Or, celui du moment était la Châtaigneraie, le roi +en était engoué; ils conçurent l'idée bizarre, étrange (sotte sous +tout autre roi), de faire donner à ce bretteur, pour prix d'un coup +d'épée, une charge qui exigeait un si haut caractère, la plus austère +tenue, la moralité la plus grave, charge en réalité de juge militaire, +une épée de justice autant que de combat! + +Le bruit courut partout que la Châtaigneraie avait la charge, +autrement dit, que Coligny ne l'avait plus, que l'on se moquait du +connétable, que le parti des vieux était bafoué, que tout passait à la +jeunesse, aux Guises. + +Il devenait très-essentiel au connétable que la Châtaigneraie fût tué. +Il approuva les armes proposées par Jarnac. + +D'instinct, il sentait bien qu'il avait la France pour lui, que toute +la noblesse de province surtout eût fort mal vu la Châtaigneraie +vainqueur et colonel de l'infanterie. Pour son maître, il le +connaissait, et jugeait qu'après tout il se consolerait fort vite du +grand et cher ami, et, s'il était battu, loin de le plaindre, lui +garderait rancune. + +La discussion fut très-longue, et ce ne fut que bien tard, au plus tôt +à sept heures du soir, qu'elle prit fin. La chaleur de juillet, la +fatigue, l'attente, avaient porté au comble l'excitation des +spectateurs. Nous avons vu ailleurs (à l'épreuve de Savonarole) le +vertige qui saisit les grandes foules dans de tels moments. + +Enfin les cris sont faits par les hérauts aux quatre vents. Défense de +remuer, de tousser, de cracher, de faire aucun signe. + +On les prend dans leur pavillon, on les amène en leur bizarre costume, +mêlé de deux époques, qui eût paru grotesque dans un autre moment. +Personne, en celui-ci, n'avait envie de rire. + +«Laissez-les aller, les bons combattants!» Ce mot dit, ils avancent... +Et l'on ne respire plus. On n'eût osé lever les mains au ciel, mais +les yeux, les coeurs s'y dressaient. + +Les deux figures de fer marchant l'une sur l'autre (de droite, la +forte et trapue, et de gauche, la longue), la première se fendit, +poussa d'estoc et redoubla... en vain. + +La longue, c'était Jarnac, remettant tout à Dieu, et ne se couvrant +plus de sa pointe, hasarda un coup de tranchant, déchargea son épée +(et peut-être à deux mains) sur le jarret de la Châtaigneraie. + +Le coup porta si bien que celui-ci ne saisit pas le moment où Jarnac +s'était tellement découvert, et où il eût pu le transpercer. Il +chancela et _parut ébloyer_... Ce qui donna à l'autre facilité de +redoubler de telle force et de telle roideur que, cette fois, le +jarret fut tranché, et la jambe pendait... Il tomba lourdement à +terre. + +«Rends-moi mon honneur! dit Jarnac, et crie merci à Dieu et au roi!... +Rends-moi mon honneur!» Mais il restait muet. + +Jarnac, le laissant là, traverse la lice et s'adresse au roi. Il met +un genou en terre: «Sire, je vous supplie que vous m'estimiez homme de +bien!... Je vous donne la Châtaigneraie. Prenez-le, Sire! Ce ne sont +que nos jeunesses qui sont cause de tout cela...» + +Mais le roi ne répondit rien. + +Acte cruellement partial. Le vaincu que Jarnac avait épargné aurait pu +n'être qu'étourdi, se relever derrière et recommencer le combat. On +lui donnait le temps de se remettre et de reprendre force. + +Le vainqueur le craignit et revint. Mais il le trouva immobile, +perdant son sang. Il se jeta près de lui à genoux, et de son gantelet +de fer se battant la poitrine, il dit et répéta: «_Non sum dignus, +Domine._» Puis, il pria la Châtaigneraie de se reconnaître, de rentrer +en lui. + +Il était en effet revenu à lui, mais par un accès de fureur. Il se leva +sur le genou, empoigna son épée, et, d'un mouvement désespéré, il se +ruait sur l'autre. «Ne bouge! lui dit Jarnac, je te tuerai.»--«Tue-moi +donc!» Et il retomba. + +Ce dernier mot pouvait tenter Jarnac. Qu'allait-il arriver s'il ne le +tuait? Que ce furieux, vivant et sans doute sauvé par le roi, ne +perdrait pas un jour, une heure, à peine guéri, pour tuer son trop +clément vainqueur. + +Mais il lui répugnait de tuer cet homme par terre, l'homme du roi +d'ailleurs, qui peut-être ne le pardonnerait jamais. + +Pour la seconde fois, il retourna au roi... Lamentable spectacle!... +et se mit encore à genoux:--«Sire, Sire, je vous en prie, veuillez que +je vous le donne, puisqu'il fut nourri dans votre maison... +Estimez-moi homme de bien!... Si vous avez bataille, vous n'avez +gentilhomme qui vous servira de meilleur coeur. Je vous prouverai que +je vous aime et que j'ai profité à manger votre pain.» + +Cette prière ne fit rien au roi. Il ne desserra pas les dents; +enveloppé d'obstination sauvage, lié de sa parole, sans doute, serf +d'esprit et de langue, misérablement enchanté. + +Le blessé gisait sans secours. Jarnac, y retournant, le trouva couché +dans son sang, l'épée hors de la main. Ému de son état, il lui dit: +«Châtaigneraie, mon ancien compagnon, reconnais ton Créateur, et que +nous soyons amis.» Il n'exigeait plus rien de ce mourant que de penser +à Dieu. Mais, tout mourant qu'il fût, il fit encore un mouvement +contre lui. Jarnac, du bout de son épée, écarta celle de cette bête +sauvage, épée et dague, emporta tout, remit tout aux hérauts. + +On voyait que la Châtaigneraie était fort mal. Il pouvait trépasser. +Jarnac, pour la troisième fois, alla au roi: «Sire, au moins pour +l'amour de Dieu, prenez-le, je vous en supplie...» + +Le connétable, en même temps, descendu dans la lice, était allé voir +le corps, et, revenant, il dit: «Regardez, Sire; car il le faut ôter.» + +Mais le roi était aussi morne que le blessé. Tout le monde voyait que +la vraie partie de Jarnac, c'était le roi, et que rien n'était fait. +Un frémissement contenu de fureur et d'indignation, sans être entendu, +se voyait sur la foule, et il n'était pas une âme, tant basse et +servile fût-elle, qui ne lançât au trône une muette malédiction. +Jarnac, électrisé de ce grand flot, et mis au-dessus de lui-même, +oublia sa nature de courtisan timide; il fit un coup d'audace qui +désignait, marquait à la haine publique son vrai but. Il alla à Diane, +s'arrêta devant elle, et, de la lice, sur l'échafaud royal, lui lança +cette parole: «Ah! madame, vous me l'aviez dit!» + +Trente mille hommes la regardaient... La fascination fut brisée, la +terreur reportée sans doute où elle devait être; les écailles +tombèrent des yeux du roi: il vit la montagne de haine qui pesait sur +elle et sur lui, et, baissant les grosses épaules (qu'on lui voit dans +son buste), il jeta à Jarnac ce mot sec: «Me le donnez-vous!» + +Et alors le vainqueur, se jetant à genoux pour la quatrième fois: +«Oui, Sire!... _Suis-je pas homme de bien?..._ Je vous le donne pour +l'amour de Dieu.» + +Mais le gosier du roi était comme séché. Il ne put jamais articuler: +«_Vous êtes homme de bien._» Il éluda cette réparation et dit un mot +qui ne touchait que le duel: «_Vous avez fait votre devoir_, et vous +doit être votre honneur rendu.» + +La foule n'y regarda pas de si près. Les coeurs se desserrèrent, les +poitrines s'ouvrirent. Le mourant était emporté, et l'on attendait +avec joie que, selon les anciens usages, le vainqueur, au son des +trompettes, fût mené par les lices en triomphe. Il y eût des +applaudissements à faire crouler le ciel. Le connétable s'enhardit à +parler, et rappela l'usage et ce droit du vainqueur. Mais Jarnac +frémit d'un triomphe qui l'aurait perdu pour toujours; il refusa avec +beaucoup de force: «Non, Sire, que je sois vôtre, c'est tout ce que je +veux.» + +On le fit monter alors sur les échafauds devant le roi. Et il se jeta +encore à genoux. Henri II avait eu le temps de se remettre et de se +composer. Il l'embrassa avec cet éloge forcé: Qu'il avait combattu en +César, parlé en Aristote. + +Quelques-uns disent qu'il l'adopta vraiment et le prit en faveur. Je +ne vois point cela. À la fin de ce règne, je le vois encore simple +capitaine à Saint-Quentin, sous Coligny. + +Ce qui surprit le plus, c'est que le roi parut oublier parfaitement, +ou mépriser plutôt, son grand et cher ami. Il ne lui pardonna pas sa +défaite, le laissa dans son agonie sans lui donner le moindre signe. +Le malheureux fut si exaspéré de ce dur abandon, qu'il arracha les +bandes qu'on mettait à ses plaies, laissa couler son sang et parvint à +mourir. + +Il avait bu jusqu'au fond le calice par l'outrage du peuple. Dès le +soir même, son pavillon, ses tentes, avaient été violemment envahis. +Le splendide souper qu'il avait préparé pour son triomphe fut dévoré +par la valetaille. Puis la foule survint, renversa les plats et +marmites, bouleversa les tables. La vaisselle d'argent, prêtée par les +grands de la cour, fut pillée, emportée. Par-dessus les voleurs, une +tourbe confuse s'acharna, cassant, brisant, déchirant et trépignant +sur les débris. + +On vint le dire au roi qui, ayant déjà en lui-même une grande colère +contenue, fut trop heureux de pouvoir frapper. Il lança ses archers, +sa garde, les soldats de la prévôté. Sur cette foule compacte, sans +trier ni rien éclaircir, on tomba des deux mains à coups d'épées, de +piques, de masses, de hallebardes. Confusion horrible, étouffement, +carnage indistinct dans l'obscurité. + +La nuit était fermée et sombre, et la foule s'écoula par la forêt et +vers Paris, ne regrettant pas son voyage, malgré ce cruel dénouement. +Bien des choses étaient éclaircies, et bien des hommes, jusque-là +suspendus, commencèrent à prendre parti, ayant vu la cour d'un côté, +la France de l'autre. + +Tout ce qu'il y avait de pur, de fier, dans la noblesse de province, +d'indomptable et noblement pauvre, fut libre dès cette nuit, cheminant +d'un grand souffle, ne sentant plus sur ses épaules cette fascination +de la royauté qu'avait exercée le feu roi. Et la religion de la cour, +le catholicisme des Guises, de Diane, ne leur pesait guère. Beaucoup +se sentirent protestants, sans savoir seulement ce qu'était le +protestantisme. + +Le petit peuple de Paris, étudiants et artisans, malgré l'horrible +averse qui avait signalé au soir la royale hospitalité, quoique plus +d'un restât sur le carreau, quoique beaucoup revinssent manchots, +boiteux ou borgnes, ce peuple, avec une âpre joie, emportait avec lui +un proverbe «_le coup de Jarnac_,» qui, redit, répété partout et dans +tout l'avenir, renouvela sans cesse cette défaite de la royauté. + + + + +CHAPITRE III + +DIANE.--CATHERINE.--LES GUISES + +1547-1559 + + +Quelque dompté, docile, né pour l'obéissance que parût Henri II, une +femme de quarante-neuf ans qui gouvernait un homme de trente ne +pouvait être rassurée. Elle avait grand besoin de l'occuper de rêves, +de projets, de pensées. Il y avait un malheur, c'est qu'il ne pensait +point, parlait peu, et ne lisait pas. En attendant la guerre, il +fallait le jeter dans les pierres et les bâtiments. + +L'art avait déjà décliné. Le siècle, à son milieu, ressemblait fort à +Diane elle-même. Il suppléait par la noblesse à ce qui déjà manquait +d'agréments. En bâtiment, comme en littérature, commençait le genre +noble et le style soutenu. L'effort y est, et la grâce sérieuse. +Adieu la fantaisie. Que trouver désormais qui ressemble à Chambord, à +l'exquise petite galerie de Fontainebleau? La grande salle de bal (ou +d'Henri II), toute grandiose et prophétique en ses mystérieuses +allégories, a l'effet d'une immense énigme; on fatigue, on travaille, +on sue à tâcher de comprendre. + +Diane refit d'abord Anet. Elle occupa le roi à lui bâtir un palais, +maison d'intimité, grande, et non gigantesque, parfaitement mesurée +aux convenances d'une noble veuve qui afficha toujours ce caractère, +et qui d'ailleurs voulait posséder, jouir sur-le-champ. Anet, +improvisé par Philibert de Lorme, entre Dreux, Évreux et Meulan, non +loin de la grande Seine, mais retiré, sur la petite rivière d'Eure, +fut tout en promenoirs, tout en rez-de-chaussée, galeries et +terrasses, au milieu des prairies, une maison de conversation. Du +reste, nulle plus complète; parc, taillis, bois, garennes, arbres +fruitiers, volières, fauconneries, héronnières, tout fut prévu, tout +ce qui peut distraire un grand enfant. Cours sérieuses, jardin +modique; de petits arcs rustiques s'élevaient à l'entrée des allées +principales. Une chapelle, élégante et petite, couronnait et +consacrait tout. + +L'abondance des eaux, les viviers, les canaux, qui coupaient tout +cela, égayaient la maison, plus noble que gaie cependant. Sans les +forêts voisines et les distractions de la chasse, le roi y eût trouvé +les journées longues. Elle en fit un palais de chasse, et se fit +donner, pour mettre à l'entrée, le bas-relief de cerfs, de sangliers, +qu'a fait Cellini pour Fontainebleau (V. au Louvre). + +Avec cela l'attrait manquait. Qui peut dire ce qui fait l'attrait +d'une maison, d'un lieu, d'un paysage? Pourquoi l'empereur Charlemagne +fut-il tellement épris du petit lac d'Aix-la-Chapelle, sans pouvoir en +tirer ses yeux? Un talisman, dit-on, y attacha son coeur, l'y retint +fasciné, amoureux et comme enchanté. Mais qui allait créer pour Anet +ce mystère et ce tout-puissant talisman? + +C'était peut-être la question du règne. + +Il fallait s'avouer les choses. Ce qui rendait surtout la maison +sérieuse, c'était l'âge de la dame. Il fallait inventer je ne sais +quel miracle de jeunesse éternelle qui troublât l'imagination et lui +donnât le change, retînt le coeur ému d'un rêve. Un rêve peut +supprimer le temps. + +Diane se souvint que sa rivale, dans un problème inverse, voulant +raviver un vieillard, avait, jeune elle-même, paré sa chambre et +entouré son lit des ravissantes filles sorties du ciseau de Goujon. +Mais combien le problème était plus difficile ici, où l'objet aimé, +déjà mûr, avait besoin d'illusion, d'une Jouvence puissante, inouïe! + +J'aurais voulu être à Anet quand l'imposante veuve y fit venir le +maître, lui demanda le talisman qui tromperait le roi, l'histoire et +l'avenir. + +En parcourant d'abord ce noble palais, un peu morne, Goujon vit et +sentit la vraie grâce du lieu, les eaux vives. Le monument, dès lors, +dut être une fontaine, où l'immobile image s'aviverait sans cesse du +mouvement de ces belles eaux, de leur gazouillement qu'elle a l'air +d'écouter. + +Le gracieux génie du lieu fut ainsi évoqué du fond des ondes, une +Diane, non mythologique, plutôt une fée chasseresse, jeune, fraîche et +légère, posée à peine, comme pour respirer un moment. Mais elle y est +restée plus longtemps qu'elle ne voulait, au doux murmure des eaux; +ses beaux yeux errent et nagent; et elle ne bouge plus, rêveuse, prise +elle-même à son enchantement. + +Elle est prise, et elle aime... Qui? La forêt sans doute, ou ce beau +cerf royal contre qui elle incline, appuyant à son poitrail un bouquet +négligé de fleurs. Elle aime, qui encore? Le noble lévrier qu'elle +enjambe délicatement sans vouloir le presser, d'une grâce si tendre et +si charmante. + +L'embarras pour l'artiste fut Diane elle-même. La statue serait-elle, +ou ne serait-elle pas un portrait? + +Tous les portraits sont fictifs, moins, je crois, un seul, une statue +dont je parlerai, et qui ressemble un peu à la Diane de Goujon. Dans +celle-ci, il aura gardé quelque chose des traits de la vie, une +fugitive et lointaine ressemblance. + +Le beau nez, fin, dominateur, qui tombe avec décision et d'une +autorité royale, est un trait historique. Le front fort découvert (les +cheveux étant relevés de toutes parts) est haut plutôt que large; une +résolution peu commune habite là, plutôt qu'une pensée. L'oeil si +vague serait dur cependant, si la prunelle était sculptée. + +Elle est nue, et d'autant plus chaste. Virginale? Non. Elle est parée +et riche. Elle a pour vêtement un léger bracelet à son beau bras, et +sur la tête un si riche ornement, qu'il vaut un diadème. Tout l'art du +monde est dans sa chevelure. + +Tant d'art et de parure, et elle est nue! c'est le galant mystère. +Celle-ci n'est pas apparemment la Diane inexorable... Si c'était une +femme? Cette idée vient et trouble. + +L'effet était puissant, magique, dans le jardin des Augustins (Musée +des monuments français), sous la feuillée et sous l'azur du ciel. Ciel +étroit d'un jardin resserré, monastique, tout entouré d'un cloître. La +feuille au vent voilait et dévoilait ce rêve. Mais comment était-elle +là, charmante et nue? on se le demandait. La jeune et fière beauté, la +main sur son grand cerf, semblait égarée par la chasse, par le hasard, +dans ce logis de moines, se reposant de la chaleur du jour, +surprise... Mais n'allait-elle pas se lever? + +L'histoire est de deux âges. Il y a le noble lai d'amour et le gai +fabliau; derrière le poème royal, un rire des vieux noëls. La figure +est sévère, vivement résolue, le sein naissant et pur. Mais, à côté, +d'autres détails font penser à la veuve. Le charme est mêlé d'ironie. + +La grande bête au bois superbe, qu'elle retient mollement sous son +bouquet de fleurs, ce cerf à l'oeil vide, au front vide, aussi passif +que sa forêt, est-ce une bête royale, ou un roi tout à fait? Je lui +trouve un air d'Henri II. + +L'artiste, pour ce lieu de fête et d'amusement, dans sa gaieté +shakspearienne, derrière la belle nymphe, s'est donné le plaisir d'un +sombre repoussoir, amusante laideur. Il a soigneusement, avec un art +exquis, comme il eût sculpté Vénus même, travaillé avec complaisance +un barbet hérissé, non, un triste caniche, noir, poil rude, +brèche-dent, qui réclame tout bas, comme ferait au coeur de la belle +le souvenir vulgaire d'un vieil attachement, d'une triste amitié de +mari, d'un Brézé par exemple, à qui elle promit un deuil invariable, +et qui timidement mêle à la fête d'amour quelques gémissements de +grondeuse fidélité. + +Voilà le monument étrange, idéal et réel, amusant, noble et ravissant, +l'enchantement diabolique et divin qui a trompé les coeurs et qui les +trouble encore, qui démentit le temps, et qui la maintint belle +jusqu'à soixante-dix ans, que dis-je, trois cents ans, jusqu'à nous. + +Mais laissons là le rêve, laissons la poésie. Voyons l'histoire et la +réalité. + +Diane, dite de Poitiers (d'après une prétention de descendre des vieux +souverains de Poitou), n'était nullement Poitevine, mais du Rhône, du +pays le plus processif de la France, le plus âpre aux affaires, le +Dauphiné du Midi. Fille de Saint-Vallier, ce brouillon qui crut +changer la dynastie, elle épousa Louis de Brézé, petit-fils de celui +qui trahit Louis XI, fils d'un Brézé qui eut une fille de France et +qui la poignarda. De tous côtés, il y avait des romans dans sa +destinée. + +Le sang du Rhône, intrigant, violent, fut considérablement tempéré en +elle, et _assagi_ par sa transplantation dans _le pays de sapience_, +en Normandie, où elle passa les meilleures années de sa jeunesse, de +quinze à trente. Son mari, homme âgé, Louis de Brézé, était une espèce +de grand juge d'épée, sénéchal de Normandie. À la petite cour du +sénéchal et de madame la sénéchale, venaient se débattre les affaires +féodales qu'on pouvait, de gré ou de force, ramener à la suzeraineté +du roi. Belle école d'affaires où elle vit sans doute combien la +justice est fructueuse. Il ne faut pas s'étonner si le premier don +qu'elle obtint d'Henri devenu roi fut un immense procès. + +Elle spécula habilement sur son veuvage, le porta haut, se fit +inaccessible, mit l'affiche d'un deuil éternel. Cela lui donna le +Dauphin, qui aimait les places imprenables; elle le tenta par +l'impossible. Et elle le garda, comment? en ne vieillissant pas. + +Beau secret. Et pourtant on peut en donner la recette: Ne s'émouvoir +de rien, n'aimer rien, ne compatir à rien. Des passions, en garder +seulement ce qui donne un peu de cours au sang, du plaisir sans +orages, l'amour du gain et la chasse à l'argent. Un diplomate, connu +par sa froideur, en jouait un peu tous les jours pour avoir, +disait-il, ces petites émotions, petits désirs, petites peurs, qui +achèvent la digestion. + +Donc, absence de l'âme. D'autre part, le culte du corps. + +Le corps et la beauté, soignés uniquement, non pas mollement adorés, +comme font la plupart des femmes, qui les tuent par les trop aimer; +mais virilement traités par un régime froid qui est le gardien de la +vie. Elle profitait des froides heures du matin, se levait de bonne +heure, usait très-largement des rafraîchissements inconnus aux dames +d'alors, en toute saison se lavait d'eau glacée. Elle se promenait +ensuite à cheval dans la rosée; puis revenait, se remettait au lit, +lisait quelque peu, déjeunait. Pour digérer et rire, elle n'avait ni +nain, ni chien, ni singe, mais le cardinal de Lorraine, un garçon de +vingt ans, fort gai, qui lui servait de femme de chambre et lui +contait tous les scandales. + +Henri II trouvait bon cela, sachant parfaitement la froideur de sa +maîtresse, et regardant d'ailleurs ce petit prêtre comme une femme. +Celui-ci y trouvait son compte, et par là se faisait souffrir. + +Le meilleur oreiller de la grande sénéchale, c'était son intimité avec +la reine, la jeune Catherine de Médicis. Celle-ci lui appartenait; +Diane avait la clef de l'alcôve, et quand Henri II couchait chez sa +femme, c'est que Diane l'avait exigé et voulu. Cela se vit au moment +où Diane et les Guises commencèrent la guerre d'Allemagne, malgré le +connétable. Le roi n'osait rien faire contre l'avis de celui-ci. Il +fallait faire décider la chose par le conseil, qui était partagé; pour +en changer la majorité, on y voyait ajouter un membre. Mais que dirait +le connétable? On décida que le roi inopinément nommerait, et, pour +constater que la chose était bien de lui seul, spontanée et sans +influence, on le fit cette nuit coucher chez sa femme, où il fit le +matin la nomination. Ainsi Diane se mit à couvert; la majorité fut +changée; ni elle ni les Guises n'en eurent la responsabilité. + +Sont-ce tous les services que rendait Catherine? Non; sous François +Ier, elle fut sans nul doute plus utile à Diane encore. Et comment? +Brantôme nous le dit: Elle s'attacha au vieux roi; elle l'amusa, et le +faisait causer, le suivait à la chasse, parmi ses dames favorites, +écoutant tout, _attrapant des secrets_. C'est ainsi que Diane dut +être toujours avertie, et à même de déjouer à temps les trames de son +ennemie, la duchesse d'Étampes. + +Catherine (dans une lettre à Charles IX) loue François Ier d'avoir +institué la police, d'avoir eu partout des yeux, des oreilles. +Elle-même, selon toute apparence, fut chez François Ier la police de +Diane, ses oreilles et ses yeux. + +Diane l'aimait tellement, qu'elle seule la soignait en ses couches et +dans ses maladies. Une fois que Catherine fut en danger, on la vit +troublée, inquiète. Avec raison. Où en eût-elle jamais trouvé une +pareille, si servile et si corrompue? + +«Mais, dira-t-on, comment la jeune reine s'était-elle à ce point +donnée à sa rivale?» Pour la raison très-forte que Diane la protégeait +contre l'aversion de son mari, qui l'eût cent fois répudiée. + +Quand Clément VII vint en France marier sa petite-nièce, il exigea que +le mariage fût fait et consommé de suite, irrévocable, se doutant +qu'autrement il ne tiendrait guère. La petite fille de quatorze ans, +donnée à un mari de quinze, agréable, douce et docile, ayant beaucoup +d'esprit et de culture, fut mal reçue, et lui resta singulièrement +antipathique. Pourquoi? Comme roturière, du sang marchand des Médicis? +Ou bien pour sa nature menteuse, pour son caractère double et faux? +Non, pour un point physique. + +Physique, mais de portée morale. On y sentait la mort; son mari +instinctivement s'en reculait, comme d'un ver, né du tombeau de +l'Italie. + +Elle était fille d'un père tellement gâté par la grande maladie du +siècle, que la mère, qui la gagna, mourut en même temps que lui au +bout d'un an de mariage. La fille même était-elle en vie? Froide comme +le sang des morts, elle ne pouvait avoir d'enfants qu'aux temps où la +médecine défend spécialement d'en avoir. + +On la médecina dix ans. Le célèbre Fernel ne trouva nul autre remède à +sa stérilité. On était sûr d'avoir des enfants maladifs. Henri fuyait +sa femme. Mais ce n'était pas le compte de Diane; elle avait +horriblement peur que, Henri mourant sans enfants, son successeur ne +fût son frère, le duc d'Orléans, l'homme de la duchesse d'Étampes. En +avril 1543, lorsque Henri partait pour la guerre et pouvait être tué, +il dut d'abord tenter un autre exploit, surmonter la nature, aborder +cette femme et lui faire ses adieux d'époux. + +Le 20 janvier 1544 naquit le fléau désiré, un roi pourri, le petit +François II, qui meurt d'un flux d'oreille et nous laisse la guerre +civile. + +Puis un fou naquit, Charles IX, le furieux de la Saint-Barthélemy. +Puis, un énervé, Henri III, et l'avilissement de la France. + +Purgée ainsi, féconde d'enfants malades et d'enfants morts, elle-même +vieillit, grasse, gaie et rieuse, dans nos effroyables malheurs. + +Les républicains de Florence, au siége de cette ville, où elle était +fort jeune, l'avaient eue dans leurs mains, et plusieurs, par une +seconde vue, voulaient la tuer. Elle parut si basse, qu'on l'épargna. +Et telle elle resta, ne sachant même haïr, ne pouvant dire un mot de +vérité. + +Diane, qui la tenait par la peur, la méprisait tellement, qu'elle +trouva bon qu'on la sacrât, qu'on lui fît des médailles, etc. +Elle-même, elle avait à Anet, en médaillon de marbre, cette chère +reine, pour la toujours voir. + +Une autre politique de cette femme avisée fut, ayant déjà l'alcôve, +d'avoir aussi la guerre. Elle maria ses filles aux aventuriers +militaires d'Ardenne ou de Lorraine, qui, se trouvant entre la France +et l'Empire, étaient chefs naturels des bandes d'Allemands qui +recrutaient nos armées. La première fille fut donnée aux La Marck, et +la seconde aux Guises. + +Le petit Charles de Lorraine, qui n'était qu'archevêque, prit à +l'avénement le chapeau qu'on demanda à Rome, et l'on y envoya dans un +honnête exil les douze cardinaux de François Ier. Tous les Guises +entrèrent au conseil. François eut la Savoie, et plus tard l'armée +d'Italie, l'entrée aux grandes aventures, le vieux champ des romans de +la maison d'Anjou, dont il prit hardiment le nom. + +Il n'y avait, après Montmorency, qu'un camarade de jeunesse du roi, +Saint-André, qui pût leur faire ombre. C'était un homme de luxe et de +bonne chair. Ils le soûlèrent de biens, lui firent donner en +gouvernement le centre de la France (Lyon, Bourbonnais, Auvergne, +etc.). + +La grosse part du gâteau fut naturellement pour la grande sénéchale. + +Grande véritablement, énormément rapace, miraculeusement absorbante. +La baleine, le léviathan, sont de faibles images. Elle avala Anet et +Chenonceaux, le duché de Valentinois. Mais qu'est-ce que cela? Elle +avala le don du nouveau règne, exigeant que tout ce qu'on payait pour +renouvellement de charges, confirmation de priviléges, etc., lui fût +payé à elle-même. Mais qu'est cela encore? une part, et elle voulait +le tout. Elle prit la clef même du coffre, destitua le trésorier de +France, et en fit un à elle, un voleur prouvé tel à la mort d'Henri +II. Mais tant de gens avaient volé avec elle, avec lui, que l'on +n'alla jamais au fond. + +On prit si vite ce qui pouvait se prendre, que bientôt il ne resta que +les places futures. On épia les morts. Ils avaient, dit Vieilleville, +des médecins pour tâter le pouls à tous ceux qui avaient des charges, +les tenir au courant des maladies, des vacances probables, des +_affaires_ qu'on pouvait pousser sur les morts ou sur les vivants. + +Trois affaires promettaient les plus beaux bénéfices: + + 1º Les confiscations sur les protestants; + 2º Les procès pour les terres vacantes; + 3º La punition des révoltes que produirait le désespoir. + +Il y en eut une tout d'abord. Les misérables pêcheurs de Saintonge et +du Bordelais, réduits par la gabelle à ne pouvoir plus saler leur +poisson, leur unique nourriture, mouraient de faim; ils se +soulevèrent. Le gouverneur de Bordeaux fut tué. Occasion splendide +d'exploiter ces provinces. On effraya d'abord Bordeaux par les +supplices, on pendit, on roua, on força les notables à déterrer le +mort avec leurs ongles. On rançonna les survivants. Le fait suivant en +dit beaucoup; on se croirait déjà aux beaux jours de Louis XIV, à la +révocation de l'édit de Nantes. + +Cinq grands seigneurs, dont l'un beau-frère de Saint-André, apportent +au maréchal de Vieilleville un brevet par lequel le roi donne à eux et +à Vieilleville la _confiscation de tous les usuriers et luthériens_ de +Guienne, Limousin, Quercy, Périgord et Saintonge. L'idée première +appartenait à un certain Dubois, juge de Périgueux, qui répondait que +chacun d'eux en tirerait vingt mille écus. Dubois promettait d'en +donner moitié dans un mois. Vieilleville les remercia, mais il tira sa +dague, et l'enfonça dans le brevet à l'endroit indiqué où était son +nom. Ils rougirent et en firent autant, s'en allèrent sans mot dire. + +Il était rare qu'on lâchât prise ainsi. Un riche lapidaire de Tours, +qui, chaque année, allait aux foires de Lyon, préparait un magnifique +collier pour Soliman. Cela rendit curieux: on s'informa de sa foi, et +on ne manqua pas de trouver qu'il était protestant. L'accusateur, +prêtre de Lyon, pour assurer l'affaire, s'associa un gentilhomme qui, +d'abord, demanda en prêt une grosse somme au lapidaire, puis, refusé, +sollicita et obtint sa confiscation. Tout son bien était en +pierreries, qui disparurent. Exaspérés, les dénonciateurs le traînent +à Paris. Mais là il aurait pu acheter protection. On se hâta de le +brûler. + +La fructueuse spéculation de vendre des procès était poussée en grand +par Diane et les Guises, ouvertement et sans mystère. Nous avons dit +que le procès contre le confident de la duchesse d'Étampes fut lancé, +puis arrêté par le cardinal de Lorraine, qui reçut de lui une terre. +Le grand Guise, François, agit de même dans la révision qui se fit du +procès des Vaudois. Grignan, gouverneur de Provence et l'un des +massacreurs, se lava en donnant son château de Grignan au +tout-puissant François. Selon toute apparence, cette réparation +singulière de la persécution par un gouvernement persécuteur n'a +d'autre explication que l'appétit de la nouvelle cour pour voler les +voleurs du règne précédent. Les vers se mangent l'un l'autre. + +Quelque peu porté que l'on soit à s'exagérer l'importance d'un +individu dans les grandes révolutions, on est forcé de reconnaître que +Diane a pesé cruellement dans nos destinées. + +Unie aux Guises, à Saint-André, à tout ce qui volait, elle forma, sous +Henri II, la ligue compacte qui, plus tard, au jour des réformes, au +jour de la nécessité, se dressa comme un mur contre la justice, rendit +tout remède impossible. + +Par elle, la fortune des Guises (qui fut notre infortune), ne marcha +plus, elle vola. Précipitée, violente, inéluctable, par écueils, par +abîmes, cette fortune fantasque emporta la France avec elle. + +À ce bizarre roman de la vieille maîtresse se lia le roman de fausse +chevalerie, de héros de fabrique, de princerie populaire, et tant de +sanglantes farces. + +En ce pays de prose, où la vraie poésie est peu sentie, pour poésie on +prit le roman. + +L'influence espagnole y fit beaucoup sans doute. Mais, même avant +cette influence, le roman avait commencé. + +Les Guises, assez clairement, avaient livré le mot du leur. Enfants +d'un cadet de Lorraine (d'un cinquième fils de René II), ils +dédaignèrent, comme on a vu, de s'appeler _Lorraine_, et prirent le +nom d'_Anjou_. Ils en étaient, par leur aïeule, la mère de René II. +Mais se nommer _Anjou_, c'était promettre plus que les livres de la +Table ronde. + +Cela commence au frère du roi fou, Charles VI, Louis d'Anjou, qui +ruine la France pour manquer l'Italie. + +Puis vient le fameux roi René d'Anjou, _le bon_ et le prodigue, +souvenir populaire, René roi de Jérusalem, René le prisonnier, délivré +par sa femme, etc., etc. + +Son fils Jean de Calabre, sa fille Marguerite d'Anjou, la furie +d'Angleterre, le petit-fils enfin, René II, à qui les lances des +Suisses donnèrent le grand succès de la chute du Téméraire: c'étaient +là des légendes propres à troubler l'esprit des Guises. Elles leur +furent sans nul doute ressassées par leur ambitieuse mère, par leurs +chroniqueurs domestiques. Leurs démarches, toujours hasardées fort au +delà de leur situation, furent visiblement en rapport avec ce royal +passé dont ils faisaient leur point de départ. + +Avec le mot _Anjou_, ils pouvaient réclamer cinq ou six provinces de +France et cinq ou six trônes d'Europe. En attendant, avaient-ils des +chemises? Leur père Claude arriva fort nu en France, point apanagé de +Lorraine. C'était un bon soldat. On lui donna des postes de confiance, +des établissements aux frontières champenoises, picardes et normandes. +On supposait qu'il pouvait commander nos Allemands, suppléer les La +Marck, de quoi il s'acquitta fort mal à Marignan. Déjà auparavant, le +bon roi Louis XII l'avait hautement marié en lui donnant Antoinette +de Bourbon. Cette Bourbon était petite-fille par sa mère du fameux +connétable de Saint-Pol, le grand traître du XVe siècle. Elle en avait +le sang, avec une violence sinistre qu'elle fit passer à ses enfants. +C'est elle qui décidera le massacre de Vassy. + +Je n'hésite nullement à rapporter à Antoinette l'audacieuse initiative +que prit son mari Claude pendant la captivité de François Ier; de +lui-même, il ne l'eût pas prise. Chargé de couvrir nos frontières de +l'Est avec les débris de Pavie, sans ordre, il sortit du royaume, +traversa toute la Lorraine, et, s'unissant au duc son frère, près de +Saverne, frappa le coup le plus sanglant sur les paysans insurgés. Un +témoin oculaire dit: «J'en vis passer dix-huit mille au fil de +l'épée.» On reprit Saverne, qui était à l'église de Strasbourg; on +rendit à l'évêque, au chapitre, aux seigneurs ecclésiastiques que +poursuivaient les paysans, un service d'immortelle mémoire, et non +moins grand à l'Empereur; ce torrent débordé fut descendu aux +Pays-Bas. + +Le roi fut étonné plus que satisfait d'un tel acte, de cet excès de +zèle. Était-ce lui qu'on avait servi en étouffant l'insurrection qui +aurait pu donner à Charles-Quint de si graves embarras? Il s'en +souvint, et, depuis lors, jamais ne fut bien pour les Guises. + +Le clergé s'en souvint aussi. À la première occasion, il travailla +pour eux. Le roi d'Écosse, Jacques V, veuf d'une fille de François +Ier, qu'il aimait fort, était pressé par les siens de se remarier et +ne voulait qu'une Française. Il demandait une Bourbon. Ses prêtres +d'Écosse firent si bien, qu'en place il accepta Marie, la soeur des +Guises. + +Ceux-ci, dans ce hasard heureux, faufilés entre deux amours, se +trouvèrent sur le trône, par la grâce du clergé, grands et importants +par leur soeur, dont la France avait besoin contre l'Angleterre, et +qui, bientôt veuve, régente au nom de la petite Marie Stuart, fut +courtisée pour livrer cette enfant avec la couronne d'Écosse. + +Les Guises n'étaient pas moins de douze. Douze fortunes à faire! +N'ayant pas la faveur du roi, ils se glissèrent par le dauphin Henri, +se donnèrent à Diane, mendièrent la main d'une fille de Diane. Cette +alliance les enhardit au point que François de Guise (dit-on) fit +promettre à ce simple Henri _de lui restituer la Provence_! + +Ils comptaient bien aux noces prendre le manteau de prince. François +Ier fut inflexible, et il leur fallut attendre sa mort. Princes alors, +malgré les vrais princes, malgré le parlement, ils ne s'en contentent +plus. Ils veulent marcher de front avec le premier prince du sang, +Bourbon-Vendôme, père d'Henri IV. + +La devise du cardinal de Lorraine était un lierre autour d'un arbre. +Image naïve des Guises recherchant les Bourbons, les étreignant par +alliance, et peu à peu les étouffant. + +Leur audace séduisit la France. Quoique éminemment faux, et tout +mensonge, ils plurent par le succès et l'à-propos. On leur crut le +suprême don que plus tard Mazarin voulait d'un général plus qu'aucun +solide mérite, disant toujours: Est-il _heureux_? + +François de Guise, excellent homme de guerre, n'eut pas cependant +occasion de faire la grande guerre stratégique. Metz et Calais, deux +succès de détails, bien réussis, enlevèrent l'opinion. Un immense +parti, qui avait besoin d'un héros, reprit la chose en choeur, la +chanta pendant cinquante ans, en assourdit l'histoire. + +À voir pourtant cette servilité au honteux combat de Jarnac, à voir +son affaire de Grignan qu'il lava pour argent, à voir cette attention +aux petits gains, aux petites affaires de ses fiefs (_Mém. de Guise_), +j'ai de la peine à croire que, sous cette bravoure, sous cet éclat, un +grand coeur ait battu. + +C'est ce qui distinguait fort les Guises de leurs aïeux d'Anjou, et +qui, dans leur plus haute fortune, les signalait toujours comme +_parvenus_. Ils n'étaient pas tellement ambitieux dans le grand, +qu'ils ne fussent âprement avides, rapaces, crochus, dans le petit. +Tout-puissants même, et rois de France, on les vit palper sans rougir +les menus profits de la royauté. Leur soeur d'Écosse, et vraie soeur +en ceci, les en gronde, surtout leur reproche de ne pas lui faire part +et de ne voler que pour eux. + +Nous ne suivons pas les satires protestantes, mais bien l'opinion +catholique indépendante, celle des Tavannes, par exemple, des +Espagnols, du duc d'Albe, qui parle du cardinal de Lorraine comme d'un +petit brouillon avec qui on ne peut traiter. Il en dit ces propres +paroles: «En disgrâce, il n'est bon à rien. En faveur, il est +insolent, et ne reconnaît plus personne.» (Lettre du 18 juillet 1572.) + +Ce que les frères eurent de meilleur, ce fut l'entente et l'unité +d'efforts. La division du travail et des rôles était parfaite entre +eux. Le second, Charles, et le troisième, Aumale, le gendre de Diane, +la tenaient par elle et sa fille. Ils n'en bougeaient, surtout le +jeune cardinal. Ils assuraient à François, le héros, le vrai champ de +bataille des affaires, à savoir la chambre à coucher, _ces douze pieds +carrés qui_ (disait Richelieu) _donnent plus d'embarras que l'Europe_. +Le jeune cardinal, entre le roi et Diane, était de tout en tiers; il +mêlait à tout ses gambades, et tenait son frère, le héros, +très-informé, sans sortir de son rôle, et gardant la bonne attitude +d'un militaire étranger aux intrigues. + +Nulle affaire lucrative non plus ne passait là sans qu'ils fussent à +même d'en happer quelque chose. Ce qu'ils en tirèrent, Dieu le sait. +Pour ne parler que du cardinal, on put croire qu'il serait peu à peu +le seul évêque de France. Il arriva sous Charles IX à réunir _douze +siéges, dont trois archevêchés_, les grands siéges archiépiscopaux de +Reims, de Lyon et de Narbonne; à l'est, les riches évêchés germaniques +de Metz, Toul et Verdun; au midi, Valence, Alby, Agen; à l'ouest, +enfin, Luçon, Nantes. + +Mais ce mot d'_évêché_ ne donne guère une idée de la réalité d'alors; +les trois de l'est étaient de riches principautés d'Empire, grasses à +ce point, qu'en 1564, voulant s'assurer le duc de Lorraine, le +cardinal, sur Verdun seulement, put lui donner en fiefs vacants un +don de deux cent mille écus. (Granvelle, VIII, 305.) + + + + +CHAPITRE IV + +L'INTRIGUE ESPAGNOLE + +1547-1559 + + +J'ai donné les acteurs, ce semble. Il ne me reste qu'à commencer le +drame. Selon la méthode ordinaire, je dois, dès ce moment, entamer le +récit de l'imbroglio politique. + +C'est le conseil que le lecteur me donne, et l'art peut-être aussi. Le +puis-je, en vérité? L'histoire me le défend, et elle parle plus haut +que tout art littéraire. Si j'ouvrais ici le récit, j'aurais beau +faire ensuite, il resterait toujours obscur. + +Qu'on ne s'y trompe point. Les meneurs de la cour que nous avons +nommés, en tout trois ou quatre intrigants, ne sont nullement les +grands acteurs réels du drame qui va se jouer. Ils y sont accessoires, +entraînés qu'ils sont tout à l'heure sous l'influence souveraine qui +les emportera et eux et leurs projets juste au rebours de leurs +projets. Cette influence est l'espagnole. + +Je ne puis davantage chercher en Charles-Quint la fixité de mon fil +historique. On le verra essayer quelque temps de petites résistances +contre le grand mouvement espagnol pour en être bientôt entraîné. + +Où donc sera mon ancre? + +La chercherai-je à Rome? Le nom de Rome incontestablement fit l'unité +de la grande conspiration catholique. Unité nominale. + +Rome fut divisée sur le dogme: ses plus éminents cardinaux différaient +entièrement (à Trente) sur la mesure des concessions à faire. Et, +politiquement, Rome fut pitoyable, s'étant mise à faire la guerre +folle à l'Espagne qui la défendait. + +Pour reprendre, les Guises, Charles-Quint et le pape, dans leurs +variations, ne me fournissent aucunement le solide point de départ +dont ce livre a besoin. + +Sa base est en deux choses qu'il faut donner d'abord, en deux acteurs +qu'il faut poser en face: _l'Espagne et le Protestantisme_. + +Je dis l'Espagne, et non pas le parti catholique. Ce parti, avec +toutes ses finesses politiques, avec sa mécanique législative de +Trente, etc., n'aurait pas pu lutter s'il ne lui était survenu un +élément nouveau, très-spécial, qui réchauffa tout. + +Élément national qui devint universel, qui espagnolisa la religion par +toute l'Europe, substituant le roman à la poésie, et (chose +inattendue) de la chevalerie faisant jaillir une police! + +Cette police est l'ordre des jésuites, ordre essentiellement +espagnol, qui très-longtemps n'a que des généraux espagnols. + +Ordre dominateur, comme l'Espagne l'est alors, absorbant et +engloutissant, qui transforme toute l'Église, jésuitise ses ennemis +même, impose sa méthode à tout prêtre, à tout moine, si bien que tout +ordre rival, ne confessant plus qu'à ce prix, doit se faire jésuite ou +périr. + +Encore une fois, voilà les deux acteurs, et il n'y en a pas d'autres: +la Réforme, l'intrigue espagnole; l'Espagne et le protestantisme. + +L'Espagne envahit par l'épée, le roman, la police. Et la France, au +roman, opposa la poésie. + +La poésie du coeur, la grandeur des martyrs, les luttes et les fuites +héroïques, les lointaines migrations, les hymnes du désert et les +chants du bûcher. + +Bien entendu que la France veut dire ici un ensemble de peuples, et la +grande école Genève, et ses colonies aux Pays-Bas, en Écosse, en +Angleterre, l'infiltration puritaine qui par-dessous fit une autre +Angleterre. + +Donc, en ce chapitre, l'_Espagne_. Au chapitre suivant, les _martyrs_. + + * * * * * + +L'Espagne avait une prise très-forte sur l'Europe, et par sa grandeur, +et par sa misère (qui compte tout autant en révolution). + +Grandeur incontestable, par l'immensité des possessions, par le reflet +des Indes, le prestige du monde inconnu, par l'ascendant de l'or, par +la renommée des vieilles bandes. Mais cette grandeur n'était pas moins +dans le respect de l'Europe, dans la fière attitude des Espagnols, +dans leurs prétentions, qu'on ne contestait qu'à moitié, dans la +servile imitation qu'on faisait de leurs moeurs et de leurs costumes, +dans la souveraineté de leur littérature et de leur langue. + +La vie noble, pour toute l'Europe, ce fut peu à peu la vie espagnole, +le loisir, la noble paresse. Et l'Espagne, en effet, entrait de plus +en plus en grand loisir. Elle était délivrée de tout ce qui l'avait +occupée au Moyen âge, de sa croisade des Maures, de ses libertés +intérieures. Dispensée de se gouverner et de vouloir, elle l'est +encore plus de penser. L'Inquisition, qui gouverne (surtout depuis +1539), ferme une à une toutes les voies où pourrait s'échapper +l'esprit. + +Tout cela sous Charles-Quint. C'est une manie des historiens d'opposer +toujours les règnes de Charles-Quint et de Philippe II. La décadence +commence sous le premier, et de bonne heure. Seulement la nouveauté +des colonies, l'immensité du débouché des Indes, ouvert tout à coup à +la nation, l'empêchent de sentir l'asphyxie. À l'intérieur, elle n'est +pas moins déjà affaiblie, languissante. En 1545, Charles-Quint demande +six mille hommes à l'Espagne et n'en peut tirer que trois mille. +L'extension de la mendicité, dans ce pays inondé d'or, se constate par +une littérature nouvelle, le genre dit _picaresque_, les romans de +mendiants et de voleurs. Dès 1520, paraît le _Lazarille de Tormes_. + +L'or d'Amérique semble détruire ce qui reste d'activité. À l'oisiveté +native, à celle du noble qui y met son orgueil, à celle du +fonctionnaire payé pour ne rien faire, s'ajoute le loisir du +capitaliste enfouisseur, qui vit d'un trésor inconnu. + +Tous inactifs et tous muets. Est-ce à dire qu'ils soient immobiles? +Oh! c'est tout le contraire. Tout ce qui ne court pas le monde, n'en +voyage que plus en esprit. Ainsi sont les Arabes. Celui-ci qui reste +les yeux fixes du matin au soir, il va à la Mecque, à Bagdad, que +dis-je? au ciel, par d'infinis romans. De même, cette vive Andalouse +ou la passionnée Castillane, en une heure d'immobilité, elles ont +couru plus d'aventures que les princesses des _Mille et une Nuits_. + +Les _Amadis_, qui sont toute une littérature, ont possédé l'Espagne +jusqu'au milieu du siècle, où une autre commence, celle des +_bergeries_, dont la France doit tirer l'_Astrée_. + +Ceux qui auront la patience de compulser les annales de l'imprimerie +espagnole aux XVe et XVIe siècles (jusqu'en 1540), y trouveront deux +classes dominantes de livres, les _Amadis_, littérature du monde, les +_Rosaires_ et autres livres sur la Vierge, littérature de couvent, non +moins galante et souvent plus hardie. + +Ce sont deux paralytiques, insatiables lecteurs de romans, qui lancent +le mouvement espagnol: le Biscayen Ignace, longtemps fixé sur une +chaise par sa blessure; la Castillane sainte Thérèse, trois ans clouée +au lit sans pouvoir se bouger. + +Sainte Thérèse nous dit elle-même l'effet précoce de ces lectures sur +elle. À l'âge de dix ans, son frère et elle, nourris par leur mère de +romans, et déjà en faisant eux-mêmes, se contentèrent peu des +paroles; vrais Espagnols, il leur fallut les actes. Ils partirent un +matin, non pour combattre les chevaliers félons, mais dans l'espoir +d'en être les martyrs, de périr chez les Maures. Nos petits Don +Quichottes furent rattrapés à une lieue. + +Mais l'Espagne elle-même ne le fut pas, et ne le sera jamais sur cette +route des romans. En lire, en écouter, en faire, c'est le fond de +l'âme espagnole. + +La charmante sainte de Castille, à l'âme toute noble et transparente, +nous a, dans l'élan personnel du roman qui a fait sa vie, donné la +vraie pensée de l'Espagne d'alors: _Défendre l'opprimé_. + +La victime des victimes et des opprimés l'opprimé, c'est Jésus, le +doux petit Jésus, le bon et l'aimable Jésus, Jésus, l'époux du coeur, +etc., etc. + +Les juifs l'ont crucifié; brûlons les juifs. Les Maures l'ont +blasphémé; brûlons les Maures. Les luthériens ont blessé sa sainte +face en ses images; malheur aux luthériens! + +Voilà comme la pitié devient fureur. C'est le point de départ de la +croisade, le brûlant effort de l'âme espagnole, disons de l'âme du +Midi. + +Le Midi sous toutes ses faces et par tous ses moyens. Toutes les +fureurs d'Afrique ne sont pas assez pour venger Jésus. Toutes les +ruses des sauvages, au besoin, suppléent à la force. + +Si la Castillane Thérèse n'eût été femme, si elle eût eu l'épée, elle +l'eût vengé avec l'épée. Le Biscayen Ignace, aussi rusé que brave, y +mit l'esprit de sa montagne, un esprit d'embuscade, de chasseur, ou de +contrebandier. + +La ruse fut d'autant plus puissante, qu'elle fut naïve; il prit le +monde au piége qui le prit le premier. + +Le génie romanesque, qui est la tendance nationale, n'osait, devant +l'Inquisition, prendre l'essor dans les choses religieuses. Mais voici +un matin ce hardi Biscayen qui lui ôte la bride, qui dit à ces rêveurs +affamés de romans: «Rêvez, imaginez,» et qui leur en fait un devoir, +un point de dévotion. + +«Écrivez des romans de piété,» disait plus tard, vers 1600, saint +François de Sales à l'évêque de Belley. Ils furent écrits, et partout +lus. Mais bien plus neuf et plus hardi avait été, un siècle avant, +Loyola, qui mit tout le monde à portée de rêver le sien. + +Rien d'écrit, presque rien. Tout oral et tout personnel. + +L'Évangile même est la matière de l'amplification... Ne vous effrayez +pas. Ce n'est pas la libre lecture ni l'interprétation de l'Évangile. +Ce sont tels versets, bien choisis, expliqués par le directeur. Le +sens spirituel est fixé; mais les circonstances historiques sont +remises au développement facultatif du rêveur solitaire. + +Ce cercle est fort serré. Peu ou point d'Ancien Testament. Le +merveilleux biblique, austère et sombre, est écarté. L'accord de la +tradition antique, la perpétuité de l'Église, le mariage de l'ancienne +et de la nouvelle loi, toutes ces grandes choses dont se nourrit la +foi protestante, n'entrent pas dans la sphère des _Exercitia_ +d'Ignace, sphère toute réaliste, où l'âme s'édifie par l'imagination +et l'invention anecdotique, en recherchant en soi les aventures +probables qui ont pu se passer sur le terrain des Évangiles. + +Or, qui connaît le génie méridional, sa vive personnalité, son +instinct dramatique, sentira bien que le rêveur ne sera pas longtemps +simple témoin de cette histoire. Il en sera bien vite acteur et +coopérateur; il se fera à Bethléem ange ou mage, boeuf ou âne; il se +fera ailleurs Pierre ou Matthieu, que dis-je? la Vierge, Jésus même. + +Libre du joug de la théologie qui eût creusé le dogme, du joug de la +tradition biblique qui explique l'Évangile par quatre mille ans +d'histoire antérieure, livré à l'amusement de l'amplification +biographique, il s'y mêle hardiment lui-même, en familiarité complète. +Il parle sans façon à Jésus, l'écoute et lui répond, lui fait ses +plaintes amoureuses, le gronde doucement (comme fait sainte Thérèse), +parfois le somme de tenir ses promesses et le presse de ses exigences. + +Énorme accroissement du moi, de la personne humaine! Le pécheur est si +peu embarrassé, si peu humilié, qu'il dialogue avec son juge, que +dis-je? l'embarrasse, et, comme en dispute amicale entre deux +camarades, se fait parfois juge à son tour. + +Permis de faire descendre Dieu à sa mesure, de rétrécir le Christ à +ses convenances, de se faire un Jésus commode, un petit, tout petit +Jésus. Car c'est lui qui se gêne, dans cette intimité, qui diminue, +disparaît presque. L'idéal se supprime, et le réel est tout; le réel, +je veux dire la bassesse individuelle de Sancho, Diégo, la platitude +de tel petit bourgeois de telle petite ville. + +Car, ne l'oublions pas, la bourgeoisie est née, par toute l'Europe, +la classe éminemment propre au roman, un peuple oisif qui vit de la +vie noble, peuple borné, d'autant plus difficile, qui n'admet +l'Évangile qu'autant qu'il peut le faire à son image, bourgeois et +platement romanesque. + +Qu'est-ce que le roman? L'épopée non épique, l'histoire non +historique, descendues l'une et l'autre de la grandeur populaire à la +petitesse individuelle. Et le roman religieux? La religion sortie de +sa haute sphère générale, pour se laisser manier et mouler au plaisir +de l'individu. + +Mais ces individus, ces oisifs, ces nobles et demi-nobles, ces +bourgeois, ces rentiers, qui ont le temps de rêver des romans sous la +discipline d'Ignace, sont une classe essentiellement paresseuse. Il +faut, même en ce genre d'amusement religieux, supprimer le travail, +l'effort, leur mâcher tout. Le directeur doit leur faciliter leur +amplification, en donner les traits généraux, leur fournir un +guide-âne. Et lui-même qui le guidera? Ce scolastique, cet homme de +collége, ne sera-t-il pas lui-même embarrassé à mener son pénitent +dans la voie du roman? C'est à cela que répondent les _Exercitia_; +c'est un petit manuel assez sec, un livre de classe, un _Gradus ad +Parnassum_, qui pouvait aider la stérile imagination du sot chargé de +faire des sots. + +Nous avons dit la recette que ce manuel donne pour amplifier, trouver, +imaginer. Ce moyen, c'est l'appel aux sens. Tâchez à Bethléem, tâchez +au jardin des Olives, tâchez même au Calvaire, d'appliquer les cinq +sens. Voyez et écoutez, goûtez, touchez, flairez la Passion. Bizarre +précepte, étonnamment grossier. Partout les sens appelés en témoignage +des objets spirituels! + +Condillac ne parle pas autrement. Comme lui, Loyola fait de la +sensation le criterium de l'esprit. + +Les sens, si durement étouffés, humiliés par le christianisme du Moyen +âge, se trouvent ici bien relevés. Les voilà juges de tout. Dieu n'est +plus sûr que par le tact. + +L'homme ne croit plus Christ qu'autant qu'il a touché ses plaies, ni +la femme Jésus si elle ne touche ses pieds, si elle ne les lave et +parfume, ne les essuie de ses cheveux. + +Cette méthode hardie et grossière ne pouvait manquer son effet; elle +devait, dans le Midi surtout, dans la brûlante Espagne, être +accueillie avec passion. Elle avait par deux choses une irrésistible +puissance; elle faisait appel à l'esprit romanesque; elle invoquait +les sens et faisait un devoir de les interroger. + +N'ayez peur que dès lors l'homme ignorant, la femme, ne restent dans +le mutisme où les laissait le Moyen âge. La langue est dénouée. C'est +là la révolution immense de Loyola. Avec une méthode qui vous force +d'analyser à fond la sensation et d'en rendre compte, qui vous impose +de parler longuement de vous, de ce que vous sentez, vous êtes sûrs +d'avoir des pénitents bavards qui ne finiront plus. Les femmes, les +religieuses, se mirent à tant parler, qu'Ignace lui-même, épouvanté, +exprima le désir que son ordre s'abstînt de prendre la direction de +leurs couvents. On ne l'écouta guère. Même de son vivant, elles eurent +des confesseurs jésuites. + +Les conséquences de tout ceci devinrent incalculables dans l'Europe. +Le monde en fut changé. Au moment où la confession était brisée dans +le Nord par l'austérité protestante, elle se trouva immensément +amplifiée, fortifiée dans le Midi; non, disons mieux, _créée_. Ce +dernier mot est plus exact pour une révolution si grande. + +Qu'on se figure la chose et qu'on la prenne aux entrailles de +l'Espagne. Sur cette Espagne dominicaine, sur cette morne et +silencieuse Castille, descend ce Basque de Biscaye qui, avec +l'expansion de sa race excentrique, déchaîne hardiment le roman, fait +parler tout le monde, oblige la Castille, l'Aragon, à desserrer les +dents. On sait qu'il y a deux Espagnes, l'une fière et muette, mais +l'autre intrigante et parleuse, celle de Figaro. Et Sancho même est de +celle-ci; dans sa vulgarité, pour peu qu'on l'initie, il n'est que +plus propre aux affaires. Cette Espagne, par les jésuites, eut son +avénement dans les choses religieuses. + +Le passage subit des dominicains aux jésuites, d'un laconisme de +terreur à ce paterne bavardage, l'encouragement à l'esprit romanesque, +l'appel aux sens surtout et l'emploi qu'on en fit dans le rêve, tout +cela apparut à l'Espagne comme une émancipation, une liberté relative. + +Liberté dans la discipline, liberté dans le dogme. Les jésuites +étendirent, autant qu'ils purent, la part du _libre arbitre_ de +l'homme, restreignant la _grâce_ de Dieu, adoptant sans difficulté +là-dessus les opinions des philosophes et des juristes. + +Rome encore était indécise et partagée. À l'entrée du concile de +Trente, tels de ses cardinaux les plus illustres croyaient qu'il +fallait, pour calmer l'Allemagne et satisfaire la ferveur protestante, +donner une part prépondérante à la grâce divine, rétrécir l'homme, +augmenter Dieu. Les jésuites, bien plus habiles, montrèrent que, tout +au contraire, il fallait tout donner à la liberté en spéculation pour +s'en emparer en pratique. + +L'idéal véritable du système avait été posé par Ignace avec une +netteté courageuse, par sa fameuse réduction de l'âme «à un cadavre +qui tombe si on ne le soutient.» Dans une autre comparaison bizarre, +mais plus exacte, l'ingénieux Biscayen veut qu'elle soit une +_marionnette_ qui ne remue que par celui qui tient et peut tirer les +fils. + +Le penseur fut Ignace, et l'exécuteur fut Lainez, un Castillan peu +imaginatif, génie pesant, mais fort, qui, sous le maître, et plus que +lui peut-être, écrivit les _Constitutions_. + +À ce concile de Trente où les cardinaux se divisaient, lui, il +n'hésita pas. Il apporta ce grossier éclectisme espagnol de l'homme +_libre_ en théorie, _marionnette_ en réalité. + +Il n'était pas besoin, comme les Italiens le croyaient, de chercher +l'apparence, l'ombre de la raison. Lainez avait par devers lui deux +machines qui valaient tout argument, et qui en dispensaient. + +L'une, c'était la _méthode des Exercitia_, l'appel aux sens et au +roman; l'autre, une _méthode de classes_, lente, forte, pesante, qui +tiendrait longtemps l'enfant sur les mots, courbé sous la grammaire, +le rudiment, le fouet. + +Deux moyens qui se complétaient. Le premier, charmant, séducteur, +prenait les délicats du monde, les rois, les grands, les femmes. Qui +dit la femme dit l'enfant; l'enfant, livré par elle, devait passer par +la filière de cinq ou six jésuites grammairiens qui, serrant son +cerveau de proche en proche (par l'art des Caraïbes), et lui +aplatissant le crâne, livreraient cette tête rétrécie et pointue à la +seconde opération, celle du directeur jésuite. + +Ce Castillan Lainez était un cuistre de génie, qui fabriqua lui-même +la machine de sa rude main. C'est le fondateur des colléges jésuites +et de tout cet enseignement. L'invention parut si belle à Ignace, que, +pour donner l'exemple, il commença à faire des thèmes, se faisant +corriger ses solécismes par un enfant de douze ans, Ribadeneira, qui +depuis a écrit sa vie. + +Là se trouva l'équilibre de l'ordre. Autrement il eût chaviré. À côté +de cette scabreuse direction où les jésuites enseignaient à faire des +romans, ils eurent une pédantesque direction grammaticale, +très-sèchement occupée de mots. Les deux caractères se mêlèrent; dans +le roman même et l'intrigue, les jésuites restèrent hommes de collége. +Cela les garda quelque temps des dames qu'ils avaient dans les mains. + +Cependant ces deux choses, éducation et direction, la verbalité vide +et la matérialité, tout se tenait fortement. Plus l'âme restait vide +dans cette éducation, nourrie de vents, de mots, plus dans la +direction elle prenait gloutonnement la matérialité des images +sensibles et grossières. Par deux chemins elle allait au néant. + +Rome fut longtemps à comprendre la profondeur barbare de cette méthode +espagnole qui la sauvait. Elle crut que les _Exercitia_ étaient un +livre de piété pour tous, ne vit point que c'était un manuel spécial +et secret pour barbariser les esprits. On lit en tête un beau +privilége de Paul III pour _répandre partout le livre_; et, +au-dessous, la recommandation de la Société de _ne pas le répandre_, +de garder l'édition sous clef, de n'en pas donner un volume sinon à +des jésuites. Et, en effet, le fond de la méthode n'était nullement +qu'on étudiât seul. Ce manuel était le guide du directeur, qui seul +devait savoir la voie qu'il faisait suivre, de sorte que l'âme +impotente, sans lui paralytique, inerte, ne pût pas faire un pas +autrement qu'appuyée sur la béquille du jésuite. + +Apparent mysticisme, absolument contraire aux vrais mystiques, à leur +voie libre et pure. La pauvre madame Guyon, enfermée sous Louis XIV +pour sa théorie du pur amour, déclare expressément que «sa vie +d'oraison fut _vide de toutes formes et images_,» et qu'elle n'adora +qu'un esprit. Au contraire, dans la voie expressément tracée par +Loyola, la piété doit sans cesse _imaginer et faire appel aux cinq +opérations des sens_. + +On était sûr dans cette route d'atteindre Marie Alacoque, l'idolâtrie +du coeur sanglant. + +Toute cette histoire a été si mal datée, qu'on n'y a rien compris. + +Rappelez-vous que, dès 1522, vingt ans avant l'approbation du pape, +Ignace écrit ses _Exercices_ et les applique, commence ses sociétés +dévotes, libres jésuites qui travaillèrent l'Espagne en dépit des +dominicains. + +En trente années, avant la mort de Loyola et de Charles-Quint, toute +l'Europe était envahie, l'Asie, l'Amérique entamées. + +Dix colléges en Castille, cinq en Aragon, cinq en Andalousie. L'Italie +partagée en trois provinces jésuitiques. En France et en Allemagne, +moins de puissance visible; mais des mines partout, l'action +souterraine, individuelle du confessionnal; les femmes prises surtout +pour aller aux enfants. + +Les confesseurs des rois n'eurent pas un moment à perdre pour se +mettre à la mode. Leurs pénitents les auraient délaissés. Amis ou +ennemis des jésuites, ils subirent leur méthode, les imitèrent, et +s'en trouvèrent très-bien. La sensualité d'un gouvernement si complet +des âmes et des passions rendit toute réforme du clergé impossible; +elle enfonça le prêtre dans son confessionnal, devenu le trône du +monde. + +Un prédicateur bénédictin, aimé de Charles-Quint, s'était aventuré à +dire «que le mariage était, pour le salut, un état plus sûr que le +célibat.» Il ne trouva aucun appui dans le clergé espagnol; +l'Inquisition l'emprisonna. Les prêtres eurent peur du mariage. Ils se +soucièrent peu de cette femme unique, éternelle, par laquelle ils +perdaient l'infini du roman. + +Le parti politique, qui alors menait Charles-Quint, et qui eût voulu +le rendre arbitre de la question religieuse, lui fit prendre des +mesures hardies qui affranchissaient les moines de l'Inquisition, et +enlevaient à sa juridiction même ses _familiers_, tout son monde +d'espions (1534-1535). Si le clergé eût appuyé, l'Inquisition était +par terre. Ni prêtres ni moines ne bougèrent. Loin de là, les prélats +irritèrent l'Empereur par d'obstinés refus d'argent (1524, 1533, +1538). Dans son horrible crise de 1539, Charles-Quint, dégoûté, quitta +l'Espagne, et abandonna le clergé à l'Inquisition. Il s'y abandonna +lui-même, chargeant le grand inquisiteur de gouverner avec l'infant. +Il rendit à l'Inquisition le jugement sur ses familiers, brisa ses +propres officiers (un vice-roi de Catalogne!) sous les pieds de +l'Inquisition. + +Philippe II, âgé de seize ans, ordonne à un autre vice-roi, grand +d'Espagne et du sang royal, qui a touché aux familiers de +l'Inquisition, de subir sa pénitence et de tendre le dos au fouet. + +Je ne vois pas, dès cette époque, que Charles-Quint ait varié autant +qu'on le suppose. Les ordonnances qu'il fit alors en Flandre, +horribles, par lesquelles les femmes protestantes étaient enterrées +vives, sont constamment exécutées, même à l'époque de l'_Intérim_ et +de ses mésintelligences avec le pape. + +L'année même de l'_Intérim_, une femme fut enterrée vive à Mons. + +Les confesseurs espagnols, qui dirigent l'Empereur malade, se soucient +peu du pape, trop peu catholique à leur gré. + +Rien ne caractérise plus la moralité de l'époque et la sécurité +nouvelle de la conscience religieuse, que la naissance du bâtard de +l'Empereur, le fameux don Juan d'Autriche. En remontant du jour de +cette naissance à neuf mois, on trouve précisément le jour où +l'Empereur signa la guerre sainte et l'extermination du +protestantisme. + +Par la force de cette position tout espagnole, du haut des bûchers, +des massacres (trente mille morts aux Pays-Bas, si j'en croyais +Navagero), il commandait au pape. Paul III lui donne contre +l'Allemagne douze mille hommes, deux cent mille ducats, la moitié des +revenus de l'Église d'Espagne pour un an, l'autorisation de vendre +pour cinq cent mille ducats de biens de moines espagnols. + +Sa joie fut vive. Jamais il ne s'était vu un tel trésor. Mais en +pourrait-il profiter? Chaque année il était malade. La goutte, +l'asthme, les maux d'estomac, de continuelles indigestions, +travaillaient le triste Empereur. Peu après, quelqu'un écrivait en +France qu'il ne marchait que courbé avec l'aide d'un bâton; que, pour +sortir d'une ville et faire croire qu'il montait encore à cheval, il +se hissait sur un banc, d'où on le mettait en selle, sauf à descendre +à deux pas pour continuer en litière. Il sentait son état, et il avait +fait, refait son testament. Souvent aussi il avait eu l'idée de se +retirer au couvent et de songer enfin à Dieu. + +Ce traité le fit tout autre. Il fut signé le 26 juin 1546. Et, la +veille, l'Empereur s'en trouva si ragaillardi, si jeune, qu'il voulut +faire un coup. Après la table, les pâtés de poisson et de gibier, ce +qu'il aima, c'étaient les femmes. On lui chercha une femme dans la +ville (Ratisbonne). On découvrit une pauvre jeune demoiselle qui fut +amenée, livrée au spectre impérial. Elle s'appelait Barbe Blumberg. + +On se demande comment un malade si malade, souvent près de la mort, +chercha cette triste aventure dans les pleurs d'une fille immolée. +Apparemment sa conscience était à l'aise. Un prince qui protégeait +l'Église de tels supplices, un prince qui, à ce moment même, recevait +l'épée sainte, dut croire un tel péché léger et véniel lavé d'avance +par sa future bataille et par le sang des protestants. + +Neuf mois après, un fils lui vint, blond, aux yeux bleus comme sa +mère. Elle n'eut pas la consolation de le garder. Pendant qu'elle +allait cacher sa honte aux grandes villes des Pays-Bas, l'enfant fut +porté en Espagne par un valet de chambre, élevé par un musicien joueur +de viole, du service de Sa Majesté. C'est du testament de l'Empereur, +c'est-à-dire de sa bouche même, que nous tirons tous ces détails. + +Nous pourrions donner sur deux lignes l'histoire correspondante des +galanteries et des exécutions qui les excusent et les absolvent: les +bâtards datés des massacres, les bûchers payant les amours. + +Le célèbre adultère de Philippe II avec la femme de son ami Ruiz Gomez +ne peut se placer (nous le prouverons) qu'au second veuvage du roi, +aux premiers mois où il rentre en Espagne, c'est-à-dire au moment où +l'horrible auto-da-fé de Valladolid introduit dans la voie des flammes +ce règne de terreur qui passa entre deux bûchers (octobre 1559.) + +_Ab Jove principium._ La morale nouvelle, la nouvelle direction, dut +s'emparer des rois d'abord, des grandes dames. Nous la verrons +descendre de proche et s'infiltrer partout. Tous les historiens +catholiques ont caractérisé avec orgueil l'organisation de ce réseau +immense qui enveloppa l'Europe, non pas en général, mais par villes et +villages, par rues, par maisons, par familles. De sorte qu'il n'y eut +pas une alcôve où ne veillât un oeil ou une oreille ouverts pour le +pape et l'Espagne. Tout couvent devint un foyer, un laboratoire de +police. Tout moine fut espion ou messager pour Philippe II. Un moine, +le premier, lui apprit la Saint-Barthélemy. + + + + +CHAPITRE V + +LES MARTYRS + +1547-1559 + + +«Il y avait à Saintes un artisan pauvre et indigent à merveille, +lequel avait un si grand désir de l'avancement de l'Évangile, qu'il le +démontra un jour à un autre artisan aussi pauvre et d'aussi peu de +savoir (car tous deux n'en savaient guère). Toutefois le premier dit à +l'autre que, s'il voulait s'employer à faire quelque exhortation, ce +serait la cause d'un grand bien. Celui-ci, un dimanche matin, assembla +neuf ou dix personnes, et leur fit lire quelques passages de l'Ancien +et du Nouveau Testament qu'il avait mis par écrit. Il les expliquait +en disant que chacun, selon les dons qu'il avait reçus de Dieu, +devait les distribuer aux autres. Ils convinrent que six d'entre eux +exhorteraient chacun de six semaines en six semaines, le dimanche +seulement.» C'est le premier trait du tableau que Palissy fait des +origines de la Réforme dans l'ouest de la France. Je ne connais rien +qui rappelle autant la douceur des idylles bibliques de Ruth et de +Tobie. Déjà les drapiers de Meaux, les tisserands de Normandie, +s'étaient fait les uns aux autres de semblables enseignements. Souvent +c'était une vieille femme, de longue expérience et de grands malheurs, +qui lisait et expliquait la Bible. L'effet moral en fut profond. + +«En peu d'années, les jeux, banquets et superfluités avaient disparu. +Plus de violences ni de paroles scandaleuses. Les procès diminuaient. +Les gens de la ville n'allaient plus jouer aux auberges, mais se +retiraient dans leurs familles. Les enfants même semblaient hommes. +Vous eussiez vu le dimanche les compagnons de métier se promener par +les prairies et bocages, chantant par troupes psaumes, cantiques et +chansons spirituelles. Vous eussiez vu les filles, assises dans les +jardins, qui se délectaient ensemble à chanter toutes choses saintes.» + +La Réforme, encore sans ministres, sans dogme précis, réduite à une +sorte de ravivement moral et de résurrection du coeur, se croyait un +simple retour au christianisme primitif, mais elle était une chose +très-neuve et très originale. Elle allait avoir une littérature et des +arts imprévus si la dureté des temps n'y mettait obstacle. + +D'une part, l'éloignement naturel pour les anciennes images, objet +d'un culte idolâtrique, devait produire et produisit l'art nouveau +d'une ornementation tirée de la vie animale et de toute la nature, art +charmant qui resta à son aurore dans le génie de Palissy pour être +bientôt étouffé. + +Mais ce qui ne put l'être, ce qui surnagea et dura à travers tant de +malheurs, ce fut l'élan de la musique. L'_harmonie_, le chant en +partie, à peine entrevus du Moyen âge, dominèrent, se développèrent +dans les grandes assemblées religieuses du XVIe siècle. L'_harmonie_ +n'était pas là de convenance, de système et d'art; elle se faisait +d'elle-même par la différence concordante des sexes et des âges; les +fortes et basses voix d'hommes y mettaient la gravité sainte de la +grande parole biblique; les tendres et pathétiques voix de femmes y +faisaient pleurer l'Évangile, tandis que les petits enfants enlevaient +la symphonie au paradis de l'avenir. + +«Ils trouvaient tout cela entre eux, n'ayant pas plus de musiciens que +de ministres. Voyez l'enfant quand il est seul, il chante, non pas un +chant appris, mais celui qu'il se fait lui-même. Ce qu'il y eut alors +d'invention, à ceux qui aiment et qui ont foi de le deviner, nul +document ne le constate. Tout s'est évanoui comme le parfum quitte le +vase. En vain, j'ai cherché les chants de cette primitive Église +réformée. Quand bien même on les retrouverait, comment les chanter +maintenant?» (Alfred Dumesnil, _Vie de Bernard Palissy_.) + +Nous ne pouvons recommencer. Nous ne pouvons que créer. Nous nous +avançons d'un coeur ferme dans la voie virile de l'avenir. Et +cependant ce regret mélancolique d'un jeune homme m'est revenu plus +d'une fois en parcourant les actes de ces saints et de ces martyrs où +les paroles naïves semblent si près de révéler les mélodies qui y +furent jointes: «Quand même on les retrouverait, comment les chanter +maintenant?» + +Moment primitif, unique, ciel sur terre, qu'il faut mettre à part. Les +formules vont venir, un sacerdoce se former; la forte école de Genève +va donner ses livres et ses chants, lancer sur toutes les routes ses +colporteurs intrépides, ses dévoués missionnaires. Il le fallait. Les +résistances finiront par s'organiser. Constatons seulement ici que, +dans cette première époque, même dans la seconde encore pendant +très-longtemps, il n'y eut aucune idée de résistance; au contraire, +une étonnante obéissance, un incroyable respect des tyrans, et jusqu'à +la mort. + +Pendant plus de quarante années, les nouveaux chrétiens se laissèrent +emprisonner, torturer, brûler et enterrer vifs, sans avoir la moindre +idée de résister aux puissances. Pourquoi? C'est qu'ils étaient +chrétiens. + +Dès 1523, à Bruxelles, les premiers qui furent brûlés, trois +augustins, se montrèrent pour leurs supérieurs obéissants jusqu'à la +mort. En 1524-1525, Castellan à Metz, Schuch à Nancy, se livrèrent, +pour ne pas compromettre les villages où ils prêchaient. + +Ils désapprouvèrent hautement et les paysans révoltés de Souabe en +1525, et les anabaptistes de Munster en 1535, s'appuyant sur ce +principe: «Qui s'arme n'est pas chrétien.» + +Cette primitive Église était d'autant plus pacifique qu'elle ne +contenait presque aucun noble. Je n'en vois que deux chez nous à +l'origine, Farel et un autre. Dans le martyrologe immense de Crespin, +que j'ai compulsé tout entier dans ce but, je ne trouve que trois +nobles en quarante années (1515-1555), deux Français, le fameux +Berquin et le chevalier de Rhodes Gaudet, un Anglais, Patrice +Hamilton. Les autres sont généralement de pauvres ouvriers, des +bourgeois et des marchands. Il n'y a que deux paysans, dont l'un, +laboureur aisé, qui, tout seul, apprit à lire, et même un peu de +latin. + +Luther et Calvin prêchent l'obéissance. En 1560, Calvin se déclare +amèrement contre la conjuration d'Amboise. De là une indécision, une +hésitation, et des démarches contraires, fatales au parti protestant. + +On pouvait parier cent contre un que la Réforme périrait: + +Pour son austérité d'abord. L'esprit d'abstinence chrétienne qu'elle +proposait, au moment même où la vie physique s'était réveillée dans +son intensité brûlante, au moment où la nature enfantait des mondes de +plus pour charmer et pour séduire l'homme, arrivait-il à propos? + +Ces forces nouvelles, à peine nées, qui s'en emparait par surprise? Le +vieil esprit. Le christianisme matérialisé, la dévotion romanesque, +éclataient dans leur triomphe par la ruse de Loyola. L'invasion +jésuitique, derrière l'invasion espagnole, menaçait toute l'Europe. +Machine d'épouvantable force, qui, partout où elle agissait, trouvait +pour auxiliaire la conjuration toute faite de la nature sensuelle, de +l'intrigue passionnée, de la femme et du désir. + +«Mais la Réforme, en revanche, n'était-ce pas la démocratie?» Oui et +non. Elle était assez populaire parmi les ouvriers des villes, mais +fort peu dans les campagnes. Dès 1524, je vois près de Hambourg, +Zutphen, un des premiers martyrs, torturé par cinq cents paysans +qu'ont lancés les dominicains en les enivrant de bière. Les +missionnaires de Genève qui prêchaient nos moissonneurs n'en +recevaient que des injures. Tout protestant, indistinctement, passait +pour ennemi des images. Personne ne soupçonnait les arts que gardait +dans son sein le protestantisme; personne ne devinait Palissy, Goujon, +Goudimel, le mouvement lointain, infini, de Rembrandt et de Beethoven. + +La Réforme, je le répète, devait périr: 1º comme spiritualiste; 2º +comme incomprise de la majorité du peuple; 3º elle devait périr pour +son indécision sur la question capitale de _la légitimité de la +résistance_. + +On a reproché aux plus fermes caractères, à Coligny, à Guillaume le +Taciturne, leurs fluctuations. Mais c'étaient celles du parti, celles +de ses plus grands docteurs, et l'indécision de la doctrine elle-même. +Le protestantisme n'avait pas d'avis arrêté sur la question pratique +d'où dépendait son salut. + +Cet argument pharisien embarrassait les protestants: «Si vous êtes +chrétiens, vous devez, sans murmure, obéir, souffrir, périr.» + +Calvin baisse la tête, et dit: «Oui. Résistons spirituellement, +sauvons l'âme, et laissons le corps.» + +Mais ceux, comme l'Écossais Knox, qui étaient sur le champ de +bataille et regardaient de plus près, sentaient bien que cette réponse +ne résolvait rien. Si vous vous livrez vous-mêmes aux tyrans, +allez-vous livrer aussi l'enfant, la femme, tous les faibles, qui, +dans ces cruelles épreuves, pourront abandonner la foi? Vous donnez le +monde aux bourreaux qui poursuivront l'oeuvre de mort jusqu'à celle du +dernier chrétien, jusqu'à ce que croyances et croyants aient également +disparu de la terre. Est-ce là la victoire dernière que la foi doit +remporter? Le christianisme doit-il avoir pour but, solution légitime, +l'extermination du christianisme? + +Dans l'autre parti, au contraire, dans le parti catholique, il n'y a +pas d'indécision sur cette question du glaive. Loin de là, une +violente et terrible unanimité. Caraffa et Loyola la formulent (1543) +en organisant pour le monde l'inquisition universelle, calquée sur +celle d'Espagne. + +Cette unité, cette vigueur, semblaient devoir à coup sûr exterminer un +parti indécis et divisé, qui raisonnait contre lui-même et discutait +chaque essai de timide résistance. + +On insiste beaucoup trop sur les querelles de ménage entre +catholiques, entre le pape et l'Empereur. Au moment même où l'Empereur +était le plus contraire au pape, il faisait exécuter d'autant plus +exactement les ordonnances effroyables qu'avait dictées le clergé +d'Espagne et des Pays-Bas. + +Nous ne faisons pas l'histoire d'Allemagne; nous n'avons pas à +raconter les scrupules, les hésitations du pieux électeur de Saxe et +des autres protestants; au contraire, la résolution avec laquelle le +peu scrupuleux Empereur, absous d'avance par ses prêtres, vous trompe +ces bons Allemands. Indécis et timoré, le parti protestant, en face de +tels adversaires à qui tout moyen était bon, devait succomber sans nul +doute. + +Par quoi se défendait-il, cet infortuné parti? Uniquement par l'éclat +de ses martyrs. + +Il n'y eut jamais une candeur plus sublime, plus intrépide à confesser +tout haut sa foi. + +Jamais plus de simplicité, de douceur, devant les juges. + +Jamais plus de joie divine, plus de chants et d'actions de grâces dans +les horreurs du bûcher. + +«Je vous écris altéré et affamé de la mort.» Ce mot d'un des anciens +martyrs semble donner la pensée de ceux du XVIe siècle. On voit +qu'Alexandre Canus (d'Évreux, 1532) prêchait par toute la France, sans +aucune précaution de prudence, sur les places mêmes, dans les rues; +c'est le premier à qui l'on coupa la langue. Même en 1550, un Italien, +un Romagnol, Fanino, de Faenza, terrifia l'Italie de son intrépidité. +Une seule chose blessait en lui, c'était sa gaieté, sa joie. «Quoi! +lui disait-on en prison, Christ sua le sang et pria que le calice lui +fût épargné. Et toi, pour mourir, tu ris!...» À quoi cet homme +héroïque répondit, en riant encore: «C'est que Christ avait pris sur +lui toutes les infirmités humaines, et qu'il a senti la mort... Mais +moi, qui, par la foi, possède une telle bénédiction, qu'ai-je à faire +qu'à me réjouir?» + +Dès l'origine, ce fut une très-grande difficulté de trouver des +supplices pour venir à bout de tels hommes. + +Quand Charles-Quint, quittant l'Espagne en 1540, laissa le pouvoir au +grand inquisiteur; quand il traversa la France pour comprimer la +révolte des Flandres, le clergé des Pays-Bas lui dit que les lois +d'Espagne ne suffisaient pas; qu'il en fallait de singulières, +extraordinaires et terribles. + +Défense de s'assembler, de parler, de chanter et de lire. Ceux qui ne +dénonceront pas sont punis des mêmes peines que ceux qu'ils n'ont pas +dénoncés. Quelles peines? Les hommes brûlés, les femmes _enterrées_ +vives. + +La chose se fit à la lettre. Les villes furent fermées, et l'on fit +des visites domiciliaires qui procurèrent sur-le-champ une _razzia_ de +victimes, vingt-huit dans Louvain seulement. Deux femmes furent +enterrées vives: l'une, nommée Antoinette, de famille de magistrats; +l'autre était la femme d'un apothicaire à Orchies. Marguerite Boulard, +épouse d'un riche bourgeois, fut ensevelie de même, à la fête de la +Toussaint. Puis, à Douai, Matthinette du Buisset, femme d'un greffier: +à Tournai, Marion, femme d'un tailleur; à Mons, une autre Marion, +femme d'un barbier, et, plus tard, une dame Vauldrue Carlyer, de la +même ville, coupable de n'avoir pas dénoncé son fils, qui lisait la +sainte Écriture. + +Pourquoi ce supplice étrange? Une femme brûlée donnait un spectacle +non-seulement épouvantable, mais horriblement indécent, que n'aurait +pas supporté la pudeur du Nord. On le voit par le supplice de Jeanne +d'Arc. La première flamme qui montait dévorait les vêtements, et +révélait cruellement la pauvre nudité tremblante. + +Donc on enterrait par décence. La chose se passait ainsi. La bière, +mise dans la fosse sans couvercle, était par-dessus fermée de trois +barres de fer quand la patiente était dedans. Une barre serrait la +tête, une le ventre, une les pieds. La terre était jetée alors sur la +personne vivante. Quelquefois, par charité, le bourreau pour abréger, +étranglait d'avance (_supplice de la femme du tailleur de Tournai_, +1545). Mais on voit par un autre exemple, celui de la femme du barbier +de Mons, que l'exécution se faisait parfois d'une manière plus +sauvage, plus lente et par étouffement. La pauvre femme, répugnant à +recevoir de la terre sur la face, demanda un mouchoir au bourreau, qui +le lui donna avant de jeter la terre. «Puis il lui passa sur le +ventre, la foula aux pieds, tant que finalement elle rendit +heureusement son esprit au Seigneur (1549).» + +Nous épargnons au lecteur le détail abominable de tout ce qu'on +inventa. Il paraît seulement que le plus excellent moyen pour +atteindre et désespérer l'âme, c'était la privation de sommeil. Une +stupeur mortelle prenait l'homme; il perdait l'entendement. Cette +ingénieuse torture paraît avoir été trouvée d'abord par les docteurs +d'Oxford pour venir à bout du martyr Cowbridge, que rien ne pouvait +briser (1536). + +Le supplice du feu était extrêmement variable, arbitraire à l'infini. +Parfois, rapide, illusoire, quand on étranglait d'avance; parfois +horriblement long, quand le patient était mis vivant sur des charbons +mal allumés, tourné, retourné plusieurs fois par un croc de fer, ou +encore flambé lentement à un petit feu de bois vert (_martyre +d'Hooper_, 1555). Hooper, évêque protestant, fut extrêmement torturé, +brûlé en trois fois; il y eut d'abord trop peu de bois; on en +rapporta, mais trop vert, et, comme le vent la détournait, la fumée ne +l'étouffait pas. On l'entendait, demi-brûlé, crier: «Du bois, bonnes +gens! du bois! Augmentez le feu!» Le gras des jambes était grillé, la +face était toute noire, et la langue, enflée, sortait. La graisse et +le sang découlaient; la peau du ventre étant détruite, les entrailles +s'échappèrent. Cependant il vivait encore et se frappait la poitrine. +Un sanglot universel s'éleva de toute la place; la foule pleurait +comme un seul homme. + +Aux Pays-Bas, l'Inquisition reprochait au clergé local d'exploiter +cette terreur et de rançonner les accusés. Il en était de même en +France. On défendit au clergé de ruiner les accusés par des amendes +qui gâtaient la confiscation et faisaient tort aux courtisans. +L'émigration protestante devait profiter fort à ceux-ci surtout, +étendant _les biens vacants_ dont les Guises et Diane avaient la +concession. + +En 1551, dans l'édit de Châteaubriant, ils montrèrent naïvement que +pour eux la persécution et l'épouvantail du bûcher étaient une +_affaire_. Ils attribuèrent au dénonciateur la prime énorme et +monstrueuse du _tiers des biens du dénoncé_! + +On demande comment Henri II, qui, après tout, n'était pas un homme +pervers, put être mené jusque-là. Comment put-on l'aveugler tout à +fait, lui crever les yeux? + +On y parvint par la colère, par l'orgueil, par une violente et +cruelle mortification (1549), en le mettant en face d'un de ses +propres domestiques, dont l'humiliante résistance lui donna la haine, +l'horreur, comme l'hydrophobie du protestantisme. + +L'homme choisi pour l'expérience par le cardinal de Lorraine était un +ouvrier du tailleur du roi. Diane voulut que la scène eût lieu sous +ses yeux, dans sa chambre. L'effet alla au delà de toutes les +prévisions. Le pauvre homme, avec respect pour la majesté royale, se +démêla habilement de toutes les arguties; mais, loin de céder, +héroïque, inspiré des anciens prophètes, il dit à cette Jézabel, qui +s'avançait à dire son mot: «Madame, contentez-vous d'avoir infecté la +France de votre infamie et de votre ordure, sans toucher aux choses de +Dieu.» + +Le roi, transpercé de ce trait, qu'il n'aurait jamais prévu, bondit de +fureur, jura qu'il le verrait brûlé vif. Il y alla, et il en fut +épouvanté et malade. L'homme, dans ce supplice horrible, immobile et +comme insensible, tint sur lui un oeil de plomb, un regard fixe et +pesant, comme la sentence de Dieu. Le roi pâlit, recula, s'en alla de +la fenêtre. Il dit qu'il n'en verrait jamais d'autres de sa vie. + +Ces héros de calme et de force, d'apparente insensibilité, sont +innombrables dans les riches martyrologes de Crespin, de Bèze, de Fox, +etc.; mais j'aime mieux encore ceux qui ont été sensibles, ceux qui +traversèrent vainqueurs les grandes épreuves morales, non moins +douloureuses que celles du corps. Homme, je cherche des hommes, et je +les vois tels à leurs pleurs. La plupart n'étaient pas des individus +isolés; c'étaient des hommes complets, des familles; ils étaient +maris et pères. Aux portes de leurs prisons priaient leurs femmes et +leurs enfants. Je ne connais pas de plus saints monuments dans toute +l'histoire du monde que les lettres simples, graves et pathétiques +qu'ils écrivent à leurs femmes du fond des cachots. C'est là qu'il +faut voir ce qu'est la sainteté du mariage et la force de l'amour en +Dieu. Nulle idée plus que la glorification du mariage ne fut portée +haut, enseignée, défendue par la Réforme. Plus d'un martyr y mit sa +vie. Un augustin marié, Henri Flameng, avait sa grâce s'il eût voulu +dire que sa femme était une concubine. Il refusa, mourut pour elle, +soutint son honneur au milieu des flammes, la laissa légitime épouse +et veuve glorifiée d'un martyr. + +L'amitié a eu aussi, dans ces temps, des martyrs sublimes dont +l'inestimable légende doit être soigneusement recueillie. + +Celle qui me touche le plus est celle de deux hommes de Louvain et de +Bruxelles, le coutelier Gilles et le pelletier Just Jusberg, deux +martyrs et deux amis. + +Leur légende, forte et déchirante, est faite pour apprendre au monde +léger, insensible, où ce nom d'ami est un mot, ce qu'est pour les âmes +pures ce fort et profond mariage que Dieu réserve à ceux qu'il a le +plus aimés. + +Just Jusberg était tellement estimé et chéri de tous, que, quand il +fut pris à Louvain, condamné aux flammes, les conseillers de la +chancellerie, venus de Bruxelles, revinrent près de la Gouvernante +pour demander qu'il ne fut que décapité: «Hélas! dit-elle, c'est bien +petite grâce!... Mais je le veux bien.» + +Just se trouvait en prison avec plusieurs de ses frères. Mais sa +meilleure consolation était d'y être avec un saint, Gilles, jeune +coutelier de Bruxelles. Celui-ci, qu'il faut faire connaître, était un +homme de trente-trois ans, d'une douceur, d'une bonté, d'une charité +extraordinaires, qui ne gagnait que pour les pauvres, et qui, dans une +épidémie, avait vendu son bien pour eux. Il était connu, admiré, béni, +dans tous les Pays-Bas. Geôliers, bourreaux, tous étaient à ses pieds, +et on ne savait comment lui faire son procès, dans la crainte qu'on +avait du peuple. + +Just, qui n'avait eu jusque-là de pensée que Dieu, eut, en ce jeune +saint, sa première attache à la terre. Son coeur, saisi d'une forte, +profonde, véhémente amitié, reprit sa racine ici-bas. Pourtant, il +croyait mourir bien. La nuit qui précéda sa mort, prié par ses +compagnons de leur faire une exhortation, il leur parla fermement de +son bonheur du lendemain, les pria de rester unis, de s'aimer, de se +préparer ensemble à tout ce qui adviendrait: «Car, si je ne me trompe, +j'en vois quelques-uns parmi vous qui me suivront de bien près...» + +Ce mot, ce regard imprudent, lui révéla (à lui-même et à tous) la +force du sentiment qui allait être brisé par la mort. Il voit Gilles +dans cette foule, et il ne peut plus parler; sa langue sèche, il +étouffe, il tombe foudroyé dans ses larmes. + +Voilà que tout le monde pleure; tous faiblissaient si Gilles même +n'eût succédé, pris la parole, embrasé de l'esprit de Dieu. Avec un +charme, une force, une habileté admirables, il couvrit, fit oublier +la défaillance de Just, le releva, et le refit, ce que vraiment il +était, un saint, un héros, un martyr. + +«Bon Dieu! que tes secrets sont admirables!.... Vous voyez Just, notre +frère, condamné par le jugement du monde... Mais c'est un vrai enfant +de Dieu... Ne vous scandalisez point; rappelez-vous Jésus même que +nous suivons pas à pas. Il est écrit de Jésus: «Nous l'avons vu frappé +de Dieu, et cela pour nos péchés.» Or le _disciple n'est point +par-dessus le maître_... Nous vous réputons heureux, Just, notre +frère, en vous voyant si ferme et fortifié de Dieu... Oh! heureuse +l'âme qui habite au domicile de ce corps et comparaîtra demain, +dégagée de toute souillure, en présence du Dieu vivant!... Ce bien +éternel, nous l'aurions, n'était la lenteur des bourreaux qui nous +contraignent de demeurer encore en misère pour cette nuit.» + +Cette justification céleste d'une délicatesse infinie ne raffermit pas +seulement Just et l'assemblée; elle avait emporté les coeurs aux +portes du paradis. On pria, et Just disait: «Je sens une grande +lumière et une inexprimable joie.» + + + + +CHAPITRE VI + +L'ÉCOLE DES MARTYRS + +1547-1559 + + +Navagero, envoyé de Venise près de Charles-Quint, écrit en 1546, dans +son rapport au Sénat: «Ce qui décide l'Empereur à agir contre les +_luthériens_, c'est l'état des Pays-Bas, c'est l'_anabaptisme_. On y a +fait mourir pour cela trente mille personnes.» + +Confusion terrible de deux choses si différentes. La Saint-Barthélemy +juridique, commencée contre le communisme anabaptiste, se poursuivait +indéfiniment contre les protestants étrangers à cette doctrine, et +qui, le plus souvent, ne la connaissaient même pas. + +Ne pas mêler ces deux procès, c'était un point de droit autant que de +religion. L'anabaptiste changeait la société civile, la propriété, le +mariage même, tout le monde extérieur. Le protestant (surtout en +France) ne changeait rien, ne voulait rien que s'enfermer, fuir les +idoles, garder les libertés de l'âme, obéir, et il obéit jusqu'à +extinction, se laissant brûler quarante ans avant de prendre les +armes. + +Comment, dans le siècle de la jurisprudence, dans l'âge de Dumoulin, +Cujas et tant d'autres, les grands docteurs autorisés ne posèrent-ils +pas cette distinction? L'unique réclamation qui reste devant l'avenir +est celle d'un écolier de l'Université de Bourges, d'un élève +d'Alciat, Calvin. + +Né Picard, d'un pays fécond en révolutionnaires, en bouillants amis de +l'humanité, né peuple et petit-fils d'un simple tonnelier, fils d'un +greffier de Noyon qui, tour à tour, travailla dans les deux justices, +ecclésiastique et civile, il se trouve avoir en naissant un pied dans +le droit, un pied dans l'Église. On lui donne à douze ans une sinécure +cléricale, qu'il jette bientôt avec le désintéressement altier de +Rousseau ou de Robespierre. Il vit de peu, de rien, pauvre jusqu'à sa +mort. + +C'était un travailleur terrible, avec un air souffrant, une +constitution misérable et débile, veillant, s'usant, se consumant, ne +distinguant ni nuit ni jour. Il aimait uniquement l'étude, le grec +surtout, et les lettres saintes. Il était fort timide, défiant, +ombrageux, seul et caché tant qu'il pouvait. Pour le tirer de là, il +fallait un coup imprévu, une manifeste nécessité morale, la violence +du ciel et de la conscience, si j'osais dire, la tyrannie de Dieu. + +C'était en 1534. Il avait vingt-cinq ans, et sortait à peine des +hautes écoles. L'horrible tragédie de Munster, la fatale équivoque de +l'anabaptisme, commençait à tomber sur le protestantisme comme une +pluie de fer et de feu. Tout le monde voyait que les protestants +non-seulement n'étaient pas des anabaptistes, mais leur étaient +contraires. Tous le voyaient. Pas un ne le disait. + +Le cri de la justice sortit de ce grand et jeune coeur, amant profond, +sincère, de la vérité et de la loi. + +Cet homme si timide parut seul devant tous, sacrifia l'étude, sa chère +obscurité, et changea sa vie sans retour. + +Son livre, l'_Institution chrétienne_, n'était nullement d'abord le +gros livre, l'encyclopédie théologique qu'on voit maintenant. C'était +une courte apologie. + +Si l'acte était hardi, la forme ne l'était pas moins. C'était une +langue inouïe, la nouvelle langue française. Vingt ans après Commines, +trente ans avant Montaigne, déjà la langue de Rousseau. + +C'est sa force, si ce n'est son charme. Rousseau a dit, après +l'_Émile_: _Conticuit terra_. Mais combien plus dut-on le dire quand, +pour la première fois, elle jaillit, cette langue, sobre et forte, +étonnamment pure, triste, amère, mais robuste et déjà toute armée. + +Son plus redoutable attribut, c'est sa pénétrante clarté, son extrême +lumière, d'argent, plutôt d'acier, d'une lame qui brille, mais qui +tranche. + +On sent que cette lumière vient du dedans, du fond de la conscience, +d'un cour âprement convaincu, dont la logique est l'aliment. On sent +qu'il vit de la raison, qu'il parle pour lui-même, et ne donne rien à +l'apparence; qu'il sue à bon escient et se travaille pour se faire un +solide raisonnement dont il puisse vivre, et que, s'il n'a rien, il +meurt. + +Voilà donc cette France légère, cette France rieuse, dont le gaulois +naïf semblait hier encore un bégayement d'enfance... Quelle énorme +révolution! + +Épouvanté de son triomphe, il se cache à Strasbourg, se colle sur les +livres. Mais il était perdu. Dieu ne devait plus le lâcher. + +Farel vint le prendre là, grondant et refusant. Il l'enleva, et le mit +où? À Genève, dans la ville la plus antipathique à son génie. Calvin +lui prouva que Genève était le lieu où il serait le plus inutile, et +qu'il n'y ferait rien de bon. Farel rit, alla son chemin. + +Nous avons parlé de ce personnage, un très-violent montagnard du +Dauphiné, homme d'épée et de naissance, un petit homme roux, d'un oeil +flamboyant, d'une parole foudroyante, d'une intrépidité, d'une +opiniâtreté incroyables, l'homme du temps qui eut au plus haut degré +la gaieté révolutionnaire. On tirait sur lui, il riait; on le +frappait, on battait de sa tête les murs et les pavés sanglants, il se +relevait riant, prêchant de plus belle. + +Notez que ce héros fanatique était plein de sens. Il glissa sur les +points les plus obscurs du dogme, chercha à tout prix l'union des +églises de Suisse. Il n'était pas écrivain, le savait, se rendait +justice. C'était une flamme, rien de plus. Il ne se sentait nullement +le pesant et puissant génie de fer, de plomb, de bronze, qui pouvait +transformer Genève. Avec l'autorité des _voyants_ de la Bible, il +saisit le savant jeune homme qui avait tous ces dons, lui jeta le +fatal manteau de prophète et législateur, lui ordonna d'y mourir à la +peine. + +Cet homme pâle, arrivant à Genève, trouva une joyeuse ville de +commerce, qui, ayant déjà fort souffert, n'en restait pas moins gaie. +Sa situation est charmante, pleine d'air et de vie. Avec ce grand +miroir du lac et ce brillant fleuve azuré, Genève a double ciel, deux +fois plus de lumière qu'une autre ville. C'est le carrefour de quatre +routes. De Savoie et de Lyon, de Suisse et du Jura, tout y passe. +Circulation constante de marchands et de voyageurs, de visages +nouveaux et de toutes les nouvelles de l'Europe. La population était à +l'avenant, légère de parole et de vie. Moeurs du commerce, moeurs des +seigneurs; chanoines et moines, chevaliers et barons, tous venaient +jouir à Genève. Elle s'en moquait, et les imitait, rieuse et +satirique, changeante comme son lac, subite comme son Rhône, vraie +girouette et le nez au vent. + +Lyon lui faisait du tort. La déchéance du commerce avait éveillé à +Genève un esprit de résistance politique contre le prince évêque et le +duc de Savoie. Avec un grand courage, cette révolution n'en garde pas +moins la vieille légèreté génevoise. Elle est héroïque et espiègle. La +première scène qui s'ouvre est une farce sur un âne mort. + +Son chroniqueur, Bonnivard, pour avoir été dix ans enfermé aux caves +du château de Chillon, n'en a pas moins partout cette gaieté +intrépide. On la trouve encore dans Farel, dans Froment, ses premiers +prêcheurs. Nul livre plus amusant que la chronique de Froment, hardi +colporteur de la Grâce, naïf et mordant satirique que les dévotes +génevoises, plaisamment dévoilées par lui, essayèrent de jeter au +Rhône. + +Qu'on juge de l'impression que ce sombre Calvin, malade, amer, le +coeur plein des plaies de l'Église, reçut quand il arriva là! Je suis +sûr que le lieu, le paysage, le choqua; aimable, gai autant que +grandiose, il dut lui apparaître comme une mauvaise tentation, une +conjuration de la nature contre l'austérité de l'esprit. Il chercha la +rue la plus noire, d'où l'on ne vît ni le lac ni les Alpes, l'ombre +humide et verdâtre des grands murs de Saint-Pierre. Mais les hommes le +choquaient encore plus que tout le reste. Il détestait Froment. Il +avait ses amis en abomination, presque autant que ses ennemis. + +Le fond de ce grand et puissant théologien était d'être un légiste. Il +l'était de culture, d'esprit, de caractère. Il en avait les deux +tendances: l'appel au juste, au vrai, un âpre besoin de justice; mais, +d'autre part aussi, l'esprit dur, absolu, des tribunaux d'alors, et il +le porta dans la théologie. Son Dieu, qui d'avance sauve ou damne dans +un arbitraire si terrible, diffère peu du royal législateur, comme on +le trouve dans nos violentes ordonnances, ou dans la loi de +Charles-Quint, effrayant droit pénal qu'il entreprit d'imposer à +l'empire, et qui eut influence sur toute l'Europe. + +Ce fanatisme d'arbitraire, porté dans la théologie, semblait devoir en +supprimer le mouvement. Tout au contraire, il le lança. Il en fut +comme du mahométisme primitif qui affrontait si hardiment une mort +décrétée et écrite, que nulle prudence n'éviterait. La prédestination +de Calvin se trouva en pratique une machine à faire des martyrs. + +Imposer à Genève ce joug terrible n'était pas chose aisée. Elle chassa +Calvin; mais les désordres augmentèrent, et elle le rappela elle-même. +Il refusait, écrivait à Farel: «Je les connais; ils me seront +insupportables, et eux à moi... Je frémis d'y rentrer.» Farel l'y +contraignit. Il fallait que cet homme eût foi à l'impossible, pour +croire que la Réforme tiendrait là, que la petite république +subsisterait indépendante. Quand on examine la carte d'alors, on est +effrayé d'une telle situation. L'imperceptible cité avait son étroite +banlieue coupée, mêlée, enchevêtrée des possessions des grands États, +ses mortels ennemis. À l'époque de la captivité de François Ier, il +est vrai, Berne et les Suisses avaient senti qu'il fallait protéger +Genève. Et la France le sentait aussi. Mais c'était là justement le +péril de la petite ville. Quand le roi, en 1535, envoya sept cents +lances pour la couvrir de la Savoie, la ville semblait perdue, et, en +effet, le roi espérait l'absorber. Quand les Bernois, l'année +suivante, prirent le pays de Vaud, Genève se crut au moment d'être +emportée par l'avalanche, submergée par le déluge barbare des +populations allemandes. + +Situation unique d'alarmes continuelles. Chaque nuit, le Savoyard +pouvait tenter l'escalade. Chaque jour, les alliés bernois, ou les +protecteurs français, pouvaient arriver sur la place et surprendre la +seigneurie. Il fallait se garder des ennemis, bien plus des amis, +veiller toujours, craindre toujours. Et voilà pourquoi Genève a été la +Vierge sage, et a tenu si haut sa lampe. Voilà pourquoi elle a été la +grande école des nations. Mais, pour qu'il en fût ainsi, il fallait +qu'elle subît une transformation complète, qu'elle s'abjurât +elle-même; que, d'une ville de plaisir, d'une joyeuse ville de +commerce, elle se fit la fabrique des saints et des martyrs, la sombre +forge où se forgeassent les élus de la mort. + +L'émigration religieuse de France, d'Italie, d'Allemagne, y créa une +ville nouvelle, population disparate, mais naturellement plus docile à +son dictateur ecclésiastique. La vraie et ancienne Genève, +irréconciliable à l'esprit de Calvin, lutta quelque temps dans les +_Libertins_ (ou amis de la liberté), qui s'entendaient avec la France. +C'étaient spécialement les amis du cardinal Du Bellay, de la +Renaissance contre la Réforme. On assure qu'ils lui proposaient de +conquérir Genève pour son maître. Qu'en serait-il arrivé? Que Du +Bellay, impuissant pour défendre en France la liberté de penser, n'eût +pu rien pour elle à Genève. On le vit en 1543, où, sous ses yeux, et +lui étant évêque de Paris, on lui brûla (à Paris même) son secrétaire, +un jeune protestant! + +La Renaissance ne se protégeait pas. François Ier ne sauva pas Dolet. +Marot, l'homme de sa soeur, et dont il goûtait les écrits, fut obligé +de s'exiler. Rabelais ne vécut qu'à force de ruses. Ceci juge la +question. + +Si le Capitole antique eut pour première pierre dans ses fondements +une tête coupée et saignante, on peut en dire autant de Genève +réformée. + +Par où qu'on regarde Calvin, on y trouve l'image la plus complète du +martyre. + +Rupture des amitiés, nécessité de rompre avec les pères de la Réforme. + +L'effort incessant, douloureux pour un logicien exigeant, de bâtir un +dogme éclectique qui répondît à tout, de concilier en apparence ce qui +est inconciliable, et de satisfaire le monde sans se satisfaire +soi-même. + +Le coeur, l'esprit brisé et le corps usé à cette torture. La maladie +habituelle, des fatigues excessives, l'enseignement, la prédication, +les disputes acharnées, une correspondance infinie, accablante, avec +toute l'Europe. Au dedans, nulle consolation, la maison pauvre et +veuve. Au dehors, la haine d'un peuple, le sentiment que son oeuvre ne +réussira pas; qu'en donnant toute son âme, il n'inspire pas l'esprit +de vie! En 1552, lorsque Genève était si puissante par lui, lui +désespère; il écrit à un ami: «Je survis à cette ville, elle est +morte; il faut la pleurer...» + +Mais sa plus exquise douleur, c'est celle qui sortait de son oeuvre +même. Les martyrs, à leur dernier jour, se faisaient une consolation, +un devoir d'écrire à Calvin. Ils n'auraient pas quitté la vie sans +remercier celui dont la parole les avait menés à la mort. Leurs +lettres respectueuses, nobles et douces, arrachent les larmes. +Étaient-elles sans action sur cet homme de combat? Oui, disent ceux +qui le jugent sur sa violente polémique, sa dure intolérance. Nous +pensons autrement. Ceux qui vécurent avec Calvin disent qu'il ne fut +étranger à nulle affection de la famille et de l'amitié, très-attaché +surtout aux fils de sa parole. Il les suit des yeux par l'Europe dans +leurs lointaines et cruelles aventures, les soutient et souffre avec +eux. Ses lettres, fortes et chrétiennes, n'en sont pas moins +pathétiques. Supplice étrange! de toutes parts, la mort lui revient, +lui retombe. Le monde infatigablement vient battre le fer sur son +coeur! + +Si Calvin a fait les martyrs, eux-mêmes ont autant fait Calvin. On +comprend bien que de tels coups, sans cesse répétés, ensauvagèrent cet +homme, le rendirent absolu, féroce, à défendre un dogme qui, chaque +jour, lui tirait du sang. C'est ainsi qu'on peut expliquer le crime de +sa vie, la mort du grand Servet, dont nous parlons plus loin. + +Crime du temps plus que de l'homme même! + +N'importe! il fut des nôtres!... + +Quand j'entre dans le vieux collége de Calvin et de Bèze, quand je +m'assois sous les ormes antiques, quand je visite l'académie et +l'église, où Calvin, faible, exténué, parfois soutenu sur les bras de +ses auditeurs, enseignait et prêchait à mort, je sens bien que le +grand souffle de la Révolution a passé là. Ces vaillants docteurs du +passé nous ont préparé l'avenir. + +Huit cents auditeurs, de toute nation et de toute langue, +l'écoutaient; émigrés la plupart ou fils d'émigrés. Parmi eux, nombre +d'artisans. Tels de ceux-ci étaient de grands seigneurs qui avaient +cherché à Genève la pauvreté et le travail. L'un d'eux s'était fait +cordonnier. + +Ville étonnante où tout était flamme et prière, lecture, travail, +austérité. Quel était le ravissement de ceux qui, ayant réussi à fuir +la terre idolâtrique, atteignaient la cité bénie! De quel oeil tous +ces fugitifs, ayant, par bonheur incroyable, passé la route de Lyon, +suivi l'âpre vallée du Rhône, voyaient-ils le clocher sauveur! Nombre +de familles illustres laissaient tout, bravaient tout, pour venir à +Genève. Les Poyet, les Robert Estienne, la veuve, les enfants de Budé, +cherchèrent cette nouvelle patrie. Plus d'un confesseur de la foi y +apportait ses cicatrices. L'intrépide, l'indomptable Knox, après huit +années passées aux galères de France, les bras sillonnés par les +chaînes, le dos labouré par le fouet, avant ses grands combats +d'Écosse, venait s'asseoir encore un jour au pied de la chaire de +Calvin. + +Tout affluait à cette chaire, et de là aussi tout partait. + +Trente imprimeries, jour et nuit, haletaient pour multiplier les +livres que d'ardents colporteurs cachaient sur eux, faisaient entrer +en Italie, en France, en Angleterre, aux Pays-Bas. Missions terribles! +Ils étaient attendus, épiés. Pour le seul fait d'avoir sur eux un +Évangile français, ils étaient sûrs d'être brûlés. C'est alors que +l'imprimerie fit ses deux efforts admirables: la _Bible_ en un volume, +un petit volume, aisé à cacher! et les _Psaumes français, avec la +musique interlinéaire_. En touchant ce qui reste encore de ces +vieilles éditions, ces volumes tachés, usés dans les prisons, et qui +souvent, jusqu'au bûcher, firent l'office de confesseurs, et +soutinrent la foi des martyrs, on est tenté de s'écrier: «Ô petits +livres! petits livres! pauvres témoins des souffrances de la liberté +religieuse, soyez bénis au nom de la liberté sociale! Si quelque chose +reste en vous des grands coeurs qui vous ont touchés, puisse cela +passer dans le nôtre!» + +Plût au ciel qu'on pût raconter tout ce qui s'accomplit alors! Mais +les dangers étaient si grands, que presque toute cette histoire est +restée enfouie et mystérieuse. Le peu qu'on en retrouve, c'est +l'histoire de quelques martyrs. + +J'ai suivi attentivement le martyrologe de Crespin pour trouver et +dater les premières missions protestantes. Elles semblent d'abord +fortuites. Ce sont presque toujours des Français que la persécution a +fait fuir à Genève, et qui, pour affaire de famille, pour revoir leur +pays ou répandre des livres, entreprennent de revenir. + +On voit très-bien, dans ces histoires, que l'origine de tout cela est +spontanée, d'abord française; mais la grande et forte école de Genève +leur a formulé en doctrine leur sentiment religieux, leur a donné les +livres, le désir de les répandre et de les interpréter. + +Le premier exemple est celui d'une petite colonie de gens qui avaient +cherché asile à Genève, et qui, attirés vers l'Angleterre par la +réforme d'Édouard VI, s'en vont ensemble par la route du Rhin. «M. +Nicolas, homme de savoir, François, et Barbe, sa femme, Augustin, +barbier, et sa femme Marion, tous deux du Hainaut.» On voit ici +l'égalité religieuse, le barbier de compagnie avec l'homme de savoir +et le bourgeois aisé. Et c'est le barbier qui règle la route; il +obtient de M. Nicolas qu'il visite le petit troupeau des fidèles de +Mons. De là leur catastrophe horrible. Les deux hommes sont brûlés. +Barbe faiblit, a peur. La pauvre Manon est enterrée vive. (V. plus +haut.) + +Ce qui est remarquable dans cette légende fort ancienne (1549), c'est +que ces infortunés, sur la charrette et au bûcher, se soutiennent par +le chant des psaumes de Marot et de Bèze, qui pourtant ne furent +imprimés que deux ans après (1551). Sans doute, on les enseignait, on +se les transmettait oralement dans les églises de Genève. + +Lorsque François Ier sauva Marot en 1530, ce fut à condition qu'il +continuerait le Psautier. Lorsque, en 1543, Calvin l'accueillit à +Genève, il le fit autoriser par le Conseil à continuer cette oeuvre. À +sa mort, Bèze la reprit, l'acheva et fut autorisé à l'imprimer en +1551; mais on changea la musique primitive, galante, inconvenante, +profanée par le succès même. François Ier les avait chantés, et Henri +II, et Catherine de Médicis, Diane, et tout le monde! Cette musique +fut biffée et on lui substitua des mélodies fortes et simples de +l'Église de Genève, qu'on imprima sous les paroles. + +Grande révolution populaire! Elle gagna par toute la France. Elle +donna aux persécutés, aux fugitifs, un viatique, qui ne leur manqua +jamais dans leurs extrêmes misères, dans ce qui plus que les supplices +énerve les révolutions, l'implacable longueur du temps. + +L'Église militante et souffrante, au centre des persécutions, la forte +Église de Paris transfigura ces mélodies, et, par un coup de génie, en +fit la lumière de l'Europe. + +Le Franc-Comtois Goudimel, alors à Paris, gardant la séve austère et +pure de ses montagnes du Jura, fit hardiment des psaumes un chant +d'amis, un chant de frères, une musique à quatre parties. + +Jean-Jacques Rousseau confesse avoir reçu en naissant la puissante +inspiration de ces vieux chants de Goudimel. Et que d'hommes ils ont +soutenus! + +Lorsque Rabaut, aux Landes, aux déserts des Cévennes, resta trente +années sous le ciel, sans reposer sous un toit, lorsque le Vaudois +Léger passa tant d'horribles hivers dans les antres des Alpes, au +souffle des glaciers, que tiraient-ils de leur sein pour se ranimer et +se réchauffer? Quelque cordial? Sans doute, le cordial puissant de ces +psaumes. Ils en chantaient les mélodies, et, si quelque ami courageux +osait venir serrer leur main, la sainte assemblée se formait, l'Église +était là tout entière, la mâle harmonie commençait, le désert devenait +un ciel. + +Tout n'est pas bon dans les paroles, mais la musique emportait tout. +Tel accent connu et tels vers, souvent chantés dans les supplices (_À +toi, mon Dieu! mon coeur monte!... Mon Dieu! prête-moi l'oreille_), ne +manquaient pas leur effet. Et sur les visages bronzés de ces +confesseurs du désert une mâle pudeur avait peine à ne pas laisser +voir de pleurs. + + + + +CHAPITRE VII + +POLITIQUE DES GUISES--LA GUERRE--METZ + +1548-1552 + + +Maintenant que nous avons posé l'enclume «où vont s'user tous les +marteaux,» nous pouvons amener les frappeurs inhabiles qui vont +frapper dessus, voir au jeu les grands politiques avec leurs superbes +machines de profonde diplomatie, l'immensité des efforts et le néant +des résultats. + +Les actes, les lettres secrètes récemment publiées, arrachent les +beaux masques, la pourpre et le velours. Ces fiers acteurs, +aujourd'hui en chemise, font peine à voir. On ne peut plus comprendre +dans quel aveuglement marchaient les deux partis, le roi de France et +Charles-Quint. + +Nous simplifierons fort si, dès d'abord, en 1548, nous indiquons le +but où vont ces fous, par un circuit immense d'intrigues, de dépenses +et de guerres, en douze années, vers 1560. + +L'Espagne alors apparaîtra ruinée. À Granvelle éperdu qui lui expose +l'épuisement des Pays-Bas, Philippe Il communiquera en confidence son +budget espagnol _en déficit de neuf millions sur dix_! (Granv., VI, +156.) + +Et la France, qui n'a pas les Indes, à plus forte raison est ruinée. +Les Guises, maîtres de tout en 1560, et vrais rois, seraient morts de +faim dans leur royauté, sans une _razzia_ à la turque sur leur propre +parti, sur l'évêque et le clergé de Paris, qu'ils frappent d'un +emprunt forcé avec contrainte par corps. + +Ruine d'autant plus radicale qu'elle est universelle. La grande crise +sociale et financière du siècle, précipitée par le changement des +valeurs monétaires et l'enchérissement monstrueux de toutes choses, +dessèche la source de l'impôt. Le fisc, cette pompe âprement +aspirante, où plonge-t-il? dans nos poches vides; et qu'en +aspire-t-il? le néant. + +Dès la première année du règne d'Henri II, en 1547, on voyait +parfaitement où on allait. Le déficit annuel était déjà d'un +demi-million, et dès qu'on augmenta l'impôt, il y eut révolte. On ne +vécut plus que d'expédients, du fatal expédient surtout de vendre des +charges, de prendre un peu d'argent comptant en grevant de nouveaux +salaires les années suivantes et l'avenir. + +Les rêves et les folies de François Ier en 1515, avec la forte France +d'alors, étaient des folies de jeune homme; celles des Guises et de +Diane, en 1547, avec une France ruinée, étaient une démence +d'aliénés, une désespérée furie de joueurs, disons le mot, un jeu +d'aventuriers qui, ayant peu à perdre, bravent la chance, et mettent +les enjeux sur la carte la moins probable. + +Quelle était cette carte? Nous le savons par leurs flatteurs de Rome, +par le cardinal du Bellay, qui, pour regagner son crédit, mériter son +retour en France, entre dans leur pensée et caresse leur rêve. Quel +rêve? la conquête d'Italie, toujours la vieille idée de leur maison, +toujours René d'Anjou, l'expédition de Naples. Dans cette voie de +folies, ils prennent hardiment la plus folle. Du Piémont envahir +Milan, c'est chose trop raisonnable encore. Non, il leur faut les +Deux-Siciles. + +Et routiniers autant que chimériques, sur quel appui comptent-ils pour +recommencer ce roman? sur le pape, dès longtemps fini, sur Parme, sur +les petits princes italiens, sur Ferrare, dont François de Guise se +dépêche d'épouser la fille. Mais qui ne voyait que l'Italie était +morte? Qu'était devenue Rome? un désert! Telle la représenta Rabelais +dès 1536. Le pape? une ombre. Le duc d'Albe en parle avec un dur +mépris. (Granv., VII, 284.) + +Le moindre bon sens indiquait qu'il n'y avait que deux choses à faire: + +L'une, vraiment sensée, tendre la main à la nation militaire qui +prêtait des soldats à toute l'Europe, à l'Allemagne, l'aider à +défendre la liberté religieuse contre les Espagnols. En quoi faisant, +du même coup on s'assurait l'Angleterre, où montait le flot du +protestantisme. + +L'autre parti, humiliant, triste et bas, mais possible pourtant, +c'était de marcher avec l'Espagne et dans son mouvement. C'était la +secrète pensée de Montmorency, qui fut toujours (lettre du duc d'Albe, +Granv., VII, 281) foncièrement espagnol, _et que l'Espagne tâcha +toujours de maintenir au gouvernement de la France_. + +Mais cet homme, sous forme rude, hautaine, était le courtisan des +courtisans. La folie étant en faveur, il suivit le parti des fous. + +Ce troisième parti, celui des Guises et de Diane, parti non espagnol, +et pourtant catholique voulait faire la guerre au roi catholique et +combattre son propre principe. + +Ce qui les rendait forts, prépondérants dans le conseil, c'est qu'ils +tenaient l'Écosse par leur soeur, et se chargeaient de faire une +Écosse française, de mettre en France la royauté d'Écosse en livrant +au roi leur nièce, la petite Marie Stuart, qu'épouserait le Dauphin. +Et l'enfant, en effet, nous fut livrée en 1548. + +Cela semblait un beau succès, une forte garantie contre l'Angleterre. +Une garantie, mais trois dangers: + +1º On rendait l'Angleterre irréconciliable, implacable et désespérée, +lui mettant la France même dans son île, une grande colonie française +«des seigneuries pour un millier de gentilshommes.» + +2º Cette Marie de Guise qui livrait son enfant, livrait-elle l'Écosse, +ou n'allait-elle pas par cette trahison donner des forces +incalculables aux Écossais protestants et en faire le parti national? + +3º Comme on ne tenait l'Écosse que par une intime alliance avec les +violents catholiques, avec le grand brûleur des protestants, +l'archevêque de Saint-André; comme on se portait pour son défenseur +(et vengeur quand il fut tué), on associait la politique aux phases +variables, incertaines, de la révolution religieuse. + +Dès lors, comment s'entendre avec l'Allemagne, avec les grands ennemis +de l'Empereur, les luthériens? Condamnée aux démarches les plus +contradictoires, papiste pour l'Écosse et pour le roman d'Italie, et +d'autre part défenseur hypocrite des libertés de l'Allemagne, la +France allait apparaître à l'Europe comme un hideux Janus à qui ne se +fierait personne. + +Deux ans durant, cette France des Guises ne regarda que vers l'Écosse, +vers l'Italie, et oublia la grande affaire du monde, l'Allemagne, +l'oppression de l'Empire. + +Situation bizarre! Les luthériens, le pape, étaient d'accord pour +implorer la France contre Charles-Quint. Elle paraissait forte dans la +faiblesse universelle. L'occupation d'Écosse, la reprise de Boulogne, +que l'Angleterre nous rendit (pour argent), faisaient illusion. + +Charles-Quint n'était plus un homme depuis sa victoire de Muhlberg. Il +ne se connaissait plus. Ce n'était plus César, mais Attila, +Nabuchodonosor. L'attitude de modération qu'il avait prise en sa +jeunesse, après Pavie, sa faible tête de vieillard ne pouvait la +retenir. Il paraissait horriblement aigri. Granvelle l'en excuse sur +sa maladie. Il fit couper les pieds aux soldats allemands qui, selon +leur vieil usage, s'étaient loués en France (_Mém. de Guise_), et +l'infant (Philippe II) intercéda en vain pour eux. + +Pour connaître le vrai Charles-Quint de cette époque, il ne faut pas +toujours citer ses actes officiels, oeuvre de ses ministres, mais lire +les _instructions_ qu'il écrit lui-même _pour son fils_. Elles +indiquent deux choses: que sa tête est affaiblie, et qu'il ne connaît +point du tout sa situation. Cet acte grave, écrit pour guider bientôt +le jeune roi, n'a aucun caractère sérieux; il est d'une banalité +plate, nullement instructif. Un prince qui s'amuse à écrire de telles +choses, vaguement générales, évidemment n'a pas d'idées précises, ne +sait pas le détail qui seul serait utile pour diriger son successeur +(Granv., III, 267, 1548). + +Les Vénitiens qui connaissent ses affaires mieux que lui, disent (L. +Contarini, 1548) que, malgré sa victoire, il est ruiné. «Il ne peut +plus rien tirer de l'Italie. Ses sujets, surtout à Milan, aiment mieux +abandonner la terre.» D'autre part, il tire encore moins de l'Espagne. +Sa pauvreté en hommes est désolante. Tous les grands capitaines du +siècle sont morts; il ne lui reste que le duc d'Albe, médiocre (au +jugement de Contarini), et un bandit italien qu'on appelait le marquis +Marignan. + +Mais ce coup de Muhlberg et l'Empire tombé à ses pieds, cinq cents +canons enlevés aux villes, les razzias d'argent faites par ses soldats +espagnols, lui avaient tourné la tête. Il donna au monde un de ces +spectacles qui effrayent, qui appellent la colère divine. Ce fut une +chose nouvelle dans l'Europe chrétienne de voir renouveler les scènes +barbares de captifs promenés, montrés (comme Bajazet dans sa cage de +fer). Il menait par l'Allemagne et jusqu'aux Pays-Bas ses prisonniers, +l'électeur, le landgrave, un héros et un saint, comme on montre une +ménagerie de bêtes fauves. Sauvage exhibition qui ne montrait que son +parjure. Car il avait promis leur liberté, et il éluda par un faux, un +faux ridicule, irritant, d'une lettre impudemment changée dans le +traité, en vertu de laquelle il garda ceux qu'il avait promis +d'élargir. + +Même dérision d'insolence à la diète d'Augsbourg. Ses théologiens +présentèrent aux deux partis un compromis tout catholique. _Quelques +districts_, et _pour un certain temps_, gardaient le mariage des +prêtres et la communion sous les deux espèces. Tout le reste de +l'Empire, dès le jour même, rentrait sous le vieux joug. Cela s'appela +l'_intérim_. La chose à peine lue, sans délibération, sans consulter +personne, un prélat catholique, l'archevêque de Mayence, remercie +l'Empereur, dit que la diète accepte, parlant effrontément pour les +protestants mêmes. La séance est levée. + +Voilà tous les débats religieux finis par cet escamotage. Le voilà +pape aussi bien qu'Empereur. Et que lui manque-t-il pour avoir cette +monarchie universelle dont l'avaient bercé ses nourrices? Peu ou rien: +conquérir la France, aller à Rome. Le pape est vieux, Charles-Quint +peut lui succéder; déjà ses médecins remarquent que sa goutte se +trouverait bien mieux du climat d'Italie. + +Comme en ces moments de folie les valets dépassent le maître, son +gouverneur du Milanais encourage l'assassinat de Pierre Farnèse, fils +du pape Paul III, duc de Parme et de Plaisance, en saisissant la +dernière ville. Paul III, effrayé par la victoire de Charles-Quint, +par son concile de Trente, négociait avec la France, et voulait faire +épouser à son petit-fils une bâtarde d'Henri II. Charles-Quint, qui +déjà avait marié sa fille naturelle au fils du pape, n'en approuva pas +moins cette cruelle affaire de Plaisance, où lui-même volait ses +petits-enfants. Le pape perça l'air de ses cris, appela au secours la +France, les protestants, les Turcs (dit-on), et voyant sa famille +s'arranger avec Charles-Quint, baiser sa main sanglante, il en mourut +de désespoir. + +Cet acte atroce saisit l'attention de l'Europe, étonna, effraya. +Bientôt après, le frère de Charles-Quint, Ferdinand, estimé pour sa +modération, fit poignarder son ennemi réconcilié, le moine Martinuzzi, +à qui il devait la Hongrie. + +Nous ne raconterons pas la punition; elle est connue. Une seule ville, +Magdebourg, résista à l'Empereur, à l'Espagne, à l'Empire. Et son +maître Maurice, qui l'avait fait vaincre, le trahit à son tour. Ce fut +une belle scène, et consolante pour la terre opprimée, de voir ce +vainqueur des vainqueurs presque pris dans Insprück, forcé de fuir la +nuit avec sa goutte, manqué de deux heures par Maurice (23 mai 1552). + +Maurice avait traité avec la France dès octobre 1552. Le roi avait +pris Metz en avril; en mai il était en Alsace. + +Dès janvier 1552, les levées s'étaient faites à grand bruit par tout +le royaume. «Il n'y avoit bonne ville où le tambour ne battît pour la +levée des gens de pied; toute la jeunesse se déroboit de père et mère +pour se faire enrôler; la plupart des boutiques demeuroient vides +d'artisans. Tant étoit grande l'ardeur de faire ce voyage et de voire +la rivière du Rhin!» Cette cohue immense de gens de pied, rapidement +levée, dressée bien ou mal, comme on put, s'ébranlait vers l'ouest, +sous le maître des maîtres, son rude instructeur Coligny. Le gendre de +Diane, le frère de Guise, avait la charge agréable et plus noble de +mener la cavalerie. + +À voir ce mouvement, on se fût trompé sur le siècle, sur la pensée du +règne. Ce roi persécuteur qui venait de lancer un édit inouï contre la +liberté religieuse (donnant au délateur _le tiers des biens_ du +condamné!), voilà qu'il se portait en Europe pour le vengeur de la +liberté politique. Il frappait des médailles au bonnet de la liberté, +aux devises du Brutus antique! + +Ce carnaval romain avait-il action sur les esprits? et vraiment qu'en +pensait la France? On ne le sait. Ce qui est sûr, c'est qu'à ce mot de +sauver l'Allemagne, de délivrer l'Empire, de punir Charles-Quint, le +peuple, la noblesse, s'étaient précipités. + +Cette noblesse mécontente avait tout oublié, et elle était venue en si +grand nombre (même les sauvages nobles de Bretagne, d'armes et de +maisons inconnues), qu'Henri II, étourdi de sa propre grandeur, dit +dans un sot orgueil: «Protecteur de l'Empire! Mais pourquoi pas +Empereur?» + +Le grand point était dès le premier pas de rassurer l'Allemagne de +réfuter la défiance ordinaire pour les _Welches_, de montrer qu'en les +appelant elle ne s'était pas trompée. Les princes qui invitaient Henri +lui avaient assez légèrement donné le titre de vicaire impérial dans +les trois évêchés, Metz, Toul et Verdun. Il n'en fallait pas abuser. +L'occupation de ces places devait se faire avec grande prudence, de +doux ménagements. Metz naturellement hésitait. Le connétable y fut +très-mal habile, brutalement, impudemment fourbe. Il obtint d'y mettre +_une enseigne_; mais, sous cette enseigne de 500 hommes, 5,000 +passèrent. On s'empara de même en trahison du duc de Lorraine, âgé de +dix ans. On l'envoya en France. La ruse réussit moins contre +Strasbourg. On avait dit que les ambassadeurs de Venise et du pape qui +voyageaient avec le roi voulaient voir la fameuse ville, la merveille +du Rhin. Ils arrivent fort accompagnés, mais ils sont reçus à coups de +canon (3 mai). + +Admirable conduite pour réconcilier les Allemands avec l'Empereur. +Maurice, ayant dicté à Charles-Quint le traité qui garantissait les +libertés de l'Allemagne (Passau, 17 juillet 1552), écrivit au roi ses +remercîments. Il ne restait qu'à revenir. + +Charles-Quint, miraculeusement relevé par nous, par la haine de +l'Allemagne pour son faux défenseur, tombe sur nous trois mois après. +Le vieux malade, ravivé, rajeuni de l'élan de l'Empire, vient avec +soixante mille hommes pour nous reprendre Metz. Mais la France +elle-même y était. Elle défendait en personne ce poste essentiel +d'avant-garde. Tout ce qu'il y avait de jeune noblesse, les princes du +sang, une élite de dix mille vieux soldats, sous le duc de Guise, +s'enferma là, décidé à combattre à outrance. Le duc d'Albe, qui menait +l'armée impériale, trouva la ville formidablement préparée, tout rasé +à l'entour à grande distance, cinq faubourgs abattus, une grande armée +d'Henri II tout près pour l'inquiéter, enlever ses convois, le ciel +enfin contre lui, et l'hiver. Une mortalité terrible commença chez les +assiégeants, plongés jusqu'au nez dans la boue. L'Empereur malade se +désespérait. On lui prête des mots contre lui-même: «La Fortune est +femme, elle n'aime pas les vieux.» Et un autre plus grave: «Hélas! je +n'ai plus d'_hommes_!» + +Il perdit trente mille soldats, dit-on, avant de pouvoir s'arracher de +là (1er janvier 1553). Il laissa un monde de malades que nos Français +(comme en 92) soignèrent, nourrirent avec les leurs. + +Donc nous gardâmes Metz, Toul et Verdun. Admirable morceau d'Empire. +Mais ce qui valait plus, l'estime de l'Empire et l'amitié de +l'Allemagne, nous ne les gardâmes pas. Nous les perdîmes pour +toujours. C'est la suprême fin de l'alliance protestante. La France +reste seule en Europe. + +Où prit-elle l'argent pour résister à l'Empereur? Dans un moyen +désespéré qui, plus qu'aucune chose, va hâter la révolution: + +Les deux grands corps qui écrasaient le royaume, le clergé et les gens +de lois, amènent le gouvernement aux abois à doubler leur pouvoir. + +Ceux qui ont lu les chapitres terribles des _Chats fourrés_ de +Rabelais, ceux qui ont vu les effrayantes voûtes du Palais de Rouen, +leurs menaces suspendues, ceux-là devinent ce que pesa la tyrannie des +marchands de justice, la justice, devenue marchandise et propriété, +achetée et vendue. Que fut-ce donc quand Henri II, vendant six cents +siéges à la fois, et créant six cents juges, multiplia ces antres de +chicane et de vénalité par toute la France, quand toute petite ville +eut son _présidial_, tribunal, avocats, procureurs, gens de lois +innombrables? Les causes civiles et pécuniaires au-dessus de deux cent +cinquante livres leur étaient interdites, mais ils jugeaient à mort. +On réservait l'argent, mais on livrait le sang. Une vie d'homme était +cotée fort au-dessous de cent écus. + +Pouvoir énorme, et dans les mains des enrichis, des fils de financier, +des enfants d'usuriers, d'une bourgeoisie de petite ville, d'esprit +étroit et bas, toujours le chapeau à la main devant les gens de la +cour et les puissants solliciteurs, contre qui eût lutté parfois la +liberté des Parlements. La justice fut mise à la portée des plaideurs +qui plaidèrent d'autant plus, mais elle fut bien plus dépendante. Les +grands seigneurs se mirent à plaider tous, étant toujours sûrs de +gagner. + +Une révolution non moins grave, ce fut l'énorme reculade du pouvoir +civil devant le clergé. On lui rend ses justices. + +Le prêtre peut-il être juge? et n'a-t-on pas à craindre sa trop grande +miséricorde? J'ai trouvé la réponse dans un registre de 1403, où un +prisonnier aime mieux être pendu par le prévôt du roi que rester +prisonnier de l'évêque. La reine Blanche est célèbre pour avoir brisé +les cachots de l'église de Paris. Tout le travail de nos rois avait +été de miner, supprimer, les justices ecclésiastiques. + +Le clergé profita de l'invasion imminente. À la royauté effrayée, qui +ne sait où donner de la tête, il offre _trois millions d'écus d'or_. +Il ne demande qu'une chose, c'est qu'on biffe le grand titre de +François Ier, l'ordonnance appelée la _Guillelmine_ (de Guillaume +Poyet), qui avait mis au néant les justices de l'Église. Le clergé, ce +pauvre clergé qui, à toute demande, déplore son indigence, trouve +cette somme tout à coup; une vente de chandeliers, de vases, vingt +livres imposées par clocher, y suffirent, sans vendre un pouce de +terre. + +Le grand jurisconsulte Dumoulin venait précisément de donner au roi +contre le clergé plus qu'une armée, un livre qui marquait Rome et les +évêques comme simoniaques et faussaires. Puissant coup de tocsin sur +les biens ecclésiastiques. Le clergé répondit par ce grand don +d'argent. Dumoulin fut puni d'avoir servi le roi. Loué du connétable, +persécuté des Guises, il lui fallut s'enfuir de France. + +De la belle défense de Metz, et de l'échec de l'Empereur, il nous +resta un grand malheur public. Cette défense, où tous furent +admirables, devint la gloire d'un seul. + +François de Guise s'était trouvé, par le concours de tous les princes +et seigneurs de la France, dans la haute et singulière position de +commander à tous, d'avoir pour soldats des Vendôme, des Condé, des +Montpensier, des Longueville; il fut là le prince des princes, et +j'allais dire le roi des rois. Des hommes moins connus, bien autrement +utiles, Italiens et Français, les premiers militaires du temps, +groupés autour de Guise (gendre du duc de Ferrare), l'aidaient de leur +conseil, et il en savait profiter. Il montra, en ce grand moment et +dans ce rôle unique, un très-bel équilibre de qualités contraires, +guerrières et administratives, de valeur froide et ferme, de prudence, +d'humanité même. + +Mais il y eut encore autre chose. Et ce ne fut pas tant pour cela +qu'on l'adora, mais pour sa fortune et sa chance; on dit, redit: «Il +est _heureux_.» Ce peuple, ami de l'aventure, qui venait d'être mis en +possession de la loterie, crut en Guise avoir un joueur sûr de gagner +toujours. Fatale idolâtrie, et punissable! La France expie bientôt +d'avoir fait un dieu du succès. + + + + +CHAPITRE VIII + +RONSARD--MARIE LA SANGUINAIRE--SAINT-QUENTIN + +1553-1558 + + +Au faux Achille un faux Homère, au faux César un faux Virgile. Pour +chanter dignement la prochaine conquête du monde, il fallait un grand +poète, un immense génie. On en forgea un tout exprès. + +L'universel faiseur, le jeune cardinal de Lorraine, à qui rien n'était +impossible, y eut, je crois, bonne part. Dans une de ses tours du +château de Meudon, ce protecteur des lettres logeait un maniaque, +enragé de travail, de frénétique orgueil, le capitaine Ronsard, +ex-page de la maison de Guise. Cet homme, cloué là et se rongeant les +ongles, le nez sur ses livres latins, arrachant des griffes et des +dents les lambeaux de l'antiquité, rimait le jour, la nuit, sans +lâcher prise. Jeune encore, mais devenu sourd, d'autant plus +solitaire, il poursuivait la muse de son brutal amour. Gentilhomme et +soldat, il n'était pas fait pour attendre, ménager son caprice; de +haute lutte, il la violait. Il frappait comme un sourd sur la pauvre +langue française. + +Il y a laissé trace; grâce à lui, cent choses naïves de liberté +charmante, de génie, de divine enfance, qu'elle a encore dans +Rabelais, en ont été biffées, effacées pour toujours. Et il n'y a pas +eu de remède. À tels côtés ingrats, noblement secs, que toute l'Europe +justement lui reproche, il n'est que trop facile à voir que cette +langue des gens d'esprit a passé par les mains des sots. + +La France, par cet homme, est restée condamnée à perpétuité au _style +soutenu_. + +Il est bien entendu que celui qui exerce une si grande influence, tant +maladroit, gauche et baroque qu'il ait été, eut quelque chose en lui. +Celui-ci avait en effet une flamme, une volonté indomptable, héroïque. +Et c'est justement cette volonté terrible qui, n'étant pas aidée de +génie, lui fit faire ces cruels efforts, et pratiquer sur notre langue +de si barbares opérations. + +L'avénement de Ronsard date de l'époque où le monde des honnêtes gens, +_des caffards et des chats fourrés_, parvint à condamner Rabelais au +silence. Son protecteur Jean Du Bellay, ennemi et rival du jeune +cardinal de Lorraine, avait placé Rabelais (pour observer le +cardinal?) juste sous le château de Meudon, dans la cure du village. +Et le joyeux curé, n'osant plus imprimer, mais visité de tout Paris, +se dédommageait en criblant d'épigrammes le royal poète des sommets de +Meudon. + +La haine des deux partis venait de loin. Rabelais, dès les premières +pages du _Pantagruel_, quinze ans d'avance, avait prédit Ronsard. Son +noble Limousin, monté sur le cothurne antique, qui parle latin en +français, qui, dans sa toge, fièrement _déambule par l'inclyte cité +qu'on vocite Lutèce_, semble déjà le poète de Meudon. Il est de la +nouvelle école; comme Ronsard, Jodelle, Joachim Du Bellay, il peut +pindariser, courtiser les _Camènes_, chanter la chanson +_chasse-ennui_. + +Joachim était propre neveu du cardinal Jean Du Bellay, le patron de +Rabelais; il en était jaloux, et il haïssait cruellement ce roi des +rieurs. Ce fut lui qui, plus que personne, travailla contre Rabelais, +éleva l'autel nouveau, la nouvelle religion littéraire, le nouveau +dieu Ronsard. + +Il l'avait rencontré dans une hôtellerie et il avait été frappé de sa +haute mine, de sa noble et martiale figure, encadrée de cheveux d'un +châtain doré, de barbe blondoyante, une face de Phoebus Apollo. De +tels dons préparaient ce héros de la mode. + +Ardent jeune homme, et non sans éloquence, mais de trop peu de poids, +Joachim parla pour un autre, l'exalta, l'adora, le mit sur le pavois. +Il lança à la fois et l'homme et la doctrine. + +Dans son _Illustration de la langue française_, cette langue naît, à +l'entendre, et elle n'a pas eu de poète. Notre littérature commence; +elle bégaye, mais elle va parler. Qu'elle ceigne le laurier antique, +qu'elle se pare et s'orne sans scrupule des dépouilles de Rome vaincue +et surpassée. + +À ce moment, Ronsard saisit sa lyre, chante le roi, les Guises et à +tout à l'heure Marie Stuart. Personne ne comprend; tous admirent. Les +jeunes font cercle autour de lui; leur brillante pléiade entoure de +ses respects l'Homère patenté d'Henri II. + +On lui fait sa légende. Il est né justement dans la triste année de +Pavie. La France, qui perdait son roi, concentra ses puissances et se +dédommagea; elle enfanta son roi de poésie. + +S'il naquit aux terres prosaïques du Vendômois, il tire sa lointaine +origine des rives du Danube et du pays d'Orphée. Cet Orphée +gentilhomme est _le marquis de Thrace_. Ou lui crée cet illustre fief. + +Si on le comprend peu, comment s'en étonner? L'antiquité elle-même, +ressuscitée en lui, daigne parler français; c'est la langue des dieux; +tout dieu parle en oracle. Étudiez et vous pourrez comprendre. Il est +passé le temps où cette langue, basse et vulgaire, voulait être +entendue de tous: + + Odi profanum vulgus, et arceo. + +À ce poète des rois, la cour tresse un laurier royal. Le succès double +son effort, sa joue enfle, il souffle sa trompe. Tous soufflent après +lui. Et la France n'a plus rien à envier à l'ampoule espagnole. Le +genre sublime et vide est créé pour toujours. L'homme change, et le +genre reste. Le XVIIe siècle, habile et littéraire, soufflera plus +habilement. La trompette est toujours l'instrument national. Tous y +soufflent, et jusqu'à Bossuet. Voyez ces chérubins bouffis, ces +tritons effrénés de la grande galerie de Versailles. Ils sonnent à +crever, pour la gloire de l'astre nouveau pour lequel l'enflure s'est +enflée dans un crescendo de deux siècles. Au royal empyrée où brilla +jadis le Croissant, triomphe le soleil en perruque, effigie de Louis +XIV. + + * * * * * + +Revenons au XVIe siècle. Pendant ces chants et ce triomphe, six mois +après son avantage, la France reçoit le plus sensible coup. +Charles-Quint relevé est plus haut que jamais dans l'opinion de +l'Europe. La mort d'Édouard VI met sur le trône d'Angleterre la +catholique Marie, qui se donne à l'Espagne, à Charles-Quint, à +Philippe II son fils. Un miracle se fait pour le pieux enfant. +L'Angleterre paraît catholique. Philippe, protecteur et restaurateur +de la foi, entre dans le grand rôle qu'il doit garder jusqu'à la mort +(1554). + +Il est le vrai, le légitime chef du parti catholique, et la France est +le faux. La fausse position de celle-ci va dès lors éclater, et sa +contradiction. Violemment catholique chez elle et en Écosse, il lui +faudra, en Angleterre, s'associer traîtreusement aux conspirations +protestantes. + +Rien de plus curieux que de voir l'étrange fantasmagorie de cette +révolution dans les dépêches de Renard, l'envoyé d'Espagne, qui +conseilla Marie, la poussa, la soutint. L'affaire fut un malentendu. +Le grand bouleversement économique et social qui changeait +l'Angleterre prit, comme tout prenait alors, une apparence +religieuse. L'Angleterre, protestante de coeur (le pape l'avoue six +mois après), porte, ou laisse porter au trône Marie la catholique. +Pourquoi? l'Angleterre croit _revenir au bon temps_, aux premières +années d'Henri VIII. + +Marie, d'autre part, ignorante, intrépide de son ignorance, qui ne +sait rien, ne comprend rien, croit toute l'Angleterre catholique. +Vieille fille et fille d'Henri VIII, Aragonaise de mère, âcre de +passions retardées, la petite femme, maigre et rouge, va droit, sans +avoir peur de rien. Où? à la messe et au mariage. + +Péril énorme! La première messe fait une sanglante émeute à Londres. +Par toutes les campagnes, ses partisans détrompés prennent les armes. +Elle tient bon, tue sa parente Jeanne Gray, reine des révoltés. Et +elle est bien près de tuer sa soeur Élisabeth. Sans souci des Anglais, +elle appelle l'infant qu'elle aime sur sa réputation. Ce fatal +personnage apparaît, pour la première fois, beau comme le spectre de +Banco, séducteur et irrésistible: «Il est maigre, petit, de jambes +grêles, mais fort velu de corps, donc, porté à l'oeuvre de chair.» + +Ce trait des jambes grêles est de grande conséquence. C'est le signe +de l'homme assis, du scribe infatigable qui passera sa vie à une +table. Flamand pâle et blondasse, aux yeux ternes et de plomb, +quoiqu'il ait toujours travaillé à imiter les Castillans, il offre le +vrai type d'un patient commis, d'un laborieux et sombre bureaucrate, +méritant et très-appliqué. Du reste, nul talent. Une oeuvre +personnelle en fait foi, c'est la lourde lettre, pédantesque et +tristement plate, qu'encore infant il écrivit comme accusation d'Henri +II. (Granvelle, V, 81.) + +Sa femme, qui, en quatre ans, brûla vifs trois cents protestants, +écrasant le pays (jusqu'à inquiéter Philippe même), lui donna le renom +d'avoir refait l'Angleterre catholique et la bénédiction du clergé en +Europe. Elle le sacra roi de tout l'ancien parti. Il put perdre Marie +et perdre l'Angleterre, il n'en garda pas moins cette position unique +de chef d'une religion. + +Ni Rome ni la France ne comprenaient cela. Qui se souciait du pape? Le +vrai pape, c'était le roi d'Espagne, le restaurateur de la foi en +Angleterre. C'est pour lui qu'on priait dans toutes les églises, pour +lui que les jésuites et les moines travaillaient partout. + +Ce fut aux Guises une insigne faute de s'associer aux fureurs du vieux +pape Caraffe (Paul IV) contre le roi catholique. Les papes, depuis +longtemps, n'avaient de but ni de moteur que l'esprit de famille. Paul +III n'avait songé qu'aux Farnèse ses neveux, et avait appelé jusqu'aux +luthériens pour les soutenir. Jules III s'était vendu à l'Espagne pour +faire son neveu prince. Caraffe, le furieux Paul IV, violent +inquisiteur, et croyant n'agir que pour l'Église, suivait les haines +d'un neveu. Celui-ci, longtemps militaire au service des Espagnols, un +brutal soldat, un bandit, n'y avait rien gagné et leur gardait +rancune. Il lança son oncle, à l'aveugle, dans une folle guerre contre +l'Empereur et Philippe, et cela au moment où Philippe était en +vénération, en bénédiction, dans tout le monde catholique. + +La France, qui vivait de hasard, à un mois ou deux de distance, fit +deux traités contraires avec et contre l'Empereur, par les Guises une +ligue de guerre (déc. 1555), par le connétable un traité de paix +(février 1556). + +Qui l'emporterait des deux partis? Ce qui, je crois, décida pour la +guerre, ce fut une intrigue de cour qui compromit la royauté de Diane, +et lui fit désirer d'occuper Henri II par les périls d'une situation +nouvelle. + +Cette fidélité tant chantée par les poètes _du style soutenu_ ennuyait +le roi à la longue. La reine voyait bien que Diane baissait; mais +comment hasarder de susciter au roi un caprice, une fantaisie, qui +l'affranchît de son vieux joug? Catherine s'y prit adroitement. En +1554, le roi étant attendu à Saint-Germain, elle organisa une petite +mascarade maternelle, déguisant ses filles en sybilles, avec la jeune +Marie Stuart et une autre princesse, toutes enfants de douze ou treize +ans. Pour compléter le nombre, elle y joignait une enfant un peu plus +âgée, une petite fille écossaise, miss Flaming, jolie, parleuse, +hardie. + +L'effet désiré fut produit. Les grâces enfantines de cette tendre +jeunesse repoussaient la vieille maîtresse dans la caducité. Les +choses allèrent si bien, que cette enfant eut un enfant du roi. +Caprice dangereux. La petite prit sa honte avec un orgueil intrépide, +qui pouvait rendre le roi fou; elle allait déclarant la chose, faisant +trophée, triomphe, d'aimer le plus grand roi du monde. + +Il n'y avait pas un moment à perdre pour distraire Henri II par une +guerre. C'était bien pis que la fenêtre de Trianon et la dispute de +Louis XIV et de Louvois qui poussa celui-ci à décider la guerre +européenne. + +Les Guises y avaient hâte, non-seulement pour leur roman de Naples, +mais aussi pour une chance de conclave. Le vieux pape était si colère, +et il arrosait tant sa colère de vin du Vésuve, qu'il pouvait un matin +être emporté par un accès. Si l'armée française était là, le cardinal +de Lorraine n'eût pas manqué d'être élu pape; lui pape, et Guise roi +de Naples, tous deux maîtres de l'Italie. + +En lisant les dépêches des envoyés de France, on voit bien que ce pape +Caraffe était constamment ivre ou fou. Nulle scène plus comique. Des +heures de suite, à perdre haleine, il faisait la guerre en paroles, +disant qu'il allait faire Henri II empereur, ses fils rois des +Lombards, rois de Sicile ou cardinaux. Mais point de paix! À ce seul +mot de paix, regardant de travers les deux Français: «Prenez-y garde! +si vous voulez la paix, je n'irai pas me plaindre au roi; je vous +coupe la tête... Vos têtes! j'en couperais de pareilles par centaines! +le roi ne s'en souciera guère.» Il continua jusqu'à ce qu'il ne put +plus parler. + +Il faisait le procès à Philippe II, appelait Soliman et les +luthériens. Le duc d'Albe fut obligé de le mettre à la raison. + +Il était près de Rome, que Guise était à peine parti de Saint-Germain +(novembre 1556). Le fameux défenseur de Metz ne put pas faire +grand'chose en Italie. À la première place qu'il prit, les habitants +furent massacrés. La seconde, Civitella, instruite par un tel +exemple, fit une résistance désespérée. Guise s'y morfondit. La +nouvelle d'une grande défaite, celle de Saint-Quentin, qui le +rappelait en France, lui vint fort à propos. «Partez, lui dit le pape. +Aussi bien, vous avez peu fait pour le roi, moins pour l'Église, et +rien pour votre honneur.» Le duc d'Albe finit cette guerre d'enfant, +en demandant pardon au pape, dès lors sujet du roi d'Espagne. + +Cependant une intrigue nouvelle avait changé, en France, la face des +choses. Marie Stuart, fiancée du Dauphin, avait atteint seize ans et +sa suprême fleur, et déjà elle était la reine. Elle dominait, +entraînait, troublait tout. La triste Catherine et la vieille Diane, +toutes les deux reculaient dans l'ombre, en présence du soleil +naissant. Les Guises poussaient au mariage. Diane et Catherine, +inquiètes, s'étaient liguées pour l'ajourner. + +Que fit le cardinal de Lorraine? une chose inattendue et monstrueuse. +Pour rompre cette ligue, il se rapprocha de la reine, lui immolant +Diane, l'auteur et créateur de la fortune des Guises, la reniant, +plaignant les siens d'avoir dérogé jusqu'à épouser sa fille. + +Diane, en décadence, déjà persécutée du temps et des années, se +sentant manquer sous les pieds son soutien naturel, fut heureuse de +voir son ancien allié, Montmorency, lui revenir. Il lui demanda pour +son fils aîné la bâtarde Diane, légitimée de France, qu'on croyait +fille de la grande Diane. Ce n'est pas tout, le raccommodement alla si +loin, que, pour son second fils, il lui prit sa petite fille. Alliance +complète et sans réserve qui irrita fort Catherine. + +Guerre pour guerre. Catherine, qui avait toujours pour son mari +l'attention de s'entourer de belles jeunes dames, hasarda (à ce +moment, je crois) une mine nouvelle pour faire sauter Diane. Une dame +fut mise en avant, une certaine Nicole de Versigny, dame de +Saint-Remi, perverse, intrigante et mielleuse, espion femelle de la +reine, qui depuis, pour argent, s'offrit comme espion à l'Espagne +(Granvelle VIII). Cette Nicole eut un moment d'Henri, et sut en avoir +un enfant. + +Pour se venger, Diane faisait dire au roi par Montmorency qu'en +vérité, sauf la bâtarde, _nul de ses enfants ne lui ressemblait_. + +On travaillait aussi contre les Guises. Le roi disait lui-même que +c'était dommage de dépenser 160,000 écus par mois pour s'endormir +devant Civitella. + +Le connétable allait être mis en demeure de montrer s'il savait mieux +faire. Le jeune roi d'Espagne nous attaquait au Nord. Son armée était +à Rocroi, et ne rencontrait pas d'obstacle. Même surprise qu'en 1521. +On en était à faire venir des hommes de Gascogne à Mézières! + +Cependant le neveu du connétable, Coligny, comme gouverneur de +Picardie, avait vu, avait dit, que le péril n'était pas sur la Meuse. +Les vieilles bandes de l'Espagne restaient toutes à l'ouest. Et, en +effet, quand leur habile général, le duc de Savoie, vit tous les +Français vers Mézières, il tourna brusquement, entra en Picardie et se +jeta vers Saint-Quentin. + +S'arrêterait-il au moins à Saint-Quentin? c'était le seul espoir. En +1521, Bayard, par la défense de Mézières, avait sauvé la France. Quel +serait le nouveau Bayard? Coligny se dévoua. + +Grand, très-grand sacrifice. + +C'était accepter une honte certaine, et la captivité probable, se +faire tuer ou se faire prendre; c'était (chose qu'on compte encore +plus à la cour) ruiner sa fortune dans l'avenir, faire dire ce mot qui +tue: Bon officier, mais _malheureux_. + +La différence aussi était grande dans les situations. Bayard, simple +capitaine, qui ne commanda jamais, hasardait beaucoup moins. Coligny, +grand amiral, ex-colonel de l'infanterie, gouverneur de Picardie et +bientôt de l'Île de France, neveu favorisé du tout-puissant ministre, +jetait dans une affaire désespérée d'avance une fortune toute faite, +croissante encore et sans limites, que tout autre aurait ménagée. + +C'est ici que je dois dire un mot de ce grand homme, qu'on n'a +nullement exagéré. J'ai attentivement regardé si sa tragique mort, si +la passion d'un grand parti n'avait pas fait d'illusion; mais, +d'abord, j'ai trouvé que plusieurs catholiques, et très-hostiles, ne +l'ont pas mis moins haut. En regardant de près les faits, on est forcé +de dire qu'il n'y a jamais eu de vertu plus rare, de caractère plus +ferme, plus suivi, jamais démenti. + +Son dur métier d'instructeur et créateur de l'infanterie, son rôle +d'inflexible justicier, pour dompter le soldat et protéger le peuple, +son effort pour rester lui-même, ferme et pur, au foyer des intrigues, +donna à cette haute vertu une ombre, d'être amère et chagrine. +Vivante censure de ses contemporains, il opposa à la fortune un fier +mépris, et le reproche de son triste et hautain regard. + +Des choses et non des mots, agir et non paraître; c'est ce qu'on voit +dans toute sa vie. La discipline militaire, la moralisation de +l'armée, c'est toute sa pensée pendant quarante ans. Toujours prêchant +d'exemple; partout où il y a quelque service dur, obscur, périlleux, +des coups à recevoir, et point de récompense, là on rencontre Coligny. +Au contraire de tant d'autres qui se mettent en avant, il s'est montré +si peu, que c'est par un hasard, souvent par ses ennemis, qu'on +découvre ce qu'il a fait. + +Lisez par exemple Tavannes. Il conte que son père fit à Renty la belle +charge de gendarmerie qui renversa les impériaux, et dont Guise voulut +se donner l'honneur. Mais Brantôme (peu partial certainement, +catholique, et non récusable) dit que la charge était impossible tant +qu'on n'avait pas débusqué d'un bois un corps d'arquebuses espagnoles, +qui, posté sur le flanc, eût foudroyé ceux qui chargeaient. Coligny +mit pied à terre; avec ses meilleurs fantassins, une pique à la main, +il fondit dans le bois, battit les Espagnols deux fois plus forts, fit +de sa main la rude et hasardeuse exécution. Tavannes alors chargea. + + * * * * * + +Le soir, dans la chambre du roi, Guise disant: + +«_Nous_ avons fait ceci, cela...» Coligny dit: «Où étiez-vous?» Mot +dur, mais juste. Le trop avisé capitaine, quelle que fût sa valeur, se +réservait souvent, arrivait tard et recueillait le fruit. À Dreux, +cette lenteur passa pour trahison, quand on vit Guise attendre +froidement que tout, ami et ennemi, se fût détruit, et rester seul +vainqueur. + +Quoi qu'il en soit, ce mot de vérité lui fut comme un fer rouge. Il se +sentit compris et pénétré, et il s'écria violemment: «Ah! ne m'ôtez +pas mon honneur!--Je ne le veux nullement.--Et vous ne le sauriez!...» +Les choses se gâtaient. Le roi s'interposa et les fit taire. Mais +depuis ils furent ennemis. + +Pour revenir à Saint-Quentin, on voit parfaitement que l'homme qui s'y +jetait se perdait à coup sûr pour donner deux jours à la France, +désarmée et surprise. Jarnac et d'autres le lui dirent. Tout le monde +fuyait de Saint-Quentin. Et fort peu voulaient y aller. De ceux qu'y +menait Coligny, bon nombre le laissèrent en route. La chance d'être +secouru était minime, la défense ne pouvant être que très-courte, les +Espagnols étant arrivés très-forts, Montmorency faible, éloigné, +éperdu, ahuri dans les préparatifs. + +Dans le récit très-fier qu'il a laissé de son malheur, il y a pourtant +cela de réservé et de modeste qu'il glisse sur l'horreur de la +situation et l'imprévoyance de son oncle. Il abrége; on en sent plus +qu'il ne dit. Il constate seulement qu'à Saint-Quentin il n'eut en +arrivant que vingt-cinq arquebuses, que le boulevard était sans +parapet, le fossé commandé par des maisons où se logeaient les +Espagnols, le rempart nul, «et le dehors plus haut que le dedans.» On +pouvait faire brèche en une heure. Deux ouvertures étaient bouchées +avec des claies d'osier, des balles de laine. De vieilles poudres, qui +pourtant éclatèrent, tuèrent beaucoup d'hommes et ouvrirent une +brèche à passer trois chariots. Coligny s'y mit lui septième, et un +moment fut seul, ou à peu près, pour défendre sa ville. Tout le monde +y était si découragé que, d'une foule de paysans réfugiés, personne ne +travaillait. Il fut contraint de dire qu'il ferait pendre ceux qui ne +voulaient pas se défendre. Par deux fois, son frère Dandelot hasarda +tout pour entrer dans la ville à travers les marais. Il y parvint, +mais avec peu de monde. + +Montmorency enfin, le 10 août, arriva pour le dégager. Diane, amie du +connétable, en haine de François de Guise, qui ne faisait rien en +Italie, avait obtenu pour Montmorency autorisation de livrer bataille. +S'il gagnait, c'était Guise qui allait se trouver battu, autant et +plus que l'Espagnol. + +Il suffit de voir aux dessins du temps la grosse tête carrée, +médiocre, suffisante, de Montmorency, pour sentir que cet homme fort +et laborieux, qui eut plus de suite sans doute, de travail et de +sérieux, que d'autres favoris, n'en étaient pas moins incapable, qu'il +fut un ministre, un général de troisième ordre, inévitablement battu. + +Il se mit à canonner l'ennemi, l'obligea à se concentrer. Il +triomphait. On lui disait en vain qu'il pouvait être enveloppé. Il +avait entre lui et l'Espagnol, il est vrai, un marais et une rivière. +Une chaussée traversait le marais, et par cette chaussée qu'il n'eut +pas l'esprit d'occuper, les Espagnols pouvaient tomber sur lui. Serré +de toutes parts par des forces bien supérieures, il fut pris, lui et +tout, sauf quatre mille hommes tués et un corps qui se dégagea. Que +pouvait Coligny? Il eut beau s'obstiner avec son frère. Eux seuls +voulaient se battre. L'amiral n'avait que trois hommes avec lui sur la +brèche, quand un Espagnol lui rendit le service de le prendre et le +sauva des Allemands qui ne faisaient aucun quartier. + +Nul n'arrêta les Espagnols que Philippe II lui-même. Ce jeune roi, si +sage et si peu curieux de la guerre, était resté aux Pays-Bas. Il eut +peur de trop vaincre, accourut et arrêta tout. Il ne voulait point +faire un pas avant d'avoir bien assuré sa route; il se mit à fortifier +nos villes picardes, comme s'il les eût prises à jamais. Sa prudence +fit notre salut. + +Cependant Guise arrive. On le fait lieutenant général du royaume. On +lui dit d'attaquer Calais. C'était depuis longtemps l'avis de Coligny. +Notre brave italien Strozzi avait fait plus que de conseiller; avec un +habile ingénieur de son pays, il s'était hasardé d'entrer déguisé dans +la place, et il répondait de la prendre. Guise hésita, pensant que +c'était un piége de ses ennemis. Mais le roi ordonna, et dit qu'il s'y +rendrait lui-même, ce que refusa Guise obstinément. S'il assiégeait +Calais, il voulait en avoir l'honneur. + +Le 1er janvier 1558, une marche rapide, habilement dérobée à l'ennemi, +nous mit devant la ville. Il n'y avait que huit cents hommes, ni +vivres, ni munitions. La seule entrée par terre, le pont de Nieullay, +fut emportée d'emblée par nos arquebusiers français. Mais, du côté de +la mer, un auxiliaire, sur qui Guise ne comptait pas, lui était +arrivé. Le frère de Coligny, colonel général de l'infanterie, n'avait +pas perdu un moment; échappé de prison, il accourt au galop, met pied +à terre, emporte Risbank, l'entrée du port, l'abord du côté de la mer +(2 janvier). Le 4, la brèche était ouverte; le 5, la vieille citadelle +emportée. Lord Wentworth, gouverneur, étonné de cette furie et sans +moyen de défense, capitule le 8 janvier. Nous reprenons Calais, perdu +depuis deux cent dix ans. L'Angleterre pleure de rage; la France est +ivre et folle. Elle ne se souvient plus de sa grande défaite. Cet +heureux coup de main a fait tout oublier. + +Le bizarre et l'inattendu, c'est que Guise, l'épée du parti +catholique, par son succès, refait l'Angleterre protestante. Marie, +avec son légat Pôle, dans ses quatre années de supplices, avait usé la +Terreur catholique. Vaincue par les martyrs, elle se sentait +impuissante et comme submergée dans la grande marée montante du +protestantisme vainqueur. Négligée de son cher époux, le _roi velu_, +et furieuse de ses nuits veuves, blessée par Rome qu'elle servait si +bien, excommuniée par un pape imbécile, elle reçut encore cet horrible +coup de Calais, honte nationale que l'Angleterre lui mit comme une +pierre sur le coeur. Elle n'y survécut guère, et mourut conspuée du +peuple, laissant le trône à celle qu'elle haïssait à mort, la +protestante Élisabeth (novembre 1558). + +Au retour de Calais, ce n'était plus le même Guise. C'était un grand +chef de parti. Il allait, il montait, emporté du coursier de feu qu'on +appelle opinion. Sa fortune eut deux ailes: d'une part, l'engouement +populaire; de l'autre, la passion calculée d'un parti en péril, qui +avait besoin d'un messie. Il avait la France, il avait l'Église. Sa +subite grandeur faisait ombre à la royauté. + +Il ne ménagea pas cette situation unique. Ce fils de la fortune, +cyniquement, d'une âpreté sauvage, la brusqua en se dégradant. + +Une seule chose le gênait, Montmorency, les Châtillons. Ce grand homme +en prison, Coligny, lui était amer, odieux. Dandelot, qui venait à +Calais de l'aider d'un bon coup d'épaule, lui était singulièrement à +charge. Il dit au roi, en revenant, _que Dandelot n'allait pas à la +messe_, et que, s'il le suivait à Thionville, dont on proposait le +siége, _sa présence ferait tout manquer_. + +C'était plus qu'une prière dans l'état violent où était Paris. Le roi +n'aurait osé employer Dandelot, qui ne tarda pas à perdre la charge +de colonel de l'infanterie. + + + + +CHAPITRE IX + +PERSÉCUTION--MORT D'HENRI II + +1558-1559 + + +Il était temps, grand temps, que le protestantisme prît l'épée et +avisât à sa défense. Il périssait certainement s'il ne devenait un +parti armé. Des événements graves, cent fois plus importants que cette +vaine guerre des deux cours catholiques, s'étaient accomplis dans le +monde religieux. La question suprême du temps éclatait dans sa vérité. +Elle s'était révélée en Angleterre sous le terrorisme de Marie la +Sanglante. En France, des ténèbres elle jaillit par un jet de flammes +comme un incendie souterrain. En face de ces grands signes, les rois +allaient se reconnaître, cesser une lutte qui n'avait point de sens, +s'avouer qu'ils étaient d'accord, qu'ils n'avaient d'ennemi que la +liberté protestante et tourner leurs efforts contre elle. + +Aux Pays-Bas, en Angleterre, en Italie, en Espagne et en France, au +nord comme au midi, tout s'accorde pour l'étouffer. + +La Réforme française peut dire à ses enfants, comme le loup de la +fable aux siens: «Montez sur une montagne, et regardez aux quatre +vents; aussi loin que vous pouvez voir, vous ne verrez qu'ennemis.» + +L'Allemagne ne lui est pas amie. Les luthériens sont devenus, par leur +succès sur Charles-Quint, un parti officiel et reconnu, une église +établie; ils sont maintenant en sûreté dans les constitutions de +l'Empire, d'autant moins disposés à en sortir et courir l'aventure, à +recommencer les combats pour la réforme calviniste, en rébellion +contre Luther. + +Allemands autant que luthériens, ils haïssent la France pour le vol +des Trois Évêchés. Les réformés français sont encore Français pour +eux. + +Combien moins de secours ceux-ci peuvent-ils espérer de la Suisse, +catholique ou sacramentaire? Ajoutons franchement, de la Suisse gorgée +de pensions françaises et espagnoles. (Granvelle, III.) + +Que fallait-il? Les chrétiens diront: «_Accepter le martyre_, +continuer de tendre la gorge aux bourreaux. On eût vaincu à force de +souffrir.» + +Et les philosophes, les amis de la civilisation diront: «_Attendre en +attendant_, se fier à la toute-puissance de la lumière naissante; la +lumière, c'est la liberté; elle aurait vaincu à la longue.» + +Réponses agréables aux tyrans et celles qu'ils demandent eux-mêmes. + +_Accepter le martyre?_ Il y avait quarante ans qu'on l'acceptait sans +résistance. Ouvriers ou marchands, bourgeois des villes, ces chrétiens +pacifiques se livraient à la boucherie; bien plus, ils voyaient, sans +dire un mot, brûler leurs femmes et leurs enfants. Leur soumission +excessive, dénaturée (coupable!), aux puissances, aux fléaux de Dieu, +trahissait la famille, livrait non-seulement à la mort, mais à la +tentation, à la corruption, à la damnation, les âmes innocentes des +faibles, dont la défense était leur plus sacré devoir. + +On insiste: «Le christianisme primitif a vaincu _par la patience_, par +l'obstination du martyre.» Vieille redite; ajoutez donc _la force_; +une grande révolution sociale dans les rangs inférieurs, une conquête, +l'épée de Constantin. + +Voilà pour les chrétiens. Quant à l'inertie pacifique des hommes de la +Renaissance, qu'aurait-elle produit? que leur eût-il servi de +s'aveugler eux-mêmes? qui ne voyait que la lumière, loin de +s'accroître, s'éteignait? qui ne voyait l'immense extension de +l'intrigue dévote, du matérialisme d'Ignace? D'autre part, la victoire +des sots, Ronsard éclipsant Rabelais? Quelle chute de son livre, du +livre où _gît l'espoir_, au livre sceptique, égoïste et découragé de +Montaigne! + +Les sciences de la nature, si brillantes au début du siècle, vont +pâlissant et faiblissant. Tous leurs héros sont des martyrs. Qu'est +devenu Paracelse, le Luther des sciences? assassiné. Que devient le +Christophe Colomb de l'anatomie, Vésale, tout médecin qu'il est de +Charles-Quint? assassiné; du moins, il meurt de faim dans une île +déserte. Que deviennent Goujon, Ramus et Goudimel? tués en un même +jour. On ne refait pas de tels hommes. Et il ne faut pas croire que la +création sera infatigable. L'histoire dit le contraire; et le bon sens +aussi. + +Non, si les protestants n'avaient tiré l'épée, s'ils n'étaient devenus +un grand parti armé qui, du continent condamné, chercha la liberté des +îles, en Angleterre, aux Pays-Bas; si l'invincible épée, si les +vaisseaux vainqueurs de la Hollande n'eussent gardé, au dernier îlot +de l'Europe, l'asile de la pensée humaine, vous n'auriez jamais vu le +jet nouveau de la lumière; vous n'auriez eu ni Shakspeare, ni Bacon, +ni Harvey, ni Descartes, Rembrandt, Spinosa, Galilée. Oui, je dis +Galilée, puisque le télescope hollandais lui ouvrit les cieux. + +Au seuil de la grande guerre où le protestantisme sauva les libertés +humaines, qu'on me permette d'aller encore au Louvre, et, d'un coeur +religieux, de saluer dans les tableaux de Ruysdaël et de Backhuisen le +sacré drapeau tricolore de la république de Hollande, qui défendit le +monde contre Philippe II, contre Louis XIV. + +Quand la vraie foi vaincra, quand on fera des temples au Dieu de la +pensée, qu'on y suspende donc les images sublimes où, mettant l'infini +dans un infiniment petit, Rembrandt peignit deux fois l'abri sacré de +la Hollande, son vieux lecteur, qui ne lit plus, mais qui pense au +foyer, son puissant cosmographe, qui, les yeux sur un globe, mesure +les mers, le champ de la victoire, la carrière de la liberté. (Musée +du Louvre.) + +Nous arriverons là, au XVIIe siècle, par cent ans de combats. Car le +combat, l'épée, est la condition _sine quâ non_. Si donc le +protestantisme doit sortir des classes pacifiques qui se laissent +égorger, pour passer par la classe seule militaire alors, par la +noblesse, ne le chicanons pas. C'est l'adresse connue des ennemis de +la liberté de l'arrêter ici, de faire appel à nos instincts niveleurs, +de dire: «Ces réformés sont nobles; Guillaume et Coligny sont des +aristocrates... Les accepterez-vous?» Oui, nous les acceptons; ils +aguerrirent le peuple qui, par eux, fut noble à son tour. + +Coligny et son frère, colonels généraux de l'infanterie française, +rudes, austères instructeurs de nos vieilles bandes, nous font une +nation de soldats, qui, le lendemain de la Saint-Barthélemy, sur les +corps de leurs capitaines, sans s'étonner, recommencent la guerre en +France, aux Pays-Bas, et forcent les rois de traiter. + +Nobles épées qui, les premières, formâtes l'avant-garde de la liberté, +vous méritiez d'être du peuple. L'historien doit faire pour vous ce +qu'on faisait à Gênes quand la noblesse était exclue des charges, et +qu'un noble rendait des services. Il avait la faveur d'être dégradé de +noblesse, et il montait au rang de plébéien. + +Qui mieux que Coligny a mérité cela, quand, après un traité, il dit au +prince de Condé: «Votre traité ne garde que les nobles, les châteaux +des seigneurs. Et le peuple des villes, qui le garantira?» + +La réforme semblait dans un inextricable noeud d'où elle ne pouvait +se tirer. Il lui fallait, contre ses doctrines et malgré ses docteurs, +devenir une puissante armée, prendre le glaive de bataille. + +Calvin n'avait pas hésité à prendre celui de justice, à fonder la +juridiction de sa république en condamnant à mort les chefs de +l'ancienne Genève, qui l'auraient livrée à la France catholique. +Contraction cruelle de salut public, où Genève, pour vivre, se +poignarde elle-même. Les _Libertins_ mourants entraînent leur ami, le +grand, l'infortuné Servet. (V. la note.) + +Toute la réforme italienne, espagnole, qui était à Genève, et dont le +rationalisme en rompait l'unité, doit disparaître et fuir. À +l'Angleterre, qui brûle les protestants comme raisonneurs (1555), +Calvin montre Genève, et dit des philosophes: Ceux-ci ne sont pas +protestants. + +Loin de contester à l'autorité le droit de sévir, il le reconnaît +hautement... Tout pouvoir vient de Dieu. Les rois sont d'institution +divine. C'est une vaine occupation aux hommes privés de disputer quel +est le meilleur état de police... Si ceux qui vivent sous des princes +tirent cela à eux pour révolte, «ce sera folle spéculation et +méchante. Bien que ceux qui ont le glaive soient ennemis de Dieu, il a +institué les royaumes pour que nous vivions paisiblement sous sa +crainte.» + +Voilà la doctrine génevoise. C'est dire assez que Genève, la force du +parti, comme exemple républicain et comme séminaire de martyrs, en +faisait aussi la faiblesse par sa doctrine d'autorité, de respect des +puissances. + +Le salut vint, je crois, de deux choses par où l'Église protestante, +sans s'en apercevoir, s'affranchit de Genève. + +Notre noblesse française, ruinée par la cour, par le règne honteux de +Diane, gardait peu de respect pour l'autorité tombée en quenouille. +Elle se prit d'amour, d'admiration, pour les hommes austères, dont les +moeurs faisaient la satire de cette honte publique. Le devoir incarné +lui apparut dans Coligny. + +D'autre part, le contact de la noblesse d'Écosse, de ses _covenant_ +organisés par l'excitateur Knox, bien plus positif que Calvin, modifia +de bonne heure la réforme française, et fut un contre-poids au système +d'obéissance _quand même_ où persistaient les docteurs génevois. + +Et pourtant nulle idée de résistance encore dans la respectable et +touchante fondation de l'Église de Paris (1555). L'occasion en fut un +baptême. Un gentilhomme, venu de province avec sa femme enceinte, ne +voulut pas faire baptiser l'enfant selon le rite qu'il croyait +idolâtre. Il demanda un ministre de la parole, le pur sacrement de +l'esprit. Cette forte et puissante Église de Paris, qui a tant fait et +tant souffert, naît d'elle-même autour d'un berceau (1555). + +C'était le moment où Marie la Sanglante, sacrée par un malentendu, +ouvrait en Angleterre sa terrible persécution. Un prêtre (précurseur +mémorable, prophète et conseiller de la Saint-Barthélemy) prêcha à +Saint-Germain-l'Auxerrois l'imitation des saintes ruses qui avaient +trompé l'Angleterre: «Le roi, dit-il, devrait un moment faire le +luthérien; les luthériens s'assembleraient partout; on ferait main +basse sur eux; on en purgerait le royaume.» + +Ce conseil charitable était déjà de difficile exécution. Cette année +même se constituèrent nombre d'églises, Bourges, Tours, Angers, +Poitiers. Un peu après, l'Église de Paris se manifesta. + +Au mois de mars 1557, des seigneurs d'Écosse, ceux qui depuis +organisèrent le _Covenant_, étaient venus à Paris. Leurs amis naturels +étaient nos réformés. Ceux-ci les accueillirent, les régalèrent de la +belle nouveauté du temps, des chants populaires, héroïques, des graves +harmonies fraternelles que chantait leur Église dans le secret des +nuits. Nos vaillants alliés, fiers chefs de clans et rois chez eux, ne +pouvaient s'astreindre au mystère. Nos nobles protestants auraient +rougi d'être moins braves. Unis et se donnant le bras, les uns, les +autres, allèrent ensemble dans Paris, et se mirent à chanter. C'était +déjà le mois de mars, parfois très-beau ici; on se réunissait au +Pré-aux-Clercs, et l'on chantait, d'abord des voeux pour le roi, pour +l'armée; puis tous les nouveaux psaumes, les choeurs de Goudimel. +C'était la première fois que le peuple entendait une musique à quatre +parties. Jusque-là, on n'en connaissait que l'essai ridicule. La foule +fut ravie; elle se rassembla en nombre sur les hauteurs qui dominaient +le Pré-aux-Clercs, et s'unit parfois aux chanteurs. Mais cela dura +peu. Le roi, à qui on alla dire que Paris était en révolte, défendit +ces réunions. La ville rentra dans le silence. + +Quelques mois se passèrent, et le clergé, bien averti, travailla +puissamment. Le progrès des misères l'aida beaucoup. Par la +prédication, seule publicité de ces temps, par la confession surtout, +on inculqua aux masses, aux femmes, que leurs souffrances étaient le +châtiment de Dieu, irrité contre les impies. + +La cherté des vivres, l'ennemi en marche sur Paris, la défaite de +Saint-Quentin, c'étaient les preuves de la colère céleste. + +À la nouvelle de la bataille, Paris avait perdu la tête. On lui dit de +s'armer, chose inouïe depuis un siècle. Chaque nuit, on croyait voir +arriver l'ennemi. + +Dans ces vaines alarmes, le 4 septembre 1557, voilà les prêtres du +Plessis qui sortent une nuit en criant, appelant la rue Saint-Jacques +aux armes. Est-ce l'ennemi? non, ce sont des traîtres qui conspirent +de livrer la ville. Des traîtres? non, mais des voleurs. Des voleurs? +non, mais des paillards qui, joyeux des malheurs publics, font +ripaille, une orgie nocturne. Ces paillards sont des luthériens. + +Le peuple respire et se rassure. Mais il reste furieux de sa peur. Ce +n'est plus la guerre, c'est la chasse. On se met aux affûts pour +prendre ce gibier. On ferme les rues de chaînes, on met des lumières +aux fenêtres. On veut voir au visage ces libertins, ces dames +effrontées. On ajoute le sel à la chose: qu'ils soufflent la +chandelle, pour se mêler entre eux, frères et soeurs, pères et filles; +vieille histoire renouvelée des persécutions des premiers chrétiens, +redite dans tout le Moyen âge contre ceux que l'on voulait perdre. + +C'était une assemblée de trois ou quatre cents protestants qui +s'étaient réunis pour faire la cène dans une maison en face du +Plessis et derrière la Sorbonne. Réunion fortuite de fidèles de toute +condition. Nous savons quelques noms: deux étudiants du Midi, un +procureur, un médecin de Lizieux qui était arrivé le jour même à +Paris, un Allemand filleul du marquis de Brandebourg. Des deux +_surveillants_ de l'assemblée, l'un était un avocat qui tenait une +école; l'autre, gentilhomme du Périgord, venait de mourir, mais sa +veuve, madame de Graveron, y était à sa place; elle venait d'accoucher +et n'avait que vingt-trois ans; c'était une sainte, bénie et adorée +des pauvres du quartier Saint-Germain. Des dames de la cour (et de +maris fort catholiques), mesdames d'Overty, de Rentigny et de +Champaigne, étaient venues aussi, par pitié ou par curiosité. Presque +toutes les femmes étaient _de bonnes maisons_. + +Dans cette assemblée pacifique, où peu d'hommes étaient nobles, il n'y +en avait guère qui eussent l'épée. Ceux qui l'avaient offrirent +pourtant de faire sortir les autres, et, l'épée à la main, de percer à +travers la foule. Peu s'y hasardèrent, craignant d'être lapidés. De +ceux qui sortirent, en effet, un fut atteint et abattu; la racaille se +jeta sur lui et le traîna au cloître Saint-Benoît; il ne garda pas +forme humaine. Quelques-uns essayèrent de fuir en sautant les murs du +jardin. Ce qui resta surtout, ce furent les malheureuses femmes; elles +crièrent par la fenêtre qu'au moins on appelât la justice. Le +procureur du roi vint en effet, mais lui-même était effrayé, n'osait +les faire sortir. La foule cria: «Si elles restent, nous les +brûlerons.» Elles descendirent plus mortes que vives, pâles, aux +premiers rayons du jour. La foule, qui les attendait là depuis +minuit, assouvit sa fureur sur ces prétendues libertines, les battit, +mit en pièces leurs chaperons, leur plaqua l'ordure au visage. À +grand'peine, arrivèrent-elles au Châtelet où on les fourra dans les +basses-fosses. + +Le procès, vivement conduit par le cardinal de Lorraine, ne manqua pas +de révéler toutes les infamies qu'on voulut. On assura au roi qu'on +avait trouvé les _paillasses sur lesquelles se faisait l'orgie_ et les +restes de la ripaille. + +On put bientôt juger ces calomnies. Ces infortunés, en justice, +parurent ce qu'ils étaient, des saints. La dame de Graveron, si jeune, +fut très-touchante. Elle pleurait, riait en même temps; elle badina +jusqu'à la mort. On lui dit qu'elle aurait la langue coupée: «Je ne +plains pas mon corps, dit-elle; pourquoi plaindrais-je ma langue +davantage? + +Un des étudiants montra un si grand coeur à embrasser la mort, que le +président qui l'interrogeait fut saisi de douleur: «Jésus! Jésus! +dit-il, qu'a donc cette jeunesse pour vouloir ainsi se faire brûler +pour rien?» + +L'élan était donné; les martyrs faisaient les martyrs. Tous portaient +à la mort une incroyable joie. L'un d'eux, Guérin, le jour où il +devait être brûlé, ouvre le matin la fenêtre, pour voir encore la +création et les oeuvres de Dieu, et, regardant l'aurore: «Que sera-ce +quand nous allons être exaltés par-dessus tout cela!» + +Contre cette contagion d'héroïsme, toutes les forces du monde +d'avance étaient vaincues. Mais l'affaire de Calais fut un salut pour +le clergé. Lui aussi, il eut son héros, son David, son Judas +Macchabée. On le chanta, on le prêcha, on le canonisa. Tout un monde +de sacristies et de couvents, de confréries, de moines, en parla jour +et nuit. + +Dès ce jour, le clergé avait l'épée en main. La Terreur fut organisée. +Le cardinal de Lorraine se fit donner par Rome les pouvoirs de +l'Inquisition. Il tint dans son hôtel des États soi-disant Généraux, +et dit que chacun payerait. Il avait les finances, François l'armée; +un autre Guise prit la flotte, et un quatrième l'Écosse, un cinquième +bientôt le Piémont. La monarchie fut dans leurs mains, dans les mains +du clergé. + +La police était aux mains des curés, qui confessaient, communiaient la +paroisse, sur liste exacte. À qui manquait, la mort! Il y avait près +la rue Saint-Jacques la femme d'un libraire qui lisait et se +convertit. À la veille des fêtes, contrainte à communier, elle ne +savait plus comment faire pour éluder le sacrilége. Elle s'enfuit. +Mais, dénoncée par le curé et réclamée par son mari, elle obéit à +celui-ci, rentra où l'appelait le devoir, et elle fut brûlée vive. + +Les moines, cependant, pendant l'Avent et le Carême, ébranlaient les +églises de clameurs furieuses. La mort aux luthériens! Le peuple, +hébété de misère, cherchait sa vengeance à tâtons, voulait tuer, et +n'importe qui. Un écolier à Saint-Eustache eut le malheur de rire de +ces sermons. Une vieille le vit, le désigna. Il fut tué à l'instant. + +Un spectacle hideux nourrit cette fureur. Le 27 février, on exhume, +on apporte au parvis Notre-Dame un corps demi-pourri. C'étaient les +reliques d'un jeune saint, martyr enthousiaste, héroïque enfant, +l'apprenti Morel. Frère de l'imprimeur du roi pour le grec et nourri +dans sa savante maison, il avait troublé, embarrassé ses juges, et il +était mort à propos, quelques-uns disaient, de poison. Un mois après, +on tire de la terre cette pauvre dépouille, os et chairs, et lambeaux +rongés. Sans pitié, sans pudeur, on l'étale au Parvis; on en régale la +foule; la mort brûle, sous les rires et les quolibets. + +C'était le carnaval. On s'amusait. On s'étouffait aux potences, aux +bûchers. L'assistance dirigeait elle-même et réglait les exécutions. +Elle ne souffrait plus qu'on étranglât d'abord ceux qu'on devait +brûler. Il lui fallait le spectacle au complet, les cris, les larmes, +et les grimaces de douleur, les furieuses contorsions. Beaucoup de +magistrats répugnèrent d'autant plus dès lors à condamner, les +supplices devenant des fêtes, le bûcher un théâtre, les tortures une +farce, que l'assistance insatiable demandait et redemandait. Ils +aimaient mieux traîner les procès en longueur; les accusés restaient +dans les prisons. + +Mais ce n'était pas le compte des moines; ils s'en plaignirent +amèrement aux sermons de carême. Un pauvre vigneron qu'on brûla le 4 +mars, ne suffit pas pour les calmer. À l'église des Saints-Innocents, +un minime dit que ce n'étaient pas seulement les luthériens qu'il +fallait massacrer, _mais les juges qui les épargnaient, mais les +grands qui les protégeaient_. Ce nouveau vin démocratique, versé à +flot, mit l'assistance dans une vague furie, et chacun en sortant +cherchait quelqu'un à tuer. Un homme reconnut son ennemi personnel, +l'appela luthérien; mille bras à l'instant le frappèrent. Il rentra +dans l'église où on le poursuivit. Par hasard, sur la place, passait +un gentilhomme, avec son frère, chanoine de Saint-Quentin. Entendant +dire qu'on tuait un homme là dedans et saisi de pitié, il entre, il +intervient, il prie le peuple. Mais un prêtre s'écrie: «C'est lui +qu'on doit tuer, puisqu'il est pour les luthériens.» Les coups tombent +sur le gentilhomme; le chanoine, son frère, veut le défendre; tous +deux sont poursuivis. Le gentilhomme se jette au presbytère; le +chanoine n'en a pas le temps, il est frappé d'une dague au ventre. Il +a beau se dire catholique et montrer qu'il est prêtre; on frappe, on +frappe à l'aveugle et toujours, sans même voir qu'il est mort: les +plus petits venaient donner leur coup; ils mettaient les mains dans le +sang, et les levaient au ciel, fiers de le montrer _teintes du sang +d'un luthérien_. Cela dura jusqu'à la nuit; la foule restait là, +assiégeant encore la maison, dans l'espoir de tuer l'autre; et quand +on leur disait que la justice allait venir, ils criaient _qu'ils +tueraient le roi même_, s'il venait pour le délivrer (5 mars 1559). + +Ainsi montait l'horrible flot. La justice semblait avilie; le nom même +du roi était en jeu. Diane s'effraya; elle voulut à tout prix la paix +et le retour de Montmorency pour l'opposer aux Guises. + +Les difficultés étaient moindres. Marie venait de mourir, et Philippe +devenu veuf espérait peu épouser sa soeur qui succédait; il insista +moins pour Calais. Nous le gardâmes, et les Trois Évêchés. Toutefois +à la très-dure condition de renoncer à l'Italie, en rendant le +Piémont, non-seulement le Piémont, mais la Savoie, et plus que la +Savoie, le Bugey (l'Ain), de sorte que le duc de Savoie se trouva +avancé jusqu'à dix lieues de Lyon. Gardant Calais, nous nous fermons +au nord, mais pour nous ouvrir au midi. + +Les vieux qui se souvenaient de Cérisoles et de François Ier, de +cinquante ans de guerre, faisaient la lamentable énumération des deux +cents places fortes que la France rendait d'un trait de plume;--une +autre place encore, les Alpes, la grande citadelle que Dieu a mise au +milieu de l'Europe. + +Deux petits débris italiens qui faisaient mine encore de vivre furent +laissés là à leur destin, nos amis de Sienne et nos amis de Corse, +abandonnés, livrés. Des Alpes à l'Etna, on n'entendit plus une haleine +qui fit souvenir de la grande Italie. + +On avait autre chose à faire. Montmorency avait hâte de rentrer, et +Philippe II de le renvoyer; il ne souffrit pas qu'il payât sa grosse +rançon de connétable, lui fit grâce, dit-on, de deux cent mille écus. + +Mais les Guises non moins voulaient traiter. Le cardinal, d'accord +avec Granvelle, sentait que les deux monarchies n'avaient d'ennemis +que le protestantisme. Un rôle immense allait s'ouvrir en France au +cardinal inquisiteur, au duc, chef populaire, épée des catholiques. + +Philippe II devait épouser la fille du roi de France. Et celui-ci +épousait l'Inquisition, désormais établie en France, aux Pays-Bas, +partout. Cet article secret fut révélé à Guillaume d'Orange, l'un des +ambassadeurs d'Espagne. Par qui? Par Henri même, qui le croyait +instruit. Le Taciturne écouta, ne témoigna aucun étonnement, mais se +le tint pour dit, et dès lors prit ses mesures. Il le déclare dans son +Apologie. + +Sous ces joyeux auspices, deux mariages allaient avoir lieu: +sur-le-champ, le Dauphin épouse la reine d'Écosse, Marie Stuart (24 +avril), et tout à l'heure le duc d'Albe va venir épouser pour son +maître notre princesse Élisabeth. + +Le mariage écossais, accompli malgré Diane et la reine, fut le sceau +du triomphe des Guises. Ils firent écrire par l'épousée que, si elle +mourait, _elle donnait l'Écosse à Henri II_; que, de son vivant même, +_la France aurait l'usufruit de l'Écosse_ jusqu'au remboursement de ce +qu'elle avait avancé. Enfin _elle signa une protestation_ contre les +lois et constitutions de l'Écosse qu'elle allait jurer. Trois crimes +et trois fautes. À quoi ils ajoutèrent la faute insigne de lui faire +prendre les armes d'Angleterre, sûr moyen de lui rendre Élisabeth +hostile, implacable, et jusqu'à la mort. + +Ils voulaient exiger des Écossais, venus pour le mariage, les joyaux +et la couronne d'Écosse. Les ambassadeurs refusèrent, et le malheur +voulut qu'ils mourussent peu de jours après. + +Le connétable était rentré. Le roi, sur son avis, dit-on, n'était pas +loin de renvoyer les Guises. + +Mais les Guises étaient un parti; ils avaient force dans la +persécution. Le cardinal reprit l'accusation contre le frère de +Coligny, mais doucement, chrétiennement, pria le roi de l'inviter à +rentrer en lui-même. Il connaissait parfaitement la loyauté impétueuse +du colonel général, l'orgueil irritable du roi. Henri était à table +quand Dandelot, mandé, se présenta. Il lui rappela _la nourriture_ +qu'il avait eue chez lui et son affection, et lui reprocha quatre +choses: la première, dénoncée par Guise, de ne pas aller à la messe; +la seconde, de faire prêcher chez lui; la troisième, d'avoir chanté au +Pré-aux-Clercs; enfin, d'envoyer des livres hérétiques à son frère +Coligny. Dandelot remplit les voeux du cardinal. Il dit au roi que son +épée, sa vie, étaient à lui, son âme à Dieu. Sur cette réponse, +nullement insolente, le roi s'emporte, lui jette son assiette à la +tête; elle vole au hasard, va blesser le Dauphin. Dandelot est arrêté, +dépouillé de sa charge; on le force d'entendre la messe. Voilà les +choses au point où les Guises les voulaient, la persécution relancée. + +Ce coup frappé sur la noblesse, les Guises en vinrent à la justice, +entreprirent d'étouffer la sourde opposition qui se formait au +parlement. Le dernier mercredi d'avril, le procureur du roi invite ce +corps à exercer sur lui-même l'espèce de censure mutuelle qu'on +appelait _mercuriale_. Cette formalité ordinaire ici n'était plus rien +de tel. C'était un vrai combat dont les Guises donnaient le signal. + +Les deux sections du parlement jugeaient dans un esprit contraire. +L'une et l'autre avaient à craindre l'éclat de ce débat. La +Grand'Chambre et la Tournelle avaient péché, chacune à leur manière, +et tous arrivaient tête basse. La première, sans miséricorde, brûlait +les protestants; mais, en revanche, elle venait d'absoudre le meurtre +horrible du prêtre charitable tué aux Innocents pour avoir arrêté la +fureur populaire. La Tournelle, au contraire, venait d'élargir quatre +protestants condamnés par les juges inférieurs; un habile +interrogatoire les innocenta malgré eux. + +Voilà donc en présence des juges diversement coupables d'avoir violé +ou éludé les lois. Les présidents Le Maistre et Saint-André se +présentaient à l'examen avec le sang versé aux Innocents et leur +scandaleuse absolution des meurtriers. Les présidents Séguier, Harlay, +se présentaient, suspects de l'indulgent escamotage qui avait sauvé +des martyrs. + +La dispute devint interminable. Elle dura en mai et en juin. Elle +pouvait tourner mal pour Le Maistre, qui était attaqué non-seulement +par des protestants secrets, comme Dubourg, mais par des catholiques +austères jurisconsultes. Tel (et non protestant) me semble avoir été +l'illustre Paul de Foix, homme de science profonde et d'affaires, qui, +trente années durant, servit la France dans les plus difficiles +missions, et, prêtre catholique, n'eut guère (ce semble) d'Évangile +autre qu'Aristote et Papinien. + +La grande majorité du parlement paraissait ralliée à un avis, la +demande d'un libre concile, et, en attendant, l'indulgence. Si la +mercuriale avait une telle issue, le coup ne portait pas seulement sur +Le Maistre et les juges courtisans, mais sur la cour. Il eût frappé +les Guises au profit de Montmorency. + +Le Maistre cria au secours. Le cardinal de Lorraine dit au roi que le +parlement était en révolte si le roi en personne ne comprimait le +mouvement. Henri, ému et indigné, y vint (le 14 juin), ayant à droite, +à gauche, ceux qui disputaient le pouvoir, le connétable d'un côté, et +de l'autre les Guises. La scène fut sinistre, honteuse et laide, le +garde des sceaux disant qu'on opinât en liberté, le roi ne disant rien +et siégeant là comme un espion. + +Les Guises avaient gagné d'avance: ils étaient sûrs que ces graves +personnages, défenseurs de la foi ou défenseurs de la justice, ne +changeraient rien devant le roi et porteraient haut leur opinion. Des +hommes, même timides, mis au-dessus d'eux-mêmes par la situation, +trouvèrent de belles paroles. Séguier, Harlay, dirent que la Cour +avait bien jugé et continuerait. De Thou, père de l'historien, dit +qu'il n'appartenait pas aux gens du roi de toucher aux jugements +rendus, et que, pour l'avoir fait, ils méritaient le blâme de la Cour. +Paul de Foix paraît avoir abondé en ce sens. Les protestants, menacés +spécialement, montrèrent un grand courage. Dubourg, parmi des choses +hardies, dit celle-ci, naïve et touchante: «Croit-on que ce soit chose +légère de condamner des hommes qui, au milieu des flammes, invoquent +le nom de Jésus-Christ?» + +On assure que l'élan des magistrats alla si loin, qu'un d'eux, +révélant tout à coup l'esprit qui sourdement commençait à couver, le +démon du _Contr'un_, dit le mot du prophète: «Roi, c'est toi qui +troubles Israël.» + +Le roi ne dit pas mot. Il consulta un moment les siens à voix basse, +puis se fit apporter la feuille où les greffiers avaient écrit les +opinions. Alors il éclata, et dit qu'il ferait des exemples. Il donna +ordre, non à un chef d'archers, mais (chose inattendue!) au +connétable, chef de l'armée, de descendre les gradins et d'empoigner +les conseillers. Cette humiliation de Montmorency, du principal ami du +roi, avait été sans doute conseillée par les Guises; il leur était +utile qu'il parût avec eux, subordonné à leur triomphe, isolé de son +neveu, Dandelot l'hérétique, et du très-suspect Coligny. + +Montmorency avala cela et sauva sa fortune. Ce roi, jouet des rois, +qu'en 1540 François Ier s'était plu à faire valet de chambre, Henri II +le fit recors et archer. + +Il ne sourcille pas. Il descend les gradins, cherche, choisit, saisit +les hommes désignés, les ramène, les livre au capitaine des gardes. +Ils furent jetés à la Bastille. Le parlement resta anéanti. Avili sous +ce règne par la vente des charges, recruté des fils d'usuriers, il +avait fort baissé. Mais, ce jour, il fut violé, son nerf brisé, au +moment même où il aurait pu être utile. La France tout à l'heure va +frapper à sa porte, demander aide à la Justice. La Justice est +évanouie. + +Montmorency eut le prix de sa bassesse. Les Guises ne purent empêcher +qu'il n'emmenât le roi chez lui à Écouen. Mais d'Écouen même, ils +tirèrent une violente lettre du roi au parlement, où on lui faisait +dire qu'il avait la paix maintenant avec l'Espagne, que l'_armée_ +n'avait rien à faire, qu'il l'emploierait contre les luthériens. + +L'_armée_, c'était le connétable; les Guises, par cet acte, le +compromettaient encore plus et le faisaient leur instrument. + +Pendant que le parlement, pour apaiser le roi, brûle un colporteur de +Genève, la foule se porte à Saint-Antoine, au royal palais des +Tournelles, à l'église Saint-Paul, où le mariage d'Espagne va se +célébrer. + +Parmi ces sombres circonstances, on voulait régaler, amuser, le duc +d'Albe et la noble ambassade qui venait épouser Élisabeth au nom de +Philippe. Les lices étaient sous la Bastille, et sans doute vues des +prisonniers. Le roi, selon l'usage, fut au tournoi le premier des +tenants, brilla tant qu'il voulut, et tout était fini quand il lui +vint la fantaisie de briser encore une lance contre ce capitaine des +gardes qui mit Dubourg à la Bastille. C'était un homme jeune et fort, +Montgommery. Il refusait, mais le roi insista. Un accident, très-rare +dans ces combats inoffensifs, arriva: un éclat de bois arracha la +visière de son casque, et lui entra dans la cervelle. + +Voilà la joie changée en deuil. La mariée, en noir, est épousée la +nuit à Saint-Paul par le duc d'Albe; la soeur du roi au duc de Savoie, +dans la chapelle des Tournelles, à deux pas de l'agonisant. + +Si jamais coup parut frappé du bras de Dieu, ce fut ce coup sans +doute. Les protestants le prirent ainsi. Une main, on ne sait +laquelle, osa, sur le corps même, dans les tentures, mettre une +tapisserie de saint Paul, où, terrassé au chemin de Damas, il +entendait du ciel la foudroyante voix: «Pourquoi, Saül, persécuter ton +Dieu?» + +Un acte bien autrement hardi venait d'avoir lieu dans Paris, à l'insu +de tout le monde. Appelons-le de son vrai nom qu'ignoraient ceux même +qui le firent: _la république réformée_. + +Du 26 mai au 29, une assemblée générale des ministres de France avait +eu lieu au faubourg Saint-Germain. + +Pendant ces violentes disputes du parlement, au milieu des bûchers, au +sein d'un peuple furieux qui massacrait jusqu'à des catholiques +suspects de tolérance, ces hommes intrépides, de toutes les provinces, +vinrent siéger en concile. Dans leur gravité forte, ils écrivirent +leur foi, leur discipline, et l'acte de naissance de la démocratie +religieuse. + +D'où en vint la première pensée? de Paris? de Genève? + +Elle sortit surtout de la nécessité. L'immense développement +souterrain qu'avait pris la Réforme, cette foule d'églises, nées de +l'inspiration spontanée ou des missions, dans une cave, dans une +grange, un bois, une lande solitaire, c'était la diversité même; peu +en rapport entre elles, elles différaient, sans le savoir, +d'organisation et de discipline. Choudieu, ministre de Paris, fut +envoyé par son église au synode de Poitiers. Il y porta (ou y trouva?) +l'idée d'établir un accord entre les églises de France. Le rendez-vous +fut donné à Paris, au volcan même de la persécution. Le faubourg +Saint-Germain, que l'on commençait à bâtir hors la ville, offrait +quelques retraites à la mystérieuse assemblée. + +Pour la discipline, comme pour la foi, on eut en vue de renouveler la +primitive église, telle que Genève croyait la reproduire. «Nulle +église au-dessus des autres. Deux fois par an s'assemblent les +ministres, chacun amenant un ancien et un diacre. + +Le ministre nouveau _qu'élisent les anciens et les diacres_ est +présenté au peuple pour lequel il est ordonné. S'il y a opposition, +elle sera jugée en consistoire, ou en synode provincial, non pour +contraindre le peuple à recevoir le ministre élu, mais pour justifier +ce ministre.» + +Voilà la base républicaine de l'église de France, vraiment +républicaine alors; car en ces commencements _les électeurs_ (anciens +et diacres) _sont eux-mêmes élus par le peuple_. + +Tout cela calqué sur Genève; mais combien différent, en résultat, +quand on le transportait de la petite ville au royaume de France, à +cet empire immense que la Réforme allait se créant au Pays-Bas, et en +Écosse, en Angleterre, bientôt en Amérique! + +Combien plus différent encore quand, d'une ville d'asile et d'école, +fermée et protégée, la République réformée passait dans l'aventure, +sur ces vastes champs de bataille, aux hasards de la guerre civile! + +La distinction du monde spirituel où cette église espérait se tenir +durerait-elle d'une manière sérieuse? Le glaive de la parole et de +l'excommunication, le seul dont elle voulut s'armer, serait-il +suffisant? Les tyrans de la terre en sentiraient-ils la pointe acérée? +La défense du peuple, l'impérieux devoir de défendre les faibles, ne +forceraient-ils pas de prendre un autre glaive? + +La réforme républicaine deviendrait-elle la république armée? + +Oui, répondait l'Écosse. Non, répondait la France, s'efforçant encore +d'obéir à la tradition génevoise, et de rester fidèle au vieil esprit +d'obéissance recommandé par le christianisme. + + + + +CHAPITRE X + +ROYAUTÉ DES GUISES SOUS FRANÇOIS II + +1559-1560 + + +C'était le cérémonial de France qu'une reine veuve restât quarante +jours enfermée _sans voir soleil ni lune_. Mais la situation ne le +permettait guère. La reine mère et la jeune reine, avec les Guises, +menèrent le petit roi au Louvre, s'y cantonnèrent. La tour et ce qui +subsistait du vieux château en faisaient encore un lieu fort, à l'abri +d'une surprise. Montmorency resta, cloué par son devoir de grand +maître, aux Tournelles pour tenir compagnie au mort, pendant qu'au +Louvre on réglait tout sans lui. + +En trois ou quatre jours, chacun prit son parti. La grande foule des +seigneurs et de la noblesse, chose imprévue, resta avec le mort, et du +côté du connétable. La solitude était extrême au Louvre. Les Guises +étaient réduits à quelques gentilhommes; leur armée ecclésiastique, +populaire et populacière, était partout, nulle part; elle ne se +groupait pas encore. + +Montmorency, rapproché de Diane aux derniers temps, brouillé avec la +reine mère, ne pouvait s'appuyer que sur les princes du sang (Navarre, +Condé). Il leur fait dire de venir en toute hâte. Puis se voyant si +fort et si accompagné, il laisse le cercueil, marche aux vivants, aux +Guises, veut les faire compter avec lui. À travers tout Paris, une +file interminable de gentilshommes montrait de son côté toute la +noblesse de France. Sa famille imposante l'environnait, ses fils à +l'âge d'homme, et, dans les grandes charges, ses neveux, l'amiral +Coligny, le cardinal Odet de Châtillon, Dandelot, colonel général de +l'infanterie. Superbe trinité d'une élite morale, où la diversité +produisait l'harmonie; l'aîné, le bon Odet, aimé de tous, l'ami de +tous les gens de lettres et l'homme même de la Renaissance; Dandelot, +le plus jeune, loyal, bouillant soldat, plein de coeur et de +conscience; ils entouraient avec respect la figure triste et grave, +sombrement résignée du héros, du futur martyr. + +Des dessins admirables, et terribles de vérité, nous ont conservé +cette cour. Ils démentent généralement et les estampes, et les +mémoires, et les portraits par écrit. Ces dessins véridiques, +inexorables, accusateurs, tracés aux trois crayons par une main émue, +et devant les originaux, n'ont pas besoin d'inscription. Ils se +nomment d'eux-mêmes. C'est Guise, c'est le cardinal de Lorraine, c'est +Coligny, c'est le connétable. Chacun d'eux fait crier: «C'est lui.» + +Donc nous pouvons entrer, avec Montmorency, au Louvre. Nous sommes +sûrs d'y voir les acteurs, dans leur vrai et naturel visage, comme on +les voyait ce jour-là. Nous sommes sûrs aussi d'une chose, c'est que +les hommes de toute opinion, sur la vue de ces masques, reculeront et +seront effrayés. + +Je ne veux dire ici qu'un mot des Guises. Ce qui alarme en tous les +deux, dans François et son frère le cardinal de Lorraine, c'est la +mobilité nerveuse de la face qu'on ne retrouve à ce degré nulle part. +Le cardinal, d'un teint infiniment délicat, transparent, tout à fait +grand seigneur, évidemment spirituel, éloquent, d'un joli oeil de +chat, gris pâle, étonne par la pression colérique du coin de la +bouche, qu'on démêle sous sa barbe blonde; elle pince? elle grince? +elle écrase?... + +François, d'un teint grisâtre, plutôt maigre, d'un poil blond gris, +d'une mine réfléchie, mais basse, malgré sa nature fine et sa décision +vigoureuse, n'a rien d'un prince. Figure d'aventurier, de parvenu qui +voudra parvenir toujours. Plus on le regarde longtemps, plus il a +l'air sinistre. Sa soeur Marie de Guise l'accusait de tirer à lui +seul. Son frère Aumale ne recevait rien du roi que François n'en fût +triste, ne l'en chicanât. Son visage dit tout cela. Il a l'air chiche +et pauvre, et si mauvaise mine, que personne, je crois, n'oserait, +contre un pareil joueur, jouer une pièce de trente sous. + +La reine mère a fait faire d'elle-même un grand et magnifique +médaillon italien (_Trésor de Num._), pièce admirable qu'il faut +rapprocher des dessins de la bibliothèque du Panthéon. Il nous donne +et met en saillie le trait essentiel, le mufle traditionnel des +Médicis, la forte face intelligente, mais bestiale pourtant par une +bouche proéminente, qu'offrent leurs plus anciens portraits. Ce mufle +est conservé, quelque peu adouci, dans la dernière de la famille, la +petite reine Margot, provocante pourtant par de jolis yeux de catin. + +Les autres tenaient aussi de ce trait de la famille, étaient tous +Médicis. Dans leur enfance surtout, la bouffissure héréditaire se +surenflait d'humeurs mauvaises, trop visiblement héritées des deux +grands-pères, François Ier, malade dès seize ans, Laurent, qui meurt à +vingt, consumé jusqu'aux os. Ce mal épouvantable sautait parfois une +génération; indulgent pour Henri II et Catherine, il retomba d'aplomb +sur les petits-fils, qu'il mina sous diverses formes. Il nous délivra +des Valois. + +François II et sa jeune reine Marie Stuart faisaient un grand +contraste. C'était un petit garçon qui ne prit sa croissance que six +mois après. Pâle et bouffi, il gardait ses humeurs, ne mouchait pas. +Bientôt, il moucha par l'oreille, et dès lors il ne vécut guère. Un +nez camus complétait cette figure royale. + +Il n'avait pas fallu moins que la violence des Guises, leur féroce +impatience, pour marier cet enfant malade, que sa mère défendit en +vain. On a vu qu'ils le mirent avec leur dangereuse nièce Marie Stuart +(pour le gouverner? ou le tuer?), comme on jette une cire au brasier. +Non formé, misérable de ce don ravissant, il se mourait pour elle. Il +n'y eut jamais pareille fée. Sa beauté, célébrée par les +contemporains, était la moindre encore de ses puissances. Les +portraits sérieux nous la montrent fort rousse, de cette peau fine, +transparente et nacrée qu'avait son oncle le cardinal; l'oeil vif, +mais brun, qui par moment dut être dur. Étonnamment instruite par les +livres, les choses et les hommes, politique à dix ans, à quinze elle +gouvernait la cour, enlevait tout de sa parole, de son charme, +troublait tous les coeurs. + +En cette merveille des Guises (comme en eux tous) il y avait tous les +dons, moins la mesure et le bon sens. Chimérique, malgré son intrigue, +avec tant d'apparence de ruse et de finesse, elle donna dans tous les +panneaux. + +Tout le monde voyait qu'à cette flamme l'enfant royal aurait fondu +bientôt, qu'on passerait au second enfant (Charles IX), qui, si l'on +en croit l'ambassadeur d'Espagne, n'était guère moins malsain,--que du +second on irait au troisième (Henri III) et au quatrième. Les Guises +parfois s'en lamentaient, déploraient cette race lépreuse; on se +faisait à l'idée d'en changer. + +À chacun donc de se pourvoir. La traversée terrible de cinq minorités +de suite avait anéanti l'Écosse. Une seule, la folie de Charles VI, +avait comme assommé la France. Bon temps qui allait revenir. La +fameuse garantie de l'ordre, la forte unité monarchique (qui fut +toujours une république de favoris), allait nous en donner une autre, +une république de nourrices, de mères et de gardes-malades. Que +deviendrait la loi salique qui excluait les femmes du pouvoir? Le +salut de l'État posé dans un individu, l'État tombait fatalement aux +mains conservatrices par excellence, qui répondaient le mieux de cet +individu, aux mains de la mère. Une étrangère allait régir la France. + +Le petit roi malade, assis entre les femmes, la Florentine et +l'Écossaise, soufflé par elles, dit très-bien sa leçon. Il remercia le +connétable avec bonté, et, quand il lui remit le sceau, le prit et le +garda, reconnaissant de ses services et voulant soulager son âge, +bref, le chassant avec honneur. + +La reine mère, qui avait besoin des Guises contre le roi de Navarre, +premier prince du sang et tuteur naturel, se montra vive contre le +connétable. Elle lui reprocha d'avoir dit au feu roi que pas un de ses +enfants ne lui ressemblait: «Je voudrais, lui dit-elle, vous faire +couper la tête.» Pendant qu'elle flattait ainsi les Guises, elle +recevait contre eux des lettres secrètes des protestants, à qui elle +laissait croire qu'elle était touchée de leur sort, point ennemie de +leurs doctrines. Plus tard, en mainte occasion, elle affecta d'écouter +Coligny. + +Maîtres de tout, les Guises n'étaient que plus embarrassés. Leur +guerre sous Henri II avait mené la France à bout. Le plus liquide de +la succession était quarante-deux millions de dettes. Somme énorme! +Nul moyen de créer des ressources. Les États, si on les assemble, +commenceront par chasser les Guises. Le cardinal de Lorraine n'y sut +d'autre remède que de ne plus payer les troupes, de désarmer. Dès lors +on devenait bien faible, humble, devant l'Espagne, et, au dedans, en +grand péril, avec tant d'éléments de troubles. Quant aux créanciers +importuns et aux solliciteurs, le cardinal sut s'en débarrasser. Il +afficha aux portes de Fontainebleau: «Tout demandeur sera pendu.» + +Nous sommes à même aujourd'hui d'apprécier la politique des Guises. +Les lettres de Granvelle et du duc d'Albe établissent: 1º que leur +brillante guerre, qui nous donna Metz et Calais, n'en eut pas moins +pour résultat de mettre la France aux pieds de l'Espagne; 2º que les +chefs des partis, les hommes considérables qui menaient tout, +dépendaient de Philippe II; leur concurrence tournait au profit de son +ascendant. + +Le connétable fut toujours espagnol. Le cardinal de Tournon, homme +spécial de la reine mère, l'était également. Il en était de même de +Saint-André, le riche favori d'Henri II. (Granv., VII, 275.) + +Les Guises l'étaient-ils à cette époque? En Écosse et en Angleterre, +ils se portaient pour chefs des catholiques, en concurrence de +l'Espagne. Mais, en France, telle était leur misérable position, que, +sans l'appui moral de Philippe II, ils n'eussent pu se soutenir. + +Le plus dépendant de l'Espagne était Henri de Vendôme, roi de Navarre. +Sa femme, Jeanne d'Albret, une sainte du parti protestant, fortifiait +sa position de premier prince du sang par la faveur, les voeux d'un +grand parti prêt aux plus extrêmes sacrifices, qui, par-dessus son +zèle ardent et fanatique, aurait porté dans l'action toute l'énergie +du désespoir. Mais ce prudent Henri suivait peu des _conseils de +femme_; ses conseillers étaient deux traîtres, un d'Escars et un jeune +évêque, bâtard du chancelier Duprat. Ils le menaient au gré de ses +ennemis. Sous leur direction, il joua un jeu double, faisant bonne +mine aux protestants d'une part, de l'autre négociant à Madrid. Les +Espagnols le leurraient de l'espoir de l'indemniser pour la Navarre +espagnole. Point de roman, de rêve, dont on n'ait amusé cet homme +crédule. Une fois, on lui donnait la Sardaigne; une autre fois, la +Sicile, la Barbarie. Lui-même, par une idée encore plus folle, il +offrit à Philippe II, au pape, de leur conquérir l'Angleterre, qu'il +aurait tenue d'eux en fief. + +Dès 1559, au moment où Montmorency l'appelait à venir en hâte prendre +la direction des affaires, lui, il regardait vers l'Espagne, implorait +Philippe II pour son indemnité. Cette Navarre lui fit manquer la +France. + +Voilà le chef du parti protestant, et l'une des causes de sa ruine. La +république religieuse eut cette contradiction fatale d'aller chercher +pour chef un roi. + +Les Guises étaient terrifiés, s'imaginant que ce parti voyait et +voulait son vrai rôle, _une grande république à la Suisse_. Ils +essayèrent souvent d'en arracher l'aveu aux réformés, très-éloignés de +cette idée. + +Les Guises, sans argent, et partant sans soldats, devaient attendre +que le roi de Navarre, avec ses lestes bandes d'admirables marcheurs +gascons, arriverait à Paris vingt jours après la mort d'Henri, +balayerait le gouvernement, mettrait la main sur François II, +convoquerait les États, et se ferait par eux lieutenant général, +régent, tuteur, vrai roi au nom du petit roi. À cela il n'y eût eu +aucun obstacle. Et les Guises n'y opposèrent rien qu'une lettre de +Philippe II. + +Pendant que cette dupe, le mou, l'inepte Navarrais, voyage à petites +journées, les Guises, à qui ses conseillers vendaient leur maître jour +par jour, et qui savaient ses moindres pas, font écrire par la reine +mère à Madrid une lettre touchante et maternelle, où elle prie son bon +gendre, Philippe II, d'aider et d'appuyer le jeune âge de son fils. Le +voudrait-il? on en doutait. Il hésitait à soutenir en France les +Guises, qui en Angleterre se portaient ses rivaux. + +Même avant la réponse de l'Espagne, le Navarrais s'était perdu. Les +Guises le virent, et l'enfoncèrent par des outrages publics. Ils lui +laissèrent ses malles à la porte de Saint-Germain, en pleine route, +sans les laisser entrer, le logèrent sous le ciel. Saint-André +l'hébergea par charité. Il alla à Paris, pour sonder les +parlementaires, prudemment et timidement. La nuit, il courait chez eux +déguisé. Il trouva tout de glace. Les Montmorency et les Châtillon se +gardèrent bien d'aller à lui. + +Alors la lettre de Philippe II arriva, l'assomma. Cette lettre, lue en +conseil devant lui, était une terrible menace d'intervenir, de faire +entrer en France quarante mille Espagnols, d'employer sa vie même, +s'il le fallait. Le Navarrais fut tué du coup. À partir de ce jour on +le vit courtisan des Guises, les suivre, dédaigné d'eux, n'en tirant +pas même un regard. + +Voici le commencement du règne de l'Espagne en France. Règne facile. +Sur tous, il lui suffisait de souffler. + +Les Guises, en même temps, par un coup imprévu, étaient prosternés aux +pieds de l'Espagne. Leur violence étourdie les avait perdus en Écosse. +Malgré leur soeur, la reine douairière, qui connaissait mieux le +péril, ils avaient entrepris de faire en ce royaume une _razzia_ des +protestants et le séquestre de leurs biens. Projet fou qui était la +base d'un autre encore plus fou, l'établissement sur ces biens de +mille gentilshommes français qui, obligés au service militaire, +eussent tenu le pays en bride; une miniature enfin du grand +établissement de Guillaume le Conquérant en Angleterre. Ce beau projet +réconcilia l'Écosse; tous les partis s'unirent. Maîtres d'Édimbourg le +29 juin, le jour de la mort d'Henri II, ils dépouillent Marie de Guise +de la régence. + +Ils ont l'appui d'Élisabeth, et d'une armée anglaise, qui chassera à +la fin les Français. Les Guises, d'autre part, étaient appelés en +Angleterre; les catholiques anglais leur offraient l'île de Wight. Qui +les arrêta? Qui garda Élisabeth et lui permit d'assurer en Écosse la +victoire du protestantisme? On en sera surpris, ce fut le roi +d'Espagne qui défendit aux Guises d'accepter. + +Ainsi partout l'Espagne. C'est elle encore qui empêche les Guises de +tenir en France un concile national, les oblige d'envoyer au concile +général qui se tient à Trente, sous le bâton de l'Espagnol. + +Donc, l'Espagne faisait la terreur de l'Europe. + +On se fût rassuré, si l'on eût su l'état réel de Philippe II comme +nous le savons aujourd'hui, pouvant lire dans ses lettres et celles de +ses ministres sa misère et son impuissance. + +Nous apprenons d'abord du duc d'Albe que toute l'inquiétude de +l'Espagne, pendant quatre ans, fut d'empêcher que _la machine_ (de la +France) _ne se disloquât, n'étant pas encore en mesure_ de profiter de +ses débris. (Granv., VII, 281.) + +On voit, par les lettres de Granvelle, sa grande inquiétude, qu'il +n'arrivât la moindre chose en Europe, par exemple une tentative de la +Savoie sur Genève; _Berne en prendrait prétexte pour s'emparer du +Milanais ou de la Franche-Comté, que_, dit-il, _nous ne pourrions +jamais reprendre_. Philippe II lui répond qu'il est de cet avis, et +qu'il y faut bien prendre garde, retenir la Savoie. L'Espagne est si +malade qu'elle a peur du canton de Berne. (Granv., VI, 103, 104, 153, +195; juin 1560.) + +«Que deviendrions-nous, dit Granvelle, s'il y avait quelque trouble +ici, aux Pays-Bas!» (Granv., VI, 41, 43.) + +Cette misère datait de loin. Déjà, en 1556, Charles-Quint, ayant +abdiqué, resta des mois aux Pays-Bas, sans pouvoir passer en Espagne, +_faute d'argent_. La scène de l'abdication, qui inaugurait le nouveau +règne, se passa dans une salle encore tendue du deuil récent de Juana, +la mère de Charles-Quint. Pourquoi? _l'argent manquait_. On garda le +noir par économie. + +En janvier 1561, l'argent du roi manque pour envoyer un courrier à +Rome; Granvelle le dépêche à ses frais. Il manque même pour arrêter un +grand hérétique qui d'Angleterre arrive aux Pays-Bas. (Granv., VI, +247.) + +L'Espagne a une littérature qui manque ailleurs, celle des gueux. Mais +elle n'a rien, en tous ces livres, de comparable à la conversation +lamentable qui se tient par écrit entre Malines et Madrid, entre +Granvelle et Philippe II. Celui-ci, dont les Pays-Bas sont la mine +véritable (lui rapportant cinq fois plus que les Indes), veut que +Granvelle et Marguerite fassent un effort désespéré pour tirer encore +quelque argent. Pour cela, il ne cache rien, montre sa nudité; il leur +écrit, leur confie de sa main le secret de la monarchie, son budget +déplorable. Pour cette année, _dépense dix millions, et recette un +million_ (le reste est épuisé d'avance); donc, _neuf millions de +déficit_. + +La pièce est curieuse. Entre autres détails importants, on voit que +l'armée se débandait, qu'elle eût laissé les garnisons frontières s'il +n'était venu un peu d'argent des Indes, qu'on devait deux ans de +solde, _que les soldats espagnols pourraient bien se vendre à la +France_; même la maison du roi ne touche rien, etc. (Gr., VI, 146, +156, 183.) + +Il ne peut plus payer les pensions aux chefs des reîtres, aux princes +faméliques de l'Allemagne. Rien au prince d'Orange, dont la nombreuse +maison meurt de faim. Rien au beau-frère de ce prince, Schwarzbourg, +que la misère réduit à vendre ses trois filles (Gr., VI, 167, 550). +Philippe II voudrait payer ces Allemands, il les payera plus tard, +Granvelle peut le leur dire. En attendant, que faire? «À l'impossible, +nul n'est tenu.» (Gr., 167.) + +Toute la ressource que voit Philippe II pour le moment, c'est de +vendre ce qu'il a dans les mains, des indulgences papales; il propose +à Granvelle de publier un jubilé. + +Le ministre répond avec bon sens que les Flamands, qui viennent +d'avoir un jubilé gratis, se garderont bien de payer celui que le roi +voudrait vendre. Il peint, déplore sur tous les tons l'épuisement des +Pays-Bas. Et, en réalité, la Hollande (Wagenaar) avait, aux derniers +temps, payé par an deux ans d'impôt. + +Enhardi par cette confiance surprenante de Philippe II, Granvelle se +hasarde à lui dire qu'Anvers ne «veut pas croire la détresse de +l'Espagne, sachant par le commerce les sommes que S. M. _a dans les +mains_ et pourrait réaliser dans peu.» C'était en effet une ressource +singulière de ce gouvernement. Parfois les lingots, arrivant des Indes +à Séville pour tel négociant, étaient saisis pour un besoin public; en +place il recevait une feuille de papier, un titre pour en toucher la +rente. + +Ce qui effraye dans cette pauvreté de l'Espagne, c'est qu'en réalité +elle avait peu fourni à Charles-Quint. Les horribles dépenses de +l'empereur avaient porté sur les Pays-Bas, l'Italie et un moment sur +l'Allemagne. Qu'était donc ce pays qui, sans donner, s'appauvrissait +toujours? + +Deux cancers le rongeaient: la vie noble, l'idée catholique. La +première desséchait l'industrie, méprisait le commerce, annulait +l'agriculture. La seconde multipliait les moines, étendait chaque jour +la police de l'Inquisition; mais peu à peu cette police rencontrait le +désert; tous, se faisant persécuteurs pour n'être pas persécutés, +n'eussent bientôt trouvé à brûler qu'eux-mêmes. Les Juifs manquaient +aux flammes, les protestants manquaient. L'Inquisition affamée +cherchait au loin, et jusqu'aux Pays-Bas. À chaque instant arrivait à +Anvers des dénonciations vagues, sans preuves, d'où? de l'Andalousie! +de l'inquisition de Séville! + +Faut-il le dire pourtant? ce cancer exécrable qui rongeait les os de +l'Espagne, pour l'heure même, la rendait terrible. Philippe II +apparaissait comme un peu plus qu'un pape, comme représentant du vrai +catholicisme austère, vengeur, épurateur de la foi catholique, le roi +des flammes. Rome suivait de loin. Le duc d'Albe parle du pape comme +de tout autre petit prince. + +Contre la France divisée, contre l'Angleterre agitée, l'Espagne avait +la force de sa grande attitude, n'ayant qu'un principe, et non deux. +Le jeune roi aussi, vivant renfermé, appliqué, toujours sur ses +papiers, mystérieux dans sa vie privée, correspondait à l'idée sombre +qu'on se faisait d'un monarque espagnol. Personne ne savait combien sa +nature forte, étroite, bigote et dure, sensuelle pourtant et cruelle, +allait se pervertir dans son épouvantable rôle. + +La France présentait un grand contraste avec l'Espagne. Ruinée +d'argent, il est vrai, elle surabondait de force. Une pléthore +maladive se montrait dans la violence des partis. Certaines classes +s'étaient immensément multipliées, la noblesse et la bourgeoisie. Le +peuple s'était fort aguerri. Et, ce qui étonnait le plus, telle +qualité, étrangère à l'ancienne France, avait apparu tout à coup. +L'austérité, la gravité, la pureté des moeurs protestantes, +transformèrent plusieurs villes, même de l'aveu des catholiques. +Nombre de ceux-ci, dans la robe surtout, envièrent et imitèrent la +noblesse morale des réformés qu'ils haïssaient. S'ils n'en prirent la +pureté chrétienne, ils eurent du moins leur gravité, leur tenue, leur +persévérance. + +Le duc d'Albe pense lui-même qu'à ce moment la France était +très-redoutable: «Si les Français n'avaient eu tant d'affaires sur les +bras, si Votre Majesté n'avait prévenu leurs projets, il leur était +facile de se rendre maîtres de la chrétienté tout entière.» (Gr., +VII, 240.) + + + + +CHAPITRE XI + +TERRORISME DES GUISES--LA RENAUDIE + +1560 + + +Les Guises, appuyés en France par Philippe II et ses rivaux en +Angleterre, comme chefs du parti catholique, avaient double sujet +d'imiter l'Espagne, dans ses furies contre les hérétiques, de la +surpasser, s'ils pouvaient. + +Comment allait s'organiser la machine des persécutions? + +On l'a vue déjà sous deux formes, la police des curés, les sermons +sanguinaires des moines. L'énorme clientèle du clergé dans Paris, les +confréries marchandes qui lui étaient affiliées, les bandes d'écoliers +tonsurés, les frères de toute robe, surtout les Mendiants, enfin, et +plus que tout, l'infini des misères publiques, le grand troupeau des +pauvres assidus aux églises, assiégeant les couvents, suivant les +prêtres distributeurs d'aumônes, tout cela, dis-je, rendait possible +la Terreur ecclésiastique. + +Force morale énorme, mais non moindre matériellement. Notre-Dame et +les grands abbés (Saint-Germain, Sainte-Geneviève, Saint-Martin, +etc.), nombre d'églises avaient juridictions, officiers, huissiers, +sergents et bedeaux. Tout cela appuyé du guet et du prévôt, d'autre +part soutenu des pauvres robustes à bâtons, c'était une cohue +redoutable. Qu'était-ce si le clergé, maître dans chaque paroisse, +avait fait appel aux bannières, à cette armée urbaine qui, dès le +temps de Charles VI, offrait un front de soixante mille hommes? + +Dès août 1559, un mois ou deux à peine après la mort du roi, le +cardinal de Lorraine dressa ses batteries. Le personnel de ses acteurs +se composait ainsi. + +Il y avait un clerc du greffe, Freté, homme d'esprit et parleur +habile, qui faisait l'apôtre à merveille; on le mettait fréquemment au +cachot avec les prisonniers douteux. Ce comédien les gagnait, les +tentait, leur faisait désirer la couronne du martyre. Chose peu +difficile, au reste; il suffisait de leur dire, comme faisait le +lieutenant criminel: «Si tu renies Jésus, il te reniera à son tour.» + +Il y avait encore un tailleur, Renard, homme nerveux, peureux, qui, +depuis l'horrible hiver de 1535, où l'on brûla tant d'hommes, vingt ou +trente ans durant, fut entre la peur et la foi. Il se fit, se défit, +se refit protestant. Quand la persécution revint, on lui dit que, +comme relaps, il était perdu. Effrayé, il se fit mener à +l'inquisiteur de Mouchi, lui donna les noms les adresses, tout le +détail des assemblées. En une fois il révéla toute l'Église. + +Son charitable conseiller, qui l'effraya et le mena, était un homme de +sac et de corde, un certain orfévre, Ruffange, ex-_surveillant_ +d'assemblées protestantes, destitué pour s'être approprié l'argent des +pauvres. Sur l'espoir de la belle prime qu'on promettait (la moitié de +la confiscation!), il s'était fait délateur patenté. On aurait rougi +cependant de ne produire que lui. Il fallait des témoins. + +Deux apprentis avaient été menés par leurs maîtres aux assemblées. +Puis, fiers de ce secret, ne voulant plus rien faire, ils furent mis à +la porte. Leurs mères, fort irritées, les mènent à confesse, leur font +déclarer tout. + +L'inquisiteur et un parlementaire accueillent, caressent ces garçons, +les gardent avec eux, les font manger et boire. Les vauriens, tout à +coup importants, bien nourris, parlent tant qu'on veut, davantage. Les +assemblées infâmes, les orgies aux lumières éteintes, tout ce qu'on +disait de sale, ils ont tout vu, tout fait. + +Ayant ces témoins respectables, on ramasse des forces. Archers du +guet, sergents de la justice, bedeaux et porte-croix, on réunit le ban +et l'arrière-ban. On fond rue des Marais sur une hôtellerie. +L'assemblée y était nombreuse; quatre hommes tirent l'épée; sans +s'étonner de cette racaille de police, barrent la porte de leur corps, +donnent le temps aux autres d'échapper. À force de pousser, la foule +entra pourtant. Tout fut cruellement saccagé, les gens blessés, les +caves surtout pillées, les tonneaux éventrés; une scène hideuse +d'ivresse, de sang et de pillage. + +On passa à d'autres maisons, aux dénoncés, puis aux suspects. On ne +voyait que gens traînés, meubles en vente, butin emporté. La police ne +pillait pas seule. Derrière elle venaient les _glaneurs_, tout ce +qu'il y avait de garnements dans la ville. Cela popularisait fort +l'exécution; le pauvre monde voyait bien qu'on ne perdait rien à +travailler pour Dieu. À chaque carrefour, des moines ou des abbés +crottés causaient et animaient les groupes. Et l'on voyait aussi aux +bornes de petits misérables qui étaient affamés et cherchaient leur +vie aux ordures; car personne n'osait leur donner: c'étaient les +enfants protestants. + +Les princes d'Allemagne en vain étaient intervenus, spécialement en +faveur de Dubourg, qui était encore à la Bastille. Ordre vint de +l'expédier. Tout appel épuisé, ses parents, à force d'argent, lui +avaient ménagé l'appel au pape. Il refusa et se laissa brûler. Ses +collègues, qui étaient ses juges, et qui brûlaient en lui les libertés +du Parlement, disaient: «Ce fut un juste; mais il a la loi contre +lui.» + +La justice s'étant suicidée elle-même, des libertés nouvelles +commencèrent dans Paris, celle surtout de battre les passants. À tous +les coins des rues, aux meilleures maisons catholiques, on mettait des +Vierges Maries devant lesquelles on marmottait. Ces marmotteurs ne +perdaient pas leur temps, ils arrêtaient les gens avec leurs boîtes ou +tirelires, où il fallait donner pour le luminaire de la bonne Vierge, +pour les messes qu'on lui dirait, pour les procès à faire aux +luthériens; qui ne donnait, était battu. Mode excellente qui alla +s'étendant. On se mit, avec des bâtons, à promener ces boîtes de +maison en maison. Un refus désignait pour le meurtre et le pillage. + +Cette Terreur dura tout l'hiver. Le cardinal triomphait tellement, +qu'il mena à grand bruit les deux apprentis à la cour, contant +cyniquement aux dames toutes les infamies protestantes. Le malheur +voulut cependant que, dans ce troupeau de moutons qu'on égorgeait +muets, il y eût un homme résolu, un certain avocat Trouillas, de la +place Maubert. Les deux vauriens parlaient fort des filles de +Trouillas et s'en vantaient. Le père, solennellement avec elles, alla +s'emprisonner, et exigea que la chose fût éclaircie. Les misérables, +confrontés, se coupèrent, s'embrouillèrent. Cette famille courageuse +couvrit la justice de honte. + +La protection publique cessant, le gouvernement s'affichant comme +gouvernement d'un parti, chacun était tenté de se protéger soi-même. +On lança édit sur édit pour défendre les armes, et on les enlevait de +vive force. Défense très-spéciale de voyager avec des pistolets. Ordre +de courir sus à qui en porte, et de crier sur lui: «Au traître! au +boute-feu!» Enjoint aux paysans de laisser leurs travaux, pour y +courir, de sonner le tocsin sur celui qui voyage armé. + +Une réaction était infaillible. Quels en seraient les chefs? Navarre? +Condé? l'amiral ou Montmorency? Celui-ci était poussé sans ménagement. +Guise n'était pas content d'avoir tiré de lui la charge de +grand-maître, et de son neveu le gouvernement de Picardie. Il faisait +encore au vieux Montmorency un procès ruineux sur je ne sais quelle +terre. Tel était ce pouvoir, irritant, provocant sur le petit et sur +le grand, tracassier, processif, menant de front deux guerres, celle +de force et celle de chicane, plaidant au Châtelet pour un champ, +pendant qu'à main armée il saisissait la monarchie. + +Ils pensaient, non sans vraisemblance, que le roi de Navarre d'une +part, Montmorency de l'autre, n'oseraient fâcher le roi d'Espagne, +dont le premier était l'humble client, l'autre le serviteur et +l'obligé. + +Condé, moins dépendant que son frère de l'Espagne, était chef naturel +de la révolution. On s'adressa à lui. Des hommes intrépides, de +fortune désespérée, s'offrirent, dirent que rien n'était plus facile, +qu'on ne nommerait pas même le prince, qu'il n'avait rien à faire qu'à +s'en aller princièrement jusqu'à la Loire, à Orléans, et là +d'attendre, qu'on ferait tout pour lui, qu'on enlèverait les Guises, +qu'on lui mettrait en main le roi et le royaume. + +L'homme qui se faisait fort ainsi de transférer la France était un +gentilhomme du Périgord, le sire de la Renaudie, ruiné et diffamé pour +un procès. À tort ou à raison? il n'est aisé de l'éclaircir. Lui-même +contait ainsi la chose. Sa famille avait élevé et nourri un jeune et +savant homme, le greffier du Tillet; ce nourrisson, dès qu'il eut +plumes et ailes, tourna du bec contre son nid; fort de sa position au +Parlement, il attaqua ses bienfaiteurs, leur fit procès, gagna. Ce +n'est pas tout; il fit happer la Renaudie, comme ayant fait des +pièces fausses. Tout cela d'autant plus facile, que du Tillet s'était +donné aux Guises, au cardinal de Lorraine, qui se servait de lui. Un +beau-frère de la Renaudie, messager du roi de Navarre, fut, par ordre +de François de Guise, mis à la torture à Vincennes, et étranglé par le +garrot, à la mode espagnole. + +La Renaudie, élargi, était passé en Suisse, avait vu les réfugiés à +Lausanne, à Genève, mis son épée aventurière à la disposition des +saints. La difficulté était de leur faire croire qu'il n'y avait pas +de révolte en tout cela. Les vrais révoltés, au contraire, disait-il, +les usurpateurs, c'étaient les Guises, qui tenaient le roi prisonnier. +On n'agissait que pour son bien, pour le remettre en liberté. + +Rien de plus innocent. Nul droit plus évident pour un peuple que +d'aller porter à son roi ses doléances. L'année dernière, on avait vu +les Écossais, d'un grand soulèvement pacifique, partir à la fois de +toutes les villes, aller par cent mille et cent mille, faire leurs +remontrances à Stirling. La France allait en faire autant; +pacifiquement, mais tout entière, elle devait se diriger vers Blois. +Seulement, comme on pouvait prévoir que les Guises fermeraient la +porte, il n'était pas inutile d'avoir quelques centaines d'épées de +gentilshommes qui se chargeassent de l'ouvrir. + +Les actes émanés des Guises, qui qualifièrent et frappèrent la +révolte, ne manquent pas, pour l'amoindrir, de la concentrer dans la +Renaudie et ceux qui armèrent avec lui. Ce qui est sûr, c'est qu'un +petit nombre de nobles, venus de toutes les provinces, se rallièrent à +lui à Nantes, et s'engagèrent pour eux et leurs amis. Voilà ce qu'on +appelle conjuration d'Amboise ou conjuration de la Renaudie. Les +histoires postérieures, écrites longtemps après sous Henri IV, les de +Thou, les Matthieu, pour abréger ou simplifier, unifient, concentrent +et précisent, écartent nombre de circonstances, réduisent une grande +révolution à un petit mouvement. Les modernes encore plus. L'un d'eux, +sans preuve, raison ni vraisemblance, suppose une assemblée en règle +de tout le parti protestant, et présidée par Coligny! + +Tenons-nous-en aux récits du temps même, rétablissons les +circonstances qu'on a cru pouvoir écarter. La révolution reparaît ce +que le seul bon sens devait faire présumer, immense, infiniment +diverse, mais absolument spontanée. + +L'équivoque de la Renaudie ne trompait que ceux qui voulaient l'être. +On devinait parfaitement qu'un homme comme le duc de Guise ne serait +pas aisément enlevé, qu'il y aurait un rude combat. Et l'on sentait +aussi qu'aller en armes arracher au roi ses premiers serviteurs, ses +oncles (par sa femme), le délivrer des Guises pour l'assujettir à +Condé, ce n'était pas précisément un acte d'obéissance. + +Rien n'indique que les ministres protestants y aient pris la moindre +part. Ils recevaient encore le mot d'ordre de Genève, et Genève +condamna cet événement. + +Beaucoup de Français s'abstinrent de même par loyauté et fidélité +monarchique. Ils auraient cru entacher leur honneur. Au moment où le +roi d'Espagne venait de s'engager à protéger le petit roi, une telle +prise d'armes pouvait donner prétexte à l'invasion espagnole. + +Enfin, chose très-grave, de grands mouvements populaires avaient lieu +en Normandie, d'un caractère anarchique et sinistre, absolument +étranger et contraire à l'influence de Genève. Un maître d'école de +Rouen prêchait la résistance à main armée, non pas la nuit dans +quelque cave, mais le jour en plein champ, à un peuple innombrable. +Cet homme, dont les protestants parlent avec horreur et qu'ils +flétrissent du nom d'anabaptiste, rappelait les prophètes de Munster +par son illuminisme, ses visions, ses révélations. L'Esprit le +saisissait quand il planait sur cette foule. Il luttait, se débattait +contre, écumait, se tordait. Enfin l'Esprit était vainqueur, le +torrent débordait en brûlantes paroles qui toutes ne prêchaient que +l'épée. + +Cette génération, élevée dans la terreur de la tragédie de Munster et +dans la plus profonde antipathie pour l'anabaptisme, avait d'autant +plus d'éloignement pour toute résistance armée. Il fallut des +circonstances inouïes, les plus cruellement provocantes, pour l'amener +à la guerre civile. Aussi l'on ne voit pas que beaucoup de gens aient +armé. La grande foule qui se mit en mouvement, partit sur ce mot +d'ordre qu'on répandit: _Aller se plaindre au roi_. Elle partit sans +armes, innocente et confiante, de toutes les provinces, croyant +uniquement appuyer une remontrance sur le gouvernement des _Lorrains_ +et l'usurpation _étrangère_, en faveur des princes du sang, du droit +national, de l'autorité légitime. Dans une chose tellement licite, il +n'y eut ni crainte, ni précaution, ni mystère. Toutes les routes se +couvrirent de gens qui marchaient vers la Loire, sans être affiliés à +la conjuration, probablement sans savoir même le nom parfaitement +obscur de la Renaudie. + +Notez que, dans ceux même qui armèrent et furent pris, il n'y a aucun +nom connu. Le plus considérable est un baron de Castelnau, apparenté à +quelques grandes familles. Du reste, aucun seigneur. C'étaient, en +tout, quelques centaines de petits gentilshommes, étrangers à la haute +noblesse, et non moins inconnus à la grande foule populaire qui allait +se plaindre au roi. + +Ce qu'il y avait de considérable parmi les nobles délaissait les +Guises et la cour dans une grande solitude, et s'était tout d'abord +groupé autour des Montmorency et des Châtillon. Toute la crainte des +Guises, qui furent de très-bonne heure avertis du mouvement, c'était +que les trois Châtillon, l'amiral Coligny, le cardinal Odet et +Dandelot, n'en prissent la conduite. De quoi ils étaient +très-éloignés, et comme neveux du connétable, et comme loyaux sujets, +enfin comme chrétiens protestants, encore très-soumis à Genève, fort +éloignés des doctrines hardies de Knox et du _covenant_ écossais. Ils +ne voyaient pas clair dans ce grand mouvement anonyme d'une foule +mêlée, encore moins dans cette ténébreuse chevauchée d'un homme mal +noté, qui, avec un parti de petite noblesse, avait aussi embauché +quelques reîtres, nouvellement licenciés. + +La Renaudie était venu à Paris, sans nul doute pour tâter les +ministres réformés, qui y avaient déjà un centre. Tout indique qu'il +échoua. L'affaire eût été bien autrement organisée, harmonique et +d'ensemble, s'il eût eu l'appui des églises qu'on venait de +constituer. N'ayant Genève, il n'eut Paris. Il dut manquer la France. + +À Paris, il logeait au faubourg Saint-Germain, dans la maison garnie +que tenait un certain avocat Avenelles. Cet homme, à qui on put cacher +la chose, y entra, puis s'en effraya et dit tout à Millet, secrétaire +du duc de Guise (qui a compilé ses Mémoires). Millet leur mena +Avenelles. Ils étaient déjà avertis, surtout d'Espagne. Ils virent que +la chose était sérieuse, et se jetèrent, avec le roi, au fort château +d'Amboise. + +Là, ni troupes ni munitions dans le château. La ville même d'Amboise +pleine de protestants. La grande ville voisine, Tours, indifférente ou +hostile. La nécessité d'attendre que le secours leur vint de Paris, de +cinquante ou soixante lieues. Si la Renaudie eût agi seul, et fût venu +d'une seule course avec deux ou trois cents chevaux, il prenait le +renard au gîte. Il aurait eu la ville sans coup férir, et le château, +sans vivres ni poudre, eût été obligé de traiter au bout de deux +jours. + +Mais l'assemblée de Nantes, peu confiante pour la Renaudie, lui avait +donné un conseil de six personnes qui l'obligèrent d'agir _avec +prudence_, autrement dit de manquer tout. On s'attendit les uns les +autres; on voulut agir en cadence avec _le chef muet_ (Condé); on +attendit peut-être ce que feraient les Châtillon. + +Les Guises étaient perdus sans l'incroyable chance qu'ils eurent de +voir leurs ennemis, les Châtillon, Condé, se mettre dans Amboise avec +eux, déconcerter l'attaque, paraissant être pour les Guises, et, par +leur seule présence, manifestant la discorde morale et l'impuissance +de la révolution. + +Nous l'avons dit: l'opposition protestante, et toute opposition alors, +était brisée d'avance par son incertitude sur la question capitale: +_Faut-il obéir aux puissances injustes?_ Oui, répond le Christianisme. +Non, répond la Révolution. + +Les Guises n'ignoraient pas que Coligny était chrétien, et chrétien de +Genève; donc, qu'il obéirait. Ils n'hésitèrent pas à l'appeler. + +Ils lui firent écrire par la reine mère que nos troupes étaient +assiégées en Écosse, qu'il fallait aller à leur secours, forcer le +passage à travers les vaisseaux anglais, que le roi voulait s'entendre +avec eux. À l'instant même, les trois frères arrivèrent, Coligny, +Dandelot, Odet le cardinal. Ils ne virent que la France et ils +sauvèrent leurs ennemis. + +La présence du cardinal de Châtillon, inutile pour la question de +guerre, indique assez que les trois frères espéraient profiter de +cette crise pour la cause de la liberté religieuse. + +En effet, à peine arrivés (fin février), on les caresse, on les +entoure, on leur demande ce qu'il faut faire. Ils répondent en deux +mots: _Amnistie, liberté_. À quoi on leur dit qu'on a peur d'irriter +le parti contraire. On réduit la concession à un acte bâtard qui +amnistie le passé pour ceux qui se repentent et changent. Mais on +excepte _ceux qui conspirent sous prétexte de religion_. On excepte +les _ministres_ mêmes. On met au bas de l'acte les noms des membres du +conseil, spécialement les Châtillon. + +Coup terrible pour la Renaudie. Mais un autre lui vient plus fort. + +Condé venait lentement entre Orléans et Blois. Un lieutenant des +Guises qui allait à Paris le rencontre, lui dit avec une légèreté +méprisante qu'on sait tout, qu'on n'en tient grand compte. Le prince +perd la tête; il sent le ridicule de sa situation; il voit qu'on se +rira de lui, qu'on chansonnera sa prudence. Et, pour se montrer brave, +il va se jeter dans Amboise. + +Les Guises, surpris de leur bonne fortune, traitent cet étourdi avec +le mépris qu'il mérite. Ils sentent que, par lui, ils seront +vainqueurs sans combat. + +Forts dès lors, ils écrivent au roi de Navarre, lui font peur de +l'Espagne, mettent sa pauvre tête dans un tel ébranlement, qu'il +rassemble des forces, surprend et taille en pièces trois mille hommes +de son parti; il se lave dans le sang des siens. + +La Renaudie était un homme peu ordinaire. La duperie des Châtillon, +l'insigne étourderie de Condé, la complète connaissance que les Guises +ont de son plan, rien ne peut lui faire lâcher prise. Il se tient à +six lieues d'Amboise. Il sait parfaitement que les Guises n'ont encore +que cinq ou six cents hommes, qu'ils ne les emploient au dehors qu'en +dégarnissant le château. + +Ayant dans la ville d'Amboise une centaine de réformés, cet homme +d'indomptable courage se tient prêt à frapper un coup. + +Le parti, malheureusement, lui avait donné des lieutenants qui lui +ressemblaient peu. L'un d'eux, baron de Castelnau, homme de haute +noblesse, de science et de grande piété, conduisait une petite bande +du Périgord. Assiégé dans une maison par le duc de Nemours et cinq +cents cavaliers, il parvint cependant à faire avertir la Renaudie. +C'était justement l'occasion que celui-ci attendait. Il calcula que si +Castelnau résistait, il trouverait les Guises à peu près désarmés. Au +grand galop il courut vers Amboise. Trop tard. Il sut en route que +Castelnau avait parlementé, que, Nemours lui donnant sa parole de +prince _de le mener au roi_ sans qu'il lui arrivât mal, _de lui faire +donner audience_, le bonhomme l'avait remercié de lui procurer sans +combat un tel excès d'honneur. Inutile d'ajouter que la parole de +prince, l'honneur, l'audience royale, se résumèrent en une cave où il +fut jeté en attendant qu'on l'étranglât. + +La Renaudie fut tué, peu après, dans une obscure rencontre. Mais les +Guises purent voir que sa mort ne finissait rien. Ces hommes obstinés, +intrépides, arrivaient toujours et toujours pour se faire tuer. On en +trouvait tout autour dans les bois. Amenés, ils ne paraissaient pas +dans une humble attitude de captifs, mais parlaient franchement, tout +haut et menaçants, disant sans détour qu'ils venaient uniquement pour +chasser les Guises. On pouvait les tuer, non leur ôter leur espoir, +tant ils étaient sûrs de leur cause et de la justice de Dieu. Au +milieu même du triomphe des Guises, il y eut encore un gentilhomme +d'un si aventureux courage, qu'il faillit enlever la ville sous leurs +yeux, et que, sans un malentendu, la chose eût encore réussi. + +Cette obstination jeta Guise dans un sauvage désespoir. Il jugea fort +bien dès ce jour qu'il périrait par ce parti: «Du moins je vengerai ma +mort, dit-il, je jouerai quitte ou double; j'en tuerai tant qu'il en +sera mémoire.--Attendez donc au moins, dit le chancelier Ollivier, que +vous ayez les chefs.» Mais il ne voulut rien attendre. Il se donna à +lui-même (17 mars) des lettres royales qui le firent lieutenant du roi +pour les faire mourir _sans forme de procès_. Il avait mis au bas: _De +l'avis du conseil_, qu'il n'avait daigné consulter. + +Le mouvement était si vaste et si universel, qu'on dédaignait ou +ignorait (dans les provinces lointaines) la Terreur de la Loire. + +En Berry, en Guyenne, des soulèvements commençaient. En Provence, +trois mille hommes armés forçaient la ville d'Aix pour délivrer un +prisonnier. Dans le Dauphiné même, dont Guise était le gouverneur, les +protestants s'inquiétèrent si peu de l'échec de la Renaudie, qu'ils +prirent ce moment même pour occuper une église de moines, en faire un +temple. Le danger était plus grand à Rouen, où l'anabaptisme se +prêchait hardiment aux grandes foules d'ouvriers, bravant également et +les catholiques impuissants et les protestants dépassés. + +Nul doute que cette situation n'intimidât et ne paralysât les +Châtillon. On les retint d'autant mieux à Amboise à attendre les +vieilles bandes qui allaient venir, disait-on, et s'embarquer avec eux +pour l'Écosse. Dandelot écrit dans ce sens à son oncle le connétable +(26 mars 1560). Il espère qu'on étouffera _ces mauvaises et +pernicieuses volontés_; l'exécution des prisonniers _continue tous les +jours_. Il n'en écrit pas davantage. + +Exécutions sans procès et sans preuves. On ne put jamais rien tirer +des prisonniers que parfait dévouement au roi. La situation du +chancelier Ollivier qui les interrogeait, les trouvait innocents et +les voyait périr, était épouvantable, pleine d'horreur et d'infamie. +Cet homme éclairé, modéré, au bout d'une carrière honorable, marquée +par des réformes utiles, se laissait traîner par les Guises, abîmer +dans la boue, dans la damnation. Ses prisonniers étaient ses juges et +le tenaient sur la sellette. L'un d'eux (c'était le baron de +Castelnau), à qui Ollivier demandait où il était devenu si savant, lui +répondit: «Chez vous, par vos exhortations, quand vous me disiez +d'aller à Genève, quand je vous vis pleurer votre faiblesse pour le +massacre des Vaudois, et que vous sentîtes dès lors que vous étiez +rejeté de Dieu.» + +Un autre, un orfévre, nommé Picard, alla plus loin. Il lui défila +toute sa vie, lui rappela combien de fois il lui avait porté des +livres protestants et révéla son intime intérieur. Le chancelier, +comme un homme blessé et chancelant, faisait le brave encore. Il +menaçait un jeune homme de le faire pendre. «Pendre! dit celui-ci, +cela est bien aisé à dire. Si l'on vous eût pendu lorsque vous l'avez +mérité, vous seriez sec depuis trente ans. Rappelez-vous qu'étant +écolier à Poitiers vous tuâtes méchamment un camarade, si bien que +votre père depuis ne voulut plus vous voir. Et rappelez vous aussi +que, pour ce meurtre vous avez laissé pendre votre ami Arquinvilliers +à la place Maubert.»--Cette révélation d'un crime si longtemps ignoré, +qui lui éclatait tout à coup, fut une lame qui lui perça le coeur. Il +ne contredit pas, et resta là anéanti. On le prit, on le porta à son +lit. Et le vieillard débile, devenant frénétique, se mit à battre son +lit plus fort que n'eût fait un jeune homme. Tout le monde était +épouvanté. Le cardinal de Lorraine y alla, pour que du moins il mourût +décemment. Mais Ollivier ne put le voir. Il s'écria: «Ah! cardinal, +par toi, nous voilà tous damnés.--Mon frère, dit le prélat, résistez +au malin esprit.--Bien dit! bien rencontré!» dit l'autre avec un rire +horrible. Il tourna le dos, et mourut. + +Quand le duc de Guise le sut, il fut exaspéré de l'audace du mourant +qui damnait un homme comme lui. «Damnés! damnés! s'écriait-il, tirant +sa barbe rousse. Il en a menti, le vilain!... Il est mort comme un +chien, qu'on me le jette à la voirie!» + +Cette certitude qu'il avait d'être tué tôt ou tard le rendait +très-féroce. Castelnau, ayant longuement disputé de la foi avec le +cardinal, lui fit accepter quelque chose, et il en prenait à témoin le +duc: «Eh! que m'importe à moi? dit celui-ci. Qu'ai-je à faire de ta +religion? mon métier n'est pas de parler, mais de couper des +têtes.--Mot indigne d'un prince!» dit courageusement le martyr. + +Les femmes et les enfants étaient menés, après souper, voir les +exécutions. Les petits frères du roi s'y habituaient et finirent par +en rire. + +Les dames avaient pitié dans le commencement. La duchesse de Guise, +qu'on traîna pour voir ce spectacle, rentra éperdue chez la reine +mère. «Qu'avez-vous? lui dit celle-ci.--Ce que j'ai? Ah! madame! je +viens de voir la plus piteuse tragédie, le sang innocent répandu, les +bons sujets du roi à mort... Comment douter qu'un grand malheur ne +frappe bientôt notre maison!» + +Personne ne fut exempt de cette complicité des yeux. On exigea de +Condé même qu'il regardât par la fenêtre, qu'il vît mourir ceux qui +mouraient pour lui. On l'y traîna, pour ainsi dire. À ce dernier degré +de honte, mordu au coeur, il s'écria: «Je comprends bien pourquoi on +fait mourir tant de braves gentilhommes qui ont rendu tant de +services. Les étrangers auront bon temps; avec l'aide d'un prince +ennemi, ils mettront en proie le royaume.» Ce mot était tout un +réquisitoire pour faire mourir plus tard les Guises. Ils comprirent, +et le cardinal dit qu'il fallait le tuer. On assure qu'ils auraient +voulu que François II, qui jouait souvent avec lui, lui donnât un coup +de dague. Comment compter pourtant sur une main si faible? on ne +tenait ni le roi de Navarre, ni Montmorency. Qu'eût-il servi d'égorger +Condé! + +Toutefois, pour être folle, l'idée eût pu, à la rigueur, leur +traverser l'esprit. Le cardinal était dans le paroxysme féroce d'un +poltron rassuré qui se venge de sa peur; Guise, dans la sauvage fureur +d'un homme qui s'est cru adoré, et qui se voit maudit. Il avait soif +de sang. Toutes les lettres qu'il fait écrire, comme lieutenant du +roi, ne parlent que de tuer, pendre, tailler en pièces: «En finir avec +la canaille qui ne fait que charger la terre,» etc., etc. Sans parler +des potences, et des têtes fichées, les cadavres exposés au marché, +dont on souffrait la puanteur, on noyait dans la Loire, on tuait dans +les bois, on tuait dans le château. Un gentilhomme étant venu +s'informer de la santé de Guise de la part du duc de Longueville, qui +se disait malade (pour se dispenser de venir), Guise voulut qu'il +emportât un effet de terreur, et qu'on sût bien quel homme désormais +il était. Il le reçut à table, et dit: «Rapportez-lui que je me porte +bien, et de quelle viande je me régale.» On amena un homme grand, de +belle apparence, qui fut accroché par le cou aux barreaux des +fenêtres, et lancé sous les yeux du gentilhomme épouvanté. + +Mais ces morts n'étaient pas muettes. On n'avait pas si bon marché de +ces hommes d'épée que des pauvres martyrs des villes, ouvriers, +artisans, qui, quarante ans durant, avaient alimenté la flamme des +bûchers, sans rien faire que bénir, prier. Ceux-ci priaient contre +leurs assassins, voulaient leur châtiment, et déjà le commençaient par +leurs regards et leurs paroles. Ils sentaient avec eux la France, la +vraie France, le ciel et l'avenir. Ils levaient en mourant leurs mains +loyales à Dieu. L'un d'eux, M. de Villemongis, trempa les siennes dans +le sang de ses amis déjà exécutés, et, les élevant toutes rouges, cria +d'une voix forte: «C'est le sang de tes enfants, Seigneur! Tu en +feras la vengeance!» + + + + +CHAPITRE XII + +MORT DE FRANÇOIS II ET CHUTE DES GUISES + +1560 + + +Le 31 mars et le 12 avril, les Guises firent faire au nom du roi deux +apologies de l'affaire d'Amboise, l'une envoyée au Parlement, l'autre +au roi de Navarre. Ils réduisirent les tailles, et créèrent chancelier +un homme connu pour modéré, L'Hospital, chancelier de la soeur d'Henri +II, Madeleine, récemment mariée au catholique duc de Savoie, mais qui +tenait à Nice sa cour dans un tout autre esprit. + +Changement subit, inouï, incroyable! Disons mieux, défaillance étrange +des Guises! Le coeur manqua, ce semble, au cardinal de Lorraine; la +girouette tourna; la violence fit place à la peur. + +Non sans cause. Dans les murs mêmes d'Amboise, et parmi les supplices, +contre les Guises venait de se former le tiers parti. + +Observons-en bien la naissance. Ceux qui, par devoir ou hasard, se +trouvèrent au fatal château dans ce moment d'horreur, les Châtillon +spécialement, en désapprouvant la révolte, cherchèrent inquiètement +par où l'on contiendrait les Guises. + +Le jeune roi, âgé de dix-sept ans, nerveux et maladif, avait été +d'abord fort ému de l'affreux spectacle. Il en avait pleuré, disant +toujours: «Hélas! qu'ai-je donc fait à mon peuple?»--Puis, entendant +les condamnés n'accuser jamais que les Guises, il en avait fait la +remarque, comprenant très-bien que l'entreprise n'était nullement, +comme on le lui disait, dirigée contre lui. + +Cette faible et pauvre volonté ne s'appartenait pas. Deux femmes se la +disputaient, sa mère, sa jeune épouse. De quel côté pencherait-il? +Cette grande question, décisive pour la France, était toute dans la +chambre à coucher. Jeune et malade, il avait bien ses faiblesses +natives pour sa mère et nourrice. Mais qu'était tout cela contre un +mot de Marie Stuart? + +La mère, plus que prudente, et n'osant même souffler devant les +Guises, avait cependant pris parti dans l'amnistie accordée le 2 mars. +Le messager royal qui porta l'acte au parlement y ajouta ce mot: Que +le cardinal de Lorraine demandait _qu'on attendît quatre jours_ et +qu'on fit des processions dans Paris, mais que la reine mère engageait +à enregistrer sans _attendre_. + +Voilà la première et timide révolte de Catherine. + +Elle intervint, et avec beaucoup d'insistance, pour que l'on sauvât +Castelnau, apparenté à maintes grandes familles qui, disait-elle, ne +pardonneraient jamais sa mort. D'autres, surtout les Châtillon, +prièrent aussi pour lui. On poursuivit les Guises de prières et de +caresses jusque dans leur chambre. On ne tira du cardinal qu'un mot: +«Il mourra, et personne ne viendra à bout de l'empêcher.» + +Je ne vois point que la jeune Marie Stuart, alors toute-puissante, se +soit jointe à sa belle-mère. Elle avait été élevée par le cardinal de +Lorraine, et ne faisait qu'un avec lui. Les lettres de sa plus tendre +enfance, qui témoignent d'une précocité d'esprit extraordinaire, +montrent aussi combien elle naquit violente et dure. Elle y félicite +sa mère des exécutions qu'elle faisait en Écosse: «Vous avez très-bien +fait de ce que voulés _faire justice_; ils en ont bon besoin.» +(Labanoff, I, 6.) + +Élevée, dès l'âge de six ans, par sa belle-mère Catherine, qui la +faisait coucher près d'elle à côté de ses filles, à peine fut-elle +reine, qu'elle devint son espion, mais ouvertement, sans pudeur; elle +se fit, à dix-huit ans, gouvernante et surveillante d'une femme de +cinquante ans qui lui avait servi de mère, abusant de ce que l'audace +et l'insolence lui donnait d'ascendant sur cette personne fine et +rusée, mais vile, tenue toujours très-bas, lâche de nature et +d'habitude. + +Choquant spectacle! de voir la vieille qui tremblait sous la jeune? de +voir déjà en cette créature comblée de tous les dons, et qu'on eût +voulu adorer, le coeur ingrat, le vilain coeur des Guises et leurs bas +instincts de police! + +La situation de Catherine lui faisait regretter sans doute d'avoir, +pour plaire aux Guises, reçu durement Montmorency.--D'autre part, les +Châtillon, ses neveux, ne pouvaient avoir prise sur le jeune roi +contre sa femme qu'au moyen de sa mère. Ils s'adressèrent à Catherine, +exprimèrent le désir qu'elle prévalût près de son fils. + +Qu'auraient-ils fait? Le roi de Navarre négociait avec l'Espagne, et, +pour plaire à l'Espagne, pour se laver de l'affaire de Condé, +égorgeait son propre parti! + +Montmorency, les Châtillon, pensèrent sans doute qu'après tout cette +Italienne, infiniment prudente et modérée, sans amis ni parti, serait +heureuse de s'appuyer sur eux, de se régler par leurs conseils. + +Le connétable agit dans ce sens et contre les Guises. Armé chez lui et +cantonné à Chantilly, il voulut bien en sortir sur un ordre du roi +pour expliquer au parlement l'affaire d'Amboise. Il blâma la prise +d'armes, mais non le mécontentement public, et spécifia qu'on n'avait +_attaqué que les Guises_, les désignant ainsi comme la pierre +d'achoppement, la cause de tous les embarras. + +L'ambassadeur d'Espagne (qu'on croyait dirigé par les avis du +connétable) offrit les secours de son maître, mais à qui? non aux +Guises. Loin de là, il dit qu'on ferait bien de les écarter pour un +temps. + +Ce mot seul les tuait. Et au même moment leur fortune périssait en +Écosse. Philippe II se vengeait de leur duplicité. Ils sollicitaient +son appui en France, et en Angleterre travaillaient pour se faire, à +sa place, les chefs du parti catholique. Le roi d'Espagne protégea la +protestante Élisabeth, leur interdit de l'attaquer. Elle put à son +aise envoyer des troupes en Écosse et en chasser les Français. Les +Guises ne désarmèrent Élisabeth que par l'intercession de Philippe II. + +Donc voilà les deux faits qui dominent la situation: le tiers parti +commence en Catherine, et les Guises ne se maintiendront qu'en +devenant de plus en plus les serviteurs du roi d'Espagne, dont ils +avaient eu jusque-là la folie de se croire rivaux. + +Blessés ainsi au sein de leur victoire, ils étaient fort embarrassés +de Condé. Ils ne pouvaient guère l'élargir qu'en lui faisant excuse. +On n'avait rien trouvé dans ses papiers. Il était en mesure de les +menacer à son tour. Lui-même avait besoin d'une bravade pour se +relever, après le triste rôle qu'il avait joué, son mensonge palpable +et le reniement de ses amis. Il risqua un outrage aux Guises. + +Le mot de Castelnau _qu'un bourreau n'était pas un prince_, indiquait +ce qu'il fallait dire. Condé, dans le conseil, déclara que ses ennemis +qui le prétendaient chef de la conjuration avaient menti, qu'il était +prêt _à mettre bas son rang de prince_, pour, _les haussant à son +niveau_, les combattre, leur faire avouer qu'ils étaient poltrons et +canailles. Cela dit, il sortit, les ayant d'un mot, dégradés. + +Cela leur fut amer. Ce nom de princes, fort longtemps disputé, +laborieusement établi, mais si justement contesté à des bourreaux +couverts de sang, ils le revendiquèrent bien vite. Guise se leva, il +dit que, _comme parent du prince_, s'il y avait combat, _il avait +droit_ d'être son second. + +Voilà ce mot qu'on a défiguré. + +Condé se trouva libre. Marguerite ne l'était pas. Les Guises +sentaient bien que leur péril dès lors était en elle, et la gardaient +à vue. Son garde et son geôlier, c'était sa tendre fille Marie Stuart, +qui ne pouvait s'arracher d'elle, ne la quittait d'un pas. On savait +que, sous main, dans les rares échappées qu'elle avait eues, elle +adressait de bonnes paroles aux réformés. Une fois, elle avait cru +pouvoir se ménager un moment d'entrevue avec Régnier de La Planche, +l'illustre historien protestant. On le sut à l'instant, Catherine jura +qu'elle n'avait voulu que trahir La Planche, le faire parler devant +les Guises, lui faire livrer les secrets du parti. Et, en effet, elle +cacha le cardinal de Lorraine, de manière à pouvoir l'entendre. Elle +l'écouta longuement, puis le fit arrêter. Elle obtint cependant qu'il +sortît quatre jours après. + +Il en fut de même d'une adresse que les réformés lui firent remettre +par un jeune homme à son passage entre deux portes; cette pièce fut +saisie à l'instant dans les mains de la reine mère par sa belle-fille +et portée aux Guises. Catherine, lâchement, abandonna l'homme en +péril; mise en face de lui, elle lui reprocha de lui avoir remis un +pamphlet qui l'attaquait elle-même. «En quoi? dit-il.--En attaquant +MM. de Guise, avec qui nous ne faisons qu'un.» + +Le plus bizarre de la situation, c'est que le cardinal de Lorraine, +inquiet de cette popularité de Catherine, imagina de lui faire +concurrence auprès des protestants. Deux mois après Amboise, ayant à +peine lavé ses mains sanglantes, il veut conférer avec eux, les +appelle, les accueille, dispute amicalement. + +C'est lui qui avait appelé L'Hospital, créature d'Ollivier, légiste, +homme de lettres, et grand faiseur de vers latins, panégyriste facile +des grands, à la mode italienne. C'était un homme absolument inconnu +de la magistrature, et qui avait cheminé sous la terre. Personne ne +devinait qu'il fût très-honnête et très-bon, excellent citoyen. Il +était fils d'un médecin, d'un proscrit qui avait suivi le connétable +de Bourbon. Il avait longuement vécu en Piémont. Le malheur et l'exil +l'avaient fort aplati; au dehors seulement, car le coeur était +admirable. Plus que sage et plus que prudent, il était secrètement +favorable aux réformés, et pourtant le cardinal de Lorraine le croyait +son homme. D'Aubigné assure qu'il avait donné, comme sans doute une +infinité de gens inconnus, sa petite contribution d'argent aux +conjurés d'Amboise. + +Dans ce moment les Guises étaient entre l'enclume et le marteau. D'une +part, Philippe II les pressait d'acquitter le voeu d'Henri II, et +d'accepter l'Inquisition. D'autre part, ils auraient voulu calmer le +parti réformé qui partout se montrait en armes. L'Hospital, déjà +chancelier (sans avoir encore sa nomination), leur fit habilement le +bizarre édit de Romorantin, un édit à deux faces, indulgent et sévère. +Il donnait aux évêques le jugement d'hérésie. Nulle peine indiquée que +la mort. Voilà pour le sévère, et ce qu'on montrait à l'Espagne. Mais, +d'autre part, les Parlements ne jugeant plus, et la mort ne pouvant +être prononcée par l'Église seule, les protestants n'avaient à +craindre que les punitions canoniques. + +Cependant Condé, de retour près de son frère, l'avait ramené au +connétable, aux Châtillon. Tous ensemble exigèrent les États Généraux. +Les Guises n'osèrent s'y opposer. Seulement ils rusèrent, en faisant +seulement une assemblée de notables, intimidant Navarre, l'empêchant +d'y venir. Montmorency vint seul, mais avec ses neveux et une armée de +gentilshommes. (Fontainebleau, 21 août 1560.) + +Les deux partis obtinrent ce qu'ils voulaient. Coligny dit que, sur +l'ordre de la reine mère, il avait vu la Normandie, et qu'il en +rapportait une adresse des réformés pour obtenir la tolérance. «Par +qui signée? dit-on.--Par cinquante mille hommes de Normandie, si vous +voulez, demain.» On disputa, mais on promit la tolérance provisoire, +et les États Généraux, qu'exigeait aussi Coligny. + +En revanche, les Guises se donnèrent à eux-mêmes, au nom du roi, +l'indemnité complète, la plus blanche innocence, pour tous leurs actes +de finances et de guerre. + +L'édit pacificateur est du 26 août. Et le 27, le connétable étant à +peine en route pour retourner chez lui, les Guises mettaient à la +Bastille _un complice du connétable_ qui, d'accord avec lui et +d'autres, écrivait au roi de Navarre, pour l'engager à faire mourir +les Guises, dont les États auraient ordonné le procès. Tout cela, +disait-on, se lisait dans les lettres qu'on prit sur un messager. + +C'était déjà la guerre civile. Et elle éclatait de toutes parts. + +Dans le Midi, le parti protestant, tout au contraire de ce qu'on +attendait, eut pour lui les meilleures épées, des hommes redoutables +qui sont restés célèbres. En Provence, Mouvans, avec une poignée +d'hommes, embarrassa, déconcerta, et le gouverneur de la province, et +le vieux Paulin de la Garde, fameux par ses campagnes avec les forbans +turcs et par le massacre des Vaudois; ce héros des galères fit +très-mauvaise contenance devant un vrai héros. + +En Dauphiné, plus tard dans le Comtat, commençait ses campagnes +l'intrépide et cruel Montbrun. + +Un échappé d'Amboise, Maligny, avait entrepris pour le roi de Navarre +une affaire aussi grave peut-être que celle d'Amboise: c'était de +prendre Lyon. La chose ne manqua que par la lenteur et l'hésitation de +ce malheureux Navarrais qui, comme à l'ordinaire, par peur ou par +conseil des traîtres, défendit de rien faire et faillit ainsi faire +périr ceux qui s'étaient tant avancés. + +Saint-André assura Lyon pour les Guises. Leurs lieutenants reprirent +le dessus en Provence et en Dauphiné, à force de bonnes paroles et de +serments qui suivaient les massacres. Les Guises se trouvaient forts +par leur défaite même d'Écosse. Les vieilles bandes leur étaient +revenues. Ils crurent pouvoir jouer quitte ou double, attirer Navarre +et Condé, les Châtillon, les dégrader par la main du roi même, les +faire mourir comme hérétiques. + +Projet désespéré, mais non invraisemblable. J'en juge par la ressource +non moins extraordinaire qu'ils cherchèrent en octobre dans une somme +tirée violemment de leurs partisans mêmes, du clergé de Paris. Elle +devait être payée par l'évêque et les grands abbés _en six jours_. On +leur envoyait pour huissier et pour garnisaire un conseiller du roi, +qui devait attendre la somme, _séjournant à leurs frais_, pouvant +saisir leur temporel, poursuivre leurs officiers et receveurs, vendre +leurs biens, sans forme de justice. Que si, avec tout cela, ils +tardent de payer, ce conseiller _emmènera_ l'évêque, les grands abbés +et leurs chapitres, qui resteront avec le roi, le suivront, à leurs +frais, jusqu'à l'entier payement. (Saint-Germain, 7 octobre 1560.) + +Qu'auraient fait de plus les réformés? L'embarras fut extrême. Mais le +clergé ne vendit pas un pouce de terre. Il aima mieux engager les +reliques. + +Un coup si violent, si révolutionnaire, frappé sur les leurs mêmes, +donne à penser sur ceux dont ils auraient frappé leurs ennemis. Pour +subir de telles choses, le clergé dut attendre des résultats +définitifs. Si Navarre et Condé périssaient en effet, leur mort eût +commencé dans les provinces une Saint-Barthélemy, comme celle que le +Savoyard, au moment même, à l'aide de nos troupes, exécutait sur les +Vaudois. + +Les deux frères, le roi et le prince, n'en croyaient pas moins de leur +honneur de venir à ces États qu'ils avaient demandés. Ils avaient +manqué l'assemblée de Fontainebleau; pouvaient-ils manquer celle-ci? +La seule question était de savoir s'ils y viendraient en armes. Leurs +femmes, ardentes protestantes, la reine Jeanne d'Albret et la +princesse de Condé, les priaient, conjuraient, de se laisser +accompagner. Dans tout le Midi et l'Ouest, une grande cavalerie +protestante s'était levée d'elle-même, d'elle-même réunie à Limoges; +elle brûlait d'aller parler aux Guises et de les voir de près. Elle se +payait et se nourrissait, et ne voulait des princes que l'honneur de +leur faire escorte. Mais les Guises tenaient déjà par ses conseillers +le roi de Navarre; ils le tenaient par une demoiselle de la reine mère +dont il était amoureux. Il s'ennuyait fort à Nérac près de Jeanne +d'Albret, malgré les prêches assidus dont on le régalait. Il avait +hâte d'échapper à sa femme. Condé aussi, très-vraisemblablement, +suivait un même attrait; tous les avis de son ardente épouse lui +faisaient moins d'impression que les plaisirs faciles de la cour de la +reine mère. Rien de plus futile que ces deux frères, vrais papillons, +nés pour donner droit dans la flamme et se brûler à la chandelle. + +Catherine n'ignorait pas certainement l'appeau grossier des Guises; on +se servait d'une fille à elle pour amener les princes à la catastrophe +qui l'eût annulée elle-même. Elle versa des larmes quand ils entrèrent +dans Orléans, et pourtant elle était tellement dépendante, tellement +obsédée, dominée par Marie Stuart, qu'elle ne risqua pas un mot pour +les sauver. + +Du moment que les princes eurent renvoyé la formidable escorte qui eût +voulu les suivre, les caresses, les honneurs, dont les amis des Guises +les entouraient, cessèrent. Personne ne vint plus à leur rencontre. La +route fut morne et solitaire. Mais il n'y avait plus à reculer; ils +avançaient toujours vers l'abattoir. + +Les Guises avaient concentré toute une armée dans Orléans, infanterie, +cavalerie et canons, les vieilles bandes surtout, endurcies et +féroces, qui avaient fait les guerres sans quartier d'Écosse et +d'Italie. Race de dogues, ignorée jusque-là, mais propre à cette +époque, et soigneusement choyée des Guises. Le type, c'est Tavannes, +sanguin et furieux Bourguignon, c'est le bilieux Gascon Montluc, +homme de guerre, mais aussi de massacres, qui ont eu soin de raconter +leurs crimes. + +Nos étourdis, entrés dans Orléans, passèrent entre deux files de ces +soldats des Guises qui riaient d'eux et s'apprêtaient à rire davantage +à l'exécution. + +On ne daigne leur ouvrir la porte du palais. + +Admis par le guichet, ils montent, trouvent Catherine en larmes, le +pâle petit roi qui joue son rôle de colère, et les arrête. Navarre +reste au logis du roi sans savoir s'il est libre, mais entouré et +observé. Condé, qu'on craignait plus, est jeté dans une maison à +fenêtres grillées, qu'on change tout à coup en tombeau, l'entourant en +deux jours d'un fort de briques, avec triple rang de canons qui +montrent la gueule à trois rues. + +Navarre était si peu de chose, et tellement captif en tous sens, lié, +livré par sa maîtresse, et sans autre foi que la sienne, qu'il eût +abjuré de grand coeur, se fût fait catholique ou turc; il n'était pas +aisé de le tuer, à moins de simuler une querelle, où François II l'eût +tué _pour se défendre_, comme l'empereur Valentinien assassina Aétius. +Pour Condé, une commission du Parlement devait l'expédier, sa mort +déjà fixée au 26 novembre, et les bourreaux mandés. + +Une seule chose eût pu retarder, c'est qu'on attendait Coligny. Il +s'était mis en route, voulant, disait-il, confesser sa foi, mourir, +s'il le fallait, avec le prince de Condé. Peut-être aussi plus +sagement crut-il gagner du temps et prolonger la vie du prince, en +faisant espérer aux Guises d'envelopper tous leurs ennemis dans une +mort commune. + +La mort au nom d'un mort. François II arrivait à la solution prévue. +Dès longtemps, les Guises eux-mêmes, qui avaient tant d'intérêt à sa +vie, disaient que tous Valois étaient pourris, que cette race était +lépreuse, et qu'il faudrait bientôt changer de dynastie. François +avait seize ans et dix mois. Sa belle épouse en avait près de vingt. +C'était une forte rousse et fort charnelle; son oncle, le cardinal, +qui nous la peint charmante dès l'enfance, ne lui connaît de défaut +que de trop manger. Cette personne puissante, violente, absorbante, +devait user l'enfant. Le duc d'Albe dit expressément «qu'il mourut de +Marie Stuart.» + +Dès longtemps il avait la fièvre. Le 16 novembre, il tâcha encore de +faire le gaillard et alla à la chasse. Il revint avec une grande +douleur à la tête; un abcès s'était déclaré; un flux d'oreille +survint, puis la gorge parut gangrenée. + +Les Guises désespérés voient les têtes des princes leur échapper et +pourtant n'osent accomplir l'assassinat. Chose qui peint ces héros de +la ruse, ils avaient fait signer du conseil l'ordre d'arrestation, et +eux-mêmes n'avaient pas signé. + +Le roi mourait. Mais ils avaient une armée dans les mains. Ils tentent +d'intimider, gagner la reine mère; ils lui offrent la régence et tout, +pour qu'elle couvre de son nom les deux meurtres dont ils ont besoin. + +Elle se garda bien de refuser, mais demanda à se consulter un peu, +espérant que son fils mourrait et qu'elle serait régente sans eux. +L'Hospital, créé par les Guises, vint la conseiller, mais contre eux. +Cependant François expirait (5 déc. 1560), et le pouvoir des Guises +aussi. Ils avaient tout à craindre. Le tuteur naturel du jeune roi âgé +de dix ans allait être le roi de Navarre, à qui ils voulaient couper +la tête. Si la France le saluait régent, que leur serviraient Orléans +et leur petite armée? + +Catherine leur fut très-utile pour attraper ce pauvre prince. Elle le +fit amener, et d'autre part les Guises. Elle lui fit accroire qu'il +était encore en péril, lui fit promettre qu'il serait leur ami, qu'il +leur laisserait leurs charges, et qu'il refuserait la régence pour la +laisser à Catherine. + +Et que lui donnait-on à cette dupe? + +Pampelune et la Navarre, dont on allait bientôt obtenir pour lui la +restitution de Philippe II. + +De plus, le coeur de sa maîtresse et les caresses d'une fille. L'idiot +jura tout, baisé, livré, tondu des ciseaux de sa Dalila. + + + + +CHAPITRE XIII + +CHARLES IX--LE TRIUMVIRAT--POISSY ET PONTOISE + +1561 + + +Le connétable, qui faisait le malade à Étampes, arriva au galop le +lendemain de la mort du roi, et, rencontrant aux portes d'Orléans la +nouvelle garde créée par les Guises: «Que faites-vous là? Le roi est +gardé par son peuple.» Et il les licencia, de son droit de connétable +de France. + +Sans nul doute il était en force. Les Châtillon venaient derrière. +Mais toutes choses étaient arrangées. Guise gardait le roi, comme +grand maître, et les clefs du palais; son frère, le cardinal, les +finances, l'argent, c'est dire à peu près tout. + +Une chose pourtant était inévitable: la France allait se voir, +découvrir la blessure énorme que lui laissait ce terrible +gouvernement, un gouvernement de désespérés. En doublant toutes les +dépenses, il avait fait l'amère plaisanterie (pour désoler ses +successeurs) de diminuer les tailles. Cette diminution eût-elle été +réelle, il eût fallu la compenser par des avanies à la turque, des +contributions noires, des razzias d'argent, comme ils en avaient fait +eux-mêmes sur leur ami, le clergé de Paris. + +Ces maîtres de la France, avec toutes leurs armes de terreur, avaient +travaillé les élections, croyant surtout fermer la porte aux +protestants. Ceux-ci n'en arrivent pas moins en bon nombre aux États, +et la plupart des autres députés sont des protestants politiques. + +On s'était figuré que les trois ordres, fondant leurs cahiers et se +réunissant, choisiraient un seul orateur, le cardinal de Lorraine. Il +fut respectueusement, mais positivement écarté. + +La noblesse était si divisée, qu'elle ne put s'entendre et présenta +quatre cahiers. + +Le clergé et le Tiers restèrent en face, en deux armées compactes, +l'armée des _gras_, l'armée des _maigres_. + +La demande du Tiers fut que désormais le clergé, selon sa vraie +institution, fût par le peuple et pour le peuple, élu par lui, le +servant de ses biens pour les pauvres et les enfants, pour les +hospices et les écoles. Plus de persécutions. Plus de justice vénale, +plus de jugements par les valets de cour. Plus de douanes intérieures. +L'économie dans les finances. Tous les cinq ans les États Généraux. + +C'est la voix de 89 qui éclatait déjà de la poitrine de la France. +Aussi l'homme qui parla n'eut pas besoin, comme les orateurs du +clergé et de la noblesse, de lire un discours apprêté. Jean Lange, +avocat de Bordeaux, avait son discours dans le coeur; les autres le +lurent, lui seul parla. + +Il parla à genoux. Il ne put s'expliquer sur le point capital, sans +lequel le reste était vain. La bourgeoisie timide n'osa pas le +toucher. Elle n'osa pas nommer les ennemis publics. Les réformes +qu'elle demandait, elle en laissa le soin à ceux qu'il fallait +réformer. + +Le Tiers avait pourtant une force, s'il eût su en user, dans les +honteux aveux qu'on apportait. Un déficit énorme apparaissait. Où +trouver tant d'argent dans les remèdes proposés? L'Hospital n'osait +pas parler des monstres de richesse chez qui l'on eût trouvé les vols. +Il demandait aux pauvres. Il proposait une augmentation de la taille, +des droits sur le sel et le vin. La noblesse, il est vrai, eût payé sa +part, les nouveaux droits portant sur la consommation. Le clergé eût +été chargé de racheter les domaines et les impôts aliénés. + +Tous dirent qu'ils n'avaient pas de pouvoirs suffisants. On convient +que, le 1er mai, chacun des treize gouvernements enverrait _un député_ +noble et un du Tiers, pour apporter réponse. + +Les Guises, les tyrans, les voleurs, avaient eu belle peur devant la +France. Mais, désormais, ils étaient quittes, sûrs d'escamoter les +réformes. + +La Justice d'abord les rassura. Le Parlement donna l'exemple de la +mauvaise volonté. L'honnête chancelier espérait, par une ordonnance, +sans toucher au passé, amender un peu l'avenir (ord. d'Orléans). Il +rendait part au peuple, au bas clergé, dans les élections +ecclésiastiques, réprimait la noblesse, rendait moins arbitraire +l'assiette de la taille, protégeait le commerce. En même temps il +rognait les juges, les réduisant de nombre et de profits. Le +Parlement, blessé de n'avoir pas été ménagé dans la réduction générale +des gages, éclata honteusement par cette question d'argent. Il trancha +du Caton, se montra _gardien inflexible des libertés publiques_, +repoussa les réformes qui venaient _de la cour_, surtout la tolérance, +garda sous clef les protestants qu'on devait élargir, d'après un voeu +des États Généraux. + +La ligue des juges et des voleurs était palpable. Nul remède aux maux, +si l'on ne commençait des justices sérieuses. Les États provinciaux de +l'Île-de-France (encouragés par Coligny) demandèrent une _enquête des +vols publics_.--Et, pour que le Conseil n'empêchât pas, ils voulaient +_nommer le Conseil_, enfin que le roi de Navarre devînt lieutenant +général et vrai chef du gouvernement (20 mars 1561). + +Mémorable insolence! Tous les voleurs s'en indignèrent, crièrent que +tout était perdu. + +Et il y eût eu, en effet, un grand bouleversement. Quel spectacle +eût-ce été si l'on eût remué les douze ans d'Henri II, pénétré les +mystères d'Anet, de Chantilly, montré au jour l'horreur de l'antre de +Cacus? À l'odeur de tout ce fumier, un monde de témoins se fût levé, +fût venu déposer. Et de tant de boue soulevée, n'en eût-il pas jailli +sur la Justice même, servante de cour en blanche hermine, par les +mains de laquelle des tas d'ordures avaient passé? + +Il fallait vite sauver l'_honneur public_, le respect dû aux princes +et aux honnêtes gens. Tous étaient d'accord là-dessus. Les Guises le +sentirent, et qu'on aurait grand besoin d'eux. Ils s'éloignèrent; +l'ancienne cour, certainement, allait s'unir au clergé pour les prier +de revenir. + +Diane, effrayée la première, sortit de son manoir d'Anet, remontra sa +beauté ridée, et, magnanimement, sans rancune pour les Guises ingrats, +se mit à travailler pour eux. Elle alla trouver Saint-André, non moins +effrayé qu'elle, et il alla trouver Montmorency, le pria de s'entendre +avec MM. de Guise. + +Trop facile négociation. Le vieil oncle, jaloux de la grandeur de ses +neveux, du poids qu'avait pris Coligny, se sentait catholique et +commençait à éprouver de grands scrupules religieux. Scrupules +augmentés par sa femme, une dévote Savoyarde. Ce pieux personnage +avait-il les mains nettes? Dès le temps de François Ier, il avait +vendu des procès, blanchi Châteaubriant. Il avait, de Philippe II, +reçu grâce et merci, dispensé par lui de payer une rançon de +connétable, pas moins de 200,000 écus. Fort aimé des Granvelle, depuis +longues années, il était (en tout bien, sans doute) un très-bon +conseiller de la couronne d'Espagne. + +Les choses en étaient venues au moment où Montmorency devait se +déclarer décidément pour le clergé et pour les Guises, ou décidément +contre. + +En ce dernier cas, il perdait son inestimable joyau, l'amitié de +l'Espagne, qui avait fait, autant qu'aucune faveur royale, la racine +ignorée de sa permanente fortune. + +Qui nous dit ce mystère qu'on n'eût point soupçonné d'un fourbe si +masqué de franchise, d'un vieux soldat paré de cheveux blancs? Qui le +dit? C'est le duc d'Albe, dans la lettre secrète à son maître que nous +avons déjà citée. + +Le 6 avril 1561, jour de Pâques, jour que l'histoire marquera d'un +rouge sombre, Montmorency, Guise et Saint-André, communièrent dans la +basse chapelle de Saint-Saturnin à Fontainebleau, pendant que, près de +là, dans une autre chapelle, priaient les protestants qu'on voulait +égorger. + +Ce qui précipitait les choses, c'est que le chancelier préparait un +édit _pour enjoindre aux bénéficiers de donner sous deux mois +déclaration des biens et revenus des bénéfices_. + +Mot impie, qui toujours atteint le prêtre au coeur, déchire le voile +du temple. Jamais il ne fut prononcé, sous l'ancienne monarchie, qu'un +grand vent de tempêtes ne mugît et ne menaçât. Au dernier siècle, +Machault et les voltairiens, d'Argenson furent disgraciés pour l'avoir +dit. De l'idée seule périt Turgot. L'orage artificiel, le foudre de +théâtre, fit peur aux rois, jusqu'à ce que lui et les rois fussent +enlevés par le grand et réel orage. + +Les 23 avril, l'évêque du Mans écrit pour excuser un tout petit +massacre, que _son bon peuple_ (littéral) vient de faire, mais sur des +impies. On apprend qu'à Beauvais un mouvement plus grave encore se +fait contre l'évêque, le frère de Coligny. + +Paris ne peut être en arrière. Aux derniers jours d'avril, les +bandes sales de l'Université, moines tondus et régents tonsurés, le +noir peuple séminariste, commence à grouiller sur les places, par +les profondes boues de la rue du Fouarre, des Mathurins à +Saint-Jean-de-Beauvais et jusqu'à Montaigu. De l'Aventin crotté, le +peuple souverain des cuistres, dans sa force et sa dignité, +s'achemine vers le Pré-aux-Clercs. Il y avait, sur le Pré même, +l'hôtel du sire de Longjumeau, qui avait ouvert sa porte aux +protestants et protégé leurs assemblées. La bande marche à l'assaut, +soutenue de bons pauvres, d'infirmes, d'aveugles clairvoyants. Pas +un n'y manque. La maison était riche. + +Longjumeau ne s'étonne pas. Il ferme, fait avertir le guet. Le guet, +fort et nombreux sur le pont Saint-Michel, n'a garde de venir, ni de +faire de la peine _à la pauvre commune_. C'est le nom charitable dont +le Parlement qualifie cette foule dans sa remontrance au bon peuple. + +En deux minutes, les carreaux sont cassés à coups de pierre par la +jeunesse. Les hommes forts arrivent alors avec leurs bûches, enfoncent +la grande porte, rencontrent le portier, le tuent. Ils en auraient tué +d'autres s'ils n'eussent rencontré au museau les pointes piquantes des +épées. Une panique les prend derrière. Un avocat, nommé Rusé, qui +revenait du Parlement, et passait sur la place, vit cette cohue +hurlante, et fut saisi d'indignation. Quoique avocat, il avait une +épée (tous commençaient à en porter dans ces temps de péril). Quoique +seul et fort désigné dans cette foule noire par un manteau rouge, il +prit à deux mains cette épée et se mit à frapper les dos. Blessés ou +non, sans oser regarder, ni se compter, les voilà qui détalent, et +ils couraient encore aux Mathurins. + +Que fait le Parlement? Il emprisonne l'avocat héroïque. Il envoie un +ajournement au sire de Longjumeau, pour lui reprocher de s'armer, le +réprimande, le bannit. À ces juges iniques, souteneurs de l'émeute, du +meurtre et du pillage, il fit répondre avec un froid mépris que, sans +doute, il vidait Paris, mais qu'à cette heure il était occupé, avec +des gentilshommes armés, à protéger les maçons qui réparaient les +brèches, et le mort couché là, en son jardin, couvert de paille. + +Comment le Parlement eût-il puni l'émeute? Lui-même en faisait une +contre le chef de la justice. Le chancelier, ayant adressé aux petits +tribunaux l'édit de tolérance (si souvent repoussé du Parlement), le +Parlement lui lance un ajournement personnel. Le prévôt de Paris a +l'impudence de défendre, de publier l'édit du roi. + +Quelle fut la punition de cet acte étonnant? aucune. Ce fut le +Parlement qui se plaignit encore, et sa furieuse plainte, qui montrait +la sédition aux portes, était faite pour la déchaîner. + +Datons d'ici l'ère véritable des guerres civiles. Elles datent, non +pas du tumulte d'Amboise ni du soulèvement armé, mais du jour où +l'émeute fut sous les fleurs de lis, où les gens du roi se mirent à +plaider contre le roi et proscrivirent l'édit de pacification. + +Ce fut le premier pas. Et le clergé fut le second, l'_appel à +l'étranger_. + +Le 3 mai, jour où on lui présenta l'ordre de déclarer ses biens, le +chapitre de Paris dit qu'il fallait attendre _et que Dieu aiderait_. +Ce Dieu, c'était le roi d'Espagne. + +On rédigea d'amples instructions, et, en même temps qu'on envoyait aux +Guises, le clergé adressa à Philippe II un messager secret, le prêtre +Arthur Didier (qui fut saisi à Orléans). + +Dans une remontrance adressée aux États, il déclarait: «Que cette +description odieuse qu'on demande du bien de l'Église, _contre les +libertés_ du royaume, cessât, selon le voeu du droit commun qui +l'estime dure et inhumaine _aux républiques libres_, où chacun +_également_ jouit du sien en pleine _liberté_, pour ne découvrir la +vilité des uns et faire envier les facultés des autres.» + +La _liberté_! l'_égalité_!... Les amis des formules seront ravis ici. +Quelle preuve plus manifeste que le clergé de France eut toujours la +vraie foi révolutionnaire... La _fraternité_ manque, il est vrai, au +symbole. + +Cet acte hypocrite et pervers, pour mettre sous l'abri du droit commun +le plus monstrueux monopole, est le point de départ et le digne +évangile de la démocratie catholique que la Saint-Barthélemy va mieux +révéler tout à l'heure, et dont toute la Ligue nous donnera le +commentaire. + +Maintenant que les lettres secrètes (d'Espagne et d'Allemagne) ont été +publiées, cette année 1561, jusque-là incompréhensible, a pris quelque +lumière. On voit parfaitement que le clergé et ses agents, les Guises, +marchèrent d'un pas ferme à la guerre civile; que leurs actes, +flottants et discordants en apparence, concordent admirablement, et +(d'une extraordinaire roideur) les mènent directement au but. + +La noblesse était divisée: pour la bonne moitié, mécontente; pour un +quart, protestante; un quart à peine du côté du clergé. Mais ce quart, +protestant, très-vaillant et très-aguerri, était de plus ardemment +fanatique, prêt à donner sa vie. + +De fanatisme, il n'y en avait parmi les catholiques que dans le petit +peuple. Les nobles, amis des Guises, étaient des hommes d'intrigues et +d'intérêts, très-froids dans les commencements. + +Du premier jour, les Guises virent qu'ils n'avaient de salut que +Philippe II. Faire venir l'Espagnol, et obtenir des Allemands +luthériens qu'ils n'aidassent pas nos calvinistes, ce fut toute leur +politique. + +Philippe II de lui-même s'occupait de la France. Même du vivant de +François II, il signifia qu'il ne voulait point en France de concile +national, et il fut obéi. Nos prélats se rendirent à son concile de +Trente. Après la mort de François II, les Guises, renonçant à leurs +intrigues d'Angleterre, s'unirent à Philippe II de plus en plus. Son +ambassadeur Chantonnay, frère de Granvelle, agit de deux manières. +D'une part, il travailla, gagna et corrompit le roi de Navarre, +l'amusa de la folle idée de conquérir l'Angleterre et d'épouser Marie +Stuart, en répudiant Jeanne d'Albret. D'autre part, il tint en échec +le faible gouvernement de Catherine et de L'Hôpital; et c'est lui sans +nul doute qui leur fit faire des actes directement contraires à leur +pensée. + +Sans cette terreur de l'Espagne, il est impossible d'expliquer les +deux faits qui suivent: + +Le chancelier, naguère outragé par le Parlement, vient dans son sein, +déclare que le roi veut avoir l'_avis du Parlement sur la religion_. +Là-dessus longue discussion qui aboutit au but voulu des Guises; +l'_interdiction des assemblées protestantes_. Énorme reculade, et +bientôt prétexte aux massacres (juillet 1561). + +L'autre fait, de même inexplicable sans la pression de l'étranger, +c'est la subite réconciliation de Guise et de Condé (août). Quelques +fières paroles de Condé ne couvrirent pas la honte de cet acte, qui le +rendit suspect aux siens, le paralysa pour longtemps. + +«Dieu aidera,» avait dit le clergé de Paris. Et il y paraissait. + +Le parti catholique, ayant derrière lui et pour lui cette ombre +menaçante, ce monstre, la puissance espagnole, se trouvait maître du +terrain. Le prêtre Arthur Didier, envoyé du clergé à l'Espagne, saisi +avec ses lettres et toutes les preuves, est livré par le chancelier au +Parlement. Ce corps, si cruellement sévère pour les moindres délits, +indulgent tout à coup dans ce cas de haute trahison, prononce la peine +dérisoire d'une amende honorable contre le messager, supprime les +lettres et n'en fait nul usage, respecte le nom des vrais coupables, +et par sa connivence s'associe à la trahison (14 juillet). + +Toute la pensée du chancelier et de la reine, battus sur ce terrain, +était au moins d'agir sur celui des finances, de faire composer le +clergé. + +Il fut convoqué à Poissy, où il forma une sorte de concile, tandis +que, conformément au plan bizarre adopté aux derniers États, treize +députés nobles des treize gouvernements furent appelés à Pontoise, et +treize aussi du Tiers État. Le célèbre discours du magistrat d'Autun +(l'homme du chancelier) ne proposait pas moins que de prendre tous les +biens du clergé, sans, disait-il, qu'il y perdît, puisqu'on lui en +payerait la rente. Ces biens vendus auraient donné une énorme +plus-value, qui aurait payé la dette publique et libéré l'État. + +Plan admirable, mais si peu exécutable alors que je ne puis le +considérer que comme une menace pour amener le clergé où on voulait. +Elle produisit une transaction. Le domaine engagé montait à seize +millions. Le cardinal de Lorraine les offrit. Et, à ce prix, le roi +révoqua l'ordre qui obligeait le clergé à déclarer ses biens. + +Le cardinal de Châtillon (frère de Coligny, et, je crois, son organe) +parla pour cet arrangement, c'est dire assez qu'il était seul +possible. + +L'histoire s'est méprise entièrement selon moi sur la situation +réelle, à ce moment. Elle a cru que le clergé avait accepté malgré lui +la demande, souvent faite par les protestants, d'une discussion +publique, d'un colloque à Poissy. Les actes publiés montrent très-bien +que cette discussion le servait fort, qu'elle était dans son plan, que +les Guises l'avaient ménagé et en tirèrent un grand parti. + +On sait maintenant qu'ils regardaient vers l'Allemagne, voulaient +gagner les luthériens, et les séparer de nos calvinistes. Parents et +amis de l'un des princes luthériens, du duc de Wurtemberg, qui avait +longtemps servi dans nos armées, ils voulaient le constituer répondant +de leur bonne foi par-devant ses compatriotes, par lui garder le +Rhin. + +Ceux de Genève virent-ils le guet-apens où on les attirait? Je +l'ignore. Quand ils l'auraient vu, ayant tant demandé une discussion, +ils n'auraient pu la décliner. + +Les protestants eux-mêmes, dans leur sincère et violent fanatisme, ne +pouvaient deviner l'excès d'indifférence où les grands prélats +catholiques étaient de leur propre doctrine. C'étaient deux mondes +séparés l'un de l'autre par une mutuelle ignorance, plus profonde que +celle où notre planète se trouve des habitants de Sirius. + +Ces innocents qui, de Genève et de toute la France, à travers les +malédictions et pierres de la populace, venaient confesser leur foi à +Poissy, étaient fort loin de deviner qu'on les faisait acteurs dans +une farce religieuse, arrangée pour brouiller la grosse intelligence +des reîtres et lansquenets du Rhin. + +L'Espagne n'y comprenait rien. L'idée d'un tel colloque avait saisi +d'horreur Philippe II. Sa femme, Élisabeth, en écrivit à Catherine; +et, celle-ci s'excusant sur sa faiblesse et son isolement, Philippe II +répliqua que, pour la foi, il donnerait secours _à quiconque le +demanderait_. + +Ce _quiconque_ était tout trouvé. C'était le clergé de France qui lui +avait écrit déjà, c'étaient les Guises, tellement dépendants dès lors +du secours de l'Espagnol, qu'ils lui sacrifiaient tout projet +personnel sur l'Angleterre, et désiraient que leur Marie Stuart +épousât l'infant Don Carlos, pour renverser Élisabeth. Si l'on en +croit de Thou, ils eussent même désiré que Philippe II _vînt en +personne_ en France; le jésuite Lainez, envoyé alors à Poissy, eût été +en Espagne, comme organe des Guises et du clergé de France, pour le +sommer _au nom de Dieu_. Mais Chantonnay, l'ambassadeur d'Espagne, qui +connaissait son maître, savait bien que difficilement il quitterait sa +table, ses papiers, son silence, son antre de Madrid. + +Les Guises pensèrent que le secours d'Espagne serait peu de chose, et +que son apparition aurait un grand effet, un air menaçant de croisade, +que les hommes du Rhin, depuis longtemps sans guerre, et n'ayant pas +perdu la mémoire de nos vins, pouvaient être tentés d'en venir boire. +La grande pépinière de soldats était toujours l'Allemagne, féconde et +redoutable, si elle s'ébranlait une fois contre l'Espagne épuisée, +tarissante. + +Donc il fallait élever sur le Rhin un solide brouillard, qui empêchât +l'Allemagne de voir la France, qui présentât nos calvinistes sous un +faux jour, les fît méconnaître par les luthériens. + +C'est à quoi servit le colloque. + +Les cardinaux se distribuent les rôles, Lorraine disputeur insidieux, +Tournon violent interrupteur. Au lieu de discuter le _Credo_ par +article, on fait tout porter sur un seul, la _présence réelle_, le +seul point essentiel sur lequel Genève différait de l'Allemagne. + +Bèze, un grand esprit littéraire, éloquent, chaleureux, sentit si peu +le piége, qu'il leur fournit ce qu'ils voulaient, un mot où ils +puissent crier: _Blasphemavit_. Le cardinal de Tournon se voile la +tête, et ne peut plus en entendre davantage. Pour que le coup +s'enfonce, on lève la séance. Cependant, là derrière, étaient les +docteurs luthériens que le cardinal de Lorraine tenait chez lui, +repaissait, abreuvait de vins français et de mensonges. + +Pour terminer la comédie, arrivaient, de Rome et d'Espagne, des +ambassades solennelles pour faire rougir la reine mère d'avoir permis +une telle scène. L'Espagnol Maurique d'une part, le jésuite Lainez de +l'autre, conspuent, renversent tout, gourmandent Catherine, chassent +les ministres; Lainez, pour toute discussion, les appelle des porcs et +des singes. + +Dans un esprit plus doux, un nonce romain, cardinal de Ferrare, issu +des Borgia et oncle des Guises, venait surtout pour gagner le roi de +Navarre. Il réussit en lui donnant pour secrétaire et confident un ami +du jésuite Lainez. + +Toute l'Europe croyait, et même jusqu'ici l'on a cru, que Philippe II +était déjà dans cette ligue. Un acte du 25 octobre prouve qu'il +n'était pas engagé. Sa pénurie le rendait lent. Il croyait, bien à +tort, ainsi que la gouvernante des Pays-Bas, que le roi de Navarre +était maître de la situation, et il envoyait un agent obscur, +Courteville, «pour _découvrir_ quels amis S. M. pourrait avoir de son +côté, et _s'il n'y a personne_ en France sur qui on pût faire +fondement et qui le premier voulût _montrer les dents_ à Vendôme (au +roi de Navarre).» (Gr., VI, 433.) + +Courteville _découvrit_ les Guises, qui surent _montrer les dents_ par +le massacre de Vassy. + +La gouvernante des Pays-Bas et Granvelle avaient reçu en septembre ce +budget confidentiel de Philippe II où il prouve qu'il n'a pas un sou, +et ils reçurent en novembre la nouvelle de cette mission dans laquelle +on voyait très-bien qu'il allait prendre en main l'affaire +épouvantable de France et d'Angleterre. Leur sang en fut glacé. +Marguerite rappelle à son frère les échecs de leur père Charles-Quint +et du connétable de Bourbon, «si peu aidé des catholiques,» qui +s'offrent maintenant. Si l'on trouble la France, il faut le faire par +les Guises, _à l'aide du Parlement, avec plainte de la tyrannie_, et +pour les libertés de la nation. Surtout, _ne pas parler de religion_; +ce mot pourrait armer les protestants.» (Gr., VI, 444, 451, 13 déc. +1561.) + +Ce qui frappe le plus dans cette curieuse lettre, c'est le mot d'ordre +donné dès lors dans tout le parti catholique: _Liberté_, résistance à +l'oppression protestante. L'ambassadeur Vargas à Rome ne cesse de +crier _pour la liberté du concile de Trente_, contre les conciles où +jadis la _liberté_ était étouffée par les Ariens. On a vu que plus +haut le clergé, menacé d'avoir à déclarer ses biens, atteste aussi la +_liberté_. + +En avril, le bon peuple du Mans, de Beauvais, de Paris, avait fait ses +premiers essais dans les libertés du massacre. En juillet, même scène +à Cahors. Le 12 octobre, à Paris de nouveau, les protestants assemblés +hors de la ville, à Popincourt, apprennent qu'on leur ferme les +portes; ils les enfonçent et rentrent; des deux côtés, des morts et +des blessés. Huit jours après, batterie plus sanglante à Montpellier; +les protestants prennent d'assaut une église; nombre d'hommes sont +tués. Aux protestants se mêle une foule inconnue dont ils ne sont plus +maîtres, gens ruinés et désespérés, soldats licenciés, etc. + +Courteville traversa cet océan de révoltes, et arriva à Saint-Germain, +où la petite cour, toujours plus solitaire, était comme cachée. Elle +venait d'essayer la force, et elle avait été humiliée. Un Minime, qui +prêchait le meurtre, fut enlevé par ordre du roi, mené à +Saint-Germain. Mais il fallut bien vite le renvoyer aux Parisiens, qui +lui firent un triomphe; nombre de marchands à cheval vinrent au devant +de lui, et le ramenèrent à sa chaire. + +Cependant, depuis le colloque, les protestants avaient une grande +attitude. Ils formaient à Bordeaux le cinquième de la population. Ils +comptaient parmi eux toutes les familles d'échevins et consuls des +villes du Midi. À Paris même, ils étaient redoutables. Chacune de +leurs deux assemblées avait cinq ou six mille fidèles, nombre de +gentilhommes. Sous la protection de ces hommes d'épée, ils prenaient +confiance. On avait vu des familles même de gens de loi, de cour, +faire leurs mariages et baptêmes, «à la mode de Genève.» Donc ils +s'organisaient. Chose plus alarmante pour le clergé, ils réglèrent en +public, imprimèrent et firent afficher les secours qu'ils donnaient +aux pauvres, avec les noms, prénoms et qualités des _diacres_ chargés +de la distribution. + +C'était un point sur lequel le clergé n'eût toléré aucune concurrence. +Les pauvres lui tenaient trop au coeur. De tous ses priviléges, celui +dont il était le plus jaloux, c'était d'être l'unique et souverain +distributeur d'aumônes, de tenir seul sous lui les masses faméliques, +les redoutables bandes des pauvres qui l'informaient de tout, +l'appuyaient, constituaient son armée populaire. Que fût-il arrivé si +l'Église rivale, incomparablement généreuse (voir la Hollande) par +ferveur et par concurrence, eût pu lui disputer sa plus sûre royauté, +la royauté du ventre! + +On pouvait aisément prédire que le mouvement d'avril allait +recommencer, non plus au Pré-aux-Clercs, mais dans les grands +faubourgs de la misère, Marceau et Popincourt. C'était là justement +que les protestants, encore exclus de la ville, étaient autorisés à +s'assembler. + +Au faubourg Saint-Marceau, l'assemblée protestante se tenait dans un +lieu qu'on nommait et qu'on nomme encore le Patriarche, à peine séparé +par une petite rue de l'église de Saint-Médard. Le curé était un moine +de Sainte-Geneviève, puissamment soutenu d'en haut par cette riche +abbaye de la Montagne. Et, il l'était d'en bas, par l'abbaye de +Saint-Victor (emplacement de la rue Cuvier). Abbayes, seigneuries aux +revenus immenses, puissants fiefs ecclésiastiques, dont les moines +seigneurs, magnifiques de costume et d'habits (spécialement les +Génovéfains), étaient les vrais rois du quartier. Le pain, la soupe, +distribués à la porte de ces couvents, entretenaient les foules qui ne +pouvaient et ne voulaient rien faire, mais qui, au besoin, pouvaient +faire un coup de violence, comme le saccagement de l'hôtel Longjumeau. + +D'autre part, l'assemblée protestante était fort nombreuse, étant +unique, et se tenant un jour à Popincourt, un jour au Patriarche. Elle +comptait habituellement au moins six mille personnes, et parfois +beaucoup plus. Ayant tant d'ennemis, ils n'y allaient qu'en nombre, +avec femmes et enfants, mais la plupart armés, pour garder leurs +familles. Cela faisait une longue défilade à travers Paris, et comme +une revue. Il y avait beaucoup de gentilhommes; la masse était mêlée; +mais tous tâchaient de se bien mettre et voulaient se faire respecter. +On voit par un journal du temps (Condé, 20 déc. 1561) qu'en une grande +occasion où ils croyaient que la reine mère viendrait les voir passer, +beaucoup louèrent chez les fripiers des habits honorables, et +commencèrent à porter des cornettes et colliers empesés, qui jusque-là +n'étaient portés que par les gentilshommes. On remarquait dans cette +foule deux avocats, l'intrépide Rusé qui, en avril, avait mis seul en +fuite les assaillants de l'hôtel Lonjumeau, et l'illustre Charles +Dumoulin, premier consul de ce temps et de tous peut-être. + +Ces assemblées, du reste, étonnaient par l'ordre admirable, la +gravité, une tenue que la France ne connaissait guère. Le péril +évident augmentait la ferveur, chez les hommes sombre et redoutable, +chez les femmes touchante, émue surtout, et non sans larmes chez des +mères qui amenaient, exposaient leurs enfants. Rien d'excentrique du +reste, ni bizarrement fanatique (comme on vit plus tard aux Cévennes). +Tout se passait en grande publicité, de jour, par devant le soleil, +les curieux et le magistrat. Car l'autorité assistait, aux termes des +derniers édits. + +Nul prétexte à l'attaque. On s'en passa. Le 24 décembre, le curé de +Saint-Médard, hors de l'heure des offices, se mit à faire sonner +toutes ses cloches, de façon qu'on ne pût entendre le prêche qui se +faisait tout près. Mais des hommes notables se détachèrent de +l'assemblée, allèrent dire au curé qu'une si nombreuse réunion, +légale, autorisée et présidée du magistrat, ne pouvait ainsi recevoir +sa loi. Il cessa de sonner, ne voulant rien encore que dire: «Les +huguenots nous font taire... Ils tiennent la ville en subjection.» + +Le 27 décembre était une fête. On monte pour ce jour un grand coup. +Les pauvres des faubourgs Saint-Marceau et Saint-Jacques, et jusqu'à +Notre-Dame-des-Champs, sont avertis de venir au tocsin. Le curé +s'assure de l'armée des deux grandes abbayes, frères convers, +chantres, domestiques, bedeaux, sergents ou porte-croix. Seulement les +deux abbés voulurent auparavant consulter les gros bonnets du +Parlement, le premier président, le président Saint-André et le +procureur général Bourdin. Ils promirent de fermer les yeux. + +On avertit sous main les protestants qu'il y aurait un terrible +mouvement du peuple, qu'ils couraient un grand risque. Ces +avertisseurs charitables pensaient qu'ils n'oseraient venir; leurs +assemblées, dès lors, suspendues par la peur, cessaient d'elles-mêmes; +leur culte se trouvait supprimé sans combat. Ils ne reculèrent pas; +ils vinrent au complet, hommes et femmes; ils étaient douze mille. Les +prières faites, et le psaume chanté, le ministre Mallot prit ce texte: +«Venez, vous qu'on opprime.» L'autorité qui présidait était +Rouge-Oreille, prévôt de la maréchaussée. + +On n'avait commencé qu'à trois heures; les vêpres étaient dites, et +l'église silencieuse. Rien d'apparent; on l'aurait crue déserte. Mais +à peine le sermon commence, les cloches se réveillent et se mettent en +branle; elles sonnent à toute volée, en furieuses, on n'entend plus +qu'elles. Alors une batterie imprévue se démasque. À toute ouverture +du clocher, du plus haut au plus bas, des têtes apparaissent; flèches +et pierres pleuvent comme grêle. Le tocsin sonne, appelle le faubourg +et l'armée des deux abbayes. + +Des députés, l'un parvient à entrer, et il est tué. L'autre revient à +toutes jambes. Le magistrat espère être plus respecté. Il avance seul +vers l'église. La pluie de pierres ne continue pas moins. Il est forcé +de revenir. + +Les protestants, malgré leur nombre, auraient eu fort à faire s'ils +n'avaient eu quelque cavalerie. Ceux qui, venus de loin, étaient à +cheval, faisaient le guet autour de l'assemblée. Ils virent bientôt de +noires fourmilières des faubourgs Saint-Marceau et Saint-Jacques, +venir à eux, gens de toutes sortes, à qui on faisait croire que +l'église était au pillage. Ils mirent leurs chevaux au galop, et, sans +qu'ils en vinssent à charger, toute la foule avait disparu. + +Cependant les douze mille qui étaient devant Saint-Médard avaient leur +homme dans l'église qu'on ne leur rendait pas et dont ils ignoraient +le sort. Ils entreprirent de le reprendre, et enfoncèrent les portes. +Cela ne se fit pas assez vite pour qu'ils ne reçussent d'en haut une +effroyable grêle dont plusieurs furent blessés. Ils entrent pourtant, +et ils trouvent leur homme à terre; ce n'est plus qu'un cadavre. +L'église pleine de gens armés. Les reliques avaient été retirées et +cachées la veille; les images restaient, les statues, les crucifix; +les protestants les mettent en pièces. Je ne crois nullement, comme +ils le disent, que les catholiques eux-mêmes les aient brisés pour +s'en armer; dans une chose si bien préparée, ils s'étaient pourvus +d'autres armes. + +Le nombre des blessés protestants est inconnu; mais il y en eut trente +ou quarante parmi les catholiques. Le curé et ses gens se réfugièrent +dans le clocher, laissant leurs paroissiens devenir ce qu'ils +pourraient. «Pauvres idiots populaires, dit le récit protestant, qu'on +tâcha de sauver, bien qu'il n'y eût pas une vieille qui n'eût fait son +devoir, au défaut d'autres armes, d'amasser et jeter des pierres.» + +Pour prendre le clocher et faire taire le tocsin, on fit mine de +vouloir mettre le feu au pied. Ils descendirent alors, et le prévôt +les fit lier. Le difficile était d'emmener ces prisonniers, et aussi +de pourvoir à la sûreté des protestants qui se retiraient à travers un +quartier hostile. + +Le guet et les cavaliers protestants en vinrent à bout. Ceux-ci, à la +première tentative de sortie violente qu'on fit de certaines maisons +pour déranger la file, rembarrèrent si durement les assaillants qu'ils +n'y revinrent pas; la route fut paisible jusqu'au Châtelet, où le +prévôt mit les prisonniers. + +Première et notable victoire de la liberté religieuse (15 déc. 1561). + +Le lendemain dimanche, elle fut constatée. Au matin, l'assemblée se +fit, moins populaire, mais toute armée, et en mesure de résistance. +Nul désordre pourtant, pas un geste, pas un mot d'outrage, le calme de +la force. + +Le soir, quand pas une âme n'était au Patriarche, on vint bravement en +faire le siége; on cassa, brûla tout, la chaire fut mise en pièces. +Tout eût été détruit, sans douze cavaliers protestants, accourus au +galop, qui fondirent et dispersèrent tout, sauf cinq ou six vauriens +qu'ils saisirent sans les maltraiter, et livrèrent aux gens de +justice. + +La rage fut profonde, on peut le croire. On fit cent récits sur les +blasphèmes et sacriléges, sur les injures des huguenots _au Dieu de +pâte_. On assura que, le lendemain, des hommes (était-ce des +huguenots? ou des gens apostés?) revinrent à Saint-Médard et brisèrent +tout ce qui restait. Mais on n'eût pas produit assez d'effet, si l'on +n'eût forgé un martyr; on supposa «qu'un pauvre boulanger, chargé de +douze enfants, avait pris dans ses bras le saint ciboire où était le +précieux corps de Notre-Seigneur, et qu'en voulant le protéger il +avait reçu le coup mortel.» Ces histoires vraies ou fausses +exaspérèrent tellement les esprits faibles, qu'au pont Notre-Dame une +femme, voyant passer le lieutenant civil, avec ses gens, tomba sur lui +des ongles; elle fut prise, menée au Châtelet. Là-dessus, nouveaux +cris, lamentations, larmes, sanglots sur l'esclavage de Paris, pire +cent fois que la captivité de Babylone. + +Le premier président avait fait le malade, pour ne pas faire agir la +police du Parlement, pensant donner aux catholiques le temps de faire +leur coup. Eux battus, on s'éveille; le président n'est plus malade; +le Parlement condamne à mort deux archers, suspects d'avoir favorisé +les protestants. Exécutés à l'instant même; les enfants, le prétendu +peuple, arrachent et traînent leurs cadavres. + +Tout cela vu, approuvé, goûté du connétable qui vient siéger au +Parlement, jure de donner sa vie pour la religion catholique. On se +prépare à faire à Saint-Médard une grande fête d'expiation, de ces +fêtes sinistres qui toujours s'arrosaient de sang. + +Cependant L'Hôpital avait imaginé d'opposer tous les parlements au +parlement de Paris. Il avait réuni à Saint-Germain leurs députés, +choisis par lui dans les plus modérés, et avait, avec leur concours, +fait un nouvel édit (17 janvier 1562) qui, d'une part, rendait aux +catholiques les églises envahies par les protestants, d'autre part +assurait à ceux-ci le droit, déjà reconnu, de s'assembler hors des +villes. + +Édit durement repoussé par le parlement de Paris. Mais ceux de Rouen, +de Bordeaux, de Grenoble, de Toulouse, de Rennes, d'Aix même (mais +après un combat), enregistrent successivement. + +Dijon seul et Paris résistent. + +Condé, cependant, avec l'aide du gouverneur de l'Île-de-France, +Montmorency l'aîné (opposé à son père), avec l'aide des Châtillon, +quelques centaines de vieux soldats, de gentilshommes et d'écoliers, +tenait le haut du pavé dans Paris. Les écoliers surtout, dans un +esprit nouveau, tout contraire aux vieilles écoles, menaçaient fort le +parlement. + +L'ambassadeur d'Espagne, au nom des libertés publiques, demanda que +Coligny quittât Paris, qu'on respectât la désobéissance d'un parlement +que les parlements mêmes avaient abandonné. Ce corps, si bien soutenu +de l'étranger, allait céder. Il céda le 6 mars. + +Mais auparavant un grand acte, sanglant et décisif, avait lancé la +guerre civile. + +Guise, que nous avons longtemps perdu de vue, dès octobre, avait cru à +la victoire des protestants, si l'on ne recourait aux plus extrêmes +moyens. + +Le premier, fort bizarre, fut une tentative d'enlever le jeune frère +de Charles IX, le petit Henri, depuis Henri III. Son gouverneur était +gagné, et il avait gagné l'enfant, qui toutefois le soir dit tout +naïvement à sa mère. + +La ruse ayant manqué, il fallait un autre moyen, de force et de +violence, un coup sanglant. Seulement, si on le frappait par devant, +n'aurait-on pas par derrière un coup vengeur de l'Allemagne? C'est ce +qu'on voulut éviter. + + + + +CHAPITRE XIV + +INTRIGUE DES GUISES EN ALLEMAGNE + +1562 + + +Sur un superbe livre d'Heures, manuscrit du XIVe siècle, qui fut le +livre usuel de Pie VII à Fontainebleau, parmi des miniatures +délicieuses de fleurs et de jeux d'enfants, imagerie sensuelle, mais +adorablement naïve, je trouvai sur un feuillet une chose qui me fit +reculer, comme eût fait une tache de sang. C'était ce mot ajouté, +d'une grande, belle et forte écriture du XVIe siècle: _Parvenir ou +mourir_. Puis le funèbre millésime de la Saint-Barthélemy: 1572. + +Quel main écrivit cette note sur ce livre royal, qui n'a appartenu +qu'à des rois, des princes ou des papes? Je n'en sais rien. Mais je +sais bien que dans la sinistre effigie de François de Guise, dont j'ai +parlé, j'ai cru lire les mêmes mots, en terribles caractères, datés de +1562 ou du massacre de Vassy. + +_Parvenir_, par le meurtre. Au meurtre parvenir par l'abaissement du +caractère, par la bassesse du mensonge et les hontes de l'hypocrisie. + +Fut-il mené là par son frère, son mauvais ange et son démon, le lâche +cardinal de Lorraine? ou s'y précipita-t-il par la furieuse violence +de sa nature, par le besoin absolu et désespéré qu'il avait de +réussir? L'une et l'autre explication sont vraisemblables également. +La fortune lui avait joué un tour qu'elle fait à peu d'hommes; elle +l'avait lancé d'abord d'une manière inouïe, puis arrêté court, heurté +sur un obstacle invincible. Il s'y acharna, s'y brisa, y jeta son âme, +son salut de chrétien, que dis-je? son honneur de gentilhomme et tout +le soin de sa mémoire. + +Le hasard nous a conservé l'acte irrécusable sur lequel sa mémoire est +jugée. + +Acte écrit au moment même, et d'un homme tenu pour hautement estimable +et véridique par tous les partis du temps, d'un prince protestant, +dont les catholiques mêmes font un éloge illimité, Christophe, duc de +Wurtemberg. Fils du malheur et de l'exil, longtemps otage en Espagne, +longtemps au service de France, Christophe _le Pacifique_ ne succéda à +son père, le violent Ulrich, que pour en différer en tout. +Non-seulement il eut grande part aux transactions qui consacrèrent les +libertés religieuses dans l'empire, mais il travailla à donner au +Wurtemberg un bien non moins précieux, l'accord et l'unité des lois. +L'égalité des poids et mesures, l'aménagement des forêts, la +protection du commerce, signalèrent sa prévoyance paternelle. Il +avait l'autorité la plus haute, et son désintéressement connu +augmentait encore son autorité. Quoiqu'il eût un fils, il décida son +oncle à se marier, et lui donna ce qu'il avait dans la Comté et dans +l'Alsace. + +Sa mère était Bavaroise, sa femme du Brandebourg; ses filles +épousèrent les landgraves de Hesse-Cassel et Hesse-Darmstadt. Il était +fort apparenté au Nord, au Midi, sur le Rhin. Par ses alliances il +était l'un des premiers princes de l'Allemagne, par son caractère le +premier. + +L'opinion qu'en avait la France est assez constatée par un acte. Après +la mort du roi de Navarre et du duc de Guise, Catherine de Médicis +offrit la lieutenance du royaume à Christophe, qui refusa (25 mars +1563). + +L'offre était-elle sérieuse? Ce qui est sûr, c'est qu'elle voulait +faire cet hommage à l'Allemagne dans son plus honorable prince, se +concilier la grande nation militaire d'où venaient nos meilleurs +soldats. + +Et c'est pour la même cause qu'en février 1561, lorsque tout semblait +devoir les retenir en France, en plein hiver, les Guises firent le +voyage, très-long alors et pénible du Rhin. Ils le firent en corps de +famille, quatre frères, le duc, le cardinal de Lorraine, le cardinal +de Guise et le duc d'Aumale. + +Quel était leur but? Touchant, noble, chrétien: de travailler à leur +salut. + +Le rendez-vous était à Saverne. Les Guises s'y arrêtèrent et prièrent +Christophe de venir, ayant le plus grand désir _de s'entretenir +amicalement avec lui et avec ses théologiens_. + +Dès le lendemain de l'arrivée, au matin, le cardinal prêcha, devant +les Allemands, un sermon du luthéranisme le plus pur, puis conféra +avec les théologiens. Après midi, bonnement, Guise alla voir +Christophe et causa de choses diverses; puis lui dit, par occasion, +que, n'étant qu'un homme de guerre, il ne s'était guère enquis +jusqu'ici de religion, qu'il était fort ignorant, mais qu'il aimerait +à s'instruire et à assurer sa conscience. «J'ai été élevé dans la foi +de mes pères. Est-elle vraie?... Si elle était fausse, j'en serais +fâché...» + +L'Allemand était un esprit trop sérieux pour ne pas voir où tendait +cette grande affectation de simplicité. + +Dans sa réponse, il cacha peu ses motifs de défiance: «Comment se +fait-il qu'à Poissy on ait fait porter la discussion sur un seul +point, la sainte Cène?» Cependant il ajouta que, si Guise voulait +s'instruire, les livres qu'il lui avait envoyés l'éclaireraient; qu'au +surplus, s'il avait quelque question à faire, _il y répondrait +volontiers_. + +C'est ce mot que Guise attendait: «Les ministres à Poissy nous +appelaient _idolâtres_. Mais qu'est-ce qu'_idolâtrie_? + +«C'est adorer d'autres dieux que le vrai Dieu, de chercher d'autre +salut que son Fils. + +«Alors je ne suis pas idolâtre, dit Guise. Je n'ai de Dieu que Dieu, +et je sais que je ne puis être sauvé que par son Fils, non par mes +propres mérites.» + +Ici, le sage Allemand, trop sensiblement flatté, perdit la sagesse, et +crédulement: «J'entends cela avec joie... Puissiez-vous persévérer!» + +Sur la messe, le rusé disciple ne manqua pas également d'être d'accord +avec le maître. Christophe, entraîné par la douceur de dogmatiser, fit +cependant un effort pour se tenir sur la pente d'une séduction qu'il +sentait, tout en y cédant. Il reprit, avec un peu de cette rudesse +apparente qui couvre souvent la douceur intérieure de l'Allemand: «On +dit pourtant que c'est vous et votre frère le cardinal qui, sous le +dernier roi et après, avez fait périr nombre de personnes qui sont +mortes pour leur foi?» + +Alors, avec de grands soupirs: «On nous accuse de cela et de bien +d'autres choses, dit Guise, mais on nous fait tort. Avant le départ, +nous vous expliquerons tout cela.» + +Le bon Allemand continua ses explications de dogme et entendit avec +bonheur Guise, vaincu par son éloquence, s'écrier: «S'il en est ainsi, +c'en est fait, je suis luthérien.» + +Le cardinal de Lorraine, dont l'élément propre et naturel était le +mensonge, vint à bout bien plus aisément de se démêler des ministres. +Il leur disait hardiment que, dans ses Trois Évêchés, _il ne souffrait +plus de messe_, à moins qu'il n'y eût des communiants; qu'il allait +bientôt abolir le canon de la messe; qu'il fallait, non adorer, mais +_vénérer_ Jésus dans l'Eucharistie; qu'après tout _il suffisait de lui +faire la révérence_, etc., etc. Les Allemands étaient stupéfaits. + +Mais ce qui était bien doux et consolant pour Christophe, c'était de +voir les progrès du néophyte François. Il luttait bien encore un peu, +avait quelque scrupule; ses agitations parfois l'empêchaient de +dormir la nuit. Mais sa conversion était sûre, et n'en était que plus +touchante. + +La chose fut menée vivement, comme le siége de Calais. Du 15 au 18 +février, tout était fini. Les deux partis étaient d'accord. +L'éloquence, l'aplomb, l'audace du cardinal de Lorraine, avaient tout +simplifié. Le théologien Brentz crut l'embarrasser en lui disant que +l'Écriture ne parle pas des cardinaux: «Eh! qu'importe cela? dit-il. +Si je n'ai une robe rouge, j'en porterai une noire, et bien +volontiers.» + +Mais le point où il insista le plus avant de partir, ce fut le +reproche d'avoir fait mourir des protestants. Il fut indigné qu'on en +eût l'idée; il nia, repoussa la chose avec des serments épouvantables: +«Au nom de Dieu, mon Créateur, et sur le salut de mon âme, je n'ai pas +fait mourir un seul homme pour cause de religion. Loin de là, quand il +s'agissait au Conseil de tels accusés, je m'excusais, je m'en allais, +je les laissais au bras séculier.» + +Guise fit le même serment. Les Allemands en auraient pleuré de joie: +«Je suis ravi, dit Christophe, de vous entendre ainsi parler. Si vous +voulez, j'en ferai part à tous mes amis d'Allemagne... Mais, je vous +en prie encore, ne persécutez pas ces pauvres chrétiens.» + +Les Guises lui donnèrent la main, ils lui jurèrent, foi de princes et +sur leur salut, de ne faire le moindre mal aux réformés publiquement +ni secrètement. De plus, ils lui proposèrent de ménager une conférence +des deux partis en Allemagne, qui, mieux que le concile de Trente, +pourrait assurer la paix. L'Empereur s'y serait prêté pour balancer +l'influence de ce concile tout espagnol. + +En gagnant du temps ainsi, on était sûr que Christophe, par lui et ses +gendres, les landgraves, empêcherait quelque temps tout mouvement +militaire et s'opposerait à l'embauchage que nos protestants menacés +essayeraient de faire sur le Rhin. + +Cette très-longue comédie, ce mensonge pendant trois grands jours, ces +faux serments prodigués, avaient aigri, fatigué Guise. Il revint fort +sombre à Joinville, séjour de sa vieille mère et de sa famille. Et il +n'y trouva que de mauvaises nouvelles: Condé maître de Paris, le +parlement de Paris ébranlé et presque forcé à subir l'édit de +tolérance que tous les autres parlements enregistraient. Peut-être +même il trouva l'ordre précis de l'Espagne pour tirer l'épée. + +L'excessive pénurie de Philippe II aurait dû le retenir. Mais l'état +des Pays-Bas le poussait à la guerre. En attendant qu'il y pût mettre +l'inquisition espagnole, il avait entrepris d'y faire dix-sept +évêques, gens à lui, qui balanceraient l'influence des grands. Ceux-ci +s'appuyaient sur un élément populaire, sur le flot montant du +protestantisme. Ils avaient envoyé en France consulter sur la légalité +du projet le premier jurisconsulte de l'Europe, Charles Dumoulin, que +nous avons vu dans cette grande revue des protestants à Popincourt. En +tout sens, la résistance des Pays-Bas s'appuyait sur la France. +C'était en France d'abord que Philippe II voulait combattre ses +sujets. + +Voilà comme politiquement on explique sa conduite. Et lui-même sans +doute se croyait un grand politique. En réalité, il était poussé par +derrière, instrument fatal du parti qui partout se sentait périr, qui +déjà avait donné sa démission de la polémique et ne comptait que sur +la force. Un de ses plus dignes soutiens interdit la discussion, «qui, +dit-il, nous réussit mal.» + +Restaient les souterrains d'Ignace, l'administration habile de +l'aumône, des confréries et des écoles, la captation du peuple. + +Restaient la violence, la police de l'Inquisition, enfin restait +l'épée des Guises. + + + + +CHAPITRE XV + +MASSACRE DE VASSY + +1562 + + +Nous avons indiqué, mais non expliqué l'outrage personnel que Guise +croyait avoir reçu des gens de Vassy. + +Entre les Guises et Vassy, la guerre datait de fort loin. Cette petite +ville champenoise était tout près de Joinville, érigée pour leur père +en principauté, quand il épousa Antoinette de Bourbon. Vassy, qui +était un siége royal, perdit à cette occasion une trentaine de +villages qui étaient de son ressort et qui formèrent celui de +Joinville. Enfin les Guises tout-puissants obtinrent la ville +elle-même en usufruit, comme douaire de leur nièce Marie Stuart, quand +elle épousa le Dauphin. D'autre part, Vassy, étant du diocèse de +Châlons, relevait ecclésiastiquement de l'archevêché de Reims et du +cardinal de Lorraine. + +Sous cette double sujétion, temporelle et spirituelle, les habitants +n'en restèrent pas moins fort indépendants, étant la plupart des +marchands ou des hommes de petits métiers, participant à l'esprit +industriel et démocratique de leur voisine, la grande ville de Troyes. +Le 12 octobre, après le colloque de Poissy, les ministres de Troyes +entreprirent de créer une église à Vassy et y envoyèrent l'un d'eux. +Les principaux de Vassy l'avertirent qu'il était sur terre des Guises, +qu'il y avait grand péril. Le ministre n'en agit pas moins, commençant +sa petite église dans la maison d'un drapier; il s'y trouva cent vingt +personnes, et le lendemain six cents (dans une ville de trois mille +âmes). Il fallut prêcher en plein air, dans la cour de l'Hôtel-Dieu. +Guise, averti par les moines de Vassy, envoya en novembre quelques +soldats pour aider le prévôt de la ville à étouffer la petite église, +et ne réussit à rien. D'autre part, le cardinal-archevêque de Reims +envoya (17 décembre) l'évêque de Châlons, avec un moine ergoteur, fort +célèbre, armé jusqu'aux dents des armes de la scolastique. L'évêque +appela les notables, et leur dit d'inviter le peuple à venir le +lendemain entendre son moine. À quoi ils répondirent doucement, mais +fermement, «que pour rien au monde ils ne voudraient entendre un faux +prophète.» Ils le décidèrent à venir plutôt écouter leur ministre. + +Tout le peuple catholique y vint le lendemain avec l'évêque, le +prévôt, le procureur du roi, le prieur du couvent. Là, le ministre +étant en chaire, l'évêque voulut parler le premier. Le ministre, +rappelant son droit qu'il tenait de l'édit royal, dit qu'on pouvait +écouter le prélat comme homme, non comme évêque, et qu'il ne l'était +pas: «Pourquoi?»--«Vous ne prêchez pas; vous ne nourrissez pas votre +troupeau de la parole de Dieu. Votre élection n'a pas été confirmée +par le peuple.» Le prélat répondant par des risées, le ministre +ajouta: «J'ai souvent exposé ma vie pour le nom du Seigneur Jésus, et +je me sens encore prêt de la quitter à toute heure. Je scellerai de +mon sang la doctrine que je donne à ce pauvre peuple dont vous n'êtes +point pasteur.» L'évêque voulait dresser procès-verbal; mais le prévôt +était déjà parti, dans la crainte qu'il avait du peuple. L'évêque +aussi partit, au milieu des cris populaires: «Au loup! au renard!»--et +d'autres: «À l'âne! à l'école! hors d'ici!» + +Cette scène, révolutionnaire plus qu'évangélique, aigrit les choses. +L'évêque alla à Joinville, mortifié de sa déconvenue, et il y fut +accueilli par les brocards du duc d'Aumale. La vieille mère des +Guises, Antoinette, fut exaspérée; Guise dit qu'il saccagerait tout. +On fit un procès-verbal qu'on envoya à la cour sans en tirer autre +réponse sinon que toute voie de fait était défendue par le roi. Le 25 +décembre, malgré les avis qui venaient à Vassy, trois mille âmes de la +ville et des environs y confessèrent leur foi; neuf cents prirent la +Cène. + +Tout enragés qu'ils fassent, les Guises prirent patience, jusqu'à ce +qu'ils fussent rassurés du côté du Rhin. Mais, au retour, ils se +lâchèrent; ils n'attendirent pas même qu'ils arrivassent chez eux. Dès +Saint-Nicolas (en Lorraine), ils firent étrangler en passant, à un +poteau de la halle, un épinglier qui avait fait baptiser son enfant à +la mode de Genève. Soixante fermiers des terres du cardinal fuirent, +comme devant un ouragan. Guise, arrivé à Joinville, instruit des +affaires de Vassy, «commença à marmonner et à se mordre la barbe.» Il +envoya ses archers, avec soixante hommes d'armes, l'attendre à Vassy. + +Cet homme si calculé eût pourtant ajourné le coup si la situation +générale ne l'eût elle-même poussé à donner cours à sa vengeance. Il +fallait relever Paris qui, depuis près de cinq mois, n'entendait plus +parler des Guises, les accusait, les croyait morts. Il voulait se +montrer en vie, fort et terrible, s'éveiller par un furieux coup de +tonnerre qui troublât ses ennemis. + +Toutefois, dans l'audace même, il gardait un esprit de ruse. Il +emmenait un équipage à la fois de guerre et de paix: d'une part, ses +domestiques armés et deux cents arquebusiers pour joindre à ceux qui +déjà étaient à Vassy; d'autre part, un prêtre, son frère, le cardinal +de Guise, sa femme enceinte, et son fils Henri, un enfant. De cette +façon, il pouvait dire: «La chose a été fortuite; autrement, y +aurais-je mené ma femme?» En réalité, il ne la mena point; elle n'eut +point le spectacle de l'exécution, ayant attendu son mari dans la +campagne, hors des murs de la ville. + +Peut-être aussi supposa-t-il que, devant cette force, les gens de +Vassy craindraient de s'assembler, et que le prévôt prendrait et lui +livrerait quelques hommes à étrangler, comme on avait fait à +Saint-Nicolas. Mais la petite communauté, le 1er mars, jour de +dimanche, se serait fait scrupule de ne point aller au prêche. Guise +prit cette heure pour arriver. Sur la route, entendant la cloche, il +feignit de ne savoir ce que c'était, et le demanda. On lui dit que les +huguenots sonnaient pour leur assemblée: «Marchons, dit-il, allons les +voir.» Ses gens se réjouirent fort, disant: «Ils vont être bien +huguenotés.» Les laquais ne se tenaient d'aise, comptant bien sur le +pillage; la petite ville marchande n'était pas à dédaigner. + +Il y avait un nouveau ministre, récemment envoyé de Genève. +L'assemblée était de douze cents personnes; à juger par les noms qui +restent, la plupart étaient gens de commerce; il y avait cinq ou six +drapiers, un boucher, un crieur de vin, un huissier, un maître +d'école; le plus notable était le procureur syndic des habitants de +Vassy. + +À l'entrée, la troupe vit un jeune cordonnier, qui sortait de chez +lui, proprement vêtu de noir. On l'entoure: «Es-tu ministre? où as-tu +étudié?--Nulle part; je ne suis pas ministre.» Alors on le laissa +aller. Le duc descendit chez les moines, y dîna, se promena sous la +halle, avec leur prieur et le prévôt. On le regardait de loin; il +semblait fort agité. Enfin, il fit dire aux catholiques qui étaient à +la messe du couvent de ne pas sortir de l'église. Il ordonna aux siens +de marcher vers une grange où le prêche se faisait. Et lui-même les +suivit. + +À vingt-cinq pas, on tira aux fenêtres de la grange deux coups +d'arquebuse. Ceux qui étaient près de la porte la voulurent fermer, ne +purent. Tous entrèrent, l'épée tirée, en criant: «Tue! tue!... À +mort!» + +Trois hommes furent tués tout d'abord, avant l'arrivée de Guise. + +Les catholiques soutiennent que les protestants jetèrent des pierres. +Guise présent, la tuerie continua à coups d'épée, de coutelas, de +poignard. On tira, à coups d'arquebuse, ceux qui étaient de côté sur +les échafauds. Quelques-uns percèrent le toit, échappèrent et +sautèrent même dans les fossés de la ville. Plusieurs restèrent sur le +toit; le duc criait: «À bas, canailles!» Un seul de ses domestiques se +vantait d'avoir à lui seul abattu six de ces pigeons. + +La duchesse, qui attendait hors des portes, entendit pourtant ces +horribles cris; elle fit dire à son mari: «Sauvez du moins les femmes +grosses.» Et dès ce moment, en effet, les femmes ne furent plus tuées. + +Le ministre Morel, qui d'abord était resté dans sa chaire, échappait +dans le tumulte, et il était près de la porte, quand il heurta un +cadavre, tomba, fut pris, reconnu, fort blessé et mené à Guise. Le duc +lui demandant comment il avait séduit ce peuple, il eut la force +encore de dire: «Monsieur, je ne suis pas séditieux, mais j'ai prêché +l'Évangile.» Guise lui tourna le dos et le laissa aux laquais, qui +s'en firent un horrible jeu. Les dévotes de la ville vinrent +par-dessus pour le tuer, disant: «Il est cause de tout.» Ce ne fut pas +sans peine qu'on l'arracha de leurs ongles, pour pouvoir lui faire son +procès. + +Le jeune cardinal de Guise était resté appuyé contre le mur du +cimetière, et regardait le massacre. Le duc lui donna le livre qu'on +avait trouvé dans la chaire. Le cardinal regarda et dit: «C'est la +Sainte Écriture.» Cinquante à soixante cadavres furent ramassés, +enterrés. Les blessés étaient innombrables. + +L'événement se répandit avec une rapidité inouïe, et saisit tout le +monde d'horreur. Partout on en fit des gravures, infiniment +populaires, d'un caractère fort et terrible qui, sur-le-champ, furent +calquées, imitées par les Allemands. Un genre nouveau commença, +l'_illustration_ des légendes historiques, pamphlets en dessin, plus +puissants que tous les pamphlets écrits. + +Guise, dès l'heure même, se sentit solitaire. Sa femme même et son +frère ne l'approuvaient pas. Il regarda autour de lui, et rien dans sa +situation ne lui parut plus utile que d'aller d'abord chez lui à +Nanteuil, d'y inviter le vieux connétable, d'opposer son nom respecté +à l'explosion de la haine publique, et d'écrire, et faire écrire le +cardinal de Lorraine à son ami redouté, le duc de Wurtemberg, qui +pourrait plaider sa cause auprès des Allemands, et peut-être +parviendrait à les empêcher de venir secourir leurs frères en danger. + +Mais Montmorency viendrait-il dans cette maison, dès ce jour à jamais +sanglante? Il vint. Guise était sauvé. + +À la reine qui le priait de venir à Saint-Germain, il répondit +cyniquement qu'il _faisait une fête_ à Nanteuil pour traiter quelques +amis. + +Le connétable, avec un monde immense de gentilshommes armés, conduisit +Guise à Paris. Condé y tenait encore, mais fort peut accompagné. Le +frère du prince de Condé, le cardinal de Bourbon, un idiot qui avait +le titre de lieutenant général du roi, tira parole de l'un et de +l'autre qu'ils sortiraient de Paris. Condé partit, mais non Guise. Son +avocat, le connétable le mena au Parlement, et dit que ce n'était leur +faute, mais que le bon peuple de la ville les obligeait de rester. + +Guise avait la tête très-basse. En arrivant dans la ville, il avait +trouvé un froid glacial. Au coin de certaines rues, des hommes hors +d'eux-mêmes, sans s'inquiéter de cette armée qu'il menait avec lui, +disaient _qu'ils voudraient être morts et leur dague dans son ventre_. +Au Parlement, deux magistrats, Harlay et Séguier, avaient laissé leur +place vide, fui l'aspect de l'homme de sang. + +Il dit assez piteusement «qu'il n'avait rien fait à Vassy que pour +sauver son honneur, ses enfants et sa femme grosse, qu'il voyait bien +qu'on le tuerait, qu'on avait envoyé à Paris contre lui trente +assassins, qu'il priait qu'on en informât. Il n'avait jamais abusé de +la force qu'il avait. Et maintenant il n'en a plus; il l'a toute +remise au roi, dans les mains de son connétable. Il ne demande qu'à +passer par la justice; il se constituera prisonnier, si on l'ordonne. +S'il a failli, qu'il soit puni, ainsi qu'il l'aura mérité.» + +Humbles paroles d'hypocrisie choquante, quand on voyait les forces +dont il tenait la ville et entourait le Parlement, quand on voyait +près de lui le connétable et le roi de Navarre, enfin le roi +d'Espagne. Je veux dire Chatonnay, le frère du cardinal Granvelle, +l'ambassadeur de Philippe II, qui, jetant tous les masques et tout +respect de convenance, planta seul à Monceaux le petit Charles IX pour +suivre à Paris ce roi du meurtre et de la guerre civile. + +Dès ce jour, en revanche, les protestants prenant la couleur blanche, +alors nationale, Guise et les siens, sans pudeur, adoptèrent celle de +Philippe II, le rouge, la couleur de l'Espagne et du massacre de +Vassy. + + + + +CHAPITRE XVI + +PREMIÈRE GUERRE DE RELIGION + +1562-1563 + + +Je n'ai pas le courage de parler des lois, de la réformation des lois, +vaines et risibles feuilles de papier, au milieu de la scène +épouvantable de violences qui s'ouvre ici. Non que je méconnaisse +l'utilité future de cet idéal d'ordre que L'Hôpital s'amusait à +tracer. En lisant sa grande ordonnance d'Orléans, on se croit aux +jours de 89. Amère dérision! Ni les hommes, ni les circonstances, +n'étaient prêts de longtemps. Une longue série de fureurs, de +carnages, allaient tenir la France à l'état barbare jusqu'à Richelieu +et Louis XIV. Les donjons et les cachots souterrains, abolis en 1561, +subsistent en 1661. Les mémoires de Fléchier nous parlent d'hommes +enterrés vifs par tel seigneur, pendant qu'on brûlait vif Morin au +parvis Notre-Dame (1664). Dans l'ordre spirituel et temporel, tout +restera barbare, presque toute réforme inutile. L'histoire doit, pour +être fidèle, marcher dans le mépris des lois. + +Cette ordonnance d'Orléans accorde tout ce qu'avaient demandé les +États, c'est-à-dire surtout les notables bourgeois. La royauté abdique +au profit des influences locales. Elle leur remet les élections, +l'administration des deniers des villes, etc. + +Quelles sont maintenant ces influences locales? De quel esprit, de +quel parti? On ne le sait, la royauté ne le sait elle-même. Ici, la +chose doit tourner à l'avantage des protestants; là et presque +partout, elle fortifie les catholiques, déjà infiniment plus forts. De +sorte que le législateur fait juste le contraire de ce qu'il veut; il +favorise l'inconnu, le hasard, disons plutôt la guerre civile. Le +gouvernement était faible, désarmé (ayant réduit les pensions, +licencié la garde écossaise, etc.), mais il se fait plus faible +encore, en consacrant partout l'autorité locale, urbaine. Aux flots de +la mer soulevée, aux éléments furieux, au chaos, il dit: «Soyez rois!» + +Loin d'aider aux rapprochements, l'ordonnance transcrit comme lois +tels voeux insensés que chaque ordre avait exprimés aux États pour +tenir séparés les rangs, les conditions: + +Défense aux nobles de descendre aux bourgeois en dérogeant par le +commerce, défense aux bourgeois de monter, par l'orgueil des habits, +dorures et autres luxes, etc. + +Vainqueurs, avant la guerre, et du droit du massacre, les Guises +prennent l'autorité en s'emparant du roi. Leur mannequin, le roi de +Navarre, va prendre à Fontainebleau l'enfant Charles et sa mère, +Catherine, qui venait d'autoriser les protestants à prendre les armes. +Cette reine, aux petites habiletés, tant exagérée par l'histoire, fut +alors et sera le jouet des événements. Le 6 avril le roi est à Paris, +et le 12 les catholiques font un nouveau massacre à Sens, ville +archiépiscopale du jeune cardinal de Guise. Cent morts à Sens; il n'y +en avait eu que soixante à Vassy. + +Pendant ce temps, les protestants sondaient leur conscience et +cherchaient dans la Bible des versets pour la résistance. + +Ils étaient fanatiques, mais point assez pour résister. Ils n'avaient +point encore la furieuse folie des Cévennes, ni l'illuminisme +écossais. Ils n'avaient pas tout prêts des prophètes et des +prophétesses, des Élic Marion, des Débora, qui n'eussent qu'à branler +la tête pour voir l'épée de flamme, entendre les trompettes des anges +et sonner les combats de Dieu. Les protestants d'alors étaient +d'ardents chrétiens, convaincus, mais raisonnant encore, chose +fâcheuse pour la guerre civile. + +On assure que Condé attendit Coligny, et que Coligny attendit sa +conscience, et que ce grand citoyen, entrant en considération des maux +épouvantables qui allaient arriver, eut quelques jours d'une profonde +mort morale. + +Il savait parfaitement que les protestants étaient une petite +minorité, une élite, non toute à l'épreuve, qu'au bout de quelques +mois de guerre, la plupart (ce qui arriva) ne se trouveraient plus +protestants. + +Il savait que Condé un mois avant, ayant demandé aux protestants de +Paris dix mille écus, n'en avait eu que seize cents. + +Condé était si faible à Paris, dit Lanoue, «qu'il eût suffi des +chambrières des prêtres pour l'en chasser avec des bâtons.» + +Le pis, c'est que ce parti faible n'était point homogène, mais composé +de deux moitiés, en désaccord profond, le pur élément protestant, âpre +d'esprit, inflexible de foi et de principes, et d'excessive austérité, +et les protestants de hazard, de circonstance, de mécontentement +(comme étant la plupart des nobles). Coligny les savait, dit un +contemporain, «brouillons, remuants, frétillants,» de plus variables, +crédules, prêts à tourner au vent de la passion. + +Voilà le parti qu'il fallait mener, commander, sauver malgré lui, et +cela, quand il avait en tête les trois quarts de la France, et la +monarchie espagnole, l'étranger appelé par les prêtres depuis un an, +et mis au coeur de la patrie! + +Les femmes ont, dans les guerres civiles, de grandes initiatives. +Elles croient volontiers l'impossible; elles le font parfois, par la +grandeur du coeur, où elles l'inspirent et le font faire. La reine +Jeanne d'Albret, la princesse de Condé, Jeanne de Laval, femme de +Coligny, furent vraiment l'avant-garde de la croisade protestante. + +L'amiral, dit-on, plein de doute et de pressentiment, était au lit +taciturne et faisait semblant de dormir, quand il entendit des +sanglots. Jeanne pleurait sur l'Église abandonnée par son mari, sur +tant de frères délaissés sans défense. «Être tant sage pour les +hommes, dit-elle, ce n'est pas être sage à Dieu.» + +Je crois que l'amiral, qui ne disait sa pensée à personne, ne tardait +à armer, que pour armer d'ensemble. Qu'on songe ce que c'était que de +mettre en mouvement ce monde immense de volontaires d'un bout de la +France à l'autre, chacun se cherchant de l'argent, préparant son +cheval, ses armes, retenu bien souvent par le défaut de ressources, +par les adieux de la famille. + +Le sage capitaine, heureux de voir cette âme sainte et dans une si +haute voie, lui dit avec bonté: «Mettez la main sur votre sein, +madame, sondez votre conscience... Est-elle bien en état de digérer +les déroutes, les hontes, les reproches du peuple qui juge par le +succès, les trahisons, les fuites, la nudité, la faim de vos enfants, +la mort par un bourreau, votre mari traîné... Je vous donne trois +semaines encore.»--Mais elle dit impétueusement: «Ne mets pas sur ta +tête les morts de trois semaines!» + +Il suffit d'avoir vu le vrai portrait de Coligny pour voir que, sous +le roc, il y eut un coeur en cet homme. Ce mot de femme lui entra; il +le crut de la part de Dieu, et, sans plus s'informer du nombre ni +savoir si l'on était prêt, le matin, il monta à cheval avec ses frères +et sa maison. + +Le premier malheur du protestantisme, république spirituelle, avait +été de prendre un roi pour chef, le triste roi de Navarre; le second, +qui perdit l'entreprise d'Amboise, fut d'avoir un prince pour chef, +l'étourdi prince de Condé. Ce fut sous un sinistre auspice que ces +deux hommes en qui étaient deux mondes, Coligny et Condé, reçurent +ensemble la sainte Cène (29 mars). Le lendemain, ils étaient en +parfait désaccord; Condé, tous les chefs nobles, voulaient le secours +étranger; Coligny et les ministres disaient que c'était tenter Dieu, +qu'il fallait laisser cette honte au parti ennemi. + +Datons bien cette chose. Et que l'histoire sorte donc de la fausse et +injuste impartialité où elle s'est tenue jusqu'ici. + +Les Guises, dès la fin de 1559, firent écrire Catherine au roi +d'Espagne, et sollicitèrent son appui pour leur gouvernement. + +En février 1560, ils tirèrent de Philippe la foudroyante lettre qui +achevait leur victoire d'Amboise et mettait à leurs pieds le roi de +Navarre. + +En mai 1561, le clergé, à qui on demandait de déclarer ses biens, +sollicita l'appui du roi d'Espagne. + +En mars 1562, après Vassy, Guise apparut au Parlement, couvert de la +protection de l'ambassadeur espagnol, et prit bientôt l'écharpe rouge. + +Il la porte devant l'histoire, et son parti, comme en 1815, _est le +parti de l'étranger_. + +On va voir, au contraire, combien tardivement, et sous quelle pression +épouvantable de la nécessité, le parti protestant accepta cette honte +et ce malheur. + +Condé et sa noblesse prirent Orléans, à force de vitesse, au grand +galop, au milieu des cris de joie et des risées; on eût dit _tous les +fous de France_. Contraste saisissant avec Coligny et la troupe noire +des ministres qui y vinrent après. + +Il semblait qu'une immense traînée de poudre éclatât sur tout le +royaume. Comment s'en étonner? On apprenait massacre sur massacre. +Celui de Vassy ébranla, et celui de Sens décida. Tout homme connu pour +protestant crut prudent, pour sa vie et pour la vie de sa famille, de +s'armer et d'affronter tout. La Loire d'abord éclate, Tours, Blois, +Angers; puis la Normandie et les côtes, Rouen, Dieppe, Caen, Poitiers, +la Saintonge. La moitié du Languedoc, nombre de villes de Guyenne et +de Gascogne, dès l'hiver étaient protestantes. La Provence était +catholique; mais le Dauphiné éclata et pendit le lieutenant de Guise. +La grande Lyon (30 avril) se trouva elle-même entraînée, avec Châlon, +Mâcon, Autun. + +Écharpe immense, qui contournait la France par l'ouest et par le midi, +plongeant même au dedans par les villes de Loire, par Bourges et par +Sancerre au centre. + +Sur cette vaste zone, une armée sortant de la terre d'hommes +terribles, au moins par la peur, réveillés en sursaut par le tocsin de +Sens et de Vassy. + +Tout cela en six semaines! Il était évident que les Espagnols +n'arriveraient pas à temps. L'explosion eut lieu en avril; ils +n'arrivèrent qu'en août. + +Guise s'adressa en hâte aux Suisses catholiques qui ne vinrent que +lentement. Il était en péril, si deux choses ne l'avaient sauvé: + +1º L'argent. Il tenait les prêtres à la gorge, par la nécessité. Leur +peur fut son trésor. Leur argent alla droit au Rhin, et trouva prêt +les marchands d'hommes, les colonels et capitaines, le rhingrave, +très-bons protestants, qui firent d'abord les scrupuleux; on leva +leurs scrupules en leur offrant le bénéfice énorme _de ne fournir que +moitié des soldats, et d'être payés double_; moitié étaient des +soldats de papier. À ce prix ils n'hésitèrent plus (aveu de Castelnau, +catholique et agent des Guises). + +L'autre moyen, ce fut l'intrigue, le nom du roi, la fantasmagorie +royale, la lâcheté de la reine mère. Guise avait en celle-ci une +excellente actrice, grosse femme imposante, fort déliée pourtant, qui +avait attrapé Navarre, et pouvait attraper Condé. On la savait fausse +et perfide; mais Guise la refit dans l'opinion, en lui permettant, +pour parure, le chancelier de L'Hôpital: bon homme qui, pour faire +quelque bien de détail, couvrit de sa vertu l'intrigue qui noya la +France de sang. + +Nos historiens ont été si honnêtes, tranchons le mot, si innocents, +que tous ont pris au sérieux Catherine de Médicis. Pas un n'a sondé ce +néant. Ravalée et domptée, avilie dès l'enfance, brisée du mépris +d'Henri II, servante de Diane, naguère encore gardée, terrorisée par +la petite reine d'Écosse, elle eut enfin l'entr'acte de la première +année de Charles IX, où elle posa comme régente. Avec son chancelier, +elle goûtait assez le protestantisme qui eût vendu les biens d'Église. +Mais, au coup de Vassy, au coup de Fontainebleau d'où les Guises +l'enlevèrent avec son fils, et où elle sentit la main pesante sur son +cou, elle fit le plongeon, baissa la tête, le coeur lui retomba à sa +bassesse naturelle. Guise fut très-poli, lui laissa l'extérieur, +l'appareil de la royauté; _paraître_, pour elle, était plus +qu'_être_, dans le vide absolu qu'une si grande pourriture avait faite +en dedans. Elle prit patiemment le rôle de théâtre qu'on lui faisait, +de reine pacificatrice qui, aux entrevues solennelles, trônait avec sa +jolie cour, entre les amours et les grâces. Ce qui, en bonne langue du +temps, veut dire dame d'un mauvais lieu, et maquerelle au profit de +Guise. + +Cet Ulysse (sous la peau d'Achille) savait parfaitement, d'après +l'affaire d'Amboise, l'endroit où la grande chaîne de résistance armée +était faussée d'avance et manquerait. Elle devait manquer par Condé. + +Ce _petit galant_, comme Guise l'appelle pour sa taille exiguë, ce +prince en miniature, adoré de ceux qu'il perdait par _sa galanterie +française_, sa bravoure étourdie, est, de la tête aux pieds, dans les +bouts-rimés détestables qu'ils firent à sa louange: + + Ce petit homme tant joli, + Qui toujours chante, toujours rit, + Et toujours baise sa mignonne, + Dieu gard' de mal le petit homme. + +Condé, qui ne pesait pas plus qu'une plume au vent, volait de sa +nature vers cette cour de filles, vers cette bonne dame de reine qui +professait de les tenir en toute modestie, mais qui était toujours +_trompée_. La demoiselle de Rouhet _trompe_ Catherine pour le roi de +Navarre qui y sacrifia la régence; et la Limeuil pour Condé qui y +sacrifia le protestantisme. Elle fut grosse de lui, l'année suivante, +et la réforme était perdue. + +Il ne faut pas grande tromperie pour qui veut se tromper. Le 12 juin, +Guise, par son petit roi et Catherine, offre une amnistie. La reine +mère arrange une trêve, puis négocie une entrevue. Faute insigne déjà, +qui allait jeter la glace sur ce grand feu de paille de l'insurrection +protestante. + +La plaine de Beauce, rase comme la main, n'en est pas moins commode à +l'oiseleur. La vieille y tendit son filet, où l'étourneau ne manqua +pas de s'y prendre. + +L'escorte, de chaque côté, était de cent gentilshommes, qui, se +reconnaissant et la plupart amis, s'attendrirent, s'embrassèrent. +Autre malheur qui refroidit encore. Beaucoup disaient: «Quels sont ces +gens qui ne savent s'ils sont amis ou ennemis?... Bien fou qui se +risque pour eux!» + +Ce que sans doute Condé avait fait valoir près des siens pour accepter +cette entrevue, c'est que la reine mère, jusque-là prisonnière des +Guises, s'affranchirait probablement, se mettrait avec lui, +reviendrait avec lui. Dans cette idée, il s'avança imprudemment, jasa +et bavarda, dit que si Guise partait de France, lui Condé partirait, +que tout serait pacifié. «Quand partez-vous?» dit-elle, et elle offrit +pour ceux qui partiraient l'autorisation de vendre leurs biens. + +Donc la reine était libre, et vraiment pour les Guises. Il était +prouvé à la France que les protestants la trompaient en disant que le +roi et sa mère étaient captifs. Toute la force morale de la royauté, +flottante jusque-là dans l'opinion, apparut ferme et vraie du côté +catholique. Cette vieille religion politique de la France étranglait +le protestantisme. + +La reine mère n'était pas prisonnière; elle n'était liée que de sa +bassesse native qui la fit amie du plus fort et sincère pour la +première fois; liée de l'effroi qu'inspirait l'Espagne; liée de +l'argent du clergé qu'elle avait cru d'abord tirer par les mains +protestantes, mais que le clergé effrayé remettait de lui-même; liée +enfin des subsides de Rome, des aumônes que le pape et tous les +catholiques firent dès lors à cette cour mendiante. Les preuves en +sont au Vatican (_V._ les notes). + +Cela eut lieu le 24 juin. Le 25, Guise écrit au cardinal de Lorraine +une lettre incroyable d'élan, de joie, de fureur triomphante; tout est +fini; sa passion anticipe: «La religion réformée va à vau-l'eau, les +amiraux aussi... Nos forces demeurent; les leurs rompues; leurs villes +rendues sans condition...» Et, dernier trait d'orgueil: «Notre mère et +son frère ne veulent plus jurer que par nous.» Donc, la vieille furie +Antoinette avait quitté son donjon, était venue près de son fils, +espérant boire du sang; la ruse d'un tel fils lui en promettait une +mer. + +Guise, pour enfoncer sa dupe, confirme par toute la France le bruit de +la paix, quitte l'armée le 27 juin, avec Montmorency et Saint-André. +Ils s'en vont à deux pas. Cependant les chefs protestants, sur +l'assurance de Condé, vont à leur tour trouver la reine mère, et de sa +bouche apprennent qu'il n'y a rien, que rien n'est fait, qu'on ne +tolérera pas les réformés. + +La farce était jouée. Ils revinrent le coeur mort, désespérant de +vaincre, et la plupart, à leur insu, petits de foi, de coeur. Ils +commencent à s'apercevoir qu'il y a trois mois qu'ils sont aux champs, +à regretter leur femme et leur famille. + +Cette armée jusque-là était comme un couvent. Ni jeu, ni jurement, ni +filles. Ce jour, la corde casse. Pendant que Coligny, pour détruire le +fatal effet de l'entrevue, mène ses gens à l'ennemi, un gentilhomme +protestant entre dans une ferme, trouve une fille et s'assouvit sur +elle. Voilà le commencement. + +Une pluie horrible tombe, mouille la poudre; on ne peut plus rien +faire. On va à Beaugency, qu'on force: sac, pillage et viols. + +Cependant, par toute la France, les protestants, un moment hésitants +par la nouvelle de la paix, se trouvent énervés, détrempés; ils +commencent à se compter, à voir qu'ils sont très-peu. + +Ils sont mûrs pour la mort. Tout se réveille contre eux. La Justice +lance le massacre; le Parlement pousse Paris; soixante hommes tués +pour débuter. Peu de chose; la _grande levrière_ (les catholiques +appelaient ainsi la populace) est lâchée maintenant; on va la voir à +l'oeuvre. + +Pourquoi parle-t-on toujours de la Saint-Barthélemy de 1572, et non de +celle de 1562? C'est que celle de 72 se passa surtout à Paris; mais +celle de 62 fut bien plus meurtrière en France. Suivez-la de ville en +ville; vous êtes effrayé de voir trois choses qu'on n'a revues jamais: +1º massacre dans l'intérieur des murs; 2º poursuite acharnée des +fuyards par les paysans; 3º... Est-ce tout? Non, tant de sang ne +suffit pas; les juges n'ont pas encore leur part; les supplices +commencent alors sur une échelle immense: ici trois cents pendus, et +là deux cents roués. + +Reportons-nous un moment en avril, au jour où coururent les nouvelles +du sang versé à Vassy et à Sens. La réaction protestante avait été +violente, surtout dans le Midi, où la fureur est dans la race et le +tempérament. Quel prétexte de meurtre manqua jamais au Rhône, aux +violents pays albigeois? Il y eut des prêtres tués. Cependant, il faut +le dire, presque partout la vengeance tomba de préférence sur les +pierres, les images. Le petit peuple protestant, mené par les enfants +d'abord, décapita les saints des cathédrales. Les reliques fameuses, +qui avaient fait tant de miracles, furent sommées d'en faire un +nouveau pour se défendre elles-mêmes. Les guérisseurs universels qu'on +venait chercher de si loin furent constatés sans force pour se guérir, +traînés comme menteurs, imposteurs, charlatans. Dans ces dévastations +confuses, périrent, avec les saints, plusieurs tombes de rois et de +princes. Foule idiote qui brisait les mortes idoles, adorait les +vivantes? Guerre absurde de la liberté _au nom d'un prince du sang! au +nom du roi_ captif des Guises! + +Quant aux monuments d'art, que je pleure autant que personne, je +m'étonne pourtant que plusieurs écrivains, brefs et légers sur les +massacres, s'attendrissent longuement sur les pierres. «Irréparable +malheur!» disent-ils. Bien plus irréparables ceux qui furent +massacrés. Le mot du grand Condé sur un champ de bataille: «Bah! ce +n'est qu'une nuit de Paris,» ce mot cynique est faux. Les morts, qu'on +le sache bien, ne se refont jamais les mêmes, ni le génie, ni les +vertus des morts. La génération protestante qu'on égorgea, et qui +purifiait la France, lui aurait épargné l'incroyable aplatissement +qui suivit, la pourriture des temps d'indifférence, et le scepticisme +hypocrite, d'où si difficilement ressuscita la liberté. + +Le sens des hommes de nos jours s'est trouvé tellement perverti, nos +amis ont si légèrement avalé les bourdes grossières que leur jetaient +nos ennemis, qu'ils croient et répètent que les protestants tendaient +à démembrer la France, que tous les protestants étaient des +gentilhommes, etc., etc. Dès lors, voyez la beauté du système: Paris +et la Saint-Barthélemy ont sauvé l'unité. Charles IX et les Guises +représentent la Convention. + +Manie bizarre du paradoxe, impartialité sans coeur, amie de l'ennemi, +sans pitié pour les précurseurs de la liberté massacrés! Comparaison +bizarre de l'Assemblée qui défendit la France avec l'intrigue +fanatique qui la livra à l'étranger. + +Sans doute, lorsque les protestants des villes (les vingt-cinq mille +de Toulouse, par exemple) fuirent la nuit éperdus, emportant leurs +petits enfants, lorsque le tocsin sonnait sur eux dans les campagnes, +et que les paysans, armés par les curés, les traquaient dans les bois, +alors, sans doute, il n'y eut plus guère de protestants dans les +villes. Pour l'être, il fallut bien posséder un donjon.--Qui fit des +protestants une aristocratie? Vous, parti massacreur, qui les appelez +aristocrates. + +Et cependant, cette année même 1562, les seuls noms que je trouve +des infortunés qui périrent à la première répétition de la +Saint-Barthélemy qui se fit à Paris, lorsque le Parlement autorisa +le tocsin catholique, ces noms, dis-je, ces professions n'indiquent +que des industriels: cordonnier, libraire, imprimeur, colporteur, +orfèvre, brodeur. Et pas un nom de gentilhomme. + +On se tromperait fort si l'on croyait que cette Terreur épouvantable +fut la vengeance des excès des protestants. Qu'avaient-ils fait en +Picardie! Qu'avaient-ils fait en Champagne? Presque partout on les +frappa pour le mal qu'on leur avait fait. La vieille mère des Guises, +revenue à Joinville, accomplit la vengeance de sa maison sur la petite +ville de Vassy--la vengeance de quoi? du massacre déjà souffert; un +premier sang altère, il en faut d'autre. Elle obtint d'abord que le +Parlement désarmât la ville et rasât ses murs; puis, chez l'habitant +désarmé, on logea des soldats pour faire à leur plaisir, voler, tuer. +Premier essai des futures dragonnades, qui dura près d'un an. Cette +scène de fureur s'ouvrit par le tocsin des paysans vassaux des Guises, +qu'ils lançaient sur la ville. Les noms des morts attestent que +c'était une guerre des serfs contre l'ouvrier libre et le petit +marchand. + +On dit que ces paysans ivres, qui tuaient au hasard, mordaient dans la +chair crue, et mangèrent le coeur des enfants. + +Les Espagnols, entrés en France, étonnèrent par leur barbarie nos plus +féroces soldats. Le dur Gascon Montluc, homme de sang, qui se vante +d'avoir garni de morts tous les arbres des routes, raconte que ces +noirs Espagnols, à qui il livra une fois deux cents femmes pour les +houspiller, aimèrent mieux les éventrer toutes, même les grosses, pour +tuer les _petits luthériens_. + +Je ne m'étonne pas si, recevant ces horribles nouvelles, les +protestants armés voulaient revenir chez eux défendre leurs familles. +Il fallut les y renvoyer. Il fallut renoncer au beau songe où s'était +obstiné Coligny, de faire par la seule France les affaires de la +France. Ce que les catholiques faisaient depuis deux ans, les +protestants le firent dans cette nécessité extrême et sur leurs +maisons ruinées, leurs familles égorgées; ils implorèrent leurs frères +de l'étranger. Dandelot fut envoyé en Allemagne, un autre en +Angleterre (juillet). La difficulté était d'ouvrir les yeux aux +Allemands, d'écarter la montagne de calomnies et de mensonges qu'on +avait entassés. Les espions des Guises étaient là chez les princes +allemands pour voler sur leurs tables les lettres des protestants de +France. Tel Allemand partait payé des princes pour secourir nos +protestants, que l'on gagnait en route, et qui venait combattre dans +les rangs catholiques. + +Cependant Coligny tenait ferme Orléans et son petit noyau d'armée. +Partout ailleurs des bandes. La bande de Montbrun, de Mouvans, celle +de Des Adrets, couraient tout le sud-est, avec des cruautés atroces. +Le dernier, tout autant qu'il saisissait de catholiques, les égorgeait +ou les jetait des tours. Représailles barbares, mais qui n'étonnaient +point, quand on voyait des juges, ceux du parlement d'Aix, enrichis +des massacres de Merindol et de Cabrières, envoyer à la mort avec près +de mille hommes _quatre cent soixante femmes_, et même encore +_vingt-quatre enfants_! + +La reine d'Angleterre se laissa prier, de juillet jusqu'à la fin de +septembre, pour donner cent mille écus et six mille hommes. Dandelot +ne put amener ses Allemands qu'en octobre et novembre. Il lui fallut +passer par la Lorraine et la Bourgogne, pays ennemis. Cette lenteur +fit la chute de Rouen, longuement assiégée par le roi de Navarre, qui +y fut tué, et par Guise, qui la prit d'assaut. Le pillage y dura huit +jours, et les grands seigneurs s'y vautrèrent à l'égal du soldat. + +Rouen fut prise le 26 octobre. Condé n'eut ses Allemands que le 6 +novembre. Fort alors et terrible, il marcha sur Paris. Grand effroi. +Un président en meurt de peur. On attendait trois mille Espagnols qui +n'arrivaient pas. Qui croirait que Condé pût encore, en un tel moment, +la France nageant dans le sang, s'amuser aux paroles? La reine mère, +souriante et charmante, parlemente avec lui près d'un moulin à vent. +Force embrassade catholiques et galantes oeillades. Le prince perd +trois jours. Les Espagnols arrivent. On lui tourne le dos. + +Sa propre armée le menait; les soldats allemands ne savaient qu'un +mot: «_Geld._» Et, pour être payés plus tôt, ils marchaient vers la +mer, au-devant de l'argent anglais. La grosse armée des catholiques +marchait parallèlement. Leur intérêt était de combattre avant que les +protestants eussent joint les troupes anglaises. + +Ceux-ci, qui avaient l'Eure entre eux et Guise, devaient l'empêcher de +passer. Mais un prince du sang n'a garde de paraître craindre la +bataille. Condé lui permet le passage, et il l'a devant lui près Dreux +(19 décembre 1562). + +Les catholiques, faibles en cavalerie (deux mille contre cinq mille), +étaient en revanche énormément plus forts en fantassins, ayant quinze +mille contre sept seulement qu'avaient les protestants. Au total, +Guise avait _dix-sept mille hommes_, et Condé _douze mille_. + +Ce qui caractérise le premier, ce héros de la ruse, c'est que par une +prudence singulière, excessive, il ne voulait se battre que sur ordre +du roi et de la reine mère, ses mannequins. Il agissait toujours sur +pièces régulières et préparées pour répondre en justice si on lui +faisait son procès. À la demande de cet ordre, la reine mère se moqua +et dit, comme la nourrice du roi entrait (elle était protestante): +«Nourrice, que vous semble?--Mais, madame, puisque les huguenots ne +veulent se contenter jamais, il faut les mettre à la raison.» + +Qui l'emporterait des lansquenets protestants ou des Suisses +catholiques? c'était douteux. Ce qui ne l'était pas, c'est que +l'élément sûr, qui ne bougerait point, qui, quoi qu'il arrivât, +resterait ferme pour frapper le grand coup, c'était la masse noire des +trois mille Espagnols. Ajoutez quelque peu de nos vieilles bandes +françaises. Guise se mit avec ces Espagnols, dit qu'il ne commanderait +pas et serait là en simple capitaine. Il les laissa, selon leur usage +(on l'a vu à Ravenne), se faire un rempart de charrettes pour briser +la cavalerie et, derrière, regarder à leur aise les évolutions du +combat. Ajoutez que, devant, ils avaient un petit ravin. + +La tactique était fort surannée. Les armes des vieux siècles. Quand on +voit dans les exactes gravures de Pérussin ces bataillons antiques ou +féodaux, l'infanterie semble du temps des Romains et la cavalerie du +temps des croisades. De lourdes charges semblaient décider tout. Le +connétable au centre, avec sa gendarmerie, fonça, puis, brusquement +abandonné, blessé, se trouva prisonnier. Condé chargea et rechargea +les Suisses, leur passa sur le corps; mais telle était cette +infanterie, que ce qui ne fut pas écrasé par les chevaux se releva, +combattit de plus belle. La cavalerie, menée par Condé et Coligny, +s'épuisa en efforts, fit fuir l'infanterie française des catholiques, +mais vit également en déroute sa propre infanterie allemande. + +Ils n'avaient pas deux cents chevaux ensemble, lorsque Guise, qui +depuis cinq heures prenait en patience la destruction de ses amis, +s'ébranla avec sa masse espagnole et ses arquebusiers des vieilles +bandes. Condé fut pris. Tout parut balayé. + +Cependant les frères indomptables, Coligny et Dandelot (celui-ci +malade, tremblant de la fièvre, et en robe fourrée), réunissent douze +cents cavaliers, et d'une furie désespérée arrêtent court les +vainqueurs. Parmi eux, le fameux Saint-André, si riche, le voleur des +voleurs, est pris, disputé, et un de ses vieux serviteurs, malgré ses +prières et ses offres, lui casse la tête d'un coup de pistolet. + +Guise n'en pleura pas, ni de la prise du connétable. En place, il +avait pris Condé. Il le caressa fort, jusqu'à le faire coucher avec +lui. Excellent moyen de le perdre, d'exciter la défiance contre lui, +de faire dire, comme disaient déjà les Allemands: «Ces girouettes +françaises, pour qui on se tue aujourd'hui, sont prêtes à s'embrasser +demain.» + +Voilà Guise non-seulement vainqueur, mais seul. Plus de princes. Plus +de Navarre, plus de Condé, plus de connétable. Ce simple capitaine, +qui n'avait voulu à la bataille que mener sa compagnie, se trouve +lieutenant général du royaume. + +La nuit, qui avait séparé les combattants, permit à Coligny de +reformer ses reîtres à deux pas. Il lui en restait quelques mille. Il +leur dit froidement qu'il n'y avait rien de fait, qu'il fallait +recommencer, fondre sur ces gens qui mangeaient. Les Allemands lui +montrèrent leurs armes brisées, eux-mêmes en pièces. Il était resté +huit mille hommes sur le carreau. Seulement on sut dès ce jour qu'on +ne vainquait jamais Coligny. + +La difficulté était pour lui de garder ces Allemands, qui, n'étant pas +payés et n'ayant reçu que des coups, trouvaient le métier dur, +regardaient du côté du Rhin. Le ferme capitaine leur dit qu'ils +avaient raison de vouloir de l'argent, mais qu'il fallait l'aller +chercher au Havre et prendre la Normandie sur le chemin. + +La difficulté était d'empêcher ces soldats nomades, qui traînaient +tout avec eux, d'emmener la masse encombrante de leurs chariots où ils +serraient leur petite fortune, leurs pillages d'anciennes campagnes. +Ils y tenaient plus qu'à la vie. Coligny mit ces chariots dans le +choeur même de Sainte-Croix d'Orléans. À ce prix, il les emmena, +laissant pour défendre la ville contre Guise, qui arrivait, Dandelot +malade et des fuyards allemands. + +Il part en plein janvier. Terrible hiver. L'épidémie, se joignant aux +misères de la guerre, avait enlevé dix mille hommes dans Orléans. +Quatre-vingt mille, dit-on, étaient morts à l'Hôtel-Dieu de Paris. +Nombre d'hommes, de femmes, d'enfants, chassés, n'osaient rentrer, +couraient les bois. Pour obtenir l'argent des Anglais, il avait fallu +leur offrir le Havre, et cet argent n'arrivait pas. Les reîtres +murmuraient. Coligny leur montrait la mer et les tempêtes. Mais plus +d'un commençait à se payer par le pillage. Dans cette extrémité +terrible, plus grand encore qu'au fort de la bataille, apparut +l'amiral. Le premier qui pilla, il le fit serrer haut et court, lui +faisant pendre aux pieds, pour l'embellissement du trophée, tout ce +qu'il avait volé aux paysans, robes de femmes, volailles, etc. + +À la prise du château de Caen, un soldat mit la main sur un de ceux +qui sortaient après la capitulation, lui fouilla dans la poche. +L'amiral l'envoie au gibet. Il était sur l'échelle, quand les Anglais, +qui venaient d'arriver, intercédèrent pour lui. + +Cette discipline vigoureuse porta ses fruits, les succès furent +rapides; mais très-probablement les Allemands peu encouragés à venir +chercher en France un service si dur. + +Il en était de même dans Orléans. Le parti protestant s'exterminait +par la vertu. Deux notables furent surpris en adultère. Les ministres +leur firent leur procès, et les firent pendre. Il aurait fallu pendre +la noblesse et la bourgeoisie. Les moeurs de la vieille France étaient +positivement au-dessous de la Réforme. Celle-ci se faisait le désert. + +Désertion, découragement, épidémie. Il n'y avait presque plus personne +dans Orléans. Dandelot, avec la fièvre, courait partout et faisait +tout. Chaque matin, les ministres, à six heures, rassemblant soldats, +habitants, chantaient leurs psaumes, et s'en allaient en tête, +travailler aux fortifications. Cela ne pouvait durer guère. Guise +était furieux de n'avoir pas encore sa proie; «j'en mords mes doigts,» +dit-il dans une lettre. Il avait écrit à la reine qu'elle trouvât bon +qu'il n'y eût plus d'Orléans, qu'il allait la raser, et qu'il tuerait +tout, jusqu'aux chats. + +C'est lui qui fut tué (18 février 1563). + +L'homme qui fit le coup, Poltrot, sieur de Meray, était un jeune +gentilhomme de l'Angoumois, fort bon soldat à Saint-Quentin, où il fut +pris et mené en Espagne. Protestant, il y vit l'idéal catholique, +Philippe II et l'Inquisition. Il put assister aux splendides et royaux +auto-da-fé qui ouvrirent dignement ce règne. + +Poltrot revint d'Espagne, comme on peut croire, plein de vengeance et +de meurtre. Il ne parlait plus d'autre chose. Il montrait son bras à +ses camarades, disant: «Ce bras tuera M. de Guise.» Il en parla à son +seigneur, chez qui il avait été nourri, M. de Soubise; il en parla à +l'amiral, à qui bien d'autres gens parlaient légèrement de la même +chose, et qui n'y fit grande attention. Cependant Poltrot s'offrait +pour espion. Coligny lui donna de l'argent pour acheter un bon cheval +d'Espagne. + +Poltrot, fort brun, sachant bien l'Espagnol, était appelé dans l'armée +l'_Espagnolet_. Il passa, se fit présenter, s'offrit au duc de Guise, +qui lui dit: «Cinquante mille livres pour toi, si tu peux rentrer dans +la ville et faire sauter les poudres.» + +Le 18 février, Poltrot, ayant prié Dieu de lui dire si vraiment il +fallait frapper, crut se sentir au coeur la voix divine, avec un +mouvement étonnant d'allégresse et d'audace. Il attendit Guise, vers +le soir, au coin d'un bois; prudemment, froidement, il calcula qu'il +devait être armé en dessous, et qu'il fallait le tirer à l'aisselle, +juste au défaut de la cuirasse. Il tira à six pas, d'une main ferme, +très-juste et l'abattit. + +Guise n'était pas mort, et vécut encore six jours. Il mourut comme un +saint (si l'on croit la légende qu'en fit l'évêque Riez), citant cent +fois l'Écriture sainte, qu'il n'avait jamais lue, s'excusant à sa +femme de maintes peccadilles, et lui pardonnant à elle-même tout ce +qu'elle avait pu faire. + +Ceux qui ont vu au visage le duc de Guise (comme moi, dans le dessin +Foulon), qui ont présente cette face sinistre et désespérée, jugeront +que cet homme perdu, qui n'avait vécu que du succès, dut mourir +furieux quand un tel coup lui arrachait la proie des dents, et que la +main d'en haut, l'ayant amené là, vainqueur, maître de tout et seul, +les autres étant morts, à son tour lui tordait le cou. + +Poltrot fut mené à Paris devant la reine et le conseil, puis devant +les gens de justice, qui lui prodiguèrent toutes les formes de la +question. Que dit-il? que déposa-t-il? On ne le sait que par les fort +douteux procès-verbaux qu'en firent ces gens valets des Guises. On ne +manqua pas de lui faire dire qu'il avait été poussé par l'Amiral. À +quoi celui-ci répondit peu après franchement, sincèrement, qu'il +n'aurait pas pris pour cette affaire un grand parleur, si léger en +propos; que du reste, depuis qu'il savait que Guise cherchait à se +défaire du prince de Condé et de lui, il n'avait nullement détourné +ceux qui parlaient de tuer Guise. + +Le Parlement de Paris, qui, dans ces occasions, déploya plusieurs fois +un zèle ignoblement féroce, une exécrable courtisanerie de supplices, +jugea Poltrot (comme plus tard Ravaillac et Damiens), tâchant +d'accumuler sur cette misérable chair mortelle tout ce qu'on peut +souffrir sans mourir. + +Le jour même où le saint héros, rapporté à Paris, exposé aux +Chartreux, fut glorifié à Notre-Dame, on fit la boucherie de Poltrot +derrière la Grève. + +Le procès-verbal avoue qu'il dit deux fières paroles: «Avec tout cela, +il est bien mort, et ne ressuscitera pas.» Et encore: «La persécution +des fidèles...» La populace hurla, l'arrêta un moment, mais il reprit: +«Si la persécution ne cesse, il y aura vengeance sur cette ville, et +déjà les vengeurs y sont.» + +Quand il fut lié au poteau, le bourreau avec ses tenailles lui arracha +la chair de chaque cuisse, et ensuite décharna ses bras. + +Les quatre membres, ou les quatre os, devaient être tirés à quatre +chevaux. Quatre hommes qui montaient ces chevaux les piquèrent et +tendirent horriblement les cordes qui emportaient ces pauvres membres. +Mais les muscles tenaient. Il fallut que le bourreau se fît apporter +un gros hachoir, et à grands coups détaillât la viande d'en haut et +d'en bas. Les chevaux alors en vinrent à bout; les muscles crièrent, +craquèrent, rompirent d'un violent coup de fouet. Le tronc vivant +tomba à terre. Mais, comme il n'y a rien qui ne doive finir à la +longue, il fallut bien alors que le bourreau coupât la tête. + +Un juge et les greffiers, pendant toute la cérémonie, étaient là +écrivant les cris de cette tête, dans les entr'actes, ses prétendues +dépositions, dont on fit le prétexte de la Saint-Barthélemy. + + + + +CHAPITRE XVII + +LA PAIX, ET POINT DE PAIX + +1563-1564 + + +«On pourra mieux châtier ces gens-là, quand ils seront dispersés et +désarmés.» Conseil du nonce au pape. + +Et, peu après, le duc d'Albe à Philippe II, parlant des grands des +Pays-Bas: «Dissimuler, puis leur couper la tête.» (Gr., VII, 233.) + +Ces deux mots contiennent les dix ans d'histoire qu'on va lire. + +On a douté, tant qu'on ne connaissait ce plan que par les Italiens +Adriani, Davila, Capilupi et autres panégyristes de Catherine. Comment +douter maintenant devant les lettres originales? + +Reste à savoir comment le parti catholique tint si ferme la reine +mère jusque-là très-flottante, et la fit marcher droit. Le duc d'Albe +nous le dit encore (_Ibidem_, 280): «Votre ambassadeur doit faire +entendre à la reine qu'à l'âge où arrive le roi Charles, _V. M. peut +lui faire connaître l'état réel de ses affaires_.» C'était toute la +peur de Catherine qu'on ne mît son fils contre elle; le petit roi, né +violent, défiant, faisait peur à sa mère; la nature féline et la +griffe pouvaient s'éveiller un matin. Le chat pouvait devenir tigre. +Cette peur alla au point qu'on va la voir bientôt chercher dans un +plus jeune une arme contre Charles IX, préparer un roi de rechange. + +L'autre côté par où on la tenait, c'était la faim. Elle était à +l'aumône, vivait d'expédients fortuits. _La dépense était de dix-sept +millions, la recette de deux et demi._ Sans le pape on n'eût pas dîné. +On en tirait des dons, quelques ventes des biens du clergé. Guise +lui-même n'eût pu faire la guerre sans l'argent du duc de Savoie. En +retour, peu avant sa mort, il lui avait rendu ce qui nous restait de +tant de conquêtes au delà des Alpes, livré Turin, quitté l'Italie pour +toujours. + +Voilà la vraie situation, comme elle apparaît dans les basses et +serviles lettres du jeune roi et de sa mère, où ils tendent sans cesse +la main au pape (Archives du Vatican), au roi d'Espagne et à tous. + +Cette pauvreté royale faisait un grand contraste avec la richesse des +Guises. Leur maison (ou leur dynastie?) était restée entière à la mort +de son chef. Elle gardait ses quinze évêchés, aux mains des cardinaux +de Guise et de Lorraine. Elle gardait le palais, la charge de grand +maître de la maison du roi, par le fils aîné Joinville; Mayenne était +grand chambellan, Aumale grand veneur, Elbeuf général des galères. +Toute charge d'épée était donnée par eux. Ils avaient les finances par +un homme sûr. Les gouvernements de Champagne et de Bourgogne étaient +dans leurs mains, c'est-à-dire nos frontières de l'Est, les passages +vers la Lorraine et vers l'Allemagne, la grande route militaire. + +Puissance énorme. Mais le chef était un enfant, Henri de Guise, qui +n'avait que treize ans. Du père, il eut, non le génie, mais l'audace, +l'intrigue; de sa mère, un charme italien, et non pas peu du sang des +Borgia. Anne d'Este, en longs habits de deuil (quoique dès le +lendemain consolée par Nemours), allait montrant partout sa douleur et +son fils. C'était toujours la scène de Valentine de Milan, embrassant +le petit Dunois, disant: «Tu vengeras ton père.» L'enfant, fort bien +dressé, trouvait des mots hardis, ou on lui en faisait. Les bonnes +femmes en pleuraient de joie; les prêtres bénissaient le bon petit +seigneur. Tout était arrangé pour faire un favori du peuple, un prince +de carrefour, un héros de l'assassinat. + + * * * * * + +Le chef des protestants, élu le lendemain de la bataille de Dreux qui +les délivrait de Condé, était désormais l'amiral, et il avait bien +gagné ce titre par cette conquête subite de la Normandie en plein +hiver. Seul, ayant fait la guerre, il pouvait faire la paix. Le +prisonnier Condé, contre le chef d'élection, était mal posé pour +négocier. Coligny revient de Normandie en hâte; quand il arrive, la +paix, depuis cinq jours, était signée (Amboise, 12 mars 1563). + +Condé l'avait signée pour lui et les seigneurs. Pour lui, la +lieutenance générale du royaume, qu'a eue son frère. Pour les +seigneurs, le culte libre des châteaux. Et pour le peuple, quoi? Une +ville par baillage, de sorte qu'en ce temps de trouble, où l'on +n'osait pas voyager, on ne pouvait prier ensemble qu'en faisant un +voyage souvent de vingt ou vingt-cinq lieues. + +Pour la forme, Condé avait consulté les ministres, mais signé malgré +eux. L'amiral en conseil lui dit cette parole: «Monseigneur, vous vous +êtes chargé de faire la part à Dieu; d'un trait de plume vous avez +ruiné plus d'églises qu'on n'en eût détruit en dix ans. Et, quant à la +noblesse que vous avez garantie seule, elle doit avouer que les villes +lui donnèrent l'exemple. Les pauvres avaient marché devant les riches, +et leur avaient montré le chemin.» + +Il était facile à prévoir que tout irait à la dérive; que les +seigneurs mêmes, désormais isolés des villes, ne se défendraient pas; +que l'influence papale, espagnole, emporterait tout; que non-seulement +cette cour misérable s'assujettirait à l'Espagne, mais que les Guises +eux-mêmes allaient devenir tout Espagnols. + +C'est le moment de bien mettre en lumière une chose qui, méconnue, +égara tous les politiques, puis les historiens, et maintenant les +égare encore: + +_La balance était impossible_, dans la violence de ces temps, +l'équilibre était impossible; un milieu politique, _un parti +politique_, était un mythe, une fiction. Ce parti deviendra possible, +mais après la Saint-Barthélemy. + +Tous cherchèrent ce milieu et le manquèrent. + +Philippe II même imaginait garder son libre arbitre entre les modérés +et les violents. Il écoutait Granvelle, il écoutait Gomès, mais +inclinait au duc d'Albe. + +Chez nous, le connétable eût voulu l'équilibre; peu à peu il pencha +aux Guises. + +Et le rêve des Guises eux-mêmes aurait été un certain équilibre, une +certaine indépendance entre l'Espagne et l'Allemagne. Le cardinal de +Lorraine, au moment même où le secours espagnol donnait à son frère la +victoire de Dreux, intriguait contre l'Espagne. D'une part détournant +Marie Stuart d'épouser le fils de Philippe II, d'autre part créant au +concile de Trente un parti anti-espagnol. Il s'y joignit aux Allemands +pour obtenir quelques réformes (surtout le mariage des prêtres). Tout +cela inutile. Par la mort de son frère, le cardinal retomba au néant. +Il lui fallut laisser son rêve d'indépendance et suivre l'impulsion +espagnole. + +Où donc fut l'équilibre? Dans Catherine de Médicis? Il ne tient pas +aux historiens italiens que nous ne voyions en elle le pivot de +l'action et le meneur universel. Mais les actes disent le contraire. +Ils la montrent toujours servante du succès, habile seulement à faire +croire qu'elle mène, lorsqu'elle suit et qu'elle obéit. En 1563, sur +la menace de l'Espagne, elle tourne, elle cède, elle change +non-seulement sa politique, mais l'ordre de sa politique et +l'éducation de ses enfants. + +Où donc est l'idée politique, le parti politique? dans le chancelier +L'Hôpital? dans son effort pour réformer les lois? Le dirai-je? je ne +trouve rien de plus triste que de voir cet homme de bien traîner sa +barbe blanche derrière Catherine de Médicis. On ne s'explique pas +comment il restait là, ni quelle figure il pouvait faire au milieu de +cette cour équivoque, parmi les femmes et les intrigues. Ne +comprenait-il pas que sa présence seule, en tel lieu, était un +mensonge? que sa réforme du droit, réforme écrite et de papier, +faisait prendre le change sur la réalité politique? Quelques bonnes +choses en sont restées, comme les tribunaux de commerce. Mais, hélas! +si l'on veut savoir combien les lois sont le contraire des moeurs, il +faut lire les lois de ce temps. Elles proclament la suppression des +confréries au moment où celles-ci s'organisaient militairement et de +la manière la plus meurtrière, au moment où elles se liaient, se +groupaient, créaient les lignes provinciales qui finirent par former +la Ligue. + +Dans chaque province, en Gascogne d'abord, en Guienne, bientôt sous +les Guises en Champagne, un gouvernement se fait à côté du +gouvernement. Qu'opposait à cela la profonde politique Catherine? Elle +pensait décomposer tout. Dans un perpétuel voyage, elle croyait +neutraliser par l'influence de cour ces influences fanatiques. Elle +voulait travailler la noblesse, l'amuser, la séduire. Son principal +moyen, s'il faut le dire, c'étaient les _filles de la reine_, cent +cinquante nobles demoiselles, ce galant monastère qu'elle menait et +étalait partout. Toutes maintenant fort catholiques, très-exactement +confessées. Point de scandales, peu de grossesse. On chassait celle +qui devenait grosse. + +Tout cela apparut d'abord dans l'expédition que l'on fit pour +reprendre le Havre aux Anglais. La reine y mena en laisse Condé et +force protestants. Le _petit homme tant joli_ suivait mademoiselle de +Limeuil, qui en revint enceinte. Il réussit à chasser ses amis, à +irriter Élisabeth, à diviser le parti protestant. Il se croyait au +retour lieutenant général du royaume, quasi-tuteur du roi enfant. Mais +celui-ci se déclara majeur. L'Hôpital couvrit cette farce d'un +discours grave. Pour que les protestants n'osassent réclamer, on leur +lança les Guises, qui portèrent contre Coligny une solennelle +accusation de meurtre. Dupés, moqués, les protestants, loin d'oser +accuser, furent assez occupés à se défendre eux-mêmes. Comme parti, +ils semblaient dissous. Leur chef, Condé, servait de secrétaire à la +reine mère. Elle lui faisait écrire en Allemagne que tout allait au +mieux. Elle se chargeait de le remarier, l'amusait de l'idée d'épouser +Marie Stuart, d'autres princesses encore. La riche veuve de +Saint-André, qui croyait l'épouser, lui donna le château de +Saint-Valéry; il épousa une autre femme et ne rendit pas le présent. + +L'Église protestante avait cessé de lui payer sa contribution secrète, +et l'envoyait à Coligny. Mais l'amiral savait que, si l'on reprenait +les armes, la noblesse voudrait Condé pour chef, et, pour le retenir, +lui faisait part sur cet argent. + +Les protestants s'étant isolés de l'Angleterre, on osait tout contre +eux. La paix leur était meurtrière: c'était la paix aux assassins, la +guerre aux désarmés. Impunité complète des violences. Ici un ministre +pendu par un gouvernement de province. Là des noyades populaires, des +morts violemment déterrés, des femmes accouchées de deux jours qu'on +arrache du lit; je ne sais combien d'excès bizarres et de fantaisies +de fureur. + +Les impatients, Montluc, par exemple, voulaient qu'on en finît. D'une +part, ils s'entendaient avec l'Espagne pour enlever Jeanne d'Albret et +livrer le Béarn. D'autre part, Montluc envoyait à la reine un homme +d'exécution, le Gascon Charry devait prendre le commandement de la +seconde garde que le parti donnait au roi, encourager Paris à un grand +coup de main. Les deux frères, Coligny et Dandelot, étaient à la cour, +et peu accompagnés. Mais Charry était incapable de bien mener la +chose. Il se mit follement à insulter Dandelot. Non-seulement il dit +qu'il se moquait de son titre de colonel général de l'infanterie, mais +il lui marcha presque sur les pieds dans l'escalier du Louvre. + +Les deux frères avaient avec eux, entre autres hommes violents, un +fameux chef de bande, le Provençal Mouvans, celui qui avec quarante +hommes avait combattu des armées. Mouvans n'endura pas la chose. Il +frappa un coup imprévu, qui stupéfia la grande ville. Avec un Poitevin +dont Charry avait tué le frère, Mouvans va s'établir à attendre Charry +chez un armurier du pont Saint-Michel. Le Gascon montant fièrement le +pont avec les siens, ils lui barrent le passage. «Souviens-toi,» dit +le Poitevin; et il lui passe l'épée au travers du corps. Charry +dégaîna-t-il? on ne le sait, mais il fut tué, et un autre. Mouvans +alors et son Poitevin s'en allèrent lentement devant la foule par le +long quai des Augustins, et personne n'osa les poursuivre. + +L'amiral et son frère étaient près de la reine quand on lui dit la +chose. Leur gravité n'en fut pas dérangée. Dandelot dit ne rien +savoir et ne fit nulle attention aux criailleries de la garde, «en +ayant vu bien d'autres.» + +Le catholique Brantôme admire le coup et dit «que l'affaire fut +très-bien menée.» Paris ne bougea pas. L'audace intimida la force. La +reine mère seule en fit grand bruit, et elle en prit prétexte pour +expliquer son brusque changement et sa haine nouvelle du +protestantisme. + +Les protestants, assassinés partout, ayant partout contre eux et +l'autorité et les foules, recouraient à l'audace, à l'épée, à des +coups violents qui envenimaient encore les haines. + +Celle des Guises fut fort irritée par une romanesque aventure du frère +de Coligny. Une grande dame de Lorraine, née princesse de Salm et +veuve du seigneur d'Assenleville, jura qu'elle n'aurait d'époux que +Dandelot. Tous les siens, fervents catholiques, s'y opposèrent en +vain. En vain on lui montra que, ses terres étant sous les murs de +Nancy, c'est-à-dire dans les mains du duc de Lorraine et des Guises, +elle ne pouvait même faire la noce qu'au hasard d'une bataille. Rien +ne la détourna. + +Dandelot, sommé de venir pour cette agréable aventure en pays ennemi, +prit avec lui cent hommes déterminés, et quoiqu'il sût que tous les +Guises fussent justement alors chez le duc, il arrive à Nancy. On lui +refuse l'entrée par trois fois. Il ne s'arrête pas moins dans le +faubourg, y rafraîchit ses cavaliers. Puis, en plein jour et à grand +bruit, la cavalcade s'en va au château de la dame. Au pont-levis, tous +tirent leurs arquebuses. De quoi tremblèrent les vitres des Guises, +qui étaient en face, à peine séparés par une rivière. Et leurs coeurs +en frémirent. Le cardinal gémit. Le petit Guise (il avait quatorze +ans) dit: «Si j'avais une arquebuse, pour tirer ces vilains!...» + +Cependant trois jours et trois nuits on fit la fête, bruyante et gaie, +plus que le temps ne le voulait, pour faire rage aux voisins. Puis +madame Dandelot, montant en croupe derrière son héros, et disant adieu +à ses biens, le suivit, fière et pauvre aux hasards de la guerre +civile. + + + + +CHAPITRE XVIII + +LE DUC D'ALBE.--LA SECONDE GUERRE CIVILE + +1564-1567 + + +À la fin de décembre 1563, le duc d'Albe, sur l'ordre de son maître, +lui écrit les deux lettres dont nous avons parlé. Consultation en +règle sur la politique espagnole (_dissimuler, puis leur couper la +tête_). + +Dès janvier 1564, l'effet en est sensible. Philippe II donne congé aux +modérés, autorise le cardinal Granvelle «à aller voir sa mère.» + +Le duc d'Albe emportera tout. Il suffit de le voir dans les portraits +et dans les documents pour comprendre son ascendant. C'est un vrai +Espagnol, non un métis bâtard comme son maître. C'est un médiocre +génie, mais fort par la netteté du parti pris, par la simplicité des +vues et par la passion. Il se caractérise disant, au sujet des +demandes des grands des Pays-Bas: »Je contiens mes pensées; car telle +est ma fureur qu'on pourrait l'appeler _frénésie_.» + +Le duc d'Albe est adoré des moines. D'en haut, d'en bas, ils l'aident. +Au grand inquisiteur Pie IV succède le grand inquisiteur Pie V, le +pape de la Saint-Barthélemy, qui, toute sa vie, la prépara, quoiqu'il +n'ait pu la voir. Les lettres de Pie V aux souverains se résument en +un mot (le mot qu'il dit aussi aux soldats qu'il envoie en France): +«_Tuez tout._» C'est lui qui tout à l'heure négociera l'assassinat +d'Élisabeth. + +Mais ce qui n'aide pas moins le duc d'Albe, ce sont les rapports de +police qui viennent des Pays-Bas, les furieuses délations des +inquisiteurs de bas étage qu'on envoie à Philippe II. Ce profond +politique reçoit, lit tout cela. Espions et contre-espions, police +contre police, c'est toute sa science. Il n'a foi qu'aux derniers des +hommes. Lisez (coll. Gachard) la longue liste de ces coquins. Le +premier à qui il remet l'inquisition des Pays-Bas, un Van der Hulst, +plus tard est condamné comme faussaire. Chez sa soeur Marguerite, si +fidèle et si dépendante, un ministre lui sert d'espion. Un grand +seigneur espionne les chevaliers de la Toison d'or, etc. + +Le mieux venu de ces espions, c'est naturellement le plus menteur, le +plus atroce et le plus fou, un frère Lorenzo, Andalous, d'une verve +furieuse, affreux Figaro de massacre, qui se joue de cette imagination +malade par cent contes insensés. + +J'ai sous les yeux un excellent dessin qui donne le vrai Philippe II +(Panthéon). Figure péniblement grimée d'un commis soupçonneux, +prisonnier volontaire, qui, dans sa vie de cul-de-jatte, ne voyant le +monde qu'à travers sa paperasserie, sera constamment dupe à force de +défiance. Figure pleine de mauvais rêves, cruellement imaginative! Il +ira loin! On lui fera tout croire. + +Le contre-coup de l'Espagne se sent en France. Dès février 1564, +Philippe II y agit comme aux Pays-Bas. Une ambassade impérieuse +enjoint à Charles IX d'accepter les décrets du concile de Trente et de +révoquer les grâces octroyées aux rebelles. + +Réponse vague. Mais on obéit. La mère et le fils se mettent en route +pour la frontière d'Espagne, voyageant lentement, constatant sur la +route leur bonne volonté catholique. Le jeune roi trace des citadelles +pour contenir les villes et maîtriser les protestants. En deux édits +(de Lyon et Roussillon), on interdit aux gentilshommes de recevoir +personne à leurs prêches de châteaux. Défense aux protestants de faire +des collectes, d'assembler des synodes. On les annule comme parti et +comme résistance. C'était les livrer désarmés aux catholiques qui +armaient. + +La reine mère, qui parlait à merveille, expliquait sur la route aux +envoyés du pape et des princes italiens la beauté de son plan pour +amortir le calvinisme et l'exterminer tout doucement. L'Espagne était +plus impatiente. Pendant que Philippe II envoie le duc d'Albe à +Bayonne avec sa jeune femme Élisabeth pour animer Catherine, il reçoit +à Madrid le crédule comte d'Egmont, par lequel il espère tromper les +Flamands. Les faveurs pécuniaires que demande ce grand seigneur lui +sont toutes accordées. Il part ravi de cet accueil, si charmé de +l'Espagne, qu'il trouve gaies, riantes, les bâtisses de l'Escurial. +Pauvre tête, ébranlée déjà, et qui ne tient guère aux épaules (avril +1565). + +Son bourreau, le duc d'Albe, est à Bayonne (juin) pour endoctriner +Catherine. On sait son mot brutal: «Un bon saumon vaut cent +grenouilles.» C'est la traduction du mot que j'ai cité: «Couper la +tête aux grands.» + +La nouveauté du jour, les bergeries espagnoles qui succédaient aux +Amadis, les idylles de Boscan et de Montemayor, imitées par Ronsard, +charmèrent l'entrevue de Bayonne. Les chants des nymphes et des +bergères couvrirent l'entretien à voix basse de Catherine et du duc +d'Albe, discutant la Saint-Barthélemy. + +La seule objection de Catherine, c'est que les choses n'étaient pas +assez mûres. Condé semblait perdu. Il fallait perdre Coligny, le +montrer faible et versatile; c'est ce qu'on essaye à Moulins. Le roi +ordonne une réconciliation. L'amiral, sommé au nom de la paix, au nom +de l'Évangile, ne peut reculer. Il lui faut embrasser les Lorrains. +Mais le jeune Henri de Guise n'embrasse pas. Deux choses à la fois +sont atteintes. Coligny est affaibli dans l'opinion, et la vengeance +est réservée. + +La France suivait l'Espagne pas à pas. Philippe II, si impatient, est +obligé encore cette année, 1566, de ruser, de mentir. Sa lettre du 12 +août à Rome explique parfaitement sa pensée. C'est l'exemple le plus +illustre que donne l'histoire du _distinguo_ casuistique et de la +_restriction mentale_. Il promet le pardon aux Pays-Bas, c'est vrai, +mais le pardon du roi d'Espagne, et non pas le pardon de Dieu. Le roi +rassure, apaise, tranquillise. Mais cela n'empêche pas que Dieu, par +le duc d'Albe, ne ramasse une grosse armée de toute nation, et ne la +mène au sac des Pays-Bas. C'est Dieu encore, et non le roi, qui tout à +l'heure surprend ces Flamands pardonnés, et coupe le cou à vingt mille +hommes sur les places d'Anvers et Bruxelles. Le pape Pie V en pleure +de joie. + +Quand cette armée du duc d'Albe, cette horrible Babel, de bourreaux +espagnols et de sodomites italiens, passa les Alpes, rasa Genève et +côtoya la France, il y eut partout une grande terreur. Les protestants +couvrirent Genève, et trouvèrent bon que Catherine levât des Suisses +pour se garder du duc d'Albe. Mais ces Suisses n'allèrent pas au nord; +ils restèrent au centre, et l'on vit qu'ils allaient au contraire +servir contre les protestants (août 1567). + +Quatre années de cette funeste paix avaient bien empiré la situation +de ceux-ci. Les villes n'avaient plus de prêches, et, sous la terreur +des confréries, elles n'osaient aller aux prêches des châteaux. Les +châteaux solitaires n'étaient plus une protection. On allait donc, +dans la guerre qui s'ouvrait, avoir à traîner des familles, des dames +délicates, des nourrissons au sein. Guerroyer avec ce cortége dans ces +rudes campagnes d'hiver, où le ciel même faisait la guerre, pluie, +neige et glaces, âpres frimas, où la jeune famille n'aurait plus de +foyer, de toit, que le manteau des mères? + +Tous aussi portaient tête basse aux réunions qu'on fit chez l'amiral. +Celui-ci avait jusque-là retenu et calmé les autres. Et, cette fois +encore, il établit que le plan de la première guerre ne ferait rien et +perdrait tout. Que faire donc? Le plus prudent devint le plus +audacieux. Il proposa... _de s'emparer du roi_. + +On a brûlé le livre (inestimable, regrettable à jamais) où Coligny +racontait cette histoire. Mais nous avons son testament. Il y jure +devant Dieu qu'il n'a jamais agi par haine ni ambition, jamais agi +contre le roi. + +Je crois qu'il fut très-éloigné des vues secrètes de ceux qui eussent +voulu donner la couronne à Condé, et qui lui frappaient des médailles, +avec ce mot: _Roi des fidèles_. + +Je crois qu'à son insu ce grand homme, de plus en plus, profitait des +leçons de Knox et des exemples de l'Écosse; que, dans son coeur, le +droit et la justice, la pitié de tant de malheurs, introduisaient, +fondaient les doctrines de la résistance; que la royauté, représentée +par la vieille Florentine, avec son troupeau de filles, les Gondi, les +Birague, les empoisonneurs italiens, que la royauté, dis-je, lui +semblait moins sacrée; qu'enfin, en lui, comme en bien d'autres, +croissait la pensée du _Contr'un_. + +Bible ou antiquité, Brutus contre César, ou Élie contre Achab, peu +importait la route. Mais, par l'une ou par l'autre, les hommes les +plus graves y marchaient. + +L'héroïque petit livre du jeune La Boétie, Bible républicaine du +temps, le _Contr'un_, tant loué, admiré de Montaigne, avait été écrit +vers 1549 et ne fut imprimé qu'en 1576. Mais son esprit courait +partout. + +La seule difficulté pour prendre le roi, qui n'avait pas encore ses +Suisses, c'était de garder le secret. Il fallait pourtant mander +d'avance la noblesse éloignée et lui donner le temps. La cour fut +avertie. Un des Montmorency fut envoyé chez Coligny à Châtillon, et le +trouva _en bon ménager_, qui faisait ses vendanges. On se rassura; le +connétable se moquait des donneurs d'avis; et si obstinément, que l'on +fut presque pris. Les Suisses arriveraient-ils à temps? il fallait +gagner quelques heures. Les Montmorency y servirent. Le connétable +avait deux fois jadis sauvé Guise et perdu la France. Son fils aîné +rendit le même service. Lié naguère avec les protestants, mais alors +refroidi et brouillé même avec Condé, il l'amusa, lui fit perdre le +temps. Les Suisses arrivent. Le roi se met au milieu de leurs lances. + +Que pouvait la cavalerie contre ce bataillon massif? escarmoucher, +tirer des coups de pistolet. Grand étonnement du jeune roi, et fureur +incroyable, qu'on tirât là où il était! Il s'élança plusieurs fois, le +poing fermé, au premier rang. De moment en moment, les protestants +pouvaient être joints par des renforts et écraser les Suisses. Le +connétable escamota le roi, le déroba du bataillon, par un sentier le +mit droit à Paris. Il arriva affamé, harassé, furieux de cette idée: +_qu'il avait fui_! + +Les protestants avaient deux mille hommes; le connétable, dix mille +déjà, et il attendait un secours espagnol. Il avait cette énorme +ville, fort dévouée, qui lui fit une armée de plus. Les deux mille +eurent la témérité de l'assiéger, brûlant tous les moulins, coupant +les arrivages. + +Tel était le mépris des deux mille pour les cinq cent mille, que, +recevant le renfort des protestants normands, ils ne daignèrent les +garder avec eux; ils les envoyèrent loin de Saint-Denis, où ils +étaient, pour affamer la ville de l'autre côté. + +Malgré les Parisiens, le connétable s'obstinait à attendre les +Espagnols et à parlementer. Cette fois, Coligny ne demandait plus les +conditions d'Amboise, mais l'universelle liberté de culte sans +distinction de lieux ni de personnes, l'admission égale aux emplois, +la réduction des impôts, enfin, ce qui contenait tout, les États +généraux. + +Vigueur indestructible de la révolution. Tellement diminuée de nombre, +elle croissait d'exigence, elle devenait politique, faisait appel au +peuple. + +Le connétable recula de surprise. Mais la plupart des protestants ne +soutenaient pas Coligny; ils se seraient contentés de la liberté du +culte, ne voyant pas qu'on ne l'a guère sans la liberté politique. Ils +s'y réduisirent et n'eurent rien. Paris leur offrit la bataille (10 +novembre 1567). + +Un envoyé des Turcs, qui se mit sur Montmartre pour bien voir +l'action, fut stupéfait de l'audace des protestants. Quinze cents +cavaliers, douze cents fantassins, c'était tout contre vingt mille +hommes. Notez, dans les vingt mille, six mille excellents soldats +suisses et force artillerie, une grosse cavalerie des meilleures +compagnies des gens d'armes. Les protestants, au contraire, étaient +généralement une cavalerie légère; la moitié n'avait pas d'armures, +«suivant les drapeaux pour leur sûreté, remplissant les rangs avec la +casaque blanche et le pistolet.» + +Le connétable, fort en colère contre les Parisiens qui le forçaient de +combattre, les mit au premier rang. C'était un gros corps de bourgeois +galonnés d'or, couverts d'armes étincelantes. Troupe superbe, mais peu +sûre, et qui, reculant en désordre, devait troubler les Suisses, qu'il +mit derrière. + +Les protestants étaient en blanc. Le Turc, qui les voyait si peu +nombreux charger ces profonds bataillons, dit: «Si Sa Hautesse avait +ces blancs, elle ferait le tour du monde, et rien ne tiendrait devant +elle.» + +Leurs charges, préparées par le feu de quelques excellents +arquebusiers, furent menées avec une vaillance désespérée par Condé et +par Coligny. L'Écossais Robert Stuart, cruellement torturé jadis, +chercha le connétable, fondit sur le vieillard, qui se défendit bien +et lui brisa trois dents. Mais Stuart lui cassa les reins. Anne de +Montmorency meurt à soixante-quinze ans. Depuis cinquante, il +encombrait l'histoire d'une fausse importance, toujours fatale à son +pays. + +Ses fils rétablirent la bataille. La nuit venait. Les protestants se +retirèrent, mais n'allèrent pas bien loin. Coligny les ramena le +lendemain à la même place et brûla La Chapelle. + +Les âmes pieuses avaient espéré un miracle. Il y en eut un. Ce fut +l'audace des protestants et l'immobilité de Paris. + +La royauté avait étonnamment pâli, et par la fuite de Meaux, et par +le siége. «Une mouche assiégeait l'éléphant.» + +C'est alors, je crois, que se place la conversation que Capilupi +rapporte à 1568, entre Catherine et le nonce: «Qu'elle et Sa Majesté +n'avaient rien plus à coeur que d'attraper un jour l'amiral et ses +adhérents et d'en faire une boucherie mémorable à jamais.» + +Autre conversation de la reine avec l'ambassadeur de Venise: «Que, +revenant de Bayonne, elle avait lu à Carcassonne une chronique +manuscrite de Blanche de Castille et des grands de ce temps, qui, +réunis aux Albigeois, appelèrent contre la régente le secours de +Pierre d'Aragon, que cette bonne reine fit la paix et sut les +désarmer, puis les châtia selon leurs mérites.» + + + + +CHAPITRE XIX + +--SUITE-- + +CONQUÊTE DE LA LIBERTÉ RELIGIEUSE + +1568-1570 + + +Pie V et Philippe II, l'inflexible grandeur du parti catholique, +l'idéal du pape et du roi, au point de vue de l'inquisition, voilà ce +que présente ce moment mémorable (1568). + +La place de Bruxelles et d'Anvers montre les échafauds du duc d'Albe, +et l'Escurial achevé, de ses grises murailles, dérobe à l'Europe +effrayée le supplice inconnu de don Carlos. + +Cruelles, implacables justices! Mais Philippe II les avait annoncées +dès son avénement. En livrant à l'inquisition son bras droit, son +maître et son guide, l'archevêque de Tolède (1559), il avait dit: «Si +j'ai du sang hérétique, moi-même je donnerai mon sang.» + +Cela est neuf, grand et terrible. Le ciel catholique sur la terre. +Dieu a donné son fils, et Philippe II en fait autant. + +Le 24 janvier 1568, il écrit au pape: «En reconnaissance des bienfaits +de Dieu, j'ai préféré le salut de la religion à mon propre sang et +sacrifié ma chair et mon unique fils.» Que devint don Carlos? Les +historiens espagnols assurent qu'il mourut _naturellement_. + +Toute la vie de Philippe II parut un sacrifice. Renfermé nuit et jour, +ne voyant rien que ses papiers, ne présidant pas même son conseil, ne +communiquant jamais que par écrit, vit-il réellement? On en douterait, +sans les notes de sa grosse écriture qu'on trouve sur les dépêches. +Cependant ce fantôme a une femme, une jeune Française, qui se meurt de +mélancolie. + +Madrid, sur sa plate plaine grise, était trop gaie encore. Dans un +paysage sinistre, propre aux gibets ou à l'assassinat, parmi des +rochers désolés, s'est élevée en dix ans la maison de plaisance du roi +d'Espagne, l'Escurial, palais, monastère et sépulcre, où il doit +s'enterrer vivant. Ses hauts murs de granit, surplombant des cloîtres +étroits, des fontaines sans eau et des jardins sans arbres, ont déjà +étonné, en 1565, le comte d'Egmont. C'est de là que Philippe II, en +1568, écrit lettre sur lettre pour hâter le supplice du comte. Le duc +d'Albe répond (13 avril) qu'il ne peut pas aller plus vite, qu'il faut +bien, pour l'honneur du roi, quelque forme de justice. Mais, le soir +du même jour, craignant en bon courtisan d'avoir mécontenté le roi, il +écrit que la semaine sainte fait un peu retarder les exécutions; on +n'y perdra rien; il coupera, après Pâques, huit cents têtes pour +commencer (Gach. Phil. II, p. 23). + +Dans cette sévérité terrible, une chose me frappe. Ce roi, ce père, +cet inflexible juge, à qui remet-il la garde de l'agonisant don +Carlos? à son ami. Quoi! il a un ami? Je veux dire un ministre +immuable dans la faveur. D'autres s'élèvent et tombent. L'heureux Ruy +Gomez subsiste et surnage toujours. Dans un monde mystérieux où tout +est ténèbres et silence, ce seul mystère m'étonne. Dix ans encore, +j'en serai éclairé. + +La femme de Gomez, intrépide et cynique, avec son audace espagnole, +nous dira hardiment la longue patience de son discret époux. Entre +Gomez et Philippe II, elle prend, dans son mortel ennui, le jeune +Antonio Perez, c'est-à-dire l'indiscrétion même, la publicité et le +bruit. Étouffons vite ce Perez; brisé, étranglé, torturé, qu'il +disparaisse. Mais non, il fuit, il crie, éclate; des peuples entiers +sont pour lui... Spectacle épouvantable! le voilà un moment presque +roi d'Aragon!... Et ce maître du monde n'en peut venir à bout; loin de +là, c'est lui qui est pris dans ces assassins maladroits, qui +poursuivent Perez jusqu'aux pieds d'Henri IV. + +Tout cela est loin encore. Mais la débâcle morale du parti des saints +commence dès 1568, la grande année du duc d'Albe, par la chute de la +bien-aimée des papes, de la nièce des Guises, de Marie Stuart. C'est +le premier procès des rois avant Charles Ier et Louis XVI. + +Une double enquête la dévoile. Et ses défenseurs mêmes constatent +l'épouvantable chute. + +La poétique héroïne des plus beaux vers qu'ait faits Ronsard, +l'intrépide amazone qui vient de vaincre ses sujets, perd tout à coup +ses masques. Et cette fille publique, que vous voyez traînée à pied +par les soldats dans les rues d'Édimbourg, c'est elle... Convaincue en +Écosse et convaincue en Angleterre, elle est connue et vue de part en +part. + +Vraie scène du Jugement dernier. Une vie entière apparaît, précipitée +en quatre ans à l'abîme; de l'amour à la galanterie, au libertinage, à +l'assassinat! Un agent catholique, un valet italien qu'elle fait +ministre, la marie au jeune Darnley, puis la prend pour lui-même. + +Elle tombe plus bas. Stimulée d'un démon femelle, d'une sorcière +obscène et lubrique, elle est prise, domptée par le galant de la +sorcière, un assassin, le borgne Bothwel, qui la réduit jusqu'à la +faire son compère dans l'assassinat. Le borgne, pour attirer le mari à +son abattoir, lui dépêche la reine. Dans son infâme obéissance, +celle-ci, deux fois prostituée, caresse ce mari crédule, et se livre à +lui le matin pour qu'il soit étranglé le soir. + +Holyrood est connu. L'Escurial, le Louvre le seront en leur temps. Ce +dernier nous offre déjà une première lueur du jour qui va se faire. + +Un conseil italien s'est formé autour de la reine mère: l'aimable +Florentin Gondi, que la Saint-Barthélemy fit duc de Retz, le sage +président Birague, qui sera chancelier de France, le violent Gonzague, +fils du duc de Mantoue, et, par son mariage, duc de Nevers. + +Catherine est bonne mère, mais d'un seul fils. + +Non pas de Charles IX, mais du second, Henri d'Anjou, le seul qui lui +ressemble. + +Elle n'aimait pas Charles IX. Il l'inquiétait et lui faisait peur. Né +furieux, il avait des moments de sincérité. Mais elle se +reconnaissait, se mirait dans le duc d'Anjou, pur Italien, né femme, +avec beaucoup d'esprit, une absence étonnante de coeur. Tout d'abord, +il fut au niveau de sa mère en corruption. Les parures féminines lui +plaisaient seules, bagues, pendants d'oreilles et bracelets. Il +passait sa journée à taquiner les filles de la reine, leur faire des +niches, leur tirer les oreilles. Charles IX s'usait à la chasse dans +les plus violents exercices. Et Henri s'usait de mollesse; il fut fini +à vingt-cinq ans. Après deux minutes d'amour il se mettait trois jours +au lit. + +À seize ans, cependant, il avait une fleur d'esprit, de grâce, +d'audace et de malice. J'entends de noire malice, et du plus perfide +chat. Son début fut l'assassinat du chef des protestants. Sa fin, +l'assassinat du chef des catholiques. Il est le principal auteur de la +Saint-Barthélemy. Elle sortit surtout de la fatale concurrence de +Henri d'Anjou et Henri de Guise. Tous les deux finirent mal, et le +trône passa à Henri de Navarre. + +La question revenait dans cette misérable France idolâtrique à savoir +qui des trois petits garçons deviendrait le _héros_. De trois côtés on +travaillait. + +Le _héros_, François de Guise, était mort à Orléans. Et l'homme +officiel d'un demi-siècle, le connétable, était mort à Saint-Denis. +Qui leur succéderait? + +Nous avons dit comment la maison de Lorraine bâtissait dans l'opinion, +échafaudait Henri de Guise. On lui avait fait faire une campagne +contre les Turcs, une solennelle entrée à Paris. Laquelle entrée fut +fort troublée, le gouverneur ayant soutenu qu'on ne pouvait entrer en +armes, ayant même tiré sur les Guises. Le petit héros n'en montait pas +moins par les soins habiles du clergé, par la publicité du temps, le +sermon et les bavardages de confessionnal, de couvent et de sacristie. + +La reine mère à ce héros se hâtait d'opposer le sien. À seize ans, +elle lui fait remplacer le vieux connétable comme lieutenant du roi. +Elle le montre et le présente comme chef au parti catholique. Elle lui +donne, pour conduire les armées, deux mentors. Tavannes et Strozzi, +hommes d'énergie, d'exécution, qui, avec les secours d'Espagne, vont +lui arranger des victoires. + +Plan redoutable. À qui surtout? aux Guises, mais encore plus à Charles +IX. Il objecte, il résiste. Mais on l'entoure habilement. La majesté +du trône le contraint de se réserver. + +C'est le commencement d'une sorte de conspiration de la mère contre le +fils, qui fit croire à la fin qu'elle avait pu l'empoisonner. Selon +nous, elle a fait bien plus! + +L'héroïque petite armée des protestants, en novembre et décembre 1567, +suivie du duc d'Anjou, deux fois plus fort, marchait à la rencontre +d'un secours d'Allemagne, dans les profondes boues, sans toit, sans +repos, sans argent, vivant des rançons des villages et de +contributions forcées. Les luthériens allemands étaient pour +Catherine. Le seul électeur palatin secourt nos calvinistes. Les +reîtres joints (4 janvier), autre difficulté. Ils n'ont suivi le +palatin que sur promesse de toucher, dès l'entrée, trois cent mille +écus d'or. Nos protestants se dépouillent, donnent le dernier fond de +leur poche; chers bijoux de famille, anneaux de mariage, tout y passe; +les valets mêmes furent admirables de générosité. + +Mais, même avec les Allemands, ils étaient faibles encore devant +l'armée catholique, grossie de Suisses et d'Italiens du pape. Ils vont +pourtant à travers le royaume, traversent tout le centre, et tout à +coup tombent sur Chartres. La Rochelle se déclare pour eux, et, avec +elle, un monde de marins, de corsaires, qui font la course sur +l'Espagne. La république protestante hypothèque son budget sur les +galions de Philippe II. + +Placés audacieusement entre Chartres qu'ils assiégent et la masse +catholique, n'étant que trente mille contre quarante cinq mille, les +protestants demandent la bataille. On leur donne la paix. Coup fatal. +C'était les dissoudre. + +Ce mot de paix fait fondre comme une neige l'armée protestante. Ces +pauvres gens, à l'idée seule de la maison, du toit et du foyer, +vaincus de coeur, aveuglés de leurs larmes, lisent à peine le traité. +Toute promesse et nulle garantie. La liberté, sans force ni défense, +sans place de sûreté. Le roi promet de solder leurs Allemands et de +les renvoyer chez eux (25 mars 1568, Longjumeau). + +Pie V et Philippe II furent indignés. À tort. Le conseil italien et +Catherine suivaient le mot du nonce: «Les prendre désarmés.» + +Un fait suffit pour dire quelle paix ce fut. Le gentilhomme qui +l'apporte à Toulouse, au nom du roi, est pris, et le Parlement trouve +moyen de lui couper la tête. Cent huguenots sont massacrés à Amiens, +cent cinquante à Auxerre, trente à Fréjus avec René de Savoie, etc. +Les confréries déclarent que, si le roi empêchait le massacre, on le +tondrait, on en ferait un moine, et l'on ferait un autre roi. + +Un autre? Henri d'Anjou? ou bien Henri de Guise? + +Condé et Coligny étaient à Noyers en Bourgogne pour conférer de leurs +dangers. Tavannes, gouverneur de Bourgogne, reçoit ordre de les +saisir. Ordre verbal, qu'apporte un quidam italien, envoyé de Birague. +On voulait que Tavannes se lançât et prît tout sur lui. Il se garda +bien de le faire. Condé et Coligny sont avertis et partent à la pointe +du jour (24 août 1568). + +Coligny venait de perdre son admirable femme, tendre et pieuse, un +coeur plein de pitié. En deuil, il traînait quatre enfants. Condé en +avait aussi quatre, et la princesse était enceinte. Madame Dandelot +portait un enfant dans les bras. Point d'escorte que leur maison, une +centaine de cavaliers. Le refuge était la Rochelle, à cent cinquante +lieues. + +Fuir de Bourgogne à l'Océan, passer les fleuves, éviter les troupes et +les villes, c'était un voyage improbable. Il se fit par miracle. La +Loire baissa pour les laisser passer, grossit pour arrêter ceux qui +les poursuivaient. + +Les preneurs y furent pris. Ils comptaient sur le guet-apens, +n'avaient rien préparé. L'Ouest se déclare protestant, et bientôt le +Midi, la Provence et le Dauphiné, les bandes de Mouvans et de +Montbrun. Coligny signe à la Rochelle un traité avec les Nassau. Il +tire d'Élisabeth de l'argent, des canons. Il établit le droit des +_prises_; les corsaires donneront le dixième _à la cause_. Il +entreprend la vente des biens ecclésiastiques. Il crée des +commissaires des vivres. C'est par là, dit la Noue, qu'il commençait +toujours l'armée, disant cette parole originale: «Formons ce monstre +par le ventre.» + +Il projetait un mouvement hardi qui, le reportant vers la Haute-Loire, +l'eût rapproché en même temps et des Allemands qui lui venaient de +l'Est et de ses renforts du Midi. Les catholiques le prévinrent à +Jarnac (13 mars 1569). Les protestants, fort mal disciplinés, venant +au combat un à un, y perdirent quatre cents hommes. On eût parlé à +peine de cette rencontre si Condé n'y avait péri. + +Le matin, le duc d'Anjou, ayant communié, recommanda l'assassinat. + +On a vu Saint-André, Montmorency, cherchés et tués par leurs ennemis +personnels. L'assassin de Condé fut Montesquiou, capitaine des gardes +du duc d'Anjou. Condé, blessé la veille d'une chute, et le jour même +ayant la jambe brisée d'un coup de pied de cheval (l'os lui perçait la +botte), sans tenir compte de cette vive douleur, avait chargé +intrépidement, avec la belle parole que portait son drapeau: «Doux le +péril pour Christ et le pays!» Enveloppé dans les masses profondes de +la cavalerie ennemie, il tomba sous son cheval tué, et Montesquiou +vint par derrière qui lui cassa la tête. + +On vit alors ce que c'était que le duc d'Anjou. Ce vainqueur de +dix-sept ans que l'habileté de Tavannes avait pu masquer d'héroïsme, +parut déjà ce qu'il était, la boue, la lie du temps. Il montra cette +joie furieuse, insultante, qu'on ne voit qu'aux lâches. Il fit porter +le corps par une ânesse, tête et jambes pendantes. Tout le jour, sur +une pierre, devant l'église de Jarnac, resta exposé aux risées le +corps du pauvre _petit homme_, si brave, mais léger, toujours fatal +aux siens... Et pourtant ce fut un Français. + +Sa mort eût fortifié le parti protestant, dès lors conduit par +Coligny, s'il n'eût fallu encore un prince. Si fortes étaient les +habitudes monarchiques. Jeanne d'Albret amena à point son petit Henri +de Navarre. La sainteté enthousiaste, l'émotion héroïque de la mère, +enleva tous les coeurs et les donna au fils. + +L'interrègne n'a pas été long. La république protestante épouse le +petit Béarnais, enfant douteux, aussi flottant que sa mère était fixe, +qui abjurera de temps à autre, selon ses intérêts, et fera de la foi +des saints son moyen et son marchepied. + +La guerre parut arrêtée brusquement par les discordes intérieures qui +travaillaient les deux partis. + +La petite cour du duc d'Anjou, ivre de la mort de Condé, pour laquelle +Rome, Paris, Madrid, avaient chanté des _Te Deum_, voulait être payée +comptant de sa victoire. Elle exigeait que Charles IX donnât à son +frère un apanage, une principauté quasi indépendante. C'était la +pensée de Catherine. + +Les Lorrains, inquiets, voyant Henri d'Anjou primer décidément et +faire oublier leur Henri de Guise, dénonçaient la mère et le fils à +Charles IX et au roi d'Espagne. Ils prétendaient qu'Anjou s'entendait +avec Coligny. Il en résulta, d'une part, que l'Espagne ne mit nul +obstacle au passage des Allemands que le prince d'Orange menait à +Coligny, et qui traversèrent tout le royaume. D'autre part, Charles +IX, faisant contre sa mère un premier acte d'indépendance, refusa les +canons de siége que demandait son frère. Il s'avança même de sa +personne jusqu'à Orléans. Il allait prendre le commandement de +l'armée. Mais, là, il trouva tout le monde contre lui, les Lorrains +aussi bien que sa mère. Spectacle ridicule, un prêtre et une femme, le +cardinal de Lorraine et Catherine, dans des intérêts opposés, lui pour +Henri de Guise, elle pour Henri d'Anjou, se chargent d'accélérer la +guerre. + +La guerre s'arrête, et rien ne se fait plus. Henri de Guise essaye +d'agir, compromet l'armée, se fait battre. Catherine ne veut pas qu'on +agisse et divise les troupes, jusqu'à ce que son duc d'Anjou ait reçu +les secours immenses d'Allemands, de Suisses et d'Italiens qu'on lui +faisait venir, avec l'argent du pape et des puissances catholiques. + +Coligny, d'autre part, fut condamné tout l'été par la noblesse +poitevine à assiéger Poitiers, où Guise, poursuivi, s'était réfugié. +Fatigués et usés par ce siége inutile, les protestants se trouvent en +octobre en face de la grosse armée du duc d'Anjou (Montcontour, 3 +octobre 1569). Cette fois, ce fut une vraie bataille, horriblement +sanglante. Les Allemands de Coligny l'arrêtèrent court en demandant +leur solde au moment de l'attaque. Ils perdirent le moment d'occuper +les positions fortes qu'avait désignées Coligny. Ils en furent bien +punis. Les Suisses du duc d'Anjou, par vieille jalousie de métier, +s'acharnèrent à les massacrer, et les tuèrent jusqu'au dernier. La +cavalerie protestante dut porter le faix du combat, cavalerie légère, +qui n'avait que le pistolet et de petits chevaux, contre les chevaux +de bataille de la grosse gendarmerie, cuirassée, fortement armée. +Louis de Nassau y chargea avec l'élan aveugle de Condé. L'amiral même, +malgré son âge, dans cette nécessité, agit de sa personne, tua de sa +main l'un des rhingraves, protestant mercenaire qui combattait les +protestants. Mais l'homme de louage, avant que l'amiral lui brûlât la +cervelle, avait eu le temps de le blesser. Une balle perça la joue de +Coligny, lui brisa quatre dents; le sang qui emplissait sa bouche et +l'étouffait l'arracha du champ de bataille. + +Le malheur était grand; la perte pour les protestants était de cinq ou +six mille morts, toute leur infanterie allemande. Mais un malheur plus +grand, c'était l'apothéose du faux héros, Henri d'Anjou. Une charge +excentrique, improbable, de la cavalerie protestante ayant percé au +fond de l'armée catholique, le prince, sans blessure, eut son cheval +tué sous lui. L'Europe en retentit. Les femmes en raffolèrent. La +reine Élisabeth disait en être amoureuse et voulait l'avoir pour mari. + +Ce héros menait avec lui l'assassin Maurevert, qui promettait de tuer +Coligny. Ne l'ayant pu, Maurevert tua en trahison le gouverneur de +Niort, et fut accueilli, caressé, comblé, par le duc d'Anjou. + +«L'amiral, dit d'Aubigné, se voyant sur la tête, comme il advient aux +capitaines des peuples, le blâme des accidents, le silence de ses +mérites, un reste d'armée qui même avant le désastre désespéroit +déjà... ce vieillard, pressé de la fièvre, enduroit ces pointures qui +lui venoient au rouge, plus cuisantes que sa fâcheuse plaie. Comme on +le portoit en une litière, Lestrange, vieux gentilhomme, cheminant en +même équipage et blessé, fit avancer sa litière au front de l'autre, +et puis, passant la tête à la portière, regarde fixement son chef, et +se sépare la larme à l'oeil avec ces paroles: _Si est-ce que Dieu est +très-doux_. Là-dessus, ils se disent adieu, bien unis de pensée, sans +pouvoir dire davantage.» + +Rien ne put briser Coligny. De sa litière, il mène la retraite en bon +ordre. Si bien que Tavannes lui-même, le mentor du duc d'Anjou, voyant +cette retraite lente, imposante, qui montrait les dents, dit: «Il faut +faire la paix.» + +Cette situation révéla en effet dans le malheureux capitaine, battu +par les fautes des siens, le coup d'oeil, l'audace indomptable, +l'invention et l'esprit de ressource d'un grand chef de parti. + +Il changea le théâtre de la guerre, s'enfonça dans le Midi, s'y +promena en long et en large, s'y refit, ramassa une autre armée, +d'arquebusiers surtout. Tout au contraire, les catholiques languissent +et se consument au siége de Saint-Jean-d'Angély. Le roi y est venu; +son frère Anjou s'est retiré. Dès lors, tous les amis de celui-ci, et +Catherine elle-même, ont entravé et ralenti les choses, fait désirer +la paix. Les propositions royales viennent trouver Coligny à Nîmes. Il +les refuse, et déclare à ses troupes que, par le Rhône et la Loire, il +entend marcher sur Paris. + +Temps singulier, de romanesque audace! Ce prodigieux voyage n'étonne +personne. Il se fût accompli, si Coligny n'eût succombé à l'excès des +fatigues. Le voilà alité, porté, mal suppléé par Louis de Nassau. Ce +torrent d'armes et de guerre qui, du Midi, roulait au Nord, commence à +tarir peu à peu. Par une résolution sage et hardie, pour n'être +quitté, Coligny les quitte; il déclare qu'il ne garde que sa +cavalerie, laisse l'infanterie et les canons. Il va rapidement vers la +Loire protestante, qui lui donnera une autre armée. On essayera en +vain de lui couper la route. + +Deux fois plus forts, les catholiques ne peuvent l'arrêter, ni même le +combattre dans les positions qu'il choisit. + +Le Poitou, pendant ce temps, avait de nouveau échappé aux catholiques. +Coligny, sur la Loire, grossi des protestants du Centre et de l'Ouest, +pouvait tenir parole et marcher sur Paris. + +La reine mère désirait fort la paix. On en comprend les causes. +Non-seulement les ressources manquaient, mais, en s'arrêtant là, elle +avait juste ce qu'elle désirait. Son fils chéri restait glorieux, +Charles IX effacé. Sa présence à l'armée, son séjour de trois mois au +siége de Saint-Jean-d'Angély, semblaient avoir tué le parti +catholique. Henri de Guise n'avait paru que pour recevoir un échec. Le +bien-aimé Henri d'Anjou gardait tous les lauriers, demeurait le héros +de Jarnac et de Montcontour. + +Mais Catherine n'obtint cette paix qu'à des conditions très-sévères. +Non-seulement Coligny exigea la liberté de conscience pour tous, la +liberté du culte pour les villes déjà protestantes, pour les châteaux +des protestants, non-seulement l'admission aux emplois, mais une +reconnaissance du roi que ceux qui venaient de lui faire la guerre +étaient ses très-loyaux sujets. Les Parlements et tribunaux avaient la +honte de rayer leurs arrêts. + +Le roi, pour garantie de sa parole, laissait pour deux ans _quatre +places de sûreté_, _la Rochelle_ et la mer, _la Charité_, la clef du +centre, _Cognac_ et _Montauban_, la porte du Midi (Paix de +Saint-Germain, 8 août 1570). + +Paix glorieuse, s'il en fut jamais, qui semblait fonder la liberté +religieuse. + +Philippe II et Pie V pouvaient crier. Mais les secours d'Espagne, +faibles en 1568, furent nuls en 1570. La cour de France avait à dire, +en se soumettant à la paix, qu'elle y était contrainte, l'Espagne +l'ayant abandonnée. + + + + +CHAPITRE XX + +CHARLES IX CONTRE PHILIPPE II + +1570-1572 + + +L'écrivain distingué auquel nous devons la publication des +_Négociations de la France devant le Levant_, dit que les lettres de +Catherine de Médicis donnent l'idée d'un femme «_simple, bonne et +presque naïve_, qui eut surtout le génie de l'amour maternel et lui +dut ses hautes qualités politiques.» + +Pour porter sur Catherine un jugement si favorable, il faudrait s'en +remettre uniquement à ce qu'elle écrit elle-même. La naïveté apparente +de ses lettres, leur grâce incontestable, sont du reste le charme +propre à la langue de cour, vers la fin du XVIe siècle. Tandis que les +provinciaux, même hommes de génie, un Montaigne, un d'Aubigné, +fatiguent par un travail constant, les grandes dames de l'époque, +Catherine, Marie Stuart, Marguerite de Valois, écrivent au courant de +la plume une langue déjà moderne, agréable et facile, où le peu qu'on +trouve de formes antiques semble une aimable naïveté gauloise et donne +un faux air de vieille franchise. + +Mais le même écrivain se met en contradiction directe avec les actes, +quand il ajoute: «On admire la pensée infatigable _qui dirige_ tout le +mouvement de cette époque, que les ambassadeurs interrogent comme +l'âme de cette politique, devant laquelle _s'incline le conseil de +Philippe II_,» etc. Tout au contraire, on voit que le conseil de +Philippe II (le modéré Granvelle comme le violent duc d'Albe) est +unanime dans son opinion sur la reine mère, et, loin de s'incliner +devant elle, ne la nomme jamais qu'avec mépris. + +Ce n'est pas que ces politiques soient tombés dans l'erreur des +écrivains protestants qui ont accumulé sur elle tous les crimes de +l'époque. Ils la connaissaient mieux, sachant parfaitement qu'elle +avait très-peu d'initiative, nulle audace, même pour le mal. Elle +suivait les événements au jour le jour, accommodant son indifférence +morale, sa parole menteuse et sa dextérité à toute cause qui semblait +prévaloir. Ainsi, quoiqu'à la suite, elle influa infiniment. Seule +elle était laborieuse, seule avait une plume facile, toujours prête, +toujours taillée. À la tête des Laubespin, des Pinart et des Villeroy, +et autres secrétaires français, à la tête des Gondi, des Birague et +autres secrétaires italiens, il faut placer cette intarissable scribe +femelle, Catherine de Médicis. Elle écrivaille toujours. S'il n'y a +pas de dépêche à faire, elle se dédommage en écrivant des lettres de +politesse, de compliment, de condoléance, même aux simples +particuliers; elle sollicite des progrès; elle écrit pour ses +bâtiments, pour les petites villas, les casines qu'elle fait ou veut +faire. La plus connue est la gentille casine de ses Tuileries, petit +palais élégant qu'on ne peut plus retrouver sous les monstrueuses +gibbosités et perruques architecturales dont l'a affublé le grand +siècle. + +Catherine aimait les arts, mais dans le petit. Elle était restée juste +à la mesure des petites principautés italiennes. + +Elle représentait fort bien, avec une certaine noblesse dans le +costume, les fêtes et les bâtiments, une belle tenue de reine mère, +que démentaient, d'une part, sa cour équivoque de filles faciles, +d'autre part, certaines échappées de paroles qui lui arrivaient à +elle-même, des saillies bouffonnes et cyniques qui rappelaient la +vulgarité des Médicis, la fausse bonhomie qui n'aida pas peu à +l'élévation de ces princes marchands. + +Elle n'était jamais plus gaie que quand on lui apportait quelque bonne +satire contre elle, amère, outrageante et sale. Elle riait, se tenait +les côtes. «Le roi de Navarre et la royne mère étant à la fenestre +dans une chambre assez basse, écoutoient deux goujats qui, faisant +rostir une oye, chantoient des vilenies contre la royne +................ Et ils maugréyoent de la chienne, tant elle leur +faisoit de maux. Le roi de Navarre prenoit congé de la royne pour +aller les faire pendre. Mais elle dit par la fenestre: «Hé! que vous +a-t-elle fait? Elle est cause que vous rôtissez l'oye.» Puis, se +tourne vers le roi de Navarre en riant, et lui dit: «Mon cousin, il ne +faut que nos colères descendent là... Ce n'est pas nostre gibier.» + +Voilà la véritable Catherine de Médicis, bonne femme, si l'on veut, en +ce sens qu'à toute chose elle fut insensible. + +Du reste, prête à admettre tout crime utile. Son admirateur Tavannes, +qui la justifie assez bien de quelques empoisonnements, lui attribue +le meurtre d'un favori de son fils, et même la grande initiative de la +mort de Coligny. Il la surfait, je pense, et l'exagère, en lui +attribuant l'idée d'une chose si hardie. Elle y consentit, y céda. +Mais jamais, sans une pression étrangère et une grande peur, elle +n'aurait osé un tel acte. + +Elle n'avait pas plus de coeur que de sens, de tempérament. Comme +mère, elle appartenait pourtant à la nature, elle était femelle, elle +aimait ses petits. Un seul du moins; elle appelait sincèrement et +hardiment le duc d'Anjou: «La personne de ce monde qui m'est la plus +chère» (Lettre du 1er déc. 1571). Elle était dure pour sa fille +Marguerite et pour le duc d'Alençon, fort hypocrite pour l'aîné, le +roi Charles. + +Il ne tient pas à sa fille Marguerite que nous ne croyions que cette +digne reine n'ait eu des révélations prophétiques, «ces avertissements +particuliers que Dieu donne aux personnes illustres et rares... Elle +ne perdit jamais un de ses enfants qu'elle n'aie vu une fort grande +flamme. Et la nouvelle arrivait... Malade à l'extrémité, elle s'écrie, +comme si elle eût vu donner la bataille de Jarnac: «Voyez comme ils +fuyent! mon fils a la victoire!... Eh! mon Dieu! relevez mon fils, il +est par terre!... Voyez-vous dans cette haye le prince de Condé mort!» +Ce qui fait tort à ce récit, c'est un mélange de deux faits et de deux +époques, de Jarnac et de Montcontour. + +Si elle aimait Henri d'Anjou, nous l'avons dit, c'est qu'il était +Italien. Elle restait tout Italienne. Elle fit la fortune de son +parent, le Florentin Gondi, à qui elle confia Charles IX, la fortune +de son cousin, le Florentin Strozzi, qui devint colonel général de +l'infanterie. Quand le duc d'Anjou quittait par moment le commandement +de l'armée, elle y mettait un Italien, Gonzague, duc de Nevers. Elle +correspondait régulièrement avec son cousin Côme de Médicis, duc de +Toscane, et ce qui l'indisposait le plus contre Philippe II, c'est +qu'il contestait à Côme le titre de grand-duc que lui avait accordé le +pape, et qui eût donné le pas aux Médicis sur tous les princes +d'Italie. + +Nous avons parlé de son confident, le président Birague. De même, +quand le Corse Ornano se réfugia en France, elle fit créer la garde +corse, remettant aux épées italiennes le corps et la personne du roi, +confiés jadis aux Écossais. + +Ses lettres montrent partout une Italienne plus que prudente, fort +craintive pour ses enfants, qui ménage tout et a peur de tout. Nulle +trace de cette profonde dissimulation qui lui eût fait préparer la +Saint-Barthélemy pendant tant d'années. On voit, et par ses dépêches +confidentielles, et par les plus secrètes instructions données à nos +ambassadeurs, que, si elle avait eu cette idée en 1568, elle ne +songeait plus alors à rien de pareil. Elle sentait le poids de l'épée +protestante et n'espérait plus rien. Jamais elle n'eut l'idée ni le +courage d'une révolte contre les faits. Enlevée par les Guises en +1561, elle se résigna, fut quasi catholique. Dominée et vaincue par +Coligny en 1570, elle se résigna, fut quasi protestante. Cela dura +deux ans. + +Toute sa préoccupation, c'était l'intérieur, sa famille, son fils +Henri d'Anjou. La guerre semblait l'avoir débarrassé du concurrent +Henri de Guise qui, par deux fois, s'était ridiculement avancé, +compromis. À la Roche-l'Abeille, il entraîne l'armée, malgré les +généraux, se sauve; on fut au moment de tout perdre. Devant Poitiers, +il s'obtine à combattre, se sauve, se trouve trop heureux de se +réfugier dans la ville. Brave de sa personne, il parut un franc +étourdi, parfaitement indigne de son père, indigne du grand rôle de +chef des catholiques que saisissait Henri d'Anjou. + +La seule inquiétude de Catherine, c'était la jalousie de Charles IX. +Elle avait gagné sur lui de lui faire garder, en pleine paix, dans un +frère du même âge, un lieutenant général du royaume, un commandant de +l'armée, une espèce de maire du palais. Le roi entrevoyait qu'il avait +fait un autre roi, et qu'il ne pouvait le défaire, les généraux +catholiques étant à lui. Mais, s'il ne pouvait le destituer, il +pouvait le tuer. Il en eut l'idée, un peu tard. Déjà son frère l'avait +perdu. + +Charles IX n'avait personne à lui. Sa mère le tenait isolé. Au +contraire Henri d'Anjou. La cour galante, parfumée de ce mignon +toujours au lit, et déjà médeciné pour l'épuisement, était pleine +d'hommes d'exécution: Tavannes, si sanguinaire à la Saint-Barthélemy; +le noir Strozzi qui, en un jour, noya de sang-froid trois cents +femmes; Montesquiou, qui avait assassiné Condé, et enfin des assassins +de profession, comme Maurevert. Ce prince femme aimait les mâles, et, +comme tels, tous ceux qui frappaient. + +La vie de Charles IX ne leur eût guère pesé, s'ils n'avaient cru +régner sous lui et bientôt hériter. On était sûr qu'il mourrait de +bonne heure de quelque accident, blessure, excès ou maladie. Il fut +blessé d'un cerf en 1571; son frère un moment se crut roi. + +Ce malheureux Charles IX (disons aussi: ce misérable) fut une énigme +pour tous et pour lui-même. Son âme trouble était l'image de sa +naissance absurde, du moment où son père l'engendra malgré lui d'une +femme haïe et méprisée. Il fut un divorce vivant. + +Pendant que sa facilité, son éloquence naturelle, son amour des vers +et de la musique, eût semblé un reflet de François Ier ou de +Marguerite, sa furie d'armes, de chasse, et ses tueries de bêtes (même +à coups de bâton) étonnaient, faisaient peur. Il était né baroque, +aimait les masques hideux, burlesques, les divertissements périlleux, +les tours de force qu'on laisse aux baladins. On a de lui une gageure +contre un seigneur, portant qu'en deux ans d'exercice le _roi +parviendra à baiser son pied_. Quoique ses moeurs fussent bonnes +(relativement à son frère), il était cynique en paroles, et ce qu'on +peut dire polisson. Parfois, dans ses gaietés étranges, il se levait +la nuit, faisait lever tout le monde, courait masqué, avec des +torches, éveiller en sursaut, prendre au lit quelque jeune seigneur, +qu'il faisait sangler ou fouetter lui-même. + +Mais plus souvent encore, d'humeur noire et mélancolique. Il +s'enfermait, forgeait des armes, battait le fer jusqu'à n'en pouvoir +plus. Ou bien, il s'enfonçait dans les grandes forêts, s'épuisait et +ne s'arrêtait que quand la fièvre le prenait. + +On lui attribue de beaux vers de Ronsard. Moi qui ne crois guère aux +vers des rois, je ne suis pas trop éloigné d'accepter ceux de Charles +IX. Dans son portrait (fait à seize ans) où son oeil furieux est +quelque peu loustic, par l'obliquité du regard, il y a pourtant une +lueur. Cette âme violente, hautaine, put, par quelque beau jour +d'orage, rencontrer et forcer la Muse; la capricieuse qui fuit les +sages, se laisse quelquefois surprendre aux fous. + + Ta lyre, qui ravit par de si doux accords, + T'asservit les esprits dont je n'ai que les corps. + Elle t'en rend le maître et te sait introduire + Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire. + Tous deux également nous portons des couronnes, + Mais roi, je les reçois; poète, tu les donnes. + +Ce qui est sûr, du reste, c'est qu'il n'eut rien de la bassesse de sa +mère, rien des sales amours des Valois, des égouts de son frère Henri. +Il aima, et la même. Il l'a aimée jusqu'à la mort. + +L'objet de cet unique amour était une demoiselle un peu plus âgée que +lui, Marie Touchet, Flamande d'origine, petite-fille par sa mère d'un +médecin du roi, et fille d'un juge d'Orléans. + +Deux choses avaient force sur lui, la musique et cette calme +Flamande. C'est en elle qu'il se réfugia aux deux moments les plus +terribles. Le seul enfant qu'il laissa d'elle fut conçu dans le +désespoir, au jour où on lui fit dire qu'il avait voulu le massacre. +Et peu après, quand il mourut, parmi les ombres et les visions de la +Saint-Barthélemy, il la fit venir encore, chercha en elle le suicide, +et s'extermina par l'amour. + +Revenons. Dans le danger visible où le mettait son frère, Charles IX, +quoique demi-fou, fit deux choses qui n'étaient pas folles. Il se +maria, et il négocia pour marier son frère et le mettre hors du +royaume. + +En novembre 1570, Charles IX épousa (malgré la secrète opposition de +Philippe II) la fille cadette de l'Empereur, dont Philippe épousait +l'aînée. + +En janvier, il apprit que la reine d'Angleterre parlait d'épouser le +duc d'Anjou. + +Cela dérangeait fort les plans de Catherine. Elle écrivit en hâte (2 +février) à notre ambassadeur à Londres que son fils Anjou _n'en +voulait à aucun prix, à cause des mauvaises moeurs_ d'Élisabeth, +qu'elle prit plutôt le plus jeune, Alençon. Mais, le 18, tout change. +Catherine récrit qu'Anjou _désire infiniment_ ce mariage. Évidemment +elle eut peur du roi Charles. Anjou, s'il refusait, était en grand +danger. + +Élisabeth envoyait son portrait. Anjou, amoureux malgré lui, fut forcé +d'envoyer le sien. Catherine laissait aller les choses, feignait de +les hâter; mais elle arrêtait tout par ce mot à l'ambassadeur: + +«Faites connaître aux catholiques anglais _le bien que ce sera pour +eux_.» Sûr moyen d'exciter l'inquiétude des protestants et de susciter +au mariage des obstacles insurmontables. + +Élisabeth était bien haut. Elle tenait sous sa clef la reine d'Écosse, +et dominait l'Écosse réellement. Elle avait profité de la ruine des +Pays-Bas. Cent mille hommes, et des plus actifs, ouvriers ou marins, +avaient fui devant le duc d'Albe. Ceux-ci se firent corsaires, +n'eurent plus de patrie que la mer, insaisissables désormais entre la +Rochelle et Portsmouth. La course commença contre l'Espagne, par +vaisseaux d'abord, puis par flottes (dépêches de Fénelon). Les mines +du Mexique se trouvèrent travailler pour Londres. Les galions, +attendus à Cadix, entraient à la Rochelle. Contre Anvers ébranlée, +contre Rotterdam saccagée, Élisabeth ouvrit à grand bruit la Bourse de +Londres (1571), parmi les fanfares prophétiques qui d'avance sonnaient +le naufrage de l'_Armada_. + +Philippe II, au contraire, déjà embarrassé, se trouva tout à coup dans +une complication nouvelle. Ce fut encore cette fois l'odieux, l'impie, +le détesté mahométisme, qui fut le salut de l'Europe. + +Le prince d'Orange l'avoue dans ses lettres. C'est la révolte des +Maures contre Philippe II qui changea la face des choses. Poussés au +désespoir, ils armèrent, fuirent aux montagnes, se firent un roi de +leur race. Et, en même temps, les Vénitiens venaient dire au roi +d'Espagne que le sultan attaquait Chypre, que les Turcs reprenaient +leur immuable plan de conquérir la Méditerranée. + +De l'Occident, Philippe fut reporté vers l'Orient. Toute sa pensée fut +la formation de la _Ligue sainte_ où entrèrent le pape, Venise, les +princes italiens par leurs contributions. Il eût voulu aussi y faire +entrer la France qui, dans cette croisade, lui eût été subordonnée. + +Charles IX haïssait Philippe II, et pour sa soeur Élisabeth, morte, +disait-on, de poison, et surtout pour la préséance que l'Espagne avait +prise récemment sur lui et chez le pape et dans l'Empire. Le mépris +que les Espagnols faisaient de nous paraissait et en Italie, où ils +saisirent Final qui était sous notre protection, et en Amérique, où +ils massacrèrent la faible colonie que nous avions à la Floride. + +On fut fort étonné quand on vit en décembre 1570 la cordialité avec +laquelle Charles IX reçut une grande ambassade de l'Empereur et des +princes d'Empire, réclamant pour les protestants. Ceux-ci se +rassurèrent et vinrent trouver le roi. L'un des envoyés était le jeune +Téligny, et l'autre Lanoue _bras de fer_. Choix habile; il n'y a +jamais eu d'hommes plus aimables, plus estimés. Lanoue fut le Bayard +du temps, non moins irréprochable, net entre tous. Dans ces horribles +guerres, il garde un coeur de paix, l'immuable coeur du vrai brave. La +gaieté innocente de ce bonhomme (dans ses Mémoires) étonne et +attendrit; elle dit que la nature, l'humanité, ne sont pas mortes +encore. + +Le jeune roi fut tout d'abord gagné. Ils lui dirent qu'il avait les +Indes à sa portée; que, dans l'embarras de l'Espagne, il n'avait qu'à +étendre la main pour prendre les Pays-Bas, qui désiraient d'être pris. +Que, pendant que Philippe II était aux mains avec les Turcs, les +Rochellois dresseraient le pavillon français en Amérique. Louis de +Nassau, déguisé, vint lui dire les mêmes choses, s'offrir et se +donner à lui. + +Une chose arrêtait Charles IX, c'est que cette belle guerre eût été +conduite encore par le duc d'Anjou. La première chose était de le +mettre hors de France. + +Contre la Ligue du Midi qu'organisait Philippe II, Élisabeth méditait +une alliance avec la France. Elle venait de faire sa déclaration au +duc d'Anjou. Je ne crois pas qu'elle mentît alors. Elle était femme, +et on ne parlait que du prince et de ses deux batailles, de sa grâce +et de son esprit, surtout «de sa belle main.» Les semi-catholiques +poussaient fort à la chose. Le grand ministre, Burleigh, n'y +contredisait pas. Il laissait faire Élisabeth, sachant bien qu'après +tout elle était fort prudente, et qu'elle se raviserait. Le Français, +moins âgé qu'elle de vingt ans, n'eût épousé la _vieille_ que pour +servir de centre au parti catholique, «pour se faire veuf peut-être, +pour épouser Marie Stuart.» + +Les catholiques déjà écrivaient au duc d'Anjou: «Passez la mer, et ne +disputez pas; acceptez toute condition; vous vous trouverez ici bien +plus fort que vous ne pensez.» + +Tout au contraire, en France et en Espagne, les catholiques avaient +peur de ce mariage. Le clergé de France, tellement que, pour +l'empêcher, il offrait au roi de lui donner par an quatre cent mille +écus. Charles IX en rit: «Nous sommes ravi, dit-il, d'apprendre que +notre clergé est si riche.» + +L'Espagne crut n'avoir pas de temps à perdre. Tout en négociant avec +Élisabeth, elle agit pour la détrôner, appuyant en dessous l'intrigue +de Marie Stuart avec le plus grand seigneur d'Angleterre, le duc de +Norfolk. Du fond de sa prison, cette Hélène, poursuivie de tant +d'amants ambitieux, et qui fut la perte de tous, tourna la faible tête +de Norfolk, et en fit un traître. Il le paya sur l'échafaud. + +En tout cela, la France était contre l'Espagne, mais timidement, +sournoisement. Elle aurait voulu décider Venise à s'arranger à tout +prix avec les Turcs plutôt que de s'engager dans une guerre qui allait +la faire vassale de Philippe II. Les Vénitiens n'écoutèrent rien; ils +firent la sottise de gagner, pour la glorification des Espagnols, la +grande bataille navale de Lépante (7 octobre 1571). + +Mais la France, du moins, accéléra la paix. Les Turcs, reconnaissants, +firent un triomphe à notre ambassadeur, et poussèrent vivement les +Français à profiter des embarras de l'Espagne pour s'emparer des +Pays-Bas (Charrière, III, 232). + +Voilà ce que révèlent les pièces les plus secrètes, aujourd'hui +publiées. La cour de France travaillait réellement contre l'Espagne. + +Que voulait Catherine? La grandeur de ses enfants, rien de plus. Dans +sa parfaite indifférence à tout le reste, elle eût vu volontiers le +duc d'Anjou époux de Marie Stuart et chef des catholiques, roi +d'Écosse (et bientôt de France?). D'autre part, le duc d'Alençon époux +d'Élisabeth et chef des protestants. + +Chose curieuse! Autant les catholiques de France craignaient le +mariage du duc d'Anjou avec Élisabeth, autant le craignait Coligny, +pour une raison, il est vrai opposée. Il pensait qu'un tel mariage +mettrait la guerre civile en Angleterre, que les catholiques anglais +en tireraient une audace extrême pour Marie contre Élisabeth. Il +ramena à son opinion son frère, l'ex-cardinal Odet, qui avait d'abord +donné aveuglément dans cette idée. + +Ce qu'aurait voulu Coligny, c'eût été de faire épouser à Élisabeth le +petit Henri de Navarre, de marier le protestantisme français au +protestantisme anglican. La difficulté était l'âge, tellement +disproportionné. Elle âgée déjà, lui enfant. + +La cour de France, inquiète cependant, renouvela une idée d'Henri II, +celle de marier Henri de Navarre à Marguerite, soeur du roi. Charles +IX était très-ardent pour ce mariage. Sachant que l'obstacle était +Henri de Guise, aimé de sa soeur, il dit froidement: «Nous le +tuerons.» Et il en donna l'ordre. Guise eut peur et épousa une autre +femme le lendemain. + +La sincérité de Charles IX parut encore à une chose. Les moines ayant +lancé la populace de Rouen contre les protestants, dont plusieurs +furent tués, le roi y envoya Montmorency, qui pendit quelques +catholiques. C'était la première répression sérieuse. + +Elle paraît avoir décidé Coligny. Il ne disputa plus. Il en crut +Téligny, son gendre, et la plupart des protestants. Il crut le roi +sincère (et le roi l'était sans nul doute). Il crut surtout l'intérêt +visible de la couronne de France. + +Une lettre de Catherine apprend à Londres l'étonnante nouvelle: «Nous +avons ici l'amiral, à Blois.» (27 septembre 1571.) + + * * * * * + +Pas grave et vraiment hasardeux. Dans ce même mois de septembre, +cette cour s'était signalée par un assassinat cynique, exécuté en +plein jour. Un Lignerolles, homme du duc d'Anjou, essaya de servir le +roi et de l'éclairer sur son frère. La mère et le fils parvinrent à +faire croire à Charles IX qu'il trahissait des deux côtés, et il le +leur abandonna. Ils le firent tuer devant tout le monde, de façon à +constater qu'il ne fallait pas se jouer à se mettre entre eux et le +roi. + +Ce fait sinistre disait le fond que l'on pouvait faire sur un homme +comme Charles IX, et prophétisait l'avenir. + + + + +CHAPITRE XXI + +COLIGNY À PARIS.--OCCASION DE LA SAINT-BARTHÉLEMY + +1572 + + +Théodore de Bèze écrivait peu après la Saint-Barthélemy: «Que de fois +je l'avais prédite! que de fois j'en donnai avertissement!» + +Il était facile de prédire ce que les catholiques criaient dans toutes +les chaires dès le temps d'Henri II, ce que le nonce et le duc d'Albe +conseillaient depuis dix ans, ce que Pie V recommandait dans toutes +ses lettres, ce que Catherine, en 1568 (et sans doute plus tôt), +confiait en riant aux ambassadeurs italiens. Nul doute que cette cour +indigente n'eût cent fois amusé le pape de cet espoir pour en tirer de +l'argent. Catherine, du matin au soir, brocantait la Saint-Barthélemy. + +Comment donc ce vieux capitaine, prudent et expérimenté, blanchi dans +les affaires, alla-t-il se rendre à ses ennemis et se livrer lui-même? +Était-ce donc un enfant tout à coup, une petite fille niaise que cet +amiral Coligny? Ou bien voudra-t-on dire que son second mariage (dont +nous allons parler) lui avait amolli le coeur, et fait désirer la paix +à tout prix? que ce trop bon mari fut toujours poussé par ses femmes, +par l'une (on l'a vu) à la guerre, et par la seconde à la paix? + +De telles explications ne viennent guère à l'esprit, quand on a vu +seulement (aux excellents dessins Foulon) le visage de l'homme, son +ferme et douloureux regard, cette tête de juge d'Israël, cette face +étonnamment austère. + +Des données plus certaines sont d'ailleurs maintenant dans nos mains; +elles mettent en pleine lumière la chose essentielle: + +_La situation était changée entièrement_, et Charles IX avait +tellement intérêt à s'appuyer de Coligny, que celui-ci devait se +hasarder, livrer sa personne à la chance. + +L'occasion était la plus belle que la France eût eue depuis deux cents +ans. Les Pays-Bas s'ouvraient. Le duc d'Albe était dans une situation +épouvantable; il avait rencontré l'unanime, l'invincible résistance, +non plus des protestants, mais des catholiques. Lâchement trahi de son +maître, qui maintenant devant les Flamands faisait le bon, le doux, il +n'avait pas même la force de cacher son désespoir. Il en perdait +l'esprit, consultait les devins. «Il semblait près de rendre l'âme.» + +Maintenant un homme grave, le maréchal de Cossé, venait montrer à +Coligny que Charles IX lui tombait dans les mains, se remettait à lui +(par la haine surtout qu'il avait du duc d'Anjou). C'était par +Coligny, non par son frère, qu'il voulait faire l'expédition. + +Tout cela très-personnel à l'amiral, et très-peu au roi de Navarre +dont les historiens ultérieurs s'occupent fort, mais dont Charles IX +ne s'occupait pas du tout. Si bien qu'en invitant Coligny, il avait +oublié d'inviter Jeanne d'Albret et son fils, quoiqu'on parlât du +mariage. Catherine engage le roi Charles à être plus poli pour eux. +(Lettre d'avril 1571.) + +L'essentiel pour Charles IX était d'exclure son frère du commandement +de l'armée. Un seul homme pouvait cela, celui qui apportait lui-même +une armée en dot, et qui, de sa personne, avait montré dans la +dernière guerre un véritable génie militaire, un esprit inventif et +inépuisable en ressources, celui que l'Europe admirait, qu'on +célébrait même en Turquie. + +Charles IX donnait des gages réels, incontestables. Il négociait +partout contre l'Espagne, et en Angleterre, et à Venise, et en +Allemagne où il envoya Schomberg, et avec les Nassau. + +La reine mère elle-même, nullement favorable au projet de son fils, si +elle y était entraînée, y trouvait pourtant elle-même un avantage, la +fortune de Strozzi, son parent, qui eût coopéré à l'expédition de +Coligny avec une petite armée qu'on eût embarquée à Bordeaux. + +C'étaient là certainement des motifs sérieux pour s'avancer; non pas +des garanties certaines, mais d'assez fortes vraisemblances pour +qu'un chef de parti eût le devoir étroit et strict d'y hasarder sa +vie, de la jouer sur cette carte. + +J'ajouterai une chose triste, qu'il faut dire; je la dirai crûment. + +Il arrive qu'en révolution, où l'on s'éprouve et se connaît plus vite, +il y a un moment où l'on se connaît trop dans l'intérieur de son +parti, et où l'on est plus las des amis que des ennemis. + +Coligny connaissait parfaitement trois secrets qu'on va voir: + +1º La lassitude du protestantisme, et l'éloignement de la France qui +ne voulait pas de réforme morale. + +2º La duplicité d'Élisabeth et la malveillance de l'Angleterre. On +verra qu'au moment où Coligny allait hasarder tout contre Philippe II +et se jeter aux Pays-Bas, la jalousie anglaise travaillait déjà contre +lui. + +3º Même le prince d'Orange, celui qu'on lui associait dans +l'admiration, dans la gloire, ce très-grand personnage si bien nommé +le _Taciturne_ et dont on cherche encore le mot, quels que fussent ses +desseins profonds, eut des hésitations inexplicables, non-seulement en +1566, où il resta du côté espagnol, non-seulement en avril 72, où il +désapprouva la prise de Briel en Hollande (faite en partie par des +Français), mais encore en août il se montra assez froid aux avances de +Coligny qui espérait se joindre à lui. Coligny était sûr de Louis de +Nassau, mais nullement de son aîné, Guillaume d'Orange. + +Tout fondait dans ses mains. + +Pour ne reprendre ici que le premier article, le protestantisme +tarissait. Les sages et les prudents s'en étaient retirés. Restaient +les fous et les héros. + +Les grandes provinces si sages, la raisonnable Normandie, le Dauphiné +si avisé, n'en voulaient plus. L'affaire était décidément mauvaise. + +Le prince de Condé, qui n'était pas un traître, n'en avait pas moins +cruellement trahi, livré le protestantisme à son fatal traité +d'Amboise. En délaissant les villes, et ne réservant que les châteaux, +il avait tout perdu, les châteaux même. Le parti, ce jour-là, fut +coupé cruellement, et la tête isolée de la racine; la séve n'y monta +plus. Il lui fallut sécher. + +Et il se trouvait que cette tête qui restait pour faire le corps à +elle seule était justement la partie la moins propre à figurer le +protestantisme. Imaginez des saints comme Montbrun, le partisan +féroce, comme Mouvans, dont on a vu la _vendetta_ risquée dans Paris +en plein jour. Du moins de braves et dignes gentilshommes, comme +Lanoue, évidemment soldat, rien autre chose. Tout s'était transformé. +Coligny, qui avait employé sa vie à établir la discipline et mettre la +justice dans la guerre, se consumait à contenir les siens. Rien n'y +faisait. Voyant un de ses meilleurs capitaines qui pillait, il fondit +sur lui à coups de bâton. L'autre, fier gentilhomme, ne s'émeut (car +c'est Coligny), mais, sous le bâton même, il persiste à piller. +Comment faire autrement d'ailleurs? La réponse est prête: _Il faut +vivre_. Il faut nourrir l'armée. + +Tant de crimes pour punir le crime! tant d'excès pour établir +l'ordre!... Et si c'était ainsi sur terre et sous ses yeux, +qu'était-ce donc sur mer? La Rochelle, l'abri des martyrs, abritait +tout ce qui venait. Tout pirate du Nord se disait protestant, et, pour +voler en mer, jugeait tout navire espagnol. + +Aux Pays-Bas surtout, les nôtres, qui étaient là sans chef, se +livraient à la vie sauvage, où nous mène si aisément l'emportement +national. Ils prenaient sur les prêtres, les moines, les religieuses, +d'étranges représailles. Bien entendu, c'étaient Orange et Coligny qui +ordonnaient tout cela. + +«Désespère, et meurs!» Il ne pouvait même pas se dire ce mot, ni +s'affranchir comme Caton. Il était chrétien, condamné à vivre. + +Grand citoyen aussi, profondément Français. On le sut à sa mort; quand +on ouvrit son secret et son coeur, on trouva la patrie sanglante. + +Ce grand esprit, présent à tout, et sur qui toutes les misères d'un +peuple venaient retentir et frapper, sut trop pour son malheur. Les +calamités privées, qui étaient infinies, lui tombaient, goutte à +goutte, sur son front misérable qui ne pouvait plus les porter. + +Je me garderai bien de conter tout cela. Car le coeur du lecteur, +absorbé et perdu dans ce cruel détail, n'entendrait plus et ne +comprendrait plus, laisserait échapper le fil central et la pensée du +temps que j'ai peine à lui faire tenir. Qu'on lise seulement la fuite +de Toulouse. Qu'on lise l'expulsion des pauvres familles d'Orléans, +chassées et poussées à la Loire sous l'épée catholique, leur terreur, +quand, arrêtées au fleuve, elles virent un noir nuage de cavaliers qui +venaient à toute bride. Par bonheur, dans les cavaliers, ils +démêlèrent des dames et devinèrent que c'étaient leurs amis, d'autres +protestants fugitifs, des frères, des protecteurs. Tous réunis se +jetèrent à genoux, au bord du fleuve, et chantèrent le psaume de la +sortie d'Égypte. Mais les sanglots, les pleurs, ne permettaient pas de +chanter. + +Lui aussi avait eu sa fuite, quand, en 1568, avec Condé, ils +traînaient leurs petits enfants d'un bout à l'autre du royaume. Vraie +image de la France, la famille de Coligny fut cruellement émondée, +coup sur coup. Il avait perdu, en 1568, sa sainte femme. En 1569, +l'honnête et digne Dandelot, premier soldat de France, dont quelques +nobles lettres montrent qu'il eût été éminent, même sans un tel frère, +Dandelot meurt, empoisonné, dit-on. Chose peu invraisemblable, puisque +les Guises montraient partout un homme pensionné exprès pour +l'expédier; pour Coligny, autre assassin spécial. En 1571, à Londres, +meurt le bon Odet, l'ex-cardinal, le protecteur des lettres, aimé de +tous, en qui fut moins l'âpreté de la Réforme que le doux esprit de la +Renaissance. Empoisonné aussi, personne n'en douta. Ainsi cette belle +trinité d'hommes si différents, si unis, la voilà rompue et détruite. +Il reste, sur son foyer brisé, avec quatre orphelins en deuil. + +Restait-il? vivait-il? On a vu qu'à la dernière campagne il avait +succombé aux fatigues. C'est en litière qu'il revint du fond du Midi +vers le Nord, et jusqu'à trente lieues de Paris. Ombre redoutable, +mais ombre déjà. Il avait un pied dans la mort. + +Cela se voit au beau portrait. Il est marqué aux joues d'un triste +rouge qui dit son mal profond, un mal d'entrailles qui prend l'homme +à la base, à ce creuset vital où nos émotions versent l'eau-forte que +ne contient nul vase, qui mangerait le fer et le diamant. Un pli au +front, aux tempes dégarnies des veines bleues, saillantes, accusent un +amaigrissement, disons plus, une diminution de la personne. C'est un +homme réduit, très-frappé et qui se survit. Mais, tout luxe vital +ayant fondu, l'homme intérieur se révèle mieux, il apparaît lui-même. +_Eripitur persona, manet res._ + +Oui, plus claire que ne fut jamais le Coligny entier, est cette ombre +de Coligny. + +L'oeil gris, pensif, contient toutes les souffrances du temps. Ce +qu'il a vu, cet oeil, de douloureux, d'horrible, qui le dira? Et il +l'a vu comment? non pas en général, de haut, mais dans l'affreux +détail, avec le positif d'un esprit à qui rien n'échappe, qui a sondé +à mort les misères et la honte de son propre parti. + +Ce dessin ne donnant que le masque, ni cou, ni cheveux, ni coiffure, +la tête semble d'un décapité, comme elle fut quand on la trancha pour +la porter à Rome. Elle a l'air de vous regarder du fond de l'autre +monde, dans la force définitive de celui sur qui on ne peut plus rien. + +Mort ou vivant, _il est_, et on ne l'abolira pas; car il est un +principe. Une chose éternelle est en lui. + +C'est pour cela qu'on voudra le tuer; car, on voit bien, à ce fixe +regard, on voit à ce menton si arrêté, à cette bouche serrée d'une +résolution indomptable, que cet homme se sent assis sur le _rocher des +siècles_. On essayera le fer, et on l'y brisera. + +Ce portrait final donne les âges et les révolutions par lesquelles il +en est venu là. Gentilhomme d'abord, on le voit à la peau; puis tanné +et hâlé par places; colonel général de l'infanterie, il a marché à +pied avec le peuple, combattu avec lui; son capitaine, mais non son +complaisant; juge inflexible du soldat; l'oeil et la bouche restent +tristes et amères de tant d'arrêts de morts qu'il lui a fallu +prononcer. + +Car il ne faut pas s'y tromper, cette tête infiniment austère d'un +Christ des guerres civiles n'est pas douloureuse seulement; elle est +extrêmement redoutable. C'est le Christ de la Loi, sans cruauté, mais +résigné à la justice, et qui en acceptera toutes les conséquences, +résigné à la punition des ennemis du droit et de Dieu. + +Représentez-vous maintenant cet homme de justice à la Rochelle, en +plein nid de corsaires, dans le pêle-mêle et le chaos sanglant de la +révolution maritime, d'une guerre atroce sans loi et sans merci, par +un peuple mêlé, sans nom... + +Représentez-vous cet homme politique, chrétien, mais citoyen, +affranchi par la guerre et la longue expérience de ses dépendances +génevoises qui, en 1560, l'avaient tant entravé. Voyez-le parmi les +ministres fort divisés entre eux, les uns lui commandant la paix, les +autres conseillant la défiance. + +Une question profonde agitait aussi la Réforme. Le peuple, admis +primitivement aux consistoires qui gouvernaient l'Église, pouvait-il y +rester, siéger près des ministres, et avec eux se gouverner lui-même? +Bèze et Genève disaient non, et croyaient la chose mauvaise dans le +nouvel état des moeurs. Le fameux professeur Ramus (qui avait suivi +et servi puissamment Coligny dans sa dernière campagne) voulait que +l'on maintînt la démocratie de l'Église. + +Qu'en pensait Coligny? Nous l'ignorons. Mais sur un autre point, il +avait délaissé Genève. Une lettre de Ramus à Bullinger (3 mars 1572) +nous apprend que l'amiral en était venu à préférer la foi des Suisses, +foi qui (sous forme théologique encore) n'était pas moins la pure +philosophie et l'antimysticisme, supprimant dans l'hostie la +_substance_ divine, ne voyant dans la Cène qu'un simple souvenir. + +Grand changement! On ne peut imaginer aujourd'hui par quels +déchirements les hommes d'alors s'affranchissaient de cette poésie +antique. Si Coligny en vint là, son coeur en dut saigner. Il lui +fallait, avec ce dogme, arracher ses amitiés mêmes, laisser là les +docteurs, les martyrs qui l'avaient soutenu, qui avaient combattu, +souffert avec lui. Isolé dans la grande crise qui le menait à la mort, +il n'eut plus d'appui que son propre coeur. + +Les femmes ont une seconde vue. Une femme sembla avoir deviné tout +cela. Du fond de la Savoie, d'un vieux manoir des Alpes, madame +d'Antremont déclare à l'amiral qu'elle veut épouser un saint et un +héros, et ce héros, c'est lui. Le duc de Savoie s'y oppose. Elle s'en +moque, laisse ses biens, arrive à la Rochelle. Comment repousser un +tel dévouement? + +C'était tard, oh! bien tard! C'était épouser le tombeau. Mais tous, +d'un avis unanime, l'Église et les amis, voulurent qu'il se remariât. +Madame d'Antremont avait des châteaux en Savoie, une place forte en +Dauphiné, au passage des montagnes. Elle apportait en dot des +positions redoutables qui pouvaient servir le parti. + +Coligny était trop honnête homme pour n'épouser que ses fiefs. Il aima +fort tendrement celle qui adoptait ses enfants. + +Il lui en laissa un. Elle devint enceinte en mars 1572. + +Elle emporte dans l'avenir, pour sa couronne historique, avec les +persécutions terribles qu'elle eut plus tard, la lettre touchante +qu'il lui écrit la veille de la Saint-Barthélemy. Saint souvenir! qui +montre que les grands sont les plus tendres, et tout ce qu'il y a +d'amour dans le coeur sacré des héros. + +C'est au milieu de cette situation étrange, de cette sombre lueur d'un +bonheur tellement tardif, que la pressante invitation du roi vint le +trouver à la Rochelle. Charles IX le reçut comme il eût fait de son +sauveur, lui jeta toutes les grâces, pour lui, pour le parti. Et, en +effet, si la chose eût tenu, Coligny l'aurait sauvé de sa mère et de +son frère; il ne serait pas devant l'histoire _le roi de la +Saint-Barthélemy_. + +Coligny à la cour, c'était un phénomène, déjà presque un scandale. +Mais qu'était-ce donc de le mettre à Paris? Cependant il le fallait +pour la victoire des protestants. Il fallait montrer à la grande ville +celui qui, avec deux mille hommes, l'avait bravée, défiée, réduite à +s'enfermer, pendant qu'il brûlait La Chapelle. La grosse bourgeoisie, +depuis sa fuite ridicule de la plaine Saint-Denis, ne lui pardonnait +pas. Le commerce ne l'aimait point parce qu'il hait toute guerre. Pour +le peuple ecclésiastique, le clergé si nombreux, les moines et +tonsurés de toute sorte, les vieilles et les bons pauvres, l'entrée de +Coligny était l'abomination de la désolation, la fin du monde. Le ciel +allait crouler, et la foudre écraser la ville. + +Il n'entra pas moins à Paris, à la droite de Charles IX. Et son +premier acte indiqua qu'il ne composerait jamais. + +En arrivant rue Saint-Denis, non loin des Innocents, il vit un +monument exécrable de fanatisme, une pyramide infamante élevée à la +place où avait été la maison de Gastine, un malheureux marchand, brûlé +par une assemblée de protestants tenue chez lui. Sur une plaque de +bronze on y lisait l'arrêt du parlement. Coligny attesta le traité +récent par lequel de tels arrêts devaient être effacés. Grand +embarras. Cette pyramide portait au sommet une croix. On n'allait pas +manquer de dire, si elle était détruite, que la croix, la croix +parisienne était frappée par les impies vainqueurs. On respecta la +croix, mais on la transporta avec la pyramide sous les charniers des +Innocents (décembre 1571). + +Le prévôt des marchands, qu'on chargea de faire la chose de nuit, +discrètement, était justement un Marcel qui, plus tard, déchaîna la +Saint-Barthélemy. Il avertit son monde. Et le matin, il y eut, sur la +place, quelques centaines de coquins pour figurer le peuple, soutenir +_l'honneur de Paris_. Ils soutinrent cet honneur en volant et pillant +quelques maisons du voisinage. Absorbés dans ce pieux travail, ils ne +virent pas le gouverneur de la ville, Montmorency, qui fondait sur +leur dos avec sa cavalerie. Quoique armés jusqu'aux dents, ils ne +résistèrent pas. Plusieurs restèrent sur le carreau; un seul fut pris, +pendu aux grilles d'une fenêtre, et resta là, pour salutaire exemple. + +Les Audin, Capefigue, etc., ont tant dit, répété que c'est le peuple +qui a fait la Saint-Barthélemy, qu'on finit par le croire. Une chose +montre pourtant que ce peuple était divisé. Il y avait le peuple +libre, et le peuple des confréries. Une émeute éclata contre les +Italiens, dont certains hôtels furent pillés. Le bruit courut qu'ils +volaient des enfants pour les tuer et en fournir le sang à la reine +mère et au duc d'Anjou, à qui les médecins ordonnaient, pour +l'épuisement, des bains de sang humain. Telle était, chez les +Parisiens, la popularité du vainqueur de Jarnac, du héros catholique. + +Donc Paris était divisé. Et, si on laissait aller les choses, la +grande masse peu à peu inclinerait au parti vainqueur. Coligny +arrivait avec la force du succès et de la révolution. Le roi +d'Espagne, avec son grand bruit de Lépante, n'en était pas moins +écrasé partout. + +En Espagne d'abord, où il ne comprima les Maures qu'en leur faisant +des concessions. + +Dans le Levant ensuite. Les Turcs gardèrent Chypre et refirent leur +flotte. Le grand vizir disait plaisamment: «Nous vous avons coupé un +membre, qui est Chypre; vous n'avez fait, en détruisant des vaisseaux +si vite refaits, que nous couper la barbe; elle a poussé le +lendemain.» + +Mais Philippe II était bien plus malade aux Pays-Bas. Nous l'avons +dit, le duc d'Albe devenait fou de désespoir; Élisabeth arrête son +argent au passage. Les corsaires lui saisissent en une fois cinq cent +mille écus. Sommée de faire réparation en chassant les corsaires, +Élisabeth, pour réparation, lui lance de ses ports les _gueux de mer_, +qui, n'ayant plus d'asile, débarquent en Zélande même et prennent +Briel (1er avril). Le 11 avril, malgré la reine mère, Charles IX signe +le mariage de sa soeur Marguerite et du roi de Navarre, le 29, +l'alliance anglaise. + +L'Espagne était bafouée de deux côtés. + +En Angleterre, on procédait contre son duc de Norfolk, prétendu de +Marie Stuart. + +En France, Charles IX souriait des menaces de l'ambassadeur espagnol, +et disait: «Je suis prêt à tout.» (Languet, I, 177.) + +Cependant l'Espagne, ayant régné si longtemps en France, y gardait des +racines. Elle avait d'un côté les Guises, de l'autre le parti d'Anjou. +Tavannes, l'homme de Montcontour, qui se croyait vainqueur de Coligny, +ne digérait pas la paix que son vaincu avait victorieusement imposée. +Ils se rencontraient sur le quai, devant le Louvre, à la tête de leurs +gentilshommes. Un jour Coligny, franchement, dit à Tavannes: «Qui ne +veut pas la guerre avec l'Espagne, a dans le ventre la croix rouge» +(c'est-à-dire la croix espagnole). Tavannes, qui était un peu sourd, +se dispensa d'entendre. Mais il alla disant que Coligny lui cherchait +querelle pour le tuer. + +Par un tel mot, sévère et mérité, de l'amiral aux hommes du duc +d'Anjou, la guerre était constituée sur le pavé de Paris entre eux et +les protestants. Cette petite cour jalouse ne manquera pas de +justifier l'accusation de Coligny en révélant ses projets jour par +jour au duc d'Albe, et s'associant intimement aux Guises pour le +meurtre de l'amiral. + +Celui-ci tenait Charles IX pour le moment. Il le gagna d'emblée par +deux choses qui ne pouvaient manquer d'entraîner un jeune homme. _Il +se remit à lui entièrement_: + +1º Dans un mémoire commencé à la Rochelle et toujours continué depuis, +Coligny déclarait au roi que, non-seulement l'Espagne, _mais +l'Angleterre_, était l'ennemie de la France, dont il fallait toujours +se défier. + +Ce mémoire n'était pas entièrement achevé à sa mort. Mais Coligny +certainement, dans ses longues conversations avec le roi, lui en avait +dit la substance. + +Charles IX avait pu comprendre que l'amiral n'était nullement un +aveugle sectaire, mais avant tout un bon Français, un protestant sans +doute, mais encore plus un grand et excellent citoyen. Pendant que la +plupart des protestants mettaient tout leur espoir dans l'alliance +anglaise, disant, la larme à l'oeil (à Walsingham), que sans elle ils +étaient perdus, Coligny déclarait qu'il ne se confiait qu'à la France +et au roi. + +2º Et cela, il le prouvait en rendant, malgré les répugnances et les +défiances de son parti, les places de sûreté qu'il avait dans les +mains. + +Était-ce une imprudence? Non. Trois petites places qu'il rendit +n'étaient pas une garantie sérieuse. On rendait peu de chose pour +acquérir beaucoup, la volonté royale et la direction de la monarchie. + +Lorsqu'au 1er avril les _gueux de mer_, Hollandais et Français, +renvoyés des ports d'Angleterre sur les réclamations du duc d'Albe, +s'emparèrent de Briel et prirent pied en Zélande, ce succès du +protestantisme encouragea tellement Charles IX, l'entraîna tellement +sous l'ascendant de Coligny, qu'il fit la démarche la plus décisive. +L'agent français déclara de sa part _qu'il protestait_ contre la +tyrannie du duc aux Pays-Bas, _et que, s'il ne supprimait son impôt du +dixième, la France rompait avec l'Espagne_ (Morillon à Granvelle, 15 +avril 1572). Intervention hardie, violemment révolutionnaire, qui +équivalait à un appel aux armes, à une promesse de soutenir les +insurgés. Le 17 juin encore, l'ambassadeur de France à Madrid menaçait +Philippe II (_Ibidem_). + +L'affaire de Briel, quoique désapprouvée du prince d'Orange, qui +n'était pas préparé à la soutenir, n'en commença pas moins le +soulèvement de la Hollande et de la Zélande. Nos huguenots, sous +Lanoue, surprirent Valenciennes le 15 mai, et Louis de Nassau, le +bouillant frère du prince d'Orange, moins en rapport avec lui qu'avec +nous, par un coup hardi s'empara de Mons (25 mai). + +Charles IX semblait protestant. Le pape refusant la dispense pour le +mariage de Navarre, il dit qu'on s'en passerait. Malgré la haute +opposition du pape, malgré la sourde résistance de Catherine et +d'Henri d'Anjou, il poursuivait l'affaire. La reine mère ne réussit +pas à la faire avorter. La mort même de Jeanne d'Albret, empoisonnée, +dit-on, et qui le fut au moins d'ennui et de dégoût, ne put rien +arrêter (9 juin). Le roi avait signé le mariage le 6 avril, et le fit +le 18 août. + +Il ne voulait pas moins sincèrement le mariage de son frère Alençon +avec la reine Élisabeth. Ce qui ne permet pas d'en douter, ce sont les +présents magnifiques qu'il fit aux envoyés anglais. Dans cette cour +nécessiteuse, l'argent, jeté ainsi, prouve mieux qu'aucune chose qu'il +y avait bonne foi et une volonté sérieuse. + +Ainsi, d'avril en juin, Charles IX suivait réellement le flot montant +de la révolution, fortement entraîné et remorqué par Coligny. + +La reine mère et son duc d'Anjou faisaient semblant de suivre. + +Plusieurs lettres de Catherine montrent qu'elle était fausse; +d'autres, qu'elle était hésitante, embrouillée dans ses propres ruses. + +Qu'on lise sa lettre du 5 juin à Élisabeth. Au moment où, par des +dépêches innombrables et par une ambassade solennelle, elle présente +pour époux à la reine son fils Alençon, elle lui écrit une lettre où +elle ne parle que d'Henri d'Anjou, de la romanesque hypothèse où Henri +épouserait Marie Stuart, qui serait adoptée comme héritière par +Élisabeth, de sorte qu'Henri, qui n'a pu être époux d'Élisabeth, se +trouverait son fils adoptif! + +Inexplicable lettre, d'une mère si aveugle, qu'elle perd de vue +également la politique et le bon sens. À quel point faut-il croire +qu'elle ignore la nature humaine, pour supposer qu'Élisabeth, dont +tous les mots et tous les actes sont brûlants de haine pour Marie +Stuart, change au point d'en faire sa fille?--et cela en la mariant à +ce Henri d'Anjou qui vient de donner à Élisabeth la mortification d'un +refus? + +Cette lettre inepte, qui met bien bas cette fameuse Catherine, nous +révèle que l'ambassade devait proposer à la reine d'Angleterre +d'épouser Alençon, pour avoir des enfants, des héritiers? non pas; +mais en prenant pour héritière sa rivale abhorrée, qu'eût épousée +Anjou. + +Combinaison très-digne de Bedlam et de Charenton! Admirable, à coup +sûr, pour irriter Élisabeth, qu'on suppose trop vieille pour +qu'Alençon en ait des enfants. + +Voilà les mains dans lesquelles était la France, ineptes, vacillantes +et perfides. Rien n'avançait et rien ne se faisait. Henri d'Anjou, +toujours lieutenant général du royaume, chef de l'armée, n'était que +trop à même d'éluder, de tromper les résolutions de Charles IX. La +reine mère alléguait à son fils la nécessité de voir d'abord ce +qu'allait faire une armée espagnole que Philippe II préparait _contre +les Turcs_, mais qui ne partait pas. + +On permit seulement à des volontaires protestants d'aller secourir +Mons, menacé par le duc d'Albe. Genlis, qui devait les conduire, vint +déguisé prendre à Paris les ordres du roi. Le lendemain, on le savait +à Bruxelles, la chose était publique. Tant le conseil privé du roi +était soigneux d'avertir le duc d'Albe. Nos protestants, livrés ainsi +d'avance, furent battus devant Mons; une partie seulement parvint à +entrer dans la ville (9 juillet). + +Jamais petit événement n'eut de si vastes résultats. + +Charles IX, qui venait d'écrire à son ambassadeur à Londres de régler +avec Élisabeth _le partage des Pays-Bas_ (Fénelon, VII, 301), écrit +bien vite: «La guerre se fera en Flandre, mais _pas de mon côté_. Du +reste, si la reine a des vues sur les Pays-Bas, je n'y mets nul +obstacle.» + +De son côté, Élisabeth (22 juillet) ne sait plus si elle veut se +marier, elle s'aperçoit de la disproportion d'âge. + +Ainsi tout est glacé. On avait jeté à Flessingue quatre cents Anglais +et cinq cents Français. La France et l'Angleterre veulent les +rappeler. + +Catherine, enhardie par le découragement de son fils, croit l'occasion +favorable pour faire éclater la querelle domestique. Elle pleure, +gémit des apartés du roi, de ses conseils secrets avec Coligny. Elle +voit bien que son fils la quitte, qu'il n'a plus besoin d'elle. Eh +bien, qu'on la laisse donc retourner à Florence et y mourir! Elle +part, en effet, et s'arrête à deux pas. Le roi, qui n'avait jamais +rien fait, jamais écrit ni travaillé, qui était habitué à la voir tout +écrire, se crut perdu; il ne pouvait se passer d'une telle mère, d'un +tel scribe. Il court après, l'apaise et la ramène. + + + + +CHAPITRE XXII + +LES NOCES VERMEILLES + +Août 1572 + + +Le génie indomptable que Coligny avait déployé après Montcontour, où +il partit d'une défaite pour courir la France en vainqueur, le +dévouement tout personnel qu'il montra jeune à Saint-Quentin, où il +couvrit la France de son corps, il les montra encore en juillet et en +août 1572. De son corps et de sa personne il couvrit son parti. + +S'il eût seulement bougé de Paris, tout le Nord, qui avait les yeux +sur lui, eût lâché pied. Élisabeth, d'abord, eût reculé; elle parlait +d'abandonner Flessingue, d'en rappeler ses Anglais. Le prince d'Orange +eût reculé. S'il s'aventura dans les Pays-Bas, et fit sa pointe hardie +en Brabant, en Hainaut, c'est qu'il gardait l'espoir des douze mille +arquebusiers que lui promettait Coligny. Toutes ces villes de Hollande +et de Zélande qui venaient de se déclarer avaient la confiance que les +Français allaient serrer le duc d'Albe et le retenir au Midi. + +Le seul séjour de Coligny à Paris, et l'attente qui en résultait, +donnaient une force énorme au parti protestant. + +Il avait perdu un millier d'hommes, il est vrai, devant Mons. Mais il +triomphait en Hollande et dans les pays maritimes. + +Il ne faut pas s'y tromper, ces succès, cette ardeur volcanique qui +saisit la calme Hollande, tinrent en grande partie au débordement du +grand parti protestant français qui se répandait dans le Nord. Les +nôtres sont alors partout. Et le premier secours que le prince +d'Orange envoya à Flessingue, fut un corps de cinq cents Français. + +Situation étrange! Le parti s'extravase au nord; le chef reste à +Paris, à peu près seul. + +Le prince d'Orange, si parfaitement informé, dit que l'amiral n'avait +gardé à Paris _que six cents gentilshommes_. Plusieurs avaient des +domestiques; quelques-uns, qui étaient des grands seigneurs, avaient +leur maison. Ce n'était guère plus de deux mille épées qui restaient +près de Coligny. + +L'agent intelligent que Granvelle, alors éloigné, conservait à +Bruxelles pour lui rendre compte de tout, le prêtre Morillon, lui +écrit qu'on doute que Coligny envoie les siens contre le duc d'Albe, +_qu'il ne ferait finement de se tant désarmer_. Finement? Non, sans +doute. L'amiral ne fit pas finement. Le prêtre Morillon et le prêtre +Granvelle auraient été plus fins. Ils eussent gardé une armée autour +d'eux. + +On voit que ces deux politiques, Granvelle et Morillon, ne regardent +que la Belgique. Granvelle écrit (11 juin): «Tout l'espoir que nous +avons est que _ceux des Pays-Bas ne voudront pas être Français_.» +Prévision très-juste. À la déroute de Genlis, ou vit les paysans du +Hainaut tomber sur les vaincus, égorger leurs libérateurs; les prêtres +faisaient accroire à ces idiots que nos protestants français venaient +faire un massacre général des catholiques. + +Mais si les nôtres échouèrent en Belgique, ils réussirent à merveille +en Hollande. Partout, dans ces villes du Nord, nos Français se jettent +intrépidement, et ils ne contribuent pas peu à ces résistances +désespérées dont la Hollande étonna le monde. Elle commence dès lors, +cette France hollandaise, si glorieuse pendant cent cinquante ans. + +Là échoua tout prévision; le calcul de Granvelle, très-bon pour la +Belgique, est faux pour la Hollande. De plus en plus, ces éléments +s'associeront; il se fera un admirable mariage, de cet ardent élément +français, de vive étincelle d'héroïsme méridional, avec la force +hollandaise, l'héroïque persévérance du Nord. Et c'est pourquoi la +Hollande fut la pierre de la résistance, l'asile universel et le salut +du genre humain. + +Le sacrifice de Coligny a porté ses fruits. Son sang n'a pas été +perdu. Son obstination courageuse à rester à Paris en juin, en juillet +et en août 1572, avec tel péril que tout le monde voyait, fit +l'espérance même, l'audace et l'élan du parti. + +Par les lettres du prince d'Orange, par la correspondance (inédite +encore) de Granvelle, par les dépêches anglaises, etc., toute la +situation est dévoilée. Il y avait des raisons contraires, et +très-équilibrées, pour espérer et craindre. L'amiral eût été ridicule +à jamais, s'il eût quitté Paris. En restant, il pourvut à son honneur, +il servit grandement son parti, il agit comme on doit, dans les +circonstances douteuses, avec une prudence héroïque. + +En août, on se remettait du petit échec de juillet. L'affaire de Mons +paraissait, ce qu'elle était, minime. Malgré l'échec, la ville n'en +avait pas moins été secourue. + +Charles IX, un peu remonté, était déterminé à tenir sa parole, à faire +le mariage de Navarre et à envoyer des troupes en Belgique. Il y avait +un commencement d'exécution. Morillon l'écrit à Granvelle (11 août): +«On fait de grands apprêts en Champagne. Il y a vingt-quatre pièces +d'artillerie en fonte pour venir sur Luxembourg, où il n'y a +personne.» + +Si les choses n'allaient pas plus vite, c'est que l'argent manquait; +c'est qu'on craignait que D. Juan d'Autriche, au lieu d'embarquer ses +Espagnols contre le Turc, ne les amenât par le chemin qu'avait suivi +le duc d'Albe, par la Savoie et la Franche-Comté (Morillon). En tenant +des forces en Champagne, Coligny répondait aux deux éventualités; ou +il attaquait D. Juan, ou il attaquait Luxembourg, et secondait le +prince d'Orange. + +Les Anglais, rassurés aussi vite qu'ils avaient été effrayés, +retombaient dans leur péché éternel de nature, la sournoise et +haineuse jalousie de la France: «Il est impossible, humainement +parlant, que les Français ne réussissent pas, dit Walsingham. Mais les +princes allemands y auront l'oeil. Ils forceront bien la France de se +contenter de la Flandre et de l'Artois. L'Angleterre aura la Hollande. +Pour le Brabant et tout ce qui dépendait de l'Empire, on le donnera à +quelque prince d'Allemagne, qui ne peut être que le prince d'Orange.» + +Burleigh (la pensée même d'Élisabeth) avait déjà écrit à Walsingham: +«Il faut que les Pays-Bas s'affranchissent eux-mêmes et non par +d'autres.» Enfin, un agent anglais avait dit sèchement à l'amiral +lui-même: «Vous ne commanderez pas en Flandre, nous ne le souffrirons +pas.» + +Ce qui est bien plus fort, c'est que Guillaume d'Orange, à qui Coligny +faisait envoyer de l'argent français, et que tout le monde croyait +l'_alter ego_ de l'amiral, paraît très-froid pour lui. Il nous apprend +dans une de ses lettres que Coligny le prie de ne pas combattre avant +leur jonction, et ajoute: «En cela, j'agirai selon que je verrai les +commodités et occasions.» + +Telle était la situation de l'amiral pendant qu'il couvrait de son +corps la cause protestante. L'Angleterre lui était déjà hostile, +l'Allemagne jalouse et ses amis très-froids. En revanche, ses ennemis +d'une ardeur furieuse. À Paris, à Bruxelles, on se sentait perdu sans +un assassinat. + +Il n'y a pas à en douter. Les lettres de Morillon le disent assez +clairement. «Le duc d'Albe est désespéré. On a mandé son fils. Son +secrétaire n'ose pas rester seul avec lui; à chaque nouvelle, on +dirait qu'il va rendre l'âme. Ce qui me déplaît, c'est qu'il écoute +les devins, la nécromancie. Ils disent qu'on va regagner tout par +enchantement. On se vante qu'avant _quinze jours_ on verra merveille.» + +Ceci est écrit le 10 août. Ajoutez _moins de quinze jours_, vous avez +le 24. C'est le jour précis du massacre qui fut cette _merveille_. + +On a bonne grâce à prédire quand on fait l'événement! + +Dès le commencement d'août, sous le prétexte des noces prochaines, +l'armée des Guises est entrée dans Paris, je veux dire les bandes +nombreuses que cette riche maison, du revenu de ses quinze évêchés, et +dans ses terres, ses fiefs, ses innombrables seigneuries, nourrissait +et gardait en armes. Quelques-uns étaient des _bravi_, comme Maurevert +et Attin, pensionnés pour tuer Coligny et son frère. La grande masse +étaient de pauvres gentilshommes, gueux nobles et mendiants bien nés, +que les cardinaux de Lorraine et de Guise, les princes de la famille, +Henri de Guise, Aumale, Elbeuf, etc., tenaient en meutes, avec leurs +dogues, pour les lâcher au jour utile. Ajoutez une grande clientèle de +serviteurs volontaires et désintéressés de la famille, de gros corps +de noblesse picarde et autre, qui venaient d'amitié _accompagner_ MM. +de Guise et les garder. Un seul gentilhomme, Fervaques, un furieux +Picard catholique, leur amenait de son pays un renfort de vingt ou +trente épées. + +Tout cela logé autour des Guises, ou chez le clergé de Paris, les uns +chez les chanoines, aux cloîtres Notre-Dame, Saint-Germain-l'Auxerrois; +les autres chez les moines, dans les grands bâtiments des +abbés-princes, chez les curés enfin, où ils se trouvaient en rapport +avec les gros bourgeois et les meneurs des confréries. + +Ils se trouvaient ainsi groupés d'avance, ayant appui dans la +population. + +Au contraire, les protestants, gens du Midi et de l'Ouest, logeaient +où ils trouvaient logis, étaient fort dispersés, comme perdus dans la +grande ville. Quelques-uns cependant s'obstinèrent à rester dehors, au +faubourg Saint-Germain. + +Dans une situation si menaçante, Coligny oserait-il exiger de son +jeune roi la chose redoutée des catholiques, la chose épouvantable qui +marquait la victoire du protestantisme, les noces de Navarre, le +_premier mariage mixte_ entre les deux religions, la solennelle +reconnaissance qu'un protestant est homme, et non un monstre, +l'introduction hardie du petit prince de montagne, semi-paysan +béarnais, dans l'alcôve du Louvre, dans le lit de la Marguerite, qui +affichait très-haut son mépris, son dégoût? + +Rien n'arrêta l'homme de bronze. Il somma le roi de sa parole, et la +lui fit tenir. + +Les simples fiançailles (17 août) produisirent déjà une explosion dans +Paris. Avec des hurlements terribles, l'armée des aboyeurs, déchaînée +dans toutes les chaires, cria que Dieu ne souffrirait pas cet +exécrable accouplement, que la colère du ciel allait tomber, qu'on +verrait des torrents de sang. + +Quels étaient ces prédicateurs de la Saint-Barthélemy? La première +place entre eux est due certainement à l'évêque Sorbin, à l'évêque +Vigor, qui la prêchaient depuis douze ans. La seconde aux jésuites, le +vrai poignard de Rome; Auger, l'un d'eux, fit, à lui seul, la +Saint-Barthélemy de Bordeaux. + +Mais le plus véhément de tous, un prêcheur de grande éloquence, plein +de feu, plein d'esprit, puissant acteur, brûlant parleur, fut le +cordelier Panigarola, dont nous avons les oeuvres. C'était un jeune +Milanais, un mondain effréné, connu par un duel douteux et fort +sinistre d'où il sortit peu net, en ceignant le cordon de +Saint-François. Pie V, le plus violent des papes, le plus fixe au +massacre, et qui en suit l'idée dans toutes ses lettres, ayant entendu +Panigarola, crut que ce comédien terrible était l'homme même de la +chose. Il fit pour lui ce que jadis on avait fait pour Loyola. Il +l'envoya, _comme étudiant_, à Paris. L'étudiant ne fit qu'enseigner; +sa chaire tonnante enseigna le massacre et professa l'oeuvre de sang. + +Les voix bruyantes de ces enfants perdus ne donnent pas le dessous des +choses. Quels étaient ceux qui travaillaient Paris, qui informaient +Bruxelles, qui donnèrent à l'Espagne la première nouvelle du massacre? +Sans nul doute, ceux qui, dès 1560, sollicitaient l'assistance de +Philippe II (V. plus haut). Parti riche, à lui seul énormément plus +riche que le roi, la cour et le gouvernement, et qui les emportait +légers comme une paille, qui entraînait tout par l'argent, par la +force d'un patronage immense. Parti qui précipitait Guise et l'animait +par la concurrence d'Henri d'Anjou; parti qui rassurait le duc d'Albe +et lui promettait le massacre au plus tard pour le 24 août. +(_Morillon, lettre du 10._) + +Le roi même était menacé. Sorbin disait en chaire que, s'il faisait +les noces, il en serait de lui comme d'Ésaü, que Dieu dépouilla de son +droit d'aînesse pour le transférer à Jacob. + +D'autre part, Coligny le tenait, ne lâchait pas prise. Il agissait sur +lui par l'honneur, par la confiance excessive et illimitée. Ayant +rendu les places de sûreté, il avait tiré sur le roi (si le roi était +gentilhomme) une lettre de change qu'il fallait payer ou mourir. + +On disait de tous les côtés à Coligny qu'il se perdait en exigeant +cela. Il répondait froidement: «Je suis assez _accompagné_, si je n'ai +affaire qu'à MM. de Guise.» + +Charles IX, alarmé, fit venir au Louvre le chef de la famille, Henri +de Guise, et, Coligny présent, pria et somma le jeune homme de se +réconcilier sincèrement avec cet illustre vieillard, ce grand homme en +cheveux blancs, qui toujours avait protesté qu'il n'avait pas fait +tuer son père. Henri, sans hésiter, donna la main à Coligny, et prouva +ce jour-là sa descendance maternelle, la parenté des Borgia. + +On disait dans le peuple «que les noces seraient _vermeilles_,» +qu'elles n'auraient pas lieu, ou seraient marquées d'un combat. Elles +se firent paisiblement à Notre-Dame. + +Charles IX affirma que le pape donnait la dispense, qu'elle allait +arriver, et le cardinal de Bourbon n'osa plus résister. La cérémonie +se fit sous le ciel, sur un échafaud magnifique qu'on avait dressé au +Parvis. Marguerite, qui appartenait de coeur aux Guises et à son frère +Anjou, s'obstina (dit-on) à ne pas dire: Oui, et ce fut Charles IX +qui, d'un mouvement brusque, lui fit baisser la tête et consentir en +apparence. Pendant la messe, Coligny et le roi de Navarre restèrent à +l'Évêché. Après, ils entrèrent dans l'église. De Thou, alors enfant, +vit et entendit Coligny, qui, voyant aux murailles les drapeaux de +Jarnac et de Montcontour, disait: «Nous en mettrons d'autres à la +place, plus agréables à voir,» parlant des drapeaux espagnols. + +Le miracle infaisable s'était fait cependant, et l'on s'était passé du +pape. Le parti papal, espagnol, était poussé à bout. Dans son +exaltation furieuse, la coterie des futurs Ligueurs dit le jour même à +Notre-Dame, aux protestants restés hors de l'église: «Vous y entrerez +bientôt malgré vous.» + +Le massacre était arrêté certainement, que la cour le voulût ou non. +Du reste, la reine mère ne refusait nul acte préalable. Le soir des +noces, on fit signer au roi une lettre aux gouverneurs, pour arrêter +_tout courrier ou tout autre_ qui passerait les monts _avant six +jours_. Calipuli affirme que cette lettre fut envoyée à tous les +gouverneurs, dans toutes les directions. On dut faire croire à Charles +IX, à l'amiral peut-être, qu'il était important que don Juan +d'Autriche, l'Espagne, l'armée espagnole, qui d'Italie nous menaçait, +ignorassent le départ de nos troupes pour les Pays-Bas. + +Le massacre pouvait-il se faire, sans le roi, malgré lui, par l'audace +des Guises, appuyé d'un si fort parti? Je dis hardiment _oui_, on +pouvait soulever Paris et tenir le roi dans son Louvre. Coligny avait +peu de monde, six cents épées, le reste des valets. + +Mais les Guises n'avaient de chef que ce jeune homme de vingt ans qui +avait si peu brillé à la guerre. Le très-prudent cardinal de Lorraine +avait pris le chemin de Rome. La vraie tête des Guises était une femme +italienne, Anne d'Este, la mère d'Henri de Guise, hésitante +certainement par instinct maternel. + +Parti de feu, tête de glace. Pour suivre son parti et hasarder +l'exécution, le jeune Guise voulut un ordre de l'autorité, sinon du +roi, au moins du lieutenant du roi, qui était le duc d'Anjou. + +Jamais Anjou, jamais sa mère, n'auraient pris ce courage. Ce fut +Coligny qui le leur donna, en les poussant au désespoir. + +Nos envoyés dans le Levant et autres avaient écrit de longue date que +le trône de Pologne allait vaquer. Ouverture vivement saisie de +Charles IX pour éloigner Anjou. Catherine aussi, pour gagner du temps, +fit semblant de le désirer. Mais, en juillet, voici la vacance de +Pologne, voici une ambassade polonaise, voici l'insistance de Coligny +qui veut chasser Anjou ou le faire expliquer. La chose est poussée à +l'extrême par un mot fort et décisif de l'amiral: «Si Monsieur, qui +n'a pas voulu de l'Angleterre par un mariage, ne veut pas non plus de +la Pologne par élection, décidément qu'il déclare donc _qu'il ne veut +pas sortir de France_.» + +Henri d'Anjou était mis en demeure de résister en face à Charles IX, +de dire franchement qu'il aimait mieux sa situation d'_héritier_ +qu'aucun trône du monde; _héritier_ d'un frère de son âge; _héritier_ +futur, improbable, d'autant plus menaçant, pouvant être tenté de faire +du futur un présent, de se garnir les mains, d'abréger ce frère +éternel et de le mettre à Saint-Denis. + +Charles IX sentait tout cela. Il pénétrait fort bien ce mignon de +Catherine, avec ses airs de femme, bracelets, boucles d'oreilles et +senteurs italiennes. Un trop juste instinct lui disait qu'en ce cadet, +docile, doux et respectueux, il avait son danger, sa perte. Et c'était +trop vrai en effet. + +Dans un récit très-vraisemblable, attribué au duc d'Anjou, il dit: +«Comme j'entrai un jour dans la chambre du roi, sans me rien dire il +se promena furieusement à grands pas, me regardant souvent de travers +et mettant la main à sa dague, de façon si animeuse, que je +m'attendois à être poignardé. Je fis si dextrement, que, lui se +promenant et me tournant le dos, je me retirai vers la porte que +j'ouvris, et, avec une courte révérence, je fis ma sortie, qui ne fut +quasi aperçue que quand je fus dehors, et toutefois pas assez vite +qu'il ne me lançât encore deux ou trois fâcheuses oeillades. Je crus +l'avoir échappé belle.» + +Cette frayeur du fils passa augmentée à la mère. Dans le récit que +j'ai cité, le progrès de leur peur est marqué admirablement. Elle alla +jusqu'à leur faire faire la démarche qui autrement leur eût été la +plus antipathique, une alliance avec les Guises. + +Ceux-ci avaient besoin extrêmement de l'assassinat. Pourquoi? Parce +que, Henri de Guise, leur _héros_, ayant tellement échoué à la guerre, +il leur fallait un coup pour se relever. + +Le crime fut débattu entre deux femmes. Catherine fit venir la veuve +de François de Guise (alors duchesse de Nemours), la mère de Henri de +Guise. Il n'y eut, avec le duc d'Anjou, que deux témoins, probablement +Gondi (Retz) et Birague. On demanda à la veuve de Guise si elle ne +voulait pas, ayant si belle occasion, exécuter enfin cette vengeance +dont elle faisait bruit, qu'elle affichait depuis dix ans. + +Mais maintenant que la question était vue de si près, la mère de Henri +de Guise eût bien voulu que l'affaire se fît par les hommes du roi, ou +de Henri d'Anjou. Elle proposa un Gascon, épée connue et sûre. On le +fit venir et causer. Mais le duc d'Anjou n'eut garde de le prendre. Il +insista pour que cette vengeance de famille se fît par la famille, par +l'homme qu'elle nourrissait exprès, l'assassin patenté, Maurevert. En +d'autres termes, sa prudence laissait tout sur le dos des Guises. + +Ceux-ci réfléchirent qu'après tout, ayant à commandement, outre leurs +bandes personnelles, cette grosse ville, sa milice de cinquante à +soixante mille hommes contre les six cents gentilshommes de Coligny; +ayant, par le duc d'Anjou, lieutenant général du roi, les Suisses +royaux, tous catholiques, et la garde royale, ils étaient plus de cent +contre un; que, d'ailleurs, très-probablement, il n'y aurait point de +bataille; que, Coligny tué, tout se disperserait. + +Donc ils prirent tout sur eux: ils fournirent l'assassin; ils +fournirent le logis d'où l'on devait tirer; ils fournirent le cheval +qui devait sauver l'assassin. L'intendant de Guise, Chailly, alla +chercher Maurevert et le logea chez le chanoine Villemur, +ex-percepteur de Guise, au cloître Saint-Germain-l'Auxerrois. Ce fut +des écuries des Guises qu'on tira un cheval d'Espagne, qui, sellé, +bridé, attendit dans l'arrière-cour, près de la porte de derrière. +Trois jours durant, derrière un treillis de fenêtre masqué de vieux +drapeaux, se tint patiemment l'assassin, l'arquebuse chargée de balles +de cuivre, appuyée et couchant en joue. + +Cependant les noces de Navarre et de Condé, qu'on maria aussi, +continuaient. Des bals, des farces plus ou moins indécentes, +remplissaient toutes les nuits, et le jour on dormait; toute affaire +ajournée, le roi perdu dans les amusement avec sa furie ordinaire; +protestants, catholiques, tout mêlé et dansant ensemble. Cependant, +dans ces fêtes folles, on distingue fort bien la malice du duc d'Anjou +et sa griffe de chat. C'est lui, sa mère, les Italiens, qui, sans nul +doute, se donnèrent le plaisir de ridiculiser le jeune paysan +béarnais, d'en faire un sot devant sa femme, de faire jouer aux dupes +mêmes une comédie du futur crime, de rire avant d'assassiner. + +Ce fut, en mascarade, le _Mystère des trois mondes_, comme on fit +jadis à Florence au pont de l'Arno. Au paradis, rempli de nymphes, +voulaient entrer des chevaliers (Condé, Navarre); mais il était gardé +par d'autres chevaliers, par le roi et ses frères, qui rompaient la +pique avec eux et finissaient par les traîner du côté de l'enfer, où +les diables les enfermaient. Cependant les vainqueurs allèrent +chercher les nymphes et dansèrent avec elles toute une grande heure, +longueur impertinente, ennuyeuse pour les vaincus. Navarre dut rester +en enfer pendant qu'on fit danser sa femme. Le combat reprit ensuite, +et des traînées de poudre qui éclatèrent de tous côtés, remplissant le +palais de fumée, d'odeur sulfureuse, mirent en fuite toute +l'assistance. + +Damnés, vaincus et ridicules, ce fut le sort des deux maris. Le jour +suivant, on les fit Turcs, c'est-à-dire vaincus encore; les Turcs +venaient de l'être à la bataille de Lépante. Dans un tournoi en +mascarade, le roi de Navarre avec les siens, parurent vêtus en Turcs, +avec des turbans verts. Ces Turcs de carnaval furent battus par deux +femmes, deux amazones, qui n'étaient autres que le roi et son frère. + +La majesté royale en jupe courte! Spectacle honteux, baroque! Mais +plus choquant encore était Anjou, impudique figure qui se complaisait +dans ce rôle et dans sa grâce infâme, couvrant de honteuses folies +les apprêts de l'assassinat (jeudi 21 août 1572). + + + + +CHAPITRE XXIII + +BLESSURE DE COLIGNY.--CHARLES IX CONSENT À SA MORT + +22-23 Août 1572 + + +Coligny, quoique malade, croyait partir la semaine qui suivrait le +mariage. Il l'écrit ainsi à sa femme, dans une lettre infiniment +tendre, fort touchante, qui ferait croire qu'il sentait sa situation +et pensait bien que c'étaient les dernières paroles qu'ils dussent +échanger dans ce monde. + +Dans un sombre petit hôtel, voisin du Louvre, tout près du cloître +Saint-Germain-l'Auxerrois, il recevait coup sur coup de mauvaises +nouvelles. L'édit de pacification devenait une risée; un enfant qu'on +portait au prêche pour le baptiser fut tué dans les bras de sa mère. +Les Guises grossissaient dans Paris, et Montmorency en sortait. + +Ce chef futur des politiques, en abandonnant ainsi Coligny, fut une +des causes du massacre. S'il fût resté avec les siens, avec la +nombreuse noblesse attachée à sa famille, on eût regardé à deux fois +avant de tirer l'épée. + +Il crut acquitter sa conscience en avertissant Coligny de pourvoir à +sa sûreté. + +Le devoir clouait celui-ci au fatal séjour de Paris; s'il eût bougé, +il perdait tout. La seule chance qu'il eût qu'on fît droit aux +plaintes des protestants, et qu'on aidât d'un secours l'invasion du +prince d'Orange, était dans sa persévérance, dans l'ascendant qu'il +avait pris sur l'esprit du jeune roi. Partir, c'était rompre avec lui, +c'était tout abandonner, recommencer la guerre civile. Dût-il mourir à +Paris, cela valait encore mieux. + +Sentinelle infortunée du grand parti protestant qui ne lui donnait nul +appui, ni d'Angleterre, ni d'Allemagne, il périssait abandonné. On le +voit parfaitement par une lettre de Catherine (21 août). Au moment où +l'assassin attendait déjà Coligny, la reine mère est si convaincue de +l'indifférence d'Élisabeth à cet événement qu'elle suit avec confiance +l'affaire du mariage, et propose une entrevue entre son fils Alençon +et la reine d'Angleterre «sur mer, par un beau jour calme, entre +Douvres, Boulogne et Calais.» + +On savait parfaitement qu'Élisabeth, alarmée des grands projets de +Coligny, ne vengerait nullement sa mort et prendrait fort en patience +un événement qui allait fermer aux armes françaises la conquête des +Pays-Bas. + +Lui seul était la pierre d'achoppement. Il inquiétait l'Europe, +surtout ses prétendus amis. + +Le vendredi 22 août, comme il rentrait lentement chez lui, revenant du +conseil et lisant une requête, il passe devant la fenêtre fatale, il +est tiré... Une balle lui emporte l'index de la main droite, une autre +traverse le bras gauche. + +Maurevert avait tiré, comme Poltrot, de manière à blesser son homme, +lors même qu'il serait cuirassé. Son arme était appuyée et pouvait +tirer bien mieux. Mais la main du fanatique était restée ferme, et la +main du coquin trembla. + +Sans s'émouvoir, Coligny montre la fenêtre d'où l'on a tiré et dit: +«Avertissez le roi.» + +Le roi jouait à la paume avec Guise et Téligny. Il jeta sa raquette, +parut tout bouleversé et rentra brusquement, puis fit trois choses qui +prouvaient sa bonne foi. Il ordonna l'enquête, il défendit aux +bourgeois de s'armer (_Registres de la ville_), et il fit dire à tous +les catholiques logés autour de l'amiral d'aller ailleurs, afin qu'on +pût y concentrer des protestants. + +On a dit qu'il voulait faire massacrer ceux-ci, qu'il les réunissait +pour les envelopper. Cependant, quand on songe à la vaillance connue +de cette noblesse, à sa fermeté éprouvée, on sentira que la réunir +ainsi, c'était la fortifier, c'était rendre le meurtre infiniment plus +difficile, préparer un combat à mort. + +Je ne vois pas que Coligny ait profité de l'autorisation. Il voulut +lier Charles IX, comme il avait fait en lui rendant les places de +sûreté. Pourquoi eût-il voulu plus de garantie pour lui-même qu'il +n'en gardait pour son parti? Beaucoup de protestants venaient. Mais il +n'eut, à poste fixe, que des gardes du roi. Anjou eut soin d'y mettre +un capitaine ennemi de l'amiral. + +L'illustre chirurgien Ambroise Paré coupa le doigt du blessé et +fit à l'autre bras de profondes incisions. Ses amis pleuraient. +Lui, merveilleusement patient: «Ce sont là des bienfaits de +Dieu.»--Quelqu'un dit: «Oui, monsieur, remercions-le. Il a épargné +la tête et l'entendement.» + +Il y avait là un saint homme, le ministre Merlin, le même, je crois, +qui sauva le coupable père de Rubens et obtint sa grâce du prince +d'Orange. Merlin dit à l'amiral: «Vous faites bien, monsieur, de ne +penser qu'à Dieu et d'oublier les assassins.» + +Le calme et l'extraordinaire force d'âme de l'amiral parut à deux +choses: + +Dans l'opération très-douloureuse, et qu'Ambroise Paré ne fit qu'en +trois fois, ayant un mauvais instrument, le patient ne sourcilla point +et dit seulement à l'oreille d'un de ceux qui le soutenaient que +Merlin donnât cent écus d'or aux pauvres de l'Église de Paris. + +D'autre part, malgré tant de vraisemblances, de preuves même et +d'aveux des gens de la maison fatale, comme on parlait des coupables, +il dit: «Je n'ai d'ennemis que MM. de Guise. Toutefois je n'affirme +point qu'ils aient fait le coup.» + +Quelques hommes déterminés offrirent à l'amiral d'aller poignarder les +Guises à la tête de leurs bandes. Mais il le leur défendit. + +Les maréchaux Damville, Villars et Cossé vinrent le voir. Ils le +trouvèrent gai et calme. Il dit à Cossé «Vous souvenez-vous de l'avis +que je vous donnais il y a quelques heures?... Il faut prendre vos +sûretés.» + +Damville, avec Téligny, alla de sa part prier le roi de venir. Il vint +à deux heures et demie; mais sa mère, son frère Anjou, Gondi, son +ex-gouverneur, ne le laissèrent pas aller seul; ils le suivirent, +inquiets de ce que dirait le blessé. Ils trouvèrent la petite rue, le +petit hôtel, combles de protestants armés qui les regardaient de +travers et se parlaient à l'oreille, témoignaient peu de respect, +croyant voir dans la mère et son fils Anjou les vrais assassins. + +Charles IX dit ces propres paroles: «Mon père, la blessure est pour +vous, la douleur pour moi, et pour moi l'outrage... Mais j'en ferai +telle vengeance qu'on se souviendra à jamais.» Et il en fit avec +fureur le plus terrible serment. + +Coligny parla comme un homme qui se sent près de la mort. Parmi les +plaintes des Églises, il articula deux accusations. + +«Pourquoi ne peut-on dire un mot dans votre conseil privé que le duc +d'Albe n'en soit averti au moment même?» + +Puis il lui dit à l'oreille (ce que de Thou a supprimé par respect +pour Catherine et pour Henri III): «Souvenez-vous des avertissements +que je vous ai donnés sur ceux qui trament contre vous. Si Votre +Majesté tient à la vie, elle doit être sur ses gardes.» + +«Vous vous échauffez trop, dit la reine. Il n'y pas d'apparence de +faire parler si longtemps un malade.» Et elle emmena le roi. Le seul +Henri d'Anjou, dont la maligne nature jouissait dans le mensonge, +resta un moment de plus pour dire un mot d'amitié à celui qu'il +assassinait. + +Cette hypocrisie pouvait-elle donner le change à Charles IX? On peut +en douter; il rentra profondément triste et rêveur. Sa mère cependant +l'obsédait pour tirer de lui ce que l'amiral avait dit si bas. Il +refusa quelque temps, puis éclata tout à coup: «Ce qu'il me disoit, +madame? Si vous voulez le savoir, il disoit que tout le pouvoir s'est +écoulé dans vos mains, et qu'il m'en adviendra mal.» Il sortit et +s'enferma. «Nous vîmes bien dès lors, dit lui-même Henri d'Anjou, +qu'il n'y avoit pas de temps à perdre pour dépêcher l'amiral.» + +Cependant le roi de Navarre et le prince de Condé, qui avaient demandé +en vain permission de se retirer, délibéraient chez Coligny avec +quelques protestants sur ce qu'il convenait de faire. L'un d'eux dit: +«Partir à l'instant. Mais le blessé eût été difficile à transporter, +et Téligny répondait de la sincérité du roi.» + +Marguerite nous apprend ici un fait essentiel. On voit que les +protestants ne se fiaient pas beaucoup à son mari, le roi de Navarre; +qu'ils le voyaient apprivoisé par les caresses catholiques, qu'un +pressentiment leur révélait dans le petit Béarnais ce leste sauteur +qui dit: «Je vais faire le saut périlleux.» Et: «Paris vaut bien +messe.» Ils lui firent signer, à lui, au prince de Condé et sans doute +aux courtisans protestants de Charles IX, une obligation écrite de +venger l'attentat fait sur Coligny. + +Le bruit s'en répandit sans doute. On sema par tout Paris la nouvelle +lamentable que ces furieux protestants avaient juré d'égorger le +pauvre jeune Henri de Guise. Malgré les défenses du roi, les +capitaines de quartier, les meneurs des confréries, avaient fait +prendre les armes. L'immensité du mouvement dépassait tout ce +qu'avaient attendu Catherine et le duc d'Anjou, mouvement donné par le +clergé et tout au profit de Guise (samedi 23 août). + +Henri d'Anjou, qui s'était retiré si habilement derrière Guise pour +lui faire frapper le premier coup sur l'amiral, perdait toute son +importance, toute faveur des catholiques, tout son renom de Jarnac et +de Montcontour, s'il restait toujours derrière. Il se hasarda dans +Paris, non à cheval, mais à demi caché dans un coche, menant avec lui +son frère bâtard, Henri d'Angoulême, à qui il promettait la place +d'amiral de France s'il achevait Coligny. Sur leur route par la ville, +trouvant tout le peuple armé, ému, mais trop lent encore, ils semèrent +habilement une panique (le même moyen qui fit faire en 93 les +massacres de septembre): ils dirent, ce que disaient les protestants, +que Montmorency avait été chercher un grand corps de cavalerie pour +tomber sur Paris. L'effet désiré fut atteint. On trouva dans la peur +des forces inouïes de courage; d'officieux avertisseurs dirent qu'il +fallait se hâter d'égorger les protestants. + +Un petit conseil secret de la reine et des Italiens avait eu lieu à +l'écart, non au Louvre, mais aux Tuileries, par-devant le roi. Leur +avis, original et singulier, était qu'il fallait profiter du +mouvement, laisser les Guises égorger les chefs protestants; le roi +surviendrait alors, tomberait sur les Guises affaiblis, se trouverait +débarrassé des uns et des autres, de tous les grands, et vraiment roi. + +Conseil italien et classique, d'après les modèles célèbres que les +petits princes italiens avaient laissés en ce genre, mais ici +inapplicable. Le roi était loin de pouvoir se débarrasser des Guises, +étant en réalité plutôt dans leurs mains. + +Il paraît du reste avoir goûté très-peu ces conseils. Un domestique +des Guises ayant été arrêté, ils vinrent hypocritement dire à Charles +IX qu'accablés par la calomnie et dans la disgrâce du roi, ils +demandaient la permission de se retirer. Le roi dit: «Vous pouvez +partir. Je saurai bien vous retrouver, s'il faut faire justice.» Ils +se mirent seulement en route et s'arrêtèrent dans les faubourgs. + +C'était le samedi soir (23 août). La reine mère fit un effort décisif +près de son fils. Elle lui montra qu'il était seul, avec son petit +régiment des gardes; que les protestants allaient appeler à eux des +renforts, soulever toutes les villes; que les catholiques eux-mêmes, +s'il n'agissait pas, agiraient sans lui, nommeraient un _capitaine +général_. C'était lui dire précisément ce qui se fit dans la Ligue. + +Elle lui dit: «Vous n'aurez pas une seule ville en France où vous +retirer. + +Ce qui me prouve que le récit attribué au duc d'Anjou est vraiment de +lui ou d'un homme à lui, c'est qu'à ce moment il dissimule la +situation honteuse où se trouvèrent les coupables (lui, sa mère et +Retz), et suppose que Catherine réussit auprès du roi. Tavannes +(homme du duc d'Anjou) suit la même tradition, la moins humiliante +pour le fils et la mère. + +Mais voici le grand, le véritable, le naïf historien de la +Saint-Barthélemy, Marguerite de Valois, qui nous apprend que le fils +et la mère, repoussés apparemment par Charles IX, dans leur peur et +dans leur danger, lui envoyèrent un homme qui pleurât pour eux et le +décidât au massacre qui seul pouvait les sauver. Cet homme était Retz +(Gondi), ex-gouverneur de Charles IX. + +Marguerite nous apprend que, le lendemain dimanche, _les huguenots en +corps devaient venir au corps accuser Guise_ solennellement devant le +roi. Guise, contre qui tant de preuves se réunissaient, n'eût pu ni +voulu nier un coup qui le mettait si haut dans la faveur des +catholiques; mais il eût dit qu'il n'avait rien fait que sur l'ordre +de l'autorité légitime, l'ordre de monseigneur le duc d'Anjou, +lieutenant général du royaume. + +Ainsi, tout se fût dévoilé à la face du monde. + +Anjou et Catherine allaient être convaincus d'avoir voulu tuer +Coligny, parce que Coligny poussait le roi à mettre hors de France son +dangereux héritier. Cela était trop évident. Avec un homme soudain et +violent comme Charles IX, Anjou eût fort bien pu périr, et Catherine, +menacée tant de fois d'être renvoyée en Italie, eût probablement, à ce +coup, repris le chemin de Florence. + +Donc, le samedi 23 août à dix heures du soir, les deux coupables, la +mère et le fils, firent avouer leur cas honteux, en tâchant de donner +le change sur leurs vrais motifs. Retz dit au roi, dit Marguerite: +«Que le coup n'avoit été par M. de Guise, mais que mon frère le roi de +Pologne et la reine ma mère avoient été de la partie.» + +Pourquoi: «Parce que la reine mère avoit voulu se venger de la mort de +Charny.» Bourde grossière, qu'on dut faire difficilement avaler à +Charles IX. Il connaissait trop sa mère, qui n'avait ni coeur ni âme, +ni amour ni haine, nulle _vendetta_, à coup sûr. + +À l'appui de cette sottise qui ne prenait pas, Retz ajoutait tout +doucement que: «Si le roi continuoit en la résolution qu'il avoit de +faire justice de M. de Guise, _il était en danger lui-même_, puisque +sa famille était accusée.» + +Mais Charles IX faisant apparemment la sourde oreille, Retz ajoutait: +«Que les huguenots étoient en tel désespoir, qu'ils s'en prenoient +non-seulement à M. de Guise, à la reine, à M. d'Anjou, mais _qu'ils +croyaient aussi que le roi en fût consentant_ et avoient résolu de +recourir aux armes _la nuit même_. De sorte qu'il voyoit Sa Majesté +dans un très-grand danger, soit du côté des huguenots, _soit des +catholiques_ par M. de Guise.» + +C'était le samedi 23 à dix heures du soir, on voulait agir à minuit. +Pour être en mesure, il fallait tirer un ordre immédiat. Ainsi, pas un +moment de délibération; il lui fallut se décider sur l'heure et sans +remise, trancher en un moment sur la résolution suprême qui allait, à +partir de cette minute, retenir à jamais, emporter sa mémoire dans +l'exécration éternelle! + +La peur est contagieuse. Il est probable que la peur visible de ce +lâche Italien, sa pâleur, sa mine basse, courbée, son frissonnement, +gagnèrent Charles IX. Sur son attitude hautaine, et sur sa colère au +retour de Meaux, on l'avait cru brave. Mais il était, tous les récits +l'attestent, d'un tempérament nerveux, d'une imagination infiniment +impressionnable. La nuit, la situation imprévue, la pensée surtout +d'avoir dans le Louvre même trente ou quarante protestants des plus +redoutés, un Pardaillan, un de Piles, les premières épées de France, +tout concourut à la terreur. + +Ajoutons une circonstance, la première que je vais emprunter aux +récits protestants (jusqu'ici je n'ai rien tiré que des sources +catholiques). On apprit à Charles IX _que le peuple était armé_!--Et +comment cela? dit-il étonné.--Votre Majesté elle-même avait ordonné +que chacun fût à son quartier.--Oui, mais _j'avais défendu que +personne prît les armes_. + +Cet _étonnement_ du roi ne se trouve que dans la _Relation_ +protestante. Fait grave déjà prouvé par les Registres de la ville. +D'autant plus grave et naïf ici, qu'il échappe à l'auteur de la +_Relation_ contre son propre système, et dément la longue +préméditation qu'il attribue à Charles IX. + +Retz n'a point écrit de mémoires malheureusement. Nous ne savons pas +par quel moyen décisif il gagna sa cause. + +Seulement il faut se rappeler qu'on parlait à un homme de tête bien +peu solide, poète et fort imaginatif. L'Italien dut l'emporter, non en +atténuant la chose, mais plutôt en la grandissant, en rappelant les +massacres illustres de l'histoire, comme les _Vêpres siciliennes_, +mystérieuse et soudaine extermination d'un grand peuple en une nuit, +saignée immense, vastes ruisseaux de sang... + +Charles IX, dans sa visite à Coligny, avait demandé et vu la manche de +son habit encore trempée de sang et de rouge. Une très-mauvaise vue +pour un fou. Il s'était fort exalté, regardant toujours cette manche: +«Quoi! c'est là, répétait-il, le sang, le véritable sang de ce fameux +amiral!» + +Il paraît qu'au beau milieu de l'animation il lui revint une terreur. +Mais si les protestants se vengent, s'ils se soulèvent par toute la +France, s'ils ont des armées étrangères, etc. + +À cela, le doux Italien eut une réponse facile: c'est que MM. de Guise +prenaient tout sur eux, qu'ils en faisaient une affaire de _vendetta_, +de famille, une querelle personnelle, et nullement une affaire +générale de religion. La chose resterait ainsi comme ces vieilles +querelles de villes italiennes, comme les meurtres de La Scala, comme +les vengeances mutuelles des Montaigu, des Capulet. + +Le roi pouvait dormir sur les deux oreilles. Le dimanche soir, tout +serait fini, Guise partirait de Paris. Et en même temps une lettre du +roi pour toute la France: «Les Guises et les Châtillons se sont +battus; on n'a pu les en empêcher; le roi le déplore, mais il s'en +lave les mains.» + +Lâche et bas conseil d'un cruel poltron, mais qui trouva le roi à son +niveau. + +Ce ne fut guère qu'entre onze heures et minuit que Charles IX, après +ces deux longues conversations, entamé par sa mère d'abord, achevé par +Retz, fasciné et magnétisé par la peur de ce misérable, défaillit et +consentit... + +On était si peu sûr de ses résolutions, qu'en envoyant l'ordre à Guise +et à Marcel, ex-prévôt des marchands, la reine mère décida que le +signal sonnerait, non pas d'abord à l'horloge du Palais, assez +éloignée, mais à l'église même du Louvre, à Saint-Germain-l'Auxerrois. + +Chose bizarre, mais très-naturelle, l'ayant enfin emporté, elle +commença à avoir peur de sa propre résolution. Tavannes et le duc +d'Anjou l'avouent unanimement. «Elle se serait désistée, dit Tavannes, +si elle avait pu.» + +«Nous allasmes, dit le duc d'Anjou, au portail du Louvre joignant le +jeu de paulme, en une chambre qui regarde sur la place de la +basse-cour, pour voir le commencement de l'exécution. Où nous ne fûmes +pas longtemps, ainsi que nous considérions les événements et la +conséquence d'une si grande entreprise (à laquelle, pour dire vray, +nous n'avions jusques alors guères bien pensé), nous entendismes à +l'instant tirer un coup de pistolet. Et ne sçaurois dire en quel +endroict, ni s'il offensa quelqu'un: bien sçay-je que le son seulement +nous blessa si avant en l'esprit, qu'il offensa nos sens et notre +jugement, esprit de terreur et d'appréhension des grands désordres qui +s'alloient alors commettre. Et pour y obvier, envoyasmes soudainement +et en toute diligence un gentilhomme vers M. de Guise, pour lui dire +et espressément commander qu'il se retirât en son logis, et qu'il se +gardât bien de rien entreprendre sur l'admiral, ce seul commandement +faisant cesser tout le reste. Mais tôt après, le gentilhomme +retournant nous dit que M. de Guise lui avoit respondu que le +commandement étoit venu trop tard et que l'admiral étoit mort.» + + + + +CHAPITRE XXIV + +MORT DE COLIGNY ET MASSACRE DU LOUVRE + +22-26 Août 1572 + + +Si le coup de pistolet fit tressaillir la reine mère et son fils, on +peut bien croire que le blessé, dans sa triste insomnie, ne fut pas +sans l'entendre. Il n'avait pas grand monde autour de lui. Beaucoup +étaient au Louvre, chez le roi de Navarre, pour qui on craignait +encore plus. Mais il avait, dans deux maisons voisines de son hôtel, +deux postes de gardes du roi. Il se sentait gardé par la parole +royale, par les promesses et les traités faits avec les princes +étrangers, par tout ce qu'il y a de respecté parmi les hommes. Il +venait de recevoir une visite aimable, la plus rassurante de toutes. +La nouvelle mariée, Marguerite de Navarre, dans ces moments sacrés où, +femme et fille encore, oscillant d'un état à l'autre, la jeune épouse +est si touchante, était venue le voir, et comme chercher la +bénédiction du vieillard. + +Fallait-il croire qu'elle fût un espion? Une envoyée d'Anjou? Et ce +frère, trop aimé, usa-t-il de _sa petite Margot_ (ils appelaient ainsi +leur soeur) pour cette commission scélérate? On en croira ce qu'on +voudra. + +Le blessé, sur son lit, était dans ses pensées. Quelles? La famille +peut-être qu'il ne devait jamais revoir, cette femme admirable qu'il +avait laissée enceinte et qui le rappelait en vain? Ou bien plutôt +encore cette grande famille de l'Église, si divisée, si hasardée, +orpheline de Dieu, dont la crise suprême était venue par toute la +terre? + +Mais ces sombres pensées ne le reportaient-elles pas plus haut, plus +loin encore, à la grande question des déchirements du dogme, à +l'écroulement de l'arbre qui couvrit l'humanité de son ombre? Ramenée +à la foi des Suisses qu'adoptait Coligny, rentrée dans la simple +raison, l'eucharistie emporte le christianisme lui-même. + +Tout cela pour lui seul. Il avait cependant près de lui dans cette +chambre deux hommes admirables. L'homme de la douleur, le grand +chirurgien du siècle, Ambroise Paré, grand de coeur autant que de +génie. L'homme de la conscience, le saint pasteur Merlin qui, je +crois, avait été envoyé par le prince d'Orange. C'est lui qui fit la +prière à l'heure dernière de Coligny. + +Près de la porte de la chambre veillait aussi un bon et fidèle +Allemand qui, à l'armée, lui servait d'interprète. En bas, quelques +serviteurs et cinq ou six Suisses du roi de Navarre. + +C'était un peu avant le jour, entre trois et quatre heures (dimanche +24 août). La cavalerie de Guise arrive aux portes et remplit la petite +rue. À l'instant, les gardes du roi, de gardiens se font assassins. +Cosscins, leur capitaine, frappe au nom du roi. Le gentilhomme qui +avait les clefs ouvre; il est poignardé. + +L'amiral se lève au bruit, et, couvert d'une robe de chambre, dit au +ministre: «Monsieur Merlin, faites-moi la prière.» Et lui-même ajouta: +«Je remets mon âme au Sauveur.» + +«Alors celui qui a été témoin et qui a rapporté ces choses entra dans +la chambre, et, étant interrogé par Ambroise Paré que voulait dire ce +tumulte, il dit, en se tournant vers l'amiral: «Monseigneur, c'est +Dieu qui nous appelle à luy.» Il répondit: «Il y a longtemps que je me +suis disposé à mourir... Mais sauvez-vous, vous autres, s'il est +possible.» Les témoins affirment qu'il ne fut pas plus troublé de la +mort que s'il n'y eût eu bruit quelconque. Tous montèrent et +échappèrent la plupart par le toit; l'Allemand, Nicolas Muss, resta +seul avec l'amiral. (_Relation._) + +Cependant on avait rompu la porte de l'escalier. Cosscins marchait en +tête avec les Suisses du duc d'Anjou, sous ses couleurs (blanc, noir +et vert). Ces Suisses, voyant sur l'escalier les Suisses du roi de +Navarre, ne tiraient pas. Mais Cosscins fit tirer les gardes. + +On força alors la porte de la chambre, et deux hommes entrèrent les +premiers, deux serviteurs des Guises: l'un, le Picard Attin, qui était +au duc d'Aumale, nourri chez lui longtemps pour tuer le frère de +l'amiral; l'autre était un Allemand, Behme, attaché à la personne de +Henri de Guise, qui passait pour aimer beaucoup le jeune prince et le +gouvernait entièrement. Il fut récompensé plus tard par un riche +mariage avec une bâtarde du cardinal de Lorraine qui avait été élevée +en Espagne près de la reine Élisabeth. Behme fut comblé des dons du +roi d'Espagne, mais finit misérablement. + +Avec ces deux meurtriers, se trouvaient Sarlabous, le gouverneur du +Havre, ex-capitaine de Coligny, qui venait tuer son chef pour +constater sa foi de renégat. + +Attin a raconté plus tard qu'ils avaient été interdits de trouver si +extraordinairement tranquille un homme qui avait la mort devant les +yeux. L'impression fut telle sur Attin que, revenu chez lui, plusieurs +jours après, il restait blême et dans une sorte de frayeur. + +L'Allemand Behme, qui s'était animé à lever la porte avec un épieu (et +qui, sans doute, avait pris du coeur dans le vin), fut plus résolu que +les autres. Il avança et osa dire un mot; il demanda ce qu'il savait +très-bien: «N'es-tu pas l'amiral?» + +Coligny lui dit posément: «Jeune homme, tu viens contre un blessé et +un vieillard... Du reste, tu n'abrégeras rien.» Faisant entendre que, +malade, frappé de la nature, il était mort déjà, hors de la main des +hommes. + +Behme, avec un juron horrible, en reniant Dieu, lui poussa dans le +ventre cette bûche pointue, ce gros épieu qu'il avait dans la main. On +dit que Coligny, assommé de la sorte par cette lourde bête, n'ayant +pas même un coup d'épée, sentit son coeur de gentilhomme, et, tombant, +lui lança ce mot: «Si c'était un homme, du moins!... C'est un +goujat!...» + +Alors Behme frappa, refrappa sur la tête. Et les autres, enhardis, +vinrent lui donner chacun son coup. + +Guise était en bas à cheval dans la cour avec le bâtard d'Angoulême. +Il cria: «Behme, as-tu fini?--C'est fait!--Mais M. d'Angoulême n'en +veut rien croire, s'il ne le voit.» + +Behme alors, avec Sarlabous, prirent le corps par-dessous pour le +jeter par la fenêtre. Était-il, n'était-il pas mort? On ne le sait. Il +se trouva par le trouble des meurtriers, ou par je ne sais quel réveil +de vie et de résistance, que le corps s'accrocha un moment à la +fenêtre; cependant il tomba. + +Ces assommeurs savaient si mal leur métier, que, frappant à tort, à +travers, ils avaient justement gâté ce qu'eût le mieux gardé tout sage +bourreau, ce qu'on expose, le visage et la tête. Les deux grands +seigneurs, descendus de leurs chevaux, avaient beau regarder. +Cependant le bâtard «lui torcha la face,» et, écartant le sang, dit: +«Ma foi, c'est bien lui.» Et il lui donna un coup de pied. Certains +disent que Guise en fit autant et lui donna du pied dans le visage. + +Il y avait là aussi un Italien de Sienne, Petrucci, qui appartenait à +Gonzague, duc de Nevers. Il coupa proprement la tête, et la porta au +roi et à la reine, au duc d'Anjou. On l'embauma avec soin pour +l'envoyer à Rome qui, depuis si longtemps et si instamment, l'avait +demandée. + +Au moment où l'assassinat fut su au Louvre, l'affaire étant lancée et +toute hésitation désormais impossible, la cloche du signal sonna à la +paroisse du Louvre, Saint-Germain-l'Auxerrois. Ce ne fut que longtemps +après, lorsqu'il était grand jour, qu'on sonna la cloche du Palais au +coin du quai de l'Horloge, pour convier la ville au massacre. + +Mais la ville était déjà avertie d'une autre manière. Coligny tué, la +tête coupée, et «ce morceau de roi» ayant été porté au Louvre, on +avait généreusement donné à la canaille les reliefs du festin. + +Des enfants et des misérables, qui ne sont ni enfants, ni hommes, sans +barbe, sans âge et qu'on croirait sans sexe, femmes-hommes et +hommes-femmes, les fils naturels du ruisseau, fondirent, à travers les +soldats, dans la cour de l'amiral, et trouvant là ce corps, furent +ravis de s'en emparer. Si la tête manquait, il y avait encore autre +chose, assez pour le régal; les couteaux travaillèrent, on coupa les +mains pâles qui avaient tenu si longtemps l'épée de la France, la +sainte épée de Dieu; on coupa les parties naturelles, et on les porta +dans Paris. + +Au tronc, les enfants attachèrent une corde, et le tirèrent par les +ruisseaux rougis jusqu'au bord de la Seine, et il y resta quelque +temps. Mais d'autres amateurs survinrent, qui s'en emparèrent à leur +tour, le suspendirent à Montfaucon. On l'y mit de façon outrageante et +bizarre, le dos sur une poutre, le cou, les pieds, chacun de leur +côté, flottant, ballant, le ventre en l'air. + +D'autres, qui arrivaient tard, n'y surent plus que faire, sinon +d'allumer du feu dessous, pour le noircir du moins, le griller comme +un porc. Quelques-uns s'en tenaient les côtes. + +Dans cette nuit fatale, du samedi 23 au dimanche 24, les heures se +marquent ainsi. La reine parle au roi le soir (_sept ou huit heures?_) +Retz vient lui faire l'aveu de sa mère et de son frère (_dix heures?_) +Ordre donné à Guise (_onze heures?_) par la reine et le duc d'Anjou. +La ville avertie d'armer à _minuit_. Long intervalle de quatre heures, +les Guises attendant que la ville soit armée, avant d'attaquer +Coligny. À l'aube, _un peu avant quatre heures_, signal du coup de +pistolet; Coligny tué. + +Marguerite dit qu'au petit jour son mari se leva, sortit, qu'elle +dormit une heure, puis fut éveillée par le massacre du Louvre qui dut +commencer _entre cinq et six_. + +Pourquoi ce dangereux retard après la mort de Coligny qui, su au +Louvre, pouvait faire mettre en défense les protestants du roi de +Navarre? Le duc d'Anjou l'explique peut-être en disant qu'il y eut un +moment d'hésitation, que sa mère et lui eurent frayeur et eussent +voulu tout arrêter, mais que Guise dit qu'il était trop tard. + +Qu'allait-on faire de ces gentilshommes qui étaient dans le Louvre, +sous le toit du roi? Grande et cruelle question. + +Si la reine mère, si Retz avaient eu le soir tant de peine à décider +Charles IX sur la question générale, il est peu probable qu'ils +l'eussent encore compliquée de cette difficulté terrible. + +Ce fut, je crois, le matin, et, Coligny tué, ce fut vers cinq heures +qu'on apporta à Charles IX ce breuvage amer et qu'on le lui fit +avaler. + +C'était lui-même qui, le jour de la blessure de l'amiral, avait engagé +Navarre et Condé à faire entrer leurs gentilshommes pour se garder des +entreprises de Guise, qu'il appelait «un mauvais garçon.» Tous +s'étaient offerts, empressés, sur une telle assurance; ils étaient +trente ou quarante, outre les gouverneurs, précepteurs, valets de +chambre et domestiques des deux jeunes princes. Depuis trois jours, +Charles IX vivait avec eux, les avait aux tables royales, mêlés avec +sa maison. Exécrable fatalité. Il fallait que ce couteau qui leur +coupait le pain du roi, on le leur mît dans le coeur; que, de +commensaux et convives qu'ils avaient été le soir, les serviteurs, +officiers ou capitaines des gardes se trouvassent au matin bourreaux? +_La parole du roi de France_, révérée chez les infidèles et jusqu'au +bout de la terre! _la parole de gentilhomme_, de l'hôte féodal, la +sécurité complète avec laquelle on quittait ou on déchargeait ses +armes en passant le pont-levis! Toutes ces vieilles religions de la +France brisées et détruites, et l'honneur même assassiné!... Pour en +venir là, il fallut une grande peur, une crainte extrême de ces hommes +et l'attente d'un combat sanglant. + +Dans ce Louvre si bien fermé, au fond même du filet de mort où +personne n'aurait vu, nous trouvons pourtant un témoin, la jeune reine +de Navarre: + +«Le soir, étant au coucher de la reine ma mère, assise sur un coffre +auprès ma soeur de Lorraine que je voyois fort triste, la reine +m'aperçut et me dit que je m'en allasse coucher. Comme je faisois la +révérence, ma soeur, se prenant à pleurer, me dit: «Mon Dieu, ma +soeur, n'y allez pas!» Ce qui m'effraya extrêmement. La reine se +courrouça fort et lui défendit de me rien dire. Ma soeur lui dit qu'il +n'y avoit point d'apparence de m'envoyer sacrifier comme cela, et que, +sans doute, s'ils découvroient quelque chose, ils se vengeroient sur +moi. La reine mère me commanda encore rudement que je m'en allasse +coucher. Ma soeur, fondant en larmes, me dit bonsoir sans m'oser dire +autre chose. Et moi je m'en allai toute transie et éperdue. + +«Je trouvai le lit du roi, mon mari, entouré de trente ou quarante +huguenots que je ne connaissois point encore, et qui parlèrent toute +la nuit de l'accident de l'amiral. La nuit se passa sans fermer +l'oeil. Au point du jour, le roi, mon mari, dit qu'il vouloit aller +jouer à la paume, attendant que le roi Charles fût éveillé, se +résolvant de lui demander justice. Il sort de ma chambre et tous ses +gentilshommes aussi. + +«Moi, voyant qu'il étoit jour, estimant le danger passé, vaincu du +sommeil, je dis à ma nourrice qu'elle fermât la porte pour pouvoir +dormir. Une heure après, comme j'étois le plus endormie, voici un +homme frappant des pieds et des mains à la porte, et criant: «Navarre! +Navarre!» Ma nourrice ouvre, pensant que ce fût mon mari. C'étoit un +gentilhomme nommé M. de Téjan, qui avoit un coup d'épée dans le coude +et un coup de hallebarde dans le bras, et étoit encore poursuivi de +quatre archers qui entrèrent tous après lui. Il se jeta dessus mon +lit. Moi, sentant ces hommes qui me tenoient, je me jette à la ruelle, +et lui après moi, me tenant toujours à travers du corps. Je ne +connoissois point cet homme, et ne savois s'il venoit là pour +m'offenser, ou si les archers en vouloient à lui ou à moi. Nous +criions tous deux et étions aussi effrayés l'un que l'autre. Enfin +Dieu voulut que M. de Nançay, capitaine des gardes, y vînt, qui, me +trouvant en cet état, encore qu'il y eût de la compassion, ne se put +tenir de rire et se courrouça fort aux archers de cette indiscrétion, +les fit sortir et me donna la vie de ce pauvre homme qui me tenoit, +lequel je fis coucher et panser dans mon cabinet jusqu'à ce qu'il fût +guéri. + +«Je changeai de chemise, parce qu'il m'avoit toute couverte de sang. +M. de Nançay me conta ce qui se passoit, et m'assura que mon mari +étoit dans la chambre du roi et qu'il n'auroit nul mal. Et, me faisant +jeter un manteau de nuit sur moi, il m'emmena chez ma soeur, où +j'arrivai plus morte que vive. Entrant dans l'antichambre, un +gentilhomme, se sauvant des archers qui le poursuivoient, fut percé à +trois pas de moi. Je tombai de l'autre côté presque évanouie entre les +bras de M. de Nançay, et pensai que ce coup nous eût percés tous +deux.» + +Rien ne manque à ce récit, ni la dureté incroyable de la mère, qui +aventure ainsi sa fille et la remet au hasard, à la générosité +improbable de ceux qu'on va assassiner; ni, d'autre part, la +confiance, l'imprévoyante légèreté des gentilshommes protestants, qui +s'en vont jouer à la paume dans ces sombres circonstances, se +divisent, comme pour rendre l'exécution plus facile. Car les uns +allèrent jouer, les autres restèrent en haut; le capitaine des gardes +désarma ceux-ci un à un. Pour les joueurs, on leur ôta le roi de +Navarre, que Charles fit appeler, avec le prince de Condé. La mort de +ces deux princes avait été mise en discussion, et ils n'avaient été +sauvés que par le duc de Nevers, et sans doute aussi par l'idée qu'en +les tuant on eût rendu trop forts les Guises. On fit remarquer à +Charles IX qu'en réalité ces jeunes princes n'avaient guère de +religion que les femmes et l'amusement; non plus que trois ou quatre +autres protestants de cour qu'on sauva et qui se donnèrent au roi. +Navarre et Condé mandés, Charles IX leur aurait dit, selon +quelques-uns: «La messe! ou la mort!» Parole non probable dans la +bouche du royal acteur, qui décidément avait pris son rôle, et le joua +à faire croire qu'il l'avait toujours médité. + +Mais les autres, qui n'étaient pas princes, que devenaient-ils? Les +archers, comme on a vu, les piquaient de chambre en chambre pour +qu'ils se précipitassent par les escaliers ou par les fenêtres dans la +cour, où les massacreurs, en rang, les piques serrées, les recevaient, +les achevaient. + +Le premier qui fut tué dans la cour fut un gentilhomme qui, voyant +toutes ces troupes, s'avisa de demander pourquoi elles étaient là +rangées si matin. On avait dit au dehors qu'on les réunissait de nuit +pour une fête, un combat simulé. Celui à qui il parlait (c'était un +Gascon) pour réponse lui passa l'épée au travers du corps. + +Mais la boucherie générale se fit par les Suisses. On voit alors +combien ces Allemands étaient utiles; ne sachant pas le français, +étant catholiques, des petits cantons qui ont l'exécration du +protestantisme, ils frappaient comme des ours ou des assommeurs de +boeufs. Ivres d'ailleurs probablement, ils tuaient sans regarder, des +gens désarmés, n'importe. + +Il paraît cependant qu'on doutait de l'obéissance. Car on décida le +roi à se montrer à une fenêtre de la cour. Les amis des Guises sans +doute, Anjou et sa mère, voulurent qu'il fût bien constaté qu'il était +de la tuerie, qu'il la voulait et l'ordonnait. + +Le plus vaillant de ces vaillants, Pardaillan, que la plupart +n'auraient pas regardé en face, amené là, sans épée, à l'abattoir, fut +saigné comme un mouton. Le propre gouverneur du roi de Navarre, +Beauvais, sans la moindre considération de son élève, fut égorgé. Ces +malheureux, de la cour, adressaient à cette fenêtre les appels les +plus pathétiques, et ne trouvaient dans le roi, dans leur hôte, dans +ce magistrat de la justice commune, que l'oeil sauvage, égaré, +furieux, d'un misérable fou. + +Il y avait dans cette foule un homme que Charles IX devait entre tous +épargner, c'était lui qui l'avait arrêté trois mois au siége de +Saint-Jean-d'Angély, le capitaine de Piles; c'était comme un +adversaire, un ennemi personnel. À ce titre, il était sacré. De Piles +le sentait, et, dans la cour, devant ce monceau de morts sur lequel il +devait tomber, il lança au balcon du roi un cri foudroyant, le sommant +de sa parole, à faire trembler la cour du Louvre. + +Il entendit et fit le sourd. Alors de Piles, arrachant de ses épaules +un manteau de valeur, le tend à un gentilhomme: «Prenez, monsieur, et +souvenez-vous!» Le gentilhomme n'osa prendre ce gage dangereux de +vengeance, il eût été tué à deux pas. + +Cette surdité de Charles IX a constaté sa bassesse. Elle le met +devant l'histoire plus bas que la Saint-Barthélemy. + + + + +CHAPITRE XXV + +QUELLE PART PARIS EUT AU MASSACRE + +Août 1572 + + +Guise, Montpensier et Gonzague (Nevers), trois princes, furent les +principaux exécuteurs. Ajoutons-y Tavannes, l'homme du duc d'Anjou. + +Le roux et sauvage Tavannes, dont le portrait fait horreur, regardait +les protestants comme des rivaux militaires avec jalousie de métier. +Il se vengeait du mot qu'il avait dû avaler (que Tavannes était +espagnol). Il égaya le massacre: «Saignez, saignez, disait-il; la +saignée est bonne en août comme en mai.» + +Tavannes tua en brutal soldat, Montpensier en dévot furieux, Guise et +Gonzague en Italiens calculés et politiques. + +D'abord Gonzague (Nevers) voulait se tirer de Paris, agir plutôt au +dehors, supposant bien que les choses seraient moins en lumière et +resteraient moins dans le souvenir. Il voulait qu'on le chargeât de +poursuivre ceux qui fuiraient avec sa cavalerie. On ne lui permit pas. + +Guise montra dans le massacre une froideur extraordinaire pour un +jeune homme de son âge. Il dit d'abord cyniquement aux troupes qu'il +s'agissait d'une bataille à coup sûr, d'en finir pendant qu'on tenait +ces gens, dont on aurait bon marché. Ensuite, il arrangea la chose de +manière à se faire des amis en tuant les ennemis, à rendre le massacre +agréable à beaucoup de gens. + +Par exemple, il mena chez M. de la Rochefoucauld un homme qui avait +promesse de sa compagnie de gens d'armes, qui même n'avait voulu +marcher qu'à cette extrême condition. La Rochefoucauld était aimable +et plaisant, fort aimé du roi, qui le soir avait essayé de le retenir +au Louvre, peut-être pour le sauver. Le matin, six masques frappent à +sa porte. Le malheureux ne fait nul doute que ce ne soit une algarade +du roi qui vient le faire battre. Il n'hésite pas à ouvrir, en +demandant toutefois qu'on le traite en douceur. Il riait quand on +l'égorgea. + +Téligny, gendre de l'amiral, était aussi une sorte de favori du roi; +il l'aimait, tout le monde l'aimait. On n'aurait pas pu le tuer. Mais +le duc d'Anjou le faisait chercher. On l'avisa sur un toit, qui +fuyait, et on le tira. + +Les protestants du faubourg Saint-Germain avaient tant de confiance, +qu'avertis, ils s'obstinèrent à tout attribuer aux Guises et +envoyèrent demander la protection du roi. Grand fut leur étonnement +quand, abordant en bateau près du Louvre, ils virent les gardes du roi +qui tiraient sur eux; ils s'enfuirent... Ce fou Charles IX, d'un +sauvage instinct de chasseur: «Ils fuient, dit-il, ils fuient... +Donnez-moi une carabine...» Et on assure qu'il tira. + +Celui qui s'était chargé d'égorger le faubourg Saint-Germain avait +manqué son affaire. Guise crut que tout était perdu. Il y avait +plusieurs chefs, spécialement Montgommery. Il y court, se trompe de +clef; à la porte de Bucy, il ne peut sortir. Tous se sauvent. Il les +suivit au grand galop, mais toujours fort distancé, jusqu'à Montfort +l'Amaury. + +À son départ, les gens de l'Hôtel de Ville, loin d'approuver le +massacre, se mirent en réclamation. Hardis de l'absence de Guise, le +prévôt des marchands Charron (dont l'ex-prévôt Marcel avait usurpé la +nuit les fonctions), mais qui était un magistrat, et un modéré, fait +prier le roi d'empêcher _sa maison, ses princes et le petit peuple_ de +tuer et piller. + +Il était midi. Le roi, qui lui-même venait de tirer, accueille la +demande à merveille et ordonne aux échevins de monter à cheval et +d'arrêter tout. Ordre aux bourgeois de désarmer et de rentrer dans +leurs maisons. + +On voit que la ville était bien loin d'avoir en cette horrible affaire +l'unanimité qu'on a supposée. Quelle part réelle prit-elle au +massacre? c'est ce qui restera fort obscur. + +Je ne nie nullement du reste que Paris ne fût de mauvaise humeur +contre le protestantisme. Le commerce était ruiné par la guerre, la +milice humiliée, l'université déserte. Paris descendait cette pente de +décadence et de ruine dont le siége effroyable de 1594 a marqué le +fond. + +Les massacreurs d'août 1572, comme ceux de septembre 1793 (je l'ai +fait remarquer ailleurs d'après les pièces originales), furent en +partie des marchands ruinés, des boutiquiers furieux qui ne faisaient +pas leurs affaires. + +Un seul, l'orfévre Crucé, se vantait d'avoir égorgé quatre cents +hommes. Après le massacre, il se fit ermite, et assassina encore un +marchand qu'il reçut dans son ermitage. + +Mais la milice bourgeoise n'était pas toute de ce caractère. Un de ces +capitaines, Pierre Loup, procureur au Parlement, se trouvait avoir +arrêté un grand seigneur protestant et tâchait de le sauver. Les +émissaires de la cour lui demandent ce qu'il attend: «J'attends, +dit-il, que je parvienne à me mettre bien en colère.» Ils lui dirent +alors qu'ils étaient chargés de mener son homme au Louvre, le lui +arrachèrent des mains et le tuèrent à deux pas. + +Dans _cette bataille à coup sûr_ que Guise promettait à ses gens, la +palme doit être accordée au capitaine Charpentier, capitaine et +professeur, honnête bourgeois de la ville, riche, estimé, considéré, +qui, dans ce jour d'énergie, se signala par la mort du plus dangereux +révolutionnaire, du mortel ennemi de la scolastique, du novateur +insolent Pierre Ramus, ou la Ramée. + +Charpentier est suffisamment caractérisé par un mot: «Les +mathématiques sont une science grossière, une boue, _une fange où un +porc seul_ (comme Ramus) _peut aimer à se vautrer_.» + +Charpentier, fortement poussé, poussé des Guises, jusqu'à être fait +Recteur à l'âge de vingt-cinq ans, ne dédaigna pas d'acheter une +chaire de mathématiques au Collége de France, pour l'explication +d'Euclide et autres mathématiciens grecs. À quoi il avait un titre +solide, _de ne savoir_ (dit-il lui-même) _ni grec, ni mathématiques_. + +Ramus et la majorité du Collége de France réclamèrent au Parlement, +qui décida qu'un examen préalable était nécessaire. Charpentier était +si puissant, qu'il se moqua de la sentence, et enseigna sans examen, +et sans dire un mot de mathématiques. Ainsi le but fut atteint, la +chaire devint inutile. On commençait à comprendre (d'après Copernik +qui se répandait) combien la lumière des mathématiques pouvait être +dangereuse aux vieilles ténèbres. Charpentier rendit le service de +fermer solidement cette porte des sciences. + +Les familles bourgeoises n'envoyèrent plus leurs enfants qu'au collége +de Clermont, où fleurissait la grammaire, où les jésuites, dès lors de +plus en plus à la mode, enseignaient _Musa_, la muse. + +Ramus méritait la mort, et pour avoir détrôné l'Aristote scolastique, +et pour avoir restauré dans l'enseignement l'harmonique unité des +sciences, et pour avoir forcé la science à parler français; mais bien +plus la méritait-il pour avoir dit que le capitaine Charpentier était +un âne, pour l'avoir laissé douze ans écrire contre lui, sans y faire +attention. + +Si Charpentier était un âne en mathématiques, il ne l'était pas dans +l'intrigue. Dans le procès des jésuites qui les établit en France, il +se mit pour eux, et par là gagna le cardinal de Lorraine, vieux +camarade de classe de Ramus, qui jusque-là le protégeait. Il s'unit +intimement à l'évêque Vigor et autres futurs ligueurs qui déjà depuis +longtemps demandaient la Saint-Barthélemy. Enfin, quand Ramus, en +péril, menacé par eux comme protestant, quitta Paris et suivit l'armée +de Coligny, Charpentier se mit à la tête des professeurs bien pensants +pour demander que les _fuyards_, les _renégats_ de l'Université, ne +pussent y rentrer jamais. À la paix de 1570, Ramus ne trouva plus sa +chaire; il eut par grâce un abri dans sa propre maison, dans le +collége de Presles, qu'il avait recréé, et même rebâti de son argent. + +De ce grenier rayonnait une lumière importune. Toute l'Europe y avait +les yeux. Les universités d'Italie, d'Allemagne, de Hongrie, de +Pologne, offraient des chaires à Ramus. L'Angleterre acceptait ses +doctrines; ses livres, un siècle encore après, y furent commentés par +Milton. + +Cela était intolérable. Les futurs ligueurs poussaient contre lui des +cris de mort. Charpentier mettait la main sur la garde de son épée: +«Si j'ai quitté la toge pour l'épée, dit-il, Caton, Cicéron, en firent +autant. Le pape aussi. N'a-t-il pas pris son glaive, sonné la charge, +combattu avec nous, tout au moins de son argent? La terreur dont vous +vous plaignez est un moyen légitime. Les proscriptions! N'en parlez +pas, car vous y feriez penser... Prenez garde! prenez garde! Vous ne +songez pas assez à l'issue que tout ceci peut avoir...» + +Charpentier avait raison. On ne respecte pas assez la redoutable armée +des sots, imposants à tant de titres, surtout comme majorité. Elle +n'entend pas raillerie. Le spirituel diplomate Jean de Montluc le dit +à Ramus, et voulut l'emmener en Pologne, où il allait travailler +l'élection du duc d'Anjou. Il eût voulu seulement que Ramus l'y aidât +de son éloquence. Ce grand homme, qui était un honnête homme, +n'accepta nullement d'entrer dans ce tripotage. + +Il resta, et il périt. + +Ce fut le mardi 26 août, quand la première fureur était calmée, quand +les protestants étaient massacrés pour la plupart, mais qu'on glanait +ici et là, chacun cherchant ses ennemis. + +Charpentier ne parut pas. Mais le _peuple_ fit l'affaire. Le _peuple_, +c'était un tailleur et un sergent, avec une bonne escouade de gens +payés. Ils ne cherchèrent pas au hasard, mais allèrent droit à +l'adresse, forcèrent la porte du collége, montèrent sans hésitation au +cinquième, où Ramus avait son cabinet de travail. + +Ils le trouvèrent qui priait. L'un tira à bout portant, et pourtant si +mal, qu'il tira à la muraille. L'autre, plus habile, lui passa une +épée au travers du corps. Palpitant, on le jeta du cinquième étage. Il +vivait encore. + +Les enfants (on a toujours des enfants pour ces fêtes-là) le +traînèrent à la rivière; dans la route, un chirurgien coupa, emporta +la tête (sans doute pour Charpentier). + +Quelque temps, le corps surnagea près du pont Saint-Michel. Mais des +bourgeois, qui trouvaient qu'il n'en avait pas assez, payèrent des +bateliers pour ramener le corps au rivage, où les petits écoliers lui +donnèrent le fouet. + +Qui pourrait croire qu'on ait pu envier à Charpentier l'honneur qu'il +a si bien gagné dans cette grande circonstance? Celui qui le lui +conteste fut, dit-on, «_témoin_ de toute l'affaire.» Et la preuve +qu'on en donne, c'est qu'_il était à Orléans_. + +Croyons-en le pauvre Lambin, ami de Ramus. Il ne doutait nullement que +Charpentier ne fût l'assassin; si bien que, sachant qu'il le cherchait +aussi, il se crut mort, prit la fièvre, et réellement mourut de peur. + +Croyons-en surtout Charpentier lui-même. Lorsque tout le monde +regrettait, déplorait la Saint-Barthélemy comme un crime horrible, de +plus inutile, lui, il lui reste fidèle et la glorifie, écrivant au +cardinal de Lorraine en janvier 1573: «Ce brillant, ce doux soleil qui +a éclairé la France au mois d'août.» + +Sur le système de Ramus: «Ces fadaises ont bientôt disparu avec leur +auteur. Tous les bons en sont pleins de joie. Dieu nous la rende +durable, Dieu que tu outrageas (Ramus!) et qui enfin t'a puni.» + +Enfin, ce mot touchant d'un vainqueur qui s'attriste presque, sentant +qu'il n'a plus rien à faire (Nunc dimittis servum tuum): «Ramus et +Lambin vivants, j'avais à lutter; la vie me fut douce. Quel charme +maintenant auront mes études? Plus d'adversaires, plus de rivaux.» + +Charpentier avait des raisons très-sérieuses de pleurer Ramus. Il +avait imaginé de faire payer les leçons (toujours gratuites) du +Collége de France, et percevait un droit à la porte de son cours. +Tant que Ramus fut vivant et que dura la dispute, on allait chez +Charpentier écouter ses injures. Il gagnait gros. Ramus mort, il se +trouva ruiné, la boutique abandonnée; l'appariteur se morfondit sur +son comptoir vide, Charpentier ne vécut guère; en 1574, le pauvre +homme mourut, et probablement de chagrin. + + + + +CHAPITRE XXVI + +SUITE DU MASSACRE + +Août, Septembre et Octobre 1572 + + +Le lundi 25, au soir, Guise, harassé de sa longue chevauchée, rentrant +dans Paris, y trouva une chose peu rassurante; le massacre continuait, +mais malgré le roi, et au nom de Guise. Le roi, malgré l'horrible +exécution du Louvre faite sous ses yeux et par lui, se lavait les +mains du tout, commandait aux Parisiens le désarmement, et faisait +écrire aux provinces que les Guises avaient tout fait, _qu'il avait +assez eu à faire pour se garder dans son Louvre_, qu'il n'y avait rien +de rompu dans l'édit de pacification. + +Dès lors, affaire particulière et querelle de famille. _Vendetta_ pour +_vendetta_. La question posée ainsi ne pouvait manquer de tourner +contre la poitrine de Guise cent mille épées protestantes. Tout +retombait d'aplomb sur lui. Le très-secret conseil italien de la +reine mère paraissait se dévoiler: Tuer les Châtillons par les Guises, +puis les Guises par les Châtillons. + +Henri de Guise, qui avait promis au roi de quitter Paris le dimanche +soir, ne bougea pas. Tout son parti le retint. Les deux mille qu'on +avait tués du premier élan étaient sans nul doute les six cents +gentilshommes de Coligny et leurs domestiques. Tous ceux qui +directement avaient travaillé au massacre, comme les dizeniers de la +ville, ou l'avaient favorisé, comme les moines qui l'avaient prêché, +les chanoines, curés et riches ecclésiastiques, qui logeaient l'armée +des Guises, se sentaient fort compromis. Si Montmorency fût entré avec +sa cavalerie pour exécuter le désarmement qu'ordonnait le roi, tous +ces violents catholiques auraient été accusés par leurs voisins qui +les avaient vus opérer, par les protestants parisiens. Ceux-ci étaient +gens de commerce et d'industrie, comme on le voit sur une liste +nominale des morts (des principaux, des gens connus) que donne la +_Relation_: cordonniers, libraires, relieurs, chapeliers, tisserands, +épingliers, barbiers, armuriers, fripiers, tonneliers, horlogers, +orfévres, menuisiers, doreurs, boutonniers, quincailliers, etc. Ces +libres marchands étaient en concurrence naturelle avec les marchands +clients du clergé, affiliés aux confréries, coopérateurs de +l'exécution. Mille raisons de peur, de haine, de jalousie de métier, +et, tranchons le mot, d'intérêt, devaient leur faire désirer que +l'exécution de dimanche continuât sur ces voisins odieux, concurrents +de leur commerce, et peut-être demain leurs accusateurs. + +Malgré tant de bonnes raisons pour recommencer le massacre, il y +avait langueur pourtant, lassitude; l'affaire, le lundi, ne reprenait +pas. L'Hôtel de Ville et le roi venaient de se prononcer contre; +peut-être n'eût-on plus rien fait sans une ingénieuse machine dont +s'avisa un cordelier. Le temps était admirable; le soleil très-beau, +très-chaud; les arbres reverdoyaient de cette végétation tardive qu'on +appelle les pousses d'août. Au cimetière des Innocents, il y avait une +aubépine; notre cordelier cria qu'il y voyait une fleur! Y était-elle? +La chose n'est pas impossible. Mais peut-être aussi fut-elle attachée; +car on ne permit à personne de vérifier de près; pour garder l'arbre +de la foule, on l'environna de soldats qui tinrent le peuple à +distance. Mais, s'il ne vit pas de miracle, tout au moins il +l'entendit; car, de toutes les paroisses, de tous les couvents, dans +tous les clochers, les cloches se mirent en branle comme elles +auraient fait à Pâques; elles bondirent, mugirent de joie. Cette +épouvantable tempête de bruits si inattendus qui plana sur la grande +ville y versa comme une ivresse, un vertige de meurtre et de mort. +Nous avons vu (t. VII), aux grandes émeutes des villes populeuses des +Flandres, ces effets terribles des cloches; il n'y avait pas un +tisserand, quand _Rolandt_ sonnait à volée, qui ne saisît son couteau. + +Cette sonnerie tranchait nettement, violemment la question. Le clergé, +en la faisant, reprenait l'affaire pour son compte. Le roi et Guise +déclinaient, se renvoyaient le massacre. Et bien, le ciel l'adoptait; +ce n'était plus le massacre du roi Charles IX ou d'Henri de Guise, +c'était la justice de Dieu. + +Les choses recommencèrent avec un caractère nouveau et singulier +d'atrocité, cette fois de voisins à voisins, entre gens qui se +connaissaient. On tua plus soigneusement, et les femmes, et les +enfants, et même les enfants à naître, pour éteindre les familles, +couper court aux futures vengeances. Il est singulier de voir combien +on tua de femmes enceintes; on leur fendait le ventre et on arrachait +l'enfant, de peur qu'il ne survécût. «Le papier pleureroit, si nous y +mettions tout ce qui se fit.» Un marchand qu'on traînait à l'eau eût +ce malheur que ses enfants, ne voulant pas le quitter, se suspendaient +après lui, criant toujours: «Hélas! mon père! hélas! mon père!» Tous +ensemble furent massacrés et jetés à la rivière. Dans une maison +déserte où tout avait été tué, restaient deux tout petits enfants; les +bourreaux les prirent dans une hotte comme une portée de petits chats, +et gaiment, devant tout le monde, les jetèrent par dessus le pont. Un +nourrisson au maillot fut traîné la corde au cou par des gamins de dix +ans. Un autre presque aussi petit, qu'un tueur emportait dans ses +bras, se mit à jouer avec sa barbe en souriant; le barbare, qui +peut-être aurait faibli, maugréa contre le petit chien, l'embrocha et +le jeta. + +Tout était hurlements, cris épouvantables de femmes qu'on jetait par +les fenêtres, coups de fusil, portes brisées à coup de bûches et de +pierres, cadavres traînés dans le ruisseau par les huées, les +sifflets. + +Il y eut des choses inouïes. Un mari remercia ceux qui venaient de le +faire veuf. Une fille mena les meurtriers à la cachette de sa mère. Un +pauvre homme, déjà dépouillé, mis tout nu, avait échappé, caché sous +l'arche d'un pont; la nuit, il court chez sa femme. Mais elle +n'ouvrit; elle le laissa dans la rue jusqu'à ce qu'il eût été tué. + +Dans la confusion immense, l'occasion était belle pour faire des +affaires. Les plaideurs tuaient leurs parties. Les candidats aux +charges les rendaient vacantes par la mort des occupants. Les +héritiers, avec une balle ou deux pouces d'acier, se mettaient en +possession. + +Les grands seigneurs ne perdirent pas leur temps. Loménie, secrétaire +du roi, avait une belle terre à Versailles, fort enviée de Gondi. Dès +qu'il fut emprisonné, Gondi lui offre protection; Loménie lui eût tout +donné; Gondi, très-délicat, ne veut la terre qu'en l'achetant, +l'achète au prix qu'il veut. Ce n'est pas tout: il faut encore que +Loménie, par écrit, donne sa charge de secrétaire. Tout fini, il est +poignardé. + +L'appétit venant en mangeant, on commençait à tuer aussi quelque peu +les catholiques. Un Rouillard, chanoine de Notre-Dame, fut tué dans sa +maison. Pourquoi? Un historien en donne une raison, plus forte qu'on +ne croit dans les guerres civiles: «C'était un homme d'un mauvais +caractère, et médiocrement agréable aux officiers de la ville.» + +Biron, quoique catholique, ne se fia pas à cela; il s'enferma dans +l'Arsenal, dont il était gouverneur, fit lever les pont-levis et +pointer deux couleuvrines sur Paris. Il se garda ainsi, et avec lui +quelques personnes, un enfant entre autres, qui avait le malheur +d'être un riche héritier. Sa soeur et son beau-frère étaient +désespérés de voir l'enfant échapper au massacre. La soeur donna ce +spectacle exécrable de venir aux portes de l'Arsenal prier et pleurer +pour avoir son petit-frère, qu'elle voulait sauver, disait-elle. + +Tout le monde sait l'aventure du jeune Cumont de la Force, qui montra +tant de prudence. Caché sous les corps poignardés de son père et de +ses frères, du fond de son bain de sang, il entendait toutes sortes de +gens qui allaient et venaient, regardaient les enfants morts. +Quelques-uns disaient: «Tant mieux! Ce n'est rien de tuer les loups, +si l'on ne tue les petits.» D'autres disaient: «C'est dommage.» Mais +l'enfant ne bougeait pas. Vers le soir enfin, il voit un homme qui +levait les mains au ciel, et disait avec des larmes: «Oh! Dieu punira +cela!» Il leva alors la tête tout doucement, et tous bas hasarda ce +mot: «Je ne suis pas mort...--Mais comment t'appelles-tu? Menez-moi à +l'Arsenal. M. de Biron vous payera bien.» + +Que furent dans tout cela les Guises? Moins violents encore qu'avisés. +Henri prit pour sa part un homme, le fameux partisan d'Acier, chef +renommé des bandes du Midi. Il le sauva, et d'Acier devint son âme +damnée. «Pour son corps, il donna son âme.» + +Chose populaire pour les Guises, dur contraste à la conduite du roi, +qui n'osait sauver personne, et força même Fervacques à tuer son +intime ami. + +Sauf ce cas toutefois, les Guises, partout ailleurs impitoyables, +firent soigneusement tuer leurs ennemis personnels. Le catholique +Salcède, par exemple, dix ans auparavant, avait empêché le cardinal de +Lorraine, évêque de Metz, de replacer cette ville sous la souveraineté +de l'Empire. Ils le firent tuer dans son hôtel; tout le pillage fut +réservé et porté à l'hôtel de Guise. + +L'aspect du Louvre était bizarre. Charles IX qui, la veille au soir, +avait défendu le massacre, le lundi donnait les dépouilles, autorisait +le pillage. Il abandonna généreusement aux Suisses, pour salaire du +dimanche, le pillage d'un riche lapidaire, qui valait cent mille écus. +De moment en moment, des hommes considérables venaient lui demander +telle charge: «Elle est remplie.--Non, vacante. Le titulaire est +mort.» On la donnait, mais non gratis. Les secrétaires du roi étaient +là pour faire prix. + +C'est, sans nul doute, ce qui fit tuer le président des Aides, le +célèbre Laplace, l'excellent historien. Aimé, estimé et recommandé du +roi et de la reine, il n'en fut pas moins égorgé. Deux jours entiers, +il resta entre la vie et la mort; on venait toujours lui dire _qu'il +était attendu au Louvre_. Il se déroba de chez lui, frappa à trois +portes d'amis, mais il n'y avait plus d'amis. Il rentra chez lui pour +mourir. Il assembla sa famille, tous ses domestiques et servantes, et +leur fit paisiblement une instruction sur les psaumes. On revint, il +se décida, dit adieu aux siens. Il n'était pas à quatre pas, que sa +mort fit vaquer sa place. On put la demander au Louvre. + +Ce Louvre étant une boutique, un comptoir, il devenait ridicule de +désapprouver des morts dont on profitait. La reine et Anjou aussi, qui +craignaient que Montmorency n'arrivât comme au secours du roi, et +livrât bataille aux Guises, persuadèrent à Charles IX qu'il valait +mieux prendre la chose sur lui, déclarer _que c'était lui qui avait +fait le massacre_, mais pour se défendre d'un complot qu'aurait tramé +Coligny. + +Dès lors Montmorency n'avait que faire de venir. + +Le mardi 26 août, on vit ce misérable mannequin, ce fou sauvage, avec +son poil roux hérissé, le teint sinistrement rouge (troisième portrait +_Sainte-Geneviève_), marcher solennellement avec sa cour, parmi les +morts et les mourants, du Louvre au Palais de Justice, dire ce +mensonge au Parlement: «Que c'était lui qui faisait tout.» + +Le président de Thou, le premier poltron de France, admira la sagesse +du roi, et dit le mot de Louis XI: «Qui nescit dissimulare, nescit +regnare.» + +Donc, le roi n'est pas un zéro. Donc il est obéi, c'est pour lui obéir +qu'on a versé tout ce sang. En sortant, il se croyait roi. + +Roi de risée, de honte. Comme il sort, quelqu'un crie: «Il y a ici un +huguenot.» Un homme est tiré de sa suite, sans autre façon poignardé. +Le fou royal, regardant la foule de cet oeil oblique et loustic (que +donne son portrait de jeunesse), dit, pour flatter les assassins: «Si +c'était le dernier huguenot!» + +Depuis le jour où l'autre Charles, le pauvre idiot Charles VI, +siégeait, bavant, riant, pour l'amusement des Anglais, jamais la +France n'avait été plus bas. + +Les protestants prétendent que les provinces reçurent des ordres +écrits de massacre. C'est méconnaître étrangement la prudence de la +reine mère. Dans la peur qu'elle avait d'un soulèvement des grandes +villes, elle donna à des _quidam_, à des aventuriers qui sollicitaient +ces commissions, des lettres, mais de simple créance, pour les +gouverneurs et magistrats, avec ordre verbal _d'emprisonner_ les +protestants notables. On se disputait ces commissions lucratives, qui, +en réalité, constituaient ces drôles chefs de l'exécution et +dictateurs du pillage. Partout la chose commença par l'emprisonnement +et le massacre des prisons; puis la tuerie de maison en maison, le +pillage des boutiques. Les victimes furent partout des marchands et +des fabricants. Les listes nominales ne donnent point de +gentilshommes. Ils échappèrent apparemment. + +Cette grande exécution tomba sur le commerce et l'industrie naissante, +et un peu sur la robe. Elle fut extrêmement inégale, très-sanglante +ici, et là nulle. De Thou dit qu'on évalue les morts à trente mille, +mais qu'on exagère. + +La chose fut moins aveugle qu'on ne l'a cru. Elle fut dirigée de +manière à rendre le plus possible. Plusieurs en restèrent riches. Ils +tirèrent parti de leurs morts jusqu'à vendre la graisse aux +apothicaires. + +La cour dirigeait si peu, qu'à Meaux, dont la reine mère était +comtesse, et où l'explosion eut lieu dès le dimanche, une des +premières victimes fut un receveur de la reine qui percevait pour elle +la taxe fort dure qu'elle avait mise sur le drap et le vin. + +Dans plusieurs lieux, à Meaux, à Lyon, le procureur du roi se mit à la +tête de l'exécution. Mais généralement les autorités locales s'en +chargèrent, et la justice se tint coi, s'effaça, s'absenta, ignora. + +À Troyes, le conseil du massacre se tint chez l'évêque Bauffremont. À +Orléans, il se fit sur une lettre de l'évêque Sorbin, prédicateur du +roi. À Toulouse l'emprisonnement se fit par le Parlement même; les +membres catholiques firent arrêter leurs confrères protestants. Les +étudiants, maîtres d'armes, spadassins des écoles, se chargèrent du +massacre. Cinq conseillers furent pendus en costume. + +En Dauphiné, en Provence, en Auvergne, il n'y eut rien ou presque +rien. Les gouverneurs, MM. de Gordes, de Tende, exigeaient des ordres +écrits. Le dernier, allié de Montmorency, dit que, même avec ordre, il +ne ferait rien. Les protestants, bien avertis, étaient partout armés, +leurs anciens chefs tout prêts. Aux gens de la cour qui venaient, +Gordes dit: «Montbrun vit encore.» + +Rien en Bourgogne, peu ou rien en Picardie et dans le Nord, excepté à +Rouen, où on versa beaucoup de sang. + +Le 30 août, lettre du roi, envoyée partout pour arrêter le massacre. +On y fit si peu d'attention, qu'à Troyes, celui qui l'apportait la +garda deux jours dans sa poche, pendant qu'on fit l'exécution. + +Du reste, il ne faut pas s'y tromper: la Saint-Barthélemy n'est pas +une journée; c'est une saison. On tua par-ci par-là, dans les mois de +septembre et d'octobre. + +À la Saint-Michel, le jésuite Auger, envoyé du collége de Paris, +annonça à Bordeaux que l'archange Michel avait fait le grand massacre, +et déplora la mollesse du gouverneur et des magistrats bordelais. Un +homme de la cour gourmanda aussi leur lenteur. Le 3 octobre, les +jurats, avec des bandes en chapeau rouge, forcèrent le gouverneur à +laisser faire l'exécution. + +On tua deux cent soixante-quatre personnes, et on ne se fût pas +arrêté; mais le reste des protestants avait trouvé un asile au +Château-Trompette. + +Une industrie existait à Paris. On avait fait des magasins de +protestants, où les chefs de l'exécution les tenaient en réserve, sans +doute pour les faire financer. Quand ils étaient ruinés, on les tuait. + +Le 5 septembre, le roi envoya chercher le capitaine Pézon, qui était +un boucher, et lui demanda s'il en restait encore, de ces huguenots: +«J'en ai jeté vingt hier à la Seine, dit-il froidement, et j'en ai +autant pour demain.» Le roi se mit à rire de voir son amnistie si bien +respectée. + +Il faudrait désespérer de la nature humaine, si cette férocité avait +été universelle. Heureusement, un nombre immense de catholiques +détestèrent la Saint-Barthélemy. + +Une classe fut admirable, celle des bourreaux. Ils refusèrent d'agir, +disant qu'ils ne tuaient qu'en justice. + +À Lyon et ailleurs, les soldats refusèrent de tirer, disant qu'ils ne +savaient tuer qu'en guerre. + +Le long du Rhône, les catholiques, voyant flotter les victimes de +Lyon, en poussaient des cris de douleur, invoquaient Dieu contre les +assassins. + +Si des protestants abjurèrent, en revanche des catholiques, par +l'horreur d'un tel événement, furent détachés de leurs croyances. «Cet +acte, dit l'un d'eux, me fit dès lors aimer les personnes et la cause +de ceux de la Religion.» + +Les gens du Parlement sentaient très-bien le coup profond, terrible, +que s'était porté le catholicisme. Ils se désespéraient de voir +l'antique religion de la France, la royauté, mise plus bas par un fou +furieux qu'elle ne fut jadis par un idiot. Ils entreprirent de +replâtrer l'idole, insistèrent pour justifier la cour, qui ne le +demandait point. Pour laver quelque peu le roi, il fallait réussir à +salir les victimes, tirer de quelques protestants des aveux contre +l'amiral, un semblant de conspiration. On s'en procura deux, qu'on +attrapa dans l'hôtel même de l'ambassadeur d'Angleterre, qui grogna +quelque peu et s'apaisa bien vite. L'un, Briquemaut, vénérable +vieillard qui avait servi le roi toute sa vie; l'autre, Cavagne, +intrépide, énergique. On n'en tira rien que l'honneur, la gloire de +Coligny. + +On avait apporté ses papiers au Louvre. Les misérables, découvrant sa +grande âme, furent surpris et embarrassés. De 1570 à 1572, il avait, +tous les soirs, écrit l'histoire des guerres civiles. De plus, +longuement élaboré un mémoire sur l'état du royaume; là, son ferme +conseil au roi de ne point apanager ses frères. Enfin, un petit +mémoire sur la guerre des Pays-Bas; le sens était: «Si vous ne les +prenez, l'Angleterre va les prendre.» + +En le voyant si Français, si fidèle, tellement citoyen (contre +l'Angleterre protestante), les meurtriers baissaient les yeux. +Quelqu'un dit: «Cela est très-beau, digne d'être imprimé.» Gondi en +détourna le roi, prit ces papiers et les mit dans le feu. + +Catherine seule ne sentit rien de cela. Avant qu'on brûlât, elle fit +trophée de ces papiers si glorieux pour Coligny, si accablants pour +elle, pour ceux qui l'avaient tué. Elle les montra, triomphante, à +l'ambassadeur Walsingham: «Le voilà, votre ami! voyez s'il aimait +l'Angleterre!--Madame, il a aimé la France.» + +Depuis le 24 août, ce n'était plus que fêtes; le temps les favorisait +fort. Le clergé fit la sienne, dès le jeudi 28; il publia un jubilé où +allèrent le roi et la cour, faisant leurs stations et rendant grâce à +Dieu. + +Le Parlement ne fut pas en reste; il fonda une fête, une procession +annuelle pour le beau jour de la Saint-Barthélemy. + +Il était parvenu, grâce à Dieu, à trouver Coligny coupable, s'appuyant +des _aveux_ des deux hommes qui n'avaient rien dit. On le condamna à +être traîné sur la claie et pendu, «si toutefois on retrouvait son +corps,» sinon en effigie. On fit son mannequin fort ressemblant de +mise et d'attitude, sans oublier le cure-dent que le taciturne amiral +avait si souvent à la bouche. On le brûla en Grève, en même temps +qu'on pendait Cavagne et Briquemaut. Le roi alla à l'Hôtel de Ville +voir cette fête avec sa mère et le petit roi de Navarre. Seulement +Charles IX regardait derrière un rideau. + +Pendant plusieurs jours, disent le catholique Brantôme et l'auteur +protestant de l'_Estat de la France_, il y avait eu pèlerinage à +l'épine des Innocents et pèlerinage à Montfaucon pour voir un je ne +sais quoi sans forme, quelque chose de noir, demi-grillé, qu'on disait +être le corps de Coligny. Le roi y avait été des premiers avec la cour +et la foule des bonnes gens de Paris. + +On avait grand soin, dans ces temps, de mener les enfants aux +supplices des brigands, aux expositions de voleurs, pour les moraliser +et leur imprimer le souvenir de ces exemples salutaires. On conduisit +à Montfaucon les petits huguenots, tout nouveaux catholiques, les +propres fils de l'amiral. L'aîné, âgé de quinze ans, sanglotait à +crever. Le plus jeune, de sept, appelé Dandelot et digne de ce nom, +regarda d'un oeil ferme, voyant son père transfiguré comme il le sera +dans l'avenir. + + +FIN DU TOME ONZIÈME + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + Pages. + + PRÉFACE I + + + CHAPITRE PREMIER + + HENRI II.--LA COUR ET LA FRANCE.--JARNAC. 1547 9 + + Esprit romanesque du temps 9 + + Diane persécute la duchesse d'Étampes 13 + + + CHAPITRE II + + LE COUP DE JARNAC. 10 juillet 1547 21 + + Le roi, la reine et Diane à Saint-Germain 23 + + Montmorency et Coligny 26 + + Duel de Jarnac et la Châtaigneraie 29 + + + CHAPITRE III + + DIANE.--CATHERINE.--LES GUISES. 1547-1559 36 + + Anet et la Diane de Goujon 37 + + Pourquoi Diane aimait Catherine 44 + + La curée, les dévorants 46 + + Les Guises et leurs quinze évêchés 49 + + + CHAPITRE IV + + L'INTRIGUE ESPAGNOLE 55 + + Les Jésuites sont un ordre espagnol 56 + + Combien l'Espagne est romanesque 58 + + Manuel pour faire des romans 61 + + Matérialité et verbalité 64 + + Charles-Quint cède à la réaction 64 + + + CHAPITRE V + + LES MARTYRS 74 + + Moeurs réformées, élan musical 75 + + Pendant quarante ans, les protestants se laissèrent brûler 77 + + Lois épouvantables de Charles-Quint 82 + + Les amitiés des martyrs 86 + + + CHAPITRE VI + + L'ÉCOLE DES MARTYRS 89 + + La mission de Calvin 90 + + Esprit de Genève anticalviniste 93 + + Génie légiste de Calvin 94 + + La Genève de Calvin, les Psaumes 98 + + + CHAPITRE VII + + POLITIQUE DES GUISES.--LA GUERRE.--METZ. 1548-1552 103 + + Folie de leur politique 104 + + L'aveuglement de Charles-Quint fait leur succès 107 + + Ils surprennent les Trois-Évêchés et repoussent + Charles-Quint (1552) 112 + + + CHAPITRE VIII + + RONSARD.--MARIE LA SANGLANTE.--SAINT-QUENTIN. 1553-1558 117 + + Ronsard contre Rabelais 119 + + Philippe II épouse Marie, humilie le pape 121 + + Henri II infidèle à Diane; elle l'occupe de guerre (1556) 127 + + Défaite et siége de Saint-Quentin; Coligny (1558) 128 + + + CHAPITRE IX + + PERSÉCUTIONS.--MORT D'HENRI II. 1558-1559 135 + + Le chrétien peut-il résister à l'autorité? 136 + + L'Église de Paris (1555) 140 + + Chants du Pré-aux-Clercs (mars) 142 + + Le prêche de la rue Saint-Jacques (4 septembre) 143 + + Le roi précipite la paix (3, avril 1559) 149 + + Menace du roi. Sa mort (29 juin) 154 + + + CHAPITRE X + + ROYAUTÉ DES GUISES SOUS FRANÇOIS II. 1559-1560 159 + + Portraits des Guises, de Catherine, de Marie Stuart 160 + + Le roi de Navarre trahit les protestants 165 + + Influence de l'Espagne en France 168 + + Le budget de Philippe II 169 + + + CHAPITRE XI + + TERRORISME DES GUISES.--LA RENAUDIE. 1560 174 + + Puissance du clergé sur le peuple 175 + + Esprit général de résistance (mars) 178 + + Les Châtillons et Condé persistent dans l'obéissance 184 + + Mort de la Renaudie et supplices 187 + + + CHAPITRE XII + + MORT DE FRANÇOIS II ET CHUTE DES GUISES. 1560 193 + + Catherine espionnée par Marie Stuart 195 + + Le chancelier de L'Hôpital 198 + + Assemblée de Fontainebleau (21 août) 200 + + Navarre et Condé se livrent 203 + + Mort de François II (3 décembre) 205 + + + CHAPITRE XIII + + CHARLES IX.--LE TRIUMVIRAT.--POISSY ET PONTOISE. 1561 207 + + États généraux d'Orléans (13 décembre 1560) 208 + + Le clergé s'adresse à l'Espagne (mai 1561) 214 + + Colloque de Poissy (septembre) 218 + + Bataille du faubourg Saint-Marceau (27 septembre) 224 + + + CHAPITRE XIV + + INTRIGUE DES GUISES EN ALLEMAGNE. 1562. 232 + + Leur conversion simulée au protestantisme 236 + + + CHAPITRE XV + + MASSACRE DE VASSY. 1562, 1er mars 240 + + + CHAPITRE XVI + + PREMIÈRE GUERRE DE RELIGION, 1562-1563 249 + + Les Guises s'emparent du roi et de sa mère 250 + + Coligny refuse d'appeler l'étranger 251 + + Le parti de l'étranger 252 + + La Saint-Barthélemy de 1562 260 + + Bataille de Dreux (19 décembre 1562) 265 + + Guise assassiné (18 février 1563) 271 + + + CHAPITRE XVII + + LA PAIX, ET POINT DE PAIX, 1563-1564 274 + + L'Espagne domine Catherine 275 + + La balance était impossible 277 + + Les protestants assassinés partout 280 + + + CHAPITRE XVIII + + LE DUC D'ALBE.--LA SECONDE GUERRE CIVILE. 1564-1567 284 + + Entrevue de Bayonne (juin 1565) 287 + + Le duc d'Albe aux Pays-Bas (1567) 288 + + Coligny propose de s'emparer du roi 289 + + Le _Contr'un_ de la Boétie 289 + + Bataille de Saint-Denis (10 novembre 1567) 290 + + + CHAPITRE XIX + + SUITE.--CONQUÊTE DE LA LIBERTÉ RELIGIEUSE. 1568-1570 294 + + Débâcle morale du vieux parti 295 + + Henri d'Anjou, général à seize ans 298 + + Mort de Condé à Jarnac (13 mars 1569) 302 + + Montcontour (3 octobre) 304 + + Coligny impose la paix (8 août 1570) 307 + + + CHAPITRE XX + + CHARLES IX CONTRE PHILIPPE II. 1570-1572 309 + + Catherine, tout italienne, n'aimait qu'Anjou 312 + + Jalousie de Charles IX 314 + + Ses vers, sa violence, son amour 316 + + Il veut marier son frère en Angleterre (1570) 317 + + Il agit pour les Turcs 321 + + + CHAPITRE XXI + + COLIGNY À PARIS.--OCCASION DE LA SAINT-BARTHÉLEMY. 1572 324 + + Situation de Coligny; sa tristesse, son isolement 327 + + Devait-il venir à Paris? 334 + + Incertitudes de Catherine 340 + + Échec des protestants (9 juillet) et découragement du roi 341 + + + CHAPITRE XXII + + LES NOCES VERMEILLES. Août 1572 343 + + Coligny devait rester à Paris 345 + + Jalousie des Anglais et froideur d'Orange 347 + + Mariage de Navarre (18 août) 349 + + Anjou, menacé par son frère, complote avec Guise 354 + + + CHAPITRE XXIII + + BLESSURE DE COLIGNY.--CHARLES IX CONSENT À SA MORT. + 22-23 août 1572 358 + + Coligny blessé essaye d'éclairer le roi 362 + + La reine et Gondi l'effrayent et obtiennent le massacre 365 + + + CHAPITRE XXIV + + MORT DE COLIGNY ET MASSACRE DU LOUVRE. 22-26 août 1572 372 + + + CHAPITRE XXV + + QUELLE PART PARIS PRIT AU MASSACRE. Août 1572 385 + + Douceur de quelques capitaines 388 + + Le capitaine Charpentier fait tuer Ramus 389 + + + CHAPITRE XXVI + + SUITE. Août, septembre, octobre 1572 394 + + Lundi 25 août. Guise à Paris malgré le roi 395 + + Massacre des marchands protestants 396 + + Mardi 26. Le roi se déclare auteur du massacre 401 + + La Saint-Barthélemy des provinces 403 + + Le Parlement condamne Coligny 405 + + +PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE, Barthier, directeur, rue J.-J.-Rousseau, 61. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1547-1572 (Volume +11/19), by Jules Michelet + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42744 *** |
