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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42744 ***
+
+ HISTOIRE
+
+ DE
+
+ FRANCE
+
+
+
+
+ PAR
+
+ J. MICHELET
+
+
+
+
+ NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
+
+
+
+
+ TOME ONZIÈME
+
+
+
+
+ PARIS
+
+ LIBRAIRIE INTERNATIONALE
+ A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
+ 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
+
+ 1876
+
+ Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
+
+
+
+
+Dans cette préface, qui véritablement est plutôt une conclusion, je
+dois des excuses à la Renaissance, à l'art, à la science, qui tiennent
+si peu de place dans ce volume, mais qui reviendront au suivant.
+
+Je m'y arrête à peine au règne d'Henri II. Mais, dès ce règne même,
+sinistre vestibule qui introduit aux guerres civiles, tout souci d'art
+et de littérature était sorti de mon esprit.
+
+Mon coeur avait été saisi par la grandeur de la révolution religieuse,
+attendri des martyrs, que j'ai dû prendre à leur touchant berceau,
+suivre dans leurs actes héroïques, conduire, assister au bûcher.
+
+Les livres ne signifient plus rien devant ces actes. Chacun de ces
+saints fut un livre où l'humanité lira éternellement. Et, quant à
+l'art, quelle oeuvre opposerait-il à la grande construction morale que
+bâtit le XVIe siècle?
+
+La forte base, immense, mystérieuse, s'est faite des souffrances du
+peuple et des vertus des saints, de leur foi simple, dont la portée
+hardie leur fut inconnue à eux-mêmes, enfin de leurs sublimes morts.
+
+Tout cela infiniment libre. Mais une école en sort qui fait du martyre
+une discipline et une institution, qui enferme dans une formule la
+grande âme brûlante de la révolution religieuse. Cette âme y
+tiendra-t-elle? La liberté, qui fut la base, va-t-elle reparaître au
+sommet?
+
+Voilà les questions qui m'ont troublé jadis. La voie était obscure et
+pleine d'ombre; je voyais seulement, au bout de ces ténèbres, un point
+rouge, la Saint-Barthélemy.
+
+Mais maintenant la lumière s'est faite, telle que ne l'eût aucun
+contemporain. Tous les grands acteurs de l'époque, et les coupables
+mêmes, sont venus déposer, et on les a connus par leurs aveux.
+Philippe II s'est révélé, et, grâce à lui, l'Escurial est percé de
+part en part. Le duc d'Albe s'est révélé, et nous avons sa pensée jour
+par jour, en face de celle de Granvelle. Nous connaissons par eux leur
+incapacité, leur vertige et leur désespoir au moment de la crise. Le
+duc d'Albe était perdu en 1572, près de devenir fou. Il faisait prier
+pour lui dans toutes les églises, consultait les sorciers, implorait
+un miracle ou du Diable ou de Dieu. Le 10 août, ce miracle lui fut
+promis pour le 24.
+
+Les tergiversations de la misérable cour de France, qui si longtemps
+voulut, ne voulut pas et voulut de nouveau (poussée par ses besoins,
+par le riche parti qui lui faisait l'aumône), et qui prit à la fin du
+courage à force de peur, tout cela n'est pas moins clair aujourd'hui,
+lucide, incontestable. Ce que le Louvre avait pour nous d'obscur s'est
+trouvé illuminé tout à coup par cette foule de documents nouveaux qui,
+d'Angleterre et de Hollande, de Madrid, de Bruxelles, de Rome,
+d'Allemagne même et du Levant, sont venus à la fois pour l'éclairer.
+Et, de tant de rayons croisés, une lumière s'est faite, intense,
+implacable et terrible.
+
+Et qu'a-t-on vu alors? Une grande pitié. Ni l'Espagne, si fière, ni la
+grande Catherine (que tous méprisaient à bon droit), ne savaient où
+ils allaient ni ce qu'ils faisaient. Ils cherchent, ils tâtent, ils
+heurtent. Ils donnent le spectacle très-bas de ces tournois d'aveugles
+qu'on armait de bâtons, et qui frappaient sans voir. Ils marchent au
+hasard et tombent, puis jurent, se relevant, qu'ils ont voulu tomber.
+
+Une telle lumière est une flamme, et rien n'y tient; tout fond. Ces
+majestueux personnages, réduits à leur néant, s'évanouissent,
+s'abîment, disparaissent, comme cire ou comme neige. Et il ne
+resterait qu'un peu de boue, si, de tant de débris, un objet
+n'échappait, ne s'élevait et ne dominait tout, la figure triste et
+grave d'un grand homme et d'un vrai héros.
+
+Je ne suis pas suspect. Je ne prodigue guère les héros dans mes
+livres. Mais celui-ci est le héros du devoir, de la conscience.
+
+J'ai beau l'examiner, le sonder et le discuter. Il résiste et grandit
+toujours. Au rebours de tant d'autres, exagérés follement, celui-ci,
+qui n'est point le héros du succès, défie l'épreuve, humilie le
+regard. La lumière électrique, la lumière de la foudre, dont il fut
+traversé, pâlit devant ce coeur, où rien, au dernier jour, ne restait
+que Dieu et Patrie.
+
+«Une seule objection, dira-t-on. Cette joie héroïque dont vous faisiez
+ailleurs le premier signe du héros, elle ne fut point en Coligny. Tout
+ce que dit l'histoire, tout ce que dit le funèbre portrait, montre en
+cet homme redoutable un ferme juge du temps, mais plein de deuil,
+triste jusqu'à la mort.»
+
+Nous l'avouons, par cela il fut homme. Blessé? Plus qu'on ne saurait
+le dire, à la profondeur même de l'abîme des maux du temps. Qui s'en
+étonnera? Nul, après trois cents ans, ne pourra seulement les lire,
+que lui-même n'en reste blessé!
+
+Mais c'est aussi en lui une grandeur d'avoir toujours vu clair
+par-dessus la nuit et le deuil, d'avoir gardé si nette la lumière
+supérieure.
+
+Les vrais héros de la France ont cela de commun, que les uns inspirés,
+les autres réfléchis (comme fut l'amiral), sont éminemment
+raisonnables. Coligny, quoique fort cultivé, lettré, théologien,
+quoique gentilhomme et retardé par cette fatalité de classe, allait
+s'affranchissant et de ses préjugés et de ses docteurs. Sauf un moment
+d'hésitation chrétienne à l'entrée de la guerre civile, il ne vacilla
+nullement, comme on l'a dit; il fut ferme et libre en sa voie.
+
+Homme de batailles, il haïssait la guerre. Il y fut superbe,
+indomptable, dédaigneux pour cette fille aveugle, tant flattée, la
+Victoire. Il la mena à bout, ne quitta l'épée que vainqueur, après
+avoir conquis non-seulement la paix et la liberté religieuse (1570),
+mais les volontés mêmes de l'ennemi et l'avoir vaincu dans son propre
+coeur. Charles IX (les actes le prouvent), pendant près de deux ans,
+suivit la voie de Coligny.
+
+Ce grand esprit, si sage, avait vu à merveille la chose essentielle,
+que la France, dans sa pléthore nerveuse et son agitation, voulait
+s'extravaser au dehors. Et il lui ouvrait l'Amérique et les Pays-Bas,
+c'est-à-dire la succession espagnole. Il ne se trompa nullement.
+Seulement (comme Jean de Witt un siècle après) il eut raison trop tôt.
+Ses projets furent repris, dès le lendemain de sa mort, par ceux qui
+l'avaient tué.
+
+C'était un très-grand citoyen et fort libre de son parti même. Lorsque
+les protestants, ayant le couteau à la gorge, se virent forcés
+d'appeler l'étranger, il résista autant qu'il put, et tant qu'il en
+faillit périr.
+
+Sa netteté, son admirable coeur, apparurent à sa mort, quand on lut
+ses papiers secrets, et que ses meurtriers confus virent ce conseil au
+roi de se défier de l'Angleterre protestante autant que de l'Espagne
+catholique.
+
+Grande consolation pour nous, dans cette histoire, de voir la nature
+humaine tellement relevée ici! de voir marcher si droit, parmi
+l'aveuglement de tous, ce pur et ferme coeur qui ne regarde que la
+conscience. Les défaites des siens, leurs folies, leurs destructions,
+rien ne l'entame. Il va à son but. Quel? une grande mort,--qui semble
+perdre, mais sauve au contraire son parti.
+
+Car la fille de Coligny, veuve par la Saint-Barthélemy, épousera
+Guillaume d'Orange. Car la France protestante, de sa blessure féconde,
+engendre la France hollandaise. Car ce malheur immense, au sein des
+meilleurs catholiques, mit le regret, l'amour des protestants. «Dès ce
+jour, dit l'un d'eux, sans connaître leur foi, j'aimai ceux de la
+Religion.»
+
+De sorte que ce grand homme a réussi, même selon le monde. Par sa mort
+triomphante, il gagna plus qu'il ne voulait.
+
+ * * * * *
+
+Voilà la pensée de ce livre. Et plût au ciel qu'elle nous eût profité
+aussi à nous, que ces grands coeurs, si riches, nous eussent donné
+quelque peu d'un tel souffle, et mis dans notre aridité un rien de
+leurs torrents!
+
+Que si notre temps, si loin de ce temps, et si peu préparé à retrouver
+l'image de ces grandeurs morales, s'en prenait à l'histoire,
+l'histoire lui répondrait ce que le jeune d'Aubigné dit un jour dans
+le Louvre à Catherine de Médicis, qui le voyait debout et si peu plié
+devant elle: «Tu ressembles à ton père!...
+
+--Dieu m'en fasse la grâce!»
+
+ 1er mars 1856.
+
+
+ Dans le prochain volume, qui me ramène aux lettres et aux
+ sciences et ferme le XVIe siècle, on trouvera une _Critique
+ générale des sources historiques_, de ce grand siècle si fécond,
+ mais si trouble. Une partie des notes que je donnerais
+ aujourd'hui reviendrait dans cette _Critique_. Je les ajourne
+ jusque-là.
+
+ Qu'il me suffise ici d'indiquer les principales sources
+ manuscrites où j'ai puisé, et qui m'ont donné spécialement les
+ causes et précédents, très-peu connus, de la Saint-Barthélemy:
+ _Lettres de Morillon à Granvelle_ (c'est, jour par jour,
+ l'histoire du duc d'Albe, celle des rapports de Bruxelles et de
+ Paris).--_Lettres inédites de Catherine de Médicis._--_Extraits
+ des lettres de Pie V, Charles IX, etc., tirés des archives du
+ Vatican (en 1810)_, etc.
+
+
+
+
+HISTOIRE DE FRANCE
+
+AU XVIe SIÈCLE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+HENRI II--LA COUR ET LA FRANCE--AFFAIRE DE JARNAC
+
+1547
+
+ Plus ferme foy jamais ne fut jurée
+ À nouveau prince (ô ma seule princesse!)
+ Que mon amour, qui vous sera sans cesse
+ Contre le temps et la mort assurée.
+ De fosse creuse ou de tour bien murée
+ N'a pas besoin de ma foy la fort'resse,
+ Dont je vous fis dame, reine et maîtresse,
+ Parce qu'elle est d'éternelle durée!
+
+
+Le nouveau règne nous met en plein roman. L'Amadis espagnol, tout
+récemment traduit, imité, commenté, est sa bible chevaleresque.
+L'Amadis est bien plus que lu et dévoré, il est refait en action.
+Henri II rougit presque d'être fils de François Ier; c'est le fils du
+roi Périon, c'est le _Beau Ténébreux_. La réalité et l'histoire sont
+enterrées à Saint-Denis, et libres, grâce à Dieu nous entrons au pays
+des fées.
+
+Où n'atteindrons-nous pas? Les médailles du temps, les emblèmes et
+devises ne parlent que d'astres et d'étoiles. La conquête du monde est
+assurée; mais qu'est-ce que cela? Sur de charmants émaux, un coursier
+effréné emporte Diane et Henri, aux nues? au ciel? On ne saurait le
+dire.
+
+À la salamandre éternelle qui régna trente années, au _soleil_ de
+François Ier, dont sa soeur fut le tournesol, un autre astre succède,
+la lune, romanesque, équivoque, de douteuse clarté. La Diane d'ici, en
+son habit de veuve, de soie blanche et soie noire, nous représente la
+Diane de là-haut, comme elle, et changeante et fidèle. La mobile
+influence qui régit les femmes et les mers, qui donne les marées et
+parfois les tempêtes, fait nos destinées désormais. Elle en a le
+secret et nous promet de grandes choses. Sous le croissant, on lit le
+calembour sublime: «Donec totum impleat _orbem_.» (Il remplira _son
+disque_; ou, remplira _le monde_.)
+
+Nouvelle religion, galante, astrologique. Malheur à qui n'y croit!
+C'est la Diane armée et prête à frapper de ses flèches. Voyez-la à
+Fontainebleau, sous son double visage: là, céleste et dans la lumière;
+ici, la Diane des flammes, infernale, et la sombre Hécate. Ainsi la
+fable nous traduit le roman, et le met en pleine lumière. L'Amadis
+espagnol s'éclaire du reflet des bûchers.
+
+Nous ne sommes pas, croyez-le, dans un monde naturel, c'est un
+enchantement, et c'est par suite de violentes féeries et de coups de
+théâtre qu'on peut le soutenir. Cette Armide de cinquante ans, qui
+mène en laisse un chevalier de trente doit tous les jours frapper de
+la baguette. À ce prix elle est jeune; je ne sais quelle Jouvence
+incessamment la renouvelle. Elle bâtit, abat, rebâtit, s'entoure de
+tous les arts. Elle lance la France dans d'improbables aventures. Des
+princes de hasard, les Guises, vont agir sous sa main, éblouir,
+troubler et charmer. Surprenants magiciens, s'il reste un peu de sens,
+ils sauront nous en délivrer. La France, décidément romanesque,
+espagnole, les remerciera de ses pertes.
+
+Et d'abord elle se trouve riche à la mort de François Ier. L'argent
+abonde pour les fêtes. Trois fêtes coup sur coup. Fête de
+l'enterrement, splendide, immense, et noblement tragique, où l'on
+jette les millions. Fête du sacre, de royale largesse, où le roi
+comblera ses preux. Fête d'un combat à outrance, d'un jugement de
+Dieu, celle-ci sombre, sauvage et sanglante, où toute la France est
+invitée.
+
+En attendant, des voyages rapides, qui sont des fêtes eux-mêmes, la
+vie des chevaliers errants, dans nos forêts, de château en château, et
+par les arcs de triomphe. Le vieil ami du roi, le connétable, le
+prend, le mène aux délices d'Écouen, de l'Île-Adam, de Chantilly. Mais
+Diane le garde à Anet. Là, entouré des Guises, enivré de fanfares,
+d'emblèmes prophétiques et du rêve de la conquête du monde, les yeux
+fermés, il donne les actes décisifs par lesquels l'idole signifie sa
+divinité.
+
+Le premier étonna. Pendant que le feu roi, à peine refroidi, faisait
+son lugubre voyage de Rambouillet à Saint-Denis, vingt jours après sa
+mort, on souffleta son règne, on avertit la France qu'elle entrait
+dans un nouveau monde, hors des anciennes voies, hors de toute voie,
+de toute tradition, qu'on supprimait le temps, qu'on retournait d'un
+saut au roi Arthur, à Charlemagne.
+
+Nos rois, nos parlements, suivaient, dès le XIIIe siècle, la grande
+oeuvre du droit. Récemment Charles VIII, Louis XII et François Ier,
+avaient écrit, rédigé nos Coutumes. Cujas mettait en face le droit
+romain, et le grand Dumoulin recherchait l'unité du nôtre. Cette
+révolution se réclamait du roi, se rapportait au roi, cherchait en lui
+sa force. Mais voilà que le roi la dément et la répudie, et n'en veut
+rien savoir: tout le travail des lois, il le met sous les pieds. Il
+réclame le droit de la force, le bon vieux droit gothique, la sagesse
+des épreuves, la jurisprudence de l'épée. Saint Louis, tant qu'il
+peut, entrave le duel juridique; Henri II (dans le siècle de la
+jurisprudence!) l'autorise, le préside et l'arrange; il fait les
+lices, lance les champions, selon la forme antique: Laissez-les aller,
+les bons combattants!
+
+Une révolution si grave se fait par trois lignes informes, sans
+signature, au bas d'un chiffon de défi.
+
+Toutefois, avec ce mot: _Fait en Conseil royal. Et signé Laubespin_
+(le nom du secrétaire d'État).
+
+Et quel est ce conseil? Fort inégalement partagé entre l'ami et la
+maîtresse, entre le connétable qui paraît mener tout, et Diane,
+présente, agissante, par ses hommes, les Guises, qui emportent tout
+en effet. Montmorency gouverne à la condition d'être gouverné.
+
+L'acte bizarre dont il s'agit, supposant que ce droit barbare était la
+loi régnante, obligeait le sire de Jarnac de répondre au défi du sire
+de la Châtaigneraie.
+
+Jarnac, beau-frère de la duchesse d'Étampes, de la maîtresse qui s'en
+va avec François Ier. La Châtaigneraie, une épée connue par les duels,
+un bras de première force, un dogue de combat, nourri par Henri II.
+
+La jeune maîtresse du vieux roi avait trop provoqué cela. Dix ans
+durant, elle avait harcelé la grande Diane, en l'appelant _la
+vieille_. Il y avait chez François Ier, entre ses domestiques, valets
+privés et rimeurs favoris, une fabrique d'épigrammes contre la
+maîtresse de son fils. Un jour, on lui offrait des dents; une autre
+fois on lui conseillait d'acheter des cheveux. Ces fous criblaient à
+coups d'épingle une femme de mémoire implacable, qui allait être plus
+que reine, et le leur rendre à coups d'épée.
+
+Il était bien facile de perdre la duchesse d'Étampes. D'abord, elle
+avait été, comme le malheureux disgracié Chabot, comme Jean Du Bellay,
+favorable à toutes les idées nouvelles. Elle avait une soeur
+protestante, connue pour telle, et exaltée.
+
+Ensuite on avait monté contre elle de longue date une machine directe
+et efficace, par quoi sa tête ne tenait qu'à un fil. On avait dit,
+répété, répandu, qu'elle avait trahi le roi au traité de Crépy, que
+sans elle nous aurions vaincu, que c'était elle qui avait amené
+l'ennemi à dix lieues de Paris. Bruit absurde, comme le prouve Du
+Bellay, mais d'autant mieux avalé par l'orgueil national, qui y
+trouvait consolation.
+
+Elle aurait péri sans les Guises. Déjà les gens de loi étaient lancés
+sur un homme qui lui appartenait et qu'on disait agent de sa trahison.
+Cet homme intelligent se garda bien de disputer; il donna un château
+aux Guises. Ceux-ci dès lors ajournèrent tout.
+
+Ils dirent que ce n'était rien de tuer la duchesse, qu'il fallait la
+désespérer, qu'on ne commençait pas la chasse par les abois, qu'il
+valait mieux d'abord que la bête harcelée, mordue, sentît les dents,
+qu'elle eût la peur et la douleur, qu'elle versât surtout ces amères
+et suprêmes larmes qui prouvent la défaite et demandent merci.
+
+La victime pouvait être mordue à deux endroits, à un d'abord. Elle
+avait en Bretagne un mari de contenance qu'elle tenait là en exil,
+comme gouverneur de la province. Il avait accepté la chose pour un
+gros traitement. Mais elle palpait ce traitement et le gardait. Cela,
+vingt ans durant. Ce mari, voyant le roi mort et sa femme perdue,
+éclate alors, crie au voleur, la traîne au parlement. Voilà les deux
+époux qui se gourment dans la boue, et avec eux la mémoire du feu roi.
+Diane y jouit fort, au point qu'elle envoya Henri II, le roi, aux
+juges, aux procureurs, dans cette sale échauffourée, pourquoi? pour
+assommer une femme qui se noyait déjà.
+
+Autre endroit plus sensible encore où on pouvait lui enfoncer
+l'aiguille, piquer la malheureuse, sans qu'elle pût crier seulement.
+Pendant vingt ans, maîtresse d'un roi malade, et tristement malade,
+elle avait eu sans doute des consolations. La cour malicieuse pensait
+que le consolateur devait être Jarnac, beau grand jeune homme,
+élégant, délicat, que la duchesse d'Étampes, pour l'avoir toujours
+près d'elle, avait donné pour mari à sa soeur. Jarnac faisait beaucoup
+de dépenses, menait grand train quoique son père, vivant et remarié,
+ne pût être bien large. Il était trop facile de deviner qui
+fournissait.
+
+Cela compris, senti, il fallait bien se garder de la tuer. Son
+ennemie, pour rien au monde, ne lui aurait coupé la tête; elle pouvait
+lui percer le coeur.
+
+On n'eût pas la patience d'attendre la mort de François Ier. Un an ou
+deux avant, on mit les fers au feu, Le Dauphin, instrument docile,
+lança l'affaire brutalement par un mot qu'il dit à Jarnac: «Comment se
+fait-il qu'un fils de famille dont le père vit encore peut faire une
+telle dépense, mener un tel état?» Le jeune homme, surpris, se crut
+habile et parfait courtisan en répondant une chose qu'il croyait
+agréable, disant que sa belle-mère l'_entretenait_, ne lui refusait
+rien. Mot équivoque, qui semblait faire entendre que Jarnac imitait
+l'exemple du Dauphin, avait la femme de son père.
+
+Ce mot tombé à peine, le Dauphin le relève, le répète partout, et dans
+ces termes: «Il couche avec sa belle-mère.»
+
+Un tel mot, et d'un prince, va vite. Il alla droit au père de Jarnac,
+du père au fils. Sous un tel coup de foudre, le jeune homme osant
+tout, bravant tout, rois et Dauphins, jura que quiconque avait ainsi
+menti était un méchant homme, un malheureux, un lâche.
+
+Tout retombait d'aplomb sur la tête du prince.
+
+Un roi ne se bat pas, ni un prince, un Dauphin. Mais ils ne manquent
+guère d'avoir des gens charmés de se battre pour eux. Henri en avait,
+et par bandes. Grand lutteur et sauteur, aimant l'escrime, il
+choisissait ses amis sur la force du poignet, la vigueur du jarret, la
+dextérité du bretteur.
+
+Le spécial ami du Dauphin était un homme fort, bas sur jambes et carré
+d'échine, admirable lutteur, d'une roideur de bras _à jeter par terre
+les lutteurs bretons_. Il avait vingt-six ans, et déjà il s'était
+signalé à la guerre, surtout à Cérisoles. Quoique bravache, il était
+brave, et se portait pour le plus brave. Il courait les duels, défiait
+tout le monde. Cela en avait fait un personnage. Du reste, sans
+fortune et cadet, il se faisait appeler, de la seigneurie de son aîné,
+le sire de la Châtaigneraie. Il traînait après lui (aux dépens du
+Dauphin) une meute de gens comme lui.
+
+Le Dauphin n'eut aucun besoin de lancer la Châtaigneraie. Dès qu'il
+entendit parler de l'affaire, il la fit sienne. Il soutint que c'était
+à lui que Jarnac avait dit la chose, qu'il la lui avait dite cent
+fois, et lui défendit de dire autrement.
+
+Jarnac avait quelques années de plus que la Châtaigneraie, était
+beaucoup plus grand, long, délicat et faible. _L'autre, même sans
+armes_, dit l'inscription mémorative du combat, l'aurait défait,
+anéanti.
+
+Et cependant que faire? La Châtaigneraie demandait le combat; il avait
+fait grand bruit et s'était adressé au roi (c'était encore François
+Ier), qui défendit de passer outre. Combien de temps l'affaire
+fut-elle suspendue? Nous l'ignorons. Mais les mots ironiques, les
+gestes de mépris, les affronts, ne furent pas suspendus. Car le 12
+décembre 1546, ce fut Jarnac qui, ne pouvant plus vivre, demanda au
+roi de combattre. Le roi répondit qu'il ne le souffrirait jamais.
+
+François Ier mort (le 31 mars), quelle est la première affaire de la
+monarchie? La grande guerre d'Allemagne apparemment, les secours
+promis aux protestants? Non, nous avons bien autre chose à faire.
+Charles-Quint les bat à Muhlberg. La grande affaire, c'est le duel, la
+mort de Jarnac, la vengeance de femme.
+
+Un mot dit pendant le combat nous autorise à croire que Jarnac,
+alarmé, se voyant si forte partie (et derrière le roi même), fit
+l'humiliante démarche d'aller trouver son ennemie Diane et qu'il
+essaya de la fléchir. Grande simplicité. Il était trois fois condamné.
+Comme amant de la duchesse d'abord, mais aussi comme étant Chabot du
+côté paternel, cousin de l'amiral Chabot, et par sa mère des
+Saint-Gelais, parent du poète de ce nom, comme tel, affilié peut-être
+à cette damnable fabrique d'épigrammes _contre la vieille_, dont nous
+avons parlé.
+
+La grande dame paraît lui avoir dit, avec sa froideur apparente,
+qu'elle n'y pouvait rien, que le vin était tiré et qu'il fallait le
+boire, qu'il n'y avait pas de remède, puisque le roi personnellement
+était en jeu _et qu'il ne céderait jamais_.
+
+Nul moyen d'en sortir que de s'humilier, de ne plus démentir
+l'inceste, de confirmer l'outrage sur le front de son père, de rester
+le plastron du roi et l'amusement de la cour.
+
+Celle-ci y comptait, et l'on s'en amusait d'avance. Tout était
+arrangé pour donner à l'affaire une publicité effroyable. On en avait
+fait une fête; le roi voulait y présider et donner ce régal aux dames.
+
+Henri II avait fait dresser les lices au centre de la France, près de
+Paris, sur l'emplacement admirable de Saint-Germain. Ce lieu unique,
+même avant qu'on bâtît la terrasse d'une lieue de long, a toujours été
+un théâtre et le plus beau de nos contrées. Le plateau triomphal d'où
+la forêt regarde la Seine aux cent replis reçut toute la France. Paris
+y vint, bruyant et curieux; marchands et artisans, bourgeois et
+compagnons de tout état, les deux grands peuples noirs, la robe et
+l'université, celle-ci spécialement très-aigre et mécontente. Mais le
+plus curieux, ce fut la foule de la pauvre noblesse qui, du 23 avril
+au 10 juillet, dans ces deux mois et demi, eut le temps de venir de
+toutes les provinces.
+
+Étrange elle-même et vrai spectacle pour la cour. On se montrait ces
+figures d'un autre âge, ces nobles revenants, dont tels pourpoints
+dataient de Louis XII et tels chevaux boitaient depuis Pavie. Le tout,
+couché dans la forêt, et, parmi les cuisines odorantes, déjeunant de
+pain sec, buvant au fleuve, faisant sur l'herbe leur sobre et pastoral
+banquet.
+
+On devinait assez leurs pensées sérieuses. La première pour le mort,
+déjà bien oublié de la nouvelle cour. Où donc était ce bel acteur, ce
+grand homme au grand nez, de noble épée, de haute mine, qui, jusqu'au
+dernier jour (malgré les ans, malgré Vénus, si cruelle plus lui),
+avait représenté la France? Que de choses couvertes par sa fière
+attitude, sa grâce et son besoin de plaire, que dis-je! par le
+souvenir de ses folies, passées toutes en légendes. Magnifique
+hâblerie, noble farce! tout était fini, rentré dans la coulisse, et la
+scène était vide.
+
+Le dernier règne, au milieu de ses fautes et de ses discordances,
+avait eu, au total, une harmonie fictive qui depuis avait disparu: _la
+royauté moderne sous un roi chevalier_.
+
+Tant fausse que fût cette chevalerie, elle imposait. Aux choses on
+opposait les mots. Si la noblesse se plaignait du gouffre dévorant de
+la cour, des justices seigneuriales anéanties, on répondait par les
+victoires du roi, Marignan, Cérisoles. Une police s'était créée,
+secrète, d'honorables espions, qui, de chaque province, écrivait aux
+_clercs du secret_. Ces secrétaires du roi, les tribunaux du roi, un
+vaste établissement despotique, s'était formé, et tout au profit de la
+cour. La noblesse pourtant du _roi-soldat_ avait tout enduré. Lui
+mort, tout cela apparaissait nouveau, et désormais intolérable.
+
+Mais, à part le gouvernement, hors de son action, une autre révolution
+s'était faite, plus grande encore. En moins de cinquante ans, l'argent
+multiplié, et, partant, avili, avili comme annulé la rente; rentiers
+et créanciers recevaient beaucoup moins, et tout objet à vendre
+coûtait plus cher. On ne pouvait plus vivre. Hutten, longtemps
+auparavant, le dit déjà. La noblesse agonisait dans ses manoirs
+ruinés. Et, pour comble, elle s'était énormément multipliée; les
+cadets, qui jadis ne se mariaient pas, s'éteignaient au couvent ou à
+la croisade, avaient fait souche (de mendiants). Quelle ressource? la
+domesticité. Les plus adroits s'accrochaient aux seigneurs, vivaient
+de miettes, léchaient les plats. Mais la plupart étaient trop fiers
+encore, maladroits et sauvages; drapés dans leur manteau percé, ils
+mouraient de faim noblement.
+
+Beaucoup pourtant se réveillèrent à cette grande occasion. Ils firent
+ressource de leurs restes et de tout. Ils voulurent voir la royauté
+nouvelle, la cour, l'abîme où s'absorbait la France.
+
+Les longs préparatifs, les interminables cérémonies qu'on avait
+exhumées des livres de chevalerie, la pédantesque érudition qu'on mit
+à reproduire dans leurs détails ces vieilleries gothiques, leur
+donnèrent le loisir de regarder, de s'informer, et, les yeux dans les
+yeux, de percer cette odieuse cour de leurs tristes et haineux
+regards.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LE COUP DE JARNAC--10 JUILLET
+
+1547
+
+
+Le roi d'abord, quand on le démêlait dans la foule brillante,
+étonnait, attristait à le voir. Quoique grand, fort et bien taillé, il
+n'était nullement élégant. Son teint, sombre, espagnol, faisait penser
+à sa captivité, rappelait l'ombre du cachot de Madrid, et ses grosses
+épaules en portaient encore les basses voûtes. Visage de prison. On y
+sentait aussi l'ennui que son joyeux père avait eu de faire l'amour à
+la fille du roi bourgeois, la bonne et triste Claude.
+
+Au total, point méchant, mais lourdement bonasse et dépendant (voir le
+buste du Louvre). On comprend qu'un tel homme, une fois lié et muselé,
+on put le mener loin; que, né chien, pour plaire à ses maîtres, il put
+devenir dogue, et de ces cruels bouledogues qui mordent sans savoir
+pourquoi.
+
+Mais il y avait aussi, dans la figure vivante, une chose que ne dit
+pas le buste. Le spirituel envoyé d'Espagne, le très-fin diplomate
+Simon Renard, l'exprime d'un seul mot que tout le monde comprenait
+alors: «Il est né _saturnien_.» Saturne, en alchimie, c'est le lourd,
+vil et plat métal, le plomb. Astrologiquement, Saturne est l'astre
+sinistre des naissances fatales, des natures malheureuses, des vies
+qui doivent mal tourner, à elles-mêmes pesantes, pour les autres
+malencontreuses, de guignon, de triste aventure.
+
+Celui-ci, être relatif, n'était que par rapport à un autre être un
+astre supérieur. L'astre rassurait peu. Dans son portrait probable
+(Musée de Cluny), Diane effraie plutôt de son apparente froideur.
+Fille du Rhône, mais longuement _attrempée_ de sagesse normande, elle
+mit la froideur dans les mots, dans la noble attitude. Et les actes
+n'en étaient que plus violents.
+
+Combien elle était redoutée, on le voyait par le servile effort de la
+reine italienne, la jeune Catherine de Médicis, qui ne regardait
+qu'elle, et tâchait d'attraper un mot ou un sourire. Elle n'y perdait
+pas ses peines, et on la rassurait. Ces deux femmes étaient un
+spectacle pour les austères provinciaux qui ne comprenaient rien à ce
+partage d'une impudente intimité.
+
+L'audace de Diane et son mépris de tout sentiment public, de toute
+opinion, apparaissaient en une chose, c'est que, par dessus tous les
+dons dont nous parlerons tout à l'heure, elle s'était fait donner un
+procès--avec qui? Avec toute la France.
+
+Elle se fit donner (sous le nom de son gendre) la concession vague,
+effrayante, _de toutes les terres vacantes_ au royaume. Or il n'y
+avait pas un seigneur, pas une commune, qui n'eût près de soi
+quelqu'une de ces terres vacantes et n'y prétendît quelque droit.
+
+Un quart peut-être de la France était ainsi désert, inoccupé, vacant,
+litigieux.
+
+On réclamait ce quart. On menaçait d'un coup deux ou trois cent mille
+_ayants droit_. On leur suspendait sur la tête cet immense procès où
+l'on était sûr de gagner.
+
+ * * * * *
+
+Telle apparut la cour, le 10 juillet au matin, pompeusement rangée sur
+les estrades de Saint-Germain. On fut très-matinal. Dès six heures,
+tous siégeant, les lices étaient ouvertes, et l'on procédait aux
+cérémonies. Le combat n'eut lieu que le soir, fort tard, presque au
+soleil couché.
+
+Nous avons heureusement un long récit de cette journée, authentique, un
+procès-verbal dressé par ceux qui virent de près, par les hérauts.
+Vieilleville y ajoute des faits essentiels, et Brantôme, qui est
+ailleurs de si faible autorité, mérite ici quelque attention,
+étant neveu de l'un des combattants, et sans doute informé
+très-particulièrement de cet événement de famille.
+
+Donc, dès six heures, Guienne, le héraut, alla chercher l'assaillant,
+la Châtaigneraie, qui entra dans les lices à grand bruit de trompettes
+et tambours, conduit par son parrain François de Guise, et par ceux de
+sa compagnie, trois cents gentilshommes, vêtus à ses couleurs, fort
+éclatantes, blanc et incarnat. Il _honora_ le camp par dehors et en
+fit le tour. Puis, il fut reconduit solennellement à son pavillon,
+d'où il ne bougea plus.
+
+Quel était donc ce prince qui faisait son entrée dans un tel appareil?
+Un cadet de Poitou qui était venu en chemise. «Il y avoit déjà cinq
+semaines, dit Vieilleville, qu'on voyoit la Châtaigneraie faisant une
+piaffe à tous odieuse et intolérable, avec une dépense excessive,
+impossible, si le roi qui l'aimoit ne lui en eût donné le moyen.»
+Odieuse, en effet, intolérable, lorsque c'était le juge qui prenait si
+scandaleusement fait et cause pour un des partis.
+
+Si la tête avait tourné complétement à la Châtaigneraie, on ne peut
+s'en étonner. Fou de sa fatuité propre, il l'était encore plus de la
+folie commune. Le temps n'existait plus, l'affaire était finie avant
+de commencer, Jarnac était tué, dans son esprit, et il ne s'occupait
+que du triomphe. Il allait par la cour invitant tout le monde à son
+souper royal, les grands, les princes. Un Bourbon refusa.
+
+Un autre des Bourbons, le duc de Vendôme, fort opposé aux Guises,
+voulut relever le pauvre Jarnac, et demanda à être son parrain; mais
+le roi le lui défendit. Jarnac n'eut de parrain que Boisy, le grand
+écuyer, de cette famille des Bonnivet, une famille tombée, éclipsée.
+Vendôme, indigné d'une partialité si manifeste et si grossière, se
+leva, et les princes du sang le suivirent.
+
+Depuis deux mois Jarnac s'était préparé à la mort, et il avait fait
+de grandes dévotions. Toutefois, pour ne négliger rien, il avait fait
+venir un renommé maître italien qui savait des bottes secrètes et
+pouvait dérouter un bretteur de profession. Cet Italien s'informa,
+observa; il sut que la Châtaigneraie gardait un bras quelque peu roide
+d'une ancienne blessure, et il dressa là-dessus son plan de campagne.
+
+Jarnac, étant l'_assailli_, avait droit de proposer les armes. La
+question était de savoir s'il valait mieux pour lui proposer les armes
+gothiques, embarrassantes et lourdes, du XVe siècle, ou celles, plus
+légères, qu'on portait au XVIe. En droit, puisqu'on renouvelait tout
+le vieil appareil, il pouvait exiger aussi les vieilles armes, comme
+on les portait aux combats de ce genre cent ans ou deux cents ans plus
+tôt. L'autre parti ne s'y attendait pas. Il n'aurait jamais deviné que
+le plus faible demandera ces armes pesantes. Brantôme assure pourtant
+que la Châtaigneraie trouva dans leur roideur un obstacle qui gêna les
+mouvements du bras jadis blessé.
+
+Du reste, l'Italien comptait si peu sur le succès de ce moyen, qu'à
+tout hasard il en avait enseigné à Jarnac un autre, connu en Italie.
+Il lui dit d'exiger deux dagues, l'une longue attachée à la cuisse,
+l'autre courte, mise dans les bottines; dernière ressource de l'homme
+terrassé, qu'on appelait _miséricorde_, parce qu'au moment de doute où
+le vainqueur était dessus et attendait qu'il demandât merci, il
+pouvait du bras libre tirer encore la dague et la lui mettre au
+ventre.
+
+Les dagues furent accordées, et les cottes de mailles, les longues
+épées pointues, à deux tranchants. Je ne vois pas qu'on parle de
+cuissards, ni de grèves; apparemment on les crut trop pesantes, dans
+cette journée chaude, pour un combat à pied.
+
+La difficulté et la discussion qui fut longue porta sur les gantelets
+que proposa le parrain de Jarnac, longs et roides gantelets de fer,
+abandonnés depuis longtemps et curiosités d'un autre âge. Il
+présentait encore un vaste bouclier d'acier poli, non moins inusité
+alors, mais admirable pour faire glisser l'épée d'un fougueux
+assaillant, user la force et la fureur du bouillant la Châtaigneraie.
+
+Tout cela refusé de Guise, son parrain. Les juges du litige étaient
+les maréchaux de France, et celui qui les présidait, le connétable. Il
+y avait à parier qu'ils décideraient contre Jarnac, pour Guise (et
+pour le roi). Cependant, soit par sentiment d'honneur et d'équité pour
+égaler les chances, soit par entraînement pour céder à la voix
+publique, les maréchaux pensèrent qu'on devait suivre, mot à mot, les
+usages des derniers combats, et qu'on ne pouvait refuser les armes
+usitées alors.
+
+La voix du connétable était prépondérante. Qu'allait-il décider? Nous
+l'avons vu bien faible et bien servile sous l'autre règne. Celui-ci
+commençait, et l'on ne savait pas bien encore où pencherait la faveur.
+Quoique Montmorency fût et parût le premier homme de l'État, quoique
+nominalement il eût tout dans les mains, il avait vu combien
+facilement sa grande amie Diane, et ses petits amis les Guises,
+avaient enlevés Henri II, et de Chantilly, d'Écouen, maisons du
+connétable, l'avaient emporté à Anet. Il avait vu encore au conseil
+du 23 avril comme aisément, contre toute vraisemblance, ils tirèrent
+du roi l'ordre du combat, c'est-à-dire la mort de Jarnac. S'il les
+laissait ainsi toujours aller, lui-même perdait terre. Homme de paille
+et simple mannequin, il lui restait d'aller planter ses choux.
+
+Tout cela sans nul doute le mettait pour Jarnac. Et cependant il eût
+flotté encore, redoutant d'irriter le roi, sans une très-grave
+circonstance qui bien plus droit encore saisit son coeur et dut lui
+faire violemment désirer la mort de la Châtaigneraie.
+
+Ce fait, entièrement ignoré, et qu'un rapport de dates nous a fait
+découvrir, est tel:
+
+Ce même jour du 23 avril où le conseil, de gré ou de force, avait cédé
+au roi et livré le sang de Jarnac, Montmorency obtint, en compensation
+sans doute de l'acte insensé qu'il signait, une très-haute faveur
+personnelle. Le roi lui accorda pour son neveu Coligny les provisions
+de la charge de colonel de l'infanterie française.
+
+Coligny, il est vrai, était très-digne. C'était un homme de trente
+ans, d'une gravité extraordinaire, d'une éducation forte et savante,
+d'une bravoure éprouvée et déjà couvert de blessures. Il avait pris la
+tâche dure de former nos bandes de pied, largement recrutées d'hommes
+effrénés et de bandits. Il passait pour cruel, dit un historien, mais
+sa _cruauté a sauvé la vie à un million d'hommes_. Ses règlements,
+base première de nos codes militaires, le constituent l'un des
+premiers créateurs de l'infanterie nationale.
+
+Un tel neveu était une bonne fortune pour l'intrigant austère (on
+verra si ce nom était dû à Montmorency). Coligny avait justement la
+réalité des vertus dont l'autre avait le masque. Il était infiniment
+utile à celui-ci que la noblesse de province, dont Coligny fut
+l'idéal, jugeât l'oncle sur le neveu. La parfaite netteté de l'un
+trompait sur l'autre. On lui faisait honneur du fier génie de Coligny,
+de ses paroles amères, parfois hautaines, sur la lâcheté du temps.
+Celle des Guises lui fit mal au coeur quand ils mendièrent une fille
+de Diane. Et il le dit très-haut.
+
+Les Guises eussent voulu à tout prix biffer ce titre que lui donnait
+le roi. Ils réussirent à tenir la chose en suspens et sans exécution
+pendant deux ans, pensant, dans l'intervalle, pouvoir la faire passer
+à quelque favori. Or, celui du moment était la Châtaigneraie, le roi
+en était engoué; ils conçurent l'idée bizarre, étrange (sotte sous
+tout autre roi), de faire donner à ce bretteur, pour prix d'un coup
+d'épée, une charge qui exigeait un si haut caractère, la plus austère
+tenue, la moralité la plus grave, charge en réalité de juge militaire,
+une épée de justice autant que de combat!
+
+Le bruit courut partout que la Châtaigneraie avait la charge,
+autrement dit, que Coligny ne l'avait plus, que l'on se moquait du
+connétable, que le parti des vieux était bafoué, que tout passait à la
+jeunesse, aux Guises.
+
+Il devenait très-essentiel au connétable que la Châtaigneraie fût tué.
+Il approuva les armes proposées par Jarnac.
+
+D'instinct, il sentait bien qu'il avait la France pour lui, que toute
+la noblesse de province surtout eût fort mal vu la Châtaigneraie
+vainqueur et colonel de l'infanterie. Pour son maître, il le
+connaissait, et jugeait qu'après tout il se consolerait fort vite du
+grand et cher ami, et, s'il était battu, loin de le plaindre, lui
+garderait rancune.
+
+La discussion fut très-longue, et ce ne fut que bien tard, au plus tôt
+à sept heures du soir, qu'elle prit fin. La chaleur de juillet, la
+fatigue, l'attente, avaient porté au comble l'excitation des
+spectateurs. Nous avons vu ailleurs (à l'épreuve de Savonarole) le
+vertige qui saisit les grandes foules dans de tels moments.
+
+Enfin les cris sont faits par les hérauts aux quatre vents. Défense de
+remuer, de tousser, de cracher, de faire aucun signe.
+
+On les prend dans leur pavillon, on les amène en leur bizarre costume,
+mêlé de deux époques, qui eût paru grotesque dans un autre moment.
+Personne, en celui-ci, n'avait envie de rire.
+
+«Laissez-les aller, les bons combattants!» Ce mot dit, ils avancent...
+Et l'on ne respire plus. On n'eût osé lever les mains au ciel, mais
+les yeux, les coeurs s'y dressaient.
+
+Les deux figures de fer marchant l'une sur l'autre (de droite, la
+forte et trapue, et de gauche, la longue), la première se fendit,
+poussa d'estoc et redoubla... en vain.
+
+La longue, c'était Jarnac, remettant tout à Dieu, et ne se couvrant
+plus de sa pointe, hasarda un coup de tranchant, déchargea son épée
+(et peut-être à deux mains) sur le jarret de la Châtaigneraie.
+
+Le coup porta si bien que celui-ci ne saisit pas le moment où Jarnac
+s'était tellement découvert, et où il eût pu le transpercer. Il
+chancela et _parut ébloyer_... Ce qui donna à l'autre facilité de
+redoubler de telle force et de telle roideur que, cette fois, le
+jarret fut tranché, et la jambe pendait... Il tomba lourdement à
+terre.
+
+«Rends-moi mon honneur! dit Jarnac, et crie merci à Dieu et au roi!...
+Rends-moi mon honneur!» Mais il restait muet.
+
+Jarnac, le laissant là, traverse la lice et s'adresse au roi. Il met
+un genou en terre: «Sire, je vous supplie que vous m'estimiez homme de
+bien!... Je vous donne la Châtaigneraie. Prenez-le, Sire! Ce ne sont
+que nos jeunesses qui sont cause de tout cela...»
+
+Mais le roi ne répondit rien.
+
+Acte cruellement partial. Le vaincu que Jarnac avait épargné aurait pu
+n'être qu'étourdi, se relever derrière et recommencer le combat. On
+lui donnait le temps de se remettre et de reprendre force.
+
+Le vainqueur le craignit et revint. Mais il le trouva immobile,
+perdant son sang. Il se jeta près de lui à genoux, et de son gantelet
+de fer se battant la poitrine, il dit et répéta: «_Non sum dignus,
+Domine._» Puis, il pria la Châtaigneraie de se reconnaître, de rentrer
+en lui.
+
+Il était en effet revenu à lui, mais par un accès de fureur. Il se leva
+sur le genou, empoigna son épée, et, d'un mouvement désespéré, il se
+ruait sur l'autre. «Ne bouge! lui dit Jarnac, je te tuerai.»--«Tue-moi
+donc!» Et il retomba.
+
+Ce dernier mot pouvait tenter Jarnac. Qu'allait-il arriver s'il ne le
+tuait? Que ce furieux, vivant et sans doute sauvé par le roi, ne
+perdrait pas un jour, une heure, à peine guéri, pour tuer son trop
+clément vainqueur.
+
+Mais il lui répugnait de tuer cet homme par terre, l'homme du roi
+d'ailleurs, qui peut-être ne le pardonnerait jamais.
+
+Pour la seconde fois, il retourna au roi... Lamentable spectacle!...
+et se mit encore à genoux:--«Sire, Sire, je vous en prie, veuillez que
+je vous le donne, puisqu'il fut nourri dans votre maison...
+Estimez-moi homme de bien!... Si vous avez bataille, vous n'avez
+gentilhomme qui vous servira de meilleur coeur. Je vous prouverai que
+je vous aime et que j'ai profité à manger votre pain.»
+
+Cette prière ne fit rien au roi. Il ne desserra pas les dents;
+enveloppé d'obstination sauvage, lié de sa parole, sans doute, serf
+d'esprit et de langue, misérablement enchanté.
+
+Le blessé gisait sans secours. Jarnac, y retournant, le trouva couché
+dans son sang, l'épée hors de la main. Ému de son état, il lui dit:
+«Châtaigneraie, mon ancien compagnon, reconnais ton Créateur, et que
+nous soyons amis.» Il n'exigeait plus rien de ce mourant que de penser
+à Dieu. Mais, tout mourant qu'il fût, il fit encore un mouvement
+contre lui. Jarnac, du bout de son épée, écarta celle de cette bête
+sauvage, épée et dague, emporta tout, remit tout aux hérauts.
+
+On voyait que la Châtaigneraie était fort mal. Il pouvait trépasser.
+Jarnac, pour la troisième fois, alla au roi: «Sire, au moins pour
+l'amour de Dieu, prenez-le, je vous en supplie...»
+
+Le connétable, en même temps, descendu dans la lice, était allé voir
+le corps, et, revenant, il dit: «Regardez, Sire; car il le faut ôter.»
+
+Mais le roi était aussi morne que le blessé. Tout le monde voyait que
+la vraie partie de Jarnac, c'était le roi, et que rien n'était fait.
+Un frémissement contenu de fureur et d'indignation, sans être entendu,
+se voyait sur la foule, et il n'était pas une âme, tant basse et
+servile fût-elle, qui ne lançât au trône une muette malédiction.
+Jarnac, électrisé de ce grand flot, et mis au-dessus de lui-même,
+oublia sa nature de courtisan timide; il fit un coup d'audace qui
+désignait, marquait à la haine publique son vrai but. Il alla à Diane,
+s'arrêta devant elle, et, de la lice, sur l'échafaud royal, lui lança
+cette parole: «Ah! madame, vous me l'aviez dit!»
+
+Trente mille hommes la regardaient... La fascination fut brisée, la
+terreur reportée sans doute où elle devait être; les écailles
+tombèrent des yeux du roi: il vit la montagne de haine qui pesait sur
+elle et sur lui, et, baissant les grosses épaules (qu'on lui voit dans
+son buste), il jeta à Jarnac ce mot sec: «Me le donnez-vous!»
+
+Et alors le vainqueur, se jetant à genoux pour la quatrième fois:
+«Oui, Sire!... _Suis-je pas homme de bien?..._ Je vous le donne pour
+l'amour de Dieu.»
+
+Mais le gosier du roi était comme séché. Il ne put jamais articuler:
+«_Vous êtes homme de bien._» Il éluda cette réparation et dit un mot
+qui ne touchait que le duel: «_Vous avez fait votre devoir_, et vous
+doit être votre honneur rendu.»
+
+La foule n'y regarda pas de si près. Les coeurs se desserrèrent, les
+poitrines s'ouvrirent. Le mourant était emporté, et l'on attendait
+avec joie que, selon les anciens usages, le vainqueur, au son des
+trompettes, fût mené par les lices en triomphe. Il y eût des
+applaudissements à faire crouler le ciel. Le connétable s'enhardit à
+parler, et rappela l'usage et ce droit du vainqueur. Mais Jarnac
+frémit d'un triomphe qui l'aurait perdu pour toujours; il refusa avec
+beaucoup de force: «Non, Sire, que je sois vôtre, c'est tout ce que je
+veux.»
+
+On le fit monter alors sur les échafauds devant le roi. Et il se jeta
+encore à genoux. Henri II avait eu le temps de se remettre et de se
+composer. Il l'embrassa avec cet éloge forcé: Qu'il avait combattu en
+César, parlé en Aristote.
+
+Quelques-uns disent qu'il l'adopta vraiment et le prit en faveur. Je
+ne vois point cela. À la fin de ce règne, je le vois encore simple
+capitaine à Saint-Quentin, sous Coligny.
+
+Ce qui surprit le plus, c'est que le roi parut oublier parfaitement,
+ou mépriser plutôt, son grand et cher ami. Il ne lui pardonna pas sa
+défaite, le laissa dans son agonie sans lui donner le moindre signe.
+Le malheureux fut si exaspéré de ce dur abandon, qu'il arracha les
+bandes qu'on mettait à ses plaies, laissa couler son sang et parvint à
+mourir.
+
+Il avait bu jusqu'au fond le calice par l'outrage du peuple. Dès le
+soir même, son pavillon, ses tentes, avaient été violemment envahis.
+Le splendide souper qu'il avait préparé pour son triomphe fut dévoré
+par la valetaille. Puis la foule survint, renversa les plats et
+marmites, bouleversa les tables. La vaisselle d'argent, prêtée par les
+grands de la cour, fut pillée, emportée. Par-dessus les voleurs, une
+tourbe confuse s'acharna, cassant, brisant, déchirant et trépignant
+sur les débris.
+
+On vint le dire au roi qui, ayant déjà en lui-même une grande colère
+contenue, fut trop heureux de pouvoir frapper. Il lança ses archers,
+sa garde, les soldats de la prévôté. Sur cette foule compacte, sans
+trier ni rien éclaircir, on tomba des deux mains à coups d'épées, de
+piques, de masses, de hallebardes. Confusion horrible, étouffement,
+carnage indistinct dans l'obscurité.
+
+La nuit était fermée et sombre, et la foule s'écoula par la forêt et
+vers Paris, ne regrettant pas son voyage, malgré ce cruel dénouement.
+Bien des choses étaient éclaircies, et bien des hommes, jusque-là
+suspendus, commencèrent à prendre parti, ayant vu la cour d'un côté,
+la France de l'autre.
+
+Tout ce qu'il y avait de pur, de fier, dans la noblesse de province,
+d'indomptable et noblement pauvre, fut libre dès cette nuit, cheminant
+d'un grand souffle, ne sentant plus sur ses épaules cette fascination
+de la royauté qu'avait exercée le feu roi. Et la religion de la cour,
+le catholicisme des Guises, de Diane, ne leur pesait guère. Beaucoup
+se sentirent protestants, sans savoir seulement ce qu'était le
+protestantisme.
+
+Le petit peuple de Paris, étudiants et artisans, malgré l'horrible
+averse qui avait signalé au soir la royale hospitalité, quoique plus
+d'un restât sur le carreau, quoique beaucoup revinssent manchots,
+boiteux ou borgnes, ce peuple, avec une âpre joie, emportait avec lui
+un proverbe «_le coup de Jarnac_,» qui, redit, répété partout et dans
+tout l'avenir, renouvela sans cesse cette défaite de la royauté.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+DIANE.--CATHERINE.--LES GUISES
+
+1547-1559
+
+
+Quelque dompté, docile, né pour l'obéissance que parût Henri II, une
+femme de quarante-neuf ans qui gouvernait un homme de trente ne
+pouvait être rassurée. Elle avait grand besoin de l'occuper de rêves,
+de projets, de pensées. Il y avait un malheur, c'est qu'il ne pensait
+point, parlait peu, et ne lisait pas. En attendant la guerre, il
+fallait le jeter dans les pierres et les bâtiments.
+
+L'art avait déjà décliné. Le siècle, à son milieu, ressemblait fort à
+Diane elle-même. Il suppléait par la noblesse à ce qui déjà manquait
+d'agréments. En bâtiment, comme en littérature, commençait le genre
+noble et le style soutenu. L'effort y est, et la grâce sérieuse.
+Adieu la fantaisie. Que trouver désormais qui ressemble à Chambord, à
+l'exquise petite galerie de Fontainebleau? La grande salle de bal (ou
+d'Henri II), toute grandiose et prophétique en ses mystérieuses
+allégories, a l'effet d'une immense énigme; on fatigue, on travaille,
+on sue à tâcher de comprendre.
+
+Diane refit d'abord Anet. Elle occupa le roi à lui bâtir un palais,
+maison d'intimité, grande, et non gigantesque, parfaitement mesurée
+aux convenances d'une noble veuve qui afficha toujours ce caractère,
+et qui d'ailleurs voulait posséder, jouir sur-le-champ. Anet,
+improvisé par Philibert de Lorme, entre Dreux, Évreux et Meulan, non
+loin de la grande Seine, mais retiré, sur la petite rivière d'Eure,
+fut tout en promenoirs, tout en rez-de-chaussée, galeries et
+terrasses, au milieu des prairies, une maison de conversation. Du
+reste, nulle plus complète; parc, taillis, bois, garennes, arbres
+fruitiers, volières, fauconneries, héronnières, tout fut prévu, tout
+ce qui peut distraire un grand enfant. Cours sérieuses, jardin
+modique; de petits arcs rustiques s'élevaient à l'entrée des allées
+principales. Une chapelle, élégante et petite, couronnait et
+consacrait tout.
+
+L'abondance des eaux, les viviers, les canaux, qui coupaient tout
+cela, égayaient la maison, plus noble que gaie cependant. Sans les
+forêts voisines et les distractions de la chasse, le roi y eût trouvé
+les journées longues. Elle en fit un palais de chasse, et se fit
+donner, pour mettre à l'entrée, le bas-relief de cerfs, de sangliers,
+qu'a fait Cellini pour Fontainebleau (V. au Louvre).
+
+Avec cela l'attrait manquait. Qui peut dire ce qui fait l'attrait
+d'une maison, d'un lieu, d'un paysage? Pourquoi l'empereur Charlemagne
+fut-il tellement épris du petit lac d'Aix-la-Chapelle, sans pouvoir en
+tirer ses yeux? Un talisman, dit-on, y attacha son coeur, l'y retint
+fasciné, amoureux et comme enchanté. Mais qui allait créer pour Anet
+ce mystère et ce tout-puissant talisman?
+
+C'était peut-être la question du règne.
+
+Il fallait s'avouer les choses. Ce qui rendait surtout la maison
+sérieuse, c'était l'âge de la dame. Il fallait inventer je ne sais
+quel miracle de jeunesse éternelle qui troublât l'imagination et lui
+donnât le change, retînt le coeur ému d'un rêve. Un rêve peut
+supprimer le temps.
+
+Diane se souvint que sa rivale, dans un problème inverse, voulant
+raviver un vieillard, avait, jeune elle-même, paré sa chambre et
+entouré son lit des ravissantes filles sorties du ciseau de Goujon.
+Mais combien le problème était plus difficile ici, où l'objet aimé,
+déjà mûr, avait besoin d'illusion, d'une Jouvence puissante, inouïe!
+
+J'aurais voulu être à Anet quand l'imposante veuve y fit venir le
+maître, lui demanda le talisman qui tromperait le roi, l'histoire et
+l'avenir.
+
+En parcourant d'abord ce noble palais, un peu morne, Goujon vit et
+sentit la vraie grâce du lieu, les eaux vives. Le monument, dès lors,
+dut être une fontaine, où l'immobile image s'aviverait sans cesse du
+mouvement de ces belles eaux, de leur gazouillement qu'elle a l'air
+d'écouter.
+
+Le gracieux génie du lieu fut ainsi évoqué du fond des ondes, une
+Diane, non mythologique, plutôt une fée chasseresse, jeune, fraîche et
+légère, posée à peine, comme pour respirer un moment. Mais elle y est
+restée plus longtemps qu'elle ne voulait, au doux murmure des eaux;
+ses beaux yeux errent et nagent; et elle ne bouge plus, rêveuse, prise
+elle-même à son enchantement.
+
+Elle est prise, et elle aime... Qui? La forêt sans doute, ou ce beau
+cerf royal contre qui elle incline, appuyant à son poitrail un bouquet
+négligé de fleurs. Elle aime, qui encore? Le noble lévrier qu'elle
+enjambe délicatement sans vouloir le presser, d'une grâce si tendre et
+si charmante.
+
+L'embarras pour l'artiste fut Diane elle-même. La statue serait-elle,
+ou ne serait-elle pas un portrait?
+
+Tous les portraits sont fictifs, moins, je crois, un seul, une statue
+dont je parlerai, et qui ressemble un peu à la Diane de Goujon. Dans
+celle-ci, il aura gardé quelque chose des traits de la vie, une
+fugitive et lointaine ressemblance.
+
+Le beau nez, fin, dominateur, qui tombe avec décision et d'une
+autorité royale, est un trait historique. Le front fort découvert (les
+cheveux étant relevés de toutes parts) est haut plutôt que large; une
+résolution peu commune habite là, plutôt qu'une pensée. L'oeil si
+vague serait dur cependant, si la prunelle était sculptée.
+
+Elle est nue, et d'autant plus chaste. Virginale? Non. Elle est parée
+et riche. Elle a pour vêtement un léger bracelet à son beau bras, et
+sur la tête un si riche ornement, qu'il vaut un diadème. Tout l'art du
+monde est dans sa chevelure.
+
+Tant d'art et de parure, et elle est nue! c'est le galant mystère.
+Celle-ci n'est pas apparemment la Diane inexorable... Si c'était une
+femme? Cette idée vient et trouble.
+
+L'effet était puissant, magique, dans le jardin des Augustins (Musée
+des monuments français), sous la feuillée et sous l'azur du ciel. Ciel
+étroit d'un jardin resserré, monastique, tout entouré d'un cloître. La
+feuille au vent voilait et dévoilait ce rêve. Mais comment était-elle
+là, charmante et nue? on se le demandait. La jeune et fière beauté, la
+main sur son grand cerf, semblait égarée par la chasse, par le hasard,
+dans ce logis de moines, se reposant de la chaleur du jour,
+surprise... Mais n'allait-elle pas se lever?
+
+L'histoire est de deux âges. Il y a le noble lai d'amour et le gai
+fabliau; derrière le poème royal, un rire des vieux noëls. La figure
+est sévère, vivement résolue, le sein naissant et pur. Mais, à côté,
+d'autres détails font penser à la veuve. Le charme est mêlé d'ironie.
+
+La grande bête au bois superbe, qu'elle retient mollement sous son
+bouquet de fleurs, ce cerf à l'oeil vide, au front vide, aussi passif
+que sa forêt, est-ce une bête royale, ou un roi tout à fait? Je lui
+trouve un air d'Henri II.
+
+L'artiste, pour ce lieu de fête et d'amusement, dans sa gaieté
+shakspearienne, derrière la belle nymphe, s'est donné le plaisir d'un
+sombre repoussoir, amusante laideur. Il a soigneusement, avec un art
+exquis, comme il eût sculpté Vénus même, travaillé avec complaisance
+un barbet hérissé, non, un triste caniche, noir, poil rude,
+brèche-dent, qui réclame tout bas, comme ferait au coeur de la belle
+le souvenir vulgaire d'un vieil attachement, d'une triste amitié de
+mari, d'un Brézé par exemple, à qui elle promit un deuil invariable,
+et qui timidement mêle à la fête d'amour quelques gémissements de
+grondeuse fidélité.
+
+Voilà le monument étrange, idéal et réel, amusant, noble et ravissant,
+l'enchantement diabolique et divin qui a trompé les coeurs et qui les
+trouble encore, qui démentit le temps, et qui la maintint belle
+jusqu'à soixante-dix ans, que dis-je, trois cents ans, jusqu'à nous.
+
+Mais laissons là le rêve, laissons la poésie. Voyons l'histoire et la
+réalité.
+
+Diane, dite de Poitiers (d'après une prétention de descendre des vieux
+souverains de Poitou), n'était nullement Poitevine, mais du Rhône, du
+pays le plus processif de la France, le plus âpre aux affaires, le
+Dauphiné du Midi. Fille de Saint-Vallier, ce brouillon qui crut
+changer la dynastie, elle épousa Louis de Brézé, petit-fils de celui
+qui trahit Louis XI, fils d'un Brézé qui eut une fille de France et
+qui la poignarda. De tous côtés, il y avait des romans dans sa
+destinée.
+
+Le sang du Rhône, intrigant, violent, fut considérablement tempéré en
+elle, et _assagi_ par sa transplantation dans _le pays de sapience_,
+en Normandie, où elle passa les meilleures années de sa jeunesse, de
+quinze à trente. Son mari, homme âgé, Louis de Brézé, était une espèce
+de grand juge d'épée, sénéchal de Normandie. À la petite cour du
+sénéchal et de madame la sénéchale, venaient se débattre les affaires
+féodales qu'on pouvait, de gré ou de force, ramener à la suzeraineté
+du roi. Belle école d'affaires où elle vit sans doute combien la
+justice est fructueuse. Il ne faut pas s'étonner si le premier don
+qu'elle obtint d'Henri devenu roi fut un immense procès.
+
+Elle spécula habilement sur son veuvage, le porta haut, se fit
+inaccessible, mit l'affiche d'un deuil éternel. Cela lui donna le
+Dauphin, qui aimait les places imprenables; elle le tenta par
+l'impossible. Et elle le garda, comment? en ne vieillissant pas.
+
+Beau secret. Et pourtant on peut en donner la recette: Ne s'émouvoir
+de rien, n'aimer rien, ne compatir à rien. Des passions, en garder
+seulement ce qui donne un peu de cours au sang, du plaisir sans
+orages, l'amour du gain et la chasse à l'argent. Un diplomate, connu
+par sa froideur, en jouait un peu tous les jours pour avoir,
+disait-il, ces petites émotions, petits désirs, petites peurs, qui
+achèvent la digestion.
+
+Donc, absence de l'âme. D'autre part, le culte du corps.
+
+Le corps et la beauté, soignés uniquement, non pas mollement adorés,
+comme font la plupart des femmes, qui les tuent par les trop aimer;
+mais virilement traités par un régime froid qui est le gardien de la
+vie. Elle profitait des froides heures du matin, se levait de bonne
+heure, usait très-largement des rafraîchissements inconnus aux dames
+d'alors, en toute saison se lavait d'eau glacée. Elle se promenait
+ensuite à cheval dans la rosée; puis revenait, se remettait au lit,
+lisait quelque peu, déjeunait. Pour digérer et rire, elle n'avait ni
+nain, ni chien, ni singe, mais le cardinal de Lorraine, un garçon de
+vingt ans, fort gai, qui lui servait de femme de chambre et lui
+contait tous les scandales.
+
+Henri II trouvait bon cela, sachant parfaitement la froideur de sa
+maîtresse, et regardant d'ailleurs ce petit prêtre comme une femme.
+Celui-ci y trouvait son compte, et par là se faisait souffrir.
+
+Le meilleur oreiller de la grande sénéchale, c'était son intimité avec
+la reine, la jeune Catherine de Médicis. Celle-ci lui appartenait;
+Diane avait la clef de l'alcôve, et quand Henri II couchait chez sa
+femme, c'est que Diane l'avait exigé et voulu. Cela se vit au moment
+où Diane et les Guises commencèrent la guerre d'Allemagne, malgré le
+connétable. Le roi n'osait rien faire contre l'avis de celui-ci. Il
+fallait faire décider la chose par le conseil, qui était partagé; pour
+en changer la majorité, on y voyait ajouter un membre. Mais que dirait
+le connétable? On décida que le roi inopinément nommerait, et, pour
+constater que la chose était bien de lui seul, spontanée et sans
+influence, on le fit cette nuit coucher chez sa femme, où il fit le
+matin la nomination. Ainsi Diane se mit à couvert; la majorité fut
+changée; ni elle ni les Guises n'en eurent la responsabilité.
+
+Sont-ce tous les services que rendait Catherine? Non; sous François
+Ier, elle fut sans nul doute plus utile à Diane encore. Et comment?
+Brantôme nous le dit: Elle s'attacha au vieux roi; elle l'amusa, et le
+faisait causer, le suivait à la chasse, parmi ses dames favorites,
+écoutant tout, _attrapant des secrets_. C'est ainsi que Diane dut
+être toujours avertie, et à même de déjouer à temps les trames de son
+ennemie, la duchesse d'Étampes.
+
+Catherine (dans une lettre à Charles IX) loue François Ier d'avoir
+institué la police, d'avoir eu partout des yeux, des oreilles.
+Elle-même, selon toute apparence, fut chez François Ier la police de
+Diane, ses oreilles et ses yeux.
+
+Diane l'aimait tellement, qu'elle seule la soignait en ses couches et
+dans ses maladies. Une fois que Catherine fut en danger, on la vit
+troublée, inquiète. Avec raison. Où en eût-elle jamais trouvé une
+pareille, si servile et si corrompue?
+
+«Mais, dira-t-on, comment la jeune reine s'était-elle à ce point
+donnée à sa rivale?» Pour la raison très-forte que Diane la protégeait
+contre l'aversion de son mari, qui l'eût cent fois répudiée.
+
+Quand Clément VII vint en France marier sa petite-nièce, il exigea que
+le mariage fût fait et consommé de suite, irrévocable, se doutant
+qu'autrement il ne tiendrait guère. La petite fille de quatorze ans,
+donnée à un mari de quinze, agréable, douce et docile, ayant beaucoup
+d'esprit et de culture, fut mal reçue, et lui resta singulièrement
+antipathique. Pourquoi? Comme roturière, du sang marchand des Médicis?
+Ou bien pour sa nature menteuse, pour son caractère double et faux?
+Non, pour un point physique.
+
+Physique, mais de portée morale. On y sentait la mort; son mari
+instinctivement s'en reculait, comme d'un ver, né du tombeau de
+l'Italie.
+
+Elle était fille d'un père tellement gâté par la grande maladie du
+siècle, que la mère, qui la gagna, mourut en même temps que lui au
+bout d'un an de mariage. La fille même était-elle en vie? Froide comme
+le sang des morts, elle ne pouvait avoir d'enfants qu'aux temps où la
+médecine défend spécialement d'en avoir.
+
+On la médecina dix ans. Le célèbre Fernel ne trouva nul autre remède à
+sa stérilité. On était sûr d'avoir des enfants maladifs. Henri fuyait
+sa femme. Mais ce n'était pas le compte de Diane; elle avait
+horriblement peur que, Henri mourant sans enfants, son successeur ne
+fût son frère, le duc d'Orléans, l'homme de la duchesse d'Étampes. En
+avril 1543, lorsque Henri partait pour la guerre et pouvait être tué,
+il dut d'abord tenter un autre exploit, surmonter la nature, aborder
+cette femme et lui faire ses adieux d'époux.
+
+Le 20 janvier 1544 naquit le fléau désiré, un roi pourri, le petit
+François II, qui meurt d'un flux d'oreille et nous laisse la guerre
+civile.
+
+Puis un fou naquit, Charles IX, le furieux de la Saint-Barthélemy.
+Puis, un énervé, Henri III, et l'avilissement de la France.
+
+Purgée ainsi, féconde d'enfants malades et d'enfants morts, elle-même
+vieillit, grasse, gaie et rieuse, dans nos effroyables malheurs.
+
+Les républicains de Florence, au siége de cette ville, où elle était
+fort jeune, l'avaient eue dans leurs mains, et plusieurs, par une
+seconde vue, voulaient la tuer. Elle parut si basse, qu'on l'épargna.
+Et telle elle resta, ne sachant même haïr, ne pouvant dire un mot de
+vérité.
+
+Diane, qui la tenait par la peur, la méprisait tellement, qu'elle
+trouva bon qu'on la sacrât, qu'on lui fît des médailles, etc.
+Elle-même, elle avait à Anet, en médaillon de marbre, cette chère
+reine, pour la toujours voir.
+
+Une autre politique de cette femme avisée fut, ayant déjà l'alcôve,
+d'avoir aussi la guerre. Elle maria ses filles aux aventuriers
+militaires d'Ardenne ou de Lorraine, qui, se trouvant entre la France
+et l'Empire, étaient chefs naturels des bandes d'Allemands qui
+recrutaient nos armées. La première fille fut donnée aux La Marck, et
+la seconde aux Guises.
+
+Le petit Charles de Lorraine, qui n'était qu'archevêque, prit à
+l'avénement le chapeau qu'on demanda à Rome, et l'on y envoya dans un
+honnête exil les douze cardinaux de François Ier. Tous les Guises
+entrèrent au conseil. François eut la Savoie, et plus tard l'armée
+d'Italie, l'entrée aux grandes aventures, le vieux champ des romans de
+la maison d'Anjou, dont il prit hardiment le nom.
+
+Il n'y avait, après Montmorency, qu'un camarade de jeunesse du roi,
+Saint-André, qui pût leur faire ombre. C'était un homme de luxe et de
+bonne chair. Ils le soûlèrent de biens, lui firent donner en
+gouvernement le centre de la France (Lyon, Bourbonnais, Auvergne,
+etc.).
+
+La grosse part du gâteau fut naturellement pour la grande sénéchale.
+
+Grande véritablement, énormément rapace, miraculeusement absorbante.
+La baleine, le léviathan, sont de faibles images. Elle avala Anet et
+Chenonceaux, le duché de Valentinois. Mais qu'est-ce que cela? Elle
+avala le don du nouveau règne, exigeant que tout ce qu'on payait pour
+renouvellement de charges, confirmation de priviléges, etc., lui fût
+payé à elle-même. Mais qu'est cela encore? une part, et elle voulait
+le tout. Elle prit la clef même du coffre, destitua le trésorier de
+France, et en fit un à elle, un voleur prouvé tel à la mort d'Henri
+II. Mais tant de gens avaient volé avec elle, avec lui, que l'on
+n'alla jamais au fond.
+
+On prit si vite ce qui pouvait se prendre, que bientôt il ne resta que
+les places futures. On épia les morts. Ils avaient, dit Vieilleville,
+des médecins pour tâter le pouls à tous ceux qui avaient des charges,
+les tenir au courant des maladies, des vacances probables, des
+_affaires_ qu'on pouvait pousser sur les morts ou sur les vivants.
+
+Trois affaires promettaient les plus beaux bénéfices:
+
+ 1º Les confiscations sur les protestants;
+ 2º Les procès pour les terres vacantes;
+ 3º La punition des révoltes que produirait le désespoir.
+
+Il y en eut une tout d'abord. Les misérables pêcheurs de Saintonge et
+du Bordelais, réduits par la gabelle à ne pouvoir plus saler leur
+poisson, leur unique nourriture, mouraient de faim; ils se
+soulevèrent. Le gouverneur de Bordeaux fut tué. Occasion splendide
+d'exploiter ces provinces. On effraya d'abord Bordeaux par les
+supplices, on pendit, on roua, on força les notables à déterrer le
+mort avec leurs ongles. On rançonna les survivants. Le fait suivant en
+dit beaucoup; on se croirait déjà aux beaux jours de Louis XIV, à la
+révocation de l'édit de Nantes.
+
+Cinq grands seigneurs, dont l'un beau-frère de Saint-André, apportent
+au maréchal de Vieilleville un brevet par lequel le roi donne à eux et
+à Vieilleville la _confiscation de tous les usuriers et luthériens_ de
+Guienne, Limousin, Quercy, Périgord et Saintonge. L'idée première
+appartenait à un certain Dubois, juge de Périgueux, qui répondait que
+chacun d'eux en tirerait vingt mille écus. Dubois promettait d'en
+donner moitié dans un mois. Vieilleville les remercia, mais il tira sa
+dague, et l'enfonça dans le brevet à l'endroit indiqué où était son
+nom. Ils rougirent et en firent autant, s'en allèrent sans mot dire.
+
+Il était rare qu'on lâchât prise ainsi. Un riche lapidaire de Tours,
+qui, chaque année, allait aux foires de Lyon, préparait un magnifique
+collier pour Soliman. Cela rendit curieux: on s'informa de sa foi, et
+on ne manqua pas de trouver qu'il était protestant. L'accusateur,
+prêtre de Lyon, pour assurer l'affaire, s'associa un gentilhomme qui,
+d'abord, demanda en prêt une grosse somme au lapidaire, puis, refusé,
+sollicita et obtint sa confiscation. Tout son bien était en
+pierreries, qui disparurent. Exaspérés, les dénonciateurs le traînent
+à Paris. Mais là il aurait pu acheter protection. On se hâta de le
+brûler.
+
+La fructueuse spéculation de vendre des procès était poussée en grand
+par Diane et les Guises, ouvertement et sans mystère. Nous avons dit
+que le procès contre le confident de la duchesse d'Étampes fut lancé,
+puis arrêté par le cardinal de Lorraine, qui reçut de lui une terre.
+Le grand Guise, François, agit de même dans la révision qui se fit du
+procès des Vaudois. Grignan, gouverneur de Provence et l'un des
+massacreurs, se lava en donnant son château de Grignan au
+tout-puissant François. Selon toute apparence, cette réparation
+singulière de la persécution par un gouvernement persécuteur n'a
+d'autre explication que l'appétit de la nouvelle cour pour voler les
+voleurs du règne précédent. Les vers se mangent l'un l'autre.
+
+Quelque peu porté que l'on soit à s'exagérer l'importance d'un
+individu dans les grandes révolutions, on est forcé de reconnaître que
+Diane a pesé cruellement dans nos destinées.
+
+Unie aux Guises, à Saint-André, à tout ce qui volait, elle forma, sous
+Henri II, la ligue compacte qui, plus tard, au jour des réformes, au
+jour de la nécessité, se dressa comme un mur contre la justice, rendit
+tout remède impossible.
+
+Par elle, la fortune des Guises (qui fut notre infortune), ne marcha
+plus, elle vola. Précipitée, violente, inéluctable, par écueils, par
+abîmes, cette fortune fantasque emporta la France avec elle.
+
+À ce bizarre roman de la vieille maîtresse se lia le roman de fausse
+chevalerie, de héros de fabrique, de princerie populaire, et tant de
+sanglantes farces.
+
+En ce pays de prose, où la vraie poésie est peu sentie, pour poésie on
+prit le roman.
+
+L'influence espagnole y fit beaucoup sans doute. Mais, même avant
+cette influence, le roman avait commencé.
+
+Les Guises, assez clairement, avaient livré le mot du leur. Enfants
+d'un cadet de Lorraine (d'un cinquième fils de René II), ils
+dédaignèrent, comme on a vu, de s'appeler _Lorraine_, et prirent le
+nom d'_Anjou_. Ils en étaient, par leur aïeule, la mère de René II.
+Mais se nommer _Anjou_, c'était promettre plus que les livres de la
+Table ronde.
+
+Cela commence au frère du roi fou, Charles VI, Louis d'Anjou, qui
+ruine la France pour manquer l'Italie.
+
+Puis vient le fameux roi René d'Anjou, _le bon_ et le prodigue,
+souvenir populaire, René roi de Jérusalem, René le prisonnier, délivré
+par sa femme, etc., etc.
+
+Son fils Jean de Calabre, sa fille Marguerite d'Anjou, la furie
+d'Angleterre, le petit-fils enfin, René II, à qui les lances des
+Suisses donnèrent le grand succès de la chute du Téméraire: c'étaient
+là des légendes propres à troubler l'esprit des Guises. Elles leur
+furent sans nul doute ressassées par leur ambitieuse mère, par leurs
+chroniqueurs domestiques. Leurs démarches, toujours hasardées fort au
+delà de leur situation, furent visiblement en rapport avec ce royal
+passé dont ils faisaient leur point de départ.
+
+Avec le mot _Anjou_, ils pouvaient réclamer cinq ou six provinces de
+France et cinq ou six trônes d'Europe. En attendant, avaient-ils des
+chemises? Leur père Claude arriva fort nu en France, point apanagé de
+Lorraine. C'était un bon soldat. On lui donna des postes de confiance,
+des établissements aux frontières champenoises, picardes et normandes.
+On supposait qu'il pouvait commander nos Allemands, suppléer les La
+Marck, de quoi il s'acquitta fort mal à Marignan. Déjà auparavant, le
+bon roi Louis XII l'avait hautement marié en lui donnant Antoinette
+de Bourbon. Cette Bourbon était petite-fille par sa mère du fameux
+connétable de Saint-Pol, le grand traître du XVe siècle. Elle en avait
+le sang, avec une violence sinistre qu'elle fit passer à ses enfants.
+C'est elle qui décidera le massacre de Vassy.
+
+Je n'hésite nullement à rapporter à Antoinette l'audacieuse initiative
+que prit son mari Claude pendant la captivité de François Ier; de
+lui-même, il ne l'eût pas prise. Chargé de couvrir nos frontières de
+l'Est avec les débris de Pavie, sans ordre, il sortit du royaume,
+traversa toute la Lorraine, et, s'unissant au duc son frère, près de
+Saverne, frappa le coup le plus sanglant sur les paysans insurgés. Un
+témoin oculaire dit: «J'en vis passer dix-huit mille au fil de
+l'épée.» On reprit Saverne, qui était à l'église de Strasbourg; on
+rendit à l'évêque, au chapitre, aux seigneurs ecclésiastiques que
+poursuivaient les paysans, un service d'immortelle mémoire, et non
+moins grand à l'Empereur; ce torrent débordé fut descendu aux
+Pays-Bas.
+
+Le roi fut étonné plus que satisfait d'un tel acte, de cet excès de
+zèle. Était-ce lui qu'on avait servi en étouffant l'insurrection qui
+aurait pu donner à Charles-Quint de si graves embarras? Il s'en
+souvint, et, depuis lors, jamais ne fut bien pour les Guises.
+
+Le clergé s'en souvint aussi. À la première occasion, il travailla
+pour eux. Le roi d'Écosse, Jacques V, veuf d'une fille de François
+Ier, qu'il aimait fort, était pressé par les siens de se remarier et
+ne voulait qu'une Française. Il demandait une Bourbon. Ses prêtres
+d'Écosse firent si bien, qu'en place il accepta Marie, la soeur des
+Guises.
+
+Ceux-ci, dans ce hasard heureux, faufilés entre deux amours, se
+trouvèrent sur le trône, par la grâce du clergé, grands et importants
+par leur soeur, dont la France avait besoin contre l'Angleterre, et
+qui, bientôt veuve, régente au nom de la petite Marie Stuart, fut
+courtisée pour livrer cette enfant avec la couronne d'Écosse.
+
+Les Guises n'étaient pas moins de douze. Douze fortunes à faire!
+N'ayant pas la faveur du roi, ils se glissèrent par le dauphin Henri,
+se donnèrent à Diane, mendièrent la main d'une fille de Diane. Cette
+alliance les enhardit au point que François de Guise (dit-on) fit
+promettre à ce simple Henri _de lui restituer la Provence_!
+
+Ils comptaient bien aux noces prendre le manteau de prince. François
+Ier fut inflexible, et il leur fallut attendre sa mort. Princes alors,
+malgré les vrais princes, malgré le parlement, ils ne s'en contentent
+plus. Ils veulent marcher de front avec le premier prince du sang,
+Bourbon-Vendôme, père d'Henri IV.
+
+La devise du cardinal de Lorraine était un lierre autour d'un arbre.
+Image naïve des Guises recherchant les Bourbons, les étreignant par
+alliance, et peu à peu les étouffant.
+
+Leur audace séduisit la France. Quoique éminemment faux, et tout
+mensonge, ils plurent par le succès et l'à-propos. On leur crut le
+suprême don que plus tard Mazarin voulait d'un général plus qu'aucun
+solide mérite, disant toujours: Est-il _heureux_?
+
+François de Guise, excellent homme de guerre, n'eut pas cependant
+occasion de faire la grande guerre stratégique. Metz et Calais, deux
+succès de détails, bien réussis, enlevèrent l'opinion. Un immense
+parti, qui avait besoin d'un héros, reprit la chose en choeur, la
+chanta pendant cinquante ans, en assourdit l'histoire.
+
+À voir pourtant cette servilité au honteux combat de Jarnac, à voir
+son affaire de Grignan qu'il lava pour argent, à voir cette attention
+aux petits gains, aux petites affaires de ses fiefs (_Mém. de Guise_),
+j'ai de la peine à croire que, sous cette bravoure, sous cet éclat, un
+grand coeur ait battu.
+
+C'est ce qui distinguait fort les Guises de leurs aïeux d'Anjou, et
+qui, dans leur plus haute fortune, les signalait toujours comme
+_parvenus_. Ils n'étaient pas tellement ambitieux dans le grand,
+qu'ils ne fussent âprement avides, rapaces, crochus, dans le petit.
+Tout-puissants même, et rois de France, on les vit palper sans rougir
+les menus profits de la royauté. Leur soeur d'Écosse, et vraie soeur
+en ceci, les en gronde, surtout leur reproche de ne pas lui faire part
+et de ne voler que pour eux.
+
+Nous ne suivons pas les satires protestantes, mais bien l'opinion
+catholique indépendante, celle des Tavannes, par exemple, des
+Espagnols, du duc d'Albe, qui parle du cardinal de Lorraine comme d'un
+petit brouillon avec qui on ne peut traiter. Il en dit ces propres
+paroles: «En disgrâce, il n'est bon à rien. En faveur, il est
+insolent, et ne reconnaît plus personne.» (Lettre du 18 juillet 1572.)
+
+Ce que les frères eurent de meilleur, ce fut l'entente et l'unité
+d'efforts. La division du travail et des rôles était parfaite entre
+eux. Le second, Charles, et le troisième, Aumale, le gendre de Diane,
+la tenaient par elle et sa fille. Ils n'en bougeaient, surtout le
+jeune cardinal. Ils assuraient à François, le héros, le vrai champ de
+bataille des affaires, à savoir la chambre à coucher, _ces douze pieds
+carrés qui_ (disait Richelieu) _donnent plus d'embarras que l'Europe_.
+Le jeune cardinal, entre le roi et Diane, était de tout en tiers; il
+mêlait à tout ses gambades, et tenait son frère, le héros,
+très-informé, sans sortir de son rôle, et gardant la bonne attitude
+d'un militaire étranger aux intrigues.
+
+Nulle affaire lucrative non plus ne passait là sans qu'ils fussent à
+même d'en happer quelque chose. Ce qu'ils en tirèrent, Dieu le sait.
+Pour ne parler que du cardinal, on put croire qu'il serait peu à peu
+le seul évêque de France. Il arriva sous Charles IX à réunir _douze
+siéges, dont trois archevêchés_, les grands siéges archiépiscopaux de
+Reims, de Lyon et de Narbonne; à l'est, les riches évêchés germaniques
+de Metz, Toul et Verdun; au midi, Valence, Alby, Agen; à l'ouest,
+enfin, Luçon, Nantes.
+
+Mais ce mot d'_évêché_ ne donne guère une idée de la réalité d'alors;
+les trois de l'est étaient de riches principautés d'Empire, grasses à
+ce point, qu'en 1564, voulant s'assurer le duc de Lorraine, le
+cardinal, sur Verdun seulement, put lui donner en fiefs vacants un
+don de deux cent mille écus. (Granvelle, VIII, 305.)
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L'INTRIGUE ESPAGNOLE
+
+1547-1559
+
+
+J'ai donné les acteurs, ce semble. Il ne me reste qu'à commencer le
+drame. Selon la méthode ordinaire, je dois, dès ce moment, entamer le
+récit de l'imbroglio politique.
+
+C'est le conseil que le lecteur me donne, et l'art peut-être aussi. Le
+puis-je, en vérité? L'histoire me le défend, et elle parle plus haut
+que tout art littéraire. Si j'ouvrais ici le récit, j'aurais beau
+faire ensuite, il resterait toujours obscur.
+
+Qu'on ne s'y trompe point. Les meneurs de la cour que nous avons
+nommés, en tout trois ou quatre intrigants, ne sont nullement les
+grands acteurs réels du drame qui va se jouer. Ils y sont accessoires,
+entraînés qu'ils sont tout à l'heure sous l'influence souveraine qui
+les emportera et eux et leurs projets juste au rebours de leurs
+projets. Cette influence est l'espagnole.
+
+Je ne puis davantage chercher en Charles-Quint la fixité de mon fil
+historique. On le verra essayer quelque temps de petites résistances
+contre le grand mouvement espagnol pour en être bientôt entraîné.
+
+Où donc sera mon ancre?
+
+La chercherai-je à Rome? Le nom de Rome incontestablement fit l'unité
+de la grande conspiration catholique. Unité nominale.
+
+Rome fut divisée sur le dogme: ses plus éminents cardinaux différaient
+entièrement (à Trente) sur la mesure des concessions à faire. Et,
+politiquement, Rome fut pitoyable, s'étant mise à faire la guerre
+folle à l'Espagne qui la défendait.
+
+Pour reprendre, les Guises, Charles-Quint et le pape, dans leurs
+variations, ne me fournissent aucunement le solide point de départ
+dont ce livre a besoin.
+
+Sa base est en deux choses qu'il faut donner d'abord, en deux acteurs
+qu'il faut poser en face: _l'Espagne et le Protestantisme_.
+
+Je dis l'Espagne, et non pas le parti catholique. Ce parti, avec
+toutes ses finesses politiques, avec sa mécanique législative de
+Trente, etc., n'aurait pas pu lutter s'il ne lui était survenu un
+élément nouveau, très-spécial, qui réchauffa tout.
+
+Élément national qui devint universel, qui espagnolisa la religion par
+toute l'Europe, substituant le roman à la poésie, et (chose
+inattendue) de la chevalerie faisant jaillir une police!
+
+Cette police est l'ordre des jésuites, ordre essentiellement
+espagnol, qui très-longtemps n'a que des généraux espagnols.
+
+Ordre dominateur, comme l'Espagne l'est alors, absorbant et
+engloutissant, qui transforme toute l'Église, jésuitise ses ennemis
+même, impose sa méthode à tout prêtre, à tout moine, si bien que tout
+ordre rival, ne confessant plus qu'à ce prix, doit se faire jésuite ou
+périr.
+
+Encore une fois, voilà les deux acteurs, et il n'y en a pas d'autres:
+la Réforme, l'intrigue espagnole; l'Espagne et le protestantisme.
+
+L'Espagne envahit par l'épée, le roman, la police. Et la France, au
+roman, opposa la poésie.
+
+La poésie du coeur, la grandeur des martyrs, les luttes et les fuites
+héroïques, les lointaines migrations, les hymnes du désert et les
+chants du bûcher.
+
+Bien entendu que la France veut dire ici un ensemble de peuples, et la
+grande école Genève, et ses colonies aux Pays-Bas, en Écosse, en
+Angleterre, l'infiltration puritaine qui par-dessous fit une autre
+Angleterre.
+
+Donc, en ce chapitre, l'_Espagne_. Au chapitre suivant, les _martyrs_.
+
+ * * * * *
+
+L'Espagne avait une prise très-forte sur l'Europe, et par sa grandeur,
+et par sa misère (qui compte tout autant en révolution).
+
+Grandeur incontestable, par l'immensité des possessions, par le reflet
+des Indes, le prestige du monde inconnu, par l'ascendant de l'or, par
+la renommée des vieilles bandes. Mais cette grandeur n'était pas moins
+dans le respect de l'Europe, dans la fière attitude des Espagnols,
+dans leurs prétentions, qu'on ne contestait qu'à moitié, dans la
+servile imitation qu'on faisait de leurs moeurs et de leurs costumes,
+dans la souveraineté de leur littérature et de leur langue.
+
+La vie noble, pour toute l'Europe, ce fut peu à peu la vie espagnole,
+le loisir, la noble paresse. Et l'Espagne, en effet, entrait de plus
+en plus en grand loisir. Elle était délivrée de tout ce qui l'avait
+occupée au Moyen âge, de sa croisade des Maures, de ses libertés
+intérieures. Dispensée de se gouverner et de vouloir, elle l'est
+encore plus de penser. L'Inquisition, qui gouverne (surtout depuis
+1539), ferme une à une toutes les voies où pourrait s'échapper
+l'esprit.
+
+Tout cela sous Charles-Quint. C'est une manie des historiens d'opposer
+toujours les règnes de Charles-Quint et de Philippe II. La décadence
+commence sous le premier, et de bonne heure. Seulement la nouveauté
+des colonies, l'immensité du débouché des Indes, ouvert tout à coup à
+la nation, l'empêchent de sentir l'asphyxie. À l'intérieur, elle n'est
+pas moins déjà affaiblie, languissante. En 1545, Charles-Quint demande
+six mille hommes à l'Espagne et n'en peut tirer que trois mille.
+L'extension de la mendicité, dans ce pays inondé d'or, se constate par
+une littérature nouvelle, le genre dit _picaresque_, les romans de
+mendiants et de voleurs. Dès 1520, paraît le _Lazarille de Tormes_.
+
+L'or d'Amérique semble détruire ce qui reste d'activité. À l'oisiveté
+native, à celle du noble qui y met son orgueil, à celle du
+fonctionnaire payé pour ne rien faire, s'ajoute le loisir du
+capitaliste enfouisseur, qui vit d'un trésor inconnu.
+
+Tous inactifs et tous muets. Est-ce à dire qu'ils soient immobiles?
+Oh! c'est tout le contraire. Tout ce qui ne court pas le monde, n'en
+voyage que plus en esprit. Ainsi sont les Arabes. Celui-ci qui reste
+les yeux fixes du matin au soir, il va à la Mecque, à Bagdad, que
+dis-je? au ciel, par d'infinis romans. De même, cette vive Andalouse
+ou la passionnée Castillane, en une heure d'immobilité, elles ont
+couru plus d'aventures que les princesses des _Mille et une Nuits_.
+
+Les _Amadis_, qui sont toute une littérature, ont possédé l'Espagne
+jusqu'au milieu du siècle, où une autre commence, celle des
+_bergeries_, dont la France doit tirer l'_Astrée_.
+
+Ceux qui auront la patience de compulser les annales de l'imprimerie
+espagnole aux XVe et XVIe siècles (jusqu'en 1540), y trouveront deux
+classes dominantes de livres, les _Amadis_, littérature du monde, les
+_Rosaires_ et autres livres sur la Vierge, littérature de couvent, non
+moins galante et souvent plus hardie.
+
+Ce sont deux paralytiques, insatiables lecteurs de romans, qui lancent
+le mouvement espagnol: le Biscayen Ignace, longtemps fixé sur une
+chaise par sa blessure; la Castillane sainte Thérèse, trois ans clouée
+au lit sans pouvoir se bouger.
+
+Sainte Thérèse nous dit elle-même l'effet précoce de ces lectures sur
+elle. À l'âge de dix ans, son frère et elle, nourris par leur mère de
+romans, et déjà en faisant eux-mêmes, se contentèrent peu des
+paroles; vrais Espagnols, il leur fallut les actes. Ils partirent un
+matin, non pour combattre les chevaliers félons, mais dans l'espoir
+d'en être les martyrs, de périr chez les Maures. Nos petits Don
+Quichottes furent rattrapés à une lieue.
+
+Mais l'Espagne elle-même ne le fut pas, et ne le sera jamais sur cette
+route des romans. En lire, en écouter, en faire, c'est le fond de
+l'âme espagnole.
+
+La charmante sainte de Castille, à l'âme toute noble et transparente,
+nous a, dans l'élan personnel du roman qui a fait sa vie, donné la
+vraie pensée de l'Espagne d'alors: _Défendre l'opprimé_.
+
+La victime des victimes et des opprimés l'opprimé, c'est Jésus, le
+doux petit Jésus, le bon et l'aimable Jésus, Jésus, l'époux du coeur,
+etc., etc.
+
+Les juifs l'ont crucifié; brûlons les juifs. Les Maures l'ont
+blasphémé; brûlons les Maures. Les luthériens ont blessé sa sainte
+face en ses images; malheur aux luthériens!
+
+Voilà comme la pitié devient fureur. C'est le point de départ de la
+croisade, le brûlant effort de l'âme espagnole, disons de l'âme du
+Midi.
+
+Le Midi sous toutes ses faces et par tous ses moyens. Toutes les
+fureurs d'Afrique ne sont pas assez pour venger Jésus. Toutes les
+ruses des sauvages, au besoin, suppléent à la force.
+
+Si la Castillane Thérèse n'eût été femme, si elle eût eu l'épée, elle
+l'eût vengé avec l'épée. Le Biscayen Ignace, aussi rusé que brave, y
+mit l'esprit de sa montagne, un esprit d'embuscade, de chasseur, ou de
+contrebandier.
+
+La ruse fut d'autant plus puissante, qu'elle fut naïve; il prit le
+monde au piége qui le prit le premier.
+
+Le génie romanesque, qui est la tendance nationale, n'osait, devant
+l'Inquisition, prendre l'essor dans les choses religieuses. Mais voici
+un matin ce hardi Biscayen qui lui ôte la bride, qui dit à ces rêveurs
+affamés de romans: «Rêvez, imaginez,» et qui leur en fait un devoir,
+un point de dévotion.
+
+«Écrivez des romans de piété,» disait plus tard, vers 1600, saint
+François de Sales à l'évêque de Belley. Ils furent écrits, et partout
+lus. Mais bien plus neuf et plus hardi avait été, un siècle avant,
+Loyola, qui mit tout le monde à portée de rêver le sien.
+
+Rien d'écrit, presque rien. Tout oral et tout personnel.
+
+L'Évangile même est la matière de l'amplification... Ne vous effrayez
+pas. Ce n'est pas la libre lecture ni l'interprétation de l'Évangile.
+Ce sont tels versets, bien choisis, expliqués par le directeur. Le
+sens spirituel est fixé; mais les circonstances historiques sont
+remises au développement facultatif du rêveur solitaire.
+
+Ce cercle est fort serré. Peu ou point d'Ancien Testament. Le
+merveilleux biblique, austère et sombre, est écarté. L'accord de la
+tradition antique, la perpétuité de l'Église, le mariage de l'ancienne
+et de la nouvelle loi, toutes ces grandes choses dont se nourrit la
+foi protestante, n'entrent pas dans la sphère des _Exercitia_
+d'Ignace, sphère toute réaliste, où l'âme s'édifie par l'imagination
+et l'invention anecdotique, en recherchant en soi les aventures
+probables qui ont pu se passer sur le terrain des Évangiles.
+
+Or, qui connaît le génie méridional, sa vive personnalité, son
+instinct dramatique, sentira bien que le rêveur ne sera pas longtemps
+simple témoin de cette histoire. Il en sera bien vite acteur et
+coopérateur; il se fera à Bethléem ange ou mage, boeuf ou âne; il se
+fera ailleurs Pierre ou Matthieu, que dis-je? la Vierge, Jésus même.
+
+Libre du joug de la théologie qui eût creusé le dogme, du joug de la
+tradition biblique qui explique l'Évangile par quatre mille ans
+d'histoire antérieure, livré à l'amusement de l'amplification
+biographique, il s'y mêle hardiment lui-même, en familiarité complète.
+Il parle sans façon à Jésus, l'écoute et lui répond, lui fait ses
+plaintes amoureuses, le gronde doucement (comme fait sainte Thérèse),
+parfois le somme de tenir ses promesses et le presse de ses exigences.
+
+Énorme accroissement du moi, de la personne humaine! Le pécheur est si
+peu embarrassé, si peu humilié, qu'il dialogue avec son juge, que
+dis-je? l'embarrasse, et, comme en dispute amicale entre deux
+camarades, se fait parfois juge à son tour.
+
+Permis de faire descendre Dieu à sa mesure, de rétrécir le Christ à
+ses convenances, de se faire un Jésus commode, un petit, tout petit
+Jésus. Car c'est lui qui se gêne, dans cette intimité, qui diminue,
+disparaît presque. L'idéal se supprime, et le réel est tout; le réel,
+je veux dire la bassesse individuelle de Sancho, Diégo, la platitude
+de tel petit bourgeois de telle petite ville.
+
+Car, ne l'oublions pas, la bourgeoisie est née, par toute l'Europe,
+la classe éminemment propre au roman, un peuple oisif qui vit de la
+vie noble, peuple borné, d'autant plus difficile, qui n'admet
+l'Évangile qu'autant qu'il peut le faire à son image, bourgeois et
+platement romanesque.
+
+Qu'est-ce que le roman? L'épopée non épique, l'histoire non
+historique, descendues l'une et l'autre de la grandeur populaire à la
+petitesse individuelle. Et le roman religieux? La religion sortie de
+sa haute sphère générale, pour se laisser manier et mouler au plaisir
+de l'individu.
+
+Mais ces individus, ces oisifs, ces nobles et demi-nobles, ces
+bourgeois, ces rentiers, qui ont le temps de rêver des romans sous la
+discipline d'Ignace, sont une classe essentiellement paresseuse. Il
+faut, même en ce genre d'amusement religieux, supprimer le travail,
+l'effort, leur mâcher tout. Le directeur doit leur faciliter leur
+amplification, en donner les traits généraux, leur fournir un
+guide-âne. Et lui-même qui le guidera? Ce scolastique, cet homme de
+collége, ne sera-t-il pas lui-même embarrassé à mener son pénitent
+dans la voie du roman? C'est à cela que répondent les _Exercitia_;
+c'est un petit manuel assez sec, un livre de classe, un _Gradus ad
+Parnassum_, qui pouvait aider la stérile imagination du sot chargé de
+faire des sots.
+
+Nous avons dit la recette que ce manuel donne pour amplifier, trouver,
+imaginer. Ce moyen, c'est l'appel aux sens. Tâchez à Bethléem, tâchez
+au jardin des Olives, tâchez même au Calvaire, d'appliquer les cinq
+sens. Voyez et écoutez, goûtez, touchez, flairez la Passion. Bizarre
+précepte, étonnamment grossier. Partout les sens appelés en témoignage
+des objets spirituels!
+
+Condillac ne parle pas autrement. Comme lui, Loyola fait de la
+sensation le criterium de l'esprit.
+
+Les sens, si durement étouffés, humiliés par le christianisme du Moyen
+âge, se trouvent ici bien relevés. Les voilà juges de tout. Dieu n'est
+plus sûr que par le tact.
+
+L'homme ne croit plus Christ qu'autant qu'il a touché ses plaies, ni
+la femme Jésus si elle ne touche ses pieds, si elle ne les lave et
+parfume, ne les essuie de ses cheveux.
+
+Cette méthode hardie et grossière ne pouvait manquer son effet; elle
+devait, dans le Midi surtout, dans la brûlante Espagne, être
+accueillie avec passion. Elle avait par deux choses une irrésistible
+puissance; elle faisait appel à l'esprit romanesque; elle invoquait
+les sens et faisait un devoir de les interroger.
+
+N'ayez peur que dès lors l'homme ignorant, la femme, ne restent dans
+le mutisme où les laissait le Moyen âge. La langue est dénouée. C'est
+là la révolution immense de Loyola. Avec une méthode qui vous force
+d'analyser à fond la sensation et d'en rendre compte, qui vous impose
+de parler longuement de vous, de ce que vous sentez, vous êtes sûrs
+d'avoir des pénitents bavards qui ne finiront plus. Les femmes, les
+religieuses, se mirent à tant parler, qu'Ignace lui-même, épouvanté,
+exprima le désir que son ordre s'abstînt de prendre la direction de
+leurs couvents. On ne l'écouta guère. Même de son vivant, elles eurent
+des confesseurs jésuites.
+
+Les conséquences de tout ceci devinrent incalculables dans l'Europe.
+Le monde en fut changé. Au moment où la confession était brisée dans
+le Nord par l'austérité protestante, elle se trouva immensément
+amplifiée, fortifiée dans le Midi; non, disons mieux, _créée_. Ce
+dernier mot est plus exact pour une révolution si grande.
+
+Qu'on se figure la chose et qu'on la prenne aux entrailles de
+l'Espagne. Sur cette Espagne dominicaine, sur cette morne et
+silencieuse Castille, descend ce Basque de Biscaye qui, avec
+l'expansion de sa race excentrique, déchaîne hardiment le roman, fait
+parler tout le monde, oblige la Castille, l'Aragon, à desserrer les
+dents. On sait qu'il y a deux Espagnes, l'une fière et muette, mais
+l'autre intrigante et parleuse, celle de Figaro. Et Sancho même est de
+celle-ci; dans sa vulgarité, pour peu qu'on l'initie, il n'est que
+plus propre aux affaires. Cette Espagne, par les jésuites, eut son
+avénement dans les choses religieuses.
+
+Le passage subit des dominicains aux jésuites, d'un laconisme de
+terreur à ce paterne bavardage, l'encouragement à l'esprit romanesque,
+l'appel aux sens surtout et l'emploi qu'on en fit dans le rêve, tout
+cela apparut à l'Espagne comme une émancipation, une liberté relative.
+
+Liberté dans la discipline, liberté dans le dogme. Les jésuites
+étendirent, autant qu'ils purent, la part du _libre arbitre_ de
+l'homme, restreignant la _grâce_ de Dieu, adoptant sans difficulté
+là-dessus les opinions des philosophes et des juristes.
+
+Rome encore était indécise et partagée. À l'entrée du concile de
+Trente, tels de ses cardinaux les plus illustres croyaient qu'il
+fallait, pour calmer l'Allemagne et satisfaire la ferveur protestante,
+donner une part prépondérante à la grâce divine, rétrécir l'homme,
+augmenter Dieu. Les jésuites, bien plus habiles, montrèrent que, tout
+au contraire, il fallait tout donner à la liberté en spéculation pour
+s'en emparer en pratique.
+
+L'idéal véritable du système avait été posé par Ignace avec une
+netteté courageuse, par sa fameuse réduction de l'âme «à un cadavre
+qui tombe si on ne le soutient.» Dans une autre comparaison bizarre,
+mais plus exacte, l'ingénieux Biscayen veut qu'elle soit une
+_marionnette_ qui ne remue que par celui qui tient et peut tirer les
+fils.
+
+Le penseur fut Ignace, et l'exécuteur fut Lainez, un Castillan peu
+imaginatif, génie pesant, mais fort, qui, sous le maître, et plus que
+lui peut-être, écrivit les _Constitutions_.
+
+À ce concile de Trente où les cardinaux se divisaient, lui, il
+n'hésita pas. Il apporta ce grossier éclectisme espagnol de l'homme
+_libre_ en théorie, _marionnette_ en réalité.
+
+Il n'était pas besoin, comme les Italiens le croyaient, de chercher
+l'apparence, l'ombre de la raison. Lainez avait par devers lui deux
+machines qui valaient tout argument, et qui en dispensaient.
+
+L'une, c'était la _méthode des Exercitia_, l'appel aux sens et au
+roman; l'autre, une _méthode de classes_, lente, forte, pesante, qui
+tiendrait longtemps l'enfant sur les mots, courbé sous la grammaire,
+le rudiment, le fouet.
+
+Deux moyens qui se complétaient. Le premier, charmant, séducteur,
+prenait les délicats du monde, les rois, les grands, les femmes. Qui
+dit la femme dit l'enfant; l'enfant, livré par elle, devait passer par
+la filière de cinq ou six jésuites grammairiens qui, serrant son
+cerveau de proche en proche (par l'art des Caraïbes), et lui
+aplatissant le crâne, livreraient cette tête rétrécie et pointue à la
+seconde opération, celle du directeur jésuite.
+
+Ce Castillan Lainez était un cuistre de génie, qui fabriqua lui-même
+la machine de sa rude main. C'est le fondateur des colléges jésuites
+et de tout cet enseignement. L'invention parut si belle à Ignace, que,
+pour donner l'exemple, il commença à faire des thèmes, se faisant
+corriger ses solécismes par un enfant de douze ans, Ribadeneira, qui
+depuis a écrit sa vie.
+
+Là se trouva l'équilibre de l'ordre. Autrement il eût chaviré. À côté
+de cette scabreuse direction où les jésuites enseignaient à faire des
+romans, ils eurent une pédantesque direction grammaticale,
+très-sèchement occupée de mots. Les deux caractères se mêlèrent; dans
+le roman même et l'intrigue, les jésuites restèrent hommes de collége.
+Cela les garda quelque temps des dames qu'ils avaient dans les mains.
+
+Cependant ces deux choses, éducation et direction, la verbalité vide
+et la matérialité, tout se tenait fortement. Plus l'âme restait vide
+dans cette éducation, nourrie de vents, de mots, plus dans la
+direction elle prenait gloutonnement la matérialité des images
+sensibles et grossières. Par deux chemins elle allait au néant.
+
+Rome fut longtemps à comprendre la profondeur barbare de cette méthode
+espagnole qui la sauvait. Elle crut que les _Exercitia_ étaient un
+livre de piété pour tous, ne vit point que c'était un manuel spécial
+et secret pour barbariser les esprits. On lit en tête un beau
+privilége de Paul III pour _répandre partout le livre_; et,
+au-dessous, la recommandation de la Société de _ne pas le répandre_,
+de garder l'édition sous clef, de n'en pas donner un volume sinon à
+des jésuites. Et, en effet, le fond de la méthode n'était nullement
+qu'on étudiât seul. Ce manuel était le guide du directeur, qui seul
+devait savoir la voie qu'il faisait suivre, de sorte que l'âme
+impotente, sans lui paralytique, inerte, ne pût pas faire un pas
+autrement qu'appuyée sur la béquille du jésuite.
+
+Apparent mysticisme, absolument contraire aux vrais mystiques, à leur
+voie libre et pure. La pauvre madame Guyon, enfermée sous Louis XIV
+pour sa théorie du pur amour, déclare expressément que «sa vie
+d'oraison fut _vide de toutes formes et images_,» et qu'elle n'adora
+qu'un esprit. Au contraire, dans la voie expressément tracée par
+Loyola, la piété doit sans cesse _imaginer et faire appel aux cinq
+opérations des sens_.
+
+On était sûr dans cette route d'atteindre Marie Alacoque, l'idolâtrie
+du coeur sanglant.
+
+Toute cette histoire a été si mal datée, qu'on n'y a rien compris.
+
+Rappelez-vous que, dès 1522, vingt ans avant l'approbation du pape,
+Ignace écrit ses _Exercices_ et les applique, commence ses sociétés
+dévotes, libres jésuites qui travaillèrent l'Espagne en dépit des
+dominicains.
+
+En trente années, avant la mort de Loyola et de Charles-Quint, toute
+l'Europe était envahie, l'Asie, l'Amérique entamées.
+
+Dix colléges en Castille, cinq en Aragon, cinq en Andalousie. L'Italie
+partagée en trois provinces jésuitiques. En France et en Allemagne,
+moins de puissance visible; mais des mines partout, l'action
+souterraine, individuelle du confessionnal; les femmes prises surtout
+pour aller aux enfants.
+
+Les confesseurs des rois n'eurent pas un moment à perdre pour se
+mettre à la mode. Leurs pénitents les auraient délaissés. Amis ou
+ennemis des jésuites, ils subirent leur méthode, les imitèrent, et
+s'en trouvèrent très-bien. La sensualité d'un gouvernement si complet
+des âmes et des passions rendit toute réforme du clergé impossible;
+elle enfonça le prêtre dans son confessionnal, devenu le trône du
+monde.
+
+Un prédicateur bénédictin, aimé de Charles-Quint, s'était aventuré à
+dire «que le mariage était, pour le salut, un état plus sûr que le
+célibat.» Il ne trouva aucun appui dans le clergé espagnol;
+l'Inquisition l'emprisonna. Les prêtres eurent peur du mariage. Ils se
+soucièrent peu de cette femme unique, éternelle, par laquelle ils
+perdaient l'infini du roman.
+
+Le parti politique, qui alors menait Charles-Quint, et qui eût voulu
+le rendre arbitre de la question religieuse, lui fit prendre des
+mesures hardies qui affranchissaient les moines de l'Inquisition, et
+enlevaient à sa juridiction même ses _familiers_, tout son monde
+d'espions (1534-1535). Si le clergé eût appuyé, l'Inquisition était
+par terre. Ni prêtres ni moines ne bougèrent. Loin de là, les prélats
+irritèrent l'Empereur par d'obstinés refus d'argent (1524, 1533,
+1538). Dans son horrible crise de 1539, Charles-Quint, dégoûté, quitta
+l'Espagne, et abandonna le clergé à l'Inquisition. Il s'y abandonna
+lui-même, chargeant le grand inquisiteur de gouverner avec l'infant.
+Il rendit à l'Inquisition le jugement sur ses familiers, brisa ses
+propres officiers (un vice-roi de Catalogne!) sous les pieds de
+l'Inquisition.
+
+Philippe II, âgé de seize ans, ordonne à un autre vice-roi, grand
+d'Espagne et du sang royal, qui a touché aux familiers de
+l'Inquisition, de subir sa pénitence et de tendre le dos au fouet.
+
+Je ne vois pas, dès cette époque, que Charles-Quint ait varié autant
+qu'on le suppose. Les ordonnances qu'il fit alors en Flandre,
+horribles, par lesquelles les femmes protestantes étaient enterrées
+vives, sont constamment exécutées, même à l'époque de l'_Intérim_ et
+de ses mésintelligences avec le pape.
+
+L'année même de l'_Intérim_, une femme fut enterrée vive à Mons.
+
+Les confesseurs espagnols, qui dirigent l'Empereur malade, se soucient
+peu du pape, trop peu catholique à leur gré.
+
+Rien ne caractérise plus la moralité de l'époque et la sécurité
+nouvelle de la conscience religieuse, que la naissance du bâtard de
+l'Empereur, le fameux don Juan d'Autriche. En remontant du jour de
+cette naissance à neuf mois, on trouve précisément le jour où
+l'Empereur signa la guerre sainte et l'extermination du
+protestantisme.
+
+Par la force de cette position tout espagnole, du haut des bûchers,
+des massacres (trente mille morts aux Pays-Bas, si j'en croyais
+Navagero), il commandait au pape. Paul III lui donne contre
+l'Allemagne douze mille hommes, deux cent mille ducats, la moitié des
+revenus de l'Église d'Espagne pour un an, l'autorisation de vendre
+pour cinq cent mille ducats de biens de moines espagnols.
+
+Sa joie fut vive. Jamais il ne s'était vu un tel trésor. Mais en
+pourrait-il profiter? Chaque année il était malade. La goutte,
+l'asthme, les maux d'estomac, de continuelles indigestions,
+travaillaient le triste Empereur. Peu après, quelqu'un écrivait en
+France qu'il ne marchait que courbé avec l'aide d'un bâton; que, pour
+sortir d'une ville et faire croire qu'il montait encore à cheval, il
+se hissait sur un banc, d'où on le mettait en selle, sauf à descendre
+à deux pas pour continuer en litière. Il sentait son état, et il avait
+fait, refait son testament. Souvent aussi il avait eu l'idée de se
+retirer au couvent et de songer enfin à Dieu.
+
+Ce traité le fit tout autre. Il fut signé le 26 juin 1546. Et, la
+veille, l'Empereur s'en trouva si ragaillardi, si jeune, qu'il voulut
+faire un coup. Après la table, les pâtés de poisson et de gibier, ce
+qu'il aima, c'étaient les femmes. On lui chercha une femme dans la
+ville (Ratisbonne). On découvrit une pauvre jeune demoiselle qui fut
+amenée, livrée au spectre impérial. Elle s'appelait Barbe Blumberg.
+
+On se demande comment un malade si malade, souvent près de la mort,
+chercha cette triste aventure dans les pleurs d'une fille immolée.
+Apparemment sa conscience était à l'aise. Un prince qui protégeait
+l'Église de tels supplices, un prince qui, à ce moment même, recevait
+l'épée sainte, dut croire un tel péché léger et véniel lavé d'avance
+par sa future bataille et par le sang des protestants.
+
+Neuf mois après, un fils lui vint, blond, aux yeux bleus comme sa
+mère. Elle n'eut pas la consolation de le garder. Pendant qu'elle
+allait cacher sa honte aux grandes villes des Pays-Bas, l'enfant fut
+porté en Espagne par un valet de chambre, élevé par un musicien joueur
+de viole, du service de Sa Majesté. C'est du testament de l'Empereur,
+c'est-à-dire de sa bouche même, que nous tirons tous ces détails.
+
+Nous pourrions donner sur deux lignes l'histoire correspondante des
+galanteries et des exécutions qui les excusent et les absolvent: les
+bâtards datés des massacres, les bûchers payant les amours.
+
+Le célèbre adultère de Philippe II avec la femme de son ami Ruiz Gomez
+ne peut se placer (nous le prouverons) qu'au second veuvage du roi,
+aux premiers mois où il rentre en Espagne, c'est-à-dire au moment où
+l'horrible auto-da-fé de Valladolid introduit dans la voie des flammes
+ce règne de terreur qui passa entre deux bûchers (octobre 1559.)
+
+_Ab Jove principium._ La morale nouvelle, la nouvelle direction, dut
+s'emparer des rois d'abord, des grandes dames. Nous la verrons
+descendre de proche et s'infiltrer partout. Tous les historiens
+catholiques ont caractérisé avec orgueil l'organisation de ce réseau
+immense qui enveloppa l'Europe, non pas en général, mais par villes et
+villages, par rues, par maisons, par familles. De sorte qu'il n'y eut
+pas une alcôve où ne veillât un oeil ou une oreille ouverts pour le
+pape et l'Espagne. Tout couvent devint un foyer, un laboratoire de
+police. Tout moine fut espion ou messager pour Philippe II. Un moine,
+le premier, lui apprit la Saint-Barthélemy.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES MARTYRS
+
+1547-1559
+
+
+«Il y avait à Saintes un artisan pauvre et indigent à merveille,
+lequel avait un si grand désir de l'avancement de l'Évangile, qu'il le
+démontra un jour à un autre artisan aussi pauvre et d'aussi peu de
+savoir (car tous deux n'en savaient guère). Toutefois le premier dit à
+l'autre que, s'il voulait s'employer à faire quelque exhortation, ce
+serait la cause d'un grand bien. Celui-ci, un dimanche matin, assembla
+neuf ou dix personnes, et leur fit lire quelques passages de l'Ancien
+et du Nouveau Testament qu'il avait mis par écrit. Il les expliquait
+en disant que chacun, selon les dons qu'il avait reçus de Dieu,
+devait les distribuer aux autres. Ils convinrent que six d'entre eux
+exhorteraient chacun de six semaines en six semaines, le dimanche
+seulement.» C'est le premier trait du tableau que Palissy fait des
+origines de la Réforme dans l'ouest de la France. Je ne connais rien
+qui rappelle autant la douceur des idylles bibliques de Ruth et de
+Tobie. Déjà les drapiers de Meaux, les tisserands de Normandie,
+s'étaient fait les uns aux autres de semblables enseignements. Souvent
+c'était une vieille femme, de longue expérience et de grands malheurs,
+qui lisait et expliquait la Bible. L'effet moral en fut profond.
+
+«En peu d'années, les jeux, banquets et superfluités avaient disparu.
+Plus de violences ni de paroles scandaleuses. Les procès diminuaient.
+Les gens de la ville n'allaient plus jouer aux auberges, mais se
+retiraient dans leurs familles. Les enfants même semblaient hommes.
+Vous eussiez vu le dimanche les compagnons de métier se promener par
+les prairies et bocages, chantant par troupes psaumes, cantiques et
+chansons spirituelles. Vous eussiez vu les filles, assises dans les
+jardins, qui se délectaient ensemble à chanter toutes choses saintes.»
+
+La Réforme, encore sans ministres, sans dogme précis, réduite à une
+sorte de ravivement moral et de résurrection du coeur, se croyait un
+simple retour au christianisme primitif, mais elle était une chose
+très-neuve et très originale. Elle allait avoir une littérature et des
+arts imprévus si la dureté des temps n'y mettait obstacle.
+
+D'une part, l'éloignement naturel pour les anciennes images, objet
+d'un culte idolâtrique, devait produire et produisit l'art nouveau
+d'une ornementation tirée de la vie animale et de toute la nature, art
+charmant qui resta à son aurore dans le génie de Palissy pour être
+bientôt étouffé.
+
+Mais ce qui ne put l'être, ce qui surnagea et dura à travers tant de
+malheurs, ce fut l'élan de la musique. L'_harmonie_, le chant en
+partie, à peine entrevus du Moyen âge, dominèrent, se développèrent
+dans les grandes assemblées religieuses du XVIe siècle. L'_harmonie_
+n'était pas là de convenance, de système et d'art; elle se faisait
+d'elle-même par la différence concordante des sexes et des âges; les
+fortes et basses voix d'hommes y mettaient la gravité sainte de la
+grande parole biblique; les tendres et pathétiques voix de femmes y
+faisaient pleurer l'Évangile, tandis que les petits enfants enlevaient
+la symphonie au paradis de l'avenir.
+
+«Ils trouvaient tout cela entre eux, n'ayant pas plus de musiciens que
+de ministres. Voyez l'enfant quand il est seul, il chante, non pas un
+chant appris, mais celui qu'il se fait lui-même. Ce qu'il y eut alors
+d'invention, à ceux qui aiment et qui ont foi de le deviner, nul
+document ne le constate. Tout s'est évanoui comme le parfum quitte le
+vase. En vain, j'ai cherché les chants de cette primitive Église
+réformée. Quand bien même on les retrouverait, comment les chanter
+maintenant?» (Alfred Dumesnil, _Vie de Bernard Palissy_.)
+
+Nous ne pouvons recommencer. Nous ne pouvons que créer. Nous nous
+avançons d'un coeur ferme dans la voie virile de l'avenir. Et
+cependant ce regret mélancolique d'un jeune homme m'est revenu plus
+d'une fois en parcourant les actes de ces saints et de ces martyrs où
+les paroles naïves semblent si près de révéler les mélodies qui y
+furent jointes: «Quand même on les retrouverait, comment les chanter
+maintenant?»
+
+Moment primitif, unique, ciel sur terre, qu'il faut mettre à part. Les
+formules vont venir, un sacerdoce se former; la forte école de Genève
+va donner ses livres et ses chants, lancer sur toutes les routes ses
+colporteurs intrépides, ses dévoués missionnaires. Il le fallait. Les
+résistances finiront par s'organiser. Constatons seulement ici que,
+dans cette première époque, même dans la seconde encore pendant
+très-longtemps, il n'y eut aucune idée de résistance; au contraire,
+une étonnante obéissance, un incroyable respect des tyrans, et jusqu'à
+la mort.
+
+Pendant plus de quarante années, les nouveaux chrétiens se laissèrent
+emprisonner, torturer, brûler et enterrer vifs, sans avoir la moindre
+idée de résister aux puissances. Pourquoi? C'est qu'ils étaient
+chrétiens.
+
+Dès 1523, à Bruxelles, les premiers qui furent brûlés, trois
+augustins, se montrèrent pour leurs supérieurs obéissants jusqu'à la
+mort. En 1524-1525, Castellan à Metz, Schuch à Nancy, se livrèrent,
+pour ne pas compromettre les villages où ils prêchaient.
+
+Ils désapprouvèrent hautement et les paysans révoltés de Souabe en
+1525, et les anabaptistes de Munster en 1535, s'appuyant sur ce
+principe: «Qui s'arme n'est pas chrétien.»
+
+Cette primitive Église était d'autant plus pacifique qu'elle ne
+contenait presque aucun noble. Je n'en vois que deux chez nous à
+l'origine, Farel et un autre. Dans le martyrologe immense de Crespin,
+que j'ai compulsé tout entier dans ce but, je ne trouve que trois
+nobles en quarante années (1515-1555), deux Français, le fameux
+Berquin et le chevalier de Rhodes Gaudet, un Anglais, Patrice
+Hamilton. Les autres sont généralement de pauvres ouvriers, des
+bourgeois et des marchands. Il n'y a que deux paysans, dont l'un,
+laboureur aisé, qui, tout seul, apprit à lire, et même un peu de
+latin.
+
+Luther et Calvin prêchent l'obéissance. En 1560, Calvin se déclare
+amèrement contre la conjuration d'Amboise. De là une indécision, une
+hésitation, et des démarches contraires, fatales au parti protestant.
+
+On pouvait parier cent contre un que la Réforme périrait:
+
+Pour son austérité d'abord. L'esprit d'abstinence chrétienne qu'elle
+proposait, au moment même où la vie physique s'était réveillée dans
+son intensité brûlante, au moment où la nature enfantait des mondes de
+plus pour charmer et pour séduire l'homme, arrivait-il à propos?
+
+Ces forces nouvelles, à peine nées, qui s'en emparait par surprise? Le
+vieil esprit. Le christianisme matérialisé, la dévotion romanesque,
+éclataient dans leur triomphe par la ruse de Loyola. L'invasion
+jésuitique, derrière l'invasion espagnole, menaçait toute l'Europe.
+Machine d'épouvantable force, qui, partout où elle agissait, trouvait
+pour auxiliaire la conjuration toute faite de la nature sensuelle, de
+l'intrigue passionnée, de la femme et du désir.
+
+«Mais la Réforme, en revanche, n'était-ce pas la démocratie?» Oui et
+non. Elle était assez populaire parmi les ouvriers des villes, mais
+fort peu dans les campagnes. Dès 1524, je vois près de Hambourg,
+Zutphen, un des premiers martyrs, torturé par cinq cents paysans
+qu'ont lancés les dominicains en les enivrant de bière. Les
+missionnaires de Genève qui prêchaient nos moissonneurs n'en
+recevaient que des injures. Tout protestant, indistinctement, passait
+pour ennemi des images. Personne ne soupçonnait les arts que gardait
+dans son sein le protestantisme; personne ne devinait Palissy, Goujon,
+Goudimel, le mouvement lointain, infini, de Rembrandt et de Beethoven.
+
+La Réforme, je le répète, devait périr: 1º comme spiritualiste; 2º
+comme incomprise de la majorité du peuple; 3º elle devait périr pour
+son indécision sur la question capitale de _la légitimité de la
+résistance_.
+
+On a reproché aux plus fermes caractères, à Coligny, à Guillaume le
+Taciturne, leurs fluctuations. Mais c'étaient celles du parti, celles
+de ses plus grands docteurs, et l'indécision de la doctrine elle-même.
+Le protestantisme n'avait pas d'avis arrêté sur la question pratique
+d'où dépendait son salut.
+
+Cet argument pharisien embarrassait les protestants: «Si vous êtes
+chrétiens, vous devez, sans murmure, obéir, souffrir, périr.»
+
+Calvin baisse la tête, et dit: «Oui. Résistons spirituellement,
+sauvons l'âme, et laissons le corps.»
+
+Mais ceux, comme l'Écossais Knox, qui étaient sur le champ de
+bataille et regardaient de plus près, sentaient bien que cette réponse
+ne résolvait rien. Si vous vous livrez vous-mêmes aux tyrans,
+allez-vous livrer aussi l'enfant, la femme, tous les faibles, qui,
+dans ces cruelles épreuves, pourront abandonner la foi? Vous donnez le
+monde aux bourreaux qui poursuivront l'oeuvre de mort jusqu'à celle du
+dernier chrétien, jusqu'à ce que croyances et croyants aient également
+disparu de la terre. Est-ce là la victoire dernière que la foi doit
+remporter? Le christianisme doit-il avoir pour but, solution légitime,
+l'extermination du christianisme?
+
+Dans l'autre parti, au contraire, dans le parti catholique, il n'y a
+pas d'indécision sur cette question du glaive. Loin de là, une
+violente et terrible unanimité. Caraffa et Loyola la formulent (1543)
+en organisant pour le monde l'inquisition universelle, calquée sur
+celle d'Espagne.
+
+Cette unité, cette vigueur, semblaient devoir à coup sûr exterminer un
+parti indécis et divisé, qui raisonnait contre lui-même et discutait
+chaque essai de timide résistance.
+
+On insiste beaucoup trop sur les querelles de ménage entre
+catholiques, entre le pape et l'Empereur. Au moment même où l'Empereur
+était le plus contraire au pape, il faisait exécuter d'autant plus
+exactement les ordonnances effroyables qu'avait dictées le clergé
+d'Espagne et des Pays-Bas.
+
+Nous ne faisons pas l'histoire d'Allemagne; nous n'avons pas à
+raconter les scrupules, les hésitations du pieux électeur de Saxe et
+des autres protestants; au contraire, la résolution avec laquelle le
+peu scrupuleux Empereur, absous d'avance par ses prêtres, vous trompe
+ces bons Allemands. Indécis et timoré, le parti protestant, en face de
+tels adversaires à qui tout moyen était bon, devait succomber sans nul
+doute.
+
+Par quoi se défendait-il, cet infortuné parti? Uniquement par l'éclat
+de ses martyrs.
+
+Il n'y eut jamais une candeur plus sublime, plus intrépide à confesser
+tout haut sa foi.
+
+Jamais plus de simplicité, de douceur, devant les juges.
+
+Jamais plus de joie divine, plus de chants et d'actions de grâces dans
+les horreurs du bûcher.
+
+«Je vous écris altéré et affamé de la mort.» Ce mot d'un des anciens
+martyrs semble donner la pensée de ceux du XVIe siècle. On voit
+qu'Alexandre Canus (d'Évreux, 1532) prêchait par toute la France, sans
+aucune précaution de prudence, sur les places mêmes, dans les rues;
+c'est le premier à qui l'on coupa la langue. Même en 1550, un Italien,
+un Romagnol, Fanino, de Faenza, terrifia l'Italie de son intrépidité.
+Une seule chose blessait en lui, c'était sa gaieté, sa joie. «Quoi!
+lui disait-on en prison, Christ sua le sang et pria que le calice lui
+fût épargné. Et toi, pour mourir, tu ris!...» À quoi cet homme
+héroïque répondit, en riant encore: «C'est que Christ avait pris sur
+lui toutes les infirmités humaines, et qu'il a senti la mort... Mais
+moi, qui, par la foi, possède une telle bénédiction, qu'ai-je à faire
+qu'à me réjouir?»
+
+Dès l'origine, ce fut une très-grande difficulté de trouver des
+supplices pour venir à bout de tels hommes.
+
+Quand Charles-Quint, quittant l'Espagne en 1540, laissa le pouvoir au
+grand inquisiteur; quand il traversa la France pour comprimer la
+révolte des Flandres, le clergé des Pays-Bas lui dit que les lois
+d'Espagne ne suffisaient pas; qu'il en fallait de singulières,
+extraordinaires et terribles.
+
+Défense de s'assembler, de parler, de chanter et de lire. Ceux qui ne
+dénonceront pas sont punis des mêmes peines que ceux qu'ils n'ont pas
+dénoncés. Quelles peines? Les hommes brûlés, les femmes _enterrées_
+vives.
+
+La chose se fit à la lettre. Les villes furent fermées, et l'on fit
+des visites domiciliaires qui procurèrent sur-le-champ une _razzia_ de
+victimes, vingt-huit dans Louvain seulement. Deux femmes furent
+enterrées vives: l'une, nommée Antoinette, de famille de magistrats;
+l'autre était la femme d'un apothicaire à Orchies. Marguerite Boulard,
+épouse d'un riche bourgeois, fut ensevelie de même, à la fête de la
+Toussaint. Puis, à Douai, Matthinette du Buisset, femme d'un greffier:
+à Tournai, Marion, femme d'un tailleur; à Mons, une autre Marion,
+femme d'un barbier, et, plus tard, une dame Vauldrue Carlyer, de la
+même ville, coupable de n'avoir pas dénoncé son fils, qui lisait la
+sainte Écriture.
+
+Pourquoi ce supplice étrange? Une femme brûlée donnait un spectacle
+non-seulement épouvantable, mais horriblement indécent, que n'aurait
+pas supporté la pudeur du Nord. On le voit par le supplice de Jeanne
+d'Arc. La première flamme qui montait dévorait les vêtements, et
+révélait cruellement la pauvre nudité tremblante.
+
+Donc on enterrait par décence. La chose se passait ainsi. La bière,
+mise dans la fosse sans couvercle, était par-dessus fermée de trois
+barres de fer quand la patiente était dedans. Une barre serrait la
+tête, une le ventre, une les pieds. La terre était jetée alors sur la
+personne vivante. Quelquefois, par charité, le bourreau pour abréger,
+étranglait d'avance (_supplice de la femme du tailleur de Tournai_,
+1545). Mais on voit par un autre exemple, celui de la femme du barbier
+de Mons, que l'exécution se faisait parfois d'une manière plus
+sauvage, plus lente et par étouffement. La pauvre femme, répugnant à
+recevoir de la terre sur la face, demanda un mouchoir au bourreau, qui
+le lui donna avant de jeter la terre. «Puis il lui passa sur le
+ventre, la foula aux pieds, tant que finalement elle rendit
+heureusement son esprit au Seigneur (1549).»
+
+Nous épargnons au lecteur le détail abominable de tout ce qu'on
+inventa. Il paraît seulement que le plus excellent moyen pour
+atteindre et désespérer l'âme, c'était la privation de sommeil. Une
+stupeur mortelle prenait l'homme; il perdait l'entendement. Cette
+ingénieuse torture paraît avoir été trouvée d'abord par les docteurs
+d'Oxford pour venir à bout du martyr Cowbridge, que rien ne pouvait
+briser (1536).
+
+Le supplice du feu était extrêmement variable, arbitraire à l'infini.
+Parfois, rapide, illusoire, quand on étranglait d'avance; parfois
+horriblement long, quand le patient était mis vivant sur des charbons
+mal allumés, tourné, retourné plusieurs fois par un croc de fer, ou
+encore flambé lentement à un petit feu de bois vert (_martyre
+d'Hooper_, 1555). Hooper, évêque protestant, fut extrêmement torturé,
+brûlé en trois fois; il y eut d'abord trop peu de bois; on en
+rapporta, mais trop vert, et, comme le vent la détournait, la fumée ne
+l'étouffait pas. On l'entendait, demi-brûlé, crier: «Du bois, bonnes
+gens! du bois! Augmentez le feu!» Le gras des jambes était grillé, la
+face était toute noire, et la langue, enflée, sortait. La graisse et
+le sang découlaient; la peau du ventre étant détruite, les entrailles
+s'échappèrent. Cependant il vivait encore et se frappait la poitrine.
+Un sanglot universel s'éleva de toute la place; la foule pleurait
+comme un seul homme.
+
+Aux Pays-Bas, l'Inquisition reprochait au clergé local d'exploiter
+cette terreur et de rançonner les accusés. Il en était de même en
+France. On défendit au clergé de ruiner les accusés par des amendes
+qui gâtaient la confiscation et faisaient tort aux courtisans.
+L'émigration protestante devait profiter fort à ceux-ci surtout,
+étendant _les biens vacants_ dont les Guises et Diane avaient la
+concession.
+
+En 1551, dans l'édit de Châteaubriant, ils montrèrent naïvement que
+pour eux la persécution et l'épouvantail du bûcher étaient une
+_affaire_. Ils attribuèrent au dénonciateur la prime énorme et
+monstrueuse du _tiers des biens du dénoncé_!
+
+On demande comment Henri II, qui, après tout, n'était pas un homme
+pervers, put être mené jusque-là. Comment put-on l'aveugler tout à
+fait, lui crever les yeux?
+
+On y parvint par la colère, par l'orgueil, par une violente et
+cruelle mortification (1549), en le mettant en face d'un de ses
+propres domestiques, dont l'humiliante résistance lui donna la haine,
+l'horreur, comme l'hydrophobie du protestantisme.
+
+L'homme choisi pour l'expérience par le cardinal de Lorraine était un
+ouvrier du tailleur du roi. Diane voulut que la scène eût lieu sous
+ses yeux, dans sa chambre. L'effet alla au delà de toutes les
+prévisions. Le pauvre homme, avec respect pour la majesté royale, se
+démêla habilement de toutes les arguties; mais, loin de céder,
+héroïque, inspiré des anciens prophètes, il dit à cette Jézabel, qui
+s'avançait à dire son mot: «Madame, contentez-vous d'avoir infecté la
+France de votre infamie et de votre ordure, sans toucher aux choses de
+Dieu.»
+
+Le roi, transpercé de ce trait, qu'il n'aurait jamais prévu, bondit de
+fureur, jura qu'il le verrait brûlé vif. Il y alla, et il en fut
+épouvanté et malade. L'homme, dans ce supplice horrible, immobile et
+comme insensible, tint sur lui un oeil de plomb, un regard fixe et
+pesant, comme la sentence de Dieu. Le roi pâlit, recula, s'en alla de
+la fenêtre. Il dit qu'il n'en verrait jamais d'autres de sa vie.
+
+Ces héros de calme et de force, d'apparente insensibilité, sont
+innombrables dans les riches martyrologes de Crespin, de Bèze, de Fox,
+etc.; mais j'aime mieux encore ceux qui ont été sensibles, ceux qui
+traversèrent vainqueurs les grandes épreuves morales, non moins
+douloureuses que celles du corps. Homme, je cherche des hommes, et je
+les vois tels à leurs pleurs. La plupart n'étaient pas des individus
+isolés; c'étaient des hommes complets, des familles; ils étaient
+maris et pères. Aux portes de leurs prisons priaient leurs femmes et
+leurs enfants. Je ne connais pas de plus saints monuments dans toute
+l'histoire du monde que les lettres simples, graves et pathétiques
+qu'ils écrivent à leurs femmes du fond des cachots. C'est là qu'il
+faut voir ce qu'est la sainteté du mariage et la force de l'amour en
+Dieu. Nulle idée plus que la glorification du mariage ne fut portée
+haut, enseignée, défendue par la Réforme. Plus d'un martyr y mit sa
+vie. Un augustin marié, Henri Flameng, avait sa grâce s'il eût voulu
+dire que sa femme était une concubine. Il refusa, mourut pour elle,
+soutint son honneur au milieu des flammes, la laissa légitime épouse
+et veuve glorifiée d'un martyr.
+
+L'amitié a eu aussi, dans ces temps, des martyrs sublimes dont
+l'inestimable légende doit être soigneusement recueillie.
+
+Celle qui me touche le plus est celle de deux hommes de Louvain et de
+Bruxelles, le coutelier Gilles et le pelletier Just Jusberg, deux
+martyrs et deux amis.
+
+Leur légende, forte et déchirante, est faite pour apprendre au monde
+léger, insensible, où ce nom d'ami est un mot, ce qu'est pour les âmes
+pures ce fort et profond mariage que Dieu réserve à ceux qu'il a le
+plus aimés.
+
+Just Jusberg était tellement estimé et chéri de tous, que, quand il
+fut pris à Louvain, condamné aux flammes, les conseillers de la
+chancellerie, venus de Bruxelles, revinrent près de la Gouvernante
+pour demander qu'il ne fut que décapité: «Hélas! dit-elle, c'est bien
+petite grâce!... Mais je le veux bien.»
+
+Just se trouvait en prison avec plusieurs de ses frères. Mais sa
+meilleure consolation était d'y être avec un saint, Gilles, jeune
+coutelier de Bruxelles. Celui-ci, qu'il faut faire connaître, était un
+homme de trente-trois ans, d'une douceur, d'une bonté, d'une charité
+extraordinaires, qui ne gagnait que pour les pauvres, et qui, dans une
+épidémie, avait vendu son bien pour eux. Il était connu, admiré, béni,
+dans tous les Pays-Bas. Geôliers, bourreaux, tous étaient à ses pieds,
+et on ne savait comment lui faire son procès, dans la crainte qu'on
+avait du peuple.
+
+Just, qui n'avait eu jusque-là de pensée que Dieu, eut, en ce jeune
+saint, sa première attache à la terre. Son coeur, saisi d'une forte,
+profonde, véhémente amitié, reprit sa racine ici-bas. Pourtant, il
+croyait mourir bien. La nuit qui précéda sa mort, prié par ses
+compagnons de leur faire une exhortation, il leur parla fermement de
+son bonheur du lendemain, les pria de rester unis, de s'aimer, de se
+préparer ensemble à tout ce qui adviendrait: «Car, si je ne me trompe,
+j'en vois quelques-uns parmi vous qui me suivront de bien près...»
+
+Ce mot, ce regard imprudent, lui révéla (à lui-même et à tous) la
+force du sentiment qui allait être brisé par la mort. Il voit Gilles
+dans cette foule, et il ne peut plus parler; sa langue sèche, il
+étouffe, il tombe foudroyé dans ses larmes.
+
+Voilà que tout le monde pleure; tous faiblissaient si Gilles même
+n'eût succédé, pris la parole, embrasé de l'esprit de Dieu. Avec un
+charme, une force, une habileté admirables, il couvrit, fit oublier
+la défaillance de Just, le releva, et le refit, ce que vraiment il
+était, un saint, un héros, un martyr.
+
+«Bon Dieu! que tes secrets sont admirables!.... Vous voyez Just, notre
+frère, condamné par le jugement du monde... Mais c'est un vrai enfant
+de Dieu... Ne vous scandalisez point; rappelez-vous Jésus même que
+nous suivons pas à pas. Il est écrit de Jésus: «Nous l'avons vu frappé
+de Dieu, et cela pour nos péchés.» Or le _disciple n'est point
+par-dessus le maître_... Nous vous réputons heureux, Just, notre
+frère, en vous voyant si ferme et fortifié de Dieu... Oh! heureuse
+l'âme qui habite au domicile de ce corps et comparaîtra demain,
+dégagée de toute souillure, en présence du Dieu vivant!... Ce bien
+éternel, nous l'aurions, n'était la lenteur des bourreaux qui nous
+contraignent de demeurer encore en misère pour cette nuit.»
+
+Cette justification céleste d'une délicatesse infinie ne raffermit pas
+seulement Just et l'assemblée; elle avait emporté les coeurs aux
+portes du paradis. On pria, et Just disait: «Je sens une grande
+lumière et une inexprimable joie.»
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+L'ÉCOLE DES MARTYRS
+
+1547-1559
+
+
+Navagero, envoyé de Venise près de Charles-Quint, écrit en 1546, dans
+son rapport au Sénat: «Ce qui décide l'Empereur à agir contre les
+_luthériens_, c'est l'état des Pays-Bas, c'est l'_anabaptisme_. On y a
+fait mourir pour cela trente mille personnes.»
+
+Confusion terrible de deux choses si différentes. La Saint-Barthélemy
+juridique, commencée contre le communisme anabaptiste, se poursuivait
+indéfiniment contre les protestants étrangers à cette doctrine, et
+qui, le plus souvent, ne la connaissaient même pas.
+
+Ne pas mêler ces deux procès, c'était un point de droit autant que de
+religion. L'anabaptiste changeait la société civile, la propriété, le
+mariage même, tout le monde extérieur. Le protestant (surtout en
+France) ne changeait rien, ne voulait rien que s'enfermer, fuir les
+idoles, garder les libertés de l'âme, obéir, et il obéit jusqu'à
+extinction, se laissant brûler quarante ans avant de prendre les
+armes.
+
+Comment, dans le siècle de la jurisprudence, dans l'âge de Dumoulin,
+Cujas et tant d'autres, les grands docteurs autorisés ne posèrent-ils
+pas cette distinction? L'unique réclamation qui reste devant l'avenir
+est celle d'un écolier de l'Université de Bourges, d'un élève
+d'Alciat, Calvin.
+
+Né Picard, d'un pays fécond en révolutionnaires, en bouillants amis de
+l'humanité, né peuple et petit-fils d'un simple tonnelier, fils d'un
+greffier de Noyon qui, tour à tour, travailla dans les deux justices,
+ecclésiastique et civile, il se trouve avoir en naissant un pied dans
+le droit, un pied dans l'Église. On lui donne à douze ans une sinécure
+cléricale, qu'il jette bientôt avec le désintéressement altier de
+Rousseau ou de Robespierre. Il vit de peu, de rien, pauvre jusqu'à sa
+mort.
+
+C'était un travailleur terrible, avec un air souffrant, une
+constitution misérable et débile, veillant, s'usant, se consumant, ne
+distinguant ni nuit ni jour. Il aimait uniquement l'étude, le grec
+surtout, et les lettres saintes. Il était fort timide, défiant,
+ombrageux, seul et caché tant qu'il pouvait. Pour le tirer de là, il
+fallait un coup imprévu, une manifeste nécessité morale, la violence
+du ciel et de la conscience, si j'osais dire, la tyrannie de Dieu.
+
+C'était en 1534. Il avait vingt-cinq ans, et sortait à peine des
+hautes écoles. L'horrible tragédie de Munster, la fatale équivoque de
+l'anabaptisme, commençait à tomber sur le protestantisme comme une
+pluie de fer et de feu. Tout le monde voyait que les protestants
+non-seulement n'étaient pas des anabaptistes, mais leur étaient
+contraires. Tous le voyaient. Pas un ne le disait.
+
+Le cri de la justice sortit de ce grand et jeune coeur, amant profond,
+sincère, de la vérité et de la loi.
+
+Cet homme si timide parut seul devant tous, sacrifia l'étude, sa chère
+obscurité, et changea sa vie sans retour.
+
+Son livre, l'_Institution chrétienne_, n'était nullement d'abord le
+gros livre, l'encyclopédie théologique qu'on voit maintenant. C'était
+une courte apologie.
+
+Si l'acte était hardi, la forme ne l'était pas moins. C'était une
+langue inouïe, la nouvelle langue française. Vingt ans après Commines,
+trente ans avant Montaigne, déjà la langue de Rousseau.
+
+C'est sa force, si ce n'est son charme. Rousseau a dit, après
+l'_Émile_: _Conticuit terra_. Mais combien plus dut-on le dire quand,
+pour la première fois, elle jaillit, cette langue, sobre et forte,
+étonnamment pure, triste, amère, mais robuste et déjà toute armée.
+
+Son plus redoutable attribut, c'est sa pénétrante clarté, son extrême
+lumière, d'argent, plutôt d'acier, d'une lame qui brille, mais qui
+tranche.
+
+On sent que cette lumière vient du dedans, du fond de la conscience,
+d'un cour âprement convaincu, dont la logique est l'aliment. On sent
+qu'il vit de la raison, qu'il parle pour lui-même, et ne donne rien à
+l'apparence; qu'il sue à bon escient et se travaille pour se faire un
+solide raisonnement dont il puisse vivre, et que, s'il n'a rien, il
+meurt.
+
+Voilà donc cette France légère, cette France rieuse, dont le gaulois
+naïf semblait hier encore un bégayement d'enfance... Quelle énorme
+révolution!
+
+Épouvanté de son triomphe, il se cache à Strasbourg, se colle sur les
+livres. Mais il était perdu. Dieu ne devait plus le lâcher.
+
+Farel vint le prendre là, grondant et refusant. Il l'enleva, et le mit
+où? À Genève, dans la ville la plus antipathique à son génie. Calvin
+lui prouva que Genève était le lieu où il serait le plus inutile, et
+qu'il n'y ferait rien de bon. Farel rit, alla son chemin.
+
+Nous avons parlé de ce personnage, un très-violent montagnard du
+Dauphiné, homme d'épée et de naissance, un petit homme roux, d'un oeil
+flamboyant, d'une parole foudroyante, d'une intrépidité, d'une
+opiniâtreté incroyables, l'homme du temps qui eut au plus haut degré
+la gaieté révolutionnaire. On tirait sur lui, il riait; on le
+frappait, on battait de sa tête les murs et les pavés sanglants, il se
+relevait riant, prêchant de plus belle.
+
+Notez que ce héros fanatique était plein de sens. Il glissa sur les
+points les plus obscurs du dogme, chercha à tout prix l'union des
+églises de Suisse. Il n'était pas écrivain, le savait, se rendait
+justice. C'était une flamme, rien de plus. Il ne se sentait nullement
+le pesant et puissant génie de fer, de plomb, de bronze, qui pouvait
+transformer Genève. Avec l'autorité des _voyants_ de la Bible, il
+saisit le savant jeune homme qui avait tous ces dons, lui jeta le
+fatal manteau de prophète et législateur, lui ordonna d'y mourir à la
+peine.
+
+Cet homme pâle, arrivant à Genève, trouva une joyeuse ville de
+commerce, qui, ayant déjà fort souffert, n'en restait pas moins gaie.
+Sa situation est charmante, pleine d'air et de vie. Avec ce grand
+miroir du lac et ce brillant fleuve azuré, Genève a double ciel, deux
+fois plus de lumière qu'une autre ville. C'est le carrefour de quatre
+routes. De Savoie et de Lyon, de Suisse et du Jura, tout y passe.
+Circulation constante de marchands et de voyageurs, de visages
+nouveaux et de toutes les nouvelles de l'Europe. La population était à
+l'avenant, légère de parole et de vie. Moeurs du commerce, moeurs des
+seigneurs; chanoines et moines, chevaliers et barons, tous venaient
+jouir à Genève. Elle s'en moquait, et les imitait, rieuse et
+satirique, changeante comme son lac, subite comme son Rhône, vraie
+girouette et le nez au vent.
+
+Lyon lui faisait du tort. La déchéance du commerce avait éveillé à
+Genève un esprit de résistance politique contre le prince évêque et le
+duc de Savoie. Avec un grand courage, cette révolution n'en garde pas
+moins la vieille légèreté génevoise. Elle est héroïque et espiègle. La
+première scène qui s'ouvre est une farce sur un âne mort.
+
+Son chroniqueur, Bonnivard, pour avoir été dix ans enfermé aux caves
+du château de Chillon, n'en a pas moins partout cette gaieté
+intrépide. On la trouve encore dans Farel, dans Froment, ses premiers
+prêcheurs. Nul livre plus amusant que la chronique de Froment, hardi
+colporteur de la Grâce, naïf et mordant satirique que les dévotes
+génevoises, plaisamment dévoilées par lui, essayèrent de jeter au
+Rhône.
+
+Qu'on juge de l'impression que ce sombre Calvin, malade, amer, le
+coeur plein des plaies de l'Église, reçut quand il arriva là! Je suis
+sûr que le lieu, le paysage, le choqua; aimable, gai autant que
+grandiose, il dut lui apparaître comme une mauvaise tentation, une
+conjuration de la nature contre l'austérité de l'esprit. Il chercha la
+rue la plus noire, d'où l'on ne vît ni le lac ni les Alpes, l'ombre
+humide et verdâtre des grands murs de Saint-Pierre. Mais les hommes le
+choquaient encore plus que tout le reste. Il détestait Froment. Il
+avait ses amis en abomination, presque autant que ses ennemis.
+
+Le fond de ce grand et puissant théologien était d'être un légiste. Il
+l'était de culture, d'esprit, de caractère. Il en avait les deux
+tendances: l'appel au juste, au vrai, un âpre besoin de justice; mais,
+d'autre part aussi, l'esprit dur, absolu, des tribunaux d'alors, et il
+le porta dans la théologie. Son Dieu, qui d'avance sauve ou damne dans
+un arbitraire si terrible, diffère peu du royal législateur, comme on
+le trouve dans nos violentes ordonnances, ou dans la loi de
+Charles-Quint, effrayant droit pénal qu'il entreprit d'imposer à
+l'empire, et qui eut influence sur toute l'Europe.
+
+Ce fanatisme d'arbitraire, porté dans la théologie, semblait devoir en
+supprimer le mouvement. Tout au contraire, il le lança. Il en fut
+comme du mahométisme primitif qui affrontait si hardiment une mort
+décrétée et écrite, que nulle prudence n'éviterait. La prédestination
+de Calvin se trouva en pratique une machine à faire des martyrs.
+
+Imposer à Genève ce joug terrible n'était pas chose aisée. Elle chassa
+Calvin; mais les désordres augmentèrent, et elle le rappela elle-même.
+Il refusait, écrivait à Farel: «Je les connais; ils me seront
+insupportables, et eux à moi... Je frémis d'y rentrer.» Farel l'y
+contraignit. Il fallait que cet homme eût foi à l'impossible, pour
+croire que la Réforme tiendrait là, que la petite république
+subsisterait indépendante. Quand on examine la carte d'alors, on est
+effrayé d'une telle situation. L'imperceptible cité avait son étroite
+banlieue coupée, mêlée, enchevêtrée des possessions des grands États,
+ses mortels ennemis. À l'époque de la captivité de François Ier, il
+est vrai, Berne et les Suisses avaient senti qu'il fallait protéger
+Genève. Et la France le sentait aussi. Mais c'était là justement le
+péril de la petite ville. Quand le roi, en 1535, envoya sept cents
+lances pour la couvrir de la Savoie, la ville semblait perdue, et, en
+effet, le roi espérait l'absorber. Quand les Bernois, l'année
+suivante, prirent le pays de Vaud, Genève se crut au moment d'être
+emportée par l'avalanche, submergée par le déluge barbare des
+populations allemandes.
+
+Situation unique d'alarmes continuelles. Chaque nuit, le Savoyard
+pouvait tenter l'escalade. Chaque jour, les alliés bernois, ou les
+protecteurs français, pouvaient arriver sur la place et surprendre la
+seigneurie. Il fallait se garder des ennemis, bien plus des amis,
+veiller toujours, craindre toujours. Et voilà pourquoi Genève a été la
+Vierge sage, et a tenu si haut sa lampe. Voilà pourquoi elle a été la
+grande école des nations. Mais, pour qu'il en fût ainsi, il fallait
+qu'elle subît une transformation complète, qu'elle s'abjurât
+elle-même; que, d'une ville de plaisir, d'une joyeuse ville de
+commerce, elle se fit la fabrique des saints et des martyrs, la sombre
+forge où se forgeassent les élus de la mort.
+
+L'émigration religieuse de France, d'Italie, d'Allemagne, y créa une
+ville nouvelle, population disparate, mais naturellement plus docile à
+son dictateur ecclésiastique. La vraie et ancienne Genève,
+irréconciliable à l'esprit de Calvin, lutta quelque temps dans les
+_Libertins_ (ou amis de la liberté), qui s'entendaient avec la France.
+C'étaient spécialement les amis du cardinal Du Bellay, de la
+Renaissance contre la Réforme. On assure qu'ils lui proposaient de
+conquérir Genève pour son maître. Qu'en serait-il arrivé? Que Du
+Bellay, impuissant pour défendre en France la liberté de penser, n'eût
+pu rien pour elle à Genève. On le vit en 1543, où, sous ses yeux, et
+lui étant évêque de Paris, on lui brûla (à Paris même) son secrétaire,
+un jeune protestant!
+
+La Renaissance ne se protégeait pas. François Ier ne sauva pas Dolet.
+Marot, l'homme de sa soeur, et dont il goûtait les écrits, fut obligé
+de s'exiler. Rabelais ne vécut qu'à force de ruses. Ceci juge la
+question.
+
+Si le Capitole antique eut pour première pierre dans ses fondements
+une tête coupée et saignante, on peut en dire autant de Genève
+réformée.
+
+Par où qu'on regarde Calvin, on y trouve l'image la plus complète du
+martyre.
+
+Rupture des amitiés, nécessité de rompre avec les pères de la Réforme.
+
+L'effort incessant, douloureux pour un logicien exigeant, de bâtir un
+dogme éclectique qui répondît à tout, de concilier en apparence ce qui
+est inconciliable, et de satisfaire le monde sans se satisfaire
+soi-même.
+
+Le coeur, l'esprit brisé et le corps usé à cette torture. La maladie
+habituelle, des fatigues excessives, l'enseignement, la prédication,
+les disputes acharnées, une correspondance infinie, accablante, avec
+toute l'Europe. Au dedans, nulle consolation, la maison pauvre et
+veuve. Au dehors, la haine d'un peuple, le sentiment que son oeuvre ne
+réussira pas; qu'en donnant toute son âme, il n'inspire pas l'esprit
+de vie! En 1552, lorsque Genève était si puissante par lui, lui
+désespère; il écrit à un ami: «Je survis à cette ville, elle est
+morte; il faut la pleurer...»
+
+Mais sa plus exquise douleur, c'est celle qui sortait de son oeuvre
+même. Les martyrs, à leur dernier jour, se faisaient une consolation,
+un devoir d'écrire à Calvin. Ils n'auraient pas quitté la vie sans
+remercier celui dont la parole les avait menés à la mort. Leurs
+lettres respectueuses, nobles et douces, arrachent les larmes.
+Étaient-elles sans action sur cet homme de combat? Oui, disent ceux
+qui le jugent sur sa violente polémique, sa dure intolérance. Nous
+pensons autrement. Ceux qui vécurent avec Calvin disent qu'il ne fut
+étranger à nulle affection de la famille et de l'amitié, très-attaché
+surtout aux fils de sa parole. Il les suit des yeux par l'Europe dans
+leurs lointaines et cruelles aventures, les soutient et souffre avec
+eux. Ses lettres, fortes et chrétiennes, n'en sont pas moins
+pathétiques. Supplice étrange! de toutes parts, la mort lui revient,
+lui retombe. Le monde infatigablement vient battre le fer sur son
+coeur!
+
+Si Calvin a fait les martyrs, eux-mêmes ont autant fait Calvin. On
+comprend bien que de tels coups, sans cesse répétés, ensauvagèrent cet
+homme, le rendirent absolu, féroce, à défendre un dogme qui, chaque
+jour, lui tirait du sang. C'est ainsi qu'on peut expliquer le crime de
+sa vie, la mort du grand Servet, dont nous parlons plus loin.
+
+Crime du temps plus que de l'homme même!
+
+N'importe! il fut des nôtres!...
+
+Quand j'entre dans le vieux collége de Calvin et de Bèze, quand je
+m'assois sous les ormes antiques, quand je visite l'académie et
+l'église, où Calvin, faible, exténué, parfois soutenu sur les bras de
+ses auditeurs, enseignait et prêchait à mort, je sens bien que le
+grand souffle de la Révolution a passé là. Ces vaillants docteurs du
+passé nous ont préparé l'avenir.
+
+Huit cents auditeurs, de toute nation et de toute langue,
+l'écoutaient; émigrés la plupart ou fils d'émigrés. Parmi eux, nombre
+d'artisans. Tels de ceux-ci étaient de grands seigneurs qui avaient
+cherché à Genève la pauvreté et le travail. L'un d'eux s'était fait
+cordonnier.
+
+Ville étonnante où tout était flamme et prière, lecture, travail,
+austérité. Quel était le ravissement de ceux qui, ayant réussi à fuir
+la terre idolâtrique, atteignaient la cité bénie! De quel oeil tous
+ces fugitifs, ayant, par bonheur incroyable, passé la route de Lyon,
+suivi l'âpre vallée du Rhône, voyaient-ils le clocher sauveur! Nombre
+de familles illustres laissaient tout, bravaient tout, pour venir à
+Genève. Les Poyet, les Robert Estienne, la veuve, les enfants de Budé,
+cherchèrent cette nouvelle patrie. Plus d'un confesseur de la foi y
+apportait ses cicatrices. L'intrépide, l'indomptable Knox, après huit
+années passées aux galères de France, les bras sillonnés par les
+chaînes, le dos labouré par le fouet, avant ses grands combats
+d'Écosse, venait s'asseoir encore un jour au pied de la chaire de
+Calvin.
+
+Tout affluait à cette chaire, et de là aussi tout partait.
+
+Trente imprimeries, jour et nuit, haletaient pour multiplier les
+livres que d'ardents colporteurs cachaient sur eux, faisaient entrer
+en Italie, en France, en Angleterre, aux Pays-Bas. Missions terribles!
+Ils étaient attendus, épiés. Pour le seul fait d'avoir sur eux un
+Évangile français, ils étaient sûrs d'être brûlés. C'est alors que
+l'imprimerie fit ses deux efforts admirables: la _Bible_ en un volume,
+un petit volume, aisé à cacher! et les _Psaumes français, avec la
+musique interlinéaire_. En touchant ce qui reste encore de ces
+vieilles éditions, ces volumes tachés, usés dans les prisons, et qui
+souvent, jusqu'au bûcher, firent l'office de confesseurs, et
+soutinrent la foi des martyrs, on est tenté de s'écrier: «Ô petits
+livres! petits livres! pauvres témoins des souffrances de la liberté
+religieuse, soyez bénis au nom de la liberté sociale! Si quelque chose
+reste en vous des grands coeurs qui vous ont touchés, puisse cela
+passer dans le nôtre!»
+
+Plût au ciel qu'on pût raconter tout ce qui s'accomplit alors! Mais
+les dangers étaient si grands, que presque toute cette histoire est
+restée enfouie et mystérieuse. Le peu qu'on en retrouve, c'est
+l'histoire de quelques martyrs.
+
+J'ai suivi attentivement le martyrologe de Crespin pour trouver et
+dater les premières missions protestantes. Elles semblent d'abord
+fortuites. Ce sont presque toujours des Français que la persécution a
+fait fuir à Genève, et qui, pour affaire de famille, pour revoir leur
+pays ou répandre des livres, entreprennent de revenir.
+
+On voit très-bien, dans ces histoires, que l'origine de tout cela est
+spontanée, d'abord française; mais la grande et forte école de Genève
+leur a formulé en doctrine leur sentiment religieux, leur a donné les
+livres, le désir de les répandre et de les interpréter.
+
+Le premier exemple est celui d'une petite colonie de gens qui avaient
+cherché asile à Genève, et qui, attirés vers l'Angleterre par la
+réforme d'Édouard VI, s'en vont ensemble par la route du Rhin. «M.
+Nicolas, homme de savoir, François, et Barbe, sa femme, Augustin,
+barbier, et sa femme Marion, tous deux du Hainaut.» On voit ici
+l'égalité religieuse, le barbier de compagnie avec l'homme de savoir
+et le bourgeois aisé. Et c'est le barbier qui règle la route; il
+obtient de M. Nicolas qu'il visite le petit troupeau des fidèles de
+Mons. De là leur catastrophe horrible. Les deux hommes sont brûlés.
+Barbe faiblit, a peur. La pauvre Manon est enterrée vive. (V. plus
+haut.)
+
+Ce qui est remarquable dans cette légende fort ancienne (1549), c'est
+que ces infortunés, sur la charrette et au bûcher, se soutiennent par
+le chant des psaumes de Marot et de Bèze, qui pourtant ne furent
+imprimés que deux ans après (1551). Sans doute, on les enseignait, on
+se les transmettait oralement dans les églises de Genève.
+
+Lorsque François Ier sauva Marot en 1530, ce fut à condition qu'il
+continuerait le Psautier. Lorsque, en 1543, Calvin l'accueillit à
+Genève, il le fit autoriser par le Conseil à continuer cette oeuvre. À
+sa mort, Bèze la reprit, l'acheva et fut autorisé à l'imprimer en
+1551; mais on changea la musique primitive, galante, inconvenante,
+profanée par le succès même. François Ier les avait chantés, et Henri
+II, et Catherine de Médicis, Diane, et tout le monde! Cette musique
+fut biffée et on lui substitua des mélodies fortes et simples de
+l'Église de Genève, qu'on imprima sous les paroles.
+
+Grande révolution populaire! Elle gagna par toute la France. Elle
+donna aux persécutés, aux fugitifs, un viatique, qui ne leur manqua
+jamais dans leurs extrêmes misères, dans ce qui plus que les supplices
+énerve les révolutions, l'implacable longueur du temps.
+
+L'Église militante et souffrante, au centre des persécutions, la forte
+Église de Paris transfigura ces mélodies, et, par un coup de génie, en
+fit la lumière de l'Europe.
+
+Le Franc-Comtois Goudimel, alors à Paris, gardant la séve austère et
+pure de ses montagnes du Jura, fit hardiment des psaumes un chant
+d'amis, un chant de frères, une musique à quatre parties.
+
+Jean-Jacques Rousseau confesse avoir reçu en naissant la puissante
+inspiration de ces vieux chants de Goudimel. Et que d'hommes ils ont
+soutenus!
+
+Lorsque Rabaut, aux Landes, aux déserts des Cévennes, resta trente
+années sous le ciel, sans reposer sous un toit, lorsque le Vaudois
+Léger passa tant d'horribles hivers dans les antres des Alpes, au
+souffle des glaciers, que tiraient-ils de leur sein pour se ranimer et
+se réchauffer? Quelque cordial? Sans doute, le cordial puissant de ces
+psaumes. Ils en chantaient les mélodies, et, si quelque ami courageux
+osait venir serrer leur main, la sainte assemblée se formait, l'Église
+était là tout entière, la mâle harmonie commençait, le désert devenait
+un ciel.
+
+Tout n'est pas bon dans les paroles, mais la musique emportait tout.
+Tel accent connu et tels vers, souvent chantés dans les supplices (_À
+toi, mon Dieu! mon coeur monte!... Mon Dieu! prête-moi l'oreille_), ne
+manquaient pas leur effet. Et sur les visages bronzés de ces
+confesseurs du désert une mâle pudeur avait peine à ne pas laisser
+voir de pleurs.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+POLITIQUE DES GUISES--LA GUERRE--METZ
+
+1548-1552
+
+
+Maintenant que nous avons posé l'enclume «où vont s'user tous les
+marteaux,» nous pouvons amener les frappeurs inhabiles qui vont
+frapper dessus, voir au jeu les grands politiques avec leurs superbes
+machines de profonde diplomatie, l'immensité des efforts et le néant
+des résultats.
+
+Les actes, les lettres secrètes récemment publiées, arrachent les
+beaux masques, la pourpre et le velours. Ces fiers acteurs,
+aujourd'hui en chemise, font peine à voir. On ne peut plus comprendre
+dans quel aveuglement marchaient les deux partis, le roi de France et
+Charles-Quint.
+
+Nous simplifierons fort si, dès d'abord, en 1548, nous indiquons le
+but où vont ces fous, par un circuit immense d'intrigues, de dépenses
+et de guerres, en douze années, vers 1560.
+
+L'Espagne alors apparaîtra ruinée. À Granvelle éperdu qui lui expose
+l'épuisement des Pays-Bas, Philippe Il communiquera en confidence son
+budget espagnol _en déficit de neuf millions sur dix_! (Granv., VI,
+156.)
+
+Et la France, qui n'a pas les Indes, à plus forte raison est ruinée.
+Les Guises, maîtres de tout en 1560, et vrais rois, seraient morts de
+faim dans leur royauté, sans une _razzia_ à la turque sur leur propre
+parti, sur l'évêque et le clergé de Paris, qu'ils frappent d'un
+emprunt forcé avec contrainte par corps.
+
+Ruine d'autant plus radicale qu'elle est universelle. La grande crise
+sociale et financière du siècle, précipitée par le changement des
+valeurs monétaires et l'enchérissement monstrueux de toutes choses,
+dessèche la source de l'impôt. Le fisc, cette pompe âprement
+aspirante, où plonge-t-il? dans nos poches vides; et qu'en
+aspire-t-il? le néant.
+
+Dès la première année du règne d'Henri II, en 1547, on voyait
+parfaitement où on allait. Le déficit annuel était déjà d'un
+demi-million, et dès qu'on augmenta l'impôt, il y eut révolte. On ne
+vécut plus que d'expédients, du fatal expédient surtout de vendre des
+charges, de prendre un peu d'argent comptant en grevant de nouveaux
+salaires les années suivantes et l'avenir.
+
+Les rêves et les folies de François Ier en 1515, avec la forte France
+d'alors, étaient des folies de jeune homme; celles des Guises et de
+Diane, en 1547, avec une France ruinée, étaient une démence
+d'aliénés, une désespérée furie de joueurs, disons le mot, un jeu
+d'aventuriers qui, ayant peu à perdre, bravent la chance, et mettent
+les enjeux sur la carte la moins probable.
+
+Quelle était cette carte? Nous le savons par leurs flatteurs de Rome,
+par le cardinal du Bellay, qui, pour regagner son crédit, mériter son
+retour en France, entre dans leur pensée et caresse leur rêve. Quel
+rêve? la conquête d'Italie, toujours la vieille idée de leur maison,
+toujours René d'Anjou, l'expédition de Naples. Dans cette voie de
+folies, ils prennent hardiment la plus folle. Du Piémont envahir
+Milan, c'est chose trop raisonnable encore. Non, il leur faut les
+Deux-Siciles.
+
+Et routiniers autant que chimériques, sur quel appui comptent-ils pour
+recommencer ce roman? sur le pape, dès longtemps fini, sur Parme, sur
+les petits princes italiens, sur Ferrare, dont François de Guise se
+dépêche d'épouser la fille. Mais qui ne voyait que l'Italie était
+morte? Qu'était devenue Rome? un désert! Telle la représenta Rabelais
+dès 1536. Le pape? une ombre. Le duc d'Albe en parle avec un dur
+mépris. (Granv., VII, 284.)
+
+Le moindre bon sens indiquait qu'il n'y avait que deux choses à faire:
+
+L'une, vraiment sensée, tendre la main à la nation militaire qui
+prêtait des soldats à toute l'Europe, à l'Allemagne, l'aider à
+défendre la liberté religieuse contre les Espagnols. En quoi faisant,
+du même coup on s'assurait l'Angleterre, où montait le flot du
+protestantisme.
+
+L'autre parti, humiliant, triste et bas, mais possible pourtant,
+c'était de marcher avec l'Espagne et dans son mouvement. C'était la
+secrète pensée de Montmorency, qui fut toujours (lettre du duc d'Albe,
+Granv., VII, 281) foncièrement espagnol, _et que l'Espagne tâcha
+toujours de maintenir au gouvernement de la France_.
+
+Mais cet homme, sous forme rude, hautaine, était le courtisan des
+courtisans. La folie étant en faveur, il suivit le parti des fous.
+
+Ce troisième parti, celui des Guises et de Diane, parti non espagnol,
+et pourtant catholique voulait faire la guerre au roi catholique et
+combattre son propre principe.
+
+Ce qui les rendait forts, prépondérants dans le conseil, c'est qu'ils
+tenaient l'Écosse par leur soeur, et se chargeaient de faire une
+Écosse française, de mettre en France la royauté d'Écosse en livrant
+au roi leur nièce, la petite Marie Stuart, qu'épouserait le Dauphin.
+Et l'enfant, en effet, nous fut livrée en 1548.
+
+Cela semblait un beau succès, une forte garantie contre l'Angleterre.
+Une garantie, mais trois dangers:
+
+1º On rendait l'Angleterre irréconciliable, implacable et désespérée,
+lui mettant la France même dans son île, une grande colonie française
+«des seigneuries pour un millier de gentilshommes.»
+
+2º Cette Marie de Guise qui livrait son enfant, livrait-elle l'Écosse,
+ou n'allait-elle pas par cette trahison donner des forces
+incalculables aux Écossais protestants et en faire le parti national?
+
+3º Comme on ne tenait l'Écosse que par une intime alliance avec les
+violents catholiques, avec le grand brûleur des protestants,
+l'archevêque de Saint-André; comme on se portait pour son défenseur
+(et vengeur quand il fut tué), on associait la politique aux phases
+variables, incertaines, de la révolution religieuse.
+
+Dès lors, comment s'entendre avec l'Allemagne, avec les grands ennemis
+de l'Empereur, les luthériens? Condamnée aux démarches les plus
+contradictoires, papiste pour l'Écosse et pour le roman d'Italie, et
+d'autre part défenseur hypocrite des libertés de l'Allemagne, la
+France allait apparaître à l'Europe comme un hideux Janus à qui ne se
+fierait personne.
+
+Deux ans durant, cette France des Guises ne regarda que vers l'Écosse,
+vers l'Italie, et oublia la grande affaire du monde, l'Allemagne,
+l'oppression de l'Empire.
+
+Situation bizarre! Les luthériens, le pape, étaient d'accord pour
+implorer la France contre Charles-Quint. Elle paraissait forte dans la
+faiblesse universelle. L'occupation d'Écosse, la reprise de Boulogne,
+que l'Angleterre nous rendit (pour argent), faisaient illusion.
+
+Charles-Quint n'était plus un homme depuis sa victoire de Muhlberg. Il
+ne se connaissait plus. Ce n'était plus César, mais Attila,
+Nabuchodonosor. L'attitude de modération qu'il avait prise en sa
+jeunesse, après Pavie, sa faible tête de vieillard ne pouvait la
+retenir. Il paraissait horriblement aigri. Granvelle l'en excuse sur
+sa maladie. Il fit couper les pieds aux soldats allemands qui, selon
+leur vieil usage, s'étaient loués en France (_Mém. de Guise_), et
+l'infant (Philippe II) intercéda en vain pour eux.
+
+Pour connaître le vrai Charles-Quint de cette époque, il ne faut pas
+toujours citer ses actes officiels, oeuvre de ses ministres, mais lire
+les _instructions_ qu'il écrit lui-même _pour son fils_. Elles
+indiquent deux choses: que sa tête est affaiblie, et qu'il ne connaît
+point du tout sa situation. Cet acte grave, écrit pour guider bientôt
+le jeune roi, n'a aucun caractère sérieux; il est d'une banalité
+plate, nullement instructif. Un prince qui s'amuse à écrire de telles
+choses, vaguement générales, évidemment n'a pas d'idées précises, ne
+sait pas le détail qui seul serait utile pour diriger son successeur
+(Granv., III, 267, 1548).
+
+Les Vénitiens qui connaissent ses affaires mieux que lui, disent (L.
+Contarini, 1548) que, malgré sa victoire, il est ruiné. «Il ne peut
+plus rien tirer de l'Italie. Ses sujets, surtout à Milan, aiment mieux
+abandonner la terre.» D'autre part, il tire encore moins de l'Espagne.
+Sa pauvreté en hommes est désolante. Tous les grands capitaines du
+siècle sont morts; il ne lui reste que le duc d'Albe, médiocre (au
+jugement de Contarini), et un bandit italien qu'on appelait le marquis
+Marignan.
+
+Mais ce coup de Muhlberg et l'Empire tombé à ses pieds, cinq cents
+canons enlevés aux villes, les razzias d'argent faites par ses soldats
+espagnols, lui avaient tourné la tête. Il donna au monde un de ces
+spectacles qui effrayent, qui appellent la colère divine. Ce fut une
+chose nouvelle dans l'Europe chrétienne de voir renouveler les scènes
+barbares de captifs promenés, montrés (comme Bajazet dans sa cage de
+fer). Il menait par l'Allemagne et jusqu'aux Pays-Bas ses prisonniers,
+l'électeur, le landgrave, un héros et un saint, comme on montre une
+ménagerie de bêtes fauves. Sauvage exhibition qui ne montrait que son
+parjure. Car il avait promis leur liberté, et il éluda par un faux, un
+faux ridicule, irritant, d'une lettre impudemment changée dans le
+traité, en vertu de laquelle il garda ceux qu'il avait promis
+d'élargir.
+
+Même dérision d'insolence à la diète d'Augsbourg. Ses théologiens
+présentèrent aux deux partis un compromis tout catholique. _Quelques
+districts_, et _pour un certain temps_, gardaient le mariage des
+prêtres et la communion sous les deux espèces. Tout le reste de
+l'Empire, dès le jour même, rentrait sous le vieux joug. Cela s'appela
+l'_intérim_. La chose à peine lue, sans délibération, sans consulter
+personne, un prélat catholique, l'archevêque de Mayence, remercie
+l'Empereur, dit que la diète accepte, parlant effrontément pour les
+protestants mêmes. La séance est levée.
+
+Voilà tous les débats religieux finis par cet escamotage. Le voilà
+pape aussi bien qu'Empereur. Et que lui manque-t-il pour avoir cette
+monarchie universelle dont l'avaient bercé ses nourrices? Peu ou rien:
+conquérir la France, aller à Rome. Le pape est vieux, Charles-Quint
+peut lui succéder; déjà ses médecins remarquent que sa goutte se
+trouverait bien mieux du climat d'Italie.
+
+Comme en ces moments de folie les valets dépassent le maître, son
+gouverneur du Milanais encourage l'assassinat de Pierre Farnèse, fils
+du pape Paul III, duc de Parme et de Plaisance, en saisissant la
+dernière ville. Paul III, effrayé par la victoire de Charles-Quint,
+par son concile de Trente, négociait avec la France, et voulait faire
+épouser à son petit-fils une bâtarde d'Henri II. Charles-Quint, qui
+déjà avait marié sa fille naturelle au fils du pape, n'en approuva pas
+moins cette cruelle affaire de Plaisance, où lui-même volait ses
+petits-enfants. Le pape perça l'air de ses cris, appela au secours la
+France, les protestants, les Turcs (dit-on), et voyant sa famille
+s'arranger avec Charles-Quint, baiser sa main sanglante, il en mourut
+de désespoir.
+
+Cet acte atroce saisit l'attention de l'Europe, étonna, effraya.
+Bientôt après, le frère de Charles-Quint, Ferdinand, estimé pour sa
+modération, fit poignarder son ennemi réconcilié, le moine Martinuzzi,
+à qui il devait la Hongrie.
+
+Nous ne raconterons pas la punition; elle est connue. Une seule ville,
+Magdebourg, résista à l'Empereur, à l'Espagne, à l'Empire. Et son
+maître Maurice, qui l'avait fait vaincre, le trahit à son tour. Ce fut
+une belle scène, et consolante pour la terre opprimée, de voir ce
+vainqueur des vainqueurs presque pris dans Insprück, forcé de fuir la
+nuit avec sa goutte, manqué de deux heures par Maurice (23 mai 1552).
+
+Maurice avait traité avec la France dès octobre 1552. Le roi avait
+pris Metz en avril; en mai il était en Alsace.
+
+Dès janvier 1552, les levées s'étaient faites à grand bruit par tout
+le royaume. «Il n'y avoit bonne ville où le tambour ne battît pour la
+levée des gens de pied; toute la jeunesse se déroboit de père et mère
+pour se faire enrôler; la plupart des boutiques demeuroient vides
+d'artisans. Tant étoit grande l'ardeur de faire ce voyage et de voire
+la rivière du Rhin!» Cette cohue immense de gens de pied, rapidement
+levée, dressée bien ou mal, comme on put, s'ébranlait vers l'ouest,
+sous le maître des maîtres, son rude instructeur Coligny. Le gendre de
+Diane, le frère de Guise, avait la charge agréable et plus noble de
+mener la cavalerie.
+
+À voir ce mouvement, on se fût trompé sur le siècle, sur la pensée du
+règne. Ce roi persécuteur qui venait de lancer un édit inouï contre la
+liberté religieuse (donnant au délateur _le tiers des biens_ du
+condamné!), voilà qu'il se portait en Europe pour le vengeur de la
+liberté politique. Il frappait des médailles au bonnet de la liberté,
+aux devises du Brutus antique!
+
+Ce carnaval romain avait-il action sur les esprits? et vraiment qu'en
+pensait la France? On ne le sait. Ce qui est sûr, c'est qu'à ce mot de
+sauver l'Allemagne, de délivrer l'Empire, de punir Charles-Quint, le
+peuple, la noblesse, s'étaient précipités.
+
+Cette noblesse mécontente avait tout oublié, et elle était venue en si
+grand nombre (même les sauvages nobles de Bretagne, d'armes et de
+maisons inconnues), qu'Henri II, étourdi de sa propre grandeur, dit
+dans un sot orgueil: «Protecteur de l'Empire! Mais pourquoi pas
+Empereur?»
+
+Le grand point était dès le premier pas de rassurer l'Allemagne de
+réfuter la défiance ordinaire pour les _Welches_, de montrer qu'en les
+appelant elle ne s'était pas trompée. Les princes qui invitaient Henri
+lui avaient assez légèrement donné le titre de vicaire impérial dans
+les trois évêchés, Metz, Toul et Verdun. Il n'en fallait pas abuser.
+L'occupation de ces places devait se faire avec grande prudence, de
+doux ménagements. Metz naturellement hésitait. Le connétable y fut
+très-mal habile, brutalement, impudemment fourbe. Il obtint d'y mettre
+_une enseigne_; mais, sous cette enseigne de 500 hommes, 5,000
+passèrent. On s'empara de même en trahison du duc de Lorraine, âgé de
+dix ans. On l'envoya en France. La ruse réussit moins contre
+Strasbourg. On avait dit que les ambassadeurs de Venise et du pape qui
+voyageaient avec le roi voulaient voir la fameuse ville, la merveille
+du Rhin. Ils arrivent fort accompagnés, mais ils sont reçus à coups de
+canon (3 mai).
+
+Admirable conduite pour réconcilier les Allemands avec l'Empereur.
+Maurice, ayant dicté à Charles-Quint le traité qui garantissait les
+libertés de l'Allemagne (Passau, 17 juillet 1552), écrivit au roi ses
+remercîments. Il ne restait qu'à revenir.
+
+Charles-Quint, miraculeusement relevé par nous, par la haine de
+l'Allemagne pour son faux défenseur, tombe sur nous trois mois après.
+Le vieux malade, ravivé, rajeuni de l'élan de l'Empire, vient avec
+soixante mille hommes pour nous reprendre Metz. Mais la France
+elle-même y était. Elle défendait en personne ce poste essentiel
+d'avant-garde. Tout ce qu'il y avait de jeune noblesse, les princes du
+sang, une élite de dix mille vieux soldats, sous le duc de Guise,
+s'enferma là, décidé à combattre à outrance. Le duc d'Albe, qui menait
+l'armée impériale, trouva la ville formidablement préparée, tout rasé
+à l'entour à grande distance, cinq faubourgs abattus, une grande armée
+d'Henri II tout près pour l'inquiéter, enlever ses convois, le ciel
+enfin contre lui, et l'hiver. Une mortalité terrible commença chez les
+assiégeants, plongés jusqu'au nez dans la boue. L'Empereur malade se
+désespérait. On lui prête des mots contre lui-même: «La Fortune est
+femme, elle n'aime pas les vieux.» Et un autre plus grave: «Hélas! je
+n'ai plus d'_hommes_!»
+
+Il perdit trente mille soldats, dit-on, avant de pouvoir s'arracher de
+là (1er janvier 1553). Il laissa un monde de malades que nos Français
+(comme en 92) soignèrent, nourrirent avec les leurs.
+
+Donc nous gardâmes Metz, Toul et Verdun. Admirable morceau d'Empire.
+Mais ce qui valait plus, l'estime de l'Empire et l'amitié de
+l'Allemagne, nous ne les gardâmes pas. Nous les perdîmes pour
+toujours. C'est la suprême fin de l'alliance protestante. La France
+reste seule en Europe.
+
+Où prit-elle l'argent pour résister à l'Empereur? Dans un moyen
+désespéré qui, plus qu'aucune chose, va hâter la révolution:
+
+Les deux grands corps qui écrasaient le royaume, le clergé et les gens
+de lois, amènent le gouvernement aux abois à doubler leur pouvoir.
+
+Ceux qui ont lu les chapitres terribles des _Chats fourrés_ de
+Rabelais, ceux qui ont vu les effrayantes voûtes du Palais de Rouen,
+leurs menaces suspendues, ceux-là devinent ce que pesa la tyrannie des
+marchands de justice, la justice, devenue marchandise et propriété,
+achetée et vendue. Que fut-ce donc quand Henri II, vendant six cents
+siéges à la fois, et créant six cents juges, multiplia ces antres de
+chicane et de vénalité par toute la France, quand toute petite ville
+eut son _présidial_, tribunal, avocats, procureurs, gens de lois
+innombrables? Les causes civiles et pécuniaires au-dessus de deux cent
+cinquante livres leur étaient interdites, mais ils jugeaient à mort.
+On réservait l'argent, mais on livrait le sang. Une vie d'homme était
+cotée fort au-dessous de cent écus.
+
+Pouvoir énorme, et dans les mains des enrichis, des fils de financier,
+des enfants d'usuriers, d'une bourgeoisie de petite ville, d'esprit
+étroit et bas, toujours le chapeau à la main devant les gens de la
+cour et les puissants solliciteurs, contre qui eût lutté parfois la
+liberté des Parlements. La justice fut mise à la portée des plaideurs
+qui plaidèrent d'autant plus, mais elle fut bien plus dépendante. Les
+grands seigneurs se mirent à plaider tous, étant toujours sûrs de
+gagner.
+
+Une révolution non moins grave, ce fut l'énorme reculade du pouvoir
+civil devant le clergé. On lui rend ses justices.
+
+Le prêtre peut-il être juge? et n'a-t-on pas à craindre sa trop grande
+miséricorde? J'ai trouvé la réponse dans un registre de 1403, où un
+prisonnier aime mieux être pendu par le prévôt du roi que rester
+prisonnier de l'évêque. La reine Blanche est célèbre pour avoir brisé
+les cachots de l'église de Paris. Tout le travail de nos rois avait
+été de miner, supprimer, les justices ecclésiastiques.
+
+Le clergé profita de l'invasion imminente. À la royauté effrayée, qui
+ne sait où donner de la tête, il offre _trois millions d'écus d'or_.
+Il ne demande qu'une chose, c'est qu'on biffe le grand titre de
+François Ier, l'ordonnance appelée la _Guillelmine_ (de Guillaume
+Poyet), qui avait mis au néant les justices de l'Église. Le clergé, ce
+pauvre clergé qui, à toute demande, déplore son indigence, trouve
+cette somme tout à coup; une vente de chandeliers, de vases, vingt
+livres imposées par clocher, y suffirent, sans vendre un pouce de
+terre.
+
+Le grand jurisconsulte Dumoulin venait précisément de donner au roi
+contre le clergé plus qu'une armée, un livre qui marquait Rome et les
+évêques comme simoniaques et faussaires. Puissant coup de tocsin sur
+les biens ecclésiastiques. Le clergé répondit par ce grand don
+d'argent. Dumoulin fut puni d'avoir servi le roi. Loué du connétable,
+persécuté des Guises, il lui fallut s'enfuir de France.
+
+De la belle défense de Metz, et de l'échec de l'Empereur, il nous
+resta un grand malheur public. Cette défense, où tous furent
+admirables, devint la gloire d'un seul.
+
+François de Guise s'était trouvé, par le concours de tous les princes
+et seigneurs de la France, dans la haute et singulière position de
+commander à tous, d'avoir pour soldats des Vendôme, des Condé, des
+Montpensier, des Longueville; il fut là le prince des princes, et
+j'allais dire le roi des rois. Des hommes moins connus, bien autrement
+utiles, Italiens et Français, les premiers militaires du temps,
+groupés autour de Guise (gendre du duc de Ferrare), l'aidaient de leur
+conseil, et il en savait profiter. Il montra, en ce grand moment et
+dans ce rôle unique, un très-bel équilibre de qualités contraires,
+guerrières et administratives, de valeur froide et ferme, de prudence,
+d'humanité même.
+
+Mais il y eut encore autre chose. Et ce ne fut pas tant pour cela
+qu'on l'adora, mais pour sa fortune et sa chance; on dit, redit: «Il
+est _heureux_.» Ce peuple, ami de l'aventure, qui venait d'être mis en
+possession de la loterie, crut en Guise avoir un joueur sûr de gagner
+toujours. Fatale idolâtrie, et punissable! La France expie bientôt
+d'avoir fait un dieu du succès.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+RONSARD--MARIE LA SANGUINAIRE--SAINT-QUENTIN
+
+1553-1558
+
+
+Au faux Achille un faux Homère, au faux César un faux Virgile. Pour
+chanter dignement la prochaine conquête du monde, il fallait un grand
+poète, un immense génie. On en forgea un tout exprès.
+
+L'universel faiseur, le jeune cardinal de Lorraine, à qui rien n'était
+impossible, y eut, je crois, bonne part. Dans une de ses tours du
+château de Meudon, ce protecteur des lettres logeait un maniaque,
+enragé de travail, de frénétique orgueil, le capitaine Ronsard,
+ex-page de la maison de Guise. Cet homme, cloué là et se rongeant les
+ongles, le nez sur ses livres latins, arrachant des griffes et des
+dents les lambeaux de l'antiquité, rimait le jour, la nuit, sans
+lâcher prise. Jeune encore, mais devenu sourd, d'autant plus
+solitaire, il poursuivait la muse de son brutal amour. Gentilhomme et
+soldat, il n'était pas fait pour attendre, ménager son caprice; de
+haute lutte, il la violait. Il frappait comme un sourd sur la pauvre
+langue française.
+
+Il y a laissé trace; grâce à lui, cent choses naïves de liberté
+charmante, de génie, de divine enfance, qu'elle a encore dans
+Rabelais, en ont été biffées, effacées pour toujours. Et il n'y a pas
+eu de remède. À tels côtés ingrats, noblement secs, que toute l'Europe
+justement lui reproche, il n'est que trop facile à voir que cette
+langue des gens d'esprit a passé par les mains des sots.
+
+La France, par cet homme, est restée condamnée à perpétuité au _style
+soutenu_.
+
+Il est bien entendu que celui qui exerce une si grande influence, tant
+maladroit, gauche et baroque qu'il ait été, eut quelque chose en lui.
+Celui-ci avait en effet une flamme, une volonté indomptable, héroïque.
+Et c'est justement cette volonté terrible qui, n'étant pas aidée de
+génie, lui fit faire ces cruels efforts, et pratiquer sur notre langue
+de si barbares opérations.
+
+L'avénement de Ronsard date de l'époque où le monde des honnêtes gens,
+_des caffards et des chats fourrés_, parvint à condamner Rabelais au
+silence. Son protecteur Jean Du Bellay, ennemi et rival du jeune
+cardinal de Lorraine, avait placé Rabelais (pour observer le
+cardinal?) juste sous le château de Meudon, dans la cure du village.
+Et le joyeux curé, n'osant plus imprimer, mais visité de tout Paris,
+se dédommageait en criblant d'épigrammes le royal poète des sommets de
+Meudon.
+
+La haine des deux partis venait de loin. Rabelais, dès les premières
+pages du _Pantagruel_, quinze ans d'avance, avait prédit Ronsard. Son
+noble Limousin, monté sur le cothurne antique, qui parle latin en
+français, qui, dans sa toge, fièrement _déambule par l'inclyte cité
+qu'on vocite Lutèce_, semble déjà le poète de Meudon. Il est de la
+nouvelle école; comme Ronsard, Jodelle, Joachim Du Bellay, il peut
+pindariser, courtiser les _Camènes_, chanter la chanson
+_chasse-ennui_.
+
+Joachim était propre neveu du cardinal Jean Du Bellay, le patron de
+Rabelais; il en était jaloux, et il haïssait cruellement ce roi des
+rieurs. Ce fut lui qui, plus que personne, travailla contre Rabelais,
+éleva l'autel nouveau, la nouvelle religion littéraire, le nouveau
+dieu Ronsard.
+
+Il l'avait rencontré dans une hôtellerie et il avait été frappé de sa
+haute mine, de sa noble et martiale figure, encadrée de cheveux d'un
+châtain doré, de barbe blondoyante, une face de Phoebus Apollo. De
+tels dons préparaient ce héros de la mode.
+
+Ardent jeune homme, et non sans éloquence, mais de trop peu de poids,
+Joachim parla pour un autre, l'exalta, l'adora, le mit sur le pavois.
+Il lança à la fois et l'homme et la doctrine.
+
+Dans son _Illustration de la langue française_, cette langue naît, à
+l'entendre, et elle n'a pas eu de poète. Notre littérature commence;
+elle bégaye, mais elle va parler. Qu'elle ceigne le laurier antique,
+qu'elle se pare et s'orne sans scrupule des dépouilles de Rome vaincue
+et surpassée.
+
+À ce moment, Ronsard saisit sa lyre, chante le roi, les Guises et à
+tout à l'heure Marie Stuart. Personne ne comprend; tous admirent. Les
+jeunes font cercle autour de lui; leur brillante pléiade entoure de
+ses respects l'Homère patenté d'Henri II.
+
+On lui fait sa légende. Il est né justement dans la triste année de
+Pavie. La France, qui perdait son roi, concentra ses puissances et se
+dédommagea; elle enfanta son roi de poésie.
+
+S'il naquit aux terres prosaïques du Vendômois, il tire sa lointaine
+origine des rives du Danube et du pays d'Orphée. Cet Orphée
+gentilhomme est _le marquis de Thrace_. Ou lui crée cet illustre fief.
+
+Si on le comprend peu, comment s'en étonner? L'antiquité elle-même,
+ressuscitée en lui, daigne parler français; c'est la langue des dieux;
+tout dieu parle en oracle. Étudiez et vous pourrez comprendre. Il est
+passé le temps où cette langue, basse et vulgaire, voulait être
+entendue de tous:
+
+ Odi profanum vulgus, et arceo.
+
+À ce poète des rois, la cour tresse un laurier royal. Le succès double
+son effort, sa joue enfle, il souffle sa trompe. Tous soufflent après
+lui. Et la France n'a plus rien à envier à l'ampoule espagnole. Le
+genre sublime et vide est créé pour toujours. L'homme change, et le
+genre reste. Le XVIIe siècle, habile et littéraire, soufflera plus
+habilement. La trompette est toujours l'instrument national. Tous y
+soufflent, et jusqu'à Bossuet. Voyez ces chérubins bouffis, ces
+tritons effrénés de la grande galerie de Versailles. Ils sonnent à
+crever, pour la gloire de l'astre nouveau pour lequel l'enflure s'est
+enflée dans un crescendo de deux siècles. Au royal empyrée où brilla
+jadis le Croissant, triomphe le soleil en perruque, effigie de Louis
+XIV.
+
+ * * * * *
+
+Revenons au XVIe siècle. Pendant ces chants et ce triomphe, six mois
+après son avantage, la France reçoit le plus sensible coup.
+Charles-Quint relevé est plus haut que jamais dans l'opinion de
+l'Europe. La mort d'Édouard VI met sur le trône d'Angleterre la
+catholique Marie, qui se donne à l'Espagne, à Charles-Quint, à
+Philippe II son fils. Un miracle se fait pour le pieux enfant.
+L'Angleterre paraît catholique. Philippe, protecteur et restaurateur
+de la foi, entre dans le grand rôle qu'il doit garder jusqu'à la mort
+(1554).
+
+Il est le vrai, le légitime chef du parti catholique, et la France est
+le faux. La fausse position de celle-ci va dès lors éclater, et sa
+contradiction. Violemment catholique chez elle et en Écosse, il lui
+faudra, en Angleterre, s'associer traîtreusement aux conspirations
+protestantes.
+
+Rien de plus curieux que de voir l'étrange fantasmagorie de cette
+révolution dans les dépêches de Renard, l'envoyé d'Espagne, qui
+conseilla Marie, la poussa, la soutint. L'affaire fut un malentendu.
+Le grand bouleversement économique et social qui changeait
+l'Angleterre prit, comme tout prenait alors, une apparence
+religieuse. L'Angleterre, protestante de coeur (le pape l'avoue six
+mois après), porte, ou laisse porter au trône Marie la catholique.
+Pourquoi? l'Angleterre croit _revenir au bon temps_, aux premières
+années d'Henri VIII.
+
+Marie, d'autre part, ignorante, intrépide de son ignorance, qui ne
+sait rien, ne comprend rien, croit toute l'Angleterre catholique.
+Vieille fille et fille d'Henri VIII, Aragonaise de mère, âcre de
+passions retardées, la petite femme, maigre et rouge, va droit, sans
+avoir peur de rien. Où? à la messe et au mariage.
+
+Péril énorme! La première messe fait une sanglante émeute à Londres.
+Par toutes les campagnes, ses partisans détrompés prennent les armes.
+Elle tient bon, tue sa parente Jeanne Gray, reine des révoltés. Et
+elle est bien près de tuer sa soeur Élisabeth. Sans souci des Anglais,
+elle appelle l'infant qu'elle aime sur sa réputation. Ce fatal
+personnage apparaît, pour la première fois, beau comme le spectre de
+Banco, séducteur et irrésistible: «Il est maigre, petit, de jambes
+grêles, mais fort velu de corps, donc, porté à l'oeuvre de chair.»
+
+Ce trait des jambes grêles est de grande conséquence. C'est le signe
+de l'homme assis, du scribe infatigable qui passera sa vie à une
+table. Flamand pâle et blondasse, aux yeux ternes et de plomb,
+quoiqu'il ait toujours travaillé à imiter les Castillans, il offre le
+vrai type d'un patient commis, d'un laborieux et sombre bureaucrate,
+méritant et très-appliqué. Du reste, nul talent. Une oeuvre
+personnelle en fait foi, c'est la lourde lettre, pédantesque et
+tristement plate, qu'encore infant il écrivit comme accusation d'Henri
+II. (Granvelle, V, 81.)
+
+Sa femme, qui, en quatre ans, brûla vifs trois cents protestants,
+écrasant le pays (jusqu'à inquiéter Philippe même), lui donna le renom
+d'avoir refait l'Angleterre catholique et la bénédiction du clergé en
+Europe. Elle le sacra roi de tout l'ancien parti. Il put perdre Marie
+et perdre l'Angleterre, il n'en garda pas moins cette position unique
+de chef d'une religion.
+
+Ni Rome ni la France ne comprenaient cela. Qui se souciait du pape? Le
+vrai pape, c'était le roi d'Espagne, le restaurateur de la foi en
+Angleterre. C'est pour lui qu'on priait dans toutes les églises, pour
+lui que les jésuites et les moines travaillaient partout.
+
+Ce fut aux Guises une insigne faute de s'associer aux fureurs du vieux
+pape Caraffe (Paul IV) contre le roi catholique. Les papes, depuis
+longtemps, n'avaient de but ni de moteur que l'esprit de famille. Paul
+III n'avait songé qu'aux Farnèse ses neveux, et avait appelé jusqu'aux
+luthériens pour les soutenir. Jules III s'était vendu à l'Espagne pour
+faire son neveu prince. Caraffe, le furieux Paul IV, violent
+inquisiteur, et croyant n'agir que pour l'Église, suivait les haines
+d'un neveu. Celui-ci, longtemps militaire au service des Espagnols, un
+brutal soldat, un bandit, n'y avait rien gagné et leur gardait
+rancune. Il lança son oncle, à l'aveugle, dans une folle guerre contre
+l'Empereur et Philippe, et cela au moment où Philippe était en
+vénération, en bénédiction, dans tout le monde catholique.
+
+La France, qui vivait de hasard, à un mois ou deux de distance, fit
+deux traités contraires avec et contre l'Empereur, par les Guises une
+ligue de guerre (déc. 1555), par le connétable un traité de paix
+(février 1556).
+
+Qui l'emporterait des deux partis? Ce qui, je crois, décida pour la
+guerre, ce fut une intrigue de cour qui compromit la royauté de Diane,
+et lui fit désirer d'occuper Henri II par les périls d'une situation
+nouvelle.
+
+Cette fidélité tant chantée par les poètes _du style soutenu_ ennuyait
+le roi à la longue. La reine voyait bien que Diane baissait; mais
+comment hasarder de susciter au roi un caprice, une fantaisie, qui
+l'affranchît de son vieux joug? Catherine s'y prit adroitement. En
+1554, le roi étant attendu à Saint-Germain, elle organisa une petite
+mascarade maternelle, déguisant ses filles en sybilles, avec la jeune
+Marie Stuart et une autre princesse, toutes enfants de douze ou treize
+ans. Pour compléter le nombre, elle y joignait une enfant un peu plus
+âgée, une petite fille écossaise, miss Flaming, jolie, parleuse,
+hardie.
+
+L'effet désiré fut produit. Les grâces enfantines de cette tendre
+jeunesse repoussaient la vieille maîtresse dans la caducité. Les
+choses allèrent si bien, que cette enfant eut un enfant du roi.
+Caprice dangereux. La petite prit sa honte avec un orgueil intrépide,
+qui pouvait rendre le roi fou; elle allait déclarant la chose, faisant
+trophée, triomphe, d'aimer le plus grand roi du monde.
+
+Il n'y avait pas un moment à perdre pour distraire Henri II par une
+guerre. C'était bien pis que la fenêtre de Trianon et la dispute de
+Louis XIV et de Louvois qui poussa celui-ci à décider la guerre
+européenne.
+
+Les Guises y avaient hâte, non-seulement pour leur roman de Naples,
+mais aussi pour une chance de conclave. Le vieux pape était si colère,
+et il arrosait tant sa colère de vin du Vésuve, qu'il pouvait un matin
+être emporté par un accès. Si l'armée française était là, le cardinal
+de Lorraine n'eût pas manqué d'être élu pape; lui pape, et Guise roi
+de Naples, tous deux maîtres de l'Italie.
+
+En lisant les dépêches des envoyés de France, on voit bien que ce pape
+Caraffe était constamment ivre ou fou. Nulle scène plus comique. Des
+heures de suite, à perdre haleine, il faisait la guerre en paroles,
+disant qu'il allait faire Henri II empereur, ses fils rois des
+Lombards, rois de Sicile ou cardinaux. Mais point de paix! À ce seul
+mot de paix, regardant de travers les deux Français: «Prenez-y garde!
+si vous voulez la paix, je n'irai pas me plaindre au roi; je vous
+coupe la tête... Vos têtes! j'en couperais de pareilles par centaines!
+le roi ne s'en souciera guère.» Il continua jusqu'à ce qu'il ne put
+plus parler.
+
+Il faisait le procès à Philippe II, appelait Soliman et les
+luthériens. Le duc d'Albe fut obligé de le mettre à la raison.
+
+Il était près de Rome, que Guise était à peine parti de Saint-Germain
+(novembre 1556). Le fameux défenseur de Metz ne put pas faire
+grand'chose en Italie. À la première place qu'il prit, les habitants
+furent massacrés. La seconde, Civitella, instruite par un tel
+exemple, fit une résistance désespérée. Guise s'y morfondit. La
+nouvelle d'une grande défaite, celle de Saint-Quentin, qui le
+rappelait en France, lui vint fort à propos. «Partez, lui dit le pape.
+Aussi bien, vous avez peu fait pour le roi, moins pour l'Église, et
+rien pour votre honneur.» Le duc d'Albe finit cette guerre d'enfant,
+en demandant pardon au pape, dès lors sujet du roi d'Espagne.
+
+Cependant une intrigue nouvelle avait changé, en France, la face des
+choses. Marie Stuart, fiancée du Dauphin, avait atteint seize ans et
+sa suprême fleur, et déjà elle était la reine. Elle dominait,
+entraînait, troublait tout. La triste Catherine et la vieille Diane,
+toutes les deux reculaient dans l'ombre, en présence du soleil
+naissant. Les Guises poussaient au mariage. Diane et Catherine,
+inquiètes, s'étaient liguées pour l'ajourner.
+
+Que fit le cardinal de Lorraine? une chose inattendue et monstrueuse.
+Pour rompre cette ligue, il se rapprocha de la reine, lui immolant
+Diane, l'auteur et créateur de la fortune des Guises, la reniant,
+plaignant les siens d'avoir dérogé jusqu'à épouser sa fille.
+
+Diane, en décadence, déjà persécutée du temps et des années, se
+sentant manquer sous les pieds son soutien naturel, fut heureuse de
+voir son ancien allié, Montmorency, lui revenir. Il lui demanda pour
+son fils aîné la bâtarde Diane, légitimée de France, qu'on croyait
+fille de la grande Diane. Ce n'est pas tout, le raccommodement alla si
+loin, que, pour son second fils, il lui prit sa petite fille. Alliance
+complète et sans réserve qui irrita fort Catherine.
+
+Guerre pour guerre. Catherine, qui avait toujours pour son mari
+l'attention de s'entourer de belles jeunes dames, hasarda (à ce
+moment, je crois) une mine nouvelle pour faire sauter Diane. Une dame
+fut mise en avant, une certaine Nicole de Versigny, dame de
+Saint-Remi, perverse, intrigante et mielleuse, espion femelle de la
+reine, qui depuis, pour argent, s'offrit comme espion à l'Espagne
+(Granvelle VIII). Cette Nicole eut un moment d'Henri, et sut en avoir
+un enfant.
+
+Pour se venger, Diane faisait dire au roi par Montmorency qu'en
+vérité, sauf la bâtarde, _nul de ses enfants ne lui ressemblait_.
+
+On travaillait aussi contre les Guises. Le roi disait lui-même que
+c'était dommage de dépenser 160,000 écus par mois pour s'endormir
+devant Civitella.
+
+Le connétable allait être mis en demeure de montrer s'il savait mieux
+faire. Le jeune roi d'Espagne nous attaquait au Nord. Son armée était
+à Rocroi, et ne rencontrait pas d'obstacle. Même surprise qu'en 1521.
+On en était à faire venir des hommes de Gascogne à Mézières!
+
+Cependant le neveu du connétable, Coligny, comme gouverneur de
+Picardie, avait vu, avait dit, que le péril n'était pas sur la Meuse.
+Les vieilles bandes de l'Espagne restaient toutes à l'ouest. Et, en
+effet, quand leur habile général, le duc de Savoie, vit tous les
+Français vers Mézières, il tourna brusquement, entra en Picardie et se
+jeta vers Saint-Quentin.
+
+S'arrêterait-il au moins à Saint-Quentin? c'était le seul espoir. En
+1521, Bayard, par la défense de Mézières, avait sauvé la France. Quel
+serait le nouveau Bayard? Coligny se dévoua.
+
+Grand, très-grand sacrifice.
+
+C'était accepter une honte certaine, et la captivité probable, se
+faire tuer ou se faire prendre; c'était (chose qu'on compte encore
+plus à la cour) ruiner sa fortune dans l'avenir, faire dire ce mot qui
+tue: Bon officier, mais _malheureux_.
+
+La différence aussi était grande dans les situations. Bayard, simple
+capitaine, qui ne commanda jamais, hasardait beaucoup moins. Coligny,
+grand amiral, ex-colonel de l'infanterie, gouverneur de Picardie et
+bientôt de l'Île de France, neveu favorisé du tout-puissant ministre,
+jetait dans une affaire désespérée d'avance une fortune toute faite,
+croissante encore et sans limites, que tout autre aurait ménagée.
+
+C'est ici que je dois dire un mot de ce grand homme, qu'on n'a
+nullement exagéré. J'ai attentivement regardé si sa tragique mort, si
+la passion d'un grand parti n'avait pas fait d'illusion; mais,
+d'abord, j'ai trouvé que plusieurs catholiques, et très-hostiles, ne
+l'ont pas mis moins haut. En regardant de près les faits, on est forcé
+de dire qu'il n'y a jamais eu de vertu plus rare, de caractère plus
+ferme, plus suivi, jamais démenti.
+
+Son dur métier d'instructeur et créateur de l'infanterie, son rôle
+d'inflexible justicier, pour dompter le soldat et protéger le peuple,
+son effort pour rester lui-même, ferme et pur, au foyer des intrigues,
+donna à cette haute vertu une ombre, d'être amère et chagrine.
+Vivante censure de ses contemporains, il opposa à la fortune un fier
+mépris, et le reproche de son triste et hautain regard.
+
+Des choses et non des mots, agir et non paraître; c'est ce qu'on voit
+dans toute sa vie. La discipline militaire, la moralisation de
+l'armée, c'est toute sa pensée pendant quarante ans. Toujours prêchant
+d'exemple; partout où il y a quelque service dur, obscur, périlleux,
+des coups à recevoir, et point de récompense, là on rencontre Coligny.
+Au contraire de tant d'autres qui se mettent en avant, il s'est montré
+si peu, que c'est par un hasard, souvent par ses ennemis, qu'on
+découvre ce qu'il a fait.
+
+Lisez par exemple Tavannes. Il conte que son père fit à Renty la belle
+charge de gendarmerie qui renversa les impériaux, et dont Guise voulut
+se donner l'honneur. Mais Brantôme (peu partial certainement,
+catholique, et non récusable) dit que la charge était impossible tant
+qu'on n'avait pas débusqué d'un bois un corps d'arquebuses espagnoles,
+qui, posté sur le flanc, eût foudroyé ceux qui chargeaient. Coligny
+mit pied à terre; avec ses meilleurs fantassins, une pique à la main,
+il fondit dans le bois, battit les Espagnols deux fois plus forts, fit
+de sa main la rude et hasardeuse exécution. Tavannes alors chargea.
+
+ * * * * *
+
+Le soir, dans la chambre du roi, Guise disant:
+
+«_Nous_ avons fait ceci, cela...» Coligny dit: «Où étiez-vous?» Mot
+dur, mais juste. Le trop avisé capitaine, quelle que fût sa valeur, se
+réservait souvent, arrivait tard et recueillait le fruit. À Dreux,
+cette lenteur passa pour trahison, quand on vit Guise attendre
+froidement que tout, ami et ennemi, se fût détruit, et rester seul
+vainqueur.
+
+Quoi qu'il en soit, ce mot de vérité lui fut comme un fer rouge. Il se
+sentit compris et pénétré, et il s'écria violemment: «Ah! ne m'ôtez
+pas mon honneur!--Je ne le veux nullement.--Et vous ne le sauriez!...»
+Les choses se gâtaient. Le roi s'interposa et les fit taire. Mais
+depuis ils furent ennemis.
+
+Pour revenir à Saint-Quentin, on voit parfaitement que l'homme qui s'y
+jetait se perdait à coup sûr pour donner deux jours à la France,
+désarmée et surprise. Jarnac et d'autres le lui dirent. Tout le monde
+fuyait de Saint-Quentin. Et fort peu voulaient y aller. De ceux qu'y
+menait Coligny, bon nombre le laissèrent en route. La chance d'être
+secouru était minime, la défense ne pouvant être que très-courte, les
+Espagnols étant arrivés très-forts, Montmorency faible, éloigné,
+éperdu, ahuri dans les préparatifs.
+
+Dans le récit très-fier qu'il a laissé de son malheur, il y a pourtant
+cela de réservé et de modeste qu'il glisse sur l'horreur de la
+situation et l'imprévoyance de son oncle. Il abrége; on en sent plus
+qu'il ne dit. Il constate seulement qu'à Saint-Quentin il n'eut en
+arrivant que vingt-cinq arquebuses, que le boulevard était sans
+parapet, le fossé commandé par des maisons où se logeaient les
+Espagnols, le rempart nul, «et le dehors plus haut que le dedans.» On
+pouvait faire brèche en une heure. Deux ouvertures étaient bouchées
+avec des claies d'osier, des balles de laine. De vieilles poudres, qui
+pourtant éclatèrent, tuèrent beaucoup d'hommes et ouvrirent une
+brèche à passer trois chariots. Coligny s'y mit lui septième, et un
+moment fut seul, ou à peu près, pour défendre sa ville. Tout le monde
+y était si découragé que, d'une foule de paysans réfugiés, personne ne
+travaillait. Il fut contraint de dire qu'il ferait pendre ceux qui ne
+voulaient pas se défendre. Par deux fois, son frère Dandelot hasarda
+tout pour entrer dans la ville à travers les marais. Il y parvint,
+mais avec peu de monde.
+
+Montmorency enfin, le 10 août, arriva pour le dégager. Diane, amie du
+connétable, en haine de François de Guise, qui ne faisait rien en
+Italie, avait obtenu pour Montmorency autorisation de livrer bataille.
+S'il gagnait, c'était Guise qui allait se trouver battu, autant et
+plus que l'Espagnol.
+
+Il suffit de voir aux dessins du temps la grosse tête carrée,
+médiocre, suffisante, de Montmorency, pour sentir que cet homme fort
+et laborieux, qui eut plus de suite sans doute, de travail et de
+sérieux, que d'autres favoris, n'en étaient pas moins incapable, qu'il
+fut un ministre, un général de troisième ordre, inévitablement battu.
+
+Il se mit à canonner l'ennemi, l'obligea à se concentrer. Il
+triomphait. On lui disait en vain qu'il pouvait être enveloppé. Il
+avait entre lui et l'Espagnol, il est vrai, un marais et une rivière.
+Une chaussée traversait le marais, et par cette chaussée qu'il n'eut
+pas l'esprit d'occuper, les Espagnols pouvaient tomber sur lui. Serré
+de toutes parts par des forces bien supérieures, il fut pris, lui et
+tout, sauf quatre mille hommes tués et un corps qui se dégagea. Que
+pouvait Coligny? Il eut beau s'obstiner avec son frère. Eux seuls
+voulaient se battre. L'amiral n'avait que trois hommes avec lui sur la
+brèche, quand un Espagnol lui rendit le service de le prendre et le
+sauva des Allemands qui ne faisaient aucun quartier.
+
+Nul n'arrêta les Espagnols que Philippe II lui-même. Ce jeune roi, si
+sage et si peu curieux de la guerre, était resté aux Pays-Bas. Il eut
+peur de trop vaincre, accourut et arrêta tout. Il ne voulait point
+faire un pas avant d'avoir bien assuré sa route; il se mit à fortifier
+nos villes picardes, comme s'il les eût prises à jamais. Sa prudence
+fit notre salut.
+
+Cependant Guise arrive. On le fait lieutenant général du royaume. On
+lui dit d'attaquer Calais. C'était depuis longtemps l'avis de Coligny.
+Notre brave italien Strozzi avait fait plus que de conseiller; avec un
+habile ingénieur de son pays, il s'était hasardé d'entrer déguisé dans
+la place, et il répondait de la prendre. Guise hésita, pensant que
+c'était un piége de ses ennemis. Mais le roi ordonna, et dit qu'il s'y
+rendrait lui-même, ce que refusa Guise obstinément. S'il assiégeait
+Calais, il voulait en avoir l'honneur.
+
+Le 1er janvier 1558, une marche rapide, habilement dérobée à l'ennemi,
+nous mit devant la ville. Il n'y avait que huit cents hommes, ni
+vivres, ni munitions. La seule entrée par terre, le pont de Nieullay,
+fut emportée d'emblée par nos arquebusiers français. Mais, du côté de
+la mer, un auxiliaire, sur qui Guise ne comptait pas, lui était
+arrivé. Le frère de Coligny, colonel général de l'infanterie, n'avait
+pas perdu un moment; échappé de prison, il accourt au galop, met pied
+à terre, emporte Risbank, l'entrée du port, l'abord du côté de la mer
+(2 janvier). Le 4, la brèche était ouverte; le 5, la vieille citadelle
+emportée. Lord Wentworth, gouverneur, étonné de cette furie et sans
+moyen de défense, capitule le 8 janvier. Nous reprenons Calais, perdu
+depuis deux cent dix ans. L'Angleterre pleure de rage; la France est
+ivre et folle. Elle ne se souvient plus de sa grande défaite. Cet
+heureux coup de main a fait tout oublier.
+
+Le bizarre et l'inattendu, c'est que Guise, l'épée du parti
+catholique, par son succès, refait l'Angleterre protestante. Marie,
+avec son légat Pôle, dans ses quatre années de supplices, avait usé la
+Terreur catholique. Vaincue par les martyrs, elle se sentait
+impuissante et comme submergée dans la grande marée montante du
+protestantisme vainqueur. Négligée de son cher époux, le _roi velu_,
+et furieuse de ses nuits veuves, blessée par Rome qu'elle servait si
+bien, excommuniée par un pape imbécile, elle reçut encore cet horrible
+coup de Calais, honte nationale que l'Angleterre lui mit comme une
+pierre sur le coeur. Elle n'y survécut guère, et mourut conspuée du
+peuple, laissant le trône à celle qu'elle haïssait à mort, la
+protestante Élisabeth (novembre 1558).
+
+Au retour de Calais, ce n'était plus le même Guise. C'était un grand
+chef de parti. Il allait, il montait, emporté du coursier de feu qu'on
+appelle opinion. Sa fortune eut deux ailes: d'une part, l'engouement
+populaire; de l'autre, la passion calculée d'un parti en péril, qui
+avait besoin d'un messie. Il avait la France, il avait l'Église. Sa
+subite grandeur faisait ombre à la royauté.
+
+Il ne ménagea pas cette situation unique. Ce fils de la fortune,
+cyniquement, d'une âpreté sauvage, la brusqua en se dégradant.
+
+Une seule chose le gênait, Montmorency, les Châtillons. Ce grand homme
+en prison, Coligny, lui était amer, odieux. Dandelot, qui venait à
+Calais de l'aider d'un bon coup d'épaule, lui était singulièrement à
+charge. Il dit au roi, en revenant, _que Dandelot n'allait pas à la
+messe_, et que, s'il le suivait à Thionville, dont on proposait le
+siége, _sa présence ferait tout manquer_.
+
+C'était plus qu'une prière dans l'état violent où était Paris. Le roi
+n'aurait osé employer Dandelot, qui ne tarda pas à perdre la charge
+de colonel de l'infanterie.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+PERSÉCUTION--MORT D'HENRI II
+
+1558-1559
+
+
+Il était temps, grand temps, que le protestantisme prît l'épée et
+avisât à sa défense. Il périssait certainement s'il ne devenait un
+parti armé. Des événements graves, cent fois plus importants que cette
+vaine guerre des deux cours catholiques, s'étaient accomplis dans le
+monde religieux. La question suprême du temps éclatait dans sa vérité.
+Elle s'était révélée en Angleterre sous le terrorisme de Marie la
+Sanglante. En France, des ténèbres elle jaillit par un jet de flammes
+comme un incendie souterrain. En face de ces grands signes, les rois
+allaient se reconnaître, cesser une lutte qui n'avait point de sens,
+s'avouer qu'ils étaient d'accord, qu'ils n'avaient d'ennemi que la
+liberté protestante et tourner leurs efforts contre elle.
+
+Aux Pays-Bas, en Angleterre, en Italie, en Espagne et en France, au
+nord comme au midi, tout s'accorde pour l'étouffer.
+
+La Réforme française peut dire à ses enfants, comme le loup de la
+fable aux siens: «Montez sur une montagne, et regardez aux quatre
+vents; aussi loin que vous pouvez voir, vous ne verrez qu'ennemis.»
+
+L'Allemagne ne lui est pas amie. Les luthériens sont devenus, par leur
+succès sur Charles-Quint, un parti officiel et reconnu, une église
+établie; ils sont maintenant en sûreté dans les constitutions de
+l'Empire, d'autant moins disposés à en sortir et courir l'aventure, à
+recommencer les combats pour la réforme calviniste, en rébellion
+contre Luther.
+
+Allemands autant que luthériens, ils haïssent la France pour le vol
+des Trois Évêchés. Les réformés français sont encore Français pour
+eux.
+
+Combien moins de secours ceux-ci peuvent-ils espérer de la Suisse,
+catholique ou sacramentaire? Ajoutons franchement, de la Suisse gorgée
+de pensions françaises et espagnoles. (Granvelle, III.)
+
+Que fallait-il? Les chrétiens diront: «_Accepter le martyre_,
+continuer de tendre la gorge aux bourreaux. On eût vaincu à force de
+souffrir.»
+
+Et les philosophes, les amis de la civilisation diront: «_Attendre en
+attendant_, se fier à la toute-puissance de la lumière naissante; la
+lumière, c'est la liberté; elle aurait vaincu à la longue.»
+
+Réponses agréables aux tyrans et celles qu'ils demandent eux-mêmes.
+
+_Accepter le martyre?_ Il y avait quarante ans qu'on l'acceptait sans
+résistance. Ouvriers ou marchands, bourgeois des villes, ces chrétiens
+pacifiques se livraient à la boucherie; bien plus, ils voyaient, sans
+dire un mot, brûler leurs femmes et leurs enfants. Leur soumission
+excessive, dénaturée (coupable!), aux puissances, aux fléaux de Dieu,
+trahissait la famille, livrait non-seulement à la mort, mais à la
+tentation, à la corruption, à la damnation, les âmes innocentes des
+faibles, dont la défense était leur plus sacré devoir.
+
+On insiste: «Le christianisme primitif a vaincu _par la patience_, par
+l'obstination du martyre.» Vieille redite; ajoutez donc _la force_;
+une grande révolution sociale dans les rangs inférieurs, une conquête,
+l'épée de Constantin.
+
+Voilà pour les chrétiens. Quant à l'inertie pacifique des hommes de la
+Renaissance, qu'aurait-elle produit? que leur eût-il servi de
+s'aveugler eux-mêmes? qui ne voyait que la lumière, loin de
+s'accroître, s'éteignait? qui ne voyait l'immense extension de
+l'intrigue dévote, du matérialisme d'Ignace? D'autre part, la victoire
+des sots, Ronsard éclipsant Rabelais? Quelle chute de son livre, du
+livre où _gît l'espoir_, au livre sceptique, égoïste et découragé de
+Montaigne!
+
+Les sciences de la nature, si brillantes au début du siècle, vont
+pâlissant et faiblissant. Tous leurs héros sont des martyrs. Qu'est
+devenu Paracelse, le Luther des sciences? assassiné. Que devient le
+Christophe Colomb de l'anatomie, Vésale, tout médecin qu'il est de
+Charles-Quint? assassiné; du moins, il meurt de faim dans une île
+déserte. Que deviennent Goujon, Ramus et Goudimel? tués en un même
+jour. On ne refait pas de tels hommes. Et il ne faut pas croire que la
+création sera infatigable. L'histoire dit le contraire; et le bon sens
+aussi.
+
+Non, si les protestants n'avaient tiré l'épée, s'ils n'étaient devenus
+un grand parti armé qui, du continent condamné, chercha la liberté des
+îles, en Angleterre, aux Pays-Bas; si l'invincible épée, si les
+vaisseaux vainqueurs de la Hollande n'eussent gardé, au dernier îlot
+de l'Europe, l'asile de la pensée humaine, vous n'auriez jamais vu le
+jet nouveau de la lumière; vous n'auriez eu ni Shakspeare, ni Bacon,
+ni Harvey, ni Descartes, Rembrandt, Spinosa, Galilée. Oui, je dis
+Galilée, puisque le télescope hollandais lui ouvrit les cieux.
+
+Au seuil de la grande guerre où le protestantisme sauva les libertés
+humaines, qu'on me permette d'aller encore au Louvre, et, d'un coeur
+religieux, de saluer dans les tableaux de Ruysdaël et de Backhuisen le
+sacré drapeau tricolore de la république de Hollande, qui défendit le
+monde contre Philippe II, contre Louis XIV.
+
+Quand la vraie foi vaincra, quand on fera des temples au Dieu de la
+pensée, qu'on y suspende donc les images sublimes où, mettant l'infini
+dans un infiniment petit, Rembrandt peignit deux fois l'abri sacré de
+la Hollande, son vieux lecteur, qui ne lit plus, mais qui pense au
+foyer, son puissant cosmographe, qui, les yeux sur un globe, mesure
+les mers, le champ de la victoire, la carrière de la liberté. (Musée
+du Louvre.)
+
+Nous arriverons là, au XVIIe siècle, par cent ans de combats. Car le
+combat, l'épée, est la condition _sine quâ non_. Si donc le
+protestantisme doit sortir des classes pacifiques qui se laissent
+égorger, pour passer par la classe seule militaire alors, par la
+noblesse, ne le chicanons pas. C'est l'adresse connue des ennemis de
+la liberté de l'arrêter ici, de faire appel à nos instincts niveleurs,
+de dire: «Ces réformés sont nobles; Guillaume et Coligny sont des
+aristocrates... Les accepterez-vous?» Oui, nous les acceptons; ils
+aguerrirent le peuple qui, par eux, fut noble à son tour.
+
+Coligny et son frère, colonels généraux de l'infanterie française,
+rudes, austères instructeurs de nos vieilles bandes, nous font une
+nation de soldats, qui, le lendemain de la Saint-Barthélemy, sur les
+corps de leurs capitaines, sans s'étonner, recommencent la guerre en
+France, aux Pays-Bas, et forcent les rois de traiter.
+
+Nobles épées qui, les premières, formâtes l'avant-garde de la liberté,
+vous méritiez d'être du peuple. L'historien doit faire pour vous ce
+qu'on faisait à Gênes quand la noblesse était exclue des charges, et
+qu'un noble rendait des services. Il avait la faveur d'être dégradé de
+noblesse, et il montait au rang de plébéien.
+
+Qui mieux que Coligny a mérité cela, quand, après un traité, il dit au
+prince de Condé: «Votre traité ne garde que les nobles, les châteaux
+des seigneurs. Et le peuple des villes, qui le garantira?»
+
+La réforme semblait dans un inextricable noeud d'où elle ne pouvait
+se tirer. Il lui fallait, contre ses doctrines et malgré ses docteurs,
+devenir une puissante armée, prendre le glaive de bataille.
+
+Calvin n'avait pas hésité à prendre celui de justice, à fonder la
+juridiction de sa république en condamnant à mort les chefs de
+l'ancienne Genève, qui l'auraient livrée à la France catholique.
+Contraction cruelle de salut public, où Genève, pour vivre, se
+poignarde elle-même. Les _Libertins_ mourants entraînent leur ami, le
+grand, l'infortuné Servet. (V. la note.)
+
+Toute la réforme italienne, espagnole, qui était à Genève, et dont le
+rationalisme en rompait l'unité, doit disparaître et fuir. À
+l'Angleterre, qui brûle les protestants comme raisonneurs (1555),
+Calvin montre Genève, et dit des philosophes: Ceux-ci ne sont pas
+protestants.
+
+Loin de contester à l'autorité le droit de sévir, il le reconnaît
+hautement... Tout pouvoir vient de Dieu. Les rois sont d'institution
+divine. C'est une vaine occupation aux hommes privés de disputer quel
+est le meilleur état de police... Si ceux qui vivent sous des princes
+tirent cela à eux pour révolte, «ce sera folle spéculation et
+méchante. Bien que ceux qui ont le glaive soient ennemis de Dieu, il a
+institué les royaumes pour que nous vivions paisiblement sous sa
+crainte.»
+
+Voilà la doctrine génevoise. C'est dire assez que Genève, la force du
+parti, comme exemple républicain et comme séminaire de martyrs, en
+faisait aussi la faiblesse par sa doctrine d'autorité, de respect des
+puissances.
+
+Le salut vint, je crois, de deux choses par où l'Église protestante,
+sans s'en apercevoir, s'affranchit de Genève.
+
+Notre noblesse française, ruinée par la cour, par le règne honteux de
+Diane, gardait peu de respect pour l'autorité tombée en quenouille.
+Elle se prit d'amour, d'admiration, pour les hommes austères, dont les
+moeurs faisaient la satire de cette honte publique. Le devoir incarné
+lui apparut dans Coligny.
+
+D'autre part, le contact de la noblesse d'Écosse, de ses _covenant_
+organisés par l'excitateur Knox, bien plus positif que Calvin, modifia
+de bonne heure la réforme française, et fut un contre-poids au système
+d'obéissance _quand même_ où persistaient les docteurs génevois.
+
+Et pourtant nulle idée de résistance encore dans la respectable et
+touchante fondation de l'Église de Paris (1555). L'occasion en fut un
+baptême. Un gentilhomme, venu de province avec sa femme enceinte, ne
+voulut pas faire baptiser l'enfant selon le rite qu'il croyait
+idolâtre. Il demanda un ministre de la parole, le pur sacrement de
+l'esprit. Cette forte et puissante Église de Paris, qui a tant fait et
+tant souffert, naît d'elle-même autour d'un berceau (1555).
+
+C'était le moment où Marie la Sanglante, sacrée par un malentendu,
+ouvrait en Angleterre sa terrible persécution. Un prêtre (précurseur
+mémorable, prophète et conseiller de la Saint-Barthélemy) prêcha à
+Saint-Germain-l'Auxerrois l'imitation des saintes ruses qui avaient
+trompé l'Angleterre: «Le roi, dit-il, devrait un moment faire le
+luthérien; les luthériens s'assembleraient partout; on ferait main
+basse sur eux; on en purgerait le royaume.»
+
+Ce conseil charitable était déjà de difficile exécution. Cette année
+même se constituèrent nombre d'églises, Bourges, Tours, Angers,
+Poitiers. Un peu après, l'Église de Paris se manifesta.
+
+Au mois de mars 1557, des seigneurs d'Écosse, ceux qui depuis
+organisèrent le _Covenant_, étaient venus à Paris. Leurs amis naturels
+étaient nos réformés. Ceux-ci les accueillirent, les régalèrent de la
+belle nouveauté du temps, des chants populaires, héroïques, des graves
+harmonies fraternelles que chantait leur Église dans le secret des
+nuits. Nos vaillants alliés, fiers chefs de clans et rois chez eux, ne
+pouvaient s'astreindre au mystère. Nos nobles protestants auraient
+rougi d'être moins braves. Unis et se donnant le bras, les uns, les
+autres, allèrent ensemble dans Paris, et se mirent à chanter. C'était
+déjà le mois de mars, parfois très-beau ici; on se réunissait au
+Pré-aux-Clercs, et l'on chantait, d'abord des voeux pour le roi, pour
+l'armée; puis tous les nouveaux psaumes, les choeurs de Goudimel.
+C'était la première fois que le peuple entendait une musique à quatre
+parties. Jusque-là, on n'en connaissait que l'essai ridicule. La foule
+fut ravie; elle se rassembla en nombre sur les hauteurs qui dominaient
+le Pré-aux-Clercs, et s'unit parfois aux chanteurs. Mais cela dura
+peu. Le roi, à qui on alla dire que Paris était en révolte, défendit
+ces réunions. La ville rentra dans le silence.
+
+Quelques mois se passèrent, et le clergé, bien averti, travailla
+puissamment. Le progrès des misères l'aida beaucoup. Par la
+prédication, seule publicité de ces temps, par la confession surtout,
+on inculqua aux masses, aux femmes, que leurs souffrances étaient le
+châtiment de Dieu, irrité contre les impies.
+
+La cherté des vivres, l'ennemi en marche sur Paris, la défaite de
+Saint-Quentin, c'étaient les preuves de la colère céleste.
+
+À la nouvelle de la bataille, Paris avait perdu la tête. On lui dit de
+s'armer, chose inouïe depuis un siècle. Chaque nuit, on croyait voir
+arriver l'ennemi.
+
+Dans ces vaines alarmes, le 4 septembre 1557, voilà les prêtres du
+Plessis qui sortent une nuit en criant, appelant la rue Saint-Jacques
+aux armes. Est-ce l'ennemi? non, ce sont des traîtres qui conspirent
+de livrer la ville. Des traîtres? non, mais des voleurs. Des voleurs?
+non, mais des paillards qui, joyeux des malheurs publics, font
+ripaille, une orgie nocturne. Ces paillards sont des luthériens.
+
+Le peuple respire et se rassure. Mais il reste furieux de sa peur. Ce
+n'est plus la guerre, c'est la chasse. On se met aux affûts pour
+prendre ce gibier. On ferme les rues de chaînes, on met des lumières
+aux fenêtres. On veut voir au visage ces libertins, ces dames
+effrontées. On ajoute le sel à la chose: qu'ils soufflent la
+chandelle, pour se mêler entre eux, frères et soeurs, pères et filles;
+vieille histoire renouvelée des persécutions des premiers chrétiens,
+redite dans tout le Moyen âge contre ceux que l'on voulait perdre.
+
+C'était une assemblée de trois ou quatre cents protestants qui
+s'étaient réunis pour faire la cène dans une maison en face du
+Plessis et derrière la Sorbonne. Réunion fortuite de fidèles de toute
+condition. Nous savons quelques noms: deux étudiants du Midi, un
+procureur, un médecin de Lizieux qui était arrivé le jour même à
+Paris, un Allemand filleul du marquis de Brandebourg. Des deux
+_surveillants_ de l'assemblée, l'un était un avocat qui tenait une
+école; l'autre, gentilhomme du Périgord, venait de mourir, mais sa
+veuve, madame de Graveron, y était à sa place; elle venait d'accoucher
+et n'avait que vingt-trois ans; c'était une sainte, bénie et adorée
+des pauvres du quartier Saint-Germain. Des dames de la cour (et de
+maris fort catholiques), mesdames d'Overty, de Rentigny et de
+Champaigne, étaient venues aussi, par pitié ou par curiosité. Presque
+toutes les femmes étaient _de bonnes maisons_.
+
+Dans cette assemblée pacifique, où peu d'hommes étaient nobles, il n'y
+en avait guère qui eussent l'épée. Ceux qui l'avaient offrirent
+pourtant de faire sortir les autres, et, l'épée à la main, de percer à
+travers la foule. Peu s'y hasardèrent, craignant d'être lapidés. De
+ceux qui sortirent, en effet, un fut atteint et abattu; la racaille se
+jeta sur lui et le traîna au cloître Saint-Benoît; il ne garda pas
+forme humaine. Quelques-uns essayèrent de fuir en sautant les murs du
+jardin. Ce qui resta surtout, ce furent les malheureuses femmes; elles
+crièrent par la fenêtre qu'au moins on appelât la justice. Le
+procureur du roi vint en effet, mais lui-même était effrayé, n'osait
+les faire sortir. La foule cria: «Si elles restent, nous les
+brûlerons.» Elles descendirent plus mortes que vives, pâles, aux
+premiers rayons du jour. La foule, qui les attendait là depuis
+minuit, assouvit sa fureur sur ces prétendues libertines, les battit,
+mit en pièces leurs chaperons, leur plaqua l'ordure au visage. À
+grand'peine, arrivèrent-elles au Châtelet où on les fourra dans les
+basses-fosses.
+
+Le procès, vivement conduit par le cardinal de Lorraine, ne manqua pas
+de révéler toutes les infamies qu'on voulut. On assura au roi qu'on
+avait trouvé les _paillasses sur lesquelles se faisait l'orgie_ et les
+restes de la ripaille.
+
+On put bientôt juger ces calomnies. Ces infortunés, en justice,
+parurent ce qu'ils étaient, des saints. La dame de Graveron, si jeune,
+fut très-touchante. Elle pleurait, riait en même temps; elle badina
+jusqu'à la mort. On lui dit qu'elle aurait la langue coupée: «Je ne
+plains pas mon corps, dit-elle; pourquoi plaindrais-je ma langue
+davantage?
+
+Un des étudiants montra un si grand coeur à embrasser la mort, que le
+président qui l'interrogeait fut saisi de douleur: «Jésus! Jésus!
+dit-il, qu'a donc cette jeunesse pour vouloir ainsi se faire brûler
+pour rien?»
+
+L'élan était donné; les martyrs faisaient les martyrs. Tous portaient
+à la mort une incroyable joie. L'un d'eux, Guérin, le jour où il
+devait être brûlé, ouvre le matin la fenêtre, pour voir encore la
+création et les oeuvres de Dieu, et, regardant l'aurore: «Que sera-ce
+quand nous allons être exaltés par-dessus tout cela!»
+
+Contre cette contagion d'héroïsme, toutes les forces du monde
+d'avance étaient vaincues. Mais l'affaire de Calais fut un salut pour
+le clergé. Lui aussi, il eut son héros, son David, son Judas
+Macchabée. On le chanta, on le prêcha, on le canonisa. Tout un monde
+de sacristies et de couvents, de confréries, de moines, en parla jour
+et nuit.
+
+Dès ce jour, le clergé avait l'épée en main. La Terreur fut organisée.
+Le cardinal de Lorraine se fit donner par Rome les pouvoirs de
+l'Inquisition. Il tint dans son hôtel des États soi-disant Généraux,
+et dit que chacun payerait. Il avait les finances, François l'armée;
+un autre Guise prit la flotte, et un quatrième l'Écosse, un cinquième
+bientôt le Piémont. La monarchie fut dans leurs mains, dans les mains
+du clergé.
+
+La police était aux mains des curés, qui confessaient, communiaient la
+paroisse, sur liste exacte. À qui manquait, la mort! Il y avait près
+la rue Saint-Jacques la femme d'un libraire qui lisait et se
+convertit. À la veille des fêtes, contrainte à communier, elle ne
+savait plus comment faire pour éluder le sacrilége. Elle s'enfuit.
+Mais, dénoncée par le curé et réclamée par son mari, elle obéit à
+celui-ci, rentra où l'appelait le devoir, et elle fut brûlée vive.
+
+Les moines, cependant, pendant l'Avent et le Carême, ébranlaient les
+églises de clameurs furieuses. La mort aux luthériens! Le peuple,
+hébété de misère, cherchait sa vengeance à tâtons, voulait tuer, et
+n'importe qui. Un écolier à Saint-Eustache eut le malheur de rire de
+ces sermons. Une vieille le vit, le désigna. Il fut tué à l'instant.
+
+Un spectacle hideux nourrit cette fureur. Le 27 février, on exhume,
+on apporte au parvis Notre-Dame un corps demi-pourri. C'étaient les
+reliques d'un jeune saint, martyr enthousiaste, héroïque enfant,
+l'apprenti Morel. Frère de l'imprimeur du roi pour le grec et nourri
+dans sa savante maison, il avait troublé, embarrassé ses juges, et il
+était mort à propos, quelques-uns disaient, de poison. Un mois après,
+on tire de la terre cette pauvre dépouille, os et chairs, et lambeaux
+rongés. Sans pitié, sans pudeur, on l'étale au Parvis; on en régale la
+foule; la mort brûle, sous les rires et les quolibets.
+
+C'était le carnaval. On s'amusait. On s'étouffait aux potences, aux
+bûchers. L'assistance dirigeait elle-même et réglait les exécutions.
+Elle ne souffrait plus qu'on étranglât d'abord ceux qu'on devait
+brûler. Il lui fallait le spectacle au complet, les cris, les larmes,
+et les grimaces de douleur, les furieuses contorsions. Beaucoup de
+magistrats répugnèrent d'autant plus dès lors à condamner, les
+supplices devenant des fêtes, le bûcher un théâtre, les tortures une
+farce, que l'assistance insatiable demandait et redemandait. Ils
+aimaient mieux traîner les procès en longueur; les accusés restaient
+dans les prisons.
+
+Mais ce n'était pas le compte des moines; ils s'en plaignirent
+amèrement aux sermons de carême. Un pauvre vigneron qu'on brûla le 4
+mars, ne suffit pas pour les calmer. À l'église des Saints-Innocents,
+un minime dit que ce n'étaient pas seulement les luthériens qu'il
+fallait massacrer, _mais les juges qui les épargnaient, mais les
+grands qui les protégeaient_. Ce nouveau vin démocratique, versé à
+flot, mit l'assistance dans une vague furie, et chacun en sortant
+cherchait quelqu'un à tuer. Un homme reconnut son ennemi personnel,
+l'appela luthérien; mille bras à l'instant le frappèrent. Il rentra
+dans l'église où on le poursuivit. Par hasard, sur la place, passait
+un gentilhomme, avec son frère, chanoine de Saint-Quentin. Entendant
+dire qu'on tuait un homme là dedans et saisi de pitié, il entre, il
+intervient, il prie le peuple. Mais un prêtre s'écrie: «C'est lui
+qu'on doit tuer, puisqu'il est pour les luthériens.» Les coups tombent
+sur le gentilhomme; le chanoine, son frère, veut le défendre; tous
+deux sont poursuivis. Le gentilhomme se jette au presbytère; le
+chanoine n'en a pas le temps, il est frappé d'une dague au ventre. Il
+a beau se dire catholique et montrer qu'il est prêtre; on frappe, on
+frappe à l'aveugle et toujours, sans même voir qu'il est mort: les
+plus petits venaient donner leur coup; ils mettaient les mains dans le
+sang, et les levaient au ciel, fiers de le montrer _teintes du sang
+d'un luthérien_. Cela dura jusqu'à la nuit; la foule restait là,
+assiégeant encore la maison, dans l'espoir de tuer l'autre; et quand
+on leur disait que la justice allait venir, ils criaient _qu'ils
+tueraient le roi même_, s'il venait pour le délivrer (5 mars 1559).
+
+Ainsi montait l'horrible flot. La justice semblait avilie; le nom même
+du roi était en jeu. Diane s'effraya; elle voulut à tout prix la paix
+et le retour de Montmorency pour l'opposer aux Guises.
+
+Les difficultés étaient moindres. Marie venait de mourir, et Philippe
+devenu veuf espérait peu épouser sa soeur qui succédait; il insista
+moins pour Calais. Nous le gardâmes, et les Trois Évêchés. Toutefois
+à la très-dure condition de renoncer à l'Italie, en rendant le
+Piémont, non-seulement le Piémont, mais la Savoie, et plus que la
+Savoie, le Bugey (l'Ain), de sorte que le duc de Savoie se trouva
+avancé jusqu'à dix lieues de Lyon. Gardant Calais, nous nous fermons
+au nord, mais pour nous ouvrir au midi.
+
+Les vieux qui se souvenaient de Cérisoles et de François Ier, de
+cinquante ans de guerre, faisaient la lamentable énumération des deux
+cents places fortes que la France rendait d'un trait de plume;--une
+autre place encore, les Alpes, la grande citadelle que Dieu a mise au
+milieu de l'Europe.
+
+Deux petits débris italiens qui faisaient mine encore de vivre furent
+laissés là à leur destin, nos amis de Sienne et nos amis de Corse,
+abandonnés, livrés. Des Alpes à l'Etna, on n'entendit plus une haleine
+qui fit souvenir de la grande Italie.
+
+On avait autre chose à faire. Montmorency avait hâte de rentrer, et
+Philippe II de le renvoyer; il ne souffrit pas qu'il payât sa grosse
+rançon de connétable, lui fit grâce, dit-on, de deux cent mille écus.
+
+Mais les Guises non moins voulaient traiter. Le cardinal, d'accord
+avec Granvelle, sentait que les deux monarchies n'avaient d'ennemis
+que le protestantisme. Un rôle immense allait s'ouvrir en France au
+cardinal inquisiteur, au duc, chef populaire, épée des catholiques.
+
+Philippe II devait épouser la fille du roi de France. Et celui-ci
+épousait l'Inquisition, désormais établie en France, aux Pays-Bas,
+partout. Cet article secret fut révélé à Guillaume d'Orange, l'un des
+ambassadeurs d'Espagne. Par qui? Par Henri même, qui le croyait
+instruit. Le Taciturne écouta, ne témoigna aucun étonnement, mais se
+le tint pour dit, et dès lors prit ses mesures. Il le déclare dans son
+Apologie.
+
+Sous ces joyeux auspices, deux mariages allaient avoir lieu:
+sur-le-champ, le Dauphin épouse la reine d'Écosse, Marie Stuart (24
+avril), et tout à l'heure le duc d'Albe va venir épouser pour son
+maître notre princesse Élisabeth.
+
+Le mariage écossais, accompli malgré Diane et la reine, fut le sceau
+du triomphe des Guises. Ils firent écrire par l'épousée que, si elle
+mourait, _elle donnait l'Écosse à Henri II_; que, de son vivant même,
+_la France aurait l'usufruit de l'Écosse_ jusqu'au remboursement de ce
+qu'elle avait avancé. Enfin _elle signa une protestation_ contre les
+lois et constitutions de l'Écosse qu'elle allait jurer. Trois crimes
+et trois fautes. À quoi ils ajoutèrent la faute insigne de lui faire
+prendre les armes d'Angleterre, sûr moyen de lui rendre Élisabeth
+hostile, implacable, et jusqu'à la mort.
+
+Ils voulaient exiger des Écossais, venus pour le mariage, les joyaux
+et la couronne d'Écosse. Les ambassadeurs refusèrent, et le malheur
+voulut qu'ils mourussent peu de jours après.
+
+Le connétable était rentré. Le roi, sur son avis, dit-on, n'était pas
+loin de renvoyer les Guises.
+
+Mais les Guises étaient un parti; ils avaient force dans la
+persécution. Le cardinal reprit l'accusation contre le frère de
+Coligny, mais doucement, chrétiennement, pria le roi de l'inviter à
+rentrer en lui-même. Il connaissait parfaitement la loyauté impétueuse
+du colonel général, l'orgueil irritable du roi. Henri était à table
+quand Dandelot, mandé, se présenta. Il lui rappela _la nourriture_
+qu'il avait eue chez lui et son affection, et lui reprocha quatre
+choses: la première, dénoncée par Guise, de ne pas aller à la messe;
+la seconde, de faire prêcher chez lui; la troisième, d'avoir chanté au
+Pré-aux-Clercs; enfin, d'envoyer des livres hérétiques à son frère
+Coligny. Dandelot remplit les voeux du cardinal. Il dit au roi que son
+épée, sa vie, étaient à lui, son âme à Dieu. Sur cette réponse,
+nullement insolente, le roi s'emporte, lui jette son assiette à la
+tête; elle vole au hasard, va blesser le Dauphin. Dandelot est arrêté,
+dépouillé de sa charge; on le force d'entendre la messe. Voilà les
+choses au point où les Guises les voulaient, la persécution relancée.
+
+Ce coup frappé sur la noblesse, les Guises en vinrent à la justice,
+entreprirent d'étouffer la sourde opposition qui se formait au
+parlement. Le dernier mercredi d'avril, le procureur du roi invite ce
+corps à exercer sur lui-même l'espèce de censure mutuelle qu'on
+appelait _mercuriale_. Cette formalité ordinaire ici n'était plus rien
+de tel. C'était un vrai combat dont les Guises donnaient le signal.
+
+Les deux sections du parlement jugeaient dans un esprit contraire.
+L'une et l'autre avaient à craindre l'éclat de ce débat. La
+Grand'Chambre et la Tournelle avaient péché, chacune à leur manière,
+et tous arrivaient tête basse. La première, sans miséricorde, brûlait
+les protestants; mais, en revanche, elle venait d'absoudre le meurtre
+horrible du prêtre charitable tué aux Innocents pour avoir arrêté la
+fureur populaire. La Tournelle, au contraire, venait d'élargir quatre
+protestants condamnés par les juges inférieurs; un habile
+interrogatoire les innocenta malgré eux.
+
+Voilà donc en présence des juges diversement coupables d'avoir violé
+ou éludé les lois. Les présidents Le Maistre et Saint-André se
+présentaient à l'examen avec le sang versé aux Innocents et leur
+scandaleuse absolution des meurtriers. Les présidents Séguier, Harlay,
+se présentaient, suspects de l'indulgent escamotage qui avait sauvé
+des martyrs.
+
+La dispute devint interminable. Elle dura en mai et en juin. Elle
+pouvait tourner mal pour Le Maistre, qui était attaqué non-seulement
+par des protestants secrets, comme Dubourg, mais par des catholiques
+austères jurisconsultes. Tel (et non protestant) me semble avoir été
+l'illustre Paul de Foix, homme de science profonde et d'affaires, qui,
+trente années durant, servit la France dans les plus difficiles
+missions, et, prêtre catholique, n'eut guère (ce semble) d'Évangile
+autre qu'Aristote et Papinien.
+
+La grande majorité du parlement paraissait ralliée à un avis, la
+demande d'un libre concile, et, en attendant, l'indulgence. Si la
+mercuriale avait une telle issue, le coup ne portait pas seulement sur
+Le Maistre et les juges courtisans, mais sur la cour. Il eût frappé
+les Guises au profit de Montmorency.
+
+Le Maistre cria au secours. Le cardinal de Lorraine dit au roi que le
+parlement était en révolte si le roi en personne ne comprimait le
+mouvement. Henri, ému et indigné, y vint (le 14 juin), ayant à droite,
+à gauche, ceux qui disputaient le pouvoir, le connétable d'un côté, et
+de l'autre les Guises. La scène fut sinistre, honteuse et laide, le
+garde des sceaux disant qu'on opinât en liberté, le roi ne disant rien
+et siégeant là comme un espion.
+
+Les Guises avaient gagné d'avance: ils étaient sûrs que ces graves
+personnages, défenseurs de la foi ou défenseurs de la justice, ne
+changeraient rien devant le roi et porteraient haut leur opinion. Des
+hommes, même timides, mis au-dessus d'eux-mêmes par la situation,
+trouvèrent de belles paroles. Séguier, Harlay, dirent que la Cour
+avait bien jugé et continuerait. De Thou, père de l'historien, dit
+qu'il n'appartenait pas aux gens du roi de toucher aux jugements
+rendus, et que, pour l'avoir fait, ils méritaient le blâme de la Cour.
+Paul de Foix paraît avoir abondé en ce sens. Les protestants, menacés
+spécialement, montrèrent un grand courage. Dubourg, parmi des choses
+hardies, dit celle-ci, naïve et touchante: «Croit-on que ce soit chose
+légère de condamner des hommes qui, au milieu des flammes, invoquent
+le nom de Jésus-Christ?»
+
+On assure que l'élan des magistrats alla si loin, qu'un d'eux,
+révélant tout à coup l'esprit qui sourdement commençait à couver, le
+démon du _Contr'un_, dit le mot du prophète: «Roi, c'est toi qui
+troubles Israël.»
+
+Le roi ne dit pas mot. Il consulta un moment les siens à voix basse,
+puis se fit apporter la feuille où les greffiers avaient écrit les
+opinions. Alors il éclata, et dit qu'il ferait des exemples. Il donna
+ordre, non à un chef d'archers, mais (chose inattendue!) au
+connétable, chef de l'armée, de descendre les gradins et d'empoigner
+les conseillers. Cette humiliation de Montmorency, du principal ami du
+roi, avait été sans doute conseillée par les Guises; il leur était
+utile qu'il parût avec eux, subordonné à leur triomphe, isolé de son
+neveu, Dandelot l'hérétique, et du très-suspect Coligny.
+
+Montmorency avala cela et sauva sa fortune. Ce roi, jouet des rois,
+qu'en 1540 François Ier s'était plu à faire valet de chambre, Henri II
+le fit recors et archer.
+
+Il ne sourcille pas. Il descend les gradins, cherche, choisit, saisit
+les hommes désignés, les ramène, les livre au capitaine des gardes.
+Ils furent jetés à la Bastille. Le parlement resta anéanti. Avili sous
+ce règne par la vente des charges, recruté des fils d'usuriers, il
+avait fort baissé. Mais, ce jour, il fut violé, son nerf brisé, au
+moment même où il aurait pu être utile. La France tout à l'heure va
+frapper à sa porte, demander aide à la Justice. La Justice est
+évanouie.
+
+Montmorency eut le prix de sa bassesse. Les Guises ne purent empêcher
+qu'il n'emmenât le roi chez lui à Écouen. Mais d'Écouen même, ils
+tirèrent une violente lettre du roi au parlement, où on lui faisait
+dire qu'il avait la paix maintenant avec l'Espagne, que l'_armée_
+n'avait rien à faire, qu'il l'emploierait contre les luthériens.
+
+L'_armée_, c'était le connétable; les Guises, par cet acte, le
+compromettaient encore plus et le faisaient leur instrument.
+
+Pendant que le parlement, pour apaiser le roi, brûle un colporteur de
+Genève, la foule se porte à Saint-Antoine, au royal palais des
+Tournelles, à l'église Saint-Paul, où le mariage d'Espagne va se
+célébrer.
+
+Parmi ces sombres circonstances, on voulait régaler, amuser, le duc
+d'Albe et la noble ambassade qui venait épouser Élisabeth au nom de
+Philippe. Les lices étaient sous la Bastille, et sans doute vues des
+prisonniers. Le roi, selon l'usage, fut au tournoi le premier des
+tenants, brilla tant qu'il voulut, et tout était fini quand il lui
+vint la fantaisie de briser encore une lance contre ce capitaine des
+gardes qui mit Dubourg à la Bastille. C'était un homme jeune et fort,
+Montgommery. Il refusait, mais le roi insista. Un accident, très-rare
+dans ces combats inoffensifs, arriva: un éclat de bois arracha la
+visière de son casque, et lui entra dans la cervelle.
+
+Voilà la joie changée en deuil. La mariée, en noir, est épousée la
+nuit à Saint-Paul par le duc d'Albe; la soeur du roi au duc de Savoie,
+dans la chapelle des Tournelles, à deux pas de l'agonisant.
+
+Si jamais coup parut frappé du bras de Dieu, ce fut ce coup sans
+doute. Les protestants le prirent ainsi. Une main, on ne sait
+laquelle, osa, sur le corps même, dans les tentures, mettre une
+tapisserie de saint Paul, où, terrassé au chemin de Damas, il
+entendait du ciel la foudroyante voix: «Pourquoi, Saül, persécuter ton
+Dieu?»
+
+Un acte bien autrement hardi venait d'avoir lieu dans Paris, à l'insu
+de tout le monde. Appelons-le de son vrai nom qu'ignoraient ceux même
+qui le firent: _la république réformée_.
+
+Du 26 mai au 29, une assemblée générale des ministres de France avait
+eu lieu au faubourg Saint-Germain.
+
+Pendant ces violentes disputes du parlement, au milieu des bûchers, au
+sein d'un peuple furieux qui massacrait jusqu'à des catholiques
+suspects de tolérance, ces hommes intrépides, de toutes les provinces,
+vinrent siéger en concile. Dans leur gravité forte, ils écrivirent
+leur foi, leur discipline, et l'acte de naissance de la démocratie
+religieuse.
+
+D'où en vint la première pensée? de Paris? de Genève?
+
+Elle sortit surtout de la nécessité. L'immense développement
+souterrain qu'avait pris la Réforme, cette foule d'églises, nées de
+l'inspiration spontanée ou des missions, dans une cave, dans une
+grange, un bois, une lande solitaire, c'était la diversité même; peu
+en rapport entre elles, elles différaient, sans le savoir,
+d'organisation et de discipline. Choudieu, ministre de Paris, fut
+envoyé par son église au synode de Poitiers. Il y porta (ou y trouva?)
+l'idée d'établir un accord entre les églises de France. Le rendez-vous
+fut donné à Paris, au volcan même de la persécution. Le faubourg
+Saint-Germain, que l'on commençait à bâtir hors la ville, offrait
+quelques retraites à la mystérieuse assemblée.
+
+Pour la discipline, comme pour la foi, on eut en vue de renouveler la
+primitive église, telle que Genève croyait la reproduire. «Nulle
+église au-dessus des autres. Deux fois par an s'assemblent les
+ministres, chacun amenant un ancien et un diacre.
+
+Le ministre nouveau _qu'élisent les anciens et les diacres_ est
+présenté au peuple pour lequel il est ordonné. S'il y a opposition,
+elle sera jugée en consistoire, ou en synode provincial, non pour
+contraindre le peuple à recevoir le ministre élu, mais pour justifier
+ce ministre.»
+
+Voilà la base républicaine de l'église de France, vraiment
+républicaine alors; car en ces commencements _les électeurs_ (anciens
+et diacres) _sont eux-mêmes élus par le peuple_.
+
+Tout cela calqué sur Genève; mais combien différent, en résultat,
+quand on le transportait de la petite ville au royaume de France, à
+cet empire immense que la Réforme allait se créant au Pays-Bas, et en
+Écosse, en Angleterre, bientôt en Amérique!
+
+Combien plus différent encore quand, d'une ville d'asile et d'école,
+fermée et protégée, la République réformée passait dans l'aventure,
+sur ces vastes champs de bataille, aux hasards de la guerre civile!
+
+La distinction du monde spirituel où cette église espérait se tenir
+durerait-elle d'une manière sérieuse? Le glaive de la parole et de
+l'excommunication, le seul dont elle voulut s'armer, serait-il
+suffisant? Les tyrans de la terre en sentiraient-ils la pointe acérée?
+La défense du peuple, l'impérieux devoir de défendre les faibles, ne
+forceraient-ils pas de prendre un autre glaive?
+
+La réforme républicaine deviendrait-elle la république armée?
+
+Oui, répondait l'Écosse. Non, répondait la France, s'efforçant encore
+d'obéir à la tradition génevoise, et de rester fidèle au vieil esprit
+d'obéissance recommandé par le christianisme.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+ROYAUTÉ DES GUISES SOUS FRANÇOIS II
+
+1559-1560
+
+
+C'était le cérémonial de France qu'une reine veuve restât quarante
+jours enfermée _sans voir soleil ni lune_. Mais la situation ne le
+permettait guère. La reine mère et la jeune reine, avec les Guises,
+menèrent le petit roi au Louvre, s'y cantonnèrent. La tour et ce qui
+subsistait du vieux château en faisaient encore un lieu fort, à l'abri
+d'une surprise. Montmorency resta, cloué par son devoir de grand
+maître, aux Tournelles pour tenir compagnie au mort, pendant qu'au
+Louvre on réglait tout sans lui.
+
+En trois ou quatre jours, chacun prit son parti. La grande foule des
+seigneurs et de la noblesse, chose imprévue, resta avec le mort, et du
+côté du connétable. La solitude était extrême au Louvre. Les Guises
+étaient réduits à quelques gentilhommes; leur armée ecclésiastique,
+populaire et populacière, était partout, nulle part; elle ne se
+groupait pas encore.
+
+Montmorency, rapproché de Diane aux derniers temps, brouillé avec la
+reine mère, ne pouvait s'appuyer que sur les princes du sang (Navarre,
+Condé). Il leur fait dire de venir en toute hâte. Puis se voyant si
+fort et si accompagné, il laisse le cercueil, marche aux vivants, aux
+Guises, veut les faire compter avec lui. À travers tout Paris, une
+file interminable de gentilshommes montrait de son côté toute la
+noblesse de France. Sa famille imposante l'environnait, ses fils à
+l'âge d'homme, et, dans les grandes charges, ses neveux, l'amiral
+Coligny, le cardinal Odet de Châtillon, Dandelot, colonel général de
+l'infanterie. Superbe trinité d'une élite morale, où la diversité
+produisait l'harmonie; l'aîné, le bon Odet, aimé de tous, l'ami de
+tous les gens de lettres et l'homme même de la Renaissance; Dandelot,
+le plus jeune, loyal, bouillant soldat, plein de coeur et de
+conscience; ils entouraient avec respect la figure triste et grave,
+sombrement résignée du héros, du futur martyr.
+
+Des dessins admirables, et terribles de vérité, nous ont conservé
+cette cour. Ils démentent généralement et les estampes, et les
+mémoires, et les portraits par écrit. Ces dessins véridiques,
+inexorables, accusateurs, tracés aux trois crayons par une main émue,
+et devant les originaux, n'ont pas besoin d'inscription. Ils se
+nomment d'eux-mêmes. C'est Guise, c'est le cardinal de Lorraine, c'est
+Coligny, c'est le connétable. Chacun d'eux fait crier: «C'est lui.»
+
+Donc nous pouvons entrer, avec Montmorency, au Louvre. Nous sommes
+sûrs d'y voir les acteurs, dans leur vrai et naturel visage, comme on
+les voyait ce jour-là. Nous sommes sûrs aussi d'une chose, c'est que
+les hommes de toute opinion, sur la vue de ces masques, reculeront et
+seront effrayés.
+
+Je ne veux dire ici qu'un mot des Guises. Ce qui alarme en tous les
+deux, dans François et son frère le cardinal de Lorraine, c'est la
+mobilité nerveuse de la face qu'on ne retrouve à ce degré nulle part.
+Le cardinal, d'un teint infiniment délicat, transparent, tout à fait
+grand seigneur, évidemment spirituel, éloquent, d'un joli oeil de
+chat, gris pâle, étonne par la pression colérique du coin de la
+bouche, qu'on démêle sous sa barbe blonde; elle pince? elle grince?
+elle écrase?...
+
+François, d'un teint grisâtre, plutôt maigre, d'un poil blond gris,
+d'une mine réfléchie, mais basse, malgré sa nature fine et sa décision
+vigoureuse, n'a rien d'un prince. Figure d'aventurier, de parvenu qui
+voudra parvenir toujours. Plus on le regarde longtemps, plus il a
+l'air sinistre. Sa soeur Marie de Guise l'accusait de tirer à lui
+seul. Son frère Aumale ne recevait rien du roi que François n'en fût
+triste, ne l'en chicanât. Son visage dit tout cela. Il a l'air chiche
+et pauvre, et si mauvaise mine, que personne, je crois, n'oserait,
+contre un pareil joueur, jouer une pièce de trente sous.
+
+La reine mère a fait faire d'elle-même un grand et magnifique
+médaillon italien (_Trésor de Num._), pièce admirable qu'il faut
+rapprocher des dessins de la bibliothèque du Panthéon. Il nous donne
+et met en saillie le trait essentiel, le mufle traditionnel des
+Médicis, la forte face intelligente, mais bestiale pourtant par une
+bouche proéminente, qu'offrent leurs plus anciens portraits. Ce mufle
+est conservé, quelque peu adouci, dans la dernière de la famille, la
+petite reine Margot, provocante pourtant par de jolis yeux de catin.
+
+Les autres tenaient aussi de ce trait de la famille, étaient tous
+Médicis. Dans leur enfance surtout, la bouffissure héréditaire se
+surenflait d'humeurs mauvaises, trop visiblement héritées des deux
+grands-pères, François Ier, malade dès seize ans, Laurent, qui meurt à
+vingt, consumé jusqu'aux os. Ce mal épouvantable sautait parfois une
+génération; indulgent pour Henri II et Catherine, il retomba d'aplomb
+sur les petits-fils, qu'il mina sous diverses formes. Il nous délivra
+des Valois.
+
+François II et sa jeune reine Marie Stuart faisaient un grand
+contraste. C'était un petit garçon qui ne prit sa croissance que six
+mois après. Pâle et bouffi, il gardait ses humeurs, ne mouchait pas.
+Bientôt, il moucha par l'oreille, et dès lors il ne vécut guère. Un
+nez camus complétait cette figure royale.
+
+Il n'avait pas fallu moins que la violence des Guises, leur féroce
+impatience, pour marier cet enfant malade, que sa mère défendit en
+vain. On a vu qu'ils le mirent avec leur dangereuse nièce Marie Stuart
+(pour le gouverner? ou le tuer?), comme on jette une cire au brasier.
+Non formé, misérable de ce don ravissant, il se mourait pour elle. Il
+n'y eut jamais pareille fée. Sa beauté, célébrée par les
+contemporains, était la moindre encore de ses puissances. Les
+portraits sérieux nous la montrent fort rousse, de cette peau fine,
+transparente et nacrée qu'avait son oncle le cardinal; l'oeil vif,
+mais brun, qui par moment dut être dur. Étonnamment instruite par les
+livres, les choses et les hommes, politique à dix ans, à quinze elle
+gouvernait la cour, enlevait tout de sa parole, de son charme,
+troublait tous les coeurs.
+
+En cette merveille des Guises (comme en eux tous) il y avait tous les
+dons, moins la mesure et le bon sens. Chimérique, malgré son intrigue,
+avec tant d'apparence de ruse et de finesse, elle donna dans tous les
+panneaux.
+
+Tout le monde voyait qu'à cette flamme l'enfant royal aurait fondu
+bientôt, qu'on passerait au second enfant (Charles IX), qui, si l'on
+en croit l'ambassadeur d'Espagne, n'était guère moins malsain,--que du
+second on irait au troisième (Henri III) et au quatrième. Les Guises
+parfois s'en lamentaient, déploraient cette race lépreuse; on se
+faisait à l'idée d'en changer.
+
+À chacun donc de se pourvoir. La traversée terrible de cinq minorités
+de suite avait anéanti l'Écosse. Une seule, la folie de Charles VI,
+avait comme assommé la France. Bon temps qui allait revenir. La
+fameuse garantie de l'ordre, la forte unité monarchique (qui fut
+toujours une république de favoris), allait nous en donner une autre,
+une république de nourrices, de mères et de gardes-malades. Que
+deviendrait la loi salique qui excluait les femmes du pouvoir? Le
+salut de l'État posé dans un individu, l'État tombait fatalement aux
+mains conservatrices par excellence, qui répondaient le mieux de cet
+individu, aux mains de la mère. Une étrangère allait régir la France.
+
+Le petit roi malade, assis entre les femmes, la Florentine et
+l'Écossaise, soufflé par elles, dit très-bien sa leçon. Il remercia le
+connétable avec bonté, et, quand il lui remit le sceau, le prit et le
+garda, reconnaissant de ses services et voulant soulager son âge,
+bref, le chassant avec honneur.
+
+La reine mère, qui avait besoin des Guises contre le roi de Navarre,
+premier prince du sang et tuteur naturel, se montra vive contre le
+connétable. Elle lui reprocha d'avoir dit au feu roi que pas un de ses
+enfants ne lui ressemblait: «Je voudrais, lui dit-elle, vous faire
+couper la tête.» Pendant qu'elle flattait ainsi les Guises, elle
+recevait contre eux des lettres secrètes des protestants, à qui elle
+laissait croire qu'elle était touchée de leur sort, point ennemie de
+leurs doctrines. Plus tard, en mainte occasion, elle affecta d'écouter
+Coligny.
+
+Maîtres de tout, les Guises n'étaient que plus embarrassés. Leur
+guerre sous Henri II avait mené la France à bout. Le plus liquide de
+la succession était quarante-deux millions de dettes. Somme énorme!
+Nul moyen de créer des ressources. Les États, si on les assemble,
+commenceront par chasser les Guises. Le cardinal de Lorraine n'y sut
+d'autre remède que de ne plus payer les troupes, de désarmer. Dès lors
+on devenait bien faible, humble, devant l'Espagne, et, au dedans, en
+grand péril, avec tant d'éléments de troubles. Quant aux créanciers
+importuns et aux solliciteurs, le cardinal sut s'en débarrasser. Il
+afficha aux portes de Fontainebleau: «Tout demandeur sera pendu.»
+
+Nous sommes à même aujourd'hui d'apprécier la politique des Guises.
+Les lettres de Granvelle et du duc d'Albe établissent: 1º que leur
+brillante guerre, qui nous donna Metz et Calais, n'en eut pas moins
+pour résultat de mettre la France aux pieds de l'Espagne; 2º que les
+chefs des partis, les hommes considérables qui menaient tout,
+dépendaient de Philippe II; leur concurrence tournait au profit de son
+ascendant.
+
+Le connétable fut toujours espagnol. Le cardinal de Tournon, homme
+spécial de la reine mère, l'était également. Il en était de même de
+Saint-André, le riche favori d'Henri II. (Granv., VII, 275.)
+
+Les Guises l'étaient-ils à cette époque? En Écosse et en Angleterre,
+ils se portaient pour chefs des catholiques, en concurrence de
+l'Espagne. Mais, en France, telle était leur misérable position, que,
+sans l'appui moral de Philippe II, ils n'eussent pu se soutenir.
+
+Le plus dépendant de l'Espagne était Henri de Vendôme, roi de Navarre.
+Sa femme, Jeanne d'Albret, une sainte du parti protestant, fortifiait
+sa position de premier prince du sang par la faveur, les voeux d'un
+grand parti prêt aux plus extrêmes sacrifices, qui, par-dessus son
+zèle ardent et fanatique, aurait porté dans l'action toute l'énergie
+du désespoir. Mais ce prudent Henri suivait peu des _conseils de
+femme_; ses conseillers étaient deux traîtres, un d'Escars et un jeune
+évêque, bâtard du chancelier Duprat. Ils le menaient au gré de ses
+ennemis. Sous leur direction, il joua un jeu double, faisant bonne
+mine aux protestants d'une part, de l'autre négociant à Madrid. Les
+Espagnols le leurraient de l'espoir de l'indemniser pour la Navarre
+espagnole. Point de roman, de rêve, dont on n'ait amusé cet homme
+crédule. Une fois, on lui donnait la Sardaigne; une autre fois, la
+Sicile, la Barbarie. Lui-même, par une idée encore plus folle, il
+offrit à Philippe II, au pape, de leur conquérir l'Angleterre, qu'il
+aurait tenue d'eux en fief.
+
+Dès 1559, au moment où Montmorency l'appelait à venir en hâte prendre
+la direction des affaires, lui, il regardait vers l'Espagne, implorait
+Philippe II pour son indemnité. Cette Navarre lui fit manquer la
+France.
+
+Voilà le chef du parti protestant, et l'une des causes de sa ruine. La
+république religieuse eut cette contradiction fatale d'aller chercher
+pour chef un roi.
+
+Les Guises étaient terrifiés, s'imaginant que ce parti voyait et
+voulait son vrai rôle, _une grande république à la Suisse_. Ils
+essayèrent souvent d'en arracher l'aveu aux réformés, très-éloignés de
+cette idée.
+
+Les Guises, sans argent, et partant sans soldats, devaient attendre
+que le roi de Navarre, avec ses lestes bandes d'admirables marcheurs
+gascons, arriverait à Paris vingt jours après la mort d'Henri,
+balayerait le gouvernement, mettrait la main sur François II,
+convoquerait les États, et se ferait par eux lieutenant général,
+régent, tuteur, vrai roi au nom du petit roi. À cela il n'y eût eu
+aucun obstacle. Et les Guises n'y opposèrent rien qu'une lettre de
+Philippe II.
+
+Pendant que cette dupe, le mou, l'inepte Navarrais, voyage à petites
+journées, les Guises, à qui ses conseillers vendaient leur maître jour
+par jour, et qui savaient ses moindres pas, font écrire par la reine
+mère à Madrid une lettre touchante et maternelle, où elle prie son bon
+gendre, Philippe II, d'aider et d'appuyer le jeune âge de son fils. Le
+voudrait-il? on en doutait. Il hésitait à soutenir en France les
+Guises, qui en Angleterre se portaient ses rivaux.
+
+Même avant la réponse de l'Espagne, le Navarrais s'était perdu. Les
+Guises le virent, et l'enfoncèrent par des outrages publics. Ils lui
+laissèrent ses malles à la porte de Saint-Germain, en pleine route,
+sans les laisser entrer, le logèrent sous le ciel. Saint-André
+l'hébergea par charité. Il alla à Paris, pour sonder les
+parlementaires, prudemment et timidement. La nuit, il courait chez eux
+déguisé. Il trouva tout de glace. Les Montmorency et les Châtillon se
+gardèrent bien d'aller à lui.
+
+Alors la lettre de Philippe II arriva, l'assomma. Cette lettre, lue en
+conseil devant lui, était une terrible menace d'intervenir, de faire
+entrer en France quarante mille Espagnols, d'employer sa vie même,
+s'il le fallait. Le Navarrais fut tué du coup. À partir de ce jour on
+le vit courtisan des Guises, les suivre, dédaigné d'eux, n'en tirant
+pas même un regard.
+
+Voici le commencement du règne de l'Espagne en France. Règne facile.
+Sur tous, il lui suffisait de souffler.
+
+Les Guises, en même temps, par un coup imprévu, étaient prosternés aux
+pieds de l'Espagne. Leur violence étourdie les avait perdus en Écosse.
+Malgré leur soeur, la reine douairière, qui connaissait mieux le
+péril, ils avaient entrepris de faire en ce royaume une _razzia_ des
+protestants et le séquestre de leurs biens. Projet fou qui était la
+base d'un autre encore plus fou, l'établissement sur ces biens de
+mille gentilshommes français qui, obligés au service militaire,
+eussent tenu le pays en bride; une miniature enfin du grand
+établissement de Guillaume le Conquérant en Angleterre. Ce beau projet
+réconcilia l'Écosse; tous les partis s'unirent. Maîtres d'Édimbourg le
+29 juin, le jour de la mort d'Henri II, ils dépouillent Marie de Guise
+de la régence.
+
+Ils ont l'appui d'Élisabeth, et d'une armée anglaise, qui chassera à
+la fin les Français. Les Guises, d'autre part, étaient appelés en
+Angleterre; les catholiques anglais leur offraient l'île de Wight. Qui
+les arrêta? Qui garda Élisabeth et lui permit d'assurer en Écosse la
+victoire du protestantisme? On en sera surpris, ce fut le roi
+d'Espagne qui défendit aux Guises d'accepter.
+
+Ainsi partout l'Espagne. C'est elle encore qui empêche les Guises de
+tenir en France un concile national, les oblige d'envoyer au concile
+général qui se tient à Trente, sous le bâton de l'Espagnol.
+
+Donc, l'Espagne faisait la terreur de l'Europe.
+
+On se fût rassuré, si l'on eût su l'état réel de Philippe II comme
+nous le savons aujourd'hui, pouvant lire dans ses lettres et celles de
+ses ministres sa misère et son impuissance.
+
+Nous apprenons d'abord du duc d'Albe que toute l'inquiétude de
+l'Espagne, pendant quatre ans, fut d'empêcher que _la machine_ (de la
+France) _ne se disloquât, n'étant pas encore en mesure_ de profiter de
+ses débris. (Granv., VII, 281.)
+
+On voit, par les lettres de Granvelle, sa grande inquiétude, qu'il
+n'arrivât la moindre chose en Europe, par exemple une tentative de la
+Savoie sur Genève; _Berne en prendrait prétexte pour s'emparer du
+Milanais ou de la Franche-Comté, que_, dit-il, _nous ne pourrions
+jamais reprendre_. Philippe II lui répond qu'il est de cet avis, et
+qu'il y faut bien prendre garde, retenir la Savoie. L'Espagne est si
+malade qu'elle a peur du canton de Berne. (Granv., VI, 103, 104, 153,
+195; juin 1560.)
+
+«Que deviendrions-nous, dit Granvelle, s'il y avait quelque trouble
+ici, aux Pays-Bas!» (Granv., VI, 41, 43.)
+
+Cette misère datait de loin. Déjà, en 1556, Charles-Quint, ayant
+abdiqué, resta des mois aux Pays-Bas, sans pouvoir passer en Espagne,
+_faute d'argent_. La scène de l'abdication, qui inaugurait le nouveau
+règne, se passa dans une salle encore tendue du deuil récent de Juana,
+la mère de Charles-Quint. Pourquoi? _l'argent manquait_. On garda le
+noir par économie.
+
+En janvier 1561, l'argent du roi manque pour envoyer un courrier à
+Rome; Granvelle le dépêche à ses frais. Il manque même pour arrêter un
+grand hérétique qui d'Angleterre arrive aux Pays-Bas. (Granv., VI,
+247.)
+
+L'Espagne a une littérature qui manque ailleurs, celle des gueux. Mais
+elle n'a rien, en tous ces livres, de comparable à la conversation
+lamentable qui se tient par écrit entre Malines et Madrid, entre
+Granvelle et Philippe II. Celui-ci, dont les Pays-Bas sont la mine
+véritable (lui rapportant cinq fois plus que les Indes), veut que
+Granvelle et Marguerite fassent un effort désespéré pour tirer encore
+quelque argent. Pour cela, il ne cache rien, montre sa nudité; il leur
+écrit, leur confie de sa main le secret de la monarchie, son budget
+déplorable. Pour cette année, _dépense dix millions, et recette un
+million_ (le reste est épuisé d'avance); donc, _neuf millions de
+déficit_.
+
+La pièce est curieuse. Entre autres détails importants, on voit que
+l'armée se débandait, qu'elle eût laissé les garnisons frontières s'il
+n'était venu un peu d'argent des Indes, qu'on devait deux ans de
+solde, _que les soldats espagnols pourraient bien se vendre à la
+France_; même la maison du roi ne touche rien, etc. (Gr., VI, 146,
+156, 183.)
+
+Il ne peut plus payer les pensions aux chefs des reîtres, aux princes
+faméliques de l'Allemagne. Rien au prince d'Orange, dont la nombreuse
+maison meurt de faim. Rien au beau-frère de ce prince, Schwarzbourg,
+que la misère réduit à vendre ses trois filles (Gr., VI, 167, 550).
+Philippe II voudrait payer ces Allemands, il les payera plus tard,
+Granvelle peut le leur dire. En attendant, que faire? «À l'impossible,
+nul n'est tenu.» (Gr., 167.)
+
+Toute la ressource que voit Philippe II pour le moment, c'est de
+vendre ce qu'il a dans les mains, des indulgences papales; il propose
+à Granvelle de publier un jubilé.
+
+Le ministre répond avec bon sens que les Flamands, qui viennent
+d'avoir un jubilé gratis, se garderont bien de payer celui que le roi
+voudrait vendre. Il peint, déplore sur tous les tons l'épuisement des
+Pays-Bas. Et, en réalité, la Hollande (Wagenaar) avait, aux derniers
+temps, payé par an deux ans d'impôt.
+
+Enhardi par cette confiance surprenante de Philippe II, Granvelle se
+hasarde à lui dire qu'Anvers ne «veut pas croire la détresse de
+l'Espagne, sachant par le commerce les sommes que S. M. _a dans les
+mains_ et pourrait réaliser dans peu.» C'était en effet une ressource
+singulière de ce gouvernement. Parfois les lingots, arrivant des Indes
+à Séville pour tel négociant, étaient saisis pour un besoin public; en
+place il recevait une feuille de papier, un titre pour en toucher la
+rente.
+
+Ce qui effraye dans cette pauvreté de l'Espagne, c'est qu'en réalité
+elle avait peu fourni à Charles-Quint. Les horribles dépenses de
+l'empereur avaient porté sur les Pays-Bas, l'Italie et un moment sur
+l'Allemagne. Qu'était donc ce pays qui, sans donner, s'appauvrissait
+toujours?
+
+Deux cancers le rongeaient: la vie noble, l'idée catholique. La
+première desséchait l'industrie, méprisait le commerce, annulait
+l'agriculture. La seconde multipliait les moines, étendait chaque jour
+la police de l'Inquisition; mais peu à peu cette police rencontrait le
+désert; tous, se faisant persécuteurs pour n'être pas persécutés,
+n'eussent bientôt trouvé à brûler qu'eux-mêmes. Les Juifs manquaient
+aux flammes, les protestants manquaient. L'Inquisition affamée
+cherchait au loin, et jusqu'aux Pays-Bas. À chaque instant arrivait à
+Anvers des dénonciations vagues, sans preuves, d'où? de l'Andalousie!
+de l'inquisition de Séville!
+
+Faut-il le dire pourtant? ce cancer exécrable qui rongeait les os de
+l'Espagne, pour l'heure même, la rendait terrible. Philippe II
+apparaissait comme un peu plus qu'un pape, comme représentant du vrai
+catholicisme austère, vengeur, épurateur de la foi catholique, le roi
+des flammes. Rome suivait de loin. Le duc d'Albe parle du pape comme
+de tout autre petit prince.
+
+Contre la France divisée, contre l'Angleterre agitée, l'Espagne avait
+la force de sa grande attitude, n'ayant qu'un principe, et non deux.
+Le jeune roi aussi, vivant renfermé, appliqué, toujours sur ses
+papiers, mystérieux dans sa vie privée, correspondait à l'idée sombre
+qu'on se faisait d'un monarque espagnol. Personne ne savait combien sa
+nature forte, étroite, bigote et dure, sensuelle pourtant et cruelle,
+allait se pervertir dans son épouvantable rôle.
+
+La France présentait un grand contraste avec l'Espagne. Ruinée
+d'argent, il est vrai, elle surabondait de force. Une pléthore
+maladive se montrait dans la violence des partis. Certaines classes
+s'étaient immensément multipliées, la noblesse et la bourgeoisie. Le
+peuple s'était fort aguerri. Et, ce qui étonnait le plus, telle
+qualité, étrangère à l'ancienne France, avait apparu tout à coup.
+L'austérité, la gravité, la pureté des moeurs protestantes,
+transformèrent plusieurs villes, même de l'aveu des catholiques.
+Nombre de ceux-ci, dans la robe surtout, envièrent et imitèrent la
+noblesse morale des réformés qu'ils haïssaient. S'ils n'en prirent la
+pureté chrétienne, ils eurent du moins leur gravité, leur tenue, leur
+persévérance.
+
+Le duc d'Albe pense lui-même qu'à ce moment la France était
+très-redoutable: «Si les Français n'avaient eu tant d'affaires sur les
+bras, si Votre Majesté n'avait prévenu leurs projets, il leur était
+facile de se rendre maîtres de la chrétienté tout entière.» (Gr.,
+VII, 240.)
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+TERRORISME DES GUISES--LA RENAUDIE
+
+1560
+
+
+Les Guises, appuyés en France par Philippe II et ses rivaux en
+Angleterre, comme chefs du parti catholique, avaient double sujet
+d'imiter l'Espagne, dans ses furies contre les hérétiques, de la
+surpasser, s'ils pouvaient.
+
+Comment allait s'organiser la machine des persécutions?
+
+On l'a vue déjà sous deux formes, la police des curés, les sermons
+sanguinaires des moines. L'énorme clientèle du clergé dans Paris, les
+confréries marchandes qui lui étaient affiliées, les bandes d'écoliers
+tonsurés, les frères de toute robe, surtout les Mendiants, enfin, et
+plus que tout, l'infini des misères publiques, le grand troupeau des
+pauvres assidus aux églises, assiégeant les couvents, suivant les
+prêtres distributeurs d'aumônes, tout cela, dis-je, rendait possible
+la Terreur ecclésiastique.
+
+Force morale énorme, mais non moindre matériellement. Notre-Dame et
+les grands abbés (Saint-Germain, Sainte-Geneviève, Saint-Martin,
+etc.), nombre d'églises avaient juridictions, officiers, huissiers,
+sergents et bedeaux. Tout cela appuyé du guet et du prévôt, d'autre
+part soutenu des pauvres robustes à bâtons, c'était une cohue
+redoutable. Qu'était-ce si le clergé, maître dans chaque paroisse,
+avait fait appel aux bannières, à cette armée urbaine qui, dès le
+temps de Charles VI, offrait un front de soixante mille hommes?
+
+Dès août 1559, un mois ou deux à peine après la mort du roi, le
+cardinal de Lorraine dressa ses batteries. Le personnel de ses acteurs
+se composait ainsi.
+
+Il y avait un clerc du greffe, Freté, homme d'esprit et parleur
+habile, qui faisait l'apôtre à merveille; on le mettait fréquemment au
+cachot avec les prisonniers douteux. Ce comédien les gagnait, les
+tentait, leur faisait désirer la couronne du martyre. Chose peu
+difficile, au reste; il suffisait de leur dire, comme faisait le
+lieutenant criminel: «Si tu renies Jésus, il te reniera à son tour.»
+
+Il y avait encore un tailleur, Renard, homme nerveux, peureux, qui,
+depuis l'horrible hiver de 1535, où l'on brûla tant d'hommes, vingt ou
+trente ans durant, fut entre la peur et la foi. Il se fit, se défit,
+se refit protestant. Quand la persécution revint, on lui dit que,
+comme relaps, il était perdu. Effrayé, il se fit mener à
+l'inquisiteur de Mouchi, lui donna les noms les adresses, tout le
+détail des assemblées. En une fois il révéla toute l'Église.
+
+Son charitable conseiller, qui l'effraya et le mena, était un homme de
+sac et de corde, un certain orfévre, Ruffange, ex-_surveillant_
+d'assemblées protestantes, destitué pour s'être approprié l'argent des
+pauvres. Sur l'espoir de la belle prime qu'on promettait (la moitié de
+la confiscation!), il s'était fait délateur patenté. On aurait rougi
+cependant de ne produire que lui. Il fallait des témoins.
+
+Deux apprentis avaient été menés par leurs maîtres aux assemblées.
+Puis, fiers de ce secret, ne voulant plus rien faire, ils furent mis à
+la porte. Leurs mères, fort irritées, les mènent à confesse, leur font
+déclarer tout.
+
+L'inquisiteur et un parlementaire accueillent, caressent ces garçons,
+les gardent avec eux, les font manger et boire. Les vauriens, tout à
+coup importants, bien nourris, parlent tant qu'on veut, davantage. Les
+assemblées infâmes, les orgies aux lumières éteintes, tout ce qu'on
+disait de sale, ils ont tout vu, tout fait.
+
+Ayant ces témoins respectables, on ramasse des forces. Archers du
+guet, sergents de la justice, bedeaux et porte-croix, on réunit le ban
+et l'arrière-ban. On fond rue des Marais sur une hôtellerie.
+L'assemblée y était nombreuse; quatre hommes tirent l'épée; sans
+s'étonner de cette racaille de police, barrent la porte de leur corps,
+donnent le temps aux autres d'échapper. À force de pousser, la foule
+entra pourtant. Tout fut cruellement saccagé, les gens blessés, les
+caves surtout pillées, les tonneaux éventrés; une scène hideuse
+d'ivresse, de sang et de pillage.
+
+On passa à d'autres maisons, aux dénoncés, puis aux suspects. On ne
+voyait que gens traînés, meubles en vente, butin emporté. La police ne
+pillait pas seule. Derrière elle venaient les _glaneurs_, tout ce
+qu'il y avait de garnements dans la ville. Cela popularisait fort
+l'exécution; le pauvre monde voyait bien qu'on ne perdait rien à
+travailler pour Dieu. À chaque carrefour, des moines ou des abbés
+crottés causaient et animaient les groupes. Et l'on voyait aussi aux
+bornes de petits misérables qui étaient affamés et cherchaient leur
+vie aux ordures; car personne n'osait leur donner: c'étaient les
+enfants protestants.
+
+Les princes d'Allemagne en vain étaient intervenus, spécialement en
+faveur de Dubourg, qui était encore à la Bastille. Ordre vint de
+l'expédier. Tout appel épuisé, ses parents, à force d'argent, lui
+avaient ménagé l'appel au pape. Il refusa et se laissa brûler. Ses
+collègues, qui étaient ses juges, et qui brûlaient en lui les libertés
+du Parlement, disaient: «Ce fut un juste; mais il a la loi contre
+lui.»
+
+La justice s'étant suicidée elle-même, des libertés nouvelles
+commencèrent dans Paris, celle surtout de battre les passants. À tous
+les coins des rues, aux meilleures maisons catholiques, on mettait des
+Vierges Maries devant lesquelles on marmottait. Ces marmotteurs ne
+perdaient pas leur temps, ils arrêtaient les gens avec leurs boîtes ou
+tirelires, où il fallait donner pour le luminaire de la bonne Vierge,
+pour les messes qu'on lui dirait, pour les procès à faire aux
+luthériens; qui ne donnait, était battu. Mode excellente qui alla
+s'étendant. On se mit, avec des bâtons, à promener ces boîtes de
+maison en maison. Un refus désignait pour le meurtre et le pillage.
+
+Cette Terreur dura tout l'hiver. Le cardinal triomphait tellement,
+qu'il mena à grand bruit les deux apprentis à la cour, contant
+cyniquement aux dames toutes les infamies protestantes. Le malheur
+voulut cependant que, dans ce troupeau de moutons qu'on égorgeait
+muets, il y eût un homme résolu, un certain avocat Trouillas, de la
+place Maubert. Les deux vauriens parlaient fort des filles de
+Trouillas et s'en vantaient. Le père, solennellement avec elles, alla
+s'emprisonner, et exigea que la chose fût éclaircie. Les misérables,
+confrontés, se coupèrent, s'embrouillèrent. Cette famille courageuse
+couvrit la justice de honte.
+
+La protection publique cessant, le gouvernement s'affichant comme
+gouvernement d'un parti, chacun était tenté de se protéger soi-même.
+On lança édit sur édit pour défendre les armes, et on les enlevait de
+vive force. Défense très-spéciale de voyager avec des pistolets. Ordre
+de courir sus à qui en porte, et de crier sur lui: «Au traître! au
+boute-feu!» Enjoint aux paysans de laisser leurs travaux, pour y
+courir, de sonner le tocsin sur celui qui voyage armé.
+
+Une réaction était infaillible. Quels en seraient les chefs? Navarre?
+Condé? l'amiral ou Montmorency? Celui-ci était poussé sans ménagement.
+Guise n'était pas content d'avoir tiré de lui la charge de
+grand-maître, et de son neveu le gouvernement de Picardie. Il faisait
+encore au vieux Montmorency un procès ruineux sur je ne sais quelle
+terre. Tel était ce pouvoir, irritant, provocant sur le petit et sur
+le grand, tracassier, processif, menant de front deux guerres, celle
+de force et celle de chicane, plaidant au Châtelet pour un champ,
+pendant qu'à main armée il saisissait la monarchie.
+
+Ils pensaient, non sans vraisemblance, que le roi de Navarre d'une
+part, Montmorency de l'autre, n'oseraient fâcher le roi d'Espagne,
+dont le premier était l'humble client, l'autre le serviteur et
+l'obligé.
+
+Condé, moins dépendant que son frère de l'Espagne, était chef naturel
+de la révolution. On s'adressa à lui. Des hommes intrépides, de
+fortune désespérée, s'offrirent, dirent que rien n'était plus facile,
+qu'on ne nommerait pas même le prince, qu'il n'avait rien à faire qu'à
+s'en aller princièrement jusqu'à la Loire, à Orléans, et là
+d'attendre, qu'on ferait tout pour lui, qu'on enlèverait les Guises,
+qu'on lui mettrait en main le roi et le royaume.
+
+L'homme qui se faisait fort ainsi de transférer la France était un
+gentilhomme du Périgord, le sire de la Renaudie, ruiné et diffamé pour
+un procès. À tort ou à raison? il n'est aisé de l'éclaircir. Lui-même
+contait ainsi la chose. Sa famille avait élevé et nourri un jeune et
+savant homme, le greffier du Tillet; ce nourrisson, dès qu'il eut
+plumes et ailes, tourna du bec contre son nid; fort de sa position au
+Parlement, il attaqua ses bienfaiteurs, leur fit procès, gagna. Ce
+n'est pas tout; il fit happer la Renaudie, comme ayant fait des
+pièces fausses. Tout cela d'autant plus facile, que du Tillet s'était
+donné aux Guises, au cardinal de Lorraine, qui se servait de lui. Un
+beau-frère de la Renaudie, messager du roi de Navarre, fut, par ordre
+de François de Guise, mis à la torture à Vincennes, et étranglé par le
+garrot, à la mode espagnole.
+
+La Renaudie, élargi, était passé en Suisse, avait vu les réfugiés à
+Lausanne, à Genève, mis son épée aventurière à la disposition des
+saints. La difficulté était de leur faire croire qu'il n'y avait pas
+de révolte en tout cela. Les vrais révoltés, au contraire, disait-il,
+les usurpateurs, c'étaient les Guises, qui tenaient le roi prisonnier.
+On n'agissait que pour son bien, pour le remettre en liberté.
+
+Rien de plus innocent. Nul droit plus évident pour un peuple que
+d'aller porter à son roi ses doléances. L'année dernière, on avait vu
+les Écossais, d'un grand soulèvement pacifique, partir à la fois de
+toutes les villes, aller par cent mille et cent mille, faire leurs
+remontrances à Stirling. La France allait en faire autant;
+pacifiquement, mais tout entière, elle devait se diriger vers Blois.
+Seulement, comme on pouvait prévoir que les Guises fermeraient la
+porte, il n'était pas inutile d'avoir quelques centaines d'épées de
+gentilshommes qui se chargeassent de l'ouvrir.
+
+Les actes émanés des Guises, qui qualifièrent et frappèrent la
+révolte, ne manquent pas, pour l'amoindrir, de la concentrer dans la
+Renaudie et ceux qui armèrent avec lui. Ce qui est sûr, c'est qu'un
+petit nombre de nobles, venus de toutes les provinces, se rallièrent à
+lui à Nantes, et s'engagèrent pour eux et leurs amis. Voilà ce qu'on
+appelle conjuration d'Amboise ou conjuration de la Renaudie. Les
+histoires postérieures, écrites longtemps après sous Henri IV, les de
+Thou, les Matthieu, pour abréger ou simplifier, unifient, concentrent
+et précisent, écartent nombre de circonstances, réduisent une grande
+révolution à un petit mouvement. Les modernes encore plus. L'un d'eux,
+sans preuve, raison ni vraisemblance, suppose une assemblée en règle
+de tout le parti protestant, et présidée par Coligny!
+
+Tenons-nous-en aux récits du temps même, rétablissons les
+circonstances qu'on a cru pouvoir écarter. La révolution reparaît ce
+que le seul bon sens devait faire présumer, immense, infiniment
+diverse, mais absolument spontanée.
+
+L'équivoque de la Renaudie ne trompait que ceux qui voulaient l'être.
+On devinait parfaitement qu'un homme comme le duc de Guise ne serait
+pas aisément enlevé, qu'il y aurait un rude combat. Et l'on sentait
+aussi qu'aller en armes arracher au roi ses premiers serviteurs, ses
+oncles (par sa femme), le délivrer des Guises pour l'assujettir à
+Condé, ce n'était pas précisément un acte d'obéissance.
+
+Rien n'indique que les ministres protestants y aient pris la moindre
+part. Ils recevaient encore le mot d'ordre de Genève, et Genève
+condamna cet événement.
+
+Beaucoup de Français s'abstinrent de même par loyauté et fidélité
+monarchique. Ils auraient cru entacher leur honneur. Au moment où le
+roi d'Espagne venait de s'engager à protéger le petit roi, une telle
+prise d'armes pouvait donner prétexte à l'invasion espagnole.
+
+Enfin, chose très-grave, de grands mouvements populaires avaient lieu
+en Normandie, d'un caractère anarchique et sinistre, absolument
+étranger et contraire à l'influence de Genève. Un maître d'école de
+Rouen prêchait la résistance à main armée, non pas la nuit dans
+quelque cave, mais le jour en plein champ, à un peuple innombrable.
+Cet homme, dont les protestants parlent avec horreur et qu'ils
+flétrissent du nom d'anabaptiste, rappelait les prophètes de Munster
+par son illuminisme, ses visions, ses révélations. L'Esprit le
+saisissait quand il planait sur cette foule. Il luttait, se débattait
+contre, écumait, se tordait. Enfin l'Esprit était vainqueur, le
+torrent débordait en brûlantes paroles qui toutes ne prêchaient que
+l'épée.
+
+Cette génération, élevée dans la terreur de la tragédie de Munster et
+dans la plus profonde antipathie pour l'anabaptisme, avait d'autant
+plus d'éloignement pour toute résistance armée. Il fallut des
+circonstances inouïes, les plus cruellement provocantes, pour l'amener
+à la guerre civile. Aussi l'on ne voit pas que beaucoup de gens aient
+armé. La grande foule qui se mit en mouvement, partit sur ce mot
+d'ordre qu'on répandit: _Aller se plaindre au roi_. Elle partit sans
+armes, innocente et confiante, de toutes les provinces, croyant
+uniquement appuyer une remontrance sur le gouvernement des _Lorrains_
+et l'usurpation _étrangère_, en faveur des princes du sang, du droit
+national, de l'autorité légitime. Dans une chose tellement licite, il
+n'y eut ni crainte, ni précaution, ni mystère. Toutes les routes se
+couvrirent de gens qui marchaient vers la Loire, sans être affiliés à
+la conjuration, probablement sans savoir même le nom parfaitement
+obscur de la Renaudie.
+
+Notez que, dans ceux même qui armèrent et furent pris, il n'y a aucun
+nom connu. Le plus considérable est un baron de Castelnau, apparenté à
+quelques grandes familles. Du reste, aucun seigneur. C'étaient, en
+tout, quelques centaines de petits gentilshommes, étrangers à la haute
+noblesse, et non moins inconnus à la grande foule populaire qui allait
+se plaindre au roi.
+
+Ce qu'il y avait de considérable parmi les nobles délaissait les
+Guises et la cour dans une grande solitude, et s'était tout d'abord
+groupé autour des Montmorency et des Châtillon. Toute la crainte des
+Guises, qui furent de très-bonne heure avertis du mouvement, c'était
+que les trois Châtillon, l'amiral Coligny, le cardinal Odet et
+Dandelot, n'en prissent la conduite. De quoi ils étaient
+très-éloignés, et comme neveux du connétable, et comme loyaux sujets,
+enfin comme chrétiens protestants, encore très-soumis à Genève, fort
+éloignés des doctrines hardies de Knox et du _covenant_ écossais. Ils
+ne voyaient pas clair dans ce grand mouvement anonyme d'une foule
+mêlée, encore moins dans cette ténébreuse chevauchée d'un homme mal
+noté, qui, avec un parti de petite noblesse, avait aussi embauché
+quelques reîtres, nouvellement licenciés.
+
+La Renaudie était venu à Paris, sans nul doute pour tâter les
+ministres réformés, qui y avaient déjà un centre. Tout indique qu'il
+échoua. L'affaire eût été bien autrement organisée, harmonique et
+d'ensemble, s'il eût eu l'appui des églises qu'on venait de
+constituer. N'ayant Genève, il n'eut Paris. Il dut manquer la France.
+
+À Paris, il logeait au faubourg Saint-Germain, dans la maison garnie
+que tenait un certain avocat Avenelles. Cet homme, à qui on put cacher
+la chose, y entra, puis s'en effraya et dit tout à Millet, secrétaire
+du duc de Guise (qui a compilé ses Mémoires). Millet leur mena
+Avenelles. Ils étaient déjà avertis, surtout d'Espagne. Ils virent que
+la chose était sérieuse, et se jetèrent, avec le roi, au fort château
+d'Amboise.
+
+Là, ni troupes ni munitions dans le château. La ville même d'Amboise
+pleine de protestants. La grande ville voisine, Tours, indifférente ou
+hostile. La nécessité d'attendre que le secours leur vint de Paris, de
+cinquante ou soixante lieues. Si la Renaudie eût agi seul, et fût venu
+d'une seule course avec deux ou trois cents chevaux, il prenait le
+renard au gîte. Il aurait eu la ville sans coup férir, et le château,
+sans vivres ni poudre, eût été obligé de traiter au bout de deux
+jours.
+
+Mais l'assemblée de Nantes, peu confiante pour la Renaudie, lui avait
+donné un conseil de six personnes qui l'obligèrent d'agir _avec
+prudence_, autrement dit de manquer tout. On s'attendit les uns les
+autres; on voulut agir en cadence avec _le chef muet_ (Condé); on
+attendit peut-être ce que feraient les Châtillon.
+
+Les Guises étaient perdus sans l'incroyable chance qu'ils eurent de
+voir leurs ennemis, les Châtillon, Condé, se mettre dans Amboise avec
+eux, déconcerter l'attaque, paraissant être pour les Guises, et, par
+leur seule présence, manifestant la discorde morale et l'impuissance
+de la révolution.
+
+Nous l'avons dit: l'opposition protestante, et toute opposition alors,
+était brisée d'avance par son incertitude sur la question capitale:
+_Faut-il obéir aux puissances injustes?_ Oui, répond le Christianisme.
+Non, répond la Révolution.
+
+Les Guises n'ignoraient pas que Coligny était chrétien, et chrétien de
+Genève; donc, qu'il obéirait. Ils n'hésitèrent pas à l'appeler.
+
+Ils lui firent écrire par la reine mère que nos troupes étaient
+assiégées en Écosse, qu'il fallait aller à leur secours, forcer le
+passage à travers les vaisseaux anglais, que le roi voulait s'entendre
+avec eux. À l'instant même, les trois frères arrivèrent, Coligny,
+Dandelot, Odet le cardinal. Ils ne virent que la France et ils
+sauvèrent leurs ennemis.
+
+La présence du cardinal de Châtillon, inutile pour la question de
+guerre, indique assez que les trois frères espéraient profiter de
+cette crise pour la cause de la liberté religieuse.
+
+En effet, à peine arrivés (fin février), on les caresse, on les
+entoure, on leur demande ce qu'il faut faire. Ils répondent en deux
+mots: _Amnistie, liberté_. À quoi on leur dit qu'on a peur d'irriter
+le parti contraire. On réduit la concession à un acte bâtard qui
+amnistie le passé pour ceux qui se repentent et changent. Mais on
+excepte _ceux qui conspirent sous prétexte de religion_. On excepte
+les _ministres_ mêmes. On met au bas de l'acte les noms des membres du
+conseil, spécialement les Châtillon.
+
+Coup terrible pour la Renaudie. Mais un autre lui vient plus fort.
+
+Condé venait lentement entre Orléans et Blois. Un lieutenant des
+Guises qui allait à Paris le rencontre, lui dit avec une légèreté
+méprisante qu'on sait tout, qu'on n'en tient grand compte. Le prince
+perd la tête; il sent le ridicule de sa situation; il voit qu'on se
+rira de lui, qu'on chansonnera sa prudence. Et, pour se montrer brave,
+il va se jeter dans Amboise.
+
+Les Guises, surpris de leur bonne fortune, traitent cet étourdi avec
+le mépris qu'il mérite. Ils sentent que, par lui, ils seront
+vainqueurs sans combat.
+
+Forts dès lors, ils écrivent au roi de Navarre, lui font peur de
+l'Espagne, mettent sa pauvre tête dans un tel ébranlement, qu'il
+rassemble des forces, surprend et taille en pièces trois mille hommes
+de son parti; il se lave dans le sang des siens.
+
+La Renaudie était un homme peu ordinaire. La duperie des Châtillon,
+l'insigne étourderie de Condé, la complète connaissance que les Guises
+ont de son plan, rien ne peut lui faire lâcher prise. Il se tient à
+six lieues d'Amboise. Il sait parfaitement que les Guises n'ont encore
+que cinq ou six cents hommes, qu'ils ne les emploient au dehors qu'en
+dégarnissant le château.
+
+Ayant dans la ville d'Amboise une centaine de réformés, cet homme
+d'indomptable courage se tient prêt à frapper un coup.
+
+Le parti, malheureusement, lui avait donné des lieutenants qui lui
+ressemblaient peu. L'un d'eux, baron de Castelnau, homme de haute
+noblesse, de science et de grande piété, conduisait une petite bande
+du Périgord. Assiégé dans une maison par le duc de Nemours et cinq
+cents cavaliers, il parvint cependant à faire avertir la Renaudie.
+C'était justement l'occasion que celui-ci attendait. Il calcula que si
+Castelnau résistait, il trouverait les Guises à peu près désarmés. Au
+grand galop il courut vers Amboise. Trop tard. Il sut en route que
+Castelnau avait parlementé, que, Nemours lui donnant sa parole de
+prince _de le mener au roi_ sans qu'il lui arrivât mal, _de lui faire
+donner audience_, le bonhomme l'avait remercié de lui procurer sans
+combat un tel excès d'honneur. Inutile d'ajouter que la parole de
+prince, l'honneur, l'audience royale, se résumèrent en une cave où il
+fut jeté en attendant qu'on l'étranglât.
+
+La Renaudie fut tué, peu après, dans une obscure rencontre. Mais les
+Guises purent voir que sa mort ne finissait rien. Ces hommes obstinés,
+intrépides, arrivaient toujours et toujours pour se faire tuer. On en
+trouvait tout autour dans les bois. Amenés, ils ne paraissaient pas
+dans une humble attitude de captifs, mais parlaient franchement, tout
+haut et menaçants, disant sans détour qu'ils venaient uniquement pour
+chasser les Guises. On pouvait les tuer, non leur ôter leur espoir,
+tant ils étaient sûrs de leur cause et de la justice de Dieu. Au
+milieu même du triomphe des Guises, il y eut encore un gentilhomme
+d'un si aventureux courage, qu'il faillit enlever la ville sous leurs
+yeux, et que, sans un malentendu, la chose eût encore réussi.
+
+Cette obstination jeta Guise dans un sauvage désespoir. Il jugea fort
+bien dès ce jour qu'il périrait par ce parti: «Du moins je vengerai ma
+mort, dit-il, je jouerai quitte ou double; j'en tuerai tant qu'il en
+sera mémoire.--Attendez donc au moins, dit le chancelier Ollivier, que
+vous ayez les chefs.» Mais il ne voulut rien attendre. Il se donna à
+lui-même (17 mars) des lettres royales qui le firent lieutenant du roi
+pour les faire mourir _sans forme de procès_. Il avait mis au bas: _De
+l'avis du conseil_, qu'il n'avait daigné consulter.
+
+Le mouvement était si vaste et si universel, qu'on dédaignait ou
+ignorait (dans les provinces lointaines) la Terreur de la Loire.
+
+En Berry, en Guyenne, des soulèvements commençaient. En Provence,
+trois mille hommes armés forçaient la ville d'Aix pour délivrer un
+prisonnier. Dans le Dauphiné même, dont Guise était le gouverneur, les
+protestants s'inquiétèrent si peu de l'échec de la Renaudie, qu'ils
+prirent ce moment même pour occuper une église de moines, en faire un
+temple. Le danger était plus grand à Rouen, où l'anabaptisme se
+prêchait hardiment aux grandes foules d'ouvriers, bravant également et
+les catholiques impuissants et les protestants dépassés.
+
+Nul doute que cette situation n'intimidât et ne paralysât les
+Châtillon. On les retint d'autant mieux à Amboise à attendre les
+vieilles bandes qui allaient venir, disait-on, et s'embarquer avec eux
+pour l'Écosse. Dandelot écrit dans ce sens à son oncle le connétable
+(26 mars 1560). Il espère qu'on étouffera _ces mauvaises et
+pernicieuses volontés_; l'exécution des prisonniers _continue tous les
+jours_. Il n'en écrit pas davantage.
+
+Exécutions sans procès et sans preuves. On ne put jamais rien tirer
+des prisonniers que parfait dévouement au roi. La situation du
+chancelier Ollivier qui les interrogeait, les trouvait innocents et
+les voyait périr, était épouvantable, pleine d'horreur et d'infamie.
+Cet homme éclairé, modéré, au bout d'une carrière honorable, marquée
+par des réformes utiles, se laissait traîner par les Guises, abîmer
+dans la boue, dans la damnation. Ses prisonniers étaient ses juges et
+le tenaient sur la sellette. L'un d'eux (c'était le baron de
+Castelnau), à qui Ollivier demandait où il était devenu si savant, lui
+répondit: «Chez vous, par vos exhortations, quand vous me disiez
+d'aller à Genève, quand je vous vis pleurer votre faiblesse pour le
+massacre des Vaudois, et que vous sentîtes dès lors que vous étiez
+rejeté de Dieu.»
+
+Un autre, un orfévre, nommé Picard, alla plus loin. Il lui défila
+toute sa vie, lui rappela combien de fois il lui avait porté des
+livres protestants et révéla son intime intérieur. Le chancelier,
+comme un homme blessé et chancelant, faisait le brave encore. Il
+menaçait un jeune homme de le faire pendre. «Pendre! dit celui-ci,
+cela est bien aisé à dire. Si l'on vous eût pendu lorsque vous l'avez
+mérité, vous seriez sec depuis trente ans. Rappelez-vous qu'étant
+écolier à Poitiers vous tuâtes méchamment un camarade, si bien que
+votre père depuis ne voulut plus vous voir. Et rappelez vous aussi
+que, pour ce meurtre vous avez laissé pendre votre ami Arquinvilliers
+à la place Maubert.»--Cette révélation d'un crime si longtemps ignoré,
+qui lui éclatait tout à coup, fut une lame qui lui perça le coeur. Il
+ne contredit pas, et resta là anéanti. On le prit, on le porta à son
+lit. Et le vieillard débile, devenant frénétique, se mit à battre son
+lit plus fort que n'eût fait un jeune homme. Tout le monde était
+épouvanté. Le cardinal de Lorraine y alla, pour que du moins il mourût
+décemment. Mais Ollivier ne put le voir. Il s'écria: «Ah! cardinal,
+par toi, nous voilà tous damnés.--Mon frère, dit le prélat, résistez
+au malin esprit.--Bien dit! bien rencontré!» dit l'autre avec un rire
+horrible. Il tourna le dos, et mourut.
+
+Quand le duc de Guise le sut, il fut exaspéré de l'audace du mourant
+qui damnait un homme comme lui. «Damnés! damnés! s'écriait-il, tirant
+sa barbe rousse. Il en a menti, le vilain!... Il est mort comme un
+chien, qu'on me le jette à la voirie!»
+
+Cette certitude qu'il avait d'être tué tôt ou tard le rendait
+très-féroce. Castelnau, ayant longuement disputé de la foi avec le
+cardinal, lui fit accepter quelque chose, et il en prenait à témoin le
+duc: «Eh! que m'importe à moi? dit celui-ci. Qu'ai-je à faire de ta
+religion? mon métier n'est pas de parler, mais de couper des
+têtes.--Mot indigne d'un prince!» dit courageusement le martyr.
+
+Les femmes et les enfants étaient menés, après souper, voir les
+exécutions. Les petits frères du roi s'y habituaient et finirent par
+en rire.
+
+Les dames avaient pitié dans le commencement. La duchesse de Guise,
+qu'on traîna pour voir ce spectacle, rentra éperdue chez la reine
+mère. «Qu'avez-vous? lui dit celle-ci.--Ce que j'ai? Ah! madame! je
+viens de voir la plus piteuse tragédie, le sang innocent répandu, les
+bons sujets du roi à mort... Comment douter qu'un grand malheur ne
+frappe bientôt notre maison!»
+
+Personne ne fut exempt de cette complicité des yeux. On exigea de
+Condé même qu'il regardât par la fenêtre, qu'il vît mourir ceux qui
+mouraient pour lui. On l'y traîna, pour ainsi dire. À ce dernier degré
+de honte, mordu au coeur, il s'écria: «Je comprends bien pourquoi on
+fait mourir tant de braves gentilhommes qui ont rendu tant de
+services. Les étrangers auront bon temps; avec l'aide d'un prince
+ennemi, ils mettront en proie le royaume.» Ce mot était tout un
+réquisitoire pour faire mourir plus tard les Guises. Ils comprirent,
+et le cardinal dit qu'il fallait le tuer. On assure qu'ils auraient
+voulu que François II, qui jouait souvent avec lui, lui donnât un coup
+de dague. Comment compter pourtant sur une main si faible? on ne
+tenait ni le roi de Navarre, ni Montmorency. Qu'eût-il servi d'égorger
+Condé!
+
+Toutefois, pour être folle, l'idée eût pu, à la rigueur, leur
+traverser l'esprit. Le cardinal était dans le paroxysme féroce d'un
+poltron rassuré qui se venge de sa peur; Guise, dans la sauvage fureur
+d'un homme qui s'est cru adoré, et qui se voit maudit. Il avait soif
+de sang. Toutes les lettres qu'il fait écrire, comme lieutenant du
+roi, ne parlent que de tuer, pendre, tailler en pièces: «En finir avec
+la canaille qui ne fait que charger la terre,» etc., etc. Sans parler
+des potences, et des têtes fichées, les cadavres exposés au marché,
+dont on souffrait la puanteur, on noyait dans la Loire, on tuait dans
+les bois, on tuait dans le château. Un gentilhomme étant venu
+s'informer de la santé de Guise de la part du duc de Longueville, qui
+se disait malade (pour se dispenser de venir), Guise voulut qu'il
+emportât un effet de terreur, et qu'on sût bien quel homme désormais
+il était. Il le reçut à table, et dit: «Rapportez-lui que je me porte
+bien, et de quelle viande je me régale.» On amena un homme grand, de
+belle apparence, qui fut accroché par le cou aux barreaux des
+fenêtres, et lancé sous les yeux du gentilhomme épouvanté.
+
+Mais ces morts n'étaient pas muettes. On n'avait pas si bon marché de
+ces hommes d'épée que des pauvres martyrs des villes, ouvriers,
+artisans, qui, quarante ans durant, avaient alimenté la flamme des
+bûchers, sans rien faire que bénir, prier. Ceux-ci priaient contre
+leurs assassins, voulaient leur châtiment, et déjà le commençaient par
+leurs regards et leurs paroles. Ils sentaient avec eux la France, la
+vraie France, le ciel et l'avenir. Ils levaient en mourant leurs mains
+loyales à Dieu. L'un d'eux, M. de Villemongis, trempa les siennes dans
+le sang de ses amis déjà exécutés, et, les élevant toutes rouges, cria
+d'une voix forte: «C'est le sang de tes enfants, Seigneur! Tu en
+feras la vengeance!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+MORT DE FRANÇOIS II ET CHUTE DES GUISES
+
+1560
+
+
+Le 31 mars et le 12 avril, les Guises firent faire au nom du roi deux
+apologies de l'affaire d'Amboise, l'une envoyée au Parlement, l'autre
+au roi de Navarre. Ils réduisirent les tailles, et créèrent chancelier
+un homme connu pour modéré, L'Hospital, chancelier de la soeur d'Henri
+II, Madeleine, récemment mariée au catholique duc de Savoie, mais qui
+tenait à Nice sa cour dans un tout autre esprit.
+
+Changement subit, inouï, incroyable! Disons mieux, défaillance étrange
+des Guises! Le coeur manqua, ce semble, au cardinal de Lorraine; la
+girouette tourna; la violence fit place à la peur.
+
+Non sans cause. Dans les murs mêmes d'Amboise, et parmi les supplices,
+contre les Guises venait de se former le tiers parti.
+
+Observons-en bien la naissance. Ceux qui, par devoir ou hasard, se
+trouvèrent au fatal château dans ce moment d'horreur, les Châtillon
+spécialement, en désapprouvant la révolte, cherchèrent inquiètement
+par où l'on contiendrait les Guises.
+
+Le jeune roi, âgé de dix-sept ans, nerveux et maladif, avait été
+d'abord fort ému de l'affreux spectacle. Il en avait pleuré, disant
+toujours: «Hélas! qu'ai-je donc fait à mon peuple?»--Puis, entendant
+les condamnés n'accuser jamais que les Guises, il en avait fait la
+remarque, comprenant très-bien que l'entreprise n'était nullement,
+comme on le lui disait, dirigée contre lui.
+
+Cette faible et pauvre volonté ne s'appartenait pas. Deux femmes se la
+disputaient, sa mère, sa jeune épouse. De quel côté pencherait-il?
+Cette grande question, décisive pour la France, était toute dans la
+chambre à coucher. Jeune et malade, il avait bien ses faiblesses
+natives pour sa mère et nourrice. Mais qu'était tout cela contre un
+mot de Marie Stuart?
+
+La mère, plus que prudente, et n'osant même souffler devant les
+Guises, avait cependant pris parti dans l'amnistie accordée le 2 mars.
+Le messager royal qui porta l'acte au parlement y ajouta ce mot: Que
+le cardinal de Lorraine demandait _qu'on attendît quatre jours_ et
+qu'on fit des processions dans Paris, mais que la reine mère engageait
+à enregistrer sans _attendre_.
+
+Voilà la première et timide révolte de Catherine.
+
+Elle intervint, et avec beaucoup d'insistance, pour que l'on sauvât
+Castelnau, apparenté à maintes grandes familles qui, disait-elle, ne
+pardonneraient jamais sa mort. D'autres, surtout les Châtillon,
+prièrent aussi pour lui. On poursuivit les Guises de prières et de
+caresses jusque dans leur chambre. On ne tira du cardinal qu'un mot:
+«Il mourra, et personne ne viendra à bout de l'empêcher.»
+
+Je ne vois point que la jeune Marie Stuart, alors toute-puissante, se
+soit jointe à sa belle-mère. Elle avait été élevée par le cardinal de
+Lorraine, et ne faisait qu'un avec lui. Les lettres de sa plus tendre
+enfance, qui témoignent d'une précocité d'esprit extraordinaire,
+montrent aussi combien elle naquit violente et dure. Elle y félicite
+sa mère des exécutions qu'elle faisait en Écosse: «Vous avez très-bien
+fait de ce que voulés _faire justice_; ils en ont bon besoin.»
+(Labanoff, I, 6.)
+
+Élevée, dès l'âge de six ans, par sa belle-mère Catherine, qui la
+faisait coucher près d'elle à côté de ses filles, à peine fut-elle
+reine, qu'elle devint son espion, mais ouvertement, sans pudeur; elle
+se fit, à dix-huit ans, gouvernante et surveillante d'une femme de
+cinquante ans qui lui avait servi de mère, abusant de ce que l'audace
+et l'insolence lui donnait d'ascendant sur cette personne fine et
+rusée, mais vile, tenue toujours très-bas, lâche de nature et
+d'habitude.
+
+Choquant spectacle! de voir la vieille qui tremblait sous la jeune? de
+voir déjà en cette créature comblée de tous les dons, et qu'on eût
+voulu adorer, le coeur ingrat, le vilain coeur des Guises et leurs bas
+instincts de police!
+
+La situation de Catherine lui faisait regretter sans doute d'avoir,
+pour plaire aux Guises, reçu durement Montmorency.--D'autre part, les
+Châtillon, ses neveux, ne pouvaient avoir prise sur le jeune roi
+contre sa femme qu'au moyen de sa mère. Ils s'adressèrent à Catherine,
+exprimèrent le désir qu'elle prévalût près de son fils.
+
+Qu'auraient-ils fait? Le roi de Navarre négociait avec l'Espagne, et,
+pour plaire à l'Espagne, pour se laver de l'affaire de Condé,
+égorgeait son propre parti!
+
+Montmorency, les Châtillon, pensèrent sans doute qu'après tout cette
+Italienne, infiniment prudente et modérée, sans amis ni parti, serait
+heureuse de s'appuyer sur eux, de se régler par leurs conseils.
+
+Le connétable agit dans ce sens et contre les Guises. Armé chez lui et
+cantonné à Chantilly, il voulut bien en sortir sur un ordre du roi
+pour expliquer au parlement l'affaire d'Amboise. Il blâma la prise
+d'armes, mais non le mécontentement public, et spécifia qu'on n'avait
+_attaqué que les Guises_, les désignant ainsi comme la pierre
+d'achoppement, la cause de tous les embarras.
+
+L'ambassadeur d'Espagne (qu'on croyait dirigé par les avis du
+connétable) offrit les secours de son maître, mais à qui? non aux
+Guises. Loin de là, il dit qu'on ferait bien de les écarter pour un
+temps.
+
+Ce mot seul les tuait. Et au même moment leur fortune périssait en
+Écosse. Philippe II se vengeait de leur duplicité. Ils sollicitaient
+son appui en France, et en Angleterre travaillaient pour se faire, à
+sa place, les chefs du parti catholique. Le roi d'Espagne protégea la
+protestante Élisabeth, leur interdit de l'attaquer. Elle put à son
+aise envoyer des troupes en Écosse et en chasser les Français. Les
+Guises ne désarmèrent Élisabeth que par l'intercession de Philippe II.
+
+Donc voilà les deux faits qui dominent la situation: le tiers parti
+commence en Catherine, et les Guises ne se maintiendront qu'en
+devenant de plus en plus les serviteurs du roi d'Espagne, dont ils
+avaient eu jusque-là la folie de se croire rivaux.
+
+Blessés ainsi au sein de leur victoire, ils étaient fort embarrassés
+de Condé. Ils ne pouvaient guère l'élargir qu'en lui faisant excuse.
+On n'avait rien trouvé dans ses papiers. Il était en mesure de les
+menacer à son tour. Lui-même avait besoin d'une bravade pour se
+relever, après le triste rôle qu'il avait joué, son mensonge palpable
+et le reniement de ses amis. Il risqua un outrage aux Guises.
+
+Le mot de Castelnau _qu'un bourreau n'était pas un prince_, indiquait
+ce qu'il fallait dire. Condé, dans le conseil, déclara que ses ennemis
+qui le prétendaient chef de la conjuration avaient menti, qu'il était
+prêt _à mettre bas son rang de prince_, pour, _les haussant à son
+niveau_, les combattre, leur faire avouer qu'ils étaient poltrons et
+canailles. Cela dit, il sortit, les ayant d'un mot, dégradés.
+
+Cela leur fut amer. Ce nom de princes, fort longtemps disputé,
+laborieusement établi, mais si justement contesté à des bourreaux
+couverts de sang, ils le revendiquèrent bien vite. Guise se leva, il
+dit que, _comme parent du prince_, s'il y avait combat, _il avait
+droit_ d'être son second.
+
+Voilà ce mot qu'on a défiguré.
+
+Condé se trouva libre. Marguerite ne l'était pas. Les Guises
+sentaient bien que leur péril dès lors était en elle, et la gardaient
+à vue. Son garde et son geôlier, c'était sa tendre fille Marie Stuart,
+qui ne pouvait s'arracher d'elle, ne la quittait d'un pas. On savait
+que, sous main, dans les rares échappées qu'elle avait eues, elle
+adressait de bonnes paroles aux réformés. Une fois, elle avait cru
+pouvoir se ménager un moment d'entrevue avec Régnier de La Planche,
+l'illustre historien protestant. On le sut à l'instant, Catherine jura
+qu'elle n'avait voulu que trahir La Planche, le faire parler devant
+les Guises, lui faire livrer les secrets du parti. Et, en effet, elle
+cacha le cardinal de Lorraine, de manière à pouvoir l'entendre. Elle
+l'écouta longuement, puis le fit arrêter. Elle obtint cependant qu'il
+sortît quatre jours après.
+
+Il en fut de même d'une adresse que les réformés lui firent remettre
+par un jeune homme à son passage entre deux portes; cette pièce fut
+saisie à l'instant dans les mains de la reine mère par sa belle-fille
+et portée aux Guises. Catherine, lâchement, abandonna l'homme en
+péril; mise en face de lui, elle lui reprocha de lui avoir remis un
+pamphlet qui l'attaquait elle-même. «En quoi? dit-il.--En attaquant
+MM. de Guise, avec qui nous ne faisons qu'un.»
+
+Le plus bizarre de la situation, c'est que le cardinal de Lorraine,
+inquiet de cette popularité de Catherine, imagina de lui faire
+concurrence auprès des protestants. Deux mois après Amboise, ayant à
+peine lavé ses mains sanglantes, il veut conférer avec eux, les
+appelle, les accueille, dispute amicalement.
+
+C'est lui qui avait appelé L'Hospital, créature d'Ollivier, légiste,
+homme de lettres, et grand faiseur de vers latins, panégyriste facile
+des grands, à la mode italienne. C'était un homme absolument inconnu
+de la magistrature, et qui avait cheminé sous la terre. Personne ne
+devinait qu'il fût très-honnête et très-bon, excellent citoyen. Il
+était fils d'un médecin, d'un proscrit qui avait suivi le connétable
+de Bourbon. Il avait longuement vécu en Piémont. Le malheur et l'exil
+l'avaient fort aplati; au dehors seulement, car le coeur était
+admirable. Plus que sage et plus que prudent, il était secrètement
+favorable aux réformés, et pourtant le cardinal de Lorraine le croyait
+son homme. D'Aubigné assure qu'il avait donné, comme sans doute une
+infinité de gens inconnus, sa petite contribution d'argent aux
+conjurés d'Amboise.
+
+Dans ce moment les Guises étaient entre l'enclume et le marteau. D'une
+part, Philippe II les pressait d'acquitter le voeu d'Henri II, et
+d'accepter l'Inquisition. D'autre part, ils auraient voulu calmer le
+parti réformé qui partout se montrait en armes. L'Hospital, déjà
+chancelier (sans avoir encore sa nomination), leur fit habilement le
+bizarre édit de Romorantin, un édit à deux faces, indulgent et sévère.
+Il donnait aux évêques le jugement d'hérésie. Nulle peine indiquée que
+la mort. Voilà pour le sévère, et ce qu'on montrait à l'Espagne. Mais,
+d'autre part, les Parlements ne jugeant plus, et la mort ne pouvant
+être prononcée par l'Église seule, les protestants n'avaient à
+craindre que les punitions canoniques.
+
+Cependant Condé, de retour près de son frère, l'avait ramené au
+connétable, aux Châtillon. Tous ensemble exigèrent les États Généraux.
+Les Guises n'osèrent s'y opposer. Seulement ils rusèrent, en faisant
+seulement une assemblée de notables, intimidant Navarre, l'empêchant
+d'y venir. Montmorency vint seul, mais avec ses neveux et une armée de
+gentilshommes. (Fontainebleau, 21 août 1560.)
+
+Les deux partis obtinrent ce qu'ils voulaient. Coligny dit que, sur
+l'ordre de la reine mère, il avait vu la Normandie, et qu'il en
+rapportait une adresse des réformés pour obtenir la tolérance. «Par
+qui signée? dit-on.--Par cinquante mille hommes de Normandie, si vous
+voulez, demain.» On disputa, mais on promit la tolérance provisoire,
+et les États Généraux, qu'exigeait aussi Coligny.
+
+En revanche, les Guises se donnèrent à eux-mêmes, au nom du roi,
+l'indemnité complète, la plus blanche innocence, pour tous leurs actes
+de finances et de guerre.
+
+L'édit pacificateur est du 26 août. Et le 27, le connétable étant à
+peine en route pour retourner chez lui, les Guises mettaient à la
+Bastille _un complice du connétable_ qui, d'accord avec lui et
+d'autres, écrivait au roi de Navarre, pour l'engager à faire mourir
+les Guises, dont les États auraient ordonné le procès. Tout cela,
+disait-on, se lisait dans les lettres qu'on prit sur un messager.
+
+C'était déjà la guerre civile. Et elle éclatait de toutes parts.
+
+Dans le Midi, le parti protestant, tout au contraire de ce qu'on
+attendait, eut pour lui les meilleures épées, des hommes redoutables
+qui sont restés célèbres. En Provence, Mouvans, avec une poignée
+d'hommes, embarrassa, déconcerta, et le gouverneur de la province, et
+le vieux Paulin de la Garde, fameux par ses campagnes avec les forbans
+turcs et par le massacre des Vaudois; ce héros des galères fit
+très-mauvaise contenance devant un vrai héros.
+
+En Dauphiné, plus tard dans le Comtat, commençait ses campagnes
+l'intrépide et cruel Montbrun.
+
+Un échappé d'Amboise, Maligny, avait entrepris pour le roi de Navarre
+une affaire aussi grave peut-être que celle d'Amboise: c'était de
+prendre Lyon. La chose ne manqua que par la lenteur et l'hésitation de
+ce malheureux Navarrais qui, comme à l'ordinaire, par peur ou par
+conseil des traîtres, défendit de rien faire et faillit ainsi faire
+périr ceux qui s'étaient tant avancés.
+
+Saint-André assura Lyon pour les Guises. Leurs lieutenants reprirent
+le dessus en Provence et en Dauphiné, à force de bonnes paroles et de
+serments qui suivaient les massacres. Les Guises se trouvaient forts
+par leur défaite même d'Écosse. Les vieilles bandes leur étaient
+revenues. Ils crurent pouvoir jouer quitte ou double, attirer Navarre
+et Condé, les Châtillon, les dégrader par la main du roi même, les
+faire mourir comme hérétiques.
+
+Projet désespéré, mais non invraisemblable. J'en juge par la ressource
+non moins extraordinaire qu'ils cherchèrent en octobre dans une somme
+tirée violemment de leurs partisans mêmes, du clergé de Paris. Elle
+devait être payée par l'évêque et les grands abbés _en six jours_. On
+leur envoyait pour huissier et pour garnisaire un conseiller du roi,
+qui devait attendre la somme, _séjournant à leurs frais_, pouvant
+saisir leur temporel, poursuivre leurs officiers et receveurs, vendre
+leurs biens, sans forme de justice. Que si, avec tout cela, ils
+tardent de payer, ce conseiller _emmènera_ l'évêque, les grands abbés
+et leurs chapitres, qui resteront avec le roi, le suivront, à leurs
+frais, jusqu'à l'entier payement. (Saint-Germain, 7 octobre 1560.)
+
+Qu'auraient fait de plus les réformés? L'embarras fut extrême. Mais le
+clergé ne vendit pas un pouce de terre. Il aima mieux engager les
+reliques.
+
+Un coup si violent, si révolutionnaire, frappé sur les leurs mêmes,
+donne à penser sur ceux dont ils auraient frappé leurs ennemis. Pour
+subir de telles choses, le clergé dut attendre des résultats
+définitifs. Si Navarre et Condé périssaient en effet, leur mort eût
+commencé dans les provinces une Saint-Barthélemy, comme celle que le
+Savoyard, au moment même, à l'aide de nos troupes, exécutait sur les
+Vaudois.
+
+Les deux frères, le roi et le prince, n'en croyaient pas moins de leur
+honneur de venir à ces États qu'ils avaient demandés. Ils avaient
+manqué l'assemblée de Fontainebleau; pouvaient-ils manquer celle-ci?
+La seule question était de savoir s'ils y viendraient en armes. Leurs
+femmes, ardentes protestantes, la reine Jeanne d'Albret et la
+princesse de Condé, les priaient, conjuraient, de se laisser
+accompagner. Dans tout le Midi et l'Ouest, une grande cavalerie
+protestante s'était levée d'elle-même, d'elle-même réunie à Limoges;
+elle brûlait d'aller parler aux Guises et de les voir de près. Elle se
+payait et se nourrissait, et ne voulait des princes que l'honneur de
+leur faire escorte. Mais les Guises tenaient déjà par ses conseillers
+le roi de Navarre; ils le tenaient par une demoiselle de la reine mère
+dont il était amoureux. Il s'ennuyait fort à Nérac près de Jeanne
+d'Albret, malgré les prêches assidus dont on le régalait. Il avait
+hâte d'échapper à sa femme. Condé aussi, très-vraisemblablement,
+suivait un même attrait; tous les avis de son ardente épouse lui
+faisaient moins d'impression que les plaisirs faciles de la cour de la
+reine mère. Rien de plus futile que ces deux frères, vrais papillons,
+nés pour donner droit dans la flamme et se brûler à la chandelle.
+
+Catherine n'ignorait pas certainement l'appeau grossier des Guises; on
+se servait d'une fille à elle pour amener les princes à la catastrophe
+qui l'eût annulée elle-même. Elle versa des larmes quand ils entrèrent
+dans Orléans, et pourtant elle était tellement dépendante, tellement
+obsédée, dominée par Marie Stuart, qu'elle ne risqua pas un mot pour
+les sauver.
+
+Du moment que les princes eurent renvoyé la formidable escorte qui eût
+voulu les suivre, les caresses, les honneurs, dont les amis des Guises
+les entouraient, cessèrent. Personne ne vint plus à leur rencontre. La
+route fut morne et solitaire. Mais il n'y avait plus à reculer; ils
+avançaient toujours vers l'abattoir.
+
+Les Guises avaient concentré toute une armée dans Orléans, infanterie,
+cavalerie et canons, les vieilles bandes surtout, endurcies et
+féroces, qui avaient fait les guerres sans quartier d'Écosse et
+d'Italie. Race de dogues, ignorée jusque-là, mais propre à cette
+époque, et soigneusement choyée des Guises. Le type, c'est Tavannes,
+sanguin et furieux Bourguignon, c'est le bilieux Gascon Montluc,
+homme de guerre, mais aussi de massacres, qui ont eu soin de raconter
+leurs crimes.
+
+Nos étourdis, entrés dans Orléans, passèrent entre deux files de ces
+soldats des Guises qui riaient d'eux et s'apprêtaient à rire davantage
+à l'exécution.
+
+On ne daigne leur ouvrir la porte du palais.
+
+Admis par le guichet, ils montent, trouvent Catherine en larmes, le
+pâle petit roi qui joue son rôle de colère, et les arrête. Navarre
+reste au logis du roi sans savoir s'il est libre, mais entouré et
+observé. Condé, qu'on craignait plus, est jeté dans une maison à
+fenêtres grillées, qu'on change tout à coup en tombeau, l'entourant en
+deux jours d'un fort de briques, avec triple rang de canons qui
+montrent la gueule à trois rues.
+
+Navarre était si peu de chose, et tellement captif en tous sens, lié,
+livré par sa maîtresse, et sans autre foi que la sienne, qu'il eût
+abjuré de grand coeur, se fût fait catholique ou turc; il n'était pas
+aisé de le tuer, à moins de simuler une querelle, où François II l'eût
+tué _pour se défendre_, comme l'empereur Valentinien assassina Aétius.
+Pour Condé, une commission du Parlement devait l'expédier, sa mort
+déjà fixée au 26 novembre, et les bourreaux mandés.
+
+Une seule chose eût pu retarder, c'est qu'on attendait Coligny. Il
+s'était mis en route, voulant, disait-il, confesser sa foi, mourir,
+s'il le fallait, avec le prince de Condé. Peut-être aussi plus
+sagement crut-il gagner du temps et prolonger la vie du prince, en
+faisant espérer aux Guises d'envelopper tous leurs ennemis dans une
+mort commune.
+
+La mort au nom d'un mort. François II arrivait à la solution prévue.
+Dès longtemps, les Guises eux-mêmes, qui avaient tant d'intérêt à sa
+vie, disaient que tous Valois étaient pourris, que cette race était
+lépreuse, et qu'il faudrait bientôt changer de dynastie. François
+avait seize ans et dix mois. Sa belle épouse en avait près de vingt.
+C'était une forte rousse et fort charnelle; son oncle, le cardinal,
+qui nous la peint charmante dès l'enfance, ne lui connaît de défaut
+que de trop manger. Cette personne puissante, violente, absorbante,
+devait user l'enfant. Le duc d'Albe dit expressément «qu'il mourut de
+Marie Stuart.»
+
+Dès longtemps il avait la fièvre. Le 16 novembre, il tâcha encore de
+faire le gaillard et alla à la chasse. Il revint avec une grande
+douleur à la tête; un abcès s'était déclaré; un flux d'oreille
+survint, puis la gorge parut gangrenée.
+
+Les Guises désespérés voient les têtes des princes leur échapper et
+pourtant n'osent accomplir l'assassinat. Chose qui peint ces héros de
+la ruse, ils avaient fait signer du conseil l'ordre d'arrestation, et
+eux-mêmes n'avaient pas signé.
+
+Le roi mourait. Mais ils avaient une armée dans les mains. Ils tentent
+d'intimider, gagner la reine mère; ils lui offrent la régence et tout,
+pour qu'elle couvre de son nom les deux meurtres dont ils ont besoin.
+
+Elle se garda bien de refuser, mais demanda à se consulter un peu,
+espérant que son fils mourrait et qu'elle serait régente sans eux.
+L'Hospital, créé par les Guises, vint la conseiller, mais contre eux.
+Cependant François expirait (5 déc. 1560), et le pouvoir des Guises
+aussi. Ils avaient tout à craindre. Le tuteur naturel du jeune roi âgé
+de dix ans allait être le roi de Navarre, à qui ils voulaient couper
+la tête. Si la France le saluait régent, que leur serviraient Orléans
+et leur petite armée?
+
+Catherine leur fut très-utile pour attraper ce pauvre prince. Elle le
+fit amener, et d'autre part les Guises. Elle lui fit accroire qu'il
+était encore en péril, lui fit promettre qu'il serait leur ami, qu'il
+leur laisserait leurs charges, et qu'il refuserait la régence pour la
+laisser à Catherine.
+
+Et que lui donnait-on à cette dupe?
+
+Pampelune et la Navarre, dont on allait bientôt obtenir pour lui la
+restitution de Philippe II.
+
+De plus, le coeur de sa maîtresse et les caresses d'une fille. L'idiot
+jura tout, baisé, livré, tondu des ciseaux de sa Dalila.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+CHARLES IX--LE TRIUMVIRAT--POISSY ET PONTOISE
+
+1561
+
+
+Le connétable, qui faisait le malade à Étampes, arriva au galop le
+lendemain de la mort du roi, et, rencontrant aux portes d'Orléans la
+nouvelle garde créée par les Guises: «Que faites-vous là? Le roi est
+gardé par son peuple.» Et il les licencia, de son droit de connétable
+de France.
+
+Sans nul doute il était en force. Les Châtillon venaient derrière.
+Mais toutes choses étaient arrangées. Guise gardait le roi, comme
+grand maître, et les clefs du palais; son frère, le cardinal, les
+finances, l'argent, c'est dire à peu près tout.
+
+Une chose pourtant était inévitable: la France allait se voir,
+découvrir la blessure énorme que lui laissait ce terrible
+gouvernement, un gouvernement de désespérés. En doublant toutes les
+dépenses, il avait fait l'amère plaisanterie (pour désoler ses
+successeurs) de diminuer les tailles. Cette diminution eût-elle été
+réelle, il eût fallu la compenser par des avanies à la turque, des
+contributions noires, des razzias d'argent, comme ils en avaient fait
+eux-mêmes sur leur ami, le clergé de Paris.
+
+Ces maîtres de la France, avec toutes leurs armes de terreur, avaient
+travaillé les élections, croyant surtout fermer la porte aux
+protestants. Ceux-ci n'en arrivent pas moins en bon nombre aux États,
+et la plupart des autres députés sont des protestants politiques.
+
+On s'était figuré que les trois ordres, fondant leurs cahiers et se
+réunissant, choisiraient un seul orateur, le cardinal de Lorraine. Il
+fut respectueusement, mais positivement écarté.
+
+La noblesse était si divisée, qu'elle ne put s'entendre et présenta
+quatre cahiers.
+
+Le clergé et le Tiers restèrent en face, en deux armées compactes,
+l'armée des _gras_, l'armée des _maigres_.
+
+La demande du Tiers fut que désormais le clergé, selon sa vraie
+institution, fût par le peuple et pour le peuple, élu par lui, le
+servant de ses biens pour les pauvres et les enfants, pour les
+hospices et les écoles. Plus de persécutions. Plus de justice vénale,
+plus de jugements par les valets de cour. Plus de douanes intérieures.
+L'économie dans les finances. Tous les cinq ans les États Généraux.
+
+C'est la voix de 89 qui éclatait déjà de la poitrine de la France.
+Aussi l'homme qui parla n'eut pas besoin, comme les orateurs du
+clergé et de la noblesse, de lire un discours apprêté. Jean Lange,
+avocat de Bordeaux, avait son discours dans le coeur; les autres le
+lurent, lui seul parla.
+
+Il parla à genoux. Il ne put s'expliquer sur le point capital, sans
+lequel le reste était vain. La bourgeoisie timide n'osa pas le
+toucher. Elle n'osa pas nommer les ennemis publics. Les réformes
+qu'elle demandait, elle en laissa le soin à ceux qu'il fallait
+réformer.
+
+Le Tiers avait pourtant une force, s'il eût su en user, dans les
+honteux aveux qu'on apportait. Un déficit énorme apparaissait. Où
+trouver tant d'argent dans les remèdes proposés? L'Hospital n'osait
+pas parler des monstres de richesse chez qui l'on eût trouvé les vols.
+Il demandait aux pauvres. Il proposait une augmentation de la taille,
+des droits sur le sel et le vin. La noblesse, il est vrai, eût payé sa
+part, les nouveaux droits portant sur la consommation. Le clergé eût
+été chargé de racheter les domaines et les impôts aliénés.
+
+Tous dirent qu'ils n'avaient pas de pouvoirs suffisants. On convient
+que, le 1er mai, chacun des treize gouvernements enverrait _un député_
+noble et un du Tiers, pour apporter réponse.
+
+Les Guises, les tyrans, les voleurs, avaient eu belle peur devant la
+France. Mais, désormais, ils étaient quittes, sûrs d'escamoter les
+réformes.
+
+La Justice d'abord les rassura. Le Parlement donna l'exemple de la
+mauvaise volonté. L'honnête chancelier espérait, par une ordonnance,
+sans toucher au passé, amender un peu l'avenir (ord. d'Orléans). Il
+rendait part au peuple, au bas clergé, dans les élections
+ecclésiastiques, réprimait la noblesse, rendait moins arbitraire
+l'assiette de la taille, protégeait le commerce. En même temps il
+rognait les juges, les réduisant de nombre et de profits. Le
+Parlement, blessé de n'avoir pas été ménagé dans la réduction générale
+des gages, éclata honteusement par cette question d'argent. Il trancha
+du Caton, se montra _gardien inflexible des libertés publiques_,
+repoussa les réformes qui venaient _de la cour_, surtout la tolérance,
+garda sous clef les protestants qu'on devait élargir, d'après un voeu
+des États Généraux.
+
+La ligue des juges et des voleurs était palpable. Nul remède aux maux,
+si l'on ne commençait des justices sérieuses. Les États provinciaux de
+l'Île-de-France (encouragés par Coligny) demandèrent une _enquête des
+vols publics_.--Et, pour que le Conseil n'empêchât pas, ils voulaient
+_nommer le Conseil_, enfin que le roi de Navarre devînt lieutenant
+général et vrai chef du gouvernement (20 mars 1561).
+
+Mémorable insolence! Tous les voleurs s'en indignèrent, crièrent que
+tout était perdu.
+
+Et il y eût eu, en effet, un grand bouleversement. Quel spectacle
+eût-ce été si l'on eût remué les douze ans d'Henri II, pénétré les
+mystères d'Anet, de Chantilly, montré au jour l'horreur de l'antre de
+Cacus? À l'odeur de tout ce fumier, un monde de témoins se fût levé,
+fût venu déposer. Et de tant de boue soulevée, n'en eût-il pas jailli
+sur la Justice même, servante de cour en blanche hermine, par les
+mains de laquelle des tas d'ordures avaient passé?
+
+Il fallait vite sauver l'_honneur public_, le respect dû aux princes
+et aux honnêtes gens. Tous étaient d'accord là-dessus. Les Guises le
+sentirent, et qu'on aurait grand besoin d'eux. Ils s'éloignèrent;
+l'ancienne cour, certainement, allait s'unir au clergé pour les prier
+de revenir.
+
+Diane, effrayée la première, sortit de son manoir d'Anet, remontra sa
+beauté ridée, et, magnanimement, sans rancune pour les Guises ingrats,
+se mit à travailler pour eux. Elle alla trouver Saint-André, non moins
+effrayé qu'elle, et il alla trouver Montmorency, le pria de s'entendre
+avec MM. de Guise.
+
+Trop facile négociation. Le vieil oncle, jaloux de la grandeur de ses
+neveux, du poids qu'avait pris Coligny, se sentait catholique et
+commençait à éprouver de grands scrupules religieux. Scrupules
+augmentés par sa femme, une dévote Savoyarde. Ce pieux personnage
+avait-il les mains nettes? Dès le temps de François Ier, il avait
+vendu des procès, blanchi Châteaubriant. Il avait, de Philippe II,
+reçu grâce et merci, dispensé par lui de payer une rançon de
+connétable, pas moins de 200,000 écus. Fort aimé des Granvelle, depuis
+longues années, il était (en tout bien, sans doute) un très-bon
+conseiller de la couronne d'Espagne.
+
+Les choses en étaient venues au moment où Montmorency devait se
+déclarer décidément pour le clergé et pour les Guises, ou décidément
+contre.
+
+En ce dernier cas, il perdait son inestimable joyau, l'amitié de
+l'Espagne, qui avait fait, autant qu'aucune faveur royale, la racine
+ignorée de sa permanente fortune.
+
+Qui nous dit ce mystère qu'on n'eût point soupçonné d'un fourbe si
+masqué de franchise, d'un vieux soldat paré de cheveux blancs? Qui le
+dit? C'est le duc d'Albe, dans la lettre secrète à son maître que nous
+avons déjà citée.
+
+Le 6 avril 1561, jour de Pâques, jour que l'histoire marquera d'un
+rouge sombre, Montmorency, Guise et Saint-André, communièrent dans la
+basse chapelle de Saint-Saturnin à Fontainebleau, pendant que, près de
+là, dans une autre chapelle, priaient les protestants qu'on voulait
+égorger.
+
+Ce qui précipitait les choses, c'est que le chancelier préparait un
+édit _pour enjoindre aux bénéficiers de donner sous deux mois
+déclaration des biens et revenus des bénéfices_.
+
+Mot impie, qui toujours atteint le prêtre au coeur, déchire le voile
+du temple. Jamais il ne fut prononcé, sous l'ancienne monarchie, qu'un
+grand vent de tempêtes ne mugît et ne menaçât. Au dernier siècle,
+Machault et les voltairiens, d'Argenson furent disgraciés pour l'avoir
+dit. De l'idée seule périt Turgot. L'orage artificiel, le foudre de
+théâtre, fit peur aux rois, jusqu'à ce que lui et les rois fussent
+enlevés par le grand et réel orage.
+
+Les 23 avril, l'évêque du Mans écrit pour excuser un tout petit
+massacre, que _son bon peuple_ (littéral) vient de faire, mais sur des
+impies. On apprend qu'à Beauvais un mouvement plus grave encore se
+fait contre l'évêque, le frère de Coligny.
+
+Paris ne peut être en arrière. Aux derniers jours d'avril, les
+bandes sales de l'Université, moines tondus et régents tonsurés, le
+noir peuple séminariste, commence à grouiller sur les places, par
+les profondes boues de la rue du Fouarre, des Mathurins à
+Saint-Jean-de-Beauvais et jusqu'à Montaigu. De l'Aventin crotté, le
+peuple souverain des cuistres, dans sa force et sa dignité,
+s'achemine vers le Pré-aux-Clercs. Il y avait, sur le Pré même,
+l'hôtel du sire de Longjumeau, qui avait ouvert sa porte aux
+protestants et protégé leurs assemblées. La bande marche à l'assaut,
+soutenue de bons pauvres, d'infirmes, d'aveugles clairvoyants. Pas
+un n'y manque. La maison était riche.
+
+Longjumeau ne s'étonne pas. Il ferme, fait avertir le guet. Le guet,
+fort et nombreux sur le pont Saint-Michel, n'a garde de venir, ni de
+faire de la peine _à la pauvre commune_. C'est le nom charitable dont
+le Parlement qualifie cette foule dans sa remontrance au bon peuple.
+
+En deux minutes, les carreaux sont cassés à coups de pierre par la
+jeunesse. Les hommes forts arrivent alors avec leurs bûches, enfoncent
+la grande porte, rencontrent le portier, le tuent. Ils en auraient tué
+d'autres s'ils n'eussent rencontré au museau les pointes piquantes des
+épées. Une panique les prend derrière. Un avocat, nommé Rusé, qui
+revenait du Parlement, et passait sur la place, vit cette cohue
+hurlante, et fut saisi d'indignation. Quoique avocat, il avait une
+épée (tous commençaient à en porter dans ces temps de péril). Quoique
+seul et fort désigné dans cette foule noire par un manteau rouge, il
+prit à deux mains cette épée et se mit à frapper les dos. Blessés ou
+non, sans oser regarder, ni se compter, les voilà qui détalent, et
+ils couraient encore aux Mathurins.
+
+Que fait le Parlement? Il emprisonne l'avocat héroïque. Il envoie un
+ajournement au sire de Longjumeau, pour lui reprocher de s'armer, le
+réprimande, le bannit. À ces juges iniques, souteneurs de l'émeute, du
+meurtre et du pillage, il fit répondre avec un froid mépris que, sans
+doute, il vidait Paris, mais qu'à cette heure il était occupé, avec
+des gentilshommes armés, à protéger les maçons qui réparaient les
+brèches, et le mort couché là, en son jardin, couvert de paille.
+
+Comment le Parlement eût-il puni l'émeute? Lui-même en faisait une
+contre le chef de la justice. Le chancelier, ayant adressé aux petits
+tribunaux l'édit de tolérance (si souvent repoussé du Parlement), le
+Parlement lui lance un ajournement personnel. Le prévôt de Paris a
+l'impudence de défendre, de publier l'édit du roi.
+
+Quelle fut la punition de cet acte étonnant? aucune. Ce fut le
+Parlement qui se plaignit encore, et sa furieuse plainte, qui montrait
+la sédition aux portes, était faite pour la déchaîner.
+
+Datons d'ici l'ère véritable des guerres civiles. Elles datent, non
+pas du tumulte d'Amboise ni du soulèvement armé, mais du jour où
+l'émeute fut sous les fleurs de lis, où les gens du roi se mirent à
+plaider contre le roi et proscrivirent l'édit de pacification.
+
+Ce fut le premier pas. Et le clergé fut le second, l'_appel à
+l'étranger_.
+
+Le 3 mai, jour où on lui présenta l'ordre de déclarer ses biens, le
+chapitre de Paris dit qu'il fallait attendre _et que Dieu aiderait_.
+Ce Dieu, c'était le roi d'Espagne.
+
+On rédigea d'amples instructions, et, en même temps qu'on envoyait aux
+Guises, le clergé adressa à Philippe II un messager secret, le prêtre
+Arthur Didier (qui fut saisi à Orléans).
+
+Dans une remontrance adressée aux États, il déclarait: «Que cette
+description odieuse qu'on demande du bien de l'Église, _contre les
+libertés_ du royaume, cessât, selon le voeu du droit commun qui
+l'estime dure et inhumaine _aux républiques libres_, où chacun
+_également_ jouit du sien en pleine _liberté_, pour ne découvrir la
+vilité des uns et faire envier les facultés des autres.»
+
+La _liberté_! l'_égalité_!... Les amis des formules seront ravis ici.
+Quelle preuve plus manifeste que le clergé de France eut toujours la
+vraie foi révolutionnaire... La _fraternité_ manque, il est vrai, au
+symbole.
+
+Cet acte hypocrite et pervers, pour mettre sous l'abri du droit commun
+le plus monstrueux monopole, est le point de départ et le digne
+évangile de la démocratie catholique que la Saint-Barthélemy va mieux
+révéler tout à l'heure, et dont toute la Ligue nous donnera le
+commentaire.
+
+Maintenant que les lettres secrètes (d'Espagne et d'Allemagne) ont été
+publiées, cette année 1561, jusque-là incompréhensible, a pris quelque
+lumière. On voit parfaitement que le clergé et ses agents, les Guises,
+marchèrent d'un pas ferme à la guerre civile; que leurs actes,
+flottants et discordants en apparence, concordent admirablement, et
+(d'une extraordinaire roideur) les mènent directement au but.
+
+La noblesse était divisée: pour la bonne moitié, mécontente; pour un
+quart, protestante; un quart à peine du côté du clergé. Mais ce quart,
+protestant, très-vaillant et très-aguerri, était de plus ardemment
+fanatique, prêt à donner sa vie.
+
+De fanatisme, il n'y en avait parmi les catholiques que dans le petit
+peuple. Les nobles, amis des Guises, étaient des hommes d'intrigues et
+d'intérêts, très-froids dans les commencements.
+
+Du premier jour, les Guises virent qu'ils n'avaient de salut que
+Philippe II. Faire venir l'Espagnol, et obtenir des Allemands
+luthériens qu'ils n'aidassent pas nos calvinistes, ce fut toute leur
+politique.
+
+Philippe II de lui-même s'occupait de la France. Même du vivant de
+François II, il signifia qu'il ne voulait point en France de concile
+national, et il fut obéi. Nos prélats se rendirent à son concile de
+Trente. Après la mort de François II, les Guises, renonçant à leurs
+intrigues d'Angleterre, s'unirent à Philippe II de plus en plus. Son
+ambassadeur Chantonnay, frère de Granvelle, agit de deux manières.
+D'une part, il travailla, gagna et corrompit le roi de Navarre,
+l'amusa de la folle idée de conquérir l'Angleterre et d'épouser Marie
+Stuart, en répudiant Jeanne d'Albret. D'autre part, il tint en échec
+le faible gouvernement de Catherine et de L'Hôpital; et c'est lui sans
+nul doute qui leur fit faire des actes directement contraires à leur
+pensée.
+
+Sans cette terreur de l'Espagne, il est impossible d'expliquer les
+deux faits qui suivent:
+
+Le chancelier, naguère outragé par le Parlement, vient dans son sein,
+déclare que le roi veut avoir l'_avis du Parlement sur la religion_.
+Là-dessus longue discussion qui aboutit au but voulu des Guises;
+l'_interdiction des assemblées protestantes_. Énorme reculade, et
+bientôt prétexte aux massacres (juillet 1561).
+
+L'autre fait, de même inexplicable sans la pression de l'étranger,
+c'est la subite réconciliation de Guise et de Condé (août). Quelques
+fières paroles de Condé ne couvrirent pas la honte de cet acte, qui le
+rendit suspect aux siens, le paralysa pour longtemps.
+
+«Dieu aidera,» avait dit le clergé de Paris. Et il y paraissait.
+
+Le parti catholique, ayant derrière lui et pour lui cette ombre
+menaçante, ce monstre, la puissance espagnole, se trouvait maître du
+terrain. Le prêtre Arthur Didier, envoyé du clergé à l'Espagne, saisi
+avec ses lettres et toutes les preuves, est livré par le chancelier au
+Parlement. Ce corps, si cruellement sévère pour les moindres délits,
+indulgent tout à coup dans ce cas de haute trahison, prononce la peine
+dérisoire d'une amende honorable contre le messager, supprime les
+lettres et n'en fait nul usage, respecte le nom des vrais coupables,
+et par sa connivence s'associe à la trahison (14 juillet).
+
+Toute la pensée du chancelier et de la reine, battus sur ce terrain,
+était au moins d'agir sur celui des finances, de faire composer le
+clergé.
+
+Il fut convoqué à Poissy, où il forma une sorte de concile, tandis
+que, conformément au plan bizarre adopté aux derniers États, treize
+députés nobles des treize gouvernements furent appelés à Pontoise, et
+treize aussi du Tiers État. Le célèbre discours du magistrat d'Autun
+(l'homme du chancelier) ne proposait pas moins que de prendre tous les
+biens du clergé, sans, disait-il, qu'il y perdît, puisqu'on lui en
+payerait la rente. Ces biens vendus auraient donné une énorme
+plus-value, qui aurait payé la dette publique et libéré l'État.
+
+Plan admirable, mais si peu exécutable alors que je ne puis le
+considérer que comme une menace pour amener le clergé où on voulait.
+Elle produisit une transaction. Le domaine engagé montait à seize
+millions. Le cardinal de Lorraine les offrit. Et, à ce prix, le roi
+révoqua l'ordre qui obligeait le clergé à déclarer ses biens.
+
+Le cardinal de Châtillon (frère de Coligny, et, je crois, son organe)
+parla pour cet arrangement, c'est dire assez qu'il était seul
+possible.
+
+L'histoire s'est méprise entièrement selon moi sur la situation
+réelle, à ce moment. Elle a cru que le clergé avait accepté malgré lui
+la demande, souvent faite par les protestants, d'une discussion
+publique, d'un colloque à Poissy. Les actes publiés montrent très-bien
+que cette discussion le servait fort, qu'elle était dans son plan, que
+les Guises l'avaient ménagé et en tirèrent un grand parti.
+
+On sait maintenant qu'ils regardaient vers l'Allemagne, voulaient
+gagner les luthériens, et les séparer de nos calvinistes. Parents et
+amis de l'un des princes luthériens, du duc de Wurtemberg, qui avait
+longtemps servi dans nos armées, ils voulaient le constituer répondant
+de leur bonne foi par-devant ses compatriotes, par lui garder le
+Rhin.
+
+Ceux de Genève virent-ils le guet-apens où on les attirait? Je
+l'ignore. Quand ils l'auraient vu, ayant tant demandé une discussion,
+ils n'auraient pu la décliner.
+
+Les protestants eux-mêmes, dans leur sincère et violent fanatisme, ne
+pouvaient deviner l'excès d'indifférence où les grands prélats
+catholiques étaient de leur propre doctrine. C'étaient deux mondes
+séparés l'un de l'autre par une mutuelle ignorance, plus profonde que
+celle où notre planète se trouve des habitants de Sirius.
+
+Ces innocents qui, de Genève et de toute la France, à travers les
+malédictions et pierres de la populace, venaient confesser leur foi à
+Poissy, étaient fort loin de deviner qu'on les faisait acteurs dans
+une farce religieuse, arrangée pour brouiller la grosse intelligence
+des reîtres et lansquenets du Rhin.
+
+L'Espagne n'y comprenait rien. L'idée d'un tel colloque avait saisi
+d'horreur Philippe II. Sa femme, Élisabeth, en écrivit à Catherine;
+et, celle-ci s'excusant sur sa faiblesse et son isolement, Philippe II
+répliqua que, pour la foi, il donnerait secours _à quiconque le
+demanderait_.
+
+Ce _quiconque_ était tout trouvé. C'était le clergé de France qui lui
+avait écrit déjà, c'étaient les Guises, tellement dépendants dès lors
+du secours de l'Espagnol, qu'ils lui sacrifiaient tout projet
+personnel sur l'Angleterre, et désiraient que leur Marie Stuart
+épousât l'infant Don Carlos, pour renverser Élisabeth. Si l'on en
+croit de Thou, ils eussent même désiré que Philippe II _vînt en
+personne_ en France; le jésuite Lainez, envoyé alors à Poissy, eût été
+en Espagne, comme organe des Guises et du clergé de France, pour le
+sommer _au nom de Dieu_. Mais Chantonnay, l'ambassadeur d'Espagne, qui
+connaissait son maître, savait bien que difficilement il quitterait sa
+table, ses papiers, son silence, son antre de Madrid.
+
+Les Guises pensèrent que le secours d'Espagne serait peu de chose, et
+que son apparition aurait un grand effet, un air menaçant de croisade,
+que les hommes du Rhin, depuis longtemps sans guerre, et n'ayant pas
+perdu la mémoire de nos vins, pouvaient être tentés d'en venir boire.
+La grande pépinière de soldats était toujours l'Allemagne, féconde et
+redoutable, si elle s'ébranlait une fois contre l'Espagne épuisée,
+tarissante.
+
+Donc il fallait élever sur le Rhin un solide brouillard, qui empêchât
+l'Allemagne de voir la France, qui présentât nos calvinistes sous un
+faux jour, les fît méconnaître par les luthériens.
+
+C'est à quoi servit le colloque.
+
+Les cardinaux se distribuent les rôles, Lorraine disputeur insidieux,
+Tournon violent interrupteur. Au lieu de discuter le _Credo_ par
+article, on fait tout porter sur un seul, la _présence réelle_, le
+seul point essentiel sur lequel Genève différait de l'Allemagne.
+
+Bèze, un grand esprit littéraire, éloquent, chaleureux, sentit si peu
+le piége, qu'il leur fournit ce qu'ils voulaient, un mot où ils
+puissent crier: _Blasphemavit_. Le cardinal de Tournon se voile la
+tête, et ne peut plus en entendre davantage. Pour que le coup
+s'enfonce, on lève la séance. Cependant, là derrière, étaient les
+docteurs luthériens que le cardinal de Lorraine tenait chez lui,
+repaissait, abreuvait de vins français et de mensonges.
+
+Pour terminer la comédie, arrivaient, de Rome et d'Espagne, des
+ambassades solennelles pour faire rougir la reine mère d'avoir permis
+une telle scène. L'Espagnol Maurique d'une part, le jésuite Lainez de
+l'autre, conspuent, renversent tout, gourmandent Catherine, chassent
+les ministres; Lainez, pour toute discussion, les appelle des porcs et
+des singes.
+
+Dans un esprit plus doux, un nonce romain, cardinal de Ferrare, issu
+des Borgia et oncle des Guises, venait surtout pour gagner le roi de
+Navarre. Il réussit en lui donnant pour secrétaire et confident un ami
+du jésuite Lainez.
+
+Toute l'Europe croyait, et même jusqu'ici l'on a cru, que Philippe II
+était déjà dans cette ligue. Un acte du 25 octobre prouve qu'il
+n'était pas engagé. Sa pénurie le rendait lent. Il croyait, bien à
+tort, ainsi que la gouvernante des Pays-Bas, que le roi de Navarre
+était maître de la situation, et il envoyait un agent obscur,
+Courteville, «pour _découvrir_ quels amis S. M. pourrait avoir de son
+côté, et _s'il n'y a personne_ en France sur qui on pût faire
+fondement et qui le premier voulût _montrer les dents_ à Vendôme (au
+roi de Navarre).» (Gr., VI, 433.)
+
+Courteville _découvrit_ les Guises, qui surent _montrer les dents_ par
+le massacre de Vassy.
+
+La gouvernante des Pays-Bas et Granvelle avaient reçu en septembre ce
+budget confidentiel de Philippe II où il prouve qu'il n'a pas un sou,
+et ils reçurent en novembre la nouvelle de cette mission dans laquelle
+on voyait très-bien qu'il allait prendre en main l'affaire
+épouvantable de France et d'Angleterre. Leur sang en fut glacé.
+Marguerite rappelle à son frère les échecs de leur père Charles-Quint
+et du connétable de Bourbon, «si peu aidé des catholiques,» qui
+s'offrent maintenant. Si l'on trouble la France, il faut le faire par
+les Guises, _à l'aide du Parlement, avec plainte de la tyrannie_, et
+pour les libertés de la nation. Surtout, _ne pas parler de religion_;
+ce mot pourrait armer les protestants.» (Gr., VI, 444, 451, 13 déc.
+1561.)
+
+Ce qui frappe le plus dans cette curieuse lettre, c'est le mot d'ordre
+donné dès lors dans tout le parti catholique: _Liberté_, résistance à
+l'oppression protestante. L'ambassadeur Vargas à Rome ne cesse de
+crier _pour la liberté du concile de Trente_, contre les conciles où
+jadis la _liberté_ était étouffée par les Ariens. On a vu que plus
+haut le clergé, menacé d'avoir à déclarer ses biens, atteste aussi la
+_liberté_.
+
+En avril, le bon peuple du Mans, de Beauvais, de Paris, avait fait ses
+premiers essais dans les libertés du massacre. En juillet, même scène
+à Cahors. Le 12 octobre, à Paris de nouveau, les protestants assemblés
+hors de la ville, à Popincourt, apprennent qu'on leur ferme les
+portes; ils les enfonçent et rentrent; des deux côtés, des morts et
+des blessés. Huit jours après, batterie plus sanglante à Montpellier;
+les protestants prennent d'assaut une église; nombre d'hommes sont
+tués. Aux protestants se mêle une foule inconnue dont ils ne sont plus
+maîtres, gens ruinés et désespérés, soldats licenciés, etc.
+
+Courteville traversa cet océan de révoltes, et arriva à Saint-Germain,
+où la petite cour, toujours plus solitaire, était comme cachée. Elle
+venait d'essayer la force, et elle avait été humiliée. Un Minime, qui
+prêchait le meurtre, fut enlevé par ordre du roi, mené à
+Saint-Germain. Mais il fallut bien vite le renvoyer aux Parisiens, qui
+lui firent un triomphe; nombre de marchands à cheval vinrent au devant
+de lui, et le ramenèrent à sa chaire.
+
+Cependant, depuis le colloque, les protestants avaient une grande
+attitude. Ils formaient à Bordeaux le cinquième de la population. Ils
+comptaient parmi eux toutes les familles d'échevins et consuls des
+villes du Midi. À Paris même, ils étaient redoutables. Chacune de
+leurs deux assemblées avait cinq ou six mille fidèles, nombre de
+gentilhommes. Sous la protection de ces hommes d'épée, ils prenaient
+confiance. On avait vu des familles même de gens de loi, de cour,
+faire leurs mariages et baptêmes, «à la mode de Genève.» Donc ils
+s'organisaient. Chose plus alarmante pour le clergé, ils réglèrent en
+public, imprimèrent et firent afficher les secours qu'ils donnaient
+aux pauvres, avec les noms, prénoms et qualités des _diacres_ chargés
+de la distribution.
+
+C'était un point sur lequel le clergé n'eût toléré aucune concurrence.
+Les pauvres lui tenaient trop au coeur. De tous ses priviléges, celui
+dont il était le plus jaloux, c'était d'être l'unique et souverain
+distributeur d'aumônes, de tenir seul sous lui les masses faméliques,
+les redoutables bandes des pauvres qui l'informaient de tout,
+l'appuyaient, constituaient son armée populaire. Que fût-il arrivé si
+l'Église rivale, incomparablement généreuse (voir la Hollande) par
+ferveur et par concurrence, eût pu lui disputer sa plus sûre royauté,
+la royauté du ventre!
+
+On pouvait aisément prédire que le mouvement d'avril allait
+recommencer, non plus au Pré-aux-Clercs, mais dans les grands
+faubourgs de la misère, Marceau et Popincourt. C'était là justement
+que les protestants, encore exclus de la ville, étaient autorisés à
+s'assembler.
+
+Au faubourg Saint-Marceau, l'assemblée protestante se tenait dans un
+lieu qu'on nommait et qu'on nomme encore le Patriarche, à peine séparé
+par une petite rue de l'église de Saint-Médard. Le curé était un moine
+de Sainte-Geneviève, puissamment soutenu d'en haut par cette riche
+abbaye de la Montagne. Et, il l'était d'en bas, par l'abbaye de
+Saint-Victor (emplacement de la rue Cuvier). Abbayes, seigneuries aux
+revenus immenses, puissants fiefs ecclésiastiques, dont les moines
+seigneurs, magnifiques de costume et d'habits (spécialement les
+Génovéfains), étaient les vrais rois du quartier. Le pain, la soupe,
+distribués à la porte de ces couvents, entretenaient les foules qui ne
+pouvaient et ne voulaient rien faire, mais qui, au besoin, pouvaient
+faire un coup de violence, comme le saccagement de l'hôtel Longjumeau.
+
+D'autre part, l'assemblée protestante était fort nombreuse, étant
+unique, et se tenant un jour à Popincourt, un jour au Patriarche. Elle
+comptait habituellement au moins six mille personnes, et parfois
+beaucoup plus. Ayant tant d'ennemis, ils n'y allaient qu'en nombre,
+avec femmes et enfants, mais la plupart armés, pour garder leurs
+familles. Cela faisait une longue défilade à travers Paris, et comme
+une revue. Il y avait beaucoup de gentilhommes; la masse était mêlée;
+mais tous tâchaient de se bien mettre et voulaient se faire respecter.
+On voit par un journal du temps (Condé, 20 déc. 1561) qu'en une grande
+occasion où ils croyaient que la reine mère viendrait les voir passer,
+beaucoup louèrent chez les fripiers des habits honorables, et
+commencèrent à porter des cornettes et colliers empesés, qui jusque-là
+n'étaient portés que par les gentilshommes. On remarquait dans cette
+foule deux avocats, l'intrépide Rusé qui, en avril, avait mis seul en
+fuite les assaillants de l'hôtel Lonjumeau, et l'illustre Charles
+Dumoulin, premier consul de ce temps et de tous peut-être.
+
+Ces assemblées, du reste, étonnaient par l'ordre admirable, la
+gravité, une tenue que la France ne connaissait guère. Le péril
+évident augmentait la ferveur, chez les hommes sombre et redoutable,
+chez les femmes touchante, émue surtout, et non sans larmes chez des
+mères qui amenaient, exposaient leurs enfants. Rien d'excentrique du
+reste, ni bizarrement fanatique (comme on vit plus tard aux Cévennes).
+Tout se passait en grande publicité, de jour, par devant le soleil,
+les curieux et le magistrat. Car l'autorité assistait, aux termes des
+derniers édits.
+
+Nul prétexte à l'attaque. On s'en passa. Le 24 décembre, le curé de
+Saint-Médard, hors de l'heure des offices, se mit à faire sonner
+toutes ses cloches, de façon qu'on ne pût entendre le prêche qui se
+faisait tout près. Mais des hommes notables se détachèrent de
+l'assemblée, allèrent dire au curé qu'une si nombreuse réunion,
+légale, autorisée et présidée du magistrat, ne pouvait ainsi recevoir
+sa loi. Il cessa de sonner, ne voulant rien encore que dire: «Les
+huguenots nous font taire... Ils tiennent la ville en subjection.»
+
+Le 27 décembre était une fête. On monte pour ce jour un grand coup.
+Les pauvres des faubourgs Saint-Marceau et Saint-Jacques, et jusqu'à
+Notre-Dame-des-Champs, sont avertis de venir au tocsin. Le curé
+s'assure de l'armée des deux grandes abbayes, frères convers,
+chantres, domestiques, bedeaux, sergents ou porte-croix. Seulement les
+deux abbés voulurent auparavant consulter les gros bonnets du
+Parlement, le premier président, le président Saint-André et le
+procureur général Bourdin. Ils promirent de fermer les yeux.
+
+On avertit sous main les protestants qu'il y aurait un terrible
+mouvement du peuple, qu'ils couraient un grand risque. Ces
+avertisseurs charitables pensaient qu'ils n'oseraient venir; leurs
+assemblées, dès lors, suspendues par la peur, cessaient d'elles-mêmes;
+leur culte se trouvait supprimé sans combat. Ils ne reculèrent pas;
+ils vinrent au complet, hommes et femmes; ils étaient douze mille. Les
+prières faites, et le psaume chanté, le ministre Mallot prit ce texte:
+«Venez, vous qu'on opprime.» L'autorité qui présidait était
+Rouge-Oreille, prévôt de la maréchaussée.
+
+On n'avait commencé qu'à trois heures; les vêpres étaient dites, et
+l'église silencieuse. Rien d'apparent; on l'aurait crue déserte. Mais
+à peine le sermon commence, les cloches se réveillent et se mettent en
+branle; elles sonnent à toute volée, en furieuses, on n'entend plus
+qu'elles. Alors une batterie imprévue se démasque. À toute ouverture
+du clocher, du plus haut au plus bas, des têtes apparaissent; flèches
+et pierres pleuvent comme grêle. Le tocsin sonne, appelle le faubourg
+et l'armée des deux abbayes.
+
+Des députés, l'un parvient à entrer, et il est tué. L'autre revient à
+toutes jambes. Le magistrat espère être plus respecté. Il avance seul
+vers l'église. La pluie de pierres ne continue pas moins. Il est forcé
+de revenir.
+
+Les protestants, malgré leur nombre, auraient eu fort à faire s'ils
+n'avaient eu quelque cavalerie. Ceux qui, venus de loin, étaient à
+cheval, faisaient le guet autour de l'assemblée. Ils virent bientôt de
+noires fourmilières des faubourgs Saint-Marceau et Saint-Jacques,
+venir à eux, gens de toutes sortes, à qui on faisait croire que
+l'église était au pillage. Ils mirent leurs chevaux au galop, et, sans
+qu'ils en vinssent à charger, toute la foule avait disparu.
+
+Cependant les douze mille qui étaient devant Saint-Médard avaient leur
+homme dans l'église qu'on ne leur rendait pas et dont ils ignoraient
+le sort. Ils entreprirent de le reprendre, et enfoncèrent les portes.
+Cela ne se fit pas assez vite pour qu'ils ne reçussent d'en haut une
+effroyable grêle dont plusieurs furent blessés. Ils entrent pourtant,
+et ils trouvent leur homme à terre; ce n'est plus qu'un cadavre.
+L'église pleine de gens armés. Les reliques avaient été retirées et
+cachées la veille; les images restaient, les statues, les crucifix;
+les protestants les mettent en pièces. Je ne crois nullement, comme
+ils le disent, que les catholiques eux-mêmes les aient brisés pour
+s'en armer; dans une chose si bien préparée, ils s'étaient pourvus
+d'autres armes.
+
+Le nombre des blessés protestants est inconnu; mais il y en eut trente
+ou quarante parmi les catholiques. Le curé et ses gens se réfugièrent
+dans le clocher, laissant leurs paroissiens devenir ce qu'ils
+pourraient. «Pauvres idiots populaires, dit le récit protestant, qu'on
+tâcha de sauver, bien qu'il n'y eût pas une vieille qui n'eût fait son
+devoir, au défaut d'autres armes, d'amasser et jeter des pierres.»
+
+Pour prendre le clocher et faire taire le tocsin, on fit mine de
+vouloir mettre le feu au pied. Ils descendirent alors, et le prévôt
+les fit lier. Le difficile était d'emmener ces prisonniers, et aussi
+de pourvoir à la sûreté des protestants qui se retiraient à travers un
+quartier hostile.
+
+Le guet et les cavaliers protestants en vinrent à bout. Ceux-ci, à la
+première tentative de sortie violente qu'on fit de certaines maisons
+pour déranger la file, rembarrèrent si durement les assaillants qu'ils
+n'y revinrent pas; la route fut paisible jusqu'au Châtelet, où le
+prévôt mit les prisonniers.
+
+Première et notable victoire de la liberté religieuse (15 déc. 1561).
+
+Le lendemain dimanche, elle fut constatée. Au matin, l'assemblée se
+fit, moins populaire, mais toute armée, et en mesure de résistance.
+Nul désordre pourtant, pas un geste, pas un mot d'outrage, le calme de
+la force.
+
+Le soir, quand pas une âme n'était au Patriarche, on vint bravement en
+faire le siége; on cassa, brûla tout, la chaire fut mise en pièces.
+Tout eût été détruit, sans douze cavaliers protestants, accourus au
+galop, qui fondirent et dispersèrent tout, sauf cinq ou six vauriens
+qu'ils saisirent sans les maltraiter, et livrèrent aux gens de
+justice.
+
+La rage fut profonde, on peut le croire. On fit cent récits sur les
+blasphèmes et sacriléges, sur les injures des huguenots _au Dieu de
+pâte_. On assura que, le lendemain, des hommes (était-ce des
+huguenots? ou des gens apostés?) revinrent à Saint-Médard et brisèrent
+tout ce qui restait. Mais on n'eût pas produit assez d'effet, si l'on
+n'eût forgé un martyr; on supposa «qu'un pauvre boulanger, chargé de
+douze enfants, avait pris dans ses bras le saint ciboire où était le
+précieux corps de Notre-Seigneur, et qu'en voulant le protéger il
+avait reçu le coup mortel.» Ces histoires vraies ou fausses
+exaspérèrent tellement les esprits faibles, qu'au pont Notre-Dame une
+femme, voyant passer le lieutenant civil, avec ses gens, tomba sur lui
+des ongles; elle fut prise, menée au Châtelet. Là-dessus, nouveaux
+cris, lamentations, larmes, sanglots sur l'esclavage de Paris, pire
+cent fois que la captivité de Babylone.
+
+Le premier président avait fait le malade, pour ne pas faire agir la
+police du Parlement, pensant donner aux catholiques le temps de faire
+leur coup. Eux battus, on s'éveille; le président n'est plus malade;
+le Parlement condamne à mort deux archers, suspects d'avoir favorisé
+les protestants. Exécutés à l'instant même; les enfants, le prétendu
+peuple, arrachent et traînent leurs cadavres.
+
+Tout cela vu, approuvé, goûté du connétable qui vient siéger au
+Parlement, jure de donner sa vie pour la religion catholique. On se
+prépare à faire à Saint-Médard une grande fête d'expiation, de ces
+fêtes sinistres qui toujours s'arrosaient de sang.
+
+Cependant L'Hôpital avait imaginé d'opposer tous les parlements au
+parlement de Paris. Il avait réuni à Saint-Germain leurs députés,
+choisis par lui dans les plus modérés, et avait, avec leur concours,
+fait un nouvel édit (17 janvier 1562) qui, d'une part, rendait aux
+catholiques les églises envahies par les protestants, d'autre part
+assurait à ceux-ci le droit, déjà reconnu, de s'assembler hors des
+villes.
+
+Édit durement repoussé par le parlement de Paris. Mais ceux de Rouen,
+de Bordeaux, de Grenoble, de Toulouse, de Rennes, d'Aix même (mais
+après un combat), enregistrent successivement.
+
+Dijon seul et Paris résistent.
+
+Condé, cependant, avec l'aide du gouverneur de l'Île-de-France,
+Montmorency l'aîné (opposé à son père), avec l'aide des Châtillon,
+quelques centaines de vieux soldats, de gentilshommes et d'écoliers,
+tenait le haut du pavé dans Paris. Les écoliers surtout, dans un
+esprit nouveau, tout contraire aux vieilles écoles, menaçaient fort le
+parlement.
+
+L'ambassadeur d'Espagne, au nom des libertés publiques, demanda que
+Coligny quittât Paris, qu'on respectât la désobéissance d'un parlement
+que les parlements mêmes avaient abandonné. Ce corps, si bien soutenu
+de l'étranger, allait céder. Il céda le 6 mars.
+
+Mais auparavant un grand acte, sanglant et décisif, avait lancé la
+guerre civile.
+
+Guise, que nous avons longtemps perdu de vue, dès octobre, avait cru à
+la victoire des protestants, si l'on ne recourait aux plus extrêmes
+moyens.
+
+Le premier, fort bizarre, fut une tentative d'enlever le jeune frère
+de Charles IX, le petit Henri, depuis Henri III. Son gouverneur était
+gagné, et il avait gagné l'enfant, qui toutefois le soir dit tout
+naïvement à sa mère.
+
+La ruse ayant manqué, il fallait un autre moyen, de force et de
+violence, un coup sanglant. Seulement, si on le frappait par devant,
+n'aurait-on pas par derrière un coup vengeur de l'Allemagne? C'est ce
+qu'on voulut éviter.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+INTRIGUE DES GUISES EN ALLEMAGNE
+
+1562
+
+
+Sur un superbe livre d'Heures, manuscrit du XIVe siècle, qui fut le
+livre usuel de Pie VII à Fontainebleau, parmi des miniatures
+délicieuses de fleurs et de jeux d'enfants, imagerie sensuelle, mais
+adorablement naïve, je trouvai sur un feuillet une chose qui me fit
+reculer, comme eût fait une tache de sang. C'était ce mot ajouté,
+d'une grande, belle et forte écriture du XVIe siècle: _Parvenir ou
+mourir_. Puis le funèbre millésime de la Saint-Barthélemy: 1572.
+
+Quel main écrivit cette note sur ce livre royal, qui n'a appartenu
+qu'à des rois, des princes ou des papes? Je n'en sais rien. Mais je
+sais bien que dans la sinistre effigie de François de Guise, dont j'ai
+parlé, j'ai cru lire les mêmes mots, en terribles caractères, datés de
+1562 ou du massacre de Vassy.
+
+_Parvenir_, par le meurtre. Au meurtre parvenir par l'abaissement du
+caractère, par la bassesse du mensonge et les hontes de l'hypocrisie.
+
+Fut-il mené là par son frère, son mauvais ange et son démon, le lâche
+cardinal de Lorraine? ou s'y précipita-t-il par la furieuse violence
+de sa nature, par le besoin absolu et désespéré qu'il avait de
+réussir? L'une et l'autre explication sont vraisemblables également.
+La fortune lui avait joué un tour qu'elle fait à peu d'hommes; elle
+l'avait lancé d'abord d'une manière inouïe, puis arrêté court, heurté
+sur un obstacle invincible. Il s'y acharna, s'y brisa, y jeta son âme,
+son salut de chrétien, que dis-je? son honneur de gentilhomme et tout
+le soin de sa mémoire.
+
+Le hasard nous a conservé l'acte irrécusable sur lequel sa mémoire est
+jugée.
+
+Acte écrit au moment même, et d'un homme tenu pour hautement estimable
+et véridique par tous les partis du temps, d'un prince protestant,
+dont les catholiques mêmes font un éloge illimité, Christophe, duc de
+Wurtemberg. Fils du malheur et de l'exil, longtemps otage en Espagne,
+longtemps au service de France, Christophe _le Pacifique_ ne succéda à
+son père, le violent Ulrich, que pour en différer en tout.
+Non-seulement il eut grande part aux transactions qui consacrèrent les
+libertés religieuses dans l'empire, mais il travailla à donner au
+Wurtemberg un bien non moins précieux, l'accord et l'unité des lois.
+L'égalité des poids et mesures, l'aménagement des forêts, la
+protection du commerce, signalèrent sa prévoyance paternelle. Il
+avait l'autorité la plus haute, et son désintéressement connu
+augmentait encore son autorité. Quoiqu'il eût un fils, il décida son
+oncle à se marier, et lui donna ce qu'il avait dans la Comté et dans
+l'Alsace.
+
+Sa mère était Bavaroise, sa femme du Brandebourg; ses filles
+épousèrent les landgraves de Hesse-Cassel et Hesse-Darmstadt. Il était
+fort apparenté au Nord, au Midi, sur le Rhin. Par ses alliances il
+était l'un des premiers princes de l'Allemagne, par son caractère le
+premier.
+
+L'opinion qu'en avait la France est assez constatée par un acte. Après
+la mort du roi de Navarre et du duc de Guise, Catherine de Médicis
+offrit la lieutenance du royaume à Christophe, qui refusa (25 mars
+1563).
+
+L'offre était-elle sérieuse? Ce qui est sûr, c'est qu'elle voulait
+faire cet hommage à l'Allemagne dans son plus honorable prince, se
+concilier la grande nation militaire d'où venaient nos meilleurs
+soldats.
+
+Et c'est pour la même cause qu'en février 1561, lorsque tout semblait
+devoir les retenir en France, en plein hiver, les Guises firent le
+voyage, très-long alors et pénible du Rhin. Ils le firent en corps de
+famille, quatre frères, le duc, le cardinal de Lorraine, le cardinal
+de Guise et le duc d'Aumale.
+
+Quel était leur but? Touchant, noble, chrétien: de travailler à leur
+salut.
+
+Le rendez-vous était à Saverne. Les Guises s'y arrêtèrent et prièrent
+Christophe de venir, ayant le plus grand désir _de s'entretenir
+amicalement avec lui et avec ses théologiens_.
+
+Dès le lendemain de l'arrivée, au matin, le cardinal prêcha, devant
+les Allemands, un sermon du luthéranisme le plus pur, puis conféra
+avec les théologiens. Après midi, bonnement, Guise alla voir
+Christophe et causa de choses diverses; puis lui dit, par occasion,
+que, n'étant qu'un homme de guerre, il ne s'était guère enquis
+jusqu'ici de religion, qu'il était fort ignorant, mais qu'il aimerait
+à s'instruire et à assurer sa conscience. «J'ai été élevé dans la foi
+de mes pères. Est-elle vraie?... Si elle était fausse, j'en serais
+fâché...»
+
+L'Allemand était un esprit trop sérieux pour ne pas voir où tendait
+cette grande affectation de simplicité.
+
+Dans sa réponse, il cacha peu ses motifs de défiance: «Comment se
+fait-il qu'à Poissy on ait fait porter la discussion sur un seul
+point, la sainte Cène?» Cependant il ajouta que, si Guise voulait
+s'instruire, les livres qu'il lui avait envoyés l'éclaireraient; qu'au
+surplus, s'il avait quelque question à faire, _il y répondrait
+volontiers_.
+
+C'est ce mot que Guise attendait: «Les ministres à Poissy nous
+appelaient _idolâtres_. Mais qu'est-ce qu'_idolâtrie_?
+
+«C'est adorer d'autres dieux que le vrai Dieu, de chercher d'autre
+salut que son Fils.
+
+«Alors je ne suis pas idolâtre, dit Guise. Je n'ai de Dieu que Dieu,
+et je sais que je ne puis être sauvé que par son Fils, non par mes
+propres mérites.»
+
+Ici, le sage Allemand, trop sensiblement flatté, perdit la sagesse, et
+crédulement: «J'entends cela avec joie... Puissiez-vous persévérer!»
+
+Sur la messe, le rusé disciple ne manqua pas également d'être d'accord
+avec le maître. Christophe, entraîné par la douceur de dogmatiser, fit
+cependant un effort pour se tenir sur la pente d'une séduction qu'il
+sentait, tout en y cédant. Il reprit, avec un peu de cette rudesse
+apparente qui couvre souvent la douceur intérieure de l'Allemand: «On
+dit pourtant que c'est vous et votre frère le cardinal qui, sous le
+dernier roi et après, avez fait périr nombre de personnes qui sont
+mortes pour leur foi?»
+
+Alors, avec de grands soupirs: «On nous accuse de cela et de bien
+d'autres choses, dit Guise, mais on nous fait tort. Avant le départ,
+nous vous expliquerons tout cela.»
+
+Le bon Allemand continua ses explications de dogme et entendit avec
+bonheur Guise, vaincu par son éloquence, s'écrier: «S'il en est ainsi,
+c'en est fait, je suis luthérien.»
+
+Le cardinal de Lorraine, dont l'élément propre et naturel était le
+mensonge, vint à bout bien plus aisément de se démêler des ministres.
+Il leur disait hardiment que, dans ses Trois Évêchés, _il ne souffrait
+plus de messe_, à moins qu'il n'y eût des communiants; qu'il allait
+bientôt abolir le canon de la messe; qu'il fallait, non adorer, mais
+_vénérer_ Jésus dans l'Eucharistie; qu'après tout _il suffisait de lui
+faire la révérence_, etc., etc. Les Allemands étaient stupéfaits.
+
+Mais ce qui était bien doux et consolant pour Christophe, c'était de
+voir les progrès du néophyte François. Il luttait bien encore un peu,
+avait quelque scrupule; ses agitations parfois l'empêchaient de
+dormir la nuit. Mais sa conversion était sûre, et n'en était que plus
+touchante.
+
+La chose fut menée vivement, comme le siége de Calais. Du 15 au 18
+février, tout était fini. Les deux partis étaient d'accord.
+L'éloquence, l'aplomb, l'audace du cardinal de Lorraine, avaient tout
+simplifié. Le théologien Brentz crut l'embarrasser en lui disant que
+l'Écriture ne parle pas des cardinaux: «Eh! qu'importe cela? dit-il.
+Si je n'ai une robe rouge, j'en porterai une noire, et bien
+volontiers.»
+
+Mais le point où il insista le plus avant de partir, ce fut le
+reproche d'avoir fait mourir des protestants. Il fut indigné qu'on en
+eût l'idée; il nia, repoussa la chose avec des serments épouvantables:
+«Au nom de Dieu, mon Créateur, et sur le salut de mon âme, je n'ai pas
+fait mourir un seul homme pour cause de religion. Loin de là, quand il
+s'agissait au Conseil de tels accusés, je m'excusais, je m'en allais,
+je les laissais au bras séculier.»
+
+Guise fit le même serment. Les Allemands en auraient pleuré de joie:
+«Je suis ravi, dit Christophe, de vous entendre ainsi parler. Si vous
+voulez, j'en ferai part à tous mes amis d'Allemagne... Mais, je vous
+en prie encore, ne persécutez pas ces pauvres chrétiens.»
+
+Les Guises lui donnèrent la main, ils lui jurèrent, foi de princes et
+sur leur salut, de ne faire le moindre mal aux réformés publiquement
+ni secrètement. De plus, ils lui proposèrent de ménager une conférence
+des deux partis en Allemagne, qui, mieux que le concile de Trente,
+pourrait assurer la paix. L'Empereur s'y serait prêté pour balancer
+l'influence de ce concile tout espagnol.
+
+En gagnant du temps ainsi, on était sûr que Christophe, par lui et ses
+gendres, les landgraves, empêcherait quelque temps tout mouvement
+militaire et s'opposerait à l'embauchage que nos protestants menacés
+essayeraient de faire sur le Rhin.
+
+Cette très-longue comédie, ce mensonge pendant trois grands jours, ces
+faux serments prodigués, avaient aigri, fatigué Guise. Il revint fort
+sombre à Joinville, séjour de sa vieille mère et de sa famille. Et il
+n'y trouva que de mauvaises nouvelles: Condé maître de Paris, le
+parlement de Paris ébranlé et presque forcé à subir l'édit de
+tolérance que tous les autres parlements enregistraient. Peut-être
+même il trouva l'ordre précis de l'Espagne pour tirer l'épée.
+
+L'excessive pénurie de Philippe II aurait dû le retenir. Mais l'état
+des Pays-Bas le poussait à la guerre. En attendant qu'il y pût mettre
+l'inquisition espagnole, il avait entrepris d'y faire dix-sept
+évêques, gens à lui, qui balanceraient l'influence des grands. Ceux-ci
+s'appuyaient sur un élément populaire, sur le flot montant du
+protestantisme. Ils avaient envoyé en France consulter sur la légalité
+du projet le premier jurisconsulte de l'Europe, Charles Dumoulin, que
+nous avons vu dans cette grande revue des protestants à Popincourt. En
+tout sens, la résistance des Pays-Bas s'appuyait sur la France.
+C'était en France d'abord que Philippe II voulait combattre ses
+sujets.
+
+Voilà comme politiquement on explique sa conduite. Et lui-même sans
+doute se croyait un grand politique. En réalité, il était poussé par
+derrière, instrument fatal du parti qui partout se sentait périr, qui
+déjà avait donné sa démission de la polémique et ne comptait que sur
+la force. Un de ses plus dignes soutiens interdit la discussion, «qui,
+dit-il, nous réussit mal.»
+
+Restaient les souterrains d'Ignace, l'administration habile de
+l'aumône, des confréries et des écoles, la captation du peuple.
+
+Restaient la violence, la police de l'Inquisition, enfin restait
+l'épée des Guises.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+MASSACRE DE VASSY
+
+1562
+
+
+Nous avons indiqué, mais non expliqué l'outrage personnel que Guise
+croyait avoir reçu des gens de Vassy.
+
+Entre les Guises et Vassy, la guerre datait de fort loin. Cette petite
+ville champenoise était tout près de Joinville, érigée pour leur père
+en principauté, quand il épousa Antoinette de Bourbon. Vassy, qui
+était un siége royal, perdit à cette occasion une trentaine de
+villages qui étaient de son ressort et qui formèrent celui de
+Joinville. Enfin les Guises tout-puissants obtinrent la ville
+elle-même en usufruit, comme douaire de leur nièce Marie Stuart, quand
+elle épousa le Dauphin. D'autre part, Vassy, étant du diocèse de
+Châlons, relevait ecclésiastiquement de l'archevêché de Reims et du
+cardinal de Lorraine.
+
+Sous cette double sujétion, temporelle et spirituelle, les habitants
+n'en restèrent pas moins fort indépendants, étant la plupart des
+marchands ou des hommes de petits métiers, participant à l'esprit
+industriel et démocratique de leur voisine, la grande ville de Troyes.
+Le 12 octobre, après le colloque de Poissy, les ministres de Troyes
+entreprirent de créer une église à Vassy et y envoyèrent l'un d'eux.
+Les principaux de Vassy l'avertirent qu'il était sur terre des Guises,
+qu'il y avait grand péril. Le ministre n'en agit pas moins, commençant
+sa petite église dans la maison d'un drapier; il s'y trouva cent vingt
+personnes, et le lendemain six cents (dans une ville de trois mille
+âmes). Il fallut prêcher en plein air, dans la cour de l'Hôtel-Dieu.
+Guise, averti par les moines de Vassy, envoya en novembre quelques
+soldats pour aider le prévôt de la ville à étouffer la petite église,
+et ne réussit à rien. D'autre part, le cardinal-archevêque de Reims
+envoya (17 décembre) l'évêque de Châlons, avec un moine ergoteur, fort
+célèbre, armé jusqu'aux dents des armes de la scolastique. L'évêque
+appela les notables, et leur dit d'inviter le peuple à venir le
+lendemain entendre son moine. À quoi ils répondirent doucement, mais
+fermement, «que pour rien au monde ils ne voudraient entendre un faux
+prophète.» Ils le décidèrent à venir plutôt écouter leur ministre.
+
+Tout le peuple catholique y vint le lendemain avec l'évêque, le
+prévôt, le procureur du roi, le prieur du couvent. Là, le ministre
+étant en chaire, l'évêque voulut parler le premier. Le ministre,
+rappelant son droit qu'il tenait de l'édit royal, dit qu'on pouvait
+écouter le prélat comme homme, non comme évêque, et qu'il ne l'était
+pas: «Pourquoi?»--«Vous ne prêchez pas; vous ne nourrissez pas votre
+troupeau de la parole de Dieu. Votre élection n'a pas été confirmée
+par le peuple.» Le prélat répondant par des risées, le ministre
+ajouta: «J'ai souvent exposé ma vie pour le nom du Seigneur Jésus, et
+je me sens encore prêt de la quitter à toute heure. Je scellerai de
+mon sang la doctrine que je donne à ce pauvre peuple dont vous n'êtes
+point pasteur.» L'évêque voulait dresser procès-verbal; mais le prévôt
+était déjà parti, dans la crainte qu'il avait du peuple. L'évêque
+aussi partit, au milieu des cris populaires: «Au loup! au renard!»--et
+d'autres: «À l'âne! à l'école! hors d'ici!»
+
+Cette scène, révolutionnaire plus qu'évangélique, aigrit les choses.
+L'évêque alla à Joinville, mortifié de sa déconvenue, et il y fut
+accueilli par les brocards du duc d'Aumale. La vieille mère des
+Guises, Antoinette, fut exaspérée; Guise dit qu'il saccagerait tout.
+On fit un procès-verbal qu'on envoya à la cour sans en tirer autre
+réponse sinon que toute voie de fait était défendue par le roi. Le 25
+décembre, malgré les avis qui venaient à Vassy, trois mille âmes de la
+ville et des environs y confessèrent leur foi; neuf cents prirent la
+Cène.
+
+Tout enragés qu'ils fassent, les Guises prirent patience, jusqu'à ce
+qu'ils fussent rassurés du côté du Rhin. Mais, au retour, ils se
+lâchèrent; ils n'attendirent pas même qu'ils arrivassent chez eux. Dès
+Saint-Nicolas (en Lorraine), ils firent étrangler en passant, à un
+poteau de la halle, un épinglier qui avait fait baptiser son enfant à
+la mode de Genève. Soixante fermiers des terres du cardinal fuirent,
+comme devant un ouragan. Guise, arrivé à Joinville, instruit des
+affaires de Vassy, «commença à marmonner et à se mordre la barbe.» Il
+envoya ses archers, avec soixante hommes d'armes, l'attendre à Vassy.
+
+Cet homme si calculé eût pourtant ajourné le coup si la situation
+générale ne l'eût elle-même poussé à donner cours à sa vengeance. Il
+fallait relever Paris qui, depuis près de cinq mois, n'entendait plus
+parler des Guises, les accusait, les croyait morts. Il voulait se
+montrer en vie, fort et terrible, s'éveiller par un furieux coup de
+tonnerre qui troublât ses ennemis.
+
+Toutefois, dans l'audace même, il gardait un esprit de ruse. Il
+emmenait un équipage à la fois de guerre et de paix: d'une part, ses
+domestiques armés et deux cents arquebusiers pour joindre à ceux qui
+déjà étaient à Vassy; d'autre part, un prêtre, son frère, le cardinal
+de Guise, sa femme enceinte, et son fils Henri, un enfant. De cette
+façon, il pouvait dire: «La chose a été fortuite; autrement, y
+aurais-je mené ma femme?» En réalité, il ne la mena point; elle n'eut
+point le spectacle de l'exécution, ayant attendu son mari dans la
+campagne, hors des murs de la ville.
+
+Peut-être aussi supposa-t-il que, devant cette force, les gens de
+Vassy craindraient de s'assembler, et que le prévôt prendrait et lui
+livrerait quelques hommes à étrangler, comme on avait fait à
+Saint-Nicolas. Mais la petite communauté, le 1er mars, jour de
+dimanche, se serait fait scrupule de ne point aller au prêche. Guise
+prit cette heure pour arriver. Sur la route, entendant la cloche, il
+feignit de ne savoir ce que c'était, et le demanda. On lui dit que les
+huguenots sonnaient pour leur assemblée: «Marchons, dit-il, allons les
+voir.» Ses gens se réjouirent fort, disant: «Ils vont être bien
+huguenotés.» Les laquais ne se tenaient d'aise, comptant bien sur le
+pillage; la petite ville marchande n'était pas à dédaigner.
+
+Il y avait un nouveau ministre, récemment envoyé de Genève.
+L'assemblée était de douze cents personnes; à juger par les noms qui
+restent, la plupart étaient gens de commerce; il y avait cinq ou six
+drapiers, un boucher, un crieur de vin, un huissier, un maître
+d'école; le plus notable était le procureur syndic des habitants de
+Vassy.
+
+À l'entrée, la troupe vit un jeune cordonnier, qui sortait de chez
+lui, proprement vêtu de noir. On l'entoure: «Es-tu ministre? où as-tu
+étudié?--Nulle part; je ne suis pas ministre.» Alors on le laissa
+aller. Le duc descendit chez les moines, y dîna, se promena sous la
+halle, avec leur prieur et le prévôt. On le regardait de loin; il
+semblait fort agité. Enfin, il fit dire aux catholiques qui étaient à
+la messe du couvent de ne pas sortir de l'église. Il ordonna aux siens
+de marcher vers une grange où le prêche se faisait. Et lui-même les
+suivit.
+
+À vingt-cinq pas, on tira aux fenêtres de la grange deux coups
+d'arquebuse. Ceux qui étaient près de la porte la voulurent fermer, ne
+purent. Tous entrèrent, l'épée tirée, en criant: «Tue! tue!... À
+mort!»
+
+Trois hommes furent tués tout d'abord, avant l'arrivée de Guise.
+
+Les catholiques soutiennent que les protestants jetèrent des pierres.
+Guise présent, la tuerie continua à coups d'épée, de coutelas, de
+poignard. On tira, à coups d'arquebuse, ceux qui étaient de côté sur
+les échafauds. Quelques-uns percèrent le toit, échappèrent et
+sautèrent même dans les fossés de la ville. Plusieurs restèrent sur le
+toit; le duc criait: «À bas, canailles!» Un seul de ses domestiques se
+vantait d'avoir à lui seul abattu six de ces pigeons.
+
+La duchesse, qui attendait hors des portes, entendit pourtant ces
+horribles cris; elle fit dire à son mari: «Sauvez du moins les femmes
+grosses.» Et dès ce moment, en effet, les femmes ne furent plus tuées.
+
+Le ministre Morel, qui d'abord était resté dans sa chaire, échappait
+dans le tumulte, et il était près de la porte, quand il heurta un
+cadavre, tomba, fut pris, reconnu, fort blessé et mené à Guise. Le duc
+lui demandant comment il avait séduit ce peuple, il eut la force
+encore de dire: «Monsieur, je ne suis pas séditieux, mais j'ai prêché
+l'Évangile.» Guise lui tourna le dos et le laissa aux laquais, qui
+s'en firent un horrible jeu. Les dévotes de la ville vinrent
+par-dessus pour le tuer, disant: «Il est cause de tout.» Ce ne fut pas
+sans peine qu'on l'arracha de leurs ongles, pour pouvoir lui faire son
+procès.
+
+Le jeune cardinal de Guise était resté appuyé contre le mur du
+cimetière, et regardait le massacre. Le duc lui donna le livre qu'on
+avait trouvé dans la chaire. Le cardinal regarda et dit: «C'est la
+Sainte Écriture.» Cinquante à soixante cadavres furent ramassés,
+enterrés. Les blessés étaient innombrables.
+
+L'événement se répandit avec une rapidité inouïe, et saisit tout le
+monde d'horreur. Partout on en fit des gravures, infiniment
+populaires, d'un caractère fort et terrible qui, sur-le-champ, furent
+calquées, imitées par les Allemands. Un genre nouveau commença,
+l'_illustration_ des légendes historiques, pamphlets en dessin, plus
+puissants que tous les pamphlets écrits.
+
+Guise, dès l'heure même, se sentit solitaire. Sa femme même et son
+frère ne l'approuvaient pas. Il regarda autour de lui, et rien dans sa
+situation ne lui parut plus utile que d'aller d'abord chez lui à
+Nanteuil, d'y inviter le vieux connétable, d'opposer son nom respecté
+à l'explosion de la haine publique, et d'écrire, et faire écrire le
+cardinal de Lorraine à son ami redouté, le duc de Wurtemberg, qui
+pourrait plaider sa cause auprès des Allemands, et peut-être
+parviendrait à les empêcher de venir secourir leurs frères en danger.
+
+Mais Montmorency viendrait-il dans cette maison, dès ce jour à jamais
+sanglante? Il vint. Guise était sauvé.
+
+À la reine qui le priait de venir à Saint-Germain, il répondit
+cyniquement qu'il _faisait une fête_ à Nanteuil pour traiter quelques
+amis.
+
+Le connétable, avec un monde immense de gentilshommes armés, conduisit
+Guise à Paris. Condé y tenait encore, mais fort peut accompagné. Le
+frère du prince de Condé, le cardinal de Bourbon, un idiot qui avait
+le titre de lieutenant général du roi, tira parole de l'un et de
+l'autre qu'ils sortiraient de Paris. Condé partit, mais non Guise. Son
+avocat, le connétable le mena au Parlement, et dit que ce n'était leur
+faute, mais que le bon peuple de la ville les obligeait de rester.
+
+Guise avait la tête très-basse. En arrivant dans la ville, il avait
+trouvé un froid glacial. Au coin de certaines rues, des hommes hors
+d'eux-mêmes, sans s'inquiéter de cette armée qu'il menait avec lui,
+disaient _qu'ils voudraient être morts et leur dague dans son ventre_.
+Au Parlement, deux magistrats, Harlay et Séguier, avaient laissé leur
+place vide, fui l'aspect de l'homme de sang.
+
+Il dit assez piteusement «qu'il n'avait rien fait à Vassy que pour
+sauver son honneur, ses enfants et sa femme grosse, qu'il voyait bien
+qu'on le tuerait, qu'on avait envoyé à Paris contre lui trente
+assassins, qu'il priait qu'on en informât. Il n'avait jamais abusé de
+la force qu'il avait. Et maintenant il n'en a plus; il l'a toute
+remise au roi, dans les mains de son connétable. Il ne demande qu'à
+passer par la justice; il se constituera prisonnier, si on l'ordonne.
+S'il a failli, qu'il soit puni, ainsi qu'il l'aura mérité.»
+
+Humbles paroles d'hypocrisie choquante, quand on voyait les forces
+dont il tenait la ville et entourait le Parlement, quand on voyait
+près de lui le connétable et le roi de Navarre, enfin le roi
+d'Espagne. Je veux dire Chatonnay, le frère du cardinal Granvelle,
+l'ambassadeur de Philippe II, qui, jetant tous les masques et tout
+respect de convenance, planta seul à Monceaux le petit Charles IX pour
+suivre à Paris ce roi du meurtre et de la guerre civile.
+
+Dès ce jour, en revanche, les protestants prenant la couleur blanche,
+alors nationale, Guise et les siens, sans pudeur, adoptèrent celle de
+Philippe II, le rouge, la couleur de l'Espagne et du massacre de
+Vassy.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+PREMIÈRE GUERRE DE RELIGION
+
+1562-1563
+
+
+Je n'ai pas le courage de parler des lois, de la réformation des lois,
+vaines et risibles feuilles de papier, au milieu de la scène
+épouvantable de violences qui s'ouvre ici. Non que je méconnaisse
+l'utilité future de cet idéal d'ordre que L'Hôpital s'amusait à
+tracer. En lisant sa grande ordonnance d'Orléans, on se croit aux
+jours de 89. Amère dérision! Ni les hommes, ni les circonstances,
+n'étaient prêts de longtemps. Une longue série de fureurs, de
+carnages, allaient tenir la France à l'état barbare jusqu'à Richelieu
+et Louis XIV. Les donjons et les cachots souterrains, abolis en 1561,
+subsistent en 1661. Les mémoires de Fléchier nous parlent d'hommes
+enterrés vifs par tel seigneur, pendant qu'on brûlait vif Morin au
+parvis Notre-Dame (1664). Dans l'ordre spirituel et temporel, tout
+restera barbare, presque toute réforme inutile. L'histoire doit, pour
+être fidèle, marcher dans le mépris des lois.
+
+Cette ordonnance d'Orléans accorde tout ce qu'avaient demandé les
+États, c'est-à-dire surtout les notables bourgeois. La royauté abdique
+au profit des influences locales. Elle leur remet les élections,
+l'administration des deniers des villes, etc.
+
+Quelles sont maintenant ces influences locales? De quel esprit, de
+quel parti? On ne le sait, la royauté ne le sait elle-même. Ici, la
+chose doit tourner à l'avantage des protestants; là et presque
+partout, elle fortifie les catholiques, déjà infiniment plus forts. De
+sorte que le législateur fait juste le contraire de ce qu'il veut; il
+favorise l'inconnu, le hasard, disons plutôt la guerre civile. Le
+gouvernement était faible, désarmé (ayant réduit les pensions,
+licencié la garde écossaise, etc.), mais il se fait plus faible
+encore, en consacrant partout l'autorité locale, urbaine. Aux flots de
+la mer soulevée, aux éléments furieux, au chaos, il dit: «Soyez rois!»
+
+Loin d'aider aux rapprochements, l'ordonnance transcrit comme lois
+tels voeux insensés que chaque ordre avait exprimés aux États pour
+tenir séparés les rangs, les conditions:
+
+Défense aux nobles de descendre aux bourgeois en dérogeant par le
+commerce, défense aux bourgeois de monter, par l'orgueil des habits,
+dorures et autres luxes, etc.
+
+Vainqueurs, avant la guerre, et du droit du massacre, les Guises
+prennent l'autorité en s'emparant du roi. Leur mannequin, le roi de
+Navarre, va prendre à Fontainebleau l'enfant Charles et sa mère,
+Catherine, qui venait d'autoriser les protestants à prendre les armes.
+Cette reine, aux petites habiletés, tant exagérée par l'histoire, fut
+alors et sera le jouet des événements. Le 6 avril le roi est à Paris,
+et le 12 les catholiques font un nouveau massacre à Sens, ville
+archiépiscopale du jeune cardinal de Guise. Cent morts à Sens; il n'y
+en avait eu que soixante à Vassy.
+
+Pendant ce temps, les protestants sondaient leur conscience et
+cherchaient dans la Bible des versets pour la résistance.
+
+Ils étaient fanatiques, mais point assez pour résister. Ils n'avaient
+point encore la furieuse folie des Cévennes, ni l'illuminisme
+écossais. Ils n'avaient pas tout prêts des prophètes et des
+prophétesses, des Élic Marion, des Débora, qui n'eussent qu'à branler
+la tête pour voir l'épée de flamme, entendre les trompettes des anges
+et sonner les combats de Dieu. Les protestants d'alors étaient
+d'ardents chrétiens, convaincus, mais raisonnant encore, chose
+fâcheuse pour la guerre civile.
+
+On assure que Condé attendit Coligny, et que Coligny attendit sa
+conscience, et que ce grand citoyen, entrant en considération des maux
+épouvantables qui allaient arriver, eut quelques jours d'une profonde
+mort morale.
+
+Il savait parfaitement que les protestants étaient une petite
+minorité, une élite, non toute à l'épreuve, qu'au bout de quelques
+mois de guerre, la plupart (ce qui arriva) ne se trouveraient plus
+protestants.
+
+Il savait que Condé un mois avant, ayant demandé aux protestants de
+Paris dix mille écus, n'en avait eu que seize cents.
+
+Condé était si faible à Paris, dit Lanoue, «qu'il eût suffi des
+chambrières des prêtres pour l'en chasser avec des bâtons.»
+
+Le pis, c'est que ce parti faible n'était point homogène, mais composé
+de deux moitiés, en désaccord profond, le pur élément protestant, âpre
+d'esprit, inflexible de foi et de principes, et d'excessive austérité,
+et les protestants de hazard, de circonstance, de mécontentement
+(comme étant la plupart des nobles). Coligny les savait, dit un
+contemporain, «brouillons, remuants, frétillants,» de plus variables,
+crédules, prêts à tourner au vent de la passion.
+
+Voilà le parti qu'il fallait mener, commander, sauver malgré lui, et
+cela, quand il avait en tête les trois quarts de la France, et la
+monarchie espagnole, l'étranger appelé par les prêtres depuis un an,
+et mis au coeur de la patrie!
+
+Les femmes ont, dans les guerres civiles, de grandes initiatives.
+Elles croient volontiers l'impossible; elles le font parfois, par la
+grandeur du coeur, où elles l'inspirent et le font faire. La reine
+Jeanne d'Albret, la princesse de Condé, Jeanne de Laval, femme de
+Coligny, furent vraiment l'avant-garde de la croisade protestante.
+
+L'amiral, dit-on, plein de doute et de pressentiment, était au lit
+taciturne et faisait semblant de dormir, quand il entendit des
+sanglots. Jeanne pleurait sur l'Église abandonnée par son mari, sur
+tant de frères délaissés sans défense. «Être tant sage pour les
+hommes, dit-elle, ce n'est pas être sage à Dieu.»
+
+Je crois que l'amiral, qui ne disait sa pensée à personne, ne tardait
+à armer, que pour armer d'ensemble. Qu'on songe ce que c'était que de
+mettre en mouvement ce monde immense de volontaires d'un bout de la
+France à l'autre, chacun se cherchant de l'argent, préparant son
+cheval, ses armes, retenu bien souvent par le défaut de ressources,
+par les adieux de la famille.
+
+Le sage capitaine, heureux de voir cette âme sainte et dans une si
+haute voie, lui dit avec bonté: «Mettez la main sur votre sein,
+madame, sondez votre conscience... Est-elle bien en état de digérer
+les déroutes, les hontes, les reproches du peuple qui juge par le
+succès, les trahisons, les fuites, la nudité, la faim de vos enfants,
+la mort par un bourreau, votre mari traîné... Je vous donne trois
+semaines encore.»--Mais elle dit impétueusement: «Ne mets pas sur ta
+tête les morts de trois semaines!»
+
+Il suffit d'avoir vu le vrai portrait de Coligny pour voir que, sous
+le roc, il y eut un coeur en cet homme. Ce mot de femme lui entra; il
+le crut de la part de Dieu, et, sans plus s'informer du nombre ni
+savoir si l'on était prêt, le matin, il monta à cheval avec ses frères
+et sa maison.
+
+Le premier malheur du protestantisme, république spirituelle, avait
+été de prendre un roi pour chef, le triste roi de Navarre; le second,
+qui perdit l'entreprise d'Amboise, fut d'avoir un prince pour chef,
+l'étourdi prince de Condé. Ce fut sous un sinistre auspice que ces
+deux hommes en qui étaient deux mondes, Coligny et Condé, reçurent
+ensemble la sainte Cène (29 mars). Le lendemain, ils étaient en
+parfait désaccord; Condé, tous les chefs nobles, voulaient le secours
+étranger; Coligny et les ministres disaient que c'était tenter Dieu,
+qu'il fallait laisser cette honte au parti ennemi.
+
+Datons bien cette chose. Et que l'histoire sorte donc de la fausse et
+injuste impartialité où elle s'est tenue jusqu'ici.
+
+Les Guises, dès la fin de 1559, firent écrire Catherine au roi
+d'Espagne, et sollicitèrent son appui pour leur gouvernement.
+
+En février 1560, ils tirèrent de Philippe la foudroyante lettre qui
+achevait leur victoire d'Amboise et mettait à leurs pieds le roi de
+Navarre.
+
+En mai 1561, le clergé, à qui on demandait de déclarer ses biens,
+sollicita l'appui du roi d'Espagne.
+
+En mars 1562, après Vassy, Guise apparut au Parlement, couvert de la
+protection de l'ambassadeur espagnol, et prit bientôt l'écharpe rouge.
+
+Il la porte devant l'histoire, et son parti, comme en 1815, _est le
+parti de l'étranger_.
+
+On va voir, au contraire, combien tardivement, et sous quelle pression
+épouvantable de la nécessité, le parti protestant accepta cette honte
+et ce malheur.
+
+Condé et sa noblesse prirent Orléans, à force de vitesse, au grand
+galop, au milieu des cris de joie et des risées; on eût dit _tous les
+fous de France_. Contraste saisissant avec Coligny et la troupe noire
+des ministres qui y vinrent après.
+
+Il semblait qu'une immense traînée de poudre éclatât sur tout le
+royaume. Comment s'en étonner? On apprenait massacre sur massacre.
+Celui de Vassy ébranla, et celui de Sens décida. Tout homme connu pour
+protestant crut prudent, pour sa vie et pour la vie de sa famille, de
+s'armer et d'affronter tout. La Loire d'abord éclate, Tours, Blois,
+Angers; puis la Normandie et les côtes, Rouen, Dieppe, Caen, Poitiers,
+la Saintonge. La moitié du Languedoc, nombre de villes de Guyenne et
+de Gascogne, dès l'hiver étaient protestantes. La Provence était
+catholique; mais le Dauphiné éclata et pendit le lieutenant de Guise.
+La grande Lyon (30 avril) se trouva elle-même entraînée, avec Châlon,
+Mâcon, Autun.
+
+Écharpe immense, qui contournait la France par l'ouest et par le midi,
+plongeant même au dedans par les villes de Loire, par Bourges et par
+Sancerre au centre.
+
+Sur cette vaste zone, une armée sortant de la terre d'hommes
+terribles, au moins par la peur, réveillés en sursaut par le tocsin de
+Sens et de Vassy.
+
+Tout cela en six semaines! Il était évident que les Espagnols
+n'arriveraient pas à temps. L'explosion eut lieu en avril; ils
+n'arrivèrent qu'en août.
+
+Guise s'adressa en hâte aux Suisses catholiques qui ne vinrent que
+lentement. Il était en péril, si deux choses ne l'avaient sauvé:
+
+1º L'argent. Il tenait les prêtres à la gorge, par la nécessité. Leur
+peur fut son trésor. Leur argent alla droit au Rhin, et trouva prêt
+les marchands d'hommes, les colonels et capitaines, le rhingrave,
+très-bons protestants, qui firent d'abord les scrupuleux; on leva
+leurs scrupules en leur offrant le bénéfice énorme _de ne fournir que
+moitié des soldats, et d'être payés double_; moitié étaient des
+soldats de papier. À ce prix ils n'hésitèrent plus (aveu de Castelnau,
+catholique et agent des Guises).
+
+L'autre moyen, ce fut l'intrigue, le nom du roi, la fantasmagorie
+royale, la lâcheté de la reine mère. Guise avait en celle-ci une
+excellente actrice, grosse femme imposante, fort déliée pourtant, qui
+avait attrapé Navarre, et pouvait attraper Condé. On la savait fausse
+et perfide; mais Guise la refit dans l'opinion, en lui permettant,
+pour parure, le chancelier de L'Hôpital: bon homme qui, pour faire
+quelque bien de détail, couvrit de sa vertu l'intrigue qui noya la
+France de sang.
+
+Nos historiens ont été si honnêtes, tranchons le mot, si innocents,
+que tous ont pris au sérieux Catherine de Médicis. Pas un n'a sondé ce
+néant. Ravalée et domptée, avilie dès l'enfance, brisée du mépris
+d'Henri II, servante de Diane, naguère encore gardée, terrorisée par
+la petite reine d'Écosse, elle eut enfin l'entr'acte de la première
+année de Charles IX, où elle posa comme régente. Avec son chancelier,
+elle goûtait assez le protestantisme qui eût vendu les biens d'Église.
+Mais, au coup de Vassy, au coup de Fontainebleau d'où les Guises
+l'enlevèrent avec son fils, et où elle sentit la main pesante sur son
+cou, elle fit le plongeon, baissa la tête, le coeur lui retomba à sa
+bassesse naturelle. Guise fut très-poli, lui laissa l'extérieur,
+l'appareil de la royauté; _paraître_, pour elle, était plus
+qu'_être_, dans le vide absolu qu'une si grande pourriture avait faite
+en dedans. Elle prit patiemment le rôle de théâtre qu'on lui faisait,
+de reine pacificatrice qui, aux entrevues solennelles, trônait avec sa
+jolie cour, entre les amours et les grâces. Ce qui, en bonne langue du
+temps, veut dire dame d'un mauvais lieu, et maquerelle au profit de
+Guise.
+
+Cet Ulysse (sous la peau d'Achille) savait parfaitement, d'après
+l'affaire d'Amboise, l'endroit où la grande chaîne de résistance armée
+était faussée d'avance et manquerait. Elle devait manquer par Condé.
+
+Ce _petit galant_, comme Guise l'appelle pour sa taille exiguë, ce
+prince en miniature, adoré de ceux qu'il perdait par _sa galanterie
+française_, sa bravoure étourdie, est, de la tête aux pieds, dans les
+bouts-rimés détestables qu'ils firent à sa louange:
+
+ Ce petit homme tant joli,
+ Qui toujours chante, toujours rit,
+ Et toujours baise sa mignonne,
+ Dieu gard' de mal le petit homme.
+
+Condé, qui ne pesait pas plus qu'une plume au vent, volait de sa
+nature vers cette cour de filles, vers cette bonne dame de reine qui
+professait de les tenir en toute modestie, mais qui était toujours
+_trompée_. La demoiselle de Rouhet _trompe_ Catherine pour le roi de
+Navarre qui y sacrifia la régence; et la Limeuil pour Condé qui y
+sacrifia le protestantisme. Elle fut grosse de lui, l'année suivante,
+et la réforme était perdue.
+
+Il ne faut pas grande tromperie pour qui veut se tromper. Le 12 juin,
+Guise, par son petit roi et Catherine, offre une amnistie. La reine
+mère arrange une trêve, puis négocie une entrevue. Faute insigne déjà,
+qui allait jeter la glace sur ce grand feu de paille de l'insurrection
+protestante.
+
+La plaine de Beauce, rase comme la main, n'en est pas moins commode à
+l'oiseleur. La vieille y tendit son filet, où l'étourneau ne manqua
+pas de s'y prendre.
+
+L'escorte, de chaque côté, était de cent gentilshommes, qui, se
+reconnaissant et la plupart amis, s'attendrirent, s'embrassèrent.
+Autre malheur qui refroidit encore. Beaucoup disaient: «Quels sont ces
+gens qui ne savent s'ils sont amis ou ennemis?... Bien fou qui se
+risque pour eux!»
+
+Ce que sans doute Condé avait fait valoir près des siens pour accepter
+cette entrevue, c'est que la reine mère, jusque-là prisonnière des
+Guises, s'affranchirait probablement, se mettrait avec lui,
+reviendrait avec lui. Dans cette idée, il s'avança imprudemment, jasa
+et bavarda, dit que si Guise partait de France, lui Condé partirait,
+que tout serait pacifié. «Quand partez-vous?» dit-elle, et elle offrit
+pour ceux qui partiraient l'autorisation de vendre leurs biens.
+
+Donc la reine était libre, et vraiment pour les Guises. Il était
+prouvé à la France que les protestants la trompaient en disant que le
+roi et sa mère étaient captifs. Toute la force morale de la royauté,
+flottante jusque-là dans l'opinion, apparut ferme et vraie du côté
+catholique. Cette vieille religion politique de la France étranglait
+le protestantisme.
+
+La reine mère n'était pas prisonnière; elle n'était liée que de sa
+bassesse native qui la fit amie du plus fort et sincère pour la
+première fois; liée de l'effroi qu'inspirait l'Espagne; liée de
+l'argent du clergé qu'elle avait cru d'abord tirer par les mains
+protestantes, mais que le clergé effrayé remettait de lui-même; liée
+enfin des subsides de Rome, des aumônes que le pape et tous les
+catholiques firent dès lors à cette cour mendiante. Les preuves en
+sont au Vatican (_V._ les notes).
+
+Cela eut lieu le 24 juin. Le 25, Guise écrit au cardinal de Lorraine
+une lettre incroyable d'élan, de joie, de fureur triomphante; tout est
+fini; sa passion anticipe: «La religion réformée va à vau-l'eau, les
+amiraux aussi... Nos forces demeurent; les leurs rompues; leurs villes
+rendues sans condition...» Et, dernier trait d'orgueil: «Notre mère et
+son frère ne veulent plus jurer que par nous.» Donc, la vieille furie
+Antoinette avait quitté son donjon, était venue près de son fils,
+espérant boire du sang; la ruse d'un tel fils lui en promettait une
+mer.
+
+Guise, pour enfoncer sa dupe, confirme par toute la France le bruit de
+la paix, quitte l'armée le 27 juin, avec Montmorency et Saint-André.
+Ils s'en vont à deux pas. Cependant les chefs protestants, sur
+l'assurance de Condé, vont à leur tour trouver la reine mère, et de sa
+bouche apprennent qu'il n'y a rien, que rien n'est fait, qu'on ne
+tolérera pas les réformés.
+
+La farce était jouée. Ils revinrent le coeur mort, désespérant de
+vaincre, et la plupart, à leur insu, petits de foi, de coeur. Ils
+commencent à s'apercevoir qu'il y a trois mois qu'ils sont aux champs,
+à regretter leur femme et leur famille.
+
+Cette armée jusque-là était comme un couvent. Ni jeu, ni jurement, ni
+filles. Ce jour, la corde casse. Pendant que Coligny, pour détruire le
+fatal effet de l'entrevue, mène ses gens à l'ennemi, un gentilhomme
+protestant entre dans une ferme, trouve une fille et s'assouvit sur
+elle. Voilà le commencement.
+
+Une pluie horrible tombe, mouille la poudre; on ne peut plus rien
+faire. On va à Beaugency, qu'on force: sac, pillage et viols.
+
+Cependant, par toute la France, les protestants, un moment hésitants
+par la nouvelle de la paix, se trouvent énervés, détrempés; ils
+commencent à se compter, à voir qu'ils sont très-peu.
+
+Ils sont mûrs pour la mort. Tout se réveille contre eux. La Justice
+lance le massacre; le Parlement pousse Paris; soixante hommes tués
+pour débuter. Peu de chose; la _grande levrière_ (les catholiques
+appelaient ainsi la populace) est lâchée maintenant; on va la voir à
+l'oeuvre.
+
+Pourquoi parle-t-on toujours de la Saint-Barthélemy de 1572, et non de
+celle de 1562? C'est que celle de 72 se passa surtout à Paris; mais
+celle de 62 fut bien plus meurtrière en France. Suivez-la de ville en
+ville; vous êtes effrayé de voir trois choses qu'on n'a revues jamais:
+1º massacre dans l'intérieur des murs; 2º poursuite acharnée des
+fuyards par les paysans; 3º... Est-ce tout? Non, tant de sang ne
+suffit pas; les juges n'ont pas encore leur part; les supplices
+commencent alors sur une échelle immense: ici trois cents pendus, et
+là deux cents roués.
+
+Reportons-nous un moment en avril, au jour où coururent les nouvelles
+du sang versé à Vassy et à Sens. La réaction protestante avait été
+violente, surtout dans le Midi, où la fureur est dans la race et le
+tempérament. Quel prétexte de meurtre manqua jamais au Rhône, aux
+violents pays albigeois? Il y eut des prêtres tués. Cependant, il faut
+le dire, presque partout la vengeance tomba de préférence sur les
+pierres, les images. Le petit peuple protestant, mené par les enfants
+d'abord, décapita les saints des cathédrales. Les reliques fameuses,
+qui avaient fait tant de miracles, furent sommées d'en faire un
+nouveau pour se défendre elles-mêmes. Les guérisseurs universels qu'on
+venait chercher de si loin furent constatés sans force pour se guérir,
+traînés comme menteurs, imposteurs, charlatans. Dans ces dévastations
+confuses, périrent, avec les saints, plusieurs tombes de rois et de
+princes. Foule idiote qui brisait les mortes idoles, adorait les
+vivantes? Guerre absurde de la liberté _au nom d'un prince du sang! au
+nom du roi_ captif des Guises!
+
+Quant aux monuments d'art, que je pleure autant que personne, je
+m'étonne pourtant que plusieurs écrivains, brefs et légers sur les
+massacres, s'attendrissent longuement sur les pierres. «Irréparable
+malheur!» disent-ils. Bien plus irréparables ceux qui furent
+massacrés. Le mot du grand Condé sur un champ de bataille: «Bah! ce
+n'est qu'une nuit de Paris,» ce mot cynique est faux. Les morts, qu'on
+le sache bien, ne se refont jamais les mêmes, ni le génie, ni les
+vertus des morts. La génération protestante qu'on égorgea, et qui
+purifiait la France, lui aurait épargné l'incroyable aplatissement
+qui suivit, la pourriture des temps d'indifférence, et le scepticisme
+hypocrite, d'où si difficilement ressuscita la liberté.
+
+Le sens des hommes de nos jours s'est trouvé tellement perverti, nos
+amis ont si légèrement avalé les bourdes grossières que leur jetaient
+nos ennemis, qu'ils croient et répètent que les protestants tendaient
+à démembrer la France, que tous les protestants étaient des
+gentilhommes, etc., etc. Dès lors, voyez la beauté du système: Paris
+et la Saint-Barthélemy ont sauvé l'unité. Charles IX et les Guises
+représentent la Convention.
+
+Manie bizarre du paradoxe, impartialité sans coeur, amie de l'ennemi,
+sans pitié pour les précurseurs de la liberté massacrés! Comparaison
+bizarre de l'Assemblée qui défendit la France avec l'intrigue
+fanatique qui la livra à l'étranger.
+
+Sans doute, lorsque les protestants des villes (les vingt-cinq mille
+de Toulouse, par exemple) fuirent la nuit éperdus, emportant leurs
+petits enfants, lorsque le tocsin sonnait sur eux dans les campagnes,
+et que les paysans, armés par les curés, les traquaient dans les bois,
+alors, sans doute, il n'y eut plus guère de protestants dans les
+villes. Pour l'être, il fallut bien posséder un donjon.--Qui fit des
+protestants une aristocratie? Vous, parti massacreur, qui les appelez
+aristocrates.
+
+Et cependant, cette année même 1562, les seuls noms que je trouve
+des infortunés qui périrent à la première répétition de la
+Saint-Barthélemy qui se fit à Paris, lorsque le Parlement autorisa
+le tocsin catholique, ces noms, dis-je, ces professions n'indiquent
+que des industriels: cordonnier, libraire, imprimeur, colporteur,
+orfèvre, brodeur. Et pas un nom de gentilhomme.
+
+On se tromperait fort si l'on croyait que cette Terreur épouvantable
+fut la vengeance des excès des protestants. Qu'avaient-ils fait en
+Picardie! Qu'avaient-ils fait en Champagne? Presque partout on les
+frappa pour le mal qu'on leur avait fait. La vieille mère des Guises,
+revenue à Joinville, accomplit la vengeance de sa maison sur la petite
+ville de Vassy--la vengeance de quoi? du massacre déjà souffert; un
+premier sang altère, il en faut d'autre. Elle obtint d'abord que le
+Parlement désarmât la ville et rasât ses murs; puis, chez l'habitant
+désarmé, on logea des soldats pour faire à leur plaisir, voler, tuer.
+Premier essai des futures dragonnades, qui dura près d'un an. Cette
+scène de fureur s'ouvrit par le tocsin des paysans vassaux des Guises,
+qu'ils lançaient sur la ville. Les noms des morts attestent que
+c'était une guerre des serfs contre l'ouvrier libre et le petit
+marchand.
+
+On dit que ces paysans ivres, qui tuaient au hasard, mordaient dans la
+chair crue, et mangèrent le coeur des enfants.
+
+Les Espagnols, entrés en France, étonnèrent par leur barbarie nos plus
+féroces soldats. Le dur Gascon Montluc, homme de sang, qui se vante
+d'avoir garni de morts tous les arbres des routes, raconte que ces
+noirs Espagnols, à qui il livra une fois deux cents femmes pour les
+houspiller, aimèrent mieux les éventrer toutes, même les grosses, pour
+tuer les _petits luthériens_.
+
+Je ne m'étonne pas si, recevant ces horribles nouvelles, les
+protestants armés voulaient revenir chez eux défendre leurs familles.
+Il fallut les y renvoyer. Il fallut renoncer au beau songe où s'était
+obstiné Coligny, de faire par la seule France les affaires de la
+France. Ce que les catholiques faisaient depuis deux ans, les
+protestants le firent dans cette nécessité extrême et sur leurs
+maisons ruinées, leurs familles égorgées; ils implorèrent leurs frères
+de l'étranger. Dandelot fut envoyé en Allemagne, un autre en
+Angleterre (juillet). La difficulté était d'ouvrir les yeux aux
+Allemands, d'écarter la montagne de calomnies et de mensonges qu'on
+avait entassés. Les espions des Guises étaient là chez les princes
+allemands pour voler sur leurs tables les lettres des protestants de
+France. Tel Allemand partait payé des princes pour secourir nos
+protestants, que l'on gagnait en route, et qui venait combattre dans
+les rangs catholiques.
+
+Cependant Coligny tenait ferme Orléans et son petit noyau d'armée.
+Partout ailleurs des bandes. La bande de Montbrun, de Mouvans, celle
+de Des Adrets, couraient tout le sud-est, avec des cruautés atroces.
+Le dernier, tout autant qu'il saisissait de catholiques, les égorgeait
+ou les jetait des tours. Représailles barbares, mais qui n'étonnaient
+point, quand on voyait des juges, ceux du parlement d'Aix, enrichis
+des massacres de Merindol et de Cabrières, envoyer à la mort avec près
+de mille hommes _quatre cent soixante femmes_, et même encore
+_vingt-quatre enfants_!
+
+La reine d'Angleterre se laissa prier, de juillet jusqu'à la fin de
+septembre, pour donner cent mille écus et six mille hommes. Dandelot
+ne put amener ses Allemands qu'en octobre et novembre. Il lui fallut
+passer par la Lorraine et la Bourgogne, pays ennemis. Cette lenteur
+fit la chute de Rouen, longuement assiégée par le roi de Navarre, qui
+y fut tué, et par Guise, qui la prit d'assaut. Le pillage y dura huit
+jours, et les grands seigneurs s'y vautrèrent à l'égal du soldat.
+
+Rouen fut prise le 26 octobre. Condé n'eut ses Allemands que le 6
+novembre. Fort alors et terrible, il marcha sur Paris. Grand effroi.
+Un président en meurt de peur. On attendait trois mille Espagnols qui
+n'arrivaient pas. Qui croirait que Condé pût encore, en un tel moment,
+la France nageant dans le sang, s'amuser aux paroles? La reine mère,
+souriante et charmante, parlemente avec lui près d'un moulin à vent.
+Force embrassade catholiques et galantes oeillades. Le prince perd
+trois jours. Les Espagnols arrivent. On lui tourne le dos.
+
+Sa propre armée le menait; les soldats allemands ne savaient qu'un
+mot: «_Geld._» Et, pour être payés plus tôt, ils marchaient vers la
+mer, au-devant de l'argent anglais. La grosse armée des catholiques
+marchait parallèlement. Leur intérêt était de combattre avant que les
+protestants eussent joint les troupes anglaises.
+
+Ceux-ci, qui avaient l'Eure entre eux et Guise, devaient l'empêcher de
+passer. Mais un prince du sang n'a garde de paraître craindre la
+bataille. Condé lui permet le passage, et il l'a devant lui près Dreux
+(19 décembre 1562).
+
+Les catholiques, faibles en cavalerie (deux mille contre cinq mille),
+étaient en revanche énormément plus forts en fantassins, ayant quinze
+mille contre sept seulement qu'avaient les protestants. Au total,
+Guise avait _dix-sept mille hommes_, et Condé _douze mille_.
+
+Ce qui caractérise le premier, ce héros de la ruse, c'est que par une
+prudence singulière, excessive, il ne voulait se battre que sur ordre
+du roi et de la reine mère, ses mannequins. Il agissait toujours sur
+pièces régulières et préparées pour répondre en justice si on lui
+faisait son procès. À la demande de cet ordre, la reine mère se moqua
+et dit, comme la nourrice du roi entrait (elle était protestante):
+«Nourrice, que vous semble?--Mais, madame, puisque les huguenots ne
+veulent se contenter jamais, il faut les mettre à la raison.»
+
+Qui l'emporterait des lansquenets protestants ou des Suisses
+catholiques? c'était douteux. Ce qui ne l'était pas, c'est que
+l'élément sûr, qui ne bougerait point, qui, quoi qu'il arrivât,
+resterait ferme pour frapper le grand coup, c'était la masse noire des
+trois mille Espagnols. Ajoutez quelque peu de nos vieilles bandes
+françaises. Guise se mit avec ces Espagnols, dit qu'il ne commanderait
+pas et serait là en simple capitaine. Il les laissa, selon leur usage
+(on l'a vu à Ravenne), se faire un rempart de charrettes pour briser
+la cavalerie et, derrière, regarder à leur aise les évolutions du
+combat. Ajoutez que, devant, ils avaient un petit ravin.
+
+La tactique était fort surannée. Les armes des vieux siècles. Quand on
+voit dans les exactes gravures de Pérussin ces bataillons antiques ou
+féodaux, l'infanterie semble du temps des Romains et la cavalerie du
+temps des croisades. De lourdes charges semblaient décider tout. Le
+connétable au centre, avec sa gendarmerie, fonça, puis, brusquement
+abandonné, blessé, se trouva prisonnier. Condé chargea et rechargea
+les Suisses, leur passa sur le corps; mais telle était cette
+infanterie, que ce qui ne fut pas écrasé par les chevaux se releva,
+combattit de plus belle. La cavalerie, menée par Condé et Coligny,
+s'épuisa en efforts, fit fuir l'infanterie française des catholiques,
+mais vit également en déroute sa propre infanterie allemande.
+
+Ils n'avaient pas deux cents chevaux ensemble, lorsque Guise, qui
+depuis cinq heures prenait en patience la destruction de ses amis,
+s'ébranla avec sa masse espagnole et ses arquebusiers des vieilles
+bandes. Condé fut pris. Tout parut balayé.
+
+Cependant les frères indomptables, Coligny et Dandelot (celui-ci
+malade, tremblant de la fièvre, et en robe fourrée), réunissent douze
+cents cavaliers, et d'une furie désespérée arrêtent court les
+vainqueurs. Parmi eux, le fameux Saint-André, si riche, le voleur des
+voleurs, est pris, disputé, et un de ses vieux serviteurs, malgré ses
+prières et ses offres, lui casse la tête d'un coup de pistolet.
+
+Guise n'en pleura pas, ni de la prise du connétable. En place, il
+avait pris Condé. Il le caressa fort, jusqu'à le faire coucher avec
+lui. Excellent moyen de le perdre, d'exciter la défiance contre lui,
+de faire dire, comme disaient déjà les Allemands: «Ces girouettes
+françaises, pour qui on se tue aujourd'hui, sont prêtes à s'embrasser
+demain.»
+
+Voilà Guise non-seulement vainqueur, mais seul. Plus de princes. Plus
+de Navarre, plus de Condé, plus de connétable. Ce simple capitaine,
+qui n'avait voulu à la bataille que mener sa compagnie, se trouve
+lieutenant général du royaume.
+
+La nuit, qui avait séparé les combattants, permit à Coligny de
+reformer ses reîtres à deux pas. Il lui en restait quelques mille. Il
+leur dit froidement qu'il n'y avait rien de fait, qu'il fallait
+recommencer, fondre sur ces gens qui mangeaient. Les Allemands lui
+montrèrent leurs armes brisées, eux-mêmes en pièces. Il était resté
+huit mille hommes sur le carreau. Seulement on sut dès ce jour qu'on
+ne vainquait jamais Coligny.
+
+La difficulté était pour lui de garder ces Allemands, qui, n'étant pas
+payés et n'ayant reçu que des coups, trouvaient le métier dur,
+regardaient du côté du Rhin. Le ferme capitaine leur dit qu'ils
+avaient raison de vouloir de l'argent, mais qu'il fallait l'aller
+chercher au Havre et prendre la Normandie sur le chemin.
+
+La difficulté était d'empêcher ces soldats nomades, qui traînaient
+tout avec eux, d'emmener la masse encombrante de leurs chariots où ils
+serraient leur petite fortune, leurs pillages d'anciennes campagnes.
+Ils y tenaient plus qu'à la vie. Coligny mit ces chariots dans le
+choeur même de Sainte-Croix d'Orléans. À ce prix, il les emmena,
+laissant pour défendre la ville contre Guise, qui arrivait, Dandelot
+malade et des fuyards allemands.
+
+Il part en plein janvier. Terrible hiver. L'épidémie, se joignant aux
+misères de la guerre, avait enlevé dix mille hommes dans Orléans.
+Quatre-vingt mille, dit-on, étaient morts à l'Hôtel-Dieu de Paris.
+Nombre d'hommes, de femmes, d'enfants, chassés, n'osaient rentrer,
+couraient les bois. Pour obtenir l'argent des Anglais, il avait fallu
+leur offrir le Havre, et cet argent n'arrivait pas. Les reîtres
+murmuraient. Coligny leur montrait la mer et les tempêtes. Mais plus
+d'un commençait à se payer par le pillage. Dans cette extrémité
+terrible, plus grand encore qu'au fort de la bataille, apparut
+l'amiral. Le premier qui pilla, il le fit serrer haut et court, lui
+faisant pendre aux pieds, pour l'embellissement du trophée, tout ce
+qu'il avait volé aux paysans, robes de femmes, volailles, etc.
+
+À la prise du château de Caen, un soldat mit la main sur un de ceux
+qui sortaient après la capitulation, lui fouilla dans la poche.
+L'amiral l'envoie au gibet. Il était sur l'échelle, quand les Anglais,
+qui venaient d'arriver, intercédèrent pour lui.
+
+Cette discipline vigoureuse porta ses fruits, les succès furent
+rapides; mais très-probablement les Allemands peu encouragés à venir
+chercher en France un service si dur.
+
+Il en était de même dans Orléans. Le parti protestant s'exterminait
+par la vertu. Deux notables furent surpris en adultère. Les ministres
+leur firent leur procès, et les firent pendre. Il aurait fallu pendre
+la noblesse et la bourgeoisie. Les moeurs de la vieille France étaient
+positivement au-dessous de la Réforme. Celle-ci se faisait le désert.
+
+Désertion, découragement, épidémie. Il n'y avait presque plus personne
+dans Orléans. Dandelot, avec la fièvre, courait partout et faisait
+tout. Chaque matin, les ministres, à six heures, rassemblant soldats,
+habitants, chantaient leurs psaumes, et s'en allaient en tête,
+travailler aux fortifications. Cela ne pouvait durer guère. Guise
+était furieux de n'avoir pas encore sa proie; «j'en mords mes doigts,»
+dit-il dans une lettre. Il avait écrit à la reine qu'elle trouvât bon
+qu'il n'y eût plus d'Orléans, qu'il allait la raser, et qu'il tuerait
+tout, jusqu'aux chats.
+
+C'est lui qui fut tué (18 février 1563).
+
+L'homme qui fit le coup, Poltrot, sieur de Meray, était un jeune
+gentilhomme de l'Angoumois, fort bon soldat à Saint-Quentin, où il fut
+pris et mené en Espagne. Protestant, il y vit l'idéal catholique,
+Philippe II et l'Inquisition. Il put assister aux splendides et royaux
+auto-da-fé qui ouvrirent dignement ce règne.
+
+Poltrot revint d'Espagne, comme on peut croire, plein de vengeance et
+de meurtre. Il ne parlait plus d'autre chose. Il montrait son bras à
+ses camarades, disant: «Ce bras tuera M. de Guise.» Il en parla à son
+seigneur, chez qui il avait été nourri, M. de Soubise; il en parla à
+l'amiral, à qui bien d'autres gens parlaient légèrement de la même
+chose, et qui n'y fit grande attention. Cependant Poltrot s'offrait
+pour espion. Coligny lui donna de l'argent pour acheter un bon cheval
+d'Espagne.
+
+Poltrot, fort brun, sachant bien l'Espagnol, était appelé dans l'armée
+l'_Espagnolet_. Il passa, se fit présenter, s'offrit au duc de Guise,
+qui lui dit: «Cinquante mille livres pour toi, si tu peux rentrer dans
+la ville et faire sauter les poudres.»
+
+Le 18 février, Poltrot, ayant prié Dieu de lui dire si vraiment il
+fallait frapper, crut se sentir au coeur la voix divine, avec un
+mouvement étonnant d'allégresse et d'audace. Il attendit Guise, vers
+le soir, au coin d'un bois; prudemment, froidement, il calcula qu'il
+devait être armé en dessous, et qu'il fallait le tirer à l'aisselle,
+juste au défaut de la cuirasse. Il tira à six pas, d'une main ferme,
+très-juste et l'abattit.
+
+Guise n'était pas mort, et vécut encore six jours. Il mourut comme un
+saint (si l'on croit la légende qu'en fit l'évêque Riez), citant cent
+fois l'Écriture sainte, qu'il n'avait jamais lue, s'excusant à sa
+femme de maintes peccadilles, et lui pardonnant à elle-même tout ce
+qu'elle avait pu faire.
+
+Ceux qui ont vu au visage le duc de Guise (comme moi, dans le dessin
+Foulon), qui ont présente cette face sinistre et désespérée, jugeront
+que cet homme perdu, qui n'avait vécu que du succès, dut mourir
+furieux quand un tel coup lui arrachait la proie des dents, et que la
+main d'en haut, l'ayant amené là, vainqueur, maître de tout et seul,
+les autres étant morts, à son tour lui tordait le cou.
+
+Poltrot fut mené à Paris devant la reine et le conseil, puis devant
+les gens de justice, qui lui prodiguèrent toutes les formes de la
+question. Que dit-il? que déposa-t-il? On ne le sait que par les fort
+douteux procès-verbaux qu'en firent ces gens valets des Guises. On ne
+manqua pas de lui faire dire qu'il avait été poussé par l'Amiral. À
+quoi celui-ci répondit peu après franchement, sincèrement, qu'il
+n'aurait pas pris pour cette affaire un grand parleur, si léger en
+propos; que du reste, depuis qu'il savait que Guise cherchait à se
+défaire du prince de Condé et de lui, il n'avait nullement détourné
+ceux qui parlaient de tuer Guise.
+
+Le Parlement de Paris, qui, dans ces occasions, déploya plusieurs fois
+un zèle ignoblement féroce, une exécrable courtisanerie de supplices,
+jugea Poltrot (comme plus tard Ravaillac et Damiens), tâchant
+d'accumuler sur cette misérable chair mortelle tout ce qu'on peut
+souffrir sans mourir.
+
+Le jour même où le saint héros, rapporté à Paris, exposé aux
+Chartreux, fut glorifié à Notre-Dame, on fit la boucherie de Poltrot
+derrière la Grève.
+
+Le procès-verbal avoue qu'il dit deux fières paroles: «Avec tout cela,
+il est bien mort, et ne ressuscitera pas.» Et encore: «La persécution
+des fidèles...» La populace hurla, l'arrêta un moment, mais il reprit:
+«Si la persécution ne cesse, il y aura vengeance sur cette ville, et
+déjà les vengeurs y sont.»
+
+Quand il fut lié au poteau, le bourreau avec ses tenailles lui arracha
+la chair de chaque cuisse, et ensuite décharna ses bras.
+
+Les quatre membres, ou les quatre os, devaient être tirés à quatre
+chevaux. Quatre hommes qui montaient ces chevaux les piquèrent et
+tendirent horriblement les cordes qui emportaient ces pauvres membres.
+Mais les muscles tenaient. Il fallut que le bourreau se fît apporter
+un gros hachoir, et à grands coups détaillât la viande d'en haut et
+d'en bas. Les chevaux alors en vinrent à bout; les muscles crièrent,
+craquèrent, rompirent d'un violent coup de fouet. Le tronc vivant
+tomba à terre. Mais, comme il n'y a rien qui ne doive finir à la
+longue, il fallut bien alors que le bourreau coupât la tête.
+
+Un juge et les greffiers, pendant toute la cérémonie, étaient là
+écrivant les cris de cette tête, dans les entr'actes, ses prétendues
+dépositions, dont on fit le prétexte de la Saint-Barthélemy.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+LA PAIX, ET POINT DE PAIX
+
+1563-1564
+
+
+«On pourra mieux châtier ces gens-là, quand ils seront dispersés et
+désarmés.» Conseil du nonce au pape.
+
+Et, peu après, le duc d'Albe à Philippe II, parlant des grands des
+Pays-Bas: «Dissimuler, puis leur couper la tête.» (Gr., VII, 233.)
+
+Ces deux mots contiennent les dix ans d'histoire qu'on va lire.
+
+On a douté, tant qu'on ne connaissait ce plan que par les Italiens
+Adriani, Davila, Capilupi et autres panégyristes de Catherine. Comment
+douter maintenant devant les lettres originales?
+
+Reste à savoir comment le parti catholique tint si ferme la reine
+mère jusque-là très-flottante, et la fit marcher droit. Le duc d'Albe
+nous le dit encore (_Ibidem_, 280): «Votre ambassadeur doit faire
+entendre à la reine qu'à l'âge où arrive le roi Charles, _V. M. peut
+lui faire connaître l'état réel de ses affaires_.» C'était toute la
+peur de Catherine qu'on ne mît son fils contre elle; le petit roi, né
+violent, défiant, faisait peur à sa mère; la nature féline et la
+griffe pouvaient s'éveiller un matin. Le chat pouvait devenir tigre.
+Cette peur alla au point qu'on va la voir bientôt chercher dans un
+plus jeune une arme contre Charles IX, préparer un roi de rechange.
+
+L'autre côté par où on la tenait, c'était la faim. Elle était à
+l'aumône, vivait d'expédients fortuits. _La dépense était de dix-sept
+millions, la recette de deux et demi._ Sans le pape on n'eût pas dîné.
+On en tirait des dons, quelques ventes des biens du clergé. Guise
+lui-même n'eût pu faire la guerre sans l'argent du duc de Savoie. En
+retour, peu avant sa mort, il lui avait rendu ce qui nous restait de
+tant de conquêtes au delà des Alpes, livré Turin, quitté l'Italie pour
+toujours.
+
+Voilà la vraie situation, comme elle apparaît dans les basses et
+serviles lettres du jeune roi et de sa mère, où ils tendent sans cesse
+la main au pape (Archives du Vatican), au roi d'Espagne et à tous.
+
+Cette pauvreté royale faisait un grand contraste avec la richesse des
+Guises. Leur maison (ou leur dynastie?) était restée entière à la mort
+de son chef. Elle gardait ses quinze évêchés, aux mains des cardinaux
+de Guise et de Lorraine. Elle gardait le palais, la charge de grand
+maître de la maison du roi, par le fils aîné Joinville; Mayenne était
+grand chambellan, Aumale grand veneur, Elbeuf général des galères.
+Toute charge d'épée était donnée par eux. Ils avaient les finances par
+un homme sûr. Les gouvernements de Champagne et de Bourgogne étaient
+dans leurs mains, c'est-à-dire nos frontières de l'Est, les passages
+vers la Lorraine et vers l'Allemagne, la grande route militaire.
+
+Puissance énorme. Mais le chef était un enfant, Henri de Guise, qui
+n'avait que treize ans. Du père, il eut, non le génie, mais l'audace,
+l'intrigue; de sa mère, un charme italien, et non pas peu du sang des
+Borgia. Anne d'Este, en longs habits de deuil (quoique dès le
+lendemain consolée par Nemours), allait montrant partout sa douleur et
+son fils. C'était toujours la scène de Valentine de Milan, embrassant
+le petit Dunois, disant: «Tu vengeras ton père.» L'enfant, fort bien
+dressé, trouvait des mots hardis, ou on lui en faisait. Les bonnes
+femmes en pleuraient de joie; les prêtres bénissaient le bon petit
+seigneur. Tout était arrangé pour faire un favori du peuple, un prince
+de carrefour, un héros de l'assassinat.
+
+ * * * * *
+
+Le chef des protestants, élu le lendemain de la bataille de Dreux qui
+les délivrait de Condé, était désormais l'amiral, et il avait bien
+gagné ce titre par cette conquête subite de la Normandie en plein
+hiver. Seul, ayant fait la guerre, il pouvait faire la paix. Le
+prisonnier Condé, contre le chef d'élection, était mal posé pour
+négocier. Coligny revient de Normandie en hâte; quand il arrive, la
+paix, depuis cinq jours, était signée (Amboise, 12 mars 1563).
+
+Condé l'avait signée pour lui et les seigneurs. Pour lui, la
+lieutenance générale du royaume, qu'a eue son frère. Pour les
+seigneurs, le culte libre des châteaux. Et pour le peuple, quoi? Une
+ville par baillage, de sorte qu'en ce temps de trouble, où l'on
+n'osait pas voyager, on ne pouvait prier ensemble qu'en faisant un
+voyage souvent de vingt ou vingt-cinq lieues.
+
+Pour la forme, Condé avait consulté les ministres, mais signé malgré
+eux. L'amiral en conseil lui dit cette parole: «Monseigneur, vous vous
+êtes chargé de faire la part à Dieu; d'un trait de plume vous avez
+ruiné plus d'églises qu'on n'en eût détruit en dix ans. Et, quant à la
+noblesse que vous avez garantie seule, elle doit avouer que les villes
+lui donnèrent l'exemple. Les pauvres avaient marché devant les riches,
+et leur avaient montré le chemin.»
+
+Il était facile à prévoir que tout irait à la dérive; que les
+seigneurs mêmes, désormais isolés des villes, ne se défendraient pas;
+que l'influence papale, espagnole, emporterait tout; que non-seulement
+cette cour misérable s'assujettirait à l'Espagne, mais que les Guises
+eux-mêmes allaient devenir tout Espagnols.
+
+C'est le moment de bien mettre en lumière une chose qui, méconnue,
+égara tous les politiques, puis les historiens, et maintenant les
+égare encore:
+
+_La balance était impossible_, dans la violence de ces temps,
+l'équilibre était impossible; un milieu politique, _un parti
+politique_, était un mythe, une fiction. Ce parti deviendra possible,
+mais après la Saint-Barthélemy.
+
+Tous cherchèrent ce milieu et le manquèrent.
+
+Philippe II même imaginait garder son libre arbitre entre les modérés
+et les violents. Il écoutait Granvelle, il écoutait Gomès, mais
+inclinait au duc d'Albe.
+
+Chez nous, le connétable eût voulu l'équilibre; peu à peu il pencha
+aux Guises.
+
+Et le rêve des Guises eux-mêmes aurait été un certain équilibre, une
+certaine indépendance entre l'Espagne et l'Allemagne. Le cardinal de
+Lorraine, au moment même où le secours espagnol donnait à son frère la
+victoire de Dreux, intriguait contre l'Espagne. D'une part détournant
+Marie Stuart d'épouser le fils de Philippe II, d'autre part créant au
+concile de Trente un parti anti-espagnol. Il s'y joignit aux Allemands
+pour obtenir quelques réformes (surtout le mariage des prêtres). Tout
+cela inutile. Par la mort de son frère, le cardinal retomba au néant.
+Il lui fallut laisser son rêve d'indépendance et suivre l'impulsion
+espagnole.
+
+Où donc fut l'équilibre? Dans Catherine de Médicis? Il ne tient pas
+aux historiens italiens que nous ne voyions en elle le pivot de
+l'action et le meneur universel. Mais les actes disent le contraire.
+Ils la montrent toujours servante du succès, habile seulement à faire
+croire qu'elle mène, lorsqu'elle suit et qu'elle obéit. En 1563, sur
+la menace de l'Espagne, elle tourne, elle cède, elle change
+non-seulement sa politique, mais l'ordre de sa politique et
+l'éducation de ses enfants.
+
+Où donc est l'idée politique, le parti politique? dans le chancelier
+L'Hôpital? dans son effort pour réformer les lois? Le dirai-je? je ne
+trouve rien de plus triste que de voir cet homme de bien traîner sa
+barbe blanche derrière Catherine de Médicis. On ne s'explique pas
+comment il restait là, ni quelle figure il pouvait faire au milieu de
+cette cour équivoque, parmi les femmes et les intrigues. Ne
+comprenait-il pas que sa présence seule, en tel lieu, était un
+mensonge? que sa réforme du droit, réforme écrite et de papier,
+faisait prendre le change sur la réalité politique? Quelques bonnes
+choses en sont restées, comme les tribunaux de commerce. Mais, hélas!
+si l'on veut savoir combien les lois sont le contraire des moeurs, il
+faut lire les lois de ce temps. Elles proclament la suppression des
+confréries au moment où celles-ci s'organisaient militairement et de
+la manière la plus meurtrière, au moment où elles se liaient, se
+groupaient, créaient les lignes provinciales qui finirent par former
+la Ligue.
+
+Dans chaque province, en Gascogne d'abord, en Guienne, bientôt sous
+les Guises en Champagne, un gouvernement se fait à côté du
+gouvernement. Qu'opposait à cela la profonde politique Catherine? Elle
+pensait décomposer tout. Dans un perpétuel voyage, elle croyait
+neutraliser par l'influence de cour ces influences fanatiques. Elle
+voulait travailler la noblesse, l'amuser, la séduire. Son principal
+moyen, s'il faut le dire, c'étaient les _filles de la reine_, cent
+cinquante nobles demoiselles, ce galant monastère qu'elle menait et
+étalait partout. Toutes maintenant fort catholiques, très-exactement
+confessées. Point de scandales, peu de grossesse. On chassait celle
+qui devenait grosse.
+
+Tout cela apparut d'abord dans l'expédition que l'on fit pour
+reprendre le Havre aux Anglais. La reine y mena en laisse Condé et
+force protestants. Le _petit homme tant joli_ suivait mademoiselle de
+Limeuil, qui en revint enceinte. Il réussit à chasser ses amis, à
+irriter Élisabeth, à diviser le parti protestant. Il se croyait au
+retour lieutenant général du royaume, quasi-tuteur du roi enfant. Mais
+celui-ci se déclara majeur. L'Hôpital couvrit cette farce d'un
+discours grave. Pour que les protestants n'osassent réclamer, on leur
+lança les Guises, qui portèrent contre Coligny une solennelle
+accusation de meurtre. Dupés, moqués, les protestants, loin d'oser
+accuser, furent assez occupés à se défendre eux-mêmes. Comme parti,
+ils semblaient dissous. Leur chef, Condé, servait de secrétaire à la
+reine mère. Elle lui faisait écrire en Allemagne que tout allait au
+mieux. Elle se chargeait de le remarier, l'amusait de l'idée d'épouser
+Marie Stuart, d'autres princesses encore. La riche veuve de
+Saint-André, qui croyait l'épouser, lui donna le château de
+Saint-Valéry; il épousa une autre femme et ne rendit pas le présent.
+
+L'Église protestante avait cessé de lui payer sa contribution secrète,
+et l'envoyait à Coligny. Mais l'amiral savait que, si l'on reprenait
+les armes, la noblesse voudrait Condé pour chef, et, pour le retenir,
+lui faisait part sur cet argent.
+
+Les protestants s'étant isolés de l'Angleterre, on osait tout contre
+eux. La paix leur était meurtrière: c'était la paix aux assassins, la
+guerre aux désarmés. Impunité complète des violences. Ici un ministre
+pendu par un gouvernement de province. Là des noyades populaires, des
+morts violemment déterrés, des femmes accouchées de deux jours qu'on
+arrache du lit; je ne sais combien d'excès bizarres et de fantaisies
+de fureur.
+
+Les impatients, Montluc, par exemple, voulaient qu'on en finît. D'une
+part, ils s'entendaient avec l'Espagne pour enlever Jeanne d'Albret et
+livrer le Béarn. D'autre part, Montluc envoyait à la reine un homme
+d'exécution, le Gascon Charry devait prendre le commandement de la
+seconde garde que le parti donnait au roi, encourager Paris à un grand
+coup de main. Les deux frères, Coligny et Dandelot, étaient à la cour,
+et peu accompagnés. Mais Charry était incapable de bien mener la
+chose. Il se mit follement à insulter Dandelot. Non-seulement il dit
+qu'il se moquait de son titre de colonel général de l'infanterie, mais
+il lui marcha presque sur les pieds dans l'escalier du Louvre.
+
+Les deux frères avaient avec eux, entre autres hommes violents, un
+fameux chef de bande, le Provençal Mouvans, celui qui avec quarante
+hommes avait combattu des armées. Mouvans n'endura pas la chose. Il
+frappa un coup imprévu, qui stupéfia la grande ville. Avec un Poitevin
+dont Charry avait tué le frère, Mouvans va s'établir à attendre Charry
+chez un armurier du pont Saint-Michel. Le Gascon montant fièrement le
+pont avec les siens, ils lui barrent le passage. «Souviens-toi,» dit
+le Poitevin; et il lui passe l'épée au travers du corps. Charry
+dégaîna-t-il? on ne le sait, mais il fut tué, et un autre. Mouvans
+alors et son Poitevin s'en allèrent lentement devant la foule par le
+long quai des Augustins, et personne n'osa les poursuivre.
+
+L'amiral et son frère étaient près de la reine quand on lui dit la
+chose. Leur gravité n'en fut pas dérangée. Dandelot dit ne rien
+savoir et ne fit nulle attention aux criailleries de la garde, «en
+ayant vu bien d'autres.»
+
+Le catholique Brantôme admire le coup et dit «que l'affaire fut
+très-bien menée.» Paris ne bougea pas. L'audace intimida la force. La
+reine mère seule en fit grand bruit, et elle en prit prétexte pour
+expliquer son brusque changement et sa haine nouvelle du
+protestantisme.
+
+Les protestants, assassinés partout, ayant partout contre eux et
+l'autorité et les foules, recouraient à l'audace, à l'épée, à des
+coups violents qui envenimaient encore les haines.
+
+Celle des Guises fut fort irritée par une romanesque aventure du frère
+de Coligny. Une grande dame de Lorraine, née princesse de Salm et
+veuve du seigneur d'Assenleville, jura qu'elle n'aurait d'époux que
+Dandelot. Tous les siens, fervents catholiques, s'y opposèrent en
+vain. En vain on lui montra que, ses terres étant sous les murs de
+Nancy, c'est-à-dire dans les mains du duc de Lorraine et des Guises,
+elle ne pouvait même faire la noce qu'au hasard d'une bataille. Rien
+ne la détourna.
+
+Dandelot, sommé de venir pour cette agréable aventure en pays ennemi,
+prit avec lui cent hommes déterminés, et quoiqu'il sût que tous les
+Guises fussent justement alors chez le duc, il arrive à Nancy. On lui
+refuse l'entrée par trois fois. Il ne s'arrête pas moins dans le
+faubourg, y rafraîchit ses cavaliers. Puis, en plein jour et à grand
+bruit, la cavalcade s'en va au château de la dame. Au pont-levis, tous
+tirent leurs arquebuses. De quoi tremblèrent les vitres des Guises,
+qui étaient en face, à peine séparés par une rivière. Et leurs coeurs
+en frémirent. Le cardinal gémit. Le petit Guise (il avait quatorze
+ans) dit: «Si j'avais une arquebuse, pour tirer ces vilains!...»
+
+Cependant trois jours et trois nuits on fit la fête, bruyante et gaie,
+plus que le temps ne le voulait, pour faire rage aux voisins. Puis
+madame Dandelot, montant en croupe derrière son héros, et disant adieu
+à ses biens, le suivit, fière et pauvre aux hasards de la guerre
+civile.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+LE DUC D'ALBE.--LA SECONDE GUERRE CIVILE
+
+1564-1567
+
+
+À la fin de décembre 1563, le duc d'Albe, sur l'ordre de son maître,
+lui écrit les deux lettres dont nous avons parlé. Consultation en
+règle sur la politique espagnole (_dissimuler, puis leur couper la
+tête_).
+
+Dès janvier 1564, l'effet en est sensible. Philippe II donne congé aux
+modérés, autorise le cardinal Granvelle «à aller voir sa mère.»
+
+Le duc d'Albe emportera tout. Il suffit de le voir dans les portraits
+et dans les documents pour comprendre son ascendant. C'est un vrai
+Espagnol, non un métis bâtard comme son maître. C'est un médiocre
+génie, mais fort par la netteté du parti pris, par la simplicité des
+vues et par la passion. Il se caractérise disant, au sujet des
+demandes des grands des Pays-Bas: »Je contiens mes pensées; car telle
+est ma fureur qu'on pourrait l'appeler _frénésie_.»
+
+Le duc d'Albe est adoré des moines. D'en haut, d'en bas, ils l'aident.
+Au grand inquisiteur Pie IV succède le grand inquisiteur Pie V, le
+pape de la Saint-Barthélemy, qui, toute sa vie, la prépara, quoiqu'il
+n'ait pu la voir. Les lettres de Pie V aux souverains se résument en
+un mot (le mot qu'il dit aussi aux soldats qu'il envoie en France):
+«_Tuez tout._» C'est lui qui tout à l'heure négociera l'assassinat
+d'Élisabeth.
+
+Mais ce qui n'aide pas moins le duc d'Albe, ce sont les rapports de
+police qui viennent des Pays-Bas, les furieuses délations des
+inquisiteurs de bas étage qu'on envoie à Philippe II. Ce profond
+politique reçoit, lit tout cela. Espions et contre-espions, police
+contre police, c'est toute sa science. Il n'a foi qu'aux derniers des
+hommes. Lisez (coll. Gachard) la longue liste de ces coquins. Le
+premier à qui il remet l'inquisition des Pays-Bas, un Van der Hulst,
+plus tard est condamné comme faussaire. Chez sa soeur Marguerite, si
+fidèle et si dépendante, un ministre lui sert d'espion. Un grand
+seigneur espionne les chevaliers de la Toison d'or, etc.
+
+Le mieux venu de ces espions, c'est naturellement le plus menteur, le
+plus atroce et le plus fou, un frère Lorenzo, Andalous, d'une verve
+furieuse, affreux Figaro de massacre, qui se joue de cette imagination
+malade par cent contes insensés.
+
+J'ai sous les yeux un excellent dessin qui donne le vrai Philippe II
+(Panthéon). Figure péniblement grimée d'un commis soupçonneux,
+prisonnier volontaire, qui, dans sa vie de cul-de-jatte, ne voyant le
+monde qu'à travers sa paperasserie, sera constamment dupe à force de
+défiance. Figure pleine de mauvais rêves, cruellement imaginative! Il
+ira loin! On lui fera tout croire.
+
+Le contre-coup de l'Espagne se sent en France. Dès février 1564,
+Philippe II y agit comme aux Pays-Bas. Une ambassade impérieuse
+enjoint à Charles IX d'accepter les décrets du concile de Trente et de
+révoquer les grâces octroyées aux rebelles.
+
+Réponse vague. Mais on obéit. La mère et le fils se mettent en route
+pour la frontière d'Espagne, voyageant lentement, constatant sur la
+route leur bonne volonté catholique. Le jeune roi trace des citadelles
+pour contenir les villes et maîtriser les protestants. En deux édits
+(de Lyon et Roussillon), on interdit aux gentilshommes de recevoir
+personne à leurs prêches de châteaux. Défense aux protestants de faire
+des collectes, d'assembler des synodes. On les annule comme parti et
+comme résistance. C'était les livrer désarmés aux catholiques qui
+armaient.
+
+La reine mère, qui parlait à merveille, expliquait sur la route aux
+envoyés du pape et des princes italiens la beauté de son plan pour
+amortir le calvinisme et l'exterminer tout doucement. L'Espagne était
+plus impatiente. Pendant que Philippe II envoie le duc d'Albe à
+Bayonne avec sa jeune femme Élisabeth pour animer Catherine, il reçoit
+à Madrid le crédule comte d'Egmont, par lequel il espère tromper les
+Flamands. Les faveurs pécuniaires que demande ce grand seigneur lui
+sont toutes accordées. Il part ravi de cet accueil, si charmé de
+l'Espagne, qu'il trouve gaies, riantes, les bâtisses de l'Escurial.
+Pauvre tête, ébranlée déjà, et qui ne tient guère aux épaules (avril
+1565).
+
+Son bourreau, le duc d'Albe, est à Bayonne (juin) pour endoctriner
+Catherine. On sait son mot brutal: «Un bon saumon vaut cent
+grenouilles.» C'est la traduction du mot que j'ai cité: «Couper la
+tête aux grands.»
+
+La nouveauté du jour, les bergeries espagnoles qui succédaient aux
+Amadis, les idylles de Boscan et de Montemayor, imitées par Ronsard,
+charmèrent l'entrevue de Bayonne. Les chants des nymphes et des
+bergères couvrirent l'entretien à voix basse de Catherine et du duc
+d'Albe, discutant la Saint-Barthélemy.
+
+La seule objection de Catherine, c'est que les choses n'étaient pas
+assez mûres. Condé semblait perdu. Il fallait perdre Coligny, le
+montrer faible et versatile; c'est ce qu'on essaye à Moulins. Le roi
+ordonne une réconciliation. L'amiral, sommé au nom de la paix, au nom
+de l'Évangile, ne peut reculer. Il lui faut embrasser les Lorrains.
+Mais le jeune Henri de Guise n'embrasse pas. Deux choses à la fois
+sont atteintes. Coligny est affaibli dans l'opinion, et la vengeance
+est réservée.
+
+La France suivait l'Espagne pas à pas. Philippe II, si impatient, est
+obligé encore cette année, 1566, de ruser, de mentir. Sa lettre du 12
+août à Rome explique parfaitement sa pensée. C'est l'exemple le plus
+illustre que donne l'histoire du _distinguo_ casuistique et de la
+_restriction mentale_. Il promet le pardon aux Pays-Bas, c'est vrai,
+mais le pardon du roi d'Espagne, et non pas le pardon de Dieu. Le roi
+rassure, apaise, tranquillise. Mais cela n'empêche pas que Dieu, par
+le duc d'Albe, ne ramasse une grosse armée de toute nation, et ne la
+mène au sac des Pays-Bas. C'est Dieu encore, et non le roi, qui tout à
+l'heure surprend ces Flamands pardonnés, et coupe le cou à vingt mille
+hommes sur les places d'Anvers et Bruxelles. Le pape Pie V en pleure
+de joie.
+
+Quand cette armée du duc d'Albe, cette horrible Babel, de bourreaux
+espagnols et de sodomites italiens, passa les Alpes, rasa Genève et
+côtoya la France, il y eut partout une grande terreur. Les protestants
+couvrirent Genève, et trouvèrent bon que Catherine levât des Suisses
+pour se garder du duc d'Albe. Mais ces Suisses n'allèrent pas au nord;
+ils restèrent au centre, et l'on vit qu'ils allaient au contraire
+servir contre les protestants (août 1567).
+
+Quatre années de cette funeste paix avaient bien empiré la situation
+de ceux-ci. Les villes n'avaient plus de prêches, et, sous la terreur
+des confréries, elles n'osaient aller aux prêches des châteaux. Les
+châteaux solitaires n'étaient plus une protection. On allait donc,
+dans la guerre qui s'ouvrait, avoir à traîner des familles, des dames
+délicates, des nourrissons au sein. Guerroyer avec ce cortége dans ces
+rudes campagnes d'hiver, où le ciel même faisait la guerre, pluie,
+neige et glaces, âpres frimas, où la jeune famille n'aurait plus de
+foyer, de toit, que le manteau des mères?
+
+Tous aussi portaient tête basse aux réunions qu'on fit chez l'amiral.
+Celui-ci avait jusque-là retenu et calmé les autres. Et, cette fois
+encore, il établit que le plan de la première guerre ne ferait rien et
+perdrait tout. Que faire donc? Le plus prudent devint le plus
+audacieux. Il proposa... _de s'emparer du roi_.
+
+On a brûlé le livre (inestimable, regrettable à jamais) où Coligny
+racontait cette histoire. Mais nous avons son testament. Il y jure
+devant Dieu qu'il n'a jamais agi par haine ni ambition, jamais agi
+contre le roi.
+
+Je crois qu'il fut très-éloigné des vues secrètes de ceux qui eussent
+voulu donner la couronne à Condé, et qui lui frappaient des médailles,
+avec ce mot: _Roi des fidèles_.
+
+Je crois qu'à son insu ce grand homme, de plus en plus, profitait des
+leçons de Knox et des exemples de l'Écosse; que, dans son coeur, le
+droit et la justice, la pitié de tant de malheurs, introduisaient,
+fondaient les doctrines de la résistance; que la royauté, représentée
+par la vieille Florentine, avec son troupeau de filles, les Gondi, les
+Birague, les empoisonneurs italiens, que la royauté, dis-je, lui
+semblait moins sacrée; qu'enfin, en lui, comme en bien d'autres,
+croissait la pensée du _Contr'un_.
+
+Bible ou antiquité, Brutus contre César, ou Élie contre Achab, peu
+importait la route. Mais, par l'une ou par l'autre, les hommes les
+plus graves y marchaient.
+
+L'héroïque petit livre du jeune La Boétie, Bible républicaine du
+temps, le _Contr'un_, tant loué, admiré de Montaigne, avait été écrit
+vers 1549 et ne fut imprimé qu'en 1576. Mais son esprit courait
+partout.
+
+La seule difficulté pour prendre le roi, qui n'avait pas encore ses
+Suisses, c'était de garder le secret. Il fallait pourtant mander
+d'avance la noblesse éloignée et lui donner le temps. La cour fut
+avertie. Un des Montmorency fut envoyé chez Coligny à Châtillon, et le
+trouva _en bon ménager_, qui faisait ses vendanges. On se rassura; le
+connétable se moquait des donneurs d'avis; et si obstinément, que l'on
+fut presque pris. Les Suisses arriveraient-ils à temps? il fallait
+gagner quelques heures. Les Montmorency y servirent. Le connétable
+avait deux fois jadis sauvé Guise et perdu la France. Son fils aîné
+rendit le même service. Lié naguère avec les protestants, mais alors
+refroidi et brouillé même avec Condé, il l'amusa, lui fit perdre le
+temps. Les Suisses arrivent. Le roi se met au milieu de leurs lances.
+
+Que pouvait la cavalerie contre ce bataillon massif? escarmoucher,
+tirer des coups de pistolet. Grand étonnement du jeune roi, et fureur
+incroyable, qu'on tirât là où il était! Il s'élança plusieurs fois, le
+poing fermé, au premier rang. De moment en moment, les protestants
+pouvaient être joints par des renforts et écraser les Suisses. Le
+connétable escamota le roi, le déroba du bataillon, par un sentier le
+mit droit à Paris. Il arriva affamé, harassé, furieux de cette idée:
+_qu'il avait fui_!
+
+Les protestants avaient deux mille hommes; le connétable, dix mille
+déjà, et il attendait un secours espagnol. Il avait cette énorme
+ville, fort dévouée, qui lui fit une armée de plus. Les deux mille
+eurent la témérité de l'assiéger, brûlant tous les moulins, coupant
+les arrivages.
+
+Tel était le mépris des deux mille pour les cinq cent mille, que,
+recevant le renfort des protestants normands, ils ne daignèrent les
+garder avec eux; ils les envoyèrent loin de Saint-Denis, où ils
+étaient, pour affamer la ville de l'autre côté.
+
+Malgré les Parisiens, le connétable s'obstinait à attendre les
+Espagnols et à parlementer. Cette fois, Coligny ne demandait plus les
+conditions d'Amboise, mais l'universelle liberté de culte sans
+distinction de lieux ni de personnes, l'admission égale aux emplois,
+la réduction des impôts, enfin, ce qui contenait tout, les États
+généraux.
+
+Vigueur indestructible de la révolution. Tellement diminuée de nombre,
+elle croissait d'exigence, elle devenait politique, faisait appel au
+peuple.
+
+Le connétable recula de surprise. Mais la plupart des protestants ne
+soutenaient pas Coligny; ils se seraient contentés de la liberté du
+culte, ne voyant pas qu'on ne l'a guère sans la liberté politique. Ils
+s'y réduisirent et n'eurent rien. Paris leur offrit la bataille (10
+novembre 1567).
+
+Un envoyé des Turcs, qui se mit sur Montmartre pour bien voir
+l'action, fut stupéfait de l'audace des protestants. Quinze cents
+cavaliers, douze cents fantassins, c'était tout contre vingt mille
+hommes. Notez, dans les vingt mille, six mille excellents soldats
+suisses et force artillerie, une grosse cavalerie des meilleures
+compagnies des gens d'armes. Les protestants, au contraire, étaient
+généralement une cavalerie légère; la moitié n'avait pas d'armures,
+«suivant les drapeaux pour leur sûreté, remplissant les rangs avec la
+casaque blanche et le pistolet.»
+
+Le connétable, fort en colère contre les Parisiens qui le forçaient de
+combattre, les mit au premier rang. C'était un gros corps de bourgeois
+galonnés d'or, couverts d'armes étincelantes. Troupe superbe, mais peu
+sûre, et qui, reculant en désordre, devait troubler les Suisses, qu'il
+mit derrière.
+
+Les protestants étaient en blanc. Le Turc, qui les voyait si peu
+nombreux charger ces profonds bataillons, dit: «Si Sa Hautesse avait
+ces blancs, elle ferait le tour du monde, et rien ne tiendrait devant
+elle.»
+
+Leurs charges, préparées par le feu de quelques excellents
+arquebusiers, furent menées avec une vaillance désespérée par Condé et
+par Coligny. L'Écossais Robert Stuart, cruellement torturé jadis,
+chercha le connétable, fondit sur le vieillard, qui se défendit bien
+et lui brisa trois dents. Mais Stuart lui cassa les reins. Anne de
+Montmorency meurt à soixante-quinze ans. Depuis cinquante, il
+encombrait l'histoire d'une fausse importance, toujours fatale à son
+pays.
+
+Ses fils rétablirent la bataille. La nuit venait. Les protestants se
+retirèrent, mais n'allèrent pas bien loin. Coligny les ramena le
+lendemain à la même place et brûla La Chapelle.
+
+Les âmes pieuses avaient espéré un miracle. Il y en eut un. Ce fut
+l'audace des protestants et l'immobilité de Paris.
+
+La royauté avait étonnamment pâli, et par la fuite de Meaux, et par
+le siége. «Une mouche assiégeait l'éléphant.»
+
+C'est alors, je crois, que se place la conversation que Capilupi
+rapporte à 1568, entre Catherine et le nonce: «Qu'elle et Sa Majesté
+n'avaient rien plus à coeur que d'attraper un jour l'amiral et ses
+adhérents et d'en faire une boucherie mémorable à jamais.»
+
+Autre conversation de la reine avec l'ambassadeur de Venise: «Que,
+revenant de Bayonne, elle avait lu à Carcassonne une chronique
+manuscrite de Blanche de Castille et des grands de ce temps, qui,
+réunis aux Albigeois, appelèrent contre la régente le secours de
+Pierre d'Aragon, que cette bonne reine fit la paix et sut les
+désarmer, puis les châtia selon leurs mérites.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+--SUITE--
+
+CONQUÊTE DE LA LIBERTÉ RELIGIEUSE
+
+1568-1570
+
+
+Pie V et Philippe II, l'inflexible grandeur du parti catholique,
+l'idéal du pape et du roi, au point de vue de l'inquisition, voilà ce
+que présente ce moment mémorable (1568).
+
+La place de Bruxelles et d'Anvers montre les échafauds du duc d'Albe,
+et l'Escurial achevé, de ses grises murailles, dérobe à l'Europe
+effrayée le supplice inconnu de don Carlos.
+
+Cruelles, implacables justices! Mais Philippe II les avait annoncées
+dès son avénement. En livrant à l'inquisition son bras droit, son
+maître et son guide, l'archevêque de Tolède (1559), il avait dit: «Si
+j'ai du sang hérétique, moi-même je donnerai mon sang.»
+
+Cela est neuf, grand et terrible. Le ciel catholique sur la terre.
+Dieu a donné son fils, et Philippe II en fait autant.
+
+Le 24 janvier 1568, il écrit au pape: «En reconnaissance des bienfaits
+de Dieu, j'ai préféré le salut de la religion à mon propre sang et
+sacrifié ma chair et mon unique fils.» Que devint don Carlos? Les
+historiens espagnols assurent qu'il mourut _naturellement_.
+
+Toute la vie de Philippe II parut un sacrifice. Renfermé nuit et jour,
+ne voyant rien que ses papiers, ne présidant pas même son conseil, ne
+communiquant jamais que par écrit, vit-il réellement? On en douterait,
+sans les notes de sa grosse écriture qu'on trouve sur les dépêches.
+Cependant ce fantôme a une femme, une jeune Française, qui se meurt de
+mélancolie.
+
+Madrid, sur sa plate plaine grise, était trop gaie encore. Dans un
+paysage sinistre, propre aux gibets ou à l'assassinat, parmi des
+rochers désolés, s'est élevée en dix ans la maison de plaisance du roi
+d'Espagne, l'Escurial, palais, monastère et sépulcre, où il doit
+s'enterrer vivant. Ses hauts murs de granit, surplombant des cloîtres
+étroits, des fontaines sans eau et des jardins sans arbres, ont déjà
+étonné, en 1565, le comte d'Egmont. C'est de là que Philippe II, en
+1568, écrit lettre sur lettre pour hâter le supplice du comte. Le duc
+d'Albe répond (13 avril) qu'il ne peut pas aller plus vite, qu'il faut
+bien, pour l'honneur du roi, quelque forme de justice. Mais, le soir
+du même jour, craignant en bon courtisan d'avoir mécontenté le roi, il
+écrit que la semaine sainte fait un peu retarder les exécutions; on
+n'y perdra rien; il coupera, après Pâques, huit cents têtes pour
+commencer (Gach. Phil. II, p. 23).
+
+Dans cette sévérité terrible, une chose me frappe. Ce roi, ce père,
+cet inflexible juge, à qui remet-il la garde de l'agonisant don
+Carlos? à son ami. Quoi! il a un ami? Je veux dire un ministre
+immuable dans la faveur. D'autres s'élèvent et tombent. L'heureux Ruy
+Gomez subsiste et surnage toujours. Dans un monde mystérieux où tout
+est ténèbres et silence, ce seul mystère m'étonne. Dix ans encore,
+j'en serai éclairé.
+
+La femme de Gomez, intrépide et cynique, avec son audace espagnole,
+nous dira hardiment la longue patience de son discret époux. Entre
+Gomez et Philippe II, elle prend, dans son mortel ennui, le jeune
+Antonio Perez, c'est-à-dire l'indiscrétion même, la publicité et le
+bruit. Étouffons vite ce Perez; brisé, étranglé, torturé, qu'il
+disparaisse. Mais non, il fuit, il crie, éclate; des peuples entiers
+sont pour lui... Spectacle épouvantable! le voilà un moment presque
+roi d'Aragon!... Et ce maître du monde n'en peut venir à bout; loin de
+là, c'est lui qui est pris dans ces assassins maladroits, qui
+poursuivent Perez jusqu'aux pieds d'Henri IV.
+
+Tout cela est loin encore. Mais la débâcle morale du parti des saints
+commence dès 1568, la grande année du duc d'Albe, par la chute de la
+bien-aimée des papes, de la nièce des Guises, de Marie Stuart. C'est
+le premier procès des rois avant Charles Ier et Louis XVI.
+
+Une double enquête la dévoile. Et ses défenseurs mêmes constatent
+l'épouvantable chute.
+
+La poétique héroïne des plus beaux vers qu'ait faits Ronsard,
+l'intrépide amazone qui vient de vaincre ses sujets, perd tout à coup
+ses masques. Et cette fille publique, que vous voyez traînée à pied
+par les soldats dans les rues d'Édimbourg, c'est elle... Convaincue en
+Écosse et convaincue en Angleterre, elle est connue et vue de part en
+part.
+
+Vraie scène du Jugement dernier. Une vie entière apparaît, précipitée
+en quatre ans à l'abîme; de l'amour à la galanterie, au libertinage, à
+l'assassinat! Un agent catholique, un valet italien qu'elle fait
+ministre, la marie au jeune Darnley, puis la prend pour lui-même.
+
+Elle tombe plus bas. Stimulée d'un démon femelle, d'une sorcière
+obscène et lubrique, elle est prise, domptée par le galant de la
+sorcière, un assassin, le borgne Bothwel, qui la réduit jusqu'à la
+faire son compère dans l'assassinat. Le borgne, pour attirer le mari à
+son abattoir, lui dépêche la reine. Dans son infâme obéissance,
+celle-ci, deux fois prostituée, caresse ce mari crédule, et se livre à
+lui le matin pour qu'il soit étranglé le soir.
+
+Holyrood est connu. L'Escurial, le Louvre le seront en leur temps. Ce
+dernier nous offre déjà une première lueur du jour qui va se faire.
+
+Un conseil italien s'est formé autour de la reine mère: l'aimable
+Florentin Gondi, que la Saint-Barthélemy fit duc de Retz, le sage
+président Birague, qui sera chancelier de France, le violent Gonzague,
+fils du duc de Mantoue, et, par son mariage, duc de Nevers.
+
+Catherine est bonne mère, mais d'un seul fils.
+
+Non pas de Charles IX, mais du second, Henri d'Anjou, le seul qui lui
+ressemble.
+
+Elle n'aimait pas Charles IX. Il l'inquiétait et lui faisait peur. Né
+furieux, il avait des moments de sincérité. Mais elle se
+reconnaissait, se mirait dans le duc d'Anjou, pur Italien, né femme,
+avec beaucoup d'esprit, une absence étonnante de coeur. Tout d'abord,
+il fut au niveau de sa mère en corruption. Les parures féminines lui
+plaisaient seules, bagues, pendants d'oreilles et bracelets. Il
+passait sa journée à taquiner les filles de la reine, leur faire des
+niches, leur tirer les oreilles. Charles IX s'usait à la chasse dans
+les plus violents exercices. Et Henri s'usait de mollesse; il fut fini
+à vingt-cinq ans. Après deux minutes d'amour il se mettait trois jours
+au lit.
+
+À seize ans, cependant, il avait une fleur d'esprit, de grâce,
+d'audace et de malice. J'entends de noire malice, et du plus perfide
+chat. Son début fut l'assassinat du chef des protestants. Sa fin,
+l'assassinat du chef des catholiques. Il est le principal auteur de la
+Saint-Barthélemy. Elle sortit surtout de la fatale concurrence de
+Henri d'Anjou et Henri de Guise. Tous les deux finirent mal, et le
+trône passa à Henri de Navarre.
+
+La question revenait dans cette misérable France idolâtrique à savoir
+qui des trois petits garçons deviendrait le _héros_. De trois côtés on
+travaillait.
+
+Le _héros_, François de Guise, était mort à Orléans. Et l'homme
+officiel d'un demi-siècle, le connétable, était mort à Saint-Denis.
+Qui leur succéderait?
+
+Nous avons dit comment la maison de Lorraine bâtissait dans l'opinion,
+échafaudait Henri de Guise. On lui avait fait faire une campagne
+contre les Turcs, une solennelle entrée à Paris. Laquelle entrée fut
+fort troublée, le gouverneur ayant soutenu qu'on ne pouvait entrer en
+armes, ayant même tiré sur les Guises. Le petit héros n'en montait pas
+moins par les soins habiles du clergé, par la publicité du temps, le
+sermon et les bavardages de confessionnal, de couvent et de sacristie.
+
+La reine mère à ce héros se hâtait d'opposer le sien. À seize ans,
+elle lui fait remplacer le vieux connétable comme lieutenant du roi.
+Elle le montre et le présente comme chef au parti catholique. Elle lui
+donne, pour conduire les armées, deux mentors. Tavannes et Strozzi,
+hommes d'énergie, d'exécution, qui, avec les secours d'Espagne, vont
+lui arranger des victoires.
+
+Plan redoutable. À qui surtout? aux Guises, mais encore plus à Charles
+IX. Il objecte, il résiste. Mais on l'entoure habilement. La majesté
+du trône le contraint de se réserver.
+
+C'est le commencement d'une sorte de conspiration de la mère contre le
+fils, qui fit croire à la fin qu'elle avait pu l'empoisonner. Selon
+nous, elle a fait bien plus!
+
+L'héroïque petite armée des protestants, en novembre et décembre 1567,
+suivie du duc d'Anjou, deux fois plus fort, marchait à la rencontre
+d'un secours d'Allemagne, dans les profondes boues, sans toit, sans
+repos, sans argent, vivant des rançons des villages et de
+contributions forcées. Les luthériens allemands étaient pour
+Catherine. Le seul électeur palatin secourt nos calvinistes. Les
+reîtres joints (4 janvier), autre difficulté. Ils n'ont suivi le
+palatin que sur promesse de toucher, dès l'entrée, trois cent mille
+écus d'or. Nos protestants se dépouillent, donnent le dernier fond de
+leur poche; chers bijoux de famille, anneaux de mariage, tout y passe;
+les valets mêmes furent admirables de générosité.
+
+Mais, même avec les Allemands, ils étaient faibles encore devant
+l'armée catholique, grossie de Suisses et d'Italiens du pape. Ils vont
+pourtant à travers le royaume, traversent tout le centre, et tout à
+coup tombent sur Chartres. La Rochelle se déclare pour eux, et, avec
+elle, un monde de marins, de corsaires, qui font la course sur
+l'Espagne. La république protestante hypothèque son budget sur les
+galions de Philippe II.
+
+Placés audacieusement entre Chartres qu'ils assiégent et la masse
+catholique, n'étant que trente mille contre quarante cinq mille, les
+protestants demandent la bataille. On leur donne la paix. Coup fatal.
+C'était les dissoudre.
+
+Ce mot de paix fait fondre comme une neige l'armée protestante. Ces
+pauvres gens, à l'idée seule de la maison, du toit et du foyer,
+vaincus de coeur, aveuglés de leurs larmes, lisent à peine le traité.
+Toute promesse et nulle garantie. La liberté, sans force ni défense,
+sans place de sûreté. Le roi promet de solder leurs Allemands et de
+les renvoyer chez eux (25 mars 1568, Longjumeau).
+
+Pie V et Philippe II furent indignés. À tort. Le conseil italien et
+Catherine suivaient le mot du nonce: «Les prendre désarmés.»
+
+Un fait suffit pour dire quelle paix ce fut. Le gentilhomme qui
+l'apporte à Toulouse, au nom du roi, est pris, et le Parlement trouve
+moyen de lui couper la tête. Cent huguenots sont massacrés à Amiens,
+cent cinquante à Auxerre, trente à Fréjus avec René de Savoie, etc.
+Les confréries déclarent que, si le roi empêchait le massacre, on le
+tondrait, on en ferait un moine, et l'on ferait un autre roi.
+
+Un autre? Henri d'Anjou? ou bien Henri de Guise?
+
+Condé et Coligny étaient à Noyers en Bourgogne pour conférer de leurs
+dangers. Tavannes, gouverneur de Bourgogne, reçoit ordre de les
+saisir. Ordre verbal, qu'apporte un quidam italien, envoyé de Birague.
+On voulait que Tavannes se lançât et prît tout sur lui. Il se garda
+bien de le faire. Condé et Coligny sont avertis et partent à la pointe
+du jour (24 août 1568).
+
+Coligny venait de perdre son admirable femme, tendre et pieuse, un
+coeur plein de pitié. En deuil, il traînait quatre enfants. Condé en
+avait aussi quatre, et la princesse était enceinte. Madame Dandelot
+portait un enfant dans les bras. Point d'escorte que leur maison, une
+centaine de cavaliers. Le refuge était la Rochelle, à cent cinquante
+lieues.
+
+Fuir de Bourgogne à l'Océan, passer les fleuves, éviter les troupes et
+les villes, c'était un voyage improbable. Il se fit par miracle. La
+Loire baissa pour les laisser passer, grossit pour arrêter ceux qui
+les poursuivaient.
+
+Les preneurs y furent pris. Ils comptaient sur le guet-apens,
+n'avaient rien préparé. L'Ouest se déclare protestant, et bientôt le
+Midi, la Provence et le Dauphiné, les bandes de Mouvans et de
+Montbrun. Coligny signe à la Rochelle un traité avec les Nassau. Il
+tire d'Élisabeth de l'argent, des canons. Il établit le droit des
+_prises_; les corsaires donneront le dixième _à la cause_. Il
+entreprend la vente des biens ecclésiastiques. Il crée des
+commissaires des vivres. C'est par là, dit la Noue, qu'il commençait
+toujours l'armée, disant cette parole originale: «Formons ce monstre
+par le ventre.»
+
+Il projetait un mouvement hardi qui, le reportant vers la Haute-Loire,
+l'eût rapproché en même temps et des Allemands qui lui venaient de
+l'Est et de ses renforts du Midi. Les catholiques le prévinrent à
+Jarnac (13 mars 1569). Les protestants, fort mal disciplinés, venant
+au combat un à un, y perdirent quatre cents hommes. On eût parlé à
+peine de cette rencontre si Condé n'y avait péri.
+
+Le matin, le duc d'Anjou, ayant communié, recommanda l'assassinat.
+
+On a vu Saint-André, Montmorency, cherchés et tués par leurs ennemis
+personnels. L'assassin de Condé fut Montesquiou, capitaine des gardes
+du duc d'Anjou. Condé, blessé la veille d'une chute, et le jour même
+ayant la jambe brisée d'un coup de pied de cheval (l'os lui perçait la
+botte), sans tenir compte de cette vive douleur, avait chargé
+intrépidement, avec la belle parole que portait son drapeau: «Doux le
+péril pour Christ et le pays!» Enveloppé dans les masses profondes de
+la cavalerie ennemie, il tomba sous son cheval tué, et Montesquiou
+vint par derrière qui lui cassa la tête.
+
+On vit alors ce que c'était que le duc d'Anjou. Ce vainqueur de
+dix-sept ans que l'habileté de Tavannes avait pu masquer d'héroïsme,
+parut déjà ce qu'il était, la boue, la lie du temps. Il montra cette
+joie furieuse, insultante, qu'on ne voit qu'aux lâches. Il fit porter
+le corps par une ânesse, tête et jambes pendantes. Tout le jour, sur
+une pierre, devant l'église de Jarnac, resta exposé aux risées le
+corps du pauvre _petit homme_, si brave, mais léger, toujours fatal
+aux siens... Et pourtant ce fut un Français.
+
+Sa mort eût fortifié le parti protestant, dès lors conduit par
+Coligny, s'il n'eût fallu encore un prince. Si fortes étaient les
+habitudes monarchiques. Jeanne d'Albret amena à point son petit Henri
+de Navarre. La sainteté enthousiaste, l'émotion héroïque de la mère,
+enleva tous les coeurs et les donna au fils.
+
+L'interrègne n'a pas été long. La république protestante épouse le
+petit Béarnais, enfant douteux, aussi flottant que sa mère était fixe,
+qui abjurera de temps à autre, selon ses intérêts, et fera de la foi
+des saints son moyen et son marchepied.
+
+La guerre parut arrêtée brusquement par les discordes intérieures qui
+travaillaient les deux partis.
+
+La petite cour du duc d'Anjou, ivre de la mort de Condé, pour laquelle
+Rome, Paris, Madrid, avaient chanté des _Te Deum_, voulait être payée
+comptant de sa victoire. Elle exigeait que Charles IX donnât à son
+frère un apanage, une principauté quasi indépendante. C'était la
+pensée de Catherine.
+
+Les Lorrains, inquiets, voyant Henri d'Anjou primer décidément et
+faire oublier leur Henri de Guise, dénonçaient la mère et le fils à
+Charles IX et au roi d'Espagne. Ils prétendaient qu'Anjou s'entendait
+avec Coligny. Il en résulta, d'une part, que l'Espagne ne mit nul
+obstacle au passage des Allemands que le prince d'Orange menait à
+Coligny, et qui traversèrent tout le royaume. D'autre part, Charles
+IX, faisant contre sa mère un premier acte d'indépendance, refusa les
+canons de siége que demandait son frère. Il s'avança même de sa
+personne jusqu'à Orléans. Il allait prendre le commandement de
+l'armée. Mais, là, il trouva tout le monde contre lui, les Lorrains
+aussi bien que sa mère. Spectacle ridicule, un prêtre et une femme, le
+cardinal de Lorraine et Catherine, dans des intérêts opposés, lui pour
+Henri de Guise, elle pour Henri d'Anjou, se chargent d'accélérer la
+guerre.
+
+La guerre s'arrête, et rien ne se fait plus. Henri de Guise essaye
+d'agir, compromet l'armée, se fait battre. Catherine ne veut pas qu'on
+agisse et divise les troupes, jusqu'à ce que son duc d'Anjou ait reçu
+les secours immenses d'Allemands, de Suisses et d'Italiens qu'on lui
+faisait venir, avec l'argent du pape et des puissances catholiques.
+
+Coligny, d'autre part, fut condamné tout l'été par la noblesse
+poitevine à assiéger Poitiers, où Guise, poursuivi, s'était réfugié.
+Fatigués et usés par ce siége inutile, les protestants se trouvent en
+octobre en face de la grosse armée du duc d'Anjou (Montcontour, 3
+octobre 1569). Cette fois, ce fut une vraie bataille, horriblement
+sanglante. Les Allemands de Coligny l'arrêtèrent court en demandant
+leur solde au moment de l'attaque. Ils perdirent le moment d'occuper
+les positions fortes qu'avait désignées Coligny. Ils en furent bien
+punis. Les Suisses du duc d'Anjou, par vieille jalousie de métier,
+s'acharnèrent à les massacrer, et les tuèrent jusqu'au dernier. La
+cavalerie protestante dut porter le faix du combat, cavalerie légère,
+qui n'avait que le pistolet et de petits chevaux, contre les chevaux
+de bataille de la grosse gendarmerie, cuirassée, fortement armée.
+Louis de Nassau y chargea avec l'élan aveugle de Condé. L'amiral même,
+malgré son âge, dans cette nécessité, agit de sa personne, tua de sa
+main l'un des rhingraves, protestant mercenaire qui combattait les
+protestants. Mais l'homme de louage, avant que l'amiral lui brûlât la
+cervelle, avait eu le temps de le blesser. Une balle perça la joue de
+Coligny, lui brisa quatre dents; le sang qui emplissait sa bouche et
+l'étouffait l'arracha du champ de bataille.
+
+Le malheur était grand; la perte pour les protestants était de cinq ou
+six mille morts, toute leur infanterie allemande. Mais un malheur plus
+grand, c'était l'apothéose du faux héros, Henri d'Anjou. Une charge
+excentrique, improbable, de la cavalerie protestante ayant percé au
+fond de l'armée catholique, le prince, sans blessure, eut son cheval
+tué sous lui. L'Europe en retentit. Les femmes en raffolèrent. La
+reine Élisabeth disait en être amoureuse et voulait l'avoir pour mari.
+
+Ce héros menait avec lui l'assassin Maurevert, qui promettait de tuer
+Coligny. Ne l'ayant pu, Maurevert tua en trahison le gouverneur de
+Niort, et fut accueilli, caressé, comblé, par le duc d'Anjou.
+
+«L'amiral, dit d'Aubigné, se voyant sur la tête, comme il advient aux
+capitaines des peuples, le blâme des accidents, le silence de ses
+mérites, un reste d'armée qui même avant le désastre désespéroit
+déjà... ce vieillard, pressé de la fièvre, enduroit ces pointures qui
+lui venoient au rouge, plus cuisantes que sa fâcheuse plaie. Comme on
+le portoit en une litière, Lestrange, vieux gentilhomme, cheminant en
+même équipage et blessé, fit avancer sa litière au front de l'autre,
+et puis, passant la tête à la portière, regarde fixement son chef, et
+se sépare la larme à l'oeil avec ces paroles: _Si est-ce que Dieu est
+très-doux_. Là-dessus, ils se disent adieu, bien unis de pensée, sans
+pouvoir dire davantage.»
+
+Rien ne put briser Coligny. De sa litière, il mène la retraite en bon
+ordre. Si bien que Tavannes lui-même, le mentor du duc d'Anjou, voyant
+cette retraite lente, imposante, qui montrait les dents, dit: «Il faut
+faire la paix.»
+
+Cette situation révéla en effet dans le malheureux capitaine, battu
+par les fautes des siens, le coup d'oeil, l'audace indomptable,
+l'invention et l'esprit de ressource d'un grand chef de parti.
+
+Il changea le théâtre de la guerre, s'enfonça dans le Midi, s'y
+promena en long et en large, s'y refit, ramassa une autre armée,
+d'arquebusiers surtout. Tout au contraire, les catholiques languissent
+et se consument au siége de Saint-Jean-d'Angély. Le roi y est venu;
+son frère Anjou s'est retiré. Dès lors, tous les amis de celui-ci, et
+Catherine elle-même, ont entravé et ralenti les choses, fait désirer
+la paix. Les propositions royales viennent trouver Coligny à Nîmes. Il
+les refuse, et déclare à ses troupes que, par le Rhône et la Loire, il
+entend marcher sur Paris.
+
+Temps singulier, de romanesque audace! Ce prodigieux voyage n'étonne
+personne. Il se fût accompli, si Coligny n'eût succombé à l'excès des
+fatigues. Le voilà alité, porté, mal suppléé par Louis de Nassau. Ce
+torrent d'armes et de guerre qui, du Midi, roulait au Nord, commence à
+tarir peu à peu. Par une résolution sage et hardie, pour n'être
+quitté, Coligny les quitte; il déclare qu'il ne garde que sa
+cavalerie, laisse l'infanterie et les canons. Il va rapidement vers la
+Loire protestante, qui lui donnera une autre armée. On essayera en
+vain de lui couper la route.
+
+Deux fois plus forts, les catholiques ne peuvent l'arrêter, ni même le
+combattre dans les positions qu'il choisit.
+
+Le Poitou, pendant ce temps, avait de nouveau échappé aux catholiques.
+Coligny, sur la Loire, grossi des protestants du Centre et de l'Ouest,
+pouvait tenir parole et marcher sur Paris.
+
+La reine mère désirait fort la paix. On en comprend les causes.
+Non-seulement les ressources manquaient, mais, en s'arrêtant là, elle
+avait juste ce qu'elle désirait. Son fils chéri restait glorieux,
+Charles IX effacé. Sa présence à l'armée, son séjour de trois mois au
+siége de Saint-Jean-d'Angély, semblaient avoir tué le parti
+catholique. Henri de Guise n'avait paru que pour recevoir un échec. Le
+bien-aimé Henri d'Anjou gardait tous les lauriers, demeurait le héros
+de Jarnac et de Montcontour.
+
+Mais Catherine n'obtint cette paix qu'à des conditions très-sévères.
+Non-seulement Coligny exigea la liberté de conscience pour tous, la
+liberté du culte pour les villes déjà protestantes, pour les châteaux
+des protestants, non-seulement l'admission aux emplois, mais une
+reconnaissance du roi que ceux qui venaient de lui faire la guerre
+étaient ses très-loyaux sujets. Les Parlements et tribunaux avaient la
+honte de rayer leurs arrêts.
+
+Le roi, pour garantie de sa parole, laissait pour deux ans _quatre
+places de sûreté_, _la Rochelle_ et la mer, _la Charité_, la clef du
+centre, _Cognac_ et _Montauban_, la porte du Midi (Paix de
+Saint-Germain, 8 août 1570).
+
+Paix glorieuse, s'il en fut jamais, qui semblait fonder la liberté
+religieuse.
+
+Philippe II et Pie V pouvaient crier. Mais les secours d'Espagne,
+faibles en 1568, furent nuls en 1570. La cour de France avait à dire,
+en se soumettant à la paix, qu'elle y était contrainte, l'Espagne
+l'ayant abandonnée.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+CHARLES IX CONTRE PHILIPPE II
+
+1570-1572
+
+
+L'écrivain distingué auquel nous devons la publication des
+_Négociations de la France devant le Levant_, dit que les lettres de
+Catherine de Médicis donnent l'idée d'un femme «_simple, bonne et
+presque naïve_, qui eut surtout le génie de l'amour maternel et lui
+dut ses hautes qualités politiques.»
+
+Pour porter sur Catherine un jugement si favorable, il faudrait s'en
+remettre uniquement à ce qu'elle écrit elle-même. La naïveté apparente
+de ses lettres, leur grâce incontestable, sont du reste le charme
+propre à la langue de cour, vers la fin du XVIe siècle. Tandis que les
+provinciaux, même hommes de génie, un Montaigne, un d'Aubigné,
+fatiguent par un travail constant, les grandes dames de l'époque,
+Catherine, Marie Stuart, Marguerite de Valois, écrivent au courant de
+la plume une langue déjà moderne, agréable et facile, où le peu qu'on
+trouve de formes antiques semble une aimable naïveté gauloise et donne
+un faux air de vieille franchise.
+
+Mais le même écrivain se met en contradiction directe avec les actes,
+quand il ajoute: «On admire la pensée infatigable _qui dirige_ tout le
+mouvement de cette époque, que les ambassadeurs interrogent comme
+l'âme de cette politique, devant laquelle _s'incline le conseil de
+Philippe II_,» etc. Tout au contraire, on voit que le conseil de
+Philippe II (le modéré Granvelle comme le violent duc d'Albe) est
+unanime dans son opinion sur la reine mère, et, loin de s'incliner
+devant elle, ne la nomme jamais qu'avec mépris.
+
+Ce n'est pas que ces politiques soient tombés dans l'erreur des
+écrivains protestants qui ont accumulé sur elle tous les crimes de
+l'époque. Ils la connaissaient mieux, sachant parfaitement qu'elle
+avait très-peu d'initiative, nulle audace, même pour le mal. Elle
+suivait les événements au jour le jour, accommodant son indifférence
+morale, sa parole menteuse et sa dextérité à toute cause qui semblait
+prévaloir. Ainsi, quoiqu'à la suite, elle influa infiniment. Seule
+elle était laborieuse, seule avait une plume facile, toujours prête,
+toujours taillée. À la tête des Laubespin, des Pinart et des Villeroy,
+et autres secrétaires français, à la tête des Gondi, des Birague et
+autres secrétaires italiens, il faut placer cette intarissable scribe
+femelle, Catherine de Médicis. Elle écrivaille toujours. S'il n'y a
+pas de dépêche à faire, elle se dédommage en écrivant des lettres de
+politesse, de compliment, de condoléance, même aux simples
+particuliers; elle sollicite des progrès; elle écrit pour ses
+bâtiments, pour les petites villas, les casines qu'elle fait ou veut
+faire. La plus connue est la gentille casine de ses Tuileries, petit
+palais élégant qu'on ne peut plus retrouver sous les monstrueuses
+gibbosités et perruques architecturales dont l'a affublé le grand
+siècle.
+
+Catherine aimait les arts, mais dans le petit. Elle était restée juste
+à la mesure des petites principautés italiennes.
+
+Elle représentait fort bien, avec une certaine noblesse dans le
+costume, les fêtes et les bâtiments, une belle tenue de reine mère,
+que démentaient, d'une part, sa cour équivoque de filles faciles,
+d'autre part, certaines échappées de paroles qui lui arrivaient à
+elle-même, des saillies bouffonnes et cyniques qui rappelaient la
+vulgarité des Médicis, la fausse bonhomie qui n'aida pas peu à
+l'élévation de ces princes marchands.
+
+Elle n'était jamais plus gaie que quand on lui apportait quelque bonne
+satire contre elle, amère, outrageante et sale. Elle riait, se tenait
+les côtes. «Le roi de Navarre et la royne mère étant à la fenestre
+dans une chambre assez basse, écoutoient deux goujats qui, faisant
+rostir une oye, chantoient des vilenies contre la royne
+................ Et ils maugréyoent de la chienne, tant elle leur
+faisoit de maux. Le roi de Navarre prenoit congé de la royne pour
+aller les faire pendre. Mais elle dit par la fenestre: «Hé! que vous
+a-t-elle fait? Elle est cause que vous rôtissez l'oye.» Puis, se
+tourne vers le roi de Navarre en riant, et lui dit: «Mon cousin, il ne
+faut que nos colères descendent là... Ce n'est pas nostre gibier.»
+
+Voilà la véritable Catherine de Médicis, bonne femme, si l'on veut, en
+ce sens qu'à toute chose elle fut insensible.
+
+Du reste, prête à admettre tout crime utile. Son admirateur Tavannes,
+qui la justifie assez bien de quelques empoisonnements, lui attribue
+le meurtre d'un favori de son fils, et même la grande initiative de la
+mort de Coligny. Il la surfait, je pense, et l'exagère, en lui
+attribuant l'idée d'une chose si hardie. Elle y consentit, y céda.
+Mais jamais, sans une pression étrangère et une grande peur, elle
+n'aurait osé un tel acte.
+
+Elle n'avait pas plus de coeur que de sens, de tempérament. Comme
+mère, elle appartenait pourtant à la nature, elle était femelle, elle
+aimait ses petits. Un seul du moins; elle appelait sincèrement et
+hardiment le duc d'Anjou: «La personne de ce monde qui m'est la plus
+chère» (Lettre du 1er déc. 1571). Elle était dure pour sa fille
+Marguerite et pour le duc d'Alençon, fort hypocrite pour l'aîné, le
+roi Charles.
+
+Il ne tient pas à sa fille Marguerite que nous ne croyions que cette
+digne reine n'ait eu des révélations prophétiques, «ces avertissements
+particuliers que Dieu donne aux personnes illustres et rares... Elle
+ne perdit jamais un de ses enfants qu'elle n'aie vu une fort grande
+flamme. Et la nouvelle arrivait... Malade à l'extrémité, elle s'écrie,
+comme si elle eût vu donner la bataille de Jarnac: «Voyez comme ils
+fuyent! mon fils a la victoire!... Eh! mon Dieu! relevez mon fils, il
+est par terre!... Voyez-vous dans cette haye le prince de Condé mort!»
+Ce qui fait tort à ce récit, c'est un mélange de deux faits et de deux
+époques, de Jarnac et de Montcontour.
+
+Si elle aimait Henri d'Anjou, nous l'avons dit, c'est qu'il était
+Italien. Elle restait tout Italienne. Elle fit la fortune de son
+parent, le Florentin Gondi, à qui elle confia Charles IX, la fortune
+de son cousin, le Florentin Strozzi, qui devint colonel général de
+l'infanterie. Quand le duc d'Anjou quittait par moment le commandement
+de l'armée, elle y mettait un Italien, Gonzague, duc de Nevers. Elle
+correspondait régulièrement avec son cousin Côme de Médicis, duc de
+Toscane, et ce qui l'indisposait le plus contre Philippe II, c'est
+qu'il contestait à Côme le titre de grand-duc que lui avait accordé le
+pape, et qui eût donné le pas aux Médicis sur tous les princes
+d'Italie.
+
+Nous avons parlé de son confident, le président Birague. De même,
+quand le Corse Ornano se réfugia en France, elle fit créer la garde
+corse, remettant aux épées italiennes le corps et la personne du roi,
+confiés jadis aux Écossais.
+
+Ses lettres montrent partout une Italienne plus que prudente, fort
+craintive pour ses enfants, qui ménage tout et a peur de tout. Nulle
+trace de cette profonde dissimulation qui lui eût fait préparer la
+Saint-Barthélemy pendant tant d'années. On voit, et par ses dépêches
+confidentielles, et par les plus secrètes instructions données à nos
+ambassadeurs, que, si elle avait eu cette idée en 1568, elle ne
+songeait plus alors à rien de pareil. Elle sentait le poids de l'épée
+protestante et n'espérait plus rien. Jamais elle n'eut l'idée ni le
+courage d'une révolte contre les faits. Enlevée par les Guises en
+1561, elle se résigna, fut quasi catholique. Dominée et vaincue par
+Coligny en 1570, elle se résigna, fut quasi protestante. Cela dura
+deux ans.
+
+Toute sa préoccupation, c'était l'intérieur, sa famille, son fils
+Henri d'Anjou. La guerre semblait l'avoir débarrassé du concurrent
+Henri de Guise qui, par deux fois, s'était ridiculement avancé,
+compromis. À la Roche-l'Abeille, il entraîne l'armée, malgré les
+généraux, se sauve; on fut au moment de tout perdre. Devant Poitiers,
+il s'obtine à combattre, se sauve, se trouve trop heureux de se
+réfugier dans la ville. Brave de sa personne, il parut un franc
+étourdi, parfaitement indigne de son père, indigne du grand rôle de
+chef des catholiques que saisissait Henri d'Anjou.
+
+La seule inquiétude de Catherine, c'était la jalousie de Charles IX.
+Elle avait gagné sur lui de lui faire garder, en pleine paix, dans un
+frère du même âge, un lieutenant général du royaume, un commandant de
+l'armée, une espèce de maire du palais. Le roi entrevoyait qu'il avait
+fait un autre roi, et qu'il ne pouvait le défaire, les généraux
+catholiques étant à lui. Mais, s'il ne pouvait le destituer, il
+pouvait le tuer. Il en eut l'idée, un peu tard. Déjà son frère l'avait
+perdu.
+
+Charles IX n'avait personne à lui. Sa mère le tenait isolé. Au
+contraire Henri d'Anjou. La cour galante, parfumée de ce mignon
+toujours au lit, et déjà médeciné pour l'épuisement, était pleine
+d'hommes d'exécution: Tavannes, si sanguinaire à la Saint-Barthélemy;
+le noir Strozzi qui, en un jour, noya de sang-froid trois cents
+femmes; Montesquiou, qui avait assassiné Condé, et enfin des assassins
+de profession, comme Maurevert. Ce prince femme aimait les mâles, et,
+comme tels, tous ceux qui frappaient.
+
+La vie de Charles IX ne leur eût guère pesé, s'ils n'avaient cru
+régner sous lui et bientôt hériter. On était sûr qu'il mourrait de
+bonne heure de quelque accident, blessure, excès ou maladie. Il fut
+blessé d'un cerf en 1571; son frère un moment se crut roi.
+
+Ce malheureux Charles IX (disons aussi: ce misérable) fut une énigme
+pour tous et pour lui-même. Son âme trouble était l'image de sa
+naissance absurde, du moment où son père l'engendra malgré lui d'une
+femme haïe et méprisée. Il fut un divorce vivant.
+
+Pendant que sa facilité, son éloquence naturelle, son amour des vers
+et de la musique, eût semblé un reflet de François Ier ou de
+Marguerite, sa furie d'armes, de chasse, et ses tueries de bêtes (même
+à coups de bâton) étonnaient, faisaient peur. Il était né baroque,
+aimait les masques hideux, burlesques, les divertissements périlleux,
+les tours de force qu'on laisse aux baladins. On a de lui une gageure
+contre un seigneur, portant qu'en deux ans d'exercice le _roi
+parviendra à baiser son pied_. Quoique ses moeurs fussent bonnes
+(relativement à son frère), il était cynique en paroles, et ce qu'on
+peut dire polisson. Parfois, dans ses gaietés étranges, il se levait
+la nuit, faisait lever tout le monde, courait masqué, avec des
+torches, éveiller en sursaut, prendre au lit quelque jeune seigneur,
+qu'il faisait sangler ou fouetter lui-même.
+
+Mais plus souvent encore, d'humeur noire et mélancolique. Il
+s'enfermait, forgeait des armes, battait le fer jusqu'à n'en pouvoir
+plus. Ou bien, il s'enfonçait dans les grandes forêts, s'épuisait et
+ne s'arrêtait que quand la fièvre le prenait.
+
+On lui attribue de beaux vers de Ronsard. Moi qui ne crois guère aux
+vers des rois, je ne suis pas trop éloigné d'accepter ceux de Charles
+IX. Dans son portrait (fait à seize ans) où son oeil furieux est
+quelque peu loustic, par l'obliquité du regard, il y a pourtant une
+lueur. Cette âme violente, hautaine, put, par quelque beau jour
+d'orage, rencontrer et forcer la Muse; la capricieuse qui fuit les
+sages, se laisse quelquefois surprendre aux fous.
+
+ Ta lyre, qui ravit par de si doux accords,
+ T'asservit les esprits dont je n'ai que les corps.
+ Elle t'en rend le maître et te sait introduire
+ Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire.
+ Tous deux également nous portons des couronnes,
+ Mais roi, je les reçois; poète, tu les donnes.
+
+Ce qui est sûr, du reste, c'est qu'il n'eut rien de la bassesse de sa
+mère, rien des sales amours des Valois, des égouts de son frère Henri.
+Il aima, et la même. Il l'a aimée jusqu'à la mort.
+
+L'objet de cet unique amour était une demoiselle un peu plus âgée que
+lui, Marie Touchet, Flamande d'origine, petite-fille par sa mère d'un
+médecin du roi, et fille d'un juge d'Orléans.
+
+Deux choses avaient force sur lui, la musique et cette calme
+Flamande. C'est en elle qu'il se réfugia aux deux moments les plus
+terribles. Le seul enfant qu'il laissa d'elle fut conçu dans le
+désespoir, au jour où on lui fit dire qu'il avait voulu le massacre.
+Et peu après, quand il mourut, parmi les ombres et les visions de la
+Saint-Barthélemy, il la fit venir encore, chercha en elle le suicide,
+et s'extermina par l'amour.
+
+Revenons. Dans le danger visible où le mettait son frère, Charles IX,
+quoique demi-fou, fit deux choses qui n'étaient pas folles. Il se
+maria, et il négocia pour marier son frère et le mettre hors du
+royaume.
+
+En novembre 1570, Charles IX épousa (malgré la secrète opposition de
+Philippe II) la fille cadette de l'Empereur, dont Philippe épousait
+l'aînée.
+
+En janvier, il apprit que la reine d'Angleterre parlait d'épouser le
+duc d'Anjou.
+
+Cela dérangeait fort les plans de Catherine. Elle écrivit en hâte (2
+février) à notre ambassadeur à Londres que son fils Anjou _n'en
+voulait à aucun prix, à cause des mauvaises moeurs_ d'Élisabeth,
+qu'elle prit plutôt le plus jeune, Alençon. Mais, le 18, tout change.
+Catherine récrit qu'Anjou _désire infiniment_ ce mariage. Évidemment
+elle eut peur du roi Charles. Anjou, s'il refusait, était en grand
+danger.
+
+Élisabeth envoyait son portrait. Anjou, amoureux malgré lui, fut forcé
+d'envoyer le sien. Catherine laissait aller les choses, feignait de
+les hâter; mais elle arrêtait tout par ce mot à l'ambassadeur:
+
+«Faites connaître aux catholiques anglais _le bien que ce sera pour
+eux_.» Sûr moyen d'exciter l'inquiétude des protestants et de susciter
+au mariage des obstacles insurmontables.
+
+Élisabeth était bien haut. Elle tenait sous sa clef la reine d'Écosse,
+et dominait l'Écosse réellement. Elle avait profité de la ruine des
+Pays-Bas. Cent mille hommes, et des plus actifs, ouvriers ou marins,
+avaient fui devant le duc d'Albe. Ceux-ci se firent corsaires,
+n'eurent plus de patrie que la mer, insaisissables désormais entre la
+Rochelle et Portsmouth. La course commença contre l'Espagne, par
+vaisseaux d'abord, puis par flottes (dépêches de Fénelon). Les mines
+du Mexique se trouvèrent travailler pour Londres. Les galions,
+attendus à Cadix, entraient à la Rochelle. Contre Anvers ébranlée,
+contre Rotterdam saccagée, Élisabeth ouvrit à grand bruit la Bourse de
+Londres (1571), parmi les fanfares prophétiques qui d'avance sonnaient
+le naufrage de l'_Armada_.
+
+Philippe II, au contraire, déjà embarrassé, se trouva tout à coup dans
+une complication nouvelle. Ce fut encore cette fois l'odieux, l'impie,
+le détesté mahométisme, qui fut le salut de l'Europe.
+
+Le prince d'Orange l'avoue dans ses lettres. C'est la révolte des
+Maures contre Philippe II qui changea la face des choses. Poussés au
+désespoir, ils armèrent, fuirent aux montagnes, se firent un roi de
+leur race. Et, en même temps, les Vénitiens venaient dire au roi
+d'Espagne que le sultan attaquait Chypre, que les Turcs reprenaient
+leur immuable plan de conquérir la Méditerranée.
+
+De l'Occident, Philippe fut reporté vers l'Orient. Toute sa pensée fut
+la formation de la _Ligue sainte_ où entrèrent le pape, Venise, les
+princes italiens par leurs contributions. Il eût voulu aussi y faire
+entrer la France qui, dans cette croisade, lui eût été subordonnée.
+
+Charles IX haïssait Philippe II, et pour sa soeur Élisabeth, morte,
+disait-on, de poison, et surtout pour la préséance que l'Espagne avait
+prise récemment sur lui et chez le pape et dans l'Empire. Le mépris
+que les Espagnols faisaient de nous paraissait et en Italie, où ils
+saisirent Final qui était sous notre protection, et en Amérique, où
+ils massacrèrent la faible colonie que nous avions à la Floride.
+
+On fut fort étonné quand on vit en décembre 1570 la cordialité avec
+laquelle Charles IX reçut une grande ambassade de l'Empereur et des
+princes d'Empire, réclamant pour les protestants. Ceux-ci se
+rassurèrent et vinrent trouver le roi. L'un des envoyés était le jeune
+Téligny, et l'autre Lanoue _bras de fer_. Choix habile; il n'y a
+jamais eu d'hommes plus aimables, plus estimés. Lanoue fut le Bayard
+du temps, non moins irréprochable, net entre tous. Dans ces horribles
+guerres, il garde un coeur de paix, l'immuable coeur du vrai brave. La
+gaieté innocente de ce bonhomme (dans ses Mémoires) étonne et
+attendrit; elle dit que la nature, l'humanité, ne sont pas mortes
+encore.
+
+Le jeune roi fut tout d'abord gagné. Ils lui dirent qu'il avait les
+Indes à sa portée; que, dans l'embarras de l'Espagne, il n'avait qu'à
+étendre la main pour prendre les Pays-Bas, qui désiraient d'être pris.
+Que, pendant que Philippe II était aux mains avec les Turcs, les
+Rochellois dresseraient le pavillon français en Amérique. Louis de
+Nassau, déguisé, vint lui dire les mêmes choses, s'offrir et se
+donner à lui.
+
+Une chose arrêtait Charles IX, c'est que cette belle guerre eût été
+conduite encore par le duc d'Anjou. La première chose était de le
+mettre hors de France.
+
+Contre la Ligue du Midi qu'organisait Philippe II, Élisabeth méditait
+une alliance avec la France. Elle venait de faire sa déclaration au
+duc d'Anjou. Je ne crois pas qu'elle mentît alors. Elle était femme,
+et on ne parlait que du prince et de ses deux batailles, de sa grâce
+et de son esprit, surtout «de sa belle main.» Les semi-catholiques
+poussaient fort à la chose. Le grand ministre, Burleigh, n'y
+contredisait pas. Il laissait faire Élisabeth, sachant bien qu'après
+tout elle était fort prudente, et qu'elle se raviserait. Le Français,
+moins âgé qu'elle de vingt ans, n'eût épousé la _vieille_ que pour
+servir de centre au parti catholique, «pour se faire veuf peut-être,
+pour épouser Marie Stuart.»
+
+Les catholiques déjà écrivaient au duc d'Anjou: «Passez la mer, et ne
+disputez pas; acceptez toute condition; vous vous trouverez ici bien
+plus fort que vous ne pensez.»
+
+Tout au contraire, en France et en Espagne, les catholiques avaient
+peur de ce mariage. Le clergé de France, tellement que, pour
+l'empêcher, il offrait au roi de lui donner par an quatre cent mille
+écus. Charles IX en rit: «Nous sommes ravi, dit-il, d'apprendre que
+notre clergé est si riche.»
+
+L'Espagne crut n'avoir pas de temps à perdre. Tout en négociant avec
+Élisabeth, elle agit pour la détrôner, appuyant en dessous l'intrigue
+de Marie Stuart avec le plus grand seigneur d'Angleterre, le duc de
+Norfolk. Du fond de sa prison, cette Hélène, poursuivie de tant
+d'amants ambitieux, et qui fut la perte de tous, tourna la faible tête
+de Norfolk, et en fit un traître. Il le paya sur l'échafaud.
+
+En tout cela, la France était contre l'Espagne, mais timidement,
+sournoisement. Elle aurait voulu décider Venise à s'arranger à tout
+prix avec les Turcs plutôt que de s'engager dans une guerre qui allait
+la faire vassale de Philippe II. Les Vénitiens n'écoutèrent rien; ils
+firent la sottise de gagner, pour la glorification des Espagnols, la
+grande bataille navale de Lépante (7 octobre 1571).
+
+Mais la France, du moins, accéléra la paix. Les Turcs, reconnaissants,
+firent un triomphe à notre ambassadeur, et poussèrent vivement les
+Français à profiter des embarras de l'Espagne pour s'emparer des
+Pays-Bas (Charrière, III, 232).
+
+Voilà ce que révèlent les pièces les plus secrètes, aujourd'hui
+publiées. La cour de France travaillait réellement contre l'Espagne.
+
+Que voulait Catherine? La grandeur de ses enfants, rien de plus. Dans
+sa parfaite indifférence à tout le reste, elle eût vu volontiers le
+duc d'Anjou époux de Marie Stuart et chef des catholiques, roi
+d'Écosse (et bientôt de France?). D'autre part, le duc d'Alençon époux
+d'Élisabeth et chef des protestants.
+
+Chose curieuse! Autant les catholiques de France craignaient le
+mariage du duc d'Anjou avec Élisabeth, autant le craignait Coligny,
+pour une raison, il est vrai opposée. Il pensait qu'un tel mariage
+mettrait la guerre civile en Angleterre, que les catholiques anglais
+en tireraient une audace extrême pour Marie contre Élisabeth. Il
+ramena à son opinion son frère, l'ex-cardinal Odet, qui avait d'abord
+donné aveuglément dans cette idée.
+
+Ce qu'aurait voulu Coligny, c'eût été de faire épouser à Élisabeth le
+petit Henri de Navarre, de marier le protestantisme français au
+protestantisme anglican. La difficulté était l'âge, tellement
+disproportionné. Elle âgée déjà, lui enfant.
+
+La cour de France, inquiète cependant, renouvela une idée d'Henri II,
+celle de marier Henri de Navarre à Marguerite, soeur du roi. Charles
+IX était très-ardent pour ce mariage. Sachant que l'obstacle était
+Henri de Guise, aimé de sa soeur, il dit froidement: «Nous le
+tuerons.» Et il en donna l'ordre. Guise eut peur et épousa une autre
+femme le lendemain.
+
+La sincérité de Charles IX parut encore à une chose. Les moines ayant
+lancé la populace de Rouen contre les protestants, dont plusieurs
+furent tués, le roi y envoya Montmorency, qui pendit quelques
+catholiques. C'était la première répression sérieuse.
+
+Elle paraît avoir décidé Coligny. Il ne disputa plus. Il en crut
+Téligny, son gendre, et la plupart des protestants. Il crut le roi
+sincère (et le roi l'était sans nul doute). Il crut surtout l'intérêt
+visible de la couronne de France.
+
+Une lettre de Catherine apprend à Londres l'étonnante nouvelle: «Nous
+avons ici l'amiral, à Blois.» (27 septembre 1571.)
+
+ * * * * *
+
+Pas grave et vraiment hasardeux. Dans ce même mois de septembre,
+cette cour s'était signalée par un assassinat cynique, exécuté en
+plein jour. Un Lignerolles, homme du duc d'Anjou, essaya de servir le
+roi et de l'éclairer sur son frère. La mère et le fils parvinrent à
+faire croire à Charles IX qu'il trahissait des deux côtés, et il le
+leur abandonna. Ils le firent tuer devant tout le monde, de façon à
+constater qu'il ne fallait pas se jouer à se mettre entre eux et le
+roi.
+
+Ce fait sinistre disait le fond que l'on pouvait faire sur un homme
+comme Charles IX, et prophétisait l'avenir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+COLIGNY À PARIS.--OCCASION DE LA SAINT-BARTHÉLEMY
+
+1572
+
+
+Théodore de Bèze écrivait peu après la Saint-Barthélemy: «Que de fois
+je l'avais prédite! que de fois j'en donnai avertissement!»
+
+Il était facile de prédire ce que les catholiques criaient dans toutes
+les chaires dès le temps d'Henri II, ce que le nonce et le duc d'Albe
+conseillaient depuis dix ans, ce que Pie V recommandait dans toutes
+ses lettres, ce que Catherine, en 1568 (et sans doute plus tôt),
+confiait en riant aux ambassadeurs italiens. Nul doute que cette cour
+indigente n'eût cent fois amusé le pape de cet espoir pour en tirer de
+l'argent. Catherine, du matin au soir, brocantait la Saint-Barthélemy.
+
+Comment donc ce vieux capitaine, prudent et expérimenté, blanchi dans
+les affaires, alla-t-il se rendre à ses ennemis et se livrer lui-même?
+Était-ce donc un enfant tout à coup, une petite fille niaise que cet
+amiral Coligny? Ou bien voudra-t-on dire que son second mariage (dont
+nous allons parler) lui avait amolli le coeur, et fait désirer la paix
+à tout prix? que ce trop bon mari fut toujours poussé par ses femmes,
+par l'une (on l'a vu) à la guerre, et par la seconde à la paix?
+
+De telles explications ne viennent guère à l'esprit, quand on a vu
+seulement (aux excellents dessins Foulon) le visage de l'homme, son
+ferme et douloureux regard, cette tête de juge d'Israël, cette face
+étonnamment austère.
+
+Des données plus certaines sont d'ailleurs maintenant dans nos mains;
+elles mettent en pleine lumière la chose essentielle:
+
+_La situation était changée entièrement_, et Charles IX avait
+tellement intérêt à s'appuyer de Coligny, que celui-ci devait se
+hasarder, livrer sa personne à la chance.
+
+L'occasion était la plus belle que la France eût eue depuis deux cents
+ans. Les Pays-Bas s'ouvraient. Le duc d'Albe était dans une situation
+épouvantable; il avait rencontré l'unanime, l'invincible résistance,
+non plus des protestants, mais des catholiques. Lâchement trahi de son
+maître, qui maintenant devant les Flamands faisait le bon, le doux, il
+n'avait pas même la force de cacher son désespoir. Il en perdait
+l'esprit, consultait les devins. «Il semblait près de rendre l'âme.»
+
+Maintenant un homme grave, le maréchal de Cossé, venait montrer à
+Coligny que Charles IX lui tombait dans les mains, se remettait à lui
+(par la haine surtout qu'il avait du duc d'Anjou). C'était par
+Coligny, non par son frère, qu'il voulait faire l'expédition.
+
+Tout cela très-personnel à l'amiral, et très-peu au roi de Navarre
+dont les historiens ultérieurs s'occupent fort, mais dont Charles IX
+ne s'occupait pas du tout. Si bien qu'en invitant Coligny, il avait
+oublié d'inviter Jeanne d'Albret et son fils, quoiqu'on parlât du
+mariage. Catherine engage le roi Charles à être plus poli pour eux.
+(Lettre d'avril 1571.)
+
+L'essentiel pour Charles IX était d'exclure son frère du commandement
+de l'armée. Un seul homme pouvait cela, celui qui apportait lui-même
+une armée en dot, et qui, de sa personne, avait montré dans la
+dernière guerre un véritable génie militaire, un esprit inventif et
+inépuisable en ressources, celui que l'Europe admirait, qu'on
+célébrait même en Turquie.
+
+Charles IX donnait des gages réels, incontestables. Il négociait
+partout contre l'Espagne, et en Angleterre, et à Venise, et en
+Allemagne où il envoya Schomberg, et avec les Nassau.
+
+La reine mère elle-même, nullement favorable au projet de son fils, si
+elle y était entraînée, y trouvait pourtant elle-même un avantage, la
+fortune de Strozzi, son parent, qui eût coopéré à l'expédition de
+Coligny avec une petite armée qu'on eût embarquée à Bordeaux.
+
+C'étaient là certainement des motifs sérieux pour s'avancer; non pas
+des garanties certaines, mais d'assez fortes vraisemblances pour
+qu'un chef de parti eût le devoir étroit et strict d'y hasarder sa
+vie, de la jouer sur cette carte.
+
+J'ajouterai une chose triste, qu'il faut dire; je la dirai crûment.
+
+Il arrive qu'en révolution, où l'on s'éprouve et se connaît plus vite,
+il y a un moment où l'on se connaît trop dans l'intérieur de son
+parti, et où l'on est plus las des amis que des ennemis.
+
+Coligny connaissait parfaitement trois secrets qu'on va voir:
+
+1º La lassitude du protestantisme, et l'éloignement de la France qui
+ne voulait pas de réforme morale.
+
+2º La duplicité d'Élisabeth et la malveillance de l'Angleterre. On
+verra qu'au moment où Coligny allait hasarder tout contre Philippe II
+et se jeter aux Pays-Bas, la jalousie anglaise travaillait déjà contre
+lui.
+
+3º Même le prince d'Orange, celui qu'on lui associait dans
+l'admiration, dans la gloire, ce très-grand personnage si bien nommé
+le _Taciturne_ et dont on cherche encore le mot, quels que fussent ses
+desseins profonds, eut des hésitations inexplicables, non-seulement en
+1566, où il resta du côté espagnol, non-seulement en avril 72, où il
+désapprouva la prise de Briel en Hollande (faite en partie par des
+Français), mais encore en août il se montra assez froid aux avances de
+Coligny qui espérait se joindre à lui. Coligny était sûr de Louis de
+Nassau, mais nullement de son aîné, Guillaume d'Orange.
+
+Tout fondait dans ses mains.
+
+Pour ne reprendre ici que le premier article, le protestantisme
+tarissait. Les sages et les prudents s'en étaient retirés. Restaient
+les fous et les héros.
+
+Les grandes provinces si sages, la raisonnable Normandie, le Dauphiné
+si avisé, n'en voulaient plus. L'affaire était décidément mauvaise.
+
+Le prince de Condé, qui n'était pas un traître, n'en avait pas moins
+cruellement trahi, livré le protestantisme à son fatal traité
+d'Amboise. En délaissant les villes, et ne réservant que les châteaux,
+il avait tout perdu, les châteaux même. Le parti, ce jour-là, fut
+coupé cruellement, et la tête isolée de la racine; la séve n'y monta
+plus. Il lui fallut sécher.
+
+Et il se trouvait que cette tête qui restait pour faire le corps à
+elle seule était justement la partie la moins propre à figurer le
+protestantisme. Imaginez des saints comme Montbrun, le partisan
+féroce, comme Mouvans, dont on a vu la _vendetta_ risquée dans Paris
+en plein jour. Du moins de braves et dignes gentilshommes, comme
+Lanoue, évidemment soldat, rien autre chose. Tout s'était transformé.
+Coligny, qui avait employé sa vie à établir la discipline et mettre la
+justice dans la guerre, se consumait à contenir les siens. Rien n'y
+faisait. Voyant un de ses meilleurs capitaines qui pillait, il fondit
+sur lui à coups de bâton. L'autre, fier gentilhomme, ne s'émeut (car
+c'est Coligny), mais, sous le bâton même, il persiste à piller.
+Comment faire autrement d'ailleurs? La réponse est prête: _Il faut
+vivre_. Il faut nourrir l'armée.
+
+Tant de crimes pour punir le crime! tant d'excès pour établir
+l'ordre!... Et si c'était ainsi sur terre et sous ses yeux,
+qu'était-ce donc sur mer? La Rochelle, l'abri des martyrs, abritait
+tout ce qui venait. Tout pirate du Nord se disait protestant, et, pour
+voler en mer, jugeait tout navire espagnol.
+
+Aux Pays-Bas surtout, les nôtres, qui étaient là sans chef, se
+livraient à la vie sauvage, où nous mène si aisément l'emportement
+national. Ils prenaient sur les prêtres, les moines, les religieuses,
+d'étranges représailles. Bien entendu, c'étaient Orange et Coligny qui
+ordonnaient tout cela.
+
+«Désespère, et meurs!» Il ne pouvait même pas se dire ce mot, ni
+s'affranchir comme Caton. Il était chrétien, condamné à vivre.
+
+Grand citoyen aussi, profondément Français. On le sut à sa mort; quand
+on ouvrit son secret et son coeur, on trouva la patrie sanglante.
+
+Ce grand esprit, présent à tout, et sur qui toutes les misères d'un
+peuple venaient retentir et frapper, sut trop pour son malheur. Les
+calamités privées, qui étaient infinies, lui tombaient, goutte à
+goutte, sur son front misérable qui ne pouvait plus les porter.
+
+Je me garderai bien de conter tout cela. Car le coeur du lecteur,
+absorbé et perdu dans ce cruel détail, n'entendrait plus et ne
+comprendrait plus, laisserait échapper le fil central et la pensée du
+temps que j'ai peine à lui faire tenir. Qu'on lise seulement la fuite
+de Toulouse. Qu'on lise l'expulsion des pauvres familles d'Orléans,
+chassées et poussées à la Loire sous l'épée catholique, leur terreur,
+quand, arrêtées au fleuve, elles virent un noir nuage de cavaliers qui
+venaient à toute bride. Par bonheur, dans les cavaliers, ils
+démêlèrent des dames et devinèrent que c'étaient leurs amis, d'autres
+protestants fugitifs, des frères, des protecteurs. Tous réunis se
+jetèrent à genoux, au bord du fleuve, et chantèrent le psaume de la
+sortie d'Égypte. Mais les sanglots, les pleurs, ne permettaient pas de
+chanter.
+
+Lui aussi avait eu sa fuite, quand, en 1568, avec Condé, ils
+traînaient leurs petits enfants d'un bout à l'autre du royaume. Vraie
+image de la France, la famille de Coligny fut cruellement émondée,
+coup sur coup. Il avait perdu, en 1568, sa sainte femme. En 1569,
+l'honnête et digne Dandelot, premier soldat de France, dont quelques
+nobles lettres montrent qu'il eût été éminent, même sans un tel frère,
+Dandelot meurt, empoisonné, dit-on. Chose peu invraisemblable, puisque
+les Guises montraient partout un homme pensionné exprès pour
+l'expédier; pour Coligny, autre assassin spécial. En 1571, à Londres,
+meurt le bon Odet, l'ex-cardinal, le protecteur des lettres, aimé de
+tous, en qui fut moins l'âpreté de la Réforme que le doux esprit de la
+Renaissance. Empoisonné aussi, personne n'en douta. Ainsi cette belle
+trinité d'hommes si différents, si unis, la voilà rompue et détruite.
+Il reste, sur son foyer brisé, avec quatre orphelins en deuil.
+
+Restait-il? vivait-il? On a vu qu'à la dernière campagne il avait
+succombé aux fatigues. C'est en litière qu'il revint du fond du Midi
+vers le Nord, et jusqu'à trente lieues de Paris. Ombre redoutable,
+mais ombre déjà. Il avait un pied dans la mort.
+
+Cela se voit au beau portrait. Il est marqué aux joues d'un triste
+rouge qui dit son mal profond, un mal d'entrailles qui prend l'homme
+à la base, à ce creuset vital où nos émotions versent l'eau-forte que
+ne contient nul vase, qui mangerait le fer et le diamant. Un pli au
+front, aux tempes dégarnies des veines bleues, saillantes, accusent un
+amaigrissement, disons plus, une diminution de la personne. C'est un
+homme réduit, très-frappé et qui se survit. Mais, tout luxe vital
+ayant fondu, l'homme intérieur se révèle mieux, il apparaît lui-même.
+_Eripitur persona, manet res._
+
+Oui, plus claire que ne fut jamais le Coligny entier, est cette ombre
+de Coligny.
+
+L'oeil gris, pensif, contient toutes les souffrances du temps. Ce
+qu'il a vu, cet oeil, de douloureux, d'horrible, qui le dira? Et il
+l'a vu comment? non pas en général, de haut, mais dans l'affreux
+détail, avec le positif d'un esprit à qui rien n'échappe, qui a sondé
+à mort les misères et la honte de son propre parti.
+
+Ce dessin ne donnant que le masque, ni cou, ni cheveux, ni coiffure,
+la tête semble d'un décapité, comme elle fut quand on la trancha pour
+la porter à Rome. Elle a l'air de vous regarder du fond de l'autre
+monde, dans la force définitive de celui sur qui on ne peut plus rien.
+
+Mort ou vivant, _il est_, et on ne l'abolira pas; car il est un
+principe. Une chose éternelle est en lui.
+
+C'est pour cela qu'on voudra le tuer; car, on voit bien, à ce fixe
+regard, on voit à ce menton si arrêté, à cette bouche serrée d'une
+résolution indomptable, que cet homme se sent assis sur le _rocher des
+siècles_. On essayera le fer, et on l'y brisera.
+
+Ce portrait final donne les âges et les révolutions par lesquelles il
+en est venu là. Gentilhomme d'abord, on le voit à la peau; puis tanné
+et hâlé par places; colonel général de l'infanterie, il a marché à
+pied avec le peuple, combattu avec lui; son capitaine, mais non son
+complaisant; juge inflexible du soldat; l'oeil et la bouche restent
+tristes et amères de tant d'arrêts de morts qu'il lui a fallu
+prononcer.
+
+Car il ne faut pas s'y tromper, cette tête infiniment austère d'un
+Christ des guerres civiles n'est pas douloureuse seulement; elle est
+extrêmement redoutable. C'est le Christ de la Loi, sans cruauté, mais
+résigné à la justice, et qui en acceptera toutes les conséquences,
+résigné à la punition des ennemis du droit et de Dieu.
+
+Représentez-vous maintenant cet homme de justice à la Rochelle, en
+plein nid de corsaires, dans le pêle-mêle et le chaos sanglant de la
+révolution maritime, d'une guerre atroce sans loi et sans merci, par
+un peuple mêlé, sans nom...
+
+Représentez-vous cet homme politique, chrétien, mais citoyen,
+affranchi par la guerre et la longue expérience de ses dépendances
+génevoises qui, en 1560, l'avaient tant entravé. Voyez-le parmi les
+ministres fort divisés entre eux, les uns lui commandant la paix, les
+autres conseillant la défiance.
+
+Une question profonde agitait aussi la Réforme. Le peuple, admis
+primitivement aux consistoires qui gouvernaient l'Église, pouvait-il y
+rester, siéger près des ministres, et avec eux se gouverner lui-même?
+Bèze et Genève disaient non, et croyaient la chose mauvaise dans le
+nouvel état des moeurs. Le fameux professeur Ramus (qui avait suivi
+et servi puissamment Coligny dans sa dernière campagne) voulait que
+l'on maintînt la démocratie de l'Église.
+
+Qu'en pensait Coligny? Nous l'ignorons. Mais sur un autre point, il
+avait délaissé Genève. Une lettre de Ramus à Bullinger (3 mars 1572)
+nous apprend que l'amiral en était venu à préférer la foi des Suisses,
+foi qui (sous forme théologique encore) n'était pas moins la pure
+philosophie et l'antimysticisme, supprimant dans l'hostie la
+_substance_ divine, ne voyant dans la Cène qu'un simple souvenir.
+
+Grand changement! On ne peut imaginer aujourd'hui par quels
+déchirements les hommes d'alors s'affranchissaient de cette poésie
+antique. Si Coligny en vint là, son coeur en dut saigner. Il lui
+fallait, avec ce dogme, arracher ses amitiés mêmes, laisser là les
+docteurs, les martyrs qui l'avaient soutenu, qui avaient combattu,
+souffert avec lui. Isolé dans la grande crise qui le menait à la mort,
+il n'eut plus d'appui que son propre coeur.
+
+Les femmes ont une seconde vue. Une femme sembla avoir deviné tout
+cela. Du fond de la Savoie, d'un vieux manoir des Alpes, madame
+d'Antremont déclare à l'amiral qu'elle veut épouser un saint et un
+héros, et ce héros, c'est lui. Le duc de Savoie s'y oppose. Elle s'en
+moque, laisse ses biens, arrive à la Rochelle. Comment repousser un
+tel dévouement?
+
+C'était tard, oh! bien tard! C'était épouser le tombeau. Mais tous,
+d'un avis unanime, l'Église et les amis, voulurent qu'il se remariât.
+Madame d'Antremont avait des châteaux en Savoie, une place forte en
+Dauphiné, au passage des montagnes. Elle apportait en dot des
+positions redoutables qui pouvaient servir le parti.
+
+Coligny était trop honnête homme pour n'épouser que ses fiefs. Il aima
+fort tendrement celle qui adoptait ses enfants.
+
+Il lui en laissa un. Elle devint enceinte en mars 1572.
+
+Elle emporte dans l'avenir, pour sa couronne historique, avec les
+persécutions terribles qu'elle eut plus tard, la lettre touchante
+qu'il lui écrit la veille de la Saint-Barthélemy. Saint souvenir! qui
+montre que les grands sont les plus tendres, et tout ce qu'il y a
+d'amour dans le coeur sacré des héros.
+
+C'est au milieu de cette situation étrange, de cette sombre lueur d'un
+bonheur tellement tardif, que la pressante invitation du roi vint le
+trouver à la Rochelle. Charles IX le reçut comme il eût fait de son
+sauveur, lui jeta toutes les grâces, pour lui, pour le parti. Et, en
+effet, si la chose eût tenu, Coligny l'aurait sauvé de sa mère et de
+son frère; il ne serait pas devant l'histoire _le roi de la
+Saint-Barthélemy_.
+
+Coligny à la cour, c'était un phénomène, déjà presque un scandale.
+Mais qu'était-ce donc de le mettre à Paris? Cependant il le fallait
+pour la victoire des protestants. Il fallait montrer à la grande ville
+celui qui, avec deux mille hommes, l'avait bravée, défiée, réduite à
+s'enfermer, pendant qu'il brûlait La Chapelle. La grosse bourgeoisie,
+depuis sa fuite ridicule de la plaine Saint-Denis, ne lui pardonnait
+pas. Le commerce ne l'aimait point parce qu'il hait toute guerre. Pour
+le peuple ecclésiastique, le clergé si nombreux, les moines et
+tonsurés de toute sorte, les vieilles et les bons pauvres, l'entrée de
+Coligny était l'abomination de la désolation, la fin du monde. Le ciel
+allait crouler, et la foudre écraser la ville.
+
+Il n'entra pas moins à Paris, à la droite de Charles IX. Et son
+premier acte indiqua qu'il ne composerait jamais.
+
+En arrivant rue Saint-Denis, non loin des Innocents, il vit un
+monument exécrable de fanatisme, une pyramide infamante élevée à la
+place où avait été la maison de Gastine, un malheureux marchand, brûlé
+par une assemblée de protestants tenue chez lui. Sur une plaque de
+bronze on y lisait l'arrêt du parlement. Coligny attesta le traité
+récent par lequel de tels arrêts devaient être effacés. Grand
+embarras. Cette pyramide portait au sommet une croix. On n'allait pas
+manquer de dire, si elle était détruite, que la croix, la croix
+parisienne était frappée par les impies vainqueurs. On respecta la
+croix, mais on la transporta avec la pyramide sous les charniers des
+Innocents (décembre 1571).
+
+Le prévôt des marchands, qu'on chargea de faire la chose de nuit,
+discrètement, était justement un Marcel qui, plus tard, déchaîna la
+Saint-Barthélemy. Il avertit son monde. Et le matin, il y eut, sur la
+place, quelques centaines de coquins pour figurer le peuple, soutenir
+_l'honneur de Paris_. Ils soutinrent cet honneur en volant et pillant
+quelques maisons du voisinage. Absorbés dans ce pieux travail, ils ne
+virent pas le gouverneur de la ville, Montmorency, qui fondait sur
+leur dos avec sa cavalerie. Quoique armés jusqu'aux dents, ils ne
+résistèrent pas. Plusieurs restèrent sur le carreau; un seul fut pris,
+pendu aux grilles d'une fenêtre, et resta là, pour salutaire exemple.
+
+Les Audin, Capefigue, etc., ont tant dit, répété que c'est le peuple
+qui a fait la Saint-Barthélemy, qu'on finit par le croire. Une chose
+montre pourtant que ce peuple était divisé. Il y avait le peuple
+libre, et le peuple des confréries. Une émeute éclata contre les
+Italiens, dont certains hôtels furent pillés. Le bruit courut qu'ils
+volaient des enfants pour les tuer et en fournir le sang à la reine
+mère et au duc d'Anjou, à qui les médecins ordonnaient, pour
+l'épuisement, des bains de sang humain. Telle était, chez les
+Parisiens, la popularité du vainqueur de Jarnac, du héros catholique.
+
+Donc Paris était divisé. Et, si on laissait aller les choses, la
+grande masse peu à peu inclinerait au parti vainqueur. Coligny
+arrivait avec la force du succès et de la révolution. Le roi
+d'Espagne, avec son grand bruit de Lépante, n'en était pas moins
+écrasé partout.
+
+En Espagne d'abord, où il ne comprima les Maures qu'en leur faisant
+des concessions.
+
+Dans le Levant ensuite. Les Turcs gardèrent Chypre et refirent leur
+flotte. Le grand vizir disait plaisamment: «Nous vous avons coupé un
+membre, qui est Chypre; vous n'avez fait, en détruisant des vaisseaux
+si vite refaits, que nous couper la barbe; elle a poussé le
+lendemain.»
+
+Mais Philippe II était bien plus malade aux Pays-Bas. Nous l'avons
+dit, le duc d'Albe devenait fou de désespoir; Élisabeth arrête son
+argent au passage. Les corsaires lui saisissent en une fois cinq cent
+mille écus. Sommée de faire réparation en chassant les corsaires,
+Élisabeth, pour réparation, lui lance de ses ports les _gueux de mer_,
+qui, n'ayant plus d'asile, débarquent en Zélande même et prennent
+Briel (1er avril). Le 11 avril, malgré la reine mère, Charles IX signe
+le mariage de sa soeur Marguerite et du roi de Navarre, le 29,
+l'alliance anglaise.
+
+L'Espagne était bafouée de deux côtés.
+
+En Angleterre, on procédait contre son duc de Norfolk, prétendu de
+Marie Stuart.
+
+En France, Charles IX souriait des menaces de l'ambassadeur espagnol,
+et disait: «Je suis prêt à tout.» (Languet, I, 177.)
+
+Cependant l'Espagne, ayant régné si longtemps en France, y gardait des
+racines. Elle avait d'un côté les Guises, de l'autre le parti d'Anjou.
+Tavannes, l'homme de Montcontour, qui se croyait vainqueur de Coligny,
+ne digérait pas la paix que son vaincu avait victorieusement imposée.
+Ils se rencontraient sur le quai, devant le Louvre, à la tête de leurs
+gentilshommes. Un jour Coligny, franchement, dit à Tavannes: «Qui ne
+veut pas la guerre avec l'Espagne, a dans le ventre la croix rouge»
+(c'est-à-dire la croix espagnole). Tavannes, qui était un peu sourd,
+se dispensa d'entendre. Mais il alla disant que Coligny lui cherchait
+querelle pour le tuer.
+
+Par un tel mot, sévère et mérité, de l'amiral aux hommes du duc
+d'Anjou, la guerre était constituée sur le pavé de Paris entre eux et
+les protestants. Cette petite cour jalouse ne manquera pas de
+justifier l'accusation de Coligny en révélant ses projets jour par
+jour au duc d'Albe, et s'associant intimement aux Guises pour le
+meurtre de l'amiral.
+
+Celui-ci tenait Charles IX pour le moment. Il le gagna d'emblée par
+deux choses qui ne pouvaient manquer d'entraîner un jeune homme. _Il
+se remit à lui entièrement_:
+
+1º Dans un mémoire commencé à la Rochelle et toujours continué depuis,
+Coligny déclarait au roi que, non-seulement l'Espagne, _mais
+l'Angleterre_, était l'ennemie de la France, dont il fallait toujours
+se défier.
+
+Ce mémoire n'était pas entièrement achevé à sa mort. Mais Coligny
+certainement, dans ses longues conversations avec le roi, lui en avait
+dit la substance.
+
+Charles IX avait pu comprendre que l'amiral n'était nullement un
+aveugle sectaire, mais avant tout un bon Français, un protestant sans
+doute, mais encore plus un grand et excellent citoyen. Pendant que la
+plupart des protestants mettaient tout leur espoir dans l'alliance
+anglaise, disant, la larme à l'oeil (à Walsingham), que sans elle ils
+étaient perdus, Coligny déclarait qu'il ne se confiait qu'à la France
+et au roi.
+
+2º Et cela, il le prouvait en rendant, malgré les répugnances et les
+défiances de son parti, les places de sûreté qu'il avait dans les
+mains.
+
+Était-ce une imprudence? Non. Trois petites places qu'il rendit
+n'étaient pas une garantie sérieuse. On rendait peu de chose pour
+acquérir beaucoup, la volonté royale et la direction de la monarchie.
+
+Lorsqu'au 1er avril les _gueux de mer_, Hollandais et Français,
+renvoyés des ports d'Angleterre sur les réclamations du duc d'Albe,
+s'emparèrent de Briel et prirent pied en Zélande, ce succès du
+protestantisme encouragea tellement Charles IX, l'entraîna tellement
+sous l'ascendant de Coligny, qu'il fit la démarche la plus décisive.
+L'agent français déclara de sa part _qu'il protestait_ contre la
+tyrannie du duc aux Pays-Bas, _et que, s'il ne supprimait son impôt du
+dixième, la France rompait avec l'Espagne_ (Morillon à Granvelle, 15
+avril 1572). Intervention hardie, violemment révolutionnaire, qui
+équivalait à un appel aux armes, à une promesse de soutenir les
+insurgés. Le 17 juin encore, l'ambassadeur de France à Madrid menaçait
+Philippe II (_Ibidem_).
+
+L'affaire de Briel, quoique désapprouvée du prince d'Orange, qui
+n'était pas préparé à la soutenir, n'en commença pas moins le
+soulèvement de la Hollande et de la Zélande. Nos huguenots, sous
+Lanoue, surprirent Valenciennes le 15 mai, et Louis de Nassau, le
+bouillant frère du prince d'Orange, moins en rapport avec lui qu'avec
+nous, par un coup hardi s'empara de Mons (25 mai).
+
+Charles IX semblait protestant. Le pape refusant la dispense pour le
+mariage de Navarre, il dit qu'on s'en passerait. Malgré la haute
+opposition du pape, malgré la sourde résistance de Catherine et
+d'Henri d'Anjou, il poursuivait l'affaire. La reine mère ne réussit
+pas à la faire avorter. La mort même de Jeanne d'Albret, empoisonnée,
+dit-on, et qui le fut au moins d'ennui et de dégoût, ne put rien
+arrêter (9 juin). Le roi avait signé le mariage le 6 avril, et le fit
+le 18 août.
+
+Il ne voulait pas moins sincèrement le mariage de son frère Alençon
+avec la reine Élisabeth. Ce qui ne permet pas d'en douter, ce sont les
+présents magnifiques qu'il fit aux envoyés anglais. Dans cette cour
+nécessiteuse, l'argent, jeté ainsi, prouve mieux qu'aucune chose qu'il
+y avait bonne foi et une volonté sérieuse.
+
+Ainsi, d'avril en juin, Charles IX suivait réellement le flot montant
+de la révolution, fortement entraîné et remorqué par Coligny.
+
+La reine mère et son duc d'Anjou faisaient semblant de suivre.
+
+Plusieurs lettres de Catherine montrent qu'elle était fausse;
+d'autres, qu'elle était hésitante, embrouillée dans ses propres ruses.
+
+Qu'on lise sa lettre du 5 juin à Élisabeth. Au moment où, par des
+dépêches innombrables et par une ambassade solennelle, elle présente
+pour époux à la reine son fils Alençon, elle lui écrit une lettre où
+elle ne parle que d'Henri d'Anjou, de la romanesque hypothèse où Henri
+épouserait Marie Stuart, qui serait adoptée comme héritière par
+Élisabeth, de sorte qu'Henri, qui n'a pu être époux d'Élisabeth, se
+trouverait son fils adoptif!
+
+Inexplicable lettre, d'une mère si aveugle, qu'elle perd de vue
+également la politique et le bon sens. À quel point faut-il croire
+qu'elle ignore la nature humaine, pour supposer qu'Élisabeth, dont
+tous les mots et tous les actes sont brûlants de haine pour Marie
+Stuart, change au point d'en faire sa fille?--et cela en la mariant à
+ce Henri d'Anjou qui vient de donner à Élisabeth la mortification d'un
+refus?
+
+Cette lettre inepte, qui met bien bas cette fameuse Catherine, nous
+révèle que l'ambassade devait proposer à la reine d'Angleterre
+d'épouser Alençon, pour avoir des enfants, des héritiers? non pas;
+mais en prenant pour héritière sa rivale abhorrée, qu'eût épousée
+Anjou.
+
+Combinaison très-digne de Bedlam et de Charenton! Admirable, à coup
+sûr, pour irriter Élisabeth, qu'on suppose trop vieille pour
+qu'Alençon en ait des enfants.
+
+Voilà les mains dans lesquelles était la France, ineptes, vacillantes
+et perfides. Rien n'avançait et rien ne se faisait. Henri d'Anjou,
+toujours lieutenant général du royaume, chef de l'armée, n'était que
+trop à même d'éluder, de tromper les résolutions de Charles IX. La
+reine mère alléguait à son fils la nécessité de voir d'abord ce
+qu'allait faire une armée espagnole que Philippe II préparait _contre
+les Turcs_, mais qui ne partait pas.
+
+On permit seulement à des volontaires protestants d'aller secourir
+Mons, menacé par le duc d'Albe. Genlis, qui devait les conduire, vint
+déguisé prendre à Paris les ordres du roi. Le lendemain, on le savait
+à Bruxelles, la chose était publique. Tant le conseil privé du roi
+était soigneux d'avertir le duc d'Albe. Nos protestants, livrés ainsi
+d'avance, furent battus devant Mons; une partie seulement parvint à
+entrer dans la ville (9 juillet).
+
+Jamais petit événement n'eut de si vastes résultats.
+
+Charles IX, qui venait d'écrire à son ambassadeur à Londres de régler
+avec Élisabeth _le partage des Pays-Bas_ (Fénelon, VII, 301), écrit
+bien vite: «La guerre se fera en Flandre, mais _pas de mon côté_. Du
+reste, si la reine a des vues sur les Pays-Bas, je n'y mets nul
+obstacle.»
+
+De son côté, Élisabeth (22 juillet) ne sait plus si elle veut se
+marier, elle s'aperçoit de la disproportion d'âge.
+
+Ainsi tout est glacé. On avait jeté à Flessingue quatre cents Anglais
+et cinq cents Français. La France et l'Angleterre veulent les
+rappeler.
+
+Catherine, enhardie par le découragement de son fils, croit l'occasion
+favorable pour faire éclater la querelle domestique. Elle pleure,
+gémit des apartés du roi, de ses conseils secrets avec Coligny. Elle
+voit bien que son fils la quitte, qu'il n'a plus besoin d'elle. Eh
+bien, qu'on la laisse donc retourner à Florence et y mourir! Elle
+part, en effet, et s'arrête à deux pas. Le roi, qui n'avait jamais
+rien fait, jamais écrit ni travaillé, qui était habitué à la voir tout
+écrire, se crut perdu; il ne pouvait se passer d'une telle mère, d'un
+tel scribe. Il court après, l'apaise et la ramène.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+LES NOCES VERMEILLES
+
+Août 1572
+
+
+Le génie indomptable que Coligny avait déployé après Montcontour, où
+il partit d'une défaite pour courir la France en vainqueur, le
+dévouement tout personnel qu'il montra jeune à Saint-Quentin, où il
+couvrit la France de son corps, il les montra encore en juillet et en
+août 1572. De son corps et de sa personne il couvrit son parti.
+
+S'il eût seulement bougé de Paris, tout le Nord, qui avait les yeux
+sur lui, eût lâché pied. Élisabeth, d'abord, eût reculé; elle parlait
+d'abandonner Flessingue, d'en rappeler ses Anglais. Le prince d'Orange
+eût reculé. S'il s'aventura dans les Pays-Bas, et fit sa pointe hardie
+en Brabant, en Hainaut, c'est qu'il gardait l'espoir des douze mille
+arquebusiers que lui promettait Coligny. Toutes ces villes de Hollande
+et de Zélande qui venaient de se déclarer avaient la confiance que les
+Français allaient serrer le duc d'Albe et le retenir au Midi.
+
+Le seul séjour de Coligny à Paris, et l'attente qui en résultait,
+donnaient une force énorme au parti protestant.
+
+Il avait perdu un millier d'hommes, il est vrai, devant Mons. Mais il
+triomphait en Hollande et dans les pays maritimes.
+
+Il ne faut pas s'y tromper, ces succès, cette ardeur volcanique qui
+saisit la calme Hollande, tinrent en grande partie au débordement du
+grand parti protestant français qui se répandait dans le Nord. Les
+nôtres sont alors partout. Et le premier secours que le prince
+d'Orange envoya à Flessingue, fut un corps de cinq cents Français.
+
+Situation étrange! Le parti s'extravase au nord; le chef reste à
+Paris, à peu près seul.
+
+Le prince d'Orange, si parfaitement informé, dit que l'amiral n'avait
+gardé à Paris _que six cents gentilshommes_. Plusieurs avaient des
+domestiques; quelques-uns, qui étaient des grands seigneurs, avaient
+leur maison. Ce n'était guère plus de deux mille épées qui restaient
+près de Coligny.
+
+L'agent intelligent que Granvelle, alors éloigné, conservait à
+Bruxelles pour lui rendre compte de tout, le prêtre Morillon, lui
+écrit qu'on doute que Coligny envoie les siens contre le duc d'Albe,
+_qu'il ne ferait finement de se tant désarmer_. Finement? Non, sans
+doute. L'amiral ne fit pas finement. Le prêtre Morillon et le prêtre
+Granvelle auraient été plus fins. Ils eussent gardé une armée autour
+d'eux.
+
+On voit que ces deux politiques, Granvelle et Morillon, ne regardent
+que la Belgique. Granvelle écrit (11 juin): «Tout l'espoir que nous
+avons est que _ceux des Pays-Bas ne voudront pas être Français_.»
+Prévision très-juste. À la déroute de Genlis, ou vit les paysans du
+Hainaut tomber sur les vaincus, égorger leurs libérateurs; les prêtres
+faisaient accroire à ces idiots que nos protestants français venaient
+faire un massacre général des catholiques.
+
+Mais si les nôtres échouèrent en Belgique, ils réussirent à merveille
+en Hollande. Partout, dans ces villes du Nord, nos Français se jettent
+intrépidement, et ils ne contribuent pas peu à ces résistances
+désespérées dont la Hollande étonna le monde. Elle commence dès lors,
+cette France hollandaise, si glorieuse pendant cent cinquante ans.
+
+Là échoua tout prévision; le calcul de Granvelle, très-bon pour la
+Belgique, est faux pour la Hollande. De plus en plus, ces éléments
+s'associeront; il se fera un admirable mariage, de cet ardent élément
+français, de vive étincelle d'héroïsme méridional, avec la force
+hollandaise, l'héroïque persévérance du Nord. Et c'est pourquoi la
+Hollande fut la pierre de la résistance, l'asile universel et le salut
+du genre humain.
+
+Le sacrifice de Coligny a porté ses fruits. Son sang n'a pas été
+perdu. Son obstination courageuse à rester à Paris en juin, en juillet
+et en août 1572, avec tel péril que tout le monde voyait, fit
+l'espérance même, l'audace et l'élan du parti.
+
+Par les lettres du prince d'Orange, par la correspondance (inédite
+encore) de Granvelle, par les dépêches anglaises, etc., toute la
+situation est dévoilée. Il y avait des raisons contraires, et
+très-équilibrées, pour espérer et craindre. L'amiral eût été ridicule
+à jamais, s'il eût quitté Paris. En restant, il pourvut à son honneur,
+il servit grandement son parti, il agit comme on doit, dans les
+circonstances douteuses, avec une prudence héroïque.
+
+En août, on se remettait du petit échec de juillet. L'affaire de Mons
+paraissait, ce qu'elle était, minime. Malgré l'échec, la ville n'en
+avait pas moins été secourue.
+
+Charles IX, un peu remonté, était déterminé à tenir sa parole, à faire
+le mariage de Navarre et à envoyer des troupes en Belgique. Il y avait
+un commencement d'exécution. Morillon l'écrit à Granvelle (11 août):
+«On fait de grands apprêts en Champagne. Il y a vingt-quatre pièces
+d'artillerie en fonte pour venir sur Luxembourg, où il n'y a
+personne.»
+
+Si les choses n'allaient pas plus vite, c'est que l'argent manquait;
+c'est qu'on craignait que D. Juan d'Autriche, au lieu d'embarquer ses
+Espagnols contre le Turc, ne les amenât par le chemin qu'avait suivi
+le duc d'Albe, par la Savoie et la Franche-Comté (Morillon). En tenant
+des forces en Champagne, Coligny répondait aux deux éventualités; ou
+il attaquait D. Juan, ou il attaquait Luxembourg, et secondait le
+prince d'Orange.
+
+Les Anglais, rassurés aussi vite qu'ils avaient été effrayés,
+retombaient dans leur péché éternel de nature, la sournoise et
+haineuse jalousie de la France: «Il est impossible, humainement
+parlant, que les Français ne réussissent pas, dit Walsingham. Mais les
+princes allemands y auront l'oeil. Ils forceront bien la France de se
+contenter de la Flandre et de l'Artois. L'Angleterre aura la Hollande.
+Pour le Brabant et tout ce qui dépendait de l'Empire, on le donnera à
+quelque prince d'Allemagne, qui ne peut être que le prince d'Orange.»
+
+Burleigh (la pensée même d'Élisabeth) avait déjà écrit à Walsingham:
+«Il faut que les Pays-Bas s'affranchissent eux-mêmes et non par
+d'autres.» Enfin, un agent anglais avait dit sèchement à l'amiral
+lui-même: «Vous ne commanderez pas en Flandre, nous ne le souffrirons
+pas.»
+
+Ce qui est bien plus fort, c'est que Guillaume d'Orange, à qui Coligny
+faisait envoyer de l'argent français, et que tout le monde croyait
+l'_alter ego_ de l'amiral, paraît très-froid pour lui. Il nous apprend
+dans une de ses lettres que Coligny le prie de ne pas combattre avant
+leur jonction, et ajoute: «En cela, j'agirai selon que je verrai les
+commodités et occasions.»
+
+Telle était la situation de l'amiral pendant qu'il couvrait de son
+corps la cause protestante. L'Angleterre lui était déjà hostile,
+l'Allemagne jalouse et ses amis très-froids. En revanche, ses ennemis
+d'une ardeur furieuse. À Paris, à Bruxelles, on se sentait perdu sans
+un assassinat.
+
+Il n'y a pas à en douter. Les lettres de Morillon le disent assez
+clairement. «Le duc d'Albe est désespéré. On a mandé son fils. Son
+secrétaire n'ose pas rester seul avec lui; à chaque nouvelle, on
+dirait qu'il va rendre l'âme. Ce qui me déplaît, c'est qu'il écoute
+les devins, la nécromancie. Ils disent qu'on va regagner tout par
+enchantement. On se vante qu'avant _quinze jours_ on verra merveille.»
+
+Ceci est écrit le 10 août. Ajoutez _moins de quinze jours_, vous avez
+le 24. C'est le jour précis du massacre qui fut cette _merveille_.
+
+On a bonne grâce à prédire quand on fait l'événement!
+
+Dès le commencement d'août, sous le prétexte des noces prochaines,
+l'armée des Guises est entrée dans Paris, je veux dire les bandes
+nombreuses que cette riche maison, du revenu de ses quinze évêchés, et
+dans ses terres, ses fiefs, ses innombrables seigneuries, nourrissait
+et gardait en armes. Quelques-uns étaient des _bravi_, comme Maurevert
+et Attin, pensionnés pour tuer Coligny et son frère. La grande masse
+étaient de pauvres gentilshommes, gueux nobles et mendiants bien nés,
+que les cardinaux de Lorraine et de Guise, les princes de la famille,
+Henri de Guise, Aumale, Elbeuf, etc., tenaient en meutes, avec leurs
+dogues, pour les lâcher au jour utile. Ajoutez une grande clientèle de
+serviteurs volontaires et désintéressés de la famille, de gros corps
+de noblesse picarde et autre, qui venaient d'amitié _accompagner_ MM.
+de Guise et les garder. Un seul gentilhomme, Fervaques, un furieux
+Picard catholique, leur amenait de son pays un renfort de vingt ou
+trente épées.
+
+Tout cela logé autour des Guises, ou chez le clergé de Paris, les uns
+chez les chanoines, aux cloîtres Notre-Dame, Saint-Germain-l'Auxerrois;
+les autres chez les moines, dans les grands bâtiments des
+abbés-princes, chez les curés enfin, où ils se trouvaient en rapport
+avec les gros bourgeois et les meneurs des confréries.
+
+Ils se trouvaient ainsi groupés d'avance, ayant appui dans la
+population.
+
+Au contraire, les protestants, gens du Midi et de l'Ouest, logeaient
+où ils trouvaient logis, étaient fort dispersés, comme perdus dans la
+grande ville. Quelques-uns cependant s'obstinèrent à rester dehors, au
+faubourg Saint-Germain.
+
+Dans une situation si menaçante, Coligny oserait-il exiger de son
+jeune roi la chose redoutée des catholiques, la chose épouvantable qui
+marquait la victoire du protestantisme, les noces de Navarre, le
+_premier mariage mixte_ entre les deux religions, la solennelle
+reconnaissance qu'un protestant est homme, et non un monstre,
+l'introduction hardie du petit prince de montagne, semi-paysan
+béarnais, dans l'alcôve du Louvre, dans le lit de la Marguerite, qui
+affichait très-haut son mépris, son dégoût?
+
+Rien n'arrêta l'homme de bronze. Il somma le roi de sa parole, et la
+lui fit tenir.
+
+Les simples fiançailles (17 août) produisirent déjà une explosion dans
+Paris. Avec des hurlements terribles, l'armée des aboyeurs, déchaînée
+dans toutes les chaires, cria que Dieu ne souffrirait pas cet
+exécrable accouplement, que la colère du ciel allait tomber, qu'on
+verrait des torrents de sang.
+
+Quels étaient ces prédicateurs de la Saint-Barthélemy? La première
+place entre eux est due certainement à l'évêque Sorbin, à l'évêque
+Vigor, qui la prêchaient depuis douze ans. La seconde aux jésuites, le
+vrai poignard de Rome; Auger, l'un d'eux, fit, à lui seul, la
+Saint-Barthélemy de Bordeaux.
+
+Mais le plus véhément de tous, un prêcheur de grande éloquence, plein
+de feu, plein d'esprit, puissant acteur, brûlant parleur, fut le
+cordelier Panigarola, dont nous avons les oeuvres. C'était un jeune
+Milanais, un mondain effréné, connu par un duel douteux et fort
+sinistre d'où il sortit peu net, en ceignant le cordon de
+Saint-François. Pie V, le plus violent des papes, le plus fixe au
+massacre, et qui en suit l'idée dans toutes ses lettres, ayant entendu
+Panigarola, crut que ce comédien terrible était l'homme même de la
+chose. Il fit pour lui ce que jadis on avait fait pour Loyola. Il
+l'envoya, _comme étudiant_, à Paris. L'étudiant ne fit qu'enseigner;
+sa chaire tonnante enseigna le massacre et professa l'oeuvre de sang.
+
+Les voix bruyantes de ces enfants perdus ne donnent pas le dessous des
+choses. Quels étaient ceux qui travaillaient Paris, qui informaient
+Bruxelles, qui donnèrent à l'Espagne la première nouvelle du massacre?
+Sans nul doute, ceux qui, dès 1560, sollicitaient l'assistance de
+Philippe II (V. plus haut). Parti riche, à lui seul énormément plus
+riche que le roi, la cour et le gouvernement, et qui les emportait
+légers comme une paille, qui entraînait tout par l'argent, par la
+force d'un patronage immense. Parti qui précipitait Guise et l'animait
+par la concurrence d'Henri d'Anjou; parti qui rassurait le duc d'Albe
+et lui promettait le massacre au plus tard pour le 24 août.
+(_Morillon, lettre du 10._)
+
+Le roi même était menacé. Sorbin disait en chaire que, s'il faisait
+les noces, il en serait de lui comme d'Ésaü, que Dieu dépouilla de son
+droit d'aînesse pour le transférer à Jacob.
+
+D'autre part, Coligny le tenait, ne lâchait pas prise. Il agissait sur
+lui par l'honneur, par la confiance excessive et illimitée. Ayant
+rendu les places de sûreté, il avait tiré sur le roi (si le roi était
+gentilhomme) une lettre de change qu'il fallait payer ou mourir.
+
+On disait de tous les côtés à Coligny qu'il se perdait en exigeant
+cela. Il répondait froidement: «Je suis assez _accompagné_, si je n'ai
+affaire qu'à MM. de Guise.»
+
+Charles IX, alarmé, fit venir au Louvre le chef de la famille, Henri
+de Guise, et, Coligny présent, pria et somma le jeune homme de se
+réconcilier sincèrement avec cet illustre vieillard, ce grand homme en
+cheveux blancs, qui toujours avait protesté qu'il n'avait pas fait
+tuer son père. Henri, sans hésiter, donna la main à Coligny, et prouva
+ce jour-là sa descendance maternelle, la parenté des Borgia.
+
+On disait dans le peuple «que les noces seraient _vermeilles_,»
+qu'elles n'auraient pas lieu, ou seraient marquées d'un combat. Elles
+se firent paisiblement à Notre-Dame.
+
+Charles IX affirma que le pape donnait la dispense, qu'elle allait
+arriver, et le cardinal de Bourbon n'osa plus résister. La cérémonie
+se fit sous le ciel, sur un échafaud magnifique qu'on avait dressé au
+Parvis. Marguerite, qui appartenait de coeur aux Guises et à son frère
+Anjou, s'obstina (dit-on) à ne pas dire: Oui, et ce fut Charles IX
+qui, d'un mouvement brusque, lui fit baisser la tête et consentir en
+apparence. Pendant la messe, Coligny et le roi de Navarre restèrent à
+l'Évêché. Après, ils entrèrent dans l'église. De Thou, alors enfant,
+vit et entendit Coligny, qui, voyant aux murailles les drapeaux de
+Jarnac et de Montcontour, disait: «Nous en mettrons d'autres à la
+place, plus agréables à voir,» parlant des drapeaux espagnols.
+
+Le miracle infaisable s'était fait cependant, et l'on s'était passé du
+pape. Le parti papal, espagnol, était poussé à bout. Dans son
+exaltation furieuse, la coterie des futurs Ligueurs dit le jour même à
+Notre-Dame, aux protestants restés hors de l'église: «Vous y entrerez
+bientôt malgré vous.»
+
+Le massacre était arrêté certainement, que la cour le voulût ou non.
+Du reste, la reine mère ne refusait nul acte préalable. Le soir des
+noces, on fit signer au roi une lettre aux gouverneurs, pour arrêter
+_tout courrier ou tout autre_ qui passerait les monts _avant six
+jours_. Calipuli affirme que cette lettre fut envoyée à tous les
+gouverneurs, dans toutes les directions. On dut faire croire à Charles
+IX, à l'amiral peut-être, qu'il était important que don Juan
+d'Autriche, l'Espagne, l'armée espagnole, qui d'Italie nous menaçait,
+ignorassent le départ de nos troupes pour les Pays-Bas.
+
+Le massacre pouvait-il se faire, sans le roi, malgré lui, par l'audace
+des Guises, appuyé d'un si fort parti? Je dis hardiment _oui_, on
+pouvait soulever Paris et tenir le roi dans son Louvre. Coligny avait
+peu de monde, six cents épées, le reste des valets.
+
+Mais les Guises n'avaient de chef que ce jeune homme de vingt ans qui
+avait si peu brillé à la guerre. Le très-prudent cardinal de Lorraine
+avait pris le chemin de Rome. La vraie tête des Guises était une femme
+italienne, Anne d'Este, la mère d'Henri de Guise, hésitante
+certainement par instinct maternel.
+
+Parti de feu, tête de glace. Pour suivre son parti et hasarder
+l'exécution, le jeune Guise voulut un ordre de l'autorité, sinon du
+roi, au moins du lieutenant du roi, qui était le duc d'Anjou.
+
+Jamais Anjou, jamais sa mère, n'auraient pris ce courage. Ce fut
+Coligny qui le leur donna, en les poussant au désespoir.
+
+Nos envoyés dans le Levant et autres avaient écrit de longue date que
+le trône de Pologne allait vaquer. Ouverture vivement saisie de
+Charles IX pour éloigner Anjou. Catherine aussi, pour gagner du temps,
+fit semblant de le désirer. Mais, en juillet, voici la vacance de
+Pologne, voici une ambassade polonaise, voici l'insistance de Coligny
+qui veut chasser Anjou ou le faire expliquer. La chose est poussée à
+l'extrême par un mot fort et décisif de l'amiral: «Si Monsieur, qui
+n'a pas voulu de l'Angleterre par un mariage, ne veut pas non plus de
+la Pologne par élection, décidément qu'il déclare donc _qu'il ne veut
+pas sortir de France_.»
+
+Henri d'Anjou était mis en demeure de résister en face à Charles IX,
+de dire franchement qu'il aimait mieux sa situation d'_héritier_
+qu'aucun trône du monde; _héritier_ d'un frère de son âge; _héritier_
+futur, improbable, d'autant plus menaçant, pouvant être tenté de faire
+du futur un présent, de se garnir les mains, d'abréger ce frère
+éternel et de le mettre à Saint-Denis.
+
+Charles IX sentait tout cela. Il pénétrait fort bien ce mignon de
+Catherine, avec ses airs de femme, bracelets, boucles d'oreilles et
+senteurs italiennes. Un trop juste instinct lui disait qu'en ce cadet,
+docile, doux et respectueux, il avait son danger, sa perte. Et c'était
+trop vrai en effet.
+
+Dans un récit très-vraisemblable, attribué au duc d'Anjou, il dit:
+«Comme j'entrai un jour dans la chambre du roi, sans me rien dire il
+se promena furieusement à grands pas, me regardant souvent de travers
+et mettant la main à sa dague, de façon si animeuse, que je
+m'attendois à être poignardé. Je fis si dextrement, que, lui se
+promenant et me tournant le dos, je me retirai vers la porte que
+j'ouvris, et, avec une courte révérence, je fis ma sortie, qui ne fut
+quasi aperçue que quand je fus dehors, et toutefois pas assez vite
+qu'il ne me lançât encore deux ou trois fâcheuses oeillades. Je crus
+l'avoir échappé belle.»
+
+Cette frayeur du fils passa augmentée à la mère. Dans le récit que
+j'ai cité, le progrès de leur peur est marqué admirablement. Elle alla
+jusqu'à leur faire faire la démarche qui autrement leur eût été la
+plus antipathique, une alliance avec les Guises.
+
+Ceux-ci avaient besoin extrêmement de l'assassinat. Pourquoi? Parce
+que, Henri de Guise, leur _héros_, ayant tellement échoué à la guerre,
+il leur fallait un coup pour se relever.
+
+Le crime fut débattu entre deux femmes. Catherine fit venir la veuve
+de François de Guise (alors duchesse de Nemours), la mère de Henri de
+Guise. Il n'y eut, avec le duc d'Anjou, que deux témoins, probablement
+Gondi (Retz) et Birague. On demanda à la veuve de Guise si elle ne
+voulait pas, ayant si belle occasion, exécuter enfin cette vengeance
+dont elle faisait bruit, qu'elle affichait depuis dix ans.
+
+Mais maintenant que la question était vue de si près, la mère de Henri
+de Guise eût bien voulu que l'affaire se fît par les hommes du roi, ou
+de Henri d'Anjou. Elle proposa un Gascon, épée connue et sûre. On le
+fit venir et causer. Mais le duc d'Anjou n'eut garde de le prendre. Il
+insista pour que cette vengeance de famille se fît par la famille, par
+l'homme qu'elle nourrissait exprès, l'assassin patenté, Maurevert. En
+d'autres termes, sa prudence laissait tout sur le dos des Guises.
+
+Ceux-ci réfléchirent qu'après tout, ayant à commandement, outre leurs
+bandes personnelles, cette grosse ville, sa milice de cinquante à
+soixante mille hommes contre les six cents gentilshommes de Coligny;
+ayant, par le duc d'Anjou, lieutenant général du roi, les Suisses
+royaux, tous catholiques, et la garde royale, ils étaient plus de cent
+contre un; que, d'ailleurs, très-probablement, il n'y aurait point de
+bataille; que, Coligny tué, tout se disperserait.
+
+Donc ils prirent tout sur eux: ils fournirent l'assassin; ils
+fournirent le logis d'où l'on devait tirer; ils fournirent le cheval
+qui devait sauver l'assassin. L'intendant de Guise, Chailly, alla
+chercher Maurevert et le logea chez le chanoine Villemur,
+ex-percepteur de Guise, au cloître Saint-Germain-l'Auxerrois. Ce fut
+des écuries des Guises qu'on tira un cheval d'Espagne, qui, sellé,
+bridé, attendit dans l'arrière-cour, près de la porte de derrière.
+Trois jours durant, derrière un treillis de fenêtre masqué de vieux
+drapeaux, se tint patiemment l'assassin, l'arquebuse chargée de balles
+de cuivre, appuyée et couchant en joue.
+
+Cependant les noces de Navarre et de Condé, qu'on maria aussi,
+continuaient. Des bals, des farces plus ou moins indécentes,
+remplissaient toutes les nuits, et le jour on dormait; toute affaire
+ajournée, le roi perdu dans les amusement avec sa furie ordinaire;
+protestants, catholiques, tout mêlé et dansant ensemble. Cependant,
+dans ces fêtes folles, on distingue fort bien la malice du duc d'Anjou
+et sa griffe de chat. C'est lui, sa mère, les Italiens, qui, sans nul
+doute, se donnèrent le plaisir de ridiculiser le jeune paysan
+béarnais, d'en faire un sot devant sa femme, de faire jouer aux dupes
+mêmes une comédie du futur crime, de rire avant d'assassiner.
+
+Ce fut, en mascarade, le _Mystère des trois mondes_, comme on fit
+jadis à Florence au pont de l'Arno. Au paradis, rempli de nymphes,
+voulaient entrer des chevaliers (Condé, Navarre); mais il était gardé
+par d'autres chevaliers, par le roi et ses frères, qui rompaient la
+pique avec eux et finissaient par les traîner du côté de l'enfer, où
+les diables les enfermaient. Cependant les vainqueurs allèrent
+chercher les nymphes et dansèrent avec elles toute une grande heure,
+longueur impertinente, ennuyeuse pour les vaincus. Navarre dut rester
+en enfer pendant qu'on fit danser sa femme. Le combat reprit ensuite,
+et des traînées de poudre qui éclatèrent de tous côtés, remplissant le
+palais de fumée, d'odeur sulfureuse, mirent en fuite toute
+l'assistance.
+
+Damnés, vaincus et ridicules, ce fut le sort des deux maris. Le jour
+suivant, on les fit Turcs, c'est-à-dire vaincus encore; les Turcs
+venaient de l'être à la bataille de Lépante. Dans un tournoi en
+mascarade, le roi de Navarre avec les siens, parurent vêtus en Turcs,
+avec des turbans verts. Ces Turcs de carnaval furent battus par deux
+femmes, deux amazones, qui n'étaient autres que le roi et son frère.
+
+La majesté royale en jupe courte! Spectacle honteux, baroque! Mais
+plus choquant encore était Anjou, impudique figure qui se complaisait
+dans ce rôle et dans sa grâce infâme, couvrant de honteuses folies
+les apprêts de l'assassinat (jeudi 21 août 1572).
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+BLESSURE DE COLIGNY.--CHARLES IX CONSENT À SA MORT
+
+22-23 Août 1572
+
+
+Coligny, quoique malade, croyait partir la semaine qui suivrait le
+mariage. Il l'écrit ainsi à sa femme, dans une lettre infiniment
+tendre, fort touchante, qui ferait croire qu'il sentait sa situation
+et pensait bien que c'étaient les dernières paroles qu'ils dussent
+échanger dans ce monde.
+
+Dans un sombre petit hôtel, voisin du Louvre, tout près du cloître
+Saint-Germain-l'Auxerrois, il recevait coup sur coup de mauvaises
+nouvelles. L'édit de pacification devenait une risée; un enfant qu'on
+portait au prêche pour le baptiser fut tué dans les bras de sa mère.
+Les Guises grossissaient dans Paris, et Montmorency en sortait.
+
+Ce chef futur des politiques, en abandonnant ainsi Coligny, fut une
+des causes du massacre. S'il fût resté avec les siens, avec la
+nombreuse noblesse attachée à sa famille, on eût regardé à deux fois
+avant de tirer l'épée.
+
+Il crut acquitter sa conscience en avertissant Coligny de pourvoir à
+sa sûreté.
+
+Le devoir clouait celui-ci au fatal séjour de Paris; s'il eût bougé,
+il perdait tout. La seule chance qu'il eût qu'on fît droit aux
+plaintes des protestants, et qu'on aidât d'un secours l'invasion du
+prince d'Orange, était dans sa persévérance, dans l'ascendant qu'il
+avait pris sur l'esprit du jeune roi. Partir, c'était rompre avec lui,
+c'était tout abandonner, recommencer la guerre civile. Dût-il mourir à
+Paris, cela valait encore mieux.
+
+Sentinelle infortunée du grand parti protestant qui ne lui donnait nul
+appui, ni d'Angleterre, ni d'Allemagne, il périssait abandonné. On le
+voit parfaitement par une lettre de Catherine (21 août). Au moment où
+l'assassin attendait déjà Coligny, la reine mère est si convaincue de
+l'indifférence d'Élisabeth à cet événement qu'elle suit avec confiance
+l'affaire du mariage, et propose une entrevue entre son fils Alençon
+et la reine d'Angleterre «sur mer, par un beau jour calme, entre
+Douvres, Boulogne et Calais.»
+
+On savait parfaitement qu'Élisabeth, alarmée des grands projets de
+Coligny, ne vengerait nullement sa mort et prendrait fort en patience
+un événement qui allait fermer aux armes françaises la conquête des
+Pays-Bas.
+
+Lui seul était la pierre d'achoppement. Il inquiétait l'Europe,
+surtout ses prétendus amis.
+
+Le vendredi 22 août, comme il rentrait lentement chez lui, revenant du
+conseil et lisant une requête, il passe devant la fenêtre fatale, il
+est tiré... Une balle lui emporte l'index de la main droite, une autre
+traverse le bras gauche.
+
+Maurevert avait tiré, comme Poltrot, de manière à blesser son homme,
+lors même qu'il serait cuirassé. Son arme était appuyée et pouvait
+tirer bien mieux. Mais la main du fanatique était restée ferme, et la
+main du coquin trembla.
+
+Sans s'émouvoir, Coligny montre la fenêtre d'où l'on a tiré et dit:
+«Avertissez le roi.»
+
+Le roi jouait à la paume avec Guise et Téligny. Il jeta sa raquette,
+parut tout bouleversé et rentra brusquement, puis fit trois choses qui
+prouvaient sa bonne foi. Il ordonna l'enquête, il défendit aux
+bourgeois de s'armer (_Registres de la ville_), et il fit dire à tous
+les catholiques logés autour de l'amiral d'aller ailleurs, afin qu'on
+pût y concentrer des protestants.
+
+On a dit qu'il voulait faire massacrer ceux-ci, qu'il les réunissait
+pour les envelopper. Cependant, quand on songe à la vaillance connue
+de cette noblesse, à sa fermeté éprouvée, on sentira que la réunir
+ainsi, c'était la fortifier, c'était rendre le meurtre infiniment plus
+difficile, préparer un combat à mort.
+
+Je ne vois pas que Coligny ait profité de l'autorisation. Il voulut
+lier Charles IX, comme il avait fait en lui rendant les places de
+sûreté. Pourquoi eût-il voulu plus de garantie pour lui-même qu'il
+n'en gardait pour son parti? Beaucoup de protestants venaient. Mais il
+n'eut, à poste fixe, que des gardes du roi. Anjou eut soin d'y mettre
+un capitaine ennemi de l'amiral.
+
+L'illustre chirurgien Ambroise Paré coupa le doigt du blessé et
+fit à l'autre bras de profondes incisions. Ses amis pleuraient.
+Lui, merveilleusement patient: «Ce sont là des bienfaits de
+Dieu.»--Quelqu'un dit: «Oui, monsieur, remercions-le. Il a épargné
+la tête et l'entendement.»
+
+Il y avait là un saint homme, le ministre Merlin, le même, je crois,
+qui sauva le coupable père de Rubens et obtint sa grâce du prince
+d'Orange. Merlin dit à l'amiral: «Vous faites bien, monsieur, de ne
+penser qu'à Dieu et d'oublier les assassins.»
+
+Le calme et l'extraordinaire force d'âme de l'amiral parut à deux
+choses:
+
+Dans l'opération très-douloureuse, et qu'Ambroise Paré ne fit qu'en
+trois fois, ayant un mauvais instrument, le patient ne sourcilla point
+et dit seulement à l'oreille d'un de ceux qui le soutenaient que
+Merlin donnât cent écus d'or aux pauvres de l'Église de Paris.
+
+D'autre part, malgré tant de vraisemblances, de preuves même et
+d'aveux des gens de la maison fatale, comme on parlait des coupables,
+il dit: «Je n'ai d'ennemis que MM. de Guise. Toutefois je n'affirme
+point qu'ils aient fait le coup.»
+
+Quelques hommes déterminés offrirent à l'amiral d'aller poignarder les
+Guises à la tête de leurs bandes. Mais il le leur défendit.
+
+Les maréchaux Damville, Villars et Cossé vinrent le voir. Ils le
+trouvèrent gai et calme. Il dit à Cossé «Vous souvenez-vous de l'avis
+que je vous donnais il y a quelques heures?... Il faut prendre vos
+sûretés.»
+
+Damville, avec Téligny, alla de sa part prier le roi de venir. Il vint
+à deux heures et demie; mais sa mère, son frère Anjou, Gondi, son
+ex-gouverneur, ne le laissèrent pas aller seul; ils le suivirent,
+inquiets de ce que dirait le blessé. Ils trouvèrent la petite rue, le
+petit hôtel, combles de protestants armés qui les regardaient de
+travers et se parlaient à l'oreille, témoignaient peu de respect,
+croyant voir dans la mère et son fils Anjou les vrais assassins.
+
+Charles IX dit ces propres paroles: «Mon père, la blessure est pour
+vous, la douleur pour moi, et pour moi l'outrage... Mais j'en ferai
+telle vengeance qu'on se souviendra à jamais.» Et il en fit avec
+fureur le plus terrible serment.
+
+Coligny parla comme un homme qui se sent près de la mort. Parmi les
+plaintes des Églises, il articula deux accusations.
+
+«Pourquoi ne peut-on dire un mot dans votre conseil privé que le duc
+d'Albe n'en soit averti au moment même?»
+
+Puis il lui dit à l'oreille (ce que de Thou a supprimé par respect
+pour Catherine et pour Henri III): «Souvenez-vous des avertissements
+que je vous ai donnés sur ceux qui trament contre vous. Si Votre
+Majesté tient à la vie, elle doit être sur ses gardes.»
+
+«Vous vous échauffez trop, dit la reine. Il n'y pas d'apparence de
+faire parler si longtemps un malade.» Et elle emmena le roi. Le seul
+Henri d'Anjou, dont la maligne nature jouissait dans le mensonge,
+resta un moment de plus pour dire un mot d'amitié à celui qu'il
+assassinait.
+
+Cette hypocrisie pouvait-elle donner le change à Charles IX? On peut
+en douter; il rentra profondément triste et rêveur. Sa mère cependant
+l'obsédait pour tirer de lui ce que l'amiral avait dit si bas. Il
+refusa quelque temps, puis éclata tout à coup: «Ce qu'il me disoit,
+madame? Si vous voulez le savoir, il disoit que tout le pouvoir s'est
+écoulé dans vos mains, et qu'il m'en adviendra mal.» Il sortit et
+s'enferma. «Nous vîmes bien dès lors, dit lui-même Henri d'Anjou,
+qu'il n'y avoit pas de temps à perdre pour dépêcher l'amiral.»
+
+Cependant le roi de Navarre et le prince de Condé, qui avaient demandé
+en vain permission de se retirer, délibéraient chez Coligny avec
+quelques protestants sur ce qu'il convenait de faire. L'un d'eux dit:
+«Partir à l'instant. Mais le blessé eût été difficile à transporter,
+et Téligny répondait de la sincérité du roi.»
+
+Marguerite nous apprend ici un fait essentiel. On voit que les
+protestants ne se fiaient pas beaucoup à son mari, le roi de Navarre;
+qu'ils le voyaient apprivoisé par les caresses catholiques, qu'un
+pressentiment leur révélait dans le petit Béarnais ce leste sauteur
+qui dit: «Je vais faire le saut périlleux.» Et: «Paris vaut bien
+messe.» Ils lui firent signer, à lui, au prince de Condé et sans doute
+aux courtisans protestants de Charles IX, une obligation écrite de
+venger l'attentat fait sur Coligny.
+
+Le bruit s'en répandit sans doute. On sema par tout Paris la nouvelle
+lamentable que ces furieux protestants avaient juré d'égorger le
+pauvre jeune Henri de Guise. Malgré les défenses du roi, les
+capitaines de quartier, les meneurs des confréries, avaient fait
+prendre les armes. L'immensité du mouvement dépassait tout ce
+qu'avaient attendu Catherine et le duc d'Anjou, mouvement donné par le
+clergé et tout au profit de Guise (samedi 23 août).
+
+Henri d'Anjou, qui s'était retiré si habilement derrière Guise pour
+lui faire frapper le premier coup sur l'amiral, perdait toute son
+importance, toute faveur des catholiques, tout son renom de Jarnac et
+de Montcontour, s'il restait toujours derrière. Il se hasarda dans
+Paris, non à cheval, mais à demi caché dans un coche, menant avec lui
+son frère bâtard, Henri d'Angoulême, à qui il promettait la place
+d'amiral de France s'il achevait Coligny. Sur leur route par la ville,
+trouvant tout le peuple armé, ému, mais trop lent encore, ils semèrent
+habilement une panique (le même moyen qui fit faire en 93 les
+massacres de septembre): ils dirent, ce que disaient les protestants,
+que Montmorency avait été chercher un grand corps de cavalerie pour
+tomber sur Paris. L'effet désiré fut atteint. On trouva dans la peur
+des forces inouïes de courage; d'officieux avertisseurs dirent qu'il
+fallait se hâter d'égorger les protestants.
+
+Un petit conseil secret de la reine et des Italiens avait eu lieu à
+l'écart, non au Louvre, mais aux Tuileries, par-devant le roi. Leur
+avis, original et singulier, était qu'il fallait profiter du
+mouvement, laisser les Guises égorger les chefs protestants; le roi
+surviendrait alors, tomberait sur les Guises affaiblis, se trouverait
+débarrassé des uns et des autres, de tous les grands, et vraiment roi.
+
+Conseil italien et classique, d'après les modèles célèbres que les
+petits princes italiens avaient laissés en ce genre, mais ici
+inapplicable. Le roi était loin de pouvoir se débarrasser des Guises,
+étant en réalité plutôt dans leurs mains.
+
+Il paraît du reste avoir goûté très-peu ces conseils. Un domestique
+des Guises ayant été arrêté, ils vinrent hypocritement dire à Charles
+IX qu'accablés par la calomnie et dans la disgrâce du roi, ils
+demandaient la permission de se retirer. Le roi dit: «Vous pouvez
+partir. Je saurai bien vous retrouver, s'il faut faire justice.» Ils
+se mirent seulement en route et s'arrêtèrent dans les faubourgs.
+
+C'était le samedi soir (23 août). La reine mère fit un effort décisif
+près de son fils. Elle lui montra qu'il était seul, avec son petit
+régiment des gardes; que les protestants allaient appeler à eux des
+renforts, soulever toutes les villes; que les catholiques eux-mêmes,
+s'il n'agissait pas, agiraient sans lui, nommeraient un _capitaine
+général_. C'était lui dire précisément ce qui se fit dans la Ligue.
+
+Elle lui dit: «Vous n'aurez pas une seule ville en France où vous
+retirer.
+
+Ce qui me prouve que le récit attribué au duc d'Anjou est vraiment de
+lui ou d'un homme à lui, c'est qu'à ce moment il dissimule la
+situation honteuse où se trouvèrent les coupables (lui, sa mère et
+Retz), et suppose que Catherine réussit auprès du roi. Tavannes
+(homme du duc d'Anjou) suit la même tradition, la moins humiliante
+pour le fils et la mère.
+
+Mais voici le grand, le véritable, le naïf historien de la
+Saint-Barthélemy, Marguerite de Valois, qui nous apprend que le fils
+et la mère, repoussés apparemment par Charles IX, dans leur peur et
+dans leur danger, lui envoyèrent un homme qui pleurât pour eux et le
+décidât au massacre qui seul pouvait les sauver. Cet homme était Retz
+(Gondi), ex-gouverneur de Charles IX.
+
+Marguerite nous apprend que, le lendemain dimanche, _les huguenots en
+corps devaient venir au corps accuser Guise_ solennellement devant le
+roi. Guise, contre qui tant de preuves se réunissaient, n'eût pu ni
+voulu nier un coup qui le mettait si haut dans la faveur des
+catholiques; mais il eût dit qu'il n'avait rien fait que sur l'ordre
+de l'autorité légitime, l'ordre de monseigneur le duc d'Anjou,
+lieutenant général du royaume.
+
+Ainsi, tout se fût dévoilé à la face du monde.
+
+Anjou et Catherine allaient être convaincus d'avoir voulu tuer
+Coligny, parce que Coligny poussait le roi à mettre hors de France son
+dangereux héritier. Cela était trop évident. Avec un homme soudain et
+violent comme Charles IX, Anjou eût fort bien pu périr, et Catherine,
+menacée tant de fois d'être renvoyée en Italie, eût probablement, à ce
+coup, repris le chemin de Florence.
+
+Donc, le samedi 23 août à dix heures du soir, les deux coupables, la
+mère et le fils, firent avouer leur cas honteux, en tâchant de donner
+le change sur leurs vrais motifs. Retz dit au roi, dit Marguerite:
+«Que le coup n'avoit été par M. de Guise, mais que mon frère le roi de
+Pologne et la reine ma mère avoient été de la partie.»
+
+Pourquoi: «Parce que la reine mère avoit voulu se venger de la mort de
+Charny.» Bourde grossière, qu'on dut faire difficilement avaler à
+Charles IX. Il connaissait trop sa mère, qui n'avait ni coeur ni âme,
+ni amour ni haine, nulle _vendetta_, à coup sûr.
+
+À l'appui de cette sottise qui ne prenait pas, Retz ajoutait tout
+doucement que: «Si le roi continuoit en la résolution qu'il avoit de
+faire justice de M. de Guise, _il était en danger lui-même_, puisque
+sa famille était accusée.»
+
+Mais Charles IX faisant apparemment la sourde oreille, Retz ajoutait:
+«Que les huguenots étoient en tel désespoir, qu'ils s'en prenoient
+non-seulement à M. de Guise, à la reine, à M. d'Anjou, mais _qu'ils
+croyaient aussi que le roi en fût consentant_ et avoient résolu de
+recourir aux armes _la nuit même_. De sorte qu'il voyoit Sa Majesté
+dans un très-grand danger, soit du côté des huguenots, _soit des
+catholiques_ par M. de Guise.»
+
+C'était le samedi 23 à dix heures du soir, on voulait agir à minuit.
+Pour être en mesure, il fallait tirer un ordre immédiat. Ainsi, pas un
+moment de délibération; il lui fallut se décider sur l'heure et sans
+remise, trancher en un moment sur la résolution suprême qui allait, à
+partir de cette minute, retenir à jamais, emporter sa mémoire dans
+l'exécration éternelle!
+
+La peur est contagieuse. Il est probable que la peur visible de ce
+lâche Italien, sa pâleur, sa mine basse, courbée, son frissonnement,
+gagnèrent Charles IX. Sur son attitude hautaine, et sur sa colère au
+retour de Meaux, on l'avait cru brave. Mais il était, tous les récits
+l'attestent, d'un tempérament nerveux, d'une imagination infiniment
+impressionnable. La nuit, la situation imprévue, la pensée surtout
+d'avoir dans le Louvre même trente ou quarante protestants des plus
+redoutés, un Pardaillan, un de Piles, les premières épées de France,
+tout concourut à la terreur.
+
+Ajoutons une circonstance, la première que je vais emprunter aux
+récits protestants (jusqu'ici je n'ai rien tiré que des sources
+catholiques). On apprit à Charles IX _que le peuple était armé_!--Et
+comment cela? dit-il étonné.--Votre Majesté elle-même avait ordonné
+que chacun fût à son quartier.--Oui, mais _j'avais défendu que
+personne prît les armes_.
+
+Cet _étonnement_ du roi ne se trouve que dans la _Relation_
+protestante. Fait grave déjà prouvé par les Registres de la ville.
+D'autant plus grave et naïf ici, qu'il échappe à l'auteur de la
+_Relation_ contre son propre système, et dément la longue
+préméditation qu'il attribue à Charles IX.
+
+Retz n'a point écrit de mémoires malheureusement. Nous ne savons pas
+par quel moyen décisif il gagna sa cause.
+
+Seulement il faut se rappeler qu'on parlait à un homme de tête bien
+peu solide, poète et fort imaginatif. L'Italien dut l'emporter, non en
+atténuant la chose, mais plutôt en la grandissant, en rappelant les
+massacres illustres de l'histoire, comme les _Vêpres siciliennes_,
+mystérieuse et soudaine extermination d'un grand peuple en une nuit,
+saignée immense, vastes ruisseaux de sang...
+
+Charles IX, dans sa visite à Coligny, avait demandé et vu la manche de
+son habit encore trempée de sang et de rouge. Une très-mauvaise vue
+pour un fou. Il s'était fort exalté, regardant toujours cette manche:
+«Quoi! c'est là, répétait-il, le sang, le véritable sang de ce fameux
+amiral!»
+
+Il paraît qu'au beau milieu de l'animation il lui revint une terreur.
+Mais si les protestants se vengent, s'ils se soulèvent par toute la
+France, s'ils ont des armées étrangères, etc.
+
+À cela, le doux Italien eut une réponse facile: c'est que MM. de Guise
+prenaient tout sur eux, qu'ils en faisaient une affaire de _vendetta_,
+de famille, une querelle personnelle, et nullement une affaire
+générale de religion. La chose resterait ainsi comme ces vieilles
+querelles de villes italiennes, comme les meurtres de La Scala, comme
+les vengeances mutuelles des Montaigu, des Capulet.
+
+Le roi pouvait dormir sur les deux oreilles. Le dimanche soir, tout
+serait fini, Guise partirait de Paris. Et en même temps une lettre du
+roi pour toute la France: «Les Guises et les Châtillons se sont
+battus; on n'a pu les en empêcher; le roi le déplore, mais il s'en
+lave les mains.»
+
+Lâche et bas conseil d'un cruel poltron, mais qui trouva le roi à son
+niveau.
+
+Ce ne fut guère qu'entre onze heures et minuit que Charles IX, après
+ces deux longues conversations, entamé par sa mère d'abord, achevé par
+Retz, fasciné et magnétisé par la peur de ce misérable, défaillit et
+consentit...
+
+On était si peu sûr de ses résolutions, qu'en envoyant l'ordre à Guise
+et à Marcel, ex-prévôt des marchands, la reine mère décida que le
+signal sonnerait, non pas d'abord à l'horloge du Palais, assez
+éloignée, mais à l'église même du Louvre, à Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+Chose bizarre, mais très-naturelle, l'ayant enfin emporté, elle
+commença à avoir peur de sa propre résolution. Tavannes et le duc
+d'Anjou l'avouent unanimement. «Elle se serait désistée, dit Tavannes,
+si elle avait pu.»
+
+«Nous allasmes, dit le duc d'Anjou, au portail du Louvre joignant le
+jeu de paulme, en une chambre qui regarde sur la place de la
+basse-cour, pour voir le commencement de l'exécution. Où nous ne fûmes
+pas longtemps, ainsi que nous considérions les événements et la
+conséquence d'une si grande entreprise (à laquelle, pour dire vray,
+nous n'avions jusques alors guères bien pensé), nous entendismes à
+l'instant tirer un coup de pistolet. Et ne sçaurois dire en quel
+endroict, ni s'il offensa quelqu'un: bien sçay-je que le son seulement
+nous blessa si avant en l'esprit, qu'il offensa nos sens et notre
+jugement, esprit de terreur et d'appréhension des grands désordres qui
+s'alloient alors commettre. Et pour y obvier, envoyasmes soudainement
+et en toute diligence un gentilhomme vers M. de Guise, pour lui dire
+et espressément commander qu'il se retirât en son logis, et qu'il se
+gardât bien de rien entreprendre sur l'admiral, ce seul commandement
+faisant cesser tout le reste. Mais tôt après, le gentilhomme
+retournant nous dit que M. de Guise lui avoit respondu que le
+commandement étoit venu trop tard et que l'admiral étoit mort.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+MORT DE COLIGNY ET MASSACRE DU LOUVRE
+
+22-26 Août 1572
+
+
+Si le coup de pistolet fit tressaillir la reine mère et son fils, on
+peut bien croire que le blessé, dans sa triste insomnie, ne fut pas
+sans l'entendre. Il n'avait pas grand monde autour de lui. Beaucoup
+étaient au Louvre, chez le roi de Navarre, pour qui on craignait
+encore plus. Mais il avait, dans deux maisons voisines de son hôtel,
+deux postes de gardes du roi. Il se sentait gardé par la parole
+royale, par les promesses et les traités faits avec les princes
+étrangers, par tout ce qu'il y a de respecté parmi les hommes. Il
+venait de recevoir une visite aimable, la plus rassurante de toutes.
+La nouvelle mariée, Marguerite de Navarre, dans ces moments sacrés où,
+femme et fille encore, oscillant d'un état à l'autre, la jeune épouse
+est si touchante, était venue le voir, et comme chercher la
+bénédiction du vieillard.
+
+Fallait-il croire qu'elle fût un espion? Une envoyée d'Anjou? Et ce
+frère, trop aimé, usa-t-il de _sa petite Margot_ (ils appelaient ainsi
+leur soeur) pour cette commission scélérate? On en croira ce qu'on
+voudra.
+
+Le blessé, sur son lit, était dans ses pensées. Quelles? La famille
+peut-être qu'il ne devait jamais revoir, cette femme admirable qu'il
+avait laissée enceinte et qui le rappelait en vain? Ou bien plutôt
+encore cette grande famille de l'Église, si divisée, si hasardée,
+orpheline de Dieu, dont la crise suprême était venue par toute la
+terre?
+
+Mais ces sombres pensées ne le reportaient-elles pas plus haut, plus
+loin encore, à la grande question des déchirements du dogme, à
+l'écroulement de l'arbre qui couvrit l'humanité de son ombre? Ramenée
+à la foi des Suisses qu'adoptait Coligny, rentrée dans la simple
+raison, l'eucharistie emporte le christianisme lui-même.
+
+Tout cela pour lui seul. Il avait cependant près de lui dans cette
+chambre deux hommes admirables. L'homme de la douleur, le grand
+chirurgien du siècle, Ambroise Paré, grand de coeur autant que de
+génie. L'homme de la conscience, le saint pasteur Merlin qui, je
+crois, avait été envoyé par le prince d'Orange. C'est lui qui fit la
+prière à l'heure dernière de Coligny.
+
+Près de la porte de la chambre veillait aussi un bon et fidèle
+Allemand qui, à l'armée, lui servait d'interprète. En bas, quelques
+serviteurs et cinq ou six Suisses du roi de Navarre.
+
+C'était un peu avant le jour, entre trois et quatre heures (dimanche
+24 août). La cavalerie de Guise arrive aux portes et remplit la petite
+rue. À l'instant, les gardes du roi, de gardiens se font assassins.
+Cosscins, leur capitaine, frappe au nom du roi. Le gentilhomme qui
+avait les clefs ouvre; il est poignardé.
+
+L'amiral se lève au bruit, et, couvert d'une robe de chambre, dit au
+ministre: «Monsieur Merlin, faites-moi la prière.» Et lui-même ajouta:
+«Je remets mon âme au Sauveur.»
+
+«Alors celui qui a été témoin et qui a rapporté ces choses entra dans
+la chambre, et, étant interrogé par Ambroise Paré que voulait dire ce
+tumulte, il dit, en se tournant vers l'amiral: «Monseigneur, c'est
+Dieu qui nous appelle à luy.» Il répondit: «Il y a longtemps que je me
+suis disposé à mourir... Mais sauvez-vous, vous autres, s'il est
+possible.» Les témoins affirment qu'il ne fut pas plus troublé de la
+mort que s'il n'y eût eu bruit quelconque. Tous montèrent et
+échappèrent la plupart par le toit; l'Allemand, Nicolas Muss, resta
+seul avec l'amiral. (_Relation._)
+
+Cependant on avait rompu la porte de l'escalier. Cosscins marchait en
+tête avec les Suisses du duc d'Anjou, sous ses couleurs (blanc, noir
+et vert). Ces Suisses, voyant sur l'escalier les Suisses du roi de
+Navarre, ne tiraient pas. Mais Cosscins fit tirer les gardes.
+
+On força alors la porte de la chambre, et deux hommes entrèrent les
+premiers, deux serviteurs des Guises: l'un, le Picard Attin, qui était
+au duc d'Aumale, nourri chez lui longtemps pour tuer le frère de
+l'amiral; l'autre était un Allemand, Behme, attaché à la personne de
+Henri de Guise, qui passait pour aimer beaucoup le jeune prince et le
+gouvernait entièrement. Il fut récompensé plus tard par un riche
+mariage avec une bâtarde du cardinal de Lorraine qui avait été élevée
+en Espagne près de la reine Élisabeth. Behme fut comblé des dons du
+roi d'Espagne, mais finit misérablement.
+
+Avec ces deux meurtriers, se trouvaient Sarlabous, le gouverneur du
+Havre, ex-capitaine de Coligny, qui venait tuer son chef pour
+constater sa foi de renégat.
+
+Attin a raconté plus tard qu'ils avaient été interdits de trouver si
+extraordinairement tranquille un homme qui avait la mort devant les
+yeux. L'impression fut telle sur Attin que, revenu chez lui, plusieurs
+jours après, il restait blême et dans une sorte de frayeur.
+
+L'Allemand Behme, qui s'était animé à lever la porte avec un épieu (et
+qui, sans doute, avait pris du coeur dans le vin), fut plus résolu que
+les autres. Il avança et osa dire un mot; il demanda ce qu'il savait
+très-bien: «N'es-tu pas l'amiral?»
+
+Coligny lui dit posément: «Jeune homme, tu viens contre un blessé et
+un vieillard... Du reste, tu n'abrégeras rien.» Faisant entendre que,
+malade, frappé de la nature, il était mort déjà, hors de la main des
+hommes.
+
+Behme, avec un juron horrible, en reniant Dieu, lui poussa dans le
+ventre cette bûche pointue, ce gros épieu qu'il avait dans la main. On
+dit que Coligny, assommé de la sorte par cette lourde bête, n'ayant
+pas même un coup d'épée, sentit son coeur de gentilhomme, et, tombant,
+lui lança ce mot: «Si c'était un homme, du moins!... C'est un
+goujat!...»
+
+Alors Behme frappa, refrappa sur la tête. Et les autres, enhardis,
+vinrent lui donner chacun son coup.
+
+Guise était en bas à cheval dans la cour avec le bâtard d'Angoulême.
+Il cria: «Behme, as-tu fini?--C'est fait!--Mais M. d'Angoulême n'en
+veut rien croire, s'il ne le voit.»
+
+Behme alors, avec Sarlabous, prirent le corps par-dessous pour le
+jeter par la fenêtre. Était-il, n'était-il pas mort? On ne le sait. Il
+se trouva par le trouble des meurtriers, ou par je ne sais quel réveil
+de vie et de résistance, que le corps s'accrocha un moment à la
+fenêtre; cependant il tomba.
+
+Ces assommeurs savaient si mal leur métier, que, frappant à tort, à
+travers, ils avaient justement gâté ce qu'eût le mieux gardé tout sage
+bourreau, ce qu'on expose, le visage et la tête. Les deux grands
+seigneurs, descendus de leurs chevaux, avaient beau regarder.
+Cependant le bâtard «lui torcha la face,» et, écartant le sang, dit:
+«Ma foi, c'est bien lui.» Et il lui donna un coup de pied. Certains
+disent que Guise en fit autant et lui donna du pied dans le visage.
+
+Il y avait là aussi un Italien de Sienne, Petrucci, qui appartenait à
+Gonzague, duc de Nevers. Il coupa proprement la tête, et la porta au
+roi et à la reine, au duc d'Anjou. On l'embauma avec soin pour
+l'envoyer à Rome qui, depuis si longtemps et si instamment, l'avait
+demandée.
+
+Au moment où l'assassinat fut su au Louvre, l'affaire étant lancée et
+toute hésitation désormais impossible, la cloche du signal sonna à la
+paroisse du Louvre, Saint-Germain-l'Auxerrois. Ce ne fut que longtemps
+après, lorsqu'il était grand jour, qu'on sonna la cloche du Palais au
+coin du quai de l'Horloge, pour convier la ville au massacre.
+
+Mais la ville était déjà avertie d'une autre manière. Coligny tué, la
+tête coupée, et «ce morceau de roi» ayant été porté au Louvre, on
+avait généreusement donné à la canaille les reliefs du festin.
+
+Des enfants et des misérables, qui ne sont ni enfants, ni hommes, sans
+barbe, sans âge et qu'on croirait sans sexe, femmes-hommes et
+hommes-femmes, les fils naturels du ruisseau, fondirent, à travers les
+soldats, dans la cour de l'amiral, et trouvant là ce corps, furent
+ravis de s'en emparer. Si la tête manquait, il y avait encore autre
+chose, assez pour le régal; les couteaux travaillèrent, on coupa les
+mains pâles qui avaient tenu si longtemps l'épée de la France, la
+sainte épée de Dieu; on coupa les parties naturelles, et on les porta
+dans Paris.
+
+Au tronc, les enfants attachèrent une corde, et le tirèrent par les
+ruisseaux rougis jusqu'au bord de la Seine, et il y resta quelque
+temps. Mais d'autres amateurs survinrent, qui s'en emparèrent à leur
+tour, le suspendirent à Montfaucon. On l'y mit de façon outrageante et
+bizarre, le dos sur une poutre, le cou, les pieds, chacun de leur
+côté, flottant, ballant, le ventre en l'air.
+
+D'autres, qui arrivaient tard, n'y surent plus que faire, sinon
+d'allumer du feu dessous, pour le noircir du moins, le griller comme
+un porc. Quelques-uns s'en tenaient les côtes.
+
+Dans cette nuit fatale, du samedi 23 au dimanche 24, les heures se
+marquent ainsi. La reine parle au roi le soir (_sept ou huit heures?_)
+Retz vient lui faire l'aveu de sa mère et de son frère (_dix heures?_)
+Ordre donné à Guise (_onze heures?_) par la reine et le duc d'Anjou.
+La ville avertie d'armer à _minuit_. Long intervalle de quatre heures,
+les Guises attendant que la ville soit armée, avant d'attaquer
+Coligny. À l'aube, _un peu avant quatre heures_, signal du coup de
+pistolet; Coligny tué.
+
+Marguerite dit qu'au petit jour son mari se leva, sortit, qu'elle
+dormit une heure, puis fut éveillée par le massacre du Louvre qui dut
+commencer _entre cinq et six_.
+
+Pourquoi ce dangereux retard après la mort de Coligny qui, su au
+Louvre, pouvait faire mettre en défense les protestants du roi de
+Navarre? Le duc d'Anjou l'explique peut-être en disant qu'il y eut un
+moment d'hésitation, que sa mère et lui eurent frayeur et eussent
+voulu tout arrêter, mais que Guise dit qu'il était trop tard.
+
+Qu'allait-on faire de ces gentilshommes qui étaient dans le Louvre,
+sous le toit du roi? Grande et cruelle question.
+
+Si la reine mère, si Retz avaient eu le soir tant de peine à décider
+Charles IX sur la question générale, il est peu probable qu'ils
+l'eussent encore compliquée de cette difficulté terrible.
+
+Ce fut, je crois, le matin, et, Coligny tué, ce fut vers cinq heures
+qu'on apporta à Charles IX ce breuvage amer et qu'on le lui fit
+avaler.
+
+C'était lui-même qui, le jour de la blessure de l'amiral, avait engagé
+Navarre et Condé à faire entrer leurs gentilshommes pour se garder des
+entreprises de Guise, qu'il appelait «un mauvais garçon.» Tous
+s'étaient offerts, empressés, sur une telle assurance; ils étaient
+trente ou quarante, outre les gouverneurs, précepteurs, valets de
+chambre et domestiques des deux jeunes princes. Depuis trois jours,
+Charles IX vivait avec eux, les avait aux tables royales, mêlés avec
+sa maison. Exécrable fatalité. Il fallait que ce couteau qui leur
+coupait le pain du roi, on le leur mît dans le coeur; que, de
+commensaux et convives qu'ils avaient été le soir, les serviteurs,
+officiers ou capitaines des gardes se trouvassent au matin bourreaux?
+_La parole du roi de France_, révérée chez les infidèles et jusqu'au
+bout de la terre! _la parole de gentilhomme_, de l'hôte féodal, la
+sécurité complète avec laquelle on quittait ou on déchargeait ses
+armes en passant le pont-levis! Toutes ces vieilles religions de la
+France brisées et détruites, et l'honneur même assassiné!... Pour en
+venir là, il fallut une grande peur, une crainte extrême de ces hommes
+et l'attente d'un combat sanglant.
+
+Dans ce Louvre si bien fermé, au fond même du filet de mort où
+personne n'aurait vu, nous trouvons pourtant un témoin, la jeune reine
+de Navarre:
+
+«Le soir, étant au coucher de la reine ma mère, assise sur un coffre
+auprès ma soeur de Lorraine que je voyois fort triste, la reine
+m'aperçut et me dit que je m'en allasse coucher. Comme je faisois la
+révérence, ma soeur, se prenant à pleurer, me dit: «Mon Dieu, ma
+soeur, n'y allez pas!» Ce qui m'effraya extrêmement. La reine se
+courrouça fort et lui défendit de me rien dire. Ma soeur lui dit qu'il
+n'y avoit point d'apparence de m'envoyer sacrifier comme cela, et que,
+sans doute, s'ils découvroient quelque chose, ils se vengeroient sur
+moi. La reine mère me commanda encore rudement que je m'en allasse
+coucher. Ma soeur, fondant en larmes, me dit bonsoir sans m'oser dire
+autre chose. Et moi je m'en allai toute transie et éperdue.
+
+«Je trouvai le lit du roi, mon mari, entouré de trente ou quarante
+huguenots que je ne connaissois point encore, et qui parlèrent toute
+la nuit de l'accident de l'amiral. La nuit se passa sans fermer
+l'oeil. Au point du jour, le roi, mon mari, dit qu'il vouloit aller
+jouer à la paume, attendant que le roi Charles fût éveillé, se
+résolvant de lui demander justice. Il sort de ma chambre et tous ses
+gentilshommes aussi.
+
+«Moi, voyant qu'il étoit jour, estimant le danger passé, vaincu du
+sommeil, je dis à ma nourrice qu'elle fermât la porte pour pouvoir
+dormir. Une heure après, comme j'étois le plus endormie, voici un
+homme frappant des pieds et des mains à la porte, et criant: «Navarre!
+Navarre!» Ma nourrice ouvre, pensant que ce fût mon mari. C'étoit un
+gentilhomme nommé M. de Téjan, qui avoit un coup d'épée dans le coude
+et un coup de hallebarde dans le bras, et étoit encore poursuivi de
+quatre archers qui entrèrent tous après lui. Il se jeta dessus mon
+lit. Moi, sentant ces hommes qui me tenoient, je me jette à la ruelle,
+et lui après moi, me tenant toujours à travers du corps. Je ne
+connoissois point cet homme, et ne savois s'il venoit là pour
+m'offenser, ou si les archers en vouloient à lui ou à moi. Nous
+criions tous deux et étions aussi effrayés l'un que l'autre. Enfin
+Dieu voulut que M. de Nançay, capitaine des gardes, y vînt, qui, me
+trouvant en cet état, encore qu'il y eût de la compassion, ne se put
+tenir de rire et se courrouça fort aux archers de cette indiscrétion,
+les fit sortir et me donna la vie de ce pauvre homme qui me tenoit,
+lequel je fis coucher et panser dans mon cabinet jusqu'à ce qu'il fût
+guéri.
+
+«Je changeai de chemise, parce qu'il m'avoit toute couverte de sang.
+M. de Nançay me conta ce qui se passoit, et m'assura que mon mari
+étoit dans la chambre du roi et qu'il n'auroit nul mal. Et, me faisant
+jeter un manteau de nuit sur moi, il m'emmena chez ma soeur, où
+j'arrivai plus morte que vive. Entrant dans l'antichambre, un
+gentilhomme, se sauvant des archers qui le poursuivoient, fut percé à
+trois pas de moi. Je tombai de l'autre côté presque évanouie entre les
+bras de M. de Nançay, et pensai que ce coup nous eût percés tous
+deux.»
+
+Rien ne manque à ce récit, ni la dureté incroyable de la mère, qui
+aventure ainsi sa fille et la remet au hasard, à la générosité
+improbable de ceux qu'on va assassiner; ni, d'autre part, la
+confiance, l'imprévoyante légèreté des gentilshommes protestants, qui
+s'en vont jouer à la paume dans ces sombres circonstances, se
+divisent, comme pour rendre l'exécution plus facile. Car les uns
+allèrent jouer, les autres restèrent en haut; le capitaine des gardes
+désarma ceux-ci un à un. Pour les joueurs, on leur ôta le roi de
+Navarre, que Charles fit appeler, avec le prince de Condé. La mort de
+ces deux princes avait été mise en discussion, et ils n'avaient été
+sauvés que par le duc de Nevers, et sans doute aussi par l'idée qu'en
+les tuant on eût rendu trop forts les Guises. On fit remarquer à
+Charles IX qu'en réalité ces jeunes princes n'avaient guère de
+religion que les femmes et l'amusement; non plus que trois ou quatre
+autres protestants de cour qu'on sauva et qui se donnèrent au roi.
+Navarre et Condé mandés, Charles IX leur aurait dit, selon
+quelques-uns: «La messe! ou la mort!» Parole non probable dans la
+bouche du royal acteur, qui décidément avait pris son rôle, et le joua
+à faire croire qu'il l'avait toujours médité.
+
+Mais les autres, qui n'étaient pas princes, que devenaient-ils? Les
+archers, comme on a vu, les piquaient de chambre en chambre pour
+qu'ils se précipitassent par les escaliers ou par les fenêtres dans la
+cour, où les massacreurs, en rang, les piques serrées, les recevaient,
+les achevaient.
+
+Le premier qui fut tué dans la cour fut un gentilhomme qui, voyant
+toutes ces troupes, s'avisa de demander pourquoi elles étaient là
+rangées si matin. On avait dit au dehors qu'on les réunissait de nuit
+pour une fête, un combat simulé. Celui à qui il parlait (c'était un
+Gascon) pour réponse lui passa l'épée au travers du corps.
+
+Mais la boucherie générale se fit par les Suisses. On voit alors
+combien ces Allemands étaient utiles; ne sachant pas le français,
+étant catholiques, des petits cantons qui ont l'exécration du
+protestantisme, ils frappaient comme des ours ou des assommeurs de
+boeufs. Ivres d'ailleurs probablement, ils tuaient sans regarder, des
+gens désarmés, n'importe.
+
+Il paraît cependant qu'on doutait de l'obéissance. Car on décida le
+roi à se montrer à une fenêtre de la cour. Les amis des Guises sans
+doute, Anjou et sa mère, voulurent qu'il fût bien constaté qu'il était
+de la tuerie, qu'il la voulait et l'ordonnait.
+
+Le plus vaillant de ces vaillants, Pardaillan, que la plupart
+n'auraient pas regardé en face, amené là, sans épée, à l'abattoir, fut
+saigné comme un mouton. Le propre gouverneur du roi de Navarre,
+Beauvais, sans la moindre considération de son élève, fut égorgé. Ces
+malheureux, de la cour, adressaient à cette fenêtre les appels les
+plus pathétiques, et ne trouvaient dans le roi, dans leur hôte, dans
+ce magistrat de la justice commune, que l'oeil sauvage, égaré,
+furieux, d'un misérable fou.
+
+Il y avait dans cette foule un homme que Charles IX devait entre tous
+épargner, c'était lui qui l'avait arrêté trois mois au siége de
+Saint-Jean-d'Angély, le capitaine de Piles; c'était comme un
+adversaire, un ennemi personnel. À ce titre, il était sacré. De Piles
+le sentait, et, dans la cour, devant ce monceau de morts sur lequel il
+devait tomber, il lança au balcon du roi un cri foudroyant, le sommant
+de sa parole, à faire trembler la cour du Louvre.
+
+Il entendit et fit le sourd. Alors de Piles, arrachant de ses épaules
+un manteau de valeur, le tend à un gentilhomme: «Prenez, monsieur, et
+souvenez-vous!» Le gentilhomme n'osa prendre ce gage dangereux de
+vengeance, il eût été tué à deux pas.
+
+Cette surdité de Charles IX a constaté sa bassesse. Elle le met
+devant l'histoire plus bas que la Saint-Barthélemy.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+QUELLE PART PARIS EUT AU MASSACRE
+
+Août 1572
+
+
+Guise, Montpensier et Gonzague (Nevers), trois princes, furent les
+principaux exécuteurs. Ajoutons-y Tavannes, l'homme du duc d'Anjou.
+
+Le roux et sauvage Tavannes, dont le portrait fait horreur, regardait
+les protestants comme des rivaux militaires avec jalousie de métier.
+Il se vengeait du mot qu'il avait dû avaler (que Tavannes était
+espagnol). Il égaya le massacre: «Saignez, saignez, disait-il; la
+saignée est bonne en août comme en mai.»
+
+Tavannes tua en brutal soldat, Montpensier en dévot furieux, Guise et
+Gonzague en Italiens calculés et politiques.
+
+D'abord Gonzague (Nevers) voulait se tirer de Paris, agir plutôt au
+dehors, supposant bien que les choses seraient moins en lumière et
+resteraient moins dans le souvenir. Il voulait qu'on le chargeât de
+poursuivre ceux qui fuiraient avec sa cavalerie. On ne lui permit pas.
+
+Guise montra dans le massacre une froideur extraordinaire pour un
+jeune homme de son âge. Il dit d'abord cyniquement aux troupes qu'il
+s'agissait d'une bataille à coup sûr, d'en finir pendant qu'on tenait
+ces gens, dont on aurait bon marché. Ensuite, il arrangea la chose de
+manière à se faire des amis en tuant les ennemis, à rendre le massacre
+agréable à beaucoup de gens.
+
+Par exemple, il mena chez M. de la Rochefoucauld un homme qui avait
+promesse de sa compagnie de gens d'armes, qui même n'avait voulu
+marcher qu'à cette extrême condition. La Rochefoucauld était aimable
+et plaisant, fort aimé du roi, qui le soir avait essayé de le retenir
+au Louvre, peut-être pour le sauver. Le matin, six masques frappent à
+sa porte. Le malheureux ne fait nul doute que ce ne soit une algarade
+du roi qui vient le faire battre. Il n'hésite pas à ouvrir, en
+demandant toutefois qu'on le traite en douceur. Il riait quand on
+l'égorgea.
+
+Téligny, gendre de l'amiral, était aussi une sorte de favori du roi;
+il l'aimait, tout le monde l'aimait. On n'aurait pas pu le tuer. Mais
+le duc d'Anjou le faisait chercher. On l'avisa sur un toit, qui
+fuyait, et on le tira.
+
+Les protestants du faubourg Saint-Germain avaient tant de confiance,
+qu'avertis, ils s'obstinèrent à tout attribuer aux Guises et
+envoyèrent demander la protection du roi. Grand fut leur étonnement
+quand, abordant en bateau près du Louvre, ils virent les gardes du roi
+qui tiraient sur eux; ils s'enfuirent... Ce fou Charles IX, d'un
+sauvage instinct de chasseur: «Ils fuient, dit-il, ils fuient...
+Donnez-moi une carabine...» Et on assure qu'il tira.
+
+Celui qui s'était chargé d'égorger le faubourg Saint-Germain avait
+manqué son affaire. Guise crut que tout était perdu. Il y avait
+plusieurs chefs, spécialement Montgommery. Il y court, se trompe de
+clef; à la porte de Bucy, il ne peut sortir. Tous se sauvent. Il les
+suivit au grand galop, mais toujours fort distancé, jusqu'à Montfort
+l'Amaury.
+
+À son départ, les gens de l'Hôtel de Ville, loin d'approuver le
+massacre, se mirent en réclamation. Hardis de l'absence de Guise, le
+prévôt des marchands Charron (dont l'ex-prévôt Marcel avait usurpé la
+nuit les fonctions), mais qui était un magistrat, et un modéré, fait
+prier le roi d'empêcher _sa maison, ses princes et le petit peuple_ de
+tuer et piller.
+
+Il était midi. Le roi, qui lui-même venait de tirer, accueille la
+demande à merveille et ordonne aux échevins de monter à cheval et
+d'arrêter tout. Ordre aux bourgeois de désarmer et de rentrer dans
+leurs maisons.
+
+On voit que la ville était bien loin d'avoir en cette horrible affaire
+l'unanimité qu'on a supposée. Quelle part réelle prit-elle au
+massacre? c'est ce qui restera fort obscur.
+
+Je ne nie nullement du reste que Paris ne fût de mauvaise humeur
+contre le protestantisme. Le commerce était ruiné par la guerre, la
+milice humiliée, l'université déserte. Paris descendait cette pente de
+décadence et de ruine dont le siége effroyable de 1594 a marqué le
+fond.
+
+Les massacreurs d'août 1572, comme ceux de septembre 1793 (je l'ai
+fait remarquer ailleurs d'après les pièces originales), furent en
+partie des marchands ruinés, des boutiquiers furieux qui ne faisaient
+pas leurs affaires.
+
+Un seul, l'orfévre Crucé, se vantait d'avoir égorgé quatre cents
+hommes. Après le massacre, il se fit ermite, et assassina encore un
+marchand qu'il reçut dans son ermitage.
+
+Mais la milice bourgeoise n'était pas toute de ce caractère. Un de ces
+capitaines, Pierre Loup, procureur au Parlement, se trouvait avoir
+arrêté un grand seigneur protestant et tâchait de le sauver. Les
+émissaires de la cour lui demandent ce qu'il attend: «J'attends,
+dit-il, que je parvienne à me mettre bien en colère.» Ils lui dirent
+alors qu'ils étaient chargés de mener son homme au Louvre, le lui
+arrachèrent des mains et le tuèrent à deux pas.
+
+Dans _cette bataille à coup sûr_ que Guise promettait à ses gens, la
+palme doit être accordée au capitaine Charpentier, capitaine et
+professeur, honnête bourgeois de la ville, riche, estimé, considéré,
+qui, dans ce jour d'énergie, se signala par la mort du plus dangereux
+révolutionnaire, du mortel ennemi de la scolastique, du novateur
+insolent Pierre Ramus, ou la Ramée.
+
+Charpentier est suffisamment caractérisé par un mot: «Les
+mathématiques sont une science grossière, une boue, _une fange où un
+porc seul_ (comme Ramus) _peut aimer à se vautrer_.»
+
+Charpentier, fortement poussé, poussé des Guises, jusqu'à être fait
+Recteur à l'âge de vingt-cinq ans, ne dédaigna pas d'acheter une
+chaire de mathématiques au Collége de France, pour l'explication
+d'Euclide et autres mathématiciens grecs. À quoi il avait un titre
+solide, _de ne savoir_ (dit-il lui-même) _ni grec, ni mathématiques_.
+
+Ramus et la majorité du Collége de France réclamèrent au Parlement,
+qui décida qu'un examen préalable était nécessaire. Charpentier était
+si puissant, qu'il se moqua de la sentence, et enseigna sans examen,
+et sans dire un mot de mathématiques. Ainsi le but fut atteint, la
+chaire devint inutile. On commençait à comprendre (d'après Copernik
+qui se répandait) combien la lumière des mathématiques pouvait être
+dangereuse aux vieilles ténèbres. Charpentier rendit le service de
+fermer solidement cette porte des sciences.
+
+Les familles bourgeoises n'envoyèrent plus leurs enfants qu'au collége
+de Clermont, où fleurissait la grammaire, où les jésuites, dès lors de
+plus en plus à la mode, enseignaient _Musa_, la muse.
+
+Ramus méritait la mort, et pour avoir détrôné l'Aristote scolastique,
+et pour avoir restauré dans l'enseignement l'harmonique unité des
+sciences, et pour avoir forcé la science à parler français; mais bien
+plus la méritait-il pour avoir dit que le capitaine Charpentier était
+un âne, pour l'avoir laissé douze ans écrire contre lui, sans y faire
+attention.
+
+Si Charpentier était un âne en mathématiques, il ne l'était pas dans
+l'intrigue. Dans le procès des jésuites qui les établit en France, il
+se mit pour eux, et par là gagna le cardinal de Lorraine, vieux
+camarade de classe de Ramus, qui jusque-là le protégeait. Il s'unit
+intimement à l'évêque Vigor et autres futurs ligueurs qui déjà depuis
+longtemps demandaient la Saint-Barthélemy. Enfin, quand Ramus, en
+péril, menacé par eux comme protestant, quitta Paris et suivit l'armée
+de Coligny, Charpentier se mit à la tête des professeurs bien pensants
+pour demander que les _fuyards_, les _renégats_ de l'Université, ne
+pussent y rentrer jamais. À la paix de 1570, Ramus ne trouva plus sa
+chaire; il eut par grâce un abri dans sa propre maison, dans le
+collége de Presles, qu'il avait recréé, et même rebâti de son argent.
+
+De ce grenier rayonnait une lumière importune. Toute l'Europe y avait
+les yeux. Les universités d'Italie, d'Allemagne, de Hongrie, de
+Pologne, offraient des chaires à Ramus. L'Angleterre acceptait ses
+doctrines; ses livres, un siècle encore après, y furent commentés par
+Milton.
+
+Cela était intolérable. Les futurs ligueurs poussaient contre lui des
+cris de mort. Charpentier mettait la main sur la garde de son épée:
+«Si j'ai quitté la toge pour l'épée, dit-il, Caton, Cicéron, en firent
+autant. Le pape aussi. N'a-t-il pas pris son glaive, sonné la charge,
+combattu avec nous, tout au moins de son argent? La terreur dont vous
+vous plaignez est un moyen légitime. Les proscriptions! N'en parlez
+pas, car vous y feriez penser... Prenez garde! prenez garde! Vous ne
+songez pas assez à l'issue que tout ceci peut avoir...»
+
+Charpentier avait raison. On ne respecte pas assez la redoutable armée
+des sots, imposants à tant de titres, surtout comme majorité. Elle
+n'entend pas raillerie. Le spirituel diplomate Jean de Montluc le dit
+à Ramus, et voulut l'emmener en Pologne, où il allait travailler
+l'élection du duc d'Anjou. Il eût voulu seulement que Ramus l'y aidât
+de son éloquence. Ce grand homme, qui était un honnête homme,
+n'accepta nullement d'entrer dans ce tripotage.
+
+Il resta, et il périt.
+
+Ce fut le mardi 26 août, quand la première fureur était calmée, quand
+les protestants étaient massacrés pour la plupart, mais qu'on glanait
+ici et là, chacun cherchant ses ennemis.
+
+Charpentier ne parut pas. Mais le _peuple_ fit l'affaire. Le _peuple_,
+c'était un tailleur et un sergent, avec une bonne escouade de gens
+payés. Ils ne cherchèrent pas au hasard, mais allèrent droit à
+l'adresse, forcèrent la porte du collége, montèrent sans hésitation au
+cinquième, où Ramus avait son cabinet de travail.
+
+Ils le trouvèrent qui priait. L'un tira à bout portant, et pourtant si
+mal, qu'il tira à la muraille. L'autre, plus habile, lui passa une
+épée au travers du corps. Palpitant, on le jeta du cinquième étage. Il
+vivait encore.
+
+Les enfants (on a toujours des enfants pour ces fêtes-là) le
+traînèrent à la rivière; dans la route, un chirurgien coupa, emporta
+la tête (sans doute pour Charpentier).
+
+Quelque temps, le corps surnagea près du pont Saint-Michel. Mais des
+bourgeois, qui trouvaient qu'il n'en avait pas assez, payèrent des
+bateliers pour ramener le corps au rivage, où les petits écoliers lui
+donnèrent le fouet.
+
+Qui pourrait croire qu'on ait pu envier à Charpentier l'honneur qu'il
+a si bien gagné dans cette grande circonstance? Celui qui le lui
+conteste fut, dit-on, «_témoin_ de toute l'affaire.» Et la preuve
+qu'on en donne, c'est qu'_il était à Orléans_.
+
+Croyons-en le pauvre Lambin, ami de Ramus. Il ne doutait nullement que
+Charpentier ne fût l'assassin; si bien que, sachant qu'il le cherchait
+aussi, il se crut mort, prit la fièvre, et réellement mourut de peur.
+
+Croyons-en surtout Charpentier lui-même. Lorsque tout le monde
+regrettait, déplorait la Saint-Barthélemy comme un crime horrible, de
+plus inutile, lui, il lui reste fidèle et la glorifie, écrivant au
+cardinal de Lorraine en janvier 1573: «Ce brillant, ce doux soleil qui
+a éclairé la France au mois d'août.»
+
+Sur le système de Ramus: «Ces fadaises ont bientôt disparu avec leur
+auteur. Tous les bons en sont pleins de joie. Dieu nous la rende
+durable, Dieu que tu outrageas (Ramus!) et qui enfin t'a puni.»
+
+Enfin, ce mot touchant d'un vainqueur qui s'attriste presque, sentant
+qu'il n'a plus rien à faire (Nunc dimittis servum tuum): «Ramus et
+Lambin vivants, j'avais à lutter; la vie me fut douce. Quel charme
+maintenant auront mes études? Plus d'adversaires, plus de rivaux.»
+
+Charpentier avait des raisons très-sérieuses de pleurer Ramus. Il
+avait imaginé de faire payer les leçons (toujours gratuites) du
+Collége de France, et percevait un droit à la porte de son cours.
+Tant que Ramus fut vivant et que dura la dispute, on allait chez
+Charpentier écouter ses injures. Il gagnait gros. Ramus mort, il se
+trouva ruiné, la boutique abandonnée; l'appariteur se morfondit sur
+son comptoir vide, Charpentier ne vécut guère; en 1574, le pauvre
+homme mourut, et probablement de chagrin.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+SUITE DU MASSACRE
+
+Août, Septembre et Octobre 1572
+
+
+Le lundi 25, au soir, Guise, harassé de sa longue chevauchée, rentrant
+dans Paris, y trouva une chose peu rassurante; le massacre continuait,
+mais malgré le roi, et au nom de Guise. Le roi, malgré l'horrible
+exécution du Louvre faite sous ses yeux et par lui, se lavait les
+mains du tout, commandait aux Parisiens le désarmement, et faisait
+écrire aux provinces que les Guises avaient tout fait, _qu'il avait
+assez eu à faire pour se garder dans son Louvre_, qu'il n'y avait rien
+de rompu dans l'édit de pacification.
+
+Dès lors, affaire particulière et querelle de famille. _Vendetta_ pour
+_vendetta_. La question posée ainsi ne pouvait manquer de tourner
+contre la poitrine de Guise cent mille épées protestantes. Tout
+retombait d'aplomb sur lui. Le très-secret conseil italien de la
+reine mère paraissait se dévoiler: Tuer les Châtillons par les Guises,
+puis les Guises par les Châtillons.
+
+Henri de Guise, qui avait promis au roi de quitter Paris le dimanche
+soir, ne bougea pas. Tout son parti le retint. Les deux mille qu'on
+avait tués du premier élan étaient sans nul doute les six cents
+gentilshommes de Coligny et leurs domestiques. Tous ceux qui
+directement avaient travaillé au massacre, comme les dizeniers de la
+ville, ou l'avaient favorisé, comme les moines qui l'avaient prêché,
+les chanoines, curés et riches ecclésiastiques, qui logeaient l'armée
+des Guises, se sentaient fort compromis. Si Montmorency fût entré avec
+sa cavalerie pour exécuter le désarmement qu'ordonnait le roi, tous
+ces violents catholiques auraient été accusés par leurs voisins qui
+les avaient vus opérer, par les protestants parisiens. Ceux-ci étaient
+gens de commerce et d'industrie, comme on le voit sur une liste
+nominale des morts (des principaux, des gens connus) que donne la
+_Relation_: cordonniers, libraires, relieurs, chapeliers, tisserands,
+épingliers, barbiers, armuriers, fripiers, tonneliers, horlogers,
+orfévres, menuisiers, doreurs, boutonniers, quincailliers, etc. Ces
+libres marchands étaient en concurrence naturelle avec les marchands
+clients du clergé, affiliés aux confréries, coopérateurs de
+l'exécution. Mille raisons de peur, de haine, de jalousie de métier,
+et, tranchons le mot, d'intérêt, devaient leur faire désirer que
+l'exécution de dimanche continuât sur ces voisins odieux, concurrents
+de leur commerce, et peut-être demain leurs accusateurs.
+
+Malgré tant de bonnes raisons pour recommencer le massacre, il y
+avait langueur pourtant, lassitude; l'affaire, le lundi, ne reprenait
+pas. L'Hôtel de Ville et le roi venaient de se prononcer contre;
+peut-être n'eût-on plus rien fait sans une ingénieuse machine dont
+s'avisa un cordelier. Le temps était admirable; le soleil très-beau,
+très-chaud; les arbres reverdoyaient de cette végétation tardive qu'on
+appelle les pousses d'août. Au cimetière des Innocents, il y avait une
+aubépine; notre cordelier cria qu'il y voyait une fleur! Y était-elle?
+La chose n'est pas impossible. Mais peut-être aussi fut-elle attachée;
+car on ne permit à personne de vérifier de près; pour garder l'arbre
+de la foule, on l'environna de soldats qui tinrent le peuple à
+distance. Mais, s'il ne vit pas de miracle, tout au moins il
+l'entendit; car, de toutes les paroisses, de tous les couvents, dans
+tous les clochers, les cloches se mirent en branle comme elles
+auraient fait à Pâques; elles bondirent, mugirent de joie. Cette
+épouvantable tempête de bruits si inattendus qui plana sur la grande
+ville y versa comme une ivresse, un vertige de meurtre et de mort.
+Nous avons vu (t. VII), aux grandes émeutes des villes populeuses des
+Flandres, ces effets terribles des cloches; il n'y avait pas un
+tisserand, quand _Rolandt_ sonnait à volée, qui ne saisît son couteau.
+
+Cette sonnerie tranchait nettement, violemment la question. Le clergé,
+en la faisant, reprenait l'affaire pour son compte. Le roi et Guise
+déclinaient, se renvoyaient le massacre. Et bien, le ciel l'adoptait;
+ce n'était plus le massacre du roi Charles IX ou d'Henri de Guise,
+c'était la justice de Dieu.
+
+Les choses recommencèrent avec un caractère nouveau et singulier
+d'atrocité, cette fois de voisins à voisins, entre gens qui se
+connaissaient. On tua plus soigneusement, et les femmes, et les
+enfants, et même les enfants à naître, pour éteindre les familles,
+couper court aux futures vengeances. Il est singulier de voir combien
+on tua de femmes enceintes; on leur fendait le ventre et on arrachait
+l'enfant, de peur qu'il ne survécût. «Le papier pleureroit, si nous y
+mettions tout ce qui se fit.» Un marchand qu'on traînait à l'eau eût
+ce malheur que ses enfants, ne voulant pas le quitter, se suspendaient
+après lui, criant toujours: «Hélas! mon père! hélas! mon père!» Tous
+ensemble furent massacrés et jetés à la rivière. Dans une maison
+déserte où tout avait été tué, restaient deux tout petits enfants; les
+bourreaux les prirent dans une hotte comme une portée de petits chats,
+et gaiment, devant tout le monde, les jetèrent par dessus le pont. Un
+nourrisson au maillot fut traîné la corde au cou par des gamins de dix
+ans. Un autre presque aussi petit, qu'un tueur emportait dans ses
+bras, se mit à jouer avec sa barbe en souriant; le barbare, qui
+peut-être aurait faibli, maugréa contre le petit chien, l'embrocha et
+le jeta.
+
+Tout était hurlements, cris épouvantables de femmes qu'on jetait par
+les fenêtres, coups de fusil, portes brisées à coup de bûches et de
+pierres, cadavres traînés dans le ruisseau par les huées, les
+sifflets.
+
+Il y eut des choses inouïes. Un mari remercia ceux qui venaient de le
+faire veuf. Une fille mena les meurtriers à la cachette de sa mère. Un
+pauvre homme, déjà dépouillé, mis tout nu, avait échappé, caché sous
+l'arche d'un pont; la nuit, il court chez sa femme. Mais elle
+n'ouvrit; elle le laissa dans la rue jusqu'à ce qu'il eût été tué.
+
+Dans la confusion immense, l'occasion était belle pour faire des
+affaires. Les plaideurs tuaient leurs parties. Les candidats aux
+charges les rendaient vacantes par la mort des occupants. Les
+héritiers, avec une balle ou deux pouces d'acier, se mettaient en
+possession.
+
+Les grands seigneurs ne perdirent pas leur temps. Loménie, secrétaire
+du roi, avait une belle terre à Versailles, fort enviée de Gondi. Dès
+qu'il fut emprisonné, Gondi lui offre protection; Loménie lui eût tout
+donné; Gondi, très-délicat, ne veut la terre qu'en l'achetant,
+l'achète au prix qu'il veut. Ce n'est pas tout: il faut encore que
+Loménie, par écrit, donne sa charge de secrétaire. Tout fini, il est
+poignardé.
+
+L'appétit venant en mangeant, on commençait à tuer aussi quelque peu
+les catholiques. Un Rouillard, chanoine de Notre-Dame, fut tué dans sa
+maison. Pourquoi? Un historien en donne une raison, plus forte qu'on
+ne croit dans les guerres civiles: «C'était un homme d'un mauvais
+caractère, et médiocrement agréable aux officiers de la ville.»
+
+Biron, quoique catholique, ne se fia pas à cela; il s'enferma dans
+l'Arsenal, dont il était gouverneur, fit lever les pont-levis et
+pointer deux couleuvrines sur Paris. Il se garda ainsi, et avec lui
+quelques personnes, un enfant entre autres, qui avait le malheur
+d'être un riche héritier. Sa soeur et son beau-frère étaient
+désespérés de voir l'enfant échapper au massacre. La soeur donna ce
+spectacle exécrable de venir aux portes de l'Arsenal prier et pleurer
+pour avoir son petit-frère, qu'elle voulait sauver, disait-elle.
+
+Tout le monde sait l'aventure du jeune Cumont de la Force, qui montra
+tant de prudence. Caché sous les corps poignardés de son père et de
+ses frères, du fond de son bain de sang, il entendait toutes sortes de
+gens qui allaient et venaient, regardaient les enfants morts.
+Quelques-uns disaient: «Tant mieux! Ce n'est rien de tuer les loups,
+si l'on ne tue les petits.» D'autres disaient: «C'est dommage.» Mais
+l'enfant ne bougeait pas. Vers le soir enfin, il voit un homme qui
+levait les mains au ciel, et disait avec des larmes: «Oh! Dieu punira
+cela!» Il leva alors la tête tout doucement, et tous bas hasarda ce
+mot: «Je ne suis pas mort...--Mais comment t'appelles-tu? Menez-moi à
+l'Arsenal. M. de Biron vous payera bien.»
+
+Que furent dans tout cela les Guises? Moins violents encore qu'avisés.
+Henri prit pour sa part un homme, le fameux partisan d'Acier, chef
+renommé des bandes du Midi. Il le sauva, et d'Acier devint son âme
+damnée. «Pour son corps, il donna son âme.»
+
+Chose populaire pour les Guises, dur contraste à la conduite du roi,
+qui n'osait sauver personne, et força même Fervacques à tuer son
+intime ami.
+
+Sauf ce cas toutefois, les Guises, partout ailleurs impitoyables,
+firent soigneusement tuer leurs ennemis personnels. Le catholique
+Salcède, par exemple, dix ans auparavant, avait empêché le cardinal de
+Lorraine, évêque de Metz, de replacer cette ville sous la souveraineté
+de l'Empire. Ils le firent tuer dans son hôtel; tout le pillage fut
+réservé et porté à l'hôtel de Guise.
+
+L'aspect du Louvre était bizarre. Charles IX qui, la veille au soir,
+avait défendu le massacre, le lundi donnait les dépouilles, autorisait
+le pillage. Il abandonna généreusement aux Suisses, pour salaire du
+dimanche, le pillage d'un riche lapidaire, qui valait cent mille écus.
+De moment en moment, des hommes considérables venaient lui demander
+telle charge: «Elle est remplie.--Non, vacante. Le titulaire est
+mort.» On la donnait, mais non gratis. Les secrétaires du roi étaient
+là pour faire prix.
+
+C'est, sans nul doute, ce qui fit tuer le président des Aides, le
+célèbre Laplace, l'excellent historien. Aimé, estimé et recommandé du
+roi et de la reine, il n'en fut pas moins égorgé. Deux jours entiers,
+il resta entre la vie et la mort; on venait toujours lui dire _qu'il
+était attendu au Louvre_. Il se déroba de chez lui, frappa à trois
+portes d'amis, mais il n'y avait plus d'amis. Il rentra chez lui pour
+mourir. Il assembla sa famille, tous ses domestiques et servantes, et
+leur fit paisiblement une instruction sur les psaumes. On revint, il
+se décida, dit adieu aux siens. Il n'était pas à quatre pas, que sa
+mort fit vaquer sa place. On put la demander au Louvre.
+
+Ce Louvre étant une boutique, un comptoir, il devenait ridicule de
+désapprouver des morts dont on profitait. La reine et Anjou aussi, qui
+craignaient que Montmorency n'arrivât comme au secours du roi, et
+livrât bataille aux Guises, persuadèrent à Charles IX qu'il valait
+mieux prendre la chose sur lui, déclarer _que c'était lui qui avait
+fait le massacre_, mais pour se défendre d'un complot qu'aurait tramé
+Coligny.
+
+Dès lors Montmorency n'avait que faire de venir.
+
+Le mardi 26 août, on vit ce misérable mannequin, ce fou sauvage, avec
+son poil roux hérissé, le teint sinistrement rouge (troisième portrait
+_Sainte-Geneviève_), marcher solennellement avec sa cour, parmi les
+morts et les mourants, du Louvre au Palais de Justice, dire ce
+mensonge au Parlement: «Que c'était lui qui faisait tout.»
+
+Le président de Thou, le premier poltron de France, admira la sagesse
+du roi, et dit le mot de Louis XI: «Qui nescit dissimulare, nescit
+regnare.»
+
+Donc, le roi n'est pas un zéro. Donc il est obéi, c'est pour lui obéir
+qu'on a versé tout ce sang. En sortant, il se croyait roi.
+
+Roi de risée, de honte. Comme il sort, quelqu'un crie: «Il y a ici un
+huguenot.» Un homme est tiré de sa suite, sans autre façon poignardé.
+Le fou royal, regardant la foule de cet oeil oblique et loustic (que
+donne son portrait de jeunesse), dit, pour flatter les assassins: «Si
+c'était le dernier huguenot!»
+
+Depuis le jour où l'autre Charles, le pauvre idiot Charles VI,
+siégeait, bavant, riant, pour l'amusement des Anglais, jamais la
+France n'avait été plus bas.
+
+Les protestants prétendent que les provinces reçurent des ordres
+écrits de massacre. C'est méconnaître étrangement la prudence de la
+reine mère. Dans la peur qu'elle avait d'un soulèvement des grandes
+villes, elle donna à des _quidam_, à des aventuriers qui sollicitaient
+ces commissions, des lettres, mais de simple créance, pour les
+gouverneurs et magistrats, avec ordre verbal _d'emprisonner_ les
+protestants notables. On se disputait ces commissions lucratives, qui,
+en réalité, constituaient ces drôles chefs de l'exécution et
+dictateurs du pillage. Partout la chose commença par l'emprisonnement
+et le massacre des prisons; puis la tuerie de maison en maison, le
+pillage des boutiques. Les victimes furent partout des marchands et
+des fabricants. Les listes nominales ne donnent point de
+gentilshommes. Ils échappèrent apparemment.
+
+Cette grande exécution tomba sur le commerce et l'industrie naissante,
+et un peu sur la robe. Elle fut extrêmement inégale, très-sanglante
+ici, et là nulle. De Thou dit qu'on évalue les morts à trente mille,
+mais qu'on exagère.
+
+La chose fut moins aveugle qu'on ne l'a cru. Elle fut dirigée de
+manière à rendre le plus possible. Plusieurs en restèrent riches. Ils
+tirèrent parti de leurs morts jusqu'à vendre la graisse aux
+apothicaires.
+
+La cour dirigeait si peu, qu'à Meaux, dont la reine mère était
+comtesse, et où l'explosion eut lieu dès le dimanche, une des
+premières victimes fut un receveur de la reine qui percevait pour elle
+la taxe fort dure qu'elle avait mise sur le drap et le vin.
+
+Dans plusieurs lieux, à Meaux, à Lyon, le procureur du roi se mit à la
+tête de l'exécution. Mais généralement les autorités locales s'en
+chargèrent, et la justice se tint coi, s'effaça, s'absenta, ignora.
+
+À Troyes, le conseil du massacre se tint chez l'évêque Bauffremont. À
+Orléans, il se fit sur une lettre de l'évêque Sorbin, prédicateur du
+roi. À Toulouse l'emprisonnement se fit par le Parlement même; les
+membres catholiques firent arrêter leurs confrères protestants. Les
+étudiants, maîtres d'armes, spadassins des écoles, se chargèrent du
+massacre. Cinq conseillers furent pendus en costume.
+
+En Dauphiné, en Provence, en Auvergne, il n'y eut rien ou presque
+rien. Les gouverneurs, MM. de Gordes, de Tende, exigeaient des ordres
+écrits. Le dernier, allié de Montmorency, dit que, même avec ordre, il
+ne ferait rien. Les protestants, bien avertis, étaient partout armés,
+leurs anciens chefs tout prêts. Aux gens de la cour qui venaient,
+Gordes dit: «Montbrun vit encore.»
+
+Rien en Bourgogne, peu ou rien en Picardie et dans le Nord, excepté à
+Rouen, où on versa beaucoup de sang.
+
+Le 30 août, lettre du roi, envoyée partout pour arrêter le massacre.
+On y fit si peu d'attention, qu'à Troyes, celui qui l'apportait la
+garda deux jours dans sa poche, pendant qu'on fit l'exécution.
+
+Du reste, il ne faut pas s'y tromper: la Saint-Barthélemy n'est pas
+une journée; c'est une saison. On tua par-ci par-là, dans les mois de
+septembre et d'octobre.
+
+À la Saint-Michel, le jésuite Auger, envoyé du collége de Paris,
+annonça à Bordeaux que l'archange Michel avait fait le grand massacre,
+et déplora la mollesse du gouverneur et des magistrats bordelais. Un
+homme de la cour gourmanda aussi leur lenteur. Le 3 octobre, les
+jurats, avec des bandes en chapeau rouge, forcèrent le gouverneur à
+laisser faire l'exécution.
+
+On tua deux cent soixante-quatre personnes, et on ne se fût pas
+arrêté; mais le reste des protestants avait trouvé un asile au
+Château-Trompette.
+
+Une industrie existait à Paris. On avait fait des magasins de
+protestants, où les chefs de l'exécution les tenaient en réserve, sans
+doute pour les faire financer. Quand ils étaient ruinés, on les tuait.
+
+Le 5 septembre, le roi envoya chercher le capitaine Pézon, qui était
+un boucher, et lui demanda s'il en restait encore, de ces huguenots:
+«J'en ai jeté vingt hier à la Seine, dit-il froidement, et j'en ai
+autant pour demain.» Le roi se mit à rire de voir son amnistie si bien
+respectée.
+
+Il faudrait désespérer de la nature humaine, si cette férocité avait
+été universelle. Heureusement, un nombre immense de catholiques
+détestèrent la Saint-Barthélemy.
+
+Une classe fut admirable, celle des bourreaux. Ils refusèrent d'agir,
+disant qu'ils ne tuaient qu'en justice.
+
+À Lyon et ailleurs, les soldats refusèrent de tirer, disant qu'ils ne
+savaient tuer qu'en guerre.
+
+Le long du Rhône, les catholiques, voyant flotter les victimes de
+Lyon, en poussaient des cris de douleur, invoquaient Dieu contre les
+assassins.
+
+Si des protestants abjurèrent, en revanche des catholiques, par
+l'horreur d'un tel événement, furent détachés de leurs croyances. «Cet
+acte, dit l'un d'eux, me fit dès lors aimer les personnes et la cause
+de ceux de la Religion.»
+
+Les gens du Parlement sentaient très-bien le coup profond, terrible,
+que s'était porté le catholicisme. Ils se désespéraient de voir
+l'antique religion de la France, la royauté, mise plus bas par un fou
+furieux qu'elle ne fut jadis par un idiot. Ils entreprirent de
+replâtrer l'idole, insistèrent pour justifier la cour, qui ne le
+demandait point. Pour laver quelque peu le roi, il fallait réussir à
+salir les victimes, tirer de quelques protestants des aveux contre
+l'amiral, un semblant de conspiration. On s'en procura deux, qu'on
+attrapa dans l'hôtel même de l'ambassadeur d'Angleterre, qui grogna
+quelque peu et s'apaisa bien vite. L'un, Briquemaut, vénérable
+vieillard qui avait servi le roi toute sa vie; l'autre, Cavagne,
+intrépide, énergique. On n'en tira rien que l'honneur, la gloire de
+Coligny.
+
+On avait apporté ses papiers au Louvre. Les misérables, découvrant sa
+grande âme, furent surpris et embarrassés. De 1570 à 1572, il avait,
+tous les soirs, écrit l'histoire des guerres civiles. De plus,
+longuement élaboré un mémoire sur l'état du royaume; là, son ferme
+conseil au roi de ne point apanager ses frères. Enfin, un petit
+mémoire sur la guerre des Pays-Bas; le sens était: «Si vous ne les
+prenez, l'Angleterre va les prendre.»
+
+En le voyant si Français, si fidèle, tellement citoyen (contre
+l'Angleterre protestante), les meurtriers baissaient les yeux.
+Quelqu'un dit: «Cela est très-beau, digne d'être imprimé.» Gondi en
+détourna le roi, prit ces papiers et les mit dans le feu.
+
+Catherine seule ne sentit rien de cela. Avant qu'on brûlât, elle fit
+trophée de ces papiers si glorieux pour Coligny, si accablants pour
+elle, pour ceux qui l'avaient tué. Elle les montra, triomphante, à
+l'ambassadeur Walsingham: «Le voilà, votre ami! voyez s'il aimait
+l'Angleterre!--Madame, il a aimé la France.»
+
+Depuis le 24 août, ce n'était plus que fêtes; le temps les favorisait
+fort. Le clergé fit la sienne, dès le jeudi 28; il publia un jubilé où
+allèrent le roi et la cour, faisant leurs stations et rendant grâce à
+Dieu.
+
+Le Parlement ne fut pas en reste; il fonda une fête, une procession
+annuelle pour le beau jour de la Saint-Barthélemy.
+
+Il était parvenu, grâce à Dieu, à trouver Coligny coupable, s'appuyant
+des _aveux_ des deux hommes qui n'avaient rien dit. On le condamna à
+être traîné sur la claie et pendu, «si toutefois on retrouvait son
+corps,» sinon en effigie. On fit son mannequin fort ressemblant de
+mise et d'attitude, sans oublier le cure-dent que le taciturne amiral
+avait si souvent à la bouche. On le brûla en Grève, en même temps
+qu'on pendait Cavagne et Briquemaut. Le roi alla à l'Hôtel de Ville
+voir cette fête avec sa mère et le petit roi de Navarre. Seulement
+Charles IX regardait derrière un rideau.
+
+Pendant plusieurs jours, disent le catholique Brantôme et l'auteur
+protestant de l'_Estat de la France_, il y avait eu pèlerinage à
+l'épine des Innocents et pèlerinage à Montfaucon pour voir un je ne
+sais quoi sans forme, quelque chose de noir, demi-grillé, qu'on disait
+être le corps de Coligny. Le roi y avait été des premiers avec la cour
+et la foule des bonnes gens de Paris.
+
+On avait grand soin, dans ces temps, de mener les enfants aux
+supplices des brigands, aux expositions de voleurs, pour les moraliser
+et leur imprimer le souvenir de ces exemples salutaires. On conduisit
+à Montfaucon les petits huguenots, tout nouveaux catholiques, les
+propres fils de l'amiral. L'aîné, âgé de quinze ans, sanglotait à
+crever. Le plus jeune, de sept, appelé Dandelot et digne de ce nom,
+regarda d'un oeil ferme, voyant son père transfiguré comme il le sera
+dans l'avenir.
+
+
+FIN DU TOME ONZIÈME
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ Pages.
+
+ PRÉFACE I
+
+
+ CHAPITRE PREMIER
+
+ HENRI II.--LA COUR ET LA FRANCE.--JARNAC. 1547 9
+
+ Esprit romanesque du temps 9
+
+ Diane persécute la duchesse d'Étampes 13
+
+
+ CHAPITRE II
+
+ LE COUP DE JARNAC. 10 juillet 1547 21
+
+ Le roi, la reine et Diane à Saint-Germain 23
+
+ Montmorency et Coligny 26
+
+ Duel de Jarnac et la Châtaigneraie 29
+
+
+ CHAPITRE III
+
+ DIANE.--CATHERINE.--LES GUISES. 1547-1559 36
+
+ Anet et la Diane de Goujon 37
+
+ Pourquoi Diane aimait Catherine 44
+
+ La curée, les dévorants 46
+
+ Les Guises et leurs quinze évêchés 49
+
+
+ CHAPITRE IV
+
+ L'INTRIGUE ESPAGNOLE 55
+
+ Les Jésuites sont un ordre espagnol 56
+
+ Combien l'Espagne est romanesque 58
+
+ Manuel pour faire des romans 61
+
+ Matérialité et verbalité 64
+
+ Charles-Quint cède à la réaction 64
+
+
+ CHAPITRE V
+
+ LES MARTYRS 74
+
+ Moeurs réformées, élan musical 75
+
+ Pendant quarante ans, les protestants se laissèrent brûler 77
+
+ Lois épouvantables de Charles-Quint 82
+
+ Les amitiés des martyrs 86
+
+
+ CHAPITRE VI
+
+ L'ÉCOLE DES MARTYRS 89
+
+ La mission de Calvin 90
+
+ Esprit de Genève anticalviniste 93
+
+ Génie légiste de Calvin 94
+
+ La Genève de Calvin, les Psaumes 98
+
+
+ CHAPITRE VII
+
+ POLITIQUE DES GUISES.--LA GUERRE.--METZ. 1548-1552 103
+
+ Folie de leur politique 104
+
+ L'aveuglement de Charles-Quint fait leur succès 107
+
+ Ils surprennent les Trois-Évêchés et repoussent
+ Charles-Quint (1552) 112
+
+
+ CHAPITRE VIII
+
+ RONSARD.--MARIE LA SANGLANTE.--SAINT-QUENTIN. 1553-1558 117
+
+ Ronsard contre Rabelais 119
+
+ Philippe II épouse Marie, humilie le pape 121
+
+ Henri II infidèle à Diane; elle l'occupe de guerre (1556) 127
+
+ Défaite et siége de Saint-Quentin; Coligny (1558) 128
+
+
+ CHAPITRE IX
+
+ PERSÉCUTIONS.--MORT D'HENRI II. 1558-1559 135
+
+ Le chrétien peut-il résister à l'autorité? 136
+
+ L'Église de Paris (1555) 140
+
+ Chants du Pré-aux-Clercs (mars) 142
+
+ Le prêche de la rue Saint-Jacques (4 septembre) 143
+
+ Le roi précipite la paix (3, avril 1559) 149
+
+ Menace du roi. Sa mort (29 juin) 154
+
+
+ CHAPITRE X
+
+ ROYAUTÉ DES GUISES SOUS FRANÇOIS II. 1559-1560 159
+
+ Portraits des Guises, de Catherine, de Marie Stuart 160
+
+ Le roi de Navarre trahit les protestants 165
+
+ Influence de l'Espagne en France 168
+
+ Le budget de Philippe II 169
+
+
+ CHAPITRE XI
+
+ TERRORISME DES GUISES.--LA RENAUDIE. 1560 174
+
+ Puissance du clergé sur le peuple 175
+
+ Esprit général de résistance (mars) 178
+
+ Les Châtillons et Condé persistent dans l'obéissance 184
+
+ Mort de la Renaudie et supplices 187
+
+
+ CHAPITRE XII
+
+ MORT DE FRANÇOIS II ET CHUTE DES GUISES. 1560 193
+
+ Catherine espionnée par Marie Stuart 195
+
+ Le chancelier de L'Hôpital 198
+
+ Assemblée de Fontainebleau (21 août) 200
+
+ Navarre et Condé se livrent 203
+
+ Mort de François II (3 décembre) 205
+
+
+ CHAPITRE XIII
+
+ CHARLES IX.--LE TRIUMVIRAT.--POISSY ET PONTOISE. 1561 207
+
+ États généraux d'Orléans (13 décembre 1560) 208
+
+ Le clergé s'adresse à l'Espagne (mai 1561) 214
+
+ Colloque de Poissy (septembre) 218
+
+ Bataille du faubourg Saint-Marceau (27 septembre) 224
+
+
+ CHAPITRE XIV
+
+ INTRIGUE DES GUISES EN ALLEMAGNE. 1562. 232
+
+ Leur conversion simulée au protestantisme 236
+
+
+ CHAPITRE XV
+
+ MASSACRE DE VASSY. 1562, 1er mars 240
+
+
+ CHAPITRE XVI
+
+ PREMIÈRE GUERRE DE RELIGION, 1562-1563 249
+
+ Les Guises s'emparent du roi et de sa mère 250
+
+ Coligny refuse d'appeler l'étranger 251
+
+ Le parti de l'étranger 252
+
+ La Saint-Barthélemy de 1562 260
+
+ Bataille de Dreux (19 décembre 1562) 265
+
+ Guise assassiné (18 février 1563) 271
+
+
+ CHAPITRE XVII
+
+ LA PAIX, ET POINT DE PAIX, 1563-1564 274
+
+ L'Espagne domine Catherine 275
+
+ La balance était impossible 277
+
+ Les protestants assassinés partout 280
+
+
+ CHAPITRE XVIII
+
+ LE DUC D'ALBE.--LA SECONDE GUERRE CIVILE. 1564-1567 284
+
+ Entrevue de Bayonne (juin 1565) 287
+
+ Le duc d'Albe aux Pays-Bas (1567) 288
+
+ Coligny propose de s'emparer du roi 289
+
+ Le _Contr'un_ de la Boétie 289
+
+ Bataille de Saint-Denis (10 novembre 1567) 290
+
+
+ CHAPITRE XIX
+
+ SUITE.--CONQUÊTE DE LA LIBERTÉ RELIGIEUSE. 1568-1570 294
+
+ Débâcle morale du vieux parti 295
+
+ Henri d'Anjou, général à seize ans 298
+
+ Mort de Condé à Jarnac (13 mars 1569) 302
+
+ Montcontour (3 octobre) 304
+
+ Coligny impose la paix (8 août 1570) 307
+
+
+ CHAPITRE XX
+
+ CHARLES IX CONTRE PHILIPPE II. 1570-1572 309
+
+ Catherine, tout italienne, n'aimait qu'Anjou 312
+
+ Jalousie de Charles IX 314
+
+ Ses vers, sa violence, son amour 316
+
+ Il veut marier son frère en Angleterre (1570) 317
+
+ Il agit pour les Turcs 321
+
+
+ CHAPITRE XXI
+
+ COLIGNY À PARIS.--OCCASION DE LA SAINT-BARTHÉLEMY. 1572 324
+
+ Situation de Coligny; sa tristesse, son isolement 327
+
+ Devait-il venir à Paris? 334
+
+ Incertitudes de Catherine 340
+
+ Échec des protestants (9 juillet) et découragement du roi 341
+
+
+ CHAPITRE XXII
+
+ LES NOCES VERMEILLES. Août 1572 343
+
+ Coligny devait rester à Paris 345
+
+ Jalousie des Anglais et froideur d'Orange 347
+
+ Mariage de Navarre (18 août) 349
+
+ Anjou, menacé par son frère, complote avec Guise 354
+
+
+ CHAPITRE XXIII
+
+ BLESSURE DE COLIGNY.--CHARLES IX CONSENT À SA MORT.
+ 22-23 août 1572 358
+
+ Coligny blessé essaye d'éclairer le roi 362
+
+ La reine et Gondi l'effrayent et obtiennent le massacre 365
+
+
+ CHAPITRE XXIV
+
+ MORT DE COLIGNY ET MASSACRE DU LOUVRE. 22-26 août 1572 372
+
+
+ CHAPITRE XXV
+
+ QUELLE PART PARIS PRIT AU MASSACRE. Août 1572 385
+
+ Douceur de quelques capitaines 388
+
+ Le capitaine Charpentier fait tuer Ramus 389
+
+
+ CHAPITRE XXVI
+
+ SUITE. Août, septembre, octobre 1572 394
+
+ Lundi 25 août. Guise à Paris malgré le roi 395
+
+ Massacre des marchands protestants 396
+
+ Mardi 26. Le roi se déclare auteur du massacre 401
+
+ La Saint-Barthélemy des provinces 403
+
+ Le Parlement condamne Coligny 405
+
+
+PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE, Barthier, directeur, rue J.-J.-Rousseau, 61.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1547-1572 (Volume
+11/19), by Jules Michelet
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42744 ***