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-The Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19), by
-Jules Michelet
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
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-
-Title: Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19)
-
-Author: Jules Michelet
-
-Release Date: May 20, 2013 [EBook #42744]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1547-1572 ***
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-Produced by Mireille Harmelin, Eline Visser, Christine P.
-Travers and the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net
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- HISTOIRE
-
- DE
-
- FRANCE
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-
- PAR
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- J. MICHELET
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- NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
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- TOME ONZIÈME
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- PARIS
-
- LIBRAIRIE INTERNATIONALE
- A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
- 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
-
- 1876
-
- Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
-
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-
-Dans cette préface, qui véritablement est plutôt une conclusion, je
-dois des excuses à la Renaissance, à l'art, à la science, qui tiennent
-si peu de place dans ce volume, mais qui reviendront au suivant.
-
-Je m'y arrête à peine au règne d'Henri II. Mais, dès ce règne même,
-sinistre vestibule qui introduit aux guerres civiles, tout souci d'art
-et de littérature était sorti de mon esprit.
-
-Mon coeur avait été saisi par la grandeur de la révolution religieuse,
-attendri des martyrs, que j'ai dû prendre à leur touchant berceau,
-suivre dans leurs actes héroïques, conduire, assister au bûcher.
-
-Les livres ne signifient plus rien devant ces actes. Chacun de ces
-saints fut un livre où l'humanité lira éternellement. Et, quant à
-l'art, quelle oeuvre opposerait-il à la grande construction morale que
-bâtit le XVIe siècle?
-
-La forte base, immense, mystérieuse, s'est faite des souffrances du
-peuple et des vertus des saints, de leur foi simple, dont la portée
-hardie leur fut inconnue à eux-mêmes, enfin de leurs sublimes morts.
-
-Tout cela infiniment libre. Mais une école en sort qui fait du martyre
-une discipline et une institution, qui enferme dans une formule la
-grande âme brûlante de la révolution religieuse. Cette âme y
-tiendra-t-elle? La liberté, qui fut la base, va-t-elle reparaître au
-sommet?
-
-Voilà les questions qui m'ont troublé jadis. La voie était obscure et
-pleine d'ombre; je voyais seulement, au bout de ces ténèbres, un point
-rouge, la Saint-Barthélemy.
-
-Mais maintenant la lumière s'est faite, telle que ne l'eût aucun
-contemporain. Tous les grands acteurs de l'époque, et les coupables
-mêmes, sont venus déposer, et on les a connus par leurs aveux.
-Philippe II s'est révélé, et, grâce à lui, l'Escurial est percé de
-part en part. Le duc d'Albe s'est révélé, et nous avons sa pensée jour
-par jour, en face de celle de Granvelle. Nous connaissons par eux leur
-incapacité, leur vertige et leur désespoir au moment de la crise. Le
-duc d'Albe était perdu en 1572, près de devenir fou. Il faisait prier
-pour lui dans toutes les églises, consultait les sorciers, implorait
-un miracle ou du Diable ou de Dieu. Le 10 août, ce miracle lui fut
-promis pour le 24.
-
-Les tergiversations de la misérable cour de France, qui si longtemps
-voulut, ne voulut pas et voulut de nouveau (poussée par ses besoins,
-par le riche parti qui lui faisait l'aumône), et qui prit à la fin du
-courage à force de peur, tout cela n'est pas moins clair aujourd'hui,
-lucide, incontestable. Ce que le Louvre avait pour nous d'obscur s'est
-trouvé illuminé tout à coup par cette foule de documents nouveaux qui,
-d'Angleterre et de Hollande, de Madrid, de Bruxelles, de Rome,
-d'Allemagne même et du Levant, sont venus à la fois pour l'éclairer.
-Et, de tant de rayons croisés, une lumière s'est faite, intense,
-implacable et terrible.
-
-Et qu'a-t-on vu alors? Une grande pitié. Ni l'Espagne, si fière, ni la
-grande Catherine (que tous méprisaient à bon droit), ne savaient où
-ils allaient ni ce qu'ils faisaient. Ils cherchent, ils tâtent, ils
-heurtent. Ils donnent le spectacle très-bas de ces tournois d'aveugles
-qu'on armait de bâtons, et qui frappaient sans voir. Ils marchent au
-hasard et tombent, puis jurent, se relevant, qu'ils ont voulu tomber.
-
-Une telle lumière est une flamme, et rien n'y tient; tout fond. Ces
-majestueux personnages, réduits à leur néant, s'évanouissent,
-s'abîment, disparaissent, comme cire ou comme neige. Et il ne
-resterait qu'un peu de boue, si, de tant de débris, un objet
-n'échappait, ne s'élevait et ne dominait tout, la figure triste et
-grave d'un grand homme et d'un vrai héros.
-
-Je ne suis pas suspect. Je ne prodigue guère les héros dans mes
-livres. Mais celui-ci est le héros du devoir, de la conscience.
-
-J'ai beau l'examiner, le sonder et le discuter. Il résiste et grandit
-toujours. Au rebours de tant d'autres, exagérés follement, celui-ci,
-qui n'est point le héros du succès, défie l'épreuve, humilie le
-regard. La lumière électrique, la lumière de la foudre, dont il fut
-traversé, pâlit devant ce coeur, où rien, au dernier jour, ne restait
-que Dieu et Patrie.
-
-«Une seule objection, dira-t-on. Cette joie héroïque dont vous faisiez
-ailleurs le premier signe du héros, elle ne fut point en Coligny. Tout
-ce que dit l'histoire, tout ce que dit le funèbre portrait, montre en
-cet homme redoutable un ferme juge du temps, mais plein de deuil,
-triste jusqu'à la mort.»
-
-Nous l'avouons, par cela il fut homme. Blessé? Plus qu'on ne saurait
-le dire, à la profondeur même de l'abîme des maux du temps. Qui s'en
-étonnera? Nul, après trois cents ans, ne pourra seulement les lire,
-que lui-même n'en reste blessé!
-
-Mais c'est aussi en lui une grandeur d'avoir toujours vu clair
-par-dessus la nuit et le deuil, d'avoir gardé si nette la lumière
-supérieure.
-
-Les vrais héros de la France ont cela de commun, que les uns inspirés,
-les autres réfléchis (comme fut l'amiral), sont éminemment
-raisonnables. Coligny, quoique fort cultivé, lettré, théologien,
-quoique gentilhomme et retardé par cette fatalité de classe, allait
-s'affranchissant et de ses préjugés et de ses docteurs. Sauf un moment
-d'hésitation chrétienne à l'entrée de la guerre civile, il ne vacilla
-nullement, comme on l'a dit; il fut ferme et libre en sa voie.
-
-Homme de batailles, il haïssait la guerre. Il y fut superbe,
-indomptable, dédaigneux pour cette fille aveugle, tant flattée, la
-Victoire. Il la mena à bout, ne quitta l'épée que vainqueur, après
-avoir conquis non-seulement la paix et la liberté religieuse (1570),
-mais les volontés mêmes de l'ennemi et l'avoir vaincu dans son propre
-coeur. Charles IX (les actes le prouvent), pendant près de deux ans,
-suivit la voie de Coligny.
-
-Ce grand esprit, si sage, avait vu à merveille la chose essentielle,
-que la France, dans sa pléthore nerveuse et son agitation, voulait
-s'extravaser au dehors. Et il lui ouvrait l'Amérique et les Pays-Bas,
-c'est-à-dire la succession espagnole. Il ne se trompa nullement.
-Seulement (comme Jean de Witt un siècle après) il eut raison trop tôt.
-Ses projets furent repris, dès le lendemain de sa mort, par ceux qui
-l'avaient tué.
-
-C'était un très-grand citoyen et fort libre de son parti même. Lorsque
-les protestants, ayant le couteau à la gorge, se virent forcés
-d'appeler l'étranger, il résista autant qu'il put, et tant qu'il en
-faillit périr.
-
-Sa netteté, son admirable coeur, apparurent à sa mort, quand on lut
-ses papiers secrets, et que ses meurtriers confus virent ce conseil au
-roi de se défier de l'Angleterre protestante autant que de l'Espagne
-catholique.
-
-Grande consolation pour nous, dans cette histoire, de voir la nature
-humaine tellement relevée ici! de voir marcher si droit, parmi
-l'aveuglement de tous, ce pur et ferme coeur qui ne regarde que la
-conscience. Les défaites des siens, leurs folies, leurs destructions,
-rien ne l'entame. Il va à son but. Quel? une grande mort,--qui semble
-perdre, mais sauve au contraire son parti.
-
-Car la fille de Coligny, veuve par la Saint-Barthélemy, épousera
-Guillaume d'Orange. Car la France protestante, de sa blessure féconde,
-engendre la France hollandaise. Car ce malheur immense, au sein des
-meilleurs catholiques, mit le regret, l'amour des protestants. «Dès ce
-jour, dit l'un d'eux, sans connaître leur foi, j'aimai ceux de la
-Religion.»
-
-De sorte que ce grand homme a réussi, même selon le monde. Par sa mort
-triomphante, il gagna plus qu'il ne voulait.
-
- * * * * *
-
-Voilà la pensée de ce livre. Et plût au ciel qu'elle nous eût profité
-aussi à nous, que ces grands coeurs, si riches, nous eussent donné
-quelque peu d'un tel souffle, et mis dans notre aridité un rien de
-leurs torrents!
-
-Que si notre temps, si loin de ce temps, et si peu préparé à retrouver
-l'image de ces grandeurs morales, s'en prenait à l'histoire,
-l'histoire lui répondrait ce que le jeune d'Aubigné dit un jour dans
-le Louvre à Catherine de Médicis, qui le voyait debout et si peu plié
-devant elle: «Tu ressembles à ton père!...
-
---Dieu m'en fasse la grâce!»
-
- 1er mars 1856.
-
-
- Dans le prochain volume, qui me ramène aux lettres et aux
- sciences et ferme le XVIe siècle, on trouvera une _Critique
- générale des sources historiques_, de ce grand siècle si fécond,
- mais si trouble. Une partie des notes que je donnerais
- aujourd'hui reviendrait dans cette _Critique_. Je les ajourne
- jusque-là.
-
- Qu'il me suffise ici d'indiquer les principales sources
- manuscrites où j'ai puisé, et qui m'ont donné spécialement les
- causes et précédents, très-peu connus, de la Saint-Barthélemy:
- _Lettres de Morillon à Granvelle_ (c'est, jour par jour,
- l'histoire du duc d'Albe, celle des rapports de Bruxelles et de
- Paris).--_Lettres inédites de Catherine de Médicis._--_Extraits
- des lettres de Pie V, Charles IX, etc., tirés des archives du
- Vatican (en 1810)_, etc.
-
-
-
-
-HISTOIRE DE FRANCE
-
-AU XVIe SIÈCLE
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-HENRI II--LA COUR ET LA FRANCE--AFFAIRE DE JARNAC
-
-1547
-
- Plus ferme foy jamais ne fut jurée
- À nouveau prince (ô ma seule princesse!)
- Que mon amour, qui vous sera sans cesse
- Contre le temps et la mort assurée.
- De fosse creuse ou de tour bien murée
- N'a pas besoin de ma foy la fort'resse,
- Dont je vous fis dame, reine et maîtresse,
- Parce qu'elle est d'éternelle durée!
-
-
-Le nouveau règne nous met en plein roman. L'Amadis espagnol, tout
-récemment traduit, imité, commenté, est sa bible chevaleresque.
-L'Amadis est bien plus que lu et dévoré, il est refait en action.
-Henri II rougit presque d'être fils de François Ier; c'est le fils du
-roi Périon, c'est le _Beau Ténébreux_. La réalité et l'histoire sont
-enterrées à Saint-Denis, et libres, grâce à Dieu nous entrons au pays
-des fées.
-
-Où n'atteindrons-nous pas? Les médailles du temps, les emblèmes et
-devises ne parlent que d'astres et d'étoiles. La conquête du monde est
-assurée; mais qu'est-ce que cela? Sur de charmants émaux, un coursier
-effréné emporte Diane et Henri, aux nues? au ciel? On ne saurait le
-dire.
-
-À la salamandre éternelle qui régna trente années, au _soleil_ de
-François Ier, dont sa soeur fut le tournesol, un autre astre succède,
-la lune, romanesque, équivoque, de douteuse clarté. La Diane d'ici, en
-son habit de veuve, de soie blanche et soie noire, nous représente la
-Diane de là-haut, comme elle, et changeante et fidèle. La mobile
-influence qui régit les femmes et les mers, qui donne les marées et
-parfois les tempêtes, fait nos destinées désormais. Elle en a le
-secret et nous promet de grandes choses. Sous le croissant, on lit le
-calembour sublime: «Donec totum impleat _orbem_.» (Il remplira _son
-disque_; ou, remplira _le monde_.)
-
-Nouvelle religion, galante, astrologique. Malheur à qui n'y croit!
-C'est la Diane armée et prête à frapper de ses flèches. Voyez-la à
-Fontainebleau, sous son double visage: là, céleste et dans la lumière;
-ici, la Diane des flammes, infernale, et la sombre Hécate. Ainsi la
-fable nous traduit le roman, et le met en pleine lumière. L'Amadis
-espagnol s'éclaire du reflet des bûchers.
-
-Nous ne sommes pas, croyez-le, dans un monde naturel, c'est un
-enchantement, et c'est par suite de violentes féeries et de coups de
-théâtre qu'on peut le soutenir. Cette Armide de cinquante ans, qui
-mène en laisse un chevalier de trente doit tous les jours frapper de
-la baguette. À ce prix elle est jeune; je ne sais quelle Jouvence
-incessamment la renouvelle. Elle bâtit, abat, rebâtit, s'entoure de
-tous les arts. Elle lance la France dans d'improbables aventures. Des
-princes de hasard, les Guises, vont agir sous sa main, éblouir,
-troubler et charmer. Surprenants magiciens, s'il reste un peu de sens,
-ils sauront nous en délivrer. La France, décidément romanesque,
-espagnole, les remerciera de ses pertes.
-
-Et d'abord elle se trouve riche à la mort de François Ier. L'argent
-abonde pour les fêtes. Trois fêtes coup sur coup. Fête de
-l'enterrement, splendide, immense, et noblement tragique, où l'on
-jette les millions. Fête du sacre, de royale largesse, où le roi
-comblera ses preux. Fête d'un combat à outrance, d'un jugement de
-Dieu, celle-ci sombre, sauvage et sanglante, où toute la France est
-invitée.
-
-En attendant, des voyages rapides, qui sont des fêtes eux-mêmes, la
-vie des chevaliers errants, dans nos forêts, de château en château, et
-par les arcs de triomphe. Le vieil ami du roi, le connétable, le
-prend, le mène aux délices d'Écouen, de l'Île-Adam, de Chantilly. Mais
-Diane le garde à Anet. Là, entouré des Guises, enivré de fanfares,
-d'emblèmes prophétiques et du rêve de la conquête du monde, les yeux
-fermés, il donne les actes décisifs par lesquels l'idole signifie sa
-divinité.
-
-Le premier étonna. Pendant que le feu roi, à peine refroidi, faisait
-son lugubre voyage de Rambouillet à Saint-Denis, vingt jours après sa
-mort, on souffleta son règne, on avertit la France qu'elle entrait
-dans un nouveau monde, hors des anciennes voies, hors de toute voie,
-de toute tradition, qu'on supprimait le temps, qu'on retournait d'un
-saut au roi Arthur, à Charlemagne.
-
-Nos rois, nos parlements, suivaient, dès le XIIIe siècle, la grande
-oeuvre du droit. Récemment Charles VIII, Louis XII et François Ier,
-avaient écrit, rédigé nos Coutumes. Cujas mettait en face le droit
-romain, et le grand Dumoulin recherchait l'unité du nôtre. Cette
-révolution se réclamait du roi, se rapportait au roi, cherchait en lui
-sa force. Mais voilà que le roi la dément et la répudie, et n'en veut
-rien savoir: tout le travail des lois, il le met sous les pieds. Il
-réclame le droit de la force, le bon vieux droit gothique, la sagesse
-des épreuves, la jurisprudence de l'épée. Saint Louis, tant qu'il
-peut, entrave le duel juridique; Henri II (dans le siècle de la
-jurisprudence!) l'autorise, le préside et l'arrange; il fait les
-lices, lance les champions, selon la forme antique: Laissez-les aller,
-les bons combattants!
-
-Une révolution si grave se fait par trois lignes informes, sans
-signature, au bas d'un chiffon de défi.
-
-Toutefois, avec ce mot: _Fait en Conseil royal. Et signé Laubespin_
-(le nom du secrétaire d'État).
-
-Et quel est ce conseil? Fort inégalement partagé entre l'ami et la
-maîtresse, entre le connétable qui paraît mener tout, et Diane,
-présente, agissante, par ses hommes, les Guises, qui emportent tout
-en effet. Montmorency gouverne à la condition d'être gouverné.
-
-L'acte bizarre dont il s'agit, supposant que ce droit barbare était la
-loi régnante, obligeait le sire de Jarnac de répondre au défi du sire
-de la Châtaigneraie.
-
-Jarnac, beau-frère de la duchesse d'Étampes, de la maîtresse qui s'en
-va avec François Ier. La Châtaigneraie, une épée connue par les duels,
-un bras de première force, un dogue de combat, nourri par Henri II.
-
-La jeune maîtresse du vieux roi avait trop provoqué cela. Dix ans
-durant, elle avait harcelé la grande Diane, en l'appelant _la
-vieille_. Il y avait chez François Ier, entre ses domestiques, valets
-privés et rimeurs favoris, une fabrique d'épigrammes contre la
-maîtresse de son fils. Un jour, on lui offrait des dents; une autre
-fois on lui conseillait d'acheter des cheveux. Ces fous criblaient à
-coups d'épingle une femme de mémoire implacable, qui allait être plus
-que reine, et le leur rendre à coups d'épée.
-
-Il était bien facile de perdre la duchesse d'Étampes. D'abord, elle
-avait été, comme le malheureux disgracié Chabot, comme Jean Du Bellay,
-favorable à toutes les idées nouvelles. Elle avait une soeur
-protestante, connue pour telle, et exaltée.
-
-Ensuite on avait monté contre elle de longue date une machine directe
-et efficace, par quoi sa tête ne tenait qu'à un fil. On avait dit,
-répété, répandu, qu'elle avait trahi le roi au traité de Crépy, que
-sans elle nous aurions vaincu, que c'était elle qui avait amené
-l'ennemi à dix lieues de Paris. Bruit absurde, comme le prouve Du
-Bellay, mais d'autant mieux avalé par l'orgueil national, qui y
-trouvait consolation.
-
-Elle aurait péri sans les Guises. Déjà les gens de loi étaient lancés
-sur un homme qui lui appartenait et qu'on disait agent de sa trahison.
-Cet homme intelligent se garda bien de disputer; il donna un château
-aux Guises. Ceux-ci dès lors ajournèrent tout.
-
-Ils dirent que ce n'était rien de tuer la duchesse, qu'il fallait la
-désespérer, qu'on ne commençait pas la chasse par les abois, qu'il
-valait mieux d'abord que la bête harcelée, mordue, sentît les dents,
-qu'elle eût la peur et la douleur, qu'elle versât surtout ces amères
-et suprêmes larmes qui prouvent la défaite et demandent merci.
-
-La victime pouvait être mordue à deux endroits, à un d'abord. Elle
-avait en Bretagne un mari de contenance qu'elle tenait là en exil,
-comme gouverneur de la province. Il avait accepté la chose pour un
-gros traitement. Mais elle palpait ce traitement et le gardait. Cela,
-vingt ans durant. Ce mari, voyant le roi mort et sa femme perdue,
-éclate alors, crie au voleur, la traîne au parlement. Voilà les deux
-époux qui se gourment dans la boue, et avec eux la mémoire du feu roi.
-Diane y jouit fort, au point qu'elle envoya Henri II, le roi, aux
-juges, aux procureurs, dans cette sale échauffourée, pourquoi? pour
-assommer une femme qui se noyait déjà.
-
-Autre endroit plus sensible encore où on pouvait lui enfoncer
-l'aiguille, piquer la malheureuse, sans qu'elle pût crier seulement.
-Pendant vingt ans, maîtresse d'un roi malade, et tristement malade,
-elle avait eu sans doute des consolations. La cour malicieuse pensait
-que le consolateur devait être Jarnac, beau grand jeune homme,
-élégant, délicat, que la duchesse d'Étampes, pour l'avoir toujours
-près d'elle, avait donné pour mari à sa soeur. Jarnac faisait beaucoup
-de dépenses, menait grand train quoique son père, vivant et remarié,
-ne pût être bien large. Il était trop facile de deviner qui
-fournissait.
-
-Cela compris, senti, il fallait bien se garder de la tuer. Son
-ennemie, pour rien au monde, ne lui aurait coupé la tête; elle pouvait
-lui percer le coeur.
-
-On n'eût pas la patience d'attendre la mort de François Ier. Un an ou
-deux avant, on mit les fers au feu, Le Dauphin, instrument docile,
-lança l'affaire brutalement par un mot qu'il dit à Jarnac: «Comment se
-fait-il qu'un fils de famille dont le père vit encore peut faire une
-telle dépense, mener un tel état?» Le jeune homme, surpris, se crut
-habile et parfait courtisan en répondant une chose qu'il croyait
-agréable, disant que sa belle-mère l'_entretenait_, ne lui refusait
-rien. Mot équivoque, qui semblait faire entendre que Jarnac imitait
-l'exemple du Dauphin, avait la femme de son père.
-
-Ce mot tombé à peine, le Dauphin le relève, le répète partout, et dans
-ces termes: «Il couche avec sa belle-mère.»
-
-Un tel mot, et d'un prince, va vite. Il alla droit au père de Jarnac,
-du père au fils. Sous un tel coup de foudre, le jeune homme osant
-tout, bravant tout, rois et Dauphins, jura que quiconque avait ainsi
-menti était un méchant homme, un malheureux, un lâche.
-
-Tout retombait d'aplomb sur la tête du prince.
-
-Un roi ne se bat pas, ni un prince, un Dauphin. Mais ils ne manquent
-guère d'avoir des gens charmés de se battre pour eux. Henri en avait,
-et par bandes. Grand lutteur et sauteur, aimant l'escrime, il
-choisissait ses amis sur la force du poignet, la vigueur du jarret, la
-dextérité du bretteur.
-
-Le spécial ami du Dauphin était un homme fort, bas sur jambes et carré
-d'échine, admirable lutteur, d'une roideur de bras _à jeter par terre
-les lutteurs bretons_. Il avait vingt-six ans, et déjà il s'était
-signalé à la guerre, surtout à Cérisoles. Quoique bravache, il était
-brave, et se portait pour le plus brave. Il courait les duels, défiait
-tout le monde. Cela en avait fait un personnage. Du reste, sans
-fortune et cadet, il se faisait appeler, de la seigneurie de son aîné,
-le sire de la Châtaigneraie. Il traînait après lui (aux dépens du
-Dauphin) une meute de gens comme lui.
-
-Le Dauphin n'eut aucun besoin de lancer la Châtaigneraie. Dès qu'il
-entendit parler de l'affaire, il la fit sienne. Il soutint que c'était
-à lui que Jarnac avait dit la chose, qu'il la lui avait dite cent
-fois, et lui défendit de dire autrement.
-
-Jarnac avait quelques années de plus que la Châtaigneraie, était
-beaucoup plus grand, long, délicat et faible. _L'autre, même sans
-armes_, dit l'inscription mémorative du combat, l'aurait défait,
-anéanti.
-
-Et cependant que faire? La Châtaigneraie demandait le combat; il avait
-fait grand bruit et s'était adressé au roi (c'était encore François
-Ier), qui défendit de passer outre. Combien de temps l'affaire
-fut-elle suspendue? Nous l'ignorons. Mais les mots ironiques, les
-gestes de mépris, les affronts, ne furent pas suspendus. Car le 12
-décembre 1546, ce fut Jarnac qui, ne pouvant plus vivre, demanda au
-roi de combattre. Le roi répondit qu'il ne le souffrirait jamais.
-
-François Ier mort (le 31 mars), quelle est la première affaire de la
-monarchie? La grande guerre d'Allemagne apparemment, les secours
-promis aux protestants? Non, nous avons bien autre chose à faire.
-Charles-Quint les bat à Muhlberg. La grande affaire, c'est le duel, la
-mort de Jarnac, la vengeance de femme.
-
-Un mot dit pendant le combat nous autorise à croire que Jarnac,
-alarmé, se voyant si forte partie (et derrière le roi même), fit
-l'humiliante démarche d'aller trouver son ennemie Diane et qu'il
-essaya de la fléchir. Grande simplicité. Il était trois fois condamné.
-Comme amant de la duchesse d'abord, mais aussi comme étant Chabot du
-côté paternel, cousin de l'amiral Chabot, et par sa mère des
-Saint-Gelais, parent du poète de ce nom, comme tel, affilié peut-être
-à cette damnable fabrique d'épigrammes _contre la vieille_, dont nous
-avons parlé.
-
-La grande dame paraît lui avoir dit, avec sa froideur apparente,
-qu'elle n'y pouvait rien, que le vin était tiré et qu'il fallait le
-boire, qu'il n'y avait pas de remède, puisque le roi personnellement
-était en jeu _et qu'il ne céderait jamais_.
-
-Nul moyen d'en sortir que de s'humilier, de ne plus démentir
-l'inceste, de confirmer l'outrage sur le front de son père, de rester
-le plastron du roi et l'amusement de la cour.
-
-Celle-ci y comptait, et l'on s'en amusait d'avance. Tout était
-arrangé pour donner à l'affaire une publicité effroyable. On en avait
-fait une fête; le roi voulait y présider et donner ce régal aux dames.
-
-Henri II avait fait dresser les lices au centre de la France, près de
-Paris, sur l'emplacement admirable de Saint-Germain. Ce lieu unique,
-même avant qu'on bâtît la terrasse d'une lieue de long, a toujours été
-un théâtre et le plus beau de nos contrées. Le plateau triomphal d'où
-la forêt regarde la Seine aux cent replis reçut toute la France. Paris
-y vint, bruyant et curieux; marchands et artisans, bourgeois et
-compagnons de tout état, les deux grands peuples noirs, la robe et
-l'université, celle-ci spécialement très-aigre et mécontente. Mais le
-plus curieux, ce fut la foule de la pauvre noblesse qui, du 23 avril
-au 10 juillet, dans ces deux mois et demi, eut le temps de venir de
-toutes les provinces.
-
-Étrange elle-même et vrai spectacle pour la cour. On se montrait ces
-figures d'un autre âge, ces nobles revenants, dont tels pourpoints
-dataient de Louis XII et tels chevaux boitaient depuis Pavie. Le tout,
-couché dans la forêt, et, parmi les cuisines odorantes, déjeunant de
-pain sec, buvant au fleuve, faisant sur l'herbe leur sobre et pastoral
-banquet.
-
-On devinait assez leurs pensées sérieuses. La première pour le mort,
-déjà bien oublié de la nouvelle cour. Où donc était ce bel acteur, ce
-grand homme au grand nez, de noble épée, de haute mine, qui, jusqu'au
-dernier jour (malgré les ans, malgré Vénus, si cruelle plus lui),
-avait représenté la France? Que de choses couvertes par sa fière
-attitude, sa grâce et son besoin de plaire, que dis-je! par le
-souvenir de ses folies, passées toutes en légendes. Magnifique
-hâblerie, noble farce! tout était fini, rentré dans la coulisse, et la
-scène était vide.
-
-Le dernier règne, au milieu de ses fautes et de ses discordances,
-avait eu, au total, une harmonie fictive qui depuis avait disparu: _la
-royauté moderne sous un roi chevalier_.
-
-Tant fausse que fût cette chevalerie, elle imposait. Aux choses on
-opposait les mots. Si la noblesse se plaignait du gouffre dévorant de
-la cour, des justices seigneuriales anéanties, on répondait par les
-victoires du roi, Marignan, Cérisoles. Une police s'était créée,
-secrète, d'honorables espions, qui, de chaque province, écrivait aux
-_clercs du secret_. Ces secrétaires du roi, les tribunaux du roi, un
-vaste établissement despotique, s'était formé, et tout au profit de la
-cour. La noblesse pourtant du _roi-soldat_ avait tout enduré. Lui
-mort, tout cela apparaissait nouveau, et désormais intolérable.
-
-Mais, à part le gouvernement, hors de son action, une autre révolution
-s'était faite, plus grande encore. En moins de cinquante ans, l'argent
-multiplié, et, partant, avili, avili comme annulé la rente; rentiers
-et créanciers recevaient beaucoup moins, et tout objet à vendre
-coûtait plus cher. On ne pouvait plus vivre. Hutten, longtemps
-auparavant, le dit déjà. La noblesse agonisait dans ses manoirs
-ruinés. Et, pour comble, elle s'était énormément multipliée; les
-cadets, qui jadis ne se mariaient pas, s'éteignaient au couvent ou à
-la croisade, avaient fait souche (de mendiants). Quelle ressource? la
-domesticité. Les plus adroits s'accrochaient aux seigneurs, vivaient
-de miettes, léchaient les plats. Mais la plupart étaient trop fiers
-encore, maladroits et sauvages; drapés dans leur manteau percé, ils
-mouraient de faim noblement.
-
-Beaucoup pourtant se réveillèrent à cette grande occasion. Ils firent
-ressource de leurs restes et de tout. Ils voulurent voir la royauté
-nouvelle, la cour, l'abîme où s'absorbait la France.
-
-Les longs préparatifs, les interminables cérémonies qu'on avait
-exhumées des livres de chevalerie, la pédantesque érudition qu'on mit
-à reproduire dans leurs détails ces vieilleries gothiques, leur
-donnèrent le loisir de regarder, de s'informer, et, les yeux dans les
-yeux, de percer cette odieuse cour de leurs tristes et haineux
-regards.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-LE COUP DE JARNAC--10 JUILLET
-
-1547
-
-
-Le roi d'abord, quand on le démêlait dans la foule brillante,
-étonnait, attristait à le voir. Quoique grand, fort et bien taillé, il
-n'était nullement élégant. Son teint, sombre, espagnol, faisait penser
-à sa captivité, rappelait l'ombre du cachot de Madrid, et ses grosses
-épaules en portaient encore les basses voûtes. Visage de prison. On y
-sentait aussi l'ennui que son joyeux père avait eu de faire l'amour à
-la fille du roi bourgeois, la bonne et triste Claude.
-
-Au total, point méchant, mais lourdement bonasse et dépendant (voir le
-buste du Louvre). On comprend qu'un tel homme, une fois lié et muselé,
-on put le mener loin; que, né chien, pour plaire à ses maîtres, il put
-devenir dogue, et de ces cruels bouledogues qui mordent sans savoir
-pourquoi.
-
-Mais il y avait aussi, dans la figure vivante, une chose que ne dit
-pas le buste. Le spirituel envoyé d'Espagne, le très-fin diplomate
-Simon Renard, l'exprime d'un seul mot que tout le monde comprenait
-alors: «Il est né _saturnien_.» Saturne, en alchimie, c'est le lourd,
-vil et plat métal, le plomb. Astrologiquement, Saturne est l'astre
-sinistre des naissances fatales, des natures malheureuses, des vies
-qui doivent mal tourner, à elles-mêmes pesantes, pour les autres
-malencontreuses, de guignon, de triste aventure.
-
-Celui-ci, être relatif, n'était que par rapport à un autre être un
-astre supérieur. L'astre rassurait peu. Dans son portrait probable
-(Musée de Cluny), Diane effraie plutôt de son apparente froideur.
-Fille du Rhône, mais longuement _attrempée_ de sagesse normande, elle
-mit la froideur dans les mots, dans la noble attitude. Et les actes
-n'en étaient que plus violents.
-
-Combien elle était redoutée, on le voyait par le servile effort de la
-reine italienne, la jeune Catherine de Médicis, qui ne regardait
-qu'elle, et tâchait d'attraper un mot ou un sourire. Elle n'y perdait
-pas ses peines, et on la rassurait. Ces deux femmes étaient un
-spectacle pour les austères provinciaux qui ne comprenaient rien à ce
-partage d'une impudente intimité.
-
-L'audace de Diane et son mépris de tout sentiment public, de toute
-opinion, apparaissaient en une chose, c'est que, par dessus tous les
-dons dont nous parlerons tout à l'heure, elle s'était fait donner un
-procès--avec qui? Avec toute la France.
-
-Elle se fit donner (sous le nom de son gendre) la concession vague,
-effrayante, _de toutes les terres vacantes_ au royaume. Or il n'y
-avait pas un seigneur, pas une commune, qui n'eût près de soi
-quelqu'une de ces terres vacantes et n'y prétendît quelque droit.
-
-Un quart peut-être de la France était ainsi désert, inoccupé, vacant,
-litigieux.
-
-On réclamait ce quart. On menaçait d'un coup deux ou trois cent mille
-_ayants droit_. On leur suspendait sur la tête cet immense procès où
-l'on était sûr de gagner.
-
- * * * * *
-
-Telle apparut la cour, le 10 juillet au matin, pompeusement rangée sur
-les estrades de Saint-Germain. On fut très-matinal. Dès six heures,
-tous siégeant, les lices étaient ouvertes, et l'on procédait aux
-cérémonies. Le combat n'eut lieu que le soir, fort tard, presque au
-soleil couché.
-
-Nous avons heureusement un long récit de cette journée, authentique, un
-procès-verbal dressé par ceux qui virent de près, par les hérauts.
-Vieilleville y ajoute des faits essentiels, et Brantôme, qui est
-ailleurs de si faible autorité, mérite ici quelque attention,
-étant neveu de l'un des combattants, et sans doute informé
-très-particulièrement de cet événement de famille.
-
-Donc, dès six heures, Guienne, le héraut, alla chercher l'assaillant,
-la Châtaigneraie, qui entra dans les lices à grand bruit de trompettes
-et tambours, conduit par son parrain François de Guise, et par ceux de
-sa compagnie, trois cents gentilshommes, vêtus à ses couleurs, fort
-éclatantes, blanc et incarnat. Il _honora_ le camp par dehors et en
-fit le tour. Puis, il fut reconduit solennellement à son pavillon,
-d'où il ne bougea plus.
-
-Quel était donc ce prince qui faisait son entrée dans un tel appareil?
-Un cadet de Poitou qui était venu en chemise. «Il y avoit déjà cinq
-semaines, dit Vieilleville, qu'on voyoit la Châtaigneraie faisant une
-piaffe à tous odieuse et intolérable, avec une dépense excessive,
-impossible, si le roi qui l'aimoit ne lui en eût donné le moyen.»
-Odieuse, en effet, intolérable, lorsque c'était le juge qui prenait si
-scandaleusement fait et cause pour un des partis.
-
-Si la tête avait tourné complétement à la Châtaigneraie, on ne peut
-s'en étonner. Fou de sa fatuité propre, il l'était encore plus de la
-folie commune. Le temps n'existait plus, l'affaire était finie avant
-de commencer, Jarnac était tué, dans son esprit, et il ne s'occupait
-que du triomphe. Il allait par la cour invitant tout le monde à son
-souper royal, les grands, les princes. Un Bourbon refusa.
-
-Un autre des Bourbons, le duc de Vendôme, fort opposé aux Guises,
-voulut relever le pauvre Jarnac, et demanda à être son parrain; mais
-le roi le lui défendit. Jarnac n'eut de parrain que Boisy, le grand
-écuyer, de cette famille des Bonnivet, une famille tombée, éclipsée.
-Vendôme, indigné d'une partialité si manifeste et si grossière, se
-leva, et les princes du sang le suivirent.
-
-Depuis deux mois Jarnac s'était préparé à la mort, et il avait fait
-de grandes dévotions. Toutefois, pour ne négliger rien, il avait fait
-venir un renommé maître italien qui savait des bottes secrètes et
-pouvait dérouter un bretteur de profession. Cet Italien s'informa,
-observa; il sut que la Châtaigneraie gardait un bras quelque peu roide
-d'une ancienne blessure, et il dressa là-dessus son plan de campagne.
-
-Jarnac, étant l'_assailli_, avait droit de proposer les armes. La
-question était de savoir s'il valait mieux pour lui proposer les armes
-gothiques, embarrassantes et lourdes, du XVe siècle, ou celles, plus
-légères, qu'on portait au XVIe. En droit, puisqu'on renouvelait tout
-le vieil appareil, il pouvait exiger aussi les vieilles armes, comme
-on les portait aux combats de ce genre cent ans ou deux cents ans plus
-tôt. L'autre parti ne s'y attendait pas. Il n'aurait jamais deviné que
-le plus faible demandera ces armes pesantes. Brantôme assure pourtant
-que la Châtaigneraie trouva dans leur roideur un obstacle qui gêna les
-mouvements du bras jadis blessé.
-
-Du reste, l'Italien comptait si peu sur le succès de ce moyen, qu'à
-tout hasard il en avait enseigné à Jarnac un autre, connu en Italie.
-Il lui dit d'exiger deux dagues, l'une longue attachée à la cuisse,
-l'autre courte, mise dans les bottines; dernière ressource de l'homme
-terrassé, qu'on appelait _miséricorde_, parce qu'au moment de doute où
-le vainqueur était dessus et attendait qu'il demandât merci, il
-pouvait du bras libre tirer encore la dague et la lui mettre au
-ventre.
-
-Les dagues furent accordées, et les cottes de mailles, les longues
-épées pointues, à deux tranchants. Je ne vois pas qu'on parle de
-cuissards, ni de grèves; apparemment on les crut trop pesantes, dans
-cette journée chaude, pour un combat à pied.
-
-La difficulté et la discussion qui fut longue porta sur les gantelets
-que proposa le parrain de Jarnac, longs et roides gantelets de fer,
-abandonnés depuis longtemps et curiosités d'un autre âge. Il
-présentait encore un vaste bouclier d'acier poli, non moins inusité
-alors, mais admirable pour faire glisser l'épée d'un fougueux
-assaillant, user la force et la fureur du bouillant la Châtaigneraie.
-
-Tout cela refusé de Guise, son parrain. Les juges du litige étaient
-les maréchaux de France, et celui qui les présidait, le connétable. Il
-y avait à parier qu'ils décideraient contre Jarnac, pour Guise (et
-pour le roi). Cependant, soit par sentiment d'honneur et d'équité pour
-égaler les chances, soit par entraînement pour céder à la voix
-publique, les maréchaux pensèrent qu'on devait suivre, mot à mot, les
-usages des derniers combats, et qu'on ne pouvait refuser les armes
-usitées alors.
-
-La voix du connétable était prépondérante. Qu'allait-il décider? Nous
-l'avons vu bien faible et bien servile sous l'autre règne. Celui-ci
-commençait, et l'on ne savait pas bien encore où pencherait la faveur.
-Quoique Montmorency fût et parût le premier homme de l'État, quoique
-nominalement il eût tout dans les mains, il avait vu combien
-facilement sa grande amie Diane, et ses petits amis les Guises,
-avaient enlevés Henri II, et de Chantilly, d'Écouen, maisons du
-connétable, l'avaient emporté à Anet. Il avait vu encore au conseil
-du 23 avril comme aisément, contre toute vraisemblance, ils tirèrent
-du roi l'ordre du combat, c'est-à-dire la mort de Jarnac. S'il les
-laissait ainsi toujours aller, lui-même perdait terre. Homme de paille
-et simple mannequin, il lui restait d'aller planter ses choux.
-
-Tout cela sans nul doute le mettait pour Jarnac. Et cependant il eût
-flotté encore, redoutant d'irriter le roi, sans une très-grave
-circonstance qui bien plus droit encore saisit son coeur et dut lui
-faire violemment désirer la mort de la Châtaigneraie.
-
-Ce fait, entièrement ignoré, et qu'un rapport de dates nous a fait
-découvrir, est tel:
-
-Ce même jour du 23 avril où le conseil, de gré ou de force, avait cédé
-au roi et livré le sang de Jarnac, Montmorency obtint, en compensation
-sans doute de l'acte insensé qu'il signait, une très-haute faveur
-personnelle. Le roi lui accorda pour son neveu Coligny les provisions
-de la charge de colonel de l'infanterie française.
-
-Coligny, il est vrai, était très-digne. C'était un homme de trente
-ans, d'une gravité extraordinaire, d'une éducation forte et savante,
-d'une bravoure éprouvée et déjà couvert de blessures. Il avait pris la
-tâche dure de former nos bandes de pied, largement recrutées d'hommes
-effrénés et de bandits. Il passait pour cruel, dit un historien, mais
-sa _cruauté a sauvé la vie à un million d'hommes_. Ses règlements,
-base première de nos codes militaires, le constituent l'un des
-premiers créateurs de l'infanterie nationale.
-
-Un tel neveu était une bonne fortune pour l'intrigant austère (on
-verra si ce nom était dû à Montmorency). Coligny avait justement la
-réalité des vertus dont l'autre avait le masque. Il était infiniment
-utile à celui-ci que la noblesse de province, dont Coligny fut
-l'idéal, jugeât l'oncle sur le neveu. La parfaite netteté de l'un
-trompait sur l'autre. On lui faisait honneur du fier génie de Coligny,
-de ses paroles amères, parfois hautaines, sur la lâcheté du temps.
-Celle des Guises lui fit mal au coeur quand ils mendièrent une fille
-de Diane. Et il le dit très-haut.
-
-Les Guises eussent voulu à tout prix biffer ce titre que lui donnait
-le roi. Ils réussirent à tenir la chose en suspens et sans exécution
-pendant deux ans, pensant, dans l'intervalle, pouvoir la faire passer
-à quelque favori. Or, celui du moment était la Châtaigneraie, le roi
-en était engoué; ils conçurent l'idée bizarre, étrange (sotte sous
-tout autre roi), de faire donner à ce bretteur, pour prix d'un coup
-d'épée, une charge qui exigeait un si haut caractère, la plus austère
-tenue, la moralité la plus grave, charge en réalité de juge militaire,
-une épée de justice autant que de combat!
-
-Le bruit courut partout que la Châtaigneraie avait la charge,
-autrement dit, que Coligny ne l'avait plus, que l'on se moquait du
-connétable, que le parti des vieux était bafoué, que tout passait à la
-jeunesse, aux Guises.
-
-Il devenait très-essentiel au connétable que la Châtaigneraie fût tué.
-Il approuva les armes proposées par Jarnac.
-
-D'instinct, il sentait bien qu'il avait la France pour lui, que toute
-la noblesse de province surtout eût fort mal vu la Châtaigneraie
-vainqueur et colonel de l'infanterie. Pour son maître, il le
-connaissait, et jugeait qu'après tout il se consolerait fort vite du
-grand et cher ami, et, s'il était battu, loin de le plaindre, lui
-garderait rancune.
-
-La discussion fut très-longue, et ce ne fut que bien tard, au plus tôt
-à sept heures du soir, qu'elle prit fin. La chaleur de juillet, la
-fatigue, l'attente, avaient porté au comble l'excitation des
-spectateurs. Nous avons vu ailleurs (à l'épreuve de Savonarole) le
-vertige qui saisit les grandes foules dans de tels moments.
-
-Enfin les cris sont faits par les hérauts aux quatre vents. Défense de
-remuer, de tousser, de cracher, de faire aucun signe.
-
-On les prend dans leur pavillon, on les amène en leur bizarre costume,
-mêlé de deux époques, qui eût paru grotesque dans un autre moment.
-Personne, en celui-ci, n'avait envie de rire.
-
-«Laissez-les aller, les bons combattants!» Ce mot dit, ils avancent...
-Et l'on ne respire plus. On n'eût osé lever les mains au ciel, mais
-les yeux, les coeurs s'y dressaient.
-
-Les deux figures de fer marchant l'une sur l'autre (de droite, la
-forte et trapue, et de gauche, la longue), la première se fendit,
-poussa d'estoc et redoubla... en vain.
-
-La longue, c'était Jarnac, remettant tout à Dieu, et ne se couvrant
-plus de sa pointe, hasarda un coup de tranchant, déchargea son épée
-(et peut-être à deux mains) sur le jarret de la Châtaigneraie.
-
-Le coup porta si bien que celui-ci ne saisit pas le moment où Jarnac
-s'était tellement découvert, et où il eût pu le transpercer. Il
-chancela et _parut ébloyer_... Ce qui donna à l'autre facilité de
-redoubler de telle force et de telle roideur que, cette fois, le
-jarret fut tranché, et la jambe pendait... Il tomba lourdement à
-terre.
-
-«Rends-moi mon honneur! dit Jarnac, et crie merci à Dieu et au roi!...
-Rends-moi mon honneur!» Mais il restait muet.
-
-Jarnac, le laissant là, traverse la lice et s'adresse au roi. Il met
-un genou en terre: «Sire, je vous supplie que vous m'estimiez homme de
-bien!... Je vous donne la Châtaigneraie. Prenez-le, Sire! Ce ne sont
-que nos jeunesses qui sont cause de tout cela...»
-
-Mais le roi ne répondit rien.
-
-Acte cruellement partial. Le vaincu que Jarnac avait épargné aurait pu
-n'être qu'étourdi, se relever derrière et recommencer le combat. On
-lui donnait le temps de se remettre et de reprendre force.
-
-Le vainqueur le craignit et revint. Mais il le trouva immobile,
-perdant son sang. Il se jeta près de lui à genoux, et de son gantelet
-de fer se battant la poitrine, il dit et répéta: «_Non sum dignus,
-Domine._» Puis, il pria la Châtaigneraie de se reconnaître, de rentrer
-en lui.
-
-Il était en effet revenu à lui, mais par un accès de fureur. Il se leva
-sur le genou, empoigna son épée, et, d'un mouvement désespéré, il se
-ruait sur l'autre. «Ne bouge! lui dit Jarnac, je te tuerai.»--«Tue-moi
-donc!» Et il retomba.
-
-Ce dernier mot pouvait tenter Jarnac. Qu'allait-il arriver s'il ne le
-tuait? Que ce furieux, vivant et sans doute sauvé par le roi, ne
-perdrait pas un jour, une heure, à peine guéri, pour tuer son trop
-clément vainqueur.
-
-Mais il lui répugnait de tuer cet homme par terre, l'homme du roi
-d'ailleurs, qui peut-être ne le pardonnerait jamais.
-
-Pour la seconde fois, il retourna au roi... Lamentable spectacle!...
-et se mit encore à genoux:--«Sire, Sire, je vous en prie, veuillez que
-je vous le donne, puisqu'il fut nourri dans votre maison...
-Estimez-moi homme de bien!... Si vous avez bataille, vous n'avez
-gentilhomme qui vous servira de meilleur coeur. Je vous prouverai que
-je vous aime et que j'ai profité à manger votre pain.»
-
-Cette prière ne fit rien au roi. Il ne desserra pas les dents;
-enveloppé d'obstination sauvage, lié de sa parole, sans doute, serf
-d'esprit et de langue, misérablement enchanté.
-
-Le blessé gisait sans secours. Jarnac, y retournant, le trouva couché
-dans son sang, l'épée hors de la main. Ému de son état, il lui dit:
-«Châtaigneraie, mon ancien compagnon, reconnais ton Créateur, et que
-nous soyons amis.» Il n'exigeait plus rien de ce mourant que de penser
-à Dieu. Mais, tout mourant qu'il fût, il fit encore un mouvement
-contre lui. Jarnac, du bout de son épée, écarta celle de cette bête
-sauvage, épée et dague, emporta tout, remit tout aux hérauts.
-
-On voyait que la Châtaigneraie était fort mal. Il pouvait trépasser.
-Jarnac, pour la troisième fois, alla au roi: «Sire, au moins pour
-l'amour de Dieu, prenez-le, je vous en supplie...»
-
-Le connétable, en même temps, descendu dans la lice, était allé voir
-le corps, et, revenant, il dit: «Regardez, Sire; car il le faut ôter.»
-
-Mais le roi était aussi morne que le blessé. Tout le monde voyait que
-la vraie partie de Jarnac, c'était le roi, et que rien n'était fait.
-Un frémissement contenu de fureur et d'indignation, sans être entendu,
-se voyait sur la foule, et il n'était pas une âme, tant basse et
-servile fût-elle, qui ne lançât au trône une muette malédiction.
-Jarnac, électrisé de ce grand flot, et mis au-dessus de lui-même,
-oublia sa nature de courtisan timide; il fit un coup d'audace qui
-désignait, marquait à la haine publique son vrai but. Il alla à Diane,
-s'arrêta devant elle, et, de la lice, sur l'échafaud royal, lui lança
-cette parole: «Ah! madame, vous me l'aviez dit!»
-
-Trente mille hommes la regardaient... La fascination fut brisée, la
-terreur reportée sans doute où elle devait être; les écailles
-tombèrent des yeux du roi: il vit la montagne de haine qui pesait sur
-elle et sur lui, et, baissant les grosses épaules (qu'on lui voit dans
-son buste), il jeta à Jarnac ce mot sec: «Me le donnez-vous!»
-
-Et alors le vainqueur, se jetant à genoux pour la quatrième fois:
-«Oui, Sire!... _Suis-je pas homme de bien?..._ Je vous le donne pour
-l'amour de Dieu.»
-
-Mais le gosier du roi était comme séché. Il ne put jamais articuler:
-«_Vous êtes homme de bien._» Il éluda cette réparation et dit un mot
-qui ne touchait que le duel: «_Vous avez fait votre devoir_, et vous
-doit être votre honneur rendu.»
-
-La foule n'y regarda pas de si près. Les coeurs se desserrèrent, les
-poitrines s'ouvrirent. Le mourant était emporté, et l'on attendait
-avec joie que, selon les anciens usages, le vainqueur, au son des
-trompettes, fût mené par les lices en triomphe. Il y eût des
-applaudissements à faire crouler le ciel. Le connétable s'enhardit à
-parler, et rappela l'usage et ce droit du vainqueur. Mais Jarnac
-frémit d'un triomphe qui l'aurait perdu pour toujours; il refusa avec
-beaucoup de force: «Non, Sire, que je sois vôtre, c'est tout ce que je
-veux.»
-
-On le fit monter alors sur les échafauds devant le roi. Et il se jeta
-encore à genoux. Henri II avait eu le temps de se remettre et de se
-composer. Il l'embrassa avec cet éloge forcé: Qu'il avait combattu en
-César, parlé en Aristote.
-
-Quelques-uns disent qu'il l'adopta vraiment et le prit en faveur. Je
-ne vois point cela. À la fin de ce règne, je le vois encore simple
-capitaine à Saint-Quentin, sous Coligny.
-
-Ce qui surprit le plus, c'est que le roi parut oublier parfaitement,
-ou mépriser plutôt, son grand et cher ami. Il ne lui pardonna pas sa
-défaite, le laissa dans son agonie sans lui donner le moindre signe.
-Le malheureux fut si exaspéré de ce dur abandon, qu'il arracha les
-bandes qu'on mettait à ses plaies, laissa couler son sang et parvint à
-mourir.
-
-Il avait bu jusqu'au fond le calice par l'outrage du peuple. Dès le
-soir même, son pavillon, ses tentes, avaient été violemment envahis.
-Le splendide souper qu'il avait préparé pour son triomphe fut dévoré
-par la valetaille. Puis la foule survint, renversa les plats et
-marmites, bouleversa les tables. La vaisselle d'argent, prêtée par les
-grands de la cour, fut pillée, emportée. Par-dessus les voleurs, une
-tourbe confuse s'acharna, cassant, brisant, déchirant et trépignant
-sur les débris.
-
-On vint le dire au roi qui, ayant déjà en lui-même une grande colère
-contenue, fut trop heureux de pouvoir frapper. Il lança ses archers,
-sa garde, les soldats de la prévôté. Sur cette foule compacte, sans
-trier ni rien éclaircir, on tomba des deux mains à coups d'épées, de
-piques, de masses, de hallebardes. Confusion horrible, étouffement,
-carnage indistinct dans l'obscurité.
-
-La nuit était fermée et sombre, et la foule s'écoula par la forêt et
-vers Paris, ne regrettant pas son voyage, malgré ce cruel dénouement.
-Bien des choses étaient éclaircies, et bien des hommes, jusque-là
-suspendus, commencèrent à prendre parti, ayant vu la cour d'un côté,
-la France de l'autre.
-
-Tout ce qu'il y avait de pur, de fier, dans la noblesse de province,
-d'indomptable et noblement pauvre, fut libre dès cette nuit, cheminant
-d'un grand souffle, ne sentant plus sur ses épaules cette fascination
-de la royauté qu'avait exercée le feu roi. Et la religion de la cour,
-le catholicisme des Guises, de Diane, ne leur pesait guère. Beaucoup
-se sentirent protestants, sans savoir seulement ce qu'était le
-protestantisme.
-
-Le petit peuple de Paris, étudiants et artisans, malgré l'horrible
-averse qui avait signalé au soir la royale hospitalité, quoique plus
-d'un restât sur le carreau, quoique beaucoup revinssent manchots,
-boiteux ou borgnes, ce peuple, avec une âpre joie, emportait avec lui
-un proverbe «_le coup de Jarnac_,» qui, redit, répété partout et dans
-tout l'avenir, renouvela sans cesse cette défaite de la royauté.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-DIANE.--CATHERINE.--LES GUISES
-
-1547-1559
-
-
-Quelque dompté, docile, né pour l'obéissance que parût Henri II, une
-femme de quarante-neuf ans qui gouvernait un homme de trente ne
-pouvait être rassurée. Elle avait grand besoin de l'occuper de rêves,
-de projets, de pensées. Il y avait un malheur, c'est qu'il ne pensait
-point, parlait peu, et ne lisait pas. En attendant la guerre, il
-fallait le jeter dans les pierres et les bâtiments.
-
-L'art avait déjà décliné. Le siècle, à son milieu, ressemblait fort à
-Diane elle-même. Il suppléait par la noblesse à ce qui déjà manquait
-d'agréments. En bâtiment, comme en littérature, commençait le genre
-noble et le style soutenu. L'effort y est, et la grâce sérieuse.
-Adieu la fantaisie. Que trouver désormais qui ressemble à Chambord, à
-l'exquise petite galerie de Fontainebleau? La grande salle de bal (ou
-d'Henri II), toute grandiose et prophétique en ses mystérieuses
-allégories, a l'effet d'une immense énigme; on fatigue, on travaille,
-on sue à tâcher de comprendre.
-
-Diane refit d'abord Anet. Elle occupa le roi à lui bâtir un palais,
-maison d'intimité, grande, et non gigantesque, parfaitement mesurée
-aux convenances d'une noble veuve qui afficha toujours ce caractère,
-et qui d'ailleurs voulait posséder, jouir sur-le-champ. Anet,
-improvisé par Philibert de Lorme, entre Dreux, Évreux et Meulan, non
-loin de la grande Seine, mais retiré, sur la petite rivière d'Eure,
-fut tout en promenoirs, tout en rez-de-chaussée, galeries et
-terrasses, au milieu des prairies, une maison de conversation. Du
-reste, nulle plus complète; parc, taillis, bois, garennes, arbres
-fruitiers, volières, fauconneries, héronnières, tout fut prévu, tout
-ce qui peut distraire un grand enfant. Cours sérieuses, jardin
-modique; de petits arcs rustiques s'élevaient à l'entrée des allées
-principales. Une chapelle, élégante et petite, couronnait et
-consacrait tout.
-
-L'abondance des eaux, les viviers, les canaux, qui coupaient tout
-cela, égayaient la maison, plus noble que gaie cependant. Sans les
-forêts voisines et les distractions de la chasse, le roi y eût trouvé
-les journées longues. Elle en fit un palais de chasse, et se fit
-donner, pour mettre à l'entrée, le bas-relief de cerfs, de sangliers,
-qu'a fait Cellini pour Fontainebleau (V. au Louvre).
-
-Avec cela l'attrait manquait. Qui peut dire ce qui fait l'attrait
-d'une maison, d'un lieu, d'un paysage? Pourquoi l'empereur Charlemagne
-fut-il tellement épris du petit lac d'Aix-la-Chapelle, sans pouvoir en
-tirer ses yeux? Un talisman, dit-on, y attacha son coeur, l'y retint
-fasciné, amoureux et comme enchanté. Mais qui allait créer pour Anet
-ce mystère et ce tout-puissant talisman?
-
-C'était peut-être la question du règne.
-
-Il fallait s'avouer les choses. Ce qui rendait surtout la maison
-sérieuse, c'était l'âge de la dame. Il fallait inventer je ne sais
-quel miracle de jeunesse éternelle qui troublât l'imagination et lui
-donnât le change, retînt le coeur ému d'un rêve. Un rêve peut
-supprimer le temps.
-
-Diane se souvint que sa rivale, dans un problème inverse, voulant
-raviver un vieillard, avait, jeune elle-même, paré sa chambre et
-entouré son lit des ravissantes filles sorties du ciseau de Goujon.
-Mais combien le problème était plus difficile ici, où l'objet aimé,
-déjà mûr, avait besoin d'illusion, d'une Jouvence puissante, inouïe!
-
-J'aurais voulu être à Anet quand l'imposante veuve y fit venir le
-maître, lui demanda le talisman qui tromperait le roi, l'histoire et
-l'avenir.
-
-En parcourant d'abord ce noble palais, un peu morne, Goujon vit et
-sentit la vraie grâce du lieu, les eaux vives. Le monument, dès lors,
-dut être une fontaine, où l'immobile image s'aviverait sans cesse du
-mouvement de ces belles eaux, de leur gazouillement qu'elle a l'air
-d'écouter.
-
-Le gracieux génie du lieu fut ainsi évoqué du fond des ondes, une
-Diane, non mythologique, plutôt une fée chasseresse, jeune, fraîche et
-légère, posée à peine, comme pour respirer un moment. Mais elle y est
-restée plus longtemps qu'elle ne voulait, au doux murmure des eaux;
-ses beaux yeux errent et nagent; et elle ne bouge plus, rêveuse, prise
-elle-même à son enchantement.
-
-Elle est prise, et elle aime... Qui? La forêt sans doute, ou ce beau
-cerf royal contre qui elle incline, appuyant à son poitrail un bouquet
-négligé de fleurs. Elle aime, qui encore? Le noble lévrier qu'elle
-enjambe délicatement sans vouloir le presser, d'une grâce si tendre et
-si charmante.
-
-L'embarras pour l'artiste fut Diane elle-même. La statue serait-elle,
-ou ne serait-elle pas un portrait?
-
-Tous les portraits sont fictifs, moins, je crois, un seul, une statue
-dont je parlerai, et qui ressemble un peu à la Diane de Goujon. Dans
-celle-ci, il aura gardé quelque chose des traits de la vie, une
-fugitive et lointaine ressemblance.
-
-Le beau nez, fin, dominateur, qui tombe avec décision et d'une
-autorité royale, est un trait historique. Le front fort découvert (les
-cheveux étant relevés de toutes parts) est haut plutôt que large; une
-résolution peu commune habite là, plutôt qu'une pensée. L'oeil si
-vague serait dur cependant, si la prunelle était sculptée.
-
-Elle est nue, et d'autant plus chaste. Virginale? Non. Elle est parée
-et riche. Elle a pour vêtement un léger bracelet à son beau bras, et
-sur la tête un si riche ornement, qu'il vaut un diadème. Tout l'art du
-monde est dans sa chevelure.
-
-Tant d'art et de parure, et elle est nue! c'est le galant mystère.
-Celle-ci n'est pas apparemment la Diane inexorable... Si c'était une
-femme? Cette idée vient et trouble.
-
-L'effet était puissant, magique, dans le jardin des Augustins (Musée
-des monuments français), sous la feuillée et sous l'azur du ciel. Ciel
-étroit d'un jardin resserré, monastique, tout entouré d'un cloître. La
-feuille au vent voilait et dévoilait ce rêve. Mais comment était-elle
-là, charmante et nue? on se le demandait. La jeune et fière beauté, la
-main sur son grand cerf, semblait égarée par la chasse, par le hasard,
-dans ce logis de moines, se reposant de la chaleur du jour,
-surprise... Mais n'allait-elle pas se lever?
-
-L'histoire est de deux âges. Il y a le noble lai d'amour et le gai
-fabliau; derrière le poème royal, un rire des vieux noëls. La figure
-est sévère, vivement résolue, le sein naissant et pur. Mais, à côté,
-d'autres détails font penser à la veuve. Le charme est mêlé d'ironie.
-
-La grande bête au bois superbe, qu'elle retient mollement sous son
-bouquet de fleurs, ce cerf à l'oeil vide, au front vide, aussi passif
-que sa forêt, est-ce une bête royale, ou un roi tout à fait? Je lui
-trouve un air d'Henri II.
-
-L'artiste, pour ce lieu de fête et d'amusement, dans sa gaieté
-shakspearienne, derrière la belle nymphe, s'est donné le plaisir d'un
-sombre repoussoir, amusante laideur. Il a soigneusement, avec un art
-exquis, comme il eût sculpté Vénus même, travaillé avec complaisance
-un barbet hérissé, non, un triste caniche, noir, poil rude,
-brèche-dent, qui réclame tout bas, comme ferait au coeur de la belle
-le souvenir vulgaire d'un vieil attachement, d'une triste amitié de
-mari, d'un Brézé par exemple, à qui elle promit un deuil invariable,
-et qui timidement mêle à la fête d'amour quelques gémissements de
-grondeuse fidélité.
-
-Voilà le monument étrange, idéal et réel, amusant, noble et ravissant,
-l'enchantement diabolique et divin qui a trompé les coeurs et qui les
-trouble encore, qui démentit le temps, et qui la maintint belle
-jusqu'à soixante-dix ans, que dis-je, trois cents ans, jusqu'à nous.
-
-Mais laissons là le rêve, laissons la poésie. Voyons l'histoire et la
-réalité.
-
-Diane, dite de Poitiers (d'après une prétention de descendre des vieux
-souverains de Poitou), n'était nullement Poitevine, mais du Rhône, du
-pays le plus processif de la France, le plus âpre aux affaires, le
-Dauphiné du Midi. Fille de Saint-Vallier, ce brouillon qui crut
-changer la dynastie, elle épousa Louis de Brézé, petit-fils de celui
-qui trahit Louis XI, fils d'un Brézé qui eut une fille de France et
-qui la poignarda. De tous côtés, il y avait des romans dans sa
-destinée.
-
-Le sang du Rhône, intrigant, violent, fut considérablement tempéré en
-elle, et _assagi_ par sa transplantation dans _le pays de sapience_,
-en Normandie, où elle passa les meilleures années de sa jeunesse, de
-quinze à trente. Son mari, homme âgé, Louis de Brézé, était une espèce
-de grand juge d'épée, sénéchal de Normandie. À la petite cour du
-sénéchal et de madame la sénéchale, venaient se débattre les affaires
-féodales qu'on pouvait, de gré ou de force, ramener à la suzeraineté
-du roi. Belle école d'affaires où elle vit sans doute combien la
-justice est fructueuse. Il ne faut pas s'étonner si le premier don
-qu'elle obtint d'Henri devenu roi fut un immense procès.
-
-Elle spécula habilement sur son veuvage, le porta haut, se fit
-inaccessible, mit l'affiche d'un deuil éternel. Cela lui donna le
-Dauphin, qui aimait les places imprenables; elle le tenta par
-l'impossible. Et elle le garda, comment? en ne vieillissant pas.
-
-Beau secret. Et pourtant on peut en donner la recette: Ne s'émouvoir
-de rien, n'aimer rien, ne compatir à rien. Des passions, en garder
-seulement ce qui donne un peu de cours au sang, du plaisir sans
-orages, l'amour du gain et la chasse à l'argent. Un diplomate, connu
-par sa froideur, en jouait un peu tous les jours pour avoir,
-disait-il, ces petites émotions, petits désirs, petites peurs, qui
-achèvent la digestion.
-
-Donc, absence de l'âme. D'autre part, le culte du corps.
-
-Le corps et la beauté, soignés uniquement, non pas mollement adorés,
-comme font la plupart des femmes, qui les tuent par les trop aimer;
-mais virilement traités par un régime froid qui est le gardien de la
-vie. Elle profitait des froides heures du matin, se levait de bonne
-heure, usait très-largement des rafraîchissements inconnus aux dames
-d'alors, en toute saison se lavait d'eau glacée. Elle se promenait
-ensuite à cheval dans la rosée; puis revenait, se remettait au lit,
-lisait quelque peu, déjeunait. Pour digérer et rire, elle n'avait ni
-nain, ni chien, ni singe, mais le cardinal de Lorraine, un garçon de
-vingt ans, fort gai, qui lui servait de femme de chambre et lui
-contait tous les scandales.
-
-Henri II trouvait bon cela, sachant parfaitement la froideur de sa
-maîtresse, et regardant d'ailleurs ce petit prêtre comme une femme.
-Celui-ci y trouvait son compte, et par là se faisait souffrir.
-
-Le meilleur oreiller de la grande sénéchale, c'était son intimité avec
-la reine, la jeune Catherine de Médicis. Celle-ci lui appartenait;
-Diane avait la clef de l'alcôve, et quand Henri II couchait chez sa
-femme, c'est que Diane l'avait exigé et voulu. Cela se vit au moment
-où Diane et les Guises commencèrent la guerre d'Allemagne, malgré le
-connétable. Le roi n'osait rien faire contre l'avis de celui-ci. Il
-fallait faire décider la chose par le conseil, qui était partagé; pour
-en changer la majorité, on y voyait ajouter un membre. Mais que dirait
-le connétable? On décida que le roi inopinément nommerait, et, pour
-constater que la chose était bien de lui seul, spontanée et sans
-influence, on le fit cette nuit coucher chez sa femme, où il fit le
-matin la nomination. Ainsi Diane se mit à couvert; la majorité fut
-changée; ni elle ni les Guises n'en eurent la responsabilité.
-
-Sont-ce tous les services que rendait Catherine? Non; sous François
-Ier, elle fut sans nul doute plus utile à Diane encore. Et comment?
-Brantôme nous le dit: Elle s'attacha au vieux roi; elle l'amusa, et le
-faisait causer, le suivait à la chasse, parmi ses dames favorites,
-écoutant tout, _attrapant des secrets_. C'est ainsi que Diane dut
-être toujours avertie, et à même de déjouer à temps les trames de son
-ennemie, la duchesse d'Étampes.
-
-Catherine (dans une lettre à Charles IX) loue François Ier d'avoir
-institué la police, d'avoir eu partout des yeux, des oreilles.
-Elle-même, selon toute apparence, fut chez François Ier la police de
-Diane, ses oreilles et ses yeux.
-
-Diane l'aimait tellement, qu'elle seule la soignait en ses couches et
-dans ses maladies. Une fois que Catherine fut en danger, on la vit
-troublée, inquiète. Avec raison. Où en eût-elle jamais trouvé une
-pareille, si servile et si corrompue?
-
-«Mais, dira-t-on, comment la jeune reine s'était-elle à ce point
-donnée à sa rivale?» Pour la raison très-forte que Diane la protégeait
-contre l'aversion de son mari, qui l'eût cent fois répudiée.
-
-Quand Clément VII vint en France marier sa petite-nièce, il exigea que
-le mariage fût fait et consommé de suite, irrévocable, se doutant
-qu'autrement il ne tiendrait guère. La petite fille de quatorze ans,
-donnée à un mari de quinze, agréable, douce et docile, ayant beaucoup
-d'esprit et de culture, fut mal reçue, et lui resta singulièrement
-antipathique. Pourquoi? Comme roturière, du sang marchand des Médicis?
-Ou bien pour sa nature menteuse, pour son caractère double et faux?
-Non, pour un point physique.
-
-Physique, mais de portée morale. On y sentait la mort; son mari
-instinctivement s'en reculait, comme d'un ver, né du tombeau de
-l'Italie.
-
-Elle était fille d'un père tellement gâté par la grande maladie du
-siècle, que la mère, qui la gagna, mourut en même temps que lui au
-bout d'un an de mariage. La fille même était-elle en vie? Froide comme
-le sang des morts, elle ne pouvait avoir d'enfants qu'aux temps où la
-médecine défend spécialement d'en avoir.
-
-On la médecina dix ans. Le célèbre Fernel ne trouva nul autre remède à
-sa stérilité. On était sûr d'avoir des enfants maladifs. Henri fuyait
-sa femme. Mais ce n'était pas le compte de Diane; elle avait
-horriblement peur que, Henri mourant sans enfants, son successeur ne
-fût son frère, le duc d'Orléans, l'homme de la duchesse d'Étampes. En
-avril 1543, lorsque Henri partait pour la guerre et pouvait être tué,
-il dut d'abord tenter un autre exploit, surmonter la nature, aborder
-cette femme et lui faire ses adieux d'époux.
-
-Le 20 janvier 1544 naquit le fléau désiré, un roi pourri, le petit
-François II, qui meurt d'un flux d'oreille et nous laisse la guerre
-civile.
-
-Puis un fou naquit, Charles IX, le furieux de la Saint-Barthélemy.
-Puis, un énervé, Henri III, et l'avilissement de la France.
-
-Purgée ainsi, féconde d'enfants malades et d'enfants morts, elle-même
-vieillit, grasse, gaie et rieuse, dans nos effroyables malheurs.
-
-Les républicains de Florence, au siége de cette ville, où elle était
-fort jeune, l'avaient eue dans leurs mains, et plusieurs, par une
-seconde vue, voulaient la tuer. Elle parut si basse, qu'on l'épargna.
-Et telle elle resta, ne sachant même haïr, ne pouvant dire un mot de
-vérité.
-
-Diane, qui la tenait par la peur, la méprisait tellement, qu'elle
-trouva bon qu'on la sacrât, qu'on lui fît des médailles, etc.
-Elle-même, elle avait à Anet, en médaillon de marbre, cette chère
-reine, pour la toujours voir.
-
-Une autre politique de cette femme avisée fut, ayant déjà l'alcôve,
-d'avoir aussi la guerre. Elle maria ses filles aux aventuriers
-militaires d'Ardenne ou de Lorraine, qui, se trouvant entre la France
-et l'Empire, étaient chefs naturels des bandes d'Allemands qui
-recrutaient nos armées. La première fille fut donnée aux La Marck, et
-la seconde aux Guises.
-
-Le petit Charles de Lorraine, qui n'était qu'archevêque, prit à
-l'avénement le chapeau qu'on demanda à Rome, et l'on y envoya dans un
-honnête exil les douze cardinaux de François Ier. Tous les Guises
-entrèrent au conseil. François eut la Savoie, et plus tard l'armée
-d'Italie, l'entrée aux grandes aventures, le vieux champ des romans de
-la maison d'Anjou, dont il prit hardiment le nom.
-
-Il n'y avait, après Montmorency, qu'un camarade de jeunesse du roi,
-Saint-André, qui pût leur faire ombre. C'était un homme de luxe et de
-bonne chair. Ils le soûlèrent de biens, lui firent donner en
-gouvernement le centre de la France (Lyon, Bourbonnais, Auvergne,
-etc.).
-
-La grosse part du gâteau fut naturellement pour la grande sénéchale.
-
-Grande véritablement, énormément rapace, miraculeusement absorbante.
-La baleine, le léviathan, sont de faibles images. Elle avala Anet et
-Chenonceaux, le duché de Valentinois. Mais qu'est-ce que cela? Elle
-avala le don du nouveau règne, exigeant que tout ce qu'on payait pour
-renouvellement de charges, confirmation de priviléges, etc., lui fût
-payé à elle-même. Mais qu'est cela encore? une part, et elle voulait
-le tout. Elle prit la clef même du coffre, destitua le trésorier de
-France, et en fit un à elle, un voleur prouvé tel à la mort d'Henri
-II. Mais tant de gens avaient volé avec elle, avec lui, que l'on
-n'alla jamais au fond.
-
-On prit si vite ce qui pouvait se prendre, que bientôt il ne resta que
-les places futures. On épia les morts. Ils avaient, dit Vieilleville,
-des médecins pour tâter le pouls à tous ceux qui avaient des charges,
-les tenir au courant des maladies, des vacances probables, des
-_affaires_ qu'on pouvait pousser sur les morts ou sur les vivants.
-
-Trois affaires promettaient les plus beaux bénéfices:
-
- 1º Les confiscations sur les protestants;
- 2º Les procès pour les terres vacantes;
- 3º La punition des révoltes que produirait le désespoir.
-
-Il y en eut une tout d'abord. Les misérables pêcheurs de Saintonge et
-du Bordelais, réduits par la gabelle à ne pouvoir plus saler leur
-poisson, leur unique nourriture, mouraient de faim; ils se
-soulevèrent. Le gouverneur de Bordeaux fut tué. Occasion splendide
-d'exploiter ces provinces. On effraya d'abord Bordeaux par les
-supplices, on pendit, on roua, on força les notables à déterrer le
-mort avec leurs ongles. On rançonna les survivants. Le fait suivant en
-dit beaucoup; on se croirait déjà aux beaux jours de Louis XIV, à la
-révocation de l'édit de Nantes.
-
-Cinq grands seigneurs, dont l'un beau-frère de Saint-André, apportent
-au maréchal de Vieilleville un brevet par lequel le roi donne à eux et
-à Vieilleville la _confiscation de tous les usuriers et luthériens_ de
-Guienne, Limousin, Quercy, Périgord et Saintonge. L'idée première
-appartenait à un certain Dubois, juge de Périgueux, qui répondait que
-chacun d'eux en tirerait vingt mille écus. Dubois promettait d'en
-donner moitié dans un mois. Vieilleville les remercia, mais il tira sa
-dague, et l'enfonça dans le brevet à l'endroit indiqué où était son
-nom. Ils rougirent et en firent autant, s'en allèrent sans mot dire.
-
-Il était rare qu'on lâchât prise ainsi. Un riche lapidaire de Tours,
-qui, chaque année, allait aux foires de Lyon, préparait un magnifique
-collier pour Soliman. Cela rendit curieux: on s'informa de sa foi, et
-on ne manqua pas de trouver qu'il était protestant. L'accusateur,
-prêtre de Lyon, pour assurer l'affaire, s'associa un gentilhomme qui,
-d'abord, demanda en prêt une grosse somme au lapidaire, puis, refusé,
-sollicita et obtint sa confiscation. Tout son bien était en
-pierreries, qui disparurent. Exaspérés, les dénonciateurs le traînent
-à Paris. Mais là il aurait pu acheter protection. On se hâta de le
-brûler.
-
-La fructueuse spéculation de vendre des procès était poussée en grand
-par Diane et les Guises, ouvertement et sans mystère. Nous avons dit
-que le procès contre le confident de la duchesse d'Étampes fut lancé,
-puis arrêté par le cardinal de Lorraine, qui reçut de lui une terre.
-Le grand Guise, François, agit de même dans la révision qui se fit du
-procès des Vaudois. Grignan, gouverneur de Provence et l'un des
-massacreurs, se lava en donnant son château de Grignan au
-tout-puissant François. Selon toute apparence, cette réparation
-singulière de la persécution par un gouvernement persécuteur n'a
-d'autre explication que l'appétit de la nouvelle cour pour voler les
-voleurs du règne précédent. Les vers se mangent l'un l'autre.
-
-Quelque peu porté que l'on soit à s'exagérer l'importance d'un
-individu dans les grandes révolutions, on est forcé de reconnaître que
-Diane a pesé cruellement dans nos destinées.
-
-Unie aux Guises, à Saint-André, à tout ce qui volait, elle forma, sous
-Henri II, la ligue compacte qui, plus tard, au jour des réformes, au
-jour de la nécessité, se dressa comme un mur contre la justice, rendit
-tout remède impossible.
-
-Par elle, la fortune des Guises (qui fut notre infortune), ne marcha
-plus, elle vola. Précipitée, violente, inéluctable, par écueils, par
-abîmes, cette fortune fantasque emporta la France avec elle.
-
-À ce bizarre roman de la vieille maîtresse se lia le roman de fausse
-chevalerie, de héros de fabrique, de princerie populaire, et tant de
-sanglantes farces.
-
-En ce pays de prose, où la vraie poésie est peu sentie, pour poésie on
-prit le roman.
-
-L'influence espagnole y fit beaucoup sans doute. Mais, même avant
-cette influence, le roman avait commencé.
-
-Les Guises, assez clairement, avaient livré le mot du leur. Enfants
-d'un cadet de Lorraine (d'un cinquième fils de René II), ils
-dédaignèrent, comme on a vu, de s'appeler _Lorraine_, et prirent le
-nom d'_Anjou_. Ils en étaient, par leur aïeule, la mère de René II.
-Mais se nommer _Anjou_, c'était promettre plus que les livres de la
-Table ronde.
-
-Cela commence au frère du roi fou, Charles VI, Louis d'Anjou, qui
-ruine la France pour manquer l'Italie.
-
-Puis vient le fameux roi René d'Anjou, _le bon_ et le prodigue,
-souvenir populaire, René roi de Jérusalem, René le prisonnier, délivré
-par sa femme, etc., etc.
-
-Son fils Jean de Calabre, sa fille Marguerite d'Anjou, la furie
-d'Angleterre, le petit-fils enfin, René II, à qui les lances des
-Suisses donnèrent le grand succès de la chute du Téméraire: c'étaient
-là des légendes propres à troubler l'esprit des Guises. Elles leur
-furent sans nul doute ressassées par leur ambitieuse mère, par leurs
-chroniqueurs domestiques. Leurs démarches, toujours hasardées fort au
-delà de leur situation, furent visiblement en rapport avec ce royal
-passé dont ils faisaient leur point de départ.
-
-Avec le mot _Anjou_, ils pouvaient réclamer cinq ou six provinces de
-France et cinq ou six trônes d'Europe. En attendant, avaient-ils des
-chemises? Leur père Claude arriva fort nu en France, point apanagé de
-Lorraine. C'était un bon soldat. On lui donna des postes de confiance,
-des établissements aux frontières champenoises, picardes et normandes.
-On supposait qu'il pouvait commander nos Allemands, suppléer les La
-Marck, de quoi il s'acquitta fort mal à Marignan. Déjà auparavant, le
-bon roi Louis XII l'avait hautement marié en lui donnant Antoinette
-de Bourbon. Cette Bourbon était petite-fille par sa mère du fameux
-connétable de Saint-Pol, le grand traître du XVe siècle. Elle en avait
-le sang, avec une violence sinistre qu'elle fit passer à ses enfants.
-C'est elle qui décidera le massacre de Vassy.
-
-Je n'hésite nullement à rapporter à Antoinette l'audacieuse initiative
-que prit son mari Claude pendant la captivité de François Ier; de
-lui-même, il ne l'eût pas prise. Chargé de couvrir nos frontières de
-l'Est avec les débris de Pavie, sans ordre, il sortit du royaume,
-traversa toute la Lorraine, et, s'unissant au duc son frère, près de
-Saverne, frappa le coup le plus sanglant sur les paysans insurgés. Un
-témoin oculaire dit: «J'en vis passer dix-huit mille au fil de
-l'épée.» On reprit Saverne, qui était à l'église de Strasbourg; on
-rendit à l'évêque, au chapitre, aux seigneurs ecclésiastiques que
-poursuivaient les paysans, un service d'immortelle mémoire, et non
-moins grand à l'Empereur; ce torrent débordé fut descendu aux
-Pays-Bas.
-
-Le roi fut étonné plus que satisfait d'un tel acte, de cet excès de
-zèle. Était-ce lui qu'on avait servi en étouffant l'insurrection qui
-aurait pu donner à Charles-Quint de si graves embarras? Il s'en
-souvint, et, depuis lors, jamais ne fut bien pour les Guises.
-
-Le clergé s'en souvint aussi. À la première occasion, il travailla
-pour eux. Le roi d'Écosse, Jacques V, veuf d'une fille de François
-Ier, qu'il aimait fort, était pressé par les siens de se remarier et
-ne voulait qu'une Française. Il demandait une Bourbon. Ses prêtres
-d'Écosse firent si bien, qu'en place il accepta Marie, la soeur des
-Guises.
-
-Ceux-ci, dans ce hasard heureux, faufilés entre deux amours, se
-trouvèrent sur le trône, par la grâce du clergé, grands et importants
-par leur soeur, dont la France avait besoin contre l'Angleterre, et
-qui, bientôt veuve, régente au nom de la petite Marie Stuart, fut
-courtisée pour livrer cette enfant avec la couronne d'Écosse.
-
-Les Guises n'étaient pas moins de douze. Douze fortunes à faire!
-N'ayant pas la faveur du roi, ils se glissèrent par le dauphin Henri,
-se donnèrent à Diane, mendièrent la main d'une fille de Diane. Cette
-alliance les enhardit au point que François de Guise (dit-on) fit
-promettre à ce simple Henri _de lui restituer la Provence_!
-
-Ils comptaient bien aux noces prendre le manteau de prince. François
-Ier fut inflexible, et il leur fallut attendre sa mort. Princes alors,
-malgré les vrais princes, malgré le parlement, ils ne s'en contentent
-plus. Ils veulent marcher de front avec le premier prince du sang,
-Bourbon-Vendôme, père d'Henri IV.
-
-La devise du cardinal de Lorraine était un lierre autour d'un arbre.
-Image naïve des Guises recherchant les Bourbons, les étreignant par
-alliance, et peu à peu les étouffant.
-
-Leur audace séduisit la France. Quoique éminemment faux, et tout
-mensonge, ils plurent par le succès et l'à-propos. On leur crut le
-suprême don que plus tard Mazarin voulait d'un général plus qu'aucun
-solide mérite, disant toujours: Est-il _heureux_?
-
-François de Guise, excellent homme de guerre, n'eut pas cependant
-occasion de faire la grande guerre stratégique. Metz et Calais, deux
-succès de détails, bien réussis, enlevèrent l'opinion. Un immense
-parti, qui avait besoin d'un héros, reprit la chose en choeur, la
-chanta pendant cinquante ans, en assourdit l'histoire.
-
-À voir pourtant cette servilité au honteux combat de Jarnac, à voir
-son affaire de Grignan qu'il lava pour argent, à voir cette attention
-aux petits gains, aux petites affaires de ses fiefs (_Mém. de Guise_),
-j'ai de la peine à croire que, sous cette bravoure, sous cet éclat, un
-grand coeur ait battu.
-
-C'est ce qui distinguait fort les Guises de leurs aïeux d'Anjou, et
-qui, dans leur plus haute fortune, les signalait toujours comme
-_parvenus_. Ils n'étaient pas tellement ambitieux dans le grand,
-qu'ils ne fussent âprement avides, rapaces, crochus, dans le petit.
-Tout-puissants même, et rois de France, on les vit palper sans rougir
-les menus profits de la royauté. Leur soeur d'Écosse, et vraie soeur
-en ceci, les en gronde, surtout leur reproche de ne pas lui faire part
-et de ne voler que pour eux.
-
-Nous ne suivons pas les satires protestantes, mais bien l'opinion
-catholique indépendante, celle des Tavannes, par exemple, des
-Espagnols, du duc d'Albe, qui parle du cardinal de Lorraine comme d'un
-petit brouillon avec qui on ne peut traiter. Il en dit ces propres
-paroles: «En disgrâce, il n'est bon à rien. En faveur, il est
-insolent, et ne reconnaît plus personne.» (Lettre du 18 juillet 1572.)
-
-Ce que les frères eurent de meilleur, ce fut l'entente et l'unité
-d'efforts. La division du travail et des rôles était parfaite entre
-eux. Le second, Charles, et le troisième, Aumale, le gendre de Diane,
-la tenaient par elle et sa fille. Ils n'en bougeaient, surtout le
-jeune cardinal. Ils assuraient à François, le héros, le vrai champ de
-bataille des affaires, à savoir la chambre à coucher, _ces douze pieds
-carrés qui_ (disait Richelieu) _donnent plus d'embarras que l'Europe_.
-Le jeune cardinal, entre le roi et Diane, était de tout en tiers; il
-mêlait à tout ses gambades, et tenait son frère, le héros,
-très-informé, sans sortir de son rôle, et gardant la bonne attitude
-d'un militaire étranger aux intrigues.
-
-Nulle affaire lucrative non plus ne passait là sans qu'ils fussent à
-même d'en happer quelque chose. Ce qu'ils en tirèrent, Dieu le sait.
-Pour ne parler que du cardinal, on put croire qu'il serait peu à peu
-le seul évêque de France. Il arriva sous Charles IX à réunir _douze
-siéges, dont trois archevêchés_, les grands siéges archiépiscopaux de
-Reims, de Lyon et de Narbonne; à l'est, les riches évêchés germaniques
-de Metz, Toul et Verdun; au midi, Valence, Alby, Agen; à l'ouest,
-enfin, Luçon, Nantes.
-
-Mais ce mot d'_évêché_ ne donne guère une idée de la réalité d'alors;
-les trois de l'est étaient de riches principautés d'Empire, grasses à
-ce point, qu'en 1564, voulant s'assurer le duc de Lorraine, le
-cardinal, sur Verdun seulement, put lui donner en fiefs vacants un
-don de deux cent mille écus. (Granvelle, VIII, 305.)
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-L'INTRIGUE ESPAGNOLE
-
-1547-1559
-
-
-J'ai donné les acteurs, ce semble. Il ne me reste qu'à commencer le
-drame. Selon la méthode ordinaire, je dois, dès ce moment, entamer le
-récit de l'imbroglio politique.
-
-C'est le conseil que le lecteur me donne, et l'art peut-être aussi. Le
-puis-je, en vérité? L'histoire me le défend, et elle parle plus haut
-que tout art littéraire. Si j'ouvrais ici le récit, j'aurais beau
-faire ensuite, il resterait toujours obscur.
-
-Qu'on ne s'y trompe point. Les meneurs de la cour que nous avons
-nommés, en tout trois ou quatre intrigants, ne sont nullement les
-grands acteurs réels du drame qui va se jouer. Ils y sont accessoires,
-entraînés qu'ils sont tout à l'heure sous l'influence souveraine qui
-les emportera et eux et leurs projets juste au rebours de leurs
-projets. Cette influence est l'espagnole.
-
-Je ne puis davantage chercher en Charles-Quint la fixité de mon fil
-historique. On le verra essayer quelque temps de petites résistances
-contre le grand mouvement espagnol pour en être bientôt entraîné.
-
-Où donc sera mon ancre?
-
-La chercherai-je à Rome? Le nom de Rome incontestablement fit l'unité
-de la grande conspiration catholique. Unité nominale.
-
-Rome fut divisée sur le dogme: ses plus éminents cardinaux différaient
-entièrement (à Trente) sur la mesure des concessions à faire. Et,
-politiquement, Rome fut pitoyable, s'étant mise à faire la guerre
-folle à l'Espagne qui la défendait.
-
-Pour reprendre, les Guises, Charles-Quint et le pape, dans leurs
-variations, ne me fournissent aucunement le solide point de départ
-dont ce livre a besoin.
-
-Sa base est en deux choses qu'il faut donner d'abord, en deux acteurs
-qu'il faut poser en face: _l'Espagne et le Protestantisme_.
-
-Je dis l'Espagne, et non pas le parti catholique. Ce parti, avec
-toutes ses finesses politiques, avec sa mécanique législative de
-Trente, etc., n'aurait pas pu lutter s'il ne lui était survenu un
-élément nouveau, très-spécial, qui réchauffa tout.
-
-Élément national qui devint universel, qui espagnolisa la religion par
-toute l'Europe, substituant le roman à la poésie, et (chose
-inattendue) de la chevalerie faisant jaillir une police!
-
-Cette police est l'ordre des jésuites, ordre essentiellement
-espagnol, qui très-longtemps n'a que des généraux espagnols.
-
-Ordre dominateur, comme l'Espagne l'est alors, absorbant et
-engloutissant, qui transforme toute l'Église, jésuitise ses ennemis
-même, impose sa méthode à tout prêtre, à tout moine, si bien que tout
-ordre rival, ne confessant plus qu'à ce prix, doit se faire jésuite ou
-périr.
-
-Encore une fois, voilà les deux acteurs, et il n'y en a pas d'autres:
-la Réforme, l'intrigue espagnole; l'Espagne et le protestantisme.
-
-L'Espagne envahit par l'épée, le roman, la police. Et la France, au
-roman, opposa la poésie.
-
-La poésie du coeur, la grandeur des martyrs, les luttes et les fuites
-héroïques, les lointaines migrations, les hymnes du désert et les
-chants du bûcher.
-
-Bien entendu que la France veut dire ici un ensemble de peuples, et la
-grande école Genève, et ses colonies aux Pays-Bas, en Écosse, en
-Angleterre, l'infiltration puritaine qui par-dessous fit une autre
-Angleterre.
-
-Donc, en ce chapitre, l'_Espagne_. Au chapitre suivant, les _martyrs_.
-
- * * * * *
-
-L'Espagne avait une prise très-forte sur l'Europe, et par sa grandeur,
-et par sa misère (qui compte tout autant en révolution).
-
-Grandeur incontestable, par l'immensité des possessions, par le reflet
-des Indes, le prestige du monde inconnu, par l'ascendant de l'or, par
-la renommée des vieilles bandes. Mais cette grandeur n'était pas moins
-dans le respect de l'Europe, dans la fière attitude des Espagnols,
-dans leurs prétentions, qu'on ne contestait qu'à moitié, dans la
-servile imitation qu'on faisait de leurs moeurs et de leurs costumes,
-dans la souveraineté de leur littérature et de leur langue.
-
-La vie noble, pour toute l'Europe, ce fut peu à peu la vie espagnole,
-le loisir, la noble paresse. Et l'Espagne, en effet, entrait de plus
-en plus en grand loisir. Elle était délivrée de tout ce qui l'avait
-occupée au Moyen âge, de sa croisade des Maures, de ses libertés
-intérieures. Dispensée de se gouverner et de vouloir, elle l'est
-encore plus de penser. L'Inquisition, qui gouverne (surtout depuis
-1539), ferme une à une toutes les voies où pourrait s'échapper
-l'esprit.
-
-Tout cela sous Charles-Quint. C'est une manie des historiens d'opposer
-toujours les règnes de Charles-Quint et de Philippe II. La décadence
-commence sous le premier, et de bonne heure. Seulement la nouveauté
-des colonies, l'immensité du débouché des Indes, ouvert tout à coup à
-la nation, l'empêchent de sentir l'asphyxie. À l'intérieur, elle n'est
-pas moins déjà affaiblie, languissante. En 1545, Charles-Quint demande
-six mille hommes à l'Espagne et n'en peut tirer que trois mille.
-L'extension de la mendicité, dans ce pays inondé d'or, se constate par
-une littérature nouvelle, le genre dit _picaresque_, les romans de
-mendiants et de voleurs. Dès 1520, paraît le _Lazarille de Tormes_.
-
-L'or d'Amérique semble détruire ce qui reste d'activité. À l'oisiveté
-native, à celle du noble qui y met son orgueil, à celle du
-fonctionnaire payé pour ne rien faire, s'ajoute le loisir du
-capitaliste enfouisseur, qui vit d'un trésor inconnu.
-
-Tous inactifs et tous muets. Est-ce à dire qu'ils soient immobiles?
-Oh! c'est tout le contraire. Tout ce qui ne court pas le monde, n'en
-voyage que plus en esprit. Ainsi sont les Arabes. Celui-ci qui reste
-les yeux fixes du matin au soir, il va à la Mecque, à Bagdad, que
-dis-je? au ciel, par d'infinis romans. De même, cette vive Andalouse
-ou la passionnée Castillane, en une heure d'immobilité, elles ont
-couru plus d'aventures que les princesses des _Mille et une Nuits_.
-
-Les _Amadis_, qui sont toute une littérature, ont possédé l'Espagne
-jusqu'au milieu du siècle, où une autre commence, celle des
-_bergeries_, dont la France doit tirer l'_Astrée_.
-
-Ceux qui auront la patience de compulser les annales de l'imprimerie
-espagnole aux XVe et XVIe siècles (jusqu'en 1540), y trouveront deux
-classes dominantes de livres, les _Amadis_, littérature du monde, les
-_Rosaires_ et autres livres sur la Vierge, littérature de couvent, non
-moins galante et souvent plus hardie.
-
-Ce sont deux paralytiques, insatiables lecteurs de romans, qui lancent
-le mouvement espagnol: le Biscayen Ignace, longtemps fixé sur une
-chaise par sa blessure; la Castillane sainte Thérèse, trois ans clouée
-au lit sans pouvoir se bouger.
-
-Sainte Thérèse nous dit elle-même l'effet précoce de ces lectures sur
-elle. À l'âge de dix ans, son frère et elle, nourris par leur mère de
-romans, et déjà en faisant eux-mêmes, se contentèrent peu des
-paroles; vrais Espagnols, il leur fallut les actes. Ils partirent un
-matin, non pour combattre les chevaliers félons, mais dans l'espoir
-d'en être les martyrs, de périr chez les Maures. Nos petits Don
-Quichottes furent rattrapés à une lieue.
-
-Mais l'Espagne elle-même ne le fut pas, et ne le sera jamais sur cette
-route des romans. En lire, en écouter, en faire, c'est le fond de
-l'âme espagnole.
-
-La charmante sainte de Castille, à l'âme toute noble et transparente,
-nous a, dans l'élan personnel du roman qui a fait sa vie, donné la
-vraie pensée de l'Espagne d'alors: _Défendre l'opprimé_.
-
-La victime des victimes et des opprimés l'opprimé, c'est Jésus, le
-doux petit Jésus, le bon et l'aimable Jésus, Jésus, l'époux du coeur,
-etc., etc.
-
-Les juifs l'ont crucifié; brûlons les juifs. Les Maures l'ont
-blasphémé; brûlons les Maures. Les luthériens ont blessé sa sainte
-face en ses images; malheur aux luthériens!
-
-Voilà comme la pitié devient fureur. C'est le point de départ de la
-croisade, le brûlant effort de l'âme espagnole, disons de l'âme du
-Midi.
-
-Le Midi sous toutes ses faces et par tous ses moyens. Toutes les
-fureurs d'Afrique ne sont pas assez pour venger Jésus. Toutes les
-ruses des sauvages, au besoin, suppléent à la force.
-
-Si la Castillane Thérèse n'eût été femme, si elle eût eu l'épée, elle
-l'eût vengé avec l'épée. Le Biscayen Ignace, aussi rusé que brave, y
-mit l'esprit de sa montagne, un esprit d'embuscade, de chasseur, ou de
-contrebandier.
-
-La ruse fut d'autant plus puissante, qu'elle fut naïve; il prit le
-monde au piége qui le prit le premier.
-
-Le génie romanesque, qui est la tendance nationale, n'osait, devant
-l'Inquisition, prendre l'essor dans les choses religieuses. Mais voici
-un matin ce hardi Biscayen qui lui ôte la bride, qui dit à ces rêveurs
-affamés de romans: «Rêvez, imaginez,» et qui leur en fait un devoir,
-un point de dévotion.
-
-«Écrivez des romans de piété,» disait plus tard, vers 1600, saint
-François de Sales à l'évêque de Belley. Ils furent écrits, et partout
-lus. Mais bien plus neuf et plus hardi avait été, un siècle avant,
-Loyola, qui mit tout le monde à portée de rêver le sien.
-
-Rien d'écrit, presque rien. Tout oral et tout personnel.
-
-L'Évangile même est la matière de l'amplification... Ne vous effrayez
-pas. Ce n'est pas la libre lecture ni l'interprétation de l'Évangile.
-Ce sont tels versets, bien choisis, expliqués par le directeur. Le
-sens spirituel est fixé; mais les circonstances historiques sont
-remises au développement facultatif du rêveur solitaire.
-
-Ce cercle est fort serré. Peu ou point d'Ancien Testament. Le
-merveilleux biblique, austère et sombre, est écarté. L'accord de la
-tradition antique, la perpétuité de l'Église, le mariage de l'ancienne
-et de la nouvelle loi, toutes ces grandes choses dont se nourrit la
-foi protestante, n'entrent pas dans la sphère des _Exercitia_
-d'Ignace, sphère toute réaliste, où l'âme s'édifie par l'imagination
-et l'invention anecdotique, en recherchant en soi les aventures
-probables qui ont pu se passer sur le terrain des Évangiles.
-
-Or, qui connaît le génie méridional, sa vive personnalité, son
-instinct dramatique, sentira bien que le rêveur ne sera pas longtemps
-simple témoin de cette histoire. Il en sera bien vite acteur et
-coopérateur; il se fera à Bethléem ange ou mage, boeuf ou âne; il se
-fera ailleurs Pierre ou Matthieu, que dis-je? la Vierge, Jésus même.
-
-Libre du joug de la théologie qui eût creusé le dogme, du joug de la
-tradition biblique qui explique l'Évangile par quatre mille ans
-d'histoire antérieure, livré à l'amusement de l'amplification
-biographique, il s'y mêle hardiment lui-même, en familiarité complète.
-Il parle sans façon à Jésus, l'écoute et lui répond, lui fait ses
-plaintes amoureuses, le gronde doucement (comme fait sainte Thérèse),
-parfois le somme de tenir ses promesses et le presse de ses exigences.
-
-Énorme accroissement du moi, de la personne humaine! Le pécheur est si
-peu embarrassé, si peu humilié, qu'il dialogue avec son juge, que
-dis-je? l'embarrasse, et, comme en dispute amicale entre deux
-camarades, se fait parfois juge à son tour.
-
-Permis de faire descendre Dieu à sa mesure, de rétrécir le Christ à
-ses convenances, de se faire un Jésus commode, un petit, tout petit
-Jésus. Car c'est lui qui se gêne, dans cette intimité, qui diminue,
-disparaît presque. L'idéal se supprime, et le réel est tout; le réel,
-je veux dire la bassesse individuelle de Sancho, Diégo, la platitude
-de tel petit bourgeois de telle petite ville.
-
-Car, ne l'oublions pas, la bourgeoisie est née, par toute l'Europe,
-la classe éminemment propre au roman, un peuple oisif qui vit de la
-vie noble, peuple borné, d'autant plus difficile, qui n'admet
-l'Évangile qu'autant qu'il peut le faire à son image, bourgeois et
-platement romanesque.
-
-Qu'est-ce que le roman? L'épopée non épique, l'histoire non
-historique, descendues l'une et l'autre de la grandeur populaire à la
-petitesse individuelle. Et le roman religieux? La religion sortie de
-sa haute sphère générale, pour se laisser manier et mouler au plaisir
-de l'individu.
-
-Mais ces individus, ces oisifs, ces nobles et demi-nobles, ces
-bourgeois, ces rentiers, qui ont le temps de rêver des romans sous la
-discipline d'Ignace, sont une classe essentiellement paresseuse. Il
-faut, même en ce genre d'amusement religieux, supprimer le travail,
-l'effort, leur mâcher tout. Le directeur doit leur faciliter leur
-amplification, en donner les traits généraux, leur fournir un
-guide-âne. Et lui-même qui le guidera? Ce scolastique, cet homme de
-collége, ne sera-t-il pas lui-même embarrassé à mener son pénitent
-dans la voie du roman? C'est à cela que répondent les _Exercitia_;
-c'est un petit manuel assez sec, un livre de classe, un _Gradus ad
-Parnassum_, qui pouvait aider la stérile imagination du sot chargé de
-faire des sots.
-
-Nous avons dit la recette que ce manuel donne pour amplifier, trouver,
-imaginer. Ce moyen, c'est l'appel aux sens. Tâchez à Bethléem, tâchez
-au jardin des Olives, tâchez même au Calvaire, d'appliquer les cinq
-sens. Voyez et écoutez, goûtez, touchez, flairez la Passion. Bizarre
-précepte, étonnamment grossier. Partout les sens appelés en témoignage
-des objets spirituels!
-
-Condillac ne parle pas autrement. Comme lui, Loyola fait de la
-sensation le criterium de l'esprit.
-
-Les sens, si durement étouffés, humiliés par le christianisme du Moyen
-âge, se trouvent ici bien relevés. Les voilà juges de tout. Dieu n'est
-plus sûr que par le tact.
-
-L'homme ne croit plus Christ qu'autant qu'il a touché ses plaies, ni
-la femme Jésus si elle ne touche ses pieds, si elle ne les lave et
-parfume, ne les essuie de ses cheveux.
-
-Cette méthode hardie et grossière ne pouvait manquer son effet; elle
-devait, dans le Midi surtout, dans la brûlante Espagne, être
-accueillie avec passion. Elle avait par deux choses une irrésistible
-puissance; elle faisait appel à l'esprit romanesque; elle invoquait
-les sens et faisait un devoir de les interroger.
-
-N'ayez peur que dès lors l'homme ignorant, la femme, ne restent dans
-le mutisme où les laissait le Moyen âge. La langue est dénouée. C'est
-là la révolution immense de Loyola. Avec une méthode qui vous force
-d'analyser à fond la sensation et d'en rendre compte, qui vous impose
-de parler longuement de vous, de ce que vous sentez, vous êtes sûrs
-d'avoir des pénitents bavards qui ne finiront plus. Les femmes, les
-religieuses, se mirent à tant parler, qu'Ignace lui-même, épouvanté,
-exprima le désir que son ordre s'abstînt de prendre la direction de
-leurs couvents. On ne l'écouta guère. Même de son vivant, elles eurent
-des confesseurs jésuites.
-
-Les conséquences de tout ceci devinrent incalculables dans l'Europe.
-Le monde en fut changé. Au moment où la confession était brisée dans
-le Nord par l'austérité protestante, elle se trouva immensément
-amplifiée, fortifiée dans le Midi; non, disons mieux, _créée_. Ce
-dernier mot est plus exact pour une révolution si grande.
-
-Qu'on se figure la chose et qu'on la prenne aux entrailles de
-l'Espagne. Sur cette Espagne dominicaine, sur cette morne et
-silencieuse Castille, descend ce Basque de Biscaye qui, avec
-l'expansion de sa race excentrique, déchaîne hardiment le roman, fait
-parler tout le monde, oblige la Castille, l'Aragon, à desserrer les
-dents. On sait qu'il y a deux Espagnes, l'une fière et muette, mais
-l'autre intrigante et parleuse, celle de Figaro. Et Sancho même est de
-celle-ci; dans sa vulgarité, pour peu qu'on l'initie, il n'est que
-plus propre aux affaires. Cette Espagne, par les jésuites, eut son
-avénement dans les choses religieuses.
-
-Le passage subit des dominicains aux jésuites, d'un laconisme de
-terreur à ce paterne bavardage, l'encouragement à l'esprit romanesque,
-l'appel aux sens surtout et l'emploi qu'on en fit dans le rêve, tout
-cela apparut à l'Espagne comme une émancipation, une liberté relative.
-
-Liberté dans la discipline, liberté dans le dogme. Les jésuites
-étendirent, autant qu'ils purent, la part du _libre arbitre_ de
-l'homme, restreignant la _grâce_ de Dieu, adoptant sans difficulté
-là-dessus les opinions des philosophes et des juristes.
-
-Rome encore était indécise et partagée. À l'entrée du concile de
-Trente, tels de ses cardinaux les plus illustres croyaient qu'il
-fallait, pour calmer l'Allemagne et satisfaire la ferveur protestante,
-donner une part prépondérante à la grâce divine, rétrécir l'homme,
-augmenter Dieu. Les jésuites, bien plus habiles, montrèrent que, tout
-au contraire, il fallait tout donner à la liberté en spéculation pour
-s'en emparer en pratique.
-
-L'idéal véritable du système avait été posé par Ignace avec une
-netteté courageuse, par sa fameuse réduction de l'âme «à un cadavre
-qui tombe si on ne le soutient.» Dans une autre comparaison bizarre,
-mais plus exacte, l'ingénieux Biscayen veut qu'elle soit une
-_marionnette_ qui ne remue que par celui qui tient et peut tirer les
-fils.
-
-Le penseur fut Ignace, et l'exécuteur fut Lainez, un Castillan peu
-imaginatif, génie pesant, mais fort, qui, sous le maître, et plus que
-lui peut-être, écrivit les _Constitutions_.
-
-À ce concile de Trente où les cardinaux se divisaient, lui, il
-n'hésita pas. Il apporta ce grossier éclectisme espagnol de l'homme
-_libre_ en théorie, _marionnette_ en réalité.
-
-Il n'était pas besoin, comme les Italiens le croyaient, de chercher
-l'apparence, l'ombre de la raison. Lainez avait par devers lui deux
-machines qui valaient tout argument, et qui en dispensaient.
-
-L'une, c'était la _méthode des Exercitia_, l'appel aux sens et au
-roman; l'autre, une _méthode de classes_, lente, forte, pesante, qui
-tiendrait longtemps l'enfant sur les mots, courbé sous la grammaire,
-le rudiment, le fouet.
-
-Deux moyens qui se complétaient. Le premier, charmant, séducteur,
-prenait les délicats du monde, les rois, les grands, les femmes. Qui
-dit la femme dit l'enfant; l'enfant, livré par elle, devait passer par
-la filière de cinq ou six jésuites grammairiens qui, serrant son
-cerveau de proche en proche (par l'art des Caraïbes), et lui
-aplatissant le crâne, livreraient cette tête rétrécie et pointue à la
-seconde opération, celle du directeur jésuite.
-
-Ce Castillan Lainez était un cuistre de génie, qui fabriqua lui-même
-la machine de sa rude main. C'est le fondateur des colléges jésuites
-et de tout cet enseignement. L'invention parut si belle à Ignace, que,
-pour donner l'exemple, il commença à faire des thèmes, se faisant
-corriger ses solécismes par un enfant de douze ans, Ribadeneira, qui
-depuis a écrit sa vie.
-
-Là se trouva l'équilibre de l'ordre. Autrement il eût chaviré. À côté
-de cette scabreuse direction où les jésuites enseignaient à faire des
-romans, ils eurent une pédantesque direction grammaticale,
-très-sèchement occupée de mots. Les deux caractères se mêlèrent; dans
-le roman même et l'intrigue, les jésuites restèrent hommes de collége.
-Cela les garda quelque temps des dames qu'ils avaient dans les mains.
-
-Cependant ces deux choses, éducation et direction, la verbalité vide
-et la matérialité, tout se tenait fortement. Plus l'âme restait vide
-dans cette éducation, nourrie de vents, de mots, plus dans la
-direction elle prenait gloutonnement la matérialité des images
-sensibles et grossières. Par deux chemins elle allait au néant.
-
-Rome fut longtemps à comprendre la profondeur barbare de cette méthode
-espagnole qui la sauvait. Elle crut que les _Exercitia_ étaient un
-livre de piété pour tous, ne vit point que c'était un manuel spécial
-et secret pour barbariser les esprits. On lit en tête un beau
-privilége de Paul III pour _répandre partout le livre_; et,
-au-dessous, la recommandation de la Société de _ne pas le répandre_,
-de garder l'édition sous clef, de n'en pas donner un volume sinon à
-des jésuites. Et, en effet, le fond de la méthode n'était nullement
-qu'on étudiât seul. Ce manuel était le guide du directeur, qui seul
-devait savoir la voie qu'il faisait suivre, de sorte que l'âme
-impotente, sans lui paralytique, inerte, ne pût pas faire un pas
-autrement qu'appuyée sur la béquille du jésuite.
-
-Apparent mysticisme, absolument contraire aux vrais mystiques, à leur
-voie libre et pure. La pauvre madame Guyon, enfermée sous Louis XIV
-pour sa théorie du pur amour, déclare expressément que «sa vie
-d'oraison fut _vide de toutes formes et images_,» et qu'elle n'adora
-qu'un esprit. Au contraire, dans la voie expressément tracée par
-Loyola, la piété doit sans cesse _imaginer et faire appel aux cinq
-opérations des sens_.
-
-On était sûr dans cette route d'atteindre Marie Alacoque, l'idolâtrie
-du coeur sanglant.
-
-Toute cette histoire a été si mal datée, qu'on n'y a rien compris.
-
-Rappelez-vous que, dès 1522, vingt ans avant l'approbation du pape,
-Ignace écrit ses _Exercices_ et les applique, commence ses sociétés
-dévotes, libres jésuites qui travaillèrent l'Espagne en dépit des
-dominicains.
-
-En trente années, avant la mort de Loyola et de Charles-Quint, toute
-l'Europe était envahie, l'Asie, l'Amérique entamées.
-
-Dix colléges en Castille, cinq en Aragon, cinq en Andalousie. L'Italie
-partagée en trois provinces jésuitiques. En France et en Allemagne,
-moins de puissance visible; mais des mines partout, l'action
-souterraine, individuelle du confessionnal; les femmes prises surtout
-pour aller aux enfants.
-
-Les confesseurs des rois n'eurent pas un moment à perdre pour se
-mettre à la mode. Leurs pénitents les auraient délaissés. Amis ou
-ennemis des jésuites, ils subirent leur méthode, les imitèrent, et
-s'en trouvèrent très-bien. La sensualité d'un gouvernement si complet
-des âmes et des passions rendit toute réforme du clergé impossible;
-elle enfonça le prêtre dans son confessionnal, devenu le trône du
-monde.
-
-Un prédicateur bénédictin, aimé de Charles-Quint, s'était aventuré à
-dire «que le mariage était, pour le salut, un état plus sûr que le
-célibat.» Il ne trouva aucun appui dans le clergé espagnol;
-l'Inquisition l'emprisonna. Les prêtres eurent peur du mariage. Ils se
-soucièrent peu de cette femme unique, éternelle, par laquelle ils
-perdaient l'infini du roman.
-
-Le parti politique, qui alors menait Charles-Quint, et qui eût voulu
-le rendre arbitre de la question religieuse, lui fit prendre des
-mesures hardies qui affranchissaient les moines de l'Inquisition, et
-enlevaient à sa juridiction même ses _familiers_, tout son monde
-d'espions (1534-1535). Si le clergé eût appuyé, l'Inquisition était
-par terre. Ni prêtres ni moines ne bougèrent. Loin de là, les prélats
-irritèrent l'Empereur par d'obstinés refus d'argent (1524, 1533,
-1538). Dans son horrible crise de 1539, Charles-Quint, dégoûté, quitta
-l'Espagne, et abandonna le clergé à l'Inquisition. Il s'y abandonna
-lui-même, chargeant le grand inquisiteur de gouverner avec l'infant.
-Il rendit à l'Inquisition le jugement sur ses familiers, brisa ses
-propres officiers (un vice-roi de Catalogne!) sous les pieds de
-l'Inquisition.
-
-Philippe II, âgé de seize ans, ordonne à un autre vice-roi, grand
-d'Espagne et du sang royal, qui a touché aux familiers de
-l'Inquisition, de subir sa pénitence et de tendre le dos au fouet.
-
-Je ne vois pas, dès cette époque, que Charles-Quint ait varié autant
-qu'on le suppose. Les ordonnances qu'il fit alors en Flandre,
-horribles, par lesquelles les femmes protestantes étaient enterrées
-vives, sont constamment exécutées, même à l'époque de l'_Intérim_ et
-de ses mésintelligences avec le pape.
-
-L'année même de l'_Intérim_, une femme fut enterrée vive à Mons.
-
-Les confesseurs espagnols, qui dirigent l'Empereur malade, se soucient
-peu du pape, trop peu catholique à leur gré.
-
-Rien ne caractérise plus la moralité de l'époque et la sécurité
-nouvelle de la conscience religieuse, que la naissance du bâtard de
-l'Empereur, le fameux don Juan d'Autriche. En remontant du jour de
-cette naissance à neuf mois, on trouve précisément le jour où
-l'Empereur signa la guerre sainte et l'extermination du
-protestantisme.
-
-Par la force de cette position tout espagnole, du haut des bûchers,
-des massacres (trente mille morts aux Pays-Bas, si j'en croyais
-Navagero), il commandait au pape. Paul III lui donne contre
-l'Allemagne douze mille hommes, deux cent mille ducats, la moitié des
-revenus de l'Église d'Espagne pour un an, l'autorisation de vendre
-pour cinq cent mille ducats de biens de moines espagnols.
-
-Sa joie fut vive. Jamais il ne s'était vu un tel trésor. Mais en
-pourrait-il profiter? Chaque année il était malade. La goutte,
-l'asthme, les maux d'estomac, de continuelles indigestions,
-travaillaient le triste Empereur. Peu après, quelqu'un écrivait en
-France qu'il ne marchait que courbé avec l'aide d'un bâton; que, pour
-sortir d'une ville et faire croire qu'il montait encore à cheval, il
-se hissait sur un banc, d'où on le mettait en selle, sauf à descendre
-à deux pas pour continuer en litière. Il sentait son état, et il avait
-fait, refait son testament. Souvent aussi il avait eu l'idée de se
-retirer au couvent et de songer enfin à Dieu.
-
-Ce traité le fit tout autre. Il fut signé le 26 juin 1546. Et, la
-veille, l'Empereur s'en trouva si ragaillardi, si jeune, qu'il voulut
-faire un coup. Après la table, les pâtés de poisson et de gibier, ce
-qu'il aima, c'étaient les femmes. On lui chercha une femme dans la
-ville (Ratisbonne). On découvrit une pauvre jeune demoiselle qui fut
-amenée, livrée au spectre impérial. Elle s'appelait Barbe Blumberg.
-
-On se demande comment un malade si malade, souvent près de la mort,
-chercha cette triste aventure dans les pleurs d'une fille immolée.
-Apparemment sa conscience était à l'aise. Un prince qui protégeait
-l'Église de tels supplices, un prince qui, à ce moment même, recevait
-l'épée sainte, dut croire un tel péché léger et véniel lavé d'avance
-par sa future bataille et par le sang des protestants.
-
-Neuf mois après, un fils lui vint, blond, aux yeux bleus comme sa
-mère. Elle n'eut pas la consolation de le garder. Pendant qu'elle
-allait cacher sa honte aux grandes villes des Pays-Bas, l'enfant fut
-porté en Espagne par un valet de chambre, élevé par un musicien joueur
-de viole, du service de Sa Majesté. C'est du testament de l'Empereur,
-c'est-à-dire de sa bouche même, que nous tirons tous ces détails.
-
-Nous pourrions donner sur deux lignes l'histoire correspondante des
-galanteries et des exécutions qui les excusent et les absolvent: les
-bâtards datés des massacres, les bûchers payant les amours.
-
-Le célèbre adultère de Philippe II avec la femme de son ami Ruiz Gomez
-ne peut se placer (nous le prouverons) qu'au second veuvage du roi,
-aux premiers mois où il rentre en Espagne, c'est-à-dire au moment où
-l'horrible auto-da-fé de Valladolid introduit dans la voie des flammes
-ce règne de terreur qui passa entre deux bûchers (octobre 1559.)
-
-_Ab Jove principium._ La morale nouvelle, la nouvelle direction, dut
-s'emparer des rois d'abord, des grandes dames. Nous la verrons
-descendre de proche et s'infiltrer partout. Tous les historiens
-catholiques ont caractérisé avec orgueil l'organisation de ce réseau
-immense qui enveloppa l'Europe, non pas en général, mais par villes et
-villages, par rues, par maisons, par familles. De sorte qu'il n'y eut
-pas une alcôve où ne veillât un oeil ou une oreille ouverts pour le
-pape et l'Espagne. Tout couvent devint un foyer, un laboratoire de
-police. Tout moine fut espion ou messager pour Philippe II. Un moine,
-le premier, lui apprit la Saint-Barthélemy.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-LES MARTYRS
-
-1547-1559
-
-
-«Il y avait à Saintes un artisan pauvre et indigent à merveille,
-lequel avait un si grand désir de l'avancement de l'Évangile, qu'il le
-démontra un jour à un autre artisan aussi pauvre et d'aussi peu de
-savoir (car tous deux n'en savaient guère). Toutefois le premier dit à
-l'autre que, s'il voulait s'employer à faire quelque exhortation, ce
-serait la cause d'un grand bien. Celui-ci, un dimanche matin, assembla
-neuf ou dix personnes, et leur fit lire quelques passages de l'Ancien
-et du Nouveau Testament qu'il avait mis par écrit. Il les expliquait
-en disant que chacun, selon les dons qu'il avait reçus de Dieu,
-devait les distribuer aux autres. Ils convinrent que six d'entre eux
-exhorteraient chacun de six semaines en six semaines, le dimanche
-seulement.» C'est le premier trait du tableau que Palissy fait des
-origines de la Réforme dans l'ouest de la France. Je ne connais rien
-qui rappelle autant la douceur des idylles bibliques de Ruth et de
-Tobie. Déjà les drapiers de Meaux, les tisserands de Normandie,
-s'étaient fait les uns aux autres de semblables enseignements. Souvent
-c'était une vieille femme, de longue expérience et de grands malheurs,
-qui lisait et expliquait la Bible. L'effet moral en fut profond.
-
-«En peu d'années, les jeux, banquets et superfluités avaient disparu.
-Plus de violences ni de paroles scandaleuses. Les procès diminuaient.
-Les gens de la ville n'allaient plus jouer aux auberges, mais se
-retiraient dans leurs familles. Les enfants même semblaient hommes.
-Vous eussiez vu le dimanche les compagnons de métier se promener par
-les prairies et bocages, chantant par troupes psaumes, cantiques et
-chansons spirituelles. Vous eussiez vu les filles, assises dans les
-jardins, qui se délectaient ensemble à chanter toutes choses saintes.»
-
-La Réforme, encore sans ministres, sans dogme précis, réduite à une
-sorte de ravivement moral et de résurrection du coeur, se croyait un
-simple retour au christianisme primitif, mais elle était une chose
-très-neuve et très originale. Elle allait avoir une littérature et des
-arts imprévus si la dureté des temps n'y mettait obstacle.
-
-D'une part, l'éloignement naturel pour les anciennes images, objet
-d'un culte idolâtrique, devait produire et produisit l'art nouveau
-d'une ornementation tirée de la vie animale et de toute la nature, art
-charmant qui resta à son aurore dans le génie de Palissy pour être
-bientôt étouffé.
-
-Mais ce qui ne put l'être, ce qui surnagea et dura à travers tant de
-malheurs, ce fut l'élan de la musique. L'_harmonie_, le chant en
-partie, à peine entrevus du Moyen âge, dominèrent, se développèrent
-dans les grandes assemblées religieuses du XVIe siècle. L'_harmonie_
-n'était pas là de convenance, de système et d'art; elle se faisait
-d'elle-même par la différence concordante des sexes et des âges; les
-fortes et basses voix d'hommes y mettaient la gravité sainte de la
-grande parole biblique; les tendres et pathétiques voix de femmes y
-faisaient pleurer l'Évangile, tandis que les petits enfants enlevaient
-la symphonie au paradis de l'avenir.
-
-«Ils trouvaient tout cela entre eux, n'ayant pas plus de musiciens que
-de ministres. Voyez l'enfant quand il est seul, il chante, non pas un
-chant appris, mais celui qu'il se fait lui-même. Ce qu'il y eut alors
-d'invention, à ceux qui aiment et qui ont foi de le deviner, nul
-document ne le constate. Tout s'est évanoui comme le parfum quitte le
-vase. En vain, j'ai cherché les chants de cette primitive Église
-réformée. Quand bien même on les retrouverait, comment les chanter
-maintenant?» (Alfred Dumesnil, _Vie de Bernard Palissy_.)
-
-Nous ne pouvons recommencer. Nous ne pouvons que créer. Nous nous
-avançons d'un coeur ferme dans la voie virile de l'avenir. Et
-cependant ce regret mélancolique d'un jeune homme m'est revenu plus
-d'une fois en parcourant les actes de ces saints et de ces martyrs où
-les paroles naïves semblent si près de révéler les mélodies qui y
-furent jointes: «Quand même on les retrouverait, comment les chanter
-maintenant?»
-
-Moment primitif, unique, ciel sur terre, qu'il faut mettre à part. Les
-formules vont venir, un sacerdoce se former; la forte école de Genève
-va donner ses livres et ses chants, lancer sur toutes les routes ses
-colporteurs intrépides, ses dévoués missionnaires. Il le fallait. Les
-résistances finiront par s'organiser. Constatons seulement ici que,
-dans cette première époque, même dans la seconde encore pendant
-très-longtemps, il n'y eut aucune idée de résistance; au contraire,
-une étonnante obéissance, un incroyable respect des tyrans, et jusqu'à
-la mort.
-
-Pendant plus de quarante années, les nouveaux chrétiens se laissèrent
-emprisonner, torturer, brûler et enterrer vifs, sans avoir la moindre
-idée de résister aux puissances. Pourquoi? C'est qu'ils étaient
-chrétiens.
-
-Dès 1523, à Bruxelles, les premiers qui furent brûlés, trois
-augustins, se montrèrent pour leurs supérieurs obéissants jusqu'à la
-mort. En 1524-1525, Castellan à Metz, Schuch à Nancy, se livrèrent,
-pour ne pas compromettre les villages où ils prêchaient.
-
-Ils désapprouvèrent hautement et les paysans révoltés de Souabe en
-1525, et les anabaptistes de Munster en 1535, s'appuyant sur ce
-principe: «Qui s'arme n'est pas chrétien.»
-
-Cette primitive Église était d'autant plus pacifique qu'elle ne
-contenait presque aucun noble. Je n'en vois que deux chez nous à
-l'origine, Farel et un autre. Dans le martyrologe immense de Crespin,
-que j'ai compulsé tout entier dans ce but, je ne trouve que trois
-nobles en quarante années (1515-1555), deux Français, le fameux
-Berquin et le chevalier de Rhodes Gaudet, un Anglais, Patrice
-Hamilton. Les autres sont généralement de pauvres ouvriers, des
-bourgeois et des marchands. Il n'y a que deux paysans, dont l'un,
-laboureur aisé, qui, tout seul, apprit à lire, et même un peu de
-latin.
-
-Luther et Calvin prêchent l'obéissance. En 1560, Calvin se déclare
-amèrement contre la conjuration d'Amboise. De là une indécision, une
-hésitation, et des démarches contraires, fatales au parti protestant.
-
-On pouvait parier cent contre un que la Réforme périrait:
-
-Pour son austérité d'abord. L'esprit d'abstinence chrétienne qu'elle
-proposait, au moment même où la vie physique s'était réveillée dans
-son intensité brûlante, au moment où la nature enfantait des mondes de
-plus pour charmer et pour séduire l'homme, arrivait-il à propos?
-
-Ces forces nouvelles, à peine nées, qui s'en emparait par surprise? Le
-vieil esprit. Le christianisme matérialisé, la dévotion romanesque,
-éclataient dans leur triomphe par la ruse de Loyola. L'invasion
-jésuitique, derrière l'invasion espagnole, menaçait toute l'Europe.
-Machine d'épouvantable force, qui, partout où elle agissait, trouvait
-pour auxiliaire la conjuration toute faite de la nature sensuelle, de
-l'intrigue passionnée, de la femme et du désir.
-
-«Mais la Réforme, en revanche, n'était-ce pas la démocratie?» Oui et
-non. Elle était assez populaire parmi les ouvriers des villes, mais
-fort peu dans les campagnes. Dès 1524, je vois près de Hambourg,
-Zutphen, un des premiers martyrs, torturé par cinq cents paysans
-qu'ont lancés les dominicains en les enivrant de bière. Les
-missionnaires de Genève qui prêchaient nos moissonneurs n'en
-recevaient que des injures. Tout protestant, indistinctement, passait
-pour ennemi des images. Personne ne soupçonnait les arts que gardait
-dans son sein le protestantisme; personne ne devinait Palissy, Goujon,
-Goudimel, le mouvement lointain, infini, de Rembrandt et de Beethoven.
-
-La Réforme, je le répète, devait périr: 1º comme spiritualiste; 2º
-comme incomprise de la majorité du peuple; 3º elle devait périr pour
-son indécision sur la question capitale de _la légitimité de la
-résistance_.
-
-On a reproché aux plus fermes caractères, à Coligny, à Guillaume le
-Taciturne, leurs fluctuations. Mais c'étaient celles du parti, celles
-de ses plus grands docteurs, et l'indécision de la doctrine elle-même.
-Le protestantisme n'avait pas d'avis arrêté sur la question pratique
-d'où dépendait son salut.
-
-Cet argument pharisien embarrassait les protestants: «Si vous êtes
-chrétiens, vous devez, sans murmure, obéir, souffrir, périr.»
-
-Calvin baisse la tête, et dit: «Oui. Résistons spirituellement,
-sauvons l'âme, et laissons le corps.»
-
-Mais ceux, comme l'Écossais Knox, qui étaient sur le champ de
-bataille et regardaient de plus près, sentaient bien que cette réponse
-ne résolvait rien. Si vous vous livrez vous-mêmes aux tyrans,
-allez-vous livrer aussi l'enfant, la femme, tous les faibles, qui,
-dans ces cruelles épreuves, pourront abandonner la foi? Vous donnez le
-monde aux bourreaux qui poursuivront l'oeuvre de mort jusqu'à celle du
-dernier chrétien, jusqu'à ce que croyances et croyants aient également
-disparu de la terre. Est-ce là la victoire dernière que la foi doit
-remporter? Le christianisme doit-il avoir pour but, solution légitime,
-l'extermination du christianisme?
-
-Dans l'autre parti, au contraire, dans le parti catholique, il n'y a
-pas d'indécision sur cette question du glaive. Loin de là, une
-violente et terrible unanimité. Caraffa et Loyola la formulent (1543)
-en organisant pour le monde l'inquisition universelle, calquée sur
-celle d'Espagne.
-
-Cette unité, cette vigueur, semblaient devoir à coup sûr exterminer un
-parti indécis et divisé, qui raisonnait contre lui-même et discutait
-chaque essai de timide résistance.
-
-On insiste beaucoup trop sur les querelles de ménage entre
-catholiques, entre le pape et l'Empereur. Au moment même où l'Empereur
-était le plus contraire au pape, il faisait exécuter d'autant plus
-exactement les ordonnances effroyables qu'avait dictées le clergé
-d'Espagne et des Pays-Bas.
-
-Nous ne faisons pas l'histoire d'Allemagne; nous n'avons pas à
-raconter les scrupules, les hésitations du pieux électeur de Saxe et
-des autres protestants; au contraire, la résolution avec laquelle le
-peu scrupuleux Empereur, absous d'avance par ses prêtres, vous trompe
-ces bons Allemands. Indécis et timoré, le parti protestant, en face de
-tels adversaires à qui tout moyen était bon, devait succomber sans nul
-doute.
-
-Par quoi se défendait-il, cet infortuné parti? Uniquement par l'éclat
-de ses martyrs.
-
-Il n'y eut jamais une candeur plus sublime, plus intrépide à confesser
-tout haut sa foi.
-
-Jamais plus de simplicité, de douceur, devant les juges.
-
-Jamais plus de joie divine, plus de chants et d'actions de grâces dans
-les horreurs du bûcher.
-
-«Je vous écris altéré et affamé de la mort.» Ce mot d'un des anciens
-martyrs semble donner la pensée de ceux du XVIe siècle. On voit
-qu'Alexandre Canus (d'Évreux, 1532) prêchait par toute la France, sans
-aucune précaution de prudence, sur les places mêmes, dans les rues;
-c'est le premier à qui l'on coupa la langue. Même en 1550, un Italien,
-un Romagnol, Fanino, de Faenza, terrifia l'Italie de son intrépidité.
-Une seule chose blessait en lui, c'était sa gaieté, sa joie. «Quoi!
-lui disait-on en prison, Christ sua le sang et pria que le calice lui
-fût épargné. Et toi, pour mourir, tu ris!...» À quoi cet homme
-héroïque répondit, en riant encore: «C'est que Christ avait pris sur
-lui toutes les infirmités humaines, et qu'il a senti la mort... Mais
-moi, qui, par la foi, possède une telle bénédiction, qu'ai-je à faire
-qu'à me réjouir?»
-
-Dès l'origine, ce fut une très-grande difficulté de trouver des
-supplices pour venir à bout de tels hommes.
-
-Quand Charles-Quint, quittant l'Espagne en 1540, laissa le pouvoir au
-grand inquisiteur; quand il traversa la France pour comprimer la
-révolte des Flandres, le clergé des Pays-Bas lui dit que les lois
-d'Espagne ne suffisaient pas; qu'il en fallait de singulières,
-extraordinaires et terribles.
-
-Défense de s'assembler, de parler, de chanter et de lire. Ceux qui ne
-dénonceront pas sont punis des mêmes peines que ceux qu'ils n'ont pas
-dénoncés. Quelles peines? Les hommes brûlés, les femmes _enterrées_
-vives.
-
-La chose se fit à la lettre. Les villes furent fermées, et l'on fit
-des visites domiciliaires qui procurèrent sur-le-champ une _razzia_ de
-victimes, vingt-huit dans Louvain seulement. Deux femmes furent
-enterrées vives: l'une, nommée Antoinette, de famille de magistrats;
-l'autre était la femme d'un apothicaire à Orchies. Marguerite Boulard,
-épouse d'un riche bourgeois, fut ensevelie de même, à la fête de la
-Toussaint. Puis, à Douai, Matthinette du Buisset, femme d'un greffier:
-à Tournai, Marion, femme d'un tailleur; à Mons, une autre Marion,
-femme d'un barbier, et, plus tard, une dame Vauldrue Carlyer, de la
-même ville, coupable de n'avoir pas dénoncé son fils, qui lisait la
-sainte Écriture.
-
-Pourquoi ce supplice étrange? Une femme brûlée donnait un spectacle
-non-seulement épouvantable, mais horriblement indécent, que n'aurait
-pas supporté la pudeur du Nord. On le voit par le supplice de Jeanne
-d'Arc. La première flamme qui montait dévorait les vêtements, et
-révélait cruellement la pauvre nudité tremblante.
-
-Donc on enterrait par décence. La chose se passait ainsi. La bière,
-mise dans la fosse sans couvercle, était par-dessus fermée de trois
-barres de fer quand la patiente était dedans. Une barre serrait la
-tête, une le ventre, une les pieds. La terre était jetée alors sur la
-personne vivante. Quelquefois, par charité, le bourreau pour abréger,
-étranglait d'avance (_supplice de la femme du tailleur de Tournai_,
-1545). Mais on voit par un autre exemple, celui de la femme du barbier
-de Mons, que l'exécution se faisait parfois d'une manière plus
-sauvage, plus lente et par étouffement. La pauvre femme, répugnant à
-recevoir de la terre sur la face, demanda un mouchoir au bourreau, qui
-le lui donna avant de jeter la terre. «Puis il lui passa sur le
-ventre, la foula aux pieds, tant que finalement elle rendit
-heureusement son esprit au Seigneur (1549).»
-
-Nous épargnons au lecteur le détail abominable de tout ce qu'on
-inventa. Il paraît seulement que le plus excellent moyen pour
-atteindre et désespérer l'âme, c'était la privation de sommeil. Une
-stupeur mortelle prenait l'homme; il perdait l'entendement. Cette
-ingénieuse torture paraît avoir été trouvée d'abord par les docteurs
-d'Oxford pour venir à bout du martyr Cowbridge, que rien ne pouvait
-briser (1536).
-
-Le supplice du feu était extrêmement variable, arbitraire à l'infini.
-Parfois, rapide, illusoire, quand on étranglait d'avance; parfois
-horriblement long, quand le patient était mis vivant sur des charbons
-mal allumés, tourné, retourné plusieurs fois par un croc de fer, ou
-encore flambé lentement à un petit feu de bois vert (_martyre
-d'Hooper_, 1555). Hooper, évêque protestant, fut extrêmement torturé,
-brûlé en trois fois; il y eut d'abord trop peu de bois; on en
-rapporta, mais trop vert, et, comme le vent la détournait, la fumée ne
-l'étouffait pas. On l'entendait, demi-brûlé, crier: «Du bois, bonnes
-gens! du bois! Augmentez le feu!» Le gras des jambes était grillé, la
-face était toute noire, et la langue, enflée, sortait. La graisse et
-le sang découlaient; la peau du ventre étant détruite, les entrailles
-s'échappèrent. Cependant il vivait encore et se frappait la poitrine.
-Un sanglot universel s'éleva de toute la place; la foule pleurait
-comme un seul homme.
-
-Aux Pays-Bas, l'Inquisition reprochait au clergé local d'exploiter
-cette terreur et de rançonner les accusés. Il en était de même en
-France. On défendit au clergé de ruiner les accusés par des amendes
-qui gâtaient la confiscation et faisaient tort aux courtisans.
-L'émigration protestante devait profiter fort à ceux-ci surtout,
-étendant _les biens vacants_ dont les Guises et Diane avaient la
-concession.
-
-En 1551, dans l'édit de Châteaubriant, ils montrèrent naïvement que
-pour eux la persécution et l'épouvantail du bûcher étaient une
-_affaire_. Ils attribuèrent au dénonciateur la prime énorme et
-monstrueuse du _tiers des biens du dénoncé_!
-
-On demande comment Henri II, qui, après tout, n'était pas un homme
-pervers, put être mené jusque-là. Comment put-on l'aveugler tout à
-fait, lui crever les yeux?
-
-On y parvint par la colère, par l'orgueil, par une violente et
-cruelle mortification (1549), en le mettant en face d'un de ses
-propres domestiques, dont l'humiliante résistance lui donna la haine,
-l'horreur, comme l'hydrophobie du protestantisme.
-
-L'homme choisi pour l'expérience par le cardinal de Lorraine était un
-ouvrier du tailleur du roi. Diane voulut que la scène eût lieu sous
-ses yeux, dans sa chambre. L'effet alla au delà de toutes les
-prévisions. Le pauvre homme, avec respect pour la majesté royale, se
-démêla habilement de toutes les arguties; mais, loin de céder,
-héroïque, inspiré des anciens prophètes, il dit à cette Jézabel, qui
-s'avançait à dire son mot: «Madame, contentez-vous d'avoir infecté la
-France de votre infamie et de votre ordure, sans toucher aux choses de
-Dieu.»
-
-Le roi, transpercé de ce trait, qu'il n'aurait jamais prévu, bondit de
-fureur, jura qu'il le verrait brûlé vif. Il y alla, et il en fut
-épouvanté et malade. L'homme, dans ce supplice horrible, immobile et
-comme insensible, tint sur lui un oeil de plomb, un regard fixe et
-pesant, comme la sentence de Dieu. Le roi pâlit, recula, s'en alla de
-la fenêtre. Il dit qu'il n'en verrait jamais d'autres de sa vie.
-
-Ces héros de calme et de force, d'apparente insensibilité, sont
-innombrables dans les riches martyrologes de Crespin, de Bèze, de Fox,
-etc.; mais j'aime mieux encore ceux qui ont été sensibles, ceux qui
-traversèrent vainqueurs les grandes épreuves morales, non moins
-douloureuses que celles du corps. Homme, je cherche des hommes, et je
-les vois tels à leurs pleurs. La plupart n'étaient pas des individus
-isolés; c'étaient des hommes complets, des familles; ils étaient
-maris et pères. Aux portes de leurs prisons priaient leurs femmes et
-leurs enfants. Je ne connais pas de plus saints monuments dans toute
-l'histoire du monde que les lettres simples, graves et pathétiques
-qu'ils écrivent à leurs femmes du fond des cachots. C'est là qu'il
-faut voir ce qu'est la sainteté du mariage et la force de l'amour en
-Dieu. Nulle idée plus que la glorification du mariage ne fut portée
-haut, enseignée, défendue par la Réforme. Plus d'un martyr y mit sa
-vie. Un augustin marié, Henri Flameng, avait sa grâce s'il eût voulu
-dire que sa femme était une concubine. Il refusa, mourut pour elle,
-soutint son honneur au milieu des flammes, la laissa légitime épouse
-et veuve glorifiée d'un martyr.
-
-L'amitié a eu aussi, dans ces temps, des martyrs sublimes dont
-l'inestimable légende doit être soigneusement recueillie.
-
-Celle qui me touche le plus est celle de deux hommes de Louvain et de
-Bruxelles, le coutelier Gilles et le pelletier Just Jusberg, deux
-martyrs et deux amis.
-
-Leur légende, forte et déchirante, est faite pour apprendre au monde
-léger, insensible, où ce nom d'ami est un mot, ce qu'est pour les âmes
-pures ce fort et profond mariage que Dieu réserve à ceux qu'il a le
-plus aimés.
-
-Just Jusberg était tellement estimé et chéri de tous, que, quand il
-fut pris à Louvain, condamné aux flammes, les conseillers de la
-chancellerie, venus de Bruxelles, revinrent près de la Gouvernante
-pour demander qu'il ne fut que décapité: «Hélas! dit-elle, c'est bien
-petite grâce!... Mais je le veux bien.»
-
-Just se trouvait en prison avec plusieurs de ses frères. Mais sa
-meilleure consolation était d'y être avec un saint, Gilles, jeune
-coutelier de Bruxelles. Celui-ci, qu'il faut faire connaître, était un
-homme de trente-trois ans, d'une douceur, d'une bonté, d'une charité
-extraordinaires, qui ne gagnait que pour les pauvres, et qui, dans une
-épidémie, avait vendu son bien pour eux. Il était connu, admiré, béni,
-dans tous les Pays-Bas. Geôliers, bourreaux, tous étaient à ses pieds,
-et on ne savait comment lui faire son procès, dans la crainte qu'on
-avait du peuple.
-
-Just, qui n'avait eu jusque-là de pensée que Dieu, eut, en ce jeune
-saint, sa première attache à la terre. Son coeur, saisi d'une forte,
-profonde, véhémente amitié, reprit sa racine ici-bas. Pourtant, il
-croyait mourir bien. La nuit qui précéda sa mort, prié par ses
-compagnons de leur faire une exhortation, il leur parla fermement de
-son bonheur du lendemain, les pria de rester unis, de s'aimer, de se
-préparer ensemble à tout ce qui adviendrait: «Car, si je ne me trompe,
-j'en vois quelques-uns parmi vous qui me suivront de bien près...»
-
-Ce mot, ce regard imprudent, lui révéla (à lui-même et à tous) la
-force du sentiment qui allait être brisé par la mort. Il voit Gilles
-dans cette foule, et il ne peut plus parler; sa langue sèche, il
-étouffe, il tombe foudroyé dans ses larmes.
-
-Voilà que tout le monde pleure; tous faiblissaient si Gilles même
-n'eût succédé, pris la parole, embrasé de l'esprit de Dieu. Avec un
-charme, une force, une habileté admirables, il couvrit, fit oublier
-la défaillance de Just, le releva, et le refit, ce que vraiment il
-était, un saint, un héros, un martyr.
-
-«Bon Dieu! que tes secrets sont admirables!.... Vous voyez Just, notre
-frère, condamné par le jugement du monde... Mais c'est un vrai enfant
-de Dieu... Ne vous scandalisez point; rappelez-vous Jésus même que
-nous suivons pas à pas. Il est écrit de Jésus: «Nous l'avons vu frappé
-de Dieu, et cela pour nos péchés.» Or le _disciple n'est point
-par-dessus le maître_... Nous vous réputons heureux, Just, notre
-frère, en vous voyant si ferme et fortifié de Dieu... Oh! heureuse
-l'âme qui habite au domicile de ce corps et comparaîtra demain,
-dégagée de toute souillure, en présence du Dieu vivant!... Ce bien
-éternel, nous l'aurions, n'était la lenteur des bourreaux qui nous
-contraignent de demeurer encore en misère pour cette nuit.»
-
-Cette justification céleste d'une délicatesse infinie ne raffermit pas
-seulement Just et l'assemblée; elle avait emporté les coeurs aux
-portes du paradis. On pria, et Just disait: «Je sens une grande
-lumière et une inexprimable joie.»
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-L'ÉCOLE DES MARTYRS
-
-1547-1559
-
-
-Navagero, envoyé de Venise près de Charles-Quint, écrit en 1546, dans
-son rapport au Sénat: «Ce qui décide l'Empereur à agir contre les
-_luthériens_, c'est l'état des Pays-Bas, c'est l'_anabaptisme_. On y a
-fait mourir pour cela trente mille personnes.»
-
-Confusion terrible de deux choses si différentes. La Saint-Barthélemy
-juridique, commencée contre le communisme anabaptiste, se poursuivait
-indéfiniment contre les protestants étrangers à cette doctrine, et
-qui, le plus souvent, ne la connaissaient même pas.
-
-Ne pas mêler ces deux procès, c'était un point de droit autant que de
-religion. L'anabaptiste changeait la société civile, la propriété, le
-mariage même, tout le monde extérieur. Le protestant (surtout en
-France) ne changeait rien, ne voulait rien que s'enfermer, fuir les
-idoles, garder les libertés de l'âme, obéir, et il obéit jusqu'à
-extinction, se laissant brûler quarante ans avant de prendre les
-armes.
-
-Comment, dans le siècle de la jurisprudence, dans l'âge de Dumoulin,
-Cujas et tant d'autres, les grands docteurs autorisés ne posèrent-ils
-pas cette distinction? L'unique réclamation qui reste devant l'avenir
-est celle d'un écolier de l'Université de Bourges, d'un élève
-d'Alciat, Calvin.
-
-Né Picard, d'un pays fécond en révolutionnaires, en bouillants amis de
-l'humanité, né peuple et petit-fils d'un simple tonnelier, fils d'un
-greffier de Noyon qui, tour à tour, travailla dans les deux justices,
-ecclésiastique et civile, il se trouve avoir en naissant un pied dans
-le droit, un pied dans l'Église. On lui donne à douze ans une sinécure
-cléricale, qu'il jette bientôt avec le désintéressement altier de
-Rousseau ou de Robespierre. Il vit de peu, de rien, pauvre jusqu'à sa
-mort.
-
-C'était un travailleur terrible, avec un air souffrant, une
-constitution misérable et débile, veillant, s'usant, se consumant, ne
-distinguant ni nuit ni jour. Il aimait uniquement l'étude, le grec
-surtout, et les lettres saintes. Il était fort timide, défiant,
-ombrageux, seul et caché tant qu'il pouvait. Pour le tirer de là, il
-fallait un coup imprévu, une manifeste nécessité morale, la violence
-du ciel et de la conscience, si j'osais dire, la tyrannie de Dieu.
-
-C'était en 1534. Il avait vingt-cinq ans, et sortait à peine des
-hautes écoles. L'horrible tragédie de Munster, la fatale équivoque de
-l'anabaptisme, commençait à tomber sur le protestantisme comme une
-pluie de fer et de feu. Tout le monde voyait que les protestants
-non-seulement n'étaient pas des anabaptistes, mais leur étaient
-contraires. Tous le voyaient. Pas un ne le disait.
-
-Le cri de la justice sortit de ce grand et jeune coeur, amant profond,
-sincère, de la vérité et de la loi.
-
-Cet homme si timide parut seul devant tous, sacrifia l'étude, sa chère
-obscurité, et changea sa vie sans retour.
-
-Son livre, l'_Institution chrétienne_, n'était nullement d'abord le
-gros livre, l'encyclopédie théologique qu'on voit maintenant. C'était
-une courte apologie.
-
-Si l'acte était hardi, la forme ne l'était pas moins. C'était une
-langue inouïe, la nouvelle langue française. Vingt ans après Commines,
-trente ans avant Montaigne, déjà la langue de Rousseau.
-
-C'est sa force, si ce n'est son charme. Rousseau a dit, après
-l'_Émile_: _Conticuit terra_. Mais combien plus dut-on le dire quand,
-pour la première fois, elle jaillit, cette langue, sobre et forte,
-étonnamment pure, triste, amère, mais robuste et déjà toute armée.
-
-Son plus redoutable attribut, c'est sa pénétrante clarté, son extrême
-lumière, d'argent, plutôt d'acier, d'une lame qui brille, mais qui
-tranche.
-
-On sent que cette lumière vient du dedans, du fond de la conscience,
-d'un cour âprement convaincu, dont la logique est l'aliment. On sent
-qu'il vit de la raison, qu'il parle pour lui-même, et ne donne rien à
-l'apparence; qu'il sue à bon escient et se travaille pour se faire un
-solide raisonnement dont il puisse vivre, et que, s'il n'a rien, il
-meurt.
-
-Voilà donc cette France légère, cette France rieuse, dont le gaulois
-naïf semblait hier encore un bégayement d'enfance... Quelle énorme
-révolution!
-
-Épouvanté de son triomphe, il se cache à Strasbourg, se colle sur les
-livres. Mais il était perdu. Dieu ne devait plus le lâcher.
-
-Farel vint le prendre là, grondant et refusant. Il l'enleva, et le mit
-où? À Genève, dans la ville la plus antipathique à son génie. Calvin
-lui prouva que Genève était le lieu où il serait le plus inutile, et
-qu'il n'y ferait rien de bon. Farel rit, alla son chemin.
-
-Nous avons parlé de ce personnage, un très-violent montagnard du
-Dauphiné, homme d'épée et de naissance, un petit homme roux, d'un oeil
-flamboyant, d'une parole foudroyante, d'une intrépidité, d'une
-opiniâtreté incroyables, l'homme du temps qui eut au plus haut degré
-la gaieté révolutionnaire. On tirait sur lui, il riait; on le
-frappait, on battait de sa tête les murs et les pavés sanglants, il se
-relevait riant, prêchant de plus belle.
-
-Notez que ce héros fanatique était plein de sens. Il glissa sur les
-points les plus obscurs du dogme, chercha à tout prix l'union des
-églises de Suisse. Il n'était pas écrivain, le savait, se rendait
-justice. C'était une flamme, rien de plus. Il ne se sentait nullement
-le pesant et puissant génie de fer, de plomb, de bronze, qui pouvait
-transformer Genève. Avec l'autorité des _voyants_ de la Bible, il
-saisit le savant jeune homme qui avait tous ces dons, lui jeta le
-fatal manteau de prophète et législateur, lui ordonna d'y mourir à la
-peine.
-
-Cet homme pâle, arrivant à Genève, trouva une joyeuse ville de
-commerce, qui, ayant déjà fort souffert, n'en restait pas moins gaie.
-Sa situation est charmante, pleine d'air et de vie. Avec ce grand
-miroir du lac et ce brillant fleuve azuré, Genève a double ciel, deux
-fois plus de lumière qu'une autre ville. C'est le carrefour de quatre
-routes. De Savoie et de Lyon, de Suisse et du Jura, tout y passe.
-Circulation constante de marchands et de voyageurs, de visages
-nouveaux et de toutes les nouvelles de l'Europe. La population était à
-l'avenant, légère de parole et de vie. Moeurs du commerce, moeurs des
-seigneurs; chanoines et moines, chevaliers et barons, tous venaient
-jouir à Genève. Elle s'en moquait, et les imitait, rieuse et
-satirique, changeante comme son lac, subite comme son Rhône, vraie
-girouette et le nez au vent.
-
-Lyon lui faisait du tort. La déchéance du commerce avait éveillé à
-Genève un esprit de résistance politique contre le prince évêque et le
-duc de Savoie. Avec un grand courage, cette révolution n'en garde pas
-moins la vieille légèreté génevoise. Elle est héroïque et espiègle. La
-première scène qui s'ouvre est une farce sur un âne mort.
-
-Son chroniqueur, Bonnivard, pour avoir été dix ans enfermé aux caves
-du château de Chillon, n'en a pas moins partout cette gaieté
-intrépide. On la trouve encore dans Farel, dans Froment, ses premiers
-prêcheurs. Nul livre plus amusant que la chronique de Froment, hardi
-colporteur de la Grâce, naïf et mordant satirique que les dévotes
-génevoises, plaisamment dévoilées par lui, essayèrent de jeter au
-Rhône.
-
-Qu'on juge de l'impression que ce sombre Calvin, malade, amer, le
-coeur plein des plaies de l'Église, reçut quand il arriva là! Je suis
-sûr que le lieu, le paysage, le choqua; aimable, gai autant que
-grandiose, il dut lui apparaître comme une mauvaise tentation, une
-conjuration de la nature contre l'austérité de l'esprit. Il chercha la
-rue la plus noire, d'où l'on ne vît ni le lac ni les Alpes, l'ombre
-humide et verdâtre des grands murs de Saint-Pierre. Mais les hommes le
-choquaient encore plus que tout le reste. Il détestait Froment. Il
-avait ses amis en abomination, presque autant que ses ennemis.
-
-Le fond de ce grand et puissant théologien était d'être un légiste. Il
-l'était de culture, d'esprit, de caractère. Il en avait les deux
-tendances: l'appel au juste, au vrai, un âpre besoin de justice; mais,
-d'autre part aussi, l'esprit dur, absolu, des tribunaux d'alors, et il
-le porta dans la théologie. Son Dieu, qui d'avance sauve ou damne dans
-un arbitraire si terrible, diffère peu du royal législateur, comme on
-le trouve dans nos violentes ordonnances, ou dans la loi de
-Charles-Quint, effrayant droit pénal qu'il entreprit d'imposer à
-l'empire, et qui eut influence sur toute l'Europe.
-
-Ce fanatisme d'arbitraire, porté dans la théologie, semblait devoir en
-supprimer le mouvement. Tout au contraire, il le lança. Il en fut
-comme du mahométisme primitif qui affrontait si hardiment une mort
-décrétée et écrite, que nulle prudence n'éviterait. La prédestination
-de Calvin se trouva en pratique une machine à faire des martyrs.
-
-Imposer à Genève ce joug terrible n'était pas chose aisée. Elle chassa
-Calvin; mais les désordres augmentèrent, et elle le rappela elle-même.
-Il refusait, écrivait à Farel: «Je les connais; ils me seront
-insupportables, et eux à moi... Je frémis d'y rentrer.» Farel l'y
-contraignit. Il fallait que cet homme eût foi à l'impossible, pour
-croire que la Réforme tiendrait là, que la petite république
-subsisterait indépendante. Quand on examine la carte d'alors, on est
-effrayé d'une telle situation. L'imperceptible cité avait son étroite
-banlieue coupée, mêlée, enchevêtrée des possessions des grands États,
-ses mortels ennemis. À l'époque de la captivité de François Ier, il
-est vrai, Berne et les Suisses avaient senti qu'il fallait protéger
-Genève. Et la France le sentait aussi. Mais c'était là justement le
-péril de la petite ville. Quand le roi, en 1535, envoya sept cents
-lances pour la couvrir de la Savoie, la ville semblait perdue, et, en
-effet, le roi espérait l'absorber. Quand les Bernois, l'année
-suivante, prirent le pays de Vaud, Genève se crut au moment d'être
-emportée par l'avalanche, submergée par le déluge barbare des
-populations allemandes.
-
-Situation unique d'alarmes continuelles. Chaque nuit, le Savoyard
-pouvait tenter l'escalade. Chaque jour, les alliés bernois, ou les
-protecteurs français, pouvaient arriver sur la place et surprendre la
-seigneurie. Il fallait se garder des ennemis, bien plus des amis,
-veiller toujours, craindre toujours. Et voilà pourquoi Genève a été la
-Vierge sage, et a tenu si haut sa lampe. Voilà pourquoi elle a été la
-grande école des nations. Mais, pour qu'il en fût ainsi, il fallait
-qu'elle subît une transformation complète, qu'elle s'abjurât
-elle-même; que, d'une ville de plaisir, d'une joyeuse ville de
-commerce, elle se fit la fabrique des saints et des martyrs, la sombre
-forge où se forgeassent les élus de la mort.
-
-L'émigration religieuse de France, d'Italie, d'Allemagne, y créa une
-ville nouvelle, population disparate, mais naturellement plus docile à
-son dictateur ecclésiastique. La vraie et ancienne Genève,
-irréconciliable à l'esprit de Calvin, lutta quelque temps dans les
-_Libertins_ (ou amis de la liberté), qui s'entendaient avec la France.
-C'étaient spécialement les amis du cardinal Du Bellay, de la
-Renaissance contre la Réforme. On assure qu'ils lui proposaient de
-conquérir Genève pour son maître. Qu'en serait-il arrivé? Que Du
-Bellay, impuissant pour défendre en France la liberté de penser, n'eût
-pu rien pour elle à Genève. On le vit en 1543, où, sous ses yeux, et
-lui étant évêque de Paris, on lui brûla (à Paris même) son secrétaire,
-un jeune protestant!
-
-La Renaissance ne se protégeait pas. François Ier ne sauva pas Dolet.
-Marot, l'homme de sa soeur, et dont il goûtait les écrits, fut obligé
-de s'exiler. Rabelais ne vécut qu'à force de ruses. Ceci juge la
-question.
-
-Si le Capitole antique eut pour première pierre dans ses fondements
-une tête coupée et saignante, on peut en dire autant de Genève
-réformée.
-
-Par où qu'on regarde Calvin, on y trouve l'image la plus complète du
-martyre.
-
-Rupture des amitiés, nécessité de rompre avec les pères de la Réforme.
-
-L'effort incessant, douloureux pour un logicien exigeant, de bâtir un
-dogme éclectique qui répondît à tout, de concilier en apparence ce qui
-est inconciliable, et de satisfaire le monde sans se satisfaire
-soi-même.
-
-Le coeur, l'esprit brisé et le corps usé à cette torture. La maladie
-habituelle, des fatigues excessives, l'enseignement, la prédication,
-les disputes acharnées, une correspondance infinie, accablante, avec
-toute l'Europe. Au dedans, nulle consolation, la maison pauvre et
-veuve. Au dehors, la haine d'un peuple, le sentiment que son oeuvre ne
-réussira pas; qu'en donnant toute son âme, il n'inspire pas l'esprit
-de vie! En 1552, lorsque Genève était si puissante par lui, lui
-désespère; il écrit à un ami: «Je survis à cette ville, elle est
-morte; il faut la pleurer...»
-
-Mais sa plus exquise douleur, c'est celle qui sortait de son oeuvre
-même. Les martyrs, à leur dernier jour, se faisaient une consolation,
-un devoir d'écrire à Calvin. Ils n'auraient pas quitté la vie sans
-remercier celui dont la parole les avait menés à la mort. Leurs
-lettres respectueuses, nobles et douces, arrachent les larmes.
-Étaient-elles sans action sur cet homme de combat? Oui, disent ceux
-qui le jugent sur sa violente polémique, sa dure intolérance. Nous
-pensons autrement. Ceux qui vécurent avec Calvin disent qu'il ne fut
-étranger à nulle affection de la famille et de l'amitié, très-attaché
-surtout aux fils de sa parole. Il les suit des yeux par l'Europe dans
-leurs lointaines et cruelles aventures, les soutient et souffre avec
-eux. Ses lettres, fortes et chrétiennes, n'en sont pas moins
-pathétiques. Supplice étrange! de toutes parts, la mort lui revient,
-lui retombe. Le monde infatigablement vient battre le fer sur son
-coeur!
-
-Si Calvin a fait les martyrs, eux-mêmes ont autant fait Calvin. On
-comprend bien que de tels coups, sans cesse répétés, ensauvagèrent cet
-homme, le rendirent absolu, féroce, à défendre un dogme qui, chaque
-jour, lui tirait du sang. C'est ainsi qu'on peut expliquer le crime de
-sa vie, la mort du grand Servet, dont nous parlons plus loin.
-
-Crime du temps plus que de l'homme même!
-
-N'importe! il fut des nôtres!...
-
-Quand j'entre dans le vieux collége de Calvin et de Bèze, quand je
-m'assois sous les ormes antiques, quand je visite l'académie et
-l'église, où Calvin, faible, exténué, parfois soutenu sur les bras de
-ses auditeurs, enseignait et prêchait à mort, je sens bien que le
-grand souffle de la Révolution a passé là. Ces vaillants docteurs du
-passé nous ont préparé l'avenir.
-
-Huit cents auditeurs, de toute nation et de toute langue,
-l'écoutaient; émigrés la plupart ou fils d'émigrés. Parmi eux, nombre
-d'artisans. Tels de ceux-ci étaient de grands seigneurs qui avaient
-cherché à Genève la pauvreté et le travail. L'un d'eux s'était fait
-cordonnier.
-
-Ville étonnante où tout était flamme et prière, lecture, travail,
-austérité. Quel était le ravissement de ceux qui, ayant réussi à fuir
-la terre idolâtrique, atteignaient la cité bénie! De quel oeil tous
-ces fugitifs, ayant, par bonheur incroyable, passé la route de Lyon,
-suivi l'âpre vallée du Rhône, voyaient-ils le clocher sauveur! Nombre
-de familles illustres laissaient tout, bravaient tout, pour venir à
-Genève. Les Poyet, les Robert Estienne, la veuve, les enfants de Budé,
-cherchèrent cette nouvelle patrie. Plus d'un confesseur de la foi y
-apportait ses cicatrices. L'intrépide, l'indomptable Knox, après huit
-années passées aux galères de France, les bras sillonnés par les
-chaînes, le dos labouré par le fouet, avant ses grands combats
-d'Écosse, venait s'asseoir encore un jour au pied de la chaire de
-Calvin.
-
-Tout affluait à cette chaire, et de là aussi tout partait.
-
-Trente imprimeries, jour et nuit, haletaient pour multiplier les
-livres que d'ardents colporteurs cachaient sur eux, faisaient entrer
-en Italie, en France, en Angleterre, aux Pays-Bas. Missions terribles!
-Ils étaient attendus, épiés. Pour le seul fait d'avoir sur eux un
-Évangile français, ils étaient sûrs d'être brûlés. C'est alors que
-l'imprimerie fit ses deux efforts admirables: la _Bible_ en un volume,
-un petit volume, aisé à cacher! et les _Psaumes français, avec la
-musique interlinéaire_. En touchant ce qui reste encore de ces
-vieilles éditions, ces volumes tachés, usés dans les prisons, et qui
-souvent, jusqu'au bûcher, firent l'office de confesseurs, et
-soutinrent la foi des martyrs, on est tenté de s'écrier: «Ô petits
-livres! petits livres! pauvres témoins des souffrances de la liberté
-religieuse, soyez bénis au nom de la liberté sociale! Si quelque chose
-reste en vous des grands coeurs qui vous ont touchés, puisse cela
-passer dans le nôtre!»
-
-Plût au ciel qu'on pût raconter tout ce qui s'accomplit alors! Mais
-les dangers étaient si grands, que presque toute cette histoire est
-restée enfouie et mystérieuse. Le peu qu'on en retrouve, c'est
-l'histoire de quelques martyrs.
-
-J'ai suivi attentivement le martyrologe de Crespin pour trouver et
-dater les premières missions protestantes. Elles semblent d'abord
-fortuites. Ce sont presque toujours des Français que la persécution a
-fait fuir à Genève, et qui, pour affaire de famille, pour revoir leur
-pays ou répandre des livres, entreprennent de revenir.
-
-On voit très-bien, dans ces histoires, que l'origine de tout cela est
-spontanée, d'abord française; mais la grande et forte école de Genève
-leur a formulé en doctrine leur sentiment religieux, leur a donné les
-livres, le désir de les répandre et de les interpréter.
-
-Le premier exemple est celui d'une petite colonie de gens qui avaient
-cherché asile à Genève, et qui, attirés vers l'Angleterre par la
-réforme d'Édouard VI, s'en vont ensemble par la route du Rhin. «M.
-Nicolas, homme de savoir, François, et Barbe, sa femme, Augustin,
-barbier, et sa femme Marion, tous deux du Hainaut.» On voit ici
-l'égalité religieuse, le barbier de compagnie avec l'homme de savoir
-et le bourgeois aisé. Et c'est le barbier qui règle la route; il
-obtient de M. Nicolas qu'il visite le petit troupeau des fidèles de
-Mons. De là leur catastrophe horrible. Les deux hommes sont brûlés.
-Barbe faiblit, a peur. La pauvre Manon est enterrée vive. (V. plus
-haut.)
-
-Ce qui est remarquable dans cette légende fort ancienne (1549), c'est
-que ces infortunés, sur la charrette et au bûcher, se soutiennent par
-le chant des psaumes de Marot et de Bèze, qui pourtant ne furent
-imprimés que deux ans après (1551). Sans doute, on les enseignait, on
-se les transmettait oralement dans les églises de Genève.
-
-Lorsque François Ier sauva Marot en 1530, ce fut à condition qu'il
-continuerait le Psautier. Lorsque, en 1543, Calvin l'accueillit à
-Genève, il le fit autoriser par le Conseil à continuer cette oeuvre. À
-sa mort, Bèze la reprit, l'acheva et fut autorisé à l'imprimer en
-1551; mais on changea la musique primitive, galante, inconvenante,
-profanée par le succès même. François Ier les avait chantés, et Henri
-II, et Catherine de Médicis, Diane, et tout le monde! Cette musique
-fut biffée et on lui substitua des mélodies fortes et simples de
-l'Église de Genève, qu'on imprima sous les paroles.
-
-Grande révolution populaire! Elle gagna par toute la France. Elle
-donna aux persécutés, aux fugitifs, un viatique, qui ne leur manqua
-jamais dans leurs extrêmes misères, dans ce qui plus que les supplices
-énerve les révolutions, l'implacable longueur du temps.
-
-L'Église militante et souffrante, au centre des persécutions, la forte
-Église de Paris transfigura ces mélodies, et, par un coup de génie, en
-fit la lumière de l'Europe.
-
-Le Franc-Comtois Goudimel, alors à Paris, gardant la séve austère et
-pure de ses montagnes du Jura, fit hardiment des psaumes un chant
-d'amis, un chant de frères, une musique à quatre parties.
-
-Jean-Jacques Rousseau confesse avoir reçu en naissant la puissante
-inspiration de ces vieux chants de Goudimel. Et que d'hommes ils ont
-soutenus!
-
-Lorsque Rabaut, aux Landes, aux déserts des Cévennes, resta trente
-années sous le ciel, sans reposer sous un toit, lorsque le Vaudois
-Léger passa tant d'horribles hivers dans les antres des Alpes, au
-souffle des glaciers, que tiraient-ils de leur sein pour se ranimer et
-se réchauffer? Quelque cordial? Sans doute, le cordial puissant de ces
-psaumes. Ils en chantaient les mélodies, et, si quelque ami courageux
-osait venir serrer leur main, la sainte assemblée se formait, l'Église
-était là tout entière, la mâle harmonie commençait, le désert devenait
-un ciel.
-
-Tout n'est pas bon dans les paroles, mais la musique emportait tout.
-Tel accent connu et tels vers, souvent chantés dans les supplices (_À
-toi, mon Dieu! mon coeur monte!... Mon Dieu! prête-moi l'oreille_), ne
-manquaient pas leur effet. Et sur les visages bronzés de ces
-confesseurs du désert une mâle pudeur avait peine à ne pas laisser
-voir de pleurs.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-POLITIQUE DES GUISES--LA GUERRE--METZ
-
-1548-1552
-
-
-Maintenant que nous avons posé l'enclume «où vont s'user tous les
-marteaux,» nous pouvons amener les frappeurs inhabiles qui vont
-frapper dessus, voir au jeu les grands politiques avec leurs superbes
-machines de profonde diplomatie, l'immensité des efforts et le néant
-des résultats.
-
-Les actes, les lettres secrètes récemment publiées, arrachent les
-beaux masques, la pourpre et le velours. Ces fiers acteurs,
-aujourd'hui en chemise, font peine à voir. On ne peut plus comprendre
-dans quel aveuglement marchaient les deux partis, le roi de France et
-Charles-Quint.
-
-Nous simplifierons fort si, dès d'abord, en 1548, nous indiquons le
-but où vont ces fous, par un circuit immense d'intrigues, de dépenses
-et de guerres, en douze années, vers 1560.
-
-L'Espagne alors apparaîtra ruinée. À Granvelle éperdu qui lui expose
-l'épuisement des Pays-Bas, Philippe Il communiquera en confidence son
-budget espagnol _en déficit de neuf millions sur dix_! (Granv., VI,
-156.)
-
-Et la France, qui n'a pas les Indes, à plus forte raison est ruinée.
-Les Guises, maîtres de tout en 1560, et vrais rois, seraient morts de
-faim dans leur royauté, sans une _razzia_ à la turque sur leur propre
-parti, sur l'évêque et le clergé de Paris, qu'ils frappent d'un
-emprunt forcé avec contrainte par corps.
-
-Ruine d'autant plus radicale qu'elle est universelle. La grande crise
-sociale et financière du siècle, précipitée par le changement des
-valeurs monétaires et l'enchérissement monstrueux de toutes choses,
-dessèche la source de l'impôt. Le fisc, cette pompe âprement
-aspirante, où plonge-t-il? dans nos poches vides; et qu'en
-aspire-t-il? le néant.
-
-Dès la première année du règne d'Henri II, en 1547, on voyait
-parfaitement où on allait. Le déficit annuel était déjà d'un
-demi-million, et dès qu'on augmenta l'impôt, il y eut révolte. On ne
-vécut plus que d'expédients, du fatal expédient surtout de vendre des
-charges, de prendre un peu d'argent comptant en grevant de nouveaux
-salaires les années suivantes et l'avenir.
-
-Les rêves et les folies de François Ier en 1515, avec la forte France
-d'alors, étaient des folies de jeune homme; celles des Guises et de
-Diane, en 1547, avec une France ruinée, étaient une démence
-d'aliénés, une désespérée furie de joueurs, disons le mot, un jeu
-d'aventuriers qui, ayant peu à perdre, bravent la chance, et mettent
-les enjeux sur la carte la moins probable.
-
-Quelle était cette carte? Nous le savons par leurs flatteurs de Rome,
-par le cardinal du Bellay, qui, pour regagner son crédit, mériter son
-retour en France, entre dans leur pensée et caresse leur rêve. Quel
-rêve? la conquête d'Italie, toujours la vieille idée de leur maison,
-toujours René d'Anjou, l'expédition de Naples. Dans cette voie de
-folies, ils prennent hardiment la plus folle. Du Piémont envahir
-Milan, c'est chose trop raisonnable encore. Non, il leur faut les
-Deux-Siciles.
-
-Et routiniers autant que chimériques, sur quel appui comptent-ils pour
-recommencer ce roman? sur le pape, dès longtemps fini, sur Parme, sur
-les petits princes italiens, sur Ferrare, dont François de Guise se
-dépêche d'épouser la fille. Mais qui ne voyait que l'Italie était
-morte? Qu'était devenue Rome? un désert! Telle la représenta Rabelais
-dès 1536. Le pape? une ombre. Le duc d'Albe en parle avec un dur
-mépris. (Granv., VII, 284.)
-
-Le moindre bon sens indiquait qu'il n'y avait que deux choses à faire:
-
-L'une, vraiment sensée, tendre la main à la nation militaire qui
-prêtait des soldats à toute l'Europe, à l'Allemagne, l'aider à
-défendre la liberté religieuse contre les Espagnols. En quoi faisant,
-du même coup on s'assurait l'Angleterre, où montait le flot du
-protestantisme.
-
-L'autre parti, humiliant, triste et bas, mais possible pourtant,
-c'était de marcher avec l'Espagne et dans son mouvement. C'était la
-secrète pensée de Montmorency, qui fut toujours (lettre du duc d'Albe,
-Granv., VII, 281) foncièrement espagnol, _et que l'Espagne tâcha
-toujours de maintenir au gouvernement de la France_.
-
-Mais cet homme, sous forme rude, hautaine, était le courtisan des
-courtisans. La folie étant en faveur, il suivit le parti des fous.
-
-Ce troisième parti, celui des Guises et de Diane, parti non espagnol,
-et pourtant catholique voulait faire la guerre au roi catholique et
-combattre son propre principe.
-
-Ce qui les rendait forts, prépondérants dans le conseil, c'est qu'ils
-tenaient l'Écosse par leur soeur, et se chargeaient de faire une
-Écosse française, de mettre en France la royauté d'Écosse en livrant
-au roi leur nièce, la petite Marie Stuart, qu'épouserait le Dauphin.
-Et l'enfant, en effet, nous fut livrée en 1548.
-
-Cela semblait un beau succès, une forte garantie contre l'Angleterre.
-Une garantie, mais trois dangers:
-
-1º On rendait l'Angleterre irréconciliable, implacable et désespérée,
-lui mettant la France même dans son île, une grande colonie française
-«des seigneuries pour un millier de gentilshommes.»
-
-2º Cette Marie de Guise qui livrait son enfant, livrait-elle l'Écosse,
-ou n'allait-elle pas par cette trahison donner des forces
-incalculables aux Écossais protestants et en faire le parti national?
-
-3º Comme on ne tenait l'Écosse que par une intime alliance avec les
-violents catholiques, avec le grand brûleur des protestants,
-l'archevêque de Saint-André; comme on se portait pour son défenseur
-(et vengeur quand il fut tué), on associait la politique aux phases
-variables, incertaines, de la révolution religieuse.
-
-Dès lors, comment s'entendre avec l'Allemagne, avec les grands ennemis
-de l'Empereur, les luthériens? Condamnée aux démarches les plus
-contradictoires, papiste pour l'Écosse et pour le roman d'Italie, et
-d'autre part défenseur hypocrite des libertés de l'Allemagne, la
-France allait apparaître à l'Europe comme un hideux Janus à qui ne se
-fierait personne.
-
-Deux ans durant, cette France des Guises ne regarda que vers l'Écosse,
-vers l'Italie, et oublia la grande affaire du monde, l'Allemagne,
-l'oppression de l'Empire.
-
-Situation bizarre! Les luthériens, le pape, étaient d'accord pour
-implorer la France contre Charles-Quint. Elle paraissait forte dans la
-faiblesse universelle. L'occupation d'Écosse, la reprise de Boulogne,
-que l'Angleterre nous rendit (pour argent), faisaient illusion.
-
-Charles-Quint n'était plus un homme depuis sa victoire de Muhlberg. Il
-ne se connaissait plus. Ce n'était plus César, mais Attila,
-Nabuchodonosor. L'attitude de modération qu'il avait prise en sa
-jeunesse, après Pavie, sa faible tête de vieillard ne pouvait la
-retenir. Il paraissait horriblement aigri. Granvelle l'en excuse sur
-sa maladie. Il fit couper les pieds aux soldats allemands qui, selon
-leur vieil usage, s'étaient loués en France (_Mém. de Guise_), et
-l'infant (Philippe II) intercéda en vain pour eux.
-
-Pour connaître le vrai Charles-Quint de cette époque, il ne faut pas
-toujours citer ses actes officiels, oeuvre de ses ministres, mais lire
-les _instructions_ qu'il écrit lui-même _pour son fils_. Elles
-indiquent deux choses: que sa tête est affaiblie, et qu'il ne connaît
-point du tout sa situation. Cet acte grave, écrit pour guider bientôt
-le jeune roi, n'a aucun caractère sérieux; il est d'une banalité
-plate, nullement instructif. Un prince qui s'amuse à écrire de telles
-choses, vaguement générales, évidemment n'a pas d'idées précises, ne
-sait pas le détail qui seul serait utile pour diriger son successeur
-(Granv., III, 267, 1548).
-
-Les Vénitiens qui connaissent ses affaires mieux que lui, disent (L.
-Contarini, 1548) que, malgré sa victoire, il est ruiné. «Il ne peut
-plus rien tirer de l'Italie. Ses sujets, surtout à Milan, aiment mieux
-abandonner la terre.» D'autre part, il tire encore moins de l'Espagne.
-Sa pauvreté en hommes est désolante. Tous les grands capitaines du
-siècle sont morts; il ne lui reste que le duc d'Albe, médiocre (au
-jugement de Contarini), et un bandit italien qu'on appelait le marquis
-Marignan.
-
-Mais ce coup de Muhlberg et l'Empire tombé à ses pieds, cinq cents
-canons enlevés aux villes, les razzias d'argent faites par ses soldats
-espagnols, lui avaient tourné la tête. Il donna au monde un de ces
-spectacles qui effrayent, qui appellent la colère divine. Ce fut une
-chose nouvelle dans l'Europe chrétienne de voir renouveler les scènes
-barbares de captifs promenés, montrés (comme Bajazet dans sa cage de
-fer). Il menait par l'Allemagne et jusqu'aux Pays-Bas ses prisonniers,
-l'électeur, le landgrave, un héros et un saint, comme on montre une
-ménagerie de bêtes fauves. Sauvage exhibition qui ne montrait que son
-parjure. Car il avait promis leur liberté, et il éluda par un faux, un
-faux ridicule, irritant, d'une lettre impudemment changée dans le
-traité, en vertu de laquelle il garda ceux qu'il avait promis
-d'élargir.
-
-Même dérision d'insolence à la diète d'Augsbourg. Ses théologiens
-présentèrent aux deux partis un compromis tout catholique. _Quelques
-districts_, et _pour un certain temps_, gardaient le mariage des
-prêtres et la communion sous les deux espèces. Tout le reste de
-l'Empire, dès le jour même, rentrait sous le vieux joug. Cela s'appela
-l'_intérim_. La chose à peine lue, sans délibération, sans consulter
-personne, un prélat catholique, l'archevêque de Mayence, remercie
-l'Empereur, dit que la diète accepte, parlant effrontément pour les
-protestants mêmes. La séance est levée.
-
-Voilà tous les débats religieux finis par cet escamotage. Le voilà
-pape aussi bien qu'Empereur. Et que lui manque-t-il pour avoir cette
-monarchie universelle dont l'avaient bercé ses nourrices? Peu ou rien:
-conquérir la France, aller à Rome. Le pape est vieux, Charles-Quint
-peut lui succéder; déjà ses médecins remarquent que sa goutte se
-trouverait bien mieux du climat d'Italie.
-
-Comme en ces moments de folie les valets dépassent le maître, son
-gouverneur du Milanais encourage l'assassinat de Pierre Farnèse, fils
-du pape Paul III, duc de Parme et de Plaisance, en saisissant la
-dernière ville. Paul III, effrayé par la victoire de Charles-Quint,
-par son concile de Trente, négociait avec la France, et voulait faire
-épouser à son petit-fils une bâtarde d'Henri II. Charles-Quint, qui
-déjà avait marié sa fille naturelle au fils du pape, n'en approuva pas
-moins cette cruelle affaire de Plaisance, où lui-même volait ses
-petits-enfants. Le pape perça l'air de ses cris, appela au secours la
-France, les protestants, les Turcs (dit-on), et voyant sa famille
-s'arranger avec Charles-Quint, baiser sa main sanglante, il en mourut
-de désespoir.
-
-Cet acte atroce saisit l'attention de l'Europe, étonna, effraya.
-Bientôt après, le frère de Charles-Quint, Ferdinand, estimé pour sa
-modération, fit poignarder son ennemi réconcilié, le moine Martinuzzi,
-à qui il devait la Hongrie.
-
-Nous ne raconterons pas la punition; elle est connue. Une seule ville,
-Magdebourg, résista à l'Empereur, à l'Espagne, à l'Empire. Et son
-maître Maurice, qui l'avait fait vaincre, le trahit à son tour. Ce fut
-une belle scène, et consolante pour la terre opprimée, de voir ce
-vainqueur des vainqueurs presque pris dans Insprück, forcé de fuir la
-nuit avec sa goutte, manqué de deux heures par Maurice (23 mai 1552).
-
-Maurice avait traité avec la France dès octobre 1552. Le roi avait
-pris Metz en avril; en mai il était en Alsace.
-
-Dès janvier 1552, les levées s'étaient faites à grand bruit par tout
-le royaume. «Il n'y avoit bonne ville où le tambour ne battît pour la
-levée des gens de pied; toute la jeunesse se déroboit de père et mère
-pour se faire enrôler; la plupart des boutiques demeuroient vides
-d'artisans. Tant étoit grande l'ardeur de faire ce voyage et de voire
-la rivière du Rhin!» Cette cohue immense de gens de pied, rapidement
-levée, dressée bien ou mal, comme on put, s'ébranlait vers l'ouest,
-sous le maître des maîtres, son rude instructeur Coligny. Le gendre de
-Diane, le frère de Guise, avait la charge agréable et plus noble de
-mener la cavalerie.
-
-À voir ce mouvement, on se fût trompé sur le siècle, sur la pensée du
-règne. Ce roi persécuteur qui venait de lancer un édit inouï contre la
-liberté religieuse (donnant au délateur _le tiers des biens_ du
-condamné!), voilà qu'il se portait en Europe pour le vengeur de la
-liberté politique. Il frappait des médailles au bonnet de la liberté,
-aux devises du Brutus antique!
-
-Ce carnaval romain avait-il action sur les esprits? et vraiment qu'en
-pensait la France? On ne le sait. Ce qui est sûr, c'est qu'à ce mot de
-sauver l'Allemagne, de délivrer l'Empire, de punir Charles-Quint, le
-peuple, la noblesse, s'étaient précipités.
-
-Cette noblesse mécontente avait tout oublié, et elle était venue en si
-grand nombre (même les sauvages nobles de Bretagne, d'armes et de
-maisons inconnues), qu'Henri II, étourdi de sa propre grandeur, dit
-dans un sot orgueil: «Protecteur de l'Empire! Mais pourquoi pas
-Empereur?»
-
-Le grand point était dès le premier pas de rassurer l'Allemagne de
-réfuter la défiance ordinaire pour les _Welches_, de montrer qu'en les
-appelant elle ne s'était pas trompée. Les princes qui invitaient Henri
-lui avaient assez légèrement donné le titre de vicaire impérial dans
-les trois évêchés, Metz, Toul et Verdun. Il n'en fallait pas abuser.
-L'occupation de ces places devait se faire avec grande prudence, de
-doux ménagements. Metz naturellement hésitait. Le connétable y fut
-très-mal habile, brutalement, impudemment fourbe. Il obtint d'y mettre
-_une enseigne_; mais, sous cette enseigne de 500 hommes, 5,000
-passèrent. On s'empara de même en trahison du duc de Lorraine, âgé de
-dix ans. On l'envoya en France. La ruse réussit moins contre
-Strasbourg. On avait dit que les ambassadeurs de Venise et du pape qui
-voyageaient avec le roi voulaient voir la fameuse ville, la merveille
-du Rhin. Ils arrivent fort accompagnés, mais ils sont reçus à coups de
-canon (3 mai).
-
-Admirable conduite pour réconcilier les Allemands avec l'Empereur.
-Maurice, ayant dicté à Charles-Quint le traité qui garantissait les
-libertés de l'Allemagne (Passau, 17 juillet 1552), écrivit au roi ses
-remercîments. Il ne restait qu'à revenir.
-
-Charles-Quint, miraculeusement relevé par nous, par la haine de
-l'Allemagne pour son faux défenseur, tombe sur nous trois mois après.
-Le vieux malade, ravivé, rajeuni de l'élan de l'Empire, vient avec
-soixante mille hommes pour nous reprendre Metz. Mais la France
-elle-même y était. Elle défendait en personne ce poste essentiel
-d'avant-garde. Tout ce qu'il y avait de jeune noblesse, les princes du
-sang, une élite de dix mille vieux soldats, sous le duc de Guise,
-s'enferma là, décidé à combattre à outrance. Le duc d'Albe, qui menait
-l'armée impériale, trouva la ville formidablement préparée, tout rasé
-à l'entour à grande distance, cinq faubourgs abattus, une grande armée
-d'Henri II tout près pour l'inquiéter, enlever ses convois, le ciel
-enfin contre lui, et l'hiver. Une mortalité terrible commença chez les
-assiégeants, plongés jusqu'au nez dans la boue. L'Empereur malade se
-désespérait. On lui prête des mots contre lui-même: «La Fortune est
-femme, elle n'aime pas les vieux.» Et un autre plus grave: «Hélas! je
-n'ai plus d'_hommes_!»
-
-Il perdit trente mille soldats, dit-on, avant de pouvoir s'arracher de
-là (1er janvier 1553). Il laissa un monde de malades que nos Français
-(comme en 92) soignèrent, nourrirent avec les leurs.
-
-Donc nous gardâmes Metz, Toul et Verdun. Admirable morceau d'Empire.
-Mais ce qui valait plus, l'estime de l'Empire et l'amitié de
-l'Allemagne, nous ne les gardâmes pas. Nous les perdîmes pour
-toujours. C'est la suprême fin de l'alliance protestante. La France
-reste seule en Europe.
-
-Où prit-elle l'argent pour résister à l'Empereur? Dans un moyen
-désespéré qui, plus qu'aucune chose, va hâter la révolution:
-
-Les deux grands corps qui écrasaient le royaume, le clergé et les gens
-de lois, amènent le gouvernement aux abois à doubler leur pouvoir.
-
-Ceux qui ont lu les chapitres terribles des _Chats fourrés_ de
-Rabelais, ceux qui ont vu les effrayantes voûtes du Palais de Rouen,
-leurs menaces suspendues, ceux-là devinent ce que pesa la tyrannie des
-marchands de justice, la justice, devenue marchandise et propriété,
-achetée et vendue. Que fut-ce donc quand Henri II, vendant six cents
-siéges à la fois, et créant six cents juges, multiplia ces antres de
-chicane et de vénalité par toute la France, quand toute petite ville
-eut son _présidial_, tribunal, avocats, procureurs, gens de lois
-innombrables? Les causes civiles et pécuniaires au-dessus de deux cent
-cinquante livres leur étaient interdites, mais ils jugeaient à mort.
-On réservait l'argent, mais on livrait le sang. Une vie d'homme était
-cotée fort au-dessous de cent écus.
-
-Pouvoir énorme, et dans les mains des enrichis, des fils de financier,
-des enfants d'usuriers, d'une bourgeoisie de petite ville, d'esprit
-étroit et bas, toujours le chapeau à la main devant les gens de la
-cour et les puissants solliciteurs, contre qui eût lutté parfois la
-liberté des Parlements. La justice fut mise à la portée des plaideurs
-qui plaidèrent d'autant plus, mais elle fut bien plus dépendante. Les
-grands seigneurs se mirent à plaider tous, étant toujours sûrs de
-gagner.
-
-Une révolution non moins grave, ce fut l'énorme reculade du pouvoir
-civil devant le clergé. On lui rend ses justices.
-
-Le prêtre peut-il être juge? et n'a-t-on pas à craindre sa trop grande
-miséricorde? J'ai trouvé la réponse dans un registre de 1403, où un
-prisonnier aime mieux être pendu par le prévôt du roi que rester
-prisonnier de l'évêque. La reine Blanche est célèbre pour avoir brisé
-les cachots de l'église de Paris. Tout le travail de nos rois avait
-été de miner, supprimer, les justices ecclésiastiques.
-
-Le clergé profita de l'invasion imminente. À la royauté effrayée, qui
-ne sait où donner de la tête, il offre _trois millions d'écus d'or_.
-Il ne demande qu'une chose, c'est qu'on biffe le grand titre de
-François Ier, l'ordonnance appelée la _Guillelmine_ (de Guillaume
-Poyet), qui avait mis au néant les justices de l'Église. Le clergé, ce
-pauvre clergé qui, à toute demande, déplore son indigence, trouve
-cette somme tout à coup; une vente de chandeliers, de vases, vingt
-livres imposées par clocher, y suffirent, sans vendre un pouce de
-terre.
-
-Le grand jurisconsulte Dumoulin venait précisément de donner au roi
-contre le clergé plus qu'une armée, un livre qui marquait Rome et les
-évêques comme simoniaques et faussaires. Puissant coup de tocsin sur
-les biens ecclésiastiques. Le clergé répondit par ce grand don
-d'argent. Dumoulin fut puni d'avoir servi le roi. Loué du connétable,
-persécuté des Guises, il lui fallut s'enfuir de France.
-
-De la belle défense de Metz, et de l'échec de l'Empereur, il nous
-resta un grand malheur public. Cette défense, où tous furent
-admirables, devint la gloire d'un seul.
-
-François de Guise s'était trouvé, par le concours de tous les princes
-et seigneurs de la France, dans la haute et singulière position de
-commander à tous, d'avoir pour soldats des Vendôme, des Condé, des
-Montpensier, des Longueville; il fut là le prince des princes, et
-j'allais dire le roi des rois. Des hommes moins connus, bien autrement
-utiles, Italiens et Français, les premiers militaires du temps,
-groupés autour de Guise (gendre du duc de Ferrare), l'aidaient de leur
-conseil, et il en savait profiter. Il montra, en ce grand moment et
-dans ce rôle unique, un très-bel équilibre de qualités contraires,
-guerrières et administratives, de valeur froide et ferme, de prudence,
-d'humanité même.
-
-Mais il y eut encore autre chose. Et ce ne fut pas tant pour cela
-qu'on l'adora, mais pour sa fortune et sa chance; on dit, redit: «Il
-est _heureux_.» Ce peuple, ami de l'aventure, qui venait d'être mis en
-possession de la loterie, crut en Guise avoir un joueur sûr de gagner
-toujours. Fatale idolâtrie, et punissable! La France expie bientôt
-d'avoir fait un dieu du succès.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-RONSARD--MARIE LA SANGUINAIRE--SAINT-QUENTIN
-
-1553-1558
-
-
-Au faux Achille un faux Homère, au faux César un faux Virgile. Pour
-chanter dignement la prochaine conquête du monde, il fallait un grand
-poète, un immense génie. On en forgea un tout exprès.
-
-L'universel faiseur, le jeune cardinal de Lorraine, à qui rien n'était
-impossible, y eut, je crois, bonne part. Dans une de ses tours du
-château de Meudon, ce protecteur des lettres logeait un maniaque,
-enragé de travail, de frénétique orgueil, le capitaine Ronsard,
-ex-page de la maison de Guise. Cet homme, cloué là et se rongeant les
-ongles, le nez sur ses livres latins, arrachant des griffes et des
-dents les lambeaux de l'antiquité, rimait le jour, la nuit, sans
-lâcher prise. Jeune encore, mais devenu sourd, d'autant plus
-solitaire, il poursuivait la muse de son brutal amour. Gentilhomme et
-soldat, il n'était pas fait pour attendre, ménager son caprice; de
-haute lutte, il la violait. Il frappait comme un sourd sur la pauvre
-langue française.
-
-Il y a laissé trace; grâce à lui, cent choses naïves de liberté
-charmante, de génie, de divine enfance, qu'elle a encore dans
-Rabelais, en ont été biffées, effacées pour toujours. Et il n'y a pas
-eu de remède. À tels côtés ingrats, noblement secs, que toute l'Europe
-justement lui reproche, il n'est que trop facile à voir que cette
-langue des gens d'esprit a passé par les mains des sots.
-
-La France, par cet homme, est restée condamnée à perpétuité au _style
-soutenu_.
-
-Il est bien entendu que celui qui exerce une si grande influence, tant
-maladroit, gauche et baroque qu'il ait été, eut quelque chose en lui.
-Celui-ci avait en effet une flamme, une volonté indomptable, héroïque.
-Et c'est justement cette volonté terrible qui, n'étant pas aidée de
-génie, lui fit faire ces cruels efforts, et pratiquer sur notre langue
-de si barbares opérations.
-
-L'avénement de Ronsard date de l'époque où le monde des honnêtes gens,
-_des caffards et des chats fourrés_, parvint à condamner Rabelais au
-silence. Son protecteur Jean Du Bellay, ennemi et rival du jeune
-cardinal de Lorraine, avait placé Rabelais (pour observer le
-cardinal?) juste sous le château de Meudon, dans la cure du village.
-Et le joyeux curé, n'osant plus imprimer, mais visité de tout Paris,
-se dédommageait en criblant d'épigrammes le royal poète des sommets de
-Meudon.
-
-La haine des deux partis venait de loin. Rabelais, dès les premières
-pages du _Pantagruel_, quinze ans d'avance, avait prédit Ronsard. Son
-noble Limousin, monté sur le cothurne antique, qui parle latin en
-français, qui, dans sa toge, fièrement _déambule par l'inclyte cité
-qu'on vocite Lutèce_, semble déjà le poète de Meudon. Il est de la
-nouvelle école; comme Ronsard, Jodelle, Joachim Du Bellay, il peut
-pindariser, courtiser les _Camènes_, chanter la chanson
-_chasse-ennui_.
-
-Joachim était propre neveu du cardinal Jean Du Bellay, le patron de
-Rabelais; il en était jaloux, et il haïssait cruellement ce roi des
-rieurs. Ce fut lui qui, plus que personne, travailla contre Rabelais,
-éleva l'autel nouveau, la nouvelle religion littéraire, le nouveau
-dieu Ronsard.
-
-Il l'avait rencontré dans une hôtellerie et il avait été frappé de sa
-haute mine, de sa noble et martiale figure, encadrée de cheveux d'un
-châtain doré, de barbe blondoyante, une face de Phoebus Apollo. De
-tels dons préparaient ce héros de la mode.
-
-Ardent jeune homme, et non sans éloquence, mais de trop peu de poids,
-Joachim parla pour un autre, l'exalta, l'adora, le mit sur le pavois.
-Il lança à la fois et l'homme et la doctrine.
-
-Dans son _Illustration de la langue française_, cette langue naît, à
-l'entendre, et elle n'a pas eu de poète. Notre littérature commence;
-elle bégaye, mais elle va parler. Qu'elle ceigne le laurier antique,
-qu'elle se pare et s'orne sans scrupule des dépouilles de Rome vaincue
-et surpassée.
-
-À ce moment, Ronsard saisit sa lyre, chante le roi, les Guises et à
-tout à l'heure Marie Stuart. Personne ne comprend; tous admirent. Les
-jeunes font cercle autour de lui; leur brillante pléiade entoure de
-ses respects l'Homère patenté d'Henri II.
-
-On lui fait sa légende. Il est né justement dans la triste année de
-Pavie. La France, qui perdait son roi, concentra ses puissances et se
-dédommagea; elle enfanta son roi de poésie.
-
-S'il naquit aux terres prosaïques du Vendômois, il tire sa lointaine
-origine des rives du Danube et du pays d'Orphée. Cet Orphée
-gentilhomme est _le marquis de Thrace_. Ou lui crée cet illustre fief.
-
-Si on le comprend peu, comment s'en étonner? L'antiquité elle-même,
-ressuscitée en lui, daigne parler français; c'est la langue des dieux;
-tout dieu parle en oracle. Étudiez et vous pourrez comprendre. Il est
-passé le temps où cette langue, basse et vulgaire, voulait être
-entendue de tous:
-
- Odi profanum vulgus, et arceo.
-
-À ce poète des rois, la cour tresse un laurier royal. Le succès double
-son effort, sa joue enfle, il souffle sa trompe. Tous soufflent après
-lui. Et la France n'a plus rien à envier à l'ampoule espagnole. Le
-genre sublime et vide est créé pour toujours. L'homme change, et le
-genre reste. Le XVIIe siècle, habile et littéraire, soufflera plus
-habilement. La trompette est toujours l'instrument national. Tous y
-soufflent, et jusqu'à Bossuet. Voyez ces chérubins bouffis, ces
-tritons effrénés de la grande galerie de Versailles. Ils sonnent à
-crever, pour la gloire de l'astre nouveau pour lequel l'enflure s'est
-enflée dans un crescendo de deux siècles. Au royal empyrée où brilla
-jadis le Croissant, triomphe le soleil en perruque, effigie de Louis
-XIV.
-
- * * * * *
-
-Revenons au XVIe siècle. Pendant ces chants et ce triomphe, six mois
-après son avantage, la France reçoit le plus sensible coup.
-Charles-Quint relevé est plus haut que jamais dans l'opinion de
-l'Europe. La mort d'Édouard VI met sur le trône d'Angleterre la
-catholique Marie, qui se donne à l'Espagne, à Charles-Quint, à
-Philippe II son fils. Un miracle se fait pour le pieux enfant.
-L'Angleterre paraît catholique. Philippe, protecteur et restaurateur
-de la foi, entre dans le grand rôle qu'il doit garder jusqu'à la mort
-(1554).
-
-Il est le vrai, le légitime chef du parti catholique, et la France est
-le faux. La fausse position de celle-ci va dès lors éclater, et sa
-contradiction. Violemment catholique chez elle et en Écosse, il lui
-faudra, en Angleterre, s'associer traîtreusement aux conspirations
-protestantes.
-
-Rien de plus curieux que de voir l'étrange fantasmagorie de cette
-révolution dans les dépêches de Renard, l'envoyé d'Espagne, qui
-conseilla Marie, la poussa, la soutint. L'affaire fut un malentendu.
-Le grand bouleversement économique et social qui changeait
-l'Angleterre prit, comme tout prenait alors, une apparence
-religieuse. L'Angleterre, protestante de coeur (le pape l'avoue six
-mois après), porte, ou laisse porter au trône Marie la catholique.
-Pourquoi? l'Angleterre croit _revenir au bon temps_, aux premières
-années d'Henri VIII.
-
-Marie, d'autre part, ignorante, intrépide de son ignorance, qui ne
-sait rien, ne comprend rien, croit toute l'Angleterre catholique.
-Vieille fille et fille d'Henri VIII, Aragonaise de mère, âcre de
-passions retardées, la petite femme, maigre et rouge, va droit, sans
-avoir peur de rien. Où? à la messe et au mariage.
-
-Péril énorme! La première messe fait une sanglante émeute à Londres.
-Par toutes les campagnes, ses partisans détrompés prennent les armes.
-Elle tient bon, tue sa parente Jeanne Gray, reine des révoltés. Et
-elle est bien près de tuer sa soeur Élisabeth. Sans souci des Anglais,
-elle appelle l'infant qu'elle aime sur sa réputation. Ce fatal
-personnage apparaît, pour la première fois, beau comme le spectre de
-Banco, séducteur et irrésistible: «Il est maigre, petit, de jambes
-grêles, mais fort velu de corps, donc, porté à l'oeuvre de chair.»
-
-Ce trait des jambes grêles est de grande conséquence. C'est le signe
-de l'homme assis, du scribe infatigable qui passera sa vie à une
-table. Flamand pâle et blondasse, aux yeux ternes et de plomb,
-quoiqu'il ait toujours travaillé à imiter les Castillans, il offre le
-vrai type d'un patient commis, d'un laborieux et sombre bureaucrate,
-méritant et très-appliqué. Du reste, nul talent. Une oeuvre
-personnelle en fait foi, c'est la lourde lettre, pédantesque et
-tristement plate, qu'encore infant il écrivit comme accusation d'Henri
-II. (Granvelle, V, 81.)
-
-Sa femme, qui, en quatre ans, brûla vifs trois cents protestants,
-écrasant le pays (jusqu'à inquiéter Philippe même), lui donna le renom
-d'avoir refait l'Angleterre catholique et la bénédiction du clergé en
-Europe. Elle le sacra roi de tout l'ancien parti. Il put perdre Marie
-et perdre l'Angleterre, il n'en garda pas moins cette position unique
-de chef d'une religion.
-
-Ni Rome ni la France ne comprenaient cela. Qui se souciait du pape? Le
-vrai pape, c'était le roi d'Espagne, le restaurateur de la foi en
-Angleterre. C'est pour lui qu'on priait dans toutes les églises, pour
-lui que les jésuites et les moines travaillaient partout.
-
-Ce fut aux Guises une insigne faute de s'associer aux fureurs du vieux
-pape Caraffe (Paul IV) contre le roi catholique. Les papes, depuis
-longtemps, n'avaient de but ni de moteur que l'esprit de famille. Paul
-III n'avait songé qu'aux Farnèse ses neveux, et avait appelé jusqu'aux
-luthériens pour les soutenir. Jules III s'était vendu à l'Espagne pour
-faire son neveu prince. Caraffe, le furieux Paul IV, violent
-inquisiteur, et croyant n'agir que pour l'Église, suivait les haines
-d'un neveu. Celui-ci, longtemps militaire au service des Espagnols, un
-brutal soldat, un bandit, n'y avait rien gagné et leur gardait
-rancune. Il lança son oncle, à l'aveugle, dans une folle guerre contre
-l'Empereur et Philippe, et cela au moment où Philippe était en
-vénération, en bénédiction, dans tout le monde catholique.
-
-La France, qui vivait de hasard, à un mois ou deux de distance, fit
-deux traités contraires avec et contre l'Empereur, par les Guises une
-ligue de guerre (déc. 1555), par le connétable un traité de paix
-(février 1556).
-
-Qui l'emporterait des deux partis? Ce qui, je crois, décida pour la
-guerre, ce fut une intrigue de cour qui compromit la royauté de Diane,
-et lui fit désirer d'occuper Henri II par les périls d'une situation
-nouvelle.
-
-Cette fidélité tant chantée par les poètes _du style soutenu_ ennuyait
-le roi à la longue. La reine voyait bien que Diane baissait; mais
-comment hasarder de susciter au roi un caprice, une fantaisie, qui
-l'affranchît de son vieux joug? Catherine s'y prit adroitement. En
-1554, le roi étant attendu à Saint-Germain, elle organisa une petite
-mascarade maternelle, déguisant ses filles en sybilles, avec la jeune
-Marie Stuart et une autre princesse, toutes enfants de douze ou treize
-ans. Pour compléter le nombre, elle y joignait une enfant un peu plus
-âgée, une petite fille écossaise, miss Flaming, jolie, parleuse,
-hardie.
-
-L'effet désiré fut produit. Les grâces enfantines de cette tendre
-jeunesse repoussaient la vieille maîtresse dans la caducité. Les
-choses allèrent si bien, que cette enfant eut un enfant du roi.
-Caprice dangereux. La petite prit sa honte avec un orgueil intrépide,
-qui pouvait rendre le roi fou; elle allait déclarant la chose, faisant
-trophée, triomphe, d'aimer le plus grand roi du monde.
-
-Il n'y avait pas un moment à perdre pour distraire Henri II par une
-guerre. C'était bien pis que la fenêtre de Trianon et la dispute de
-Louis XIV et de Louvois qui poussa celui-ci à décider la guerre
-européenne.
-
-Les Guises y avaient hâte, non-seulement pour leur roman de Naples,
-mais aussi pour une chance de conclave. Le vieux pape était si colère,
-et il arrosait tant sa colère de vin du Vésuve, qu'il pouvait un matin
-être emporté par un accès. Si l'armée française était là, le cardinal
-de Lorraine n'eût pas manqué d'être élu pape; lui pape, et Guise roi
-de Naples, tous deux maîtres de l'Italie.
-
-En lisant les dépêches des envoyés de France, on voit bien que ce pape
-Caraffe était constamment ivre ou fou. Nulle scène plus comique. Des
-heures de suite, à perdre haleine, il faisait la guerre en paroles,
-disant qu'il allait faire Henri II empereur, ses fils rois des
-Lombards, rois de Sicile ou cardinaux. Mais point de paix! À ce seul
-mot de paix, regardant de travers les deux Français: «Prenez-y garde!
-si vous voulez la paix, je n'irai pas me plaindre au roi; je vous
-coupe la tête... Vos têtes! j'en couperais de pareilles par centaines!
-le roi ne s'en souciera guère.» Il continua jusqu'à ce qu'il ne put
-plus parler.
-
-Il faisait le procès à Philippe II, appelait Soliman et les
-luthériens. Le duc d'Albe fut obligé de le mettre à la raison.
-
-Il était près de Rome, que Guise était à peine parti de Saint-Germain
-(novembre 1556). Le fameux défenseur de Metz ne put pas faire
-grand'chose en Italie. À la première place qu'il prit, les habitants
-furent massacrés. La seconde, Civitella, instruite par un tel
-exemple, fit une résistance désespérée. Guise s'y morfondit. La
-nouvelle d'une grande défaite, celle de Saint-Quentin, qui le
-rappelait en France, lui vint fort à propos. «Partez, lui dit le pape.
-Aussi bien, vous avez peu fait pour le roi, moins pour l'Église, et
-rien pour votre honneur.» Le duc d'Albe finit cette guerre d'enfant,
-en demandant pardon au pape, dès lors sujet du roi d'Espagne.
-
-Cependant une intrigue nouvelle avait changé, en France, la face des
-choses. Marie Stuart, fiancée du Dauphin, avait atteint seize ans et
-sa suprême fleur, et déjà elle était la reine. Elle dominait,
-entraînait, troublait tout. La triste Catherine et la vieille Diane,
-toutes les deux reculaient dans l'ombre, en présence du soleil
-naissant. Les Guises poussaient au mariage. Diane et Catherine,
-inquiètes, s'étaient liguées pour l'ajourner.
-
-Que fit le cardinal de Lorraine? une chose inattendue et monstrueuse.
-Pour rompre cette ligue, il se rapprocha de la reine, lui immolant
-Diane, l'auteur et créateur de la fortune des Guises, la reniant,
-plaignant les siens d'avoir dérogé jusqu'à épouser sa fille.
-
-Diane, en décadence, déjà persécutée du temps et des années, se
-sentant manquer sous les pieds son soutien naturel, fut heureuse de
-voir son ancien allié, Montmorency, lui revenir. Il lui demanda pour
-son fils aîné la bâtarde Diane, légitimée de France, qu'on croyait
-fille de la grande Diane. Ce n'est pas tout, le raccommodement alla si
-loin, que, pour son second fils, il lui prit sa petite fille. Alliance
-complète et sans réserve qui irrita fort Catherine.
-
-Guerre pour guerre. Catherine, qui avait toujours pour son mari
-l'attention de s'entourer de belles jeunes dames, hasarda (à ce
-moment, je crois) une mine nouvelle pour faire sauter Diane. Une dame
-fut mise en avant, une certaine Nicole de Versigny, dame de
-Saint-Remi, perverse, intrigante et mielleuse, espion femelle de la
-reine, qui depuis, pour argent, s'offrit comme espion à l'Espagne
-(Granvelle VIII). Cette Nicole eut un moment d'Henri, et sut en avoir
-un enfant.
-
-Pour se venger, Diane faisait dire au roi par Montmorency qu'en
-vérité, sauf la bâtarde, _nul de ses enfants ne lui ressemblait_.
-
-On travaillait aussi contre les Guises. Le roi disait lui-même que
-c'était dommage de dépenser 160,000 écus par mois pour s'endormir
-devant Civitella.
-
-Le connétable allait être mis en demeure de montrer s'il savait mieux
-faire. Le jeune roi d'Espagne nous attaquait au Nord. Son armée était
-à Rocroi, et ne rencontrait pas d'obstacle. Même surprise qu'en 1521.
-On en était à faire venir des hommes de Gascogne à Mézières!
-
-Cependant le neveu du connétable, Coligny, comme gouverneur de
-Picardie, avait vu, avait dit, que le péril n'était pas sur la Meuse.
-Les vieilles bandes de l'Espagne restaient toutes à l'ouest. Et, en
-effet, quand leur habile général, le duc de Savoie, vit tous les
-Français vers Mézières, il tourna brusquement, entra en Picardie et se
-jeta vers Saint-Quentin.
-
-S'arrêterait-il au moins à Saint-Quentin? c'était le seul espoir. En
-1521, Bayard, par la défense de Mézières, avait sauvé la France. Quel
-serait le nouveau Bayard? Coligny se dévoua.
-
-Grand, très-grand sacrifice.
-
-C'était accepter une honte certaine, et la captivité probable, se
-faire tuer ou se faire prendre; c'était (chose qu'on compte encore
-plus à la cour) ruiner sa fortune dans l'avenir, faire dire ce mot qui
-tue: Bon officier, mais _malheureux_.
-
-La différence aussi était grande dans les situations. Bayard, simple
-capitaine, qui ne commanda jamais, hasardait beaucoup moins. Coligny,
-grand amiral, ex-colonel de l'infanterie, gouverneur de Picardie et
-bientôt de l'Île de France, neveu favorisé du tout-puissant ministre,
-jetait dans une affaire désespérée d'avance une fortune toute faite,
-croissante encore et sans limites, que tout autre aurait ménagée.
-
-C'est ici que je dois dire un mot de ce grand homme, qu'on n'a
-nullement exagéré. J'ai attentivement regardé si sa tragique mort, si
-la passion d'un grand parti n'avait pas fait d'illusion; mais,
-d'abord, j'ai trouvé que plusieurs catholiques, et très-hostiles, ne
-l'ont pas mis moins haut. En regardant de près les faits, on est forcé
-de dire qu'il n'y a jamais eu de vertu plus rare, de caractère plus
-ferme, plus suivi, jamais démenti.
-
-Son dur métier d'instructeur et créateur de l'infanterie, son rôle
-d'inflexible justicier, pour dompter le soldat et protéger le peuple,
-son effort pour rester lui-même, ferme et pur, au foyer des intrigues,
-donna à cette haute vertu une ombre, d'être amère et chagrine.
-Vivante censure de ses contemporains, il opposa à la fortune un fier
-mépris, et le reproche de son triste et hautain regard.
-
-Des choses et non des mots, agir et non paraître; c'est ce qu'on voit
-dans toute sa vie. La discipline militaire, la moralisation de
-l'armée, c'est toute sa pensée pendant quarante ans. Toujours prêchant
-d'exemple; partout où il y a quelque service dur, obscur, périlleux,
-des coups à recevoir, et point de récompense, là on rencontre Coligny.
-Au contraire de tant d'autres qui se mettent en avant, il s'est montré
-si peu, que c'est par un hasard, souvent par ses ennemis, qu'on
-découvre ce qu'il a fait.
-
-Lisez par exemple Tavannes. Il conte que son père fit à Renty la belle
-charge de gendarmerie qui renversa les impériaux, et dont Guise voulut
-se donner l'honneur. Mais Brantôme (peu partial certainement,
-catholique, et non récusable) dit que la charge était impossible tant
-qu'on n'avait pas débusqué d'un bois un corps d'arquebuses espagnoles,
-qui, posté sur le flanc, eût foudroyé ceux qui chargeaient. Coligny
-mit pied à terre; avec ses meilleurs fantassins, une pique à la main,
-il fondit dans le bois, battit les Espagnols deux fois plus forts, fit
-de sa main la rude et hasardeuse exécution. Tavannes alors chargea.
-
- * * * * *
-
-Le soir, dans la chambre du roi, Guise disant:
-
-«_Nous_ avons fait ceci, cela...» Coligny dit: «Où étiez-vous?» Mot
-dur, mais juste. Le trop avisé capitaine, quelle que fût sa valeur, se
-réservait souvent, arrivait tard et recueillait le fruit. À Dreux,
-cette lenteur passa pour trahison, quand on vit Guise attendre
-froidement que tout, ami et ennemi, se fût détruit, et rester seul
-vainqueur.
-
-Quoi qu'il en soit, ce mot de vérité lui fut comme un fer rouge. Il se
-sentit compris et pénétré, et il s'écria violemment: «Ah! ne m'ôtez
-pas mon honneur!--Je ne le veux nullement.--Et vous ne le sauriez!...»
-Les choses se gâtaient. Le roi s'interposa et les fit taire. Mais
-depuis ils furent ennemis.
-
-Pour revenir à Saint-Quentin, on voit parfaitement que l'homme qui s'y
-jetait se perdait à coup sûr pour donner deux jours à la France,
-désarmée et surprise. Jarnac et d'autres le lui dirent. Tout le monde
-fuyait de Saint-Quentin. Et fort peu voulaient y aller. De ceux qu'y
-menait Coligny, bon nombre le laissèrent en route. La chance d'être
-secouru était minime, la défense ne pouvant être que très-courte, les
-Espagnols étant arrivés très-forts, Montmorency faible, éloigné,
-éperdu, ahuri dans les préparatifs.
-
-Dans le récit très-fier qu'il a laissé de son malheur, il y a pourtant
-cela de réservé et de modeste qu'il glisse sur l'horreur de la
-situation et l'imprévoyance de son oncle. Il abrége; on en sent plus
-qu'il ne dit. Il constate seulement qu'à Saint-Quentin il n'eut en
-arrivant que vingt-cinq arquebuses, que le boulevard était sans
-parapet, le fossé commandé par des maisons où se logeaient les
-Espagnols, le rempart nul, «et le dehors plus haut que le dedans.» On
-pouvait faire brèche en une heure. Deux ouvertures étaient bouchées
-avec des claies d'osier, des balles de laine. De vieilles poudres, qui
-pourtant éclatèrent, tuèrent beaucoup d'hommes et ouvrirent une
-brèche à passer trois chariots. Coligny s'y mit lui septième, et un
-moment fut seul, ou à peu près, pour défendre sa ville. Tout le monde
-y était si découragé que, d'une foule de paysans réfugiés, personne ne
-travaillait. Il fut contraint de dire qu'il ferait pendre ceux qui ne
-voulaient pas se défendre. Par deux fois, son frère Dandelot hasarda
-tout pour entrer dans la ville à travers les marais. Il y parvint,
-mais avec peu de monde.
-
-Montmorency enfin, le 10 août, arriva pour le dégager. Diane, amie du
-connétable, en haine de François de Guise, qui ne faisait rien en
-Italie, avait obtenu pour Montmorency autorisation de livrer bataille.
-S'il gagnait, c'était Guise qui allait se trouver battu, autant et
-plus que l'Espagnol.
-
-Il suffit de voir aux dessins du temps la grosse tête carrée,
-médiocre, suffisante, de Montmorency, pour sentir que cet homme fort
-et laborieux, qui eut plus de suite sans doute, de travail et de
-sérieux, que d'autres favoris, n'en étaient pas moins incapable, qu'il
-fut un ministre, un général de troisième ordre, inévitablement battu.
-
-Il se mit à canonner l'ennemi, l'obligea à se concentrer. Il
-triomphait. On lui disait en vain qu'il pouvait être enveloppé. Il
-avait entre lui et l'Espagnol, il est vrai, un marais et une rivière.
-Une chaussée traversait le marais, et par cette chaussée qu'il n'eut
-pas l'esprit d'occuper, les Espagnols pouvaient tomber sur lui. Serré
-de toutes parts par des forces bien supérieures, il fut pris, lui et
-tout, sauf quatre mille hommes tués et un corps qui se dégagea. Que
-pouvait Coligny? Il eut beau s'obstiner avec son frère. Eux seuls
-voulaient se battre. L'amiral n'avait que trois hommes avec lui sur la
-brèche, quand un Espagnol lui rendit le service de le prendre et le
-sauva des Allemands qui ne faisaient aucun quartier.
-
-Nul n'arrêta les Espagnols que Philippe II lui-même. Ce jeune roi, si
-sage et si peu curieux de la guerre, était resté aux Pays-Bas. Il eut
-peur de trop vaincre, accourut et arrêta tout. Il ne voulait point
-faire un pas avant d'avoir bien assuré sa route; il se mit à fortifier
-nos villes picardes, comme s'il les eût prises à jamais. Sa prudence
-fit notre salut.
-
-Cependant Guise arrive. On le fait lieutenant général du royaume. On
-lui dit d'attaquer Calais. C'était depuis longtemps l'avis de Coligny.
-Notre brave italien Strozzi avait fait plus que de conseiller; avec un
-habile ingénieur de son pays, il s'était hasardé d'entrer déguisé dans
-la place, et il répondait de la prendre. Guise hésita, pensant que
-c'était un piége de ses ennemis. Mais le roi ordonna, et dit qu'il s'y
-rendrait lui-même, ce que refusa Guise obstinément. S'il assiégeait
-Calais, il voulait en avoir l'honneur.
-
-Le 1er janvier 1558, une marche rapide, habilement dérobée à l'ennemi,
-nous mit devant la ville. Il n'y avait que huit cents hommes, ni
-vivres, ni munitions. La seule entrée par terre, le pont de Nieullay,
-fut emportée d'emblée par nos arquebusiers français. Mais, du côté de
-la mer, un auxiliaire, sur qui Guise ne comptait pas, lui était
-arrivé. Le frère de Coligny, colonel général de l'infanterie, n'avait
-pas perdu un moment; échappé de prison, il accourt au galop, met pied
-à terre, emporte Risbank, l'entrée du port, l'abord du côté de la mer
-(2 janvier). Le 4, la brèche était ouverte; le 5, la vieille citadelle
-emportée. Lord Wentworth, gouverneur, étonné de cette furie et sans
-moyen de défense, capitule le 8 janvier. Nous reprenons Calais, perdu
-depuis deux cent dix ans. L'Angleterre pleure de rage; la France est
-ivre et folle. Elle ne se souvient plus de sa grande défaite. Cet
-heureux coup de main a fait tout oublier.
-
-Le bizarre et l'inattendu, c'est que Guise, l'épée du parti
-catholique, par son succès, refait l'Angleterre protestante. Marie,
-avec son légat Pôle, dans ses quatre années de supplices, avait usé la
-Terreur catholique. Vaincue par les martyrs, elle se sentait
-impuissante et comme submergée dans la grande marée montante du
-protestantisme vainqueur. Négligée de son cher époux, le _roi velu_,
-et furieuse de ses nuits veuves, blessée par Rome qu'elle servait si
-bien, excommuniée par un pape imbécile, elle reçut encore cet horrible
-coup de Calais, honte nationale que l'Angleterre lui mit comme une
-pierre sur le coeur. Elle n'y survécut guère, et mourut conspuée du
-peuple, laissant le trône à celle qu'elle haïssait à mort, la
-protestante Élisabeth (novembre 1558).
-
-Au retour de Calais, ce n'était plus le même Guise. C'était un grand
-chef de parti. Il allait, il montait, emporté du coursier de feu qu'on
-appelle opinion. Sa fortune eut deux ailes: d'une part, l'engouement
-populaire; de l'autre, la passion calculée d'un parti en péril, qui
-avait besoin d'un messie. Il avait la France, il avait l'Église. Sa
-subite grandeur faisait ombre à la royauté.
-
-Il ne ménagea pas cette situation unique. Ce fils de la fortune,
-cyniquement, d'une âpreté sauvage, la brusqua en se dégradant.
-
-Une seule chose le gênait, Montmorency, les Châtillons. Ce grand homme
-en prison, Coligny, lui était amer, odieux. Dandelot, qui venait à
-Calais de l'aider d'un bon coup d'épaule, lui était singulièrement à
-charge. Il dit au roi, en revenant, _que Dandelot n'allait pas à la
-messe_, et que, s'il le suivait à Thionville, dont on proposait le
-siége, _sa présence ferait tout manquer_.
-
-C'était plus qu'une prière dans l'état violent où était Paris. Le roi
-n'aurait osé employer Dandelot, qui ne tarda pas à perdre la charge
-de colonel de l'infanterie.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-PERSÉCUTION--MORT D'HENRI II
-
-1558-1559
-
-
-Il était temps, grand temps, que le protestantisme prît l'épée et
-avisât à sa défense. Il périssait certainement s'il ne devenait un
-parti armé. Des événements graves, cent fois plus importants que cette
-vaine guerre des deux cours catholiques, s'étaient accomplis dans le
-monde religieux. La question suprême du temps éclatait dans sa vérité.
-Elle s'était révélée en Angleterre sous le terrorisme de Marie la
-Sanglante. En France, des ténèbres elle jaillit par un jet de flammes
-comme un incendie souterrain. En face de ces grands signes, les rois
-allaient se reconnaître, cesser une lutte qui n'avait point de sens,
-s'avouer qu'ils étaient d'accord, qu'ils n'avaient d'ennemi que la
-liberté protestante et tourner leurs efforts contre elle.
-
-Aux Pays-Bas, en Angleterre, en Italie, en Espagne et en France, au
-nord comme au midi, tout s'accorde pour l'étouffer.
-
-La Réforme française peut dire à ses enfants, comme le loup de la
-fable aux siens: «Montez sur une montagne, et regardez aux quatre
-vents; aussi loin que vous pouvez voir, vous ne verrez qu'ennemis.»
-
-L'Allemagne ne lui est pas amie. Les luthériens sont devenus, par leur
-succès sur Charles-Quint, un parti officiel et reconnu, une église
-établie; ils sont maintenant en sûreté dans les constitutions de
-l'Empire, d'autant moins disposés à en sortir et courir l'aventure, à
-recommencer les combats pour la réforme calviniste, en rébellion
-contre Luther.
-
-Allemands autant que luthériens, ils haïssent la France pour le vol
-des Trois Évêchés. Les réformés français sont encore Français pour
-eux.
-
-Combien moins de secours ceux-ci peuvent-ils espérer de la Suisse,
-catholique ou sacramentaire? Ajoutons franchement, de la Suisse gorgée
-de pensions françaises et espagnoles. (Granvelle, III.)
-
-Que fallait-il? Les chrétiens diront: «_Accepter le martyre_,
-continuer de tendre la gorge aux bourreaux. On eût vaincu à force de
-souffrir.»
-
-Et les philosophes, les amis de la civilisation diront: «_Attendre en
-attendant_, se fier à la toute-puissance de la lumière naissante; la
-lumière, c'est la liberté; elle aurait vaincu à la longue.»
-
-Réponses agréables aux tyrans et celles qu'ils demandent eux-mêmes.
-
-_Accepter le martyre?_ Il y avait quarante ans qu'on l'acceptait sans
-résistance. Ouvriers ou marchands, bourgeois des villes, ces chrétiens
-pacifiques se livraient à la boucherie; bien plus, ils voyaient, sans
-dire un mot, brûler leurs femmes et leurs enfants. Leur soumission
-excessive, dénaturée (coupable!), aux puissances, aux fléaux de Dieu,
-trahissait la famille, livrait non-seulement à la mort, mais à la
-tentation, à la corruption, à la damnation, les âmes innocentes des
-faibles, dont la défense était leur plus sacré devoir.
-
-On insiste: «Le christianisme primitif a vaincu _par la patience_, par
-l'obstination du martyre.» Vieille redite; ajoutez donc _la force_;
-une grande révolution sociale dans les rangs inférieurs, une conquête,
-l'épée de Constantin.
-
-Voilà pour les chrétiens. Quant à l'inertie pacifique des hommes de la
-Renaissance, qu'aurait-elle produit? que leur eût-il servi de
-s'aveugler eux-mêmes? qui ne voyait que la lumière, loin de
-s'accroître, s'éteignait? qui ne voyait l'immense extension de
-l'intrigue dévote, du matérialisme d'Ignace? D'autre part, la victoire
-des sots, Ronsard éclipsant Rabelais? Quelle chute de son livre, du
-livre où _gît l'espoir_, au livre sceptique, égoïste et découragé de
-Montaigne!
-
-Les sciences de la nature, si brillantes au début du siècle, vont
-pâlissant et faiblissant. Tous leurs héros sont des martyrs. Qu'est
-devenu Paracelse, le Luther des sciences? assassiné. Que devient le
-Christophe Colomb de l'anatomie, Vésale, tout médecin qu'il est de
-Charles-Quint? assassiné; du moins, il meurt de faim dans une île
-déserte. Que deviennent Goujon, Ramus et Goudimel? tués en un même
-jour. On ne refait pas de tels hommes. Et il ne faut pas croire que la
-création sera infatigable. L'histoire dit le contraire; et le bon sens
-aussi.
-
-Non, si les protestants n'avaient tiré l'épée, s'ils n'étaient devenus
-un grand parti armé qui, du continent condamné, chercha la liberté des
-îles, en Angleterre, aux Pays-Bas; si l'invincible épée, si les
-vaisseaux vainqueurs de la Hollande n'eussent gardé, au dernier îlot
-de l'Europe, l'asile de la pensée humaine, vous n'auriez jamais vu le
-jet nouveau de la lumière; vous n'auriez eu ni Shakspeare, ni Bacon,
-ni Harvey, ni Descartes, Rembrandt, Spinosa, Galilée. Oui, je dis
-Galilée, puisque le télescope hollandais lui ouvrit les cieux.
-
-Au seuil de la grande guerre où le protestantisme sauva les libertés
-humaines, qu'on me permette d'aller encore au Louvre, et, d'un coeur
-religieux, de saluer dans les tableaux de Ruysdaël et de Backhuisen le
-sacré drapeau tricolore de la république de Hollande, qui défendit le
-monde contre Philippe II, contre Louis XIV.
-
-Quand la vraie foi vaincra, quand on fera des temples au Dieu de la
-pensée, qu'on y suspende donc les images sublimes où, mettant l'infini
-dans un infiniment petit, Rembrandt peignit deux fois l'abri sacré de
-la Hollande, son vieux lecteur, qui ne lit plus, mais qui pense au
-foyer, son puissant cosmographe, qui, les yeux sur un globe, mesure
-les mers, le champ de la victoire, la carrière de la liberté. (Musée
-du Louvre.)
-
-Nous arriverons là, au XVIIe siècle, par cent ans de combats. Car le
-combat, l'épée, est la condition _sine quâ non_. Si donc le
-protestantisme doit sortir des classes pacifiques qui se laissent
-égorger, pour passer par la classe seule militaire alors, par la
-noblesse, ne le chicanons pas. C'est l'adresse connue des ennemis de
-la liberté de l'arrêter ici, de faire appel à nos instincts niveleurs,
-de dire: «Ces réformés sont nobles; Guillaume et Coligny sont des
-aristocrates... Les accepterez-vous?» Oui, nous les acceptons; ils
-aguerrirent le peuple qui, par eux, fut noble à son tour.
-
-Coligny et son frère, colonels généraux de l'infanterie française,
-rudes, austères instructeurs de nos vieilles bandes, nous font une
-nation de soldats, qui, le lendemain de la Saint-Barthélemy, sur les
-corps de leurs capitaines, sans s'étonner, recommencent la guerre en
-France, aux Pays-Bas, et forcent les rois de traiter.
-
-Nobles épées qui, les premières, formâtes l'avant-garde de la liberté,
-vous méritiez d'être du peuple. L'historien doit faire pour vous ce
-qu'on faisait à Gênes quand la noblesse était exclue des charges, et
-qu'un noble rendait des services. Il avait la faveur d'être dégradé de
-noblesse, et il montait au rang de plébéien.
-
-Qui mieux que Coligny a mérité cela, quand, après un traité, il dit au
-prince de Condé: «Votre traité ne garde que les nobles, les châteaux
-des seigneurs. Et le peuple des villes, qui le garantira?»
-
-La réforme semblait dans un inextricable noeud d'où elle ne pouvait
-se tirer. Il lui fallait, contre ses doctrines et malgré ses docteurs,
-devenir une puissante armée, prendre le glaive de bataille.
-
-Calvin n'avait pas hésité à prendre celui de justice, à fonder la
-juridiction de sa république en condamnant à mort les chefs de
-l'ancienne Genève, qui l'auraient livrée à la France catholique.
-Contraction cruelle de salut public, où Genève, pour vivre, se
-poignarde elle-même. Les _Libertins_ mourants entraînent leur ami, le
-grand, l'infortuné Servet. (V. la note.)
-
-Toute la réforme italienne, espagnole, qui était à Genève, et dont le
-rationalisme en rompait l'unité, doit disparaître et fuir. À
-l'Angleterre, qui brûle les protestants comme raisonneurs (1555),
-Calvin montre Genève, et dit des philosophes: Ceux-ci ne sont pas
-protestants.
-
-Loin de contester à l'autorité le droit de sévir, il le reconnaît
-hautement... Tout pouvoir vient de Dieu. Les rois sont d'institution
-divine. C'est une vaine occupation aux hommes privés de disputer quel
-est le meilleur état de police... Si ceux qui vivent sous des princes
-tirent cela à eux pour révolte, «ce sera folle spéculation et
-méchante. Bien que ceux qui ont le glaive soient ennemis de Dieu, il a
-institué les royaumes pour que nous vivions paisiblement sous sa
-crainte.»
-
-Voilà la doctrine génevoise. C'est dire assez que Genève, la force du
-parti, comme exemple républicain et comme séminaire de martyrs, en
-faisait aussi la faiblesse par sa doctrine d'autorité, de respect des
-puissances.
-
-Le salut vint, je crois, de deux choses par où l'Église protestante,
-sans s'en apercevoir, s'affranchit de Genève.
-
-Notre noblesse française, ruinée par la cour, par le règne honteux de
-Diane, gardait peu de respect pour l'autorité tombée en quenouille.
-Elle se prit d'amour, d'admiration, pour les hommes austères, dont les
-moeurs faisaient la satire de cette honte publique. Le devoir incarné
-lui apparut dans Coligny.
-
-D'autre part, le contact de la noblesse d'Écosse, de ses _covenant_
-organisés par l'excitateur Knox, bien plus positif que Calvin, modifia
-de bonne heure la réforme française, et fut un contre-poids au système
-d'obéissance _quand même_ où persistaient les docteurs génevois.
-
-Et pourtant nulle idée de résistance encore dans la respectable et
-touchante fondation de l'Église de Paris (1555). L'occasion en fut un
-baptême. Un gentilhomme, venu de province avec sa femme enceinte, ne
-voulut pas faire baptiser l'enfant selon le rite qu'il croyait
-idolâtre. Il demanda un ministre de la parole, le pur sacrement de
-l'esprit. Cette forte et puissante Église de Paris, qui a tant fait et
-tant souffert, naît d'elle-même autour d'un berceau (1555).
-
-C'était le moment où Marie la Sanglante, sacrée par un malentendu,
-ouvrait en Angleterre sa terrible persécution. Un prêtre (précurseur
-mémorable, prophète et conseiller de la Saint-Barthélemy) prêcha à
-Saint-Germain-l'Auxerrois l'imitation des saintes ruses qui avaient
-trompé l'Angleterre: «Le roi, dit-il, devrait un moment faire le
-luthérien; les luthériens s'assembleraient partout; on ferait main
-basse sur eux; on en purgerait le royaume.»
-
-Ce conseil charitable était déjà de difficile exécution. Cette année
-même se constituèrent nombre d'églises, Bourges, Tours, Angers,
-Poitiers. Un peu après, l'Église de Paris se manifesta.
-
-Au mois de mars 1557, des seigneurs d'Écosse, ceux qui depuis
-organisèrent le _Covenant_, étaient venus à Paris. Leurs amis naturels
-étaient nos réformés. Ceux-ci les accueillirent, les régalèrent de la
-belle nouveauté du temps, des chants populaires, héroïques, des graves
-harmonies fraternelles que chantait leur Église dans le secret des
-nuits. Nos vaillants alliés, fiers chefs de clans et rois chez eux, ne
-pouvaient s'astreindre au mystère. Nos nobles protestants auraient
-rougi d'être moins braves. Unis et se donnant le bras, les uns, les
-autres, allèrent ensemble dans Paris, et se mirent à chanter. C'était
-déjà le mois de mars, parfois très-beau ici; on se réunissait au
-Pré-aux-Clercs, et l'on chantait, d'abord des voeux pour le roi, pour
-l'armée; puis tous les nouveaux psaumes, les choeurs de Goudimel.
-C'était la première fois que le peuple entendait une musique à quatre
-parties. Jusque-là, on n'en connaissait que l'essai ridicule. La foule
-fut ravie; elle se rassembla en nombre sur les hauteurs qui dominaient
-le Pré-aux-Clercs, et s'unit parfois aux chanteurs. Mais cela dura
-peu. Le roi, à qui on alla dire que Paris était en révolte, défendit
-ces réunions. La ville rentra dans le silence.
-
-Quelques mois se passèrent, et le clergé, bien averti, travailla
-puissamment. Le progrès des misères l'aida beaucoup. Par la
-prédication, seule publicité de ces temps, par la confession surtout,
-on inculqua aux masses, aux femmes, que leurs souffrances étaient le
-châtiment de Dieu, irrité contre les impies.
-
-La cherté des vivres, l'ennemi en marche sur Paris, la défaite de
-Saint-Quentin, c'étaient les preuves de la colère céleste.
-
-À la nouvelle de la bataille, Paris avait perdu la tête. On lui dit de
-s'armer, chose inouïe depuis un siècle. Chaque nuit, on croyait voir
-arriver l'ennemi.
-
-Dans ces vaines alarmes, le 4 septembre 1557, voilà les prêtres du
-Plessis qui sortent une nuit en criant, appelant la rue Saint-Jacques
-aux armes. Est-ce l'ennemi? non, ce sont des traîtres qui conspirent
-de livrer la ville. Des traîtres? non, mais des voleurs. Des voleurs?
-non, mais des paillards qui, joyeux des malheurs publics, font
-ripaille, une orgie nocturne. Ces paillards sont des luthériens.
-
-Le peuple respire et se rassure. Mais il reste furieux de sa peur. Ce
-n'est plus la guerre, c'est la chasse. On se met aux affûts pour
-prendre ce gibier. On ferme les rues de chaînes, on met des lumières
-aux fenêtres. On veut voir au visage ces libertins, ces dames
-effrontées. On ajoute le sel à la chose: qu'ils soufflent la
-chandelle, pour se mêler entre eux, frères et soeurs, pères et filles;
-vieille histoire renouvelée des persécutions des premiers chrétiens,
-redite dans tout le Moyen âge contre ceux que l'on voulait perdre.
-
-C'était une assemblée de trois ou quatre cents protestants qui
-s'étaient réunis pour faire la cène dans une maison en face du
-Plessis et derrière la Sorbonne. Réunion fortuite de fidèles de toute
-condition. Nous savons quelques noms: deux étudiants du Midi, un
-procureur, un médecin de Lizieux qui était arrivé le jour même à
-Paris, un Allemand filleul du marquis de Brandebourg. Des deux
-_surveillants_ de l'assemblée, l'un était un avocat qui tenait une
-école; l'autre, gentilhomme du Périgord, venait de mourir, mais sa
-veuve, madame de Graveron, y était à sa place; elle venait d'accoucher
-et n'avait que vingt-trois ans; c'était une sainte, bénie et adorée
-des pauvres du quartier Saint-Germain. Des dames de la cour (et de
-maris fort catholiques), mesdames d'Overty, de Rentigny et de
-Champaigne, étaient venues aussi, par pitié ou par curiosité. Presque
-toutes les femmes étaient _de bonnes maisons_.
-
-Dans cette assemblée pacifique, où peu d'hommes étaient nobles, il n'y
-en avait guère qui eussent l'épée. Ceux qui l'avaient offrirent
-pourtant de faire sortir les autres, et, l'épée à la main, de percer à
-travers la foule. Peu s'y hasardèrent, craignant d'être lapidés. De
-ceux qui sortirent, en effet, un fut atteint et abattu; la racaille se
-jeta sur lui et le traîna au cloître Saint-Benoît; il ne garda pas
-forme humaine. Quelques-uns essayèrent de fuir en sautant les murs du
-jardin. Ce qui resta surtout, ce furent les malheureuses femmes; elles
-crièrent par la fenêtre qu'au moins on appelât la justice. Le
-procureur du roi vint en effet, mais lui-même était effrayé, n'osait
-les faire sortir. La foule cria: «Si elles restent, nous les
-brûlerons.» Elles descendirent plus mortes que vives, pâles, aux
-premiers rayons du jour. La foule, qui les attendait là depuis
-minuit, assouvit sa fureur sur ces prétendues libertines, les battit,
-mit en pièces leurs chaperons, leur plaqua l'ordure au visage. À
-grand'peine, arrivèrent-elles au Châtelet où on les fourra dans les
-basses-fosses.
-
-Le procès, vivement conduit par le cardinal de Lorraine, ne manqua pas
-de révéler toutes les infamies qu'on voulut. On assura au roi qu'on
-avait trouvé les _paillasses sur lesquelles se faisait l'orgie_ et les
-restes de la ripaille.
-
-On put bientôt juger ces calomnies. Ces infortunés, en justice,
-parurent ce qu'ils étaient, des saints. La dame de Graveron, si jeune,
-fut très-touchante. Elle pleurait, riait en même temps; elle badina
-jusqu'à la mort. On lui dit qu'elle aurait la langue coupée: «Je ne
-plains pas mon corps, dit-elle; pourquoi plaindrais-je ma langue
-davantage?
-
-Un des étudiants montra un si grand coeur à embrasser la mort, que le
-président qui l'interrogeait fut saisi de douleur: «Jésus! Jésus!
-dit-il, qu'a donc cette jeunesse pour vouloir ainsi se faire brûler
-pour rien?»
-
-L'élan était donné; les martyrs faisaient les martyrs. Tous portaient
-à la mort une incroyable joie. L'un d'eux, Guérin, le jour où il
-devait être brûlé, ouvre le matin la fenêtre, pour voir encore la
-création et les oeuvres de Dieu, et, regardant l'aurore: «Que sera-ce
-quand nous allons être exaltés par-dessus tout cela!»
-
-Contre cette contagion d'héroïsme, toutes les forces du monde
-d'avance étaient vaincues. Mais l'affaire de Calais fut un salut pour
-le clergé. Lui aussi, il eut son héros, son David, son Judas
-Macchabée. On le chanta, on le prêcha, on le canonisa. Tout un monde
-de sacristies et de couvents, de confréries, de moines, en parla jour
-et nuit.
-
-Dès ce jour, le clergé avait l'épée en main. La Terreur fut organisée.
-Le cardinal de Lorraine se fit donner par Rome les pouvoirs de
-l'Inquisition. Il tint dans son hôtel des États soi-disant Généraux,
-et dit que chacun payerait. Il avait les finances, François l'armée;
-un autre Guise prit la flotte, et un quatrième l'Écosse, un cinquième
-bientôt le Piémont. La monarchie fut dans leurs mains, dans les mains
-du clergé.
-
-La police était aux mains des curés, qui confessaient, communiaient la
-paroisse, sur liste exacte. À qui manquait, la mort! Il y avait près
-la rue Saint-Jacques la femme d'un libraire qui lisait et se
-convertit. À la veille des fêtes, contrainte à communier, elle ne
-savait plus comment faire pour éluder le sacrilége. Elle s'enfuit.
-Mais, dénoncée par le curé et réclamée par son mari, elle obéit à
-celui-ci, rentra où l'appelait le devoir, et elle fut brûlée vive.
-
-Les moines, cependant, pendant l'Avent et le Carême, ébranlaient les
-églises de clameurs furieuses. La mort aux luthériens! Le peuple,
-hébété de misère, cherchait sa vengeance à tâtons, voulait tuer, et
-n'importe qui. Un écolier à Saint-Eustache eut le malheur de rire de
-ces sermons. Une vieille le vit, le désigna. Il fut tué à l'instant.
-
-Un spectacle hideux nourrit cette fureur. Le 27 février, on exhume,
-on apporte au parvis Notre-Dame un corps demi-pourri. C'étaient les
-reliques d'un jeune saint, martyr enthousiaste, héroïque enfant,
-l'apprenti Morel. Frère de l'imprimeur du roi pour le grec et nourri
-dans sa savante maison, il avait troublé, embarrassé ses juges, et il
-était mort à propos, quelques-uns disaient, de poison. Un mois après,
-on tire de la terre cette pauvre dépouille, os et chairs, et lambeaux
-rongés. Sans pitié, sans pudeur, on l'étale au Parvis; on en régale la
-foule; la mort brûle, sous les rires et les quolibets.
-
-C'était le carnaval. On s'amusait. On s'étouffait aux potences, aux
-bûchers. L'assistance dirigeait elle-même et réglait les exécutions.
-Elle ne souffrait plus qu'on étranglât d'abord ceux qu'on devait
-brûler. Il lui fallait le spectacle au complet, les cris, les larmes,
-et les grimaces de douleur, les furieuses contorsions. Beaucoup de
-magistrats répugnèrent d'autant plus dès lors à condamner, les
-supplices devenant des fêtes, le bûcher un théâtre, les tortures une
-farce, que l'assistance insatiable demandait et redemandait. Ils
-aimaient mieux traîner les procès en longueur; les accusés restaient
-dans les prisons.
-
-Mais ce n'était pas le compte des moines; ils s'en plaignirent
-amèrement aux sermons de carême. Un pauvre vigneron qu'on brûla le 4
-mars, ne suffit pas pour les calmer. À l'église des Saints-Innocents,
-un minime dit que ce n'étaient pas seulement les luthériens qu'il
-fallait massacrer, _mais les juges qui les épargnaient, mais les
-grands qui les protégeaient_. Ce nouveau vin démocratique, versé à
-flot, mit l'assistance dans une vague furie, et chacun en sortant
-cherchait quelqu'un à tuer. Un homme reconnut son ennemi personnel,
-l'appela luthérien; mille bras à l'instant le frappèrent. Il rentra
-dans l'église où on le poursuivit. Par hasard, sur la place, passait
-un gentilhomme, avec son frère, chanoine de Saint-Quentin. Entendant
-dire qu'on tuait un homme là dedans et saisi de pitié, il entre, il
-intervient, il prie le peuple. Mais un prêtre s'écrie: «C'est lui
-qu'on doit tuer, puisqu'il est pour les luthériens.» Les coups tombent
-sur le gentilhomme; le chanoine, son frère, veut le défendre; tous
-deux sont poursuivis. Le gentilhomme se jette au presbytère; le
-chanoine n'en a pas le temps, il est frappé d'une dague au ventre. Il
-a beau se dire catholique et montrer qu'il est prêtre; on frappe, on
-frappe à l'aveugle et toujours, sans même voir qu'il est mort: les
-plus petits venaient donner leur coup; ils mettaient les mains dans le
-sang, et les levaient au ciel, fiers de le montrer _teintes du sang
-d'un luthérien_. Cela dura jusqu'à la nuit; la foule restait là,
-assiégeant encore la maison, dans l'espoir de tuer l'autre; et quand
-on leur disait que la justice allait venir, ils criaient _qu'ils
-tueraient le roi même_, s'il venait pour le délivrer (5 mars 1559).
-
-Ainsi montait l'horrible flot. La justice semblait avilie; le nom même
-du roi était en jeu. Diane s'effraya; elle voulut à tout prix la paix
-et le retour de Montmorency pour l'opposer aux Guises.
-
-Les difficultés étaient moindres. Marie venait de mourir, et Philippe
-devenu veuf espérait peu épouser sa soeur qui succédait; il insista
-moins pour Calais. Nous le gardâmes, et les Trois Évêchés. Toutefois
-à la très-dure condition de renoncer à l'Italie, en rendant le
-Piémont, non-seulement le Piémont, mais la Savoie, et plus que la
-Savoie, le Bugey (l'Ain), de sorte que le duc de Savoie se trouva
-avancé jusqu'à dix lieues de Lyon. Gardant Calais, nous nous fermons
-au nord, mais pour nous ouvrir au midi.
-
-Les vieux qui se souvenaient de Cérisoles et de François Ier, de
-cinquante ans de guerre, faisaient la lamentable énumération des deux
-cents places fortes que la France rendait d'un trait de plume;--une
-autre place encore, les Alpes, la grande citadelle que Dieu a mise au
-milieu de l'Europe.
-
-Deux petits débris italiens qui faisaient mine encore de vivre furent
-laissés là à leur destin, nos amis de Sienne et nos amis de Corse,
-abandonnés, livrés. Des Alpes à l'Etna, on n'entendit plus une haleine
-qui fit souvenir de la grande Italie.
-
-On avait autre chose à faire. Montmorency avait hâte de rentrer, et
-Philippe II de le renvoyer; il ne souffrit pas qu'il payât sa grosse
-rançon de connétable, lui fit grâce, dit-on, de deux cent mille écus.
-
-Mais les Guises non moins voulaient traiter. Le cardinal, d'accord
-avec Granvelle, sentait que les deux monarchies n'avaient d'ennemis
-que le protestantisme. Un rôle immense allait s'ouvrir en France au
-cardinal inquisiteur, au duc, chef populaire, épée des catholiques.
-
-Philippe II devait épouser la fille du roi de France. Et celui-ci
-épousait l'Inquisition, désormais établie en France, aux Pays-Bas,
-partout. Cet article secret fut révélé à Guillaume d'Orange, l'un des
-ambassadeurs d'Espagne. Par qui? Par Henri même, qui le croyait
-instruit. Le Taciturne écouta, ne témoigna aucun étonnement, mais se
-le tint pour dit, et dès lors prit ses mesures. Il le déclare dans son
-Apologie.
-
-Sous ces joyeux auspices, deux mariages allaient avoir lieu:
-sur-le-champ, le Dauphin épouse la reine d'Écosse, Marie Stuart (24
-avril), et tout à l'heure le duc d'Albe va venir épouser pour son
-maître notre princesse Élisabeth.
-
-Le mariage écossais, accompli malgré Diane et la reine, fut le sceau
-du triomphe des Guises. Ils firent écrire par l'épousée que, si elle
-mourait, _elle donnait l'Écosse à Henri II_; que, de son vivant même,
-_la France aurait l'usufruit de l'Écosse_ jusqu'au remboursement de ce
-qu'elle avait avancé. Enfin _elle signa une protestation_ contre les
-lois et constitutions de l'Écosse qu'elle allait jurer. Trois crimes
-et trois fautes. À quoi ils ajoutèrent la faute insigne de lui faire
-prendre les armes d'Angleterre, sûr moyen de lui rendre Élisabeth
-hostile, implacable, et jusqu'à la mort.
-
-Ils voulaient exiger des Écossais, venus pour le mariage, les joyaux
-et la couronne d'Écosse. Les ambassadeurs refusèrent, et le malheur
-voulut qu'ils mourussent peu de jours après.
-
-Le connétable était rentré. Le roi, sur son avis, dit-on, n'était pas
-loin de renvoyer les Guises.
-
-Mais les Guises étaient un parti; ils avaient force dans la
-persécution. Le cardinal reprit l'accusation contre le frère de
-Coligny, mais doucement, chrétiennement, pria le roi de l'inviter à
-rentrer en lui-même. Il connaissait parfaitement la loyauté impétueuse
-du colonel général, l'orgueil irritable du roi. Henri était à table
-quand Dandelot, mandé, se présenta. Il lui rappela _la nourriture_
-qu'il avait eue chez lui et son affection, et lui reprocha quatre
-choses: la première, dénoncée par Guise, de ne pas aller à la messe;
-la seconde, de faire prêcher chez lui; la troisième, d'avoir chanté au
-Pré-aux-Clercs; enfin, d'envoyer des livres hérétiques à son frère
-Coligny. Dandelot remplit les voeux du cardinal. Il dit au roi que son
-épée, sa vie, étaient à lui, son âme à Dieu. Sur cette réponse,
-nullement insolente, le roi s'emporte, lui jette son assiette à la
-tête; elle vole au hasard, va blesser le Dauphin. Dandelot est arrêté,
-dépouillé de sa charge; on le force d'entendre la messe. Voilà les
-choses au point où les Guises les voulaient, la persécution relancée.
-
-Ce coup frappé sur la noblesse, les Guises en vinrent à la justice,
-entreprirent d'étouffer la sourde opposition qui se formait au
-parlement. Le dernier mercredi d'avril, le procureur du roi invite ce
-corps à exercer sur lui-même l'espèce de censure mutuelle qu'on
-appelait _mercuriale_. Cette formalité ordinaire ici n'était plus rien
-de tel. C'était un vrai combat dont les Guises donnaient le signal.
-
-Les deux sections du parlement jugeaient dans un esprit contraire.
-L'une et l'autre avaient à craindre l'éclat de ce débat. La
-Grand'Chambre et la Tournelle avaient péché, chacune à leur manière,
-et tous arrivaient tête basse. La première, sans miséricorde, brûlait
-les protestants; mais, en revanche, elle venait d'absoudre le meurtre
-horrible du prêtre charitable tué aux Innocents pour avoir arrêté la
-fureur populaire. La Tournelle, au contraire, venait d'élargir quatre
-protestants condamnés par les juges inférieurs; un habile
-interrogatoire les innocenta malgré eux.
-
-Voilà donc en présence des juges diversement coupables d'avoir violé
-ou éludé les lois. Les présidents Le Maistre et Saint-André se
-présentaient à l'examen avec le sang versé aux Innocents et leur
-scandaleuse absolution des meurtriers. Les présidents Séguier, Harlay,
-se présentaient, suspects de l'indulgent escamotage qui avait sauvé
-des martyrs.
-
-La dispute devint interminable. Elle dura en mai et en juin. Elle
-pouvait tourner mal pour Le Maistre, qui était attaqué non-seulement
-par des protestants secrets, comme Dubourg, mais par des catholiques
-austères jurisconsultes. Tel (et non protestant) me semble avoir été
-l'illustre Paul de Foix, homme de science profonde et d'affaires, qui,
-trente années durant, servit la France dans les plus difficiles
-missions, et, prêtre catholique, n'eut guère (ce semble) d'Évangile
-autre qu'Aristote et Papinien.
-
-La grande majorité du parlement paraissait ralliée à un avis, la
-demande d'un libre concile, et, en attendant, l'indulgence. Si la
-mercuriale avait une telle issue, le coup ne portait pas seulement sur
-Le Maistre et les juges courtisans, mais sur la cour. Il eût frappé
-les Guises au profit de Montmorency.
-
-Le Maistre cria au secours. Le cardinal de Lorraine dit au roi que le
-parlement était en révolte si le roi en personne ne comprimait le
-mouvement. Henri, ému et indigné, y vint (le 14 juin), ayant à droite,
-à gauche, ceux qui disputaient le pouvoir, le connétable d'un côté, et
-de l'autre les Guises. La scène fut sinistre, honteuse et laide, le
-garde des sceaux disant qu'on opinât en liberté, le roi ne disant rien
-et siégeant là comme un espion.
-
-Les Guises avaient gagné d'avance: ils étaient sûrs que ces graves
-personnages, défenseurs de la foi ou défenseurs de la justice, ne
-changeraient rien devant le roi et porteraient haut leur opinion. Des
-hommes, même timides, mis au-dessus d'eux-mêmes par la situation,
-trouvèrent de belles paroles. Séguier, Harlay, dirent que la Cour
-avait bien jugé et continuerait. De Thou, père de l'historien, dit
-qu'il n'appartenait pas aux gens du roi de toucher aux jugements
-rendus, et que, pour l'avoir fait, ils méritaient le blâme de la Cour.
-Paul de Foix paraît avoir abondé en ce sens. Les protestants, menacés
-spécialement, montrèrent un grand courage. Dubourg, parmi des choses
-hardies, dit celle-ci, naïve et touchante: «Croit-on que ce soit chose
-légère de condamner des hommes qui, au milieu des flammes, invoquent
-le nom de Jésus-Christ?»
-
-On assure que l'élan des magistrats alla si loin, qu'un d'eux,
-révélant tout à coup l'esprit qui sourdement commençait à couver, le
-démon du _Contr'un_, dit le mot du prophète: «Roi, c'est toi qui
-troubles Israël.»
-
-Le roi ne dit pas mot. Il consulta un moment les siens à voix basse,
-puis se fit apporter la feuille où les greffiers avaient écrit les
-opinions. Alors il éclata, et dit qu'il ferait des exemples. Il donna
-ordre, non à un chef d'archers, mais (chose inattendue!) au
-connétable, chef de l'armée, de descendre les gradins et d'empoigner
-les conseillers. Cette humiliation de Montmorency, du principal ami du
-roi, avait été sans doute conseillée par les Guises; il leur était
-utile qu'il parût avec eux, subordonné à leur triomphe, isolé de son
-neveu, Dandelot l'hérétique, et du très-suspect Coligny.
-
-Montmorency avala cela et sauva sa fortune. Ce roi, jouet des rois,
-qu'en 1540 François Ier s'était plu à faire valet de chambre, Henri II
-le fit recors et archer.
-
-Il ne sourcille pas. Il descend les gradins, cherche, choisit, saisit
-les hommes désignés, les ramène, les livre au capitaine des gardes.
-Ils furent jetés à la Bastille. Le parlement resta anéanti. Avili sous
-ce règne par la vente des charges, recruté des fils d'usuriers, il
-avait fort baissé. Mais, ce jour, il fut violé, son nerf brisé, au
-moment même où il aurait pu être utile. La France tout à l'heure va
-frapper à sa porte, demander aide à la Justice. La Justice est
-évanouie.
-
-Montmorency eut le prix de sa bassesse. Les Guises ne purent empêcher
-qu'il n'emmenât le roi chez lui à Écouen. Mais d'Écouen même, ils
-tirèrent une violente lettre du roi au parlement, où on lui faisait
-dire qu'il avait la paix maintenant avec l'Espagne, que l'_armée_
-n'avait rien à faire, qu'il l'emploierait contre les luthériens.
-
-L'_armée_, c'était le connétable; les Guises, par cet acte, le
-compromettaient encore plus et le faisaient leur instrument.
-
-Pendant que le parlement, pour apaiser le roi, brûle un colporteur de
-Genève, la foule se porte à Saint-Antoine, au royal palais des
-Tournelles, à l'église Saint-Paul, où le mariage d'Espagne va se
-célébrer.
-
-Parmi ces sombres circonstances, on voulait régaler, amuser, le duc
-d'Albe et la noble ambassade qui venait épouser Élisabeth au nom de
-Philippe. Les lices étaient sous la Bastille, et sans doute vues des
-prisonniers. Le roi, selon l'usage, fut au tournoi le premier des
-tenants, brilla tant qu'il voulut, et tout était fini quand il lui
-vint la fantaisie de briser encore une lance contre ce capitaine des
-gardes qui mit Dubourg à la Bastille. C'était un homme jeune et fort,
-Montgommery. Il refusait, mais le roi insista. Un accident, très-rare
-dans ces combats inoffensifs, arriva: un éclat de bois arracha la
-visière de son casque, et lui entra dans la cervelle.
-
-Voilà la joie changée en deuil. La mariée, en noir, est épousée la
-nuit à Saint-Paul par le duc d'Albe; la soeur du roi au duc de Savoie,
-dans la chapelle des Tournelles, à deux pas de l'agonisant.
-
-Si jamais coup parut frappé du bras de Dieu, ce fut ce coup sans
-doute. Les protestants le prirent ainsi. Une main, on ne sait
-laquelle, osa, sur le corps même, dans les tentures, mettre une
-tapisserie de saint Paul, où, terrassé au chemin de Damas, il
-entendait du ciel la foudroyante voix: «Pourquoi, Saül, persécuter ton
-Dieu?»
-
-Un acte bien autrement hardi venait d'avoir lieu dans Paris, à l'insu
-de tout le monde. Appelons-le de son vrai nom qu'ignoraient ceux même
-qui le firent: _la république réformée_.
-
-Du 26 mai au 29, une assemblée générale des ministres de France avait
-eu lieu au faubourg Saint-Germain.
-
-Pendant ces violentes disputes du parlement, au milieu des bûchers, au
-sein d'un peuple furieux qui massacrait jusqu'à des catholiques
-suspects de tolérance, ces hommes intrépides, de toutes les provinces,
-vinrent siéger en concile. Dans leur gravité forte, ils écrivirent
-leur foi, leur discipline, et l'acte de naissance de la démocratie
-religieuse.
-
-D'où en vint la première pensée? de Paris? de Genève?
-
-Elle sortit surtout de la nécessité. L'immense développement
-souterrain qu'avait pris la Réforme, cette foule d'églises, nées de
-l'inspiration spontanée ou des missions, dans une cave, dans une
-grange, un bois, une lande solitaire, c'était la diversité même; peu
-en rapport entre elles, elles différaient, sans le savoir,
-d'organisation et de discipline. Choudieu, ministre de Paris, fut
-envoyé par son église au synode de Poitiers. Il y porta (ou y trouva?)
-l'idée d'établir un accord entre les églises de France. Le rendez-vous
-fut donné à Paris, au volcan même de la persécution. Le faubourg
-Saint-Germain, que l'on commençait à bâtir hors la ville, offrait
-quelques retraites à la mystérieuse assemblée.
-
-Pour la discipline, comme pour la foi, on eut en vue de renouveler la
-primitive église, telle que Genève croyait la reproduire. «Nulle
-église au-dessus des autres. Deux fois par an s'assemblent les
-ministres, chacun amenant un ancien et un diacre.
-
-Le ministre nouveau _qu'élisent les anciens et les diacres_ est
-présenté au peuple pour lequel il est ordonné. S'il y a opposition,
-elle sera jugée en consistoire, ou en synode provincial, non pour
-contraindre le peuple à recevoir le ministre élu, mais pour justifier
-ce ministre.»
-
-Voilà la base républicaine de l'église de France, vraiment
-républicaine alors; car en ces commencements _les électeurs_ (anciens
-et diacres) _sont eux-mêmes élus par le peuple_.
-
-Tout cela calqué sur Genève; mais combien différent, en résultat,
-quand on le transportait de la petite ville au royaume de France, à
-cet empire immense que la Réforme allait se créant au Pays-Bas, et en
-Écosse, en Angleterre, bientôt en Amérique!
-
-Combien plus différent encore quand, d'une ville d'asile et d'école,
-fermée et protégée, la République réformée passait dans l'aventure,
-sur ces vastes champs de bataille, aux hasards de la guerre civile!
-
-La distinction du monde spirituel où cette église espérait se tenir
-durerait-elle d'une manière sérieuse? Le glaive de la parole et de
-l'excommunication, le seul dont elle voulut s'armer, serait-il
-suffisant? Les tyrans de la terre en sentiraient-ils la pointe acérée?
-La défense du peuple, l'impérieux devoir de défendre les faibles, ne
-forceraient-ils pas de prendre un autre glaive?
-
-La réforme républicaine deviendrait-elle la république armée?
-
-Oui, répondait l'Écosse. Non, répondait la France, s'efforçant encore
-d'obéir à la tradition génevoise, et de rester fidèle au vieil esprit
-d'obéissance recommandé par le christianisme.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-ROYAUTÉ DES GUISES SOUS FRANÇOIS II
-
-1559-1560
-
-
-C'était le cérémonial de France qu'une reine veuve restât quarante
-jours enfermée _sans voir soleil ni lune_. Mais la situation ne le
-permettait guère. La reine mère et la jeune reine, avec les Guises,
-menèrent le petit roi au Louvre, s'y cantonnèrent. La tour et ce qui
-subsistait du vieux château en faisaient encore un lieu fort, à l'abri
-d'une surprise. Montmorency resta, cloué par son devoir de grand
-maître, aux Tournelles pour tenir compagnie au mort, pendant qu'au
-Louvre on réglait tout sans lui.
-
-En trois ou quatre jours, chacun prit son parti. La grande foule des
-seigneurs et de la noblesse, chose imprévue, resta avec le mort, et du
-côté du connétable. La solitude était extrême au Louvre. Les Guises
-étaient réduits à quelques gentilhommes; leur armée ecclésiastique,
-populaire et populacière, était partout, nulle part; elle ne se
-groupait pas encore.
-
-Montmorency, rapproché de Diane aux derniers temps, brouillé avec la
-reine mère, ne pouvait s'appuyer que sur les princes du sang (Navarre,
-Condé). Il leur fait dire de venir en toute hâte. Puis se voyant si
-fort et si accompagné, il laisse le cercueil, marche aux vivants, aux
-Guises, veut les faire compter avec lui. À travers tout Paris, une
-file interminable de gentilshommes montrait de son côté toute la
-noblesse de France. Sa famille imposante l'environnait, ses fils à
-l'âge d'homme, et, dans les grandes charges, ses neveux, l'amiral
-Coligny, le cardinal Odet de Châtillon, Dandelot, colonel général de
-l'infanterie. Superbe trinité d'une élite morale, où la diversité
-produisait l'harmonie; l'aîné, le bon Odet, aimé de tous, l'ami de
-tous les gens de lettres et l'homme même de la Renaissance; Dandelot,
-le plus jeune, loyal, bouillant soldat, plein de coeur et de
-conscience; ils entouraient avec respect la figure triste et grave,
-sombrement résignée du héros, du futur martyr.
-
-Des dessins admirables, et terribles de vérité, nous ont conservé
-cette cour. Ils démentent généralement et les estampes, et les
-mémoires, et les portraits par écrit. Ces dessins véridiques,
-inexorables, accusateurs, tracés aux trois crayons par une main émue,
-et devant les originaux, n'ont pas besoin d'inscription. Ils se
-nomment d'eux-mêmes. C'est Guise, c'est le cardinal de Lorraine, c'est
-Coligny, c'est le connétable. Chacun d'eux fait crier: «C'est lui.»
-
-Donc nous pouvons entrer, avec Montmorency, au Louvre. Nous sommes
-sûrs d'y voir les acteurs, dans leur vrai et naturel visage, comme on
-les voyait ce jour-là. Nous sommes sûrs aussi d'une chose, c'est que
-les hommes de toute opinion, sur la vue de ces masques, reculeront et
-seront effrayés.
-
-Je ne veux dire ici qu'un mot des Guises. Ce qui alarme en tous les
-deux, dans François et son frère le cardinal de Lorraine, c'est la
-mobilité nerveuse de la face qu'on ne retrouve à ce degré nulle part.
-Le cardinal, d'un teint infiniment délicat, transparent, tout à fait
-grand seigneur, évidemment spirituel, éloquent, d'un joli oeil de
-chat, gris pâle, étonne par la pression colérique du coin de la
-bouche, qu'on démêle sous sa barbe blonde; elle pince? elle grince?
-elle écrase?...
-
-François, d'un teint grisâtre, plutôt maigre, d'un poil blond gris,
-d'une mine réfléchie, mais basse, malgré sa nature fine et sa décision
-vigoureuse, n'a rien d'un prince. Figure d'aventurier, de parvenu qui
-voudra parvenir toujours. Plus on le regarde longtemps, plus il a
-l'air sinistre. Sa soeur Marie de Guise l'accusait de tirer à lui
-seul. Son frère Aumale ne recevait rien du roi que François n'en fût
-triste, ne l'en chicanât. Son visage dit tout cela. Il a l'air chiche
-et pauvre, et si mauvaise mine, que personne, je crois, n'oserait,
-contre un pareil joueur, jouer une pièce de trente sous.
-
-La reine mère a fait faire d'elle-même un grand et magnifique
-médaillon italien (_Trésor de Num._), pièce admirable qu'il faut
-rapprocher des dessins de la bibliothèque du Panthéon. Il nous donne
-et met en saillie le trait essentiel, le mufle traditionnel des
-Médicis, la forte face intelligente, mais bestiale pourtant par une
-bouche proéminente, qu'offrent leurs plus anciens portraits. Ce mufle
-est conservé, quelque peu adouci, dans la dernière de la famille, la
-petite reine Margot, provocante pourtant par de jolis yeux de catin.
-
-Les autres tenaient aussi de ce trait de la famille, étaient tous
-Médicis. Dans leur enfance surtout, la bouffissure héréditaire se
-surenflait d'humeurs mauvaises, trop visiblement héritées des deux
-grands-pères, François Ier, malade dès seize ans, Laurent, qui meurt à
-vingt, consumé jusqu'aux os. Ce mal épouvantable sautait parfois une
-génération; indulgent pour Henri II et Catherine, il retomba d'aplomb
-sur les petits-fils, qu'il mina sous diverses formes. Il nous délivra
-des Valois.
-
-François II et sa jeune reine Marie Stuart faisaient un grand
-contraste. C'était un petit garçon qui ne prit sa croissance que six
-mois après. Pâle et bouffi, il gardait ses humeurs, ne mouchait pas.
-Bientôt, il moucha par l'oreille, et dès lors il ne vécut guère. Un
-nez camus complétait cette figure royale.
-
-Il n'avait pas fallu moins que la violence des Guises, leur féroce
-impatience, pour marier cet enfant malade, que sa mère défendit en
-vain. On a vu qu'ils le mirent avec leur dangereuse nièce Marie Stuart
-(pour le gouverner? ou le tuer?), comme on jette une cire au brasier.
-Non formé, misérable de ce don ravissant, il se mourait pour elle. Il
-n'y eut jamais pareille fée. Sa beauté, célébrée par les
-contemporains, était la moindre encore de ses puissances. Les
-portraits sérieux nous la montrent fort rousse, de cette peau fine,
-transparente et nacrée qu'avait son oncle le cardinal; l'oeil vif,
-mais brun, qui par moment dut être dur. Étonnamment instruite par les
-livres, les choses et les hommes, politique à dix ans, à quinze elle
-gouvernait la cour, enlevait tout de sa parole, de son charme,
-troublait tous les coeurs.
-
-En cette merveille des Guises (comme en eux tous) il y avait tous les
-dons, moins la mesure et le bon sens. Chimérique, malgré son intrigue,
-avec tant d'apparence de ruse et de finesse, elle donna dans tous les
-panneaux.
-
-Tout le monde voyait qu'à cette flamme l'enfant royal aurait fondu
-bientôt, qu'on passerait au second enfant (Charles IX), qui, si l'on
-en croit l'ambassadeur d'Espagne, n'était guère moins malsain,--que du
-second on irait au troisième (Henri III) et au quatrième. Les Guises
-parfois s'en lamentaient, déploraient cette race lépreuse; on se
-faisait à l'idée d'en changer.
-
-À chacun donc de se pourvoir. La traversée terrible de cinq minorités
-de suite avait anéanti l'Écosse. Une seule, la folie de Charles VI,
-avait comme assommé la France. Bon temps qui allait revenir. La
-fameuse garantie de l'ordre, la forte unité monarchique (qui fut
-toujours une république de favoris), allait nous en donner une autre,
-une république de nourrices, de mères et de gardes-malades. Que
-deviendrait la loi salique qui excluait les femmes du pouvoir? Le
-salut de l'État posé dans un individu, l'État tombait fatalement aux
-mains conservatrices par excellence, qui répondaient le mieux de cet
-individu, aux mains de la mère. Une étrangère allait régir la France.
-
-Le petit roi malade, assis entre les femmes, la Florentine et
-l'Écossaise, soufflé par elles, dit très-bien sa leçon. Il remercia le
-connétable avec bonté, et, quand il lui remit le sceau, le prit et le
-garda, reconnaissant de ses services et voulant soulager son âge,
-bref, le chassant avec honneur.
-
-La reine mère, qui avait besoin des Guises contre le roi de Navarre,
-premier prince du sang et tuteur naturel, se montra vive contre le
-connétable. Elle lui reprocha d'avoir dit au feu roi que pas un de ses
-enfants ne lui ressemblait: «Je voudrais, lui dit-elle, vous faire
-couper la tête.» Pendant qu'elle flattait ainsi les Guises, elle
-recevait contre eux des lettres secrètes des protestants, à qui elle
-laissait croire qu'elle était touchée de leur sort, point ennemie de
-leurs doctrines. Plus tard, en mainte occasion, elle affecta d'écouter
-Coligny.
-
-Maîtres de tout, les Guises n'étaient que plus embarrassés. Leur
-guerre sous Henri II avait mené la France à bout. Le plus liquide de
-la succession était quarante-deux millions de dettes. Somme énorme!
-Nul moyen de créer des ressources. Les États, si on les assemble,
-commenceront par chasser les Guises. Le cardinal de Lorraine n'y sut
-d'autre remède que de ne plus payer les troupes, de désarmer. Dès lors
-on devenait bien faible, humble, devant l'Espagne, et, au dedans, en
-grand péril, avec tant d'éléments de troubles. Quant aux créanciers
-importuns et aux solliciteurs, le cardinal sut s'en débarrasser. Il
-afficha aux portes de Fontainebleau: «Tout demandeur sera pendu.»
-
-Nous sommes à même aujourd'hui d'apprécier la politique des Guises.
-Les lettres de Granvelle et du duc d'Albe établissent: 1º que leur
-brillante guerre, qui nous donna Metz et Calais, n'en eut pas moins
-pour résultat de mettre la France aux pieds de l'Espagne; 2º que les
-chefs des partis, les hommes considérables qui menaient tout,
-dépendaient de Philippe II; leur concurrence tournait au profit de son
-ascendant.
-
-Le connétable fut toujours espagnol. Le cardinal de Tournon, homme
-spécial de la reine mère, l'était également. Il en était de même de
-Saint-André, le riche favori d'Henri II. (Granv., VII, 275.)
-
-Les Guises l'étaient-ils à cette époque? En Écosse et en Angleterre,
-ils se portaient pour chefs des catholiques, en concurrence de
-l'Espagne. Mais, en France, telle était leur misérable position, que,
-sans l'appui moral de Philippe II, ils n'eussent pu se soutenir.
-
-Le plus dépendant de l'Espagne était Henri de Vendôme, roi de Navarre.
-Sa femme, Jeanne d'Albret, une sainte du parti protestant, fortifiait
-sa position de premier prince du sang par la faveur, les voeux d'un
-grand parti prêt aux plus extrêmes sacrifices, qui, par-dessus son
-zèle ardent et fanatique, aurait porté dans l'action toute l'énergie
-du désespoir. Mais ce prudent Henri suivait peu des _conseils de
-femme_; ses conseillers étaient deux traîtres, un d'Escars et un jeune
-évêque, bâtard du chancelier Duprat. Ils le menaient au gré de ses
-ennemis. Sous leur direction, il joua un jeu double, faisant bonne
-mine aux protestants d'une part, de l'autre négociant à Madrid. Les
-Espagnols le leurraient de l'espoir de l'indemniser pour la Navarre
-espagnole. Point de roman, de rêve, dont on n'ait amusé cet homme
-crédule. Une fois, on lui donnait la Sardaigne; une autre fois, la
-Sicile, la Barbarie. Lui-même, par une idée encore plus folle, il
-offrit à Philippe II, au pape, de leur conquérir l'Angleterre, qu'il
-aurait tenue d'eux en fief.
-
-Dès 1559, au moment où Montmorency l'appelait à venir en hâte prendre
-la direction des affaires, lui, il regardait vers l'Espagne, implorait
-Philippe II pour son indemnité. Cette Navarre lui fit manquer la
-France.
-
-Voilà le chef du parti protestant, et l'une des causes de sa ruine. La
-république religieuse eut cette contradiction fatale d'aller chercher
-pour chef un roi.
-
-Les Guises étaient terrifiés, s'imaginant que ce parti voyait et
-voulait son vrai rôle, _une grande république à la Suisse_. Ils
-essayèrent souvent d'en arracher l'aveu aux réformés, très-éloignés de
-cette idée.
-
-Les Guises, sans argent, et partant sans soldats, devaient attendre
-que le roi de Navarre, avec ses lestes bandes d'admirables marcheurs
-gascons, arriverait à Paris vingt jours après la mort d'Henri,
-balayerait le gouvernement, mettrait la main sur François II,
-convoquerait les États, et se ferait par eux lieutenant général,
-régent, tuteur, vrai roi au nom du petit roi. À cela il n'y eût eu
-aucun obstacle. Et les Guises n'y opposèrent rien qu'une lettre de
-Philippe II.
-
-Pendant que cette dupe, le mou, l'inepte Navarrais, voyage à petites
-journées, les Guises, à qui ses conseillers vendaient leur maître jour
-par jour, et qui savaient ses moindres pas, font écrire par la reine
-mère à Madrid une lettre touchante et maternelle, où elle prie son bon
-gendre, Philippe II, d'aider et d'appuyer le jeune âge de son fils. Le
-voudrait-il? on en doutait. Il hésitait à soutenir en France les
-Guises, qui en Angleterre se portaient ses rivaux.
-
-Même avant la réponse de l'Espagne, le Navarrais s'était perdu. Les
-Guises le virent, et l'enfoncèrent par des outrages publics. Ils lui
-laissèrent ses malles à la porte de Saint-Germain, en pleine route,
-sans les laisser entrer, le logèrent sous le ciel. Saint-André
-l'hébergea par charité. Il alla à Paris, pour sonder les
-parlementaires, prudemment et timidement. La nuit, il courait chez eux
-déguisé. Il trouva tout de glace. Les Montmorency et les Châtillon se
-gardèrent bien d'aller à lui.
-
-Alors la lettre de Philippe II arriva, l'assomma. Cette lettre, lue en
-conseil devant lui, était une terrible menace d'intervenir, de faire
-entrer en France quarante mille Espagnols, d'employer sa vie même,
-s'il le fallait. Le Navarrais fut tué du coup. À partir de ce jour on
-le vit courtisan des Guises, les suivre, dédaigné d'eux, n'en tirant
-pas même un regard.
-
-Voici le commencement du règne de l'Espagne en France. Règne facile.
-Sur tous, il lui suffisait de souffler.
-
-Les Guises, en même temps, par un coup imprévu, étaient prosternés aux
-pieds de l'Espagne. Leur violence étourdie les avait perdus en Écosse.
-Malgré leur soeur, la reine douairière, qui connaissait mieux le
-péril, ils avaient entrepris de faire en ce royaume une _razzia_ des
-protestants et le séquestre de leurs biens. Projet fou qui était la
-base d'un autre encore plus fou, l'établissement sur ces biens de
-mille gentilshommes français qui, obligés au service militaire,
-eussent tenu le pays en bride; une miniature enfin du grand
-établissement de Guillaume le Conquérant en Angleterre. Ce beau projet
-réconcilia l'Écosse; tous les partis s'unirent. Maîtres d'Édimbourg le
-29 juin, le jour de la mort d'Henri II, ils dépouillent Marie de Guise
-de la régence.
-
-Ils ont l'appui d'Élisabeth, et d'une armée anglaise, qui chassera à
-la fin les Français. Les Guises, d'autre part, étaient appelés en
-Angleterre; les catholiques anglais leur offraient l'île de Wight. Qui
-les arrêta? Qui garda Élisabeth et lui permit d'assurer en Écosse la
-victoire du protestantisme? On en sera surpris, ce fut le roi
-d'Espagne qui défendit aux Guises d'accepter.
-
-Ainsi partout l'Espagne. C'est elle encore qui empêche les Guises de
-tenir en France un concile national, les oblige d'envoyer au concile
-général qui se tient à Trente, sous le bâton de l'Espagnol.
-
-Donc, l'Espagne faisait la terreur de l'Europe.
-
-On se fût rassuré, si l'on eût su l'état réel de Philippe II comme
-nous le savons aujourd'hui, pouvant lire dans ses lettres et celles de
-ses ministres sa misère et son impuissance.
-
-Nous apprenons d'abord du duc d'Albe que toute l'inquiétude de
-l'Espagne, pendant quatre ans, fut d'empêcher que _la machine_ (de la
-France) _ne se disloquât, n'étant pas encore en mesure_ de profiter de
-ses débris. (Granv., VII, 281.)
-
-On voit, par les lettres de Granvelle, sa grande inquiétude, qu'il
-n'arrivât la moindre chose en Europe, par exemple une tentative de la
-Savoie sur Genève; _Berne en prendrait prétexte pour s'emparer du
-Milanais ou de la Franche-Comté, que_, dit-il, _nous ne pourrions
-jamais reprendre_. Philippe II lui répond qu'il est de cet avis, et
-qu'il y faut bien prendre garde, retenir la Savoie. L'Espagne est si
-malade qu'elle a peur du canton de Berne. (Granv., VI, 103, 104, 153,
-195; juin 1560.)
-
-«Que deviendrions-nous, dit Granvelle, s'il y avait quelque trouble
-ici, aux Pays-Bas!» (Granv., VI, 41, 43.)
-
-Cette misère datait de loin. Déjà, en 1556, Charles-Quint, ayant
-abdiqué, resta des mois aux Pays-Bas, sans pouvoir passer en Espagne,
-_faute d'argent_. La scène de l'abdication, qui inaugurait le nouveau
-règne, se passa dans une salle encore tendue du deuil récent de Juana,
-la mère de Charles-Quint. Pourquoi? _l'argent manquait_. On garda le
-noir par économie.
-
-En janvier 1561, l'argent du roi manque pour envoyer un courrier à
-Rome; Granvelle le dépêche à ses frais. Il manque même pour arrêter un
-grand hérétique qui d'Angleterre arrive aux Pays-Bas. (Granv., VI,
-247.)
-
-L'Espagne a une littérature qui manque ailleurs, celle des gueux. Mais
-elle n'a rien, en tous ces livres, de comparable à la conversation
-lamentable qui se tient par écrit entre Malines et Madrid, entre
-Granvelle et Philippe II. Celui-ci, dont les Pays-Bas sont la mine
-véritable (lui rapportant cinq fois plus que les Indes), veut que
-Granvelle et Marguerite fassent un effort désespéré pour tirer encore
-quelque argent. Pour cela, il ne cache rien, montre sa nudité; il leur
-écrit, leur confie de sa main le secret de la monarchie, son budget
-déplorable. Pour cette année, _dépense dix millions, et recette un
-million_ (le reste est épuisé d'avance); donc, _neuf millions de
-déficit_.
-
-La pièce est curieuse. Entre autres détails importants, on voit que
-l'armée se débandait, qu'elle eût laissé les garnisons frontières s'il
-n'était venu un peu d'argent des Indes, qu'on devait deux ans de
-solde, _que les soldats espagnols pourraient bien se vendre à la
-France_; même la maison du roi ne touche rien, etc. (Gr., VI, 146,
-156, 183.)
-
-Il ne peut plus payer les pensions aux chefs des reîtres, aux princes
-faméliques de l'Allemagne. Rien au prince d'Orange, dont la nombreuse
-maison meurt de faim. Rien au beau-frère de ce prince, Schwarzbourg,
-que la misère réduit à vendre ses trois filles (Gr., VI, 167, 550).
-Philippe II voudrait payer ces Allemands, il les payera plus tard,
-Granvelle peut le leur dire. En attendant, que faire? «À l'impossible,
-nul n'est tenu.» (Gr., 167.)
-
-Toute la ressource que voit Philippe II pour le moment, c'est de
-vendre ce qu'il a dans les mains, des indulgences papales; il propose
-à Granvelle de publier un jubilé.
-
-Le ministre répond avec bon sens que les Flamands, qui viennent
-d'avoir un jubilé gratis, se garderont bien de payer celui que le roi
-voudrait vendre. Il peint, déplore sur tous les tons l'épuisement des
-Pays-Bas. Et, en réalité, la Hollande (Wagenaar) avait, aux derniers
-temps, payé par an deux ans d'impôt.
-
-Enhardi par cette confiance surprenante de Philippe II, Granvelle se
-hasarde à lui dire qu'Anvers ne «veut pas croire la détresse de
-l'Espagne, sachant par le commerce les sommes que S. M. _a dans les
-mains_ et pourrait réaliser dans peu.» C'était en effet une ressource
-singulière de ce gouvernement. Parfois les lingots, arrivant des Indes
-à Séville pour tel négociant, étaient saisis pour un besoin public; en
-place il recevait une feuille de papier, un titre pour en toucher la
-rente.
-
-Ce qui effraye dans cette pauvreté de l'Espagne, c'est qu'en réalité
-elle avait peu fourni à Charles-Quint. Les horribles dépenses de
-l'empereur avaient porté sur les Pays-Bas, l'Italie et un moment sur
-l'Allemagne. Qu'était donc ce pays qui, sans donner, s'appauvrissait
-toujours?
-
-Deux cancers le rongeaient: la vie noble, l'idée catholique. La
-première desséchait l'industrie, méprisait le commerce, annulait
-l'agriculture. La seconde multipliait les moines, étendait chaque jour
-la police de l'Inquisition; mais peu à peu cette police rencontrait le
-désert; tous, se faisant persécuteurs pour n'être pas persécutés,
-n'eussent bientôt trouvé à brûler qu'eux-mêmes. Les Juifs manquaient
-aux flammes, les protestants manquaient. L'Inquisition affamée
-cherchait au loin, et jusqu'aux Pays-Bas. À chaque instant arrivait à
-Anvers des dénonciations vagues, sans preuves, d'où? de l'Andalousie!
-de l'inquisition de Séville!
-
-Faut-il le dire pourtant? ce cancer exécrable qui rongeait les os de
-l'Espagne, pour l'heure même, la rendait terrible. Philippe II
-apparaissait comme un peu plus qu'un pape, comme représentant du vrai
-catholicisme austère, vengeur, épurateur de la foi catholique, le roi
-des flammes. Rome suivait de loin. Le duc d'Albe parle du pape comme
-de tout autre petit prince.
-
-Contre la France divisée, contre l'Angleterre agitée, l'Espagne avait
-la force de sa grande attitude, n'ayant qu'un principe, et non deux.
-Le jeune roi aussi, vivant renfermé, appliqué, toujours sur ses
-papiers, mystérieux dans sa vie privée, correspondait à l'idée sombre
-qu'on se faisait d'un monarque espagnol. Personne ne savait combien sa
-nature forte, étroite, bigote et dure, sensuelle pourtant et cruelle,
-allait se pervertir dans son épouvantable rôle.
-
-La France présentait un grand contraste avec l'Espagne. Ruinée
-d'argent, il est vrai, elle surabondait de force. Une pléthore
-maladive se montrait dans la violence des partis. Certaines classes
-s'étaient immensément multipliées, la noblesse et la bourgeoisie. Le
-peuple s'était fort aguerri. Et, ce qui étonnait le plus, telle
-qualité, étrangère à l'ancienne France, avait apparu tout à coup.
-L'austérité, la gravité, la pureté des moeurs protestantes,
-transformèrent plusieurs villes, même de l'aveu des catholiques.
-Nombre de ceux-ci, dans la robe surtout, envièrent et imitèrent la
-noblesse morale des réformés qu'ils haïssaient. S'ils n'en prirent la
-pureté chrétienne, ils eurent du moins leur gravité, leur tenue, leur
-persévérance.
-
-Le duc d'Albe pense lui-même qu'à ce moment la France était
-très-redoutable: «Si les Français n'avaient eu tant d'affaires sur les
-bras, si Votre Majesté n'avait prévenu leurs projets, il leur était
-facile de se rendre maîtres de la chrétienté tout entière.» (Gr.,
-VII, 240.)
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-TERRORISME DES GUISES--LA RENAUDIE
-
-1560
-
-
-Les Guises, appuyés en France par Philippe II et ses rivaux en
-Angleterre, comme chefs du parti catholique, avaient double sujet
-d'imiter l'Espagne, dans ses furies contre les hérétiques, de la
-surpasser, s'ils pouvaient.
-
-Comment allait s'organiser la machine des persécutions?
-
-On l'a vue déjà sous deux formes, la police des curés, les sermons
-sanguinaires des moines. L'énorme clientèle du clergé dans Paris, les
-confréries marchandes qui lui étaient affiliées, les bandes d'écoliers
-tonsurés, les frères de toute robe, surtout les Mendiants, enfin, et
-plus que tout, l'infini des misères publiques, le grand troupeau des
-pauvres assidus aux églises, assiégeant les couvents, suivant les
-prêtres distributeurs d'aumônes, tout cela, dis-je, rendait possible
-la Terreur ecclésiastique.
-
-Force morale énorme, mais non moindre matériellement. Notre-Dame et
-les grands abbés (Saint-Germain, Sainte-Geneviève, Saint-Martin,
-etc.), nombre d'églises avaient juridictions, officiers, huissiers,
-sergents et bedeaux. Tout cela appuyé du guet et du prévôt, d'autre
-part soutenu des pauvres robustes à bâtons, c'était une cohue
-redoutable. Qu'était-ce si le clergé, maître dans chaque paroisse,
-avait fait appel aux bannières, à cette armée urbaine qui, dès le
-temps de Charles VI, offrait un front de soixante mille hommes?
-
-Dès août 1559, un mois ou deux à peine après la mort du roi, le
-cardinal de Lorraine dressa ses batteries. Le personnel de ses acteurs
-se composait ainsi.
-
-Il y avait un clerc du greffe, Freté, homme d'esprit et parleur
-habile, qui faisait l'apôtre à merveille; on le mettait fréquemment au
-cachot avec les prisonniers douteux. Ce comédien les gagnait, les
-tentait, leur faisait désirer la couronne du martyre. Chose peu
-difficile, au reste; il suffisait de leur dire, comme faisait le
-lieutenant criminel: «Si tu renies Jésus, il te reniera à son tour.»
-
-Il y avait encore un tailleur, Renard, homme nerveux, peureux, qui,
-depuis l'horrible hiver de 1535, où l'on brûla tant d'hommes, vingt ou
-trente ans durant, fut entre la peur et la foi. Il se fit, se défit,
-se refit protestant. Quand la persécution revint, on lui dit que,
-comme relaps, il était perdu. Effrayé, il se fit mener à
-l'inquisiteur de Mouchi, lui donna les noms les adresses, tout le
-détail des assemblées. En une fois il révéla toute l'Église.
-
-Son charitable conseiller, qui l'effraya et le mena, était un homme de
-sac et de corde, un certain orfévre, Ruffange, ex-_surveillant_
-d'assemblées protestantes, destitué pour s'être approprié l'argent des
-pauvres. Sur l'espoir de la belle prime qu'on promettait (la moitié de
-la confiscation!), il s'était fait délateur patenté. On aurait rougi
-cependant de ne produire que lui. Il fallait des témoins.
-
-Deux apprentis avaient été menés par leurs maîtres aux assemblées.
-Puis, fiers de ce secret, ne voulant plus rien faire, ils furent mis à
-la porte. Leurs mères, fort irritées, les mènent à confesse, leur font
-déclarer tout.
-
-L'inquisiteur et un parlementaire accueillent, caressent ces garçons,
-les gardent avec eux, les font manger et boire. Les vauriens, tout à
-coup importants, bien nourris, parlent tant qu'on veut, davantage. Les
-assemblées infâmes, les orgies aux lumières éteintes, tout ce qu'on
-disait de sale, ils ont tout vu, tout fait.
-
-Ayant ces témoins respectables, on ramasse des forces. Archers du
-guet, sergents de la justice, bedeaux et porte-croix, on réunit le ban
-et l'arrière-ban. On fond rue des Marais sur une hôtellerie.
-L'assemblée y était nombreuse; quatre hommes tirent l'épée; sans
-s'étonner de cette racaille de police, barrent la porte de leur corps,
-donnent le temps aux autres d'échapper. À force de pousser, la foule
-entra pourtant. Tout fut cruellement saccagé, les gens blessés, les
-caves surtout pillées, les tonneaux éventrés; une scène hideuse
-d'ivresse, de sang et de pillage.
-
-On passa à d'autres maisons, aux dénoncés, puis aux suspects. On ne
-voyait que gens traînés, meubles en vente, butin emporté. La police ne
-pillait pas seule. Derrière elle venaient les _glaneurs_, tout ce
-qu'il y avait de garnements dans la ville. Cela popularisait fort
-l'exécution; le pauvre monde voyait bien qu'on ne perdait rien à
-travailler pour Dieu. À chaque carrefour, des moines ou des abbés
-crottés causaient et animaient les groupes. Et l'on voyait aussi aux
-bornes de petits misérables qui étaient affamés et cherchaient leur
-vie aux ordures; car personne n'osait leur donner: c'étaient les
-enfants protestants.
-
-Les princes d'Allemagne en vain étaient intervenus, spécialement en
-faveur de Dubourg, qui était encore à la Bastille. Ordre vint de
-l'expédier. Tout appel épuisé, ses parents, à force d'argent, lui
-avaient ménagé l'appel au pape. Il refusa et se laissa brûler. Ses
-collègues, qui étaient ses juges, et qui brûlaient en lui les libertés
-du Parlement, disaient: «Ce fut un juste; mais il a la loi contre
-lui.»
-
-La justice s'étant suicidée elle-même, des libertés nouvelles
-commencèrent dans Paris, celle surtout de battre les passants. À tous
-les coins des rues, aux meilleures maisons catholiques, on mettait des
-Vierges Maries devant lesquelles on marmottait. Ces marmotteurs ne
-perdaient pas leur temps, ils arrêtaient les gens avec leurs boîtes ou
-tirelires, où il fallait donner pour le luminaire de la bonne Vierge,
-pour les messes qu'on lui dirait, pour les procès à faire aux
-luthériens; qui ne donnait, était battu. Mode excellente qui alla
-s'étendant. On se mit, avec des bâtons, à promener ces boîtes de
-maison en maison. Un refus désignait pour le meurtre et le pillage.
-
-Cette Terreur dura tout l'hiver. Le cardinal triomphait tellement,
-qu'il mena à grand bruit les deux apprentis à la cour, contant
-cyniquement aux dames toutes les infamies protestantes. Le malheur
-voulut cependant que, dans ce troupeau de moutons qu'on égorgeait
-muets, il y eût un homme résolu, un certain avocat Trouillas, de la
-place Maubert. Les deux vauriens parlaient fort des filles de
-Trouillas et s'en vantaient. Le père, solennellement avec elles, alla
-s'emprisonner, et exigea que la chose fût éclaircie. Les misérables,
-confrontés, se coupèrent, s'embrouillèrent. Cette famille courageuse
-couvrit la justice de honte.
-
-La protection publique cessant, le gouvernement s'affichant comme
-gouvernement d'un parti, chacun était tenté de se protéger soi-même.
-On lança édit sur édit pour défendre les armes, et on les enlevait de
-vive force. Défense très-spéciale de voyager avec des pistolets. Ordre
-de courir sus à qui en porte, et de crier sur lui: «Au traître! au
-boute-feu!» Enjoint aux paysans de laisser leurs travaux, pour y
-courir, de sonner le tocsin sur celui qui voyage armé.
-
-Une réaction était infaillible. Quels en seraient les chefs? Navarre?
-Condé? l'amiral ou Montmorency? Celui-ci était poussé sans ménagement.
-Guise n'était pas content d'avoir tiré de lui la charge de
-grand-maître, et de son neveu le gouvernement de Picardie. Il faisait
-encore au vieux Montmorency un procès ruineux sur je ne sais quelle
-terre. Tel était ce pouvoir, irritant, provocant sur le petit et sur
-le grand, tracassier, processif, menant de front deux guerres, celle
-de force et celle de chicane, plaidant au Châtelet pour un champ,
-pendant qu'à main armée il saisissait la monarchie.
-
-Ils pensaient, non sans vraisemblance, que le roi de Navarre d'une
-part, Montmorency de l'autre, n'oseraient fâcher le roi d'Espagne,
-dont le premier était l'humble client, l'autre le serviteur et
-l'obligé.
-
-Condé, moins dépendant que son frère de l'Espagne, était chef naturel
-de la révolution. On s'adressa à lui. Des hommes intrépides, de
-fortune désespérée, s'offrirent, dirent que rien n'était plus facile,
-qu'on ne nommerait pas même le prince, qu'il n'avait rien à faire qu'à
-s'en aller princièrement jusqu'à la Loire, à Orléans, et là
-d'attendre, qu'on ferait tout pour lui, qu'on enlèverait les Guises,
-qu'on lui mettrait en main le roi et le royaume.
-
-L'homme qui se faisait fort ainsi de transférer la France était un
-gentilhomme du Périgord, le sire de la Renaudie, ruiné et diffamé pour
-un procès. À tort ou à raison? il n'est aisé de l'éclaircir. Lui-même
-contait ainsi la chose. Sa famille avait élevé et nourri un jeune et
-savant homme, le greffier du Tillet; ce nourrisson, dès qu'il eut
-plumes et ailes, tourna du bec contre son nid; fort de sa position au
-Parlement, il attaqua ses bienfaiteurs, leur fit procès, gagna. Ce
-n'est pas tout; il fit happer la Renaudie, comme ayant fait des
-pièces fausses. Tout cela d'autant plus facile, que du Tillet s'était
-donné aux Guises, au cardinal de Lorraine, qui se servait de lui. Un
-beau-frère de la Renaudie, messager du roi de Navarre, fut, par ordre
-de François de Guise, mis à la torture à Vincennes, et étranglé par le
-garrot, à la mode espagnole.
-
-La Renaudie, élargi, était passé en Suisse, avait vu les réfugiés à
-Lausanne, à Genève, mis son épée aventurière à la disposition des
-saints. La difficulté était de leur faire croire qu'il n'y avait pas
-de révolte en tout cela. Les vrais révoltés, au contraire, disait-il,
-les usurpateurs, c'étaient les Guises, qui tenaient le roi prisonnier.
-On n'agissait que pour son bien, pour le remettre en liberté.
-
-Rien de plus innocent. Nul droit plus évident pour un peuple que
-d'aller porter à son roi ses doléances. L'année dernière, on avait vu
-les Écossais, d'un grand soulèvement pacifique, partir à la fois de
-toutes les villes, aller par cent mille et cent mille, faire leurs
-remontrances à Stirling. La France allait en faire autant;
-pacifiquement, mais tout entière, elle devait se diriger vers Blois.
-Seulement, comme on pouvait prévoir que les Guises fermeraient la
-porte, il n'était pas inutile d'avoir quelques centaines d'épées de
-gentilshommes qui se chargeassent de l'ouvrir.
-
-Les actes émanés des Guises, qui qualifièrent et frappèrent la
-révolte, ne manquent pas, pour l'amoindrir, de la concentrer dans la
-Renaudie et ceux qui armèrent avec lui. Ce qui est sûr, c'est qu'un
-petit nombre de nobles, venus de toutes les provinces, se rallièrent à
-lui à Nantes, et s'engagèrent pour eux et leurs amis. Voilà ce qu'on
-appelle conjuration d'Amboise ou conjuration de la Renaudie. Les
-histoires postérieures, écrites longtemps après sous Henri IV, les de
-Thou, les Matthieu, pour abréger ou simplifier, unifient, concentrent
-et précisent, écartent nombre de circonstances, réduisent une grande
-révolution à un petit mouvement. Les modernes encore plus. L'un d'eux,
-sans preuve, raison ni vraisemblance, suppose une assemblée en règle
-de tout le parti protestant, et présidée par Coligny!
-
-Tenons-nous-en aux récits du temps même, rétablissons les
-circonstances qu'on a cru pouvoir écarter. La révolution reparaît ce
-que le seul bon sens devait faire présumer, immense, infiniment
-diverse, mais absolument spontanée.
-
-L'équivoque de la Renaudie ne trompait que ceux qui voulaient l'être.
-On devinait parfaitement qu'un homme comme le duc de Guise ne serait
-pas aisément enlevé, qu'il y aurait un rude combat. Et l'on sentait
-aussi qu'aller en armes arracher au roi ses premiers serviteurs, ses
-oncles (par sa femme), le délivrer des Guises pour l'assujettir à
-Condé, ce n'était pas précisément un acte d'obéissance.
-
-Rien n'indique que les ministres protestants y aient pris la moindre
-part. Ils recevaient encore le mot d'ordre de Genève, et Genève
-condamna cet événement.
-
-Beaucoup de Français s'abstinrent de même par loyauté et fidélité
-monarchique. Ils auraient cru entacher leur honneur. Au moment où le
-roi d'Espagne venait de s'engager à protéger le petit roi, une telle
-prise d'armes pouvait donner prétexte à l'invasion espagnole.
-
-Enfin, chose très-grave, de grands mouvements populaires avaient lieu
-en Normandie, d'un caractère anarchique et sinistre, absolument
-étranger et contraire à l'influence de Genève. Un maître d'école de
-Rouen prêchait la résistance à main armée, non pas la nuit dans
-quelque cave, mais le jour en plein champ, à un peuple innombrable.
-Cet homme, dont les protestants parlent avec horreur et qu'ils
-flétrissent du nom d'anabaptiste, rappelait les prophètes de Munster
-par son illuminisme, ses visions, ses révélations. L'Esprit le
-saisissait quand il planait sur cette foule. Il luttait, se débattait
-contre, écumait, se tordait. Enfin l'Esprit était vainqueur, le
-torrent débordait en brûlantes paroles qui toutes ne prêchaient que
-l'épée.
-
-Cette génération, élevée dans la terreur de la tragédie de Munster et
-dans la plus profonde antipathie pour l'anabaptisme, avait d'autant
-plus d'éloignement pour toute résistance armée. Il fallut des
-circonstances inouïes, les plus cruellement provocantes, pour l'amener
-à la guerre civile. Aussi l'on ne voit pas que beaucoup de gens aient
-armé. La grande foule qui se mit en mouvement, partit sur ce mot
-d'ordre qu'on répandit: _Aller se plaindre au roi_. Elle partit sans
-armes, innocente et confiante, de toutes les provinces, croyant
-uniquement appuyer une remontrance sur le gouvernement des _Lorrains_
-et l'usurpation _étrangère_, en faveur des princes du sang, du droit
-national, de l'autorité légitime. Dans une chose tellement licite, il
-n'y eut ni crainte, ni précaution, ni mystère. Toutes les routes se
-couvrirent de gens qui marchaient vers la Loire, sans être affiliés à
-la conjuration, probablement sans savoir même le nom parfaitement
-obscur de la Renaudie.
-
-Notez que, dans ceux même qui armèrent et furent pris, il n'y a aucun
-nom connu. Le plus considérable est un baron de Castelnau, apparenté à
-quelques grandes familles. Du reste, aucun seigneur. C'étaient, en
-tout, quelques centaines de petits gentilshommes, étrangers à la haute
-noblesse, et non moins inconnus à la grande foule populaire qui allait
-se plaindre au roi.
-
-Ce qu'il y avait de considérable parmi les nobles délaissait les
-Guises et la cour dans une grande solitude, et s'était tout d'abord
-groupé autour des Montmorency et des Châtillon. Toute la crainte des
-Guises, qui furent de très-bonne heure avertis du mouvement, c'était
-que les trois Châtillon, l'amiral Coligny, le cardinal Odet et
-Dandelot, n'en prissent la conduite. De quoi ils étaient
-très-éloignés, et comme neveux du connétable, et comme loyaux sujets,
-enfin comme chrétiens protestants, encore très-soumis à Genève, fort
-éloignés des doctrines hardies de Knox et du _covenant_ écossais. Ils
-ne voyaient pas clair dans ce grand mouvement anonyme d'une foule
-mêlée, encore moins dans cette ténébreuse chevauchée d'un homme mal
-noté, qui, avec un parti de petite noblesse, avait aussi embauché
-quelques reîtres, nouvellement licenciés.
-
-La Renaudie était venu à Paris, sans nul doute pour tâter les
-ministres réformés, qui y avaient déjà un centre. Tout indique qu'il
-échoua. L'affaire eût été bien autrement organisée, harmonique et
-d'ensemble, s'il eût eu l'appui des églises qu'on venait de
-constituer. N'ayant Genève, il n'eut Paris. Il dut manquer la France.
-
-À Paris, il logeait au faubourg Saint-Germain, dans la maison garnie
-que tenait un certain avocat Avenelles. Cet homme, à qui on put cacher
-la chose, y entra, puis s'en effraya et dit tout à Millet, secrétaire
-du duc de Guise (qui a compilé ses Mémoires). Millet leur mena
-Avenelles. Ils étaient déjà avertis, surtout d'Espagne. Ils virent que
-la chose était sérieuse, et se jetèrent, avec le roi, au fort château
-d'Amboise.
-
-Là, ni troupes ni munitions dans le château. La ville même d'Amboise
-pleine de protestants. La grande ville voisine, Tours, indifférente ou
-hostile. La nécessité d'attendre que le secours leur vint de Paris, de
-cinquante ou soixante lieues. Si la Renaudie eût agi seul, et fût venu
-d'une seule course avec deux ou trois cents chevaux, il prenait le
-renard au gîte. Il aurait eu la ville sans coup férir, et le château,
-sans vivres ni poudre, eût été obligé de traiter au bout de deux
-jours.
-
-Mais l'assemblée de Nantes, peu confiante pour la Renaudie, lui avait
-donné un conseil de six personnes qui l'obligèrent d'agir _avec
-prudence_, autrement dit de manquer tout. On s'attendit les uns les
-autres; on voulut agir en cadence avec _le chef muet_ (Condé); on
-attendit peut-être ce que feraient les Châtillon.
-
-Les Guises étaient perdus sans l'incroyable chance qu'ils eurent de
-voir leurs ennemis, les Châtillon, Condé, se mettre dans Amboise avec
-eux, déconcerter l'attaque, paraissant être pour les Guises, et, par
-leur seule présence, manifestant la discorde morale et l'impuissance
-de la révolution.
-
-Nous l'avons dit: l'opposition protestante, et toute opposition alors,
-était brisée d'avance par son incertitude sur la question capitale:
-_Faut-il obéir aux puissances injustes?_ Oui, répond le Christianisme.
-Non, répond la Révolution.
-
-Les Guises n'ignoraient pas que Coligny était chrétien, et chrétien de
-Genève; donc, qu'il obéirait. Ils n'hésitèrent pas à l'appeler.
-
-Ils lui firent écrire par la reine mère que nos troupes étaient
-assiégées en Écosse, qu'il fallait aller à leur secours, forcer le
-passage à travers les vaisseaux anglais, que le roi voulait s'entendre
-avec eux. À l'instant même, les trois frères arrivèrent, Coligny,
-Dandelot, Odet le cardinal. Ils ne virent que la France et ils
-sauvèrent leurs ennemis.
-
-La présence du cardinal de Châtillon, inutile pour la question de
-guerre, indique assez que les trois frères espéraient profiter de
-cette crise pour la cause de la liberté religieuse.
-
-En effet, à peine arrivés (fin février), on les caresse, on les
-entoure, on leur demande ce qu'il faut faire. Ils répondent en deux
-mots: _Amnistie, liberté_. À quoi on leur dit qu'on a peur d'irriter
-le parti contraire. On réduit la concession à un acte bâtard qui
-amnistie le passé pour ceux qui se repentent et changent. Mais on
-excepte _ceux qui conspirent sous prétexte de religion_. On excepte
-les _ministres_ mêmes. On met au bas de l'acte les noms des membres du
-conseil, spécialement les Châtillon.
-
-Coup terrible pour la Renaudie. Mais un autre lui vient plus fort.
-
-Condé venait lentement entre Orléans et Blois. Un lieutenant des
-Guises qui allait à Paris le rencontre, lui dit avec une légèreté
-méprisante qu'on sait tout, qu'on n'en tient grand compte. Le prince
-perd la tête; il sent le ridicule de sa situation; il voit qu'on se
-rira de lui, qu'on chansonnera sa prudence. Et, pour se montrer brave,
-il va se jeter dans Amboise.
-
-Les Guises, surpris de leur bonne fortune, traitent cet étourdi avec
-le mépris qu'il mérite. Ils sentent que, par lui, ils seront
-vainqueurs sans combat.
-
-Forts dès lors, ils écrivent au roi de Navarre, lui font peur de
-l'Espagne, mettent sa pauvre tête dans un tel ébranlement, qu'il
-rassemble des forces, surprend et taille en pièces trois mille hommes
-de son parti; il se lave dans le sang des siens.
-
-La Renaudie était un homme peu ordinaire. La duperie des Châtillon,
-l'insigne étourderie de Condé, la complète connaissance que les Guises
-ont de son plan, rien ne peut lui faire lâcher prise. Il se tient à
-six lieues d'Amboise. Il sait parfaitement que les Guises n'ont encore
-que cinq ou six cents hommes, qu'ils ne les emploient au dehors qu'en
-dégarnissant le château.
-
-Ayant dans la ville d'Amboise une centaine de réformés, cet homme
-d'indomptable courage se tient prêt à frapper un coup.
-
-Le parti, malheureusement, lui avait donné des lieutenants qui lui
-ressemblaient peu. L'un d'eux, baron de Castelnau, homme de haute
-noblesse, de science et de grande piété, conduisait une petite bande
-du Périgord. Assiégé dans une maison par le duc de Nemours et cinq
-cents cavaliers, il parvint cependant à faire avertir la Renaudie.
-C'était justement l'occasion que celui-ci attendait. Il calcula que si
-Castelnau résistait, il trouverait les Guises à peu près désarmés. Au
-grand galop il courut vers Amboise. Trop tard. Il sut en route que
-Castelnau avait parlementé, que, Nemours lui donnant sa parole de
-prince _de le mener au roi_ sans qu'il lui arrivât mal, _de lui faire
-donner audience_, le bonhomme l'avait remercié de lui procurer sans
-combat un tel excès d'honneur. Inutile d'ajouter que la parole de
-prince, l'honneur, l'audience royale, se résumèrent en une cave où il
-fut jeté en attendant qu'on l'étranglât.
-
-La Renaudie fut tué, peu après, dans une obscure rencontre. Mais les
-Guises purent voir que sa mort ne finissait rien. Ces hommes obstinés,
-intrépides, arrivaient toujours et toujours pour se faire tuer. On en
-trouvait tout autour dans les bois. Amenés, ils ne paraissaient pas
-dans une humble attitude de captifs, mais parlaient franchement, tout
-haut et menaçants, disant sans détour qu'ils venaient uniquement pour
-chasser les Guises. On pouvait les tuer, non leur ôter leur espoir,
-tant ils étaient sûrs de leur cause et de la justice de Dieu. Au
-milieu même du triomphe des Guises, il y eut encore un gentilhomme
-d'un si aventureux courage, qu'il faillit enlever la ville sous leurs
-yeux, et que, sans un malentendu, la chose eût encore réussi.
-
-Cette obstination jeta Guise dans un sauvage désespoir. Il jugea fort
-bien dès ce jour qu'il périrait par ce parti: «Du moins je vengerai ma
-mort, dit-il, je jouerai quitte ou double; j'en tuerai tant qu'il en
-sera mémoire.--Attendez donc au moins, dit le chancelier Ollivier, que
-vous ayez les chefs.» Mais il ne voulut rien attendre. Il se donna à
-lui-même (17 mars) des lettres royales qui le firent lieutenant du roi
-pour les faire mourir _sans forme de procès_. Il avait mis au bas: _De
-l'avis du conseil_, qu'il n'avait daigné consulter.
-
-Le mouvement était si vaste et si universel, qu'on dédaignait ou
-ignorait (dans les provinces lointaines) la Terreur de la Loire.
-
-En Berry, en Guyenne, des soulèvements commençaient. En Provence,
-trois mille hommes armés forçaient la ville d'Aix pour délivrer un
-prisonnier. Dans le Dauphiné même, dont Guise était le gouverneur, les
-protestants s'inquiétèrent si peu de l'échec de la Renaudie, qu'ils
-prirent ce moment même pour occuper une église de moines, en faire un
-temple. Le danger était plus grand à Rouen, où l'anabaptisme se
-prêchait hardiment aux grandes foules d'ouvriers, bravant également et
-les catholiques impuissants et les protestants dépassés.
-
-Nul doute que cette situation n'intimidât et ne paralysât les
-Châtillon. On les retint d'autant mieux à Amboise à attendre les
-vieilles bandes qui allaient venir, disait-on, et s'embarquer avec eux
-pour l'Écosse. Dandelot écrit dans ce sens à son oncle le connétable
-(26 mars 1560). Il espère qu'on étouffera _ces mauvaises et
-pernicieuses volontés_; l'exécution des prisonniers _continue tous les
-jours_. Il n'en écrit pas davantage.
-
-Exécutions sans procès et sans preuves. On ne put jamais rien tirer
-des prisonniers que parfait dévouement au roi. La situation du
-chancelier Ollivier qui les interrogeait, les trouvait innocents et
-les voyait périr, était épouvantable, pleine d'horreur et d'infamie.
-Cet homme éclairé, modéré, au bout d'une carrière honorable, marquée
-par des réformes utiles, se laissait traîner par les Guises, abîmer
-dans la boue, dans la damnation. Ses prisonniers étaient ses juges et
-le tenaient sur la sellette. L'un d'eux (c'était le baron de
-Castelnau), à qui Ollivier demandait où il était devenu si savant, lui
-répondit: «Chez vous, par vos exhortations, quand vous me disiez
-d'aller à Genève, quand je vous vis pleurer votre faiblesse pour le
-massacre des Vaudois, et que vous sentîtes dès lors que vous étiez
-rejeté de Dieu.»
-
-Un autre, un orfévre, nommé Picard, alla plus loin. Il lui défila
-toute sa vie, lui rappela combien de fois il lui avait porté des
-livres protestants et révéla son intime intérieur. Le chancelier,
-comme un homme blessé et chancelant, faisait le brave encore. Il
-menaçait un jeune homme de le faire pendre. «Pendre! dit celui-ci,
-cela est bien aisé à dire. Si l'on vous eût pendu lorsque vous l'avez
-mérité, vous seriez sec depuis trente ans. Rappelez-vous qu'étant
-écolier à Poitiers vous tuâtes méchamment un camarade, si bien que
-votre père depuis ne voulut plus vous voir. Et rappelez vous aussi
-que, pour ce meurtre vous avez laissé pendre votre ami Arquinvilliers
-à la place Maubert.»--Cette révélation d'un crime si longtemps ignoré,
-qui lui éclatait tout à coup, fut une lame qui lui perça le coeur. Il
-ne contredit pas, et resta là anéanti. On le prit, on le porta à son
-lit. Et le vieillard débile, devenant frénétique, se mit à battre son
-lit plus fort que n'eût fait un jeune homme. Tout le monde était
-épouvanté. Le cardinal de Lorraine y alla, pour que du moins il mourût
-décemment. Mais Ollivier ne put le voir. Il s'écria: «Ah! cardinal,
-par toi, nous voilà tous damnés.--Mon frère, dit le prélat, résistez
-au malin esprit.--Bien dit! bien rencontré!» dit l'autre avec un rire
-horrible. Il tourna le dos, et mourut.
-
-Quand le duc de Guise le sut, il fut exaspéré de l'audace du mourant
-qui damnait un homme comme lui. «Damnés! damnés! s'écriait-il, tirant
-sa barbe rousse. Il en a menti, le vilain!... Il est mort comme un
-chien, qu'on me le jette à la voirie!»
-
-Cette certitude qu'il avait d'être tué tôt ou tard le rendait
-très-féroce. Castelnau, ayant longuement disputé de la foi avec le
-cardinal, lui fit accepter quelque chose, et il en prenait à témoin le
-duc: «Eh! que m'importe à moi? dit celui-ci. Qu'ai-je à faire de ta
-religion? mon métier n'est pas de parler, mais de couper des
-têtes.--Mot indigne d'un prince!» dit courageusement le martyr.
-
-Les femmes et les enfants étaient menés, après souper, voir les
-exécutions. Les petits frères du roi s'y habituaient et finirent par
-en rire.
-
-Les dames avaient pitié dans le commencement. La duchesse de Guise,
-qu'on traîna pour voir ce spectacle, rentra éperdue chez la reine
-mère. «Qu'avez-vous? lui dit celle-ci.--Ce que j'ai? Ah! madame! je
-viens de voir la plus piteuse tragédie, le sang innocent répandu, les
-bons sujets du roi à mort... Comment douter qu'un grand malheur ne
-frappe bientôt notre maison!»
-
-Personne ne fut exempt de cette complicité des yeux. On exigea de
-Condé même qu'il regardât par la fenêtre, qu'il vît mourir ceux qui
-mouraient pour lui. On l'y traîna, pour ainsi dire. À ce dernier degré
-de honte, mordu au coeur, il s'écria: «Je comprends bien pourquoi on
-fait mourir tant de braves gentilhommes qui ont rendu tant de
-services. Les étrangers auront bon temps; avec l'aide d'un prince
-ennemi, ils mettront en proie le royaume.» Ce mot était tout un
-réquisitoire pour faire mourir plus tard les Guises. Ils comprirent,
-et le cardinal dit qu'il fallait le tuer. On assure qu'ils auraient
-voulu que François II, qui jouait souvent avec lui, lui donnât un coup
-de dague. Comment compter pourtant sur une main si faible? on ne
-tenait ni le roi de Navarre, ni Montmorency. Qu'eût-il servi d'égorger
-Condé!
-
-Toutefois, pour être folle, l'idée eût pu, à la rigueur, leur
-traverser l'esprit. Le cardinal était dans le paroxysme féroce d'un
-poltron rassuré qui se venge de sa peur; Guise, dans la sauvage fureur
-d'un homme qui s'est cru adoré, et qui se voit maudit. Il avait soif
-de sang. Toutes les lettres qu'il fait écrire, comme lieutenant du
-roi, ne parlent que de tuer, pendre, tailler en pièces: «En finir avec
-la canaille qui ne fait que charger la terre,» etc., etc. Sans parler
-des potences, et des têtes fichées, les cadavres exposés au marché,
-dont on souffrait la puanteur, on noyait dans la Loire, on tuait dans
-les bois, on tuait dans le château. Un gentilhomme étant venu
-s'informer de la santé de Guise de la part du duc de Longueville, qui
-se disait malade (pour se dispenser de venir), Guise voulut qu'il
-emportât un effet de terreur, et qu'on sût bien quel homme désormais
-il était. Il le reçut à table, et dit: «Rapportez-lui que je me porte
-bien, et de quelle viande je me régale.» On amena un homme grand, de
-belle apparence, qui fut accroché par le cou aux barreaux des
-fenêtres, et lancé sous les yeux du gentilhomme épouvanté.
-
-Mais ces morts n'étaient pas muettes. On n'avait pas si bon marché de
-ces hommes d'épée que des pauvres martyrs des villes, ouvriers,
-artisans, qui, quarante ans durant, avaient alimenté la flamme des
-bûchers, sans rien faire que bénir, prier. Ceux-ci priaient contre
-leurs assassins, voulaient leur châtiment, et déjà le commençaient par
-leurs regards et leurs paroles. Ils sentaient avec eux la France, la
-vraie France, le ciel et l'avenir. Ils levaient en mourant leurs mains
-loyales à Dieu. L'un d'eux, M. de Villemongis, trempa les siennes dans
-le sang de ses amis déjà exécutés, et, les élevant toutes rouges, cria
-d'une voix forte: «C'est le sang de tes enfants, Seigneur! Tu en
-feras la vengeance!»
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
-MORT DE FRANÇOIS II ET CHUTE DES GUISES
-
-1560
-
-
-Le 31 mars et le 12 avril, les Guises firent faire au nom du roi deux
-apologies de l'affaire d'Amboise, l'une envoyée au Parlement, l'autre
-au roi de Navarre. Ils réduisirent les tailles, et créèrent chancelier
-un homme connu pour modéré, L'Hospital, chancelier de la soeur d'Henri
-II, Madeleine, récemment mariée au catholique duc de Savoie, mais qui
-tenait à Nice sa cour dans un tout autre esprit.
-
-Changement subit, inouï, incroyable! Disons mieux, défaillance étrange
-des Guises! Le coeur manqua, ce semble, au cardinal de Lorraine; la
-girouette tourna; la violence fit place à la peur.
-
-Non sans cause. Dans les murs mêmes d'Amboise, et parmi les supplices,
-contre les Guises venait de se former le tiers parti.
-
-Observons-en bien la naissance. Ceux qui, par devoir ou hasard, se
-trouvèrent au fatal château dans ce moment d'horreur, les Châtillon
-spécialement, en désapprouvant la révolte, cherchèrent inquiètement
-par où l'on contiendrait les Guises.
-
-Le jeune roi, âgé de dix-sept ans, nerveux et maladif, avait été
-d'abord fort ému de l'affreux spectacle. Il en avait pleuré, disant
-toujours: «Hélas! qu'ai-je donc fait à mon peuple?»--Puis, entendant
-les condamnés n'accuser jamais que les Guises, il en avait fait la
-remarque, comprenant très-bien que l'entreprise n'était nullement,
-comme on le lui disait, dirigée contre lui.
-
-Cette faible et pauvre volonté ne s'appartenait pas. Deux femmes se la
-disputaient, sa mère, sa jeune épouse. De quel côté pencherait-il?
-Cette grande question, décisive pour la France, était toute dans la
-chambre à coucher. Jeune et malade, il avait bien ses faiblesses
-natives pour sa mère et nourrice. Mais qu'était tout cela contre un
-mot de Marie Stuart?
-
-La mère, plus que prudente, et n'osant même souffler devant les
-Guises, avait cependant pris parti dans l'amnistie accordée le 2 mars.
-Le messager royal qui porta l'acte au parlement y ajouta ce mot: Que
-le cardinal de Lorraine demandait _qu'on attendît quatre jours_ et
-qu'on fit des processions dans Paris, mais que la reine mère engageait
-à enregistrer sans _attendre_.
-
-Voilà la première et timide révolte de Catherine.
-
-Elle intervint, et avec beaucoup d'insistance, pour que l'on sauvât
-Castelnau, apparenté à maintes grandes familles qui, disait-elle, ne
-pardonneraient jamais sa mort. D'autres, surtout les Châtillon,
-prièrent aussi pour lui. On poursuivit les Guises de prières et de
-caresses jusque dans leur chambre. On ne tira du cardinal qu'un mot:
-«Il mourra, et personne ne viendra à bout de l'empêcher.»
-
-Je ne vois point que la jeune Marie Stuart, alors toute-puissante, se
-soit jointe à sa belle-mère. Elle avait été élevée par le cardinal de
-Lorraine, et ne faisait qu'un avec lui. Les lettres de sa plus tendre
-enfance, qui témoignent d'une précocité d'esprit extraordinaire,
-montrent aussi combien elle naquit violente et dure. Elle y félicite
-sa mère des exécutions qu'elle faisait en Écosse: «Vous avez très-bien
-fait de ce que voulés _faire justice_; ils en ont bon besoin.»
-(Labanoff, I, 6.)
-
-Élevée, dès l'âge de six ans, par sa belle-mère Catherine, qui la
-faisait coucher près d'elle à côté de ses filles, à peine fut-elle
-reine, qu'elle devint son espion, mais ouvertement, sans pudeur; elle
-se fit, à dix-huit ans, gouvernante et surveillante d'une femme de
-cinquante ans qui lui avait servi de mère, abusant de ce que l'audace
-et l'insolence lui donnait d'ascendant sur cette personne fine et
-rusée, mais vile, tenue toujours très-bas, lâche de nature et
-d'habitude.
-
-Choquant spectacle! de voir la vieille qui tremblait sous la jeune? de
-voir déjà en cette créature comblée de tous les dons, et qu'on eût
-voulu adorer, le coeur ingrat, le vilain coeur des Guises et leurs bas
-instincts de police!
-
-La situation de Catherine lui faisait regretter sans doute d'avoir,
-pour plaire aux Guises, reçu durement Montmorency.--D'autre part, les
-Châtillon, ses neveux, ne pouvaient avoir prise sur le jeune roi
-contre sa femme qu'au moyen de sa mère. Ils s'adressèrent à Catherine,
-exprimèrent le désir qu'elle prévalût près de son fils.
-
-Qu'auraient-ils fait? Le roi de Navarre négociait avec l'Espagne, et,
-pour plaire à l'Espagne, pour se laver de l'affaire de Condé,
-égorgeait son propre parti!
-
-Montmorency, les Châtillon, pensèrent sans doute qu'après tout cette
-Italienne, infiniment prudente et modérée, sans amis ni parti, serait
-heureuse de s'appuyer sur eux, de se régler par leurs conseils.
-
-Le connétable agit dans ce sens et contre les Guises. Armé chez lui et
-cantonné à Chantilly, il voulut bien en sortir sur un ordre du roi
-pour expliquer au parlement l'affaire d'Amboise. Il blâma la prise
-d'armes, mais non le mécontentement public, et spécifia qu'on n'avait
-_attaqué que les Guises_, les désignant ainsi comme la pierre
-d'achoppement, la cause de tous les embarras.
-
-L'ambassadeur d'Espagne (qu'on croyait dirigé par les avis du
-connétable) offrit les secours de son maître, mais à qui? non aux
-Guises. Loin de là, il dit qu'on ferait bien de les écarter pour un
-temps.
-
-Ce mot seul les tuait. Et au même moment leur fortune périssait en
-Écosse. Philippe II se vengeait de leur duplicité. Ils sollicitaient
-son appui en France, et en Angleterre travaillaient pour se faire, à
-sa place, les chefs du parti catholique. Le roi d'Espagne protégea la
-protestante Élisabeth, leur interdit de l'attaquer. Elle put à son
-aise envoyer des troupes en Écosse et en chasser les Français. Les
-Guises ne désarmèrent Élisabeth que par l'intercession de Philippe II.
-
-Donc voilà les deux faits qui dominent la situation: le tiers parti
-commence en Catherine, et les Guises ne se maintiendront qu'en
-devenant de plus en plus les serviteurs du roi d'Espagne, dont ils
-avaient eu jusque-là la folie de se croire rivaux.
-
-Blessés ainsi au sein de leur victoire, ils étaient fort embarrassés
-de Condé. Ils ne pouvaient guère l'élargir qu'en lui faisant excuse.
-On n'avait rien trouvé dans ses papiers. Il était en mesure de les
-menacer à son tour. Lui-même avait besoin d'une bravade pour se
-relever, après le triste rôle qu'il avait joué, son mensonge palpable
-et le reniement de ses amis. Il risqua un outrage aux Guises.
-
-Le mot de Castelnau _qu'un bourreau n'était pas un prince_, indiquait
-ce qu'il fallait dire. Condé, dans le conseil, déclara que ses ennemis
-qui le prétendaient chef de la conjuration avaient menti, qu'il était
-prêt _à mettre bas son rang de prince_, pour, _les haussant à son
-niveau_, les combattre, leur faire avouer qu'ils étaient poltrons et
-canailles. Cela dit, il sortit, les ayant d'un mot, dégradés.
-
-Cela leur fut amer. Ce nom de princes, fort longtemps disputé,
-laborieusement établi, mais si justement contesté à des bourreaux
-couverts de sang, ils le revendiquèrent bien vite. Guise se leva, il
-dit que, _comme parent du prince_, s'il y avait combat, _il avait
-droit_ d'être son second.
-
-Voilà ce mot qu'on a défiguré.
-
-Condé se trouva libre. Marguerite ne l'était pas. Les Guises
-sentaient bien que leur péril dès lors était en elle, et la gardaient
-à vue. Son garde et son geôlier, c'était sa tendre fille Marie Stuart,
-qui ne pouvait s'arracher d'elle, ne la quittait d'un pas. On savait
-que, sous main, dans les rares échappées qu'elle avait eues, elle
-adressait de bonnes paroles aux réformés. Une fois, elle avait cru
-pouvoir se ménager un moment d'entrevue avec Régnier de La Planche,
-l'illustre historien protestant. On le sut à l'instant, Catherine jura
-qu'elle n'avait voulu que trahir La Planche, le faire parler devant
-les Guises, lui faire livrer les secrets du parti. Et, en effet, elle
-cacha le cardinal de Lorraine, de manière à pouvoir l'entendre. Elle
-l'écouta longuement, puis le fit arrêter. Elle obtint cependant qu'il
-sortît quatre jours après.
-
-Il en fut de même d'une adresse que les réformés lui firent remettre
-par un jeune homme à son passage entre deux portes; cette pièce fut
-saisie à l'instant dans les mains de la reine mère par sa belle-fille
-et portée aux Guises. Catherine, lâchement, abandonna l'homme en
-péril; mise en face de lui, elle lui reprocha de lui avoir remis un
-pamphlet qui l'attaquait elle-même. «En quoi? dit-il.--En attaquant
-MM. de Guise, avec qui nous ne faisons qu'un.»
-
-Le plus bizarre de la situation, c'est que le cardinal de Lorraine,
-inquiet de cette popularité de Catherine, imagina de lui faire
-concurrence auprès des protestants. Deux mois après Amboise, ayant à
-peine lavé ses mains sanglantes, il veut conférer avec eux, les
-appelle, les accueille, dispute amicalement.
-
-C'est lui qui avait appelé L'Hospital, créature d'Ollivier, légiste,
-homme de lettres, et grand faiseur de vers latins, panégyriste facile
-des grands, à la mode italienne. C'était un homme absolument inconnu
-de la magistrature, et qui avait cheminé sous la terre. Personne ne
-devinait qu'il fût très-honnête et très-bon, excellent citoyen. Il
-était fils d'un médecin, d'un proscrit qui avait suivi le connétable
-de Bourbon. Il avait longuement vécu en Piémont. Le malheur et l'exil
-l'avaient fort aplati; au dehors seulement, car le coeur était
-admirable. Plus que sage et plus que prudent, il était secrètement
-favorable aux réformés, et pourtant le cardinal de Lorraine le croyait
-son homme. D'Aubigné assure qu'il avait donné, comme sans doute une
-infinité de gens inconnus, sa petite contribution d'argent aux
-conjurés d'Amboise.
-
-Dans ce moment les Guises étaient entre l'enclume et le marteau. D'une
-part, Philippe II les pressait d'acquitter le voeu d'Henri II, et
-d'accepter l'Inquisition. D'autre part, ils auraient voulu calmer le
-parti réformé qui partout se montrait en armes. L'Hospital, déjà
-chancelier (sans avoir encore sa nomination), leur fit habilement le
-bizarre édit de Romorantin, un édit à deux faces, indulgent et sévère.
-Il donnait aux évêques le jugement d'hérésie. Nulle peine indiquée que
-la mort. Voilà pour le sévère, et ce qu'on montrait à l'Espagne. Mais,
-d'autre part, les Parlements ne jugeant plus, et la mort ne pouvant
-être prononcée par l'Église seule, les protestants n'avaient à
-craindre que les punitions canoniques.
-
-Cependant Condé, de retour près de son frère, l'avait ramené au
-connétable, aux Châtillon. Tous ensemble exigèrent les États Généraux.
-Les Guises n'osèrent s'y opposer. Seulement ils rusèrent, en faisant
-seulement une assemblée de notables, intimidant Navarre, l'empêchant
-d'y venir. Montmorency vint seul, mais avec ses neveux et une armée de
-gentilshommes. (Fontainebleau, 21 août 1560.)
-
-Les deux partis obtinrent ce qu'ils voulaient. Coligny dit que, sur
-l'ordre de la reine mère, il avait vu la Normandie, et qu'il en
-rapportait une adresse des réformés pour obtenir la tolérance. «Par
-qui signée? dit-on.--Par cinquante mille hommes de Normandie, si vous
-voulez, demain.» On disputa, mais on promit la tolérance provisoire,
-et les États Généraux, qu'exigeait aussi Coligny.
-
-En revanche, les Guises se donnèrent à eux-mêmes, au nom du roi,
-l'indemnité complète, la plus blanche innocence, pour tous leurs actes
-de finances et de guerre.
-
-L'édit pacificateur est du 26 août. Et le 27, le connétable étant à
-peine en route pour retourner chez lui, les Guises mettaient à la
-Bastille _un complice du connétable_ qui, d'accord avec lui et
-d'autres, écrivait au roi de Navarre, pour l'engager à faire mourir
-les Guises, dont les États auraient ordonné le procès. Tout cela,
-disait-on, se lisait dans les lettres qu'on prit sur un messager.
-
-C'était déjà la guerre civile. Et elle éclatait de toutes parts.
-
-Dans le Midi, le parti protestant, tout au contraire de ce qu'on
-attendait, eut pour lui les meilleures épées, des hommes redoutables
-qui sont restés célèbres. En Provence, Mouvans, avec une poignée
-d'hommes, embarrassa, déconcerta, et le gouverneur de la province, et
-le vieux Paulin de la Garde, fameux par ses campagnes avec les forbans
-turcs et par le massacre des Vaudois; ce héros des galères fit
-très-mauvaise contenance devant un vrai héros.
-
-En Dauphiné, plus tard dans le Comtat, commençait ses campagnes
-l'intrépide et cruel Montbrun.
-
-Un échappé d'Amboise, Maligny, avait entrepris pour le roi de Navarre
-une affaire aussi grave peut-être que celle d'Amboise: c'était de
-prendre Lyon. La chose ne manqua que par la lenteur et l'hésitation de
-ce malheureux Navarrais qui, comme à l'ordinaire, par peur ou par
-conseil des traîtres, défendit de rien faire et faillit ainsi faire
-périr ceux qui s'étaient tant avancés.
-
-Saint-André assura Lyon pour les Guises. Leurs lieutenants reprirent
-le dessus en Provence et en Dauphiné, à force de bonnes paroles et de
-serments qui suivaient les massacres. Les Guises se trouvaient forts
-par leur défaite même d'Écosse. Les vieilles bandes leur étaient
-revenues. Ils crurent pouvoir jouer quitte ou double, attirer Navarre
-et Condé, les Châtillon, les dégrader par la main du roi même, les
-faire mourir comme hérétiques.
-
-Projet désespéré, mais non invraisemblable. J'en juge par la ressource
-non moins extraordinaire qu'ils cherchèrent en octobre dans une somme
-tirée violemment de leurs partisans mêmes, du clergé de Paris. Elle
-devait être payée par l'évêque et les grands abbés _en six jours_. On
-leur envoyait pour huissier et pour garnisaire un conseiller du roi,
-qui devait attendre la somme, _séjournant à leurs frais_, pouvant
-saisir leur temporel, poursuivre leurs officiers et receveurs, vendre
-leurs biens, sans forme de justice. Que si, avec tout cela, ils
-tardent de payer, ce conseiller _emmènera_ l'évêque, les grands abbés
-et leurs chapitres, qui resteront avec le roi, le suivront, à leurs
-frais, jusqu'à l'entier payement. (Saint-Germain, 7 octobre 1560.)
-
-Qu'auraient fait de plus les réformés? L'embarras fut extrême. Mais le
-clergé ne vendit pas un pouce de terre. Il aima mieux engager les
-reliques.
-
-Un coup si violent, si révolutionnaire, frappé sur les leurs mêmes,
-donne à penser sur ceux dont ils auraient frappé leurs ennemis. Pour
-subir de telles choses, le clergé dut attendre des résultats
-définitifs. Si Navarre et Condé périssaient en effet, leur mort eût
-commencé dans les provinces une Saint-Barthélemy, comme celle que le
-Savoyard, au moment même, à l'aide de nos troupes, exécutait sur les
-Vaudois.
-
-Les deux frères, le roi et le prince, n'en croyaient pas moins de leur
-honneur de venir à ces États qu'ils avaient demandés. Ils avaient
-manqué l'assemblée de Fontainebleau; pouvaient-ils manquer celle-ci?
-La seule question était de savoir s'ils y viendraient en armes. Leurs
-femmes, ardentes protestantes, la reine Jeanne d'Albret et la
-princesse de Condé, les priaient, conjuraient, de se laisser
-accompagner. Dans tout le Midi et l'Ouest, une grande cavalerie
-protestante s'était levée d'elle-même, d'elle-même réunie à Limoges;
-elle brûlait d'aller parler aux Guises et de les voir de près. Elle se
-payait et se nourrissait, et ne voulait des princes que l'honneur de
-leur faire escorte. Mais les Guises tenaient déjà par ses conseillers
-le roi de Navarre; ils le tenaient par une demoiselle de la reine mère
-dont il était amoureux. Il s'ennuyait fort à Nérac près de Jeanne
-d'Albret, malgré les prêches assidus dont on le régalait. Il avait
-hâte d'échapper à sa femme. Condé aussi, très-vraisemblablement,
-suivait un même attrait; tous les avis de son ardente épouse lui
-faisaient moins d'impression que les plaisirs faciles de la cour de la
-reine mère. Rien de plus futile que ces deux frères, vrais papillons,
-nés pour donner droit dans la flamme et se brûler à la chandelle.
-
-Catherine n'ignorait pas certainement l'appeau grossier des Guises; on
-se servait d'une fille à elle pour amener les princes à la catastrophe
-qui l'eût annulée elle-même. Elle versa des larmes quand ils entrèrent
-dans Orléans, et pourtant elle était tellement dépendante, tellement
-obsédée, dominée par Marie Stuart, qu'elle ne risqua pas un mot pour
-les sauver.
-
-Du moment que les princes eurent renvoyé la formidable escorte qui eût
-voulu les suivre, les caresses, les honneurs, dont les amis des Guises
-les entouraient, cessèrent. Personne ne vint plus à leur rencontre. La
-route fut morne et solitaire. Mais il n'y avait plus à reculer; ils
-avançaient toujours vers l'abattoir.
-
-Les Guises avaient concentré toute une armée dans Orléans, infanterie,
-cavalerie et canons, les vieilles bandes surtout, endurcies et
-féroces, qui avaient fait les guerres sans quartier d'Écosse et
-d'Italie. Race de dogues, ignorée jusque-là, mais propre à cette
-époque, et soigneusement choyée des Guises. Le type, c'est Tavannes,
-sanguin et furieux Bourguignon, c'est le bilieux Gascon Montluc,
-homme de guerre, mais aussi de massacres, qui ont eu soin de raconter
-leurs crimes.
-
-Nos étourdis, entrés dans Orléans, passèrent entre deux files de ces
-soldats des Guises qui riaient d'eux et s'apprêtaient à rire davantage
-à l'exécution.
-
-On ne daigne leur ouvrir la porte du palais.
-
-Admis par le guichet, ils montent, trouvent Catherine en larmes, le
-pâle petit roi qui joue son rôle de colère, et les arrête. Navarre
-reste au logis du roi sans savoir s'il est libre, mais entouré et
-observé. Condé, qu'on craignait plus, est jeté dans une maison à
-fenêtres grillées, qu'on change tout à coup en tombeau, l'entourant en
-deux jours d'un fort de briques, avec triple rang de canons qui
-montrent la gueule à trois rues.
-
-Navarre était si peu de chose, et tellement captif en tous sens, lié,
-livré par sa maîtresse, et sans autre foi que la sienne, qu'il eût
-abjuré de grand coeur, se fût fait catholique ou turc; il n'était pas
-aisé de le tuer, à moins de simuler une querelle, où François II l'eût
-tué _pour se défendre_, comme l'empereur Valentinien assassina Aétius.
-Pour Condé, une commission du Parlement devait l'expédier, sa mort
-déjà fixée au 26 novembre, et les bourreaux mandés.
-
-Une seule chose eût pu retarder, c'est qu'on attendait Coligny. Il
-s'était mis en route, voulant, disait-il, confesser sa foi, mourir,
-s'il le fallait, avec le prince de Condé. Peut-être aussi plus
-sagement crut-il gagner du temps et prolonger la vie du prince, en
-faisant espérer aux Guises d'envelopper tous leurs ennemis dans une
-mort commune.
-
-La mort au nom d'un mort. François II arrivait à la solution prévue.
-Dès longtemps, les Guises eux-mêmes, qui avaient tant d'intérêt à sa
-vie, disaient que tous Valois étaient pourris, que cette race était
-lépreuse, et qu'il faudrait bientôt changer de dynastie. François
-avait seize ans et dix mois. Sa belle épouse en avait près de vingt.
-C'était une forte rousse et fort charnelle; son oncle, le cardinal,
-qui nous la peint charmante dès l'enfance, ne lui connaît de défaut
-que de trop manger. Cette personne puissante, violente, absorbante,
-devait user l'enfant. Le duc d'Albe dit expressément «qu'il mourut de
-Marie Stuart.»
-
-Dès longtemps il avait la fièvre. Le 16 novembre, il tâcha encore de
-faire le gaillard et alla à la chasse. Il revint avec une grande
-douleur à la tête; un abcès s'était déclaré; un flux d'oreille
-survint, puis la gorge parut gangrenée.
-
-Les Guises désespérés voient les têtes des princes leur échapper et
-pourtant n'osent accomplir l'assassinat. Chose qui peint ces héros de
-la ruse, ils avaient fait signer du conseil l'ordre d'arrestation, et
-eux-mêmes n'avaient pas signé.
-
-Le roi mourait. Mais ils avaient une armée dans les mains. Ils tentent
-d'intimider, gagner la reine mère; ils lui offrent la régence et tout,
-pour qu'elle couvre de son nom les deux meurtres dont ils ont besoin.
-
-Elle se garda bien de refuser, mais demanda à se consulter un peu,
-espérant que son fils mourrait et qu'elle serait régente sans eux.
-L'Hospital, créé par les Guises, vint la conseiller, mais contre eux.
-Cependant François expirait (5 déc. 1560), et le pouvoir des Guises
-aussi. Ils avaient tout à craindre. Le tuteur naturel du jeune roi âgé
-de dix ans allait être le roi de Navarre, à qui ils voulaient couper
-la tête. Si la France le saluait régent, que leur serviraient Orléans
-et leur petite armée?
-
-Catherine leur fut très-utile pour attraper ce pauvre prince. Elle le
-fit amener, et d'autre part les Guises. Elle lui fit accroire qu'il
-était encore en péril, lui fit promettre qu'il serait leur ami, qu'il
-leur laisserait leurs charges, et qu'il refuserait la régence pour la
-laisser à Catherine.
-
-Et que lui donnait-on à cette dupe?
-
-Pampelune et la Navarre, dont on allait bientôt obtenir pour lui la
-restitution de Philippe II.
-
-De plus, le coeur de sa maîtresse et les caresses d'une fille. L'idiot
-jura tout, baisé, livré, tondu des ciseaux de sa Dalila.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-CHARLES IX--LE TRIUMVIRAT--POISSY ET PONTOISE
-
-1561
-
-
-Le connétable, qui faisait le malade à Étampes, arriva au galop le
-lendemain de la mort du roi, et, rencontrant aux portes d'Orléans la
-nouvelle garde créée par les Guises: «Que faites-vous là? Le roi est
-gardé par son peuple.» Et il les licencia, de son droit de connétable
-de France.
-
-Sans nul doute il était en force. Les Châtillon venaient derrière.
-Mais toutes choses étaient arrangées. Guise gardait le roi, comme
-grand maître, et les clefs du palais; son frère, le cardinal, les
-finances, l'argent, c'est dire à peu près tout.
-
-Une chose pourtant était inévitable: la France allait se voir,
-découvrir la blessure énorme que lui laissait ce terrible
-gouvernement, un gouvernement de désespérés. En doublant toutes les
-dépenses, il avait fait l'amère plaisanterie (pour désoler ses
-successeurs) de diminuer les tailles. Cette diminution eût-elle été
-réelle, il eût fallu la compenser par des avanies à la turque, des
-contributions noires, des razzias d'argent, comme ils en avaient fait
-eux-mêmes sur leur ami, le clergé de Paris.
-
-Ces maîtres de la France, avec toutes leurs armes de terreur, avaient
-travaillé les élections, croyant surtout fermer la porte aux
-protestants. Ceux-ci n'en arrivent pas moins en bon nombre aux États,
-et la plupart des autres députés sont des protestants politiques.
-
-On s'était figuré que les trois ordres, fondant leurs cahiers et se
-réunissant, choisiraient un seul orateur, le cardinal de Lorraine. Il
-fut respectueusement, mais positivement écarté.
-
-La noblesse était si divisée, qu'elle ne put s'entendre et présenta
-quatre cahiers.
-
-Le clergé et le Tiers restèrent en face, en deux armées compactes,
-l'armée des _gras_, l'armée des _maigres_.
-
-La demande du Tiers fut que désormais le clergé, selon sa vraie
-institution, fût par le peuple et pour le peuple, élu par lui, le
-servant de ses biens pour les pauvres et les enfants, pour les
-hospices et les écoles. Plus de persécutions. Plus de justice vénale,
-plus de jugements par les valets de cour. Plus de douanes intérieures.
-L'économie dans les finances. Tous les cinq ans les États Généraux.
-
-C'est la voix de 89 qui éclatait déjà de la poitrine de la France.
-Aussi l'homme qui parla n'eut pas besoin, comme les orateurs du
-clergé et de la noblesse, de lire un discours apprêté. Jean Lange,
-avocat de Bordeaux, avait son discours dans le coeur; les autres le
-lurent, lui seul parla.
-
-Il parla à genoux. Il ne put s'expliquer sur le point capital, sans
-lequel le reste était vain. La bourgeoisie timide n'osa pas le
-toucher. Elle n'osa pas nommer les ennemis publics. Les réformes
-qu'elle demandait, elle en laissa le soin à ceux qu'il fallait
-réformer.
-
-Le Tiers avait pourtant une force, s'il eût su en user, dans les
-honteux aveux qu'on apportait. Un déficit énorme apparaissait. Où
-trouver tant d'argent dans les remèdes proposés? L'Hospital n'osait
-pas parler des monstres de richesse chez qui l'on eût trouvé les vols.
-Il demandait aux pauvres. Il proposait une augmentation de la taille,
-des droits sur le sel et le vin. La noblesse, il est vrai, eût payé sa
-part, les nouveaux droits portant sur la consommation. Le clergé eût
-été chargé de racheter les domaines et les impôts aliénés.
-
-Tous dirent qu'ils n'avaient pas de pouvoirs suffisants. On convient
-que, le 1er mai, chacun des treize gouvernements enverrait _un député_
-noble et un du Tiers, pour apporter réponse.
-
-Les Guises, les tyrans, les voleurs, avaient eu belle peur devant la
-France. Mais, désormais, ils étaient quittes, sûrs d'escamoter les
-réformes.
-
-La Justice d'abord les rassura. Le Parlement donna l'exemple de la
-mauvaise volonté. L'honnête chancelier espérait, par une ordonnance,
-sans toucher au passé, amender un peu l'avenir (ord. d'Orléans). Il
-rendait part au peuple, au bas clergé, dans les élections
-ecclésiastiques, réprimait la noblesse, rendait moins arbitraire
-l'assiette de la taille, protégeait le commerce. En même temps il
-rognait les juges, les réduisant de nombre et de profits. Le
-Parlement, blessé de n'avoir pas été ménagé dans la réduction générale
-des gages, éclata honteusement par cette question d'argent. Il trancha
-du Caton, se montra _gardien inflexible des libertés publiques_,
-repoussa les réformes qui venaient _de la cour_, surtout la tolérance,
-garda sous clef les protestants qu'on devait élargir, d'après un voeu
-des États Généraux.
-
-La ligue des juges et des voleurs était palpable. Nul remède aux maux,
-si l'on ne commençait des justices sérieuses. Les États provinciaux de
-l'Île-de-France (encouragés par Coligny) demandèrent une _enquête des
-vols publics_.--Et, pour que le Conseil n'empêchât pas, ils voulaient
-_nommer le Conseil_, enfin que le roi de Navarre devînt lieutenant
-général et vrai chef du gouvernement (20 mars 1561).
-
-Mémorable insolence! Tous les voleurs s'en indignèrent, crièrent que
-tout était perdu.
-
-Et il y eût eu, en effet, un grand bouleversement. Quel spectacle
-eût-ce été si l'on eût remué les douze ans d'Henri II, pénétré les
-mystères d'Anet, de Chantilly, montré au jour l'horreur de l'antre de
-Cacus? À l'odeur de tout ce fumier, un monde de témoins se fût levé,
-fût venu déposer. Et de tant de boue soulevée, n'en eût-il pas jailli
-sur la Justice même, servante de cour en blanche hermine, par les
-mains de laquelle des tas d'ordures avaient passé?
-
-Il fallait vite sauver l'_honneur public_, le respect dû aux princes
-et aux honnêtes gens. Tous étaient d'accord là-dessus. Les Guises le
-sentirent, et qu'on aurait grand besoin d'eux. Ils s'éloignèrent;
-l'ancienne cour, certainement, allait s'unir au clergé pour les prier
-de revenir.
-
-Diane, effrayée la première, sortit de son manoir d'Anet, remontra sa
-beauté ridée, et, magnanimement, sans rancune pour les Guises ingrats,
-se mit à travailler pour eux. Elle alla trouver Saint-André, non moins
-effrayé qu'elle, et il alla trouver Montmorency, le pria de s'entendre
-avec MM. de Guise.
-
-Trop facile négociation. Le vieil oncle, jaloux de la grandeur de ses
-neveux, du poids qu'avait pris Coligny, se sentait catholique et
-commençait à éprouver de grands scrupules religieux. Scrupules
-augmentés par sa femme, une dévote Savoyarde. Ce pieux personnage
-avait-il les mains nettes? Dès le temps de François Ier, il avait
-vendu des procès, blanchi Châteaubriant. Il avait, de Philippe II,
-reçu grâce et merci, dispensé par lui de payer une rançon de
-connétable, pas moins de 200,000 écus. Fort aimé des Granvelle, depuis
-longues années, il était (en tout bien, sans doute) un très-bon
-conseiller de la couronne d'Espagne.
-
-Les choses en étaient venues au moment où Montmorency devait se
-déclarer décidément pour le clergé et pour les Guises, ou décidément
-contre.
-
-En ce dernier cas, il perdait son inestimable joyau, l'amitié de
-l'Espagne, qui avait fait, autant qu'aucune faveur royale, la racine
-ignorée de sa permanente fortune.
-
-Qui nous dit ce mystère qu'on n'eût point soupçonné d'un fourbe si
-masqué de franchise, d'un vieux soldat paré de cheveux blancs? Qui le
-dit? C'est le duc d'Albe, dans la lettre secrète à son maître que nous
-avons déjà citée.
-
-Le 6 avril 1561, jour de Pâques, jour que l'histoire marquera d'un
-rouge sombre, Montmorency, Guise et Saint-André, communièrent dans la
-basse chapelle de Saint-Saturnin à Fontainebleau, pendant que, près de
-là, dans une autre chapelle, priaient les protestants qu'on voulait
-égorger.
-
-Ce qui précipitait les choses, c'est que le chancelier préparait un
-édit _pour enjoindre aux bénéficiers de donner sous deux mois
-déclaration des biens et revenus des bénéfices_.
-
-Mot impie, qui toujours atteint le prêtre au coeur, déchire le voile
-du temple. Jamais il ne fut prononcé, sous l'ancienne monarchie, qu'un
-grand vent de tempêtes ne mugît et ne menaçât. Au dernier siècle,
-Machault et les voltairiens, d'Argenson furent disgraciés pour l'avoir
-dit. De l'idée seule périt Turgot. L'orage artificiel, le foudre de
-théâtre, fit peur aux rois, jusqu'à ce que lui et les rois fussent
-enlevés par le grand et réel orage.
-
-Les 23 avril, l'évêque du Mans écrit pour excuser un tout petit
-massacre, que _son bon peuple_ (littéral) vient de faire, mais sur des
-impies. On apprend qu'à Beauvais un mouvement plus grave encore se
-fait contre l'évêque, le frère de Coligny.
-
-Paris ne peut être en arrière. Aux derniers jours d'avril, les
-bandes sales de l'Université, moines tondus et régents tonsurés, le
-noir peuple séminariste, commence à grouiller sur les places, par
-les profondes boues de la rue du Fouarre, des Mathurins à
-Saint-Jean-de-Beauvais et jusqu'à Montaigu. De l'Aventin crotté, le
-peuple souverain des cuistres, dans sa force et sa dignité,
-s'achemine vers le Pré-aux-Clercs. Il y avait, sur le Pré même,
-l'hôtel du sire de Longjumeau, qui avait ouvert sa porte aux
-protestants et protégé leurs assemblées. La bande marche à l'assaut,
-soutenue de bons pauvres, d'infirmes, d'aveugles clairvoyants. Pas
-un n'y manque. La maison était riche.
-
-Longjumeau ne s'étonne pas. Il ferme, fait avertir le guet. Le guet,
-fort et nombreux sur le pont Saint-Michel, n'a garde de venir, ni de
-faire de la peine _à la pauvre commune_. C'est le nom charitable dont
-le Parlement qualifie cette foule dans sa remontrance au bon peuple.
-
-En deux minutes, les carreaux sont cassés à coups de pierre par la
-jeunesse. Les hommes forts arrivent alors avec leurs bûches, enfoncent
-la grande porte, rencontrent le portier, le tuent. Ils en auraient tué
-d'autres s'ils n'eussent rencontré au museau les pointes piquantes des
-épées. Une panique les prend derrière. Un avocat, nommé Rusé, qui
-revenait du Parlement, et passait sur la place, vit cette cohue
-hurlante, et fut saisi d'indignation. Quoique avocat, il avait une
-épée (tous commençaient à en porter dans ces temps de péril). Quoique
-seul et fort désigné dans cette foule noire par un manteau rouge, il
-prit à deux mains cette épée et se mit à frapper les dos. Blessés ou
-non, sans oser regarder, ni se compter, les voilà qui détalent, et
-ils couraient encore aux Mathurins.
-
-Que fait le Parlement? Il emprisonne l'avocat héroïque. Il envoie un
-ajournement au sire de Longjumeau, pour lui reprocher de s'armer, le
-réprimande, le bannit. À ces juges iniques, souteneurs de l'émeute, du
-meurtre et du pillage, il fit répondre avec un froid mépris que, sans
-doute, il vidait Paris, mais qu'à cette heure il était occupé, avec
-des gentilshommes armés, à protéger les maçons qui réparaient les
-brèches, et le mort couché là, en son jardin, couvert de paille.
-
-Comment le Parlement eût-il puni l'émeute? Lui-même en faisait une
-contre le chef de la justice. Le chancelier, ayant adressé aux petits
-tribunaux l'édit de tolérance (si souvent repoussé du Parlement), le
-Parlement lui lance un ajournement personnel. Le prévôt de Paris a
-l'impudence de défendre, de publier l'édit du roi.
-
-Quelle fut la punition de cet acte étonnant? aucune. Ce fut le
-Parlement qui se plaignit encore, et sa furieuse plainte, qui montrait
-la sédition aux portes, était faite pour la déchaîner.
-
-Datons d'ici l'ère véritable des guerres civiles. Elles datent, non
-pas du tumulte d'Amboise ni du soulèvement armé, mais du jour où
-l'émeute fut sous les fleurs de lis, où les gens du roi se mirent à
-plaider contre le roi et proscrivirent l'édit de pacification.
-
-Ce fut le premier pas. Et le clergé fut le second, l'_appel à
-l'étranger_.
-
-Le 3 mai, jour où on lui présenta l'ordre de déclarer ses biens, le
-chapitre de Paris dit qu'il fallait attendre _et que Dieu aiderait_.
-Ce Dieu, c'était le roi d'Espagne.
-
-On rédigea d'amples instructions, et, en même temps qu'on envoyait aux
-Guises, le clergé adressa à Philippe II un messager secret, le prêtre
-Arthur Didier (qui fut saisi à Orléans).
-
-Dans une remontrance adressée aux États, il déclarait: «Que cette
-description odieuse qu'on demande du bien de l'Église, _contre les
-libertés_ du royaume, cessât, selon le voeu du droit commun qui
-l'estime dure et inhumaine _aux républiques libres_, où chacun
-_également_ jouit du sien en pleine _liberté_, pour ne découvrir la
-vilité des uns et faire envier les facultés des autres.»
-
-La _liberté_! l'_égalité_!... Les amis des formules seront ravis ici.
-Quelle preuve plus manifeste que le clergé de France eut toujours la
-vraie foi révolutionnaire... La _fraternité_ manque, il est vrai, au
-symbole.
-
-Cet acte hypocrite et pervers, pour mettre sous l'abri du droit commun
-le plus monstrueux monopole, est le point de départ et le digne
-évangile de la démocratie catholique que la Saint-Barthélemy va mieux
-révéler tout à l'heure, et dont toute la Ligue nous donnera le
-commentaire.
-
-Maintenant que les lettres secrètes (d'Espagne et d'Allemagne) ont été
-publiées, cette année 1561, jusque-là incompréhensible, a pris quelque
-lumière. On voit parfaitement que le clergé et ses agents, les Guises,
-marchèrent d'un pas ferme à la guerre civile; que leurs actes,
-flottants et discordants en apparence, concordent admirablement, et
-(d'une extraordinaire roideur) les mènent directement au but.
-
-La noblesse était divisée: pour la bonne moitié, mécontente; pour un
-quart, protestante; un quart à peine du côté du clergé. Mais ce quart,
-protestant, très-vaillant et très-aguerri, était de plus ardemment
-fanatique, prêt à donner sa vie.
-
-De fanatisme, il n'y en avait parmi les catholiques que dans le petit
-peuple. Les nobles, amis des Guises, étaient des hommes d'intrigues et
-d'intérêts, très-froids dans les commencements.
-
-Du premier jour, les Guises virent qu'ils n'avaient de salut que
-Philippe II. Faire venir l'Espagnol, et obtenir des Allemands
-luthériens qu'ils n'aidassent pas nos calvinistes, ce fut toute leur
-politique.
-
-Philippe II de lui-même s'occupait de la France. Même du vivant de
-François II, il signifia qu'il ne voulait point en France de concile
-national, et il fut obéi. Nos prélats se rendirent à son concile de
-Trente. Après la mort de François II, les Guises, renonçant à leurs
-intrigues d'Angleterre, s'unirent à Philippe II de plus en plus. Son
-ambassadeur Chantonnay, frère de Granvelle, agit de deux manières.
-D'une part, il travailla, gagna et corrompit le roi de Navarre,
-l'amusa de la folle idée de conquérir l'Angleterre et d'épouser Marie
-Stuart, en répudiant Jeanne d'Albret. D'autre part, il tint en échec
-le faible gouvernement de Catherine et de L'Hôpital; et c'est lui sans
-nul doute qui leur fit faire des actes directement contraires à leur
-pensée.
-
-Sans cette terreur de l'Espagne, il est impossible d'expliquer les
-deux faits qui suivent:
-
-Le chancelier, naguère outragé par le Parlement, vient dans son sein,
-déclare que le roi veut avoir l'_avis du Parlement sur la religion_.
-Là-dessus longue discussion qui aboutit au but voulu des Guises;
-l'_interdiction des assemblées protestantes_. Énorme reculade, et
-bientôt prétexte aux massacres (juillet 1561).
-
-L'autre fait, de même inexplicable sans la pression de l'étranger,
-c'est la subite réconciliation de Guise et de Condé (août). Quelques
-fières paroles de Condé ne couvrirent pas la honte de cet acte, qui le
-rendit suspect aux siens, le paralysa pour longtemps.
-
-«Dieu aidera,» avait dit le clergé de Paris. Et il y paraissait.
-
-Le parti catholique, ayant derrière lui et pour lui cette ombre
-menaçante, ce monstre, la puissance espagnole, se trouvait maître du
-terrain. Le prêtre Arthur Didier, envoyé du clergé à l'Espagne, saisi
-avec ses lettres et toutes les preuves, est livré par le chancelier au
-Parlement. Ce corps, si cruellement sévère pour les moindres délits,
-indulgent tout à coup dans ce cas de haute trahison, prononce la peine
-dérisoire d'une amende honorable contre le messager, supprime les
-lettres et n'en fait nul usage, respecte le nom des vrais coupables,
-et par sa connivence s'associe à la trahison (14 juillet).
-
-Toute la pensée du chancelier et de la reine, battus sur ce terrain,
-était au moins d'agir sur celui des finances, de faire composer le
-clergé.
-
-Il fut convoqué à Poissy, où il forma une sorte de concile, tandis
-que, conformément au plan bizarre adopté aux derniers États, treize
-députés nobles des treize gouvernements furent appelés à Pontoise, et
-treize aussi du Tiers État. Le célèbre discours du magistrat d'Autun
-(l'homme du chancelier) ne proposait pas moins que de prendre tous les
-biens du clergé, sans, disait-il, qu'il y perdît, puisqu'on lui en
-payerait la rente. Ces biens vendus auraient donné une énorme
-plus-value, qui aurait payé la dette publique et libéré l'État.
-
-Plan admirable, mais si peu exécutable alors que je ne puis le
-considérer que comme une menace pour amener le clergé où on voulait.
-Elle produisit une transaction. Le domaine engagé montait à seize
-millions. Le cardinal de Lorraine les offrit. Et, à ce prix, le roi
-révoqua l'ordre qui obligeait le clergé à déclarer ses biens.
-
-Le cardinal de Châtillon (frère de Coligny, et, je crois, son organe)
-parla pour cet arrangement, c'est dire assez qu'il était seul
-possible.
-
-L'histoire s'est méprise entièrement selon moi sur la situation
-réelle, à ce moment. Elle a cru que le clergé avait accepté malgré lui
-la demande, souvent faite par les protestants, d'une discussion
-publique, d'un colloque à Poissy. Les actes publiés montrent très-bien
-que cette discussion le servait fort, qu'elle était dans son plan, que
-les Guises l'avaient ménagé et en tirèrent un grand parti.
-
-On sait maintenant qu'ils regardaient vers l'Allemagne, voulaient
-gagner les luthériens, et les séparer de nos calvinistes. Parents et
-amis de l'un des princes luthériens, du duc de Wurtemberg, qui avait
-longtemps servi dans nos armées, ils voulaient le constituer répondant
-de leur bonne foi par-devant ses compatriotes, par lui garder le
-Rhin.
-
-Ceux de Genève virent-ils le guet-apens où on les attirait? Je
-l'ignore. Quand ils l'auraient vu, ayant tant demandé une discussion,
-ils n'auraient pu la décliner.
-
-Les protestants eux-mêmes, dans leur sincère et violent fanatisme, ne
-pouvaient deviner l'excès d'indifférence où les grands prélats
-catholiques étaient de leur propre doctrine. C'étaient deux mondes
-séparés l'un de l'autre par une mutuelle ignorance, plus profonde que
-celle où notre planète se trouve des habitants de Sirius.
-
-Ces innocents qui, de Genève et de toute la France, à travers les
-malédictions et pierres de la populace, venaient confesser leur foi à
-Poissy, étaient fort loin de deviner qu'on les faisait acteurs dans
-une farce religieuse, arrangée pour brouiller la grosse intelligence
-des reîtres et lansquenets du Rhin.
-
-L'Espagne n'y comprenait rien. L'idée d'un tel colloque avait saisi
-d'horreur Philippe II. Sa femme, Élisabeth, en écrivit à Catherine;
-et, celle-ci s'excusant sur sa faiblesse et son isolement, Philippe II
-répliqua que, pour la foi, il donnerait secours _à quiconque le
-demanderait_.
-
-Ce _quiconque_ était tout trouvé. C'était le clergé de France qui lui
-avait écrit déjà, c'étaient les Guises, tellement dépendants dès lors
-du secours de l'Espagnol, qu'ils lui sacrifiaient tout projet
-personnel sur l'Angleterre, et désiraient que leur Marie Stuart
-épousât l'infant Don Carlos, pour renverser Élisabeth. Si l'on en
-croit de Thou, ils eussent même désiré que Philippe II _vînt en
-personne_ en France; le jésuite Lainez, envoyé alors à Poissy, eût été
-en Espagne, comme organe des Guises et du clergé de France, pour le
-sommer _au nom de Dieu_. Mais Chantonnay, l'ambassadeur d'Espagne, qui
-connaissait son maître, savait bien que difficilement il quitterait sa
-table, ses papiers, son silence, son antre de Madrid.
-
-Les Guises pensèrent que le secours d'Espagne serait peu de chose, et
-que son apparition aurait un grand effet, un air menaçant de croisade,
-que les hommes du Rhin, depuis longtemps sans guerre, et n'ayant pas
-perdu la mémoire de nos vins, pouvaient être tentés d'en venir boire.
-La grande pépinière de soldats était toujours l'Allemagne, féconde et
-redoutable, si elle s'ébranlait une fois contre l'Espagne épuisée,
-tarissante.
-
-Donc il fallait élever sur le Rhin un solide brouillard, qui empêchât
-l'Allemagne de voir la France, qui présentât nos calvinistes sous un
-faux jour, les fît méconnaître par les luthériens.
-
-C'est à quoi servit le colloque.
-
-Les cardinaux se distribuent les rôles, Lorraine disputeur insidieux,
-Tournon violent interrupteur. Au lieu de discuter le _Credo_ par
-article, on fait tout porter sur un seul, la _présence réelle_, le
-seul point essentiel sur lequel Genève différait de l'Allemagne.
-
-Bèze, un grand esprit littéraire, éloquent, chaleureux, sentit si peu
-le piége, qu'il leur fournit ce qu'ils voulaient, un mot où ils
-puissent crier: _Blasphemavit_. Le cardinal de Tournon se voile la
-tête, et ne peut plus en entendre davantage. Pour que le coup
-s'enfonce, on lève la séance. Cependant, là derrière, étaient les
-docteurs luthériens que le cardinal de Lorraine tenait chez lui,
-repaissait, abreuvait de vins français et de mensonges.
-
-Pour terminer la comédie, arrivaient, de Rome et d'Espagne, des
-ambassades solennelles pour faire rougir la reine mère d'avoir permis
-une telle scène. L'Espagnol Maurique d'une part, le jésuite Lainez de
-l'autre, conspuent, renversent tout, gourmandent Catherine, chassent
-les ministres; Lainez, pour toute discussion, les appelle des porcs et
-des singes.
-
-Dans un esprit plus doux, un nonce romain, cardinal de Ferrare, issu
-des Borgia et oncle des Guises, venait surtout pour gagner le roi de
-Navarre. Il réussit en lui donnant pour secrétaire et confident un ami
-du jésuite Lainez.
-
-Toute l'Europe croyait, et même jusqu'ici l'on a cru, que Philippe II
-était déjà dans cette ligue. Un acte du 25 octobre prouve qu'il
-n'était pas engagé. Sa pénurie le rendait lent. Il croyait, bien à
-tort, ainsi que la gouvernante des Pays-Bas, que le roi de Navarre
-était maître de la situation, et il envoyait un agent obscur,
-Courteville, «pour _découvrir_ quels amis S. M. pourrait avoir de son
-côté, et _s'il n'y a personne_ en France sur qui on pût faire
-fondement et qui le premier voulût _montrer les dents_ à Vendôme (au
-roi de Navarre).» (Gr., VI, 433.)
-
-Courteville _découvrit_ les Guises, qui surent _montrer les dents_ par
-le massacre de Vassy.
-
-La gouvernante des Pays-Bas et Granvelle avaient reçu en septembre ce
-budget confidentiel de Philippe II où il prouve qu'il n'a pas un sou,
-et ils reçurent en novembre la nouvelle de cette mission dans laquelle
-on voyait très-bien qu'il allait prendre en main l'affaire
-épouvantable de France et d'Angleterre. Leur sang en fut glacé.
-Marguerite rappelle à son frère les échecs de leur père Charles-Quint
-et du connétable de Bourbon, «si peu aidé des catholiques,» qui
-s'offrent maintenant. Si l'on trouble la France, il faut le faire par
-les Guises, _à l'aide du Parlement, avec plainte de la tyrannie_, et
-pour les libertés de la nation. Surtout, _ne pas parler de religion_;
-ce mot pourrait armer les protestants.» (Gr., VI, 444, 451, 13 déc.
-1561.)
-
-Ce qui frappe le plus dans cette curieuse lettre, c'est le mot d'ordre
-donné dès lors dans tout le parti catholique: _Liberté_, résistance à
-l'oppression protestante. L'ambassadeur Vargas à Rome ne cesse de
-crier _pour la liberté du concile de Trente_, contre les conciles où
-jadis la _liberté_ était étouffée par les Ariens. On a vu que plus
-haut le clergé, menacé d'avoir à déclarer ses biens, atteste aussi la
-_liberté_.
-
-En avril, le bon peuple du Mans, de Beauvais, de Paris, avait fait ses
-premiers essais dans les libertés du massacre. En juillet, même scène
-à Cahors. Le 12 octobre, à Paris de nouveau, les protestants assemblés
-hors de la ville, à Popincourt, apprennent qu'on leur ferme les
-portes; ils les enfonçent et rentrent; des deux côtés, des morts et
-des blessés. Huit jours après, batterie plus sanglante à Montpellier;
-les protestants prennent d'assaut une église; nombre d'hommes sont
-tués. Aux protestants se mêle une foule inconnue dont ils ne sont plus
-maîtres, gens ruinés et désespérés, soldats licenciés, etc.
-
-Courteville traversa cet océan de révoltes, et arriva à Saint-Germain,
-où la petite cour, toujours plus solitaire, était comme cachée. Elle
-venait d'essayer la force, et elle avait été humiliée. Un Minime, qui
-prêchait le meurtre, fut enlevé par ordre du roi, mené à
-Saint-Germain. Mais il fallut bien vite le renvoyer aux Parisiens, qui
-lui firent un triomphe; nombre de marchands à cheval vinrent au devant
-de lui, et le ramenèrent à sa chaire.
-
-Cependant, depuis le colloque, les protestants avaient une grande
-attitude. Ils formaient à Bordeaux le cinquième de la population. Ils
-comptaient parmi eux toutes les familles d'échevins et consuls des
-villes du Midi. À Paris même, ils étaient redoutables. Chacune de
-leurs deux assemblées avait cinq ou six mille fidèles, nombre de
-gentilhommes. Sous la protection de ces hommes d'épée, ils prenaient
-confiance. On avait vu des familles même de gens de loi, de cour,
-faire leurs mariages et baptêmes, «à la mode de Genève.» Donc ils
-s'organisaient. Chose plus alarmante pour le clergé, ils réglèrent en
-public, imprimèrent et firent afficher les secours qu'ils donnaient
-aux pauvres, avec les noms, prénoms et qualités des _diacres_ chargés
-de la distribution.
-
-C'était un point sur lequel le clergé n'eût toléré aucune concurrence.
-Les pauvres lui tenaient trop au coeur. De tous ses priviléges, celui
-dont il était le plus jaloux, c'était d'être l'unique et souverain
-distributeur d'aumônes, de tenir seul sous lui les masses faméliques,
-les redoutables bandes des pauvres qui l'informaient de tout,
-l'appuyaient, constituaient son armée populaire. Que fût-il arrivé si
-l'Église rivale, incomparablement généreuse (voir la Hollande) par
-ferveur et par concurrence, eût pu lui disputer sa plus sûre royauté,
-la royauté du ventre!
-
-On pouvait aisément prédire que le mouvement d'avril allait
-recommencer, non plus au Pré-aux-Clercs, mais dans les grands
-faubourgs de la misère, Marceau et Popincourt. C'était là justement
-que les protestants, encore exclus de la ville, étaient autorisés à
-s'assembler.
-
-Au faubourg Saint-Marceau, l'assemblée protestante se tenait dans un
-lieu qu'on nommait et qu'on nomme encore le Patriarche, à peine séparé
-par une petite rue de l'église de Saint-Médard. Le curé était un moine
-de Sainte-Geneviève, puissamment soutenu d'en haut par cette riche
-abbaye de la Montagne. Et, il l'était d'en bas, par l'abbaye de
-Saint-Victor (emplacement de la rue Cuvier). Abbayes, seigneuries aux
-revenus immenses, puissants fiefs ecclésiastiques, dont les moines
-seigneurs, magnifiques de costume et d'habits (spécialement les
-Génovéfains), étaient les vrais rois du quartier. Le pain, la soupe,
-distribués à la porte de ces couvents, entretenaient les foules qui ne
-pouvaient et ne voulaient rien faire, mais qui, au besoin, pouvaient
-faire un coup de violence, comme le saccagement de l'hôtel Longjumeau.
-
-D'autre part, l'assemblée protestante était fort nombreuse, étant
-unique, et se tenant un jour à Popincourt, un jour au Patriarche. Elle
-comptait habituellement au moins six mille personnes, et parfois
-beaucoup plus. Ayant tant d'ennemis, ils n'y allaient qu'en nombre,
-avec femmes et enfants, mais la plupart armés, pour garder leurs
-familles. Cela faisait une longue défilade à travers Paris, et comme
-une revue. Il y avait beaucoup de gentilhommes; la masse était mêlée;
-mais tous tâchaient de se bien mettre et voulaient se faire respecter.
-On voit par un journal du temps (Condé, 20 déc. 1561) qu'en une grande
-occasion où ils croyaient que la reine mère viendrait les voir passer,
-beaucoup louèrent chez les fripiers des habits honorables, et
-commencèrent à porter des cornettes et colliers empesés, qui jusque-là
-n'étaient portés que par les gentilshommes. On remarquait dans cette
-foule deux avocats, l'intrépide Rusé qui, en avril, avait mis seul en
-fuite les assaillants de l'hôtel Lonjumeau, et l'illustre Charles
-Dumoulin, premier consul de ce temps et de tous peut-être.
-
-Ces assemblées, du reste, étonnaient par l'ordre admirable, la
-gravité, une tenue que la France ne connaissait guère. Le péril
-évident augmentait la ferveur, chez les hommes sombre et redoutable,
-chez les femmes touchante, émue surtout, et non sans larmes chez des
-mères qui amenaient, exposaient leurs enfants. Rien d'excentrique du
-reste, ni bizarrement fanatique (comme on vit plus tard aux Cévennes).
-Tout se passait en grande publicité, de jour, par devant le soleil,
-les curieux et le magistrat. Car l'autorité assistait, aux termes des
-derniers édits.
-
-Nul prétexte à l'attaque. On s'en passa. Le 24 décembre, le curé de
-Saint-Médard, hors de l'heure des offices, se mit à faire sonner
-toutes ses cloches, de façon qu'on ne pût entendre le prêche qui se
-faisait tout près. Mais des hommes notables se détachèrent de
-l'assemblée, allèrent dire au curé qu'une si nombreuse réunion,
-légale, autorisée et présidée du magistrat, ne pouvait ainsi recevoir
-sa loi. Il cessa de sonner, ne voulant rien encore que dire: «Les
-huguenots nous font taire... Ils tiennent la ville en subjection.»
-
-Le 27 décembre était une fête. On monte pour ce jour un grand coup.
-Les pauvres des faubourgs Saint-Marceau et Saint-Jacques, et jusqu'à
-Notre-Dame-des-Champs, sont avertis de venir au tocsin. Le curé
-s'assure de l'armée des deux grandes abbayes, frères convers,
-chantres, domestiques, bedeaux, sergents ou porte-croix. Seulement les
-deux abbés voulurent auparavant consulter les gros bonnets du
-Parlement, le premier président, le président Saint-André et le
-procureur général Bourdin. Ils promirent de fermer les yeux.
-
-On avertit sous main les protestants qu'il y aurait un terrible
-mouvement du peuple, qu'ils couraient un grand risque. Ces
-avertisseurs charitables pensaient qu'ils n'oseraient venir; leurs
-assemblées, dès lors, suspendues par la peur, cessaient d'elles-mêmes;
-leur culte se trouvait supprimé sans combat. Ils ne reculèrent pas;
-ils vinrent au complet, hommes et femmes; ils étaient douze mille. Les
-prières faites, et le psaume chanté, le ministre Mallot prit ce texte:
-«Venez, vous qu'on opprime.» L'autorité qui présidait était
-Rouge-Oreille, prévôt de la maréchaussée.
-
-On n'avait commencé qu'à trois heures; les vêpres étaient dites, et
-l'église silencieuse. Rien d'apparent; on l'aurait crue déserte. Mais
-à peine le sermon commence, les cloches se réveillent et se mettent en
-branle; elles sonnent à toute volée, en furieuses, on n'entend plus
-qu'elles. Alors une batterie imprévue se démasque. À toute ouverture
-du clocher, du plus haut au plus bas, des têtes apparaissent; flèches
-et pierres pleuvent comme grêle. Le tocsin sonne, appelle le faubourg
-et l'armée des deux abbayes.
-
-Des députés, l'un parvient à entrer, et il est tué. L'autre revient à
-toutes jambes. Le magistrat espère être plus respecté. Il avance seul
-vers l'église. La pluie de pierres ne continue pas moins. Il est forcé
-de revenir.
-
-Les protestants, malgré leur nombre, auraient eu fort à faire s'ils
-n'avaient eu quelque cavalerie. Ceux qui, venus de loin, étaient à
-cheval, faisaient le guet autour de l'assemblée. Ils virent bientôt de
-noires fourmilières des faubourgs Saint-Marceau et Saint-Jacques,
-venir à eux, gens de toutes sortes, à qui on faisait croire que
-l'église était au pillage. Ils mirent leurs chevaux au galop, et, sans
-qu'ils en vinssent à charger, toute la foule avait disparu.
-
-Cependant les douze mille qui étaient devant Saint-Médard avaient leur
-homme dans l'église qu'on ne leur rendait pas et dont ils ignoraient
-le sort. Ils entreprirent de le reprendre, et enfoncèrent les portes.
-Cela ne se fit pas assez vite pour qu'ils ne reçussent d'en haut une
-effroyable grêle dont plusieurs furent blessés. Ils entrent pourtant,
-et ils trouvent leur homme à terre; ce n'est plus qu'un cadavre.
-L'église pleine de gens armés. Les reliques avaient été retirées et
-cachées la veille; les images restaient, les statues, les crucifix;
-les protestants les mettent en pièces. Je ne crois nullement, comme
-ils le disent, que les catholiques eux-mêmes les aient brisés pour
-s'en armer; dans une chose si bien préparée, ils s'étaient pourvus
-d'autres armes.
-
-Le nombre des blessés protestants est inconnu; mais il y en eut trente
-ou quarante parmi les catholiques. Le curé et ses gens se réfugièrent
-dans le clocher, laissant leurs paroissiens devenir ce qu'ils
-pourraient. «Pauvres idiots populaires, dit le récit protestant, qu'on
-tâcha de sauver, bien qu'il n'y eût pas une vieille qui n'eût fait son
-devoir, au défaut d'autres armes, d'amasser et jeter des pierres.»
-
-Pour prendre le clocher et faire taire le tocsin, on fit mine de
-vouloir mettre le feu au pied. Ils descendirent alors, et le prévôt
-les fit lier. Le difficile était d'emmener ces prisonniers, et aussi
-de pourvoir à la sûreté des protestants qui se retiraient à travers un
-quartier hostile.
-
-Le guet et les cavaliers protestants en vinrent à bout. Ceux-ci, à la
-première tentative de sortie violente qu'on fit de certaines maisons
-pour déranger la file, rembarrèrent si durement les assaillants qu'ils
-n'y revinrent pas; la route fut paisible jusqu'au Châtelet, où le
-prévôt mit les prisonniers.
-
-Première et notable victoire de la liberté religieuse (15 déc. 1561).
-
-Le lendemain dimanche, elle fut constatée. Au matin, l'assemblée se
-fit, moins populaire, mais toute armée, et en mesure de résistance.
-Nul désordre pourtant, pas un geste, pas un mot d'outrage, le calme de
-la force.
-
-Le soir, quand pas une âme n'était au Patriarche, on vint bravement en
-faire le siége; on cassa, brûla tout, la chaire fut mise en pièces.
-Tout eût été détruit, sans douze cavaliers protestants, accourus au
-galop, qui fondirent et dispersèrent tout, sauf cinq ou six vauriens
-qu'ils saisirent sans les maltraiter, et livrèrent aux gens de
-justice.
-
-La rage fut profonde, on peut le croire. On fit cent récits sur les
-blasphèmes et sacriléges, sur les injures des huguenots _au Dieu de
-pâte_. On assura que, le lendemain, des hommes (était-ce des
-huguenots? ou des gens apostés?) revinrent à Saint-Médard et brisèrent
-tout ce qui restait. Mais on n'eût pas produit assez d'effet, si l'on
-n'eût forgé un martyr; on supposa «qu'un pauvre boulanger, chargé de
-douze enfants, avait pris dans ses bras le saint ciboire où était le
-précieux corps de Notre-Seigneur, et qu'en voulant le protéger il
-avait reçu le coup mortel.» Ces histoires vraies ou fausses
-exaspérèrent tellement les esprits faibles, qu'au pont Notre-Dame une
-femme, voyant passer le lieutenant civil, avec ses gens, tomba sur lui
-des ongles; elle fut prise, menée au Châtelet. Là-dessus, nouveaux
-cris, lamentations, larmes, sanglots sur l'esclavage de Paris, pire
-cent fois que la captivité de Babylone.
-
-Le premier président avait fait le malade, pour ne pas faire agir la
-police du Parlement, pensant donner aux catholiques le temps de faire
-leur coup. Eux battus, on s'éveille; le président n'est plus malade;
-le Parlement condamne à mort deux archers, suspects d'avoir favorisé
-les protestants. Exécutés à l'instant même; les enfants, le prétendu
-peuple, arrachent et traînent leurs cadavres.
-
-Tout cela vu, approuvé, goûté du connétable qui vient siéger au
-Parlement, jure de donner sa vie pour la religion catholique. On se
-prépare à faire à Saint-Médard une grande fête d'expiation, de ces
-fêtes sinistres qui toujours s'arrosaient de sang.
-
-Cependant L'Hôpital avait imaginé d'opposer tous les parlements au
-parlement de Paris. Il avait réuni à Saint-Germain leurs députés,
-choisis par lui dans les plus modérés, et avait, avec leur concours,
-fait un nouvel édit (17 janvier 1562) qui, d'une part, rendait aux
-catholiques les églises envahies par les protestants, d'autre part
-assurait à ceux-ci le droit, déjà reconnu, de s'assembler hors des
-villes.
-
-Édit durement repoussé par le parlement de Paris. Mais ceux de Rouen,
-de Bordeaux, de Grenoble, de Toulouse, de Rennes, d'Aix même (mais
-après un combat), enregistrent successivement.
-
-Dijon seul et Paris résistent.
-
-Condé, cependant, avec l'aide du gouverneur de l'Île-de-France,
-Montmorency l'aîné (opposé à son père), avec l'aide des Châtillon,
-quelques centaines de vieux soldats, de gentilshommes et d'écoliers,
-tenait le haut du pavé dans Paris. Les écoliers surtout, dans un
-esprit nouveau, tout contraire aux vieilles écoles, menaçaient fort le
-parlement.
-
-L'ambassadeur d'Espagne, au nom des libertés publiques, demanda que
-Coligny quittât Paris, qu'on respectât la désobéissance d'un parlement
-que les parlements mêmes avaient abandonné. Ce corps, si bien soutenu
-de l'étranger, allait céder. Il céda le 6 mars.
-
-Mais auparavant un grand acte, sanglant et décisif, avait lancé la
-guerre civile.
-
-Guise, que nous avons longtemps perdu de vue, dès octobre, avait cru à
-la victoire des protestants, si l'on ne recourait aux plus extrêmes
-moyens.
-
-Le premier, fort bizarre, fut une tentative d'enlever le jeune frère
-de Charles IX, le petit Henri, depuis Henri III. Son gouverneur était
-gagné, et il avait gagné l'enfant, qui toutefois le soir dit tout
-naïvement à sa mère.
-
-La ruse ayant manqué, il fallait un autre moyen, de force et de
-violence, un coup sanglant. Seulement, si on le frappait par devant,
-n'aurait-on pas par derrière un coup vengeur de l'Allemagne? C'est ce
-qu'on voulut éviter.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-INTRIGUE DES GUISES EN ALLEMAGNE
-
-1562
-
-
-Sur un superbe livre d'Heures, manuscrit du XIVe siècle, qui fut le
-livre usuel de Pie VII à Fontainebleau, parmi des miniatures
-délicieuses de fleurs et de jeux d'enfants, imagerie sensuelle, mais
-adorablement naïve, je trouvai sur un feuillet une chose qui me fit
-reculer, comme eût fait une tache de sang. C'était ce mot ajouté,
-d'une grande, belle et forte écriture du XVIe siècle: _Parvenir ou
-mourir_. Puis le funèbre millésime de la Saint-Barthélemy: 1572.
-
-Quel main écrivit cette note sur ce livre royal, qui n'a appartenu
-qu'à des rois, des princes ou des papes? Je n'en sais rien. Mais je
-sais bien que dans la sinistre effigie de François de Guise, dont j'ai
-parlé, j'ai cru lire les mêmes mots, en terribles caractères, datés de
-1562 ou du massacre de Vassy.
-
-_Parvenir_, par le meurtre. Au meurtre parvenir par l'abaissement du
-caractère, par la bassesse du mensonge et les hontes de l'hypocrisie.
-
-Fut-il mené là par son frère, son mauvais ange et son démon, le lâche
-cardinal de Lorraine? ou s'y précipita-t-il par la furieuse violence
-de sa nature, par le besoin absolu et désespéré qu'il avait de
-réussir? L'une et l'autre explication sont vraisemblables également.
-La fortune lui avait joué un tour qu'elle fait à peu d'hommes; elle
-l'avait lancé d'abord d'une manière inouïe, puis arrêté court, heurté
-sur un obstacle invincible. Il s'y acharna, s'y brisa, y jeta son âme,
-son salut de chrétien, que dis-je? son honneur de gentilhomme et tout
-le soin de sa mémoire.
-
-Le hasard nous a conservé l'acte irrécusable sur lequel sa mémoire est
-jugée.
-
-Acte écrit au moment même, et d'un homme tenu pour hautement estimable
-et véridique par tous les partis du temps, d'un prince protestant,
-dont les catholiques mêmes font un éloge illimité, Christophe, duc de
-Wurtemberg. Fils du malheur et de l'exil, longtemps otage en Espagne,
-longtemps au service de France, Christophe _le Pacifique_ ne succéda à
-son père, le violent Ulrich, que pour en différer en tout.
-Non-seulement il eut grande part aux transactions qui consacrèrent les
-libertés religieuses dans l'empire, mais il travailla à donner au
-Wurtemberg un bien non moins précieux, l'accord et l'unité des lois.
-L'égalité des poids et mesures, l'aménagement des forêts, la
-protection du commerce, signalèrent sa prévoyance paternelle. Il
-avait l'autorité la plus haute, et son désintéressement connu
-augmentait encore son autorité. Quoiqu'il eût un fils, il décida son
-oncle à se marier, et lui donna ce qu'il avait dans la Comté et dans
-l'Alsace.
-
-Sa mère était Bavaroise, sa femme du Brandebourg; ses filles
-épousèrent les landgraves de Hesse-Cassel et Hesse-Darmstadt. Il était
-fort apparenté au Nord, au Midi, sur le Rhin. Par ses alliances il
-était l'un des premiers princes de l'Allemagne, par son caractère le
-premier.
-
-L'opinion qu'en avait la France est assez constatée par un acte. Après
-la mort du roi de Navarre et du duc de Guise, Catherine de Médicis
-offrit la lieutenance du royaume à Christophe, qui refusa (25 mars
-1563).
-
-L'offre était-elle sérieuse? Ce qui est sûr, c'est qu'elle voulait
-faire cet hommage à l'Allemagne dans son plus honorable prince, se
-concilier la grande nation militaire d'où venaient nos meilleurs
-soldats.
-
-Et c'est pour la même cause qu'en février 1561, lorsque tout semblait
-devoir les retenir en France, en plein hiver, les Guises firent le
-voyage, très-long alors et pénible du Rhin. Ils le firent en corps de
-famille, quatre frères, le duc, le cardinal de Lorraine, le cardinal
-de Guise et le duc d'Aumale.
-
-Quel était leur but? Touchant, noble, chrétien: de travailler à leur
-salut.
-
-Le rendez-vous était à Saverne. Les Guises s'y arrêtèrent et prièrent
-Christophe de venir, ayant le plus grand désir _de s'entretenir
-amicalement avec lui et avec ses théologiens_.
-
-Dès le lendemain de l'arrivée, au matin, le cardinal prêcha, devant
-les Allemands, un sermon du luthéranisme le plus pur, puis conféra
-avec les théologiens. Après midi, bonnement, Guise alla voir
-Christophe et causa de choses diverses; puis lui dit, par occasion,
-que, n'étant qu'un homme de guerre, il ne s'était guère enquis
-jusqu'ici de religion, qu'il était fort ignorant, mais qu'il aimerait
-à s'instruire et à assurer sa conscience. «J'ai été élevé dans la foi
-de mes pères. Est-elle vraie?... Si elle était fausse, j'en serais
-fâché...»
-
-L'Allemand était un esprit trop sérieux pour ne pas voir où tendait
-cette grande affectation de simplicité.
-
-Dans sa réponse, il cacha peu ses motifs de défiance: «Comment se
-fait-il qu'à Poissy on ait fait porter la discussion sur un seul
-point, la sainte Cène?» Cependant il ajouta que, si Guise voulait
-s'instruire, les livres qu'il lui avait envoyés l'éclaireraient; qu'au
-surplus, s'il avait quelque question à faire, _il y répondrait
-volontiers_.
-
-C'est ce mot que Guise attendait: «Les ministres à Poissy nous
-appelaient _idolâtres_. Mais qu'est-ce qu'_idolâtrie_?
-
-«C'est adorer d'autres dieux que le vrai Dieu, de chercher d'autre
-salut que son Fils.
-
-«Alors je ne suis pas idolâtre, dit Guise. Je n'ai de Dieu que Dieu,
-et je sais que je ne puis être sauvé que par son Fils, non par mes
-propres mérites.»
-
-Ici, le sage Allemand, trop sensiblement flatté, perdit la sagesse, et
-crédulement: «J'entends cela avec joie... Puissiez-vous persévérer!»
-
-Sur la messe, le rusé disciple ne manqua pas également d'être d'accord
-avec le maître. Christophe, entraîné par la douceur de dogmatiser, fit
-cependant un effort pour se tenir sur la pente d'une séduction qu'il
-sentait, tout en y cédant. Il reprit, avec un peu de cette rudesse
-apparente qui couvre souvent la douceur intérieure de l'Allemand: «On
-dit pourtant que c'est vous et votre frère le cardinal qui, sous le
-dernier roi et après, avez fait périr nombre de personnes qui sont
-mortes pour leur foi?»
-
-Alors, avec de grands soupirs: «On nous accuse de cela et de bien
-d'autres choses, dit Guise, mais on nous fait tort. Avant le départ,
-nous vous expliquerons tout cela.»
-
-Le bon Allemand continua ses explications de dogme et entendit avec
-bonheur Guise, vaincu par son éloquence, s'écrier: «S'il en est ainsi,
-c'en est fait, je suis luthérien.»
-
-Le cardinal de Lorraine, dont l'élément propre et naturel était le
-mensonge, vint à bout bien plus aisément de se démêler des ministres.
-Il leur disait hardiment que, dans ses Trois Évêchés, _il ne souffrait
-plus de messe_, à moins qu'il n'y eût des communiants; qu'il allait
-bientôt abolir le canon de la messe; qu'il fallait, non adorer, mais
-_vénérer_ Jésus dans l'Eucharistie; qu'après tout _il suffisait de lui
-faire la révérence_, etc., etc. Les Allemands étaient stupéfaits.
-
-Mais ce qui était bien doux et consolant pour Christophe, c'était de
-voir les progrès du néophyte François. Il luttait bien encore un peu,
-avait quelque scrupule; ses agitations parfois l'empêchaient de
-dormir la nuit. Mais sa conversion était sûre, et n'en était que plus
-touchante.
-
-La chose fut menée vivement, comme le siége de Calais. Du 15 au 18
-février, tout était fini. Les deux partis étaient d'accord.
-L'éloquence, l'aplomb, l'audace du cardinal de Lorraine, avaient tout
-simplifié. Le théologien Brentz crut l'embarrasser en lui disant que
-l'Écriture ne parle pas des cardinaux: «Eh! qu'importe cela? dit-il.
-Si je n'ai une robe rouge, j'en porterai une noire, et bien
-volontiers.»
-
-Mais le point où il insista le plus avant de partir, ce fut le
-reproche d'avoir fait mourir des protestants. Il fut indigné qu'on en
-eût l'idée; il nia, repoussa la chose avec des serments épouvantables:
-«Au nom de Dieu, mon Créateur, et sur le salut de mon âme, je n'ai pas
-fait mourir un seul homme pour cause de religion. Loin de là, quand il
-s'agissait au Conseil de tels accusés, je m'excusais, je m'en allais,
-je les laissais au bras séculier.»
-
-Guise fit le même serment. Les Allemands en auraient pleuré de joie:
-«Je suis ravi, dit Christophe, de vous entendre ainsi parler. Si vous
-voulez, j'en ferai part à tous mes amis d'Allemagne... Mais, je vous
-en prie encore, ne persécutez pas ces pauvres chrétiens.»
-
-Les Guises lui donnèrent la main, ils lui jurèrent, foi de princes et
-sur leur salut, de ne faire le moindre mal aux réformés publiquement
-ni secrètement. De plus, ils lui proposèrent de ménager une conférence
-des deux partis en Allemagne, qui, mieux que le concile de Trente,
-pourrait assurer la paix. L'Empereur s'y serait prêté pour balancer
-l'influence de ce concile tout espagnol.
-
-En gagnant du temps ainsi, on était sûr que Christophe, par lui et ses
-gendres, les landgraves, empêcherait quelque temps tout mouvement
-militaire et s'opposerait à l'embauchage que nos protestants menacés
-essayeraient de faire sur le Rhin.
-
-Cette très-longue comédie, ce mensonge pendant trois grands jours, ces
-faux serments prodigués, avaient aigri, fatigué Guise. Il revint fort
-sombre à Joinville, séjour de sa vieille mère et de sa famille. Et il
-n'y trouva que de mauvaises nouvelles: Condé maître de Paris, le
-parlement de Paris ébranlé et presque forcé à subir l'édit de
-tolérance que tous les autres parlements enregistraient. Peut-être
-même il trouva l'ordre précis de l'Espagne pour tirer l'épée.
-
-L'excessive pénurie de Philippe II aurait dû le retenir. Mais l'état
-des Pays-Bas le poussait à la guerre. En attendant qu'il y pût mettre
-l'inquisition espagnole, il avait entrepris d'y faire dix-sept
-évêques, gens à lui, qui balanceraient l'influence des grands. Ceux-ci
-s'appuyaient sur un élément populaire, sur le flot montant du
-protestantisme. Ils avaient envoyé en France consulter sur la légalité
-du projet le premier jurisconsulte de l'Europe, Charles Dumoulin, que
-nous avons vu dans cette grande revue des protestants à Popincourt. En
-tout sens, la résistance des Pays-Bas s'appuyait sur la France.
-C'était en France d'abord que Philippe II voulait combattre ses
-sujets.
-
-Voilà comme politiquement on explique sa conduite. Et lui-même sans
-doute se croyait un grand politique. En réalité, il était poussé par
-derrière, instrument fatal du parti qui partout se sentait périr, qui
-déjà avait donné sa démission de la polémique et ne comptait que sur
-la force. Un de ses plus dignes soutiens interdit la discussion, «qui,
-dit-il, nous réussit mal.»
-
-Restaient les souterrains d'Ignace, l'administration habile de
-l'aumône, des confréries et des écoles, la captation du peuple.
-
-Restaient la violence, la police de l'Inquisition, enfin restait
-l'épée des Guises.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV
-
-MASSACRE DE VASSY
-
-1562
-
-
-Nous avons indiqué, mais non expliqué l'outrage personnel que Guise
-croyait avoir reçu des gens de Vassy.
-
-Entre les Guises et Vassy, la guerre datait de fort loin. Cette petite
-ville champenoise était tout près de Joinville, érigée pour leur père
-en principauté, quand il épousa Antoinette de Bourbon. Vassy, qui
-était un siége royal, perdit à cette occasion une trentaine de
-villages qui étaient de son ressort et qui formèrent celui de
-Joinville. Enfin les Guises tout-puissants obtinrent la ville
-elle-même en usufruit, comme douaire de leur nièce Marie Stuart, quand
-elle épousa le Dauphin. D'autre part, Vassy, étant du diocèse de
-Châlons, relevait ecclésiastiquement de l'archevêché de Reims et du
-cardinal de Lorraine.
-
-Sous cette double sujétion, temporelle et spirituelle, les habitants
-n'en restèrent pas moins fort indépendants, étant la plupart des
-marchands ou des hommes de petits métiers, participant à l'esprit
-industriel et démocratique de leur voisine, la grande ville de Troyes.
-Le 12 octobre, après le colloque de Poissy, les ministres de Troyes
-entreprirent de créer une église à Vassy et y envoyèrent l'un d'eux.
-Les principaux de Vassy l'avertirent qu'il était sur terre des Guises,
-qu'il y avait grand péril. Le ministre n'en agit pas moins, commençant
-sa petite église dans la maison d'un drapier; il s'y trouva cent vingt
-personnes, et le lendemain six cents (dans une ville de trois mille
-âmes). Il fallut prêcher en plein air, dans la cour de l'Hôtel-Dieu.
-Guise, averti par les moines de Vassy, envoya en novembre quelques
-soldats pour aider le prévôt de la ville à étouffer la petite église,
-et ne réussit à rien. D'autre part, le cardinal-archevêque de Reims
-envoya (17 décembre) l'évêque de Châlons, avec un moine ergoteur, fort
-célèbre, armé jusqu'aux dents des armes de la scolastique. L'évêque
-appela les notables, et leur dit d'inviter le peuple à venir le
-lendemain entendre son moine. À quoi ils répondirent doucement, mais
-fermement, «que pour rien au monde ils ne voudraient entendre un faux
-prophète.» Ils le décidèrent à venir plutôt écouter leur ministre.
-
-Tout le peuple catholique y vint le lendemain avec l'évêque, le
-prévôt, le procureur du roi, le prieur du couvent. Là, le ministre
-étant en chaire, l'évêque voulut parler le premier. Le ministre,
-rappelant son droit qu'il tenait de l'édit royal, dit qu'on pouvait
-écouter le prélat comme homme, non comme évêque, et qu'il ne l'était
-pas: «Pourquoi?»--«Vous ne prêchez pas; vous ne nourrissez pas votre
-troupeau de la parole de Dieu. Votre élection n'a pas été confirmée
-par le peuple.» Le prélat répondant par des risées, le ministre
-ajouta: «J'ai souvent exposé ma vie pour le nom du Seigneur Jésus, et
-je me sens encore prêt de la quitter à toute heure. Je scellerai de
-mon sang la doctrine que je donne à ce pauvre peuple dont vous n'êtes
-point pasteur.» L'évêque voulait dresser procès-verbal; mais le prévôt
-était déjà parti, dans la crainte qu'il avait du peuple. L'évêque
-aussi partit, au milieu des cris populaires: «Au loup! au renard!»--et
-d'autres: «À l'âne! à l'école! hors d'ici!»
-
-Cette scène, révolutionnaire plus qu'évangélique, aigrit les choses.
-L'évêque alla à Joinville, mortifié de sa déconvenue, et il y fut
-accueilli par les brocards du duc d'Aumale. La vieille mère des
-Guises, Antoinette, fut exaspérée; Guise dit qu'il saccagerait tout.
-On fit un procès-verbal qu'on envoya à la cour sans en tirer autre
-réponse sinon que toute voie de fait était défendue par le roi. Le 25
-décembre, malgré les avis qui venaient à Vassy, trois mille âmes de la
-ville et des environs y confessèrent leur foi; neuf cents prirent la
-Cène.
-
-Tout enragés qu'ils fassent, les Guises prirent patience, jusqu'à ce
-qu'ils fussent rassurés du côté du Rhin. Mais, au retour, ils se
-lâchèrent; ils n'attendirent pas même qu'ils arrivassent chez eux. Dès
-Saint-Nicolas (en Lorraine), ils firent étrangler en passant, à un
-poteau de la halle, un épinglier qui avait fait baptiser son enfant à
-la mode de Genève. Soixante fermiers des terres du cardinal fuirent,
-comme devant un ouragan. Guise, arrivé à Joinville, instruit des
-affaires de Vassy, «commença à marmonner et à se mordre la barbe.» Il
-envoya ses archers, avec soixante hommes d'armes, l'attendre à Vassy.
-
-Cet homme si calculé eût pourtant ajourné le coup si la situation
-générale ne l'eût elle-même poussé à donner cours à sa vengeance. Il
-fallait relever Paris qui, depuis près de cinq mois, n'entendait plus
-parler des Guises, les accusait, les croyait morts. Il voulait se
-montrer en vie, fort et terrible, s'éveiller par un furieux coup de
-tonnerre qui troublât ses ennemis.
-
-Toutefois, dans l'audace même, il gardait un esprit de ruse. Il
-emmenait un équipage à la fois de guerre et de paix: d'une part, ses
-domestiques armés et deux cents arquebusiers pour joindre à ceux qui
-déjà étaient à Vassy; d'autre part, un prêtre, son frère, le cardinal
-de Guise, sa femme enceinte, et son fils Henri, un enfant. De cette
-façon, il pouvait dire: «La chose a été fortuite; autrement, y
-aurais-je mené ma femme?» En réalité, il ne la mena point; elle n'eut
-point le spectacle de l'exécution, ayant attendu son mari dans la
-campagne, hors des murs de la ville.
-
-Peut-être aussi supposa-t-il que, devant cette force, les gens de
-Vassy craindraient de s'assembler, et que le prévôt prendrait et lui
-livrerait quelques hommes à étrangler, comme on avait fait à
-Saint-Nicolas. Mais la petite communauté, le 1er mars, jour de
-dimanche, se serait fait scrupule de ne point aller au prêche. Guise
-prit cette heure pour arriver. Sur la route, entendant la cloche, il
-feignit de ne savoir ce que c'était, et le demanda. On lui dit que les
-huguenots sonnaient pour leur assemblée: «Marchons, dit-il, allons les
-voir.» Ses gens se réjouirent fort, disant: «Ils vont être bien
-huguenotés.» Les laquais ne se tenaient d'aise, comptant bien sur le
-pillage; la petite ville marchande n'était pas à dédaigner.
-
-Il y avait un nouveau ministre, récemment envoyé de Genève.
-L'assemblée était de douze cents personnes; à juger par les noms qui
-restent, la plupart étaient gens de commerce; il y avait cinq ou six
-drapiers, un boucher, un crieur de vin, un huissier, un maître
-d'école; le plus notable était le procureur syndic des habitants de
-Vassy.
-
-À l'entrée, la troupe vit un jeune cordonnier, qui sortait de chez
-lui, proprement vêtu de noir. On l'entoure: «Es-tu ministre? où as-tu
-étudié?--Nulle part; je ne suis pas ministre.» Alors on le laissa
-aller. Le duc descendit chez les moines, y dîna, se promena sous la
-halle, avec leur prieur et le prévôt. On le regardait de loin; il
-semblait fort agité. Enfin, il fit dire aux catholiques qui étaient à
-la messe du couvent de ne pas sortir de l'église. Il ordonna aux siens
-de marcher vers une grange où le prêche se faisait. Et lui-même les
-suivit.
-
-À vingt-cinq pas, on tira aux fenêtres de la grange deux coups
-d'arquebuse. Ceux qui étaient près de la porte la voulurent fermer, ne
-purent. Tous entrèrent, l'épée tirée, en criant: «Tue! tue!... À
-mort!»
-
-Trois hommes furent tués tout d'abord, avant l'arrivée de Guise.
-
-Les catholiques soutiennent que les protestants jetèrent des pierres.
-Guise présent, la tuerie continua à coups d'épée, de coutelas, de
-poignard. On tira, à coups d'arquebuse, ceux qui étaient de côté sur
-les échafauds. Quelques-uns percèrent le toit, échappèrent et
-sautèrent même dans les fossés de la ville. Plusieurs restèrent sur le
-toit; le duc criait: «À bas, canailles!» Un seul de ses domestiques se
-vantait d'avoir à lui seul abattu six de ces pigeons.
-
-La duchesse, qui attendait hors des portes, entendit pourtant ces
-horribles cris; elle fit dire à son mari: «Sauvez du moins les femmes
-grosses.» Et dès ce moment, en effet, les femmes ne furent plus tuées.
-
-Le ministre Morel, qui d'abord était resté dans sa chaire, échappait
-dans le tumulte, et il était près de la porte, quand il heurta un
-cadavre, tomba, fut pris, reconnu, fort blessé et mené à Guise. Le duc
-lui demandant comment il avait séduit ce peuple, il eut la force
-encore de dire: «Monsieur, je ne suis pas séditieux, mais j'ai prêché
-l'Évangile.» Guise lui tourna le dos et le laissa aux laquais, qui
-s'en firent un horrible jeu. Les dévotes de la ville vinrent
-par-dessus pour le tuer, disant: «Il est cause de tout.» Ce ne fut pas
-sans peine qu'on l'arracha de leurs ongles, pour pouvoir lui faire son
-procès.
-
-Le jeune cardinal de Guise était resté appuyé contre le mur du
-cimetière, et regardait le massacre. Le duc lui donna le livre qu'on
-avait trouvé dans la chaire. Le cardinal regarda et dit: «C'est la
-Sainte Écriture.» Cinquante à soixante cadavres furent ramassés,
-enterrés. Les blessés étaient innombrables.
-
-L'événement se répandit avec une rapidité inouïe, et saisit tout le
-monde d'horreur. Partout on en fit des gravures, infiniment
-populaires, d'un caractère fort et terrible qui, sur-le-champ, furent
-calquées, imitées par les Allemands. Un genre nouveau commença,
-l'_illustration_ des légendes historiques, pamphlets en dessin, plus
-puissants que tous les pamphlets écrits.
-
-Guise, dès l'heure même, se sentit solitaire. Sa femme même et son
-frère ne l'approuvaient pas. Il regarda autour de lui, et rien dans sa
-situation ne lui parut plus utile que d'aller d'abord chez lui à
-Nanteuil, d'y inviter le vieux connétable, d'opposer son nom respecté
-à l'explosion de la haine publique, et d'écrire, et faire écrire le
-cardinal de Lorraine à son ami redouté, le duc de Wurtemberg, qui
-pourrait plaider sa cause auprès des Allemands, et peut-être
-parviendrait à les empêcher de venir secourir leurs frères en danger.
-
-Mais Montmorency viendrait-il dans cette maison, dès ce jour à jamais
-sanglante? Il vint. Guise était sauvé.
-
-À la reine qui le priait de venir à Saint-Germain, il répondit
-cyniquement qu'il _faisait une fête_ à Nanteuil pour traiter quelques
-amis.
-
-Le connétable, avec un monde immense de gentilshommes armés, conduisit
-Guise à Paris. Condé y tenait encore, mais fort peut accompagné. Le
-frère du prince de Condé, le cardinal de Bourbon, un idiot qui avait
-le titre de lieutenant général du roi, tira parole de l'un et de
-l'autre qu'ils sortiraient de Paris. Condé partit, mais non Guise. Son
-avocat, le connétable le mena au Parlement, et dit que ce n'était leur
-faute, mais que le bon peuple de la ville les obligeait de rester.
-
-Guise avait la tête très-basse. En arrivant dans la ville, il avait
-trouvé un froid glacial. Au coin de certaines rues, des hommes hors
-d'eux-mêmes, sans s'inquiéter de cette armée qu'il menait avec lui,
-disaient _qu'ils voudraient être morts et leur dague dans son ventre_.
-Au Parlement, deux magistrats, Harlay et Séguier, avaient laissé leur
-place vide, fui l'aspect de l'homme de sang.
-
-Il dit assez piteusement «qu'il n'avait rien fait à Vassy que pour
-sauver son honneur, ses enfants et sa femme grosse, qu'il voyait bien
-qu'on le tuerait, qu'on avait envoyé à Paris contre lui trente
-assassins, qu'il priait qu'on en informât. Il n'avait jamais abusé de
-la force qu'il avait. Et maintenant il n'en a plus; il l'a toute
-remise au roi, dans les mains de son connétable. Il ne demande qu'à
-passer par la justice; il se constituera prisonnier, si on l'ordonne.
-S'il a failli, qu'il soit puni, ainsi qu'il l'aura mérité.»
-
-Humbles paroles d'hypocrisie choquante, quand on voyait les forces
-dont il tenait la ville et entourait le Parlement, quand on voyait
-près de lui le connétable et le roi de Navarre, enfin le roi
-d'Espagne. Je veux dire Chatonnay, le frère du cardinal Granvelle,
-l'ambassadeur de Philippe II, qui, jetant tous les masques et tout
-respect de convenance, planta seul à Monceaux le petit Charles IX pour
-suivre à Paris ce roi du meurtre et de la guerre civile.
-
-Dès ce jour, en revanche, les protestants prenant la couleur blanche,
-alors nationale, Guise et les siens, sans pudeur, adoptèrent celle de
-Philippe II, le rouge, la couleur de l'Espagne et du massacre de
-Vassy.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-PREMIÈRE GUERRE DE RELIGION
-
-1562-1563
-
-
-Je n'ai pas le courage de parler des lois, de la réformation des lois,
-vaines et risibles feuilles de papier, au milieu de la scène
-épouvantable de violences qui s'ouvre ici. Non que je méconnaisse
-l'utilité future de cet idéal d'ordre que L'Hôpital s'amusait à
-tracer. En lisant sa grande ordonnance d'Orléans, on se croit aux
-jours de 89. Amère dérision! Ni les hommes, ni les circonstances,
-n'étaient prêts de longtemps. Une longue série de fureurs, de
-carnages, allaient tenir la France à l'état barbare jusqu'à Richelieu
-et Louis XIV. Les donjons et les cachots souterrains, abolis en 1561,
-subsistent en 1661. Les mémoires de Fléchier nous parlent d'hommes
-enterrés vifs par tel seigneur, pendant qu'on brûlait vif Morin au
-parvis Notre-Dame (1664). Dans l'ordre spirituel et temporel, tout
-restera barbare, presque toute réforme inutile. L'histoire doit, pour
-être fidèle, marcher dans le mépris des lois.
-
-Cette ordonnance d'Orléans accorde tout ce qu'avaient demandé les
-États, c'est-à-dire surtout les notables bourgeois. La royauté abdique
-au profit des influences locales. Elle leur remet les élections,
-l'administration des deniers des villes, etc.
-
-Quelles sont maintenant ces influences locales? De quel esprit, de
-quel parti? On ne le sait, la royauté ne le sait elle-même. Ici, la
-chose doit tourner à l'avantage des protestants; là et presque
-partout, elle fortifie les catholiques, déjà infiniment plus forts. De
-sorte que le législateur fait juste le contraire de ce qu'il veut; il
-favorise l'inconnu, le hasard, disons plutôt la guerre civile. Le
-gouvernement était faible, désarmé (ayant réduit les pensions,
-licencié la garde écossaise, etc.), mais il se fait plus faible
-encore, en consacrant partout l'autorité locale, urbaine. Aux flots de
-la mer soulevée, aux éléments furieux, au chaos, il dit: «Soyez rois!»
-
-Loin d'aider aux rapprochements, l'ordonnance transcrit comme lois
-tels voeux insensés que chaque ordre avait exprimés aux États pour
-tenir séparés les rangs, les conditions:
-
-Défense aux nobles de descendre aux bourgeois en dérogeant par le
-commerce, défense aux bourgeois de monter, par l'orgueil des habits,
-dorures et autres luxes, etc.
-
-Vainqueurs, avant la guerre, et du droit du massacre, les Guises
-prennent l'autorité en s'emparant du roi. Leur mannequin, le roi de
-Navarre, va prendre à Fontainebleau l'enfant Charles et sa mère,
-Catherine, qui venait d'autoriser les protestants à prendre les armes.
-Cette reine, aux petites habiletés, tant exagérée par l'histoire, fut
-alors et sera le jouet des événements. Le 6 avril le roi est à Paris,
-et le 12 les catholiques font un nouveau massacre à Sens, ville
-archiépiscopale du jeune cardinal de Guise. Cent morts à Sens; il n'y
-en avait eu que soixante à Vassy.
-
-Pendant ce temps, les protestants sondaient leur conscience et
-cherchaient dans la Bible des versets pour la résistance.
-
-Ils étaient fanatiques, mais point assez pour résister. Ils n'avaient
-point encore la furieuse folie des Cévennes, ni l'illuminisme
-écossais. Ils n'avaient pas tout prêts des prophètes et des
-prophétesses, des Élic Marion, des Débora, qui n'eussent qu'à branler
-la tête pour voir l'épée de flamme, entendre les trompettes des anges
-et sonner les combats de Dieu. Les protestants d'alors étaient
-d'ardents chrétiens, convaincus, mais raisonnant encore, chose
-fâcheuse pour la guerre civile.
-
-On assure que Condé attendit Coligny, et que Coligny attendit sa
-conscience, et que ce grand citoyen, entrant en considération des maux
-épouvantables qui allaient arriver, eut quelques jours d'une profonde
-mort morale.
-
-Il savait parfaitement que les protestants étaient une petite
-minorité, une élite, non toute à l'épreuve, qu'au bout de quelques
-mois de guerre, la plupart (ce qui arriva) ne se trouveraient plus
-protestants.
-
-Il savait que Condé un mois avant, ayant demandé aux protestants de
-Paris dix mille écus, n'en avait eu que seize cents.
-
-Condé était si faible à Paris, dit Lanoue, «qu'il eût suffi des
-chambrières des prêtres pour l'en chasser avec des bâtons.»
-
-Le pis, c'est que ce parti faible n'était point homogène, mais composé
-de deux moitiés, en désaccord profond, le pur élément protestant, âpre
-d'esprit, inflexible de foi et de principes, et d'excessive austérité,
-et les protestants de hazard, de circonstance, de mécontentement
-(comme étant la plupart des nobles). Coligny les savait, dit un
-contemporain, «brouillons, remuants, frétillants,» de plus variables,
-crédules, prêts à tourner au vent de la passion.
-
-Voilà le parti qu'il fallait mener, commander, sauver malgré lui, et
-cela, quand il avait en tête les trois quarts de la France, et la
-monarchie espagnole, l'étranger appelé par les prêtres depuis un an,
-et mis au coeur de la patrie!
-
-Les femmes ont, dans les guerres civiles, de grandes initiatives.
-Elles croient volontiers l'impossible; elles le font parfois, par la
-grandeur du coeur, où elles l'inspirent et le font faire. La reine
-Jeanne d'Albret, la princesse de Condé, Jeanne de Laval, femme de
-Coligny, furent vraiment l'avant-garde de la croisade protestante.
-
-L'amiral, dit-on, plein de doute et de pressentiment, était au lit
-taciturne et faisait semblant de dormir, quand il entendit des
-sanglots. Jeanne pleurait sur l'Église abandonnée par son mari, sur
-tant de frères délaissés sans défense. «Être tant sage pour les
-hommes, dit-elle, ce n'est pas être sage à Dieu.»
-
-Je crois que l'amiral, qui ne disait sa pensée à personne, ne tardait
-à armer, que pour armer d'ensemble. Qu'on songe ce que c'était que de
-mettre en mouvement ce monde immense de volontaires d'un bout de la
-France à l'autre, chacun se cherchant de l'argent, préparant son
-cheval, ses armes, retenu bien souvent par le défaut de ressources,
-par les adieux de la famille.
-
-Le sage capitaine, heureux de voir cette âme sainte et dans une si
-haute voie, lui dit avec bonté: «Mettez la main sur votre sein,
-madame, sondez votre conscience... Est-elle bien en état de digérer
-les déroutes, les hontes, les reproches du peuple qui juge par le
-succès, les trahisons, les fuites, la nudité, la faim de vos enfants,
-la mort par un bourreau, votre mari traîné... Je vous donne trois
-semaines encore.»--Mais elle dit impétueusement: «Ne mets pas sur ta
-tête les morts de trois semaines!»
-
-Il suffit d'avoir vu le vrai portrait de Coligny pour voir que, sous
-le roc, il y eut un coeur en cet homme. Ce mot de femme lui entra; il
-le crut de la part de Dieu, et, sans plus s'informer du nombre ni
-savoir si l'on était prêt, le matin, il monta à cheval avec ses frères
-et sa maison.
-
-Le premier malheur du protestantisme, république spirituelle, avait
-été de prendre un roi pour chef, le triste roi de Navarre; le second,
-qui perdit l'entreprise d'Amboise, fut d'avoir un prince pour chef,
-l'étourdi prince de Condé. Ce fut sous un sinistre auspice que ces
-deux hommes en qui étaient deux mondes, Coligny et Condé, reçurent
-ensemble la sainte Cène (29 mars). Le lendemain, ils étaient en
-parfait désaccord; Condé, tous les chefs nobles, voulaient le secours
-étranger; Coligny et les ministres disaient que c'était tenter Dieu,
-qu'il fallait laisser cette honte au parti ennemi.
-
-Datons bien cette chose. Et que l'histoire sorte donc de la fausse et
-injuste impartialité où elle s'est tenue jusqu'ici.
-
-Les Guises, dès la fin de 1559, firent écrire Catherine au roi
-d'Espagne, et sollicitèrent son appui pour leur gouvernement.
-
-En février 1560, ils tirèrent de Philippe la foudroyante lettre qui
-achevait leur victoire d'Amboise et mettait à leurs pieds le roi de
-Navarre.
-
-En mai 1561, le clergé, à qui on demandait de déclarer ses biens,
-sollicita l'appui du roi d'Espagne.
-
-En mars 1562, après Vassy, Guise apparut au Parlement, couvert de la
-protection de l'ambassadeur espagnol, et prit bientôt l'écharpe rouge.
-
-Il la porte devant l'histoire, et son parti, comme en 1815, _est le
-parti de l'étranger_.
-
-On va voir, au contraire, combien tardivement, et sous quelle pression
-épouvantable de la nécessité, le parti protestant accepta cette honte
-et ce malheur.
-
-Condé et sa noblesse prirent Orléans, à force de vitesse, au grand
-galop, au milieu des cris de joie et des risées; on eût dit _tous les
-fous de France_. Contraste saisissant avec Coligny et la troupe noire
-des ministres qui y vinrent après.
-
-Il semblait qu'une immense traînée de poudre éclatât sur tout le
-royaume. Comment s'en étonner? On apprenait massacre sur massacre.
-Celui de Vassy ébranla, et celui de Sens décida. Tout homme connu pour
-protestant crut prudent, pour sa vie et pour la vie de sa famille, de
-s'armer et d'affronter tout. La Loire d'abord éclate, Tours, Blois,
-Angers; puis la Normandie et les côtes, Rouen, Dieppe, Caen, Poitiers,
-la Saintonge. La moitié du Languedoc, nombre de villes de Guyenne et
-de Gascogne, dès l'hiver étaient protestantes. La Provence était
-catholique; mais le Dauphiné éclata et pendit le lieutenant de Guise.
-La grande Lyon (30 avril) se trouva elle-même entraînée, avec Châlon,
-Mâcon, Autun.
-
-Écharpe immense, qui contournait la France par l'ouest et par le midi,
-plongeant même au dedans par les villes de Loire, par Bourges et par
-Sancerre au centre.
-
-Sur cette vaste zone, une armée sortant de la terre d'hommes
-terribles, au moins par la peur, réveillés en sursaut par le tocsin de
-Sens et de Vassy.
-
-Tout cela en six semaines! Il était évident que les Espagnols
-n'arriveraient pas à temps. L'explosion eut lieu en avril; ils
-n'arrivèrent qu'en août.
-
-Guise s'adressa en hâte aux Suisses catholiques qui ne vinrent que
-lentement. Il était en péril, si deux choses ne l'avaient sauvé:
-
-1º L'argent. Il tenait les prêtres à la gorge, par la nécessité. Leur
-peur fut son trésor. Leur argent alla droit au Rhin, et trouva prêt
-les marchands d'hommes, les colonels et capitaines, le rhingrave,
-très-bons protestants, qui firent d'abord les scrupuleux; on leva
-leurs scrupules en leur offrant le bénéfice énorme _de ne fournir que
-moitié des soldats, et d'être payés double_; moitié étaient des
-soldats de papier. À ce prix ils n'hésitèrent plus (aveu de Castelnau,
-catholique et agent des Guises).
-
-L'autre moyen, ce fut l'intrigue, le nom du roi, la fantasmagorie
-royale, la lâcheté de la reine mère. Guise avait en celle-ci une
-excellente actrice, grosse femme imposante, fort déliée pourtant, qui
-avait attrapé Navarre, et pouvait attraper Condé. On la savait fausse
-et perfide; mais Guise la refit dans l'opinion, en lui permettant,
-pour parure, le chancelier de L'Hôpital: bon homme qui, pour faire
-quelque bien de détail, couvrit de sa vertu l'intrigue qui noya la
-France de sang.
-
-Nos historiens ont été si honnêtes, tranchons le mot, si innocents,
-que tous ont pris au sérieux Catherine de Médicis. Pas un n'a sondé ce
-néant. Ravalée et domptée, avilie dès l'enfance, brisée du mépris
-d'Henri II, servante de Diane, naguère encore gardée, terrorisée par
-la petite reine d'Écosse, elle eut enfin l'entr'acte de la première
-année de Charles IX, où elle posa comme régente. Avec son chancelier,
-elle goûtait assez le protestantisme qui eût vendu les biens d'Église.
-Mais, au coup de Vassy, au coup de Fontainebleau d'où les Guises
-l'enlevèrent avec son fils, et où elle sentit la main pesante sur son
-cou, elle fit le plongeon, baissa la tête, le coeur lui retomba à sa
-bassesse naturelle. Guise fut très-poli, lui laissa l'extérieur,
-l'appareil de la royauté; _paraître_, pour elle, était plus
-qu'_être_, dans le vide absolu qu'une si grande pourriture avait faite
-en dedans. Elle prit patiemment le rôle de théâtre qu'on lui faisait,
-de reine pacificatrice qui, aux entrevues solennelles, trônait avec sa
-jolie cour, entre les amours et les grâces. Ce qui, en bonne langue du
-temps, veut dire dame d'un mauvais lieu, et maquerelle au profit de
-Guise.
-
-Cet Ulysse (sous la peau d'Achille) savait parfaitement, d'après
-l'affaire d'Amboise, l'endroit où la grande chaîne de résistance armée
-était faussée d'avance et manquerait. Elle devait manquer par Condé.
-
-Ce _petit galant_, comme Guise l'appelle pour sa taille exiguë, ce
-prince en miniature, adoré de ceux qu'il perdait par _sa galanterie
-française_, sa bravoure étourdie, est, de la tête aux pieds, dans les
-bouts-rimés détestables qu'ils firent à sa louange:
-
- Ce petit homme tant joli,
- Qui toujours chante, toujours rit,
- Et toujours baise sa mignonne,
- Dieu gard' de mal le petit homme.
-
-Condé, qui ne pesait pas plus qu'une plume au vent, volait de sa
-nature vers cette cour de filles, vers cette bonne dame de reine qui
-professait de les tenir en toute modestie, mais qui était toujours
-_trompée_. La demoiselle de Rouhet _trompe_ Catherine pour le roi de
-Navarre qui y sacrifia la régence; et la Limeuil pour Condé qui y
-sacrifia le protestantisme. Elle fut grosse de lui, l'année suivante,
-et la réforme était perdue.
-
-Il ne faut pas grande tromperie pour qui veut se tromper. Le 12 juin,
-Guise, par son petit roi et Catherine, offre une amnistie. La reine
-mère arrange une trêve, puis négocie une entrevue. Faute insigne déjà,
-qui allait jeter la glace sur ce grand feu de paille de l'insurrection
-protestante.
-
-La plaine de Beauce, rase comme la main, n'en est pas moins commode à
-l'oiseleur. La vieille y tendit son filet, où l'étourneau ne manqua
-pas de s'y prendre.
-
-L'escorte, de chaque côté, était de cent gentilshommes, qui, se
-reconnaissant et la plupart amis, s'attendrirent, s'embrassèrent.
-Autre malheur qui refroidit encore. Beaucoup disaient: «Quels sont ces
-gens qui ne savent s'ils sont amis ou ennemis?... Bien fou qui se
-risque pour eux!»
-
-Ce que sans doute Condé avait fait valoir près des siens pour accepter
-cette entrevue, c'est que la reine mère, jusque-là prisonnière des
-Guises, s'affranchirait probablement, se mettrait avec lui,
-reviendrait avec lui. Dans cette idée, il s'avança imprudemment, jasa
-et bavarda, dit que si Guise partait de France, lui Condé partirait,
-que tout serait pacifié. «Quand partez-vous?» dit-elle, et elle offrit
-pour ceux qui partiraient l'autorisation de vendre leurs biens.
-
-Donc la reine était libre, et vraiment pour les Guises. Il était
-prouvé à la France que les protestants la trompaient en disant que le
-roi et sa mère étaient captifs. Toute la force morale de la royauté,
-flottante jusque-là dans l'opinion, apparut ferme et vraie du côté
-catholique. Cette vieille religion politique de la France étranglait
-le protestantisme.
-
-La reine mère n'était pas prisonnière; elle n'était liée que de sa
-bassesse native qui la fit amie du plus fort et sincère pour la
-première fois; liée de l'effroi qu'inspirait l'Espagne; liée de
-l'argent du clergé qu'elle avait cru d'abord tirer par les mains
-protestantes, mais que le clergé effrayé remettait de lui-même; liée
-enfin des subsides de Rome, des aumônes que le pape et tous les
-catholiques firent dès lors à cette cour mendiante. Les preuves en
-sont au Vatican (_V._ les notes).
-
-Cela eut lieu le 24 juin. Le 25, Guise écrit au cardinal de Lorraine
-une lettre incroyable d'élan, de joie, de fureur triomphante; tout est
-fini; sa passion anticipe: «La religion réformée va à vau-l'eau, les
-amiraux aussi... Nos forces demeurent; les leurs rompues; leurs villes
-rendues sans condition...» Et, dernier trait d'orgueil: «Notre mère et
-son frère ne veulent plus jurer que par nous.» Donc, la vieille furie
-Antoinette avait quitté son donjon, était venue près de son fils,
-espérant boire du sang; la ruse d'un tel fils lui en promettait une
-mer.
-
-Guise, pour enfoncer sa dupe, confirme par toute la France le bruit de
-la paix, quitte l'armée le 27 juin, avec Montmorency et Saint-André.
-Ils s'en vont à deux pas. Cependant les chefs protestants, sur
-l'assurance de Condé, vont à leur tour trouver la reine mère, et de sa
-bouche apprennent qu'il n'y a rien, que rien n'est fait, qu'on ne
-tolérera pas les réformés.
-
-La farce était jouée. Ils revinrent le coeur mort, désespérant de
-vaincre, et la plupart, à leur insu, petits de foi, de coeur. Ils
-commencent à s'apercevoir qu'il y a trois mois qu'ils sont aux champs,
-à regretter leur femme et leur famille.
-
-Cette armée jusque-là était comme un couvent. Ni jeu, ni jurement, ni
-filles. Ce jour, la corde casse. Pendant que Coligny, pour détruire le
-fatal effet de l'entrevue, mène ses gens à l'ennemi, un gentilhomme
-protestant entre dans une ferme, trouve une fille et s'assouvit sur
-elle. Voilà le commencement.
-
-Une pluie horrible tombe, mouille la poudre; on ne peut plus rien
-faire. On va à Beaugency, qu'on force: sac, pillage et viols.
-
-Cependant, par toute la France, les protestants, un moment hésitants
-par la nouvelle de la paix, se trouvent énervés, détrempés; ils
-commencent à se compter, à voir qu'ils sont très-peu.
-
-Ils sont mûrs pour la mort. Tout se réveille contre eux. La Justice
-lance le massacre; le Parlement pousse Paris; soixante hommes tués
-pour débuter. Peu de chose; la _grande levrière_ (les catholiques
-appelaient ainsi la populace) est lâchée maintenant; on va la voir à
-l'oeuvre.
-
-Pourquoi parle-t-on toujours de la Saint-Barthélemy de 1572, et non de
-celle de 1562? C'est que celle de 72 se passa surtout à Paris; mais
-celle de 62 fut bien plus meurtrière en France. Suivez-la de ville en
-ville; vous êtes effrayé de voir trois choses qu'on n'a revues jamais:
-1º massacre dans l'intérieur des murs; 2º poursuite acharnée des
-fuyards par les paysans; 3º... Est-ce tout? Non, tant de sang ne
-suffit pas; les juges n'ont pas encore leur part; les supplices
-commencent alors sur une échelle immense: ici trois cents pendus, et
-là deux cents roués.
-
-Reportons-nous un moment en avril, au jour où coururent les nouvelles
-du sang versé à Vassy et à Sens. La réaction protestante avait été
-violente, surtout dans le Midi, où la fureur est dans la race et le
-tempérament. Quel prétexte de meurtre manqua jamais au Rhône, aux
-violents pays albigeois? Il y eut des prêtres tués. Cependant, il faut
-le dire, presque partout la vengeance tomba de préférence sur les
-pierres, les images. Le petit peuple protestant, mené par les enfants
-d'abord, décapita les saints des cathédrales. Les reliques fameuses,
-qui avaient fait tant de miracles, furent sommées d'en faire un
-nouveau pour se défendre elles-mêmes. Les guérisseurs universels qu'on
-venait chercher de si loin furent constatés sans force pour se guérir,
-traînés comme menteurs, imposteurs, charlatans. Dans ces dévastations
-confuses, périrent, avec les saints, plusieurs tombes de rois et de
-princes. Foule idiote qui brisait les mortes idoles, adorait les
-vivantes? Guerre absurde de la liberté _au nom d'un prince du sang! au
-nom du roi_ captif des Guises!
-
-Quant aux monuments d'art, que je pleure autant que personne, je
-m'étonne pourtant que plusieurs écrivains, brefs et légers sur les
-massacres, s'attendrissent longuement sur les pierres. «Irréparable
-malheur!» disent-ils. Bien plus irréparables ceux qui furent
-massacrés. Le mot du grand Condé sur un champ de bataille: «Bah! ce
-n'est qu'une nuit de Paris,» ce mot cynique est faux. Les morts, qu'on
-le sache bien, ne se refont jamais les mêmes, ni le génie, ni les
-vertus des morts. La génération protestante qu'on égorgea, et qui
-purifiait la France, lui aurait épargné l'incroyable aplatissement
-qui suivit, la pourriture des temps d'indifférence, et le scepticisme
-hypocrite, d'où si difficilement ressuscita la liberté.
-
-Le sens des hommes de nos jours s'est trouvé tellement perverti, nos
-amis ont si légèrement avalé les bourdes grossières que leur jetaient
-nos ennemis, qu'ils croient et répètent que les protestants tendaient
-à démembrer la France, que tous les protestants étaient des
-gentilhommes, etc., etc. Dès lors, voyez la beauté du système: Paris
-et la Saint-Barthélemy ont sauvé l'unité. Charles IX et les Guises
-représentent la Convention.
-
-Manie bizarre du paradoxe, impartialité sans coeur, amie de l'ennemi,
-sans pitié pour les précurseurs de la liberté massacrés! Comparaison
-bizarre de l'Assemblée qui défendit la France avec l'intrigue
-fanatique qui la livra à l'étranger.
-
-Sans doute, lorsque les protestants des villes (les vingt-cinq mille
-de Toulouse, par exemple) fuirent la nuit éperdus, emportant leurs
-petits enfants, lorsque le tocsin sonnait sur eux dans les campagnes,
-et que les paysans, armés par les curés, les traquaient dans les bois,
-alors, sans doute, il n'y eut plus guère de protestants dans les
-villes. Pour l'être, il fallut bien posséder un donjon.--Qui fit des
-protestants une aristocratie? Vous, parti massacreur, qui les appelez
-aristocrates.
-
-Et cependant, cette année même 1562, les seuls noms que je trouve
-des infortunés qui périrent à la première répétition de la
-Saint-Barthélemy qui se fit à Paris, lorsque le Parlement autorisa
-le tocsin catholique, ces noms, dis-je, ces professions n'indiquent
-que des industriels: cordonnier, libraire, imprimeur, colporteur,
-orfèvre, brodeur. Et pas un nom de gentilhomme.
-
-On se tromperait fort si l'on croyait que cette Terreur épouvantable
-fut la vengeance des excès des protestants. Qu'avaient-ils fait en
-Picardie! Qu'avaient-ils fait en Champagne? Presque partout on les
-frappa pour le mal qu'on leur avait fait. La vieille mère des Guises,
-revenue à Joinville, accomplit la vengeance de sa maison sur la petite
-ville de Vassy--la vengeance de quoi? du massacre déjà souffert; un
-premier sang altère, il en faut d'autre. Elle obtint d'abord que le
-Parlement désarmât la ville et rasât ses murs; puis, chez l'habitant
-désarmé, on logea des soldats pour faire à leur plaisir, voler, tuer.
-Premier essai des futures dragonnades, qui dura près d'un an. Cette
-scène de fureur s'ouvrit par le tocsin des paysans vassaux des Guises,
-qu'ils lançaient sur la ville. Les noms des morts attestent que
-c'était une guerre des serfs contre l'ouvrier libre et le petit
-marchand.
-
-On dit que ces paysans ivres, qui tuaient au hasard, mordaient dans la
-chair crue, et mangèrent le coeur des enfants.
-
-Les Espagnols, entrés en France, étonnèrent par leur barbarie nos plus
-féroces soldats. Le dur Gascon Montluc, homme de sang, qui se vante
-d'avoir garni de morts tous les arbres des routes, raconte que ces
-noirs Espagnols, à qui il livra une fois deux cents femmes pour les
-houspiller, aimèrent mieux les éventrer toutes, même les grosses, pour
-tuer les _petits luthériens_.
-
-Je ne m'étonne pas si, recevant ces horribles nouvelles, les
-protestants armés voulaient revenir chez eux défendre leurs familles.
-Il fallut les y renvoyer. Il fallut renoncer au beau songe où s'était
-obstiné Coligny, de faire par la seule France les affaires de la
-France. Ce que les catholiques faisaient depuis deux ans, les
-protestants le firent dans cette nécessité extrême et sur leurs
-maisons ruinées, leurs familles égorgées; ils implorèrent leurs frères
-de l'étranger. Dandelot fut envoyé en Allemagne, un autre en
-Angleterre (juillet). La difficulté était d'ouvrir les yeux aux
-Allemands, d'écarter la montagne de calomnies et de mensonges qu'on
-avait entassés. Les espions des Guises étaient là chez les princes
-allemands pour voler sur leurs tables les lettres des protestants de
-France. Tel Allemand partait payé des princes pour secourir nos
-protestants, que l'on gagnait en route, et qui venait combattre dans
-les rangs catholiques.
-
-Cependant Coligny tenait ferme Orléans et son petit noyau d'armée.
-Partout ailleurs des bandes. La bande de Montbrun, de Mouvans, celle
-de Des Adrets, couraient tout le sud-est, avec des cruautés atroces.
-Le dernier, tout autant qu'il saisissait de catholiques, les égorgeait
-ou les jetait des tours. Représailles barbares, mais qui n'étonnaient
-point, quand on voyait des juges, ceux du parlement d'Aix, enrichis
-des massacres de Merindol et de Cabrières, envoyer à la mort avec près
-de mille hommes _quatre cent soixante femmes_, et même encore
-_vingt-quatre enfants_!
-
-La reine d'Angleterre se laissa prier, de juillet jusqu'à la fin de
-septembre, pour donner cent mille écus et six mille hommes. Dandelot
-ne put amener ses Allemands qu'en octobre et novembre. Il lui fallut
-passer par la Lorraine et la Bourgogne, pays ennemis. Cette lenteur
-fit la chute de Rouen, longuement assiégée par le roi de Navarre, qui
-y fut tué, et par Guise, qui la prit d'assaut. Le pillage y dura huit
-jours, et les grands seigneurs s'y vautrèrent à l'égal du soldat.
-
-Rouen fut prise le 26 octobre. Condé n'eut ses Allemands que le 6
-novembre. Fort alors et terrible, il marcha sur Paris. Grand effroi.
-Un président en meurt de peur. On attendait trois mille Espagnols qui
-n'arrivaient pas. Qui croirait que Condé pût encore, en un tel moment,
-la France nageant dans le sang, s'amuser aux paroles? La reine mère,
-souriante et charmante, parlemente avec lui près d'un moulin à vent.
-Force embrassade catholiques et galantes oeillades. Le prince perd
-trois jours. Les Espagnols arrivent. On lui tourne le dos.
-
-Sa propre armée le menait; les soldats allemands ne savaient qu'un
-mot: «_Geld._» Et, pour être payés plus tôt, ils marchaient vers la
-mer, au-devant de l'argent anglais. La grosse armée des catholiques
-marchait parallèlement. Leur intérêt était de combattre avant que les
-protestants eussent joint les troupes anglaises.
-
-Ceux-ci, qui avaient l'Eure entre eux et Guise, devaient l'empêcher de
-passer. Mais un prince du sang n'a garde de paraître craindre la
-bataille. Condé lui permet le passage, et il l'a devant lui près Dreux
-(19 décembre 1562).
-
-Les catholiques, faibles en cavalerie (deux mille contre cinq mille),
-étaient en revanche énormément plus forts en fantassins, ayant quinze
-mille contre sept seulement qu'avaient les protestants. Au total,
-Guise avait _dix-sept mille hommes_, et Condé _douze mille_.
-
-Ce qui caractérise le premier, ce héros de la ruse, c'est que par une
-prudence singulière, excessive, il ne voulait se battre que sur ordre
-du roi et de la reine mère, ses mannequins. Il agissait toujours sur
-pièces régulières et préparées pour répondre en justice si on lui
-faisait son procès. À la demande de cet ordre, la reine mère se moqua
-et dit, comme la nourrice du roi entrait (elle était protestante):
-«Nourrice, que vous semble?--Mais, madame, puisque les huguenots ne
-veulent se contenter jamais, il faut les mettre à la raison.»
-
-Qui l'emporterait des lansquenets protestants ou des Suisses
-catholiques? c'était douteux. Ce qui ne l'était pas, c'est que
-l'élément sûr, qui ne bougerait point, qui, quoi qu'il arrivât,
-resterait ferme pour frapper le grand coup, c'était la masse noire des
-trois mille Espagnols. Ajoutez quelque peu de nos vieilles bandes
-françaises. Guise se mit avec ces Espagnols, dit qu'il ne commanderait
-pas et serait là en simple capitaine. Il les laissa, selon leur usage
-(on l'a vu à Ravenne), se faire un rempart de charrettes pour briser
-la cavalerie et, derrière, regarder à leur aise les évolutions du
-combat. Ajoutez que, devant, ils avaient un petit ravin.
-
-La tactique était fort surannée. Les armes des vieux siècles. Quand on
-voit dans les exactes gravures de Pérussin ces bataillons antiques ou
-féodaux, l'infanterie semble du temps des Romains et la cavalerie du
-temps des croisades. De lourdes charges semblaient décider tout. Le
-connétable au centre, avec sa gendarmerie, fonça, puis, brusquement
-abandonné, blessé, se trouva prisonnier. Condé chargea et rechargea
-les Suisses, leur passa sur le corps; mais telle était cette
-infanterie, que ce qui ne fut pas écrasé par les chevaux se releva,
-combattit de plus belle. La cavalerie, menée par Condé et Coligny,
-s'épuisa en efforts, fit fuir l'infanterie française des catholiques,
-mais vit également en déroute sa propre infanterie allemande.
-
-Ils n'avaient pas deux cents chevaux ensemble, lorsque Guise, qui
-depuis cinq heures prenait en patience la destruction de ses amis,
-s'ébranla avec sa masse espagnole et ses arquebusiers des vieilles
-bandes. Condé fut pris. Tout parut balayé.
-
-Cependant les frères indomptables, Coligny et Dandelot (celui-ci
-malade, tremblant de la fièvre, et en robe fourrée), réunissent douze
-cents cavaliers, et d'une furie désespérée arrêtent court les
-vainqueurs. Parmi eux, le fameux Saint-André, si riche, le voleur des
-voleurs, est pris, disputé, et un de ses vieux serviteurs, malgré ses
-prières et ses offres, lui casse la tête d'un coup de pistolet.
-
-Guise n'en pleura pas, ni de la prise du connétable. En place, il
-avait pris Condé. Il le caressa fort, jusqu'à le faire coucher avec
-lui. Excellent moyen de le perdre, d'exciter la défiance contre lui,
-de faire dire, comme disaient déjà les Allemands: «Ces girouettes
-françaises, pour qui on se tue aujourd'hui, sont prêtes à s'embrasser
-demain.»
-
-Voilà Guise non-seulement vainqueur, mais seul. Plus de princes. Plus
-de Navarre, plus de Condé, plus de connétable. Ce simple capitaine,
-qui n'avait voulu à la bataille que mener sa compagnie, se trouve
-lieutenant général du royaume.
-
-La nuit, qui avait séparé les combattants, permit à Coligny de
-reformer ses reîtres à deux pas. Il lui en restait quelques mille. Il
-leur dit froidement qu'il n'y avait rien de fait, qu'il fallait
-recommencer, fondre sur ces gens qui mangeaient. Les Allemands lui
-montrèrent leurs armes brisées, eux-mêmes en pièces. Il était resté
-huit mille hommes sur le carreau. Seulement on sut dès ce jour qu'on
-ne vainquait jamais Coligny.
-
-La difficulté était pour lui de garder ces Allemands, qui, n'étant pas
-payés et n'ayant reçu que des coups, trouvaient le métier dur,
-regardaient du côté du Rhin. Le ferme capitaine leur dit qu'ils
-avaient raison de vouloir de l'argent, mais qu'il fallait l'aller
-chercher au Havre et prendre la Normandie sur le chemin.
-
-La difficulté était d'empêcher ces soldats nomades, qui traînaient
-tout avec eux, d'emmener la masse encombrante de leurs chariots où ils
-serraient leur petite fortune, leurs pillages d'anciennes campagnes.
-Ils y tenaient plus qu'à la vie. Coligny mit ces chariots dans le
-choeur même de Sainte-Croix d'Orléans. À ce prix, il les emmena,
-laissant pour défendre la ville contre Guise, qui arrivait, Dandelot
-malade et des fuyards allemands.
-
-Il part en plein janvier. Terrible hiver. L'épidémie, se joignant aux
-misères de la guerre, avait enlevé dix mille hommes dans Orléans.
-Quatre-vingt mille, dit-on, étaient morts à l'Hôtel-Dieu de Paris.
-Nombre d'hommes, de femmes, d'enfants, chassés, n'osaient rentrer,
-couraient les bois. Pour obtenir l'argent des Anglais, il avait fallu
-leur offrir le Havre, et cet argent n'arrivait pas. Les reîtres
-murmuraient. Coligny leur montrait la mer et les tempêtes. Mais plus
-d'un commençait à se payer par le pillage. Dans cette extrémité
-terrible, plus grand encore qu'au fort de la bataille, apparut
-l'amiral. Le premier qui pilla, il le fit serrer haut et court, lui
-faisant pendre aux pieds, pour l'embellissement du trophée, tout ce
-qu'il avait volé aux paysans, robes de femmes, volailles, etc.
-
-À la prise du château de Caen, un soldat mit la main sur un de ceux
-qui sortaient après la capitulation, lui fouilla dans la poche.
-L'amiral l'envoie au gibet. Il était sur l'échelle, quand les Anglais,
-qui venaient d'arriver, intercédèrent pour lui.
-
-Cette discipline vigoureuse porta ses fruits, les succès furent
-rapides; mais très-probablement les Allemands peu encouragés à venir
-chercher en France un service si dur.
-
-Il en était de même dans Orléans. Le parti protestant s'exterminait
-par la vertu. Deux notables furent surpris en adultère. Les ministres
-leur firent leur procès, et les firent pendre. Il aurait fallu pendre
-la noblesse et la bourgeoisie. Les moeurs de la vieille France étaient
-positivement au-dessous de la Réforme. Celle-ci se faisait le désert.
-
-Désertion, découragement, épidémie. Il n'y avait presque plus personne
-dans Orléans. Dandelot, avec la fièvre, courait partout et faisait
-tout. Chaque matin, les ministres, à six heures, rassemblant soldats,
-habitants, chantaient leurs psaumes, et s'en allaient en tête,
-travailler aux fortifications. Cela ne pouvait durer guère. Guise
-était furieux de n'avoir pas encore sa proie; «j'en mords mes doigts,»
-dit-il dans une lettre. Il avait écrit à la reine qu'elle trouvât bon
-qu'il n'y eût plus d'Orléans, qu'il allait la raser, et qu'il tuerait
-tout, jusqu'aux chats.
-
-C'est lui qui fut tué (18 février 1563).
-
-L'homme qui fit le coup, Poltrot, sieur de Meray, était un jeune
-gentilhomme de l'Angoumois, fort bon soldat à Saint-Quentin, où il fut
-pris et mené en Espagne. Protestant, il y vit l'idéal catholique,
-Philippe II et l'Inquisition. Il put assister aux splendides et royaux
-auto-da-fé qui ouvrirent dignement ce règne.
-
-Poltrot revint d'Espagne, comme on peut croire, plein de vengeance et
-de meurtre. Il ne parlait plus d'autre chose. Il montrait son bras à
-ses camarades, disant: «Ce bras tuera M. de Guise.» Il en parla à son
-seigneur, chez qui il avait été nourri, M. de Soubise; il en parla à
-l'amiral, à qui bien d'autres gens parlaient légèrement de la même
-chose, et qui n'y fit grande attention. Cependant Poltrot s'offrait
-pour espion. Coligny lui donna de l'argent pour acheter un bon cheval
-d'Espagne.
-
-Poltrot, fort brun, sachant bien l'Espagnol, était appelé dans l'armée
-l'_Espagnolet_. Il passa, se fit présenter, s'offrit au duc de Guise,
-qui lui dit: «Cinquante mille livres pour toi, si tu peux rentrer dans
-la ville et faire sauter les poudres.»
-
-Le 18 février, Poltrot, ayant prié Dieu de lui dire si vraiment il
-fallait frapper, crut se sentir au coeur la voix divine, avec un
-mouvement étonnant d'allégresse et d'audace. Il attendit Guise, vers
-le soir, au coin d'un bois; prudemment, froidement, il calcula qu'il
-devait être armé en dessous, et qu'il fallait le tirer à l'aisselle,
-juste au défaut de la cuirasse. Il tira à six pas, d'une main ferme,
-très-juste et l'abattit.
-
-Guise n'était pas mort, et vécut encore six jours. Il mourut comme un
-saint (si l'on croit la légende qu'en fit l'évêque Riez), citant cent
-fois l'Écriture sainte, qu'il n'avait jamais lue, s'excusant à sa
-femme de maintes peccadilles, et lui pardonnant à elle-même tout ce
-qu'elle avait pu faire.
-
-Ceux qui ont vu au visage le duc de Guise (comme moi, dans le dessin
-Foulon), qui ont présente cette face sinistre et désespérée, jugeront
-que cet homme perdu, qui n'avait vécu que du succès, dut mourir
-furieux quand un tel coup lui arrachait la proie des dents, et que la
-main d'en haut, l'ayant amené là, vainqueur, maître de tout et seul,
-les autres étant morts, à son tour lui tordait le cou.
-
-Poltrot fut mené à Paris devant la reine et le conseil, puis devant
-les gens de justice, qui lui prodiguèrent toutes les formes de la
-question. Que dit-il? que déposa-t-il? On ne le sait que par les fort
-douteux procès-verbaux qu'en firent ces gens valets des Guises. On ne
-manqua pas de lui faire dire qu'il avait été poussé par l'Amiral. À
-quoi celui-ci répondit peu après franchement, sincèrement, qu'il
-n'aurait pas pris pour cette affaire un grand parleur, si léger en
-propos; que du reste, depuis qu'il savait que Guise cherchait à se
-défaire du prince de Condé et de lui, il n'avait nullement détourné
-ceux qui parlaient de tuer Guise.
-
-Le Parlement de Paris, qui, dans ces occasions, déploya plusieurs fois
-un zèle ignoblement féroce, une exécrable courtisanerie de supplices,
-jugea Poltrot (comme plus tard Ravaillac et Damiens), tâchant
-d'accumuler sur cette misérable chair mortelle tout ce qu'on peut
-souffrir sans mourir.
-
-Le jour même où le saint héros, rapporté à Paris, exposé aux
-Chartreux, fut glorifié à Notre-Dame, on fit la boucherie de Poltrot
-derrière la Grève.
-
-Le procès-verbal avoue qu'il dit deux fières paroles: «Avec tout cela,
-il est bien mort, et ne ressuscitera pas.» Et encore: «La persécution
-des fidèles...» La populace hurla, l'arrêta un moment, mais il reprit:
-«Si la persécution ne cesse, il y aura vengeance sur cette ville, et
-déjà les vengeurs y sont.»
-
-Quand il fut lié au poteau, le bourreau avec ses tenailles lui arracha
-la chair de chaque cuisse, et ensuite décharna ses bras.
-
-Les quatre membres, ou les quatre os, devaient être tirés à quatre
-chevaux. Quatre hommes qui montaient ces chevaux les piquèrent et
-tendirent horriblement les cordes qui emportaient ces pauvres membres.
-Mais les muscles tenaient. Il fallut que le bourreau se fît apporter
-un gros hachoir, et à grands coups détaillât la viande d'en haut et
-d'en bas. Les chevaux alors en vinrent à bout; les muscles crièrent,
-craquèrent, rompirent d'un violent coup de fouet. Le tronc vivant
-tomba à terre. Mais, comme il n'y a rien qui ne doive finir à la
-longue, il fallut bien alors que le bourreau coupât la tête.
-
-Un juge et les greffiers, pendant toute la cérémonie, étaient là
-écrivant les cris de cette tête, dans les entr'actes, ses prétendues
-dépositions, dont on fit le prétexte de la Saint-Barthélemy.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-LA PAIX, ET POINT DE PAIX
-
-1563-1564
-
-
-«On pourra mieux châtier ces gens-là, quand ils seront dispersés et
-désarmés.» Conseil du nonce au pape.
-
-Et, peu après, le duc d'Albe à Philippe II, parlant des grands des
-Pays-Bas: «Dissimuler, puis leur couper la tête.» (Gr., VII, 233.)
-
-Ces deux mots contiennent les dix ans d'histoire qu'on va lire.
-
-On a douté, tant qu'on ne connaissait ce plan que par les Italiens
-Adriani, Davila, Capilupi et autres panégyristes de Catherine. Comment
-douter maintenant devant les lettres originales?
-
-Reste à savoir comment le parti catholique tint si ferme la reine
-mère jusque-là très-flottante, et la fit marcher droit. Le duc d'Albe
-nous le dit encore (_Ibidem_, 280): «Votre ambassadeur doit faire
-entendre à la reine qu'à l'âge où arrive le roi Charles, _V. M. peut
-lui faire connaître l'état réel de ses affaires_.» C'était toute la
-peur de Catherine qu'on ne mît son fils contre elle; le petit roi, né
-violent, défiant, faisait peur à sa mère; la nature féline et la
-griffe pouvaient s'éveiller un matin. Le chat pouvait devenir tigre.
-Cette peur alla au point qu'on va la voir bientôt chercher dans un
-plus jeune une arme contre Charles IX, préparer un roi de rechange.
-
-L'autre côté par où on la tenait, c'était la faim. Elle était à
-l'aumône, vivait d'expédients fortuits. _La dépense était de dix-sept
-millions, la recette de deux et demi._ Sans le pape on n'eût pas dîné.
-On en tirait des dons, quelques ventes des biens du clergé. Guise
-lui-même n'eût pu faire la guerre sans l'argent du duc de Savoie. En
-retour, peu avant sa mort, il lui avait rendu ce qui nous restait de
-tant de conquêtes au delà des Alpes, livré Turin, quitté l'Italie pour
-toujours.
-
-Voilà la vraie situation, comme elle apparaît dans les basses et
-serviles lettres du jeune roi et de sa mère, où ils tendent sans cesse
-la main au pape (Archives du Vatican), au roi d'Espagne et à tous.
-
-Cette pauvreté royale faisait un grand contraste avec la richesse des
-Guises. Leur maison (ou leur dynastie?) était restée entière à la mort
-de son chef. Elle gardait ses quinze évêchés, aux mains des cardinaux
-de Guise et de Lorraine. Elle gardait le palais, la charge de grand
-maître de la maison du roi, par le fils aîné Joinville; Mayenne était
-grand chambellan, Aumale grand veneur, Elbeuf général des galères.
-Toute charge d'épée était donnée par eux. Ils avaient les finances par
-un homme sûr. Les gouvernements de Champagne et de Bourgogne étaient
-dans leurs mains, c'est-à-dire nos frontières de l'Est, les passages
-vers la Lorraine et vers l'Allemagne, la grande route militaire.
-
-Puissance énorme. Mais le chef était un enfant, Henri de Guise, qui
-n'avait que treize ans. Du père, il eut, non le génie, mais l'audace,
-l'intrigue; de sa mère, un charme italien, et non pas peu du sang des
-Borgia. Anne d'Este, en longs habits de deuil (quoique dès le
-lendemain consolée par Nemours), allait montrant partout sa douleur et
-son fils. C'était toujours la scène de Valentine de Milan, embrassant
-le petit Dunois, disant: «Tu vengeras ton père.» L'enfant, fort bien
-dressé, trouvait des mots hardis, ou on lui en faisait. Les bonnes
-femmes en pleuraient de joie; les prêtres bénissaient le bon petit
-seigneur. Tout était arrangé pour faire un favori du peuple, un prince
-de carrefour, un héros de l'assassinat.
-
- * * * * *
-
-Le chef des protestants, élu le lendemain de la bataille de Dreux qui
-les délivrait de Condé, était désormais l'amiral, et il avait bien
-gagné ce titre par cette conquête subite de la Normandie en plein
-hiver. Seul, ayant fait la guerre, il pouvait faire la paix. Le
-prisonnier Condé, contre le chef d'élection, était mal posé pour
-négocier. Coligny revient de Normandie en hâte; quand il arrive, la
-paix, depuis cinq jours, était signée (Amboise, 12 mars 1563).
-
-Condé l'avait signée pour lui et les seigneurs. Pour lui, la
-lieutenance générale du royaume, qu'a eue son frère. Pour les
-seigneurs, le culte libre des châteaux. Et pour le peuple, quoi? Une
-ville par baillage, de sorte qu'en ce temps de trouble, où l'on
-n'osait pas voyager, on ne pouvait prier ensemble qu'en faisant un
-voyage souvent de vingt ou vingt-cinq lieues.
-
-Pour la forme, Condé avait consulté les ministres, mais signé malgré
-eux. L'amiral en conseil lui dit cette parole: «Monseigneur, vous vous
-êtes chargé de faire la part à Dieu; d'un trait de plume vous avez
-ruiné plus d'églises qu'on n'en eût détruit en dix ans. Et, quant à la
-noblesse que vous avez garantie seule, elle doit avouer que les villes
-lui donnèrent l'exemple. Les pauvres avaient marché devant les riches,
-et leur avaient montré le chemin.»
-
-Il était facile à prévoir que tout irait à la dérive; que les
-seigneurs mêmes, désormais isolés des villes, ne se défendraient pas;
-que l'influence papale, espagnole, emporterait tout; que non-seulement
-cette cour misérable s'assujettirait à l'Espagne, mais que les Guises
-eux-mêmes allaient devenir tout Espagnols.
-
-C'est le moment de bien mettre en lumière une chose qui, méconnue,
-égara tous les politiques, puis les historiens, et maintenant les
-égare encore:
-
-_La balance était impossible_, dans la violence de ces temps,
-l'équilibre était impossible; un milieu politique, _un parti
-politique_, était un mythe, une fiction. Ce parti deviendra possible,
-mais après la Saint-Barthélemy.
-
-Tous cherchèrent ce milieu et le manquèrent.
-
-Philippe II même imaginait garder son libre arbitre entre les modérés
-et les violents. Il écoutait Granvelle, il écoutait Gomès, mais
-inclinait au duc d'Albe.
-
-Chez nous, le connétable eût voulu l'équilibre; peu à peu il pencha
-aux Guises.
-
-Et le rêve des Guises eux-mêmes aurait été un certain équilibre, une
-certaine indépendance entre l'Espagne et l'Allemagne. Le cardinal de
-Lorraine, au moment même où le secours espagnol donnait à son frère la
-victoire de Dreux, intriguait contre l'Espagne. D'une part détournant
-Marie Stuart d'épouser le fils de Philippe II, d'autre part créant au
-concile de Trente un parti anti-espagnol. Il s'y joignit aux Allemands
-pour obtenir quelques réformes (surtout le mariage des prêtres). Tout
-cela inutile. Par la mort de son frère, le cardinal retomba au néant.
-Il lui fallut laisser son rêve d'indépendance et suivre l'impulsion
-espagnole.
-
-Où donc fut l'équilibre? Dans Catherine de Médicis? Il ne tient pas
-aux historiens italiens que nous ne voyions en elle le pivot de
-l'action et le meneur universel. Mais les actes disent le contraire.
-Ils la montrent toujours servante du succès, habile seulement à faire
-croire qu'elle mène, lorsqu'elle suit et qu'elle obéit. En 1563, sur
-la menace de l'Espagne, elle tourne, elle cède, elle change
-non-seulement sa politique, mais l'ordre de sa politique et
-l'éducation de ses enfants.
-
-Où donc est l'idée politique, le parti politique? dans le chancelier
-L'Hôpital? dans son effort pour réformer les lois? Le dirai-je? je ne
-trouve rien de plus triste que de voir cet homme de bien traîner sa
-barbe blanche derrière Catherine de Médicis. On ne s'explique pas
-comment il restait là, ni quelle figure il pouvait faire au milieu de
-cette cour équivoque, parmi les femmes et les intrigues. Ne
-comprenait-il pas que sa présence seule, en tel lieu, était un
-mensonge? que sa réforme du droit, réforme écrite et de papier,
-faisait prendre le change sur la réalité politique? Quelques bonnes
-choses en sont restées, comme les tribunaux de commerce. Mais, hélas!
-si l'on veut savoir combien les lois sont le contraire des moeurs, il
-faut lire les lois de ce temps. Elles proclament la suppression des
-confréries au moment où celles-ci s'organisaient militairement et de
-la manière la plus meurtrière, au moment où elles se liaient, se
-groupaient, créaient les lignes provinciales qui finirent par former
-la Ligue.
-
-Dans chaque province, en Gascogne d'abord, en Guienne, bientôt sous
-les Guises en Champagne, un gouvernement se fait à côté du
-gouvernement. Qu'opposait à cela la profonde politique Catherine? Elle
-pensait décomposer tout. Dans un perpétuel voyage, elle croyait
-neutraliser par l'influence de cour ces influences fanatiques. Elle
-voulait travailler la noblesse, l'amuser, la séduire. Son principal
-moyen, s'il faut le dire, c'étaient les _filles de la reine_, cent
-cinquante nobles demoiselles, ce galant monastère qu'elle menait et
-étalait partout. Toutes maintenant fort catholiques, très-exactement
-confessées. Point de scandales, peu de grossesse. On chassait celle
-qui devenait grosse.
-
-Tout cela apparut d'abord dans l'expédition que l'on fit pour
-reprendre le Havre aux Anglais. La reine y mena en laisse Condé et
-force protestants. Le _petit homme tant joli_ suivait mademoiselle de
-Limeuil, qui en revint enceinte. Il réussit à chasser ses amis, à
-irriter Élisabeth, à diviser le parti protestant. Il se croyait au
-retour lieutenant général du royaume, quasi-tuteur du roi enfant. Mais
-celui-ci se déclara majeur. L'Hôpital couvrit cette farce d'un
-discours grave. Pour que les protestants n'osassent réclamer, on leur
-lança les Guises, qui portèrent contre Coligny une solennelle
-accusation de meurtre. Dupés, moqués, les protestants, loin d'oser
-accuser, furent assez occupés à se défendre eux-mêmes. Comme parti,
-ils semblaient dissous. Leur chef, Condé, servait de secrétaire à la
-reine mère. Elle lui faisait écrire en Allemagne que tout allait au
-mieux. Elle se chargeait de le remarier, l'amusait de l'idée d'épouser
-Marie Stuart, d'autres princesses encore. La riche veuve de
-Saint-André, qui croyait l'épouser, lui donna le château de
-Saint-Valéry; il épousa une autre femme et ne rendit pas le présent.
-
-L'Église protestante avait cessé de lui payer sa contribution secrète,
-et l'envoyait à Coligny. Mais l'amiral savait que, si l'on reprenait
-les armes, la noblesse voudrait Condé pour chef, et, pour le retenir,
-lui faisait part sur cet argent.
-
-Les protestants s'étant isolés de l'Angleterre, on osait tout contre
-eux. La paix leur était meurtrière: c'était la paix aux assassins, la
-guerre aux désarmés. Impunité complète des violences. Ici un ministre
-pendu par un gouvernement de province. Là des noyades populaires, des
-morts violemment déterrés, des femmes accouchées de deux jours qu'on
-arrache du lit; je ne sais combien d'excès bizarres et de fantaisies
-de fureur.
-
-Les impatients, Montluc, par exemple, voulaient qu'on en finît. D'une
-part, ils s'entendaient avec l'Espagne pour enlever Jeanne d'Albret et
-livrer le Béarn. D'autre part, Montluc envoyait à la reine un homme
-d'exécution, le Gascon Charry devait prendre le commandement de la
-seconde garde que le parti donnait au roi, encourager Paris à un grand
-coup de main. Les deux frères, Coligny et Dandelot, étaient à la cour,
-et peu accompagnés. Mais Charry était incapable de bien mener la
-chose. Il se mit follement à insulter Dandelot. Non-seulement il dit
-qu'il se moquait de son titre de colonel général de l'infanterie, mais
-il lui marcha presque sur les pieds dans l'escalier du Louvre.
-
-Les deux frères avaient avec eux, entre autres hommes violents, un
-fameux chef de bande, le Provençal Mouvans, celui qui avec quarante
-hommes avait combattu des armées. Mouvans n'endura pas la chose. Il
-frappa un coup imprévu, qui stupéfia la grande ville. Avec un Poitevin
-dont Charry avait tué le frère, Mouvans va s'établir à attendre Charry
-chez un armurier du pont Saint-Michel. Le Gascon montant fièrement le
-pont avec les siens, ils lui barrent le passage. «Souviens-toi,» dit
-le Poitevin; et il lui passe l'épée au travers du corps. Charry
-dégaîna-t-il? on ne le sait, mais il fut tué, et un autre. Mouvans
-alors et son Poitevin s'en allèrent lentement devant la foule par le
-long quai des Augustins, et personne n'osa les poursuivre.
-
-L'amiral et son frère étaient près de la reine quand on lui dit la
-chose. Leur gravité n'en fut pas dérangée. Dandelot dit ne rien
-savoir et ne fit nulle attention aux criailleries de la garde, «en
-ayant vu bien d'autres.»
-
-Le catholique Brantôme admire le coup et dit «que l'affaire fut
-très-bien menée.» Paris ne bougea pas. L'audace intimida la force. La
-reine mère seule en fit grand bruit, et elle en prit prétexte pour
-expliquer son brusque changement et sa haine nouvelle du
-protestantisme.
-
-Les protestants, assassinés partout, ayant partout contre eux et
-l'autorité et les foules, recouraient à l'audace, à l'épée, à des
-coups violents qui envenimaient encore les haines.
-
-Celle des Guises fut fort irritée par une romanesque aventure du frère
-de Coligny. Une grande dame de Lorraine, née princesse de Salm et
-veuve du seigneur d'Assenleville, jura qu'elle n'aurait d'époux que
-Dandelot. Tous les siens, fervents catholiques, s'y opposèrent en
-vain. En vain on lui montra que, ses terres étant sous les murs de
-Nancy, c'est-à-dire dans les mains du duc de Lorraine et des Guises,
-elle ne pouvait même faire la noce qu'au hasard d'une bataille. Rien
-ne la détourna.
-
-Dandelot, sommé de venir pour cette agréable aventure en pays ennemi,
-prit avec lui cent hommes déterminés, et quoiqu'il sût que tous les
-Guises fussent justement alors chez le duc, il arrive à Nancy. On lui
-refuse l'entrée par trois fois. Il ne s'arrête pas moins dans le
-faubourg, y rafraîchit ses cavaliers. Puis, en plein jour et à grand
-bruit, la cavalcade s'en va au château de la dame. Au pont-levis, tous
-tirent leurs arquebuses. De quoi tremblèrent les vitres des Guises,
-qui étaient en face, à peine séparés par une rivière. Et leurs coeurs
-en frémirent. Le cardinal gémit. Le petit Guise (il avait quatorze
-ans) dit: «Si j'avais une arquebuse, pour tirer ces vilains!...»
-
-Cependant trois jours et trois nuits on fit la fête, bruyante et gaie,
-plus que le temps ne le voulait, pour faire rage aux voisins. Puis
-madame Dandelot, montant en croupe derrière son héros, et disant adieu
-à ses biens, le suivit, fière et pauvre aux hasards de la guerre
-civile.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
-LE DUC D'ALBE.--LA SECONDE GUERRE CIVILE
-
-1564-1567
-
-
-À la fin de décembre 1563, le duc d'Albe, sur l'ordre de son maître,
-lui écrit les deux lettres dont nous avons parlé. Consultation en
-règle sur la politique espagnole (_dissimuler, puis leur couper la
-tête_).
-
-Dès janvier 1564, l'effet en est sensible. Philippe II donne congé aux
-modérés, autorise le cardinal Granvelle «à aller voir sa mère.»
-
-Le duc d'Albe emportera tout. Il suffit de le voir dans les portraits
-et dans les documents pour comprendre son ascendant. C'est un vrai
-Espagnol, non un métis bâtard comme son maître. C'est un médiocre
-génie, mais fort par la netteté du parti pris, par la simplicité des
-vues et par la passion. Il se caractérise disant, au sujet des
-demandes des grands des Pays-Bas: »Je contiens mes pensées; car telle
-est ma fureur qu'on pourrait l'appeler _frénésie_.»
-
-Le duc d'Albe est adoré des moines. D'en haut, d'en bas, ils l'aident.
-Au grand inquisiteur Pie IV succède le grand inquisiteur Pie V, le
-pape de la Saint-Barthélemy, qui, toute sa vie, la prépara, quoiqu'il
-n'ait pu la voir. Les lettres de Pie V aux souverains se résument en
-un mot (le mot qu'il dit aussi aux soldats qu'il envoie en France):
-«_Tuez tout._» C'est lui qui tout à l'heure négociera l'assassinat
-d'Élisabeth.
-
-Mais ce qui n'aide pas moins le duc d'Albe, ce sont les rapports de
-police qui viennent des Pays-Bas, les furieuses délations des
-inquisiteurs de bas étage qu'on envoie à Philippe II. Ce profond
-politique reçoit, lit tout cela. Espions et contre-espions, police
-contre police, c'est toute sa science. Il n'a foi qu'aux derniers des
-hommes. Lisez (coll. Gachard) la longue liste de ces coquins. Le
-premier à qui il remet l'inquisition des Pays-Bas, un Van der Hulst,
-plus tard est condamné comme faussaire. Chez sa soeur Marguerite, si
-fidèle et si dépendante, un ministre lui sert d'espion. Un grand
-seigneur espionne les chevaliers de la Toison d'or, etc.
-
-Le mieux venu de ces espions, c'est naturellement le plus menteur, le
-plus atroce et le plus fou, un frère Lorenzo, Andalous, d'une verve
-furieuse, affreux Figaro de massacre, qui se joue de cette imagination
-malade par cent contes insensés.
-
-J'ai sous les yeux un excellent dessin qui donne le vrai Philippe II
-(Panthéon). Figure péniblement grimée d'un commis soupçonneux,
-prisonnier volontaire, qui, dans sa vie de cul-de-jatte, ne voyant le
-monde qu'à travers sa paperasserie, sera constamment dupe à force de
-défiance. Figure pleine de mauvais rêves, cruellement imaginative! Il
-ira loin! On lui fera tout croire.
-
-Le contre-coup de l'Espagne se sent en France. Dès février 1564,
-Philippe II y agit comme aux Pays-Bas. Une ambassade impérieuse
-enjoint à Charles IX d'accepter les décrets du concile de Trente et de
-révoquer les grâces octroyées aux rebelles.
-
-Réponse vague. Mais on obéit. La mère et le fils se mettent en route
-pour la frontière d'Espagne, voyageant lentement, constatant sur la
-route leur bonne volonté catholique. Le jeune roi trace des citadelles
-pour contenir les villes et maîtriser les protestants. En deux édits
-(de Lyon et Roussillon), on interdit aux gentilshommes de recevoir
-personne à leurs prêches de châteaux. Défense aux protestants de faire
-des collectes, d'assembler des synodes. On les annule comme parti et
-comme résistance. C'était les livrer désarmés aux catholiques qui
-armaient.
-
-La reine mère, qui parlait à merveille, expliquait sur la route aux
-envoyés du pape et des princes italiens la beauté de son plan pour
-amortir le calvinisme et l'exterminer tout doucement. L'Espagne était
-plus impatiente. Pendant que Philippe II envoie le duc d'Albe à
-Bayonne avec sa jeune femme Élisabeth pour animer Catherine, il reçoit
-à Madrid le crédule comte d'Egmont, par lequel il espère tromper les
-Flamands. Les faveurs pécuniaires que demande ce grand seigneur lui
-sont toutes accordées. Il part ravi de cet accueil, si charmé de
-l'Espagne, qu'il trouve gaies, riantes, les bâtisses de l'Escurial.
-Pauvre tête, ébranlée déjà, et qui ne tient guère aux épaules (avril
-1565).
-
-Son bourreau, le duc d'Albe, est à Bayonne (juin) pour endoctriner
-Catherine. On sait son mot brutal: «Un bon saumon vaut cent
-grenouilles.» C'est la traduction du mot que j'ai cité: «Couper la
-tête aux grands.»
-
-La nouveauté du jour, les bergeries espagnoles qui succédaient aux
-Amadis, les idylles de Boscan et de Montemayor, imitées par Ronsard,
-charmèrent l'entrevue de Bayonne. Les chants des nymphes et des
-bergères couvrirent l'entretien à voix basse de Catherine et du duc
-d'Albe, discutant la Saint-Barthélemy.
-
-La seule objection de Catherine, c'est que les choses n'étaient pas
-assez mûres. Condé semblait perdu. Il fallait perdre Coligny, le
-montrer faible et versatile; c'est ce qu'on essaye à Moulins. Le roi
-ordonne une réconciliation. L'amiral, sommé au nom de la paix, au nom
-de l'Évangile, ne peut reculer. Il lui faut embrasser les Lorrains.
-Mais le jeune Henri de Guise n'embrasse pas. Deux choses à la fois
-sont atteintes. Coligny est affaibli dans l'opinion, et la vengeance
-est réservée.
-
-La France suivait l'Espagne pas à pas. Philippe II, si impatient, est
-obligé encore cette année, 1566, de ruser, de mentir. Sa lettre du 12
-août à Rome explique parfaitement sa pensée. C'est l'exemple le plus
-illustre que donne l'histoire du _distinguo_ casuistique et de la
-_restriction mentale_. Il promet le pardon aux Pays-Bas, c'est vrai,
-mais le pardon du roi d'Espagne, et non pas le pardon de Dieu. Le roi
-rassure, apaise, tranquillise. Mais cela n'empêche pas que Dieu, par
-le duc d'Albe, ne ramasse une grosse armée de toute nation, et ne la
-mène au sac des Pays-Bas. C'est Dieu encore, et non le roi, qui tout à
-l'heure surprend ces Flamands pardonnés, et coupe le cou à vingt mille
-hommes sur les places d'Anvers et Bruxelles. Le pape Pie V en pleure
-de joie.
-
-Quand cette armée du duc d'Albe, cette horrible Babel, de bourreaux
-espagnols et de sodomites italiens, passa les Alpes, rasa Genève et
-côtoya la France, il y eut partout une grande terreur. Les protestants
-couvrirent Genève, et trouvèrent bon que Catherine levât des Suisses
-pour se garder du duc d'Albe. Mais ces Suisses n'allèrent pas au nord;
-ils restèrent au centre, et l'on vit qu'ils allaient au contraire
-servir contre les protestants (août 1567).
-
-Quatre années de cette funeste paix avaient bien empiré la situation
-de ceux-ci. Les villes n'avaient plus de prêches, et, sous la terreur
-des confréries, elles n'osaient aller aux prêches des châteaux. Les
-châteaux solitaires n'étaient plus une protection. On allait donc,
-dans la guerre qui s'ouvrait, avoir à traîner des familles, des dames
-délicates, des nourrissons au sein. Guerroyer avec ce cortége dans ces
-rudes campagnes d'hiver, où le ciel même faisait la guerre, pluie,
-neige et glaces, âpres frimas, où la jeune famille n'aurait plus de
-foyer, de toit, que le manteau des mères?
-
-Tous aussi portaient tête basse aux réunions qu'on fit chez l'amiral.
-Celui-ci avait jusque-là retenu et calmé les autres. Et, cette fois
-encore, il établit que le plan de la première guerre ne ferait rien et
-perdrait tout. Que faire donc? Le plus prudent devint le plus
-audacieux. Il proposa... _de s'emparer du roi_.
-
-On a brûlé le livre (inestimable, regrettable à jamais) où Coligny
-racontait cette histoire. Mais nous avons son testament. Il y jure
-devant Dieu qu'il n'a jamais agi par haine ni ambition, jamais agi
-contre le roi.
-
-Je crois qu'il fut très-éloigné des vues secrètes de ceux qui eussent
-voulu donner la couronne à Condé, et qui lui frappaient des médailles,
-avec ce mot: _Roi des fidèles_.
-
-Je crois qu'à son insu ce grand homme, de plus en plus, profitait des
-leçons de Knox et des exemples de l'Écosse; que, dans son coeur, le
-droit et la justice, la pitié de tant de malheurs, introduisaient,
-fondaient les doctrines de la résistance; que la royauté, représentée
-par la vieille Florentine, avec son troupeau de filles, les Gondi, les
-Birague, les empoisonneurs italiens, que la royauté, dis-je, lui
-semblait moins sacrée; qu'enfin, en lui, comme en bien d'autres,
-croissait la pensée du _Contr'un_.
-
-Bible ou antiquité, Brutus contre César, ou Élie contre Achab, peu
-importait la route. Mais, par l'une ou par l'autre, les hommes les
-plus graves y marchaient.
-
-L'héroïque petit livre du jeune La Boétie, Bible républicaine du
-temps, le _Contr'un_, tant loué, admiré de Montaigne, avait été écrit
-vers 1549 et ne fut imprimé qu'en 1576. Mais son esprit courait
-partout.
-
-La seule difficulté pour prendre le roi, qui n'avait pas encore ses
-Suisses, c'était de garder le secret. Il fallait pourtant mander
-d'avance la noblesse éloignée et lui donner le temps. La cour fut
-avertie. Un des Montmorency fut envoyé chez Coligny à Châtillon, et le
-trouva _en bon ménager_, qui faisait ses vendanges. On se rassura; le
-connétable se moquait des donneurs d'avis; et si obstinément, que l'on
-fut presque pris. Les Suisses arriveraient-ils à temps? il fallait
-gagner quelques heures. Les Montmorency y servirent. Le connétable
-avait deux fois jadis sauvé Guise et perdu la France. Son fils aîné
-rendit le même service. Lié naguère avec les protestants, mais alors
-refroidi et brouillé même avec Condé, il l'amusa, lui fit perdre le
-temps. Les Suisses arrivent. Le roi se met au milieu de leurs lances.
-
-Que pouvait la cavalerie contre ce bataillon massif? escarmoucher,
-tirer des coups de pistolet. Grand étonnement du jeune roi, et fureur
-incroyable, qu'on tirât là où il était! Il s'élança plusieurs fois, le
-poing fermé, au premier rang. De moment en moment, les protestants
-pouvaient être joints par des renforts et écraser les Suisses. Le
-connétable escamota le roi, le déroba du bataillon, par un sentier le
-mit droit à Paris. Il arriva affamé, harassé, furieux de cette idée:
-_qu'il avait fui_!
-
-Les protestants avaient deux mille hommes; le connétable, dix mille
-déjà, et il attendait un secours espagnol. Il avait cette énorme
-ville, fort dévouée, qui lui fit une armée de plus. Les deux mille
-eurent la témérité de l'assiéger, brûlant tous les moulins, coupant
-les arrivages.
-
-Tel était le mépris des deux mille pour les cinq cent mille, que,
-recevant le renfort des protestants normands, ils ne daignèrent les
-garder avec eux; ils les envoyèrent loin de Saint-Denis, où ils
-étaient, pour affamer la ville de l'autre côté.
-
-Malgré les Parisiens, le connétable s'obstinait à attendre les
-Espagnols et à parlementer. Cette fois, Coligny ne demandait plus les
-conditions d'Amboise, mais l'universelle liberté de culte sans
-distinction de lieux ni de personnes, l'admission égale aux emplois,
-la réduction des impôts, enfin, ce qui contenait tout, les États
-généraux.
-
-Vigueur indestructible de la révolution. Tellement diminuée de nombre,
-elle croissait d'exigence, elle devenait politique, faisait appel au
-peuple.
-
-Le connétable recula de surprise. Mais la plupart des protestants ne
-soutenaient pas Coligny; ils se seraient contentés de la liberté du
-culte, ne voyant pas qu'on ne l'a guère sans la liberté politique. Ils
-s'y réduisirent et n'eurent rien. Paris leur offrit la bataille (10
-novembre 1567).
-
-Un envoyé des Turcs, qui se mit sur Montmartre pour bien voir
-l'action, fut stupéfait de l'audace des protestants. Quinze cents
-cavaliers, douze cents fantassins, c'était tout contre vingt mille
-hommes. Notez, dans les vingt mille, six mille excellents soldats
-suisses et force artillerie, une grosse cavalerie des meilleures
-compagnies des gens d'armes. Les protestants, au contraire, étaient
-généralement une cavalerie légère; la moitié n'avait pas d'armures,
-«suivant les drapeaux pour leur sûreté, remplissant les rangs avec la
-casaque blanche et le pistolet.»
-
-Le connétable, fort en colère contre les Parisiens qui le forçaient de
-combattre, les mit au premier rang. C'était un gros corps de bourgeois
-galonnés d'or, couverts d'armes étincelantes. Troupe superbe, mais peu
-sûre, et qui, reculant en désordre, devait troubler les Suisses, qu'il
-mit derrière.
-
-Les protestants étaient en blanc. Le Turc, qui les voyait si peu
-nombreux charger ces profonds bataillons, dit: «Si Sa Hautesse avait
-ces blancs, elle ferait le tour du monde, et rien ne tiendrait devant
-elle.»
-
-Leurs charges, préparées par le feu de quelques excellents
-arquebusiers, furent menées avec une vaillance désespérée par Condé et
-par Coligny. L'Écossais Robert Stuart, cruellement torturé jadis,
-chercha le connétable, fondit sur le vieillard, qui se défendit bien
-et lui brisa trois dents. Mais Stuart lui cassa les reins. Anne de
-Montmorency meurt à soixante-quinze ans. Depuis cinquante, il
-encombrait l'histoire d'une fausse importance, toujours fatale à son
-pays.
-
-Ses fils rétablirent la bataille. La nuit venait. Les protestants se
-retirèrent, mais n'allèrent pas bien loin. Coligny les ramena le
-lendemain à la même place et brûla La Chapelle.
-
-Les âmes pieuses avaient espéré un miracle. Il y en eut un. Ce fut
-l'audace des protestants et l'immobilité de Paris.
-
-La royauté avait étonnamment pâli, et par la fuite de Meaux, et par
-le siége. «Une mouche assiégeait l'éléphant.»
-
-C'est alors, je crois, que se place la conversation que Capilupi
-rapporte à 1568, entre Catherine et le nonce: «Qu'elle et Sa Majesté
-n'avaient rien plus à coeur que d'attraper un jour l'amiral et ses
-adhérents et d'en faire une boucherie mémorable à jamais.»
-
-Autre conversation de la reine avec l'ambassadeur de Venise: «Que,
-revenant de Bayonne, elle avait lu à Carcassonne une chronique
-manuscrite de Blanche de Castille et des grands de ce temps, qui,
-réunis aux Albigeois, appelèrent contre la régente le secours de
-Pierre d'Aragon, que cette bonne reine fit la paix et sut les
-désarmer, puis les châtia selon leurs mérites.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX
-
---SUITE--
-
-CONQUÊTE DE LA LIBERTÉ RELIGIEUSE
-
-1568-1570
-
-
-Pie V et Philippe II, l'inflexible grandeur du parti catholique,
-l'idéal du pape et du roi, au point de vue de l'inquisition, voilà ce
-que présente ce moment mémorable (1568).
-
-La place de Bruxelles et d'Anvers montre les échafauds du duc d'Albe,
-et l'Escurial achevé, de ses grises murailles, dérobe à l'Europe
-effrayée le supplice inconnu de don Carlos.
-
-Cruelles, implacables justices! Mais Philippe II les avait annoncées
-dès son avénement. En livrant à l'inquisition son bras droit, son
-maître et son guide, l'archevêque de Tolède (1559), il avait dit: «Si
-j'ai du sang hérétique, moi-même je donnerai mon sang.»
-
-Cela est neuf, grand et terrible. Le ciel catholique sur la terre.
-Dieu a donné son fils, et Philippe II en fait autant.
-
-Le 24 janvier 1568, il écrit au pape: «En reconnaissance des bienfaits
-de Dieu, j'ai préféré le salut de la religion à mon propre sang et
-sacrifié ma chair et mon unique fils.» Que devint don Carlos? Les
-historiens espagnols assurent qu'il mourut _naturellement_.
-
-Toute la vie de Philippe II parut un sacrifice. Renfermé nuit et jour,
-ne voyant rien que ses papiers, ne présidant pas même son conseil, ne
-communiquant jamais que par écrit, vit-il réellement? On en douterait,
-sans les notes de sa grosse écriture qu'on trouve sur les dépêches.
-Cependant ce fantôme a une femme, une jeune Française, qui se meurt de
-mélancolie.
-
-Madrid, sur sa plate plaine grise, était trop gaie encore. Dans un
-paysage sinistre, propre aux gibets ou à l'assassinat, parmi des
-rochers désolés, s'est élevée en dix ans la maison de plaisance du roi
-d'Espagne, l'Escurial, palais, monastère et sépulcre, où il doit
-s'enterrer vivant. Ses hauts murs de granit, surplombant des cloîtres
-étroits, des fontaines sans eau et des jardins sans arbres, ont déjà
-étonné, en 1565, le comte d'Egmont. C'est de là que Philippe II, en
-1568, écrit lettre sur lettre pour hâter le supplice du comte. Le duc
-d'Albe répond (13 avril) qu'il ne peut pas aller plus vite, qu'il faut
-bien, pour l'honneur du roi, quelque forme de justice. Mais, le soir
-du même jour, craignant en bon courtisan d'avoir mécontenté le roi, il
-écrit que la semaine sainte fait un peu retarder les exécutions; on
-n'y perdra rien; il coupera, après Pâques, huit cents têtes pour
-commencer (Gach. Phil. II, p. 23).
-
-Dans cette sévérité terrible, une chose me frappe. Ce roi, ce père,
-cet inflexible juge, à qui remet-il la garde de l'agonisant don
-Carlos? à son ami. Quoi! il a un ami? Je veux dire un ministre
-immuable dans la faveur. D'autres s'élèvent et tombent. L'heureux Ruy
-Gomez subsiste et surnage toujours. Dans un monde mystérieux où tout
-est ténèbres et silence, ce seul mystère m'étonne. Dix ans encore,
-j'en serai éclairé.
-
-La femme de Gomez, intrépide et cynique, avec son audace espagnole,
-nous dira hardiment la longue patience de son discret époux. Entre
-Gomez et Philippe II, elle prend, dans son mortel ennui, le jeune
-Antonio Perez, c'est-à-dire l'indiscrétion même, la publicité et le
-bruit. Étouffons vite ce Perez; brisé, étranglé, torturé, qu'il
-disparaisse. Mais non, il fuit, il crie, éclate; des peuples entiers
-sont pour lui... Spectacle épouvantable! le voilà un moment presque
-roi d'Aragon!... Et ce maître du monde n'en peut venir à bout; loin de
-là, c'est lui qui est pris dans ces assassins maladroits, qui
-poursuivent Perez jusqu'aux pieds d'Henri IV.
-
-Tout cela est loin encore. Mais la débâcle morale du parti des saints
-commence dès 1568, la grande année du duc d'Albe, par la chute de la
-bien-aimée des papes, de la nièce des Guises, de Marie Stuart. C'est
-le premier procès des rois avant Charles Ier et Louis XVI.
-
-Une double enquête la dévoile. Et ses défenseurs mêmes constatent
-l'épouvantable chute.
-
-La poétique héroïne des plus beaux vers qu'ait faits Ronsard,
-l'intrépide amazone qui vient de vaincre ses sujets, perd tout à coup
-ses masques. Et cette fille publique, que vous voyez traînée à pied
-par les soldats dans les rues d'Édimbourg, c'est elle... Convaincue en
-Écosse et convaincue en Angleterre, elle est connue et vue de part en
-part.
-
-Vraie scène du Jugement dernier. Une vie entière apparaît, précipitée
-en quatre ans à l'abîme; de l'amour à la galanterie, au libertinage, à
-l'assassinat! Un agent catholique, un valet italien qu'elle fait
-ministre, la marie au jeune Darnley, puis la prend pour lui-même.
-
-Elle tombe plus bas. Stimulée d'un démon femelle, d'une sorcière
-obscène et lubrique, elle est prise, domptée par le galant de la
-sorcière, un assassin, le borgne Bothwel, qui la réduit jusqu'à la
-faire son compère dans l'assassinat. Le borgne, pour attirer le mari à
-son abattoir, lui dépêche la reine. Dans son infâme obéissance,
-celle-ci, deux fois prostituée, caresse ce mari crédule, et se livre à
-lui le matin pour qu'il soit étranglé le soir.
-
-Holyrood est connu. L'Escurial, le Louvre le seront en leur temps. Ce
-dernier nous offre déjà une première lueur du jour qui va se faire.
-
-Un conseil italien s'est formé autour de la reine mère: l'aimable
-Florentin Gondi, que la Saint-Barthélemy fit duc de Retz, le sage
-président Birague, qui sera chancelier de France, le violent Gonzague,
-fils du duc de Mantoue, et, par son mariage, duc de Nevers.
-
-Catherine est bonne mère, mais d'un seul fils.
-
-Non pas de Charles IX, mais du second, Henri d'Anjou, le seul qui lui
-ressemble.
-
-Elle n'aimait pas Charles IX. Il l'inquiétait et lui faisait peur. Né
-furieux, il avait des moments de sincérité. Mais elle se
-reconnaissait, se mirait dans le duc d'Anjou, pur Italien, né femme,
-avec beaucoup d'esprit, une absence étonnante de coeur. Tout d'abord,
-il fut au niveau de sa mère en corruption. Les parures féminines lui
-plaisaient seules, bagues, pendants d'oreilles et bracelets. Il
-passait sa journée à taquiner les filles de la reine, leur faire des
-niches, leur tirer les oreilles. Charles IX s'usait à la chasse dans
-les plus violents exercices. Et Henri s'usait de mollesse; il fut fini
-à vingt-cinq ans. Après deux minutes d'amour il se mettait trois jours
-au lit.
-
-À seize ans, cependant, il avait une fleur d'esprit, de grâce,
-d'audace et de malice. J'entends de noire malice, et du plus perfide
-chat. Son début fut l'assassinat du chef des protestants. Sa fin,
-l'assassinat du chef des catholiques. Il est le principal auteur de la
-Saint-Barthélemy. Elle sortit surtout de la fatale concurrence de
-Henri d'Anjou et Henri de Guise. Tous les deux finirent mal, et le
-trône passa à Henri de Navarre.
-
-La question revenait dans cette misérable France idolâtrique à savoir
-qui des trois petits garçons deviendrait le _héros_. De trois côtés on
-travaillait.
-
-Le _héros_, François de Guise, était mort à Orléans. Et l'homme
-officiel d'un demi-siècle, le connétable, était mort à Saint-Denis.
-Qui leur succéderait?
-
-Nous avons dit comment la maison de Lorraine bâtissait dans l'opinion,
-échafaudait Henri de Guise. On lui avait fait faire une campagne
-contre les Turcs, une solennelle entrée à Paris. Laquelle entrée fut
-fort troublée, le gouverneur ayant soutenu qu'on ne pouvait entrer en
-armes, ayant même tiré sur les Guises. Le petit héros n'en montait pas
-moins par les soins habiles du clergé, par la publicité du temps, le
-sermon et les bavardages de confessionnal, de couvent et de sacristie.
-
-La reine mère à ce héros se hâtait d'opposer le sien. À seize ans,
-elle lui fait remplacer le vieux connétable comme lieutenant du roi.
-Elle le montre et le présente comme chef au parti catholique. Elle lui
-donne, pour conduire les armées, deux mentors. Tavannes et Strozzi,
-hommes d'énergie, d'exécution, qui, avec les secours d'Espagne, vont
-lui arranger des victoires.
-
-Plan redoutable. À qui surtout? aux Guises, mais encore plus à Charles
-IX. Il objecte, il résiste. Mais on l'entoure habilement. La majesté
-du trône le contraint de se réserver.
-
-C'est le commencement d'une sorte de conspiration de la mère contre le
-fils, qui fit croire à la fin qu'elle avait pu l'empoisonner. Selon
-nous, elle a fait bien plus!
-
-L'héroïque petite armée des protestants, en novembre et décembre 1567,
-suivie du duc d'Anjou, deux fois plus fort, marchait à la rencontre
-d'un secours d'Allemagne, dans les profondes boues, sans toit, sans
-repos, sans argent, vivant des rançons des villages et de
-contributions forcées. Les luthériens allemands étaient pour
-Catherine. Le seul électeur palatin secourt nos calvinistes. Les
-reîtres joints (4 janvier), autre difficulté. Ils n'ont suivi le
-palatin que sur promesse de toucher, dès l'entrée, trois cent mille
-écus d'or. Nos protestants se dépouillent, donnent le dernier fond de
-leur poche; chers bijoux de famille, anneaux de mariage, tout y passe;
-les valets mêmes furent admirables de générosité.
-
-Mais, même avec les Allemands, ils étaient faibles encore devant
-l'armée catholique, grossie de Suisses et d'Italiens du pape. Ils vont
-pourtant à travers le royaume, traversent tout le centre, et tout à
-coup tombent sur Chartres. La Rochelle se déclare pour eux, et, avec
-elle, un monde de marins, de corsaires, qui font la course sur
-l'Espagne. La république protestante hypothèque son budget sur les
-galions de Philippe II.
-
-Placés audacieusement entre Chartres qu'ils assiégent et la masse
-catholique, n'étant que trente mille contre quarante cinq mille, les
-protestants demandent la bataille. On leur donne la paix. Coup fatal.
-C'était les dissoudre.
-
-Ce mot de paix fait fondre comme une neige l'armée protestante. Ces
-pauvres gens, à l'idée seule de la maison, du toit et du foyer,
-vaincus de coeur, aveuglés de leurs larmes, lisent à peine le traité.
-Toute promesse et nulle garantie. La liberté, sans force ni défense,
-sans place de sûreté. Le roi promet de solder leurs Allemands et de
-les renvoyer chez eux (25 mars 1568, Longjumeau).
-
-Pie V et Philippe II furent indignés. À tort. Le conseil italien et
-Catherine suivaient le mot du nonce: «Les prendre désarmés.»
-
-Un fait suffit pour dire quelle paix ce fut. Le gentilhomme qui
-l'apporte à Toulouse, au nom du roi, est pris, et le Parlement trouve
-moyen de lui couper la tête. Cent huguenots sont massacrés à Amiens,
-cent cinquante à Auxerre, trente à Fréjus avec René de Savoie, etc.
-Les confréries déclarent que, si le roi empêchait le massacre, on le
-tondrait, on en ferait un moine, et l'on ferait un autre roi.
-
-Un autre? Henri d'Anjou? ou bien Henri de Guise?
-
-Condé et Coligny étaient à Noyers en Bourgogne pour conférer de leurs
-dangers. Tavannes, gouverneur de Bourgogne, reçoit ordre de les
-saisir. Ordre verbal, qu'apporte un quidam italien, envoyé de Birague.
-On voulait que Tavannes se lançât et prît tout sur lui. Il se garda
-bien de le faire. Condé et Coligny sont avertis et partent à la pointe
-du jour (24 août 1568).
-
-Coligny venait de perdre son admirable femme, tendre et pieuse, un
-coeur plein de pitié. En deuil, il traînait quatre enfants. Condé en
-avait aussi quatre, et la princesse était enceinte. Madame Dandelot
-portait un enfant dans les bras. Point d'escorte que leur maison, une
-centaine de cavaliers. Le refuge était la Rochelle, à cent cinquante
-lieues.
-
-Fuir de Bourgogne à l'Océan, passer les fleuves, éviter les troupes et
-les villes, c'était un voyage improbable. Il se fit par miracle. La
-Loire baissa pour les laisser passer, grossit pour arrêter ceux qui
-les poursuivaient.
-
-Les preneurs y furent pris. Ils comptaient sur le guet-apens,
-n'avaient rien préparé. L'Ouest se déclare protestant, et bientôt le
-Midi, la Provence et le Dauphiné, les bandes de Mouvans et de
-Montbrun. Coligny signe à la Rochelle un traité avec les Nassau. Il
-tire d'Élisabeth de l'argent, des canons. Il établit le droit des
-_prises_; les corsaires donneront le dixième _à la cause_. Il
-entreprend la vente des biens ecclésiastiques. Il crée des
-commissaires des vivres. C'est par là, dit la Noue, qu'il commençait
-toujours l'armée, disant cette parole originale: «Formons ce monstre
-par le ventre.»
-
-Il projetait un mouvement hardi qui, le reportant vers la Haute-Loire,
-l'eût rapproché en même temps et des Allemands qui lui venaient de
-l'Est et de ses renforts du Midi. Les catholiques le prévinrent à
-Jarnac (13 mars 1569). Les protestants, fort mal disciplinés, venant
-au combat un à un, y perdirent quatre cents hommes. On eût parlé à
-peine de cette rencontre si Condé n'y avait péri.
-
-Le matin, le duc d'Anjou, ayant communié, recommanda l'assassinat.
-
-On a vu Saint-André, Montmorency, cherchés et tués par leurs ennemis
-personnels. L'assassin de Condé fut Montesquiou, capitaine des gardes
-du duc d'Anjou. Condé, blessé la veille d'une chute, et le jour même
-ayant la jambe brisée d'un coup de pied de cheval (l'os lui perçait la
-botte), sans tenir compte de cette vive douleur, avait chargé
-intrépidement, avec la belle parole que portait son drapeau: «Doux le
-péril pour Christ et le pays!» Enveloppé dans les masses profondes de
-la cavalerie ennemie, il tomba sous son cheval tué, et Montesquiou
-vint par derrière qui lui cassa la tête.
-
-On vit alors ce que c'était que le duc d'Anjou. Ce vainqueur de
-dix-sept ans que l'habileté de Tavannes avait pu masquer d'héroïsme,
-parut déjà ce qu'il était, la boue, la lie du temps. Il montra cette
-joie furieuse, insultante, qu'on ne voit qu'aux lâches. Il fit porter
-le corps par une ânesse, tête et jambes pendantes. Tout le jour, sur
-une pierre, devant l'église de Jarnac, resta exposé aux risées le
-corps du pauvre _petit homme_, si brave, mais léger, toujours fatal
-aux siens... Et pourtant ce fut un Français.
-
-Sa mort eût fortifié le parti protestant, dès lors conduit par
-Coligny, s'il n'eût fallu encore un prince. Si fortes étaient les
-habitudes monarchiques. Jeanne d'Albret amena à point son petit Henri
-de Navarre. La sainteté enthousiaste, l'émotion héroïque de la mère,
-enleva tous les coeurs et les donna au fils.
-
-L'interrègne n'a pas été long. La république protestante épouse le
-petit Béarnais, enfant douteux, aussi flottant que sa mère était fixe,
-qui abjurera de temps à autre, selon ses intérêts, et fera de la foi
-des saints son moyen et son marchepied.
-
-La guerre parut arrêtée brusquement par les discordes intérieures qui
-travaillaient les deux partis.
-
-La petite cour du duc d'Anjou, ivre de la mort de Condé, pour laquelle
-Rome, Paris, Madrid, avaient chanté des _Te Deum_, voulait être payée
-comptant de sa victoire. Elle exigeait que Charles IX donnât à son
-frère un apanage, une principauté quasi indépendante. C'était la
-pensée de Catherine.
-
-Les Lorrains, inquiets, voyant Henri d'Anjou primer décidément et
-faire oublier leur Henri de Guise, dénonçaient la mère et le fils à
-Charles IX et au roi d'Espagne. Ils prétendaient qu'Anjou s'entendait
-avec Coligny. Il en résulta, d'une part, que l'Espagne ne mit nul
-obstacle au passage des Allemands que le prince d'Orange menait à
-Coligny, et qui traversèrent tout le royaume. D'autre part, Charles
-IX, faisant contre sa mère un premier acte d'indépendance, refusa les
-canons de siége que demandait son frère. Il s'avança même de sa
-personne jusqu'à Orléans. Il allait prendre le commandement de
-l'armée. Mais, là, il trouva tout le monde contre lui, les Lorrains
-aussi bien que sa mère. Spectacle ridicule, un prêtre et une femme, le
-cardinal de Lorraine et Catherine, dans des intérêts opposés, lui pour
-Henri de Guise, elle pour Henri d'Anjou, se chargent d'accélérer la
-guerre.
-
-La guerre s'arrête, et rien ne se fait plus. Henri de Guise essaye
-d'agir, compromet l'armée, se fait battre. Catherine ne veut pas qu'on
-agisse et divise les troupes, jusqu'à ce que son duc d'Anjou ait reçu
-les secours immenses d'Allemands, de Suisses et d'Italiens qu'on lui
-faisait venir, avec l'argent du pape et des puissances catholiques.
-
-Coligny, d'autre part, fut condamné tout l'été par la noblesse
-poitevine à assiéger Poitiers, où Guise, poursuivi, s'était réfugié.
-Fatigués et usés par ce siége inutile, les protestants se trouvent en
-octobre en face de la grosse armée du duc d'Anjou (Montcontour, 3
-octobre 1569). Cette fois, ce fut une vraie bataille, horriblement
-sanglante. Les Allemands de Coligny l'arrêtèrent court en demandant
-leur solde au moment de l'attaque. Ils perdirent le moment d'occuper
-les positions fortes qu'avait désignées Coligny. Ils en furent bien
-punis. Les Suisses du duc d'Anjou, par vieille jalousie de métier,
-s'acharnèrent à les massacrer, et les tuèrent jusqu'au dernier. La
-cavalerie protestante dut porter le faix du combat, cavalerie légère,
-qui n'avait que le pistolet et de petits chevaux, contre les chevaux
-de bataille de la grosse gendarmerie, cuirassée, fortement armée.
-Louis de Nassau y chargea avec l'élan aveugle de Condé. L'amiral même,
-malgré son âge, dans cette nécessité, agit de sa personne, tua de sa
-main l'un des rhingraves, protestant mercenaire qui combattait les
-protestants. Mais l'homme de louage, avant que l'amiral lui brûlât la
-cervelle, avait eu le temps de le blesser. Une balle perça la joue de
-Coligny, lui brisa quatre dents; le sang qui emplissait sa bouche et
-l'étouffait l'arracha du champ de bataille.
-
-Le malheur était grand; la perte pour les protestants était de cinq ou
-six mille morts, toute leur infanterie allemande. Mais un malheur plus
-grand, c'était l'apothéose du faux héros, Henri d'Anjou. Une charge
-excentrique, improbable, de la cavalerie protestante ayant percé au
-fond de l'armée catholique, le prince, sans blessure, eut son cheval
-tué sous lui. L'Europe en retentit. Les femmes en raffolèrent. La
-reine Élisabeth disait en être amoureuse et voulait l'avoir pour mari.
-
-Ce héros menait avec lui l'assassin Maurevert, qui promettait de tuer
-Coligny. Ne l'ayant pu, Maurevert tua en trahison le gouverneur de
-Niort, et fut accueilli, caressé, comblé, par le duc d'Anjou.
-
-«L'amiral, dit d'Aubigné, se voyant sur la tête, comme il advient aux
-capitaines des peuples, le blâme des accidents, le silence de ses
-mérites, un reste d'armée qui même avant le désastre désespéroit
-déjà... ce vieillard, pressé de la fièvre, enduroit ces pointures qui
-lui venoient au rouge, plus cuisantes que sa fâcheuse plaie. Comme on
-le portoit en une litière, Lestrange, vieux gentilhomme, cheminant en
-même équipage et blessé, fit avancer sa litière au front de l'autre,
-et puis, passant la tête à la portière, regarde fixement son chef, et
-se sépare la larme à l'oeil avec ces paroles: _Si est-ce que Dieu est
-très-doux_. Là-dessus, ils se disent adieu, bien unis de pensée, sans
-pouvoir dire davantage.»
-
-Rien ne put briser Coligny. De sa litière, il mène la retraite en bon
-ordre. Si bien que Tavannes lui-même, le mentor du duc d'Anjou, voyant
-cette retraite lente, imposante, qui montrait les dents, dit: «Il faut
-faire la paix.»
-
-Cette situation révéla en effet dans le malheureux capitaine, battu
-par les fautes des siens, le coup d'oeil, l'audace indomptable,
-l'invention et l'esprit de ressource d'un grand chef de parti.
-
-Il changea le théâtre de la guerre, s'enfonça dans le Midi, s'y
-promena en long et en large, s'y refit, ramassa une autre armée,
-d'arquebusiers surtout. Tout au contraire, les catholiques languissent
-et se consument au siége de Saint-Jean-d'Angély. Le roi y est venu;
-son frère Anjou s'est retiré. Dès lors, tous les amis de celui-ci, et
-Catherine elle-même, ont entravé et ralenti les choses, fait désirer
-la paix. Les propositions royales viennent trouver Coligny à Nîmes. Il
-les refuse, et déclare à ses troupes que, par le Rhône et la Loire, il
-entend marcher sur Paris.
-
-Temps singulier, de romanesque audace! Ce prodigieux voyage n'étonne
-personne. Il se fût accompli, si Coligny n'eût succombé à l'excès des
-fatigues. Le voilà alité, porté, mal suppléé par Louis de Nassau. Ce
-torrent d'armes et de guerre qui, du Midi, roulait au Nord, commence à
-tarir peu à peu. Par une résolution sage et hardie, pour n'être
-quitté, Coligny les quitte; il déclare qu'il ne garde que sa
-cavalerie, laisse l'infanterie et les canons. Il va rapidement vers la
-Loire protestante, qui lui donnera une autre armée. On essayera en
-vain de lui couper la route.
-
-Deux fois plus forts, les catholiques ne peuvent l'arrêter, ni même le
-combattre dans les positions qu'il choisit.
-
-Le Poitou, pendant ce temps, avait de nouveau échappé aux catholiques.
-Coligny, sur la Loire, grossi des protestants du Centre et de l'Ouest,
-pouvait tenir parole et marcher sur Paris.
-
-La reine mère désirait fort la paix. On en comprend les causes.
-Non-seulement les ressources manquaient, mais, en s'arrêtant là, elle
-avait juste ce qu'elle désirait. Son fils chéri restait glorieux,
-Charles IX effacé. Sa présence à l'armée, son séjour de trois mois au
-siége de Saint-Jean-d'Angély, semblaient avoir tué le parti
-catholique. Henri de Guise n'avait paru que pour recevoir un échec. Le
-bien-aimé Henri d'Anjou gardait tous les lauriers, demeurait le héros
-de Jarnac et de Montcontour.
-
-Mais Catherine n'obtint cette paix qu'à des conditions très-sévères.
-Non-seulement Coligny exigea la liberté de conscience pour tous, la
-liberté du culte pour les villes déjà protestantes, pour les châteaux
-des protestants, non-seulement l'admission aux emplois, mais une
-reconnaissance du roi que ceux qui venaient de lui faire la guerre
-étaient ses très-loyaux sujets. Les Parlements et tribunaux avaient la
-honte de rayer leurs arrêts.
-
-Le roi, pour garantie de sa parole, laissait pour deux ans _quatre
-places de sûreté_, _la Rochelle_ et la mer, _la Charité_, la clef du
-centre, _Cognac_ et _Montauban_, la porte du Midi (Paix de
-Saint-Germain, 8 août 1570).
-
-Paix glorieuse, s'il en fut jamais, qui semblait fonder la liberté
-religieuse.
-
-Philippe II et Pie V pouvaient crier. Mais les secours d'Espagne,
-faibles en 1568, furent nuls en 1570. La cour de France avait à dire,
-en se soumettant à la paix, qu'elle y était contrainte, l'Espagne
-l'ayant abandonnée.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX
-
-CHARLES IX CONTRE PHILIPPE II
-
-1570-1572
-
-
-L'écrivain distingué auquel nous devons la publication des
-_Négociations de la France devant le Levant_, dit que les lettres de
-Catherine de Médicis donnent l'idée d'un femme «_simple, bonne et
-presque naïve_, qui eut surtout le génie de l'amour maternel et lui
-dut ses hautes qualités politiques.»
-
-Pour porter sur Catherine un jugement si favorable, il faudrait s'en
-remettre uniquement à ce qu'elle écrit elle-même. La naïveté apparente
-de ses lettres, leur grâce incontestable, sont du reste le charme
-propre à la langue de cour, vers la fin du XVIe siècle. Tandis que les
-provinciaux, même hommes de génie, un Montaigne, un d'Aubigné,
-fatiguent par un travail constant, les grandes dames de l'époque,
-Catherine, Marie Stuart, Marguerite de Valois, écrivent au courant de
-la plume une langue déjà moderne, agréable et facile, où le peu qu'on
-trouve de formes antiques semble une aimable naïveté gauloise et donne
-un faux air de vieille franchise.
-
-Mais le même écrivain se met en contradiction directe avec les actes,
-quand il ajoute: «On admire la pensée infatigable _qui dirige_ tout le
-mouvement de cette époque, que les ambassadeurs interrogent comme
-l'âme de cette politique, devant laquelle _s'incline le conseil de
-Philippe II_,» etc. Tout au contraire, on voit que le conseil de
-Philippe II (le modéré Granvelle comme le violent duc d'Albe) est
-unanime dans son opinion sur la reine mère, et, loin de s'incliner
-devant elle, ne la nomme jamais qu'avec mépris.
-
-Ce n'est pas que ces politiques soient tombés dans l'erreur des
-écrivains protestants qui ont accumulé sur elle tous les crimes de
-l'époque. Ils la connaissaient mieux, sachant parfaitement qu'elle
-avait très-peu d'initiative, nulle audace, même pour le mal. Elle
-suivait les événements au jour le jour, accommodant son indifférence
-morale, sa parole menteuse et sa dextérité à toute cause qui semblait
-prévaloir. Ainsi, quoiqu'à la suite, elle influa infiniment. Seule
-elle était laborieuse, seule avait une plume facile, toujours prête,
-toujours taillée. À la tête des Laubespin, des Pinart et des Villeroy,
-et autres secrétaires français, à la tête des Gondi, des Birague et
-autres secrétaires italiens, il faut placer cette intarissable scribe
-femelle, Catherine de Médicis. Elle écrivaille toujours. S'il n'y a
-pas de dépêche à faire, elle se dédommage en écrivant des lettres de
-politesse, de compliment, de condoléance, même aux simples
-particuliers; elle sollicite des progrès; elle écrit pour ses
-bâtiments, pour les petites villas, les casines qu'elle fait ou veut
-faire. La plus connue est la gentille casine de ses Tuileries, petit
-palais élégant qu'on ne peut plus retrouver sous les monstrueuses
-gibbosités et perruques architecturales dont l'a affublé le grand
-siècle.
-
-Catherine aimait les arts, mais dans le petit. Elle était restée juste
-à la mesure des petites principautés italiennes.
-
-Elle représentait fort bien, avec une certaine noblesse dans le
-costume, les fêtes et les bâtiments, une belle tenue de reine mère,
-que démentaient, d'une part, sa cour équivoque de filles faciles,
-d'autre part, certaines échappées de paroles qui lui arrivaient à
-elle-même, des saillies bouffonnes et cyniques qui rappelaient la
-vulgarité des Médicis, la fausse bonhomie qui n'aida pas peu à
-l'élévation de ces princes marchands.
-
-Elle n'était jamais plus gaie que quand on lui apportait quelque bonne
-satire contre elle, amère, outrageante et sale. Elle riait, se tenait
-les côtes. «Le roi de Navarre et la royne mère étant à la fenestre
-dans une chambre assez basse, écoutoient deux goujats qui, faisant
-rostir une oye, chantoient des vilenies contre la royne
-................ Et ils maugréyoent de la chienne, tant elle leur
-faisoit de maux. Le roi de Navarre prenoit congé de la royne pour
-aller les faire pendre. Mais elle dit par la fenestre: «Hé! que vous
-a-t-elle fait? Elle est cause que vous rôtissez l'oye.» Puis, se
-tourne vers le roi de Navarre en riant, et lui dit: «Mon cousin, il ne
-faut que nos colères descendent là... Ce n'est pas nostre gibier.»
-
-Voilà la véritable Catherine de Médicis, bonne femme, si l'on veut, en
-ce sens qu'à toute chose elle fut insensible.
-
-Du reste, prête à admettre tout crime utile. Son admirateur Tavannes,
-qui la justifie assez bien de quelques empoisonnements, lui attribue
-le meurtre d'un favori de son fils, et même la grande initiative de la
-mort de Coligny. Il la surfait, je pense, et l'exagère, en lui
-attribuant l'idée d'une chose si hardie. Elle y consentit, y céda.
-Mais jamais, sans une pression étrangère et une grande peur, elle
-n'aurait osé un tel acte.
-
-Elle n'avait pas plus de coeur que de sens, de tempérament. Comme
-mère, elle appartenait pourtant à la nature, elle était femelle, elle
-aimait ses petits. Un seul du moins; elle appelait sincèrement et
-hardiment le duc d'Anjou: «La personne de ce monde qui m'est la plus
-chère» (Lettre du 1er déc. 1571). Elle était dure pour sa fille
-Marguerite et pour le duc d'Alençon, fort hypocrite pour l'aîné, le
-roi Charles.
-
-Il ne tient pas à sa fille Marguerite que nous ne croyions que cette
-digne reine n'ait eu des révélations prophétiques, «ces avertissements
-particuliers que Dieu donne aux personnes illustres et rares... Elle
-ne perdit jamais un de ses enfants qu'elle n'aie vu une fort grande
-flamme. Et la nouvelle arrivait... Malade à l'extrémité, elle s'écrie,
-comme si elle eût vu donner la bataille de Jarnac: «Voyez comme ils
-fuyent! mon fils a la victoire!... Eh! mon Dieu! relevez mon fils, il
-est par terre!... Voyez-vous dans cette haye le prince de Condé mort!»
-Ce qui fait tort à ce récit, c'est un mélange de deux faits et de deux
-époques, de Jarnac et de Montcontour.
-
-Si elle aimait Henri d'Anjou, nous l'avons dit, c'est qu'il était
-Italien. Elle restait tout Italienne. Elle fit la fortune de son
-parent, le Florentin Gondi, à qui elle confia Charles IX, la fortune
-de son cousin, le Florentin Strozzi, qui devint colonel général de
-l'infanterie. Quand le duc d'Anjou quittait par moment le commandement
-de l'armée, elle y mettait un Italien, Gonzague, duc de Nevers. Elle
-correspondait régulièrement avec son cousin Côme de Médicis, duc de
-Toscane, et ce qui l'indisposait le plus contre Philippe II, c'est
-qu'il contestait à Côme le titre de grand-duc que lui avait accordé le
-pape, et qui eût donné le pas aux Médicis sur tous les princes
-d'Italie.
-
-Nous avons parlé de son confident, le président Birague. De même,
-quand le Corse Ornano se réfugia en France, elle fit créer la garde
-corse, remettant aux épées italiennes le corps et la personne du roi,
-confiés jadis aux Écossais.
-
-Ses lettres montrent partout une Italienne plus que prudente, fort
-craintive pour ses enfants, qui ménage tout et a peur de tout. Nulle
-trace de cette profonde dissimulation qui lui eût fait préparer la
-Saint-Barthélemy pendant tant d'années. On voit, et par ses dépêches
-confidentielles, et par les plus secrètes instructions données à nos
-ambassadeurs, que, si elle avait eu cette idée en 1568, elle ne
-songeait plus alors à rien de pareil. Elle sentait le poids de l'épée
-protestante et n'espérait plus rien. Jamais elle n'eut l'idée ni le
-courage d'une révolte contre les faits. Enlevée par les Guises en
-1561, elle se résigna, fut quasi catholique. Dominée et vaincue par
-Coligny en 1570, elle se résigna, fut quasi protestante. Cela dura
-deux ans.
-
-Toute sa préoccupation, c'était l'intérieur, sa famille, son fils
-Henri d'Anjou. La guerre semblait l'avoir débarrassé du concurrent
-Henri de Guise qui, par deux fois, s'était ridiculement avancé,
-compromis. À la Roche-l'Abeille, il entraîne l'armée, malgré les
-généraux, se sauve; on fut au moment de tout perdre. Devant Poitiers,
-il s'obtine à combattre, se sauve, se trouve trop heureux de se
-réfugier dans la ville. Brave de sa personne, il parut un franc
-étourdi, parfaitement indigne de son père, indigne du grand rôle de
-chef des catholiques que saisissait Henri d'Anjou.
-
-La seule inquiétude de Catherine, c'était la jalousie de Charles IX.
-Elle avait gagné sur lui de lui faire garder, en pleine paix, dans un
-frère du même âge, un lieutenant général du royaume, un commandant de
-l'armée, une espèce de maire du palais. Le roi entrevoyait qu'il avait
-fait un autre roi, et qu'il ne pouvait le défaire, les généraux
-catholiques étant à lui. Mais, s'il ne pouvait le destituer, il
-pouvait le tuer. Il en eut l'idée, un peu tard. Déjà son frère l'avait
-perdu.
-
-Charles IX n'avait personne à lui. Sa mère le tenait isolé. Au
-contraire Henri d'Anjou. La cour galante, parfumée de ce mignon
-toujours au lit, et déjà médeciné pour l'épuisement, était pleine
-d'hommes d'exécution: Tavannes, si sanguinaire à la Saint-Barthélemy;
-le noir Strozzi qui, en un jour, noya de sang-froid trois cents
-femmes; Montesquiou, qui avait assassiné Condé, et enfin des assassins
-de profession, comme Maurevert. Ce prince femme aimait les mâles, et,
-comme tels, tous ceux qui frappaient.
-
-La vie de Charles IX ne leur eût guère pesé, s'ils n'avaient cru
-régner sous lui et bientôt hériter. On était sûr qu'il mourrait de
-bonne heure de quelque accident, blessure, excès ou maladie. Il fut
-blessé d'un cerf en 1571; son frère un moment se crut roi.
-
-Ce malheureux Charles IX (disons aussi: ce misérable) fut une énigme
-pour tous et pour lui-même. Son âme trouble était l'image de sa
-naissance absurde, du moment où son père l'engendra malgré lui d'une
-femme haïe et méprisée. Il fut un divorce vivant.
-
-Pendant que sa facilité, son éloquence naturelle, son amour des vers
-et de la musique, eût semblé un reflet de François Ier ou de
-Marguerite, sa furie d'armes, de chasse, et ses tueries de bêtes (même
-à coups de bâton) étonnaient, faisaient peur. Il était né baroque,
-aimait les masques hideux, burlesques, les divertissements périlleux,
-les tours de force qu'on laisse aux baladins. On a de lui une gageure
-contre un seigneur, portant qu'en deux ans d'exercice le _roi
-parviendra à baiser son pied_. Quoique ses moeurs fussent bonnes
-(relativement à son frère), il était cynique en paroles, et ce qu'on
-peut dire polisson. Parfois, dans ses gaietés étranges, il se levait
-la nuit, faisait lever tout le monde, courait masqué, avec des
-torches, éveiller en sursaut, prendre au lit quelque jeune seigneur,
-qu'il faisait sangler ou fouetter lui-même.
-
-Mais plus souvent encore, d'humeur noire et mélancolique. Il
-s'enfermait, forgeait des armes, battait le fer jusqu'à n'en pouvoir
-plus. Ou bien, il s'enfonçait dans les grandes forêts, s'épuisait et
-ne s'arrêtait que quand la fièvre le prenait.
-
-On lui attribue de beaux vers de Ronsard. Moi qui ne crois guère aux
-vers des rois, je ne suis pas trop éloigné d'accepter ceux de Charles
-IX. Dans son portrait (fait à seize ans) où son oeil furieux est
-quelque peu loustic, par l'obliquité du regard, il y a pourtant une
-lueur. Cette âme violente, hautaine, put, par quelque beau jour
-d'orage, rencontrer et forcer la Muse; la capricieuse qui fuit les
-sages, se laisse quelquefois surprendre aux fous.
-
- Ta lyre, qui ravit par de si doux accords,
- T'asservit les esprits dont je n'ai que les corps.
- Elle t'en rend le maître et te sait introduire
- Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire.
- Tous deux également nous portons des couronnes,
- Mais roi, je les reçois; poète, tu les donnes.
-
-Ce qui est sûr, du reste, c'est qu'il n'eut rien de la bassesse de sa
-mère, rien des sales amours des Valois, des égouts de son frère Henri.
-Il aima, et la même. Il l'a aimée jusqu'à la mort.
-
-L'objet de cet unique amour était une demoiselle un peu plus âgée que
-lui, Marie Touchet, Flamande d'origine, petite-fille par sa mère d'un
-médecin du roi, et fille d'un juge d'Orléans.
-
-Deux choses avaient force sur lui, la musique et cette calme
-Flamande. C'est en elle qu'il se réfugia aux deux moments les plus
-terribles. Le seul enfant qu'il laissa d'elle fut conçu dans le
-désespoir, au jour où on lui fit dire qu'il avait voulu le massacre.
-Et peu après, quand il mourut, parmi les ombres et les visions de la
-Saint-Barthélemy, il la fit venir encore, chercha en elle le suicide,
-et s'extermina par l'amour.
-
-Revenons. Dans le danger visible où le mettait son frère, Charles IX,
-quoique demi-fou, fit deux choses qui n'étaient pas folles. Il se
-maria, et il négocia pour marier son frère et le mettre hors du
-royaume.
-
-En novembre 1570, Charles IX épousa (malgré la secrète opposition de
-Philippe II) la fille cadette de l'Empereur, dont Philippe épousait
-l'aînée.
-
-En janvier, il apprit que la reine d'Angleterre parlait d'épouser le
-duc d'Anjou.
-
-Cela dérangeait fort les plans de Catherine. Elle écrivit en hâte (2
-février) à notre ambassadeur à Londres que son fils Anjou _n'en
-voulait à aucun prix, à cause des mauvaises moeurs_ d'Élisabeth,
-qu'elle prit plutôt le plus jeune, Alençon. Mais, le 18, tout change.
-Catherine récrit qu'Anjou _désire infiniment_ ce mariage. Évidemment
-elle eut peur du roi Charles. Anjou, s'il refusait, était en grand
-danger.
-
-Élisabeth envoyait son portrait. Anjou, amoureux malgré lui, fut forcé
-d'envoyer le sien. Catherine laissait aller les choses, feignait de
-les hâter; mais elle arrêtait tout par ce mot à l'ambassadeur:
-
-«Faites connaître aux catholiques anglais _le bien que ce sera pour
-eux_.» Sûr moyen d'exciter l'inquiétude des protestants et de susciter
-au mariage des obstacles insurmontables.
-
-Élisabeth était bien haut. Elle tenait sous sa clef la reine d'Écosse,
-et dominait l'Écosse réellement. Elle avait profité de la ruine des
-Pays-Bas. Cent mille hommes, et des plus actifs, ouvriers ou marins,
-avaient fui devant le duc d'Albe. Ceux-ci se firent corsaires,
-n'eurent plus de patrie que la mer, insaisissables désormais entre la
-Rochelle et Portsmouth. La course commença contre l'Espagne, par
-vaisseaux d'abord, puis par flottes (dépêches de Fénelon). Les mines
-du Mexique se trouvèrent travailler pour Londres. Les galions,
-attendus à Cadix, entraient à la Rochelle. Contre Anvers ébranlée,
-contre Rotterdam saccagée, Élisabeth ouvrit à grand bruit la Bourse de
-Londres (1571), parmi les fanfares prophétiques qui d'avance sonnaient
-le naufrage de l'_Armada_.
-
-Philippe II, au contraire, déjà embarrassé, se trouva tout à coup dans
-une complication nouvelle. Ce fut encore cette fois l'odieux, l'impie,
-le détesté mahométisme, qui fut le salut de l'Europe.
-
-Le prince d'Orange l'avoue dans ses lettres. C'est la révolte des
-Maures contre Philippe II qui changea la face des choses. Poussés au
-désespoir, ils armèrent, fuirent aux montagnes, se firent un roi de
-leur race. Et, en même temps, les Vénitiens venaient dire au roi
-d'Espagne que le sultan attaquait Chypre, que les Turcs reprenaient
-leur immuable plan de conquérir la Méditerranée.
-
-De l'Occident, Philippe fut reporté vers l'Orient. Toute sa pensée fut
-la formation de la _Ligue sainte_ où entrèrent le pape, Venise, les
-princes italiens par leurs contributions. Il eût voulu aussi y faire
-entrer la France qui, dans cette croisade, lui eût été subordonnée.
-
-Charles IX haïssait Philippe II, et pour sa soeur Élisabeth, morte,
-disait-on, de poison, et surtout pour la préséance que l'Espagne avait
-prise récemment sur lui et chez le pape et dans l'Empire. Le mépris
-que les Espagnols faisaient de nous paraissait et en Italie, où ils
-saisirent Final qui était sous notre protection, et en Amérique, où
-ils massacrèrent la faible colonie que nous avions à la Floride.
-
-On fut fort étonné quand on vit en décembre 1570 la cordialité avec
-laquelle Charles IX reçut une grande ambassade de l'Empereur et des
-princes d'Empire, réclamant pour les protestants. Ceux-ci se
-rassurèrent et vinrent trouver le roi. L'un des envoyés était le jeune
-Téligny, et l'autre Lanoue _bras de fer_. Choix habile; il n'y a
-jamais eu d'hommes plus aimables, plus estimés. Lanoue fut le Bayard
-du temps, non moins irréprochable, net entre tous. Dans ces horribles
-guerres, il garde un coeur de paix, l'immuable coeur du vrai brave. La
-gaieté innocente de ce bonhomme (dans ses Mémoires) étonne et
-attendrit; elle dit que la nature, l'humanité, ne sont pas mortes
-encore.
-
-Le jeune roi fut tout d'abord gagné. Ils lui dirent qu'il avait les
-Indes à sa portée; que, dans l'embarras de l'Espagne, il n'avait qu'à
-étendre la main pour prendre les Pays-Bas, qui désiraient d'être pris.
-Que, pendant que Philippe II était aux mains avec les Turcs, les
-Rochellois dresseraient le pavillon français en Amérique. Louis de
-Nassau, déguisé, vint lui dire les mêmes choses, s'offrir et se
-donner à lui.
-
-Une chose arrêtait Charles IX, c'est que cette belle guerre eût été
-conduite encore par le duc d'Anjou. La première chose était de le
-mettre hors de France.
-
-Contre la Ligue du Midi qu'organisait Philippe II, Élisabeth méditait
-une alliance avec la France. Elle venait de faire sa déclaration au
-duc d'Anjou. Je ne crois pas qu'elle mentît alors. Elle était femme,
-et on ne parlait que du prince et de ses deux batailles, de sa grâce
-et de son esprit, surtout «de sa belle main.» Les semi-catholiques
-poussaient fort à la chose. Le grand ministre, Burleigh, n'y
-contredisait pas. Il laissait faire Élisabeth, sachant bien qu'après
-tout elle était fort prudente, et qu'elle se raviserait. Le Français,
-moins âgé qu'elle de vingt ans, n'eût épousé la _vieille_ que pour
-servir de centre au parti catholique, «pour se faire veuf peut-être,
-pour épouser Marie Stuart.»
-
-Les catholiques déjà écrivaient au duc d'Anjou: «Passez la mer, et ne
-disputez pas; acceptez toute condition; vous vous trouverez ici bien
-plus fort que vous ne pensez.»
-
-Tout au contraire, en France et en Espagne, les catholiques avaient
-peur de ce mariage. Le clergé de France, tellement que, pour
-l'empêcher, il offrait au roi de lui donner par an quatre cent mille
-écus. Charles IX en rit: «Nous sommes ravi, dit-il, d'apprendre que
-notre clergé est si riche.»
-
-L'Espagne crut n'avoir pas de temps à perdre. Tout en négociant avec
-Élisabeth, elle agit pour la détrôner, appuyant en dessous l'intrigue
-de Marie Stuart avec le plus grand seigneur d'Angleterre, le duc de
-Norfolk. Du fond de sa prison, cette Hélène, poursuivie de tant
-d'amants ambitieux, et qui fut la perte de tous, tourna la faible tête
-de Norfolk, et en fit un traître. Il le paya sur l'échafaud.
-
-En tout cela, la France était contre l'Espagne, mais timidement,
-sournoisement. Elle aurait voulu décider Venise à s'arranger à tout
-prix avec les Turcs plutôt que de s'engager dans une guerre qui allait
-la faire vassale de Philippe II. Les Vénitiens n'écoutèrent rien; ils
-firent la sottise de gagner, pour la glorification des Espagnols, la
-grande bataille navale de Lépante (7 octobre 1571).
-
-Mais la France, du moins, accéléra la paix. Les Turcs, reconnaissants,
-firent un triomphe à notre ambassadeur, et poussèrent vivement les
-Français à profiter des embarras de l'Espagne pour s'emparer des
-Pays-Bas (Charrière, III, 232).
-
-Voilà ce que révèlent les pièces les plus secrètes, aujourd'hui
-publiées. La cour de France travaillait réellement contre l'Espagne.
-
-Que voulait Catherine? La grandeur de ses enfants, rien de plus. Dans
-sa parfaite indifférence à tout le reste, elle eût vu volontiers le
-duc d'Anjou époux de Marie Stuart et chef des catholiques, roi
-d'Écosse (et bientôt de France?). D'autre part, le duc d'Alençon époux
-d'Élisabeth et chef des protestants.
-
-Chose curieuse! Autant les catholiques de France craignaient le
-mariage du duc d'Anjou avec Élisabeth, autant le craignait Coligny,
-pour une raison, il est vrai opposée. Il pensait qu'un tel mariage
-mettrait la guerre civile en Angleterre, que les catholiques anglais
-en tireraient une audace extrême pour Marie contre Élisabeth. Il
-ramena à son opinion son frère, l'ex-cardinal Odet, qui avait d'abord
-donné aveuglément dans cette idée.
-
-Ce qu'aurait voulu Coligny, c'eût été de faire épouser à Élisabeth le
-petit Henri de Navarre, de marier le protestantisme français au
-protestantisme anglican. La difficulté était l'âge, tellement
-disproportionné. Elle âgée déjà, lui enfant.
-
-La cour de France, inquiète cependant, renouvela une idée d'Henri II,
-celle de marier Henri de Navarre à Marguerite, soeur du roi. Charles
-IX était très-ardent pour ce mariage. Sachant que l'obstacle était
-Henri de Guise, aimé de sa soeur, il dit froidement: «Nous le
-tuerons.» Et il en donna l'ordre. Guise eut peur et épousa une autre
-femme le lendemain.
-
-La sincérité de Charles IX parut encore à une chose. Les moines ayant
-lancé la populace de Rouen contre les protestants, dont plusieurs
-furent tués, le roi y envoya Montmorency, qui pendit quelques
-catholiques. C'était la première répression sérieuse.
-
-Elle paraît avoir décidé Coligny. Il ne disputa plus. Il en crut
-Téligny, son gendre, et la plupart des protestants. Il crut le roi
-sincère (et le roi l'était sans nul doute). Il crut surtout l'intérêt
-visible de la couronne de France.
-
-Une lettre de Catherine apprend à Londres l'étonnante nouvelle: «Nous
-avons ici l'amiral, à Blois.» (27 septembre 1571.)
-
- * * * * *
-
-Pas grave et vraiment hasardeux. Dans ce même mois de septembre,
-cette cour s'était signalée par un assassinat cynique, exécuté en
-plein jour. Un Lignerolles, homme du duc d'Anjou, essaya de servir le
-roi et de l'éclairer sur son frère. La mère et le fils parvinrent à
-faire croire à Charles IX qu'il trahissait des deux côtés, et il le
-leur abandonna. Ils le firent tuer devant tout le monde, de façon à
-constater qu'il ne fallait pas se jouer à se mettre entre eux et le
-roi.
-
-Ce fait sinistre disait le fond que l'on pouvait faire sur un homme
-comme Charles IX, et prophétisait l'avenir.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI
-
-COLIGNY À PARIS.--OCCASION DE LA SAINT-BARTHÉLEMY
-
-1572
-
-
-Théodore de Bèze écrivait peu après la Saint-Barthélemy: «Que de fois
-je l'avais prédite! que de fois j'en donnai avertissement!»
-
-Il était facile de prédire ce que les catholiques criaient dans toutes
-les chaires dès le temps d'Henri II, ce que le nonce et le duc d'Albe
-conseillaient depuis dix ans, ce que Pie V recommandait dans toutes
-ses lettres, ce que Catherine, en 1568 (et sans doute plus tôt),
-confiait en riant aux ambassadeurs italiens. Nul doute que cette cour
-indigente n'eût cent fois amusé le pape de cet espoir pour en tirer de
-l'argent. Catherine, du matin au soir, brocantait la Saint-Barthélemy.
-
-Comment donc ce vieux capitaine, prudent et expérimenté, blanchi dans
-les affaires, alla-t-il se rendre à ses ennemis et se livrer lui-même?
-Était-ce donc un enfant tout à coup, une petite fille niaise que cet
-amiral Coligny? Ou bien voudra-t-on dire que son second mariage (dont
-nous allons parler) lui avait amolli le coeur, et fait désirer la paix
-à tout prix? que ce trop bon mari fut toujours poussé par ses femmes,
-par l'une (on l'a vu) à la guerre, et par la seconde à la paix?
-
-De telles explications ne viennent guère à l'esprit, quand on a vu
-seulement (aux excellents dessins Foulon) le visage de l'homme, son
-ferme et douloureux regard, cette tête de juge d'Israël, cette face
-étonnamment austère.
-
-Des données plus certaines sont d'ailleurs maintenant dans nos mains;
-elles mettent en pleine lumière la chose essentielle:
-
-_La situation était changée entièrement_, et Charles IX avait
-tellement intérêt à s'appuyer de Coligny, que celui-ci devait se
-hasarder, livrer sa personne à la chance.
-
-L'occasion était la plus belle que la France eût eue depuis deux cents
-ans. Les Pays-Bas s'ouvraient. Le duc d'Albe était dans une situation
-épouvantable; il avait rencontré l'unanime, l'invincible résistance,
-non plus des protestants, mais des catholiques. Lâchement trahi de son
-maître, qui maintenant devant les Flamands faisait le bon, le doux, il
-n'avait pas même la force de cacher son désespoir. Il en perdait
-l'esprit, consultait les devins. «Il semblait près de rendre l'âme.»
-
-Maintenant un homme grave, le maréchal de Cossé, venait montrer à
-Coligny que Charles IX lui tombait dans les mains, se remettait à lui
-(par la haine surtout qu'il avait du duc d'Anjou). C'était par
-Coligny, non par son frère, qu'il voulait faire l'expédition.
-
-Tout cela très-personnel à l'amiral, et très-peu au roi de Navarre
-dont les historiens ultérieurs s'occupent fort, mais dont Charles IX
-ne s'occupait pas du tout. Si bien qu'en invitant Coligny, il avait
-oublié d'inviter Jeanne d'Albret et son fils, quoiqu'on parlât du
-mariage. Catherine engage le roi Charles à être plus poli pour eux.
-(Lettre d'avril 1571.)
-
-L'essentiel pour Charles IX était d'exclure son frère du commandement
-de l'armée. Un seul homme pouvait cela, celui qui apportait lui-même
-une armée en dot, et qui, de sa personne, avait montré dans la
-dernière guerre un véritable génie militaire, un esprit inventif et
-inépuisable en ressources, celui que l'Europe admirait, qu'on
-célébrait même en Turquie.
-
-Charles IX donnait des gages réels, incontestables. Il négociait
-partout contre l'Espagne, et en Angleterre, et à Venise, et en
-Allemagne où il envoya Schomberg, et avec les Nassau.
-
-La reine mère elle-même, nullement favorable au projet de son fils, si
-elle y était entraînée, y trouvait pourtant elle-même un avantage, la
-fortune de Strozzi, son parent, qui eût coopéré à l'expédition de
-Coligny avec une petite armée qu'on eût embarquée à Bordeaux.
-
-C'étaient là certainement des motifs sérieux pour s'avancer; non pas
-des garanties certaines, mais d'assez fortes vraisemblances pour
-qu'un chef de parti eût le devoir étroit et strict d'y hasarder sa
-vie, de la jouer sur cette carte.
-
-J'ajouterai une chose triste, qu'il faut dire; je la dirai crûment.
-
-Il arrive qu'en révolution, où l'on s'éprouve et se connaît plus vite,
-il y a un moment où l'on se connaît trop dans l'intérieur de son
-parti, et où l'on est plus las des amis que des ennemis.
-
-Coligny connaissait parfaitement trois secrets qu'on va voir:
-
-1º La lassitude du protestantisme, et l'éloignement de la France qui
-ne voulait pas de réforme morale.
-
-2º La duplicité d'Élisabeth et la malveillance de l'Angleterre. On
-verra qu'au moment où Coligny allait hasarder tout contre Philippe II
-et se jeter aux Pays-Bas, la jalousie anglaise travaillait déjà contre
-lui.
-
-3º Même le prince d'Orange, celui qu'on lui associait dans
-l'admiration, dans la gloire, ce très-grand personnage si bien nommé
-le _Taciturne_ et dont on cherche encore le mot, quels que fussent ses
-desseins profonds, eut des hésitations inexplicables, non-seulement en
-1566, où il resta du côté espagnol, non-seulement en avril 72, où il
-désapprouva la prise de Briel en Hollande (faite en partie par des
-Français), mais encore en août il se montra assez froid aux avances de
-Coligny qui espérait se joindre à lui. Coligny était sûr de Louis de
-Nassau, mais nullement de son aîné, Guillaume d'Orange.
-
-Tout fondait dans ses mains.
-
-Pour ne reprendre ici que le premier article, le protestantisme
-tarissait. Les sages et les prudents s'en étaient retirés. Restaient
-les fous et les héros.
-
-Les grandes provinces si sages, la raisonnable Normandie, le Dauphiné
-si avisé, n'en voulaient plus. L'affaire était décidément mauvaise.
-
-Le prince de Condé, qui n'était pas un traître, n'en avait pas moins
-cruellement trahi, livré le protestantisme à son fatal traité
-d'Amboise. En délaissant les villes, et ne réservant que les châteaux,
-il avait tout perdu, les châteaux même. Le parti, ce jour-là, fut
-coupé cruellement, et la tête isolée de la racine; la séve n'y monta
-plus. Il lui fallut sécher.
-
-Et il se trouvait que cette tête qui restait pour faire le corps à
-elle seule était justement la partie la moins propre à figurer le
-protestantisme. Imaginez des saints comme Montbrun, le partisan
-féroce, comme Mouvans, dont on a vu la _vendetta_ risquée dans Paris
-en plein jour. Du moins de braves et dignes gentilshommes, comme
-Lanoue, évidemment soldat, rien autre chose. Tout s'était transformé.
-Coligny, qui avait employé sa vie à établir la discipline et mettre la
-justice dans la guerre, se consumait à contenir les siens. Rien n'y
-faisait. Voyant un de ses meilleurs capitaines qui pillait, il fondit
-sur lui à coups de bâton. L'autre, fier gentilhomme, ne s'émeut (car
-c'est Coligny), mais, sous le bâton même, il persiste à piller.
-Comment faire autrement d'ailleurs? La réponse est prête: _Il faut
-vivre_. Il faut nourrir l'armée.
-
-Tant de crimes pour punir le crime! tant d'excès pour établir
-l'ordre!... Et si c'était ainsi sur terre et sous ses yeux,
-qu'était-ce donc sur mer? La Rochelle, l'abri des martyrs, abritait
-tout ce qui venait. Tout pirate du Nord se disait protestant, et, pour
-voler en mer, jugeait tout navire espagnol.
-
-Aux Pays-Bas surtout, les nôtres, qui étaient là sans chef, se
-livraient à la vie sauvage, où nous mène si aisément l'emportement
-national. Ils prenaient sur les prêtres, les moines, les religieuses,
-d'étranges représailles. Bien entendu, c'étaient Orange et Coligny qui
-ordonnaient tout cela.
-
-«Désespère, et meurs!» Il ne pouvait même pas se dire ce mot, ni
-s'affranchir comme Caton. Il était chrétien, condamné à vivre.
-
-Grand citoyen aussi, profondément Français. On le sut à sa mort; quand
-on ouvrit son secret et son coeur, on trouva la patrie sanglante.
-
-Ce grand esprit, présent à tout, et sur qui toutes les misères d'un
-peuple venaient retentir et frapper, sut trop pour son malheur. Les
-calamités privées, qui étaient infinies, lui tombaient, goutte à
-goutte, sur son front misérable qui ne pouvait plus les porter.
-
-Je me garderai bien de conter tout cela. Car le coeur du lecteur,
-absorbé et perdu dans ce cruel détail, n'entendrait plus et ne
-comprendrait plus, laisserait échapper le fil central et la pensée du
-temps que j'ai peine à lui faire tenir. Qu'on lise seulement la fuite
-de Toulouse. Qu'on lise l'expulsion des pauvres familles d'Orléans,
-chassées et poussées à la Loire sous l'épée catholique, leur terreur,
-quand, arrêtées au fleuve, elles virent un noir nuage de cavaliers qui
-venaient à toute bride. Par bonheur, dans les cavaliers, ils
-démêlèrent des dames et devinèrent que c'étaient leurs amis, d'autres
-protestants fugitifs, des frères, des protecteurs. Tous réunis se
-jetèrent à genoux, au bord du fleuve, et chantèrent le psaume de la
-sortie d'Égypte. Mais les sanglots, les pleurs, ne permettaient pas de
-chanter.
-
-Lui aussi avait eu sa fuite, quand, en 1568, avec Condé, ils
-traînaient leurs petits enfants d'un bout à l'autre du royaume. Vraie
-image de la France, la famille de Coligny fut cruellement émondée,
-coup sur coup. Il avait perdu, en 1568, sa sainte femme. En 1569,
-l'honnête et digne Dandelot, premier soldat de France, dont quelques
-nobles lettres montrent qu'il eût été éminent, même sans un tel frère,
-Dandelot meurt, empoisonné, dit-on. Chose peu invraisemblable, puisque
-les Guises montraient partout un homme pensionné exprès pour
-l'expédier; pour Coligny, autre assassin spécial. En 1571, à Londres,
-meurt le bon Odet, l'ex-cardinal, le protecteur des lettres, aimé de
-tous, en qui fut moins l'âpreté de la Réforme que le doux esprit de la
-Renaissance. Empoisonné aussi, personne n'en douta. Ainsi cette belle
-trinité d'hommes si différents, si unis, la voilà rompue et détruite.
-Il reste, sur son foyer brisé, avec quatre orphelins en deuil.
-
-Restait-il? vivait-il? On a vu qu'à la dernière campagne il avait
-succombé aux fatigues. C'est en litière qu'il revint du fond du Midi
-vers le Nord, et jusqu'à trente lieues de Paris. Ombre redoutable,
-mais ombre déjà. Il avait un pied dans la mort.
-
-Cela se voit au beau portrait. Il est marqué aux joues d'un triste
-rouge qui dit son mal profond, un mal d'entrailles qui prend l'homme
-à la base, à ce creuset vital où nos émotions versent l'eau-forte que
-ne contient nul vase, qui mangerait le fer et le diamant. Un pli au
-front, aux tempes dégarnies des veines bleues, saillantes, accusent un
-amaigrissement, disons plus, une diminution de la personne. C'est un
-homme réduit, très-frappé et qui se survit. Mais, tout luxe vital
-ayant fondu, l'homme intérieur se révèle mieux, il apparaît lui-même.
-_Eripitur persona, manet res._
-
-Oui, plus claire que ne fut jamais le Coligny entier, est cette ombre
-de Coligny.
-
-L'oeil gris, pensif, contient toutes les souffrances du temps. Ce
-qu'il a vu, cet oeil, de douloureux, d'horrible, qui le dira? Et il
-l'a vu comment? non pas en général, de haut, mais dans l'affreux
-détail, avec le positif d'un esprit à qui rien n'échappe, qui a sondé
-à mort les misères et la honte de son propre parti.
-
-Ce dessin ne donnant que le masque, ni cou, ni cheveux, ni coiffure,
-la tête semble d'un décapité, comme elle fut quand on la trancha pour
-la porter à Rome. Elle a l'air de vous regarder du fond de l'autre
-monde, dans la force définitive de celui sur qui on ne peut plus rien.
-
-Mort ou vivant, _il est_, et on ne l'abolira pas; car il est un
-principe. Une chose éternelle est en lui.
-
-C'est pour cela qu'on voudra le tuer; car, on voit bien, à ce fixe
-regard, on voit à ce menton si arrêté, à cette bouche serrée d'une
-résolution indomptable, que cet homme se sent assis sur le _rocher des
-siècles_. On essayera le fer, et on l'y brisera.
-
-Ce portrait final donne les âges et les révolutions par lesquelles il
-en est venu là. Gentilhomme d'abord, on le voit à la peau; puis tanné
-et hâlé par places; colonel général de l'infanterie, il a marché à
-pied avec le peuple, combattu avec lui; son capitaine, mais non son
-complaisant; juge inflexible du soldat; l'oeil et la bouche restent
-tristes et amères de tant d'arrêts de morts qu'il lui a fallu
-prononcer.
-
-Car il ne faut pas s'y tromper, cette tête infiniment austère d'un
-Christ des guerres civiles n'est pas douloureuse seulement; elle est
-extrêmement redoutable. C'est le Christ de la Loi, sans cruauté, mais
-résigné à la justice, et qui en acceptera toutes les conséquences,
-résigné à la punition des ennemis du droit et de Dieu.
-
-Représentez-vous maintenant cet homme de justice à la Rochelle, en
-plein nid de corsaires, dans le pêle-mêle et le chaos sanglant de la
-révolution maritime, d'une guerre atroce sans loi et sans merci, par
-un peuple mêlé, sans nom...
-
-Représentez-vous cet homme politique, chrétien, mais citoyen,
-affranchi par la guerre et la longue expérience de ses dépendances
-génevoises qui, en 1560, l'avaient tant entravé. Voyez-le parmi les
-ministres fort divisés entre eux, les uns lui commandant la paix, les
-autres conseillant la défiance.
-
-Une question profonde agitait aussi la Réforme. Le peuple, admis
-primitivement aux consistoires qui gouvernaient l'Église, pouvait-il y
-rester, siéger près des ministres, et avec eux se gouverner lui-même?
-Bèze et Genève disaient non, et croyaient la chose mauvaise dans le
-nouvel état des moeurs. Le fameux professeur Ramus (qui avait suivi
-et servi puissamment Coligny dans sa dernière campagne) voulait que
-l'on maintînt la démocratie de l'Église.
-
-Qu'en pensait Coligny? Nous l'ignorons. Mais sur un autre point, il
-avait délaissé Genève. Une lettre de Ramus à Bullinger (3 mars 1572)
-nous apprend que l'amiral en était venu à préférer la foi des Suisses,
-foi qui (sous forme théologique encore) n'était pas moins la pure
-philosophie et l'antimysticisme, supprimant dans l'hostie la
-_substance_ divine, ne voyant dans la Cène qu'un simple souvenir.
-
-Grand changement! On ne peut imaginer aujourd'hui par quels
-déchirements les hommes d'alors s'affranchissaient de cette poésie
-antique. Si Coligny en vint là, son coeur en dut saigner. Il lui
-fallait, avec ce dogme, arracher ses amitiés mêmes, laisser là les
-docteurs, les martyrs qui l'avaient soutenu, qui avaient combattu,
-souffert avec lui. Isolé dans la grande crise qui le menait à la mort,
-il n'eut plus d'appui que son propre coeur.
-
-Les femmes ont une seconde vue. Une femme sembla avoir deviné tout
-cela. Du fond de la Savoie, d'un vieux manoir des Alpes, madame
-d'Antremont déclare à l'amiral qu'elle veut épouser un saint et un
-héros, et ce héros, c'est lui. Le duc de Savoie s'y oppose. Elle s'en
-moque, laisse ses biens, arrive à la Rochelle. Comment repousser un
-tel dévouement?
-
-C'était tard, oh! bien tard! C'était épouser le tombeau. Mais tous,
-d'un avis unanime, l'Église et les amis, voulurent qu'il se remariât.
-Madame d'Antremont avait des châteaux en Savoie, une place forte en
-Dauphiné, au passage des montagnes. Elle apportait en dot des
-positions redoutables qui pouvaient servir le parti.
-
-Coligny était trop honnête homme pour n'épouser que ses fiefs. Il aima
-fort tendrement celle qui adoptait ses enfants.
-
-Il lui en laissa un. Elle devint enceinte en mars 1572.
-
-Elle emporte dans l'avenir, pour sa couronne historique, avec les
-persécutions terribles qu'elle eut plus tard, la lettre touchante
-qu'il lui écrit la veille de la Saint-Barthélemy. Saint souvenir! qui
-montre que les grands sont les plus tendres, et tout ce qu'il y a
-d'amour dans le coeur sacré des héros.
-
-C'est au milieu de cette situation étrange, de cette sombre lueur d'un
-bonheur tellement tardif, que la pressante invitation du roi vint le
-trouver à la Rochelle. Charles IX le reçut comme il eût fait de son
-sauveur, lui jeta toutes les grâces, pour lui, pour le parti. Et, en
-effet, si la chose eût tenu, Coligny l'aurait sauvé de sa mère et de
-son frère; il ne serait pas devant l'histoire _le roi de la
-Saint-Barthélemy_.
-
-Coligny à la cour, c'était un phénomène, déjà presque un scandale.
-Mais qu'était-ce donc de le mettre à Paris? Cependant il le fallait
-pour la victoire des protestants. Il fallait montrer à la grande ville
-celui qui, avec deux mille hommes, l'avait bravée, défiée, réduite à
-s'enfermer, pendant qu'il brûlait La Chapelle. La grosse bourgeoisie,
-depuis sa fuite ridicule de la plaine Saint-Denis, ne lui pardonnait
-pas. Le commerce ne l'aimait point parce qu'il hait toute guerre. Pour
-le peuple ecclésiastique, le clergé si nombreux, les moines et
-tonsurés de toute sorte, les vieilles et les bons pauvres, l'entrée de
-Coligny était l'abomination de la désolation, la fin du monde. Le ciel
-allait crouler, et la foudre écraser la ville.
-
-Il n'entra pas moins à Paris, à la droite de Charles IX. Et son
-premier acte indiqua qu'il ne composerait jamais.
-
-En arrivant rue Saint-Denis, non loin des Innocents, il vit un
-monument exécrable de fanatisme, une pyramide infamante élevée à la
-place où avait été la maison de Gastine, un malheureux marchand, brûlé
-par une assemblée de protestants tenue chez lui. Sur une plaque de
-bronze on y lisait l'arrêt du parlement. Coligny attesta le traité
-récent par lequel de tels arrêts devaient être effacés. Grand
-embarras. Cette pyramide portait au sommet une croix. On n'allait pas
-manquer de dire, si elle était détruite, que la croix, la croix
-parisienne était frappée par les impies vainqueurs. On respecta la
-croix, mais on la transporta avec la pyramide sous les charniers des
-Innocents (décembre 1571).
-
-Le prévôt des marchands, qu'on chargea de faire la chose de nuit,
-discrètement, était justement un Marcel qui, plus tard, déchaîna la
-Saint-Barthélemy. Il avertit son monde. Et le matin, il y eut, sur la
-place, quelques centaines de coquins pour figurer le peuple, soutenir
-_l'honneur de Paris_. Ils soutinrent cet honneur en volant et pillant
-quelques maisons du voisinage. Absorbés dans ce pieux travail, ils ne
-virent pas le gouverneur de la ville, Montmorency, qui fondait sur
-leur dos avec sa cavalerie. Quoique armés jusqu'aux dents, ils ne
-résistèrent pas. Plusieurs restèrent sur le carreau; un seul fut pris,
-pendu aux grilles d'une fenêtre, et resta là, pour salutaire exemple.
-
-Les Audin, Capefigue, etc., ont tant dit, répété que c'est le peuple
-qui a fait la Saint-Barthélemy, qu'on finit par le croire. Une chose
-montre pourtant que ce peuple était divisé. Il y avait le peuple
-libre, et le peuple des confréries. Une émeute éclata contre les
-Italiens, dont certains hôtels furent pillés. Le bruit courut qu'ils
-volaient des enfants pour les tuer et en fournir le sang à la reine
-mère et au duc d'Anjou, à qui les médecins ordonnaient, pour
-l'épuisement, des bains de sang humain. Telle était, chez les
-Parisiens, la popularité du vainqueur de Jarnac, du héros catholique.
-
-Donc Paris était divisé. Et, si on laissait aller les choses, la
-grande masse peu à peu inclinerait au parti vainqueur. Coligny
-arrivait avec la force du succès et de la révolution. Le roi
-d'Espagne, avec son grand bruit de Lépante, n'en était pas moins
-écrasé partout.
-
-En Espagne d'abord, où il ne comprima les Maures qu'en leur faisant
-des concessions.
-
-Dans le Levant ensuite. Les Turcs gardèrent Chypre et refirent leur
-flotte. Le grand vizir disait plaisamment: «Nous vous avons coupé un
-membre, qui est Chypre; vous n'avez fait, en détruisant des vaisseaux
-si vite refaits, que nous couper la barbe; elle a poussé le
-lendemain.»
-
-Mais Philippe II était bien plus malade aux Pays-Bas. Nous l'avons
-dit, le duc d'Albe devenait fou de désespoir; Élisabeth arrête son
-argent au passage. Les corsaires lui saisissent en une fois cinq cent
-mille écus. Sommée de faire réparation en chassant les corsaires,
-Élisabeth, pour réparation, lui lance de ses ports les _gueux de mer_,
-qui, n'ayant plus d'asile, débarquent en Zélande même et prennent
-Briel (1er avril). Le 11 avril, malgré la reine mère, Charles IX signe
-le mariage de sa soeur Marguerite et du roi de Navarre, le 29,
-l'alliance anglaise.
-
-L'Espagne était bafouée de deux côtés.
-
-En Angleterre, on procédait contre son duc de Norfolk, prétendu de
-Marie Stuart.
-
-En France, Charles IX souriait des menaces de l'ambassadeur espagnol,
-et disait: «Je suis prêt à tout.» (Languet, I, 177.)
-
-Cependant l'Espagne, ayant régné si longtemps en France, y gardait des
-racines. Elle avait d'un côté les Guises, de l'autre le parti d'Anjou.
-Tavannes, l'homme de Montcontour, qui se croyait vainqueur de Coligny,
-ne digérait pas la paix que son vaincu avait victorieusement imposée.
-Ils se rencontraient sur le quai, devant le Louvre, à la tête de leurs
-gentilshommes. Un jour Coligny, franchement, dit à Tavannes: «Qui ne
-veut pas la guerre avec l'Espagne, a dans le ventre la croix rouge»
-(c'est-à-dire la croix espagnole). Tavannes, qui était un peu sourd,
-se dispensa d'entendre. Mais il alla disant que Coligny lui cherchait
-querelle pour le tuer.
-
-Par un tel mot, sévère et mérité, de l'amiral aux hommes du duc
-d'Anjou, la guerre était constituée sur le pavé de Paris entre eux et
-les protestants. Cette petite cour jalouse ne manquera pas de
-justifier l'accusation de Coligny en révélant ses projets jour par
-jour au duc d'Albe, et s'associant intimement aux Guises pour le
-meurtre de l'amiral.
-
-Celui-ci tenait Charles IX pour le moment. Il le gagna d'emblée par
-deux choses qui ne pouvaient manquer d'entraîner un jeune homme. _Il
-se remit à lui entièrement_:
-
-1º Dans un mémoire commencé à la Rochelle et toujours continué depuis,
-Coligny déclarait au roi que, non-seulement l'Espagne, _mais
-l'Angleterre_, était l'ennemie de la France, dont il fallait toujours
-se défier.
-
-Ce mémoire n'était pas entièrement achevé à sa mort. Mais Coligny
-certainement, dans ses longues conversations avec le roi, lui en avait
-dit la substance.
-
-Charles IX avait pu comprendre que l'amiral n'était nullement un
-aveugle sectaire, mais avant tout un bon Français, un protestant sans
-doute, mais encore plus un grand et excellent citoyen. Pendant que la
-plupart des protestants mettaient tout leur espoir dans l'alliance
-anglaise, disant, la larme à l'oeil (à Walsingham), que sans elle ils
-étaient perdus, Coligny déclarait qu'il ne se confiait qu'à la France
-et au roi.
-
-2º Et cela, il le prouvait en rendant, malgré les répugnances et les
-défiances de son parti, les places de sûreté qu'il avait dans les
-mains.
-
-Était-ce une imprudence? Non. Trois petites places qu'il rendit
-n'étaient pas une garantie sérieuse. On rendait peu de chose pour
-acquérir beaucoup, la volonté royale et la direction de la monarchie.
-
-Lorsqu'au 1er avril les _gueux de mer_, Hollandais et Français,
-renvoyés des ports d'Angleterre sur les réclamations du duc d'Albe,
-s'emparèrent de Briel et prirent pied en Zélande, ce succès du
-protestantisme encouragea tellement Charles IX, l'entraîna tellement
-sous l'ascendant de Coligny, qu'il fit la démarche la plus décisive.
-L'agent français déclara de sa part _qu'il protestait_ contre la
-tyrannie du duc aux Pays-Bas, _et que, s'il ne supprimait son impôt du
-dixième, la France rompait avec l'Espagne_ (Morillon à Granvelle, 15
-avril 1572). Intervention hardie, violemment révolutionnaire, qui
-équivalait à un appel aux armes, à une promesse de soutenir les
-insurgés. Le 17 juin encore, l'ambassadeur de France à Madrid menaçait
-Philippe II (_Ibidem_).
-
-L'affaire de Briel, quoique désapprouvée du prince d'Orange, qui
-n'était pas préparé à la soutenir, n'en commença pas moins le
-soulèvement de la Hollande et de la Zélande. Nos huguenots, sous
-Lanoue, surprirent Valenciennes le 15 mai, et Louis de Nassau, le
-bouillant frère du prince d'Orange, moins en rapport avec lui qu'avec
-nous, par un coup hardi s'empara de Mons (25 mai).
-
-Charles IX semblait protestant. Le pape refusant la dispense pour le
-mariage de Navarre, il dit qu'on s'en passerait. Malgré la haute
-opposition du pape, malgré la sourde résistance de Catherine et
-d'Henri d'Anjou, il poursuivait l'affaire. La reine mère ne réussit
-pas à la faire avorter. La mort même de Jeanne d'Albret, empoisonnée,
-dit-on, et qui le fut au moins d'ennui et de dégoût, ne put rien
-arrêter (9 juin). Le roi avait signé le mariage le 6 avril, et le fit
-le 18 août.
-
-Il ne voulait pas moins sincèrement le mariage de son frère Alençon
-avec la reine Élisabeth. Ce qui ne permet pas d'en douter, ce sont les
-présents magnifiques qu'il fit aux envoyés anglais. Dans cette cour
-nécessiteuse, l'argent, jeté ainsi, prouve mieux qu'aucune chose qu'il
-y avait bonne foi et une volonté sérieuse.
-
-Ainsi, d'avril en juin, Charles IX suivait réellement le flot montant
-de la révolution, fortement entraîné et remorqué par Coligny.
-
-La reine mère et son duc d'Anjou faisaient semblant de suivre.
-
-Plusieurs lettres de Catherine montrent qu'elle était fausse;
-d'autres, qu'elle était hésitante, embrouillée dans ses propres ruses.
-
-Qu'on lise sa lettre du 5 juin à Élisabeth. Au moment où, par des
-dépêches innombrables et par une ambassade solennelle, elle présente
-pour époux à la reine son fils Alençon, elle lui écrit une lettre où
-elle ne parle que d'Henri d'Anjou, de la romanesque hypothèse où Henri
-épouserait Marie Stuart, qui serait adoptée comme héritière par
-Élisabeth, de sorte qu'Henri, qui n'a pu être époux d'Élisabeth, se
-trouverait son fils adoptif!
-
-Inexplicable lettre, d'une mère si aveugle, qu'elle perd de vue
-également la politique et le bon sens. À quel point faut-il croire
-qu'elle ignore la nature humaine, pour supposer qu'Élisabeth, dont
-tous les mots et tous les actes sont brûlants de haine pour Marie
-Stuart, change au point d'en faire sa fille?--et cela en la mariant à
-ce Henri d'Anjou qui vient de donner à Élisabeth la mortification d'un
-refus?
-
-Cette lettre inepte, qui met bien bas cette fameuse Catherine, nous
-révèle que l'ambassade devait proposer à la reine d'Angleterre
-d'épouser Alençon, pour avoir des enfants, des héritiers? non pas;
-mais en prenant pour héritière sa rivale abhorrée, qu'eût épousée
-Anjou.
-
-Combinaison très-digne de Bedlam et de Charenton! Admirable, à coup
-sûr, pour irriter Élisabeth, qu'on suppose trop vieille pour
-qu'Alençon en ait des enfants.
-
-Voilà les mains dans lesquelles était la France, ineptes, vacillantes
-et perfides. Rien n'avançait et rien ne se faisait. Henri d'Anjou,
-toujours lieutenant général du royaume, chef de l'armée, n'était que
-trop à même d'éluder, de tromper les résolutions de Charles IX. La
-reine mère alléguait à son fils la nécessité de voir d'abord ce
-qu'allait faire une armée espagnole que Philippe II préparait _contre
-les Turcs_, mais qui ne partait pas.
-
-On permit seulement à des volontaires protestants d'aller secourir
-Mons, menacé par le duc d'Albe. Genlis, qui devait les conduire, vint
-déguisé prendre à Paris les ordres du roi. Le lendemain, on le savait
-à Bruxelles, la chose était publique. Tant le conseil privé du roi
-était soigneux d'avertir le duc d'Albe. Nos protestants, livrés ainsi
-d'avance, furent battus devant Mons; une partie seulement parvint à
-entrer dans la ville (9 juillet).
-
-Jamais petit événement n'eut de si vastes résultats.
-
-Charles IX, qui venait d'écrire à son ambassadeur à Londres de régler
-avec Élisabeth _le partage des Pays-Bas_ (Fénelon, VII, 301), écrit
-bien vite: «La guerre se fera en Flandre, mais _pas de mon côté_. Du
-reste, si la reine a des vues sur les Pays-Bas, je n'y mets nul
-obstacle.»
-
-De son côté, Élisabeth (22 juillet) ne sait plus si elle veut se
-marier, elle s'aperçoit de la disproportion d'âge.
-
-Ainsi tout est glacé. On avait jeté à Flessingue quatre cents Anglais
-et cinq cents Français. La France et l'Angleterre veulent les
-rappeler.
-
-Catherine, enhardie par le découragement de son fils, croit l'occasion
-favorable pour faire éclater la querelle domestique. Elle pleure,
-gémit des apartés du roi, de ses conseils secrets avec Coligny. Elle
-voit bien que son fils la quitte, qu'il n'a plus besoin d'elle. Eh
-bien, qu'on la laisse donc retourner à Florence et y mourir! Elle
-part, en effet, et s'arrête à deux pas. Le roi, qui n'avait jamais
-rien fait, jamais écrit ni travaillé, qui était habitué à la voir tout
-écrire, se crut perdu; il ne pouvait se passer d'une telle mère, d'un
-tel scribe. Il court après, l'apaise et la ramène.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII
-
-LES NOCES VERMEILLES
-
-Août 1572
-
-
-Le génie indomptable que Coligny avait déployé après Montcontour, où
-il partit d'une défaite pour courir la France en vainqueur, le
-dévouement tout personnel qu'il montra jeune à Saint-Quentin, où il
-couvrit la France de son corps, il les montra encore en juillet et en
-août 1572. De son corps et de sa personne il couvrit son parti.
-
-S'il eût seulement bougé de Paris, tout le Nord, qui avait les yeux
-sur lui, eût lâché pied. Élisabeth, d'abord, eût reculé; elle parlait
-d'abandonner Flessingue, d'en rappeler ses Anglais. Le prince d'Orange
-eût reculé. S'il s'aventura dans les Pays-Bas, et fit sa pointe hardie
-en Brabant, en Hainaut, c'est qu'il gardait l'espoir des douze mille
-arquebusiers que lui promettait Coligny. Toutes ces villes de Hollande
-et de Zélande qui venaient de se déclarer avaient la confiance que les
-Français allaient serrer le duc d'Albe et le retenir au Midi.
-
-Le seul séjour de Coligny à Paris, et l'attente qui en résultait,
-donnaient une force énorme au parti protestant.
-
-Il avait perdu un millier d'hommes, il est vrai, devant Mons. Mais il
-triomphait en Hollande et dans les pays maritimes.
-
-Il ne faut pas s'y tromper, ces succès, cette ardeur volcanique qui
-saisit la calme Hollande, tinrent en grande partie au débordement du
-grand parti protestant français qui se répandait dans le Nord. Les
-nôtres sont alors partout. Et le premier secours que le prince
-d'Orange envoya à Flessingue, fut un corps de cinq cents Français.
-
-Situation étrange! Le parti s'extravase au nord; le chef reste à
-Paris, à peu près seul.
-
-Le prince d'Orange, si parfaitement informé, dit que l'amiral n'avait
-gardé à Paris _que six cents gentilshommes_. Plusieurs avaient des
-domestiques; quelques-uns, qui étaient des grands seigneurs, avaient
-leur maison. Ce n'était guère plus de deux mille épées qui restaient
-près de Coligny.
-
-L'agent intelligent que Granvelle, alors éloigné, conservait à
-Bruxelles pour lui rendre compte de tout, le prêtre Morillon, lui
-écrit qu'on doute que Coligny envoie les siens contre le duc d'Albe,
-_qu'il ne ferait finement de se tant désarmer_. Finement? Non, sans
-doute. L'amiral ne fit pas finement. Le prêtre Morillon et le prêtre
-Granvelle auraient été plus fins. Ils eussent gardé une armée autour
-d'eux.
-
-On voit que ces deux politiques, Granvelle et Morillon, ne regardent
-que la Belgique. Granvelle écrit (11 juin): «Tout l'espoir que nous
-avons est que _ceux des Pays-Bas ne voudront pas être Français_.»
-Prévision très-juste. À la déroute de Genlis, ou vit les paysans du
-Hainaut tomber sur les vaincus, égorger leurs libérateurs; les prêtres
-faisaient accroire à ces idiots que nos protestants français venaient
-faire un massacre général des catholiques.
-
-Mais si les nôtres échouèrent en Belgique, ils réussirent à merveille
-en Hollande. Partout, dans ces villes du Nord, nos Français se jettent
-intrépidement, et ils ne contribuent pas peu à ces résistances
-désespérées dont la Hollande étonna le monde. Elle commence dès lors,
-cette France hollandaise, si glorieuse pendant cent cinquante ans.
-
-Là échoua tout prévision; le calcul de Granvelle, très-bon pour la
-Belgique, est faux pour la Hollande. De plus en plus, ces éléments
-s'associeront; il se fera un admirable mariage, de cet ardent élément
-français, de vive étincelle d'héroïsme méridional, avec la force
-hollandaise, l'héroïque persévérance du Nord. Et c'est pourquoi la
-Hollande fut la pierre de la résistance, l'asile universel et le salut
-du genre humain.
-
-Le sacrifice de Coligny a porté ses fruits. Son sang n'a pas été
-perdu. Son obstination courageuse à rester à Paris en juin, en juillet
-et en août 1572, avec tel péril que tout le monde voyait, fit
-l'espérance même, l'audace et l'élan du parti.
-
-Par les lettres du prince d'Orange, par la correspondance (inédite
-encore) de Granvelle, par les dépêches anglaises, etc., toute la
-situation est dévoilée. Il y avait des raisons contraires, et
-très-équilibrées, pour espérer et craindre. L'amiral eût été ridicule
-à jamais, s'il eût quitté Paris. En restant, il pourvut à son honneur,
-il servit grandement son parti, il agit comme on doit, dans les
-circonstances douteuses, avec une prudence héroïque.
-
-En août, on se remettait du petit échec de juillet. L'affaire de Mons
-paraissait, ce qu'elle était, minime. Malgré l'échec, la ville n'en
-avait pas moins été secourue.
-
-Charles IX, un peu remonté, était déterminé à tenir sa parole, à faire
-le mariage de Navarre et à envoyer des troupes en Belgique. Il y avait
-un commencement d'exécution. Morillon l'écrit à Granvelle (11 août):
-«On fait de grands apprêts en Champagne. Il y a vingt-quatre pièces
-d'artillerie en fonte pour venir sur Luxembourg, où il n'y a
-personne.»
-
-Si les choses n'allaient pas plus vite, c'est que l'argent manquait;
-c'est qu'on craignait que D. Juan d'Autriche, au lieu d'embarquer ses
-Espagnols contre le Turc, ne les amenât par le chemin qu'avait suivi
-le duc d'Albe, par la Savoie et la Franche-Comté (Morillon). En tenant
-des forces en Champagne, Coligny répondait aux deux éventualités; ou
-il attaquait D. Juan, ou il attaquait Luxembourg, et secondait le
-prince d'Orange.
-
-Les Anglais, rassurés aussi vite qu'ils avaient été effrayés,
-retombaient dans leur péché éternel de nature, la sournoise et
-haineuse jalousie de la France: «Il est impossible, humainement
-parlant, que les Français ne réussissent pas, dit Walsingham. Mais les
-princes allemands y auront l'oeil. Ils forceront bien la France de se
-contenter de la Flandre et de l'Artois. L'Angleterre aura la Hollande.
-Pour le Brabant et tout ce qui dépendait de l'Empire, on le donnera à
-quelque prince d'Allemagne, qui ne peut être que le prince d'Orange.»
-
-Burleigh (la pensée même d'Élisabeth) avait déjà écrit à Walsingham:
-«Il faut que les Pays-Bas s'affranchissent eux-mêmes et non par
-d'autres.» Enfin, un agent anglais avait dit sèchement à l'amiral
-lui-même: «Vous ne commanderez pas en Flandre, nous ne le souffrirons
-pas.»
-
-Ce qui est bien plus fort, c'est que Guillaume d'Orange, à qui Coligny
-faisait envoyer de l'argent français, et que tout le monde croyait
-l'_alter ego_ de l'amiral, paraît très-froid pour lui. Il nous apprend
-dans une de ses lettres que Coligny le prie de ne pas combattre avant
-leur jonction, et ajoute: «En cela, j'agirai selon que je verrai les
-commodités et occasions.»
-
-Telle était la situation de l'amiral pendant qu'il couvrait de son
-corps la cause protestante. L'Angleterre lui était déjà hostile,
-l'Allemagne jalouse et ses amis très-froids. En revanche, ses ennemis
-d'une ardeur furieuse. À Paris, à Bruxelles, on se sentait perdu sans
-un assassinat.
-
-Il n'y a pas à en douter. Les lettres de Morillon le disent assez
-clairement. «Le duc d'Albe est désespéré. On a mandé son fils. Son
-secrétaire n'ose pas rester seul avec lui; à chaque nouvelle, on
-dirait qu'il va rendre l'âme. Ce qui me déplaît, c'est qu'il écoute
-les devins, la nécromancie. Ils disent qu'on va regagner tout par
-enchantement. On se vante qu'avant _quinze jours_ on verra merveille.»
-
-Ceci est écrit le 10 août. Ajoutez _moins de quinze jours_, vous avez
-le 24. C'est le jour précis du massacre qui fut cette _merveille_.
-
-On a bonne grâce à prédire quand on fait l'événement!
-
-Dès le commencement d'août, sous le prétexte des noces prochaines,
-l'armée des Guises est entrée dans Paris, je veux dire les bandes
-nombreuses que cette riche maison, du revenu de ses quinze évêchés, et
-dans ses terres, ses fiefs, ses innombrables seigneuries, nourrissait
-et gardait en armes. Quelques-uns étaient des _bravi_, comme Maurevert
-et Attin, pensionnés pour tuer Coligny et son frère. La grande masse
-étaient de pauvres gentilshommes, gueux nobles et mendiants bien nés,
-que les cardinaux de Lorraine et de Guise, les princes de la famille,
-Henri de Guise, Aumale, Elbeuf, etc., tenaient en meutes, avec leurs
-dogues, pour les lâcher au jour utile. Ajoutez une grande clientèle de
-serviteurs volontaires et désintéressés de la famille, de gros corps
-de noblesse picarde et autre, qui venaient d'amitié _accompagner_ MM.
-de Guise et les garder. Un seul gentilhomme, Fervaques, un furieux
-Picard catholique, leur amenait de son pays un renfort de vingt ou
-trente épées.
-
-Tout cela logé autour des Guises, ou chez le clergé de Paris, les uns
-chez les chanoines, aux cloîtres Notre-Dame, Saint-Germain-l'Auxerrois;
-les autres chez les moines, dans les grands bâtiments des
-abbés-princes, chez les curés enfin, où ils se trouvaient en rapport
-avec les gros bourgeois et les meneurs des confréries.
-
-Ils se trouvaient ainsi groupés d'avance, ayant appui dans la
-population.
-
-Au contraire, les protestants, gens du Midi et de l'Ouest, logeaient
-où ils trouvaient logis, étaient fort dispersés, comme perdus dans la
-grande ville. Quelques-uns cependant s'obstinèrent à rester dehors, au
-faubourg Saint-Germain.
-
-Dans une situation si menaçante, Coligny oserait-il exiger de son
-jeune roi la chose redoutée des catholiques, la chose épouvantable qui
-marquait la victoire du protestantisme, les noces de Navarre, le
-_premier mariage mixte_ entre les deux religions, la solennelle
-reconnaissance qu'un protestant est homme, et non un monstre,
-l'introduction hardie du petit prince de montagne, semi-paysan
-béarnais, dans l'alcôve du Louvre, dans le lit de la Marguerite, qui
-affichait très-haut son mépris, son dégoût?
-
-Rien n'arrêta l'homme de bronze. Il somma le roi de sa parole, et la
-lui fit tenir.
-
-Les simples fiançailles (17 août) produisirent déjà une explosion dans
-Paris. Avec des hurlements terribles, l'armée des aboyeurs, déchaînée
-dans toutes les chaires, cria que Dieu ne souffrirait pas cet
-exécrable accouplement, que la colère du ciel allait tomber, qu'on
-verrait des torrents de sang.
-
-Quels étaient ces prédicateurs de la Saint-Barthélemy? La première
-place entre eux est due certainement à l'évêque Sorbin, à l'évêque
-Vigor, qui la prêchaient depuis douze ans. La seconde aux jésuites, le
-vrai poignard de Rome; Auger, l'un d'eux, fit, à lui seul, la
-Saint-Barthélemy de Bordeaux.
-
-Mais le plus véhément de tous, un prêcheur de grande éloquence, plein
-de feu, plein d'esprit, puissant acteur, brûlant parleur, fut le
-cordelier Panigarola, dont nous avons les oeuvres. C'était un jeune
-Milanais, un mondain effréné, connu par un duel douteux et fort
-sinistre d'où il sortit peu net, en ceignant le cordon de
-Saint-François. Pie V, le plus violent des papes, le plus fixe au
-massacre, et qui en suit l'idée dans toutes ses lettres, ayant entendu
-Panigarola, crut que ce comédien terrible était l'homme même de la
-chose. Il fit pour lui ce que jadis on avait fait pour Loyola. Il
-l'envoya, _comme étudiant_, à Paris. L'étudiant ne fit qu'enseigner;
-sa chaire tonnante enseigna le massacre et professa l'oeuvre de sang.
-
-Les voix bruyantes de ces enfants perdus ne donnent pas le dessous des
-choses. Quels étaient ceux qui travaillaient Paris, qui informaient
-Bruxelles, qui donnèrent à l'Espagne la première nouvelle du massacre?
-Sans nul doute, ceux qui, dès 1560, sollicitaient l'assistance de
-Philippe II (V. plus haut). Parti riche, à lui seul énormément plus
-riche que le roi, la cour et le gouvernement, et qui les emportait
-légers comme une paille, qui entraînait tout par l'argent, par la
-force d'un patronage immense. Parti qui précipitait Guise et l'animait
-par la concurrence d'Henri d'Anjou; parti qui rassurait le duc d'Albe
-et lui promettait le massacre au plus tard pour le 24 août.
-(_Morillon, lettre du 10._)
-
-Le roi même était menacé. Sorbin disait en chaire que, s'il faisait
-les noces, il en serait de lui comme d'Ésaü, que Dieu dépouilla de son
-droit d'aînesse pour le transférer à Jacob.
-
-D'autre part, Coligny le tenait, ne lâchait pas prise. Il agissait sur
-lui par l'honneur, par la confiance excessive et illimitée. Ayant
-rendu les places de sûreté, il avait tiré sur le roi (si le roi était
-gentilhomme) une lettre de change qu'il fallait payer ou mourir.
-
-On disait de tous les côtés à Coligny qu'il se perdait en exigeant
-cela. Il répondait froidement: «Je suis assez _accompagné_, si je n'ai
-affaire qu'à MM. de Guise.»
-
-Charles IX, alarmé, fit venir au Louvre le chef de la famille, Henri
-de Guise, et, Coligny présent, pria et somma le jeune homme de se
-réconcilier sincèrement avec cet illustre vieillard, ce grand homme en
-cheveux blancs, qui toujours avait protesté qu'il n'avait pas fait
-tuer son père. Henri, sans hésiter, donna la main à Coligny, et prouva
-ce jour-là sa descendance maternelle, la parenté des Borgia.
-
-On disait dans le peuple «que les noces seraient _vermeilles_,»
-qu'elles n'auraient pas lieu, ou seraient marquées d'un combat. Elles
-se firent paisiblement à Notre-Dame.
-
-Charles IX affirma que le pape donnait la dispense, qu'elle allait
-arriver, et le cardinal de Bourbon n'osa plus résister. La cérémonie
-se fit sous le ciel, sur un échafaud magnifique qu'on avait dressé au
-Parvis. Marguerite, qui appartenait de coeur aux Guises et à son frère
-Anjou, s'obstina (dit-on) à ne pas dire: Oui, et ce fut Charles IX
-qui, d'un mouvement brusque, lui fit baisser la tête et consentir en
-apparence. Pendant la messe, Coligny et le roi de Navarre restèrent à
-l'Évêché. Après, ils entrèrent dans l'église. De Thou, alors enfant,
-vit et entendit Coligny, qui, voyant aux murailles les drapeaux de
-Jarnac et de Montcontour, disait: «Nous en mettrons d'autres à la
-place, plus agréables à voir,» parlant des drapeaux espagnols.
-
-Le miracle infaisable s'était fait cependant, et l'on s'était passé du
-pape. Le parti papal, espagnol, était poussé à bout. Dans son
-exaltation furieuse, la coterie des futurs Ligueurs dit le jour même à
-Notre-Dame, aux protestants restés hors de l'église: «Vous y entrerez
-bientôt malgré vous.»
-
-Le massacre était arrêté certainement, que la cour le voulût ou non.
-Du reste, la reine mère ne refusait nul acte préalable. Le soir des
-noces, on fit signer au roi une lettre aux gouverneurs, pour arrêter
-_tout courrier ou tout autre_ qui passerait les monts _avant six
-jours_. Calipuli affirme que cette lettre fut envoyée à tous les
-gouverneurs, dans toutes les directions. On dut faire croire à Charles
-IX, à l'amiral peut-être, qu'il était important que don Juan
-d'Autriche, l'Espagne, l'armée espagnole, qui d'Italie nous menaçait,
-ignorassent le départ de nos troupes pour les Pays-Bas.
-
-Le massacre pouvait-il se faire, sans le roi, malgré lui, par l'audace
-des Guises, appuyé d'un si fort parti? Je dis hardiment _oui_, on
-pouvait soulever Paris et tenir le roi dans son Louvre. Coligny avait
-peu de monde, six cents épées, le reste des valets.
-
-Mais les Guises n'avaient de chef que ce jeune homme de vingt ans qui
-avait si peu brillé à la guerre. Le très-prudent cardinal de Lorraine
-avait pris le chemin de Rome. La vraie tête des Guises était une femme
-italienne, Anne d'Este, la mère d'Henri de Guise, hésitante
-certainement par instinct maternel.
-
-Parti de feu, tête de glace. Pour suivre son parti et hasarder
-l'exécution, le jeune Guise voulut un ordre de l'autorité, sinon du
-roi, au moins du lieutenant du roi, qui était le duc d'Anjou.
-
-Jamais Anjou, jamais sa mère, n'auraient pris ce courage. Ce fut
-Coligny qui le leur donna, en les poussant au désespoir.
-
-Nos envoyés dans le Levant et autres avaient écrit de longue date que
-le trône de Pologne allait vaquer. Ouverture vivement saisie de
-Charles IX pour éloigner Anjou. Catherine aussi, pour gagner du temps,
-fit semblant de le désirer. Mais, en juillet, voici la vacance de
-Pologne, voici une ambassade polonaise, voici l'insistance de Coligny
-qui veut chasser Anjou ou le faire expliquer. La chose est poussée à
-l'extrême par un mot fort et décisif de l'amiral: «Si Monsieur, qui
-n'a pas voulu de l'Angleterre par un mariage, ne veut pas non plus de
-la Pologne par élection, décidément qu'il déclare donc _qu'il ne veut
-pas sortir de France_.»
-
-Henri d'Anjou était mis en demeure de résister en face à Charles IX,
-de dire franchement qu'il aimait mieux sa situation d'_héritier_
-qu'aucun trône du monde; _héritier_ d'un frère de son âge; _héritier_
-futur, improbable, d'autant plus menaçant, pouvant être tenté de faire
-du futur un présent, de se garnir les mains, d'abréger ce frère
-éternel et de le mettre à Saint-Denis.
-
-Charles IX sentait tout cela. Il pénétrait fort bien ce mignon de
-Catherine, avec ses airs de femme, bracelets, boucles d'oreilles et
-senteurs italiennes. Un trop juste instinct lui disait qu'en ce cadet,
-docile, doux et respectueux, il avait son danger, sa perte. Et c'était
-trop vrai en effet.
-
-Dans un récit très-vraisemblable, attribué au duc d'Anjou, il dit:
-«Comme j'entrai un jour dans la chambre du roi, sans me rien dire il
-se promena furieusement à grands pas, me regardant souvent de travers
-et mettant la main à sa dague, de façon si animeuse, que je
-m'attendois à être poignardé. Je fis si dextrement, que, lui se
-promenant et me tournant le dos, je me retirai vers la porte que
-j'ouvris, et, avec une courte révérence, je fis ma sortie, qui ne fut
-quasi aperçue que quand je fus dehors, et toutefois pas assez vite
-qu'il ne me lançât encore deux ou trois fâcheuses oeillades. Je crus
-l'avoir échappé belle.»
-
-Cette frayeur du fils passa augmentée à la mère. Dans le récit que
-j'ai cité, le progrès de leur peur est marqué admirablement. Elle alla
-jusqu'à leur faire faire la démarche qui autrement leur eût été la
-plus antipathique, une alliance avec les Guises.
-
-Ceux-ci avaient besoin extrêmement de l'assassinat. Pourquoi? Parce
-que, Henri de Guise, leur _héros_, ayant tellement échoué à la guerre,
-il leur fallait un coup pour se relever.
-
-Le crime fut débattu entre deux femmes. Catherine fit venir la veuve
-de François de Guise (alors duchesse de Nemours), la mère de Henri de
-Guise. Il n'y eut, avec le duc d'Anjou, que deux témoins, probablement
-Gondi (Retz) et Birague. On demanda à la veuve de Guise si elle ne
-voulait pas, ayant si belle occasion, exécuter enfin cette vengeance
-dont elle faisait bruit, qu'elle affichait depuis dix ans.
-
-Mais maintenant que la question était vue de si près, la mère de Henri
-de Guise eût bien voulu que l'affaire se fît par les hommes du roi, ou
-de Henri d'Anjou. Elle proposa un Gascon, épée connue et sûre. On le
-fit venir et causer. Mais le duc d'Anjou n'eut garde de le prendre. Il
-insista pour que cette vengeance de famille se fît par la famille, par
-l'homme qu'elle nourrissait exprès, l'assassin patenté, Maurevert. En
-d'autres termes, sa prudence laissait tout sur le dos des Guises.
-
-Ceux-ci réfléchirent qu'après tout, ayant à commandement, outre leurs
-bandes personnelles, cette grosse ville, sa milice de cinquante à
-soixante mille hommes contre les six cents gentilshommes de Coligny;
-ayant, par le duc d'Anjou, lieutenant général du roi, les Suisses
-royaux, tous catholiques, et la garde royale, ils étaient plus de cent
-contre un; que, d'ailleurs, très-probablement, il n'y aurait point de
-bataille; que, Coligny tué, tout se disperserait.
-
-Donc ils prirent tout sur eux: ils fournirent l'assassin; ils
-fournirent le logis d'où l'on devait tirer; ils fournirent le cheval
-qui devait sauver l'assassin. L'intendant de Guise, Chailly, alla
-chercher Maurevert et le logea chez le chanoine Villemur,
-ex-percepteur de Guise, au cloître Saint-Germain-l'Auxerrois. Ce fut
-des écuries des Guises qu'on tira un cheval d'Espagne, qui, sellé,
-bridé, attendit dans l'arrière-cour, près de la porte de derrière.
-Trois jours durant, derrière un treillis de fenêtre masqué de vieux
-drapeaux, se tint patiemment l'assassin, l'arquebuse chargée de balles
-de cuivre, appuyée et couchant en joue.
-
-Cependant les noces de Navarre et de Condé, qu'on maria aussi,
-continuaient. Des bals, des farces plus ou moins indécentes,
-remplissaient toutes les nuits, et le jour on dormait; toute affaire
-ajournée, le roi perdu dans les amusement avec sa furie ordinaire;
-protestants, catholiques, tout mêlé et dansant ensemble. Cependant,
-dans ces fêtes folles, on distingue fort bien la malice du duc d'Anjou
-et sa griffe de chat. C'est lui, sa mère, les Italiens, qui, sans nul
-doute, se donnèrent le plaisir de ridiculiser le jeune paysan
-béarnais, d'en faire un sot devant sa femme, de faire jouer aux dupes
-mêmes une comédie du futur crime, de rire avant d'assassiner.
-
-Ce fut, en mascarade, le _Mystère des trois mondes_, comme on fit
-jadis à Florence au pont de l'Arno. Au paradis, rempli de nymphes,
-voulaient entrer des chevaliers (Condé, Navarre); mais il était gardé
-par d'autres chevaliers, par le roi et ses frères, qui rompaient la
-pique avec eux et finissaient par les traîner du côté de l'enfer, où
-les diables les enfermaient. Cependant les vainqueurs allèrent
-chercher les nymphes et dansèrent avec elles toute une grande heure,
-longueur impertinente, ennuyeuse pour les vaincus. Navarre dut rester
-en enfer pendant qu'on fit danser sa femme. Le combat reprit ensuite,
-et des traînées de poudre qui éclatèrent de tous côtés, remplissant le
-palais de fumée, d'odeur sulfureuse, mirent en fuite toute
-l'assistance.
-
-Damnés, vaincus et ridicules, ce fut le sort des deux maris. Le jour
-suivant, on les fit Turcs, c'est-à-dire vaincus encore; les Turcs
-venaient de l'être à la bataille de Lépante. Dans un tournoi en
-mascarade, le roi de Navarre avec les siens, parurent vêtus en Turcs,
-avec des turbans verts. Ces Turcs de carnaval furent battus par deux
-femmes, deux amazones, qui n'étaient autres que le roi et son frère.
-
-La majesté royale en jupe courte! Spectacle honteux, baroque! Mais
-plus choquant encore était Anjou, impudique figure qui se complaisait
-dans ce rôle et dans sa grâce infâme, couvrant de honteuses folies
-les apprêts de l'assassinat (jeudi 21 août 1572).
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIII
-
-BLESSURE DE COLIGNY.--CHARLES IX CONSENT À SA MORT
-
-22-23 Août 1572
-
-
-Coligny, quoique malade, croyait partir la semaine qui suivrait le
-mariage. Il l'écrit ainsi à sa femme, dans une lettre infiniment
-tendre, fort touchante, qui ferait croire qu'il sentait sa situation
-et pensait bien que c'étaient les dernières paroles qu'ils dussent
-échanger dans ce monde.
-
-Dans un sombre petit hôtel, voisin du Louvre, tout près du cloître
-Saint-Germain-l'Auxerrois, il recevait coup sur coup de mauvaises
-nouvelles. L'édit de pacification devenait une risée; un enfant qu'on
-portait au prêche pour le baptiser fut tué dans les bras de sa mère.
-Les Guises grossissaient dans Paris, et Montmorency en sortait.
-
-Ce chef futur des politiques, en abandonnant ainsi Coligny, fut une
-des causes du massacre. S'il fût resté avec les siens, avec la
-nombreuse noblesse attachée à sa famille, on eût regardé à deux fois
-avant de tirer l'épée.
-
-Il crut acquitter sa conscience en avertissant Coligny de pourvoir à
-sa sûreté.
-
-Le devoir clouait celui-ci au fatal séjour de Paris; s'il eût bougé,
-il perdait tout. La seule chance qu'il eût qu'on fît droit aux
-plaintes des protestants, et qu'on aidât d'un secours l'invasion du
-prince d'Orange, était dans sa persévérance, dans l'ascendant qu'il
-avait pris sur l'esprit du jeune roi. Partir, c'était rompre avec lui,
-c'était tout abandonner, recommencer la guerre civile. Dût-il mourir à
-Paris, cela valait encore mieux.
-
-Sentinelle infortunée du grand parti protestant qui ne lui donnait nul
-appui, ni d'Angleterre, ni d'Allemagne, il périssait abandonné. On le
-voit parfaitement par une lettre de Catherine (21 août). Au moment où
-l'assassin attendait déjà Coligny, la reine mère est si convaincue de
-l'indifférence d'Élisabeth à cet événement qu'elle suit avec confiance
-l'affaire du mariage, et propose une entrevue entre son fils Alençon
-et la reine d'Angleterre «sur mer, par un beau jour calme, entre
-Douvres, Boulogne et Calais.»
-
-On savait parfaitement qu'Élisabeth, alarmée des grands projets de
-Coligny, ne vengerait nullement sa mort et prendrait fort en patience
-un événement qui allait fermer aux armes françaises la conquête des
-Pays-Bas.
-
-Lui seul était la pierre d'achoppement. Il inquiétait l'Europe,
-surtout ses prétendus amis.
-
-Le vendredi 22 août, comme il rentrait lentement chez lui, revenant du
-conseil et lisant une requête, il passe devant la fenêtre fatale, il
-est tiré... Une balle lui emporte l'index de la main droite, une autre
-traverse le bras gauche.
-
-Maurevert avait tiré, comme Poltrot, de manière à blesser son homme,
-lors même qu'il serait cuirassé. Son arme était appuyée et pouvait
-tirer bien mieux. Mais la main du fanatique était restée ferme, et la
-main du coquin trembla.
-
-Sans s'émouvoir, Coligny montre la fenêtre d'où l'on a tiré et dit:
-«Avertissez le roi.»
-
-Le roi jouait à la paume avec Guise et Téligny. Il jeta sa raquette,
-parut tout bouleversé et rentra brusquement, puis fit trois choses qui
-prouvaient sa bonne foi. Il ordonna l'enquête, il défendit aux
-bourgeois de s'armer (_Registres de la ville_), et il fit dire à tous
-les catholiques logés autour de l'amiral d'aller ailleurs, afin qu'on
-pût y concentrer des protestants.
-
-On a dit qu'il voulait faire massacrer ceux-ci, qu'il les réunissait
-pour les envelopper. Cependant, quand on songe à la vaillance connue
-de cette noblesse, à sa fermeté éprouvée, on sentira que la réunir
-ainsi, c'était la fortifier, c'était rendre le meurtre infiniment plus
-difficile, préparer un combat à mort.
-
-Je ne vois pas que Coligny ait profité de l'autorisation. Il voulut
-lier Charles IX, comme il avait fait en lui rendant les places de
-sûreté. Pourquoi eût-il voulu plus de garantie pour lui-même qu'il
-n'en gardait pour son parti? Beaucoup de protestants venaient. Mais il
-n'eut, à poste fixe, que des gardes du roi. Anjou eut soin d'y mettre
-un capitaine ennemi de l'amiral.
-
-L'illustre chirurgien Ambroise Paré coupa le doigt du blessé et
-fit à l'autre bras de profondes incisions. Ses amis pleuraient.
-Lui, merveilleusement patient: «Ce sont là des bienfaits de
-Dieu.»--Quelqu'un dit: «Oui, monsieur, remercions-le. Il a épargné
-la tête et l'entendement.»
-
-Il y avait là un saint homme, le ministre Merlin, le même, je crois,
-qui sauva le coupable père de Rubens et obtint sa grâce du prince
-d'Orange. Merlin dit à l'amiral: «Vous faites bien, monsieur, de ne
-penser qu'à Dieu et d'oublier les assassins.»
-
-Le calme et l'extraordinaire force d'âme de l'amiral parut à deux
-choses:
-
-Dans l'opération très-douloureuse, et qu'Ambroise Paré ne fit qu'en
-trois fois, ayant un mauvais instrument, le patient ne sourcilla point
-et dit seulement à l'oreille d'un de ceux qui le soutenaient que
-Merlin donnât cent écus d'or aux pauvres de l'Église de Paris.
-
-D'autre part, malgré tant de vraisemblances, de preuves même et
-d'aveux des gens de la maison fatale, comme on parlait des coupables,
-il dit: «Je n'ai d'ennemis que MM. de Guise. Toutefois je n'affirme
-point qu'ils aient fait le coup.»
-
-Quelques hommes déterminés offrirent à l'amiral d'aller poignarder les
-Guises à la tête de leurs bandes. Mais il le leur défendit.
-
-Les maréchaux Damville, Villars et Cossé vinrent le voir. Ils le
-trouvèrent gai et calme. Il dit à Cossé «Vous souvenez-vous de l'avis
-que je vous donnais il y a quelques heures?... Il faut prendre vos
-sûretés.»
-
-Damville, avec Téligny, alla de sa part prier le roi de venir. Il vint
-à deux heures et demie; mais sa mère, son frère Anjou, Gondi, son
-ex-gouverneur, ne le laissèrent pas aller seul; ils le suivirent,
-inquiets de ce que dirait le blessé. Ils trouvèrent la petite rue, le
-petit hôtel, combles de protestants armés qui les regardaient de
-travers et se parlaient à l'oreille, témoignaient peu de respect,
-croyant voir dans la mère et son fils Anjou les vrais assassins.
-
-Charles IX dit ces propres paroles: «Mon père, la blessure est pour
-vous, la douleur pour moi, et pour moi l'outrage... Mais j'en ferai
-telle vengeance qu'on se souviendra à jamais.» Et il en fit avec
-fureur le plus terrible serment.
-
-Coligny parla comme un homme qui se sent près de la mort. Parmi les
-plaintes des Églises, il articula deux accusations.
-
-«Pourquoi ne peut-on dire un mot dans votre conseil privé que le duc
-d'Albe n'en soit averti au moment même?»
-
-Puis il lui dit à l'oreille (ce que de Thou a supprimé par respect
-pour Catherine et pour Henri III): «Souvenez-vous des avertissements
-que je vous ai donnés sur ceux qui trament contre vous. Si Votre
-Majesté tient à la vie, elle doit être sur ses gardes.»
-
-«Vous vous échauffez trop, dit la reine. Il n'y pas d'apparence de
-faire parler si longtemps un malade.» Et elle emmena le roi. Le seul
-Henri d'Anjou, dont la maligne nature jouissait dans le mensonge,
-resta un moment de plus pour dire un mot d'amitié à celui qu'il
-assassinait.
-
-Cette hypocrisie pouvait-elle donner le change à Charles IX? On peut
-en douter; il rentra profondément triste et rêveur. Sa mère cependant
-l'obsédait pour tirer de lui ce que l'amiral avait dit si bas. Il
-refusa quelque temps, puis éclata tout à coup: «Ce qu'il me disoit,
-madame? Si vous voulez le savoir, il disoit que tout le pouvoir s'est
-écoulé dans vos mains, et qu'il m'en adviendra mal.» Il sortit et
-s'enferma. «Nous vîmes bien dès lors, dit lui-même Henri d'Anjou,
-qu'il n'y avoit pas de temps à perdre pour dépêcher l'amiral.»
-
-Cependant le roi de Navarre et le prince de Condé, qui avaient demandé
-en vain permission de se retirer, délibéraient chez Coligny avec
-quelques protestants sur ce qu'il convenait de faire. L'un d'eux dit:
-«Partir à l'instant. Mais le blessé eût été difficile à transporter,
-et Téligny répondait de la sincérité du roi.»
-
-Marguerite nous apprend ici un fait essentiel. On voit que les
-protestants ne se fiaient pas beaucoup à son mari, le roi de Navarre;
-qu'ils le voyaient apprivoisé par les caresses catholiques, qu'un
-pressentiment leur révélait dans le petit Béarnais ce leste sauteur
-qui dit: «Je vais faire le saut périlleux.» Et: «Paris vaut bien
-messe.» Ils lui firent signer, à lui, au prince de Condé et sans doute
-aux courtisans protestants de Charles IX, une obligation écrite de
-venger l'attentat fait sur Coligny.
-
-Le bruit s'en répandit sans doute. On sema par tout Paris la nouvelle
-lamentable que ces furieux protestants avaient juré d'égorger le
-pauvre jeune Henri de Guise. Malgré les défenses du roi, les
-capitaines de quartier, les meneurs des confréries, avaient fait
-prendre les armes. L'immensité du mouvement dépassait tout ce
-qu'avaient attendu Catherine et le duc d'Anjou, mouvement donné par le
-clergé et tout au profit de Guise (samedi 23 août).
-
-Henri d'Anjou, qui s'était retiré si habilement derrière Guise pour
-lui faire frapper le premier coup sur l'amiral, perdait toute son
-importance, toute faveur des catholiques, tout son renom de Jarnac et
-de Montcontour, s'il restait toujours derrière. Il se hasarda dans
-Paris, non à cheval, mais à demi caché dans un coche, menant avec lui
-son frère bâtard, Henri d'Angoulême, à qui il promettait la place
-d'amiral de France s'il achevait Coligny. Sur leur route par la ville,
-trouvant tout le peuple armé, ému, mais trop lent encore, ils semèrent
-habilement une panique (le même moyen qui fit faire en 93 les
-massacres de septembre): ils dirent, ce que disaient les protestants,
-que Montmorency avait été chercher un grand corps de cavalerie pour
-tomber sur Paris. L'effet désiré fut atteint. On trouva dans la peur
-des forces inouïes de courage; d'officieux avertisseurs dirent qu'il
-fallait se hâter d'égorger les protestants.
-
-Un petit conseil secret de la reine et des Italiens avait eu lieu à
-l'écart, non au Louvre, mais aux Tuileries, par-devant le roi. Leur
-avis, original et singulier, était qu'il fallait profiter du
-mouvement, laisser les Guises égorger les chefs protestants; le roi
-surviendrait alors, tomberait sur les Guises affaiblis, se trouverait
-débarrassé des uns et des autres, de tous les grands, et vraiment roi.
-
-Conseil italien et classique, d'après les modèles célèbres que les
-petits princes italiens avaient laissés en ce genre, mais ici
-inapplicable. Le roi était loin de pouvoir se débarrasser des Guises,
-étant en réalité plutôt dans leurs mains.
-
-Il paraît du reste avoir goûté très-peu ces conseils. Un domestique
-des Guises ayant été arrêté, ils vinrent hypocritement dire à Charles
-IX qu'accablés par la calomnie et dans la disgrâce du roi, ils
-demandaient la permission de se retirer. Le roi dit: «Vous pouvez
-partir. Je saurai bien vous retrouver, s'il faut faire justice.» Ils
-se mirent seulement en route et s'arrêtèrent dans les faubourgs.
-
-C'était le samedi soir (23 août). La reine mère fit un effort décisif
-près de son fils. Elle lui montra qu'il était seul, avec son petit
-régiment des gardes; que les protestants allaient appeler à eux des
-renforts, soulever toutes les villes; que les catholiques eux-mêmes,
-s'il n'agissait pas, agiraient sans lui, nommeraient un _capitaine
-général_. C'était lui dire précisément ce qui se fit dans la Ligue.
-
-Elle lui dit: «Vous n'aurez pas une seule ville en France où vous
-retirer.
-
-Ce qui me prouve que le récit attribué au duc d'Anjou est vraiment de
-lui ou d'un homme à lui, c'est qu'à ce moment il dissimule la
-situation honteuse où se trouvèrent les coupables (lui, sa mère et
-Retz), et suppose que Catherine réussit auprès du roi. Tavannes
-(homme du duc d'Anjou) suit la même tradition, la moins humiliante
-pour le fils et la mère.
-
-Mais voici le grand, le véritable, le naïf historien de la
-Saint-Barthélemy, Marguerite de Valois, qui nous apprend que le fils
-et la mère, repoussés apparemment par Charles IX, dans leur peur et
-dans leur danger, lui envoyèrent un homme qui pleurât pour eux et le
-décidât au massacre qui seul pouvait les sauver. Cet homme était Retz
-(Gondi), ex-gouverneur de Charles IX.
-
-Marguerite nous apprend que, le lendemain dimanche, _les huguenots en
-corps devaient venir au corps accuser Guise_ solennellement devant le
-roi. Guise, contre qui tant de preuves se réunissaient, n'eût pu ni
-voulu nier un coup qui le mettait si haut dans la faveur des
-catholiques; mais il eût dit qu'il n'avait rien fait que sur l'ordre
-de l'autorité légitime, l'ordre de monseigneur le duc d'Anjou,
-lieutenant général du royaume.
-
-Ainsi, tout se fût dévoilé à la face du monde.
-
-Anjou et Catherine allaient être convaincus d'avoir voulu tuer
-Coligny, parce que Coligny poussait le roi à mettre hors de France son
-dangereux héritier. Cela était trop évident. Avec un homme soudain et
-violent comme Charles IX, Anjou eût fort bien pu périr, et Catherine,
-menacée tant de fois d'être renvoyée en Italie, eût probablement, à ce
-coup, repris le chemin de Florence.
-
-Donc, le samedi 23 août à dix heures du soir, les deux coupables, la
-mère et le fils, firent avouer leur cas honteux, en tâchant de donner
-le change sur leurs vrais motifs. Retz dit au roi, dit Marguerite:
-«Que le coup n'avoit été par M. de Guise, mais que mon frère le roi de
-Pologne et la reine ma mère avoient été de la partie.»
-
-Pourquoi: «Parce que la reine mère avoit voulu se venger de la mort de
-Charny.» Bourde grossière, qu'on dut faire difficilement avaler à
-Charles IX. Il connaissait trop sa mère, qui n'avait ni coeur ni âme,
-ni amour ni haine, nulle _vendetta_, à coup sûr.
-
-À l'appui de cette sottise qui ne prenait pas, Retz ajoutait tout
-doucement que: «Si le roi continuoit en la résolution qu'il avoit de
-faire justice de M. de Guise, _il était en danger lui-même_, puisque
-sa famille était accusée.»
-
-Mais Charles IX faisant apparemment la sourde oreille, Retz ajoutait:
-«Que les huguenots étoient en tel désespoir, qu'ils s'en prenoient
-non-seulement à M. de Guise, à la reine, à M. d'Anjou, mais _qu'ils
-croyaient aussi que le roi en fût consentant_ et avoient résolu de
-recourir aux armes _la nuit même_. De sorte qu'il voyoit Sa Majesté
-dans un très-grand danger, soit du côté des huguenots, _soit des
-catholiques_ par M. de Guise.»
-
-C'était le samedi 23 à dix heures du soir, on voulait agir à minuit.
-Pour être en mesure, il fallait tirer un ordre immédiat. Ainsi, pas un
-moment de délibération; il lui fallut se décider sur l'heure et sans
-remise, trancher en un moment sur la résolution suprême qui allait, à
-partir de cette minute, retenir à jamais, emporter sa mémoire dans
-l'exécration éternelle!
-
-La peur est contagieuse. Il est probable que la peur visible de ce
-lâche Italien, sa pâleur, sa mine basse, courbée, son frissonnement,
-gagnèrent Charles IX. Sur son attitude hautaine, et sur sa colère au
-retour de Meaux, on l'avait cru brave. Mais il était, tous les récits
-l'attestent, d'un tempérament nerveux, d'une imagination infiniment
-impressionnable. La nuit, la situation imprévue, la pensée surtout
-d'avoir dans le Louvre même trente ou quarante protestants des plus
-redoutés, un Pardaillan, un de Piles, les premières épées de France,
-tout concourut à la terreur.
-
-Ajoutons une circonstance, la première que je vais emprunter aux
-récits protestants (jusqu'ici je n'ai rien tiré que des sources
-catholiques). On apprit à Charles IX _que le peuple était armé_!--Et
-comment cela? dit-il étonné.--Votre Majesté elle-même avait ordonné
-que chacun fût à son quartier.--Oui, mais _j'avais défendu que
-personne prît les armes_.
-
-Cet _étonnement_ du roi ne se trouve que dans la _Relation_
-protestante. Fait grave déjà prouvé par les Registres de la ville.
-D'autant plus grave et naïf ici, qu'il échappe à l'auteur de la
-_Relation_ contre son propre système, et dément la longue
-préméditation qu'il attribue à Charles IX.
-
-Retz n'a point écrit de mémoires malheureusement. Nous ne savons pas
-par quel moyen décisif il gagna sa cause.
-
-Seulement il faut se rappeler qu'on parlait à un homme de tête bien
-peu solide, poète et fort imaginatif. L'Italien dut l'emporter, non en
-atténuant la chose, mais plutôt en la grandissant, en rappelant les
-massacres illustres de l'histoire, comme les _Vêpres siciliennes_,
-mystérieuse et soudaine extermination d'un grand peuple en une nuit,
-saignée immense, vastes ruisseaux de sang...
-
-Charles IX, dans sa visite à Coligny, avait demandé et vu la manche de
-son habit encore trempée de sang et de rouge. Une très-mauvaise vue
-pour un fou. Il s'était fort exalté, regardant toujours cette manche:
-«Quoi! c'est là, répétait-il, le sang, le véritable sang de ce fameux
-amiral!»
-
-Il paraît qu'au beau milieu de l'animation il lui revint une terreur.
-Mais si les protestants se vengent, s'ils se soulèvent par toute la
-France, s'ils ont des armées étrangères, etc.
-
-À cela, le doux Italien eut une réponse facile: c'est que MM. de Guise
-prenaient tout sur eux, qu'ils en faisaient une affaire de _vendetta_,
-de famille, une querelle personnelle, et nullement une affaire
-générale de religion. La chose resterait ainsi comme ces vieilles
-querelles de villes italiennes, comme les meurtres de La Scala, comme
-les vengeances mutuelles des Montaigu, des Capulet.
-
-Le roi pouvait dormir sur les deux oreilles. Le dimanche soir, tout
-serait fini, Guise partirait de Paris. Et en même temps une lettre du
-roi pour toute la France: «Les Guises et les Châtillons se sont
-battus; on n'a pu les en empêcher; le roi le déplore, mais il s'en
-lave les mains.»
-
-Lâche et bas conseil d'un cruel poltron, mais qui trouva le roi à son
-niveau.
-
-Ce ne fut guère qu'entre onze heures et minuit que Charles IX, après
-ces deux longues conversations, entamé par sa mère d'abord, achevé par
-Retz, fasciné et magnétisé par la peur de ce misérable, défaillit et
-consentit...
-
-On était si peu sûr de ses résolutions, qu'en envoyant l'ordre à Guise
-et à Marcel, ex-prévôt des marchands, la reine mère décida que le
-signal sonnerait, non pas d'abord à l'horloge du Palais, assez
-éloignée, mais à l'église même du Louvre, à Saint-Germain-l'Auxerrois.
-
-Chose bizarre, mais très-naturelle, l'ayant enfin emporté, elle
-commença à avoir peur de sa propre résolution. Tavannes et le duc
-d'Anjou l'avouent unanimement. «Elle se serait désistée, dit Tavannes,
-si elle avait pu.»
-
-«Nous allasmes, dit le duc d'Anjou, au portail du Louvre joignant le
-jeu de paulme, en une chambre qui regarde sur la place de la
-basse-cour, pour voir le commencement de l'exécution. Où nous ne fûmes
-pas longtemps, ainsi que nous considérions les événements et la
-conséquence d'une si grande entreprise (à laquelle, pour dire vray,
-nous n'avions jusques alors guères bien pensé), nous entendismes à
-l'instant tirer un coup de pistolet. Et ne sçaurois dire en quel
-endroict, ni s'il offensa quelqu'un: bien sçay-je que le son seulement
-nous blessa si avant en l'esprit, qu'il offensa nos sens et notre
-jugement, esprit de terreur et d'appréhension des grands désordres qui
-s'alloient alors commettre. Et pour y obvier, envoyasmes soudainement
-et en toute diligence un gentilhomme vers M. de Guise, pour lui dire
-et espressément commander qu'il se retirât en son logis, et qu'il se
-gardât bien de rien entreprendre sur l'admiral, ce seul commandement
-faisant cesser tout le reste. Mais tôt après, le gentilhomme
-retournant nous dit que M. de Guise lui avoit respondu que le
-commandement étoit venu trop tard et que l'admiral étoit mort.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIV
-
-MORT DE COLIGNY ET MASSACRE DU LOUVRE
-
-22-26 Août 1572
-
-
-Si le coup de pistolet fit tressaillir la reine mère et son fils, on
-peut bien croire que le blessé, dans sa triste insomnie, ne fut pas
-sans l'entendre. Il n'avait pas grand monde autour de lui. Beaucoup
-étaient au Louvre, chez le roi de Navarre, pour qui on craignait
-encore plus. Mais il avait, dans deux maisons voisines de son hôtel,
-deux postes de gardes du roi. Il se sentait gardé par la parole
-royale, par les promesses et les traités faits avec les princes
-étrangers, par tout ce qu'il y a de respecté parmi les hommes. Il
-venait de recevoir une visite aimable, la plus rassurante de toutes.
-La nouvelle mariée, Marguerite de Navarre, dans ces moments sacrés où,
-femme et fille encore, oscillant d'un état à l'autre, la jeune épouse
-est si touchante, était venue le voir, et comme chercher la
-bénédiction du vieillard.
-
-Fallait-il croire qu'elle fût un espion? Une envoyée d'Anjou? Et ce
-frère, trop aimé, usa-t-il de _sa petite Margot_ (ils appelaient ainsi
-leur soeur) pour cette commission scélérate? On en croira ce qu'on
-voudra.
-
-Le blessé, sur son lit, était dans ses pensées. Quelles? La famille
-peut-être qu'il ne devait jamais revoir, cette femme admirable qu'il
-avait laissée enceinte et qui le rappelait en vain? Ou bien plutôt
-encore cette grande famille de l'Église, si divisée, si hasardée,
-orpheline de Dieu, dont la crise suprême était venue par toute la
-terre?
-
-Mais ces sombres pensées ne le reportaient-elles pas plus haut, plus
-loin encore, à la grande question des déchirements du dogme, à
-l'écroulement de l'arbre qui couvrit l'humanité de son ombre? Ramenée
-à la foi des Suisses qu'adoptait Coligny, rentrée dans la simple
-raison, l'eucharistie emporte le christianisme lui-même.
-
-Tout cela pour lui seul. Il avait cependant près de lui dans cette
-chambre deux hommes admirables. L'homme de la douleur, le grand
-chirurgien du siècle, Ambroise Paré, grand de coeur autant que de
-génie. L'homme de la conscience, le saint pasteur Merlin qui, je
-crois, avait été envoyé par le prince d'Orange. C'est lui qui fit la
-prière à l'heure dernière de Coligny.
-
-Près de la porte de la chambre veillait aussi un bon et fidèle
-Allemand qui, à l'armée, lui servait d'interprète. En bas, quelques
-serviteurs et cinq ou six Suisses du roi de Navarre.
-
-C'était un peu avant le jour, entre trois et quatre heures (dimanche
-24 août). La cavalerie de Guise arrive aux portes et remplit la petite
-rue. À l'instant, les gardes du roi, de gardiens se font assassins.
-Cosscins, leur capitaine, frappe au nom du roi. Le gentilhomme qui
-avait les clefs ouvre; il est poignardé.
-
-L'amiral se lève au bruit, et, couvert d'une robe de chambre, dit au
-ministre: «Monsieur Merlin, faites-moi la prière.» Et lui-même ajouta:
-«Je remets mon âme au Sauveur.»
-
-«Alors celui qui a été témoin et qui a rapporté ces choses entra dans
-la chambre, et, étant interrogé par Ambroise Paré que voulait dire ce
-tumulte, il dit, en se tournant vers l'amiral: «Monseigneur, c'est
-Dieu qui nous appelle à luy.» Il répondit: «Il y a longtemps que je me
-suis disposé à mourir... Mais sauvez-vous, vous autres, s'il est
-possible.» Les témoins affirment qu'il ne fut pas plus troublé de la
-mort que s'il n'y eût eu bruit quelconque. Tous montèrent et
-échappèrent la plupart par le toit; l'Allemand, Nicolas Muss, resta
-seul avec l'amiral. (_Relation._)
-
-Cependant on avait rompu la porte de l'escalier. Cosscins marchait en
-tête avec les Suisses du duc d'Anjou, sous ses couleurs (blanc, noir
-et vert). Ces Suisses, voyant sur l'escalier les Suisses du roi de
-Navarre, ne tiraient pas. Mais Cosscins fit tirer les gardes.
-
-On força alors la porte de la chambre, et deux hommes entrèrent les
-premiers, deux serviteurs des Guises: l'un, le Picard Attin, qui était
-au duc d'Aumale, nourri chez lui longtemps pour tuer le frère de
-l'amiral; l'autre était un Allemand, Behme, attaché à la personne de
-Henri de Guise, qui passait pour aimer beaucoup le jeune prince et le
-gouvernait entièrement. Il fut récompensé plus tard par un riche
-mariage avec une bâtarde du cardinal de Lorraine qui avait été élevée
-en Espagne près de la reine Élisabeth. Behme fut comblé des dons du
-roi d'Espagne, mais finit misérablement.
-
-Avec ces deux meurtriers, se trouvaient Sarlabous, le gouverneur du
-Havre, ex-capitaine de Coligny, qui venait tuer son chef pour
-constater sa foi de renégat.
-
-Attin a raconté plus tard qu'ils avaient été interdits de trouver si
-extraordinairement tranquille un homme qui avait la mort devant les
-yeux. L'impression fut telle sur Attin que, revenu chez lui, plusieurs
-jours après, il restait blême et dans une sorte de frayeur.
-
-L'Allemand Behme, qui s'était animé à lever la porte avec un épieu (et
-qui, sans doute, avait pris du coeur dans le vin), fut plus résolu que
-les autres. Il avança et osa dire un mot; il demanda ce qu'il savait
-très-bien: «N'es-tu pas l'amiral?»
-
-Coligny lui dit posément: «Jeune homme, tu viens contre un blessé et
-un vieillard... Du reste, tu n'abrégeras rien.» Faisant entendre que,
-malade, frappé de la nature, il était mort déjà, hors de la main des
-hommes.
-
-Behme, avec un juron horrible, en reniant Dieu, lui poussa dans le
-ventre cette bûche pointue, ce gros épieu qu'il avait dans la main. On
-dit que Coligny, assommé de la sorte par cette lourde bête, n'ayant
-pas même un coup d'épée, sentit son coeur de gentilhomme, et, tombant,
-lui lança ce mot: «Si c'était un homme, du moins!... C'est un
-goujat!...»
-
-Alors Behme frappa, refrappa sur la tête. Et les autres, enhardis,
-vinrent lui donner chacun son coup.
-
-Guise était en bas à cheval dans la cour avec le bâtard d'Angoulême.
-Il cria: «Behme, as-tu fini?--C'est fait!--Mais M. d'Angoulême n'en
-veut rien croire, s'il ne le voit.»
-
-Behme alors, avec Sarlabous, prirent le corps par-dessous pour le
-jeter par la fenêtre. Était-il, n'était-il pas mort? On ne le sait. Il
-se trouva par le trouble des meurtriers, ou par je ne sais quel réveil
-de vie et de résistance, que le corps s'accrocha un moment à la
-fenêtre; cependant il tomba.
-
-Ces assommeurs savaient si mal leur métier, que, frappant à tort, à
-travers, ils avaient justement gâté ce qu'eût le mieux gardé tout sage
-bourreau, ce qu'on expose, le visage et la tête. Les deux grands
-seigneurs, descendus de leurs chevaux, avaient beau regarder.
-Cependant le bâtard «lui torcha la face,» et, écartant le sang, dit:
-«Ma foi, c'est bien lui.» Et il lui donna un coup de pied. Certains
-disent que Guise en fit autant et lui donna du pied dans le visage.
-
-Il y avait là aussi un Italien de Sienne, Petrucci, qui appartenait à
-Gonzague, duc de Nevers. Il coupa proprement la tête, et la porta au
-roi et à la reine, au duc d'Anjou. On l'embauma avec soin pour
-l'envoyer à Rome qui, depuis si longtemps et si instamment, l'avait
-demandée.
-
-Au moment où l'assassinat fut su au Louvre, l'affaire étant lancée et
-toute hésitation désormais impossible, la cloche du signal sonna à la
-paroisse du Louvre, Saint-Germain-l'Auxerrois. Ce ne fut que longtemps
-après, lorsqu'il était grand jour, qu'on sonna la cloche du Palais au
-coin du quai de l'Horloge, pour convier la ville au massacre.
-
-Mais la ville était déjà avertie d'une autre manière. Coligny tué, la
-tête coupée, et «ce morceau de roi» ayant été porté au Louvre, on
-avait généreusement donné à la canaille les reliefs du festin.
-
-Des enfants et des misérables, qui ne sont ni enfants, ni hommes, sans
-barbe, sans âge et qu'on croirait sans sexe, femmes-hommes et
-hommes-femmes, les fils naturels du ruisseau, fondirent, à travers les
-soldats, dans la cour de l'amiral, et trouvant là ce corps, furent
-ravis de s'en emparer. Si la tête manquait, il y avait encore autre
-chose, assez pour le régal; les couteaux travaillèrent, on coupa les
-mains pâles qui avaient tenu si longtemps l'épée de la France, la
-sainte épée de Dieu; on coupa les parties naturelles, et on les porta
-dans Paris.
-
-Au tronc, les enfants attachèrent une corde, et le tirèrent par les
-ruisseaux rougis jusqu'au bord de la Seine, et il y resta quelque
-temps. Mais d'autres amateurs survinrent, qui s'en emparèrent à leur
-tour, le suspendirent à Montfaucon. On l'y mit de façon outrageante et
-bizarre, le dos sur une poutre, le cou, les pieds, chacun de leur
-côté, flottant, ballant, le ventre en l'air.
-
-D'autres, qui arrivaient tard, n'y surent plus que faire, sinon
-d'allumer du feu dessous, pour le noircir du moins, le griller comme
-un porc. Quelques-uns s'en tenaient les côtes.
-
-Dans cette nuit fatale, du samedi 23 au dimanche 24, les heures se
-marquent ainsi. La reine parle au roi le soir (_sept ou huit heures?_)
-Retz vient lui faire l'aveu de sa mère et de son frère (_dix heures?_)
-Ordre donné à Guise (_onze heures?_) par la reine et le duc d'Anjou.
-La ville avertie d'armer à _minuit_. Long intervalle de quatre heures,
-les Guises attendant que la ville soit armée, avant d'attaquer
-Coligny. À l'aube, _un peu avant quatre heures_, signal du coup de
-pistolet; Coligny tué.
-
-Marguerite dit qu'au petit jour son mari se leva, sortit, qu'elle
-dormit une heure, puis fut éveillée par le massacre du Louvre qui dut
-commencer _entre cinq et six_.
-
-Pourquoi ce dangereux retard après la mort de Coligny qui, su au
-Louvre, pouvait faire mettre en défense les protestants du roi de
-Navarre? Le duc d'Anjou l'explique peut-être en disant qu'il y eut un
-moment d'hésitation, que sa mère et lui eurent frayeur et eussent
-voulu tout arrêter, mais que Guise dit qu'il était trop tard.
-
-Qu'allait-on faire de ces gentilshommes qui étaient dans le Louvre,
-sous le toit du roi? Grande et cruelle question.
-
-Si la reine mère, si Retz avaient eu le soir tant de peine à décider
-Charles IX sur la question générale, il est peu probable qu'ils
-l'eussent encore compliquée de cette difficulté terrible.
-
-Ce fut, je crois, le matin, et, Coligny tué, ce fut vers cinq heures
-qu'on apporta à Charles IX ce breuvage amer et qu'on le lui fit
-avaler.
-
-C'était lui-même qui, le jour de la blessure de l'amiral, avait engagé
-Navarre et Condé à faire entrer leurs gentilshommes pour se garder des
-entreprises de Guise, qu'il appelait «un mauvais garçon.» Tous
-s'étaient offerts, empressés, sur une telle assurance; ils étaient
-trente ou quarante, outre les gouverneurs, précepteurs, valets de
-chambre et domestiques des deux jeunes princes. Depuis trois jours,
-Charles IX vivait avec eux, les avait aux tables royales, mêlés avec
-sa maison. Exécrable fatalité. Il fallait que ce couteau qui leur
-coupait le pain du roi, on le leur mît dans le coeur; que, de
-commensaux et convives qu'ils avaient été le soir, les serviteurs,
-officiers ou capitaines des gardes se trouvassent au matin bourreaux?
-_La parole du roi de France_, révérée chez les infidèles et jusqu'au
-bout de la terre! _la parole de gentilhomme_, de l'hôte féodal, la
-sécurité complète avec laquelle on quittait ou on déchargeait ses
-armes en passant le pont-levis! Toutes ces vieilles religions de la
-France brisées et détruites, et l'honneur même assassiné!... Pour en
-venir là, il fallut une grande peur, une crainte extrême de ces hommes
-et l'attente d'un combat sanglant.
-
-Dans ce Louvre si bien fermé, au fond même du filet de mort où
-personne n'aurait vu, nous trouvons pourtant un témoin, la jeune reine
-de Navarre:
-
-«Le soir, étant au coucher de la reine ma mère, assise sur un coffre
-auprès ma soeur de Lorraine que je voyois fort triste, la reine
-m'aperçut et me dit que je m'en allasse coucher. Comme je faisois la
-révérence, ma soeur, se prenant à pleurer, me dit: «Mon Dieu, ma
-soeur, n'y allez pas!» Ce qui m'effraya extrêmement. La reine se
-courrouça fort et lui défendit de me rien dire. Ma soeur lui dit qu'il
-n'y avoit point d'apparence de m'envoyer sacrifier comme cela, et que,
-sans doute, s'ils découvroient quelque chose, ils se vengeroient sur
-moi. La reine mère me commanda encore rudement que je m'en allasse
-coucher. Ma soeur, fondant en larmes, me dit bonsoir sans m'oser dire
-autre chose. Et moi je m'en allai toute transie et éperdue.
-
-«Je trouvai le lit du roi, mon mari, entouré de trente ou quarante
-huguenots que je ne connaissois point encore, et qui parlèrent toute
-la nuit de l'accident de l'amiral. La nuit se passa sans fermer
-l'oeil. Au point du jour, le roi, mon mari, dit qu'il vouloit aller
-jouer à la paume, attendant que le roi Charles fût éveillé, se
-résolvant de lui demander justice. Il sort de ma chambre et tous ses
-gentilshommes aussi.
-
-«Moi, voyant qu'il étoit jour, estimant le danger passé, vaincu du
-sommeil, je dis à ma nourrice qu'elle fermât la porte pour pouvoir
-dormir. Une heure après, comme j'étois le plus endormie, voici un
-homme frappant des pieds et des mains à la porte, et criant: «Navarre!
-Navarre!» Ma nourrice ouvre, pensant que ce fût mon mari. C'étoit un
-gentilhomme nommé M. de Téjan, qui avoit un coup d'épée dans le coude
-et un coup de hallebarde dans le bras, et étoit encore poursuivi de
-quatre archers qui entrèrent tous après lui. Il se jeta dessus mon
-lit. Moi, sentant ces hommes qui me tenoient, je me jette à la ruelle,
-et lui après moi, me tenant toujours à travers du corps. Je ne
-connoissois point cet homme, et ne savois s'il venoit là pour
-m'offenser, ou si les archers en vouloient à lui ou à moi. Nous
-criions tous deux et étions aussi effrayés l'un que l'autre. Enfin
-Dieu voulut que M. de Nançay, capitaine des gardes, y vînt, qui, me
-trouvant en cet état, encore qu'il y eût de la compassion, ne se put
-tenir de rire et se courrouça fort aux archers de cette indiscrétion,
-les fit sortir et me donna la vie de ce pauvre homme qui me tenoit,
-lequel je fis coucher et panser dans mon cabinet jusqu'à ce qu'il fût
-guéri.
-
-«Je changeai de chemise, parce qu'il m'avoit toute couverte de sang.
-M. de Nançay me conta ce qui se passoit, et m'assura que mon mari
-étoit dans la chambre du roi et qu'il n'auroit nul mal. Et, me faisant
-jeter un manteau de nuit sur moi, il m'emmena chez ma soeur, où
-j'arrivai plus morte que vive. Entrant dans l'antichambre, un
-gentilhomme, se sauvant des archers qui le poursuivoient, fut percé à
-trois pas de moi. Je tombai de l'autre côté presque évanouie entre les
-bras de M. de Nançay, et pensai que ce coup nous eût percés tous
-deux.»
-
-Rien ne manque à ce récit, ni la dureté incroyable de la mère, qui
-aventure ainsi sa fille et la remet au hasard, à la générosité
-improbable de ceux qu'on va assassiner; ni, d'autre part, la
-confiance, l'imprévoyante légèreté des gentilshommes protestants, qui
-s'en vont jouer à la paume dans ces sombres circonstances, se
-divisent, comme pour rendre l'exécution plus facile. Car les uns
-allèrent jouer, les autres restèrent en haut; le capitaine des gardes
-désarma ceux-ci un à un. Pour les joueurs, on leur ôta le roi de
-Navarre, que Charles fit appeler, avec le prince de Condé. La mort de
-ces deux princes avait été mise en discussion, et ils n'avaient été
-sauvés que par le duc de Nevers, et sans doute aussi par l'idée qu'en
-les tuant on eût rendu trop forts les Guises. On fit remarquer à
-Charles IX qu'en réalité ces jeunes princes n'avaient guère de
-religion que les femmes et l'amusement; non plus que trois ou quatre
-autres protestants de cour qu'on sauva et qui se donnèrent au roi.
-Navarre et Condé mandés, Charles IX leur aurait dit, selon
-quelques-uns: «La messe! ou la mort!» Parole non probable dans la
-bouche du royal acteur, qui décidément avait pris son rôle, et le joua
-à faire croire qu'il l'avait toujours médité.
-
-Mais les autres, qui n'étaient pas princes, que devenaient-ils? Les
-archers, comme on a vu, les piquaient de chambre en chambre pour
-qu'ils se précipitassent par les escaliers ou par les fenêtres dans la
-cour, où les massacreurs, en rang, les piques serrées, les recevaient,
-les achevaient.
-
-Le premier qui fut tué dans la cour fut un gentilhomme qui, voyant
-toutes ces troupes, s'avisa de demander pourquoi elles étaient là
-rangées si matin. On avait dit au dehors qu'on les réunissait de nuit
-pour une fête, un combat simulé. Celui à qui il parlait (c'était un
-Gascon) pour réponse lui passa l'épée au travers du corps.
-
-Mais la boucherie générale se fit par les Suisses. On voit alors
-combien ces Allemands étaient utiles; ne sachant pas le français,
-étant catholiques, des petits cantons qui ont l'exécration du
-protestantisme, ils frappaient comme des ours ou des assommeurs de
-boeufs. Ivres d'ailleurs probablement, ils tuaient sans regarder, des
-gens désarmés, n'importe.
-
-Il paraît cependant qu'on doutait de l'obéissance. Car on décida le
-roi à se montrer à une fenêtre de la cour. Les amis des Guises sans
-doute, Anjou et sa mère, voulurent qu'il fût bien constaté qu'il était
-de la tuerie, qu'il la voulait et l'ordonnait.
-
-Le plus vaillant de ces vaillants, Pardaillan, que la plupart
-n'auraient pas regardé en face, amené là, sans épée, à l'abattoir, fut
-saigné comme un mouton. Le propre gouverneur du roi de Navarre,
-Beauvais, sans la moindre considération de son élève, fut égorgé. Ces
-malheureux, de la cour, adressaient à cette fenêtre les appels les
-plus pathétiques, et ne trouvaient dans le roi, dans leur hôte, dans
-ce magistrat de la justice commune, que l'oeil sauvage, égaré,
-furieux, d'un misérable fou.
-
-Il y avait dans cette foule un homme que Charles IX devait entre tous
-épargner, c'était lui qui l'avait arrêté trois mois au siége de
-Saint-Jean-d'Angély, le capitaine de Piles; c'était comme un
-adversaire, un ennemi personnel. À ce titre, il était sacré. De Piles
-le sentait, et, dans la cour, devant ce monceau de morts sur lequel il
-devait tomber, il lança au balcon du roi un cri foudroyant, le sommant
-de sa parole, à faire trembler la cour du Louvre.
-
-Il entendit et fit le sourd. Alors de Piles, arrachant de ses épaules
-un manteau de valeur, le tend à un gentilhomme: «Prenez, monsieur, et
-souvenez-vous!» Le gentilhomme n'osa prendre ce gage dangereux de
-vengeance, il eût été tué à deux pas.
-
-Cette surdité de Charles IX a constaté sa bassesse. Elle le met
-devant l'histoire plus bas que la Saint-Barthélemy.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXV
-
-QUELLE PART PARIS EUT AU MASSACRE
-
-Août 1572
-
-
-Guise, Montpensier et Gonzague (Nevers), trois princes, furent les
-principaux exécuteurs. Ajoutons-y Tavannes, l'homme du duc d'Anjou.
-
-Le roux et sauvage Tavannes, dont le portrait fait horreur, regardait
-les protestants comme des rivaux militaires avec jalousie de métier.
-Il se vengeait du mot qu'il avait dû avaler (que Tavannes était
-espagnol). Il égaya le massacre: «Saignez, saignez, disait-il; la
-saignée est bonne en août comme en mai.»
-
-Tavannes tua en brutal soldat, Montpensier en dévot furieux, Guise et
-Gonzague en Italiens calculés et politiques.
-
-D'abord Gonzague (Nevers) voulait se tirer de Paris, agir plutôt au
-dehors, supposant bien que les choses seraient moins en lumière et
-resteraient moins dans le souvenir. Il voulait qu'on le chargeât de
-poursuivre ceux qui fuiraient avec sa cavalerie. On ne lui permit pas.
-
-Guise montra dans le massacre une froideur extraordinaire pour un
-jeune homme de son âge. Il dit d'abord cyniquement aux troupes qu'il
-s'agissait d'une bataille à coup sûr, d'en finir pendant qu'on tenait
-ces gens, dont on aurait bon marché. Ensuite, il arrangea la chose de
-manière à se faire des amis en tuant les ennemis, à rendre le massacre
-agréable à beaucoup de gens.
-
-Par exemple, il mena chez M. de la Rochefoucauld un homme qui avait
-promesse de sa compagnie de gens d'armes, qui même n'avait voulu
-marcher qu'à cette extrême condition. La Rochefoucauld était aimable
-et plaisant, fort aimé du roi, qui le soir avait essayé de le retenir
-au Louvre, peut-être pour le sauver. Le matin, six masques frappent à
-sa porte. Le malheureux ne fait nul doute que ce ne soit une algarade
-du roi qui vient le faire battre. Il n'hésite pas à ouvrir, en
-demandant toutefois qu'on le traite en douceur. Il riait quand on
-l'égorgea.
-
-Téligny, gendre de l'amiral, était aussi une sorte de favori du roi;
-il l'aimait, tout le monde l'aimait. On n'aurait pas pu le tuer. Mais
-le duc d'Anjou le faisait chercher. On l'avisa sur un toit, qui
-fuyait, et on le tira.
-
-Les protestants du faubourg Saint-Germain avaient tant de confiance,
-qu'avertis, ils s'obstinèrent à tout attribuer aux Guises et
-envoyèrent demander la protection du roi. Grand fut leur étonnement
-quand, abordant en bateau près du Louvre, ils virent les gardes du roi
-qui tiraient sur eux; ils s'enfuirent... Ce fou Charles IX, d'un
-sauvage instinct de chasseur: «Ils fuient, dit-il, ils fuient...
-Donnez-moi une carabine...» Et on assure qu'il tira.
-
-Celui qui s'était chargé d'égorger le faubourg Saint-Germain avait
-manqué son affaire. Guise crut que tout était perdu. Il y avait
-plusieurs chefs, spécialement Montgommery. Il y court, se trompe de
-clef; à la porte de Bucy, il ne peut sortir. Tous se sauvent. Il les
-suivit au grand galop, mais toujours fort distancé, jusqu'à Montfort
-l'Amaury.
-
-À son départ, les gens de l'Hôtel de Ville, loin d'approuver le
-massacre, se mirent en réclamation. Hardis de l'absence de Guise, le
-prévôt des marchands Charron (dont l'ex-prévôt Marcel avait usurpé la
-nuit les fonctions), mais qui était un magistrat, et un modéré, fait
-prier le roi d'empêcher _sa maison, ses princes et le petit peuple_ de
-tuer et piller.
-
-Il était midi. Le roi, qui lui-même venait de tirer, accueille la
-demande à merveille et ordonne aux échevins de monter à cheval et
-d'arrêter tout. Ordre aux bourgeois de désarmer et de rentrer dans
-leurs maisons.
-
-On voit que la ville était bien loin d'avoir en cette horrible affaire
-l'unanimité qu'on a supposée. Quelle part réelle prit-elle au
-massacre? c'est ce qui restera fort obscur.
-
-Je ne nie nullement du reste que Paris ne fût de mauvaise humeur
-contre le protestantisme. Le commerce était ruiné par la guerre, la
-milice humiliée, l'université déserte. Paris descendait cette pente de
-décadence et de ruine dont le siége effroyable de 1594 a marqué le
-fond.
-
-Les massacreurs d'août 1572, comme ceux de septembre 1793 (je l'ai
-fait remarquer ailleurs d'après les pièces originales), furent en
-partie des marchands ruinés, des boutiquiers furieux qui ne faisaient
-pas leurs affaires.
-
-Un seul, l'orfévre Crucé, se vantait d'avoir égorgé quatre cents
-hommes. Après le massacre, il se fit ermite, et assassina encore un
-marchand qu'il reçut dans son ermitage.
-
-Mais la milice bourgeoise n'était pas toute de ce caractère. Un de ces
-capitaines, Pierre Loup, procureur au Parlement, se trouvait avoir
-arrêté un grand seigneur protestant et tâchait de le sauver. Les
-émissaires de la cour lui demandent ce qu'il attend: «J'attends,
-dit-il, que je parvienne à me mettre bien en colère.» Ils lui dirent
-alors qu'ils étaient chargés de mener son homme au Louvre, le lui
-arrachèrent des mains et le tuèrent à deux pas.
-
-Dans _cette bataille à coup sûr_ que Guise promettait à ses gens, la
-palme doit être accordée au capitaine Charpentier, capitaine et
-professeur, honnête bourgeois de la ville, riche, estimé, considéré,
-qui, dans ce jour d'énergie, se signala par la mort du plus dangereux
-révolutionnaire, du mortel ennemi de la scolastique, du novateur
-insolent Pierre Ramus, ou la Ramée.
-
-Charpentier est suffisamment caractérisé par un mot: «Les
-mathématiques sont une science grossière, une boue, _une fange où un
-porc seul_ (comme Ramus) _peut aimer à se vautrer_.»
-
-Charpentier, fortement poussé, poussé des Guises, jusqu'à être fait
-Recteur à l'âge de vingt-cinq ans, ne dédaigna pas d'acheter une
-chaire de mathématiques au Collége de France, pour l'explication
-d'Euclide et autres mathématiciens grecs. À quoi il avait un titre
-solide, _de ne savoir_ (dit-il lui-même) _ni grec, ni mathématiques_.
-
-Ramus et la majorité du Collége de France réclamèrent au Parlement,
-qui décida qu'un examen préalable était nécessaire. Charpentier était
-si puissant, qu'il se moqua de la sentence, et enseigna sans examen,
-et sans dire un mot de mathématiques. Ainsi le but fut atteint, la
-chaire devint inutile. On commençait à comprendre (d'après Copernik
-qui se répandait) combien la lumière des mathématiques pouvait être
-dangereuse aux vieilles ténèbres. Charpentier rendit le service de
-fermer solidement cette porte des sciences.
-
-Les familles bourgeoises n'envoyèrent plus leurs enfants qu'au collége
-de Clermont, où fleurissait la grammaire, où les jésuites, dès lors de
-plus en plus à la mode, enseignaient _Musa_, la muse.
-
-Ramus méritait la mort, et pour avoir détrôné l'Aristote scolastique,
-et pour avoir restauré dans l'enseignement l'harmonique unité des
-sciences, et pour avoir forcé la science à parler français; mais bien
-plus la méritait-il pour avoir dit que le capitaine Charpentier était
-un âne, pour l'avoir laissé douze ans écrire contre lui, sans y faire
-attention.
-
-Si Charpentier était un âne en mathématiques, il ne l'était pas dans
-l'intrigue. Dans le procès des jésuites qui les établit en France, il
-se mit pour eux, et par là gagna le cardinal de Lorraine, vieux
-camarade de classe de Ramus, qui jusque-là le protégeait. Il s'unit
-intimement à l'évêque Vigor et autres futurs ligueurs qui déjà depuis
-longtemps demandaient la Saint-Barthélemy. Enfin, quand Ramus, en
-péril, menacé par eux comme protestant, quitta Paris et suivit l'armée
-de Coligny, Charpentier se mit à la tête des professeurs bien pensants
-pour demander que les _fuyards_, les _renégats_ de l'Université, ne
-pussent y rentrer jamais. À la paix de 1570, Ramus ne trouva plus sa
-chaire; il eut par grâce un abri dans sa propre maison, dans le
-collége de Presles, qu'il avait recréé, et même rebâti de son argent.
-
-De ce grenier rayonnait une lumière importune. Toute l'Europe y avait
-les yeux. Les universités d'Italie, d'Allemagne, de Hongrie, de
-Pologne, offraient des chaires à Ramus. L'Angleterre acceptait ses
-doctrines; ses livres, un siècle encore après, y furent commentés par
-Milton.
-
-Cela était intolérable. Les futurs ligueurs poussaient contre lui des
-cris de mort. Charpentier mettait la main sur la garde de son épée:
-«Si j'ai quitté la toge pour l'épée, dit-il, Caton, Cicéron, en firent
-autant. Le pape aussi. N'a-t-il pas pris son glaive, sonné la charge,
-combattu avec nous, tout au moins de son argent? La terreur dont vous
-vous plaignez est un moyen légitime. Les proscriptions! N'en parlez
-pas, car vous y feriez penser... Prenez garde! prenez garde! Vous ne
-songez pas assez à l'issue que tout ceci peut avoir...»
-
-Charpentier avait raison. On ne respecte pas assez la redoutable armée
-des sots, imposants à tant de titres, surtout comme majorité. Elle
-n'entend pas raillerie. Le spirituel diplomate Jean de Montluc le dit
-à Ramus, et voulut l'emmener en Pologne, où il allait travailler
-l'élection du duc d'Anjou. Il eût voulu seulement que Ramus l'y aidât
-de son éloquence. Ce grand homme, qui était un honnête homme,
-n'accepta nullement d'entrer dans ce tripotage.
-
-Il resta, et il périt.
-
-Ce fut le mardi 26 août, quand la première fureur était calmée, quand
-les protestants étaient massacrés pour la plupart, mais qu'on glanait
-ici et là, chacun cherchant ses ennemis.
-
-Charpentier ne parut pas. Mais le _peuple_ fit l'affaire. Le _peuple_,
-c'était un tailleur et un sergent, avec une bonne escouade de gens
-payés. Ils ne cherchèrent pas au hasard, mais allèrent droit à
-l'adresse, forcèrent la porte du collége, montèrent sans hésitation au
-cinquième, où Ramus avait son cabinet de travail.
-
-Ils le trouvèrent qui priait. L'un tira à bout portant, et pourtant si
-mal, qu'il tira à la muraille. L'autre, plus habile, lui passa une
-épée au travers du corps. Palpitant, on le jeta du cinquième étage. Il
-vivait encore.
-
-Les enfants (on a toujours des enfants pour ces fêtes-là) le
-traînèrent à la rivière; dans la route, un chirurgien coupa, emporta
-la tête (sans doute pour Charpentier).
-
-Quelque temps, le corps surnagea près du pont Saint-Michel. Mais des
-bourgeois, qui trouvaient qu'il n'en avait pas assez, payèrent des
-bateliers pour ramener le corps au rivage, où les petits écoliers lui
-donnèrent le fouet.
-
-Qui pourrait croire qu'on ait pu envier à Charpentier l'honneur qu'il
-a si bien gagné dans cette grande circonstance? Celui qui le lui
-conteste fut, dit-on, «_témoin_ de toute l'affaire.» Et la preuve
-qu'on en donne, c'est qu'_il était à Orléans_.
-
-Croyons-en le pauvre Lambin, ami de Ramus. Il ne doutait nullement que
-Charpentier ne fût l'assassin; si bien que, sachant qu'il le cherchait
-aussi, il se crut mort, prit la fièvre, et réellement mourut de peur.
-
-Croyons-en surtout Charpentier lui-même. Lorsque tout le monde
-regrettait, déplorait la Saint-Barthélemy comme un crime horrible, de
-plus inutile, lui, il lui reste fidèle et la glorifie, écrivant au
-cardinal de Lorraine en janvier 1573: «Ce brillant, ce doux soleil qui
-a éclairé la France au mois d'août.»
-
-Sur le système de Ramus: «Ces fadaises ont bientôt disparu avec leur
-auteur. Tous les bons en sont pleins de joie. Dieu nous la rende
-durable, Dieu que tu outrageas (Ramus!) et qui enfin t'a puni.»
-
-Enfin, ce mot touchant d'un vainqueur qui s'attriste presque, sentant
-qu'il n'a plus rien à faire (Nunc dimittis servum tuum): «Ramus et
-Lambin vivants, j'avais à lutter; la vie me fut douce. Quel charme
-maintenant auront mes études? Plus d'adversaires, plus de rivaux.»
-
-Charpentier avait des raisons très-sérieuses de pleurer Ramus. Il
-avait imaginé de faire payer les leçons (toujours gratuites) du
-Collége de France, et percevait un droit à la porte de son cours.
-Tant que Ramus fut vivant et que dura la dispute, on allait chez
-Charpentier écouter ses injures. Il gagnait gros. Ramus mort, il se
-trouva ruiné, la boutique abandonnée; l'appariteur se morfondit sur
-son comptoir vide, Charpentier ne vécut guère; en 1574, le pauvre
-homme mourut, et probablement de chagrin.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVI
-
-SUITE DU MASSACRE
-
-Août, Septembre et Octobre 1572
-
-
-Le lundi 25, au soir, Guise, harassé de sa longue chevauchée, rentrant
-dans Paris, y trouva une chose peu rassurante; le massacre continuait,
-mais malgré le roi, et au nom de Guise. Le roi, malgré l'horrible
-exécution du Louvre faite sous ses yeux et par lui, se lavait les
-mains du tout, commandait aux Parisiens le désarmement, et faisait
-écrire aux provinces que les Guises avaient tout fait, _qu'il avait
-assez eu à faire pour se garder dans son Louvre_, qu'il n'y avait rien
-de rompu dans l'édit de pacification.
-
-Dès lors, affaire particulière et querelle de famille. _Vendetta_ pour
-_vendetta_. La question posée ainsi ne pouvait manquer de tourner
-contre la poitrine de Guise cent mille épées protestantes. Tout
-retombait d'aplomb sur lui. Le très-secret conseil italien de la
-reine mère paraissait se dévoiler: Tuer les Châtillons par les Guises,
-puis les Guises par les Châtillons.
-
-Henri de Guise, qui avait promis au roi de quitter Paris le dimanche
-soir, ne bougea pas. Tout son parti le retint. Les deux mille qu'on
-avait tués du premier élan étaient sans nul doute les six cents
-gentilshommes de Coligny et leurs domestiques. Tous ceux qui
-directement avaient travaillé au massacre, comme les dizeniers de la
-ville, ou l'avaient favorisé, comme les moines qui l'avaient prêché,
-les chanoines, curés et riches ecclésiastiques, qui logeaient l'armée
-des Guises, se sentaient fort compromis. Si Montmorency fût entré avec
-sa cavalerie pour exécuter le désarmement qu'ordonnait le roi, tous
-ces violents catholiques auraient été accusés par leurs voisins qui
-les avaient vus opérer, par les protestants parisiens. Ceux-ci étaient
-gens de commerce et d'industrie, comme on le voit sur une liste
-nominale des morts (des principaux, des gens connus) que donne la
-_Relation_: cordonniers, libraires, relieurs, chapeliers, tisserands,
-épingliers, barbiers, armuriers, fripiers, tonneliers, horlogers,
-orfévres, menuisiers, doreurs, boutonniers, quincailliers, etc. Ces
-libres marchands étaient en concurrence naturelle avec les marchands
-clients du clergé, affiliés aux confréries, coopérateurs de
-l'exécution. Mille raisons de peur, de haine, de jalousie de métier,
-et, tranchons le mot, d'intérêt, devaient leur faire désirer que
-l'exécution de dimanche continuât sur ces voisins odieux, concurrents
-de leur commerce, et peut-être demain leurs accusateurs.
-
-Malgré tant de bonnes raisons pour recommencer le massacre, il y
-avait langueur pourtant, lassitude; l'affaire, le lundi, ne reprenait
-pas. L'Hôtel de Ville et le roi venaient de se prononcer contre;
-peut-être n'eût-on plus rien fait sans une ingénieuse machine dont
-s'avisa un cordelier. Le temps était admirable; le soleil très-beau,
-très-chaud; les arbres reverdoyaient de cette végétation tardive qu'on
-appelle les pousses d'août. Au cimetière des Innocents, il y avait une
-aubépine; notre cordelier cria qu'il y voyait une fleur! Y était-elle?
-La chose n'est pas impossible. Mais peut-être aussi fut-elle attachée;
-car on ne permit à personne de vérifier de près; pour garder l'arbre
-de la foule, on l'environna de soldats qui tinrent le peuple à
-distance. Mais, s'il ne vit pas de miracle, tout au moins il
-l'entendit; car, de toutes les paroisses, de tous les couvents, dans
-tous les clochers, les cloches se mirent en branle comme elles
-auraient fait à Pâques; elles bondirent, mugirent de joie. Cette
-épouvantable tempête de bruits si inattendus qui plana sur la grande
-ville y versa comme une ivresse, un vertige de meurtre et de mort.
-Nous avons vu (t. VII), aux grandes émeutes des villes populeuses des
-Flandres, ces effets terribles des cloches; il n'y avait pas un
-tisserand, quand _Rolandt_ sonnait à volée, qui ne saisît son couteau.
-
-Cette sonnerie tranchait nettement, violemment la question. Le clergé,
-en la faisant, reprenait l'affaire pour son compte. Le roi et Guise
-déclinaient, se renvoyaient le massacre. Et bien, le ciel l'adoptait;
-ce n'était plus le massacre du roi Charles IX ou d'Henri de Guise,
-c'était la justice de Dieu.
-
-Les choses recommencèrent avec un caractère nouveau et singulier
-d'atrocité, cette fois de voisins à voisins, entre gens qui se
-connaissaient. On tua plus soigneusement, et les femmes, et les
-enfants, et même les enfants à naître, pour éteindre les familles,
-couper court aux futures vengeances. Il est singulier de voir combien
-on tua de femmes enceintes; on leur fendait le ventre et on arrachait
-l'enfant, de peur qu'il ne survécût. «Le papier pleureroit, si nous y
-mettions tout ce qui se fit.» Un marchand qu'on traînait à l'eau eût
-ce malheur que ses enfants, ne voulant pas le quitter, se suspendaient
-après lui, criant toujours: «Hélas! mon père! hélas! mon père!» Tous
-ensemble furent massacrés et jetés à la rivière. Dans une maison
-déserte où tout avait été tué, restaient deux tout petits enfants; les
-bourreaux les prirent dans une hotte comme une portée de petits chats,
-et gaiment, devant tout le monde, les jetèrent par dessus le pont. Un
-nourrisson au maillot fut traîné la corde au cou par des gamins de dix
-ans. Un autre presque aussi petit, qu'un tueur emportait dans ses
-bras, se mit à jouer avec sa barbe en souriant; le barbare, qui
-peut-être aurait faibli, maugréa contre le petit chien, l'embrocha et
-le jeta.
-
-Tout était hurlements, cris épouvantables de femmes qu'on jetait par
-les fenêtres, coups de fusil, portes brisées à coup de bûches et de
-pierres, cadavres traînés dans le ruisseau par les huées, les
-sifflets.
-
-Il y eut des choses inouïes. Un mari remercia ceux qui venaient de le
-faire veuf. Une fille mena les meurtriers à la cachette de sa mère. Un
-pauvre homme, déjà dépouillé, mis tout nu, avait échappé, caché sous
-l'arche d'un pont; la nuit, il court chez sa femme. Mais elle
-n'ouvrit; elle le laissa dans la rue jusqu'à ce qu'il eût été tué.
-
-Dans la confusion immense, l'occasion était belle pour faire des
-affaires. Les plaideurs tuaient leurs parties. Les candidats aux
-charges les rendaient vacantes par la mort des occupants. Les
-héritiers, avec une balle ou deux pouces d'acier, se mettaient en
-possession.
-
-Les grands seigneurs ne perdirent pas leur temps. Loménie, secrétaire
-du roi, avait une belle terre à Versailles, fort enviée de Gondi. Dès
-qu'il fut emprisonné, Gondi lui offre protection; Loménie lui eût tout
-donné; Gondi, très-délicat, ne veut la terre qu'en l'achetant,
-l'achète au prix qu'il veut. Ce n'est pas tout: il faut encore que
-Loménie, par écrit, donne sa charge de secrétaire. Tout fini, il est
-poignardé.
-
-L'appétit venant en mangeant, on commençait à tuer aussi quelque peu
-les catholiques. Un Rouillard, chanoine de Notre-Dame, fut tué dans sa
-maison. Pourquoi? Un historien en donne une raison, plus forte qu'on
-ne croit dans les guerres civiles: «C'était un homme d'un mauvais
-caractère, et médiocrement agréable aux officiers de la ville.»
-
-Biron, quoique catholique, ne se fia pas à cela; il s'enferma dans
-l'Arsenal, dont il était gouverneur, fit lever les pont-levis et
-pointer deux couleuvrines sur Paris. Il se garda ainsi, et avec lui
-quelques personnes, un enfant entre autres, qui avait le malheur
-d'être un riche héritier. Sa soeur et son beau-frère étaient
-désespérés de voir l'enfant échapper au massacre. La soeur donna ce
-spectacle exécrable de venir aux portes de l'Arsenal prier et pleurer
-pour avoir son petit-frère, qu'elle voulait sauver, disait-elle.
-
-Tout le monde sait l'aventure du jeune Cumont de la Force, qui montra
-tant de prudence. Caché sous les corps poignardés de son père et de
-ses frères, du fond de son bain de sang, il entendait toutes sortes de
-gens qui allaient et venaient, regardaient les enfants morts.
-Quelques-uns disaient: «Tant mieux! Ce n'est rien de tuer les loups,
-si l'on ne tue les petits.» D'autres disaient: «C'est dommage.» Mais
-l'enfant ne bougeait pas. Vers le soir enfin, il voit un homme qui
-levait les mains au ciel, et disait avec des larmes: «Oh! Dieu punira
-cela!» Il leva alors la tête tout doucement, et tous bas hasarda ce
-mot: «Je ne suis pas mort...--Mais comment t'appelles-tu? Menez-moi à
-l'Arsenal. M. de Biron vous payera bien.»
-
-Que furent dans tout cela les Guises? Moins violents encore qu'avisés.
-Henri prit pour sa part un homme, le fameux partisan d'Acier, chef
-renommé des bandes du Midi. Il le sauva, et d'Acier devint son âme
-damnée. «Pour son corps, il donna son âme.»
-
-Chose populaire pour les Guises, dur contraste à la conduite du roi,
-qui n'osait sauver personne, et força même Fervacques à tuer son
-intime ami.
-
-Sauf ce cas toutefois, les Guises, partout ailleurs impitoyables,
-firent soigneusement tuer leurs ennemis personnels. Le catholique
-Salcède, par exemple, dix ans auparavant, avait empêché le cardinal de
-Lorraine, évêque de Metz, de replacer cette ville sous la souveraineté
-de l'Empire. Ils le firent tuer dans son hôtel; tout le pillage fut
-réservé et porté à l'hôtel de Guise.
-
-L'aspect du Louvre était bizarre. Charles IX qui, la veille au soir,
-avait défendu le massacre, le lundi donnait les dépouilles, autorisait
-le pillage. Il abandonna généreusement aux Suisses, pour salaire du
-dimanche, le pillage d'un riche lapidaire, qui valait cent mille écus.
-De moment en moment, des hommes considérables venaient lui demander
-telle charge: «Elle est remplie.--Non, vacante. Le titulaire est
-mort.» On la donnait, mais non gratis. Les secrétaires du roi étaient
-là pour faire prix.
-
-C'est, sans nul doute, ce qui fit tuer le président des Aides, le
-célèbre Laplace, l'excellent historien. Aimé, estimé et recommandé du
-roi et de la reine, il n'en fut pas moins égorgé. Deux jours entiers,
-il resta entre la vie et la mort; on venait toujours lui dire _qu'il
-était attendu au Louvre_. Il se déroba de chez lui, frappa à trois
-portes d'amis, mais il n'y avait plus d'amis. Il rentra chez lui pour
-mourir. Il assembla sa famille, tous ses domestiques et servantes, et
-leur fit paisiblement une instruction sur les psaumes. On revint, il
-se décida, dit adieu aux siens. Il n'était pas à quatre pas, que sa
-mort fit vaquer sa place. On put la demander au Louvre.
-
-Ce Louvre étant une boutique, un comptoir, il devenait ridicule de
-désapprouver des morts dont on profitait. La reine et Anjou aussi, qui
-craignaient que Montmorency n'arrivât comme au secours du roi, et
-livrât bataille aux Guises, persuadèrent à Charles IX qu'il valait
-mieux prendre la chose sur lui, déclarer _que c'était lui qui avait
-fait le massacre_, mais pour se défendre d'un complot qu'aurait tramé
-Coligny.
-
-Dès lors Montmorency n'avait que faire de venir.
-
-Le mardi 26 août, on vit ce misérable mannequin, ce fou sauvage, avec
-son poil roux hérissé, le teint sinistrement rouge (troisième portrait
-_Sainte-Geneviève_), marcher solennellement avec sa cour, parmi les
-morts et les mourants, du Louvre au Palais de Justice, dire ce
-mensonge au Parlement: «Que c'était lui qui faisait tout.»
-
-Le président de Thou, le premier poltron de France, admira la sagesse
-du roi, et dit le mot de Louis XI: «Qui nescit dissimulare, nescit
-regnare.»
-
-Donc, le roi n'est pas un zéro. Donc il est obéi, c'est pour lui obéir
-qu'on a versé tout ce sang. En sortant, il se croyait roi.
-
-Roi de risée, de honte. Comme il sort, quelqu'un crie: «Il y a ici un
-huguenot.» Un homme est tiré de sa suite, sans autre façon poignardé.
-Le fou royal, regardant la foule de cet oeil oblique et loustic (que
-donne son portrait de jeunesse), dit, pour flatter les assassins: «Si
-c'était le dernier huguenot!»
-
-Depuis le jour où l'autre Charles, le pauvre idiot Charles VI,
-siégeait, bavant, riant, pour l'amusement des Anglais, jamais la
-France n'avait été plus bas.
-
-Les protestants prétendent que les provinces reçurent des ordres
-écrits de massacre. C'est méconnaître étrangement la prudence de la
-reine mère. Dans la peur qu'elle avait d'un soulèvement des grandes
-villes, elle donna à des _quidam_, à des aventuriers qui sollicitaient
-ces commissions, des lettres, mais de simple créance, pour les
-gouverneurs et magistrats, avec ordre verbal _d'emprisonner_ les
-protestants notables. On se disputait ces commissions lucratives, qui,
-en réalité, constituaient ces drôles chefs de l'exécution et
-dictateurs du pillage. Partout la chose commença par l'emprisonnement
-et le massacre des prisons; puis la tuerie de maison en maison, le
-pillage des boutiques. Les victimes furent partout des marchands et
-des fabricants. Les listes nominales ne donnent point de
-gentilshommes. Ils échappèrent apparemment.
-
-Cette grande exécution tomba sur le commerce et l'industrie naissante,
-et un peu sur la robe. Elle fut extrêmement inégale, très-sanglante
-ici, et là nulle. De Thou dit qu'on évalue les morts à trente mille,
-mais qu'on exagère.
-
-La chose fut moins aveugle qu'on ne l'a cru. Elle fut dirigée de
-manière à rendre le plus possible. Plusieurs en restèrent riches. Ils
-tirèrent parti de leurs morts jusqu'à vendre la graisse aux
-apothicaires.
-
-La cour dirigeait si peu, qu'à Meaux, dont la reine mère était
-comtesse, et où l'explosion eut lieu dès le dimanche, une des
-premières victimes fut un receveur de la reine qui percevait pour elle
-la taxe fort dure qu'elle avait mise sur le drap et le vin.
-
-Dans plusieurs lieux, à Meaux, à Lyon, le procureur du roi se mit à la
-tête de l'exécution. Mais généralement les autorités locales s'en
-chargèrent, et la justice se tint coi, s'effaça, s'absenta, ignora.
-
-À Troyes, le conseil du massacre se tint chez l'évêque Bauffremont. À
-Orléans, il se fit sur une lettre de l'évêque Sorbin, prédicateur du
-roi. À Toulouse l'emprisonnement se fit par le Parlement même; les
-membres catholiques firent arrêter leurs confrères protestants. Les
-étudiants, maîtres d'armes, spadassins des écoles, se chargèrent du
-massacre. Cinq conseillers furent pendus en costume.
-
-En Dauphiné, en Provence, en Auvergne, il n'y eut rien ou presque
-rien. Les gouverneurs, MM. de Gordes, de Tende, exigeaient des ordres
-écrits. Le dernier, allié de Montmorency, dit que, même avec ordre, il
-ne ferait rien. Les protestants, bien avertis, étaient partout armés,
-leurs anciens chefs tout prêts. Aux gens de la cour qui venaient,
-Gordes dit: «Montbrun vit encore.»
-
-Rien en Bourgogne, peu ou rien en Picardie et dans le Nord, excepté à
-Rouen, où on versa beaucoup de sang.
-
-Le 30 août, lettre du roi, envoyée partout pour arrêter le massacre.
-On y fit si peu d'attention, qu'à Troyes, celui qui l'apportait la
-garda deux jours dans sa poche, pendant qu'on fit l'exécution.
-
-Du reste, il ne faut pas s'y tromper: la Saint-Barthélemy n'est pas
-une journée; c'est une saison. On tua par-ci par-là, dans les mois de
-septembre et d'octobre.
-
-À la Saint-Michel, le jésuite Auger, envoyé du collége de Paris,
-annonça à Bordeaux que l'archange Michel avait fait le grand massacre,
-et déplora la mollesse du gouverneur et des magistrats bordelais. Un
-homme de la cour gourmanda aussi leur lenteur. Le 3 octobre, les
-jurats, avec des bandes en chapeau rouge, forcèrent le gouverneur à
-laisser faire l'exécution.
-
-On tua deux cent soixante-quatre personnes, et on ne se fût pas
-arrêté; mais le reste des protestants avait trouvé un asile au
-Château-Trompette.
-
-Une industrie existait à Paris. On avait fait des magasins de
-protestants, où les chefs de l'exécution les tenaient en réserve, sans
-doute pour les faire financer. Quand ils étaient ruinés, on les tuait.
-
-Le 5 septembre, le roi envoya chercher le capitaine Pézon, qui était
-un boucher, et lui demanda s'il en restait encore, de ces huguenots:
-«J'en ai jeté vingt hier à la Seine, dit-il froidement, et j'en ai
-autant pour demain.» Le roi se mit à rire de voir son amnistie si bien
-respectée.
-
-Il faudrait désespérer de la nature humaine, si cette férocité avait
-été universelle. Heureusement, un nombre immense de catholiques
-détestèrent la Saint-Barthélemy.
-
-Une classe fut admirable, celle des bourreaux. Ils refusèrent d'agir,
-disant qu'ils ne tuaient qu'en justice.
-
-À Lyon et ailleurs, les soldats refusèrent de tirer, disant qu'ils ne
-savaient tuer qu'en guerre.
-
-Le long du Rhône, les catholiques, voyant flotter les victimes de
-Lyon, en poussaient des cris de douleur, invoquaient Dieu contre les
-assassins.
-
-Si des protestants abjurèrent, en revanche des catholiques, par
-l'horreur d'un tel événement, furent détachés de leurs croyances. «Cet
-acte, dit l'un d'eux, me fit dès lors aimer les personnes et la cause
-de ceux de la Religion.»
-
-Les gens du Parlement sentaient très-bien le coup profond, terrible,
-que s'était porté le catholicisme. Ils se désespéraient de voir
-l'antique religion de la France, la royauté, mise plus bas par un fou
-furieux qu'elle ne fut jadis par un idiot. Ils entreprirent de
-replâtrer l'idole, insistèrent pour justifier la cour, qui ne le
-demandait point. Pour laver quelque peu le roi, il fallait réussir à
-salir les victimes, tirer de quelques protestants des aveux contre
-l'amiral, un semblant de conspiration. On s'en procura deux, qu'on
-attrapa dans l'hôtel même de l'ambassadeur d'Angleterre, qui grogna
-quelque peu et s'apaisa bien vite. L'un, Briquemaut, vénérable
-vieillard qui avait servi le roi toute sa vie; l'autre, Cavagne,
-intrépide, énergique. On n'en tira rien que l'honneur, la gloire de
-Coligny.
-
-On avait apporté ses papiers au Louvre. Les misérables, découvrant sa
-grande âme, furent surpris et embarrassés. De 1570 à 1572, il avait,
-tous les soirs, écrit l'histoire des guerres civiles. De plus,
-longuement élaboré un mémoire sur l'état du royaume; là, son ferme
-conseil au roi de ne point apanager ses frères. Enfin, un petit
-mémoire sur la guerre des Pays-Bas; le sens était: «Si vous ne les
-prenez, l'Angleterre va les prendre.»
-
-En le voyant si Français, si fidèle, tellement citoyen (contre
-l'Angleterre protestante), les meurtriers baissaient les yeux.
-Quelqu'un dit: «Cela est très-beau, digne d'être imprimé.» Gondi en
-détourna le roi, prit ces papiers et les mit dans le feu.
-
-Catherine seule ne sentit rien de cela. Avant qu'on brûlât, elle fit
-trophée de ces papiers si glorieux pour Coligny, si accablants pour
-elle, pour ceux qui l'avaient tué. Elle les montra, triomphante, à
-l'ambassadeur Walsingham: «Le voilà, votre ami! voyez s'il aimait
-l'Angleterre!--Madame, il a aimé la France.»
-
-Depuis le 24 août, ce n'était plus que fêtes; le temps les favorisait
-fort. Le clergé fit la sienne, dès le jeudi 28; il publia un jubilé où
-allèrent le roi et la cour, faisant leurs stations et rendant grâce à
-Dieu.
-
-Le Parlement ne fut pas en reste; il fonda une fête, une procession
-annuelle pour le beau jour de la Saint-Barthélemy.
-
-Il était parvenu, grâce à Dieu, à trouver Coligny coupable, s'appuyant
-des _aveux_ des deux hommes qui n'avaient rien dit. On le condamna à
-être traîné sur la claie et pendu, «si toutefois on retrouvait son
-corps,» sinon en effigie. On fit son mannequin fort ressemblant de
-mise et d'attitude, sans oublier le cure-dent que le taciturne amiral
-avait si souvent à la bouche. On le brûla en Grève, en même temps
-qu'on pendait Cavagne et Briquemaut. Le roi alla à l'Hôtel de Ville
-voir cette fête avec sa mère et le petit roi de Navarre. Seulement
-Charles IX regardait derrière un rideau.
-
-Pendant plusieurs jours, disent le catholique Brantôme et l'auteur
-protestant de l'_Estat de la France_, il y avait eu pèlerinage à
-l'épine des Innocents et pèlerinage à Montfaucon pour voir un je ne
-sais quoi sans forme, quelque chose de noir, demi-grillé, qu'on disait
-être le corps de Coligny. Le roi y avait été des premiers avec la cour
-et la foule des bonnes gens de Paris.
-
-On avait grand soin, dans ces temps, de mener les enfants aux
-supplices des brigands, aux expositions de voleurs, pour les moraliser
-et leur imprimer le souvenir de ces exemples salutaires. On conduisit
-à Montfaucon les petits huguenots, tout nouveaux catholiques, les
-propres fils de l'amiral. L'aîné, âgé de quinze ans, sanglotait à
-crever. Le plus jeune, de sept, appelé Dandelot et digne de ce nom,
-regarda d'un oeil ferme, voyant son père transfiguré comme il le sera
-dans l'avenir.
-
-
-FIN DU TOME ONZIÈME
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
- Pages.
-
- PRÉFACE I
-
-
- CHAPITRE PREMIER
-
- HENRI II.--LA COUR ET LA FRANCE.--JARNAC. 1547 9
-
- Esprit romanesque du temps 9
-
- Diane persécute la duchesse d'Étampes 13
-
-
- CHAPITRE II
-
- LE COUP DE JARNAC. 10 juillet 1547 21
-
- Le roi, la reine et Diane à Saint-Germain 23
-
- Montmorency et Coligny 26
-
- Duel de Jarnac et la Châtaigneraie 29
-
-
- CHAPITRE III
-
- DIANE.--CATHERINE.--LES GUISES. 1547-1559 36
-
- Anet et la Diane de Goujon 37
-
- Pourquoi Diane aimait Catherine 44
-
- La curée, les dévorants 46
-
- Les Guises et leurs quinze évêchés 49
-
-
- CHAPITRE IV
-
- L'INTRIGUE ESPAGNOLE 55
-
- Les Jésuites sont un ordre espagnol 56
-
- Combien l'Espagne est romanesque 58
-
- Manuel pour faire des romans 61
-
- Matérialité et verbalité 64
-
- Charles-Quint cède à la réaction 64
-
-
- CHAPITRE V
-
- LES MARTYRS 74
-
- Moeurs réformées, élan musical 75
-
- Pendant quarante ans, les protestants se laissèrent brûler 77
-
- Lois épouvantables de Charles-Quint 82
-
- Les amitiés des martyrs 86
-
-
- CHAPITRE VI
-
- L'ÉCOLE DES MARTYRS 89
-
- La mission de Calvin 90
-
- Esprit de Genève anticalviniste 93
-
- Génie légiste de Calvin 94
-
- La Genève de Calvin, les Psaumes 98
-
-
- CHAPITRE VII
-
- POLITIQUE DES GUISES.--LA GUERRE.--METZ. 1548-1552 103
-
- Folie de leur politique 104
-
- L'aveuglement de Charles-Quint fait leur succès 107
-
- Ils surprennent les Trois-Évêchés et repoussent
- Charles-Quint (1552) 112
-
-
- CHAPITRE VIII
-
- RONSARD.--MARIE LA SANGLANTE.--SAINT-QUENTIN. 1553-1558 117
-
- Ronsard contre Rabelais 119
-
- Philippe II épouse Marie, humilie le pape 121
-
- Henri II infidèle à Diane; elle l'occupe de guerre (1556) 127
-
- Défaite et siége de Saint-Quentin; Coligny (1558) 128
-
-
- CHAPITRE IX
-
- PERSÉCUTIONS.--MORT D'HENRI II. 1558-1559 135
-
- Le chrétien peut-il résister à l'autorité? 136
-
- L'Église de Paris (1555) 140
-
- Chants du Pré-aux-Clercs (mars) 142
-
- Le prêche de la rue Saint-Jacques (4 septembre) 143
-
- Le roi précipite la paix (3, avril 1559) 149
-
- Menace du roi. Sa mort (29 juin) 154
-
-
- CHAPITRE X
-
- ROYAUTÉ DES GUISES SOUS FRANÇOIS II. 1559-1560 159
-
- Portraits des Guises, de Catherine, de Marie Stuart 160
-
- Le roi de Navarre trahit les protestants 165
-
- Influence de l'Espagne en France 168
-
- Le budget de Philippe II 169
-
-
- CHAPITRE XI
-
- TERRORISME DES GUISES.--LA RENAUDIE. 1560 174
-
- Puissance du clergé sur le peuple 175
-
- Esprit général de résistance (mars) 178
-
- Les Châtillons et Condé persistent dans l'obéissance 184
-
- Mort de la Renaudie et supplices 187
-
-
- CHAPITRE XII
-
- MORT DE FRANÇOIS II ET CHUTE DES GUISES. 1560 193
-
- Catherine espionnée par Marie Stuart 195
-
- Le chancelier de L'Hôpital 198
-
- Assemblée de Fontainebleau (21 août) 200
-
- Navarre et Condé se livrent 203
-
- Mort de François II (3 décembre) 205
-
-
- CHAPITRE XIII
-
- CHARLES IX.--LE TRIUMVIRAT.--POISSY ET PONTOISE. 1561 207
-
- États généraux d'Orléans (13 décembre 1560) 208
-
- Le clergé s'adresse à l'Espagne (mai 1561) 214
-
- Colloque de Poissy (septembre) 218
-
- Bataille du faubourg Saint-Marceau (27 septembre) 224
-
-
- CHAPITRE XIV
-
- INTRIGUE DES GUISES EN ALLEMAGNE. 1562. 232
-
- Leur conversion simulée au protestantisme 236
-
-
- CHAPITRE XV
-
- MASSACRE DE VASSY. 1562, 1er mars 240
-
-
- CHAPITRE XVI
-
- PREMIÈRE GUERRE DE RELIGION, 1562-1563 249
-
- Les Guises s'emparent du roi et de sa mère 250
-
- Coligny refuse d'appeler l'étranger 251
-
- Le parti de l'étranger 252
-
- La Saint-Barthélemy de 1562 260
-
- Bataille de Dreux (19 décembre 1562) 265
-
- Guise assassiné (18 février 1563) 271
-
-
- CHAPITRE XVII
-
- LA PAIX, ET POINT DE PAIX, 1563-1564 274
-
- L'Espagne domine Catherine 275
-
- La balance était impossible 277
-
- Les protestants assassinés partout 280
-
-
- CHAPITRE XVIII
-
- LE DUC D'ALBE.--LA SECONDE GUERRE CIVILE. 1564-1567 284
-
- Entrevue de Bayonne (juin 1565) 287
-
- Le duc d'Albe aux Pays-Bas (1567) 288
-
- Coligny propose de s'emparer du roi 289
-
- Le _Contr'un_ de la Boétie 289
-
- Bataille de Saint-Denis (10 novembre 1567) 290
-
-
- CHAPITRE XIX
-
- SUITE.--CONQUÊTE DE LA LIBERTÉ RELIGIEUSE. 1568-1570 294
-
- Débâcle morale du vieux parti 295
-
- Henri d'Anjou, général à seize ans 298
-
- Mort de Condé à Jarnac (13 mars 1569) 302
-
- Montcontour (3 octobre) 304
-
- Coligny impose la paix (8 août 1570) 307
-
-
- CHAPITRE XX
-
- CHARLES IX CONTRE PHILIPPE II. 1570-1572 309
-
- Catherine, tout italienne, n'aimait qu'Anjou 312
-
- Jalousie de Charles IX 314
-
- Ses vers, sa violence, son amour 316
-
- Il veut marier son frère en Angleterre (1570) 317
-
- Il agit pour les Turcs 321
-
-
- CHAPITRE XXI
-
- COLIGNY À PARIS.--OCCASION DE LA SAINT-BARTHÉLEMY. 1572 324
-
- Situation de Coligny; sa tristesse, son isolement 327
-
- Devait-il venir à Paris? 334
-
- Incertitudes de Catherine 340
-
- Échec des protestants (9 juillet) et découragement du roi 341
-
-
- CHAPITRE XXII
-
- LES NOCES VERMEILLES. Août 1572 343
-
- Coligny devait rester à Paris 345
-
- Jalousie des Anglais et froideur d'Orange 347
-
- Mariage de Navarre (18 août) 349
-
- Anjou, menacé par son frère, complote avec Guise 354
-
-
- CHAPITRE XXIII
-
- BLESSURE DE COLIGNY.--CHARLES IX CONSENT À SA MORT.
- 22-23 août 1572 358
-
- Coligny blessé essaye d'éclairer le roi 362
-
- La reine et Gondi l'effrayent et obtiennent le massacre 365
-
-
- CHAPITRE XXIV
-
- MORT DE COLIGNY ET MASSACRE DU LOUVRE. 22-26 août 1572 372
-
-
- CHAPITRE XXV
-
- QUELLE PART PARIS PRIT AU MASSACRE. Août 1572 385
-
- Douceur de quelques capitaines 388
-
- Le capitaine Charpentier fait tuer Ramus 389
-
-
- CHAPITRE XXVI
-
- SUITE. Août, septembre, octobre 1572 394
-
- Lundi 25 août. Guise à Paris malgré le roi 395
-
- Massacre des marchands protestants 396
-
- Mardi 26. Le roi se déclare auteur du massacre 401
-
- La Saint-Barthélemy des provinces 403
-
- Le Parlement condamne Coligny 405
-
-
-PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE, Barthier, directeur, rue J.-J.-Rousseau, 61.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1547-1572 (Volume
-11/19), by Jules Michelet
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1547-1572 ***
-
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-
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
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-To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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-works.
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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