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MICHELET - - - - - NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE - - - - - TOME ONZIÈME - - - - - PARIS - - LIBRAIRIE INTERNATIONALE - A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS - 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13 - - 1876 - - Tous droits de traduction et de reproduction réservés. - - - - -Dans cette préface, qui véritablement est plutôt une conclusion, je -dois des excuses à la Renaissance, à l'art, à la science, qui tiennent -si peu de place dans ce volume, mais qui reviendront au suivant. - -Je m'y arrête à peine au règne d'Henri II. Mais, dès ce règne même, -sinistre vestibule qui introduit aux guerres civiles, tout souci d'art -et de littérature était sorti de mon esprit. - -Mon coeur avait été saisi par la grandeur de la révolution religieuse, -attendri des martyrs, que j'ai dû prendre à leur touchant berceau, -suivre dans leurs actes héroïques, conduire, assister au bûcher. - -Les livres ne signifient plus rien devant ces actes. Chacun de ces -saints fut un livre où l'humanité lira éternellement. Et, quant à -l'art, quelle oeuvre opposerait-il à la grande construction morale que -bâtit le XVIe siècle? - -La forte base, immense, mystérieuse, s'est faite des souffrances du -peuple et des vertus des saints, de leur foi simple, dont la portée -hardie leur fut inconnue à eux-mêmes, enfin de leurs sublimes morts. - -Tout cela infiniment libre. Mais une école en sort qui fait du martyre -une discipline et une institution, qui enferme dans une formule la -grande âme brûlante de la révolution religieuse. Cette âme y -tiendra-t-elle? La liberté, qui fut la base, va-t-elle reparaître au -sommet? - -Voilà les questions qui m'ont troublé jadis. La voie était obscure et -pleine d'ombre; je voyais seulement, au bout de ces ténèbres, un point -rouge, la Saint-Barthélemy. - -Mais maintenant la lumière s'est faite, telle que ne l'eût aucun -contemporain. Tous les grands acteurs de l'époque, et les coupables -mêmes, sont venus déposer, et on les a connus par leurs aveux. -Philippe II s'est révélé, et, grâce à lui, l'Escurial est percé de -part en part. Le duc d'Albe s'est révélé, et nous avons sa pensée jour -par jour, en face de celle de Granvelle. Nous connaissons par eux leur -incapacité, leur vertige et leur désespoir au moment de la crise. Le -duc d'Albe était perdu en 1572, près de devenir fou. Il faisait prier -pour lui dans toutes les églises, consultait les sorciers, implorait -un miracle ou du Diable ou de Dieu. Le 10 août, ce miracle lui fut -promis pour le 24. - -Les tergiversations de la misérable cour de France, qui si longtemps -voulut, ne voulut pas et voulut de nouveau (poussée par ses besoins, -par le riche parti qui lui faisait l'aumône), et qui prit à la fin du -courage à force de peur, tout cela n'est pas moins clair aujourd'hui, -lucide, incontestable. Ce que le Louvre avait pour nous d'obscur s'est -trouvé illuminé tout à coup par cette foule de documents nouveaux qui, -d'Angleterre et de Hollande, de Madrid, de Bruxelles, de Rome, -d'Allemagne même et du Levant, sont venus à la fois pour l'éclairer. -Et, de tant de rayons croisés, une lumière s'est faite, intense, -implacable et terrible. - -Et qu'a-t-on vu alors? Une grande pitié. Ni l'Espagne, si fière, ni la -grande Catherine (que tous méprisaient à bon droit), ne savaient où -ils allaient ni ce qu'ils faisaient. Ils cherchent, ils tâtent, ils -heurtent. Ils donnent le spectacle très-bas de ces tournois d'aveugles -qu'on armait de bâtons, et qui frappaient sans voir. Ils marchent au -hasard et tombent, puis jurent, se relevant, qu'ils ont voulu tomber. - -Une telle lumière est une flamme, et rien n'y tient; tout fond. Ces -majestueux personnages, réduits à leur néant, s'évanouissent, -s'abîment, disparaissent, comme cire ou comme neige. Et il ne -resterait qu'un peu de boue, si, de tant de débris, un objet -n'échappait, ne s'élevait et ne dominait tout, la figure triste et -grave d'un grand homme et d'un vrai héros. - -Je ne suis pas suspect. Je ne prodigue guère les héros dans mes -livres. Mais celui-ci est le héros du devoir, de la conscience. - -J'ai beau l'examiner, le sonder et le discuter. Il résiste et grandit -toujours. Au rebours de tant d'autres, exagérés follement, celui-ci, -qui n'est point le héros du succès, défie l'épreuve, humilie le -regard. La lumière électrique, la lumière de la foudre, dont il fut -traversé, pâlit devant ce coeur, où rien, au dernier jour, ne restait -que Dieu et Patrie. - -«Une seule objection, dira-t-on. Cette joie héroïque dont vous faisiez -ailleurs le premier signe du héros, elle ne fut point en Coligny. Tout -ce que dit l'histoire, tout ce que dit le funèbre portrait, montre en -cet homme redoutable un ferme juge du temps, mais plein de deuil, -triste jusqu'à la mort.» - -Nous l'avouons, par cela il fut homme. Blessé? Plus qu'on ne saurait -le dire, à la profondeur même de l'abîme des maux du temps. Qui s'en -étonnera? Nul, après trois cents ans, ne pourra seulement les lire, -que lui-même n'en reste blessé! - -Mais c'est aussi en lui une grandeur d'avoir toujours vu clair -par-dessus la nuit et le deuil, d'avoir gardé si nette la lumière -supérieure. - -Les vrais héros de la France ont cela de commun, que les uns inspirés, -les autres réfléchis (comme fut l'amiral), sont éminemment -raisonnables. Coligny, quoique fort cultivé, lettré, théologien, -quoique gentilhomme et retardé par cette fatalité de classe, allait -s'affranchissant et de ses préjugés et de ses docteurs. Sauf un moment -d'hésitation chrétienne à l'entrée de la guerre civile, il ne vacilla -nullement, comme on l'a dit; il fut ferme et libre en sa voie. - -Homme de batailles, il haïssait la guerre. Il y fut superbe, -indomptable, dédaigneux pour cette fille aveugle, tant flattée, la -Victoire. Il la mena à bout, ne quitta l'épée que vainqueur, après -avoir conquis non-seulement la paix et la liberté religieuse (1570), -mais les volontés mêmes de l'ennemi et l'avoir vaincu dans son propre -coeur. Charles IX (les actes le prouvent), pendant près de deux ans, -suivit la voie de Coligny. - -Ce grand esprit, si sage, avait vu à merveille la chose essentielle, -que la France, dans sa pléthore nerveuse et son agitation, voulait -s'extravaser au dehors. Et il lui ouvrait l'Amérique et les Pays-Bas, -c'est-à-dire la succession espagnole. Il ne se trompa nullement. -Seulement (comme Jean de Witt un siècle après) il eut raison trop tôt. -Ses projets furent repris, dès le lendemain de sa mort, par ceux qui -l'avaient tué. - -C'était un très-grand citoyen et fort libre de son parti même. Lorsque -les protestants, ayant le couteau à la gorge, se virent forcés -d'appeler l'étranger, il résista autant qu'il put, et tant qu'il en -faillit périr. - -Sa netteté, son admirable coeur, apparurent à sa mort, quand on lut -ses papiers secrets, et que ses meurtriers confus virent ce conseil au -roi de se défier de l'Angleterre protestante autant que de l'Espagne -catholique. - -Grande consolation pour nous, dans cette histoire, de voir la nature -humaine tellement relevée ici! de voir marcher si droit, parmi -l'aveuglement de tous, ce pur et ferme coeur qui ne regarde que la -conscience. Les défaites des siens, leurs folies, leurs destructions, -rien ne l'entame. Il va à son but. Quel? une grande mort,--qui semble -perdre, mais sauve au contraire son parti. - -Car la fille de Coligny, veuve par la Saint-Barthélemy, épousera -Guillaume d'Orange. Car la France protestante, de sa blessure féconde, -engendre la France hollandaise. Car ce malheur immense, au sein des -meilleurs catholiques, mit le regret, l'amour des protestants. «Dès ce -jour, dit l'un d'eux, sans connaître leur foi, j'aimai ceux de la -Religion.» - -De sorte que ce grand homme a réussi, même selon le monde. Par sa mort -triomphante, il gagna plus qu'il ne voulait. - - * * * * * - -Voilà la pensée de ce livre. Et plût au ciel qu'elle nous eût profité -aussi à nous, que ces grands coeurs, si riches, nous eussent donné -quelque peu d'un tel souffle, et mis dans notre aridité un rien de -leurs torrents! - -Que si notre temps, si loin de ce temps, et si peu préparé à retrouver -l'image de ces grandeurs morales, s'en prenait à l'histoire, -l'histoire lui répondrait ce que le jeune d'Aubigné dit un jour dans -le Louvre à Catherine de Médicis, qui le voyait debout et si peu plié -devant elle: «Tu ressembles à ton père!... - ---Dieu m'en fasse la grâce!» - - 1er mars 1856. - - - Dans le prochain volume, qui me ramène aux lettres et aux - sciences et ferme le XVIe siècle, on trouvera une _Critique - générale des sources historiques_, de ce grand siècle si fécond, - mais si trouble. Une partie des notes que je donnerais - aujourd'hui reviendrait dans cette _Critique_. Je les ajourne - jusque-là. - - Qu'il me suffise ici d'indiquer les principales sources - manuscrites où j'ai puisé, et qui m'ont donné spécialement les - causes et précédents, très-peu connus, de la Saint-Barthélemy: - _Lettres de Morillon à Granvelle_ (c'est, jour par jour, - l'histoire du duc d'Albe, celle des rapports de Bruxelles et de - Paris).--_Lettres inédites de Catherine de Médicis._--_Extraits - des lettres de Pie V, Charles IX, etc., tirés des archives du - Vatican (en 1810)_, etc. - - - - -HISTOIRE DE FRANCE - -AU XVIe SIÈCLE - - - - -CHAPITRE PREMIER - -HENRI II--LA COUR ET LA FRANCE--AFFAIRE DE JARNAC - -1547 - - Plus ferme foy jamais ne fut jurée - À nouveau prince (ô ma seule princesse!) - Que mon amour, qui vous sera sans cesse - Contre le temps et la mort assurée. - De fosse creuse ou de tour bien murée - N'a pas besoin de ma foy la fort'resse, - Dont je vous fis dame, reine et maîtresse, - Parce qu'elle est d'éternelle durée! - - -Le nouveau règne nous met en plein roman. L'Amadis espagnol, tout -récemment traduit, imité, commenté, est sa bible chevaleresque. -L'Amadis est bien plus que lu et dévoré, il est refait en action. -Henri II rougit presque d'être fils de François Ier; c'est le fils du -roi Périon, c'est le _Beau Ténébreux_. La réalité et l'histoire sont -enterrées à Saint-Denis, et libres, grâce à Dieu nous entrons au pays -des fées. - -Où n'atteindrons-nous pas? Les médailles du temps, les emblèmes et -devises ne parlent que d'astres et d'étoiles. La conquête du monde est -assurée; mais qu'est-ce que cela? Sur de charmants émaux, un coursier -effréné emporte Diane et Henri, aux nues? au ciel? On ne saurait le -dire. - -À la salamandre éternelle qui régna trente années, au _soleil_ de -François Ier, dont sa soeur fut le tournesol, un autre astre succède, -la lune, romanesque, équivoque, de douteuse clarté. La Diane d'ici, en -son habit de veuve, de soie blanche et soie noire, nous représente la -Diane de là-haut, comme elle, et changeante et fidèle. La mobile -influence qui régit les femmes et les mers, qui donne les marées et -parfois les tempêtes, fait nos destinées désormais. Elle en a le -secret et nous promet de grandes choses. Sous le croissant, on lit le -calembour sublime: «Donec totum impleat _orbem_.» (Il remplira _son -disque_; ou, remplira _le monde_.) - -Nouvelle religion, galante, astrologique. Malheur à qui n'y croit! -C'est la Diane armée et prête à frapper de ses flèches. Voyez-la à -Fontainebleau, sous son double visage: là, céleste et dans la lumière; -ici, la Diane des flammes, infernale, et la sombre Hécate. Ainsi la -fable nous traduit le roman, et le met en pleine lumière. L'Amadis -espagnol s'éclaire du reflet des bûchers. - -Nous ne sommes pas, croyez-le, dans un monde naturel, c'est un -enchantement, et c'est par suite de violentes féeries et de coups de -théâtre qu'on peut le soutenir. Cette Armide de cinquante ans, qui -mène en laisse un chevalier de trente doit tous les jours frapper de -la baguette. À ce prix elle est jeune; je ne sais quelle Jouvence -incessamment la renouvelle. Elle bâtit, abat, rebâtit, s'entoure de -tous les arts. Elle lance la France dans d'improbables aventures. Des -princes de hasard, les Guises, vont agir sous sa main, éblouir, -troubler et charmer. Surprenants magiciens, s'il reste un peu de sens, -ils sauront nous en délivrer. La France, décidément romanesque, -espagnole, les remerciera de ses pertes. - -Et d'abord elle se trouve riche à la mort de François Ier. L'argent -abonde pour les fêtes. Trois fêtes coup sur coup. Fête de -l'enterrement, splendide, immense, et noblement tragique, où l'on -jette les millions. Fête du sacre, de royale largesse, où le roi -comblera ses preux. Fête d'un combat à outrance, d'un jugement de -Dieu, celle-ci sombre, sauvage et sanglante, où toute la France est -invitée. - -En attendant, des voyages rapides, qui sont des fêtes eux-mêmes, la -vie des chevaliers errants, dans nos forêts, de château en château, et -par les arcs de triomphe. Le vieil ami du roi, le connétable, le -prend, le mène aux délices d'Écouen, de l'Île-Adam, de Chantilly. Mais -Diane le garde à Anet. Là, entouré des Guises, enivré de fanfares, -d'emblèmes prophétiques et du rêve de la conquête du monde, les yeux -fermés, il donne les actes décisifs par lesquels l'idole signifie sa -divinité. - -Le premier étonna. Pendant que le feu roi, à peine refroidi, faisait -son lugubre voyage de Rambouillet à Saint-Denis, vingt jours après sa -mort, on souffleta son règne, on avertit la France qu'elle entrait -dans un nouveau monde, hors des anciennes voies, hors de toute voie, -de toute tradition, qu'on supprimait le temps, qu'on retournait d'un -saut au roi Arthur, à Charlemagne. - -Nos rois, nos parlements, suivaient, dès le XIIIe siècle, la grande -oeuvre du droit. Récemment Charles VIII, Louis XII et François Ier, -avaient écrit, rédigé nos Coutumes. Cujas mettait en face le droit -romain, et le grand Dumoulin recherchait l'unité du nôtre. Cette -révolution se réclamait du roi, se rapportait au roi, cherchait en lui -sa force. Mais voilà que le roi la dément et la répudie, et n'en veut -rien savoir: tout le travail des lois, il le met sous les pieds. Il -réclame le droit de la force, le bon vieux droit gothique, la sagesse -des épreuves, la jurisprudence de l'épée. Saint Louis, tant qu'il -peut, entrave le duel juridique; Henri II (dans le siècle de la -jurisprudence!) l'autorise, le préside et l'arrange; il fait les -lices, lance les champions, selon la forme antique: Laissez-les aller, -les bons combattants! - -Une révolution si grave se fait par trois lignes informes, sans -signature, au bas d'un chiffon de défi. - -Toutefois, avec ce mot: _Fait en Conseil royal. Et signé Laubespin_ -(le nom du secrétaire d'État). - -Et quel est ce conseil? Fort inégalement partagé entre l'ami et la -maîtresse, entre le connétable qui paraît mener tout, et Diane, -présente, agissante, par ses hommes, les Guises, qui emportent tout -en effet. Montmorency gouverne à la condition d'être gouverné. - -L'acte bizarre dont il s'agit, supposant que ce droit barbare était la -loi régnante, obligeait le sire de Jarnac de répondre au défi du sire -de la Châtaigneraie. - -Jarnac, beau-frère de la duchesse d'Étampes, de la maîtresse qui s'en -va avec François Ier. La Châtaigneraie, une épée connue par les duels, -un bras de première force, un dogue de combat, nourri par Henri II. - -La jeune maîtresse du vieux roi avait trop provoqué cela. Dix ans -durant, elle avait harcelé la grande Diane, en l'appelant _la -vieille_. Il y avait chez François Ier, entre ses domestiques, valets -privés et rimeurs favoris, une fabrique d'épigrammes contre la -maîtresse de son fils. Un jour, on lui offrait des dents; une autre -fois on lui conseillait d'acheter des cheveux. Ces fous criblaient à -coups d'épingle une femme de mémoire implacable, qui allait être plus -que reine, et le leur rendre à coups d'épée. - -Il était bien facile de perdre la duchesse d'Étampes. D'abord, elle -avait été, comme le malheureux disgracié Chabot, comme Jean Du Bellay, -favorable à toutes les idées nouvelles. Elle avait une soeur -protestante, connue pour telle, et exaltée. - -Ensuite on avait monté contre elle de longue date une machine directe -et efficace, par quoi sa tête ne tenait qu'à un fil. On avait dit, -répété, répandu, qu'elle avait trahi le roi au traité de Crépy, que -sans elle nous aurions vaincu, que c'était elle qui avait amené -l'ennemi à dix lieues de Paris. Bruit absurde, comme le prouve Du -Bellay, mais d'autant mieux avalé par l'orgueil national, qui y -trouvait consolation. - -Elle aurait péri sans les Guises. Déjà les gens de loi étaient lancés -sur un homme qui lui appartenait et qu'on disait agent de sa trahison. -Cet homme intelligent se garda bien de disputer; il donna un château -aux Guises. Ceux-ci dès lors ajournèrent tout. - -Ils dirent que ce n'était rien de tuer la duchesse, qu'il fallait la -désespérer, qu'on ne commençait pas la chasse par les abois, qu'il -valait mieux d'abord que la bête harcelée, mordue, sentît les dents, -qu'elle eût la peur et la douleur, qu'elle versât surtout ces amères -et suprêmes larmes qui prouvent la défaite et demandent merci. - -La victime pouvait être mordue à deux endroits, à un d'abord. Elle -avait en Bretagne un mari de contenance qu'elle tenait là en exil, -comme gouverneur de la province. Il avait accepté la chose pour un -gros traitement. Mais elle palpait ce traitement et le gardait. Cela, -vingt ans durant. Ce mari, voyant le roi mort et sa femme perdue, -éclate alors, crie au voleur, la traîne au parlement. Voilà les deux -époux qui se gourment dans la boue, et avec eux la mémoire du feu roi. -Diane y jouit fort, au point qu'elle envoya Henri II, le roi, aux -juges, aux procureurs, dans cette sale échauffourée, pourquoi? pour -assommer une femme qui se noyait déjà. - -Autre endroit plus sensible encore où on pouvait lui enfoncer -l'aiguille, piquer la malheureuse, sans qu'elle pût crier seulement. -Pendant vingt ans, maîtresse d'un roi malade, et tristement malade, -elle avait eu sans doute des consolations. La cour malicieuse pensait -que le consolateur devait être Jarnac, beau grand jeune homme, -élégant, délicat, que la duchesse d'Étampes, pour l'avoir toujours -près d'elle, avait donné pour mari à sa soeur. Jarnac faisait beaucoup -de dépenses, menait grand train quoique son père, vivant et remarié, -ne pût être bien large. Il était trop facile de deviner qui -fournissait. - -Cela compris, senti, il fallait bien se garder de la tuer. Son -ennemie, pour rien au monde, ne lui aurait coupé la tête; elle pouvait -lui percer le coeur. - -On n'eût pas la patience d'attendre la mort de François Ier. Un an ou -deux avant, on mit les fers au feu, Le Dauphin, instrument docile, -lança l'affaire brutalement par un mot qu'il dit à Jarnac: «Comment se -fait-il qu'un fils de famille dont le père vit encore peut faire une -telle dépense, mener un tel état?» Le jeune homme, surpris, se crut -habile et parfait courtisan en répondant une chose qu'il croyait -agréable, disant que sa belle-mère l'_entretenait_, ne lui refusait -rien. Mot équivoque, qui semblait faire entendre que Jarnac imitait -l'exemple du Dauphin, avait la femme de son père. - -Ce mot tombé à peine, le Dauphin le relève, le répète partout, et dans -ces termes: «Il couche avec sa belle-mère.» - -Un tel mot, et d'un prince, va vite. Il alla droit au père de Jarnac, -du père au fils. Sous un tel coup de foudre, le jeune homme osant -tout, bravant tout, rois et Dauphins, jura que quiconque avait ainsi -menti était un méchant homme, un malheureux, un lâche. - -Tout retombait d'aplomb sur la tête du prince. - -Un roi ne se bat pas, ni un prince, un Dauphin. Mais ils ne manquent -guère d'avoir des gens charmés de se battre pour eux. Henri en avait, -et par bandes. Grand lutteur et sauteur, aimant l'escrime, il -choisissait ses amis sur la force du poignet, la vigueur du jarret, la -dextérité du bretteur. - -Le spécial ami du Dauphin était un homme fort, bas sur jambes et carré -d'échine, admirable lutteur, d'une roideur de bras _à jeter par terre -les lutteurs bretons_. Il avait vingt-six ans, et déjà il s'était -signalé à la guerre, surtout à Cérisoles. Quoique bravache, il était -brave, et se portait pour le plus brave. Il courait les duels, défiait -tout le monde. Cela en avait fait un personnage. Du reste, sans -fortune et cadet, il se faisait appeler, de la seigneurie de son aîné, -le sire de la Châtaigneraie. Il traînait après lui (aux dépens du -Dauphin) une meute de gens comme lui. - -Le Dauphin n'eut aucun besoin de lancer la Châtaigneraie. Dès qu'il -entendit parler de l'affaire, il la fit sienne. Il soutint que c'était -à lui que Jarnac avait dit la chose, qu'il la lui avait dite cent -fois, et lui défendit de dire autrement. - -Jarnac avait quelques années de plus que la Châtaigneraie, était -beaucoup plus grand, long, délicat et faible. _L'autre, même sans -armes_, dit l'inscription mémorative du combat, l'aurait défait, -anéanti. - -Et cependant que faire? La Châtaigneraie demandait le combat; il avait -fait grand bruit et s'était adressé au roi (c'était encore François -Ier), qui défendit de passer outre. Combien de temps l'affaire -fut-elle suspendue? Nous l'ignorons. Mais les mots ironiques, les -gestes de mépris, les affronts, ne furent pas suspendus. Car le 12 -décembre 1546, ce fut Jarnac qui, ne pouvant plus vivre, demanda au -roi de combattre. Le roi répondit qu'il ne le souffrirait jamais. - -François Ier mort (le 31 mars), quelle est la première affaire de la -monarchie? La grande guerre d'Allemagne apparemment, les secours -promis aux protestants? Non, nous avons bien autre chose à faire. -Charles-Quint les bat à Muhlberg. La grande affaire, c'est le duel, la -mort de Jarnac, la vengeance de femme. - -Un mot dit pendant le combat nous autorise à croire que Jarnac, -alarmé, se voyant si forte partie (et derrière le roi même), fit -l'humiliante démarche d'aller trouver son ennemie Diane et qu'il -essaya de la fléchir. Grande simplicité. Il était trois fois condamné. -Comme amant de la duchesse d'abord, mais aussi comme étant Chabot du -côté paternel, cousin de l'amiral Chabot, et par sa mère des -Saint-Gelais, parent du poète de ce nom, comme tel, affilié peut-être -à cette damnable fabrique d'épigrammes _contre la vieille_, dont nous -avons parlé. - -La grande dame paraît lui avoir dit, avec sa froideur apparente, -qu'elle n'y pouvait rien, que le vin était tiré et qu'il fallait le -boire, qu'il n'y avait pas de remède, puisque le roi personnellement -était en jeu _et qu'il ne céderait jamais_. - -Nul moyen d'en sortir que de s'humilier, de ne plus démentir -l'inceste, de confirmer l'outrage sur le front de son père, de rester -le plastron du roi et l'amusement de la cour. - -Celle-ci y comptait, et l'on s'en amusait d'avance. Tout était -arrangé pour donner à l'affaire une publicité effroyable. On en avait -fait une fête; le roi voulait y présider et donner ce régal aux dames. - -Henri II avait fait dresser les lices au centre de la France, près de -Paris, sur l'emplacement admirable de Saint-Germain. Ce lieu unique, -même avant qu'on bâtît la terrasse d'une lieue de long, a toujours été -un théâtre et le plus beau de nos contrées. Le plateau triomphal d'où -la forêt regarde la Seine aux cent replis reçut toute la France. Paris -y vint, bruyant et curieux; marchands et artisans, bourgeois et -compagnons de tout état, les deux grands peuples noirs, la robe et -l'université, celle-ci spécialement très-aigre et mécontente. Mais le -plus curieux, ce fut la foule de la pauvre noblesse qui, du 23 avril -au 10 juillet, dans ces deux mois et demi, eut le temps de venir de -toutes les provinces. - -Étrange elle-même et vrai spectacle pour la cour. On se montrait ces -figures d'un autre âge, ces nobles revenants, dont tels pourpoints -dataient de Louis XII et tels chevaux boitaient depuis Pavie. Le tout, -couché dans la forêt, et, parmi les cuisines odorantes, déjeunant de -pain sec, buvant au fleuve, faisant sur l'herbe leur sobre et pastoral -banquet. - -On devinait assez leurs pensées sérieuses. La première pour le mort, -déjà bien oublié de la nouvelle cour. Où donc était ce bel acteur, ce -grand homme au grand nez, de noble épée, de haute mine, qui, jusqu'au -dernier jour (malgré les ans, malgré Vénus, si cruelle plus lui), -avait représenté la France? Que de choses couvertes par sa fière -attitude, sa grâce et son besoin de plaire, que dis-je! par le -souvenir de ses folies, passées toutes en légendes. Magnifique -hâblerie, noble farce! tout était fini, rentré dans la coulisse, et la -scène était vide. - -Le dernier règne, au milieu de ses fautes et de ses discordances, -avait eu, au total, une harmonie fictive qui depuis avait disparu: _la -royauté moderne sous un roi chevalier_. - -Tant fausse que fût cette chevalerie, elle imposait. Aux choses on -opposait les mots. Si la noblesse se plaignait du gouffre dévorant de -la cour, des justices seigneuriales anéanties, on répondait par les -victoires du roi, Marignan, Cérisoles. Une police s'était créée, -secrète, d'honorables espions, qui, de chaque province, écrivait aux -_clercs du secret_. Ces secrétaires du roi, les tribunaux du roi, un -vaste établissement despotique, s'était formé, et tout au profit de la -cour. La noblesse pourtant du _roi-soldat_ avait tout enduré. Lui -mort, tout cela apparaissait nouveau, et désormais intolérable. - -Mais, à part le gouvernement, hors de son action, une autre révolution -s'était faite, plus grande encore. En moins de cinquante ans, l'argent -multiplié, et, partant, avili, avili comme annulé la rente; rentiers -et créanciers recevaient beaucoup moins, et tout objet à vendre -coûtait plus cher. On ne pouvait plus vivre. Hutten, longtemps -auparavant, le dit déjà. La noblesse agonisait dans ses manoirs -ruinés. Et, pour comble, elle s'était énormément multipliée; les -cadets, qui jadis ne se mariaient pas, s'éteignaient au couvent ou à -la croisade, avaient fait souche (de mendiants). Quelle ressource? la -domesticité. Les plus adroits s'accrochaient aux seigneurs, vivaient -de miettes, léchaient les plats. Mais la plupart étaient trop fiers -encore, maladroits et sauvages; drapés dans leur manteau percé, ils -mouraient de faim noblement. - -Beaucoup pourtant se réveillèrent à cette grande occasion. Ils firent -ressource de leurs restes et de tout. Ils voulurent voir la royauté -nouvelle, la cour, l'abîme où s'absorbait la France. - -Les longs préparatifs, les interminables cérémonies qu'on avait -exhumées des livres de chevalerie, la pédantesque érudition qu'on mit -à reproduire dans leurs détails ces vieilleries gothiques, leur -donnèrent le loisir de regarder, de s'informer, et, les yeux dans les -yeux, de percer cette odieuse cour de leurs tristes et haineux -regards. - - - - -CHAPITRE II - -LE COUP DE JARNAC--10 JUILLET - -1547 - - -Le roi d'abord, quand on le démêlait dans la foule brillante, -étonnait, attristait à le voir. Quoique grand, fort et bien taillé, il -n'était nullement élégant. Son teint, sombre, espagnol, faisait penser -à sa captivité, rappelait l'ombre du cachot de Madrid, et ses grosses -épaules en portaient encore les basses voûtes. Visage de prison. On y -sentait aussi l'ennui que son joyeux père avait eu de faire l'amour à -la fille du roi bourgeois, la bonne et triste Claude. - -Au total, point méchant, mais lourdement bonasse et dépendant (voir le -buste du Louvre). On comprend qu'un tel homme, une fois lié et muselé, -on put le mener loin; que, né chien, pour plaire à ses maîtres, il put -devenir dogue, et de ces cruels bouledogues qui mordent sans savoir -pourquoi. - -Mais il y avait aussi, dans la figure vivante, une chose que ne dit -pas le buste. Le spirituel envoyé d'Espagne, le très-fin diplomate -Simon Renard, l'exprime d'un seul mot que tout le monde comprenait -alors: «Il est né _saturnien_.» Saturne, en alchimie, c'est le lourd, -vil et plat métal, le plomb. Astrologiquement, Saturne est l'astre -sinistre des naissances fatales, des natures malheureuses, des vies -qui doivent mal tourner, à elles-mêmes pesantes, pour les autres -malencontreuses, de guignon, de triste aventure. - -Celui-ci, être relatif, n'était que par rapport à un autre être un -astre supérieur. L'astre rassurait peu. Dans son portrait probable -(Musée de Cluny), Diane effraie plutôt de son apparente froideur. -Fille du Rhône, mais longuement _attrempée_ de sagesse normande, elle -mit la froideur dans les mots, dans la noble attitude. Et les actes -n'en étaient que plus violents. - -Combien elle était redoutée, on le voyait par le servile effort de la -reine italienne, la jeune Catherine de Médicis, qui ne regardait -qu'elle, et tâchait d'attraper un mot ou un sourire. Elle n'y perdait -pas ses peines, et on la rassurait. Ces deux femmes étaient un -spectacle pour les austères provinciaux qui ne comprenaient rien à ce -partage d'une impudente intimité. - -L'audace de Diane et son mépris de tout sentiment public, de toute -opinion, apparaissaient en une chose, c'est que, par dessus tous les -dons dont nous parlerons tout à l'heure, elle s'était fait donner un -procès--avec qui? Avec toute la France. - -Elle se fit donner (sous le nom de son gendre) la concession vague, -effrayante, _de toutes les terres vacantes_ au royaume. Or il n'y -avait pas un seigneur, pas une commune, qui n'eût près de soi -quelqu'une de ces terres vacantes et n'y prétendît quelque droit. - -Un quart peut-être de la France était ainsi désert, inoccupé, vacant, -litigieux. - -On réclamait ce quart. On menaçait d'un coup deux ou trois cent mille -_ayants droit_. On leur suspendait sur la tête cet immense procès où -l'on était sûr de gagner. - - * * * * * - -Telle apparut la cour, le 10 juillet au matin, pompeusement rangée sur -les estrades de Saint-Germain. On fut très-matinal. Dès six heures, -tous siégeant, les lices étaient ouvertes, et l'on procédait aux -cérémonies. Le combat n'eut lieu que le soir, fort tard, presque au -soleil couché. - -Nous avons heureusement un long récit de cette journée, authentique, un -procès-verbal dressé par ceux qui virent de près, par les hérauts. -Vieilleville y ajoute des faits essentiels, et Brantôme, qui est -ailleurs de si faible autorité, mérite ici quelque attention, -étant neveu de l'un des combattants, et sans doute informé -très-particulièrement de cet événement de famille. - -Donc, dès six heures, Guienne, le héraut, alla chercher l'assaillant, -la Châtaigneraie, qui entra dans les lices à grand bruit de trompettes -et tambours, conduit par son parrain François de Guise, et par ceux de -sa compagnie, trois cents gentilshommes, vêtus à ses couleurs, fort -éclatantes, blanc et incarnat. Il _honora_ le camp par dehors et en -fit le tour. Puis, il fut reconduit solennellement à son pavillon, -d'où il ne bougea plus. - -Quel était donc ce prince qui faisait son entrée dans un tel appareil? -Un cadet de Poitou qui était venu en chemise. «Il y avoit déjà cinq -semaines, dit Vieilleville, qu'on voyoit la Châtaigneraie faisant une -piaffe à tous odieuse et intolérable, avec une dépense excessive, -impossible, si le roi qui l'aimoit ne lui en eût donné le moyen.» -Odieuse, en effet, intolérable, lorsque c'était le juge qui prenait si -scandaleusement fait et cause pour un des partis. - -Si la tête avait tourné complétement à la Châtaigneraie, on ne peut -s'en étonner. Fou de sa fatuité propre, il l'était encore plus de la -folie commune. Le temps n'existait plus, l'affaire était finie avant -de commencer, Jarnac était tué, dans son esprit, et il ne s'occupait -que du triomphe. Il allait par la cour invitant tout le monde à son -souper royal, les grands, les princes. Un Bourbon refusa. - -Un autre des Bourbons, le duc de Vendôme, fort opposé aux Guises, -voulut relever le pauvre Jarnac, et demanda à être son parrain; mais -le roi le lui défendit. Jarnac n'eut de parrain que Boisy, le grand -écuyer, de cette famille des Bonnivet, une famille tombée, éclipsée. -Vendôme, indigné d'une partialité si manifeste et si grossière, se -leva, et les princes du sang le suivirent. - -Depuis deux mois Jarnac s'était préparé à la mort, et il avait fait -de grandes dévotions. Toutefois, pour ne négliger rien, il avait fait -venir un renommé maître italien qui savait des bottes secrètes et -pouvait dérouter un bretteur de profession. Cet Italien s'informa, -observa; il sut que la Châtaigneraie gardait un bras quelque peu roide -d'une ancienne blessure, et il dressa là-dessus son plan de campagne. - -Jarnac, étant l'_assailli_, avait droit de proposer les armes. La -question était de savoir s'il valait mieux pour lui proposer les armes -gothiques, embarrassantes et lourdes, du XVe siècle, ou celles, plus -légères, qu'on portait au XVIe. En droit, puisqu'on renouvelait tout -le vieil appareil, il pouvait exiger aussi les vieilles armes, comme -on les portait aux combats de ce genre cent ans ou deux cents ans plus -tôt. L'autre parti ne s'y attendait pas. Il n'aurait jamais deviné que -le plus faible demandera ces armes pesantes. Brantôme assure pourtant -que la Châtaigneraie trouva dans leur roideur un obstacle qui gêna les -mouvements du bras jadis blessé. - -Du reste, l'Italien comptait si peu sur le succès de ce moyen, qu'à -tout hasard il en avait enseigné à Jarnac un autre, connu en Italie. -Il lui dit d'exiger deux dagues, l'une longue attachée à la cuisse, -l'autre courte, mise dans les bottines; dernière ressource de l'homme -terrassé, qu'on appelait _miséricorde_, parce qu'au moment de doute où -le vainqueur était dessus et attendait qu'il demandât merci, il -pouvait du bras libre tirer encore la dague et la lui mettre au -ventre. - -Les dagues furent accordées, et les cottes de mailles, les longues -épées pointues, à deux tranchants. Je ne vois pas qu'on parle de -cuissards, ni de grèves; apparemment on les crut trop pesantes, dans -cette journée chaude, pour un combat à pied. - -La difficulté et la discussion qui fut longue porta sur les gantelets -que proposa le parrain de Jarnac, longs et roides gantelets de fer, -abandonnés depuis longtemps et curiosités d'un autre âge. Il -présentait encore un vaste bouclier d'acier poli, non moins inusité -alors, mais admirable pour faire glisser l'épée d'un fougueux -assaillant, user la force et la fureur du bouillant la Châtaigneraie. - -Tout cela refusé de Guise, son parrain. Les juges du litige étaient -les maréchaux de France, et celui qui les présidait, le connétable. Il -y avait à parier qu'ils décideraient contre Jarnac, pour Guise (et -pour le roi). Cependant, soit par sentiment d'honneur et d'équité pour -égaler les chances, soit par entraînement pour céder à la voix -publique, les maréchaux pensèrent qu'on devait suivre, mot à mot, les -usages des derniers combats, et qu'on ne pouvait refuser les armes -usitées alors. - -La voix du connétable était prépondérante. Qu'allait-il décider? Nous -l'avons vu bien faible et bien servile sous l'autre règne. Celui-ci -commençait, et l'on ne savait pas bien encore où pencherait la faveur. -Quoique Montmorency fût et parût le premier homme de l'État, quoique -nominalement il eût tout dans les mains, il avait vu combien -facilement sa grande amie Diane, et ses petits amis les Guises, -avaient enlevés Henri II, et de Chantilly, d'Écouen, maisons du -connétable, l'avaient emporté à Anet. Il avait vu encore au conseil -du 23 avril comme aisément, contre toute vraisemblance, ils tirèrent -du roi l'ordre du combat, c'est-à-dire la mort de Jarnac. S'il les -laissait ainsi toujours aller, lui-même perdait terre. Homme de paille -et simple mannequin, il lui restait d'aller planter ses choux. - -Tout cela sans nul doute le mettait pour Jarnac. Et cependant il eût -flotté encore, redoutant d'irriter le roi, sans une très-grave -circonstance qui bien plus droit encore saisit son coeur et dut lui -faire violemment désirer la mort de la Châtaigneraie. - -Ce fait, entièrement ignoré, et qu'un rapport de dates nous a fait -découvrir, est tel: - -Ce même jour du 23 avril où le conseil, de gré ou de force, avait cédé -au roi et livré le sang de Jarnac, Montmorency obtint, en compensation -sans doute de l'acte insensé qu'il signait, une très-haute faveur -personnelle. Le roi lui accorda pour son neveu Coligny les provisions -de la charge de colonel de l'infanterie française. - -Coligny, il est vrai, était très-digne. C'était un homme de trente -ans, d'une gravité extraordinaire, d'une éducation forte et savante, -d'une bravoure éprouvée et déjà couvert de blessures. Il avait pris la -tâche dure de former nos bandes de pied, largement recrutées d'hommes -effrénés et de bandits. Il passait pour cruel, dit un historien, mais -sa _cruauté a sauvé la vie à un million d'hommes_. Ses règlements, -base première de nos codes militaires, le constituent l'un des -premiers créateurs de l'infanterie nationale. - -Un tel neveu était une bonne fortune pour l'intrigant austère (on -verra si ce nom était dû à Montmorency). Coligny avait justement la -réalité des vertus dont l'autre avait le masque. Il était infiniment -utile à celui-ci que la noblesse de province, dont Coligny fut -l'idéal, jugeât l'oncle sur le neveu. La parfaite netteté de l'un -trompait sur l'autre. On lui faisait honneur du fier génie de Coligny, -de ses paroles amères, parfois hautaines, sur la lâcheté du temps. -Celle des Guises lui fit mal au coeur quand ils mendièrent une fille -de Diane. Et il le dit très-haut. - -Les Guises eussent voulu à tout prix biffer ce titre que lui donnait -le roi. Ils réussirent à tenir la chose en suspens et sans exécution -pendant deux ans, pensant, dans l'intervalle, pouvoir la faire passer -à quelque favori. Or, celui du moment était la Châtaigneraie, le roi -en était engoué; ils conçurent l'idée bizarre, étrange (sotte sous -tout autre roi), de faire donner à ce bretteur, pour prix d'un coup -d'épée, une charge qui exigeait un si haut caractère, la plus austère -tenue, la moralité la plus grave, charge en réalité de juge militaire, -une épée de justice autant que de combat! - -Le bruit courut partout que la Châtaigneraie avait la charge, -autrement dit, que Coligny ne l'avait plus, que l'on se moquait du -connétable, que le parti des vieux était bafoué, que tout passait à la -jeunesse, aux Guises. - -Il devenait très-essentiel au connétable que la Châtaigneraie fût tué. -Il approuva les armes proposées par Jarnac. - -D'instinct, il sentait bien qu'il avait la France pour lui, que toute -la noblesse de province surtout eût fort mal vu la Châtaigneraie -vainqueur et colonel de l'infanterie. Pour son maître, il le -connaissait, et jugeait qu'après tout il se consolerait fort vite du -grand et cher ami, et, s'il était battu, loin de le plaindre, lui -garderait rancune. - -La discussion fut très-longue, et ce ne fut que bien tard, au plus tôt -à sept heures du soir, qu'elle prit fin. La chaleur de juillet, la -fatigue, l'attente, avaient porté au comble l'excitation des -spectateurs. Nous avons vu ailleurs (à l'épreuve de Savonarole) le -vertige qui saisit les grandes foules dans de tels moments. - -Enfin les cris sont faits par les hérauts aux quatre vents. Défense de -remuer, de tousser, de cracher, de faire aucun signe. - -On les prend dans leur pavillon, on les amène en leur bizarre costume, -mêlé de deux époques, qui eût paru grotesque dans un autre moment. -Personne, en celui-ci, n'avait envie de rire. - -«Laissez-les aller, les bons combattants!» Ce mot dit, ils avancent... -Et l'on ne respire plus. On n'eût osé lever les mains au ciel, mais -les yeux, les coeurs s'y dressaient. - -Les deux figures de fer marchant l'une sur l'autre (de droite, la -forte et trapue, et de gauche, la longue), la première se fendit, -poussa d'estoc et redoubla... en vain. - -La longue, c'était Jarnac, remettant tout à Dieu, et ne se couvrant -plus de sa pointe, hasarda un coup de tranchant, déchargea son épée -(et peut-être à deux mains) sur le jarret de la Châtaigneraie. - -Le coup porta si bien que celui-ci ne saisit pas le moment où Jarnac -s'était tellement découvert, et où il eût pu le transpercer. Il -chancela et _parut ébloyer_... Ce qui donna à l'autre facilité de -redoubler de telle force et de telle roideur que, cette fois, le -jarret fut tranché, et la jambe pendait... Il tomba lourdement à -terre. - -«Rends-moi mon honneur! dit Jarnac, et crie merci à Dieu et au roi!... -Rends-moi mon honneur!» Mais il restait muet. - -Jarnac, le laissant là, traverse la lice et s'adresse au roi. Il met -un genou en terre: «Sire, je vous supplie que vous m'estimiez homme de -bien!... Je vous donne la Châtaigneraie. Prenez-le, Sire! Ce ne sont -que nos jeunesses qui sont cause de tout cela...» - -Mais le roi ne répondit rien. - -Acte cruellement partial. Le vaincu que Jarnac avait épargné aurait pu -n'être qu'étourdi, se relever derrière et recommencer le combat. On -lui donnait le temps de se remettre et de reprendre force. - -Le vainqueur le craignit et revint. Mais il le trouva immobile, -perdant son sang. Il se jeta près de lui à genoux, et de son gantelet -de fer se battant la poitrine, il dit et répéta: «_Non sum dignus, -Domine._» Puis, il pria la Châtaigneraie de se reconnaître, de rentrer -en lui. - -Il était en effet revenu à lui, mais par un accès de fureur. Il se leva -sur le genou, empoigna son épée, et, d'un mouvement désespéré, il se -ruait sur l'autre. «Ne bouge! lui dit Jarnac, je te tuerai.»--«Tue-moi -donc!» Et il retomba. - -Ce dernier mot pouvait tenter Jarnac. Qu'allait-il arriver s'il ne le -tuait? Que ce furieux, vivant et sans doute sauvé par le roi, ne -perdrait pas un jour, une heure, à peine guéri, pour tuer son trop -clément vainqueur. - -Mais il lui répugnait de tuer cet homme par terre, l'homme du roi -d'ailleurs, qui peut-être ne le pardonnerait jamais. - -Pour la seconde fois, il retourna au roi... Lamentable spectacle!... -et se mit encore à genoux:--«Sire, Sire, je vous en prie, veuillez que -je vous le donne, puisqu'il fut nourri dans votre maison... -Estimez-moi homme de bien!... Si vous avez bataille, vous n'avez -gentilhomme qui vous servira de meilleur coeur. Je vous prouverai que -je vous aime et que j'ai profité à manger votre pain.» - -Cette prière ne fit rien au roi. Il ne desserra pas les dents; -enveloppé d'obstination sauvage, lié de sa parole, sans doute, serf -d'esprit et de langue, misérablement enchanté. - -Le blessé gisait sans secours. Jarnac, y retournant, le trouva couché -dans son sang, l'épée hors de la main. Ému de son état, il lui dit: -«Châtaigneraie, mon ancien compagnon, reconnais ton Créateur, et que -nous soyons amis.» Il n'exigeait plus rien de ce mourant que de penser -à Dieu. Mais, tout mourant qu'il fût, il fit encore un mouvement -contre lui. Jarnac, du bout de son épée, écarta celle de cette bête -sauvage, épée et dague, emporta tout, remit tout aux hérauts. - -On voyait que la Châtaigneraie était fort mal. Il pouvait trépasser. -Jarnac, pour la troisième fois, alla au roi: «Sire, au moins pour -l'amour de Dieu, prenez-le, je vous en supplie...» - -Le connétable, en même temps, descendu dans la lice, était allé voir -le corps, et, revenant, il dit: «Regardez, Sire; car il le faut ôter.» - -Mais le roi était aussi morne que le blessé. Tout le monde voyait que -la vraie partie de Jarnac, c'était le roi, et que rien n'était fait. -Un frémissement contenu de fureur et d'indignation, sans être entendu, -se voyait sur la foule, et il n'était pas une âme, tant basse et -servile fût-elle, qui ne lançât au trône une muette malédiction. -Jarnac, électrisé de ce grand flot, et mis au-dessus de lui-même, -oublia sa nature de courtisan timide; il fit un coup d'audace qui -désignait, marquait à la haine publique son vrai but. Il alla à Diane, -s'arrêta devant elle, et, de la lice, sur l'échafaud royal, lui lança -cette parole: «Ah! madame, vous me l'aviez dit!» - -Trente mille hommes la regardaient... La fascination fut brisée, la -terreur reportée sans doute où elle devait être; les écailles -tombèrent des yeux du roi: il vit la montagne de haine qui pesait sur -elle et sur lui, et, baissant les grosses épaules (qu'on lui voit dans -son buste), il jeta à Jarnac ce mot sec: «Me le donnez-vous!» - -Et alors le vainqueur, se jetant à genoux pour la quatrième fois: -«Oui, Sire!... _Suis-je pas homme de bien?..._ Je vous le donne pour -l'amour de Dieu.» - -Mais le gosier du roi était comme séché. Il ne put jamais articuler: -«_Vous êtes homme de bien._» Il éluda cette réparation et dit un mot -qui ne touchait que le duel: «_Vous avez fait votre devoir_, et vous -doit être votre honneur rendu.» - -La foule n'y regarda pas de si près. Les coeurs se desserrèrent, les -poitrines s'ouvrirent. Le mourant était emporté, et l'on attendait -avec joie que, selon les anciens usages, le vainqueur, au son des -trompettes, fût mené par les lices en triomphe. Il y eût des -applaudissements à faire crouler le ciel. Le connétable s'enhardit à -parler, et rappela l'usage et ce droit du vainqueur. Mais Jarnac -frémit d'un triomphe qui l'aurait perdu pour toujours; il refusa avec -beaucoup de force: «Non, Sire, que je sois vôtre, c'est tout ce que je -veux.» - -On le fit monter alors sur les échafauds devant le roi. Et il se jeta -encore à genoux. Henri II avait eu le temps de se remettre et de se -composer. Il l'embrassa avec cet éloge forcé: Qu'il avait combattu en -César, parlé en Aristote. - -Quelques-uns disent qu'il l'adopta vraiment et le prit en faveur. Je -ne vois point cela. À la fin de ce règne, je le vois encore simple -capitaine à Saint-Quentin, sous Coligny. - -Ce qui surprit le plus, c'est que le roi parut oublier parfaitement, -ou mépriser plutôt, son grand et cher ami. Il ne lui pardonna pas sa -défaite, le laissa dans son agonie sans lui donner le moindre signe. -Le malheureux fut si exaspéré de ce dur abandon, qu'il arracha les -bandes qu'on mettait à ses plaies, laissa couler son sang et parvint à -mourir. - -Il avait bu jusqu'au fond le calice par l'outrage du peuple. Dès le -soir même, son pavillon, ses tentes, avaient été violemment envahis. -Le splendide souper qu'il avait préparé pour son triomphe fut dévoré -par la valetaille. Puis la foule survint, renversa les plats et -marmites, bouleversa les tables. La vaisselle d'argent, prêtée par les -grands de la cour, fut pillée, emportée. Par-dessus les voleurs, une -tourbe confuse s'acharna, cassant, brisant, déchirant et trépignant -sur les débris. - -On vint le dire au roi qui, ayant déjà en lui-même une grande colère -contenue, fut trop heureux de pouvoir frapper. Il lança ses archers, -sa garde, les soldats de la prévôté. Sur cette foule compacte, sans -trier ni rien éclaircir, on tomba des deux mains à coups d'épées, de -piques, de masses, de hallebardes. Confusion horrible, étouffement, -carnage indistinct dans l'obscurité. - -La nuit était fermée et sombre, et la foule s'écoula par la forêt et -vers Paris, ne regrettant pas son voyage, malgré ce cruel dénouement. -Bien des choses étaient éclaircies, et bien des hommes, jusque-là -suspendus, commencèrent à prendre parti, ayant vu la cour d'un côté, -la France de l'autre. - -Tout ce qu'il y avait de pur, de fier, dans la noblesse de province, -d'indomptable et noblement pauvre, fut libre dès cette nuit, cheminant -d'un grand souffle, ne sentant plus sur ses épaules cette fascination -de la royauté qu'avait exercée le feu roi. Et la religion de la cour, -le catholicisme des Guises, de Diane, ne leur pesait guère. Beaucoup -se sentirent protestants, sans savoir seulement ce qu'était le -protestantisme. - -Le petit peuple de Paris, étudiants et artisans, malgré l'horrible -averse qui avait signalé au soir la royale hospitalité, quoique plus -d'un restât sur le carreau, quoique beaucoup revinssent manchots, -boiteux ou borgnes, ce peuple, avec une âpre joie, emportait avec lui -un proverbe «_le coup de Jarnac_,» qui, redit, répété partout et dans -tout l'avenir, renouvela sans cesse cette défaite de la royauté. - - - - -CHAPITRE III - -DIANE.--CATHERINE.--LES GUISES - -1547-1559 - - -Quelque dompté, docile, né pour l'obéissance que parût Henri II, une -femme de quarante-neuf ans qui gouvernait un homme de trente ne -pouvait être rassurée. Elle avait grand besoin de l'occuper de rêves, -de projets, de pensées. Il y avait un malheur, c'est qu'il ne pensait -point, parlait peu, et ne lisait pas. En attendant la guerre, il -fallait le jeter dans les pierres et les bâtiments. - -L'art avait déjà décliné. Le siècle, à son milieu, ressemblait fort à -Diane elle-même. Il suppléait par la noblesse à ce qui déjà manquait -d'agréments. En bâtiment, comme en littérature, commençait le genre -noble et le style soutenu. L'effort y est, et la grâce sérieuse. -Adieu la fantaisie. Que trouver désormais qui ressemble à Chambord, à -l'exquise petite galerie de Fontainebleau? La grande salle de bal (ou -d'Henri II), toute grandiose et prophétique en ses mystérieuses -allégories, a l'effet d'une immense énigme; on fatigue, on travaille, -on sue à tâcher de comprendre. - -Diane refit d'abord Anet. Elle occupa le roi à lui bâtir un palais, -maison d'intimité, grande, et non gigantesque, parfaitement mesurée -aux convenances d'une noble veuve qui afficha toujours ce caractère, -et qui d'ailleurs voulait posséder, jouir sur-le-champ. Anet, -improvisé par Philibert de Lorme, entre Dreux, Évreux et Meulan, non -loin de la grande Seine, mais retiré, sur la petite rivière d'Eure, -fut tout en promenoirs, tout en rez-de-chaussée, galeries et -terrasses, au milieu des prairies, une maison de conversation. Du -reste, nulle plus complète; parc, taillis, bois, garennes, arbres -fruitiers, volières, fauconneries, héronnières, tout fut prévu, tout -ce qui peut distraire un grand enfant. Cours sérieuses, jardin -modique; de petits arcs rustiques s'élevaient à l'entrée des allées -principales. Une chapelle, élégante et petite, couronnait et -consacrait tout. - -L'abondance des eaux, les viviers, les canaux, qui coupaient tout -cela, égayaient la maison, plus noble que gaie cependant. Sans les -forêts voisines et les distractions de la chasse, le roi y eût trouvé -les journées longues. Elle en fit un palais de chasse, et se fit -donner, pour mettre à l'entrée, le bas-relief de cerfs, de sangliers, -qu'a fait Cellini pour Fontainebleau (V. au Louvre). - -Avec cela l'attrait manquait. Qui peut dire ce qui fait l'attrait -d'une maison, d'un lieu, d'un paysage? Pourquoi l'empereur Charlemagne -fut-il tellement épris du petit lac d'Aix-la-Chapelle, sans pouvoir en -tirer ses yeux? Un talisman, dit-on, y attacha son coeur, l'y retint -fasciné, amoureux et comme enchanté. Mais qui allait créer pour Anet -ce mystère et ce tout-puissant talisman? - -C'était peut-être la question du règne. - -Il fallait s'avouer les choses. Ce qui rendait surtout la maison -sérieuse, c'était l'âge de la dame. Il fallait inventer je ne sais -quel miracle de jeunesse éternelle qui troublât l'imagination et lui -donnât le change, retînt le coeur ému d'un rêve. Un rêve peut -supprimer le temps. - -Diane se souvint que sa rivale, dans un problème inverse, voulant -raviver un vieillard, avait, jeune elle-même, paré sa chambre et -entouré son lit des ravissantes filles sorties du ciseau de Goujon. -Mais combien le problème était plus difficile ici, où l'objet aimé, -déjà mûr, avait besoin d'illusion, d'une Jouvence puissante, inouïe! - -J'aurais voulu être à Anet quand l'imposante veuve y fit venir le -maître, lui demanda le talisman qui tromperait le roi, l'histoire et -l'avenir. - -En parcourant d'abord ce noble palais, un peu morne, Goujon vit et -sentit la vraie grâce du lieu, les eaux vives. Le monument, dès lors, -dut être une fontaine, où l'immobile image s'aviverait sans cesse du -mouvement de ces belles eaux, de leur gazouillement qu'elle a l'air -d'écouter. - -Le gracieux génie du lieu fut ainsi évoqué du fond des ondes, une -Diane, non mythologique, plutôt une fée chasseresse, jeune, fraîche et -légère, posée à peine, comme pour respirer un moment. Mais elle y est -restée plus longtemps qu'elle ne voulait, au doux murmure des eaux; -ses beaux yeux errent et nagent; et elle ne bouge plus, rêveuse, prise -elle-même à son enchantement. - -Elle est prise, et elle aime... Qui? La forêt sans doute, ou ce beau -cerf royal contre qui elle incline, appuyant à son poitrail un bouquet -négligé de fleurs. Elle aime, qui encore? Le noble lévrier qu'elle -enjambe délicatement sans vouloir le presser, d'une grâce si tendre et -si charmante. - -L'embarras pour l'artiste fut Diane elle-même. La statue serait-elle, -ou ne serait-elle pas un portrait? - -Tous les portraits sont fictifs, moins, je crois, un seul, une statue -dont je parlerai, et qui ressemble un peu à la Diane de Goujon. Dans -celle-ci, il aura gardé quelque chose des traits de la vie, une -fugitive et lointaine ressemblance. - -Le beau nez, fin, dominateur, qui tombe avec décision et d'une -autorité royale, est un trait historique. Le front fort découvert (les -cheveux étant relevés de toutes parts) est haut plutôt que large; une -résolution peu commune habite là, plutôt qu'une pensée. L'oeil si -vague serait dur cependant, si la prunelle était sculptée. - -Elle est nue, et d'autant plus chaste. Virginale? Non. Elle est parée -et riche. Elle a pour vêtement un léger bracelet à son beau bras, et -sur la tête un si riche ornement, qu'il vaut un diadème. Tout l'art du -monde est dans sa chevelure. - -Tant d'art et de parure, et elle est nue! c'est le galant mystère. -Celle-ci n'est pas apparemment la Diane inexorable... Si c'était une -femme? Cette idée vient et trouble. - -L'effet était puissant, magique, dans le jardin des Augustins (Musée -des monuments français), sous la feuillée et sous l'azur du ciel. Ciel -étroit d'un jardin resserré, monastique, tout entouré d'un cloître. La -feuille au vent voilait et dévoilait ce rêve. Mais comment était-elle -là, charmante et nue? on se le demandait. La jeune et fière beauté, la -main sur son grand cerf, semblait égarée par la chasse, par le hasard, -dans ce logis de moines, se reposant de la chaleur du jour, -surprise... Mais n'allait-elle pas se lever? - -L'histoire est de deux âges. Il y a le noble lai d'amour et le gai -fabliau; derrière le poème royal, un rire des vieux noëls. La figure -est sévère, vivement résolue, le sein naissant et pur. Mais, à côté, -d'autres détails font penser à la veuve. Le charme est mêlé d'ironie. - -La grande bête au bois superbe, qu'elle retient mollement sous son -bouquet de fleurs, ce cerf à l'oeil vide, au front vide, aussi passif -que sa forêt, est-ce une bête royale, ou un roi tout à fait? Je lui -trouve un air d'Henri II. - -L'artiste, pour ce lieu de fête et d'amusement, dans sa gaieté -shakspearienne, derrière la belle nymphe, s'est donné le plaisir d'un -sombre repoussoir, amusante laideur. Il a soigneusement, avec un art -exquis, comme il eût sculpté Vénus même, travaillé avec complaisance -un barbet hérissé, non, un triste caniche, noir, poil rude, -brèche-dent, qui réclame tout bas, comme ferait au coeur de la belle -le souvenir vulgaire d'un vieil attachement, d'une triste amitié de -mari, d'un Brézé par exemple, à qui elle promit un deuil invariable, -et qui timidement mêle à la fête d'amour quelques gémissements de -grondeuse fidélité. - -Voilà le monument étrange, idéal et réel, amusant, noble et ravissant, -l'enchantement diabolique et divin qui a trompé les coeurs et qui les -trouble encore, qui démentit le temps, et qui la maintint belle -jusqu'à soixante-dix ans, que dis-je, trois cents ans, jusqu'à nous. - -Mais laissons là le rêve, laissons la poésie. Voyons l'histoire et la -réalité. - -Diane, dite de Poitiers (d'après une prétention de descendre des vieux -souverains de Poitou), n'était nullement Poitevine, mais du Rhône, du -pays le plus processif de la France, le plus âpre aux affaires, le -Dauphiné du Midi. Fille de Saint-Vallier, ce brouillon qui crut -changer la dynastie, elle épousa Louis de Brézé, petit-fils de celui -qui trahit Louis XI, fils d'un Brézé qui eut une fille de France et -qui la poignarda. De tous côtés, il y avait des romans dans sa -destinée. - -Le sang du Rhône, intrigant, violent, fut considérablement tempéré en -elle, et _assagi_ par sa transplantation dans _le pays de sapience_, -en Normandie, où elle passa les meilleures années de sa jeunesse, de -quinze à trente. Son mari, homme âgé, Louis de Brézé, était une espèce -de grand juge d'épée, sénéchal de Normandie. À la petite cour du -sénéchal et de madame la sénéchale, venaient se débattre les affaires -féodales qu'on pouvait, de gré ou de force, ramener à la suzeraineté -du roi. Belle école d'affaires où elle vit sans doute combien la -justice est fructueuse. Il ne faut pas s'étonner si le premier don -qu'elle obtint d'Henri devenu roi fut un immense procès. - -Elle spécula habilement sur son veuvage, le porta haut, se fit -inaccessible, mit l'affiche d'un deuil éternel. Cela lui donna le -Dauphin, qui aimait les places imprenables; elle le tenta par -l'impossible. Et elle le garda, comment? en ne vieillissant pas. - -Beau secret. Et pourtant on peut en donner la recette: Ne s'émouvoir -de rien, n'aimer rien, ne compatir à rien. Des passions, en garder -seulement ce qui donne un peu de cours au sang, du plaisir sans -orages, l'amour du gain et la chasse à l'argent. Un diplomate, connu -par sa froideur, en jouait un peu tous les jours pour avoir, -disait-il, ces petites émotions, petits désirs, petites peurs, qui -achèvent la digestion. - -Donc, absence de l'âme. D'autre part, le culte du corps. - -Le corps et la beauté, soignés uniquement, non pas mollement adorés, -comme font la plupart des femmes, qui les tuent par les trop aimer; -mais virilement traités par un régime froid qui est le gardien de la -vie. Elle profitait des froides heures du matin, se levait de bonne -heure, usait très-largement des rafraîchissements inconnus aux dames -d'alors, en toute saison se lavait d'eau glacée. Elle se promenait -ensuite à cheval dans la rosée; puis revenait, se remettait au lit, -lisait quelque peu, déjeunait. Pour digérer et rire, elle n'avait ni -nain, ni chien, ni singe, mais le cardinal de Lorraine, un garçon de -vingt ans, fort gai, qui lui servait de femme de chambre et lui -contait tous les scandales. - -Henri II trouvait bon cela, sachant parfaitement la froideur de sa -maîtresse, et regardant d'ailleurs ce petit prêtre comme une femme. -Celui-ci y trouvait son compte, et par là se faisait souffrir. - -Le meilleur oreiller de la grande sénéchale, c'était son intimité avec -la reine, la jeune Catherine de Médicis. Celle-ci lui appartenait; -Diane avait la clef de l'alcôve, et quand Henri II couchait chez sa -femme, c'est que Diane l'avait exigé et voulu. Cela se vit au moment -où Diane et les Guises commencèrent la guerre d'Allemagne, malgré le -connétable. Le roi n'osait rien faire contre l'avis de celui-ci. Il -fallait faire décider la chose par le conseil, qui était partagé; pour -en changer la majorité, on y voyait ajouter un membre. Mais que dirait -le connétable? On décida que le roi inopinément nommerait, et, pour -constater que la chose était bien de lui seul, spontanée et sans -influence, on le fit cette nuit coucher chez sa femme, où il fit le -matin la nomination. Ainsi Diane se mit à couvert; la majorité fut -changée; ni elle ni les Guises n'en eurent la responsabilité. - -Sont-ce tous les services que rendait Catherine? Non; sous François -Ier, elle fut sans nul doute plus utile à Diane encore. Et comment? -Brantôme nous le dit: Elle s'attacha au vieux roi; elle l'amusa, et le -faisait causer, le suivait à la chasse, parmi ses dames favorites, -écoutant tout, _attrapant des secrets_. C'est ainsi que Diane dut -être toujours avertie, et à même de déjouer à temps les trames de son -ennemie, la duchesse d'Étampes. - -Catherine (dans une lettre à Charles IX) loue François Ier d'avoir -institué la police, d'avoir eu partout des yeux, des oreilles. -Elle-même, selon toute apparence, fut chez François Ier la police de -Diane, ses oreilles et ses yeux. - -Diane l'aimait tellement, qu'elle seule la soignait en ses couches et -dans ses maladies. Une fois que Catherine fut en danger, on la vit -troublée, inquiète. Avec raison. Où en eût-elle jamais trouvé une -pareille, si servile et si corrompue? - -«Mais, dira-t-on, comment la jeune reine s'était-elle à ce point -donnée à sa rivale?» Pour la raison très-forte que Diane la protégeait -contre l'aversion de son mari, qui l'eût cent fois répudiée. - -Quand Clément VII vint en France marier sa petite-nièce, il exigea que -le mariage fût fait et consommé de suite, irrévocable, se doutant -qu'autrement il ne tiendrait guère. La petite fille de quatorze ans, -donnée à un mari de quinze, agréable, douce et docile, ayant beaucoup -d'esprit et de culture, fut mal reçue, et lui resta singulièrement -antipathique. Pourquoi? Comme roturière, du sang marchand des Médicis? -Ou bien pour sa nature menteuse, pour son caractère double et faux? -Non, pour un point physique. - -Physique, mais de portée morale. On y sentait la mort; son mari -instinctivement s'en reculait, comme d'un ver, né du tombeau de -l'Italie. - -Elle était fille d'un père tellement gâté par la grande maladie du -siècle, que la mère, qui la gagna, mourut en même temps que lui au -bout d'un an de mariage. La fille même était-elle en vie? Froide comme -le sang des morts, elle ne pouvait avoir d'enfants qu'aux temps où la -médecine défend spécialement d'en avoir. - -On la médecina dix ans. Le célèbre Fernel ne trouva nul autre remède à -sa stérilité. On était sûr d'avoir des enfants maladifs. Henri fuyait -sa femme. Mais ce n'était pas le compte de Diane; elle avait -horriblement peur que, Henri mourant sans enfants, son successeur ne -fût son frère, le duc d'Orléans, l'homme de la duchesse d'Étampes. En -avril 1543, lorsque Henri partait pour la guerre et pouvait être tué, -il dut d'abord tenter un autre exploit, surmonter la nature, aborder -cette femme et lui faire ses adieux d'époux. - -Le 20 janvier 1544 naquit le fléau désiré, un roi pourri, le petit -François II, qui meurt d'un flux d'oreille et nous laisse la guerre -civile. - -Puis un fou naquit, Charles IX, le furieux de la Saint-Barthélemy. -Puis, un énervé, Henri III, et l'avilissement de la France. - -Purgée ainsi, féconde d'enfants malades et d'enfants morts, elle-même -vieillit, grasse, gaie et rieuse, dans nos effroyables malheurs. - -Les républicains de Florence, au siége de cette ville, où elle était -fort jeune, l'avaient eue dans leurs mains, et plusieurs, par une -seconde vue, voulaient la tuer. Elle parut si basse, qu'on l'épargna. -Et telle elle resta, ne sachant même haïr, ne pouvant dire un mot de -vérité. - -Diane, qui la tenait par la peur, la méprisait tellement, qu'elle -trouva bon qu'on la sacrât, qu'on lui fît des médailles, etc. -Elle-même, elle avait à Anet, en médaillon de marbre, cette chère -reine, pour la toujours voir. - -Une autre politique de cette femme avisée fut, ayant déjà l'alcôve, -d'avoir aussi la guerre. Elle maria ses filles aux aventuriers -militaires d'Ardenne ou de Lorraine, qui, se trouvant entre la France -et l'Empire, étaient chefs naturels des bandes d'Allemands qui -recrutaient nos armées. La première fille fut donnée aux La Marck, et -la seconde aux Guises. - -Le petit Charles de Lorraine, qui n'était qu'archevêque, prit à -l'avénement le chapeau qu'on demanda à Rome, et l'on y envoya dans un -honnête exil les douze cardinaux de François Ier. Tous les Guises -entrèrent au conseil. François eut la Savoie, et plus tard l'armée -d'Italie, l'entrée aux grandes aventures, le vieux champ des romans de -la maison d'Anjou, dont il prit hardiment le nom. - -Il n'y avait, après Montmorency, qu'un camarade de jeunesse du roi, -Saint-André, qui pût leur faire ombre. C'était un homme de luxe et de -bonne chair. Ils le soûlèrent de biens, lui firent donner en -gouvernement le centre de la France (Lyon, Bourbonnais, Auvergne, -etc.). - -La grosse part du gâteau fut naturellement pour la grande sénéchale. - -Grande véritablement, énormément rapace, miraculeusement absorbante. -La baleine, le léviathan, sont de faibles images. Elle avala Anet et -Chenonceaux, le duché de Valentinois. Mais qu'est-ce que cela? Elle -avala le don du nouveau règne, exigeant que tout ce qu'on payait pour -renouvellement de charges, confirmation de priviléges, etc., lui fût -payé à elle-même. Mais qu'est cela encore? une part, et elle voulait -le tout. Elle prit la clef même du coffre, destitua le trésorier de -France, et en fit un à elle, un voleur prouvé tel à la mort d'Henri -II. Mais tant de gens avaient volé avec elle, avec lui, que l'on -n'alla jamais au fond. - -On prit si vite ce qui pouvait se prendre, que bientôt il ne resta que -les places futures. On épia les morts. Ils avaient, dit Vieilleville, -des médecins pour tâter le pouls à tous ceux qui avaient des charges, -les tenir au courant des maladies, des vacances probables, des -_affaires_ qu'on pouvait pousser sur les morts ou sur les vivants. - -Trois affaires promettaient les plus beaux bénéfices: - - 1º Les confiscations sur les protestants; - 2º Les procès pour les terres vacantes; - 3º La punition des révoltes que produirait le désespoir. - -Il y en eut une tout d'abord. Les misérables pêcheurs de Saintonge et -du Bordelais, réduits par la gabelle à ne pouvoir plus saler leur -poisson, leur unique nourriture, mouraient de faim; ils se -soulevèrent. Le gouverneur de Bordeaux fut tué. Occasion splendide -d'exploiter ces provinces. On effraya d'abord Bordeaux par les -supplices, on pendit, on roua, on força les notables à déterrer le -mort avec leurs ongles. On rançonna les survivants. Le fait suivant en -dit beaucoup; on se croirait déjà aux beaux jours de Louis XIV, à la -révocation de l'édit de Nantes. - -Cinq grands seigneurs, dont l'un beau-frère de Saint-André, apportent -au maréchal de Vieilleville un brevet par lequel le roi donne à eux et -à Vieilleville la _confiscation de tous les usuriers et luthériens_ de -Guienne, Limousin, Quercy, Périgord et Saintonge. L'idée première -appartenait à un certain Dubois, juge de Périgueux, qui répondait que -chacun d'eux en tirerait vingt mille écus. Dubois promettait d'en -donner moitié dans un mois. Vieilleville les remercia, mais il tira sa -dague, et l'enfonça dans le brevet à l'endroit indiqué où était son -nom. Ils rougirent et en firent autant, s'en allèrent sans mot dire. - -Il était rare qu'on lâchât prise ainsi. Un riche lapidaire de Tours, -qui, chaque année, allait aux foires de Lyon, préparait un magnifique -collier pour Soliman. Cela rendit curieux: on s'informa de sa foi, et -on ne manqua pas de trouver qu'il était protestant. L'accusateur, -prêtre de Lyon, pour assurer l'affaire, s'associa un gentilhomme qui, -d'abord, demanda en prêt une grosse somme au lapidaire, puis, refusé, -sollicita et obtint sa confiscation. Tout son bien était en -pierreries, qui disparurent. Exaspérés, les dénonciateurs le traînent -à Paris. Mais là il aurait pu acheter protection. On se hâta de le -brûler. - -La fructueuse spéculation de vendre des procès était poussée en grand -par Diane et les Guises, ouvertement et sans mystère. Nous avons dit -que le procès contre le confident de la duchesse d'Étampes fut lancé, -puis arrêté par le cardinal de Lorraine, qui reçut de lui une terre. -Le grand Guise, François, agit de même dans la révision qui se fit du -procès des Vaudois. Grignan, gouverneur de Provence et l'un des -massacreurs, se lava en donnant son château de Grignan au -tout-puissant François. Selon toute apparence, cette réparation -singulière de la persécution par un gouvernement persécuteur n'a -d'autre explication que l'appétit de la nouvelle cour pour voler les -voleurs du règne précédent. Les vers se mangent l'un l'autre. - -Quelque peu porté que l'on soit à s'exagérer l'importance d'un -individu dans les grandes révolutions, on est forcé de reconnaître que -Diane a pesé cruellement dans nos destinées. - -Unie aux Guises, à Saint-André, à tout ce qui volait, elle forma, sous -Henri II, la ligue compacte qui, plus tard, au jour des réformes, au -jour de la nécessité, se dressa comme un mur contre la justice, rendit -tout remède impossible. - -Par elle, la fortune des Guises (qui fut notre infortune), ne marcha -plus, elle vola. Précipitée, violente, inéluctable, par écueils, par -abîmes, cette fortune fantasque emporta la France avec elle. - -À ce bizarre roman de la vieille maîtresse se lia le roman de fausse -chevalerie, de héros de fabrique, de princerie populaire, et tant de -sanglantes farces. - -En ce pays de prose, où la vraie poésie est peu sentie, pour poésie on -prit le roman. - -L'influence espagnole y fit beaucoup sans doute. Mais, même avant -cette influence, le roman avait commencé. - -Les Guises, assez clairement, avaient livré le mot du leur. Enfants -d'un cadet de Lorraine (d'un cinquième fils de René II), ils -dédaignèrent, comme on a vu, de s'appeler _Lorraine_, et prirent le -nom d'_Anjou_. Ils en étaient, par leur aïeule, la mère de René II. -Mais se nommer _Anjou_, c'était promettre plus que les livres de la -Table ronde. - -Cela commence au frère du roi fou, Charles VI, Louis d'Anjou, qui -ruine la France pour manquer l'Italie. - -Puis vient le fameux roi René d'Anjou, _le bon_ et le prodigue, -souvenir populaire, René roi de Jérusalem, René le prisonnier, délivré -par sa femme, etc., etc. - -Son fils Jean de Calabre, sa fille Marguerite d'Anjou, la furie -d'Angleterre, le petit-fils enfin, René II, à qui les lances des -Suisses donnèrent le grand succès de la chute du Téméraire: c'étaient -là des légendes propres à troubler l'esprit des Guises. Elles leur -furent sans nul doute ressassées par leur ambitieuse mère, par leurs -chroniqueurs domestiques. Leurs démarches, toujours hasardées fort au -delà de leur situation, furent visiblement en rapport avec ce royal -passé dont ils faisaient leur point de départ. - -Avec le mot _Anjou_, ils pouvaient réclamer cinq ou six provinces de -France et cinq ou six trônes d'Europe. En attendant, avaient-ils des -chemises? Leur père Claude arriva fort nu en France, point apanagé de -Lorraine. C'était un bon soldat. On lui donna des postes de confiance, -des établissements aux frontières champenoises, picardes et normandes. -On supposait qu'il pouvait commander nos Allemands, suppléer les La -Marck, de quoi il s'acquitta fort mal à Marignan. Déjà auparavant, le -bon roi Louis XII l'avait hautement marié en lui donnant Antoinette -de Bourbon. Cette Bourbon était petite-fille par sa mère du fameux -connétable de Saint-Pol, le grand traître du XVe siècle. Elle en avait -le sang, avec une violence sinistre qu'elle fit passer à ses enfants. -C'est elle qui décidera le massacre de Vassy. - -Je n'hésite nullement à rapporter à Antoinette l'audacieuse initiative -que prit son mari Claude pendant la captivité de François Ier; de -lui-même, il ne l'eût pas prise. Chargé de couvrir nos frontières de -l'Est avec les débris de Pavie, sans ordre, il sortit du royaume, -traversa toute la Lorraine, et, s'unissant au duc son frère, près de -Saverne, frappa le coup le plus sanglant sur les paysans insurgés. Un -témoin oculaire dit: «J'en vis passer dix-huit mille au fil de -l'épée.» On reprit Saverne, qui était à l'église de Strasbourg; on -rendit à l'évêque, au chapitre, aux seigneurs ecclésiastiques que -poursuivaient les paysans, un service d'immortelle mémoire, et non -moins grand à l'Empereur; ce torrent débordé fut descendu aux -Pays-Bas. - -Le roi fut étonné plus que satisfait d'un tel acte, de cet excès de -zèle. Était-ce lui qu'on avait servi en étouffant l'insurrection qui -aurait pu donner à Charles-Quint de si graves embarras? Il s'en -souvint, et, depuis lors, jamais ne fut bien pour les Guises. - -Le clergé s'en souvint aussi. À la première occasion, il travailla -pour eux. Le roi d'Écosse, Jacques V, veuf d'une fille de François -Ier, qu'il aimait fort, était pressé par les siens de se remarier et -ne voulait qu'une Française. Il demandait une Bourbon. Ses prêtres -d'Écosse firent si bien, qu'en place il accepta Marie, la soeur des -Guises. - -Ceux-ci, dans ce hasard heureux, faufilés entre deux amours, se -trouvèrent sur le trône, par la grâce du clergé, grands et importants -par leur soeur, dont la France avait besoin contre l'Angleterre, et -qui, bientôt veuve, régente au nom de la petite Marie Stuart, fut -courtisée pour livrer cette enfant avec la couronne d'Écosse. - -Les Guises n'étaient pas moins de douze. Douze fortunes à faire! -N'ayant pas la faveur du roi, ils se glissèrent par le dauphin Henri, -se donnèrent à Diane, mendièrent la main d'une fille de Diane. Cette -alliance les enhardit au point que François de Guise (dit-on) fit -promettre à ce simple Henri _de lui restituer la Provence_! - -Ils comptaient bien aux noces prendre le manteau de prince. François -Ier fut inflexible, et il leur fallut attendre sa mort. Princes alors, -malgré les vrais princes, malgré le parlement, ils ne s'en contentent -plus. Ils veulent marcher de front avec le premier prince du sang, -Bourbon-Vendôme, père d'Henri IV. - -La devise du cardinal de Lorraine était un lierre autour d'un arbre. -Image naïve des Guises recherchant les Bourbons, les étreignant par -alliance, et peu à peu les étouffant. - -Leur audace séduisit la France. Quoique éminemment faux, et tout -mensonge, ils plurent par le succès et l'à-propos. On leur crut le -suprême don que plus tard Mazarin voulait d'un général plus qu'aucun -solide mérite, disant toujours: Est-il _heureux_? - -François de Guise, excellent homme de guerre, n'eut pas cependant -occasion de faire la grande guerre stratégique. Metz et Calais, deux -succès de détails, bien réussis, enlevèrent l'opinion. Un immense -parti, qui avait besoin d'un héros, reprit la chose en choeur, la -chanta pendant cinquante ans, en assourdit l'histoire. - -À voir pourtant cette servilité au honteux combat de Jarnac, à voir -son affaire de Grignan qu'il lava pour argent, à voir cette attention -aux petits gains, aux petites affaires de ses fiefs (_Mém. de Guise_), -j'ai de la peine à croire que, sous cette bravoure, sous cet éclat, un -grand coeur ait battu. - -C'est ce qui distinguait fort les Guises de leurs aïeux d'Anjou, et -qui, dans leur plus haute fortune, les signalait toujours comme -_parvenus_. Ils n'étaient pas tellement ambitieux dans le grand, -qu'ils ne fussent âprement avides, rapaces, crochus, dans le petit. -Tout-puissants même, et rois de France, on les vit palper sans rougir -les menus profits de la royauté. Leur soeur d'Écosse, et vraie soeur -en ceci, les en gronde, surtout leur reproche de ne pas lui faire part -et de ne voler que pour eux. - -Nous ne suivons pas les satires protestantes, mais bien l'opinion -catholique indépendante, celle des Tavannes, par exemple, des -Espagnols, du duc d'Albe, qui parle du cardinal de Lorraine comme d'un -petit brouillon avec qui on ne peut traiter. Il en dit ces propres -paroles: «En disgrâce, il n'est bon à rien. En faveur, il est -insolent, et ne reconnaît plus personne.» (Lettre du 18 juillet 1572.) - -Ce que les frères eurent de meilleur, ce fut l'entente et l'unité -d'efforts. La division du travail et des rôles était parfaite entre -eux. Le second, Charles, et le troisième, Aumale, le gendre de Diane, -la tenaient par elle et sa fille. Ils n'en bougeaient, surtout le -jeune cardinal. Ils assuraient à François, le héros, le vrai champ de -bataille des affaires, à savoir la chambre à coucher, _ces douze pieds -carrés qui_ (disait Richelieu) _donnent plus d'embarras que l'Europe_. -Le jeune cardinal, entre le roi et Diane, était de tout en tiers; il -mêlait à tout ses gambades, et tenait son frère, le héros, -très-informé, sans sortir de son rôle, et gardant la bonne attitude -d'un militaire étranger aux intrigues. - -Nulle affaire lucrative non plus ne passait là sans qu'ils fussent à -même d'en happer quelque chose. Ce qu'ils en tirèrent, Dieu le sait. -Pour ne parler que du cardinal, on put croire qu'il serait peu à peu -le seul évêque de France. Il arriva sous Charles IX à réunir _douze -siéges, dont trois archevêchés_, les grands siéges archiépiscopaux de -Reims, de Lyon et de Narbonne; à l'est, les riches évêchés germaniques -de Metz, Toul et Verdun; au midi, Valence, Alby, Agen; à l'ouest, -enfin, Luçon, Nantes. - -Mais ce mot d'_évêché_ ne donne guère une idée de la réalité d'alors; -les trois de l'est étaient de riches principautés d'Empire, grasses à -ce point, qu'en 1564, voulant s'assurer le duc de Lorraine, le -cardinal, sur Verdun seulement, put lui donner en fiefs vacants un -don de deux cent mille écus. (Granvelle, VIII, 305.) - - - - -CHAPITRE IV - -L'INTRIGUE ESPAGNOLE - -1547-1559 - - -J'ai donné les acteurs, ce semble. Il ne me reste qu'à commencer le -drame. Selon la méthode ordinaire, je dois, dès ce moment, entamer le -récit de l'imbroglio politique. - -C'est le conseil que le lecteur me donne, et l'art peut-être aussi. Le -puis-je, en vérité? L'histoire me le défend, et elle parle plus haut -que tout art littéraire. Si j'ouvrais ici le récit, j'aurais beau -faire ensuite, il resterait toujours obscur. - -Qu'on ne s'y trompe point. Les meneurs de la cour que nous avons -nommés, en tout trois ou quatre intrigants, ne sont nullement les -grands acteurs réels du drame qui va se jouer. Ils y sont accessoires, -entraînés qu'ils sont tout à l'heure sous l'influence souveraine qui -les emportera et eux et leurs projets juste au rebours de leurs -projets. Cette influence est l'espagnole. - -Je ne puis davantage chercher en Charles-Quint la fixité de mon fil -historique. On le verra essayer quelque temps de petites résistances -contre le grand mouvement espagnol pour en être bientôt entraîné. - -Où donc sera mon ancre? - -La chercherai-je à Rome? Le nom de Rome incontestablement fit l'unité -de la grande conspiration catholique. Unité nominale. - -Rome fut divisée sur le dogme: ses plus éminents cardinaux différaient -entièrement (à Trente) sur la mesure des concessions à faire. Et, -politiquement, Rome fut pitoyable, s'étant mise à faire la guerre -folle à l'Espagne qui la défendait. - -Pour reprendre, les Guises, Charles-Quint et le pape, dans leurs -variations, ne me fournissent aucunement le solide point de départ -dont ce livre a besoin. - -Sa base est en deux choses qu'il faut donner d'abord, en deux acteurs -qu'il faut poser en face: _l'Espagne et le Protestantisme_. - -Je dis l'Espagne, et non pas le parti catholique. Ce parti, avec -toutes ses finesses politiques, avec sa mécanique législative de -Trente, etc., n'aurait pas pu lutter s'il ne lui était survenu un -élément nouveau, très-spécial, qui réchauffa tout. - -Élément national qui devint universel, qui espagnolisa la religion par -toute l'Europe, substituant le roman à la poésie, et (chose -inattendue) de la chevalerie faisant jaillir une police! - -Cette police est l'ordre des jésuites, ordre essentiellement -espagnol, qui très-longtemps n'a que des généraux espagnols. - -Ordre dominateur, comme l'Espagne l'est alors, absorbant et -engloutissant, qui transforme toute l'Église, jésuitise ses ennemis -même, impose sa méthode à tout prêtre, à tout moine, si bien que tout -ordre rival, ne confessant plus qu'à ce prix, doit se faire jésuite ou -périr. - -Encore une fois, voilà les deux acteurs, et il n'y en a pas d'autres: -la Réforme, l'intrigue espagnole; l'Espagne et le protestantisme. - -L'Espagne envahit par l'épée, le roman, la police. Et la France, au -roman, opposa la poésie. - -La poésie du coeur, la grandeur des martyrs, les luttes et les fuites -héroïques, les lointaines migrations, les hymnes du désert et les -chants du bûcher. - -Bien entendu que la France veut dire ici un ensemble de peuples, et la -grande école Genève, et ses colonies aux Pays-Bas, en Écosse, en -Angleterre, l'infiltration puritaine qui par-dessous fit une autre -Angleterre. - -Donc, en ce chapitre, l'_Espagne_. Au chapitre suivant, les _martyrs_. - - * * * * * - -L'Espagne avait une prise très-forte sur l'Europe, et par sa grandeur, -et par sa misère (qui compte tout autant en révolution). - -Grandeur incontestable, par l'immensité des possessions, par le reflet -des Indes, le prestige du monde inconnu, par l'ascendant de l'or, par -la renommée des vieilles bandes. Mais cette grandeur n'était pas moins -dans le respect de l'Europe, dans la fière attitude des Espagnols, -dans leurs prétentions, qu'on ne contestait qu'à moitié, dans la -servile imitation qu'on faisait de leurs moeurs et de leurs costumes, -dans la souveraineté de leur littérature et de leur langue. - -La vie noble, pour toute l'Europe, ce fut peu à peu la vie espagnole, -le loisir, la noble paresse. Et l'Espagne, en effet, entrait de plus -en plus en grand loisir. Elle était délivrée de tout ce qui l'avait -occupée au Moyen âge, de sa croisade des Maures, de ses libertés -intérieures. Dispensée de se gouverner et de vouloir, elle l'est -encore plus de penser. L'Inquisition, qui gouverne (surtout depuis -1539), ferme une à une toutes les voies où pourrait s'échapper -l'esprit. - -Tout cela sous Charles-Quint. C'est une manie des historiens d'opposer -toujours les règnes de Charles-Quint et de Philippe II. La décadence -commence sous le premier, et de bonne heure. Seulement la nouveauté -des colonies, l'immensité du débouché des Indes, ouvert tout à coup à -la nation, l'empêchent de sentir l'asphyxie. À l'intérieur, elle n'est -pas moins déjà affaiblie, languissante. En 1545, Charles-Quint demande -six mille hommes à l'Espagne et n'en peut tirer que trois mille. -L'extension de la mendicité, dans ce pays inondé d'or, se constate par -une littérature nouvelle, le genre dit _picaresque_, les romans de -mendiants et de voleurs. Dès 1520, paraît le _Lazarille de Tormes_. - -L'or d'Amérique semble détruire ce qui reste d'activité. À l'oisiveté -native, à celle du noble qui y met son orgueil, à celle du -fonctionnaire payé pour ne rien faire, s'ajoute le loisir du -capitaliste enfouisseur, qui vit d'un trésor inconnu. - -Tous inactifs et tous muets. Est-ce à dire qu'ils soient immobiles? -Oh! c'est tout le contraire. Tout ce qui ne court pas le monde, n'en -voyage que plus en esprit. Ainsi sont les Arabes. Celui-ci qui reste -les yeux fixes du matin au soir, il va à la Mecque, à Bagdad, que -dis-je? au ciel, par d'infinis romans. De même, cette vive Andalouse -ou la passionnée Castillane, en une heure d'immobilité, elles ont -couru plus d'aventures que les princesses des _Mille et une Nuits_. - -Les _Amadis_, qui sont toute une littérature, ont possédé l'Espagne -jusqu'au milieu du siècle, où une autre commence, celle des -_bergeries_, dont la France doit tirer l'_Astrée_. - -Ceux qui auront la patience de compulser les annales de l'imprimerie -espagnole aux XVe et XVIe siècles (jusqu'en 1540), y trouveront deux -classes dominantes de livres, les _Amadis_, littérature du monde, les -_Rosaires_ et autres livres sur la Vierge, littérature de couvent, non -moins galante et souvent plus hardie. - -Ce sont deux paralytiques, insatiables lecteurs de romans, qui lancent -le mouvement espagnol: le Biscayen Ignace, longtemps fixé sur une -chaise par sa blessure; la Castillane sainte Thérèse, trois ans clouée -au lit sans pouvoir se bouger. - -Sainte Thérèse nous dit elle-même l'effet précoce de ces lectures sur -elle. À l'âge de dix ans, son frère et elle, nourris par leur mère de -romans, et déjà en faisant eux-mêmes, se contentèrent peu des -paroles; vrais Espagnols, il leur fallut les actes. Ils partirent un -matin, non pour combattre les chevaliers félons, mais dans l'espoir -d'en être les martyrs, de périr chez les Maures. Nos petits Don -Quichottes furent rattrapés à une lieue. - -Mais l'Espagne elle-même ne le fut pas, et ne le sera jamais sur cette -route des romans. En lire, en écouter, en faire, c'est le fond de -l'âme espagnole. - -La charmante sainte de Castille, à l'âme toute noble et transparente, -nous a, dans l'élan personnel du roman qui a fait sa vie, donné la -vraie pensée de l'Espagne d'alors: _Défendre l'opprimé_. - -La victime des victimes et des opprimés l'opprimé, c'est Jésus, le -doux petit Jésus, le bon et l'aimable Jésus, Jésus, l'époux du coeur, -etc., etc. - -Les juifs l'ont crucifié; brûlons les juifs. Les Maures l'ont -blasphémé; brûlons les Maures. Les luthériens ont blessé sa sainte -face en ses images; malheur aux luthériens! - -Voilà comme la pitié devient fureur. C'est le point de départ de la -croisade, le brûlant effort de l'âme espagnole, disons de l'âme du -Midi. - -Le Midi sous toutes ses faces et par tous ses moyens. Toutes les -fureurs d'Afrique ne sont pas assez pour venger Jésus. Toutes les -ruses des sauvages, au besoin, suppléent à la force. - -Si la Castillane Thérèse n'eût été femme, si elle eût eu l'épée, elle -l'eût vengé avec l'épée. Le Biscayen Ignace, aussi rusé que brave, y -mit l'esprit de sa montagne, un esprit d'embuscade, de chasseur, ou de -contrebandier. - -La ruse fut d'autant plus puissante, qu'elle fut naïve; il prit le -monde au piége qui le prit le premier. - -Le génie romanesque, qui est la tendance nationale, n'osait, devant -l'Inquisition, prendre l'essor dans les choses religieuses. Mais voici -un matin ce hardi Biscayen qui lui ôte la bride, qui dit à ces rêveurs -affamés de romans: «Rêvez, imaginez,» et qui leur en fait un devoir, -un point de dévotion. - -«Écrivez des romans de piété,» disait plus tard, vers 1600, saint -François de Sales à l'évêque de Belley. Ils furent écrits, et partout -lus. Mais bien plus neuf et plus hardi avait été, un siècle avant, -Loyola, qui mit tout le monde à portée de rêver le sien. - -Rien d'écrit, presque rien. Tout oral et tout personnel. - -L'Évangile même est la matière de l'amplification... Ne vous effrayez -pas. Ce n'est pas la libre lecture ni l'interprétation de l'Évangile. -Ce sont tels versets, bien choisis, expliqués par le directeur. Le -sens spirituel est fixé; mais les circonstances historiques sont -remises au développement facultatif du rêveur solitaire. - -Ce cercle est fort serré. Peu ou point d'Ancien Testament. Le -merveilleux biblique, austère et sombre, est écarté. L'accord de la -tradition antique, la perpétuité de l'Église, le mariage de l'ancienne -et de la nouvelle loi, toutes ces grandes choses dont se nourrit la -foi protestante, n'entrent pas dans la sphère des _Exercitia_ -d'Ignace, sphère toute réaliste, où l'âme s'édifie par l'imagination -et l'invention anecdotique, en recherchant en soi les aventures -probables qui ont pu se passer sur le terrain des Évangiles. - -Or, qui connaît le génie méridional, sa vive personnalité, son -instinct dramatique, sentira bien que le rêveur ne sera pas longtemps -simple témoin de cette histoire. Il en sera bien vite acteur et -coopérateur; il se fera à Bethléem ange ou mage, boeuf ou âne; il se -fera ailleurs Pierre ou Matthieu, que dis-je? la Vierge, Jésus même. - -Libre du joug de la théologie qui eût creusé le dogme, du joug de la -tradition biblique qui explique l'Évangile par quatre mille ans -d'histoire antérieure, livré à l'amusement de l'amplification -biographique, il s'y mêle hardiment lui-même, en familiarité complète. -Il parle sans façon à Jésus, l'écoute et lui répond, lui fait ses -plaintes amoureuses, le gronde doucement (comme fait sainte Thérèse), -parfois le somme de tenir ses promesses et le presse de ses exigences. - -Énorme accroissement du moi, de la personne humaine! Le pécheur est si -peu embarrassé, si peu humilié, qu'il dialogue avec son juge, que -dis-je? l'embarrasse, et, comme en dispute amicale entre deux -camarades, se fait parfois juge à son tour. - -Permis de faire descendre Dieu à sa mesure, de rétrécir le Christ à -ses convenances, de se faire un Jésus commode, un petit, tout petit -Jésus. Car c'est lui qui se gêne, dans cette intimité, qui diminue, -disparaît presque. L'idéal se supprime, et le réel est tout; le réel, -je veux dire la bassesse individuelle de Sancho, Diégo, la platitude -de tel petit bourgeois de telle petite ville. - -Car, ne l'oublions pas, la bourgeoisie est née, par toute l'Europe, -la classe éminemment propre au roman, un peuple oisif qui vit de la -vie noble, peuple borné, d'autant plus difficile, qui n'admet -l'Évangile qu'autant qu'il peut le faire à son image, bourgeois et -platement romanesque. - -Qu'est-ce que le roman? L'épopée non épique, l'histoire non -historique, descendues l'une et l'autre de la grandeur populaire à la -petitesse individuelle. Et le roman religieux? La religion sortie de -sa haute sphère générale, pour se laisser manier et mouler au plaisir -de l'individu. - -Mais ces individus, ces oisifs, ces nobles et demi-nobles, ces -bourgeois, ces rentiers, qui ont le temps de rêver des romans sous la -discipline d'Ignace, sont une classe essentiellement paresseuse. Il -faut, même en ce genre d'amusement religieux, supprimer le travail, -l'effort, leur mâcher tout. Le directeur doit leur faciliter leur -amplification, en donner les traits généraux, leur fournir un -guide-âne. Et lui-même qui le guidera? Ce scolastique, cet homme de -collége, ne sera-t-il pas lui-même embarrassé à mener son pénitent -dans la voie du roman? C'est à cela que répondent les _Exercitia_; -c'est un petit manuel assez sec, un livre de classe, un _Gradus ad -Parnassum_, qui pouvait aider la stérile imagination du sot chargé de -faire des sots. - -Nous avons dit la recette que ce manuel donne pour amplifier, trouver, -imaginer. Ce moyen, c'est l'appel aux sens. Tâchez à Bethléem, tâchez -au jardin des Olives, tâchez même au Calvaire, d'appliquer les cinq -sens. Voyez et écoutez, goûtez, touchez, flairez la Passion. Bizarre -précepte, étonnamment grossier. Partout les sens appelés en témoignage -des objets spirituels! - -Condillac ne parle pas autrement. Comme lui, Loyola fait de la -sensation le criterium de l'esprit. - -Les sens, si durement étouffés, humiliés par le christianisme du Moyen -âge, se trouvent ici bien relevés. Les voilà juges de tout. Dieu n'est -plus sûr que par le tact. - -L'homme ne croit plus Christ qu'autant qu'il a touché ses plaies, ni -la femme Jésus si elle ne touche ses pieds, si elle ne les lave et -parfume, ne les essuie de ses cheveux. - -Cette méthode hardie et grossière ne pouvait manquer son effet; elle -devait, dans le Midi surtout, dans la brûlante Espagne, être -accueillie avec passion. Elle avait par deux choses une irrésistible -puissance; elle faisait appel à l'esprit romanesque; elle invoquait -les sens et faisait un devoir de les interroger. - -N'ayez peur que dès lors l'homme ignorant, la femme, ne restent dans -le mutisme où les laissait le Moyen âge. La langue est dénouée. C'est -là la révolution immense de Loyola. Avec une méthode qui vous force -d'analyser à fond la sensation et d'en rendre compte, qui vous impose -de parler longuement de vous, de ce que vous sentez, vous êtes sûrs -d'avoir des pénitents bavards qui ne finiront plus. Les femmes, les -religieuses, se mirent à tant parler, qu'Ignace lui-même, épouvanté, -exprima le désir que son ordre s'abstînt de prendre la direction de -leurs couvents. On ne l'écouta guère. Même de son vivant, elles eurent -des confesseurs jésuites. - -Les conséquences de tout ceci devinrent incalculables dans l'Europe. -Le monde en fut changé. Au moment où la confession était brisée dans -le Nord par l'austérité protestante, elle se trouva immensément -amplifiée, fortifiée dans le Midi; non, disons mieux, _créée_. Ce -dernier mot est plus exact pour une révolution si grande. - -Qu'on se figure la chose et qu'on la prenne aux entrailles de -l'Espagne. Sur cette Espagne dominicaine, sur cette morne et -silencieuse Castille, descend ce Basque de Biscaye qui, avec -l'expansion de sa race excentrique, déchaîne hardiment le roman, fait -parler tout le monde, oblige la Castille, l'Aragon, à desserrer les -dents. On sait qu'il y a deux Espagnes, l'une fière et muette, mais -l'autre intrigante et parleuse, celle de Figaro. Et Sancho même est de -celle-ci; dans sa vulgarité, pour peu qu'on l'initie, il n'est que -plus propre aux affaires. Cette Espagne, par les jésuites, eut son -avénement dans les choses religieuses. - -Le passage subit des dominicains aux jésuites, d'un laconisme de -terreur à ce paterne bavardage, l'encouragement à l'esprit romanesque, -l'appel aux sens surtout et l'emploi qu'on en fit dans le rêve, tout -cela apparut à l'Espagne comme une émancipation, une liberté relative. - -Liberté dans la discipline, liberté dans le dogme. Les jésuites -étendirent, autant qu'ils purent, la part du _libre arbitre_ de -l'homme, restreignant la _grâce_ de Dieu, adoptant sans difficulté -là-dessus les opinions des philosophes et des juristes. - -Rome encore était indécise et partagée. À l'entrée du concile de -Trente, tels de ses cardinaux les plus illustres croyaient qu'il -fallait, pour calmer l'Allemagne et satisfaire la ferveur protestante, -donner une part prépondérante à la grâce divine, rétrécir l'homme, -augmenter Dieu. Les jésuites, bien plus habiles, montrèrent que, tout -au contraire, il fallait tout donner à la liberté en spéculation pour -s'en emparer en pratique. - -L'idéal véritable du système avait été posé par Ignace avec une -netteté courageuse, par sa fameuse réduction de l'âme «à un cadavre -qui tombe si on ne le soutient.» Dans une autre comparaison bizarre, -mais plus exacte, l'ingénieux Biscayen veut qu'elle soit une -_marionnette_ qui ne remue que par celui qui tient et peut tirer les -fils. - -Le penseur fut Ignace, et l'exécuteur fut Lainez, un Castillan peu -imaginatif, génie pesant, mais fort, qui, sous le maître, et plus que -lui peut-être, écrivit les _Constitutions_. - -À ce concile de Trente où les cardinaux se divisaient, lui, il -n'hésita pas. Il apporta ce grossier éclectisme espagnol de l'homme -_libre_ en théorie, _marionnette_ en réalité. - -Il n'était pas besoin, comme les Italiens le croyaient, de chercher -l'apparence, l'ombre de la raison. Lainez avait par devers lui deux -machines qui valaient tout argument, et qui en dispensaient. - -L'une, c'était la _méthode des Exercitia_, l'appel aux sens et au -roman; l'autre, une _méthode de classes_, lente, forte, pesante, qui -tiendrait longtemps l'enfant sur les mots, courbé sous la grammaire, -le rudiment, le fouet. - -Deux moyens qui se complétaient. Le premier, charmant, séducteur, -prenait les délicats du monde, les rois, les grands, les femmes. Qui -dit la femme dit l'enfant; l'enfant, livré par elle, devait passer par -la filière de cinq ou six jésuites grammairiens qui, serrant son -cerveau de proche en proche (par l'art des Caraïbes), et lui -aplatissant le crâne, livreraient cette tête rétrécie et pointue à la -seconde opération, celle du directeur jésuite. - -Ce Castillan Lainez était un cuistre de génie, qui fabriqua lui-même -la machine de sa rude main. C'est le fondateur des colléges jésuites -et de tout cet enseignement. L'invention parut si belle à Ignace, que, -pour donner l'exemple, il commença à faire des thèmes, se faisant -corriger ses solécismes par un enfant de douze ans, Ribadeneira, qui -depuis a écrit sa vie. - -Là se trouva l'équilibre de l'ordre. Autrement il eût chaviré. À côté -de cette scabreuse direction où les jésuites enseignaient à faire des -romans, ils eurent une pédantesque direction grammaticale, -très-sèchement occupée de mots. Les deux caractères se mêlèrent; dans -le roman même et l'intrigue, les jésuites restèrent hommes de collége. -Cela les garda quelque temps des dames qu'ils avaient dans les mains. - -Cependant ces deux choses, éducation et direction, la verbalité vide -et la matérialité, tout se tenait fortement. Plus l'âme restait vide -dans cette éducation, nourrie de vents, de mots, plus dans la -direction elle prenait gloutonnement la matérialité des images -sensibles et grossières. Par deux chemins elle allait au néant. - -Rome fut longtemps à comprendre la profondeur barbare de cette méthode -espagnole qui la sauvait. Elle crut que les _Exercitia_ étaient un -livre de piété pour tous, ne vit point que c'était un manuel spécial -et secret pour barbariser les esprits. On lit en tête un beau -privilége de Paul III pour _répandre partout le livre_; et, -au-dessous, la recommandation de la Société de _ne pas le répandre_, -de garder l'édition sous clef, de n'en pas donner un volume sinon à -des jésuites. Et, en effet, le fond de la méthode n'était nullement -qu'on étudiât seul. Ce manuel était le guide du directeur, qui seul -devait savoir la voie qu'il faisait suivre, de sorte que l'âme -impotente, sans lui paralytique, inerte, ne pût pas faire un pas -autrement qu'appuyée sur la béquille du jésuite. - -Apparent mysticisme, absolument contraire aux vrais mystiques, à leur -voie libre et pure. La pauvre madame Guyon, enfermée sous Louis XIV -pour sa théorie du pur amour, déclare expressément que «sa vie -d'oraison fut _vide de toutes formes et images_,» et qu'elle n'adora -qu'un esprit. Au contraire, dans la voie expressément tracée par -Loyola, la piété doit sans cesse _imaginer et faire appel aux cinq -opérations des sens_. - -On était sûr dans cette route d'atteindre Marie Alacoque, l'idolâtrie -du coeur sanglant. - -Toute cette histoire a été si mal datée, qu'on n'y a rien compris. - -Rappelez-vous que, dès 1522, vingt ans avant l'approbation du pape, -Ignace écrit ses _Exercices_ et les applique, commence ses sociétés -dévotes, libres jésuites qui travaillèrent l'Espagne en dépit des -dominicains. - -En trente années, avant la mort de Loyola et de Charles-Quint, toute -l'Europe était envahie, l'Asie, l'Amérique entamées. - -Dix colléges en Castille, cinq en Aragon, cinq en Andalousie. L'Italie -partagée en trois provinces jésuitiques. En France et en Allemagne, -moins de puissance visible; mais des mines partout, l'action -souterraine, individuelle du confessionnal; les femmes prises surtout -pour aller aux enfants. - -Les confesseurs des rois n'eurent pas un moment à perdre pour se -mettre à la mode. Leurs pénitents les auraient délaissés. Amis ou -ennemis des jésuites, ils subirent leur méthode, les imitèrent, et -s'en trouvèrent très-bien. La sensualité d'un gouvernement si complet -des âmes et des passions rendit toute réforme du clergé impossible; -elle enfonça le prêtre dans son confessionnal, devenu le trône du -monde. - -Un prédicateur bénédictin, aimé de Charles-Quint, s'était aventuré à -dire «que le mariage était, pour le salut, un état plus sûr que le -célibat.» Il ne trouva aucun appui dans le clergé espagnol; -l'Inquisition l'emprisonna. Les prêtres eurent peur du mariage. Ils se -soucièrent peu de cette femme unique, éternelle, par laquelle ils -perdaient l'infini du roman. - -Le parti politique, qui alors menait Charles-Quint, et qui eût voulu -le rendre arbitre de la question religieuse, lui fit prendre des -mesures hardies qui affranchissaient les moines de l'Inquisition, et -enlevaient à sa juridiction même ses _familiers_, tout son monde -d'espions (1534-1535). Si le clergé eût appuyé, l'Inquisition était -par terre. Ni prêtres ni moines ne bougèrent. Loin de là, les prélats -irritèrent l'Empereur par d'obstinés refus d'argent (1524, 1533, -1538). Dans son horrible crise de 1539, Charles-Quint, dégoûté, quitta -l'Espagne, et abandonna le clergé à l'Inquisition. Il s'y abandonna -lui-même, chargeant le grand inquisiteur de gouverner avec l'infant. -Il rendit à l'Inquisition le jugement sur ses familiers, brisa ses -propres officiers (un vice-roi de Catalogne!) sous les pieds de -l'Inquisition. - -Philippe II, âgé de seize ans, ordonne à un autre vice-roi, grand -d'Espagne et du sang royal, qui a touché aux familiers de -l'Inquisition, de subir sa pénitence et de tendre le dos au fouet. - -Je ne vois pas, dès cette époque, que Charles-Quint ait varié autant -qu'on le suppose. Les ordonnances qu'il fit alors en Flandre, -horribles, par lesquelles les femmes protestantes étaient enterrées -vives, sont constamment exécutées, même à l'époque de l'_Intérim_ et -de ses mésintelligences avec le pape. - -L'année même de l'_Intérim_, une femme fut enterrée vive à Mons. - -Les confesseurs espagnols, qui dirigent l'Empereur malade, se soucient -peu du pape, trop peu catholique à leur gré. - -Rien ne caractérise plus la moralité de l'époque et la sécurité -nouvelle de la conscience religieuse, que la naissance du bâtard de -l'Empereur, le fameux don Juan d'Autriche. En remontant du jour de -cette naissance à neuf mois, on trouve précisément le jour où -l'Empereur signa la guerre sainte et l'extermination du -protestantisme. - -Par la force de cette position tout espagnole, du haut des bûchers, -des massacres (trente mille morts aux Pays-Bas, si j'en croyais -Navagero), il commandait au pape. Paul III lui donne contre -l'Allemagne douze mille hommes, deux cent mille ducats, la moitié des -revenus de l'Église d'Espagne pour un an, l'autorisation de vendre -pour cinq cent mille ducats de biens de moines espagnols. - -Sa joie fut vive. Jamais il ne s'était vu un tel trésor. Mais en -pourrait-il profiter? Chaque année il était malade. La goutte, -l'asthme, les maux d'estomac, de continuelles indigestions, -travaillaient le triste Empereur. Peu après, quelqu'un écrivait en -France qu'il ne marchait que courbé avec l'aide d'un bâton; que, pour -sortir d'une ville et faire croire qu'il montait encore à cheval, il -se hissait sur un banc, d'où on le mettait en selle, sauf à descendre -à deux pas pour continuer en litière. Il sentait son état, et il avait -fait, refait son testament. Souvent aussi il avait eu l'idée de se -retirer au couvent et de songer enfin à Dieu. - -Ce traité le fit tout autre. Il fut signé le 26 juin 1546. Et, la -veille, l'Empereur s'en trouva si ragaillardi, si jeune, qu'il voulut -faire un coup. Après la table, les pâtés de poisson et de gibier, ce -qu'il aima, c'étaient les femmes. On lui chercha une femme dans la -ville (Ratisbonne). On découvrit une pauvre jeune demoiselle qui fut -amenée, livrée au spectre impérial. Elle s'appelait Barbe Blumberg. - -On se demande comment un malade si malade, souvent près de la mort, -chercha cette triste aventure dans les pleurs d'une fille immolée. -Apparemment sa conscience était à l'aise. Un prince qui protégeait -l'Église de tels supplices, un prince qui, à ce moment même, recevait -l'épée sainte, dut croire un tel péché léger et véniel lavé d'avance -par sa future bataille et par le sang des protestants. - -Neuf mois après, un fils lui vint, blond, aux yeux bleus comme sa -mère. Elle n'eut pas la consolation de le garder. Pendant qu'elle -allait cacher sa honte aux grandes villes des Pays-Bas, l'enfant fut -porté en Espagne par un valet de chambre, élevé par un musicien joueur -de viole, du service de Sa Majesté. C'est du testament de l'Empereur, -c'est-à-dire de sa bouche même, que nous tirons tous ces détails. - -Nous pourrions donner sur deux lignes l'histoire correspondante des -galanteries et des exécutions qui les excusent et les absolvent: les -bâtards datés des massacres, les bûchers payant les amours. - -Le célèbre adultère de Philippe II avec la femme de son ami Ruiz Gomez -ne peut se placer (nous le prouverons) qu'au second veuvage du roi, -aux premiers mois où il rentre en Espagne, c'est-à-dire au moment où -l'horrible auto-da-fé de Valladolid introduit dans la voie des flammes -ce règne de terreur qui passa entre deux bûchers (octobre 1559.) - -_Ab Jove principium._ La morale nouvelle, la nouvelle direction, dut -s'emparer des rois d'abord, des grandes dames. Nous la verrons -descendre de proche et s'infiltrer partout. Tous les historiens -catholiques ont caractérisé avec orgueil l'organisation de ce réseau -immense qui enveloppa l'Europe, non pas en général, mais par villes et -villages, par rues, par maisons, par familles. De sorte qu'il n'y eut -pas une alcôve où ne veillât un oeil ou une oreille ouverts pour le -pape et l'Espagne. Tout couvent devint un foyer, un laboratoire de -police. Tout moine fut espion ou messager pour Philippe II. Un moine, -le premier, lui apprit la Saint-Barthélemy. - - - - -CHAPITRE V - -LES MARTYRS - -1547-1559 - - -«Il y avait à Saintes un artisan pauvre et indigent à merveille, -lequel avait un si grand désir de l'avancement de l'Évangile, qu'il le -démontra un jour à un autre artisan aussi pauvre et d'aussi peu de -savoir (car tous deux n'en savaient guère). Toutefois le premier dit à -l'autre que, s'il voulait s'employer à faire quelque exhortation, ce -serait la cause d'un grand bien. Celui-ci, un dimanche matin, assembla -neuf ou dix personnes, et leur fit lire quelques passages de l'Ancien -et du Nouveau Testament qu'il avait mis par écrit. Il les expliquait -en disant que chacun, selon les dons qu'il avait reçus de Dieu, -devait les distribuer aux autres. Ils convinrent que six d'entre eux -exhorteraient chacun de six semaines en six semaines, le dimanche -seulement.» C'est le premier trait du tableau que Palissy fait des -origines de la Réforme dans l'ouest de la France. Je ne connais rien -qui rappelle autant la douceur des idylles bibliques de Ruth et de -Tobie. Déjà les drapiers de Meaux, les tisserands de Normandie, -s'étaient fait les uns aux autres de semblables enseignements. Souvent -c'était une vieille femme, de longue expérience et de grands malheurs, -qui lisait et expliquait la Bible. L'effet moral en fut profond. - -«En peu d'années, les jeux, banquets et superfluités avaient disparu. -Plus de violences ni de paroles scandaleuses. Les procès diminuaient. -Les gens de la ville n'allaient plus jouer aux auberges, mais se -retiraient dans leurs familles. Les enfants même semblaient hommes. -Vous eussiez vu le dimanche les compagnons de métier se promener par -les prairies et bocages, chantant par troupes psaumes, cantiques et -chansons spirituelles. Vous eussiez vu les filles, assises dans les -jardins, qui se délectaient ensemble à chanter toutes choses saintes.» - -La Réforme, encore sans ministres, sans dogme précis, réduite à une -sorte de ravivement moral et de résurrection du coeur, se croyait un -simple retour au christianisme primitif, mais elle était une chose -très-neuve et très originale. Elle allait avoir une littérature et des -arts imprévus si la dureté des temps n'y mettait obstacle. - -D'une part, l'éloignement naturel pour les anciennes images, objet -d'un culte idolâtrique, devait produire et produisit l'art nouveau -d'une ornementation tirée de la vie animale et de toute la nature, art -charmant qui resta à son aurore dans le génie de Palissy pour être -bientôt étouffé. - -Mais ce qui ne put l'être, ce qui surnagea et dura à travers tant de -malheurs, ce fut l'élan de la musique. L'_harmonie_, le chant en -partie, à peine entrevus du Moyen âge, dominèrent, se développèrent -dans les grandes assemblées religieuses du XVIe siècle. L'_harmonie_ -n'était pas là de convenance, de système et d'art; elle se faisait -d'elle-même par la différence concordante des sexes et des âges; les -fortes et basses voix d'hommes y mettaient la gravité sainte de la -grande parole biblique; les tendres et pathétiques voix de femmes y -faisaient pleurer l'Évangile, tandis que les petits enfants enlevaient -la symphonie au paradis de l'avenir. - -«Ils trouvaient tout cela entre eux, n'ayant pas plus de musiciens que -de ministres. Voyez l'enfant quand il est seul, il chante, non pas un -chant appris, mais celui qu'il se fait lui-même. Ce qu'il y eut alors -d'invention, à ceux qui aiment et qui ont foi de le deviner, nul -document ne le constate. Tout s'est évanoui comme le parfum quitte le -vase. En vain, j'ai cherché les chants de cette primitive Église -réformée. Quand bien même on les retrouverait, comment les chanter -maintenant?» (Alfred Dumesnil, _Vie de Bernard Palissy_.) - -Nous ne pouvons recommencer. Nous ne pouvons que créer. Nous nous -avançons d'un coeur ferme dans la voie virile de l'avenir. Et -cependant ce regret mélancolique d'un jeune homme m'est revenu plus -d'une fois en parcourant les actes de ces saints et de ces martyrs où -les paroles naïves semblent si près de révéler les mélodies qui y -furent jointes: «Quand même on les retrouverait, comment les chanter -maintenant?» - -Moment primitif, unique, ciel sur terre, qu'il faut mettre à part. Les -formules vont venir, un sacerdoce se former; la forte école de Genève -va donner ses livres et ses chants, lancer sur toutes les routes ses -colporteurs intrépides, ses dévoués missionnaires. Il le fallait. Les -résistances finiront par s'organiser. Constatons seulement ici que, -dans cette première époque, même dans la seconde encore pendant -très-longtemps, il n'y eut aucune idée de résistance; au contraire, -une étonnante obéissance, un incroyable respect des tyrans, et jusqu'à -la mort. - -Pendant plus de quarante années, les nouveaux chrétiens se laissèrent -emprisonner, torturer, brûler et enterrer vifs, sans avoir la moindre -idée de résister aux puissances. Pourquoi? C'est qu'ils étaient -chrétiens. - -Dès 1523, à Bruxelles, les premiers qui furent brûlés, trois -augustins, se montrèrent pour leurs supérieurs obéissants jusqu'à la -mort. En 1524-1525, Castellan à Metz, Schuch à Nancy, se livrèrent, -pour ne pas compromettre les villages où ils prêchaient. - -Ils désapprouvèrent hautement et les paysans révoltés de Souabe en -1525, et les anabaptistes de Munster en 1535, s'appuyant sur ce -principe: «Qui s'arme n'est pas chrétien.» - -Cette primitive Église était d'autant plus pacifique qu'elle ne -contenait presque aucun noble. Je n'en vois que deux chez nous à -l'origine, Farel et un autre. Dans le martyrologe immense de Crespin, -que j'ai compulsé tout entier dans ce but, je ne trouve que trois -nobles en quarante années (1515-1555), deux Français, le fameux -Berquin et le chevalier de Rhodes Gaudet, un Anglais, Patrice -Hamilton. Les autres sont généralement de pauvres ouvriers, des -bourgeois et des marchands. Il n'y a que deux paysans, dont l'un, -laboureur aisé, qui, tout seul, apprit à lire, et même un peu de -latin. - -Luther et Calvin prêchent l'obéissance. En 1560, Calvin se déclare -amèrement contre la conjuration d'Amboise. De là une indécision, une -hésitation, et des démarches contraires, fatales au parti protestant. - -On pouvait parier cent contre un que la Réforme périrait: - -Pour son austérité d'abord. L'esprit d'abstinence chrétienne qu'elle -proposait, au moment même où la vie physique s'était réveillée dans -son intensité brûlante, au moment où la nature enfantait des mondes de -plus pour charmer et pour séduire l'homme, arrivait-il à propos? - -Ces forces nouvelles, à peine nées, qui s'en emparait par surprise? Le -vieil esprit. Le christianisme matérialisé, la dévotion romanesque, -éclataient dans leur triomphe par la ruse de Loyola. L'invasion -jésuitique, derrière l'invasion espagnole, menaçait toute l'Europe. -Machine d'épouvantable force, qui, partout où elle agissait, trouvait -pour auxiliaire la conjuration toute faite de la nature sensuelle, de -l'intrigue passionnée, de la femme et du désir. - -«Mais la Réforme, en revanche, n'était-ce pas la démocratie?» Oui et -non. Elle était assez populaire parmi les ouvriers des villes, mais -fort peu dans les campagnes. Dès 1524, je vois près de Hambourg, -Zutphen, un des premiers martyrs, torturé par cinq cents paysans -qu'ont lancés les dominicains en les enivrant de bière. Les -missionnaires de Genève qui prêchaient nos moissonneurs n'en -recevaient que des injures. Tout protestant, indistinctement, passait -pour ennemi des images. Personne ne soupçonnait les arts que gardait -dans son sein le protestantisme; personne ne devinait Palissy, Goujon, -Goudimel, le mouvement lointain, infini, de Rembrandt et de Beethoven. - -La Réforme, je le répète, devait périr: 1º comme spiritualiste; 2º -comme incomprise de la majorité du peuple; 3º elle devait périr pour -son indécision sur la question capitale de _la légitimité de la -résistance_. - -On a reproché aux plus fermes caractères, à Coligny, à Guillaume le -Taciturne, leurs fluctuations. Mais c'étaient celles du parti, celles -de ses plus grands docteurs, et l'indécision de la doctrine elle-même. -Le protestantisme n'avait pas d'avis arrêté sur la question pratique -d'où dépendait son salut. - -Cet argument pharisien embarrassait les protestants: «Si vous êtes -chrétiens, vous devez, sans murmure, obéir, souffrir, périr.» - -Calvin baisse la tête, et dit: «Oui. Résistons spirituellement, -sauvons l'âme, et laissons le corps.» - -Mais ceux, comme l'Écossais Knox, qui étaient sur le champ de -bataille et regardaient de plus près, sentaient bien que cette réponse -ne résolvait rien. Si vous vous livrez vous-mêmes aux tyrans, -allez-vous livrer aussi l'enfant, la femme, tous les faibles, qui, -dans ces cruelles épreuves, pourront abandonner la foi? Vous donnez le -monde aux bourreaux qui poursuivront l'oeuvre de mort jusqu'à celle du -dernier chrétien, jusqu'à ce que croyances et croyants aient également -disparu de la terre. Est-ce là la victoire dernière que la foi doit -remporter? Le christianisme doit-il avoir pour but, solution légitime, -l'extermination du christianisme? - -Dans l'autre parti, au contraire, dans le parti catholique, il n'y a -pas d'indécision sur cette question du glaive. Loin de là, une -violente et terrible unanimité. Caraffa et Loyola la formulent (1543) -en organisant pour le monde l'inquisition universelle, calquée sur -celle d'Espagne. - -Cette unité, cette vigueur, semblaient devoir à coup sûr exterminer un -parti indécis et divisé, qui raisonnait contre lui-même et discutait -chaque essai de timide résistance. - -On insiste beaucoup trop sur les querelles de ménage entre -catholiques, entre le pape et l'Empereur. Au moment même où l'Empereur -était le plus contraire au pape, il faisait exécuter d'autant plus -exactement les ordonnances effroyables qu'avait dictées le clergé -d'Espagne et des Pays-Bas. - -Nous ne faisons pas l'histoire d'Allemagne; nous n'avons pas à -raconter les scrupules, les hésitations du pieux électeur de Saxe et -des autres protestants; au contraire, la résolution avec laquelle le -peu scrupuleux Empereur, absous d'avance par ses prêtres, vous trompe -ces bons Allemands. Indécis et timoré, le parti protestant, en face de -tels adversaires à qui tout moyen était bon, devait succomber sans nul -doute. - -Par quoi se défendait-il, cet infortuné parti? Uniquement par l'éclat -de ses martyrs. - -Il n'y eut jamais une candeur plus sublime, plus intrépide à confesser -tout haut sa foi. - -Jamais plus de simplicité, de douceur, devant les juges. - -Jamais plus de joie divine, plus de chants et d'actions de grâces dans -les horreurs du bûcher. - -«Je vous écris altéré et affamé de la mort.» Ce mot d'un des anciens -martyrs semble donner la pensée de ceux du XVIe siècle. On voit -qu'Alexandre Canus (d'Évreux, 1532) prêchait par toute la France, sans -aucune précaution de prudence, sur les places mêmes, dans les rues; -c'est le premier à qui l'on coupa la langue. Même en 1550, un Italien, -un Romagnol, Fanino, de Faenza, terrifia l'Italie de son intrépidité. -Une seule chose blessait en lui, c'était sa gaieté, sa joie. «Quoi! -lui disait-on en prison, Christ sua le sang et pria que le calice lui -fût épargné. Et toi, pour mourir, tu ris!...» À quoi cet homme -héroïque répondit, en riant encore: «C'est que Christ avait pris sur -lui toutes les infirmités humaines, et qu'il a senti la mort... Mais -moi, qui, par la foi, possède une telle bénédiction, qu'ai-je à faire -qu'à me réjouir?» - -Dès l'origine, ce fut une très-grande difficulté de trouver des -supplices pour venir à bout de tels hommes. - -Quand Charles-Quint, quittant l'Espagne en 1540, laissa le pouvoir au -grand inquisiteur; quand il traversa la France pour comprimer la -révolte des Flandres, le clergé des Pays-Bas lui dit que les lois -d'Espagne ne suffisaient pas; qu'il en fallait de singulières, -extraordinaires et terribles. - -Défense de s'assembler, de parler, de chanter et de lire. Ceux qui ne -dénonceront pas sont punis des mêmes peines que ceux qu'ils n'ont pas -dénoncés. Quelles peines? Les hommes brûlés, les femmes _enterrées_ -vives. - -La chose se fit à la lettre. Les villes furent fermées, et l'on fit -des visites domiciliaires qui procurèrent sur-le-champ une _razzia_ de -victimes, vingt-huit dans Louvain seulement. Deux femmes furent -enterrées vives: l'une, nommée Antoinette, de famille de magistrats; -l'autre était la femme d'un apothicaire à Orchies. Marguerite Boulard, -épouse d'un riche bourgeois, fut ensevelie de même, à la fête de la -Toussaint. Puis, à Douai, Matthinette du Buisset, femme d'un greffier: -à Tournai, Marion, femme d'un tailleur; à Mons, une autre Marion, -femme d'un barbier, et, plus tard, une dame Vauldrue Carlyer, de la -même ville, coupable de n'avoir pas dénoncé son fils, qui lisait la -sainte Écriture. - -Pourquoi ce supplice étrange? Une femme brûlée donnait un spectacle -non-seulement épouvantable, mais horriblement indécent, que n'aurait -pas supporté la pudeur du Nord. On le voit par le supplice de Jeanne -d'Arc. La première flamme qui montait dévorait les vêtements, et -révélait cruellement la pauvre nudité tremblante. - -Donc on enterrait par décence. La chose se passait ainsi. La bière, -mise dans la fosse sans couvercle, était par-dessus fermée de trois -barres de fer quand la patiente était dedans. Une barre serrait la -tête, une le ventre, une les pieds. La terre était jetée alors sur la -personne vivante. Quelquefois, par charité, le bourreau pour abréger, -étranglait d'avance (_supplice de la femme du tailleur de Tournai_, -1545). Mais on voit par un autre exemple, celui de la femme du barbier -de Mons, que l'exécution se faisait parfois d'une manière plus -sauvage, plus lente et par étouffement. La pauvre femme, répugnant à -recevoir de la terre sur la face, demanda un mouchoir au bourreau, qui -le lui donna avant de jeter la terre. «Puis il lui passa sur le -ventre, la foula aux pieds, tant que finalement elle rendit -heureusement son esprit au Seigneur (1549).» - -Nous épargnons au lecteur le détail abominable de tout ce qu'on -inventa. Il paraît seulement que le plus excellent moyen pour -atteindre et désespérer l'âme, c'était la privation de sommeil. Une -stupeur mortelle prenait l'homme; il perdait l'entendement. Cette -ingénieuse torture paraît avoir été trouvée d'abord par les docteurs -d'Oxford pour venir à bout du martyr Cowbridge, que rien ne pouvait -briser (1536). - -Le supplice du feu était extrêmement variable, arbitraire à l'infini. -Parfois, rapide, illusoire, quand on étranglait d'avance; parfois -horriblement long, quand le patient était mis vivant sur des charbons -mal allumés, tourné, retourné plusieurs fois par un croc de fer, ou -encore flambé lentement à un petit feu de bois vert (_martyre -d'Hooper_, 1555). Hooper, évêque protestant, fut extrêmement torturé, -brûlé en trois fois; il y eut d'abord trop peu de bois; on en -rapporta, mais trop vert, et, comme le vent la détournait, la fumée ne -l'étouffait pas. On l'entendait, demi-brûlé, crier: «Du bois, bonnes -gens! du bois! Augmentez le feu!» Le gras des jambes était grillé, la -face était toute noire, et la langue, enflée, sortait. La graisse et -le sang découlaient; la peau du ventre étant détruite, les entrailles -s'échappèrent. Cependant il vivait encore et se frappait la poitrine. -Un sanglot universel s'éleva de toute la place; la foule pleurait -comme un seul homme. - -Aux Pays-Bas, l'Inquisition reprochait au clergé local d'exploiter -cette terreur et de rançonner les accusés. Il en était de même en -France. On défendit au clergé de ruiner les accusés par des amendes -qui gâtaient la confiscation et faisaient tort aux courtisans. -L'émigration protestante devait profiter fort à ceux-ci surtout, -étendant _les biens vacants_ dont les Guises et Diane avaient la -concession. - -En 1551, dans l'édit de Châteaubriant, ils montrèrent naïvement que -pour eux la persécution et l'épouvantail du bûcher étaient une -_affaire_. Ils attribuèrent au dénonciateur la prime énorme et -monstrueuse du _tiers des biens du dénoncé_! - -On demande comment Henri II, qui, après tout, n'était pas un homme -pervers, put être mené jusque-là. Comment put-on l'aveugler tout à -fait, lui crever les yeux? - -On y parvint par la colère, par l'orgueil, par une violente et -cruelle mortification (1549), en le mettant en face d'un de ses -propres domestiques, dont l'humiliante résistance lui donna la haine, -l'horreur, comme l'hydrophobie du protestantisme. - -L'homme choisi pour l'expérience par le cardinal de Lorraine était un -ouvrier du tailleur du roi. Diane voulut que la scène eût lieu sous -ses yeux, dans sa chambre. L'effet alla au delà de toutes les -prévisions. Le pauvre homme, avec respect pour la majesté royale, se -démêla habilement de toutes les arguties; mais, loin de céder, -héroïque, inspiré des anciens prophètes, il dit à cette Jézabel, qui -s'avançait à dire son mot: «Madame, contentez-vous d'avoir infecté la -France de votre infamie et de votre ordure, sans toucher aux choses de -Dieu.» - -Le roi, transpercé de ce trait, qu'il n'aurait jamais prévu, bondit de -fureur, jura qu'il le verrait brûlé vif. Il y alla, et il en fut -épouvanté et malade. L'homme, dans ce supplice horrible, immobile et -comme insensible, tint sur lui un oeil de plomb, un regard fixe et -pesant, comme la sentence de Dieu. Le roi pâlit, recula, s'en alla de -la fenêtre. Il dit qu'il n'en verrait jamais d'autres de sa vie. - -Ces héros de calme et de force, d'apparente insensibilité, sont -innombrables dans les riches martyrologes de Crespin, de Bèze, de Fox, -etc.; mais j'aime mieux encore ceux qui ont été sensibles, ceux qui -traversèrent vainqueurs les grandes épreuves morales, non moins -douloureuses que celles du corps. Homme, je cherche des hommes, et je -les vois tels à leurs pleurs. La plupart n'étaient pas des individus -isolés; c'étaient des hommes complets, des familles; ils étaient -maris et pères. Aux portes de leurs prisons priaient leurs femmes et -leurs enfants. Je ne connais pas de plus saints monuments dans toute -l'histoire du monde que les lettres simples, graves et pathétiques -qu'ils écrivent à leurs femmes du fond des cachots. C'est là qu'il -faut voir ce qu'est la sainteté du mariage et la force de l'amour en -Dieu. Nulle idée plus que la glorification du mariage ne fut portée -haut, enseignée, défendue par la Réforme. Plus d'un martyr y mit sa -vie. Un augustin marié, Henri Flameng, avait sa grâce s'il eût voulu -dire que sa femme était une concubine. Il refusa, mourut pour elle, -soutint son honneur au milieu des flammes, la laissa légitime épouse -et veuve glorifiée d'un martyr. - -L'amitié a eu aussi, dans ces temps, des martyrs sublimes dont -l'inestimable légende doit être soigneusement recueillie. - -Celle qui me touche le plus est celle de deux hommes de Louvain et de -Bruxelles, le coutelier Gilles et le pelletier Just Jusberg, deux -martyrs et deux amis. - -Leur légende, forte et déchirante, est faite pour apprendre au monde -léger, insensible, où ce nom d'ami est un mot, ce qu'est pour les âmes -pures ce fort et profond mariage que Dieu réserve à ceux qu'il a le -plus aimés. - -Just Jusberg était tellement estimé et chéri de tous, que, quand il -fut pris à Louvain, condamné aux flammes, les conseillers de la -chancellerie, venus de Bruxelles, revinrent près de la Gouvernante -pour demander qu'il ne fut que décapité: «Hélas! dit-elle, c'est bien -petite grâce!... Mais je le veux bien.» - -Just se trouvait en prison avec plusieurs de ses frères. Mais sa -meilleure consolation était d'y être avec un saint, Gilles, jeune -coutelier de Bruxelles. Celui-ci, qu'il faut faire connaître, était un -homme de trente-trois ans, d'une douceur, d'une bonté, d'une charité -extraordinaires, qui ne gagnait que pour les pauvres, et qui, dans une -épidémie, avait vendu son bien pour eux. Il était connu, admiré, béni, -dans tous les Pays-Bas. Geôliers, bourreaux, tous étaient à ses pieds, -et on ne savait comment lui faire son procès, dans la crainte qu'on -avait du peuple. - -Just, qui n'avait eu jusque-là de pensée que Dieu, eut, en ce jeune -saint, sa première attache à la terre. Son coeur, saisi d'une forte, -profonde, véhémente amitié, reprit sa racine ici-bas. Pourtant, il -croyait mourir bien. La nuit qui précéda sa mort, prié par ses -compagnons de leur faire une exhortation, il leur parla fermement de -son bonheur du lendemain, les pria de rester unis, de s'aimer, de se -préparer ensemble à tout ce qui adviendrait: «Car, si je ne me trompe, -j'en vois quelques-uns parmi vous qui me suivront de bien près...» - -Ce mot, ce regard imprudent, lui révéla (à lui-même et à tous) la -force du sentiment qui allait être brisé par la mort. Il voit Gilles -dans cette foule, et il ne peut plus parler; sa langue sèche, il -étouffe, il tombe foudroyé dans ses larmes. - -Voilà que tout le monde pleure; tous faiblissaient si Gilles même -n'eût succédé, pris la parole, embrasé de l'esprit de Dieu. Avec un -charme, une force, une habileté admirables, il couvrit, fit oublier -la défaillance de Just, le releva, et le refit, ce que vraiment il -était, un saint, un héros, un martyr. - -«Bon Dieu! que tes secrets sont admirables!.... Vous voyez Just, notre -frère, condamné par le jugement du monde... Mais c'est un vrai enfant -de Dieu... Ne vous scandalisez point; rappelez-vous Jésus même que -nous suivons pas à pas. Il est écrit de Jésus: «Nous l'avons vu frappé -de Dieu, et cela pour nos péchés.» Or le _disciple n'est point -par-dessus le maître_... Nous vous réputons heureux, Just, notre -frère, en vous voyant si ferme et fortifié de Dieu... Oh! heureuse -l'âme qui habite au domicile de ce corps et comparaîtra demain, -dégagée de toute souillure, en présence du Dieu vivant!... Ce bien -éternel, nous l'aurions, n'était la lenteur des bourreaux qui nous -contraignent de demeurer encore en misère pour cette nuit.» - -Cette justification céleste d'une délicatesse infinie ne raffermit pas -seulement Just et l'assemblée; elle avait emporté les coeurs aux -portes du paradis. On pria, et Just disait: «Je sens une grande -lumière et une inexprimable joie.» - - - - -CHAPITRE VI - -L'ÉCOLE DES MARTYRS - -1547-1559 - - -Navagero, envoyé de Venise près de Charles-Quint, écrit en 1546, dans -son rapport au Sénat: «Ce qui décide l'Empereur à agir contre les -_luthériens_, c'est l'état des Pays-Bas, c'est l'_anabaptisme_. On y a -fait mourir pour cela trente mille personnes.» - -Confusion terrible de deux choses si différentes. La Saint-Barthélemy -juridique, commencée contre le communisme anabaptiste, se poursuivait -indéfiniment contre les protestants étrangers à cette doctrine, et -qui, le plus souvent, ne la connaissaient même pas. - -Ne pas mêler ces deux procès, c'était un point de droit autant que de -religion. L'anabaptiste changeait la société civile, la propriété, le -mariage même, tout le monde extérieur. Le protestant (surtout en -France) ne changeait rien, ne voulait rien que s'enfermer, fuir les -idoles, garder les libertés de l'âme, obéir, et il obéit jusqu'à -extinction, se laissant brûler quarante ans avant de prendre les -armes. - -Comment, dans le siècle de la jurisprudence, dans l'âge de Dumoulin, -Cujas et tant d'autres, les grands docteurs autorisés ne posèrent-ils -pas cette distinction? L'unique réclamation qui reste devant l'avenir -est celle d'un écolier de l'Université de Bourges, d'un élève -d'Alciat, Calvin. - -Né Picard, d'un pays fécond en révolutionnaires, en bouillants amis de -l'humanité, né peuple et petit-fils d'un simple tonnelier, fils d'un -greffier de Noyon qui, tour à tour, travailla dans les deux justices, -ecclésiastique et civile, il se trouve avoir en naissant un pied dans -le droit, un pied dans l'Église. On lui donne à douze ans une sinécure -cléricale, qu'il jette bientôt avec le désintéressement altier de -Rousseau ou de Robespierre. Il vit de peu, de rien, pauvre jusqu'à sa -mort. - -C'était un travailleur terrible, avec un air souffrant, une -constitution misérable et débile, veillant, s'usant, se consumant, ne -distinguant ni nuit ni jour. Il aimait uniquement l'étude, le grec -surtout, et les lettres saintes. Il était fort timide, défiant, -ombrageux, seul et caché tant qu'il pouvait. Pour le tirer de là, il -fallait un coup imprévu, une manifeste nécessité morale, la violence -du ciel et de la conscience, si j'osais dire, la tyrannie de Dieu. - -C'était en 1534. Il avait vingt-cinq ans, et sortait à peine des -hautes écoles. L'horrible tragédie de Munster, la fatale équivoque de -l'anabaptisme, commençait à tomber sur le protestantisme comme une -pluie de fer et de feu. Tout le monde voyait que les protestants -non-seulement n'étaient pas des anabaptistes, mais leur étaient -contraires. Tous le voyaient. Pas un ne le disait. - -Le cri de la justice sortit de ce grand et jeune coeur, amant profond, -sincère, de la vérité et de la loi. - -Cet homme si timide parut seul devant tous, sacrifia l'étude, sa chère -obscurité, et changea sa vie sans retour. - -Son livre, l'_Institution chrétienne_, n'était nullement d'abord le -gros livre, l'encyclopédie théologique qu'on voit maintenant. C'était -une courte apologie. - -Si l'acte était hardi, la forme ne l'était pas moins. C'était une -langue inouïe, la nouvelle langue française. Vingt ans après Commines, -trente ans avant Montaigne, déjà la langue de Rousseau. - -C'est sa force, si ce n'est son charme. Rousseau a dit, après -l'_Émile_: _Conticuit terra_. Mais combien plus dut-on le dire quand, -pour la première fois, elle jaillit, cette langue, sobre et forte, -étonnamment pure, triste, amère, mais robuste et déjà toute armée. - -Son plus redoutable attribut, c'est sa pénétrante clarté, son extrême -lumière, d'argent, plutôt d'acier, d'une lame qui brille, mais qui -tranche. - -On sent que cette lumière vient du dedans, du fond de la conscience, -d'un cour âprement convaincu, dont la logique est l'aliment. On sent -qu'il vit de la raison, qu'il parle pour lui-même, et ne donne rien à -l'apparence; qu'il sue à bon escient et se travaille pour se faire un -solide raisonnement dont il puisse vivre, et que, s'il n'a rien, il -meurt. - -Voilà donc cette France légère, cette France rieuse, dont le gaulois -naïf semblait hier encore un bégayement d'enfance... Quelle énorme -révolution! - -Épouvanté de son triomphe, il se cache à Strasbourg, se colle sur les -livres. Mais il était perdu. Dieu ne devait plus le lâcher. - -Farel vint le prendre là, grondant et refusant. Il l'enleva, et le mit -où? À Genève, dans la ville la plus antipathique à son génie. Calvin -lui prouva que Genève était le lieu où il serait le plus inutile, et -qu'il n'y ferait rien de bon. Farel rit, alla son chemin. - -Nous avons parlé de ce personnage, un très-violent montagnard du -Dauphiné, homme d'épée et de naissance, un petit homme roux, d'un oeil -flamboyant, d'une parole foudroyante, d'une intrépidité, d'une -opiniâtreté incroyables, l'homme du temps qui eut au plus haut degré -la gaieté révolutionnaire. On tirait sur lui, il riait; on le -frappait, on battait de sa tête les murs et les pavés sanglants, il se -relevait riant, prêchant de plus belle. - -Notez que ce héros fanatique était plein de sens. Il glissa sur les -points les plus obscurs du dogme, chercha à tout prix l'union des -églises de Suisse. Il n'était pas écrivain, le savait, se rendait -justice. C'était une flamme, rien de plus. Il ne se sentait nullement -le pesant et puissant génie de fer, de plomb, de bronze, qui pouvait -transformer Genève. Avec l'autorité des _voyants_ de la Bible, il -saisit le savant jeune homme qui avait tous ces dons, lui jeta le -fatal manteau de prophète et législateur, lui ordonna d'y mourir à la -peine. - -Cet homme pâle, arrivant à Genève, trouva une joyeuse ville de -commerce, qui, ayant déjà fort souffert, n'en restait pas moins gaie. -Sa situation est charmante, pleine d'air et de vie. Avec ce grand -miroir du lac et ce brillant fleuve azuré, Genève a double ciel, deux -fois plus de lumière qu'une autre ville. C'est le carrefour de quatre -routes. De Savoie et de Lyon, de Suisse et du Jura, tout y passe. -Circulation constante de marchands et de voyageurs, de visages -nouveaux et de toutes les nouvelles de l'Europe. La population était à -l'avenant, légère de parole et de vie. Moeurs du commerce, moeurs des -seigneurs; chanoines et moines, chevaliers et barons, tous venaient -jouir à Genève. Elle s'en moquait, et les imitait, rieuse et -satirique, changeante comme son lac, subite comme son Rhône, vraie -girouette et le nez au vent. - -Lyon lui faisait du tort. La déchéance du commerce avait éveillé à -Genève un esprit de résistance politique contre le prince évêque et le -duc de Savoie. Avec un grand courage, cette révolution n'en garde pas -moins la vieille légèreté génevoise. Elle est héroïque et espiègle. La -première scène qui s'ouvre est une farce sur un âne mort. - -Son chroniqueur, Bonnivard, pour avoir été dix ans enfermé aux caves -du château de Chillon, n'en a pas moins partout cette gaieté -intrépide. On la trouve encore dans Farel, dans Froment, ses premiers -prêcheurs. Nul livre plus amusant que la chronique de Froment, hardi -colporteur de la Grâce, naïf et mordant satirique que les dévotes -génevoises, plaisamment dévoilées par lui, essayèrent de jeter au -Rhône. - -Qu'on juge de l'impression que ce sombre Calvin, malade, amer, le -coeur plein des plaies de l'Église, reçut quand il arriva là! Je suis -sûr que le lieu, le paysage, le choqua; aimable, gai autant que -grandiose, il dut lui apparaître comme une mauvaise tentation, une -conjuration de la nature contre l'austérité de l'esprit. Il chercha la -rue la plus noire, d'où l'on ne vît ni le lac ni les Alpes, l'ombre -humide et verdâtre des grands murs de Saint-Pierre. Mais les hommes le -choquaient encore plus que tout le reste. Il détestait Froment. Il -avait ses amis en abomination, presque autant que ses ennemis. - -Le fond de ce grand et puissant théologien était d'être un légiste. Il -l'était de culture, d'esprit, de caractère. Il en avait les deux -tendances: l'appel au juste, au vrai, un âpre besoin de justice; mais, -d'autre part aussi, l'esprit dur, absolu, des tribunaux d'alors, et il -le porta dans la théologie. Son Dieu, qui d'avance sauve ou damne dans -un arbitraire si terrible, diffère peu du royal législateur, comme on -le trouve dans nos violentes ordonnances, ou dans la loi de -Charles-Quint, effrayant droit pénal qu'il entreprit d'imposer à -l'empire, et qui eut influence sur toute l'Europe. - -Ce fanatisme d'arbitraire, porté dans la théologie, semblait devoir en -supprimer le mouvement. Tout au contraire, il le lança. Il en fut -comme du mahométisme primitif qui affrontait si hardiment une mort -décrétée et écrite, que nulle prudence n'éviterait. La prédestination -de Calvin se trouva en pratique une machine à faire des martyrs. - -Imposer à Genève ce joug terrible n'était pas chose aisée. Elle chassa -Calvin; mais les désordres augmentèrent, et elle le rappela elle-même. -Il refusait, écrivait à Farel: «Je les connais; ils me seront -insupportables, et eux à moi... Je frémis d'y rentrer.» Farel l'y -contraignit. Il fallait que cet homme eût foi à l'impossible, pour -croire que la Réforme tiendrait là, que la petite république -subsisterait indépendante. Quand on examine la carte d'alors, on est -effrayé d'une telle situation. L'imperceptible cité avait son étroite -banlieue coupée, mêlée, enchevêtrée des possessions des grands États, -ses mortels ennemis. À l'époque de la captivité de François Ier, il -est vrai, Berne et les Suisses avaient senti qu'il fallait protéger -Genève. Et la France le sentait aussi. Mais c'était là justement le -péril de la petite ville. Quand le roi, en 1535, envoya sept cents -lances pour la couvrir de la Savoie, la ville semblait perdue, et, en -effet, le roi espérait l'absorber. Quand les Bernois, l'année -suivante, prirent le pays de Vaud, Genève se crut au moment d'être -emportée par l'avalanche, submergée par le déluge barbare des -populations allemandes. - -Situation unique d'alarmes continuelles. Chaque nuit, le Savoyard -pouvait tenter l'escalade. Chaque jour, les alliés bernois, ou les -protecteurs français, pouvaient arriver sur la place et surprendre la -seigneurie. Il fallait se garder des ennemis, bien plus des amis, -veiller toujours, craindre toujours. Et voilà pourquoi Genève a été la -Vierge sage, et a tenu si haut sa lampe. Voilà pourquoi elle a été la -grande école des nations. Mais, pour qu'il en fût ainsi, il fallait -qu'elle subît une transformation complète, qu'elle s'abjurât -elle-même; que, d'une ville de plaisir, d'une joyeuse ville de -commerce, elle se fit la fabrique des saints et des martyrs, la sombre -forge où se forgeassent les élus de la mort. - -L'émigration religieuse de France, d'Italie, d'Allemagne, y créa une -ville nouvelle, population disparate, mais naturellement plus docile à -son dictateur ecclésiastique. La vraie et ancienne Genève, -irréconciliable à l'esprit de Calvin, lutta quelque temps dans les -_Libertins_ (ou amis de la liberté), qui s'entendaient avec la France. -C'étaient spécialement les amis du cardinal Du Bellay, de la -Renaissance contre la Réforme. On assure qu'ils lui proposaient de -conquérir Genève pour son maître. Qu'en serait-il arrivé? Que Du -Bellay, impuissant pour défendre en France la liberté de penser, n'eût -pu rien pour elle à Genève. On le vit en 1543, où, sous ses yeux, et -lui étant évêque de Paris, on lui brûla (à Paris même) son secrétaire, -un jeune protestant! - -La Renaissance ne se protégeait pas. François Ier ne sauva pas Dolet. -Marot, l'homme de sa soeur, et dont il goûtait les écrits, fut obligé -de s'exiler. Rabelais ne vécut qu'à force de ruses. Ceci juge la -question. - -Si le Capitole antique eut pour première pierre dans ses fondements -une tête coupée et saignante, on peut en dire autant de Genève -réformée. - -Par où qu'on regarde Calvin, on y trouve l'image la plus complète du -martyre. - -Rupture des amitiés, nécessité de rompre avec les pères de la Réforme. - -L'effort incessant, douloureux pour un logicien exigeant, de bâtir un -dogme éclectique qui répondît à tout, de concilier en apparence ce qui -est inconciliable, et de satisfaire le monde sans se satisfaire -soi-même. - -Le coeur, l'esprit brisé et le corps usé à cette torture. La maladie -habituelle, des fatigues excessives, l'enseignement, la prédication, -les disputes acharnées, une correspondance infinie, accablante, avec -toute l'Europe. Au dedans, nulle consolation, la maison pauvre et -veuve. Au dehors, la haine d'un peuple, le sentiment que son oeuvre ne -réussira pas; qu'en donnant toute son âme, il n'inspire pas l'esprit -de vie! En 1552, lorsque Genève était si puissante par lui, lui -désespère; il écrit à un ami: «Je survis à cette ville, elle est -morte; il faut la pleurer...» - -Mais sa plus exquise douleur, c'est celle qui sortait de son oeuvre -même. Les martyrs, à leur dernier jour, se faisaient une consolation, -un devoir d'écrire à Calvin. Ils n'auraient pas quitté la vie sans -remercier celui dont la parole les avait menés à la mort. Leurs -lettres respectueuses, nobles et douces, arrachent les larmes. -Étaient-elles sans action sur cet homme de combat? Oui, disent ceux -qui le jugent sur sa violente polémique, sa dure intolérance. Nous -pensons autrement. Ceux qui vécurent avec Calvin disent qu'il ne fut -étranger à nulle affection de la famille et de l'amitié, très-attaché -surtout aux fils de sa parole. Il les suit des yeux par l'Europe dans -leurs lointaines et cruelles aventures, les soutient et souffre avec -eux. Ses lettres, fortes et chrétiennes, n'en sont pas moins -pathétiques. Supplice étrange! de toutes parts, la mort lui revient, -lui retombe. Le monde infatigablement vient battre le fer sur son -coeur! - -Si Calvin a fait les martyrs, eux-mêmes ont autant fait Calvin. On -comprend bien que de tels coups, sans cesse répétés, ensauvagèrent cet -homme, le rendirent absolu, féroce, à défendre un dogme qui, chaque -jour, lui tirait du sang. C'est ainsi qu'on peut expliquer le crime de -sa vie, la mort du grand Servet, dont nous parlons plus loin. - -Crime du temps plus que de l'homme même! - -N'importe! il fut des nôtres!... - -Quand j'entre dans le vieux collége de Calvin et de Bèze, quand je -m'assois sous les ormes antiques, quand je visite l'académie et -l'église, où Calvin, faible, exténué, parfois soutenu sur les bras de -ses auditeurs, enseignait et prêchait à mort, je sens bien que le -grand souffle de la Révolution a passé là. Ces vaillants docteurs du -passé nous ont préparé l'avenir. - -Huit cents auditeurs, de toute nation et de toute langue, -l'écoutaient; émigrés la plupart ou fils d'émigrés. Parmi eux, nombre -d'artisans. Tels de ceux-ci étaient de grands seigneurs qui avaient -cherché à Genève la pauvreté et le travail. L'un d'eux s'était fait -cordonnier. - -Ville étonnante où tout était flamme et prière, lecture, travail, -austérité. Quel était le ravissement de ceux qui, ayant réussi à fuir -la terre idolâtrique, atteignaient la cité bénie! De quel oeil tous -ces fugitifs, ayant, par bonheur incroyable, passé la route de Lyon, -suivi l'âpre vallée du Rhône, voyaient-ils le clocher sauveur! Nombre -de familles illustres laissaient tout, bravaient tout, pour venir à -Genève. Les Poyet, les Robert Estienne, la veuve, les enfants de Budé, -cherchèrent cette nouvelle patrie. Plus d'un confesseur de la foi y -apportait ses cicatrices. L'intrépide, l'indomptable Knox, après huit -années passées aux galères de France, les bras sillonnés par les -chaînes, le dos labouré par le fouet, avant ses grands combats -d'Écosse, venait s'asseoir encore un jour au pied de la chaire de -Calvin. - -Tout affluait à cette chaire, et de là aussi tout partait. - -Trente imprimeries, jour et nuit, haletaient pour multiplier les -livres que d'ardents colporteurs cachaient sur eux, faisaient entrer -en Italie, en France, en Angleterre, aux Pays-Bas. Missions terribles! -Ils étaient attendus, épiés. Pour le seul fait d'avoir sur eux un -Évangile français, ils étaient sûrs d'être brûlés. C'est alors que -l'imprimerie fit ses deux efforts admirables: la _Bible_ en un volume, -un petit volume, aisé à cacher! et les _Psaumes français, avec la -musique interlinéaire_. En touchant ce qui reste encore de ces -vieilles éditions, ces volumes tachés, usés dans les prisons, et qui -souvent, jusqu'au bûcher, firent l'office de confesseurs, et -soutinrent la foi des martyrs, on est tenté de s'écrier: «Ô petits -livres! petits livres! pauvres témoins des souffrances de la liberté -religieuse, soyez bénis au nom de la liberté sociale! Si quelque chose -reste en vous des grands coeurs qui vous ont touchés, puisse cela -passer dans le nôtre!» - -Plût au ciel qu'on pût raconter tout ce qui s'accomplit alors! Mais -les dangers étaient si grands, que presque toute cette histoire est -restée enfouie et mystérieuse. Le peu qu'on en retrouve, c'est -l'histoire de quelques martyrs. - -J'ai suivi attentivement le martyrologe de Crespin pour trouver et -dater les premières missions protestantes. Elles semblent d'abord -fortuites. Ce sont presque toujours des Français que la persécution a -fait fuir à Genève, et qui, pour affaire de famille, pour revoir leur -pays ou répandre des livres, entreprennent de revenir. - -On voit très-bien, dans ces histoires, que l'origine de tout cela est -spontanée, d'abord française; mais la grande et forte école de Genève -leur a formulé en doctrine leur sentiment religieux, leur a donné les -livres, le désir de les répandre et de les interpréter. - -Le premier exemple est celui d'une petite colonie de gens qui avaient -cherché asile à Genève, et qui, attirés vers l'Angleterre par la -réforme d'Édouard VI, s'en vont ensemble par la route du Rhin. «M. -Nicolas, homme de savoir, François, et Barbe, sa femme, Augustin, -barbier, et sa femme Marion, tous deux du Hainaut.» On voit ici -l'égalité religieuse, le barbier de compagnie avec l'homme de savoir -et le bourgeois aisé. Et c'est le barbier qui règle la route; il -obtient de M. Nicolas qu'il visite le petit troupeau des fidèles de -Mons. De là leur catastrophe horrible. Les deux hommes sont brûlés. -Barbe faiblit, a peur. La pauvre Manon est enterrée vive. (V. plus -haut.) - -Ce qui est remarquable dans cette légende fort ancienne (1549), c'est -que ces infortunés, sur la charrette et au bûcher, se soutiennent par -le chant des psaumes de Marot et de Bèze, qui pourtant ne furent -imprimés que deux ans après (1551). Sans doute, on les enseignait, on -se les transmettait oralement dans les églises de Genève. - -Lorsque François Ier sauva Marot en 1530, ce fut à condition qu'il -continuerait le Psautier. Lorsque, en 1543, Calvin l'accueillit à -Genève, il le fit autoriser par le Conseil à continuer cette oeuvre. À -sa mort, Bèze la reprit, l'acheva et fut autorisé à l'imprimer en -1551; mais on changea la musique primitive, galante, inconvenante, -profanée par le succès même. François Ier les avait chantés, et Henri -II, et Catherine de Médicis, Diane, et tout le monde! Cette musique -fut biffée et on lui substitua des mélodies fortes et simples de -l'Église de Genève, qu'on imprima sous les paroles. - -Grande révolution populaire! Elle gagna par toute la France. Elle -donna aux persécutés, aux fugitifs, un viatique, qui ne leur manqua -jamais dans leurs extrêmes misères, dans ce qui plus que les supplices -énerve les révolutions, l'implacable longueur du temps. - -L'Église militante et souffrante, au centre des persécutions, la forte -Église de Paris transfigura ces mélodies, et, par un coup de génie, en -fit la lumière de l'Europe. - -Le Franc-Comtois Goudimel, alors à Paris, gardant la séve austère et -pure de ses montagnes du Jura, fit hardiment des psaumes un chant -d'amis, un chant de frères, une musique à quatre parties. - -Jean-Jacques Rousseau confesse avoir reçu en naissant la puissante -inspiration de ces vieux chants de Goudimel. Et que d'hommes ils ont -soutenus! - -Lorsque Rabaut, aux Landes, aux déserts des Cévennes, resta trente -années sous le ciel, sans reposer sous un toit, lorsque le Vaudois -Léger passa tant d'horribles hivers dans les antres des Alpes, au -souffle des glaciers, que tiraient-ils de leur sein pour se ranimer et -se réchauffer? Quelque cordial? Sans doute, le cordial puissant de ces -psaumes. Ils en chantaient les mélodies, et, si quelque ami courageux -osait venir serrer leur main, la sainte assemblée se formait, l'Église -était là tout entière, la mâle harmonie commençait, le désert devenait -un ciel. - -Tout n'est pas bon dans les paroles, mais la musique emportait tout. -Tel accent connu et tels vers, souvent chantés dans les supplices (_À -toi, mon Dieu! mon coeur monte!... Mon Dieu! prête-moi l'oreille_), ne -manquaient pas leur effet. Et sur les visages bronzés de ces -confesseurs du désert une mâle pudeur avait peine à ne pas laisser -voir de pleurs. - - - - -CHAPITRE VII - -POLITIQUE DES GUISES--LA GUERRE--METZ - -1548-1552 - - -Maintenant que nous avons posé l'enclume «où vont s'user tous les -marteaux,» nous pouvons amener les frappeurs inhabiles qui vont -frapper dessus, voir au jeu les grands politiques avec leurs superbes -machines de profonde diplomatie, l'immensité des efforts et le néant -des résultats. - -Les actes, les lettres secrètes récemment publiées, arrachent les -beaux masques, la pourpre et le velours. Ces fiers acteurs, -aujourd'hui en chemise, font peine à voir. On ne peut plus comprendre -dans quel aveuglement marchaient les deux partis, le roi de France et -Charles-Quint. - -Nous simplifierons fort si, dès d'abord, en 1548, nous indiquons le -but où vont ces fous, par un circuit immense d'intrigues, de dépenses -et de guerres, en douze années, vers 1560. - -L'Espagne alors apparaîtra ruinée. À Granvelle éperdu qui lui expose -l'épuisement des Pays-Bas, Philippe Il communiquera en confidence son -budget espagnol _en déficit de neuf millions sur dix_! (Granv., VI, -156.) - -Et la France, qui n'a pas les Indes, à plus forte raison est ruinée. -Les Guises, maîtres de tout en 1560, et vrais rois, seraient morts de -faim dans leur royauté, sans une _razzia_ à la turque sur leur propre -parti, sur l'évêque et le clergé de Paris, qu'ils frappent d'un -emprunt forcé avec contrainte par corps. - -Ruine d'autant plus radicale qu'elle est universelle. La grande crise -sociale et financière du siècle, précipitée par le changement des -valeurs monétaires et l'enchérissement monstrueux de toutes choses, -dessèche la source de l'impôt. Le fisc, cette pompe âprement -aspirante, où plonge-t-il? dans nos poches vides; et qu'en -aspire-t-il? le néant. - -Dès la première année du règne d'Henri II, en 1547, on voyait -parfaitement où on allait. Le déficit annuel était déjà d'un -demi-million, et dès qu'on augmenta l'impôt, il y eut révolte. On ne -vécut plus que d'expédients, du fatal expédient surtout de vendre des -charges, de prendre un peu d'argent comptant en grevant de nouveaux -salaires les années suivantes et l'avenir. - -Les rêves et les folies de François Ier en 1515, avec la forte France -d'alors, étaient des folies de jeune homme; celles des Guises et de -Diane, en 1547, avec une France ruinée, étaient une démence -d'aliénés, une désespérée furie de joueurs, disons le mot, un jeu -d'aventuriers qui, ayant peu à perdre, bravent la chance, et mettent -les enjeux sur la carte la moins probable. - -Quelle était cette carte? Nous le savons par leurs flatteurs de Rome, -par le cardinal du Bellay, qui, pour regagner son crédit, mériter son -retour en France, entre dans leur pensée et caresse leur rêve. Quel -rêve? la conquête d'Italie, toujours la vieille idée de leur maison, -toujours René d'Anjou, l'expédition de Naples. Dans cette voie de -folies, ils prennent hardiment la plus folle. Du Piémont envahir -Milan, c'est chose trop raisonnable encore. Non, il leur faut les -Deux-Siciles. - -Et routiniers autant que chimériques, sur quel appui comptent-ils pour -recommencer ce roman? sur le pape, dès longtemps fini, sur Parme, sur -les petits princes italiens, sur Ferrare, dont François de Guise se -dépêche d'épouser la fille. Mais qui ne voyait que l'Italie était -morte? Qu'était devenue Rome? un désert! Telle la représenta Rabelais -dès 1536. Le pape? une ombre. Le duc d'Albe en parle avec un dur -mépris. (Granv., VII, 284.) - -Le moindre bon sens indiquait qu'il n'y avait que deux choses à faire: - -L'une, vraiment sensée, tendre la main à la nation militaire qui -prêtait des soldats à toute l'Europe, à l'Allemagne, l'aider à -défendre la liberté religieuse contre les Espagnols. En quoi faisant, -du même coup on s'assurait l'Angleterre, où montait le flot du -protestantisme. - -L'autre parti, humiliant, triste et bas, mais possible pourtant, -c'était de marcher avec l'Espagne et dans son mouvement. C'était la -secrète pensée de Montmorency, qui fut toujours (lettre du duc d'Albe, -Granv., VII, 281) foncièrement espagnol, _et que l'Espagne tâcha -toujours de maintenir au gouvernement de la France_. - -Mais cet homme, sous forme rude, hautaine, était le courtisan des -courtisans. La folie étant en faveur, il suivit le parti des fous. - -Ce troisième parti, celui des Guises et de Diane, parti non espagnol, -et pourtant catholique voulait faire la guerre au roi catholique et -combattre son propre principe. - -Ce qui les rendait forts, prépondérants dans le conseil, c'est qu'ils -tenaient l'Écosse par leur soeur, et se chargeaient de faire une -Écosse française, de mettre en France la royauté d'Écosse en livrant -au roi leur nièce, la petite Marie Stuart, qu'épouserait le Dauphin. -Et l'enfant, en effet, nous fut livrée en 1548. - -Cela semblait un beau succès, une forte garantie contre l'Angleterre. -Une garantie, mais trois dangers: - -1º On rendait l'Angleterre irréconciliable, implacable et désespérée, -lui mettant la France même dans son île, une grande colonie française -«des seigneuries pour un millier de gentilshommes.» - -2º Cette Marie de Guise qui livrait son enfant, livrait-elle l'Écosse, -ou n'allait-elle pas par cette trahison donner des forces -incalculables aux Écossais protestants et en faire le parti national? - -3º Comme on ne tenait l'Écosse que par une intime alliance avec les -violents catholiques, avec le grand brûleur des protestants, -l'archevêque de Saint-André; comme on se portait pour son défenseur -(et vengeur quand il fut tué), on associait la politique aux phases -variables, incertaines, de la révolution religieuse. - -Dès lors, comment s'entendre avec l'Allemagne, avec les grands ennemis -de l'Empereur, les luthériens? Condamnée aux démarches les plus -contradictoires, papiste pour l'Écosse et pour le roman d'Italie, et -d'autre part défenseur hypocrite des libertés de l'Allemagne, la -France allait apparaître à l'Europe comme un hideux Janus à qui ne se -fierait personne. - -Deux ans durant, cette France des Guises ne regarda que vers l'Écosse, -vers l'Italie, et oublia la grande affaire du monde, l'Allemagne, -l'oppression de l'Empire. - -Situation bizarre! Les luthériens, le pape, étaient d'accord pour -implorer la France contre Charles-Quint. Elle paraissait forte dans la -faiblesse universelle. L'occupation d'Écosse, la reprise de Boulogne, -que l'Angleterre nous rendit (pour argent), faisaient illusion. - -Charles-Quint n'était plus un homme depuis sa victoire de Muhlberg. Il -ne se connaissait plus. Ce n'était plus César, mais Attila, -Nabuchodonosor. L'attitude de modération qu'il avait prise en sa -jeunesse, après Pavie, sa faible tête de vieillard ne pouvait la -retenir. Il paraissait horriblement aigri. Granvelle l'en excuse sur -sa maladie. Il fit couper les pieds aux soldats allemands qui, selon -leur vieil usage, s'étaient loués en France (_Mém. de Guise_), et -l'infant (Philippe II) intercéda en vain pour eux. - -Pour connaître le vrai Charles-Quint de cette époque, il ne faut pas -toujours citer ses actes officiels, oeuvre de ses ministres, mais lire -les _instructions_ qu'il écrit lui-même _pour son fils_. Elles -indiquent deux choses: que sa tête est affaiblie, et qu'il ne connaît -point du tout sa situation. Cet acte grave, écrit pour guider bientôt -le jeune roi, n'a aucun caractère sérieux; il est d'une banalité -plate, nullement instructif. Un prince qui s'amuse à écrire de telles -choses, vaguement générales, évidemment n'a pas d'idées précises, ne -sait pas le détail qui seul serait utile pour diriger son successeur -(Granv., III, 267, 1548). - -Les Vénitiens qui connaissent ses affaires mieux que lui, disent (L. -Contarini, 1548) que, malgré sa victoire, il est ruiné. «Il ne peut -plus rien tirer de l'Italie. Ses sujets, surtout à Milan, aiment mieux -abandonner la terre.» D'autre part, il tire encore moins de l'Espagne. -Sa pauvreté en hommes est désolante. Tous les grands capitaines du -siècle sont morts; il ne lui reste que le duc d'Albe, médiocre (au -jugement de Contarini), et un bandit italien qu'on appelait le marquis -Marignan. - -Mais ce coup de Muhlberg et l'Empire tombé à ses pieds, cinq cents -canons enlevés aux villes, les razzias d'argent faites par ses soldats -espagnols, lui avaient tourné la tête. Il donna au monde un de ces -spectacles qui effrayent, qui appellent la colère divine. Ce fut une -chose nouvelle dans l'Europe chrétienne de voir renouveler les scènes -barbares de captifs promenés, montrés (comme Bajazet dans sa cage de -fer). Il menait par l'Allemagne et jusqu'aux Pays-Bas ses prisonniers, -l'électeur, le landgrave, un héros et un saint, comme on montre une -ménagerie de bêtes fauves. Sauvage exhibition qui ne montrait que son -parjure. Car il avait promis leur liberté, et il éluda par un faux, un -faux ridicule, irritant, d'une lettre impudemment changée dans le -traité, en vertu de laquelle il garda ceux qu'il avait promis -d'élargir. - -Même dérision d'insolence à la diète d'Augsbourg. Ses théologiens -présentèrent aux deux partis un compromis tout catholique. _Quelques -districts_, et _pour un certain temps_, gardaient le mariage des -prêtres et la communion sous les deux espèces. Tout le reste de -l'Empire, dès le jour même, rentrait sous le vieux joug. Cela s'appela -l'_intérim_. La chose à peine lue, sans délibération, sans consulter -personne, un prélat catholique, l'archevêque de Mayence, remercie -l'Empereur, dit que la diète accepte, parlant effrontément pour les -protestants mêmes. La séance est levée. - -Voilà tous les débats religieux finis par cet escamotage. Le voilà -pape aussi bien qu'Empereur. Et que lui manque-t-il pour avoir cette -monarchie universelle dont l'avaient bercé ses nourrices? Peu ou rien: -conquérir la France, aller à Rome. Le pape est vieux, Charles-Quint -peut lui succéder; déjà ses médecins remarquent que sa goutte se -trouverait bien mieux du climat d'Italie. - -Comme en ces moments de folie les valets dépassent le maître, son -gouverneur du Milanais encourage l'assassinat de Pierre Farnèse, fils -du pape Paul III, duc de Parme et de Plaisance, en saisissant la -dernière ville. Paul III, effrayé par la victoire de Charles-Quint, -par son concile de Trente, négociait avec la France, et voulait faire -épouser à son petit-fils une bâtarde d'Henri II. Charles-Quint, qui -déjà avait marié sa fille naturelle au fils du pape, n'en approuva pas -moins cette cruelle affaire de Plaisance, où lui-même volait ses -petits-enfants. Le pape perça l'air de ses cris, appela au secours la -France, les protestants, les Turcs (dit-on), et voyant sa famille -s'arranger avec Charles-Quint, baiser sa main sanglante, il en mourut -de désespoir. - -Cet acte atroce saisit l'attention de l'Europe, étonna, effraya. -Bientôt après, le frère de Charles-Quint, Ferdinand, estimé pour sa -modération, fit poignarder son ennemi réconcilié, le moine Martinuzzi, -à qui il devait la Hongrie. - -Nous ne raconterons pas la punition; elle est connue. Une seule ville, -Magdebourg, résista à l'Empereur, à l'Espagne, à l'Empire. Et son -maître Maurice, qui l'avait fait vaincre, le trahit à son tour. Ce fut -une belle scène, et consolante pour la terre opprimée, de voir ce -vainqueur des vainqueurs presque pris dans Insprück, forcé de fuir la -nuit avec sa goutte, manqué de deux heures par Maurice (23 mai 1552). - -Maurice avait traité avec la France dès octobre 1552. Le roi avait -pris Metz en avril; en mai il était en Alsace. - -Dès janvier 1552, les levées s'étaient faites à grand bruit par tout -le royaume. «Il n'y avoit bonne ville où le tambour ne battît pour la -levée des gens de pied; toute la jeunesse se déroboit de père et mère -pour se faire enrôler; la plupart des boutiques demeuroient vides -d'artisans. Tant étoit grande l'ardeur de faire ce voyage et de voire -la rivière du Rhin!» Cette cohue immense de gens de pied, rapidement -levée, dressée bien ou mal, comme on put, s'ébranlait vers l'ouest, -sous le maître des maîtres, son rude instructeur Coligny. Le gendre de -Diane, le frère de Guise, avait la charge agréable et plus noble de -mener la cavalerie. - -À voir ce mouvement, on se fût trompé sur le siècle, sur la pensée du -règne. Ce roi persécuteur qui venait de lancer un édit inouï contre la -liberté religieuse (donnant au délateur _le tiers des biens_ du -condamné!), voilà qu'il se portait en Europe pour le vengeur de la -liberté politique. Il frappait des médailles au bonnet de la liberté, -aux devises du Brutus antique! - -Ce carnaval romain avait-il action sur les esprits? et vraiment qu'en -pensait la France? On ne le sait. Ce qui est sûr, c'est qu'à ce mot de -sauver l'Allemagne, de délivrer l'Empire, de punir Charles-Quint, le -peuple, la noblesse, s'étaient précipités. - -Cette noblesse mécontente avait tout oublié, et elle était venue en si -grand nombre (même les sauvages nobles de Bretagne, d'armes et de -maisons inconnues), qu'Henri II, étourdi de sa propre grandeur, dit -dans un sot orgueil: «Protecteur de l'Empire! Mais pourquoi pas -Empereur?» - -Le grand point était dès le premier pas de rassurer l'Allemagne de -réfuter la défiance ordinaire pour les _Welches_, de montrer qu'en les -appelant elle ne s'était pas trompée. Les princes qui invitaient Henri -lui avaient assez légèrement donné le titre de vicaire impérial dans -les trois évêchés, Metz, Toul et Verdun. Il n'en fallait pas abuser. -L'occupation de ces places devait se faire avec grande prudence, de -doux ménagements. Metz naturellement hésitait. Le connétable y fut -très-mal habile, brutalement, impudemment fourbe. Il obtint d'y mettre -_une enseigne_; mais, sous cette enseigne de 500 hommes, 5,000 -passèrent. On s'empara de même en trahison du duc de Lorraine, âgé de -dix ans. On l'envoya en France. La ruse réussit moins contre -Strasbourg. On avait dit que les ambassadeurs de Venise et du pape qui -voyageaient avec le roi voulaient voir la fameuse ville, la merveille -du Rhin. Ils arrivent fort accompagnés, mais ils sont reçus à coups de -canon (3 mai). - -Admirable conduite pour réconcilier les Allemands avec l'Empereur. -Maurice, ayant dicté à Charles-Quint le traité qui garantissait les -libertés de l'Allemagne (Passau, 17 juillet 1552), écrivit au roi ses -remercîments. Il ne restait qu'à revenir. - -Charles-Quint, miraculeusement relevé par nous, par la haine de -l'Allemagne pour son faux défenseur, tombe sur nous trois mois après. -Le vieux malade, ravivé, rajeuni de l'élan de l'Empire, vient avec -soixante mille hommes pour nous reprendre Metz. Mais la France -elle-même y était. Elle défendait en personne ce poste essentiel -d'avant-garde. Tout ce qu'il y avait de jeune noblesse, les princes du -sang, une élite de dix mille vieux soldats, sous le duc de Guise, -s'enferma là, décidé à combattre à outrance. Le duc d'Albe, qui menait -l'armée impériale, trouva la ville formidablement préparée, tout rasé -à l'entour à grande distance, cinq faubourgs abattus, une grande armée -d'Henri II tout près pour l'inquiéter, enlever ses convois, le ciel -enfin contre lui, et l'hiver. Une mortalité terrible commença chez les -assiégeants, plongés jusqu'au nez dans la boue. L'Empereur malade se -désespérait. On lui prête des mots contre lui-même: «La Fortune est -femme, elle n'aime pas les vieux.» Et un autre plus grave: «Hélas! je -n'ai plus d'_hommes_!» - -Il perdit trente mille soldats, dit-on, avant de pouvoir s'arracher de -là (1er janvier 1553). Il laissa un monde de malades que nos Français -(comme en 92) soignèrent, nourrirent avec les leurs. - -Donc nous gardâmes Metz, Toul et Verdun. Admirable morceau d'Empire. -Mais ce qui valait plus, l'estime de l'Empire et l'amitié de -l'Allemagne, nous ne les gardâmes pas. Nous les perdîmes pour -toujours. C'est la suprême fin de l'alliance protestante. La France -reste seule en Europe. - -Où prit-elle l'argent pour résister à l'Empereur? Dans un moyen -désespéré qui, plus qu'aucune chose, va hâter la révolution: - -Les deux grands corps qui écrasaient le royaume, le clergé et les gens -de lois, amènent le gouvernement aux abois à doubler leur pouvoir. - -Ceux qui ont lu les chapitres terribles des _Chats fourrés_ de -Rabelais, ceux qui ont vu les effrayantes voûtes du Palais de Rouen, -leurs menaces suspendues, ceux-là devinent ce que pesa la tyrannie des -marchands de justice, la justice, devenue marchandise et propriété, -achetée et vendue. Que fut-ce donc quand Henri II, vendant six cents -siéges à la fois, et créant six cents juges, multiplia ces antres de -chicane et de vénalité par toute la France, quand toute petite ville -eut son _présidial_, tribunal, avocats, procureurs, gens de lois -innombrables? Les causes civiles et pécuniaires au-dessus de deux cent -cinquante livres leur étaient interdites, mais ils jugeaient à mort. -On réservait l'argent, mais on livrait le sang. Une vie d'homme était -cotée fort au-dessous de cent écus. - -Pouvoir énorme, et dans les mains des enrichis, des fils de financier, -des enfants d'usuriers, d'une bourgeoisie de petite ville, d'esprit -étroit et bas, toujours le chapeau à la main devant les gens de la -cour et les puissants solliciteurs, contre qui eût lutté parfois la -liberté des Parlements. La justice fut mise à la portée des plaideurs -qui plaidèrent d'autant plus, mais elle fut bien plus dépendante. Les -grands seigneurs se mirent à plaider tous, étant toujours sûrs de -gagner. - -Une révolution non moins grave, ce fut l'énorme reculade du pouvoir -civil devant le clergé. On lui rend ses justices. - -Le prêtre peut-il être juge? et n'a-t-on pas à craindre sa trop grande -miséricorde? J'ai trouvé la réponse dans un registre de 1403, où un -prisonnier aime mieux être pendu par le prévôt du roi que rester -prisonnier de l'évêque. La reine Blanche est célèbre pour avoir brisé -les cachots de l'église de Paris. Tout le travail de nos rois avait -été de miner, supprimer, les justices ecclésiastiques. - -Le clergé profita de l'invasion imminente. À la royauté effrayée, qui -ne sait où donner de la tête, il offre _trois millions d'écus d'or_. -Il ne demande qu'une chose, c'est qu'on biffe le grand titre de -François Ier, l'ordonnance appelée la _Guillelmine_ (de Guillaume -Poyet), qui avait mis au néant les justices de l'Église. Le clergé, ce -pauvre clergé qui, à toute demande, déplore son indigence, trouve -cette somme tout à coup; une vente de chandeliers, de vases, vingt -livres imposées par clocher, y suffirent, sans vendre un pouce de -terre. - -Le grand jurisconsulte Dumoulin venait précisément de donner au roi -contre le clergé plus qu'une armée, un livre qui marquait Rome et les -évêques comme simoniaques et faussaires. Puissant coup de tocsin sur -les biens ecclésiastiques. Le clergé répondit par ce grand don -d'argent. Dumoulin fut puni d'avoir servi le roi. Loué du connétable, -persécuté des Guises, il lui fallut s'enfuir de France. - -De la belle défense de Metz, et de l'échec de l'Empereur, il nous -resta un grand malheur public. Cette défense, où tous furent -admirables, devint la gloire d'un seul. - -François de Guise s'était trouvé, par le concours de tous les princes -et seigneurs de la France, dans la haute et singulière position de -commander à tous, d'avoir pour soldats des Vendôme, des Condé, des -Montpensier, des Longueville; il fut là le prince des princes, et -j'allais dire le roi des rois. Des hommes moins connus, bien autrement -utiles, Italiens et Français, les premiers militaires du temps, -groupés autour de Guise (gendre du duc de Ferrare), l'aidaient de leur -conseil, et il en savait profiter. Il montra, en ce grand moment et -dans ce rôle unique, un très-bel équilibre de qualités contraires, -guerrières et administratives, de valeur froide et ferme, de prudence, -d'humanité même. - -Mais il y eut encore autre chose. Et ce ne fut pas tant pour cela -qu'on l'adora, mais pour sa fortune et sa chance; on dit, redit: «Il -est _heureux_.» Ce peuple, ami de l'aventure, qui venait d'être mis en -possession de la loterie, crut en Guise avoir un joueur sûr de gagner -toujours. Fatale idolâtrie, et punissable! La France expie bientôt -d'avoir fait un dieu du succès. - - - - -CHAPITRE VIII - -RONSARD--MARIE LA SANGUINAIRE--SAINT-QUENTIN - -1553-1558 - - -Au faux Achille un faux Homère, au faux César un faux Virgile. Pour -chanter dignement la prochaine conquête du monde, il fallait un grand -poète, un immense génie. On en forgea un tout exprès. - -L'universel faiseur, le jeune cardinal de Lorraine, à qui rien n'était -impossible, y eut, je crois, bonne part. Dans une de ses tours du -château de Meudon, ce protecteur des lettres logeait un maniaque, -enragé de travail, de frénétique orgueil, le capitaine Ronsard, -ex-page de la maison de Guise. Cet homme, cloué là et se rongeant les -ongles, le nez sur ses livres latins, arrachant des griffes et des -dents les lambeaux de l'antiquité, rimait le jour, la nuit, sans -lâcher prise. Jeune encore, mais devenu sourd, d'autant plus -solitaire, il poursuivait la muse de son brutal amour. Gentilhomme et -soldat, il n'était pas fait pour attendre, ménager son caprice; de -haute lutte, il la violait. Il frappait comme un sourd sur la pauvre -langue française. - -Il y a laissé trace; grâce à lui, cent choses naïves de liberté -charmante, de génie, de divine enfance, qu'elle a encore dans -Rabelais, en ont été biffées, effacées pour toujours. Et il n'y a pas -eu de remède. À tels côtés ingrats, noblement secs, que toute l'Europe -justement lui reproche, il n'est que trop facile à voir que cette -langue des gens d'esprit a passé par les mains des sots. - -La France, par cet homme, est restée condamnée à perpétuité au _style -soutenu_. - -Il est bien entendu que celui qui exerce une si grande influence, tant -maladroit, gauche et baroque qu'il ait été, eut quelque chose en lui. -Celui-ci avait en effet une flamme, une volonté indomptable, héroïque. -Et c'est justement cette volonté terrible qui, n'étant pas aidée de -génie, lui fit faire ces cruels efforts, et pratiquer sur notre langue -de si barbares opérations. - -L'avénement de Ronsard date de l'époque où le monde des honnêtes gens, -_des caffards et des chats fourrés_, parvint à condamner Rabelais au -silence. Son protecteur Jean Du Bellay, ennemi et rival du jeune -cardinal de Lorraine, avait placé Rabelais (pour observer le -cardinal?) juste sous le château de Meudon, dans la cure du village. -Et le joyeux curé, n'osant plus imprimer, mais visité de tout Paris, -se dédommageait en criblant d'épigrammes le royal poète des sommets de -Meudon. - -La haine des deux partis venait de loin. Rabelais, dès les premières -pages du _Pantagruel_, quinze ans d'avance, avait prédit Ronsard. Son -noble Limousin, monté sur le cothurne antique, qui parle latin en -français, qui, dans sa toge, fièrement _déambule par l'inclyte cité -qu'on vocite Lutèce_, semble déjà le poète de Meudon. Il est de la -nouvelle école; comme Ronsard, Jodelle, Joachim Du Bellay, il peut -pindariser, courtiser les _Camènes_, chanter la chanson -_chasse-ennui_. - -Joachim était propre neveu du cardinal Jean Du Bellay, le patron de -Rabelais; il en était jaloux, et il haïssait cruellement ce roi des -rieurs. Ce fut lui qui, plus que personne, travailla contre Rabelais, -éleva l'autel nouveau, la nouvelle religion littéraire, le nouveau -dieu Ronsard. - -Il l'avait rencontré dans une hôtellerie et il avait été frappé de sa -haute mine, de sa noble et martiale figure, encadrée de cheveux d'un -châtain doré, de barbe blondoyante, une face de Phoebus Apollo. De -tels dons préparaient ce héros de la mode. - -Ardent jeune homme, et non sans éloquence, mais de trop peu de poids, -Joachim parla pour un autre, l'exalta, l'adora, le mit sur le pavois. -Il lança à la fois et l'homme et la doctrine. - -Dans son _Illustration de la langue française_, cette langue naît, à -l'entendre, et elle n'a pas eu de poète. Notre littérature commence; -elle bégaye, mais elle va parler. Qu'elle ceigne le laurier antique, -qu'elle se pare et s'orne sans scrupule des dépouilles de Rome vaincue -et surpassée. - -À ce moment, Ronsard saisit sa lyre, chante le roi, les Guises et à -tout à l'heure Marie Stuart. Personne ne comprend; tous admirent. Les -jeunes font cercle autour de lui; leur brillante pléiade entoure de -ses respects l'Homère patenté d'Henri II. - -On lui fait sa légende. Il est né justement dans la triste année de -Pavie. La France, qui perdait son roi, concentra ses puissances et se -dédommagea; elle enfanta son roi de poésie. - -S'il naquit aux terres prosaïques du Vendômois, il tire sa lointaine -origine des rives du Danube et du pays d'Orphée. Cet Orphée -gentilhomme est _le marquis de Thrace_. Ou lui crée cet illustre fief. - -Si on le comprend peu, comment s'en étonner? L'antiquité elle-même, -ressuscitée en lui, daigne parler français; c'est la langue des dieux; -tout dieu parle en oracle. Étudiez et vous pourrez comprendre. Il est -passé le temps où cette langue, basse et vulgaire, voulait être -entendue de tous: - - Odi profanum vulgus, et arceo. - -À ce poète des rois, la cour tresse un laurier royal. Le succès double -son effort, sa joue enfle, il souffle sa trompe. Tous soufflent après -lui. Et la France n'a plus rien à envier à l'ampoule espagnole. Le -genre sublime et vide est créé pour toujours. L'homme change, et le -genre reste. Le XVIIe siècle, habile et littéraire, soufflera plus -habilement. La trompette est toujours l'instrument national. Tous y -soufflent, et jusqu'à Bossuet. Voyez ces chérubins bouffis, ces -tritons effrénés de la grande galerie de Versailles. Ils sonnent à -crever, pour la gloire de l'astre nouveau pour lequel l'enflure s'est -enflée dans un crescendo de deux siècles. Au royal empyrée où brilla -jadis le Croissant, triomphe le soleil en perruque, effigie de Louis -XIV. - - * * * * * - -Revenons au XVIe siècle. Pendant ces chants et ce triomphe, six mois -après son avantage, la France reçoit le plus sensible coup. -Charles-Quint relevé est plus haut que jamais dans l'opinion de -l'Europe. La mort d'Édouard VI met sur le trône d'Angleterre la -catholique Marie, qui se donne à l'Espagne, à Charles-Quint, à -Philippe II son fils. Un miracle se fait pour le pieux enfant. -L'Angleterre paraît catholique. Philippe, protecteur et restaurateur -de la foi, entre dans le grand rôle qu'il doit garder jusqu'à la mort -(1554). - -Il est le vrai, le légitime chef du parti catholique, et la France est -le faux. La fausse position de celle-ci va dès lors éclater, et sa -contradiction. Violemment catholique chez elle et en Écosse, il lui -faudra, en Angleterre, s'associer traîtreusement aux conspirations -protestantes. - -Rien de plus curieux que de voir l'étrange fantasmagorie de cette -révolution dans les dépêches de Renard, l'envoyé d'Espagne, qui -conseilla Marie, la poussa, la soutint. L'affaire fut un malentendu. -Le grand bouleversement économique et social qui changeait -l'Angleterre prit, comme tout prenait alors, une apparence -religieuse. L'Angleterre, protestante de coeur (le pape l'avoue six -mois après), porte, ou laisse porter au trône Marie la catholique. -Pourquoi? l'Angleterre croit _revenir au bon temps_, aux premières -années d'Henri VIII. - -Marie, d'autre part, ignorante, intrépide de son ignorance, qui ne -sait rien, ne comprend rien, croit toute l'Angleterre catholique. -Vieille fille et fille d'Henri VIII, Aragonaise de mère, âcre de -passions retardées, la petite femme, maigre et rouge, va droit, sans -avoir peur de rien. Où? à la messe et au mariage. - -Péril énorme! La première messe fait une sanglante émeute à Londres. -Par toutes les campagnes, ses partisans détrompés prennent les armes. -Elle tient bon, tue sa parente Jeanne Gray, reine des révoltés. Et -elle est bien près de tuer sa soeur Élisabeth. Sans souci des Anglais, -elle appelle l'infant qu'elle aime sur sa réputation. Ce fatal -personnage apparaît, pour la première fois, beau comme le spectre de -Banco, séducteur et irrésistible: «Il est maigre, petit, de jambes -grêles, mais fort velu de corps, donc, porté à l'oeuvre de chair.» - -Ce trait des jambes grêles est de grande conséquence. C'est le signe -de l'homme assis, du scribe infatigable qui passera sa vie à une -table. Flamand pâle et blondasse, aux yeux ternes et de plomb, -quoiqu'il ait toujours travaillé à imiter les Castillans, il offre le -vrai type d'un patient commis, d'un laborieux et sombre bureaucrate, -méritant et très-appliqué. Du reste, nul talent. Une oeuvre -personnelle en fait foi, c'est la lourde lettre, pédantesque et -tristement plate, qu'encore infant il écrivit comme accusation d'Henri -II. (Granvelle, V, 81.) - -Sa femme, qui, en quatre ans, brûla vifs trois cents protestants, -écrasant le pays (jusqu'à inquiéter Philippe même), lui donna le renom -d'avoir refait l'Angleterre catholique et la bénédiction du clergé en -Europe. Elle le sacra roi de tout l'ancien parti. Il put perdre Marie -et perdre l'Angleterre, il n'en garda pas moins cette position unique -de chef d'une religion. - -Ni Rome ni la France ne comprenaient cela. Qui se souciait du pape? Le -vrai pape, c'était le roi d'Espagne, le restaurateur de la foi en -Angleterre. C'est pour lui qu'on priait dans toutes les églises, pour -lui que les jésuites et les moines travaillaient partout. - -Ce fut aux Guises une insigne faute de s'associer aux fureurs du vieux -pape Caraffe (Paul IV) contre le roi catholique. Les papes, depuis -longtemps, n'avaient de but ni de moteur que l'esprit de famille. Paul -III n'avait songé qu'aux Farnèse ses neveux, et avait appelé jusqu'aux -luthériens pour les soutenir. Jules III s'était vendu à l'Espagne pour -faire son neveu prince. Caraffe, le furieux Paul IV, violent -inquisiteur, et croyant n'agir que pour l'Église, suivait les haines -d'un neveu. Celui-ci, longtemps militaire au service des Espagnols, un -brutal soldat, un bandit, n'y avait rien gagné et leur gardait -rancune. Il lança son oncle, à l'aveugle, dans une folle guerre contre -l'Empereur et Philippe, et cela au moment où Philippe était en -vénération, en bénédiction, dans tout le monde catholique. - -La France, qui vivait de hasard, à un mois ou deux de distance, fit -deux traités contraires avec et contre l'Empereur, par les Guises une -ligue de guerre (déc. 1555), par le connétable un traité de paix -(février 1556). - -Qui l'emporterait des deux partis? Ce qui, je crois, décida pour la -guerre, ce fut une intrigue de cour qui compromit la royauté de Diane, -et lui fit désirer d'occuper Henri II par les périls d'une situation -nouvelle. - -Cette fidélité tant chantée par les poètes _du style soutenu_ ennuyait -le roi à la longue. La reine voyait bien que Diane baissait; mais -comment hasarder de susciter au roi un caprice, une fantaisie, qui -l'affranchît de son vieux joug? Catherine s'y prit adroitement. En -1554, le roi étant attendu à Saint-Germain, elle organisa une petite -mascarade maternelle, déguisant ses filles en sybilles, avec la jeune -Marie Stuart et une autre princesse, toutes enfants de douze ou treize -ans. Pour compléter le nombre, elle y joignait une enfant un peu plus -âgée, une petite fille écossaise, miss Flaming, jolie, parleuse, -hardie. - -L'effet désiré fut produit. Les grâces enfantines de cette tendre -jeunesse repoussaient la vieille maîtresse dans la caducité. Les -choses allèrent si bien, que cette enfant eut un enfant du roi. -Caprice dangereux. La petite prit sa honte avec un orgueil intrépide, -qui pouvait rendre le roi fou; elle allait déclarant la chose, faisant -trophée, triomphe, d'aimer le plus grand roi du monde. - -Il n'y avait pas un moment à perdre pour distraire Henri II par une -guerre. C'était bien pis que la fenêtre de Trianon et la dispute de -Louis XIV et de Louvois qui poussa celui-ci à décider la guerre -européenne. - -Les Guises y avaient hâte, non-seulement pour leur roman de Naples, -mais aussi pour une chance de conclave. Le vieux pape était si colère, -et il arrosait tant sa colère de vin du Vésuve, qu'il pouvait un matin -être emporté par un accès. Si l'armée française était là, le cardinal -de Lorraine n'eût pas manqué d'être élu pape; lui pape, et Guise roi -de Naples, tous deux maîtres de l'Italie. - -En lisant les dépêches des envoyés de France, on voit bien que ce pape -Caraffe était constamment ivre ou fou. Nulle scène plus comique. Des -heures de suite, à perdre haleine, il faisait la guerre en paroles, -disant qu'il allait faire Henri II empereur, ses fils rois des -Lombards, rois de Sicile ou cardinaux. Mais point de paix! À ce seul -mot de paix, regardant de travers les deux Français: «Prenez-y garde! -si vous voulez la paix, je n'irai pas me plaindre au roi; je vous -coupe la tête... Vos têtes! j'en couperais de pareilles par centaines! -le roi ne s'en souciera guère.» Il continua jusqu'à ce qu'il ne put -plus parler. - -Il faisait le procès à Philippe II, appelait Soliman et les -luthériens. Le duc d'Albe fut obligé de le mettre à la raison. - -Il était près de Rome, que Guise était à peine parti de Saint-Germain -(novembre 1556). Le fameux défenseur de Metz ne put pas faire -grand'chose en Italie. À la première place qu'il prit, les habitants -furent massacrés. La seconde, Civitella, instruite par un tel -exemple, fit une résistance désespérée. Guise s'y morfondit. La -nouvelle d'une grande défaite, celle de Saint-Quentin, qui le -rappelait en France, lui vint fort à propos. «Partez, lui dit le pape. -Aussi bien, vous avez peu fait pour le roi, moins pour l'Église, et -rien pour votre honneur.» Le duc d'Albe finit cette guerre d'enfant, -en demandant pardon au pape, dès lors sujet du roi d'Espagne. - -Cependant une intrigue nouvelle avait changé, en France, la face des -choses. Marie Stuart, fiancée du Dauphin, avait atteint seize ans et -sa suprême fleur, et déjà elle était la reine. Elle dominait, -entraînait, troublait tout. La triste Catherine et la vieille Diane, -toutes les deux reculaient dans l'ombre, en présence du soleil -naissant. Les Guises poussaient au mariage. Diane et Catherine, -inquiètes, s'étaient liguées pour l'ajourner. - -Que fit le cardinal de Lorraine? une chose inattendue et monstrueuse. -Pour rompre cette ligue, il se rapprocha de la reine, lui immolant -Diane, l'auteur et créateur de la fortune des Guises, la reniant, -plaignant les siens d'avoir dérogé jusqu'à épouser sa fille. - -Diane, en décadence, déjà persécutée du temps et des années, se -sentant manquer sous les pieds son soutien naturel, fut heureuse de -voir son ancien allié, Montmorency, lui revenir. Il lui demanda pour -son fils aîné la bâtarde Diane, légitimée de France, qu'on croyait -fille de la grande Diane. Ce n'est pas tout, le raccommodement alla si -loin, que, pour son second fils, il lui prit sa petite fille. Alliance -complète et sans réserve qui irrita fort Catherine. - -Guerre pour guerre. Catherine, qui avait toujours pour son mari -l'attention de s'entourer de belles jeunes dames, hasarda (à ce -moment, je crois) une mine nouvelle pour faire sauter Diane. Une dame -fut mise en avant, une certaine Nicole de Versigny, dame de -Saint-Remi, perverse, intrigante et mielleuse, espion femelle de la -reine, qui depuis, pour argent, s'offrit comme espion à l'Espagne -(Granvelle VIII). Cette Nicole eut un moment d'Henri, et sut en avoir -un enfant. - -Pour se venger, Diane faisait dire au roi par Montmorency qu'en -vérité, sauf la bâtarde, _nul de ses enfants ne lui ressemblait_. - -On travaillait aussi contre les Guises. Le roi disait lui-même que -c'était dommage de dépenser 160,000 écus par mois pour s'endormir -devant Civitella. - -Le connétable allait être mis en demeure de montrer s'il savait mieux -faire. Le jeune roi d'Espagne nous attaquait au Nord. Son armée était -à Rocroi, et ne rencontrait pas d'obstacle. Même surprise qu'en 1521. -On en était à faire venir des hommes de Gascogne à Mézières! - -Cependant le neveu du connétable, Coligny, comme gouverneur de -Picardie, avait vu, avait dit, que le péril n'était pas sur la Meuse. -Les vieilles bandes de l'Espagne restaient toutes à l'ouest. Et, en -effet, quand leur habile général, le duc de Savoie, vit tous les -Français vers Mézières, il tourna brusquement, entra en Picardie et se -jeta vers Saint-Quentin. - -S'arrêterait-il au moins à Saint-Quentin? c'était le seul espoir. En -1521, Bayard, par la défense de Mézières, avait sauvé la France. Quel -serait le nouveau Bayard? Coligny se dévoua. - -Grand, très-grand sacrifice. - -C'était accepter une honte certaine, et la captivité probable, se -faire tuer ou se faire prendre; c'était (chose qu'on compte encore -plus à la cour) ruiner sa fortune dans l'avenir, faire dire ce mot qui -tue: Bon officier, mais _malheureux_. - -La différence aussi était grande dans les situations. Bayard, simple -capitaine, qui ne commanda jamais, hasardait beaucoup moins. Coligny, -grand amiral, ex-colonel de l'infanterie, gouverneur de Picardie et -bientôt de l'Île de France, neveu favorisé du tout-puissant ministre, -jetait dans une affaire désespérée d'avance une fortune toute faite, -croissante encore et sans limites, que tout autre aurait ménagée. - -C'est ici que je dois dire un mot de ce grand homme, qu'on n'a -nullement exagéré. J'ai attentivement regardé si sa tragique mort, si -la passion d'un grand parti n'avait pas fait d'illusion; mais, -d'abord, j'ai trouvé que plusieurs catholiques, et très-hostiles, ne -l'ont pas mis moins haut. En regardant de près les faits, on est forcé -de dire qu'il n'y a jamais eu de vertu plus rare, de caractère plus -ferme, plus suivi, jamais démenti. - -Son dur métier d'instructeur et créateur de l'infanterie, son rôle -d'inflexible justicier, pour dompter le soldat et protéger le peuple, -son effort pour rester lui-même, ferme et pur, au foyer des intrigues, -donna à cette haute vertu une ombre, d'être amère et chagrine. -Vivante censure de ses contemporains, il opposa à la fortune un fier -mépris, et le reproche de son triste et hautain regard. - -Des choses et non des mots, agir et non paraître; c'est ce qu'on voit -dans toute sa vie. La discipline militaire, la moralisation de -l'armée, c'est toute sa pensée pendant quarante ans. Toujours prêchant -d'exemple; partout où il y a quelque service dur, obscur, périlleux, -des coups à recevoir, et point de récompense, là on rencontre Coligny. -Au contraire de tant d'autres qui se mettent en avant, il s'est montré -si peu, que c'est par un hasard, souvent par ses ennemis, qu'on -découvre ce qu'il a fait. - -Lisez par exemple Tavannes. Il conte que son père fit à Renty la belle -charge de gendarmerie qui renversa les impériaux, et dont Guise voulut -se donner l'honneur. Mais Brantôme (peu partial certainement, -catholique, et non récusable) dit que la charge était impossible tant -qu'on n'avait pas débusqué d'un bois un corps d'arquebuses espagnoles, -qui, posté sur le flanc, eût foudroyé ceux qui chargeaient. Coligny -mit pied à terre; avec ses meilleurs fantassins, une pique à la main, -il fondit dans le bois, battit les Espagnols deux fois plus forts, fit -de sa main la rude et hasardeuse exécution. Tavannes alors chargea. - - * * * * * - -Le soir, dans la chambre du roi, Guise disant: - -«_Nous_ avons fait ceci, cela...» Coligny dit: «Où étiez-vous?» Mot -dur, mais juste. Le trop avisé capitaine, quelle que fût sa valeur, se -réservait souvent, arrivait tard et recueillait le fruit. À Dreux, -cette lenteur passa pour trahison, quand on vit Guise attendre -froidement que tout, ami et ennemi, se fût détruit, et rester seul -vainqueur. - -Quoi qu'il en soit, ce mot de vérité lui fut comme un fer rouge. Il se -sentit compris et pénétré, et il s'écria violemment: «Ah! ne m'ôtez -pas mon honneur!--Je ne le veux nullement.--Et vous ne le sauriez!...» -Les choses se gâtaient. Le roi s'interposa et les fit taire. Mais -depuis ils furent ennemis. - -Pour revenir à Saint-Quentin, on voit parfaitement que l'homme qui s'y -jetait se perdait à coup sûr pour donner deux jours à la France, -désarmée et surprise. Jarnac et d'autres le lui dirent. Tout le monde -fuyait de Saint-Quentin. Et fort peu voulaient y aller. De ceux qu'y -menait Coligny, bon nombre le laissèrent en route. La chance d'être -secouru était minime, la défense ne pouvant être que très-courte, les -Espagnols étant arrivés très-forts, Montmorency faible, éloigné, -éperdu, ahuri dans les préparatifs. - -Dans le récit très-fier qu'il a laissé de son malheur, il y a pourtant -cela de réservé et de modeste qu'il glisse sur l'horreur de la -situation et l'imprévoyance de son oncle. Il abrége; on en sent plus -qu'il ne dit. Il constate seulement qu'à Saint-Quentin il n'eut en -arrivant que vingt-cinq arquebuses, que le boulevard était sans -parapet, le fossé commandé par des maisons où se logeaient les -Espagnols, le rempart nul, «et le dehors plus haut que le dedans.» On -pouvait faire brèche en une heure. Deux ouvertures étaient bouchées -avec des claies d'osier, des balles de laine. De vieilles poudres, qui -pourtant éclatèrent, tuèrent beaucoup d'hommes et ouvrirent une -brèche à passer trois chariots. Coligny s'y mit lui septième, et un -moment fut seul, ou à peu près, pour défendre sa ville. Tout le monde -y était si découragé que, d'une foule de paysans réfugiés, personne ne -travaillait. Il fut contraint de dire qu'il ferait pendre ceux qui ne -voulaient pas se défendre. Par deux fois, son frère Dandelot hasarda -tout pour entrer dans la ville à travers les marais. Il y parvint, -mais avec peu de monde. - -Montmorency enfin, le 10 août, arriva pour le dégager. Diane, amie du -connétable, en haine de François de Guise, qui ne faisait rien en -Italie, avait obtenu pour Montmorency autorisation de livrer bataille. -S'il gagnait, c'était Guise qui allait se trouver battu, autant et -plus que l'Espagnol. - -Il suffit de voir aux dessins du temps la grosse tête carrée, -médiocre, suffisante, de Montmorency, pour sentir que cet homme fort -et laborieux, qui eut plus de suite sans doute, de travail et de -sérieux, que d'autres favoris, n'en étaient pas moins incapable, qu'il -fut un ministre, un général de troisième ordre, inévitablement battu. - -Il se mit à canonner l'ennemi, l'obligea à se concentrer. Il -triomphait. On lui disait en vain qu'il pouvait être enveloppé. Il -avait entre lui et l'Espagnol, il est vrai, un marais et une rivière. -Une chaussée traversait le marais, et par cette chaussée qu'il n'eut -pas l'esprit d'occuper, les Espagnols pouvaient tomber sur lui. Serré -de toutes parts par des forces bien supérieures, il fut pris, lui et -tout, sauf quatre mille hommes tués et un corps qui se dégagea. Que -pouvait Coligny? Il eut beau s'obstiner avec son frère. Eux seuls -voulaient se battre. L'amiral n'avait que trois hommes avec lui sur la -brèche, quand un Espagnol lui rendit le service de le prendre et le -sauva des Allemands qui ne faisaient aucun quartier. - -Nul n'arrêta les Espagnols que Philippe II lui-même. Ce jeune roi, si -sage et si peu curieux de la guerre, était resté aux Pays-Bas. Il eut -peur de trop vaincre, accourut et arrêta tout. Il ne voulait point -faire un pas avant d'avoir bien assuré sa route; il se mit à fortifier -nos villes picardes, comme s'il les eût prises à jamais. Sa prudence -fit notre salut. - -Cependant Guise arrive. On le fait lieutenant général du royaume. On -lui dit d'attaquer Calais. C'était depuis longtemps l'avis de Coligny. -Notre brave italien Strozzi avait fait plus que de conseiller; avec un -habile ingénieur de son pays, il s'était hasardé d'entrer déguisé dans -la place, et il répondait de la prendre. Guise hésita, pensant que -c'était un piége de ses ennemis. Mais le roi ordonna, et dit qu'il s'y -rendrait lui-même, ce que refusa Guise obstinément. S'il assiégeait -Calais, il voulait en avoir l'honneur. - -Le 1er janvier 1558, une marche rapide, habilement dérobée à l'ennemi, -nous mit devant la ville. Il n'y avait que huit cents hommes, ni -vivres, ni munitions. La seule entrée par terre, le pont de Nieullay, -fut emportée d'emblée par nos arquebusiers français. Mais, du côté de -la mer, un auxiliaire, sur qui Guise ne comptait pas, lui était -arrivé. Le frère de Coligny, colonel général de l'infanterie, n'avait -pas perdu un moment; échappé de prison, il accourt au galop, met pied -à terre, emporte Risbank, l'entrée du port, l'abord du côté de la mer -(2 janvier). Le 4, la brèche était ouverte; le 5, la vieille citadelle -emportée. Lord Wentworth, gouverneur, étonné de cette furie et sans -moyen de défense, capitule le 8 janvier. Nous reprenons Calais, perdu -depuis deux cent dix ans. L'Angleterre pleure de rage; la France est -ivre et folle. Elle ne se souvient plus de sa grande défaite. Cet -heureux coup de main a fait tout oublier. - -Le bizarre et l'inattendu, c'est que Guise, l'épée du parti -catholique, par son succès, refait l'Angleterre protestante. Marie, -avec son légat Pôle, dans ses quatre années de supplices, avait usé la -Terreur catholique. Vaincue par les martyrs, elle se sentait -impuissante et comme submergée dans la grande marée montante du -protestantisme vainqueur. Négligée de son cher époux, le _roi velu_, -et furieuse de ses nuits veuves, blessée par Rome qu'elle servait si -bien, excommuniée par un pape imbécile, elle reçut encore cet horrible -coup de Calais, honte nationale que l'Angleterre lui mit comme une -pierre sur le coeur. Elle n'y survécut guère, et mourut conspuée du -peuple, laissant le trône à celle qu'elle haïssait à mort, la -protestante Élisabeth (novembre 1558). - -Au retour de Calais, ce n'était plus le même Guise. C'était un grand -chef de parti. Il allait, il montait, emporté du coursier de feu qu'on -appelle opinion. Sa fortune eut deux ailes: d'une part, l'engouement -populaire; de l'autre, la passion calculée d'un parti en péril, qui -avait besoin d'un messie. Il avait la France, il avait l'Église. Sa -subite grandeur faisait ombre à la royauté. - -Il ne ménagea pas cette situation unique. Ce fils de la fortune, -cyniquement, d'une âpreté sauvage, la brusqua en se dégradant. - -Une seule chose le gênait, Montmorency, les Châtillons. Ce grand homme -en prison, Coligny, lui était amer, odieux. Dandelot, qui venait à -Calais de l'aider d'un bon coup d'épaule, lui était singulièrement à -charge. Il dit au roi, en revenant, _que Dandelot n'allait pas à la -messe_, et que, s'il le suivait à Thionville, dont on proposait le -siége, _sa présence ferait tout manquer_. - -C'était plus qu'une prière dans l'état violent où était Paris. Le roi -n'aurait osé employer Dandelot, qui ne tarda pas à perdre la charge -de colonel de l'infanterie. - - - - -CHAPITRE IX - -PERSÉCUTION--MORT D'HENRI II - -1558-1559 - - -Il était temps, grand temps, que le protestantisme prît l'épée et -avisât à sa défense. Il périssait certainement s'il ne devenait un -parti armé. Des événements graves, cent fois plus importants que cette -vaine guerre des deux cours catholiques, s'étaient accomplis dans le -monde religieux. La question suprême du temps éclatait dans sa vérité. -Elle s'était révélée en Angleterre sous le terrorisme de Marie la -Sanglante. En France, des ténèbres elle jaillit par un jet de flammes -comme un incendie souterrain. En face de ces grands signes, les rois -allaient se reconnaître, cesser une lutte qui n'avait point de sens, -s'avouer qu'ils étaient d'accord, qu'ils n'avaient d'ennemi que la -liberté protestante et tourner leurs efforts contre elle. - -Aux Pays-Bas, en Angleterre, en Italie, en Espagne et en France, au -nord comme au midi, tout s'accorde pour l'étouffer. - -La Réforme française peut dire à ses enfants, comme le loup de la -fable aux siens: «Montez sur une montagne, et regardez aux quatre -vents; aussi loin que vous pouvez voir, vous ne verrez qu'ennemis.» - -L'Allemagne ne lui est pas amie. Les luthériens sont devenus, par leur -succès sur Charles-Quint, un parti officiel et reconnu, une église -établie; ils sont maintenant en sûreté dans les constitutions de -l'Empire, d'autant moins disposés à en sortir et courir l'aventure, à -recommencer les combats pour la réforme calviniste, en rébellion -contre Luther. - -Allemands autant que luthériens, ils haïssent la France pour le vol -des Trois Évêchés. Les réformés français sont encore Français pour -eux. - -Combien moins de secours ceux-ci peuvent-ils espérer de la Suisse, -catholique ou sacramentaire? Ajoutons franchement, de la Suisse gorgée -de pensions françaises et espagnoles. (Granvelle, III.) - -Que fallait-il? Les chrétiens diront: «_Accepter le martyre_, -continuer de tendre la gorge aux bourreaux. On eût vaincu à force de -souffrir.» - -Et les philosophes, les amis de la civilisation diront: «_Attendre en -attendant_, se fier à la toute-puissance de la lumière naissante; la -lumière, c'est la liberté; elle aurait vaincu à la longue.» - -Réponses agréables aux tyrans et celles qu'ils demandent eux-mêmes. - -_Accepter le martyre?_ Il y avait quarante ans qu'on l'acceptait sans -résistance. Ouvriers ou marchands, bourgeois des villes, ces chrétiens -pacifiques se livraient à la boucherie; bien plus, ils voyaient, sans -dire un mot, brûler leurs femmes et leurs enfants. Leur soumission -excessive, dénaturée (coupable!), aux puissances, aux fléaux de Dieu, -trahissait la famille, livrait non-seulement à la mort, mais à la -tentation, à la corruption, à la damnation, les âmes innocentes des -faibles, dont la défense était leur plus sacré devoir. - -On insiste: «Le christianisme primitif a vaincu _par la patience_, par -l'obstination du martyre.» Vieille redite; ajoutez donc _la force_; -une grande révolution sociale dans les rangs inférieurs, une conquête, -l'épée de Constantin. - -Voilà pour les chrétiens. Quant à l'inertie pacifique des hommes de la -Renaissance, qu'aurait-elle produit? que leur eût-il servi de -s'aveugler eux-mêmes? qui ne voyait que la lumière, loin de -s'accroître, s'éteignait? qui ne voyait l'immense extension de -l'intrigue dévote, du matérialisme d'Ignace? D'autre part, la victoire -des sots, Ronsard éclipsant Rabelais? Quelle chute de son livre, du -livre où _gît l'espoir_, au livre sceptique, égoïste et découragé de -Montaigne! - -Les sciences de la nature, si brillantes au début du siècle, vont -pâlissant et faiblissant. Tous leurs héros sont des martyrs. Qu'est -devenu Paracelse, le Luther des sciences? assassiné. Que devient le -Christophe Colomb de l'anatomie, Vésale, tout médecin qu'il est de -Charles-Quint? assassiné; du moins, il meurt de faim dans une île -déserte. Que deviennent Goujon, Ramus et Goudimel? tués en un même -jour. On ne refait pas de tels hommes. Et il ne faut pas croire que la -création sera infatigable. L'histoire dit le contraire; et le bon sens -aussi. - -Non, si les protestants n'avaient tiré l'épée, s'ils n'étaient devenus -un grand parti armé qui, du continent condamné, chercha la liberté des -îles, en Angleterre, aux Pays-Bas; si l'invincible épée, si les -vaisseaux vainqueurs de la Hollande n'eussent gardé, au dernier îlot -de l'Europe, l'asile de la pensée humaine, vous n'auriez jamais vu le -jet nouveau de la lumière; vous n'auriez eu ni Shakspeare, ni Bacon, -ni Harvey, ni Descartes, Rembrandt, Spinosa, Galilée. Oui, je dis -Galilée, puisque le télescope hollandais lui ouvrit les cieux. - -Au seuil de la grande guerre où le protestantisme sauva les libertés -humaines, qu'on me permette d'aller encore au Louvre, et, d'un coeur -religieux, de saluer dans les tableaux de Ruysdaël et de Backhuisen le -sacré drapeau tricolore de la république de Hollande, qui défendit le -monde contre Philippe II, contre Louis XIV. - -Quand la vraie foi vaincra, quand on fera des temples au Dieu de la -pensée, qu'on y suspende donc les images sublimes où, mettant l'infini -dans un infiniment petit, Rembrandt peignit deux fois l'abri sacré de -la Hollande, son vieux lecteur, qui ne lit plus, mais qui pense au -foyer, son puissant cosmographe, qui, les yeux sur un globe, mesure -les mers, le champ de la victoire, la carrière de la liberté. (Musée -du Louvre.) - -Nous arriverons là, au XVIIe siècle, par cent ans de combats. Car le -combat, l'épée, est la condition _sine quâ non_. Si donc le -protestantisme doit sortir des classes pacifiques qui se laissent -égorger, pour passer par la classe seule militaire alors, par la -noblesse, ne le chicanons pas. C'est l'adresse connue des ennemis de -la liberté de l'arrêter ici, de faire appel à nos instincts niveleurs, -de dire: «Ces réformés sont nobles; Guillaume et Coligny sont des -aristocrates... Les accepterez-vous?» Oui, nous les acceptons; ils -aguerrirent le peuple qui, par eux, fut noble à son tour. - -Coligny et son frère, colonels généraux de l'infanterie française, -rudes, austères instructeurs de nos vieilles bandes, nous font une -nation de soldats, qui, le lendemain de la Saint-Barthélemy, sur les -corps de leurs capitaines, sans s'étonner, recommencent la guerre en -France, aux Pays-Bas, et forcent les rois de traiter. - -Nobles épées qui, les premières, formâtes l'avant-garde de la liberté, -vous méritiez d'être du peuple. L'historien doit faire pour vous ce -qu'on faisait à Gênes quand la noblesse était exclue des charges, et -qu'un noble rendait des services. Il avait la faveur d'être dégradé de -noblesse, et il montait au rang de plébéien. - -Qui mieux que Coligny a mérité cela, quand, après un traité, il dit au -prince de Condé: «Votre traité ne garde que les nobles, les châteaux -des seigneurs. Et le peuple des villes, qui le garantira?» - -La réforme semblait dans un inextricable noeud d'où elle ne pouvait -se tirer. Il lui fallait, contre ses doctrines et malgré ses docteurs, -devenir une puissante armée, prendre le glaive de bataille. - -Calvin n'avait pas hésité à prendre celui de justice, à fonder la -juridiction de sa république en condamnant à mort les chefs de -l'ancienne Genève, qui l'auraient livrée à la France catholique. -Contraction cruelle de salut public, où Genève, pour vivre, se -poignarde elle-même. Les _Libertins_ mourants entraînent leur ami, le -grand, l'infortuné Servet. (V. la note.) - -Toute la réforme italienne, espagnole, qui était à Genève, et dont le -rationalisme en rompait l'unité, doit disparaître et fuir. À -l'Angleterre, qui brûle les protestants comme raisonneurs (1555), -Calvin montre Genève, et dit des philosophes: Ceux-ci ne sont pas -protestants. - -Loin de contester à l'autorité le droit de sévir, il le reconnaît -hautement... Tout pouvoir vient de Dieu. Les rois sont d'institution -divine. C'est une vaine occupation aux hommes privés de disputer quel -est le meilleur état de police... Si ceux qui vivent sous des princes -tirent cela à eux pour révolte, «ce sera folle spéculation et -méchante. Bien que ceux qui ont le glaive soient ennemis de Dieu, il a -institué les royaumes pour que nous vivions paisiblement sous sa -crainte.» - -Voilà la doctrine génevoise. C'est dire assez que Genève, la force du -parti, comme exemple républicain et comme séminaire de martyrs, en -faisait aussi la faiblesse par sa doctrine d'autorité, de respect des -puissances. - -Le salut vint, je crois, de deux choses par où l'Église protestante, -sans s'en apercevoir, s'affranchit de Genève. - -Notre noblesse française, ruinée par la cour, par le règne honteux de -Diane, gardait peu de respect pour l'autorité tombée en quenouille. -Elle se prit d'amour, d'admiration, pour les hommes austères, dont les -moeurs faisaient la satire de cette honte publique. Le devoir incarné -lui apparut dans Coligny. - -D'autre part, le contact de la noblesse d'Écosse, de ses _covenant_ -organisés par l'excitateur Knox, bien plus positif que Calvin, modifia -de bonne heure la réforme française, et fut un contre-poids au système -d'obéissance _quand même_ où persistaient les docteurs génevois. - -Et pourtant nulle idée de résistance encore dans la respectable et -touchante fondation de l'Église de Paris (1555). L'occasion en fut un -baptême. Un gentilhomme, venu de province avec sa femme enceinte, ne -voulut pas faire baptiser l'enfant selon le rite qu'il croyait -idolâtre. Il demanda un ministre de la parole, le pur sacrement de -l'esprit. Cette forte et puissante Église de Paris, qui a tant fait et -tant souffert, naît d'elle-même autour d'un berceau (1555). - -C'était le moment où Marie la Sanglante, sacrée par un malentendu, -ouvrait en Angleterre sa terrible persécution. Un prêtre (précurseur -mémorable, prophète et conseiller de la Saint-Barthélemy) prêcha à -Saint-Germain-l'Auxerrois l'imitation des saintes ruses qui avaient -trompé l'Angleterre: «Le roi, dit-il, devrait un moment faire le -luthérien; les luthériens s'assembleraient partout; on ferait main -basse sur eux; on en purgerait le royaume.» - -Ce conseil charitable était déjà de difficile exécution. Cette année -même se constituèrent nombre d'églises, Bourges, Tours, Angers, -Poitiers. Un peu après, l'Église de Paris se manifesta. - -Au mois de mars 1557, des seigneurs d'Écosse, ceux qui depuis -organisèrent le _Covenant_, étaient venus à Paris. Leurs amis naturels -étaient nos réformés. Ceux-ci les accueillirent, les régalèrent de la -belle nouveauté du temps, des chants populaires, héroïques, des graves -harmonies fraternelles que chantait leur Église dans le secret des -nuits. Nos vaillants alliés, fiers chefs de clans et rois chez eux, ne -pouvaient s'astreindre au mystère. Nos nobles protestants auraient -rougi d'être moins braves. Unis et se donnant le bras, les uns, les -autres, allèrent ensemble dans Paris, et se mirent à chanter. C'était -déjà le mois de mars, parfois très-beau ici; on se réunissait au -Pré-aux-Clercs, et l'on chantait, d'abord des voeux pour le roi, pour -l'armée; puis tous les nouveaux psaumes, les choeurs de Goudimel. -C'était la première fois que le peuple entendait une musique à quatre -parties. Jusque-là, on n'en connaissait que l'essai ridicule. La foule -fut ravie; elle se rassembla en nombre sur les hauteurs qui dominaient -le Pré-aux-Clercs, et s'unit parfois aux chanteurs. Mais cela dura -peu. Le roi, à qui on alla dire que Paris était en révolte, défendit -ces réunions. La ville rentra dans le silence. - -Quelques mois se passèrent, et le clergé, bien averti, travailla -puissamment. Le progrès des misères l'aida beaucoup. Par la -prédication, seule publicité de ces temps, par la confession surtout, -on inculqua aux masses, aux femmes, que leurs souffrances étaient le -châtiment de Dieu, irrité contre les impies. - -La cherté des vivres, l'ennemi en marche sur Paris, la défaite de -Saint-Quentin, c'étaient les preuves de la colère céleste. - -À la nouvelle de la bataille, Paris avait perdu la tête. On lui dit de -s'armer, chose inouïe depuis un siècle. Chaque nuit, on croyait voir -arriver l'ennemi. - -Dans ces vaines alarmes, le 4 septembre 1557, voilà les prêtres du -Plessis qui sortent une nuit en criant, appelant la rue Saint-Jacques -aux armes. Est-ce l'ennemi? non, ce sont des traîtres qui conspirent -de livrer la ville. Des traîtres? non, mais des voleurs. Des voleurs? -non, mais des paillards qui, joyeux des malheurs publics, font -ripaille, une orgie nocturne. Ces paillards sont des luthériens. - -Le peuple respire et se rassure. Mais il reste furieux de sa peur. Ce -n'est plus la guerre, c'est la chasse. On se met aux affûts pour -prendre ce gibier. On ferme les rues de chaînes, on met des lumières -aux fenêtres. On veut voir au visage ces libertins, ces dames -effrontées. On ajoute le sel à la chose: qu'ils soufflent la -chandelle, pour se mêler entre eux, frères et soeurs, pères et filles; -vieille histoire renouvelée des persécutions des premiers chrétiens, -redite dans tout le Moyen âge contre ceux que l'on voulait perdre. - -C'était une assemblée de trois ou quatre cents protestants qui -s'étaient réunis pour faire la cène dans une maison en face du -Plessis et derrière la Sorbonne. Réunion fortuite de fidèles de toute -condition. Nous savons quelques noms: deux étudiants du Midi, un -procureur, un médecin de Lizieux qui était arrivé le jour même à -Paris, un Allemand filleul du marquis de Brandebourg. Des deux -_surveillants_ de l'assemblée, l'un était un avocat qui tenait une -école; l'autre, gentilhomme du Périgord, venait de mourir, mais sa -veuve, madame de Graveron, y était à sa place; elle venait d'accoucher -et n'avait que vingt-trois ans; c'était une sainte, bénie et adorée -des pauvres du quartier Saint-Germain. Des dames de la cour (et de -maris fort catholiques), mesdames d'Overty, de Rentigny et de -Champaigne, étaient venues aussi, par pitié ou par curiosité. Presque -toutes les femmes étaient _de bonnes maisons_. - -Dans cette assemblée pacifique, où peu d'hommes étaient nobles, il n'y -en avait guère qui eussent l'épée. Ceux qui l'avaient offrirent -pourtant de faire sortir les autres, et, l'épée à la main, de percer à -travers la foule. Peu s'y hasardèrent, craignant d'être lapidés. De -ceux qui sortirent, en effet, un fut atteint et abattu; la racaille se -jeta sur lui et le traîna au cloître Saint-Benoît; il ne garda pas -forme humaine. Quelques-uns essayèrent de fuir en sautant les murs du -jardin. Ce qui resta surtout, ce furent les malheureuses femmes; elles -crièrent par la fenêtre qu'au moins on appelât la justice. Le -procureur du roi vint en effet, mais lui-même était effrayé, n'osait -les faire sortir. La foule cria: «Si elles restent, nous les -brûlerons.» Elles descendirent plus mortes que vives, pâles, aux -premiers rayons du jour. La foule, qui les attendait là depuis -minuit, assouvit sa fureur sur ces prétendues libertines, les battit, -mit en pièces leurs chaperons, leur plaqua l'ordure au visage. À -grand'peine, arrivèrent-elles au Châtelet où on les fourra dans les -basses-fosses. - -Le procès, vivement conduit par le cardinal de Lorraine, ne manqua pas -de révéler toutes les infamies qu'on voulut. On assura au roi qu'on -avait trouvé les _paillasses sur lesquelles se faisait l'orgie_ et les -restes de la ripaille. - -On put bientôt juger ces calomnies. Ces infortunés, en justice, -parurent ce qu'ils étaient, des saints. La dame de Graveron, si jeune, -fut très-touchante. Elle pleurait, riait en même temps; elle badina -jusqu'à la mort. On lui dit qu'elle aurait la langue coupée: «Je ne -plains pas mon corps, dit-elle; pourquoi plaindrais-je ma langue -davantage? - -Un des étudiants montra un si grand coeur à embrasser la mort, que le -président qui l'interrogeait fut saisi de douleur: «Jésus! Jésus! -dit-il, qu'a donc cette jeunesse pour vouloir ainsi se faire brûler -pour rien?» - -L'élan était donné; les martyrs faisaient les martyrs. Tous portaient -à la mort une incroyable joie. L'un d'eux, Guérin, le jour où il -devait être brûlé, ouvre le matin la fenêtre, pour voir encore la -création et les oeuvres de Dieu, et, regardant l'aurore: «Que sera-ce -quand nous allons être exaltés par-dessus tout cela!» - -Contre cette contagion d'héroïsme, toutes les forces du monde -d'avance étaient vaincues. Mais l'affaire de Calais fut un salut pour -le clergé. Lui aussi, il eut son héros, son David, son Judas -Macchabée. On le chanta, on le prêcha, on le canonisa. Tout un monde -de sacristies et de couvents, de confréries, de moines, en parla jour -et nuit. - -Dès ce jour, le clergé avait l'épée en main. La Terreur fut organisée. -Le cardinal de Lorraine se fit donner par Rome les pouvoirs de -l'Inquisition. Il tint dans son hôtel des États soi-disant Généraux, -et dit que chacun payerait. Il avait les finances, François l'armée; -un autre Guise prit la flotte, et un quatrième l'Écosse, un cinquième -bientôt le Piémont. La monarchie fut dans leurs mains, dans les mains -du clergé. - -La police était aux mains des curés, qui confessaient, communiaient la -paroisse, sur liste exacte. À qui manquait, la mort! Il y avait près -la rue Saint-Jacques la femme d'un libraire qui lisait et se -convertit. À la veille des fêtes, contrainte à communier, elle ne -savait plus comment faire pour éluder le sacrilége. Elle s'enfuit. -Mais, dénoncée par le curé et réclamée par son mari, elle obéit à -celui-ci, rentra où l'appelait le devoir, et elle fut brûlée vive. - -Les moines, cependant, pendant l'Avent et le Carême, ébranlaient les -églises de clameurs furieuses. La mort aux luthériens! Le peuple, -hébété de misère, cherchait sa vengeance à tâtons, voulait tuer, et -n'importe qui. Un écolier à Saint-Eustache eut le malheur de rire de -ces sermons. Une vieille le vit, le désigna. Il fut tué à l'instant. - -Un spectacle hideux nourrit cette fureur. Le 27 février, on exhume, -on apporte au parvis Notre-Dame un corps demi-pourri. C'étaient les -reliques d'un jeune saint, martyr enthousiaste, héroïque enfant, -l'apprenti Morel. Frère de l'imprimeur du roi pour le grec et nourri -dans sa savante maison, il avait troublé, embarrassé ses juges, et il -était mort à propos, quelques-uns disaient, de poison. Un mois après, -on tire de la terre cette pauvre dépouille, os et chairs, et lambeaux -rongés. Sans pitié, sans pudeur, on l'étale au Parvis; on en régale la -foule; la mort brûle, sous les rires et les quolibets. - -C'était le carnaval. On s'amusait. On s'étouffait aux potences, aux -bûchers. L'assistance dirigeait elle-même et réglait les exécutions. -Elle ne souffrait plus qu'on étranglât d'abord ceux qu'on devait -brûler. Il lui fallait le spectacle au complet, les cris, les larmes, -et les grimaces de douleur, les furieuses contorsions. Beaucoup de -magistrats répugnèrent d'autant plus dès lors à condamner, les -supplices devenant des fêtes, le bûcher un théâtre, les tortures une -farce, que l'assistance insatiable demandait et redemandait. Ils -aimaient mieux traîner les procès en longueur; les accusés restaient -dans les prisons. - -Mais ce n'était pas le compte des moines; ils s'en plaignirent -amèrement aux sermons de carême. Un pauvre vigneron qu'on brûla le 4 -mars, ne suffit pas pour les calmer. À l'église des Saints-Innocents, -un minime dit que ce n'étaient pas seulement les luthériens qu'il -fallait massacrer, _mais les juges qui les épargnaient, mais les -grands qui les protégeaient_. Ce nouveau vin démocratique, versé à -flot, mit l'assistance dans une vague furie, et chacun en sortant -cherchait quelqu'un à tuer. Un homme reconnut son ennemi personnel, -l'appela luthérien; mille bras à l'instant le frappèrent. Il rentra -dans l'église où on le poursuivit. Par hasard, sur la place, passait -un gentilhomme, avec son frère, chanoine de Saint-Quentin. Entendant -dire qu'on tuait un homme là dedans et saisi de pitié, il entre, il -intervient, il prie le peuple. Mais un prêtre s'écrie: «C'est lui -qu'on doit tuer, puisqu'il est pour les luthériens.» Les coups tombent -sur le gentilhomme; le chanoine, son frère, veut le défendre; tous -deux sont poursuivis. Le gentilhomme se jette au presbytère; le -chanoine n'en a pas le temps, il est frappé d'une dague au ventre. Il -a beau se dire catholique et montrer qu'il est prêtre; on frappe, on -frappe à l'aveugle et toujours, sans même voir qu'il est mort: les -plus petits venaient donner leur coup; ils mettaient les mains dans le -sang, et les levaient au ciel, fiers de le montrer _teintes du sang -d'un luthérien_. Cela dura jusqu'à la nuit; la foule restait là, -assiégeant encore la maison, dans l'espoir de tuer l'autre; et quand -on leur disait que la justice allait venir, ils criaient _qu'ils -tueraient le roi même_, s'il venait pour le délivrer (5 mars 1559). - -Ainsi montait l'horrible flot. La justice semblait avilie; le nom même -du roi était en jeu. Diane s'effraya; elle voulut à tout prix la paix -et le retour de Montmorency pour l'opposer aux Guises. - -Les difficultés étaient moindres. Marie venait de mourir, et Philippe -devenu veuf espérait peu épouser sa soeur qui succédait; il insista -moins pour Calais. Nous le gardâmes, et les Trois Évêchés. Toutefois -à la très-dure condition de renoncer à l'Italie, en rendant le -Piémont, non-seulement le Piémont, mais la Savoie, et plus que la -Savoie, le Bugey (l'Ain), de sorte que le duc de Savoie se trouva -avancé jusqu'à dix lieues de Lyon. Gardant Calais, nous nous fermons -au nord, mais pour nous ouvrir au midi. - -Les vieux qui se souvenaient de Cérisoles et de François Ier, de -cinquante ans de guerre, faisaient la lamentable énumération des deux -cents places fortes que la France rendait d'un trait de plume;--une -autre place encore, les Alpes, la grande citadelle que Dieu a mise au -milieu de l'Europe. - -Deux petits débris italiens qui faisaient mine encore de vivre furent -laissés là à leur destin, nos amis de Sienne et nos amis de Corse, -abandonnés, livrés. Des Alpes à l'Etna, on n'entendit plus une haleine -qui fit souvenir de la grande Italie. - -On avait autre chose à faire. Montmorency avait hâte de rentrer, et -Philippe II de le renvoyer; il ne souffrit pas qu'il payât sa grosse -rançon de connétable, lui fit grâce, dit-on, de deux cent mille écus. - -Mais les Guises non moins voulaient traiter. Le cardinal, d'accord -avec Granvelle, sentait que les deux monarchies n'avaient d'ennemis -que le protestantisme. Un rôle immense allait s'ouvrir en France au -cardinal inquisiteur, au duc, chef populaire, épée des catholiques. - -Philippe II devait épouser la fille du roi de France. Et celui-ci -épousait l'Inquisition, désormais établie en France, aux Pays-Bas, -partout. Cet article secret fut révélé à Guillaume d'Orange, l'un des -ambassadeurs d'Espagne. Par qui? Par Henri même, qui le croyait -instruit. Le Taciturne écouta, ne témoigna aucun étonnement, mais se -le tint pour dit, et dès lors prit ses mesures. Il le déclare dans son -Apologie. - -Sous ces joyeux auspices, deux mariages allaient avoir lieu: -sur-le-champ, le Dauphin épouse la reine d'Écosse, Marie Stuart (24 -avril), et tout à l'heure le duc d'Albe va venir épouser pour son -maître notre princesse Élisabeth. - -Le mariage écossais, accompli malgré Diane et la reine, fut le sceau -du triomphe des Guises. Ils firent écrire par l'épousée que, si elle -mourait, _elle donnait l'Écosse à Henri II_; que, de son vivant même, -_la France aurait l'usufruit de l'Écosse_ jusqu'au remboursement de ce -qu'elle avait avancé. Enfin _elle signa une protestation_ contre les -lois et constitutions de l'Écosse qu'elle allait jurer. Trois crimes -et trois fautes. À quoi ils ajoutèrent la faute insigne de lui faire -prendre les armes d'Angleterre, sûr moyen de lui rendre Élisabeth -hostile, implacable, et jusqu'à la mort. - -Ils voulaient exiger des Écossais, venus pour le mariage, les joyaux -et la couronne d'Écosse. Les ambassadeurs refusèrent, et le malheur -voulut qu'ils mourussent peu de jours après. - -Le connétable était rentré. Le roi, sur son avis, dit-on, n'était pas -loin de renvoyer les Guises. - -Mais les Guises étaient un parti; ils avaient force dans la -persécution. Le cardinal reprit l'accusation contre le frère de -Coligny, mais doucement, chrétiennement, pria le roi de l'inviter à -rentrer en lui-même. Il connaissait parfaitement la loyauté impétueuse -du colonel général, l'orgueil irritable du roi. Henri était à table -quand Dandelot, mandé, se présenta. Il lui rappela _la nourriture_ -qu'il avait eue chez lui et son affection, et lui reprocha quatre -choses: la première, dénoncée par Guise, de ne pas aller à la messe; -la seconde, de faire prêcher chez lui; la troisième, d'avoir chanté au -Pré-aux-Clercs; enfin, d'envoyer des livres hérétiques à son frère -Coligny. Dandelot remplit les voeux du cardinal. Il dit au roi que son -épée, sa vie, étaient à lui, son âme à Dieu. Sur cette réponse, -nullement insolente, le roi s'emporte, lui jette son assiette à la -tête; elle vole au hasard, va blesser le Dauphin. Dandelot est arrêté, -dépouillé de sa charge; on le force d'entendre la messe. Voilà les -choses au point où les Guises les voulaient, la persécution relancée. - -Ce coup frappé sur la noblesse, les Guises en vinrent à la justice, -entreprirent d'étouffer la sourde opposition qui se formait au -parlement. Le dernier mercredi d'avril, le procureur du roi invite ce -corps à exercer sur lui-même l'espèce de censure mutuelle qu'on -appelait _mercuriale_. Cette formalité ordinaire ici n'était plus rien -de tel. C'était un vrai combat dont les Guises donnaient le signal. - -Les deux sections du parlement jugeaient dans un esprit contraire. -L'une et l'autre avaient à craindre l'éclat de ce débat. La -Grand'Chambre et la Tournelle avaient péché, chacune à leur manière, -et tous arrivaient tête basse. La première, sans miséricorde, brûlait -les protestants; mais, en revanche, elle venait d'absoudre le meurtre -horrible du prêtre charitable tué aux Innocents pour avoir arrêté la -fureur populaire. La Tournelle, au contraire, venait d'élargir quatre -protestants condamnés par les juges inférieurs; un habile -interrogatoire les innocenta malgré eux. - -Voilà donc en présence des juges diversement coupables d'avoir violé -ou éludé les lois. Les présidents Le Maistre et Saint-André se -présentaient à l'examen avec le sang versé aux Innocents et leur -scandaleuse absolution des meurtriers. Les présidents Séguier, Harlay, -se présentaient, suspects de l'indulgent escamotage qui avait sauvé -des martyrs. - -La dispute devint interminable. Elle dura en mai et en juin. Elle -pouvait tourner mal pour Le Maistre, qui était attaqué non-seulement -par des protestants secrets, comme Dubourg, mais par des catholiques -austères jurisconsultes. Tel (et non protestant) me semble avoir été -l'illustre Paul de Foix, homme de science profonde et d'affaires, qui, -trente années durant, servit la France dans les plus difficiles -missions, et, prêtre catholique, n'eut guère (ce semble) d'Évangile -autre qu'Aristote et Papinien. - -La grande majorité du parlement paraissait ralliée à un avis, la -demande d'un libre concile, et, en attendant, l'indulgence. Si la -mercuriale avait une telle issue, le coup ne portait pas seulement sur -Le Maistre et les juges courtisans, mais sur la cour. Il eût frappé -les Guises au profit de Montmorency. - -Le Maistre cria au secours. Le cardinal de Lorraine dit au roi que le -parlement était en révolte si le roi en personne ne comprimait le -mouvement. Henri, ému et indigné, y vint (le 14 juin), ayant à droite, -à gauche, ceux qui disputaient le pouvoir, le connétable d'un côté, et -de l'autre les Guises. La scène fut sinistre, honteuse et laide, le -garde des sceaux disant qu'on opinât en liberté, le roi ne disant rien -et siégeant là comme un espion. - -Les Guises avaient gagné d'avance: ils étaient sûrs que ces graves -personnages, défenseurs de la foi ou défenseurs de la justice, ne -changeraient rien devant le roi et porteraient haut leur opinion. Des -hommes, même timides, mis au-dessus d'eux-mêmes par la situation, -trouvèrent de belles paroles. Séguier, Harlay, dirent que la Cour -avait bien jugé et continuerait. De Thou, père de l'historien, dit -qu'il n'appartenait pas aux gens du roi de toucher aux jugements -rendus, et que, pour l'avoir fait, ils méritaient le blâme de la Cour. -Paul de Foix paraît avoir abondé en ce sens. Les protestants, menacés -spécialement, montrèrent un grand courage. Dubourg, parmi des choses -hardies, dit celle-ci, naïve et touchante: «Croit-on que ce soit chose -légère de condamner des hommes qui, au milieu des flammes, invoquent -le nom de Jésus-Christ?» - -On assure que l'élan des magistrats alla si loin, qu'un d'eux, -révélant tout à coup l'esprit qui sourdement commençait à couver, le -démon du _Contr'un_, dit le mot du prophète: «Roi, c'est toi qui -troubles Israël.» - -Le roi ne dit pas mot. Il consulta un moment les siens à voix basse, -puis se fit apporter la feuille où les greffiers avaient écrit les -opinions. Alors il éclata, et dit qu'il ferait des exemples. Il donna -ordre, non à un chef d'archers, mais (chose inattendue!) au -connétable, chef de l'armée, de descendre les gradins et d'empoigner -les conseillers. Cette humiliation de Montmorency, du principal ami du -roi, avait été sans doute conseillée par les Guises; il leur était -utile qu'il parût avec eux, subordonné à leur triomphe, isolé de son -neveu, Dandelot l'hérétique, et du très-suspect Coligny. - -Montmorency avala cela et sauva sa fortune. Ce roi, jouet des rois, -qu'en 1540 François Ier s'était plu à faire valet de chambre, Henri II -le fit recors et archer. - -Il ne sourcille pas. Il descend les gradins, cherche, choisit, saisit -les hommes désignés, les ramène, les livre au capitaine des gardes. -Ils furent jetés à la Bastille. Le parlement resta anéanti. Avili sous -ce règne par la vente des charges, recruté des fils d'usuriers, il -avait fort baissé. Mais, ce jour, il fut violé, son nerf brisé, au -moment même où il aurait pu être utile. La France tout à l'heure va -frapper à sa porte, demander aide à la Justice. La Justice est -évanouie. - -Montmorency eut le prix de sa bassesse. Les Guises ne purent empêcher -qu'il n'emmenât le roi chez lui à Écouen. Mais d'Écouen même, ils -tirèrent une violente lettre du roi au parlement, où on lui faisait -dire qu'il avait la paix maintenant avec l'Espagne, que l'_armée_ -n'avait rien à faire, qu'il l'emploierait contre les luthériens. - -L'_armée_, c'était le connétable; les Guises, par cet acte, le -compromettaient encore plus et le faisaient leur instrument. - -Pendant que le parlement, pour apaiser le roi, brûle un colporteur de -Genève, la foule se porte à Saint-Antoine, au royal palais des -Tournelles, à l'église Saint-Paul, où le mariage d'Espagne va se -célébrer. - -Parmi ces sombres circonstances, on voulait régaler, amuser, le duc -d'Albe et la noble ambassade qui venait épouser Élisabeth au nom de -Philippe. Les lices étaient sous la Bastille, et sans doute vues des -prisonniers. Le roi, selon l'usage, fut au tournoi le premier des -tenants, brilla tant qu'il voulut, et tout était fini quand il lui -vint la fantaisie de briser encore une lance contre ce capitaine des -gardes qui mit Dubourg à la Bastille. C'était un homme jeune et fort, -Montgommery. Il refusait, mais le roi insista. Un accident, très-rare -dans ces combats inoffensifs, arriva: un éclat de bois arracha la -visière de son casque, et lui entra dans la cervelle. - -Voilà la joie changée en deuil. La mariée, en noir, est épousée la -nuit à Saint-Paul par le duc d'Albe; la soeur du roi au duc de Savoie, -dans la chapelle des Tournelles, à deux pas de l'agonisant. - -Si jamais coup parut frappé du bras de Dieu, ce fut ce coup sans -doute. Les protestants le prirent ainsi. Une main, on ne sait -laquelle, osa, sur le corps même, dans les tentures, mettre une -tapisserie de saint Paul, où, terrassé au chemin de Damas, il -entendait du ciel la foudroyante voix: «Pourquoi, Saül, persécuter ton -Dieu?» - -Un acte bien autrement hardi venait d'avoir lieu dans Paris, à l'insu -de tout le monde. Appelons-le de son vrai nom qu'ignoraient ceux même -qui le firent: _la république réformée_. - -Du 26 mai au 29, une assemblée générale des ministres de France avait -eu lieu au faubourg Saint-Germain. - -Pendant ces violentes disputes du parlement, au milieu des bûchers, au -sein d'un peuple furieux qui massacrait jusqu'à des catholiques -suspects de tolérance, ces hommes intrépides, de toutes les provinces, -vinrent siéger en concile. Dans leur gravité forte, ils écrivirent -leur foi, leur discipline, et l'acte de naissance de la démocratie -religieuse. - -D'où en vint la première pensée? de Paris? de Genève? - -Elle sortit surtout de la nécessité. L'immense développement -souterrain qu'avait pris la Réforme, cette foule d'églises, nées de -l'inspiration spontanée ou des missions, dans une cave, dans une -grange, un bois, une lande solitaire, c'était la diversité même; peu -en rapport entre elles, elles différaient, sans le savoir, -d'organisation et de discipline. Choudieu, ministre de Paris, fut -envoyé par son église au synode de Poitiers. Il y porta (ou y trouva?) -l'idée d'établir un accord entre les églises de France. Le rendez-vous -fut donné à Paris, au volcan même de la persécution. Le faubourg -Saint-Germain, que l'on commençait à bâtir hors la ville, offrait -quelques retraites à la mystérieuse assemblée. - -Pour la discipline, comme pour la foi, on eut en vue de renouveler la -primitive église, telle que Genève croyait la reproduire. «Nulle -église au-dessus des autres. Deux fois par an s'assemblent les -ministres, chacun amenant un ancien et un diacre. - -Le ministre nouveau _qu'élisent les anciens et les diacres_ est -présenté au peuple pour lequel il est ordonné. S'il y a opposition, -elle sera jugée en consistoire, ou en synode provincial, non pour -contraindre le peuple à recevoir le ministre élu, mais pour justifier -ce ministre.» - -Voilà la base républicaine de l'église de France, vraiment -républicaine alors; car en ces commencements _les électeurs_ (anciens -et diacres) _sont eux-mêmes élus par le peuple_. - -Tout cela calqué sur Genève; mais combien différent, en résultat, -quand on le transportait de la petite ville au royaume de France, à -cet empire immense que la Réforme allait se créant au Pays-Bas, et en -Écosse, en Angleterre, bientôt en Amérique! - -Combien plus différent encore quand, d'une ville d'asile et d'école, -fermée et protégée, la République réformée passait dans l'aventure, -sur ces vastes champs de bataille, aux hasards de la guerre civile! - -La distinction du monde spirituel où cette église espérait se tenir -durerait-elle d'une manière sérieuse? Le glaive de la parole et de -l'excommunication, le seul dont elle voulut s'armer, serait-il -suffisant? Les tyrans de la terre en sentiraient-ils la pointe acérée? -La défense du peuple, l'impérieux devoir de défendre les faibles, ne -forceraient-ils pas de prendre un autre glaive? - -La réforme républicaine deviendrait-elle la république armée? - -Oui, répondait l'Écosse. Non, répondait la France, s'efforçant encore -d'obéir à la tradition génevoise, et de rester fidèle au vieil esprit -d'obéissance recommandé par le christianisme. - - - - -CHAPITRE X - -ROYAUTÉ DES GUISES SOUS FRANÇOIS II - -1559-1560 - - -C'était le cérémonial de France qu'une reine veuve restât quarante -jours enfermée _sans voir soleil ni lune_. Mais la situation ne le -permettait guère. La reine mère et la jeune reine, avec les Guises, -menèrent le petit roi au Louvre, s'y cantonnèrent. La tour et ce qui -subsistait du vieux château en faisaient encore un lieu fort, à l'abri -d'une surprise. Montmorency resta, cloué par son devoir de grand -maître, aux Tournelles pour tenir compagnie au mort, pendant qu'au -Louvre on réglait tout sans lui. - -En trois ou quatre jours, chacun prit son parti. La grande foule des -seigneurs et de la noblesse, chose imprévue, resta avec le mort, et du -côté du connétable. La solitude était extrême au Louvre. Les Guises -étaient réduits à quelques gentilhommes; leur armée ecclésiastique, -populaire et populacière, était partout, nulle part; elle ne se -groupait pas encore. - -Montmorency, rapproché de Diane aux derniers temps, brouillé avec la -reine mère, ne pouvait s'appuyer que sur les princes du sang (Navarre, -Condé). Il leur fait dire de venir en toute hâte. Puis se voyant si -fort et si accompagné, il laisse le cercueil, marche aux vivants, aux -Guises, veut les faire compter avec lui. À travers tout Paris, une -file interminable de gentilshommes montrait de son côté toute la -noblesse de France. Sa famille imposante l'environnait, ses fils à -l'âge d'homme, et, dans les grandes charges, ses neveux, l'amiral -Coligny, le cardinal Odet de Châtillon, Dandelot, colonel général de -l'infanterie. Superbe trinité d'une élite morale, où la diversité -produisait l'harmonie; l'aîné, le bon Odet, aimé de tous, l'ami de -tous les gens de lettres et l'homme même de la Renaissance; Dandelot, -le plus jeune, loyal, bouillant soldat, plein de coeur et de -conscience; ils entouraient avec respect la figure triste et grave, -sombrement résignée du héros, du futur martyr. - -Des dessins admirables, et terribles de vérité, nous ont conservé -cette cour. Ils démentent généralement et les estampes, et les -mémoires, et les portraits par écrit. Ces dessins véridiques, -inexorables, accusateurs, tracés aux trois crayons par une main émue, -et devant les originaux, n'ont pas besoin d'inscription. Ils se -nomment d'eux-mêmes. C'est Guise, c'est le cardinal de Lorraine, c'est -Coligny, c'est le connétable. Chacun d'eux fait crier: «C'est lui.» - -Donc nous pouvons entrer, avec Montmorency, au Louvre. Nous sommes -sûrs d'y voir les acteurs, dans leur vrai et naturel visage, comme on -les voyait ce jour-là. Nous sommes sûrs aussi d'une chose, c'est que -les hommes de toute opinion, sur la vue de ces masques, reculeront et -seront effrayés. - -Je ne veux dire ici qu'un mot des Guises. Ce qui alarme en tous les -deux, dans François et son frère le cardinal de Lorraine, c'est la -mobilité nerveuse de la face qu'on ne retrouve à ce degré nulle part. -Le cardinal, d'un teint infiniment délicat, transparent, tout à fait -grand seigneur, évidemment spirituel, éloquent, d'un joli oeil de -chat, gris pâle, étonne par la pression colérique du coin de la -bouche, qu'on démêle sous sa barbe blonde; elle pince? elle grince? -elle écrase?... - -François, d'un teint grisâtre, plutôt maigre, d'un poil blond gris, -d'une mine réfléchie, mais basse, malgré sa nature fine et sa décision -vigoureuse, n'a rien d'un prince. Figure d'aventurier, de parvenu qui -voudra parvenir toujours. Plus on le regarde longtemps, plus il a -l'air sinistre. Sa soeur Marie de Guise l'accusait de tirer à lui -seul. Son frère Aumale ne recevait rien du roi que François n'en fût -triste, ne l'en chicanât. Son visage dit tout cela. Il a l'air chiche -et pauvre, et si mauvaise mine, que personne, je crois, n'oserait, -contre un pareil joueur, jouer une pièce de trente sous. - -La reine mère a fait faire d'elle-même un grand et magnifique -médaillon italien (_Trésor de Num._), pièce admirable qu'il faut -rapprocher des dessins de la bibliothèque du Panthéon. Il nous donne -et met en saillie le trait essentiel, le mufle traditionnel des -Médicis, la forte face intelligente, mais bestiale pourtant par une -bouche proéminente, qu'offrent leurs plus anciens portraits. Ce mufle -est conservé, quelque peu adouci, dans la dernière de la famille, la -petite reine Margot, provocante pourtant par de jolis yeux de catin. - -Les autres tenaient aussi de ce trait de la famille, étaient tous -Médicis. Dans leur enfance surtout, la bouffissure héréditaire se -surenflait d'humeurs mauvaises, trop visiblement héritées des deux -grands-pères, François Ier, malade dès seize ans, Laurent, qui meurt à -vingt, consumé jusqu'aux os. Ce mal épouvantable sautait parfois une -génération; indulgent pour Henri II et Catherine, il retomba d'aplomb -sur les petits-fils, qu'il mina sous diverses formes. Il nous délivra -des Valois. - -François II et sa jeune reine Marie Stuart faisaient un grand -contraste. C'était un petit garçon qui ne prit sa croissance que six -mois après. Pâle et bouffi, il gardait ses humeurs, ne mouchait pas. -Bientôt, il moucha par l'oreille, et dès lors il ne vécut guère. Un -nez camus complétait cette figure royale. - -Il n'avait pas fallu moins que la violence des Guises, leur féroce -impatience, pour marier cet enfant malade, que sa mère défendit en -vain. On a vu qu'ils le mirent avec leur dangereuse nièce Marie Stuart -(pour le gouverner? ou le tuer?), comme on jette une cire au brasier. -Non formé, misérable de ce don ravissant, il se mourait pour elle. Il -n'y eut jamais pareille fée. Sa beauté, célébrée par les -contemporains, était la moindre encore de ses puissances. Les -portraits sérieux nous la montrent fort rousse, de cette peau fine, -transparente et nacrée qu'avait son oncle le cardinal; l'oeil vif, -mais brun, qui par moment dut être dur. Étonnamment instruite par les -livres, les choses et les hommes, politique à dix ans, à quinze elle -gouvernait la cour, enlevait tout de sa parole, de son charme, -troublait tous les coeurs. - -En cette merveille des Guises (comme en eux tous) il y avait tous les -dons, moins la mesure et le bon sens. Chimérique, malgré son intrigue, -avec tant d'apparence de ruse et de finesse, elle donna dans tous les -panneaux. - -Tout le monde voyait qu'à cette flamme l'enfant royal aurait fondu -bientôt, qu'on passerait au second enfant (Charles IX), qui, si l'on -en croit l'ambassadeur d'Espagne, n'était guère moins malsain,--que du -second on irait au troisième (Henri III) et au quatrième. Les Guises -parfois s'en lamentaient, déploraient cette race lépreuse; on se -faisait à l'idée d'en changer. - -À chacun donc de se pourvoir. La traversée terrible de cinq minorités -de suite avait anéanti l'Écosse. Une seule, la folie de Charles VI, -avait comme assommé la France. Bon temps qui allait revenir. La -fameuse garantie de l'ordre, la forte unité monarchique (qui fut -toujours une république de favoris), allait nous en donner une autre, -une république de nourrices, de mères et de gardes-malades. Que -deviendrait la loi salique qui excluait les femmes du pouvoir? Le -salut de l'État posé dans un individu, l'État tombait fatalement aux -mains conservatrices par excellence, qui répondaient le mieux de cet -individu, aux mains de la mère. Une étrangère allait régir la France. - -Le petit roi malade, assis entre les femmes, la Florentine et -l'Écossaise, soufflé par elles, dit très-bien sa leçon. Il remercia le -connétable avec bonté, et, quand il lui remit le sceau, le prit et le -garda, reconnaissant de ses services et voulant soulager son âge, -bref, le chassant avec honneur. - -La reine mère, qui avait besoin des Guises contre le roi de Navarre, -premier prince du sang et tuteur naturel, se montra vive contre le -connétable. Elle lui reprocha d'avoir dit au feu roi que pas un de ses -enfants ne lui ressemblait: «Je voudrais, lui dit-elle, vous faire -couper la tête.» Pendant qu'elle flattait ainsi les Guises, elle -recevait contre eux des lettres secrètes des protestants, à qui elle -laissait croire qu'elle était touchée de leur sort, point ennemie de -leurs doctrines. Plus tard, en mainte occasion, elle affecta d'écouter -Coligny. - -Maîtres de tout, les Guises n'étaient que plus embarrassés. Leur -guerre sous Henri II avait mené la France à bout. Le plus liquide de -la succession était quarante-deux millions de dettes. Somme énorme! -Nul moyen de créer des ressources. Les États, si on les assemble, -commenceront par chasser les Guises. Le cardinal de Lorraine n'y sut -d'autre remède que de ne plus payer les troupes, de désarmer. Dès lors -on devenait bien faible, humble, devant l'Espagne, et, au dedans, en -grand péril, avec tant d'éléments de troubles. Quant aux créanciers -importuns et aux solliciteurs, le cardinal sut s'en débarrasser. Il -afficha aux portes de Fontainebleau: «Tout demandeur sera pendu.» - -Nous sommes à même aujourd'hui d'apprécier la politique des Guises. -Les lettres de Granvelle et du duc d'Albe établissent: 1º que leur -brillante guerre, qui nous donna Metz et Calais, n'en eut pas moins -pour résultat de mettre la France aux pieds de l'Espagne; 2º que les -chefs des partis, les hommes considérables qui menaient tout, -dépendaient de Philippe II; leur concurrence tournait au profit de son -ascendant. - -Le connétable fut toujours espagnol. Le cardinal de Tournon, homme -spécial de la reine mère, l'était également. Il en était de même de -Saint-André, le riche favori d'Henri II. (Granv., VII, 275.) - -Les Guises l'étaient-ils à cette époque? En Écosse et en Angleterre, -ils se portaient pour chefs des catholiques, en concurrence de -l'Espagne. Mais, en France, telle était leur misérable position, que, -sans l'appui moral de Philippe II, ils n'eussent pu se soutenir. - -Le plus dépendant de l'Espagne était Henri de Vendôme, roi de Navarre. -Sa femme, Jeanne d'Albret, une sainte du parti protestant, fortifiait -sa position de premier prince du sang par la faveur, les voeux d'un -grand parti prêt aux plus extrêmes sacrifices, qui, par-dessus son -zèle ardent et fanatique, aurait porté dans l'action toute l'énergie -du désespoir. Mais ce prudent Henri suivait peu des _conseils de -femme_; ses conseillers étaient deux traîtres, un d'Escars et un jeune -évêque, bâtard du chancelier Duprat. Ils le menaient au gré de ses -ennemis. Sous leur direction, il joua un jeu double, faisant bonne -mine aux protestants d'une part, de l'autre négociant à Madrid. Les -Espagnols le leurraient de l'espoir de l'indemniser pour la Navarre -espagnole. Point de roman, de rêve, dont on n'ait amusé cet homme -crédule. Une fois, on lui donnait la Sardaigne; une autre fois, la -Sicile, la Barbarie. Lui-même, par une idée encore plus folle, il -offrit à Philippe II, au pape, de leur conquérir l'Angleterre, qu'il -aurait tenue d'eux en fief. - -Dès 1559, au moment où Montmorency l'appelait à venir en hâte prendre -la direction des affaires, lui, il regardait vers l'Espagne, implorait -Philippe II pour son indemnité. Cette Navarre lui fit manquer la -France. - -Voilà le chef du parti protestant, et l'une des causes de sa ruine. La -république religieuse eut cette contradiction fatale d'aller chercher -pour chef un roi. - -Les Guises étaient terrifiés, s'imaginant que ce parti voyait et -voulait son vrai rôle, _une grande république à la Suisse_. Ils -essayèrent souvent d'en arracher l'aveu aux réformés, très-éloignés de -cette idée. - -Les Guises, sans argent, et partant sans soldats, devaient attendre -que le roi de Navarre, avec ses lestes bandes d'admirables marcheurs -gascons, arriverait à Paris vingt jours après la mort d'Henri, -balayerait le gouvernement, mettrait la main sur François II, -convoquerait les États, et se ferait par eux lieutenant général, -régent, tuteur, vrai roi au nom du petit roi. À cela il n'y eût eu -aucun obstacle. Et les Guises n'y opposèrent rien qu'une lettre de -Philippe II. - -Pendant que cette dupe, le mou, l'inepte Navarrais, voyage à petites -journées, les Guises, à qui ses conseillers vendaient leur maître jour -par jour, et qui savaient ses moindres pas, font écrire par la reine -mère à Madrid une lettre touchante et maternelle, où elle prie son bon -gendre, Philippe II, d'aider et d'appuyer le jeune âge de son fils. Le -voudrait-il? on en doutait. Il hésitait à soutenir en France les -Guises, qui en Angleterre se portaient ses rivaux. - -Même avant la réponse de l'Espagne, le Navarrais s'était perdu. Les -Guises le virent, et l'enfoncèrent par des outrages publics. Ils lui -laissèrent ses malles à la porte de Saint-Germain, en pleine route, -sans les laisser entrer, le logèrent sous le ciel. Saint-André -l'hébergea par charité. Il alla à Paris, pour sonder les -parlementaires, prudemment et timidement. La nuit, il courait chez eux -déguisé. Il trouva tout de glace. Les Montmorency et les Châtillon se -gardèrent bien d'aller à lui. - -Alors la lettre de Philippe II arriva, l'assomma. Cette lettre, lue en -conseil devant lui, était une terrible menace d'intervenir, de faire -entrer en France quarante mille Espagnols, d'employer sa vie même, -s'il le fallait. Le Navarrais fut tué du coup. À partir de ce jour on -le vit courtisan des Guises, les suivre, dédaigné d'eux, n'en tirant -pas même un regard. - -Voici le commencement du règne de l'Espagne en France. Règne facile. -Sur tous, il lui suffisait de souffler. - -Les Guises, en même temps, par un coup imprévu, étaient prosternés aux -pieds de l'Espagne. Leur violence étourdie les avait perdus en Écosse. -Malgré leur soeur, la reine douairière, qui connaissait mieux le -péril, ils avaient entrepris de faire en ce royaume une _razzia_ des -protestants et le séquestre de leurs biens. Projet fou qui était la -base d'un autre encore plus fou, l'établissement sur ces biens de -mille gentilshommes français qui, obligés au service militaire, -eussent tenu le pays en bride; une miniature enfin du grand -établissement de Guillaume le Conquérant en Angleterre. Ce beau projet -réconcilia l'Écosse; tous les partis s'unirent. Maîtres d'Édimbourg le -29 juin, le jour de la mort d'Henri II, ils dépouillent Marie de Guise -de la régence. - -Ils ont l'appui d'Élisabeth, et d'une armée anglaise, qui chassera à -la fin les Français. Les Guises, d'autre part, étaient appelés en -Angleterre; les catholiques anglais leur offraient l'île de Wight. Qui -les arrêta? Qui garda Élisabeth et lui permit d'assurer en Écosse la -victoire du protestantisme? On en sera surpris, ce fut le roi -d'Espagne qui défendit aux Guises d'accepter. - -Ainsi partout l'Espagne. C'est elle encore qui empêche les Guises de -tenir en France un concile national, les oblige d'envoyer au concile -général qui se tient à Trente, sous le bâton de l'Espagnol. - -Donc, l'Espagne faisait la terreur de l'Europe. - -On se fût rassuré, si l'on eût su l'état réel de Philippe II comme -nous le savons aujourd'hui, pouvant lire dans ses lettres et celles de -ses ministres sa misère et son impuissance. - -Nous apprenons d'abord du duc d'Albe que toute l'inquiétude de -l'Espagne, pendant quatre ans, fut d'empêcher que _la machine_ (de la -France) _ne se disloquât, n'étant pas encore en mesure_ de profiter de -ses débris. (Granv., VII, 281.) - -On voit, par les lettres de Granvelle, sa grande inquiétude, qu'il -n'arrivât la moindre chose en Europe, par exemple une tentative de la -Savoie sur Genève; _Berne en prendrait prétexte pour s'emparer du -Milanais ou de la Franche-Comté, que_, dit-il, _nous ne pourrions -jamais reprendre_. Philippe II lui répond qu'il est de cet avis, et -qu'il y faut bien prendre garde, retenir la Savoie. L'Espagne est si -malade qu'elle a peur du canton de Berne. (Granv., VI, 103, 104, 153, -195; juin 1560.) - -«Que deviendrions-nous, dit Granvelle, s'il y avait quelque trouble -ici, aux Pays-Bas!» (Granv., VI, 41, 43.) - -Cette misère datait de loin. Déjà, en 1556, Charles-Quint, ayant -abdiqué, resta des mois aux Pays-Bas, sans pouvoir passer en Espagne, -_faute d'argent_. La scène de l'abdication, qui inaugurait le nouveau -règne, se passa dans une salle encore tendue du deuil récent de Juana, -la mère de Charles-Quint. Pourquoi? _l'argent manquait_. On garda le -noir par économie. - -En janvier 1561, l'argent du roi manque pour envoyer un courrier à -Rome; Granvelle le dépêche à ses frais. Il manque même pour arrêter un -grand hérétique qui d'Angleterre arrive aux Pays-Bas. (Granv., VI, -247.) - -L'Espagne a une littérature qui manque ailleurs, celle des gueux. Mais -elle n'a rien, en tous ces livres, de comparable à la conversation -lamentable qui se tient par écrit entre Malines et Madrid, entre -Granvelle et Philippe II. Celui-ci, dont les Pays-Bas sont la mine -véritable (lui rapportant cinq fois plus que les Indes), veut que -Granvelle et Marguerite fassent un effort désespéré pour tirer encore -quelque argent. Pour cela, il ne cache rien, montre sa nudité; il leur -écrit, leur confie de sa main le secret de la monarchie, son budget -déplorable. Pour cette année, _dépense dix millions, et recette un -million_ (le reste est épuisé d'avance); donc, _neuf millions de -déficit_. - -La pièce est curieuse. Entre autres détails importants, on voit que -l'armée se débandait, qu'elle eût laissé les garnisons frontières s'il -n'était venu un peu d'argent des Indes, qu'on devait deux ans de -solde, _que les soldats espagnols pourraient bien se vendre à la -France_; même la maison du roi ne touche rien, etc. (Gr., VI, 146, -156, 183.) - -Il ne peut plus payer les pensions aux chefs des reîtres, aux princes -faméliques de l'Allemagne. Rien au prince d'Orange, dont la nombreuse -maison meurt de faim. Rien au beau-frère de ce prince, Schwarzbourg, -que la misère réduit à vendre ses trois filles (Gr., VI, 167, 550). -Philippe II voudrait payer ces Allemands, il les payera plus tard, -Granvelle peut le leur dire. En attendant, que faire? «À l'impossible, -nul n'est tenu.» (Gr., 167.) - -Toute la ressource que voit Philippe II pour le moment, c'est de -vendre ce qu'il a dans les mains, des indulgences papales; il propose -à Granvelle de publier un jubilé. - -Le ministre répond avec bon sens que les Flamands, qui viennent -d'avoir un jubilé gratis, se garderont bien de payer celui que le roi -voudrait vendre. Il peint, déplore sur tous les tons l'épuisement des -Pays-Bas. Et, en réalité, la Hollande (Wagenaar) avait, aux derniers -temps, payé par an deux ans d'impôt. - -Enhardi par cette confiance surprenante de Philippe II, Granvelle se -hasarde à lui dire qu'Anvers ne «veut pas croire la détresse de -l'Espagne, sachant par le commerce les sommes que S. M. _a dans les -mains_ et pourrait réaliser dans peu.» C'était en effet une ressource -singulière de ce gouvernement. Parfois les lingots, arrivant des Indes -à Séville pour tel négociant, étaient saisis pour un besoin public; en -place il recevait une feuille de papier, un titre pour en toucher la -rente. - -Ce qui effraye dans cette pauvreté de l'Espagne, c'est qu'en réalité -elle avait peu fourni à Charles-Quint. Les horribles dépenses de -l'empereur avaient porté sur les Pays-Bas, l'Italie et un moment sur -l'Allemagne. Qu'était donc ce pays qui, sans donner, s'appauvrissait -toujours? - -Deux cancers le rongeaient: la vie noble, l'idée catholique. La -première desséchait l'industrie, méprisait le commerce, annulait -l'agriculture. La seconde multipliait les moines, étendait chaque jour -la police de l'Inquisition; mais peu à peu cette police rencontrait le -désert; tous, se faisant persécuteurs pour n'être pas persécutés, -n'eussent bientôt trouvé à brûler qu'eux-mêmes. Les Juifs manquaient -aux flammes, les protestants manquaient. L'Inquisition affamée -cherchait au loin, et jusqu'aux Pays-Bas. À chaque instant arrivait à -Anvers des dénonciations vagues, sans preuves, d'où? de l'Andalousie! -de l'inquisition de Séville! - -Faut-il le dire pourtant? ce cancer exécrable qui rongeait les os de -l'Espagne, pour l'heure même, la rendait terrible. Philippe II -apparaissait comme un peu plus qu'un pape, comme représentant du vrai -catholicisme austère, vengeur, épurateur de la foi catholique, le roi -des flammes. Rome suivait de loin. Le duc d'Albe parle du pape comme -de tout autre petit prince. - -Contre la France divisée, contre l'Angleterre agitée, l'Espagne avait -la force de sa grande attitude, n'ayant qu'un principe, et non deux. -Le jeune roi aussi, vivant renfermé, appliqué, toujours sur ses -papiers, mystérieux dans sa vie privée, correspondait à l'idée sombre -qu'on se faisait d'un monarque espagnol. Personne ne savait combien sa -nature forte, étroite, bigote et dure, sensuelle pourtant et cruelle, -allait se pervertir dans son épouvantable rôle. - -La France présentait un grand contraste avec l'Espagne. Ruinée -d'argent, il est vrai, elle surabondait de force. Une pléthore -maladive se montrait dans la violence des partis. Certaines classes -s'étaient immensément multipliées, la noblesse et la bourgeoisie. Le -peuple s'était fort aguerri. Et, ce qui étonnait le plus, telle -qualité, étrangère à l'ancienne France, avait apparu tout à coup. -L'austérité, la gravité, la pureté des moeurs protestantes, -transformèrent plusieurs villes, même de l'aveu des catholiques. -Nombre de ceux-ci, dans la robe surtout, envièrent et imitèrent la -noblesse morale des réformés qu'ils haïssaient. S'ils n'en prirent la -pureté chrétienne, ils eurent du moins leur gravité, leur tenue, leur -persévérance. - -Le duc d'Albe pense lui-même qu'à ce moment la France était -très-redoutable: «Si les Français n'avaient eu tant d'affaires sur les -bras, si Votre Majesté n'avait prévenu leurs projets, il leur était -facile de se rendre maîtres de la chrétienté tout entière.» (Gr., -VII, 240.) - - - - -CHAPITRE XI - -TERRORISME DES GUISES--LA RENAUDIE - -1560 - - -Les Guises, appuyés en France par Philippe II et ses rivaux en -Angleterre, comme chefs du parti catholique, avaient double sujet -d'imiter l'Espagne, dans ses furies contre les hérétiques, de la -surpasser, s'ils pouvaient. - -Comment allait s'organiser la machine des persécutions? - -On l'a vue déjà sous deux formes, la police des curés, les sermons -sanguinaires des moines. L'énorme clientèle du clergé dans Paris, les -confréries marchandes qui lui étaient affiliées, les bandes d'écoliers -tonsurés, les frères de toute robe, surtout les Mendiants, enfin, et -plus que tout, l'infini des misères publiques, le grand troupeau des -pauvres assidus aux églises, assiégeant les couvents, suivant les -prêtres distributeurs d'aumônes, tout cela, dis-je, rendait possible -la Terreur ecclésiastique. - -Force morale énorme, mais non moindre matériellement. Notre-Dame et -les grands abbés (Saint-Germain, Sainte-Geneviève, Saint-Martin, -etc.), nombre d'églises avaient juridictions, officiers, huissiers, -sergents et bedeaux. Tout cela appuyé du guet et du prévôt, d'autre -part soutenu des pauvres robustes à bâtons, c'était une cohue -redoutable. Qu'était-ce si le clergé, maître dans chaque paroisse, -avait fait appel aux bannières, à cette armée urbaine qui, dès le -temps de Charles VI, offrait un front de soixante mille hommes? - -Dès août 1559, un mois ou deux à peine après la mort du roi, le -cardinal de Lorraine dressa ses batteries. Le personnel de ses acteurs -se composait ainsi. - -Il y avait un clerc du greffe, Freté, homme d'esprit et parleur -habile, qui faisait l'apôtre à merveille; on le mettait fréquemment au -cachot avec les prisonniers douteux. Ce comédien les gagnait, les -tentait, leur faisait désirer la couronne du martyre. Chose peu -difficile, au reste; il suffisait de leur dire, comme faisait le -lieutenant criminel: «Si tu renies Jésus, il te reniera à son tour.» - -Il y avait encore un tailleur, Renard, homme nerveux, peureux, qui, -depuis l'horrible hiver de 1535, où l'on brûla tant d'hommes, vingt ou -trente ans durant, fut entre la peur et la foi. Il se fit, se défit, -se refit protestant. Quand la persécution revint, on lui dit que, -comme relaps, il était perdu. Effrayé, il se fit mener à -l'inquisiteur de Mouchi, lui donna les noms les adresses, tout le -détail des assemblées. En une fois il révéla toute l'Église. - -Son charitable conseiller, qui l'effraya et le mena, était un homme de -sac et de corde, un certain orfévre, Ruffange, ex-_surveillant_ -d'assemblées protestantes, destitué pour s'être approprié l'argent des -pauvres. Sur l'espoir de la belle prime qu'on promettait (la moitié de -la confiscation!), il s'était fait délateur patenté. On aurait rougi -cependant de ne produire que lui. Il fallait des témoins. - -Deux apprentis avaient été menés par leurs maîtres aux assemblées. -Puis, fiers de ce secret, ne voulant plus rien faire, ils furent mis à -la porte. Leurs mères, fort irritées, les mènent à confesse, leur font -déclarer tout. - -L'inquisiteur et un parlementaire accueillent, caressent ces garçons, -les gardent avec eux, les font manger et boire. Les vauriens, tout à -coup importants, bien nourris, parlent tant qu'on veut, davantage. Les -assemblées infâmes, les orgies aux lumières éteintes, tout ce qu'on -disait de sale, ils ont tout vu, tout fait. - -Ayant ces témoins respectables, on ramasse des forces. Archers du -guet, sergents de la justice, bedeaux et porte-croix, on réunit le ban -et l'arrière-ban. On fond rue des Marais sur une hôtellerie. -L'assemblée y était nombreuse; quatre hommes tirent l'épée; sans -s'étonner de cette racaille de police, barrent la porte de leur corps, -donnent le temps aux autres d'échapper. À force de pousser, la foule -entra pourtant. Tout fut cruellement saccagé, les gens blessés, les -caves surtout pillées, les tonneaux éventrés; une scène hideuse -d'ivresse, de sang et de pillage. - -On passa à d'autres maisons, aux dénoncés, puis aux suspects. On ne -voyait que gens traînés, meubles en vente, butin emporté. La police ne -pillait pas seule. Derrière elle venaient les _glaneurs_, tout ce -qu'il y avait de garnements dans la ville. Cela popularisait fort -l'exécution; le pauvre monde voyait bien qu'on ne perdait rien à -travailler pour Dieu. À chaque carrefour, des moines ou des abbés -crottés causaient et animaient les groupes. Et l'on voyait aussi aux -bornes de petits misérables qui étaient affamés et cherchaient leur -vie aux ordures; car personne n'osait leur donner: c'étaient les -enfants protestants. - -Les princes d'Allemagne en vain étaient intervenus, spécialement en -faveur de Dubourg, qui était encore à la Bastille. Ordre vint de -l'expédier. Tout appel épuisé, ses parents, à force d'argent, lui -avaient ménagé l'appel au pape. Il refusa et se laissa brûler. Ses -collègues, qui étaient ses juges, et qui brûlaient en lui les libertés -du Parlement, disaient: «Ce fut un juste; mais il a la loi contre -lui.» - -La justice s'étant suicidée elle-même, des libertés nouvelles -commencèrent dans Paris, celle surtout de battre les passants. À tous -les coins des rues, aux meilleures maisons catholiques, on mettait des -Vierges Maries devant lesquelles on marmottait. Ces marmotteurs ne -perdaient pas leur temps, ils arrêtaient les gens avec leurs boîtes ou -tirelires, où il fallait donner pour le luminaire de la bonne Vierge, -pour les messes qu'on lui dirait, pour les procès à faire aux -luthériens; qui ne donnait, était battu. Mode excellente qui alla -s'étendant. On se mit, avec des bâtons, à promener ces boîtes de -maison en maison. Un refus désignait pour le meurtre et le pillage. - -Cette Terreur dura tout l'hiver. Le cardinal triomphait tellement, -qu'il mena à grand bruit les deux apprentis à la cour, contant -cyniquement aux dames toutes les infamies protestantes. Le malheur -voulut cependant que, dans ce troupeau de moutons qu'on égorgeait -muets, il y eût un homme résolu, un certain avocat Trouillas, de la -place Maubert. Les deux vauriens parlaient fort des filles de -Trouillas et s'en vantaient. Le père, solennellement avec elles, alla -s'emprisonner, et exigea que la chose fût éclaircie. Les misérables, -confrontés, se coupèrent, s'embrouillèrent. Cette famille courageuse -couvrit la justice de honte. - -La protection publique cessant, le gouvernement s'affichant comme -gouvernement d'un parti, chacun était tenté de se protéger soi-même. -On lança édit sur édit pour défendre les armes, et on les enlevait de -vive force. Défense très-spéciale de voyager avec des pistolets. Ordre -de courir sus à qui en porte, et de crier sur lui: «Au traître! au -boute-feu!» Enjoint aux paysans de laisser leurs travaux, pour y -courir, de sonner le tocsin sur celui qui voyage armé. - -Une réaction était infaillible. Quels en seraient les chefs? Navarre? -Condé? l'amiral ou Montmorency? Celui-ci était poussé sans ménagement. -Guise n'était pas content d'avoir tiré de lui la charge de -grand-maître, et de son neveu le gouvernement de Picardie. Il faisait -encore au vieux Montmorency un procès ruineux sur je ne sais quelle -terre. Tel était ce pouvoir, irritant, provocant sur le petit et sur -le grand, tracassier, processif, menant de front deux guerres, celle -de force et celle de chicane, plaidant au Châtelet pour un champ, -pendant qu'à main armée il saisissait la monarchie. - -Ils pensaient, non sans vraisemblance, que le roi de Navarre d'une -part, Montmorency de l'autre, n'oseraient fâcher le roi d'Espagne, -dont le premier était l'humble client, l'autre le serviteur et -l'obligé. - -Condé, moins dépendant que son frère de l'Espagne, était chef naturel -de la révolution. On s'adressa à lui. Des hommes intrépides, de -fortune désespérée, s'offrirent, dirent que rien n'était plus facile, -qu'on ne nommerait pas même le prince, qu'il n'avait rien à faire qu'à -s'en aller princièrement jusqu'à la Loire, à Orléans, et là -d'attendre, qu'on ferait tout pour lui, qu'on enlèverait les Guises, -qu'on lui mettrait en main le roi et le royaume. - -L'homme qui se faisait fort ainsi de transférer la France était un -gentilhomme du Périgord, le sire de la Renaudie, ruiné et diffamé pour -un procès. À tort ou à raison? il n'est aisé de l'éclaircir. Lui-même -contait ainsi la chose. Sa famille avait élevé et nourri un jeune et -savant homme, le greffier du Tillet; ce nourrisson, dès qu'il eut -plumes et ailes, tourna du bec contre son nid; fort de sa position au -Parlement, il attaqua ses bienfaiteurs, leur fit procès, gagna. Ce -n'est pas tout; il fit happer la Renaudie, comme ayant fait des -pièces fausses. Tout cela d'autant plus facile, que du Tillet s'était -donné aux Guises, au cardinal de Lorraine, qui se servait de lui. Un -beau-frère de la Renaudie, messager du roi de Navarre, fut, par ordre -de François de Guise, mis à la torture à Vincennes, et étranglé par le -garrot, à la mode espagnole. - -La Renaudie, élargi, était passé en Suisse, avait vu les réfugiés à -Lausanne, à Genève, mis son épée aventurière à la disposition des -saints. La difficulté était de leur faire croire qu'il n'y avait pas -de révolte en tout cela. Les vrais révoltés, au contraire, disait-il, -les usurpateurs, c'étaient les Guises, qui tenaient le roi prisonnier. -On n'agissait que pour son bien, pour le remettre en liberté. - -Rien de plus innocent. Nul droit plus évident pour un peuple que -d'aller porter à son roi ses doléances. L'année dernière, on avait vu -les Écossais, d'un grand soulèvement pacifique, partir à la fois de -toutes les villes, aller par cent mille et cent mille, faire leurs -remontrances à Stirling. La France allait en faire autant; -pacifiquement, mais tout entière, elle devait se diriger vers Blois. -Seulement, comme on pouvait prévoir que les Guises fermeraient la -porte, il n'était pas inutile d'avoir quelques centaines d'épées de -gentilshommes qui se chargeassent de l'ouvrir. - -Les actes émanés des Guises, qui qualifièrent et frappèrent la -révolte, ne manquent pas, pour l'amoindrir, de la concentrer dans la -Renaudie et ceux qui armèrent avec lui. Ce qui est sûr, c'est qu'un -petit nombre de nobles, venus de toutes les provinces, se rallièrent à -lui à Nantes, et s'engagèrent pour eux et leurs amis. Voilà ce qu'on -appelle conjuration d'Amboise ou conjuration de la Renaudie. Les -histoires postérieures, écrites longtemps après sous Henri IV, les de -Thou, les Matthieu, pour abréger ou simplifier, unifient, concentrent -et précisent, écartent nombre de circonstances, réduisent une grande -révolution à un petit mouvement. Les modernes encore plus. L'un d'eux, -sans preuve, raison ni vraisemblance, suppose une assemblée en règle -de tout le parti protestant, et présidée par Coligny! - -Tenons-nous-en aux récits du temps même, rétablissons les -circonstances qu'on a cru pouvoir écarter. La révolution reparaît ce -que le seul bon sens devait faire présumer, immense, infiniment -diverse, mais absolument spontanée. - -L'équivoque de la Renaudie ne trompait que ceux qui voulaient l'être. -On devinait parfaitement qu'un homme comme le duc de Guise ne serait -pas aisément enlevé, qu'il y aurait un rude combat. Et l'on sentait -aussi qu'aller en armes arracher au roi ses premiers serviteurs, ses -oncles (par sa femme), le délivrer des Guises pour l'assujettir à -Condé, ce n'était pas précisément un acte d'obéissance. - -Rien n'indique que les ministres protestants y aient pris la moindre -part. Ils recevaient encore le mot d'ordre de Genève, et Genève -condamna cet événement. - -Beaucoup de Français s'abstinrent de même par loyauté et fidélité -monarchique. Ils auraient cru entacher leur honneur. Au moment où le -roi d'Espagne venait de s'engager à protéger le petit roi, une telle -prise d'armes pouvait donner prétexte à l'invasion espagnole. - -Enfin, chose très-grave, de grands mouvements populaires avaient lieu -en Normandie, d'un caractère anarchique et sinistre, absolument -étranger et contraire à l'influence de Genève. Un maître d'école de -Rouen prêchait la résistance à main armée, non pas la nuit dans -quelque cave, mais le jour en plein champ, à un peuple innombrable. -Cet homme, dont les protestants parlent avec horreur et qu'ils -flétrissent du nom d'anabaptiste, rappelait les prophètes de Munster -par son illuminisme, ses visions, ses révélations. L'Esprit le -saisissait quand il planait sur cette foule. Il luttait, se débattait -contre, écumait, se tordait. Enfin l'Esprit était vainqueur, le -torrent débordait en brûlantes paroles qui toutes ne prêchaient que -l'épée. - -Cette génération, élevée dans la terreur de la tragédie de Munster et -dans la plus profonde antipathie pour l'anabaptisme, avait d'autant -plus d'éloignement pour toute résistance armée. Il fallut des -circonstances inouïes, les plus cruellement provocantes, pour l'amener -à la guerre civile. Aussi l'on ne voit pas que beaucoup de gens aient -armé. La grande foule qui se mit en mouvement, partit sur ce mot -d'ordre qu'on répandit: _Aller se plaindre au roi_. Elle partit sans -armes, innocente et confiante, de toutes les provinces, croyant -uniquement appuyer une remontrance sur le gouvernement des _Lorrains_ -et l'usurpation _étrangère_, en faveur des princes du sang, du droit -national, de l'autorité légitime. Dans une chose tellement licite, il -n'y eut ni crainte, ni précaution, ni mystère. Toutes les routes se -couvrirent de gens qui marchaient vers la Loire, sans être affiliés à -la conjuration, probablement sans savoir même le nom parfaitement -obscur de la Renaudie. - -Notez que, dans ceux même qui armèrent et furent pris, il n'y a aucun -nom connu. Le plus considérable est un baron de Castelnau, apparenté à -quelques grandes familles. Du reste, aucun seigneur. C'étaient, en -tout, quelques centaines de petits gentilshommes, étrangers à la haute -noblesse, et non moins inconnus à la grande foule populaire qui allait -se plaindre au roi. - -Ce qu'il y avait de considérable parmi les nobles délaissait les -Guises et la cour dans une grande solitude, et s'était tout d'abord -groupé autour des Montmorency et des Châtillon. Toute la crainte des -Guises, qui furent de très-bonne heure avertis du mouvement, c'était -que les trois Châtillon, l'amiral Coligny, le cardinal Odet et -Dandelot, n'en prissent la conduite. De quoi ils étaient -très-éloignés, et comme neveux du connétable, et comme loyaux sujets, -enfin comme chrétiens protestants, encore très-soumis à Genève, fort -éloignés des doctrines hardies de Knox et du _covenant_ écossais. Ils -ne voyaient pas clair dans ce grand mouvement anonyme d'une foule -mêlée, encore moins dans cette ténébreuse chevauchée d'un homme mal -noté, qui, avec un parti de petite noblesse, avait aussi embauché -quelques reîtres, nouvellement licenciés. - -La Renaudie était venu à Paris, sans nul doute pour tâter les -ministres réformés, qui y avaient déjà un centre. Tout indique qu'il -échoua. L'affaire eût été bien autrement organisée, harmonique et -d'ensemble, s'il eût eu l'appui des églises qu'on venait de -constituer. N'ayant Genève, il n'eut Paris. Il dut manquer la France. - -À Paris, il logeait au faubourg Saint-Germain, dans la maison garnie -que tenait un certain avocat Avenelles. Cet homme, à qui on put cacher -la chose, y entra, puis s'en effraya et dit tout à Millet, secrétaire -du duc de Guise (qui a compilé ses Mémoires). Millet leur mena -Avenelles. Ils étaient déjà avertis, surtout d'Espagne. Ils virent que -la chose était sérieuse, et se jetèrent, avec le roi, au fort château -d'Amboise. - -Là, ni troupes ni munitions dans le château. La ville même d'Amboise -pleine de protestants. La grande ville voisine, Tours, indifférente ou -hostile. La nécessité d'attendre que le secours leur vint de Paris, de -cinquante ou soixante lieues. Si la Renaudie eût agi seul, et fût venu -d'une seule course avec deux ou trois cents chevaux, il prenait le -renard au gîte. Il aurait eu la ville sans coup férir, et le château, -sans vivres ni poudre, eût été obligé de traiter au bout de deux -jours. - -Mais l'assemblée de Nantes, peu confiante pour la Renaudie, lui avait -donné un conseil de six personnes qui l'obligèrent d'agir _avec -prudence_, autrement dit de manquer tout. On s'attendit les uns les -autres; on voulut agir en cadence avec _le chef muet_ (Condé); on -attendit peut-être ce que feraient les Châtillon. - -Les Guises étaient perdus sans l'incroyable chance qu'ils eurent de -voir leurs ennemis, les Châtillon, Condé, se mettre dans Amboise avec -eux, déconcerter l'attaque, paraissant être pour les Guises, et, par -leur seule présence, manifestant la discorde morale et l'impuissance -de la révolution. - -Nous l'avons dit: l'opposition protestante, et toute opposition alors, -était brisée d'avance par son incertitude sur la question capitale: -_Faut-il obéir aux puissances injustes?_ Oui, répond le Christianisme. -Non, répond la Révolution. - -Les Guises n'ignoraient pas que Coligny était chrétien, et chrétien de -Genève; donc, qu'il obéirait. Ils n'hésitèrent pas à l'appeler. - -Ils lui firent écrire par la reine mère que nos troupes étaient -assiégées en Écosse, qu'il fallait aller à leur secours, forcer le -passage à travers les vaisseaux anglais, que le roi voulait s'entendre -avec eux. À l'instant même, les trois frères arrivèrent, Coligny, -Dandelot, Odet le cardinal. Ils ne virent que la France et ils -sauvèrent leurs ennemis. - -La présence du cardinal de Châtillon, inutile pour la question de -guerre, indique assez que les trois frères espéraient profiter de -cette crise pour la cause de la liberté religieuse. - -En effet, à peine arrivés (fin février), on les caresse, on les -entoure, on leur demande ce qu'il faut faire. Ils répondent en deux -mots: _Amnistie, liberté_. À quoi on leur dit qu'on a peur d'irriter -le parti contraire. On réduit la concession à un acte bâtard qui -amnistie le passé pour ceux qui se repentent et changent. Mais on -excepte _ceux qui conspirent sous prétexte de religion_. On excepte -les _ministres_ mêmes. On met au bas de l'acte les noms des membres du -conseil, spécialement les Châtillon. - -Coup terrible pour la Renaudie. Mais un autre lui vient plus fort. - -Condé venait lentement entre Orléans et Blois. Un lieutenant des -Guises qui allait à Paris le rencontre, lui dit avec une légèreté -méprisante qu'on sait tout, qu'on n'en tient grand compte. Le prince -perd la tête; il sent le ridicule de sa situation; il voit qu'on se -rira de lui, qu'on chansonnera sa prudence. Et, pour se montrer brave, -il va se jeter dans Amboise. - -Les Guises, surpris de leur bonne fortune, traitent cet étourdi avec -le mépris qu'il mérite. Ils sentent que, par lui, ils seront -vainqueurs sans combat. - -Forts dès lors, ils écrivent au roi de Navarre, lui font peur de -l'Espagne, mettent sa pauvre tête dans un tel ébranlement, qu'il -rassemble des forces, surprend et taille en pièces trois mille hommes -de son parti; il se lave dans le sang des siens. - -La Renaudie était un homme peu ordinaire. La duperie des Châtillon, -l'insigne étourderie de Condé, la complète connaissance que les Guises -ont de son plan, rien ne peut lui faire lâcher prise. Il se tient à -six lieues d'Amboise. Il sait parfaitement que les Guises n'ont encore -que cinq ou six cents hommes, qu'ils ne les emploient au dehors qu'en -dégarnissant le château. - -Ayant dans la ville d'Amboise une centaine de réformés, cet homme -d'indomptable courage se tient prêt à frapper un coup. - -Le parti, malheureusement, lui avait donné des lieutenants qui lui -ressemblaient peu. L'un d'eux, baron de Castelnau, homme de haute -noblesse, de science et de grande piété, conduisait une petite bande -du Périgord. Assiégé dans une maison par le duc de Nemours et cinq -cents cavaliers, il parvint cependant à faire avertir la Renaudie. -C'était justement l'occasion que celui-ci attendait. Il calcula que si -Castelnau résistait, il trouverait les Guises à peu près désarmés. Au -grand galop il courut vers Amboise. Trop tard. Il sut en route que -Castelnau avait parlementé, que, Nemours lui donnant sa parole de -prince _de le mener au roi_ sans qu'il lui arrivât mal, _de lui faire -donner audience_, le bonhomme l'avait remercié de lui procurer sans -combat un tel excès d'honneur. Inutile d'ajouter que la parole de -prince, l'honneur, l'audience royale, se résumèrent en une cave où il -fut jeté en attendant qu'on l'étranglât. - -La Renaudie fut tué, peu après, dans une obscure rencontre. Mais les -Guises purent voir que sa mort ne finissait rien. Ces hommes obstinés, -intrépides, arrivaient toujours et toujours pour se faire tuer. On en -trouvait tout autour dans les bois. Amenés, ils ne paraissaient pas -dans une humble attitude de captifs, mais parlaient franchement, tout -haut et menaçants, disant sans détour qu'ils venaient uniquement pour -chasser les Guises. On pouvait les tuer, non leur ôter leur espoir, -tant ils étaient sûrs de leur cause et de la justice de Dieu. Au -milieu même du triomphe des Guises, il y eut encore un gentilhomme -d'un si aventureux courage, qu'il faillit enlever la ville sous leurs -yeux, et que, sans un malentendu, la chose eût encore réussi. - -Cette obstination jeta Guise dans un sauvage désespoir. Il jugea fort -bien dès ce jour qu'il périrait par ce parti: «Du moins je vengerai ma -mort, dit-il, je jouerai quitte ou double; j'en tuerai tant qu'il en -sera mémoire.--Attendez donc au moins, dit le chancelier Ollivier, que -vous ayez les chefs.» Mais il ne voulut rien attendre. Il se donna à -lui-même (17 mars) des lettres royales qui le firent lieutenant du roi -pour les faire mourir _sans forme de procès_. Il avait mis au bas: _De -l'avis du conseil_, qu'il n'avait daigné consulter. - -Le mouvement était si vaste et si universel, qu'on dédaignait ou -ignorait (dans les provinces lointaines) la Terreur de la Loire. - -En Berry, en Guyenne, des soulèvements commençaient. En Provence, -trois mille hommes armés forçaient la ville d'Aix pour délivrer un -prisonnier. Dans le Dauphiné même, dont Guise était le gouverneur, les -protestants s'inquiétèrent si peu de l'échec de la Renaudie, qu'ils -prirent ce moment même pour occuper une église de moines, en faire un -temple. Le danger était plus grand à Rouen, où l'anabaptisme se -prêchait hardiment aux grandes foules d'ouvriers, bravant également et -les catholiques impuissants et les protestants dépassés. - -Nul doute que cette situation n'intimidât et ne paralysât les -Châtillon. On les retint d'autant mieux à Amboise à attendre les -vieilles bandes qui allaient venir, disait-on, et s'embarquer avec eux -pour l'Écosse. Dandelot écrit dans ce sens à son oncle le connétable -(26 mars 1560). Il espère qu'on étouffera _ces mauvaises et -pernicieuses volontés_; l'exécution des prisonniers _continue tous les -jours_. Il n'en écrit pas davantage. - -Exécutions sans procès et sans preuves. On ne put jamais rien tirer -des prisonniers que parfait dévouement au roi. La situation du -chancelier Ollivier qui les interrogeait, les trouvait innocents et -les voyait périr, était épouvantable, pleine d'horreur et d'infamie. -Cet homme éclairé, modéré, au bout d'une carrière honorable, marquée -par des réformes utiles, se laissait traîner par les Guises, abîmer -dans la boue, dans la damnation. Ses prisonniers étaient ses juges et -le tenaient sur la sellette. L'un d'eux (c'était le baron de -Castelnau), à qui Ollivier demandait où il était devenu si savant, lui -répondit: «Chez vous, par vos exhortations, quand vous me disiez -d'aller à Genève, quand je vous vis pleurer votre faiblesse pour le -massacre des Vaudois, et que vous sentîtes dès lors que vous étiez -rejeté de Dieu.» - -Un autre, un orfévre, nommé Picard, alla plus loin. Il lui défila -toute sa vie, lui rappela combien de fois il lui avait porté des -livres protestants et révéla son intime intérieur. Le chancelier, -comme un homme blessé et chancelant, faisait le brave encore. Il -menaçait un jeune homme de le faire pendre. «Pendre! dit celui-ci, -cela est bien aisé à dire. Si l'on vous eût pendu lorsque vous l'avez -mérité, vous seriez sec depuis trente ans. Rappelez-vous qu'étant -écolier à Poitiers vous tuâtes méchamment un camarade, si bien que -votre père depuis ne voulut plus vous voir. Et rappelez vous aussi -que, pour ce meurtre vous avez laissé pendre votre ami Arquinvilliers -à la place Maubert.»--Cette révélation d'un crime si longtemps ignoré, -qui lui éclatait tout à coup, fut une lame qui lui perça le coeur. Il -ne contredit pas, et resta là anéanti. On le prit, on le porta à son -lit. Et le vieillard débile, devenant frénétique, se mit à battre son -lit plus fort que n'eût fait un jeune homme. Tout le monde était -épouvanté. Le cardinal de Lorraine y alla, pour que du moins il mourût -décemment. Mais Ollivier ne put le voir. Il s'écria: «Ah! cardinal, -par toi, nous voilà tous damnés.--Mon frère, dit le prélat, résistez -au malin esprit.--Bien dit! bien rencontré!» dit l'autre avec un rire -horrible. Il tourna le dos, et mourut. - -Quand le duc de Guise le sut, il fut exaspéré de l'audace du mourant -qui damnait un homme comme lui. «Damnés! damnés! s'écriait-il, tirant -sa barbe rousse. Il en a menti, le vilain!... Il est mort comme un -chien, qu'on me le jette à la voirie!» - -Cette certitude qu'il avait d'être tué tôt ou tard le rendait -très-féroce. Castelnau, ayant longuement disputé de la foi avec le -cardinal, lui fit accepter quelque chose, et il en prenait à témoin le -duc: «Eh! que m'importe à moi? dit celui-ci. Qu'ai-je à faire de ta -religion? mon métier n'est pas de parler, mais de couper des -têtes.--Mot indigne d'un prince!» dit courageusement le martyr. - -Les femmes et les enfants étaient menés, après souper, voir les -exécutions. Les petits frères du roi s'y habituaient et finirent par -en rire. - -Les dames avaient pitié dans le commencement. La duchesse de Guise, -qu'on traîna pour voir ce spectacle, rentra éperdue chez la reine -mère. «Qu'avez-vous? lui dit celle-ci.--Ce que j'ai? Ah! madame! je -viens de voir la plus piteuse tragédie, le sang innocent répandu, les -bons sujets du roi à mort... Comment douter qu'un grand malheur ne -frappe bientôt notre maison!» - -Personne ne fut exempt de cette complicité des yeux. On exigea de -Condé même qu'il regardât par la fenêtre, qu'il vît mourir ceux qui -mouraient pour lui. On l'y traîna, pour ainsi dire. À ce dernier degré -de honte, mordu au coeur, il s'écria: «Je comprends bien pourquoi on -fait mourir tant de braves gentilhommes qui ont rendu tant de -services. Les étrangers auront bon temps; avec l'aide d'un prince -ennemi, ils mettront en proie le royaume.» Ce mot était tout un -réquisitoire pour faire mourir plus tard les Guises. Ils comprirent, -et le cardinal dit qu'il fallait le tuer. On assure qu'ils auraient -voulu que François II, qui jouait souvent avec lui, lui donnât un coup -de dague. Comment compter pourtant sur une main si faible? on ne -tenait ni le roi de Navarre, ni Montmorency. Qu'eût-il servi d'égorger -Condé! - -Toutefois, pour être folle, l'idée eût pu, à la rigueur, leur -traverser l'esprit. Le cardinal était dans le paroxysme féroce d'un -poltron rassuré qui se venge de sa peur; Guise, dans la sauvage fureur -d'un homme qui s'est cru adoré, et qui se voit maudit. Il avait soif -de sang. Toutes les lettres qu'il fait écrire, comme lieutenant du -roi, ne parlent que de tuer, pendre, tailler en pièces: «En finir avec -la canaille qui ne fait que charger la terre,» etc., etc. Sans parler -des potences, et des têtes fichées, les cadavres exposés au marché, -dont on souffrait la puanteur, on noyait dans la Loire, on tuait dans -les bois, on tuait dans le château. Un gentilhomme étant venu -s'informer de la santé de Guise de la part du duc de Longueville, qui -se disait malade (pour se dispenser de venir), Guise voulut qu'il -emportât un effet de terreur, et qu'on sût bien quel homme désormais -il était. Il le reçut à table, et dit: «Rapportez-lui que je me porte -bien, et de quelle viande je me régale.» On amena un homme grand, de -belle apparence, qui fut accroché par le cou aux barreaux des -fenêtres, et lancé sous les yeux du gentilhomme épouvanté. - -Mais ces morts n'étaient pas muettes. On n'avait pas si bon marché de -ces hommes d'épée que des pauvres martyrs des villes, ouvriers, -artisans, qui, quarante ans durant, avaient alimenté la flamme des -bûchers, sans rien faire que bénir, prier. Ceux-ci priaient contre -leurs assassins, voulaient leur châtiment, et déjà le commençaient par -leurs regards et leurs paroles. Ils sentaient avec eux la France, la -vraie France, le ciel et l'avenir. Ils levaient en mourant leurs mains -loyales à Dieu. L'un d'eux, M. de Villemongis, trempa les siennes dans -le sang de ses amis déjà exécutés, et, les élevant toutes rouges, cria -d'une voix forte: «C'est le sang de tes enfants, Seigneur! Tu en -feras la vengeance!» - - - - -CHAPITRE XII - -MORT DE FRANÇOIS II ET CHUTE DES GUISES - -1560 - - -Le 31 mars et le 12 avril, les Guises firent faire au nom du roi deux -apologies de l'affaire d'Amboise, l'une envoyée au Parlement, l'autre -au roi de Navarre. Ils réduisirent les tailles, et créèrent chancelier -un homme connu pour modéré, L'Hospital, chancelier de la soeur d'Henri -II, Madeleine, récemment mariée au catholique duc de Savoie, mais qui -tenait à Nice sa cour dans un tout autre esprit. - -Changement subit, inouï, incroyable! Disons mieux, défaillance étrange -des Guises! Le coeur manqua, ce semble, au cardinal de Lorraine; la -girouette tourna; la violence fit place à la peur. - -Non sans cause. Dans les murs mêmes d'Amboise, et parmi les supplices, -contre les Guises venait de se former le tiers parti. - -Observons-en bien la naissance. Ceux qui, par devoir ou hasard, se -trouvèrent au fatal château dans ce moment d'horreur, les Châtillon -spécialement, en désapprouvant la révolte, cherchèrent inquiètement -par où l'on contiendrait les Guises. - -Le jeune roi, âgé de dix-sept ans, nerveux et maladif, avait été -d'abord fort ému de l'affreux spectacle. Il en avait pleuré, disant -toujours: «Hélas! qu'ai-je donc fait à mon peuple?»--Puis, entendant -les condamnés n'accuser jamais que les Guises, il en avait fait la -remarque, comprenant très-bien que l'entreprise n'était nullement, -comme on le lui disait, dirigée contre lui. - -Cette faible et pauvre volonté ne s'appartenait pas. Deux femmes se la -disputaient, sa mère, sa jeune épouse. De quel côté pencherait-il? -Cette grande question, décisive pour la France, était toute dans la -chambre à coucher. Jeune et malade, il avait bien ses faiblesses -natives pour sa mère et nourrice. Mais qu'était tout cela contre un -mot de Marie Stuart? - -La mère, plus que prudente, et n'osant même souffler devant les -Guises, avait cependant pris parti dans l'amnistie accordée le 2 mars. -Le messager royal qui porta l'acte au parlement y ajouta ce mot: Que -le cardinal de Lorraine demandait _qu'on attendît quatre jours_ et -qu'on fit des processions dans Paris, mais que la reine mère engageait -à enregistrer sans _attendre_. - -Voilà la première et timide révolte de Catherine. - -Elle intervint, et avec beaucoup d'insistance, pour que l'on sauvât -Castelnau, apparenté à maintes grandes familles qui, disait-elle, ne -pardonneraient jamais sa mort. D'autres, surtout les Châtillon, -prièrent aussi pour lui. On poursuivit les Guises de prières et de -caresses jusque dans leur chambre. On ne tira du cardinal qu'un mot: -«Il mourra, et personne ne viendra à bout de l'empêcher.» - -Je ne vois point que la jeune Marie Stuart, alors toute-puissante, se -soit jointe à sa belle-mère. Elle avait été élevée par le cardinal de -Lorraine, et ne faisait qu'un avec lui. Les lettres de sa plus tendre -enfance, qui témoignent d'une précocité d'esprit extraordinaire, -montrent aussi combien elle naquit violente et dure. Elle y félicite -sa mère des exécutions qu'elle faisait en Écosse: «Vous avez très-bien -fait de ce que voulés _faire justice_; ils en ont bon besoin.» -(Labanoff, I, 6.) - -Élevée, dès l'âge de six ans, par sa belle-mère Catherine, qui la -faisait coucher près d'elle à côté de ses filles, à peine fut-elle -reine, qu'elle devint son espion, mais ouvertement, sans pudeur; elle -se fit, à dix-huit ans, gouvernante et surveillante d'une femme de -cinquante ans qui lui avait servi de mère, abusant de ce que l'audace -et l'insolence lui donnait d'ascendant sur cette personne fine et -rusée, mais vile, tenue toujours très-bas, lâche de nature et -d'habitude. - -Choquant spectacle! de voir la vieille qui tremblait sous la jeune? de -voir déjà en cette créature comblée de tous les dons, et qu'on eût -voulu adorer, le coeur ingrat, le vilain coeur des Guises et leurs bas -instincts de police! - -La situation de Catherine lui faisait regretter sans doute d'avoir, -pour plaire aux Guises, reçu durement Montmorency.--D'autre part, les -Châtillon, ses neveux, ne pouvaient avoir prise sur le jeune roi -contre sa femme qu'au moyen de sa mère. Ils s'adressèrent à Catherine, -exprimèrent le désir qu'elle prévalût près de son fils. - -Qu'auraient-ils fait? Le roi de Navarre négociait avec l'Espagne, et, -pour plaire à l'Espagne, pour se laver de l'affaire de Condé, -égorgeait son propre parti! - -Montmorency, les Châtillon, pensèrent sans doute qu'après tout cette -Italienne, infiniment prudente et modérée, sans amis ni parti, serait -heureuse de s'appuyer sur eux, de se régler par leurs conseils. - -Le connétable agit dans ce sens et contre les Guises. Armé chez lui et -cantonné à Chantilly, il voulut bien en sortir sur un ordre du roi -pour expliquer au parlement l'affaire d'Amboise. Il blâma la prise -d'armes, mais non le mécontentement public, et spécifia qu'on n'avait -_attaqué que les Guises_, les désignant ainsi comme la pierre -d'achoppement, la cause de tous les embarras. - -L'ambassadeur d'Espagne (qu'on croyait dirigé par les avis du -connétable) offrit les secours de son maître, mais à qui? non aux -Guises. Loin de là, il dit qu'on ferait bien de les écarter pour un -temps. - -Ce mot seul les tuait. Et au même moment leur fortune périssait en -Écosse. Philippe II se vengeait de leur duplicité. Ils sollicitaient -son appui en France, et en Angleterre travaillaient pour se faire, à -sa place, les chefs du parti catholique. Le roi d'Espagne protégea la -protestante Élisabeth, leur interdit de l'attaquer. Elle put à son -aise envoyer des troupes en Écosse et en chasser les Français. Les -Guises ne désarmèrent Élisabeth que par l'intercession de Philippe II. - -Donc voilà les deux faits qui dominent la situation: le tiers parti -commence en Catherine, et les Guises ne se maintiendront qu'en -devenant de plus en plus les serviteurs du roi d'Espagne, dont ils -avaient eu jusque-là la folie de se croire rivaux. - -Blessés ainsi au sein de leur victoire, ils étaient fort embarrassés -de Condé. Ils ne pouvaient guère l'élargir qu'en lui faisant excuse. -On n'avait rien trouvé dans ses papiers. Il était en mesure de les -menacer à son tour. Lui-même avait besoin d'une bravade pour se -relever, après le triste rôle qu'il avait joué, son mensonge palpable -et le reniement de ses amis. Il risqua un outrage aux Guises. - -Le mot de Castelnau _qu'un bourreau n'était pas un prince_, indiquait -ce qu'il fallait dire. Condé, dans le conseil, déclara que ses ennemis -qui le prétendaient chef de la conjuration avaient menti, qu'il était -prêt _à mettre bas son rang de prince_, pour, _les haussant à son -niveau_, les combattre, leur faire avouer qu'ils étaient poltrons et -canailles. Cela dit, il sortit, les ayant d'un mot, dégradés. - -Cela leur fut amer. Ce nom de princes, fort longtemps disputé, -laborieusement établi, mais si justement contesté à des bourreaux -couverts de sang, ils le revendiquèrent bien vite. Guise se leva, il -dit que, _comme parent du prince_, s'il y avait combat, _il avait -droit_ d'être son second. - -Voilà ce mot qu'on a défiguré. - -Condé se trouva libre. Marguerite ne l'était pas. Les Guises -sentaient bien que leur péril dès lors était en elle, et la gardaient -à vue. Son garde et son geôlier, c'était sa tendre fille Marie Stuart, -qui ne pouvait s'arracher d'elle, ne la quittait d'un pas. On savait -que, sous main, dans les rares échappées qu'elle avait eues, elle -adressait de bonnes paroles aux réformés. Une fois, elle avait cru -pouvoir se ménager un moment d'entrevue avec Régnier de La Planche, -l'illustre historien protestant. On le sut à l'instant, Catherine jura -qu'elle n'avait voulu que trahir La Planche, le faire parler devant -les Guises, lui faire livrer les secrets du parti. Et, en effet, elle -cacha le cardinal de Lorraine, de manière à pouvoir l'entendre. Elle -l'écouta longuement, puis le fit arrêter. Elle obtint cependant qu'il -sortît quatre jours après. - -Il en fut de même d'une adresse que les réformés lui firent remettre -par un jeune homme à son passage entre deux portes; cette pièce fut -saisie à l'instant dans les mains de la reine mère par sa belle-fille -et portée aux Guises. Catherine, lâchement, abandonna l'homme en -péril; mise en face de lui, elle lui reprocha de lui avoir remis un -pamphlet qui l'attaquait elle-même. «En quoi? dit-il.--En attaquant -MM. de Guise, avec qui nous ne faisons qu'un.» - -Le plus bizarre de la situation, c'est que le cardinal de Lorraine, -inquiet de cette popularité de Catherine, imagina de lui faire -concurrence auprès des protestants. Deux mois après Amboise, ayant à -peine lavé ses mains sanglantes, il veut conférer avec eux, les -appelle, les accueille, dispute amicalement. - -C'est lui qui avait appelé L'Hospital, créature d'Ollivier, légiste, -homme de lettres, et grand faiseur de vers latins, panégyriste facile -des grands, à la mode italienne. C'était un homme absolument inconnu -de la magistrature, et qui avait cheminé sous la terre. Personne ne -devinait qu'il fût très-honnête et très-bon, excellent citoyen. Il -était fils d'un médecin, d'un proscrit qui avait suivi le connétable -de Bourbon. Il avait longuement vécu en Piémont. Le malheur et l'exil -l'avaient fort aplati; au dehors seulement, car le coeur était -admirable. Plus que sage et plus que prudent, il était secrètement -favorable aux réformés, et pourtant le cardinal de Lorraine le croyait -son homme. D'Aubigné assure qu'il avait donné, comme sans doute une -infinité de gens inconnus, sa petite contribution d'argent aux -conjurés d'Amboise. - -Dans ce moment les Guises étaient entre l'enclume et le marteau. D'une -part, Philippe II les pressait d'acquitter le voeu d'Henri II, et -d'accepter l'Inquisition. D'autre part, ils auraient voulu calmer le -parti réformé qui partout se montrait en armes. L'Hospital, déjà -chancelier (sans avoir encore sa nomination), leur fit habilement le -bizarre édit de Romorantin, un édit à deux faces, indulgent et sévère. -Il donnait aux évêques le jugement d'hérésie. Nulle peine indiquée que -la mort. Voilà pour le sévère, et ce qu'on montrait à l'Espagne. Mais, -d'autre part, les Parlements ne jugeant plus, et la mort ne pouvant -être prononcée par l'Église seule, les protestants n'avaient à -craindre que les punitions canoniques. - -Cependant Condé, de retour près de son frère, l'avait ramené au -connétable, aux Châtillon. Tous ensemble exigèrent les États Généraux. -Les Guises n'osèrent s'y opposer. Seulement ils rusèrent, en faisant -seulement une assemblée de notables, intimidant Navarre, l'empêchant -d'y venir. Montmorency vint seul, mais avec ses neveux et une armée de -gentilshommes. (Fontainebleau, 21 août 1560.) - -Les deux partis obtinrent ce qu'ils voulaient. Coligny dit que, sur -l'ordre de la reine mère, il avait vu la Normandie, et qu'il en -rapportait une adresse des réformés pour obtenir la tolérance. «Par -qui signée? dit-on.--Par cinquante mille hommes de Normandie, si vous -voulez, demain.» On disputa, mais on promit la tolérance provisoire, -et les États Généraux, qu'exigeait aussi Coligny. - -En revanche, les Guises se donnèrent à eux-mêmes, au nom du roi, -l'indemnité complète, la plus blanche innocence, pour tous leurs actes -de finances et de guerre. - -L'édit pacificateur est du 26 août. Et le 27, le connétable étant à -peine en route pour retourner chez lui, les Guises mettaient à la -Bastille _un complice du connétable_ qui, d'accord avec lui et -d'autres, écrivait au roi de Navarre, pour l'engager à faire mourir -les Guises, dont les États auraient ordonné le procès. Tout cela, -disait-on, se lisait dans les lettres qu'on prit sur un messager. - -C'était déjà la guerre civile. Et elle éclatait de toutes parts. - -Dans le Midi, le parti protestant, tout au contraire de ce qu'on -attendait, eut pour lui les meilleures épées, des hommes redoutables -qui sont restés célèbres. En Provence, Mouvans, avec une poignée -d'hommes, embarrassa, déconcerta, et le gouverneur de la province, et -le vieux Paulin de la Garde, fameux par ses campagnes avec les forbans -turcs et par le massacre des Vaudois; ce héros des galères fit -très-mauvaise contenance devant un vrai héros. - -En Dauphiné, plus tard dans le Comtat, commençait ses campagnes -l'intrépide et cruel Montbrun. - -Un échappé d'Amboise, Maligny, avait entrepris pour le roi de Navarre -une affaire aussi grave peut-être que celle d'Amboise: c'était de -prendre Lyon. La chose ne manqua que par la lenteur et l'hésitation de -ce malheureux Navarrais qui, comme à l'ordinaire, par peur ou par -conseil des traîtres, défendit de rien faire et faillit ainsi faire -périr ceux qui s'étaient tant avancés. - -Saint-André assura Lyon pour les Guises. Leurs lieutenants reprirent -le dessus en Provence et en Dauphiné, à force de bonnes paroles et de -serments qui suivaient les massacres. Les Guises se trouvaient forts -par leur défaite même d'Écosse. Les vieilles bandes leur étaient -revenues. Ils crurent pouvoir jouer quitte ou double, attirer Navarre -et Condé, les Châtillon, les dégrader par la main du roi même, les -faire mourir comme hérétiques. - -Projet désespéré, mais non invraisemblable. J'en juge par la ressource -non moins extraordinaire qu'ils cherchèrent en octobre dans une somme -tirée violemment de leurs partisans mêmes, du clergé de Paris. Elle -devait être payée par l'évêque et les grands abbés _en six jours_. On -leur envoyait pour huissier et pour garnisaire un conseiller du roi, -qui devait attendre la somme, _séjournant à leurs frais_, pouvant -saisir leur temporel, poursuivre leurs officiers et receveurs, vendre -leurs biens, sans forme de justice. Que si, avec tout cela, ils -tardent de payer, ce conseiller _emmènera_ l'évêque, les grands abbés -et leurs chapitres, qui resteront avec le roi, le suivront, à leurs -frais, jusqu'à l'entier payement. (Saint-Germain, 7 octobre 1560.) - -Qu'auraient fait de plus les réformés? L'embarras fut extrême. Mais le -clergé ne vendit pas un pouce de terre. Il aima mieux engager les -reliques. - -Un coup si violent, si révolutionnaire, frappé sur les leurs mêmes, -donne à penser sur ceux dont ils auraient frappé leurs ennemis. Pour -subir de telles choses, le clergé dut attendre des résultats -définitifs. Si Navarre et Condé périssaient en effet, leur mort eût -commencé dans les provinces une Saint-Barthélemy, comme celle que le -Savoyard, au moment même, à l'aide de nos troupes, exécutait sur les -Vaudois. - -Les deux frères, le roi et le prince, n'en croyaient pas moins de leur -honneur de venir à ces États qu'ils avaient demandés. Ils avaient -manqué l'assemblée de Fontainebleau; pouvaient-ils manquer celle-ci? -La seule question était de savoir s'ils y viendraient en armes. Leurs -femmes, ardentes protestantes, la reine Jeanne d'Albret et la -princesse de Condé, les priaient, conjuraient, de se laisser -accompagner. Dans tout le Midi et l'Ouest, une grande cavalerie -protestante s'était levée d'elle-même, d'elle-même réunie à Limoges; -elle brûlait d'aller parler aux Guises et de les voir de près. Elle se -payait et se nourrissait, et ne voulait des princes que l'honneur de -leur faire escorte. Mais les Guises tenaient déjà par ses conseillers -le roi de Navarre; ils le tenaient par une demoiselle de la reine mère -dont il était amoureux. Il s'ennuyait fort à Nérac près de Jeanne -d'Albret, malgré les prêches assidus dont on le régalait. Il avait -hâte d'échapper à sa femme. Condé aussi, très-vraisemblablement, -suivait un même attrait; tous les avis de son ardente épouse lui -faisaient moins d'impression que les plaisirs faciles de la cour de la -reine mère. Rien de plus futile que ces deux frères, vrais papillons, -nés pour donner droit dans la flamme et se brûler à la chandelle. - -Catherine n'ignorait pas certainement l'appeau grossier des Guises; on -se servait d'une fille à elle pour amener les princes à la catastrophe -qui l'eût annulée elle-même. Elle versa des larmes quand ils entrèrent -dans Orléans, et pourtant elle était tellement dépendante, tellement -obsédée, dominée par Marie Stuart, qu'elle ne risqua pas un mot pour -les sauver. - -Du moment que les princes eurent renvoyé la formidable escorte qui eût -voulu les suivre, les caresses, les honneurs, dont les amis des Guises -les entouraient, cessèrent. Personne ne vint plus à leur rencontre. La -route fut morne et solitaire. Mais il n'y avait plus à reculer; ils -avançaient toujours vers l'abattoir. - -Les Guises avaient concentré toute une armée dans Orléans, infanterie, -cavalerie et canons, les vieilles bandes surtout, endurcies et -féroces, qui avaient fait les guerres sans quartier d'Écosse et -d'Italie. Race de dogues, ignorée jusque-là, mais propre à cette -époque, et soigneusement choyée des Guises. Le type, c'est Tavannes, -sanguin et furieux Bourguignon, c'est le bilieux Gascon Montluc, -homme de guerre, mais aussi de massacres, qui ont eu soin de raconter -leurs crimes. - -Nos étourdis, entrés dans Orléans, passèrent entre deux files de ces -soldats des Guises qui riaient d'eux et s'apprêtaient à rire davantage -à l'exécution. - -On ne daigne leur ouvrir la porte du palais. - -Admis par le guichet, ils montent, trouvent Catherine en larmes, le -pâle petit roi qui joue son rôle de colère, et les arrête. Navarre -reste au logis du roi sans savoir s'il est libre, mais entouré et -observé. Condé, qu'on craignait plus, est jeté dans une maison à -fenêtres grillées, qu'on change tout à coup en tombeau, l'entourant en -deux jours d'un fort de briques, avec triple rang de canons qui -montrent la gueule à trois rues. - -Navarre était si peu de chose, et tellement captif en tous sens, lié, -livré par sa maîtresse, et sans autre foi que la sienne, qu'il eût -abjuré de grand coeur, se fût fait catholique ou turc; il n'était pas -aisé de le tuer, à moins de simuler une querelle, où François II l'eût -tué _pour se défendre_, comme l'empereur Valentinien assassina Aétius. -Pour Condé, une commission du Parlement devait l'expédier, sa mort -déjà fixée au 26 novembre, et les bourreaux mandés. - -Une seule chose eût pu retarder, c'est qu'on attendait Coligny. Il -s'était mis en route, voulant, disait-il, confesser sa foi, mourir, -s'il le fallait, avec le prince de Condé. Peut-être aussi plus -sagement crut-il gagner du temps et prolonger la vie du prince, en -faisant espérer aux Guises d'envelopper tous leurs ennemis dans une -mort commune. - -La mort au nom d'un mort. François II arrivait à la solution prévue. -Dès longtemps, les Guises eux-mêmes, qui avaient tant d'intérêt à sa -vie, disaient que tous Valois étaient pourris, que cette race était -lépreuse, et qu'il faudrait bientôt changer de dynastie. François -avait seize ans et dix mois. Sa belle épouse en avait près de vingt. -C'était une forte rousse et fort charnelle; son oncle, le cardinal, -qui nous la peint charmante dès l'enfance, ne lui connaît de défaut -que de trop manger. Cette personne puissante, violente, absorbante, -devait user l'enfant. Le duc d'Albe dit expressément «qu'il mourut de -Marie Stuart.» - -Dès longtemps il avait la fièvre. Le 16 novembre, il tâcha encore de -faire le gaillard et alla à la chasse. Il revint avec une grande -douleur à la tête; un abcès s'était déclaré; un flux d'oreille -survint, puis la gorge parut gangrenée. - -Les Guises désespérés voient les têtes des princes leur échapper et -pourtant n'osent accomplir l'assassinat. Chose qui peint ces héros de -la ruse, ils avaient fait signer du conseil l'ordre d'arrestation, et -eux-mêmes n'avaient pas signé. - -Le roi mourait. Mais ils avaient une armée dans les mains. Ils tentent -d'intimider, gagner la reine mère; ils lui offrent la régence et tout, -pour qu'elle couvre de son nom les deux meurtres dont ils ont besoin. - -Elle se garda bien de refuser, mais demanda à se consulter un peu, -espérant que son fils mourrait et qu'elle serait régente sans eux. -L'Hospital, créé par les Guises, vint la conseiller, mais contre eux. -Cependant François expirait (5 déc. 1560), et le pouvoir des Guises -aussi. Ils avaient tout à craindre. Le tuteur naturel du jeune roi âgé -de dix ans allait être le roi de Navarre, à qui ils voulaient couper -la tête. Si la France le saluait régent, que leur serviraient Orléans -et leur petite armée? - -Catherine leur fut très-utile pour attraper ce pauvre prince. Elle le -fit amener, et d'autre part les Guises. Elle lui fit accroire qu'il -était encore en péril, lui fit promettre qu'il serait leur ami, qu'il -leur laisserait leurs charges, et qu'il refuserait la régence pour la -laisser à Catherine. - -Et que lui donnait-on à cette dupe? - -Pampelune et la Navarre, dont on allait bientôt obtenir pour lui la -restitution de Philippe II. - -De plus, le coeur de sa maîtresse et les caresses d'une fille. L'idiot -jura tout, baisé, livré, tondu des ciseaux de sa Dalila. - - - - -CHAPITRE XIII - -CHARLES IX--LE TRIUMVIRAT--POISSY ET PONTOISE - -1561 - - -Le connétable, qui faisait le malade à Étampes, arriva au galop le -lendemain de la mort du roi, et, rencontrant aux portes d'Orléans la -nouvelle garde créée par les Guises: «Que faites-vous là? Le roi est -gardé par son peuple.» Et il les licencia, de son droit de connétable -de France. - -Sans nul doute il était en force. Les Châtillon venaient derrière. -Mais toutes choses étaient arrangées. Guise gardait le roi, comme -grand maître, et les clefs du palais; son frère, le cardinal, les -finances, l'argent, c'est dire à peu près tout. - -Une chose pourtant était inévitable: la France allait se voir, -découvrir la blessure énorme que lui laissait ce terrible -gouvernement, un gouvernement de désespérés. En doublant toutes les -dépenses, il avait fait l'amère plaisanterie (pour désoler ses -successeurs) de diminuer les tailles. Cette diminution eût-elle été -réelle, il eût fallu la compenser par des avanies à la turque, des -contributions noires, des razzias d'argent, comme ils en avaient fait -eux-mêmes sur leur ami, le clergé de Paris. - -Ces maîtres de la France, avec toutes leurs armes de terreur, avaient -travaillé les élections, croyant surtout fermer la porte aux -protestants. Ceux-ci n'en arrivent pas moins en bon nombre aux États, -et la plupart des autres députés sont des protestants politiques. - -On s'était figuré que les trois ordres, fondant leurs cahiers et se -réunissant, choisiraient un seul orateur, le cardinal de Lorraine. Il -fut respectueusement, mais positivement écarté. - -La noblesse était si divisée, qu'elle ne put s'entendre et présenta -quatre cahiers. - -Le clergé et le Tiers restèrent en face, en deux armées compactes, -l'armée des _gras_, l'armée des _maigres_. - -La demande du Tiers fut que désormais le clergé, selon sa vraie -institution, fût par le peuple et pour le peuple, élu par lui, le -servant de ses biens pour les pauvres et les enfants, pour les -hospices et les écoles. Plus de persécutions. Plus de justice vénale, -plus de jugements par les valets de cour. Plus de douanes intérieures. -L'économie dans les finances. Tous les cinq ans les États Généraux. - -C'est la voix de 89 qui éclatait déjà de la poitrine de la France. -Aussi l'homme qui parla n'eut pas besoin, comme les orateurs du -clergé et de la noblesse, de lire un discours apprêté. Jean Lange, -avocat de Bordeaux, avait son discours dans le coeur; les autres le -lurent, lui seul parla. - -Il parla à genoux. Il ne put s'expliquer sur le point capital, sans -lequel le reste était vain. La bourgeoisie timide n'osa pas le -toucher. Elle n'osa pas nommer les ennemis publics. Les réformes -qu'elle demandait, elle en laissa le soin à ceux qu'il fallait -réformer. - -Le Tiers avait pourtant une force, s'il eût su en user, dans les -honteux aveux qu'on apportait. Un déficit énorme apparaissait. Où -trouver tant d'argent dans les remèdes proposés? L'Hospital n'osait -pas parler des monstres de richesse chez qui l'on eût trouvé les vols. -Il demandait aux pauvres. Il proposait une augmentation de la taille, -des droits sur le sel et le vin. La noblesse, il est vrai, eût payé sa -part, les nouveaux droits portant sur la consommation. Le clergé eût -été chargé de racheter les domaines et les impôts aliénés. - -Tous dirent qu'ils n'avaient pas de pouvoirs suffisants. On convient -que, le 1er mai, chacun des treize gouvernements enverrait _un député_ -noble et un du Tiers, pour apporter réponse. - -Les Guises, les tyrans, les voleurs, avaient eu belle peur devant la -France. Mais, désormais, ils étaient quittes, sûrs d'escamoter les -réformes. - -La Justice d'abord les rassura. Le Parlement donna l'exemple de la -mauvaise volonté. L'honnête chancelier espérait, par une ordonnance, -sans toucher au passé, amender un peu l'avenir (ord. d'Orléans). Il -rendait part au peuple, au bas clergé, dans les élections -ecclésiastiques, réprimait la noblesse, rendait moins arbitraire -l'assiette de la taille, protégeait le commerce. En même temps il -rognait les juges, les réduisant de nombre et de profits. Le -Parlement, blessé de n'avoir pas été ménagé dans la réduction générale -des gages, éclata honteusement par cette question d'argent. Il trancha -du Caton, se montra _gardien inflexible des libertés publiques_, -repoussa les réformes qui venaient _de la cour_, surtout la tolérance, -garda sous clef les protestants qu'on devait élargir, d'après un voeu -des États Généraux. - -La ligue des juges et des voleurs était palpable. Nul remède aux maux, -si l'on ne commençait des justices sérieuses. Les États provinciaux de -l'Île-de-France (encouragés par Coligny) demandèrent une _enquête des -vols publics_.--Et, pour que le Conseil n'empêchât pas, ils voulaient -_nommer le Conseil_, enfin que le roi de Navarre devînt lieutenant -général et vrai chef du gouvernement (20 mars 1561). - -Mémorable insolence! Tous les voleurs s'en indignèrent, crièrent que -tout était perdu. - -Et il y eût eu, en effet, un grand bouleversement. Quel spectacle -eût-ce été si l'on eût remué les douze ans d'Henri II, pénétré les -mystères d'Anet, de Chantilly, montré au jour l'horreur de l'antre de -Cacus? À l'odeur de tout ce fumier, un monde de témoins se fût levé, -fût venu déposer. Et de tant de boue soulevée, n'en eût-il pas jailli -sur la Justice même, servante de cour en blanche hermine, par les -mains de laquelle des tas d'ordures avaient passé? - -Il fallait vite sauver l'_honneur public_, le respect dû aux princes -et aux honnêtes gens. Tous étaient d'accord là-dessus. Les Guises le -sentirent, et qu'on aurait grand besoin d'eux. Ils s'éloignèrent; -l'ancienne cour, certainement, allait s'unir au clergé pour les prier -de revenir. - -Diane, effrayée la première, sortit de son manoir d'Anet, remontra sa -beauté ridée, et, magnanimement, sans rancune pour les Guises ingrats, -se mit à travailler pour eux. Elle alla trouver Saint-André, non moins -effrayé qu'elle, et il alla trouver Montmorency, le pria de s'entendre -avec MM. de Guise. - -Trop facile négociation. Le vieil oncle, jaloux de la grandeur de ses -neveux, du poids qu'avait pris Coligny, se sentait catholique et -commençait à éprouver de grands scrupules religieux. Scrupules -augmentés par sa femme, une dévote Savoyarde. Ce pieux personnage -avait-il les mains nettes? Dès le temps de François Ier, il avait -vendu des procès, blanchi Châteaubriant. Il avait, de Philippe II, -reçu grâce et merci, dispensé par lui de payer une rançon de -connétable, pas moins de 200,000 écus. Fort aimé des Granvelle, depuis -longues années, il était (en tout bien, sans doute) un très-bon -conseiller de la couronne d'Espagne. - -Les choses en étaient venues au moment où Montmorency devait se -déclarer décidément pour le clergé et pour les Guises, ou décidément -contre. - -En ce dernier cas, il perdait son inestimable joyau, l'amitié de -l'Espagne, qui avait fait, autant qu'aucune faveur royale, la racine -ignorée de sa permanente fortune. - -Qui nous dit ce mystère qu'on n'eût point soupçonné d'un fourbe si -masqué de franchise, d'un vieux soldat paré de cheveux blancs? Qui le -dit? C'est le duc d'Albe, dans la lettre secrète à son maître que nous -avons déjà citée. - -Le 6 avril 1561, jour de Pâques, jour que l'histoire marquera d'un -rouge sombre, Montmorency, Guise et Saint-André, communièrent dans la -basse chapelle de Saint-Saturnin à Fontainebleau, pendant que, près de -là, dans une autre chapelle, priaient les protestants qu'on voulait -égorger. - -Ce qui précipitait les choses, c'est que le chancelier préparait un -édit _pour enjoindre aux bénéficiers de donner sous deux mois -déclaration des biens et revenus des bénéfices_. - -Mot impie, qui toujours atteint le prêtre au coeur, déchire le voile -du temple. Jamais il ne fut prononcé, sous l'ancienne monarchie, qu'un -grand vent de tempêtes ne mugît et ne menaçât. Au dernier siècle, -Machault et les voltairiens, d'Argenson furent disgraciés pour l'avoir -dit. De l'idée seule périt Turgot. L'orage artificiel, le foudre de -théâtre, fit peur aux rois, jusqu'à ce que lui et les rois fussent -enlevés par le grand et réel orage. - -Les 23 avril, l'évêque du Mans écrit pour excuser un tout petit -massacre, que _son bon peuple_ (littéral) vient de faire, mais sur des -impies. On apprend qu'à Beauvais un mouvement plus grave encore se -fait contre l'évêque, le frère de Coligny. - -Paris ne peut être en arrière. Aux derniers jours d'avril, les -bandes sales de l'Université, moines tondus et régents tonsurés, le -noir peuple séminariste, commence à grouiller sur les places, par -les profondes boues de la rue du Fouarre, des Mathurins à -Saint-Jean-de-Beauvais et jusqu'à Montaigu. De l'Aventin crotté, le -peuple souverain des cuistres, dans sa force et sa dignité, -s'achemine vers le Pré-aux-Clercs. Il y avait, sur le Pré même, -l'hôtel du sire de Longjumeau, qui avait ouvert sa porte aux -protestants et protégé leurs assemblées. La bande marche à l'assaut, -soutenue de bons pauvres, d'infirmes, d'aveugles clairvoyants. Pas -un n'y manque. La maison était riche. - -Longjumeau ne s'étonne pas. Il ferme, fait avertir le guet. Le guet, -fort et nombreux sur le pont Saint-Michel, n'a garde de venir, ni de -faire de la peine _à la pauvre commune_. C'est le nom charitable dont -le Parlement qualifie cette foule dans sa remontrance au bon peuple. - -En deux minutes, les carreaux sont cassés à coups de pierre par la -jeunesse. Les hommes forts arrivent alors avec leurs bûches, enfoncent -la grande porte, rencontrent le portier, le tuent. Ils en auraient tué -d'autres s'ils n'eussent rencontré au museau les pointes piquantes des -épées. Une panique les prend derrière. Un avocat, nommé Rusé, qui -revenait du Parlement, et passait sur la place, vit cette cohue -hurlante, et fut saisi d'indignation. Quoique avocat, il avait une -épée (tous commençaient à en porter dans ces temps de péril). Quoique -seul et fort désigné dans cette foule noire par un manteau rouge, il -prit à deux mains cette épée et se mit à frapper les dos. Blessés ou -non, sans oser regarder, ni se compter, les voilà qui détalent, et -ils couraient encore aux Mathurins. - -Que fait le Parlement? Il emprisonne l'avocat héroïque. Il envoie un -ajournement au sire de Longjumeau, pour lui reprocher de s'armer, le -réprimande, le bannit. À ces juges iniques, souteneurs de l'émeute, du -meurtre et du pillage, il fit répondre avec un froid mépris que, sans -doute, il vidait Paris, mais qu'à cette heure il était occupé, avec -des gentilshommes armés, à protéger les maçons qui réparaient les -brèches, et le mort couché là, en son jardin, couvert de paille. - -Comment le Parlement eût-il puni l'émeute? Lui-même en faisait une -contre le chef de la justice. Le chancelier, ayant adressé aux petits -tribunaux l'édit de tolérance (si souvent repoussé du Parlement), le -Parlement lui lance un ajournement personnel. Le prévôt de Paris a -l'impudence de défendre, de publier l'édit du roi. - -Quelle fut la punition de cet acte étonnant? aucune. Ce fut le -Parlement qui se plaignit encore, et sa furieuse plainte, qui montrait -la sédition aux portes, était faite pour la déchaîner. - -Datons d'ici l'ère véritable des guerres civiles. Elles datent, non -pas du tumulte d'Amboise ni du soulèvement armé, mais du jour où -l'émeute fut sous les fleurs de lis, où les gens du roi se mirent à -plaider contre le roi et proscrivirent l'édit de pacification. - -Ce fut le premier pas. Et le clergé fut le second, l'_appel à -l'étranger_. - -Le 3 mai, jour où on lui présenta l'ordre de déclarer ses biens, le -chapitre de Paris dit qu'il fallait attendre _et que Dieu aiderait_. -Ce Dieu, c'était le roi d'Espagne. - -On rédigea d'amples instructions, et, en même temps qu'on envoyait aux -Guises, le clergé adressa à Philippe II un messager secret, le prêtre -Arthur Didier (qui fut saisi à Orléans). - -Dans une remontrance adressée aux États, il déclarait: «Que cette -description odieuse qu'on demande du bien de l'Église, _contre les -libertés_ du royaume, cessât, selon le voeu du droit commun qui -l'estime dure et inhumaine _aux républiques libres_, où chacun -_également_ jouit du sien en pleine _liberté_, pour ne découvrir la -vilité des uns et faire envier les facultés des autres.» - -La _liberté_! l'_égalité_!... Les amis des formules seront ravis ici. -Quelle preuve plus manifeste que le clergé de France eut toujours la -vraie foi révolutionnaire... La _fraternité_ manque, il est vrai, au -symbole. - -Cet acte hypocrite et pervers, pour mettre sous l'abri du droit commun -le plus monstrueux monopole, est le point de départ et le digne -évangile de la démocratie catholique que la Saint-Barthélemy va mieux -révéler tout à l'heure, et dont toute la Ligue nous donnera le -commentaire. - -Maintenant que les lettres secrètes (d'Espagne et d'Allemagne) ont été -publiées, cette année 1561, jusque-là incompréhensible, a pris quelque -lumière. On voit parfaitement que le clergé et ses agents, les Guises, -marchèrent d'un pas ferme à la guerre civile; que leurs actes, -flottants et discordants en apparence, concordent admirablement, et -(d'une extraordinaire roideur) les mènent directement au but. - -La noblesse était divisée: pour la bonne moitié, mécontente; pour un -quart, protestante; un quart à peine du côté du clergé. Mais ce quart, -protestant, très-vaillant et très-aguerri, était de plus ardemment -fanatique, prêt à donner sa vie. - -De fanatisme, il n'y en avait parmi les catholiques que dans le petit -peuple. Les nobles, amis des Guises, étaient des hommes d'intrigues et -d'intérêts, très-froids dans les commencements. - -Du premier jour, les Guises virent qu'ils n'avaient de salut que -Philippe II. Faire venir l'Espagnol, et obtenir des Allemands -luthériens qu'ils n'aidassent pas nos calvinistes, ce fut toute leur -politique. - -Philippe II de lui-même s'occupait de la France. Même du vivant de -François II, il signifia qu'il ne voulait point en France de concile -national, et il fut obéi. Nos prélats se rendirent à son concile de -Trente. Après la mort de François II, les Guises, renonçant à leurs -intrigues d'Angleterre, s'unirent à Philippe II de plus en plus. Son -ambassadeur Chantonnay, frère de Granvelle, agit de deux manières. -D'une part, il travailla, gagna et corrompit le roi de Navarre, -l'amusa de la folle idée de conquérir l'Angleterre et d'épouser Marie -Stuart, en répudiant Jeanne d'Albret. D'autre part, il tint en échec -le faible gouvernement de Catherine et de L'Hôpital; et c'est lui sans -nul doute qui leur fit faire des actes directement contraires à leur -pensée. - -Sans cette terreur de l'Espagne, il est impossible d'expliquer les -deux faits qui suivent: - -Le chancelier, naguère outragé par le Parlement, vient dans son sein, -déclare que le roi veut avoir l'_avis du Parlement sur la religion_. -Là-dessus longue discussion qui aboutit au but voulu des Guises; -l'_interdiction des assemblées protestantes_. Énorme reculade, et -bientôt prétexte aux massacres (juillet 1561). - -L'autre fait, de même inexplicable sans la pression de l'étranger, -c'est la subite réconciliation de Guise et de Condé (août). Quelques -fières paroles de Condé ne couvrirent pas la honte de cet acte, qui le -rendit suspect aux siens, le paralysa pour longtemps. - -«Dieu aidera,» avait dit le clergé de Paris. Et il y paraissait. - -Le parti catholique, ayant derrière lui et pour lui cette ombre -menaçante, ce monstre, la puissance espagnole, se trouvait maître du -terrain. Le prêtre Arthur Didier, envoyé du clergé à l'Espagne, saisi -avec ses lettres et toutes les preuves, est livré par le chancelier au -Parlement. Ce corps, si cruellement sévère pour les moindres délits, -indulgent tout à coup dans ce cas de haute trahison, prononce la peine -dérisoire d'une amende honorable contre le messager, supprime les -lettres et n'en fait nul usage, respecte le nom des vrais coupables, -et par sa connivence s'associe à la trahison (14 juillet). - -Toute la pensée du chancelier et de la reine, battus sur ce terrain, -était au moins d'agir sur celui des finances, de faire composer le -clergé. - -Il fut convoqué à Poissy, où il forma une sorte de concile, tandis -que, conformément au plan bizarre adopté aux derniers États, treize -députés nobles des treize gouvernements furent appelés à Pontoise, et -treize aussi du Tiers État. Le célèbre discours du magistrat d'Autun -(l'homme du chancelier) ne proposait pas moins que de prendre tous les -biens du clergé, sans, disait-il, qu'il y perdît, puisqu'on lui en -payerait la rente. Ces biens vendus auraient donné une énorme -plus-value, qui aurait payé la dette publique et libéré l'État. - -Plan admirable, mais si peu exécutable alors que je ne puis le -considérer que comme une menace pour amener le clergé où on voulait. -Elle produisit une transaction. Le domaine engagé montait à seize -millions. Le cardinal de Lorraine les offrit. Et, à ce prix, le roi -révoqua l'ordre qui obligeait le clergé à déclarer ses biens. - -Le cardinal de Châtillon (frère de Coligny, et, je crois, son organe) -parla pour cet arrangement, c'est dire assez qu'il était seul -possible. - -L'histoire s'est méprise entièrement selon moi sur la situation -réelle, à ce moment. Elle a cru que le clergé avait accepté malgré lui -la demande, souvent faite par les protestants, d'une discussion -publique, d'un colloque à Poissy. Les actes publiés montrent très-bien -que cette discussion le servait fort, qu'elle était dans son plan, que -les Guises l'avaient ménagé et en tirèrent un grand parti. - -On sait maintenant qu'ils regardaient vers l'Allemagne, voulaient -gagner les luthériens, et les séparer de nos calvinistes. Parents et -amis de l'un des princes luthériens, du duc de Wurtemberg, qui avait -longtemps servi dans nos armées, ils voulaient le constituer répondant -de leur bonne foi par-devant ses compatriotes, par lui garder le -Rhin. - -Ceux de Genève virent-ils le guet-apens où on les attirait? Je -l'ignore. Quand ils l'auraient vu, ayant tant demandé une discussion, -ils n'auraient pu la décliner. - -Les protestants eux-mêmes, dans leur sincère et violent fanatisme, ne -pouvaient deviner l'excès d'indifférence où les grands prélats -catholiques étaient de leur propre doctrine. C'étaient deux mondes -séparés l'un de l'autre par une mutuelle ignorance, plus profonde que -celle où notre planète se trouve des habitants de Sirius. - -Ces innocents qui, de Genève et de toute la France, à travers les -malédictions et pierres de la populace, venaient confesser leur foi à -Poissy, étaient fort loin de deviner qu'on les faisait acteurs dans -une farce religieuse, arrangée pour brouiller la grosse intelligence -des reîtres et lansquenets du Rhin. - -L'Espagne n'y comprenait rien. L'idée d'un tel colloque avait saisi -d'horreur Philippe II. Sa femme, Élisabeth, en écrivit à Catherine; -et, celle-ci s'excusant sur sa faiblesse et son isolement, Philippe II -répliqua que, pour la foi, il donnerait secours _à quiconque le -demanderait_. - -Ce _quiconque_ était tout trouvé. C'était le clergé de France qui lui -avait écrit déjà, c'étaient les Guises, tellement dépendants dès lors -du secours de l'Espagnol, qu'ils lui sacrifiaient tout projet -personnel sur l'Angleterre, et désiraient que leur Marie Stuart -épousât l'infant Don Carlos, pour renverser Élisabeth. Si l'on en -croit de Thou, ils eussent même désiré que Philippe II _vînt en -personne_ en France; le jésuite Lainez, envoyé alors à Poissy, eût été -en Espagne, comme organe des Guises et du clergé de France, pour le -sommer _au nom de Dieu_. Mais Chantonnay, l'ambassadeur d'Espagne, qui -connaissait son maître, savait bien que difficilement il quitterait sa -table, ses papiers, son silence, son antre de Madrid. - -Les Guises pensèrent que le secours d'Espagne serait peu de chose, et -que son apparition aurait un grand effet, un air menaçant de croisade, -que les hommes du Rhin, depuis longtemps sans guerre, et n'ayant pas -perdu la mémoire de nos vins, pouvaient être tentés d'en venir boire. -La grande pépinière de soldats était toujours l'Allemagne, féconde et -redoutable, si elle s'ébranlait une fois contre l'Espagne épuisée, -tarissante. - -Donc il fallait élever sur le Rhin un solide brouillard, qui empêchât -l'Allemagne de voir la France, qui présentât nos calvinistes sous un -faux jour, les fît méconnaître par les luthériens. - -C'est à quoi servit le colloque. - -Les cardinaux se distribuent les rôles, Lorraine disputeur insidieux, -Tournon violent interrupteur. Au lieu de discuter le _Credo_ par -article, on fait tout porter sur un seul, la _présence réelle_, le -seul point essentiel sur lequel Genève différait de l'Allemagne. - -Bèze, un grand esprit littéraire, éloquent, chaleureux, sentit si peu -le piége, qu'il leur fournit ce qu'ils voulaient, un mot où ils -puissent crier: _Blasphemavit_. Le cardinal de Tournon se voile la -tête, et ne peut plus en entendre davantage. Pour que le coup -s'enfonce, on lève la séance. Cependant, là derrière, étaient les -docteurs luthériens que le cardinal de Lorraine tenait chez lui, -repaissait, abreuvait de vins français et de mensonges. - -Pour terminer la comédie, arrivaient, de Rome et d'Espagne, des -ambassades solennelles pour faire rougir la reine mère d'avoir permis -une telle scène. L'Espagnol Maurique d'une part, le jésuite Lainez de -l'autre, conspuent, renversent tout, gourmandent Catherine, chassent -les ministres; Lainez, pour toute discussion, les appelle des porcs et -des singes. - -Dans un esprit plus doux, un nonce romain, cardinal de Ferrare, issu -des Borgia et oncle des Guises, venait surtout pour gagner le roi de -Navarre. Il réussit en lui donnant pour secrétaire et confident un ami -du jésuite Lainez. - -Toute l'Europe croyait, et même jusqu'ici l'on a cru, que Philippe II -était déjà dans cette ligue. Un acte du 25 octobre prouve qu'il -n'était pas engagé. Sa pénurie le rendait lent. Il croyait, bien à -tort, ainsi que la gouvernante des Pays-Bas, que le roi de Navarre -était maître de la situation, et il envoyait un agent obscur, -Courteville, «pour _découvrir_ quels amis S. M. pourrait avoir de son -côté, et _s'il n'y a personne_ en France sur qui on pût faire -fondement et qui le premier voulût _montrer les dents_ à Vendôme (au -roi de Navarre).» (Gr., VI, 433.) - -Courteville _découvrit_ les Guises, qui surent _montrer les dents_ par -le massacre de Vassy. - -La gouvernante des Pays-Bas et Granvelle avaient reçu en septembre ce -budget confidentiel de Philippe II où il prouve qu'il n'a pas un sou, -et ils reçurent en novembre la nouvelle de cette mission dans laquelle -on voyait très-bien qu'il allait prendre en main l'affaire -épouvantable de France et d'Angleterre. Leur sang en fut glacé. -Marguerite rappelle à son frère les échecs de leur père Charles-Quint -et du connétable de Bourbon, «si peu aidé des catholiques,» qui -s'offrent maintenant. Si l'on trouble la France, il faut le faire par -les Guises, _à l'aide du Parlement, avec plainte de la tyrannie_, et -pour les libertés de la nation. Surtout, _ne pas parler de religion_; -ce mot pourrait armer les protestants.» (Gr., VI, 444, 451, 13 déc. -1561.) - -Ce qui frappe le plus dans cette curieuse lettre, c'est le mot d'ordre -donné dès lors dans tout le parti catholique: _Liberté_, résistance à -l'oppression protestante. L'ambassadeur Vargas à Rome ne cesse de -crier _pour la liberté du concile de Trente_, contre les conciles où -jadis la _liberté_ était étouffée par les Ariens. On a vu que plus -haut le clergé, menacé d'avoir à déclarer ses biens, atteste aussi la -_liberté_. - -En avril, le bon peuple du Mans, de Beauvais, de Paris, avait fait ses -premiers essais dans les libertés du massacre. En juillet, même scène -à Cahors. Le 12 octobre, à Paris de nouveau, les protestants assemblés -hors de la ville, à Popincourt, apprennent qu'on leur ferme les -portes; ils les enfonçent et rentrent; des deux côtés, des morts et -des blessés. Huit jours après, batterie plus sanglante à Montpellier; -les protestants prennent d'assaut une église; nombre d'hommes sont -tués. Aux protestants se mêle une foule inconnue dont ils ne sont plus -maîtres, gens ruinés et désespérés, soldats licenciés, etc. - -Courteville traversa cet océan de révoltes, et arriva à Saint-Germain, -où la petite cour, toujours plus solitaire, était comme cachée. Elle -venait d'essayer la force, et elle avait été humiliée. Un Minime, qui -prêchait le meurtre, fut enlevé par ordre du roi, mené à -Saint-Germain. Mais il fallut bien vite le renvoyer aux Parisiens, qui -lui firent un triomphe; nombre de marchands à cheval vinrent au devant -de lui, et le ramenèrent à sa chaire. - -Cependant, depuis le colloque, les protestants avaient une grande -attitude. Ils formaient à Bordeaux le cinquième de la population. Ils -comptaient parmi eux toutes les familles d'échevins et consuls des -villes du Midi. À Paris même, ils étaient redoutables. Chacune de -leurs deux assemblées avait cinq ou six mille fidèles, nombre de -gentilhommes. Sous la protection de ces hommes d'épée, ils prenaient -confiance. On avait vu des familles même de gens de loi, de cour, -faire leurs mariages et baptêmes, «à la mode de Genève.» Donc ils -s'organisaient. Chose plus alarmante pour le clergé, ils réglèrent en -public, imprimèrent et firent afficher les secours qu'ils donnaient -aux pauvres, avec les noms, prénoms et qualités des _diacres_ chargés -de la distribution. - -C'était un point sur lequel le clergé n'eût toléré aucune concurrence. -Les pauvres lui tenaient trop au coeur. De tous ses priviléges, celui -dont il était le plus jaloux, c'était d'être l'unique et souverain -distributeur d'aumônes, de tenir seul sous lui les masses faméliques, -les redoutables bandes des pauvres qui l'informaient de tout, -l'appuyaient, constituaient son armée populaire. Que fût-il arrivé si -l'Église rivale, incomparablement généreuse (voir la Hollande) par -ferveur et par concurrence, eût pu lui disputer sa plus sûre royauté, -la royauté du ventre! - -On pouvait aisément prédire que le mouvement d'avril allait -recommencer, non plus au Pré-aux-Clercs, mais dans les grands -faubourgs de la misère, Marceau et Popincourt. C'était là justement -que les protestants, encore exclus de la ville, étaient autorisés à -s'assembler. - -Au faubourg Saint-Marceau, l'assemblée protestante se tenait dans un -lieu qu'on nommait et qu'on nomme encore le Patriarche, à peine séparé -par une petite rue de l'église de Saint-Médard. Le curé était un moine -de Sainte-Geneviève, puissamment soutenu d'en haut par cette riche -abbaye de la Montagne. Et, il l'était d'en bas, par l'abbaye de -Saint-Victor (emplacement de la rue Cuvier). Abbayes, seigneuries aux -revenus immenses, puissants fiefs ecclésiastiques, dont les moines -seigneurs, magnifiques de costume et d'habits (spécialement les -Génovéfains), étaient les vrais rois du quartier. Le pain, la soupe, -distribués à la porte de ces couvents, entretenaient les foules qui ne -pouvaient et ne voulaient rien faire, mais qui, au besoin, pouvaient -faire un coup de violence, comme le saccagement de l'hôtel Longjumeau. - -D'autre part, l'assemblée protestante était fort nombreuse, étant -unique, et se tenant un jour à Popincourt, un jour au Patriarche. Elle -comptait habituellement au moins six mille personnes, et parfois -beaucoup plus. Ayant tant d'ennemis, ils n'y allaient qu'en nombre, -avec femmes et enfants, mais la plupart armés, pour garder leurs -familles. Cela faisait une longue défilade à travers Paris, et comme -une revue. Il y avait beaucoup de gentilhommes; la masse était mêlée; -mais tous tâchaient de se bien mettre et voulaient se faire respecter. -On voit par un journal du temps (Condé, 20 déc. 1561) qu'en une grande -occasion où ils croyaient que la reine mère viendrait les voir passer, -beaucoup louèrent chez les fripiers des habits honorables, et -commencèrent à porter des cornettes et colliers empesés, qui jusque-là -n'étaient portés que par les gentilshommes. On remarquait dans cette -foule deux avocats, l'intrépide Rusé qui, en avril, avait mis seul en -fuite les assaillants de l'hôtel Lonjumeau, et l'illustre Charles -Dumoulin, premier consul de ce temps et de tous peut-être. - -Ces assemblées, du reste, étonnaient par l'ordre admirable, la -gravité, une tenue que la France ne connaissait guère. Le péril -évident augmentait la ferveur, chez les hommes sombre et redoutable, -chez les femmes touchante, émue surtout, et non sans larmes chez des -mères qui amenaient, exposaient leurs enfants. Rien d'excentrique du -reste, ni bizarrement fanatique (comme on vit plus tard aux Cévennes). -Tout se passait en grande publicité, de jour, par devant le soleil, -les curieux et le magistrat. Car l'autorité assistait, aux termes des -derniers édits. - -Nul prétexte à l'attaque. On s'en passa. Le 24 décembre, le curé de -Saint-Médard, hors de l'heure des offices, se mit à faire sonner -toutes ses cloches, de façon qu'on ne pût entendre le prêche qui se -faisait tout près. Mais des hommes notables se détachèrent de -l'assemblée, allèrent dire au curé qu'une si nombreuse réunion, -légale, autorisée et présidée du magistrat, ne pouvait ainsi recevoir -sa loi. Il cessa de sonner, ne voulant rien encore que dire: «Les -huguenots nous font taire... Ils tiennent la ville en subjection.» - -Le 27 décembre était une fête. On monte pour ce jour un grand coup. -Les pauvres des faubourgs Saint-Marceau et Saint-Jacques, et jusqu'à -Notre-Dame-des-Champs, sont avertis de venir au tocsin. Le curé -s'assure de l'armée des deux grandes abbayes, frères convers, -chantres, domestiques, bedeaux, sergents ou porte-croix. Seulement les -deux abbés voulurent auparavant consulter les gros bonnets du -Parlement, le premier président, le président Saint-André et le -procureur général Bourdin. Ils promirent de fermer les yeux. - -On avertit sous main les protestants qu'il y aurait un terrible -mouvement du peuple, qu'ils couraient un grand risque. Ces -avertisseurs charitables pensaient qu'ils n'oseraient venir; leurs -assemblées, dès lors, suspendues par la peur, cessaient d'elles-mêmes; -leur culte se trouvait supprimé sans combat. Ils ne reculèrent pas; -ils vinrent au complet, hommes et femmes; ils étaient douze mille. Les -prières faites, et le psaume chanté, le ministre Mallot prit ce texte: -«Venez, vous qu'on opprime.» L'autorité qui présidait était -Rouge-Oreille, prévôt de la maréchaussée. - -On n'avait commencé qu'à trois heures; les vêpres étaient dites, et -l'église silencieuse. Rien d'apparent; on l'aurait crue déserte. Mais -à peine le sermon commence, les cloches se réveillent et se mettent en -branle; elles sonnent à toute volée, en furieuses, on n'entend plus -qu'elles. Alors une batterie imprévue se démasque. À toute ouverture -du clocher, du plus haut au plus bas, des têtes apparaissent; flèches -et pierres pleuvent comme grêle. Le tocsin sonne, appelle le faubourg -et l'armée des deux abbayes. - -Des députés, l'un parvient à entrer, et il est tué. L'autre revient à -toutes jambes. Le magistrat espère être plus respecté. Il avance seul -vers l'église. La pluie de pierres ne continue pas moins. Il est forcé -de revenir. - -Les protestants, malgré leur nombre, auraient eu fort à faire s'ils -n'avaient eu quelque cavalerie. Ceux qui, venus de loin, étaient à -cheval, faisaient le guet autour de l'assemblée. Ils virent bientôt de -noires fourmilières des faubourgs Saint-Marceau et Saint-Jacques, -venir à eux, gens de toutes sortes, à qui on faisait croire que -l'église était au pillage. Ils mirent leurs chevaux au galop, et, sans -qu'ils en vinssent à charger, toute la foule avait disparu. - -Cependant les douze mille qui étaient devant Saint-Médard avaient leur -homme dans l'église qu'on ne leur rendait pas et dont ils ignoraient -le sort. Ils entreprirent de le reprendre, et enfoncèrent les portes. -Cela ne se fit pas assez vite pour qu'ils ne reçussent d'en haut une -effroyable grêle dont plusieurs furent blessés. Ils entrent pourtant, -et ils trouvent leur homme à terre; ce n'est plus qu'un cadavre. -L'église pleine de gens armés. Les reliques avaient été retirées et -cachées la veille; les images restaient, les statues, les crucifix; -les protestants les mettent en pièces. Je ne crois nullement, comme -ils le disent, que les catholiques eux-mêmes les aient brisés pour -s'en armer; dans une chose si bien préparée, ils s'étaient pourvus -d'autres armes. - -Le nombre des blessés protestants est inconnu; mais il y en eut trente -ou quarante parmi les catholiques. Le curé et ses gens se réfugièrent -dans le clocher, laissant leurs paroissiens devenir ce qu'ils -pourraient. «Pauvres idiots populaires, dit le récit protestant, qu'on -tâcha de sauver, bien qu'il n'y eût pas une vieille qui n'eût fait son -devoir, au défaut d'autres armes, d'amasser et jeter des pierres.» - -Pour prendre le clocher et faire taire le tocsin, on fit mine de -vouloir mettre le feu au pied. Ils descendirent alors, et le prévôt -les fit lier. Le difficile était d'emmener ces prisonniers, et aussi -de pourvoir à la sûreté des protestants qui se retiraient à travers un -quartier hostile. - -Le guet et les cavaliers protestants en vinrent à bout. Ceux-ci, à la -première tentative de sortie violente qu'on fit de certaines maisons -pour déranger la file, rembarrèrent si durement les assaillants qu'ils -n'y revinrent pas; la route fut paisible jusqu'au Châtelet, où le -prévôt mit les prisonniers. - -Première et notable victoire de la liberté religieuse (15 déc. 1561). - -Le lendemain dimanche, elle fut constatée. Au matin, l'assemblée se -fit, moins populaire, mais toute armée, et en mesure de résistance. -Nul désordre pourtant, pas un geste, pas un mot d'outrage, le calme de -la force. - -Le soir, quand pas une âme n'était au Patriarche, on vint bravement en -faire le siége; on cassa, brûla tout, la chaire fut mise en pièces. -Tout eût été détruit, sans douze cavaliers protestants, accourus au -galop, qui fondirent et dispersèrent tout, sauf cinq ou six vauriens -qu'ils saisirent sans les maltraiter, et livrèrent aux gens de -justice. - -La rage fut profonde, on peut le croire. On fit cent récits sur les -blasphèmes et sacriléges, sur les injures des huguenots _au Dieu de -pâte_. On assura que, le lendemain, des hommes (était-ce des -huguenots? ou des gens apostés?) revinrent à Saint-Médard et brisèrent -tout ce qui restait. Mais on n'eût pas produit assez d'effet, si l'on -n'eût forgé un martyr; on supposa «qu'un pauvre boulanger, chargé de -douze enfants, avait pris dans ses bras le saint ciboire où était le -précieux corps de Notre-Seigneur, et qu'en voulant le protéger il -avait reçu le coup mortel.» Ces histoires vraies ou fausses -exaspérèrent tellement les esprits faibles, qu'au pont Notre-Dame une -femme, voyant passer le lieutenant civil, avec ses gens, tomba sur lui -des ongles; elle fut prise, menée au Châtelet. Là-dessus, nouveaux -cris, lamentations, larmes, sanglots sur l'esclavage de Paris, pire -cent fois que la captivité de Babylone. - -Le premier président avait fait le malade, pour ne pas faire agir la -police du Parlement, pensant donner aux catholiques le temps de faire -leur coup. Eux battus, on s'éveille; le président n'est plus malade; -le Parlement condamne à mort deux archers, suspects d'avoir favorisé -les protestants. Exécutés à l'instant même; les enfants, le prétendu -peuple, arrachent et traînent leurs cadavres. - -Tout cela vu, approuvé, goûté du connétable qui vient siéger au -Parlement, jure de donner sa vie pour la religion catholique. On se -prépare à faire à Saint-Médard une grande fête d'expiation, de ces -fêtes sinistres qui toujours s'arrosaient de sang. - -Cependant L'Hôpital avait imaginé d'opposer tous les parlements au -parlement de Paris. Il avait réuni à Saint-Germain leurs députés, -choisis par lui dans les plus modérés, et avait, avec leur concours, -fait un nouvel édit (17 janvier 1562) qui, d'une part, rendait aux -catholiques les églises envahies par les protestants, d'autre part -assurait à ceux-ci le droit, déjà reconnu, de s'assembler hors des -villes. - -Édit durement repoussé par le parlement de Paris. Mais ceux de Rouen, -de Bordeaux, de Grenoble, de Toulouse, de Rennes, d'Aix même (mais -après un combat), enregistrent successivement. - -Dijon seul et Paris résistent. - -Condé, cependant, avec l'aide du gouverneur de l'Île-de-France, -Montmorency l'aîné (opposé à son père), avec l'aide des Châtillon, -quelques centaines de vieux soldats, de gentilshommes et d'écoliers, -tenait le haut du pavé dans Paris. Les écoliers surtout, dans un -esprit nouveau, tout contraire aux vieilles écoles, menaçaient fort le -parlement. - -L'ambassadeur d'Espagne, au nom des libertés publiques, demanda que -Coligny quittât Paris, qu'on respectât la désobéissance d'un parlement -que les parlements mêmes avaient abandonné. Ce corps, si bien soutenu -de l'étranger, allait céder. Il céda le 6 mars. - -Mais auparavant un grand acte, sanglant et décisif, avait lancé la -guerre civile. - -Guise, que nous avons longtemps perdu de vue, dès octobre, avait cru à -la victoire des protestants, si l'on ne recourait aux plus extrêmes -moyens. - -Le premier, fort bizarre, fut une tentative d'enlever le jeune frère -de Charles IX, le petit Henri, depuis Henri III. Son gouverneur était -gagné, et il avait gagné l'enfant, qui toutefois le soir dit tout -naïvement à sa mère. - -La ruse ayant manqué, il fallait un autre moyen, de force et de -violence, un coup sanglant. Seulement, si on le frappait par devant, -n'aurait-on pas par derrière un coup vengeur de l'Allemagne? C'est ce -qu'on voulut éviter. - - - - -CHAPITRE XIV - -INTRIGUE DES GUISES EN ALLEMAGNE - -1562 - - -Sur un superbe livre d'Heures, manuscrit du XIVe siècle, qui fut le -livre usuel de Pie VII à Fontainebleau, parmi des miniatures -délicieuses de fleurs et de jeux d'enfants, imagerie sensuelle, mais -adorablement naïve, je trouvai sur un feuillet une chose qui me fit -reculer, comme eût fait une tache de sang. C'était ce mot ajouté, -d'une grande, belle et forte écriture du XVIe siècle: _Parvenir ou -mourir_. Puis le funèbre millésime de la Saint-Barthélemy: 1572. - -Quel main écrivit cette note sur ce livre royal, qui n'a appartenu -qu'à des rois, des princes ou des papes? Je n'en sais rien. Mais je -sais bien que dans la sinistre effigie de François de Guise, dont j'ai -parlé, j'ai cru lire les mêmes mots, en terribles caractères, datés de -1562 ou du massacre de Vassy. - -_Parvenir_, par le meurtre. Au meurtre parvenir par l'abaissement du -caractère, par la bassesse du mensonge et les hontes de l'hypocrisie. - -Fut-il mené là par son frère, son mauvais ange et son démon, le lâche -cardinal de Lorraine? ou s'y précipita-t-il par la furieuse violence -de sa nature, par le besoin absolu et désespéré qu'il avait de -réussir? L'une et l'autre explication sont vraisemblables également. -La fortune lui avait joué un tour qu'elle fait à peu d'hommes; elle -l'avait lancé d'abord d'une manière inouïe, puis arrêté court, heurté -sur un obstacle invincible. Il s'y acharna, s'y brisa, y jeta son âme, -son salut de chrétien, que dis-je? son honneur de gentilhomme et tout -le soin de sa mémoire. - -Le hasard nous a conservé l'acte irrécusable sur lequel sa mémoire est -jugée. - -Acte écrit au moment même, et d'un homme tenu pour hautement estimable -et véridique par tous les partis du temps, d'un prince protestant, -dont les catholiques mêmes font un éloge illimité, Christophe, duc de -Wurtemberg. Fils du malheur et de l'exil, longtemps otage en Espagne, -longtemps au service de France, Christophe _le Pacifique_ ne succéda à -son père, le violent Ulrich, que pour en différer en tout. -Non-seulement il eut grande part aux transactions qui consacrèrent les -libertés religieuses dans l'empire, mais il travailla à donner au -Wurtemberg un bien non moins précieux, l'accord et l'unité des lois. -L'égalité des poids et mesures, l'aménagement des forêts, la -protection du commerce, signalèrent sa prévoyance paternelle. Il -avait l'autorité la plus haute, et son désintéressement connu -augmentait encore son autorité. Quoiqu'il eût un fils, il décida son -oncle à se marier, et lui donna ce qu'il avait dans la Comté et dans -l'Alsace. - -Sa mère était Bavaroise, sa femme du Brandebourg; ses filles -épousèrent les landgraves de Hesse-Cassel et Hesse-Darmstadt. Il était -fort apparenté au Nord, au Midi, sur le Rhin. Par ses alliances il -était l'un des premiers princes de l'Allemagne, par son caractère le -premier. - -L'opinion qu'en avait la France est assez constatée par un acte. Après -la mort du roi de Navarre et du duc de Guise, Catherine de Médicis -offrit la lieutenance du royaume à Christophe, qui refusa (25 mars -1563). - -L'offre était-elle sérieuse? Ce qui est sûr, c'est qu'elle voulait -faire cet hommage à l'Allemagne dans son plus honorable prince, se -concilier la grande nation militaire d'où venaient nos meilleurs -soldats. - -Et c'est pour la même cause qu'en février 1561, lorsque tout semblait -devoir les retenir en France, en plein hiver, les Guises firent le -voyage, très-long alors et pénible du Rhin. Ils le firent en corps de -famille, quatre frères, le duc, le cardinal de Lorraine, le cardinal -de Guise et le duc d'Aumale. - -Quel était leur but? Touchant, noble, chrétien: de travailler à leur -salut. - -Le rendez-vous était à Saverne. Les Guises s'y arrêtèrent et prièrent -Christophe de venir, ayant le plus grand désir _de s'entretenir -amicalement avec lui et avec ses théologiens_. - -Dès le lendemain de l'arrivée, au matin, le cardinal prêcha, devant -les Allemands, un sermon du luthéranisme le plus pur, puis conféra -avec les théologiens. Après midi, bonnement, Guise alla voir -Christophe et causa de choses diverses; puis lui dit, par occasion, -que, n'étant qu'un homme de guerre, il ne s'était guère enquis -jusqu'ici de religion, qu'il était fort ignorant, mais qu'il aimerait -à s'instruire et à assurer sa conscience. «J'ai été élevé dans la foi -de mes pères. Est-elle vraie?... Si elle était fausse, j'en serais -fâché...» - -L'Allemand était un esprit trop sérieux pour ne pas voir où tendait -cette grande affectation de simplicité. - -Dans sa réponse, il cacha peu ses motifs de défiance: «Comment se -fait-il qu'à Poissy on ait fait porter la discussion sur un seul -point, la sainte Cène?» Cependant il ajouta que, si Guise voulait -s'instruire, les livres qu'il lui avait envoyés l'éclaireraient; qu'au -surplus, s'il avait quelque question à faire, _il y répondrait -volontiers_. - -C'est ce mot que Guise attendait: «Les ministres à Poissy nous -appelaient _idolâtres_. Mais qu'est-ce qu'_idolâtrie_? - -«C'est adorer d'autres dieux que le vrai Dieu, de chercher d'autre -salut que son Fils. - -«Alors je ne suis pas idolâtre, dit Guise. Je n'ai de Dieu que Dieu, -et je sais que je ne puis être sauvé que par son Fils, non par mes -propres mérites.» - -Ici, le sage Allemand, trop sensiblement flatté, perdit la sagesse, et -crédulement: «J'entends cela avec joie... Puissiez-vous persévérer!» - -Sur la messe, le rusé disciple ne manqua pas également d'être d'accord -avec le maître. Christophe, entraîné par la douceur de dogmatiser, fit -cependant un effort pour se tenir sur la pente d'une séduction qu'il -sentait, tout en y cédant. Il reprit, avec un peu de cette rudesse -apparente qui couvre souvent la douceur intérieure de l'Allemand: «On -dit pourtant que c'est vous et votre frère le cardinal qui, sous le -dernier roi et après, avez fait périr nombre de personnes qui sont -mortes pour leur foi?» - -Alors, avec de grands soupirs: «On nous accuse de cela et de bien -d'autres choses, dit Guise, mais on nous fait tort. Avant le départ, -nous vous expliquerons tout cela.» - -Le bon Allemand continua ses explications de dogme et entendit avec -bonheur Guise, vaincu par son éloquence, s'écrier: «S'il en est ainsi, -c'en est fait, je suis luthérien.» - -Le cardinal de Lorraine, dont l'élément propre et naturel était le -mensonge, vint à bout bien plus aisément de se démêler des ministres. -Il leur disait hardiment que, dans ses Trois Évêchés, _il ne souffrait -plus de messe_, à moins qu'il n'y eût des communiants; qu'il allait -bientôt abolir le canon de la messe; qu'il fallait, non adorer, mais -_vénérer_ Jésus dans l'Eucharistie; qu'après tout _il suffisait de lui -faire la révérence_, etc., etc. Les Allemands étaient stupéfaits. - -Mais ce qui était bien doux et consolant pour Christophe, c'était de -voir les progrès du néophyte François. Il luttait bien encore un peu, -avait quelque scrupule; ses agitations parfois l'empêchaient de -dormir la nuit. Mais sa conversion était sûre, et n'en était que plus -touchante. - -La chose fut menée vivement, comme le siége de Calais. Du 15 au 18 -février, tout était fini. Les deux partis étaient d'accord. -L'éloquence, l'aplomb, l'audace du cardinal de Lorraine, avaient tout -simplifié. Le théologien Brentz crut l'embarrasser en lui disant que -l'Écriture ne parle pas des cardinaux: «Eh! qu'importe cela? dit-il. -Si je n'ai une robe rouge, j'en porterai une noire, et bien -volontiers.» - -Mais le point où il insista le plus avant de partir, ce fut le -reproche d'avoir fait mourir des protestants. Il fut indigné qu'on en -eût l'idée; il nia, repoussa la chose avec des serments épouvantables: -«Au nom de Dieu, mon Créateur, et sur le salut de mon âme, je n'ai pas -fait mourir un seul homme pour cause de religion. Loin de là, quand il -s'agissait au Conseil de tels accusés, je m'excusais, je m'en allais, -je les laissais au bras séculier.» - -Guise fit le même serment. Les Allemands en auraient pleuré de joie: -«Je suis ravi, dit Christophe, de vous entendre ainsi parler. Si vous -voulez, j'en ferai part à tous mes amis d'Allemagne... Mais, je vous -en prie encore, ne persécutez pas ces pauvres chrétiens.» - -Les Guises lui donnèrent la main, ils lui jurèrent, foi de princes et -sur leur salut, de ne faire le moindre mal aux réformés publiquement -ni secrètement. De plus, ils lui proposèrent de ménager une conférence -des deux partis en Allemagne, qui, mieux que le concile de Trente, -pourrait assurer la paix. L'Empereur s'y serait prêté pour balancer -l'influence de ce concile tout espagnol. - -En gagnant du temps ainsi, on était sûr que Christophe, par lui et ses -gendres, les landgraves, empêcherait quelque temps tout mouvement -militaire et s'opposerait à l'embauchage que nos protestants menacés -essayeraient de faire sur le Rhin. - -Cette très-longue comédie, ce mensonge pendant trois grands jours, ces -faux serments prodigués, avaient aigri, fatigué Guise. Il revint fort -sombre à Joinville, séjour de sa vieille mère et de sa famille. Et il -n'y trouva que de mauvaises nouvelles: Condé maître de Paris, le -parlement de Paris ébranlé et presque forcé à subir l'édit de -tolérance que tous les autres parlements enregistraient. Peut-être -même il trouva l'ordre précis de l'Espagne pour tirer l'épée. - -L'excessive pénurie de Philippe II aurait dû le retenir. Mais l'état -des Pays-Bas le poussait à la guerre. En attendant qu'il y pût mettre -l'inquisition espagnole, il avait entrepris d'y faire dix-sept -évêques, gens à lui, qui balanceraient l'influence des grands. Ceux-ci -s'appuyaient sur un élément populaire, sur le flot montant du -protestantisme. Ils avaient envoyé en France consulter sur la légalité -du projet le premier jurisconsulte de l'Europe, Charles Dumoulin, que -nous avons vu dans cette grande revue des protestants à Popincourt. En -tout sens, la résistance des Pays-Bas s'appuyait sur la France. -C'était en France d'abord que Philippe II voulait combattre ses -sujets. - -Voilà comme politiquement on explique sa conduite. Et lui-même sans -doute se croyait un grand politique. En réalité, il était poussé par -derrière, instrument fatal du parti qui partout se sentait périr, qui -déjà avait donné sa démission de la polémique et ne comptait que sur -la force. Un de ses plus dignes soutiens interdit la discussion, «qui, -dit-il, nous réussit mal.» - -Restaient les souterrains d'Ignace, l'administration habile de -l'aumône, des confréries et des écoles, la captation du peuple. - -Restaient la violence, la police de l'Inquisition, enfin restait -l'épée des Guises. - - - - -CHAPITRE XV - -MASSACRE DE VASSY - -1562 - - -Nous avons indiqué, mais non expliqué l'outrage personnel que Guise -croyait avoir reçu des gens de Vassy. - -Entre les Guises et Vassy, la guerre datait de fort loin. Cette petite -ville champenoise était tout près de Joinville, érigée pour leur père -en principauté, quand il épousa Antoinette de Bourbon. Vassy, qui -était un siége royal, perdit à cette occasion une trentaine de -villages qui étaient de son ressort et qui formèrent celui de -Joinville. Enfin les Guises tout-puissants obtinrent la ville -elle-même en usufruit, comme douaire de leur nièce Marie Stuart, quand -elle épousa le Dauphin. D'autre part, Vassy, étant du diocèse de -Châlons, relevait ecclésiastiquement de l'archevêché de Reims et du -cardinal de Lorraine. - -Sous cette double sujétion, temporelle et spirituelle, les habitants -n'en restèrent pas moins fort indépendants, étant la plupart des -marchands ou des hommes de petits métiers, participant à l'esprit -industriel et démocratique de leur voisine, la grande ville de Troyes. -Le 12 octobre, après le colloque de Poissy, les ministres de Troyes -entreprirent de créer une église à Vassy et y envoyèrent l'un d'eux. -Les principaux de Vassy l'avertirent qu'il était sur terre des Guises, -qu'il y avait grand péril. Le ministre n'en agit pas moins, commençant -sa petite église dans la maison d'un drapier; il s'y trouva cent vingt -personnes, et le lendemain six cents (dans une ville de trois mille -âmes). Il fallut prêcher en plein air, dans la cour de l'Hôtel-Dieu. -Guise, averti par les moines de Vassy, envoya en novembre quelques -soldats pour aider le prévôt de la ville à étouffer la petite église, -et ne réussit à rien. D'autre part, le cardinal-archevêque de Reims -envoya (17 décembre) l'évêque de Châlons, avec un moine ergoteur, fort -célèbre, armé jusqu'aux dents des armes de la scolastique. L'évêque -appela les notables, et leur dit d'inviter le peuple à venir le -lendemain entendre son moine. À quoi ils répondirent doucement, mais -fermement, «que pour rien au monde ils ne voudraient entendre un faux -prophète.» Ils le décidèrent à venir plutôt écouter leur ministre. - -Tout le peuple catholique y vint le lendemain avec l'évêque, le -prévôt, le procureur du roi, le prieur du couvent. Là, le ministre -étant en chaire, l'évêque voulut parler le premier. Le ministre, -rappelant son droit qu'il tenait de l'édit royal, dit qu'on pouvait -écouter le prélat comme homme, non comme évêque, et qu'il ne l'était -pas: «Pourquoi?»--«Vous ne prêchez pas; vous ne nourrissez pas votre -troupeau de la parole de Dieu. Votre élection n'a pas été confirmée -par le peuple.» Le prélat répondant par des risées, le ministre -ajouta: «J'ai souvent exposé ma vie pour le nom du Seigneur Jésus, et -je me sens encore prêt de la quitter à toute heure. Je scellerai de -mon sang la doctrine que je donne à ce pauvre peuple dont vous n'êtes -point pasteur.» L'évêque voulait dresser procès-verbal; mais le prévôt -était déjà parti, dans la crainte qu'il avait du peuple. L'évêque -aussi partit, au milieu des cris populaires: «Au loup! au renard!»--et -d'autres: «À l'âne! à l'école! hors d'ici!» - -Cette scène, révolutionnaire plus qu'évangélique, aigrit les choses. -L'évêque alla à Joinville, mortifié de sa déconvenue, et il y fut -accueilli par les brocards du duc d'Aumale. La vieille mère des -Guises, Antoinette, fut exaspérée; Guise dit qu'il saccagerait tout. -On fit un procès-verbal qu'on envoya à la cour sans en tirer autre -réponse sinon que toute voie de fait était défendue par le roi. Le 25 -décembre, malgré les avis qui venaient à Vassy, trois mille âmes de la -ville et des environs y confessèrent leur foi; neuf cents prirent la -Cène. - -Tout enragés qu'ils fassent, les Guises prirent patience, jusqu'à ce -qu'ils fussent rassurés du côté du Rhin. Mais, au retour, ils se -lâchèrent; ils n'attendirent pas même qu'ils arrivassent chez eux. Dès -Saint-Nicolas (en Lorraine), ils firent étrangler en passant, à un -poteau de la halle, un épinglier qui avait fait baptiser son enfant à -la mode de Genève. Soixante fermiers des terres du cardinal fuirent, -comme devant un ouragan. Guise, arrivé à Joinville, instruit des -affaires de Vassy, «commença à marmonner et à se mordre la barbe.» Il -envoya ses archers, avec soixante hommes d'armes, l'attendre à Vassy. - -Cet homme si calculé eût pourtant ajourné le coup si la situation -générale ne l'eût elle-même poussé à donner cours à sa vengeance. Il -fallait relever Paris qui, depuis près de cinq mois, n'entendait plus -parler des Guises, les accusait, les croyait morts. Il voulait se -montrer en vie, fort et terrible, s'éveiller par un furieux coup de -tonnerre qui troublât ses ennemis. - -Toutefois, dans l'audace même, il gardait un esprit de ruse. Il -emmenait un équipage à la fois de guerre et de paix: d'une part, ses -domestiques armés et deux cents arquebusiers pour joindre à ceux qui -déjà étaient à Vassy; d'autre part, un prêtre, son frère, le cardinal -de Guise, sa femme enceinte, et son fils Henri, un enfant. De cette -façon, il pouvait dire: «La chose a été fortuite; autrement, y -aurais-je mené ma femme?» En réalité, il ne la mena point; elle n'eut -point le spectacle de l'exécution, ayant attendu son mari dans la -campagne, hors des murs de la ville. - -Peut-être aussi supposa-t-il que, devant cette force, les gens de -Vassy craindraient de s'assembler, et que le prévôt prendrait et lui -livrerait quelques hommes à étrangler, comme on avait fait à -Saint-Nicolas. Mais la petite communauté, le 1er mars, jour de -dimanche, se serait fait scrupule de ne point aller au prêche. Guise -prit cette heure pour arriver. Sur la route, entendant la cloche, il -feignit de ne savoir ce que c'était, et le demanda. On lui dit que les -huguenots sonnaient pour leur assemblée: «Marchons, dit-il, allons les -voir.» Ses gens se réjouirent fort, disant: «Ils vont être bien -huguenotés.» Les laquais ne se tenaient d'aise, comptant bien sur le -pillage; la petite ville marchande n'était pas à dédaigner. - -Il y avait un nouveau ministre, récemment envoyé de Genève. -L'assemblée était de douze cents personnes; à juger par les noms qui -restent, la plupart étaient gens de commerce; il y avait cinq ou six -drapiers, un boucher, un crieur de vin, un huissier, un maître -d'école; le plus notable était le procureur syndic des habitants de -Vassy. - -À l'entrée, la troupe vit un jeune cordonnier, qui sortait de chez -lui, proprement vêtu de noir. On l'entoure: «Es-tu ministre? où as-tu -étudié?--Nulle part; je ne suis pas ministre.» Alors on le laissa -aller. Le duc descendit chez les moines, y dîna, se promena sous la -halle, avec leur prieur et le prévôt. On le regardait de loin; il -semblait fort agité. Enfin, il fit dire aux catholiques qui étaient à -la messe du couvent de ne pas sortir de l'église. Il ordonna aux siens -de marcher vers une grange où le prêche se faisait. Et lui-même les -suivit. - -À vingt-cinq pas, on tira aux fenêtres de la grange deux coups -d'arquebuse. Ceux qui étaient près de la porte la voulurent fermer, ne -purent. Tous entrèrent, l'épée tirée, en criant: «Tue! tue!... À -mort!» - -Trois hommes furent tués tout d'abord, avant l'arrivée de Guise. - -Les catholiques soutiennent que les protestants jetèrent des pierres. -Guise présent, la tuerie continua à coups d'épée, de coutelas, de -poignard. On tira, à coups d'arquebuse, ceux qui étaient de côté sur -les échafauds. Quelques-uns percèrent le toit, échappèrent et -sautèrent même dans les fossés de la ville. Plusieurs restèrent sur le -toit; le duc criait: «À bas, canailles!» Un seul de ses domestiques se -vantait d'avoir à lui seul abattu six de ces pigeons. - -La duchesse, qui attendait hors des portes, entendit pourtant ces -horribles cris; elle fit dire à son mari: «Sauvez du moins les femmes -grosses.» Et dès ce moment, en effet, les femmes ne furent plus tuées. - -Le ministre Morel, qui d'abord était resté dans sa chaire, échappait -dans le tumulte, et il était près de la porte, quand il heurta un -cadavre, tomba, fut pris, reconnu, fort blessé et mené à Guise. Le duc -lui demandant comment il avait séduit ce peuple, il eut la force -encore de dire: «Monsieur, je ne suis pas séditieux, mais j'ai prêché -l'Évangile.» Guise lui tourna le dos et le laissa aux laquais, qui -s'en firent un horrible jeu. Les dévotes de la ville vinrent -par-dessus pour le tuer, disant: «Il est cause de tout.» Ce ne fut pas -sans peine qu'on l'arracha de leurs ongles, pour pouvoir lui faire son -procès. - -Le jeune cardinal de Guise était resté appuyé contre le mur du -cimetière, et regardait le massacre. Le duc lui donna le livre qu'on -avait trouvé dans la chaire. Le cardinal regarda et dit: «C'est la -Sainte Écriture.» Cinquante à soixante cadavres furent ramassés, -enterrés. Les blessés étaient innombrables. - -L'événement se répandit avec une rapidité inouïe, et saisit tout le -monde d'horreur. Partout on en fit des gravures, infiniment -populaires, d'un caractère fort et terrible qui, sur-le-champ, furent -calquées, imitées par les Allemands. Un genre nouveau commença, -l'_illustration_ des légendes historiques, pamphlets en dessin, plus -puissants que tous les pamphlets écrits. - -Guise, dès l'heure même, se sentit solitaire. Sa femme même et son -frère ne l'approuvaient pas. Il regarda autour de lui, et rien dans sa -situation ne lui parut plus utile que d'aller d'abord chez lui à -Nanteuil, d'y inviter le vieux connétable, d'opposer son nom respecté -à l'explosion de la haine publique, et d'écrire, et faire écrire le -cardinal de Lorraine à son ami redouté, le duc de Wurtemberg, qui -pourrait plaider sa cause auprès des Allemands, et peut-être -parviendrait à les empêcher de venir secourir leurs frères en danger. - -Mais Montmorency viendrait-il dans cette maison, dès ce jour à jamais -sanglante? Il vint. Guise était sauvé. - -À la reine qui le priait de venir à Saint-Germain, il répondit -cyniquement qu'il _faisait une fête_ à Nanteuil pour traiter quelques -amis. - -Le connétable, avec un monde immense de gentilshommes armés, conduisit -Guise à Paris. Condé y tenait encore, mais fort peut accompagné. Le -frère du prince de Condé, le cardinal de Bourbon, un idiot qui avait -le titre de lieutenant général du roi, tira parole de l'un et de -l'autre qu'ils sortiraient de Paris. Condé partit, mais non Guise. Son -avocat, le connétable le mena au Parlement, et dit que ce n'était leur -faute, mais que le bon peuple de la ville les obligeait de rester. - -Guise avait la tête très-basse. En arrivant dans la ville, il avait -trouvé un froid glacial. Au coin de certaines rues, des hommes hors -d'eux-mêmes, sans s'inquiéter de cette armée qu'il menait avec lui, -disaient _qu'ils voudraient être morts et leur dague dans son ventre_. -Au Parlement, deux magistrats, Harlay et Séguier, avaient laissé leur -place vide, fui l'aspect de l'homme de sang. - -Il dit assez piteusement «qu'il n'avait rien fait à Vassy que pour -sauver son honneur, ses enfants et sa femme grosse, qu'il voyait bien -qu'on le tuerait, qu'on avait envoyé à Paris contre lui trente -assassins, qu'il priait qu'on en informât. Il n'avait jamais abusé de -la force qu'il avait. Et maintenant il n'en a plus; il l'a toute -remise au roi, dans les mains de son connétable. Il ne demande qu'à -passer par la justice; il se constituera prisonnier, si on l'ordonne. -S'il a failli, qu'il soit puni, ainsi qu'il l'aura mérité.» - -Humbles paroles d'hypocrisie choquante, quand on voyait les forces -dont il tenait la ville et entourait le Parlement, quand on voyait -près de lui le connétable et le roi de Navarre, enfin le roi -d'Espagne. Je veux dire Chatonnay, le frère du cardinal Granvelle, -l'ambassadeur de Philippe II, qui, jetant tous les masques et tout -respect de convenance, planta seul à Monceaux le petit Charles IX pour -suivre à Paris ce roi du meurtre et de la guerre civile. - -Dès ce jour, en revanche, les protestants prenant la couleur blanche, -alors nationale, Guise et les siens, sans pudeur, adoptèrent celle de -Philippe II, le rouge, la couleur de l'Espagne et du massacre de -Vassy. - - - - -CHAPITRE XVI - -PREMIÈRE GUERRE DE RELIGION - -1562-1563 - - -Je n'ai pas le courage de parler des lois, de la réformation des lois, -vaines et risibles feuilles de papier, au milieu de la scène -épouvantable de violences qui s'ouvre ici. Non que je méconnaisse -l'utilité future de cet idéal d'ordre que L'Hôpital s'amusait à -tracer. En lisant sa grande ordonnance d'Orléans, on se croit aux -jours de 89. Amère dérision! Ni les hommes, ni les circonstances, -n'étaient prêts de longtemps. Une longue série de fureurs, de -carnages, allaient tenir la France à l'état barbare jusqu'à Richelieu -et Louis XIV. Les donjons et les cachots souterrains, abolis en 1561, -subsistent en 1661. Les mémoires de Fléchier nous parlent d'hommes -enterrés vifs par tel seigneur, pendant qu'on brûlait vif Morin au -parvis Notre-Dame (1664). Dans l'ordre spirituel et temporel, tout -restera barbare, presque toute réforme inutile. L'histoire doit, pour -être fidèle, marcher dans le mépris des lois. - -Cette ordonnance d'Orléans accorde tout ce qu'avaient demandé les -États, c'est-à-dire surtout les notables bourgeois. La royauté abdique -au profit des influences locales. Elle leur remet les élections, -l'administration des deniers des villes, etc. - -Quelles sont maintenant ces influences locales? De quel esprit, de -quel parti? On ne le sait, la royauté ne le sait elle-même. Ici, la -chose doit tourner à l'avantage des protestants; là et presque -partout, elle fortifie les catholiques, déjà infiniment plus forts. De -sorte que le législateur fait juste le contraire de ce qu'il veut; il -favorise l'inconnu, le hasard, disons plutôt la guerre civile. Le -gouvernement était faible, désarmé (ayant réduit les pensions, -licencié la garde écossaise, etc.), mais il se fait plus faible -encore, en consacrant partout l'autorité locale, urbaine. Aux flots de -la mer soulevée, aux éléments furieux, au chaos, il dit: «Soyez rois!» - -Loin d'aider aux rapprochements, l'ordonnance transcrit comme lois -tels voeux insensés que chaque ordre avait exprimés aux États pour -tenir séparés les rangs, les conditions: - -Défense aux nobles de descendre aux bourgeois en dérogeant par le -commerce, défense aux bourgeois de monter, par l'orgueil des habits, -dorures et autres luxes, etc. - -Vainqueurs, avant la guerre, et du droit du massacre, les Guises -prennent l'autorité en s'emparant du roi. Leur mannequin, le roi de -Navarre, va prendre à Fontainebleau l'enfant Charles et sa mère, -Catherine, qui venait d'autoriser les protestants à prendre les armes. -Cette reine, aux petites habiletés, tant exagérée par l'histoire, fut -alors et sera le jouet des événements. Le 6 avril le roi est à Paris, -et le 12 les catholiques font un nouveau massacre à Sens, ville -archiépiscopale du jeune cardinal de Guise. Cent morts à Sens; il n'y -en avait eu que soixante à Vassy. - -Pendant ce temps, les protestants sondaient leur conscience et -cherchaient dans la Bible des versets pour la résistance. - -Ils étaient fanatiques, mais point assez pour résister. Ils n'avaient -point encore la furieuse folie des Cévennes, ni l'illuminisme -écossais. Ils n'avaient pas tout prêts des prophètes et des -prophétesses, des Élic Marion, des Débora, qui n'eussent qu'à branler -la tête pour voir l'épée de flamme, entendre les trompettes des anges -et sonner les combats de Dieu. Les protestants d'alors étaient -d'ardents chrétiens, convaincus, mais raisonnant encore, chose -fâcheuse pour la guerre civile. - -On assure que Condé attendit Coligny, et que Coligny attendit sa -conscience, et que ce grand citoyen, entrant en considération des maux -épouvantables qui allaient arriver, eut quelques jours d'une profonde -mort morale. - -Il savait parfaitement que les protestants étaient une petite -minorité, une élite, non toute à l'épreuve, qu'au bout de quelques -mois de guerre, la plupart (ce qui arriva) ne se trouveraient plus -protestants. - -Il savait que Condé un mois avant, ayant demandé aux protestants de -Paris dix mille écus, n'en avait eu que seize cents. - -Condé était si faible à Paris, dit Lanoue, «qu'il eût suffi des -chambrières des prêtres pour l'en chasser avec des bâtons.» - -Le pis, c'est que ce parti faible n'était point homogène, mais composé -de deux moitiés, en désaccord profond, le pur élément protestant, âpre -d'esprit, inflexible de foi et de principes, et d'excessive austérité, -et les protestants de hazard, de circonstance, de mécontentement -(comme étant la plupart des nobles). Coligny les savait, dit un -contemporain, «brouillons, remuants, frétillants,» de plus variables, -crédules, prêts à tourner au vent de la passion. - -Voilà le parti qu'il fallait mener, commander, sauver malgré lui, et -cela, quand il avait en tête les trois quarts de la France, et la -monarchie espagnole, l'étranger appelé par les prêtres depuis un an, -et mis au coeur de la patrie! - -Les femmes ont, dans les guerres civiles, de grandes initiatives. -Elles croient volontiers l'impossible; elles le font parfois, par la -grandeur du coeur, où elles l'inspirent et le font faire. La reine -Jeanne d'Albret, la princesse de Condé, Jeanne de Laval, femme de -Coligny, furent vraiment l'avant-garde de la croisade protestante. - -L'amiral, dit-on, plein de doute et de pressentiment, était au lit -taciturne et faisait semblant de dormir, quand il entendit des -sanglots. Jeanne pleurait sur l'Église abandonnée par son mari, sur -tant de frères délaissés sans défense. «Être tant sage pour les -hommes, dit-elle, ce n'est pas être sage à Dieu.» - -Je crois que l'amiral, qui ne disait sa pensée à personne, ne tardait -à armer, que pour armer d'ensemble. Qu'on songe ce que c'était que de -mettre en mouvement ce monde immense de volontaires d'un bout de la -France à l'autre, chacun se cherchant de l'argent, préparant son -cheval, ses armes, retenu bien souvent par le défaut de ressources, -par les adieux de la famille. - -Le sage capitaine, heureux de voir cette âme sainte et dans une si -haute voie, lui dit avec bonté: «Mettez la main sur votre sein, -madame, sondez votre conscience... Est-elle bien en état de digérer -les déroutes, les hontes, les reproches du peuple qui juge par le -succès, les trahisons, les fuites, la nudité, la faim de vos enfants, -la mort par un bourreau, votre mari traîné... Je vous donne trois -semaines encore.»--Mais elle dit impétueusement: «Ne mets pas sur ta -tête les morts de trois semaines!» - -Il suffit d'avoir vu le vrai portrait de Coligny pour voir que, sous -le roc, il y eut un coeur en cet homme. Ce mot de femme lui entra; il -le crut de la part de Dieu, et, sans plus s'informer du nombre ni -savoir si l'on était prêt, le matin, il monta à cheval avec ses frères -et sa maison. - -Le premier malheur du protestantisme, république spirituelle, avait -été de prendre un roi pour chef, le triste roi de Navarre; le second, -qui perdit l'entreprise d'Amboise, fut d'avoir un prince pour chef, -l'étourdi prince de Condé. Ce fut sous un sinistre auspice que ces -deux hommes en qui étaient deux mondes, Coligny et Condé, reçurent -ensemble la sainte Cène (29 mars). Le lendemain, ils étaient en -parfait désaccord; Condé, tous les chefs nobles, voulaient le secours -étranger; Coligny et les ministres disaient que c'était tenter Dieu, -qu'il fallait laisser cette honte au parti ennemi. - -Datons bien cette chose. Et que l'histoire sorte donc de la fausse et -injuste impartialité où elle s'est tenue jusqu'ici. - -Les Guises, dès la fin de 1559, firent écrire Catherine au roi -d'Espagne, et sollicitèrent son appui pour leur gouvernement. - -En février 1560, ils tirèrent de Philippe la foudroyante lettre qui -achevait leur victoire d'Amboise et mettait à leurs pieds le roi de -Navarre. - -En mai 1561, le clergé, à qui on demandait de déclarer ses biens, -sollicita l'appui du roi d'Espagne. - -En mars 1562, après Vassy, Guise apparut au Parlement, couvert de la -protection de l'ambassadeur espagnol, et prit bientôt l'écharpe rouge. - -Il la porte devant l'histoire, et son parti, comme en 1815, _est le -parti de l'étranger_. - -On va voir, au contraire, combien tardivement, et sous quelle pression -épouvantable de la nécessité, le parti protestant accepta cette honte -et ce malheur. - -Condé et sa noblesse prirent Orléans, à force de vitesse, au grand -galop, au milieu des cris de joie et des risées; on eût dit _tous les -fous de France_. Contraste saisissant avec Coligny et la troupe noire -des ministres qui y vinrent après. - -Il semblait qu'une immense traînée de poudre éclatât sur tout le -royaume. Comment s'en étonner? On apprenait massacre sur massacre. -Celui de Vassy ébranla, et celui de Sens décida. Tout homme connu pour -protestant crut prudent, pour sa vie et pour la vie de sa famille, de -s'armer et d'affronter tout. La Loire d'abord éclate, Tours, Blois, -Angers; puis la Normandie et les côtes, Rouen, Dieppe, Caen, Poitiers, -la Saintonge. La moitié du Languedoc, nombre de villes de Guyenne et -de Gascogne, dès l'hiver étaient protestantes. La Provence était -catholique; mais le Dauphiné éclata et pendit le lieutenant de Guise. -La grande Lyon (30 avril) se trouva elle-même entraînée, avec Châlon, -Mâcon, Autun. - -Écharpe immense, qui contournait la France par l'ouest et par le midi, -plongeant même au dedans par les villes de Loire, par Bourges et par -Sancerre au centre. - -Sur cette vaste zone, une armée sortant de la terre d'hommes -terribles, au moins par la peur, réveillés en sursaut par le tocsin de -Sens et de Vassy. - -Tout cela en six semaines! Il était évident que les Espagnols -n'arriveraient pas à temps. L'explosion eut lieu en avril; ils -n'arrivèrent qu'en août. - -Guise s'adressa en hâte aux Suisses catholiques qui ne vinrent que -lentement. Il était en péril, si deux choses ne l'avaient sauvé: - -1º L'argent. Il tenait les prêtres à la gorge, par la nécessité. Leur -peur fut son trésor. Leur argent alla droit au Rhin, et trouva prêt -les marchands d'hommes, les colonels et capitaines, le rhingrave, -très-bons protestants, qui firent d'abord les scrupuleux; on leva -leurs scrupules en leur offrant le bénéfice énorme _de ne fournir que -moitié des soldats, et d'être payés double_; moitié étaient des -soldats de papier. À ce prix ils n'hésitèrent plus (aveu de Castelnau, -catholique et agent des Guises). - -L'autre moyen, ce fut l'intrigue, le nom du roi, la fantasmagorie -royale, la lâcheté de la reine mère. Guise avait en celle-ci une -excellente actrice, grosse femme imposante, fort déliée pourtant, qui -avait attrapé Navarre, et pouvait attraper Condé. On la savait fausse -et perfide; mais Guise la refit dans l'opinion, en lui permettant, -pour parure, le chancelier de L'Hôpital: bon homme qui, pour faire -quelque bien de détail, couvrit de sa vertu l'intrigue qui noya la -France de sang. - -Nos historiens ont été si honnêtes, tranchons le mot, si innocents, -que tous ont pris au sérieux Catherine de Médicis. Pas un n'a sondé ce -néant. Ravalée et domptée, avilie dès l'enfance, brisée du mépris -d'Henri II, servante de Diane, naguère encore gardée, terrorisée par -la petite reine d'Écosse, elle eut enfin l'entr'acte de la première -année de Charles IX, où elle posa comme régente. Avec son chancelier, -elle goûtait assez le protestantisme qui eût vendu les biens d'Église. -Mais, au coup de Vassy, au coup de Fontainebleau d'où les Guises -l'enlevèrent avec son fils, et où elle sentit la main pesante sur son -cou, elle fit le plongeon, baissa la tête, le coeur lui retomba à sa -bassesse naturelle. Guise fut très-poli, lui laissa l'extérieur, -l'appareil de la royauté; _paraître_, pour elle, était plus -qu'_être_, dans le vide absolu qu'une si grande pourriture avait faite -en dedans. Elle prit patiemment le rôle de théâtre qu'on lui faisait, -de reine pacificatrice qui, aux entrevues solennelles, trônait avec sa -jolie cour, entre les amours et les grâces. Ce qui, en bonne langue du -temps, veut dire dame d'un mauvais lieu, et maquerelle au profit de -Guise. - -Cet Ulysse (sous la peau d'Achille) savait parfaitement, d'après -l'affaire d'Amboise, l'endroit où la grande chaîne de résistance armée -était faussée d'avance et manquerait. Elle devait manquer par Condé. - -Ce _petit galant_, comme Guise l'appelle pour sa taille exiguë, ce -prince en miniature, adoré de ceux qu'il perdait par _sa galanterie -française_, sa bravoure étourdie, est, de la tête aux pieds, dans les -bouts-rimés détestables qu'ils firent à sa louange: - - Ce petit homme tant joli, - Qui toujours chante, toujours rit, - Et toujours baise sa mignonne, - Dieu gard' de mal le petit homme. - -Condé, qui ne pesait pas plus qu'une plume au vent, volait de sa -nature vers cette cour de filles, vers cette bonne dame de reine qui -professait de les tenir en toute modestie, mais qui était toujours -_trompée_. La demoiselle de Rouhet _trompe_ Catherine pour le roi de -Navarre qui y sacrifia la régence; et la Limeuil pour Condé qui y -sacrifia le protestantisme. Elle fut grosse de lui, l'année suivante, -et la réforme était perdue. - -Il ne faut pas grande tromperie pour qui veut se tromper. Le 12 juin, -Guise, par son petit roi et Catherine, offre une amnistie. La reine -mère arrange une trêve, puis négocie une entrevue. Faute insigne déjà, -qui allait jeter la glace sur ce grand feu de paille de l'insurrection -protestante. - -La plaine de Beauce, rase comme la main, n'en est pas moins commode à -l'oiseleur. La vieille y tendit son filet, où l'étourneau ne manqua -pas de s'y prendre. - -L'escorte, de chaque côté, était de cent gentilshommes, qui, se -reconnaissant et la plupart amis, s'attendrirent, s'embrassèrent. -Autre malheur qui refroidit encore. Beaucoup disaient: «Quels sont ces -gens qui ne savent s'ils sont amis ou ennemis?... Bien fou qui se -risque pour eux!» - -Ce que sans doute Condé avait fait valoir près des siens pour accepter -cette entrevue, c'est que la reine mère, jusque-là prisonnière des -Guises, s'affranchirait probablement, se mettrait avec lui, -reviendrait avec lui. Dans cette idée, il s'avança imprudemment, jasa -et bavarda, dit que si Guise partait de France, lui Condé partirait, -que tout serait pacifié. «Quand partez-vous?» dit-elle, et elle offrit -pour ceux qui partiraient l'autorisation de vendre leurs biens. - -Donc la reine était libre, et vraiment pour les Guises. Il était -prouvé à la France que les protestants la trompaient en disant que le -roi et sa mère étaient captifs. Toute la force morale de la royauté, -flottante jusque-là dans l'opinion, apparut ferme et vraie du côté -catholique. Cette vieille religion politique de la France étranglait -le protestantisme. - -La reine mère n'était pas prisonnière; elle n'était liée que de sa -bassesse native qui la fit amie du plus fort et sincère pour la -première fois; liée de l'effroi qu'inspirait l'Espagne; liée de -l'argent du clergé qu'elle avait cru d'abord tirer par les mains -protestantes, mais que le clergé effrayé remettait de lui-même; liée -enfin des subsides de Rome, des aumônes que le pape et tous les -catholiques firent dès lors à cette cour mendiante. Les preuves en -sont au Vatican (_V._ les notes). - -Cela eut lieu le 24 juin. Le 25, Guise écrit au cardinal de Lorraine -une lettre incroyable d'élan, de joie, de fureur triomphante; tout est -fini; sa passion anticipe: «La religion réformée va à vau-l'eau, les -amiraux aussi... Nos forces demeurent; les leurs rompues; leurs villes -rendues sans condition...» Et, dernier trait d'orgueil: «Notre mère et -son frère ne veulent plus jurer que par nous.» Donc, la vieille furie -Antoinette avait quitté son donjon, était venue près de son fils, -espérant boire du sang; la ruse d'un tel fils lui en promettait une -mer. - -Guise, pour enfoncer sa dupe, confirme par toute la France le bruit de -la paix, quitte l'armée le 27 juin, avec Montmorency et Saint-André. -Ils s'en vont à deux pas. Cependant les chefs protestants, sur -l'assurance de Condé, vont à leur tour trouver la reine mère, et de sa -bouche apprennent qu'il n'y a rien, que rien n'est fait, qu'on ne -tolérera pas les réformés. - -La farce était jouée. Ils revinrent le coeur mort, désespérant de -vaincre, et la plupart, à leur insu, petits de foi, de coeur. Ils -commencent à s'apercevoir qu'il y a trois mois qu'ils sont aux champs, -à regretter leur femme et leur famille. - -Cette armée jusque-là était comme un couvent. Ni jeu, ni jurement, ni -filles. Ce jour, la corde casse. Pendant que Coligny, pour détruire le -fatal effet de l'entrevue, mène ses gens à l'ennemi, un gentilhomme -protestant entre dans une ferme, trouve une fille et s'assouvit sur -elle. Voilà le commencement. - -Une pluie horrible tombe, mouille la poudre; on ne peut plus rien -faire. On va à Beaugency, qu'on force: sac, pillage et viols. - -Cependant, par toute la France, les protestants, un moment hésitants -par la nouvelle de la paix, se trouvent énervés, détrempés; ils -commencent à se compter, à voir qu'ils sont très-peu. - -Ils sont mûrs pour la mort. Tout se réveille contre eux. La Justice -lance le massacre; le Parlement pousse Paris; soixante hommes tués -pour débuter. Peu de chose; la _grande levrière_ (les catholiques -appelaient ainsi la populace) est lâchée maintenant; on va la voir à -l'oeuvre. - -Pourquoi parle-t-on toujours de la Saint-Barthélemy de 1572, et non de -celle de 1562? C'est que celle de 72 se passa surtout à Paris; mais -celle de 62 fut bien plus meurtrière en France. Suivez-la de ville en -ville; vous êtes effrayé de voir trois choses qu'on n'a revues jamais: -1º massacre dans l'intérieur des murs; 2º poursuite acharnée des -fuyards par les paysans; 3º... Est-ce tout? Non, tant de sang ne -suffit pas; les juges n'ont pas encore leur part; les supplices -commencent alors sur une échelle immense: ici trois cents pendus, et -là deux cents roués. - -Reportons-nous un moment en avril, au jour où coururent les nouvelles -du sang versé à Vassy et à Sens. La réaction protestante avait été -violente, surtout dans le Midi, où la fureur est dans la race et le -tempérament. Quel prétexte de meurtre manqua jamais au Rhône, aux -violents pays albigeois? Il y eut des prêtres tués. Cependant, il faut -le dire, presque partout la vengeance tomba de préférence sur les -pierres, les images. Le petit peuple protestant, mené par les enfants -d'abord, décapita les saints des cathédrales. Les reliques fameuses, -qui avaient fait tant de miracles, furent sommées d'en faire un -nouveau pour se défendre elles-mêmes. Les guérisseurs universels qu'on -venait chercher de si loin furent constatés sans force pour se guérir, -traînés comme menteurs, imposteurs, charlatans. Dans ces dévastations -confuses, périrent, avec les saints, plusieurs tombes de rois et de -princes. Foule idiote qui brisait les mortes idoles, adorait les -vivantes? Guerre absurde de la liberté _au nom d'un prince du sang! au -nom du roi_ captif des Guises! - -Quant aux monuments d'art, que je pleure autant que personne, je -m'étonne pourtant que plusieurs écrivains, brefs et légers sur les -massacres, s'attendrissent longuement sur les pierres. «Irréparable -malheur!» disent-ils. Bien plus irréparables ceux qui furent -massacrés. Le mot du grand Condé sur un champ de bataille: «Bah! ce -n'est qu'une nuit de Paris,» ce mot cynique est faux. Les morts, qu'on -le sache bien, ne se refont jamais les mêmes, ni le génie, ni les -vertus des morts. La génération protestante qu'on égorgea, et qui -purifiait la France, lui aurait épargné l'incroyable aplatissement -qui suivit, la pourriture des temps d'indifférence, et le scepticisme -hypocrite, d'où si difficilement ressuscita la liberté. - -Le sens des hommes de nos jours s'est trouvé tellement perverti, nos -amis ont si légèrement avalé les bourdes grossières que leur jetaient -nos ennemis, qu'ils croient et répètent que les protestants tendaient -à démembrer la France, que tous les protestants étaient des -gentilhommes, etc., etc. Dès lors, voyez la beauté du système: Paris -et la Saint-Barthélemy ont sauvé l'unité. Charles IX et les Guises -représentent la Convention. - -Manie bizarre du paradoxe, impartialité sans coeur, amie de l'ennemi, -sans pitié pour les précurseurs de la liberté massacrés! Comparaison -bizarre de l'Assemblée qui défendit la France avec l'intrigue -fanatique qui la livra à l'étranger. - -Sans doute, lorsque les protestants des villes (les vingt-cinq mille -de Toulouse, par exemple) fuirent la nuit éperdus, emportant leurs -petits enfants, lorsque le tocsin sonnait sur eux dans les campagnes, -et que les paysans, armés par les curés, les traquaient dans les bois, -alors, sans doute, il n'y eut plus guère de protestants dans les -villes. Pour l'être, il fallut bien posséder un donjon.--Qui fit des -protestants une aristocratie? Vous, parti massacreur, qui les appelez -aristocrates. - -Et cependant, cette année même 1562, les seuls noms que je trouve -des infortunés qui périrent à la première répétition de la -Saint-Barthélemy qui se fit à Paris, lorsque le Parlement autorisa -le tocsin catholique, ces noms, dis-je, ces professions n'indiquent -que des industriels: cordonnier, libraire, imprimeur, colporteur, -orfèvre, brodeur. Et pas un nom de gentilhomme. - -On se tromperait fort si l'on croyait que cette Terreur épouvantable -fut la vengeance des excès des protestants. Qu'avaient-ils fait en -Picardie! Qu'avaient-ils fait en Champagne? Presque partout on les -frappa pour le mal qu'on leur avait fait. La vieille mère des Guises, -revenue à Joinville, accomplit la vengeance de sa maison sur la petite -ville de Vassy--la vengeance de quoi? du massacre déjà souffert; un -premier sang altère, il en faut d'autre. Elle obtint d'abord que le -Parlement désarmât la ville et rasât ses murs; puis, chez l'habitant -désarmé, on logea des soldats pour faire à leur plaisir, voler, tuer. -Premier essai des futures dragonnades, qui dura près d'un an. Cette -scène de fureur s'ouvrit par le tocsin des paysans vassaux des Guises, -qu'ils lançaient sur la ville. Les noms des morts attestent que -c'était une guerre des serfs contre l'ouvrier libre et le petit -marchand. - -On dit que ces paysans ivres, qui tuaient au hasard, mordaient dans la -chair crue, et mangèrent le coeur des enfants. - -Les Espagnols, entrés en France, étonnèrent par leur barbarie nos plus -féroces soldats. Le dur Gascon Montluc, homme de sang, qui se vante -d'avoir garni de morts tous les arbres des routes, raconte que ces -noirs Espagnols, à qui il livra une fois deux cents femmes pour les -houspiller, aimèrent mieux les éventrer toutes, même les grosses, pour -tuer les _petits luthériens_. - -Je ne m'étonne pas si, recevant ces horribles nouvelles, les -protestants armés voulaient revenir chez eux défendre leurs familles. -Il fallut les y renvoyer. Il fallut renoncer au beau songe où s'était -obstiné Coligny, de faire par la seule France les affaires de la -France. Ce que les catholiques faisaient depuis deux ans, les -protestants le firent dans cette nécessité extrême et sur leurs -maisons ruinées, leurs familles égorgées; ils implorèrent leurs frères -de l'étranger. Dandelot fut envoyé en Allemagne, un autre en -Angleterre (juillet). La difficulté était d'ouvrir les yeux aux -Allemands, d'écarter la montagne de calomnies et de mensonges qu'on -avait entassés. Les espions des Guises étaient là chez les princes -allemands pour voler sur leurs tables les lettres des protestants de -France. Tel Allemand partait payé des princes pour secourir nos -protestants, que l'on gagnait en route, et qui venait combattre dans -les rangs catholiques. - -Cependant Coligny tenait ferme Orléans et son petit noyau d'armée. -Partout ailleurs des bandes. La bande de Montbrun, de Mouvans, celle -de Des Adrets, couraient tout le sud-est, avec des cruautés atroces. -Le dernier, tout autant qu'il saisissait de catholiques, les égorgeait -ou les jetait des tours. Représailles barbares, mais qui n'étonnaient -point, quand on voyait des juges, ceux du parlement d'Aix, enrichis -des massacres de Merindol et de Cabrières, envoyer à la mort avec près -de mille hommes _quatre cent soixante femmes_, et même encore -_vingt-quatre enfants_! - -La reine d'Angleterre se laissa prier, de juillet jusqu'à la fin de -septembre, pour donner cent mille écus et six mille hommes. Dandelot -ne put amener ses Allemands qu'en octobre et novembre. Il lui fallut -passer par la Lorraine et la Bourgogne, pays ennemis. Cette lenteur -fit la chute de Rouen, longuement assiégée par le roi de Navarre, qui -y fut tué, et par Guise, qui la prit d'assaut. Le pillage y dura huit -jours, et les grands seigneurs s'y vautrèrent à l'égal du soldat. - -Rouen fut prise le 26 octobre. Condé n'eut ses Allemands que le 6 -novembre. Fort alors et terrible, il marcha sur Paris. Grand effroi. -Un président en meurt de peur. On attendait trois mille Espagnols qui -n'arrivaient pas. Qui croirait que Condé pût encore, en un tel moment, -la France nageant dans le sang, s'amuser aux paroles? La reine mère, -souriante et charmante, parlemente avec lui près d'un moulin à vent. -Force embrassade catholiques et galantes oeillades. Le prince perd -trois jours. Les Espagnols arrivent. On lui tourne le dos. - -Sa propre armée le menait; les soldats allemands ne savaient qu'un -mot: «_Geld._» Et, pour être payés plus tôt, ils marchaient vers la -mer, au-devant de l'argent anglais. La grosse armée des catholiques -marchait parallèlement. Leur intérêt était de combattre avant que les -protestants eussent joint les troupes anglaises. - -Ceux-ci, qui avaient l'Eure entre eux et Guise, devaient l'empêcher de -passer. Mais un prince du sang n'a garde de paraître craindre la -bataille. Condé lui permet le passage, et il l'a devant lui près Dreux -(19 décembre 1562). - -Les catholiques, faibles en cavalerie (deux mille contre cinq mille), -étaient en revanche énormément plus forts en fantassins, ayant quinze -mille contre sept seulement qu'avaient les protestants. Au total, -Guise avait _dix-sept mille hommes_, et Condé _douze mille_. - -Ce qui caractérise le premier, ce héros de la ruse, c'est que par une -prudence singulière, excessive, il ne voulait se battre que sur ordre -du roi et de la reine mère, ses mannequins. Il agissait toujours sur -pièces régulières et préparées pour répondre en justice si on lui -faisait son procès. À la demande de cet ordre, la reine mère se moqua -et dit, comme la nourrice du roi entrait (elle était protestante): -«Nourrice, que vous semble?--Mais, madame, puisque les huguenots ne -veulent se contenter jamais, il faut les mettre à la raison.» - -Qui l'emporterait des lansquenets protestants ou des Suisses -catholiques? c'était douteux. Ce qui ne l'était pas, c'est que -l'élément sûr, qui ne bougerait point, qui, quoi qu'il arrivât, -resterait ferme pour frapper le grand coup, c'était la masse noire des -trois mille Espagnols. Ajoutez quelque peu de nos vieilles bandes -françaises. Guise se mit avec ces Espagnols, dit qu'il ne commanderait -pas et serait là en simple capitaine. Il les laissa, selon leur usage -(on l'a vu à Ravenne), se faire un rempart de charrettes pour briser -la cavalerie et, derrière, regarder à leur aise les évolutions du -combat. Ajoutez que, devant, ils avaient un petit ravin. - -La tactique était fort surannée. Les armes des vieux siècles. Quand on -voit dans les exactes gravures de Pérussin ces bataillons antiques ou -féodaux, l'infanterie semble du temps des Romains et la cavalerie du -temps des croisades. De lourdes charges semblaient décider tout. Le -connétable au centre, avec sa gendarmerie, fonça, puis, brusquement -abandonné, blessé, se trouva prisonnier. Condé chargea et rechargea -les Suisses, leur passa sur le corps; mais telle était cette -infanterie, que ce qui ne fut pas écrasé par les chevaux se releva, -combattit de plus belle. La cavalerie, menée par Condé et Coligny, -s'épuisa en efforts, fit fuir l'infanterie française des catholiques, -mais vit également en déroute sa propre infanterie allemande. - -Ils n'avaient pas deux cents chevaux ensemble, lorsque Guise, qui -depuis cinq heures prenait en patience la destruction de ses amis, -s'ébranla avec sa masse espagnole et ses arquebusiers des vieilles -bandes. Condé fut pris. Tout parut balayé. - -Cependant les frères indomptables, Coligny et Dandelot (celui-ci -malade, tremblant de la fièvre, et en robe fourrée), réunissent douze -cents cavaliers, et d'une furie désespérée arrêtent court les -vainqueurs. Parmi eux, le fameux Saint-André, si riche, le voleur des -voleurs, est pris, disputé, et un de ses vieux serviteurs, malgré ses -prières et ses offres, lui casse la tête d'un coup de pistolet. - -Guise n'en pleura pas, ni de la prise du connétable. En place, il -avait pris Condé. Il le caressa fort, jusqu'à le faire coucher avec -lui. Excellent moyen de le perdre, d'exciter la défiance contre lui, -de faire dire, comme disaient déjà les Allemands: «Ces girouettes -françaises, pour qui on se tue aujourd'hui, sont prêtes à s'embrasser -demain.» - -Voilà Guise non-seulement vainqueur, mais seul. Plus de princes. Plus -de Navarre, plus de Condé, plus de connétable. Ce simple capitaine, -qui n'avait voulu à la bataille que mener sa compagnie, se trouve -lieutenant général du royaume. - -La nuit, qui avait séparé les combattants, permit à Coligny de -reformer ses reîtres à deux pas. Il lui en restait quelques mille. Il -leur dit froidement qu'il n'y avait rien de fait, qu'il fallait -recommencer, fondre sur ces gens qui mangeaient. Les Allemands lui -montrèrent leurs armes brisées, eux-mêmes en pièces. Il était resté -huit mille hommes sur le carreau. Seulement on sut dès ce jour qu'on -ne vainquait jamais Coligny. - -La difficulté était pour lui de garder ces Allemands, qui, n'étant pas -payés et n'ayant reçu que des coups, trouvaient le métier dur, -regardaient du côté du Rhin. Le ferme capitaine leur dit qu'ils -avaient raison de vouloir de l'argent, mais qu'il fallait l'aller -chercher au Havre et prendre la Normandie sur le chemin. - -La difficulté était d'empêcher ces soldats nomades, qui traînaient -tout avec eux, d'emmener la masse encombrante de leurs chariots où ils -serraient leur petite fortune, leurs pillages d'anciennes campagnes. -Ils y tenaient plus qu'à la vie. Coligny mit ces chariots dans le -choeur même de Sainte-Croix d'Orléans. À ce prix, il les emmena, -laissant pour défendre la ville contre Guise, qui arrivait, Dandelot -malade et des fuyards allemands. - -Il part en plein janvier. Terrible hiver. L'épidémie, se joignant aux -misères de la guerre, avait enlevé dix mille hommes dans Orléans. -Quatre-vingt mille, dit-on, étaient morts à l'Hôtel-Dieu de Paris. -Nombre d'hommes, de femmes, d'enfants, chassés, n'osaient rentrer, -couraient les bois. Pour obtenir l'argent des Anglais, il avait fallu -leur offrir le Havre, et cet argent n'arrivait pas. Les reîtres -murmuraient. Coligny leur montrait la mer et les tempêtes. Mais plus -d'un commençait à se payer par le pillage. Dans cette extrémité -terrible, plus grand encore qu'au fort de la bataille, apparut -l'amiral. Le premier qui pilla, il le fit serrer haut et court, lui -faisant pendre aux pieds, pour l'embellissement du trophée, tout ce -qu'il avait volé aux paysans, robes de femmes, volailles, etc. - -À la prise du château de Caen, un soldat mit la main sur un de ceux -qui sortaient après la capitulation, lui fouilla dans la poche. -L'amiral l'envoie au gibet. Il était sur l'échelle, quand les Anglais, -qui venaient d'arriver, intercédèrent pour lui. - -Cette discipline vigoureuse porta ses fruits, les succès furent -rapides; mais très-probablement les Allemands peu encouragés à venir -chercher en France un service si dur. - -Il en était de même dans Orléans. Le parti protestant s'exterminait -par la vertu. Deux notables furent surpris en adultère. Les ministres -leur firent leur procès, et les firent pendre. Il aurait fallu pendre -la noblesse et la bourgeoisie. Les moeurs de la vieille France étaient -positivement au-dessous de la Réforme. Celle-ci se faisait le désert. - -Désertion, découragement, épidémie. Il n'y avait presque plus personne -dans Orléans. Dandelot, avec la fièvre, courait partout et faisait -tout. Chaque matin, les ministres, à six heures, rassemblant soldats, -habitants, chantaient leurs psaumes, et s'en allaient en tête, -travailler aux fortifications. Cela ne pouvait durer guère. Guise -était furieux de n'avoir pas encore sa proie; «j'en mords mes doigts,» -dit-il dans une lettre. Il avait écrit à la reine qu'elle trouvât bon -qu'il n'y eût plus d'Orléans, qu'il allait la raser, et qu'il tuerait -tout, jusqu'aux chats. - -C'est lui qui fut tué (18 février 1563). - -L'homme qui fit le coup, Poltrot, sieur de Meray, était un jeune -gentilhomme de l'Angoumois, fort bon soldat à Saint-Quentin, où il fut -pris et mené en Espagne. Protestant, il y vit l'idéal catholique, -Philippe II et l'Inquisition. Il put assister aux splendides et royaux -auto-da-fé qui ouvrirent dignement ce règne. - -Poltrot revint d'Espagne, comme on peut croire, plein de vengeance et -de meurtre. Il ne parlait plus d'autre chose. Il montrait son bras à -ses camarades, disant: «Ce bras tuera M. de Guise.» Il en parla à son -seigneur, chez qui il avait été nourri, M. de Soubise; il en parla à -l'amiral, à qui bien d'autres gens parlaient légèrement de la même -chose, et qui n'y fit grande attention. Cependant Poltrot s'offrait -pour espion. Coligny lui donna de l'argent pour acheter un bon cheval -d'Espagne. - -Poltrot, fort brun, sachant bien l'Espagnol, était appelé dans l'armée -l'_Espagnolet_. Il passa, se fit présenter, s'offrit au duc de Guise, -qui lui dit: «Cinquante mille livres pour toi, si tu peux rentrer dans -la ville et faire sauter les poudres.» - -Le 18 février, Poltrot, ayant prié Dieu de lui dire si vraiment il -fallait frapper, crut se sentir au coeur la voix divine, avec un -mouvement étonnant d'allégresse et d'audace. Il attendit Guise, vers -le soir, au coin d'un bois; prudemment, froidement, il calcula qu'il -devait être armé en dessous, et qu'il fallait le tirer à l'aisselle, -juste au défaut de la cuirasse. Il tira à six pas, d'une main ferme, -très-juste et l'abattit. - -Guise n'était pas mort, et vécut encore six jours. Il mourut comme un -saint (si l'on croit la légende qu'en fit l'évêque Riez), citant cent -fois l'Écriture sainte, qu'il n'avait jamais lue, s'excusant à sa -femme de maintes peccadilles, et lui pardonnant à elle-même tout ce -qu'elle avait pu faire. - -Ceux qui ont vu au visage le duc de Guise (comme moi, dans le dessin -Foulon), qui ont présente cette face sinistre et désespérée, jugeront -que cet homme perdu, qui n'avait vécu que du succès, dut mourir -furieux quand un tel coup lui arrachait la proie des dents, et que la -main d'en haut, l'ayant amené là, vainqueur, maître de tout et seul, -les autres étant morts, à son tour lui tordait le cou. - -Poltrot fut mené à Paris devant la reine et le conseil, puis devant -les gens de justice, qui lui prodiguèrent toutes les formes de la -question. Que dit-il? que déposa-t-il? On ne le sait que par les fort -douteux procès-verbaux qu'en firent ces gens valets des Guises. On ne -manqua pas de lui faire dire qu'il avait été poussé par l'Amiral. À -quoi celui-ci répondit peu après franchement, sincèrement, qu'il -n'aurait pas pris pour cette affaire un grand parleur, si léger en -propos; que du reste, depuis qu'il savait que Guise cherchait à se -défaire du prince de Condé et de lui, il n'avait nullement détourné -ceux qui parlaient de tuer Guise. - -Le Parlement de Paris, qui, dans ces occasions, déploya plusieurs fois -un zèle ignoblement féroce, une exécrable courtisanerie de supplices, -jugea Poltrot (comme plus tard Ravaillac et Damiens), tâchant -d'accumuler sur cette misérable chair mortelle tout ce qu'on peut -souffrir sans mourir. - -Le jour même où le saint héros, rapporté à Paris, exposé aux -Chartreux, fut glorifié à Notre-Dame, on fit la boucherie de Poltrot -derrière la Grève. - -Le procès-verbal avoue qu'il dit deux fières paroles: «Avec tout cela, -il est bien mort, et ne ressuscitera pas.» Et encore: «La persécution -des fidèles...» La populace hurla, l'arrêta un moment, mais il reprit: -«Si la persécution ne cesse, il y aura vengeance sur cette ville, et -déjà les vengeurs y sont.» - -Quand il fut lié au poteau, le bourreau avec ses tenailles lui arracha -la chair de chaque cuisse, et ensuite décharna ses bras. - -Les quatre membres, ou les quatre os, devaient être tirés à quatre -chevaux. Quatre hommes qui montaient ces chevaux les piquèrent et -tendirent horriblement les cordes qui emportaient ces pauvres membres. -Mais les muscles tenaient. Il fallut que le bourreau se fît apporter -un gros hachoir, et à grands coups détaillât la viande d'en haut et -d'en bas. Les chevaux alors en vinrent à bout; les muscles crièrent, -craquèrent, rompirent d'un violent coup de fouet. Le tronc vivant -tomba à terre. Mais, comme il n'y a rien qui ne doive finir à la -longue, il fallut bien alors que le bourreau coupât la tête. - -Un juge et les greffiers, pendant toute la cérémonie, étaient là -écrivant les cris de cette tête, dans les entr'actes, ses prétendues -dépositions, dont on fit le prétexte de la Saint-Barthélemy. - - - - -CHAPITRE XVII - -LA PAIX, ET POINT DE PAIX - -1563-1564 - - -«On pourra mieux châtier ces gens-là, quand ils seront dispersés et -désarmés.» Conseil du nonce au pape. - -Et, peu après, le duc d'Albe à Philippe II, parlant des grands des -Pays-Bas: «Dissimuler, puis leur couper la tête.» (Gr., VII, 233.) - -Ces deux mots contiennent les dix ans d'histoire qu'on va lire. - -On a douté, tant qu'on ne connaissait ce plan que par les Italiens -Adriani, Davila, Capilupi et autres panégyristes de Catherine. Comment -douter maintenant devant les lettres originales? - -Reste à savoir comment le parti catholique tint si ferme la reine -mère jusque-là très-flottante, et la fit marcher droit. Le duc d'Albe -nous le dit encore (_Ibidem_, 280): «Votre ambassadeur doit faire -entendre à la reine qu'à l'âge où arrive le roi Charles, _V. M. peut -lui faire connaître l'état réel de ses affaires_.» C'était toute la -peur de Catherine qu'on ne mît son fils contre elle; le petit roi, né -violent, défiant, faisait peur à sa mère; la nature féline et la -griffe pouvaient s'éveiller un matin. Le chat pouvait devenir tigre. -Cette peur alla au point qu'on va la voir bientôt chercher dans un -plus jeune une arme contre Charles IX, préparer un roi de rechange. - -L'autre côté par où on la tenait, c'était la faim. Elle était à -l'aumône, vivait d'expédients fortuits. _La dépense était de dix-sept -millions, la recette de deux et demi._ Sans le pape on n'eût pas dîné. -On en tirait des dons, quelques ventes des biens du clergé. Guise -lui-même n'eût pu faire la guerre sans l'argent du duc de Savoie. En -retour, peu avant sa mort, il lui avait rendu ce qui nous restait de -tant de conquêtes au delà des Alpes, livré Turin, quitté l'Italie pour -toujours. - -Voilà la vraie situation, comme elle apparaît dans les basses et -serviles lettres du jeune roi et de sa mère, où ils tendent sans cesse -la main au pape (Archives du Vatican), au roi d'Espagne et à tous. - -Cette pauvreté royale faisait un grand contraste avec la richesse des -Guises. Leur maison (ou leur dynastie?) était restée entière à la mort -de son chef. Elle gardait ses quinze évêchés, aux mains des cardinaux -de Guise et de Lorraine. Elle gardait le palais, la charge de grand -maître de la maison du roi, par le fils aîné Joinville; Mayenne était -grand chambellan, Aumale grand veneur, Elbeuf général des galères. -Toute charge d'épée était donnée par eux. Ils avaient les finances par -un homme sûr. Les gouvernements de Champagne et de Bourgogne étaient -dans leurs mains, c'est-à-dire nos frontières de l'Est, les passages -vers la Lorraine et vers l'Allemagne, la grande route militaire. - -Puissance énorme. Mais le chef était un enfant, Henri de Guise, qui -n'avait que treize ans. Du père, il eut, non le génie, mais l'audace, -l'intrigue; de sa mère, un charme italien, et non pas peu du sang des -Borgia. Anne d'Este, en longs habits de deuil (quoique dès le -lendemain consolée par Nemours), allait montrant partout sa douleur et -son fils. C'était toujours la scène de Valentine de Milan, embrassant -le petit Dunois, disant: «Tu vengeras ton père.» L'enfant, fort bien -dressé, trouvait des mots hardis, ou on lui en faisait. Les bonnes -femmes en pleuraient de joie; les prêtres bénissaient le bon petit -seigneur. Tout était arrangé pour faire un favori du peuple, un prince -de carrefour, un héros de l'assassinat. - - * * * * * - -Le chef des protestants, élu le lendemain de la bataille de Dreux qui -les délivrait de Condé, était désormais l'amiral, et il avait bien -gagné ce titre par cette conquête subite de la Normandie en plein -hiver. Seul, ayant fait la guerre, il pouvait faire la paix. Le -prisonnier Condé, contre le chef d'élection, était mal posé pour -négocier. Coligny revient de Normandie en hâte; quand il arrive, la -paix, depuis cinq jours, était signée (Amboise, 12 mars 1563). - -Condé l'avait signée pour lui et les seigneurs. Pour lui, la -lieutenance générale du royaume, qu'a eue son frère. Pour les -seigneurs, le culte libre des châteaux. Et pour le peuple, quoi? Une -ville par baillage, de sorte qu'en ce temps de trouble, où l'on -n'osait pas voyager, on ne pouvait prier ensemble qu'en faisant un -voyage souvent de vingt ou vingt-cinq lieues. - -Pour la forme, Condé avait consulté les ministres, mais signé malgré -eux. L'amiral en conseil lui dit cette parole: «Monseigneur, vous vous -êtes chargé de faire la part à Dieu; d'un trait de plume vous avez -ruiné plus d'églises qu'on n'en eût détruit en dix ans. Et, quant à la -noblesse que vous avez garantie seule, elle doit avouer que les villes -lui donnèrent l'exemple. Les pauvres avaient marché devant les riches, -et leur avaient montré le chemin.» - -Il était facile à prévoir que tout irait à la dérive; que les -seigneurs mêmes, désormais isolés des villes, ne se défendraient pas; -que l'influence papale, espagnole, emporterait tout; que non-seulement -cette cour misérable s'assujettirait à l'Espagne, mais que les Guises -eux-mêmes allaient devenir tout Espagnols. - -C'est le moment de bien mettre en lumière une chose qui, méconnue, -égara tous les politiques, puis les historiens, et maintenant les -égare encore: - -_La balance était impossible_, dans la violence de ces temps, -l'équilibre était impossible; un milieu politique, _un parti -politique_, était un mythe, une fiction. Ce parti deviendra possible, -mais après la Saint-Barthélemy. - -Tous cherchèrent ce milieu et le manquèrent. - -Philippe II même imaginait garder son libre arbitre entre les modérés -et les violents. Il écoutait Granvelle, il écoutait Gomès, mais -inclinait au duc d'Albe. - -Chez nous, le connétable eût voulu l'équilibre; peu à peu il pencha -aux Guises. - -Et le rêve des Guises eux-mêmes aurait été un certain équilibre, une -certaine indépendance entre l'Espagne et l'Allemagne. Le cardinal de -Lorraine, au moment même où le secours espagnol donnait à son frère la -victoire de Dreux, intriguait contre l'Espagne. D'une part détournant -Marie Stuart d'épouser le fils de Philippe II, d'autre part créant au -concile de Trente un parti anti-espagnol. Il s'y joignit aux Allemands -pour obtenir quelques réformes (surtout le mariage des prêtres). Tout -cela inutile. Par la mort de son frère, le cardinal retomba au néant. -Il lui fallut laisser son rêve d'indépendance et suivre l'impulsion -espagnole. - -Où donc fut l'équilibre? Dans Catherine de Médicis? Il ne tient pas -aux historiens italiens que nous ne voyions en elle le pivot de -l'action et le meneur universel. Mais les actes disent le contraire. -Ils la montrent toujours servante du succès, habile seulement à faire -croire qu'elle mène, lorsqu'elle suit et qu'elle obéit. En 1563, sur -la menace de l'Espagne, elle tourne, elle cède, elle change -non-seulement sa politique, mais l'ordre de sa politique et -l'éducation de ses enfants. - -Où donc est l'idée politique, le parti politique? dans le chancelier -L'Hôpital? dans son effort pour réformer les lois? Le dirai-je? je ne -trouve rien de plus triste que de voir cet homme de bien traîner sa -barbe blanche derrière Catherine de Médicis. On ne s'explique pas -comment il restait là, ni quelle figure il pouvait faire au milieu de -cette cour équivoque, parmi les femmes et les intrigues. Ne -comprenait-il pas que sa présence seule, en tel lieu, était un -mensonge? que sa réforme du droit, réforme écrite et de papier, -faisait prendre le change sur la réalité politique? Quelques bonnes -choses en sont restées, comme les tribunaux de commerce. Mais, hélas! -si l'on veut savoir combien les lois sont le contraire des moeurs, il -faut lire les lois de ce temps. Elles proclament la suppression des -confréries au moment où celles-ci s'organisaient militairement et de -la manière la plus meurtrière, au moment où elles se liaient, se -groupaient, créaient les lignes provinciales qui finirent par former -la Ligue. - -Dans chaque province, en Gascogne d'abord, en Guienne, bientôt sous -les Guises en Champagne, un gouvernement se fait à côté du -gouvernement. Qu'opposait à cela la profonde politique Catherine? Elle -pensait décomposer tout. Dans un perpétuel voyage, elle croyait -neutraliser par l'influence de cour ces influences fanatiques. Elle -voulait travailler la noblesse, l'amuser, la séduire. Son principal -moyen, s'il faut le dire, c'étaient les _filles de la reine_, cent -cinquante nobles demoiselles, ce galant monastère qu'elle menait et -étalait partout. Toutes maintenant fort catholiques, très-exactement -confessées. Point de scandales, peu de grossesse. On chassait celle -qui devenait grosse. - -Tout cela apparut d'abord dans l'expédition que l'on fit pour -reprendre le Havre aux Anglais. La reine y mena en laisse Condé et -force protestants. Le _petit homme tant joli_ suivait mademoiselle de -Limeuil, qui en revint enceinte. Il réussit à chasser ses amis, à -irriter Élisabeth, à diviser le parti protestant. Il se croyait au -retour lieutenant général du royaume, quasi-tuteur du roi enfant. Mais -celui-ci se déclara majeur. L'Hôpital couvrit cette farce d'un -discours grave. Pour que les protestants n'osassent réclamer, on leur -lança les Guises, qui portèrent contre Coligny une solennelle -accusation de meurtre. Dupés, moqués, les protestants, loin d'oser -accuser, furent assez occupés à se défendre eux-mêmes. Comme parti, -ils semblaient dissous. Leur chef, Condé, servait de secrétaire à la -reine mère. Elle lui faisait écrire en Allemagne que tout allait au -mieux. Elle se chargeait de le remarier, l'amusait de l'idée d'épouser -Marie Stuart, d'autres princesses encore. La riche veuve de -Saint-André, qui croyait l'épouser, lui donna le château de -Saint-Valéry; il épousa une autre femme et ne rendit pas le présent. - -L'Église protestante avait cessé de lui payer sa contribution secrète, -et l'envoyait à Coligny. Mais l'amiral savait que, si l'on reprenait -les armes, la noblesse voudrait Condé pour chef, et, pour le retenir, -lui faisait part sur cet argent. - -Les protestants s'étant isolés de l'Angleterre, on osait tout contre -eux. La paix leur était meurtrière: c'était la paix aux assassins, la -guerre aux désarmés. Impunité complète des violences. Ici un ministre -pendu par un gouvernement de province. Là des noyades populaires, des -morts violemment déterrés, des femmes accouchées de deux jours qu'on -arrache du lit; je ne sais combien d'excès bizarres et de fantaisies -de fureur. - -Les impatients, Montluc, par exemple, voulaient qu'on en finît. D'une -part, ils s'entendaient avec l'Espagne pour enlever Jeanne d'Albret et -livrer le Béarn. D'autre part, Montluc envoyait à la reine un homme -d'exécution, le Gascon Charry devait prendre le commandement de la -seconde garde que le parti donnait au roi, encourager Paris à un grand -coup de main. Les deux frères, Coligny et Dandelot, étaient à la cour, -et peu accompagnés. Mais Charry était incapable de bien mener la -chose. Il se mit follement à insulter Dandelot. Non-seulement il dit -qu'il se moquait de son titre de colonel général de l'infanterie, mais -il lui marcha presque sur les pieds dans l'escalier du Louvre. - -Les deux frères avaient avec eux, entre autres hommes violents, un -fameux chef de bande, le Provençal Mouvans, celui qui avec quarante -hommes avait combattu des armées. Mouvans n'endura pas la chose. Il -frappa un coup imprévu, qui stupéfia la grande ville. Avec un Poitevin -dont Charry avait tué le frère, Mouvans va s'établir à attendre Charry -chez un armurier du pont Saint-Michel. Le Gascon montant fièrement le -pont avec les siens, ils lui barrent le passage. «Souviens-toi,» dit -le Poitevin; et il lui passe l'épée au travers du corps. Charry -dégaîna-t-il? on ne le sait, mais il fut tué, et un autre. Mouvans -alors et son Poitevin s'en allèrent lentement devant la foule par le -long quai des Augustins, et personne n'osa les poursuivre. - -L'amiral et son frère étaient près de la reine quand on lui dit la -chose. Leur gravité n'en fut pas dérangée. Dandelot dit ne rien -savoir et ne fit nulle attention aux criailleries de la garde, «en -ayant vu bien d'autres.» - -Le catholique Brantôme admire le coup et dit «que l'affaire fut -très-bien menée.» Paris ne bougea pas. L'audace intimida la force. La -reine mère seule en fit grand bruit, et elle en prit prétexte pour -expliquer son brusque changement et sa haine nouvelle du -protestantisme. - -Les protestants, assassinés partout, ayant partout contre eux et -l'autorité et les foules, recouraient à l'audace, à l'épée, à des -coups violents qui envenimaient encore les haines. - -Celle des Guises fut fort irritée par une romanesque aventure du frère -de Coligny. Une grande dame de Lorraine, née princesse de Salm et -veuve du seigneur d'Assenleville, jura qu'elle n'aurait d'époux que -Dandelot. Tous les siens, fervents catholiques, s'y opposèrent en -vain. En vain on lui montra que, ses terres étant sous les murs de -Nancy, c'est-à-dire dans les mains du duc de Lorraine et des Guises, -elle ne pouvait même faire la noce qu'au hasard d'une bataille. Rien -ne la détourna. - -Dandelot, sommé de venir pour cette agréable aventure en pays ennemi, -prit avec lui cent hommes déterminés, et quoiqu'il sût que tous les -Guises fussent justement alors chez le duc, il arrive à Nancy. On lui -refuse l'entrée par trois fois. Il ne s'arrête pas moins dans le -faubourg, y rafraîchit ses cavaliers. Puis, en plein jour et à grand -bruit, la cavalcade s'en va au château de la dame. Au pont-levis, tous -tirent leurs arquebuses. De quoi tremblèrent les vitres des Guises, -qui étaient en face, à peine séparés par une rivière. Et leurs coeurs -en frémirent. Le cardinal gémit. Le petit Guise (il avait quatorze -ans) dit: «Si j'avais une arquebuse, pour tirer ces vilains!...» - -Cependant trois jours et trois nuits on fit la fête, bruyante et gaie, -plus que le temps ne le voulait, pour faire rage aux voisins. Puis -madame Dandelot, montant en croupe derrière son héros, et disant adieu -à ses biens, le suivit, fière et pauvre aux hasards de la guerre -civile. - - - - -CHAPITRE XVIII - -LE DUC D'ALBE.--LA SECONDE GUERRE CIVILE - -1564-1567 - - -À la fin de décembre 1563, le duc d'Albe, sur l'ordre de son maître, -lui écrit les deux lettres dont nous avons parlé. Consultation en -règle sur la politique espagnole (_dissimuler, puis leur couper la -tête_). - -Dès janvier 1564, l'effet en est sensible. Philippe II donne congé aux -modérés, autorise le cardinal Granvelle «à aller voir sa mère.» - -Le duc d'Albe emportera tout. Il suffit de le voir dans les portraits -et dans les documents pour comprendre son ascendant. C'est un vrai -Espagnol, non un métis bâtard comme son maître. C'est un médiocre -génie, mais fort par la netteté du parti pris, par la simplicité des -vues et par la passion. Il se caractérise disant, au sujet des -demandes des grands des Pays-Bas: »Je contiens mes pensées; car telle -est ma fureur qu'on pourrait l'appeler _frénésie_.» - -Le duc d'Albe est adoré des moines. D'en haut, d'en bas, ils l'aident. -Au grand inquisiteur Pie IV succède le grand inquisiteur Pie V, le -pape de la Saint-Barthélemy, qui, toute sa vie, la prépara, quoiqu'il -n'ait pu la voir. Les lettres de Pie V aux souverains se résument en -un mot (le mot qu'il dit aussi aux soldats qu'il envoie en France): -«_Tuez tout._» C'est lui qui tout à l'heure négociera l'assassinat -d'Élisabeth. - -Mais ce qui n'aide pas moins le duc d'Albe, ce sont les rapports de -police qui viennent des Pays-Bas, les furieuses délations des -inquisiteurs de bas étage qu'on envoie à Philippe II. Ce profond -politique reçoit, lit tout cela. Espions et contre-espions, police -contre police, c'est toute sa science. Il n'a foi qu'aux derniers des -hommes. Lisez (coll. Gachard) la longue liste de ces coquins. Le -premier à qui il remet l'inquisition des Pays-Bas, un Van der Hulst, -plus tard est condamné comme faussaire. Chez sa soeur Marguerite, si -fidèle et si dépendante, un ministre lui sert d'espion. Un grand -seigneur espionne les chevaliers de la Toison d'or, etc. - -Le mieux venu de ces espions, c'est naturellement le plus menteur, le -plus atroce et le plus fou, un frère Lorenzo, Andalous, d'une verve -furieuse, affreux Figaro de massacre, qui se joue de cette imagination -malade par cent contes insensés. - -J'ai sous les yeux un excellent dessin qui donne le vrai Philippe II -(Panthéon). Figure péniblement grimée d'un commis soupçonneux, -prisonnier volontaire, qui, dans sa vie de cul-de-jatte, ne voyant le -monde qu'à travers sa paperasserie, sera constamment dupe à force de -défiance. Figure pleine de mauvais rêves, cruellement imaginative! Il -ira loin! On lui fera tout croire. - -Le contre-coup de l'Espagne se sent en France. Dès février 1564, -Philippe II y agit comme aux Pays-Bas. Une ambassade impérieuse -enjoint à Charles IX d'accepter les décrets du concile de Trente et de -révoquer les grâces octroyées aux rebelles. - -Réponse vague. Mais on obéit. La mère et le fils se mettent en route -pour la frontière d'Espagne, voyageant lentement, constatant sur la -route leur bonne volonté catholique. Le jeune roi trace des citadelles -pour contenir les villes et maîtriser les protestants. En deux édits -(de Lyon et Roussillon), on interdit aux gentilshommes de recevoir -personne à leurs prêches de châteaux. Défense aux protestants de faire -des collectes, d'assembler des synodes. On les annule comme parti et -comme résistance. C'était les livrer désarmés aux catholiques qui -armaient. - -La reine mère, qui parlait à merveille, expliquait sur la route aux -envoyés du pape et des princes italiens la beauté de son plan pour -amortir le calvinisme et l'exterminer tout doucement. L'Espagne était -plus impatiente. Pendant que Philippe II envoie le duc d'Albe à -Bayonne avec sa jeune femme Élisabeth pour animer Catherine, il reçoit -à Madrid le crédule comte d'Egmont, par lequel il espère tromper les -Flamands. Les faveurs pécuniaires que demande ce grand seigneur lui -sont toutes accordées. Il part ravi de cet accueil, si charmé de -l'Espagne, qu'il trouve gaies, riantes, les bâtisses de l'Escurial. -Pauvre tête, ébranlée déjà, et qui ne tient guère aux épaules (avril -1565). - -Son bourreau, le duc d'Albe, est à Bayonne (juin) pour endoctriner -Catherine. On sait son mot brutal: «Un bon saumon vaut cent -grenouilles.» C'est la traduction du mot que j'ai cité: «Couper la -tête aux grands.» - -La nouveauté du jour, les bergeries espagnoles qui succédaient aux -Amadis, les idylles de Boscan et de Montemayor, imitées par Ronsard, -charmèrent l'entrevue de Bayonne. Les chants des nymphes et des -bergères couvrirent l'entretien à voix basse de Catherine et du duc -d'Albe, discutant la Saint-Barthélemy. - -La seule objection de Catherine, c'est que les choses n'étaient pas -assez mûres. Condé semblait perdu. Il fallait perdre Coligny, le -montrer faible et versatile; c'est ce qu'on essaye à Moulins. Le roi -ordonne une réconciliation. L'amiral, sommé au nom de la paix, au nom -de l'Évangile, ne peut reculer. Il lui faut embrasser les Lorrains. -Mais le jeune Henri de Guise n'embrasse pas. Deux choses à la fois -sont atteintes. Coligny est affaibli dans l'opinion, et la vengeance -est réservée. - -La France suivait l'Espagne pas à pas. Philippe II, si impatient, est -obligé encore cette année, 1566, de ruser, de mentir. Sa lettre du 12 -août à Rome explique parfaitement sa pensée. C'est l'exemple le plus -illustre que donne l'histoire du _distinguo_ casuistique et de la -_restriction mentale_. Il promet le pardon aux Pays-Bas, c'est vrai, -mais le pardon du roi d'Espagne, et non pas le pardon de Dieu. Le roi -rassure, apaise, tranquillise. Mais cela n'empêche pas que Dieu, par -le duc d'Albe, ne ramasse une grosse armée de toute nation, et ne la -mène au sac des Pays-Bas. C'est Dieu encore, et non le roi, qui tout à -l'heure surprend ces Flamands pardonnés, et coupe le cou à vingt mille -hommes sur les places d'Anvers et Bruxelles. Le pape Pie V en pleure -de joie. - -Quand cette armée du duc d'Albe, cette horrible Babel, de bourreaux -espagnols et de sodomites italiens, passa les Alpes, rasa Genève et -côtoya la France, il y eut partout une grande terreur. Les protestants -couvrirent Genève, et trouvèrent bon que Catherine levât des Suisses -pour se garder du duc d'Albe. Mais ces Suisses n'allèrent pas au nord; -ils restèrent au centre, et l'on vit qu'ils allaient au contraire -servir contre les protestants (août 1567). - -Quatre années de cette funeste paix avaient bien empiré la situation -de ceux-ci. Les villes n'avaient plus de prêches, et, sous la terreur -des confréries, elles n'osaient aller aux prêches des châteaux. Les -châteaux solitaires n'étaient plus une protection. On allait donc, -dans la guerre qui s'ouvrait, avoir à traîner des familles, des dames -délicates, des nourrissons au sein. Guerroyer avec ce cortége dans ces -rudes campagnes d'hiver, où le ciel même faisait la guerre, pluie, -neige et glaces, âpres frimas, où la jeune famille n'aurait plus de -foyer, de toit, que le manteau des mères? - -Tous aussi portaient tête basse aux réunions qu'on fit chez l'amiral. -Celui-ci avait jusque-là retenu et calmé les autres. Et, cette fois -encore, il établit que le plan de la première guerre ne ferait rien et -perdrait tout. Que faire donc? Le plus prudent devint le plus -audacieux. Il proposa... _de s'emparer du roi_. - -On a brûlé le livre (inestimable, regrettable à jamais) où Coligny -racontait cette histoire. Mais nous avons son testament. Il y jure -devant Dieu qu'il n'a jamais agi par haine ni ambition, jamais agi -contre le roi. - -Je crois qu'il fut très-éloigné des vues secrètes de ceux qui eussent -voulu donner la couronne à Condé, et qui lui frappaient des médailles, -avec ce mot: _Roi des fidèles_. - -Je crois qu'à son insu ce grand homme, de plus en plus, profitait des -leçons de Knox et des exemples de l'Écosse; que, dans son coeur, le -droit et la justice, la pitié de tant de malheurs, introduisaient, -fondaient les doctrines de la résistance; que la royauté, représentée -par la vieille Florentine, avec son troupeau de filles, les Gondi, les -Birague, les empoisonneurs italiens, que la royauté, dis-je, lui -semblait moins sacrée; qu'enfin, en lui, comme en bien d'autres, -croissait la pensée du _Contr'un_. - -Bible ou antiquité, Brutus contre César, ou Élie contre Achab, peu -importait la route. Mais, par l'une ou par l'autre, les hommes les -plus graves y marchaient. - -L'héroïque petit livre du jeune La Boétie, Bible républicaine du -temps, le _Contr'un_, tant loué, admiré de Montaigne, avait été écrit -vers 1549 et ne fut imprimé qu'en 1576. Mais son esprit courait -partout. - -La seule difficulté pour prendre le roi, qui n'avait pas encore ses -Suisses, c'était de garder le secret. Il fallait pourtant mander -d'avance la noblesse éloignée et lui donner le temps. La cour fut -avertie. Un des Montmorency fut envoyé chez Coligny à Châtillon, et le -trouva _en bon ménager_, qui faisait ses vendanges. On se rassura; le -connétable se moquait des donneurs d'avis; et si obstinément, que l'on -fut presque pris. Les Suisses arriveraient-ils à temps? il fallait -gagner quelques heures. Les Montmorency y servirent. Le connétable -avait deux fois jadis sauvé Guise et perdu la France. Son fils aîné -rendit le même service. Lié naguère avec les protestants, mais alors -refroidi et brouillé même avec Condé, il l'amusa, lui fit perdre le -temps. Les Suisses arrivent. Le roi se met au milieu de leurs lances. - -Que pouvait la cavalerie contre ce bataillon massif? escarmoucher, -tirer des coups de pistolet. Grand étonnement du jeune roi, et fureur -incroyable, qu'on tirât là où il était! Il s'élança plusieurs fois, le -poing fermé, au premier rang. De moment en moment, les protestants -pouvaient être joints par des renforts et écraser les Suisses. Le -connétable escamota le roi, le déroba du bataillon, par un sentier le -mit droit à Paris. Il arriva affamé, harassé, furieux de cette idée: -_qu'il avait fui_! - -Les protestants avaient deux mille hommes; le connétable, dix mille -déjà, et il attendait un secours espagnol. Il avait cette énorme -ville, fort dévouée, qui lui fit une armée de plus. Les deux mille -eurent la témérité de l'assiéger, brûlant tous les moulins, coupant -les arrivages. - -Tel était le mépris des deux mille pour les cinq cent mille, que, -recevant le renfort des protestants normands, ils ne daignèrent les -garder avec eux; ils les envoyèrent loin de Saint-Denis, où ils -étaient, pour affamer la ville de l'autre côté. - -Malgré les Parisiens, le connétable s'obstinait à attendre les -Espagnols et à parlementer. Cette fois, Coligny ne demandait plus les -conditions d'Amboise, mais l'universelle liberté de culte sans -distinction de lieux ni de personnes, l'admission égale aux emplois, -la réduction des impôts, enfin, ce qui contenait tout, les États -généraux. - -Vigueur indestructible de la révolution. Tellement diminuée de nombre, -elle croissait d'exigence, elle devenait politique, faisait appel au -peuple. - -Le connétable recula de surprise. Mais la plupart des protestants ne -soutenaient pas Coligny; ils se seraient contentés de la liberté du -culte, ne voyant pas qu'on ne l'a guère sans la liberté politique. Ils -s'y réduisirent et n'eurent rien. Paris leur offrit la bataille (10 -novembre 1567). - -Un envoyé des Turcs, qui se mit sur Montmartre pour bien voir -l'action, fut stupéfait de l'audace des protestants. Quinze cents -cavaliers, douze cents fantassins, c'était tout contre vingt mille -hommes. Notez, dans les vingt mille, six mille excellents soldats -suisses et force artillerie, une grosse cavalerie des meilleures -compagnies des gens d'armes. Les protestants, au contraire, étaient -généralement une cavalerie légère; la moitié n'avait pas d'armures, -«suivant les drapeaux pour leur sûreté, remplissant les rangs avec la -casaque blanche et le pistolet.» - -Le connétable, fort en colère contre les Parisiens qui le forçaient de -combattre, les mit au premier rang. C'était un gros corps de bourgeois -galonnés d'or, couverts d'armes étincelantes. Troupe superbe, mais peu -sûre, et qui, reculant en désordre, devait troubler les Suisses, qu'il -mit derrière. - -Les protestants étaient en blanc. Le Turc, qui les voyait si peu -nombreux charger ces profonds bataillons, dit: «Si Sa Hautesse avait -ces blancs, elle ferait le tour du monde, et rien ne tiendrait devant -elle.» - -Leurs charges, préparées par le feu de quelques excellents -arquebusiers, furent menées avec une vaillance désespérée par Condé et -par Coligny. L'Écossais Robert Stuart, cruellement torturé jadis, -chercha le connétable, fondit sur le vieillard, qui se défendit bien -et lui brisa trois dents. Mais Stuart lui cassa les reins. Anne de -Montmorency meurt à soixante-quinze ans. Depuis cinquante, il -encombrait l'histoire d'une fausse importance, toujours fatale à son -pays. - -Ses fils rétablirent la bataille. La nuit venait. Les protestants se -retirèrent, mais n'allèrent pas bien loin. Coligny les ramena le -lendemain à la même place et brûla La Chapelle. - -Les âmes pieuses avaient espéré un miracle. Il y en eut un. Ce fut -l'audace des protestants et l'immobilité de Paris. - -La royauté avait étonnamment pâli, et par la fuite de Meaux, et par -le siége. «Une mouche assiégeait l'éléphant.» - -C'est alors, je crois, que se place la conversation que Capilupi -rapporte à 1568, entre Catherine et le nonce: «Qu'elle et Sa Majesté -n'avaient rien plus à coeur que d'attraper un jour l'amiral et ses -adhérents et d'en faire une boucherie mémorable à jamais.» - -Autre conversation de la reine avec l'ambassadeur de Venise: «Que, -revenant de Bayonne, elle avait lu à Carcassonne une chronique -manuscrite de Blanche de Castille et des grands de ce temps, qui, -réunis aux Albigeois, appelèrent contre la régente le secours de -Pierre d'Aragon, que cette bonne reine fit la paix et sut les -désarmer, puis les châtia selon leurs mérites.» - - - - -CHAPITRE XIX - ---SUITE-- - -CONQUÊTE DE LA LIBERTÉ RELIGIEUSE - -1568-1570 - - -Pie V et Philippe II, l'inflexible grandeur du parti catholique, -l'idéal du pape et du roi, au point de vue de l'inquisition, voilà ce -que présente ce moment mémorable (1568). - -La place de Bruxelles et d'Anvers montre les échafauds du duc d'Albe, -et l'Escurial achevé, de ses grises murailles, dérobe à l'Europe -effrayée le supplice inconnu de don Carlos. - -Cruelles, implacables justices! Mais Philippe II les avait annoncées -dès son avénement. En livrant à l'inquisition son bras droit, son -maître et son guide, l'archevêque de Tolède (1559), il avait dit: «Si -j'ai du sang hérétique, moi-même je donnerai mon sang.» - -Cela est neuf, grand et terrible. Le ciel catholique sur la terre. -Dieu a donné son fils, et Philippe II en fait autant. - -Le 24 janvier 1568, il écrit au pape: «En reconnaissance des bienfaits -de Dieu, j'ai préféré le salut de la religion à mon propre sang et -sacrifié ma chair et mon unique fils.» Que devint don Carlos? Les -historiens espagnols assurent qu'il mourut _naturellement_. - -Toute la vie de Philippe II parut un sacrifice. Renfermé nuit et jour, -ne voyant rien que ses papiers, ne présidant pas même son conseil, ne -communiquant jamais que par écrit, vit-il réellement? On en douterait, -sans les notes de sa grosse écriture qu'on trouve sur les dépêches. -Cependant ce fantôme a une femme, une jeune Française, qui se meurt de -mélancolie. - -Madrid, sur sa plate plaine grise, était trop gaie encore. Dans un -paysage sinistre, propre aux gibets ou à l'assassinat, parmi des -rochers désolés, s'est élevée en dix ans la maison de plaisance du roi -d'Espagne, l'Escurial, palais, monastère et sépulcre, où il doit -s'enterrer vivant. Ses hauts murs de granit, surplombant des cloîtres -étroits, des fontaines sans eau et des jardins sans arbres, ont déjà -étonné, en 1565, le comte d'Egmont. C'est de là que Philippe II, en -1568, écrit lettre sur lettre pour hâter le supplice du comte. Le duc -d'Albe répond (13 avril) qu'il ne peut pas aller plus vite, qu'il faut -bien, pour l'honneur du roi, quelque forme de justice. Mais, le soir -du même jour, craignant en bon courtisan d'avoir mécontenté le roi, il -écrit que la semaine sainte fait un peu retarder les exécutions; on -n'y perdra rien; il coupera, après Pâques, huit cents têtes pour -commencer (Gach. Phil. II, p. 23). - -Dans cette sévérité terrible, une chose me frappe. Ce roi, ce père, -cet inflexible juge, à qui remet-il la garde de l'agonisant don -Carlos? à son ami. Quoi! il a un ami? Je veux dire un ministre -immuable dans la faveur. D'autres s'élèvent et tombent. L'heureux Ruy -Gomez subsiste et surnage toujours. Dans un monde mystérieux où tout -est ténèbres et silence, ce seul mystère m'étonne. Dix ans encore, -j'en serai éclairé. - -La femme de Gomez, intrépide et cynique, avec son audace espagnole, -nous dira hardiment la longue patience de son discret époux. Entre -Gomez et Philippe II, elle prend, dans son mortel ennui, le jeune -Antonio Perez, c'est-à-dire l'indiscrétion même, la publicité et le -bruit. Étouffons vite ce Perez; brisé, étranglé, torturé, qu'il -disparaisse. Mais non, il fuit, il crie, éclate; des peuples entiers -sont pour lui... Spectacle épouvantable! le voilà un moment presque -roi d'Aragon!... Et ce maître du monde n'en peut venir à bout; loin de -là, c'est lui qui est pris dans ces assassins maladroits, qui -poursuivent Perez jusqu'aux pieds d'Henri IV. - -Tout cela est loin encore. Mais la débâcle morale du parti des saints -commence dès 1568, la grande année du duc d'Albe, par la chute de la -bien-aimée des papes, de la nièce des Guises, de Marie Stuart. C'est -le premier procès des rois avant Charles Ier et Louis XVI. - -Une double enquête la dévoile. Et ses défenseurs mêmes constatent -l'épouvantable chute. - -La poétique héroïne des plus beaux vers qu'ait faits Ronsard, -l'intrépide amazone qui vient de vaincre ses sujets, perd tout à coup -ses masques. Et cette fille publique, que vous voyez traînée à pied -par les soldats dans les rues d'Édimbourg, c'est elle... Convaincue en -Écosse et convaincue en Angleterre, elle est connue et vue de part en -part. - -Vraie scène du Jugement dernier. Une vie entière apparaît, précipitée -en quatre ans à l'abîme; de l'amour à la galanterie, au libertinage, à -l'assassinat! Un agent catholique, un valet italien qu'elle fait -ministre, la marie au jeune Darnley, puis la prend pour lui-même. - -Elle tombe plus bas. Stimulée d'un démon femelle, d'une sorcière -obscène et lubrique, elle est prise, domptée par le galant de la -sorcière, un assassin, le borgne Bothwel, qui la réduit jusqu'à la -faire son compère dans l'assassinat. Le borgne, pour attirer le mari à -son abattoir, lui dépêche la reine. Dans son infâme obéissance, -celle-ci, deux fois prostituée, caresse ce mari crédule, et se livre à -lui le matin pour qu'il soit étranglé le soir. - -Holyrood est connu. L'Escurial, le Louvre le seront en leur temps. Ce -dernier nous offre déjà une première lueur du jour qui va se faire. - -Un conseil italien s'est formé autour de la reine mère: l'aimable -Florentin Gondi, que la Saint-Barthélemy fit duc de Retz, le sage -président Birague, qui sera chancelier de France, le violent Gonzague, -fils du duc de Mantoue, et, par son mariage, duc de Nevers. - -Catherine est bonne mère, mais d'un seul fils. - -Non pas de Charles IX, mais du second, Henri d'Anjou, le seul qui lui -ressemble. - -Elle n'aimait pas Charles IX. Il l'inquiétait et lui faisait peur. Né -furieux, il avait des moments de sincérité. Mais elle se -reconnaissait, se mirait dans le duc d'Anjou, pur Italien, né femme, -avec beaucoup d'esprit, une absence étonnante de coeur. Tout d'abord, -il fut au niveau de sa mère en corruption. Les parures féminines lui -plaisaient seules, bagues, pendants d'oreilles et bracelets. Il -passait sa journée à taquiner les filles de la reine, leur faire des -niches, leur tirer les oreilles. Charles IX s'usait à la chasse dans -les plus violents exercices. Et Henri s'usait de mollesse; il fut fini -à vingt-cinq ans. Après deux minutes d'amour il se mettait trois jours -au lit. - -À seize ans, cependant, il avait une fleur d'esprit, de grâce, -d'audace et de malice. J'entends de noire malice, et du plus perfide -chat. Son début fut l'assassinat du chef des protestants. Sa fin, -l'assassinat du chef des catholiques. Il est le principal auteur de la -Saint-Barthélemy. Elle sortit surtout de la fatale concurrence de -Henri d'Anjou et Henri de Guise. Tous les deux finirent mal, et le -trône passa à Henri de Navarre. - -La question revenait dans cette misérable France idolâtrique à savoir -qui des trois petits garçons deviendrait le _héros_. De trois côtés on -travaillait. - -Le _héros_, François de Guise, était mort à Orléans. Et l'homme -officiel d'un demi-siècle, le connétable, était mort à Saint-Denis. -Qui leur succéderait? - -Nous avons dit comment la maison de Lorraine bâtissait dans l'opinion, -échafaudait Henri de Guise. On lui avait fait faire une campagne -contre les Turcs, une solennelle entrée à Paris. Laquelle entrée fut -fort troublée, le gouverneur ayant soutenu qu'on ne pouvait entrer en -armes, ayant même tiré sur les Guises. Le petit héros n'en montait pas -moins par les soins habiles du clergé, par la publicité du temps, le -sermon et les bavardages de confessionnal, de couvent et de sacristie. - -La reine mère à ce héros se hâtait d'opposer le sien. À seize ans, -elle lui fait remplacer le vieux connétable comme lieutenant du roi. -Elle le montre et le présente comme chef au parti catholique. Elle lui -donne, pour conduire les armées, deux mentors. Tavannes et Strozzi, -hommes d'énergie, d'exécution, qui, avec les secours d'Espagne, vont -lui arranger des victoires. - -Plan redoutable. À qui surtout? aux Guises, mais encore plus à Charles -IX. Il objecte, il résiste. Mais on l'entoure habilement. La majesté -du trône le contraint de se réserver. - -C'est le commencement d'une sorte de conspiration de la mère contre le -fils, qui fit croire à la fin qu'elle avait pu l'empoisonner. Selon -nous, elle a fait bien plus! - -L'héroïque petite armée des protestants, en novembre et décembre 1567, -suivie du duc d'Anjou, deux fois plus fort, marchait à la rencontre -d'un secours d'Allemagne, dans les profondes boues, sans toit, sans -repos, sans argent, vivant des rançons des villages et de -contributions forcées. Les luthériens allemands étaient pour -Catherine. Le seul électeur palatin secourt nos calvinistes. Les -reîtres joints (4 janvier), autre difficulté. Ils n'ont suivi le -palatin que sur promesse de toucher, dès l'entrée, trois cent mille -écus d'or. Nos protestants se dépouillent, donnent le dernier fond de -leur poche; chers bijoux de famille, anneaux de mariage, tout y passe; -les valets mêmes furent admirables de générosité. - -Mais, même avec les Allemands, ils étaient faibles encore devant -l'armée catholique, grossie de Suisses et d'Italiens du pape. Ils vont -pourtant à travers le royaume, traversent tout le centre, et tout à -coup tombent sur Chartres. La Rochelle se déclare pour eux, et, avec -elle, un monde de marins, de corsaires, qui font la course sur -l'Espagne. La république protestante hypothèque son budget sur les -galions de Philippe II. - -Placés audacieusement entre Chartres qu'ils assiégent et la masse -catholique, n'étant que trente mille contre quarante cinq mille, les -protestants demandent la bataille. On leur donne la paix. Coup fatal. -C'était les dissoudre. - -Ce mot de paix fait fondre comme une neige l'armée protestante. Ces -pauvres gens, à l'idée seule de la maison, du toit et du foyer, -vaincus de coeur, aveuglés de leurs larmes, lisent à peine le traité. -Toute promesse et nulle garantie. La liberté, sans force ni défense, -sans place de sûreté. Le roi promet de solder leurs Allemands et de -les renvoyer chez eux (25 mars 1568, Longjumeau). - -Pie V et Philippe II furent indignés. À tort. Le conseil italien et -Catherine suivaient le mot du nonce: «Les prendre désarmés.» - -Un fait suffit pour dire quelle paix ce fut. Le gentilhomme qui -l'apporte à Toulouse, au nom du roi, est pris, et le Parlement trouve -moyen de lui couper la tête. Cent huguenots sont massacrés à Amiens, -cent cinquante à Auxerre, trente à Fréjus avec René de Savoie, etc. -Les confréries déclarent que, si le roi empêchait le massacre, on le -tondrait, on en ferait un moine, et l'on ferait un autre roi. - -Un autre? Henri d'Anjou? ou bien Henri de Guise? - -Condé et Coligny étaient à Noyers en Bourgogne pour conférer de leurs -dangers. Tavannes, gouverneur de Bourgogne, reçoit ordre de les -saisir. Ordre verbal, qu'apporte un quidam italien, envoyé de Birague. -On voulait que Tavannes se lançât et prît tout sur lui. Il se garda -bien de le faire. Condé et Coligny sont avertis et partent à la pointe -du jour (24 août 1568). - -Coligny venait de perdre son admirable femme, tendre et pieuse, un -coeur plein de pitié. En deuil, il traînait quatre enfants. Condé en -avait aussi quatre, et la princesse était enceinte. Madame Dandelot -portait un enfant dans les bras. Point d'escorte que leur maison, une -centaine de cavaliers. Le refuge était la Rochelle, à cent cinquante -lieues. - -Fuir de Bourgogne à l'Océan, passer les fleuves, éviter les troupes et -les villes, c'était un voyage improbable. Il se fit par miracle. La -Loire baissa pour les laisser passer, grossit pour arrêter ceux qui -les poursuivaient. - -Les preneurs y furent pris. Ils comptaient sur le guet-apens, -n'avaient rien préparé. L'Ouest se déclare protestant, et bientôt le -Midi, la Provence et le Dauphiné, les bandes de Mouvans et de -Montbrun. Coligny signe à la Rochelle un traité avec les Nassau. Il -tire d'Élisabeth de l'argent, des canons. Il établit le droit des -_prises_; les corsaires donneront le dixième _à la cause_. Il -entreprend la vente des biens ecclésiastiques. Il crée des -commissaires des vivres. C'est par là, dit la Noue, qu'il commençait -toujours l'armée, disant cette parole originale: «Formons ce monstre -par le ventre.» - -Il projetait un mouvement hardi qui, le reportant vers la Haute-Loire, -l'eût rapproché en même temps et des Allemands qui lui venaient de -l'Est et de ses renforts du Midi. Les catholiques le prévinrent à -Jarnac (13 mars 1569). Les protestants, fort mal disciplinés, venant -au combat un à un, y perdirent quatre cents hommes. On eût parlé à -peine de cette rencontre si Condé n'y avait péri. - -Le matin, le duc d'Anjou, ayant communié, recommanda l'assassinat. - -On a vu Saint-André, Montmorency, cherchés et tués par leurs ennemis -personnels. L'assassin de Condé fut Montesquiou, capitaine des gardes -du duc d'Anjou. Condé, blessé la veille d'une chute, et le jour même -ayant la jambe brisée d'un coup de pied de cheval (l'os lui perçait la -botte), sans tenir compte de cette vive douleur, avait chargé -intrépidement, avec la belle parole que portait son drapeau: «Doux le -péril pour Christ et le pays!» Enveloppé dans les masses profondes de -la cavalerie ennemie, il tomba sous son cheval tué, et Montesquiou -vint par derrière qui lui cassa la tête. - -On vit alors ce que c'était que le duc d'Anjou. Ce vainqueur de -dix-sept ans que l'habileté de Tavannes avait pu masquer d'héroïsme, -parut déjà ce qu'il était, la boue, la lie du temps. Il montra cette -joie furieuse, insultante, qu'on ne voit qu'aux lâches. Il fit porter -le corps par une ânesse, tête et jambes pendantes. Tout le jour, sur -une pierre, devant l'église de Jarnac, resta exposé aux risées le -corps du pauvre _petit homme_, si brave, mais léger, toujours fatal -aux siens... Et pourtant ce fut un Français. - -Sa mort eût fortifié le parti protestant, dès lors conduit par -Coligny, s'il n'eût fallu encore un prince. Si fortes étaient les -habitudes monarchiques. Jeanne d'Albret amena à point son petit Henri -de Navarre. La sainteté enthousiaste, l'émotion héroïque de la mère, -enleva tous les coeurs et les donna au fils. - -L'interrègne n'a pas été long. La république protestante épouse le -petit Béarnais, enfant douteux, aussi flottant que sa mère était fixe, -qui abjurera de temps à autre, selon ses intérêts, et fera de la foi -des saints son moyen et son marchepied. - -La guerre parut arrêtée brusquement par les discordes intérieures qui -travaillaient les deux partis. - -La petite cour du duc d'Anjou, ivre de la mort de Condé, pour laquelle -Rome, Paris, Madrid, avaient chanté des _Te Deum_, voulait être payée -comptant de sa victoire. Elle exigeait que Charles IX donnât à son -frère un apanage, une principauté quasi indépendante. C'était la -pensée de Catherine. - -Les Lorrains, inquiets, voyant Henri d'Anjou primer décidément et -faire oublier leur Henri de Guise, dénonçaient la mère et le fils à -Charles IX et au roi d'Espagne. Ils prétendaient qu'Anjou s'entendait -avec Coligny. Il en résulta, d'une part, que l'Espagne ne mit nul -obstacle au passage des Allemands que le prince d'Orange menait à -Coligny, et qui traversèrent tout le royaume. D'autre part, Charles -IX, faisant contre sa mère un premier acte d'indépendance, refusa les -canons de siége que demandait son frère. Il s'avança même de sa -personne jusqu'à Orléans. Il allait prendre le commandement de -l'armée. Mais, là, il trouva tout le monde contre lui, les Lorrains -aussi bien que sa mère. Spectacle ridicule, un prêtre et une femme, le -cardinal de Lorraine et Catherine, dans des intérêts opposés, lui pour -Henri de Guise, elle pour Henri d'Anjou, se chargent d'accélérer la -guerre. - -La guerre s'arrête, et rien ne se fait plus. Henri de Guise essaye -d'agir, compromet l'armée, se fait battre. Catherine ne veut pas qu'on -agisse et divise les troupes, jusqu'à ce que son duc d'Anjou ait reçu -les secours immenses d'Allemands, de Suisses et d'Italiens qu'on lui -faisait venir, avec l'argent du pape et des puissances catholiques. - -Coligny, d'autre part, fut condamné tout l'été par la noblesse -poitevine à assiéger Poitiers, où Guise, poursuivi, s'était réfugié. -Fatigués et usés par ce siége inutile, les protestants se trouvent en -octobre en face de la grosse armée du duc d'Anjou (Montcontour, 3 -octobre 1569). Cette fois, ce fut une vraie bataille, horriblement -sanglante. Les Allemands de Coligny l'arrêtèrent court en demandant -leur solde au moment de l'attaque. Ils perdirent le moment d'occuper -les positions fortes qu'avait désignées Coligny. Ils en furent bien -punis. Les Suisses du duc d'Anjou, par vieille jalousie de métier, -s'acharnèrent à les massacrer, et les tuèrent jusqu'au dernier. La -cavalerie protestante dut porter le faix du combat, cavalerie légère, -qui n'avait que le pistolet et de petits chevaux, contre les chevaux -de bataille de la grosse gendarmerie, cuirassée, fortement armée. -Louis de Nassau y chargea avec l'élan aveugle de Condé. L'amiral même, -malgré son âge, dans cette nécessité, agit de sa personne, tua de sa -main l'un des rhingraves, protestant mercenaire qui combattait les -protestants. Mais l'homme de louage, avant que l'amiral lui brûlât la -cervelle, avait eu le temps de le blesser. Une balle perça la joue de -Coligny, lui brisa quatre dents; le sang qui emplissait sa bouche et -l'étouffait l'arracha du champ de bataille. - -Le malheur était grand; la perte pour les protestants était de cinq ou -six mille morts, toute leur infanterie allemande. Mais un malheur plus -grand, c'était l'apothéose du faux héros, Henri d'Anjou. Une charge -excentrique, improbable, de la cavalerie protestante ayant percé au -fond de l'armée catholique, le prince, sans blessure, eut son cheval -tué sous lui. L'Europe en retentit. Les femmes en raffolèrent. La -reine Élisabeth disait en être amoureuse et voulait l'avoir pour mari. - -Ce héros menait avec lui l'assassin Maurevert, qui promettait de tuer -Coligny. Ne l'ayant pu, Maurevert tua en trahison le gouverneur de -Niort, et fut accueilli, caressé, comblé, par le duc d'Anjou. - -«L'amiral, dit d'Aubigné, se voyant sur la tête, comme il advient aux -capitaines des peuples, le blâme des accidents, le silence de ses -mérites, un reste d'armée qui même avant le désastre désespéroit -déjà... ce vieillard, pressé de la fièvre, enduroit ces pointures qui -lui venoient au rouge, plus cuisantes que sa fâcheuse plaie. Comme on -le portoit en une litière, Lestrange, vieux gentilhomme, cheminant en -même équipage et blessé, fit avancer sa litière au front de l'autre, -et puis, passant la tête à la portière, regarde fixement son chef, et -se sépare la larme à l'oeil avec ces paroles: _Si est-ce que Dieu est -très-doux_. Là-dessus, ils se disent adieu, bien unis de pensée, sans -pouvoir dire davantage.» - -Rien ne put briser Coligny. De sa litière, il mène la retraite en bon -ordre. Si bien que Tavannes lui-même, le mentor du duc d'Anjou, voyant -cette retraite lente, imposante, qui montrait les dents, dit: «Il faut -faire la paix.» - -Cette situation révéla en effet dans le malheureux capitaine, battu -par les fautes des siens, le coup d'oeil, l'audace indomptable, -l'invention et l'esprit de ressource d'un grand chef de parti. - -Il changea le théâtre de la guerre, s'enfonça dans le Midi, s'y -promena en long et en large, s'y refit, ramassa une autre armée, -d'arquebusiers surtout. Tout au contraire, les catholiques languissent -et se consument au siége de Saint-Jean-d'Angély. Le roi y est venu; -son frère Anjou s'est retiré. Dès lors, tous les amis de celui-ci, et -Catherine elle-même, ont entravé et ralenti les choses, fait désirer -la paix. Les propositions royales viennent trouver Coligny à Nîmes. Il -les refuse, et déclare à ses troupes que, par le Rhône et la Loire, il -entend marcher sur Paris. - -Temps singulier, de romanesque audace! Ce prodigieux voyage n'étonne -personne. Il se fût accompli, si Coligny n'eût succombé à l'excès des -fatigues. Le voilà alité, porté, mal suppléé par Louis de Nassau. Ce -torrent d'armes et de guerre qui, du Midi, roulait au Nord, commence à -tarir peu à peu. Par une résolution sage et hardie, pour n'être -quitté, Coligny les quitte; il déclare qu'il ne garde que sa -cavalerie, laisse l'infanterie et les canons. Il va rapidement vers la -Loire protestante, qui lui donnera une autre armée. On essayera en -vain de lui couper la route. - -Deux fois plus forts, les catholiques ne peuvent l'arrêter, ni même le -combattre dans les positions qu'il choisit. - -Le Poitou, pendant ce temps, avait de nouveau échappé aux catholiques. -Coligny, sur la Loire, grossi des protestants du Centre et de l'Ouest, -pouvait tenir parole et marcher sur Paris. - -La reine mère désirait fort la paix. On en comprend les causes. -Non-seulement les ressources manquaient, mais, en s'arrêtant là, elle -avait juste ce qu'elle désirait. Son fils chéri restait glorieux, -Charles IX effacé. Sa présence à l'armée, son séjour de trois mois au -siége de Saint-Jean-d'Angély, semblaient avoir tué le parti -catholique. Henri de Guise n'avait paru que pour recevoir un échec. Le -bien-aimé Henri d'Anjou gardait tous les lauriers, demeurait le héros -de Jarnac et de Montcontour. - -Mais Catherine n'obtint cette paix qu'à des conditions très-sévères. -Non-seulement Coligny exigea la liberté de conscience pour tous, la -liberté du culte pour les villes déjà protestantes, pour les châteaux -des protestants, non-seulement l'admission aux emplois, mais une -reconnaissance du roi que ceux qui venaient de lui faire la guerre -étaient ses très-loyaux sujets. Les Parlements et tribunaux avaient la -honte de rayer leurs arrêts. - -Le roi, pour garantie de sa parole, laissait pour deux ans _quatre -places de sûreté_, _la Rochelle_ et la mer, _la Charité_, la clef du -centre, _Cognac_ et _Montauban_, la porte du Midi (Paix de -Saint-Germain, 8 août 1570). - -Paix glorieuse, s'il en fut jamais, qui semblait fonder la liberté -religieuse. - -Philippe II et Pie V pouvaient crier. Mais les secours d'Espagne, -faibles en 1568, furent nuls en 1570. La cour de France avait à dire, -en se soumettant à la paix, qu'elle y était contrainte, l'Espagne -l'ayant abandonnée. - - - - -CHAPITRE XX - -CHARLES IX CONTRE PHILIPPE II - -1570-1572 - - -L'écrivain distingué auquel nous devons la publication des -_Négociations de la France devant le Levant_, dit que les lettres de -Catherine de Médicis donnent l'idée d'un femme «_simple, bonne et -presque naïve_, qui eut surtout le génie de l'amour maternel et lui -dut ses hautes qualités politiques.» - -Pour porter sur Catherine un jugement si favorable, il faudrait s'en -remettre uniquement à ce qu'elle écrit elle-même. La naïveté apparente -de ses lettres, leur grâce incontestable, sont du reste le charme -propre à la langue de cour, vers la fin du XVIe siècle. Tandis que les -provinciaux, même hommes de génie, un Montaigne, un d'Aubigné, -fatiguent par un travail constant, les grandes dames de l'époque, -Catherine, Marie Stuart, Marguerite de Valois, écrivent au courant de -la plume une langue déjà moderne, agréable et facile, où le peu qu'on -trouve de formes antiques semble une aimable naïveté gauloise et donne -un faux air de vieille franchise. - -Mais le même écrivain se met en contradiction directe avec les actes, -quand il ajoute: «On admire la pensée infatigable _qui dirige_ tout le -mouvement de cette époque, que les ambassadeurs interrogent comme -l'âme de cette politique, devant laquelle _s'incline le conseil de -Philippe II_,» etc. Tout au contraire, on voit que le conseil de -Philippe II (le modéré Granvelle comme le violent duc d'Albe) est -unanime dans son opinion sur la reine mère, et, loin de s'incliner -devant elle, ne la nomme jamais qu'avec mépris. - -Ce n'est pas que ces politiques soient tombés dans l'erreur des -écrivains protestants qui ont accumulé sur elle tous les crimes de -l'époque. Ils la connaissaient mieux, sachant parfaitement qu'elle -avait très-peu d'initiative, nulle audace, même pour le mal. Elle -suivait les événements au jour le jour, accommodant son indifférence -morale, sa parole menteuse et sa dextérité à toute cause qui semblait -prévaloir. Ainsi, quoiqu'à la suite, elle influa infiniment. Seule -elle était laborieuse, seule avait une plume facile, toujours prête, -toujours taillée. À la tête des Laubespin, des Pinart et des Villeroy, -et autres secrétaires français, à la tête des Gondi, des Birague et -autres secrétaires italiens, il faut placer cette intarissable scribe -femelle, Catherine de Médicis. Elle écrivaille toujours. S'il n'y a -pas de dépêche à faire, elle se dédommage en écrivant des lettres de -politesse, de compliment, de condoléance, même aux simples -particuliers; elle sollicite des progrès; elle écrit pour ses -bâtiments, pour les petites villas, les casines qu'elle fait ou veut -faire. La plus connue est la gentille casine de ses Tuileries, petit -palais élégant qu'on ne peut plus retrouver sous les monstrueuses -gibbosités et perruques architecturales dont l'a affublé le grand -siècle. - -Catherine aimait les arts, mais dans le petit. Elle était restée juste -à la mesure des petites principautés italiennes. - -Elle représentait fort bien, avec une certaine noblesse dans le -costume, les fêtes et les bâtiments, une belle tenue de reine mère, -que démentaient, d'une part, sa cour équivoque de filles faciles, -d'autre part, certaines échappées de paroles qui lui arrivaient à -elle-même, des saillies bouffonnes et cyniques qui rappelaient la -vulgarité des Médicis, la fausse bonhomie qui n'aida pas peu à -l'élévation de ces princes marchands. - -Elle n'était jamais plus gaie que quand on lui apportait quelque bonne -satire contre elle, amère, outrageante et sale. Elle riait, se tenait -les côtes. «Le roi de Navarre et la royne mère étant à la fenestre -dans une chambre assez basse, écoutoient deux goujats qui, faisant -rostir une oye, chantoient des vilenies contre la royne -................ Et ils maugréyoent de la chienne, tant elle leur -faisoit de maux. Le roi de Navarre prenoit congé de la royne pour -aller les faire pendre. Mais elle dit par la fenestre: «Hé! que vous -a-t-elle fait? Elle est cause que vous rôtissez l'oye.» Puis, se -tourne vers le roi de Navarre en riant, et lui dit: «Mon cousin, il ne -faut que nos colères descendent là... Ce n'est pas nostre gibier.» - -Voilà la véritable Catherine de Médicis, bonne femme, si l'on veut, en -ce sens qu'à toute chose elle fut insensible. - -Du reste, prête à admettre tout crime utile. Son admirateur Tavannes, -qui la justifie assez bien de quelques empoisonnements, lui attribue -le meurtre d'un favori de son fils, et même la grande initiative de la -mort de Coligny. Il la surfait, je pense, et l'exagère, en lui -attribuant l'idée d'une chose si hardie. Elle y consentit, y céda. -Mais jamais, sans une pression étrangère et une grande peur, elle -n'aurait osé un tel acte. - -Elle n'avait pas plus de coeur que de sens, de tempérament. Comme -mère, elle appartenait pourtant à la nature, elle était femelle, elle -aimait ses petits. Un seul du moins; elle appelait sincèrement et -hardiment le duc d'Anjou: «La personne de ce monde qui m'est la plus -chère» (Lettre du 1er déc. 1571). Elle était dure pour sa fille -Marguerite et pour le duc d'Alençon, fort hypocrite pour l'aîné, le -roi Charles. - -Il ne tient pas à sa fille Marguerite que nous ne croyions que cette -digne reine n'ait eu des révélations prophétiques, «ces avertissements -particuliers que Dieu donne aux personnes illustres et rares... Elle -ne perdit jamais un de ses enfants qu'elle n'aie vu une fort grande -flamme. Et la nouvelle arrivait... Malade à l'extrémité, elle s'écrie, -comme si elle eût vu donner la bataille de Jarnac: «Voyez comme ils -fuyent! mon fils a la victoire!... Eh! mon Dieu! relevez mon fils, il -est par terre!... Voyez-vous dans cette haye le prince de Condé mort!» -Ce qui fait tort à ce récit, c'est un mélange de deux faits et de deux -époques, de Jarnac et de Montcontour. - -Si elle aimait Henri d'Anjou, nous l'avons dit, c'est qu'il était -Italien. Elle restait tout Italienne. Elle fit la fortune de son -parent, le Florentin Gondi, à qui elle confia Charles IX, la fortune -de son cousin, le Florentin Strozzi, qui devint colonel général de -l'infanterie. Quand le duc d'Anjou quittait par moment le commandement -de l'armée, elle y mettait un Italien, Gonzague, duc de Nevers. Elle -correspondait régulièrement avec son cousin Côme de Médicis, duc de -Toscane, et ce qui l'indisposait le plus contre Philippe II, c'est -qu'il contestait à Côme le titre de grand-duc que lui avait accordé le -pape, et qui eût donné le pas aux Médicis sur tous les princes -d'Italie. - -Nous avons parlé de son confident, le président Birague. De même, -quand le Corse Ornano se réfugia en France, elle fit créer la garde -corse, remettant aux épées italiennes le corps et la personne du roi, -confiés jadis aux Écossais. - -Ses lettres montrent partout une Italienne plus que prudente, fort -craintive pour ses enfants, qui ménage tout et a peur de tout. Nulle -trace de cette profonde dissimulation qui lui eût fait préparer la -Saint-Barthélemy pendant tant d'années. On voit, et par ses dépêches -confidentielles, et par les plus secrètes instructions données à nos -ambassadeurs, que, si elle avait eu cette idée en 1568, elle ne -songeait plus alors à rien de pareil. Elle sentait le poids de l'épée -protestante et n'espérait plus rien. Jamais elle n'eut l'idée ni le -courage d'une révolte contre les faits. Enlevée par les Guises en -1561, elle se résigna, fut quasi catholique. Dominée et vaincue par -Coligny en 1570, elle se résigna, fut quasi protestante. Cela dura -deux ans. - -Toute sa préoccupation, c'était l'intérieur, sa famille, son fils -Henri d'Anjou. La guerre semblait l'avoir débarrassé du concurrent -Henri de Guise qui, par deux fois, s'était ridiculement avancé, -compromis. À la Roche-l'Abeille, il entraîne l'armée, malgré les -généraux, se sauve; on fut au moment de tout perdre. Devant Poitiers, -il s'obtine à combattre, se sauve, se trouve trop heureux de se -réfugier dans la ville. Brave de sa personne, il parut un franc -étourdi, parfaitement indigne de son père, indigne du grand rôle de -chef des catholiques que saisissait Henri d'Anjou. - -La seule inquiétude de Catherine, c'était la jalousie de Charles IX. -Elle avait gagné sur lui de lui faire garder, en pleine paix, dans un -frère du même âge, un lieutenant général du royaume, un commandant de -l'armée, une espèce de maire du palais. Le roi entrevoyait qu'il avait -fait un autre roi, et qu'il ne pouvait le défaire, les généraux -catholiques étant à lui. Mais, s'il ne pouvait le destituer, il -pouvait le tuer. Il en eut l'idée, un peu tard. Déjà son frère l'avait -perdu. - -Charles IX n'avait personne à lui. Sa mère le tenait isolé. Au -contraire Henri d'Anjou. La cour galante, parfumée de ce mignon -toujours au lit, et déjà médeciné pour l'épuisement, était pleine -d'hommes d'exécution: Tavannes, si sanguinaire à la Saint-Barthélemy; -le noir Strozzi qui, en un jour, noya de sang-froid trois cents -femmes; Montesquiou, qui avait assassiné Condé, et enfin des assassins -de profession, comme Maurevert. Ce prince femme aimait les mâles, et, -comme tels, tous ceux qui frappaient. - -La vie de Charles IX ne leur eût guère pesé, s'ils n'avaient cru -régner sous lui et bientôt hériter. On était sûr qu'il mourrait de -bonne heure de quelque accident, blessure, excès ou maladie. Il fut -blessé d'un cerf en 1571; son frère un moment se crut roi. - -Ce malheureux Charles IX (disons aussi: ce misérable) fut une énigme -pour tous et pour lui-même. Son âme trouble était l'image de sa -naissance absurde, du moment où son père l'engendra malgré lui d'une -femme haïe et méprisée. Il fut un divorce vivant. - -Pendant que sa facilité, son éloquence naturelle, son amour des vers -et de la musique, eût semblé un reflet de François Ier ou de -Marguerite, sa furie d'armes, de chasse, et ses tueries de bêtes (même -à coups de bâton) étonnaient, faisaient peur. Il était né baroque, -aimait les masques hideux, burlesques, les divertissements périlleux, -les tours de force qu'on laisse aux baladins. On a de lui une gageure -contre un seigneur, portant qu'en deux ans d'exercice le _roi -parviendra à baiser son pied_. Quoique ses moeurs fussent bonnes -(relativement à son frère), il était cynique en paroles, et ce qu'on -peut dire polisson. Parfois, dans ses gaietés étranges, il se levait -la nuit, faisait lever tout le monde, courait masqué, avec des -torches, éveiller en sursaut, prendre au lit quelque jeune seigneur, -qu'il faisait sangler ou fouetter lui-même. - -Mais plus souvent encore, d'humeur noire et mélancolique. Il -s'enfermait, forgeait des armes, battait le fer jusqu'à n'en pouvoir -plus. Ou bien, il s'enfonçait dans les grandes forêts, s'épuisait et -ne s'arrêtait que quand la fièvre le prenait. - -On lui attribue de beaux vers de Ronsard. Moi qui ne crois guère aux -vers des rois, je ne suis pas trop éloigné d'accepter ceux de Charles -IX. Dans son portrait (fait à seize ans) où son oeil furieux est -quelque peu loustic, par l'obliquité du regard, il y a pourtant une -lueur. Cette âme violente, hautaine, put, par quelque beau jour -d'orage, rencontrer et forcer la Muse; la capricieuse qui fuit les -sages, se laisse quelquefois surprendre aux fous. - - Ta lyre, qui ravit par de si doux accords, - T'asservit les esprits dont je n'ai que les corps. - Elle t'en rend le maître et te sait introduire - Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire. - Tous deux également nous portons des couronnes, - Mais roi, je les reçois; poète, tu les donnes. - -Ce qui est sûr, du reste, c'est qu'il n'eut rien de la bassesse de sa -mère, rien des sales amours des Valois, des égouts de son frère Henri. -Il aima, et la même. Il l'a aimée jusqu'à la mort. - -L'objet de cet unique amour était une demoiselle un peu plus âgée que -lui, Marie Touchet, Flamande d'origine, petite-fille par sa mère d'un -médecin du roi, et fille d'un juge d'Orléans. - -Deux choses avaient force sur lui, la musique et cette calme -Flamande. C'est en elle qu'il se réfugia aux deux moments les plus -terribles. Le seul enfant qu'il laissa d'elle fut conçu dans le -désespoir, au jour où on lui fit dire qu'il avait voulu le massacre. -Et peu après, quand il mourut, parmi les ombres et les visions de la -Saint-Barthélemy, il la fit venir encore, chercha en elle le suicide, -et s'extermina par l'amour. - -Revenons. Dans le danger visible où le mettait son frère, Charles IX, -quoique demi-fou, fit deux choses qui n'étaient pas folles. Il se -maria, et il négocia pour marier son frère et le mettre hors du -royaume. - -En novembre 1570, Charles IX épousa (malgré la secrète opposition de -Philippe II) la fille cadette de l'Empereur, dont Philippe épousait -l'aînée. - -En janvier, il apprit que la reine d'Angleterre parlait d'épouser le -duc d'Anjou. - -Cela dérangeait fort les plans de Catherine. Elle écrivit en hâte (2 -février) à notre ambassadeur à Londres que son fils Anjou _n'en -voulait à aucun prix, à cause des mauvaises moeurs_ d'Élisabeth, -qu'elle prit plutôt le plus jeune, Alençon. Mais, le 18, tout change. -Catherine récrit qu'Anjou _désire infiniment_ ce mariage. Évidemment -elle eut peur du roi Charles. Anjou, s'il refusait, était en grand -danger. - -Élisabeth envoyait son portrait. Anjou, amoureux malgré lui, fut forcé -d'envoyer le sien. Catherine laissait aller les choses, feignait de -les hâter; mais elle arrêtait tout par ce mot à l'ambassadeur: - -«Faites connaître aux catholiques anglais _le bien que ce sera pour -eux_.» Sûr moyen d'exciter l'inquiétude des protestants et de susciter -au mariage des obstacles insurmontables. - -Élisabeth était bien haut. Elle tenait sous sa clef la reine d'Écosse, -et dominait l'Écosse réellement. Elle avait profité de la ruine des -Pays-Bas. Cent mille hommes, et des plus actifs, ouvriers ou marins, -avaient fui devant le duc d'Albe. Ceux-ci se firent corsaires, -n'eurent plus de patrie que la mer, insaisissables désormais entre la -Rochelle et Portsmouth. La course commença contre l'Espagne, par -vaisseaux d'abord, puis par flottes (dépêches de Fénelon). Les mines -du Mexique se trouvèrent travailler pour Londres. Les galions, -attendus à Cadix, entraient à la Rochelle. Contre Anvers ébranlée, -contre Rotterdam saccagée, Élisabeth ouvrit à grand bruit la Bourse de -Londres (1571), parmi les fanfares prophétiques qui d'avance sonnaient -le naufrage de l'_Armada_. - -Philippe II, au contraire, déjà embarrassé, se trouva tout à coup dans -une complication nouvelle. Ce fut encore cette fois l'odieux, l'impie, -le détesté mahométisme, qui fut le salut de l'Europe. - -Le prince d'Orange l'avoue dans ses lettres. C'est la révolte des -Maures contre Philippe II qui changea la face des choses. Poussés au -désespoir, ils armèrent, fuirent aux montagnes, se firent un roi de -leur race. Et, en même temps, les Vénitiens venaient dire au roi -d'Espagne que le sultan attaquait Chypre, que les Turcs reprenaient -leur immuable plan de conquérir la Méditerranée. - -De l'Occident, Philippe fut reporté vers l'Orient. Toute sa pensée fut -la formation de la _Ligue sainte_ où entrèrent le pape, Venise, les -princes italiens par leurs contributions. Il eût voulu aussi y faire -entrer la France qui, dans cette croisade, lui eût été subordonnée. - -Charles IX haïssait Philippe II, et pour sa soeur Élisabeth, morte, -disait-on, de poison, et surtout pour la préséance que l'Espagne avait -prise récemment sur lui et chez le pape et dans l'Empire. Le mépris -que les Espagnols faisaient de nous paraissait et en Italie, où ils -saisirent Final qui était sous notre protection, et en Amérique, où -ils massacrèrent la faible colonie que nous avions à la Floride. - -On fut fort étonné quand on vit en décembre 1570 la cordialité avec -laquelle Charles IX reçut une grande ambassade de l'Empereur et des -princes d'Empire, réclamant pour les protestants. Ceux-ci se -rassurèrent et vinrent trouver le roi. L'un des envoyés était le jeune -Téligny, et l'autre Lanoue _bras de fer_. Choix habile; il n'y a -jamais eu d'hommes plus aimables, plus estimés. Lanoue fut le Bayard -du temps, non moins irréprochable, net entre tous. Dans ces horribles -guerres, il garde un coeur de paix, l'immuable coeur du vrai brave. La -gaieté innocente de ce bonhomme (dans ses Mémoires) étonne et -attendrit; elle dit que la nature, l'humanité, ne sont pas mortes -encore. - -Le jeune roi fut tout d'abord gagné. Ils lui dirent qu'il avait les -Indes à sa portée; que, dans l'embarras de l'Espagne, il n'avait qu'à -étendre la main pour prendre les Pays-Bas, qui désiraient d'être pris. -Que, pendant que Philippe II était aux mains avec les Turcs, les -Rochellois dresseraient le pavillon français en Amérique. Louis de -Nassau, déguisé, vint lui dire les mêmes choses, s'offrir et se -donner à lui. - -Une chose arrêtait Charles IX, c'est que cette belle guerre eût été -conduite encore par le duc d'Anjou. La première chose était de le -mettre hors de France. - -Contre la Ligue du Midi qu'organisait Philippe II, Élisabeth méditait -une alliance avec la France. Elle venait de faire sa déclaration au -duc d'Anjou. Je ne crois pas qu'elle mentît alors. Elle était femme, -et on ne parlait que du prince et de ses deux batailles, de sa grâce -et de son esprit, surtout «de sa belle main.» Les semi-catholiques -poussaient fort à la chose. Le grand ministre, Burleigh, n'y -contredisait pas. Il laissait faire Élisabeth, sachant bien qu'après -tout elle était fort prudente, et qu'elle se raviserait. Le Français, -moins âgé qu'elle de vingt ans, n'eût épousé la _vieille_ que pour -servir de centre au parti catholique, «pour se faire veuf peut-être, -pour épouser Marie Stuart.» - -Les catholiques déjà écrivaient au duc d'Anjou: «Passez la mer, et ne -disputez pas; acceptez toute condition; vous vous trouverez ici bien -plus fort que vous ne pensez.» - -Tout au contraire, en France et en Espagne, les catholiques avaient -peur de ce mariage. Le clergé de France, tellement que, pour -l'empêcher, il offrait au roi de lui donner par an quatre cent mille -écus. Charles IX en rit: «Nous sommes ravi, dit-il, d'apprendre que -notre clergé est si riche.» - -L'Espagne crut n'avoir pas de temps à perdre. Tout en négociant avec -Élisabeth, elle agit pour la détrôner, appuyant en dessous l'intrigue -de Marie Stuart avec le plus grand seigneur d'Angleterre, le duc de -Norfolk. Du fond de sa prison, cette Hélène, poursuivie de tant -d'amants ambitieux, et qui fut la perte de tous, tourna la faible tête -de Norfolk, et en fit un traître. Il le paya sur l'échafaud. - -En tout cela, la France était contre l'Espagne, mais timidement, -sournoisement. Elle aurait voulu décider Venise à s'arranger à tout -prix avec les Turcs plutôt que de s'engager dans une guerre qui allait -la faire vassale de Philippe II. Les Vénitiens n'écoutèrent rien; ils -firent la sottise de gagner, pour la glorification des Espagnols, la -grande bataille navale de Lépante (7 octobre 1571). - -Mais la France, du moins, accéléra la paix. Les Turcs, reconnaissants, -firent un triomphe à notre ambassadeur, et poussèrent vivement les -Français à profiter des embarras de l'Espagne pour s'emparer des -Pays-Bas (Charrière, III, 232). - -Voilà ce que révèlent les pièces les plus secrètes, aujourd'hui -publiées. La cour de France travaillait réellement contre l'Espagne. - -Que voulait Catherine? La grandeur de ses enfants, rien de plus. Dans -sa parfaite indifférence à tout le reste, elle eût vu volontiers le -duc d'Anjou époux de Marie Stuart et chef des catholiques, roi -d'Écosse (et bientôt de France?). D'autre part, le duc d'Alençon époux -d'Élisabeth et chef des protestants. - -Chose curieuse! Autant les catholiques de France craignaient le -mariage du duc d'Anjou avec Élisabeth, autant le craignait Coligny, -pour une raison, il est vrai opposée. Il pensait qu'un tel mariage -mettrait la guerre civile en Angleterre, que les catholiques anglais -en tireraient une audace extrême pour Marie contre Élisabeth. Il -ramena à son opinion son frère, l'ex-cardinal Odet, qui avait d'abord -donné aveuglément dans cette idée. - -Ce qu'aurait voulu Coligny, c'eût été de faire épouser à Élisabeth le -petit Henri de Navarre, de marier le protestantisme français au -protestantisme anglican. La difficulté était l'âge, tellement -disproportionné. Elle âgée déjà, lui enfant. - -La cour de France, inquiète cependant, renouvela une idée d'Henri II, -celle de marier Henri de Navarre à Marguerite, soeur du roi. Charles -IX était très-ardent pour ce mariage. Sachant que l'obstacle était -Henri de Guise, aimé de sa soeur, il dit froidement: «Nous le -tuerons.» Et il en donna l'ordre. Guise eut peur et épousa une autre -femme le lendemain. - -La sincérité de Charles IX parut encore à une chose. Les moines ayant -lancé la populace de Rouen contre les protestants, dont plusieurs -furent tués, le roi y envoya Montmorency, qui pendit quelques -catholiques. C'était la première répression sérieuse. - -Elle paraît avoir décidé Coligny. Il ne disputa plus. Il en crut -Téligny, son gendre, et la plupart des protestants. Il crut le roi -sincère (et le roi l'était sans nul doute). Il crut surtout l'intérêt -visible de la couronne de France. - -Une lettre de Catherine apprend à Londres l'étonnante nouvelle: «Nous -avons ici l'amiral, à Blois.» (27 septembre 1571.) - - * * * * * - -Pas grave et vraiment hasardeux. Dans ce même mois de septembre, -cette cour s'était signalée par un assassinat cynique, exécuté en -plein jour. Un Lignerolles, homme du duc d'Anjou, essaya de servir le -roi et de l'éclairer sur son frère. La mère et le fils parvinrent à -faire croire à Charles IX qu'il trahissait des deux côtés, et il le -leur abandonna. Ils le firent tuer devant tout le monde, de façon à -constater qu'il ne fallait pas se jouer à se mettre entre eux et le -roi. - -Ce fait sinistre disait le fond que l'on pouvait faire sur un homme -comme Charles IX, et prophétisait l'avenir. - - - - -CHAPITRE XXI - -COLIGNY À PARIS.--OCCASION DE LA SAINT-BARTHÉLEMY - -1572 - - -Théodore de Bèze écrivait peu après la Saint-Barthélemy: «Que de fois -je l'avais prédite! que de fois j'en donnai avertissement!» - -Il était facile de prédire ce que les catholiques criaient dans toutes -les chaires dès le temps d'Henri II, ce que le nonce et le duc d'Albe -conseillaient depuis dix ans, ce que Pie V recommandait dans toutes -ses lettres, ce que Catherine, en 1568 (et sans doute plus tôt), -confiait en riant aux ambassadeurs italiens. Nul doute que cette cour -indigente n'eût cent fois amusé le pape de cet espoir pour en tirer de -l'argent. Catherine, du matin au soir, brocantait la Saint-Barthélemy. - -Comment donc ce vieux capitaine, prudent et expérimenté, blanchi dans -les affaires, alla-t-il se rendre à ses ennemis et se livrer lui-même? -Était-ce donc un enfant tout à coup, une petite fille niaise que cet -amiral Coligny? Ou bien voudra-t-on dire que son second mariage (dont -nous allons parler) lui avait amolli le coeur, et fait désirer la paix -à tout prix? que ce trop bon mari fut toujours poussé par ses femmes, -par l'une (on l'a vu) à la guerre, et par la seconde à la paix? - -De telles explications ne viennent guère à l'esprit, quand on a vu -seulement (aux excellents dessins Foulon) le visage de l'homme, son -ferme et douloureux regard, cette tête de juge d'Israël, cette face -étonnamment austère. - -Des données plus certaines sont d'ailleurs maintenant dans nos mains; -elles mettent en pleine lumière la chose essentielle: - -_La situation était changée entièrement_, et Charles IX avait -tellement intérêt à s'appuyer de Coligny, que celui-ci devait se -hasarder, livrer sa personne à la chance. - -L'occasion était la plus belle que la France eût eue depuis deux cents -ans. Les Pays-Bas s'ouvraient. Le duc d'Albe était dans une situation -épouvantable; il avait rencontré l'unanime, l'invincible résistance, -non plus des protestants, mais des catholiques. Lâchement trahi de son -maître, qui maintenant devant les Flamands faisait le bon, le doux, il -n'avait pas même la force de cacher son désespoir. Il en perdait -l'esprit, consultait les devins. «Il semblait près de rendre l'âme.» - -Maintenant un homme grave, le maréchal de Cossé, venait montrer à -Coligny que Charles IX lui tombait dans les mains, se remettait à lui -(par la haine surtout qu'il avait du duc d'Anjou). C'était par -Coligny, non par son frère, qu'il voulait faire l'expédition. - -Tout cela très-personnel à l'amiral, et très-peu au roi de Navarre -dont les historiens ultérieurs s'occupent fort, mais dont Charles IX -ne s'occupait pas du tout. Si bien qu'en invitant Coligny, il avait -oublié d'inviter Jeanne d'Albret et son fils, quoiqu'on parlât du -mariage. Catherine engage le roi Charles à être plus poli pour eux. -(Lettre d'avril 1571.) - -L'essentiel pour Charles IX était d'exclure son frère du commandement -de l'armée. Un seul homme pouvait cela, celui qui apportait lui-même -une armée en dot, et qui, de sa personne, avait montré dans la -dernière guerre un véritable génie militaire, un esprit inventif et -inépuisable en ressources, celui que l'Europe admirait, qu'on -célébrait même en Turquie. - -Charles IX donnait des gages réels, incontestables. Il négociait -partout contre l'Espagne, et en Angleterre, et à Venise, et en -Allemagne où il envoya Schomberg, et avec les Nassau. - -La reine mère elle-même, nullement favorable au projet de son fils, si -elle y était entraînée, y trouvait pourtant elle-même un avantage, la -fortune de Strozzi, son parent, qui eût coopéré à l'expédition de -Coligny avec une petite armée qu'on eût embarquée à Bordeaux. - -C'étaient là certainement des motifs sérieux pour s'avancer; non pas -des garanties certaines, mais d'assez fortes vraisemblances pour -qu'un chef de parti eût le devoir étroit et strict d'y hasarder sa -vie, de la jouer sur cette carte. - -J'ajouterai une chose triste, qu'il faut dire; je la dirai crûment. - -Il arrive qu'en révolution, où l'on s'éprouve et se connaît plus vite, -il y a un moment où l'on se connaît trop dans l'intérieur de son -parti, et où l'on est plus las des amis que des ennemis. - -Coligny connaissait parfaitement trois secrets qu'on va voir: - -1º La lassitude du protestantisme, et l'éloignement de la France qui -ne voulait pas de réforme morale. - -2º La duplicité d'Élisabeth et la malveillance de l'Angleterre. On -verra qu'au moment où Coligny allait hasarder tout contre Philippe II -et se jeter aux Pays-Bas, la jalousie anglaise travaillait déjà contre -lui. - -3º Même le prince d'Orange, celui qu'on lui associait dans -l'admiration, dans la gloire, ce très-grand personnage si bien nommé -le _Taciturne_ et dont on cherche encore le mot, quels que fussent ses -desseins profonds, eut des hésitations inexplicables, non-seulement en -1566, où il resta du côté espagnol, non-seulement en avril 72, où il -désapprouva la prise de Briel en Hollande (faite en partie par des -Français), mais encore en août il se montra assez froid aux avances de -Coligny qui espérait se joindre à lui. Coligny était sûr de Louis de -Nassau, mais nullement de son aîné, Guillaume d'Orange. - -Tout fondait dans ses mains. - -Pour ne reprendre ici que le premier article, le protestantisme -tarissait. Les sages et les prudents s'en étaient retirés. Restaient -les fous et les héros. - -Les grandes provinces si sages, la raisonnable Normandie, le Dauphiné -si avisé, n'en voulaient plus. L'affaire était décidément mauvaise. - -Le prince de Condé, qui n'était pas un traître, n'en avait pas moins -cruellement trahi, livré le protestantisme à son fatal traité -d'Amboise. En délaissant les villes, et ne réservant que les châteaux, -il avait tout perdu, les châteaux même. Le parti, ce jour-là, fut -coupé cruellement, et la tête isolée de la racine; la séve n'y monta -plus. Il lui fallut sécher. - -Et il se trouvait que cette tête qui restait pour faire le corps à -elle seule était justement la partie la moins propre à figurer le -protestantisme. Imaginez des saints comme Montbrun, le partisan -féroce, comme Mouvans, dont on a vu la _vendetta_ risquée dans Paris -en plein jour. Du moins de braves et dignes gentilshommes, comme -Lanoue, évidemment soldat, rien autre chose. Tout s'était transformé. -Coligny, qui avait employé sa vie à établir la discipline et mettre la -justice dans la guerre, se consumait à contenir les siens. Rien n'y -faisait. Voyant un de ses meilleurs capitaines qui pillait, il fondit -sur lui à coups de bâton. L'autre, fier gentilhomme, ne s'émeut (car -c'est Coligny), mais, sous le bâton même, il persiste à piller. -Comment faire autrement d'ailleurs? La réponse est prête: _Il faut -vivre_. Il faut nourrir l'armée. - -Tant de crimes pour punir le crime! tant d'excès pour établir -l'ordre!... Et si c'était ainsi sur terre et sous ses yeux, -qu'était-ce donc sur mer? La Rochelle, l'abri des martyrs, abritait -tout ce qui venait. Tout pirate du Nord se disait protestant, et, pour -voler en mer, jugeait tout navire espagnol. - -Aux Pays-Bas surtout, les nôtres, qui étaient là sans chef, se -livraient à la vie sauvage, où nous mène si aisément l'emportement -national. Ils prenaient sur les prêtres, les moines, les religieuses, -d'étranges représailles. Bien entendu, c'étaient Orange et Coligny qui -ordonnaient tout cela. - -«Désespère, et meurs!» Il ne pouvait même pas se dire ce mot, ni -s'affranchir comme Caton. Il était chrétien, condamné à vivre. - -Grand citoyen aussi, profondément Français. On le sut à sa mort; quand -on ouvrit son secret et son coeur, on trouva la patrie sanglante. - -Ce grand esprit, présent à tout, et sur qui toutes les misères d'un -peuple venaient retentir et frapper, sut trop pour son malheur. Les -calamités privées, qui étaient infinies, lui tombaient, goutte à -goutte, sur son front misérable qui ne pouvait plus les porter. - -Je me garderai bien de conter tout cela. Car le coeur du lecteur, -absorbé et perdu dans ce cruel détail, n'entendrait plus et ne -comprendrait plus, laisserait échapper le fil central et la pensée du -temps que j'ai peine à lui faire tenir. Qu'on lise seulement la fuite -de Toulouse. Qu'on lise l'expulsion des pauvres familles d'Orléans, -chassées et poussées à la Loire sous l'épée catholique, leur terreur, -quand, arrêtées au fleuve, elles virent un noir nuage de cavaliers qui -venaient à toute bride. Par bonheur, dans les cavaliers, ils -démêlèrent des dames et devinèrent que c'étaient leurs amis, d'autres -protestants fugitifs, des frères, des protecteurs. Tous réunis se -jetèrent à genoux, au bord du fleuve, et chantèrent le psaume de la -sortie d'Égypte. Mais les sanglots, les pleurs, ne permettaient pas de -chanter. - -Lui aussi avait eu sa fuite, quand, en 1568, avec Condé, ils -traînaient leurs petits enfants d'un bout à l'autre du royaume. Vraie -image de la France, la famille de Coligny fut cruellement émondée, -coup sur coup. Il avait perdu, en 1568, sa sainte femme. En 1569, -l'honnête et digne Dandelot, premier soldat de France, dont quelques -nobles lettres montrent qu'il eût été éminent, même sans un tel frère, -Dandelot meurt, empoisonné, dit-on. Chose peu invraisemblable, puisque -les Guises montraient partout un homme pensionné exprès pour -l'expédier; pour Coligny, autre assassin spécial. En 1571, à Londres, -meurt le bon Odet, l'ex-cardinal, le protecteur des lettres, aimé de -tous, en qui fut moins l'âpreté de la Réforme que le doux esprit de la -Renaissance. Empoisonné aussi, personne n'en douta. Ainsi cette belle -trinité d'hommes si différents, si unis, la voilà rompue et détruite. -Il reste, sur son foyer brisé, avec quatre orphelins en deuil. - -Restait-il? vivait-il? On a vu qu'à la dernière campagne il avait -succombé aux fatigues. C'est en litière qu'il revint du fond du Midi -vers le Nord, et jusqu'à trente lieues de Paris. Ombre redoutable, -mais ombre déjà. Il avait un pied dans la mort. - -Cela se voit au beau portrait. Il est marqué aux joues d'un triste -rouge qui dit son mal profond, un mal d'entrailles qui prend l'homme -à la base, à ce creuset vital où nos émotions versent l'eau-forte que -ne contient nul vase, qui mangerait le fer et le diamant. Un pli au -front, aux tempes dégarnies des veines bleues, saillantes, accusent un -amaigrissement, disons plus, une diminution de la personne. C'est un -homme réduit, très-frappé et qui se survit. Mais, tout luxe vital -ayant fondu, l'homme intérieur se révèle mieux, il apparaît lui-même. -_Eripitur persona, manet res._ - -Oui, plus claire que ne fut jamais le Coligny entier, est cette ombre -de Coligny. - -L'oeil gris, pensif, contient toutes les souffrances du temps. Ce -qu'il a vu, cet oeil, de douloureux, d'horrible, qui le dira? Et il -l'a vu comment? non pas en général, de haut, mais dans l'affreux -détail, avec le positif d'un esprit à qui rien n'échappe, qui a sondé -à mort les misères et la honte de son propre parti. - -Ce dessin ne donnant que le masque, ni cou, ni cheveux, ni coiffure, -la tête semble d'un décapité, comme elle fut quand on la trancha pour -la porter à Rome. Elle a l'air de vous regarder du fond de l'autre -monde, dans la force définitive de celui sur qui on ne peut plus rien. - -Mort ou vivant, _il est_, et on ne l'abolira pas; car il est un -principe. Une chose éternelle est en lui. - -C'est pour cela qu'on voudra le tuer; car, on voit bien, à ce fixe -regard, on voit à ce menton si arrêté, à cette bouche serrée d'une -résolution indomptable, que cet homme se sent assis sur le _rocher des -siècles_. On essayera le fer, et on l'y brisera. - -Ce portrait final donne les âges et les révolutions par lesquelles il -en est venu là. Gentilhomme d'abord, on le voit à la peau; puis tanné -et hâlé par places; colonel général de l'infanterie, il a marché à -pied avec le peuple, combattu avec lui; son capitaine, mais non son -complaisant; juge inflexible du soldat; l'oeil et la bouche restent -tristes et amères de tant d'arrêts de morts qu'il lui a fallu -prononcer. - -Car il ne faut pas s'y tromper, cette tête infiniment austère d'un -Christ des guerres civiles n'est pas douloureuse seulement; elle est -extrêmement redoutable. C'est le Christ de la Loi, sans cruauté, mais -résigné à la justice, et qui en acceptera toutes les conséquences, -résigné à la punition des ennemis du droit et de Dieu. - -Représentez-vous maintenant cet homme de justice à la Rochelle, en -plein nid de corsaires, dans le pêle-mêle et le chaos sanglant de la -révolution maritime, d'une guerre atroce sans loi et sans merci, par -un peuple mêlé, sans nom... - -Représentez-vous cet homme politique, chrétien, mais citoyen, -affranchi par la guerre et la longue expérience de ses dépendances -génevoises qui, en 1560, l'avaient tant entravé. Voyez-le parmi les -ministres fort divisés entre eux, les uns lui commandant la paix, les -autres conseillant la défiance. - -Une question profonde agitait aussi la Réforme. Le peuple, admis -primitivement aux consistoires qui gouvernaient l'Église, pouvait-il y -rester, siéger près des ministres, et avec eux se gouverner lui-même? -Bèze et Genève disaient non, et croyaient la chose mauvaise dans le -nouvel état des moeurs. Le fameux professeur Ramus (qui avait suivi -et servi puissamment Coligny dans sa dernière campagne) voulait que -l'on maintînt la démocratie de l'Église. - -Qu'en pensait Coligny? Nous l'ignorons. Mais sur un autre point, il -avait délaissé Genève. Une lettre de Ramus à Bullinger (3 mars 1572) -nous apprend que l'amiral en était venu à préférer la foi des Suisses, -foi qui (sous forme théologique encore) n'était pas moins la pure -philosophie et l'antimysticisme, supprimant dans l'hostie la -_substance_ divine, ne voyant dans la Cène qu'un simple souvenir. - -Grand changement! On ne peut imaginer aujourd'hui par quels -déchirements les hommes d'alors s'affranchissaient de cette poésie -antique. Si Coligny en vint là, son coeur en dut saigner. Il lui -fallait, avec ce dogme, arracher ses amitiés mêmes, laisser là les -docteurs, les martyrs qui l'avaient soutenu, qui avaient combattu, -souffert avec lui. Isolé dans la grande crise qui le menait à la mort, -il n'eut plus d'appui que son propre coeur. - -Les femmes ont une seconde vue. Une femme sembla avoir deviné tout -cela. Du fond de la Savoie, d'un vieux manoir des Alpes, madame -d'Antremont déclare à l'amiral qu'elle veut épouser un saint et un -héros, et ce héros, c'est lui. Le duc de Savoie s'y oppose. Elle s'en -moque, laisse ses biens, arrive à la Rochelle. Comment repousser un -tel dévouement? - -C'était tard, oh! bien tard! C'était épouser le tombeau. Mais tous, -d'un avis unanime, l'Église et les amis, voulurent qu'il se remariât. -Madame d'Antremont avait des châteaux en Savoie, une place forte en -Dauphiné, au passage des montagnes. Elle apportait en dot des -positions redoutables qui pouvaient servir le parti. - -Coligny était trop honnête homme pour n'épouser que ses fiefs. Il aima -fort tendrement celle qui adoptait ses enfants. - -Il lui en laissa un. Elle devint enceinte en mars 1572. - -Elle emporte dans l'avenir, pour sa couronne historique, avec les -persécutions terribles qu'elle eut plus tard, la lettre touchante -qu'il lui écrit la veille de la Saint-Barthélemy. Saint souvenir! qui -montre que les grands sont les plus tendres, et tout ce qu'il y a -d'amour dans le coeur sacré des héros. - -C'est au milieu de cette situation étrange, de cette sombre lueur d'un -bonheur tellement tardif, que la pressante invitation du roi vint le -trouver à la Rochelle. Charles IX le reçut comme il eût fait de son -sauveur, lui jeta toutes les grâces, pour lui, pour le parti. Et, en -effet, si la chose eût tenu, Coligny l'aurait sauvé de sa mère et de -son frère; il ne serait pas devant l'histoire _le roi de la -Saint-Barthélemy_. - -Coligny à la cour, c'était un phénomène, déjà presque un scandale. -Mais qu'était-ce donc de le mettre à Paris? Cependant il le fallait -pour la victoire des protestants. Il fallait montrer à la grande ville -celui qui, avec deux mille hommes, l'avait bravée, défiée, réduite à -s'enfermer, pendant qu'il brûlait La Chapelle. La grosse bourgeoisie, -depuis sa fuite ridicule de la plaine Saint-Denis, ne lui pardonnait -pas. Le commerce ne l'aimait point parce qu'il hait toute guerre. Pour -le peuple ecclésiastique, le clergé si nombreux, les moines et -tonsurés de toute sorte, les vieilles et les bons pauvres, l'entrée de -Coligny était l'abomination de la désolation, la fin du monde. Le ciel -allait crouler, et la foudre écraser la ville. - -Il n'entra pas moins à Paris, à la droite de Charles IX. Et son -premier acte indiqua qu'il ne composerait jamais. - -En arrivant rue Saint-Denis, non loin des Innocents, il vit un -monument exécrable de fanatisme, une pyramide infamante élevée à la -place où avait été la maison de Gastine, un malheureux marchand, brûlé -par une assemblée de protestants tenue chez lui. Sur une plaque de -bronze on y lisait l'arrêt du parlement. Coligny attesta le traité -récent par lequel de tels arrêts devaient être effacés. Grand -embarras. Cette pyramide portait au sommet une croix. On n'allait pas -manquer de dire, si elle était détruite, que la croix, la croix -parisienne était frappée par les impies vainqueurs. On respecta la -croix, mais on la transporta avec la pyramide sous les charniers des -Innocents (décembre 1571). - -Le prévôt des marchands, qu'on chargea de faire la chose de nuit, -discrètement, était justement un Marcel qui, plus tard, déchaîna la -Saint-Barthélemy. Il avertit son monde. Et le matin, il y eut, sur la -place, quelques centaines de coquins pour figurer le peuple, soutenir -_l'honneur de Paris_. Ils soutinrent cet honneur en volant et pillant -quelques maisons du voisinage. Absorbés dans ce pieux travail, ils ne -virent pas le gouverneur de la ville, Montmorency, qui fondait sur -leur dos avec sa cavalerie. Quoique armés jusqu'aux dents, ils ne -résistèrent pas. Plusieurs restèrent sur le carreau; un seul fut pris, -pendu aux grilles d'une fenêtre, et resta là, pour salutaire exemple. - -Les Audin, Capefigue, etc., ont tant dit, répété que c'est le peuple -qui a fait la Saint-Barthélemy, qu'on finit par le croire. Une chose -montre pourtant que ce peuple était divisé. Il y avait le peuple -libre, et le peuple des confréries. Une émeute éclata contre les -Italiens, dont certains hôtels furent pillés. Le bruit courut qu'ils -volaient des enfants pour les tuer et en fournir le sang à la reine -mère et au duc d'Anjou, à qui les médecins ordonnaient, pour -l'épuisement, des bains de sang humain. Telle était, chez les -Parisiens, la popularité du vainqueur de Jarnac, du héros catholique. - -Donc Paris était divisé. Et, si on laissait aller les choses, la -grande masse peu à peu inclinerait au parti vainqueur. Coligny -arrivait avec la force du succès et de la révolution. Le roi -d'Espagne, avec son grand bruit de Lépante, n'en était pas moins -écrasé partout. - -En Espagne d'abord, où il ne comprima les Maures qu'en leur faisant -des concessions. - -Dans le Levant ensuite. Les Turcs gardèrent Chypre et refirent leur -flotte. Le grand vizir disait plaisamment: «Nous vous avons coupé un -membre, qui est Chypre; vous n'avez fait, en détruisant des vaisseaux -si vite refaits, que nous couper la barbe; elle a poussé le -lendemain.» - -Mais Philippe II était bien plus malade aux Pays-Bas. Nous l'avons -dit, le duc d'Albe devenait fou de désespoir; Élisabeth arrête son -argent au passage. Les corsaires lui saisissent en une fois cinq cent -mille écus. Sommée de faire réparation en chassant les corsaires, -Élisabeth, pour réparation, lui lance de ses ports les _gueux de mer_, -qui, n'ayant plus d'asile, débarquent en Zélande même et prennent -Briel (1er avril). Le 11 avril, malgré la reine mère, Charles IX signe -le mariage de sa soeur Marguerite et du roi de Navarre, le 29, -l'alliance anglaise. - -L'Espagne était bafouée de deux côtés. - -En Angleterre, on procédait contre son duc de Norfolk, prétendu de -Marie Stuart. - -En France, Charles IX souriait des menaces de l'ambassadeur espagnol, -et disait: «Je suis prêt à tout.» (Languet, I, 177.) - -Cependant l'Espagne, ayant régné si longtemps en France, y gardait des -racines. Elle avait d'un côté les Guises, de l'autre le parti d'Anjou. -Tavannes, l'homme de Montcontour, qui se croyait vainqueur de Coligny, -ne digérait pas la paix que son vaincu avait victorieusement imposée. -Ils se rencontraient sur le quai, devant le Louvre, à la tête de leurs -gentilshommes. Un jour Coligny, franchement, dit à Tavannes: «Qui ne -veut pas la guerre avec l'Espagne, a dans le ventre la croix rouge» -(c'est-à-dire la croix espagnole). Tavannes, qui était un peu sourd, -se dispensa d'entendre. Mais il alla disant que Coligny lui cherchait -querelle pour le tuer. - -Par un tel mot, sévère et mérité, de l'amiral aux hommes du duc -d'Anjou, la guerre était constituée sur le pavé de Paris entre eux et -les protestants. Cette petite cour jalouse ne manquera pas de -justifier l'accusation de Coligny en révélant ses projets jour par -jour au duc d'Albe, et s'associant intimement aux Guises pour le -meurtre de l'amiral. - -Celui-ci tenait Charles IX pour le moment. Il le gagna d'emblée par -deux choses qui ne pouvaient manquer d'entraîner un jeune homme. _Il -se remit à lui entièrement_: - -1º Dans un mémoire commencé à la Rochelle et toujours continué depuis, -Coligny déclarait au roi que, non-seulement l'Espagne, _mais -l'Angleterre_, était l'ennemie de la France, dont il fallait toujours -se défier. - -Ce mémoire n'était pas entièrement achevé à sa mort. Mais Coligny -certainement, dans ses longues conversations avec le roi, lui en avait -dit la substance. - -Charles IX avait pu comprendre que l'amiral n'était nullement un -aveugle sectaire, mais avant tout un bon Français, un protestant sans -doute, mais encore plus un grand et excellent citoyen. Pendant que la -plupart des protestants mettaient tout leur espoir dans l'alliance -anglaise, disant, la larme à l'oeil (à Walsingham), que sans elle ils -étaient perdus, Coligny déclarait qu'il ne se confiait qu'à la France -et au roi. - -2º Et cela, il le prouvait en rendant, malgré les répugnances et les -défiances de son parti, les places de sûreté qu'il avait dans les -mains. - -Était-ce une imprudence? Non. Trois petites places qu'il rendit -n'étaient pas une garantie sérieuse. On rendait peu de chose pour -acquérir beaucoup, la volonté royale et la direction de la monarchie. - -Lorsqu'au 1er avril les _gueux de mer_, Hollandais et Français, -renvoyés des ports d'Angleterre sur les réclamations du duc d'Albe, -s'emparèrent de Briel et prirent pied en Zélande, ce succès du -protestantisme encouragea tellement Charles IX, l'entraîna tellement -sous l'ascendant de Coligny, qu'il fit la démarche la plus décisive. -L'agent français déclara de sa part _qu'il protestait_ contre la -tyrannie du duc aux Pays-Bas, _et que, s'il ne supprimait son impôt du -dixième, la France rompait avec l'Espagne_ (Morillon à Granvelle, 15 -avril 1572). Intervention hardie, violemment révolutionnaire, qui -équivalait à un appel aux armes, à une promesse de soutenir les -insurgés. Le 17 juin encore, l'ambassadeur de France à Madrid menaçait -Philippe II (_Ibidem_). - -L'affaire de Briel, quoique désapprouvée du prince d'Orange, qui -n'était pas préparé à la soutenir, n'en commença pas moins le -soulèvement de la Hollande et de la Zélande. Nos huguenots, sous -Lanoue, surprirent Valenciennes le 15 mai, et Louis de Nassau, le -bouillant frère du prince d'Orange, moins en rapport avec lui qu'avec -nous, par un coup hardi s'empara de Mons (25 mai). - -Charles IX semblait protestant. Le pape refusant la dispense pour le -mariage de Navarre, il dit qu'on s'en passerait. Malgré la haute -opposition du pape, malgré la sourde résistance de Catherine et -d'Henri d'Anjou, il poursuivait l'affaire. La reine mère ne réussit -pas à la faire avorter. La mort même de Jeanne d'Albret, empoisonnée, -dit-on, et qui le fut au moins d'ennui et de dégoût, ne put rien -arrêter (9 juin). Le roi avait signé le mariage le 6 avril, et le fit -le 18 août. - -Il ne voulait pas moins sincèrement le mariage de son frère Alençon -avec la reine Élisabeth. Ce qui ne permet pas d'en douter, ce sont les -présents magnifiques qu'il fit aux envoyés anglais. Dans cette cour -nécessiteuse, l'argent, jeté ainsi, prouve mieux qu'aucune chose qu'il -y avait bonne foi et une volonté sérieuse. - -Ainsi, d'avril en juin, Charles IX suivait réellement le flot montant -de la révolution, fortement entraîné et remorqué par Coligny. - -La reine mère et son duc d'Anjou faisaient semblant de suivre. - -Plusieurs lettres de Catherine montrent qu'elle était fausse; -d'autres, qu'elle était hésitante, embrouillée dans ses propres ruses. - -Qu'on lise sa lettre du 5 juin à Élisabeth. Au moment où, par des -dépêches innombrables et par une ambassade solennelle, elle présente -pour époux à la reine son fils Alençon, elle lui écrit une lettre où -elle ne parle que d'Henri d'Anjou, de la romanesque hypothèse où Henri -épouserait Marie Stuart, qui serait adoptée comme héritière par -Élisabeth, de sorte qu'Henri, qui n'a pu être époux d'Élisabeth, se -trouverait son fils adoptif! - -Inexplicable lettre, d'une mère si aveugle, qu'elle perd de vue -également la politique et le bon sens. À quel point faut-il croire -qu'elle ignore la nature humaine, pour supposer qu'Élisabeth, dont -tous les mots et tous les actes sont brûlants de haine pour Marie -Stuart, change au point d'en faire sa fille?--et cela en la mariant à -ce Henri d'Anjou qui vient de donner à Élisabeth la mortification d'un -refus? - -Cette lettre inepte, qui met bien bas cette fameuse Catherine, nous -révèle que l'ambassade devait proposer à la reine d'Angleterre -d'épouser Alençon, pour avoir des enfants, des héritiers? non pas; -mais en prenant pour héritière sa rivale abhorrée, qu'eût épousée -Anjou. - -Combinaison très-digne de Bedlam et de Charenton! Admirable, à coup -sûr, pour irriter Élisabeth, qu'on suppose trop vieille pour -qu'Alençon en ait des enfants. - -Voilà les mains dans lesquelles était la France, ineptes, vacillantes -et perfides. Rien n'avançait et rien ne se faisait. Henri d'Anjou, -toujours lieutenant général du royaume, chef de l'armée, n'était que -trop à même d'éluder, de tromper les résolutions de Charles IX. La -reine mère alléguait à son fils la nécessité de voir d'abord ce -qu'allait faire une armée espagnole que Philippe II préparait _contre -les Turcs_, mais qui ne partait pas. - -On permit seulement à des volontaires protestants d'aller secourir -Mons, menacé par le duc d'Albe. Genlis, qui devait les conduire, vint -déguisé prendre à Paris les ordres du roi. Le lendemain, on le savait -à Bruxelles, la chose était publique. Tant le conseil privé du roi -était soigneux d'avertir le duc d'Albe. Nos protestants, livrés ainsi -d'avance, furent battus devant Mons; une partie seulement parvint à -entrer dans la ville (9 juillet). - -Jamais petit événement n'eut de si vastes résultats. - -Charles IX, qui venait d'écrire à son ambassadeur à Londres de régler -avec Élisabeth _le partage des Pays-Bas_ (Fénelon, VII, 301), écrit -bien vite: «La guerre se fera en Flandre, mais _pas de mon côté_. Du -reste, si la reine a des vues sur les Pays-Bas, je n'y mets nul -obstacle.» - -De son côté, Élisabeth (22 juillet) ne sait plus si elle veut se -marier, elle s'aperçoit de la disproportion d'âge. - -Ainsi tout est glacé. On avait jeté à Flessingue quatre cents Anglais -et cinq cents Français. La France et l'Angleterre veulent les -rappeler. - -Catherine, enhardie par le découragement de son fils, croit l'occasion -favorable pour faire éclater la querelle domestique. Elle pleure, -gémit des apartés du roi, de ses conseils secrets avec Coligny. Elle -voit bien que son fils la quitte, qu'il n'a plus besoin d'elle. Eh -bien, qu'on la laisse donc retourner à Florence et y mourir! Elle -part, en effet, et s'arrête à deux pas. Le roi, qui n'avait jamais -rien fait, jamais écrit ni travaillé, qui était habitué à la voir tout -écrire, se crut perdu; il ne pouvait se passer d'une telle mère, d'un -tel scribe. Il court après, l'apaise et la ramène. - - - - -CHAPITRE XXII - -LES NOCES VERMEILLES - -Août 1572 - - -Le génie indomptable que Coligny avait déployé après Montcontour, où -il partit d'une défaite pour courir la France en vainqueur, le -dévouement tout personnel qu'il montra jeune à Saint-Quentin, où il -couvrit la France de son corps, il les montra encore en juillet et en -août 1572. De son corps et de sa personne il couvrit son parti. - -S'il eût seulement bougé de Paris, tout le Nord, qui avait les yeux -sur lui, eût lâché pied. Élisabeth, d'abord, eût reculé; elle parlait -d'abandonner Flessingue, d'en rappeler ses Anglais. Le prince d'Orange -eût reculé. S'il s'aventura dans les Pays-Bas, et fit sa pointe hardie -en Brabant, en Hainaut, c'est qu'il gardait l'espoir des douze mille -arquebusiers que lui promettait Coligny. Toutes ces villes de Hollande -et de Zélande qui venaient de se déclarer avaient la confiance que les -Français allaient serrer le duc d'Albe et le retenir au Midi. - -Le seul séjour de Coligny à Paris, et l'attente qui en résultait, -donnaient une force énorme au parti protestant. - -Il avait perdu un millier d'hommes, il est vrai, devant Mons. Mais il -triomphait en Hollande et dans les pays maritimes. - -Il ne faut pas s'y tromper, ces succès, cette ardeur volcanique qui -saisit la calme Hollande, tinrent en grande partie au débordement du -grand parti protestant français qui se répandait dans le Nord. Les -nôtres sont alors partout. Et le premier secours que le prince -d'Orange envoya à Flessingue, fut un corps de cinq cents Français. - -Situation étrange! Le parti s'extravase au nord; le chef reste à -Paris, à peu près seul. - -Le prince d'Orange, si parfaitement informé, dit que l'amiral n'avait -gardé à Paris _que six cents gentilshommes_. Plusieurs avaient des -domestiques; quelques-uns, qui étaient des grands seigneurs, avaient -leur maison. Ce n'était guère plus de deux mille épées qui restaient -près de Coligny. - -L'agent intelligent que Granvelle, alors éloigné, conservait à -Bruxelles pour lui rendre compte de tout, le prêtre Morillon, lui -écrit qu'on doute que Coligny envoie les siens contre le duc d'Albe, -_qu'il ne ferait finement de se tant désarmer_. Finement? Non, sans -doute. L'amiral ne fit pas finement. Le prêtre Morillon et le prêtre -Granvelle auraient été plus fins. Ils eussent gardé une armée autour -d'eux. - -On voit que ces deux politiques, Granvelle et Morillon, ne regardent -que la Belgique. Granvelle écrit (11 juin): «Tout l'espoir que nous -avons est que _ceux des Pays-Bas ne voudront pas être Français_.» -Prévision très-juste. À la déroute de Genlis, ou vit les paysans du -Hainaut tomber sur les vaincus, égorger leurs libérateurs; les prêtres -faisaient accroire à ces idiots que nos protestants français venaient -faire un massacre général des catholiques. - -Mais si les nôtres échouèrent en Belgique, ils réussirent à merveille -en Hollande. Partout, dans ces villes du Nord, nos Français se jettent -intrépidement, et ils ne contribuent pas peu à ces résistances -désespérées dont la Hollande étonna le monde. Elle commence dès lors, -cette France hollandaise, si glorieuse pendant cent cinquante ans. - -Là échoua tout prévision; le calcul de Granvelle, très-bon pour la -Belgique, est faux pour la Hollande. De plus en plus, ces éléments -s'associeront; il se fera un admirable mariage, de cet ardent élément -français, de vive étincelle d'héroïsme méridional, avec la force -hollandaise, l'héroïque persévérance du Nord. Et c'est pourquoi la -Hollande fut la pierre de la résistance, l'asile universel et le salut -du genre humain. - -Le sacrifice de Coligny a porté ses fruits. Son sang n'a pas été -perdu. Son obstination courageuse à rester à Paris en juin, en juillet -et en août 1572, avec tel péril que tout le monde voyait, fit -l'espérance même, l'audace et l'élan du parti. - -Par les lettres du prince d'Orange, par la correspondance (inédite -encore) de Granvelle, par les dépêches anglaises, etc., toute la -situation est dévoilée. Il y avait des raisons contraires, et -très-équilibrées, pour espérer et craindre. L'amiral eût été ridicule -à jamais, s'il eût quitté Paris. En restant, il pourvut à son honneur, -il servit grandement son parti, il agit comme on doit, dans les -circonstances douteuses, avec une prudence héroïque. - -En août, on se remettait du petit échec de juillet. L'affaire de Mons -paraissait, ce qu'elle était, minime. Malgré l'échec, la ville n'en -avait pas moins été secourue. - -Charles IX, un peu remonté, était déterminé à tenir sa parole, à faire -le mariage de Navarre et à envoyer des troupes en Belgique. Il y avait -un commencement d'exécution. Morillon l'écrit à Granvelle (11 août): -«On fait de grands apprêts en Champagne. Il y a vingt-quatre pièces -d'artillerie en fonte pour venir sur Luxembourg, où il n'y a -personne.» - -Si les choses n'allaient pas plus vite, c'est que l'argent manquait; -c'est qu'on craignait que D. Juan d'Autriche, au lieu d'embarquer ses -Espagnols contre le Turc, ne les amenât par le chemin qu'avait suivi -le duc d'Albe, par la Savoie et la Franche-Comté (Morillon). En tenant -des forces en Champagne, Coligny répondait aux deux éventualités; ou -il attaquait D. Juan, ou il attaquait Luxembourg, et secondait le -prince d'Orange. - -Les Anglais, rassurés aussi vite qu'ils avaient été effrayés, -retombaient dans leur péché éternel de nature, la sournoise et -haineuse jalousie de la France: «Il est impossible, humainement -parlant, que les Français ne réussissent pas, dit Walsingham. Mais les -princes allemands y auront l'oeil. Ils forceront bien la France de se -contenter de la Flandre et de l'Artois. L'Angleterre aura la Hollande. -Pour le Brabant et tout ce qui dépendait de l'Empire, on le donnera à -quelque prince d'Allemagne, qui ne peut être que le prince d'Orange.» - -Burleigh (la pensée même d'Élisabeth) avait déjà écrit à Walsingham: -«Il faut que les Pays-Bas s'affranchissent eux-mêmes et non par -d'autres.» Enfin, un agent anglais avait dit sèchement à l'amiral -lui-même: «Vous ne commanderez pas en Flandre, nous ne le souffrirons -pas.» - -Ce qui est bien plus fort, c'est que Guillaume d'Orange, à qui Coligny -faisait envoyer de l'argent français, et que tout le monde croyait -l'_alter ego_ de l'amiral, paraît très-froid pour lui. Il nous apprend -dans une de ses lettres que Coligny le prie de ne pas combattre avant -leur jonction, et ajoute: «En cela, j'agirai selon que je verrai les -commodités et occasions.» - -Telle était la situation de l'amiral pendant qu'il couvrait de son -corps la cause protestante. L'Angleterre lui était déjà hostile, -l'Allemagne jalouse et ses amis très-froids. En revanche, ses ennemis -d'une ardeur furieuse. À Paris, à Bruxelles, on se sentait perdu sans -un assassinat. - -Il n'y a pas à en douter. Les lettres de Morillon le disent assez -clairement. «Le duc d'Albe est désespéré. On a mandé son fils. Son -secrétaire n'ose pas rester seul avec lui; à chaque nouvelle, on -dirait qu'il va rendre l'âme. Ce qui me déplaît, c'est qu'il écoute -les devins, la nécromancie. Ils disent qu'on va regagner tout par -enchantement. On se vante qu'avant _quinze jours_ on verra merveille.» - -Ceci est écrit le 10 août. Ajoutez _moins de quinze jours_, vous avez -le 24. C'est le jour précis du massacre qui fut cette _merveille_. - -On a bonne grâce à prédire quand on fait l'événement! - -Dès le commencement d'août, sous le prétexte des noces prochaines, -l'armée des Guises est entrée dans Paris, je veux dire les bandes -nombreuses que cette riche maison, du revenu de ses quinze évêchés, et -dans ses terres, ses fiefs, ses innombrables seigneuries, nourrissait -et gardait en armes. Quelques-uns étaient des _bravi_, comme Maurevert -et Attin, pensionnés pour tuer Coligny et son frère. La grande masse -étaient de pauvres gentilshommes, gueux nobles et mendiants bien nés, -que les cardinaux de Lorraine et de Guise, les princes de la famille, -Henri de Guise, Aumale, Elbeuf, etc., tenaient en meutes, avec leurs -dogues, pour les lâcher au jour utile. Ajoutez une grande clientèle de -serviteurs volontaires et désintéressés de la famille, de gros corps -de noblesse picarde et autre, qui venaient d'amitié _accompagner_ MM. -de Guise et les garder. Un seul gentilhomme, Fervaques, un furieux -Picard catholique, leur amenait de son pays un renfort de vingt ou -trente épées. - -Tout cela logé autour des Guises, ou chez le clergé de Paris, les uns -chez les chanoines, aux cloîtres Notre-Dame, Saint-Germain-l'Auxerrois; -les autres chez les moines, dans les grands bâtiments des -abbés-princes, chez les curés enfin, où ils se trouvaient en rapport -avec les gros bourgeois et les meneurs des confréries. - -Ils se trouvaient ainsi groupés d'avance, ayant appui dans la -population. - -Au contraire, les protestants, gens du Midi et de l'Ouest, logeaient -où ils trouvaient logis, étaient fort dispersés, comme perdus dans la -grande ville. Quelques-uns cependant s'obstinèrent à rester dehors, au -faubourg Saint-Germain. - -Dans une situation si menaçante, Coligny oserait-il exiger de son -jeune roi la chose redoutée des catholiques, la chose épouvantable qui -marquait la victoire du protestantisme, les noces de Navarre, le -_premier mariage mixte_ entre les deux religions, la solennelle -reconnaissance qu'un protestant est homme, et non un monstre, -l'introduction hardie du petit prince de montagne, semi-paysan -béarnais, dans l'alcôve du Louvre, dans le lit de la Marguerite, qui -affichait très-haut son mépris, son dégoût? - -Rien n'arrêta l'homme de bronze. Il somma le roi de sa parole, et la -lui fit tenir. - -Les simples fiançailles (17 août) produisirent déjà une explosion dans -Paris. Avec des hurlements terribles, l'armée des aboyeurs, déchaînée -dans toutes les chaires, cria que Dieu ne souffrirait pas cet -exécrable accouplement, que la colère du ciel allait tomber, qu'on -verrait des torrents de sang. - -Quels étaient ces prédicateurs de la Saint-Barthélemy? La première -place entre eux est due certainement à l'évêque Sorbin, à l'évêque -Vigor, qui la prêchaient depuis douze ans. La seconde aux jésuites, le -vrai poignard de Rome; Auger, l'un d'eux, fit, à lui seul, la -Saint-Barthélemy de Bordeaux. - -Mais le plus véhément de tous, un prêcheur de grande éloquence, plein -de feu, plein d'esprit, puissant acteur, brûlant parleur, fut le -cordelier Panigarola, dont nous avons les oeuvres. C'était un jeune -Milanais, un mondain effréné, connu par un duel douteux et fort -sinistre d'où il sortit peu net, en ceignant le cordon de -Saint-François. Pie V, le plus violent des papes, le plus fixe au -massacre, et qui en suit l'idée dans toutes ses lettres, ayant entendu -Panigarola, crut que ce comédien terrible était l'homme même de la -chose. Il fit pour lui ce que jadis on avait fait pour Loyola. Il -l'envoya, _comme étudiant_, à Paris. L'étudiant ne fit qu'enseigner; -sa chaire tonnante enseigna le massacre et professa l'oeuvre de sang. - -Les voix bruyantes de ces enfants perdus ne donnent pas le dessous des -choses. Quels étaient ceux qui travaillaient Paris, qui informaient -Bruxelles, qui donnèrent à l'Espagne la première nouvelle du massacre? -Sans nul doute, ceux qui, dès 1560, sollicitaient l'assistance de -Philippe II (V. plus haut). Parti riche, à lui seul énormément plus -riche que le roi, la cour et le gouvernement, et qui les emportait -légers comme une paille, qui entraînait tout par l'argent, par la -force d'un patronage immense. Parti qui précipitait Guise et l'animait -par la concurrence d'Henri d'Anjou; parti qui rassurait le duc d'Albe -et lui promettait le massacre au plus tard pour le 24 août. -(_Morillon, lettre du 10._) - -Le roi même était menacé. Sorbin disait en chaire que, s'il faisait -les noces, il en serait de lui comme d'Ésaü, que Dieu dépouilla de son -droit d'aînesse pour le transférer à Jacob. - -D'autre part, Coligny le tenait, ne lâchait pas prise. Il agissait sur -lui par l'honneur, par la confiance excessive et illimitée. Ayant -rendu les places de sûreté, il avait tiré sur le roi (si le roi était -gentilhomme) une lettre de change qu'il fallait payer ou mourir. - -On disait de tous les côtés à Coligny qu'il se perdait en exigeant -cela. Il répondait froidement: «Je suis assez _accompagné_, si je n'ai -affaire qu'à MM. de Guise.» - -Charles IX, alarmé, fit venir au Louvre le chef de la famille, Henri -de Guise, et, Coligny présent, pria et somma le jeune homme de se -réconcilier sincèrement avec cet illustre vieillard, ce grand homme en -cheveux blancs, qui toujours avait protesté qu'il n'avait pas fait -tuer son père. Henri, sans hésiter, donna la main à Coligny, et prouva -ce jour-là sa descendance maternelle, la parenté des Borgia. - -On disait dans le peuple «que les noces seraient _vermeilles_,» -qu'elles n'auraient pas lieu, ou seraient marquées d'un combat. Elles -se firent paisiblement à Notre-Dame. - -Charles IX affirma que le pape donnait la dispense, qu'elle allait -arriver, et le cardinal de Bourbon n'osa plus résister. La cérémonie -se fit sous le ciel, sur un échafaud magnifique qu'on avait dressé au -Parvis. Marguerite, qui appartenait de coeur aux Guises et à son frère -Anjou, s'obstina (dit-on) à ne pas dire: Oui, et ce fut Charles IX -qui, d'un mouvement brusque, lui fit baisser la tête et consentir en -apparence. Pendant la messe, Coligny et le roi de Navarre restèrent à -l'Évêché. Après, ils entrèrent dans l'église. De Thou, alors enfant, -vit et entendit Coligny, qui, voyant aux murailles les drapeaux de -Jarnac et de Montcontour, disait: «Nous en mettrons d'autres à la -place, plus agréables à voir,» parlant des drapeaux espagnols. - -Le miracle infaisable s'était fait cependant, et l'on s'était passé du -pape. Le parti papal, espagnol, était poussé à bout. Dans son -exaltation furieuse, la coterie des futurs Ligueurs dit le jour même à -Notre-Dame, aux protestants restés hors de l'église: «Vous y entrerez -bientôt malgré vous.» - -Le massacre était arrêté certainement, que la cour le voulût ou non. -Du reste, la reine mère ne refusait nul acte préalable. Le soir des -noces, on fit signer au roi une lettre aux gouverneurs, pour arrêter -_tout courrier ou tout autre_ qui passerait les monts _avant six -jours_. Calipuli affirme que cette lettre fut envoyée à tous les -gouverneurs, dans toutes les directions. On dut faire croire à Charles -IX, à l'amiral peut-être, qu'il était important que don Juan -d'Autriche, l'Espagne, l'armée espagnole, qui d'Italie nous menaçait, -ignorassent le départ de nos troupes pour les Pays-Bas. - -Le massacre pouvait-il se faire, sans le roi, malgré lui, par l'audace -des Guises, appuyé d'un si fort parti? Je dis hardiment _oui_, on -pouvait soulever Paris et tenir le roi dans son Louvre. Coligny avait -peu de monde, six cents épées, le reste des valets. - -Mais les Guises n'avaient de chef que ce jeune homme de vingt ans qui -avait si peu brillé à la guerre. Le très-prudent cardinal de Lorraine -avait pris le chemin de Rome. La vraie tête des Guises était une femme -italienne, Anne d'Este, la mère d'Henri de Guise, hésitante -certainement par instinct maternel. - -Parti de feu, tête de glace. Pour suivre son parti et hasarder -l'exécution, le jeune Guise voulut un ordre de l'autorité, sinon du -roi, au moins du lieutenant du roi, qui était le duc d'Anjou. - -Jamais Anjou, jamais sa mère, n'auraient pris ce courage. Ce fut -Coligny qui le leur donna, en les poussant au désespoir. - -Nos envoyés dans le Levant et autres avaient écrit de longue date que -le trône de Pologne allait vaquer. Ouverture vivement saisie de -Charles IX pour éloigner Anjou. Catherine aussi, pour gagner du temps, -fit semblant de le désirer. Mais, en juillet, voici la vacance de -Pologne, voici une ambassade polonaise, voici l'insistance de Coligny -qui veut chasser Anjou ou le faire expliquer. La chose est poussée à -l'extrême par un mot fort et décisif de l'amiral: «Si Monsieur, qui -n'a pas voulu de l'Angleterre par un mariage, ne veut pas non plus de -la Pologne par élection, décidément qu'il déclare donc _qu'il ne veut -pas sortir de France_.» - -Henri d'Anjou était mis en demeure de résister en face à Charles IX, -de dire franchement qu'il aimait mieux sa situation d'_héritier_ -qu'aucun trône du monde; _héritier_ d'un frère de son âge; _héritier_ -futur, improbable, d'autant plus menaçant, pouvant être tenté de faire -du futur un présent, de se garnir les mains, d'abréger ce frère -éternel et de le mettre à Saint-Denis. - -Charles IX sentait tout cela. Il pénétrait fort bien ce mignon de -Catherine, avec ses airs de femme, bracelets, boucles d'oreilles et -senteurs italiennes. Un trop juste instinct lui disait qu'en ce cadet, -docile, doux et respectueux, il avait son danger, sa perte. Et c'était -trop vrai en effet. - -Dans un récit très-vraisemblable, attribué au duc d'Anjou, il dit: -«Comme j'entrai un jour dans la chambre du roi, sans me rien dire il -se promena furieusement à grands pas, me regardant souvent de travers -et mettant la main à sa dague, de façon si animeuse, que je -m'attendois à être poignardé. Je fis si dextrement, que, lui se -promenant et me tournant le dos, je me retirai vers la porte que -j'ouvris, et, avec une courte révérence, je fis ma sortie, qui ne fut -quasi aperçue que quand je fus dehors, et toutefois pas assez vite -qu'il ne me lançât encore deux ou trois fâcheuses oeillades. Je crus -l'avoir échappé belle.» - -Cette frayeur du fils passa augmentée à la mère. Dans le récit que -j'ai cité, le progrès de leur peur est marqué admirablement. Elle alla -jusqu'à leur faire faire la démarche qui autrement leur eût été la -plus antipathique, une alliance avec les Guises. - -Ceux-ci avaient besoin extrêmement de l'assassinat. Pourquoi? Parce -que, Henri de Guise, leur _héros_, ayant tellement échoué à la guerre, -il leur fallait un coup pour se relever. - -Le crime fut débattu entre deux femmes. Catherine fit venir la veuve -de François de Guise (alors duchesse de Nemours), la mère de Henri de -Guise. Il n'y eut, avec le duc d'Anjou, que deux témoins, probablement -Gondi (Retz) et Birague. On demanda à la veuve de Guise si elle ne -voulait pas, ayant si belle occasion, exécuter enfin cette vengeance -dont elle faisait bruit, qu'elle affichait depuis dix ans. - -Mais maintenant que la question était vue de si près, la mère de Henri -de Guise eût bien voulu que l'affaire se fît par les hommes du roi, ou -de Henri d'Anjou. Elle proposa un Gascon, épée connue et sûre. On le -fit venir et causer. Mais le duc d'Anjou n'eut garde de le prendre. Il -insista pour que cette vengeance de famille se fît par la famille, par -l'homme qu'elle nourrissait exprès, l'assassin patenté, Maurevert. En -d'autres termes, sa prudence laissait tout sur le dos des Guises. - -Ceux-ci réfléchirent qu'après tout, ayant à commandement, outre leurs -bandes personnelles, cette grosse ville, sa milice de cinquante à -soixante mille hommes contre les six cents gentilshommes de Coligny; -ayant, par le duc d'Anjou, lieutenant général du roi, les Suisses -royaux, tous catholiques, et la garde royale, ils étaient plus de cent -contre un; que, d'ailleurs, très-probablement, il n'y aurait point de -bataille; que, Coligny tué, tout se disperserait. - -Donc ils prirent tout sur eux: ils fournirent l'assassin; ils -fournirent le logis d'où l'on devait tirer; ils fournirent le cheval -qui devait sauver l'assassin. L'intendant de Guise, Chailly, alla -chercher Maurevert et le logea chez le chanoine Villemur, -ex-percepteur de Guise, au cloître Saint-Germain-l'Auxerrois. Ce fut -des écuries des Guises qu'on tira un cheval d'Espagne, qui, sellé, -bridé, attendit dans l'arrière-cour, près de la porte de derrière. -Trois jours durant, derrière un treillis de fenêtre masqué de vieux -drapeaux, se tint patiemment l'assassin, l'arquebuse chargée de balles -de cuivre, appuyée et couchant en joue. - -Cependant les noces de Navarre et de Condé, qu'on maria aussi, -continuaient. Des bals, des farces plus ou moins indécentes, -remplissaient toutes les nuits, et le jour on dormait; toute affaire -ajournée, le roi perdu dans les amusement avec sa furie ordinaire; -protestants, catholiques, tout mêlé et dansant ensemble. Cependant, -dans ces fêtes folles, on distingue fort bien la malice du duc d'Anjou -et sa griffe de chat. C'est lui, sa mère, les Italiens, qui, sans nul -doute, se donnèrent le plaisir de ridiculiser le jeune paysan -béarnais, d'en faire un sot devant sa femme, de faire jouer aux dupes -mêmes une comédie du futur crime, de rire avant d'assassiner. - -Ce fut, en mascarade, le _Mystère des trois mondes_, comme on fit -jadis à Florence au pont de l'Arno. Au paradis, rempli de nymphes, -voulaient entrer des chevaliers (Condé, Navarre); mais il était gardé -par d'autres chevaliers, par le roi et ses frères, qui rompaient la -pique avec eux et finissaient par les traîner du côté de l'enfer, où -les diables les enfermaient. Cependant les vainqueurs allèrent -chercher les nymphes et dansèrent avec elles toute une grande heure, -longueur impertinente, ennuyeuse pour les vaincus. Navarre dut rester -en enfer pendant qu'on fit danser sa femme. Le combat reprit ensuite, -et des traînées de poudre qui éclatèrent de tous côtés, remplissant le -palais de fumée, d'odeur sulfureuse, mirent en fuite toute -l'assistance. - -Damnés, vaincus et ridicules, ce fut le sort des deux maris. Le jour -suivant, on les fit Turcs, c'est-à-dire vaincus encore; les Turcs -venaient de l'être à la bataille de Lépante. Dans un tournoi en -mascarade, le roi de Navarre avec les siens, parurent vêtus en Turcs, -avec des turbans verts. Ces Turcs de carnaval furent battus par deux -femmes, deux amazones, qui n'étaient autres que le roi et son frère. - -La majesté royale en jupe courte! Spectacle honteux, baroque! Mais -plus choquant encore était Anjou, impudique figure qui se complaisait -dans ce rôle et dans sa grâce infâme, couvrant de honteuses folies -les apprêts de l'assassinat (jeudi 21 août 1572). - - - - -CHAPITRE XXIII - -BLESSURE DE COLIGNY.--CHARLES IX CONSENT À SA MORT - -22-23 Août 1572 - - -Coligny, quoique malade, croyait partir la semaine qui suivrait le -mariage. Il l'écrit ainsi à sa femme, dans une lettre infiniment -tendre, fort touchante, qui ferait croire qu'il sentait sa situation -et pensait bien que c'étaient les dernières paroles qu'ils dussent -échanger dans ce monde. - -Dans un sombre petit hôtel, voisin du Louvre, tout près du cloître -Saint-Germain-l'Auxerrois, il recevait coup sur coup de mauvaises -nouvelles. L'édit de pacification devenait une risée; un enfant qu'on -portait au prêche pour le baptiser fut tué dans les bras de sa mère. -Les Guises grossissaient dans Paris, et Montmorency en sortait. - -Ce chef futur des politiques, en abandonnant ainsi Coligny, fut une -des causes du massacre. S'il fût resté avec les siens, avec la -nombreuse noblesse attachée à sa famille, on eût regardé à deux fois -avant de tirer l'épée. - -Il crut acquitter sa conscience en avertissant Coligny de pourvoir à -sa sûreté. - -Le devoir clouait celui-ci au fatal séjour de Paris; s'il eût bougé, -il perdait tout. La seule chance qu'il eût qu'on fît droit aux -plaintes des protestants, et qu'on aidât d'un secours l'invasion du -prince d'Orange, était dans sa persévérance, dans l'ascendant qu'il -avait pris sur l'esprit du jeune roi. Partir, c'était rompre avec lui, -c'était tout abandonner, recommencer la guerre civile. Dût-il mourir à -Paris, cela valait encore mieux. - -Sentinelle infortunée du grand parti protestant qui ne lui donnait nul -appui, ni d'Angleterre, ni d'Allemagne, il périssait abandonné. On le -voit parfaitement par une lettre de Catherine (21 août). Au moment où -l'assassin attendait déjà Coligny, la reine mère est si convaincue de -l'indifférence d'Élisabeth à cet événement qu'elle suit avec confiance -l'affaire du mariage, et propose une entrevue entre son fils Alençon -et la reine d'Angleterre «sur mer, par un beau jour calme, entre -Douvres, Boulogne et Calais.» - -On savait parfaitement qu'Élisabeth, alarmée des grands projets de -Coligny, ne vengerait nullement sa mort et prendrait fort en patience -un événement qui allait fermer aux armes françaises la conquête des -Pays-Bas. - -Lui seul était la pierre d'achoppement. Il inquiétait l'Europe, -surtout ses prétendus amis. - -Le vendredi 22 août, comme il rentrait lentement chez lui, revenant du -conseil et lisant une requête, il passe devant la fenêtre fatale, il -est tiré... Une balle lui emporte l'index de la main droite, une autre -traverse le bras gauche. - -Maurevert avait tiré, comme Poltrot, de manière à blesser son homme, -lors même qu'il serait cuirassé. Son arme était appuyée et pouvait -tirer bien mieux. Mais la main du fanatique était restée ferme, et la -main du coquin trembla. - -Sans s'émouvoir, Coligny montre la fenêtre d'où l'on a tiré et dit: -«Avertissez le roi.» - -Le roi jouait à la paume avec Guise et Téligny. Il jeta sa raquette, -parut tout bouleversé et rentra brusquement, puis fit trois choses qui -prouvaient sa bonne foi. Il ordonna l'enquête, il défendit aux -bourgeois de s'armer (_Registres de la ville_), et il fit dire à tous -les catholiques logés autour de l'amiral d'aller ailleurs, afin qu'on -pût y concentrer des protestants. - -On a dit qu'il voulait faire massacrer ceux-ci, qu'il les réunissait -pour les envelopper. Cependant, quand on songe à la vaillance connue -de cette noblesse, à sa fermeté éprouvée, on sentira que la réunir -ainsi, c'était la fortifier, c'était rendre le meurtre infiniment plus -difficile, préparer un combat à mort. - -Je ne vois pas que Coligny ait profité de l'autorisation. Il voulut -lier Charles IX, comme il avait fait en lui rendant les places de -sûreté. Pourquoi eût-il voulu plus de garantie pour lui-même qu'il -n'en gardait pour son parti? Beaucoup de protestants venaient. Mais il -n'eut, à poste fixe, que des gardes du roi. Anjou eut soin d'y mettre -un capitaine ennemi de l'amiral. - -L'illustre chirurgien Ambroise Paré coupa le doigt du blessé et -fit à l'autre bras de profondes incisions. Ses amis pleuraient. -Lui, merveilleusement patient: «Ce sont là des bienfaits de -Dieu.»--Quelqu'un dit: «Oui, monsieur, remercions-le. Il a épargné -la tête et l'entendement.» - -Il y avait là un saint homme, le ministre Merlin, le même, je crois, -qui sauva le coupable père de Rubens et obtint sa grâce du prince -d'Orange. Merlin dit à l'amiral: «Vous faites bien, monsieur, de ne -penser qu'à Dieu et d'oublier les assassins.» - -Le calme et l'extraordinaire force d'âme de l'amiral parut à deux -choses: - -Dans l'opération très-douloureuse, et qu'Ambroise Paré ne fit qu'en -trois fois, ayant un mauvais instrument, le patient ne sourcilla point -et dit seulement à l'oreille d'un de ceux qui le soutenaient que -Merlin donnât cent écus d'or aux pauvres de l'Église de Paris. - -D'autre part, malgré tant de vraisemblances, de preuves même et -d'aveux des gens de la maison fatale, comme on parlait des coupables, -il dit: «Je n'ai d'ennemis que MM. de Guise. Toutefois je n'affirme -point qu'ils aient fait le coup.» - -Quelques hommes déterminés offrirent à l'amiral d'aller poignarder les -Guises à la tête de leurs bandes. Mais il le leur défendit. - -Les maréchaux Damville, Villars et Cossé vinrent le voir. Ils le -trouvèrent gai et calme. Il dit à Cossé «Vous souvenez-vous de l'avis -que je vous donnais il y a quelques heures?... Il faut prendre vos -sûretés.» - -Damville, avec Téligny, alla de sa part prier le roi de venir. Il vint -à deux heures et demie; mais sa mère, son frère Anjou, Gondi, son -ex-gouverneur, ne le laissèrent pas aller seul; ils le suivirent, -inquiets de ce que dirait le blessé. Ils trouvèrent la petite rue, le -petit hôtel, combles de protestants armés qui les regardaient de -travers et se parlaient à l'oreille, témoignaient peu de respect, -croyant voir dans la mère et son fils Anjou les vrais assassins. - -Charles IX dit ces propres paroles: «Mon père, la blessure est pour -vous, la douleur pour moi, et pour moi l'outrage... Mais j'en ferai -telle vengeance qu'on se souviendra à jamais.» Et il en fit avec -fureur le plus terrible serment. - -Coligny parla comme un homme qui se sent près de la mort. Parmi les -plaintes des Églises, il articula deux accusations. - -«Pourquoi ne peut-on dire un mot dans votre conseil privé que le duc -d'Albe n'en soit averti au moment même?» - -Puis il lui dit à l'oreille (ce que de Thou a supprimé par respect -pour Catherine et pour Henri III): «Souvenez-vous des avertissements -que je vous ai donnés sur ceux qui trament contre vous. Si Votre -Majesté tient à la vie, elle doit être sur ses gardes.» - -«Vous vous échauffez trop, dit la reine. Il n'y pas d'apparence de -faire parler si longtemps un malade.» Et elle emmena le roi. Le seul -Henri d'Anjou, dont la maligne nature jouissait dans le mensonge, -resta un moment de plus pour dire un mot d'amitié à celui qu'il -assassinait. - -Cette hypocrisie pouvait-elle donner le change à Charles IX? On peut -en douter; il rentra profondément triste et rêveur. Sa mère cependant -l'obsédait pour tirer de lui ce que l'amiral avait dit si bas. Il -refusa quelque temps, puis éclata tout à coup: «Ce qu'il me disoit, -madame? Si vous voulez le savoir, il disoit que tout le pouvoir s'est -écoulé dans vos mains, et qu'il m'en adviendra mal.» Il sortit et -s'enferma. «Nous vîmes bien dès lors, dit lui-même Henri d'Anjou, -qu'il n'y avoit pas de temps à perdre pour dépêcher l'amiral.» - -Cependant le roi de Navarre et le prince de Condé, qui avaient demandé -en vain permission de se retirer, délibéraient chez Coligny avec -quelques protestants sur ce qu'il convenait de faire. L'un d'eux dit: -«Partir à l'instant. Mais le blessé eût été difficile à transporter, -et Téligny répondait de la sincérité du roi.» - -Marguerite nous apprend ici un fait essentiel. On voit que les -protestants ne se fiaient pas beaucoup à son mari, le roi de Navarre; -qu'ils le voyaient apprivoisé par les caresses catholiques, qu'un -pressentiment leur révélait dans le petit Béarnais ce leste sauteur -qui dit: «Je vais faire le saut périlleux.» Et: «Paris vaut bien -messe.» Ils lui firent signer, à lui, au prince de Condé et sans doute -aux courtisans protestants de Charles IX, une obligation écrite de -venger l'attentat fait sur Coligny. - -Le bruit s'en répandit sans doute. On sema par tout Paris la nouvelle -lamentable que ces furieux protestants avaient juré d'égorger le -pauvre jeune Henri de Guise. Malgré les défenses du roi, les -capitaines de quartier, les meneurs des confréries, avaient fait -prendre les armes. L'immensité du mouvement dépassait tout ce -qu'avaient attendu Catherine et le duc d'Anjou, mouvement donné par le -clergé et tout au profit de Guise (samedi 23 août). - -Henri d'Anjou, qui s'était retiré si habilement derrière Guise pour -lui faire frapper le premier coup sur l'amiral, perdait toute son -importance, toute faveur des catholiques, tout son renom de Jarnac et -de Montcontour, s'il restait toujours derrière. Il se hasarda dans -Paris, non à cheval, mais à demi caché dans un coche, menant avec lui -son frère bâtard, Henri d'Angoulême, à qui il promettait la place -d'amiral de France s'il achevait Coligny. Sur leur route par la ville, -trouvant tout le peuple armé, ému, mais trop lent encore, ils semèrent -habilement une panique (le même moyen qui fit faire en 93 les -massacres de septembre): ils dirent, ce que disaient les protestants, -que Montmorency avait été chercher un grand corps de cavalerie pour -tomber sur Paris. L'effet désiré fut atteint. On trouva dans la peur -des forces inouïes de courage; d'officieux avertisseurs dirent qu'il -fallait se hâter d'égorger les protestants. - -Un petit conseil secret de la reine et des Italiens avait eu lieu à -l'écart, non au Louvre, mais aux Tuileries, par-devant le roi. Leur -avis, original et singulier, était qu'il fallait profiter du -mouvement, laisser les Guises égorger les chefs protestants; le roi -surviendrait alors, tomberait sur les Guises affaiblis, se trouverait -débarrassé des uns et des autres, de tous les grands, et vraiment roi. - -Conseil italien et classique, d'après les modèles célèbres que les -petits princes italiens avaient laissés en ce genre, mais ici -inapplicable. Le roi était loin de pouvoir se débarrasser des Guises, -étant en réalité plutôt dans leurs mains. - -Il paraît du reste avoir goûté très-peu ces conseils. Un domestique -des Guises ayant été arrêté, ils vinrent hypocritement dire à Charles -IX qu'accablés par la calomnie et dans la disgrâce du roi, ils -demandaient la permission de se retirer. Le roi dit: «Vous pouvez -partir. Je saurai bien vous retrouver, s'il faut faire justice.» Ils -se mirent seulement en route et s'arrêtèrent dans les faubourgs. - -C'était le samedi soir (23 août). La reine mère fit un effort décisif -près de son fils. Elle lui montra qu'il était seul, avec son petit -régiment des gardes; que les protestants allaient appeler à eux des -renforts, soulever toutes les villes; que les catholiques eux-mêmes, -s'il n'agissait pas, agiraient sans lui, nommeraient un _capitaine -général_. C'était lui dire précisément ce qui se fit dans la Ligue. - -Elle lui dit: «Vous n'aurez pas une seule ville en France où vous -retirer. - -Ce qui me prouve que le récit attribué au duc d'Anjou est vraiment de -lui ou d'un homme à lui, c'est qu'à ce moment il dissimule la -situation honteuse où se trouvèrent les coupables (lui, sa mère et -Retz), et suppose que Catherine réussit auprès du roi. Tavannes -(homme du duc d'Anjou) suit la même tradition, la moins humiliante -pour le fils et la mère. - -Mais voici le grand, le véritable, le naïf historien de la -Saint-Barthélemy, Marguerite de Valois, qui nous apprend que le fils -et la mère, repoussés apparemment par Charles IX, dans leur peur et -dans leur danger, lui envoyèrent un homme qui pleurât pour eux et le -décidât au massacre qui seul pouvait les sauver. Cet homme était Retz -(Gondi), ex-gouverneur de Charles IX. - -Marguerite nous apprend que, le lendemain dimanche, _les huguenots en -corps devaient venir au corps accuser Guise_ solennellement devant le -roi. Guise, contre qui tant de preuves se réunissaient, n'eût pu ni -voulu nier un coup qui le mettait si haut dans la faveur des -catholiques; mais il eût dit qu'il n'avait rien fait que sur l'ordre -de l'autorité légitime, l'ordre de monseigneur le duc d'Anjou, -lieutenant général du royaume. - -Ainsi, tout se fût dévoilé à la face du monde. - -Anjou et Catherine allaient être convaincus d'avoir voulu tuer -Coligny, parce que Coligny poussait le roi à mettre hors de France son -dangereux héritier. Cela était trop évident. Avec un homme soudain et -violent comme Charles IX, Anjou eût fort bien pu périr, et Catherine, -menacée tant de fois d'être renvoyée en Italie, eût probablement, à ce -coup, repris le chemin de Florence. - -Donc, le samedi 23 août à dix heures du soir, les deux coupables, la -mère et le fils, firent avouer leur cas honteux, en tâchant de donner -le change sur leurs vrais motifs. Retz dit au roi, dit Marguerite: -«Que le coup n'avoit été par M. de Guise, mais que mon frère le roi de -Pologne et la reine ma mère avoient été de la partie.» - -Pourquoi: «Parce que la reine mère avoit voulu se venger de la mort de -Charny.» Bourde grossière, qu'on dut faire difficilement avaler à -Charles IX. Il connaissait trop sa mère, qui n'avait ni coeur ni âme, -ni amour ni haine, nulle _vendetta_, à coup sûr. - -À l'appui de cette sottise qui ne prenait pas, Retz ajoutait tout -doucement que: «Si le roi continuoit en la résolution qu'il avoit de -faire justice de M. de Guise, _il était en danger lui-même_, puisque -sa famille était accusée.» - -Mais Charles IX faisant apparemment la sourde oreille, Retz ajoutait: -«Que les huguenots étoient en tel désespoir, qu'ils s'en prenoient -non-seulement à M. de Guise, à la reine, à M. d'Anjou, mais _qu'ils -croyaient aussi que le roi en fût consentant_ et avoient résolu de -recourir aux armes _la nuit même_. De sorte qu'il voyoit Sa Majesté -dans un très-grand danger, soit du côté des huguenots, _soit des -catholiques_ par M. de Guise.» - -C'était le samedi 23 à dix heures du soir, on voulait agir à minuit. -Pour être en mesure, il fallait tirer un ordre immédiat. Ainsi, pas un -moment de délibération; il lui fallut se décider sur l'heure et sans -remise, trancher en un moment sur la résolution suprême qui allait, à -partir de cette minute, retenir à jamais, emporter sa mémoire dans -l'exécration éternelle! - -La peur est contagieuse. Il est probable que la peur visible de ce -lâche Italien, sa pâleur, sa mine basse, courbée, son frissonnement, -gagnèrent Charles IX. Sur son attitude hautaine, et sur sa colère au -retour de Meaux, on l'avait cru brave. Mais il était, tous les récits -l'attestent, d'un tempérament nerveux, d'une imagination infiniment -impressionnable. La nuit, la situation imprévue, la pensée surtout -d'avoir dans le Louvre même trente ou quarante protestants des plus -redoutés, un Pardaillan, un de Piles, les premières épées de France, -tout concourut à la terreur. - -Ajoutons une circonstance, la première que je vais emprunter aux -récits protestants (jusqu'ici je n'ai rien tiré que des sources -catholiques). On apprit à Charles IX _que le peuple était armé_!--Et -comment cela? dit-il étonné.--Votre Majesté elle-même avait ordonné -que chacun fût à son quartier.--Oui, mais _j'avais défendu que -personne prît les armes_. - -Cet _étonnement_ du roi ne se trouve que dans la _Relation_ -protestante. Fait grave déjà prouvé par les Registres de la ville. -D'autant plus grave et naïf ici, qu'il échappe à l'auteur de la -_Relation_ contre son propre système, et dément la longue -préméditation qu'il attribue à Charles IX. - -Retz n'a point écrit de mémoires malheureusement. Nous ne savons pas -par quel moyen décisif il gagna sa cause. - -Seulement il faut se rappeler qu'on parlait à un homme de tête bien -peu solide, poète et fort imaginatif. L'Italien dut l'emporter, non en -atténuant la chose, mais plutôt en la grandissant, en rappelant les -massacres illustres de l'histoire, comme les _Vêpres siciliennes_, -mystérieuse et soudaine extermination d'un grand peuple en une nuit, -saignée immense, vastes ruisseaux de sang... - -Charles IX, dans sa visite à Coligny, avait demandé et vu la manche de -son habit encore trempée de sang et de rouge. Une très-mauvaise vue -pour un fou. Il s'était fort exalté, regardant toujours cette manche: -«Quoi! c'est là, répétait-il, le sang, le véritable sang de ce fameux -amiral!» - -Il paraît qu'au beau milieu de l'animation il lui revint une terreur. -Mais si les protestants se vengent, s'ils se soulèvent par toute la -France, s'ils ont des armées étrangères, etc. - -À cela, le doux Italien eut une réponse facile: c'est que MM. de Guise -prenaient tout sur eux, qu'ils en faisaient une affaire de _vendetta_, -de famille, une querelle personnelle, et nullement une affaire -générale de religion. La chose resterait ainsi comme ces vieilles -querelles de villes italiennes, comme les meurtres de La Scala, comme -les vengeances mutuelles des Montaigu, des Capulet. - -Le roi pouvait dormir sur les deux oreilles. Le dimanche soir, tout -serait fini, Guise partirait de Paris. Et en même temps une lettre du -roi pour toute la France: «Les Guises et les Châtillons se sont -battus; on n'a pu les en empêcher; le roi le déplore, mais il s'en -lave les mains.» - -Lâche et bas conseil d'un cruel poltron, mais qui trouva le roi à son -niveau. - -Ce ne fut guère qu'entre onze heures et minuit que Charles IX, après -ces deux longues conversations, entamé par sa mère d'abord, achevé par -Retz, fasciné et magnétisé par la peur de ce misérable, défaillit et -consentit... - -On était si peu sûr de ses résolutions, qu'en envoyant l'ordre à Guise -et à Marcel, ex-prévôt des marchands, la reine mère décida que le -signal sonnerait, non pas d'abord à l'horloge du Palais, assez -éloignée, mais à l'église même du Louvre, à Saint-Germain-l'Auxerrois. - -Chose bizarre, mais très-naturelle, l'ayant enfin emporté, elle -commença à avoir peur de sa propre résolution. Tavannes et le duc -d'Anjou l'avouent unanimement. «Elle se serait désistée, dit Tavannes, -si elle avait pu.» - -«Nous allasmes, dit le duc d'Anjou, au portail du Louvre joignant le -jeu de paulme, en une chambre qui regarde sur la place de la -basse-cour, pour voir le commencement de l'exécution. Où nous ne fûmes -pas longtemps, ainsi que nous considérions les événements et la -conséquence d'une si grande entreprise (à laquelle, pour dire vray, -nous n'avions jusques alors guères bien pensé), nous entendismes à -l'instant tirer un coup de pistolet. Et ne sçaurois dire en quel -endroict, ni s'il offensa quelqu'un: bien sçay-je que le son seulement -nous blessa si avant en l'esprit, qu'il offensa nos sens et notre -jugement, esprit de terreur et d'appréhension des grands désordres qui -s'alloient alors commettre. Et pour y obvier, envoyasmes soudainement -et en toute diligence un gentilhomme vers M. de Guise, pour lui dire -et espressément commander qu'il se retirât en son logis, et qu'il se -gardât bien de rien entreprendre sur l'admiral, ce seul commandement -faisant cesser tout le reste. Mais tôt après, le gentilhomme -retournant nous dit que M. de Guise lui avoit respondu que le -commandement étoit venu trop tard et que l'admiral étoit mort.» - - - - -CHAPITRE XXIV - -MORT DE COLIGNY ET MASSACRE DU LOUVRE - -22-26 Août 1572 - - -Si le coup de pistolet fit tressaillir la reine mère et son fils, on -peut bien croire que le blessé, dans sa triste insomnie, ne fut pas -sans l'entendre. Il n'avait pas grand monde autour de lui. Beaucoup -étaient au Louvre, chez le roi de Navarre, pour qui on craignait -encore plus. Mais il avait, dans deux maisons voisines de son hôtel, -deux postes de gardes du roi. Il se sentait gardé par la parole -royale, par les promesses et les traités faits avec les princes -étrangers, par tout ce qu'il y a de respecté parmi les hommes. Il -venait de recevoir une visite aimable, la plus rassurante de toutes. -La nouvelle mariée, Marguerite de Navarre, dans ces moments sacrés où, -femme et fille encore, oscillant d'un état à l'autre, la jeune épouse -est si touchante, était venue le voir, et comme chercher la -bénédiction du vieillard. - -Fallait-il croire qu'elle fût un espion? Une envoyée d'Anjou? Et ce -frère, trop aimé, usa-t-il de _sa petite Margot_ (ils appelaient ainsi -leur soeur) pour cette commission scélérate? On en croira ce qu'on -voudra. - -Le blessé, sur son lit, était dans ses pensées. Quelles? La famille -peut-être qu'il ne devait jamais revoir, cette femme admirable qu'il -avait laissée enceinte et qui le rappelait en vain? Ou bien plutôt -encore cette grande famille de l'Église, si divisée, si hasardée, -orpheline de Dieu, dont la crise suprême était venue par toute la -terre? - -Mais ces sombres pensées ne le reportaient-elles pas plus haut, plus -loin encore, à la grande question des déchirements du dogme, à -l'écroulement de l'arbre qui couvrit l'humanité de son ombre? Ramenée -à la foi des Suisses qu'adoptait Coligny, rentrée dans la simple -raison, l'eucharistie emporte le christianisme lui-même. - -Tout cela pour lui seul. Il avait cependant près de lui dans cette -chambre deux hommes admirables. L'homme de la douleur, le grand -chirurgien du siècle, Ambroise Paré, grand de coeur autant que de -génie. L'homme de la conscience, le saint pasteur Merlin qui, je -crois, avait été envoyé par le prince d'Orange. C'est lui qui fit la -prière à l'heure dernière de Coligny. - -Près de la porte de la chambre veillait aussi un bon et fidèle -Allemand qui, à l'armée, lui servait d'interprète. En bas, quelques -serviteurs et cinq ou six Suisses du roi de Navarre. - -C'était un peu avant le jour, entre trois et quatre heures (dimanche -24 août). La cavalerie de Guise arrive aux portes et remplit la petite -rue. À l'instant, les gardes du roi, de gardiens se font assassins. -Cosscins, leur capitaine, frappe au nom du roi. Le gentilhomme qui -avait les clefs ouvre; il est poignardé. - -L'amiral se lève au bruit, et, couvert d'une robe de chambre, dit au -ministre: «Monsieur Merlin, faites-moi la prière.» Et lui-même ajouta: -«Je remets mon âme au Sauveur.» - -«Alors celui qui a été témoin et qui a rapporté ces choses entra dans -la chambre, et, étant interrogé par Ambroise Paré que voulait dire ce -tumulte, il dit, en se tournant vers l'amiral: «Monseigneur, c'est -Dieu qui nous appelle à luy.» Il répondit: «Il y a longtemps que je me -suis disposé à mourir... Mais sauvez-vous, vous autres, s'il est -possible.» Les témoins affirment qu'il ne fut pas plus troublé de la -mort que s'il n'y eût eu bruit quelconque. Tous montèrent et -échappèrent la plupart par le toit; l'Allemand, Nicolas Muss, resta -seul avec l'amiral. (_Relation._) - -Cependant on avait rompu la porte de l'escalier. Cosscins marchait en -tête avec les Suisses du duc d'Anjou, sous ses couleurs (blanc, noir -et vert). Ces Suisses, voyant sur l'escalier les Suisses du roi de -Navarre, ne tiraient pas. Mais Cosscins fit tirer les gardes. - -On força alors la porte de la chambre, et deux hommes entrèrent les -premiers, deux serviteurs des Guises: l'un, le Picard Attin, qui était -au duc d'Aumale, nourri chez lui longtemps pour tuer le frère de -l'amiral; l'autre était un Allemand, Behme, attaché à la personne de -Henri de Guise, qui passait pour aimer beaucoup le jeune prince et le -gouvernait entièrement. Il fut récompensé plus tard par un riche -mariage avec une bâtarde du cardinal de Lorraine qui avait été élevée -en Espagne près de la reine Élisabeth. Behme fut comblé des dons du -roi d'Espagne, mais finit misérablement. - -Avec ces deux meurtriers, se trouvaient Sarlabous, le gouverneur du -Havre, ex-capitaine de Coligny, qui venait tuer son chef pour -constater sa foi de renégat. - -Attin a raconté plus tard qu'ils avaient été interdits de trouver si -extraordinairement tranquille un homme qui avait la mort devant les -yeux. L'impression fut telle sur Attin que, revenu chez lui, plusieurs -jours après, il restait blême et dans une sorte de frayeur. - -L'Allemand Behme, qui s'était animé à lever la porte avec un épieu (et -qui, sans doute, avait pris du coeur dans le vin), fut plus résolu que -les autres. Il avança et osa dire un mot; il demanda ce qu'il savait -très-bien: «N'es-tu pas l'amiral?» - -Coligny lui dit posément: «Jeune homme, tu viens contre un blessé et -un vieillard... Du reste, tu n'abrégeras rien.» Faisant entendre que, -malade, frappé de la nature, il était mort déjà, hors de la main des -hommes. - -Behme, avec un juron horrible, en reniant Dieu, lui poussa dans le -ventre cette bûche pointue, ce gros épieu qu'il avait dans la main. On -dit que Coligny, assommé de la sorte par cette lourde bête, n'ayant -pas même un coup d'épée, sentit son coeur de gentilhomme, et, tombant, -lui lança ce mot: «Si c'était un homme, du moins!... C'est un -goujat!...» - -Alors Behme frappa, refrappa sur la tête. Et les autres, enhardis, -vinrent lui donner chacun son coup. - -Guise était en bas à cheval dans la cour avec le bâtard d'Angoulême. -Il cria: «Behme, as-tu fini?--C'est fait!--Mais M. d'Angoulême n'en -veut rien croire, s'il ne le voit.» - -Behme alors, avec Sarlabous, prirent le corps par-dessous pour le -jeter par la fenêtre. Était-il, n'était-il pas mort? On ne le sait. Il -se trouva par le trouble des meurtriers, ou par je ne sais quel réveil -de vie et de résistance, que le corps s'accrocha un moment à la -fenêtre; cependant il tomba. - -Ces assommeurs savaient si mal leur métier, que, frappant à tort, à -travers, ils avaient justement gâté ce qu'eût le mieux gardé tout sage -bourreau, ce qu'on expose, le visage et la tête. Les deux grands -seigneurs, descendus de leurs chevaux, avaient beau regarder. -Cependant le bâtard «lui torcha la face,» et, écartant le sang, dit: -«Ma foi, c'est bien lui.» Et il lui donna un coup de pied. Certains -disent que Guise en fit autant et lui donna du pied dans le visage. - -Il y avait là aussi un Italien de Sienne, Petrucci, qui appartenait à -Gonzague, duc de Nevers. Il coupa proprement la tête, et la porta au -roi et à la reine, au duc d'Anjou. On l'embauma avec soin pour -l'envoyer à Rome qui, depuis si longtemps et si instamment, l'avait -demandée. - -Au moment où l'assassinat fut su au Louvre, l'affaire étant lancée et -toute hésitation désormais impossible, la cloche du signal sonna à la -paroisse du Louvre, Saint-Germain-l'Auxerrois. Ce ne fut que longtemps -après, lorsqu'il était grand jour, qu'on sonna la cloche du Palais au -coin du quai de l'Horloge, pour convier la ville au massacre. - -Mais la ville était déjà avertie d'une autre manière. Coligny tué, la -tête coupée, et «ce morceau de roi» ayant été porté au Louvre, on -avait généreusement donné à la canaille les reliefs du festin. - -Des enfants et des misérables, qui ne sont ni enfants, ni hommes, sans -barbe, sans âge et qu'on croirait sans sexe, femmes-hommes et -hommes-femmes, les fils naturels du ruisseau, fondirent, à travers les -soldats, dans la cour de l'amiral, et trouvant là ce corps, furent -ravis de s'en emparer. Si la tête manquait, il y avait encore autre -chose, assez pour le régal; les couteaux travaillèrent, on coupa les -mains pâles qui avaient tenu si longtemps l'épée de la France, la -sainte épée de Dieu; on coupa les parties naturelles, et on les porta -dans Paris. - -Au tronc, les enfants attachèrent une corde, et le tirèrent par les -ruisseaux rougis jusqu'au bord de la Seine, et il y resta quelque -temps. Mais d'autres amateurs survinrent, qui s'en emparèrent à leur -tour, le suspendirent à Montfaucon. On l'y mit de façon outrageante et -bizarre, le dos sur une poutre, le cou, les pieds, chacun de leur -côté, flottant, ballant, le ventre en l'air. - -D'autres, qui arrivaient tard, n'y surent plus que faire, sinon -d'allumer du feu dessous, pour le noircir du moins, le griller comme -un porc. Quelques-uns s'en tenaient les côtes. - -Dans cette nuit fatale, du samedi 23 au dimanche 24, les heures se -marquent ainsi. La reine parle au roi le soir (_sept ou huit heures?_) -Retz vient lui faire l'aveu de sa mère et de son frère (_dix heures?_) -Ordre donné à Guise (_onze heures?_) par la reine et le duc d'Anjou. -La ville avertie d'armer à _minuit_. Long intervalle de quatre heures, -les Guises attendant que la ville soit armée, avant d'attaquer -Coligny. À l'aube, _un peu avant quatre heures_, signal du coup de -pistolet; Coligny tué. - -Marguerite dit qu'au petit jour son mari se leva, sortit, qu'elle -dormit une heure, puis fut éveillée par le massacre du Louvre qui dut -commencer _entre cinq et six_. - -Pourquoi ce dangereux retard après la mort de Coligny qui, su au -Louvre, pouvait faire mettre en défense les protestants du roi de -Navarre? Le duc d'Anjou l'explique peut-être en disant qu'il y eut un -moment d'hésitation, que sa mère et lui eurent frayeur et eussent -voulu tout arrêter, mais que Guise dit qu'il était trop tard. - -Qu'allait-on faire de ces gentilshommes qui étaient dans le Louvre, -sous le toit du roi? Grande et cruelle question. - -Si la reine mère, si Retz avaient eu le soir tant de peine à décider -Charles IX sur la question générale, il est peu probable qu'ils -l'eussent encore compliquée de cette difficulté terrible. - -Ce fut, je crois, le matin, et, Coligny tué, ce fut vers cinq heures -qu'on apporta à Charles IX ce breuvage amer et qu'on le lui fit -avaler. - -C'était lui-même qui, le jour de la blessure de l'amiral, avait engagé -Navarre et Condé à faire entrer leurs gentilshommes pour se garder des -entreprises de Guise, qu'il appelait «un mauvais garçon.» Tous -s'étaient offerts, empressés, sur une telle assurance; ils étaient -trente ou quarante, outre les gouverneurs, précepteurs, valets de -chambre et domestiques des deux jeunes princes. Depuis trois jours, -Charles IX vivait avec eux, les avait aux tables royales, mêlés avec -sa maison. Exécrable fatalité. Il fallait que ce couteau qui leur -coupait le pain du roi, on le leur mît dans le coeur; que, de -commensaux et convives qu'ils avaient été le soir, les serviteurs, -officiers ou capitaines des gardes se trouvassent au matin bourreaux? -_La parole du roi de France_, révérée chez les infidèles et jusqu'au -bout de la terre! _la parole de gentilhomme_, de l'hôte féodal, la -sécurité complète avec laquelle on quittait ou on déchargeait ses -armes en passant le pont-levis! Toutes ces vieilles religions de la -France brisées et détruites, et l'honneur même assassiné!... Pour en -venir là, il fallut une grande peur, une crainte extrême de ces hommes -et l'attente d'un combat sanglant. - -Dans ce Louvre si bien fermé, au fond même du filet de mort où -personne n'aurait vu, nous trouvons pourtant un témoin, la jeune reine -de Navarre: - -«Le soir, étant au coucher de la reine ma mère, assise sur un coffre -auprès ma soeur de Lorraine que je voyois fort triste, la reine -m'aperçut et me dit que je m'en allasse coucher. Comme je faisois la -révérence, ma soeur, se prenant à pleurer, me dit: «Mon Dieu, ma -soeur, n'y allez pas!» Ce qui m'effraya extrêmement. La reine se -courrouça fort et lui défendit de me rien dire. Ma soeur lui dit qu'il -n'y avoit point d'apparence de m'envoyer sacrifier comme cela, et que, -sans doute, s'ils découvroient quelque chose, ils se vengeroient sur -moi. La reine mère me commanda encore rudement que je m'en allasse -coucher. Ma soeur, fondant en larmes, me dit bonsoir sans m'oser dire -autre chose. Et moi je m'en allai toute transie et éperdue. - -«Je trouvai le lit du roi, mon mari, entouré de trente ou quarante -huguenots que je ne connaissois point encore, et qui parlèrent toute -la nuit de l'accident de l'amiral. La nuit se passa sans fermer -l'oeil. Au point du jour, le roi, mon mari, dit qu'il vouloit aller -jouer à la paume, attendant que le roi Charles fût éveillé, se -résolvant de lui demander justice. Il sort de ma chambre et tous ses -gentilshommes aussi. - -«Moi, voyant qu'il étoit jour, estimant le danger passé, vaincu du -sommeil, je dis à ma nourrice qu'elle fermât la porte pour pouvoir -dormir. Une heure après, comme j'étois le plus endormie, voici un -homme frappant des pieds et des mains à la porte, et criant: «Navarre! -Navarre!» Ma nourrice ouvre, pensant que ce fût mon mari. C'étoit un -gentilhomme nommé M. de Téjan, qui avoit un coup d'épée dans le coude -et un coup de hallebarde dans le bras, et étoit encore poursuivi de -quatre archers qui entrèrent tous après lui. Il se jeta dessus mon -lit. Moi, sentant ces hommes qui me tenoient, je me jette à la ruelle, -et lui après moi, me tenant toujours à travers du corps. Je ne -connoissois point cet homme, et ne savois s'il venoit là pour -m'offenser, ou si les archers en vouloient à lui ou à moi. Nous -criions tous deux et étions aussi effrayés l'un que l'autre. Enfin -Dieu voulut que M. de Nançay, capitaine des gardes, y vînt, qui, me -trouvant en cet état, encore qu'il y eût de la compassion, ne se put -tenir de rire et se courrouça fort aux archers de cette indiscrétion, -les fit sortir et me donna la vie de ce pauvre homme qui me tenoit, -lequel je fis coucher et panser dans mon cabinet jusqu'à ce qu'il fût -guéri. - -«Je changeai de chemise, parce qu'il m'avoit toute couverte de sang. -M. de Nançay me conta ce qui se passoit, et m'assura que mon mari -étoit dans la chambre du roi et qu'il n'auroit nul mal. Et, me faisant -jeter un manteau de nuit sur moi, il m'emmena chez ma soeur, où -j'arrivai plus morte que vive. Entrant dans l'antichambre, un -gentilhomme, se sauvant des archers qui le poursuivoient, fut percé à -trois pas de moi. Je tombai de l'autre côté presque évanouie entre les -bras de M. de Nançay, et pensai que ce coup nous eût percés tous -deux.» - -Rien ne manque à ce récit, ni la dureté incroyable de la mère, qui -aventure ainsi sa fille et la remet au hasard, à la générosité -improbable de ceux qu'on va assassiner; ni, d'autre part, la -confiance, l'imprévoyante légèreté des gentilshommes protestants, qui -s'en vont jouer à la paume dans ces sombres circonstances, se -divisent, comme pour rendre l'exécution plus facile. Car les uns -allèrent jouer, les autres restèrent en haut; le capitaine des gardes -désarma ceux-ci un à un. Pour les joueurs, on leur ôta le roi de -Navarre, que Charles fit appeler, avec le prince de Condé. La mort de -ces deux princes avait été mise en discussion, et ils n'avaient été -sauvés que par le duc de Nevers, et sans doute aussi par l'idée qu'en -les tuant on eût rendu trop forts les Guises. On fit remarquer à -Charles IX qu'en réalité ces jeunes princes n'avaient guère de -religion que les femmes et l'amusement; non plus que trois ou quatre -autres protestants de cour qu'on sauva et qui se donnèrent au roi. -Navarre et Condé mandés, Charles IX leur aurait dit, selon -quelques-uns: «La messe! ou la mort!» Parole non probable dans la -bouche du royal acteur, qui décidément avait pris son rôle, et le joua -à faire croire qu'il l'avait toujours médité. - -Mais les autres, qui n'étaient pas princes, que devenaient-ils? Les -archers, comme on a vu, les piquaient de chambre en chambre pour -qu'ils se précipitassent par les escaliers ou par les fenêtres dans la -cour, où les massacreurs, en rang, les piques serrées, les recevaient, -les achevaient. - -Le premier qui fut tué dans la cour fut un gentilhomme qui, voyant -toutes ces troupes, s'avisa de demander pourquoi elles étaient là -rangées si matin. On avait dit au dehors qu'on les réunissait de nuit -pour une fête, un combat simulé. Celui à qui il parlait (c'était un -Gascon) pour réponse lui passa l'épée au travers du corps. - -Mais la boucherie générale se fit par les Suisses. On voit alors -combien ces Allemands étaient utiles; ne sachant pas le français, -étant catholiques, des petits cantons qui ont l'exécration du -protestantisme, ils frappaient comme des ours ou des assommeurs de -boeufs. Ivres d'ailleurs probablement, ils tuaient sans regarder, des -gens désarmés, n'importe. - -Il paraît cependant qu'on doutait de l'obéissance. Car on décida le -roi à se montrer à une fenêtre de la cour. Les amis des Guises sans -doute, Anjou et sa mère, voulurent qu'il fût bien constaté qu'il était -de la tuerie, qu'il la voulait et l'ordonnait. - -Le plus vaillant de ces vaillants, Pardaillan, que la plupart -n'auraient pas regardé en face, amené là, sans épée, à l'abattoir, fut -saigné comme un mouton. Le propre gouverneur du roi de Navarre, -Beauvais, sans la moindre considération de son élève, fut égorgé. Ces -malheureux, de la cour, adressaient à cette fenêtre les appels les -plus pathétiques, et ne trouvaient dans le roi, dans leur hôte, dans -ce magistrat de la justice commune, que l'oeil sauvage, égaré, -furieux, d'un misérable fou. - -Il y avait dans cette foule un homme que Charles IX devait entre tous -épargner, c'était lui qui l'avait arrêté trois mois au siége de -Saint-Jean-d'Angély, le capitaine de Piles; c'était comme un -adversaire, un ennemi personnel. À ce titre, il était sacré. De Piles -le sentait, et, dans la cour, devant ce monceau de morts sur lequel il -devait tomber, il lança au balcon du roi un cri foudroyant, le sommant -de sa parole, à faire trembler la cour du Louvre. - -Il entendit et fit le sourd. Alors de Piles, arrachant de ses épaules -un manteau de valeur, le tend à un gentilhomme: «Prenez, monsieur, et -souvenez-vous!» Le gentilhomme n'osa prendre ce gage dangereux de -vengeance, il eût été tué à deux pas. - -Cette surdité de Charles IX a constaté sa bassesse. Elle le met -devant l'histoire plus bas que la Saint-Barthélemy. - - - - -CHAPITRE XXV - -QUELLE PART PARIS EUT AU MASSACRE - -Août 1572 - - -Guise, Montpensier et Gonzague (Nevers), trois princes, furent les -principaux exécuteurs. Ajoutons-y Tavannes, l'homme du duc d'Anjou. - -Le roux et sauvage Tavannes, dont le portrait fait horreur, regardait -les protestants comme des rivaux militaires avec jalousie de métier. -Il se vengeait du mot qu'il avait dû avaler (que Tavannes était -espagnol). Il égaya le massacre: «Saignez, saignez, disait-il; la -saignée est bonne en août comme en mai.» - -Tavannes tua en brutal soldat, Montpensier en dévot furieux, Guise et -Gonzague en Italiens calculés et politiques. - -D'abord Gonzague (Nevers) voulait se tirer de Paris, agir plutôt au -dehors, supposant bien que les choses seraient moins en lumière et -resteraient moins dans le souvenir. Il voulait qu'on le chargeât de -poursuivre ceux qui fuiraient avec sa cavalerie. On ne lui permit pas. - -Guise montra dans le massacre une froideur extraordinaire pour un -jeune homme de son âge. Il dit d'abord cyniquement aux troupes qu'il -s'agissait d'une bataille à coup sûr, d'en finir pendant qu'on tenait -ces gens, dont on aurait bon marché. Ensuite, il arrangea la chose de -manière à se faire des amis en tuant les ennemis, à rendre le massacre -agréable à beaucoup de gens. - -Par exemple, il mena chez M. de la Rochefoucauld un homme qui avait -promesse de sa compagnie de gens d'armes, qui même n'avait voulu -marcher qu'à cette extrême condition. La Rochefoucauld était aimable -et plaisant, fort aimé du roi, qui le soir avait essayé de le retenir -au Louvre, peut-être pour le sauver. Le matin, six masques frappent à -sa porte. Le malheureux ne fait nul doute que ce ne soit une algarade -du roi qui vient le faire battre. Il n'hésite pas à ouvrir, en -demandant toutefois qu'on le traite en douceur. Il riait quand on -l'égorgea. - -Téligny, gendre de l'amiral, était aussi une sorte de favori du roi; -il l'aimait, tout le monde l'aimait. On n'aurait pas pu le tuer. Mais -le duc d'Anjou le faisait chercher. On l'avisa sur un toit, qui -fuyait, et on le tira. - -Les protestants du faubourg Saint-Germain avaient tant de confiance, -qu'avertis, ils s'obstinèrent à tout attribuer aux Guises et -envoyèrent demander la protection du roi. Grand fut leur étonnement -quand, abordant en bateau près du Louvre, ils virent les gardes du roi -qui tiraient sur eux; ils s'enfuirent... Ce fou Charles IX, d'un -sauvage instinct de chasseur: «Ils fuient, dit-il, ils fuient... -Donnez-moi une carabine...» Et on assure qu'il tira. - -Celui qui s'était chargé d'égorger le faubourg Saint-Germain avait -manqué son affaire. Guise crut que tout était perdu. Il y avait -plusieurs chefs, spécialement Montgommery. Il y court, se trompe de -clef; à la porte de Bucy, il ne peut sortir. Tous se sauvent. Il les -suivit au grand galop, mais toujours fort distancé, jusqu'à Montfort -l'Amaury. - -À son départ, les gens de l'Hôtel de Ville, loin d'approuver le -massacre, se mirent en réclamation. Hardis de l'absence de Guise, le -prévôt des marchands Charron (dont l'ex-prévôt Marcel avait usurpé la -nuit les fonctions), mais qui était un magistrat, et un modéré, fait -prier le roi d'empêcher _sa maison, ses princes et le petit peuple_ de -tuer et piller. - -Il était midi. Le roi, qui lui-même venait de tirer, accueille la -demande à merveille et ordonne aux échevins de monter à cheval et -d'arrêter tout. Ordre aux bourgeois de désarmer et de rentrer dans -leurs maisons. - -On voit que la ville était bien loin d'avoir en cette horrible affaire -l'unanimité qu'on a supposée. Quelle part réelle prit-elle au -massacre? c'est ce qui restera fort obscur. - -Je ne nie nullement du reste que Paris ne fût de mauvaise humeur -contre le protestantisme. Le commerce était ruiné par la guerre, la -milice humiliée, l'université déserte. Paris descendait cette pente de -décadence et de ruine dont le siége effroyable de 1594 a marqué le -fond. - -Les massacreurs d'août 1572, comme ceux de septembre 1793 (je l'ai -fait remarquer ailleurs d'après les pièces originales), furent en -partie des marchands ruinés, des boutiquiers furieux qui ne faisaient -pas leurs affaires. - -Un seul, l'orfévre Crucé, se vantait d'avoir égorgé quatre cents -hommes. Après le massacre, il se fit ermite, et assassina encore un -marchand qu'il reçut dans son ermitage. - -Mais la milice bourgeoise n'était pas toute de ce caractère. Un de ces -capitaines, Pierre Loup, procureur au Parlement, se trouvait avoir -arrêté un grand seigneur protestant et tâchait de le sauver. Les -émissaires de la cour lui demandent ce qu'il attend: «J'attends, -dit-il, que je parvienne à me mettre bien en colère.» Ils lui dirent -alors qu'ils étaient chargés de mener son homme au Louvre, le lui -arrachèrent des mains et le tuèrent à deux pas. - -Dans _cette bataille à coup sûr_ que Guise promettait à ses gens, la -palme doit être accordée au capitaine Charpentier, capitaine et -professeur, honnête bourgeois de la ville, riche, estimé, considéré, -qui, dans ce jour d'énergie, se signala par la mort du plus dangereux -révolutionnaire, du mortel ennemi de la scolastique, du novateur -insolent Pierre Ramus, ou la Ramée. - -Charpentier est suffisamment caractérisé par un mot: «Les -mathématiques sont une science grossière, une boue, _une fange où un -porc seul_ (comme Ramus) _peut aimer à se vautrer_.» - -Charpentier, fortement poussé, poussé des Guises, jusqu'à être fait -Recteur à l'âge de vingt-cinq ans, ne dédaigna pas d'acheter une -chaire de mathématiques au Collége de France, pour l'explication -d'Euclide et autres mathématiciens grecs. À quoi il avait un titre -solide, _de ne savoir_ (dit-il lui-même) _ni grec, ni mathématiques_. - -Ramus et la majorité du Collége de France réclamèrent au Parlement, -qui décida qu'un examen préalable était nécessaire. Charpentier était -si puissant, qu'il se moqua de la sentence, et enseigna sans examen, -et sans dire un mot de mathématiques. Ainsi le but fut atteint, la -chaire devint inutile. On commençait à comprendre (d'après Copernik -qui se répandait) combien la lumière des mathématiques pouvait être -dangereuse aux vieilles ténèbres. Charpentier rendit le service de -fermer solidement cette porte des sciences. - -Les familles bourgeoises n'envoyèrent plus leurs enfants qu'au collége -de Clermont, où fleurissait la grammaire, où les jésuites, dès lors de -plus en plus à la mode, enseignaient _Musa_, la muse. - -Ramus méritait la mort, et pour avoir détrôné l'Aristote scolastique, -et pour avoir restauré dans l'enseignement l'harmonique unité des -sciences, et pour avoir forcé la science à parler français; mais bien -plus la méritait-il pour avoir dit que le capitaine Charpentier était -un âne, pour l'avoir laissé douze ans écrire contre lui, sans y faire -attention. - -Si Charpentier était un âne en mathématiques, il ne l'était pas dans -l'intrigue. Dans le procès des jésuites qui les établit en France, il -se mit pour eux, et par là gagna le cardinal de Lorraine, vieux -camarade de classe de Ramus, qui jusque-là le protégeait. Il s'unit -intimement à l'évêque Vigor et autres futurs ligueurs qui déjà depuis -longtemps demandaient la Saint-Barthélemy. Enfin, quand Ramus, en -péril, menacé par eux comme protestant, quitta Paris et suivit l'armée -de Coligny, Charpentier se mit à la tête des professeurs bien pensants -pour demander que les _fuyards_, les _renégats_ de l'Université, ne -pussent y rentrer jamais. À la paix de 1570, Ramus ne trouva plus sa -chaire; il eut par grâce un abri dans sa propre maison, dans le -collége de Presles, qu'il avait recréé, et même rebâti de son argent. - -De ce grenier rayonnait une lumière importune. Toute l'Europe y avait -les yeux. Les universités d'Italie, d'Allemagne, de Hongrie, de -Pologne, offraient des chaires à Ramus. L'Angleterre acceptait ses -doctrines; ses livres, un siècle encore après, y furent commentés par -Milton. - -Cela était intolérable. Les futurs ligueurs poussaient contre lui des -cris de mort. Charpentier mettait la main sur la garde de son épée: -«Si j'ai quitté la toge pour l'épée, dit-il, Caton, Cicéron, en firent -autant. Le pape aussi. N'a-t-il pas pris son glaive, sonné la charge, -combattu avec nous, tout au moins de son argent? La terreur dont vous -vous plaignez est un moyen légitime. Les proscriptions! N'en parlez -pas, car vous y feriez penser... Prenez garde! prenez garde! Vous ne -songez pas assez à l'issue que tout ceci peut avoir...» - -Charpentier avait raison. On ne respecte pas assez la redoutable armée -des sots, imposants à tant de titres, surtout comme majorité. Elle -n'entend pas raillerie. Le spirituel diplomate Jean de Montluc le dit -à Ramus, et voulut l'emmener en Pologne, où il allait travailler -l'élection du duc d'Anjou. Il eût voulu seulement que Ramus l'y aidât -de son éloquence. Ce grand homme, qui était un honnête homme, -n'accepta nullement d'entrer dans ce tripotage. - -Il resta, et il périt. - -Ce fut le mardi 26 août, quand la première fureur était calmée, quand -les protestants étaient massacrés pour la plupart, mais qu'on glanait -ici et là, chacun cherchant ses ennemis. - -Charpentier ne parut pas. Mais le _peuple_ fit l'affaire. Le _peuple_, -c'était un tailleur et un sergent, avec une bonne escouade de gens -payés. Ils ne cherchèrent pas au hasard, mais allèrent droit à -l'adresse, forcèrent la porte du collége, montèrent sans hésitation au -cinquième, où Ramus avait son cabinet de travail. - -Ils le trouvèrent qui priait. L'un tira à bout portant, et pourtant si -mal, qu'il tira à la muraille. L'autre, plus habile, lui passa une -épée au travers du corps. Palpitant, on le jeta du cinquième étage. Il -vivait encore. - -Les enfants (on a toujours des enfants pour ces fêtes-là) le -traînèrent à la rivière; dans la route, un chirurgien coupa, emporta -la tête (sans doute pour Charpentier). - -Quelque temps, le corps surnagea près du pont Saint-Michel. Mais des -bourgeois, qui trouvaient qu'il n'en avait pas assez, payèrent des -bateliers pour ramener le corps au rivage, où les petits écoliers lui -donnèrent le fouet. - -Qui pourrait croire qu'on ait pu envier à Charpentier l'honneur qu'il -a si bien gagné dans cette grande circonstance? Celui qui le lui -conteste fut, dit-on, «_témoin_ de toute l'affaire.» Et la preuve -qu'on en donne, c'est qu'_il était à Orléans_. - -Croyons-en le pauvre Lambin, ami de Ramus. Il ne doutait nullement que -Charpentier ne fût l'assassin; si bien que, sachant qu'il le cherchait -aussi, il se crut mort, prit la fièvre, et réellement mourut de peur. - -Croyons-en surtout Charpentier lui-même. Lorsque tout le monde -regrettait, déplorait la Saint-Barthélemy comme un crime horrible, de -plus inutile, lui, il lui reste fidèle et la glorifie, écrivant au -cardinal de Lorraine en janvier 1573: «Ce brillant, ce doux soleil qui -a éclairé la France au mois d'août.» - -Sur le système de Ramus: «Ces fadaises ont bientôt disparu avec leur -auteur. Tous les bons en sont pleins de joie. Dieu nous la rende -durable, Dieu que tu outrageas (Ramus!) et qui enfin t'a puni.» - -Enfin, ce mot touchant d'un vainqueur qui s'attriste presque, sentant -qu'il n'a plus rien à faire (Nunc dimittis servum tuum): «Ramus et -Lambin vivants, j'avais à lutter; la vie me fut douce. Quel charme -maintenant auront mes études? Plus d'adversaires, plus de rivaux.» - -Charpentier avait des raisons très-sérieuses de pleurer Ramus. Il -avait imaginé de faire payer les leçons (toujours gratuites) du -Collége de France, et percevait un droit à la porte de son cours. -Tant que Ramus fut vivant et que dura la dispute, on allait chez -Charpentier écouter ses injures. Il gagnait gros. Ramus mort, il se -trouva ruiné, la boutique abandonnée; l'appariteur se morfondit sur -son comptoir vide, Charpentier ne vécut guère; en 1574, le pauvre -homme mourut, et probablement de chagrin. - - - - -CHAPITRE XXVI - -SUITE DU MASSACRE - -Août, Septembre et Octobre 1572 - - -Le lundi 25, au soir, Guise, harassé de sa longue chevauchée, rentrant -dans Paris, y trouva une chose peu rassurante; le massacre continuait, -mais malgré le roi, et au nom de Guise. Le roi, malgré l'horrible -exécution du Louvre faite sous ses yeux et par lui, se lavait les -mains du tout, commandait aux Parisiens le désarmement, et faisait -écrire aux provinces que les Guises avaient tout fait, _qu'il avait -assez eu à faire pour se garder dans son Louvre_, qu'il n'y avait rien -de rompu dans l'édit de pacification. - -Dès lors, affaire particulière et querelle de famille. _Vendetta_ pour -_vendetta_. La question posée ainsi ne pouvait manquer de tourner -contre la poitrine de Guise cent mille épées protestantes. Tout -retombait d'aplomb sur lui. Le très-secret conseil italien de la -reine mère paraissait se dévoiler: Tuer les Châtillons par les Guises, -puis les Guises par les Châtillons. - -Henri de Guise, qui avait promis au roi de quitter Paris le dimanche -soir, ne bougea pas. Tout son parti le retint. Les deux mille qu'on -avait tués du premier élan étaient sans nul doute les six cents -gentilshommes de Coligny et leurs domestiques. Tous ceux qui -directement avaient travaillé au massacre, comme les dizeniers de la -ville, ou l'avaient favorisé, comme les moines qui l'avaient prêché, -les chanoines, curés et riches ecclésiastiques, qui logeaient l'armée -des Guises, se sentaient fort compromis. Si Montmorency fût entré avec -sa cavalerie pour exécuter le désarmement qu'ordonnait le roi, tous -ces violents catholiques auraient été accusés par leurs voisins qui -les avaient vus opérer, par les protestants parisiens. Ceux-ci étaient -gens de commerce et d'industrie, comme on le voit sur une liste -nominale des morts (des principaux, des gens connus) que donne la -_Relation_: cordonniers, libraires, relieurs, chapeliers, tisserands, -épingliers, barbiers, armuriers, fripiers, tonneliers, horlogers, -orfévres, menuisiers, doreurs, boutonniers, quincailliers, etc. Ces -libres marchands étaient en concurrence naturelle avec les marchands -clients du clergé, affiliés aux confréries, coopérateurs de -l'exécution. Mille raisons de peur, de haine, de jalousie de métier, -et, tranchons le mot, d'intérêt, devaient leur faire désirer que -l'exécution de dimanche continuât sur ces voisins odieux, concurrents -de leur commerce, et peut-être demain leurs accusateurs. - -Malgré tant de bonnes raisons pour recommencer le massacre, il y -avait langueur pourtant, lassitude; l'affaire, le lundi, ne reprenait -pas. L'Hôtel de Ville et le roi venaient de se prononcer contre; -peut-être n'eût-on plus rien fait sans une ingénieuse machine dont -s'avisa un cordelier. Le temps était admirable; le soleil très-beau, -très-chaud; les arbres reverdoyaient de cette végétation tardive qu'on -appelle les pousses d'août. Au cimetière des Innocents, il y avait une -aubépine; notre cordelier cria qu'il y voyait une fleur! Y était-elle? -La chose n'est pas impossible. Mais peut-être aussi fut-elle attachée; -car on ne permit à personne de vérifier de près; pour garder l'arbre -de la foule, on l'environna de soldats qui tinrent le peuple à -distance. Mais, s'il ne vit pas de miracle, tout au moins il -l'entendit; car, de toutes les paroisses, de tous les couvents, dans -tous les clochers, les cloches se mirent en branle comme elles -auraient fait à Pâques; elles bondirent, mugirent de joie. Cette -épouvantable tempête de bruits si inattendus qui plana sur la grande -ville y versa comme une ivresse, un vertige de meurtre et de mort. -Nous avons vu (t. VII), aux grandes émeutes des villes populeuses des -Flandres, ces effets terribles des cloches; il n'y avait pas un -tisserand, quand _Rolandt_ sonnait à volée, qui ne saisît son couteau. - -Cette sonnerie tranchait nettement, violemment la question. Le clergé, -en la faisant, reprenait l'affaire pour son compte. Le roi et Guise -déclinaient, se renvoyaient le massacre. Et bien, le ciel l'adoptait; -ce n'était plus le massacre du roi Charles IX ou d'Henri de Guise, -c'était la justice de Dieu. - -Les choses recommencèrent avec un caractère nouveau et singulier -d'atrocité, cette fois de voisins à voisins, entre gens qui se -connaissaient. On tua plus soigneusement, et les femmes, et les -enfants, et même les enfants à naître, pour éteindre les familles, -couper court aux futures vengeances. Il est singulier de voir combien -on tua de femmes enceintes; on leur fendait le ventre et on arrachait -l'enfant, de peur qu'il ne survécût. «Le papier pleureroit, si nous y -mettions tout ce qui se fit.» Un marchand qu'on traînait à l'eau eût -ce malheur que ses enfants, ne voulant pas le quitter, se suspendaient -après lui, criant toujours: «Hélas! mon père! hélas! mon père!» Tous -ensemble furent massacrés et jetés à la rivière. Dans une maison -déserte où tout avait été tué, restaient deux tout petits enfants; les -bourreaux les prirent dans une hotte comme une portée de petits chats, -et gaiment, devant tout le monde, les jetèrent par dessus le pont. Un -nourrisson au maillot fut traîné la corde au cou par des gamins de dix -ans. Un autre presque aussi petit, qu'un tueur emportait dans ses -bras, se mit à jouer avec sa barbe en souriant; le barbare, qui -peut-être aurait faibli, maugréa contre le petit chien, l'embrocha et -le jeta. - -Tout était hurlements, cris épouvantables de femmes qu'on jetait par -les fenêtres, coups de fusil, portes brisées à coup de bûches et de -pierres, cadavres traînés dans le ruisseau par les huées, les -sifflets. - -Il y eut des choses inouïes. Un mari remercia ceux qui venaient de le -faire veuf. Une fille mena les meurtriers à la cachette de sa mère. Un -pauvre homme, déjà dépouillé, mis tout nu, avait échappé, caché sous -l'arche d'un pont; la nuit, il court chez sa femme. Mais elle -n'ouvrit; elle le laissa dans la rue jusqu'à ce qu'il eût été tué. - -Dans la confusion immense, l'occasion était belle pour faire des -affaires. Les plaideurs tuaient leurs parties. Les candidats aux -charges les rendaient vacantes par la mort des occupants. Les -héritiers, avec une balle ou deux pouces d'acier, se mettaient en -possession. - -Les grands seigneurs ne perdirent pas leur temps. Loménie, secrétaire -du roi, avait une belle terre à Versailles, fort enviée de Gondi. Dès -qu'il fut emprisonné, Gondi lui offre protection; Loménie lui eût tout -donné; Gondi, très-délicat, ne veut la terre qu'en l'achetant, -l'achète au prix qu'il veut. Ce n'est pas tout: il faut encore que -Loménie, par écrit, donne sa charge de secrétaire. Tout fini, il est -poignardé. - -L'appétit venant en mangeant, on commençait à tuer aussi quelque peu -les catholiques. Un Rouillard, chanoine de Notre-Dame, fut tué dans sa -maison. Pourquoi? Un historien en donne une raison, plus forte qu'on -ne croit dans les guerres civiles: «C'était un homme d'un mauvais -caractère, et médiocrement agréable aux officiers de la ville.» - -Biron, quoique catholique, ne se fia pas à cela; il s'enferma dans -l'Arsenal, dont il était gouverneur, fit lever les pont-levis et -pointer deux couleuvrines sur Paris. Il se garda ainsi, et avec lui -quelques personnes, un enfant entre autres, qui avait le malheur -d'être un riche héritier. Sa soeur et son beau-frère étaient -désespérés de voir l'enfant échapper au massacre. La soeur donna ce -spectacle exécrable de venir aux portes de l'Arsenal prier et pleurer -pour avoir son petit-frère, qu'elle voulait sauver, disait-elle. - -Tout le monde sait l'aventure du jeune Cumont de la Force, qui montra -tant de prudence. Caché sous les corps poignardés de son père et de -ses frères, du fond de son bain de sang, il entendait toutes sortes de -gens qui allaient et venaient, regardaient les enfants morts. -Quelques-uns disaient: «Tant mieux! Ce n'est rien de tuer les loups, -si l'on ne tue les petits.» D'autres disaient: «C'est dommage.» Mais -l'enfant ne bougeait pas. Vers le soir enfin, il voit un homme qui -levait les mains au ciel, et disait avec des larmes: «Oh! Dieu punira -cela!» Il leva alors la tête tout doucement, et tous bas hasarda ce -mot: «Je ne suis pas mort...--Mais comment t'appelles-tu? Menez-moi à -l'Arsenal. M. de Biron vous payera bien.» - -Que furent dans tout cela les Guises? Moins violents encore qu'avisés. -Henri prit pour sa part un homme, le fameux partisan d'Acier, chef -renommé des bandes du Midi. Il le sauva, et d'Acier devint son âme -damnée. «Pour son corps, il donna son âme.» - -Chose populaire pour les Guises, dur contraste à la conduite du roi, -qui n'osait sauver personne, et força même Fervacques à tuer son -intime ami. - -Sauf ce cas toutefois, les Guises, partout ailleurs impitoyables, -firent soigneusement tuer leurs ennemis personnels. Le catholique -Salcède, par exemple, dix ans auparavant, avait empêché le cardinal de -Lorraine, évêque de Metz, de replacer cette ville sous la souveraineté -de l'Empire. Ils le firent tuer dans son hôtel; tout le pillage fut -réservé et porté à l'hôtel de Guise. - -L'aspect du Louvre était bizarre. Charles IX qui, la veille au soir, -avait défendu le massacre, le lundi donnait les dépouilles, autorisait -le pillage. Il abandonna généreusement aux Suisses, pour salaire du -dimanche, le pillage d'un riche lapidaire, qui valait cent mille écus. -De moment en moment, des hommes considérables venaient lui demander -telle charge: «Elle est remplie.--Non, vacante. Le titulaire est -mort.» On la donnait, mais non gratis. Les secrétaires du roi étaient -là pour faire prix. - -C'est, sans nul doute, ce qui fit tuer le président des Aides, le -célèbre Laplace, l'excellent historien. Aimé, estimé et recommandé du -roi et de la reine, il n'en fut pas moins égorgé. Deux jours entiers, -il resta entre la vie et la mort; on venait toujours lui dire _qu'il -était attendu au Louvre_. Il se déroba de chez lui, frappa à trois -portes d'amis, mais il n'y avait plus d'amis. Il rentra chez lui pour -mourir. Il assembla sa famille, tous ses domestiques et servantes, et -leur fit paisiblement une instruction sur les psaumes. On revint, il -se décida, dit adieu aux siens. Il n'était pas à quatre pas, que sa -mort fit vaquer sa place. On put la demander au Louvre. - -Ce Louvre étant une boutique, un comptoir, il devenait ridicule de -désapprouver des morts dont on profitait. La reine et Anjou aussi, qui -craignaient que Montmorency n'arrivât comme au secours du roi, et -livrât bataille aux Guises, persuadèrent à Charles IX qu'il valait -mieux prendre la chose sur lui, déclarer _que c'était lui qui avait -fait le massacre_, mais pour se défendre d'un complot qu'aurait tramé -Coligny. - -Dès lors Montmorency n'avait que faire de venir. - -Le mardi 26 août, on vit ce misérable mannequin, ce fou sauvage, avec -son poil roux hérissé, le teint sinistrement rouge (troisième portrait -_Sainte-Geneviève_), marcher solennellement avec sa cour, parmi les -morts et les mourants, du Louvre au Palais de Justice, dire ce -mensonge au Parlement: «Que c'était lui qui faisait tout.» - -Le président de Thou, le premier poltron de France, admira la sagesse -du roi, et dit le mot de Louis XI: «Qui nescit dissimulare, nescit -regnare.» - -Donc, le roi n'est pas un zéro. Donc il est obéi, c'est pour lui obéir -qu'on a versé tout ce sang. En sortant, il se croyait roi. - -Roi de risée, de honte. Comme il sort, quelqu'un crie: «Il y a ici un -huguenot.» Un homme est tiré de sa suite, sans autre façon poignardé. -Le fou royal, regardant la foule de cet oeil oblique et loustic (que -donne son portrait de jeunesse), dit, pour flatter les assassins: «Si -c'était le dernier huguenot!» - -Depuis le jour où l'autre Charles, le pauvre idiot Charles VI, -siégeait, bavant, riant, pour l'amusement des Anglais, jamais la -France n'avait été plus bas. - -Les protestants prétendent que les provinces reçurent des ordres -écrits de massacre. C'est méconnaître étrangement la prudence de la -reine mère. Dans la peur qu'elle avait d'un soulèvement des grandes -villes, elle donna à des _quidam_, à des aventuriers qui sollicitaient -ces commissions, des lettres, mais de simple créance, pour les -gouverneurs et magistrats, avec ordre verbal _d'emprisonner_ les -protestants notables. On se disputait ces commissions lucratives, qui, -en réalité, constituaient ces drôles chefs de l'exécution et -dictateurs du pillage. Partout la chose commença par l'emprisonnement -et le massacre des prisons; puis la tuerie de maison en maison, le -pillage des boutiques. Les victimes furent partout des marchands et -des fabricants. Les listes nominales ne donnent point de -gentilshommes. Ils échappèrent apparemment. - -Cette grande exécution tomba sur le commerce et l'industrie naissante, -et un peu sur la robe. Elle fut extrêmement inégale, très-sanglante -ici, et là nulle. De Thou dit qu'on évalue les morts à trente mille, -mais qu'on exagère. - -La chose fut moins aveugle qu'on ne l'a cru. Elle fut dirigée de -manière à rendre le plus possible. Plusieurs en restèrent riches. Ils -tirèrent parti de leurs morts jusqu'à vendre la graisse aux -apothicaires. - -La cour dirigeait si peu, qu'à Meaux, dont la reine mère était -comtesse, et où l'explosion eut lieu dès le dimanche, une des -premières victimes fut un receveur de la reine qui percevait pour elle -la taxe fort dure qu'elle avait mise sur le drap et le vin. - -Dans plusieurs lieux, à Meaux, à Lyon, le procureur du roi se mit à la -tête de l'exécution. Mais généralement les autorités locales s'en -chargèrent, et la justice se tint coi, s'effaça, s'absenta, ignora. - -À Troyes, le conseil du massacre se tint chez l'évêque Bauffremont. À -Orléans, il se fit sur une lettre de l'évêque Sorbin, prédicateur du -roi. À Toulouse l'emprisonnement se fit par le Parlement même; les -membres catholiques firent arrêter leurs confrères protestants. Les -étudiants, maîtres d'armes, spadassins des écoles, se chargèrent du -massacre. Cinq conseillers furent pendus en costume. - -En Dauphiné, en Provence, en Auvergne, il n'y eut rien ou presque -rien. Les gouverneurs, MM. de Gordes, de Tende, exigeaient des ordres -écrits. Le dernier, allié de Montmorency, dit que, même avec ordre, il -ne ferait rien. Les protestants, bien avertis, étaient partout armés, -leurs anciens chefs tout prêts. Aux gens de la cour qui venaient, -Gordes dit: «Montbrun vit encore.» - -Rien en Bourgogne, peu ou rien en Picardie et dans le Nord, excepté à -Rouen, où on versa beaucoup de sang. - -Le 30 août, lettre du roi, envoyée partout pour arrêter le massacre. -On y fit si peu d'attention, qu'à Troyes, celui qui l'apportait la -garda deux jours dans sa poche, pendant qu'on fit l'exécution. - -Du reste, il ne faut pas s'y tromper: la Saint-Barthélemy n'est pas -une journée; c'est une saison. On tua par-ci par-là, dans les mois de -septembre et d'octobre. - -À la Saint-Michel, le jésuite Auger, envoyé du collége de Paris, -annonça à Bordeaux que l'archange Michel avait fait le grand massacre, -et déplora la mollesse du gouverneur et des magistrats bordelais. Un -homme de la cour gourmanda aussi leur lenteur. Le 3 octobre, les -jurats, avec des bandes en chapeau rouge, forcèrent le gouverneur à -laisser faire l'exécution. - -On tua deux cent soixante-quatre personnes, et on ne se fût pas -arrêté; mais le reste des protestants avait trouvé un asile au -Château-Trompette. - -Une industrie existait à Paris. On avait fait des magasins de -protestants, où les chefs de l'exécution les tenaient en réserve, sans -doute pour les faire financer. Quand ils étaient ruinés, on les tuait. - -Le 5 septembre, le roi envoya chercher le capitaine Pézon, qui était -un boucher, et lui demanda s'il en restait encore, de ces huguenots: -«J'en ai jeté vingt hier à la Seine, dit-il froidement, et j'en ai -autant pour demain.» Le roi se mit à rire de voir son amnistie si bien -respectée. - -Il faudrait désespérer de la nature humaine, si cette férocité avait -été universelle. Heureusement, un nombre immense de catholiques -détestèrent la Saint-Barthélemy. - -Une classe fut admirable, celle des bourreaux. Ils refusèrent d'agir, -disant qu'ils ne tuaient qu'en justice. - -À Lyon et ailleurs, les soldats refusèrent de tirer, disant qu'ils ne -savaient tuer qu'en guerre. - -Le long du Rhône, les catholiques, voyant flotter les victimes de -Lyon, en poussaient des cris de douleur, invoquaient Dieu contre les -assassins. - -Si des protestants abjurèrent, en revanche des catholiques, par -l'horreur d'un tel événement, furent détachés de leurs croyances. «Cet -acte, dit l'un d'eux, me fit dès lors aimer les personnes et la cause -de ceux de la Religion.» - -Les gens du Parlement sentaient très-bien le coup profond, terrible, -que s'était porté le catholicisme. Ils se désespéraient de voir -l'antique religion de la France, la royauté, mise plus bas par un fou -furieux qu'elle ne fut jadis par un idiot. Ils entreprirent de -replâtrer l'idole, insistèrent pour justifier la cour, qui ne le -demandait point. Pour laver quelque peu le roi, il fallait réussir à -salir les victimes, tirer de quelques protestants des aveux contre -l'amiral, un semblant de conspiration. On s'en procura deux, qu'on -attrapa dans l'hôtel même de l'ambassadeur d'Angleterre, qui grogna -quelque peu et s'apaisa bien vite. L'un, Briquemaut, vénérable -vieillard qui avait servi le roi toute sa vie; l'autre, Cavagne, -intrépide, énergique. On n'en tira rien que l'honneur, la gloire de -Coligny. - -On avait apporté ses papiers au Louvre. Les misérables, découvrant sa -grande âme, furent surpris et embarrassés. De 1570 à 1572, il avait, -tous les soirs, écrit l'histoire des guerres civiles. De plus, -longuement élaboré un mémoire sur l'état du royaume; là, son ferme -conseil au roi de ne point apanager ses frères. Enfin, un petit -mémoire sur la guerre des Pays-Bas; le sens était: «Si vous ne les -prenez, l'Angleterre va les prendre.» - -En le voyant si Français, si fidèle, tellement citoyen (contre -l'Angleterre protestante), les meurtriers baissaient les yeux. -Quelqu'un dit: «Cela est très-beau, digne d'être imprimé.» Gondi en -détourna le roi, prit ces papiers et les mit dans le feu. - -Catherine seule ne sentit rien de cela. Avant qu'on brûlât, elle fit -trophée de ces papiers si glorieux pour Coligny, si accablants pour -elle, pour ceux qui l'avaient tué. Elle les montra, triomphante, à -l'ambassadeur Walsingham: «Le voilà, votre ami! voyez s'il aimait -l'Angleterre!--Madame, il a aimé la France.» - -Depuis le 24 août, ce n'était plus que fêtes; le temps les favorisait -fort. Le clergé fit la sienne, dès le jeudi 28; il publia un jubilé où -allèrent le roi et la cour, faisant leurs stations et rendant grâce à -Dieu. - -Le Parlement ne fut pas en reste; il fonda une fête, une procession -annuelle pour le beau jour de la Saint-Barthélemy. - -Il était parvenu, grâce à Dieu, à trouver Coligny coupable, s'appuyant -des _aveux_ des deux hommes qui n'avaient rien dit. On le condamna à -être traîné sur la claie et pendu, «si toutefois on retrouvait son -corps,» sinon en effigie. On fit son mannequin fort ressemblant de -mise et d'attitude, sans oublier le cure-dent que le taciturne amiral -avait si souvent à la bouche. On le brûla en Grève, en même temps -qu'on pendait Cavagne et Briquemaut. Le roi alla à l'Hôtel de Ville -voir cette fête avec sa mère et le petit roi de Navarre. Seulement -Charles IX regardait derrière un rideau. - -Pendant plusieurs jours, disent le catholique Brantôme et l'auteur -protestant de l'_Estat de la France_, il y avait eu pèlerinage à -l'épine des Innocents et pèlerinage à Montfaucon pour voir un je ne -sais quoi sans forme, quelque chose de noir, demi-grillé, qu'on disait -être le corps de Coligny. Le roi y avait été des premiers avec la cour -et la foule des bonnes gens de Paris. - -On avait grand soin, dans ces temps, de mener les enfants aux -supplices des brigands, aux expositions de voleurs, pour les moraliser -et leur imprimer le souvenir de ces exemples salutaires. On conduisit -à Montfaucon les petits huguenots, tout nouveaux catholiques, les -propres fils de l'amiral. L'aîné, âgé de quinze ans, sanglotait à -crever. Le plus jeune, de sept, appelé Dandelot et digne de ce nom, -regarda d'un oeil ferme, voyant son père transfiguré comme il le sera -dans l'avenir. - - -FIN DU TOME ONZIÈME - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - Pages. - - PRÉFACE I - - - CHAPITRE PREMIER - - HENRI II.--LA COUR ET LA FRANCE.--JARNAC. 1547 9 - - Esprit romanesque du temps 9 - - Diane persécute la duchesse d'Étampes 13 - - - CHAPITRE II - - LE COUP DE JARNAC. 10 juillet 1547 21 - - Le roi, la reine et Diane à Saint-Germain 23 - - Montmorency et Coligny 26 - - Duel de Jarnac et la Châtaigneraie 29 - - - CHAPITRE III - - DIANE.--CATHERINE.--LES GUISES. 1547-1559 36 - - Anet et la Diane de Goujon 37 - - Pourquoi Diane aimait Catherine 44 - - La curée, les dévorants 46 - - Les Guises et leurs quinze évêchés 49 - - - CHAPITRE IV - - L'INTRIGUE ESPAGNOLE 55 - - Les Jésuites sont un ordre espagnol 56 - - Combien l'Espagne est romanesque 58 - - Manuel pour faire des romans 61 - - Matérialité et verbalité 64 - - Charles-Quint cède à la réaction 64 - - - CHAPITRE V - - LES MARTYRS 74 - - Moeurs réformées, élan musical 75 - - Pendant quarante ans, les protestants se laissèrent brûler 77 - - Lois épouvantables de Charles-Quint 82 - - Les amitiés des martyrs 86 - - - CHAPITRE VI - - L'ÉCOLE DES MARTYRS 89 - - La mission de Calvin 90 - - Esprit de Genève anticalviniste 93 - - Génie légiste de Calvin 94 - - La Genève de Calvin, les Psaumes 98 - - - CHAPITRE VII - - POLITIQUE DES GUISES.--LA GUERRE.--METZ. 1548-1552 103 - - Folie de leur politique 104 - - L'aveuglement de Charles-Quint fait leur succès 107 - - Ils surprennent les Trois-Évêchés et repoussent - Charles-Quint (1552) 112 - - - CHAPITRE VIII - - RONSARD.--MARIE LA SANGLANTE.--SAINT-QUENTIN. 1553-1558 117 - - Ronsard contre Rabelais 119 - - Philippe II épouse Marie, humilie le pape 121 - - Henri II infidèle à Diane; elle l'occupe de guerre (1556) 127 - - Défaite et siége de Saint-Quentin; Coligny (1558) 128 - - - CHAPITRE IX - - PERSÉCUTIONS.--MORT D'HENRI II. 1558-1559 135 - - Le chrétien peut-il résister à l'autorité? 136 - - L'Église de Paris (1555) 140 - - Chants du Pré-aux-Clercs (mars) 142 - - Le prêche de la rue Saint-Jacques (4 septembre) 143 - - Le roi précipite la paix (3, avril 1559) 149 - - Menace du roi. Sa mort (29 juin) 154 - - - CHAPITRE X - - ROYAUTÉ DES GUISES SOUS FRANÇOIS II. 1559-1560 159 - - Portraits des Guises, de Catherine, de Marie Stuart 160 - - Le roi de Navarre trahit les protestants 165 - - Influence de l'Espagne en France 168 - - Le budget de Philippe II 169 - - - CHAPITRE XI - - TERRORISME DES GUISES.--LA RENAUDIE. 1560 174 - - Puissance du clergé sur le peuple 175 - - Esprit général de résistance (mars) 178 - - Les Châtillons et Condé persistent dans l'obéissance 184 - - Mort de la Renaudie et supplices 187 - - - CHAPITRE XII - - MORT DE FRANÇOIS II ET CHUTE DES GUISES. 1560 193 - - Catherine espionnée par Marie Stuart 195 - - Le chancelier de L'Hôpital 198 - - Assemblée de Fontainebleau (21 août) 200 - - Navarre et Condé se livrent 203 - - Mort de François II (3 décembre) 205 - - - CHAPITRE XIII - - CHARLES IX.--LE TRIUMVIRAT.--POISSY ET PONTOISE. 1561 207 - - États généraux d'Orléans (13 décembre 1560) 208 - - Le clergé s'adresse à l'Espagne (mai 1561) 214 - - Colloque de Poissy (septembre) 218 - - Bataille du faubourg Saint-Marceau (27 septembre) 224 - - - CHAPITRE XIV - - INTRIGUE DES GUISES EN ALLEMAGNE. 1562. 232 - - Leur conversion simulée au protestantisme 236 - - - CHAPITRE XV - - MASSACRE DE VASSY. 1562, 1er mars 240 - - - CHAPITRE XVI - - PREMIÈRE GUERRE DE RELIGION, 1562-1563 249 - - Les Guises s'emparent du roi et de sa mère 250 - - Coligny refuse d'appeler l'étranger 251 - - Le parti de l'étranger 252 - - La Saint-Barthélemy de 1562 260 - - Bataille de Dreux (19 décembre 1562) 265 - - Guise assassiné (18 février 1563) 271 - - - CHAPITRE XVII - - LA PAIX, ET POINT DE PAIX, 1563-1564 274 - - L'Espagne domine Catherine 275 - - La balance était impossible 277 - - Les protestants assassinés partout 280 - - - CHAPITRE XVIII - - LE DUC D'ALBE.--LA SECONDE GUERRE CIVILE. 1564-1567 284 - - Entrevue de Bayonne (juin 1565) 287 - - Le duc d'Albe aux Pays-Bas (1567) 288 - - Coligny propose de s'emparer du roi 289 - - Le _Contr'un_ de la Boétie 289 - - Bataille de Saint-Denis (10 novembre 1567) 290 - - - CHAPITRE XIX - - SUITE.--CONQUÊTE DE LA LIBERTÉ RELIGIEUSE. 1568-1570 294 - - Débâcle morale du vieux parti 295 - - Henri d'Anjou, général à seize ans 298 - - Mort de Condé à Jarnac (13 mars 1569) 302 - - Montcontour (3 octobre) 304 - - Coligny impose la paix (8 août 1570) 307 - - - CHAPITRE XX - - CHARLES IX CONTRE PHILIPPE II. 1570-1572 309 - - Catherine, tout italienne, n'aimait qu'Anjou 312 - - Jalousie de Charles IX 314 - - Ses vers, sa violence, son amour 316 - - Il veut marier son frère en Angleterre (1570) 317 - - Il agit pour les Turcs 321 - - - CHAPITRE XXI - - COLIGNY À PARIS.--OCCASION DE LA SAINT-BARTHÉLEMY. 1572 324 - - Situation de Coligny; sa tristesse, son isolement 327 - - Devait-il venir à Paris? 334 - - Incertitudes de Catherine 340 - - Échec des protestants (9 juillet) et découragement du roi 341 - - - CHAPITRE XXII - - LES NOCES VERMEILLES. Août 1572 343 - - Coligny devait rester à Paris 345 - - Jalousie des Anglais et froideur d'Orange 347 - - Mariage de Navarre (18 août) 349 - - Anjou, menacé par son frère, complote avec Guise 354 - - - CHAPITRE XXIII - - BLESSURE DE COLIGNY.--CHARLES IX CONSENT À SA MORT. - 22-23 août 1572 358 - - Coligny blessé essaye d'éclairer le roi 362 - - La reine et Gondi l'effrayent et obtiennent le massacre 365 - - - CHAPITRE XXIV - - MORT DE COLIGNY ET MASSACRE DU LOUVRE. 22-26 août 1572 372 - - - CHAPITRE XXV - - QUELLE PART PARIS PRIT AU MASSACRE. Août 1572 385 - - Douceur de quelques capitaines 388 - - Le capitaine Charpentier fait tuer Ramus 389 - - - CHAPITRE XXVI - - SUITE. Août, septembre, octobre 1572 394 - - Lundi 25 août. Guise à Paris malgré le roi 395 - - Massacre des marchands protestants 396 - - Mardi 26. Le roi se déclare auteur du massacre 401 - - La Saint-Barthélemy des provinces 403 - - Le Parlement condamne Coligny 405 - - -PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE, Barthier, directeur, rue J.-J.-Rousseau, 61. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1547-1572 (Volume -11/19), by Jules Michelet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1547-1572 *** - -***** This file should be named 42744-8.txt or 42744-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/2/7/4/42744/ - -Produced by Mireille Harmelin, Eline Visser, Christine P. -Travers and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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