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-The Project Gutenberg EBook of Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13), by
-George Sand
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13)
-
-Author: George Sand
-
-Release Date: May 22, 2013 [EBook #42765]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE MA VIE, LIVRE 3 ***
-
-
-
-
-Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-
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-
-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée.
-
-
-
-
-HISTOIRE DE MA VIE.
-
-
-
-
- HISTOIRE
-
- DE MA VIE
-
- PAR
-
- Mme GEORGE SAND.
-
- Charité envers les autres
- Dignité envers soi-même;
- Sincérité devant Dieu.
-
- Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends.
-
- 15 avril 1847.
-
- GEORGE SAND.
-
- TOME DIXIÈME.
-
- PARIS, 1855.
-
- LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.
-
-
-
-
-CHAPITRE VINGT-DEUXIEME[1].
-
- Retraite à Nohant.--Travaux d'aiguille moralement utiles aux
- femmes.--Équilibre désirable entre la fatigue et le
- loisir.--Mon rouge-gorge.--Deschartres quitte
- Nohant.--Naissance de mon fils.--Deschartres à Paris.--Hiver de
- 1824 à Nohant.--Changemens et améliorations qui me donnent le
- spleen.--Été au Plessis.--Les enfans.--L'idéal dans leur
- société.--Aversion pour la vie positive.--Ormesson.--Nous
- revenons à Paris.--L'abbé de Prémord.--Retraite au
- couvent.--Aspirations à la vie monastique.--Maurice au
- couvent.--Soeur Hélène nous chasse.
-
-
-Je passai à Nohant l'hiver de 1822-1823, assez malade, mais absorbée
-par le sentiment de l'amour maternel, qui se révélait à moi à travers
-les plus doux rêves et les plus vives aspirations. La transformation
-qui s'opère à ce moment dans la vie et dans les pensées de la femme
-est, en général, complète et soudaine. Elle le fut pour moi comme pour
-le grand nombre. Les besoins de l'intelligence, l'inquiétude des
-pensées, les curiosités de l'étude, comme celles de l'observation,
-tout disparut aussitôt que le doux fardeau se fit sentir, et même
-avant que ses premiers tressaillemens m'eussent manifesté son
-existence. La Providence veut que, dans cette phase d'attente et
-d'espoir, la vie physique et la vie de sentiment prédominent. Aussi,
-les veilles, les lectures, les rêveries, la vie intellectuelle en un
-mot, fut naturellement supprimée, et sans le moindre mérite ni le
-moindre regret.
-
- [1] Cette partie a été écrite en 1853 et 1854.
-
-L'hiver fut long et rude, une neige épaisse couvrit longtemps la terre
-durcie d'avance par de fortes gelées. Mon mari aimait aussi la
-campagne, bien que ce fût autrement que moi, et, passionné pour la
-chasse, il me laissait de longs loisirs que je remplissais par le
-travail de la layette. Je n'avais jamais cousu de ma vie. Tout en
-disant que cela était nécessaire à savoir, ma grand'mère ne m'y avait
-jamais poussée, et je m'y croyais d'une maladresse extrême. Mais quand
-cela eut pour but d'habiller le petit être que je voyais dans tous mes
-songes, je m'y jetai avec une sorte de passion. Ma bonne Ursule vint
-me donner les premières notions du _surjet_ et du _rabattu_. Je fus
-bien étonnée de voir combien cela était facile; mais en même temps je
-compris que là, comme dans tout, il pouvait y avoir l'invention, et
-la _maëstria_ du coup de ciseaux.
-
-Depuis j'ai toujours aimé le travail de l'aiguille, et c'est pour moi
-une récréation où je me passionne quelquefois jusqu'à la fièvre.
-J'essayai même de broder les petits bonnets, mais je dus me borner à
-deux ou trois: j'y aurais perdu la vue. J'avais la vue longue,
-excellente, mais c'est ce qu'on appelle chez nous une _vue grosse_. Je
-ne distingue pas les petits objets; et compter les fils d'une
-mousseline, lire un caractère fin, regarder de près, en un mot, est
-une souffrance qui me donne le vertige et qui m'enfonce mille épingles
-au fond du crâne.
-
-J'ai souvent entendu dire à des femmes de talent que les travaux du
-ménage, et ceux de l'aiguille particulièrement, étaient abrutissans,
-insipides, et faisaient partie de l'esclavage auquel on a condamné
-notre sexe. Je n'ai pas de goût pour la théorie de l'esclavage, mais
-je nie que ces travaux en soient une conséquence. Il m'a toujours
-semblé qu'ils avaient pour nous un attrait naturel, invincible,
-puisque je l'ai ressenti à toutes les époques de ma vie, et qu'ils ont
-calmé parfois en moi de grandes agitations d'esprit. Leur influence
-n'est abrutissante que pour celles qui les dédaignent et qui ne savent
-pas chercher ce qui se trouve dans tout: le _bien-faire_. L'homme qui
-bêche ne fait-il pas une tâche plus rude et aussi monotone que la
-femme qui coud? Pourtant le bon ouvrier qui bêche vite et bien ne
-s'ennuie pas de bêcher, et il vous dit en souriant qu'il _aime la
-peine_.
-
-Aimer la peine, c'est un mot simple et profond du paysan, que tout
-homme et toute femme peuvent commenter sans risque de trouver au fond
-la loi du servage. C'est par là, au contraire, que notre destinée
-échappe à cette loi rigoureuse de l'homme exploité par l'homme.
-
-La peine est une loi naturelle à laquelle nul de nous ne peut se
-soustraire sans tomber dans le mal. Dans les conjectures et les
-aspirations socialistes de ces derniers temps, certains esprits ont
-trop cru résoudre le problème du travail en rêvant un système de
-machines qui supprimerait entièrement l'effort et la lassitude
-physiques. Si cela se réalisait, l'abus de la vie intellectuelle
-serait aussi déplorable que l'est aujourd'hui le défaut d'équilibre
-entre ces deux modes d'existence. Chercher cet équilibre, voilà le
-problème à résoudre; faire que l'homme de _peine_ ait la somme
-suffisante de loisir, et que l'homme de loisir ait la somme suffisante
-de peine, la vie physique et morale de tous les hommes l'exige
-absolument; et si l'on n'y peut pas arriver, n'espérons pas nous
-arrêter sur cette pente de décadence qui nous entraîne vers la fin de
-tout bonheur, de toute dignité, de toute sagesse, de toute santé du
-corps, de toute lucidité de l'esprit. Nous y courons vite, il ne faut
-pas se le dissimuler.
-
-La cause n'est pas autre, selon moi, que celle-ci: une portion de
-l'humanité a l'esprit trop libre, l'autre l'a trop enchaîné. Vous
-chercherez en vain des formes politiques et sociales, il vous faut,
-avant tout, des hommes nouveaux. Cette génération-ci est malade
-jusqu'à la moelle des os. Après un essai de république où le but
-véritable, au point de départ, était de chercher à rétablir, autant
-que possible, l'égalité dans les conditions, on a dû reconnaître
-qu'il ne suffisait pas de rendre les citoyens égaux devant la loi. Je
-me hasarde même à penser qu'il n'eût pas suffi de les rendre égaux
-devant la fortune. Il eût fallu pouvoir les rendre égaux devant le
-sens de la vérité.
-
-Trop d'ambition, de loisir et de pouvoir d'un côté; de l'autre, trop
-d'indifférence pour la participation au pouvoir et aux nobles loisirs,
-voilà ce qu'on a trouvé au fond de cette nation d'où l'homme véritable
-avait disparu, si tant est qu'il y eût jamais existé. Des hommes du
-peuple éclairés d'une soudaine intelligence et poussés par de grandes
-aspirations ont surgi, et se sont trouvés sans influence et sans
-prestige sur leurs frères. Ces hommes-là étaient généralement sages,
-et se préoccupaient de la solution du travail. La masse leur
-répondait: «Plus de travail, ou l'ancienne loi du travail. Faites-nous
-un monde tout neuf, ou ne nous tirez pas de notre corvée par des
-chimères. Le nécessaire assuré, ou le superflu sans limites: nous ne
-voyons pas le milieu possible, nous n'y croyons pas, nous ne voulons
-pas l'essayer, nous ne pouvons pas l'attendre.»
-
-Il le faudra pourtant bien. Jamais les machines ne remplaceront
-l'homme d'une manière absolue, grâce au ciel, car ce serait la fin du
-monde. L'homme n'est pas fait pour penser toujours. Quand il pense
-trop il devient fou, de même qu'il devient stupide quand il ne pense
-pas assez. Pascal l'a dit: «Nous ne sommes ni anges, ni bêtes.»
-
-Et quant aux femmes, qui, ni plus ni moins que les hommes, ont besoin
-de la vie intellectuelle, elles ont également besoin de travaux
-manuels appropriés à leur force. Tant pis pour celles qui ne savent y
-porter ni goût, ni persévérance, ni adresse, ni le courage qui est le
-plaisir dans la peine! Celles-là ne sont ni hommes ni femmes.
-
-L'hiver est beau à la campagne, quoi qu'on en dise. Je n'en étais pas
-à mon apprentissage, et celui-là s'écoula comme un jour, sauf six
-semaines que je dus passer au lit dans une inaction complète. Cette
-prescription de Deschartres me sembla rude, mais que n'aurais-je pas
-fait pour conserver l'espoir d'être mère. C'était la première fois que
-je me voyais prisonnière pour cause de santé. Il m'arriva un
-dédommagement imprévu. La neige était si épaisse et si tenace dans ce
-moment-là que les oiseaux, mourant de faim, se laissaient prendre à la
-main. On m'en apporta de toutes sortes, on couvrit mon lit d'une toile
-verte, on fixa aux coins de grandes branches de sapin, et je vécus
-dans ce bosquet, environnée de pinsons, de rouges-gorges, de verdiers
-et de moineaux qui, apprivoisés soudainement par la chaleur et la
-nourriture, venaient manger dans mes mains et se réchauffer sur mes
-genoux. Quand ils sortaient de leur paralysie, ils volaient dans la
-chambre, d'abord avec gaîté, puis avec inquiétude, et je leur faisais
-ouvrir la fenêtre. On m'en apportait d'autres qui dégelaient de même
-et qui, après quelques heures ou quelques jours d'intimité avec moi
-(cela variait suivant les espèces et le degré de souffrance qu'ils
-avaient éprouvé), me réclamaient leur liberté. Il arriva que l'on me
-rapporta quelques-uns de ceux que j'avais relâchés déjà, et auxquels
-j'avais mis des marques. Ceux-là semblaient vraiment me reconnaître et
-reprendre possession de leur maison de santé après une rechute.
-
-Un seul rouge-gorge s'obstina à demeurer avec moi. La fenêtre fut
-ouverte vingt fois, vingt fois il alla jusqu'au bord, regarda la
-neige, essaya ses ailes à l'air libre, fit comme une pirouette de
-grâces et rentra, avec la figure expressive d'un personnage
-raisonnable qui reste où il se trouve bien. Il resta ainsi jusqu'à la
-moitié du printemps, même avec les fenêtres ouvertes pendant des
-journées entières. C'était l'hôte le plus spirituel et le plus aimable
-que ce petit oiseau. Il était d'une pétulance, d'une audace et d'une
-gaîté inouïes. Perché sur la tête d'un chenet, dans les jours froids,
-ou sur le bout de mon pied étendu devant le feu, il lui prenait, à la
-vue de la flamme brillante, de véritables accès de folie. Il
-s'élançait au beau milieu, la traversait d'un vol rapide et revenait
-prendre sa place sans avoir une seule plume grillée. Au commencement,
-cette chose insensée m'effraya, car je l'aimais beaucoup; mais je m'y
-habituai en voyant qu'il la faisait impunément.
-
-Il avait des goûts aussi bizarres que ses exercices, et, curieux
-d'essayer de tout, il s'indigérait de bougie et de pâtes d'amandes. En
-un mot, la domesticité volontaire l'avait transformé au point qu'il
-eut beaucoup de peine à s'habituer à la vie rustique, quand, après
-avoir cédé au magnétisme du soleil, vers le quinze avril, il se trouva
-dans le jardin. Nous le vîmes longtemps courir de branche en branche
-autour de nous, et je ne me promenais jamais sans qu'il vînt crier et
-voltiger près de moi.
-
-Mon mari fit bon ménage avec Deschartres, qui finissait son bail à
-Nohant. J'avais prévenu M. Dudevant de son caractère absolu et
-irascible, et il m'avait promis de le ménager. Il me tint parole, mais
-il lui tardait naturellement de prendre possession de son autorité
-dans nos affaires; et, de son côté, Deschartres désirait s'occuper
-exclusivement des siennes propres. J'obtins qu'il lui fût offert de
-demeurer chez nous tout le reste de sa vie, et je l'y engageai
-vivement. Il ne me semblait pas que Deschartres pût vivre ailleurs, et
-je ne me trompais pas: mais il refusa expressément, et m'en dit
-naïvement la raison. «Il y a vingt-cinq ans que je suis le seul maître
-absolu dans la maison, me dit-il, gouvernant toutes choses,
-commandant à tout le monde, et n'ayant pour me contrôler que des
-femmes, car votre père ne s'est jamais mêlé de rien. Votre mari ne m'a
-donné aucun déplaisir, parce qu'il ne s'est pas occupé de ma gestion.
-A présent qu'elle est finie, c'est moi qui le fâcherais malgré moi par
-mes critiques et mes contradictions. Je m'ennuierais de n'avoir rien à
-faire, je me dépiterais de ne pas être écouté: et puis, je veux agir
-et commander pour mon compte. Vous savez que j'ai toujours eu le
-projet de faire fortune, et je sens que le moment est venu.»
-
-L'illusion tenace de mon pauvre pédagogue pouvait être encore moins
-combattue que son appétit de domination. Il fut décidé qu'il
-quitterait Nohant à la Saint-Jean, c'est-à-dire au 24 juin, terme de
-son bail. Nous partîmes avant lui pour Paris, où, après quelques jours
-passés au Plessis chez nos bons amis, je louai un petit appartement
-garni hôtel de Florence, rue Neuve-des-Mathurins, chez un ancien chef
-de cuisine de l'empereur. Cet homme, qui se nommait Gaillot, et qui
-était un très honnête et excellent homme, avait contracté au service
-de l'_en cas_ une étrange habitude, celle de ne jamais se coucher. On
-sait que l'_en cas_ de l'empereur était un poulet toujours rôti à
-point, à quelque heure de jour et de nuit que ce fût. Une existence
-d'homme avait été vouée à la présence de ce poulet à la broche, et
-Gaillot, chargé de le surveiller, avait dormi dix ans sur une chaise,
-tout habillé, toujours en mesure d'être sur pied en un instant. Ce dur
-régime ne l'avait pas préservé de l'obésité. Il le continuait, ne
-pouvant plus s'étendre dans un lit sans étouffer, et prétendant ne
-pouvoir dormir bien que d'un oeil. Il est mort d'une maladie de foie
-entre cinquante et soixante ans. Sa femme avait été femme de chambre
-de l'impératrice Joséphine.
-
-C'est dans l'hôtel qu'ils avaient meublé que je trouvai, au fond d'une
-seconde cour plantée en jardin, un petit pavillon où mon fils Maurice
-vint au monde, le 30 juin 1823, sans encombre et très vivace. Ce fut
-le plus beau moment de ma vie que celui où, après une heure de profond
-sommeil qui succéda aux douleurs terribles de cette crise, je vis en
-m'éveillant ce petit être endormi sur mon oreiller. J'avais tant rêvé
-de lui d'avance, et j'étais si faible, que je n'étais pas sûre de ne
-pas rêver encore. Je craignais de remuer et de voir la vision
-s'envoler comme les autres jours.
-
-On me tint au lit beaucoup plus longtemps qu'il ne fallait. C'est
-l'usage à Paris de prendre plus de précautions pour les femmes dans
-cette situation qu'on ne le fait dans nos campagnes. Quand je fus mère
-pour la seconde fois, je me levai le second jour et je m'en trouvai
-fort bien.
-
-Je fus la nourrice de mon fils, comme plus tard je fus la nourrice de
-sa soeur. Ma mère fut sa marraine et mon beau-père son parrain.
-
-Deschartres arriva de Nohant tout rempli de ses projets de fortune et
-tout gourmé dans son antique habit bleu barbeau à boutons d'or. Il
-avait l'air si provincial dans sa toilette surannée, qu'on se
-retournait dans les rues pour le regarder. Mais il ne s'en souciait
-pas et passait dans sa majesté. Il examina Maurice avec attention, le
-démaillota et le retourna de tous côtés pour s'assurer qu'il n'y avait
-rien à redresser ou à critiquer. Il ne le caressa pas: je n'ai pas
-souvenance d'avoir vu une caresse, un baiser de Deschartres à qui que
-ce soit: mais il le tint endormi sur ses genoux et le considéra
-longtemps. Puis, la vue de cet enfant l'ayant satisfait, il continua à
-dire qu'il était temps qu'il vécût pour lui-même.
-
-Je passai l'automne et l'hiver suivans à Nohant, tout occupée de
-Maurice. Au printemps de 1824, je fus prise d'un grand spleen dont je
-n'aurais pu dire la cause. Elle était dans tout et dans rien. Nohant
-était amélioré, mais bouleversé; la maison avait changé d'habitudes,
-le jardin avait changé d'aspect. Il y avait plus d'ordre, moins d'abus
-dans la domesticité; les appartemens étaient mieux tenus, les allées
-plus droites, l'enclos plus vaste; on avait fait du feu avec les
-arbres morts, on avait tué les vieux chiens infirmes et malpropres,
-vendu les vieux chevaux hors de service, renouvelé toutes choses, en
-un mot. C'était mieux, à coup sûr. Tout cela d'ailleurs occupait et
-satisfaisait mon mari. J'approuvais tout et n'avais raisonnablement
-rien à regretter; mais l'esprit a ses bizarreries. Quand cette
-transformation fut opérée, quand je ne vis plus le vieux Phanor
-s'emparer de la cheminée et mettre ses pattes crottées sur le tapis,
-quand on m'apprit que le vieux paon qui mangeait dans la main de ma
-grand'mère ne mangerait plus les fraises du jardin, quand je ne
-retrouvai plus les coins sombres et abandonnés où j'avais promené mes
-jeux d'enfant et les rêveries de mon adolescence, quand, en somme, un
-nouvel intérieur me parla d'un avenir où rien de mes joies et de mes
-douleurs passées n'allait entrer avec moi, je me troublai, et sans
-réflexion, sans conscience d'aucun mal présent, je me sentis écrasée
-d'un nouveau dégoût de la vie qui prit encore un caractère maladif.
-
-Un matin, en déjeunant, sans aucun sujet immédiat de contrariété, je
-me trouvai subitement étouffée par les larmes. Mon mari s'en étonna.
-Je ne pouvais rien lui expliquer, sinon que j'avais déjà éprouvé de
-semblables accès de désespoir sans cause, et que probablement j'étais
-un cerveau faible ou détraqué. Ce fut son avis, et il attribua au
-séjour de Nohant, à la perte encore trop récente de ma grand'mère dont
-tout le monde l'entretenait d'une façon attristante, à l'air du pays,
-à des causes extérieures enfin, l'espèce d'ennui qu'il éprouvait
-lui-même en dépit de la chasse, de la promenade et de l'activité de sa
-vie de propriétaire. Il m'avoua qu'il ne se plaisait point du tout en
-Berry et qu'il aimerait mieux essayer de vivre partout ailleurs. Nous
-convînmes d'essayer, et nous partîmes pour le Plessis.
-
-Par suite d'un arrangement pécuniaire que, pour me mettre à l'aise,
-nos amis voulurent bien faire avec nous, nous passâmes l'été auprès
-d'eux et j'y retrouvai la distraction et l'irréflexion nécessaires à
-la jeunesse. La vie du Plessis était charmante, l'aimable caractère
-des maîtres de la maison se reflétant sur les diverses humeurs de
-leurs hôtes nombreux. On jouait la comédie, on chassait dans le parc,
-on faisait de grandes promenades, on recevait tant de monde, qu'il
-était facile à chacun de choisir un groupe de préférence pour sa
-société. La mienne se forma de tout ce qu'il y avait de plus enfant
-dans le château. Depuis les marmots jusqu'aux jeunes filles et aux
-jeunes garçons, cousins, neveux et amis de la famille, nous nous
-trouvâmes une douzaine, qui s'augmenta encore des enfans et adolescens
-de la ferme. Je n'étais pas la personne la plus âgée de la bande, mais
-étant la seule mariée, j'avais le gouvernement naturel de ce personnel
-respectable. Loïsa Puget, qui était devenue une jeune fille charmante;
-Félicie Saint-Aignan, qui était encore une grande petite fille, mais
-dont l'adorable caractère m'inspirait une prédilection qui devint avec
-le temps de l'amitié sérieuse; Tonine Du Plessis, la seconde fille de
-ma mère Angèle, qui était encore un enfant, et qui devait mourir comme
-Félicie dans la fleur de l'âge, c'étaient là mes compagnes préférées.
-Nous organisions des parties de jeu de toutes sortes, depuis le volant
-jusqu'aux barres, et nous inventions des règles qui permettaient même
-à ceux qui, comme Maurice, marchaient encore à quatre pattes, de
-prendre une part active à l'action générale. Puis c'étaient des
-voyages, voyages véritables, en égard aux courtes jambes qui nous
-suivaient, à travers le parc et les immenses jardins. Au besoin les
-plus grands portaient les plus petits, et la gaîté, le mouvement ne
-tarissaient pas. Le soir, les grandes personnes étant réunies, il
-arrivait souvent que beaucoup d'entre elles prenaient part à notre
-vacarme; mais quand elles en étaient lasses, ce qui arrivait bien
-vite, nous avions la malice de nous dire entre nous que les dames et
-les messieurs ne savaient pas jouer et qu'il faudrait les éreinter à
-la course le lendemain pour les en dégoûter.
-
-Mon mari, comme beaucoup d'autres, s'étonnait un peu de me voir
-redevenue tout à coup si vivante et si folle, dans ce milieu qui
-semblait si contraire à mes habitudes mélancoliques; moi seule et ma
-bande insouciante ne nous en étonnions pas. Les enfans sont peu
-sceptiques à l'endroit de leurs plaisirs, et comprennent volontiers
-qu'on ne puisse songer à rien de mieux. Quant à moi, je me retrouvais
-dans une des deux faces de mon caractère, tout comme à Nohant de huit
-à douze ans, tout comme au couvent de treize à seize, alternative
-continuelle de solitude recueillie et d'étourdissement complet, dans
-des conditions d'innocence primitive.
-
-A cinquante ans, je suis exactement ce que j'étais alors. J'aime la
-rêverie, la méditation et le travail; mais, au delà d'une certaine
-mesure, la tristesse arrive, parce que la réflexion tourne au noir, et
-si la réalité m'apparaît forcément dans ce qu'elle a de sinistre, il
-faut que mon âme succombe, ou que la gaîté vienne me chercher.
-
-Or, j'ai besoin absolument d'une gaîté saine et vraie. Celle qui est
-égrillarde me dégoûte, celle qui est de bel esprit m'ennuie. La
-conversation brillante me plaît à écouter quand je suis disposée au
-travail de l'attention; mais je ne peux supporter longtemps aucune
-espèce de conversation suivie sans éprouver une grande fatigue. Si
-c'est sérieux, cela me fait l'effet d'une séance politique ou d'une
-conférence d'affaires; si c'est méchant, ce n'est plus gai pour moi.
-Dans une heure, quand on a quelque chose à dire ou à entendre, on a
-épuisé le sujet, et après cela on ne fait plus qu'y patauger. Je n'ai
-pas, moi, l'esprit assez puissant pour traiter de plusieurs matières
-graves successivement, et c'est peut-être pour me consoler de cette
-infirmité que je me persuade, en écoutant les gens qui parlent
-beaucoup, que personne n'est fort en paroles plus d'une heure par
-jour.
-
-Que faire donc pour égayer les heures de la vie en commun dans
-l'intimité de tous les jours? Parler politique occupe les hommes en
-général, parler toilette dédommage les femmes. Je ne suis ni homme ni
-femme sous ces rapports-là; je suis enfant. Il faut qu'en faisant
-quelque ouvrage de mes mains qui amuse mes yeux, ou quelque promenade
-qui occupe mes jambes, j'entende autour de moi un échange de vitalité
-qui ne me fasse pas sentir le vide et l'horreur des choses humaines.
-Accuser, blâmer, soupçonner, maudire, railler, condamner, voilà ce
-qu'il y a au bout de toute causerie politique ou littéraire, car la
-sympathie, la confiance et l'admiration ont malheureusement des
-formules plus concises que l'aversion, la critique et le commérage. Je
-n'ai pas la sainteté infuse avec la vie, mais j'ai la poésie pour
-condition d'existence, et tout ce qui tue trop cruellement le rêve du
-bon, du simple et du vrai, qui seul me soutient contre l'effroi du
-siècle, est une torture à laquelle je me dérobe autant qu'il m'est
-possible.
-
-Voilà pourquoi, ayant rencontré fort peu d'exceptions au positivisme
-effrayant de mes contemporains d'âge, j'ai presque toujours vécu par
-instinct et par goût avec des personnes dont j'aurais pu, à peu
-d'années près, être la mère. En outre, dans toutes les conditions où
-j'ai été libre de choisir ma manière d'être, j'ai cherché un moyen
-d'idéaliser la réalité autour de moi et de la transformer en une sorte
-d'oasis fictive, où les méchans et les oisifs ne seraient pas tentés
-d'entrer ou de rester. Un songe d'âge d'or, un mirage d'innocence
-champêtre, artiste ou poétique, m'a prise dès l'enfance et m'a suivie
-dans l'âge mûr. De là une foule d'amusemens très simples et pourtant
-très actifs, qui ont été partagés réellement autour de moi, et plus
-naïvement, plus cordialement, par ceux dont le coeur a été le plus
-pur. Ceux-là, en me connaissant, ne se sont plus étonnés du contraste
-d'un esprit si porté à s'assombrir et si avide de s'égayer; je devrais
-dire peut-être d'une âme si impossible à contenter avec ce qui
-intéresse la plupart des hommes, et si facile à charmer avec ce qu'ils
-jugent puéril et illusoire. Je ne peux pas m'expliquer mieux moi-même.
-Je ne me connais pas beaucoup au point de vue de la théorie: j'ai
-seulement l'expérience de ce qui me tue ou me ranime dans la pratique
-de la vie.
-
-Mais grâce à ces contrastes, certaines gens prirent de moi l'opinion
-que j'étais tout à fait bizarre. Mon mari, plus indulgent, me jugea
-idiote. Il n'avait peut-être pas tort, et peu à peu il arriva, avec
-le temps, à me faire tellement sentir la supériorité de sa raison et
-de son intelligence, que j'en fus longtemps écrasée et comme hébétée
-devant le monde. Je ne m'en plaignis pas. Deschartres m'avait habituée
-à ne pas contredire violemment l'infaillibilité d'autrui, et ma
-paresse s'arrangeait fort bien de ce régime d'effacement et de
-silence.
-
-Aux approches de l'hiver, comme Mme Du Plessis allait à Paris, nous
-nous consultâmes mon mari et moi sur la résidence que nous
-choisirions; nous n'avions pas le moyen de vivre à Paris, et,
-d'ailleurs, nous n'aimions Paris ni l'un ni l'autre. Nous aimions la
-campagne; mais nous avions peur de Nohant; peur probablement de nous
-retrouver vis-à-vis l'un de l'autre, avec des instincts différens à
-tous autres égards et des caractères qui ne se pénétraient pas
-mutuellement. Sans vouloir nous rien cacher, nous ne savions rien nous
-expliquer; nous ne nous disputions jamais sur rien; j'ai trop horreur
-de la discussion pour vouloir entamer l'esprit d'un autre; je faisais,
-au contraire, de grands efforts pour voir par les yeux de mon mari,
-pour penser comme lui et agir comme il souhaitait. Mais, à peine
-m'étais-je mise d'accord avec lui, que, ne me sentant plus d'accord
-avec mes propres instincts, je tombais dans une tristesse effroyable.
-
-Il éprouvait probablement quelque chose d'analogue sans s'en rendre
-compte, et il abondait dans mon sens quand je lui parlais de nous
-entourer et de nous distraire. Si j'avais eu l'art de nous établir
-dans une vie un peu extérieure et animée, si j'avais été un peu légère
-d'esprit, si je m'étais plu dans le mouvement des relations variées,
-il eût été secoué et maintenu par le commerce du monde. Mais je
-n'étais pas du tout la compagne qu'il lui eût fallu. J'étais trop
-exclusive, trop concentrée, trop en dehors du convenu. Si j'avais su
-d'où venait le mal, si la cause de son ennui et du mien se fût
-dessinée dans mon esprit sans expérience et sans pénétration, j'aurais
-trouvé le remède; j'aurais peut-être réussi à me transformer; mais je
-ne comprenais rien du tout à lui ni à moi-même.
-
-Nous cherchâmes une maisonnette à louer aux environs de Paris, et
-comme nous étions assez gênés, nous eûmes grand' peine à trouver un
-peu de confortable sans dépenser beaucoup d'argent. Nous ne le
-trouvâmes même pas, car le pavillon qui nous fut loué était une assez
-pauvre et étroite demeure. Mais c'était à Ormesson, dans un beau
-jardin et dans un contre de relations fort agréables.
-
-L'endroit était, alors laid et triste, des chemins affreux, des
-coteaux de vigne qui interceptaient la vue, un hameau malpropre. Mais,
-à deux pas de là, l'étang d'Enghien et le beau parc de Saint-Gratien
-offraient des promenades charmantes. Notre pavillon faisait partie de
-l'habitation d'une femme très distinguée, madame Richardot, qui avait
-d'aimables enfans. Une habitation mitoyenne, appartenant à M. Hédée,
-_boulanger du roi_, était louée et occupée par la famille de Malus,
-et, chaque soir, nos trois familles se réunissaient chez madame
-Richardot pour jouer des charades en costumes improvisés des plus
-comiques. En outre, ma bonne tante Lucie et ma chère Clotilde sa fille
-vinrent passer quelques jours avec nous. Cette saison d'automne fut
-donc très bénigne dans ma destinée.
-
-Mon mari sortait beaucoup; il était appelé souvent à Paris pour je ne
-sais plus quelles affaires et revenait le soir pour prendre part aux
-divertissemens de la réunion. Ce genre de vie serait assez normal: les
-hommes occupés au dehors dans la journée, les femmes chez elles avec
-leurs enfans, et le soir la récréation des familles en commun.
-
-Mon mari passait quelquefois les nuits à Paris, mon domestique
-couchait dans des bâtimens éloignés, j'étais seule avec ma servante
-dans ce pavillon, éloigné lui-même de toute demeure habitée. Je
-m'étais mis en tête des idées sombres, depuis que j'avais entendu,
-dans une de ces nuits de brouillard dont la sonorité est étrangement
-lugubre, les cris de détresse d'un homme qu'on battait et qu'on
-semblait égorger. J'ai su, depuis, le mot de ce drame étrange; mais je
-ne peux ni ne veux le raconter.
-
-Je me rassurai en voyant peu à peu que le jardinier qui m'effrayait ne
-m'en voulait pas personnellement, mais qu'il était fort contrarié de
-notre présence, gênante peut-être pour quelque projet d'occupation du
-pavillon, ou quelque dilapidation domestique. Je me rappelai
-Jean-Jacques Rousseau chassé de château en château, d'ermitage en
-ermitage, par des calculs et des mauvais vouloirs de ce genre, et je
-commençai à regretter de n'être pas chez moi.
-
-Pourtant je quittai cette retraite avec regret, lorsqu'un jour mon
-mari s'étant querellé violemment avec ce même jardinier, résolut de
-transporter notre établissement à Paris. Nous prîmes un appartement
-meublé, petit, mais agréable par son isolement et la vue des jardins,
-dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré. J'y vis souvent mes amis anciens
-et nouveaux, et notre milieu fut assez gai.
-
-Pourtant la tristesse me revint, une tristesse sans but et sans nom,
-maladive peut-être. J'étais très fatiguée d'avoir nourri mon fils; je
-ne m'étais pas remise depuis ce temps-là. Je me reprochai cet
-abattement, et je pensai que le refroidissement insensible de ma foi
-religieuse pouvait bien en être la cause. J'allai voir mon jésuite,
-l'abbé de Prémord. Il était bien vieilli depuis trois ans. Sa voix
-était si faible, sa poitrine si épuisée, qu'on l'entendait à peine.
-Nous causâmes pourtant longtemps plusieurs fois, et il retrouva sa
-douce éloquence pour me consoler, mais il n'y parvint pas, il y avait
-trop de tolérance dans sa doctrine pour une âme aussi avide de
-croyance absolue que l'était la mienne. Cette croyance m'échappait; je
-ne sais qui eût pu me la rendre, mais, à coup sûr, ce n'était pas lui.
-Il était trop compatissant à la souffrance du doute. Il la comprenait
-trop bien peut-être. Il était trop intelligent ou trop humain. Il me
-conseilla d'aller passer quelques jours dans mon couvent. Il en
-demanda pour moi la permission à la supérieure Mme Eugénie. Je
-demandai la même permission à mon mari, et j'entrai en retraite aux
-Anglaises.
-
-Mon mari n'était nullement religieux, mais il trouvait fort bon que je
-le fusse. Je ne lui parlais pas de mes combats intérieurs à l'endroit
-de la foi: il n'eût rien compris à un genre d'angoisse qu'il n'avait
-jamais éprouvée.
-
-Je fus reçue dans mon couvent avec des tendresses infinies, et comme
-j'étais réellement souffrante, on m'y entoura de soins maternels; ce
-n'était pas là peut-être ce qu'il m'eût fallu pour me rattacher à ma
-vie nouvelle. Toute cette bonté suave, toutes ces délicates
-sollicitudes me rappelaient un bonheur dont la privation m'avait été
-si longtemps insupportable, et me faisaient paraître le présent vide,
-l'avenir effrayant. J'errais dans les cloîtres avec un coeur navré et
-tremblant. Je me demandais si je n'avais pas résisté à ma vocation, à
-mes instincts, à ma destinée, en quittant cet asile de silence et
-d'ignorance, qui eût enseveli les agitations de mon esprit timoré et
-enchaîné à une règle indiscutable une inquiétude de volonté dont je ne
-savais que faire. J'entrais dans cette petite église où j'avais senti
-tant d'ardeurs saintes et de divins ravissemens. Je n'y retrouvais que
-le regret des jours où je croyais avoir la force d'y prononcer des
-voeux éternels. Je n'avais pas eu cette force, et maintenant je
-sentais que je n'avais pas celle de vivre dans le monde.
-
-Je m'efforçais aussi de voir le côté sombre et asservi de la vie
-monastique, afin de me rattacher aux douceurs de la liberté que je
-pouvais reprendre à l'instant même. Le soir, quand j'entendais la
-ronde de la religieuse qui fermait les nombreuses portes des galeries,
-j'aurais bien voulu frissonner au grincement des verrous et au bruit
-sonore des échos bondissans de la voûte; mais je n'éprouvais rien de
-semblable: le cloître n'avait pas de terreurs pour moi. Il me semblait
-que je chérissais et regrettais tout dans cette vie de communauté où
-l'on s'appartient véritablement, parce qu'en dépendant de tous, on ne
-dépend réellement de personne. Je voyais tant d'aise et de liberté, au
-contraire, dans cette captivité qui vous préserve, dans cette
-discipline qui assure vos heures de recueillement, dans cette
-monotonie de devoirs qui vous sauve des troubles de l'imprévu!
-
-J'allais m'asseoir dans la classe, et sur ces bancs froids, au milieu
-de ces pupitres enfumés, je voyais rire les pensionnaires en
-récréation. Quelques-unes de mes anciennes compagnes étaient encore
-là, mais il fallut qu'on me les nommât, tant elles avaient déjà grandi
-et changé. Elles étaient curieuses de mon existence, elles enviaient
-ma _libération_ tandis que je n'étais occupée intérieurement qu'à
-ressaisir les mille souvenirs que me retraçaient le moindre coin de
-cette classe, le moindre chiffre écrit sur la muraille, la moindre
-écornure du poêle ou des tables.
-
-Ma chère bonne mère Alicia ne m'encourageait pas plus que par le passé
-à me nourrir de vains rêves. «Vous avez un charmant enfant,
-disait-elle, c'est tout ce qu'il faut pour votre bonheur en ce monde.
-La vie est courte.»
-
-Oui, la vie paisible est courte. Cinquante ans passent comme un jour
-dans le sommeil de l'âme; mais la vie d'émotions et d'événemens résume
-en un jour des siècles de malaise et de fatigue.
-
-Pourtant, ce qu'elle me disait du bonheur d'être mère, bonheur qu'elle
-ne se permettait pas de regretter, mais qu'elle eût vivement savouré,
-on le voyait bien, répondait à un de mes plus intimes instincts. Je ne
-comprenais pas comment j'aurais pu me résigner à perdre Maurice, et,
-tout en aspirant malgré moi à ne pas sortir du couvent, je le
-cherchais autour de moi à chaque pas que j'y faisais. Je demandai de
-le prendre avec moi. «Ah, oui-dà! dit Poulette en riant, un garçon
-chez des nonnes! Est-il bien petit, au moins, ce monsieur-là?
-Voyons-le: s'il passe par le tour, on lui permettra d'entrer.»
-
-Le tour est un cylindre creux tournant sur un pivot dans la muraille.
-Il a une seule ouverture où l'on met les paquets qu'on apporte du
-dehors; on la tourne vers l'intérieur, et on déballe. Maurice se
-trouva fort à l'aise dans cette cage et sauta en riant au milieu des
-nonnes accourues pour le recevoir. Tous ces voiles noirs, toutes ces
-robes blanches l'étonnèrent un peu, et il se mit à crier un des trois
-ou quatre mots qu'il savait: «_Lapins! lapins!_» Mais il fut si bien
-accueilli, et bourré de tant de friandises, qu'il s'habitua vite aux
-douceurs du couvent et put s'ébattre dans le jardin sans qu'aucun
-gardien farouche vînt lui reprocher, comme à Ormesson, la place que
-ses pieds foulaient sur le gazon.
-
-On me permit de l'avoir tous les jours. On le gâtait, et ma bonne mère
-Alicia l'appelait orgueilleusement son petit-fils. J'aurais voulu
-passer ainsi tout le carême: mais un mot de soeur Hélène me fit
-partir.
-
-J'avais retrouvé cette chère sainte guérie et fortifiée au physique
-comme au moral. Au physique, c'était bien nécessaire, car je l'avais
-laissée encore une fois en train de mourir. Mais au moral, c'était
-superflu, c'était trop. Elle était devenue rude et comme sauvage de
-prosélytisme. Elle ne me fit pas un grand accueil, me reprocha
-sèchement mon _bonheur terrestre_, et comme je lui montrais mon enfant
-pour lui répondre, elle le regarda dédaigneusement et me dit en
-anglais, dans son style biblique: «Tout est déception et vanité, hors
-l'amour du Seigneur. Cet enfant si précieux n'a que le souffle. Mettre
-son coeur en lui, c'est écrire sur le sable.»
-
-Je lui fis observer que l'enfant était rond et rose, et, comme si elle
-n'eût pas voulu avoir le démenti d'une sentence où elle avait mis
-toute sa conviction, elle me dit, en le regardant encore: «Bah! il est
-trop rose, il est probablement phthisique!»
-
-Justement l'enfant toussait un peu. Je m'imaginai aussitôt qu'il était
-malade et je me laissai frapper l'esprit par la prétendue prophétie
-d'Hélène. Je sentis contre cette nature entière et farouche que
-j'avais tant admirée et enviée une sorte de répulsion subite. Elle me
-faisait l'effet d'une sybille de malheur. Je montai en fiacre, et je
-passai la nuit à me tourmenter du sommeil de mon petit garçon, à
-écouter son souffle, à m'épouvanter de ses jolies couleurs vives.
-
-Le médecin vint le voir dès le matin. Il n'avait rien du tout, et il
-me fut prescrit de le soigner beaucoup moins que je ne faisais.
-Pourtant l'effroi que j'avais m'ôta l'envie de retourner au couvent.
-Je n'y pouvais garder Maurice la nuit, et il y faisait d'ailleurs
-affreusement froid le jour. J'allai faire mes adieux et mes
-remercîmens.
-
-
-
-
-CHAPITRE VINGT-TROISIEME.
-
-Mort mystérieuse de Deschartres, peut-être un suicide.
-
-
-Deschartres s'était logé à la place Royale. Il avait là, pour fort peu
-d'argent, un très joli appartement. Il s'était meublé, et paraissait
-jouir d'un certain bien-être. Il nous entretenait de petites affaires
-qui avaient manqué, mais qui devaient aboutir à une grande affaire
-d'un succès infaillible. Qu'était-ce que cette grande affaire? Je n'y
-comprenais pas grand'chose; je ne pouvais prendre sur moi de prêter
-beaucoup d'attention aux lourdes expositions de mon pauvre pédagogue.
-Il était question d'huile de navette et de colza. Deschartres était
-las de l'agriculture pratique. Il ne voulait plus semer et récolter,
-il voulait acheter et vendre. Il avait noué des relations avec des
-gens _à idées_, comme lui, hélas! Il faisait des projets, des calculs
-sur le papier, et, chose étrange! lui si peu bienveillant et si
-obstiné à n'estimer que son propre jugement, il accordait sa confiance
-et prêtait ses fonds à des inconnus.
-
-Mon beau-père lui disait souvent: «Monsieur Deschartres, vous êtes un
-rêveur, vous vous ferez tromper.» Il levait les épaules et n'en
-tenait compte.
-
-Au printemps de 1825 nous retournâmes à Nohant, et trois mois
-s'écoulèrent sans que Deschartres me donnât de ses nouvelles. Etonnée
-de voir mes lettres sans réponse, et ne pouvant m'adresser à mon
-beau-père, qui avait quitté Paris, j'envoyai aux informations à la
-place Royale.
-
-Le pauvre Deschartres était mort. Toute sa petite fortune avait été
-risquée et perdue dans des entreprises malheureuses. Il avait gardé un
-silence complet jusqu'à sa dernière heure. Personne n'avait rien su et
-personne ne l'avait vu, lui, depuis assez longtemps. Il avait légué
-son mobilier et ses effets à une blanchisseuse qui l'avait soigné avec
-dévoûment. Du reste, pas un mot de souvenir, pas une plainte, pas un
-appel, pas un adieu à personne. Il avait disparu tout entier,
-emportant le secret de son ambition déçue ou de sa confiance trahie;
-calme probablement, car, en tout ce qui touchait à lui seul, dans les
-souffrances physiques, comme dans les revers de fortune, c'était un
-véritable stoïcien.
-
-Cette mort m'affecta plus que je ne voulus le dire. Si j'avais éprouvé
-d'abord une sorte de soulagement involontaire à être délivrée de son
-dogmatisme fatigant, j'avais déjà bien senti qu'avec lui j'avais perdu
-la présence d'un coeur dévoué et le commerce d'un esprit remarquable à
-beaucoup d'égards. Mon frère, qui l'avait haï comme un tyran,
-plaignit sa fin, mais ne le regretta pas. Ma mère ne lui faisait pas
-grâce au-delà de la tombe, et elle écrivait: «Enfin Deschartres n'est
-plus de ce monde!» Beaucoup des personnes qui l'avaient connu ne lui
-firent pas la part bien belle dans leurs souvenirs. Tout ce que l'on
-pouvait accorder à un être si peu sociable, c'était de le reconnaître
-honnête homme. Enfin, à l'exception de deux ou trois paysans dont il
-avait sauvé la vie et refusé l'argent, selon sa coutume, il n'y eut
-guère que moi au monde qui pleurai le _grand homme_, et encore dus-je
-m'en cacher pour n'être pas raillée, et pour ne pas blesser ceux qu'il
-avait trop cruellement blessés. Mais, en fait, il emportait avec lui
-dans le néant des choses finies toute une notable portion de ma vie,
-tous mes souvenirs d'enfance, agréables et tristes, tout le stimulant,
-tantôt fâcheux, tantôt bienfaisant, de mon développement intellectuel.
-Je sentis que j'étais un peu plus orpheline qu'auparavant. Pauvre
-Deschartres, il avait contrarié sa nature et sa destinée en cessant de
-vivre pour l'amitié. Il s'était cru égoïste, il s'était trompé: il
-était incapable de vivre pour lui-même et par lui-même.
-
-L'idée me vint qu'il avait fini par le suicide. Je ne pus avoir sur
-ses derniers momens aucun détail précis. Il avait été malade pendant
-quelques semaines, malade de chagrin probablement; mais je ne pouvais
-croire qu'une organisation si robuste pût être si vite brisée par
-l'appréhension de la misère. D'ailleurs, il avait dû recevoir une
-dernière lettre de moi, où je l'invitais encore à venir à Nohant. Avec
-son esprit entreprenant et sa croyance aux ressources inépuisables de
-son génie, n'eût-il pas repris espoir et confiance, s'il se fût laissé
-le temps de la réflexion? N'avait-il pas plutôt cédé à une heure de
-découragement, en précipitant la catastrophe par quelque remède
-énergique, propre à emporter le mal et le chagrin avec la vie? Il
-m'avait tant chapitrée sur ce sujet, que je n'eusse guère cru à une
-funeste inconséquence de sa part, si je ne me fusse rappelé que mon
-pauvre précepteur était l'inconséquence personnifiée. En d'autres
-momens, il m'avait dit: «Le jour où votre père est mort, j'ai été bien
-près de me brûler la cervelle.» Une autre fois, je l'avais entendu
-dire à quelqu'un: «Si je me sentais infirme et incurable, je ne
-voudrais être à charge à personne. Je ne dirais rien, et je
-m'administrerais une dose d'opium pour avoir plus tôt fini.» Enfin, il
-avait coutume de parler de la mort avec le mépris des anciens, et
-d'approuver les _sages_ qui s'étaient volontairement soustraits par le
-suicide à la tyrannie des choses extérieures.
-
-
-
-
-CHAPITRE VINGT-QUATRIEME.
-
- Guillery, le château de mon beau-père.--Les chasses au
- renard.--_Peyrounine_ et _Tant belle_.--Les Gascons, gens
- excellens et bien calomniés.--Les paysans, les bourgeois et les
- gentilshommes grands mangeurs, paresseux splendides, bons
- voisins et bons amis.--Voyage à la Brède.--Digressions sur les
- pressentimens.--Retour par Castel-Jaloux, la nuit, à cheval, au
- milieu des bois, avec escorte de loups.--Pigon mangé par les
- loups.--Ils viennent sous nos fenêtres.--Un loup mange la porte
- de ma chambre.--Mon beau-père attaqué par quatorze loups.--Les
- Espagnols pasteurs nomades et bandits dans les Landes.--La
- culture et la récolte du liége.--Beauté des hivers dans ce
- pays.--Mort de mon beau-père.--Portrait et caractère de sa
- veuve, la baronne Dudevant.--Malheur de sa situation.--Retour à
- Nohant.--Parallèle entre la Gascogne et le Berri.--Blois.--Le
- Mont-d'Or.--Ursule.--M. Duris-Dufresne, député de l'Indre.--Une
- chanson.--Grand scandale à la Châtre.--Rapide résumé de divers
- petits voyages et circonstances jusqu'en 1831.
-
-
-Guillery, le _château_ de mon beau-père, était une maisonnette de cinq
-croisées de front, ressemblant assez à une guinguette des environs de
-Paris, et meublée comme toutes les bastides méridionales, c'est-à-dire
-très modestement. Néanmoins l'habitation en était agréable et assez
-commode. Le pays me sembla d'abord fort laid; mais je m'y habituai
-vite. Quand vint l'hiver, qui est la plus agréable saison de cette
-région de sables brûlans, les forêts de pins et de chênes-liéges
-prirent, sous les lichens, un aspect druidique, tandis que le sol,
-raffermi et rafraîchi par les pluies, se couvrit d'une végétation
-printanière qui devait disparaître à l'époque qui est le printemps au
-nord de la France. Les genêts épineux fleurirent, des mousses
-luxuriantes semées de violettes s'étendirent sous les taillis, les
-loups hurlèrent, les lièvres bondirent, Colette arriva de Nohant et la
-chasse résonna dans les bois.
-
-J'y pris grand goût. C'était la chasse sans luxe, sans vaniteuse
-exhibition d'équipages et de costumes, sans jargon scientifique, sans
-habits rouges, sans prétentions ni jalousies de _sport_, c'était la
-chasse comme je pouvais l'aimer, la chasse pour la chasse. Les amis et
-les voisins arrivaient la veille, on envoyait vite boucher le plus de
-terriers possible; on partait avec le jour, monté comme on pouvait,
-sur des chevaux dont on n'exigeait que de bonnes jambes et dont on ne
-raillait pourtant pas les chutes, inévitables quelquefois dans des
-chemins traversés de racines que le sable dérobe absolument à la vue
-et contre lesquelles toute prévoyance est superflue. On tombe sur le
-sable fin, on se relève, et tout est dit. Je ne tombai cependant
-jamais; fût-ce par bonne chance ou par la supériorité des instincts de
-Colette, je n'en sais rien.
-
-On se mettait en chasse quelque temps qu'il fît. De bons paysans
-aisés des environs, fins braconniers, amenaient leur petite meute,
-bien modeste en apparence, mais bien plus exercée que celle des
-amateurs. Je me rappellerai toujours la gravité modeste de
-_Peyrounine_ amenant ses trois _couples et demie_ au rendez-vous,
-prenant tranquillement la piste, et disant de sa voix douce et claire,
-avec un imperceptible sourire de satisfaction: «_Aneim, ma tan belo!
-aneim_, c'est _allons, courage_; c'est le _animo_ des Italiens; _Tan
-belo_, c'était _Tant-Belle_, la reine des bassets à jambes torses, la
-dépisteuse, l'obstinée, la sagace, l'infatigable par excellence,
-toujours la première à la découverte, toujours la dernière à la
-retraite.
-
-Nous étions assez nombreux, mais les bois sont immenses et la
-promenade n'était plus, comme aux Pyrénées, une marche forcée sur une
-corniche qui ne permet pas de s éparpiller. Je pouvais m'en aller
-seule à la découverte sans craindre de me perdre, en me tenant à
-portée de la petite fanfare que Peyrounine sifflait à ses chiens. De
-temps en temps, je l'entendais, sous bois, admirer, à part lui, les
-prouesses de sa chienne favorite et manifester discrètement son
-orgueil en murmurant: «_Oh! ma tant belle! oh! ma tant bonne!_»
-
-Mon beau-père était enjoué et bienveillant; colère, mais tendre,
-sensible et juste. J'aurais volontiers passé ma vie auprès de cet
-aimable vieillard, et je suis certaine que nul orage domestique n'eût
-approché de nous; mais j'étais condamnée à perdre tous mes protecteurs
-naturels, et je ne devais pas conserver longtemps celui-là.
-
-Les Gascons sont de très excellentes gens, pas plus menteurs, pas plus
-ventards que les autres provinciaux, qui le sont tous un peu. Ils ont
-de l'esprit, peu d'instruction, beaucoup de paresse, de la bonté, de
-la libéralité, du coeur et du courage. Les bourgeois, à l'époque que
-je raconte, étaient, pour l'éducation et la culture de l'esprit, très
-au-dessous de ceux de ma province; mais ils avaient une gaîté plus
-vraie, le caractère plus liant, l'âme plus ouverte à la sympathie. Les
-caquets de village étaient là aussi nombreux, mais infiniment moins
-méchans que chez nous, et s'il m'en souvient bien, ils ne l'étaient
-même pas du tout.
-
-Les paysans, que je ne pus fréquenter beaucoup, car ce fut seulement
-vers la fin de mon séjour que je commençai à entendre un peu leur
-idiome, me parurent plus heureux et plus indépendans que ceux de chez
-nous. Tous ceux qui entouraient, à quelque distance, la demeure isolée
-de Guillery étaient fort aisés, et je n'en ai jamais vu aucun venir
-demander des secours. Loin de là, ils semblaient traiter d'égal à égal
-avec _monsu le varon_, et quoique très polis et même cérémonieux, ils
-avaient presque l'air de s'entendre pour lui accorder une sorte de
-protection, comme à un voisin honorable qu'ils étaient jaloux de
-récompenser. On le comblait de présens, et il vivait tout l'hiver des
-volailles et du gibier vivans qu'on lui apportait en étrennes. Il est
-vrai que c'était en échange de réfection pantagruélesque. Ce pays est
-celui de la déesse Manducée. Les jambons, les poulardes farcies, les
-oies grasses, les canards obèses, les truffes, les gâteaux de millet
-et de maïs y pleuvent comme dans cette île où Panurge se trouvait si
-bien; et la maisonnette de Guillery, si pauvre de bien-être apparent,
-était, sous le rapport de la cuisine, une abbaye de Thélème d'où nul
-ne sortait, qu'il fût noble ou vilain, sans s'apercevoir d'une notable
-augmentation de poids dans sa personne.
-
-Ce régime ne m'allait pas du tout. La sauce à la graisse était pour
-moi une espèce d'empoisonnement, et je m'abstenais souvent de manger,
-quoique ayant grand'faim au retour de la chasse. Aussi je me portais
-fort mal et maigrissais à vue d'oeil, au milieu des innombrables cages
-où les ortolans et les palombes étaient occupés à mourir
-d'indigestion.
-
-A l'automne, nous avions fait une course à Bordeaux, mon mari et moi,
-et nous avions poussé jusqu'à la Bréde, où la famille de Zoé avait une
-maison de campagne. J'eus là un très violent chagrin, dont cette
-inappréciable amie me sauva par l'éloquence du courage et de l'amitié.
-L'influence que son intelligence vive et sa parole nette eurent sur
-moi en ce moment de désespérance absolue disposa de plusieurs années
-de ma vie et fit entrer ma conscience dans un équilibre vainement
-cherché jusqu'alors. Je revins à Guillery brisée de fatigue, mais
-calme, après avoir promené sous les grands chênes plantés par
-Montesquieu des pensées enthousiastes et des méditations riantes où le
-souvenir du philosophe n'eut aucune part, je l'avoue.
-
-Et pourtant j'aurais pu faire ce jeu de mots que l'_Esprit des lois_
-était entré d'une certaine façon et à certains égards dans ma nouvelle
-manière d'accepter la vie.
-
-Nous avions descendu la Garonne pour aller à Bordeaux; la remonter
-pour retourner à Nérac eût été trop long, et je ne m'absentais pas
-trois jours sans être malade d'inquiétude sur le compte de Maurice. Le
-mot de soeur Hélène au couvent et un mot d'Aimée à Cauterets m'avaient
-mis martel en tête, au point que je me faisais et me fis longtemps de
-l'amour maternel un véritable supplice. Je me laissais surprendre par
-des terreurs imbéciles et de prétendus pressentimens. Je me souviens
-qu'un soir, ayant dîné chez des amis à La Châtre, il me passa par
-l'imagination que Nohant brûlait et que je voyais Maurice au milieu
-des flammes. J'avais honte de ma sottise et ne disais rien. Mais je
-demande mon cheval, je pars à la hâte, et j'arrive au triple galop, si
-convaincue de mon rêve, qu'en voyant la maison debout et tranquille,
-je ne pouvais en croire mes yeux.
-
-Je revins donc de Bordeaux par terre afin d'arriver plus vite. A cette
-époque, les routes manquaient ou étaient mal servies. Nous arrivâmes à
-Castel-Jaloux à minuit, et, au sortir d'une affreuse patache, je fus
-fort aise de trouver mon domestique qui avait amené nos chevaux à
-notre rencontre. Il ne nous restait que quatre lieues à faire, mais
-des lieues de pays sur un chemin détestable, par une nuit noire et à
-travers une forêt de pins immense, absolument inhabitée, un véritable
-coupe-gorge où rôdaient des bandes d'Espagnols, désagréables à
-rencontrer même en plein jour. Nous n'aperçûmes pourtant pas d'autres
-êtres vivans que des loups. Comme nous allions forcément au pas dans
-les ténèbres, ces messieurs nous suivaient tranquillement. Mon mari
-s'en aperçut à l'inquiétude de son cheval, et il me dit de passer
-devant et de bien tenir Colette pour qu'elle ne s'effrayât pas. Je vis
-alors briller deux yeux à ma droite, puis je les vis passer à gauche.
-Combien y en a-t-il? demandai-je. Je crois qu'il n'y en a que deux, me
-répondit mon mari; mais il en peut venir d'autres; ne vous endormez
-pas. C'est tout ce qu'il y a à faire.
-
-J'étais si lasse, que l'avertissement n'était pas de trop. Je me tins
-en garde, et nous gagnâmes la maison, à quatre heures du matin, sans
-accident.
-
-On était très habitué alors à ces rencontres dans les forêts de pins
-et de liéges. Il ne passait pas de jour que l'on n'entendît les
-bergers crier pour s'avertir, d'un taillis à l'autre, de la présence
-de l'ennemi. Ces bergers, moins poétiques que ceux des Pyrénées,
-avaient cependant assez de caractère, avec leurs manteaux tailladés et
-leurs fusils en guise de houlette. Leurs maigres chiens noirs étaient
-moins imposans, mais aussi hardis que ceux de la montagne.
-
-Pendant quelque temps il y eut bonne défense aussi à Guillery. Pigon
-était un métis plaine et montagne, non-seulement courageux, mais
-héroïque à l'endroit des loups. Il s'en allait, la nuit, tout seul,
-les provoquer dans les bois, et il revenait, le matin, avec des
-lambeaux de leur chair et de leur peau, attachés à son redoutable
-collier hérissé de pointes de fer. Mais un soir, hélas! on oublia de
-lui remettre son armure de guerre; l'intrépide animal partit pour sa
-chasse nocturne et ne revint pas.
-
-L'hiver fut un peu plus rude que de coutume en ce pays. La Garonne
-déborda et, par contre, ses affluens. Nous fûmes bloqués pendant
-quelques jours; les loups affamés devinrent très hardis; ils mangèrent
-tous nos jeunes chiens. La maison était bâtie en pleine campagne, sans
-cour ni clôture d'aucune sorte. Ces bêtes sauvages venaient donc
-hurler sous nos fenêtres, et il y en eut une qui s'amusa, pendant une
-nuit, à ronger la porte de notre appartement, situé au niveau du sol.
-Je l'entendais fort bien. Je lisais dans une chambre, mon mari dormait
-dans l'autre. J'ouvris la porte vitrée et appelai Pigon, pensant que
-c'était lui qui revenait et voulait entrer. J'allais ouvrir le volet,
-quand mon mari s'éveilla et me cria: «Eh non, non, c'est le loup!»
-Telle est la tranquillité de l'habitude, que mon mari se rendormit sur
-l'autre oreille et que je repris mon livre, tandis que le loup
-continuait à manger la porte. Il ne put l'entamer beaucoup, elle était
-solide; mais il la mâchura de manière à y laisser ses traces. Je ne
-crois pas qu'il eût de mauvais desseins. Peut-être était-ce un jeune
-sujet qui voulait faire ses dents sur le premier objet venu, à la
-manière des jeunes chiens.
-
-Un jour que, vers le coucher du soleil, mon beau-père allait voir un
-de ses amis à une demi-lieue de maison, il rencontra à mi-chemin, un
-loup, puis deux, puis trois, et en un instant il en compta quatorze.
-Il n'y fit pas grande attention; les loups n'attaquent guère, ils
-suivent: ils attendent que le cheval s'effraie, qu'il renverse son
-cavalier, ou qu'il bronche et tombe avec lui. Alors il faut se relever
-vite; autrement ils vous étranglent. Mon beau-père, ayant un cheval
-habitué à ces rencontres, continua assez tranquillement sa route; mais
-lorsqu'il s'arrêta à la grille de son voisin pour sonner, un de ses
-quatorze acolytes sauta au flanc de son cheval et mordit le bord de
-son manteau. Il n'avait pour défense qu'une cravache, dont il
-s'escrima sans effrayer l'ennemi; alors il imagina de sauter à terre
-et de secouer violemment son manteau au nez des assaillans, qui
-s'enfuirent à toutes jambes. Cependant il avouait avoir trouvé la
-grille bien lente à s'ouvrir et l'avoir vue enfin ouverte avec une
-grande satisfaction.
-
-Cette aventure du vieux colonel était déjà ancienne. A l'époque de mon
-récit, il était si goutteux qu'il fallait deux hommes pour le mettre
-sur son cheval et l'en faire descendre. Pourtant, lorsqu'il était sur
-son petit bidet brun miroité, à crinière blonde, malgré sa grosse
-houppelande, ses longues guêtres en drap olive et ses cheveux blancs
-flottant au vent, il avait encore une tournure martiale et maniait
-tout doucement sa monture mieux qu'aucun de nous.
-
-J'ai parlé des bandes d'Espagnols qui couraient le pays. C'étaient des
-Catalons principalement, habitans nomades du revers des Pyrénées. Les
-uns venaient chercher de l'ouvrage comme journaliers et inspiraient
-assez de confiance malgré leur mauvaise mine; les autres arrivaient
-par groupes avec des troupeaux de chèvres qu'ils faisaient pâturer
-dans les vastes espaces incultes des landes environnantes; mais ils
-s'aventuraient souvent sur la lisière des bois, où leurs bêtes étaient
-fort nuisibles. Les pourparlers étaient désagréables. Ils se
-retiraient sans rien dire, prenaient leur distance, et, maniant la
-fronde ou lançant le bâton avec une grande adresse, ils vous donnaient
-avis de ne pas trop les déranger à l'avenir. On les craignait
-beaucoup, et j'ignore si on est parvenu à se débarrasser de leur
-parcours. Mais je sais que cet abus persistait encore il y a quelques
-années, et que des propriétaires avaient été blessés et même tués dans
-ces combats.
-
-C'était pourtant la même race d'hommes que ces montagnards austères
-dont j'avais envié aux Pyrénées le poétique destin. Ils étaient fort
-dévots, et qui sait s'ils ne croyaient pas consacrer comme un droit
-religieux l'occupation de nos landes par leurs troupeaux? Peut-être
-regardaient-ils cette terre immense et quasi-déserte comme un pays que
-Dieu leur avait livré, et qu'ils devaient défendre en son nom, contre
-les envahissemens de la propriété individuelle.
-
-C'était donc un pays de loups et de brigands que Guillery, et pourtant
-nous y étions tranquilles et joyeux. On s'y voyait beaucoup. Les
-grands et petits propriétaires d'alentour n'ayant absolument rien à
-faire, et cultivant, en outre, le goût de ne rien faire, leur vie se
-passait en promenades, en chasses, en réunions et en repas les uns
-chez les autres.
-
-Le liége est un produit magnifiquement lucratif de ces contrées. C'est
-le seul coin de la France où il pousse abondamment; et, comme il
-reste fort supérieur en qualité à celui de l'Espagne, il se vend fort
-cher. J'étais étonnée quand mon beau-père, me montrant un petit tas
-d'écorces d'arbres empilées sous un petit hangar, me disait: «Voici la
-récolte de l'année, quatre cents francs de dépense et vingt-cinq mille
-francs de profit net.»
-
-Le chêne-liége est un gros vilain arbre en été. Son feuillage est rude
-et terne; son ombre épaisse étouffe toute végétation autour de lui, et
-le soin qu'on prend de lui enlever son écorce, qui est le liége même,
-jusqu'à la naissance des maîtresses branches, le laisse dépouillé et
-difforme. Les plus frais de ces écorchés sont d'un rouge sanglant,
-tandis que d'autres, brunis déjà par un commencement de nouvelle peau,
-sont d'un noir brûlé ou enfumé, comme si un incendie avait passé et
-pris ces géans jusqu'à la ceinture. Mais, l'hiver, cette verdure
-éternelle a son prix. La seule chose dont j'eusse vraiment peur dans
-ces bois, c'était des troupeaux innombrables de cochons tachetés de
-noir, qui erraient en criant, d'un ton aigre et sauvage, à la dispute
-de la glandée.
-
-Le _surier_ ou chêne-liége n'exige aucun soin. On ne le taille ni ne
-le dirige. Il se fait sa place, et vit enchanté d'un sable aride en
-apparence. A vingt ou trente ans, il commence à être bon à écorcher. A
-mesure qu'il prend de l'âge, sa peau devient meilleure et se
-renouvelle plus vite, car dès lors tous les dix ans on procède à sa
-toilette en lui faisant deux grandes incisions verticales en temps
-utile. Puis, quand il a pris soin lui-même d'aider, par un travail
-naturel préalable, au travail de l'ouvrier, celui-ci lui glisse un
-petit outil _ad hoc_ entre cuir et chair, et s'empare aisément du
-liége, qui vient en deux grands morceaux proprement coupés. Je ne sais
-pourquoi cette opération me répugnait comme une chose cruelle.
-Pourtant ces arbres étranges ne paraissaient pas en souffrir le moins
-du monde et grandissaient deux fois centenaires sous le régime de
-cette décortication périodique[2].
-
- [2] Le grand débit du liége ne consiste pas dans les bouchons,
- auxquels on ne sacrifie que les rognures et le rebut; il
- s'expédie en planches d'écorce que l'on décourbe et aplatit, et
- dont on tapisse tous les appartemens riches en Russie, entre la
- muraille et la tenture. C'est donc une denrée d'une cherté
- excessive, puisqu'elle croît sur un rayon de peu d'étendue.
-
-Les _pignades_ (bois de pins) de futaie n'étaient guère plus gaies que
-les _surettes_ (bois de liéges). Ces troncs lisses et tous semblables
-comme des colonnes élancées, surmontés d'une grosse tête ronde d'une
-fraîcheur monotone, cette ombre impénétrable, ces blessures d'où
-pleurait la résine, c'était à donner le spleen quand on avait à faire
-une longue route sans autre distraction que ce que mon beau-père
-appelait _compter les orangers lanusquets_. Mais, en revanche, les
-jeunes bois, coupés de petits chemins de sable bien sinueux et
-ondulés, les petits ruisseaux babillant sous les grandes fougères, les
-folles clairières tourbeuses qui s'ouvraient sur la lande immense,
-infinie, rase et bleue comme la mer; les vieux manoirs pittoresques,
-géans d'un autre âge, qui semblaient grandir de toute la petitesse,
-particulière à ce pays, des modernes constructions environnantes,
-enfin, la chaîne des Pyrénées, qui, malgré la distance de trente
-lieues à vol d'oiseau, tout à coup, en de certaines dispositions de
-l'atmosphère, se dressait à l'horizon comme une muraille d'argent
-rosé, dentelée de rubis; c'était, en somme, une nature intéressante
-sous un climat délicieux.
-
-A une demi-lieue nous allions voir, chaque semaine, la marquise de
-Lusignan, belle et aimable châtelaine du très romantique et imposant
-manoir de Xaintrailles. Lahire était un peu plus loin. A Buzet, dans
-les splendides plaines de la Garonne, la famille de Beaumont nous
-attirait par des réunions nombreuses et des charades en action dans un
-château magnifique. De Logareil, à deux pas de chez nous, à travers
-bois, le bon Auguste Berthet venait chaque jour. D'ailleurs, venaient
-Grammont, Trinqueléon et le bon petit médecin Larnaude. De Nérac
-venaient Lespinasse, d'Ast et tant d'autres que je me rappelle avec
-affection, tous gens aimables, pleins de bienveillance et de sympathie
-pour moi, hommes et femmes; bons enfans, actifs et jeunes, même les
-vieux, vivant en bonne intelligence, sans distinction de caste et sans
-querelles d'opinion. Je n'ai gardé de ce pays-là que des souvenirs
-doux et charmans.
-
-J'espérais voir à Nérac ma chère Fanelly, devenue Mme le Franc de
-Pompignan. Elle était à Toulouse ou à Paris, je ne sais plus. Je ne
-trouvai que sa soeur Aména, une charmante femme aussi, avec qui j'eus
-le plaisir de parler du couvent.
-
-Nous allâmes achever l'hiver à Bordeaux, où nous trouvâmes l'agréable
-société des eaux de Cauterets, et où je fis connaissance avec les
-oncles, tantes, cousins et cousines de mon mari, tous gens très
-honorables et qui me témoignèrent de l'amitié.
-
-Je voyais tous les jours ma chère Zoé, ses soeurs et ses frères. Un
-jour que j'étais chez elle sans Maurice, mon mari entra brusquement,
-très pâle, en me disant: «_Il est mort!_» Je crus que c'était Maurice;
-je tombai sur mes genoux. Zoé, qui comprit et entendit ce qu'ajoutait
-mon mari, me cria vite: «_Non, non, votre beau-père!_» Les entrailles
-maternelles sont féroces: j'eus un violent mouvement de joie; mais ce
-fut un éclair. J'aimais véritablement mon vieux papa, et je fondis en
-larmes.
-
-Nous partîmes le jour même pour Guillery, et nous passâmes une
-quinzaine auprès de Mme Dudevant. Nous la trouvâmes dans la chambre
-même où, en deux jours, son mari était mort d'une attaque de goutte
-dans l'estomac. Elle n'était pas encore sortie de cette chambre
-qu'elle avait habitée une vingtaine d'années avec lui, et où les deux
-lits restaient côte à côte. Je trouvai cela touchant et respectable.
-C'était de la douleur comme je la comprenais, sans effroi ni dégoût de
-la mort d'un être bien-aimé. J'embrassai Mme Dudevant avec une
-véritable effusion, et je pleurai tant tout le jour auprès d'elle, que
-je ne songeai pas à m'étonner de ses yeux secs et de son air
-tranquille. Je pensais d'ailleurs que l'excès de la douleur retenait
-les larmes et qu'elle devait affreusement souffrir de n'en pouvoir
-répandre; mais mon imagination faisait tous les frais de cette
-sensibilité refoulée. Mme Dudevant était une personne glacée autant
-que glaciale. Elle avait certainement aimé son excellent compagnon, et
-elle le regrettait autant qu'il lui était possible; mais elle était de
-la nature des liéges, elle avait une écorce très épaisse qui la
-garantissait du contact des choses extérieures; seulement cette écorce
-tenait bien et ne tombait jamais.
-
-Ce n'est pas qu'elle ne fût aimable: elle était gracieuse à la
-surface, un grand savoir-vivre lui tenant lieu de grâce véritable.
-Mais elle n'aimait réellement personne et ne s'intéressait à rien qu'à
-elle-même. Elle avait une jolie figure douce sur un corps plat,
-osseux, carré et large d'épaules. Cette figure donnait confiance,
-mais la face seule ne traduit pas l'organisation entière. En regardant
-ses mains sèches et dures, ses doigts noueux et ses grands pieds, on
-sentait une nature sans charme, sans nuances, sans élans ni retours de
-tendresse. Elle était maladive, et entretenait la maladie par un
-régime de petits soins dont le résultat était l'étiolement. Elle était
-vêtue en hiver de quatorze jupons qui ne réussissaient pas à arrondir
-sa personne. Elle prenait mille petites drogues, faisait à peine
-quelques pas autour de sa maison, quand elle rencontrait, un jour par
-mois, le temps désirable. Elle parlait peu et d'une voix si mourante,
-qu'on se penchait vers elle avec le respect instinctif qu'inspire la
-faiblesse. Mais dans son sourire banal il y avait quelque chose d'amer
-et de perfide dont, par momens, j'étais frappée et que je ne
-m'expliquais pas. Ses complimens cachaient les petites aiguilles fines
-d'une intention épigrammatique. Si elle eût eu de l'esprit, elle eût
-été méchante.
-
-Je ne crois pourtant pas qu'elle fût foncièrement mauvaise. Privée de
-santé et de courage, elle était aigrie intérieurement, et, à force de
-se tenir sur la défensive contre le froid et le chaud, et de se défier
-de tous les agens extérieurs qui pouvaient apporter dans son état
-physique une perturbation quelconque, elle en était venue à étendre
-ces précautions et cette abstention aux choses morales, aux affections
-et aux idées. Elle n'en était que plus tendue et plus nerveuse, et,
-quand elle était surprise par la colère, on pouvait s'émerveiller de
-voir ce corps brisé retrouver une vigueur fébrile, et d'entendre cette
-voix languissante et cette parole doucereuse prendre un accent très
-âpre et trouver des expressions très énergiques.
-
-Elle était, je crois, tout à fait impropre à gouverner ses affaires,
-et quand elle se vit à la tête de sa maison et de sa fortune, il se
-fit en elle une crise d'effroi et d'inquiétude égoïste qui la
-conduisit spontanément à l'avarice, à l'ingratitude et à une sorte de
-fausseté. Ennuyée de sa froide oisiveté, elle attira tour à tour
-auprès d'elle des amis, des parens, ceux de son mari et les siens.
-Elle exploita leurs dévouemens successifs, ne put vivre avec aucun
-d'eux et s'amusa à les tromper tous en morcelant sa fortune entre
-plusieurs héritiers qu'elle connaissait à peine, et en frustrant d'une
-récompense méritée jusqu'à de vieux serviteurs qui lui avaient
-consacré trente ans de soins et de fidélité.
-
-Elle était riche par elle-même, et n'ayant pas d'enfans, même
-adoptifs, il semble qu'elle eût dû abandonner à son beau-fils au moins
-une partie de l'héritage paternel. Il n'en fut rien. Elle s'était
-assuré de longue main, par testament, la jouissance de cette petite
-fortune, et même elle avait tenté d'en saisir la possession par la
-rédaction d'une clause qui se trouva, heureusement pour l'avenir de
-mon mari, contraire aux droits que la loi lui assurait.
-
-Mon mari, connaissant d'avance les dispositions testamentaires de son
-père, ne fut pas surpris de ne voir aucun changement dans sa
-situation. Il resta très soumis, et aussi tendre qu'il lui fut
-possible auprès de sa belle-mère, espérant qu'elle lui ferait plus
-tard la part meilleure; mais ce fut en pure perte. Elle ne l'aima
-jamais, le chassa de son lit de mort et ne lui laissa que ce qu'elle
-n'avait pu lui ôter.
-
-Cette pauvre femme m'a fait, à moi, sous d'autres rapports, tout le
-mal qu'elle a pu, mais je l'ai toujours plainte. Je ne connais pas
-d'existence qui mérite plus de pitié que celle d'une personne riche,
-sans postérité, qui se sent entourée d'égards qu'elle peut croire
-intéressés, et qui voit dans tous ceux qui l'approchent des aspirans à
-ses largesses. Être égoïste par instinct avec cela, c'est trop, car
-c'est le complément d'une destinée stérile et amère.
-
-Nous retournâmes à Bordeaux, puis encore à Guillery au mois de mai,
-et, cette fois, le pays ne me parut pas agréable. Ce sable fin devient
-si léger quand il est sec, que le moindre pas le soulève en nuages
-ardens qu'on avale quoi qu'on fasse. Nous passâmes l'été à Nohant, et,
-de cette époque jusqu'à 1831, je ne fis plus que de très courtes
-absences.
-
-Ce fut donc une sorte d'établissement que je regardai comme définitif
-et qui décida de mon avenir conjugal. C'était, en apparence, le parti
-le plus sage à prendre que de vivre chez soi modestement et dans un
-milieu restreint, toujours le même. Pourtant, il eût mieux valu
-poursuivre une vie nomade et des relations nombreuses. Nohant est une
-retraite austère par elle-même, élégante et riante d'aspect par
-rapport à Guillery, mais, en réalité, plus solitaire, et pour ainsi
-dire imprégnée de mélancolie. Qu'on s'y rassemble, qu'on la remplisse
-de rires et de bruit, le fond de l'âme n'en reste pas moins sérieux et
-même frappé d'une espèce de langueur qui tient au climat et au
-caractère des hommes et des choses environnantes. Le Berrichon est
-lourd. Quand, par exception, il a la tête vive et le sang chaud, il
-s'expatrie, irrité de ne pouvoir rien agiter autour de lui; ou, s'il
-est condamné à rester chez nous, il se jette dans le vin et la
-débauche, mais tristement, à la manière des Anglais, dont le sang a
-été mêlé plus qu'on ne croit à sa race. Quand un Gascon est gris, un
-Berrichon est déjà ivre, et quand l'autre est un peu ivre, limite
-qu'il ne dépassera guère, le Berrichon est complétement _saoûl_ et ira
-s'abêtissant jusqu'à ce qu'il tombe. Il faut bien dire ce vilain mot,
-le seul qui peigne l'effet de la boisson sur les gens d'ici. La
-mauvaise qualité du vin y est pour beaucoup; mais dans l'intempérance
-avec laquelle on en use, il faut bien voir une fatalité de ce
-tempérament mélancolique et flegmatique qui ne supporte pas
-l'excitation, et qui s'efforce de l'éteindre dans l'abrutissement.
-
-En dehors des ivrognes, qui sont nombreux, et dont le désordre réduit
-les familles à la misère ou au désespoir, la population est bonne et
-sage, mais froide et rarement aimable. On se voit peu, l'agriculture
-est peu avancée, pénible, patiente et absorbante pour le propriétaire.
-Le vivre est cher, relativement au Midi. L'hospitalité se fait donc
-rare, pour garder, à l'occasion, l'apparence du faste; et, par dessus
-tout, il y a une paresse, un effroi de la locomotion qui tiennent à la
-longueur des hivers, à la difficulté des transports et encore plus à
-la torpeur des esprits.
-
-Il y a vingt-cinq ans, cette manière d'être était encore plus
-tranchée; les routes étaient plus rares et les hommes plus casaniers.
-Ce beau pays, quoique assez habité et bien cultivé, était complétement
-morne, et mon mari était comme surpris et effrayé du silence solennel
-qui plane sur nos champs dès que le soleil emporte avec lui les bruits
-déjà rares et contenus du travail. Là, point de loups qui hurlent,
-mais aussi plus de chants et de rires, plus de cris de bergers et de
-clameurs de chasse. Tout est paisible, mais tout est muet. Tout
-repose, mais tout semble mort.
-
-J'ai toujours aimé ce pays, cette nature et ce silence. Je n'en chéris
-pas seulement le charme, j'en subis le poids, et il m'en coûte de le
-secouer, quand même j'en vois le danger. Mais mon mari n'était pas né
-pour l'étude et la méditation. Quoique Gascon, il n'était pas non plus
-naturellement enjoué. Sa mère était Espagnole, son père descendait de
-l'Écossais Law. La réflexion ne l'attristait pas, comme moi. Elle
-l'irritait. Il se fût soutenu dans le Midi. Le Berry l'accabla. Il le
-détesta longtemps: mais quand il en eut goûté les distractions et
-contracté les habitudes, il s'y cramponna comme à une seconde patrie.
-
-Je compris bientôt que je devais m'efforcer d'étendre mes relations,
-que la vieillesse et la maladie de ma grand'mère avaient beaucoup
-restreintes et que mes années d'absence avaient encore refroidies. Je
-retrouvai mes compagnons d'enfance, qui, en général, ne plurent pas à
-M. Dudevant. Il se fit d'autres amis. J'acceptai franchement ceux qui
-me furent sympathiques sur quelque point, et j'attirai de plus loin
-ceux qui devaient convenir à lui comme à moi.
-
-Le bon James et son excellente femme, ma chère mère Angèle, vinrent
-passer deux ou trois mois avec nous. Puis leur soeur, Mme Saint-Aignan
-avec ses filles. L'aînée, Félicie, était un ange.
-
-Les Malus vinrent aussi. Le plus jeune, Adolphe; un coeur d'or, ayant
-été malade chez nous, nous lui fîmes la conduite jusqu'à Blois, avec
-mon frère, et nous vîmes le vieux château, alors converti en caserne
-et en poudrière, et abandonné aux dégradations des soldats, dont le
-bruit et le mouvement n'empêchaient pas certains corps de logis d'être
-occupés par des myriades d'oiseaux de proie. Dans le bâtiment de
-Gaston d'Orléans, le guano des hibous et des chouettes était si épais
-qu'il était impossible d'y pénétrer.
-
-Je n'avais jamais vu une aussi belle chose de la renaissance que ce
-vaste monument, tout abandonné et dévasté qu'il était. Je l'ai revu
-restauré, lambrissé, admirablement rajeuni et pour ainsi dire retrouvé
-sous les outrages du temps et de l'incurie; mais ce que je n'ai pas
-retrouvé, moi, c'est l'impression étrange et profonde que je subis la
-première fois, lorsque au lever du soleil, je cueillis des violiers
-jaunes dans les crevasses des pierres fatidiques de l'observatoire de
-Catherine de Médicis.
-
-En 1827, nous passâmes une quinzaine aux eaux du Mont-d'Or. J'avais
-fait une chute, et souffris longtemps d'une entorse. Maurice vint avec
-nous. Il se faisait gamin et commençait à regarder la nature avec ses
-grands yeux attentifs, tout au beau milieu de son vacarme.
-
-L'Auvergne me sembla un pays adorable. Moins vaste et moins sublime
-que les Pyrénées, il en avait la fraîcheur, les belles eaux et les
-recoins charmans. Les bois de sapins sont même plus agréables que les
-épicéas des grandes montagnes. Les cascades, moins terribles, ont de
-plus douces harmonies, et le sol, moins tourmenté par les orages et
-les éboulemens, se couvre partout de fleurs luxuriantes.
-
-Ursule était venue vivre chez moi en qualité de femme de charge. Cela
-ne put durer. Il y eut incompatibilité d'humeur entre elle et mon
-mari. Elle m'en voulut un peu de ne pas m'être prononcée pour elle.
-Elle me quitta presque fâchée, et puis, tout aussitôt, elle comprit
-que je n'avais pas dû agir autrement et me rendit son amitié, qui ne
-s'est jamais démentie depuis. Elle se maria à La Châtre avec un
-excellent homme qui l'a rendue heureuse, et elle est maintenant le
-seul être avec qui je puisse, sans lacune notable, repasser toute ma
-vie, depuis la première enfance jusqu'au demi-siècle accompli.
-
-Les élections de 1827 signalèrent un mouvement d'opposition très
-marqué et très général en France. La haine du ministère Villèle
-produisit une fusion définitive entre les libéraux et les
-bonapartistes, qu'ils fussent noblesse ou bourgeoisie. Le peuple resta
-étranger au débat dans notre province; les fonctionnaires seuls
-luttaient pour le ministère; pas tous, cependant. Mon cousin Auguste
-de Villeneuve vint du Blanc voter à La Châtre, et, quoique
-fonctionnaire éminent (il était toujours trésorier de la ville de
-Paris), il se trouva d'accord avec mon mari et ses amis pour nommer M.
-Duris-Dufresne. Il passa quelques jours chez nous et me témoigna,
-ainsi qu'à Maurice, qu'il appelait son grand-oncle, beaucoup
-d'affection. J'oubliai qu'il m'avait fort blessée autrefois, en
-voyant qu'il ne s'en doutait pas et me traitait paternellement.
-
-M. Duris-Dufresne, beau-frère du général Bertrand, était un
-républicain de vieille roche. C'était un homme d'une droiture antique,
-d'une grande simplicité de coeur, d'un esprit aimable et bienveillant.
-J'aimais ce type d'un autre temps, encore empreint de l'élégance du
-Directoire, avec des idées et des moeurs plus laconiennes. Sa petite
-perruque rase et ses boucles d'oreilles donnaient de l'originalité à
-sa physionomie vive et fine. Ses manières avaient une distinction
-extrême. C'était un _jacobin_ fort sociable.
-
-Mon mari, s'occupant beaucoup d'opposition à cette époque, était
-presque toujours à la ville. Il désira s'y créer un centre de réunion
-et y louer une maison où nous donnâmes des bals et des soirées qui
-continuèrent même après la nomination de M. Duris-Dufresne.
-
-Mais nos réceptions donnèrent lieu à un scandale fort comique. Il y
-avait alors, et il y a encore un peu à La Châtre, deux ou trois
-_sociétés_, qui, de mémoire d'homme, ne s'étaient mêlées à la danse.
-Les distinctions entre la première, la seconde et la troisième étaient
-fort arbitraires, et la délimitation insaisissable pour qui n'avait
-pas étudié à fond la matière.
-
-Bien qu'en _guerre_ d'opinions avec la sous-préfecture, j'étais fort
-liée avec M. et Mme de Périgny, couple aimable et jeune, avec qui
-j'avais les meilleures relations de voisinage. Eux aussi voulurent
-ouvrir leur salon; leur position leur en faisait une sorte de devoir,
-et nous convîmes de simplifier de détail des invitations en nous
-servant de la même liste.
-
-Je leur communiquai la mienne, qui était fort générale, et où
-naturellement j'avais inscrit toutes les personnes que je connaissais
-tant soit peu. Mais, ô abomination, il se trouva que plusieurs des
-familles que j'aimais et estimais à plus juste titre étaient reléguées
-au second et au troisième rang dans les us et coutumes de
-l'aristocratie bourgeoise de La Châtre. Aussi, quand ces hauts
-personnages se virent en présence de leurs _inférieurs_, il y eut
-colère, indignation, malédiction sur l'arrogant sous-préfet qui
-n'avait agi ainsi, disait-on, que pour marquer son mépris à tous les
-gens du pays, en les mettant _comme des oeufs dans le même panier_.
-
- La semaine suivante,
- Le punch est préparé;
- La maîtresse est brillante,
- Le salon est ciré.
- Il vint trois invités, de chétive encolure:
- Dans la ville on disait: bravo!
- On donne un bal incognito
- A la sous-préfecture.
-
-Ce couplet d'une chanson que je fis le soir même avec Duteil, contient
-en peu de mots le récit véridique de l'immense événement. En la
-relisant, je vois que, sans être bien drôle, cette chanson est
-affaire de moeurs locales, et qu'elle mérite de rester dans les
-archives de la tradition... à La Châtre! Elle est intitulée: _Soirée
-administrative_, ou le _Sous-préfet philosophe_. Voici les deux
-premiers couplets qui résument l'affaire. C'est sur l'air des
-_Bourgeois de Chartres_:
-
- Habitans de La Châtre,
- Nobles, bourgeois, vilains,
- D'un petit gentillâtre
- Apprenez les dédains:
- Ce jeune homme, égaré par la philosophie,
- Oubliant, dans sa déraison,
- Les usages et le bon ton
- Vexe la bourgeoisie.
-
- Voyant que dans la ville
- Plus d'un original
- Tranche de l'homme habile
- Et se dit libéral,
- A nos tendres moitiés qui frondent la noblesse,
- Il crut plaire en donnant un bal.
- Où chacun put d'un pas égal
- Aller comme à la messe.
-
-On a vu le dénouement. La chanson faillit le pousser jusqu'au
-tragique. Elle avait été faite au coin du feu de Périgny, et devait
-rester entre nous; mais Duteil ne put se tenir de la chanter. On la
-retint, on la copia; elle passa dans toutes les mains et souleva des
-tempêtes. Au moment où je l'avais complétement oubliée, je vis des
-yeux féroces et j'entendis des cris de rage autour de moi. Cela eut le
-bon résultat de détourner la foudre de la tête de mes amis Périgny et
-de l'attirer sur la mienne. Les plus gros bonnets de l'endroit firent
-serment de ne point m'honorer de leur présence; Périgny, piqué de tant
-de sottise, ferma son salon. Je laissai le mien ouvert et augmentai
-mes invitations à la seconde société. C'était la meilleure leçon à
-donner à la première, car n'étant pas fonctionnaire, j'avais le droit
-de me passer d'elle. Mais sa rancune ne tint pas contre deux ou trois
-soupers. D'ailleurs, dans cette _première_, j'avais d'excellens amis
-qui se moquaient de la conspiration et qui trahissaient ouvertement
-_la bonne cause_. Mon salon fut donc si rempli qu'on s'y étouffait, et
-la confusion y fut telle que les dames de la première et de la seconde
-race se laissèrent entraîner à se toucher le bout des doigts pour
-faire la figure de contre-danse qu'on appelle le _moulinet_. Quelques
-orthodoxes dirent que c'était une _cohue_. Je m'amusai à les remercier
-très humblement de l'honneur qu'ils me faisaient de venir chez moi,
-bien que je fusse de la troisième société. On cria anathème, mais on
-n'en mangea pas moins les pâtés, et on n'en fêta pas moins le
-champagne de l'insurrection. Ce fut le signal d'une grande décadence
-dans les constitutions hiérarchiques de cette petite oligarchie.
-
-Au mois de septembre 1828, ma fille Solange vint au monde à Nohant. Le
-médecin arriva quand je dormais déjà et que la pouponne était habillée
-et parée de ses rubans roses. J'avais beaucoup désiré avoir une
-fille, et cependant je n'éprouvai pas la joie que Maurice m'avait
-donnée. Je craignais que ma fille ne vécût pas, parce que j'étais
-accouchée avant terme, à la suite d'une frayeur. Ma petite nièce
-Léontine ayant fait un mauvais rêve, la veille au soir, s'était mise à
-jeter des cris si aigus dans l'escalier où elle s'était élancée pour
-appeler sa mère, que je m'imaginai qu'elle avait roulé les marches et
-qu'elle était brisée. Je commençai aussitôt à sentir des douleurs, et
-en m'éveillant le lendemain, je n'eus que le temps de préparer les
-petits bonnets et les petites brassières, qu'heureusement j'avais
-terminés.
-
-Je me souviens de l'étonnement d'un de nos amis de Bordeaux qui était
-venu nous voir, quand il me trouva, de grand matin, seule au salon,
-dépliant et arrangeant la layette, qui était encore en partie dans ma
-boîte à ouvrage. «Que faites-vous donc là? me dit-il.--Ma foi, vous le
-voyez, lui répondis-je, je me dépêche pour quelqu'un qui arrive plus
-tôt que je ne pensais.»
-
-Mon frère, qui avait vu ma frayeur de la veille à propos de sa fille,
-et qui m'aimait véritablement quand il avait sa tête, courut ventre à
-terre pour amener le médecin. Tout était fini quand il revint, et il
-eut une si grande joie de voir l'enfant vivant qu'il était comme fou.
-Il vint m'embrasser et me rassurer en me disant que ma fille était
-belle, forte, et qu'elle vivrait. Mais je ne me tranquillisai
-intérieurement qu'au bout de quelques jours, en la voyant venir à
-merveille.
-
-Au retour de ce temps de galop, mon frère était affamé. On se mit à
-table, et deux heures après, rentra chez moi tellement ivre que
-croyant s'asseoir sur le pied de mon lit, il tomba sur son derrière au
-milieu de la chambre. J'avais encore les nerfs très excités, j'eus un
-tel fou rire qu'il s'en aperçut et fit de grands efforts pour
-retrouver ses idées. «Eh bien, je suis gris, me dit-il, voilà tout.
-Que veux-tu? j'ai été très ému, très inquiet, ce matin, ensuite, j'ai
-été très content, très heureux, et c'est la joie qui m'a grisé; ce
-n'est pas le vin, je te jure, c'est l'amitié que j'ai pour toi qui
-m'empêche de me tenir sur mes jambes.» Il fallait bien pardonner en
-vue d'un si beau raisonnement.
-
-Je passai l'hiver suivant à Nohant. Au printemps de 1829, j'allai à
-Bordeaux avec mon mari et mes deux enfans. Solange était sevrée et
-elle était devenue la plus robuste des deux.
-
-A l'automne, j'allai passer à Périgueux quelques jours auprès de
-Félicie Mollier, une de mes amies du Berri. Je poussai jusqu'à
-Bordeaux pour embrasser Zoé. Le froid me prit en route, et j'en
-souffris beaucoup au retour.
-
-Enfin, en 1830, je fis avec Maurice, au mois de mai, je crois, une
-course rapide de Nohant à Paris. J'oublie ou je confonds les époques
-de trois ou quatre autres apparitions de quelques jours à Paris, avec
-ou sans mon mari. L'une eut pour but une consultation sur ma santé,
-qui s'était beaucoup altérée. Broussais me dit que j'avais un
-anévrisme au coeur; Landré-Beauvais, que j'étais phthysique; Rostan,
-que je n'avais rien du tout.
-
-Malgré ces courts déplacemens annuels, je peux dire que, de 1826 à
-1831, j'avais constamment vécu à Nohant. Jusque-là, malgré des ennuis
-et des chagrins sérieux, je m'y étais trouvée dans les meilleures
-conditions possibles pour ma santé morale. A partir de ce moment-là,
-l'équilibre entre les peines et les satisfactions se trouva rompu. Je
-sentis la nécessité de prendre un parti. Je le pris sans hésiter, et
-mon mari y donna les mains: j'allai vivre à Paris avec ma fille,
-moyennant un arrangement qui me permettait de revenir tous les trois
-mois passer trois mois à Nohant; et, jusqu'au moment où Maurice entra
-au collége à Paris, je suivis très exactement le plan que je m'étais
-tracé. Je le laissais entre les mains d'un précepteur qui était avec
-nous déjà depuis deux ans, et qui a toujours été, depuis ce temps-là,
-un de mes amis les plus sûrs et les plus parfaits. Ce n'était pas
-seulement un instituteur pour mon fils, c'était un compagnon, un frère
-aîné, presque une mère. Pourtant il m'était impossible de me séparer
-de Maurice pour longtemps et de ne pas veiller sur lui la moitié de
-l'année.
-
-J'ai dû esquisser rapidement ces jours de retraite et d'apparente
-inaction. Ce n'est pas qu'ils ne soient remplis pour moi de souvenirs;
-mais l'action de ma volonté y fut tellement intérieure et ma
-personnalité s'y effaça si bien, que je n'aurais à raconter que
-l'histoire des autres autour de moi; et c'est un droit que je ne crois
-avoir que dans de certaines limites, surtout à l'égard de certaines
-personnes.
-
-Pour ne pas revenir en arrière et pour résumer cependant le résultat
-de ces années écoulées sur l'histoire de ma propre vie, je dirai ce
-que j'étais lorsque, dans l'hiver de 1831, je vins à Paris avec
-l'intention d'écrire.
-
-
-
-
-CHAPITRE VINGT-CINQUIEME.[3]
-
- Coup d'oeil rétrospectif sur quelques années esquissées dans le
- précédent chapitre.--Intérieur troublé.--Rêves évanouis.--Ma
- religion.--Question de la liberté de s'abstenir de culte
- extérieur.--Mort douce d'une idée fixe.--Mort d'un
- _cricri_.--Projets d'un avenir à ma guise, vagues, mais
- persistans.--Pourquoi ces projets.--La gestion d'une année de
- revenu.--Ma démission.--Sorte d'interdiction de fait.--Mon
- frère et sa passion fâcheuse.--Les vents salés, les figures
- salées.--Essai d'un petit métier.--Le musée de
- peinture.--Révélation de l'art, sans certitude d'aucune
- spécialité.--Inaptitude pour les sciences naturelles, malgré
- l'amour de la nature.--On m'accorde une pension et la
- liberté.--Je quitte Nohant pour trois mois.
-
-
-J'avais énormément vécu dans ce peu d'années. Il me semblait même
-avoir vécu cent ans sous l'empire de la même idée, tant je me sentais
-lasse d'une gaîté sans expansion, d'un intérieur sans intimité, d'une
-solitude que le bruit de l'ivresse rendait plus absolue autour de moi.
-Je n'avais pourtant à me plaindre sérieusement d'aucun mauvais
-procédé direct, et quand cela même eût été, je n'aurais pas consenti à
-m'en apercevoir. Le désordre de mon pauvre frère et de ceux qui se
-laissaient entraîner avec lui n'en était pas venu à ce point que je ne
-me sentisse plus leur inspirer une sorte de crainte qui n'était pas de
-la condescendance, mais un respect instinctif. J'y avais mis, de mon
-côté, toute la tolérance possible. Tant que l'on se bornait à être
-radoteur, fatigant, bruyant, malade même et fort dégoûtant, je tâchais
-de rire, et je m'étais même habituée à supporter un ton de
-plaisanterie qui dans le principe m'avait révoltée. Mais quand les
-nerfs se mettaient de la partie, quand on devenait obscène et
-grossier, quand mon pauvre frère lui-même, si longtemps soumis et
-repentant devant mes remontrances, devenait brutal et méchant, je me
-faisais sourde, et dès que je le pouvais, je rentrais, sans faire
-semblant de rien, dans ma petite chambre.
-
- [3] Le baron Petiet me prie de rectifier des erreurs de mémoire
- qui le concernent. Je l'ai confondu avec son frère le général,
- aujourd'hui député au Corps législatif. Celui qui était
- aide-de-camp et beau-frère du général Colbert en 1815 n'avait
- alors que vingt un ans, il avait été premier page de l'empereur,
- il avait fait campagne et comptait déjà six blessures. Il a
- quitté le service en 1830.
-
-Là, je savais bien m'occuper, et me distraire du vacarme extérieur qui
-durait souvent jusqu'à six ou sept heures du matin. Je m'étais
-habituée à travailler, la nuit, auprès de ma grand'mère malade;
-maintenant j'avais d'autres malades, non à soigner, mais à entendre
-divaguer.
-
-Mais la solitude morale était profonde, absolue: elle eût été mortelle
-à une âme tendre et à une jeunesse encore dans sa fleur, si elle ne se
-fût remplie d'un rêve qui avait pris l'importance d'une passion, non
-pas dans ma vie, puisque j'avais sacrifié ma vie au devoir, mais dans
-ma pensée. Un être absent, avec lequel je m'entretenais sans cesse, à
-qui je rapportais toutes mes réflexions, toutes mes rêveries, toutes
-mes humbles vertus, tout mon platonique enthousiasme, un être
-excellent en réalité, mais que je parais de toutes les perfections que
-ne comporte pas l'humaine nature, un homme enfin qui m'apparaissait
-quelques jours, quelques heures parfois, dans le courant d'une année,
-et qui, romanesque auprès de moi autant que moi-même, n'avait mis
-aucun effroi dans ma religion, aucun trouble dans ma conscience, ce
-fut là le soutien et la consolation de mon exil dans le monde de la
-réalité.
-
-Ma religion, elle était restée la même, elle n'a jamais varié quant au
-fond. Les formes du passé se sont évanouies pour moi comme pour mon
-siècle à la lumière de l'étude et de la réflexion: mais la doctrine
-éternelle des croyans, le Dieu bon, l'âme immortelle et les espérances
-de l'autre vie, voilà ce qui, en moi, a résisté à tout examen, à toute
-discussion et même à des intervalles de doute désespéré. Des cagots
-m'ont jugée autrement et m'ont déclarée sans principes, dès le
-commencement de ma carrière littéraire, parce que je me suis permis de
-regarder en face des institutions purement humaines dans lesquelles
-il leur plaisait de faire intervenir la Divinité. Des politiques
-m'ont décrétée aussi d'athéisme à l'endroit de leurs dogmes étroits ou
-variables. Il n'y a pas de principes, selon les intolérans et les
-hypocrites de toutes les croyances, là où il n'y a pas d'aveuglement
-ou de poltronnerie. Qu'importe?
-
-Je n'écris pas pour me défendre de ceux qui ont un parti pris contre
-moi. J'écris pour ceux dont la sympathie naturelle, fondée sur une
-conformité d'instincts, m'ouvre le coeur et m'assure la confiance.
-C'est à ceux-là seulement que je peux faire quelque bien. Le mal que
-les autres peuvent me faire, à moi, je ne m'en suis jamais beaucoup
-aperçue.
-
-Il n'est pas indispensable, d'ailleurs, au salut de l'humanité que
-j'aie trouvé ou perdu la vérité. D'autres la retrouveront, quelque
-égarée qu'elle soit dans le monde et dans le siècle. Tout ce que je
-peux et dois faire, moi, c'est de confesser ma foi simplement,
-dût-elle paraître insuffisante aux uns, excessive aux autres.
-
-Entrer dans la discussion des formes religieuses est une question de
-culte extérieur dont cet ouvrage-ci n'est pas le cadre. Je n'ai donc
-pas à dire pourquoi et comment je m'en détachai jour par jour, comment
-j'essayai de les admettre encore pour satisfaire ma logique naturelle,
-et comment je les abandonnai franchement et définitivement, le jour où
-je crus reconnaître que la logique même m'ordonnait de m'en dégager.
-Là n'est pas le point religieux important de ma vie. Là je ne trouve
-ni angoisses ni incertitudes dans mes souvenirs. La vraie question
-religieuse, je l'avais prise de plus haut dès mes jeunes années. Dieu,
-son existence éternelle, sa perfection infinie n'étaient guère
-révoqués en doute que dans des heures de spleen maladif, et
-l'exception de la vie intellectuelle ne doit pas compter dans un
-résumé de la vie entière de l'âme. Ce qui m'absorbait, à Nohant comme
-au couvent, c'était la recherche ardente ou mélancolique, mais
-assidue, des rapports qui peuvent, qui doivent exister entre l'âme
-individuelle et cette âme universelle que nous appelons Dieu. Comme je
-n'appartenais au monde ni de fait ni d'intention, comme ma nature
-contemplative se dérobait absolument à ses influences; comme, en un
-mot, je ne pouvais et ne voulais agir qu'en vertu d'une loi supérieure
-à la coutume et à l'opinion, il m'importait fort de chercher en Dieu
-le mot de l'énigme de ma vie, la notion de mes vrais devoirs, la
-sanction de mes sentimens les plus intimes.
-
-Pour ceux qui ne voient dans la Divinité qu'une loi fatale, aveugle et
-sourde aux larmes et aux prières de la créature intelligente, ce
-perpétuel entretien de l'esprit avec un problème insoluble rentre
-probablement dans ce qu'on a appelé le mysticisme. Mystique? soit! Il
-n'y a pas une très grande variété de types intellectuels dans
-l'espèce humaine, et j'appartenais apparemment à ce type-là. Il ne
-dépendait pas de moi de me conduire par la lumière de la raison pure,
-par les calculs de l'intérêt personnel, par la force de mon jugement
-ou par la soumission à celui des autres. Il me fallait trouver, non
-pas en dehors, mais au-dessus des conceptions passagères de
-l'humanité, au-dessus de moi-même, un idéal de force, de vérité, un
-type de perfection immuable à embrasser, à contempler, à consulter et
-à implorer sans cesse. Longtemps je fus gênée par les habitudes de
-prière que j'avais contractées, non quant à la lettre, on a vu que je
-n'avais jamais pu m'y astreindre, mais quant à l'esprit. Quand l'idée
-de Dieu se fut agrandie en même temps que mon âme s'était complétée,
-quand je crus comprendre ce que j'avais à dire à Dieu, de quoi le
-remercier, quoi lui demander, je retrouvai mes effusions, mes larmes,
-mon enthousiasme et ma confiance d'autrefois.
-
-Alors j'enfermai en moi la croyance comme un mystère et, ne voulant
-pas la discuter, je la laissai discuter et railler aux autres sans
-écouter, sans entendre, sans être entamée ni troublée un seul instant.
-Je dirai comment cette foi sereine fut encore ébranlée plus tard; mais
-elle ne le fut que par ma propre fièvre, sans que l'action des autres
-y fût pour rien.
-
-Je n'eus jamais le pédantisme de ma préoccupation; personne ne s'en
-douta jamais, et quand, peu d'années après, j'eus écrit _Lélia_ et
-_Spiridion_, deux ouvrages qui résument pour moi beaucoup d'agitations
-morales, mes plus intimes amis se demandaient avec stupeur en quels
-jours, à quelles heures de ma vie, j'avais passé par ces âpres chemins
-entre les cimes de la foi et les abîmes de l'épouvante.
-
-Voici quelques mots que m'écrivait le Malgache après _Lélia_: «Que
-diable est-ce là? Où avez-vous pris tout cela? Pourquoi avez-vous fait
-ce livre? D'où sort-il, où va-t-il? Je vous savais bien rêveuse, je
-vous _croyais croyante_, au fond. Mais je ne me serais jamais douté
-que vous pussiez attacher tant d'importance à pénétrer les secrets de
-ce grand _peut-être_ et à retourner dans tous les sens cet immense
-point d'interrogation dont vous feriez mieux de ne pas vous soucier
-plus que moi.
-
-«On se moque de moi, ici, parce que j'aime ce livre. J'ai peut-être
-tort de l'aimer, mais il s'est emparé de moi et m'empêche de dormir.
-Que le bon Dieu vous bénisse de me secouer et de m'agiter comme ça!
-mais qui donc est l'auteur de _Lélia_? Est-ce vous? Non. Ce type,
-c'est une fantaisie. Ça ne vous ressemble pas, à vous qui êtes gaie,
-qui dansez la bourrée, qui appréciez le lépidoptère, qui ne méprisez
-pas le calembour, qui ne cousez pas mal, et qui faites très bien les
-confitures! Peut-être bien, après tout, que nous ne vous connaissions
-pas, et que vous nous cachiez sournoisement vos rêveries. Mais est-il
-possible que vous ayez pensé à tant de choses, retourné tant de
-questions et avalé tant de couleuvres psychologiques, sans que
-personne s'en soit jamais douté?»
-
-J'arrivais donc à Paris, c'est-à-dire au début d'une nouvelle phase de
-mon existence, avec des idées très arrêtées sur les choses abstraites
-à mon usage, mais avec une grande indifférence et une complète
-ignorance des choses de la réalité. Je ne tenais pas à les savoir; je
-n'avais de parti pris sur quoi que ce soit, dans cette société à
-laquelle je voulais de moins en moins appartenir. Je ne comptais pas
-la réformer; je ne m'intéressais pas assez à elle pour avoir cette
-ambition. C'était un tort sans doute que ce détachement et cette
-paresse: mais c'était l'inévitable résultat d'une vie d'isolement et
-d'apathie.
-
-Un dernier mot pourtant sur le catholicisme orthodoxe. En passant
-légèrement sur l'abandon du culte extérieur, je ne prétends pas faire
-aussi bon marché de la question de culte en général que j'ai peut-être
-eu l'air de le dire. Raconter et juger est un travail simultané peu
-facile, quand on ne veut pas s'arrêter trop souvent et lasser la
-patience du lecteur.
-
-Disons donc ici très vite que la nécessité des cultes n'est pas encore
-chose jugée pour moi, et que je vois aujourd'hui autant de bonnes
-raisons pour l'admettre que pour la rejeter. Cependant, si l'on
-reconnaît, avec toutes les écoles de la philosophie moderne, un
-principe de tolérance absolue à cet égard dans les gouvernemens, je me
-trouve parfaitement dans mon droit de refuser de m'astreindre à des
-formules qui ne me satisfont pas, et dont aucune ne peut remplacer ni
-même laisser libre l'élan de ma pensée et l'inspiration de ma prière.
-Dans ce cas, il faut reconnaître encore que, s'il est des esprits qui
-ont besoin, pour garder la foi, de s'assujettir à des pratiques
-extérieures, il en est aussi qui ont besoin, dans le même but, de
-s'isoler entièrement.
-
-Pourtant il y a là une grave question morale pour le législateur.
-
-L'homme sera-t-il meilleur en adorant Dieu à sa guise, ou en acceptant
-une règle établie? Je vois dans la prière ou dans l'action de grâces
-en commun, dans les honneurs rendus aux morts, dans la consécration de
-la naissance et des principaux actes de la vie, des choses admirables
-et saintes que ne remplacent pas les contrats et les actes purement
-civils. Je vois aussi l'esprit de ces institutions tellement perdu et
-dénaturé qu'en bien des cas l'homme les observe de manière à en faire
-un sacrilége. Je ne puis prendre mon parti sur des pratiques admises
-par prudence, par calcul, c'est-à-dire par lâcheté ou par hypocrisie.
-La routine de l'habitude me paraît une profanation moindre, mais c'en
-est une encore, et quel sera le moyen d'empêcher que toute espèce de
-culte n'en soit pas souillée?
-
-Tout mon siècle a cherché et cherche encore. Je n'en sais pas plus
-long que mon siècle.[4]
-
- [4] Il y a quelques années, j'aurais volontiers admis en principe
- d'avenir, une religion d'État avec la liberté de discussion, et
- une loi de discipline dans cette même discussion. J'avoue que
- depuis j'ai varié dans cette croyance. Je n'ai pas admis
- intérieurement sans réserve la doctrine de liberté absolue; mais
- j'ai trouvé dans les travaux socialistes de M. Émile de Girardin
- une si forte démonstration du droit de liberté individuelle, que
- j'ai besoin de chercher encore comment la liberté morale
- échappera à ses propres excès si l'on accorde à l'homme, dès
- l'enfance, le droit d'incrédulité absolue. Quand je dis
- _chercher_, je me vante. Que trouve-t-on à soi tout seul? Le
- doute. J'aurais dû dire _attendre_. Les questions s'éclairent
- avec le temps par l'oeuvre collective des esprits supérieurs, et
- cette oeuvre-là est toujours collective en dépit des divergences
- apparentes. Il ne s'agit que d'avoir patience, et la lumière se
- fait. Ce qui la retarde beaucoup, c'est l'ardeur orgueilleuse que
- nous avons tous en ce monde, de prendre parti pour une des formes
- de la vérité. Il est bon que nous ayons cette ardeur, mais il est
- bon aussi qu'à certaines heures nous ayons la bonne foi de dire:
- Je ne sais pas.
-
- * * * * *
-
-Pourquoi cette solitude qui avait franchi les plus vives années de ma
-jeunesse ne me convenait-elle plus, voilà ce que je n'ai pas dit et ce
-que je peux très bien dire.
-
-L'être absent, je pourrais presque dire l'_invisible_, dont j'avais
-fait le troisième terme de mon existence (_Dieu, lui et moi_), était
-fatigué de cette aspiration surhumaine à l'amour sublime. Généreux et
-tendre, il ne le disait pas, mais ses lettres devenaient plus rares,
-ses expressions plus vives ou plus froides selon le sens que je
-voulais y attacher. Ses passions avaient besoin d'un autre aliment que
-l'amitié enthousiaste et la vie épistolaire. Il avait fait un serment
-qu'il m'avait tenu religieusement et sans lequel j'eusse rompu avec
-lui; mais il ne m'avait pas fait de serment restrictif à l'égard des
-joies ou des plaisirs qu'il pouvait rencontrer ailleurs. Je sentis que
-je devenais pour lui une chaîne terrible, ou que je n'étais plus qu'un
-amusement d'esprit. Je penchai trop modestement vers cette dernière
-opinion, et j'ai su plus tard que je m'étais trompée. Je ne m'en suis
-que davantage applaudie d'avoir mis fin à la contrainte de son coeur
-et à l'empêchement de sa destinée. Je l'aimai longtemps encore dans le
-silence et l'abattement. Puis je pensai à lui avec calme, avec
-reconnaissance, et je n'y pense qu'avec une amitié sérieuse et une
-estime fondée.
-
-Il n'y eut ni explication ni reproche, dès que mon parti fut pris. De
-quoi me serais-je plainte? Que pouvais-je exiger? Pourquoi aurais-je
-tourmenté cette belle et bonne âme, gâté cette vie pleine d'avenir? Il
-y a d'ailleurs un point de détachement où celui qui a fait le premier
-pas ne doit plus être interrogé et persécuté, sous peine d'être forcé
-de devenir cruel ou malheureux. Je ne voulais pas qu'il en fût ainsi.
-Il n'avait pas mérité de souffrir, _lui_; et moi, je ne voulais pas
-descendre dans son respect en risquant de l'irriter. Je ne sais pas si
-j'ai raison de regarder la fierté comme un des premiers devoirs de la
-femme, mais il n'est pas en mon pouvoir de ne pas mépriser la passion
-qui s'acharne. Il me semble qu'il y a là un attentat contre le ciel,
-qui seul donne et reprend les vraies affections. On ne doit pas plus
-disputer la possession d'une âme que celle d'un esclave. On doit
-rendre à l'homme sa liberté, à l'âme son élan, à Dieu la flamme émanée
-de lui.
-
-Quand ce divorce tranquille, mais sans retour, fut accompli, j'essayai
-de continuer l'existence que rien d'extérieur n'avait dérangée ni
-modifiée; mais cela fut impossible. Ma petite chambre ne voulait plus
-de moi.
-
-J'habitais alors l'ancien boudoir de ma grand'mère, parce qu'il n'y
-avait qu'une porte et que ce n'était un passage pour personne, sous
-aucun prétexte que ce fût. Mes deux enfans occupaient la chambre
-attenante. Je les entendais respirer, et je pouvais veiller sans
-troubler leur sommeil. Ce boudoir était si petit, qu'avec mes livres,
-mes herbiers, mes papillons et mes cailloux (j'allais toujours
-m'amusant à l'histoire naturelle sans rien apprendre), il n'y avait
-pas de place pour un lit. J'y suppléais par un hamac. Je faisais mon
-bureau d'une armoire qui s'ouvrait en manière de secrétaire et qu'un
-_cricri_, que l'habitude de me voir avait apprivoisé, occupa longtemps
-avec moi. Il y vivait de mes pains à cacheter que j'avais soin de
-choisir blancs, dans la crainte qu'il ne s'empoisonnât. Il venait
-manger sur mon papier pendant que j'écrivais, après quoi il allait
-chanter dans un certain tiroir de prédilection. Quelquefois il
-marchait sur mon écriture, et j'étais obligée de le chasser pour qu'il
-ne s'avisât pas de goûter à l'encre fraîche. Un soir, ne l'entendant
-plus remuer et ne le voyant pas venir, je le cherchai partout. Je ne
-trouvai de mon ami que les deux pattes de derrière entre la croisée et
-la boiserie. Il ne m'avait pas dit qu'il avait l'habitude de sortir,
-la servante l'avait écrasé en fermant la fenêtre.
-
-J'ensevelis ses tristes restes dans une fleur de datura, que je gardai
-longtemps comme une relique; mais je ne saurais dire quelle impression
-me fit ce puéril incident, par sa coïncidence avec la fin de mes
-poétiques amours. J'essayai bien de faire là-dessus de la poésie,
-j'avais ouï dire que le bel esprit console de tout; mais, tout en
-écrivant _la Vie et la Mort d'un esprit familier_, ouvrage inédit et
-bien fait pour l'être toujours, je me surpris plus d'une fois tout en
-larmes. Je songeais malgré moi que ce petit cri du grillon, qui est
-comme la voix même du foyer domestique, aurait pu chanter mon bonheur
-réel, qu'il avait bercé au moins les derniers épanchemens d'une
-illusion douce, et qu'il venait de s'envoler pour toujours avec elle.
-
-La mort du grillon marqua donc, comme d'une manière symbolique, la fin
-de mon séjour à Nohant. Je m'inspirai d'autres pensées, je changeai ma
-manière de vivre, je sortis, je me promenai beaucoup durant l'automne.
-J'ébauchai une espèce de roman qui n'a jamais vu le jour; puis,
-l'ayant lu, je me convainquis qu'il ne valait rien, mais que j'en
-pouvais faire de moins mauvais, et, qu'en somme, il ne l'était pas
-plus que beaucoup d'autres qui faisaient vivre tant bien que mal leurs
-auteurs. Je reconnus que j'écrivais vite, facilement, longtemps sans
-fatigue; que mes idées, engourdies dans mon cerveau, s'éveillaient et
-s'enchaînaient, par la déduction, au courant de la plume; que dans ma
-vie de recueillement, j'avais beaucoup observé et assez bien compris
-les caractères que le hasard avait fait passer devant moi, et que, par
-conséquent, je connaissais assez la nature humaine pour la dépeindre;
-enfin, que de tous les petits travaux dont j'étais capable, la
-littérature proprement dite était celui qui m'offrait le plus de
-chance de succès comme métier, et, tranchons le mot, comme gagne-pain.
-
-Quelques personnes, avec qui je m'en expliquai au commencement,
-crièrent _fi!_ La poésie pouvait-elle exister, disaient-elles, avec
-une semblable préoccupation? Était-ce donc pour trouver une
-profession matérielle que j'avais tant vécu dans l'idéal?
-
-Moi, j'avais mon idée là-dessus depuis longtemps. Dès avant mon
-mariage j'avais senti que ma situation dans la vie, ma petite fortune,
-ma liberté de ne rien faire, mon prétendu droit de commander à un
-certain nombre d'êtres humains, paysans et domestiques, enfin mon rôle
-d'héritière et de châtelaine, malgré ses minces proportions et son
-imperceptible importance, était contraire à mon goût, à ma logique, à
-mes facultés. Que l'on se rappelle comment la pauvreté de ma mère, qui
-l'avait séparée de moi, avait agi sur ma petite cervelle et sur mon
-pauvre coeur d'enfant; comment j'avais, dans mon for intérieur,
-repoussé l'héritage, et projeté longtemps de fuir le bien-être pour le
-travail.
-
-A ces idées romanesques succéda, dans les commencemens de mon mariage,
-la volonté de complaire à mon mari et d'être la femme de ménage qu'il
-souhaitait que je fusse. Les soins domestiques ne m'ont jamais
-ennuyée, et je ne suis pas de ces esprits sublimes qui ne peuvent
-descendre de leurs nuages. Je vis beaucoup dans les nuages,
-certainement, et, c'est une raison de plus pour que j'éprouve le
-besoin de me retrouver souvent sur la terre. Souvent, fatiguée et
-obsédée de mes propres agitations, j'aurais volontiers dit, comme
-Panurge sur la mer en fureur: «Heureux celui qui plante choux! il a un
-pied sur la terre, et l'autre n'en est distant que d'un fer de
-bêche!»
-
-Mais ce fer de bêche, ce quelque chose entre la terre et mon second
-pied, voilà justement ce dont j'avais besoin et ce que je ne trouvais
-pas. J'aurais voulu une raison, un motif aussi simple que l'action de
-_planter choux_, mais aussi logique, pour m'expliquer à moi-même le
-but de mon activité. Je voyais bien qu'en me donnant beaucoup de soins
-pour économiser sur toutes choses, comme cela m'était recommandé, je
-n'arrivais qu'à me pénétrer de l'impossibilité d'être économe sans
-égoïsme en certains cas; plus j'approchais de la terre, en creusant le
-petit problème de lui faire rapporter le plus possible, et plus je
-voyais que la terre rapporte peu et que ceux qui ont peu ou point de
-terre à bêcher ne peuvent pas exister avec leurs deux bras. Le salaire
-était trop faible, le travail trop peu assuré, l'épuisement et la
-maladie trop inévitables. Mon mari n'était pas inhumain et ne
-m'arrêtait pas dans le détail de la dépense; mais quand, au bout du
-mois, il voyait mes comptes, il perdait la tête et me la faisait
-perdre aussi en me disant que mon revenu était de moitié trop faible
-pour ma libéralité, et qu'il n'y avait aucune possibilité de vivre à
-Nohant et avec Nohant sur ce pied-là. C'était la vérité; mais je ne
-pouvais prendre sur moi de réduire au strict nécessaire l'aisance de
-ceux que je gouvernais, et de refuser le nécessaire à ceux que je ne
-gouvernais pas. Je ne résistais à rien de ce qui m'était imposé ou
-conseillé, mais je ne savais pas m'y prendre. Je m'impatientais et
-j'étais débonnaire. On le savait, et on en abusait souvent.
-
-Ma gestion ne dura qu'une année. On m'avait prescrit de ne pas
-dépasser dix mille francs; j'en dépensai quatorze, de quoi j'étais
-penaude comme un enfant pris en faute. J'offris ma démission, et on
-l'accepta. Je rendis mon portefeuille et renonçai même à une pension
-de quinze cents francs qui m'était assurée par contrat de mariage pour
-ma toilette. Il ne m'en fallait pas tant, et j'aimais mieux être à la
-discrétion de mon gouvernement que de réclamer. Depuis cette époque
-jusqu'en 1831, je ne possédais pas une obole, je ne pris pas cent sous
-dans la bourse commune sans les demander à mon mari, et quand je le
-priai de payer mes dettes personnelles au bout de neuf ans de mariage,
-elles se montaient à cinq cents francs.
-
-Je ne rapporte pas ces petites choses pour me plaindre d'avoir subi
-aucune contrainte ni souffert d'aucune avarice. Mon mari n'était pas
-avare, et il ne me refusait rien; mais je n'avais pas de besoins, je
-ne désirais rien en dehors des dépenses courantes établies par lui
-dans la maison, et, contente de n'avoir plus aucune responsabilité je
-lui laissais une autorité sans limites et sans contrôle. Il avait donc
-pris tout naturellement l'habitude de me regarder comme un enfant en
-tutelle, et il n'avait pas sujet de s'irriter contre un enfant si
-tranquille.
-
-Si je suis entrée dans ce détail, c'est que j'ai à dire comment, au
-milieu de cette vie de religieuse que je menais bien réellement à
-Nohant, et à laquelle ne manquaient ni la cellule, ni le voeu
-d'obéissance, ni celui de silence, ni celui de pauvreté, le besoin
-d'exister par moi-même se fit sentir. Je souffrais de me voir inutile.
-Ne pouvant assister autrement les pauvres gens, je m'étais faite
-médecin de campagne, et ma clientèle gratuite s'était accrue au point
-de m'écraser de fatigue. Par économie, je m'étais faite aussi un peu
-pharmacien, et quand je rentrais de mes visites, je m'abrutissais dans
-la confection des onguens et des sirops. Je ne me lassais pas du
-métier; que m'importait de rêver là ou ailleurs? Mais je me disais
-qu'avec un peu d'argent à moi, mes malades seraient mieux soignés et
-que ma pratique pourrait s'aider de quelques lumières.
-
-Et puis l'esclavage est quelque chose d'anti-humain, que l'on
-n'accepte qu'à la condition de rêver toujours la liberté. Je n'étais
-pas esclave de mon mari; il me laissait bien volontiers à mes lectures
-et à mes juleps; mais j'étais asservie à une situation donnée, dont il
-ne dépendait pas de lui de m'affranchir. Si je lui eusse demandé la
-lune, il m'eût dit en riant: «Ayez de quoi la payer, je vous
-l'achète;» et si je me fusse laissée aller à dire que j'aimerais à
-voir la Chine, il m'eût répondu: «Ayez de l'argent, faites que Nohant
-en rapporte, et allez en Chine.»
-
-J'avais donc agité en moi plus d'une fois le problème d'avoir des
-ressources, si modestes qu'elles fussent, mais dont je pusse disposer
-sans remords et sans contrôle, pour un bonheur d'artiste, pour une
-aumône bien placée, pour un beau livre, pour une semaine de voyage,
-pour un petit cadeau à une amie pauvre, que sais-je? pour tous ces
-riens dont on peut se priver, mais sans lesquels pourtant on n'est pas
-homme ou femme, mais bien plutôt ange ou bête. Dans notre société
-toute factice, l'absence totale de numéraire constitue une situation
-impossible, la misère effroyable ou l'impuissance absolue.
-L'irresponsabilité est un état de servage; quelque chose comme la
-honte de l'interdiction.
-
-Je m'étais dit aussi qu'un moment viendrait où je ne pourrais plus
-rester à Nohant. Cela tenait à des causes encore passagères alors;
-mais que parfois je voyais s'aggraver d'une manière menaçante. Il eût
-fallu chasser mon frère, qui, gêné par une mauvaise gestion de son
-propre bien, était venu vivre chez nous par économie, et un autre ami
-de la maison pour qui j'avais, malgré sa fièvre bachique, une très
-véritable amitié; un homme qui, comme mon frère, avait du coeur et de
-l'esprit à revendre, un jour sur trois, sur quatre, ou sur cinq,
-selon _le vent_, disaient-ils. Or, il y avait des _vents salés_ qui
-faisaient faire bien des folies, des _figures salées_ qu'on ne pouvait
-rencontrer sans avoir envie de boire, et quand on avait bu, il se
-trouvait que, de toutes choses, le vin était encore la plus salée. Il
-n'y a rien de pis que des ivrognes spirituels et bons, on ne peut se
-fâcher avec eux. Mon frère avait le vin sensible, et j'étais forcée de
-m'enfermer dans ma cellule pour qu'il ne vînt pas pleurer toute la
-nuit, les fois où il n'avait pas dépassé une certaine dose qui lui
-donnait envie d'étrangler ses meilleurs amis. Pauvre Hippolyte! Comme
-il était charmant dans ses bons jours, et insupportable dans ses
-mauvaises heures! Tel qu'il était, et malgré des résultats indirects
-plus sérieux que ses radotages, ses pleurs et ses colères, j'aimais
-mieux songer à m'exiler qu'à le renvoyer. D'ailleurs, sa femme
-habitait avec nous aussi, sa pauvre excellente femme qui n'avait qu'un
-bonheur au monde, celui d'être d'une santé si frêle qu'elle passait
-dans son lit plus de temps que sur ses pieds, et qu'elle dormait d'un
-sommeil assez accablé pour ne pas trop s'apercevoir encore de ce qui
-se passait autour de nous.
-
-Dans la vue de m'affranchir et de soustraire mes enfans à de fâcheuses
-influences, un jour possibles; certaine qu'on me laisserait
-m'éloigner, à la condition de ne pas demander le partage, même très
-inégal, de mon revenu, j'avais tenté de me créer quelque petit métier.
-J'avais essayé de faire des traductions: c'était trop long, j'y
-mettais trop de scrupule et de conscience; des portraits au crayon ou
-à l'aquarelle, en quelques heures: je saisissais très bien la
-ressemblance, je ne dessinais pas mal mes petites têtes, mais cela
-manquait d'originalité: de la couture; j'allais vite, mais je ne
-voyais pas assez fin, et j'appris que cela rapporterait tout au plus
-dix sous par jour: des modes; je pensais à ma mère, qui n'avait pu s'y
-remettre faute d'un petit capital. Pendant quatre ans j'allai
-tâtonnant et travaillant comme un nègre à ne rien faire qui vaille
-pour découvrir en moi une capacité quelconque. Je crus un instant
-l'avoir trouvée. J'avais peint des fleurs et des oiseaux d'ornement en
-compositions microscopiques sur des tabatières et des étuis à cigares
-en bois de Spa. Il s'en trouva de très jolis que le vernisseur admira
-lorsque à un de mes petits voyages à Paris, je les lui portai. Il me
-demanda si c'était mon état, je répondis que oui, pour voir ce qu'il
-avait à me dire. Il me dit qu'il mettrait ces petits objets sur _sa
-montre_, et qu'il les laisserait marchander. Au bout de quelques
-jours, il m'apprit qu'il avait refusé quatre-vingts francs de l'étui à
-cigares: je lui avais dit, à tout hasard, que j'en voulais cent
-francs, pensant qu'on ne m'en offrirait pas cent sous.
-
-J'allai trouver les employés de la maison Giroux et leur montrai mes
-échantillons. Ils me conseillèrent d'essayer beaucoup d'objets
-différens, des éventails, des boîtes à thé, des coffrets à ouvrage, et
-m'assurèrent que j'en aurais le débit chez eux. J'emportai donc de
-Paris une provision de matériaux, mais j'usai mes yeux, mon temps et
-ma peine à la recherche des procédés. Certains bois réussissaient
-comme par miracle, d'autres laissaient tout partir ou tout gâter au
-vernissage. J'avais des accidens qui me retardaient, et, somme toute,
-les matières premières coûtaient si cher, qu'avec le temps perdu et
-les objets gâtés, je ne voyais, en supposant un débit soutenu, que de
-quoi manger du pain très sec. Je m'y obstinai pourtant, mais la mode
-de ces objets passa à temps pour m'empêcher d'y poursuivre un échec.
-
-Et puis, malgré moi, je me sentais artiste, sans avoir jamais songé à
-me dire que je pouvais l'être. Dans un de mes courts séjours à Paris,
-j'étais entrée un jour au musée de peinture. Ce n'était sans doute pas
-la première fois, mais j'avais toujours regardé sans voir, persuadée
-que je ne m'y connaissais pas, et ne sachant pas tout ce qu'on peut
-sentir sans comprendre. Je commençai à m'émouvoir singulièrement. J'y
-retournai le lendemain, puis le surlendemain; et, à mon voyage
-suivant, voulant connaître un à un tous les chefs-d'oeuvre, et me
-rendre compte de la différence des écoles un peu plus que par la
-nature des types et des sujets, je m'en allais mystérieusement toute
-seule dès que le musée était ouvert, et j'y restais jusqu'à ce qu'il
-fermât. J'étais comme enivrée, comme clouée devant le Titien, les
-Tintoret, les Rubens. C'était d'abord l'école flamande qui m'avait
-saisie par la poésie dans la réalité, et peu à peu j'arrivai à sentir
-pourquoi l'école italienne était si appréciée. Comme je n'avais
-personne pour me dire en quoi c'était beau, mon admiration croissante
-avait tout l'attrait d'une découverte, et j'étais toute surprise et
-toute ravie de trouver, devant la peinture, des jouissances égales à
-celles que j'avais goûtées dans la musique. J'étais loin d'avoir un
-grand discernement, je n'avais jamais eu la moindre notion sérieuse de
-cet art, qui, pas plus que les autres, ne se révèle aux sens sans le
-secours de facultés et d'éducation spéciales. Je savais très bien que
-dire devant un tableau: «Je juge parce que je vois, et je vois parce
-que j'ai des yeux,» est une impertinence d'épicier cuistre. Je ne
-disais donc rien, je ne m'interrogeais pas même pour savoir ce qu'il y
-avait d'obstacles ou d'affinités entre moi et les créations du génie.
-Je contemplais, j'étais dominée, j'étais transportée dans un monde
-nouveau. La nuit, je voyais passer devant moi toutes ces grandes
-figures qui, sous la main des maîtres, ont pris un cachet de puissance
-morale, même celles qui n'expriment que la force ou la santé
-physiques. C'est dans la belle peinture qu'on sent ce que c'est que la
-vie: c'est comme un résumé splendide de la forme et de l'expression
-des êtres et des choses, trop souvent voilées ou flottantes dans le
-mouvement de la réalité et dans l'appréciation de celui qui les
-contemple; c'est le spectacle de la nature et de l'humanité vu à
-travers le sentiment du génie qui l'a composé et mis en scène. Quelle
-bonne fortune pour un esprit naïf qui n'apporte devant de telles
-oeuvres ni préventions de critique, ni préventions de capacité
-personnelle! L'univers se révélait à moi. Je voyais à la fois dans le
-présent et dans le passé, je devenais classique et romantique en même
-temps, sans savoir ce que signifiait la querelle agitée dans les arts.
-Je voyais le monde du vrai surgir à travers tous les fantômes de ma
-fantaisie et toutes les hésitations de mon regard. Il me semblait
-avoir conquis je ne sais quel trésor d'infini dont j'avais ignoré
-l'existence. Je n'aurais pu dire quoi, je ne savais pas de nom pour ce
-que je sentais se presser dans mon esprit réchauffé et comme dilaté;
-mais j'avais la fièvre, et je m'en revenais du musée, me perdant de
-rue en rue, ne sachant où j'allais, oubliant de manger, et
-m'apercevant tout à coup que l'heure était venue d'aller entendre le
-_Freyschutz_ ou _Guillaume Tell_. J'entrais alors chez un pâtissier,
-je dînais d'une brioche, me disant avec satisfaction, devant la petite
-bourse dont on m'avait munie, que la suppression de mon repas me
-donnait le droit et le moyen d'aller au spectacle.
-
-On voit qu'au milieu de mes projets et de mes émotions, je n'avais
-rien appris. J'avais lu de l'histoire et des romans; j'avais déchiffré
-des partitions, j'avais jeté un oeil distrait sur les journaux et un
-peu fermé l'oreille à dessein aux entretiens politiques du moment. Mon
-ami Néraud, un vrai savant, artiste jusqu'au bout des ongles dans la
-science, avait essayé de m'apprendre la botanique; mais en courant
-avec lui dans la campagne, lui chargé de sa boîte de ferblanc, moi
-portant Maurice sur mes épaules, je ne m'étais amusée, comme disent
-les bonnes gens, qu'à la moutarde; encore n'avais-je pas bien étudié
-la moutarde et savais-je tout au plus que cette plante est de la
-famille des crucifères. Je me laissais distraire des classifications
-et des individus par le soleil dorant les brouillards, par les
-papillons courant après les fleurs et Maurice courant après les
-papillons.
-
-Et puis j'aurais voulu tout voir et tout savoir en même temps. Je
-faisais causer mon professeur, et sur toutes choses il était brillant
-et intéressant; mais je ne m'initiai avec lui qu'à la beauté des
-détails, et le côté exact de la science me semblait aride pour ma
-mémoire récalcitrante. J'eus grand tort; mon Malgache, c'est ainsi que
-j'appelais Néraud, était un initiateur admirable, et j'étais encore
-en âge d'apprendre. Il ne tenait qu'à moi de m'instruire d'une manière
-générale, qui m'eût permis de me livrer seule ensuite à de bonnes
-études. Je me bornai à comprendre un ensemble de choses qu'il résumait
-en lettres ravissantes sur l'histoire naturelle et en récits de ses
-lointains voyages, qui m'ouvrirent un peu le monde des tropiques. J'ai
-retrouvé la vision qu'il m'avait donnée de l'Ile-de-France en écrivant
-le roman d'_Indiana_, et, pour ne pas copier les cahiers qu'il avait
-rassemblés pour moi, je n'ai pas su faire autre chose que de gâter ses
-descriptions en les appropriant aux scènes de mon livre.
-
-Il est tout simple que, n'apportant dans mes projets littéraires, ni
-talent éprouvé, ni études spéciales, ni souvenirs d'une vie agitée à
-la surface, ni connaissance approfondie du monde des faits, je n'eusse
-aucune espèce d'ambition. L'ambition s'appuie sur la confiance en
-soi-même, et je n'étais pas assez sotte pour compter sur mon petit
-génie. Je me sentais riche d'un fond très restreint; l'analyse des
-sentimens, la peinture d'un certain nombre de caractères, l'amour de
-la nature, la familiarisation, si je puis parler ainsi, avec les
-scènes et les moeurs de la campagne: c'était assez pour commencer. A
-mesure que je vivrai, me disais-je, je verrai plus de gens et de
-choses, j'étendrai mon cercle d'individualités, j'agrandirai le cadre
-des scènes, et s'il faut, d'ailleurs, me retrancher dans le roman
-d'inductions, qu'on appelle le roman historique, j'étudierai le
-détail de l'histoire et je devinerai par la pensée la pensée des
-hommes qui ne sont plus.
-
-Quand ma résolution fut mûre d'aller tenter la fortune, c'est-à-dire
-les mille écus de rente que j'avais toujours rêvés, la déclarer et la
-suivre fut l'affaire de trois jours. Mon mari me devait une pension de
-quinze cents francs. Je lui demandai ma fille, et la permission de
-passer à Paris deux fois trois mois par an, avec deux cent cinquante
-francs par mois d'absence. Cela ne souffrit aucune difficulté. Il
-pensa que c'était un caprice dont je serais bientôt lasse.
-
-Mon frère, qui pensait de même, me dit: «Tu t'imagines vivre à Paris
-avec un enfant moyennant deux cent cinquante francs par mois! C'est
-trop risible, toi qui ne sais pas ce que coûte un poulet! Tu vas
-revenir avant quinze jours les mains vides, car ton mari est bien
-décidé à être sourd à toute demande de nouveau subside.--C'est bien,
-lui répondis-je, j'essaierai. Prête-moi pour huit jours l'appartement
-que tu occupes dans ta maison de Paris et garde-moi Solange jusqu'à ce
-que j'aie un logement. Je reviendrai effectivement bientôt.»
-
-Mon frère fut le seul qui essaya de combattre ma résolution. Il se
-sentait un peu coupable du dégoût que m'inspirait ma maison. Il n'en
-voulait pas convenir avec lui-même, et il en convenait avec moi à son
-insu. Sa femme comprenait mieux et m'approuvait. Elle avait confiance
-dans mon courage et dans ma destinée. Elle sentait que je prenais le
-seul moyen d'éviter ou d'ajourner une détermination plus pénible.
-
-Ma fille ne comprenait rien encore; Maurice n'eût rien compris si mon
-frère n'eût pris soin de lui dire que je m'en allais pour longtemps et
-que je ne reviendrais peut-être pas. Il agissait ainsi dans l'espoir
-que le chagrin de mon pauvre enfant me retiendrait. J'eus le coeur
-brisé de ses larmes, mais je parvins à le tranquilliser et à lui
-donner confiance en ma parole.
-
-J'arrivai à Paris peu de temps après les scènes du Luxembourg et le
-procès des ministres.
-
-
-
-
-CHAPITRE VINGT-SIXIEME.
-
- Manière de préface à une nouvelle phase de mon récit.--Pourquoi
- je ne parle pas de toutes les personnes qui ont eu de
- l'influence sur ma vie, soit par la persuasion, soit par la
- persécution.--Quelques lignes de J.-J. Rousseau sur le même
- sujet.--Mon sentiment est tout l'opposé du sien.--Je ne sais
- pas attenter à la vie des autres, et, pour cause de
- christianisme invétéré, je n'ai pu me jeter dans la politique
- de personnalités.--Je reprends mon histoire.--La mansarde du
- quai Saint-Michel et la vie excentrique que j'ai menée pendant
- quelques mois avant de m'installer.--Déguisement qui réussit
- extraordinairement.--Méprises singulières.--M. Pinson.--Le
- bouquet de Mlle Leverd.--M. Rollinat père.--Sa
- famille.--François Rollinat.--Digression assez longue.--Mon
- chapitre de l'amitié, moins beau, mais aussi senti que celui de
- Montaigne.
-
-
-Établissons un fait avant d'aller plus loin.
-
-Comme je ne prétends pas donner le change sur quoi que ce soit en
-racontant ce qui me concerne, je dois commencer par dire nettement que
-je veux _taire_ et non _arranger_ ni _déguiser_ plusieurs
-circonstances de ma vie. Je n'ai jamais cru avoir de secrets à garder
-pour mon compte vis-à-vis de mes amis. J'ai agi, sous ce rapport, avec
-une sincérité à laquelle j'ai dû la franchise de mes relations et le
-respect dont j'ai toujours été entourée dans mon milieu d'intimité.
-Mais vis-à-vis du public, je ne m'attribue pas le droit de disposer du
-passé de toutes les personnes dont l'existence a côtoyé la mienne.
-
-Mon silence sera indulgence ou respect, oubli ou déférence, je n'ai
-pas à m'expliquer sur ces causes. Elles seront de diverses natures
-probablement, et je déclare qu'on ne doit rien préjuger pour ou contre
-les personnes dont je parlerai peu ou point.
-
-Toutes mes affections ont été sérieuses, et pourtant j'en ai brisé
-plusieurs sciemment et volontairement. Aux yeux de mon entourage, j'ai
-agi trop tôt ou trop tard, j'ai eu tort ou raison, selon qu'on a plus
-ou moins bien connu les causes de mes résolutions. Outre que ces
-débats d'intérieur auraient peu d'intérêt pour le lecteur, le seul
-fait de les présenter à son appréciation serait contraire à toute
-délicatesse, car je serais forcée de sacrifier parfois la personnalité
-d'autrui à la mienne propre.
-
-Puis-je, cependant, pousser cette délicatesse jusqu'à dire que j'ai
-été injuste en de certaines occasions pour le plaisir de l'être? Là
-commencerait le mensonge. Et qui donc en serait dupe? Tout le monde
-sait, du reste, que, dans toute querelle, qu'elle soit de famille ou
-d'opinion, d'intérêt ou de coeur, de sentiment ou de principes,
-d'amour ou d'amitié, il y a des torts réciproques, et qu'on ne peut
-expliquer et motiver les uns que par les autres. Il est des personnes
-que j'ai vues à travers un prisme d'enthousiasme, et vis-à-vis
-desquelles j'ai eu le grand tort de recouvrer la lucidité de mon
-jugement. Tout ce qu'elles avaient à me demander, c'était de bons
-procédés, et je défie qui que ce soit de dire que j'aie manqué à ce
-fait. Pourtant leur irritation a été vive, et je le comprends très
-bien. On est disposé, dans le premier moment d'une rupture, à prendre
-le désenchantement pour un outrage. Le calme se fait, on devient plus
-juste. Quoi qu'il en soit de ces personnes, je ne veux pas avoir à les
-peindre; je n'ai pas le droit de livrer leurs traits à la curiosité ou
-à l'indifférence des passans. Si elles vivent dans l'obscurité,
-laissons-les jouir de ce doux privilége. Si elles sont célèbres,
-laissons-les se peindre elles-mêmes, si elles le jugent à propos, et
-ne faisons pas le triste métier de biographe des vivans.
-
-Les vivans! on leur doit bien, je pense, de les laisser vivre, et il y
-a longtemps qu'on a dit que le ridicule était une arme mortelle. S'il
-en est ainsi, combien plus le blâme de telle ou telle action, ou
-seulement la révélation de quelque faiblesse! Dans des situations plus
-graves que celles auxquelles je fais allusion ici, j'ai vu la
-perversité naître et grandir d'heure en heure; je la connais, je l'ai
-observée, et je ne l'ai même pas prise pour type en général, dans mes
-romans. On a critiqué en moi cette bénignité d'imagination. Si c'est
-une infirmité du cerveau, on peut bien croire qu'elle est dans mon
-coeur aussi et que je ne sais pas vouloir constater le laid dans la
-vie réelle. Voilà pourquoi je ne le montrerai pas dans une histoire
-véritable. Me fût-il prouvé que cela est utile à montrer, il n'en
-resterait pas moins certain pour moi que le pilori est un mauvais mode
-de prédication, et que celui qui a perdu l'espoir de se réhabiliter
-devant les hommes n'essaiera pas de se réconcilier avec lui-même.
-
-D'ailleurs, moi, je pardonne, et si des âmes très coupables devant moi
-se réhabilitent sous d'autres influences, je suis prête à bénir. Le
-public n'agit pas ainsi; il condamne et lapide. Je ne veux donc pas
-livrer mes ennemis (si je peux me servir d'un mot qui n'a pas beaucoup
-de sens pour moi) à des juges sans entrailles ou sans lumières, et aux
-arrêts d'une opinion que ne dirige pas la moindre pensée religieuse,
-que n'éclaire pas le moindre principe de charité.
-
-Je ne suis pas une sainte: j'ai dû avoir, je le répète, et j'ai eu
-certainement ma part de torts, sérieux aussi, dans la lutte qui s'est
-engagée entre moi et plusieurs individualités. J'ai dû être injuste,
-violente de résolutions, comme le sont les organisations lentes à se
-décider, et subir des préventions cruelles, comme l'imagination en
-crée aux sensibilités surexcitées. L'esprit de mansuétude que
-j'apporte ici n'a pas toujours dominé mes émotions au moment où elles
-se sont produites. J'ai pu murmurer contre mes souffrances et me
-plaindre des faits, dans le secret de l'amitié; mais jamais de
-sang-froid, avec préméditation et sous l'empire d'un lâche sentiment
-de rancune ou de haine, je n'ai traduit personne à la barre de
-l'opinion. Je n'ai pas voulu le faire là où les gens les plus purs et
-les plus sérieux s'en attribuent le droit: en politique. Je ne suis
-pas née pour ce métier d'exécuteur, et si j'ai refusé obstinément
-d'entrer dans ce fait de guerre générale, par scrupule de conscience,
-par générosité ou débonnaireté de caractère, à plus forte raison ne me
-démentirai-je pas quand il s'agira de ma cause isolée.
-
-Et qu'on ne dise pas qu'il est facile d'écrire sa vie quand on en
-retranche l'exposé de certaines applications essentielles de la
-volonté. Non, cela n'est pas facile, car il faut prendre franchement
-le parti de laisser courir des récits absurdes et de folles calomnies,
-et j'ai pris ce parti-là, en commençant cet ouvrage. Je ne l'ai pas
-intitulé mes _Mémoires_, et c'est à dessein que je me suis servi de
-ces expressions: _Histoire de ma vie_, pour bien dire que je
-n'entendais pas raconter sans restriction celle des autres. Or, dans
-toutes les circonstances où la vie de quelqu'un de mes semblables a pu
-faire dévier la mienne propre de la ligne tracée par sa logique
-naturelle, je n'ai rien à dire, ne voulant pas faire un procès public
-à des influences que j'ai subies ou repoussées, à des caractères qui,
-par persuasion ou par persécution, m'ont déterminée à agir dans un
-sens ou dans l'autre. Si j'ai flotté ou erré, j'ai, du moins, la
-grande consolation d'être aujourd'hui certaine de n'avoir jamais agi,
-après réflexion, qu'avec la conviction d'accomplir un devoir ou d'user
-d'un droit légitime, ce qui est au fond la même chose.
-
-J'ai reçu dernièrement un petit volume récemment publié[5], de
-fragmens inédits de Jean-Jacques Rousseau, et j'ai été vivement
-frappée de ce passage qui faisait partie d'un projet de préface ou
-introduction aux _Confessions_: «Les liaisons que j'ai eues avec
-plusieurs personnes me forcent d'en parler aussi librement que de moi.
-Je ne puis me bien faire connaître que je ne les fasse connaître
-aussi; et l'on ne doit pas s'attendre que, dissimulant dans cette
-occasion ce qui ne peut être tu sans nuire aux vérités que je dois
-dire, j'aurai pour d'autres des ménagemens que je n'ai pas pour
-moi-même.»
-
- [5] Par M. Alfred de Bougy.
-
-Je ne sais pas si, lors même qu'on est Jean-Jacques Rousseau, on a le
-droit de traduire ainsi ses contemporains devant ses contemporains
-pour une cause toute personnelle. Il y a là quelque chose qui révolte
-la conscience publique. On aimerait que Rousseau se fût laissé accuser
-de légèreté et d'ingratitude envers Mme de Warens, plutôt que
-d'apprendre par lui des détails qui souillent l'image de sa
-bienfaitrice. On eût pu pressentir qu'il y eût des motifs à son
-inconstance, des excuses à son oubli, et le juger avec d'autant plus
-de générosité qu'il en eût paru digne par sa générosité même.
-
-J'écrivais, il y a sept ans, aux premières pages de ce récit: «Comme
-nous sommes tous solidaires, il n'y a point de faute isolée. Il n'y a
-point d'erreur dont quelqu'un ne soit la cause ou le complice, et il
-est impossible de s'accuser sans accuser le prochain, non pas
-seulement l'ennemi qui nous dénonce, mais encore parfois l'ami qui
-nous défend. C'est ce qui est arrivé à Rousseau, et cela est mal.»
-
-Oui, cela est mal. Après sept ans d'un travail cent fois interrompu
-par des préoccupations générales et particulières qui ont donné à mon
-esprit tout le loisir de nouvelles réflexions et tout le profit d'un
-nouvel examen, je me retrouve vis-à-vis de moi-même et de mon ouvrage
-dans la même conviction, dans la même certitude. Certaines confidences
-personnelles, qu'elles soient confession ou justification, deviennent,
-dans des conditions de publicité littéraire, un attentat à la
-conscience, à la réputation d'autrui, ou bien elles ne sont pas
-complètes et par là elles ne sont pas vraies.
-
-Tout ceci établi, je continue. Je retire à mes souvenirs une portion
-de leur intérêt, mais il leur restera encore assez d'utilité, sous
-plus d'un rapport, pour que je prenne la peine de les écrire.
-
-Ici ma vie devient plus active, plus remplie de détails et d'incidens.
-Il me serait impossible de les retrouver dans un ordre de dates
-certaines. J'aime mieux les classer par ordre de progression dans leur
-importance.
-
-Je cherchai un logement et m'établis bientôt quai Saint-Michel, dans
-une des mansardes de la grande maison qui fait le coin de la place, au
-bout du pont, en face de la Morgue. J'avais là trois petites pièces
-très propres donnant sur un balcon d'où je dominais une grande étendue
-du cours de la Seine, et d'où je contemplais face à face les monumens
-gigantesques de Notre-Dame, Saint-Jacques-la-Boucherie, la
-Sainte-Chapelle, etc. J'avais du ciel, de l'eau, de l'air, des
-hirondelles, de la verdure sur les toits; je ne me sentais pas trop
-dans le Paris de la civilisation, qui n'eût convenu ni à mes goûts ni
-à mes ressources, mais plutôt dans le Paris pittoresque et poétique de
-Victor Hugo, dans la ville du passé.
-
-J'avais, je crois, trois cents francs de loyer par an. Les cinq étages
-de l'escalier me chagrinaient fort, je n'ai jamais su monter, mais il
-le fallait bien, et souvent avec ma grosse fille dans les bras; je
-n'avais pas de servante. Ma portière, très fidèle, très propre et très
-bonne, m'aida à faire mon ménage pour 15 fr. par mois. Je me fis
-apporter mon repas de chez un gargotier très propre et très honnête
-aussi, moyennant deux francs par jour. Je savonnais et repassais
-moi-même le _fin_. J'arrivai alors à trouver mon existence possible
-dans la limite de ma pension.
-
-Le plus difficile fut d'acheter des meubles. Je n'y mis pas de luxe,
-comme on peut croire. On me fit crédit, et je parvins à payer; mais
-cet établissement, si modeste qu'il fût, ne put s'organiser tout de
-suite: quelques mois se passèrent, tant à Paris qu'à Nohant, avant que
-je pusse transplanter Solange de son _palais_ de Nohant (relativement
-parlant), dans cette pauvreté, sans qu'elle en souffrît, sans qu'elle
-s'en aperçût. Tout s'arrangea peu à peu, et dès que je l'eus auprès de
-moi, avec le vivre et le service assurés, je pus devenir sédentaire,
-ne sortir le jour que pour la mener promener au Luxembourg, et passer
-à écrire toutes mes soirées auprès d'elle.
-
-Jusque-là, c'est-à-dire jusqu'à ce que ma fille fût avec moi à Paris,
-j'avais vécu d'une manière moins facile et même d'une manière très
-inusitée, mais qui allait pourtant très directement à mon but.
-
-Je ne voulais pas dépasser mon budget, je ne voulais rien emprunter;
-ma dette de 500 francs, la seule de ma vie, m'avait tant tourmentée!
-Et si M. Dudevant eût refusé de la payer! Il la paya de bonne grâce:
-mais je n'avais osé la lui déclarer qu'étant très malade et craignant
-de mourir _insolvable_. J'allais cherchant de l'ouvrage et n'en
-trouvant pas. Je dirai tout à l'heure où j'en étais de mes chances
-littéraires. J'avais en _montre_ un petit portrait dans le café du
-quai Saint-Michel, dans la maison même, mais la pratique n'arrivait
-pas. J'avais _raté_ la ressemblance de ma portière: cela risquait de
-me faire bien du tort dans le quartier.
-
-J'aurais voulu lire, je n'avais pas de livres de fonds. Et puis
-c'était l'hiver, il n'est pas économique de garder la chambre quand on
-doit compter les bûches. J'essayai de m'installer à la bibliothèque
-Mazarine; mais il eût mieux valu, je crois, aller travailler sur les
-tours de Notre-Dame, tant il y faisait froid. Je ne pus y tenir, moi
-qui suis l'être le plus frileux que j'aie jamais connu. Il y avait là
-de vieux _piocheurs_ qui s'installaient à une table, immobiles,
-satisfaits, momifiés, et ne paraissant pas s'apercevoir que leurs nez
-bleus se cristallisaient. J'enviais cet état de pétrification: je les
-regardais s'asseoir et se lever comme poussés par un ressort, pour
-bien m'assurer qu'ils étaient en bois.
-
-Et puis encore j'étais avide de me déprovincialiser et de me mettre au
-courant des choses, au niveau des idées et des formes de mon temps.
-J'en sentais la nécessité, j'en avais la curiosité; excepté les
-oeuvres les plus saillantes, je ne connaissais rien des arts modernes;
-j'avais surtout soif du théâtre.
-
-Je savais bien qu'il était impossible à une femme pauvre de se passer
-ces fantaisies. Balzac disait: «On ne peut pas être femme à Paris à
-moins d'avoir 25 mille francs de rente.» Et ce paradoxe d'élégance
-devenait une vérité pour la femme qui voulait être artiste.
-
-Pourtant je voyais mes jeunes amis berrichons, mes compagnons
-d'enfance, vivre à Paris avec aussi peu que moi et se tenir au courant
-de tout ce qui intéresse la jeunesse intelligente. Les événemens
-littéraires et politiques, les émotions des théâtres et des musées,
-des clubs et de la rue, ils voyaient tout, ils étaient partout.
-J'avais d'aussi bonnes jambes qu'eux et de ces bons petits pieds du
-Berry qui ont appris à marcher dans les mauvais chemins, en équilibre
-sur de gros sabots. Mais sur le pavé de Paris, j'étais comme un bateau
-sur la glace. Les fines chaussures craquaient en deux jours, les
-socques me faisaient tomber, je ne savais pas relever ma robe. J'étais
-crottée, fatiguée, enrhumée, et je voyais chaussures et vêtemens, sans
-compter les petits chapeaux de velours arrosés par les gouttières,
-s'en aller en ruine avec une rapidité effrayante.
-
-J'avais fait déjà ces remarques et ces expériences avant de songer à
-m'établir à Paris, et j'avais posé ce problème à ma mère, qui y vivait
-très élégante et très aisée avec 3,500 francs de rente: comment
-suffire à la plus modeste toilette dans cet affreux climat, à moins de
-vivre enfermée dans sa chambre sept jours sur huit? Elle m'avait
-répondu: «C'est très possible à mon âge et avec mes habitudes; mais
-quand j'étais jeune et que ton père manquait d'argent, il avait
-imaginé de m'habiller en garçon. Ma soeur en fit autant, et nous
-allions partout à pied avec nos maris, au théâtre, à toutes les
-places. Ce fut une économie de moitié dans nos ménages.»
-
-Cette idée me parut d'abord divertissante et puis très ingénieuse.
-Ayant été habillée en garçon durant mon enfance, ayant ensuite chassé
-en blouse et en guêtres avec Deschartres, je ne me trouvai pas étonnée
-du tout de reprendre un costume qui n'était pas nouveau pour moi. A
-cette époque, la mode aidait singulièrement au déguisement. Les hommes
-portaient de longues redingotes carrées, dites à la _propriétaire_,
-qui tombaient jusqu'aux talons et qui dessinaient si peu la taille que
-mon frère, en endossant la sienne à Nohant, m'avait dit en riant:
-«C'est très joli, cela, n'est-ce pas? C'est la mode, et ça ne gêne
-pas. Le tailleur prend mesure sur une guérite, et ça irait à ravir à
-tout un régiment.»
-
-Je me fis donc faire une _redingote-guérite_ en gros drap gris,
-pantalon et gilet pareils. Avec un chapeau gris et une grosse cravate
-de laine, j'étais absolument un petit étudiant de première année. Je
-ne peux pas dire quel plaisir me firent mes bottes: j'aurais
-volontiers dormi avec, comme fit mon frère dans son jeune âge, quand
-il chaussa la première paire. Avec ces petits talons ferrés, j'étais
-solide sur le trottoir. Je voltigeais d'un bout de Paris à l'autre. Il
-me semblait que j'aurais fait le tour du monde. Et puis, mes vêtemens
-ne craignaient rien. Je courais par tous les temps, je revenais à
-toutes les heures, j'allais au parterre de tous les théâtres. Personne
-ne faisait attention à moi et ne se doutait de mon déguisement. Outre
-que je le portais avec aisance, l'absence de coquetterie du costume et
-de la physionomie écartait tout soupçon. J'étais trop mal vêtue, et
-j'avais l'air trop simple (mon air habituel, distrait et volontiers
-hébété) pour attirer ou fixer les regards. Les femmes savent peu se
-déguiser, même sur le théâtre. Elles ne veulent pas sacrifier la
-finesse de leur taille, la petitesse de leurs pieds, la gentillesse de
-leurs mouvemens, l'éclat de leurs yeux, et c'est par tout cela
-pourtant, c'est par le regard surtout qu'elles peuvent arriver à
-n'être pas facilement devinées. Il y a une manière de se glisser
-partout sans que personne détourne la tête, et de parler sur un
-diapason bas et sourd qui ne résonne pas en flûte aux oreilles qui
-peuvent vous entendre. Au reste, pour n'être pas remarquée en _homme_,
-il faut avoir déjà l'habitude de ne pas se faire remarquer en _femme_.
-
-Je n'allais jamais seule au parterre, non pas que j'y aie vu les gens
-plus ou moins mal appris qu'ailleurs, mais à cause de la claque payée
-et non payée, qui, à cette époque, était fort querelleuse. On se
-bousculait beaucoup aux premières représentations, et je n'étais pas
-de force à lutter contre la foule. Je me plaçais toujours au centre
-du petit bataillon de mes amis berrichons, qui me protégeaient de leur
-mieux. Un jour pourtant, que nous étions près du lustre, et qu'il
-m'arriva de bâiller sans affectation, mais naïvement et sincèrement,
-les _romains_ voulurent me faire un mauvais parti. Ils me traitèrent
-de garçon perruquier. Je m'aperçus alors que j'étais très colère et
-très mauvaise tête quand on me cherchait noise, et si mes amis
-n'eussent été en nombre pour imposer à la claque, je crois bien que je
-me serais fait assommer.
-
-Je raconte là un temps très passager et très accidentel dans ma vie,
-bien qu'on ait dit que j'avais passé plusieurs années ainsi, et que,
-dix ans plus tard, mon fils encore imberbe ait été souvent pris pour
-moi. Il s'est amusé de ces _quiproquos_, et puisque je suis sur ce
-chapitre, je m'en rappelle plusieurs qui me sont propres et qui datent
-de 1831.
-
-Je dînais alors chez Pinson, restaurateur, rue de l'Ancienne-Comédie.
-Un de mes amis m'ayant appelée madame devant lui, il crut devoir en
-faire autant. «Eh non, lui dis-je, vous êtes du secret, appelez-moi
-monsieur.» Le lendemain, je n'étais pas déguisée, il m'appela
-monsieur. Je lui en fis reproche, mais ce fréquent changement de
-costume ne put jamais s'arranger avec les habitudes de son langage. Il
-ne s'était pas plus tôt accoutumé à dire monsieur que je reparaissais
-en femme, et il n'arrivait à dire madame que le jour où je redevenais
-monsieur. Ce brave et honnête père Pinson! Il était l'ami de ses
-cliens, et quand ils n'avaient pas de quoi payer, non seulement il
-attendait, mais encore il leur ouvrait sa bourse. Pour moi, bien que
-j'aie fort peu mis son obligeance à contribution, j'ai toujours été
-reconnaissante de sa confiance comme d'un service rendu.
-
-Mais c'est à la première représentation de la _Reine d'Espagne_, de
-Delatouche, que j'eus la comédie pour mon propre compte.
-
-J'avais des billets d'auteur, et cette fois je me prélassais au
-balcon, dans ma redingote grise, au-dessous d'une loge où Mlle Leverd,
-une actrice de grand talent qui avait été jolie, mais que la
-petite-vérole avait défigurée, étalait un superbe bouquet qu'elle
-laissa tomber sur mon épaule. Je n'étais pas dans mon rôle au point de
-le ramasser. «Jeune homme, me dit-elle d'un ton majestueux, mon
-bouquet! Allons donc!» Je fis la sourde oreille. «Vous n'êtes guère
-galant, me dit un vieux monsieur qui était à côté de moi, et qui
-s'élança pour ramasser le bouquet. A votre âge, je n'aurais pas été si
-distrait.» Il présenta le bouquet à Mlle Leverd, qui s'écria en
-grasseyant: «Ah! vraiment, c'est vous, monsieur Rollinat?» Et ils
-causèrent ensemble de la pièce nouvelle.--Bon, pensai-je; me voilà
-auprès d'un compatriote qui me reconnaît peut-être, bien que je ne me
-souvienne pas de l'avoir jamais vu. M. Rollinat le père était le
-premier avocat de notre département.
-
-Pendant qu'il causait avec Mlle Leverd, M. Duris-Dufresne, qui était à
-l'orchestre, monta au balcon pour me dire bonjour. Il m'avait déjà vue
-déguisée, et s'asseyant un instant à la place vide de M. Rollinat, il
-me parla, je m'en souviens, de la Fayette, avec qui il voulait me
-faire faire connaissance. M. Rollinat revint à sa place et ils se
-parlèrent à voix basse; puis le député se retira en me saluant avec un
-peu trop de déférence pour le costume que je portais. Heureusement
-l'avocat n'y fit pas attention et me dit en se rasseyant: «Ah çà, il
-paraît que nous sommes compatriotes? Notre député vient de me dire que
-vous étiez un jeune homme très distingué. Pardon, moi, j'aurais dit un
-enfant. Quel âge avez-vous donc? Quinze ans, seize ans?--Et vous,
-monsieur, lui dis-je, vous qui êtes un avocat très distingué, quel âge
-avez-vous donc?--Oh! moi! reprit-il en riant, j'ai passé la
-septantaine.--Eh bien, vous êtes comme moi, vous ne paraissez pas
-avoir votre âge.»
-
-La réponse lui fut agréable, et la conversation s'engagea. Quoique
-j'aie toujours eu fort peu d'esprit, si peu qu'en ait une femme, elle
-en a toujours plus qu'un collégien. Le bon père Rollinat fut si frappé
-de ma _haute intelligence_ qu'à plusieurs reprises il s'écria:
-«Singulier, singulier!» La pièce tomba violemment, malgré un feu
-roulant d'esprit, des situations charmantes et un dialogue tout
-inspiré de la verve de Molière; mais il est certain que le sujet de
-l'intrigue et la crudité des détails étaient un anachronisme. Et puis,
-la jeunesse était romantique. Delatouche avait mortellement blessé ce
-qu'on appelait alors la _pléiade_, en publiant un article intitulé la
-_Camaraderie_; moi seule peut-être dans la salle, j'aimais à la fois
-Delatouche et les romantiques.
-
-Dans les entr'actes, je causai jusqu'à la fin avec le vieux avocat,
-qui jugeait bien et sainement le fort et le faible de la pièce. Il
-aimait à parler et s'écoutait lui-même plus volontiers que les autres.
-Content d'être compris, il me prit en amitié, me demanda mon nom et
-m'engagea à l'aller voir. Je lui dis un nom en l'air qu'il s'étonna de
-ne pas connaître, et lui promis de le voir en Berry. Il conclut en me
-disant: «M. Dufresne ne m'avait pas trompé: vous êtes un enfant
-remarquable. Mais je vous trouve faible sur vos études classiques.
-Vous me dites que vos parens vous ont élevé à la maison, et que vous
-n'avez fait ni ne comptez faire vos classes. Je vois bien que cette
-éducation a son bon côté: vous êtes artiste, et, sur tout ce qui est
-idée ou sentiment, vous en savez plus long que votre âge ne le
-comporte. Vous avez une convenance et des habitudes de langage qui me
-font croire que vous pourrez un jour écrire avec succès. Mais,
-croyez-moi, faites vos études classiques. Rien ne remplace ce
-fonds-là. J'ai douze enfans. J'ai mis tous mes enfans au collége. Il
-n'y en a pas un qui ait votre précocité de jugement, mais ils sont
-tous capables de se tirer d'affaire dans les diverses professions que
-la jeunesse peut choisir; tandis que vous, vous êtes forcé d'être
-artiste et rien autre chose. Or, si vous échouez dans l'art, vous
-regretterez beaucoup de n'avoir pas reçu l'éducation commune.»
-
-J'étais persuadée que ce brave homme n'était pas la dupe de mon
-déguisement et qu'il s'amusait avec esprit à me pousser dans mon rôle.
-Cela me faisait l'effet d'une conversation de bal masqué, et je me
-donnais si peu de peine pour soutenir la fiction, que je fus fort
-étonnée d'apprendre plus tard qu'il y avait été de la meilleure foi du
-monde.
-
-L'année suivante, M. Dudevant me présenta François Rollinat, qu'il
-avait invité à venir passer quelques jours à Nohant, et à qui je
-demandai d'interroger son père sur un petit bonhomme avec lequel il
-avait causé avec beaucoup de bonté à la première et dernière
-représentation de la _Reine d'Espagne_. «Eh! précisément, répondit
-Rollinat, mon père nous parlait l'autre jour de cette rencontre à
-propos de l'éducation en général. Il disait avoir été frappé de
-l'aisance d'esprit et des manières des jeunes gens d'aujourd'hui, d'un
-entre autres, qui lui avait parlé de toutes choses comme un petit
-docteur, tout en lui avouant qu'il ne savait ni latin ni grec, et
-qu'il n'étudiait ni droit ni médecine.--Et votre père ne s'est pas
-avisé de penser que ce petit docteur pouvait bien être une
-femme?--Vous peut-être? s'écria Rollinat.--Précisément!--Eh bien! de
-toutes les conjectures auxquelles mon père s'est livré, en s'enquérant
-en vain du fils de famille que vous pouviez être, voilà la seule qui
-ne se soit présentée ni à lui ni à nous. Il a été cependant frappé et
-intrigué, il cherche encore, et je veux bien me garder de le
-détromper. Je vous demande la permission de vous le présenter sans
-l'avertir de rien.--Soit! mais il ne me reconnaîtra pas, car il est
-probable qu'il ne m'a pas regardée.»
-
-Je me trompais; M. Rollinat avait si bien fait attention à ma figure
-qu'en me voyant il fit un saut sur ses jambes grêles et encore lestes,
-en s'écriant! «Oh! ai-je été assez bête!»
-
-Nous fûmes dès lors comme des amis de vingt ans, et puisque je tiens
-ce personnage, je parlerai ici de lui et de sa famille, bien que tout
-cela pousse mon récit un peu en avant de la période où je le laisse un
-moment pour le reprendre tout à l'heure.
-
-M. Rollinat le père, malgré sa théorie sur l'éducation classique,
-était artiste de la tête aux pieds, comme le sont, au reste, tous les
-avocats un peu éminens. C'était un homme de sentiment et
-d'imagination, fou de poésie, très poète et pas mal fou lui-même, bon
-comme un ange, enthousiaste, prodigue, gagnant avec ardeur une
-fortune pour ses douze enfans, mais la mangeant à mesure sans s'en
-apercevoir; les idolâtrant, les gâtant et les oubliant devant la table
-de jeu, où, gagnant et perdant tour à tour, il laissa son reste avec
-sa vie.
-
-Il était impossible de voir un vieillard plus jeune et plus vif,
-buvant sec et ne se grisant jamais, chantant et folâtrant avec la
-jeunesse sans jamais se rendre ridicule, parce qu'il avait l'esprit
-chaste et le coeur naïf; enthousiaste de toutes les choses d'art, doué
-d'une prodigieuse mémoire et d'un goût exquis, c'était à coup sûr une
-des plus heureuses organisations que le Berry ait produites.
-
-Il n'épargna rien pour l'éducation de sa nombreuse famille. L'aîné fut
-avocat, un autre missionnaire, un troisième savant, un autre
-militaire, les autres artistes et professeurs, les filles comme les
-garçons. Ceux que j'ai connus plus particulièrement sont François,
-Charles et Marie-Louise. Cette dernière a été gouvernante de ma fille
-pendant un an. Charles, qui avait un admirable talent, une voix
-magnifique, un esprit charmant comme son caractère, mais dont l'âme
-fière et contemplative ne voulut jamais se livrer à la foule, a été se
-fixer en Russie, où il a fait successivement plusieurs éducations chez
-de grands personnages.
-
-François avait terminé ses études de bonne heure. A vingt-deux ans,
-reçu avocat, il vint exercer à Châteauroux. Son père lui céda son
-cabinet, estimant lui donner une fortune, et ne doutant pas qu'il ne
-pût facilement faire face à tous les besoins de la famille avec un
-beau talent et une belle clientèle. En conséquence, il ne se tourmenta
-plus de rien, et mourut en jouant et en riant, laissant plus de dettes
-que de biens, et toute la famille à élever ou à établir.
-
-François a porté cette charge effroyable avec la patience du boeuf
-berrichon. Homme d'imagination et de sentiment, lui aussi, artiste
-comme son père, mais philosophe plus sérieux, il a, dès l'âge de
-vingt-deux ans, absorbé sa vie, sa volonté, ses forces, dans l'aride
-travail de la procédure pour faire honneur à tous ses engagemens et
-mener à bien l'existence de sa mère et de onze frères et soeurs. Ce
-qu'il a souffert de cette abnégation, de ce dégoût d'une profession
-qu'il n'a jamais aimée, et où le succès de son talent n'a jamais pu
-réussir à le griser, de cette vie étroite, refoulée, assujettie des
-tracasseries du présent, des inquiétudes de l'avenir, du ver rongeur
-de la dette sacrée, nul ne s'en est douté, quoique le souci et la
-fatigue l'aient écrit sur sa figure assombrie et préoccupée. Lourd et
-distrait à l'habitude, Rollinat ne se révèle que par éclairs; mais
-alors c'est l'esprit le plus net, le tact le plus sûr, la pénétration
-la plus subtile; et quand il est retiré et bien caché dans l'intimité,
-quand son coeur satisfait ou soulagé permet à son esprit de s'égayer,
-c'est le fantaisiste le plus inouï, et je ne connais rien de
-désopilant comme ce passage subit d'une gravité presque lugubre à une
-verve presque délirante.
-
-Mais tout ce que je raconte là ne dit pas et ne saurait dire les
-trésors d'exquise bonté, de candeur généreuse et de haute sagesse que
-renferme, à l'insu d'elle-même, cette âme d'élite. Je sus l'apprécier
-à première vue, et c'est par là que j'ai été digne d'une amitié que je
-place au nombre des plus précieuses bénédictions de ma destinée. Outre
-les motifs d'estime et de respect que j'avais pour ce caractère
-éprouvé par tant d'abnégation et de simplicité dans l'héroïsme
-domestique, une sympathie particulière, une douce entente d'idées, une
-conformité, ou, pour mieux dire, une similitude extraordinaire
-d'appréciation de toutes choses, nous révélèrent l'un à l'autre ce que
-nous avions rêvé de l'amitié parfaite, un sentiment à part de tous les
-autres sentimens humains par sa sainteté et sa sérénité.
-
-Il est bien rare qu'entre un homme et une femme, quelque pensée plus
-vive que ne le comporte de lien fraternel ne vienne jeter quelque
-trouble, et souvent l'amitié fidèle d'un homme mûr n'est pour nous que
-la générosité d'une passion vaincue dans le passé. Une femme chaste et
-sincère échappe vite à ce danger, et l'homme qui ne lui pardonne pas
-de n'avoir pas partagé ses agitations secrètes n'est pas digne du
-bienfait de l'amitié. Je dois dire qu'en général j'ai été heureuse
-sous ce rapport, et que, malgré la confiance romanesque dont on m'a
-souvent raillée, j'ai eu, en somme, l'instinct de découvrir les belles
-âmes et d'en conserver l'affection. Je dois dire aussi que, n'étant
-pas du tout coquette, ayant même une sorte d'horreur pour cette
-étrange habitude de provocation dont ne se défendent pas toutes les
-femmes honnêtes, j'ai rarement eu à lutter contre l'amour dans
-l'amitié. Aussi, quand il a fallu l'y découvrir, je ne l'ai jamais
-trouvé offensant, parce qu'il était sérieux et respectueux.
-
-Quant à Rollinat, il n'est pas le seul de mes amis qui m'ait fait, du
-premier jour jusqu'à celui-ci, l'honneur de ne voir en moi qu'un
-frère. Je leur ai toujours avoué à tous que j'avais pour lui une sorte
-de préférence inexplicable. D'autres m'ont, autant que lui, respectée
-dans leur esprit et servie de leur dévouement, d'autres que le lien
-des souvenirs d'enfance devrait pourtant me rendre plus précieux: ils
-ne me le sont pas moins; mais c'est parce que je n'ai pas ce lien avec
-Rollinat, c'est parce que notre amitié n'a que vingt-cinq ans de date,
-que je dois la considérer comme plus fondée sur le choix que sur
-l'habitude. C'est d'elle que je me suis souvent plu à dire avec
-Montaigne:
-
-«Si on me presse de dire pourquoy je l'aime, je sens que cela ne se
-peut exprimer qu'en respondant: Parce que c'est luy, parce que c'est
-moy. Il y a au delà de tout mon discours et de ce que j'en puis dire
-particulièrement, je ne sçay quelle force inexplicable et fatale,
-médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous être
-veus et par des rapports que nous oyïons l'un de l'autre qui faisoient
-en notre affection plus d'effort que ne porte la raison des rapports.
-Et à notre première rencontre, nous nous trouvâmes si pris, si cognus,
-si obligez entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que
-l'un à l'autre. Ayant si tard commencé, nostre intelligence n'avoit
-point à perdre tems et n'avoit à se reigler au patron des amitiés
-régulières auxquelles il faut tant de précautions de longue et
-préalable conversation.»
-
-Dès ma jeunesse, dès mon enfance, j'avais eu le rêve de l'amitié
-idéale, et je m'enthousiasmais pour ces grands exemples de
-l'antiquité, où je n'entendais pas malice. Il me fallut, dans la
-suite, apprendre qu'elle était accompagnée de cette déviation insensée
-ou maladive dont Cicéron disait: _Quis est enim iste amor amicitiæ?_
-Cela me causa une sorte de frayeur, comme tout ce qui porte le
-caractère de l'égarement et de la dépravation. J'avais vu des héros si
-purs, et il me fallait les concevoir si dépravés ou si sauvages! Aussi
-fus-je saisie de dégoût jusqu'à la tristesse quand, à l'âge où l'on
-peut tout lire, je compris toute l'histoire d'Achille et de Patrocle,
-d'Harmodius et d'Aristogiton. Ce fut justement le chapitre de
-Montaigne sur l'amitié qui m'apporta cette désillusion, et dès lors ce
-même chapitre si chaste et si ardent, cette expression mâle et sainte
-d'un sentiment élevé jusqu'à la vertu, devint une sorte de loi sacrée
-applicable à une aspiration de mon âme.
-
-J'étais pourtant blessée au coeur du mépris que mon cher Montaigne
-faisait de mon sexe quand il disait: «A dire vray, la suffisance
-ordinaire des femmes n'est pas pour respondre à cette conférence et
-communication nourrisse de cette sainte cousture: ny leur âme ne
-semble assez ferme pour soustenir restreinte d'un noeud si pressé et
-si durable.»
-
-En méditant Montaigne dans le jardin d'Ormesson, je m'étais souvent
-sentie humiliée d'être femme, et j'avoue que, dans toute lecture
-d'enseignement philosophique, même dans les livres saints, cette
-infériorité morale attribuée à la femme a révolté mon jeune orgueil.
-«Mais cela est faux! m'écriai-je; cette ineptie et cette frivolité que
-vous nous jetez à la figure, c'est le résultat de la mauvaise
-éducation à laquelle vous nous avez condamnées, et vous aggravez le
-mal en le constatant. Placez-nous dans de meilleures conditions,
-placez-y les hommes aussi: faites qu'ils soient purs, sérieux et forts
-de volonté, et vous verrez bien que nos âmes sont sorties semblables
-des mains du Créateur.»
-
-Puis, m'interrogeant moi-même et me rendant bien compte des
-alternatives de langueur et d'énergie, c'est-à-dire de l'irrégularité
-de mon organisation essentiellement féminine, je voyais bien qu'une
-éducation rendue un peu différente de celle des autres femmes par des
-circonstances fortuites avait modifié mon être; que mes petits os
-s'étaient endurcis à la fatigue, ou bien que ma volonté développée par
-les théories stoïciennes de Deschartres d'une part, et les
-mortifications chrétiennes de l'autre, s'était habituée à dominer
-souvent les défaillances de la nature. Je sentais bien aussi que la
-stupide vanité des parures, pas plus que l'impur désir de plaire à
-tous les hommes, n'avaient de prise sur mon esprit formé au mépris de
-ces choses par les leçons et les exemples de ma grand'mère. Je n'étais
-donc pas tout à fait une femme comme celles que censurent et raillent
-les moralistes; j'avais dans l'âme l'enthousiasme du beau, la soif du
-vrai, et pourtant j'étais bien une femme comme toutes les autres,
-souffreteuse, nerveuse, dominée par l'imagination, puérilement
-accessible aux attendrissemens et aux inquiétudes de la maternité.
-Cela devait-il me reléguer à un rang secondaire dans la création et
-dans la famille? Cela étant réglé par la société, j'avais encore la
-force de m'y soumettre patiemment ou gaîment. Quel homme m'eût donné
-l'exemple de ce secret héroïsme qui n'avait que Dieu pour confident
-des protestations de la dignité méconnue?
-
-Que la femme soit différente de l'homme, que le coeur et l'esprit
-aient un sexe, je n'en doute pas. Le contraire fera toujours exception
-même en supposant que notre éducation fasse les progrès nécessaires
-(je ne la voudrais pas semblable à celle des hommes), la femme sera
-toujours plus artiste et plus poète dans sa vie, l'homme le sera
-toujours plus dans son oeuvre. Mais cette différence, essentielle pour
-l'harmonie des choses et pour les charmes les plus élevés de l'amour,
-doit-elle constituer une infériorité morale? Je ne parle pas ici
-socialisme: au temps où cette question fondamentale commença à me
-préoccuper, je ne savais ce que c'était que le socialisme. Je dirai
-plus tard en quoi et pourquoi mon esprit s'est refusé à le suivre sur
-la voie de prétendu affranchissement où certaines opinions ont fait
-dévier, selon moi, la théorie des véritables instincts et des nobles
-destinées de la femme: mais je philosophais dans le secret de ma
-pensée, et je ne voyais pas que la vraie philosophie fût trop grande
-dame pour nous admettre à l'égalité dans son estime, comme le vrai
-Dieu nous y admet dans les promesses du ciel.
-
-J'allais donc nourrissant le rêve des mâles vertus auxquelles les
-femmes peuvent s'élever, et à toute heure j'interrogeais mon âme avec
-une naïve curiosité pour savoir si elle avait la puissance de son
-aspiration, et si la droiture, le désintéressement, la discrétion, la
-persévérance dans le travail, toutes les forces enfin que l'homme
-s'attribue exclusivement étaient interdites en pratique à un coeur qui
-en acceptait ardemment et passionnément le précepte. Je ne me sentais
-ni perfide, ni vaine, ni bavarde, ni paresseuse, et je me demandais
-pourquoi Montaigne ne m'eût pas aimée et respectée à l'égal d'un
-frère, à l'égal de son cher de la Béotie.
-
-En méditant aussi ce passage sur l'absorption rêvée par lui, mais par
-lui déclarée impossible, de l'être tout entier dans l'_amor amicitiæ_,
-entre l'homme et la femme, je crus avec lui longtemps que les
-transports et les jalousies de l'amour étaient inconciliables avec la
-divine sérénité de l'amitié, et, à l'époque où j'ai connu Rollinat, je
-cherchais l'amitié sans l'amour comme un refuge et un sanctuaire où je
-pusse oublier l'existence de toute affection orageuse et navrante. De
-douces et fraternelles amitiés m'entouraient déjà de sollicitudes et
-de dévouemens dont je ne méconnaissais pas le prix: mais, par une
-combinaison sans doute fortuite de circonstances, aucun de mes anciens
-amis, homme ou femme, n'était précisément d'âge à me bien connaître et
-à me bien comprendre, les uns pour être trop jeunes, les autres pour
-être trop vieux. Rollinat, plus jeune que moi de quelques années, ne
-se trouva pas différent de moi pour cela. Une fatigue extrême de la
-vie l'avait déjà placé à un point de vue de désespérance, tandis qu'un
-enthousiasme invincible pour l'idéal le conservait vivant et agité
-sous le poids de la résignation absolue aux choses extérieures. Le
-contraste de cette vie intense, brûlant sous la glace, ou plutôt sous
-sa propre cendre, répondait à ma propre situation, et nous fûmes
-étonnés de n'avoir qu'à regarder chacun en soi-même pour nous
-connaître à l'état philosophique. Les habitudes de la vie étaient
-autres à la surface; mais il y avait une ressemblance d'organisation
-qui rendit notre mutuel commerce aussi facile dès l'abord que s'il eût
-été fondé sur l'habitude: même manie d'analyse, même scrupule de
-jugement allant jusqu'à l'indécision, même besoin de la notion du
-souverain bien, même absence de la plupart des passions et des
-appétits qui gouvernent ou accidentent la vie de la plupart des
-hommes; par conséquent, même rêverie incessante, mêmes accablemens
-profonds, mêmes gaîtés soudaines, même innocence de coeur, même
-incapacité d'ambition, mêmes paresses princières de la fantaisie aux
-momens dont les autres profitent pour mener à bien leur gloire et leur
-fortune, même satisfaction triomphante à l'idée de se croiser les bras
-devant toute chose réputée sérieuse qui nous paraissait frivole et en
-dehors des devoirs admis par nous comme sérieux; enfin mêmes qualités
-ou mêmes défauts, mêmes sommeils et mêmes réveils de la volonté.
-
-Le devoir nous a jetés cependant tout entiers dans le travail, pieds
-et poings liés, et nous y sommes restés avec une persistance
-invincible, cloués par ces devoirs acceptés sans discussion. D'autres
-caractères, plus brillans et plus actifs en apparence, m'ont souvent
-prêché le courage. Rollinat ne m'a jamais prêché que d'exemple, sans
-se douter même de la valeur et de l'effet de cet exemple. Avec lui et
-pour lui, je fis le code de la véritable et saine amitié, d'une amitié
-à la Montaigne, toute de choix, d'élection et de perfection. Cela
-ressembla d'abord à une convention romanesque, et cela a duré
-vingt-cinq ans, sans que la _sainte cousture_ des âmes se soit
-relâchée un seul instant, sans qu'un doute ait effleuré la foi absolue
-que nous avons l'un dans l'autre, sans qu'une exigence, une
-préoccupation personnelle ait rappelé à l'un ou à l'autre qu'il était
-un être à part, une existence différente de l'âme unique en deux
-personnes.
-
-D'autres attachemens ont pris cependant la vie tout entière de chacun
-de nous, des affections plus complètes, en égard aux lois de la vie
-réelle, mais qui n'ont rien ôté à l'union tout immatérielle de nos
-coeurs. Rien dans cette union paisible et pour ainsi dire paradisiaque
-ne pouvait rendre jalouses ou inquiètes les âmes associées à notre
-existence plus intime. L'être que l'un de nous préférait à tous les
-autres devenait aussitôt cher et sacré à l'autre, et sa plus douce
-société. Enfin, cette amitié est restée digne des plus beaux romans de
-la chevalerie. Bien qu'elle n'ait jamais rien _posé_; elle en a, elle
-en aura toujours la grandeur en nous-mêmes, et ce pacte de deux
-cerveaux enthousiastes a pris toute la consistance d'une certitude
-religieuse. Fondée sur l'estime, dans le principe, elle a passé dans
-les entrailles à ce point de n'avoir plus besoin d'estime mutuelle, et
-s'il était possible que l'un de nous deux arrivât à l'aberration de
-quelque vice ou de quelque crime, il pourrait se dire encore qu'il
-existe sur la terre une âme pure et saine qui ne se détacherait pas de
-lui.
-
-Je me souviens en ce moment d'une circonstance où un autre de mes amis
-l'accusa vivement auprès de moi d'un tort sérieux. Cela n'avait rien
-de fondé, et je ne sus que hausser les épaules; mais quand je vis que
-la prévention s'obstinait contre lui, je ne pus m'empêcher de dire
-avec impatience: «Eh bien! quand cela serait? Du moment que c'est lui,
-c'est bien. Ça m'est égal.»
-
-Plus souvent accusée que lui, parce que j'ai eu une existence plus en
-vue, je suis certaine qu'il a dû plus d'une fois répondre à propos de
-moi comme j'ai fait à propos de lui. Il n'est pas un seul autre de
-mes amis qui n'ait discuté avec moi sur quelque opinion ou quelque
-fait personnel, et qui, par conséquent, ne m'ait parfois discutée
-vis-à-vis de lui-même. C'est un droit qu'il faut reconnaître à
-l'amitié dans les conditions ordinaires de la vie et qu'elle regarde
-souvent comme un devoir; mais là où ce droit n'a pas été réservé, pas
-même prévu par une confiance sans limites, là où ce devoir disparaît
-dans la plénitude d'une foi ardente, là seulement est la grande,
-l'idéale amitié. Or, j'ai besoin d'idéal. Que ceux qui n'en ont que
-faire s'en passent.
-
-Mais vous qui flottez encore entre la mesure de poésie et de réalité
-que la sagesse peut admettre, vous pour qui j'écris et à qui j'ai
-promis de dire des choses utiles, à l'occasion, vous me pardonnerez
-cette longue digression en faveur de la conclusion qu'elle amène et
-que voici.
-
-Oui, il faut poétiser les beaux sentimens dans son âme et ne pas
-craindre de les placer trop haut dans sa propre estime. Il ne faut pas
-confondre tous les besoins de l'âme dans un seul et même appétit de
-bonheur qui nous rendrait volontiers égoïstes. L'amour idéal..... je
-n'en ai pas encore parlé, il n'est pas temps encore,--l'amour idéal
-résumerait tous les plus divins sentimens que nous pouvons concevoir,
-et pourtant il n'ôterait rien à l'amitié idéale. L'amour sera toujours
-de l'égoïsme à deux, parce qu'il porte avec lui des satisfactions
-infinies. L'amitié est plus désintéressée, elle partage toutes les
-peines et non tous les plaisirs. Elle a moins de racines dans la
-réalité, dans les intérêts, dans les enivremens de la vie. Aussi
-est-elle plus rare, même à un état très imparfait, que l'amour à
-quelque état qu'on le prenne. Elle paraît cependant bien répandue, et
-le nom d'ami est devenu si commun qu'on peut dire _mes amis_ en
-parlant de deux cents personnes. Ce n'est pas une profanation, en ce
-sens qu'on peut et doit aimer, même particulièrement, tous ceux que
-l'on connaît bons et estimables. Oui croyez-moi, le coeur est assez
-large pour loger beaucoup d'affections, et plus vous en donnerez de
-sincères et de dévouées, plus vous le sentirez grandir en force et en
-chaleur. Sa nature est divine, et plus vous le sentez parfois affaissé
-et comme mort sous le poids des déceptions, plus l'accablement de sa
-souffrance atteste sa vie immortelle. N'ayez donc pas peur de
-ressentir pleinement les élans de la bienveillance et de la sympathie,
-et de subir les émotions douces ou pénibles des nombreuses
-sollicitudes qui réclament les esprits généreux; mais n'en vouez pas
-moins un culte à l'amitié particulière, et ne vous croyez pas dispensé
-d'avoir _un ami_, un ami parfait, c'est à dire une personne que vous
-aimiez assez pour vouloir être parfait vous-même envers elle, une
-personne qui vous soit sacrée et pour qui vous soyez également sacré.
-Le grand but que nous devons tous poursuivre, c'est de tuer en nous
-le grand mal qui nous ronge, la personnalité. Vous verrez bientôt que
-quand on a réussi à devenir excellent pour quelqu'un, on ne tarde pas
-à devenir meilleur pour tout le monde, et si vous cherchez l'amour
-idéal, vous sentirez que l'amitié idéale prépare admirablement le
-coeur à en recevoir le bienfait.
-
-
-
-
-CHAPITRE VINGT-SEPTIEME.
-
- Dernière visite au couvent.--Vie excentrique.--Debureau.--Jane et
- Aimée.--La baronne Dudevant me défend de compromettre son nom
- dans les arts.--Mon pseudonyme.--Jules Sand et George
- Sand.--Karl Sand.--Le choléra.--Le cloître Saint-Merry.--Je
- change de mansarde.
-
-
-Il n'y a peut-être pas pour moi autant de contraste qu'on croirait à
-descendre de ces hauteurs du sentiment pour revenir à la vie d'écolier
-littéraire que j'étais en train de raconter. J'appelais cela crûment
-alors ma vie de gamin, et il y avait bien un reste d'aristocratie
-d'habitudes dans la manière railleuse dont je l'envisageais; car, au
-fond, mon caractère se formait, et la vie réelle se révélait en moi
-sous cet habit d'emprunt qui me permettait d'être assez homme pour
-voir un milieu à jamais fermé sans cela à la campagnarde engourdie que
-j'avais été jusqu'alors.
-
-Je regardai à cette époque, dans les arts et dans la politique, non
-plus seulement par induction et par déduction, comme j'aurais fait
-dans une donnée historique quelconque, mais dans l'histoire et dans le
-roman de la société et de l'humanité vivante. Je contemplai ce
-spectacle de tous les points où je pus me placer, dans les coulisses
-et sur la scène, aux loges et au parterre. Je montai à tous les
-étages: du club à l'atelier, du café à la mansarde. Il n'y eut que les
-salons où je n'eus que faire. Je connaissais le monde intermédiaire
-entre l'artisan et l'artiste. Je l'avais cependant peu fréquenté dans
-ses réunions, et je m'étais toujours sauvée autant que possible de ses
-fêtes qui m'ennuyaient au delà de mes forces; mais je connaissais sa
-vie intérieure, elle n'avait plus rien à me dire.
-
-Des gens charitables, toujours prêts à avilir dans leurs sales pensées
-la mission de l'artiste, ont dit qu'à cette époque et plus tard
-j'avais eu les curiosités du vice. Ils en ont menti lâchement: voilà
-tout ce que j'ai à leur répondre. Quiconque est poète sait que le
-poète ne souille pas volontairement son être, sa pensée, pas même son
-regard, surtout quand ce poète l'est doublement par sa qualité de
-femme.
-
-Bien que cette existence bizarre n'eût rien que je prétendisse cacher
-plus tard, je ne l'adoptai pas sans savoir quels effets immédiats elle
-pouvait avoir sur les convenances et l'arrangement de ma vie. Mon mari
-la connaissait et n'y apportait ni blâme ni obstacle. Il en était de
-même de ma mère et de ma tante. J'étais donc en règle vis-à-vis des
-autorités constituées de ma destinée. Mais, dans tout le reste du
-milieu où j'avais vécu, je devais rencontrer probablement plus d'un
-blâme sévère. Je ne voulus pas m'y exposer. Je vis à faire mon choix
-et à savoir quelles amitiés me seraient fidèles, quelles autres se
-scandaliseraient. A première vue, je triai un bon nombre de
-connaissances dont l'opinion m'était à peu près indifférente, et à qui
-je commençai par ne donner aucun signe de vie. Quant aux personnes que
-j'aimais réellement et dont je devais attendre quelque réprimande, je
-me décidai à rompre avec elles sans leur rien dire. «Si elles
-m'aiment, pensai-je, elles courront après moi, et si elles ne le font
-pas, j'oublierai qu'elles existent, mais je pourrai toujours les
-chérir dans le passé; il n'y aura pas eu d'explication blessante entre
-nous; rien n'aura gâté le pur souvenir de notre affection.»
-
-Au fait, pourquoi leur en aurais-je voulu? Que pouvaient-elles savoir
-de mon but, de mon avenir, de ma volonté? Savaient-elles, savais-je
-moi-même, en brûlant mes vaisseaux, si j'avais quelque talent, quelque
-persévérance? Je n'avais jamais dit à personne le mot de l'énigme de
-ma pensée, je ne l'avais pas trouvé encore d'une manière certaine; et
-quand je parlais d'écrire, c'était en riant et en me moquant de la
-chose et de moi-même.
-
-Une sorte de destinée me poussait cependant. Je la sentais invincible,
-et je m'y jetais résolûment: non une grande destinée, j'étais trop
-indépendante dans ma fantaisie pour embrasser aucun genre d'ambition,
-mais une destinée de liberté morale et d'isolement poétique, dans une
-société à laquelle je ne demandais que de m'oublier en me laissant
-gagner sans esclavage le pain quotidien.
-
-Je voulus pourtant revoir une dernière fois mes plus chères amies de
-Paris. J'allai passer quelques heures à mon couvent. Tout le monde y
-était si préoccupé des effets de la révolution de juillet, de
-l'absence d'élèves, de la perturbation générale dont on subissait les
-conséquences matérielles, que je n'eus aucun effort à faire pour ne
-point parler de moi. Je ne vis qu'un instant ma bonne mère Alicia.
-Elle était affairée et pressée. Soeur Hélène était en retraite.
-Poulette me promenait dans les cloîtres, dans les classes vides, dans
-les dortoirs sans lits, dans le jardin silencieux, en disant à chaque
-pas: «Ça va mal! ça va bien mal!»
-
-Il ne restait plus personne de mon temps que les religieuses et la
-bonne Marie Josèphe, la brusque et rieuse servante, qui me sembla la
-plus cordiale et la seule vivante au milieu de ces âmes préoccupées.
-Je compris que les nonnes ne peuvent pas et ne doivent pas aimer avec
-le coeur. Elles vivent d'une idée, et n'attachent une véritable
-importance qu'aux conditions extérieures qui sont le cadre nécessaire
-à cette idée. Tout ce qui trouble l'arrangement d'une méditation qui
-a besoin d'ordre immuable et de sécurité absolue est un événement
-terrible, ou tout au moins une crise difficile. Les amitiés du dehors
-ne peuvent rien pour elles. Les choses humaines n'ont de valeur à
-leurs yeux qu'en raison du plus ou moins d'aide qu'elles apportent à
-leurs conditions d'existence exceptionnelle. Je ne regrettai plus le
-couvent en voyant que là l'idéal était soumis à de telles
-éventualités. La vie d'une communauté c'est tout un monde à
-immobiliser, et le canon de juillet ne s'était pas inquiété de la paix
-des sanctuaires.
-
-Moi, j'avais l'idéal logé dans un coin de ma cervelle, et il ne me
-fallait que quelques jours d'entière liberté pour le faire éclore. Je
-le portais dans la rue, les pieds sur le verglas, les épaules
-couvertes de neige, les mains dans mes poches, l'estomac un peu creux
-quelquefois, mais la tête d'autant plus remplie de songes, de
-mélodies, de couleurs, de formes, de rayons et de fantômes. Je n'étais
-plus une _dame_, je n'étais pas non plus un _monsieur_. On me poussait
-sur le trottoir comme une chose qui pouvait gêner les passans
-affairés. Cela m'était bien égal, à moi qui n'avais aucune affaire. On
-ne me connaissait pas, on ne me regardait pas; on ne me reprenait pas;
-j'étais un atome perdu dans cette immense foule. Personne ne disait
-comme à La Châtre: «Voilà madame Aurore qui passe; elle a toujours le
-même chapeau et la même robe;» ni comme à Nohant: «Voilà not'dame qui
-_poste_ sur son grand chevau, faut qu'elle soit dérangée d'esprit pour
-_poster_ comme ça.» A Paris, on ne pensait rien de moi, on ne me
-voyait pas. Je n'avais aucun besoin de me presser pour éviter des
-paroles banales; je pouvais faire tout un roman, d'une barrière à
-l'autre, sans rencontrer personne qui me dit: «A quoi diable
-pensez-vous?» Cela valait mieux qu'une cellule, et j'aurais pu dire
-avec _René_, mais avec autant de satisfaction qu'il l'avait dit avec
-tristesse «que je promenais dans le _désert des hommes_.»
-
-Après que j'eus bien regardé et comme qui dirait remâché et savouré
-une dernière fois tous les coins et recoins de mon couvent et de mes
-souvenirs chéris, je sortis en me disant que je ne repasserais plus
-cette grille derrière laquelle je laissais mes plus saintes tendresses
-à l'état de divinités sans courroux et d'astres sans nuages; une
-seconde visite eût amené des questions sur mon intérieur, sur mes
-projets, sur mes dispositions religieuses. Je ne voulais pas discuter.
-Il est des êtres qu'on respecte trop pour les contredire et de qui
-l'on ne veut emporter qu'une tranquille bénédiction.
-
-Je remis mes chères bottes en rentrant et j'allai voir Debureau dans
-la pantomime: un idéal de distinction exquise servi deux fois par jour
-aux _titis_ de la ville et de la banlieue, et cet idéal les
-passionnait. Gustave Papet, qui était le riche, le _milord_ de notre
-association berrichonne, paya du sucre d'orge à tout le parterre, et
-puis, comme nous sortions affamés, il emmena souper trois ou quatre
-d'entre nous aux _Vendanges de Bourgogne_. Tout à coup, il lui prit
-envie d'inviter Debureau, qu'il ne connaissait pas le moins du monde.
-Il rentre dans le théâtre, le trouve en train d'ôter son costume de
-Pierrot dans une cage qui lui servait de loge, le prend sous le bras
-et l'amène. Debureau fut charmant de manières. Il ne se laissa pas
-tenter par la moindre pointe de champagne, craignant, disait-il, pour
-ses nerfs et ayant besoin du calme le plus complet pour son jeu. Je
-n'ai jamais vu d'artiste plus sérieux, plus consciencieux, plus
-religieux dans son art. Il l'aimait de passion et en parlait comme
-d'une chose grave, tout en parlant de lui-même avec une extrême
-modestie. Il étudiait sans cesse et ne se blasait pas, malgré un
-exercice continuel et même excessif. Il ne s'inquiétait pas si les
-finesses admirables de sa physionomie et son originalité de
-_composition_ étaient appréciées par des artistes ou saisies par des
-esprits naïfs. Il travaillait pour se satisfaire, pour essayer et pour
-réaliser sa fantaisie, et cette fantaisie, qui paraissait si
-spontanée, était étudiée à l'avance avec un soin extraordinaire. Je
-l'écoutai avec grande attention: il ne posait pas du tout, et je
-voyais en lui, malgré la bouffonnerie du genre, un de ces grands
-artistes qui méritent le titre de _maîtres_. Jules Janin venait de
-faire alors un petit volume sur cet artiste, un opuscule spirituel,
-mais qui ne m'avait rien fait pressentir du talent de Debureau. Je lui
-demandai s'il était satisfait de cette appréciation. «J'en suis
-reconnaissant, me dit-il. L'intention en est bonne pour moi et l'effet
-profite à ma réputation: mais tout cela ce n'est pas l'art, ce n'est
-pas l'idée que j'en ai; ce n'est pas sérieux, et le Debureau de M.
-Janin n'est pas moi. Il ne m'a pas compris.»
-
-J'ai revu Debureau plusieurs fois depuis et me suis toujours senti
-pour le paillasse des boulevards une grande déférence et comme un
-respect dû à l'homme de conviction et d'étude.
-
-J'assistais, douze ou quinze ans plus tard, à une représentation à son
-bénéfice, à la fin de laquelle il tomba à faux dans une trappe.
-J'envoyai savoir de ses nouvelles le lendemain, et il m'écrivit pour
-me dire lui-même que ce n'était rien, une lettre charmante qui
-finissait ainsi: «Pardonnez-moi de ne pas savoir mieux vous remercier.
-Ma plume est comme la voix du personnage muet que je représente; mais
-mon coeur est comme mon visage qui exprime la vérité.»
-
-Peu de jours après, cet excellent homme, cet artiste de premier ordre,
-était mort des suites de sa chute.
-
-Après le couvent, j'avais encore quelque chose à briser, non dans mon
-coeur, mais dans ma vie. J'allai voir mes amies Jane et Aimée. Aimée
-n'eût pas été l'amie de mon choix. Elle avait quelque chose de froid
-et de sec à l'occasion, qui ne m'avait jamais été sympathique. Mais,
-outre qu'elle était la soeur adorée de Jane, il y avait en elle tant
-de qualités sérieuses, une si noble intelligence, une si grande
-droiture et, à défaut de bonté spontanée, une si généreuse équité de
-jugement, que je lui étais réellement attachée. Quant à Jane, cette
-douce, cette forte, cette humble, cette angélique nature, aujourd'hui
-comme au couvent, je lui garde, au fond de l'âme, une tendresse que je
-ne puis comparer qu'au sentiment maternel.
-
-Toutes deux étaient mariées. Jane était mère d'un gros enfant qu'elle
-couvait de ses grands yeux noirs avec une muette ivresse. Je fus
-heureuse de la voir heureuse; j'embrassai bien tendrement l'enfant et
-la mère, et je m'en allai, promettant de revenir bientôt, mais résolue
-à ne revenir jamais.
-
-Je me suis tenu parole, et je m'en applaudis. Ces deux jeunes
-héritières, devenues comtesses, et plus que jamais orthodoxes en
-toutes choses, appartenaient désormais à un monde qui n'aurait eu pour
-ma bizarre manière d'exister que de la raillerie, et pour
-l'indépendance de mon esprit que des anathèmes. Un jour fût venu où il
-eût fallu me justifier d'imputations fausses, ou lutter contre des
-principes de foi et des idées de convenances que je ne voulais pas
-combattre ni froisser dans les autres. Je savais que l'héroïsme de
-l'amitié fût resté pur dans le coeur de Jane; mais on le lui eût
-reproché, et je l'aimais trop pour vouloir apporter un chagrin, un
-trouble quelconque dans son existence. Je ne connais pas cet égoïsme
-jaloux qui s'impose, et j'ai une logique invincible pour apprécier les
-situations qui se dessinent clairement devant moi. Celle que je me
-faisais était bien nette. Je choquais ouvertement la règle du monde.
-Je me détachais de lui bien sciemment; je devais donc trouver bon
-qu'il se détachât de moi dès qu'il saurait mes excentricités. Il ne
-les savait pas encore. J'étais trop obscure pour avoir besoin de
-mystère. Paris est une mer où les petites barques passent inaperçues
-par milliers entre les gros vaisseaux. Mais le moment pouvait venir où
-quelque hasard me placerait entre des mensonges que je ne voulais pas
-faire et des remontrances que je ne voulais pas accepter. Les
-remontrances perdues sont toujours suivies de refroidissement, et du
-refroidissement on va en deux pas aux ruptures. Voilà ce dont je ne
-supportais pas l'idée. Les personnes vraiment fières ne s'y exposent
-pas, et quand elles sont aimantes, elles ne les provoquent pas, mais
-elles les préviennent, et par là savent les rendre impossibles.
-
-Je retournai sans tristesse à ma mansarde et à mon utopie, certaine de
-laisser des regrets et de bons souvenirs, satisfaite de n'avoir plus
-rien de sensible à rompre.
-
-Quant à la baronne Dudevant, ce fut bien lestement _emballé_, comme
-nous disions au quartier latin. Elle me demanda pourquoi je restais si
-longtemps à Paris sans mon mari. Je lui dis que mon mari le trouvait
-bon. «Mais est-il vrai, reprit-elle, que vous ayez l'intention
-d'_imprimer_ des livres?--Oui, madame.--_Té!_ s'écria-t-elle (c'était
-une locution gasconne qui signifie _Tiens!_ et dont elle avait pris
-l'habitude), voilà une drôle d'idée.--Oui, madame.--C'est bel et bon,
-mais j'espère que vous ne mettrez pas le nom que je porte sur les
-_couvertures de livre imprimées_?--Oh! certainement non, madame, il
-n'y a pas de danger.» Il n'y eut pas d'autre explication. Elle partit
-peu de temps après pour le Midi, et je ne l'ai jamais revue.
-
-Le nom que je devais mettre sur des _couvertures imprimées_ ne me
-préoccupa guère. En tout état de choses, j'avais résolu de garder
-l'anonyme. Un premier ouvrage fut ébauché par moi, refait en entier
-ensuite par Jules Sandeau, à qui Delatouche fit le nom de Jules Sand.
-Cet ouvrage amena un autre éditeur qui demanda un autre roman sous le
-même pseudonyme. J'avais écrit _Indiana_ à Nohant, je voulus le donner
-sous le pseudonyme demandé; mais Jules Sandeau, par modestie, ne
-voulut pas accepter la paternité d'un livre auquel il était
-complétement étranger. Cela ne faisait pas le compte de l'éditeur. Le
-nom est tout pour la vente, et le petit pseudonyme s'étant bien
-_écoulé_, on tenait essentiellement à le conserver. Delatouche,
-consulté, trancha la question par un compromis: _Sand_ resterait
-intact et je prendrais un autre prénom qui ne servirait qu'à moi. Je
-pris vite et sans chercher celui de George qui me paraissait synonyme
-de Berrichon, Jules et George, inconnus au public, passeraient pour
-frères ou cousins.
-
-Le nom de George Sand me fut donc bien acquis, et Jules Sandeau, resté
-légitime propriétaire de _Rose et Blanche_, voulut reprendre son nom
-en toutes lettres, afin, disait-il, de ne pas se parer de mes plumes.
-A cette époque, il était fort jeune et avait bonne grâce à se montrer
-si modeste. Depuis il a fait preuve de beaucoup de talent pour son
-compte, et il s'est fait un nom de son véritable nom. J'ai gardé, moi,
-celui de l'assassin de Kotzebue qui avait passé par la tête de
-Delatouche et qui commença ma réputation en Allemagne, au point que je
-reçus des lettres de ce pays où l'on me priait d'établir ma parenté
-avec Karl Sand, comme une chance de succès de plus. Malgré la
-vénération de la jeunesse allemande pour le jeune fanatique dont la
-mort fut si belle, j'avoue que je n'eusse pas songé à choisir pour
-pseudonyme ce symbole du poignard de l'illuminisme. Les sociétés
-secrètes vont à mon imagination dans le passé, mais elles n'y vont
-que jusqu'au poignard exclusivement, et les personnes qui ont cru
-voir, dans ma persistance à signer Sand et dans l'habitude qu'on a
-prise autour de moi de m'appeler ainsi, une sorte de protestation en
-faveur de l'assassinat politique se sont absolument trompées. Cela
-n'entre ni dans mes principes religieux ni dans mes instincts
-révolutionnaires. Le mode de société secrète ne m'a même jamais paru
-d'une bonne application à notre temps et à notre pays; je n'ai jamais
-cru qu'il en pût sortir autre chose désormais chez nous qu'une
-dictature, et je n'ai jamais accepté le principe dictatorial en
-moi-même.
-
-Il est donc probable que j'eusse changé ce pseudonyme, si je l'eusse
-cru destiné à acquérir quelque célébrité; mais jusqu'au moment où la
-critique se déchaîna contre moi à propos du roman de _Lélia_, je me
-flattai de passer inaperçue dans la foule des lettrés de la plus
-humble classe. En voyant que bien, malgré moi, il n'en était plus
-ainsi, et qu'on attaquait violemment tout dans mon oeuvre, jusqu'au
-nom dont elle était signée, je maintins le nom et poursuivis l'oeuvre.
-Le contraire eût été une lâcheté.
-
-Et à présent j'y tiens, à ce nom, bien que ce soit, a-t-on dit, la
-moitié du nom d'un autre écrivain. Soit. Cet écrivain a, je le répète,
-assez de talent pour que quatre lettres de son nom ne gâtent aucune
-_couverture imprimée_, et ne sonnent point mal à mon oreille dans la
-bouche de mes amis. C'est le hasard de la fantaisie de Delatouche qui
-me l'a donné. Soit encore: je m'honore d'avoir eu ce poète, cet ami
-pour parrain. Une famille dont j'avais trouvé le nom assez bon pour
-moi a trouvé ce nom de Dudevant (que la baronne susnommée essayait
-d'écrire avec une apostrophe)[6], trop illustre et trop agréable pour
-le compromettre dans la république des arts. On m'a baptisée, obscure
-et insouciante, entre le manuscrit d'_Indiana_, qui était alors tout
-mon avenir, et un billet de mille francs qui était en ce moment là
-toute ma fortune. Ce fut un contrat, un nouveau mariage entre le
-pauvre apprenti poète que j'étais et l'humble muse qui m'avait
-consolée dans mes peines. Dieu me garde de rien déranger à ce que j'ai
-laissé faire à la destinée. Qu'est-ce qu'un nom dans notre monde
-révolutionné et révolutionnaire? Un numéro pour ceux qui ne font rien,
-une enseigne ou une devise pour ceux qui travaillent ou combattent.
-Celui qu'on m'a donné, je l'ai fait moi-même et moi seule après coup,
-par mon labeur. Je n'ai jamais exploité le travail d'un autre, je n'ai
-jamais pris, ni acheté, ni emprunté une page, une ligne à qui que ce
-soit. Des sept ou huit cent mille francs que j'ai gagnés depuis vingt
-ans, il ne m'est rien resté, et aujourd'hui, comme il y a vingt ans,
-je vis, au jour le jour, de ce nom qui protége mon travail, et de ce
-travail dont je ne me suis pas réservé une obole. Je ne sens pas que
-personne ait un reproche à me faire, et, sans être fière de quoi que
-ce soit (je n'ai fait que mon devoir), ma conscience tranquille ne
-voit rien à changer dans le nom qui la désigne et la personnifie.
-
- [6] Elle prétendait que le nom primitif était _O'Wen_.
-
-Mais avant de raconter ces choses littéraires, j'ai encore à résumer
-diverses circonstances qui les ont précédées.
-
-Mon mari venait me voir à Paris. Nous ne logions point ensemble, mais
-il venait dîner chez moi et il me menait au spectacle. Il me
-paraissait satisfait de l'arrangement qui nous rendait, sans querelles
-et sans questions aucunes, indépendans l'un de l'autre.
-
-Il ne me sembla pas que mon retour chez moi lui fût aussi agréable.
-Pourtant je sus faire supporter ma présence, en ne critiquant et ne
-troublant rien des arrangemens pris en mon absence. Il ne s'agissait
-plus pour moi d'être chez moi, en effet. Je ne regardais plus Nohant
-comme une chose qui m'appartient. La chambre de mes enfans et ma
-cellule à côté étaient un terrain neutre où je pouvais camper, et si
-beaucoup de choses me déplaisaient ailleurs, je n'avais rien à dire et
-ne disais rien. Je ne pouvais me plaindre à personne de la démission
-que j'avais librement donnée. Quelques amis pensèrent que j'aurais dû
-ne pas le faire, mais lutter contre les causes premières de cette
-résolution. Elles avaient raison en théorie, mais la pratique ne se
-met pas toujours si volontiers qu'on croit aux ordres de la théorie.
-Je ne sais pas combattre pour un intérêt purement personnel. Toutes
-mes facultés et toutes mes forces peuvent se mettre au service d'un
-sentiment ou d'une idée; mais quand il ne s'agit que de moi,
-j'abandonne la partie avec une faiblesse apparente qui n'est, en
-somme, que le résultat d'un raisonnement bien simple: Puis-je
-remplacer pour un autre les satisfactions bonnes ou mauvaises que je
-lui ferais sacrifier! Si c'est oui, je suis dans mon droit; si c'est
-non, mon droit lui paraîtra toujours inique et ne me paraîtra jamais
-bien légitime à moi-même.
-
-Il faut avoir pour contrarier et persécuter quelqu'un dans l'exercice
-de ses goûts des motifs plus graves que l'exercice des siens propres.
-Il ne se passait alors dans ma maison rien d'apparent dont mes enfans
-dussent souffrir. Solange allait me suivre, Maurice vivait, en mon
-absence, avec Jules Boncoiran, son bon petit précepteur. Rien ne dut
-me faire croire que cet état de choses ne pût pas durer, et il n'a pas
-tenu à moi qu'il ne durât pas.
-
-Quand vint l'établissement au quai Saint-Michel avec Solange, outre
-que j'éprouvais le besoin de retrouver mes habitudes naturelles qui
-sont sédentaires, la vie générale devint bientôt si tragique et si
-sombre, que j'en dus ressentir le contre-coup. Le choléra enveloppa
-des premiers les quartiers qui nous entouraient. Il approcha
-rapidement, il monta d'étage en étage, la maison que nous habitions.
-Il y emporta six personnes et s'arrêta à la porte de notre mansarde,
-comme s'il eût dédaigné une si chétive proie.
-
-Parmi le groupe de compatriotes amis qui s'était formé autour de moi,
-aucun ne se laissa frapper de cette terreur funeste qui semblait
-appeler le mal et qui généralement le rendait sans ressources. Nous
-étions inquiets les uns pour les autres, et point pour nous-mêmes.
-Aussi, afin d'éviter d'inutiles angoisses, nous étions convenus de
-nous rencontrer tous les jours au jardin du Luxembourg, ne fût-ce que
-pour un instant, et quand l'un de nous manquait à l'appel, on courait
-chez lui. Pas un ne fut atteint, même légèrement. Aucun pourtant ne
-changea rien à son régime et ne se mit en garde contre la contagion.
-
-C'était un horrible spectacle que ce convoi sans relâche passant sous
-ma fenêtre et traversant le pont Saint-Michel. En de certains jours,
-les grandes voitures de déménagemens, dites tapissières, devenues les
-corbillards des pauvres, se succédèrent sans interruption, et ce qu'il
-y avait de plus effrayant, ce n'était pas ces morts entassés pêle-mêle
-comme des ballots, c'était l'absence des parens et des amis derrière
-les chars funèbres; c'était les conducteurs doublant le pas, jurant et
-fouettant les chevaux, c'était les passans s'éloignant avec effroi du
-hideux cortége, c'était la rage des ouvriers qui croyaient à une
-fantastique mesure d'empoisonnement et qui levaient leurs poings
-fermés contre le ciel; c'était, quand ces groupes menaçans avaient
-passé, l'abattement ou l'insouciance qui rendaient toutes les
-physionomies irritantes ou stupides.
-
-J'avais pensé à me sauver, à cause de ma fille; mais tout le monde
-disait que le déplacement et le voyage étaient plus dangereux que
-salutaires, et je me disais aussi que si l'influence pestilentielle
-s'était déjà, à mon insu, attachée à nous, au moment du départ, il
-valait mieux ne pas la porter à Nohant, où elle n'avait pas pénétré et
-où elle ne pénétra pas.
-
-Et puis, du reste, dans les dangers communs dont rien ne peut
-préserver, on prend vite son parti. Mes amis et moi, nous nous disions
-que le choléra s'adressant plus volontiers aux pauvres qu'aux riches,
-nous étions parmi les plus menacés, et devions, par conséquent,
-accepter la chance sans nous affecter du désastre général où chacun de
-nous était pour son compte, aussi bien que ces ouvriers furieux ou
-désespérés qui se croyaient l'objet d'une malédiction particulière.
-
-Au milieu de cette crise sinistre, survint le drame poignant du
-Cloître Saint-Méry. J'étais au jardin du Luxembourg avec Solange,
-vers la fin de la journée. Elle jouait sur le sable, je la regardais
-assise derrière le large socle d'une statue. Je savais bien qu'une
-grande agitation devait gronder dans Paris; mais je ne croyais pas
-qu'elle dût sitôt gagner mon quartier: absorbée, je ne vis pas que
-tous les promeneurs s'étaient rapidement écoulés. J'entendis battre la
-charge, et, emportant ma fille, je me vis seule de mon sexe avec elle
-dans cet immense jardin, tandis qu'un cordon de troupes au pas de
-course traversait d'une grille à l'autre. Je repris le chemin de ma
-mansarde au milieu d'une grande confusion et cherchant les petites
-rues, pour n'être pas renversée par les flots de curieux qui, après
-s'être groupés et pressés sur un point, se précipitaient et
-s'écrasaient, emportés par une soudaine panique. A chaque pas, on
-rencontrait des gens effarés qui vous criaient: «N'avancez pas,
-retournez, retournez! La troupe arrive, on tire sur tout le monde.» Ce
-qu'il y avait jusque-là de plus dangereux, c'était la précipitation
-avec laquelle on fermait les boutiques au risque de briser la tête à
-tous les passans. Solange se démoralisait et commençait à jeter des
-cris désespérés. Quand nous arrivâmes au quai, chacun fuyait en sens
-différent; j'avançai toujours, voyant que le pire c'était de rester
-dehors, et j'entrai vite chez moi sans prendre le temps de voir ce qui
-se passait, sans même avoir peur, n'ayant encore jamais vu la guerre
-des rues, et n'imaginant rien de ce que j'ai vu ensuite, c'est-à-dire
-l'ivresse qui s'empare tout d'abord du soldat et qui fait de lui, sous
-le coup de la surprise et de la peur, l'ennemi le plus dangereux que
-puissent rencontrer des gens inoffensifs dans une bagarre.
-
-Et il ne faut pas qu'on s'en étonne. Dans presque tous ces événemens
-déplorables ou magnifiques dont une grande ville est le théâtre, la
-masse des spectateurs, et souvent celle des acteurs, ignore ce qui se
-passe à deux pas de là, et court risque de s'entr'égorger, chacun
-cédant à la crainte de l'être. L'idée qui a soulevé l'ouragan est
-souvent plus insaisissable encore que le fait, et quelle qu'elle soit,
-elle ne se présente aux esprits incultes qu'à travers mille fictions
-délirantes. Le soldat est peuple, lui aussi; la discipline n'a pas
-contribué à éclairer sa raison, qu'elle lui commanderait d'ailleurs
-d'abjurer, s'il avait la prétention de s'en servir. Ses chefs le
-poussent au massacre par la terreur, comme souvent les meneurs
-poussent le peuple à la provocation par le même moyen. De part et
-d'autre, avant qu'on ait brûlé une amorce, des récits horribles, des
-calomnies atroces ont circulé, et le fantôme du carnage a déjà fait
-son fatal office dans les imaginations troublées.
-
-Je ne raconterai pas l'événement au milieu duquel je me trouvais. Je
-n'écris que mon histoire particulière. Je commençai par ne songer
-qu'à tranquilliser ma pauvre enfant, que la peur rendait malade.
-J'imaginai de lui dire qu'il ne s'agissait, sur le quai, que d'une
-chasse aux chauve-souris comme elle l'avait vu faire sur la terrasse
-de Nohant à son père et à son oncle Hippolyte, et je parvins à la
-calmer et à l'endormir au bruit de la fusillade. Je mis un matelas de
-mon lit dans la fenêtre de sa petite chambre, pour parer à quelque
-balle perdue qui eût pu l'atteindre, et je passai une partie de la
-nuit sur le balcon, à tâcher de saisir et de comprendre l'action à
-travers les ténèbres.
-
-On sait ce qui se passa en ce lieu. Dix-sept insurgés s'étaient emparé
-du poste du petit pont de l'Hôtel-Dieu. Une colonne de garde nationale
-les surprit dans la nuit. «Quinze de ces malheureux, dit Louis Blanc
-(_Histoire de Dix ans_), furent mis en pièces et jetés dans la Seine.
-Deux furent atteints dans les rues voisines et égorgés.»
-
-Je ne vis pas cette scène atroce, enveloppée dans les ombres de la
-nuit, mais j'en entendis les clameurs furieuses et les râles
-formidables; puis un silence de mort s'étendit sur la cité endormie de
-fatigue après les émotions de la crainte.
-
-Des bruits plus éloignés et plus vagues attestaient pourtant une
-résistance sur un point inconnu. Le matin, on put circuler et aller
-chercher des alimens pour la journée, qui menaçait les habitans d'un
-blocus à domicile. A voir l'appareil des forces développées par le
-gouvernement, on ne se doutait guère qu'il s'agissait de réduire une
-poignée d'hommes décidés à mourir.
-
-Il est vrai qu'une nouvelle révolution pouvait sortir de cet acte
-d'héroïsme désespéré: l'empire pour le duc de Reichstadt et la
-monarchie pour le duc de Bordeaux, aussi bien que la république pour
-le peuple. Tous les partis avaient, comme de coutume, préparé
-l'événement, et ils en convoitaient le profit; mais quand il fut
-démontré que ce profit, c'était la mort sur les barricades, les partis
-s'éclipsèrent, et le martyre de l'héroïsme s'accomplit à la face de
-Paris consterné d'une telle victoire.
-
-La journée du 6 juin fut d'une solennité effrayante, vue du lieu élevé
-où j'étais. La circulation était interdite, la troupe gardait tous les
-ponts et l'entrée de toutes les rues adjacentes. A partir de dix
-heures du matin jusqu'à la fin de l'_exécution_, la longue perspective
-des quais déserts prit au grand soleil l'aspect d'une ville morte,
-comme si le choléra eût emporté le dernier habitant. Les soldats qui
-gardaient les issues semblaient des fantômes frappés de stupeur.
-Immobiles et comme pétrifiés le long des parapets, ils ne rompaient,
-ni par un mot ni par un mouvement, la morne physionomie de la
-solitude. Il n'y eut d'êtres vivans, en de certains momens du jour,
-que les hirondelles qui rasaient l'eau avec une rapidité inquiète,
-comme si ce calme inusité les eût effrayées. Il y eut des heures d'un
-silence farouche, que troublaient seuls les cris aigres des martinets
-autour des combles de Notre-Dame. Puis tout à coup les oiseaux éperdus
-rentrèrent au sein des vieilles tours, les soldats reprirent leurs
-fusils qui brillaient en faisceaux sur les ponts. Ils reçurent des
-ordres à voix basse. Ils s'ouvrirent pour laisser passer des bandes de
-cavaliers qui se croisèrent, les uns pâles de colère, les autres
-brisés et ensanglantés. La population captive reparut aux fenêtres et
-sur les toits, avide de plonger du regard dans les scènes d'horreur
-qui allaient se dérouler au delà de la Cité. Le bruit sinistre avait
-commencé. Deux feux de peloton sonnaient le glas des funérailles à
-intervalles devenus réguliers. Assise à l'entrée du balcon, et
-occupant Solange dans la chambre pour l'empêcher de regarder dehors,
-je pouvais compter chaque assaut et chaque réplique. Puis le canon
-tonna. A voir le pont encombré de brancards qui revenaient par la Cité
-en laissant une traînée sanglante, je pensai que l'insurrection, pour
-être si meurtrière, était encore importante; mais ses coups
-s'affaiblirent; on aurait presque pu compter le nombre de ceux que
-chaque décharge des assaillans avait emportés. Puis le silence se fit
-encore une fois, la population descendit des toits dans la rue; les
-portiers des maisons, caricatures expressives des alarmes de la
-propriété, se crièrent les uns aux autres d'un air de triomphe: _C'est
-fini!_ et les vainqueurs qui n'avaient fait que regarder repassèrent
-en tumulte. Le roi se promena sur les quais. La bourgeoisie et la
-banlieue fraternisèrent à tous les coins de rue. La troupe fut digne
-et sérieuse. Elle avait cru un instant à une seconde révolution de
-juillet.
-
-Pendant quelques jours, les abords de la place et du quai Saint-Michel
-conservèrent de larges taches de sang, et la Morgue, encombrée de
-cadavres dont les têtes superposées faisaient devant les fenêtres
-comme un massif de hideuse maçonnerie, suinta un ruisseau rouge qui
-s'en allait lentement sous les arches sans se mêler aux eaux du
-fleuve. L'odeur était si fétide, et j'avais été si navrée, autant, je
-l'avoue, devant ces pauvres soldats expirans que devant les fiers
-prisonniers, que je ne pus rien manger pendant quinze jours. Longtemps
-après, je ne pouvais seulement voir la viande; il me semblait toujours
-sentir cette odeur de boucherie qui avait monté âcre et chaude à mon
-réveil, les 6 et 7 juin, au milieu des bouffées tardives du printemps.
-
-Je passai l'automne à Nohant. C'est là que j'écrivis _Valentine_, le
-nez dans la petite armoire qui me servait de bureau et où j'avais déjà
-écrit _Indiana_.
-
-L'hiver fut si froid dans ma mansarde que je reconnus l'impossibilité
-d'y écrire sans brûler plus de bois que mes finances ne me le
-permettaient. Delatouche quittait la sienne, qui était également sur
-les quais, mais au troisième seulement, et la face tournée au midi,
-sur des jardins. Elle était aussi plus spacieuse, confortablement
-arrangée, et depuis longtemps je nourrissais le doux rêve d'une
-cheminée à la prussienne. Il me céda son bail, et je m'installai au
-quai Malaquais, où je vis bientôt arriver Maurice, que son père venait
-de mettre au collége.
-
-Me voici déjà à l'époque de mes premiers pas dans le monde des
-lettres, et, pressée d'établir le cadre de ma vie extérieure, je n'ai
-encore rien dit des petites tentatives que j'avais faites pour arriver
-à ce but. C'est donc le moment de parler des relations que j'avais
-nouées et des espérances qui m'avaient soutenue.
-
-
-
-
-CHAPITRE VINGT-HUITIEME.
-
- Quatre Berrichons dans les lettres.--MM. Delatouche et
- Duris-Dufresne.--Ma visite à M. de Kératry.--Rêve de quinze
- cents francs de rente.
-
-
-Nous étions alors trois Berrichons à Paris, Félix Pyat, Jules Sandeau
-et moi, apprentis littéraires sous la direction d'un quatrième
-Berrichon, M. Delatouche. Ce maître eût dû, et il eût voulu, sans
-doute, être un lien entre nous, et nous comptions ne faire qu'une
-famille en Apollon, dont il eût été le père. Mais son caractère aigri,
-susceptible et malheureux, trahit les intentions et les besoins de son
-coeur qui était bon, généreux et tendre. Il se brouilla tour à tour
-avec nous trois, après nous avoir un peu brouillés ensemble.
-
-J'ai dit, dans un article nécrologique assez détaillé sur M.
-Delatouche, tout le bien et tout le mal qui étaient en lui, et j'ai pu
-dire le mal sans manquer en rien à la reconnaissance que je lui devais
-et à la vive amitié que je lui avais rendue plusieurs années avant sa
-mort pour montrer combien ce mal, c'est-à-dire cette douleur inquiète,
-cette susceptibilité maladive, cette misanthropie, en un mot, était
-fatale et involontaire; je n'ai eu qu'à citer des fragmens de ses
-lettres, où lui-même, en quelques mots pleins de grâce et de force, se
-peignait dans sa grandeur et dans sa souffrance. J'avais déjà écrit
-sur lui, pendant sa vie, avec le même sentiment de respect et
-d'affection. Je n'ai jamais eu rien à me reprocher envers lui, pas
-même l'ombre d'un tort, et je n'aurais jamais su comment et pourquoi
-j'avais pu lui déplaire, si je n'avais vu par moi-même, au déclin
-rapide de sa vie, combien il était profondément atteint d'une
-hypocondrie sans ressources.
-
-Il m'a rendu justice en voyant que j'étais juste envers lui,
-c'est-à-dire prompte à courir à lui dès qu'il m'ouvrit des bras
-paternels, sans me souvenir de ses colères et de ses injustices mille
-fois réparées, selon moi, par un élan, par un repentir, par une larme
-de son coeur.
-
-Je ne pourrais résumer ici l'ensemble de son caractère et de ses
-rapports avec moi personnellement, comme je l'ai fait dans un opuscule
-spécial, sans sortir de l'ordre de mon récit, faute que j'ai déjà trop
-commise et qui m'a paru souvent inévitable, les personnes et les
-choses ayant besoin de se compléter dans le souvenir de celui qui en
-parle pour être bien appréciées et jugées, en dernier ressort,
-équitablement[7].
-
- [7] Encore une raison pour ne parler des vivans qu'avec réserve.
-
-Mais pour ne point m'arrêter à chaque pas dans ma narration, je dirai
-simplement ici quels rapports s'étaient établis entre nous lorsque je
-publiai _Indiana_ et _Valentine_.
-
-Mon bon vieux ami Duris-Dufresne à qui, des premiers, j'avais confié
-mon projet d'écrire, avait voulu me mettre en relations avec
-Lafayette, assurant qu'il me prendrait en amitié, que je lui serais
-très sympathique et qu'il me lancerait avec sollicitude dans le monde
-des arts, où il avait de nombreuses relations. Je me refusai à cette
-entrevue, bien que j'eusse aussi beaucoup de sympathie pour Lafayette,
-que j'allais quelquefois écouter à la tribune, conduite par mon _papa_
-(c'est ainsi que les huissiers de la chambre appelaient mon vieux
-député quand nous nous cherchions dans les couloirs après la séance);
-mais je me trouvais si peu de chose que je ne pus prendre sur moi
-d'aller occuper de ma mince personnalité le patriarche du libéralisme.
-
-Et puis, si j'avais besoin d'un patron littéraire, c'était bien plus
-comme conseil que comme appui. Je désirais savoir, avant tout, si
-j'avais quelque talent, et je craignais de prendre un goût pour une
-faculté. M. Duris-Dufresne, à qui j'avais lu, bien en secret, quelques
-pages, à Nohant, sur l'émigration des nobles en 89, me tenait
-naïvement pour un grand esprit; mais je me défiais beaucoup de sa
-partialité et de sa galanterie. D'ailleurs il ne s'intéressait qu'aux
-choses politiques, et c'est à quoi je me sentais le moins portée.
-
-Je lui observai que les amis étaient trop volontiers éblouis, et qu'il
-me faudrait un juge sans préventions. «Mais n'allons pas le chercher
-si haut, lui disais-je; les gens trop célèbres n'ont pas le temps de
-s'arrêter aux choses trop secondaires.»
-
-Il me proposa un de ses collègues à la chambre, M. de Kératry, qui
-faisait des romans, et qu'il me donna pour un juge fin et sévère.
-J'avais lu le _Dernier des Beaumanoir_, ouvrage fort mal fait, bâti
-sur une donnée révoltante, mais à laquelle le goût épicé du romantisme
-faisait grâce en faveur de l'audace. Il y avait cependant dans cet
-ouvrage des pages assez belles et assez touchantes, un mélange bizarre
-de dévotion bretonne et d'aberration romanesque, de la jeunesse dans
-l'idée, de la vieillesse dans les détails. «Votre illustre collègue
-est un fou, dis-je à mon papa, et quant à son livre, j'en pourrais
-quelquefois faire d'aussi mauvais. Cependant on peut être bon juge et
-méchant praticien. L'ouvrage n'est toujours pas d'un imbécile, il s'en
-faut. Voyons M. de Kératry. Mais je loge sous les toits, vous me dites
-qu'il est vieux et marié. Demandez-lui son heure. J'irai chez lui.»
-
-Dès le lendemain, j'eus rendez-vous chez M. de Kératry à huit heures
-du matin. C'était bien matin. J'avais les yeux gros comme le poing,
-j'étais complétement stupide.
-
-M. de Kératry me parut plus âgé qu'il ne l'était. Sa figure, encadrée
-de cheveux blancs, était fort respectable. Il me fit entrer dans une
-jolie chambre où je vis, couché sous un couvre-pieds de soie rose très
-galant, une charmante petite femme qui jeta un regard de pitié
-languissante sur ma robe de stoff et sur mes souliers crottés, et qui
-ne crut pas devoir m'inviter à m'asseoir.
-
-Je me passai de la permission et demandai à mon nouveau patron, en me
-fourrant dans la cheminée, si mademoiselle sa fille était malade. Je
-débutais par une insigne bêtise. Le vieillard me répondit d'un air
-tout gonflé d'orgueil armoricain que c'était là madame de Kératry, sa
-femme. «Très bien, lui dis-je, je vous en fais mon compliment; mais
-elle est malade, et je la dérange. Donc je me chauffe et je m'en
-vais.--Un instant, reprit le protecteur, M. Duris-Dufresne m'a dit que
-vous vouliez écrire, et j'ai promis de causer avec vous de ce projet,
-mais tenez, en deux mots, je serai franc, une femme ne doit pas
-écrire.--Si c'est votre opinion, nous n'avons point à causer,
-repris-je. Ce n'était pas la peine de nous éveiller si matin, madame
-de Kératry et moi, pour entendre ce précepte.»
-
-Je me levai et sortis sans humeur, car j'avais plus envie de rire que
-de me fâcher. M. de Kératry me suivit dans l'antichambre et m'y
-retint quelques instans pour me développer sa théorie sur
-l'infériorité des femmes, sur l'impossibilité où était la plus
-intelligente d'entre elles d'écrire un bon ouvrage (le _Dernier des
-Beaumanoir_ apparemment); et comme je m'en allais toujours sans
-discuter et sans lui rien dire de piquant il termina sa harangue par
-un trait napoléonien qui devait m'écraser. «Croyez-moi, me dit-il
-gravement comme j'ouvrais la dernière porte de son sanctuaire, ne
-faites pas de livres, faites des enfans.--Ma foi, monsieur, lui
-répondis-je en pouffant de rire et en lui fermant sa porte sur le nez,
-gardez le précepte pour vous-même, si bon vous semble.»
-
-Delatouche a arrangé ma réponse depuis en racontant cette belle
-entrevue. Il m'a fait dire: _faites-en vous-même si vous pouvez_. Je
-ne fus ni si méchante ni si spirituelle, d'autant plus que sa petite
-femme avait l'air d'un ange de candeur. Je retournai chez moi fort
-divertie de l'originalité de ce Chrysale romantique, et bien certaine
-que je ne m'élèverais jamais à la hauteur de ses inventions
-littéraires. On sait que le sujet du _Dernier des Beaumanoir_ est le
-viol d'une femme que l'on croit morte par le prêtre chargé de
-l'ensevelir. Ajoutons cependant, pour rester équitable, que le livre a
-de très belles pages.
-
-Je fis rire Duris-Dufresne aux larmes en lui racontant l'aventure. En
-même temps il était furieux et voulait pourfendre son Breton
-bretonnant. Je le calmai en lui disant que je ne donnerais pas ma
-matinée pour... un éditeur!
-
-Il ne combattit plus dès lors mon projet d'aller voir Delatouche,
-contre lequel il m'avait exprimé jusque-là de fortes préventions. Je
-n'avais qu'un mot à écrire, mon nom eût suffi pour m'assurer un bon
-accueil de mon compatriote. J'étais intimement liée avec sa famille.
-Il était cousin des Duvernet, et son père avait été lié avec le mien.
-
-Il m'appela et me reçut paternellement. Comme il savait déjà par Félix
-Pyat mon colloque avec M. de Kératry, il mit toute la coquetterie de
-son esprit, qui était d'une trempe exquise et d'un brillant
-remarquable, à soutenir la thèse contraire. «Mais ne vous faites pas
-d'illusions, cependant, me dit-il. La littérature est une ressource
-illusoire, et moi qui vous parle, malgré toute la supériorité de ma
-barbe, je n'en tire pas quinze cents francs par an, l'un dans
-l'autre.»
-
-
-FIN DU TOME DIXIÈME
-
-
- Typographie L. Schnauss.
-
-
-
-
-HISTOIRE DE MA VIE.
-
-
-
-
- HISTOIRE
-
- DE MA VIE
-
- PAR
-
- Mme GEORGE SAND.
-
- Charité envers les autres
- Dignité envers soi-même;
- Sincérité devant Dieu
-
- Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends.
- 15 avril 1847.
-
- GEORGE SAND.
-
- TOME ONZIÈME
-
- PARIS, 1855.
-
- LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.
-
-
-
-
-CHAPITRE VINGT-HUITIEME.
-
-(SUITE.)
-
- Rêve de quinze cents francs de rente.--Le _Figaro_.--Une
- promenade dans le quartier Latin.--Balzac.--Emmanuel
- Arago.--Premier luxe de Balzac.--Ses contrastes.--Aversion que
- lui portait Delatouche.--Dîner et soirée fantastiques chez
- Balzac.--Jules Janin.--Delatouche m'encourage et me
- paralyse.--_Indiana_.--C'est à tort qu'on a dit que c'était ma
- personne et mon histoire.--La théorie du beau.--La théorie du
- vrai.--Ce qu'en pensait Balzac.--Ce qu'en pensent la critique
- et le public.
-
-
---Quinze cents francs! m'écriai-je; mais si j'avais quinze cents
-francs à joindre à ma petite pension, je m'estimerais très riche, et
-je ne demanderais plus rien au ciel ni aux hommes, pas même une barbe!
-
---Oh! reprit-il en riant, si vous n'avez pas plus d'ambition que cela,
-vous simplifiez la question. Ce ne sera pas encore la chose la plus
-facile du monde que de gagner quinze cents francs, mais c'est
-possible, si vous ne vous rebutez pas des commencemens.
-
-Il lut un roman dont je ne me rappelle même plus le titre ni le sujet,
-car je l'ai brûlé peu de temps après. Il le trouva, avec raison,
-détestable. Cependant il me dit que je devais en savoir faire un
-meilleur, et que peut-être un jour j'en pourrais faire un bon. «Mais
-il faut vivre pour connaître la vie, ajouta-t-il. Le roman, c'est la
-vie racontée avec art. Vous êtes une nature d'artiste, mais vous
-ignorez la réalité, vous êtes trop dans le rêve. Patientez avec le
-temps et l'expérience, et soyez tranquille: ces deux tristes
-_conseilleurs_ viendront assez vite. Laissez-vous enseigner par la
-destinée et tâchez de rester poète. Vous n'avez pas autre chose à
-faire.»
-
-Cependant, comme il me voyait assez embarrassée de suffire à la vie
-matérielle, il m'offrit de me faire gagner quarante ou cinquante
-francs par mois si je pouvais m'employer à la rédaction de son petit
-journal. Pyat et Sandeau étaient déjà occupés à cette besogne; j'y fus
-associée un peu par-dessus le marché.
-
-Delatouche avait acheté le _Figaro_, et il le faisait à peu près
-lui-même, au coin de son feu, en causant tantôt avec ses rédacteurs,
-tantôt avec les nombreuses visites qu'il recevait. Ces visites,
-quelquefois charmantes, quelquefois risibles, posaient un peu, sans
-s'en douter, pour le secrétariat respectable qui, retranché dans les
-petits coins de l'appartement, ne se faisait pas faute d'écouter et de
-critiquer.
-
-J'avais ma petite table et mon petit tapis auprès de la cheminée; mais
-je n'étais pas très assidue à ce travail, auquel je n'entendais rien.
-Delatouche me prenait un peu au collet pour me faire asseoir; il me
-jetait un sujet et me donnait un petit bout de papier sur lequel il
-fallait le faire tenir. Je barbouillais dix pages que je jetais au feu
-et où je n'avais pas dit un mot de ce qu'il fallait traiter. Les
-autres avaient de l'esprit, de la verve, de la facilité. On causait et
-on riait. Delatouche était étincelant de causticité. J'écoutais, je
-m'amusais beaucoup, mais je ne faisais rien qui vaille, et au bout du
-mois, il me revenait douze francs cinquante centimes ou quinze francs
-tout au plus pour ma part de collaboration, encore était-ce trop bien
-payé.
-
-Delatouche était adorable de grâce paternelle, et il se rajeunissait
-avec nous jusqu'à l'enfantillage. Je me rappelle un dîner que nous lui
-donnâmes chez Pinson et une fantastique promenade au clair de la lune
-que nous lui fîmes faire à travers le quartier Latin. Nous étions
-suivis d'un sapin qu'il avait pris à l'heure pour aller je ne sais où
-et qu'il garda jusqu'à minuit sans pouvoir se dépêtrer de notre folle
-compagnie. Il y remonta bien vingt fois et en descendit toujours,
-persuadé par nos raisons. Nous allions sans but et nous voulions lui
-prouver que c'était la plus agréable manière de se promener. Il la
-goûtait assez, car il nous cédait sans trop de combat. Le cocher de
-fiacre, victime de nos taquineries, avait pris son mal en patience, et
-je me souviens qu'arrivés, je ne sais pourquoi ni comment, à la
-montagne Sainte-Geneviève, comme il allait fort lentement dans la rue
-déserte, nous nous occupions à traverser la voiture, à la file les uns
-des autres, laissant les portières ouvertes et les marchepieds
-baissés, et chantant je ne sais plus quelle facétie sur un ton
-lugubre: je ne sais pas non plus pourquoi cela nous paraissait drôle
-et pourquoi Delatouche riait de si bon coeur. Je crois que c'était la
-joie de se sentir bête une fois en sa vie. Pyat prétendait avoir un
-but, qui était de donner une sérénade à tous les épiciers du quartier,
-et il allait de boutique en boutique chantant à pleine voix: _Un
-épicier, c est une rose_.
-
-C'est la seule fois que j'aie vu Delatouche véritablement gai, car son
-esprit, habituellement satirique, avait un fonds de spleen qui rendait
-souvent son enjouement mortellement triste. «Sont-ils heureux! me
-disait-il, en me donnant le bras à l'arrière-garde, tandis que les
-autres couraient devant en faisant leur tapage; ils n'ont bu que de
-l'eau rougie et ils sont ivres! Quel bon vin que la jeunesse! et quel
-bon rire que celui qui n'a pas besoin de motif! Ah! si l'on pouvait
-s'amuser comme cela deux jours de suite! Mais aussitôt que l'on sait
-de quoi et de qui l'on s'amuse, on ne s'amuse plus, on a envie de
-pleurer.»
-
-Le grand chagrin de Delatouche était de vieillir. Il n'en pouvait
-prendre son parti, et c'est lui qui disait: «On n'a jamais cinquante
-ans, on a deux fois vingt-cinq ans.» Malgré cette révolte de son
-esprit, il était plus vieux que son âge. Déjà malade et aggravant son
-mal par l'impatience avec laquelle il le supportait, il était souvent,
-le matin, d'une humeur irascible devant laquelle je m'esquivais sans
-rien dire. Puis il me rappelait ou venait me chercher, ne se donnant
-jamais tort, mais effaçant par mille gracieusetés et mille gâteries de
-papa le chagrin qu'il avait causé.
-
-Quand j'ai cherché plus tard la cause de sa soudaine aversion, on m'a
-dit qu'il avait été amoureux de moi, jaloux sans en convenir, et
-blessé de n'avoir jamais été deviné. Cela n'est pas. Je me méfiais de
-lui au commencement, M. Duris-Dufresne m'ayant mise en garde par ses
-propres préventions. J'aurais donc eu à son égard la pénétration qui
-m'a souvent manqué à temps en d'autres circonstances, faute de
-coquetterie suffisante. Mais là, j'avais à bien voir si ma confiance
-tomberait sur un coeur désintéressé, et je constatai bientôt que la
-jalousie de notre patron, comme nous l'appelions, était tout
-intellectuelle et s'exerçait sur tout ce qui l'approchait, sans
-acception d'âge ni de sexe.
-
-C'était un ami, et surtout un maître jaloux par nature, comme le vieux
-Porpora que j'ai dépeint dans un de mes romans. Quand il avait couvé
-une intelligence, développé un talent, il ne voulait plus souffrir
-qu'une autre inspiration ou qu'une autre assistance que la sienne osât
-en approcher.
-
-Un de mes amis, qui connaissait un peu Balzac, m'avait présentée à
-lui, non comme une muse de département, mais comme une bonne personne
-de province très émerveillée de son talent. C'était la vérité. Bien
-que Balzac n'eût pas encore produit ses chefs-d'oeuvre à cette époque,
-j'étais vivement frappée de sa manière neuve et originale, et je le
-considérais déjà comme un maître à étudier. Balzac avait été, non pas
-charmant pour moi, à la manière de Delatouche, mais excellent aussi,
-avec plus de rondeur et d'égalité de caractère. Tout le monde sait
-comme le contentement de lui-même, contentement si bien fondé qu'on le
-lui pardonnait, débordait en lui; comme il aimait à parler de ses
-ouvrages, à les raconter d'avance, à les faire en causant, à les lire
-en brouillons ou en épreuves. Naïf et _bon enfant_ au possible, il
-demandait conseil aux enfans, n'écoutait pas la réponse, ou s'en
-servait pour la combattre avec l'obstination de sa supériorité. Il
-n'enseignait jamais, il parlait de lui, de lui seul. Une seule fois il
-s'oublia pour nous parler de Rabelais, que je ne connaissais pas
-encore. Il fut si merveilleux, si éblouissant, si lucide, que nous
-nous disions en le quittant: «Oui, oui, décidément, il aura tout
-l'avenir qu'il rêve; il comprend trop bien ce qui n'est pas lui, pour
-ne pas faire de lui-même une grande individualité.»
-
-Il demeurait alors rue de Cassini, dans un petit entre-sol très gai, à
-côté de l'Observatoire. C'est par lui ou chez lui, je crois, que je
-fis connaissance avec Emmanuel Arago, un homme qui devait devenir un
-frère pour moi, et qui était alors un enfant. Je me liai vite avec
-lui, pouvant me donner avec lui des airs de grand'mère, car il était
-encore si jeune que ses bras avaient grandi dans l'année plus que ne
-le comportaient ses manches. Il avait pourtant commis déjà un volume
-de vers et une pièce de théâtre fort spirituelle.
-
-Un beau matin, Balzac, ayant bien vendu la _Peau de Chagrin_, méprisa
-son entre-sol et voulut le quitter; mais, réflexion faite, il se
-contenta de transformer ses petites chambres de poète en un assemblage
-de boudoirs de marquise, et un beau jour il nous invita à venir
-prendre des glaces dans ses murs tendus de soie et bordés de dentelle.
-Cela me fit beaucoup rire: je ne pensais pas qu'il prît au sérieux ce
-besoin d'un _vain luxe_, et que ce fût pour lui autre chose qu'une
-fantaisie passagère. Je me trompais, ces besoins d'imagination
-coquette devinrent les tyrans de sa vie, et pour les satisfaire il
-sacrifia souvent le bien-être le plus élémentaire. Dès lors il vivait
-un peu ainsi, manquant de tout au milieu de son superflu, et se
-privant de soupe et de café plutôt que d'argenterie et de porcelaine
-de Chine.
-
-Réduit bientôt à des expédiens fabuleux pour ne pas se séparer de
-colifichets qui réjouissaient sa vue; artiste fantaisiste,
-c'est-à-dire enfant aux rêves d'or, il vivait par le cerveau dans le
-palais des fées; homme opiniâtre cependant, il acceptait, par la
-volonté, toutes les inquiétudes et toutes les souffrances plutôt que
-de ne pas forcer la réalité à garder quelque chose de son rêve.
-
-Puérile et puissant, toujours envieux d'un _bibelot_, et jamais jaloux
-d'une gloire, sincère jusqu'à la modestie, vantard jusqu'à la
-hâblerie, confiant en lui-même et aux autres, très expansif, très bon
-et très fou, avec un sanctuaire de raison intérieure, où il rentrait
-pour tout dominer dans son oeuvre, cynique dans la chasteté, ivre en
-buvant de l'eau, intempérant de travail et sobre d'autres passions,
-positif et romanesque avec un égal succès, crédule et sceptique, plein
-de contrastes et de mystères, tel était Balzac encore jeune, déjà
-inexplicable pour quiconque se fatiguait de la trop constante étude de
-lui-même à laquelle il condamnait ses amis, et qui ne paraissait pas
-encore à tous aussi intéressante qu'elle l'était réellement.
-
-En effet, à cette époque, beaucoup de juges, compétens d'ailleurs,
-niaient le génie de Balzac, ou tout au moins ne le croyaient pas
-destiné à une si puissante carrière de développement. Delatouche était
-des plus récalcitrans. Il parlait de lui avec une aversion effrayante.
-Balzac avait été son disciple, et leur rupture, dont ce dernier n'a
-jamais su le motif, était toute fraîche et toute saignante. Delatouche
-ne donnait aucune bonne raison à son ressentiment, et Balzac me
-disait souvent: «Gare à vous! vous verrez qu'un beau matin sans vous
-en douter, sans savoir pourquoi, vous trouverez en lui un ennemi
-mortel.»
-
-Delatouche eut évidemment tort à mes yeux en décriant Balzac, qui ne
-parlait de lui qu'avec regret et douceur; mais Balzac eut tort de
-croire à une inimitié irréconciliable. Il eût pu le ramener avec le
-temps.
-
-C'était trop tôt alors. J'essayai en vain plusieurs fois de dire à
-Delatouche ce qui pouvait les rapprocher. La première fois il sauta au
-plafond. «Vous l'avez donc vu? s'écria-t-il; vous le voyez donc? Il ne
-me manquait plus que ça!» Je crus qu'il allait me jeter par les
-fenêtres. Il se calma, bouda, revint, et finit par _me passer mon
-Balzac_, en voyant que cette sympathie n'enlevait rien à celle qu'il
-réclamait. Mais, à chaque nouvelle relation littéraire que je devais
-établir ou accepter, Delatouche devait entrer dans les mêmes colères,
-et même les indifférens lui paraissaient des ennemis s'ils ne
-m'avaient pas été présentés par lui.
-
-Je parlai fort peu de mes projets littéraires à Balzac. Il n'y crut
-guère, ou ne songea pas à examiner si j'étais capable de quelque
-chose. Je ne lui demandai pas de conseils, il m'eût dit qu'il les
-gardait pour lui-même; et cela autant par ingénuité de modestie que
-par ingénuité d'égoïsme; car il avait sa manière d'être modeste sous
-l'apparence de la présomption, je l'ai reconnu depuis, avec une
-agréable surprise; et quant à son égoïsme, il avait aussi ses
-réactions de dévoûment et de générosité.
-
-Son commerce était fort agréable, un peu fatigant de paroles pour moi
-qui ne sais pas assez répondre pour varier les sujets de conversation,
-mais son âme était d'une grande sérénité, et, en aucun moment, je ne
-l'ai vu maussade. Il grimpait avec son gros ventre tous les étages de
-la maison du quai Saint-Michel et arrivait soufflant, riant et
-racontant sans reprendre haleine. Il prenait des paperasses sur ma
-table, y jetait les yeux et avait l'intention de s'informer un peu de
-ce que ce pouvait être; mais aussitôt, pensant à l'ouvrage qu'il était
-en train de faire, il se mettait à le raconter, et, en somme, je
-trouvais cela plus instructif que tous les empêchemens que Delatouche,
-questionneur désespérant, apportait à ma fantaisie.
-
-Un soir que nous avions dîné chez Balzac d'une manière étrange, je
-crois que cela se composait de boeuf bouilli, d'un melon et de vin de
-Champagne frappé, il alla endosser une belle robe de chambre toute
-neuve, pour nous la montrer avec une joie de petite fille, et voulut
-sortir ainsi costumé, un bougeoir à la main, pour nous reconduire
-jusqu'à la grille du Luxembourg. Il était tard, l'endroit désert, et
-je lui faisais observer qu'il se ferait assassiner en rentrant chez
-lui. «Du tout, me dit-il; si je rencontre des voleurs, ils me
-prendront pour un fou, et ils auront peur de moi, ou pour un prince,
-et ils me respecteront.» Il faisait une belle nuit calme. Il nous
-accompagna ainsi, portant sa bougie allumée dans un joli flambeau de
-vermeil ciselé, parlant des quatre chevaux arabes qu'il n'avait pas
-encore, qu'il aurait bientôt, qu'il n'a jamais eus, et qu'il a cru
-fermement avoir pendant quelque temps. Il nous eût reconduits jusqu'à
-l'autre bout de Paris, si nous l'avions laissé faire.
-
-Je ne connaissais pas d'autres célébrités et ne désirais pas en
-connaître. Je rencontrais une telle opposition d'idées, de sentimens
-et de systèmes entre Balzac et Delatouche, que je craignais de voir ma
-pauvre tête se perdre dans un chaos de contradictions, si je prêtais
-l'oreille à un troisième maître. Je vis à cette époque, une seule
-fois, Jules Janin pour lui demander un service. C'est la seule
-démarche que j'aie jamais faite auprès de la critique, et comme ce
-n'était pas pour moi, je n'y eus aucun scrupule. Je trouvai en lui un
-bon garçon sans affectation et sans étalage d'aucune vanité, ayant le
-bon goût de ne pas montrer son esprit sans nécessité et parlant de ses
-chiens avec plus d'amour que de ses écrits. Comme j'aime aussi les
-chiens, je me trouvai fort à l'aise, une conversation littéraire avec
-un inconnu m'eût affreusement intimidée.
-
-J'ai dit que Delatouche était désespérant. Il était ainsi pour
-lui-même et travaillait à se dégoûter de tout ce qu'il entreprenait.
-Il se laissait aller, de temps en temps, à raconter ses romans
-d'avance, avec plus de discrétion et d'intimité que Balzac, mais avec
-plus de complaisance encore s'il se voyait bien écouté. Par exemple,
-il ne fallait pas s'aviser de remuer un meuble, de tisonner ou
-d'éternuer dans ces momens-là: il s'interrompait aussitôt pour vous
-demander, avec une sollicitude polie, si vous étiez enrhumé ou si vous
-aviez des inquiétudes dans les jambes; et, feignant d'avoir oublié son
-roman, il se faisait beaucoup prier pour faire semblant de chercher à
-le retrouver. Il avait mille fois moins de talent pour écrire que
-Balzac; mais comme il en avait mille fois plus pour déduire ses idées
-par la parole, ce qu'il racontait admirablement paraissait admirable,
-tandis que ce que Balzac racontait d'une manière souvent impossible ne
-représentait souvent qu'une oeuvre impossible. Mais quand l'ouvrage de
-Delatouche était imprimé, on y cherchait en vain le charme et la
-beauté de ce qu'on avait entendu, et on avait la surprise contraire en
-lisant Balzac. Balzac savait qu'il exposait mal, non pas sans feu et
-sans esprit, mais sans ordre et sans clarté. Aussi préférait-il lire
-quand il avait son manuscrit sous la main, et Delatouche, qui faisait
-cent romans sans les écrire, n'avait presque jamais rien à lire; ou
-c'étaient quelques pages qui ne rendaient pas son projet et qui
-l'attristaient visiblement. Il n'avait pas de facilité; aussi avait-il
-la fécondité en horreur, et trouvait-il contre celle de Balzac, sans
-songer à celle de Walter Scott, qu'il adorait, les invectives les plus
-bouffonnes et les comparaisons les plus médicinales.
-
-J'ai toujours pensé que Delatouche dépensait trop de véritable talent
-en paroles. Balzac ne dépensait que de la folie. Il jetait là son trop
-plein et gardait sa sagesse profonde pour son oeuvre. Delatouche
-s'épuisait en démonstrations excellentes, et, quoique riche, ne
-l'était pas assez pour se montrer si généreux.
-
-Et puis sa fatale santé paralysait son essor au moment où il déployait
-ses ailes. Il a fait de beaux vers, faciles et pleins, mêlés à des
-vers tiraillés et un peu vides; des romans très remarquables, très
-originaux, et des romans très faibles et très lâchés; des articles
-très mordans, très ingénieux, et d'autres si personnels qu'ils étaient
-incompréhensibles et, partant, sans intérêt pour le public. Ce haut et
-ce bas d'une intelligence d'élite s'expliquent par le cruel
-va-et-vient de la maladie.
-
-Delatouche avait aussi le malheur de s'occuper trop de ce que
-faisaient les autres. A cette époque, il lisait tout. Il recevait,
-comme journaliste, tout ce qui paraissait, feignait de n'y pas jeter
-les yeux, et remettait l'exemplaire au premier venu de ses rédacteurs
-en lui disant: «Avalez la médecine; vous êtes jeune, elle ne vous
-tuera pas. Dites de l'ouvrage ce que vous voudrez, je ne veux pas
-savoir ce que c'est.»--Mais quand on lui apportait le compte-rendu, il
-critiquait la critique avec une netteté qui prouvait qu'il avait le
-premier avalé la médecine et même savouré l'âcre saveur qui le
-tentait.
-
-J'eusse été bien sotte de ne pas écouter tout ce que me disait
-Delatouche, mais cette perpétuelle analyse de toutes choses, cette
-dissection des autres et de lui-même, toute cette critique brillante
-et souvent juste, qui aboutissait à la négation de lui-même et des
-autres, attristaient singulièrement mon esprit, et tant de lisières
-commençaient à me donner des crampes. J'apprenais tout ce qu'il ne
-faut pas faire, rien de ce qu'il faut faire, et je perdais toute
-confiance en moi.
-
-Je reconnaissais, je reconnais encore que Delatouche me rendait grand
-service en m'amenant à hésiter. A cette époque, on faisait les choses
-les plus étranges en littérature. Les excentricités du génie de Victor
-Hugo, jeune, avaient enivré la jeunesse, ennuyée des vieilles
-rengaines de la Restauration. On ne trouvait plus Chateaubriand assez
-romantique; c'était tout au plus si le maître nouveau l'était assez
-pour les appétits féroces qu'il avait excités. Les marmots de sa
-propre école, ceux qu'il n'eût jamais acceptés pour disciples, et qui
-le sentaient bien, voulaient l'_enfoncer_ en le dépassant. On
-cherchait des titres impossibles, des sujets dégoûtans, et, dans cette
-course au clocher d'affiches ébouriffantes, des gens de talent
-eux-mêmes subissaient la mode, et, couverts d'oripeaux bizarres, se
-précipitaient dans la mêlée.
-
-J'étais bien tentée de faire comme les autres écoliers, puisque les
-maîtres donnaient le mauvais exemple, et je cherchais des bizarreries
-que je n'eusse jamais pu exécuter. Parmi les critiques du moment qui
-résistaient à ce cataclysme, Delatouche avait du discernement et du
-goût, en ce qu'il faisait la part du beau et du bon dans les deux
-écoles. Il me retenait sur cette pente glissante par des moqueries
-comiques et des avis sérieux. Mais il me jetait tout aussitôt dans des
-difficultés inextricables. «Fuyez le pastiche, disait-il. Servez-vous
-de votre propre fonds; lisez dans votre vie, dans votre coeur; rendez
-vos impressions.» Et quand nous avions causé n'importe de quoi, il me
-disait: «Vous êtes trop absolue dans votre sentiment, votre caractère
-est trop à part: vous ne connaissez ni le monde, ni les individus.
-Vous n'avez pas vécu et pensé comme tout le monde. Vous êtes un
-cerveau creux.» Je me disais qu'il avait raison, et je retournais à
-Nohant, décidée à faire des boîtes à thé et des tabatières de Spa.
-
-Enfin je commençai _Indiana_, sans projet et sans espoir, sans aucun
-plan, mettant résolûment à la porte de mon souvenir tout ce qui
-m'avait été posé en précepte ou en exemple, et ne fouillant ni dans la
-manière des autres, ni dans ma propre individualité pour le sujet et
-les types. On n'a pas manqué de dire qu'_Indiana_ était ma personne et
-mon histoire. Il n'en est rien. J'ai présenté beaucoup de types de
-femmes, et je crois que quand on aura lu cet exposé des impressions et
-des réflexions de ma vie, on verra bien que je ne me suis jamais mise
-en scène sous des traits féminins. Je suis trop romanesque pour avoir
-vu une héroïne de roman dans mon miroir. Je ne me suis jamais trouvée
-ni assez belle, ni assez aimable, ni assez logique dans l'ensemble de
-mon caractère et de mes actions pour prêter à la poésie ou à
-l'intérêt, et j'aurais eu beau chercher à embellir ma personne et à
-dramatiser ma vie, je n'en serais pas venue à bout. Mon _moi_, me
-revenant face à face, m'eût toujours refroidie.
-
-Je suis loin de dire qu'un artiste n'ait pas le droit de se peindre et
-de se raconter, et plus il se couronnera des fleurs de la poésie pour
-se montrer au public, mieux il fera s'il a assez d'habileté pour qu'on
-ne le reconnaisse pas trop sous cette parure, ou s'il est assez beau
-pour qu'elle ne le rende pas ridicule. Mais, en ce qui me concerne,
-j'étais d'une étoffe trop bigarrée pour me prêter à une idéalisation
-quelconque. Si j'avais voulu montrer le fonds sérieux, j'aurais
-raconté une vie, qui jusqu'alors, avait plus ressemblé à celle du
-moine _Alexis_ (dans le roman peu récréatif de _Spiridion_) qu'à celle
-d'Indiana la créole passionnée. Ou bien, si j'avais pris l'autre face
-de ma vie, mes besoins d'enfantillage, de gaîté, de bêtise absolue,
-j'aurais fait un type si invraisemblable, que je n'aurais rien trouvé
-à lui faire dire et à lui faire faire qui eût le sens commun.
-
-Je n'avais pas la moindre théorie quand je commençai à écrire, et je
-ne crois pas en avoir jamais eu, quand une envie de roman m'a mis la
-plume dans la main. Cela n'empêche pas que mes instincts ne m'aient
-fait, à mon insu, la théorie que je vais établir, que j'ai
-généralement suivie sans m'en rendre compte, et qui, à l'heure où
-j'écris, est encore en discussion.
-
-Selon cette théorie, le roman serait une oeuvre de poésie autant que
-d'analyse. Il y faudrait des situations vraies et des caractères
-vrais, réels même, se groupant autour d'un type destiné à résumer le
-sentiment ou l'idée principale du livre. Ce type représente
-généralement la passion de l'amour, puisque presque tous les romans
-sont des histoires d'amour. Selon la théorie annoncée (et c'est là
-qu'elle commence), il faut idéaliser cet amour, ce type, par
-conséquent, et ne pas craindre de lui donner toutes les puissances
-dont on a l'aspiration en soi-même, ou toutes les douleurs dont on a
-vu ou senti la blessure. Mais, en aucun cas, il ne faut l'avilir dans
-le hasard des événemens; il faut qu'il meure ou qu'il triomphe, et on
-ne doit pas craindre de lui donner une importance exceptionnelle dans
-la vie, des forces au-dessus du vulgaire, des charmes ou des
-souffrances qui dépassent tout à fait l'habitude des choses humaines,
-et même un peu le vraisemblable admis par la plupart des
-intelligences.
-
-En résumé, idéalisation du sentiment qui fait le sujet, en laissant à
-l'art du conteur le soin de placer ce sujet dans des conditions et
-dans un cadre de réalité assez sensible pour le faire ressortir, si,
-toutefois, c'est bien un roman qu'il veut faire.
-
-Cette théorie est-elle vraie? Je crois que oui; mais elle n'est pas,
-elle ne doit pas être absolue. Balzac, avec le temps, m'a fait
-comprendre, par la variété et la force de ses conceptions, que l'on
-pouvait sacrifier l'idéalisation du sujet à la vérité de la peinture,
-à la critique de la société et de l'humanité même.
-
-Balzac résumait complétement ceci, quand il me disait, dans la suite:
-«Vous cherchez l'homme tel qu'il devrait être; moi, je le prends tel
-qu'il est. Croyez-moi, nous avons raison tous deux. Ces deux chemins
-conduisent au même but. J'aime aussi les êtres exceptionnels; j'en
-suis _un_. Il m'en faut d'ailleurs pour faire ressortir mes êtres
-vulgaires, et je ne les sacrifie jamais sans nécessité. Mais ces êtres
-vulgaires m'intéressent plus qu'ils ne vous intéressent. Je les
-grandis, je les idéalise, en sens inverse, dans leur laideur ou leur
-bêtise. Je donne à leurs difformités des proportions effrayantes ou
-grotesques. Vous, vous ne sauriez pas; vous faites bien de ne pas
-vouloir regarder des êtres et des choses qui vous donneraient le
-cauchemar. Idéalisez dans le joli et dans le beau, c'est un ouvrage de
-femme.»
-
-Balzac me parlait ainsi sans dédain caché et sans causticité déguisée.
-Il était sincère dans le sentiment fraternel, et il a trop idéalisé la
-femme pour qu'on puisse le soupçonner d'avoir eu jamais la théorie de
-M. Kératry.
-
-Balzac, esprit vaste, non pas infini et sans défauts, mais le plus
-étendu et le plus pourvu de qualités diverses qui, dans le roman, se
-soit produit de notre temps, Balzac, maître sans égal en l'art de
-peindre la société moderne et l'humanité actuelle, avait mille fois
-raison de ne pas admettre un système absolu. Il ne m'a rien révélé de
-cela alors que je cherchais, et je ne lui en veux pas, il ne le savait
-pas lui-même; il cherchait et tâtonnait aussi pour son compte. Il a
-essayé de tout. Il a vu et prouvé que toute manière était bonne et
-tout sujet fécond pour un esprit souple comme le sien. Il a développé
-davantage ce en quoi il s'est senti le plus puissant, et il s'est
-moqué de cette erreur de la critique qui veut imposer un cadre, des
-sujets et des procédés aux artistes, erreur dans laquelle le public
-donne encore, sans s'apercevoir que cette théorie arbitraire étant
-toujours l'expression d'une individualité, se dérobe la première à son
-propre principe et fait acte d'indépendance en contredisant le point
-de vue d'une théorie voisine ou opposée. On est frappé de ces
-contradictions quand on lit une demi-douzaine d'articles de critique
-sur un même ouvrage d'art; on voit alors que chaque critique a son
-critérium, sa passion, son goût particulier, et que si deux ou trois
-d'entre eux se trouvent d'accord pour préconiser une loi quelconque
-dans les arts, l'application qu'ils font de cette loi prouve des
-appréciations très diverses et des préventions que ne gouverne aucune
-règle fixe.
-
-Il est heureux, du reste, qu'il en soit ainsi. S'il n'y avait qu'une
-école et qu'une doctrine dans l'art, l'art périrait vite, faute de
-hardiesse et de tentatives nouvelles. L'homme va toujours cherchant
-avec douleur le vrai absolu, dont il a le sentiment, et qu'il ne
-trouvera jamais en lui-même à l'état d'individu. La vérité est le but
-d'une recherche pour laquelle toutes les forces collectives de notre
-espèce ne sont pas de trop, et cependant, erreur étrange et fatale,
-dès qu'un homme de quelque capacité aborde cette recherche, il
-voudrait l'interdire aux autres et donner pour unique découverte celle
-qu'il croit tenir. La recherche de la loi de liberté elle-même sert
-d'aliment au despotisme et à l'intolérance de l'orgueil humain. Triste
-folie! Si les sociétés n'ont pu encore s'y soustraire, que les arts au
-moins s'en affranchissent et trouvent la vie dans l'indépendance
-absolue de l'inspiration.
-
-L'inspiration! Voilà quelque chose de bien malaisé à définir et de
-bien important à consacrer comme un fait surhumain, comme une
-intervention presque divine. L'inspiration est pour les artistes ce
-que la grâce est pour les chrétiens, et on n'a pas encore imaginé de
-défendre aux croyans de recevoir la grâce quand elle descend dans
-leurs âmes. Il y a pourtant une prétendue critique qui défendrait
-volontiers aux artistes de recevoir l'inspiration et de lui obéir.
-
-Et je ne parle pas ici des critiques de profession, je ne resserre pas
-mon plaidoyer dans les limites d'une ou plusieurs coteries. Je combats
-un préjugé public, universel. On veut que l'art suive un chemin battu,
-et quand une manière a plu, un siècle tout entier s'écrie:
-«Donnez-nous du même, il n'y a que cela de bon!» Malheur alors aux
-novateurs! Il leur faut succomber ou soutenir une lutte effroyable,
-jusqu'à ce que leur protestation, cri de révolte au début, devienne à
-son tour une tyrannie qui écrasera ou combattra d'autres innovations
-également légitimes et désirables.
-
-J'ai toujours trouvé le mot _inspiration_ très ambitieux et ne pouvant
-s'appliquer qu'aux génies de premier ordre. Je n'oserais jamais m'en
-servir pour mon propre compte, sans protester un peu contre l'emphase
-d'un terme qui ne trouve sa sanction que dans un incontestable succès.
-Pourtant il faudrait un mot qui ne fît pas rougir les gens modestes et
-bien élevés, et qui exprimât cette sorte de _grâce_ qui descend plus
-ou moins vive, plus ou moins féconde sur toutes les têtes éprises de
-leur art. Il n'est si humble travailleur qui n'ait son heure
-d'inspiration, et peut-être la liqueur céleste est-elle aussi
-précieuse dans le vase d'argile que dans le vase d'or: seulement, l'un
-la conserve pure, l'autre l'altère ou se brise. La grâce des chrétiens
-n'agit pas seule et fatalement. Il faut que l'âme la recueille, comme
-la bonne terre le grain sacré. L'inspiration n'est pas d'une autre
-nature. Prenons donc le mot tel qu'il est, et qu'il n'implique rien de
-présomptueux sous ma plume.
-
-Je sentis, en commençant à écrire _Indiana_, une émotion très vive et
-très particulière, ne ressemblant à rien de ce que j'avais éprouvé
-dans mes précédens essais. Mais cette émotion fut plus pénible
-qu'agréable. J'écrivis tout d'un jet, sans plan, je l'ai dit, et
-littéralement sans savoir où j'allais, sans m'être même rendu compte
-du problème social que j'abordais. Je n'étais pas saintsimonienne, je
-ne l'ai jamais été, bien que j'aie eu de vraies sympathies pour
-quelques idées et quelques personnes de cette secte; mais je ne les
-connaissais pas à cette époque, et je ne fus point influencée par
-elles.
-
-J'avais en moi seulement, comme un sentiment bien net et bien ardent,
-l'horreur de l'esclavage brutal et bête. Je ne l'avais pas subi, je ne
-le subissais pas, on le voit par la liberté dont je jouissais et qui
-ne m'était pas disputée. Donc, _Indiana_ n'était pas mon histoire
-dévoilée comme on l'a dit. Ce n'était pas une plainte formulée contre
-un maître particulier. C'était une protestation contre la tyrannie en
-général, et si je personnifiais cette tyrannie dans un homme, si
-j'enfermais la lutte dans le cadre d'une existence domestique, c'est
-que je n'avais pas l'ambition de faire autre chose qu'un roman de
-moeurs. Voilà pourquoi, dans une préface écrite après le livre, je me
-défendis de vouloir porter atteinte aux institutions. J'étais fort
-sincère et ne prétendais pas en savoir plus long que je n'en disais.
-La critique m'en apprit davantage et me fit mieux examiner la
-question.
-
-J'écrivis donc ce livre sous l'empire d'une émotion et non d'un
-système. Cette émotion, lentement amassée dans le cours d'une vie de
-réflexions, déborda très impétueuse dès que le cadre d'une situation
-quelconque s'ouvrit pour la contenir; mais elle s'y trouva fort à
-l'étroit, et cette sorte de combat contre l'exécution me soutint
-pendant six semaines dans un état de volonté tout nouveau pour moi.
-
-
-
-
-CHAPITRE VINGT-NEUVIEME.
-
- Delatouche passe brusquement de la raillerie à
- l'enthousiasme.--_Valentine_ paraît.--Impossibilité de la
- collaboration projetée.--La _Revue des Deux-Mondes_.
- Buloz.--Gustave Planche.--Delatouche me boude et rompt avec
- moi.--Résumé de nos rapports par la suite.--Maurice entre au
- collége.--Son chagrin et le mien.--Tristesse et dureté du
- régime des lycées.--Une exécution à Henri IV.--La tendresse ne
- raisonne pas.--Maurice fait sa première communion.
-
-
-Je demeurais encore quai Saint-Michel avec ma fille quand _Indiana_
-parut[8]. Dans l'intervalle de la commande à la publication, j'avais
-écrit _Valentine_ et commencé _Lélia_. _Valentine_ parut donc deux ou
-trois mois après _Indiana_, et ce livre fut écrit également à Nohant,
-où j'allais toujours régulièrement passer trois mois sur six.
-
- [8] Je crois que ce fut en mai 1832.
-
-Delatouche grimpa à ma mansarde et trouva le premier exemplaire
-d'_Indiana_, que l'éditeur Ernest Dupuy venait de m'envoyer, et sur la
-couverture duquel j'étais en train précisément d'écrire le nom de
-Delatouche. Il le prit, le flaira, le retourna, curieux, inquiet,
-railleur surtout ce jour-là. J'étais sur le balcon; je voulus l'y
-attirer, parler d'autre chose, il n'y eut pas moyen, il voulait lire,
-il lisait, et à chaque page il s'écriait: «Allons! c'est un pastiche;
-école de Balzac! Pastiche, que me veux-tu! Balzac, que me veux-tu?»
-
-Il vint sur le balcon, le volume à la main, et me critiquant mot par
-mot, me démontrant par _a_ plus _b_ que j'avais copié la manière de
-Balzac, et qu'à cela je n'avais gagné que de n'être ni Balzac ni
-moi-même.
-
-Je n'avais ni cherché ni évité cette imitation de manière, et il ne me
-semblait pas que le reproche fût fondé. J'attendis, pour me condamner
-moi-même, que mon juge, qui emportait son exemplaire, l'eût feuilleté
-en entier. Le lendemain matin, à mon réveil, je reçus ce billet:
-«George, je viens faire amende honorable; je suis à vos genoux.
-Oubliez mes duretés d'hier soir, oubliez toutes les duretés que je
-vous ai dites depuis six mois. J'ai passé la nuit à vous lire. O mon
-enfant, que je suis content de vous!»
-
-Je croyais que tout mon succès se bornerait à ce billet paternel et ne
-m'attendais nullement au prompt retour de l'éditeur, qui me demandait
-_Valentine_. Les journaux parlèrent tous de M. _G. Sand_ avec éloge,
-insinuant que la main d'une femme avait dû se glisser çà et là pour
-révéler à l'auteur certaines délicatesses du coeur et de l'esprit,
-mais déclarant que le style et les appréciations avaient trop de
-virilité pour n'être pas d'un homme. Ils étaient tous un peu Kératry.
-
-Cela ne me causa nul ennui, mais fit souffrir Jules Sandeau dans sa
-modestie. J'ai dit d'avance que ce succès le détermina à reprendre son
-nom intégralement et à renoncer à des projets de collaboration que
-nous avions déjà jugés nous-mêmes inexécutables. La collaboration est
-tout un art qui ne demande pas seulement, comme on le croit, une
-confiance mutuelle et de bonnes relations, mais une habileté
-particulière et une habitude de procédés _ad hoc_. Or, nous étions
-trop inexpérimentés l'un et l'autre pour nous partager le travail.
-Quand nous avions essayé, il était arrivé que chacun de nous refaisait
-en entier le travail de l'autre, et que ce remaniement successif
-faisait de notre ouvrage la broderie de Pénélope.
-
-Les quatre volumes d'_Indiana_ et _Valentine_ vendus, je me voyais à
-la tête de trois mille francs qui me permettaient d'acquitter mon
-petit arriéré, d'avoir une servante et de me permettre un peu plus
-d'aisances. La _Revue des Deux-Mondes_ venait d'être achetée par M.
-Buloz, qui me demanda des _nouvelles_. Je fis, pour ce recueil, la
-_Marquise_, _Lavinia_, je ne sais quoi encore.
-
-La _Revue des Deux-Mondes_ était rédigée par l'élite des écrivains
-d'alors. Excepté deux ou trois peut-être, tout ce qui a conservé un
-nom comme publiciste, poète, romancier, historien, philosophe,
-critique, voyageur, etc., a passé par les mains de Buloz, homme
-intelligent, qui ne sait pas s'exprimer, mais qui a une grande finesse
-sous sa rude écorce. Il est très facile, trop facile même de se moquer
-de ce Genevois têtu et brutal. Lui-même se laisse taquiner avec
-bonhomie quand il n'est pas de trop mauvaise humeur; mais ce qui n'est
-pas facile, c'est de ne pas se laisser persuader et gouverner par lui.
-Il a tenu dix ans les cordons de ma bourse, et, dans notre vie
-d'artiste, ces cordons, qui ne se desserrent pour nous donner quelques
-heures de liberté qu'en échange d'autant d'heures d'esclavage, sont
-les fils de notre existence même.
-
-Dans cette longue association d'intérêts, j'ai bien envoyé dix mille
-fois mon Buloz au diable, mais je l'ai tant fait enrager que nous
-sommes quittes. D'ailleurs, en dépit de ses exigences, de ses duretés
-et de ses sournoiseries, le despote Buloz a des momens de sincérité et
-de véritable sensibilité, comme tous les bourrus. Il avait de
-certaines menues ressemblances avec mon pauvre Deschartres, voilà
-pourquoi j'ai supporté si longtemps ses maussaderies entremêlées de
-mouvemens d'amitié candide. Nous nous sommes brouillés, nous avons
-plaidé. J'ai reconquis ma liberté sans dommage réciproque, résultat
-auquel nous serions arrivés sans procès, s'il eût pu dépouiller son
-entêtement. Je l'ai revu peu de temps après, pleurant son fils aîné,
-qui venait de mourir dans ses bras. Sa femme, qui est une personne
-distinguée, Mlle Blaze, m'avait appelée auprès d'elle dans ce moment
-de douleur suprême. Je leur ai tendu les mains sans me souvenir de la
-guerre récente, et je ne m'en suis jamais souvenue depuis. Dans toute
-amitié, quelque troublée et incomplète qu'elle ait pu être, il y a des
-liens plus forts et plus durables que nos luttes d'intérêt matériel et
-nos colères d'un jour. Nous croyons détester des gens que nous aimons
-toujours quand même. Des montagnes de disputes nous séparent d'eux, un
-mot suffit parfois pour nous faire franchir ces montagnes. Ce mot de
-Buloz: «Ah! George, que je suis malheureux!» me fit oublier toutes les
-questions de chiffres et de procédure. Et lui aussi, en d'autres
-temps, il m'avait vue pleurer, et il ne m'avait pas raillée.
-Sollicitée depuis, mainte fois, d'entrer dans des croisades contre
-Buloz, j'ai refusé carrément, sans m'en vanter à lui, quoique la
-critique de la _Revue des Deux-Mondes_ continuât à prononcer que
-j'avais eu beaucoup de talent tant que j'avais travaillé à la _Revue
-des Deux-Mondes_, mais que depuis ma rupture, hélas!...... Naïf
-Buloz! ça m'est égal!
-
-Ce qui ne me fut pas indifférent, ce fut la subite colère de
-Delatouche contre moi. La crise annoncée par Balzac éclata un beau
-matin sans aucun motif apparent. Il haïssait particulièrement Gustave
-Planche, qui m'avait rendu visite en m'apportant un grand article à
-ma louange, fraîchement inséré dans la _Revue des Deux-Mondes_. Comme
-je ne travaillais pas encore à cette revue, l'hommage était
-désintéressé, et je ne pouvais que l'accueillir avec gratitude. Est-ce
-là ce qui blessa Delatouche? Il n'en fit rien paraître. Il demeurait
-alors tout à fait à Aulnay et ne venait pas souvent à Paris. Je ne
-m'aperçus donc pas tout de suite de sa bouderie, et je m'apprêtais à
-aller le trouver, quand M. de la Rochefoucauld, qu'il m'avait présenté
-et qui était son voisin de campagne, m'apprit qu'il ne parlait plus de
-moi qu'avec exécration; qu'il m'accusait d'être enivrée par la
-_gloire_, de sacrifier mes vrais amis, de les dédaigner, de ne vivre
-qu'avec des gens de lettres, d'avoir méprisé ses conseils, etc. Comme
-il n'y avait rien de vrai dans ces reproches, je crus que c'était une
-de ses boutades accoutumées, et, pour le ramener plus délicatement que
-par une lettre, je lui dédiai _Lélia_, qui allait paraître. Il le
-_prit pour mal_, comme nous disons en Berry, et déclara que c'était
-une vengeance contre lui. Une vengeance de quoi? Je pensais qu'il ne
-me pardonnait pas de voir Gustave Planche, et je priai celui-ci de
-faire une démarche auprès de lui pour s'excuser d'un article fort
-cruel dont il était l'auteur, et où Delatouche avait été fort mal
-arrangé. Je crois que c'était une réponse à de violentes attaques
-contre le cénacle des romantiques dont Planche avait été le champion
-par momens. Quoi qu'il en soit, Gustave Planche, touché du bien que je
-lui disais de Delatouche, lui écrivit une lettre fort bonne et même
-respectueuse, comme il convenait à un jeune homme vis-à-vis d'un homme
-âgé, à laquelle Delatouche, de plus en plus irrité, ne daigna pas
-répondre. Il continua à déclamer et à exciter contre moi les personnes
-avec qui j'étais liée. Il vint à bout de m'enlever deux amis sur les
-cinq ou six dont s'était composée notre intimité. L'un d'eux vint plus
-tard m'en demander pardon. L'autre, j'ai eu à le défendre par la suite
-contre Delatouche lui-même, qui le foulait aux pieds. Mais alors je
-connaissais mon pauvre Delatouche, je savais ce qu'il fallait admettre
-et rejeter dans ses indignations, trop violentes et trop amères pour
-n'être pas à moitié injustes.
-
-Moins de deux ans après cette fureur contre moi, Delatouche vint en
-Berry chez sa cousine, Mme Duvernet la mère, et, ramené à la vérité
-par elle et son fils, mon ami Charles, il eut grande envie de venir me
-voir. Il ne put s'y décider. Il m'adressa des gracieusetés dans un de
-ses romans. Il ne se souvenait pas d'avoir dit contre moi des choses
-trop fortes pour que je pusse me rendre à des avances littéraires. Ce
-n'étaient pas des complimens qui devaient fermer la blessure de
-l'amitié. Des complimens, je n'y tenais pas; je n'en ai jamais eu
-besoin. Je n'ai jamais demandé à l'amitié de me considérer comme un
-grand esprit, mais de me traiter comme un coeur loyal. Je ne me rendis
-qu'à des avances directes, à une demande de service en 1844. Une telle
-démarche est l'amende la plus honorable qui se puisse exiger, et là je
-n'hésitai pas une seconde. Je jetai mes deux bras au cou de mon vieux
-ami, enfant terrible et tendre, qui, dès ce moment, mit un véritable
-luxe de coeur à me faire oublier le passé.
-
-Un autre chagrin plus profond pour moi fut l'entrée de mon fils au
-collége. J'avais attendu avec impatience le moment de l'avoir près de
-moi, et ni lui ni moi ne savions ce que c'est que le collége. Je ne
-veux pas médire de l'éducation en commun, mais il est des enfans dont
-le caractère est antipathique à cette règle militaire des lycées, à
-cette brutalité de la discipline, à cette absence de soins maternels,
-de poésie extérieure, de recueillement pour l'esprit, de liberté pour
-la pensée. Mon pauvre Maurice était né artiste, il en avait tous les
-goûts, il en avait pris avec moi toutes les habitudes, et, sans le
-savoir encore, il en avait toute l'indépendance. Il se faisait presque
-une fête d'entrer au collége, et comme tous les enfans, il voyait un
-plaisir dans un changement de lieu et d'existence. Je le conduisis
-donc à Henri IV, gai comme un petit pinson, et contente moi-même de le
-voir si bien disposé. Sainte-Beuve, ami du proviseur, me promettait
-qu'il serait l'objet d'une sollicitude particulière. Le censeur était
-un père de famille, un homme excellent, qui le reçut comme un de ses
-enfans.
-
-Nous fîmes avec lui le tour de l'établissement. Ces grandes cours sans
-arbres, ces cloîtres uniformes d'une froide architecture moderne, ces
-tristes clameurs de la récréation, voix discordantes et comme
-furieuses des enfans prisonniers, ces mornes figures des maîtres
-d'études, jeunes gens déclassés qui sont là, pour la plupart, esclaves
-de la misère, et, forcément victimes ou tyrans: tout, jusqu'à ce
-tambour, instrument guerrier, magnifique pour ébranler les nerfs des
-hommes qui vont se battre, mais stupidement brutal pour appeler des
-enfans au recueillement du travail, me serra le coeur et me causa une
-sorte d'épouvante. Je regardais, à la dérobée, dans les yeux de
-Maurice, et je le voyais partagé entre l'étonnement et quelque chose
-d'analogue à ce qui se passait en moi. Pourtant il tenait bon, il
-craignait que son père ne se moquât de lui; mais quand vint le moment
-de se séparer, il m'embrassa, le coeur gros, les yeux pleins de
-larmes. Le censeur le prit dans ses bras très paternellement, voyant
-bien que l'orage allait éclater. Il éclata, en effet, au moment où je
-m'en allais vite pour cacher mon malaise. L'enfant s'échappa des bras
-qui le caressaient, vint s'attacher à moi en criant, avec des
-sanglots désespérés, qu'il ne voulait pas rester là.
-
-Je crus que j'allais mourir. C'était la première fois que je voyais
-Maurice malheureux, et je voulais le remmener. Mon mari fut plus ferme
-et eut certes toutes bonnes raisons de son côté. Mais, obligée de
-m'enfuir devant les caresses et les supplications de mon pauvre
-enfant, poursuivie par ses cris jusqu'au bas de l'escalier, je revins
-chez moi sanglotant et criant presque autant que lui, dans le fiacre
-qui me ramenait.
-
-J'allai le voir deux jours après. Je le trouvai affublé de l'affreux
-habit carré d'uniforme, lourd et malpropre. Je ne sais si cette
-coutume subsiste encore de faire porter aux élèves qui entrent les
-vieux habits de ceux qui sortent. C'était une véritable vilenie de
-spéculation, puisque les parens payaient un trousseau d'entrée. Je
-réclamai en vain, remontrant que cela était malsain et pouvait
-communiquer aux enfans des maladies de peau. Une autre coutume barbare
-consistait dans l'absence de vases de nuit dans les dortoirs, avec
-défense de sortir pour se soulager. D'un autre côté, la spéculation
-autorisait la vente de méchantes friandises qui les rendaient malades.
-
-Encore le proviseur était-il des plus honnêtes et des plus humains, et
-le mieux disposé à combattre des abus qui n'étaient pas de son fait.
-Il eut un successeur qui se montra fort doux et affable. Mais M. .....
-vint ensuite, qui se posa devant moi en homme _moral_ à la manière
-d'un sergent de ville, et qui sut rendre les enfans aussi malheureux
-que la règle le comportait. Partisan farouche de l'autorité absolue,
-c'est lui qui autorisa un père _intelligent_ à faire battre son fils
-par son nègre, devant toute la classe, convoquée _militairement_ au
-spectacle de cette exécution dans le goût créole ou moscovite, et
-menacée de punition sévère en cas du moindre signe d'improbation. J'ai
-oublié le nom du proviseur et celui du père de l'enfant, je ne veux
-pas que mon fils me les rappelle, mais tout ce qui était élève à Henri
-IV à cette époque pourra certifier le fait.
-
-Ma seconde visite à Maurice se termina comme la première: mes amis
-m'accusèrent de faiblesse. J'avoue que je ne me sentais ni Romain ni
-Spartiate devant le désespoir d'un pauvre enfant que l'on condamnait à
-subir une loi brutale et mercenaire, sans qu'il eût en rien mérité ce
-cruel châtiment. On me traîna, ce jour-là, au Conservatoire de
-musique, comptant que Beethoven me ferait du bien. J'avais tant
-pleuré, en revenant du collége, que j'avais littéralement les yeux en
-sang. Cela ne paraissait guère raisonnable et ne l'était pas du tout.
-Mais la raison ne pleure jamais, ce n'est pas son affaire, et les
-entrailles ne raisonnent pas, elles ne nous ont pas été données pour
-cela.
-
-La _Symphonie pastorale_ ne me calma pas du tout. Je me souviendrai
-toujours de mes efforts pour pleurer tout bas comme d'une des plus
-abominables angoisses de ma vie.
-
-Maurice ne se rendit qu'à la crainte d'augmenter un chagrin que je ne
-pouvais pas lui cacher; mais son parti n'était pris qu'à moitié. Ses
-jours de sortie amenaient de nouvelles crises. Il arrivait le matin,
-gai, bruyant, enivré de sa liberté. Je passais une grande heure à le
-laver et à le peigner, car la malpropreté qu'il apportait du collége
-était fabuleuse. Il ne tenait pas à se promener; toute sa joie était
-de rester avec sa soeur et moi dans mes petites chambres, de
-barbouiller des bons hommes sur du papier, de regarder ou de découper
-des images. Jamais enfant, et plus tard jamais homme, n'a si bien su
-s'occuper et s'amuser d'un travail sédentaire. Mais, à chaque instant,
-il regardait la pendule, disant: Je n'ai plus que _tant_ d'heures à
-passer avec toi. Sa figure s'allongeait à mesure que le temps
-s'écoulait. Quand venait le dîner, au lieu de manger, il commençait à
-pleurer, et quand l'heure de rentrer avait sonné, le déluge était tel,
-que souvent j'étais forcée d'écrire qu'il était malade, et c'était la
-vérité. L'enfance ne sait pas lutter contre le chagrin, et celui de
-Maurice était une véritable nostalgie.
-
-Quand on le prépara à sa première communion, qui était affaire de
-réglement au collége, je vis qu'il acceptait très naïvement
-l'enseignement religieux. Je n'aurais voulu pour rien au monde qu'il
-commençât sa vie par un acte d'hypocrisie ou d'athéïsme, et si je
-l'eusse trouvé disposé à se moquer, comme beaucoup d'autres, je lui
-aurais dit les motifs sérieux qui m'apparurent dans mon enfance pour
-me décider à ne pas protester contre une institution dont j'acceptais
-l'esprit plutôt que la lettre; mais, en reconnaissant qu'il ne
-discutait rien, je me gardai bien de faire naître en lui le moindre
-doute. La discussion n'était pas de son âge et son esprit ne devançait
-pas son âge. Il fit donc sa première communion avec beaucoup
-d'innocence et de ferveur.
-
-Je venais de passer une des plus tristes années de ma vie, celle de
-1833, et il me reste à la résumer.
-
-
-
-
-CHAPITRE TRENTIEME.
-
- Ce que je gagnai à devenir artiste.--La mendicité organisée.--Les
- filous de Paris.--La mendicité des emplois, celle de la
- gloire.--Les lettres anonymes et celles qui devraient
- l'être.--Les visites. Les Anglais, les curieux, les flâneurs,
- les donneurs de conseils.--Le boulet.--Réflexions sur l'aumône,
- sur l'emploi des biens.--Le devoir religieux et le devoir
- social en opposition flagrante.--Les problèmes de l'avenir et
- la loi du temps.--L'héritage matériel et intellectuel.--Les
- devoirs de la famille, de la justice, de la probité s'opposant
- à l'immolation évangélique dans la société
- actuelle.--Contradiction inévitable avec soi-même.--Ce que j'ai
- cru devoir conclure pour ma gouverne particulière.--Doute et
- douleur. Réflexions sur la destinée humaine et sur l'action de
- la Providence.--_Lélia._--La critique.--Les chagrins qui
- passent; celui qui reste.--Le mal général.--Balzac.--Départ
- pour l'Italie.
-
-
-Cette année 1833 ouvrit pour moi la série des chagrins réels et
-profonds que je croyais avoir épuisée et qui ne faisait que de
-commencer. J'avais voulu être artiste, je l'étais enfin. Je m'imaginai
-être arrivée au but poursuivi depuis longtemps, à l'indépendance
-extérieure et à la possession de ma propre existence: je venais de
-river à mon pied une chaîne que je n'avais pas prévue.
-
-Être artiste! oui, je l'avais voulu, non-seulement pour sortir de la
-geôle matérielle où la propriété, grande ou petite, nous enferme dans
-un cercle d'odieuses petites préoccupations; pour m'isoler du contrôle
-de l'opinion en ce qu'elle a d'étroit, de bête, d'égoïste, de lâche,
-de provincial: pour vivre en dehors des préjugés du monde, en ce
-qu'ils ont de faux, de suranné, d'orgueilleux, de cruel, d'impie et de
-stupide; mais encore, et avant tout, pour me réconcilier avec
-moi-même, que je ne pouvais souffrir oisive et inutile, pesant, à
-l'état de _maître_, sur les épaules des travailleurs. Si j'avais pu
-piocher la terre, je m'y serais mise avec eux plutôt que d'entendre
-ces mots que, dans mon enfance, on avait grondés autour de moi quand
-Deschartres avait le dos tourné: «Il veut que l'on s'_échauffe_, lui
-qui a le ventre plein et les mains derrière son dos!» Je voyais bien
-que les gens à mon service étaient souvent plus paresseux que
-fatigués, mais leur apathie ne me justifiait pas de mon inaction. Il
-ne me semblait pas avoir le droit d'exiger d'eux le moindre labeur,
-moi qui ne faisais rien du tout, car c'est ne rien faire que de
-s'occuper pour son plaisir.
-
-Par goût, je n'aurais pas choisi la profession littéraire, et encore
-moins la célébrité. J'aurais voulu vivre du travail de mes mains,
-assez fructueusement pour pouvoir faire consacrer mon droit au travail
-par un petit résultat sensible, mon revenu patrimonial étant trop
-mince pour me permettre de vivre ailleurs que sous le toit conjugal,
-où régnaient des conditions inacceptables. Comme la seule objection à
-la liberté qu'on me laissait d'en sortir était le manque d'un peu
-d'argent à me donner, il me fallait ce peu d'argent. Je l'avais enfin.
-Il n'y avait plus de reproches ni de mécontentement de ce côté-là.
-
-J'aurai souhaité vivre obscure, et comme depuis la publication
-d'_Indiana_ jusqu'après celle de _Valentine_, j'avais réussi à garder
-assez bien l'incognito pour que les journaux m'accordassent toujours
-le titre de _monsieur_, je me flattais que ce petits succès ne
-changerait rien à mes habitudes sédentaires et à une intimité composée
-de gens aussi inconnus que moi-même. Depuis que je m'étais installée
-au quai Saint-Michel avec ma petite, j'avais vécu si retirée et si
-tranquille que je ne désirais d'autre amélioration à mon sort qu'un
-peu moins de marches d'escalier à monter et un peu plus de bûches à
-mettre au feu.
-
-En m'établissant au quai Malaquais je me crus dans un palais, tant la
-mansarde de Delatouche était confortable au prix de celle que je
-quittais. Elle était un peu sombre, quoique en plein midi; on n'avait
-pas encore bâti à portée de la vue, et les grands arbres des jardins
-environnans faisaient un épais rideau de verdure où chantaient les
-merles et où babillaient les moineaux avec autant de laisser-aller
-qu'en pleine campagne. Je me croyais donc en possession d'une retraite
-et d'une vie conformes à mes goûts et à mes besoins. Hélas! bientôt
-je devais soupirer, là comme partout, après le repos et bientôt courir
-en vain comme Jean-Jacques Rousseau, à la recherche d'une solitude.
-
-Je ne sus pas garder ma liberté, défendre ma porte aux curieux, aux
-désoeuvrés, aux mendians de toute espèce, et bientôt je vis que ni mon
-temps ni mon argent de l'année ne suffiraient à un jour de cette
-obsession. Je m'enfermai alors, mais ce fut une lutte incessante,
-abominable, entre la sonnette, les pourparlers de la servante et le
-travail dix fois interrompu.
-
-Il y a, à Paris, autour des artistes, une mendicité organisée dont on
-est longtemps dupe, et dont on continue à être victime ensuite par
-scrupule de conscience. Ce sont de prétendus vieux artistes dans la
-misère qui vont de porte en porte avec des souscriptions couvertes de
-signatures fabriquées: ou bien des artisans sans ouvrage, des mères
-qui viennent de mettre leur dernière nippe au mont-de-piété pour
-donner le pain de la journée à leurs enfans: ce sont des comédiens
-infirmes, des poètes sans éditeurs, de fausses dames de charité. Il y
-a même de prétendus missionnaires, de soi-disant curés. Tout cela est
-un ramassis d'infâmes vagabonds échappés du bagne ou dignes d'y
-entrer. Les meilleurs sont de vieilles bêtes que la vanité, l'absence
-de talent et finalement l'ivrognerie ont réduits à une misère
-véritable.
-
-Quand on a eu la simplicité de se laisser prendre à la première
-histoire, à la première figure, la bande vous signale comme une proie
-à exploiter, vous entoure, vous surveille, connaît vos heures de
-sortie et jusqu'à vos heures de recette. Elle approche d'abord avec
-discrétion, puis ce sont de nouvelles figures et de nouvelles
-histoires, des visites plus fréquentes, des lettres où l'on vous
-avertit que, dans deux heures, si le secours demandé n'arrive pas, on
-ne trouvera plus au logis désigné qu'un cadavre. Le sort d'Élisa
-Mercoeur et d'Hégésippe Moreau sert désormais de thème et de menace à
-tous les poètes qui ne rougissent pas de mendier, et qui se disent
-trop grands hommes pour faire un autre état que de rêver aux étoiles.
-
-Je ne suis pas tellement simple que je sois la dupe de toutes ces
-misères intéressantes; mais il en est tant de réelles et d'imméritées
-que, parmi celles qui demandent, c'est un travail à perdre la tête que
-de reconnaître les vraies d'avec les fausses. En thèse générale, et
-l'on peut dire quatre-vingt-dix fois sur cent, ceux qui mendient sont
-de faux pauvres ou des pauvres infâmes. Ceux qui souffrent réellement,
-en dépit du courage et de la moralité, aiment mieux mourir que de
-mendier. Il faut chercher ceux-ci, les découvrir, les tromper souvent
-pour leur faire accepter l'assistance. Les autres vous assiégent, vous
-obsèdent, vous menacent.
-
-Mais il est aussi des malheureux sans grandes vertus et sans grands
-vices, privés de l'héroïsme du silence (héroïsme qu'il est vraiment
-cruel d'exiger de la pauvre espèce humaine), il est des courages
-épuisés, des volontés usées par l'insuccès ou rebutées par
-l'impuissance. Il est aussi des femmes qui, par un autre genre
-d'héroïsme que celui de la résignation, boivent le calice de
-l'humilité et tendent la main pour sauver leur mari, leur amant, leurs
-enfans surtout. Il suffit qu'on risque d'abandonner à la faim, au
-désespoir, au suicide, une de ces victimes innocentes sur
-quatre-vingt-dix-neuf filous effrontés, pour qu'on ne dorme pas
-tranquille: et voilà le boulet qui s'attacha à ma vie dès que mon
-petit avoir de chaque journée eut dépassé le strict nécessaire.
-
-N'ayant pas le temps de courir aux informations, pour saisir la
-vérité, puisque j'étais rivée au travail, je cédai longtemps à cette
-considération toute simple en apparence qu'il valait mieux donner cent
-sous à un gredin que de risquer de les refuser à un honnête homme.
-Mais le système d'exploitation grossit avec une telle rapidité et dans
-de telles proportions autour de moi, que je dus regretter d'avoir
-donné aux uns pour arriver à être forcée de refuser aux autres. Puis,
-je remarquai, dans les discours pathétiques que l'on me tenait, des
-contradictions, des mensonges. Il fut un temps où, ne se gênant plus
-du tout, tous ces visages patibulaires arrivaient le même jour de la
-semaine. J'essayai de refuser le premier, le second vint et insista.
-Je tins bon, le troisième ne vint pas. Je vis dès-lors que c'était une
-bande. J'aurais dû avertir la police. J'y répugnai, ne me croyant pas
-assez sûre de mon fait.
-
-Mais d'autres mendians arrivèrent, soit une autre bande, soit
-l'arrière-garde de la première. Je pris sur moi ce dont je ne m'étais
-pas encore senti le courage, dans la crainte d'humilier la misère:
-j'exigeai des preuves. Quelques maladroits s'éclipsèrent subitement
-devant cette méfiance, me laissant voir assez naïvement qu'elle était
-fondée. D'autres feignirent d'en être blessés, d'autres enfin me
-fournirent des moyens apparens de constater leur dénûment. Ils
-donnèrent leurs noms, leurs adresses; c'étaient de faux noms,
-adresses. Je montai dans des mansardes hideuses. Je vis des enfans
-desséchés de faim, rongés de plaies, et quand j'eus porté là des
-secours, je découvris, un beau matin, que ces mansardes et ces enfans
-étaient loués pour une exhibition de guenilles et de maladies, qu'ils
-n'appartenaient pas à la femme qui pleurait sur eux devant moi, et qui
-les mettait à la porte à grands coups de balai quand j'étais partie.
-
-J'envoyai une fois chez un poète malheureux, qui devait être trouvé
-asphyxié, comme Escousse, si, à telle heure, il ne recevait pas ma
-réponse. On frappa en vain, il faisait le mort. On enfonça la porte:
-on le trouva mangeant des saucisses.
-
-Pourtant, comme au milieu de cette vermine qui s'attache aux gens
-consciencieux, il m'arrivait de mettre la main sur de véritables
-infortunés, je ne pus jamais me décider à repousser d'une manière
-absolue la mendicité. Pendant quelques années, je fis une petite rente
-à des personnes chargées d'aller aux informations pendant quelques
-heures de la matinée. Elles furent trompées un peu moins que moi,
-voilà tout, et depuis que je n'habite plus Paris, la correspondance
-ruineuse de centaine de mendians continue à m'arriver de tous les
-points de la France.
-
-Il y a une série de poètes et d'auteurs qui veulent des protections,
-comme si la protection pouvait suppléer, je ne dis pas seulement au
-talent, mais à la plus simple notion de la langue que l'on prétend
-écrire. Il y a une série de femmes incomprises qui veulent entrer au
-théâtre. Elles n'ont jamais essayé, il est vrai, de jouer la comédie,
-mais elles se sentent la vocation de jouer les premiers rôles: une
-série de jeunes gens sans emploi qui demandent le premier emploi venu
-dans les arts, dans l'agriculture, dans la comptabilité; ils sont
-propres à tout apparemment, et bien qu'on ne les connaisse pas, on
-doit les recommander et répondre d'eux comme de soi-même. De plus
-modestes avouent qu'ils sont sans éducation aucune, qu'ils ne sont
-propres à rien, mais que, sous peine de manquer d'humanité, il faut
-leur trouver quelque chose à faire. Il y a aussi une série d'ouvriers
-démocrates qui ont résolu le problème social et qui feront disparaître
-la misère de notre société, si on leur donne de quoi publier leur
-système. Ceux-là sont infaillibles. Quiconque en doute est vendu à
-l'orgueil, à l'avarice et à l'égoisme. Il y a encore une série de
-petits commerçans ruinés qui ont besoin de 5 ou 6 mille francs pour
-racheter un fonds de boutique. «Cela est une misère pour vous,
-disent-ils; vous êtes bonne, vous ne me refuserez pas.» Il y a enfin
-des peintres, des musiciens, qui n'ont pas de succès parce qu'ils ont
-trop de génie et que la jalousie des maîtres les repousse; il y a des
-soldats engagés qui voudraient se racheter, des juifs qui demandent
-des autographes pour les vendre, des demoiselles qui veulent entrer
-chez moi comme femmes de chambre pour être mes élèves en littérature.
-J'ai chez moi des armoires pleines de lettres saugrenues, de
-manuscrits fabuleux, de romances ou d'opéras de l'autre monde, et des
-théories sociales à sauver tous les habitans du système planétaire.
-Tout cela avec un _post-scriptum_ portant demande d'un petit secours
-en attendant, et en double ou triple récidive, avec injures à la
-seconde sommation et menaces à la troisième.
-
-Et pourtant j'ai la patience de lire toutes les lettres quand elles
-ne sont pas impossibles à déchiffrer, quand elles ne sont pas de seize
-pages en caractères microscopiques. J'ai la conscience de commencer
-toutes les élucubrations philosophiques, musicales et littéraires, et
-de les continuer quand je ne suis pas révoltée à la première page par
-des fautes trop grossières ou des aberrations trop révoltantes.
-
-Quand je vois une ombre de talent, je mets à part et je réponds. Quand
-j'en vois beaucoup, je m'en occupe tout à fait. Ces derniers ne me
-donnent pas grande besogne: mais la médiocrité honnête est encore
-assez abondante pour me prendre bien du temps et me causer bien de la
-fatigue. Le vrai talent ne demande jamais rien: il offre et donne un
-pur témoignage de sympathie. La médiocrité honnête ne demande pas
-d'argent, mais des complimens sous forme d'encouragement. La
-médiocrité plate, à un degré au-dessous, commence à demander des
-éditeurs ou des articles de journaux. La stupidité demande, que
-dis-je, elle exige impérieusement l'_argent et la gloire_!
-
-Ajoutez à cette persécution les lettres anonymes remplies d'injures
-grossières; les entreprises, souvent aussi cyniques, des saints et des
-saintes qui veulent me faire rentrer dans le giron de l'Église; les
-curés qui m'offrent de racheter mon âme en leur envoyant de quoi
-réparer une chapelle ou habiller une statue de la Vierge; les visites
-étranges, les trappistes, les instituteurs destitués en 1848, les
-mouchards volontaires, espèces d'agens provocateurs imbéciles qui
-viennent crier contre tous les gouvernemens, et qui se trompent,
-faisant du légitimisme chez les républicains et _vice versâ_; les
-artistes bohémiens, les colonels et capitaines espagnols réfugiés de
-tous les partis, successivement battus dans ce pays des vicissitudes,
-officiers supérieurs à la quinzaine, chamarrés de décorations, qui
-demandent vingt francs et se rabattent sur vingt sous: enfin la misère
-fausse ou vraie, humble ou arrogante, la vanité confiante ou haineuse,
-l'ignoble race de parti, l'indiscrétion, la folie, la bassesse ou la
-stupidité sous toutes les formes: voilà la lèpre qui s'attache à toute
-célébrité, qui dérange, qui trouble, qui lasse, qui ruine, qui tue à
-la longue, à moins qu'on n'adopte ce farouche principe _toute misère
-est méritée_, qu'on n'écrive sur sa porte, _je ne donne rien_, et
-qu'on dorme tranquille en se disant: «J'ai été exploité par les
-fripons, que ce soit tant pis désormais pour les honnêtes gens qui ont
-faim!»
-
-Et encore n'ai-je pas parlé des simples curieux, race très mélangée où
-l'on risque de tourner le dos à quelques honorables sympathies pour se
-délivrer d'une foule d'oisifs importuns. Dans cette dernière
-catégorie, il y a des Anglais en voyage qui veulent simplement mettre
-sur leur livre de notes qu'ils vous ont vue; et comme j'ai trop
-oublié l'anglais pour faire l'effort de le parler avec eux, ceux qui
-ne parlent pas trois mots de français me parlent dans leur langue, je
-leur réponds dans la mienne. Ils ne comprennent pas, ils font _oh!_ et
-s'en vont satisfaits. Comme je sais que quelques-uns ont un carnet et
-un crayon tout taillé pour écrire les réponses, même avant de remonter
-en voiture, de crainte de les oublier, je me suis amusée quelquefois à
-leur répondre aussi par _oh!_ ou à leur dire des choses si
-inintelligibles, quand leur figure m'ennuyait, que je les défie bien
-d'en avoir retenu quelque chose. Il est vrai qu'il y a le curieux trop
-intelligent qui vous fait parler et vous prête _des mots_.
-
-Il y a aussi le curieux malveillant, qui vient avec l'intention de
-vous confesser, et qui s'en va tout à fait ennemi quand il n'a pu vous
-arracher que des réflexions sur la pluie et le beau temps.
-
-Il y a encore les poseurs, qui entrent chez vous pour vous faire
-savoir qu'ils vous valent bien, et que vous n'avez pas de temps à
-perdre si vous voulez corroborer un peu votre futile talent à l'aide
-de leur expérience et de leur puissante raison. Ils vous donnent des
-sujets de roman, des types, de situations de théâtre. Enfin, ce sont
-des riches prodigues qui ont de la bienveillance pour vous et qui
-viennent vous faire l'aumône d'une idée.
-
-On ne peut pas se figurer les excentricités, les inconvenances, les
-ridicules, les vanités, les folies et les bêtises de toutes sortes qui
-viennent se faire passer en revue par les malheureux artistes affligés
-de quelque renommée. Cette importunité délirante n'a qu'un bon
-résultat, qui est de vous inspirer un vif intérêt et une joyeuse
-sollicitude pour le talent modeste et vrai qui veut bien se révéler à
-vous. On est pressé alors de reporter sur lui le bon vouloir que tant
-d'aberrations et de prétentions vous ont forcé de refouler.
-
-Ainsi, à peine arrivée au résultat que j'avais poursuivi, une double
-déception m'apparut. Indépendance sous ces deux formes, l'emploi du
-temps et l'emploi des ressources, voilà ce que je croyais tenir, voilà
-ce qui se transforma en un esclavage irritant et continuel. En voyant
-combien mon travail était loin de suffire aux exigences de la misère
-environnante, je doublai, je triplai, je quadruplai la dose du
-travail. Il y eut des momens où elle fut excessive, et où je me
-reprochai les heures de repos et de distraction nécessaires comme une
-mollesse de l'âme, comme une satisfaction de l'égoïsme. Naturellement
-absolue dans mes convictions, je fus longtemps gouvernée par la loi de
-ce travail forcé et de cette aumône sans bornes, comme je l'avais été
-par l'idée catholique, au temps où je m'interdisais les jeux et la
-gaîté de l'adolescence pour m'absorber dans la prière et dans la
-contemplation.
-
-Ce ne fut qu'en ouvrant ma pensée au rêve d'une grande réforme sociale
-que je me consolai, par la suite, de l'étroitesse et de l'impuissance
-de mon dévouement. Je m'étais dit, avec tant d'autres, que certaines
-bases sociales étaient indestructibles, et que le seul remède contre
-les excès de l'inégalité était dans le sacrifice individuel,
-volontaire. Mais c'est la porte ouverte aux égoïstes aussi bien qu'aux
-dévoués, cette théorie de l'aumône particulière. On y entre tout
-entier ou on fait semblant d'y entrer. Personne n'est là pour
-constater que vous êtes dedans ou dehors. Il y a bien une loi
-religieuse qui vous prescrit de donner, non pas votre superflu, mais
-jusqu'au nécessaire; il y a bien une opinion qui conseille la charité:
-mais il n'est pas de pouvoir constitué qui vous contraigne et qui
-contrôle l'étendue et la réalité de vos dons[9]. Dès lors, vous êtes
-libre de tricher l'opinion, d'être athée devant Dieu et hypocrite
-devant les hommes. La misère est à la merci de la conscience de chaque
-individu; et tandis que des courages naïfs s'immolent avec excès, des
-esprits froids et positifs s'abstiennent de les seconder, et leur
-laissent porter un fardeau impossible.
-
- [9] En signalant ce fait, je n'entends pas dire que l'aumône
- forcée fût une solution sociale. On le verra tout à l'heure.
-
-Oui, impossible! Car s'il en était autrement, si une poignée de bons
-serviteurs pouvait sauver le monde et suffire, par un travail forcé
-et une abnégation sans limites, à détruire la misère et tous les vices
-qu'elle engendre, ceux-là devraient s'estimer heureux et fiers de leur
-mission, et l'espoir du succès en attirerait un plus grand nombre à la
-gloire et à la joie du sacrifice. Mais cet abîme de la misère n'est
-pas de ceux que les dieux consentent à fermer quand il a englouti
-quelque holocauste. Il est sans fond, et il faut qu'une société
-entière y précipite ses offrandes pour le combler un instant. Dans
-l'état des choses, il semble même que les dévouemens partiels le
-creusent et l'agrandissent, puisque l'aumône avilit, en condamnant
-celui qui compte sur elle à l'abandon de soi-même.
-
-On a retiré au clergé, aux communautés religieuses les immenses biens
-qu'ils possédaient; on a tenté, dans une grande révolution sociale, de
-créer une caste de petits propriétaires actifs et laborieux à la place
-d'une caste de mendians inertes et nuisibles. Donc l'aumône ne sauvait
-pas la société, même exercée en grand par un corps constitué et
-considérable; donc les richesses consacrées à l'aumône étaient loin de
-suffire, puisque ces richesses, mobilisées et distribuées sous une
-autre forme, ont laissé l'abîme béant et la misère pullulante. Et l'on
-voit qu'en me servant de cet exemple, je suppose que tout a été pour
-le mieux, que le clergé et les couvens n'ont jamais employé leurs
-biens qu'à faire l'aumône, et que la vente des biens nationaux n'a
-enrichi que des pauvres, ce qui n'est pas absolument vrai, on le sait
-de reste.
-
-Oui, oui, hélas! la charité est impuissante, l'aumône inutile. Il est
-arrivé, il arrivera encore que des crises violentes forceront les
-dictatures, qu'elles soient populaires ou monarchiques, à tailler dans
-le vif et à exiger de la part des classes riches des sacrifices
-considérables. Ce sera le droit du moment, mais jamais un droit
-absolu, selon les hommes, si un principe nouveau ne vient le consacrer
-d'une manière éternelle dans la libre croyance de tous les hommes.
-
-Les gouvernemens, quels qu'ils soient, n'y peuvent guère encore. Ne
-les accusez pas trop. A supposer qu'ils voulussent inaugurer à tout
-prix ce principe de salut universel sous une forme quelconque, ils le
-voudraient en vain. La résistance des masses brisera toujours la
-volonté des individus, quelque ardente, quelque miraculeuse qu'elle
-puisse être. Toute dictature est un rêve, si ce n'est celle du temps.
-
-Et cependant, que faire, nous autres individus de bonne intention?
-Nous abstenir ou nous immoler!
-
-Je me suis mille fois posé ce problème, et je ne l'ai pas résolu. La
-loi du Christ: _Vendez tout, donnez l'argent aux pauvres et
-suivez-moi_, est interdite aujourd'hui par les lois humaines. Je n'ai
-pas le droit de vendre mes biens et de les donner aux pauvres. Quand
-même des constitutions particulières de propriété ne s'y opposeraient
-pas, la loi morale de l'hérédité des biens, qui entraîne celle de
-l'hérédité d'éducation, de dignité et d'indépendance, nous l'interdit
-absolument, sous peine d'infraction aux devoirs de la famille. Nous ne
-sommes pas libres d'imposer le baptême de la misère aux enfans nés de
-nous. Ils ne sont pas plus notre propriété morale que les serfs
-n'étaient la propriété légitime d'un seigneur.
-
-La misère est dégradante, il n'y a pas à dire, puisque, là où elle est
-complète, il faut s'humilier, et puisqu'on n'y échappe, dans ce cas,
-que par la mort. Personne ne pourrait donc légitimement jeter ses
-enfans dans l'abîme pour en retirer ceux des autres. Si tous
-appartiennent à Dieu au même titre, nous nous devons plus spécialement
-à ceux qu'il nous a donnés. Or, tout ce qui enchaîne la liberté future
-d'un enfant est un acte de tyrannie, quand même ce serait un acte
-d'enthousiasme et de vertu.
-
-Si quelque jour, dans l'avenir, la société nous demande le sacrifice
-d'un héritage, sans doute elle pourvoira à l'existence de nos enfans;
-elle les fera honnêtes et libres au sein d'un monde où le travail
-constituera le droit de vivre. La société ne peut prendre légitimement
-à chacun que pour rendre à tous. En attendant le règne de cette idée,
-qui est encore à l'état d'utopie, forcés de nous débattre dans les
-liens de la famille qui seront toujours sacrés, et les effroyables
-difficultés de l'existence par le travail; contraints de nous
-conformer aux lois constituées, c'est-à-dire de respecter la propriété
-d'autrui et de faire respecter la nôtre, sous peine de finir par le
-bagne ou l'hôpital, quel est donc le _devoir_, pour ceux qui voient,
-de bonne foi, l'abîme de la souffrance et de la misère?
-
-Voilà un problème insoluble, si l'on ne se résout à vivre au sein
-d'une contradiction entre les principes de l'avenir et les nécessités
-du présent. Ceux qui nous crient que nous devrions prêcher d'exemple,
-ne rien posséder et vivre à la manière des chrétiens primitifs,
-semblent avoir raison contre nous: seulement, en nous prescrivant avec
-ironie de donner tout et de vivre d'aumônes, ils ne sont guère
-logiques non plus, puisqu'ils nous engagent à consacrer, par notre
-exemple, le principe de la mendicité que nous repoussons à l'état de
-théorie sociale.
-
-Quelques socialistes abordent plus franchement la question, et j'en
-sais qui m'ont dit: «Ne faites pas l'aumône. En donnant à ceux qui
-demandent, vous consacrez le principe de leur servitude.»
-
-Eh bien, ceux-là, même qui me parlaient ainsi dans des momens de
-conviction passionnée, faisaient l'aumône le moment d'après,
-incapables de résister à la pitié qui commande aux entrailles et qui
-échappe au raisonnement: et comme, en faisant l'aumône, on est encore
-plus humain et plus utile qu'en se réduisant soi-même à la nécessité
-de la recevoir, je crois qu'ils avaient raison d'enfreindre leur
-propre logique, et de se résigner, comme moi, à n'être pas d'accord
-avec eux-mêmes.
-
-La vérité n'en reste pas moins une chose absolue, en ce sens qu'on ne
-peut ni ne doit admettre la justice des lois qui régissent aujourd'hui
-la propriété. Je ne crois pas qu'elles puissent être anéanties d'une
-manière durable et utile, par un bouleversement subit et violent. Il
-est assez démontré que le partage des biens constituerait un état de
-lutte effroyable et sans issue, si ce n'est l'établissement d'une
-nouvelle caste de gros propriétaires dévorant les petits, ou une
-stagnation d'égoïsmes complétement barbares.
-
-Ma raison ne peut admettre autre chose qu'une série de modifications
-successives amenant les hommes, sans contrainte et par la
-démonstration de leurs propres intérêts, à une solidarité générale
-dont la forme absolue est encore impossible à définir. Durant le cours
-de ces transformations progressives, il y aura encore bien des
-contradictions entre le but à poursuivre et les nécessités du moment.
-Toutes les écoles socialistes de ces derniers temps ont entrevu la
-vérité et l'ont même saisie par quelque point essentiel; mais aucune
-n'a pu tracer bien sagement le code des lois qui doivent sortir de
-l'inspiration générale à un moment donné de l'histoire. C'est tout
-simple: l'homme ne peut que proposer; c'est l'avenir qui dispose. Tel
-croit être le philosophe le plus avancé de son siècle, qui sera tout à
-coup dépassé par des événemens et des situations tout à fait
-mystérieux dans les desseins de la Providence, de même que certains
-obstacles qui paraissent légers aux plus prudens résisteront longtemps
-à l'action des efforts humains.
-
-Pour ma part, je n'ai pas eu tout à fait la liberté du choix dans ma
-conduite privée, en égard à l'emploi des biens qui me sont échus.
-Placée, par contrat, sous la loi du régime dotal, qui est une sorte de
-substitution de la propriété, j'ai dû regarder Nohant comme un petit
-majorat dont je n'étais que le dépositaire, et je n'aurais pu éluder
-cette loi qu'en faisant l'office de dépositaire infidèle envers mes
-enfans. Je me suis fait un cas de conscience de leur transmettre
-intact le mince héritage que j'avais reçu pour eux, et j'ai cru
-concilier, autant que possible, la religion de la famille et la
-religion de l'humanité en ne disposant, pour les pauvres, que des
-revenus de mon travail. Je ne sais pas si je suis dans le faux. J'ai
-cru être dans le vrai. J'ai la certitude de m'être abstenue, depuis
-bien des années, de toute satisfaction purement personnelle, de
-n'avoir rien donné à la vanité, au luxe, à la mollesse, à l'avarice,
-aux passions que je n'avais pas et que le moyen de les satisfaire n'a
-pas fait naître en moi. Mince mérite à coup sûr! Le seul sacrifice
-qui m'ait un peu coûté, c'est de renoncer aux voyages, que j'aurais
-aimés de passion, et qui m'eussent développée comme artiste; mais dont
-j'ai dû m'abstenir, à moins de nécessité pour les autres. Renoncer au
-séjour de Paris m'a été personnellement nuisible aussi à beaucoup
-d'égards; mais j'ai cru ne devoir pas hésiter, et ce sacrifice a porté
-avec soi sa récompense, puisque l'amour de la campagne et de la vie
-intime m'a dédommagée de mon isolement social.
-
-Je n'ai donc rien fait de grand et je n'ai vu réellement rien de grand
-à faire, qui n'entamât pas, par quelque point, la sécurité de ma
-conscience. Lancer mes enfans, malgré eux, dans le fanatisme de
-convictions ardentes, m'eût semblé un attentat contre leur liberté
-morale. J'ai cru devoir leur dire ma foi et les laisser maîtres de la
-partager ou de la rejeter. J'ai cru devoir, dans la prévision des
-crises de l'avenir, travailler à amoindrir en eux la confiance aveugle
-et dangereuse que l'héritage inspire à la jeunesse, et leur prêcher la
-nécessité du travail. J'ai cru devoir faire de mon fils un artiste, ne
-pas l'élever pour n'être qu'un propriétaire, et cependant ne pas le
-forcer à n'être qu'artiste en le dépouillant de sa propriété. J'ai cru
-devoir remplir avec une fidélité scrupuleuse toutes les obligations
-que, sous peine de déshonneur et de manque de parole, les contrats
-relatifs à l'argent imposent à tout le monde. Quant à l'argent, je
-n'ai pas su en gagner à tout prix: je n'ai même pas su en gagner
-beaucoup, tout en travaillant avec une persévérance soutenue. J ai su
-en perdre, par conséquent en refuser à ceux qui m'en demandaient,
-plutôt que d'en arracher rigoureusement à ceux qui m'en devaient, et
-que j'aurais réduits à la gêne. Les relations pécuniaires sont
-établies de telle sorte que l'assistance envers les uns pourrait bien,
-si l'on n'y prenait garde, être le dépouillement cruel des autres. Que
-faire de mieux? Je ne sais pas. Si je le savais, je l'aurais fait, car
-mon intention est très droite. Mais je ne vois pas, et je n'ai pas
-trouvé le moyen de rendre mon dévouement utile à mes semblables dans
-de grandes proportions, et je ne peux pas attribuer cette
-impossibilité à l'insuffisance de mes ressources. Qu'elles
-s'étendissent à des sommes beaucoup plus considérables, le nombre des
-infortunés à ma charge n'eût fait que s'accroître, et des millions de
-louis dans mes mains eussent amené des millions de pauvres autour de
-moi. Où serait la limite? MM. de Rothschild donnant leur fortune aux
-indigens, détruiraient-ils la misère? On sait bien que non. Donc la
-charité individuelle n'est pas le remède, ce n'est même pas un
-palliatif. Ce n'est pas autre chose qu'un besoin moral qu'on subit,
-une émotion qui se manifeste et qui n'est jamais satisfaite.
-
-J'ai donc des raisons d'expérience, des raisons puisées dans mes
-propres entrailles, pour ne pas accepter le fait social comme une
-vérité bonne et durable, et pour protester contre ce fait jusqu'à ma
-dernière heure. On a dit que j'avais pris cet esprit de révolte dans
-mon orgueil. Qu'est-ce que mon orgueil avait à faire dans tout cela?
-J'ai commencé par accepter sans réflexion et sans combat les choses
-établies. J'ai pratiqué la charité, et je l'ai pratiquée longtemps
-avec beaucoup de mystère, croyant naïvement que c'était là un mérite
-dont il fallait se cacher. J'étais dans la lettre de l'Évangile: «Que
-votre main gauche ne sache pas ce que donne la main droite.» Hélas! en
-voyant l'étendue et l'horreur de la misère, j'ai reconnu que la pitié
-était une obligation si pressante, qu'il n'y avait aucune espèce de
-mérite à en subir les tiraillemens, et que d'ailleurs, dans une
-société si opposée à la loi du Christ, garder le silence sur de telles
-plaies ne pouvait être que lâcheté ou hypocrisie.
-
-Voilà à quelles certitudes m'amenait le commencement de ma vie
-d'artiste, et ce n'était que le commencement! Mais à peine eus-je
-abordé ce problème du malheur général que l'effroi me saisit jusqu'au
-vertige. J'avais fait bien des réflexions, j'avais subi bien des
-tristesses dans la solitude de Nohant, mais j'avais été absorbée et
-comme engourdie par des préoccupations personnelles. J'avais
-probablement cédé au goût du siècle, qui était alors de s'enfermer
-dans une douleur égoïste, de se croire René ou Obermann, et de
-s'attribuer une sensibilité exceptionnelle, par conséquent des
-souffrances inconnues au vulgaire. Le milieu dans lequel je m'étais
-isolée alors était fait pour me persuader que tout le monde ne pensait
-pas et ne souffrait pas à ma manière, puisque je ne voyais autour de
-moi que préoccupations des intérêts matériels, aussitôt noyées dans la
-satisfaction de ces mêmes intérêts.
-
-Quand mon horizon se fut élargi, quand m'apparurent toutes les
-tristesses, tous les besoins, tous les désespoirs, tous les vices du
-grand milieu social, quand mes réflexions n'eurent plus pour objet ma
-propre destinée, mais celle du monde où je n'étais qu'un atome, ma
-désespérance personnelle s'étendit à tous les êtres, et la loi de la
-fatalité se dressa devant moi si terrible que ma raison en fut
-ébranlée.
-
-Qu'on se figure une personne arrivée jusqu'à l'âge de trente ans sans
-avoir ouvert les yeux sur la réalité, et douée pourtant de très bons
-yeux pour tout voir; une personne austère et sérieuse au fond de
-l'âme, qui s'est laissé bercer et endormir si longtemps par des rêves
-poétiques, par une foi enthousiaste aux choses divines, par l'illusion
-d'un renoncement absolu à tous les intérêts de la vie générale, et
-qui, tout à coup frappée du spectacle étrange de cette vie générale,
-l'embrasse et le pénètre avec toute la lucidité que donne la force
-d'une jeunesse pure et d'une conscience saine!
-
-Et ce moment où j'ouvrais les yeux était solennel dans l'histoire. La
-république rêvée en juillet aboutissait aux massacres de Varsovie et à
-l'holocauste du cloître Saint-Méry. Le choléra venait de décimer le
-monde. Le saint-simonisme, qui avait donné aux imaginations un moment
-d'élan, était frappé de persécution et avortait, sans avoir tranché la
-grande question de l'amour, et même, selon moi, après l'avoir un peu
-souillée. L'art aussi avait souillé, par des aberrations déplorables,
-le berceau de sa réforme romantique. Le temps était à l'épouvante et à
-l'ironie, à la consternation et à l'impudence, les uns pleurant sur la
-ruine de leurs généreuses illusions, les autres riant sur les premiers
-échelons d'un triomphe impur; personne ne croyant plus à rien, les uns
-par découragement, les autres par athéisme.
-
-Rien dans mes anciennes croyances ne s'était assez nettement formulé
-en moi, au point de vue social, pour m'aider à lutter contre ce
-cataclysme où s'inaugurait le règne de la matière, et je ne trouvais
-pas dans les idées républicaines et socialistes du moment une lumière
-suffisante pour combattre les ténèbres que Mammon soufflait
-ouvertement sur le monde. Je restais donc seule avec mon rêve de la
-Divinité toute-puissante, mais non plus tout amour, puisqu'elle
-abandonnait la race humaine à sa propre perversité ou à sa propre
-démence.
-
-C'est sous le coup de cet abattement profond que j'écrivis _Lélia_, à
-bâtons rompus et sans projet d'en faire un ouvrage ni de le publier.
-Cependant, quand j'eus lié ensemble, au hasard d'une donnée de roman,
-un assez grand nombre de fragmens épars, je les lus à Sainte-Beuve,
-qui m'encouragea à continuer et qui conseilla à Buloz de m'en demander
-un chapitre pour la _Revue des Deux-Mondes_. Malgré ce précédent, je
-n'étais pas encore décidée à faire de cette fantaisie un livre pour le
-public. Il portait trop le caractère du rêve, il était trop de l'école
-de _Corambé_ pour être goûté par de nombreux lecteurs. Je ne me
-pressais donc pas, et j'éloignais de moi, à dessein, la préoccupation
-du public, éprouvant une sorte de soulagement triste à céder à
-l'imprévu de ma rêverie, et m'isolant même de la réalité du monde
-actuel, pour tracer la synthèse du doute et de la souffrance, à mesure
-qu'elle se présentait à moi sous une forme quelconque.
-
-Ce manuscrit traîna un an sous ma plume, quitté souvent avec dédain et
-souvent repris avec ardeur. C'est, je crois, un livre qui n'a pas le
-sens commun au point de vue de l'art, mais qui n'en a été que plus
-remarqué par les artistes, comme une chose d'inspiration spontanée
-dans le détail. J'ai écrit deux préfaces à ce livre, et j'ai dit là
-tout ce que j'avais à en dire. Je n'y reviendrai donc pas inutilement.
-Le succès de la forme fut très grand. Le fond fut critiqué avec une
-amertume extrême. On voulut voir des portraits dans tous les
-personnages, des révélations personnelles dans toutes les situations;
-on alla jusqu'à interpréter dans un sens vicieux et obscène des
-passages écrits avec la plus grande candeur, et je me souviens que,
-pour comprendre ce que l'on m'accusait d'avoir voulu dire, je fus
-forcée de me faire expliquer des choses que je ne savais pas.
-
-Je ne fus pas très sensible à ce déchaînement de la critique et aux
-ignobles calomnies qu'il souleva. Ce que l'on sait complétement faux
-n'inquiète guère. On sent que cela tombera de soi-même dans les bons
-esprits, si tant est que les bons esprits puissent se tromper sur
-l'intention et sur les tendances d'un livre.
-
-Je m'étonnai seulement, et maintenant encore je m'étonne des inimitiés
-personnelles que soulève l'émission des idées. Je n'ai jamais compris
-qu'on fût l'ennemi d'un artiste qui pense et crée dans un sens opposé
-à celui que l'on a ou que l'on aurait choisi. Que l'on discute et
-combatte le but de son oeuvre, je le conçois; mais que l'on altère, de
-propos délibéré, cette pensée pour la rendre condamnable; que l'on
-dénature le texte même par de fausses citations ou des comptes-rendus
-infidèles; que l'on calomnie la vie de l'auteur pour injurier sa
-personne; qu'on le haïsse à travers son livre: voilà encore une des
-énigmes de la vie que je n'ai pas résolues et que je ne résoudrai
-probablement jamais. Je vois bien le fait, je le vois dans tous les
-temps et à propos de toutes les idées: mais je m'étonne que l'horreur
-de l'inquisition, généralement sentie aujourd'hui, n'ait pas suffi à
-guérir les hommes de cette rage de persécution réciproque, où il
-semble que la critique regrette de n'avoir pas le bourreau à sa droite
-et le bûcher à sa gauche, en procédant à ses réquisitoires.
-
-Je vis ces fureurs avec tristesse, mais avec une certaine
-tranquillité. Je n'avais pas pour rien amassé dans la solitude un
-grand dédain pour tout ce qui n'était pas le vrai. Si j'eusse aimé et
-cherché le monde, je me serais tourmentée probablement de la calomnie
-qui pouvait momentanément m'en fermer l'accès; mais, ne cherchant que
-l'amitié sérieuse et sachant que rien ne pouvait ébranler celles qui
-m'entouraient, je ne m'aperçus réellement jamais des effets de la
-méchanceté, et ma tâche fut si facile sous ce rapport que je ne
-saurais mettre la persécution au nombre des malheurs de ma vie.
-
-D'ailleurs, en toutes choses, les chagrins qui n'ont eu leur effet que
-sur ma propre existence, je les compte aujourd'hui pour rien. Ce n'est
-pas que je les aie tous portés avec courage. Non! J'étais, je suis
-peut-être encore d'une sensibilité excessive et que la raison ne
-gouverne pas du tout dans le moment de la crise. Mais j'apprécie les
-souffrances morales comme je crois que la raison doit les apprécier,
-sitôt qu'elle reprend son empire. Je vois dans mon passé, comme dans
-celui de tous les êtres aimans que j'ai connus, des déchiremens
-terribles, des déceptions accablantes, des heures d'agonie véritable;
-mais je fais la part de la personnalité, qui est violente dans la
-jeunesse. C'est le propre de la jeunesse de vouloir saisir et fixer le
-rêve du bonheur. Si elle y renonçait facilement, si elle ne le
-poursuivait avec âpreté, si au lendemain d'une catastrophe, elle ne se
-relevait du désespoir avec une assurance nouvelle, si elle ne vivait
-de chimères, de croyances ardentes, de dévoûmens enthousiastes,
-d'amers dédains, de chaudes indignations, en un mot de tous les
-abattemens et de tous les renouvellemens de la volonté, elle ne serait
-pas la jeunesse, et cette fatalité qui la pousse à découvrir le monde
-de son imagination et l'idéal de son coeur à travers l'imminence des
-naufrages, c'est presque un droit qu'elle exerce, puisque c'est une
-loi qu'elle subit.
-
-Mais tout cela, vu à distance, rentre dans le monde des songes
-évanouis. Nul de nous ne regrette d'être délivré de ses maux, et nul
-de nous cependant ne regrette de les avoir éprouvés. Tous nous savons
-qu'il faut vivre quand on est dans la force des émotions, parce qu'il
-faut avoir vécu quand on est dans la force de la réflexion. Il ne faut
-regretter des épreuves de la vie que celles qui nous ont fait un mal
-réel et durable.
-
-Quel est ce mal? Je vais vous le dire. Toute douleur lente ou rapide
-qui nous ôte de forces et nous laisse amoindris est une infortune
-véritable et dont il n'est guère facile de se consoler jamais. Un
-vice, un crime moral, une lâcheté, voilà de ces malheurs qui
-vieillissent tout à coup et qui méritent la pitié qu'on peut avoir
-envers soi-même et demander aux autres. Il est, dans l'ordre moral,
-des maladies analogues à celles de la vie physique, en ce qu'elles
-nous laissent infirmes et à jamais brisés.
-
-Votre corps est-il sans infirmités contractées avant l'âge? Quelque
-souffreteux que vous puissiez être, ne vous plaignez pas; vous vous
-portez aussi bien qu'une créature humaine peut l'espérer. Ainsi de
-votre âme. Vous sentez-vous en possession de l'exercice de vos
-facultés pour le vrai et pour le juste? Quelles que soient vos crises
-passagères de découragement ou d'excitation, ne reprochez pas à la
-destinée de vous avoir éprouvés trop rudement; vous êtes aussi heureux
-que l'homme peut aspirer à l'être.
-
-Cette philosophie me paraît bien facile à présent. Se laisser
-souffrir, puisque la souffrance est inévitable et ne pas la maudire
-quand elle s'apaise, puisqu'elle ne nous a pas rendus pires; toute âme
-honnête peut pratiquer cette humble sagesse pour son compte.
-
-Mais il est une douleur plus difficile à supporter que toutes celles
-qui nous frappent à l'état d'individu. Elle a pris tant de place dans
-mes réflexions, elle a eu tant d'empire sur ma vie, jusqu'à venir
-empoisonner mes phases de pur bonheur personnel, que je dois bien la
-dire aussi!
-
-Cette douleur, c'est le mal général: c'est la souffrance de la race
-entière, c'est la vue, la connaissance, la méditation du destin de
-l'homme ici-bas. On se fatigue vite de se contempler soi-même. Nous
-sommes de petits êtres sitôt épuisés, et le roman de chacun de nous
-est si vite repassé dans sa propre mémoire! A moins de se croire
-sublime, peut-on n'examiner et ne contempler que son _moi_?
-D'ailleurs, qui est-ce qui se trouve sublime de bien bonne foi? Le
-pauvre fou qui se prend pour le soleil et qui, de sa triste loge, crie
-aux passans: Prenez garde à l'éclat de mes rayons!
-
-Nous n'arrivons à nous comprendre et à nous sentir vraiment nous-mêmes
-qu'en nous oubliant, pour ainsi dire, et en nous perdant dans la
-grande conscience de l'humanité. C'est alors qu'à côté de certaines
-joies et de certaines gloires dont le reflet nous grandit et nous
-transfigure, nous sommes saisis tout à coup d'un invincible effroi et
-de poignans remords en regardant les maux, les crimes, les folies, les
-injustices, les stupidités, les hontes de cette nation qui couvre le
-globe et qui s'appelle l'homme. Il n'y a pas d'orgueil, il n'y a pas
-d'égoïsme qui nous console quand nous nous absorbons dans cette idée.
-
-Tu te diras en vain: «Je suis un être raisonnable parmi ces millions
-d'êtres qui ne le sont pas: je ne souffre pas de ces maux que leur
-sottise leur attire.» Hélas! tu n'en seras pas plus fier, puisque tu
-ne peux pas faire que tes semblables soient semblables à toi. Ton
-isolement t'épouvantera d'autant plus que tu te croiras meilleur et te
-sentiras plus heureux que les autres.
-
-Ton innocence même, la conscience de ta douceur et de ta probité, la
-sérénité de ton propre coeur, ne te seront pas un refuge contre la
-tristesse profonde qui t'enveloppe, si tu te sens vivre dans un milieu
-impur, sur une terre souillée, parmi des êtres sans foi ni loi, qui se
-dévorent les uns les autres, et chez qui le vice est bien autrement
-contagieux que la vertu.
-
-Tu as une heureuse famille, je suppose, d'excellens amis, un entourage
-de bonnes âmes comme la tienne. Tu as réussi à fuir le contact de
-l'humanité malade. Hélas! pauvre homme de bien, tu n'en es que plus
-seul?
-
-Tu es doux, généreux, sensible: tu ne peux lire l'histoire sans frémir
-à chaque page, et le sort des victimes innombrables que le temps
-dévore t'arrache de saintes larmes: hélas! pauvre bon coeur, à quoi
-servent les pleurs de ta pitié? Elles mouillent la page que tu lis et
-ne font pas revivre un seul homme immolé par la haine!
-
-Tu es dévoué, actif, ardent; tu parles, tu écris, tu agis de toutes
-tes forces sur les esprits qui veulent bien t'écouter. On te jette des
-pierres et de la boue: n'importe, tu es courageux, tu persévères!
-Hélas! pauvre martyr, tu mourras à la peine, et ta dernière prière
-sera encore pour des hommes que d'autres hommes font souffrir!
-
-Eh bien, il n'est pas nécessaire d'être un saint pour vivre ainsi de
-la vie des autres et pour sentir que le mal général empoisonne et
-flétrit le bonheur personnel. Tous, oui, tous, nous subissons cette
-douleur commune à tous, et ceux qui semblent s'en préoccuper le moins
-s'en préoccupent encore assez pour en redouter le contre-coup sur
-l'édifice fragile de leur sécurité. Cette préoccupation augmente de
-jour en jour, d'heure en heure, à mesure que le monde s'éclaire, se
-communique sa vie et se sent vibrer d'un bout à l'autre comme une
-chaîne magnétique. Deux personnes ne se rencontrent pas, trois hommes
-ne se trouvent pas réunis, sans que, du chapitre des intérêts
-particuliers, on ne passe vite à celui des intérêts généraux pour
-s'interroger, se répondre et se passionner. Le paysan lui-même, ce
-type d'insouciance et de dédain pour tout ce qui est au delà de son
-champ, veut savoir aujourd'hui si de l'autre côté de sa colline, les
-êtres humains sont plus tranquilles et plus satisfaits que lui.
-
-C'est la loi de la vie; mais, de toutes les lois de la vie, c'est la
-plus cruelle; et quand ce devient une loi de la conscience, c'est le
-tourment du devoir de tous aux prises avec l'impuissance de chacun.
-
-Ceci n'est pas une récrimination politique. La politique d'actualité,
-si intéressante qu'elle puisse être, n'est jamais qu'un horizon. La
-loi de douleur qui plane sur notre monde et le cri de plainte qui s'en
-exhale partent des intimes convulsions de son essence même, et nulle
-révolution actuellement possible ne saurait ni l'étouffer ni en
-détruire les causes profondes. Quand on s'abîme dans cette recherche,
-on arrive à constater l'action du bien et du mal dans l'humanité, à
-saisir le mécanisme des effets et des résistances, à savoir enfin
-_comment_ s'opère cet éternel combat. Rien de plus! Le _pourquoi_,
-c'est Dieu seul qui pourrait nous le dire, lui qui a fait l'homme si
-lentement progressif, et qui eût pu le faire si intelligent et plus
-puissant pour le bien que pour le mal.
-
-Devant cette question que l'âme peut adresser à la suprême sagesse,
-j'avoue que le terrible mutisme de la divinité consterne
-l'entendement. Là, nous sentons notre volonté se briser contre la
-porte d'airain des impénétrables mystères: car nous ne pouvons pas
-admettre le souverain bien, type de toute lumière et de toute
-perfection, répondant à la terre suppliante et gémissante par la loi
-brutale de son bon plaisir.
-
-Devenir athée et supposer une loi intelligente présidant à la règle
-des destinées de l'univers, c'est admettre quelque chose de bien plus
-extraordinaire et de bien plus incroyable que de s'avouer, soi, raison
-bornée, dépassé par les motifs de la raison infinie. La foi triomphe
-donc de ses propres doutes; mais l'âme navrée sent les bornes de sa
-puissance se resserrer étroitement sur elle et enchaîner son dévoûment
-dans un si petit espace, que l'orgueil s'en va pour jamais et que la
-tristesse demeure.
-
-Voilà sous l'empire de quelles préoccupations secrètes j'avais écrit
-_Lélia_. Je n'en parlais à personne, sachant bien que personne autour
-de moi ne pouvait me répondre, et chérissant peut-être aussi, d'une
-certaine façon, le secret de ma rêverie. J'avais toujours été et j'ai
-été toujours ainsi, aimant à me nourrir seule d'une idée lentement
-savourée, quelque rongeuse et dévorante qu'elle puisse être. Le seul
-égoïsme permis c'est celui du découragement qui ne veut se communiquer
-à personne, et qui, en s'épuisant dans la contemplation de ses propres
-causes, finit par céder au besoin de vivre, à la grâce intérieure
-peut-être!
-
-Il est vrai qu'en me taisant ainsi devant mes amis, j'exhalais, en
-publiant mon livre, une plainte qui devait avoir un plus grand
-retentissement. Je n'y songeai pas d'abord. Faisant bon marché de
-moi-même et de ma propre douleur, je me dis que mon livre serait peu
-lu et ferait plutôt rire à mes dépens, comme un ramassis de songes
-creux, qu'il ne ferait rêver aux durs problèmes du doute et de la
-croyance. Quand je vis qu'il faisait soupirer aussi quelques âmes
-inquiètes, je me persuadai et je me persuade encore que l'effet de ces
-sortes de livres est plutôt bon que mauvais, et que, dans un siècle
-matérialiste, ces ouvrages-là valent mieux que les _Contes
-drôlatiques_, bien qu'ils amusent beaucoup moins la masse des
-lecteurs.
-
-A propos des _Contes drôlatiques_, qui parurent vers la même époque,
-j'eus une assez vive discussion avec Balzac, et comme il voulait m'en
-lire malgré moi des fragmens, je lui jetai presque son livre au nez.
-Je me souviens que, comme je le traitais de gros indécent, il me
-traita de prude et sortit en me criant sur l'escalier: «Vous n'êtes
-qu'une bête!» Mais nous n'en fûmes que meilleurs amis, tant Balzac
-était véritablement naïf et bon.
-
-Après quelques jours passés dans la forêt de Fontainebleau, je désirai
-voir l'Italie, dont j'avais soif comme tous les artistes et qui me
-satisfit dans un sens opposé à celui que j'attendais. Je fus vite
-fatiguée de voir des tableaux et des monumens. Le froid m'y donna la
-fièvre, puis la chaleur m'écrasa et le beau ciel finit par me lasser.
-Mais la solitude se fit pour moi dans un coin de Venise, et m'eût
-enchaînée là longtemps si j'avais eu mes enfans avec moi. Je ne
-referai ici, qu'on se rassure, aucune des descriptions que j'ai
-publiées soit dans les _Lettres d'un voyageur_, soit dans divers
-romans, dont j'ai placé la scène en Italie, et à Venise
-particulièrement. Je donnerai seulement sur moi-même quelques détails
-qui ont naturellement leur place dans ce récit.
-
-
-
-
-CHAPITRE TRENTE-UNIEME.
-
- M. Bayle (Stendhal).--La cathédrale d'Avignon.--Passage à Gênes,
- Pise et Florence.--Arrivée à Venise par l'Apennin, Bologne et
- Ferrare.--Alfred de Musset, Géraldy, Léopold Robert à
- Venise.--Travail et solitude à Venise.--Détresse
- financière.--Rencontre singulière.--Départ pour la
- France.--Arrivée à Paris.--Retour à Nohant.--Julie.--Mes amis
- du Berry.--Ceux de la mansarde.--Prosper Bressant.--_Le
- Prince._
-
-
-Sur le bateau à vapeur qui me conduisait de Lyon à Avignon, je
-rencontrai un des écrivains les plus remarquables de ce temps-ci,
-Bayle, dont le pseudonyme était Stendhal. Il était consul à
-Civita-Vecchia et retournait à son poste, après un court séjour à
-Paris. Il était brillant d'esprit et sa conversation rappelait celle
-de Delatouche, avec moins de délicatesse et de grâce, mais avec plus
-de profondeur. Au premier coup d'oeil c'était un peu aussi le même
-homme, gras et d'une physionomie très fine sous un masque empâté. Mais
-Delatouche était embelli, à l'occasion, par sa mélancolie soudaine, et
-Bayle restait satirique et railleur à quelque moment qu'on le
-regardât. Je causai avec lui une partie de la journée et le trouvai
-fort aimable. Il se moqua de mes illusions sur l'Italie, assurant que
-j'en aurais vite assez, et que les artistes à la recherche du beau en
-ce pays étaient de véritables badauds. Je ne le crus guère, voyant
-qu'il était las de son exil et y retournait à contre-coeur. Il railla,
-d'une manière très amusante, le type italien, qu'il ne pouvait
-souffrir et envers lequel il était fort injuste. Il me prédit surtout
-une souffrance que je ne devais nullement éprouver, la privation de
-causerie agréable et de tout ce qui, selon lui, faisait la vie
-intellectuelle, les livres, les journaux, les nouvelles, l'actualité,
-en un mot. Je compris bien ce qui devait manquer à un esprit si
-charmant, si original et si poseur, loin des relations qui pouvaient
-l'apprécier et l'exciter. Il posait surtout le dédain de toute vanité
-et cherchait à découvrir, dans chaque interlocuteur, quelque
-prétention à rabattre sous le feu roulant de sa moquerie. Mais je ne
-crois pas qu'il fût méchant: il se donnait trop de peine pour le
-paraître.
-
-Tout ce qu'il me prédit d'ennui et de vide intellectuel en Italie
-m'alléchait au lieu de m'effrayer, puisque j'allais là, comme partout,
-pour fuir le bel esprit dont il me croyait friande.
-
-Nous soupâmes avec quelques autres voyageurs de choix, dans une
-mauvaise auberge de village, le pilote du bateau à vapeur n'osant
-franchir le pont Saint-Esprit avant le jour. Il fut là d'une gaîté
-folle, se grisa raisonnablement, et dansant autour de la table avec
-ses grosses bottes fourrées devint quelque peu grotesque et pas du
-tout joli.
-
-A Avignon, il nous mena voir la grande église, très bien située, où,
-dans un coin, un vieux Christ en bois peint, de grandeur naturelle et
-vraiment hideux, fut pour lui matière aux plus incroyables
-apostrophes. Il avait en horreur ces repoussans simulacres dont les
-méridionaux chérissaient, selon lui, la laideur barbare et la nudité
-cynique. Il avait envie de s'attaquer, à coups de poing, à cette
-image.
-
-Pour moi, je ne vis pas, avec regret, Bayle prendre le chemin de terre
-pour gagner Gênes. Il craignait la mer, et mon but était d'arriver
-vite à Rome. Nous nous séparâmes donc après quelques jours de liaison
-enjouée; mais comme le fond de son esprit trahissait le goût,
-l'habitude ou le rêve de l'obscénité, je confesse que j'avais assez de
-lui et que s'il eût pris la mer, j'aurais peut-être pris la montagne.
-C'était, du reste, un homme éminent, d'une sagacité plus ingénieuse
-que juste en toutes choses appréciées par lui, d'un talent original et
-véritable, écrivant mal, et disant pourtant de manière à frapper et à
-intéresser vivement ses lecteurs.
-
-La fièvre me prit à Gênes, circonstance que j'attribuai au froid
-rigoureux du trajet sur le Rhône, mais qui en était indépendante,
-puisque, dans la suite, je retrouvai cette fièvre à Gênes par le beau
-temps et sans autre cause que l'air de l'Italie, dont l'acclimatation
-m'est difficile.
-
-Je poursuivis mon voyage quand même, ne souffrant pas, mais peu à peu
-si abrutie par les frissons, les défaillances et la somnolence, que je
-vis Pise et le Campo-Santo avec une grande apathie. Il me devint même
-indifférent de suivre une direction ou une autre: Rome et Venise
-furent jouées à pile ou face, _Venise face_ retomba dix fois sur le
-plancher. J'y voulus voir une destinée, et je partis pour Venise par
-Florence.
-
-Nouvel accès de fièvre à Florence. Je vis toutes les belles choses
-qu'il fallait voir, et je les vis à travers une sorte de rêve qui me
-les faisait paraître un peu fantastiques. Il faisait un temps superbe,
-mais j'étais glacée, et en regardant le _Persée_ de Cellini et le
-Chapelle carrée de Michel-Ange, il me semblait, par momens, que
-j'étais statue moi-même. La nuit, je rêvais que je devenais mosaïque,
-et je comptais attentivement mes petits carrés de lapis et de jaspe.
-
-Je traversai l'Apennin par une nuit de janvier froide et claire, dans
-la calèche assez confortable qui, accompagnée de deux gendarmes en
-habit jaune serin, faisait le service de courrier. Je n'ai jamais vu
-de route plus déserte et de gendarmes moins utiles, car ils étaient
-toujours à une lieue en avant ou en arrière de nous, et paraissaient
-ne pas se soucier du tout de servir de point de mire aux brigands.
-Mais, en dépit des alarmes du courrier, nous ne fîmes d'autre
-rencontre que celle d'un petit volcan que je pris pour une lanterne
-allumée auprès de la route, et que cet homme appelait avec emphase _il
-monte fuoco_.
-
-Je ne pus rien voir à Ferrare et à Bologne: j'étais complétement
-abattue. Je m'éveillai un peu au passage du Pô, dont l'étendue, à
-travers de vastes plaines sablonneuses, a un grand caractère de
-tristesse et de désolation. Puis je me rendormis jusqu'à Venise, très
-peu étonnée de me sentir glisser en gondole, et regardant, comme dans
-un mirage, les lumières de la place Saint-Marc se refléter dans l'eau,
-et les grandes découpures de l'architecture byzantine se détacher sur
-la lune, immense à son lever, fantastique elle-même à ce moment-là
-plus que tout le reste.
-
-Venise était bien la ville de mes rêves, et tout ce que je m'en étais
-figuré se trouva encore au-dessous de ce qu'elle m'apparut, et le
-matin et le soir, et par le calme des beaux jours et par le sombre
-reflet des orages. J'aimai cette ville pour elle-même, et c'est la
-seule au monde que je puisse aimer ainsi, car une ville m'a toujours
-fait l'effet d'une prison que je supporte à cause de mes compagnons de
-captivité. A Venise on vivrait longtemps seul, et l'on comprend qu'au
-temps de sa splendeur et de sa liberté, ses enfans l'aient presque
-personnifiée dans leur amour et l'aient chérie non pas comme une
-chose, mais comme un être.
-
-A ma fièvre succéda un grand malaise et d'atroces douleurs de tête que
-je ne connaissais pas, et qui se sont installées, depuis lors, dans
-mon cerveau en migraines fréquentes et souvent insupportables. Je ne
-comptais rester dans cette ville que peu de jours et en Italie que peu
-de semaines, mais des événemens imprévus m'y retinrent davantage.
-
-Alfred de Musset subit bien plus gravement que moi l'effet de l'air de
-Venise qui foudroie beaucoup d'étrangers, on ne le sait pas assez[10].
-Il fit une maladie grave; une fièvre typhoïde le mit à deux doigts de
-la mort. Ce ne fut pas seulement le respect dû à un beau génie qui
-m'inspira pour lui une grande sollicitude et qui me donna, à moi très
-malade aussi, des forces inattendues; c'était aussi les côtés charmans
-de son caractère et les souffrances morales que de certaines luttes
-entre son coeur et son imagination créaient sans cesse à cette
-organisation de poète. Je passai dix-sept jours à son chevet sans
-prendre plus d'une heure de repos sur vingt-quatre. Sa convalescence
-dura à peu près autant, et quand il fut parti, je me souviens que la
-fatigue produisit sur moi un phénomène singulier. Je l'avais
-accompagné de grand matin, en gondole, jusqu'à Mestre, et je revenais
-chez moi par les petits canaux de l'intérieur de la ville. Tous ces
-canaux étroits, qui servent de rues, sont traversés de petits ponts
-d'une seule arche pour le passage des piétons. Ma vue était si usée
-par les veilles, que je voyais tous les objets renversés, et
-particulièrement ces enfilades de ponts qui se présentaient devant moi
-comme des arcs retournés sur leur base.
-
- [10] Géraldy, le chanteur, était à Venise à la même époque, et
- fit, en même temps qu'Alfred de Musset, une maladie non moins
- grave. Quant à Léopold Robert, qui s'y était fixé et qui s'y
- brûla la cervelle peu de temps après mon départ, je ne doute pas
- que l'atmosphère de Venise, trop excitante pour certaines
- organisations, n'ait beaucoup contribué à développer le spleen
- tragique qui s'était emparé de lui. Pendant quelque temps, je
- demeurai vis-à-vis de la maison qu'il occupait, et je le voyais
- passer tous les jours sur une barque qu'il ramait lui-même. Vêtu
- d'une blouse de velours noir et coiffé d'une toque pareille, il
- rappelait les peintres de la Renaissance. Sa figure était pâle et
- triste, sa voix rêche et stridente. Je désirais beaucoup voir son
- tableau des _Pêcheurs chioggiotes_, dont on parlait comme d'une
- merveille mystérieuse, car il le cachait avec une sorte de
- jalousie colère et bizarre. J'aurais pu profiter de sa promenade,
- dont je connaissais les heures, pour me glisser dans son atelier;
- mais on me dit que s'il apprenait l'infidélité de son hôtesse, il
- en deviendrait fou. Je me gardai bien de vouloir lui causer
- seulement un accès d'humeur; mais cela me conduisit à apprendre
- des personnes qui le voyaient à toute heure qu'il était déjà
- considéré comme un maniaque des plus chagrins.
-
-
-Mais le printemps arrivait, le printemps du nord de l'Italie, le plus
-beau de l'univers peut-être. De grandes promenades dans les Alpes
-tyroliennes et ensuite dans l'Archipel vénitien, semé d'îlots
-charmans, me remirent bientôt en état d'écrire. Il le fallait, mes
-petites finances étaient épuisées, et je n'avais pas du tout de quoi
-retourner à Paris. Je pris un petit logement plus que modeste dans
-l'intérieur de la ville. Là, seule toute l'après-midi, ne sortant que
-le soir pour prendre l'air, travaillant encore la nuit au chant des
-rossignols apprivoisés qui peuplent tous les balcons de Venise,
-j'écrivis _André_, _Jacques_, _Mattea_ et les premières _Lettres d'un
-voyageur_.
-
-Je fis à Buloz divers envois qui devaient promptement me mettre à même
-de payer ma dépense courante (car je vivais en partie à crédit) et de
-retourner vers mes enfans, dont l'absence me tiraillait plus vivement
-le coeur de jour en jour. Mais un guignon particulier me poursuivait
-dans cette chère Venise; l'argent n'arrivait pas. Les semaines se
-succédaient, et chaque jour mon existence devenait plus problématique.
-On vit à très bon marché, il est vrai, dans ce pays, si l'on veut se
-restreindre à manger des sardines et des coquillages, nourriture saine
-d'ailleurs, et que l'extrême chaleur rend suffisante au peu d'appétit
-qu'elle vous permet d'avoir. Mais le café est indispensable à Venise.
-Les étrangers y tombent malades, principalement parce qu'ils
-s'effrayent du régime nécessaire, qui consiste à prendre du café noir
-au moins six fois par jour. Cet excitant, inoffensif pour les nerfs,
-indispensable comme tonique tant que l'on vit dans l'atmosphère
-débilitante des lagunes, reprend son danger dès qu'on remet le pied en
-terre ferme.
-
-Le café était donc un objet coûteux dont il fallut commencer à
-restreindre la consommation. L'huile de la lampe pour les longues
-veillées s'usait terriblement vite. Je gardais encore la gondole de
-louage, de sept à dix heures du soir, moyennant 15 fr. par mois; mais
-c'était à la condition d'avoir un gondolier si vieux et si éclopé, que
-je n'aurais pas osé le renvoyer, dans la crainte qu'il ne mourût de
-faim. Pourtant je faisais cette réflexion, que je dînais pour six sous
-afin d'avoir de quoi le payer, et qu'il trouvait, lui, le moyen d'être
-ivre tous les soirs.
-
-J'aurais aimé tout dans Venise, hommes et choses, sans l'occupation
-autrichienne qui était odieuse et révoltante. Les Vénitiens sont bons,
-aimables, spirituels, et, sans leurs rapports avec les Esclavons et
-les Juifs, qui ont envahi leur commerce, ils seraient aussi honnêtes
-que les Turcs, qui sont là aimés et estimés comme ils le méritent.
-
-Mais, malgré ma sympathie pour ce beau pays et pour les habitans,
-malgré les douceurs d'une vie favorable au travail par la mollesse
-même des habitudes environnantes, malgré les ravissantes découvertes
-que chaque pas au hasard vous fait faire dans le plus pittoresque
-assemblage de décors féeriques, de solitudes splendides et de recoins
-charmans, je m'impatientais et je m'effrayais de la misère bien réelle
-où j'allais tomber et de l'impossibilité de partir, dont je ne voyais
-pas arriver le terme. J'écrivais en vain à Paris, j'allais en vain
-chaque jour à la poste; rien n'arrivait. J'avais envoyé des volumes;
-je ne savais pas seulement si on les avait reçus. Personne à Venise ne
-connaissait peut-être l'existence de la _Revue des Deux-Mondes_.
-
-Un jour que je n'avais plus rien, littéralement rien, et qu'ayant dîné
-pour moins que rien, je me prélassais encore dans ma gondole,
-jouissant de mon reste, puisque la quinzaine était payée d'avance,
-tout en réfléchissant à ma situation et en me demandant, avec une
-mortelle répugnance, si j'oserais la confier à une seule des
-personnes, en bien petit nombre, que je connaissais à Venise; une
-tranquillité singulière me vint tout à coup à l'idée, saugrenue, mais
-nette et fixe, que j'allais rencontrer, le jour même, à l'instant
-même, une personne de mon pays, qui, connaissant mon caractère et ma
-position, me tirerait d'embarras sans m'en faire éprouver aucun à lui
-emprunter le nécessaire. Dans cette conviction non raisonnée, à coup
-sûr, mais complète, j'ouvris la jalousie et me mis à regarder
-attentivement toutes les figures des gondoles qui croisaient la mienne
-sur le canal Saint-Marc. Je n'en vis aucune de ma connaissance; mais
-l'idée persistant, j'entrai au jardin public, cherchant les groupes
-de promeneurs, et faisant attention, contre ma coutume, à tous les
-visages, à toutes les voix.
-
-Tout à coup, mes regards rencontrent ceux d'un homme très bon et très
-honnête avec qui j'avais fait connaissance autrefois aux eaux du mont
-Dore, et qui, s'étant lié avec mon mari, était venu nous voir
-plusieurs fois à Nohant. Il était riche, indépendant. Il savait qui
-j'étais moi-même. Il accourut à moi, très surpris de me voir là. Je
-lui racontai mon aventure, et sur-le-champ il m'ouvrit sa bourse avec
-joie, assurant qu'au moment où il m'avait aperçue, il était justement
-en train de penser à moi et de se rappeler Nohant et le Berry, sans
-pouvoir s'expliquer pourquoi ce souvenir se présentait si nettement à
-lui, au milieu de préoccupations où rien ne se rattachait à moi ni aux
-miens.
-
-Fut-ce un effet du hasard ou de son imagination après coup, en
-m'entendant lui raconter en riant mon pressentiment, je n'en sais
-rien. Je raconte le fait tel qu'il est.
-
-Je refusai de lui prendre plus de deux cents francs. Il s'en allait en
-Russie, et comme il devait s'arrêter quelques jours à Vienne, je
-pensais, avec raison, recevoir à temps de Paris, de quoi le rembourser
-avant qu'il allât plus loin, et de quoi m'en aller moi-même en France.
-
-Mon espérance fut réalisée. A peine avait-il quitté Venise, qu'un
-employé de la poste, prié et sommé de faire des recherches,
-découvrit, dans un casier négligé, les lettres et les billets de
-banque de Buloz, oubliés là depuis près de deux mois, soit par hasard,
-soit à dessein, en dépit de toutes les questions et de toutes les
-instances.
-
-Je mis ordre aussitôt à mes affaires; je fis mes paquets, et je partis
-à la fin d'août par une chaleur écrasante.
-
-J'avais toujours gardé au fond de ma malle un pantalon de toile, une
-casquette et une blouse bleue, en cas de besoin, dans la prévision de
-courses dans les montagnes. Je pus donc dédommager mes jambes du long
-engourdissement des jours et des nuits de griffonage et des promenades
-en gondole, et je fis une grande partie du voyage à pied. Je vis tous
-les grands lacs, dont le plus beau est, à mon sens, le lac de Garde;
-je traversai le Simplon, passant, en une journée, de la chaleur
-torride du versant italien au froid glacial de la crête des Alpes, et
-retrouvant, le soir, dans la vallée du Rhône, une fraîcheur
-printanière. Je n'écris pas un voyage; je dirai donc seulement que
-celui-là fut pour moi un perpétuel ravissement. J'eus un temps
-admirable jusqu'au passage de la _Tête Noire_, entre Martigny et
-Chamounix. Là, un orage superbe me donna le plus beau spectacle du
-monde. Mais le mulet dont on m'avait persuadé de m'embarrasser ne
-voulant plus ni avancer ni reculer, je lui jetai la bride sur le cou,
-et, courant à l'aise sur les pentes gazonneuses, j'arrivai à
-Chamounix avant la pluie, dont les gros nuages venaient lourdement
-derrière moi, faisant retentir les montagnes de roulemens formidables
-et sublimes.
-
-De Genève j'accourus d'un trait à Paris, affamée de revoir mes enfans.
-Je trouvai Maurice grandi et presque habitué au collége. Il avait des
-notes superbes: mais mon retour, qui était pour nous deux une si
-grande joie, devait bientôt ramener son aversion pour tout ce qui
-n'était pas la vie à nous deux. Je revenais trop tôt pour son
-éducation classique.
-
-Ses vacances s'ouvraient. Nous partîmes ensemble pour rejoindre, à
-Nohant, Solange, qui y avait passé le temps de mon absence sous la
-garde d'une bonne dont j'étais sûre comme soins et surveillance et
-dont je me croyais sûre comme caractère. Cette femme me paraissait
-dévouée et remplissait consciencieusement son office. Je trouvai mon
-gros enfant propre, frais, vigoureux, mais d'une soumission à sa bonne
-qui m'inquiéta, en égard à son caractère d'enfant terrible. Cela me
-fit penser à mon enfance et à cette _Rose_ qui, en m'adorant, me
-brisait. J'observai sans rien dire, et je vis que les verges jouaient
-un rôle dans cette éducation modèle. Je brûlai les verges et je pris
-l'enfant dans ma chambre. Cette exécution mortifia cruellement
-l'orgueil de Julie (elle s'appelait Julie, comme l'ancienne femme de
-chambre de ma grand'mère). Elle devint aigre et insolente, et je vis
-que, sous ses qualités essentielles comme ménagère, elle cachait,
-comme femme, une noirceur atroce. Elle se tourna vers mon mari,
-qu'elle flagorna, et qui eut la faiblesse d'écouter les calomnies
-odieuses et stupides qu'il lui plut de débiter sur mon compte. Je la
-renvoyai sans vouloir d'explication avec elle et en lui payant
-largement les services qu'elle m'avait rendus. Mais elle partit avec
-la haine et la vengeance au coeur, et M. Dudevant entretint avec elle
-une correspondance qui lui permit de la retrouver plus tard.
-
-Je ne m'en inquiétai pas, et me fussé-je méfiée de cette lâche
-aversion, il n'en eût été ni plus ni moins. Je ne sais pas ménager ce
-que je méprise, et je ne prévoyais pas, d'ailleurs, que mes
-tranquilles relations avec mon mari dussent aboutir à des orages. Il y
-en avait eu rarement entre nous. Il n'y en avait plus depuis que nous
-nous étions faits indépendans l'un de l'autre. Tout le temps que
-j'avais passé à Venise, M. Dudevant m'avait écrit sur un ton de bonne
-amitié et de satisfaction parfaite, me donnant des nouvelles des
-enfans, et m'engageant même à voyager pour mon instruction et pour ma
-santé. Ces lettres furent produites et lues, dans la suite, par
-l'avocat général, l'avocat de mon mari se plaignant des douleurs que
-son client avait dévorées dans la solitude.
-
-Ne prévoyant rien de sombre dans l'avenir, j'eus un moment de
-véritable bonheur à me retrouver à Nohant avec mes enfans et mes
-amis. Fleury était marié avec Laure Decerfz, ma charmante amie
-d'enfance, plus jeune que moi, mais déjà raisonnable quand j'étais
-encore un vrai diable. Duvernet avait épousé Eugénie, que je
-connaissais peu, mais qui vint à moi comme un enfant tout coeur, me
-demandant de la tutoyer d'emblée puisque je tutoyais son mari, Mme
-Duteil qui, plus jeune que moi aussi, était déjà mon ancienne amie;
-Jules Néraud, mon Malgache bien aimé; Gustave Papet, un camarade
-d'enfance, un ami ensuite; l'excellent Planet, avec qui mon amitié
-datait seulement de 1830, mais dont l'âme naïve et le tendre
-dévouement savaient se révéler de prime abord; enfin, Duteil, l'un des
-hommes les plus charmans qui aient existé, lorsqu'il n'était qu'à
-moitié gris, et mon cher Rollinat, voilà les coeurs qui s'étaient
-donnés à moi tout entiers. La mort en a pris deux[11], les autres me
-sont restés fidèles.
-
- [11] Hélas! au moment où je relis ces lignes, un troisième est
- parti aussi. Mon cher Malgache ne recevra pas les fleurs que je
- viens de cueillir pour lui sur l'Apennin.
-
-Fleury, Planet (Duvernet dans ses fréquens voyages à Paris) avaient
-été les hôtes de fondation de la mansarde du quai Saint-Michel et
-ensuite de celle du quai Malaquais. Parmi les huit ou dix personnes
-dont s'était composée cette vie intime et fraternelle, presque toutes
-rêvaient un avenir de liberté pour la France, sans se douter qu'elles
-joueraient un rôle plus ou moins actif dans les événemens soit
-politiques, soit littéraires de la France. Il y avait même là un
-enfant, un bel enfant de douze à treize ans, mêlé à nous par le
-hasard, et comme adopté par nous. Intelligent, gracieux, sympathique
-et divertissant au possible, ce gamin, qui devait être un jour un des
-acteurs les plus aimés du public et que je devais retrouver pour lui
-confier des rôles, s'appelait Prosper Bressant.
-
-Celui-là, je le perdis de vue en partant pour l'Italie, d'autres plus
-tard et peu à peu; mais le noyau berrichon que, les circonstances
-aidant, je devais retrouver toujours, je le retrouvais à Nohant en
-1834, avec une joie nouvelle, après une absence de près d'une année.
-
-Je fis, avec plusieurs d'entre eux, une promenade à Valançay, et, au
-retour, j'écrivis sous l'émotion d'une vive causerie avec Rollinat, un
-petit article intitulé _le Prince_, qui fâcha beaucoup, m'a-t-on dit,
-M. de Talleyrand. Je ne le sus pas plus tôt fâché, que j'eus regret
-d'avoir publié cette boutade. Ne le connaissant pas, je n'avais senti
-aucune aigreur personnelle contre lui. Il m'avait servi de type et de
-prétexte pour un accès d'aversion contre les idées et les moyens de
-cette école de fausse politique et de honteuse diplomatie dont il
-était le représentant. Mais, bien que cette vieillesse-là ne fût guère
-sacrée, bien que cet homme à moitié dans la tombe appartînt déjà à
-l'histoire, j'eus comme un repentir, fondé ou non, de ne pas avoir
-mieux déguisé sa personnalité dans ma critique. Mes amis me dirent en
-vain que j'avais usé d'un droit d'historien pour ainsi dire; je me
-dis, moi, intérieurement, que je n'étais pas un historien, surtout
-pour les choses présentes; que ma vocation ne me commandait pas de
-m'attaquer aux vivans, d'abord parce que je n'avais pas assez de
-talent en ce genre pour faire une oeuvre de démolition vraiment utile,
-ensuite parce que j'étais femme, et qu'un sexe ne combattant pas l'un
-contre l'autre à armes égales, l'homme qui insulte une femme commet
-une lâcheté gratuite, tandis que la femme qui blesse un homme la
-première, ne pouvant lui en rendre raison, abuse de l'impunité.
-
-Je ne détruisis pas mon petit ouvrage, parce que ce qui est fait est
-fait, et que nous ne devons jamais reprendre une pensée émise, qu'elle
-nous plaise ou non. Mais je me promis de ne jamais m'occuper des
-personnes quand je n'aurais pas plus de bien que de mal à en dire, ou
-quand je n'y serais pas contrainte par une attaque personnelle
-calomnieuse.
-
-J'aurais bien eu, par momens, une certaine verve pour la polémique. Je
-le sentais, à l'ardeur de mon indignation contre le mensonge, et je
-fus cent fois sollicitée de me mêler au combat journalier de la
-politique. Je m'y refusai obstinément, même dans les jours où
-certains de mes amis m'y poussaient comme à l'accomplissement d'un
-devoir. Si on avait voulu faire avec moi un journal qui généralisât le
-combat de parti à parti, d'idée à idée, je m'y fusse mise avec
-courage, et j'aurais probablement osé plus que bien d'autres. Mais
-restreindre cette guerre aux proportions d'un duel de chaque jour,
-faire le procès des individus, les traduire, pour des faits de détail,
-à la barre de l'opinion, cela était antipathique à ma nature, et
-probablement impossible à mon organisation. Je ne me fusse pas
-soutenue vingt-quatre heures dans les conditions de colère et de
-ressentiment sans lesquelles même les justes sévérités ne peuvent
-s'accomplir. Il m'en a coûté parfois de faire partie de la rédaction
-d'un journal ou seulement d'une revue, où mon nom semblait être
-l'acceptation d'une solidarité avec ces exécutions politiques ou
-littéraires. Quelques-uns m'ont dit que je manquais de caractère et
-que mes sentimens étaient tièdes. Le premier point peut être vrai,
-mais le second étant faux, je ne pense pas que l'un soit la
-conséquence rigoureuse de l'autre. Je me rappelle que bon nombre de
-ceux qui, en 1847, me reprochaient vivement mon apathie politique et
-me prêchaient l'_action_ en fort beaux termes, furent, en 1848, bien
-plus calmes et bien plus doux que je ne l'avais jamais été.
-
-Avant d'aborder l'année 1835, où, pour la première fois de ma vie, je
-me sentis gagnée par un vif intérêt aux événemens d'actualité, je
-parlerai de quelques personnes avec lesquelles je commençais ou devais
-commencer bientôt à être liée. Comme ces personnes sont toujours
-restées étrangères au monde politique, il me serait difficile d'y
-revenir quand j'entrerai un peu dans ce monde-là, et, pour ne pas
-interrompre alors mon sujet principal, je compléterai ici, en quelque
-sorte, l'histoire de mes relations avec elles, comme je l'ai déjà fait
-pour M. Delatouche.
-
-
-
-
-CHAPITRE TRENTE-DEUXIEME.
-
-Madame Dorval.
-
-
-J'étais liée depuis un an avec Mme Dorval, non pas sans lutte avec
-plusieurs de mes amis, qui avaient d'injustes préventions contre elle.
-J'aurais beaucoup sacrifié à l'opinion de mes amis les plus sérieux,
-et j'y sacrifiais souvent, lors même que je n'étais pas bien
-convaincue; mais pour cette femme, dont le coeur était au niveau de
-l'intelligence, je tins bon, et je fis bien.
-
-Née sur les tréteaux de province, élevée dans le travail et la misère,
-Marie Dorval avait grandi à la fois souffreteuse et forte, jolie et
-fanée, gaie comme un enfant, triste et bonne comme un ange condamné à
-marcher sur les plus durs chemins de la vie. Sa mère était de ces
-natures exaltées qui excitent de trop bonne heure la sensibilité de
-leurs enfans. A la moindre faute de Marie, elle lui disait: «_Vous me
-tuez, vous me faites mourir de chagrin!_» Et la pauvre petite, prenant
-au sérieux ces reproches exagérés, passait des nuits entières dans les
-larmes, priant avec ardeur, et demandant à Dieu, avec des repentirs
-et des remords navrans, de lui rendre sa mère, qu'elle s'accusait
-d'avoir assassinée; et le tout pour une robe déchirée ou un mouchoir
-perdu.
-
-Ébranlée ainsi dès l'enfance, la vie d'émotions se développa en elle,
-intense, inépuisable, et en quelque sorte nécessaire. Comme ces
-plantes délicates et charmantes que l'on voit pousser, fleurir, mourir
-et renaître sans cesse, fortement attachées au roc, sous la foudre des
-cataractes, cette âme exquise, toujours pliée sous le poids des
-violentes douleurs, s'épanouissait au moindre rayon de soleil, et
-cherchait avec avidité le souffle de la vie autour d'elle, quelque
-fugitif, quelque empoisonné parfois qu'il put être. Ennemie de toute
-prévoyance, elle trouvait dans la force de son imagination et dans
-l'ardeur de son âme les joies d'un jour, les illusions d'une heure,
-que devaient suivre les étonnemens naïfs ou les regrets amers.
-Généreuse, elle oubliait ou pardonnait; et, se heurtant sans cesse à
-des chagrins renaissans, à des déceptions nouvelles, elle vivait, elle
-aimait, elle souffrait toujours.
-
-Tout était passion chez elle, la maternité, l'art, l'amitié, le
-dévoûment, l'indignation, l'aspiration religieuse; et comme elle ne
-savait et ne voulait rien modérer, rien refouler, son existence était
-d'une plénitude effrayante, d'une agitation au dessus des forces
-humaines.
-
-Il est étrange que je me sois attachée longtemps et toujours à cette
-nature poignante qui agissait sur moi, non pas d'une manière funeste
-(Marie Dorval aimait trop le beau et le grand pour ne pas vous y
-rattacher, même dans ses heures de désespoir), mais qui me
-communiquait ses abattemens, sans pouvoir me communiquer ses
-renouvellemens soudains et vraiment merveilleux. J'ai toujours cherché
-les âmes sereines, ayant besoin de leur patience et désirant l'appui
-de leur sagesse. Avec Marie Dorval, j'avais un rôle tout opposé, celui
-de la calmer et de la persuader; et ce rôle m'était bien difficile,
-surtout à l'époque où, troublée et effrayée de la vie jusqu'à la
-désespérance, je ne trouvais rien de consolant à lui-dire qui ne fût
-démenti en moi par une souffrance moins expansive, mais aussi profonde
-que les siennes.
-
-Et pourtant ce n'était pas par devoir seulement que j'écoutais sans me
-lasser sa plainte passionnée et incessante contre Dieu et les hommes.
-Ce n'était pas seulement le dévoûment de l'amitié qui m'enchaînait au
-spectacle de ses tortures; j'y trouvais un charme étrange, et, dans ma
-pitié, il y avait un respect profond pour ces trésors de douleur qui
-ne s'épuisaient que pour se renouveler.
-
-A très peu d'exceptions près, je ne supporte pas longtemps la société
-des femmes; non pas que je les sente inférieures à moi par
-l'intelligence: j'en consomme si peu dans le commerce habituel de la
-vie, que tout le monde en a plus que moi autour de moi; mais la femme
-est, en général, un être nerveux et inquiet, qui me communique, en
-dépit de moi-même, son trouble éternel à propos de tout. Je commence
-par l'écouter à regret, et puis je me laisse prendre à un intérêt bien
-naturel, et je m'aperçois enfin que, dans toutes les agitations
-puériles qu'on me raconte, il n'y a pas de quoi fouetter un chat.
-
-D'autres sont vaines sitôt qu'elles deviennent sérieuses, et celles
-qui ne sont pas artistes de profession arrivent souvent à un orgueil
-démesuré, dès qu'elles sortent de la région des caquets et de la
-préoccupation exagérée des petites choses. C'est un résultat de
-l'éducation incomplète; mais cette éducation le fût-elle moins, il
-resterait toujours à la femme une sorte d'excitation maladive qui
-tient à son organisation, et qui en fait le tourment quand, par
-exception, elle n'en fait pas le charme.
-
-J'aime donc mieux les hommes que les femmes, et je le dis sans malice,
-bien sérieusement convaincue que les fins de la nature sont logiques
-et complètes, que la satisfaction des passions n'est qu'un côté
-restreint et accidentel de cet attrait d'un sexe pour l'autre, et
-qu'en dehors de toute relation physique, les âmes se recherchent
-toujours dans une sorte d'alliance intellectuelle et morale où chaque
-sexe apporte ce qui est le complément de l'autre. S'il en était
-autrement, les hommes fuiraient les femmes, et réciproquement, quand
-l'âge des passions finit, tandis qu'au contraire, le principal élément
-de la civilisation humaine est dans leurs rapports calmes et délicats.
-
-Malgré cette disposition que je n'ai jamais voulu nier, trouvant qu'à
-la nier il y avait hypocrisie mal entendue et déraison complète;
-malgré mon éloignement à écouter les confidences de femmes, qui sont
-rarement vraies, et souvent insipides; malgré ma préférence pour la
-corde plus franche et plus pleine que les hommes font vibrer dans mon
-esprit, j'ai connu et je connais plusieurs femmes qui, vraiment femmes
-par la sensibilité et la grâce, m'ont mis le coeur et le cerveau
-complétement à l'aise, par une candeur véritable et une placidité de
-caractère non pas virile, mais pour ainsi dire angélique.
-
-Telle n'était pourtant pas Mme Dorval. C'était le résumé de
-l'inquiétude féminine arrivée à sa plus haute puissance. Mais c'en
-était aussi l'expression la plus intéressante et la plus sincère. Ne
-dissimulant rien d'elle-même, elle n'arrangeait et n'affectait rien.
-Elle avait un abandon d'une rare éloquence; éloquence parfois sauvage,
-jamais triviale, toujours chaste dans sa crudité et trahissant partout
-la recherche de l'idéal insaisissable, le rêve du bonheur pur, le ciel
-sur la terre. Cette intelligence supérieure, inouïe de science
-psychologique et riche d'observations fines et profondes, passait du
-sévère au plaisant avec une mobilité stupéfiante. Quand elle racontait
-sa vie, c'est-à-dire son déboire de la veille, et sa croyance au
-lendemain, c'était au milieu de larmes amères et de rires entraînans
-qui dramatisaient ou éclairaient son visage, sa pantomime, tout son
-être, de lueurs tour à tour terribles et brillantes. Tout le monde a
-connu à demi cette femme impétueuse, car quiconque l'a vue aux prises
-avec les fictions de l'art, peut, jusqu'à un certain point, se la
-représenter telle qu'elle était dans la réalité: mais ce n'était là
-qu'un côté d'elle-même. On ne lui a jamais fait, l'on n'aurait, je
-crois, jamais pu lui faire le rôle où elle se fût manifestée et
-révélée tout entière, avec sa verve sans fiel, sa tendresse immense,
-ses colères enfantines, son audace splendide, sa poésie sans art, ses
-rugissemens, ses sanglots et ses rires naïfs et sympathiques,
-soulagement momentané qu'elle semblait vouloir donner à l'émotion de
-son auditeur accablé.
-
-Parfois, cependant, c'était une gaîté désespérée; mais bientôt le rire
-vrai s'emparait d'elle et lui donnait de nouvelles puissances. C'était
-la balle élastique qui touchait la terre pour rebondir sans cesse.
-Ceux qui l'écoutaient une heure en étaient éblouis. Ceux qui
-l'écoutaient des jours entiers la quittaient brisés, mais attachés à
-cette destinée fatale par un invincible attrait, celui qui attire la
-souffrance, vers la souffrance et la tendresse du coeur, vers l'abîme
-des coeurs navrés.
-
-Lorsque je la connus, elle était dans tout l'éclat de son talent et de
-sa gloire. Elle jouait _Antony_ et _Marion Delorme_.
-
-Avant de prendre la place qui lui était due, elle avait passé par
-toutes les vicissitudes de la vie nomade. Elle avait fait partie de
-troupes ambulantes dont le directeur proposait _une partie de dominos
-sur le théâtre, à l'amateur le plus fort de la société, pour égayer
-l'entr'acte_. Elle avait chanté dans les choeurs de _Joseph_, grimpée
-sur une échelle et couverte d'un parapluie pour quatre, la coulisse du
-théâtre (c'était une ancienne église) étant tombée en ruines, et les
-choristes étant obligés de se tenir là sur une brèche masquée de
-toiles, par une pluie battante. Le choeur avait été interrompu par
-l'exclamation d'un des coryphées, criant à celui qui était sur
-l'échelon au dessus de lui: «Animal, tu me crèves l'oeil avec ton
-parapluie! A bas le parapluie!»
-
-A quatorze ans, elle jouait _Fanchette_ dans le _Mariage de Figaro_,
-et je ne sais plus quel rôle dans une autre pièce. Elle ne possédait
-au monde qu'une robe blanche qui servait pour les deux rôles.
-Seulement, pour donner à Fanchette une _tournure espagnole_, elle
-cousait une bande de calicot rouge au bas de sa jupe, et la décousait
-vite après la pièce, pour avoir l'air de mettre un autre costume,
-quand les deux pièces étaient jouées le même soir. Dans le jour, vêtue
-d'un étroit fourreau d'enfant, en tricot de laine, elle lavait et
-repassait sa précieuse robe blanche.
-
-Un jour, qu'elle était ainsi vêtue et ainsi occupée, un vieux riche de
-province vint lui offrir son coeur et ses écus. Elle lui jeta son fer
-à repasser au visage, et alla conter cette insulte à un petit garçon
-de quinze ans qu'elle regardait comme son amoureux, et qui voulut tuer
-le séducteur.
-
-Mariée jeune, elle chantait l'opéra comique à Nancy, je crois, lorsque
-sa petite fille eut la cuisse cassée dans la coulisse par la chute
-d'un décor. Il lui fallut courir de son enfant à la scène, et de la
-scène à son enfant, sans interrompre la représentation.
-
-Mère de trois enfans et chargée de sa vieille mère infirme, elle
-travailla avec un courage infatigable pour les entourer de soins. Elle
-vint à Paris tenter la fortune, c'était l'ambition d'échapper à la
-misère. Mais, ayant en horreur toute autre ressource que celle du
-travail, elle végéta plusieurs années dans la fatigue et les
-privations. Ce ne fut que par le rôle de la _Meunière_, dans le
-mélodrame en vogue des _Deux Forçats_, qu'elle commença à faire
-remarquer ses éminentes qualités dramatiques.
-
-Dès lors ses succès furent brillans et rapides. Elle créa la femme du
-drame nouveau, l'héroïne romantique au théâtre, et si elle dut sa
-gloire aux maîtres dans cet art, ils lui durent, eux aussi, la
-conquête d'un public qui voulait en voir et qui en vit la
-personnification dans trois grands artistes, Frédérick Lemaître, Mme
-Dorval et Bocage.
-
-Mme Dorval créa, en outre, un type à part dans le rôle de _Jeanne
-Vaubernier_ (Mme Dubarry). Il faut l'avoir vue dans ce rôle, où,
-exquise de grâce et de charme dans la trivialité, elle résolut une
-difficulté qui semblait insurmontable.
-
-Mais il faut l'avoir vue dans _Marion Delorme_, dans _Angelo_, dans
-_Chatterton_, dans _Antony_, et plus tard dans le drame de
-_Marie-Jeanne_, pour savoir quelle passion jalouse, quelle chasteté
-suave, quelles entrailles de maternité étaient en elle à une égale
-puissance.
-
-Et pourtant elle avait à lutter contre des défauts naturels. Sa voix
-était éraillée, sa prononciation grasseyante, et son premier abord
-sans noblesse et même sans grâce. Elle avait le débit de convention
-maladroit et gêné, et, trop intelligente pour beaucoup de rôles
-qu'elle eut à jouer, elle disait souvent: «Je ne sais aucun moyen de
-dire juste des choses fausses. Il y a au théâtre des locutions
-convenues qui ne pourront jamais sortir de ma bouche que de travers,
-parce qu'elles n'en sont jamais sorties dans la réalité. Je n'ai
-jamais dit dans un moment de surprise: _Que vois-je!_ et dans un
-mouvement d'hésitation: _Où m'égaré-je?_ Eh bien! j'ai souvent des
-tirades entières dont je ne trouve pas un seul mot possible et que je
-voudrais improviser d'un bout à l'autre, si on me laissait faire.»
-
-Mais il y avait toute une entrée en matière dans les premières scènes
-de ses rôles, où, quelque vrais et bien écrits qu'ils fussent, ses
-défauts ressortaient plus que ses qualités. Ceux qui la connaissaient
-ne s'en inquiétaient pas, sachant que le premier éclair qui jaillirait
-d'elle amènerait l'embrasement du public. Ses ennemis (tous les grands
-artistes en ont beaucoup et de très acharnés) se frottaient les mains
-au début, et les gens sans prévention qui la voyaient pour la première
-fois, s'étonnaient qu'on la leur eût tant vantée; mais, dès que le
-mouvement se faisait dans le rôle, la grâce souple et abandonnée se
-faisait dans la personne; dès que le trouble arrivait dans la
-situation, l'émotion de l'actrice creusait cette situation, jusqu'à
-l'épouvante, et quand la passion, la terreur ou le désespoir
-éclataient, les plus froids étaient entraînés, les plus hostiles
-étaient réduits au silence.
-
-J'avais publié seulement _Indiana_, je crois, quand, poussée vers Mme
-Dorval par une sympathie profonde, je lui écrivis pour lui demander de
-me recevoir. Je n'étais nullement célèbre, et je ne sais même pas si
-elle avait entendu parler de mon livre. Mais ma lettre la frappa par
-sa sincérité. Le jour même où elle l'avait reçue, comme je parlais de
-cette lettre à Jules Sandeau, la porte de ma mansarde s'ouvre
-brusquement, et une femme vient me sauter au cou avec effusion, en
-criant tout essoufflée: _Me voilà, moi!_
-
-Je ne l'avais jamais vue que sur les planches; mais sa voix était si
-bien dans mes oreilles, que je n'hésitai pas à la reconnaître. Elle
-était mieux que jolie, elle était charmante; et, cependant, elle était
-jolie, mais si charmante que cela était inutile. Ce n'était pas une
-figure, c'était une physionomie, une âme. Elle était encore mince, et
-sa taille était un souple roseau qui semblait toujours balancé par
-quelque souffle mystérieux, sensible pour lui seul. Jules Sandeau la
-compara, ce jour-là, à la plume brisée qui ornait son chapeau. «Je
-suis sûr, disait-il, qu'on chercherait dans l'univers entier une plume
-aussi légère et aussi molle que celle qu'elle a trouvée. Cette plume
-unique et merveilleuse a volé vers elle par la loi des affinités, ou
-elle est tombée sur elle, de l'aile de quelque fée en voyage.»
-
-Je demandai à Mme Dorval comment ma lettre l'avait convaincue et
-amenée si vite. Elle me dit que cette déclaration d'amitié et de
-sympathie lui avait rappelé celle qu'elle avait écrite à Mlle Mars
-après l'avoir vue jouer pour la première fois: «J'étais si naïve et si
-sincère! ajouta-t-elle. J'étais persuadée qu'on ne vaut et qu'on ne
-devient quelque chose soi-même que par l'enthousiasme que le talent
-des autres nous inspire. Je me suis souvenue, en lisant votre lettre,
-qu'en écrivant la mienne je m'étais sentie véritablement artiste pour
-la première fois, et que mon enthousiasme était une révélation. Je me
-suis dit que vous étiez ou seriez artiste aussi; et puis, je me suis
-rappelé encore que Mlle Mars, au lieu de me comprendre et de
-m'appeler, avait été froide et hautaine avec moi; je n'ai pas voulu
-faire comme Mlle Mars.»
-
-Elle nous invita à dîner pour le dimanche suivant; car elle jouait
-tous les soirs de la semaine, et passait le jour du repos au milieu de
-sa famille. Elle était mariée avec M. Merle, écrivain distingué, qui
-avait fait des vaudevilles charmans, le _Ci-devant jeune Homme_
-entr'autres, et qui, presque jusqu'à ses derniers jours, a fait le
-feuilleton de théâtre de la _Quotidienne_ avec esprit, avec goût, et
-presque toujours avec impartialité. M. Merle avait un fils; les trois
-filles de Mme Dorval et quelques vieux amis composaient la réunion
-intime, où les jeux et les rires des enfans avaient naturellement le
-dessus.
-
-On ne sait pas assez combien est touchante la vie des artistes de
-théâtre quand ils ont une vraie famille et qu'ils la prennent au
-sérieux. Je crois qu'aujourd'hui le plus grand nombre est dans les
-conditions du devoir ou du bonheur domestique, et qu'il serait bien
-temps d'en finir absolument avec les préjugés du passe. Les hommes ont
-plus de moralité dans cette classe que les femmes, et la cause en est
-dans les séductions qui environnent la jeunesse et la beauté,
-séductions dont les conséquences, agréables seulement pour l'homme,
-sont presque toujours funestes pour la femme. Mais quand même les
-actrices ne sont pas dans une position régulière selon les lois
-civiles, quand même, je dirai plus, elles sont livrées à leurs plus
-mauvaises passions, elles sont presque toutes des mères d'une
-tendresse ineffable et d'un courage héroïque. Les enfans de celles-ci
-sont même généralement plus heureux que ceux de certaines femmes du
-monde, ces dernières, ne pouvant et ne voulant pas avouer leurs
-fautes, cachent et éloignent les fruits de leur amour, et quand, à la
-faveur du mariage, elles les glissent dans la famille, le moindre
-doute fait peser la rigueur et l'aversion sur la tête de ces
-malheureux enfans.
-
-Chez les actrices, faute avouée est réparée. L'opinion de ce monde-là
-ne flétrit que celles qui abandonnent ou méconnaissent leur
-progéniture. Que le monde officiel condamne si bon lui semble, les
-pauvres petits ne se plaindront pas d'être accueillis chez eux par une
-opinion plus tolérante. Là, vieux et jeunes parens, et même époux
-légitimes venus après coup, les adoptent sans discussion vaine et les
-entourent de soins et de caresses. Bâtards ou non, ils sont tous fils
-de famille, et quand leur mère a du talent, les voilà de suite
-ennoblis et traités dans leur petit monde comme de petits princes.
-
-Nulle part les liens du sang ne sont plus étroitement serrés que chez
-les artistes de théâtre. Quand la mère est forcée de travailler aux
-répétitions cinq heures par jour, et à la représentation cinq heures
-par soirée; quand elle a à peine le temps de manger et de s'habiller,
-les courts momens où elle peut caresser et adorer ses enfans sont des
-momens d'ivresse passionnée, et les jours de repos sont de vrais jours
-de fête. Comme elle les emporte alors à la campagne avec transport!
-comme elle se fait enfant avec eux, et comme, en dépit des égaremens
-qu'elle peut avoir subis ailleurs, elle redevient pure dans ses
-pensées et un moment sanctifiée par le contact de ces âmes innocentes!
-
-Aussi, celles qui vivent dans des habitudes de vertu (et il y en a
-plus qu'on ne pense), sont-elles dignes d'une vénération particulière;
-car, en général, elles ont une rude charge à porter, quelquefois,
-père, mère, vieilles tantes, soeurs trop jeunes, ou mères aussi, sans
-courage et sans talent. Cet entourage est nécessaire souvent pour
-surveiller et soigner les enfans de l'artiste qu'elle ne peut élever
-elle-même d'une manière suivie, et qui lui sont un éternel sujet
-d'inquiétude; mais souvent aussi cet entourage use et abuse, ou il se
-querelle, et, au sortir des enivremens de la fiction, il faut venir
-mettre la paix dans cette réalité troublée.
-
-Pourtant l'artiste, loin de répudier sa famille, l'appelle et la
-resserre autour de lui. Il tolère, il pardonne, il soutient, il
-nourrit les uns et élève les autres. Quelque sage qu'il soit, ses
-appointemens ne suffisent qu'à la condition d'un travail terrible, car
-l'artiste ne peut vivre avec la parcimonie que le petit commerçant et
-l'humble bourgeois savent mettre dans leur existence. L'artiste a des
-besoins d'élégance et de salubrité dont le citadin sordide ne recule
-pas à priver ses enfans et lui-même. Il a le sentiment du beau, par
-conséquent la soif d'une vraie vie. Il lui faut un rayon de soleil, un
-souffle d'air pur, qui, si mesuré qu'il soit, devient chaque jour d'un
-prix plus exorbitant dans les villes populeuses.
-
-Et puis, l'artiste sent vivement les besoins de l'intelligence. Il ne
-vit, il ne grandit que par là. Son but n'est pas d'amasser une petite
-rente pour doter ses enfans; il faut que ses enfans soient élevés en
-artistes pour le devenir à leur tour. On veut pour les siens ce que
-l'on possède soi-même, et parfois on le veut d'autant plus qu'on en a
-été privé et qu'on s'est miraculeusement formé à la vie intellectuelle
-par des prodiges de volonté. On sait ce qu'on a souffert, et, comme on
-a risqué d'échouer, on veut épargner à ses enfans ces dangers et ces
-épreuves. Ils seront donc élevés et instruits comme les enfans du
-riche; et cependant on est pauvre: la moyenne des appointemens des
-artistes un peu distingués de Paris est de cinq mille francs par an.
-Pour arriver à huit ou dix mille, il faut déjà avoir un talent très
-sérieux, ou, ce qui est plus rare et plus difficile à atteindre (car
-il y a des centaines de talens ignorés ou méconnus), il faut avoir un
-succès notable.
-
-L'artiste n'arrive donc à résoudre le dur problème qu'à travers des
-peines infinies, et toutes ces questions d'amour-propre excessif et de
-jalousie puérile qu'on lui reproche de prendre trop au sérieux,
-cachent souvent des abîmes d'effroi ou de douleur, des questions de
-vie et de mort.
-
-Ce dernier point était bien réel chez Mme Dorval. Elle gagnait tout au
-plus quinze mille francs et ne se reposant jamais, et vivant de la
-manière la plus simple, sachant faire sa demeure et ses habitudes
-élégantes sans luxe, à force de goût et d'adresse; mais grande,
-généreuse, payant souvent des dettes qui n'étaient pas les siennes, ne
-sachant pas repousser des parasites qui n'avaient de droit chez elle
-que la persistance de l'habitude, elle était sans cesse aux expédiens,
-et je lui ai vu vendre, pour habiller ses filles ou pour sauver de
-lâches amis, jusqu'aux petits bijoux qu'elle aimait comme des
-souvenirs et qu'elle baisait comme des reliques.
-
-Récompensée souvent par la plus noire ingratitude, par des reproches
-qui étaient de véritables blasphèmes dans certaines bouches, elle se
-consolait dans l'espoir du bonheur de ses filles: mais l'une d'elles
-brisa son coeur.
-
-Gabrielle avait seize ans; elle était d'une idéale beauté. Je ne la
-vis pas trois fois sans m'apercevoir qu'elle était jalouse de sa mère
-et qu'elle ne songeait qu'à secouer son autorité. Mme Dorval ne
-voulait pas entendre parler de théâtre pour ses filles. «_Je sais trop
-ce que c'est!_» disait-elle; et, dans ce cri, il y avait toutes les
-terreurs et toutes les tendresses de la mère.
-
-Gabrielle ne se gêna pas pour me dire que sa mère redoutait sur la
-scène le voisinage de sa jeunesse et de sa beauté. Je l'en repris, et
-elle me témoigna très naïvement sa colère et son aversion pour
-quiconque donnait raison contre elle à sa mère. Je fus surprise de
-voir tant d'amertume cachée sous cette figure d'ange, pour laquelle je
-m'étais sentie prévenue, et qui, en me donnant sa confiance, s'était
-imaginée apparemment que j'abonderais dans son sens.
-
-Peu de temps après, Gabrielle s'éprit d'un homme de lettres de quelque
-talent, F***, qui faisait de petits articles dans la _Revue des
-Deux-Mondes_, sous le nom de lord Feeling. Mais ce talent était d'une
-mince portée et d'un emploi à peu près nul, commercialement parlant.
-F... ne possédait rien, et, de plus, il était phthisique.
-
-Mme Dorval voulut l'éloigner; Gabrielle, irritée, l'accusa de vouloir
-le lui enlever. «Ah! s'écriait la pauvre mère blessée et consternée,
-voilà l'exécrable rengaine? des filles jalouses! On veut les empêcher
-de courir à leur perte, on a le coeur brisé d'être forcé de briser le
-leur, et pour vous consoler, elles vous accusent d'être infâme, pas
-davantage!»
-
-Mme Dorval jugea nécessaire de mettre Gabrielle au couvent. Un beau
-matin, Gabrielle disparut, enlevée par F....
-
-F... était un honnête homme, mais une âme sans énergie comme son
-organisation mortellement frappée, et un esprit sans ressources comme
-sa fortune. Après le scandale de cet enlèvement, Mme Dorval ne pouvant
-lui refuser la main de Gabrielle, il n'avait d'autre parti à prendre
-que de venir demander et obtenir un double pardon. La courageuse mère
-eût donné asile à ce malade qui voulait être époux au bord de sa
-tombe, à cette fille abusée qui se posait en victime parce qu'on
-voulait l'empêcher de l'être.
-
-F... fit tout le contraire de ce que lui eussent conseillé la raison
-et la droiture. Il emmena Gabrielle en Espagne, comme s'il eût craint
-que sa mère ne mît des gendarmes après elle, et ils essayèrent de se
-marier sans son consentement; mais ils n'y réussirent pas et furent
-forcés de le demander dans des termes blessans. Le mariage consenti et
-conclu, ils demandèrent de l'argent. Mme Dorval donna tout ce qu'elle
-put donner. On trouva naturellement qu'elle n'en avait guère, et on
-lui en fit un crime. Les jeunes époux, au lieu de chercher à
-travailler à Paris, partirent pour l'Angleterre, mangeant ainsi d'un
-coup, en voyages et en déplacemens, le peu qu'ils possédaient.
-Avaient-ils l'espoir de se créer des occupations à Londres? Cet
-espoir ne se réalisa pas. Gabrielle n'était pas artiste, bien qu'elle
-eût été élevée comme une héritière eût pu l'être, avec des maîtres
-d'art et les conseils de vrais artistes; mais la beauté ne suffit pas
-sans le courage et l'intelligence.
-
-F... n'était pas beaucoup mieux doué: c'était un bon jeune homme,
-d'une figure intéressante, capable de sentimens doux et tendres, mais
-très à court d'idées et trop délicat pour ne pas comprendre, s'il eût
-réfléchi, qu'enlever une jeune fille pauvre, sans avoir les moyens ni
-la force de lui créer une existence, est une faute dont on a mauvaise
-grâce à se draper. Il tomba dans le découragement, et la phthisie fit
-d'effrayans progrès. Ce mal est contagieux entre mari et femme.
-Gabrielle en fut envahie et y succomba en quelques semaines, en proie
-à la misère et au désespoir.
-
-Le malheureux F... revint mourir à Paris. Il reçut l'hospitalité
-pendant quelques jours, à Saint-Gratien, chez le marquis de Custines,
-et là il eut la faiblesse de se plaindre de Mme Dorval avec âcreté. Se
-faisant illusion sur lui-même, comme tous les phthisiques, il
-prétendait avoir été robuste et bien portant avant ce séjour à
-Londres, où les privations de sa femme et l'inquiétude de l'avenir
-l'avaient tué. Il se trompait complétement sur lui-même. Le premier
-mot que Mme Dorval m'avait dit sur son compte avait été celui-ci: «Il
-a un peu de talent, très peu de courage, et une santé perdue.» Il
-suffisait, en effet, de le voir, pour remarquer sa toux sèche, sa
-maigreur extrême et le profond abattement de sa physionomie. La pauvre
-Gabrielle attribuait ces symptômes effrayans aux souffrances de la
-passion, et, innocente qu'elle était, ne se doutait pas que
-l'assouvissement de cette passion serait la mort pour tous deux.
-
-Quant aux secours que Mme Dorval eût dû leur envoyer, dans l'état de
-gêne très dure et très effrayante où elle vivait elle-même, harcelée
-(je l'ai vu) par des créanciers qui saisissaient ses appointemens et
-menaçaient de saisir ses meubles, ces secours eussent été un faible
-palliatif. En outre, F... avouait lui-même qu'il avait eu honte de lui
-faire savoir à quelles extrémités il s'était vu réduit, et cette honte
-se comprend de reste de la part d'un homme qui n'a tenu compte des
-prévisions maternelles et qui s'est fait fort d'être un soutien digne
-de confiance. F... s'était montré irrité surtout de n'avoir pas
-inspiré cette confiance à Mme Dorval.
-
-Malgré ce remords intérieur, F..., brisé par la perte de sa femme,
-aigri par sa propre souffrance et se débattant aux approches de
-l'agonie, s'épanchait en confidences amères. Que Dieu lui pardonne,
-mais elles furent coupables, ces plaintes de sa faiblesse! Bon nombre
-de personnes les écoutèrent et les accueillirent, coupables aussi de
-ne pas savoir les réduire à néant comme l'examen du fait et par la
-plus simple réflexion sur ce fait même.
-
-Les ennemis de Mme Dorval s'emparèrent avec joie du plus odieux et du
-plus absurde reproche qu'on pût inventer contre cette mère martyre, à
-toute heure de sa vie, du déchirement de ses propres entrailles. Elle,
-une mauvaise mère, quand son sentiment maternel tenait de la passion
-et parfois du délire! quand elle est morte elle-même à la peine! Je
-raconte toute sa vie, et on verra tout à l'heure comme elle savait
-aimer.
-
-Un jour qu'on rapportait, bien à tort selon moi, à Mme Dorval les
-plaintes de sa fille et de F..., au nombre desquelles celle-ci que
-Gabrielle avait été par elle maltraitée et battue, elle devint sombre
-et rêveuse; puis, sans écouter les questions indélicates et cruelles
-qu'on lui adressait, elle s'écria: «Ah oui! mon Dieu, j'aurais dû la
-battre! Pardonnez-moi, mon Dieu, de n'avoir pas eu ce courage-là!»
-
-Abreuvée de douleurs, la pauvre femme se releva de ce nouveau coup par
-le travail, l'affection des siens et de tendres soins pour sa plus
-jeune fille, Caroline, un bel enfant blond et calme, dont la santé,
-longtemps ébranlée, lui avait causé de mortelles angoisses. Au lieu de
-la seconder et d'adopter l'enfant malade, comme celui qui avait le
-besoin et le droit d'être l'enfant gâté, les deux soeurs aînées
-s'étaient amusées à en être jalouses.
-
-Mais Caroline était bonne; elle chérissait sa mère: elle méritait
-d'être heureuse, et elle le fut. Après que sa soeur Louise fut mariée,
-elle se maria, à son tour, avec Réné Luguet, un jeune acteur en qui
-Mme Dorval pressentit un talent vrai, une âme généreuse, un caractère
-sûr.
-
-Je vis cependant Mme Dorval triste et abattue pendant les premiers
-mois de cette nouvelle vie qui se faisait autour d'elle. Elle était
-souvent malade. Un jour je la trouvai au fond de son appartement de la
-rue du Bac, courbée et comme brisée sur un métier à tapisserie. «Je
-suis cependant heureuse, me dit-elle en pleurant de grosses larmes. Eh
-bien, je souffre, et je ne sais pas pourquoi. Les affections ardentes
-m'ont usée avant l'âge. Je me sens vieille, fatiguée. J'ai besoin de
-repos, je cherche le repos, et voilà ce qui m'arrive: je ne sais pas
-me reposer.» Puis elle entra dans le détail de sa vie intime. «J'ai
-rompu violemment, me dit-elle, avec les souffrances violentes. Je veux
-vivre du bonheur des autres, faire ce que tu m'as dit, m'oublier
-moi-même. J'aurais voulu aussi me rattacher à mon art, l'aimer; mais
-cela m'est impossible. C'est un excitant qui me ramène au besoin de
-l'excitation, et, ainsi excitée à demi, je n'ai plus que le sentiment
-de la douleur, les affreux souvenirs, et, pour toute diversion au
-passé, les mille coups d'épingle de la réalité présente, trop faibles
-pour emporter le mal, assez forts pour y ajouter l'impatience et le
-malaise. Ah! si j'avais des rentes, ou si mes enfans n'avaient plus
-besoin de moi, je me reposerais tout à fait!»
-
-Et comme je lui observais qu'elle se plaignait justement de ne pas
-savoir devenir calme: «C'est vrai, me dit-elle, l'ennui me dévore,
-depuis que je n'ai plus à m'inquiéter. Louise est mariée selon son
-choix, Caroline a un mari charmant, qu'elle adore. M. Merle, toujours
-gai et satisfait, pourvu que rien ne fasse un pli dans son bien-être,
-est, aujourd'hui comme toujours, le calme personnifié; aimable, facile
-à vivre, charmant dans son égoïsme. Tout ne va pas mal, sauf cet
-appartement que vous trouvez si joli, mais qui est sombre et qui me
-fait l'effet d'un tombeau.»
-
-Et elle se remit à pleurer. «Tu me caches quelque chose? lui
-dis-je.--Non, vrai! s'écria-t-elle. Tu sais bien que j'ai au contraire
-le défaut de t'accabler de mes peines, et que c'est à toi que je
-demande toujours du courage. Mais est-ce que tu ne comprends pas
-l'ennui? Un ennui sans cause, car si on la savait, cette cause, on
-trouverait le remède. Quand je me dis que c'est peut-être l'absence de
-passions, je sens un tel effroi à l'idée de recommencer ma vie, que
-j'aime encore mille fois mieux la langueur où je suis tombée. Mais,
-dans cette espèce de sommeil où me voilà, je rêve trop et je rêve
-mal. Je voudrais voir le ciel ou l'enfer, croire au Dieu et au diable
-de mon enfance, me sentir victorieuse d'un combat quelconque, et
-découvrir un paradis, une récompense. Eh bien, je ne vois rien qu'un
-nuage, un doute. Je m'efforce par momens de me sentir dévote. J'ai
-besoin de Dieu; mais je ne le comprends pas sous la forme que la
-religion lui donne. Il me semble que l'Église est aussi un théâtre, et
-qu'il y a là des hommes qui jouent un rôle. Tiens, ajouta-t-elle en me
-montrant une jolie réduction en marbre blanc de la _Madeleine_ de
-Canova, je passe des heures à regarder cette femme qui pleure, et je
-me demande pourquoi elle pleure, si c'est du repentir d'avoir vécu ou
-du regret de ne plus vivre. Longtemps je ne l'ai étudiée que comme un
-modèle de pose, à présent je l'interroge comme une idée. Tantôt elle
-m'impatiente, et je voudrais la pousser pour la forcer à se relever;
-tantôt elle m'épouvante, et j'ai peur d'être brisée aussi sans retour.
-
---Je voudrais être toi, reprit-elle, en réponse aux réflexions que les
-siennes me suggéraient.
-
---Moi, je t'aime trop pour te souhaiter cela, lui dis-je. Je ne
-m'ennuie pas, dans le sens que tu dis, depuis aujourd'hui ni depuis
-hier, mais depuis l'heure où je suis venue au monde.
-
---Oui, oui, je sais cela, s'écria-t-elle: mais c'est un fort ennui, ou
-un ennui fort, comme tu voudras. Le mien est plus mou que douloureux,
-il est écoeurant. Tu creuses la raison de tes tristesses, et quand tu
-la tiens, voilà que ton parti est pris. Tu te tires de tout en disant:
-«C'est comme cela et ne peut être autrement.» Voilà, moi, comme je
-voudrais pouvoir dire. Et puis, tu crois qu'il y a une vérité, une
-justice, un bonheur quelque part; tu ne sais pas où, cela ne te fait
-rien. Tu crois qu'il n'y a qu'à mourir pour entrer dans quelque chose
-de mieux que la vie. Tout cela, je le sens d'une manière vague; mais
-je le désire plus que je ne l'espère.»
-
-Puis s'interrompant tout à coup: «Qu'est-ce que c'est qu'une
-abstraction? me dit-elle. Je lis ce mot-là dans toutes sortes de
-livres, et plus on me l'explique, moins je comprends.»
-
-Je ne lui eus pas répondu deux mots que je vis qu'elle comprenait
-mieux que moi, car elle s'imaginait que j'avais du génie, et c'est
-elle qui en avait.
-
-«Eh bien! reprit-elle avec feu, une idée abstraite n'est rien pour
-moi. Je ne peux pas mettre mon coeur et mes entrailles dans mon
-cerveau. Si Dieu a le sens commun, il veut qu'en nous, comme en dehors
-de nous, chaque chose soit à sa place et y remplisse sa fonction. Je
-peux comprendre l'abstraction Dieu et contempler un instant l'idée de
-la perfection à travers une espèce de voile, mais cela ne dure pas
-assez pour me charmer. Je sens le besoin d'aimer, et que le diable
-m'emporte si je peux aimer une abstraction!
-
-«Et puis, quoi? Ce Dieu-là, que vos philosophes et vos prêtres nous
-montrent les uns comme une idée, les autres sous la forme d'un Christ,
-qui me répondra qu'il soit ailleurs que dans vos imaginations? Qu'on
-me le montre, je veux le voir! S'il m'aime un peu, qu'il me le dise et
-qu'il me console! Je l'aimerai tant, moi! Cette Madeleine, elle l'a
-vu, elle l'a touché, son beau rêve! Elle a pleuré à ses pieds, elle
-les a essuyés de ses cheveux! Où peut-on rencontrer encore une fois le
-divin Jésus? Si quelqu'un le sait, qu'il me le dise, j'y courrai. Le
-beau mérite d'adorer un être parfait qui existe réellement! Croit-on
-que si je l'avais connu, j'aurais été une pécheresse? Est-ce que ce
-sont les sens qui entraînent? Non, c'est la soif de toute autre chose;
-c'est la rage de trouver l'amour vrai qui appelle et fuit toujours.
-Que l'on nous envoie des saints, et nous serons bien vite des saintes.
-Qu'on me donne un souvenir comme celui que cette pleureuse emporta au
-désert, je vivrai au désert comme elle, je pleurerai mon bien-aimé, et
-je ne m'ennuierai pas, je t'en réponds.»
-
-Telle était cette âme troublée et toujours ardente, dont je gâte
-probablement les effusions en tâchant de les résumer et de les
-traduire. Car qui rendra le feu de sa parole et l'animation de ses
-pensées? Ceux qui ont entendu et compris cette parole ne l'oublieront
-jamais!
-
-Cet abattement ne fut que passager. Bientôt Caroline eut un fils, à
-qui sa mère donna le nom de Georges; et cet enfant devint la joie,
-l'amour suprême de Marie. Il fallait à ce coeur dévoué un être à qui
-elle pût se donner tout entière, le jour et la nuit, sans repos et
-sans restriction. «Mes enfans, disait-elle, prétendent que je les ai
-moins aimés à mesure qu'ils grandissaient. Cela n'est pas vrai; mais
-il est bien certain que je les ai aimés autrement. A mesure qu'ils
-avaient moins besoin de moi, j'étais moins inquiète d'eux, et c'est
-cette inquiétude qui fait la passion. Ma fille est heureuse; je
-troublerais son bonheur si j'avais l'air d'en douter. C'est son mari
-maintenant qui est sa mère, c'est lui qui la regarde dormir et qui
-s'inquiète si elle dort mal. Moi, j'ai besoin d'oublier mon sommeil,
-mon repos, ma vie pour quelqu'un. Il n'y a que les petits enfans qui
-soient dignes d'être choyés et couvés ainsi à toute heure. Quand on
-aime, on devient la mère d'un homme qui se laisse faire sans vous en
-savoir gré, ou qui ne se laisse pas faire, dans la crainte d'être
-ridicule. Ces chers innocens que nous berçons et que nous réchauffons
-sur notre coeur ne sont ni fiers ni ingrats, eux! Ils ont besoin de
-nous, ils usent de leur droit qui est de nous rendre esclaves. Nous
-sommes à eux comme ils sont à nous, tout entiers. Nous souffrons tout
-d'eux et pour eux, et comme nous ne leur demandons rien que de vivre
-et d'être heureux, nous trouvons qu'ils font bien assez pour nous
-quand ils daignent nous sourire.
-
-«Tiens! me disait-elle en me montrant ce bel enfant, je demandais un
-saint, un ange, un Dieu, visible pour moi. Dieu me l'a envoyé. Voilà
-l'innocence, voilà la perfection, voilà la beauté de l'âme dans celle
-du corps. Voilà celui que j'aime, que je sers et que je prie. L'amour
-divin est dans une de ses caresses, et je vois le ciel dans ses yeux
-bleus.»
-
-Cette tendresse immense qui se réveillait en elle plus vive que jamais
-donna un essor nouveau à son génie. Elle créa le rôle de
-_Marie-Jeanne_, et y trouva ces cris qui déchiraient l'âme, ces accens
-de douleur et de passion qu'on n'entendra plus au théâtre, parce
-qu'ils ne pouvaient partir que de ce coeur-là et de cette
-organisation-là, parce que ces cris et ces accens seraient sauvages et
-grotesques venant de toute autre qu'elle, et qu'il fallait une
-individualité comme la sienne pour les rendre terrifians et sublimes.
-
-Mais ce fatal rôle et ce profond amour donnaient le coup de la mort à
-Mme Dorval. Elle fit une affreuse maladie à la suite de ce grand
-succès et réchappa, comme par miracle, d'une perforation au poumon.
-Elle s'était effrayée de l'idée de mourir. Georges vivait, elle
-voulait vivre.
-
-Mme Dorval joua _Agnès de Méranie_ et fit ensuite un essai fort
-curieux, qui fut de jouer la tragédie classique à l'Odéon. Cela
-n'était ni dans son air, ni dans sa voix. Pourtant, elle avait dit
-les vers de Ponsard avec une si grande intelligence, elle avait été si
-chaste et si sobre dans _Lucrèce_, que le public fut curieux de lui
-entendre dire les vers de Racine. Elle étudia _Phèdre_ avec un soin
-infini, cherchant consciencieusement une interprétation nouvelle.
-
-Au milieu de ces études, elle me parla d'elle-même avec la modestie
-naïve qui n'appartient qu'au génie. «Je n'ai pas, disait-elle, la
-prétention de trouver mieux que n'a fait Rachel, mais je peux trouver
-autre chose. Le public ne s'attend pas à me la voir imiter, je ne
-serais que sa parodie; mais il doit s'intéresser à moi dans ce rôle,
-non pas à cause de l'actrice, mais à cause de Racine. Il ne s'agit pas
-de retrouver l'intention première du poète: il n'y a rien de puéril
-comme les recherches de la vraie tradition. Il s'agit de faire valoir
-la beauté de la pensée et le charme de la forme, en montrant qu'elles
-se prêtent à toutes les natures et peuvent être exprimées par les
-types les plus opposés.
-
-Elle fit, en effet, des prodiges d'intelligence et de passion dans ce
-rôle. Pour quiconque n'eût pas vu Rachel, elle eût marqué dans les
-annales du théâtre, par cette création que, du reste, Rachel ne
-possédait pas, à cette époque, avec autant de perfection
-qu'aujourd'hui. Elle était trop jeune, et la première jeunesse ne peut
-secouer les apparences de la retenue et de la crainte, autant que la
-situation de Phèdre le comporte. Le rôle est brûlant, Mme Dorval y fut
-brûlante. Rachel y est brûlante maintenant, et Rachel est complète,
-parce qu'elle a encore la jeunesse, la beauté, la grâce idéale qui
-manquaient dès lors à Mme Dorval. Rachel inspire l'amour, elle
-l'inspirait déjà, bien qu'elle ne fût pas à l'apogée de son talent.
-Mme Dorval ne l'inspirait plus, et il y a plus d'amoureux que
-d'artistes dans un public quelconque. Mais tout ce qu'il y eut
-d'artistes pour la voir dans ce rôle, l'apprécia profondément et
-sentit des détails dont personne, pas même les grandes célébrités de
-l'empire, n'avaient peut-être révélé la portée.
-
-En 1848, je vis Mme Dorval très effrayée et très consternée de la
-révolution qui venait de s'accomplir. M. Merle, bien que modéré par
-caractère et tolérant dans ses opinions, appartenait au parti
-légitimiste, et Mme Dorval s'imaginait qu'elle serait persécutée. Elle
-rêvait même d'échafauds et de proscriptions, son imagination active ne
-sachant pas faire les choses à demi.
-
-Il n'y avait qu'un motif fondé à ses alarmes. Cette perturbation
-devait frapper et frappait déjà tous ceux qui vivent d'un travail
-approprié aux conditions de la forme politique que l'on remet en
-question. Les artisans et les artistes, tous ceux qui vivent au jour
-le jour, se trouvent momentanément paralysés dans de telles crises, et
-Mme Dorval, ayant à lutter contre l'âge, la fatigue, et son propre
-effroi, pouvait difficilement résister au passage de l'avalanche.
-J'étais dans une situation non moins précaire: la crise me surprenait
-endettée par suite du mariage de ma fille; d'un côté, on me menaçait
-d'une saisie sur mon mobilier, de l'autre, les prix du travail se
-trouvaient réduits de trois quarts, et encore le placement fut-il
-suspendu pendant quelques mois.
-
-Mais j'étais à peu près insensible aux dangers de cette situation. Les
-privations du moment ne sont rien, je n'en parle pas. La seule
-souffrance réelle de ces momens-là, c'est de ne pouvoir s'acquitter
-immédiatement envers ceux qui réclament leurs créances, et de ne
-pouvoir assister ceux qui souffrent autour de soi. Mais quand on est
-soutenu par une croyance sociale, par un espoir impersonnel, les
-anxiétés personnelles, quelque sérieuses qu'elles soient, s'en
-trouvent amoindries.
-
-Mme Dorval, qui eût très bien compris et senti les idées générales,
-mais qui en repoussait vivement l'examen et la préoccupation, ayant
-assez à souffrir, disait-elle, pour son propre compte, ne voyait que
-désastres et ne rêvait que catastrophes sanglantes dans la révolution
-de février. Pauvre femme! c'était le pressentiment de l'affreuse
-douleur qui allait frapper sa famille.
-
-Au mois de juin 1848, après ces exécrables _journées_ qui venaient de
-tuer la république en armant ses enfans les uns contre les autres, et
-en creusant entre les deux forces de la révolution, peuple et
-bourgeoisie, un abîme que vingt années ne suffiront peut-être pas à
-combler, j'étais à Nohant, très menacée par les haines lâches et les
-imbéciles terreurs de la province. Je ne m'en souciais pas plus que de
-tout ce qui m'avait été personnel dans les événemens. Mon âme était
-morte, mon espoir écrasé sous les barricades.
-
-Au milieu de cet abattement, je reçus de Marie Dorval la lettre que
-voici:
-
- «Ma pauvre bonne et chère amie, je n'ai pas osé t'écrire: je te
- croyais trop occupée; et d'ailleurs je ne le pouvais pas; dans mon
- désespoir, je t'aurais écrit une lettre trop folle. Mais,
- aujourd'hui, je sais que tu es à Nohant, loin de notre affreux
- Paris, seule avec ton coeur si bon et qui m'a tant aimée! J'ai lu,
- à travers mes larmes, ta lettre à ***. Je t'y retrouve toujours
- tout entière, comme dans le roman du _Champi_.--Pauvre
- Champi!--Alors j'ai eu absolument besoin de t'écrire pour obtenir
- de toi quelques paroles de consolation pour ma pauvre âme
- désolée.--J'ai perdu mon fils, mon Georges!--le savais-tu?--Mais
- tu ne sais pas la douleur profonde, irréparable que je
- ressens.--Je ne sais que faire, que croire! Je ne comprends pas
- que Dieu nous enlève d'aussi chères créatures. Je veux prier Dieu,
- et je ne sens que de la colère et de la révolte dans mon coeur. Je
- passe ma vie sur son petit tombeau. Me voit-il? Le crois-tu? Je
- ne sais plus que faire de ma vie, je ne connais plus mon devoir.
- Je voudrais et je ne peux plus aimer mes autres enfans.--J'ai
- cherché des consolations dans les livres de prières. Je n'y ai
- rien trouvé qui me parle de ma situation et des enfans que nous
- perdons. Il faudrait remercier Dieu d'un aussi affreux
- malheur!--Non, je ne le peux pas! Jésus lui-même n'a-t-il pas
- crié: «Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné?» Si cette grande
- âme a douté, que devenir, nous autres pauvres créatures? Ah! ma
- chère, que je suis malheureuse! c'était tout mon bonheur.--Je
- croyais que c'était ma récompense pour avoir été bonne fille, et
- bien dévouée toujours à toute une famille dont la charge était
- bien chère!--mais aussi bien lourde à mes pauvres épaules....
- j'étais si heureuse! Je n'enviais rien à personne. Je luttais avec
- courage dans une profession _haïssable_, que je remplissais de mon
- mieux, et quand la maladie ne m'arrêtait pas, dans l'idée de
- rendre tout mon monde plus heureux autour de moi. Les
- révolutions... l'art perdu... nous étions encore heureux.--Nos
- pauvres petits faisaient des barricades, chantaient la
- _Marseillaise_, les bruits de la rue redoublaient leur gaîté! Eh
- bien! quelques jours après ces mêmes bruits redoublaient les
- convulsions de mon pauvre Georges. Il a eu quatorze jours
- d'agonie. Quatorze jours nous avons été sur la croix! Il est
- tombé à nos pieds le 3 mai. Il a rendu sa petite âme le 16 mai, à
- trois heures et demie du soir.
-
- «Pardonne-moi de t'attrister, ma chère bonne, mais je viens à toi
- que j'aime tant! qui as toujours été si bonne pour moi! Toi qui es
- cause (car sans toi, cela ne se pouvait pas) de ce beau voyage
- dans le Midi, avec mon fils! ce voyage qui a rétabli ma santé
- (hélas! trop!), qui a rendu cet enfant si joyeux, qui a rempli de
- plaisirs, de promenade, de soleil, sa pauvre petite existence
- sitôt finie!
-
- «Je viens encore à toi pour que tu m'écrives une lettre qui donne
- un peu de forces à mon âme. Je te demande du secours encore une
- fois. Les belles paroles qui sortent de ton noble coeur, de ta
- haute raison, je sais bien où les prendre, mais j'y trouverai un
- plus grand soulagement si elles viennent de ton coeur au mien.
-
- «Adieu, ma chère George, mon amie et mon nom chéri!
-
- «MARIE DORVAL.
-
- «12 juin 1848, rue de Varennes, 2.»
-
-Je n'ai pas voulu changer un mot, ni supprimer une ligne de cette
-lettre. Bien que je n'aie pas coutume de publier les éloges qu'on
-m'adresse, celui-ci est sacré pour moi. C'était la dernière
-bénédiction de cette âme aimante et croyante en dépit de tout, et
-cette tendre vénération pour les objets de son amitié montre les
-trésors de piété morale qui étaient encore en elle.
-
-Les consolations qu'on lui adressait n'étaient jamais perdues. Elle
-fit un nouvel effort pour s'étourdir dans le travail et pour reprendre
-sa tâche de dévouement. Mais, hélas! ses forces étaient épuisées, je
-ne devais plus la revoir.
-
-Je passai l'hiver à Nohant, et la dernière lettre qui soit sortie de
-sa main tremblante, elle l'écrivait en 1849 à sa chère Caroline, à
-l'occasion du 16 mai, ce jour fatal qui lui avait enlevé son Georges.
-Caroline m'envoya cette lettre froissée, brûlante de fièvre, et dont
-l'écriture torturée a quelque chose de tragique.
-
- «_Caen_, le 15 mai 1849.
-
- «Chère Caroline, ta pauvre mère a souffert toutes les tortures de
- l'enfer. Chère fille, nous voici dans l'anniversaire douloureux.
- Je te prie que la chambre de mon Georges soit fermée et interdite
- à tout le monde. Que Marie n'aille pas jouer dans cette chambre.
- Tu tireras le lit au milieu de la chambre. Tu mettras son
- portrait ouvert sur son lit, et tu le couvriras de fleurs, ainsi
- que dans tous les vases. Tu enverras chercher ces fleurs à la
- halle. Mets-lui tout le printemps qu'il ne peut plus voir. Puis,
- tu prieras toute la journée en ton nom et au nom de sa pauvre
- grand'mère.
-
- «Je vous embrasse bien tendrement.
-
- «TA MÈRE.»
-
-A cette lettre déchirante était jointe celle-ci, de Caroline à moi:
-
- «Ma mère est morte le 20 mai, un an et quatre jours après mon
- pauvre Georges. Elle est tombée malade dans la diligence, en
- allant à Caen donner des représentations. Elle s'est mise au lit
- en arrivant, et elle ne s'est plus relevée que pour revenir à
- Paris, où, deux jours après, elle est morte dans nos bras. Elle a
- bien souffert, mais ses derniers momens ont été doux. Elle pensait
- à ce pauvre petit ange qu'elle allait rejoindre: vous savez comme
- elle l'aimait. Cet amour l'a tuée. Il y avait un an qu'elle
- souffrait. Elle a souffert de toutes les façons. On a été si
- injuste, si cruel pour elle! Ah! madame, dites-moi que maintenant
- elle est heureuse! Je vous embrasse comme elle l'eût fait
- elle-même, de toute mon âme.
-
- «CAROLINE LUGUET.»
-
- «Le dernier livre qu'elle ait lu, c'est votre _Petite Fadette_.»
-
- «23 mai 1849.
-
- «Chère madame Sand,
-
- «Elle est morte, cette admirable et pauvre femme! Elle nous
- laisse inconsolables. Plaignez-nous!
-
- «RÉNÉ LUGUET.»
-
-Maintenant, voici les détails de cette cruelle mort après une si
-cruelle vie. C'est Réné Luguet qui me les donna dans une admirable
-lettre dont je suis forcée de supprimer la moitié. On verra pourquoi.
-
-
- «Chère madame Sand,
-
- «Oh! vous avez raison, c'est pour nous un grand malheur, si
- grand, voyez vous, que c'en est fait pour nous de toute joie sur
- la terre. Pour mon compte, j'ai tout perdu, une amie, un
- compagnon d'infortune, une mère! ma mère intellectuelle, la mère
- de mon âme, celle qui donna l'essor à mon coeur, celle qui me fit
- artiste, qui me fit homme et qui m'en apprit les devoirs, celle
- qui me fit loyal et courageux, qui me donna le sentiment du beau,
- du vrai, du grand.--De plus, elle chérissait ma chère Caroline,
- elle adorait nos enfans. Elle en est morte! jugez, jugez si je la
- pleure.
-
- «Chère madame, vous qu'elle a tant aimée, vous qu'elle vénérait,
- laissez moi vous raconter une partie de ses souffrances, vous
- aurez la mesure des miennes.
-
- «Elle est donc morte de chagrin, de découragement. Le dédain,
- oui! le dédain l'a tuée!..................
-
- «Quand la pauvre femme allait de porte en porte demander l'emploi
- de son talent, de son génie, on ouvrait de grands yeux au nom de
- Dorval. Le génie! Il est bien question de cela! Il lui manquait
- une ou deux dents, sa robe était noire, son regard triste. Les
- événemens ont amené dans les théâtres des désastres qui ont amené
- à leur tour................
-
- «........ C'est donc au plus fort de cette décomposition que
- notre premier grand malheur arriva, mon Georges mourut. Marie,
- frappée au coeur, resta d'abord debout, sans nous laisser voir la
- profondeur de sa blessure: puis elle étendit la main pour se
- rattacher à quelque chose: vite, nous cherchâmes quelque grande
- diversion à ce grand chagrin, une grande création! *** vint avec
- un beau rôle. Elle le lut, l'apprit, elle y était sublime.
- C'était l'ancre du salut. Il fallait, quoi qu'elle fit, que
- quelques heures par jour fussent dérobées à sa
- douleur...............
-
- «Sans motif, sans excuse, sans un mot d'explication, on lui
- retirait le rôle!...................
-
- «C'en était fait. Elle reçut le coup en plein coeur. On dit à
- présent qu'on le regrette. Il est bien temps!
-
- «La vie de cette pauvre mère s'échappait donc par trois blessures
- profondes, la mort d'un être adoré,--l'oubli et l'injustice
- partout,--à la maison, l'effroi de la misère!
-
- «C'est ainsi que nous arrivâmes au 10 avril dernier. J'allais à
- Caen, elle devait venir m'y rejoindre, mais avant elle voulut
- tenter un dernier effort, une dernière démarche pour avoir _aux
- Français_ un coin et 500 fr. par mois. On lui répondit que
- bientôt, grâce à des _calculs intelligens_, on allait faire une
- économie de 300 fr. sur le _luminaire_, et que, si on pouvait
- vaincre la _répugnance_ du comité, on aviserait à lui donner _du
- pain_.
-
- «Ce fut son dernier coup, car je vis dans ce moment-là son regard
- angélique se porter vers moi, et la mort était dans ce regard.
-
- «Elle partit pour Caen, et là, tout de suite, en deux heures, je
- vis le mal si grand, que je dus appeler une consultation. L'état
- fut jugé très grave, il y avait fièvre pernicieuse et ulcère au
- foie. Je crus entendre prononcer ma propre condamnation à mort.
- Je ne pouvais en croire mes yeux, quand je regardais cet ange de
- douleur et de résignation, qui ne se plaignait pas, et qui, en me
- souriant tristement, semblait me dire: Vous êtes là, vous ne me
- laisserez pas mourir!
-
- «A dater de ce moment-là, j'ai passé _quarante_ nuits à son
- chevet, _debout_! Elle n'a pas eu d'autre garde, d'autre
- infirmier, d'autre ami que moi. Je voulais seul accomplir cette
- tâche; pendant quarante jours, j'ai été là, la disputant à la
- mort, comme un chien fidèle défend son maître en péril.
-
- «Puis j'ai vu venir la faiblesse, la profonde mélancolie. Elle
- s'est mise à parler sans cesse de son enfance, de ses beaux
- jours; elle résumait toute son existence: je me sentais terrassé
- par le désespoir, par la fatigue. Plusieurs fois, je m'étais
- évanoui. Il fallait prendre un parti, et, bien que les médecins
- eussent prédit la mort en cas de voyage, comme je voyais la mort
- arriver rapidement et qu'elle appelait Paris, sa fille et sa
- petite Marie avec un accent qui me fait encore frissonner... je
- demandai à Dieu un miracle, je retins le coupé de la diligence,
- je levai et je me mis à habiller moi-même cette créature adorée,
- qui se laissait faire, comme si j'avais été sa mère. Je la
- descendis dans mes bras, et une heure après, nous partions pour
- Paris tous deux mourans, elle de son mal, moi de mon désespoir.
-
- «Deux heures plus tard, par une tempête affreuse nous versions:
- mais c'est à peine si nous nous en sommes aperçus. Tout nous
- était si égal!
-
- «Enfin, le lendemain, elle était dans sa chambre, au milieu de
- nous tous. Dieu merci, elle était vivante; mais le mal, que le
- voyage avait engourdi, reprit son empire, et le 20 mai, à une
- heure, elle nous dit: _Je meurs, mais je suis résignée! ma fille,
- ma bonne fille, adieu.... Luguet.... sublime...._ Ce furent ses
- dernières paroles. Puis son dernier soupir s'est exhalé à travers
- un sourire. Oh! ce sourire, il flamboie toujours devant mes yeux,
- et j'ai besoin de regarder bien vite mes enfans et ma chère
- Caroline pour accepter la vie!
-
- «Chère madame Sand, j'ai le coeur meurtri. Votre lettre a ravivé
- toutes mes tortures. Cette adorable Marie! vous avez été son
- dernier poète. J'ai lu la _Petite Fadette_ à son chevet. Puis
- nous avons parlé longtemps de tous ces beaux livres dont elle
- racontait les scènes touchantes en pleurant. Puis elle m'a parlé
- de vous, de votre coeur. Ah! chère madame Sand, comme vous aimiez
- Marie! comme vous aviez su comprendre son âme! comme elle vous
- aimait, et comme je vous aime!--Et comme je suis malheureux! Il
- me semble que ma vie est sans but et que je ne l'accepte plus que
- par devoir.
-
- «J'attends le jour où je pourrai vous parler d'elle, vous
- raconter toutes les choses inouïes de grandeur et de beauté que
- cet ange m'a dites dans ses jours de mélancolie et dans ses jours
- de douleur.
-
- «Votre affectionné et désolé,
-
- «LUGUET.»
-
-Je citerai encore une lettre de ce bon et grand coeur qui avait été
-digne d'une telle mère. Je lui en demande pardon d'avance. Ces
-épanchemens ne s'attendaient guère à la publicité; mais il s'agit ici,
-non de ménager la modestie de ceux qui vivent, il s'agit d'élever le
-monument de celle qui est morte. C'était une des plus grandes artistes
-et une des meilleures femmes de ce siècle. Elle a été méconnue,
-calomniée, raillée, diffamée, abandonnée par plusieurs qui eussent dû
-la défendre, par quelques uns qui eussent dû la bénir. Il faut qu'au
-moins quelques voix s'élèvent sur sa tombe, et ces voix-là seront le
-meilleur poids dans la balance où l'opinion pèse d'une main distraite
-le bien et le mal. Ces voix-là, ce sont les voix d'amis qui l'ont
-connue longtemps et qui ont recueilli et apprécié tous les secrets de
-son intimité: ce sont les voix de la famille. Elles prévaudront contre
-celles des gens qui voient de loin et jugent au hasard.
-
-
- _Paris_, décembre 49.
-
- «Chère madame Sand, j'ai vu hier votre pièce du _Champi_. Jamais,
- depuis que je suis au théâtre, je n'ai éprouvé une telle émotion!
- Ah! ce garçon dévoué, gardien fidèle de l'existence de la pauvre
- persécutée! Heureux fils qui sauve sa Madeleine! Tous n'ont pas
- ce bonheur-là! Comme j'ai pleuré! Blotti au fond de ma loge, le
- mouchoir aux dents, j'ai cru étouffer!
-
- «Ah! c'est que, pour moi, ce n'était plus François et Madeleine:
- c'était elle et moi! ce n'était pas un homme et une femme qui
- peuvent ou doivent finir par un mariage; ce n'était même pas un
- fils et une mère; c'était deux âmes qui avaient besoin l'une de
- l'autre. Ah! j'ai vu passer là les dix belles années de ma vie,
- mon dévouement, mon espérance, mon but, mon soutien, tout! Oh!
- j'ai été trop heureux pendant dix ans, il fallait payer cela!
-
- «Chère madame Sand, pardonnez-moi toutes ces larmes au sujet d'un
- succès qui réjouit tous ceux qui vous connaissent; mais à qui
- dirai-je ce que je souffre, si ce n'est à vous?
-
- «Ne viendrez-vous donc pas à Paris voir votre pièce? Et nous!--ne
- nous cherchez plus rue de Varennes. Oh non! nous avons fui cette
- maison maudite. Nous y serions tous morts. Les portes, les
- corridors, les bruits de l'escalier, tout cela nous faisait
- frissonner à toute heure. Les cris de la rue venaient tous les
- matins, à heure fixe, nous rappeler qu'à _telle heure elle disait
- cela_. Enfin de ces riens qui tuent! Nous avons traîné ailleurs
- notre profonde tristesse.... Caroline vous embrasse tendrement;
- la pauvre enfant est désolée aussi. Ma tendresse pour elle
- augmente chaque jour. Elle mérite tant d'être heureuse, celle-là!
-
- «RÉNÉ LUGUET.»
-
-C'est ainsi que fut aimée, c'est ainsi que fut pleurée Marie Dorval.
-Son mari, M. Merle, était déjà tombé dans un état de langueur suivi de
-paralysie. Aimable et bon, mais profondément personnel, il trouva tout
-simple de rester, lui, ses infirmités affreuses et ses dettes
-intarissables à la charge de Luguet et de Caroline, auxquels il
-n'était rien, sinon un devoir légué par Mme Dorval, devoir qu'ils
-accomplirent jusqu'au bout, en dépit des vicissitudes de la vie
-d'artiste et des mauvais jours qu'ils eurent à traverser, tant leur
-fut chère et sacrée la pensée de continuer la tâche de dévouement qui
-leur était léguée par elle.
-
-Oui, si elle a été trahie et souillée, cette victime de l'art et de la
-destinée, elle a été aussi bien chérie et bien regrettée. Et je n'ai
-pas parlé de moi, de moi qui ne me suis pas encore habituée à l'idée
-qu'elle n'est plus, et que je ne pourrai plus la secourir et la
-consoler; de moi, qui n'ai pu raconter cette histoire et transcrire
-ces détails sans me sentir étouffée par les larmes; de moi, qui ai la
-conviction de la retrouver dans un meilleur monde, pure et sainte
-comme le jour où son âme quitta le sein de Dieu pour venir errer dans
-notre monde insensé, et tomber de lassitude sur nos chemins maudits!
-
-
-
-
-CHAPITRE TRENTE-TROISIEME.
-
-Eugène Delacroix.
-
-
-Eugène Delacroix fut un de mes premiers amis dans le monde des
-artistes, et j'ai le bonheur de le compter toujours parmi mes vieux
-amis. Vieux, on le sent, est le mot relatif à l'ancienneté des
-relations, et non à la personne. Delacroix n'a pas et n'aura pas de
-vieillesse. C'est un génie et un homme jeune. Bien que, par une
-contradiction originale et piquante, son esprit critique sans cesse le
-présent et raille l'avenir, bien qu'il se plaise à connaître, à
-sentir, à deviner, à chérir exclusivement les oeuvres et souvent les
-idées du passé, il est, dans son art, l'innovateur et l'oseur par
-excellence. Pour moi, il est le premier maître de ce temps-ci, et,
-relativement à ceux du passé, il restera un des premiers dans
-l'histoire de la peinture. Cet art n'ayant pas généralement progressé
-depuis la renaissance, et paraissant moins goûté et moins compris
-relativement par les masses, il est naturel qu'un type d'artiste
-comme Delacroix, longtemps étouffé ou combattu par cette décadence de
-l'art et par cette perversion du goût général, ait réagi, de toute la
-force de ses instincts, contre le monde moderne. Il a cherché dans
-tous les obstacles qui l'entouraient des monstres à renverser, et il a
-cru les trouver souvent dans des idées de progrès dont il n'a senti ou
-voulu sentir que le côté incomplet ou excessif. C'est une volonté trop
-exclusive et trop ardente que la sienne pour s'accommoder des choses à
-l'état d'abstraction. En cela il est, dans l'appréciation des vues
-sociales, comme était Marie Dorval dans celles des idées religieuses.
-Il faut à ces fortes imaginations un terrain solide pour édifier le
-monde de leurs pensées. Il ne faut pas leur parler d'attendre que la
-lumière soit faite. Elles ont horreur du vague, elles veulent le grand
-jour. C'est tout simple: elles sont jour et lumière elles-mêmes.
-
-Il ne faut donc pas espérer de les calmer en leur disant que la
-certitude est et sera toujours en dehors des faits du monde où l'on
-vit, et que la foi à l'avenir ne doit pas s'embarrasser du spectacle
-des choses présentes. Ces yeux perçans voient souvent les hommes
-d'avenir faire fatalement des mouvemens rétrogrades, et, dès lors, ils
-jugent que la philosophie du siècle marche à reculons.
-
-C'est ici le lieu de dire que notre philosophie, à nous autres qui
-nous piquons d'être progressistes, devrait bien faire le progrès d'une
-certaine tolérance. Dans l'art, dans la politique, et, en général,
-dans tout ce qui n'est pas science exacte, on veut qu'il n'y ait
-qu'une vérité, et c'est là une vérité, en effet; mais, dès qu'on se
-l'est formulée à soi-même, on s'imagine avoir trouvé la vraie formule,
-on se persuade qu'il n'y en a qu'une, et on prend dès lors cette
-formule pour la chose. Là commencent l'erreur, la lutte, l'injustice
-et le chaos des discussions vaines.
-
-Il n'y a qu'une vérité dans l'art, le beau; qu'une vérité dans la
-morale, le bien; qu'une vérité dans la politique, le juste. Mais dès
-que vous voulez faire chacun le cadre d'où vous prétendez exclure tout
-ce qui, selon vous, n'est pas juste, bien et beau, vous arrivez à
-rétrécir ou à déformer tellement l'image de l'idéal, que vous vous
-trouvez fatalement et bien heureusement à peu près seul de votre avis.
-Le cadre de la vérité est plus vaste, toujours plus vaste qu'aucun de
-nous ne peut se l'imaginer.
-
-La notion de l'infini peut seule agrandir un peu l'être fini que nous
-sommes, et c'est la notion qui entre le plus difficilement dans nos
-esprits. La discussion, la délimitation, l'_épluchage_ et
-l'_épilogage_ sont devenus, surtout en ce temps-ci, de véritables
-maladies; à ce point que beaucoup de jeunes artistes sont morts pour
-l'art, ayant oublié, à force de causer, qu'il s'agissait de prouver
-par des oeuvres, et non par des discours. L'infini ne se démontre pas,
-il se cherche, et le beau se sent plus dans l'âme qu'il ne s'établit
-par des règles. Tous ces catéchismes d'art et de politique que l'on se
-jette à la tête, sentent l'enfance de la politique et de l'art.
-Laissons donc discuter, puisque c'est l'enseignement pénible, agaçant
-et puéril, qu'il faut sans doute encore à notre époque; mais que ceux
-d'entre nous qui sentent au dedans d'eux-mêmes un élan véritable ne
-s'embarrassent pas de ce bruit de l'école, et fassent leur tâche en se
-bouchant un peu les oreilles.
-
-Et puis, quand notre tâche du jour est faite, regardons celle des
-autres, et ne nous hâtons pas de dire qu'elle n'est pas bonne, parce
-qu'elle est différente. Profiter vaut mieux que contredire, et bien
-souvent on ne profite de rien, parce que l'on veut tout critiquer.
-
-Nous exigeons trop de logique dans les autres, et par là nous montrons
-que nous n'en avons pas assez pour nous-mêmes. Nous voulons qu'on voie
-par nos yeux en toutes choses, et plus un individu nous frappe et nous
-occupe par l'emploi de hautes facultés, plus nous voulons l'assimiler
-à nos facultés propres, qui, à supposer qu'elles ne soient pas très
-inférieures, sont du moins très différentes. Philosophes, nous
-voudrions qu'un musicien fît ses délices de Spinoza; musiciens, nous
-voudrions qu'un philosophe nous donnât l'opéra de _Guillaume Tell_;
-et quand l'artiste, hardi novateur dans sa partie, rejette
-l'innovation sur un autre point, de même que quand le penseur,
-bouillant à s'élancer dans l'inconnu de ses croyances, recule devant
-la nouveauté d'une tentative d'art, nous crions à l'inconséquence et
-nous dirions volontiers: «Toi, artiste, je condamne tes oeuvres d'art,
-parce que tu n'es pas de mon parti et de mon école; toi, philosophe,
-je nie ta science, parce que tu n'entends rien à la mienne.»
-
-C'est ainsi qu'on juge trop souvent, et trop souvent la critique
-écrite arrive pour donner la dernière main à ce système d'intolérance
-si parfaitement déraisonnable. Cela était surtout sensible il y a
-quelques années, lorsque beaucoup de journaux et de revues
-représentaient beaucoup de nuances d'opinions. On eût pu dire alors:
-«Dis-moi dans quel journal tu écris, et je vais te dire quel artiste
-tu vas louer ou blâmer.»
-
-On m'a bien souvent dit à moi: «Comment pouvez-vous vivre et parler
-avec tel de vos amis qui pense tout au rebours de vous? Quelles
-concessions vous fait-il, ou quelles concessions n'êtes-vous pas
-forcée de lui faire?»
-
-Je n'ai jamais fait ni demandé la moindre concession, et si j'ai
-quelquefois discuté, c'est pour m'instruire en faisant parler les
-autres, m'instruire, non pas en ce sens que j'acceptais toujours
-toutes leurs solutions, mais en ce sens qu'examinant le mécanisme de
-leur pensée et recherchant en eux la source de leurs convictions,
-j'arrivais à comprendre ce que l'être humain le mieux organisé
-renferme de contradictions de fait dans sa logique apparente, et, par
-suite, de logique véritable dans ses apparentes contradictions.
-
-Du moment que l'intelligence vous révèle ses forces, ses besoins, son
-but et même ses infirmités à côté de ses grandeurs, je ne comprends
-guère qu'on ne l'accepte pas tout entière, même avec ses tâches,
-lesquelles, comme celles du soleil, ne peuvent pas être regardées à
-l'oeil nu sans faire cligner beaucoup la paupière.
-
-J'ai donc, outre l'amitié tendre qui me lie à certaines natures
-d'élite, un grand respect pour ce que je n'admettrais pas en moi-même
-à l'état de croyance arrêtée, mais ce qui, chez elles me paraît
-l'accident inévitable, nécessaire, peut être le coup de fouet
-intérieur de leur développement. Un grand artiste peut nier devant moi
-une partie de ce qui fait la vie de mon âme, peu m'importe; je sais
-bien que par les endroits de mon âme qui lui sont ouverts, il fera
-rentrer ma vie avec sa flamme. De même un grand philosophe qui me
-blâmera d'être artiste me rendra plus artiste en ranimant ma foi à des
-vérités supérieures, lorsqu'il m'expliquera ces vérités avec
-l'éloquence de la conviction.
-
-Notre esprit est une boîte à compartimens qui communiquent les uns
-avec les autres par un admirable mécanisme. Un grand esprit qui se
-livre à nous nous donne à respirer comme un bouquet de fleurs où
-certains parfums, qui nous seraient nuisibles isolés, nous charment et
-nous raniment par leur mélange avec les autres parfums qui les
-modifient.
-
-Ces réflexions me viennent à propos d'Eugène Delacroix. Je pourrais
-les appliquer à beaucoup d'autres natures éminentes que j'ai eu le
-bonheur d'apprécier sans qu'elles m'aient causé aucun souci en me
-contredisant et même en se moquant de moi à l'occasion. J'ai été
-tenace dans ma résistance à certains de leurs dires, mais tenace aussi
-dans mon affection pour elles et dans ma reconnaissance pour le bien
-qu'elles m'ont fait en excitant en moi le sentiment de moi-même. Elles
-me regardent comme une rêveuse incorrigible; mais elles savent que je
-suis une amie fidèle.
-
-Le grand maître dont je parle est donc mélancolique et chagrin dans sa
-théorie, enjoué, charmant, _bon enfant_ au possible dans son commerce.
-Il démolit sans fureur et raille sans fiel, heureusement pour ceux
-qu'il critique; car il a autant d'esprit que de génie, chose à quoi
-l'on ne s'attend pas en regardant sa peinture, où l'agrément cède la
-place à la grandeur, et où la maestria n'admet pas la gentillesse et
-la coquetterie. Ses types sont austères; on aime à les regarder bien
-en face: ils vous appellent dans une région plus haute que celle où
-l'on vit. Dieux, guerriers, poètes ou sages, ces grandes figures de
-l'allégorie ou de l'histoire qu'il a traitées vous saisissent par une
-allure formidable ou par un calme olympien. Il n'y a pas moyen de
-penser, en les contemplant, au pauvre modèle d'atelier, qu'on retrouve
-dans presque toutes les peintures modernes, sous le costume d'emprunt
-à l'aide duquel on a vainement tenté de le transformer. Il semble que
-si Delacroix a fait poser des hommes et des femmes, il ait cligné les
-yeux pour ne pas les voir trop réels.
-
-Et cependant ses types sont vrais, quoique idéalisés dans le sens du
-mouvement dramatique ou de la majesté rêveuse. Ils sont vrais comme
-les images que nous portons en nous-mêmes quand nous nous représentons
-les dieux de la poésie ou les héros de l'antiquité. Ce sont bien des
-hommes, mais non des hommes vulgaires comme il plaît au vulgaire de
-les voir pour les comprendre. Ils sont bien vivans, mais de cette vie
-grandiose, sublime ou terrible dont le génie seul peut retrouver le
-souffle.
-
-Je ne parle pas de la couleur de Delacroix. Lui seul aurait peut-être
-la science et le droit de faire la démonstration de cette partie de
-son art, où ses adversaires les plus obstinés n'ont pas trouvé moyen
-de le discuter; mais parler de la couleur en peinture, c'est vouloir
-faire sentir et deviner la musique par la parole. Décrira-t-on le
-_Requiem_ de Mozart? On pourrait bien écrire un beau poème en
-l'écoutant; mais ce ne serait qu'un poème et non une traduction; les
-arts ne se traduisent pas les uns par les autres. Leur lien est serré
-étroitement dans les profondeurs de l'âme, mais, ne parlant pas la
-même langue, ils ne s'expliquent mutuellement que par de mystérieuses
-analogies. Ils se cherchent, s'épousent et se fécondent dans des
-ravissemens où chacun d'eux n'exprime que lui-même.
-
-«_Ce qui fait le beau de cette industrie-là_, me disait gaîment
-Delacroix lui-même dans une de ses lettres, _consiste dans des choses
-que la parole n'est pas habile à exprimer_.--Vous me comprenez de
-reste, ajoute-t-il; et une phrase de votre lettre me dit assez combien
-vous sentez les limites nécessaires à chacun des arts, limites que
-messieurs vos confrères franchissent parfois avec une aisance
-admirable.»
-
-Il n'y a guère moyen d'analyser la pensée dans quelque art que ce
-soit, si ce n'est à travers une pensée de même ordre. Du moment qu'on
-veut rapetisser à sa propre mesure, quand on est petit, les grandes
-pensées des maîtres, on erre et on divague sans entamer en rien le
-chef-d'oeuvre: on a pris une peine inutile.
-
-Quant à disséquer leur procédé, soit pour le louer, soit pour le
-blâmer, l'étalage des termes techniques que la critique introduit plus
-ou moins adroitement dans ses argumentations sur la peinture et la
-musique, n'est qu'un tour de force réussi ou manqué. Manqué, ce qui
-arrive souvent à ceux qui parlent du métier sans en comprendre les
-termes et en les employant à tort et travers, le tour fait rire les
-plus humbles praticiens. Réussi, il n'initie en rien le public à ce
-qu'il lui importe de sentir, et n'apprend rien aux élèves attentifs à
-saisir les secrets de la maîtrise. Vous leur direz en vain les
-procédés de l'artiste, et devant ces naïfs rapins qui s'extasient sur
-un petit coin de la toile en se demandant avec stupeur _comment cela
-est fait_, vous exposerez en vain la théorie savante des moyens
-employés: vous fussent-ils révélés par la propre bouche du maître, ils
-seront parfaitement inutiles à celui qui ne saura pas les mettre en
-oeuvre. S'il n'a pas de génie, aucun moyen ne lui servira; s'il a du
-génie, il trouvera ses moyens tout seul, ou se servira à sa manière de
-ceux d'autrui, qu'il aura compris ou devinés sans vous. Les seuls
-ouvrages d'art sur l'art qui aient de l'importance et qui puissent
-être utiles sont ceux qui s'attachent à développer les qualités de
-sentiment des grandes choses, et qui par là, élèvent et élargissent le
-sentiment des lecteurs. Sous ce point de vue, Diderot a été grand
-critique, et de nos jours, plus d'un critique a encore écrit de belles
-et bonnes pages. Hors de là, il n'y a qu'efforts perdus et pédantisme
-puéril.
-
-Un modèle d'appréciation supérieure est sous mes yeux. J'en veux
-rappeler un fragment pour ceux qui ne l'auraient pas sous la main.
-
-«On ne peut nier l'impression sans cesse décroissante des ouvrages qui
-s'adressent à la partie la plus enthousiaste de l'esprit; c'est une
-espèce de refroidissement mortel qui nous gagne par degrés, avant de
-glacer tout à fait la source de toute vénération et de toute
-poésie................
-
-«Doit-on se dire que les beaux ouvrages ne sont pas faits pour le
-public et ne sont pas appréciés par lui, et qu'il ne garde ses
-admirations privilégiées que pour de futiles objets? Serait-ce qu'il
-se sent pour toute production extraordinaire une sorte d'antipathie,
-et que son instinct le porte naturellement vers ce qui est vulgaire et
-de peu de durée? Y aurait-il, pour toute oeuvre qui semble par sa
-grandeur échapper au caprice de la mode, une condition secrète de lui
-déplaire, et n'y voit-il qu'une espèce de reproche de l'inconstance de
-ses goûts et de la vanité de ses opinions?»
-
-Après ce cri de douleur et d étonnement, le critique que je cite nous
-parle du _Jugement dernier_, et, sans employer aucun terme de métier,
-sans nous initier à aucun des procédés que nous n'avons pas besoin de
-connaître, occupé seulement de nous communiquer l'enthousiasme qui
-l'embrase, il nous jette dans la pensée la propre pensée de
-Michel-Ange.
-
-«Le style de Michel-Ange, dit-il, semble le seul qui soit parfaitement
-approprié à un pareil sujet. L'espèce de convention qui est
-particulière à ce style, ce parti tranché de fuir toute trivialité au
-risque de tomber dans l'enflure et d'aller jusqu'à l'impossible, se
-trouvaient à leur place dans la peinture d'une scène qui nous
-transporte dans une sphère tout idéale. Il est si vrai que notre
-esprit va toujours au-delà de ce que l'art peut exprimer en ce genre,
-que la poésie elle-même, qui semble si immatérielle dans ses moyens
-d'expression, ne nous donne jamais qu'une idée trop définie de
-semblables inventions. Quand l'Apocalypse de saint Jean nous peint les
-dernières convulsions de la nature, les montagnes qui s'écroulent, les
-étoiles qui tombent de la voûte céleste, l'imagination la plus
-poétique et la plus vaste ne peut s'empêcher de circonscrire dans un
-champ borné le tableau qui lui est offert. Les comparaisons employées
-par les poètes sont tirées d'objets matériels qui arrêtent la pensée
-dans son vol. Michel-Ange, au contraire, avec ses dix ou douze groupes
-de quelques figures disposées symétriquement et sur une surface que
-l'oeil embrasse sans peine, nous donne une idée incomparablement plus
-terrible de la catastrophe suprême qui amène aux pieds de son juge le
-genre humain éperdu; et cet empire immense qu'il prend à l'instant
-même sur l'imagination, il ne le doit à aucune des ressources que
-peuvent employer les peintres vulgaires; c'est son style seul qui le
-soutient dans les régions du sublime et nous y emporte avec lui.
-
- * * * * *
-
-Le Christ de Michel-Ange n'est ni un philosophe ni un héros de roman.
-C'est Dieu lui-même dont le bras va réduire en poudre l'univers. Il
-faut à Michel-Ange, il faut au peintre des formes, des contrastes, des
-ombres, des lumières sur des corps charnus et mouvans. Le jugement
-dernier, c'est la fête de la chair; aussi comme on la voit courir déjà
-sur les os de ces pâles ressuscités, au moment où la trompette
-entr'ouvre leur tombe et les arrache au sommeil des siècles! Dans
-quelle variété de poétiques attitudes ils entr'ouvrent leurs paupières
-à la lueur de ce sinistre et dernier jour qui secoue pour jamais la
-lumière du sépulcre et pénètre jusqu'aux entrailles de cette terre où
-la mort a entassé ses victimes! Quelques-uns soulèvent avec effort la
-couche épaisse sous laquelle ils ont dormi si longtemps; d'autres,
-dégagés déjà de leur fardeau, restent là étendus et comme étonnés
-d'eux-mêmes. Plus loin, la barque vengeresse emporte la foule des
-réprouvés. Caron se tient là, battant de son aviron les âmes
-paresseuses: _qualunque s'adagia!»_
-
-Qui donc a écrit ces belles pages? Ne semble-t-il pas qu'on entende
-Michel-Ange lui-même parler de son oeuvre et en expliquer la pensée?
-Ce langage si grand et si ferme qu'il ne semble pas appartenir à
-notre siècle, n'est-il pas celui du maître traduit par quelque
-littérateur contemporain du premier ordre?
-
-Non! ces pages sont écrites par un maître moderne qui n'a ni le goût
-ni le temps d'écrire. Elles ont été jetées à la hâte sur le papier,
-dans un jour de brûlante indignation contre l'indifférence du public
-et de la critique en présence d'une belle copie du _Jugement dernier_,
-due à Sigalon, et que Paris était appelé à contempler au palais des
-Beaux-Arts, ce dont Paris ne se souciait pas le moins du monde. Ces
-pages, dont le maître ne veut pas seulement qu'on lui parle et qu'il
-craint peut-être de relire, sont signées Eugène Delacroix.
-
-Je ne dirai pas: Que n'en a-t-il écrit beaucoup d'autres[12]! mais
-bien: Que n'a-t-il pu mettre douze heures de plus dans ses journées
-déjà trop courtes pour la peinture! Lui seul, je le crois, eût pu
-traduire son propre génie à la multitude en lui traduisant celui des
-maîtres tant aimés et si bien compris par lui!
-
- [12] Il en a écrit quelques autres que la postérité recueillera
- très précieusement, entre autres un opuscule intitulé: _Questions
- sur le beau_.
-
-Citons la conclusion; on y verra le _procédé_ par lequel Delacroix est
-devenu un peintre égal à Michel-Ange.
-
-«On n'a pas craint d'affirmer que la vue du chef-d'oeuvre de
-Michel-Ange corromprait le goût des élèves et les induirait à la
-manière, comme si quelque chose pouvait être plus funeste que la
-manière même des écoles. Sans doute, des modèles aussi frappans ne
-s'adressent pas à tous les esprits. Il en est de l'étude d'une manière
-si agrandie, d'un art si abstrait, si l'on peut parler ainsi, comme de
-ces régimes austères auxquels ne se soumettent que les rudes
-tempéramens. En présence de tant de grandeur et de hardiesse, un élève
-imbécile se retourne vers son maître et ne voit dans le dédain du
-grand peintre pour l'imitation vulgaire que l'impuissance d'imiter. Le
-maître se demande à son tour s'il fera céder la tradition devant ce
-mépris de toute tradition, et cependant le sublime artiste s'avance à
-travers les siècles, entouré de disciples plus dignes de lui. Tous les
-grands noms de la peinture marchent à ses côtés et le couronnent des
-rayons de leur propre gloire....................................
-
-«Après toutes les nouvelles déviations dans lesquelles l'art pourra se
-trouver entraîné par le caprice et le besoin du changement, le grand
-style du Florentin sera toujours comme un pôle vers lequel il faudra
-se tourner de nouveau pour retrouver la route de toute grandeur et de
-toute beauté.»
-
-Le voilà, le procédé! C'est d'adorer le beau d'abord, ensuite de le
-comprendre, et puis enfin de le tirer de soi-même. Il n'y en a pas
-d'autre.
-
-On peut bien croire que l'inintelligence du siècle a fait
-mortellement souffrir cette âme enthousiaste des grandes choses.
-Heureusement, la gaîté charmante de son esprit l'a préservé de la
-souffrance qui aigrit. Quant à celle qui énerve, le géant était trop
-fortement trempé pour la connaître. Il a résolu le problème de prendre
-son essor entier, un essor victorieux, immense, et qui laisse le
-parlage et le paradoxe loin sous ses pieds, comme cette fulgurante
-figure d'Apollon qu'il a jetée aux voûtes du Louvre oublie, dans la
-splendeur des cieux, les Chimères qu'il vient de terrasser. Il a
-résolu ce problème sans perdre la jeunesse de son âme, la générosité
-et la droiture de ses instincts, le charme de son caractère, la
-modestie et le bon goût de son attitude.
-
-Delacroix a traversé plusieurs phases de son développement en
-imprimant à chaque série de ses ouvrages le sentiment profond qui lui
-était propre. Il s'est inspiré du Dante, de Shakspeare et de Goëthe,
-et les romantiques ayant trouvé en lui leur plus haute expression, ont
-cru qu'il appartenait exclusivement à leur école. Mais une telle
-fougue de création ne pouvait s'enfermer dans un cercle ainsi défini.
-Elle a demandé au ciel et aux hommes de l'espace, de la lumière, des
-lambris assez vastes pour contenir ses compositions, et s'élançant
-alors dans le monde de son idéal complet, elle a tiré de l'oubli, où
-il était question de les reléguer, les allégories de l'antique Olympe,
-qu'elle a mêlées en grand historien de la poésie, à l'illustration
-des génies de tous les siècles. Delacroix a rajeuni ce monde évanoui
-ou travesti par de froides traditions, au feu de son interprétation
-brûlante. Autour de ces personnifications surhumaines, il a créé un
-monde de lumière et d'effets, que le mot _couleur_ ne suffit peut-être
-pas à exprimer pour le public, mais qu'il est forcé de sentir dans
-l'effroi, le saisissement ou l'éblouissement qui s'emparent de lui à
-un tel spectacle. Là éclate l'individualité du sentiment de ce maître,
-enrichie du sentiment collectif des temps modernes, dont la source
-cachée au fond des esprits supérieurs grossit toujours à travers les
-âges.
-
-Il y aura néanmoins toujours un ordre d'esprits systématiques qui
-reprocheront à Delacroix de n'avoir pas présenté à leurs sens le joli,
-le gracieux, la forme voluptueuse, l'expression caressante comme ils
-l'entendent. Reste à savoir s'ils l'entendent bien, et si, dans cette
-région de la fantaisie, ils sont compétens à discerner le faux du
-vrai, le naïf du maniéré. J'en doute. Ceux qui comprennent réellement
-le Corrége, Raphaël, Watteau, Prud'hon, comprennent tout aussi bien
-Delacroix. La grâce a son siége et la puissance a le sien. D'ailleurs
-les grâces sont des divinités à mille faces. Elles sont lascives ou
-chastes, selon l'oeil qui les voit, selon l'âme qui les formule. Le
-génie de Delacroix est sévère, et quiconque n'a pas un sentiment
-capable d'élévation ne le goûtera jamais entièrement. Je crois qu'il
-y est tout résigné.
-
-Mais quelle que soit la critique, il laissera un grand nom et de
-grandes oeuvres. Quand on le voit pâle, frêle, nerveux et se plaignant
-de mille petits maux obstinés à le tenir en haleine, on s'étonne que
-cette délicate organisation ait pu produire avec une rapidité
-surprenante, à travers des contrariétés et des fatigues inouïes, des
-oeuvres colossales. Et pourtant elles sont là, et elles seront
-suivies, s'il plaît à Dieu, de beaucoup d'autres, car le maître est de
-ceux qui se développent jusqu'à la dernière heure, et dont on croit en
-vain saisir le dernier mot à chaque nouveau prodige.
-
-Delacroix n'a pas été seulement grand dans son art, il a été grand
-dans sa vie d'artiste. Je ne parle pas de ses vertus privées, de son
-culte pour sa famille, de ses tendresses pour ses amis malheureux, des
-charmes solides de son caractère, en un mot. Ce sont là des mérites
-individuels que l'amitié ne publie pas à son de trompe. Les
-épanchemens de son coeur dans ses admirables lettres feraient ici un
-beau chapitre qui le peindrait mieux que je ne sais le faire. Mais les
-amis vivans doivent-ils être ainsi révélés, même quand cette
-révélation ne peut être que la glorification de leur être intime? Non,
-je ne le pense pas. L'amitié a sa pudeur, comme l'amour a la sienne.
-Mais ce qui en Delacroix appartient à l'appréciation publique pour le
-profit que portent les nobles exemples, c'est l'intégrité de sa
-conduite; c'est le peu d'argent qu'il a voulu gagner, la vie modeste
-et longtemps gênée qu'il a acceptée plutôt que de faire aux goûts et
-aux idées du siècle (qui sont bien souvent celles des gens en place)
-la moindre concession à ses principes d'art. C'est la persévérance
-héroïque avec laquelle, souffrant, malingre, brisé en apparence, il a
-poursuivi sa carrière, riant des sots dédains; ne rendant jamais le
-mal pour le mal, malgré les formes charmantes d'esprit et de
-savoir-vivre qui l'eussent rendu redoutable dans ces luttes sourdes et
-terribles de l'amour-propre; se respectant lui-même dans les moindres
-choses, ne boudant jamais le public, exposant chaque année au milieu
-d'un feu croisé d'invectives, qui eût étourdi ou écoeuré tout autre;
-ne se reposant jamais, sacrifiant ses plaisirs les plus purs, car il
-aime et comprend admirablement les autres arts, à la loi impérieuse
-d'un travail longtemps infructueux pour son bien-être et son succès:
-vivant, en un mot, au jour le jour, sans envier le faste ridicule dont
-s'entourent les artistes parvenus, lui dont la délicatesse d'organes
-et de goûts se fût si bien accommodée pourtant d'un peu de luxe et de
-repos.
-
-
-FIN DU TOME ONZIÈME.
-
-
- Typographie L. Schnauss.
-
-
-
-
-HISTOIRE DE MA VIE.
-
-
-
-
- HISTOIRE
-
- DE MA VIE
-
- PAR
-
- Mme GEORGE SAND.
-
- Charité envers les autres
- Dignité envers soi-même:
- Sincérité devant Dieu.
-
- Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends.
- 15 avril 1847.
-
- GEORGE SAND.
-
- TOME DOUZIÈME.
-
- PARIS, 1855.
-
- LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD
-
-
-
-
-(SUITE.)
-
- Delacroix.--David Richard et Gaubert.--La phrénologie et la
- médecine.--Les saints et les anges.
-
-
-Dans tous les temps, dans tous les pays, on cite les grands artistes
-qui n'ont rien donné à la vanité ou à l'avarice, rien sacrifié à
-l'ambition, rien immolé à la vengeance. Nommer Delacroix, c'est nommer
-un de ces hommes purs dont le monde croit assez dire en les déclarant
-honorables, faute de savoir combien la tâche est rude au travailleur
-qui succombe et au génie qui lutte.
-
-Je n'ai point à faire l'historique de nos relations; elle est dans ce
-seul mot, amitié sans nuages. Cela est bien rare et bien doux, et
-entre nous cela est d'une vérité absolue. Je ne sais pas si Delacroix
-a des imperfections de caractère. J'ai vécu près de lui dans
-l'intimité de la campagne et dans la fréquence des relations suivies,
-sans jamais apercevoir en lui une seule tache, si petite qu'elle fût.
-Et pourtant nul n'est plus liant, plus naïf et plus abandonné dans
-l'amitié. Son commerce a tant de charmes qu'auprès de lui on se
-trouve soi-même être sans défauts, tant il est facile d'être dévoué à
-qui le mérite si bien. Je lui dois en outre, bien certainement, les
-meilleures heures de pures délices que j'aie goûtées en tant
-qu'artiste. Si d'autres grandes intelligences m'ont initiée à leurs
-découvertes et à leurs ravissemens dans la sphère d'un idéal commun,
-je peux dire qu'aucune individualité d'artiste ne m'a été aussi plus
-sympathique, et, si je puis parler ainsi, plus intelligente dans son
-expansion vivifiante. Les chefs-d'oeuvre qu'on lit, qu'on voit ou
-qu'on entend ne vous pénètrent jamais mieux que doublés en quelque
-sorte dans leur puissance par l'appréciation d'un puissant génie. En
-musique et en poésie comme en peinture, Delacroix est égal à lui-même,
-et tout ce qu'il dit quand il se livre est charmant ou magnifique sans
-qu'il s'en aperçoive.
-
-Je ne compte pas entretenir le public de tous mes amis. Un chapitre
-consacré à chacun d'eux outre qu'il blesserait la timidité modeste de
-certaines natures éprises de recueillement et d'obscurité, n'aurait
-d'intérêt que pour moi et pour un fort petit nombre de lecteurs. Si
-j'ai parlé beaucoup de Rollinat, c'est parce que cette amitié type a
-été pour moi l'occasion de dresser mon humble autel à une religion de
-l'âme que chacun de nous porte plus ou moins pure en soi-même.
-
-Quant aux personnes célèbres, je ne m'attribue pas le droit d'ouvrir
-le sanctuaire de leur vie intime, mais je regarde comme un devoir
-d'apprécier l'ensemble excellent de leur vie par rapport à la mission
-qu'elles remplissent, quand je suis à même de remplir ce devoir en
-connaissance de cause.
-
-Que ceux de mes anciens amis qui ne trouveront pas leurs noms à cette
-page de mon histoire ne pensent donc pas qu'ils soient effacés de mon
-coeur. Plus d'un, même, que les circonstances ont forcément éloigné, à
-la longue, du milieu où j'ai dû vivre, m'est resté cher, et garde dans
-mes souvenirs la place honorable et douce qu'il s'y est faite.
-
-Parmi ceux-là, je te nommerai pourtant, David Richard, type noble et
-doux, âme pure entre toutes! Tu appartiens à l'estime d'un groupe
-moins restreint que celui où ton humilité vraiment chrétienne s'est
-toujours cachée. La charité t'a, pour ainsi dire, détaché de toi-même,
-et tes patientes études, les élans généreux de ton coeur t'ont jeté
-dans une vie d'apôtre où le mien t'a suivi avec une constante
-vénération.
-
-C'est qu'il est rare que les âmes portées à ce sentiment-là ne
-deviennent pas dignes de l'inspirer à leur tour. Cet humble axiome
-résume toute la vie de David Richard. Doué d'une tendresse suave et
-d'une foi fervente, il vit dans ses amis (et en tête de ses premiers
-amis fut l'illustre Lamennais), non pas des soutiens et des appuis
-pour sa faiblesse, mais des alimens naturels pour les forces de son
-dévouement. Je ne sais pas si on l'a jamais soutenu et consolé, lui!
-Je ne crois pas, du moins, qu'il ait jamais songé à se plaindre
-d'aucune peine personnelle. Ce que je sais, c'est qu'il écoutait,
-consolait et calmait toujours, attirant à lui toutes les peines des
-autres et les dissipant ou les calmant par je ne sais quelle influence
-mystérieuse.
-
-Je crois sérieusement à des _influences_. Je ne sais pas qualifier
-autrement certaines dispositions soudaines où nous placent, à notre
-insu, peut-être à l'insu d'elles-mêmes, certaines personnes que nous
-aimons ou qui nous déplaisent à première vue. Que ce soit une
-impression reçue dans une existence antérieure dont nous avons perdu
-le souvenir, ou réellement un fluide qui émane d'elles, il est certain
-que la rencontre de ces personnes nous est bienfaisante ou nuisible.
-Je ne crois pas que ces préventions soient imaginaires dans leurs
-causes n'ayant jamais vu qu'elles le fussent dans leurs effets. Je ne
-parle pas des préventions légères, fantasques ou préconçues. On fait
-fort bien de vaincre celles-là dès qu'on les sent mal fondées; mais il
-en est de bien sérieuses auxquelles on ne donne pas assez d'attention,
-et qu'on se repent toujours d'avoir repoussées lorsqu'on avait la
-liberté d'agir.
-
-Si c'est une superstition, j'ai celle-là, je l'avoue, et j'ai fait
-l'expérience d'aimer toute ma vie les gens que j'ai aimés en les
-voyant pour la première fois. Il en fut ainsi de David Richard, que
-je n'ai pas vu depuis plus de dix ans, et de mon pauvre Gaubert, que
-je ne verrai plus que dans une autre vie. Les voir était pour moi un
-véritable bien-être moral, que je ressentais même d'une façon
-matérielle, dans l'aisance de ma respiration, comme s'ils eussent
-apporté autour de moi une atmosphère plus pure que celle dont j'étais
-nourrie à l'habitude. Ne plus les voir n'a rien ôté au bien-être
-intellectuel que m'apporte leur souvenir et au rassérénement qui se
-fait dans ma pensée quand je m'imagine converser avec eux.
-
-C'est qu'il y a des âmes, je ne dirai pas faites les unes pour les
-autres, trop de dissemblances dans leurs facultés leur commandent de
-ne pas se jeter aveuglement dans le même chemin; mais des âmes qui se
-conviennent par quelque point essentiel et dominant. Gaubert me
-disait, dans sa langue phrénologique, que nous nous tenions par les
-protubérances de l'affectionnivité et de la vénération. Soit! Quand
-ces âmes se rencontrent, elles se devinent et s'acceptent mutuellement
-sans hésiter, elles se saluent comme de vieilles connaissances; elles
-n'ont rien à se révéler de nouveau, et pourtant elles se délectent
-dans l'entretien l'une de l'autre, comme si elles se retrouvaient
-après une longue séparation.
-
-La femme admirable et infortunée dont j'ai parlé dans les pages
-précédentes demandait au ciel des saints et des anges sur la terre.
-Je me souviens de lui avoir dit souvent qu'il y en avait, mais que
-nous n'avions pas toujours le sens divin qui les fait reconnaître sous
-l'humble forme et parfois sous le pauvre habit qui les déguisent. Nous
-avons de l'imagination, nous cherchons le prestige. La beauté, le
-charme, l'esprit, la grâce nous enivrent, et nous courons après de
-trompeurs météores sans nous douter que les vrais saints sont plus
-souvent cachés dans la foule que placés sur le piédestal. Et puis,
-quand nous avons suivi ces belles lumières qui attirent comme les feux
-follets, elles s'éteignent tout à coup, et avec elles l'enthousiasme
-qu'elles nous inspiraient. Ces erreurs-là s'appellent quelquefois
-passions. Les vrais saints ne fanatisent pas ainsi. Ils n'inspirent
-que des sentimens doux et angéliques comme eux-mêmes. Ils sont trop
-modestes pour vouloir entraîner ou éblouir. Ils ne troublent pas le
-cerveau, ils ne tourmentent pas le coeur. Ils sourient et bénissent.
-Heureux l'instinct qui les découvre et le jugement qui les apprécie!
-
-Des saints et des anges! Et pourquoi ne voulons-nous pas comprendre
-que ces beaux êtres fantastiques sont déjà de ce monde à l'état
-latent, comme le papillon splendide dans sa pauvre larve? Ils n'ont ni
-rayons de feu ni ailes d'or pour se distinguer des autres hommes. Ils
-n'ont pas même toujours les beaux yeux profonds et lumineux qui
-éclairaient la figure pâle de mon bon Gaubert. Ils ne sont ni
-remarqués ni admirés dans le monde. Ils ne brillent nulle part, ni sur
-des chevaux rapides, ni aux avant-scènes des théâtres, ni dans les
-salons, ni dans les académies, ni dans le forum, ni dans les cénacles.
-S'ils eussent vécu sous Tibère, ils n'eussent brillé qu'aux arènes, en
-qualité de martyrs, comme tant d'autres fidèles serviteurs de Dieu,
-dont on n'eût jamais entendu parler si l'occasion d'un grand acte de
-foi ne se fût rencontrée pour envoyer aux archives du ciel les noms
-sacrés de ces victimes obscures, la splendeur de ces vertus ignorées.
-
-Des saints et des anges! Oui, à mes yeux, Gaubert était un saint et
-Richard un ange. Celui-ci paisible et nageant sans trouble et sans
-effroi dans son rayonnement intérieur; celui-là, plus agité, plus
-impatient, exhalant de brûlantes indignations contre la folie ou la
-perversité qu'il comprenait d'autant moins qu'il les étudiait
-davantage.
-
-Gaubert m'inspirait une tendresse véritable, parce qu'il l'éprouvait
-pour moi. Quoiqu'il n'eût qu'une dizaine d'années de plus que moi, sa
-tête chauve, ses joues creuses, sa débile santé et, plus que tout
-cela, l'austérité naïve de sa vie et de ses idées, le vieillissaient
-de vingt ans à mes yeux et à ceux de ses autres amis. C'était le type
-du vertueux et tendre père, sévère et absolu dans ses théories,
-indulgent jusqu'à la _gâterie_ dans la pratique des affections. J'ai
-pleuré sa mort, non pas seulement par respect et par attendrissement,
-mais par égoïsme de coeur. Il nous avait pourtant dit cent fois à tous
-qu'il ne fallait pas pleurer les morts, mais bien plutôt remercier
-Dieu de les avoir appelés à lui, et pousser le dévouement au-delà de
-la tombe, jusqu'à se réjouir de les savoir en possession de leur
-récompense. Il avait raison, mais les entrailles ne raisonnent pas, et
-si je l'ai amèrement regretté, c'est sa faute. Il s'était rendu trop
-nécessaire à moi. Je voyais en lui un refuge contre tous les
-découragemens et toutes les langueurs de la volonté, une loi vivante
-du devoir avec les suavités de la prédication enthousiaste et ces
-douceurs de la sollicitude paternelle qui pénètrent et consolent. Les
-saints farouches et ascétiques frappent l'imagination ou éveillent
-l'orgueil qu'on appelle émulation. Ils n'agissent donc que sur de
-nobles orgueilleux de leur trempe. Les saints doux et tendres attirent
-davantage, et, pour mon compte, je n'aime que ceux-ci.
-
-J'aurai à reparler de Gaubert et du bon frère qui lui a survécu, dans
-la suite de mon histoire.
-
-
-
-
-CHAPITRE TRENTE-QUATRIEME.
-
- Sainte-Beuve.--Luigi Calamatta.--Gustave Planche.--Charles
- Didier.--Pourquoi je ne parle pas de certains autres.
-
-
-Je ne crois pas interrompre l'ordre de mon récit en consacrant encore
-quelques pages à mes amis. Le monde de sentimens et d'idées où ces
-amis me firent pénétrer est une partie essentielle de ma véritable
-histoire, celle de mon développement moral et intellectuel. J'ai la
-conviction profonde que je dois aux autres tout ce que j'ai acquis et
-gardé d'un peu bon dans l'âme. Je suis venue sur la terre avec le goût
-et le besoin du vrai; mais je n'étais pas une assez puissante
-organisation pour me passer d'une éducation conforme à mes instincts,
-ou pour la trouver toute faite dans les livres. Ma sensibilité avait
-besoin surtout d'être réglée. Elle ne le fut guère: les amis éclairés,
-les sages conseils vinrent un peu trop tard et quand le feu avait trop
-longtemps couvé sous la cendre pour être étouffé facilement. Mais
-cette sensibilité douloureuse fut souvent calmée et toujours consolée
-par des affections sages et bienfaisantes.
-
-Mon esprit, à demi cultivé, était à certains égards une table rase, à
-d'autres égards une sorte de chaos. L'habitude que j'ai d'écouter, et
-qui est une grâce d'état, me mit à même de recevoir de tous ceux qui
-m'entourèrent une certaine somme de clarté et beaucoup de sujets de
-réflexion. Parmi ceux-là, des hommes supérieurs me firent faire assez
-vite de grands pas, et d'autres hommes, d'une portée moins
-saisissante, quelques-uns même qui paraissaient ordinaires, mais qui
-ne furent jamais tels à mes yeux, m'aidèrent puissamment à me tirer du
-labyrinthe d'incertitudes où ma contemplation s'était longtemps
-endormie.
-
-Parmi les hommes d'un talent apprécié, M. Sainte-Beuve, par les
-abondantes et précieuses ressources de sa conversation, me fut très
-salutaire, en même temps que son amitié, un peu susceptible, un peu
-capricieuse mais toujours précieuse à retrouver, me donna quelquefois
-la force qui me manquait vis-à-vis de moi-même. Il m'a affligé
-profondément par des aversions et des attaques acerbes contre des
-personnes que j'admirais et que je respectais; mais je n'avais ni le
-droit ni le pouvoir de modifier ses opinions et d'enchaîner ses
-vivacités de discussion; et comme, vis-à-vis de moi, il fut toujours
-généreux et affectueux (on m'a dit qu'il ne l'avait pas toujours été
-en paroles, mais je ne le crois plus); comme d'ailleurs il m'avait été
-secourable avec sollicitude et délicatesse dans certaines détresses
-de mon âme et de mon esprit, je regarde comme un devoir de le compter
-parmi mes éducateurs et bienfaiteurs intellectuels.
-
-Sa manière littéraire ne m'a pourtant pas servi de type, et dans des
-momens où ma pensée éprouvait le besoin d'une expression plus hardie,
-sa forme délicate et adroite m'a paru plus propre à m'empêtrer qu'à me
-dégager. Mais quand les heures de fièvre sont passées, on revient à
-cette forme un peu _vanlotée_, comme on revient à Vanloo lui-même;
-pour en reconnaître la vraie force et la vraie beauté à travers le
-caprice de l'individualité et le cachet de l'école, sous ces
-miévreries souriantes de la recherche, il y a, quand même, le génie du
-maître. Comme poète et comme critique, Sainte-Beuve est un maître
-aussi. Sa pensée est souvent complexe, ce qui la rend un peu obscure
-au premier abord; mais les choses qui ont une conscience réelle valent
-qu'on les relise, et la clarté est vive au fond de cette apparente
-obscurité. Le défaut de cet écrivain est un excès de qualités. Il sait
-tant, il comprend si bien, il voit et devine tant de choses, son goût
-est si abondant et son objet le saisit par tant de côtés à la fois,
-que la langue doit lui paraître insuffisante et le cadre toujours trop
-étroit pour le tableau.
-
-A mes yeux, il était dominé par une contradiction nuisible, je ne
-dirai pas à son talent, il a bien prouvé que son talent n'en a pas
-souffert, mais à son propre bonheur. J'entends par ce mot de bonheur,
-non pas une rencontre ou une réunion de faits qu'il n'est au pouvoir
-d'aucun homme de faire surgir et de gouverner, mais une certaine
-source de foi et de sérénité intérieure qui, pour être intermittente,
-et souvent troublée par le contact des choses extérieures, n'en est
-pas moins intarissable au fond de l'âme. Le seul bonheur que Dieu nous
-ait accordé, et dont on puisse oser, sans folie, lui demander la
-continuation, c'est de sentir qu'au milieu des accidens et des
-catastrophes de la vie commune, on est en possession de certaines
-joies intimes et pures qui sont bien l'idéal de celui qui les savoure.
-Dans l'art comme dans la philosophie, dans l'amour comme dans
-l'amitié, dans toutes ces choses abstraites dont les événemens ne
-peuvent nous ôter le sentiment ou le rêve, l'âge ou l'expérience
-prématurée nous apportent ce bienfait de nous mettre d'accord un jour
-ou l'autre avec nous-mêmes.
-
-Probablement ce jour est venu pour Sainte-Beuve; mais je l'ai vu
-longtemps aussi tourmenté que je l'étais alors, quoiqu'il eût
-infiniment plus de science, de raison et de force défensive contre la
-douleur. Il enseignait la sagesse avec une éloquence convaincante, et
-il portait cependant en lui le trouble des âmes généreuses
-inassouvies.
-
-Il me semblait alors qu'il voulait résoudre le problème de la raison
-en le compliquant. Il voyait le bonheur dans l'absence d'illusions et
-d'entraînement; et puis tout aussitôt, il voyait l'ennui, le dégoût et
-le spleen dans l'exercice de la logique pure. Il éprouvait le besoin
-des grandes émotions: il convenait que s'y soustraire par crainte du
-désenchantement est un métier de dupe, puisque les petites émotions
-inévitables nous tuent en détail; mais il voulait gouverner et
-raisonner les passions en les subissant. Il voulait qu'on pardonnât
-aux illusions de ne pouvoir pas être complètes, oubliant, ce me
-semble, que si elles ne sont pas complètes, elles ne sont pas du tout,
-et que les amis, les amans, les philosophes qui voient quelque chose à
-pardonner à leur idéal ne sont déjà plus en possession de la foi, mais
-qu'ils sont tout simplement dans l'exercice de la vertu et de la
-sagesse.
-
-_Croire_ ou _aimer par devoir_ m'a toujours révoltée comme un
-paradoxe. On peut agir dans le fait comme si on croyait ou comme si on
-aimait: voilà, en certains cas, le devoir. Mais du moment qu'on ne
-croit plus à l'idée ou qu'on n'aime plus l'_être_, c'est le devoir
-seul que l'on suit et que l'on aime.
-
-Sainte-Beuve avait bien trop d'esprit pour se poser de la sorte une
-prescription impossible; mais quand il arrivait à philosopher sur la
-pratique de la vie, je ne sais si je me trompais, mais je croyais le
-voir tourner dans ce cercle infranchissable.
-
-En résumé, trop de coeur pour son esprit et trop d'esprit pour son
-coeur, voilà comment je m'expliquai cette nature éminente, et, sans
-oser affirmer aujourd'hui que je l'ai bien comprise, je m'imagine
-toujours que ce résumé est la clef de ce que son talent offre
-d'original et de mystérieux. Peut-être que si ce talent fût laissé
-être faible, maladroit et fatigué à ses heures, il aurait pris des
-revanches d'autant plus éclatantes; mais bien qu'il aimât ce
-laisser-aller dans l'oeuvre des autres, il n'a pas consenti à être
-inégal, et il s'est maintenu excellent. Ceux qui ont entrevu dans un
-artiste quelque chose de plus ému et de plus pénétrant que ce qu'il a
-consenti à exprimer dans son oeuvre générale se permettent quelque
-regret. Ils ont eu pour cet artiste plus d'ambition qu'il ne s'en est
-permis à lui-même. Mais le public n'est pas obligé de savoir que les
-oeuvres qui le charment et l'instruisent ne sont souvent que le
-débordement d'un vase qui a retenu le plus précieux de sa liqueur.
-C'est d'ailleurs un peu notre histoire à tous. L'âme renferme toujours
-le plus pur de ses trésors comme un fonds de réserve qu'elle doit
-rendre à Dieu seul, et que les épanchemens des tendresses intimes font
-seuls pressentir. On est même effrayé quand le génie réussit à se
-produire tout entier sous une forme arrêtée; on craint qu'il ne se
-soit épuisé dans cet effort suprême, car l'impuissance de se
-manifester complétement est un bienfait du ciel envers l'humaine
-faiblesse, et si l'on pouvait exprimer l'aspiration infinie, elle
-cesserait peut-être aussitôt d'exister.
-
-Le hasard d'un portrait que Buloz fit graver pour mettre en tête d'une
-de mes éditions me fit connaître Calamatta, graveur habile et déjà
-estimé, qui vivait pauvrement et dignement avec un autre graveur
-italien, Mercuri, à qui l'on doit, entre autres, la précieuse petite
-gravure des _Moissonneurs_ de Léopold Robert. Ces deux artistes
-étaient liés par une noble et fraternelle amitié. Je ne fis que voir
-et saluer Mercuri, dont le caractère timide ne pouvait guère se
-communiquer à ma propre timidité. Calamatta, plus Italien dans ses
-manières, c'est-à-dire plus confiant et plus expansif, me fut vite
-sympathique, et, peu à peu, notre mutuelle amitié s'établit pour toute
-la vie.
-
-J'ai rencontré en vérité peu d'amis aussi fidèles, aussi délicats dans
-leur sollicitude et aussi soutenus dans l'agréable et saine durée des
-relations. Quand on peut dire d'un homme qu'il est un ami _sûr_, on
-dit de lui une grande chose, car il est rare de rencontrer chez une
-personne aimable et enjouée aucune légèreté, et chez une personne
-sérieuse aucune pédanterie. Calamatta, aimable compagnon dans le rire
-et dans le mouvement de la vie d'artiste, est un esprit sérieux,
-recueilli et juste, que l'on trouve toujours dans une bonne et sage
-voie d'appréciation des choses de sentiment. Beaucoup de caractères
-charmans comme le sien inspirent la confiance, mais peu la méritent et
-la justifient comme lui.
-
-La gravure est un art sérieux en même temps qu'un métier dur et
-assujettissant, où le procédé, ennemi de l'inspiration, peut s'appeler
-réellement le génie de la patience. Le graveur doit être habile
-artisan avant de songer à être artiste. Certes, la partie du métier
-est immense aussi dans la peinture, et, dans la peinture murale
-particulièrement, elle se complique de difficultés formidables. Mais
-les émotions de la création libre, du génie, qui ne relève que de
-lui-même sont si puissantes, que le peintre a des jouissances
-infinies. Le graveur n'en connaît que de craintives, car ses joies
-sont troublées justement par l'appréhension de se laisser prendre à
-l'envie de devenir créateur lui-même.
-
-J'ai entendu discuter beaucoup cette question-ci, à savoir: si le
-graveur doit être artiste comme Edelink de Bervic, ou comme
-Marc-Antoine et Audran; c'est-à-dire s'il doit copier fidèlement les
-qualités et les défauts de son modèle, ou s'il doit copier librement
-en donnant essor à son propre génie; en un mot, si la gravure doit
-être l'exacte reproduction ou l'ingénieuse interprétation de l'oeuvre
-des maîtres.
-
-Je ne me pique de trancher aucune question difficile, surtout en
-dehors de mon métier à moi, mais il me semble que celle-ci est la même
-qu'on peut appliquer à la traduction des livres étrangers. Pour ma
-part, si j'étais chargée de ce soin, et qu'il me fût permis de
-choisir, je ne choisirais que des chefs-d'oeuvre, et je me plairais à
-les rendre le plus servilement possible, parce que les défauts des
-maîtres sont encore aimables ou respectables. Au contraire, si j'étais
-forcée de traduire un ouvrage utile, mais obscur et mal écrit, je
-serais tentée de l'écrire de mon mieux, afin de le rendre aussi clair
-que possible; mais il est bien probable que l'auteur vivant me saurait
-très mauvais gré du service que je lui aurais rendu, car il est dans
-la nature des talens incomplets de préférer leurs défauts à leurs
-qualités.
-
-Ce malheur d'avoir trop bien fait doit arriver aux graveurs qui
-interprètent, et il n'y a peut-être qu'un peintre de génie qui puisse
-pardonner à son copiste d'avoir eu plus de talent que lui.
-
-Cependant, si l'on admettait en principe que tout graveur est libre
-d'arranger à sa guise l'oeuvre qu'il reproduit, et, pour peu que la
-mode encourageât cette licence, où s'arrêterait-on, et où serait le
-caractère utile et sérieux de cet art, dont le premier but est
-non-seulement de répandre et de populariser l'oeuvre de la peinture,
-mais encore de conserver intacte à la postérité la pensée des maîtres,
-à travers le temps et les événemens qui détruisent les originaux?
-
-Il faut que chaque science, chaque art, chaque métier même ait sa
-doctrine. Rien n'existe sans une pensée dominante où le travail se
-rattache, où la volonté se maintient consciencieuse. Dans les époques
-de décadence où chacun fait à sa guise, sans respect pour rien ni
-personne, les arts déclinent et périssent.
-
-Calamatta, après avoir soulevé et retourné ces considérations dans sa
-pensée, se renferma dans une idée où il trouva au moins une certitude
-absolue: c'est qu'il faut savoir très bien dessiner pour savoir bien
-copier, et que qui ne le sait pas ne comprend pas ce qu'il voit et ne
-peut pas le rendre, quelque effort d'attention et de volonté qu'il y
-apporte. Il fit donc des études sérieuses en s'essayant à dessiner des
-portraits d'après nature, en même temps qu'il poursuivait ces travaux
-de burin qui prennent des années. Calamatta a travaillé sept ans de
-suite au _Voeu de Louis XIII_ de M. Ingres.
-
-On lui doit quelques portraits remarquables qu'il a répandus par la
-gravure après les avoir dessinés lui-même, entre autres celui de M.
-Lamennais, dont la ressemblance est fidèle et dont l'expression est
-saisissante.
-
-Mais le talent vraiment supérieur de Calamatta est dans la copie
-passionnément minutieuse et consciencieuse des maîtres anciens. Il a
-consacré le meilleur de sa volonté à reproduire la _Joconde_ de
-Léonard de Vinci, dont il termine la gravure peut-être au moment où
-j'écris, et dont le dessin m'a paru un chef-d'oeuvre. Ce type, réputé
-si difficile à reproduire, cette figure de femme d'une beauté si
-mystérieuse, même pour ses contemporains, et que le peintre estima
-miraculeuse à saisir dans son expression, méritait de rester à jamais
-dans les arts. Le fugitif sourire de la Joconde, ce rayonnement divin
-d'une émotion inconnue, un grand génie a su le fixer sur la toile,
-arrachant ainsi à l'empire de la mort un éclair de cette vie exquise
-que fait la beauté exquise; mais le temps détruit les belles toiles
-aussi fatalement (quoique plus tardivement) qu'il détruit les beaux
-corps. La gravure conserve et immortalise. Un jour, elle seule restera
-pour attester que les maîtres et les femmes ont vécu, et tandis que
-les ossemens des générations ne seront plus que poussière, la
-triomphante Joconde sourira encore, de son vrai et intraduisible
-sourire, à de jeunes coeurs amoureux d'elle.
-
-Parmi ceux de mes amis qui m'ont enseigné, par l'exemple soutenu (la
-meilleure des leçons), qu'il faut étudier, chercher et vouloir
-toujours; aimer le travail plus que soi-même, et n'avoir pour but dans
-la vie que de laisser après soi le meilleur de sa propre vie,
-Calamatta est aux premiers rangs, et, à ce titre, il garde dans mon
-âme une bonne part de ce respect qui est la base essentielle de toute
-amitié durable.
-
-Je dois aussi une reconnaissance particulière, comme artiste, à M.
-Gustave Planche, esprit purement critique, mais d'une grande
-élévation. Mélancolique par caractère et comme rassasié, en naissant,
-du spectacle des choses humaines, Gustave Planche n'est cependant pas
-un esprit froid ni un coeur impuissant; mais une tension
-contemplative, trop peu accessible aux émotions variées et au
-laisser-aller de l'imprévu dans les arts, concentra le rayonnement de
-sa pensée sur un seul point fixe. Il ne voulut longtemps admettre,
-comprendre et sentir le beau que dans le grand et le sévère. Le joli,
-le gracieux et l'agréable lui devinrent antipathiques. De là une
-injustice réelle dans plusieurs faits d'appréciation, qui lui fut
-imputée à mauvaise humeur, à parti pris, bien qu'aucune critique ne
-soit plus intègre et plus sincère que la sienne.
-
-Aussi nul critique n'a soulevé plus de colères et attiré sur lui plus
-de vengeances personnelles. Il endura le tout avec patience
-poursuivant ses _exécutions_ sous une apparente impassibilité. Mais
-c'était là un rôle que sa force intérieure n'acceptait pas réellement.
-Cette hostilité, qu'il avait provoquée, le faisait souffrir; car le
-fond de son caractère est plus bienveillant que sa plume, et si l'on y
-faisait bien attention, on verrait que cette forme cassante et absolue
-ne couvre pas les ménagemens caractéristiques de la haine. Une
-discussion douce le ramène facilement, ou, du moins, le ramenait alors
-des excès de sa propre logique. Il est vrai qu'en reprenant la plume,
-entraîné par je ne sais quelle fatalité de son talent, il achevait de
-briser ce qu'il s'était peut-être promis de ménager.
-
-J'aurais complétement accepté ce caractère avec tous ses inconvéniens
-et tous ses dangers si j'avais trouvé juste et concluant le point de
-vue où il se plaçait, en tant que critique. La différence de mon
-sentiment sur les oeuvres d'art que je défendais quelquefois contre
-ses anathèmes ne m'eût pas empêchée de regarder la sobriété et la
-sévérité de ses appréciations comme des effets utiles de ses
-convictions raisonnées.
-
-Mais ce que je n'approuvais pas, et ce que j'ai approuvé de moins en
-moins, même chez mes amis, dans l'exercice de la critique en général,
-c'est le ton hautain et dédaigneux, c'est la rudesse des formes,
-c'est, en un mot, le sentiment qui préside parfois à cet enseignement
-et qui en dénature le but et l'effet. Je trouvais Planche d'autant
-plus dans l'erreur sur ce point, que son sentiment n'était égaré par
-aucune personnalité méchante, envieuse ou vindicative. Il parlait de
-tous les vivans, au contraire, avec une grande sérénité, et même, dans
-la conversation, il leur rendait beaucoup plus de justice ou montrait
-pour eux beaucoup plus d'indulgence qu'il ne voulait en faire paraître
-en écrivant. C'était donc évidemment le résultat d'un système et d'une
-croyance qui pouvaient être respectables, mais dont le résultat
-n'était pas bienfaisant.
-
-Si la critique est _ce quelle doit être, un enseignement_, elle doit
-se montrer douce et généreuse, afin d'être persuasive. Elle doit
-ménager surtout l'amour-propre, qui, durement froissé en public, se
-révolte naturellement contre cette sorte d'insulte à la personne. On
-aura beau dire que la critique est libre et ne relève que d'elle-même,
-toutes choses relèvent de Dieu, qui a fait de la charité le premier de
-nos devoirs et la plus forte de nos armes. Si les critiques qui nous
-jugent sont plus forts que nous (ce qui n'arrive pas toujours), nous
-le sentirons aisément à leur indulgence, et les conseils enveloppés de
-ces explications modestes qui _prouvent_ ont une valeur que la
-raillerie et le dédain n'auront jamais.
-
-Je ne pense pas qu'il faille céder à la critique, même la plus
-aimable, quand elle ne nous persuade pas; mais une critique élevée,
-désintéressée, noble de sentimens et de formes, doit nous être
-toujours utile, même quand elle nous contredit ouvertement. Elle
-soulève en nous-mêmes un examen nouveau et une discussion approfondie
-qui ne peuvent nous être que salutaires. Elle doit donc nous trouver
-reconnaissans quand son but est bien visiblement d'instruire le public
-et nous-mêmes.
-
-C'était là certainement le but de Gustave Planche; mais il n'en
-prenait pas le moyen. Il blessait la personnalité, et le public, qui
-s'amuse de ces sortes de scandales, ne les approuve pas au fond. Du
-moment, d'ailleurs, qu'il aperçoit ou croit apercevoir la passion au
-fond du débat, il ne juge plus que la passion et oublie de juger
-l'oeuvre qui en a soulevé les orages.
-
-La connaissance générale, le goût et l'intelligence des arts ne
-gagnent donc rien à ces querelles, et l'instruction véritable que le
-beau savoir et le beau style de Gustave Planche eussent dû répandre en
-a été amoindrie.
-
-Il n'est pas le seul à qui ce malheur soit arrivé. Par son caractère
-personnel, il l'a peut-être moins mérité qu'un autre; par la rudesse
-de son langage et la persistance de ses impitoyables conclusions, il
-s'y est exposé davantage.
-
-Le reproche que je me permets de lui adresser est bien désintéressé, à
-coup sûr, car personne ne m'a plus constamment soutenue et encouragée.
-
-En outre, j'ai une prédilection très grande pour les côtés élevés et
-tranchés de ce jugement véritablement éclairé de haut, à plusieurs
-égards, en peinture et en musique particulièrement. Je le trouve moins
-juste en littérature. Il n'a pas accepté des talens que le public a
-acceptés avec raison. Il s'est peut-être raidi dans sa conscience
-austère contre l'intelligence générale des engouemens, jusqu'y
-dépasser son but et à se sentir mal disposé, même pour les succès
-mérités.
-
-Quoi qu'il en soit, il a montré un grand courage moral: si grand,
-qu'il y en a à le dire et à défendre l'homme, son talent et sa
-droiture contre les inimitiés que lui a attirées le ton acerbe de sa
-critique.
-
-Lui-même, dès ses premiers pas dans la carrière, a posé sa doctrine
-avec la rigueur d'un esprit absolu. Mais, dur à lui-même encore plus
-qu'aux autres, il s'écrie: «C'est un abîme (la critique sévère) qui
-s'ouvre devant vous. Parfois il vous prend des éblouissemens et des
-vertiges. De questions en questions, on arrive à une question dernière
-et insoluble, le doute universel. Or, c'est tout simplement la plus
-douloureuse de toutes les pensées. Je n'en connais pas de plus
-décourageante, de plus voisine du désespoir... C'est une oeuvre
-mesquine (toujours la critique) et qui ne mérite pas même le nom
-d'oeuvre. C'est une oisiveté officielle, un perpétuel et volontaire
-loisir; c'est la raillerie douloureuse de l'impuissance, le râle de la
-stérilité; c'est un cri d'enfer et d'agonie[13].»
-
- [13] Salon de 1831, par M. Gustave Planche. Paris, 1831.
-
-Tout le reste du chapitre est aussi curieux et même de plus en plus
-curieux. C'est la confession, non pas ingénue et irréfléchie, mais
-volontaire et comme désespérée, d'un jeune homme ambitieux de produire
-quelque chose de grand, qui s'agite dans le collier de misère de la
-critique, acceptée contre son gré, dans un jour d'incertitude ou de
-découragement. «_Honte et malheur à moi_, dit-il, _si je ne puis
-jamais accepter ou remplir un rôle plus glorieux et plus élevé!_»
-
-Ces plaintes étaient injustes, ce point de vue était faux. Le rôle de
-critique, bien compris, est un rôle tout aussi grand que celui de
-créateur, et de grands esprits philosophiques n'ont pas fait autre
-chose que la critique des idées et des préjugés de leur temps. Cela a
-bien suffi non-seulement à leur gloire, mais encore aux progrès de
-leur siècle, car toute oeuvre de perfectionnement se compose de deux
-actes également importans de la volonté humaine, renverser et
-réédifier. On prétend que l'un est plus malaisé que l'autre; mais si
-l'on rebâtit difficilement et souvent fort mal, ne serait-ce pas que
-l'on commence toujours à fonder sur des ruines, et que si ces ruines
-servent encore de base à nos édifices mal assurés, c'est que le
-travail de la démolition, de la critique, n'a pas été assez complet et
-assez profond? D'où il résulte que l'un est aussi rare et aussi
-difficile que l'autre.
-
-Gustave Planche, en avançant en âge et en réfléchissant mieux, comprit
-sans doute qu'il s'était trompé en méprisant sa vocation, car il la
-continua et fit bien, non pour son bonheur, ni pour le plus grand
-plaisir de ses adversaires, mais pour le progrès de l'_éducation du
-goût public_, auquel il a sérieusement contribué, en dépit des
-défauts de sa manière et des erreurs de son propre goût. S'il a manqué
-souvent aux convenances de forme, aux égards dus au génie lors même
-qu'on le croit égaré, aux encouragemens dus au talent consciencieux et
-patient qui n'est pas le génie, mais qui peut grandir sous une
-heureuse influence; si, en un mot, il a fait des victimes de son
-enthousiasme et de son abattement, de ses heures de puissance et de
-ses heures de spleen, il n'en a pas moins mêlé à ses plus amères
-réflexions contre les individus une foule d'excellentes choses
-générales dont la masse peut profiter, sauf à en faire une application
-moins rigide. Il a montré, sur un très grand nombre de sujets et
-d'objets, un goût sûr, éclairé, un sentiment délicat ou grandiose,
-exprimés d'une manière élégante, claire et toujours concise malgré
-l'ampleur. Sa forme n'a que le défaut d'être un peu trop sculpturale
-et uniforme. On la croirait recherchée et apprêtée, tant elle est
-parfois pompeuse; mais c'est une manière naturelle à cet écrivain qui
-produit avec une grande rapidité et une grande facilité.
-
-Il me fut très utile, non-seulement parce qu'il me força, par ses
-moqueries franches, à étudier un peu ma langue, que j'écrivais avec
-beaucoup trop de négligence, mais encore parce que sa conversation,
-peu variée mais très substantielle et d'une clarté remarquable,
-m'instruisit d'une quantité de choses que j'avais à apprendre pour
-entrer dans mon petit progrès relatif.
-
-Après quelques mois de relations très douces et très intéressantes
-pour moi, j'ai cessé de le voir pour des raisons personnelles qui ne
-doivent rien faire préjuger contre son caractère privé, dont je n'ai
-jamais eu qu'à me louer, en ce qui me concerne.
-
-Mais, puisque je raconte ma propre histoire, il faut bien que je dise
-que son intimité avait pour moi de graves inconvéniens. Elle
-m'entourait d'inimitiés et d'amertumes violentes. Il n'est pas
-possible d'avoir pour ami un critique aussi _austère_ (je me sers sans
-raillerie aucune du mot qu'il s'appliquait volontiers à lui-même),
-sans être réputé solidaire de ses aversions et de ses condamnations.
-Déjà Delatouche n'avait pas voulu se prêter à un raccommodement avec
-lui, et s'était brouillé avec moi à cause de lui. Tous ceux que
-Planche avait blessés, par des écrits ou des paroles, me faisaient un
-crime de le mettre chez moi en leur présence, et j'étais menacée d'un
-isolement complet par l'abandon d'amis plus anciens que lui, que je ne
-devais pas sacrifier, disaient-ils, à un nouveau venu.
-
-J'hésitai beaucoup. Il était malheureux par nature, et il avait pour
-moi un attachement et un dévouement qui paraissaient en dehors de sa
-nature. J'eusse trouvé lâche de l'éloigner en vue des haines
-littéraires que ses éloges m'avaient attirées: on ne doit rien faire
-pour les ennemis; mais je sentais bien que son commerce me nuisait
-intérieurement. Son humeur mélancolique, ses théories de dégoût
-universel, son aversion pour le laisser-aller de l'esprit aux choses
-faciles et agréables dans les arts, enfin la tension de raisonnement
-et la persistance d'analyse qu'il fallait avoir quand on causait avec
-lui, me jetaient, à mon tour, dans une sorte de spleen auquel je
-n'étais que trop disposée à l'époque où je le connus. Je voyais en lui
-une intelligence éminente qui s'efforçait généreusement de me faire
-part de ses conquêtes, mais qui les avait amassées au prix de son
-bonheur, et j'étais encore dans l'âge où l'on a plus besoin de bonheur
-que de savoir.
-
-Le quereller sur la cause fatale de sa tristesse, cause tout à fait
-mystérieuse qui doit tenir à son organisation et que je n'ai jamais
-pénétrée, parce qu'il ne la pénétrait sans doute pas lui-même, eût été
-injuste et cruel; je ne voulus donc pas entamer de ces discussions
-profondes qui achèvent de tuer le moral quand elles ne le sauvent pas.
-Je n'étais pas d'ailleurs dans une position apostolique. Je me sentais
-abattue et brisée moi-même, car c'était le temps où j'écrivais
-_Lélia_, évitant soigneusement de dire à Planche le fond de mon propre
-problème, tant je craignais de le lui voir résoudre par une
-désespérance sans appel, et ne m'entretenant avec lui que de la forme
-et de la poésie de mon sujet.
-
-Cela n'était pas toujours de son goût, et si l'ouvrage est défectueux,
-ce n'est pas la faute de son influence, mais bien, au contraire, celle
-de mon entêtement.
-
-Je sentais bien, moi, tout en me débattant contre le doute religieux,
-que je ne pourrais sortir de cette maladie mortelle que par quelque
-révélation imprévue du sentiment ou de l'imagination. Aussi je sentais
-bien que la psychologie de Planche n'était pas applicable à ma
-situation intellectuelle.
-
-J'avais même, dans ces temps-là, des éclairs de dévotion que je
-cachais avec le plus grand soin à tous, et à lui particulièrement: à
-tous, non! Je les disais à Mme Dorval, qui seule pouvait me
-comprendre. Je me souviens d'être entrée plusieurs fois alors, vers le
-soir, dans les églises sombres et silencieuses, pour me perdre dans la
-contemplation de l'idée du Christ, et pour prier encore avec des
-larmes mystiques comme dans mes jeunes années de croyance et
-d'exaltation.
-
-Mais je ne pouvais plus méditer sans retomber dans mes angoisses sur
-la justice et la bonté divines, en regard du mal et de la douleur qui
-régnent sur la terre. Je ne me calmais un peu qu'en rêvant à ce que
-j'avais pu comprendre et retenir de la _Théodicée_ de Leibnitz.
-C'était ma dernière ancre de salut que Leibnitz! Je m'étais toujours
-dit que le jour où je le comprendrais bien, je serais à l'abri de
-toute défaillance de l'esprit.
-
-Je me souviens aussi qu'un jour Planche me demanda si je connaissais
-Leibnitz, et que je lui répondis _non_ bien vite, non pas tant par
-modestie que par crainte de le lui entendre discuter et _démolir_.
-
-Je n'aurais pourtant pas repoussé Planche d'autour de moi, dans un but
-d'intérêt personnel, même d'un ordre si élevé et si précieux que celui
-de ma sérénité intellectuelle, sans des circonstances particulières
-qu'il comprit avec une grande loyauté de désintéressement et sans
-aucun dépit d'amitié. Pourtant on l'accusa auprès de moi de quelques
-mauvaises paroles sur mon compte. Je m'en expliquai vivement avec lui.
-Il les nia sur l'honneur, et par la suite, de nombreux témoignages
-m'affirmèrent la sincérité de sa conduite à mon égard. Je n'ai plus
-fait que le rencontrer. La dernière fois, ce fut chez Mme Dorval, et
-je crois bien qu'il y a quelque chose comme déjà dix ans de cela.
-
-Je n'ai pourtant pas épuisé le fiel que mon estime pour lui avait
-amassé contre moi, car, en 1852, à propos d'une préface, où j'eus
-l'impertinence de dire qu'_un critique sérieux, M. Planche, avait seul
-bien jugé Sédaine, dans ces derniers temps_, des journalistes me
-firent dire que _M. Planche, le seul critique sérieux de l'époque,
-avait seul bien jugé ma pièce_. C'était une interprétation un peu
-tiraillée on le voit; mais la prévention n'y regarde pas de si près.
-Cela donna lieu à une petite campagne de feuilletons contre moi. Voici
-l'occasion d'en faire une bien plus brillante, car je dis encore que
-Planche est un des critiques les plus sérieux de ce temps-ci, le plus
-sérieux, hélas, si l'on applique ce mot à l'absence totale de bonheur
-et d'enjouement! car il est facile de voir, à ses écrits qu'il n'a pas
-encore trouvé en ce monde le plus petit mot pour rire.
-
-S'il y a de sa faute dans ce continuel déplaisir, n'oublions pas que
-nous disons souvent d'un malade qui s'aigrit et se décourage: C'est sa
-faute!--Et qu'en disant cela, nous sommes assez cruels sans y prendre
-garde. Quand la maladie nous empoigne, nous sommes plus indulgens pour
-nous-mêmes et nous trouvons légitime de crier et de nous plaindre. Eh
-bien! il y a des intelligences fatalement souffrantes d'un certain
-rêve qu'elles nous paraissent s'obstiner à caresser au détriment de
-tout le reste. Que ce rêve s'applique aux arts ou aux sciences, au
-passé ou au présent, il n'en est pas moins une idée fixe produite par
-une faculté idéaliste prononcée, et, dans l'impossibilité où cette
-faculté se trouve de transiger avec elle-même, il n'y a pas de prise
-pour les conseils et les reproches du dehors.
-
-Un autre caractère mélancolique, un autre esprit éminent était Charles
-Didier. Il fut un de mes meilleurs amis, et nous nous sommes
-refroidis, séparés, perdus de vue. Je ne sais pas comment il parle de
-moi aujourd'hui; je sais seulement que je peux parler de lui à ma
-guise.
-
-Je ne dirai pas comme Montesquieu; «Ne nous croyez pas quand nous
-parlons l'un de l'autre; nous sommes brouillés.»--Je me sens plus
-forte que cela, à cette heure où je résume ma vie avec le même calme
-et le même esprit de justice que si j'étais avec la pleine possession
-de ma lucidité, _in articulo mortis_.
-
-Je regarde donc dans le passé, et j'y vois entre Didier et moi
-quelques mois de dissentiment et quelques mois de ressentiment. Puis,
-pour ma part, de longues années de cet oubli qui est ma seule
-vengeance des chagrins que l'on m'a causés, avec ou sans
-préméditation. Mais, en deçà de ces malentendus et de ce parti pris,
-je vois cinq ou six années d'une amitié pure et parfaite. Je relis des
-lettres d'une admirable sagesse, les conseils d'un vrai dévoûment, les
-consolations d'une intelligence des plus élevées. Et maintenant que le
-temps de l'oubli est passé pour moi, maintenant que je sors de ce
-repos volontaire, nécessaire peut-être, de ma mémoire, ces années
-bénies sont là, devant moi, comme la seule chose utile et bonne que
-j'aie à constater et à conserver dans mon coeur.
-
-Charles Didier était un homme de génie, non pas sans talent, mais d'un
-talent très inférieur à son génie. Il se révélait par éclairs, mais je
-ne sache pas qu'aucun de ses ouvrages ait donné issue complète au
-large fond d'intelligence qu'il portait en lui-même. Il m'a semblé que
-son talent n'avait pas progressé après _Rome souterraine_, qui est un
-fort beau livre. Il se sentait impuissant à l'expension littéraire
-complète, et il en souffrait mortellement. Sa vie était traversée
-d'orages intérieurs contre la réalité desquels son imagination n'était
-peut-être pas assez vive pour réagir. La gaîté où nous voulions
-quelquefois l'entraîner, et où il se laissait prendre, lui faisait
-plus de mal que de bien. Il la payait, le lendemain, par une
-inquiétude ou un accablement plus profonds, et ce monde d'idéale
-candeur que la bonhomie de l'esprit des autres faisait et fait encore
-apparaître devant moi fuyait devant lui comme une déception folle.
-
-Je l'appelais mon ours, et même mon ours blanc, parce que, avec une
-figure encore jeune et belle, il avait cette particularité d'une belle
-chevelure blanchie longtemps avant l'âge. C'était l'image de son âme,
-dont le fond était encore plein de vie et de force, mais dont je ne
-sais quelle crise mystérieuse avait déjà paralysé l'effusion.
-
-Sa manière, brusquement grondeuse, ne fâchait aucun de nous. On
-plaignait cette sorte de misanthropie sous laquelle persistaient des
-qualités solides et des dévouemens aimables; on la respectait quand
-même elle devenait chagrine et trop facilement accusatrice. Il se
-laissait ramener, et c'était un homme d'une assez haute valeur pour
-qu'on pût être fier de l'avoir influencé quelque peu!
-
-En politique, en religion, en philosophie et en art, il avait des vues
-toujours droites et quelquefois si belles que, dans ses rares
-épanchemens, on sentait la supériorité de son être voilé à son être
-révélé.
-
-Dans la pratique de la vie, il était de bon conseil, bien que son
-premier mouvement fût empreint d'une trop grande méfiance des hommes,
-des choses et de Dieu même. Cette méfiance avait le fâcheux effet de
-me mettre en garde contre ses avis, qui souvent eussent été meilleurs
-à suivre pourtant que ceux que je recevais de mon propre instinct.
-
-C'était un esprit préoccupé, autant que le mien alors, de la recherche
-des idées sociales et religieuses. J'ignore absolument quelle
-conclusion il a trouvée. J'ignore même, là où je suis, s'il a publié
-récemment quelque ouvrage. J'ai ouï parler, il y a quelques années,
-d'une brochure légitimiste qu'on lui reprochait beaucoup. Je n'ai pu
-me la procurer alors, et aujourd'hui je ne l'ai pas encore lue. Je ne
-saurais croire, si cette brochure est dans le sens qu'on m'a dit, que
-l'expression n'ait pas trahi la pensée véritable de l'auteur, ainsi
-qu'il arrive souvent, même aux écrivains habiles. Mais si le point de
-vue de Charles Didier a changé entièrement, je saurais encore moins
-croire qu'il n'y ait pas chez lui une conviction désintéressée.
-
-Je fermerai ici cette galerie de personnes amies dans le présent ou
-dans le passé, pour entreprendre plus tard une nouvelle série
-d'appréciations, à mesure que de nouvelles figures intéressantes
-m'apparaîtront dans l'ordre de mes souvenirs. Ce ne sera pas un ordre
-complétement exact probablement, car il faudra qu'il se prête aux
-pauses qu'il me sera possible de faire dans la narration de ma propre
-existence; mais il ne sera pas interverti à dessein, ni d'une manière
-qui entraîne ma mémoire à de notables infidélités.
-
-Je ne m'engage pas, je le redis une fois de plus, à parler de toutes
-les personnes que j'ai connues, même d'une manière particulière. J'ai
-dit qu'à l'égard de quelques-unes ma réserve ne devait rien faire
-préjuger contre l'estime qu'elles pouvaient mériter, et je vais dire
-ici un des principaux motifs de cette réserve.
-
-Des personnes dont j'étais disposée à parler avec toute la convenance
-que le goût exige, avec tout le respect dû à de hautes facultés, ou
-tous les égards auxquels a droit tout contemporain, quel qu'il soit;
-des personnes enfin qui eussent dû me connaître assez pour être sans
-inquiétude m'ont témoigné, ou fait exprimer par des tiers, de vives
-appréhensions sur la part que je comptais leur faire dans ces
-mémoires.
-
-A ces personnes-là, je n'avais qu'une réponse à faire, qui était de
-leur promettre de ne leur assigner aucune part, bonne ou mauvaise,
-petite ou grande, dans mes souvenirs. Du moment qu'elles doutaient de
-mon discernement et de mon savoir-vivre dans un ouvrage tel que
-celui-ci, je ne devais pas songer à leur donner confiance en mon
-caractère d'écrivain, mais bien à les rassurer d'une manière spontanée
-et absolue par la promesse de mon silence.
-
-Aucune de celles que je viens de dépeindre n'a fait à mon coeur la
-petite injure de se préoccuper du jugement de mon esprit. Et cependant
-je n'ai pas caché que quelques méprises, quelques fâcheries, ont passé
-entre deux ou trois d'entre elles et moi; mais je n'ai même pas voulu
-examiner et juger ces mésintelligences passagères, où j'ai porté, moi,
-et je m'en accuse, plus de franchise que de douceur. J'ai été d'autant
-mieux disposée à repousser toute espèce de soupçon sur le passé
-qu'elles ne m'en témoignaient aucun, à moi, sur l'avenir.
-
-Je crois décidément que les personnes qui se sont tourmentées de cette
-opinion ont eu grand tort, et qu'elles eussent mieux fait de se
-confier à mon jugement rétrospectif.
-
-
-
-
-CHAPITRE TRENTE-CINQUIEME.
-
- Je reprends mon récit.--J'arrive à dire des choses fort
- délicates, et je les dis exprès sans délicatesse, les trouvant
- ainsi plus chastement dites.--Opinion de mon ami Dutheil sur le
- mariage.--Mon opinion sur l'amour.--Marion de Lorme.--Deux
- femmes de Balzac.--L'orgueil de la femme.--L'orgueil humain en
- général.--Les _Lettres d'un voyageur_: mon plan au
- début.--Comme quoi le voyageur était moi.--Maladies physiques
- et morales agissant les unes sur les autres.
-
-
-J'ai dit précédemment qu'après mon retour d'Italie, 1834, j'avais
-éprouvé un grand bonheur à retrouver mes enfans, mes amis, ma maison;
-mais ce bonheur fut court. Mes enfans ni ma maison ne m'appartenaient,
-moralement parlant. Nous n'étions pas d'accord, mon mari et moi, sur
-la gouverne de ces humbles trésors. Maurice ne recevait pas, au
-collége, l'éducation conforme à ses instincts, à ses facultés, à sa
-santé. Le foyer domestique subissait des influences tout à fait
-anormales et dangereuses. C'était, ma faute, je l'ai dit, mais ma
-faute fatalement, et sans que je pusse trouver dans ma volonté,
-ennemie des luttes journalières et des querelles de ménage, la force
-de dominer la situation.
-
-Un de mes amis, Dutheil, qui eût voulu rendre possible la durée de
-cette situation, me disait que je pouvais m'en rendre maîtresse.
-
-Je lui fis comprendre qu'il se trompait, car son cerveau arrivait
-aisément à la compréhension de ce qu'il traitait, dans la pratique, de
-raffinemens et de subtilités romanesques.
-
-«L'amour n'est pas un calcul de pure volonté, lui disais-je. Nous ne
-sommes pas seulement corps, ou seulement esprit; nous sommes corps et
-esprit tout ensemble. Là où l'un de ces agens de la vie ne participe
-pas, il n'y a pas d'amour vrai.
-
-«Si le corps a des fonctions dont l'âme n'a point à se mêler, comme de
-manger et de digérer[14], l'union de deux êtres dans l'amour peut-il
-s'assimiler à ces fonctions-là? La seule pensée en est révoltante.
-Dieu, qui a mis le plaisir et la volupté dans les embrassemens de
-toutes les créatures, même dans ceux des plantes, n'a-t-il pas donné
-le discernement à ces créatures en proportion de leur degré de
-perfectionnement dans l'échelle des êtres? L'homme, étant le plus
-élevé, le plus complet de tous, n'a-t-il pas le sentiment ou le rêve
-de cette union nécessaire du sens physique et du sens intellectuel et
-moral dans la possession ou dans l'aspiration de ses jouissances?»
-
- [14] Et encore les vrais gourmands jouissent par l'imagination
- plus que par le sens, disent-ils.
-
-Je disais là, j'espère, un lieu commun des mieux conditionnés. Et
-pourtant cette vérité incontestable est si peu observée dans la
-pratique, que les créatures humaines s'approchent et que les enfans
-des hommes naissent par milliers sans que l'amour, le véritable amour,
-ait présidé une fois sur mille à ces actes sacrés de la reproduction.
-
-Le genre humain se perpétue quand même, et s'il n'y était jamais
-convié que par l'amour vrai, il faudrait peut-être, pour arrêter la
-dépopulation, revenir aux étranges idées du maréchal de Saxe sur le
-mariage. Mais il n'en est pas moins vrai que le voeu de la Providence,
-je dirai même la loi divine, est transgressée chaque fois qu'un homme
-et une femme unissent leurs lèvres sans unir leurs coeurs et leurs
-intelligences. Si l'espèce humaine est encore si loin du but où la
-beauté de ses facultés peut aspirer, en voilà une des causes les plus
-générales et les plus funestes.
-
-On dit en riant qu'il n'est pas si difficile de procréer: il ne faut
-que se mettre deux.--Eh bien! non, il faut être trois: un homme, une
-femme, et Dieu en eux. Si la pensée de Dieu est étrangère à leur
-extase, ils feront bien un enfant, mais ils ne feront pas un homme.
-L'homme complet ne sortira jamais que de l'amour complet. Deux corps
-peuvent s'associer pour produire un corps, mais la pensée peut seule
-donner la vie à la pensée. Aussi que sommes-nous? Des hommes qui
-aspirent à être hommes, et rien de plus jusqu'à présent, des êtres
-passifs, incapables et indignes de la liberté et de l'égalité, parce
-que, pour la plupart, nous sommes nés d'un acte passif et aveugle de
-la volonté.
-
-Et encore fais-je ici trop d'honneur à cet acte en l'appelant acte de
-volonté. Là où le coeur et l'esprit ne se manifestent pas, il n'y a
-pas de volonté véritable. L'amour est là un acte de servage que
-subissent deux êtres esclaves de la matière. «_Heureusement_, me
-répondait Dutheil, le genre humain n'a pas besoin de ces sublimes
-aspirations pour trouver ses fonctions génératrices agréables et
-faciles;»--moi, je disais _malheureusement_.
-
-Et quoi qu'il en soit, ajoutais-je, quand une créature humaine,
-qu'elle soit homme ou femme, s'est élevée à la compréhension de
-l'amour complet, il ne lui est plus possible, et disons mieux, il ne
-lui est plus permis de revenir sur ses pas et de faire acte de pure
-animalité. Quelle que soit l'intention, quel que soit le but, sa
-conscience doit dire non, quand même son appétit dirait oui. Et si
-l'un et l'autre se trouvent parfaitement d'accord en toute occasion
-pour dire ensemble oui ou non, comment douter de la force religieuse
-de cette protestation intérieure?
-
-Si vous faites intervenir les considérations de pure utilité, ces
-intérêts de la famille où l'égoïsme se pare quelquefois du nom de
-morale, vous tournerez autour du vrai sans l'entamer. Vous aurez beau
-dire que vous sacrifiez, non à une tentation de la chair, mais à un
-principe de vertu, vous ne ferez pas fléchir la loi de Dieu à ce
-principe purement humain. L'homme commet à toute heure, sur la terre,
-un sacrilége qu'il ne comprend pas, et dont la divine sagesse peut
-l'absoudre en vue de son ignorance; mais elle n'absoudra pas de même
-celui qui a compris l'idéal et qui le foule aux pieds. Il n'y a pas au
-pouvoir de l'homme de raison personnelle ou sociale assez forte pour
-l'autoriser à transgresser une loi divine, quand cette loi a été
-clairement révélée à sa raison, à son sentiment, à ses sens même.
-
-Quand Marion Delorme se livre à Laffemas, qu'elle abhorre, pour sauver
-la vie de son amant, la sublimité de son dévouement n'est qu'une
-sublimité relative. Le poète a fort bien compris qu'une courtisane
-seule, c'est-à-dire une femme habituée, dans le passé, à faire bon
-marché d'elle-même, pouvait accepter par amour la dernière des
-souillures. Mais quand Balzac, dans la _Cousine Bette_, nous montre
-une femme pure et respectable s'offrir en tremblant à un ignoble
-séducteur pour sauver sa famille de la ruine, il trace avec un art
-infini une situation possible; mais ce n'en est pas moins une
-situation odieuse, où l'héroïne perd toutes nos sympathies. Pourquoi
-Marion Delorme les garde-t-elle, en dépit de son abaissement? C'est
-parce qu'elle ne comprend pas ce qu'elle fait; c'est parce qu'elle
-n'a pas, comme l'épouse légitime et la mère de famille, la conscience
-du crime qu'elle commet.
-
-Balzac, qui cherchait et osait tout, a été plus loin: il nous a
-montré, dans un autre roman, une femme provoquant et séduisant son
-mari qu'elle n'aime pas, pour le préserver des piéges d'une autre
-femme. Il s'est efforcé de relever la honte de cette action en donnant
-à cette héroïne une fille dont elle veut conserver la fortune. Ainsi,
-c'est l'amour maternel surtout qui la pousse à tromper son mari par
-quelque chose de pire peut-être qu'une infidélité, par un mensonge de
-la bouche, du coeur et des sens.
-
-Je n'ai pas caché à Balzac que cette histoire, dont il disait le fond
-réel, me révoltait au point de me rendre insensible au talent qu'il
-avait déployé en la racontant. Je la trouvais immorale sans me gêner,
-moi à qui l'on reprochait d'avoir fait des livres immoraux.
-
-Et, à mesure que j'ai interrogé mon coeur, ma conscience et ma
-religion, je suis devenue encore plus rigide dans ma manière de voir.
-Non seulement je regarde comme un péché mortel (il me plaît de me
-servir de ce mot, qui exprime bien ma pensée, parce qu'il dit que
-certaines fautes tuent notre âme); je regarde comme un péché mortel
-non seulement le mensonge des sens dans l'amour, mais encore
-l'illusion que les sens chercheraient à se faire dans les amours
-incomplets. Je dis, je crois qu'il faut aimer avec tout son être, ou
-vivre, quoi qu'il arrive, dans une complète chasteté. Les hommes n'en
-feront rien, je le sais; mais les femmes, qui sont aidées par la
-pudeur et par l'opinion, peuvent fort bien, quelle que soit leur
-situation dans la vie, accepter cette doctrine quand elles sentent
-qu'elles valent la peine de l'observer.
-
-Pour celles qui n'ont pas le moindre orgueil, je ne saurais rien
-trouver à leur dire.
-
-Ce mot d'orgueil, dont je me suis servie beaucoup à cette époque, en
-écrivant, me revient maintenant avec sa véritable signification.
-J'oublie si parfaitement ce que j'écris, et j'ai tant de répugnance à
-me relire, qu'il m'a fallu recevoir, ces jours-ci, une lettre où
-quelqu'un se donnait la peine de me transcrire une foule d'aphorismes
-de ma façon, tirés des _Lettres d'un voyageur_, en m'adressant, à ce
-sujet, une foule de questions, pour me décider à prendre connaissance
-de mon livre, que j'avais fort oublié, selon ma coutume.
-
-Je viens donc de relire les _Lettres d'un voyageur_ de septembre 1834
-et de janvier 1835, et j'y retrouve le plan d'un ouvrage que je
-m'étais promis de continuer toute ma vie. Je regrette beaucoup de ne
-l'avoir pas fait. Voici quel était ce plan, suivi au début de la
-série, mais dont je me suis écartée en continuant, et que je semble
-avoir tout à fait perdu de vue à la fin. Cet abandon apparent vient
-surtout de ce que j'ai réuni sous le même titre de _Lettres d'un
-voyageur_ diverses lettres ou séries de lettres qui ne rentraient pas
-dans l'intention et dans la manière des premières.
-
-Cette intention et cette manière consistaient, dans ma pensée
-première, à rendre compte des dispositions successives de mon esprit
-d'une façon naïve et arrangée en même temps. Je m'explique pour ceux
-qui ne se souviennent pas de ces lettres, ou qui ne les connaissent
-pas, car pour qui les connaît l'explication est inutile.
-
-Je sentais beaucoup de choses à dire et je voulais les dire à moi et
-aux autres. Mon individualité était en train de se faire; je la
-croyais finie, bien qu'elle eût à peine commencé à se dessiner à mes
-propres yeux; et, malgré cette lassitude qu'elle m'inspirait déjà,
-j'en étais si vivement préoccupée, que j'avais besoin de l'examiner et
-de la tourmenter, pour ainsi dire comme un métal en fusion jeté par
-moi dans un moule.
-
-Mais comme je sentais dès lors qu'une individualité isolée n'a pas le
-droit de se déclarer sans avoir à son service quelque bonne conclusion
-utile pour les autres, et que je n'avais pas du tout cette conclusion,
-je voulais généraliser mon propre personnage en le modifiant. Moi qui
-n'avais encore que trente ans et qui n'avais guère vécu que d'une vie
-intérieure; moi qui n'avais fait que jeter un regard effrayé sur les
-abîmes des passions et les problèmes de la vie; moi enfin qui n'en
-étais encore qu'au vertige des premières découvertes, je ne me sentais
-réellement pas le droit de parler de moi tout à fait réellement. Cela
-eût donné trop peu de portée à mes réflexions sur les choses
-générales, trop d'affirmation à mes plaintes particulières. Il m'était
-bien permis de philosopher à ma manière sur les peines de la vie et
-d'en parler comme si j'en avais épuisé la coupe, mais non pas de me
-poser, moi, femme, jeune encore, et même encore très enfant à beaucoup
-d'égards, comme un penseur éprouvé ou comme une victime particulière
-de la destinée. Décrire mon _moi_ réel eût été d'ailleurs une
-occupation trop froide pour mon esprit exalté. Je créai donc, au
-hasard de la plume, et, me laissant aller à toute fantaisie, un moi
-fantastique très vieux, très expérimenté, et partant très désespéré.
-
-Ce troisième état de mon _moi_ supposé, le désespoir, était le seul
-vrai, et je pouvais, en me laissant aller à mes idées noires, me
-placer dans la situation du vieil oncle, du vieux voyageur que je
-faisais parler. Quant au cadre où je le faisais mouvoir, je n'en
-pouvais trouver de meilleur que le milieu où j'existais, puisque
-c'était l'impression de ce milieu sur moi-même que je voulais raconter
-et décrire.
-
-En un mot, je voulais faire le propre roman de ma vie et n'en être
-pas le personnage réel, mais le personnage pensant et analysant. Et
-encore, tout en étant ce personnage, je voulais étendre son point de
-vue à une expérience de malheur que je n'avais pas, que je ne pouvais
-pas avoir.
-
-Je prévis bien que la fiction n'empêcherait pas le public de vouloir
-chercher et définir mon _moi_ réel à travers le masque du vieillard.
-Il fut ainsi pour quelques lecteurs, et un avocat _trop intelligent_
-voulut, dans mon procès en séparation, me rendre responsable, en tant
-que _partie adverse_, de tout ce que j'avais fait dire au voyageur. Du
-moment que je parlais à la première personne, cela lui suffisait pour
-m'accuser de tout ce dont le pauvre voyageur s'accuse à un point de
-vue poétique et métaphorique. J'avais des vices, j'avais commis des
-crimes, n'était-ce pas évident? Le voyageur, le vieil oncle, ne
-présentait-il point sa vie passée comme un abîme d'enivremens, et sa
-vie présente comme un abîme de remords? En vérité, si j'avais pu, en
-moins de quatre ans, car il n'y avait pas quatre ans que j'avais
-quitté le bercail où la rigidité de ma vie avait été facile à
-constater; si j'avais pu en si peu d'années acquérir toute
-l'expérience du bien et du mal que s'attribuait mon voyageur, je
-serais un être fort extraordinaire, et, en tout cas, je n'aurais pas
-vécu au fond d'une mansarde comme je l'avais fait, entourée de cinq ou
-six personnes d'humeur grave ou poétique comme la mienne.
-
-Mais peu importe ce qui me fut imputé comme personnel et réel dans les
-_Lettres d'un oncle_, car c'est sous ce titre que parurent d'abord les
-quatrième et cinquième numéros des _Lettres d'un voyageur_, et c'est
-sous ce titre que je m'étais promis de continuer dans la même donnée.
-C'eût été, je crois, un bon livre, je ne dis pas beau, mais
-intéressant et vivant, plus utile par conséquent que les romans où
-notre personnalité, à force de se disséminer dans des types divers et
-de s'égarer dans des situations fictives, arrive à disparaître pour
-nous-mêmes.
-
-Je reviendrai sur les autres lettres de ce recueil; je ne m'occupe ici
-que des deux numéros que je viens de citer, et je dois dire que sous
-cette fiction-là il y avait une réalité bien profonde pour moi, le
-dégoût de la vie. On a vu que c'était un vieux mal chronique, éprouvé
-et combattu dès ma première jeunesse, oublié et repris comme un
-fâcheux compagnon de voyage qu'on croit avoir laissé loin derrière
-soi, et qui tout à coup revient se traîner sur vos talons. Je
-cherchais le secret de cette tristesse qui ne m'avait pas quittée à
-Venise et qui me reprenait plus amère au retour, dans des faits
-extérieurs, dans des causes immédiates, et elle n'y était réellement
-pas. Je dramatisais de bonne foi ces causes, et j'en exagérais, non le
-sentiment, il était poignant dans mon coeur, mais l'importance
-absolue. Pour avoir été déçue dans quelques illusions, je faisais le
-procès à toutes mes croyances; pour avoir perdu le calme et la
-confiance de mes pensées d'autrefois, je me persuadais ne pouvoir plus
-vivre.
-
-La vraie cause, je la vois très clairement aujourd'hui. Elle était
-physique et morale, comme toutes les causes de la souffrance humaine,
-où l'âme n'est pas longtemps malade sans que le corps s'en ressente,
-et réciproquement. Le corps souffrait d'un commencement d'hépatite qui
-s'est manifestée clairement plus tard et qui a pu être combattue à
-temps. Je la combats encore, car l'ennemi est en moi et se fait sentir
-au moment où je le crois endormi. Je crois que ce mal est proprement
-le _spleen_ des Anglais, causé par un engorgement du foie. J'en avais
-le germe ou la prédisposition sans le savoir; ma mère l'avait et en
-est morte. Je dois en mourir comme elle, et nous devons tous mourir de
-quelque mal que l'on porte en soi-même, à l'état latent, dès l'heure
-de sa naissance. Toute organisation, si heureuse qu'elle soit, est
-pourvue de sa cause de destruction, soit physique et devant agir sur
-le système moral et intellectuel, soit morale et devant agir sur les
-fonctions de l'organisme.
-
-Que ce soit la bile qui m'ait rendue mélancolique, ou la mélancolie
-qui m'ait rendue bilieuse (ceci résoudrait un grand problème
-métaphysique et physiologique; je ne m'en charge pas), il est certain
-que les vives douleurs au foie ont pour symptômes, chez tous ceux qui
-y sont sujets, une tristesse profonde et l'envie de mourir. Depuis
-cette première invasion de mon mal, j'ai eu des années heureuses, et
-lorsqu'il revenait me saisir, bien que je fusse dans des conditions
-favorables à l'amour de la vie, je me sentais tout à coup prise du
-désir de l'éternel repos.
-
-Mais si le mal physique est fallacieux dans ses effets sur l'âme,
-l'âme réagit, je ne dirai pas par sa volonté immédiate, qui est
-souvent paralysée par ce mal même, mais par sa disposition générale et
-par ses croyances acquises. Depuis que je n'ai plus ces doutes amers
-où la pensée dangereuse du néant arrive à être une volupté
-irrésistible, depuis que cet éternel repos dont je parlais tout à
-l'heure m'est démontré illusoire, depuis enfin que je crois à une
-éternelle activité au delà de cette vie, la pensée du suicide n'est
-plus que passagère et facilement vaincue par la réflexion. Et quant
-aux noires illusions du malheur en ce monde, produites par l'hépatite,
-je ne saurais plus les prendre au sérieux comme au temps où j'ignorais
-que la cause était en moi-même. Je les subis encore, mais non pas
-d'une manière aussi complète que par le passé. Je me débats pour
-écarter ces voiles qui tombent comme de lourds orages sur
-l'imagination. On est alors dans la disposition singulière où nous
-jettent quelquefois les songes, quand on se dit, au milieu
-d'apparitions désagréables, qu'on sait fort bien être endormi, et que
-l'on s'agite dans son lit pour se réveiller.
-
-Quant à la cause morale indépendante de la cause physique, je l'ai
-dite, je la dirai encore, car j'écris pour ceux qui souffrent comme
-j'ai souffert, et je ne saurais trop m'expliquer sur ce point.
-
-
-
-
-QUATRIEME PARTIE.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
- Personnalité de la jeunesse.--Détachement de l'âge
- mûr.--L'orgueil religieux.--Mon ignorance me désole encore.--Si
- je pouvais me reposer et m'instruire!--J'aime, donc je
- crois.--L'orgueil catholique, l'humilité chrétienne.--Encore
- Leibnitz.--Pourquoi mes livres ont des endroits
- ennuyeux.--Horizon nouveau.--Allées et venues.--Solange et
- Maurice.--Planet.--Projets de départ et de dispositions
- testamentaires.--M. de Persigny.--Michel (de Bourges).
-
-
-Je vivais trop en moi-même, par moi-même et pour moi-même. Je ne me
-savais pas égoïste, je ne croyais pas l'être, et si je ne l'étais pas
-dans le sens étroit, avare et poltron du mot, je l'étais dans mes
-idées, dans ma philosophie. Cela est bien visible dans les _Lettres
-d'un voyageur_. On y sent la personnalité ardente de la jeunesse,
-inquiète, tenace, ombrageuse, _orgueilleuse_ en un mot.
-
-Oui, orgueilleuse, je l'étais, et je le fus encore longtemps après.
-J'eus raison de l'être en bien des occasions, car cette estime de
-moi-même n'était pas de la vanité. J'ai quelque bon sens, et la vanité
-est une folie qui me fait toujours peur à voir. Ce n'était pas
-moi-même, à l'état de personne, que je voulais aimer et respecter;
-c'était moi-même à l'état de créature humaine, c'est-à-dire d'oeuvre
-divine, pareille aux autres, mais ne voulant pas me laisser moralement
-détériorer par ceux qui niaient et raillaient leur propre divinité.
-
-Cet orgueil-là, je l'ai encore. Je ne veux pas qu'on me conseille et
-qu'on me persuade ce que je crois être mauvais et indigne de la
-dignité humaine. Je résiste avec une obstination qui n'est que dans ma
-croyance, car mon caractère n'a aucune énergie. Donc la croyance est
-bonne à quelque chose. Elle remédie parfois à ce qui manque à
-l'organisation.
-
-Mais il y a un fol orgueil que l'on nourrit au dedans de soi-même et
-qui s'exhale de l'homme à Dieu. A mesure que nous nous sentons devenir
-plus intelligens, nous nous croyons plus près de lui, ce qui est vrai,
-mais vrai d'une manière si relative à notre misère, que notre ambition
-ne s'en contente pas. Nous voulons comprendre Dieu, et nous lui
-demandons ses secrets avec assurance. Dès que les croyances aveugles
-des religions enseignées ne nous suffisent plus et que nous voulons
-arriver à la foi par les propres forces de notre entendement, ce qui
-est, je le soutiens, de droit et de devoir, nous allons trop vite.
-Nous autres Français surtout, ardens et pressés à l'attaque du ciel
-comme à celle d'une redoute, nous ne savons pas planer lentement et
-monter peu à peu sur les ailes d'une philosophie patiente et d'une
-lente étude. Nous demandons la grâce sans humilité, c'est-à-dire la
-lumière, la sérénité, une certitude que rien ne trouble; et quand
-notre faiblesse rencontre dans le moindre raisonnement des obstacles
-imprévus, nous voilà irrités et comme désespérés.
-
-Ceci est l'histoire de ma vie, ma véritable histoire. Tout le reste
-n'en a été que l'accident et l'apparence. Une femme très supérieure
-dont je parlerai plus tard[15] m'écrivait dernièrement, en me parlant
-de Sainte-Beuve: «_Il a toujours été tourmenté des choses divines._»
-Le mot est beau et bon, et m'a résumé mon propre tourment. Hélas! oui,
-c'est un calvaire que cette recherche de la vérité abstraite; mais ç'a
-été un moindre tourment pour Sainte-Beuve que pour moi, j'en réponds;
-car il était savant, et je n'ai jamais pu l'être, n'ayant ni temps, ni
-mémoire, ni facilité à comprendre la manière des autres. Or cette
-science des oeuvres humaines n'est pas la lumière divine, elle n'en
-reçoit que de fugitifs reflets; mais elle est un fil conducteur qui
-m'a manqué et qui me manquera tant que, forcée à vivre de mon travail
-de chaque jour, je ne pourrai consacrer au moins quelques années à la
-réflexion et à la lecture.
-
- [15] Mme Hortense Allart.
-
-Cela ne m'arrivera pas: je mourrai dans le nuage épais qui m'enveloppe
-et m'oppresse. Je ne l'ai déchiré que par momens, et, dans des heures
-d'inspirations plus que d'étude, j'ai aperçu l'idéal divin comme les
-astronomes aperçoivent le corps du soleil à travers les fluides
-embrasés qui le voilent de leur action impétueuse et qui ne s'écartent
-que pour se resserrer de nouveau. Mais c'est assez peut-être, non pour
-la vérité générale, mais pour la vérité à mon usage, pour le
-contentement de mon pauvre coeur; c'est assez pour que j'aime ce Dieu,
-que je sens là, derrière les éblouissemens de l'inconnu, et pour que
-je jette au hasard dans son mystérieux infini l'aspiration à l'infini
-qu'il a mise en moi et qui est une émanation de lui-même. Quelle que
-soit la route de ma pensée, clairvoyance, raison, poésie ou sentiment,
-elle arrivera bien à lui, et ma pensée parlant à ma pensée est encore
-avec quelque chose de lui.
-
-Que vous dirai-je, coeurs amis qui m'interrogez? J'aime, donc je
-crois. Je sens que j'aime Dieu de cet _amour désintéressé_ que
-Leibnitz nous dit être le seul vrai et qui ne se peut assouvir sur la
-terre, puisque nous aimons les êtres de notre choix par besoin d'être
-heureux, et nos semblables comme nous aimons nos enfans, par besoin
-de les rendre heureux, ce qui est au fond la même chose, leur bonheur
-étant nécessaire au nôtre. Je sens que mes douleurs et mes fatigues ne
-peuvent altérer l'ordre immuable, la sérénité de l'auteur de toutes
-choses; je sens qu'il n'agit pas pour m'en retirer en modifiant les
-événemens extérieurs autour de moi; mais je sens que quand j'anéantis
-en moi la personnalité qui aspire aux joies terrestres, la joie
-céleste me pénètre et que la confiance absolue, délicieuse, inonde mon
-coeur d'un bien-être impossible à décrire. Comment ferais-je donc pour
-ne pas croire, puisque je sens?
-
-Mais je n'ai véritablement senti ces joies secrètes qu'à deux époques
-de ma vie, dans l'adolescence, à travers le prisme de la foi
-catholique, et dans l'âge mûr, sous l'influence d'un détachement
-sincère de ma personnalité devant Dieu.--Ce qui ne m'empêche pas, je
-le déclare, de chercher sans cesse à le comprendre, mais ce qui me
-préserve de le nier aux heures où je ne le comprends pas.
-
-Quoique mon être ait subi des modifications et passé par des phases
-d'action et de réaction, comme tous les êtres pensans, il est au fond
-toujours le même: besoin de croire, soif de connaître, plaisir
-d'aimer.
-
-Les catholiques, et j'en ai connu de très sincères, m'ont crié que,
-dans ces trois termes, il y en avait un qui tuerait les deux autres.
-La soif de connaître est, suivant eux, l'ennemi et le destructeur
-impitoyable du besoin de croire et du plaisir d'aimer.
-
-Ils ont quelquefois raison, ces bons catholiques. Dès qu'on ouvre la
-porte aux curiosités de l'esprit, les joies du coeur sont amèrement
-troublées et risquent d'être emportées pour longtemps dans la
-tourmente. Mais je dirai encore là que la soif de connaître est
-inhérente à l'intelligence humaine, que c'est une faculté divine qui
-nous est donnée, et que refuser à cette faculté son exercice,
-s'efforcer de la détruire en nous, c'est transgresser une loi divine.
-Il en est de ces croyans naïfs qui ne sentent pas les tressaillemens
-de leur intelligence et qui aiment Dieu avec leur coeur seulement,
-comme de ces amans qui n'aiment qu'avec leurs sens. Ils ne connaissent
-qu'un amour incomplet. Ils ne sont pas encore à l'état d'hommes
-parfaits. Ignorant leur infirmité, ils ne sont pas coupables; mais ils
-le deviennent dès qu'ils la sentent ou la devinent, s'ils
-s'opiniâtrent dans leur impuissance.
-
-Les catholiques appelleront encore ce que je dis là les suggestions du
-démon de l'orgueil. Je leur répondrai: «Oui, il y a un démon de
-l'orgueil; je consens à parler votre langue poétique. Il est en vous
-et en moi. En vous, pour vous persuader que votre sentiment est si
-grand et si beau que Dieu l'accepte sans se soucier du culte de votre
-raison. Vous êtes des paresseux qui ne voulez pas souffrir en
-risquant de rencontrer le doute dans une recherche approfondie, et
-vous avez la vanité de croire que Dieu vous dispense de souffrir,
-pourvu que vous l'adoriez comme un fétiche. C'est trop d'estime de
-vous-mêmes. Dieu voudrait davantage, et cependant vous êtes contens de
-vous.
-
-«Le démon de l'orgueil! Il est en moi aussi chaque fois que je
-m'irrite contre les souffrances que j'ai acceptées en sortant du
-facile aveuglement des _mystères_. Il a été en moi surtout au
-commencement de cette recherche, et il m'a rendue sceptique pendant
-quelques années de ma vie. Il était né chez vous, mon démon d'orgueil;
-il me venait de l'enseignement catholique; il méprisait ma raison au
-moment où je voulais en faire usage; il me disait: Ton coeur seul vaut
-quelque chose, pourquoi l'as-tu laissé languir? Et ainsi émoussant
-l'arme dont j'avais besoin, chaque fois que j'y portais la main, il me
-rejetait dans le vague et voulait me persuader de ne croire qu'à mon
-sentiment.
-
-«Ainsi, ceux que vous appelez des esprits forts, ô catholiques, ne
-sont pas toujours assez fiers de leur raison, tandis que vous autres,
-vous êtes à toute heure excessivement orgueilleux de votre sentiment.»
-
-Mais le sentiment sans raison fait le mal aussi aisément que le bien.
-Le sentiment sans raison est exigeant, impérieux, égoïste. C'est par
-le sentiment sans raison qu'à quinze ans je reprochais à Dieu, avec
-une sorte de colère impie, les heures de fatigue et de langueur où il
-semblait me retirer sa grâce. C'est encore par le sentiment sans
-raison qu'à trente ans, je voulais mourir, disant: Dieu ne m'aime pas
-et ne se soucie pas de moi, puisqu'il me laisse faible, ignorant et
-malheureux sur la terre.
-
-Je suis encore ignorante et faible; mais je ne suis plus malheureuse,
-parce que je suis moins orgueilleuse qu'alors. J'ai reconnu que
-j'étais peu de chose: raison, sentiment, instinct réunis, cela fait
-encore un être si fini et une action si bornée, qu'il faut en revenir
-à l'humilité chrétienne jusqu'à ce point de dire: «Je sens vivement,
-je comprends fort peu et j'aime beaucoup.» Mais il faut quitter
-l'orthodoxie catholique quand elle dit: Je prétends sentir et aimer
-sans rien comprendre. Cela est possible, je n'en doute pas, mais cela
-ne suffit pas à accomplir la volonté de Dieu, qui veut que l'homme
-comprenne autant qu'il lui est donné de comprendre.
-
-En résumé, s'efforcer d'aimer Dieu en le comprenant, et s'efforcer de
-le comprendre en l'aimant; s'efforcer de croire ce que l'on ne
-comprend pas, mais s'efforcer de comprendre pour mieux croire, voilà
-tout Leibnitz, et Leibnitz est le plus grand théologien des siècles de
-lumière. Je ne l'ai jamais ouvert, depuis dix ans, sans trouver, dans
-celles de ses pages où il se met à la portée de tous, la règle saine
-de l'esprit humain, celle que je me sens de plus en plus capable de
-suivre.
-
-Je demande bien pardon de ce chapitre à ceux qui ne se sont jamais
-_tourmentés des choses divines_. C'est, je crois, le grand nombre; mon
-insistance sur les idées religieuses ennuiera donc beaucoup de
-personnes; mais je crois les avoir déjà assez ennuyées, depuis le
-commencement de cet ouvrage, pour qu'elles en aient, depuis longtemps,
-abandonné la lecture.
-
-Ce qui, du reste, m'a mis à l'aise toute ma vie en écrivant des
-livres, c'est la conscience du peu de popularité qu'ils devaient
-avoir. Par popularité, je n'entends pas qu'ils dussent, par leur
-nature, rester dans la région aristocratique des intelligences. Ils
-ont été mieux lus et mieux compris par ceux des hommes du peuple qui
-portent le sentiment de l'idéal dans leur aspiration, que par beaucoup
-d'artistes qui ne se soucient que du monde positif. Mais, soit dans le
-peuple, soit dans l'aristocratie, je n'ai dû contenter, à coup sûr,
-que le très petit nombre. Mes éditeurs s'en sont plaints. «Pour Dieu,
-m'écrivait souvent Buloz, pas tant de mysticisme!» Ce bon Buloz me
-faisait l'honneur de voir du mysticisme dans mes préoccupations! Au
-reste, tout son monde de lecteurs pensait comme lui que je devenais de
-plus en plus ennuyeuse, et que je sortais du domaine de l'art, en
-communiquant à mes personnages la contention dominante de mon propre
-cerveau. C'est bien possible, mais je ne vois pas trop comment j'eusse
-pu faire pour ne pas écrire avec le propre sang de mon coeur et la
-propre flamme de ma pensée.
-
-On s'est souvent moqué de moi autour de moi. Je ne demandais pas
-mieux. Qu'importe! J'aime à rire aussi à mes heures, et il n'est rien
-qui repose l'âme tendue vers le spectacle des choses abstraites comme
-de se moquer de soi-même dans l'entr'acte. J'ai vécu plus souvent avec
-les personnes gaies qu'avec les personnes graves, depuis mon âge mûr
-surtout, et j'aime les caractères artistes, les intelligences
-d'instinct. Leur commerce habituel est beaucoup plus doux que celui
-des penseurs obstinés. Quand on est, comme moi, moitié _mystique_
-(j'accepte le mot de Buloz), moitié artiste, on n'est pas de force à
-vivre avec les apôtres du raisonnement pur, sans risquer d'y devenir
-fou; mais aussi, après des jours passés dans le délicieux oubli des
-choses dogmatiques, on a besoin d'une heure pour les écouter ou pour
-les lire.
-
-Voilà pourquoi j'ai fait fatalement des romans dont une partie plaît
-aux uns et déplaît aux autres; voilà surtout ce qui, en dehors de
-toute influence des chagrins positifs, explique la tristesse et la
-gaîté des _Lettres d'un voyageur_.
-
-J'approche du moment où ma vue s'ouvrit sur une perspective nouvelle,
-la politique. J'y fus conduite comme je pouvais l'être, par une
-influence du sentiment. C'est donc une histoire de sentiment, c'est
-trois ans de ma vie que j'ai à raconter.
-
-Revenue à Nohant en septembre, retournée à Paris à la fin des vacances
-avec mes enfans, je revins encore, en janvier 1835, passer quelques
-jours sous mon toit. C'est là que j'écrivis le second numéro des
-_Lettres d'un voyageur_ dans une disposition un peu moins sombre, mais
-encore très triste. Enfin, je passai février et mars à Paris, et en
-avril j'étais de nouveau à Nohant.
-
-Ces allées et ces venues me fatiguaient le corps et l'âme. Je n'étais
-bien nulle part. Il y avait pourtant du bon dans mon âme, ces lettres
-désolées me le prouvent bien aujourd'hui; mais tout en me débattant
-pour retourner aux douceurs de ma vie de Nohant, j'y trouvais de tels
-ennuis, et, d'autre part, mon coeur était si troublé, si déchiré par
-des chagrins secrets, que j'éprouvai tout à coup le besoin de m'en
-aller. Où? Je n'en savais rien, je ne voulais pas le savoir. Il me
-fallait aller loin, le plus loin possible, me faire oublier en
-oubliant moi-même. Je me sentais malade, mortellement malade. Je
-n'avais plus du tout de sommeil, et, par momens, il me semblait que ma
-raison était prête à me quitter. Je m'étais fait un riant espoir
-d'avoir ma fille avec moi; mais je dus renoncer, pour le moment, au
-plaisir de l'élever moi-même. C'était une nature toute différente de
-celle de son frère, s'ennuyant de ma vie sédentaire autant que Maurice
-s'y complaisait, et sentant déjà le besoin d'une suite de distractions
-appropriées à son âge et nécessaires à l'énergie alors très prononcée
-de son organisation. Je la menais à Nohant pour la secouer et la
-développer sans crise; mais quand il fallait revenir à la mansarde et
-ne plus avoir une demi-douzaine d'enfans villageois pour compagnons de
-ses jeux échevelés, sa vigueur physique comprimée se tournait en
-révolte ouverte. C'était une enfant terrible si drôle, que mes amis la
-gâtaient affreusement et moi-même, incapable d'une sévérité soutenue,
-vaincue par une tendresse aveugle pour le premier âge, je ne savais
-pas, je ne pouvais pas la dominer.
-
-J'espérai qu'elle serait plus calme et plus heureuse avec d'autres
-enfans, et dans des conditions où la discipline subie en commun paraît
-moins dure aux natures indépendantes. J'essayai de la mettre en
-pension dans une de ces charmantes petites maisons d'éducation du
-quartier Beaujon, au milieu de ces tranquilles et rians jardins qui
-semblent destinés à n'être peuplés que de belles petites filles. Mlles
-Martin étaient deux bonnes soeurs anglaises vraiment maternelles pour
-leurs jeunes élèves. Ces élèves n'étaient que huit, condition
-excellente pour qu'elles fussent choyées et surveillées avec soin.
-
-Ma grosse fille se trouva fort bien de ce nouveau régime. Elle
-commença à s'effiler et à se civiliser avec ses compagnes. Mais elle
-resta longtemps sauvage avec les personnes du dehors, avec mes amis
-surtout, qui se plaisaient trop à se faire ses esclaves. Elle avait
-une manière d'être si originale et si comique avec eux, que la fine
-mouche, voyant bien qu'en les faisant rire elle les désarmait, s'en
-donnait à coeur joie. Emmanuel Arago surtout, ce bon frère aîné,
-qu'elle traitait encore plus lestement que Maurice, et qui était
-encore enfant lui-même pour s'en divertir, fut sa victime de
-prédilection. Un jour qu'elle s'était montrée fort aimable avec lui,
-jusqu'à le reconduire à la porte du jardin de la pension: «Solange,
-lui dit-il, qu'est-ce que tu veux que je t'apporte quand je
-reviendrai!--Rien, lui dit-elle, mais tu peux me faire un grand
-plaisir si tu m'aimes bien.--Lequel, dis?--Eh bien, mon garçon, c'est
-de ne jamais revenir me voir.»
-
-Une autre fois qu'elle était chez moi, un peu malade, et que le
-médecin avait recommandé de la faire promener, elle partit de bonne
-grâce, en fiacre, avec Emmanuel, pour le jardin du Luxembourg; mais,
-chemin faisant, il lui prit fantaisie de déclarer qu'elle ne voulait
-pas se promener à pied. Emmanuel, à qui j'avais recommandé d'être
-inflexible, tint bon, et lui déclara, de son côté, que ce n'était pas
-la coutume de se promener en fiacre dans le jardin du Luxembourg, et
-qu'elle y marcherait sur ses pieds bon gré, mal gré. Elle parut se
-soumettre; mais, arrivée à la grille, quand il la prit dans ses bras
-pour la faire descendre, il s'aperçut qu'elle était sans souliers:
-elle les avait adroitement détachés et jetés dans la rue avant
-d'arriver. "A présent, lui dit-elle, vois si tu veux me faire marcher
-pieds nus."
-
-Souvent, quand j'étais dehors avec elle, il lui passait par l'esprit
-de s'arrêter court et de ne vouloir ni marcher ni monter en voiture,
-ce qui ameutait les passans autour de nous. Elle avait sept ou huit
-ans, qu'elle me faisait encore de ces tours-là, et qu'il me fallait la
-porter malgré elle du bas de l'escalier à la mansarde, ce qui n'était
-pas une petite affaire. Et le pire, c'est que ces humeurs bizarres
-n'avaient aucune cause que je pusse prévoir d'avance et deviner
-ensuite. Elle-même ne s'en rend pas compte aujourd'hui; c'était comme
-une impossibilité naturelle de se plier à l'impulsion d'autrui, et je
-ne pouvais pas m'habituer à briser par la rigueur cette
-incompréhensible résistance.
-
-Je me décidai donc à me séparer de ma fille pour quelque temps; mais
-quoiqu'il me fût bientôt prouvé qu'elle acceptait plus volontiers la
-règle générale que la règle particulière, et qu'elle était heureuse en
-pension, ce fut pour moi un profond chagrin de voir que son bonheur
-d'enfant ne lui venait pas de moi. J'en fus d'autant plus disposée,
-malgré mes belles résolutions, à la gâter par la suite.
-
-De son côté, Maurice faisait tout le contraire. Il ne voulait et ne
-savait vivre qu'avec moi. Ma mansarde était le paradis de ses rêves.
-Aussi, quand il fallait se séparer le soir, c'était des larmes à
-recommencer, et je ne me sentais pas plus de courage que lui.
-
-Mes amis blâmaient ma faiblesse pour mes pauvres enfans et je sentais
-bien qu'elle était extrême. Je ne l'entretenais pas à plaisir, car
-elle me déchirait l'âme. Mais que faire pour la vaincre? J'étais
-opprimée et torturée par mes entrailles comme je l'étais d'ailleurs
-par mon coeur et mon cerveau.
-
-Planet me conseilla de prendre une grande résolution, et de quitter la
-France au moins pour un an. «Votre séjour à Venise a été bon pour vos
-enfans, me disait-il: Maurice n'a travaillé et ne travaillera au
-collége qu'en vous sentant loin de lui. Il est encore faible. Solange,
-trop forte, subit une crise de développement physique dont vous vous
-tourmentez trop. En vous faisant sa victime, elle s'habitue à vous
-voir souffrir, et cela ne vaut rien pour elle. Vous n'avez pas de
-bonheur, cela est certain; votre intérieur à Nohant n'est possible
-qu'à la condition d'y être comme en visite. Votre mari est aigri
-maintenant par votre présence, et le temps approche où il en sera
-irrité. Vous vous affectez de vos chagrins extérieurs jusqu'à vous en
-créer d'imaginaires. Vos écrits prouvent que vous vous tournez contre
-vous-même, et que vous vous en prenez à votre propre organisation, à
-votre propre destinée, d'une rencontre de circonstances fâcheuses, il
-est vrai, mais non pas tellement exceptionnelles que votre volonté ne
-puisse les surmonter ou les faire fléchir. Un moment viendra où vous
-le pourrez; mais auparavant il vous faut recouvrer la santé morale et
-physique, que vous êtes en train de perdre. Il faut vous éloigner du
-spectacle et des causes de vos souffrances. Il faut sortir de ce
-cercle d'ennuis et de déboires. Allez-vous-en faire de la poésie dans
-quelque beau pays où vous ne connaîtrez personne. Vous aimez la
-solitude, vous en serez toujours privée ici: ne vous flattez pas de
-vivre en ermite dans votre mansarde. On vous y assiégera toujours. La
-solitude est mauvaise à la longue; mais par momens elle est
-nécessaire. Vous êtes dans un de ces momens-là. Obéissez à l'instinct
-qui vous y pousse; fuyez! Je vous connais, vous n'aurez pas plus tôt
-rêvé seule quelques jours que vous reviendrez croyante, et quand vous
-en serez là, je réponds de vous.»
-
-Planet a toujours été pour ses amis un excellent médecin moral,
-persuasif par l'attention avec laquelle il pesait ses conseils et
-celle qu'il portait à comprendre votre véritable situation. Beaucoup
-d'amis ont le tort de nous juger d'après eux-mêmes, de vous apporter
-une opinion toute faite, que ne modifie aucune objection de votre
-part, et qui vous fait sentir que vous n'êtes pas compris. Planet,
-ingénieux dans l'art de consoler, interrogeait minutieusement, n'avait
-pas de parti pris tant qu'il n'avait pas réussi à se figurer qu'il
-était vous-même, et alors il se prononçait avec une grande décision et
-une grande netteté. Pour les gens qui ne le connaissaient que
-superficiellement, Planet était un type de simplicité et même de
-niaiserie; mais il avait, pour nous autres, le génie du coeur et de la
-volonté. Il n'est aucun de nous, je parle de ce groupe berrichon qui
-ne s'est jamais divisé et dont je faisais partie, qui n'ait subi
-plusieurs fois dans sa vie l'influence extraordinaire de Planet, celui
-d'entre nous qui, au premier abord, eût semblé devoir être mené par
-tous les autres.
-
-Je fus donc persuadée, et un beau matin, après avoir arrangé tant bien
-que mal mes affaires de façon à m'assurer quelques ressources, je
-quittai Paris sans faire d'adieux à personne et sans dire mon projet à
-Maurice. Je vins à Nohant pour prendre congé de mes amis et les
-entretenir de mes enfans, dans le cas où quelque accident me ferait
-trouver la mort en voyage, car je voulais aller loin devant moi en
-prenant la route de l'Orient.
-
-Je savais bien que mes amis n'auraient aucune autorité sur mes enfans
-tant qu'ils seraient enfans. Mais ils pouvaient, au sortir de ce
-premier âge, exercer sur eux de douces influences. J'espérais même que
-Mme Decerfz pourrait être une véritable mère pour ma fille, et je
-voulais vendre ma propriété littéraire pour lui créer une petite rente
-qui la mît à même de faire son éducation, dans le cas où mon mari
-viendrait à y consentir. A l'époque du mariage de ma fille, cette
-rente lui eût été restituée: c'était alors peu de chose, mais cela
-représentait ce que coûte, dans la meilleure position possible
-l'éducation d'une jeune fille. Je partis donc pour Nohant avec le
-projet de tenter cet arrangement, qui ne devait avoir lieu que dans
-l'éventualité de ma mort, et pour entretenir, dans tous les cas, mes
-amis du devoir que je leur léguais d'entourer Maurice et Solange d'un
-réseau de sollicitudes paternelles et de relations assidues.
-
-Mais avant de raconter ce qui suivit, je ne veux pas oublier une
-circonstance singulière qui eut lieu dans l'hiver de 1835.
-
-J'avais en Berry une amie charmante, une nouvelle amie, il est vrai,
-Mme Rozane B., femme d'un fonctionnaire établi à La Châtre depuis
-quelques années seulement. C'était une personne distinguée à tous
-égards, d'une beauté exquise, et d'un caractère si parfaitement
-aimable qu'elle fut bientôt parmi nous comme si elle y était née.
-
-Étant appelée à Paris pour ses affaires au moment où j'y retournais
-(au mois de janvier, je crois), elle accepta une des deux chambrettes
-de ma mansarde, et y passa une quinzaine.
-
-Elle me dit un jour en recevant des lettres de sa famille, qui
-habitait Lyon: «On me charge vraiment d'une commission singulière. Une
-famille très honorable prie la mienne de s'informer par moi de ce que
-fait à Paris et dans le monde un jeune homme que je ne connais pas et
-dont l'existence est mystérieuse, même pour les siens. Si je sais
-comment m'y prendre, je veux être pendue. J'ai son adresse, et voilà
-tout.»
-
-Elle se résolut à le prier de venir la voir, afin de parler avec lui
-de sa famille et de le sonder sur ses projets et sur ses occupations.
-Je l'autorisai à le recevoir chez moi.
-
-Après qu'elle eut reçu sa visite, elle me dit qu'elle n'était guère
-plus avancée et qu'elle l'avait engagé à revenir, afin de pouvoir me
-le présenter. Elle comptait sur moi pour le faire causer d'une manière
-plus explicite. Cette idée me fit beaucoup rire. S'il y a jamais eu
-sous le ciel une personne inhabile à en confesser une autre, c'est moi
-à coup sûr; mais je ne pus refuser à Rozane ce qu'elle exigeait de
-moi: je reçus avec elle la visite du jeune homme mystérieux, et même
-elle nous laissa ensemble quelques instans, espérant qu'il se
-méfierait moins de moi que d'elle-même.
-
-Je ne me rappelle pas un mot de la conversation, qui ne roula que sur
-des idées générales, et même, sans le secours de Rozane, qui a retenu
-le fait avec précision, je ne me souviendrais pas beaucoup de la
-conclusion que j'en tirai; mais, grâce à elle, la voici textuellement
-telle que je la lui donnai quand il fut parti: «Ce jeune homme est
-charmant. C'est un esprit très remarquable, et sa conscience me paraît
-fort tranquille. S'il voyage, s'il court le monde, ce n'est pas comme
-aventurier subalterne, mais comme aventurier politique, comme
-conspirateur. Il s'est dévoué à la fortune de la famille Bonaparte. Il
-croit encore à cette étoile. Il croit à quelque chose en ce monde: il
-est bien heureux!»
-
-Or, je n'avais pas trop mal deviné. Ce jeune homme était M. Fialin de
-Persigny.
-
-Je reprends le récit de mon voyage en Orient, lequel n'eut lieu que
-dans mes rêves.
-
-J'étais à Nohant depuis quelques jours, quand Fleury, partant pour
-Bourges, où Planet était établi (il y rédigeait un journal
-d'opposition), me proposa d'aller causer sérieusement de ma situation
-et de mes projets, non seulement avec ce fidèle ami, mais avec le
-célèbre avocat Michel, notre ami à tous.
-
-Il est donc temps que je parle de cet homme si diversement apprécié
-et que je crois avoir bien connu, quoique ce ne fût pas chose aisée.
-C'est à cette époque que je commençai à subir une influence d'un genre
-tout à fait exceptionnel dans la vie ordinaire des femmes, influence
-qui me fut longtemps précieuse, et qui pourtant cessa tout d'un coup
-et d'une manière complète, sans briser mon amitié.
-
-
-
-
-CHAPITRE DEUXIEME
-
- Éverard.--Sa tête, sa figure, ses manières, ses
- habitudes.--Patriotes ennemis de la propreté.--Conversation
- nocturne et ambulatoire.--Sublimités et contradictions.--Fleury
- et moi faisons le même rêve, à la même heure.--De Bourges à
- Nohant.--Les lettres d'Éverard.--Procès d'avril.--Lyon et
- Paris.--Les avocats.--Pléiade philosophique et
- politique.--Planet _pose la question sociale_.--Le pont des
- Saints-Pères.--Fête au château.--Fantasmagorie babouviste.--Ma
- situation morale.--Sainte-Beuve se moque.--Un dîner
- excentrique.--Une page de Louis Blanc.--Éverard malade et
- halluciné.--Je veux partir; conversation décisive; Éverard sage
- et vrai.--Encore une page de Louis Blanc.--Deux points de vue
- différens dans la défense, je donne raison à M. Jules Favre.
-
-
-La première chose qui m'avait frappée en voyant Michel pour la
-première fois, fraîche que j'étais dans mes études phrénologiques,
-c'était la forme extraordinaire de sa tête. Il semblait avoir deux
-crânes soudés l'un à l'autre, les signes des hautes facultés de l'âme
-étant aussi proéminens à la proue de ce puissant navire que ceux des
-généreux instincts l'étaient à la poupe. Intelligence, vénération,
-enthousiasme, subtilité et vastitude d'esprit étaient équilibrés par
-l'amour familial, l'amitié, la tendre domesticité, le courage
-physique. _Éverard_[16] était une organisation admirable. Mais
-Éverard était malade, Éverard ne devait pas, ne pouvait pas vivre. La
-poitrine, l'estomac, le foie étaient envahis. Malgré une vie sobre et
-austère, il était usé, et à cette réunion de facultés et de qualités
-hors ligne, dont chacune avait sa logique particulière, il manquait
-fatalement la logique générale, la cheville ouvrière des plus savantes
-machines humaines, la santé.
-
- [16] Je lui conserverai dans ce récit le pseudonyme que je lui ai
- donné dans les _Lettres d'un voyageur_. J'ai toujours aimé à
- baptiser mes amis d'un nom à ma guise, mais dont je ne me
- rappelle pas toujours l'origine.
-
-Ce fut précisément cette absence de vie physique qui me toucha
-profondément. Il est impossible de ne pas ressentir un tendre intérêt
-pour une belle âme aux prises avec les causes d'une inévitable
-destruction, quand cette âme ardente et courageuse domine à chaque
-instant son mal et paraît le dominer toujours. Éverard n'avait que
-trente-sept ans, et son premier aspect était celui d'un vieillard
-petit, grêle, chauve et voûté; le temps n'était pas venu où il voulut
-se rajeunir, porter une perruque, s'habiller à la mode et aller dans
-le monde. Je ne l'ai jamais vu ainsi: cette phase d'une transformation
-qu'il dépouilla tout à coup, comme il l'avait revêtue, ne s'est pas
-accomplie sous mes yeux. Je ne le regrette pas; j'aime mieux conserver
-son image sévère et simple comme elle m'est toujours apparue.
-
-Éverard paraissait donc, au premier coup d'oeil avoir soixante ans, et
-il avait soixante ans en effet; mais, en même temps, il n'en avait que
-quarante quand on regardait mieux sa belle figure pâle, ses dents
-magnifiques et ses yeux myopes d'une douceur et d'une candeur
-admirables à travers ses vilaines lunettes. Il offrait donc cette
-particularité de paraître et d'être réellement jeune et vieux tout
-ensemble.
-
-Cet état problématique devait être et fut la cause de grands imprévus
-et de grandes contradictions dans son être moral. Tel qu'il était, il
-ne ressemblait à rien et à personne. Mourant à toute heure, la vie
-débordait cependant en lui à toute heure, et parfois avec une
-intensité d'expansion fatigante même pour l'esprit qu'il a le plus
-émerveillé et charmé, je veux dire pour mon propre esprit.
-
-Sa manière d'être extérieure répondait à ce contraste par un contraste
-non moins frappant. Né paysan, il avait conservé le besoin d'aise et
-de solidité dans ses vêtemens. Il portait chez lui et dans la ville
-une épaisse houppelande informe et de gros sabots. Il avait froid en
-toute saison et partout; mais, poli quand même, il ne consentait pas à
-garder sa casquette ou son chapeau dans les appartemens. Il demandait
-seulement la permission de mettre _un mouchoir_, et il tirait de sa
-poche trois ou quatre foulards qu'il nouait au hasard les uns sur les
-autres, qu'il faisait tomber en gesticulant, qu'il ramassait et
-remettait avec distraction, se coiffant ainsi, sans le savoir, de la
-manière tantôt la plus fantastique et tantôt la plus pittoresque.
-
-Sous cet accoutrement, on apercevait une chemise fine, toujours
-blanche et fraîche, qui trahissait la secrète exquisité de ce paysan
-du Danube. Certains démocrates de province blâmaient ce sybaritisme
-caché et ce soin extrême de la personne. Ils avaient grand tort. La
-propreté est un indice et une preuve de sociabilité et de déférence
-pour nos semblables, et il ne faut pas qu'on proscrive la propreté
-raffinée, car il n'y a pas de demi-propreté. L'abandon de soi-même, la
-mauvaise odeur, les dents répugnantes à voir, les cheveux sales, sont
-des habitudes malséantes qu'on aurait tort d'accorder aux savans, aux
-artistes ou aux patriotes. On devrait les en reprendre d'autant plus,
-et ils devraient se les permettre d'autant moins, que le charme de
-leur commerce ou l'excellence de leurs idées attire davantage, et
-qu'il n'est point de si belle parole qui ne perde de son prix quand
-elle sort d'une bouche qui vous donne des nausées. Enfin, je me
-persuade que la négligence du corps doit avoir dans celle de l'esprit
-quelque point de correspondance dont les observateurs devraient
-toujours se méfier.
-
-Les manières brusques, le sans-gêne, la franchise acerbe d'Éverard
-n'étaient qu'une apparence, et, avouons-le, une affectation devant les
-gens hostiles, ou qu'il supposait tels à première vue. Il était par
-nature la douceur, l'obligeance et la grâce même: attentif au moindre
-désir, au moindre malaise de ceux qu'il aimait, tyrannique en paroles,
-débonnaire dans la tendresse quand on ne résistait pas à ses théories
-d'autorité absolue.
-
-Cet amour de l'autorité n'était cependant pas joué. C'était le fond,
-c'était les entrailles même de son caractère, et cela ne diminuait en
-rien ses bontés et ses condescendances paternelles. Il voulait des
-esclaves, mais pour les rendre heureux, ce qui eût été une belle et
-légitime volonté s'il n'eût eu affaire qu'à des êtres faibles. Mais il
-eût sans doute voulu travailler à les rendre forts, et dès lors ils
-eussent cessé d'être heureux en se sentant esclaves.
-
-Ce raisonnement si simple n'entra jamais dans sa tête; tant il est
-vrai que les plus belles intelligences peuvent être troublées par
-quelque passion qui leur retire, sur certains points, la plus simple
-lumière.
-
-Arrivée à l'auberge de Bourges, je commençai par dîner, après quoi
-j'envoyai dire à Éverard par Planet que j'étais là, et il accourut. Il
-venait de lire _Lélia_ et il était _toqué_ de cet ouvrage. Je lui
-racontai tous mes ennuis, toutes mes tristesses, et le consultai
-beaucoup moins sur mes affaires que sur mes idées. Il était disposé à
-l'expansion, et de sept heures du soir à quatre heures du matin, ce
-fut un véritable éblouissement pour mes deux amis et pour moi. Nous
-nous étions dit bonsoir à minuit, mais comme il faisait un brillant
-clair de lune et une nuit de printemps magnifique, il nous proposa une
-promenade dans cette belle ville austère et muette qui semble être
-faite pour être vue ainsi. Nous le reconduisîmes jusqu'à sa porte;
-mais là il ne voulut pas nous quitter et nous reconduisit jusqu'à la
-nôtre en passant par l'hôtel de Jacques Coeur, un admirable édifice de
-la Renaissance, où chaque fois nous faisions une longue pause. Puis il
-nous demanda de le reconduire encore, revint encore avec nous, et ne
-se décida à nous laisser rentrer que quand le jour parut. Nous fîmes
-neuf fois la course, et l'on sait que rien n'est fatigant comme de
-marcher en causant et en s'arrêtant à chaque pas; mais nous ne
-sentîmes l'effet de cette fatigue que quand il nous eût quittés.
-
-Que nous avait-il dit durant cette longue veillée? Tout et rien. Il
-s'était laissé emporter par nos _dire_, qui ne se plaçaient là que
-pour lui fournir la réplique, tant nous étions curieux d'abord et puis
-ensuite avides de l'écouter. Il avait monté d'idée en idée jusqu'aux
-plus sublimes élans vers la Divinité, et c'est quand il avait franchi
-tous ces espaces qu'il était véritablement transfiguré. Jamais parole
-plus éloquente n'est sortie, je crois, d'une bouche humaine, et cette
-parole grandiose était toujours simple. Du moins elle s'empressait de
-redevenir naturelle et familière quand elle s'arrachait souriante à
-l'entraînement de l'enthousiasme. C'était comme une musique pleine
-d'idées qui vous élève l'âme jusqu'aux contemplations célestes, et qui
-vous ramène sans effort et sans contraste par un lien logique et une
-douce modulation, aux choses de la terre et aux souffles de la nature.
-
-Je n'essaierai pas de me rappeler ce dont il nous entretint. Mes
-_Lettres à Éverard_ (Sixième numéro des _Lettres d'un voyageur_), qui
-sont comme des réponses réfléchies à ces appels spontanés de sa
-prédication, ne peuvent que le faire pressentir. J'étais le sujet un
-peu passif de sa déclamation naïve et passionnée. Planet et Fleury
-m'avaient citée devant son tribunal pour que j'eusse à confesser mon
-scepticisme à l'endroit des choses de la terre, et cet orgueil qui
-voulait follement s'élever à l'adoration d'une perfection abstraite en
-oubliant les pauvres humains mes semblables. Comme c'était chez moi
-une théorie plus sentie que raisonnée, je n'étais pas bien solide dans
-ma défense, et je ne résistais guère que pour me faire mieux
-endoctriner. Cependant j'apercevais dans cet admirable enseignement de
-profondes contradictions que j'eusse pu saisir au vol et que j'eusse
-bien fait de constater davantage. Mais il est doux et naturel de se
-laisser aller au charme des choses de détail, quand elles sont bien
-pensées et bien dites, et c'est être ennemi de soi-même que d'en
-interrompre la déduction par des chicanes. Je n'eus pas ce courage;
-mes amis ne l'eurent pas non plus quoique l'un, Planet, eût le parfait
-et solide bon sens qui peut tenir tête au génie; quoique l'autre,
-Fleury, eût de secrètes méfiances instinctives contre la poésie dans
-les argumens.
-
-Tous trois nous fûmes vaincus, et quel que fût le degré de conviction
-de l'homme qui nous avait parlé, nous nous sentîmes, en le quittant,
-tellement au dessus de nous-mêmes, que nous ne pouvions et ne devions
-pas nous soustraire par le doute à l'admiration et à la
-reconnaissance.
-
-«Jamais je ne l'ai vu ainsi, nous dit Planet. Il y a un an que je vis
-à ses côtés, et je ne le connais que de ce soir. Il s'est enfin livré
-pour vous tout entier; il a fait tous les frais de son intelligence et
-de sa sensibilité. Ou il vient de se révéler à lui-même pour la
-première fois de sa vie, ou il a vécu parmi nous replié sur lui-même
-et se défendant d'un complet abandon.»
-
-De ce moment, l'attachement de Planet pour Éverard devint une sorte de
-fétichisme, et il en arriva de même à plusieurs autres qui avaient
-douté jusque-là de son coeur et qui y crurent en le lui voyant ouvrir
-devant moi. Ce fut une modification notable que j'apportais, sans le
-savoir, à l'existence morale d'Éverard et à ses relations avec
-quelques-uns de ses amis. Ce fut une douceur réelle dans sa vie, mais
-fût-ce un bien réel? Il n'est bon pour personne d'être trop
-aveuglement aimé.
-
-Après quelques heures de sommeil, je retrouvai mon _Gaulois_ (Fleury)
-singulièrement tourmenté. Il avait fait un rêve effrayant, et je fus
-presque effrayée moi-même en le lui entendant raconter: car, à peu de
-chose près, j'avais eu le même rêve. C'était une parole dite en riant
-par Éverard qui s'était logée, on ne sait jamais comment cela arrive,
-dans un coin de notre cervelle, et précisément celle qui nous avait le
-moins frappés dans le moment où elle avait été dite.
-
-Il n'y avait rien de plus naturel et de plus explicable que ce fait
-d'une parole éveillant la même pensée, et que la même cause produisant
-dans l'imagination de mon ami et dans la mienne les mêmes effets.
-Pourtant, cette coïncidence d'images simultanées dans le cours des
-mêmes heures nous frappa un instant tous les deux, et peu s'en fallut
-que nous n'y vissions un pressentiment ou un avertissement à la
-manière des croyances antiques.
-
-Mais nous ne songeâmes bientôt qu'à rire de notre préoccupation et
-surtout du mouvement naïf que j'avais provoqué chez Éverard par ma
-résistance enjouée aux argumens humanitaires de la guillotine. Il ne
-pensait pas un mot de ce qu'il avait dit; il avait horreur de la peine
-de mort en matière politique; il avait voulu être logique jusqu'à
-l'absurde, mais il eût ri de son propre emportement, si, après les
-mondes que la suite de la discussion nous avait fait franchir à tous,
-nous eussions songé à revenir sur cette _misère_ de quelques têtes de
-plus ou de moins en travers de nos opinions!
-
-Nous étions dans le vrai en nous disant qu'Éverard n'eût pas voulu
-occire seulement une mouche pour réaliser son utopie. Mais Fleury n'en
-resta pas moins frappé de la tendance dictatoriale de son esprit, qui
-ne lui était apparue pour la première fois qu'en l'entendant
-contrecarrer par mes théories de liberté individuelle.
-
-Et puis, fût-ce l'effet du songe allégorique qui nous avait visités
-tous deux, ou la sollicitude d'une amitié délicate et la crainte de
-m'avoir jetée sous une influence funeste, en voulant me pousser sous
-une influence curative? Il est certain que le Gaulois se sentit tout à
-coup pressé de partir. Il m'en avait fait la promesse en montant en
-voiture, et il avait regretté cette promesse en arrivant à Bourges.
-Maintenant, il trouvait qu'on n'attelait pas assez vite. Il craignait
-de voir arriver Éverard pour nous retenir.
-
-Éverard, de son côté, pensait nous retrouver là, et fut étonné de
-notre fuite. Moi, sans me presser avec inquiétude, mais bien résolue à
-m'en aller dès le matin, je m'en allais en effet, causant de lui et
-de la république sur la grande route avec mon Gaulois, et ne lui
-cachant pas que j'acceptais un bel aperçu de cet idéal, mais que
-j'avais besoin d'y réfléchir et de me reposer de ces torrens
-d'éloquence qu'il n'était pas dans ma nature de subir trop longtemps
-sans respirer.
-
-Mais il ne dépendit pas de moi de respirer, en effet, l'air du matin
-et des pommiers en fleur. La béatitude de mes rêveries n'était pas du
-goût de mon compagnon de voyage. Il était organisé pour le combat et
-non pour la contemplation. Il voulait trouver sa certitude dans les
-luttes et dans les solutions successives de l'humanité. Il n'essayait
-pas de me prêcher après Éverard, mais il voulait se prêcher lui-même,
-commenter chacune des paroles du maître, accepter ou repousser ce qui
-lui avait paru faux ou juste, et comme lui-même était un esprit
-distingué et un coeur sincère, il ne me fût pas possible de ne pas
-parler d'Éverard, de politique et de philosophie pendant dix-huit
-lieues.
-
-Éverard ne me laissa pas respirer davantage. A peine fus-je reposée de
-ma course, que je reçus à mon réveil une lettre enflammée du même
-souffle de prosélytisme qu'il semblait avoir épuisé dans notre veillée
-ambulatoire à travers les grands édifices blanchis par la lune et sur
-le pavé retentissant de la vieille cité endormie. C'était une écriture
-indéchiffrable d'abord, et comme torturée par la fièvre de
-l'impatience de s'exprimer; mais quand on avait lu le premier mot,
-tout le reste allait de soi-même. C'était un style aussi concis que sa
-parole était abondante, et comme il m'écrivait de très longues
-lettres, elles étaient si pleines de choses non développées, qu'il y
-en avait pour tout un jour à les méditer après les avoir lues.
-
-Ces lettres se succédèrent avec rapidité sans attendre les réponses.
-Cet ardent esprit avait résolu de s'emparer du mien; toutes ses
-facultés étaient tendues vers ce but. La décision brusque et la
-délicate persuasion, qui étaient les deux élémens de son talent
-extraordinaire, s'aidaient l'une l'autre pour franchir tous les
-obstacles de la méfiance par des élans chaleureux et par des
-ménagemens exquis. Si bien que cette manière impérieuse et inusitée de
-fouler aux pieds les habitudes de la convenance, de se poser en
-dominateur de l'âme et en apôtre inspiré d'une croyance, ne laissait
-aucune prise à la raillerie, et ne tombait pas un seul instant dans le
-ridicule, tant il y avait de modestie personnelle, d'humilité
-religieuse et de respectueuse tendresse dans ses cris de colère comme
-dans ses cris de douleur.
-
-«Je sais bien,» me disait-il--après des élans de lyrisme où le
-tutoiement arrivait de bonne grâce--«que le mal de ton intelligence
-vient de quelque grande peine de coeur. L'amour est une passion
-égoïste. Étends cet amour brûlant et dévoué, qui ne recevra jamais sa
-récompense en ce monde, à toute cette humanité qui déroge et qui
-souffre. Pas tant de sollicitude pour une seule créature! Aucune ne le
-mérite, mais toutes ensemble l'exigent au nom de l'éternel auteur de
-la création!»
-
-Tel fut, en résumé, le thème qu'il développa dans cette série de
-lettres, auxquelles je répondis sous l'empire d'un sentiment modifié,
-depuis une certaine méfiance au point de départ jusqu'à la foi presque
-entière pour conclusion. On pourrait appeler ces _Lettres à Éverard_,
-qui, de ses mains, ont passé presque immédiatement dans celles du
-public, l'analyse rapide d'une conversion rapide.
-
-Cette conversion fut absolue dans un sens et très incomplète dans un
-autre sens. La suite de mon récit le fera comprendre.
-
-Une grande agitation régnait alors en France. La monarchie et la
-république allaient jouer leur _va-tout_ dans ce grand procès qu'on a
-nommé avec raison le procès-monstre, bien que, par une suite brutale
-de dénis de justice et de violations de la légalité, le pouvoir ait su
-l'empêcher d'atteindre aux proportions et aux conséquences qu'il
-pouvait et devait avoir.
-
-Il n'était plus guère possible de rester neutre dans ce vaste débat
-qui n'avait plus le caractère des conspirations et des coups de main,
-mais bien celui d'une protestation générale où tous les esprits
-s'éveillaient pour se jeter dans un camp ou dans l'autre. La cause de
-ce procès (les événemens de Lyon) avait eu un caractère plus
-socialiste, et un but plus généralement senti que ceux de Paris qui
-les avaient précédés. Ici il ne s'était agi, du moins en apparence,
-que de changer la forme du gouvernement. Là-bas, le problème de
-l'organisation du travail avait été soulevé avec la question du
-salaire et pleinement compris. Le peuple, sollicité et un peu entraîné
-ailleurs par des chefs politiques, avait, à Lyon, entraîné ces mêmes
-chefs dans une lutte plus profonde et plus terrible.
-
-Après les massacres de Lyon, la guerre civile ne pouvait plus de
-longtemps amener de solution favorable à la démocratie. Le pouvoir
-avait la force des canons et des baïonnettes. Le désespoir seul
-pouvait chercher désormais dans les combats le terme de la souffrance
-et de la misère. La conscience et la raison conseillaient d'autres
-luttes, celles du raisonnement et de la discussion. Le retentissement
-de la parole publique devait ébranler l'opinion publique. C'est sous
-l'opinion de la France entière que pouvait tomber ce pouvoir perfide,
-ce système de provocation inauguré par la politique de Louis-Philippe.
-
-C'était une belle partie à jouer. Une simple mais large question de
-procédure pouvait aboutir à une révolution. Elle pouvait, tout au
-moins, imprimer un mouvement de recul à l'aristocratie et lui poser
-une digue difficile à franchir. La partie fut mal jouée par les
-démocrates. C'est à eux que le mouvement de recul fut imprimé, c'est
-devant eux que la digue fut posée.
-
-Au premier abord, il semblait pourtant que cette réunion de talens
-appelés de tous les coins du pays et représentant tous les types de
-l'intelligence des provinces dût produire une résistance vigoureuse.
-C'était, dans les rêves du départ, la formation d'un corps d'élite,
-d'un petit bataillon sacré impossible à entamer, parce qu'il
-présentait une masse parfaitement homogène. Il s'agissait de parler et
-de protester, et presque tous les combattans de la démocratie appelés
-dans la lice étaient des orateurs brillans ou des argumentateurs
-habiles.
-
-Mais on oubliait que les avocats les plus sérieux sont, avant tout,
-des artistes, et que les artistes n'existent qu'à la condition de
-s'entendre sur certaines règles de forme, et de différer
-essentiellement les uns des autres par le fond de la pensée, par
-l'illumination intérieure, par l'inspiration.
-
-On se croyait bien d'accord au début sur la conclusion politique, mais
-chacun comptait sur ses propres moyens; on pliera difficilement des
-artistes à la discipline, à la charge en douze temps.
-
-Le moment commençait à poindre où les idées purement politiques et
-les idées purement socialistes devaient creuser des abîmes entre les
-partisans de la démocratie. Cependant on s'entendait encore à Paris
-contre l'ennemi commun. On s'entendait même mieux sous ce rapport
-qu'on n'avait fait depuis longtemps. La phalange des avocats de
-province venait se ranger sur un pied d'égalité, mais avec une tendre
-vénération, autour d'une pléiade de célébrités, choisie d'inspiration
-et d'enthousiasme parmi les plus beaux noms démocratiques du barreau,
-de la politique et de la philosophie, de la science et de l'art
-littéraire: Dupont, Marie, Garnier-Pagès, Ledru-Rollin, Armand Carrel,
-Buonarotti, Voyer-d'Argenson, Pierre Leroux, Jean Reynaud, Raspail,
-Carnot, et tant d'autres dont la vie a été éclatante de dévoûment ou
-de talent par la suite. A côté de ces noms déjà illustres, un nom
-encore obscur, celui de Barbès, donne à cette réunion choisie un
-caractère non moins sacré pour l'histoire que ceux de Lamennais, Jean
-Reynaud et Pierre Leroux. Grand parmi les grands, Barbès a eu l'éclat
-de la vertu, à défaut de celui de la science.
-
-J'ai dit qu'on se croyait bien d'accord au point de départ. Pour mon
-compte, je me crus d'accord avec Éverard et je supposais ses amis
-d'accord avec lui. Il n'en était rien. La plupart de ceux qu'il avait
-amenés de la province étaient tout au plus girondins quoiqu'ils se
-crussent montagnards.
-
-Mais Éverard n'avait encore confié à personne et pas plus à moi qu'aux
-autres, sa doctrine ésotérique. Son expansion ne paralysait pas une
-grande prudence qui, en fait d'idées, allait quelquefois jusqu'à la
-ruse. Il se croyait en possession d'une certitude, et, sentant bien
-qu'elle dépassait la portée révolutionnaire de ses adeptes, il en
-insinuait tout doucement l'esprit et n'en révélait pas la lettre.
-
-Pourtant certaines réticences, certaines contradictions m'avaient
-frappée, et je sentais en lui des lacunes ou des choses réservées qui
-échappaient aux autres et qui me tourmentaient. J'en parlais à Planet,
-qui n'y voyait pas plus avant que moi et qui, naïvement tourmenté
-aussi pour son compte, avait coutume de dire à tout propos, et même
-souvent à propos de bottes: «_Mes amis, il est temps de poser la
-question sociale!_»
-
-Il disait cela si drôlement, ce bon Planet, que sa proposition était
-toujours accueillie par des rires, et que son mot était passé chez
-nous en proverbe. On disait: «Allons poser la question sociale» pour
-dire: «Allons dîner!» et quand quelque bavard venait nous ennuyer, on
-proposait de lui poser la question sociale pour la mettre en fuite.
-
-Planet cependant avait raison; même dans ses gaîtés excentriques, son
-bon sens allait toujours au fait.
-
-Enfin, un soir que nous avions été au Théâtre-Français, et que, par
-une nuit magnifique, nous ramenions Éverard à sa demeure voisine de la
-mienne (il s'était logé quai Voltaire), la question sociale fut
-sérieusement posée. J'avais toujours admis ce que l'on appelait alors
-l'égalité des biens, et même le _partage des biens_, faute d'avoir
-adopté généralement le mot si simple d'association, qui n'est devenu
-populaire que par la suite. Les mots propres descendent toujours trop
-tard dans les masses. Il a fallu que le socialisme fût accusé de
-vouloir le retour de la loi agraire et de toutes ses conséquences
-brutales, pour qu'il trouvât des formules plus propres à exprimer ses
-aspirations.
-
-J'entendais, moi, ce partage des biens de la terre d'une façon toute
-métaphorique; j'entendais réellement par là la participation au
-bonheur, due à tous les hommes, et je ne pouvais pas m'imaginer un
-dépècement de la propriété qui n'eût pu rendre les hommes heureux qu'à
-la condition de les rendre barbares. Quelle fut ma stupéfaction quand
-Éverard, serré de près par mes questions et les questions encore plus
-directes et plus pressantes de Planet, nous exposa enfin son système!
-
-Nous nous étions arrêtés sur le pont des Saints-Pères. Il y avait bal
-ou concert au château: on voyait le reflet des lumières sur les arbres
-du jardin des Tuileries. On entendait le son des instrumens qui
-passait par bouffées dans l'air chargé de parfums printaniers, et que
-couvrait, à chaque instant, le roulement des voitures sur la place du
-Carroussel. Le quai désert du bord de l'eau, le silence et
-l'immobilité qui régnaient sur le pont contrastaient avec ces rumeurs
-confuses, avec cet invisible mouvement. J'étais tombée dans la
-rêverie, je n'écoutais plus le dialogue entamé, je ne me souciais plus
-de la question sociale, je jouissais de cette nuit charmante, de ces
-vagues mélodies, des doux reflets de la lune mêlés à ceux de la fête
-royale.
-
-Je fus tirée de ma contemplation par la voix de Planet, qui disait
-auprès de moi: «Ainsi, mon bon ami, vous vous inspirez du vieux
-Buonarotti, et vous iriez jusqu'au babouvisme?--Quoi? qu'est-ce? leur
-dis-je tout étonnée. Vous voulez faire revivre cette vieillerie? Vous
-avez laissé chez moi l'ouvrage de Buonarotti: je l'ai lu, c'est beau;
-mais ces moyens empiriques pouvaient entrer dans le coeur désespéré
-des hommes de cette époque, au lendemain de la chute de Robespierre.
-Aujourd'hui, ils seraient insensés, et ce n'est pas par ces chemins-là
-qu'une époque civilisée peut vouloir marcher.--La civilisation!
-s'écria Éverard courroucé et frappant de sa canne les balustrades
-sonores du pont; oui! voilà le grand mot des artistes! La
-civilisation! Moi, je vous dis que, pour rajeunir et renouveler votre
-société corrompue, il faut que ce beau fleuve soit rouge de sang, que
-ce palais maudit soit réduit en cendres, et que cette vaste cité où
-plongent vos regards soit une grève nue, où la famille du pauvre
-promènera la charrue et dressera sa chaumière!»
-
-Là-dessus, voilà mon avocat parti, et comme mon rire d'incrédulité
-échauffait sa verve, ce fut une déclamation horrible et magnifique
-contre la perversité des cours, la corruption des grandes villes,
-l'action dissolvante et énervante des arts, du luxe, de l'industrie,
-de la civilisation, en un mot. Ce fut un appel au poignard et à la
-torche, ce fut une malédiction sur l'impure Jérusalem et des
-prédictions apocalyptiques; puis, après ces funèbres images, il évoqua
-le monde de l'avenir comme il le rêvait en ce moment-là, l'idéal de la
-vie champêtre, les moeurs de l'âge d'or, le paradis terrestre
-fleurissant sur les ruines fumantes du vieux monde par la vertu de
-quelque fée.
-
-Comme je l'écoutais sans le contredire, il s'arrêta pour m'interroger.
-L'horloge du château sonnait deux heures. «Il y a deux grandes heures
-que tu plaides la cause de la mort, lui dis-je, et j'ai cru entendre
-le vieux Dante au retour de l'enfer. Maintenant, je me délecte à ta
-symphonie pastorale; pourquoi l'interrompre si tôt?
-
-«--Ainsi, s'écria-t-il indigné, tu t'occupes à admirer ma pauvre
-éloquence? Tu te complais dans les phrases, dans les mots, dans les
-images? Tu m'écoutes comme un poème ou comme un orchestre, voilà
-tout! Tu n'es pas plus convaincue que cela!»
-
-A mon tour je plaidai, mais sans aucun art, la cause de la
-civilisation, la cause de l'art surtout, et puis, poussée par ses
-dédains injustes, je voulus plaider aussi celle de l'humanité, faire
-appel à l'intelligence de mon farouche pédagogue, à la douceur de ses
-instincts, à la tendresse de son coeur, que je connaissais déjà si
-aimant et si impressionnable. Tout fut inutile. Il était monté sur ce
-_dada_ qui était véritablement le cheval pâle de la vision. Il était
-hors de lui: il descendit sur le quai en déclamant, il brisa sa canne
-sur les murs du vieux Louvre, il poussa des exclamations tellement
-_séditieuses_ que je ne comprends pas comment il ne fut ni remarqué,
-ni entendu, ni _ramassé_ par la police. Il n'y avait que lui au monde
-qui pût faire de pareilles excentricités sans paraître fou et sans
-être ridicule.
-
-Pourtant j'en fus attristée, et, lui tournant le dos, je le laissai
-plaider tout seul et repris avec Planet le chemin de ma demeure.
-
-Il nous rejoignit sur le pont. Il était à la fois furieux et désolé de
-ne m'avoir pas persuadée. Il me suivit jusqu'à ma porte, voulant
-m'empêcher de rentrer, me suppliant de l'écouter encore, me menaçant
-de ne jamais me revoir si je le quittais ainsi. On eût dit d'une
-querelle d'amour, et il ne s'agissait pourtant que de la doctrine de
-Babeuf.
-
-Il ne s'agissait que de cela! C'était quelque chose, pourtant!
-Maintenant que les idées ont dépassé cette farouche doctrine, elle
-fait déjà sourire les hommes avancés; mais elle a eu son temps dans le
-monde, elle a soulevé la Bohême au nom de Jean Hus, elle a dominé
-souvent l'idéal de Jean-Jacques Rousseau, elle a bouleversé bien des
-imaginations à travers les tempêtes de la révolution du dernier
-siècle, et même encore, à travers les agitations intellectuelles de
-1848, elle s'est fondue en partie dans l'esprit de certains clubs de
-cette époque avec les théories de certaines dictatures. En un mot,
-elle a fait secte, et comme, dans toute doctrine de rénovation, il y a
-de grandes lueurs de vérité et de touchantes aspirations vers l'idéal,
-elle a mérité l'examen, elle a exercé sa part de séduction en se
-formulant au pied de l'échafaud où montèrent, déjà frappés de leur
-propre main, l'enthousiaste Gracchus et le stoïque Darthé.
-
-Emmanuel Arago, plaidant pour Barbès en 1839, a dit _Barbès est
-babouviste_. Il ne m'a pas semblé depuis, en causant avec Barbès,
-qu'il eût jamais été babouviste dans le sens où l'avait été Éverard en
-1835. On se trompe aisément quand, pour exposer la croyance d'un
-homme, on est obligé, pour la résumer et la définir, de l'assimiler à
-celle d'un homme qui l'a précédé. On ne peut pas être, quoi qu'on
-fasse, dans l'exacte vérité. Toute doctrine se transforme rapidement
-dans l'esprit des adeptes, et d'autant plus que les adeptes sont ou
-deviennent plus forts que le maître.
-
-Je ne veux pas analyser et critiquer ici la doctrine de Babeuf. Je ne
-veux la montrer que dans ses résultats possibles, et comme Éverard, le
-plus illogique des hommes de génie dans l'ensemble de sa vie, était le
-plus implacable logicien de l'univers dans chaque partie de sa science
-et dans chaque phase de sa conviction, il n'est pas indifférent
-d'avoir à constater qu'elle le jetait, à l'époque que je raconte, dans
-des aberrations secrètes et dans un rêve de destruction colossale.
-
-J'avais passé le mois précédent à lire Éverard et à lui écrire. Je
-l'avais revu dans cet intervalle, je l'avais pressé de questions, et,
-pour mieux mettre à profit le peu de temps que nous avions, je n'avais
-plus rien discuté. J'avais tâché de construire en moi l'édifice de sa
-croyance, afin de voir si je pouvais me l'assimiler avec fruit.
-Convertie au sentiment républicain et aux idées nouvelles, on sait
-maintenant de reste que je l'étais d'avance. J'avais gagné à entendre
-cet homme, véritablement inspiré en certains momens, de ressentir de
-vives émotions que la politique ne m'avait jamais semblé pouvoir me
-donner. J'avais toujours pensé froidement aux choses de fait; j'avais
-regardé couler autour de moi, comme un fleuve lourd et troublé, les
-mille accidens de l'histoire générale contemporaine, et j'avais dit:
-«_Je ne boirai pas cette eau._» Il est probable que j'eusse continué à
-ne pas vouloir mêler ma vie intérieure à l'agitation de ces flots
-amers. Sainte-Beuve, qui m'influençait encore un peu à cette époque
-par ses adroites railleries et ses raisonnables avertissemens,
-regardait les choses positives en amateur et en critique. La critique
-dans sa bouche avait de grandes séductions pour la partie la plus
-raisonneuse et la plus tranquille de l'esprit. Il raillait
-agréablement cette fusion subite qui s'opérait entre les esprits les
-plus divers venus de tous les points de l'horizon et qui se mêlaient,
-disait-il, comme tous les cercles du Dante écrasés subitement en un
-seul.
-
-Un dîner où Liszt avait réuni M. Lamennais, M. Ballanche, le chanteur
-Nourrit et moi, lui paraissait la chose la plus fantastique qui se pût
-imaginer. Il me demandait ce qui avait pu être dit entre ces cinq
-personnes. Je lui répondais que je n'en savais rien, que M. Lamennais
-avait dû causer avec M. Ballanche, Liszt avec Nourrit, et moi avec le
-chat de la maison.
-
-Et pourtant, relisons aujourd'hui cette admirable page de Louis Blanc:
-
-«Et comment peindre maintenant l'effet que produisaient sur les
-esprits tant de surprenantes complications? Le nom des accusés volait
-de bouche en bouche; on s'intéressait à leurs périls; on glorifiait
-leur constance; on se demandait avec anxiété jusqu'où ils
-pousseraient l'audace des résolutions prises. Dans les salons même où
-leurs doctrines n'étaient pas admises, leur intrépidité touchait le
-coeur des femmes; prisonniers, ils gouvernaient irrésistiblement
-l'opinion; absens, ils vivaient dans toutes les pensées. Pourquoi s'en
-étonner? Ils avaient pour eux, chez une nation généreuse, toutes les
-sortes de puissance: le courage, la défaite et le malheur. Époque
-orageuse et pourtant regrettable! Comme le sang bouillonnait alors
-dans nos veines! Comme nous nous sentions vivre! Comme elle était bien
-ce que Dieu l'a faite, cette nation française qui périra sans doute le
-jour où lui manqueront tout à fait les émotions élevées! Les
-politiques à courte vue s'alarment de l'ardeur des sociétés: ils ont
-raison; il faut être fort pour diriger la force. Et voilà pourquoi les
-hommes d'État médiocres s'attachent à énerver un peuple. Ils le font à
-leur taille, parce qu'autrement ils ne le pourraient conduire. Ce
-n'est pas ainsi qu'agissent les hommes de génie. Ceux-là ne s'étudient
-point à éteindre les passions d'un grand peuple; car ils ont à les
-féconder, et ils savent que l'engourdissement est la dernière maladie
-d'une société qui s'en va.»
-
-Cette page me semble avoir été écrite pour moi, tant elle résume ce
-qui se passait en moi et autour de moi. J'étais, dans mon petit être,
-l'expression de cette société qui s'en allait, et l'homme de génie
-qui, au lieu de me montrer le repos et le bonheur dans l'étouffement
-des préoccupations immédiates, s'attachait à m'émouvoir pour me
-diriger, c'était Éverard, expression lui-même du trouble généreux des
-passions, des idées et des erreurs du moment.
-
-Depuis quelques jours que nous nous étions retrouvés à Paris, lui et
-moi, toute ma vie avait déjà changé de face. Je ne sais si l'agitation
-qui régnait dans l'air que nous respirions tous aurait beaucoup
-pénétré sans lui dans ma mansarde; mais avec lui elle y était entrée à
-flots. Il m'avait présenté son ami intime, Girerd (de Nevers), et les
-autres défenseurs des accusés d'avril, choisis dans les provinces
-voisines de la nôtre. Un autre de ses amis, Degeorges (d'Arras), qui
-devint aussi le mien, Planet, Emmanuel Arago, et deux ou trois autres
-amis communs complétaient l'école. Dans la journée, je recevais mes
-autres amis. Peu d'entre eux connaissaient Éverard; tous ne
-partageaient pas ses idées; mais ces heures étaient encore agitées par
-la discussion des choses du dehors, et il n'y avait guère moyen de ne
-pas s'oublier soi-même absolument dans cet accès de fièvre que les
-événemens donnaient à tout le monde.
-
-Éverard venait me chercher à six heures pour dîner dans un petit
-restaurant tranquille avec nos habitués, en pique-nique. Nous nous
-promenions le soir tous ensemble, quelquefois en bateau sur la Seine,
-et quelquefois le long des boulevards jusque vers la Bastille,
-écoutant les propos, examinant les mouvemens de la foule, agitée et
-préoccupée aussi, mais pas autant qu'Éverard s'en était flatté en
-quittant la province.
-
-Pour n'être pas remarquée comme femme seule avec tous ces hommes, je
-reprenais quelquefois mes habits de petit garçon, lesquels me
-permirent de pénétrer inaperçue à la fameuse séance du 20 mai au
-Luxembourg.
-
-Dans ces promenades, Éverard marchait et parlait avec une animation
-fébrile, sans qu'il fût au pouvoir d'aucun de nous de le calmer et de
-le forcer à se ménager. En rentrant, il se trouvait mal, et nous avons
-passé souvent une partie de la nuit, Planet et moi, à l'aider à lutter
-contre une sorte d'agonie effrayante. Il était alors assiégé de
-visions lugubres; courageux contre son mal, faible contre les images
-qu'on éveillait en lui, il nous suppliait de ne pas le laisser seul
-avec les spectres. Cela m'effrayait un peu moi-même. Planet, habitué à
-le voir ainsi, ne s'en inquiétait pas; et quand il le voyait
-s'assoupir, il allait le mettre au lit, revenait causer avec moi dans
-la chambre voisine, bien bas pour ne pas l'éveiller dans son premier
-sommeil, et me ramenait chez moi quand il le sentait bien endormi. Au
-bout de trois ou quatre heures Éverard s'éveillait plus actif, plus
-vivant, plus fougueux chaque jour, plus imprévoyant surtout du mal
-qu'il creusait en lui et dont, à chaque effort de la vie, il croyait
-le retour impossible. Il courait aux réunions ardentes où s'agitait la
-question de la défense des accusés, et après des discussions
-passionnées, il revenait s'évanouir chez lui avant dîner, quand on ne
-l'y apportait pas évanoui déjà dans la voiture. Mais alors c'était
-l'affaire de quelques instans de pâleur livide et de sourds
-gémissemens. Il se ranimait comme par un miracle de la nature ou de la
-volonté, il revenait parler et rire avec nous, car, au milieu de cette
-excitation et de cet affaissement successifs, il se jetait dans la
-gaîté avec l'insouciance et la candeur d'un enfant.
-
-Tant de contrastes m'émouvaient et m'arrachaient à moi-même. Je
-m'attachais par le coeur à cette nature qui ne ressemblait à rien,
-mais qui avait pour les moindres soins, pour la moindre sollicitude,
-des trésors de reconnaissance. Le charme de sa parole me retenait des
-heures entières, moi que la parole fatigue extrêmement, et j'étais
-dominée aussi par un vif désir de partager cette passion politique,
-cette foi au salut général, ces vivifiantes espérances d'une prochaine
-rénovation sociale, qui semblaient devoir transformer en apôtres, même
-les plus humbles d'entre nous.
-
-Mais j'avoue qu'après cette causerie du pont des Saints-Pères, et
-cette déclamation anti-sociale et anti-humaine dont il m'avait
-régalée, je me sentis tomber du ciel en terre, et que, haussant les
-épaules, à mon réveil, je repris ma résolution de m'en aller chercher
-des fleurs et des papillons en Égypte ou en Perse.
-
-Sans trop réfléchir ni m'émouvoir, j'obéis à l'instinct qui me
-poussait vers la solitude, et j'allai chercher mon passeport pour
-l'étranger. En rentrant, je trouvai chez moi Éverard qui m'attendait.
-«Qu'est-ce qu'il y a? s'écria-t-il. Ce n'est pas la figure sereine que
-je connais?--C'est une figure de voyageur, lui répondis-je, et il y a
-que je m'en vas décidément. Ne te fâche pas; tu n'es pas de ceux avec
-qui on est poli par hypocrisie de convenance. J'ai assez de vos
-républiques. Vous en avez tous une qui n'est pas la mienne et qui
-n'est celle d'aucun des autres. Vous ne ferez rien cette fois-ci. Je
-reviendrai vous applaudir et vous couronner dans un meilleur temps,
-quand vous aurez usé vos utopies, et rassemblé des idées saines.»
-
-L'explication fut orageuse. Il me reprocha ma légèreté d'esprit et ma
-sécheresse de coeur. Poussée à bout par ses reproches je me résumai.
-
-Quelle était cette folle volonté de dominer mes convictions et de
-m'imposer celles d'autrui? Pourquoi, comment avait-il pu prendre à ce
-point au pied de la lettre l'hommage que mon intelligence avait rendu
-à la sienne en l'écoutant sans discussion et en l'admirant sans
-réserve? Cet hommage avait été complet et sincère, mais il n'avait
-pas pour conséquence possible l'abandon absolu des idées, des
-instincts et des facultés de mon être. Après tout, nous ne nous
-connaissions pas entièrement l'un et l'autre, et nous n'étions
-peut-être pas destinés à nous comprendre, étant venus de si loin l'un
-vers l'autre pour discuter quelques articles de foi dont il croyait
-avoir la solution. Cette solution, il ne l'avait pas. Je ne pouvais
-pas lui en faire un reproche; mais lui, où prenait-il la fantaisie
-tyrannique de s'irriter de ma résistance à ses théories comme d'un
-tort envers lui-même?
-
-«En m'entendant te parler comme un élève attentif aux leçons de ton
-maître, tu t'es cru mon père, lui dis-je; tu m'as appelé ton fils
-bien-aimé et ton Benjamin, tu as fait de la poésie, de l'éloquence
-biblique. Je t'ai écouté comme dans un rêve dont la grandeur et la
-pureté céleste charmeront toujours mes souvenirs. Mais on ne peut pas
-rêver toujours. La vie réelle appelle des conclusions sans lesquelles
-on chante comme une lyre, sans avancer le règne de Dieu et le bonheur
-des hommes. Moi, je place ce bonheur dans la sagesse plus que dans
-l'action. Je ne veux rien, je ne demande rien dans la vie, que le
-moyen de croire en Dieu et d'aimer mes semblables. J'étais malade,
-j'étais misanthrope; tu t'es fais fort de me guérir; tu m'as beaucoup
-attendrie, j'en conviens. Tu as combattu rudement mon mauvais
-orgueil, et tu m'as fait entrevoir un idéal de fraternité qui a fondu
-la glace de mon coeur. En cela, tu as été véritablement chrétien, et
-tu m'as convertie par le sentiment. Tu m'as fait pleurer de grosses
-larmes, comme au temps où je devenais dévote par un attendrissement
-subit et imprévu de ma rêverie. Je n'aurais pas retrouvé en moi-même,
-après tant d'incertitudes et de fatigues d'esprit, la source de ces
-larmes vivifiantes. Ton éloquence et ta persuasion ont fait le miracle
-que je te demandais: sois bénis pour cela, et laisse-moi partir sans
-regret. Laisse-moi aller réfléchir maintenant aux choses que vous
-cherchez ici, aux principes qui peuvent se formuler et s'appliquer aux
-besoins de coeur et d'esprit de tous les hommes. Et ne me dis pas que
-vous les avez trouvés, que tu les tiens dans ta main, cela n'est pas.
-Vous ne tenez rien, vous cherchez! Tu es meilleur que moi, mais tu
-n'en sais pas plus que moi.»
-
-Et comme il paraissait offensé de ma franchise, je lui dis encore:
-
-«Tu es un véritable artiste. Tu ne vis que par le coeur et
-l'imagination. Ta magnifique parole est un don qui t'entraîne
-fatalement à la discussion. Ton esprit a besoin d'imposer à ceux qui
-t'écoutent avec ravissement des croyances que la raison n'a pas encore
-mûries. C'est là où la réalité me saisit et m'éloigne de toi. Je vois
-toute cette poésie du coeur, toutes ces aspirations de l'âme aboutir
-à des sophismes, et voilà justement ce que je ne voudrais pas
-entendre, ce que je suis fâchée d'avoir entendu. Écoute, mon pauvre
-père, nous sommes fous. Les gens du monde officiel, du monde positif,
-qui ne voient de nous que des excentricités de conduite et d'opinion,
-nous traitent de rêveurs. Ils ont raison, ne nous en fâchons pas.
-Acceptons ce dédain. Ils ne comprennent pas que nous vivions d'un
-désir et d'une espérance dont le but ne nous est pas personnel. Ces
-gens-là sont fous à leur manière; ils sont complétement fous à nos
-yeux, eux qui poursuivent des biens et des plaisirs que nous ne
-voudrions pas toucher avec des pincettes. Tant que durera le monde, il
-y aura des fous occupés à regarder par terre, sans se douter qu'il y a
-un ciel sur leurs têtes, et des fous qui, regardant trop le ciel ne
-tiendront pas assez de compte de ceux qui ne voient qu'à leurs pieds.
-Il y a donc une sagesse qui manque à tous les hommes, une sagesse qui
-doit embrasser la vue de l'infini et celle du monde fini où nous
-sommes. Ne la demandons pas aux fous du positivisme, mais ne
-prétendons pas la leur donner avant de l'avoir trouvée.
-
-«Cette sagesse-là, c'est celle dont la politique ne peut se passer.
-Autrement vous ferez des coups de tête et des coups de main pour
-aboutir à des chimères ou à des catastrophes. Je sens qu'en te parlant
-ainsi au milieu de ta fièvre d'action, je ne peux pas te convaincre;
-aussi je ne te parle que pour te prouver mon droit de me retirer de
-cette mêlée où je ne peux porter aucune lumière, et où je ne peux pas
-suivre la tienne, qui est encore enveloppée de nuages impénétrables.»
-
-Quand j'eus tout dit, Éverard, qui s'était calmé à grand'peine pour
-tout entendre, reprit son énergie et sa conviction. Il me donna des
-raisons devant lesquelles je me sentis vaincue, et dont voici le
-résumé:
-
-«Nul ne peut trouver la lumière à lui tout seul. La vérité ne se
-révèle plus aux penseurs retirés sur la montagne. Elle ne se révèle
-même plus à des cénacles détachés comme des cloîtres sur les divers
-sommets de la pensée. Elle s'y élucubre, et rien de plus. Pour
-trouver, à l'heure dite, la vérité applicable aux sociétés en travail,
-il faut se réunir, il faut peser toutes les opinions, il faut se
-communiquer les uns aux autres, discuter et se consulter, afin
-d'arriver tant bien que mal, à une formule qui ne peut jamais être la
-vérité absolue, Dieu seul la possède, mais qui est la meilleure
-expression possible de l'aspiration des hommes à la vérité. Voilà
-pourquoi j'ai la fièvre, voilà pourquoi je m'assimile avec ardeur
-toutes les idées qui me frappent, voilà pourquoi je parle jusqu'à
-m'épuiser, jusqu'à divaguer, parce que parler, c'est penser tout haut
-et qu'en pensant ainsi tout haut je vas plus vite qu'en pensant tout
-bas et tout seul. Vous autres qui m'écoutez, et toi tout le premier,
-qui écoutes plus attentivement que personne, vous tenez trop de compte
-des éclairs fugitifs qui traversent mon cerveau. Vous ne vous attachez
-pas assez à la nécessité de me suivre comme on suit un guide dévoué et
-aventureux sur un chemin dont il ne connaît pas lui-même tous les
-détours, mais dont sa vue perçante et son courage passionné ont su
-apercevoir le but lointain. C'est à vous de m'avertir des obstacles, à
-vous de me ramener dans le sentier quand l'imagination ou la curiosité
-m'emportent. Et cela fait, si vous vous impatientez de mes écarts, si
-vous vous lassez de suivre un pilote incertain de sa route,
-cherchez-en un meilleur, mais ne le méprisez pas pour n'avoir pas été
-un dieu, et ne le maudissez pas pour vous avoir montré des rives
-nouvelles conduisant plus ou moins à celle où vous voulez aborder.
-
-«Quant à toi, je te trouve exigeant et injuste, écolier sans cervelle!
-Tu ne sais rien, tu l'avoues, et tu ne voulais rien apprendre, tu l'as
-déclaré. Puis, tout à coup, la fièvre de savoir s'étant emparé de toi,
-tu as demandé du jour au lendemain la science infuse, la vérité
-absolue. _Vite, vite, donnez le secret de Dieu à M. George Sand, qui
-ne veut pas attendre!_
-
-«Eh bien! ajouta-t-il après un feu roulant de ces plaisanteries sans
-aigreur qu'il aimait à saisir comme des mouches qu'on attrape en
-courant, moi je fais une découverte, c'est que les âmes ont un sexe
-et que tu es une femme. Croirais-tu que je n'y avais pas encore pensé?
-En lisant _Lélia_ et tes _Premières Lettres d'un voyageur_, je t'ai
-toujours vu sous l'aspect d'un jeune garçon, d'un poète enfant dont je
-faisais mon fils, moi dont la profonde douleur est de n'avoir pas
-d'enfans et qui élève ceux du premier lit de ma femme avec une
-tendresse mêlée de désespoir. Quand je t'ai vu réellement pour la
-première fois, j'ai été étonné comme si l'on ne m'avait pas dit que tu
-t'habilles d'une robe et que tu t'appelles d'un nom de femme dans la
-vie réelle. J'ai voulu garder mon rêve, t'appeler George tout court,
-te tutoyer comme on se tutoie sous les ombrages virgiliens, et ne te
-regarder à la clarté de notre petit soleil que le temps de savoir
-chaque jour comment se porte ton moral. Et, en vérité, je ne connais
-de toi que le son de ta voix, qui est sourd et qui ne me rappelle pas
-la flûte mélodieuse d'une voix de femme. Je t'ai donc toujours parlé
-comme à un garçon qui a fait sa philosophie et qui a lu l'histoire. A
-présent je vois bien, et tu me le rappelles, que tu as l'ambition et
-l'exigence des esprits incultes, des êtres de pur sentiment et de pure
-imagination, des femmes en un mot. Ton sentiment est, je l'avoue, un
-impatient logicien qui veut que la science philosophique réponde
-d'emblée à toutes ses fibres et satisfasse toutes ses délicatesses;
-mais la logique du sentiment pur n'est pas suffisante en politique, et
-tu demandes un impossible accord parfait entre les nécessités de
-l'action et les élans de la sensibilité. C'est là l'idéal, mais il est
-encore irréalisable sur la terre, et tu en conclus qu'il faut se
-croiser les bras en attendant qu'il arrive de lui-même.
-
-«Croise donc tes bras et va-t'en! Certes, tu es libre de fait; mais ta
-conscience ne le serait pas si elle se connaissait bien elle-même. Je
-n'ai pas le droit de te demander ton affection. J'ai voulu te donner
-la mienne. Tant pis pour moi; tu ne me l'avais pas demandée, tu n'en
-avais pas besoin. Je ne te parlerai donc pas de moi, mais de toi-même,
-et de quelque chose de plus important que toi-même, le devoir.
-
-«Tu rêves une liberté de l'individu qui ne peut se concilier avec le
-devoir général. Tu as beaucoup travaillé à conquérir cette liberté
-pour toi-même. Tu l'as perdue dans l'abandon du coeur à des affections
-terrestres qui ne t'ont pas satisfait, et à présent tu te reprends
-toi-même dans une vie d'austérité que j'approuve et que j'aime, mais
-dont tu étends à tort l'application à tous les actes de ta volonté et
-de ton intelligence. Tu te dis que ta personne t'appartient et qu'il
-en est ainsi de ton âme. Eh bien! voilà un sophisme pire que tous ceux
-que tu me reproches et plus dangereux, puisque tu es maître d'en faire
-la loi de ta propre vie, tandis que les miens ne peuvent se réaliser
-sans des miracles. Songe à ceci que, si tous les amans de la vérité
-absolue disaient comme toi adieu à leur pays, à leurs frères, à leur
-tâche, non-seulement la vérité absolue, mais encore la vérité relative
-n'auraient plus un seul adepte. Car la vérité ne monte pas en croupe
-des fuyards et ne galoppe pas avec eux. Elle n'est pas dans la
-solitude, rêveur que tu es! Elle ne parle pas dans les plantes et dans
-les oiseaux, ou c'est d'une voix si mystérieuse que les hommes ne la
-comprennent pas. Le divin philosophe que tu chéris le savait bien
-quand il disait à ses disciples: «Là où vous serez seulement trois
-réunis en mon nom, mon esprit sera avec vous.»
-
-«C'est donc avec les autres qu'il faut chercher et prier. Si peu que
-l'on trouve en s'unissant à quelques autres, c'est quelque chose de
-réel, et ce qu'on croit trouver seul n'existe que pour soi seul,
-n'existe pas par conséquent. Va-t'en donc à la recherche, à la
-poursuite du néant; moi je me consolerai de ton départ avec la
-certitude d'être, en dépit des erreurs d'autrui et des miennes
-propres, à la recherche et à la poursuite de quelque chose de bon et
-de vrai.»
-
-Ayant tout dit, il sortit, un peu sans que j'y fisse attention, car
-j'étais absorbée par mes propres réflexions sur tout ce qu'il venait
-de dire, en des termes dont la plume ne peut donner qu'une sèche
-analyse.
-
-Quand je voulus lui répondre, pensant qu'il était dans la pièce
-voisine, où il se retirait quelquefois pour faire, tout à coup brisé,
-une sieste de cinq minutes, je m'aperçus qu'il était parti tout à fait
-et qu'il m'avait enfermée. Je cherchai la clef partout, il l'avait
-mise dans sa poche, et j'avais donné congé pour le reste de la journée
-à la femme qui me servait, et qui avait la seconde clef de
-l'appartement. J'attribuai ma captivité à une distraction d'Éverard,
-et je me remis à réfléchir tranquillement. Au bout de trois heures il
-revint me délivrer, et comme je lui signalais sa distraction: «Non
-pas, me dit-il en riant, je l'ai fait exprès. J'étais attendu à une
-réunion, et, voyant que je ne t'avais pas encore convaincue, je t'ai
-mise au secret afin de te donner le temps de la réflexion. J'avais
-peur d'un coup de tête et de ne plus te retrouver à Paris ce soir. A
-présent que tu as réfléchi, voilà ta clef, la clef des champs! Dois-je
-te dire adieu et aller dîner sans toi?
-
---Non, lui répondis-je, j'avais tort; je reste. Allons dîner et
-chercher quelque chose de mieux que Babeuf pour notre nourriture
-intellectuelle.»
-
-J'ai rapporté cette longue conversation parce qu'elle raconte ma vie
-et celle de la vie d'un certain nombre de révolutionnaires à ce moment
-donné. Pendant cette phase du procès d'avril, le travail
-d'élucubration était partout dans nos rangs, parfois, savant et
-profond, parfois naïf et sauvage. Quand on s'y reporte par le
-souvenir, on est étonné du progrès qu'ont fait les idées en si peu de
-temps, et moins effrayé par conséquent du progrès énorme qui reste à
-faire.
-
-Le véritable foyer de cette élucubration sociale et philosophique
-était dans les prisons d'État. «Alors, dit Louis Blanc, cet admirable
-historien de nos propres émotions, qu'on ne peut trop citer, alors, on
-vit ces hommes sur qui pesait la menace d'un arrêt terrible s'élever
-soudain au dessus du péril et de leurs passions pour se livrer à
-l'étude des plus arides problèmes. Le comité de défense parisien avait
-commencé par distribuer entre les membres les plus capables du parti
-les principales branches de la science de gouverner, assignant à l'un
-la partie philosophique et religieuse, à l'autre la partie
-administrative, à celui-ci l'économie politique, à celui-là les arts.
-Ce fut pour tous le sujet des plus courageuses méditations, des
-recherches les plus passionnées. Mais tous, dans cette course
-intellectuelle, n'étaient pas destinés à suivre la même carrière. Des
-dissidences théoriques se manifestèrent, des discussions brûlantes
-s'élevèrent. Par le corps, les captifs appartenaient au geôlier, mais
-d'un vol indomptable et libre, leur esprit parcourait le domaine, sans
-limites, de la pensée. Du fond de leurs cachots, ils s'inquiétaient de
-l'avenir des peuples, ils s'entretenaient avec Dieu; et, placés sur la
-route de l'échafaud, ils s'exaltaient, ils s'enivraient d'espérance,
-comme s'ils eussent marché à la conquête du monde. Spectacle touchant
-et singulier, dont il convient de conserver le souvenir à jamais!
-
-«Que des préoccupations sans grandeur se soient mêlées à ce mouvement,
-que l'émulation ait quelquefois fait place à des rivalités frivoles ou
-haineuses, que des esprits trop faibles pour s'élever impunément se
-soient perdus dans le pays des rêves, on ne peut le nier; mais ces
-résultats trop inévitables des infirmités de la nature humaine ne
-suffisent pas pour enlever au fait général que nous venons de signaler
-ce qu'il présente de solennel et d'imposant[17].»
-
- [17] _Histoire de dix ans_, volume IV.
-
-Si l'on veut juger le procès d'avril et tous les faits qui s'y
-rattachent d'une manière juste, élevée et vraiment philosophique, il
-faut relire tout ce chapitre si court et si plein de l'_Histoire de
-dix ans_. Les hommes et les choses y sont jugés non seulement avec la
-connaissance exacte d'un passé que l'historien n'a jamais le droit
-d'arranger et d'atténuer, mais avec la haute équité d'un grand et
-généreux esprit qui fixe et précise la vérité morale, c'est à dire la
-suprême vérité de l'histoire au milieu des contradictions apparentes
-des événemens et des hommes qui les subissent.
-
-Je ne raconterai pas ces événemens. Cela serait tout à fait inutile:
-ils sont enregistrés là d'une manière si conforme à mon sentiment, à
-mon souvenir, à ma conscience et à ma propre expérience, que je ne
-saurais y rien ajouter.
-
-Acteur perdu et ignoré, mais vivant et palpitant dans ce drame, je ne
-suis ici que le biographe d'un homme qui y joua un rôle actif, et,
-faut-il le dire, problématique en apparence, parce que l'homme était
-incertain, impressionnable et moins politique qu'artiste.
-
-On sait qu'un grand débat s'était élevé entre les _défenseurs_: débat
-ardent, insoluble sous la pression des actes précipités de la pairie.
-Une partie des accusés s'entendait avec ses _défenseurs_ pour n'être
-pas _défendue_. Il ne s'agissait pas de gagner le procès judiciaire et
-de se faire absoudre, par le pouvoir; il s'agissait de faire triompher
-la cause générale dans l'opinion en plaidant avec énergie le droit
-sacré du peuple devant le pouvoir de fait, le droit du plus fort. Une
-autre catégorie d'accusés, celle de Lyon, voulait être défendue, non
-pas pour proclamer sa non-participation au fait dont on l'accusait,
-mais pour apprendre à la France ce qui s'était passé à Lyon, de quelle
-façon l'autorité avait provoqué le peuple, de quelle façon elle avait
-traité les vaincus, de quelle façon les accusés eux-mêmes avaient fait
-ce qui était humainement possible pour prévenir la guerre civile et
-pour en ennoblir et en adoucir les cruels résultats. Il s'agissait de
-savoir si l'autorité avait eu le droit de prendre quelques
-provocations isolées, on disait même payées, pour une rébellion à
-réprimer, et pour ruer une armée sur une population sans défense. On
-avait des faits, on voulait les dire, et, selon moi, la véritable
-cause était là. On était assez fort pour plaider la cause du peuple
-trahi et mutilé, on ne l'était pas assez pour proclamer celle du genre
-humain affranchi.
-
-J'étais donc dans les idées de M. Jules Favre, qui se trouvait posé
-dans les conciliabules en adversaire d'Éverard, et qui était un
-adversaire digne de lui. Je ne connaissais pas Jules Favre, je ne
-l'avais jamais vu, jamais entendu; mais lorsque Éverard, après avoir
-combattu ses argumens avec véhémence, venait me les rapporter, je leur
-donnais raison. Éverard sentait bien que ce n'était pas par envie de
-le contredire et de l'irriter; mais il en était affligé, et devinant
-bien que je redoutais l'exposé public de ses utopies, il s'écriait:
-«Ah! maudits soient le pont des Saints-Pères et la question sociale!»
-
-
-
-
-CHAPITRE TROISIEME.
-
- Lettre incriminée au procès monstre.--Ma rédaction
- rejetée.--Défection du barreau républicain.--Trélat.--Discours
- d'Éverard.--Sa condamnation.--Retour à Nohant.--Projets
- d'établissement.--La maison déserte à Paris.--Charles
- d'Aragon.--Affaire Fieschi.--Les opinions politiques de
- Maurice.--M. Lamennais.--M. Pierre Leroux.--Le mal du pays me
- prend.--La maison déserte à Bourges.--Contradictions
- d'Éverard.--Je reviens à Paris.
-
-
-Cependant il s'agissait surtout de soutenir le courage de certains
-accusés, en petit nombre, heureusement, qui menaçaient de faiblir.
-J'étais bien d'accord avec Éverard sur ce point, que, quel que fût le
-résultat d'une division dans les motifs et les idées des défenseurs,
-il fallait que la crainte et la lassitude ne parussent pas, même chez
-quelques accusés. Il me fit rédiger la lettre, la fameuse lettre qui
-devait donner au procès monstre une nouvelle extension. C'était son
-but, à lui de rendre inextricable le système d'accusation. L'idée
-souriait par momens à Armand Carrel; en d'autres, elle alarmait sa
-prudence. Mais Éverard la poussa rapidement, et lui, que l'on pouvait
-supposer parfois si méfiant du lendemain, c'est tout au plus s'il
-prit le temps de la réflexion. Il trouva ma rédaction trop
-sentimentale et la changea.
-
-«Il n'est pas question de soutenir la foi chancelante par des
-homélies, me dit-il; les hommes ne donnent pas tant de part à l'idéal.
-C'est par l'indignation et la colère qu'on les ranime. Je veux
-attaquer violemment la pairie pour exalter les accusés; je veux
-d'ailleurs mettre en cause tout le barreau républicain.» Je lui fis
-observer que le barreau républicain signerait ma rédaction et
-reculerait devant la sienne. «Il faudra bien que tous signent,
-répondit-il, et s'ils ne le font pas, on se passera d'eux.»
-
-On se passa du grand nombre, en effet, et ce fut une grande faute que
-de provoquer les défections. Toutes n'étaient pas si coupables
-qu'elles le parurent à Éverard. Certains hommes étaient venus là sans
-vouloir une révolution de fait, espérant contribuer seulement à une
-révolution dans les idées ne rêvant ni profit ni gloire, mais
-l'accomplissement d'un devoir dont toutes les conséquences ne leur
-avaient pas été soumises. J'en connais plusieurs qu'il me fut
-impossible de blâmer quand ils m'expliquèrent leurs motifs
-d'abstention.
-
-On sait quelles conséquences eut la lettre. Elle fut fatale au parti
-en ce qu'elle y mit le désordre; elle fut fatale à Éverard en ce sens
-qu'elle donna lieu à un discours très controversé dans les rangs de
-son parti. Il avait, par un mouvement généreux, assumé sur lui toute
-la responsabilité de cette pièce incriminée par la cour des pairs. Il
-l'eût fait, quand même Trélat ne lui eût pas donné l'exemple du
-sacrifice. Mais Trélat fit devant la cour un acte d'hostilité
-héroïque, tandis qu'Éverard sema de contrastes sa profession de foi
-devant ce même tribunal. Laissons parler Louis Blanc: «....Puis M.
-Michel (de Bourges) s'avance. On connaissait déjà l'entraînement de sa
-parole, et tous attendaient, au milieu d'un solennel silence. Il
-commença d'une voix brève et profonde; à demi courbé sur la balustrade
-qui lui servait d'appui, tantôt il la faisait trembler sous la
-pression convulsive de ses mains; tantôt, d'un mouvement impétueux, il
-en parcourait l'étendue, semblable à ce Caïus Gracchus dont il fallait
-qu'un joueur de flûte modérât, lorsqu'il parlait, l'éloquence trop
-emportée. M. Michel (de Bourges) cependant ne fut ni aussi hardi ni
-aussi terrible que M. Trélat. Il se défendit, ce que M. Trélat n'avait
-pas daigné faire, et les attaques qu'il dirigea contre la pairie ne
-furent pas tout à fait exemptes de ménagemens. Tout en maintenant
-l'esprit de la lettre, il parut disposé à faire bon marché des formes,
-et il reconnut qu'à en juger par ce qu'il voyait depuis trois jours,
-les pairs valaient mieux que leur institution. Du reste, et pour ce
-qui concernait le fond même du procès, il fut inflexible.»
-
-Je ne me permettrai de reprendre qu'un mot à cette excellente
-appréciation. Selon moi, Éverard ne se _défendit_ pas, et je souffre
-encore en m'imaginant que, s'il fit bon marché des formes de sa
-provocation, ce fut peut-être sous l'impression de la critique que je
-lui avais faite de ces mêmes formes. Je trouvais, moi, et je me
-permettais de le lui dire, que la principale maladresse de son parti
-était la rudesse du langage et le ton acerbe des discussions. On
-revenait trop au vocabulaire des temps les plus aigris de la
-révolution; on affectait de le faire, sans songer qu'un choix
-d'expression fort du cachet de son temps, paraît violent, par
-conséquent faible, à quarante ans de distance. J'admirais
-l'originalité de la parole d'Éverard, précisément parce qu'elle
-donnait une couleur, une physionomie nouvelle à ces choses du passé.
-Il sentait bien que là était sa puissance, et il riait de tout son
-coeur des vieilles formules et des déclamations banales. Mais en
-écrivant, il y retombait quelquefois sans en avoir conscience, et
-quand je le lui faisais remarquer, il en convenait modestement. Nous
-n'avions pourtant pas été d'accord sur ce point en rédigeant la
-lettre. Il avait défendu et maintenu sa version; mais depuis, en
-l'entendant blâmer par d'autres, il s'en était dégoûté, et l'artiste
-dominant, par bouffées, l'homme de parti, il aurait voulu qu'une pièce
-destinée à faire tant de bruit fût un chef-d'oeuvre de goût et
-d'éloquence. Il est vrai que s'il en eût été ainsi, on ne l'eût pas
-incriminée et que son but n'eût pas été atteint.
-
-Comme il ne l'était pas davantage par la situation isolée que lui
-faisaient les poursuites, il n'était plus forcé rigoureusement de
-défendre chaque expression de cette lettre. Du moment qu'elle n'était
-plus signée par un parti tout entier, elle redevenait son oeuvre
-personnelle, et il crut peut-être de bon goût de n'y pas tenir
-aveuglement.
-
-Je n'ai pas entendu ce discours, je n'étais qu'à la séance du 20 mai.
-Rien n'est plus fugitif qu'un discours; et la sténographie, qui en
-conserve les mots, n'en conserve pas toujours l'esprit. Il faudrait
-pouvoir sténographier l'accent et photographier la physionomie de
-l'orateur pour bien comprendre toutes les nuances de sa pensée à
-chaque crise de son improvisation. Éverard ne préparait jamais rien en
-politique; il s'inspirait du moment, et, sous le coup de l'exaltation
-nerveuse qui dominait son talent en même temps qu'elle l'entretenait,
-il n'était pas toujours maître de sa parole. Ce ne fut pas la seule
-fois qu'on lui reprocha l'imprévu de sa pensée et qu'on la jugea plus
-significative et plus concluante qu'elle ne l'était dans son propre
-esprit.
-
-Quoi qu'il en soit, ce discours, à la fin duquel il fut ramené chez
-lui atteint d'une bronchite aiguë, lui fit de nombreux détracteurs
-parmi ses coréligionnaires. Éverard avait blessé des croyances et des
-amours-propres dans les discussions orageuses au sein du parti. Il eut
-contre lui des rancunes amères et même des sévérités impartiales.
-«Était-ce donc la peine, disait-on, d'avoir combattu avec tant
-d'âpreté l'opinion de ceux qui voulaient adopter le système de la
-défense, pour arriver à se défendre soi-même, tout seul, d'un acte
-dont l'intention était collective?»
-
-Mais n'était-ce pas précisément parce que cette cause n'avait plus de
-sens collectif qu'Éverard était fatalement entraîné à en faire
-meilleur marché? N'y avait-il pas quelque chose de naïf et de grand
-dans la modestie qui lui faisait confesser n'avoir aucun ressentiment,
-aucune haine personnelle? Et sa péroraison fut-elle timide lorsqu'il
-s'écria: «Si l'amende m'atteint, je mettrai ma fortune à la
-disposition du fisc, heureux de consacrer encore à la défense des
-accusés ce que j'ai pu gagner dans l'exercice de ma profession. Quant
-à la prison, je me rappelle le mot de cet autre républicain qui sut
-mourir à Utique: _J'aime mieux être en prison, que de siéger ici, à
-côté de toi, César!_»
-
-L'arrêt qui condamnait Trélat à trois ans de prison et Michel à un
-mois seulement servit de texte aux commentaires hostiles. Michel fut
-jaloux de la prison de Trélat et non de l'honneur qui lui en revenait.
-Il chérissait ce noble caractère, et le parallèle qui fut établi
-entre eux au désavantage de l'un des deux ne diminua en rien la
-tendresse et la vénération de celui-ci pour l'autre. «Trélat est un
-saint, disait Éverard, et je ne le vaux pas.» Cela était vrai: mais,
-pour la dire sincèrement en pareille circonstance, il fallait encore
-être très grand soi-même.
-
-Éverard fut assez gravement malade. La preuve qu'il n'avait pas été
-aussi agréable à la pairie que quelques adversaires le prétendaient,
-c'est que la pairie procéda très brutalement avec lui en le sommant de
-se faire écrouer mort ou vif. Je réclamai pour lui, à son insu, auprès
-de M. Pasquier, qui voulut bien faire envoyer le médecin délégué
-d'office en ces sortes de constatations.
-
-Ce médecin procéda à l'interrogatoire d'Éverard d'une manière
-blessante, feignant de prendre la maladie pour une feinte et le retard
-demandé par moi pour un danger. Peu s'en fallut qu'Éverard ne fît
-manquer l'objet de ma démarche, car, en voyant arriver le médecin du
-pouvoir d'un air rogue, il répondit brusquement qu'il n'était pas
-malade et refusa de se laisser examiner. Pourtant j'obtins que le
-pouls fût consulté, et la fièvre était si réelle et si violente que
-l'Esculape monarchique se radoucit aussitôt, honteux peut-être d'une
-insulte toute gratuite et assez inintelligente; car quel est le
-condamné à un mois de prison qui préférerait la fuite? Je vis par ce
-petit fait comment on provoquait les républicains, même dans les
-circonstances légères, et je me fis une idée du système adopté dans
-les prisons pour exciter ces colères et ces révoltes que le pouvoir
-semblait avide de faire naître afin d'avoir le plaisir de les châtier.
-
-Dès qu'Éverard fut guéri, je partis pour Nohant avec ma fille. Je ne
-sais plus pour quel motif, la peine prononcée contre Éverard ne devait
-plus être subie qu'au mois de novembre suivant. Ce fut peut-être dans
-l'intérêt de ses cliens que ce délai lui fut accordé.
-
-Cette fois, mon séjour chez moi fut désagréable et même difficile. Il
-fallut m'armer de beaucoup de volonté pour ne pas aigrir la situation.
-Ma présence était positivement gênante. Mes amis souffrirent d'avoir à
-le constater, et ceux-mêmes qui contribuaient à me gâter mon
-intérieur, mon frère et une autre, sentirent que la position n'était
-pas tenable pour moi. Ils songèrent donc à conseiller quelque
-arrangement.
-
-Je recevais trois mille francs de pension pour ma fille et pour moi.
-C'était fort court, mon travail étant encore peu lucratif et soumis
-d'ailleurs aux éventualités humaines, ne fût-ce qu'à l'état de ma
-santé. Pourtant c'était possible à la condition que, passant chez moi
-six mois sur douze, je mettrais de côté quinze cents francs par an
-pour payer l'éducation de l'enfant. Si l'on me fermait ma porte, ma
-vie devenait précaire, et la conscience de mon mari ne pouvait pas,
-ne devait pas être bien satisfaite.
-
-Il le reconnaissait. Mon frère le pressait de me donner six mille
-francs par an. Il lui en serait resté à peu près dix en comptant son
-propre avoir. C'était de quoi vivre à Nohant, et y vivre seul, puisque
-tel était son désir. M. Dudevant s'était rendu à ce conseil; il avait
-donc promis de doubler ma pension; mais quand il avait été question de
-le faire, il m'avait déclaré être dans l'impossibilité de vivre à
-Nohant avec ce qui lui restait. Il fallut entrer dans quelques
-explications et me demander ma signature pour sortir d'embarras
-financiers qu'il s'était créés. Il avait mal employé une partie de son
-petit héritage, il ne l'avait plus. Il avait acheté des terres qu'il
-ne pouvait payer; il était inquiet, chagrin. Quand j'eus signé, les
-choses n'allèrent pas mieux, selon lui. Il n'avait pas résolu le
-problème qu'il m'avait donné à résoudre quelques années auparavant;
-ses dépenses excédaient nos revenus. La cave seule en emportait une
-grosse part, et, pour le reste, il était volé par des domestiques trop
-autorisés à le faire. Je constatai plusieurs friponneries flagrantes,
-croyant lui rendre service autant qu'à moi-même. Il m'en sut mauvais
-gré. Comme Frédéric-le-Grand, il voulait être servi par des pillards.
-Il me défendit de me mêler de ses affaires, de critiquer sa gestion et
-de commander à ses gens. Il me semblait que tout cela était un peu à
-moi, puisqu'il disait n'avoir plus rien à lui. Je me résignai à garder
-le silence et à attendre qu'il ouvrît les yeux.
-
-Cela ne tarda pas. Dans un jour de dégoût de son entourage, il me dit
-que Nohant le ruinait, qu'il y éprouvait des chagrins personnels,
-qu'il s'y ennuyait au milieu de ses loisirs, et qu'il était prêt à
-m'en laisser la jouissance et l'entretien. Il voulait aller vivre à
-Paris ou dans le Midi avec le reste de nos revenus, qu'il évaluait
-alors à sept mille francs. J'acceptai. Il rédigea nos conventions, que
-je signai sans discussion aucune; mais, dès le lendemain, il me
-témoigna tant de regret et de déplaisir que je partis pour Paris en
-lui laissant le traité déchiré et en remettant mon sort à la
-providence des artistes, au travail.
-
-Ceci s'était passé au mois d'avril. Mon voyage à Nohant en juin
-n'améliora pas la position. M. Dudevant persistait à quitter Nohant.
-Cette idée prenait plus de consistance quand j'y retournais; mais,
-comme elle était accompagnée de dépit, je m'en allai encore sans rien
-exiger.
-
-Éverard était retourné à Bourges. Je vécus à Paris tout à fait cachée
-pendant quelque temps. J'avais un roman à faire, et comme je mourais
-de chaud dans ma mansarde du quai Malaquais, je trouvai moyen de
-m'installer dans un atelier de travail assez singulier. L'appartement
-du rez-de-chaussée était en réparation, et les réparations se
-trouvaient suspendues, je ne sais plus pour quel motif. Les vastes
-pièces de ce beau local étaient encombrées de pierres et de bois de
-travail: les portes donnant sur le jardin avaient été enlevées, et le
-jardin lui-même fermé, désert et abandonné, attendait une
-métamorphose. J'eus donc là une solitude complète, de l'ombrage, de
-l'air et de la fraîcheur. Je fis de l'établi d'un menuisier un bureau
-bien suffisant pour un petit attirail, et j'y passai les journées les
-plus tranquilles que j'aie peut-être jamais pu saisir, car personne au
-monde ne me savait là, que le portier, qui m'avait confié la clé, et
-ma femme de chambre, qui m'y apportait mes lettres et mon déjeuner. Je
-ne sortais de ma tanière que pour aller voir mes enfans à leurs
-pensions respectives. J'avais remis Solange chez les demoiselles
-Martin.
-
-Je pense que tout le monde est, comme moi, friand de ces rares et
-courts instans où les choses extérieures daignent s'arranger de
-manière à nous laisser un calme absolu relativement à elles. Le
-moindre coin nous devient alors une prison volontaire, et, quel qu'il
-soit, il se pare à nos yeux de ce je ne sais quoi de délicieux qui est
-le sentiment de la conquête et de la possession du temps, du silence
-et de nous-mêmes. Tout m'appartenait dans ces murs vides et dévastés,
-qui bientôt allaient se couvrir de dorures et de soie, mais dont
-jamais personne ne devait jouir à ma manière. Du moins je me disais
-que les futurs occupans n'y retrouveraient peut-être jamais une heure
-du loisir assuré et de la rêverie complète que j'y goûtais chaque
-jour, du matin à la nuit. Tout était mien en ce lieu, les tas de
-planches qui me servaient de siéges et de lits de repos, les araignées
-diligentes qui établissaient leurs grandes toiles avec tant de science
-et de prévision d'une corniche à l'autre; les souris mystérieusement
-occupées à je ne sais quelles recherches actives et minutieuses dans
-les copeaux; les merles du jardin qui, venus insolemment sur le seuil,
-me regardaient, immobiles et méfians tout à coup, et terminaient leur
-chant insoucieux et moqueur sur une modulation bizarre, écourtée par
-la crainte. J'y descendais quelquefois le soir, non plus pour écrire,
-mais pour respirer et songer sur les marches du perron. Le chardon et
-le bouillon blanc avaient poussé dans les pierres disjointes; les
-moineaux, réveillés par ma présence, frôlaient le feuillage des
-buissons dans un silence agité, et les bruits des voitures, les cris
-du dehors arrivant jusqu'à moi, me faisaient sentir davantage le prix
-de ma liberté et la douceur de mon repos.
-
-Quand mon roman fut fini, je rouvris ma porte à mon petit groupe
-d'amis. C'est à cette époque, je crois, que je me liai avec Charles
-d'Arragon, un être excellent et du plus noble caractère, puis avec M.
-Artaud, un homme très savant et parfaitement aimable. Mes autres amis
-étaient républicains; et, malgré l'agitation du moment, jamais aucune
-discussion politique ne troubla le bon accord et les douces relations
-de la mansarde.
-
-Un jour, une femme d'un grand coeur, qui m'était chère, Mme Julie
-Beaune vint me voir. «On s'agite beaucoup dans Paris, me dit-elle. On
-vient de tirer sur Louis-Philippe.» C'était la machine Fieschi. Je fus
-très inquiète; Maurice était sorti avec Charles d'Arragon, qui l'avait
-mené justement voir passer le roi chez la comtesse de Montijo. Je
-craignais qu'au retour ils ne se trouvassent dans quelque bagarre.
-J'allais y courir, quand d'Arragon me ramena mon collégien sain et
-sauf. Pendant que j'interrogeais le premier sur l'événement, l'autre
-me parlait d'une charmante petite fille avec laquelle il prétendait
-avoir parlé politique. C'était la future impératrice des Français. Ce
-mot d'enfant m'en rappelle un autre. Maurice, un an plus tard
-m'écrivait: «Montpensier (le jeune prince était au collége Henri IV),
-m'a invité à son bal, _malgré mes opinions politiques_. Je m'y suis
-bien amusé. Il nous a tous fait cracher avec lui sur la tête des
-gardes nationaux[18].»
-
- [18] En se livrant à ce divertissement, le petit prince et ses
- jeunes invités étaient sur une galerie au-dessous de laquelle
- passaient les bonnets à poil.
-
-C'est dans le courant de cette année-là que je m'approchai très
-humblement de deux des plus grandes intelligences de notre siècle, M.
-Lamennais et M. Pierre Leroux. J'avais projeté de consacrer un long
-chapitre de cet ouvrage à chacun de ces hommes illustres; mais les
-bornes de l'ouvrage ne peuvent être reculées à mon gré, et je ne
-voudrais pas écourter deux sujets aussi vastes que ceux de leur
-philosophie dans l'histoire et de leur mission dans le monde des
-idées. Cet ouvrage-ci est la préface étendue et complète d'un livre
-qui paraîtra plus tard, et où, n'ayant plus à raconter ma propre
-histoire dans son développement minutieux et lent, je pourrai aborder
-des individualités plus importantes et plus intéressantes que la
-mienne propre.
-
-Je me bornerai donc à esquisser quelques traits des imposantes figures
-que j'ai rencontrées dans la période de mon existence contenue dans ce
-livre et à dire l'impression qu'elles firent sur moi.
-
-J'allais alors cherchant la vérité religieuse et la vérité sociale
-dans une seule et même vérité. Grâce à Éverard, j'avais compris que
-ces deux vérités sont indivisibles et doivent se compléter l'une par
-l'autre, mais je ne voyais encore qu'un épais brouillard faiblement
-doré par la lumière qu'il voilait à mes yeux. Un jour, au milieu des
-péripéties du procès monstre, Liszt, qui était reçu avec bonté par M.
-Lamennais, le fit consentir à monter jusqu'à mon grenier de poète.
-L'enfant israélite Puzzi, élève de Liszt, musicien ensuite sous son
-vrai nom d'Herman, aujourd'hui carme déchaussé sous le nom de frère
-Augustin, les accompagnait.
-
-M. Lamennais, petit, maigre et souffreteux, n'avait qu'un faible
-souffle de vie dans la poitrine. Mais quel rayon dans sa tête! Son nez
-était trop proéminant pour sa petite taille et pour sa figure étroite.
-Sans ce nez disproportionné, son visage eût été beau. L'oeil clair
-lançait des flammes; le front droit et sillonné de grands plis
-verticaux, indices d'ardeur dans la volonté, la bouche souriante et le
-masque mobile sous une apparence de contraction austère, c'était une
-tête fortement caractérisée pour la vie de renoncement, de
-contemplation et de prédication.
-
-Toute sa personne, ses manières simples, ses mouvemens brusques, ses
-attitudes gauches, sa gaîté franche, ses obstinations emportées, ses
-soudaines bonhomies, tout en lui, jusqu'à ses gros habits propres,
-mais pauvres, et à ses bas bleus, sentait le cloarek breton.
-
-Il ne fallait pas longtemps pour être saisi de respect et d'affection
-pour cette âme courageuse et candide. Il se révélait tout de suite et
-tout entier, brillant comme l'or et simple comme la nature.
-
-En ces premiers jours où je le vis, il arrivait à Paris, et, malgré
-tant de vicissitudes passées, malgré plus d'un demi-siècle de
-douleurs, il redébutait dans le monde politique avec toutes les
-illusions d'un enfant sur l'avenir de la France. Après une vie
-d'étude, de polémique et de discussion, il allait quitter
-définitivement sa Bretagne pour mourir sur la brèche, dans le tumulte
-des événemens, et il commençait sa campagne de glorieuse misère par
-l'acceptation du titre de défenseur des accusés d'avril.
-
-C'était beau et brave. Il était plein de foi, et il disait sa foi avec
-netteté, avec clarté, avec chaleur; sa parole était belle, sa
-déduction vive, ses images rayonnantes; et chaque fois qu'il se
-reposait dans un des horizons qu'il a successivement parcourus, il y
-était tout entier, passé, présent et avenir, tête et coeur, corps et
-biens, avec une candeur et une bravoure admirables. Il se résumait
-alors dans l'intimité avec un éclat que tempérait un grand fonds
-d'enjouement naturel. Ceux qui, l'ayant rencontré perdu dans ses
-rêveries, n'ont vu de lui que son oeil vert, quelquefois hagard, et
-son grand nez acéré comme un glaive, ont eu peur de lui et ont déclaré
-son aspect diabolique. S'ils l'avaient regardé trois minutes, s'ils
-avaient échangé avec lui trois paroles, ils eussent compris qu'il
-fallait chérir cette bonté tout en frissonnant devant cette puissance,
-et qu'en lui tout était versé à grandes doses, la colère et la
-douceur, la douleur et la gaîté, l'indignation et la mansuétude.
-
-On l'a dit, et on l'a très bien dit[19] et compris, jusqu'au lendemain
-de sa mort, les esprits droits et justes ont embrassé d'un coup d'oeil
-cette illustre carrière de travaux et de souffrances; la postérité le
-dira à jamais, et ce sera une gloire de l'avoir reconnu et proclamé
-sur la tombe encore tiède de Lamennais: ce grand penseur a été, sinon
-parfaitement, du moins admirablement logique avec lui-même dans toutes
-ses phases de développement. Ce que, dans des heures de surprise,
-d'autres critiques, sérieux d'ailleurs, mais placés momentanément à un
-point de vue trop étroit, ont appelé les évolutions du génie, n'a été
-chez lui que le progrès divin d'une intelligence éclose dans les
-liens des croyances du passé et condamnée par la Providence à les
-élargir et à les briser, à travers mille angoisses, sous la pression
-d'une logique plus puissante que celle des écoles, la logique du
-sentiment.
-
- [19] Ce grand homme si méconnu, si calomnié durant sa vie,
- insulté jusque sur son lit de mort par les pamphlétaires, ce
- prêtre du vrai Dieu, crucifié pendant soixante ans, a été
- cependant enseveli avec honneur et vénération par les écrivains
- de la presse sérieuse. Quand j'aurai, moi, l'honneur de lui
- apporter un tribut plus complet que celui de ces quelques pages,
- je ne dirai certes pas mieux qu'il n'a été dit dans ce même
- feuilleton par M. Paulin Limayrac, et avant lui, quelque temps
- avant la mort du maître, par Alexandre Dumas (28 et 29 septembre
- 1853). Ce chapitre des mémoires de l'auteur d'_Antony_ est à la
- fois excellent et magnifique; il prouve que le génie peut toucher
- à tout, et que le romancier fécond, le poète dramatique et
- lyrique, le critique enjoué, l'artiste plein de fantaisie et
- d'imprévu, tous les hommes qui sont contenus dans Alexandre Dumas
- n'ont pas empêché l'écrivain philosophique de se développer en
- lui et de faire sa preuve, à l'occasion, avec une égale
- puissance.
-
-Voilà ce qui me frappa et me pénétra surtout quand je l'eus entendu se
-résumer en un quart d'heure de naïve et sublime causerie. C'est en
-vain que Sainte-Beuve avait essayé de me mettre en garde, dans ses
-charmantes lettres et dans ses spirituels entretiens, contre
-l'inconséquence de l'auteur de l'_Essai sur l'indifférence_.
-Sainte-Beuve n'avait pas alors dans l'esprit apparemment la synthèse
-de son siècle. Il en avait pourtant suivi la marche, et il avait
-admiré le vol de Lamennais jusqu'aux protestations de l'_Avenir_. En
-le voyant mettre le pied dans la politique d'action, il fut choqué de
-voir ce nom auguste mêlé à tant de noms qui semblaient protester
-contre sa foi et ses doctrines.
-
-Sainte-Beuve démontrait et accusait le côté contradictoire de cette
-marche avec son talent ordinaire; mais, pour sentir que cette
-critique-là ne portait que sur des apparences, il suffirait de
-regarder en face, des yeux de l'âme, et d'écouter avec le coeur
-l'ermite de la Chenaie. On sentait spontanément tout ce qu'il y avait
-de spontané dans cette âme sincère, dans ce coeur épris de justice et
-de vérité jusqu'à la passion. Mélange de dogmatisme absolu et de
-sensibilité impétueuse, M. Lamennais ne sortait jamais d'un monde
-exploré, par la porte de l'orgueil, du caprice ou de la curiosité.
-Non! Il en était chassé par un élan suprême de tendresse froissée, de
-pitié ardente, de charité indignée. Son coeur disait alors
-probablement à sa raison: «Tu as cru être là dans le vrai. Tu avais
-découvert ce sanctuaire, tu croyais y rester toujours. Tu ne
-pressentais rien au delà, tu avais fait ton siége, tiré les rideaux
-et fermé la porte. Tu étais sincère, et pour te fortifier dans ce
-que tu croyais bon et définitif, comme dans une citadelle, tu avais
-entassé sur ton seuil tous les argumens de ta science et de ta
-dialectique.--Eh bien! tu t'étais trompée! car voilà que des serpens
-habitaient avec toi, à ton insu. Ils s'étaient glissés, froids et
-muets, sous ton autel, et voilà que, réchauffés, ils sifflent et
-relèvent la tête. Fuyons, ce lieu est maudit et la vérité y serait
-profanée. Emportons nos lares, nos travaux, nos découvertes, nos
-croyances; mais allons plus loin, montons plus haut, suivons ces
-esprits qui s'élèvent en brisant leurs fers; suivons-les pour leur
-bâtir un autel nouveau, pour leur conserver un idéal divin, tout en
-les aidant à se débarrasser des liens qu'ils traînent après eux, et à
-se guérir du venin qui les a souillés dans les horreurs de cette
-prison.»
-
-Et ils s'en allaient de compagnie, ce grand coeur et cette généreuse
-raison qui se cédaient toujours l'un à l'autre. Ils construisaient
-ensemble une nouvelle église, belle, savante, étayée selon les règles
-de la philosophie. Et c'était merveille de voir comment l'architecte
-inspiré faisait plier la lettre de ses anciennes croyances à l'esprit
-de sa nouvelle révélation. Qu'y avait-il de changé? Rien selon lui. Je
-lui ai entendu dire naïvement à diverses époques de sa vie: «Je défie
-qui que ce soit de me prouver que je ne suis pas catholique aussi
-orthodoxe aujourd'hui que je l'étais en écrivant l'_Essai sur
-l'indifférence_.» Et il avait raison pour son compte. Au temps où il
-avait écrit ce livre, il n'avait pas vu le _pape debout à côté du czar
-bénissant les victimes_. S'il l'eût vu, il eût protesté contre
-l'impuissance du pape, contre l'indifférence de l'Église en matière de
-religion. Qu'y avait-il de changé dans les entrailles et dans la
-conscience du croyant? Rien, en vérité. Il n'abandonnait jamais ses
-principes, mais les conséquences fatales ou forcées de ces principes.
-
-Maintenant, dirons-nous qu'il y avait en lui une réelle inconséquence
-dans ses relations de tous les jours, dans ses engouemens, dans sa
-crédulité, dans ses soudaines méfiances, dans ses retours imprévus?
-Non, bien que nous ayons quelquefois souffert de sa facilité à subir
-l'influence passagère de certaines personnes qui exploitaient son
-affection au profit de leur vanité ou de leurs rancunes, nous ne
-dirons pas que ces inconséquences furent réelles. Elles ne partaient
-pas des entrailles de son sentiment. Elles étaient à la surface de son
-caractère, au degré du thermomètre de sa frêle santé. Nerveux et
-irascible, il se fâchait souvent avant d'avoir réfléchi, et son unique
-défaut était de croire avec précipitation à des torts qu'il ne prenait
-pas le temps de se faire prouver. Mais j'avoue que, pour ma part, bien
-qu'il m'en ait gratuitement attribué quelques-uns, il ne m'a jamais
-été possible de ressentir la moindre irritation contre lui. Faut-il
-tout dire? J'avais comme une faiblesse maternelle pour ce vieillard
-que je reconnaissais en même temps pour un des pères de mon église,
-pour une des vénérations de mon âme. Par le génie et la vertu qui
-rayonnaient en lui, il était dans mon ciel, sur ma tête. Par les
-infirmités de son tempérament débile, par ses dépits, ses bouderies,
-ses susceptibilités, il était à mes yeux comme un enfant généreux,
-mais enfant à qui l'on doit dire de temps en temps: «Prenez garde,
-vous allez être injuste. Ouvrez donc les yeux!»
-
-Et quand j'applique à un tel homme ce mot d'enfant, ce n'est pas du
-haut de ma pauvre raison que je le prononce, c'est du fond de mon
-coeur attendri, fidèle et plein d'amitié pour lui au delà de la tombe.
-Qu'y a-t-il de plus touchant, en effet, que de voir un homme de ce
-génie, de cette vertu et de cette science ne pouvoir pas entrer dans
-la maturité du caractère, grâce à une modestie incomparable?
-N'êtes-vous pas ému quand vous voyez le lion de l'Atlas dominé et
-persuadé par le petit chien compagnon de sa captivité? Lamennais
-semblait ignorer sa force, et je crois qu'il ne se faisait aucune idée
-de ce qu'il était pour ses contemporains et pour la postérité. Autant
-il avait la notion de son devoir, de sa mission, de son idéal, autant
-il s'abusait sur l'importance de sa vie intérieure et individuelle. Il
-la croyait nulle et allait la livrant au hasard des influences et des
-personnes du moment. Le moindre cuistre eût pu l'émouvoir, l'irriter,
-le troubler et, au besoin, lui persuader d'agir ou de s'abstenir dans
-la sphère de ses goûts les plus purs et de ses habitudes les plus
-modestes. Il daignait répondre à tous, consulter les derniers de tous,
-discuter avec eux, et parfois les écouter avec la naïve admiration
-d'un écolier devant un maître.
-
-Il résulta de cette touchante faiblesse, de cette humilité extrême,
-quelques malentendus dont souffrirent ses vrais amis. Quant à moi, ce
-n'est pas à ma personnalité que la grande individualité de Lamennais
-s'est jamais heurtée, c'est à mes tendances socialistes. Après m'avoir
-poussée en avant, il a trouvé que je marchais trop vite. Moi, je
-trouvais qu'il marchait parfois trop lentement à mon gré. Nous avions
-raison tous les deux à notre point de vue: moi, dans mon petit nuage,
-comme lui dans son grand soleil, car nous étions égaux, j'ose le dire,
-en candeur et en bonne volonté. Sur ce terrain-là, Dieu admet tous les
-hommes à la même communion.
-
-Je ferai ailleurs l'histoire de mes petites dissidences avec lui, non
-plus pour me raconter, mais pour le montrer, lui, sous un des aspects
-de sa rudesse apostolique, soudainement tempérée par sa suprême équité
-et sa bonté charmante. Il me suffira de dire, quant à présent, qu'il
-daigna d'abord en quelques entretiens très courts, mais très pleins,
-m'ouvrir une méthode de philosophie religieuse qui me fit une grande
-impression et un grand bien, en même temps que ses admirables écrits
-rendirent à mon espérance la flamme prête à s'éteindre.
-
-Je parlerai de M. Pierre Leroux avec la même concision pour le moment
-et pour le même motif, c'est-à-dire que, pour n'en pas parler à demi,
-j'en parlerai très peu ici, et seulement par rapport à moi dans le
-temps que je raconte.
-
-C'était quelques semaines avant ou après le procès d'avril. Planet
-était à Paris, et, toujours préoccupé de la question sociale, au
-milieu des rires que son mot favori soulevait autour de lui, il me
-prenait à part et me demandait, dans le sérieux de son esprit et dans
-la sincérité de son âme, de lui _résoudre cette question_. Il voulait
-juger l'époque, les événemens, les hommes, Éverard lui-même, son
-maître chéri: il voulait juger sa propre action, ses propres
-instincts, savoir, en un mot, _où il allait_.
-
-Un jour que nous avions causé longtemps ensemble, moi lui demandant
-précisément ce qu'il me demandait, et tous deux reconnaissant que nous
-ne saisissions pas bien le lien de la révolution faite avec celle que
-nous voudrions faire, il me vint une idée lumineuse. «J'ai ouï dire à
-Sainte-Beuve, lui dis-je, qu'il y avait deux hommes dont
-l'intelligence supérieure avait creusé et éclairé particulièrement ce
-problème dans une tendance qui répondait à mes aspirations et qui
-calmerait mes doutes et mes inquiétudes. Ils se trouvent, par la force
-des choses et par la loi du temps, plus avancés que M. Lamennais,
-parce qu'ils n'ont pas été retardés comme lui par les empêchemens du
-catholicisme. Ils sont d'accord sur les points essentiels de leur
-croyance, et ils ont autour d'eux une école de sympathies qui
-entretient dans l'ardeur de leurs travaux. Ces deux hommes sont Pierre
-Leroux et Jean Reynaud. Quand Sainte-Beuve me voyait tourmentée des
-désespérances de _Lélia_, il me disait de chercher vers eux la
-lumière, et il m'a proposé de m'amener ces savans médecins de
-l'intelligence. Mais, moi je n'ai pas voulu, parce que je n'ai pas
-osé: je suis trop ignorante pour les comprendre, trop bornée pour les
-juger, et trop timide pour leur exposer mes doutes intérieurs.
-Cependant, il se trouve que Pierre Leroux est timide aussi, je l'ai
-vu, et j'oserais davantage avec celui-là; mais comment l'aborder,
-comment le retenir quelques heures? Ne va-t-il pas nous rire au nez
-comme les autres, si nous lui posons la _question sociale_?
-
---Moi, je m'en charge, dit Planet, j'oserai fort bien, et si je le
-fais rire, peu m'importe, pourvu qu'il m'instruise. Écrivez-lui et
-demandez-lui pour moi, pour un meunier de vos amis, pour un bon
-paysan, le catéchisme du républicain en deux ou trois heures de
-conversation. J'espère que moi je ne l'intimiderai pas, et vous aurez
-l'air d'écouter par-dessus le marché.»
-
-J'écrivis dans ce sens, et Pierre Leroux vint dîner avec nous deux
-dans la mansarde. Il fut d'abord fort gêné: il était trop fin pour
-n'avoir pas deviné le piége innocent que je lui avais tendu, et il
-balbutia quelque temps avant de s'exprimer. Il n'est pas plus modeste
-que M. Lamennais, il est timide; M. Lamennais ne l'était pas. Mais la
-bonhomie de Planet, ses questions sans détour, son attention à écouter
-et sa facilité à comprendre le mirent à l'aise, et quand il eut un peu
-tourné autour de la question, comme il fait souvent quand il parle, il
-arriva à cette grande clarté, à ces vifs aperçus et à cette véritable
-éloquence qui jaillissent de lui comme de grands éclairs d'un nuage
-imposant. Nulle instruction n'est plus précieuse que la sienne quand
-on ne le tourmente pas trop pour formuler ce qu'il ne croit pas avoir
-suffisamment dégagé pour lui-même. Il a la figure belle et douce,
-l'oeil pénétrant et pur, le sourire affectueux, la voix sympathique et
-ce langage de l'accent et de la physionomie, cet ensemble de chasteté
-et de bonté vraies qui s'empare de la persuasion autant que la force
-des raisonnemens. Il était dès lors le plus grand critique possible
-dans la philosophie de l'histoire, et s'il ne vous faisait pas bien
-nettement entrevoir le but de sa philosophie personnelle, du moins il
-faisait apparaître le passé dans une si vive lumière, et il en
-promenait une si belle sur tous les chemins de l'avenir, qu'on se
-sentait arracher le bandeau des yeux comme avec la main.
-
-Je ne sentis pas ma tête bien lucide quand il nous parla de la
-_propriété des instrumens de travail_, question qu'il roulait dans son
-esprit à l'état de problème, et qu'il a éclaircie depuis dans ses
-écrits. La langue philosophique avait trop d'arcanes pour moi, et je
-ne saisissais pas l'étendue des questions que les mots peuvent
-embrasser; mais la logique de la Providence m'apparut dans ses
-discours, et c'était déjà beaucoup, c'était une assise jetée dans le
-champ de mes réflexions. Je me promis d'étudier l'histoire des hommes,
-mais je ne le fis pas, et ce ne fut que plus tard que, grâce à ce
-grand et noble esprit, je pus saisir enfin quelques certitudes.
-
-A cette première rencontre avec lui, j'étais trop dérangée par la vie
-extérieure. Il me fallait produire sans repos, tirer de moi-même,
-sans le secours d'aucune philosophie, des historiens de coeur, et cela
-pour suffire à l'éducation de ma fille, à mes devoirs envers les
-autres et envers moi-même. Je sentis alors l'effroi de cette vie de
-travail dont j'avais accepté toutes les responsabilités. Il ne m'était
-plus permis de m'arrêter un instant, de revoir mon oeuvre, d'attendre
-l'inspiration, et j'avais des accès de remords en songeant à tout ce
-temps consacré à un travail frivole, quand mon cerveau éprouvait le
-besoin de se livrer à de salutaires méditations. Les gens qui n'ont
-rien à faire et qui voient les artistes produire avec facilité sont
-volontiers surpris du peu d'heures, du peu d'instans qu'ils peuvent se
-réserver à eux-mêmes. Ils ne savent pas que cette gymnastique de
-l'imagination, quand elle n'altère pas la santé, laisse du moins une
-excitation des nerfs, une obsession d'images et une langueur de l'âme
-qui ne permettent pas de mener de front un autre genre de travail.
-
-Je prenais ma profession en grippe dix fois par jour en entendant
-parler d'ouvrages sérieux que j'aurais voulu lire, ou de choses que
-j'aurais voulu voir par moi-même. Et puis, quand j'étais avec mes
-enfans, j'aurais voulu ne vivre que pour eux et avec eux. Et quand
-venaient mes amis, je me reprochais de ne pas les recevoir assez bien
-et d'être parfois préoccupée au milieu d'eux. Il me semblait que tout
-ce qui est le vrai de la vie passait devant moi comme un rêve, et que
-ce monde imaginaire du roman s'appesantissait sur moi comme une
-poignante réalité.
-
-C'est alors que je me pris à regretter Nohant, dont je me bannissais
-par faiblesse et qui se fermait devant moi par ma faute. Pourquoi
-avais-je déchiré le contrat qui m'assurait la moitié de mon revenu?
-J'aurais pu au moins louer une petite maison non loin de la mienne et
-m'y retirer avec ma fille une moitié de l'année, au temps des vacances
-de Maurice; je me serais reposée là, en face des mêmes horizons
-qu'avaient contemplés mes premiers regards, au milieu des amis de mon
-enfance; j'aurais vu fumer les cheminées de Nohant au-dessus des
-arbres plantés par ma grand'mère, assez loin pour ne pas gêner ce qui
-se passait maintenant sous leurs ombrages, assez près pour me figurer
-que je pouvais encore y aller lire ou rêver en liberté.
-
-Éverard, à qui je disais ma nostalgie et le dégoût que j'avais de
-Paris, me conseillait de m'établir à Bourges ou aux environs. J'y fis
-un petit voyage. Un de mes amis, qui s'absentait, me prêta sa maison,
-où je passai seule quelques jours, en compagnie de Lavater, que je
-trouvai dans la bibliothèque, et sur lequel je fis avec amour un petit
-travail. Cette solitude au milieu d'une ville morte, dans une maison
-déserte, pleine de poésie, me parut délicieuse. Éverard, Planet et la
-maîtresse de la maison, femme excellente et pleine de soins, venaient
-me voir une heure ou deux le soir, puis je passais la moitié des nuits
-seule dans un petit préau rempli de fleurs, sous la lune brillante,
-savourant ces belles senteurs de l'été et cette sérénité salutaire
-qu'il me fallait conquérir à la pointe de l'épée. D'un restaurant
-voisin, un homme qui ne savait pas mon nom venait m'apporter mes repas
-dans un panier que je recevais par la guichet de la cour. J'étais
-encore une fois oubliée du monde entier et plongée dans l'oubli de ma
-propre vie réelle.
-
-Mais cette douce retraite ne pouvait pas durer. Je ne pouvais
-m'emparer de cette charmante maison, la seule peut-être qui me convînt
-dans toute la ville par son isolement dans un quartier silencieux et
-par son caractère d'abandon uni à un modeste confortable. D'ailleurs,
-il m'y fallait mes enfans, et cette claustration ne leur eût pas été
-bonne. Dès que j'aurais mis le pied dans une rue de Bourges, j'aurais
-été signalée dans toute la ville, et je n'acceptais pas l'idée d'une
-vie de relations dans une ville de province. Je ne me doutais pas que
-je touchais à une situation de ce genre, et que je m'en accommoderais
-fort bien.
-
-Malgré les instances d'Éverard, j'abandonnai l'idée de m'établir de ce
-côté. Le pays me semblait affreux; une plaine plate, semée de
-marécages et dépourvue d'arbres, s'étend autour de la ville comme la
-campagne de Rome. Il faut aller loin pour trouver des forêts et des
-eaux vives. Et puis, faut-il le dire? Éverard, avec Planet, avec un ou
-deux amis, était d'un commerce délicieux; tête-à-tête, il était trop
-brillant, il me fatiguait. Il avait besoin d'un interlocuteur pour lui
-donner la réplique. Les autres s'en chargeaient, moi je ne savais
-qu'écouter. Quand nous étions seuls ensemble, mon silence l'irritait,
-et il y voyait une marque de méfiance ou d'indifférence pour ses idées
-et ses passions politiques. Son esprit dominateur le tourmentait
-étrangement avec moi, dont l'esprit cède facilement à l'entraînement,
-mais échappe à la domination. Avec lui surtout, ma conscience se
-réservait instinctivement un sanctuaire inattaquable, celui du
-détachement des choses de ce monde en ce qu'elles ont de vain et de
-tumultueux. Quand il m'avait circonvenue dans un réseau d'argumens à
-l'usage des hommes d'action, tantôt pour me tracer d'excellentes lois
-de conduite, tantôt pour me prouver des nécessités politiques qui me
-semblaient coupables ou puériles, j'étais forcée de lui répondre, et
-comme la discussion n'est pas dans ma nature et qu'il m'en coûte
-d'être en désaccord avec ceux que j'aime, aussitôt que j'en venais à
-parler bien clairement, ce qui m'étonnait moi-même et me brisait comme
-si j'eusse parlé dans l'effort d'un rêve, je voyais avec effroi
-l'effet de mes paroles sur lui. Elles l'impressionnaient trop, elles
-le jetaient dans un profond dégoût de sa propre existence, dans le
-découragement de l'avenir et dans les irrésolutions de la conscience.
-
-Cela eût été bon à une nature forte et par conséquent modérée: cela
-était mauvais à une nature qui n'était qu'ardente et qui passait
-rapidement d'un excès à l'autre. Il s'écriait alors que j'avais
-l'inexorable vérité pour moi, que j'étais plus philosophe et plus
-éclairée que lui, qu'il était un malheureux poète toujours trompé par
-des chimères. Que sais-je? Cette cervelle impressionnable, cet esprit
-naïf dans la modestie autant qu'il était sophistique et impérieux dans
-l'orgueil, ne connaissait de terme moyen à aucune chose. Il parlait de
-quitter sa carrière politique, sa profession, ses affaires, et de se
-retirer dans sa petite propriété pour lire des poètes et des
-philosophes à l'ombre des saules et au murmure de l'eau.
-
-Il me fallait alors lui remonter le moral, lui dire qu'il poussait ma
-logique jusqu'à l'absurde, lui rappeler les belles et excellentes
-raisons qu'il m'avait données pour me tirer de ma propre apathie,
-raisons qui m'avaient persuadée et depuis lesquelles je ne parlais
-plus sans respect de la mission révolutionnaire et de l'oeuvre
-démocratique.
-
-Nous n'avions plus de querelles sur le babouvisme. Il avait quitté ce
-système pour en creuser un autre. Il relisait Montesquieu. Il était
-modéré en politique pour le moment, car je l'ai toujours connu sous
-l'influence d'une personne ou d'un livre. Un peu plus tard, il lut
-l'_Oberman_ de Senancourt et parla pendant trois mois de se retirer au
-désert. Puis il eut des idées religieuses et rêva la vie monastique.
-Il devint ensuite platonicien, puis aristotélicien; enfin, à l'époque
-où j'ai perdu la trace de ses engouemens, il était revenu à
-Montesquieu.
-
-Dans toutes ces phases d'enthousiasme ou de conviction il était grand
-poète, grand raisonneur ou grand artiste. Son esprit embrassait et
-dépassait toutes choses. Excessif dans l'activité comme dans
-l'abattement, il eut une période de stoïcisme où il nous prêchait la
-modération avec une énergie à la fois touchante et comique.
-
-On ne pouvait se lasser de l'entendre quand il se tenait dans
-l'enseignement des idées générales; mais quand la discussion de ces
-idées lui devenait personnelle, l'intimité avec lui redevenait un
-orage: un bel orage à coup sur, plein de grandeur, de générosité et de
-sincérité, mais qu'il n'était pas dans mes facultés de soutenir
-longtemps sans lassitude. Cette agitation était sa vie; comme l'aigle,
-il planait dans la tempête. C'eût été ma mort, à moi: j'étais un
-oiseau de moindre envergure.
-
-Il y avait surtout en lui quelque chose à quoi je ne pouvais
-m'identifier, l'imprévu. Il me quittait le soir dans des idées calmes
-et vraies, il reparaissait le lendemain tout transformé et comme
-furieux d'avoir été tranquillisé la veille. Alors il se calomniait, il
-se déclarait ambitieux dans l'acception la plus étroite du mot, il se
-moquait de mes restrictions et cas de conscience, il parlait de
-vengeance politique, il s'attribuait des haines, des rancunes, il se
-parait de toutes sortes de travers et même de vices de coeur qu'il
-n'avait pas et qu'il n'aurait jamais pu se donner. Je souriais et le
-laissais dire. Je regardais cela comme un accès de fièvre et de
-divagation qui m'ennuyait un peu, mais dont la fin allait venir. Elle
-venait toujours, et je remarquais avec étonnement une évolution
-soudaine et complète dans ses idées, avec un oubli absolu de ce qu'il
-venait de penser tout haut. Cela était même inquiétant, et j'étais
-forcée de constater ce que j'avais déjà constaté ailleurs, c'est que
-les plus beaux génies touchent parfois et comme fatalement à
-l'aliénation. Si Éverard n'avait pas été voué à l'eau sucrée pour
-toute boisson, même pendant ses repas, maintes fois je l'aurais cru
-ivre.
-
-J'étais déjà assez attachée à lui pour supporter tout cela sans humeur
-et pour le ménager dans ses crises. L'amitié de la femme est, en
-général, très maternelle, et ce sentiment a dominé ma vie plus que je
-n'aurais voulu. J'avais soigné Éverard à Paris dans une maladie grave.
-Il avait beaucoup souffert, et je l'avais vu à toute heure admirable
-de douceur, de patience et de reconnaissance pour les moindres soins.
-C'est là un lien qui improvise les grandes amitiés. Il avait pour moi
-la plus touchante gratitude, et moi, je m'étais habituée à le dorloter
-au moral. J'avais passé avec Planet des nuits à son chevet, à
-combattre la fièvre qui le tourmentait par des paroles amies qui
-faisaient plus d'effet sur cette organisation tout intellectuelle que
-les potions du médecin. J'avais raisonné son délire, tranquillisé ses
-inquiétudes, écrit ses lettres, amené ses amis autour de lui, écarté
-les contrariétés qui pouvaient l'atteindre. Maurice, dans ses jours de
-sortie, l'avait soigné et choyé comme un aïeul. Il adorait mes enfans,
-et, d'instinct, mes enfans le chérissaient.
-
-C'étaient là de douces chaînes, et la pureté de notre affection me les
-rendait plus précieuses encore. Il m'était assez indifférent, quant à
-moi, que l'on pût se méprendre sur la nature de nos relations; nos
-amis la connaissaient, et leur présence continuelle la sanctifiait
-encore plus. Mais je m'étais flattée en vain qu'un pacte tout
-fraternel serait une condition de tranquillité angélique. Éverard
-n'avait pas la placidité de Rollinat. Pour être chastes, ses sentimens
-n'étaient point calmes. Il voulait posséder l'âme exclusivement, et il
-était aussi jaloux de cette possession que le sont les amans et les
-époux de posséder la personne. Cela constituait une sorte de tyrannie
-dont on avait beau rire, il fallait la subir ou s'en défendre.
-
-Je passai trois ans à faire alternativement l'un et l'autre. Ma raison
-se préserva toujours de son influence quand cette influence était
-déraisonnable, mais mon coeur subit encore le poids et le charme de
-son amitié, tantôt avec joie, tantôt avec amertume. Le sien avait des
-trésors de bonté dont on se sentait heureux et fier d'être l'objet;
-son caractère était toujours généreux et incapable de descendre aux
-petitesses de détail; mais son cerveau avait des bourrasques dont on
-souffrait cruellement en le voyant souffrir et en reconnaissant
-l'impossibilité de lui épargner la souffrance.
-
-Pour n'avoir pas à trop revenir sur une situation qui se renouvela
-souvent pendant ces trois années, et encore au delà, quoique de moins
-en moins, je veux résumer en peu de mots le sujet de nos dissidences.
-Éverard, au milieu de ses flottemens tumultueux et de ses cataractes
-d'idées opposées, nourrissait le ver rongeur de l'ambition. On a dit
-qu'il aimait l'argent et l'influence. Je n'ai jamais vu d'étroitesse
-ni de laideur dans ses instincts. Quand il se tourmentait d'une perte
-d'argent, ou quand il se réjouissait d'un succès de ce genre, c'était
-avec l'émotion légitime d'un malade courageux qui craint la cessation
-de ses forces, de son travail, de l'accomplissement de ses devoirs.
-Pauvre et endetté, il avait épousé une femme riche. Si ce n'était pas
-un tort, c'était un malheur. Cette femme avait des enfans, et la
-pensée de les dépouiller pour ses besoins personnels était odieuse à
-Éverard. Il avait soif de faire fortune, non-seulement afin de ne
-jamais tomber à leur charge, mais encore, par un sentiment de
-tendresse et de fierté très concevable, afin de les laisser plus
-riches qu'il ne les avait trouvés en les adoptant.
-
-Son âpreté au travail, ses soucis devant une dette, sa sollicitude
-dans le placement des fonds acquis à la sueur de son visage, avaient
-donc un motif sérieux et pressant. Ce n'est pas du tout là ce qu'on
-pouvait lui imputer à ambition; mais quand un homme se dévoue à un
-rôle politique, il faut qu'il puisse sacrifier sa fortune, et celui
-qui ne le peut pas est toujours accusé de ne pas le vouloir.
-
-La convoitise d'Éverard était d'une nature plus élevée. Il avait soif
-de pouvoir. Pourquoi? Cela serait impossible à dire. C'était un
-appétit de son organisation, et rien de plus. Il n'était ni prodigue,
-ni vaniteux, ni vindicatif, et dans le pouvoir il ne voyait que le
-besoin d'agir et le plaisir de commander. Il n'eut jamais su s'en
-servir. Dès qu'il avait une carrière d'activité ouverte, il ressentait
-l'accablement et le dégoût de sa tâche. Dès qu'il était obéi
-aveuglément, il prenait ses séides en pitié. Enfin, en toutes choses,
-dès qu'il atteignait au but poursuivi avec ardeur, il le trouvait
-au-dessous de ses aspirations.
-
-Mais il se plaisait dans les préoccupations de l'homme d'État. Habile
-au premier chef dans la science des affaires, puissant dans
-l'intuition de celles qu'il n'avait pas étudiées, prompt à s'assimiler
-les notions les plus diverses, doué d'une mémoire aussi étonnante que
-celle de Pierre Leroux, invincible dans la déduction et le
-raisonnement des choses de fait, il sentait ses brillantes facultés le
-prendre à la gorge et l'étouffer par leur inaction. La monotonie de sa
-profession l'exaspérait, en même temps que l'assujettissement de cette
-fatigue achevait de ruiner sa santé. Il rêvait donc une révolution
-comme les béats rêvent le ciel, et il ne se disait pas qu'en se
-laissant dévorer par cette aspiration, il usait son âme et la rendait
-incapable de se gouverner elle-même dans de moindres périls et de
-moindres labeurs.
-
-C'est cette ambition fatale que j'assayai en vain d'engourdir et de
-calmer. Elle avait son beau côté sans doute, et si le destin l'eût
-secondée, elle se fut épurée au creuset de l'expérience et au foyer de
-l'inspiration; mais elle retomba sur elle-même sans trouver l'aliment
-qui convenait à son heure, et il fut dévoré par elle sans profit
-marqué pour la cause révolutionnaire.
-
-Il a passé sur la terre comme une âme éperdue, chassée de quelque
-monde supérieur, vainement avide de quelque grande existence
-appropriée à son grand désir. Il a dédaigné la part de gloire qui lui
-était comptée, et qui eût enivré bien d'autres. L'emploi borné d'un
-talent immense n'a pas suffi à son vaste rêve. Cela est bien
-pardonnable, nous le lui pardonnons tous, mais nous ne pouvons nous
-empêcher de regretter l'impuissance de nos efforts pour le retenir
-plus longtemps parmi nous.
-
-D'ailleurs, ce n'était pas seulement au point de vue de son repos et
-de sa santé que je m'attachais à lui faire prendre patience. C'était
-en vue de son propre idéal de justice et de sagesse, qui me semblait
-compromis dans la lutte de ses instincts avec ses principes. En même
-temps qu'Éverard concevait un monde renouvelé par le progrès moral du
-genre humain, il acceptait en théorie, ce qu'il appelait les
-nécessités de la politique pure, les ruses, le charlatanisme, le
-mensonge même, les concessions sans sincérité, les alliances sans foi,
-les promesses vaines. Il était encore de ceux qui disent que qui veut
-la fin veut les moyens! Je pense qu'il ne réglait jamais sa conduite
-personnelle sur ces déplorables erremens de l'esprit de parti, mais
-j'étais affligée de les lui voir admettre comme pardonnables, ou
-seulement inévitables.
-
-Plus tard, la dissidence se creusa et porta sur l'idéal même. J'étais
-devenue socialiste, Éverard ne l'était plus.
-
-Ses idées subirent encore des modifications après la Révolution de
-Février, qui l'avait intempestivement surpris dans une phase de
-modération un peu dictatoriale. Ce n'est pas le moment de compléter
-son histoire, trop tôt suspendue par une mort prématurée. Il faut que
-je revienne au récit de mes propres vicissitudes.
-
-Je quittai donc Bourges attristée de ses agitations, partagée entre le
-besoin de les fuir et le regret de le laisser dans la tourmente, mais
-mon devoir m'appelait ailleurs, et il le reconnaissait.
-
-
-
-
-CHAPITRE QUATRIEME.
-
-Irrésolution.
-
-
-Je ne savais trop que devenir. Retourner à Paris m'était odieux,
-rester loin de mes enfans m'était devenu impossible. Depuis que
-j'avais renoncé au projet de les quitter pour un grand voyage, chose
-étrange, je n'aurais plus voulu les quitter d'un jour. Mes entrailles,
-engourdies par le chagrin, s'étaient réveillées en même temps que mon
-esprit s'était ouvert aux idées sociales. Je sentais revenir ma santé
-morale et j'avais la perception des vrais besoins de mon coeur.
-
-Mais à Paris je ne pouvais plus travailler, j'étais malade. Les
-ouvriers avaient repris possession du rez-de-chaussée, les importuns
-et les curieux venaient disputer mes heures à mes amis et à mes
-devoirs. La politique, tendue de nouveau par l'attentat Fieschi,
-devenait une source amère pour la réflexion. On exploitait
-l'assassinat, on arrêtait Armand Carrel, un des hommes les plus purs
-de notre temps: on marchait à grands pas vers les lois de septembre.
-Le peuple laissait faire.
-
-Je n'avais pas conçu de grandes espérances pendant le procès d'avril;
-mais, si raisonnable ou si pessimiste que l'on fût, à ce moment-là, il
-y avait dans l'air je ne sais quel souffle de vie qui retombait
-soudainement glacé sous un souffle de mort. La république fuyait à
-l'horizon pour une nouvelle période d'années...........
-
- * * * * *
-
-Je m'installai donc chez Duteil pour quelques semaines, sentant qu'il
-fallait vivre là comme dans une maison de verre, au coeur du commérage
-de La Châtre, et faire tomber toutes les histoires que l'on y
-bâtissait depuis que j'existe sur l'excentricité de mon caractère. Ces
-histoires merveilleuses avaient pris un bien plus bel essor depuis que
-j'avais été tenter à Paris la destinée de l'artiste. Comme je n'avais
-absolument rien à cacher, et que je n'ai jamais rien posé, il m'était
-bien facile de me faire connaître. Quelques rancunes à propos de la
-fameuse chanson persistèrent bien un peu, quelques fanatiques de
-l'autorité maritale se raidirent bien encore contre ma cause; mais, en
-général, je vis tomber toutes les préventions, et si j'avais eu mes
-pauvres enfans avec moi, ce temps que je passai à La Châtre eût été un
-des plus agréables de ma vie. Je luttais pour eux, je pris donc
-patience. La famille de Duteil devint vite la mienne. Sa femme, la
-belle et charmante Agasta, sa belle-soeur, l'excellente Félicie,
-toutes deux pleines d'intelligence et de coeur, furent comme mes
-soeurs, à moi aussi. M. et Madame Desages (cette dernière était la
-propre soeur de Duteil) demeuraient dans la même maison, au
-rez-de-chaussée. Nous étions réunis tous les soirs quatorze, dont sept
-enfans[20]. Charles et Eugénie Duvernet, Alphonse et Laure Fleury,
-Planet, désormais fixé à La Châtre, Gustave Papet quand il quittait
-Paris, et quelques autres personnes de la famille Duteil, venaient se
-joindre à nous fort souvent, et nous organisions pour les enfans des
-charades en action, des travestissemens, des danses et des jeux bien
-véritablement innocens, qui leur mettaient l'âme en joie. C'est si
-bon, le rire inextinguible de ces heureuses créatures! Ils mettent
-tant d'ardeur et de bonne foi dans les émotions du jeu! Je redevenais
-encore une fois enfant moi-même, _traînant tous leurs coeurs après
-moi_. Ah! oui, c'était là mon empire et ma vocation, j'aurais dû être
-bonne d'enfans ou maîtresse d'école.
-
- [20] Un de ces enfans, Luc Desages est devenu le disciple et le
- gendre de Pierre Leroux.
-
-A dix heures la marmaille allait se coucher, à onze heures le reste de
-la famille se séparait. Félicie, bonne pour moi comme un ange, me
-préparait ma table de travail et mon petit souper; elle couchait sa
-soeur Agasta, qui était atteinte d'une maladie de nerfs fort grave et
-qui, après s'être ranimée à la gaîté des enfans, retombait souvent
-accablée et comme mourante. Nous causions un peu avec elle pour
-l'endormir, ou, quand elle dormait d'elle-même, avec Duteil et Planet,
-qui aimaient à babiller et qu'il nous fallait renvoyer pour les
-empêcher de me prendre ma veillée. A minuit, je me mettais enfin à
-écrire jusqu'au jour, bercée quelquefois par d'étranges rugissemens.
-
-Vis-à-vis de mes fenêtres, dans la rue étroite, montueuse et
-malpropre, flottait, de temps immémorial, l'enseigne classique: _A la
-Boutaille_. Duteil, qui prétendait avoir appris à lire sur cette
-enseigne, disait que le jour où cette faute d'orthographe serait
-corrigée, il n'aurait plus qu'à mourir, parce que toute la physionomie
-du Berry serait changée.
-
-
-FIN DU TOME DOUZIÈME.
-
-
- Typographie L. Schnauss.
-
-
-
-
-HISTOIRE DE MA VIE.
-
-
-
-
- HISTOIRE
-
- DE MA VIE
-
- PAR
-
- Mme GEORGE SAND.
-
- Charité envers les autres
- Dignité envers soi-même;
- Sincérité devant Dieu
-
- Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends.
-
- 15 avril 1847.
-
- GEORGE SAND.
-
- TOME TREIZIÈME ET DERNIER.
-
- PARIS, 1855.
-
- LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.
-
-
-
-
-CHAPITRE QUATRIEME.
-
-(SUITE.)
-
- L'auberge de la _Boutaille_ et les bohémiens.--Je ne vais pas à
- la Chenaie.--Lettre de mon frère.--La famille Duteil.--Je vais
- à Nohant.--Le Bois de Vavray.--Grande résolution.--Course à
- Châteauroux et à Bourges.--La prison de Bourges.--La
- brèche.--Un quart d'heure de cachot.--Consultation,
- détermination et retour.--Enlevons Hermione!--Premier
- jugement.--La maison déserte à Nohant.--Second
- jugement.--Réflexions sur la séparation de corps.--La maison
- déserte à La Châtre.--Bourges.--La famille
- Tourangin.--Plaidoiries.--Transaction.--Retour définitif et
- prise de possession de Nohant.
-
-
-L'auberge de la _Boutaille_ était tenue par une vieille sibylle qui
-logeait à la nuit, et ce taudis était principalement affecté aux
-bateleurs ambulans, aux petits colporteurs suspects et aux montreurs
-d'animaux savans. Les marmottes, les chiens chorégraphes, les singes
-pelés et surtout les ours muselés tenaient cour plénière dans des
-caves dont les soupiraux donnaient sur la rue. Ces pauvres bêtes,
-harassées de la fatigue du voyage et rouées des coups inséparables de
-toute éducation classique, vivaient là en bonne intelligence une
-partie de la nuit; mais, aux approches du jour, la faim, ou l'ennui se
-faisant sentir, on commençait à s'agiter, à s'injurier et à grimper
-aux barreaux du soupirail pour gémir, grimacer ou maugréer de la façon
-la plus lugubre.
-
-C'était le prélude de scènes très curieuses et que je me suis souvent
-divertie à surveiller à travers la fonte de ma jalousie. L'hôtesse de
-la _Boutaille_, Madame Gaudron, sachant très bien à quelles gens elle
-avait affaire, se levait la première et très mystérieusement pour
-surveiller le départ de ses hôtes. De leur côté, ceux-ci, préméditant
-de partir sans payer, faisaient leurs préparatifs à tâtons, et l'un
-d'eux, descendant auprès des bêtes, les excitait pour les faire
-gronder, afin de couvrir le bruit furtif de la fuite des camarades.
-
-L'adresse et la ruse de ces bohémiens étaient merveilleuses; je ne
-sais par quels trous de la serrure ils s'évadaient, mais, en dépit de
-l'oeil attentif et de l'oreille fine de la vieille, elle se trouvait
-très souvent en présence d'un gamin pleurard qui se disait abandonné
-avec les animaux par ses compagnons dénaturés et dans l'impossibilité
-de payer la dépense. Que faire? Mettre ce bétail en fourrière et le
-nourrir jusqu'à ce que la police eût rattrapé les délinquans? C'était
-là une mauvaise créance, et il fallait bien laisser partir la feinte
-victime avec les quadrupèdes affamés et menaçans, qui paraissaient peu
-disposés à se laisser appréhender au corps.
-
-Quand la bande payait honnêtement son écot, la vieille avait un autre
-souci. Elle redoutait surtout ceux qui se conduisaient en
-gentilshommes et dédaignaient de marchander. Elle furetait alors
-autour de leurs paquets avec angoisse, comptait et recomptait ses
-couverts d'étain et ses guenilles. Le bât de l'âne, quand il y avait
-un âne, était surtout l'objet de son anxiété. Elle trouvait mille
-prétextes pour retenir cet âne, et, au dernier moment, elle passait
-adroitement ses mains sous le bât pour lui palper l'échine. Mais, en
-dépit de toutes ces précautions et de toutes ces alarmes, il se
-passait peu de jours sans qu'on l'entendit geindre sur ses pertes et
-maudire sa clientèle.
-
-Quels beaux _Decamps_, quels fantastiques _Callot_ j'ai vus là, aux
-rayons blafards de la lune ou aux pâles lueurs de l'aube d'hiver,
-quand la bise faisait claqueter l'enseigne séculaire, et que les
-bohémiens, blêmes comme des spectres, se mettaient en marche sur le
-pavé couvert de neige! Tantôt c'était une femme bronzée, pittoresque
-sous ses guenilles sombres, portant dans ses bras un pauvre bel enfant
-rose, volé ou acheté sur les chemins; tantôt c'était le petit Savoyard
-beaucoup plus laid que son singe, et tantôt l'Hercule de carrefour
-traînant dans une espèce de brouette sa femme et sa nombreuse
-progéniture. Il y avait de ces êtres effrayans ou hideux, et pourtant,
-par hasard, il s'y détachait quelquefois des figures plus
-intéressantes, des paillasses tristes et résignés comme celui qu'a
-idéalisé Frédérick Lemaître, de vieux artistes mendians raclant du
-violon avec une sorte de maestria désordonnée, des petites filles
-gymnastes exténuées et livides, riant et chantant le printemps et
-l'amour au bras de leurs amoureux de quinze ans. Que de misère, que
-d'insouciance, que de larmes ou de chansons sur ces chemins poudreux
-ou glacés qui ne mènent pas même à l'hôpital!
-
-M. Lamennais m'avait invitée à aller passer quelques jours à la
-Chênaie; je partis et m'arrêtai en route, en me demandant ce que
-j'allais faire là, moi si gauche, si muette, si ennuyeuse! Oser lui
-demander une heure de son temps précieux, c'était déjà beaucoup, et à
-Paris il m'en avait accordé quelques-unes; mais aller lui prendre des
-jours entiers, c'est ce que je n'osai pas accepter. J'eus tort, je ne
-le connaissais pas dans toute sa bonhomie, comme je l'ai connu plus
-tard. Je craignais la tension soutenue d'un grand esprit que je
-n'aurais pas pu suivre, et le moindre de ses disciples eût été plus
-fort que moi pour soutenir un dialogue sérieux. Je ne savais pas qu'il
-aimait à se reposer dans l'intimité des travaux ardus de
-l'intelligence. Personne ne causait avec autant d'abandon et d'entrain
-de tout ce qui est à la portée de tous. Il n'était pas difficile
-d'ailleurs, l'excellent homme, sur l'esprit de ses interlocuteurs. On
-l'amusait avec un rien. Une niaiserie, un enfantillage le faisaient
-rire. Et comme il riait! Il riait comme Éverard, jusqu'à en être
-malade, mais plus souvent et plus facilement que lui. Il a écrit
-quelque part que les pleurs sont le lot des anges et le rire celui de
-Satan. L'idée est belle là où elle est, mais dans la vie humaine le
-rire d'un homme de bien est comme le chant de sa conscience. Les
-personnes vraiment gaies sont toujours bonnes, et il en était
-justement la preuve.
-
-Je n'allai donc pas à la Chenaie. Je revins sur mes pas, je rentrai à
-Paris, et j'y reçus une lettre de mon frère qui me disait d'aller à
-Nohant. Il prenait alors mon parti et se faisait fort de décider mon
-mari à m'abandonner sans regret l'habitation et le revenu de ma terre.
-«Casimir, disait-il, est dégoûté des ennuis de la propriété et des
-dépenses que celle-là exige. Il n'y sait pas suffire. Toi, avec ton
-travail, tu pourrais t'en tirer. Il veut aller vivre à Paris ou chez
-sa belle-mère dans le Midi: il se trouvera plus riche avec la moitié
-de vos revenus et la vie de garçon, qu'il ne l'est dans ton
-château,...» etc. Mon frère, qui prit plus tard le parti de mon mari
-contre moi, s'exprimait là avec beaucoup de liberté et de sévérité sur
-la situation de Nohant en mon absence. «Tu ne dois pas abandonner
-ainsi tes intérêts, ajoutait-il, c'est un tort envers tes enfants,»
-etc.
-
-A cette époque mon frère n'habitait plus Nohant, mais il faisait de
-fréquents voyages au pays.
-
-Je crus devoir suivre son conseil, et je trouvai en effet M. Dudevant
-disposé à quitter le Berry et à me laisser les charges et les profits
-de la résidence. En même temps qu'il prenait cette résolution il me
-témoignait tant de dépit, que je n'insistai pas et m'en allai encore
-une fois, n'ayant pas le courage d'entamer une lutte pour de l'argent.
-Cette lutte devint nécessaire, inévitable quelques semaines plus tard.
-Elle eut des motifs plus sérieux, elle devint un devoir envers mes
-enfants d'abord, ensuite envers mes amis et mon entourage, et
-peut-être aussi envers la mémoire de ma grand'mère, dont l'éternelle
-préoccupation et les dernières volontés se trouvaient trop ouvertement
-violées aux lieux mêmes qu'elle m'avait transmis pour abriter et
-protéger ma vie.
-
-Le 19 octobre 1835, j'avais été passer à Nohant la fin des vacances de
-Maurice. A la suite d'un orage que rien n'avait provoqué, rien
-absolument, pas même une parole ou un sourire de ma part, j'allai
-m'enfermer dans ma petite chambre. Maurice m'y suivit en pleurant. Je
-le calmai en lui disant que cela ne recommencerait pas. Il se paya des
-consolations que l'on donne aux enfants en paroles vagues; mais, dans
-ma pensée, les miennes avaient un sens arrêté et définitif. Je ne
-voulais pas que mes enfants vissent jamais se renouveler la preuve de
-dissentiments qu'ils avaient ignorés jusque-là. Je ne voulais pas que
-ces dissentiments eussent pour conséquence de leur faire oublier ce
-qu'ils devaient de respect à leur père ou à moi.
-
-Quelques jours auparavant, mon mari avait signé un acte sous seing
-privé exécutable à la date du 11 novembre suivant, par lequel je lui
-abandonnais plus de la moitié de mes revenus. Cet acte, qui me
-laissait l'habitation de Nohant et la gouverne de ma fille, ne me
-garantissait en rien contre le revirement de sa volonté. Sa manière
-d'être et ses paroles sans détour me prouvaient qu'il considérait
-comme nulles les promesses deux fois faites et deux fois signées.
-C'était son droit, le mariage le veut ainsi, dans notre législation
-l'époux étant le maître; or, le maître n'est jamais engagé envers
-celui qui n'est maître de rien.
-
-Quand Maurice fut couché et endormi, Duteil vint près de moi
-s'enquérir de la disposition de mon esprit. Il blâmait ouvertement
-celle qui s'était trahie chez mon mari. Il voulait amener une
-réconciliation à laquelle tous deux se refusèrent. Je le remerciai de
-son intervention, mais je ne lui fis point part de la résolution que
-je venais de prendre. Il me fallait l'avis de Rollinat.
-
-Je passai la nuit à réfléchir. En ce moment où je sentais la plénitude
-de mes droits, mes devoirs m'apparaissent dans toute leur rigueur.
-J'avais tardé bien longtemps, j'avais été bien faible et bien
-insoucieuse de mon propre sort. Tant que ce n'avait été qu'une
-question personnelle dont mes enfants ne pouvaient souffrir dans leur
-éducation morale, j'avais cru pouvoir me sacrifier et me permettre la
-satisfaction intérieure de laisser tranquille un homme que je n'étais
-pas née pour rendre heureux selon ses goûts. Pendant treize ans il
-avait joui du bien-être qui m'appartenait et dont je m'étais abstenue
-pour lui complaire. J'aurais voulu le lui laisser toute sa vie; il
-aurait pu le conserver. La veille encore, le voyant soucieux, je lui
-avais dit: «Vous regrettez Nohant, je le vois bien, malgré le dégoût
-que vous avez pris de votre gestion. Eh bien, tout n'est-il pas pour
-le mieux, puisque je vous en débarrasse? Croyez-vous que la porte du
-logis vous sera jamais fermée?» Il m'avait répondu: «Je ne remettrai
-jamais les pieds dans une maison dont je ne serais pas le seul
-maître.» Et dès le lendemain il avait voulu être pour jamais le seul
-maître.
-
-Il ne pouvait plus, il ne devait plus m'inspirer de sécurité. J'étais
-sans ressentiment contre lui, je le voyais emporté par une fatalité
-d'organisation, je devais séparer ma destinée de la sienne, ou
-sacrifier plus que je n'avais encore fait, c'est-à-dire ma dignité
-vis-à-vis de mes enfants, ou ma vie, à laquelle je ne tenais pas
-beaucoup, mais que je leur devais également.
-
-Dès le matin, M. Dudevant alla à la Châtre. Il n'était plus sédentaire
-comme il avait été longtemps. Il s'absentait des journées, des
-semaines entières. Il n'aurait pas dû trouver mauvais qu'au moins,
-pendant les vacances de Maurice, je fusse là pour garder la maison et
-les enfants. Je sus par les domestiques que rien n'était changé dans
-ses projets; il devait partir le jour suivant, le 21, pour Paris et
-reconduire Maurice au collége, Solange à sa pension. Cela avait été
-convenu; je devais les rejoindre au bout de quelques jours; mais les
-nouvelles circonstances me firent changer de résolution. Je décidai
-que je ne reverrais mon mari ni à Paris ni à Nohant, et que je ne l'y
-reverrais pas même avant son départ. Je serais sortie de la maison
-tout à fait si je n'eusse pas voulu passer avec Maurice le dernier
-jour de ses vacances. Je pris un petit cheval et un mauvais cabriolet,
-il n'y avait pas de domestique à mes ordres; je mis mes deux enfants
-dans ce modeste véhicule, et je les menai dans le bois de Vavray, un
-endroit, charmant alors, d'où, assis sur la mousse, à l'ombre des
-vieux chênes, on embrassait de l'oeil des horizons mélancoliques et
-profonds de la vallée Noire.
-
-Il faisait un temps superbe. Maurice m'avait aidée à dételer le petit
-cheval qui paissait à côté de nous. Un doux soleil d'automne faisait
-resplendir les bruyères. Armés de couteaux et de paniers, nous
-faisions une récolte de mousses et de jungermannes que le Malgache
-m'avait demandé de prendre là, au hasard, pour sa collection, n'ayant
-pas, lui, m'écrivait-il, le temps d'aller si loin pour explorer la
-localité.
-
-Nous prenions donc de tout sans choisir, et mes enfants, l'un qui
-n'avait pas vu passer la tempête domestique de la veille, l'autre qui,
-grâce à l'insouciance de son âge, l'avait déjà oubliée, couraient,
-criaient et riaient à travers le taillis. C'était une gaîté, une joie,
-une ardeur de recherches qui me rappelait le temps heureux où j'avais
-couru ainsi à côté de ma mère pour l'embellissement de nos petites
-grottes. Hélas! vingt ans plus tard, j'ai eu à mes côtés un autre
-enfant rayonnant de force, de bonheur et de beauté, bondissant sur la
-mousse des bois et la ramassant dans les plis de sa robe comme avait
-fait sa mère, comme j'avais fait moi-même, dans les mêmes lieux, dans
-les mêmes jeux, dans les mêmes rêves d'or et de fées! Et cet enfant-là
-repose à présent entre ma grand'mère et mon père! Aussi j'ai peine à
-écrire en cet instant, et le souvenir de ce triple passé sans
-lendemain m'oppresse et m'étouffe[21]!
-
- [21] Juin 1855.
-
-Nous avions emporté un petit panier pour goûter sous l'ombrage. Nous
-ne rentrâmes qu'à la nuit. Le lendemain, les enfants partirent avec M.
-Dudevant, qui avait passé la nuit à la Châtre et qui ne demanda pas à
-me voir.
-
-J'étais décidée à n'avoir plus aucune explication avec lui; mais je ne
-savais pas encore par quel moyen j'éviterais cette inévitable
-nécessité domestique. Mon ami d'enfance Gustave Papet vint me voir; je
-lui racontai l'aventure, et nous partîmes ensemble pour Châteauroux.
-
-«Je ne vois de remède absolu à cette situation, me dit Rollinat,
-qu'une séparation par jugement. L'issue ne m'en paraît pas douteuse;
-reste à savoir si tu en auras le courage. Les formes judiciaires sont
-brutales, et, faible comme je te connais, tu reculeras devant la
-nécessité de blesser et d'offenser ton adversaire.» Je lui demandai
-s'il n'y avait pas moyen d'éviter le scandale des débats; je me fis
-expliquer la marche à suivre, et quand il l'eut fait, nous reconnûmes
-que, mon mari laissant prendre un jugement par défaut, sans
-plaidoiries et sans publicité, la position qu'il avait réglée
-lui-même, par contrat volontaire, resterait la même pour lui, puisque
-telle était mon intention, avec cet avantage essentiel pour moi de
-rendre la convention légale, c'est-à-dire réelle.
-
-Mais sur tout cela Rollinat voulait consulter Éverard. Nous
-retournâmes avec lui à Nohant le jour même, et, prenant seulement là
-le temps de dîner, nous repartîmes dans le même cabriolet, en poste,
-pour Bourges.
-
-Éverard payait sa dette à la pairie. Il était en prison. La prison de
-ville est l'antique château des ducs de Bourgogne. Dans les ombres de
-la nuit, elle avait un grand caractère de force et de désolation. Nous
-gagnâmes un des geôliers, qui nous fit passer par une brèche et nous
-conduisit dans les ténèbres, à travers des galeries et des escaliers
-fantastiques. Il y eut un moment où, entendant le pas d'un
-surveillant, il me poussa dans une porte ouverte qu'il referma sur
-moi, tandis qu'il fourrait Rollinat je ne sais où, et se présentait
-seul au passage de son supérieur.
-
-Je tirai de ma poche une des allumettes qui me servaient pour mes
-cigarettes, et je regardai où j'étais. Je me trouvais dans un cachot
-fort lugubre, situé au pied d'une tourelle. A deux pas de moi, un
-escalier souterrain à fleur de terre descendait dans les profondeurs
-des geôles. J'éteignis vite mon allumette, qui pouvait me trahir, et
-restai immobile, sachant le danger d'une promenade à tâtons dans cette
-retraite de mauvaise mine.
-
-On m'y laissa bien un quart d'heure, qui me parut fort long. Enfin mon
-homme revint me délivrer, et nous pûmes gagner l'appartement où
-Éverard, averti par Gustave, nous attendait pour me donner
-consultation vers deux heures du matin.
-
-Il nous approuva d'avoir fait cette démarche rapidement et avec
-mystère. Ceux de mes amis qui étaient dans de bons termes avec M.
-Dudevant devaient l'ignorer, si elle ne devait pas aboutir. Il écouta
-le récit de toute ma vie conjugale, et, apprenant toutes les
-évolutions de volonté que j'avais dû subir, il se prononça, comme
-Rollinat, pour la séparation judiciaire. Mon plan de conduite me fut
-tracé après mûre délibération. Je devais surprendre mon adversaire par
-une requête au président du tribunal, afin que, ce fait accompli, il
-pût en accepter les conséquences dans un moment où il devait mieux en
-sentir la nécessité. On ne mettait pas en doute qu'il ne les acceptât
-sans discussion pour éviter d'ébruiter les causes de ma détermination.
-Nous comptions sans les mauvais conseillers que M. Dudevant crut
-devoir écouter dans la suite du procès.
-
-Je devais, pour conserver mes droits de plaignante, ne pas rentrer au
-domicile conjugal, et jusqu'à ce que le président du tribunal eût
-statué sur mon domicile temporaire, aller chez un de mes amis de la
-Châtre. Le plus âgé était Duteil; mais Duteil, ami de mon mari,
-voudrait-il me recevoir dans la circonstance? Quant à sa femme et à sa
-soeur, cela n'était pas douteux pour moi; quant à lui, c'était une
-chose à tenter.
-
-Le geôlier vint nous avertir que le jour allait poindre et qu'il
-fallait sortir comme nous étions entrés, sans être vus, le règlement
-de la prison s'opposant à ces consultations nocturnes. La sortie se
-passa sans encombre. Nous reprîmes la poste et nous allâmes surprendre
-Duteil à la Châtre. En trente heures nous avions fait cinquante-quatre
-lieues dans un débris de cabriolet tombant en ruines, et nous n'avions
-pas pris un moment de repos moral.
-
-«Me voilà, dis-je à Duteil; je viens demeurer chez toi, à moins que tu
-ne me chasses. Je ne te demande ni conseil ni consultation contre M.
-Dudevant, qui est ton ami. Je ne t'appellerai pas en témoignage contre
-lui. Je t'autoriserai, dès que j'aurai obtenu un jugement, à devenir
-le conciliateur entre nous, c'est-à-dire à lui assurer de ma part les
-meilleures conditions d'existence possibles, celles qu'il avait
-réglées. Ton rôle, que tu peux dès à présent lui faire connaître, est
-donc honorable et facile.
-
-«--Vous resterez chez moi, dit Duteil avec cette spontanéité de coeur
-qui le caractérisait dans les grandes occasions. Je suis si
-reconnaissant de la préférence que vous m'accordez sur vos autres
-amis, que vous pouvez compter à jamais sur moi, quoi qu'il arrive.
-Quant au procès que vous voulez entamer, laissez-moi en causer avec
-vous.
-
-«--Donne-moi d'abord à dîner, car je meurs de faim, lui répondis-je,
-et ensuite j'irai chercher à Nohant mes pantoufles et mes paperasses.
-
-«--Je vous y accompagnerai, dit-il, et nous causerons chemin faisant.»
-
-Le dîner m'ayant un peu remise, je repris avec lui le vénérable
-cabriolet, et deux heures après nous revenions chez lui. Il m'avait
-écoutée en silence, se bornant à des questions d'un ordre plus élevé
-que celle des hasards de la procédure, et ne me disant pas trop son
-avis. Enfin, dans l'allée de peupliers qui touche à l'arrivée de la
-petite ville, il se résuma ainsi: «J'ai été le compagnon et l'hôte
-joyeux de votre mari et de votre frère, mais je n'ai jamais oublié,
-quand vous étiez là, que j'étais chez vous et que je devais à votre
-caractère de mère de famille un respect sans bornes. Je vous ai
-cependant quelquefois assommée de mon bavardage après dîner et de mon
-tapage aux heures de votre travail. Vous savez bien que c'était comme
-malgré moi et qu'une parole de reproche de vous me dégrisait
-quelquefois comme par miracle. Votre tort est de m avoir gâté par trop
-de douceur. Aussi qu'est-il arrivé? C'est que, tout en me sentant le
-camarade de votre mari pendant douze heures de gaieté, j'avais chaque
-soir une treizième heure de tristesse où je me sentais votre ami.
-Après ma femme et mes enfants, vous êtes ce que j'aime le mieux sur la
-terre, et si j'hésite depuis deux heures à vous donner raison, c'est
-que je redoute pour vous les fatigues et les chagrins de la lutte que
-vous entamez. Pourtant je crois qu'elle peut être douce et se
-renfermer dans le petit horizon de notre petite ville, si Casimir
-écoute mes conseils. Je vois ceux qu'il faut lui donner dans son
-intérêt, et je pense maintenant pouvoir me faire fort de le persuader.
-Voilà!»--Et comme nous escaladions le petit pont en dos d'âne qui
-entre en ville, il allongea un coup de fouet au cheval en disant avec
-la gaieté ranimée: «Allons! _enlevons Hermione!_»
-
-Le 16 février 1836, le tribunal rendit un jugement de séparation en ma
-faveur. M. Dudevant y fit défaut, ce qui nous fit croire à tous qu'il
-acceptait cette solution. Je pus aller prendre possession de mon
-domicile légal à Nohant. Le jugement me confiait la garde et
-l'éducation de mon fils et de ma fille.
-
-Je me croyais dispensée de pousser plus loin les choses. Mon mari
-écrivait à Duteil de manière à me le faire espérer. Je passai quelques
-semaines à Nohant dans l'attente de son arrivée au pays pour notre
-liquidation, et nos arrangemens. Duteil se chargeait de faire pour moi
-toutes les concessions possibles, et je devais, pour éviter toute
-rencontre irritante, me rendre à Paris dès que M. Dudevant viendrait à
-La Châtre.
-
-J'eus donc à Nohant quelques beaux jours d'hiver, où je savourai pour
-la première fois depuis la mort de ma grand'mère les douceurs d'un
-recueillement que ne troublait plus aucune note discordante. J'avais,
-autant par économie que par justice, fait maison nette de tous les
-domestiques habitués à commander à ma place. Je ne gardai que le vieux
-jardinier de ma grand'mère, établi avec sa femme dans un pavillon au
-fond de la cour. J'étais donc absolument seule dans cette grande
-maison silencieuse. Je ne recevais même pas mes amis de La Châtre,
-afin de ne donner lieu à aucune amertume. Il ne m'eût pas semblé de
-bon goût de pendre sitôt la crémaillère, comme on dit chez nous, et de
-paraître fêter bruyamment ma victoire.
-
-Ce fut donc une solitude absolue, et une fois dans ma vie, j'ai habité
-Nohant à l'état de _maison déserte_. La maison déserte a longtemps été
-un de mes rêves. Jusqu'au jour où j'ai pu goûter sans alarmes les
-douceurs de la vie de famille, je me suis bercée de l'espoir de
-posséder dans quelque endroit ignoré une maison, fût-ce une ruine ou
-une chaumière, où je pourrais de temps en temps disparaître et
-travailler sans être distraite par le son de la voix humaine.
-
-Nohant fut donc en ce temps-là, c'est-à-dire en ce moment-là, car il
-fut court comme tous les pauvres petits repos de ma vie, un idéal pour
-ma fantaisie. Je m'amusai à le ranger, c'est-à-dire à le déranger
-moi-même. Je faisais disparaître tout ce qui me rappelait des
-souvenirs pénibles, et je disposais les vieux meubles comme je les
-avais vus placés dans mon enfance. La femme du jardinier n'entrait
-dans la maison que pour faire ma chambre et m'apporter mon dîner.
-Quand il était enlevé, je fermais toutes les portes donnant dehors et
-j'ouvrais toutes celles de l'intérieur. J'allumais beaucoup de bougies
-et je me promenais dans l'enfilade des grandes pièces du
-rez-de-chaussée, depuis le petit boudoir où je couchais toujours,
-jusqu'au grand salon illuminé en outre par un grand feu. Puis
-j'éteignais tout, et marchant à la seule lueur du feu mourant dans
-l'âtre, je savourais l'émotion de cette obscurité mystérieuse pleine
-de pensées mélancoliques, après avoir ressaisi les rians et doux
-souvenirs de mes jeunes années. Je m'amusais à me faire un peu peur en
-passant comme un fantôme devant les glaces ternies par le temps, et le
-bruit de mes pas dans ces pièces vides et sonores me faisait
-quelquefois tressaillir, comme si l'ombre de Deschartres se fût
-glissée derrière moi.
-
-J'allai à Paris au mois de mars, à ce que je crois me rappeler. M.
-Dudevant vint à La Châtre et accepta une transaction qui lui faisait
-des conditions infiniment meilleures que le jugement prononcé contre
-lui. Mais à peine eut-il signé, qu'il crut devoir n'en tenir compte et
-former opposition. Il s'y prit fort mal; il était aigri par les
-conseils de mon pauvre frère, qui, mobile comme l'onde, ou plutôt
-comme le vin, s'était tourné contre ma victoire après m'avoir fourni
-toutes les armes possibles pour le combat. La belle-mère de mon mari,
-madame Dudevant, faisait pour ainsi dire à celui-ci une nécessité de
-poursuivre la lutte. Il se trouvait qu'elle me détestait affreusement
-sans que j'aie jamais su pourquoi. Peut-être éprouvait-elle, à la
-veille de sa mort, ce besoin de détester quelqu'un qui, le jour de sa
-mort, devint un besoin de détester tout le monde, mon mari tout le
-premier. Quoi qu'il en soit, elle mettait alors, m'a-t-on dit, pour
-condition à son héritage, la résistance de son beau-fils à toute
-conciliation avec moi.
-
-Mon mari, je le répète, s'y prit mal. Voulant repousser la séparation,
-il imagina de présenter au tribunal une requête dictée, on eût pu dire
-rédigée par deux servantes que j'avais chassées, et qu'un célèbre
-avocat ne le détourna pas de prendre pour auxiliaires. Les conseils de
-cet avocat sont quelquefois funestes. Un fait récent, qui a pour
-jamais déchiré mon âme sans profit pour sa gloire, à lui, me l'a
-cruellement prouvé.
-
-Quant à son intervention dans mes affaires conjugales, elle ne servit
-qu'à rendre amère une solution qui eût pu être calme. Elle éclaira
-plus qu'il n'était besoin la conscience des juges. Ils ne comprirent
-pas qu'en me supposant de si étranges torts envers lui et envers
-moi-même, mon mari voulût renouer notre union. Ils trouvèrent l'injure
-suffisante, et, annulant les motifs de leur premier jugement pour vice
-de forme dans la procédure, ils le renouvelèrent le 11 mai 1836,
-absolument dans les mêmes termes.
-
-J'étais revenue à La Châtre, chez Duteil; j'avais fait toute la nuit
-des projets et des préparatifs de départ. Je m'étais assurée par
-emprunt une somme de dix mille francs avec laquelle j'étais résolue à
-enlever mes enfans et à fuir en Amérique si la déplorable requête
-était prise en considération. J'avoue maintenant, sans scrupule, cette
-intention formelle que j'avais de résister à l'effet de la loi, et
-j'ose dire très ouvertement que celle qui règle les séparations
-judiciaires est une loi contre laquelle la conscience du présent
-proteste, et une des premières sur lesquelles la sagesse de l'avenir
-reviendra.
-
-Le principal vice de cette loi, c'est la publicité qu'elle donne aux
-débats. Elle force l'un des époux, le plus mécontent, le plus blessé
-des deux, à subir une existence impossible ou à mettre au jour les
-plaies de son âme. Ne suffirait-il pas de révéler ces plaies à des
-magistrats intègres, qui en garderaient le secret, sans être forcé de
-publier l'égarement de celui qui les a faites? On exige des témoins,
-on fait une enquête. On rédige et on affiche les fautes signalées.
-Pour soustraire les enfants à des influences qui ne sont peut-être que
-passagèrement funestes, il faut qu'un des époux laisse dans les
-annales d'un greffe un monument de blâme contre l'autre. Et ce n'est
-encore là que la partie douce et voilée de semblables luttes. Si
-l'adversaire fait résistance, il faut arriver à l'éclat des
-plaidoiries et au scandale des journaux. Ainsi une femme timide ou
-généreuse devra renoncer à respecter son mari ou à préserver ses
-enfans. Un de ses devoirs sera en opposition avec l'autre. Dira-t-on
-que, si l'amour maternel ne l'emporte pas, elle aura sacrifié l'avenir
-des enfans à la morale publique, à la sainteté de la famille? Ce
-serait un sophisme difficile à admettre, et si l'on veut que le devoir
-de la mère ne soit pas plus impérieux que celui de l'épouse, on
-accordera au moins qu'il l'est tout autant.
-
-Et si c'est l'époux qui demande la séparation, son devoir n'est-il pas
-plus effroyable encore? Une femme peut articuler des causes
-d'incompatibilité suffisantes pour rompre le lien sans être
-déshonorantes pour l'homme dont elle porte le nom. Ainsi, qu'elle
-allègue la vie bruyante, les emportemens et les amours de son mari
-dans le domicile conjugal, c'est trop exiger d'elle sans doute pour la
-délivrer des malheurs qu'entraînent ces infractions à la règle; mais
-enfin ce ne sont pas là des souillures dont un homme ne puisse se
-laver dans l'opinion. Il y a plus; dans notre société, dans nos
-préjugés et dans nos moeurs, plus un homme est signalé pour avoir eu
-des bonnes fortunes, plus le sourire des assistans le complimente. En
-province surtout, quiconque a beaucoup fêté la table et l'amour passe
-pour un _joyeux compère_, et tout est dit. On le blâme un peu de
-n'avoir pas ménagé la fierté de sa femme légitime, on convient qu'il
-a eu tort de s'emporter contre elle, mais enfin, faire acte d'autorité
-absolue dans la maison est le droit du mari, et pour peu qu'il y eût
-mis des formes, tout son sexe lui eût donné raison plus ou moins; et,
-en fait, il peut avoir subi les entraînemens de certaines
-intempérances, et n'en être pas moins un galant homme à tous autres
-égards.
-
-Telle n'est pas la position de la femme accusée d'adultère. On
-n'attribue à la femme qu'un seul genre d'honneur. Infidèle à son mari,
-elle est flétrie et avilie, elle est déshonorée aux yeux de ses
-enfans, elle est passible d'une peine infamante, la prison. Voilà ce
-qu'un mari outragé qui veut soustraire ses enfans à de mauvais
-exemples est forcé de faire quand il demande la séparation judiciaire.
-Il ne peut se plaindre ni d'injures, ni de mauvais traitemens. Il est
-le plus fort, il en a les droits, on lui rirait au nez s'il se
-plaignait d'avoir été battu. Il faut donc qu'il invoque l'adultère et
-qu'il tue moralement la femme qui porte son nom. C'est peut-être pour
-lui éviter la nécessité de ce meurtre moral que la loi lui concède le
-droit de meurtre réel sur sa personne.
-
-Quelles solutions aux malheurs domestiques! Cela est sauvage, cela
-peut tuer l'âme de l'enfant condamné à contempler la durée du
-désaccord de ses parens ou à en connaître l'issue.
-
-Mais ceci n'est rien encore, et l'homme est investi de bien d'autres
-droits. Il peut déshonorer sa femme, la _faire mettre en prison_ et la
-condamner ensuite à rentrer sous sa dépendance, à subir son pardon et
-ses caresses! S'il lui épargne ce dernier outrage, le pire de tous, il
-peut lui faire une vie de fiel et d'amertume, lui reprocher sa faute à
-toutes les heures de sa vie, la tenir éternellement sous l'humiliation
-de la servitude, sous la terreur des menaces.
-
-Imaginez le rôle d'une mère de famille sous le coup de l'outrage d'une
-pareille miséricorde! Voyez l'attitude de ses enfans condamnés à
-rougir d'elle, ou à l'absoudre en détestant l'auteur de son châtiment!
-Voyez celle de ses parens, de ses amis, de ses serviteurs! Supposez un
-époux implacable, une femme vindicative, vous aurez un intérieur
-tragique. Supposez un mari inconséquent et débonnaire à ses heures,
-une femme sans mémoire et sans dignité, vous aurez un intérieur
-ridicule. Mais ne supposez jamais un époux vraiment généreux et moral,
-capable de punir au nom de l'honneur et de pardonner au nom de la
-religion. Un tel homme peut exercer sa rigueur et sa clémence dans le
-secret du ménage, il ne peut jamais invoquer le bénéfice de la loi
-pour infliger publiquement une honte qu'il n'est pas en son pouvoir
-d'effacer.
-
-Cette doctrine judiciaire fut pourtant admise par les conseils de mon
-mari et plaidée plus tard par un brave homme, avocat de province, qui
-n'était peut-être pas sans talent, mais qui fut forcé d'être absurde
-sous le poids d'un système immoral et révoltant. Je me souviens que,
-plaidant au nom de la religion, de l'autorité, de l'orthodoxie de
-principes, et voulant invoquer le type de la charité évangélique dans
-l'image du Christ, il le traita de philosophe et de prophète, son
-mouvement oratoire ne pouvant s'élever jusqu'à en taire un Dieu. Je le
-crois bien: appeler la sanction d'un Dieu sur la _vengeance précédant
-le pardon_, c'eût été un sacrilége.
-
-Ajoutons que cette vengeance prétendue légitime peut reposer sur
-d'atroces calomnies, accueillies dans un moment d'irritation maladive;
-le ressentiment de certaine valetaille sait orner de faits monstrueux
-la faute présumée. Un époux autorisé à admettre des infamies jusqu'à
-essayer d'en fournir la preuve y risquerait son honneur ou sa raison.
-
-Non, le lien conjugal brisé dans les coeurs ne peut être renoué par la
-main des hommes. L'amour et la foi, l'estime et le pardon sont choses
-trop intimes et trop saintes pour qu'il n'y faille pas Dieu seul pour
-témoin et le mystère pour caution. Le lien conjugal est rompu dès
-qu'il est devenu odieux à l'un des époux. Il faudrait qu'un conseil de
-famille et de magistrature fût appelé à connaître, je ne dis pas des
-motifs de plainte, mais de la réalité, de la force et de la
-persistance du mécontentement. Que des épreuves de temps fussent
-imposées, qu'une sage lenteur se tînt en garde contre les caprices
-coupables ou les dépits passagers; certes, on ne saurait mettre trop
-de prudence à prononcer sur les destinées d'une famille; mais il
-faudrait que la sentence ne fût motivée que sur des incompatibilités
-certaines dans l'esprit des juges, vagues dans la formule judiciaire,
-inconnues au public. On ne plaiderait plus pour la haine et pour la
-vengeance, et on plaiderait beaucoup moins.
-
-Plus on aplanira les voies de la délivrance, plus les naufragés du
-mariage feront d'efforts pour sauver le navire avant de l'abandonner.
-Si c'est une arche sainte comme l'esprit de la loi le proclame, faites
-qu'elle ne sombre pas dans les tempêtes, faites que ses porteurs
-fatigués ne la laissent pas tomber dans la boue; faites que deux
-époux, forcés par un devoir de dignité bien entendue à se séparer,
-puissent respecter le lien qu'ils brisent et enseigner à leurs enfans
-à les respecter l'un et l'autre.
-
-Voilà les réflexions qui se pressaient dans mon esprit la veille du
-jour qui devait décider de mon sort. Mon mari, irrité des motifs
-énoncés au jugement, et s'en prenant à moi et à mes conseils
-judiciaires de ce que les formes légales ont de dur et d'indélicat, ne
-songeait plus qu'à en tirer vengeance. Aveuglé, il ne savait pas que
-la société était là son seul ennemi. Il ne se disait pas que je
-n'avais articulé que les faits absolument nécessaires, et fourni que
-les preuves strictement exigées par la loi. Il connaissait pourtant le
-Code mieux que moi: il avait été reçu avocat; mais jamais sa pensée,
-éprise d'immobilité dans l'autorité, n'avait voulu s'élever à la
-critique morale des lois, et par conséquent prévoir leurs funestes
-conséquences.
-
-Il répondait donc à une enquête où l'on n'avait trahi que des faits
-dont il aimait à se vanter, par des imputations dont j'aurais frémi de
-mériter la cent millième partie. Son avoué se refusa à lire un
-libelle. Les juges se seraient refusés à l'entendre.
-
-Il allait donc au delà de l'esprit de la loi, qui permet à l'époux
-offensé par des reproches, de motiver les procédés acerbes dont on
-l'accuse, par de violens sujets de plainte. Mais la loi qui admet le
-moyen de défense dans un procès où l'époux demande la séparation à son
-profit ne saurait l'admettre comme acte de vengeance dans une lutte où
-il repousse la séparation. Elle la prononce d'autant plus en faveur de
-la femme qui s'est déclarée offensée, que ce moyen est la pire des
-offenses: c'est ce qui arriva.
-
-Je n'étais pourtant pas tranquille sur l'issue de ce débat. J'aurais
-voulu, moi, dans un premier moment d'indignation, que mon mari fût
-autorisé à faire la preuve des griefs qu'il articulait. Éverard, qui
-devait plaider pour moi, repoussait l'idée d'un pareil débat. Il avait
-raison, mais ma fierté souffrait, je l'avoue, de la possibilité d'un
-soupçon dans l'esprit des juges. «Ce soupçon, disais-je, prendra
-peut-être assez de consistance dans leur pensée pour qu'en prononçant
-la séparation ils me retirent le soin d'élever mon fils.»
-
-Pourtant, quand j'eus réfléchi, je reconnus l'absence de danger de ma
-situation, de quelque façon qu'elle vînt à aboutir. Le soupçon ne
-pouvait même pas effleurer l'esprit de mes juges: Les accusations
-portaient trop le cachet de la démence.
-
-Je m'endormis alors profondément. J'étais fatiguée de mes propres
-pensées qui, pour la première fois avaient embrassé la question du
-mariage d'une manière générale assez lucide. Jamais, je le jure, je
-n'avais senti aussi vivement la sainteté du pacte conjugal et les
-causes de sa fragilité dans nos moeurs que dans cette crise où je me
-voyais en cause moi-même. J'éprouvais enfin un calme souverain,
-j'étais sûre de la droiture de ma conscience et de la pureté de mon
-idéal. Je remerciai Dieu de ce qu'au milieu de mes souffrances
-personnelles il m'avait permis de conserver sans altération la notion
-et l'amour de la vérité.
-
-A une heure de l'après-midi, Félicie entra dans ma chambre. «Comment!
-vous pouvez dormir! me dit-elle. Sachez donc que l'on sort de
-l'audience, vous avez gagné votre procès, vous avez Maurice et
-Solange. Levez-vous vite pour remercier Éverard qui arrive et qui a
-fait pleurer toute la ville.»
-
-Il y eut encore tentative de transaction avec M. Dudevant pendant que
-je retournais à Paris; mais ses conseils ne lui laissaient pas le
-loisir d'entendre raison. Il forma appel devant la cour de Bourges. Je
-revins habiter La Châtre.
-
-Quoique je fusse choyée et heureuse autant que possible dans la
-famille de Duteil, j'y souffrais un peu du bruit des enfans qui se
-levaient à l'heure où je commençais à m'endormir, et de la chaleur que
-l'étroitesse de la rue et la petitesse de la maison rendaient
-accablante. Passer l'été dans une ville, c'est pour moi chose cruelle.
-Je n'avais pas seulement une pauvre petite branche de verdure à
-regarder. Rozane Bourgoing m'offrit une chambre chez elle, et il fut
-convenu que les deux familles se réuniraient tous les soirs.
-
-M. et Mme Bourgoing, avec une jeune soeur de Rozane qu'ils traitaient
-comme leur enfant, et qui était presque aussi belle que Rozane,
-occupaient une jolie maison avec un jardinet perché en terrasse sur un
-précipice. C'était l'ancien rempart de la ville, et par là on voyait
-la campagne, on y était. L'Indre coulait, sombre et paisible, sous des
-rideaux d'arbres magnifiques et s'en allait, le long d'une vallée
-charmante, se perdre dans la verdure. Devant moi, sur l'autre rive,
-s'élevait la Rochaille, une colline semée de blocs diluviens et
-ombragée de noyers séculaires. La maisonnette blanche et les ajoupas
-de roseaux du Malgache s'apercevaient un peu plus loin, et à côté de
-nous la grande tour carrée de l'ancien château des Lombault dominait
-le paysage.
-
-J'allais de temps en temps à Bourges, ou bien Éverard venait de temps
-en temps à La Châtre. C'était toujours en vue de nous consulter sur le
-procès, mais le procès était la chose dont nous pouvions le moins
-parler. J'avais la tête pleine d'art, Éverard avait la tête pleine de
-politique, Planet l'avait toujours de socialisme. Duteil et le
-Malgache faisaient de tout cela un pot-pourri d'imagination, d'esprit,
-de divagation et de gaîté. Fleury discutait avec ce mélange de bon
-sens et d'enthousiasme qui se disputent sa cervelle à la fois positive
-et romanesque. Nous nous chérissions trop les uns les autres pour ne
-pas nous quereller avec violence. Quelles bonnes violences!
-entrecoupées de tendres élans de coeur et de rires homériques! Nous ne
-pouvions nous séparer, on oubliait de dormir, et ces prétendus jours
-de repos nous laissaient harassés de fatigue, mais débarrassés du trop
-plein d'imagination et de ferveur républicaine qui s'entassait en nous
-dans les heures de la solitude.
-
-Enfin mon insupportable procès fut appelé à Bourges. Je m'y rendis, au
-commencement de juillet, après avoir été chercher Solange à Paris. Je
-voulais être encore une fois en mesure de l'emporter en cas d'échec.
-Quant à Maurice, mes précautions étaient prises pour l'enlever un peu
-plus tard. J'étais toujours secrètement en révolte contre la loi que
-j'invoquais ouvertement. C'était fort illogique, mais la loi l'était
-plus que moi, elle qui, pour m'ôter ou me rendre mes droits de mère,
-me forçait à vaincre tout souvenir d'amitié conjugale, ou à voir ces
-souvenirs outragés et méconnus dans le coeur de mon mari. Ces droits
-maternels, la société peut les annuler, et, en thèse générale, elle
-les fait primer par ceux du mari. La nature n'accepte pas de tels
-arrêts, et jamais on ne persuadera à une mère que ses enfans ne sont
-pas à elle plus qu'à leur père. Les enfans ne s'y trompent pas non
-plus.
-
-Je savais les juges de Bourges prévenus contre moi et circonvenus par
-un système de propos fantastiques sur mon compte. Ainsi, le jour où je
-me montrai habillée comme tout le monde dans la ville, ceux des
-bourgeois qui ne m'y rencontrèrent pas demandèrent aux autres s'il
-était vrai que j'avais des pantalons rouges et des pistolets à ma
-ceinture.
-
-M. Dudevant voyait bien qu'avec sa requête il avait fait fausse route.
-On lui conseilla de se poser en mari égaré par l'amour et la jalousie.
-C'était un peu tard, et je pense qu'il joua fort mal un rôle que
-démentait sa loyauté naturelle. On le poussa à venir le soir sous mes
-fenêtres et jusqu'à ma porte, comme pour solliciter une entrevue
-mystérieuse; mais ma conscience se révolta contre une pareille
-comédie, et, après s'être promené de long en large quelques instans
-dans la rue, je le vis qui s'en allait en riant et en haussant les
-épaules. Il avait bien raison.
-
-J'avais reçu l'hospitalité dans la famille Tourangin, une des plus
-honorables de la ville. Félix Tourangin, riche industriel et proche
-parent de la famille Duteil, avait deux filles, l'une mariée, l'autre
-déjà majeure, et quatre fils, dont les derniers étaient des enfans.
-Agasta et son mari m'avaient accompagnée. Rollinat, Planet et Papet
-nous avaient suivis. Les autres nous rejoignirent bientôt; j'avais
-donc tout mon cher Berry autour de moi, car dès ce moment je
-m'attachai à la famille Tourangin, comme si j'y avais passé ma vie. Le
-père Félix m'appelait sa fille, Élisa, un ange de bonté et une femme
-du plus grand mérite et de la plus adorable vertu, m'appelait sa
-soeur. Je me faisais avec elle la mère des petits frères. Leurs autres
-parens nous venaient voir souvent, et me témoignaient le plus
-affectueux intérêt, même M. Mater, le premier président, quand mon
-procès fut terminé. Je vis arriver aussi, le jour des débats, Émile
-Regnault, un Sancerrois que j'avais aimé comme un frère et qui avait
-épousé contre moi je ne sais plus quelle mauvaise querelle. Il vint me
-faire amende honorable de torts que j'avais oubliés.
-
-L'avocat de mon mari, donnant dans le système adopté, plaida, comme je
-l'ai déjà dit d'avance, l'amour de mon mari, et, tout en offrant de
-faire hautement la preuve de mes crimes, il m'offrit généreusement le
-pardon après l'outrage. Éverard fit ressortir avec une merveilleuse
-éloquence l'inconséquence odieuse d'une pareille philosophie
-conjugale. Si j'étais coupable, il fallait commencer par me répudier,
-et si je ne l'étais pas, il ne fallait pas faire le généreux. Dans
-tous les cas, la générosité était difficile à accepter après la
-vengeance. Tout l'édifice de l'amour tomba d'ailleurs devant des
-preuves. Il lut une lettre de 1831 où M. Dudevant me disait: «J'irai à
-Paris; je ne descendrai pas chez vous, parce que je ne veux pas vous
-gêner, pas plus que je ne veux que vous me gêniez.» L'avocat général
-en lut d'autres où la satisfaction de mon absence était si clairement
-exprimée, qu'il n'y avait pas à compter beaucoup sur cette tendresse
-posthume qui m'était offerte. Et pourquoi M. Dudevant se défendait-il
-de ne pas m'avoir aimée? Plus il disait de mal de moi, plus on était
-porté à l'absoudre. Mais proclamer à la fois cette affection et les
-prétendues causes qui m'en rendaient indigne, c'était jeter dans les
-esprits le soupçon d'un calcul intéressé qu'il n'eût sans doute pas
-voulu mériter.
-
-Il le sentit, car, sans attendre le jugement, il se désista de son
-appel, et, la cour donnant acte de ce désistement, le jugement de La
-Châtre eut son plein effet sur le reste de ma vie.
-
-Nous reprîmes alors l'ancien traité qu'il m'avait offert à Nohant et
-que ses malheureuses irrésolutions m'avaient forcé à rendre valide par
-une année de luttes amères, inutiles s'il eût consenti à ne pas
-varier.
-
-Cet ancien traité, qui fit base pour le nouveau, lui attribuait le
-soin de payer et surveiller l'éducation de Maurice au collége. Sur ce
-point, du moment que nous retombions d'accord, je ne craignais plus
-d'être séparée de mon fils. Mais l'aversion de Maurice pour le collége
-pouvait revenir, et ce n'est pas sans peine que je me décidai à ne pas
-faire de réserves. Éverard, Duteil et Rollinat me remontrèrent que
-tout pacte devait entraîner réconciliation de coeur et d'esprit; qu'il
-y allait de l'honneur de mon mari d'employer une part du revenu que je
-lui faisais à payer l'éducation de son fils; que Maurice était bien
-portant, travaillait passablement et paraissait habitué au régime
-universitaire; qu'il avait déjà douze ans, et que dans bien peu
-d'années la direction de ses idées et le choix de sa carrière
-appartiendraient fort peu à ses parens et beaucoup à lui-même; que
-dans tous les cas, sa passion pour moi ne devait guère m'inspirer
-d'inquiétudes, et que Mme Dudevant, la baronne, n'aurait pas beau jeu
-à vouloir m'enlever son coeur et sa confiance. C'étaient de très
-bonnes raisons, auxquelles je cédai pourtant à regret. J'avais le
-pressentiment d'une nouvelle lutte. On me disait en vain que
-l'éducation en commun était nécessaire, fortifiante pour le corps et
-pour l'esprit; il ne me semblait pas qu'elle convînt à Maurice, et je
-ne me trompais pas. Je cédai, craignant de prendre pour la science de
-l'instinct maternel une faiblesse de coeur dangereuse à l'objet de ma
-sollicitude. M. Dudevant ne paraissait vouloir élever aucune
-contestation sur l'emploi des vacances. Il promettait de m'envoyer
-Maurice aussitôt qu'elles seraient ouvertes, et il tint parole.
-
-J'embrassai l'excellente Élisa et sa famille, qui m'avaient si bien
-aimée à première vue, Agasta, qui, le matin de mon procès, avait été
-entendre la messe à mon intention, les beaux enfans de la maison et
-les braves amis qui m'avaient entourée d'une sollicitude fraternelle.
-Je partis pour Nohant, où je rentrai définitivement avec Solange le
-jour de Sainte-Anne, patronne du village. On dansait sous les grands
-ormes, et le son rauque et criard de la cornemuse, si cher aux
-oreilles qu'il a bercées dès l'enfance, eût pu me paraître d'un
-heureux augure.
-
-
-
-
-CHAPITRE CINQUIEME
-
- Voyage en Suisse.--Mme d'Agoult.--Son salon à l'hôtel de
- France.--Maurice tombe malade.--Luttes et chagrins.--Je
- l'emmène à Nohant.--Lettre de Pierret.--Je vais à Paris.--Ma
- mère malade.--Retour sur mes relations avec elle depuis mon
- mariage.--Ses derniers momens.--Pierret.--Je cours après
- Maurice.--Je cours après Solange.--La sous-préfecture de
- Nérac.--Retour à Nohant.--Nouvelles discussions.--Deux beaux
- enfans pour cinquante mille francs.--Travail, fatigue et
- vouloir.--Père et mère.
-
-
-Je n'avais pourtant pas conquis la moindre aisance. J'entrais, au
-contraire, je ne pouvais pas me le dissimuler, dans de grands
-embarras, par suite d'un mode de gestion qu'à plusieurs égards il me
-fallait changer, et de dettes qu'on laissait à ma charge sans
-compensation immédiate. Mais j'avais la maison de mes souvenirs pour
-abriter les futurs souvenirs de mes enfans. A-t-on bien raison de
-tenir tant à ces demeures pleines d'images douces et cruelles,
-histoire de votre propre vie, écrite sur tous les murs en caractères
-mystérieux et indélébiles, qui, à chaque ébranlement de l'âme, vous
-entourent d'émotions profondes ou de puériles superstitions? Je ne
-sais; mais nous sommes tous ainsi faits. La vie est si courte que
-nous avons besoin, pour la prendre au sérieux, d'en tripler la notion
-en nous-mêmes, c'est-à-dire de rattacher notre existence par la pensée
-à l'existence des parens qui nous ont précédés et à celle des enfans
-qui nous survivront.
-
-Au reste, je n'entrais pas à Nohant avec l'illusion d'une oasis
-finale. Je sentais bien que j'y apportais mon coeur agité et mon
-intelligence en travail.
-
-Liszt était en Suisse et m'engageait à venir passer quelque temps
-auprès d'une personne avec laquelle il m'avait fait faire connaissance
-et qu'il voyait souvent à Genève, où elle s'était établie pour quelque
-temps. C'était la comtesse d'Agoult, belle, gracieuse, spirituelle, et
-douée par-dessus tous ces avantages d'une intelligence supérieure.
-Elle m'appelait aussi d'une façon fort aimable, et je regardai ce
-voyage comme une diversion utile à mon esprit après les dégoûts de la
-vie positive où je venais de me plonger. C'était une très bonne
-promenade pour mes enfans et un moyen de les soustraire à l'étonnement
-de leur nouvelle position, en les éloignant des propos et commentaires
-qui, dans ce premier moment de révolution intérieure, pouvaient
-frapper leurs oreilles. Sitôt que les vacances me ramenèrent Maurice,
-je partis donc pour Genève avec lui, sa soeur et Ursule.
-
-Après deux mois de courses intéressantes et de charmantes relations
-avec mes amis de Genève, nous revînmes tous à Paris. J'y passai
-quelque temps en hôtel garni, ma mansarde du quai Malaquais étant à
-peu près tombée en ruines, et le propriétaire ayant expulsé ses
-locataires pour cause de réparations urgentes. J'avais quitté cette
-chère mansarde, déjà toute peuplée de mes songes décevans et de mes
-profondes tristesses, avec d'autant plus de regret que le
-rez-de-chaussée, mon atelier solitaire, sorti de ses décombres et
-redevenu un riche appartement, était occupé par une femme excellente,
-la belle duchesse de Caytus, mariée en secondes noces à M. Louis de
-Rochemur. Ils avaient deux petites filles adorables, et là où il y a
-des enfans il est facile de m'attirer. Je fus doucement retenue chez
-eux, malgré ma sauvagerie, par une sympathie réelle inspirée et
-partagée. Je les voyais donc très souvent, ce voisinage allant à mes
-habitudes sédentaires. Je n'avais que l'escalier à descendre. C'est
-chez eux que j'ai vu pour la première fois M. de Lamartine. J'y
-rencontrai aussi M. Berryer.
-
-A l'hôtel de France, où Mme d'Agoult m'avait décidée à demeurer près
-d'elle, les conditions d'existence étaient charmantes pour quelques
-jours. Elle recevait beaucoup de littérateurs, d'artistes et quelques
-hommes du monde intelligent. C'est chez elle ou par elle que je fis
-connaissance avec Eugène Sue, le baron d'Ekstein, Chopin, Mickiewicz,
-Nourrit, Victor Schoelcher, etc. Mes amis devinrent aussi les siens.
-Elle connaissait de son côté M. Lamennais, Pierre Leroux, Henri Heine,
-etc. Son salon improvisé dans une auberge était donc une réunion
-d'élite qu'elle présidait avec une grâce exquise, et où elle se
-trouvait à la hauteur de toutes les spécialités éminentes par
-l'étendue de son esprit et la variété de ses facultés à la fois
-poétiques et sérieuses.
-
-On faisait là d'admirable musique, et, dans l'intervalle, on pouvait
-s'instruire en écoutant causer. Elle voyait aussi Mme Marliani, notre
-amie commune, tête passionnée, coeur maternel, destinée malheureuse
-parce qu'elle voulut trop faire plier la vie réelle devant l'idéal de
-son imagination et les exigences de sa sensibilité.
-
-Ce n'est pas ici le lieu d'une appréciation détaillée des diverses
-sommités intellectuelles qu'à partir de cette époque j'ai plus ou
-moins abordées. Il me faudrait embrasser chacune d'elles dans une
-synthèse qui me détournerait trop quant à présent de ma propre
-histoire. Cela serait beaucoup plus intéressant, à coup sûr, et pour
-moi-même et pour les autres, mais j'approche de la limite qui m'est
-fixée, et je vois qu'il me reste, si Dieu me prête vie, beaucoup de
-riches sujets pour un travail futur et peut-être pour un meilleur
-livre.
-
-Je n'avais ni le moyen de vivre à Paris ni le goût d'une vie aussi
-animée, mais je fus forcée d'y passer l'hiver: Maurice tomba malade.
-Le régime du collége, auquel pendant une année il avait paru vouloir
-se faire, redevint tout à coup mortel pour lui, et, après de petites
-indispositions qui paraissaient sans gravité: les médecins
-s'aperçurent d'un commencement d'hypertrophie au coeur. Je me hâtai de
-l'emmener chez moi; je voulais l'emmener à Nohant; M. Dudevant, alors
-à Paris, s'y opposa. Je ne voulus pas lutter contre l'autorité
-paternelle, quelques droits que j'eusse pu faire valoir. Je devais
-avant tout à mon fils de ne pas lui enseigner la révolte. J'esperai
-vaincre son père par la douceur et lui faire toucher l'évidence.
-
-Cela fut très difficile pour lui et horriblement douloureux pour moi.
-Les personnes qui ont le bonheur de jouir d'une excellente santé ne
-croient pas facilement aux maux qu'elles ne connaissent point.
-J'écrivis à M. Dudevant, je le reçus, j'allai chez lui, je lui confiai
-Maurice de temps en temps pour qu'il s'assurât de sa maladie: il ne
-voulait rien entendre; il croyait à une conspiration de la tendresse
-maternelle excessive caressant la faiblesse et la paresse de
-l'enfance. Il se trompait cruellement. J'avais fait contre les pleurs
-de Maurice et contre mes propres terreurs tous les efforts possibles.
-Je voyais bien qu'en se soumettant l'enfant périssait. D'ailleurs, le
-proviseur refusait d'assumer sur lui la responsabilité de le
-reprendre. La méfiance de son père exaspérait la maladie de Maurice.
-Ce qui lui était le plus sensible, à lui qui n'avait jamais menti,
-c'était de pouvoir être soupçonné de mensonge. Chaque reproche sur sa
-pusillanimité, chaque doute sur la réalité de son mal, enfonçaient un
-aiguillon dans ce pauvre coeur malade. Il empirait visiblement, il
-n'avait plus de sommeil; il était quelquefois si faible qu'il me
-fallait le porter dans mes bras pour le coucher. Une consultation
-signée Levrault, médecin du collége Henri IV, Gaubert, Marjolin et
-Guersant (ces deux derniers m'étaient inconnus et ne pouvaient être
-soupçonnés de complaisance), ne convainquit pas M. Dudevant. Enfin,
-après quelques semaines de terreurs et de larmes, nous fûmes réunis
-l'un à l'autre pour toujours, mon enfant et moi. M. Dudevant voulut le
-garder toute une nuit chez lui pour se convaincre qu'il avait le
-délire et la fièvre. Il s'en convainquit si bien qu'il m'écrivit dès
-le matin de venir vite le chercher. J'y courus. Maurice, en me voyant,
-fit un cri, sauta pieds nus sur le carreau et vint se cramponner à
-moi. Il voulait s'en aller tout nu.
-
-Nous partîmes pour Nohant dès que la fièvre fut un peu calmée. J'étais
-effrayée de l'éloigner des soins de Gaubert, qui venait le voir trois
-fois par jour; mais Gaubert me criait de l'emmener. L'enfant avait le
-mal du pays. Dans ses songes agités, il criait, lui, _Nohant!
-Nohant!!_ d'une voix déchirante. C'était une idée fixe, il croyait que
-tant qu'il ne serait pas là son père viendrait le reprendre. «Cet
-enfant ne respire que par votre souffle, me disait Gaubert, vous êtes
-le médecin qu'il lui faut.»
-
-Nous fîmes le voyage en poste, à courtes journées, avec Solange.
-Maurice recouvra vite un peu de sommeil et d'appétit; mais un
-rheumatisme aigu dans tous les membres et de violentes douleurs de
-tête revinrent souvent l'accabler. Il passa le reste de l'hiver dans
-ma chambre, et pendant six mois nous ne nous quittâmes pas d'une
-heure. Son éducation classique dut être interrompue; il n'y avait
-aucun moyen de le remettre aux études du collége sans lui briser le
-cerveau.
-
-Mme d'Agoult vint passer chez moi une partie de l'année. Liszt,
-Charles Didier, Alexandre Rey et Bocage y vinrent aussi. Nous eûmes un
-été magnifique, et le piano du grand artiste fit nos délices. Mais à
-ce temps de soleil splendide, consacré à un travail paisible et à de
-doux loisirs, succédèrent des jours bien douloureux.
-
-Je reçus un jour, au milieu du dîner, une lettre de Pierret qui me
-disait: «Votre mère vient d'être envahie subitement par une maladie
-très grave. Elle le sent, et la terreur de la mort empire son mal. Ne
-venez pas avant quelques jours. Il nous faut ce temps-là pour la
-préparer à votre arrivée comme à une chose étrangère à sa maladie.
-Écrivez-lui comme si vous ignoriez tout, et inventez un prétexte pour
-venir à Paris. «Le lendemain il m'écrivait: «Tardez encore un peu,
-elle se méfie. Nous ne sommes pas sans espoir de la sauver.»
-
-Mme d'Agoult partait pour l'Italie. Je confiai Maurice à Gustave
-Papet, qui demeurait à une demi-lieue de Nohant: je laissai Solange à
-Mlle Rollinat, qui faisait son éducation à Nohant, et je courus chez
-ma mère.
-
-Depuis mon mariage, je n'avais plus de sujets immédiats de désaccord
-avec elle, mais son caractère agité n'avait pas cessé de me faire
-souffrir. Elle était venue à Nohant, et s'y était livrée à ses
-involontaires injustices, à ses inexplicables susceptibilités contre
-les personnes les plus inoffensives. Et pourtant, dès ce temps-là, à
-la suite d'explications sérieuses, j'avais pris enfin de l'ascendant
-sur elle. D'ailleurs, je l'aimais toujours avec une passion
-instinctive que ne pouvaient détruire mes trop justes sujets de
-plainte. Ma renommée littéraire produisait sur elle les plus étranges
-alternatives de joie et de colère. Elle commençait par lire les
-critiques malveillantes de certains journaux et leurs insinuations
-perfides sur mes principes et sur mes moeurs. Persuadée aussitôt que
-tout cela était mérité, elle m'écrivait ou accourait chez moi pour
-m'accabler de reproches, en m'envoyant ou m'apportant un ramassis
-d'injures qui, sans elle, ne fussent jamais arrivées jusqu'à moi. Je
-lui demandais alors si elle avait lu l'ouvrage incriminé de la sorte.
-Elle ne l'avait jamais lu avant de le condamner. Elle se mettait à le
-lire après avoir protesté qu'elle ne l'ouvrirait pas. Alors, tout
-aussitôt, elle s'engouait de mon oeuvre avec l'aveuglement qu'une mère
-peut y mettre, elle déclarait la chose sublime et les critiques
-infâmes: et cela recommençait à chaque nouvel ouvrage.
-
-Il en était ainsi de toutes choses à tous les momens de ma vie.
-Quelque voyage ou quelque séjour que je fisse, quelque personne,
-vieille ou jeune, homme ou femme, qu'elle rencontrât chez moi, quelque
-chapeau que j'eusse sur la tête ou quelque chaussure que j'eusse aux
-pieds, c'était une critique, une tracasserie incessante qui dégénérait
-en querelle sérieuse et en reproches véhémens, si je ne me hâtais,
-pour la satisfaire, de lui promettre que je changerais de projets, de
-connaissances et d'habillemens à sa guise. Je n'y risquais rien,
-puisqu'elle oubliait dès le lendemain le motif de son dépit. Mais il
-fallait beaucoup de patience pour affronter, à chaque entrevue, une
-nouvelle bourrasque impossible à prévoir. J'avais de la patience, mais
-j'étais mortellement attristée de ne pouvoir retrouver son esprit
-charmant et ses élans de tendresse qu'à travers des orages perpétuels.
-
-Elle demeurait depuis plusieurs années boulevard Poissonnière, no 6,
-dans une maison qui a disparu pour faire place à la maison du pont de
-fer. Elle y vivait presque toujours seule, ne pouvant garder huit
-jours une servante. Son petit appartement était toujours rangé par
-elle, nettoyé avec un soin minutieux, orné de fleurs, et brillant de
-jour ou de soleil. Elle logeait en plein midi et tenait sa fenêtre
-ouverte en été, à la chaleur, à la poussière et au bruit du boulevard,
-n'ayant jamais Paris assez dans sa chambre. «Je suis Parisienne dans
-l'âme, disait-elle. Tout ce qui rebute les autres de Paris me plaît et
-m'est nécessaire. Je n'y ai jamais trop chaud, ni trop froid. J'aime
-mieux les arbres poudreux du boulevard et les ruisseaux noirs qui les
-arrosent que toutes vos forêts où l'on a peur, et toutes vos rivières
-où l'on risque de se noyer. Les jardins ne m'amusent plus, ils me
-rappellent trop les cimetières. Le silence de la campagne m'effraie et
-m'ennuie. Paris me fait l'effet d'être toujours en fête, et ce
-mouvement que je prends pour de la gaîté m'arrache à moi-même. Vous
-savez bien que le jour où il me faudra réfléchir, je mourrai.» Pauvre
-mère, elle réfléchissait beaucoup dans ses derniers jours!
-
-Bien que plusieurs de mes amis, témoins de ses emportemens ou de ses
-malices contre moi, me reprochassent d'être trop faible de coeur
-envers elle, je ne pouvais me défendre d'une vive émotion chaque fois
-que j'allais la voir. Quelquefois je passais sous sa fenêtre, et je
-grillais de monter chez elle; puis je m'arrêtais, effrayée de
-l'algarade qui m'y attendait peut-être; mais je succombais presque
-toujours, et lorsque j'avais eu la fermeté de rester une semaine sans
-la voir, je partais avec une secrète impatience d'arriver. J'observais
-en moi la force de cet instinct de la nature, à l'étrange oppression
-que j'éprouvais en voyant la porte de sa maison. C'était une petite
-grille donnant sur un escalier qu'il fallait descendre. Au bas
-demeurait un marchand de fontaines qui remplissait, je crois, les
-fonctions de portier, car de la boutique quelque voix me criait
-toujours: «Elle y est, montez!» On traversait une petite cour et on
-montait un étage, puis on suivait un couloir, et on montait encore
-trois autres étages. Cela donnait le temps de la réflexion, et la
-réflexion me revenait toujours dans ce couloir sombre, où je me
-disais: «Voyons, quelle figure m'attend là-haut? Bonne ou mauvaise?
-Souriante ou bouleversée? Que pourra-t-elle inventer aujourd'hui pour
-se fâcher?»
-
-Mais je me rappelais le bon accueil qu'elle savait me faire quand je
-la surprenais dans une bonne disposition. Quel doux cri de joie, quel
-brillant regard, quel tendre baiser maternel! Pour cette exclamation,
-pour ce regard et pour ce baiser, je pouvais bien affronter deux
-heures d'amertume. Alors l'impatience me prenait, je trouvais
-l'escalier insupportable, je le franchissais rapidement; j'arrivais
-plus émue encore qu'essoufflée, et mon coeur battait à se rompre au
-moment où je tirais la sonnette. J'écoutais à travers la porte, et
-déjà je savais mon sort, car lorsqu'elle était de bonne humeur, elle
-reconnaissait ma manière de sonner, et je l'entendais s'écrier en
-mettant la main sur la serrure: «Ah! c'est mon Aurore!»--mais si elle
-était dans des idées noires, elle ne reconnaissait pas mon bruit, ou,
-ne voulant pas dire qu'elle l'avait reconnu, elle criait: «_Qui est
-là?_»
-
-Ce _Qui est là?_ me tombait comme une pierre sur la poitrine, et il
-fallait quelquefois bien du temps avant qu'elle voulût s'expliquer ou
-qu'elle pût se calmer. Enfin, quand j'avais arraché un sourire, ou
-quand Pierret arrivait bien disposé à prendre mon parti, l'explication
-violente tournait en gaîté, et je l'emmenais dîner au restaurant et
-passer la soirée au spectacle. Elle appelait cela une partie de
-plaisir, et elle s'amusait comme dans sa jeunesse. Elle était alors si
-charmante qu'il fallait tout oublier.
-
-Mais en certains jours il était impossible de s'entendre. C'était
-justement quelquefois ceux où l'accueil avait été le plus riant, où le
-coup de sonnette avait éveillé l'accent le plus tendre. Il lui
-passait par la tête de me retenir pour me taquiner, et comme je voyais
-venir l'orage, je m'esquivais, lassée ou froissée, redescendant tous
-les escaliers avec autant d'impatience que je les avais montés.
-
-Pour donner une idée de ces étranges querelles de sa part, il me
-suffira de raconter celle-ci, qui prouve, entre toutes les autres,
-combien son coeur était peu complice des voyages de son imagination.
-
-J'avais au bras un bracelet de cheveux de Maurice, blonds, nuancés,
-soyeux, enfin d'un ton et d'une finesse à ne pas douter qu'ils eussent
-appartenu à la tête d'un petit enfant. On venait d'exécuter Alibaud,
-et ma mère avait entendu dire qu'il avait de longs cheveux. Je n'ai
-jamais vu Alibaud, j'ai ouï dire qu'il était très brun; mais ne
-voilà-t-il pas que ma pauvre mère, qui avait la tête toute remplie de
-ce drame, s'imagine que ce bracelet est de sa chevelure! «La preuve,
-me dit-elle, c'est que ton ami Charles Ledru a plaidé la cause de
-l'assassin.» A cette époque, je ne connaissais pas Charles Ledru, pas
-même de vue; mais il n'y eut aucun moyen de la dissuader. Elle voulait
-me faire jeter au feu ce cher bracelet, qui était toute la toison
-dorée du premier âge de Maurice, et qu'elle m'avait vu dix fois au
-bras sans y faire attention. Je fus obligée de me sauver pour
-l'empêcher de me l'arracher. Je me sauvais souvent en riant; mais,
-tout en riant, je sentais de grosses larmes tomber sur mes joues. Je
-ne pouvais m'habituer à la voir irritée et malheureuse dans ces momens
-où j'allais lui porter tout mon coeur: mon coeur souvent navré de
-quelque amertume secrète qu'elle n'eût probablement pas su comprendre,
-mais qu'une heure de son amour eût pu dissiper.
-
-La première lettre que j'avais écrite en prenant la résolution de
-lutter judiciairement contre mon mari avait été pour elle. Son élan
-vers moi fut alors spontané, complet, et ne se démentit plus. Dans les
-voyages que je fis à Paris durant cette lutte, je la trouvai toujours
-parfaite. Il y avait donc près de deux ans que ma pauvre petite mère
-était redevenue pour moi ce qu'elle avait été dans mon enfance. Elle
-tournait un peu ses taquineries vers Maurice, qu'elle eût voulu
-gouverner à sa guise et qui résistait un peu plus que je n'aurais
-voulu. Mais elle l'adorait quand même, et j'avais besoin de la voir se
-livrer à ces petites frasques pour ne pas m'inquieter de ce doux
-changement survenu en elle à mon égard. Il y avait des momens où je
-disais à Pierret: «Ma mère est adorable maintenant, mais je la trouve
-moins vive et moins gaie. Êtes-vous sûr qu'elle ne soit pas
-malade?--Eh non, me répondait-il; elle est mieux portante, au
-contraire. Elle a enfin passé l'âge où on se ressent encore d'une
-grande crise, et à présent la voilà comme elle était dans sa
-jeunesse, aussi aimable et presque aussi belle.» C'était la vérité.
-Quand elle était un peu parée, et elle s'habillait à ravir, on la
-regardait encore passer sur le boulevard, incertain de son âge et
-frappé de la perfection de ses traits.
-
-Au moment où, appelée par cette terrible nouvelle de la fin prochaine
-de ma mère, j'arrivais à Paris à la fin de juillet, les derniers
-bulletins m'avaient laissé pourtant grande espérance. J'accours, je
-descends l'escalier du boulevard, et je suis arrêtée par le marchand
-de fontaines, qui me dit: «Mais madame Dupin n'est plus ici!» Je crus
-que c'était une manière de m'annoncer sa mort, et la fenêtre ouverte,
-que j'avais prise pour un bon augure, me revint à l'esprit comme le
-signe d'un éternel départ. «Tranquillisez-vous, me dit cet homme, elle
-ne va pas plus mal. Elle a voulu aller se faire soigner dans une
-maison de santé pour avoir moins de bruit et un jardin. M. Pierret a
-dû vous l'écrire.»
-
-La lettre de Pierret ne m'était pas parvenue. Je courus à l'adresse
-qu'on m'indiquait, m'imaginant trouver ma mère en convalescence,
-puisqu'elle se préoccupait de la jouissance d'un jardin.
-
-Je la trouvai dans une affreuse petite chambre sans air, couchée sur
-un grabat et si changée que j'hésitai à la reconnaître: elle avait
-cent ans. Elle jeta ses bras à mon cou en me disant: «Ah! me voilà
-sauvée: tu m'apportes la vie!» Ma soeur, qui était auprès d'elle,
-m'expliqua tout bas que le choix de cet affreux domicile était une
-fantaisie de malade, et non une nécessité. Notre pauvre mère
-s'imaginant, dans ses heures de fièvre, qu'elle était environnée de
-voleurs, cachait un sac d'argent sous son oreiller et ne voulait pas
-habiter une meilleure chambre dans la crainte de révéler ses
-ressources à ces brigands imaginaires.
-
-Il fallut entrer dans sa fantaisie un instant; mais, peu à peu, j'en
-triomphai. La maison de santé était belle et vaste. Je louai le
-meilleur appartement sur le jardin, et dès le lendemain elle consentit
-à y être transportée. Je lui amenai mon cher Gaubert, dont la douce et
-sympathique figure lui plut, et qui réussit à lui persuader de suivre
-ses prescriptions. Mais il m'emmena ensuite au jardin pour me dire:
-«Ne vous flattez pas, elle ne peut pas guérir; le foie est
-affreusement tuméfié. La crise des douleurs atroces est passée. Elle
-va mourir sans souffrance. Vous ne pouvez que retarder un peu le
-moment fatal par des soins moraux. Quant aux soins physiques, faites
-absolument tout ce qu'elle voudra. Elle n'a pas la force de vouloir
-rien qui lui soit précisément nuisible. Mon rôle, à moi, est de lui
-prescrire des choses insignifiantes et d'avoir l'air de compter sur
-leur efficacité. Elle est impressionnable comme un enfant. Occupez son
-esprit de l'espoir d'une prochaine guérison. Qu'elle parte doucement
-et sans en avoir conscience. Puis il ajouta avec sa sérénité
-habituelle, lui qui était frappé à mort aussi, et qui le savait bien,
-quoiqu'il le cachât pieusement à ses amis: «Mourir n'est pas un mal!»
-
-Je prévins ma soeur, et nous n'eûmes plus qu'une pensée, celle de
-distraire et d'endormir les prévisions de notre pauvre malade. Elle
-voulut se lever et sortir. «C'est dangereux, nous dit Gaubert, elle
-peut expirer dans vos bras; mais retenir son corps dans une inaction
-que son esprit ne peut accepter est plus dangereux encore. Faites ce
-qu'elle désire.»
-
-Nous habillâmes notre pauvre mère et la portâmes dans une voiture de
-remise. Elle voulut aller aux Champs-Élysées. Là, elle fut un instant
-ranimée par le sentiment de la vie qui s'agitait autour d'elle. «Que
-c'est beau, nous disait-elle, ces voitures qui font du bruit, ces
-chevaux qui courent, ces femmes en toilette, ce soleil, cette
-poussière d'or! On ne peut pas mourir au milieu de tout cela! non! à
-Paris on ne meurt pas!» Son oeil était encore brillant et sa voix
-pleine. Mais, en approchant de l'arc de triomphe, elle nous dit en
-redevenant pâle comme la mort: «Je n'irai pas jusque-là. J'en ai
-assez.» Nous fûmes épouvantées, elle semblait prête à exhaler son
-dernier souffle. Je fis arrêter la voiture. La malade se ranima.
-«Retournons, me dit-elle; un autre jour nous irons jusqu'au bois de
-Boulogne.»
-
-Elle sortit encore plusieurs fois. Elle s'affaiblissait visiblement,
-mais la crainte de la mort s'évanouissait. Les nuits étaient mauvaises
-et troublées par la fièvre et le délire: mais le jour elle semblait
-renaître. Elle avait envie de manger de tout; ma soeur s'inquiétait de
-ses fantaisies et me grondait de lui apporter tout ce qu'elle
-demandait. Je grondais ma soeur de songer seulement à la contredire,
-et elle se rassurait, en effet, en voyant notre pauvre malade,
-entourée de fruits et de friandises, se réjouir en les regardant, en
-les touchant et en disant: «J'y goûterai tout à l'heure.» Elle n'y
-goûtait même pas. Elle en avait joui par les yeux.
-
-Nous la descendions au jardin, et là, sur un fauteuil, au soleil, elle
-tombait dans la rêverie, et même dans la méditation. Elle attendait
-d'être seule avec moi pour me dire ce qu'elle pensait. «Ta soeur est
-dévote, me disait-elle, et moi je ne le suis plus du tout depuis que
-je me figure que je vais mourir. Je ne veux pas voir la figure d'un
-prêtre, entends-tu bien! Je veux, si je dois partir, que tout soit
-riant autour de moi. Après tout, pourquoi craindrais-je de me trouver
-devant Dieu? Je l'ai toujours aimé.» Et elle ajoutait avec une
-vivacité naïve: «_Il pourra bien me reprocher tout ce qu'il voudra,
-mais de ne pas l'avoir aimé, cela, je l'en défie!_»
-
-Soigner et consoler ma mère mourante ne me fut pas accordé sans lutte
-et sans distraction par le destin qui me poursuivait. Mon frère, qui
-agissait de la manière la plus étrange et la plus contradictoire du
-monde, m'écrivit: «Je t'avertis, à l'insu de ton mari, qu'il va partir
-pour Nohant afin de t'enlever Maurice. Ne me trahis pas, cela me
-brouillerait avec lui. Mais je crois devoir te mettre en garde contre
-ses projets. C'est à toi de savoir si ton fils est réellement trop
-faible pour rentrer au collége.»
-
-Certes, Maurice était hors d'état de rentrer au collége, et je
-craignais, sur ses nerfs ébranlés, l'effet d'une surprise douloureuse
-et d'une explication vive avec son père.
-
-Je ne pouvais quitter ma mère. Un de mes amis prit la poste, courut à
-Ars, et conduisit Maurice à Fontainebleau, où j'allai, sous un nom
-supposé, l'installer dans une auberge. L'ami qui s'était chargé de me
-l'amener voulut bien rester près de lui pendant que je revenais auprès
-de ma malade.
-
-J'arrivai à la maison de santé à sept heures du matin. J'avais voyagé
-la nuit pour gagner du temps. Je vis la fenêtre ouverte. Je me
-rappelai celle du boulevard, et je sentis que tout était fini. J'avais
-embrassé ma mère l'avant-veille pour la dernière fois, et elle m'avait
-dit: «Je me sens très bien, et j'ai à présent les idées les plus
-agréables de toute ma vie. Je me mets à aimer la campagne, que je ne
-pouvais pas souffrir. Cela m'est venu dans ces derniers temps, en
-coloriant des lithographies pour m'amuser. C'était une belle vue de
-Suisse, avec des arbres, des montagnes, des chalets, des vaches et des
-cascades. Cette image-là me revient toujours, et je la vois bien plus
-belle qu'elle n'était. Je la vois même plus belle que la nature. Quand
-je ferme les yeux, je vois des paysages dont tu n'as pas d'idée, et
-que tu ne pourrais pas décrire; c'est trop beau, c'est trop grand! Et
-cela change à toute minute pour devenir toujours plus beau. Il faudra
-que j'aille à Nohant faire des grottes et des cascades dans le petit
-bois. A présent que Nohant n'appartient plus qu'à toi, je m'y plairai.
-Tu vas partir dans une quinzaine, n'est-ce pas? Eh bien, je veux m'en
-aller avec toi.
-
-Ce jour-là il faisait une chaleur écrasante, et Gaubert nous avait
-dit: «Tâchez qu'elle ne veuille pas sortir en voiture, à moins qu'il
-ne pleuve.» La chaleur redoublant, j'avais fait semblant d'aller
-chercher une voiture, et j'étais rentrée disant qu'il était impossible
-d'en trouver.--«Au fait, cela m'est égal, avait-elle dit. Je me sens
-si bien que je n'ai plus envie de me déranger. Va-t'en voir Maurice.
-Quand tu reviendras, je suis sûre que tu me trouveras guérie.
-
-Le lendemain, elle avait été parfaitement tranquille. A cinq heures de
-l'après-midi, elle avait dit à ma soeur: «Coiffe-moi, je voudrais
-être bien coiffée.» Elle s'était regardée au miroir, elle avait
-souri. Sa main avait laissé retomber le miroir, et son âme s'était
-envolée. Gaubert m'avait écrit sur-le-champ, mais je m'étais croisée
-avec sa lettre. J'arrivais pour la trouver _guérie_ en effet, guérie
-de l'effroyable fatigue et de la tâche cruelle de vivre en ce monde.
-
-Pierret ne pleura pas. Comme Deschartres auprès du lit de mort de ma
-grand'mère, il semblait ne pas comprendre qu'on pût se séparer pour
-jamais. Il l'accompagna le lendemain au cimetière et revint en riant
-aux éclats. Puis il cessa brusquement de rire et fondit en larmes.
-
-Pauvre excellent Pierret! Il ne se consola jamais. Il retourna au
-Cheval blanc, à sa bière et à sa pipe. Il fut toujours gai, brusque,
-étourdi, bruyant. Il vint me voir à Nohant l'année suivante. C'était
-toujours le même Pierret à la surface. Mais, tout d'un coup, il me
-disait: «Parlons donc un peu de votre mère! Vous souvenez-vous?...» et
-alors il se remémorait tous les détails de sa vie, toutes les
-singularités de son caractère, toutes les vivacités dont il avait été
-la victime volontaire, et il citait ses mots, il rappelait ses
-inflexions de voix, il riait de tout son coeur; et puis il prenait son
-chapeau et s'en allait sur une plaisanterie. Je le suivais de près,
-voyant bien l'excitation nerveuse qui l'emportait, et je le trouvais
-sanglotant dans un coin du jardin.
-
-Aussitôt après la mort de ma mère, je retournai à Fontainebleau, où
-je passai quelques jours tête à tête avec Maurice. Il se portait bien,
-la chaleur avait dissipé les rhumatismes. Gaubert, qui vint l'y voir,
-ne le trouvait cependant pas guéri. Le coeur avait encore des
-battemens irréguliers. Il fallait la continuation du régime,
-l'exercice continuel et pas la moindre fatigue d'esprit. Nous nous
-levions avec le jour et nous partions jusqu'à la nuit sur de petits
-chevaux de louage, tous deux seuls, allant à la découverte dans cette
-admirable forêt pleine de sites imprévus, de productions variées, de
-fleurs splendides et de papillons merveilleux pour mon jeune
-naturaliste, qui pouvait se livrer à l'observation et à la chasse en
-attendant l'étude. Il avait le goût de cette science et celui du
-dessin depuis qu'il était au monde. C'était un préservatif contre
-l'ennui d'une inaction forcée que de jouir de la nature comme il
-savait déjà en jouir.
-
-Mais à peine étais-je remise de la crise qui venait de m'ébranler,
-qu'une alerte nouvelle vint me surprendre. M. Dudevant avait été en
-Berry, et n'y trouvant pas Maurice, il avait emmené Solange.
-
-Comment avait-il pu s'imaginer que j'avais soustrait Maurice à sa
-velléité de le reprendre, pour lui jouer un mauvais tour? Je ne
-prétendais le lui cacher que le temps nécessaire pour laisser passer
-la mauvaise disposition que mon frère m'avait signalée. J'espérais
-toujours arriver à ce à quoi je suis arrivée plus tard, à m'entendre
-avec lui sur ce qui était avantageux, nécessaire à l'éducation et à la
-santé de notre fils. Qu'au lieu d'aller le chercher en Berry
-mystérieusement et en mon absence, il me l'eût réclamé ouvertement, je
-l'aurais soumis devant lui à l'examen de médecins choisis par lui, et
-il se fût convaincu de l'impossibilité de le remettre au collége.
-
-Quoi qu'il en soit, il crut tirer une vengeance légitime de ce qui
-n'était chez moi qu'une inquiétude irrésistible, de ce qui à ses yeux
-fut un désir de le blesser. Quand l'âme est aigrie, elle se croit
-fondée à avoir les torts qu'elle suppose aux autres.
-
-Jamais M. Dudevant n'avait témoigné le moindre désir d'avoir Solange
-près de lui. Il avait coutume de dire: «Je ne me mêle pas de
-l'éducation des filles, je n'y entends rien.» S'entendait-il davantage
-à celle des garçons? Non, il avait trop de rigidité dans la volonté
-pour supporter les inconséquences sans nombre, les langueurs et les
-entraînemens de l'enfance. Il n'a jamais aimé la contradiction, et
-qu'est ce qu'un enfant, sinon la contradiction vivante de toutes les
-prévisions et intentions paternelles? D'ailleurs, ses instincts
-militaires ne le portaient pas à s'amuser de ce que l'enfance a
-d'ennuyeux et d'impatientant pour toute autre indulgence que celle
-d'une mère.
-
-Il n'avait donc d'autre projet à l'égard de Maurice que celui d'en
-faire un collégien et plus tard un militaire, et en enlevant Solange
-il n'avait pas d'autre intention, il me l'a dit lui-même ensuite, que
-celle de me la faire chercher.
-
-J'aurais dû me le dire à moi-même et me tranquilliser; mais les
-circonstances de cet enlèvement se présentèrent à mon esprit d'une
-manière poignante, et, dans la réalité, elles avaient été plus
-dramatiques que de besoin. La gouvernante avait été frappée et ma
-pauvre petite, épouvantée, avait été emmenée de force en poussant des
-cris dont toute la maison était encore consternée. Solange n'avait
-pourtant pas été prévenue par moi contre son père, comme il se
-l'imaginait. Pendant la lutte avec Marie-Louise Rollinat et madame
-Rollinat la mère, qui se trouvait là, elle s'était jetée aux genoux de
-son père en criant: «Je t'aime, mon papa, je t'aime, ne m'emmène pas!»
-La pauvre enfant, ne sachant rien, ne comprenait rien.
-
-Les lettres qui me racontaient cette nouvelle aventure me donnèrent la
-fièvre. Je courus à Paris, je confiai Maurice à mon ami M. Louis
-Viardot, j'allai trouver le ministre, je me mis en règle; je me fis
-accompagner d'un autre ami et du maître clerc de mon avoué, M.
-Vincent, un excellent jeune homme, plein de coeur et de zèle,
-aujourd'hui avocat. Je partis en poste, courant jour et nuit vers
-Guillery. Pendant ces deux journées de préparatifs, le ministre, M.
-Barthe, avait eu l'obligeance de faire jouer le télégraphe: je savais
-où était ma fille.
-
-Madame Dudevant était morte un mois auparavant. Elle n'avait pu
-frustrer mon mari de l'héritage de son père. Elle lui laissait
-quelques charges qui lui valurent une douzaine de procès et la terre
-de Guillery, dont il avait déjà pris possession. Que Dieu fasse paix à
-cette malheureuse femme! Elle avait été bien coupable envers moi, bien
-plus que je ne veux le dire. Faisons grâce aux morts! Ils deviennent
-meilleurs, je l'espère, dans un monde meilleur. Si les justes
-ressentiments de celui-ci peuvent leur en retarder l'accès, il y a
-longtemps que j'ai crié: «Ouvrez-lui, mon Dieu.»
-
-Et que savons-nous du repentir au lendemain de la mort? Les orthodoxes
-disent qu'un instant de contrition parfaite peut laver l'âme de toutes
-ses souillures, même au seuil de l'éternité. Je le crois avec eux:
-mais pourquoi veulent-ils qu'aussitôt après la séparation de l'âme et
-du corps, cette douleur du péché, cette expiation suprême, cesse
-d'être possible? Est-ce que l'âme a perdu, selon eux, sa lumière et sa
-vie en montant vers le tribunal où Dieu l'appelle pour la juger? Ils
-ne sont point conséquents, ces catholiques qui regardent la misérable
-épreuve de cette vie comme définitive, puisqu'ils admettent un
-purgatoire où l'on pleure, où l'on se repent, où l'on prie.
-
-J'arrivai à Nérac, je courus chez le sous-préfet, M. Haussmann,
-aujourd'hui préfet de la Seine. Je ne me rappelle pas s'il était déjà
-le beau-frère de mon digne ami M. Artaud. Ce dernier a épousé sa
-soeur. Je sais que j'allai lui demander aide et protection, et qu'il
-monta sur-le-champ dans ma voiture pour courir à Guillery, qu'il me
-fit rendre ma fille sans bruit et sans querelle, qu'il nous ramena à
-la sous-préfecture avec mes compagnons de voyage, et qu'il ne voulut
-pas nous permettre de retourner à l'auberge, ni de partir avant deux
-jours de repos, de paisibles promenades sur la jolie rivière de Beïse
-et le long des rives où la tradition place les jeunes amours de
-Florette et de Henri IV. Il me fit dîner avec d'anciens amis que je
-fus heureuse de retrouver, et je me souviens que l'on causa beaucoup
-philosophie, terrain neutre en comparaison de celui de la politique,
-où le jeune fonctionnaire ne se fût pas trouvé d'accord avec nous.
-C'était un esprit sérieux, avide de creuser le problème général; mais
-un savoir-vivre exquis l'empêcha de soulever aucune question délicate.
-
-Je me souviens aussi que j'étais si peu versée dans la philosophie
-moderne à cette époque, que j'écoutai sans trouver rien à dire, et
-qu'au retour je disais à mon compagnon de route: «Vous avez discuté
-avec M. Haussmann sur des matières où je n'entends rien du tout. Je
-n'ai, par rapport aux choses présentes, que des sentiments et des
-instincts. La science des idées nouvelles a des formules qui me sont
-étrangères et que je n'apprendrai probablement jamais. Il est trop
-tard. J'appartiens par l'esprit à une génération qui a déjà fait son
-temps.» Il m'assura que je me trompais et que, quand j'aurais mis le
-pied dans un certain cercle de discussion, je ne pourrais plus m'en
-arracher. Il se trompait aussi un peu, mais il est certain que je ne
-devais pas tarder à m'y intéresser vivement.
-
-Huit mois se passèrent encore avant que j'eusse la tranquillité
-nécessaire à ce genre d'études.
-
-M. Dudevant ayant hérité d'un revenu qu'il avouait être de 1,200 fr.
-et qui devait bientôt augmenter du double, il ne me semblait pas juste
-qu'il continuât à jouir de la moitié du mien. Il en jugea autrement,
-et il fallut discuter encore. Je ne me serais pas donné tant de peine
-pour une question d'argent, si j'avais pu être certaine de suffire à
-l'éducation de mes deux enfants. Mais le travail littéraire est si
-éventuel, que je ne voulais pas soumettre leur existence aux chances
-de mon métier: banqueroute d'éditeurs, banqueroute de succès ou de
-santé. Je voulais amener mon mari à ne plus s'occuper de Maurice, et
-il y paraissait disposé. Puisqu'il se croyait trop gêné pour payer son
-entretien sans mon aide, je lui proposai de m'en charger moi-même, et
-il accepta enfin cette solution par un contrat définitif, en 1838. Il
-me fit demander une somme de cinquante mille francs moyennant laquelle
-il me rendit la jouissance de l'hôtel de Narbonne, patrimoine de mon
-père, et celle beaucoup plus précieuse de garder et gouverner mes deux
-enfants comme je l'entendrais. Je vendis le coupon de rente qui avait
-constitué en partie la pension de ma mère; nous signâmes cet échange,
-enchantés l'un et l'autre de notre lot[22].
-
- [22] Depuis ce temps nous n'avons eu ensemble que de bons
- rapports. Il est venu à Nohant pour le mariage de ma fille.
-
-Quant à l'argent, le mien ne valait pas grand'chose, en égard au
-présent. Le collége de Narbonne, maison historique fort vieille, avait
-été si peu entretenu et réparé, qu'il me fallut y dépenser près de
-cent mille francs pour le remettre en bon rapport. Je travaillai dix
-ans pour payer cette somme et faire de cette maison la dot de ma
-fille.
-
-Mais, au milieu des grands embarras que me suscitèrent mes petites
-propriétés, je ne perdis pas courage. J'étais devenue à la fois père
-et mère de famille. C'est beaucoup de fatigue et de souci quand
-l'héritage n'y suffit pas, et qu'il faut exercer une industrie
-absorbante, comme l'est celle d'écrire pour le public. Je ne sais ce
-que je serais devenue si je n'avais pas eu, avec la faculté de
-veiller beaucoup, l'amour de mon art qui me ranimait à toute heure. Je
-commençai à l'aimer le jour où il devint pour moi, non plus une
-nécessité personnelle, mais un devoir austère. Il m'a, non pas
-consolée, mais distraite de bien des peines, et arrachée à bien des
-préoccupations.
-
-Mais que de préoccupations diverses, pour une tête sans grande variété
-de ressources, que ces extrêmes de la vie dont il fallut m'occuper
-simultanément dans ma petite sphère! Le respect de l'art, les
-obligations d'honneur, le soin moral et physique des enfants qui passe
-toujours avant le reste, le détail de la maison, les devoirs de
-l'amitié, de l'assistance et de l'obligeance! Combien les journées
-sont courtes pour que le désordre ne s'empare pas de la famille, de la
-maison, des affaires ou de la cervelle! J'y ai fait de mon mieux, et
-je n'y ai fait que ce qui est possible à la volonté et à la foi. Je
-n'étais pas secondée par une de ces merveilleuses organisations qui
-embrassent tout sans effort et qui vont sans fatigue du lit d'un
-enfant malade à une consultation judiciaire, et d'un chapitre de roman
-à un registre de comptabilité. J'avais donc dix fois, cent fois plus
-de peine qu'il n'y paraissait. Pendant plusieurs années je ne
-m'accordai que quatre heures de sommeil; pendant beaucoup d'autres
-années je luttai contre d'atroces migraines jusqu'à tomber en
-défaillance sur mon travail, et toutes choses n'allèrent pourtant pas
-toujours au gré de mon zèle et de mon dévouement.
-
-D'où je conclus que le mariage doit être rendu aussi indissoluble que
-possible; car, pour mener une barque aussi fragile que la sécurité
-d'une famille sur les flots rétifs de notre société, ce n'est pas trop
-d'un homme et d'une femme, un père et une mère se partageant la tâche,
-chacun selon sa capacité.
-
-Mais l'indissolubilité du mariage n'est possible qu'à la condition
-d'être volontaire, il faut la rendre possible.
-
-Si, pour sortir de ce cercle vicieux, vous trouvez autre chose que la
-religion de l'égalité de droits entre l'homme et la femme, vous aurez
-fait une belle découverte.
-
-
-
-
-CHAPITRE SIXIEME.
-
- Mort d'Armand Carrel.--M. Émile de Girardin.--Résumé sur
- Éverard.--Départ pour Majorque.--Frédéric Chopin.--La
- Chartreuse de Valdemosa.--Les préludes.--Jour de
- pluie.--Marseille. Le docteur Cauvières.--Course en mer jusqu'à
- Gènes.--Retour à Nohant.--Maurice malade et guéri.--Le 12 mai
- 1839.--Armand Barbès.--Son erreur et sa sublimité.
-
-
-Deux circonstances portent ma pensée, en cet endroit de mon récit, sur
-deux des hommes les plus remarquables de notre temps. Ces deux
-à-propos sont la mort de Carrel, qui eut lieu presque le même jour que
-mon procès à Bourges, en 1836, et la question du mariage, que je viens
-d'effleurer à propos de ma propre histoire. C'est de M. Émile de
-Girardin qu'il s'agit. M. de Girardin journaliste, M. de Girardin
-législateur, dirai-je M. de Girardin politique et philosophique? Le
-titre de journaliste embrasse peut-être tous les autres.
-
-Jusqu'à ce jour, le dix-neuvième siècle a eu deux grands journalistes,
-Armand Carrel, Émile de Girardin. Par une mystérieuse et poignante
-fatalité, l'un a tué l'autre, et, chose plus frappante encore, le
-vainqueur de ce déplorable combat, jeune alors et en apparence
-inférieur au vaincu sous le rapport de l'étendue du talent, est arrivé
-à le dépasser de toute l'étendue du progrès qui s'est accompli dans
-les idées générales et qui s'est fait en lui-même. Si Carrel eût vécu,
-eût-il subi la loi de ce progrès? Espérons-le; mais soyons sans
-prévention, et avouons que, fût-il resté ce qu'il était à la veille de
-sa mort, il nous paraîtrait, je parle à ceux qui voient comme moi,
-singulièrement arriéré.
-
-Émile de Girardin ne s'est pas arrêté dans sa marche, bien qu'il ait
-paru, qu'il ait peut-être été emporté par des courants contraires en
-de certains élans de sa ligne ascendante.
-
-Si bien que, sans dire une énormité, ni chercher un paradoxe, on
-pourrait entrevoir un incompréhensible dessein de la Providence, non
-pas dans ce fait douloureux et à jamais regrettable de la mort de
-Carrel, mais dans cet héritage de son génie recueilli précisément par
-son adversaire consterné.
-
-Quel eût été le rôle de Carrel en 1848? Cette question s'est souvent
-posée dans nos esprits à cette époque. Mes souvenirs me le
-présentaient comme l'ennemi né du socialisme. Les souvenirs de mes
-amis combattaient le mien, et la fin de nos commentaires était
-qu'ayant un grand coeur, il aurait pu être illuminé de quelque grande
-lumière.
-
-Mais il est certain qu'en 1847 Émile de Girardin était, relativement
-au mouvement accompli dans les esprits et dans le sien propre depuis
-dix ans, ce qu'était Armand Carrel dix ans auparavant.
-
-Il l'a dépassé depuis, relativement et réellement: il l'a immensément
-dépassé.
-
-Ce n'est pas un vain parallèle que je veux établir ici entre deux
-caractères très-opposés dans leurs instincts et deux talents
-très-différents dans leurs manières. C'est un rapprochement qui me
-frappe, qui m'a frappée souvent et qui me semble amené par la fatalité
-des situations.
-
-Carrel, sous la république se fût prononcé pour la présidence, à moins
-que Carrel n'eût bien changé! Carrel eût peut-être été président de la
-république. M. de Girardin eût probablement soutenu un autre candidat;
-mais ce n'est pas la question de l'institution qui les eût divisés.
-
-Jusque-là, sans s'en apercevoir, M. de Girardin n'avait donc pas été
-plus loin que Carrel, mais personne dans nos rangs ne s'apercevait que
-Carrel n'avait pas été plus loin que M. de Girardin.
-
-Je n'ai pas connu particulièrement Carrel. Je ne lui ai jamais parlé,
-bien que je l'aie rencontré souvent; mais je me rappellerai toute ma
-vie une heure de conversation entre Éverard et lui, à laquelle
-j'assistai sans qu'il me vît. Je lisais dans l'embrasure d'une
-fenêtre, le rideau était tombé de lui-même sur moi lorsqu'il entra.
-Ils parlèrent du peuple. Je fus abasourdie. Carrel n'avait pas la
-notion du progrès! Ils ne furent pas d'accord. Éverard l'influença,
-puis, à son tour, il fut influencé par lui. Le plus faible entraîna le
-plus fort, cela se voit souvent.
-
-Après avoir parcouru bien des horizons depuis ce jour-là, Éverard, en
-1847, était revenu s'enfermer dans l'horizon limité de Carrel.
-
-En voyant ces fluctuations des grands esprits, les partisans
-s'alarment, s'étonnent ou s'indignent. Les plus impatients crient à la
-défection, à la trahison. Les derniers jours de Carrel furent
-empoisonnés par ces injustices. Éverard réagit et lutta jusqu'à sa fin
-contre des soupçons amers. M. de Girardin, plus accusé, plus insulté,
-plus haï encore par toutes les nuances des partis, est seul resté
-debout. Il est aujourd'hui, en France, le champion des théories les
-plus audacieuses et les plus généreuses sur la liberté. Ainsi le
-voulait la destinée en le douant d'une force supérieure à celle de ses
-adversaires.
-
-Il faudrait pouvoir retrancher de nos moeurs politiques la prévention,
-l'impatience et la colère. Les idées que nous poursuivons ne
-trouveront leur triomphe que dans des consciences équitables et
-généreuses. Qu'un homme comme Carrel ait été outragé et navré par des
-lettres de reproches et de menaces impies, que tant d'autres,
-également purs, aient été accusés d'ambition cupide ou de lâcheté de
-caractère, c'est, dit-on, l'inévitable écume qui court sur le flot
-débordé des passions. On ajoute qu'il faut en prendre son parti et que
-toute révolution est à ce prix amer.
-
-Eh bien, non, n'en prenons plus notre parti. Excusons ces égarements
-inévitables dans le passé, ne les acceptons plus pour l'avenir.
-Disons-nous une bonne fois qu'aucun parti, même le nôtre, ne
-gouvernera longtemps par la haine, la violence et l'insulte.
-N'admettons plus que les républiques doivent être ombrageuses et les
-dictatures vindicatives. Ne rêvons plus le progrès à la condition d'y
-marcher en nous soupçonnant, en nous flagellant les uns les autres.
-Laissons au passé ses ténèbres, ses emportements, ses grossièretés.
-Admettons que les hommes qui ont fait de grandes choses, ou qui ont eu
-seulement de grandes idées ou de grands sentiments, ne doivent pas
-être accusés à la légère et qu'ils doivent toujours l'être avec
-mesure. Soyons assez intelligents pour apprécier ces hommes au point
-de vue de l'ensemble de l'histoire; voyons leur puissance et ses
-limites naturelles, fatales. Vouloir qu'à toutes les heures de sa vie
-un homme supérieur réponde à l'idéal qu'il nous a fait entrevoir,
-c'est faire le procès à Dieu même, qui a créé l'homme incertain et
-limité. Que nos suffrages, dans un état libre, ne se portent pas sur
-celui dont, à une certaine heure l'esprit défaille, hésite ou s'égare,
-c'est notre droit. Mais, en l'éloignant pour un instant de notre
-route, rendons-lui encore hommage en songeant que demain peut-être nos
-destins auront besoin de l'homme qui s'est reposé dans le scrupule ou
-dans la prudence[23].
-
- [23] C'est ainsi qu'il faut juger M. Lamartine.
-
-Quand nos moeurs politiques auront fait ce progrès, quand les luttes
-de la popularité n'auront plus pour armes l'injure, l'ingratitude et
-la calomnie, nous ne verrons plus de défections importantes, soyez-en
-certains. Les défections sont presque toujours des réactions de
-l'orgueil blessé, des actes de dépit. Ah! je l'ai vu cent fois! Tel
-homme qui, respecté et ménagé dans son caractère, eût marché dans le
-droit chemin, s'est violemment séparé de ses coreligionnaires à cause
-d'une parole blessante, et les plus grands caractères ne sont pas à
-l'abri de la cuisante blessure d'une attaque contre l'honneur, ou
-seulement d'une critique brutale contre leur sagesse. Je ne peux pas
-citer les exemples trop rapprochés de nous, mais vous en avez
-certainement vu vous-même, quel que soit votre milieu. De funestes
-déterminations ont dû être prises devant vous, qui tenaient à un fil
-bien délié!
-
-Et cela n'est-il pas dans la nature humaine? On devient insensiblement
-l'ennemi de l'homme qui s'est déclaré votre ennemi. S'il s'acharne,
-quelle que soit votre patience, vous arrivez peu à peu à le croire
-aveugle et injuste en toutes choses, du moment qu'il est injuste et
-aveugle envers vous. Ses idées mêmes vous deviennent antipathiques en
-même temps que son langage. Vous différiez sur quelques points au
-début, et voilà que les croyances même qui vous étaient communes vous
-apparaissent douteuses, du moment qu'il leur a donné des formules qui
-semblent être la critique ou la négation des vôtres. Vous partez d'un
-jeu de mots et vous finissez par du sang. Les duels n'ont souvent pas
-d'autre cause, et il y a des duels de parti à parti qui ensanglantent
-la place publique.
-
-Quel est le plus grand coupable dans ces funestes embrasements de
-l'histoire? Le premier qui dit à son frère _Raca_. Si Abel eût dit le
-premier cette parole à Caïn, c'est lui que Dieu eût puni comme le
-premier meurtrier de la race humaine.
-
-Ces réflexions qui m'entraînent ne sont pas hors de propos quand je me
-rappelle la mort de Carrel, la douleur d'Éverard et la haine de notre
-parti contre M. de Girardin. Si nous eussions été justes, si nous
-eussions reconnu que M. de Girardin ne pouvait pas refuser de se
-battre sérieusement avec Carrel, comme il était pourtant bien facile
-de s'en convaincre en examinant les faits; si, après avoir traité
-Carrel d'esprit lâche et poltron, on n'eût pas traité son adversaire
-de spadassin et d'assassin, il ne nous eût pas fallu vingt ans pour
-nous emparer de notre bien légitime, c'est-à-dire du secours de cette
-grande puissance et de cette grande lumière qu'Émile de Girardin
-portait en lui, et devait porter tout seul sur le chemin qui conduit à
-notre but commun.
-
-Que de méfiances et de préventions contre lui! Je les ai subies, moi
-aussi; non pas pour ce fait du duel, d'où, dangereusement blessé
-lui-même, il remporta la blessure plus profonde encore d'une
-irréparable douleur: quand des voix ardentes s'élevaient autour de moi
-pour s'écrier: «Quoi qu'il y ait, on ne tue pas Carrel! on ne doit pas
-tuer Carrel!» je me rappelais que M. de Girardin, ayant essuyé le feu
-de M. Degouve-Dennuques, avait refusé de le viser, et que cet acte,
-digne de Carrel parce qu'il était chevaleresque, avait été considéré
-comme une injure parce qu'il venait d'un ennemi politique. Quant à la
-cause du duel, il est impossible que les témoins eussent pu la trouver
-suffisante, si Carrel ne les y eût contraints par son obstination.
-Sans aucun doute, Carrel était aigri et voulait arracher une
-humiliation plutôt qu'une réparation. Encore était-ce la réparation
-d'un tort peut-être imaginaire.--Quant aux suites du duel, elles
-furent navrantes et honorables pour M. de Girardin. Il fut insulté par
-les amis de Carrel, et pour toute vengeance il porta le deuil de
-Carrel.
-
-Ce n'était donc pas là le motif de notre antipathie, et Éverard
-lui-même, en pleurant Carrel qu'il chérissait, rendait justice à la
-loyauté de l'adversaire, quand il était de sang-froid. Mais il nous
-semblait voir, dans ce génie pratique qui commençait à se révéler,
-l'ennemi né de nos utopies. Nous ne nous trompions pas. Un abîme nous
-séparait alors. Nous sépare-t-il encore? Oui, sur des questions de
-sentiment, sur des rêves d'idéal? et, quant à moi, sur la question du
-mariage, après mûre réflexion, je n'hésite pas à le dire. M. de
-Girardin socialiste, c'est-à-dire touchant aux questions vitales de la
-famille dans un livre admirable quant à la politique et à l'esprit des
-législations, laisse dans l'ombre ou jette dans de téméraires aperçus
-ce grand dogme de l'amour et de la maternité. Il n'admet qu'une mère
-et des enfants dans la constitution de la famille. J'ai dit plus haut,
-je dirai encore ailleurs, toujours et partout, qu'il faut un père et
-une mère.
-
-Mais une discussion nous mènerait trop loin, et tout ceci est une
-digression à mon histoire. Je ne la regrette pas, et je ne la
-retranche pas; mais il faut que, remettant encore à un autre cadre
-l'appréciation de cette nouvelle figure historique, apparue un instant
-dans mon récit, je résume ce peu de pages.
-
-Carrel disparut, emporté par la destinée, et non pas immolé par un
-ennemi. Un grand journaliste, c'est-à-dire un de ces hommes de
-synthèse qui font, au jour le jour, l'histoire de leur époque en la
-rattachant au passé et à l'avenir, à travers les inspirations ou les
-lassitudes du génie, laissa tomber le flambeau qu'il portait dans le
-sang de son adversaire, et dans le sien propre. L'adversaire lava ce
-sang de ses larmes et ramassa le flambeau. Le tenir élevé n'était pas
-chose facile après une telle catastrophe. La lumière vacilla longtemps
-dans ses mains éperdues. Le souffle des passions a pu l'obscurcir ou
-la faire dévier; mais elle devait vivre, et nous eussions dû la saluer
-plus tôt. Nous ne l'avons pas fait, et elle a vécu quand même. La
-mission de l'héritier de Carrel s'est ennoblie dans la tempête. Au
-jour des catastrophes elle a été chevaleresque et généreuse. Un moment
-est venu où lui seul a pu montrer, en France, le courage et la foi que
-Carrel eût sans doute été forcé de refouler au fond de son coeur,
-puisque Carrel n'eût pu se défendre du devoir de saisir, à un moment
-donné, le pouvoir pour son compte. M. de Girardin a eu le rare bonheur
-de n'y être pas contraint. C'est quelquefois un grand honneur
-aussi[24].
-
- [24] Au moment où je corrige ces épreuves, une douloureuse
- nouvelle vient me frapper: Mme de Girardin est morte, elle que je
- laissais malade il y a un mois, mais encore rayonnante de beauté,
- d'intelligence, de grâce et de bonté, car elle était bonne, bien
- vraiment bonne! Tout le monde sait qu'elle avait du génie; mais
- cette tendresse délicate, cette fibre d'exquise maternité que ses
- ouvrages dramatiques venaient de révéler, ses amis seuls la
- connaissaient déjà. Pour moi, j'ai été à même de l'apprécier
- profondément.
-
- Elle a pleuré avec nous la plus douloureuse des pertes, d'un
- enfant adoré, et pleuré si naïvement, si ardemment! Elle n'avait
- pourtant pas été mère, et ce n'est pas l'intelligence toute seule
- qui révèle à une femme ce que les mères doivent souffrir: C'est le
- coeur, c'est le génie de la tendresse, et Mme de Girardin avait ce
- génie-là pour couronnement d'une admirable organisation.
-
-Revenons à Éverard. Trois ans s'étaient écoulés depuis qu'Éverard
-avait pris une grande influence morale sur mon esprit. Il la perdit
-pour des causes que je n'ai pas attendu jusqu'à ce jour pour oublier.
-Oublier est bien le mot, car la netteté des souvenirs est quelquefois
-encore du ressentiment. Je sais en gros que ces causes furent de
-diverse nature: d'une part, ses velléités d'_ambition_; il se servait
-toujours de ce mot-là pour exprimer ses violens et fugitifs besoins
-d'activité; de l'autre, les emportemens trop réitérés de son
-caractère, aigri souvent par l'inaction ou les déceptions.
-
-Quant à l'innocente ambition de siéger à la Chambre des députés et d'y
-prendre de l'influence, je ne la désapprouvais nullement; mais j'avoue
-qu'elle me gâtait un peu mon vieux Éverard, car c'est comme vieillard,
-aux heures où sa figure altérée marquait soixante ans, que je le
-chérissais d'une affection presque filiale, parce que, dans ces
-momens-là, il était doux, vrai, simple, candide et tout rempli d'idéal
-divin. Était-ce alors qu'il était lui-même? C'est ce que je n'ai
-jamais pu savoir. Il était sincère à coup sûr dans tous ses aspects;
-mais quelle eût été sa vraie nature si son organisation eût été
-régulière, c'est-à-dire si un mal chronique ne l'eût pas fait passer
-par de continuelles alternatives de fièvre et de langueur?
-L'exaltation maladive me le rendait, je ne dirai pas antipathique,
-mais comme étranger. C'est lorsqu'il redevenait jeune, actif, ardent
-au petit combat de la politique d'actualité, que j'éprouvais
-l'invincible besoin de ne pas trop m'intéresser à lui.
-
-C'est cette indifférence à ce qu'il regardait alors comme l'intérêt
-puissant de sa vie qu'il ne me pardonnait qu'après des bouderies ou
-des reproches. Pour éviter le retour de ces querelles, je ne
-provoquais ni ses lettres ni ses visites. Elles devinrent de plus en
-plus rares. Il fut nommé député. Son début à la Chambre le posa, dans
-une question de propriété particulière que je ne me rappelle pas bien,
-comme raisonneur habile plus que comme orateur politique. Son rôle y
-fut effacé, selon moi. Je ne voulais pas le tourmenter. D'un homme
-comme lui on pouvait attendre le réveil sans inquiétude. Nous fûmes
-des mois entiers sans nous voir et sans nous écrire. J'étais fixée à
-Nohant. Il y apparut toujours de loin en loin jusque vers la
-révolution de février. Dans les dernières entrevues, nous n'étions
-plus d'accord sur le fond des choses. J'avais un peu étudié et médité
-mon idéal; il semblait avoir écarté le sien pour revenir à un siècle
-en arrière de la révolution. Il ne fallait pas lui rappeler le pont
-des Saints-Pères. Il eût affirmé par serment et de bonne foi que
-j'avais rêvé, ainsi que Planet. Il s'irritait quand je voulais lui
-prouver que j'avais gardé et amélioré mes sentimens, et qu'il avait
-laissé reculer et obscurcir les siens. Il raillait mon socialisme avec
-un peu d'amertume, et cependant il redevenait aisément tendre et
-paternel. Alors je lui prédisais qu'un jour il redeviendrait
-socialiste, et qu'outre-passant le but, il me reprocherait ma
-modération. Cela fût arrivé certainement s'il eût vécu.
-
-L'absence ni la mort ne détruisent les grandes amitiés; la mienne lui
-resta et lui reste en dépit de tout. Je ne fus jamais brouillée avec
-lui, et il le fut pourtant avec moi dans les dernières années de sa
-vie. Je dirai pourquoi.
-
-Il voulait être commissaire à Bourges sous le gouvernement provisoire.
-Il ne le fut pas et s'en prit à moi. Il me supposait auprès du
-ministre de l'intérieur, une influence que j'étais loin d'avoir. M.
-Ledru-Rollin n'avait pas coutume de me consulter sur ses décisions
-politiques. Quelques personnes l'ont dit: ce fut une mauvaise
-plaisanterie. Éverard eut la simplicité de le croire sur des
-commentaires de province.
-
-Mais, pour être dans la vérité et dans la sincérité absolue, je dus ne
-pas lui cacher que si j'avais eu cette influence et si j'avais été
-consultée, ou, pour mieux dire, si j'avais été le ministre en
-personne, je n'eusse pas raisonné ni agi autrement que n'avait fait le
-ministre. Je poussai la loyauté jusqu'à lui écrire que M. Ledru-Rollin
-ayant pris cette détermination et la déclarant après coup dans une
-conversation à laquelle je me trouvais présente, j'avais trouvé
-sérieux et justes les motifs qu'il en avait donnés.--Éverard, je l'ai
-dit déjà, et je le lui disais à lui-même, avait été surpris par la
-république dans une phase d'antipathie marquée pour les idées qui
-devaient, qui eussent dû faire vivre la république. Il eût pu
-redevenir l'homme du lendemain; mobile et sincère comme il l'était, on
-ne devait guère être en peine de son retour, et, dans tous les cas, on
-pouvait bien l'attendre sans compromettre l'avenir d'une puissance
-comme la sienne. Mais, à coup sûr, il n'était pas l'homme de ce
-jour-là, du jour où nous étions, jour de foi entière et d'aspiration
-illimitée vers des principes rejetés la veille par Éverard.
-
-Je ne m'étais pas trompée. Sous la pression des circonstances, Éverard
-était à un des faîtes de la montagne, lorsque la violence des
-événements l'en fit descendre sans espoir d'y jamais remonter: la
-cruelle mort l'attendait. On m'a dit qu'il ne m'avait jamais pardonné
-ma sincérité. Eh bien, je crois le contraire. Je crois que son coeur a
-été juste et sa raison lucide à un moment donné connu de lui seul.
-Aujourd'hui que je vois son âme face à face, je suis bien tranquille.
-
-Il est une autre âme, non moins belle et pure dans son essence, non
-moins malade et troublée dans ce monde, que je retrouve avec autant de
-placidité dans mes entretiens avec les morts, et dans mon attente de
-ce monde meilleur où nous devons nous reconnaître tous au rayon d'une
-lumière plus vive et plus divine que celle de la terre.
-
-Je parle de Frédéric Chopin, qui fut l'hôte des huit dernières années
-de ma vie de retraite à Nohant sous la monarchie.
-
-En 1838, dès que Maurice m'eut été définitivement confié, je me
-décidai à chercher pour lui un hiver plus doux que le nôtre.
-J'espérais le préserver ainsi du retour des rhumatismes cruels de
-l'année précédente. Je voulais trouver, en même temps, un lieu
-tranquille où je pusse le faire travailler un peu ainsi que sa soeur,
-et travailler moi-même sans excès. On gagne bien du temps quand on ne
-voit personne, on est forcé de veiller beaucoup moins.
-
-Comme je faisais mes projets et mes préparatifs de départ, Chopin, que
-je voyais tous les jours et dont j'aimais tendrement le génie et le
-caractère, me dit à plusieurs reprises que, s'il était à la place de
-Maurice, il serait bientôt guéri lui-même. Je le crus, et je me
-trompai. Je ne le mis pas dans le voyage à la place de Maurice, mais à
-côté de Maurice. Ses amis le pressaient depuis longtemps d'aller
-passer quelque temps dans le midi de l'Europe. On le croyait
-phthisique. Gaubert l'examina et me jura qu'il ne l'était pas. «Vous
-le sauverez, en effet, me dit-il, si vous lui donnez de l'air, de la
-promenade et du repos». Les autres, sachant bien que jamais Chopin ne
-se déciderait à quitter le monde et la vie de Paris sans qu'une
-personne aimée de lui et dévouée à lui ne l'y entraînât, me pressèrent
-vivement de ne pas repousser le désir qu'il manifestait si à propos et
-d'une façon tout inespérée.
-
-J'eus tort, par le fait, de céder à leur espérance et à ma propre
-sollicitude. C'était bien assez de m'en aller seule à l'étranger avec
-deux enfants, l'un déjà malade, l'autre exubérant de santé et de
-turbulence, sans prendre encore un tourment de coeur et une
-responsabilité de médecin.
-
-Mais Chopin était dans un moment de santé qui rassurait tout le monde.
-Excepté Grzymala, qui ne s'y trompait pas trop, nous avions tous
-confiance. Je priai cependant Chopin de bien consulter ses forces
-morales, car il n'avait jamais envisagé sans effroi, depuis plusieurs
-années, l'idée de quitter Paris, son médecin, ses relations, son
-appartement même et son piano. C'était l'homme des habitudes
-impérieuses, et tout changement, si petit qu'il fût, était un
-événement terrible dans sa vie.
-
-Je partis avec mes enfants, en lui disant que je passerais quelques
-jours à Perpignan, si je ne l'y trouvais pas; et que s'il n'y venait
-pas au bout d'un certain délai, je passerais en Espagne. J'avais
-choisi Majorque sur la foi de personnes qui croyaient bien connaître
-le climat et les ressources du pays, et qui ne les connaissaient pas
-du tout.
-
-Mendizabal, notre ami commun, un homme excellent autant que célèbre,
-devait se rendre à Madrid et accompagner Chopin jusqu'à la frontière,
-au cas où il donnerait suite à son rêve de voyage.
-
-Je m'en allai donc avec mes enfants et une femme de chambre dans le
-courant de novembre. Je m'arrêtai le premier soir au Plessis, où
-j'embrassai avec joie ma mère Angèle et toute cette bonne et chère
-famille qui m'avait ouvert les bras quinze ans auparavant. Je trouvai
-les fillettes grandes, belles et mariées. Tonine, ma préférée, était à
-la fois superbe et charmante. Mon pauvre père James était goutteux et
-marchait sur des béquilles. J'embrassai le père et la fille pour la
-dernière fois! Tonine devait mourir à la suite de sa première
-maternité, son père à peu près dans le même temps.
-
-Nous fîmes un grand détour, voyageant pour voyager. Nous revîmes à
-Lyon notre amie l'éminente artiste madame Montgolfier, Théodore de
-Seynes, etc., et descendîmes le Rhône jusqu'à Avignon, d'où nous
-courûmes à Vaucluse, une des plus belles choses du monde, et qui
-mérite bien l'amour de Pétrarque et l'immortalité de ses vers. De là,
-traversant le Midi, saluant le pont du Gard, nous arrêtant quelques
-jours à Nîmes pour embrasser notre cher précepteur et ami Boucoiran et
-pour faire connaissance avec madame d'Oribeau, une femme charmante que
-je devais conserver pour amie, nous gagnâmes Perpignan, où dès le
-lendemain nous vîmes arriver Chopin. Il avait très-bien supporté le
-voyage. Il ne souffrit pas trop de la navigation jusqu'à Barcelone, ni
-de Barcelone jusqu'à Palma. Le temps était calme, la mer excellente;
-nous sentions la chaleur augmenter d'heure en heure. Maurice
-supportait la mer presque aussi bien que moi; Solange moins bien;
-mais, à la vue des côtes escarpées de l'île, dentelées au soleil du
-matin par les aloès et les palmiers, elle se mit à courir sur le pont,
-joyeuse et fraîche comme le matin même.
-
-J'ai peu à dire ici sur Majorque, ayant écrit un gros volume sur ce
-voyage. J'y ai raconté mes angoisses relativement au malade que
-j'accompagnais. Dès que l'hiver se fit, et il se déclara tout à coup
-par des pluies torrentielles, Chopin présenta, subitement aussi, tous
-les caractères de l'affection pulmonaire. Je ne sais ce que je serais
-devenue si les rhumatismes se fussent emparés de Maurice; nous
-n'avions aucun médecin qui nous inspirât confiance, et les plus
-simples remèdes étaient presque impossibles à se procurer. Le sucre
-même était souvent de mauvaise qualité et rendait malade.
-
-Grâce au ciel, Maurice, affrontant du matin au soir la pluie et le
-vent, avec sa soeur, recouvra une santé parfaite. Ni Solange ni moi ne
-redoutions les chemins inondés et les averses. Nous avions trouvé dans
-une chartreuse abandonnée et ruinée en partie un logement sain et des
-plus pittoresques. Je donnais des leçons aux enfants dans la matinée.
-Ils couraient tout le reste du jour, pendant que je travaillais; le
-soir, nous courions ensemble dans les cloîtres au clair de la lune, ou
-nous lisions dans les cellules. Notre existence eût été fort agréable
-dans cette solitude romantique, en dépit de la sauvagerie du pays et
-de la chiperie des habitants, si ce triste spectacle des souffrances
-de notre compagnon et certains jours d'inquiétude sérieuse pour sa vie
-ne m'eussent ôté forcément tout le plaisir et tout le bénéfice du
-voyage.
-
-Le pauvre grand artiste était un malade détestable. Ce que j'avais
-redouté, pas assez malheureusement, arriva. Il se démoralisa d'une
-manière complète. Supportant la souffrance avec assez de courage, il
-ne pouvait vaincre l'inquiétude de son imagination. Le cloître était
-pour lui plein de terreurs et de fantômes, même quand il se portait
-bien. Il ne le disait pas, et il me fallut le deviner. Au retour de
-mes explorations nocturnes dans les ruines avec mes enfants, je le
-trouvais, à dix heures du soir, pâle devant son piano, les yeux
-hagards et les cheveux comme dressés sur la tête. Il lui fallait
-quelques instants pour nous reconnaître.
-
-Il faisait ensuite un effort pour rire, et il nous jouait des choses
-sublimes qu'il venait de composer, ou, pour mieux dire, des idées
-terribles ou déchirantes qui venaient de s'emparer de lui, comme à son
-insu, dans cette heure de solitude, de tristesse et d'effroi.
-
-C'est là qu'il a composé les plus belles de ces courtes pages qu'il
-intitulait modestement des préludes. Ce sont des chefs-d'oeuvre.
-Plusieurs présentent à la pensée des visions de moines trépassés et
-l'audition des chants funèbres qui l'assiégeaient, d'autres sont
-mélancoliques et suaves; ils lui venaient aux heures de soleil et de
-santé, au bruit du rire des enfants sous la fenêtre, au son lointain
-des guitares, au chant des oiseaux sous la feuillée humide, à la vue
-des petites roses pâles épanouies sur la neige.
-
-D'autres encore sont d'une tristesse morne et, en vous charmant
-l'oreille, vous navrent le coeur. Il y en a un qui lui vint par une
-soirée de pluie lugubre et qui jette dans l'âme un abattement
-effroyable. Nous l'avions laissé bien portant ce jour-là, Maurice et
-moi, pour aller à Palma acheter des objets nécessaires à notre
-campement. La pluie était venue, les torrents avaient débordé: nous
-avions fait trois lieues en six heures pour revenir au milieu de
-l'inondation, et nous arrivions en pleine nuit, sans chaussures,
-abandonnés de notre voiturin, à travers des dangers inouïs[25]. Nous
-nous hâtions en vue de l'inquiétude de notre malade. Elle avait été
-vive, en effet, mais elle s'était comme figée en une sorte de
-désespérance tranquille, et il jouait son admirable prélude en
-pleurant. En nous voyant entrer, il se leva en jetant un grand cri,
-puis il nous dit, d'un air égaré et d'un ton étrange: «Ah! je le
-savais bien, que vous étiez morts!»
-
- [25] Voyez un _Hiver dans le midi de l'Europe_, par G. Sand.
-
-Quand il eut repris ses esprits et qu'il vit l'état où nous étions, il
-fut malade du spectacle rétrospectif de nos dangers: mais il m'avoua
-ensuite qu'en nous attendant il avait vu tout cela dans un rêve et
-que, ne distinguant plus ce rêve de la réalité, il s'était calmé et
-comme assoupi en jouant du piano, persuadé qu'il était mort lui-même.
-Il se voyait noyé dans un lac; des gouttes d'eau pesantes et glacées
-lui tombaient en mesure sur la poitrine, et quand je lui fis écouter
-le bruit de ces gouttes d'eau, qui tombaient en effet en mesure sur le
-toit, il nia les avoir entendues. Il se fâcha même de ce que je
-traduisais par le mot d'harmonie imitative. Il protestait de toutes
-ses forces, et il avait raison, contre la puérilité de ces imitations
-pour l'oreille. Son génie était plein des mystérieuses harmonies de la
-nature, traduites par des équivalents sublimes dans sa pensée musicale
-et non par une répétition servile des sons extérieurs[26]. Sa
-composition de ce soir-là était bien pleine des gouttes de pluie qui
-résonnaient sur les tuiles sonores de la Chartreuse, mais elles
-s'étaient traduites dans son imagination et dans son chant par des
-larmes tombant du ciel sur son coeur.
-
- [26] J'ai donné, dans _Consuelo_, une définition de cette
- distinction musicale qui l'a pleinement satisfait, et qui, par
- conséquent, doit être claire.
-
-Le génie de Chopin est le plus profond et le plus plein de sentiments
-et d'émotions qui ait existé. Il a fait parler à un seul instrument la
-langue de l'infini; il a pu souvent résumer, en dix lignes qu'un
-enfant pourrait jouer, des poëmes d'une élévation immense, des drames
-d'une énergie sans égale. Il n'a jamais eu besoin des grands moyens
-matériels pour donner le mot de son génie. Il ne lui a fallu ni
-saxophones ni ophicléides pour remplir l'âme de terreur; ni orgues
-d'église, ni voix humaines pour la remplir de foi et d'enthousiasme.
-Il n'a pas été connu et il ne l'est pas encore de la foule. Il faut de
-grands progrès dans le goût et l'intelligence de l'art pour que ses
-oeuvres deviennent populaires. Un jour viendra où l'on orchestrera sa
-musique sans rien changer à sa partition de piano, et où tout le monde
-saura que ce génie aussi vaste, aussi complet, aussi savant que celui
-des plus grands maîtres qu'il s'était assimilés, a gardé une
-individualité encore plus exquise que celle de Sébastien Bach, encore
-plus puissante que celle de Beethoven, encore plus dramatique que
-celle de Weber. Il est tous les trois ensemble, et il est encore
-lui-même, c'est-à-dire plus délié dans le goût, plus austère dans le
-grand, plus déchirant dans la douleur. Mozart seul lui est supérieur,
-parce que Mozart a en plus le calme de la santé, par conséquent la
-plénitude de la vie.
-
-Chopin sentait sa puissance et sa faiblesse. Sa faiblesse était dans
-l'excès même de cette puissance qu'il ne pouvait régler. Il ne pouvait
-pas faire, comme Mozart (au reste Mozart seul a pu le faire), un
-chef-d'oeuvre avec une teinte plate. Sa musique était pleine de
-nuances et d'imprévu. Quelquefois, rarement, elle était bizarre,
-mystérieuse et tourmentée. Quoiqu'il eût horreur de ce que l'on ne
-comprend pas, ses émotions excessives l'emportaient, à son insu, dans
-des régions connues de lui seul. J'étais peut-être pour lui un mauvais
-arbitre (car il me consultait comme Molière sa servante), parce que, à
-force de le connaître, j'en étais venue à pouvoir m'identifier à
-toutes les fibres de son organisation. Pendant huit ans, en m'initiant
-chaque jour au secret de son inspiration ou de sa méditation musicale,
-son piano me révélait les entraînements, les embarras, les victoires
-ou les tortures de sa pensée. Je le comprenais donc comme il se
-comprenait lui-même, et un juge plus étranger à lui-même l'eût forcé à
-être plus intelligible pour tous.
-
-Il avait eu quelquefois des idées riantes et toutes rondes dans sa
-jeunesse. Il a fait des chansons polonaises et des romances inédites
-d'une charmante bonhomie ou d'une adorable douceur. Quelques-unes de
-ses compositions ultérieures sont encore comme des sources de cristal
-où se mire un clair soleil. Mais qu'elles sont rares et courtes, ces
-tranquilles extases de sa contemplation! Le chant de l'alouette dans
-le ciel et le moelleux flottement du cygne sur les eaux immobiles sont
-pour lui comme des éclairs de la beauté dans la sérénité. Le cri de
-l'aigle plaintif et affamé sur les rochers de Majorque, le sifflement
-amer de la bise et la morne désolation des ifs couverts de neige
-l'attristaient bien plus longtemps et bien plus vivement que ne le
-réjouissaient le parfum des orangers, la grâce des pampres et la
-cantilène mauresque des laboureurs.
-
-Il en était ainsi de son caractère en toutes choses. Sensible un
-instant aux douceurs de l'affection et aux sourires de la destinée, il
-était froissé des jours, des semaines entières par la maladresse d'un
-indifférent ou par les menues contrariétés de la vie réelle. Et, chose
-étrange, une véritable douleur ne le brisait pas autant qu'une petite.
-Il semblait qu'il n'eût pas la force de la comprendre d'abord et de la
-ressentir ensuite. La profondeur de ses émotions n'était donc
-nullement en rapport avec leurs causes. Quant à sa déplorable santé,
-il l'acceptait héroïquement dans les dangers réels, et il s'en
-tourmentait misérablement dans les altérations insignifiantes. Ceci
-est l'histoire et le destin de tous les êtres en qui le système
-nerveux est développé avec excès.
-
-Avec le sentiment exagéré des détails, l'horreur de la misère et les
-besoins d'un bien-être raffiné, il prit naturellement Majorque en
-horreur au bout de peu de jours de maladie. Il n'y avait pas moyen de
-se remettre en route, il était trop faible. Quand il fut mieux, les
-vents contraires régnèrent sur la côte, et pendant trois semaines le
-bateau à vapeur ne put sortir du port. C'était l'unique embarcation
-possible, et encore ne l'était-elle guère.
-
-Notre séjour à la Chartreuse de Valdemosa fut donc un supplice pour
-lui et un tourment pour moi. Doux, enjoué, charmant dans le monde,
-Chopin malade était désespérant dans l'intimité exclusive. Nulle âme
-n'était plus noble, plus délicate, plus désintéressée; nul commerce
-plus fidèle et plus loyal, nul esprit plus brillant dans la gaîté,
-nulle intelligence plus sérieuse et plus complète dans ce qui était de
-son domaine; mais en revanche, hélas! nulle humeur n'était plus
-inégale, nulle imagination plus ombrageuse et plus délirante; nulle
-susceptibilité plus impossible à ne pas irriter, nulle exigence de
-coeur plus impossible à satisfaire. Et rien de tout cela n'était sa
-faute, à lui. C'était celle de son mal. Son esprit était écorché vif;
-le pli d'une feuille de rose, l'ombre d'une mouche le faisaient
-saigner. Excepté moi et mes enfants, tout lui était antipathique et
-révoltant sous le ciel de l'Espagne. Il mourait de l'impatience du
-départ, bien plus que des inconvénients du séjour.
-
-Nous pûmes enfin nous rendre à Barcelone et de là, par mer encore, à
-Marseille, à la fin de l'hiver. Je quittai la Chartreuse avec un
-mélange de joie et de douleur. J'y aurais bien passé deux ou trois
-ans, seule avec mes enfants. Nous avions une malle de bons livres
-élémentaires que j'avais le temps de leur expliquer. Le ciel devenait
-magnifique et l'île un lieu enchanté. Notre installation romantique
-nous charmait; Maurice se fortifiait à vue d'oeil, et nous ne
-faisions que rire des privations pour notre compte. J'aurais eu de
-bonnes heures de travail sans distraction; je lisais de beaux ouvrages
-de philosophie et d'histoire quand je n'étais pas garde-malade, et le
-malade lui-même eût été adorablement bon s'il eût pu guérir. De quelle
-poésie sa musique remplissait ce sanctuaire, même au milieu de ses
-plus douloureuses agitations! Et la Chartreuse était si belle sous ses
-festons de lierre, la floraison si splendide dans la vallée, l'air si
-pur sur notre montagne, la mer si bleue à l'horizon! C'est le plus bel
-endroit que j'aie jamais habité, et un des plus beaux que j'aie jamais
-vus. Et j'en avais à peine joui! N'osant quitter le malade, je ne
-pouvais sortir avec mes enfants qu'un instant chaque jour, et souvent
-pas du tout. J'étais très-malade moi-même de fatigue et de
-séquestration.
-
-A Marseille il fallut nous arrêter. Je soumis Chopin à l'examen du
-célèbre docteur Cauvières, qui le trouva gravement compromis d'abord,
-et qui pourtant reprit bon espoir en le voyant se rétablir rapidement.
-Il augura qu'il pouvait vivre longtemps avec de grands soins, et il
-lui prodigua les siens. Ce digne et aimable homme, un des premiers
-médecins de France, le plus charmant, le plus sûr, le plus dévoué des
-amis, est, à Marseille, la providence des heureux et des malheureux.
-Homme de conviction et de progrès, il a conservé dans un âge
-très-avancé la beauté de l'âme et celle du visage. Sa physionomie
-douce et vive en même temps, toujours éclairée d'un tendre sourire et
-d'un brillant regard, commande le respect et l'amitié à dose égale.
-C'est encore une des plus belles organisations qui existent, exempte
-d'infirmités, pleine de feu, jeune de coeur et d'esprit, bonne autant
-que brillante, et toujours en possession des hautes facultés d'une
-intelligence d'élite.
-
-Il fut pour nous comme un père. Sans cesse occupé à nous rendre
-l'existence charmante, il soignait le malade, il promenait et gâtait
-les enfants, il remplissait mes heures, sinon de repos, du moins
-d'espoir, de confiance et de bien-être intellectuel. Je l'ai retrouvé
-cette année à Marseille[27], c'est-à-dire quinze ans après, plus jeune
-et plus aimable encore, s'il est possible, que je ne l'avais laissé;
-venant de traverser et de vaincre le choléra comme un jeune homme,
-aimant comme au premier jour les élus de son coeur, croyant à la
-France, à l'avenir, à la vérité, comme n'y croient plus les enfants de
-ce siècle: admirable vieillesse, digne d'une admirable vie!
-
- [27] 1855.
-
-En voyant Chopin renaître avec le printemps et s'accommoder d'une
-médication fort douce, il approuva notre projet d'aller passer
-quelques jours à Gênes. Ce fut un plaisir pour moi de revoir avec
-Maurice tous les beaux édifices et tous les beaux tableaux que possède
-cette charmante ville.
-
-Au retour, nous eûmes en mer un rude coup de vent. Chopin en fut assez
-malade, et nous prîmes quelques jours de repos à Marseille chez
-l'excellent docteur.
-
-Marseille est une ville magnifique qui froisse et déplaît au premier
-abord par la rudesse de son climat et de ses habitants. On s'y fait
-pourtant, car le fond de ce climat est sain et le fond de ces
-habitants est bon. On comprend qu'on puisse s'habituer à la brutalité
-du mistral, aux colères de la mer, et aux ardeurs d'un implacable
-soleil, quand on trouve là, dans une cité opulente, toutes les
-ressources de la civilisation à tous les degrés où l'on peut se les
-procurer, et quand on parcourt, sur un rayon de quelque étendue, cette
-Provence aussi étrange et aussi belle en bien des endroits que
-beaucoup d'endroits un peu trop vantés de l'Italie.
-
-J'amenai à Nohant, sans encombre, Maurice guéri, et Chopin en train de
-l'être. Au bout de quelques jours, ce fut le tour de Maurice d'être le
-plus malade des deux. Le coeur reprenait trop de plénitude. Mon ami
-Papet, qui est excellent médecin et qui, en raison de sa fortune,
-exerce la médecine gratis pour ses amis et pour les pauvres, prit sur
-lui de changer radicalement son régime. Depuis deux ans on le tenait
-aux viandes blanches et à l'eau rougie. Il jugea qu'une rapide
-croissance exigeait des toniques, et après l'avoir saigné, il le
-fortifia par un régime tout opposé. Bien m'en prit d'avoir confiance
-en lui, car depuis ce moment Maurice fut radicalement guéri et devint
-d'une forte et solide santé.
-
-Quant à Chopin, Papet ne lui trouva plus aucun symptôme d'affection
-pulmonaire, mais seulement une petite affection chronique du larynx
-qu'il n'espéra pas guérir et dont il ne vit pas lieu à s'alarmer
-sérieusement[28].
-
- [28] C'est à cette époque que je perdis mon angélique ami
- Gaubert. J'avais déjà perdu, en 1837, mon noble et tendre _papa_,
- M. Duris-Dufresne, d'une manière tragique et douloureuse. Il
- avait dîné la veille avec mon mari. «Il fut rencontré le 29
- octobre, à onze heures du matin, par une personne de Châteauroux.
- Il était joyeux, il allait devenir grand-père, il venait
- d'acheter les dragées. Depuis lors on a perdu sa trace. Son corps
- a été retrouvé dans la Seine. A-t-il été assassiné? Rien ne le
- prouve; on ne l'avait pas volé; ses boucles d'oreilles en or
- étaient intactes.» (_Lettre du Malgache_, 1837.)
-
- Cette déplorable fin est restée mystérieuse. Mon frère, qui
- l'avait vu deux jours auparavant, lui avait entendu dire, en
- parlant de la marche des événements politiques: «Tout est fini,
- tout est perdu!» Il paraissait très-affecté. Mais, mobile,
- énergique et enthousiaste, il avait repris sa gaîté au bout d'un
- instant.
-
-Avant d'aller plus avant, je dois parler d'un événement politique qui
-avait eu lieu en France le 12 mai 1839, pendant que j'étais à Gênes,
-et d'un des hommes que je place aux premiers rangs parmi mes
-contemporains, bien que je ne l'aie connu que beaucoup plus tard;
-Armand Barbès.
-
-Ses premiers élans furent pourtant ceux d'un héroïsme irréfléchi, et
-je n'hésite pas à blâmer, avec Louis Blanc, la tentative du 12 mai.
-J'oserai ajouter que ce triste dicton, _le succès justifie tout_, a
-quelque chose de plus sérieux qu'un aphorisme fataliste ne semble le
-comporter. Il a même un sens très-vrai, si l'on considère que la vie
-d'un certain nombre d'hommes peut être sacrifiée à un principe
-bienfaisant pour l'humanité, mais à la condition d'avancer réellement
-le règne de ce principe dans le monde. Si l'effort de vaillance et de
-dévouement doit rester stérile; si même, dans de certaines conditions
-et sous l'empire de certaines circonstances, il doit, en échouant,
-retarder l'heure du salut, il a beau être pur dans l'intention, il
-devient coupable dans le fait. Il donne des forces au parti vainqueur,
-il ébranle la foi chez les vaincus. Il verse le sang innocent et le
-propre sang des conjurés, qui est précieux, au profit de la mauvaise
-cause. Il met le vulgaire en défiance, ou il le frappe d'une terreur
-stupide, qui le rend presque impossible à ramener et à convaincre.
-
-Je sais bien que le succès est le secret de Dieu, et que si l'on ne
-marchait, comme les anciens, qu'après avoir consulté des oracles
-réputés infaillibles, on n'aurait guère de mérite à risquer sa
-fortune, sa liberté et sa vie. D'ailleurs, l'oracle des temps
-modernes, c'est le peuple: _Vox populi, vox Dei_; et c'est un oracle
-mystérieux et trompeur, qui ignore souvent lui-même d'où lui viennent
-ses transports et ses révélations. Mais, quelque difficile qu'il soit
-à pénétrer, le génie du conspirateur consiste à s'assurer de cet
-oracle.
-
-Le conspirateur n'est donc pas à la hauteur de sa mission quand il
-manque de sagesse, de clairvoyance et de ce génie particulier qui
-devine l'issue nécessaire des événements. C'est une chose si grave de
-jeter un peuple, et même une petite fraction du peuple dans l'arène
-sanglante des révolutions, qu'il n'est pas permis de céder à
-l'instinct du sacrifice, à l'enthousiasme du martyre, aux illusions de
-la foi la plus pure et la plus sublime. La foi sert dans le domaine de
-la foi; les miracles qu'elle produit ne sortent pas de ce domaine, et
-quand l'homme veut la porter dans celui des faits, elle ne suffit plus
-si elle reste à l'état de foi mystique. Il faut qu'elle soit éclairée
-des vives lumières, des lumières spéciales qu'exigent la connaissance
-et l'appréciation du fait même; il faut qu'elle devienne la science,
-et une science aussi exacte que celle que Napoléon portait dans le
-destin des batailles.
-
-Tout fut l'erreur des chefs de la _Société des saisons_. Ils
-comptèrent sur le miracle de la foi, sans tenir compte de la double
-lumière qui est nécessaire dans ces sortes d'entreprises. Ils
-méconnurent l'état des esprits, les moyens de résistance; ils se
-précipitaient dans l'abîme, comme Curtius, sans songer que le peuple
-était dans un de ces moments de lassitude et d'incrédulité où, _par
-amour pour lui_, par respect de son avenir, de son lendemain
-peut-être, il ne faut pas l'exposer à faire acte d'athéisme et de
-lâcheté.
-
-Le succès ne justifie pas tout, mais il sanctionne les grandes causes
-et impose jusqu'à un certain point les mauvaises à la raison humaine,
-l'adhésion d'un peuple étant dans ce cas un obstacle contre lequel il
-faut savoir se tenir debout et attendre. La fièvre généreuse des
-nobles âmes indignées doit savoir se contenir à de certains moments de
-l'histoire, et se ménager pour l'heure où elle pourra faire de
-l'étincelle sacrée un vaste incendie. Alors qu'un parti se risque avec
-un peuple et même à la tête d'un peuple pour changer ses destinées,
-s'il échoue en dépit des plus sages prévisions et des plus savants
-efforts, s'il est en situation de rendre au moins sa défaite
-désastreuse à l'ennemi, si, en un mot, il exprime par ses actes une
-immense et ardente protestation, ses efforts ne sont pas perdus, et
-ceux qui survivront en recueilleront le fruit plus tard. C'est dans ce
-cas que l'on bénit encore les vaincus de la bonne cause; c'est alors
-qu'on les absout des malheurs attachés à la crise, en reconnaissant
-qu'ils n'ont pas agi au hasard, et la foi qui survit au désastre est
-proportionnée aux chances de succès qu'ils ont su mettre dans leur
-plan. C'est ainsi qu'on pardonne à un habile général vaincu dans une
-bataille d'avoir perdu des colonnes entières dans la vue d'une
-victoire probable, tandis qu'on blâme le héros isolé qui s'en va faire
-écharper une petite escorte sans aucune chance d'utilité.
-
-A Dieu ne plaise que j'accuse Barbès, Martin Bernard et les autres
-généreux martyrs de cette série d'avoir aveuglement sacrifié à leur
-audace naturelle, à leur mépris de la vie, à un égoïste besoin de
-gloire! Non! c'étaient des esprits réfléchis, studieux, modestes; mais
-ils étaient jeunes, ils étaient exaltés par la religion du devoir, ils
-espéraient que leur mort serait féconde. Ils croyaient trop à
-l'excellence soutenue de la nature humaine; ils la jugeaient d'après
-eux-mêmes. Ah! mes amis, que votre vie est belle, puisque, pour y
-trouver une faute, il faut faire, au nom de la froide raison, le
-procès aux plus nobles sentiments dont l'âme de l'homme soit capable!
-
-Mais la véritable grandeur de Barbès se manifesta dans son attitude
-devant ses juges, et se compléta dans le long martyre de la prison.
-C'est là que son âme s'éleva jusqu'à la sainteté. C'est du silence de
-cette âme profondément humble et pieusement résignée qu'est sorti le
-plus éloquent et le plus pur enseignement à la vertu qu'il ait été
-donné à ce siècle de comprendre. Là, jamais une erreur, jamais une
-défaillance dans cette abnégation absolue, dans ce courage calme et
-doux, dans ces tendres consolations données par lui-même aux coeurs
-brisés par sa souffrance. Les lettres de Barbès à ses amis sont dignes
-des plus beaux temps de la foi. Mûri par la réflexion, il s'est élevé
-à l'appréciation des plus hautes philosophies; mais, supérieur à la
-plupart de ceux qui instruisent et qui prêchent, il s'est assimilé la
-force du stoïque unie à l'humble douceur du vrai chrétien. C'est par
-là que, sans être créateur dans la sphère des idées, il s'est égalé
-sans le savoir aux plus grands penseurs de son époque. Chez lui la
-parole et la pensée des autres ont été fécondes; elles ont germé et
-grandi dans un coeur si pur et si fervent que ce coeur est devenu un
-miroir de la vérité, une pierre de touche pour les consciences
-délicates, un rare et véritable sujet de consolation pour tous ceux
-qui s'épouvantent de la corruption des temps, de l'injustice des
-partis et de l'abattement des esprits dans les jours d'épreuve et de
-persécution.
-
-
-
-
-CHAPITRE SEPTIEME ET DERNIER.
-
- J'essaye le professorat et j'y échoue.--Irrésolution.--Retour de
- mon frère.--Les pavillons de la rue Pigale.--Ma fille en
- pension.--Le square d'Orléans et mes relations.--Une grande
- méditation dans le petit bois de Nohant.--Caractère de Chopin
- développé.--Le prince Karol.--Causes de souffrance.--Mon fils
- me console de tout.--Mon coeur pardonne tout.--Mort de mon
- frère.--Quelques mots sur les absents.--Le ciel.--Les douleurs
- qu'on ne raconte pas.--L'avenir du siècle.--Conclusion.
-
-
-Après le voyage de Majorque, je songeai à arranger ma vie de manière à
-résoudre le difficile problème de faire travailler Maurice sans le
-priver d'air et de mouvement. A Nohant, cela était possible, et nos
-lectures pouvaient suffire à remplacer par des notions d'histoire, de
-philosophie et de littérature le grec et le latin du collége.
-
-Mais Maurice aimait la peinture, et je ne pouvais la lui enseigner.
-D'ailleurs, je ne me fiais pas assez à moi-même quant au reste pour
-mener un peu loin les études que nous faisions ensemble, moi apprenant
-et préparant la veille ce que je lui démontrais le lendemain; car je
-ne savais rien avec méthode, et j'étais obligée d'inventer une
-méthode à son usage en même temps que je m'initiais aux connaissances
-que cette méthode devait développer. Il me fallait, en même temps
-encore, trouver une autre méthode pour Solange, dont l'esprit avait
-besoin d'un tout autre procédé d'enseignement, relativement aux études
-appropriées à son âge.
-
-Cela était au-dessus de mes forces, à moins de renoncer à écrire. J'y
-songeai sérieusement. En me renfermant à la campagne toute l'année,
-j'espérais vivre de Nohant, et vivre fort satisfaite en consacrant ce
-que je pouvais avoir de lumière dans l'âme à instruire mes enfants;
-mais je m'aperçus bien vite que le professorat ne me convenait pas du
-tout, ou, pour mieux dire, que je ne convenais pas du tout à la tâche
-toute spéciale du professorat. Dieu ne m'a pas donné la parole; je ne
-m'exprimais pas d'une manière assez précise et assez nette, outre que
-la voix me manquait au bout d'un quart d'heure. D'ailleurs, je n'avais
-pas assez de patience avec mes enfants, j'aurais mieux enseigné ceux
-des autres. Il ne faut peut-être pas s'intéresser passionnément à ses
-élèves. Je m'épuisais en efforts de volonté, et je trouvais souvent
-dans la leur une résistance qui me désespérait. Une jeune mère n'a pas
-assez d'expérience des langueurs et des préoccupations de l'enfance.
-Je me rappelais les miennes cependant; mais, me rappelant aussi que si
-on ne les avait pas vaincues malgré moi, je serais restée inerte ou
-devenue folle, je me tuais à lasser la résistance, ne sachant pas la
-briser.
-
-Plus tard j'ai appris à lire à ma petite-fille, et j'ai eu de la
-patience, quoique je l'aimasse passionnément aussi; mais j'avais
-beaucoup d'années de plus!
-
-Dans l'irrésolution où je fus quelque temps relativement à
-l'arrangement de ma vie, en vue du mieux possible pour ces chers
-enfants, une question sérieuse fut débattue dans ma conscience. Je me
-demandai si je devais accepter l'idée que Chopin s'était faite de
-fixer son existence auprès de la mienne. Je n'eusse pas hésité à dire
-non si j'eusse pu savoir alors combien peu de temps la vie retirée et
-la solennité de la campagne convenaient à sa santé morale et physique.
-J'attribuais encore son désespoir et son horreur de Majorque à
-l'exaltation de la fièvre et à l'_excès de caractère_ de cette
-résidence. Nohant offrait des conditions plus douces, une retraite
-moins austère, un entourage sympathique et des ressources en cas de
-maladie. Papet était pour lui un médecin éclairé et affectueux.
-Fleury, Duteil, Duvernet et leurs familles, Planet, Rollinat surtout,
-lui furent chers à première vue. Tous l'aimèrent aussi et se sentirent
-disposés à le gâter avec moi.
-
-Mon frère était revenu habiter le Berry. Il était fixé dans la terre
-de Montgivray, dont sa femme avait hérité, à une demi-lieue de nous.
-Mon pauvre Hippolyte s'était si étrangement et si follement conduit
-envers moi que le bouder un peu n'eût pas été trop sévère; mais je ne
-pouvais bouder sa femme, qui avait toujours été parfaite pour moi, et
-sa fille, que je chérissais comme si elle eût été mienne, l'ayant
-élevée en partie avec les mêmes soins que j'avais eus pour Maurice.
-D'ailleurs mon frère, quand il reconnaissait ses torts, s'accusait si
-entièrement, si drôlement, si énergiquement, disant mille naïvetés
-spirituelles tout en jurant et pleurant avec effusion, que mon
-ressentiment était tombé au bout d'une heure. D'un autre que lui, le
-passé eût été inexcusable, et avec lui l'avenir ne devait pas tarder à
-redevenir intolérable; mais qu'y faire? C'était lui! C'était le
-compagnon de mes premières années; c'était le bâtard né heureux,
-c'est-à-dire l'enfant gâté de chez nous. Hippolyte eût eu bien
-mauvaise grâce à se poser en _Antony_. Antony est vrai relativement
-aux préjugés de certaines familles; d'ailleurs ce qui est beau est
-toujours assez vrai; mais on pourrait bien faire la contre-partie
-d'_Antony_, et l'auteur de ce poëme tragique pourrait la faire
-lui-même aussi vraie et aussi belle. Dans certains milieux, l'enfant
-de l'amour inspire un tel intérêt qu'il arrive à être, sinon le roi de
-la famille, du moins le membre le plus entreprenant et le plus
-indépendant de la famille, celui qui ose tout et à qui l'on passe
-tout, parce que les entrailles ont besoin de le dédommager de
-l'abandon de la société. Par le fait, n'étant rien officiellement, et
-ne pouvant prétendre à rien légalement dans mon intérieur, Hippolyte y
-avait toujours fait dominer son caractère turbulent, son bon coeur et
-sa mauvaise tête. Il m'en avait chassée, par la seule raison que je ne
-voulais pas l'en chasser; il avait aigri et prolongé la lutte qui m'y
-ramenait, et il y rentrait lui-même, pardonné et embrassé pour
-quelques larmes qu'il versait au seuil de la maison paternelle. Ce
-n'était que la reprise d'une nouvelle série de repentirs de sa part et
-d'absolutions de la mienne.
-
-Son entrain, sa gaîté intarissable, l'originalité de ses saillies, ses
-effusions enthousiastes et naïves pour le génie de Chopin, sa
-déférence constamment respectueuse envers lui seul, même dans
-l'inévitable et terrible _après-boire_, trouvèrent grâce auprès de
-l'artiste éminemment aristocratique. Tout alla donc fort bien au
-commencement, et j'admis éventuellement l'idée que Chopin pourrait se
-reposer et refaire sa santé parmi nous pendant quelques étés, son
-travail devant nécessairement le rappeler l'hiver à Paris.
-
-Cependant la perspective de cette sorte d'alliance de famille avec un
-ami nouveau dans ma vie me donna à réfléchir. Je fus effrayée de la
-tâche que j'allais accepter et que j'avais crue devoir se borner au
-voyage en Espagne. Si Maurice venait à retomber dans l'état de
-langueur qui m'avait absorbée, adieu à la fatigue des leçons, il est
-vrai, mais adieu aussi aux joies de mon travail; et quelles heures de
-ma vie sereines et vivifiantes pourrais-je consacrer à un second
-malade, beaucoup plus difficile à soigner et à consoler que Maurice?
-
-Une sorte d'effroi s'empara donc de mon coeur en présence d'un devoir
-nouveau à contracter. Je n'étais pas illusionnée par une passion.
-J'avais pour l'artiste une sorte d'adoration maternelle très-vive,
-très-vraie, mais qui ne pouvait pas un instant lutter contre l'amour
-des entrailles, le seul sentiment chaste qui puisse être passionné.
-
-J'étais encore assez jeune pour avoir peut-être à lutter contre
-l'amour, contre la passion proprement dite. Cette éventualité de mon
-âge, de ma situation et de la destinée des femmes artistes, surtout
-quand elles ont horreur des distractions passagères, m'effrayait
-beaucoup, et, résolue à ne jamais subir d'influence qui pût me
-distraire de mes enfants, je voyais un danger moindre, mais encore
-possible, même dans la tendre amitié que m'inspirait Chopin.
-
-Eh bien, après réflexion, ce danger disparut à mes yeux et prit même
-un caractère opposé, celui d'un préservatif contre des émotions que
-je ne voulais plus connaître. Un devoir de plus dans ma vie, déjà si
-remplie et si accablée de fatigue, me parut une chance de plus pour
-l'austérité vers laquelle je me sentais attirée avec une sorte
-d'enthousiasme religieux.
-
-Si j'eusse donné suite à mon projet de m'enfermer à Nohant toute
-l'année, de renoncer aux arts et de me faire l'institutrice de mes
-enfants, Chopin eût été sauvé du danger qui le menaçait, lui, à mon
-insu: celui de s'attacher à moi d'une manière trop absolue. Il ne
-m'aimait pas encore au point de ne pouvoir s'en distraire, son
-affection n'était pas encore exclusive. Il m'entretenait d'un amour
-romanesque qu'il avait eu en Pologne, de doux entraînements qu'il
-avait subis ensuite à Paris et qu'il y pouvait retrouver, et surtout
-de sa mère, qui était la seule passion de sa vie, et loin de laquelle
-pourtant il s'était habitué à vivre. Forcé de me quitter pour sa
-profession, qui était son honneur même, puisqu'il ne vivait que de son
-travail, six mois de Paris l'eussent rendu, après quelques jours de
-malaise et de larmes, à ses habitudes d'élégance, de succès exquis et
-de coquetterie intellectuelle. Je n'en pouvais pas douter, je n'en
-doutais pas.
-
-Mais la destinée nous poussait dans les liens d'une longue
-association, et nous y arrivâmes tous deux sans nous en apercevoir.
-
-Forcée d'échouer dans mon entreprise de professorat, je pris le parti
-de le remettre en meilleures mains et de faire, dans ce but, un
-établissement annuel à Paris. Je louai, rue Pigale, un appartement
-composé de deux pavillons au fond d'un jardin. Chopin s'installa rue
-Tronchet; mais son logement fut humide et froid. Il recommença à
-tousser sérieusement, et je me vis forcée de donner ma démission de
-garde-malade; ou de passer ma vie en allées et venues impossibles.
-Lui, pour me les épargner, venait chaque jour me dire avec une figure
-décomposée et une voix éteinte qu'il se portait à merveille. Il
-demandait à dîner avec nous, et il s'en allait le soir, grelottant
-dans son fiacre. Voyant combien il s'affectait du dérangement de notre
-vie de famille, je lui offris de lui louer un des pavillons dont je
-pouvais lui céder une partie. Il accepta avec joie. Il eut là son
-appartement, y reçut ses amis et y donna ses leçons sans me gêner.
-Maurice avait l'appartement au-dessus du sien; j'occupais l'autre
-pavillon avec ma fille. Le jardin était joli et assez vaste pour
-permettre de grands jeux et de belles gaîtés. Nous avions des
-professeurs des deux sexes qui faisaient de leur mieux. Je voyais le
-moins de monde possible, m'en tenant toujours à mes amis. Ma jeune et
-charmante parente Augustine, Oscar, le fils de ma soeur, dont je
-m'étais chargée et que j'avais mis en pension, les deux beaux enfants
-de madame d'Oribeau, qui était venue se fixer à Paris dans le même
-but que moi, c'était là un jeune monde bien-aimé qui se réunissait de
-temps en temps à mes enfants, mettant, à ma grande satisfaction, la
-maison sens dessus dessous.
-
-Nous passâmes ainsi près d'un an, à tâter ce mode d'éducation à
-domicile. Maurice s'en trouva assez bien. Il ne mordit jamais plus que
-mon père ne l'avait fait aux études classiques; mais il prit avec M.
-Eugène Pelletan, M. Loyson et M. Zirardini le goût de lire et de
-comprendre, et il fût bientôt en état de s'instruire lui-même et de
-découvrir tout seul les horizons vers lesquels sa nature d'esprit le
-poussait. Il put aussi commencer à recevoir des notions de dessin,
-qu'il n'avait reçues jusque-là que de son instinct.
-
-Il en fut autrement de ma fille. Malgré l'excellent enseignement qui
-lui fut donné chez moi par mademoiselle Suez, une Genevoise de grand
-savoir et d'une admirable douceur, son esprit impatient ne pouvait se
-fixer à rien, et cela était désespérant, car l'intelligence, la
-mémoire et la compréhension étaient magnifiques chez elle. Il fallut
-en revenir à l'éducation en commun, qui la stimulait davantage, et à
-la vie de pension, qui, restreignant les sujets de distraction, les
-rend plus faciles à vaincre. Elle ne se plut pourtant pas dans la
-première pension où je la mis. Je l'en retirai aussitôt pour la
-conduire à Chaillot, chez madame Bascans, où elle convint qu'elle
-était réellement mieux que chez moi. Installée dans une maison
-charmante et dans un lieu magnifique, objet des plus doux soins et
-favorisée des leçons particulières de M. Bascans, un homme de vrai
-mérite, elle daigna enfin s'apercevoir que la culture de
-l'intelligence pouvait bien être autre chose qu'une vexation gratuite.
-Car tel était le thème de cette raisonneuse; elle avait prétendu
-jusque-là qu'on avait _inventé_ les connaissances humaines dans
-l'unique but de contrarier les petites filles.
-
-Ce parti de me séparer d'elle de nouveau étant pris (avec plus
-d'effort et de regret que je ne voulus lui en montrer), je vécus
-alternativement à Nohant l'été, et à Paris l'hiver, sans me séparer de
-Maurice, qui savait s'occuper partout et toujours. Chopin venait
-passer trois ou quatre mois chaque année à Nohant. J'y prolongeais mon
-séjour assez avant dans l'hiver, et je retrouvais à Paris mon _malade
-ordinaire_, c'est ainsi qu'il s'intitulait, désirant mon retour, mais
-ne regrettant pas la campagne, qu'il n'aimait pas au delà d'une
-quinzaine, et qu'il ne supportait davantage que par attachement pour
-moi. Nous avions quitté les pavillons de la rue Pigale, qui lui
-déplaisaient, pour nous établir au square d'Orléans, où la bonne et
-active Marliani nous avait arrangé une vie de famille. Elle occupait
-un bel appartement entre les deux nôtres. Nous n'avions qu'une grande
-cour, plantée et sablée, toujours propre, à traverser pour nous
-réunir, tantôt chez elle, tantôt chez moi, tantôt chez Chopin, quand
-il était disposé à nous faire de la musique. Nous dînions chez elle
-tous ensemble à frais communs. C'était une très-bonne association,
-économique comme toutes les associations, et qui me permettait de voir
-du monde chez madame Marliani, mes amis plus intimement chez moi, et
-de prendre mon travail à l'heure où il me convenait de me retirer.
-Chopin se réjouissait aussi d'avoir un beau salon isolé, où il pouvait
-aller composer ou rêver. Mais il aimait le monde et ne profitait guère
-de son sanctuaire que pour y donner des leçons. Ce n'est qu'à Nohant
-qu'il créait et écrivait. Maurice avait son appartement et son atelier
-au-dessus de moi. Solange avait près de moi une jolie chambrette où
-elle aimait à faire la _dame_ vis-à-vis d'Augustine les jours de
-sortie, et d'où elle chassait son frère et Oscar impérieusement,
-prétendant que les gamins avaient mauvais ton et sentaient le cigare,
-ce qui ne l'empêchait pas de grimper à l'atelier un moment après pour
-les faire enrager, si bien qu'ils passaient leur temps à se renvoyer
-outrageusement de leurs domiciles respectifs et à revenir frapper à la
-porte pour recommencer. Un autre enfant, d'abord timide et raillé,
-bientôt taquin et railleur, venait ajouter aux allées et venues, aux
-algarades et aux éclats de rire qui désespéraient le voisinage.
-C'était Eugène Lambert, camarade de Maurice à l'atelier de peinture
-de Delacroix, un garçon plein d'esprit, de coeur et de dispositions,
-qui devint mon enfant presque autant que les miens propres, et qui,
-appelé à Nohant pour un mois, y a passé jusqu'à présent une douzaine
-d'étés, sans compter plusieurs hivers.
-
-Plus tard, je pris Augustine tout-à-fait avec nous, la vie de famille
-et d'intérieur me devenant chaque jour plus chère et plus
-nécessaire[29].
-
- [29] Cette enfant, belle et douce, fut toujours un ange de
- consolation pour moi. Mais, en dépit de ses vertus et de sa
- tendresse, elle fut pour moi la cause de bien grands chagrins.
- Ses tuteurs me la disputaient, et j'avais de fortes raisons pour
- accepter le devoir de la protéger exclusivement. Devenue majeure,
- elle ne voulait pas s'éloigner de moi. Ce fut la cause d'une
- lutte ignoble et d'un chantage infâme de la part de gens que je
- ne nommerai pas. On me menaça de libelles atroces si je ne
- donnais pas quarante mille francs. Je laissai paraître les
- libelles, immonde ramassis de mensonges ridicules que la police
- se chargea d'interdire. Ce ne fut pas là le point douloureux du
- martyre que je subissais pour cette noble et pure enfant: la
- calomnie s'acharna après elle par contre-coup, et, pour la
- protéger envers et contre tous, je dus plus d'une fois briser mon
- propre coeur et mes plus chères affections.
-
-S'il me fallait parler ici avec détail des illustres et chers amis qui
-m'entourèrent pendant ces huit années, je recommencerais un volume.
-Mais ne suffit-il pas de nommer, outre ceux dont j'ai parlé déjà,
-Louis Blanc, Godefroy Cavaignac, Henri Martin, et le plus beau génie
-de femme de notre époque, uni à un noble coeur, Pauline Garcia, fille
-d'un artiste de génie, soeur de la Malibran, et mariée à mon ami Louis
-Viardot, savant modeste, homme de goût et surtout homme de bien!
-
-Parmi ceux que j'ai vus avec autant d'estime et moins d'intimité, je
-citerai Mickiewicz, Lablache, Alkan aîné, Soliva, E. Quinet, le
-général Pepe, etc.! et, sans faire de catégories de talent ou de
-célébrité, j'aime à me rappeler l'amitié fidèle de Bocage, le grand
-artiste, et la touchante amitié d'Agricol Perdiguier, le noble
-artisan; celle de Ferdinand François, âme stoïque et pure, et celle de
-Gilland, écrivain prolétaire d'un grand talent et d'une grande foi;
-celle d'Étienne Arago, si vraie et si charmante, et celle d'Anselme
-Pététin, si mélancolique et si sincère; celle de M. de Bonnechose, le
-meilleur des hommes et le plus aimable, l'inappréciable ami de madame
-Marliani; et celle de M. de Rancogne, charmant poëte inédit, sensible
-et gai vieillard qui avait toujours des roses dans l'esprit et jamais
-d'épines dans le coeur; celle de Mendizabal, le père enjoué et
-affectueux de toute notre chère jeunesse, et celle de Dessaüer,
-artiste éminent, caractère pur et digne[30]; enfin celle d'Hetzel, qui
-pour arriver sur le tard de ma vie, ne m'en fut pas moins précieuse,
-et celle du docteur Varennes, une des plus anciennes et des plus
-regrettées.
-
- [30] Henri Heine m'a prêté contre lui des sentiments inouïs. Le
- génie a ses rêves de malade.
-
-Hélas! la mort ou l'absence ont dénoué la plupart de ces relations,
-sans refroidir mes souvenirs et mes sympathies. Parmi celles que j'ai
-pu ne pas perdre de vue, j'aime à nommer le capitaine d'Arpentigny, un
-des esprits les plus frais, les plus originaux et les plus étendus qui
-existent, et madame Hortense Allart, écrivain d'un sentiment
-très-élevé et d'une forme très-poétique, femme savante toute jolie et
-toute rose, disait Delatouche; esprit courageux, indépendant; femme
-brillante et sérieuse, vivant à l'ombre avec autant de recueillement
-et de sérénité qu'elle saurait porter de grâce et d'éclat dans le
-monde; mère tendre et forte, entrailles de femme, fermeté d'homme.
-
-Je voyais aussi cette tête exaltée et généreuse, cette femme qui avait
-les illusions d'une enfant et le caractère d'un héros, cette folle,
-cette martyre; cette sainte, Pauline Roland.
-
-J'ai nommé Mickiewicz, génie égal à celui de Byron, âme conduite aux
-vertiges de l'extase par l'enthousiasme de la patrie et la sainteté
-des moeurs. J'ai nommé Lablache, le plus grand acteur comique et le
-plus parfait chanteur de notre époque: dans la vie privée, c'est un
-adorable esprit et un père de famille respectable. J'ai nommé Soliva,
-compositeur lyrique d'un vrai talent, professeur admirable, caractère
-noble et digne, artiste enjoué, enthousiaste, sérieux. Enfin, j'ai
-nommé Alkan, pianiste célèbre, plein d'idées fraîches et originales,
-musicien savant, homme de coeur. Quant à Edgar Quinet, tous le
-connaissent en le lisant: un grand coeur, dans une vaste intelligence;
-ses amis connaissent en plus sa modestie candide et la douceur de son
-commerce. Enfin, j'ai nommé le général Pepe, âme héroïque et pure, un
-de ces caractères qui rappellent les hommes de Plutarque. Je n'ai
-nommé ni Mazzini, ni les autres amis que j'ai gardés dans le monde
-politique et dans la vie intime, ne les ayant connus réellement que
-plus tard.
-
-Déjà, dans ce temps-là, je touchais, par mes relations variées, aux
-extrêmes de la société, à l'opulence, à la misère, aux croyances les
-plus absolutistes, aux principes les plus révolutionnaires. J'aimais à
-connaître et à comprendre les divers ressorts qui font mouvoir
-l'humanité et qui décident de ses vicissitudes. Je regardais avec
-attention, je me trompais souvent, je voyais clair quelquefois.
-
-Après les désespérances de ma jeunesse, trop d'illusions me
-gouvernèrent. Au scepticisme maladif succéda trop de bienveillance et
-d'ingénuité. Je fus mille fois dupe d'un rêve de fusion archangélique
-dans les forces opposées du grand combat des idées. Je suis bien
-encore quelquefois capable de cette simplicité, résultat d'une
-plénitude de coeur, pourtant j'en devrais être bien guérie, car mon
-coeur a beaucoup saigné.
-
-La vie que je raconte ici était aussi bonne que possible à la surface.
-Il y avait pour moi du beau soleil sur mes enfants, sur mes amis, sur
-mon travail; mais la vie que je ne raconte pas était voilée
-d'amertumes effroyables.
-
-Je me souviens d'un jour où, révoltée d'injustices sans nom qui, dans
-ma vie intime, m'arrivaient tout à coup de plusieurs côtés à la fois,
-je m'en allai pleurer dans le petit bois de mon jardin de Nohant, à
-l'endroit où jadis ma mère faisait pour moi et avec moi ses jolies
-petites rocailles. J'avais alors environ quarante ans, et quoique
-sujette à des névralgies terribles, je me sentais physiquement
-beaucoup plus forte que dans ma jeunesse. Il me prit fantaisie, je ne
-sais au milieu de quelles idées noires, de soulever une grosse pierre,
-peut-être une de celles que j'avais vu autrefois porter par ma robuste
-petite mère. Je la soulevai sans effort, et je la laissai retomber
-avec désespoir, disant en moi-même: «Ah! mon Dieu, j'ai peut-être
-encore quarante ans à vivre!»
-
-L'horreur de la vie, la soif du repos, que je repoussais depuis
-longtemps, me revinrent cette fois-là d'une manière bien terrible. Je
-m'assis sur cette pierre, et j'épuisai mon chagrin dans des flots de
-larmes. Mais il se fit là en moi une grande révolution: à ces deux
-heures d'anéantissement succédèrent deux ou trois heures de
-méditation et de rassérénement dont le souvenir est resté net en moi
-comme une chose décisive en ma vie.
-
-La résignation n'est pas dans ma nature. C'est là un état de tristesse
-morne, mêlée à de lointaines espérances, que je ne connais pas. J'ai
-vu cette disposition chez les autres, je n'ai jamais pu l'éprouver.
-Apparemment mon organisation s'y refuse. Il me faut désespérer
-absolument pour avoir du courage. Il faut que je sois arrivée à me
-dire «Tout est perdu!» pour que je me décide à tout accepter. J'avoue
-même que ce mot de résignation m'irrite. Dans l'idée que je m'en fais,
-à tort ou à raison, c'est une sotte paresse qui veut se soustraire à
-l'inexorable logique du malheur; c'est une mollesse de l'âme qui nous
-pousse à faire notre salut en égoïstes, à tendre un dos endurci aux
-coups de l'iniquité, à devenir inertes, sans horreur du mal que nous
-subissons, sans pitié par conséquent pour ceux qui nous l'infligent.
-Il me semble que les gens complétement résignés sont pleins de dégoût
-et de mépris pour la race humaine. Ne s'efforçant plus de soulever les
-rochers qui les écrasent, ils se disent que tout est rocher, et qu'eux
-seuls sont les enfants de Dieu[31].
-
- [31] C'était aussi le sentiment de M. Lamennais. Silvio Pellico
- était pour lui le type de la résignation, et cette résignation-là
- l'indignait.
-
-Une autre solution s'ouvrit devant moi. Tout subir sans haine et sans
-ressentiment, mais tout combattre par la foi; aucune ambition, aucun
-rêve de bonheur personnel pour moi-même en ce monde, mais beaucoup
-d'espoir et d'efforts pour le bonheur des autres.
-
-Ceci me parut une conclusion souveraine de la logique applicable à ma
-nature. Je pouvais vivre sans bonheur personnel, n'ayant pas de
-passions personnelles.
-
-Mais j'avais de la tendresse et le besoin impérieux d'exercer cet
-instinct-là. Il me fallait chérir ou mourir. Chérir en étant peu ou
-mal chéri soi-même, c'est être malheureux; mais on peut vivre
-malheureux. Ce qui empêche de vivre, c'est de ne pas faire usage de sa
-propre vie, ou d'en faire un usage contraire aux conditions de sa
-propre vie.
-
-En face de cette résolution, je me demandai si j'aurais la force de la
-suivre; je n'avais pas une assez haute idée de moi-même pour m'élever
-au rêve de la vertu. D'ailleurs, voyez-vous, dans le temps de
-scepticisme où nous vivons, une grande lumière s'est dégagée: c'est
-que la vertu n'est qu'une lumière elle-même, une lumière qui se fait
-dans l'âme. Moi, j'y ajoute, dans ma croyance, l'aide de Dieu. Mais
-qu'on accepte ou qu'on rejette le secours divin, la raison nous
-démontre que la vertu est un résultat brillant de l'apparition de la
-vérité dans la conscience, une certitude par conséquent, qui commande
-au coeur et à la volonté.
-
-Écartant donc de mon vocabulaire intérieur ce mot orgueilleux de vertu
-qui me paraissait trop drapé à l'antique, et me contentant de
-contempler une certitude en moi-même, je pus me dire, assez sagement
-je crois, qu'on ne revient pas sur une certitude acquise, et que, pour
-persévérer dans un parti pris en vue de cette certitude, il ne s'agit
-que de regarder en soi chaque fois que l'égoïsme vient s'efforcer
-d'éteindre le flambeau.
-
-Que je dusse être agitée, troublée et tiraillée par cette imbécile
-personnalité humaine, cela n'était pas douteux, car l'âme ne veille
-pas toujours; elle s'endort et elle rêve; mais que, connaissant la
-réalité, c'est-à-dire l'impossibilité d'être heureuse par l'égoïsme,
-je n'eusse pas le pouvoir de secouer et de réveiller mon âme, c'est ce
-qui me parut également hors de doute.
-
-Après avoir calculé ainsi mes chances avec une grande ardeur
-religieuse et un véritable élan de coeur vers Dieu, je me sentis
-très-tranquille, et je gardai cette tranquillité intérieure tout le
-reste de ma vie; je la gardai non pas sans ébranlement, sans
-interruption et sans défaillance, mon équilibre physique succombant
-parfois sous cette rigueur de ma volonté; mais je la retrouvai
-toujours sans incertitude et sans contestation au fond de ma pensée
-et dans l'habitude de ma vie.
-
-Je la retrouvai surtout par la prière. Je n'appelle pas prière un
-choix et un arrangement de parole lancées vers le ciel, mais un
-entretien de la pensée avec l'idéal de lumière et de perfections
-infinies.
-
-De toutes les amertumes que j'avais non plus à subir, mais à
-combattre, les souffrances de mon _malade ordinaire_ n'étaient pas la
-moindre.
-
-Chopin voulait toujours Nohant, et ne supportait jamais Nohant. Il
-était l'homme du monde par excellence, non pas du monde trop officiel
-et trop nombreux, mais du monde intime, des salons de vingt personnes,
-de l'heure où la foule s'en va et où les habitués se pressent autour
-de l'artiste pour lui arracher par d'aimables importunités le plus pur
-de son inspiration. C'est alors seulement qu'il donnait tout son génie
-et tout son talent. C'est alors aussi qu'après avoir plongé son
-auditoire dans un recueillement profond ou dans une tristesse
-douloureuse, car sa musique vous mettait parfois dans l'âme des
-découragements atroces, surtout quand il improvisait; tout à coup,
-comme pour enlever l'impression et le souvenir de sa douleur aux
-autres et à lui-même, il se tournait vers une glace, à la dérobée,
-arrangeait ses cheveux et sa cravate, et se montrait subitement
-transformé en Anglais flegmatique, en vieillard impertinent, en
-Anglaise sentimentale et ridicule, en juif sordide. C'était toujours
-des types tristes, quelque comiques qu'ils fussent, mais parfaitement
-compris et si délicatement traduits qu'on ne pouvait se lasser de les
-admirer.
-
-Toutes ces choses sublimes, charmantes ou bizarres qu'il savait tirer
-de lui-même faisaient de lui l'âme des sociétés choisies, et on se
-l'arrachait bien littéralement, son noble caractère, son
-désintéressement, sa fierté, son orgueil bien entendu, ennemi de toute
-vanité de mauvais goût et de toute insolente réclame, la sûreté de son
-commerce et les exquises délicatesses de son savoir-vivre faisant de
-lui un ami aussi sérieux qu'agréable.
-
-Arracher Chopin à tant de gâteries, l'associer à une vie simple,
-uniforme et constamment studieuse, lui qui avait été élevé sur les
-genoux des princesses, c'était le priver de ce qui le faisait vivre,
-d'une vie factice il est vrai, car, ainsi qu'une femme fardée, il
-déposait le soir, en rentrant chez lui, sa verve et sa puissance, pour
-donner la nuit à la fièvre et à l'insomnie; mais d'une vie qui eût été
-plus courte et plus animée que celle de la retraite, et de l'intimité
-restreinte au cercle uniforme d'une seule famille. A Paris, il en
-traversait plusieurs chaque jour, ou il en choisissait au moins chaque
-soir une différente pour milieu. Il avait ainsi tour à tour vingt ou
-trente salons à enivrer ou à charmer de sa présence.
-
-Chopin n'était pas né exclusif dans ses affections; il ne l'était que
-par rapport à celles qu'il exigeait; son âme, impressionnable à toute
-beauté, à toute grâce, à tout sourire, se livrait avec une facilité et
-une spontanéité inouïes. Il est vrai qu'elle se reprenait de même, un
-mot maladroit, un sourire équivoque le désenchantant avec excès. Il
-aimait passionnément trois femmes dans la même soirée de fête, et s'en
-allait tout seul, ne songeant à aucune d'elles, les laissant toutes
-trois convaincues de l'avoir exclusivement charmé.
-
-Il était de même en amitié, s'enthousiasmant à première vue, se
-dégoûtant, se reprenant sans cesse, vivant d'engouements pleins de
-charmes pour ceux qui en étaient l'objet, et de mécontentements
-secrets qui empoisonnaient ses plus chères affections.
-
-Un trait qu'il m'a raconté lui-même prouve combien peu il mesurait ce
-qu'il accordait de son coeur à ce qu'il exigeait de celui des autres.
-
-Il s'était vivement épris de la petite-fille d'un maître célèbre; il
-songea à la demander en mariage, dans le même temps où il poursuivait
-la pensée d'un autre mariage d'amour en Pologne, sa loyauté n'étant
-engagée nulle part, mais son âme mobile flottant d'une passion à
-l'autre. La jeune Parisienne lui faisait bon accueil, et tout allait
-au mieux, lorsqu'un jour qu'il entrait chez elle avec un autre
-musicien plus célèbre à Paris qu'il ne l'était encore, elle s'avisa
-de présenter une chaise à ce dernier avant de songer à faire asseoir
-Chopin. Il ne la revit jamais et l'oublia tout de suite.
-
-Ce n'est pas que son âme fût impuissante ou froide. Loin de là, elle
-était ardente et dévouée, mais non pas exclusivement et
-continuellement envers telle ou telle personne. Elle se livrait
-alternativement à cinq ou six affections qui se combattaient en lui et
-dont une primait tour à tour toutes les autres.
-
-Il n'était certainement pas fait pour vivre longtemps en ce monde, ce
-type extrême de l'artiste. Il y était dévoré par un rêve d'idéal que
-ne combattait aucune tolérance de philosophie ou de miséricorde à
-l'usage de ce monde. Il ne voulait jamais transiger avec la nature
-humaine. Il n'acceptait rien de la réalité. C'était là son vice et sa
-vertu, sa grandeur et sa misère. Implacable envers la moindre tache,
-il avait un enthousiasme immense pour la moindre lumière, son
-imagination exaltée faisant tous les frais possibles pour y voir un
-soleil.
-
-Il était donc à la fois doux et cruel d'être l'objet de sa préférence,
-car il vous tenait compte avec usure de la moindre clarté, et vous
-accablait de son désenchantement au passage de la plus petite ombre.
-
-On a prétendu que, dans un de mes romans, j'avais peint son caractère
-avec une grande exactitude d'analyse. On s'est trompé, parce que l'on
-a cru reconnaître quelques-uns de ses traits, et, procédant par ce
-système, trop commode pour être sûr, Liszt lui-même, dans une _Vie de
-Chopin_, un peu exubérante de style, mais remplie cependant de
-très-bonnes choses et de très-belles pages, s'est fourvoyé de bonne
-foi.
-
-J'ai tracé, dans le _Prince Karol_, le caractère d'un homme déterminé
-dans sa nature, exclusif dans ses sentiments, exclusif dans ses
-exigences.
-
-Tel n'était pas Chopin. La nature ne dessine pas comme l'art, quelque
-réaliste qu'il se fasse. Elle a des caprices, des inconséquences, non
-pas réelles probablement, mais très-mystérieuses. L'art ne rectifie
-ces inconséquences que parce qu'il est trop borné pour les rendre.
-
-Chopin était un résumé de ces inconséquences magnifiques que Dieu seul
-peut se permettre de créer et qui ont leur logique particulière. Il
-était modeste par principe et doux par habitude, mais il était
-impérieux par instinct et plein d'un orgueil légitime qui s'ignorait
-lui-même. De là des souffrances qu'il ne raisonnait pas et qui ne se
-fixaient pas sur un objet déterminé.
-
-D'ailleurs le prince Karol n'est pas artiste. C'est un rêveur, et rien
-de plus: n'ayant pas de génie, il n'a pas les droits du génie. C'est
-donc un personnage plus vrai qu'aimable, et c'est si peu le portrait
-d'un grand artiste, que Chopin, en lisant le manuscrit chaque jour sur
-mon bureau, n'avait pas eu la moindre velléité de s'y tromper, lui,
-si soupçonneux pourtant!
-
-Et cependant plus tard, par réaction, il se l'imagina, m'a-t-on dit.
-Des ennemis (j'en avais auprès de lui qui se disaient ses amis, comme
-si aigrir un coeur souffrant n'était pas un meurtre), des ennemis lui
-firent croire que ce roman était une révélation de son caractère. Sans
-doute, en ce moment-là, sa mémoire était affaiblie: il avait oublié le
-livre, que ne l'a-t-il relu!
-
-Cette histoire était si peu la nôtre! Elle en était tout l'inverse. Il
-n'y avait entre nous ni les mêmes enivrements, ni les mêmes
-souffrances. Notre histoire, à nous, n'avait rien d'un roman, le fond
-en était trop simple et trop sérieux pour que nous eussions jamais eu
-l'occasion d'une querelle l'un contre l'autre, à propos l'un de
-l'autre. J'acceptais toute la vie de Chopin telle qu'elle se
-continuait en dehors de la mienne. N'ayant ni ses goûts, ni ses idées
-en dehors de l'art, ni ses principes politiques, ni son appréciation
-des choses de fait, je n'entreprenais aucune modification de son être.
-Je respectais son individualité, comme je respectais celle de
-Delacroix et de mes autres amis engagés dans un chemin différent du
-mien.
-
-D'un autre côté, Chopin m'accordait, et je peux dire m'honorait d'un
-genre d'amitié qui faisait exception dans sa vie. Il était toujours le
-même pour moi. Il avait sans doute peu d'illusions sur mon compte,
-puisqu'il ne me faisait jamais redescendre dans son estime. C'est ce
-qui fit durer longtemps notre bonne harmonie.
-
-Étranger à mes études, à mes recherches et, par suite, à mes
-convictions, enfermé qu'il était dans le dogme catholique, il disait
-de moi, comme la mère Alicia dans les derniers jours de sa vie[32]:
-«_Bah! bah! je suis bien sûre qu'elle aime Dieu!_»
-
- [32] Cette âme bien-aimée est retournée à Dieu le 20 janvier
- 1855.
-
-Nous ne nous sommes donc jamais adressé un reproche mutuel, sinon une
-seule fois qui fut, hélas! la première et la dernière. Une affection
-si élevée devait se briser, et non s'user dans des combats indignes
-d'elle.
-
-Mais si Chopin était avec moi le dévouement, la prévenance, la grâce,
-l'obligeance et la déférence en personne, il n'avait pas, pour cela,
-abjuré les aspérités de son caractère envers ceux qui m'entouraient.
-Avec eux, l'inégalité de son âme, tour à tour généreuse et fantasque,
-se donnait carrière, passant toujours de l'engouement à l'aversion, et
-réciproquement. Rien ne paraissait, rien n'a jamais paru de sa vie
-intérieure dont ses chefs-d'oeuvre d'art étaient l'expression
-mystérieuse et vague, mais dont ses lèvres ne trahissaient jamais la
-souffrance. Du moins telle fut sa réserve pendant sept ans, que moi
-seule pus les deviner, les adoucir et en retarder l'explosion.
-
-Pourquoi une combinaison d'événements en dehors de nous ne nous
-éloigna-t-elle pas l'un de l'autre avant la huitième année!
-
-Mon attachement n'avait pu faire ce miracle de le rendre un peu calme
-et heureux que parce que Dieu y avait consenti en lui conservant un
-peu de santé. Cependant il déclinait visiblement, et je ne savais plus
-quels remèdes employer pour combattre l'irritation croissante des
-nerfs. La mort de son ami le docteur Mathuzinski et ensuite celle de
-son propre père lui portèrent deux coups terribles. Le dogme
-catholique jette sur la mort des terreurs atroces. Chopin, au lieu de
-rêver pour ces âmes pures un meilleur monde, n'eut que des visions
-effrayantes, et je fus obligée de passer bien des nuits dans une
-chambre voisine de la sienne, toujours prête à me lever cent fois de
-mon travail pour chasser les spectres de son sommeil et de son
-insomnie. L'idée de sa propre mort lui apparaissait escortée de toutes
-les imaginations superstitieuses de la poésie slave. Polonais, il
-vivait dans le cauchemar des légendes. Les fantômes l'appelaient,
-l'enlaçaient, et, au lieu de voir son père et son ami lui sourire dans
-le rayon de la foi, il repoussait leurs faces décharnées de la sienne
-et se débattait sous l'étreinte de leurs mains glacées.
-
-Nohant lui était devenu antipathique. Son retour, au printemps,
-l'enivrait encore quelques instants. Mais dès qu'il se mettait au
-travail, tout s'assombrissait autour de lui. Sa création était
-spontanée, miraculeuse. Il la trouvait sans la chercher, sans la
-prévoir. Elle venait sur son piano soudaine, complète, sublime; ou
-elle se chantait dans sa tête pendant une promenade, et il avait hâte
-de se la faire entendre à lui-même en la jetant sur l'instrument. Mais
-alors commençait le labour le plus navrant auquel j'aie jamais
-assisté. C'était une suite d'efforts, d'irrésolutions et d'impatiences
-pour ressaisir certains détails du thème de son audition: ce qu'il
-avait conçu tout d'une pièce, il l'analysait trop en voulant l'écrire,
-et son regret de ne pas le retrouver net, selon lui, le jetait dans
-une sorte de désespoir. Il s'enfermait dans sa chambre des journées
-entières, pleurant, marchant, brisant ses plumes, répétant et
-changeant cent fois une mesure, l'écrivant et l'effaçant autant de
-fois, et recommençant le lendemain avec une persévérance minutieuse et
-désespérée. Il passait six semaines sur une page pour en revenir à
-l'écrire telle qu'il l'avait tracée du premier jet.
-
-J'avais eu longtemps l'influence de le faire consentir à se fier à ce
-premier jet de l'inspiration. Mais quand il n'était plus disposé à me
-croire, il me reprochait doucement de l'avoir gâté et de n'être pas
-assez sévère pour lui. J'essayais de le distraire, de le promener.
-Quelquefois emmenant toute ma couvée dans un char à bancs de
-campagne, je l'arrachais malgré lui à cette agonie, je le menais aux
-bords de la Creuse, et, pendant deux ou trois jours, perdus au soleil
-et à la pluie dans des chemins affreux, nous arrivions, riants et
-affamés, à quelque site magnifique où il semblait renaître. Ces
-fatigues le brisaient le premier jour, mais il dormait! Le dernier
-jour, il était tout ranimé, tout rajeuni, en revenant à Nohant, et il
-trouvait la solution de son travail sans trop d'efforts; mais il
-n'était pas toujours possible de le déterminer à quitter ce piano qui
-était bien plus souvent son tourment que sa joie, et peu à peu il
-témoigna de l'humeur quand je le dérangeais. Je n'osais pas insister.
-Chopin fâché était effrayant, et comme, avec moi, il se contenait
-toujours, il semblait près de suffoquer et de mourir.
-
-Ma vie, toujours active et rieuse à la surface, était devenue
-intérieurement plus douloureuse que jamais. Je me désespérais de ne
-pouvoir donner aux autres ce bonheur auquel j'avais renoncé pour mon
-compte: car j'avais plus d'un sujet de profond chagrin contre lequel
-je m'efforçais de réagir. L'amitié de Chopin n'avait jamais été un
-refuge pour moi dans la tristesse. Il avait bien assez de ses propres
-maux à supporter. Les miens l'eussent écrasé, aussi ne les
-connaissait-il que vaguement et ne les comprenait-il pas du tout. Il
-eût apprécié toutes choses à un point de vue très-différent du mien.
-Ma véritable force me venait de mon fils, qui était en âge de partager
-avec moi les intérêts les plus sérieux de la vie et qui me soutenait
-par son égalité d'âme, sa raison précoce et son inaltérable
-enjouement. Nous n'avons pas, lui et moi, les mêmes idées sur toutes
-choses, mais nous avons ensemble de grandes ressemblances
-d'organisation, beaucoup des mêmes goûts et des mêmes besoins; en
-outre, un lien d'affection naturelle si étroit qu'un désaccord
-quelconque entre nous ne peut durer un jour et ne peut tenir à un
-moment d'explication tête-à-tête. Si nous n'habitons pas le même
-enclos d'idées et de sentiments, il y a, du moins, une grande porte
-toujours ouverte au mur mitoyen, celle d'une affection immense et
-d'une confiance absolue.
-
-A la suite des dernières rechutes du malade, son esprit s'était
-assombri extrêmement, et Maurice, qui l'avait tendrement aimé
-jusque-là, fut blessé tout-à-coup par lui d'une manière imprévue pour
-un sujet futile. Ils s'embrassèrent un moment après, mais le grain de
-sable était tombé dans le lac tranquille, et peu à peu les cailloux y
-tombèrent un à un. Chopin fut irrité souvent sans aucun motif et
-quelquefois irrité injustement contre de bonnes intentions. Je vis le
-mal s'aggraver et s'étendre à mes autres enfants, rarement à Solange,
-que Chopin préférait, par la raison qu'elle seule ne l'avait pas
-gâté, mais à Augustine avec une amertume effrayante, et à Lambert
-même, qui n'a jamais pu deviner pourquoi. Augustine, la plus douce, la
-plus inoffensive de nous tous à coup sûr, en était consternée. Il
-avait été d'abord si bon pour elle! Tout cela fut supporté; mais
-enfin, un jour, Maurice, lassé de coups d'épingle, parla de quitter la
-partie. Cela ne pouvait pas et ne devait pas être. Chopin ne supporta
-pas mon intervention légitime et nécessaire. Il baissa la tête et
-prononça que je ne l'aimais plus.
-
-Quel blasphème après ces huit années de dévouement maternel! Mais le
-pauvre coeur froissé n'avait pas conscience de son délire. Je pensais
-que quelques mois passés dans l'éloignement et le silence guériraient
-cette plaie et rendraient l'amitié calme, la mémoire équitable. Mais
-la révolution de février arriva et Paris devint momentanément odieux à
-cet esprit incapable de se plier à un ébranlement quelconque dans les
-formes sociales. Libre de retourner en Pologne, où certain d'y être
-toléré, il avait préféré languir dix ans loin de sa famille qu'il
-adorait, à la douleur de voir son pays transformé et dénaturé. Il
-avait fui la tyrannie, comme maintenant il fuyait la liberté!
-
-Je le revis un instant en mars 1848. Je serrai sa main tremblante et
-glacée. Je voulus lui parler, il s'échappa. C'était à mon tour de dire
-qu'il ne m'aimait plus. Je lui épargnai cette souffrance et je remis
-tout aux mains de la Providence et de l'avenir.
-
-Je ne devais plus le revoir. Il y avait de mauvais coeurs entre nous.
-Il y en eut de bons aussi, qui ne surent pas s'y prendre. Il y en eut
-de frivoles qui aimèrent mieux ne pas se mêler d'affaires délicates;
-Gutmann n'était pas là[33].
-
- [33] Gutmann, son plus parfait élève, aujourd'hui un véritable
- maître lui-même, un noble coeur toujours. Il fut forcé de
- s'absenter durant la dernière maladie de Chopin, et ne revint que
- pour recevoir son dernier soupir.
-
-On m'a dit qu'il m'avait appelée, regrettée, aimée filialement jusqu'à
-la fin. On a cru devoir me le cacher jusque-là. On a cru devoir lui
-cacher aussi que j'étais prête à courir vers lui. On a bien fait si
-cette émotion de me revoir eût dû abréger sa vie d'un jour ou
-seulement d'une heure. Je ne suis pas de ceux qui croient que les
-choses se résolvent en ce monde. Elles ne font peut-être qu'y
-commencer, et, à coup sûr, elles n'y finissent point. Cette vie
-d'ici-bas est un voile que la souffrance et la maladie rendent plus
-épais à certaines âmes, qui ne se soulève que par moments pour les
-organisations les plus solides, et que la mort déchire pour tous.
-
-Garde-malade, puisque telle fut ma mission pendant une notable portion
-de ma vie, j'ai dû accepter sans trop d'étonnement et surtout sans
-dépit les transports et les accablements de l'âme aux prises avec la
-fièvre. J'ai appris au chevet des malades à respecter ce qui est
-véritablement leur volonté saine et libre, et à pardonner ce qui est
-le trouble et le délire de leur fatalité.
-
-J'ai été payée de mes années de veille, d'angoisse et d'absorption par
-des années de tendresse, de confiance et de gratitude qu'une heure
-d'injustice ou d'égarement n'a point annulées devant Dieu. Dieu n'a
-pas puni, Dieu n'a pas seulement aperçu cette heure mauvaise dont je
-ne veux pas me rappeler la souffrance. Je l'ai supportée, non pas avec
-un froid stoïcisme, mais avec des larmes de douleur et d'enthousiasme,
-dans le secret de ma prière. Et c'est parce que j'ai dit aux absents,
-dans la vie ou dans la mort: «Soyez bénis!» que j'espère trouver dans
-le coeur de ceux qui me fermeront les yeux la même bénédiction à ma
-dernière heure.
-
-Vers l'époque où je perdis Chopin, je perdis aussi mon frère plus
-tristement encore: sa raison s'était éteinte depuis quelque temps
-déjà, l'ivresse avait ravagé et détruit cette belle organisation et la
-faisait flotter désormais entre l'idiotisme et la folie. Il avait
-passé ses dernières années à se brouiller et à se réconcilier tour à
-tour avec moi, avec mes enfants, avec sa propre famille et tous ses
-amis. Tant qu'il continua à venir me voir, je prolongeai sa vie en
-mettant à son insu de l'eau dans le vin qu'on lui servait. Il avait
-le goût si blasé qu'il ne s'en apercevait pas, et s'il suppléait à la
-qualité par la quantité, du moins son ivresse était moins lourde ou
-moins irritée. Mais je ne faisais que retarder l'instant fatal où, la
-nature n'ayant plus la force de réagir, il ne pourrait plus, même à
-jeun, retrouver sa lucidité. Il passa ses derniers mois à me bouder et
-à m'écrire des lettres inimaginables. La révolution de février, qu'il
-ne pouvait plus comprendre, à quelque point de vue qu'il se plaçât,
-avait porté un dernier coup à ses facultés chancelantes. D'abord
-républicain passionné, il fit comme tant d'autres qui n'avaient pas,
-comme lui, des accès d'aliénation pour excuse; il en eut peur, et il
-se mit à rêver que le peuple en voulait à sa vie. Le peuple! le peuple
-dont il sortait comme moi par sa mère, et avec lequel il vivait au
-cabaret plus qu'il n'était besoin pour fraterniser avec lui, devint
-son épouvantail, et il m'écrivit qu'il savait de _source certaine que
-mes amis politiques voulaient l'assassiner_. Pauvre frère! cette
-hallucination passée, il en eut d'autres qui se succédèrent sans
-interruption jusqu'à ce que l'imagination déréglée s'éteignit à son
-tour, et fit place à la stupeur d'une agonie qui n'avait plus
-conscience d'elle-même. Son gendre lui survécut de peu d'années. Sa
-fille, mère de trois beaux enfants, encore jeune et jolie, vit près de
-moi à la Châtre. C'est une âme douce et courageuse qui a déjà bien
-souffert et qui ne faillira pas à ses devoirs. Ma belle-soeur Émilie
-vit encore plus près de moi, à la campagne. Longtemps victime des
-égarements d'un être aimé, elle se repose de ses longues fatigues.
-C'est une amie sévère et parfaite, une âme droite et un esprit nourri
-de bonnes lectures.
-
-Ma bonne Ursule est toujours là aussi dans cette petite ville où j'ai
-cultivé si longtemps tant de douces et durables affections. Mais,
-hélas! la mort ou l'exil ont fauché autour de nous! Duteil, Planet et
-Néraud ne sont plus. Fleury a été expulsé comme tant d'autres pour
-cause d'opinions, bien qu'il n'eût pas même été en situation d'agir
-contre le gouvernement actuel. Je ne parle pas de tous mes amis de
-Paris et du reste de la France. On a fait jusqu'à un certain point la
-solitude autour de moi, et ceux qui ont échappé, par hasard ou par
-miracle, à ce système de proscriptions décrétées souvent par la
-réaction passionnée et les rancunes personnelles des provinces, vivent
-comme moi de regrets et d'aspirations.
-
-Pour asseoir, en terminant ce récit, la situation de ceux de mes amis
-d'enfance qui y ont figuré, je dirai que la famille Duvernet habite
-toujours la charmante campagne où dès mon enfance je l'ai vue. Mon
-excellente maman madame Decerfz est aussi à la Châtre pleurant ses
-enfants exilés. Rollinat est toujours à Châteauroux, accourant chez
-nous dès qu'il a un jour de loisir.
-
-Il est assez naturel qu'après avoir vécu un demi-siècle on se voie
-privé d'une partie de ceux avec qui on a vécu par le coeur; mais nous
-traversons un temps où de violentes secousses morales ont sévi contre
-tous et mis en deuil toutes les familles. Depuis quelques années
-surtout, les révolutions qui entraînent d'affreux jours de guerre
-civile, qui ébranlent les intérêts et irritent les passions, qui
-semblent appeler fatalement les grandes maladies endémiques après les
-crises de colère et de douleur, après les proscriptions des uns, les
-larmes ou la terreur des autres; les révolutions qui rendent les
-grandes guerres imminentes, et qui, en se succédant, détruisent l'âme
-de ceux-ci et moissonnent la vie de ceux-là, ont mis la moitié de la
-France en deuil de l'autre.
-
-Pour ma part, ce n'est plus par douze, c'est par cent que je compte
-les pertes amères que j'ai faites dans ces dernières années. Mon coeur
-est un cimetière, et si je ne me sens pas entraînée dans la tombe qui
-a englouti la moitié de ma vie, par une sorte de vertige contagieux,
-c'est parce que l'autre vie se peuple pour moi de tant d'êtres aimés
-qu'elle se confond parfois avec ma vie présente jusqu'à me faire
-illusion. Cette illusion n'est pas sans un certain charme austère, et
-ma pensée s'entretient désormais aussi souvent avec les morts qu'avec
-les vivants.
-
-Saintes promesses des cieux où l'on se retrouve et où l'on se
-reconnaît, vous n'êtes pas un vain rêve! Si nous ne devons pas aspirer
-à la béatitude des purs esprits du pays des chimères, si nous devons
-entrevoir toujours au delà de cette vie un travail, un devoir, des
-épreuves et une organisation limitée dans ses facultés vis-à-vis de
-l'infini, du moins il nous est permis par la raison, et il nous est
-commandé par le coeur de compter sur une suite d'existences
-progressives en raison de nos bons désirs. Les saints de toutes les
-religions qui nous crient du fond de l'antiquité de nous dégager de la
-matière pour nous élever dans la hiérarchie céleste des esprits ne
-nous ont pas trompés quant au fond de la croyance admissible à la
-raison moderne. Nous pensons aujourd'hui que, si nous sommes
-immortels, c'est à la condition de revêtir sans cesse des organes
-nouveaux pour compléter notre être qui n'a probablement pas le droit
-de devenir un pur esprit; mais nous pouvons regarder cette terre comme
-un lieu de passage et compter sur un réveil plus doux dans le berceau
-qui nous attend ailleurs. De mondes en mondes, nous pouvons, en nous
-dégageant de l'animalité qui combat ici-bas notre spiritualisme, nous
-rendre propres à revêtir un corps plus pur, plus approprié aux besoins
-de l'âme, moins combattu et moins entravé par les infirmités de la
-vie humaine telle que nous la subissons ici-bas. Et certes la première
-de nos aspirations légitimes, puisqu'elle est noble, est de retrouver
-dans cette vie future la faculté de nous remémorer jusqu'à un certain
-point nos existences précédentes. Il ne serait pas très-doux de nous
-en retracer tout le détail, tous les ennuis, toutes les douleurs. Dès
-cette vie, le souvenir est souvent un cauchemar; mais les points
-lumineux et culminants des salutaires épreuves dont nous avons
-triomphé seraient une récompense, et la couronne céleste serait
-l'embrassement de nos amis reconnus par nous et nous reconnaissant à
-leur tour. O heures de suprême joie et d'ineffables émotions, quand la
-mère retrouvera son enfant, et les amis les dignes objets de leur
-amour! Aimons-nous en ce monde, nous qui y sommes encore, aimons-nous
-assez saintement pour qu'il nous soit permis de nous retrouver sur
-tous les rivages de l'éternité avec l'ivresse d'une famille réunie
-après de longues pérégrinations.
-
-Durant les années dont je viens d'esquisser les principales émotions,
-j'avais renfermé dans mon sein d'autres douleurs encore plus
-poignantes dont, à supposer que je pusse parler, la révélation ne
-serait d'aucune utilité dans ce livre. Ce furent des malheurs pour
-ainsi dire étrangers à ma vie; puisque nulle influence de ma part ne
-put les détourner et qu'ils n'entrèrent pas dans ma destinée, attirés
-par le magnétisme de mon individualité. Nous faisons notre propre vie
-à certains égards: à d'autres égards, nous subissons celle que nous
-font les autres. J'ai raconté ou fait pressentir de mon existence tout
-ce qui y est entré par ma volonté, ou tout ce qui s'y est trouvé
-attiré par mes instincts. J'ai dit comment j'avais traversé et subi
-les diverses fatalités de ma propre organisation. C'est tout ce que je
-voulais et devais dire. Quant aux mortels chagrins que la fatalité des
-autres organisations fit peser sur moi, ceci est l'histoire du secret
-martyre que nous subissons tous, soit dans la vie publique, soit dans
-la vie privée, et que nous devons subir en silence.
-
-Les choses que je ne dis pas sont donc celles que je ne puis excuser,
-parce que je ne peux pas encore me les expliquer à moi-même. Dans
-toute affection où j'ai eu quelques torts, si légers qu'ils puissent
-paraître à mon amour-propre, ils me suffisent pour comprendre et
-pardonner ceux qu'on a eus envers moi. Mais là où mon dévouement sans
-bornes et sans efforts s'est trouvé tout à coup payé d'ingratitude et
-d'aversion, là où mes plus tendres sollicitudes se sont brisées
-impuissantes devant une implacable fatalité, ne comprenant rien à ces
-redoutables accidents de la vie, ne voulant pas en accuser Dieu, et
-sentant que l'égarement du siècle et le scepticisme social en sont les
-premières causes, je retombe dans cette soumission aux arrêts du
-ciel, sans laquelle il nous faudrait le méconnaître et le maudire.
-
-C'est que là revient toujours la terrible question: Pourquoi Dieu,
-faisant l'homme perfectible et capable de comprendre le beau et le
-bien, l'a-t-il fait si lentement perfectible, si difficilement attaché
-au bien et au beau?
-
-L'arrêt suprême de la sagesse nous répond par la bouche de tous les
-philosophes: «Cette lenteur dont vous souffrez n'est pas perceptible
-dans l'immense durée des lois de l'ensemble. Celui qui vit dans
-l'éternité ne compte pas le temps, et vous qui avez une faible notion
-de l'éternité, vous vous laissez écraser par la sensation poignante du
-temps.
-
-Oui sans doute, la succession de nos jours amers et variables nous
-opprime et détourne malgré nous notre esprit de la contemplation
-sereine de l'éternité. Ne rougissons pas trop de cette faiblesse. Elle
-puise sa source dans les entrailles de notre sensibilité. L'état
-douloureux de nos sociétés troublées et de notre civilisation en
-travail fait que cette sensibilité, cette faiblesse est peut-être la
-meilleure de nos forces. Elle est le déchirement de nos coeurs et la
-morale de notre vie. Celui qui, parfaitement calme et fort, recevrait
-sans souffrir les coups qui le frappent ne serait pas dans la vraie
-sagesse, car il n'aurait pas de raison pour ne pas regarder avec le
-même stoïcisme brutal et cruel les blessures qui font crier et
-saigner ses semblables. Souffrons donc et plaignons-nous quand notre
-plainte peut être utile, quand elle ne l'est pas, taisons-nous, mais
-pleurons en secret. Dieu, qui voit nos larmes à notre insu et qui,
-dans son immuable sérénité, nous semble n'en pas tenir compte, a mis
-lui-même en nous cette faculté de souffrir pour nous enseigner à ne
-pas vouloir faire souffrir les autres.
-
-Comme le monde physique que nous habitons s'est formé et fertilisé,
-sous les influences des volcans et des pluies, jusqu'à devenir
-approprié aux besoins de l'homme physique, de même le monde moral où
-nous souffrons se forme et se fertilise, sous les influences des
-brûlantes aspirations et des larmes saintes, jusqu'à mériter de
-devenir approprié aux besoins de l'homme moral. Nos jours se consument
-et s'évanouissent au sein de ces tourmentes. Privés d'espoir et de
-confiance, ils sont horribles et stériles; mais éclairés par la foi en
-Dieu et réchauffés par l'amour de l'humanité, ils sont humblement
-acceptables et pour ainsi dire doucement amers.
-
-Soutenue par ces notions si simples et pourtant si lentement acquises
-à l'état de conviction, tant l'excès de ma sensibilité intérieure dans
-la jeunesse obscurcissait l'effort de ma justice, je traversai la fin
-de cette période de mon récit sans trop me départir de l'immolation
-que j'avais faite de ma personnalité. Si je la retrouvais grondeuse
-en moi-même, inquiète des petites choses et trop avide de repos, je
-savais du moins la sacrifier sans grands efforts dès qu'une occasion
-nette de la sacrifier utilement me rendait l'emploi lucide de mes
-forces intérieures. Si je n'étais pas en possession de la vertu, du
-moins j'étais et je suis encore, j'espère, dans le chemin qui y mène.
-N'étant pas une nature de diamant, je n'écris pas pour les saints.
-Mais ceux qui, faibles comme moi, et comme moi épris d'un doux idéal,
-veulent traverser les ronces de la vie sans y laisser toute leur
-toison, s'aideront de mon humble expérience et trouveront quelque
-consolation à voir que leurs peines sont celles de quelqu'un qui les
-sent, qui les résume, qui les raconte et qui leur crie: «Aidons-nous
-les uns les autres à ne pas désespérer.»
-
-Et pourtant ce siècle, ce triste et grand siècle où nous vivons s'en
-va, ce nous semble, à la dérive; il glisse sur la pente des abîmes, et
-j'en entends qui me disent: «Où allons-nous? Vous qui regardez souvent
-l'horizon, qu'y découvrez-vous? Sommes-nous dans le flot qui monte ou
-qui descend? Allons-nous échouer sur la terre promise, ou dans les
-gouffres du chaos?»
-
-Je ne puis répondre à ces cris de détresse. Je ne suis pas illuminée
-du rayon prophétique, et les plus habiles raisonnements, ceux qui
-s'appuient mathématiquement sur les chances politiques, économiques et
-commerciales, se trouvent toujours déjoués par l'imprévu, parce que
-l'imprévu c'est le génie bienfaisant ou destructeur de l'humanité qui
-tantôt sacrifie ses intérêts matériels à sa grandeur morale, et tantôt
-sa grandeur morale à ses intérêts matériels.
-
-Il est bien vrai que le soin jaloux et inquiet des intérêts matériels
-domine la situation présente. Après les grandes crises, ces
-préoccupations sont naturelles, et ce _sauve qui peut_ de
-l'individualité menacée est, sinon glorieux, du moins légitime. Ne
-nous en irritons pas trop, car toute chose qui n'a pas pour but un
-sentiment de providence collective rentre malgré soi dans les desseins
-de cette providence. Il est évident que l'ouvrier qui dit: «Du travail
-avant tout et malgré tout,» subit les nécessités du moment et ne
-regarde que le moment où il vit; mais par l'âpreté du travail il
-marche à la notion de la dignité et à la conquête de l'indépendance.
-Il en est ainsi de tous les ouvriers placés sur tous les échelons de
-la société. L'industrialisme tend à se dégager de toute espèce de
-servage et à se constituer en puissance active, sauf à se moraliser
-plus tard et à se constituer en puissance légitime par l'association
-fraternelle.
-
-C'est à ce moment que nos prévisions l'attendent et que nous nous
-demandons si, après l'éclat éphémère des derniers trônes, les
-civilisations de l'Europe se constitueront en républiques
-aristocratiques ou démocratiques. Là apparaît l'abîme..., une
-conflagration générale ou des luttes partielles sur tous les points.
-Quand on a respiré seulement pendant une heure l'atmosphère de Rome,
-on voit cette clef de voûte du grand édifice du vieux monde si prête à
-se détacher qu'on croit sentir trembler la terre des volcans, la terre
-des hommes!
-
-Mais quelle sera l'issue? sur quelles laves ardentes ou sur quels
-impurs limons nous faudra-t-il passer? De quoi vous tourmentez-vous
-là? L'humanité tend à se niveler, elle le veut, elle le doit, elle le
-fera. Dieu l'aide et l'aidera toujours par une action invisible
-toujours résultant des propriétés de la force humaine et de l'idéal
-divin qu'il lui est permis d'entrevoir. Que des accidents formidables
-entravent ses efforts, hélas! ceci est à prévoir, à accepter d'avance.
-Pourquoi ne pas envisager la vie générale comme nous envisageons notre
-vie individuelle? Beaucoup de fatigues et de douleurs, un peu d'espoir
-et de bien: la vie d'un siècle ne résume-t-elle pas la vie d'un homme?
-Auquel d'entre nous est-il arrivé d'entrer, une fois pour toutes, dans
-la réalisation de ses bons ou mauvais désirs.
-
-Ne cherchons pas, comme d'impuissants augures, la clef des destinées
-humaines dans un ordre de faits quelconque. Ces inquiétudes sont
-vaines, nos commentaires sont inutiles. Je ne pense pas que la
-divination soit le but de l'homme sage de notre époque. Ce qu'il doit
-chercher, c'est d'éclairer sa raison, d'étudier le problème social et
-de se vivifier par cette étude en la faisant dominer par quelque
-sentiment pieux et sublime. O Louis Blanc, c'est le travail de votre
-vie que nous devrions avoir souvent sous les yeux! Au milieu des jours
-de crise qui font de vous un proscrit et un martyr, vous cherchez dans
-l'histoire des hommes de notre époque l'esprit et la volonté de la
-Providence. Habile entre tous à expliquer les causes des révolutions,
-vous êtes plus habile encore à en saisir, à en indiquer le but. C'est
-là le secret de votre éloquence, c'est là le feu sacré de votre art.
-Vos écrits sont de ceux qu'on lit pour savoir les faits, et qui vous
-forcent à dominer ces faits par l'inspiration de la justice et
-l'enthousiasme du vrai éternel.
-
-Et vous aussi, Henri Martin, Edgard Quinet, Michelet, vous élevez nos
-coeurs, dès que vous placez les faits de l'histoire sous nos yeux.
-Vous ne touchez point au passé sans nous faire embrasser les pensées
-qui doivent nous guider dans l'avenir.
-
-Et vous aussi, Lamartine, bien que, selon nous, vous soyez trop
-attaché aux civilisations qui ont fait leur temps, vous répandez, par
-le charme et l'abondance de votre génie, des fleurs de civilisation
-sur notre avenir.
-
-Se préparer chacun pour l'avenir, c'est donc l'oeuvre des hommes que
-le présent empêche de se préparer en commun. Sans nul doute, elle est
-plus prompte et plus animée, cette initiation de la vie publique, sous
-le régime de la liberté; les ardentes ou paisibles discussions des
-clubs et l'échange inoffensif ou agressif des émotions du forum
-éclairent rapidement les masses, sauf à les égarer quelquefois; mais
-les nations ne sont pas perdues parce qu'elles se recueillent et
-méditent, et l'éducation des sociétés se continue sous quelque forme
-que rêvete la politique des temps.
-
-En somme, le siècle est grand, bien qu'il soit malade, et les hommes
-d'aujourd'hui, s'ils ne font pas les grandes choses de la fin du
-siècle dernier, en conçoivent, en rêvent et peuvent en préparer de
-plus grandes encore. Ils sentent déjà profondément qu'ils le doivent.
-
-Et nous aussi, nous avons nos moments d'abattement et de désespoir, où
-il nous semble que le monde marche follement vers le culte des dieux
-de la décadence romaine. Mais si nous tâtons notre coeur, nous le
-trouvons épris d'innocence et de charité comme aux premiers jours de
-notre enfance. Eh bien, faisons tous ce retour sur nous-mêmes et
-disons-nous les uns aux autres que notre affaire n'est pas de
-surprendre les secrets du ciel au calendrier des âges, mais de les
-empêcher de mourir inféconds dans nos âmes.
-
-
-
-
-CONCLUSION.
-
-
-Je n'avais pas eu de bonheur dans toute cette phase de mon existence.
-Il n'est de bonheur pour personne. Ce monde-ci n'est pas établi pour
-une stabilité de satisfactions quelconques.
-
-J'avais eu des _bonheurs_, c'est-à-dire des joies, dans l'amour
-maternel, dans l'amitié, dans la réflexion et dans la rêverie. C'était
-bien assez pour remercier le Ciel. J'avais goûté les seules douceurs
-dont je pusse avoir soif.
-
-Quand je commençai à écrire le récit que je suspends ici, je venais
-d'être abreuvée de douleurs plus profondes encore que celles que j'ai
-pu raconter. J'étais cependant calme et maîtresse de ma volonté, en ce
-sens que, mes souvenirs se pressant devant moi sous mille facettes qui
-pouvaient être différentes à mon appréciation, je sentis ma conscience
-assez saine et ma religion assez bien établie en moi-même pour m'aider
-à saisir le vrai jour dont le passé devait s'éclairer à mes propres
-yeux.
-
-Maintenant que je vais fermer l'histoire de ma vie à cette page,
-c'est-à-dire plus de sept ans après en avoir tracé la première page,
-je suis encore sous le coup d'une épouvantable douleur personnelle.
-
-Ma vie, deux fois ébranlée profondément, en 1847 et en 1855, s'est
-pourtant défendue de l'attrait de la tombe; et mon coeur, deux fois
-brisé, cent fois navré, s'est défendu de l'horreur du doute.
-
-Attribuerai-je ces victoires de la foi à ma propre raison, à ma propre
-volonté? Non. Il n'y a en moi rien de fort que le besoin d'aimer.
-
-Mais j'ai reçu du secours, et je ne l'ai pas méconnu, je ne l'ai pas
-repoussé.
-
-Ce secours, Dieu me l'a envoyé, mais il ne s'est pas manifesté à moi
-par des miracles. Pauvres humains, nous n'en sommes pas dignes, nous
-ne serions pas capables de les supporter, et notre faible raison
-succombe dès que nous croyons voir apparaître la face des anges dans
-le nimbe flamboyant de la Divinité. Mais la grâce m'est venue comme
-elle vient à tous les hommes, comme elle peut, comme elle doit leur
-venir, par l'enseignement mutuel de la vérité. Leibnitz d'abord, et
-puis Lamennais, et puis Lessing, et puis Herder expliqué par Quinet,
-et puis Pierre Leroux, et puis Jean Reynaud, et puis Leibnitz encore,
-voilà les principaux repères qui m'ont empêchée de trop flotter dans
-ma route à travers les diverses tentatives de la philosophie moderne.
-De ces grandes lumières, je n'ai pas tout absorbé en moi à dose égale,
-et je n'ai pas même gardé tout ce que j'avais absorbé à un moment
-donné. Ce qui le prouve, c'est la fusion, qu'à une certaine distance
-de ces diverses phases de ma vie intérieure j'ai pu faire en moi de
-ces grandes sources de vérité, cherchant sans cesse, et m'imaginant
-parfois trouver le lien qui les unit, en dépit des lacunes qui les
-séparent. Une doctrine toute d'idéal et de sentiment sublime, la
-doctrine de Jésus, les résume encore, quant aux points essentiels,
-au-dessus de l'abîme des siècles. Plus on examine les grandes
-révélations du génie, plus la céleste révélation du coeur grandit dans
-l'esprit, à l'examen de la doctrine évangélique.
-
-Ceci n'est peut-être pas une formule très-_avancée_ dans l'opinion de
-mon siècle. Le siècle ne va pas de ce côté-là pour le moment. Peu
-importe, les temps viendront.
-
-_Terre_ de Pierre Leroux, _Ciel_ de Jean Reynaud, _Univers_ de
-Leibnitz, _Charité_ de Lamennais, vous montez ensemble vers le Dieu de
-Jésus; et quiconque vous lira sans s'attacher trop aux subtilités de
-la métaphysique et sans se cuirasser dans les armures de la discussion
-sortira de votre rayonnement plus lucide, plus sensible, plus aimant
-et plus sage. Chaque secours de la sagesse des maîtres vient à point
-en ce monde où il n'est pas de conclusion absolue et définitive.
-Quand, avec la jeunesse de mon temps, je secouais la voûte de plomb
-des mystères, Lamennais vint à propos étayer les parties sacrées du
-temple. Quand, indignés après les lois de septembre, nous étions prêts
-encore à renverser le sanctuaire réservé, Leroux vint, éloquent,
-ingénieux, sublime, nous promettre le règne du ciel sur cette même
-terre que nous maudissions. Et, de nos jours, comme nous désespérions
-encore, Reynaud, déjà grand, s'est levé plus grand encore pour nous
-ouvrir, au nom de la science et de la foi, au nom de Leibnitz et de
-Jésus, l'infini des mondes comme une patrie qui nous réclame.
-
-J'ai dit le secours de Dieu qui m'a soutenue par l'intermédiaire des
-enseignements du génie; je veux dire, en finissant, le secours
-également divin qui m'a été envoyé par l'intermédiaire des affections
-du coeur.
-
-Sois bénie, amitié filiale qui a répondu à toutes les fibres de ma
-tendresse maternelle; soyez bénis, coeurs éprouvés par de communes
-souffrances, qui m'avez rendue chaque jour plus chère la tâche de
-vivre pour vous et avec vous!
-
-Sois béni aussi, pauvre ange arraché de mon sein et ravi par la mort à
-ma tendresse sans bornes! Enfant adoré, tu as été rejoindre dans le
-ciel de l'amour le George adoré de Marie Dorval. Marie Dorval est
-morte de sa douleur, et moi, j'ai pu rester debout, hélas:
-
-Hélas, et merci, mon Dieu. Puisque la douleur est le creuset où
-l'amour s'épure, et puisque, véritablement aimée de quelques-uns, je
-peux encore ne pas tomber sur la route où la charité envers tous nous
-commande de marcher.
-
- 14 juin 1855.
-
-
-FIN DE L'OUVRAGE.
-
-
- Typographie L. Schnauss.
-
-
-
-
-Bibliothèque choisie.
-
-
-A LA LIBRAIRIE DE WOLFGANG GERHARD A LEIPZIG
-
-EN VENTE:
-
- LE SECRÉTAIRE
- DE LA
- MARQUISE DU DEFFAND
- PUBLIÉ PAR
- ALEXANDRE DUMAS.
- Vol. I. gr. in-16.
-
-
- LE
- PARADIS DES FEMMES
- PAR
- PAUL FÉVAL.
- Ouvrage terminé en 7 vols. gr. in-16.
-
-
- CONFIDENCES
- DE
- MLLE MARS
- RECUEILLIES
- PAR
- MME ROGER DE BEAUVOIR.
- 2 vols. gr. in-16.
-
-
- CE QU'ON NE SAIT PAS
- UNE LOGE A CAMILLE
- PAR
- ALEXANDRE DUMAS FILS.
- 1 vol. gr. in-16.
-
-
-SOUS PRESSE:
-
- GRANGETTE
- PAR
- ALEXANDRE DUMAS FILS.
-
-
- LES PAYSANS
- PAR
- H. DE BALZAC.
-
-
- LE
- CHEVALIER DE FLOUSTIGNAC
- PAR
- ADRIEN PAUL.
- 3 à 4 vols. gr. in-16.
-
-
- GEORGINE
- PAR
- MME ANCELOT.
-
-
- LE DIABLE AUX CHAMPS
- PAR
- MME GEORGE SAND.
-
-
- Marion Delorme & Ninon de Lenclos
- PAR
- LE BIBLIOPHILE
- JACOB.
-
-
- UN MARIAGE EN PROVINCE
- PAR
- MME LÉONIE D'AUNET.
-
-
-EN VENTE:
-
- NOUVEAU
- PORTEFEUILLE POLITIQUE
-
-
- No I.
- PROTOCOLE
- DES CONFÉRENCES DE VIENNE
- RELATIVE A LA QUESTION D'ORIENT.
-
-
- No II.
- PROTOCOLE
- DES CONFÉRENCES DE VIENNE
- RELATIVES A LA QUESTION D'ORIENT.
- RECUEIL
- DE PIÈCES DIPLOMATIQUES
- A L'ÉGARD DE LA QUESTION D'ORIENT.
-
-
- No III.
- RECUEIL
- DE PIÈCES DIPLOMATIQUES
- A L'ÉGARD DE LA QUESTION D'ORIENT
- ET
- DU DIFFÉREND DE S. S. LE PAPE AVEC LA
- SARDAIGNE ET L'ESPAGNE.
-
-
- HISTOIRE
- DE
- LA RUSSIE
- PAR
- A. DE LAMARTINE.
- 1 volume in-8vo.
-
-
- Leipzig--Imprimerie Schnauss.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 -
-13), by George Sand
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE MA VIE, LIVRE 3 ***
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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