diff options
Diffstat (limited to '42765-8.txt')
| -rw-r--r-- | 42765-8.txt | 15132 |
1 files changed, 0 insertions, 15132 deletions
diff --git a/42765-8.txt b/42765-8.txt deleted file mode 100644 index 2591bb6..0000000 --- a/42765-8.txt +++ /dev/null @@ -1,15132 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13), by -George Sand - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13) - -Author: George Sand - -Release Date: May 22, 2013 [EBook #42765] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE MA VIE, LIVRE 3 *** - - - - -Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée -et n'a pas été harmonisée. - - - - -HISTOIRE DE MA VIE. - - - - - HISTOIRE - - DE MA VIE - - PAR - - Mme GEORGE SAND. - - Charité envers les autres - Dignité envers soi-même; - Sincérité devant Dieu. - - Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends. - - 15 avril 1847. - - GEORGE SAND. - - TOME DIXIÈME. - - PARIS, 1855. - - LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD. - - - - -CHAPITRE VINGT-DEUXIEME[1]. - - Retraite à Nohant.--Travaux d'aiguille moralement utiles aux - femmes.--Équilibre désirable entre la fatigue et le - loisir.--Mon rouge-gorge.--Deschartres quitte - Nohant.--Naissance de mon fils.--Deschartres à Paris.--Hiver de - 1824 à Nohant.--Changemens et améliorations qui me donnent le - spleen.--Été au Plessis.--Les enfans.--L'idéal dans leur - société.--Aversion pour la vie positive.--Ormesson.--Nous - revenons à Paris.--L'abbé de Prémord.--Retraite au - couvent.--Aspirations à la vie monastique.--Maurice au - couvent.--Soeur Hélène nous chasse. - - -Je passai à Nohant l'hiver de 1822-1823, assez malade, mais absorbée -par le sentiment de l'amour maternel, qui se révélait à moi à travers -les plus doux rêves et les plus vives aspirations. La transformation -qui s'opère à ce moment dans la vie et dans les pensées de la femme -est, en général, complète et soudaine. Elle le fut pour moi comme pour -le grand nombre. Les besoins de l'intelligence, l'inquiétude des -pensées, les curiosités de l'étude, comme celles de l'observation, -tout disparut aussitôt que le doux fardeau se fit sentir, et même -avant que ses premiers tressaillemens m'eussent manifesté son -existence. La Providence veut que, dans cette phase d'attente et -d'espoir, la vie physique et la vie de sentiment prédominent. Aussi, -les veilles, les lectures, les rêveries, la vie intellectuelle en un -mot, fut naturellement supprimée, et sans le moindre mérite ni le -moindre regret. - - [1] Cette partie a été écrite en 1853 et 1854. - -L'hiver fut long et rude, une neige épaisse couvrit longtemps la terre -durcie d'avance par de fortes gelées. Mon mari aimait aussi la -campagne, bien que ce fût autrement que moi, et, passionné pour la -chasse, il me laissait de longs loisirs que je remplissais par le -travail de la layette. Je n'avais jamais cousu de ma vie. Tout en -disant que cela était nécessaire à savoir, ma grand'mère ne m'y avait -jamais poussée, et je m'y croyais d'une maladresse extrême. Mais quand -cela eut pour but d'habiller le petit être que je voyais dans tous mes -songes, je m'y jetai avec une sorte de passion. Ma bonne Ursule vint -me donner les premières notions du _surjet_ et du _rabattu_. Je fus -bien étonnée de voir combien cela était facile; mais en même temps je -compris que là, comme dans tout, il pouvait y avoir l'invention, et -la _maëstria_ du coup de ciseaux. - -Depuis j'ai toujours aimé le travail de l'aiguille, et c'est pour moi -une récréation où je me passionne quelquefois jusqu'à la fièvre. -J'essayai même de broder les petits bonnets, mais je dus me borner à -deux ou trois: j'y aurais perdu la vue. J'avais la vue longue, -excellente, mais c'est ce qu'on appelle chez nous une _vue grosse_. Je -ne distingue pas les petits objets; et compter les fils d'une -mousseline, lire un caractère fin, regarder de près, en un mot, est -une souffrance qui me donne le vertige et qui m'enfonce mille épingles -au fond du crâne. - -J'ai souvent entendu dire à des femmes de talent que les travaux du -ménage, et ceux de l'aiguille particulièrement, étaient abrutissans, -insipides, et faisaient partie de l'esclavage auquel on a condamné -notre sexe. Je n'ai pas de goût pour la théorie de l'esclavage, mais -je nie que ces travaux en soient une conséquence. Il m'a toujours -semblé qu'ils avaient pour nous un attrait naturel, invincible, -puisque je l'ai ressenti à toutes les époques de ma vie, et qu'ils ont -calmé parfois en moi de grandes agitations d'esprit. Leur influence -n'est abrutissante que pour celles qui les dédaignent et qui ne savent -pas chercher ce qui se trouve dans tout: le _bien-faire_. L'homme qui -bêche ne fait-il pas une tâche plus rude et aussi monotone que la -femme qui coud? Pourtant le bon ouvrier qui bêche vite et bien ne -s'ennuie pas de bêcher, et il vous dit en souriant qu'il _aime la -peine_. - -Aimer la peine, c'est un mot simple et profond du paysan, que tout -homme et toute femme peuvent commenter sans risque de trouver au fond -la loi du servage. C'est par là, au contraire, que notre destinée -échappe à cette loi rigoureuse de l'homme exploité par l'homme. - -La peine est une loi naturelle à laquelle nul de nous ne peut se -soustraire sans tomber dans le mal. Dans les conjectures et les -aspirations socialistes de ces derniers temps, certains esprits ont -trop cru résoudre le problème du travail en rêvant un système de -machines qui supprimerait entièrement l'effort et la lassitude -physiques. Si cela se réalisait, l'abus de la vie intellectuelle -serait aussi déplorable que l'est aujourd'hui le défaut d'équilibre -entre ces deux modes d'existence. Chercher cet équilibre, voilà le -problème à résoudre; faire que l'homme de _peine_ ait la somme -suffisante de loisir, et que l'homme de loisir ait la somme suffisante -de peine, la vie physique et morale de tous les hommes l'exige -absolument; et si l'on n'y peut pas arriver, n'espérons pas nous -arrêter sur cette pente de décadence qui nous entraîne vers la fin de -tout bonheur, de toute dignité, de toute sagesse, de toute santé du -corps, de toute lucidité de l'esprit. Nous y courons vite, il ne faut -pas se le dissimuler. - -La cause n'est pas autre, selon moi, que celle-ci: une portion de -l'humanité a l'esprit trop libre, l'autre l'a trop enchaîné. Vous -chercherez en vain des formes politiques et sociales, il vous faut, -avant tout, des hommes nouveaux. Cette génération-ci est malade -jusqu'à la moelle des os. Après un essai de république où le but -véritable, au point de départ, était de chercher à rétablir, autant -que possible, l'égalité dans les conditions, on a dû reconnaître -qu'il ne suffisait pas de rendre les citoyens égaux devant la loi. Je -me hasarde même à penser qu'il n'eût pas suffi de les rendre égaux -devant la fortune. Il eût fallu pouvoir les rendre égaux devant le -sens de la vérité. - -Trop d'ambition, de loisir et de pouvoir d'un côté; de l'autre, trop -d'indifférence pour la participation au pouvoir et aux nobles loisirs, -voilà ce qu'on a trouvé au fond de cette nation d'où l'homme véritable -avait disparu, si tant est qu'il y eût jamais existé. Des hommes du -peuple éclairés d'une soudaine intelligence et poussés par de grandes -aspirations ont surgi, et se sont trouvés sans influence et sans -prestige sur leurs frères. Ces hommes-là étaient généralement sages, -et se préoccupaient de la solution du travail. La masse leur -répondait: «Plus de travail, ou l'ancienne loi du travail. Faites-nous -un monde tout neuf, ou ne nous tirez pas de notre corvée par des -chimères. Le nécessaire assuré, ou le superflu sans limites: nous ne -voyons pas le milieu possible, nous n'y croyons pas, nous ne voulons -pas l'essayer, nous ne pouvons pas l'attendre.» - -Il le faudra pourtant bien. Jamais les machines ne remplaceront -l'homme d'une manière absolue, grâce au ciel, car ce serait la fin du -monde. L'homme n'est pas fait pour penser toujours. Quand il pense -trop il devient fou, de même qu'il devient stupide quand il ne pense -pas assez. Pascal l'a dit: «Nous ne sommes ni anges, ni bêtes.» - -Et quant aux femmes, qui, ni plus ni moins que les hommes, ont besoin -de la vie intellectuelle, elles ont également besoin de travaux -manuels appropriés à leur force. Tant pis pour celles qui ne savent y -porter ni goût, ni persévérance, ni adresse, ni le courage qui est le -plaisir dans la peine! Celles-là ne sont ni hommes ni femmes. - -L'hiver est beau à la campagne, quoi qu'on en dise. Je n'en étais pas -à mon apprentissage, et celui-là s'écoula comme un jour, sauf six -semaines que je dus passer au lit dans une inaction complète. Cette -prescription de Deschartres me sembla rude, mais que n'aurais-je pas -fait pour conserver l'espoir d'être mère. C'était la première fois que -je me voyais prisonnière pour cause de santé. Il m'arriva un -dédommagement imprévu. La neige était si épaisse et si tenace dans ce -moment-là que les oiseaux, mourant de faim, se laissaient prendre à la -main. On m'en apporta de toutes sortes, on couvrit mon lit d'une toile -verte, on fixa aux coins de grandes branches de sapin, et je vécus -dans ce bosquet, environnée de pinsons, de rouges-gorges, de verdiers -et de moineaux qui, apprivoisés soudainement par la chaleur et la -nourriture, venaient manger dans mes mains et se réchauffer sur mes -genoux. Quand ils sortaient de leur paralysie, ils volaient dans la -chambre, d'abord avec gaîté, puis avec inquiétude, et je leur faisais -ouvrir la fenêtre. On m'en apportait d'autres qui dégelaient de même -et qui, après quelques heures ou quelques jours d'intimité avec moi -(cela variait suivant les espèces et le degré de souffrance qu'ils -avaient éprouvé), me réclamaient leur liberté. Il arriva que l'on me -rapporta quelques-uns de ceux que j'avais relâchés déjà, et auxquels -j'avais mis des marques. Ceux-là semblaient vraiment me reconnaître et -reprendre possession de leur maison de santé après une rechute. - -Un seul rouge-gorge s'obstina à demeurer avec moi. La fenêtre fut -ouverte vingt fois, vingt fois il alla jusqu'au bord, regarda la -neige, essaya ses ailes à l'air libre, fit comme une pirouette de -grâces et rentra, avec la figure expressive d'un personnage -raisonnable qui reste où il se trouve bien. Il resta ainsi jusqu'à la -moitié du printemps, même avec les fenêtres ouvertes pendant des -journées entières. C'était l'hôte le plus spirituel et le plus aimable -que ce petit oiseau. Il était d'une pétulance, d'une audace et d'une -gaîté inouïes. Perché sur la tête d'un chenet, dans les jours froids, -ou sur le bout de mon pied étendu devant le feu, il lui prenait, à la -vue de la flamme brillante, de véritables accès de folie. Il -s'élançait au beau milieu, la traversait d'un vol rapide et revenait -prendre sa place sans avoir une seule plume grillée. Au commencement, -cette chose insensée m'effraya, car je l'aimais beaucoup; mais je m'y -habituai en voyant qu'il la faisait impunément. - -Il avait des goûts aussi bizarres que ses exercices, et, curieux -d'essayer de tout, il s'indigérait de bougie et de pâtes d'amandes. En -un mot, la domesticité volontaire l'avait transformé au point qu'il -eut beaucoup de peine à s'habituer à la vie rustique, quand, après -avoir cédé au magnétisme du soleil, vers le quinze avril, il se trouva -dans le jardin. Nous le vîmes longtemps courir de branche en branche -autour de nous, et je ne me promenais jamais sans qu'il vînt crier et -voltiger près de moi. - -Mon mari fit bon ménage avec Deschartres, qui finissait son bail à -Nohant. J'avais prévenu M. Dudevant de son caractère absolu et -irascible, et il m'avait promis de le ménager. Il me tint parole, mais -il lui tardait naturellement de prendre possession de son autorité -dans nos affaires; et, de son côté, Deschartres désirait s'occuper -exclusivement des siennes propres. J'obtins qu'il lui fût offert de -demeurer chez nous tout le reste de sa vie, et je l'y engageai -vivement. Il ne me semblait pas que Deschartres pût vivre ailleurs, et -je ne me trompais pas: mais il refusa expressément, et m'en dit -naïvement la raison. «Il y a vingt-cinq ans que je suis le seul maître -absolu dans la maison, me dit-il, gouvernant toutes choses, -commandant à tout le monde, et n'ayant pour me contrôler que des -femmes, car votre père ne s'est jamais mêlé de rien. Votre mari ne m'a -donné aucun déplaisir, parce qu'il ne s'est pas occupé de ma gestion. -A présent qu'elle est finie, c'est moi qui le fâcherais malgré moi par -mes critiques et mes contradictions. Je m'ennuierais de n'avoir rien à -faire, je me dépiterais de ne pas être écouté: et puis, je veux agir -et commander pour mon compte. Vous savez que j'ai toujours eu le -projet de faire fortune, et je sens que le moment est venu.» - -L'illusion tenace de mon pauvre pédagogue pouvait être encore moins -combattue que son appétit de domination. Il fut décidé qu'il -quitterait Nohant à la Saint-Jean, c'est-à-dire au 24 juin, terme de -son bail. Nous partîmes avant lui pour Paris, où, après quelques jours -passés au Plessis chez nos bons amis, je louai un petit appartement -garni hôtel de Florence, rue Neuve-des-Mathurins, chez un ancien chef -de cuisine de l'empereur. Cet homme, qui se nommait Gaillot, et qui -était un très honnête et excellent homme, avait contracté au service -de l'_en cas_ une étrange habitude, celle de ne jamais se coucher. On -sait que l'_en cas_ de l'empereur était un poulet toujours rôti à -point, à quelque heure de jour et de nuit que ce fût. Une existence -d'homme avait été vouée à la présence de ce poulet à la broche, et -Gaillot, chargé de le surveiller, avait dormi dix ans sur une chaise, -tout habillé, toujours en mesure d'être sur pied en un instant. Ce dur -régime ne l'avait pas préservé de l'obésité. Il le continuait, ne -pouvant plus s'étendre dans un lit sans étouffer, et prétendant ne -pouvoir dormir bien que d'un oeil. Il est mort d'une maladie de foie -entre cinquante et soixante ans. Sa femme avait été femme de chambre -de l'impératrice Joséphine. - -C'est dans l'hôtel qu'ils avaient meublé que je trouvai, au fond d'une -seconde cour plantée en jardin, un petit pavillon où mon fils Maurice -vint au monde, le 30 juin 1823, sans encombre et très vivace. Ce fut -le plus beau moment de ma vie que celui où, après une heure de profond -sommeil qui succéda aux douleurs terribles de cette crise, je vis en -m'éveillant ce petit être endormi sur mon oreiller. J'avais tant rêvé -de lui d'avance, et j'étais si faible, que je n'étais pas sûre de ne -pas rêver encore. Je craignais de remuer et de voir la vision -s'envoler comme les autres jours. - -On me tint au lit beaucoup plus longtemps qu'il ne fallait. C'est -l'usage à Paris de prendre plus de précautions pour les femmes dans -cette situation qu'on ne le fait dans nos campagnes. Quand je fus mère -pour la seconde fois, je me levai le second jour et je m'en trouvai -fort bien. - -Je fus la nourrice de mon fils, comme plus tard je fus la nourrice de -sa soeur. Ma mère fut sa marraine et mon beau-père son parrain. - -Deschartres arriva de Nohant tout rempli de ses projets de fortune et -tout gourmé dans son antique habit bleu barbeau à boutons d'or. Il -avait l'air si provincial dans sa toilette surannée, qu'on se -retournait dans les rues pour le regarder. Mais il ne s'en souciait -pas et passait dans sa majesté. Il examina Maurice avec attention, le -démaillota et le retourna de tous côtés pour s'assurer qu'il n'y avait -rien à redresser ou à critiquer. Il ne le caressa pas: je n'ai pas -souvenance d'avoir vu une caresse, un baiser de Deschartres à qui que -ce soit: mais il le tint endormi sur ses genoux et le considéra -longtemps. Puis, la vue de cet enfant l'ayant satisfait, il continua à -dire qu'il était temps qu'il vécût pour lui-même. - -Je passai l'automne et l'hiver suivans à Nohant, tout occupée de -Maurice. Au printemps de 1824, je fus prise d'un grand spleen dont je -n'aurais pu dire la cause. Elle était dans tout et dans rien. Nohant -était amélioré, mais bouleversé; la maison avait changé d'habitudes, -le jardin avait changé d'aspect. Il y avait plus d'ordre, moins d'abus -dans la domesticité; les appartemens étaient mieux tenus, les allées -plus droites, l'enclos plus vaste; on avait fait du feu avec les -arbres morts, on avait tué les vieux chiens infirmes et malpropres, -vendu les vieux chevaux hors de service, renouvelé toutes choses, en -un mot. C'était mieux, à coup sûr. Tout cela d'ailleurs occupait et -satisfaisait mon mari. J'approuvais tout et n'avais raisonnablement -rien à regretter; mais l'esprit a ses bizarreries. Quand cette -transformation fut opérée, quand je ne vis plus le vieux Phanor -s'emparer de la cheminée et mettre ses pattes crottées sur le tapis, -quand on m'apprit que le vieux paon qui mangeait dans la main de ma -grand'mère ne mangerait plus les fraises du jardin, quand je ne -retrouvai plus les coins sombres et abandonnés où j'avais promené mes -jeux d'enfant et les rêveries de mon adolescence, quand, en somme, un -nouvel intérieur me parla d'un avenir où rien de mes joies et de mes -douleurs passées n'allait entrer avec moi, je me troublai, et sans -réflexion, sans conscience d'aucun mal présent, je me sentis écrasée -d'un nouveau dégoût de la vie qui prit encore un caractère maladif. - -Un matin, en déjeunant, sans aucun sujet immédiat de contrariété, je -me trouvai subitement étouffée par les larmes. Mon mari s'en étonna. -Je ne pouvais rien lui expliquer, sinon que j'avais déjà éprouvé de -semblables accès de désespoir sans cause, et que probablement j'étais -un cerveau faible ou détraqué. Ce fut son avis, et il attribua au -séjour de Nohant, à la perte encore trop récente de ma grand'mère dont -tout le monde l'entretenait d'une façon attristante, à l'air du pays, -à des causes extérieures enfin, l'espèce d'ennui qu'il éprouvait -lui-même en dépit de la chasse, de la promenade et de l'activité de sa -vie de propriétaire. Il m'avoua qu'il ne se plaisait point du tout en -Berry et qu'il aimerait mieux essayer de vivre partout ailleurs. Nous -convînmes d'essayer, et nous partîmes pour le Plessis. - -Par suite d'un arrangement pécuniaire que, pour me mettre à l'aise, -nos amis voulurent bien faire avec nous, nous passâmes l'été auprès -d'eux et j'y retrouvai la distraction et l'irréflexion nécessaires à -la jeunesse. La vie du Plessis était charmante, l'aimable caractère -des maîtres de la maison se reflétant sur les diverses humeurs de -leurs hôtes nombreux. On jouait la comédie, on chassait dans le parc, -on faisait de grandes promenades, on recevait tant de monde, qu'il -était facile à chacun de choisir un groupe de préférence pour sa -société. La mienne se forma de tout ce qu'il y avait de plus enfant -dans le château. Depuis les marmots jusqu'aux jeunes filles et aux -jeunes garçons, cousins, neveux et amis de la famille, nous nous -trouvâmes une douzaine, qui s'augmenta encore des enfans et adolescens -de la ferme. Je n'étais pas la personne la plus âgée de la bande, mais -étant la seule mariée, j'avais le gouvernement naturel de ce personnel -respectable. Loïsa Puget, qui était devenue une jeune fille charmante; -Félicie Saint-Aignan, qui était encore une grande petite fille, mais -dont l'adorable caractère m'inspirait une prédilection qui devint avec -le temps de l'amitié sérieuse; Tonine Du Plessis, la seconde fille de -ma mère Angèle, qui était encore un enfant, et qui devait mourir comme -Félicie dans la fleur de l'âge, c'étaient là mes compagnes préférées. -Nous organisions des parties de jeu de toutes sortes, depuis le volant -jusqu'aux barres, et nous inventions des règles qui permettaient même -à ceux qui, comme Maurice, marchaient encore à quatre pattes, de -prendre une part active à l'action générale. Puis c'étaient des -voyages, voyages véritables, en égard aux courtes jambes qui nous -suivaient, à travers le parc et les immenses jardins. Au besoin les -plus grands portaient les plus petits, et la gaîté, le mouvement ne -tarissaient pas. Le soir, les grandes personnes étant réunies, il -arrivait souvent que beaucoup d'entre elles prenaient part à notre -vacarme; mais quand elles en étaient lasses, ce qui arrivait bien -vite, nous avions la malice de nous dire entre nous que les dames et -les messieurs ne savaient pas jouer et qu'il faudrait les éreinter à -la course le lendemain pour les en dégoûter. - -Mon mari, comme beaucoup d'autres, s'étonnait un peu de me voir -redevenue tout à coup si vivante et si folle, dans ce milieu qui -semblait si contraire à mes habitudes mélancoliques; moi seule et ma -bande insouciante ne nous en étonnions pas. Les enfans sont peu -sceptiques à l'endroit de leurs plaisirs, et comprennent volontiers -qu'on ne puisse songer à rien de mieux. Quant à moi, je me retrouvais -dans une des deux faces de mon caractère, tout comme à Nohant de huit -à douze ans, tout comme au couvent de treize à seize, alternative -continuelle de solitude recueillie et d'étourdissement complet, dans -des conditions d'innocence primitive. - -A cinquante ans, je suis exactement ce que j'étais alors. J'aime la -rêverie, la méditation et le travail; mais, au delà d'une certaine -mesure, la tristesse arrive, parce que la réflexion tourne au noir, et -si la réalité m'apparaît forcément dans ce qu'elle a de sinistre, il -faut que mon âme succombe, ou que la gaîté vienne me chercher. - -Or, j'ai besoin absolument d'une gaîté saine et vraie. Celle qui est -égrillarde me dégoûte, celle qui est de bel esprit m'ennuie. La -conversation brillante me plaît à écouter quand je suis disposée au -travail de l'attention; mais je ne peux supporter longtemps aucune -espèce de conversation suivie sans éprouver une grande fatigue. Si -c'est sérieux, cela me fait l'effet d'une séance politique ou d'une -conférence d'affaires; si c'est méchant, ce n'est plus gai pour moi. -Dans une heure, quand on a quelque chose à dire ou à entendre, on a -épuisé le sujet, et après cela on ne fait plus qu'y patauger. Je n'ai -pas, moi, l'esprit assez puissant pour traiter de plusieurs matières -graves successivement, et c'est peut-être pour me consoler de cette -infirmité que je me persuade, en écoutant les gens qui parlent -beaucoup, que personne n'est fort en paroles plus d'une heure par -jour. - -Que faire donc pour égayer les heures de la vie en commun dans -l'intimité de tous les jours? Parler politique occupe les hommes en -général, parler toilette dédommage les femmes. Je ne suis ni homme ni -femme sous ces rapports-là; je suis enfant. Il faut qu'en faisant -quelque ouvrage de mes mains qui amuse mes yeux, ou quelque promenade -qui occupe mes jambes, j'entende autour de moi un échange de vitalité -qui ne me fasse pas sentir le vide et l'horreur des choses humaines. -Accuser, blâmer, soupçonner, maudire, railler, condamner, voilà ce -qu'il y a au bout de toute causerie politique ou littéraire, car la -sympathie, la confiance et l'admiration ont malheureusement des -formules plus concises que l'aversion, la critique et le commérage. Je -n'ai pas la sainteté infuse avec la vie, mais j'ai la poésie pour -condition d'existence, et tout ce qui tue trop cruellement le rêve du -bon, du simple et du vrai, qui seul me soutient contre l'effroi du -siècle, est une torture à laquelle je me dérobe autant qu'il m'est -possible. - -Voilà pourquoi, ayant rencontré fort peu d'exceptions au positivisme -effrayant de mes contemporains d'âge, j'ai presque toujours vécu par -instinct et par goût avec des personnes dont j'aurais pu, à peu -d'années près, être la mère. En outre, dans toutes les conditions où -j'ai été libre de choisir ma manière d'être, j'ai cherché un moyen -d'idéaliser la réalité autour de moi et de la transformer en une sorte -d'oasis fictive, où les méchans et les oisifs ne seraient pas tentés -d'entrer ou de rester. Un songe d'âge d'or, un mirage d'innocence -champêtre, artiste ou poétique, m'a prise dès l'enfance et m'a suivie -dans l'âge mûr. De là une foule d'amusemens très simples et pourtant -très actifs, qui ont été partagés réellement autour de moi, et plus -naïvement, plus cordialement, par ceux dont le coeur a été le plus -pur. Ceux-là, en me connaissant, ne se sont plus étonnés du contraste -d'un esprit si porté à s'assombrir et si avide de s'égayer; je devrais -dire peut-être d'une âme si impossible à contenter avec ce qui -intéresse la plupart des hommes, et si facile à charmer avec ce qu'ils -jugent puéril et illusoire. Je ne peux pas m'expliquer mieux moi-même. -Je ne me connais pas beaucoup au point de vue de la théorie: j'ai -seulement l'expérience de ce qui me tue ou me ranime dans la pratique -de la vie. - -Mais grâce à ces contrastes, certaines gens prirent de moi l'opinion -que j'étais tout à fait bizarre. Mon mari, plus indulgent, me jugea -idiote. Il n'avait peut-être pas tort, et peu à peu il arriva, avec -le temps, à me faire tellement sentir la supériorité de sa raison et -de son intelligence, que j'en fus longtemps écrasée et comme hébétée -devant le monde. Je ne m'en plaignis pas. Deschartres m'avait habituée -à ne pas contredire violemment l'infaillibilité d'autrui, et ma -paresse s'arrangeait fort bien de ce régime d'effacement et de -silence. - -Aux approches de l'hiver, comme Mme Du Plessis allait à Paris, nous -nous consultâmes mon mari et moi sur la résidence que nous -choisirions; nous n'avions pas le moyen de vivre à Paris, et, -d'ailleurs, nous n'aimions Paris ni l'un ni l'autre. Nous aimions la -campagne; mais nous avions peur de Nohant; peur probablement de nous -retrouver vis-à-vis l'un de l'autre, avec des instincts différens à -tous autres égards et des caractères qui ne se pénétraient pas -mutuellement. Sans vouloir nous rien cacher, nous ne savions rien nous -expliquer; nous ne nous disputions jamais sur rien; j'ai trop horreur -de la discussion pour vouloir entamer l'esprit d'un autre; je faisais, -au contraire, de grands efforts pour voir par les yeux de mon mari, -pour penser comme lui et agir comme il souhaitait. Mais, à peine -m'étais-je mise d'accord avec lui, que, ne me sentant plus d'accord -avec mes propres instincts, je tombais dans une tristesse effroyable. - -Il éprouvait probablement quelque chose d'analogue sans s'en rendre -compte, et il abondait dans mon sens quand je lui parlais de nous -entourer et de nous distraire. Si j'avais eu l'art de nous établir -dans une vie un peu extérieure et animée, si j'avais été un peu légère -d'esprit, si je m'étais plu dans le mouvement des relations variées, -il eût été secoué et maintenu par le commerce du monde. Mais je -n'étais pas du tout la compagne qu'il lui eût fallu. J'étais trop -exclusive, trop concentrée, trop en dehors du convenu. Si j'avais su -d'où venait le mal, si la cause de son ennui et du mien se fût -dessinée dans mon esprit sans expérience et sans pénétration, j'aurais -trouvé le remède; j'aurais peut-être réussi à me transformer; mais je -ne comprenais rien du tout à lui ni à moi-même. - -Nous cherchâmes une maisonnette à louer aux environs de Paris, et -comme nous étions assez gênés, nous eûmes grand' peine à trouver un -peu de confortable sans dépenser beaucoup d'argent. Nous ne le -trouvâmes même pas, car le pavillon qui nous fut loué était une assez -pauvre et étroite demeure. Mais c'était à Ormesson, dans un beau -jardin et dans un contre de relations fort agréables. - -L'endroit était, alors laid et triste, des chemins affreux, des -coteaux de vigne qui interceptaient la vue, un hameau malpropre. Mais, -à deux pas de là, l'étang d'Enghien et le beau parc de Saint-Gratien -offraient des promenades charmantes. Notre pavillon faisait partie de -l'habitation d'une femme très distinguée, madame Richardot, qui avait -d'aimables enfans. Une habitation mitoyenne, appartenant à M. Hédée, -_boulanger du roi_, était louée et occupée par la famille de Malus, -et, chaque soir, nos trois familles se réunissaient chez madame -Richardot pour jouer des charades en costumes improvisés des plus -comiques. En outre, ma bonne tante Lucie et ma chère Clotilde sa fille -vinrent passer quelques jours avec nous. Cette saison d'automne fut -donc très bénigne dans ma destinée. - -Mon mari sortait beaucoup; il était appelé souvent à Paris pour je ne -sais plus quelles affaires et revenait le soir pour prendre part aux -divertissemens de la réunion. Ce genre de vie serait assez normal: les -hommes occupés au dehors dans la journée, les femmes chez elles avec -leurs enfans, et le soir la récréation des familles en commun. - -Mon mari passait quelquefois les nuits à Paris, mon domestique -couchait dans des bâtimens éloignés, j'étais seule avec ma servante -dans ce pavillon, éloigné lui-même de toute demeure habitée. Je -m'étais mis en tête des idées sombres, depuis que j'avais entendu, -dans une de ces nuits de brouillard dont la sonorité est étrangement -lugubre, les cris de détresse d'un homme qu'on battait et qu'on -semblait égorger. J'ai su, depuis, le mot de ce drame étrange; mais je -ne peux ni ne veux le raconter. - -Je me rassurai en voyant peu à peu que le jardinier qui m'effrayait ne -m'en voulait pas personnellement, mais qu'il était fort contrarié de -notre présence, gênante peut-être pour quelque projet d'occupation du -pavillon, ou quelque dilapidation domestique. Je me rappelai -Jean-Jacques Rousseau chassé de château en château, d'ermitage en -ermitage, par des calculs et des mauvais vouloirs de ce genre, et je -commençai à regretter de n'être pas chez moi. - -Pourtant je quittai cette retraite avec regret, lorsqu'un jour mon -mari s'étant querellé violemment avec ce même jardinier, résolut de -transporter notre établissement à Paris. Nous prîmes un appartement -meublé, petit, mais agréable par son isolement et la vue des jardins, -dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré. J'y vis souvent mes amis anciens -et nouveaux, et notre milieu fut assez gai. - -Pourtant la tristesse me revint, une tristesse sans but et sans nom, -maladive peut-être. J'étais très fatiguée d'avoir nourri mon fils; je -ne m'étais pas remise depuis ce temps-là. Je me reprochai cet -abattement, et je pensai que le refroidissement insensible de ma foi -religieuse pouvait bien en être la cause. J'allai voir mon jésuite, -l'abbé de Prémord. Il était bien vieilli depuis trois ans. Sa voix -était si faible, sa poitrine si épuisée, qu'on l'entendait à peine. -Nous causâmes pourtant longtemps plusieurs fois, et il retrouva sa -douce éloquence pour me consoler, mais il n'y parvint pas, il y avait -trop de tolérance dans sa doctrine pour une âme aussi avide de -croyance absolue que l'était la mienne. Cette croyance m'échappait; je -ne sais qui eût pu me la rendre, mais, à coup sûr, ce n'était pas lui. -Il était trop compatissant à la souffrance du doute. Il la comprenait -trop bien peut-être. Il était trop intelligent ou trop humain. Il me -conseilla d'aller passer quelques jours dans mon couvent. Il en -demanda pour moi la permission à la supérieure Mme Eugénie. Je -demandai la même permission à mon mari, et j'entrai en retraite aux -Anglaises. - -Mon mari n'était nullement religieux, mais il trouvait fort bon que je -le fusse. Je ne lui parlais pas de mes combats intérieurs à l'endroit -de la foi: il n'eût rien compris à un genre d'angoisse qu'il n'avait -jamais éprouvée. - -Je fus reçue dans mon couvent avec des tendresses infinies, et comme -j'étais réellement souffrante, on m'y entoura de soins maternels; ce -n'était pas là peut-être ce qu'il m'eût fallu pour me rattacher à ma -vie nouvelle. Toute cette bonté suave, toutes ces délicates -sollicitudes me rappelaient un bonheur dont la privation m'avait été -si longtemps insupportable, et me faisaient paraître le présent vide, -l'avenir effrayant. J'errais dans les cloîtres avec un coeur navré et -tremblant. Je me demandais si je n'avais pas résisté à ma vocation, à -mes instincts, à ma destinée, en quittant cet asile de silence et -d'ignorance, qui eût enseveli les agitations de mon esprit timoré et -enchaîné à une règle indiscutable une inquiétude de volonté dont je ne -savais que faire. J'entrais dans cette petite église où j'avais senti -tant d'ardeurs saintes et de divins ravissemens. Je n'y retrouvais que -le regret des jours où je croyais avoir la force d'y prononcer des -voeux éternels. Je n'avais pas eu cette force, et maintenant je -sentais que je n'avais pas celle de vivre dans le monde. - -Je m'efforçais aussi de voir le côté sombre et asservi de la vie -monastique, afin de me rattacher aux douceurs de la liberté que je -pouvais reprendre à l'instant même. Le soir, quand j'entendais la -ronde de la religieuse qui fermait les nombreuses portes des galeries, -j'aurais bien voulu frissonner au grincement des verrous et au bruit -sonore des échos bondissans de la voûte; mais je n'éprouvais rien de -semblable: le cloître n'avait pas de terreurs pour moi. Il me semblait -que je chérissais et regrettais tout dans cette vie de communauté où -l'on s'appartient véritablement, parce qu'en dépendant de tous, on ne -dépend réellement de personne. Je voyais tant d'aise et de liberté, au -contraire, dans cette captivité qui vous préserve, dans cette -discipline qui assure vos heures de recueillement, dans cette -monotonie de devoirs qui vous sauve des troubles de l'imprévu! - -J'allais m'asseoir dans la classe, et sur ces bancs froids, au milieu -de ces pupitres enfumés, je voyais rire les pensionnaires en -récréation. Quelques-unes de mes anciennes compagnes étaient encore -là, mais il fallut qu'on me les nommât, tant elles avaient déjà grandi -et changé. Elles étaient curieuses de mon existence, elles enviaient -ma _libération_ tandis que je n'étais occupée intérieurement qu'à -ressaisir les mille souvenirs que me retraçaient le moindre coin de -cette classe, le moindre chiffre écrit sur la muraille, la moindre -écornure du poêle ou des tables. - -Ma chère bonne mère Alicia ne m'encourageait pas plus que par le passé -à me nourrir de vains rêves. «Vous avez un charmant enfant, -disait-elle, c'est tout ce qu'il faut pour votre bonheur en ce monde. -La vie est courte.» - -Oui, la vie paisible est courte. Cinquante ans passent comme un jour -dans le sommeil de l'âme; mais la vie d'émotions et d'événemens résume -en un jour des siècles de malaise et de fatigue. - -Pourtant, ce qu'elle me disait du bonheur d'être mère, bonheur qu'elle -ne se permettait pas de regretter, mais qu'elle eût vivement savouré, -on le voyait bien, répondait à un de mes plus intimes instincts. Je ne -comprenais pas comment j'aurais pu me résigner à perdre Maurice, et, -tout en aspirant malgré moi à ne pas sortir du couvent, je le -cherchais autour de moi à chaque pas que j'y faisais. Je demandai de -le prendre avec moi. «Ah, oui-dà! dit Poulette en riant, un garçon -chez des nonnes! Est-il bien petit, au moins, ce monsieur-là? -Voyons-le: s'il passe par le tour, on lui permettra d'entrer.» - -Le tour est un cylindre creux tournant sur un pivot dans la muraille. -Il a une seule ouverture où l'on met les paquets qu'on apporte du -dehors; on la tourne vers l'intérieur, et on déballe. Maurice se -trouva fort à l'aise dans cette cage et sauta en riant au milieu des -nonnes accourues pour le recevoir. Tous ces voiles noirs, toutes ces -robes blanches l'étonnèrent un peu, et il se mit à crier un des trois -ou quatre mots qu'il savait: «_Lapins! lapins!_» Mais il fut si bien -accueilli, et bourré de tant de friandises, qu'il s'habitua vite aux -douceurs du couvent et put s'ébattre dans le jardin sans qu'aucun -gardien farouche vînt lui reprocher, comme à Ormesson, la place que -ses pieds foulaient sur le gazon. - -On me permit de l'avoir tous les jours. On le gâtait, et ma bonne mère -Alicia l'appelait orgueilleusement son petit-fils. J'aurais voulu -passer ainsi tout le carême: mais un mot de soeur Hélène me fit -partir. - -J'avais retrouvé cette chère sainte guérie et fortifiée au physique -comme au moral. Au physique, c'était bien nécessaire, car je l'avais -laissée encore une fois en train de mourir. Mais au moral, c'était -superflu, c'était trop. Elle était devenue rude et comme sauvage de -prosélytisme. Elle ne me fit pas un grand accueil, me reprocha -sèchement mon _bonheur terrestre_, et comme je lui montrais mon enfant -pour lui répondre, elle le regarda dédaigneusement et me dit en -anglais, dans son style biblique: «Tout est déception et vanité, hors -l'amour du Seigneur. Cet enfant si précieux n'a que le souffle. Mettre -son coeur en lui, c'est écrire sur le sable.» - -Je lui fis observer que l'enfant était rond et rose, et, comme si elle -n'eût pas voulu avoir le démenti d'une sentence où elle avait mis -toute sa conviction, elle me dit, en le regardant encore: «Bah! il est -trop rose, il est probablement phthisique!» - -Justement l'enfant toussait un peu. Je m'imaginai aussitôt qu'il était -malade et je me laissai frapper l'esprit par la prétendue prophétie -d'Hélène. Je sentis contre cette nature entière et farouche que -j'avais tant admirée et enviée une sorte de répulsion subite. Elle me -faisait l'effet d'une sybille de malheur. Je montai en fiacre, et je -passai la nuit à me tourmenter du sommeil de mon petit garçon, à -écouter son souffle, à m'épouvanter de ses jolies couleurs vives. - -Le médecin vint le voir dès le matin. Il n'avait rien du tout, et il -me fut prescrit de le soigner beaucoup moins que je ne faisais. -Pourtant l'effroi que j'avais m'ôta l'envie de retourner au couvent. -Je n'y pouvais garder Maurice la nuit, et il y faisait d'ailleurs -affreusement froid le jour. J'allai faire mes adieux et mes -remercîmens. - - - - -CHAPITRE VINGT-TROISIEME. - -Mort mystérieuse de Deschartres, peut-être un suicide. - - -Deschartres s'était logé à la place Royale. Il avait là, pour fort peu -d'argent, un très joli appartement. Il s'était meublé, et paraissait -jouir d'un certain bien-être. Il nous entretenait de petites affaires -qui avaient manqué, mais qui devaient aboutir à une grande affaire -d'un succès infaillible. Qu'était-ce que cette grande affaire? Je n'y -comprenais pas grand'chose; je ne pouvais prendre sur moi de prêter -beaucoup d'attention aux lourdes expositions de mon pauvre pédagogue. -Il était question d'huile de navette et de colza. Deschartres était -las de l'agriculture pratique. Il ne voulait plus semer et récolter, -il voulait acheter et vendre. Il avait noué des relations avec des -gens _à idées_, comme lui, hélas! Il faisait des projets, des calculs -sur le papier, et, chose étrange! lui si peu bienveillant et si -obstiné à n'estimer que son propre jugement, il accordait sa confiance -et prêtait ses fonds à des inconnus. - -Mon beau-père lui disait souvent: «Monsieur Deschartres, vous êtes un -rêveur, vous vous ferez tromper.» Il levait les épaules et n'en -tenait compte. - -Au printemps de 1825 nous retournâmes à Nohant, et trois mois -s'écoulèrent sans que Deschartres me donnât de ses nouvelles. Etonnée -de voir mes lettres sans réponse, et ne pouvant m'adresser à mon -beau-père, qui avait quitté Paris, j'envoyai aux informations à la -place Royale. - -Le pauvre Deschartres était mort. Toute sa petite fortune avait été -risquée et perdue dans des entreprises malheureuses. Il avait gardé un -silence complet jusqu'à sa dernière heure. Personne n'avait rien su et -personne ne l'avait vu, lui, depuis assez longtemps. Il avait légué -son mobilier et ses effets à une blanchisseuse qui l'avait soigné avec -dévoûment. Du reste, pas un mot de souvenir, pas une plainte, pas un -appel, pas un adieu à personne. Il avait disparu tout entier, -emportant le secret de son ambition déçue ou de sa confiance trahie; -calme probablement, car, en tout ce qui touchait à lui seul, dans les -souffrances physiques, comme dans les revers de fortune, c'était un -véritable stoïcien. - -Cette mort m'affecta plus que je ne voulus le dire. Si j'avais éprouvé -d'abord une sorte de soulagement involontaire à être délivrée de son -dogmatisme fatigant, j'avais déjà bien senti qu'avec lui j'avais perdu -la présence d'un coeur dévoué et le commerce d'un esprit remarquable à -beaucoup d'égards. Mon frère, qui l'avait haï comme un tyran, -plaignit sa fin, mais ne le regretta pas. Ma mère ne lui faisait pas -grâce au-delà de la tombe, et elle écrivait: «Enfin Deschartres n'est -plus de ce monde!» Beaucoup des personnes qui l'avaient connu ne lui -firent pas la part bien belle dans leurs souvenirs. Tout ce que l'on -pouvait accorder à un être si peu sociable, c'était de le reconnaître -honnête homme. Enfin, à l'exception de deux ou trois paysans dont il -avait sauvé la vie et refusé l'argent, selon sa coutume, il n'y eut -guère que moi au monde qui pleurai le _grand homme_, et encore dus-je -m'en cacher pour n'être pas raillée, et pour ne pas blesser ceux qu'il -avait trop cruellement blessés. Mais, en fait, il emportait avec lui -dans le néant des choses finies toute une notable portion de ma vie, -tous mes souvenirs d'enfance, agréables et tristes, tout le stimulant, -tantôt fâcheux, tantôt bienfaisant, de mon développement intellectuel. -Je sentis que j'étais un peu plus orpheline qu'auparavant. Pauvre -Deschartres, il avait contrarié sa nature et sa destinée en cessant de -vivre pour l'amitié. Il s'était cru égoïste, il s'était trompé: il -était incapable de vivre pour lui-même et par lui-même. - -L'idée me vint qu'il avait fini par le suicide. Je ne pus avoir sur -ses derniers momens aucun détail précis. Il avait été malade pendant -quelques semaines, malade de chagrin probablement; mais je ne pouvais -croire qu'une organisation si robuste pût être si vite brisée par -l'appréhension de la misère. D'ailleurs, il avait dû recevoir une -dernière lettre de moi, où je l'invitais encore à venir à Nohant. Avec -son esprit entreprenant et sa croyance aux ressources inépuisables de -son génie, n'eût-il pas repris espoir et confiance, s'il se fût laissé -le temps de la réflexion? N'avait-il pas plutôt cédé à une heure de -découragement, en précipitant la catastrophe par quelque remède -énergique, propre à emporter le mal et le chagrin avec la vie? Il -m'avait tant chapitrée sur ce sujet, que je n'eusse guère cru à une -funeste inconséquence de sa part, si je ne me fusse rappelé que mon -pauvre précepteur était l'inconséquence personnifiée. En d'autres -momens, il m'avait dit: «Le jour où votre père est mort, j'ai été bien -près de me brûler la cervelle.» Une autre fois, je l'avais entendu -dire à quelqu'un: «Si je me sentais infirme et incurable, je ne -voudrais être à charge à personne. Je ne dirais rien, et je -m'administrerais une dose d'opium pour avoir plus tôt fini.» Enfin, il -avait coutume de parler de la mort avec le mépris des anciens, et -d'approuver les _sages_ qui s'étaient volontairement soustraits par le -suicide à la tyrannie des choses extérieures. - - - - -CHAPITRE VINGT-QUATRIEME. - - Guillery, le château de mon beau-père.--Les chasses au - renard.--_Peyrounine_ et _Tant belle_.--Les Gascons, gens - excellens et bien calomniés.--Les paysans, les bourgeois et les - gentilshommes grands mangeurs, paresseux splendides, bons - voisins et bons amis.--Voyage à la Brède.--Digressions sur les - pressentimens.--Retour par Castel-Jaloux, la nuit, à cheval, au - milieu des bois, avec escorte de loups.--Pigon mangé par les - loups.--Ils viennent sous nos fenêtres.--Un loup mange la porte - de ma chambre.--Mon beau-père attaqué par quatorze loups.--Les - Espagnols pasteurs nomades et bandits dans les Landes.--La - culture et la récolte du liége.--Beauté des hivers dans ce - pays.--Mort de mon beau-père.--Portrait et caractère de sa - veuve, la baronne Dudevant.--Malheur de sa situation.--Retour à - Nohant.--Parallèle entre la Gascogne et le Berri.--Blois.--Le - Mont-d'Or.--Ursule.--M. Duris-Dufresne, député de l'Indre.--Une - chanson.--Grand scandale à la Châtre.--Rapide résumé de divers - petits voyages et circonstances jusqu'en 1831. - - -Guillery, le _château_ de mon beau-père, était une maisonnette de cinq -croisées de front, ressemblant assez à une guinguette des environs de -Paris, et meublée comme toutes les bastides méridionales, c'est-à-dire -très modestement. Néanmoins l'habitation en était agréable et assez -commode. Le pays me sembla d'abord fort laid; mais je m'y habituai -vite. Quand vint l'hiver, qui est la plus agréable saison de cette -région de sables brûlans, les forêts de pins et de chênes-liéges -prirent, sous les lichens, un aspect druidique, tandis que le sol, -raffermi et rafraîchi par les pluies, se couvrit d'une végétation -printanière qui devait disparaître à l'époque qui est le printemps au -nord de la France. Les genêts épineux fleurirent, des mousses -luxuriantes semées de violettes s'étendirent sous les taillis, les -loups hurlèrent, les lièvres bondirent, Colette arriva de Nohant et la -chasse résonna dans les bois. - -J'y pris grand goût. C'était la chasse sans luxe, sans vaniteuse -exhibition d'équipages et de costumes, sans jargon scientifique, sans -habits rouges, sans prétentions ni jalousies de _sport_, c'était la -chasse comme je pouvais l'aimer, la chasse pour la chasse. Les amis et -les voisins arrivaient la veille, on envoyait vite boucher le plus de -terriers possible; on partait avec le jour, monté comme on pouvait, -sur des chevaux dont on n'exigeait que de bonnes jambes et dont on ne -raillait pourtant pas les chutes, inévitables quelquefois dans des -chemins traversés de racines que le sable dérobe absolument à la vue -et contre lesquelles toute prévoyance est superflue. On tombe sur le -sable fin, on se relève, et tout est dit. Je ne tombai cependant -jamais; fût-ce par bonne chance ou par la supériorité des instincts de -Colette, je n'en sais rien. - -On se mettait en chasse quelque temps qu'il fît. De bons paysans -aisés des environs, fins braconniers, amenaient leur petite meute, -bien modeste en apparence, mais bien plus exercée que celle des -amateurs. Je me rappellerai toujours la gravité modeste de -_Peyrounine_ amenant ses trois _couples et demie_ au rendez-vous, -prenant tranquillement la piste, et disant de sa voix douce et claire, -avec un imperceptible sourire de satisfaction: «_Aneim, ma tan belo! -aneim_, c'est _allons, courage_; c'est le _animo_ des Italiens; _Tan -belo_, c'était _Tant-Belle_, la reine des bassets à jambes torses, la -dépisteuse, l'obstinée, la sagace, l'infatigable par excellence, -toujours la première à la découverte, toujours la dernière à la -retraite. - -Nous étions assez nombreux, mais les bois sont immenses et la -promenade n'était plus, comme aux Pyrénées, une marche forcée sur une -corniche qui ne permet pas de s éparpiller. Je pouvais m'en aller -seule à la découverte sans craindre de me perdre, en me tenant à -portée de la petite fanfare que Peyrounine sifflait à ses chiens. De -temps en temps, je l'entendais, sous bois, admirer, à part lui, les -prouesses de sa chienne favorite et manifester discrètement son -orgueil en murmurant: «_Oh! ma tant belle! oh! ma tant bonne!_» - -Mon beau-père était enjoué et bienveillant; colère, mais tendre, -sensible et juste. J'aurais volontiers passé ma vie auprès de cet -aimable vieillard, et je suis certaine que nul orage domestique n'eût -approché de nous; mais j'étais condamnée à perdre tous mes protecteurs -naturels, et je ne devais pas conserver longtemps celui-là. - -Les Gascons sont de très excellentes gens, pas plus menteurs, pas plus -ventards que les autres provinciaux, qui le sont tous un peu. Ils ont -de l'esprit, peu d'instruction, beaucoup de paresse, de la bonté, de -la libéralité, du coeur et du courage. Les bourgeois, à l'époque que -je raconte, étaient, pour l'éducation et la culture de l'esprit, très -au-dessous de ceux de ma province; mais ils avaient une gaîté plus -vraie, le caractère plus liant, l'âme plus ouverte à la sympathie. Les -caquets de village étaient là aussi nombreux, mais infiniment moins -méchans que chez nous, et s'il m'en souvient bien, ils ne l'étaient -même pas du tout. - -Les paysans, que je ne pus fréquenter beaucoup, car ce fut seulement -vers la fin de mon séjour que je commençai à entendre un peu leur -idiome, me parurent plus heureux et plus indépendans que ceux de chez -nous. Tous ceux qui entouraient, à quelque distance, la demeure isolée -de Guillery étaient fort aisés, et je n'en ai jamais vu aucun venir -demander des secours. Loin de là, ils semblaient traiter d'égal à égal -avec _monsu le varon_, et quoique très polis et même cérémonieux, ils -avaient presque l'air de s'entendre pour lui accorder une sorte de -protection, comme à un voisin honorable qu'ils étaient jaloux de -récompenser. On le comblait de présens, et il vivait tout l'hiver des -volailles et du gibier vivans qu'on lui apportait en étrennes. Il est -vrai que c'était en échange de réfection pantagruélesque. Ce pays est -celui de la déesse Manducée. Les jambons, les poulardes farcies, les -oies grasses, les canards obèses, les truffes, les gâteaux de millet -et de maïs y pleuvent comme dans cette île où Panurge se trouvait si -bien; et la maisonnette de Guillery, si pauvre de bien-être apparent, -était, sous le rapport de la cuisine, une abbaye de Thélème d'où nul -ne sortait, qu'il fût noble ou vilain, sans s'apercevoir d'une notable -augmentation de poids dans sa personne. - -Ce régime ne m'allait pas du tout. La sauce à la graisse était pour -moi une espèce d'empoisonnement, et je m'abstenais souvent de manger, -quoique ayant grand'faim au retour de la chasse. Aussi je me portais -fort mal et maigrissais à vue d'oeil, au milieu des innombrables cages -où les ortolans et les palombes étaient occupés à mourir -d'indigestion. - -A l'automne, nous avions fait une course à Bordeaux, mon mari et moi, -et nous avions poussé jusqu'à la Bréde, où la famille de Zoé avait une -maison de campagne. J'eus là un très violent chagrin, dont cette -inappréciable amie me sauva par l'éloquence du courage et de l'amitié. -L'influence que son intelligence vive et sa parole nette eurent sur -moi en ce moment de désespérance absolue disposa de plusieurs années -de ma vie et fit entrer ma conscience dans un équilibre vainement -cherché jusqu'alors. Je revins à Guillery brisée de fatigue, mais -calme, après avoir promené sous les grands chênes plantés par -Montesquieu des pensées enthousiastes et des méditations riantes où le -souvenir du philosophe n'eut aucune part, je l'avoue. - -Et pourtant j'aurais pu faire ce jeu de mots que l'_Esprit des lois_ -était entré d'une certaine façon et à certains égards dans ma nouvelle -manière d'accepter la vie. - -Nous avions descendu la Garonne pour aller à Bordeaux; la remonter -pour retourner à Nérac eût été trop long, et je ne m'absentais pas -trois jours sans être malade d'inquiétude sur le compte de Maurice. Le -mot de soeur Hélène au couvent et un mot d'Aimée à Cauterets m'avaient -mis martel en tête, au point que je me faisais et me fis longtemps de -l'amour maternel un véritable supplice. Je me laissais surprendre par -des terreurs imbéciles et de prétendus pressentimens. Je me souviens -qu'un soir, ayant dîné chez des amis à La Châtre, il me passa par -l'imagination que Nohant brûlait et que je voyais Maurice au milieu -des flammes. J'avais honte de ma sottise et ne disais rien. Mais je -demande mon cheval, je pars à la hâte, et j'arrive au triple galop, si -convaincue de mon rêve, qu'en voyant la maison debout et tranquille, -je ne pouvais en croire mes yeux. - -Je revins donc de Bordeaux par terre afin d'arriver plus vite. A cette -époque, les routes manquaient ou étaient mal servies. Nous arrivâmes à -Castel-Jaloux à minuit, et, au sortir d'une affreuse patache, je fus -fort aise de trouver mon domestique qui avait amené nos chevaux à -notre rencontre. Il ne nous restait que quatre lieues à faire, mais -des lieues de pays sur un chemin détestable, par une nuit noire et à -travers une forêt de pins immense, absolument inhabitée, un véritable -coupe-gorge où rôdaient des bandes d'Espagnols, désagréables à -rencontrer même en plein jour. Nous n'aperçûmes pourtant pas d'autres -êtres vivans que des loups. Comme nous allions forcément au pas dans -les ténèbres, ces messieurs nous suivaient tranquillement. Mon mari -s'en aperçut à l'inquiétude de son cheval, et il me dit de passer -devant et de bien tenir Colette pour qu'elle ne s'effrayât pas. Je vis -alors briller deux yeux à ma droite, puis je les vis passer à gauche. -Combien y en a-t-il? demandai-je. Je crois qu'il n'y en a que deux, me -répondit mon mari; mais il en peut venir d'autres; ne vous endormez -pas. C'est tout ce qu'il y a à faire. - -J'étais si lasse, que l'avertissement n'était pas de trop. Je me tins -en garde, et nous gagnâmes la maison, à quatre heures du matin, sans -accident. - -On était très habitué alors à ces rencontres dans les forêts de pins -et de liéges. Il ne passait pas de jour que l'on n'entendît les -bergers crier pour s'avertir, d'un taillis à l'autre, de la présence -de l'ennemi. Ces bergers, moins poétiques que ceux des Pyrénées, -avaient cependant assez de caractère, avec leurs manteaux tailladés et -leurs fusils en guise de houlette. Leurs maigres chiens noirs étaient -moins imposans, mais aussi hardis que ceux de la montagne. - -Pendant quelque temps il y eut bonne défense aussi à Guillery. Pigon -était un métis plaine et montagne, non-seulement courageux, mais -héroïque à l'endroit des loups. Il s'en allait, la nuit, tout seul, -les provoquer dans les bois, et il revenait, le matin, avec des -lambeaux de leur chair et de leur peau, attachés à son redoutable -collier hérissé de pointes de fer. Mais un soir, hélas! on oublia de -lui remettre son armure de guerre; l'intrépide animal partit pour sa -chasse nocturne et ne revint pas. - -L'hiver fut un peu plus rude que de coutume en ce pays. La Garonne -déborda et, par contre, ses affluens. Nous fûmes bloqués pendant -quelques jours; les loups affamés devinrent très hardis; ils mangèrent -tous nos jeunes chiens. La maison était bâtie en pleine campagne, sans -cour ni clôture d'aucune sorte. Ces bêtes sauvages venaient donc -hurler sous nos fenêtres, et il y en eut une qui s'amusa, pendant une -nuit, à ronger la porte de notre appartement, situé au niveau du sol. -Je l'entendais fort bien. Je lisais dans une chambre, mon mari dormait -dans l'autre. J'ouvris la porte vitrée et appelai Pigon, pensant que -c'était lui qui revenait et voulait entrer. J'allais ouvrir le volet, -quand mon mari s'éveilla et me cria: «Eh non, non, c'est le loup!» -Telle est la tranquillité de l'habitude, que mon mari se rendormit sur -l'autre oreille et que je repris mon livre, tandis que le loup -continuait à manger la porte. Il ne put l'entamer beaucoup, elle était -solide; mais il la mâchura de manière à y laisser ses traces. Je ne -crois pas qu'il eût de mauvais desseins. Peut-être était-ce un jeune -sujet qui voulait faire ses dents sur le premier objet venu, à la -manière des jeunes chiens. - -Un jour que, vers le coucher du soleil, mon beau-père allait voir un -de ses amis à une demi-lieue de maison, il rencontra à mi-chemin, un -loup, puis deux, puis trois, et en un instant il en compta quatorze. -Il n'y fit pas grande attention; les loups n'attaquent guère, ils -suivent: ils attendent que le cheval s'effraie, qu'il renverse son -cavalier, ou qu'il bronche et tombe avec lui. Alors il faut se relever -vite; autrement ils vous étranglent. Mon beau-père, ayant un cheval -habitué à ces rencontres, continua assez tranquillement sa route; mais -lorsqu'il s'arrêta à la grille de son voisin pour sonner, un de ses -quatorze acolytes sauta au flanc de son cheval et mordit le bord de -son manteau. Il n'avait pour défense qu'une cravache, dont il -s'escrima sans effrayer l'ennemi; alors il imagina de sauter à terre -et de secouer violemment son manteau au nez des assaillans, qui -s'enfuirent à toutes jambes. Cependant il avouait avoir trouvé la -grille bien lente à s'ouvrir et l'avoir vue enfin ouverte avec une -grande satisfaction. - -Cette aventure du vieux colonel était déjà ancienne. A l'époque de mon -récit, il était si goutteux qu'il fallait deux hommes pour le mettre -sur son cheval et l'en faire descendre. Pourtant, lorsqu'il était sur -son petit bidet brun miroité, à crinière blonde, malgré sa grosse -houppelande, ses longues guêtres en drap olive et ses cheveux blancs -flottant au vent, il avait encore une tournure martiale et maniait -tout doucement sa monture mieux qu'aucun de nous. - -J'ai parlé des bandes d'Espagnols qui couraient le pays. C'étaient des -Catalons principalement, habitans nomades du revers des Pyrénées. Les -uns venaient chercher de l'ouvrage comme journaliers et inspiraient -assez de confiance malgré leur mauvaise mine; les autres arrivaient -par groupes avec des troupeaux de chèvres qu'ils faisaient pâturer -dans les vastes espaces incultes des landes environnantes; mais ils -s'aventuraient souvent sur la lisière des bois, où leurs bêtes étaient -fort nuisibles. Les pourparlers étaient désagréables. Ils se -retiraient sans rien dire, prenaient leur distance, et, maniant la -fronde ou lançant le bâton avec une grande adresse, ils vous donnaient -avis de ne pas trop les déranger à l'avenir. On les craignait -beaucoup, et j'ignore si on est parvenu à se débarrasser de leur -parcours. Mais je sais que cet abus persistait encore il y a quelques -années, et que des propriétaires avaient été blessés et même tués dans -ces combats. - -C'était pourtant la même race d'hommes que ces montagnards austères -dont j'avais envié aux Pyrénées le poétique destin. Ils étaient fort -dévots, et qui sait s'ils ne croyaient pas consacrer comme un droit -religieux l'occupation de nos landes par leurs troupeaux? Peut-être -regardaient-ils cette terre immense et quasi-déserte comme un pays que -Dieu leur avait livré, et qu'ils devaient défendre en son nom, contre -les envahissemens de la propriété individuelle. - -C'était donc un pays de loups et de brigands que Guillery, et pourtant -nous y étions tranquilles et joyeux. On s'y voyait beaucoup. Les -grands et petits propriétaires d'alentour n'ayant absolument rien à -faire, et cultivant, en outre, le goût de ne rien faire, leur vie se -passait en promenades, en chasses, en réunions et en repas les uns -chez les autres. - -Le liége est un produit magnifiquement lucratif de ces contrées. C'est -le seul coin de la France où il pousse abondamment; et, comme il -reste fort supérieur en qualité à celui de l'Espagne, il se vend fort -cher. J'étais étonnée quand mon beau-père, me montrant un petit tas -d'écorces d'arbres empilées sous un petit hangar, me disait: «Voici la -récolte de l'année, quatre cents francs de dépense et vingt-cinq mille -francs de profit net.» - -Le chêne-liége est un gros vilain arbre en été. Son feuillage est rude -et terne; son ombre épaisse étouffe toute végétation autour de lui, et -le soin qu'on prend de lui enlever son écorce, qui est le liége même, -jusqu'à la naissance des maîtresses branches, le laisse dépouillé et -difforme. Les plus frais de ces écorchés sont d'un rouge sanglant, -tandis que d'autres, brunis déjà par un commencement de nouvelle peau, -sont d'un noir brûlé ou enfumé, comme si un incendie avait passé et -pris ces géans jusqu'à la ceinture. Mais, l'hiver, cette verdure -éternelle a son prix. La seule chose dont j'eusse vraiment peur dans -ces bois, c'était des troupeaux innombrables de cochons tachetés de -noir, qui erraient en criant, d'un ton aigre et sauvage, à la dispute -de la glandée. - -Le _surier_ ou chêne-liége n'exige aucun soin. On ne le taille ni ne -le dirige. Il se fait sa place, et vit enchanté d'un sable aride en -apparence. A vingt ou trente ans, il commence à être bon à écorcher. A -mesure qu'il prend de l'âge, sa peau devient meilleure et se -renouvelle plus vite, car dès lors tous les dix ans on procède à sa -toilette en lui faisant deux grandes incisions verticales en temps -utile. Puis, quand il a pris soin lui-même d'aider, par un travail -naturel préalable, au travail de l'ouvrier, celui-ci lui glisse un -petit outil _ad hoc_ entre cuir et chair, et s'empare aisément du -liége, qui vient en deux grands morceaux proprement coupés. Je ne sais -pourquoi cette opération me répugnait comme une chose cruelle. -Pourtant ces arbres étranges ne paraissaient pas en souffrir le moins -du monde et grandissaient deux fois centenaires sous le régime de -cette décortication périodique[2]. - - [2] Le grand débit du liége ne consiste pas dans les bouchons, - auxquels on ne sacrifie que les rognures et le rebut; il - s'expédie en planches d'écorce que l'on décourbe et aplatit, et - dont on tapisse tous les appartemens riches en Russie, entre la - muraille et la tenture. C'est donc une denrée d'une cherté - excessive, puisqu'elle croît sur un rayon de peu d'étendue. - -Les _pignades_ (bois de pins) de futaie n'étaient guère plus gaies que -les _surettes_ (bois de liéges). Ces troncs lisses et tous semblables -comme des colonnes élancées, surmontés d'une grosse tête ronde d'une -fraîcheur monotone, cette ombre impénétrable, ces blessures d'où -pleurait la résine, c'était à donner le spleen quand on avait à faire -une longue route sans autre distraction que ce que mon beau-père -appelait _compter les orangers lanusquets_. Mais, en revanche, les -jeunes bois, coupés de petits chemins de sable bien sinueux et -ondulés, les petits ruisseaux babillant sous les grandes fougères, les -folles clairières tourbeuses qui s'ouvraient sur la lande immense, -infinie, rase et bleue comme la mer; les vieux manoirs pittoresques, -géans d'un autre âge, qui semblaient grandir de toute la petitesse, -particulière à ce pays, des modernes constructions environnantes, -enfin, la chaîne des Pyrénées, qui, malgré la distance de trente -lieues à vol d'oiseau, tout à coup, en de certaines dispositions de -l'atmosphère, se dressait à l'horizon comme une muraille d'argent -rosé, dentelée de rubis; c'était, en somme, une nature intéressante -sous un climat délicieux. - -A une demi-lieue nous allions voir, chaque semaine, la marquise de -Lusignan, belle et aimable châtelaine du très romantique et imposant -manoir de Xaintrailles. Lahire était un peu plus loin. A Buzet, dans -les splendides plaines de la Garonne, la famille de Beaumont nous -attirait par des réunions nombreuses et des charades en action dans un -château magnifique. De Logareil, à deux pas de chez nous, à travers -bois, le bon Auguste Berthet venait chaque jour. D'ailleurs, venaient -Grammont, Trinqueléon et le bon petit médecin Larnaude. De Nérac -venaient Lespinasse, d'Ast et tant d'autres que je me rappelle avec -affection, tous gens aimables, pleins de bienveillance et de sympathie -pour moi, hommes et femmes; bons enfans, actifs et jeunes, même les -vieux, vivant en bonne intelligence, sans distinction de caste et sans -querelles d'opinion. Je n'ai gardé de ce pays-là que des souvenirs -doux et charmans. - -J'espérais voir à Nérac ma chère Fanelly, devenue Mme le Franc de -Pompignan. Elle était à Toulouse ou à Paris, je ne sais plus. Je ne -trouvai que sa soeur Aména, une charmante femme aussi, avec qui j'eus -le plaisir de parler du couvent. - -Nous allâmes achever l'hiver à Bordeaux, où nous trouvâmes l'agréable -société des eaux de Cauterets, et où je fis connaissance avec les -oncles, tantes, cousins et cousines de mon mari, tous gens très -honorables et qui me témoignèrent de l'amitié. - -Je voyais tous les jours ma chère Zoé, ses soeurs et ses frères. Un -jour que j'étais chez elle sans Maurice, mon mari entra brusquement, -très pâle, en me disant: «_Il est mort!_» Je crus que c'était Maurice; -je tombai sur mes genoux. Zoé, qui comprit et entendit ce qu'ajoutait -mon mari, me cria vite: «_Non, non, votre beau-père!_» Les entrailles -maternelles sont féroces: j'eus un violent mouvement de joie; mais ce -fut un éclair. J'aimais véritablement mon vieux papa, et je fondis en -larmes. - -Nous partîmes le jour même pour Guillery, et nous passâmes une -quinzaine auprès de Mme Dudevant. Nous la trouvâmes dans la chambre -même où, en deux jours, son mari était mort d'une attaque de goutte -dans l'estomac. Elle n'était pas encore sortie de cette chambre -qu'elle avait habitée une vingtaine d'années avec lui, et où les deux -lits restaient côte à côte. Je trouvai cela touchant et respectable. -C'était de la douleur comme je la comprenais, sans effroi ni dégoût de -la mort d'un être bien-aimé. J'embrassai Mme Dudevant avec une -véritable effusion, et je pleurai tant tout le jour auprès d'elle, que -je ne songeai pas à m'étonner de ses yeux secs et de son air -tranquille. Je pensais d'ailleurs que l'excès de la douleur retenait -les larmes et qu'elle devait affreusement souffrir de n'en pouvoir -répandre; mais mon imagination faisait tous les frais de cette -sensibilité refoulée. Mme Dudevant était une personne glacée autant -que glaciale. Elle avait certainement aimé son excellent compagnon, et -elle le regrettait autant qu'il lui était possible; mais elle était de -la nature des liéges, elle avait une écorce très épaisse qui la -garantissait du contact des choses extérieures; seulement cette écorce -tenait bien et ne tombait jamais. - -Ce n'est pas qu'elle ne fût aimable: elle était gracieuse à la -surface, un grand savoir-vivre lui tenant lieu de grâce véritable. -Mais elle n'aimait réellement personne et ne s'intéressait à rien qu'à -elle-même. Elle avait une jolie figure douce sur un corps plat, -osseux, carré et large d'épaules. Cette figure donnait confiance, -mais la face seule ne traduit pas l'organisation entière. En regardant -ses mains sèches et dures, ses doigts noueux et ses grands pieds, on -sentait une nature sans charme, sans nuances, sans élans ni retours de -tendresse. Elle était maladive, et entretenait la maladie par un -régime de petits soins dont le résultat était l'étiolement. Elle était -vêtue en hiver de quatorze jupons qui ne réussissaient pas à arrondir -sa personne. Elle prenait mille petites drogues, faisait à peine -quelques pas autour de sa maison, quand elle rencontrait, un jour par -mois, le temps désirable. Elle parlait peu et d'une voix si mourante, -qu'on se penchait vers elle avec le respect instinctif qu'inspire la -faiblesse. Mais dans son sourire banal il y avait quelque chose d'amer -et de perfide dont, par momens, j'étais frappée et que je ne -m'expliquais pas. Ses complimens cachaient les petites aiguilles fines -d'une intention épigrammatique. Si elle eût eu de l'esprit, elle eût -été méchante. - -Je ne crois pourtant pas qu'elle fût foncièrement mauvaise. Privée de -santé et de courage, elle était aigrie intérieurement, et, à force de -se tenir sur la défensive contre le froid et le chaud, et de se défier -de tous les agens extérieurs qui pouvaient apporter dans son état -physique une perturbation quelconque, elle en était venue à étendre -ces précautions et cette abstention aux choses morales, aux affections -et aux idées. Elle n'en était que plus tendue et plus nerveuse, et, -quand elle était surprise par la colère, on pouvait s'émerveiller de -voir ce corps brisé retrouver une vigueur fébrile, et d'entendre cette -voix languissante et cette parole doucereuse prendre un accent très -âpre et trouver des expressions très énergiques. - -Elle était, je crois, tout à fait impropre à gouverner ses affaires, -et quand elle se vit à la tête de sa maison et de sa fortune, il se -fit en elle une crise d'effroi et d'inquiétude égoïste qui la -conduisit spontanément à l'avarice, à l'ingratitude et à une sorte de -fausseté. Ennuyée de sa froide oisiveté, elle attira tour à tour -auprès d'elle des amis, des parens, ceux de son mari et les siens. -Elle exploita leurs dévouemens successifs, ne put vivre avec aucun -d'eux et s'amusa à les tromper tous en morcelant sa fortune entre -plusieurs héritiers qu'elle connaissait à peine, et en frustrant d'une -récompense méritée jusqu'à de vieux serviteurs qui lui avaient -consacré trente ans de soins et de fidélité. - -Elle était riche par elle-même, et n'ayant pas d'enfans, même -adoptifs, il semble qu'elle eût dû abandonner à son beau-fils au moins -une partie de l'héritage paternel. Il n'en fut rien. Elle s'était -assuré de longue main, par testament, la jouissance de cette petite -fortune, et même elle avait tenté d'en saisir la possession par la -rédaction d'une clause qui se trouva, heureusement pour l'avenir de -mon mari, contraire aux droits que la loi lui assurait. - -Mon mari, connaissant d'avance les dispositions testamentaires de son -père, ne fut pas surpris de ne voir aucun changement dans sa -situation. Il resta très soumis, et aussi tendre qu'il lui fut -possible auprès de sa belle-mère, espérant qu'elle lui ferait plus -tard la part meilleure; mais ce fut en pure perte. Elle ne l'aima -jamais, le chassa de son lit de mort et ne lui laissa que ce qu'elle -n'avait pu lui ôter. - -Cette pauvre femme m'a fait, à moi, sous d'autres rapports, tout le -mal qu'elle a pu, mais je l'ai toujours plainte. Je ne connais pas -d'existence qui mérite plus de pitié que celle d'une personne riche, -sans postérité, qui se sent entourée d'égards qu'elle peut croire -intéressés, et qui voit dans tous ceux qui l'approchent des aspirans à -ses largesses. Être égoïste par instinct avec cela, c'est trop, car -c'est le complément d'une destinée stérile et amère. - -Nous retournâmes à Bordeaux, puis encore à Guillery au mois de mai, -et, cette fois, le pays ne me parut pas agréable. Ce sable fin devient -si léger quand il est sec, que le moindre pas le soulève en nuages -ardens qu'on avale quoi qu'on fasse. Nous passâmes l'été à Nohant, et, -de cette époque jusqu'à 1831, je ne fis plus que de très courtes -absences. - -Ce fut donc une sorte d'établissement que je regardai comme définitif -et qui décida de mon avenir conjugal. C'était, en apparence, le parti -le plus sage à prendre que de vivre chez soi modestement et dans un -milieu restreint, toujours le même. Pourtant, il eût mieux valu -poursuivre une vie nomade et des relations nombreuses. Nohant est une -retraite austère par elle-même, élégante et riante d'aspect par -rapport à Guillery, mais, en réalité, plus solitaire, et pour ainsi -dire imprégnée de mélancolie. Qu'on s'y rassemble, qu'on la remplisse -de rires et de bruit, le fond de l'âme n'en reste pas moins sérieux et -même frappé d'une espèce de langueur qui tient au climat et au -caractère des hommes et des choses environnantes. Le Berrichon est -lourd. Quand, par exception, il a la tête vive et le sang chaud, il -s'expatrie, irrité de ne pouvoir rien agiter autour de lui; ou, s'il -est condamné à rester chez nous, il se jette dans le vin et la -débauche, mais tristement, à la manière des Anglais, dont le sang a -été mêlé plus qu'on ne croit à sa race. Quand un Gascon est gris, un -Berrichon est déjà ivre, et quand l'autre est un peu ivre, limite -qu'il ne dépassera guère, le Berrichon est complétement _saoûl_ et ira -s'abêtissant jusqu'à ce qu'il tombe. Il faut bien dire ce vilain mot, -le seul qui peigne l'effet de la boisson sur les gens d'ici. La -mauvaise qualité du vin y est pour beaucoup; mais dans l'intempérance -avec laquelle on en use, il faut bien voir une fatalité de ce -tempérament mélancolique et flegmatique qui ne supporte pas -l'excitation, et qui s'efforce de l'éteindre dans l'abrutissement. - -En dehors des ivrognes, qui sont nombreux, et dont le désordre réduit -les familles à la misère ou au désespoir, la population est bonne et -sage, mais froide et rarement aimable. On se voit peu, l'agriculture -est peu avancée, pénible, patiente et absorbante pour le propriétaire. -Le vivre est cher, relativement au Midi. L'hospitalité se fait donc -rare, pour garder, à l'occasion, l'apparence du faste; et, par dessus -tout, il y a une paresse, un effroi de la locomotion qui tiennent à la -longueur des hivers, à la difficulté des transports et encore plus à -la torpeur des esprits. - -Il y a vingt-cinq ans, cette manière d'être était encore plus -tranchée; les routes étaient plus rares et les hommes plus casaniers. -Ce beau pays, quoique assez habité et bien cultivé, était complétement -morne, et mon mari était comme surpris et effrayé du silence solennel -qui plane sur nos champs dès que le soleil emporte avec lui les bruits -déjà rares et contenus du travail. Là, point de loups qui hurlent, -mais aussi plus de chants et de rires, plus de cris de bergers et de -clameurs de chasse. Tout est paisible, mais tout est muet. Tout -repose, mais tout semble mort. - -J'ai toujours aimé ce pays, cette nature et ce silence. Je n'en chéris -pas seulement le charme, j'en subis le poids, et il m'en coûte de le -secouer, quand même j'en vois le danger. Mais mon mari n'était pas né -pour l'étude et la méditation. Quoique Gascon, il n'était pas non plus -naturellement enjoué. Sa mère était Espagnole, son père descendait de -l'Écossais Law. La réflexion ne l'attristait pas, comme moi. Elle -l'irritait. Il se fût soutenu dans le Midi. Le Berry l'accabla. Il le -détesta longtemps: mais quand il en eut goûté les distractions et -contracté les habitudes, il s'y cramponna comme à une seconde patrie. - -Je compris bientôt que je devais m'efforcer d'étendre mes relations, -que la vieillesse et la maladie de ma grand'mère avaient beaucoup -restreintes et que mes années d'absence avaient encore refroidies. Je -retrouvai mes compagnons d'enfance, qui, en général, ne plurent pas à -M. Dudevant. Il se fit d'autres amis. J'acceptai franchement ceux qui -me furent sympathiques sur quelque point, et j'attirai de plus loin -ceux qui devaient convenir à lui comme à moi. - -Le bon James et son excellente femme, ma chère mère Angèle, vinrent -passer deux ou trois mois avec nous. Puis leur soeur, Mme Saint-Aignan -avec ses filles. L'aînée, Félicie, était un ange. - -Les Malus vinrent aussi. Le plus jeune, Adolphe; un coeur d'or, ayant -été malade chez nous, nous lui fîmes la conduite jusqu'à Blois, avec -mon frère, et nous vîmes le vieux château, alors converti en caserne -et en poudrière, et abandonné aux dégradations des soldats, dont le -bruit et le mouvement n'empêchaient pas certains corps de logis d'être -occupés par des myriades d'oiseaux de proie. Dans le bâtiment de -Gaston d'Orléans, le guano des hibous et des chouettes était si épais -qu'il était impossible d'y pénétrer. - -Je n'avais jamais vu une aussi belle chose de la renaissance que ce -vaste monument, tout abandonné et dévasté qu'il était. Je l'ai revu -restauré, lambrissé, admirablement rajeuni et pour ainsi dire retrouvé -sous les outrages du temps et de l'incurie; mais ce que je n'ai pas -retrouvé, moi, c'est l'impression étrange et profonde que je subis la -première fois, lorsque au lever du soleil, je cueillis des violiers -jaunes dans les crevasses des pierres fatidiques de l'observatoire de -Catherine de Médicis. - -En 1827, nous passâmes une quinzaine aux eaux du Mont-d'Or. J'avais -fait une chute, et souffris longtemps d'une entorse. Maurice vint avec -nous. Il se faisait gamin et commençait à regarder la nature avec ses -grands yeux attentifs, tout au beau milieu de son vacarme. - -L'Auvergne me sembla un pays adorable. Moins vaste et moins sublime -que les Pyrénées, il en avait la fraîcheur, les belles eaux et les -recoins charmans. Les bois de sapins sont même plus agréables que les -épicéas des grandes montagnes. Les cascades, moins terribles, ont de -plus douces harmonies, et le sol, moins tourmenté par les orages et -les éboulemens, se couvre partout de fleurs luxuriantes. - -Ursule était venue vivre chez moi en qualité de femme de charge. Cela -ne put durer. Il y eut incompatibilité d'humeur entre elle et mon -mari. Elle m'en voulut un peu de ne pas m'être prononcée pour elle. -Elle me quitta presque fâchée, et puis, tout aussitôt, elle comprit -que je n'avais pas dû agir autrement et me rendit son amitié, qui ne -s'est jamais démentie depuis. Elle se maria à La Châtre avec un -excellent homme qui l'a rendue heureuse, et elle est maintenant le -seul être avec qui je puisse, sans lacune notable, repasser toute ma -vie, depuis la première enfance jusqu'au demi-siècle accompli. - -Les élections de 1827 signalèrent un mouvement d'opposition très -marqué et très général en France. La haine du ministère Villèle -produisit une fusion définitive entre les libéraux et les -bonapartistes, qu'ils fussent noblesse ou bourgeoisie. Le peuple resta -étranger au débat dans notre province; les fonctionnaires seuls -luttaient pour le ministère; pas tous, cependant. Mon cousin Auguste -de Villeneuve vint du Blanc voter à La Châtre, et, quoique -fonctionnaire éminent (il était toujours trésorier de la ville de -Paris), il se trouva d'accord avec mon mari et ses amis pour nommer M. -Duris-Dufresne. Il passa quelques jours chez nous et me témoigna, -ainsi qu'à Maurice, qu'il appelait son grand-oncle, beaucoup -d'affection. J'oubliai qu'il m'avait fort blessée autrefois, en -voyant qu'il ne s'en doutait pas et me traitait paternellement. - -M. Duris-Dufresne, beau-frère du général Bertrand, était un -républicain de vieille roche. C'était un homme d'une droiture antique, -d'une grande simplicité de coeur, d'un esprit aimable et bienveillant. -J'aimais ce type d'un autre temps, encore empreint de l'élégance du -Directoire, avec des idées et des moeurs plus laconiennes. Sa petite -perruque rase et ses boucles d'oreilles donnaient de l'originalité à -sa physionomie vive et fine. Ses manières avaient une distinction -extrême. C'était un _jacobin_ fort sociable. - -Mon mari, s'occupant beaucoup d'opposition à cette époque, était -presque toujours à la ville. Il désira s'y créer un centre de réunion -et y louer une maison où nous donnâmes des bals et des soirées qui -continuèrent même après la nomination de M. Duris-Dufresne. - -Mais nos réceptions donnèrent lieu à un scandale fort comique. Il y -avait alors, et il y a encore un peu à La Châtre, deux ou trois -_sociétés_, qui, de mémoire d'homme, ne s'étaient mêlées à la danse. -Les distinctions entre la première, la seconde et la troisième étaient -fort arbitraires, et la délimitation insaisissable pour qui n'avait -pas étudié à fond la matière. - -Bien qu'en _guerre_ d'opinions avec la sous-préfecture, j'étais fort -liée avec M. et Mme de Périgny, couple aimable et jeune, avec qui -j'avais les meilleures relations de voisinage. Eux aussi voulurent -ouvrir leur salon; leur position leur en faisait une sorte de devoir, -et nous convîmes de simplifier de détail des invitations en nous -servant de la même liste. - -Je leur communiquai la mienne, qui était fort générale, et où -naturellement j'avais inscrit toutes les personnes que je connaissais -tant soit peu. Mais, ô abomination, il se trouva que plusieurs des -familles que j'aimais et estimais à plus juste titre étaient reléguées -au second et au troisième rang dans les us et coutumes de -l'aristocratie bourgeoise de La Châtre. Aussi, quand ces hauts -personnages se virent en présence de leurs _inférieurs_, il y eut -colère, indignation, malédiction sur l'arrogant sous-préfet qui -n'avait agi ainsi, disait-on, que pour marquer son mépris à tous les -gens du pays, en les mettant _comme des oeufs dans le même panier_. - - La semaine suivante, - Le punch est préparé; - La maîtresse est brillante, - Le salon est ciré. - Il vint trois invités, de chétive encolure: - Dans la ville on disait: bravo! - On donne un bal incognito - A la sous-préfecture. - -Ce couplet d'une chanson que je fis le soir même avec Duteil, contient -en peu de mots le récit véridique de l'immense événement. En la -relisant, je vois que, sans être bien drôle, cette chanson est -affaire de moeurs locales, et qu'elle mérite de rester dans les -archives de la tradition... à La Châtre! Elle est intitulée: _Soirée -administrative_, ou le _Sous-préfet philosophe_. Voici les deux -premiers couplets qui résument l'affaire. C'est sur l'air des -_Bourgeois de Chartres_: - - Habitans de La Châtre, - Nobles, bourgeois, vilains, - D'un petit gentillâtre - Apprenez les dédains: - Ce jeune homme, égaré par la philosophie, - Oubliant, dans sa déraison, - Les usages et le bon ton - Vexe la bourgeoisie. - - Voyant que dans la ville - Plus d'un original - Tranche de l'homme habile - Et se dit libéral, - A nos tendres moitiés qui frondent la noblesse, - Il crut plaire en donnant un bal. - Où chacun put d'un pas égal - Aller comme à la messe. - -On a vu le dénouement. La chanson faillit le pousser jusqu'au -tragique. Elle avait été faite au coin du feu de Périgny, et devait -rester entre nous; mais Duteil ne put se tenir de la chanter. On la -retint, on la copia; elle passa dans toutes les mains et souleva des -tempêtes. Au moment où je l'avais complétement oubliée, je vis des -yeux féroces et j'entendis des cris de rage autour de moi. Cela eut le -bon résultat de détourner la foudre de la tête de mes amis Périgny et -de l'attirer sur la mienne. Les plus gros bonnets de l'endroit firent -serment de ne point m'honorer de leur présence; Périgny, piqué de tant -de sottise, ferma son salon. Je laissai le mien ouvert et augmentai -mes invitations à la seconde société. C'était la meilleure leçon à -donner à la première, car n'étant pas fonctionnaire, j'avais le droit -de me passer d'elle. Mais sa rancune ne tint pas contre deux ou trois -soupers. D'ailleurs, dans cette _première_, j'avais d'excellens amis -qui se moquaient de la conspiration et qui trahissaient ouvertement -_la bonne cause_. Mon salon fut donc si rempli qu'on s'y étouffait, et -la confusion y fut telle que les dames de la première et de la seconde -race se laissèrent entraîner à se toucher le bout des doigts pour -faire la figure de contre-danse qu'on appelle le _moulinet_. Quelques -orthodoxes dirent que c'était une _cohue_. Je m'amusai à les remercier -très humblement de l'honneur qu'ils me faisaient de venir chez moi, -bien que je fusse de la troisième société. On cria anathème, mais on -n'en mangea pas moins les pâtés, et on n'en fêta pas moins le -champagne de l'insurrection. Ce fut le signal d'une grande décadence -dans les constitutions hiérarchiques de cette petite oligarchie. - -Au mois de septembre 1828, ma fille Solange vint au monde à Nohant. Le -médecin arriva quand je dormais déjà et que la pouponne était habillée -et parée de ses rubans roses. J'avais beaucoup désiré avoir une -fille, et cependant je n'éprouvai pas la joie que Maurice m'avait -donnée. Je craignais que ma fille ne vécût pas, parce que j'étais -accouchée avant terme, à la suite d'une frayeur. Ma petite nièce -Léontine ayant fait un mauvais rêve, la veille au soir, s'était mise à -jeter des cris si aigus dans l'escalier où elle s'était élancée pour -appeler sa mère, que je m'imaginai qu'elle avait roulé les marches et -qu'elle était brisée. Je commençai aussitôt à sentir des douleurs, et -en m'éveillant le lendemain, je n'eus que le temps de préparer les -petits bonnets et les petites brassières, qu'heureusement j'avais -terminés. - -Je me souviens de l'étonnement d'un de nos amis de Bordeaux qui était -venu nous voir, quand il me trouva, de grand matin, seule au salon, -dépliant et arrangeant la layette, qui était encore en partie dans ma -boîte à ouvrage. «Que faites-vous donc là? me dit-il.--Ma foi, vous le -voyez, lui répondis-je, je me dépêche pour quelqu'un qui arrive plus -tôt que je ne pensais.» - -Mon frère, qui avait vu ma frayeur de la veille à propos de sa fille, -et qui m'aimait véritablement quand il avait sa tête, courut ventre à -terre pour amener le médecin. Tout était fini quand il revint, et il -eut une si grande joie de voir l'enfant vivant qu'il était comme fou. -Il vint m'embrasser et me rassurer en me disant que ma fille était -belle, forte, et qu'elle vivrait. Mais je ne me tranquillisai -intérieurement qu'au bout de quelques jours, en la voyant venir à -merveille. - -Au retour de ce temps de galop, mon frère était affamé. On se mit à -table, et deux heures après, rentra chez moi tellement ivre que -croyant s'asseoir sur le pied de mon lit, il tomba sur son derrière au -milieu de la chambre. J'avais encore les nerfs très excités, j'eus un -tel fou rire qu'il s'en aperçut et fit de grands efforts pour -retrouver ses idées. «Eh bien, je suis gris, me dit-il, voilà tout. -Que veux-tu? j'ai été très ému, très inquiet, ce matin, ensuite, j'ai -été très content, très heureux, et c'est la joie qui m'a grisé; ce -n'est pas le vin, je te jure, c'est l'amitié que j'ai pour toi qui -m'empêche de me tenir sur mes jambes.» Il fallait bien pardonner en -vue d'un si beau raisonnement. - -Je passai l'hiver suivant à Nohant. Au printemps de 1829, j'allai à -Bordeaux avec mon mari et mes deux enfans. Solange était sevrée et -elle était devenue la plus robuste des deux. - -A l'automne, j'allai passer à Périgueux quelques jours auprès de -Félicie Mollier, une de mes amies du Berri. Je poussai jusqu'à -Bordeaux pour embrasser Zoé. Le froid me prit en route, et j'en -souffris beaucoup au retour. - -Enfin, en 1830, je fis avec Maurice, au mois de mai, je crois, une -course rapide de Nohant à Paris. J'oublie ou je confonds les époques -de trois ou quatre autres apparitions de quelques jours à Paris, avec -ou sans mon mari. L'une eut pour but une consultation sur ma santé, -qui s'était beaucoup altérée. Broussais me dit que j'avais un -anévrisme au coeur; Landré-Beauvais, que j'étais phthysique; Rostan, -que je n'avais rien du tout. - -Malgré ces courts déplacemens annuels, je peux dire que, de 1826 à -1831, j'avais constamment vécu à Nohant. Jusque-là, malgré des ennuis -et des chagrins sérieux, je m'y étais trouvée dans les meilleures -conditions possibles pour ma santé morale. A partir de ce moment-là, -l'équilibre entre les peines et les satisfactions se trouva rompu. Je -sentis la nécessité de prendre un parti. Je le pris sans hésiter, et -mon mari y donna les mains: j'allai vivre à Paris avec ma fille, -moyennant un arrangement qui me permettait de revenir tous les trois -mois passer trois mois à Nohant; et, jusqu'au moment où Maurice entra -au collége à Paris, je suivis très exactement le plan que je m'étais -tracé. Je le laissais entre les mains d'un précepteur qui était avec -nous déjà depuis deux ans, et qui a toujours été, depuis ce temps-là, -un de mes amis les plus sûrs et les plus parfaits. Ce n'était pas -seulement un instituteur pour mon fils, c'était un compagnon, un frère -aîné, presque une mère. Pourtant il m'était impossible de me séparer -de Maurice pour longtemps et de ne pas veiller sur lui la moitié de -l'année. - -J'ai dû esquisser rapidement ces jours de retraite et d'apparente -inaction. Ce n'est pas qu'ils ne soient remplis pour moi de souvenirs; -mais l'action de ma volonté y fut tellement intérieure et ma -personnalité s'y effaça si bien, que je n'aurais à raconter que -l'histoire des autres autour de moi; et c'est un droit que je ne crois -avoir que dans de certaines limites, surtout à l'égard de certaines -personnes. - -Pour ne pas revenir en arrière et pour résumer cependant le résultat -de ces années écoulées sur l'histoire de ma propre vie, je dirai ce -que j'étais lorsque, dans l'hiver de 1831, je vins à Paris avec -l'intention d'écrire. - - - - -CHAPITRE VINGT-CINQUIEME.[3] - - Coup d'oeil rétrospectif sur quelques années esquissées dans le - précédent chapitre.--Intérieur troublé.--Rêves évanouis.--Ma - religion.--Question de la liberté de s'abstenir de culte - extérieur.--Mort douce d'une idée fixe.--Mort d'un - _cricri_.--Projets d'un avenir à ma guise, vagues, mais - persistans.--Pourquoi ces projets.--La gestion d'une année de - revenu.--Ma démission.--Sorte d'interdiction de fait.--Mon - frère et sa passion fâcheuse.--Les vents salés, les figures - salées.--Essai d'un petit métier.--Le musée de - peinture.--Révélation de l'art, sans certitude d'aucune - spécialité.--Inaptitude pour les sciences naturelles, malgré - l'amour de la nature.--On m'accorde une pension et la - liberté.--Je quitte Nohant pour trois mois. - - -J'avais énormément vécu dans ce peu d'années. Il me semblait même -avoir vécu cent ans sous l'empire de la même idée, tant je me sentais -lasse d'une gaîté sans expansion, d'un intérieur sans intimité, d'une -solitude que le bruit de l'ivresse rendait plus absolue autour de moi. -Je n'avais pourtant à me plaindre sérieusement d'aucun mauvais -procédé direct, et quand cela même eût été, je n'aurais pas consenti à -m'en apercevoir. Le désordre de mon pauvre frère et de ceux qui se -laissaient entraîner avec lui n'en était pas venu à ce point que je ne -me sentisse plus leur inspirer une sorte de crainte qui n'était pas de -la condescendance, mais un respect instinctif. J'y avais mis, de mon -côté, toute la tolérance possible. Tant que l'on se bornait à être -radoteur, fatigant, bruyant, malade même et fort dégoûtant, je tâchais -de rire, et je m'étais même habituée à supporter un ton de -plaisanterie qui dans le principe m'avait révoltée. Mais quand les -nerfs se mettaient de la partie, quand on devenait obscène et -grossier, quand mon pauvre frère lui-même, si longtemps soumis et -repentant devant mes remontrances, devenait brutal et méchant, je me -faisais sourde, et dès que je le pouvais, je rentrais, sans faire -semblant de rien, dans ma petite chambre. - - [3] Le baron Petiet me prie de rectifier des erreurs de mémoire - qui le concernent. Je l'ai confondu avec son frère le général, - aujourd'hui député au Corps législatif. Celui qui était - aide-de-camp et beau-frère du général Colbert en 1815 n'avait - alors que vingt un ans, il avait été premier page de l'empereur, - il avait fait campagne et comptait déjà six blessures. Il a - quitté le service en 1830. - -Là, je savais bien m'occuper, et me distraire du vacarme extérieur qui -durait souvent jusqu'à six ou sept heures du matin. Je m'étais -habituée à travailler, la nuit, auprès de ma grand'mère malade; -maintenant j'avais d'autres malades, non à soigner, mais à entendre -divaguer. - -Mais la solitude morale était profonde, absolue: elle eût été mortelle -à une âme tendre et à une jeunesse encore dans sa fleur, si elle ne se -fût remplie d'un rêve qui avait pris l'importance d'une passion, non -pas dans ma vie, puisque j'avais sacrifié ma vie au devoir, mais dans -ma pensée. Un être absent, avec lequel je m'entretenais sans cesse, à -qui je rapportais toutes mes réflexions, toutes mes rêveries, toutes -mes humbles vertus, tout mon platonique enthousiasme, un être -excellent en réalité, mais que je parais de toutes les perfections que -ne comporte pas l'humaine nature, un homme enfin qui m'apparaissait -quelques jours, quelques heures parfois, dans le courant d'une année, -et qui, romanesque auprès de moi autant que moi-même, n'avait mis -aucun effroi dans ma religion, aucun trouble dans ma conscience, ce -fut là le soutien et la consolation de mon exil dans le monde de la -réalité. - -Ma religion, elle était restée la même, elle n'a jamais varié quant au -fond. Les formes du passé se sont évanouies pour moi comme pour mon -siècle à la lumière de l'étude et de la réflexion: mais la doctrine -éternelle des croyans, le Dieu bon, l'âme immortelle et les espérances -de l'autre vie, voilà ce qui, en moi, a résisté à tout examen, à toute -discussion et même à des intervalles de doute désespéré. Des cagots -m'ont jugée autrement et m'ont déclarée sans principes, dès le -commencement de ma carrière littéraire, parce que je me suis permis de -regarder en face des institutions purement humaines dans lesquelles -il leur plaisait de faire intervenir la Divinité. Des politiques -m'ont décrétée aussi d'athéisme à l'endroit de leurs dogmes étroits ou -variables. Il n'y a pas de principes, selon les intolérans et les -hypocrites de toutes les croyances, là où il n'y a pas d'aveuglement -ou de poltronnerie. Qu'importe? - -Je n'écris pas pour me défendre de ceux qui ont un parti pris contre -moi. J'écris pour ceux dont la sympathie naturelle, fondée sur une -conformité d'instincts, m'ouvre le coeur et m'assure la confiance. -C'est à ceux-là seulement que je peux faire quelque bien. Le mal que -les autres peuvent me faire, à moi, je ne m'en suis jamais beaucoup -aperçue. - -Il n'est pas indispensable, d'ailleurs, au salut de l'humanité que -j'aie trouvé ou perdu la vérité. D'autres la retrouveront, quelque -égarée qu'elle soit dans le monde et dans le siècle. Tout ce que je -peux et dois faire, moi, c'est de confesser ma foi simplement, -dût-elle paraître insuffisante aux uns, excessive aux autres. - -Entrer dans la discussion des formes religieuses est une question de -culte extérieur dont cet ouvrage-ci n'est pas le cadre. Je n'ai donc -pas à dire pourquoi et comment je m'en détachai jour par jour, comment -j'essayai de les admettre encore pour satisfaire ma logique naturelle, -et comment je les abandonnai franchement et définitivement, le jour où -je crus reconnaître que la logique même m'ordonnait de m'en dégager. -Là n'est pas le point religieux important de ma vie. Là je ne trouve -ni angoisses ni incertitudes dans mes souvenirs. La vraie question -religieuse, je l'avais prise de plus haut dès mes jeunes années. Dieu, -son existence éternelle, sa perfection infinie n'étaient guère -révoqués en doute que dans des heures de spleen maladif, et -l'exception de la vie intellectuelle ne doit pas compter dans un -résumé de la vie entière de l'âme. Ce qui m'absorbait, à Nohant comme -au couvent, c'était la recherche ardente ou mélancolique, mais -assidue, des rapports qui peuvent, qui doivent exister entre l'âme -individuelle et cette âme universelle que nous appelons Dieu. Comme je -n'appartenais au monde ni de fait ni d'intention, comme ma nature -contemplative se dérobait absolument à ses influences; comme, en un -mot, je ne pouvais et ne voulais agir qu'en vertu d'une loi supérieure -à la coutume et à l'opinion, il m'importait fort de chercher en Dieu -le mot de l'énigme de ma vie, la notion de mes vrais devoirs, la -sanction de mes sentimens les plus intimes. - -Pour ceux qui ne voient dans la Divinité qu'une loi fatale, aveugle et -sourde aux larmes et aux prières de la créature intelligente, ce -perpétuel entretien de l'esprit avec un problème insoluble rentre -probablement dans ce qu'on a appelé le mysticisme. Mystique? soit! Il -n'y a pas une très grande variété de types intellectuels dans -l'espèce humaine, et j'appartenais apparemment à ce type-là. Il ne -dépendait pas de moi de me conduire par la lumière de la raison pure, -par les calculs de l'intérêt personnel, par la force de mon jugement -ou par la soumission à celui des autres. Il me fallait trouver, non -pas en dehors, mais au-dessus des conceptions passagères de -l'humanité, au-dessus de moi-même, un idéal de force, de vérité, un -type de perfection immuable à embrasser, à contempler, à consulter et -à implorer sans cesse. Longtemps je fus gênée par les habitudes de -prière que j'avais contractées, non quant à la lettre, on a vu que je -n'avais jamais pu m'y astreindre, mais quant à l'esprit. Quand l'idée -de Dieu se fut agrandie en même temps que mon âme s'était complétée, -quand je crus comprendre ce que j'avais à dire à Dieu, de quoi le -remercier, quoi lui demander, je retrouvai mes effusions, mes larmes, -mon enthousiasme et ma confiance d'autrefois. - -Alors j'enfermai en moi la croyance comme un mystère et, ne voulant -pas la discuter, je la laissai discuter et railler aux autres sans -écouter, sans entendre, sans être entamée ni troublée un seul instant. -Je dirai comment cette foi sereine fut encore ébranlée plus tard; mais -elle ne le fut que par ma propre fièvre, sans que l'action des autres -y fût pour rien. - -Je n'eus jamais le pédantisme de ma préoccupation; personne ne s'en -douta jamais, et quand, peu d'années après, j'eus écrit _Lélia_ et -_Spiridion_, deux ouvrages qui résument pour moi beaucoup d'agitations -morales, mes plus intimes amis se demandaient avec stupeur en quels -jours, à quelles heures de ma vie, j'avais passé par ces âpres chemins -entre les cimes de la foi et les abîmes de l'épouvante. - -Voici quelques mots que m'écrivait le Malgache après _Lélia_: «Que -diable est-ce là? Où avez-vous pris tout cela? Pourquoi avez-vous fait -ce livre? D'où sort-il, où va-t-il? Je vous savais bien rêveuse, je -vous _croyais croyante_, au fond. Mais je ne me serais jamais douté -que vous pussiez attacher tant d'importance à pénétrer les secrets de -ce grand _peut-être_ et à retourner dans tous les sens cet immense -point d'interrogation dont vous feriez mieux de ne pas vous soucier -plus que moi. - -«On se moque de moi, ici, parce que j'aime ce livre. J'ai peut-être -tort de l'aimer, mais il s'est emparé de moi et m'empêche de dormir. -Que le bon Dieu vous bénisse de me secouer et de m'agiter comme ça! -mais qui donc est l'auteur de _Lélia_? Est-ce vous? Non. Ce type, -c'est une fantaisie. Ça ne vous ressemble pas, à vous qui êtes gaie, -qui dansez la bourrée, qui appréciez le lépidoptère, qui ne méprisez -pas le calembour, qui ne cousez pas mal, et qui faites très bien les -confitures! Peut-être bien, après tout, que nous ne vous connaissions -pas, et que vous nous cachiez sournoisement vos rêveries. Mais est-il -possible que vous ayez pensé à tant de choses, retourné tant de -questions et avalé tant de couleuvres psychologiques, sans que -personne s'en soit jamais douté?» - -J'arrivais donc à Paris, c'est-à-dire au début d'une nouvelle phase de -mon existence, avec des idées très arrêtées sur les choses abstraites -à mon usage, mais avec une grande indifférence et une complète -ignorance des choses de la réalité. Je ne tenais pas à les savoir; je -n'avais de parti pris sur quoi que ce soit, dans cette société à -laquelle je voulais de moins en moins appartenir. Je ne comptais pas -la réformer; je ne m'intéressais pas assez à elle pour avoir cette -ambition. C'était un tort sans doute que ce détachement et cette -paresse: mais c'était l'inévitable résultat d'une vie d'isolement et -d'apathie. - -Un dernier mot pourtant sur le catholicisme orthodoxe. En passant -légèrement sur l'abandon du culte extérieur, je ne prétends pas faire -aussi bon marché de la question de culte en général que j'ai peut-être -eu l'air de le dire. Raconter et juger est un travail simultané peu -facile, quand on ne veut pas s'arrêter trop souvent et lasser la -patience du lecteur. - -Disons donc ici très vite que la nécessité des cultes n'est pas encore -chose jugée pour moi, et que je vois aujourd'hui autant de bonnes -raisons pour l'admettre que pour la rejeter. Cependant, si l'on -reconnaît, avec toutes les écoles de la philosophie moderne, un -principe de tolérance absolue à cet égard dans les gouvernemens, je me -trouve parfaitement dans mon droit de refuser de m'astreindre à des -formules qui ne me satisfont pas, et dont aucune ne peut remplacer ni -même laisser libre l'élan de ma pensée et l'inspiration de ma prière. -Dans ce cas, il faut reconnaître encore que, s'il est des esprits qui -ont besoin, pour garder la foi, de s'assujettir à des pratiques -extérieures, il en est aussi qui ont besoin, dans le même but, de -s'isoler entièrement. - -Pourtant il y a là une grave question morale pour le législateur. - -L'homme sera-t-il meilleur en adorant Dieu à sa guise, ou en acceptant -une règle établie? Je vois dans la prière ou dans l'action de grâces -en commun, dans les honneurs rendus aux morts, dans la consécration de -la naissance et des principaux actes de la vie, des choses admirables -et saintes que ne remplacent pas les contrats et les actes purement -civils. Je vois aussi l'esprit de ces institutions tellement perdu et -dénaturé qu'en bien des cas l'homme les observe de manière à en faire -un sacrilége. Je ne puis prendre mon parti sur des pratiques admises -par prudence, par calcul, c'est-à-dire par lâcheté ou par hypocrisie. -La routine de l'habitude me paraît une profanation moindre, mais c'en -est une encore, et quel sera le moyen d'empêcher que toute espèce de -culte n'en soit pas souillée? - -Tout mon siècle a cherché et cherche encore. Je n'en sais pas plus -long que mon siècle.[4] - - [4] Il y a quelques années, j'aurais volontiers admis en principe - d'avenir, une religion d'État avec la liberté de discussion, et - une loi de discipline dans cette même discussion. J'avoue que - depuis j'ai varié dans cette croyance. Je n'ai pas admis - intérieurement sans réserve la doctrine de liberté absolue; mais - j'ai trouvé dans les travaux socialistes de M. Émile de Girardin - une si forte démonstration du droit de liberté individuelle, que - j'ai besoin de chercher encore comment la liberté morale - échappera à ses propres excès si l'on accorde à l'homme, dès - l'enfance, le droit d'incrédulité absolue. Quand je dis - _chercher_, je me vante. Que trouve-t-on à soi tout seul? Le - doute. J'aurais dû dire _attendre_. Les questions s'éclairent - avec le temps par l'oeuvre collective des esprits supérieurs, et - cette oeuvre-là est toujours collective en dépit des divergences - apparentes. Il ne s'agit que d'avoir patience, et la lumière se - fait. Ce qui la retarde beaucoup, c'est l'ardeur orgueilleuse que - nous avons tous en ce monde, de prendre parti pour une des formes - de la vérité. Il est bon que nous ayons cette ardeur, mais il est - bon aussi qu'à certaines heures nous ayons la bonne foi de dire: - Je ne sais pas. - - * * * * * - -Pourquoi cette solitude qui avait franchi les plus vives années de ma -jeunesse ne me convenait-elle plus, voilà ce que je n'ai pas dit et ce -que je peux très bien dire. - -L'être absent, je pourrais presque dire l'_invisible_, dont j'avais -fait le troisième terme de mon existence (_Dieu, lui et moi_), était -fatigué de cette aspiration surhumaine à l'amour sublime. Généreux et -tendre, il ne le disait pas, mais ses lettres devenaient plus rares, -ses expressions plus vives ou plus froides selon le sens que je -voulais y attacher. Ses passions avaient besoin d'un autre aliment que -l'amitié enthousiaste et la vie épistolaire. Il avait fait un serment -qu'il m'avait tenu religieusement et sans lequel j'eusse rompu avec -lui; mais il ne m'avait pas fait de serment restrictif à l'égard des -joies ou des plaisirs qu'il pouvait rencontrer ailleurs. Je sentis que -je devenais pour lui une chaîne terrible, ou que je n'étais plus qu'un -amusement d'esprit. Je penchai trop modestement vers cette dernière -opinion, et j'ai su plus tard que je m'étais trompée. Je ne m'en suis -que davantage applaudie d'avoir mis fin à la contrainte de son coeur -et à l'empêchement de sa destinée. Je l'aimai longtemps encore dans le -silence et l'abattement. Puis je pensai à lui avec calme, avec -reconnaissance, et je n'y pense qu'avec une amitié sérieuse et une -estime fondée. - -Il n'y eut ni explication ni reproche, dès que mon parti fut pris. De -quoi me serais-je plainte? Que pouvais-je exiger? Pourquoi aurais-je -tourmenté cette belle et bonne âme, gâté cette vie pleine d'avenir? Il -y a d'ailleurs un point de détachement où celui qui a fait le premier -pas ne doit plus être interrogé et persécuté, sous peine d'être forcé -de devenir cruel ou malheureux. Je ne voulais pas qu'il en fût ainsi. -Il n'avait pas mérité de souffrir, _lui_; et moi, je ne voulais pas -descendre dans son respect en risquant de l'irriter. Je ne sais pas si -j'ai raison de regarder la fierté comme un des premiers devoirs de la -femme, mais il n'est pas en mon pouvoir de ne pas mépriser la passion -qui s'acharne. Il me semble qu'il y a là un attentat contre le ciel, -qui seul donne et reprend les vraies affections. On ne doit pas plus -disputer la possession d'une âme que celle d'un esclave. On doit -rendre à l'homme sa liberté, à l'âme son élan, à Dieu la flamme émanée -de lui. - -Quand ce divorce tranquille, mais sans retour, fut accompli, j'essayai -de continuer l'existence que rien d'extérieur n'avait dérangée ni -modifiée; mais cela fut impossible. Ma petite chambre ne voulait plus -de moi. - -J'habitais alors l'ancien boudoir de ma grand'mère, parce qu'il n'y -avait qu'une porte et que ce n'était un passage pour personne, sous -aucun prétexte que ce fût. Mes deux enfans occupaient la chambre -attenante. Je les entendais respirer, et je pouvais veiller sans -troubler leur sommeil. Ce boudoir était si petit, qu'avec mes livres, -mes herbiers, mes papillons et mes cailloux (j'allais toujours -m'amusant à l'histoire naturelle sans rien apprendre), il n'y avait -pas de place pour un lit. J'y suppléais par un hamac. Je faisais mon -bureau d'une armoire qui s'ouvrait en manière de secrétaire et qu'un -_cricri_, que l'habitude de me voir avait apprivoisé, occupa longtemps -avec moi. Il y vivait de mes pains à cacheter que j'avais soin de -choisir blancs, dans la crainte qu'il ne s'empoisonnât. Il venait -manger sur mon papier pendant que j'écrivais, après quoi il allait -chanter dans un certain tiroir de prédilection. Quelquefois il -marchait sur mon écriture, et j'étais obligée de le chasser pour qu'il -ne s'avisât pas de goûter à l'encre fraîche. Un soir, ne l'entendant -plus remuer et ne le voyant pas venir, je le cherchai partout. Je ne -trouvai de mon ami que les deux pattes de derrière entre la croisée et -la boiserie. Il ne m'avait pas dit qu'il avait l'habitude de sortir, -la servante l'avait écrasé en fermant la fenêtre. - -J'ensevelis ses tristes restes dans une fleur de datura, que je gardai -longtemps comme une relique; mais je ne saurais dire quelle impression -me fit ce puéril incident, par sa coïncidence avec la fin de mes -poétiques amours. J'essayai bien de faire là-dessus de la poésie, -j'avais ouï dire que le bel esprit console de tout; mais, tout en -écrivant _la Vie et la Mort d'un esprit familier_, ouvrage inédit et -bien fait pour l'être toujours, je me surpris plus d'une fois tout en -larmes. Je songeais malgré moi que ce petit cri du grillon, qui est -comme la voix même du foyer domestique, aurait pu chanter mon bonheur -réel, qu'il avait bercé au moins les derniers épanchemens d'une -illusion douce, et qu'il venait de s'envoler pour toujours avec elle. - -La mort du grillon marqua donc, comme d'une manière symbolique, la fin -de mon séjour à Nohant. Je m'inspirai d'autres pensées, je changeai ma -manière de vivre, je sortis, je me promenai beaucoup durant l'automne. -J'ébauchai une espèce de roman qui n'a jamais vu le jour; puis, -l'ayant lu, je me convainquis qu'il ne valait rien, mais que j'en -pouvais faire de moins mauvais, et, qu'en somme, il ne l'était pas -plus que beaucoup d'autres qui faisaient vivre tant bien que mal leurs -auteurs. Je reconnus que j'écrivais vite, facilement, longtemps sans -fatigue; que mes idées, engourdies dans mon cerveau, s'éveillaient et -s'enchaînaient, par la déduction, au courant de la plume; que dans ma -vie de recueillement, j'avais beaucoup observé et assez bien compris -les caractères que le hasard avait fait passer devant moi, et que, par -conséquent, je connaissais assez la nature humaine pour la dépeindre; -enfin, que de tous les petits travaux dont j'étais capable, la -littérature proprement dite était celui qui m'offrait le plus de -chance de succès comme métier, et, tranchons le mot, comme gagne-pain. - -Quelques personnes, avec qui je m'en expliquai au commencement, -crièrent _fi!_ La poésie pouvait-elle exister, disaient-elles, avec -une semblable préoccupation? Était-ce donc pour trouver une -profession matérielle que j'avais tant vécu dans l'idéal? - -Moi, j'avais mon idée là-dessus depuis longtemps. Dès avant mon -mariage j'avais senti que ma situation dans la vie, ma petite fortune, -ma liberté de ne rien faire, mon prétendu droit de commander à un -certain nombre d'êtres humains, paysans et domestiques, enfin mon rôle -d'héritière et de châtelaine, malgré ses minces proportions et son -imperceptible importance, était contraire à mon goût, à ma logique, à -mes facultés. Que l'on se rappelle comment la pauvreté de ma mère, qui -l'avait séparée de moi, avait agi sur ma petite cervelle et sur mon -pauvre coeur d'enfant; comment j'avais, dans mon for intérieur, -repoussé l'héritage, et projeté longtemps de fuir le bien-être pour le -travail. - -A ces idées romanesques succéda, dans les commencemens de mon mariage, -la volonté de complaire à mon mari et d'être la femme de ménage qu'il -souhaitait que je fusse. Les soins domestiques ne m'ont jamais -ennuyée, et je ne suis pas de ces esprits sublimes qui ne peuvent -descendre de leurs nuages. Je vis beaucoup dans les nuages, -certainement, et, c'est une raison de plus pour que j'éprouve le -besoin de me retrouver souvent sur la terre. Souvent, fatiguée et -obsédée de mes propres agitations, j'aurais volontiers dit, comme -Panurge sur la mer en fureur: «Heureux celui qui plante choux! il a un -pied sur la terre, et l'autre n'en est distant que d'un fer de -bêche!» - -Mais ce fer de bêche, ce quelque chose entre la terre et mon second -pied, voilà justement ce dont j'avais besoin et ce que je ne trouvais -pas. J'aurais voulu une raison, un motif aussi simple que l'action de -_planter choux_, mais aussi logique, pour m'expliquer à moi-même le -but de mon activité. Je voyais bien qu'en me donnant beaucoup de soins -pour économiser sur toutes choses, comme cela m'était recommandé, je -n'arrivais qu'à me pénétrer de l'impossibilité d'être économe sans -égoïsme en certains cas; plus j'approchais de la terre, en creusant le -petit problème de lui faire rapporter le plus possible, et plus je -voyais que la terre rapporte peu et que ceux qui ont peu ou point de -terre à bêcher ne peuvent pas exister avec leurs deux bras. Le salaire -était trop faible, le travail trop peu assuré, l'épuisement et la -maladie trop inévitables. Mon mari n'était pas inhumain et ne -m'arrêtait pas dans le détail de la dépense; mais quand, au bout du -mois, il voyait mes comptes, il perdait la tête et me la faisait -perdre aussi en me disant que mon revenu était de moitié trop faible -pour ma libéralité, et qu'il n'y avait aucune possibilité de vivre à -Nohant et avec Nohant sur ce pied-là. C'était la vérité; mais je ne -pouvais prendre sur moi de réduire au strict nécessaire l'aisance de -ceux que je gouvernais, et de refuser le nécessaire à ceux que je ne -gouvernais pas. Je ne résistais à rien de ce qui m'était imposé ou -conseillé, mais je ne savais pas m'y prendre. Je m'impatientais et -j'étais débonnaire. On le savait, et on en abusait souvent. - -Ma gestion ne dura qu'une année. On m'avait prescrit de ne pas -dépasser dix mille francs; j'en dépensai quatorze, de quoi j'étais -penaude comme un enfant pris en faute. J'offris ma démission, et on -l'accepta. Je rendis mon portefeuille et renonçai même à une pension -de quinze cents francs qui m'était assurée par contrat de mariage pour -ma toilette. Il ne m'en fallait pas tant, et j'aimais mieux être à la -discrétion de mon gouvernement que de réclamer. Depuis cette époque -jusqu'en 1831, je ne possédais pas une obole, je ne pris pas cent sous -dans la bourse commune sans les demander à mon mari, et quand je le -priai de payer mes dettes personnelles au bout de neuf ans de mariage, -elles se montaient à cinq cents francs. - -Je ne rapporte pas ces petites choses pour me plaindre d'avoir subi -aucune contrainte ni souffert d'aucune avarice. Mon mari n'était pas -avare, et il ne me refusait rien; mais je n'avais pas de besoins, je -ne désirais rien en dehors des dépenses courantes établies par lui -dans la maison, et, contente de n'avoir plus aucune responsabilité je -lui laissais une autorité sans limites et sans contrôle. Il avait donc -pris tout naturellement l'habitude de me regarder comme un enfant en -tutelle, et il n'avait pas sujet de s'irriter contre un enfant si -tranquille. - -Si je suis entrée dans ce détail, c'est que j'ai à dire comment, au -milieu de cette vie de religieuse que je menais bien réellement à -Nohant, et à laquelle ne manquaient ni la cellule, ni le voeu -d'obéissance, ni celui de silence, ni celui de pauvreté, le besoin -d'exister par moi-même se fit sentir. Je souffrais de me voir inutile. -Ne pouvant assister autrement les pauvres gens, je m'étais faite -médecin de campagne, et ma clientèle gratuite s'était accrue au point -de m'écraser de fatigue. Par économie, je m'étais faite aussi un peu -pharmacien, et quand je rentrais de mes visites, je m'abrutissais dans -la confection des onguens et des sirops. Je ne me lassais pas du -métier; que m'importait de rêver là ou ailleurs? Mais je me disais -qu'avec un peu d'argent à moi, mes malades seraient mieux soignés et -que ma pratique pourrait s'aider de quelques lumières. - -Et puis l'esclavage est quelque chose d'anti-humain, que l'on -n'accepte qu'à la condition de rêver toujours la liberté. Je n'étais -pas esclave de mon mari; il me laissait bien volontiers à mes lectures -et à mes juleps; mais j'étais asservie à une situation donnée, dont il -ne dépendait pas de lui de m'affranchir. Si je lui eusse demandé la -lune, il m'eût dit en riant: «Ayez de quoi la payer, je vous -l'achète;» et si je me fusse laissée aller à dire que j'aimerais à -voir la Chine, il m'eût répondu: «Ayez de l'argent, faites que Nohant -en rapporte, et allez en Chine.» - -J'avais donc agité en moi plus d'une fois le problème d'avoir des -ressources, si modestes qu'elles fussent, mais dont je pusse disposer -sans remords et sans contrôle, pour un bonheur d'artiste, pour une -aumône bien placée, pour un beau livre, pour une semaine de voyage, -pour un petit cadeau à une amie pauvre, que sais-je? pour tous ces -riens dont on peut se priver, mais sans lesquels pourtant on n'est pas -homme ou femme, mais bien plutôt ange ou bête. Dans notre société -toute factice, l'absence totale de numéraire constitue une situation -impossible, la misère effroyable ou l'impuissance absolue. -L'irresponsabilité est un état de servage; quelque chose comme la -honte de l'interdiction. - -Je m'étais dit aussi qu'un moment viendrait où je ne pourrais plus -rester à Nohant. Cela tenait à des causes encore passagères alors; -mais que parfois je voyais s'aggraver d'une manière menaçante. Il eût -fallu chasser mon frère, qui, gêné par une mauvaise gestion de son -propre bien, était venu vivre chez nous par économie, et un autre ami -de la maison pour qui j'avais, malgré sa fièvre bachique, une très -véritable amitié; un homme qui, comme mon frère, avait du coeur et de -l'esprit à revendre, un jour sur trois, sur quatre, ou sur cinq, -selon _le vent_, disaient-ils. Or, il y avait des _vents salés_ qui -faisaient faire bien des folies, des _figures salées_ qu'on ne pouvait -rencontrer sans avoir envie de boire, et quand on avait bu, il se -trouvait que, de toutes choses, le vin était encore la plus salée. Il -n'y a rien de pis que des ivrognes spirituels et bons, on ne peut se -fâcher avec eux. Mon frère avait le vin sensible, et j'étais forcée de -m'enfermer dans ma cellule pour qu'il ne vînt pas pleurer toute la -nuit, les fois où il n'avait pas dépassé une certaine dose qui lui -donnait envie d'étrangler ses meilleurs amis. Pauvre Hippolyte! Comme -il était charmant dans ses bons jours, et insupportable dans ses -mauvaises heures! Tel qu'il était, et malgré des résultats indirects -plus sérieux que ses radotages, ses pleurs et ses colères, j'aimais -mieux songer à m'exiler qu'à le renvoyer. D'ailleurs, sa femme -habitait avec nous aussi, sa pauvre excellente femme qui n'avait qu'un -bonheur au monde, celui d'être d'une santé si frêle qu'elle passait -dans son lit plus de temps que sur ses pieds, et qu'elle dormait d'un -sommeil assez accablé pour ne pas trop s'apercevoir encore de ce qui -se passait autour de nous. - -Dans la vue de m'affranchir et de soustraire mes enfans à de fâcheuses -influences, un jour possibles; certaine qu'on me laisserait -m'éloigner, à la condition de ne pas demander le partage, même très -inégal, de mon revenu, j'avais tenté de me créer quelque petit métier. -J'avais essayé de faire des traductions: c'était trop long, j'y -mettais trop de scrupule et de conscience; des portraits au crayon ou -à l'aquarelle, en quelques heures: je saisissais très bien la -ressemblance, je ne dessinais pas mal mes petites têtes, mais cela -manquait d'originalité: de la couture; j'allais vite, mais je ne -voyais pas assez fin, et j'appris que cela rapporterait tout au plus -dix sous par jour: des modes; je pensais à ma mère, qui n'avait pu s'y -remettre faute d'un petit capital. Pendant quatre ans j'allai -tâtonnant et travaillant comme un nègre à ne rien faire qui vaille -pour découvrir en moi une capacité quelconque. Je crus un instant -l'avoir trouvée. J'avais peint des fleurs et des oiseaux d'ornement en -compositions microscopiques sur des tabatières et des étuis à cigares -en bois de Spa. Il s'en trouva de très jolis que le vernisseur admira -lorsque à un de mes petits voyages à Paris, je les lui portai. Il me -demanda si c'était mon état, je répondis que oui, pour voir ce qu'il -avait à me dire. Il me dit qu'il mettrait ces petits objets sur _sa -montre_, et qu'il les laisserait marchander. Au bout de quelques -jours, il m'apprit qu'il avait refusé quatre-vingts francs de l'étui à -cigares: je lui avais dit, à tout hasard, que j'en voulais cent -francs, pensant qu'on ne m'en offrirait pas cent sous. - -J'allai trouver les employés de la maison Giroux et leur montrai mes -échantillons. Ils me conseillèrent d'essayer beaucoup d'objets -différens, des éventails, des boîtes à thé, des coffrets à ouvrage, et -m'assurèrent que j'en aurais le débit chez eux. J'emportai donc de -Paris une provision de matériaux, mais j'usai mes yeux, mon temps et -ma peine à la recherche des procédés. Certains bois réussissaient -comme par miracle, d'autres laissaient tout partir ou tout gâter au -vernissage. J'avais des accidens qui me retardaient, et, somme toute, -les matières premières coûtaient si cher, qu'avec le temps perdu et -les objets gâtés, je ne voyais, en supposant un débit soutenu, que de -quoi manger du pain très sec. Je m'y obstinai pourtant, mais la mode -de ces objets passa à temps pour m'empêcher d'y poursuivre un échec. - -Et puis, malgré moi, je me sentais artiste, sans avoir jamais songé à -me dire que je pouvais l'être. Dans un de mes courts séjours à Paris, -j'étais entrée un jour au musée de peinture. Ce n'était sans doute pas -la première fois, mais j'avais toujours regardé sans voir, persuadée -que je ne m'y connaissais pas, et ne sachant pas tout ce qu'on peut -sentir sans comprendre. Je commençai à m'émouvoir singulièrement. J'y -retournai le lendemain, puis le surlendemain; et, à mon voyage -suivant, voulant connaître un à un tous les chefs-d'oeuvre, et me -rendre compte de la différence des écoles un peu plus que par la -nature des types et des sujets, je m'en allais mystérieusement toute -seule dès que le musée était ouvert, et j'y restais jusqu'à ce qu'il -fermât. J'étais comme enivrée, comme clouée devant le Titien, les -Tintoret, les Rubens. C'était d'abord l'école flamande qui m'avait -saisie par la poésie dans la réalité, et peu à peu j'arrivai à sentir -pourquoi l'école italienne était si appréciée. Comme je n'avais -personne pour me dire en quoi c'était beau, mon admiration croissante -avait tout l'attrait d'une découverte, et j'étais toute surprise et -toute ravie de trouver, devant la peinture, des jouissances égales à -celles que j'avais goûtées dans la musique. J'étais loin d'avoir un -grand discernement, je n'avais jamais eu la moindre notion sérieuse de -cet art, qui, pas plus que les autres, ne se révèle aux sens sans le -secours de facultés et d'éducation spéciales. Je savais très bien que -dire devant un tableau: «Je juge parce que je vois, et je vois parce -que j'ai des yeux,» est une impertinence d'épicier cuistre. Je ne -disais donc rien, je ne m'interrogeais pas même pour savoir ce qu'il y -avait d'obstacles ou d'affinités entre moi et les créations du génie. -Je contemplais, j'étais dominée, j'étais transportée dans un monde -nouveau. La nuit, je voyais passer devant moi toutes ces grandes -figures qui, sous la main des maîtres, ont pris un cachet de puissance -morale, même celles qui n'expriment que la force ou la santé -physiques. C'est dans la belle peinture qu'on sent ce que c'est que la -vie: c'est comme un résumé splendide de la forme et de l'expression -des êtres et des choses, trop souvent voilées ou flottantes dans le -mouvement de la réalité et dans l'appréciation de celui qui les -contemple; c'est le spectacle de la nature et de l'humanité vu à -travers le sentiment du génie qui l'a composé et mis en scène. Quelle -bonne fortune pour un esprit naïf qui n'apporte devant de telles -oeuvres ni préventions de critique, ni préventions de capacité -personnelle! L'univers se révélait à moi. Je voyais à la fois dans le -présent et dans le passé, je devenais classique et romantique en même -temps, sans savoir ce que signifiait la querelle agitée dans les arts. -Je voyais le monde du vrai surgir à travers tous les fantômes de ma -fantaisie et toutes les hésitations de mon regard. Il me semblait -avoir conquis je ne sais quel trésor d'infini dont j'avais ignoré -l'existence. Je n'aurais pu dire quoi, je ne savais pas de nom pour ce -que je sentais se presser dans mon esprit réchauffé et comme dilaté; -mais j'avais la fièvre, et je m'en revenais du musée, me perdant de -rue en rue, ne sachant où j'allais, oubliant de manger, et -m'apercevant tout à coup que l'heure était venue d'aller entendre le -_Freyschutz_ ou _Guillaume Tell_. J'entrais alors chez un pâtissier, -je dînais d'une brioche, me disant avec satisfaction, devant la petite -bourse dont on m'avait munie, que la suppression de mon repas me -donnait le droit et le moyen d'aller au spectacle. - -On voit qu'au milieu de mes projets et de mes émotions, je n'avais -rien appris. J'avais lu de l'histoire et des romans; j'avais déchiffré -des partitions, j'avais jeté un oeil distrait sur les journaux et un -peu fermé l'oreille à dessein aux entretiens politiques du moment. Mon -ami Néraud, un vrai savant, artiste jusqu'au bout des ongles dans la -science, avait essayé de m'apprendre la botanique; mais en courant -avec lui dans la campagne, lui chargé de sa boîte de ferblanc, moi -portant Maurice sur mes épaules, je ne m'étais amusée, comme disent -les bonnes gens, qu'à la moutarde; encore n'avais-je pas bien étudié -la moutarde et savais-je tout au plus que cette plante est de la -famille des crucifères. Je me laissais distraire des classifications -et des individus par le soleil dorant les brouillards, par les -papillons courant après les fleurs et Maurice courant après les -papillons. - -Et puis j'aurais voulu tout voir et tout savoir en même temps. Je -faisais causer mon professeur, et sur toutes choses il était brillant -et intéressant; mais je ne m'initiai avec lui qu'à la beauté des -détails, et le côté exact de la science me semblait aride pour ma -mémoire récalcitrante. J'eus grand tort; mon Malgache, c'est ainsi que -j'appelais Néraud, était un initiateur admirable, et j'étais encore -en âge d'apprendre. Il ne tenait qu'à moi de m'instruire d'une manière -générale, qui m'eût permis de me livrer seule ensuite à de bonnes -études. Je me bornai à comprendre un ensemble de choses qu'il résumait -en lettres ravissantes sur l'histoire naturelle et en récits de ses -lointains voyages, qui m'ouvrirent un peu le monde des tropiques. J'ai -retrouvé la vision qu'il m'avait donnée de l'Ile-de-France en écrivant -le roman d'_Indiana_, et, pour ne pas copier les cahiers qu'il avait -rassemblés pour moi, je n'ai pas su faire autre chose que de gâter ses -descriptions en les appropriant aux scènes de mon livre. - -Il est tout simple que, n'apportant dans mes projets littéraires, ni -talent éprouvé, ni études spéciales, ni souvenirs d'une vie agitée à -la surface, ni connaissance approfondie du monde des faits, je n'eusse -aucune espèce d'ambition. L'ambition s'appuie sur la confiance en -soi-même, et je n'étais pas assez sotte pour compter sur mon petit -génie. Je me sentais riche d'un fond très restreint; l'analyse des -sentimens, la peinture d'un certain nombre de caractères, l'amour de -la nature, la familiarisation, si je puis parler ainsi, avec les -scènes et les moeurs de la campagne: c'était assez pour commencer. A -mesure que je vivrai, me disais-je, je verrai plus de gens et de -choses, j'étendrai mon cercle d'individualités, j'agrandirai le cadre -des scènes, et s'il faut, d'ailleurs, me retrancher dans le roman -d'inductions, qu'on appelle le roman historique, j'étudierai le -détail de l'histoire et je devinerai par la pensée la pensée des -hommes qui ne sont plus. - -Quand ma résolution fut mûre d'aller tenter la fortune, c'est-à-dire -les mille écus de rente que j'avais toujours rêvés, la déclarer et la -suivre fut l'affaire de trois jours. Mon mari me devait une pension de -quinze cents francs. Je lui demandai ma fille, et la permission de -passer à Paris deux fois trois mois par an, avec deux cent cinquante -francs par mois d'absence. Cela ne souffrit aucune difficulté. Il -pensa que c'était un caprice dont je serais bientôt lasse. - -Mon frère, qui pensait de même, me dit: «Tu t'imagines vivre à Paris -avec un enfant moyennant deux cent cinquante francs par mois! C'est -trop risible, toi qui ne sais pas ce que coûte un poulet! Tu vas -revenir avant quinze jours les mains vides, car ton mari est bien -décidé à être sourd à toute demande de nouveau subside.--C'est bien, -lui répondis-je, j'essaierai. Prête-moi pour huit jours l'appartement -que tu occupes dans ta maison de Paris et garde-moi Solange jusqu'à ce -que j'aie un logement. Je reviendrai effectivement bientôt.» - -Mon frère fut le seul qui essaya de combattre ma résolution. Il se -sentait un peu coupable du dégoût que m'inspirait ma maison. Il n'en -voulait pas convenir avec lui-même, et il en convenait avec moi à son -insu. Sa femme comprenait mieux et m'approuvait. Elle avait confiance -dans mon courage et dans ma destinée. Elle sentait que je prenais le -seul moyen d'éviter ou d'ajourner une détermination plus pénible. - -Ma fille ne comprenait rien encore; Maurice n'eût rien compris si mon -frère n'eût pris soin de lui dire que je m'en allais pour longtemps et -que je ne reviendrais peut-être pas. Il agissait ainsi dans l'espoir -que le chagrin de mon pauvre enfant me retiendrait. J'eus le coeur -brisé de ses larmes, mais je parvins à le tranquilliser et à lui -donner confiance en ma parole. - -J'arrivai à Paris peu de temps après les scènes du Luxembourg et le -procès des ministres. - - - - -CHAPITRE VINGT-SIXIEME. - - Manière de préface à une nouvelle phase de mon récit.--Pourquoi - je ne parle pas de toutes les personnes qui ont eu de - l'influence sur ma vie, soit par la persuasion, soit par la - persécution.--Quelques lignes de J.-J. Rousseau sur le même - sujet.--Mon sentiment est tout l'opposé du sien.--Je ne sais - pas attenter à la vie des autres, et, pour cause de - christianisme invétéré, je n'ai pu me jeter dans la politique - de personnalités.--Je reprends mon histoire.--La mansarde du - quai Saint-Michel et la vie excentrique que j'ai menée pendant - quelques mois avant de m'installer.--Déguisement qui réussit - extraordinairement.--Méprises singulières.--M. Pinson.--Le - bouquet de Mlle Leverd.--M. Rollinat père.--Sa - famille.--François Rollinat.--Digression assez longue.--Mon - chapitre de l'amitié, moins beau, mais aussi senti que celui de - Montaigne. - - -Établissons un fait avant d'aller plus loin. - -Comme je ne prétends pas donner le change sur quoi que ce soit en -racontant ce qui me concerne, je dois commencer par dire nettement que -je veux _taire_ et non _arranger_ ni _déguiser_ plusieurs -circonstances de ma vie. Je n'ai jamais cru avoir de secrets à garder -pour mon compte vis-à-vis de mes amis. J'ai agi, sous ce rapport, avec -une sincérité à laquelle j'ai dû la franchise de mes relations et le -respect dont j'ai toujours été entourée dans mon milieu d'intimité. -Mais vis-à-vis du public, je ne m'attribue pas le droit de disposer du -passé de toutes les personnes dont l'existence a côtoyé la mienne. - -Mon silence sera indulgence ou respect, oubli ou déférence, je n'ai -pas à m'expliquer sur ces causes. Elles seront de diverses natures -probablement, et je déclare qu'on ne doit rien préjuger pour ou contre -les personnes dont je parlerai peu ou point. - -Toutes mes affections ont été sérieuses, et pourtant j'en ai brisé -plusieurs sciemment et volontairement. Aux yeux de mon entourage, j'ai -agi trop tôt ou trop tard, j'ai eu tort ou raison, selon qu'on a plus -ou moins bien connu les causes de mes résolutions. Outre que ces -débats d'intérieur auraient peu d'intérêt pour le lecteur, le seul -fait de les présenter à son appréciation serait contraire à toute -délicatesse, car je serais forcée de sacrifier parfois la personnalité -d'autrui à la mienne propre. - -Puis-je, cependant, pousser cette délicatesse jusqu'à dire que j'ai -été injuste en de certaines occasions pour le plaisir de l'être? Là -commencerait le mensonge. Et qui donc en serait dupe? Tout le monde -sait, du reste, que, dans toute querelle, qu'elle soit de famille ou -d'opinion, d'intérêt ou de coeur, de sentiment ou de principes, -d'amour ou d'amitié, il y a des torts réciproques, et qu'on ne peut -expliquer et motiver les uns que par les autres. Il est des personnes -que j'ai vues à travers un prisme d'enthousiasme, et vis-à-vis -desquelles j'ai eu le grand tort de recouvrer la lucidité de mon -jugement. Tout ce qu'elles avaient à me demander, c'était de bons -procédés, et je défie qui que ce soit de dire que j'aie manqué à ce -fait. Pourtant leur irritation a été vive, et je le comprends très -bien. On est disposé, dans le premier moment d'une rupture, à prendre -le désenchantement pour un outrage. Le calme se fait, on devient plus -juste. Quoi qu'il en soit de ces personnes, je ne veux pas avoir à les -peindre; je n'ai pas le droit de livrer leurs traits à la curiosité ou -à l'indifférence des passans. Si elles vivent dans l'obscurité, -laissons-les jouir de ce doux privilége. Si elles sont célèbres, -laissons-les se peindre elles-mêmes, si elles le jugent à propos, et -ne faisons pas le triste métier de biographe des vivans. - -Les vivans! on leur doit bien, je pense, de les laisser vivre, et il y -a longtemps qu'on a dit que le ridicule était une arme mortelle. S'il -en est ainsi, combien plus le blâme de telle ou telle action, ou -seulement la révélation de quelque faiblesse! Dans des situations plus -graves que celles auxquelles je fais allusion ici, j'ai vu la -perversité naître et grandir d'heure en heure; je la connais, je l'ai -observée, et je ne l'ai même pas prise pour type en général, dans mes -romans. On a critiqué en moi cette bénignité d'imagination. Si c'est -une infirmité du cerveau, on peut bien croire qu'elle est dans mon -coeur aussi et que je ne sais pas vouloir constater le laid dans la -vie réelle. Voilà pourquoi je ne le montrerai pas dans une histoire -véritable. Me fût-il prouvé que cela est utile à montrer, il n'en -resterait pas moins certain pour moi que le pilori est un mauvais mode -de prédication, et que celui qui a perdu l'espoir de se réhabiliter -devant les hommes n'essaiera pas de se réconcilier avec lui-même. - -D'ailleurs, moi, je pardonne, et si des âmes très coupables devant moi -se réhabilitent sous d'autres influences, je suis prête à bénir. Le -public n'agit pas ainsi; il condamne et lapide. Je ne veux donc pas -livrer mes ennemis (si je peux me servir d'un mot qui n'a pas beaucoup -de sens pour moi) à des juges sans entrailles ou sans lumières, et aux -arrêts d'une opinion que ne dirige pas la moindre pensée religieuse, -que n'éclaire pas le moindre principe de charité. - -Je ne suis pas une sainte: j'ai dû avoir, je le répète, et j'ai eu -certainement ma part de torts, sérieux aussi, dans la lutte qui s'est -engagée entre moi et plusieurs individualités. J'ai dû être injuste, -violente de résolutions, comme le sont les organisations lentes à se -décider, et subir des préventions cruelles, comme l'imagination en -crée aux sensibilités surexcitées. L'esprit de mansuétude que -j'apporte ici n'a pas toujours dominé mes émotions au moment où elles -se sont produites. J'ai pu murmurer contre mes souffrances et me -plaindre des faits, dans le secret de l'amitié; mais jamais de -sang-froid, avec préméditation et sous l'empire d'un lâche sentiment -de rancune ou de haine, je n'ai traduit personne à la barre de -l'opinion. Je n'ai pas voulu le faire là où les gens les plus purs et -les plus sérieux s'en attribuent le droit: en politique. Je ne suis -pas née pour ce métier d'exécuteur, et si j'ai refusé obstinément -d'entrer dans ce fait de guerre générale, par scrupule de conscience, -par générosité ou débonnaireté de caractère, à plus forte raison ne me -démentirai-je pas quand il s'agira de ma cause isolée. - -Et qu'on ne dise pas qu'il est facile d'écrire sa vie quand on en -retranche l'exposé de certaines applications essentielles de la -volonté. Non, cela n'est pas facile, car il faut prendre franchement -le parti de laisser courir des récits absurdes et de folles calomnies, -et j'ai pris ce parti-là, en commençant cet ouvrage. Je ne l'ai pas -intitulé mes _Mémoires_, et c'est à dessein que je me suis servi de -ces expressions: _Histoire de ma vie_, pour bien dire que je -n'entendais pas raconter sans restriction celle des autres. Or, dans -toutes les circonstances où la vie de quelqu'un de mes semblables a pu -faire dévier la mienne propre de la ligne tracée par sa logique -naturelle, je n'ai rien à dire, ne voulant pas faire un procès public -à des influences que j'ai subies ou repoussées, à des caractères qui, -par persuasion ou par persécution, m'ont déterminée à agir dans un -sens ou dans l'autre. Si j'ai flotté ou erré, j'ai, du moins, la -grande consolation d'être aujourd'hui certaine de n'avoir jamais agi, -après réflexion, qu'avec la conviction d'accomplir un devoir ou d'user -d'un droit légitime, ce qui est au fond la même chose. - -J'ai reçu dernièrement un petit volume récemment publié[5], de -fragmens inédits de Jean-Jacques Rousseau, et j'ai été vivement -frappée de ce passage qui faisait partie d'un projet de préface ou -introduction aux _Confessions_: «Les liaisons que j'ai eues avec -plusieurs personnes me forcent d'en parler aussi librement que de moi. -Je ne puis me bien faire connaître que je ne les fasse connaître -aussi; et l'on ne doit pas s'attendre que, dissimulant dans cette -occasion ce qui ne peut être tu sans nuire aux vérités que je dois -dire, j'aurai pour d'autres des ménagemens que je n'ai pas pour -moi-même.» - - [5] Par M. Alfred de Bougy. - -Je ne sais pas si, lors même qu'on est Jean-Jacques Rousseau, on a le -droit de traduire ainsi ses contemporains devant ses contemporains -pour une cause toute personnelle. Il y a là quelque chose qui révolte -la conscience publique. On aimerait que Rousseau se fût laissé accuser -de légèreté et d'ingratitude envers Mme de Warens, plutôt que -d'apprendre par lui des détails qui souillent l'image de sa -bienfaitrice. On eût pu pressentir qu'il y eût des motifs à son -inconstance, des excuses à son oubli, et le juger avec d'autant plus -de générosité qu'il en eût paru digne par sa générosité même. - -J'écrivais, il y a sept ans, aux premières pages de ce récit: «Comme -nous sommes tous solidaires, il n'y a point de faute isolée. Il n'y a -point d'erreur dont quelqu'un ne soit la cause ou le complice, et il -est impossible de s'accuser sans accuser le prochain, non pas -seulement l'ennemi qui nous dénonce, mais encore parfois l'ami qui -nous défend. C'est ce qui est arrivé à Rousseau, et cela est mal.» - -Oui, cela est mal. Après sept ans d'un travail cent fois interrompu -par des préoccupations générales et particulières qui ont donné à mon -esprit tout le loisir de nouvelles réflexions et tout le profit d'un -nouvel examen, je me retrouve vis-à-vis de moi-même et de mon ouvrage -dans la même conviction, dans la même certitude. Certaines confidences -personnelles, qu'elles soient confession ou justification, deviennent, -dans des conditions de publicité littéraire, un attentat à la -conscience, à la réputation d'autrui, ou bien elles ne sont pas -complètes et par là elles ne sont pas vraies. - -Tout ceci établi, je continue. Je retire à mes souvenirs une portion -de leur intérêt, mais il leur restera encore assez d'utilité, sous -plus d'un rapport, pour que je prenne la peine de les écrire. - -Ici ma vie devient plus active, plus remplie de détails et d'incidens. -Il me serait impossible de les retrouver dans un ordre de dates -certaines. J'aime mieux les classer par ordre de progression dans leur -importance. - -Je cherchai un logement et m'établis bientôt quai Saint-Michel, dans -une des mansardes de la grande maison qui fait le coin de la place, au -bout du pont, en face de la Morgue. J'avais là trois petites pièces -très propres donnant sur un balcon d'où je dominais une grande étendue -du cours de la Seine, et d'où je contemplais face à face les monumens -gigantesques de Notre-Dame, Saint-Jacques-la-Boucherie, la -Sainte-Chapelle, etc. J'avais du ciel, de l'eau, de l'air, des -hirondelles, de la verdure sur les toits; je ne me sentais pas trop -dans le Paris de la civilisation, qui n'eût convenu ni à mes goûts ni -à mes ressources, mais plutôt dans le Paris pittoresque et poétique de -Victor Hugo, dans la ville du passé. - -J'avais, je crois, trois cents francs de loyer par an. Les cinq étages -de l'escalier me chagrinaient fort, je n'ai jamais su monter, mais il -le fallait bien, et souvent avec ma grosse fille dans les bras; je -n'avais pas de servante. Ma portière, très fidèle, très propre et très -bonne, m'aida à faire mon ménage pour 15 fr. par mois. Je me fis -apporter mon repas de chez un gargotier très propre et très honnête -aussi, moyennant deux francs par jour. Je savonnais et repassais -moi-même le _fin_. J'arrivai alors à trouver mon existence possible -dans la limite de ma pension. - -Le plus difficile fut d'acheter des meubles. Je n'y mis pas de luxe, -comme on peut croire. On me fit crédit, et je parvins à payer; mais -cet établissement, si modeste qu'il fût, ne put s'organiser tout de -suite: quelques mois se passèrent, tant à Paris qu'à Nohant, avant que -je pusse transplanter Solange de son _palais_ de Nohant (relativement -parlant), dans cette pauvreté, sans qu'elle en souffrît, sans qu'elle -s'en aperçût. Tout s'arrangea peu à peu, et dès que je l'eus auprès de -moi, avec le vivre et le service assurés, je pus devenir sédentaire, -ne sortir le jour que pour la mener promener au Luxembourg, et passer -à écrire toutes mes soirées auprès d'elle. - -Jusque-là, c'est-à-dire jusqu'à ce que ma fille fût avec moi à Paris, -j'avais vécu d'une manière moins facile et même d'une manière très -inusitée, mais qui allait pourtant très directement à mon but. - -Je ne voulais pas dépasser mon budget, je ne voulais rien emprunter; -ma dette de 500 francs, la seule de ma vie, m'avait tant tourmentée! -Et si M. Dudevant eût refusé de la payer! Il la paya de bonne grâce: -mais je n'avais osé la lui déclarer qu'étant très malade et craignant -de mourir _insolvable_. J'allais cherchant de l'ouvrage et n'en -trouvant pas. Je dirai tout à l'heure où j'en étais de mes chances -littéraires. J'avais en _montre_ un petit portrait dans le café du -quai Saint-Michel, dans la maison même, mais la pratique n'arrivait -pas. J'avais _raté_ la ressemblance de ma portière: cela risquait de -me faire bien du tort dans le quartier. - -J'aurais voulu lire, je n'avais pas de livres de fonds. Et puis -c'était l'hiver, il n'est pas économique de garder la chambre quand on -doit compter les bûches. J'essayai de m'installer à la bibliothèque -Mazarine; mais il eût mieux valu, je crois, aller travailler sur les -tours de Notre-Dame, tant il y faisait froid. Je ne pus y tenir, moi -qui suis l'être le plus frileux que j'aie jamais connu. Il y avait là -de vieux _piocheurs_ qui s'installaient à une table, immobiles, -satisfaits, momifiés, et ne paraissant pas s'apercevoir que leurs nez -bleus se cristallisaient. J'enviais cet état de pétrification: je les -regardais s'asseoir et se lever comme poussés par un ressort, pour -bien m'assurer qu'ils étaient en bois. - -Et puis encore j'étais avide de me déprovincialiser et de me mettre au -courant des choses, au niveau des idées et des formes de mon temps. -J'en sentais la nécessité, j'en avais la curiosité; excepté les -oeuvres les plus saillantes, je ne connaissais rien des arts modernes; -j'avais surtout soif du théâtre. - -Je savais bien qu'il était impossible à une femme pauvre de se passer -ces fantaisies. Balzac disait: «On ne peut pas être femme à Paris à -moins d'avoir 25 mille francs de rente.» Et ce paradoxe d'élégance -devenait une vérité pour la femme qui voulait être artiste. - -Pourtant je voyais mes jeunes amis berrichons, mes compagnons -d'enfance, vivre à Paris avec aussi peu que moi et se tenir au courant -de tout ce qui intéresse la jeunesse intelligente. Les événemens -littéraires et politiques, les émotions des théâtres et des musées, -des clubs et de la rue, ils voyaient tout, ils étaient partout. -J'avais d'aussi bonnes jambes qu'eux et de ces bons petits pieds du -Berry qui ont appris à marcher dans les mauvais chemins, en équilibre -sur de gros sabots. Mais sur le pavé de Paris, j'étais comme un bateau -sur la glace. Les fines chaussures craquaient en deux jours, les -socques me faisaient tomber, je ne savais pas relever ma robe. J'étais -crottée, fatiguée, enrhumée, et je voyais chaussures et vêtemens, sans -compter les petits chapeaux de velours arrosés par les gouttières, -s'en aller en ruine avec une rapidité effrayante. - -J'avais fait déjà ces remarques et ces expériences avant de songer à -m'établir à Paris, et j'avais posé ce problème à ma mère, qui y vivait -très élégante et très aisée avec 3,500 francs de rente: comment -suffire à la plus modeste toilette dans cet affreux climat, à moins de -vivre enfermée dans sa chambre sept jours sur huit? Elle m'avait -répondu: «C'est très possible à mon âge et avec mes habitudes; mais -quand j'étais jeune et que ton père manquait d'argent, il avait -imaginé de m'habiller en garçon. Ma soeur en fit autant, et nous -allions partout à pied avec nos maris, au théâtre, à toutes les -places. Ce fut une économie de moitié dans nos ménages.» - -Cette idée me parut d'abord divertissante et puis très ingénieuse. -Ayant été habillée en garçon durant mon enfance, ayant ensuite chassé -en blouse et en guêtres avec Deschartres, je ne me trouvai pas étonnée -du tout de reprendre un costume qui n'était pas nouveau pour moi. A -cette époque, la mode aidait singulièrement au déguisement. Les hommes -portaient de longues redingotes carrées, dites à la _propriétaire_, -qui tombaient jusqu'aux talons et qui dessinaient si peu la taille que -mon frère, en endossant la sienne à Nohant, m'avait dit en riant: -«C'est très joli, cela, n'est-ce pas? C'est la mode, et ça ne gêne -pas. Le tailleur prend mesure sur une guérite, et ça irait à ravir à -tout un régiment.» - -Je me fis donc faire une _redingote-guérite_ en gros drap gris, -pantalon et gilet pareils. Avec un chapeau gris et une grosse cravate -de laine, j'étais absolument un petit étudiant de première année. Je -ne peux pas dire quel plaisir me firent mes bottes: j'aurais -volontiers dormi avec, comme fit mon frère dans son jeune âge, quand -il chaussa la première paire. Avec ces petits talons ferrés, j'étais -solide sur le trottoir. Je voltigeais d'un bout de Paris à l'autre. Il -me semblait que j'aurais fait le tour du monde. Et puis, mes vêtemens -ne craignaient rien. Je courais par tous les temps, je revenais à -toutes les heures, j'allais au parterre de tous les théâtres. Personne -ne faisait attention à moi et ne se doutait de mon déguisement. Outre -que je le portais avec aisance, l'absence de coquetterie du costume et -de la physionomie écartait tout soupçon. J'étais trop mal vêtue, et -j'avais l'air trop simple (mon air habituel, distrait et volontiers -hébété) pour attirer ou fixer les regards. Les femmes savent peu se -déguiser, même sur le théâtre. Elles ne veulent pas sacrifier la -finesse de leur taille, la petitesse de leurs pieds, la gentillesse de -leurs mouvemens, l'éclat de leurs yeux, et c'est par tout cela -pourtant, c'est par le regard surtout qu'elles peuvent arriver à -n'être pas facilement devinées. Il y a une manière de se glisser -partout sans que personne détourne la tête, et de parler sur un -diapason bas et sourd qui ne résonne pas en flûte aux oreilles qui -peuvent vous entendre. Au reste, pour n'être pas remarquée en _homme_, -il faut avoir déjà l'habitude de ne pas se faire remarquer en _femme_. - -Je n'allais jamais seule au parterre, non pas que j'y aie vu les gens -plus ou moins mal appris qu'ailleurs, mais à cause de la claque payée -et non payée, qui, à cette époque, était fort querelleuse. On se -bousculait beaucoup aux premières représentations, et je n'étais pas -de force à lutter contre la foule. Je me plaçais toujours au centre -du petit bataillon de mes amis berrichons, qui me protégeaient de leur -mieux. Un jour pourtant, que nous étions près du lustre, et qu'il -m'arriva de bâiller sans affectation, mais naïvement et sincèrement, -les _romains_ voulurent me faire un mauvais parti. Ils me traitèrent -de garçon perruquier. Je m'aperçus alors que j'étais très colère et -très mauvaise tête quand on me cherchait noise, et si mes amis -n'eussent été en nombre pour imposer à la claque, je crois bien que je -me serais fait assommer. - -Je raconte là un temps très passager et très accidentel dans ma vie, -bien qu'on ait dit que j'avais passé plusieurs années ainsi, et que, -dix ans plus tard, mon fils encore imberbe ait été souvent pris pour -moi. Il s'est amusé de ces _quiproquos_, et puisque je suis sur ce -chapitre, je m'en rappelle plusieurs qui me sont propres et qui datent -de 1831. - -Je dînais alors chez Pinson, restaurateur, rue de l'Ancienne-Comédie. -Un de mes amis m'ayant appelée madame devant lui, il crut devoir en -faire autant. «Eh non, lui dis-je, vous êtes du secret, appelez-moi -monsieur.» Le lendemain, je n'étais pas déguisée, il m'appela -monsieur. Je lui en fis reproche, mais ce fréquent changement de -costume ne put jamais s'arranger avec les habitudes de son langage. Il -ne s'était pas plus tôt accoutumé à dire monsieur que je reparaissais -en femme, et il n'arrivait à dire madame que le jour où je redevenais -monsieur. Ce brave et honnête père Pinson! Il était l'ami de ses -cliens, et quand ils n'avaient pas de quoi payer, non seulement il -attendait, mais encore il leur ouvrait sa bourse. Pour moi, bien que -j'aie fort peu mis son obligeance à contribution, j'ai toujours été -reconnaissante de sa confiance comme d'un service rendu. - -Mais c'est à la première représentation de la _Reine d'Espagne_, de -Delatouche, que j'eus la comédie pour mon propre compte. - -J'avais des billets d'auteur, et cette fois je me prélassais au -balcon, dans ma redingote grise, au-dessous d'une loge où Mlle Leverd, -une actrice de grand talent qui avait été jolie, mais que la -petite-vérole avait défigurée, étalait un superbe bouquet qu'elle -laissa tomber sur mon épaule. Je n'étais pas dans mon rôle au point de -le ramasser. «Jeune homme, me dit-elle d'un ton majestueux, mon -bouquet! Allons donc!» Je fis la sourde oreille. «Vous n'êtes guère -galant, me dit un vieux monsieur qui était à côté de moi, et qui -s'élança pour ramasser le bouquet. A votre âge, je n'aurais pas été si -distrait.» Il présenta le bouquet à Mlle Leverd, qui s'écria en -grasseyant: «Ah! vraiment, c'est vous, monsieur Rollinat?» Et ils -causèrent ensemble de la pièce nouvelle.--Bon, pensai-je; me voilà -auprès d'un compatriote qui me reconnaît peut-être, bien que je ne me -souvienne pas de l'avoir jamais vu. M. Rollinat le père était le -premier avocat de notre département. - -Pendant qu'il causait avec Mlle Leverd, M. Duris-Dufresne, qui était à -l'orchestre, monta au balcon pour me dire bonjour. Il m'avait déjà vue -déguisée, et s'asseyant un instant à la place vide de M. Rollinat, il -me parla, je m'en souviens, de la Fayette, avec qui il voulait me -faire faire connaissance. M. Rollinat revint à sa place et ils se -parlèrent à voix basse; puis le député se retira en me saluant avec un -peu trop de déférence pour le costume que je portais. Heureusement -l'avocat n'y fit pas attention et me dit en se rasseyant: «Ah çà, il -paraît que nous sommes compatriotes? Notre député vient de me dire que -vous étiez un jeune homme très distingué. Pardon, moi, j'aurais dit un -enfant. Quel âge avez-vous donc? Quinze ans, seize ans?--Et vous, -monsieur, lui dis-je, vous qui êtes un avocat très distingué, quel âge -avez-vous donc?--Oh! moi! reprit-il en riant, j'ai passé la -septantaine.--Eh bien, vous êtes comme moi, vous ne paraissez pas -avoir votre âge.» - -La réponse lui fut agréable, et la conversation s'engagea. Quoique -j'aie toujours eu fort peu d'esprit, si peu qu'en ait une femme, elle -en a toujours plus qu'un collégien. Le bon père Rollinat fut si frappé -de ma _haute intelligence_ qu'à plusieurs reprises il s'écria: -«Singulier, singulier!» La pièce tomba violemment, malgré un feu -roulant d'esprit, des situations charmantes et un dialogue tout -inspiré de la verve de Molière; mais il est certain que le sujet de -l'intrigue et la crudité des détails étaient un anachronisme. Et puis, -la jeunesse était romantique. Delatouche avait mortellement blessé ce -qu'on appelait alors la _pléiade_, en publiant un article intitulé la -_Camaraderie_; moi seule peut-être dans la salle, j'aimais à la fois -Delatouche et les romantiques. - -Dans les entr'actes, je causai jusqu'à la fin avec le vieux avocat, -qui jugeait bien et sainement le fort et le faible de la pièce. Il -aimait à parler et s'écoutait lui-même plus volontiers que les autres. -Content d'être compris, il me prit en amitié, me demanda mon nom et -m'engagea à l'aller voir. Je lui dis un nom en l'air qu'il s'étonna de -ne pas connaître, et lui promis de le voir en Berry. Il conclut en me -disant: «M. Dufresne ne m'avait pas trompé: vous êtes un enfant -remarquable. Mais je vous trouve faible sur vos études classiques. -Vous me dites que vos parens vous ont élevé à la maison, et que vous -n'avez fait ni ne comptez faire vos classes. Je vois bien que cette -éducation a son bon côté: vous êtes artiste, et, sur tout ce qui est -idée ou sentiment, vous en savez plus long que votre âge ne le -comporte. Vous avez une convenance et des habitudes de langage qui me -font croire que vous pourrez un jour écrire avec succès. Mais, -croyez-moi, faites vos études classiques. Rien ne remplace ce -fonds-là. J'ai douze enfans. J'ai mis tous mes enfans au collége. Il -n'y en a pas un qui ait votre précocité de jugement, mais ils sont -tous capables de se tirer d'affaire dans les diverses professions que -la jeunesse peut choisir; tandis que vous, vous êtes forcé d'être -artiste et rien autre chose. Or, si vous échouez dans l'art, vous -regretterez beaucoup de n'avoir pas reçu l'éducation commune.» - -J'étais persuadée que ce brave homme n'était pas la dupe de mon -déguisement et qu'il s'amusait avec esprit à me pousser dans mon rôle. -Cela me faisait l'effet d'une conversation de bal masqué, et je me -donnais si peu de peine pour soutenir la fiction, que je fus fort -étonnée d'apprendre plus tard qu'il y avait été de la meilleure foi du -monde. - -L'année suivante, M. Dudevant me présenta François Rollinat, qu'il -avait invité à venir passer quelques jours à Nohant, et à qui je -demandai d'interroger son père sur un petit bonhomme avec lequel il -avait causé avec beaucoup de bonté à la première et dernière -représentation de la _Reine d'Espagne_. «Eh! précisément, répondit -Rollinat, mon père nous parlait l'autre jour de cette rencontre à -propos de l'éducation en général. Il disait avoir été frappé de -l'aisance d'esprit et des manières des jeunes gens d'aujourd'hui, d'un -entre autres, qui lui avait parlé de toutes choses comme un petit -docteur, tout en lui avouant qu'il ne savait ni latin ni grec, et -qu'il n'étudiait ni droit ni médecine.--Et votre père ne s'est pas -avisé de penser que ce petit docteur pouvait bien être une -femme?--Vous peut-être? s'écria Rollinat.--Précisément!--Eh bien! de -toutes les conjectures auxquelles mon père s'est livré, en s'enquérant -en vain du fils de famille que vous pouviez être, voilà la seule qui -ne se soit présentée ni à lui ni à nous. Il a été cependant frappé et -intrigué, il cherche encore, et je veux bien me garder de le -détromper. Je vous demande la permission de vous le présenter sans -l'avertir de rien.--Soit! mais il ne me reconnaîtra pas, car il est -probable qu'il ne m'a pas regardée.» - -Je me trompais; M. Rollinat avait si bien fait attention à ma figure -qu'en me voyant il fit un saut sur ses jambes grêles et encore lestes, -en s'écriant! «Oh! ai-je été assez bête!» - -Nous fûmes dès lors comme des amis de vingt ans, et puisque je tiens -ce personnage, je parlerai ici de lui et de sa famille, bien que tout -cela pousse mon récit un peu en avant de la période où je le laisse un -moment pour le reprendre tout à l'heure. - -M. Rollinat le père, malgré sa théorie sur l'éducation classique, -était artiste de la tête aux pieds, comme le sont, au reste, tous les -avocats un peu éminens. C'était un homme de sentiment et -d'imagination, fou de poésie, très poète et pas mal fou lui-même, bon -comme un ange, enthousiaste, prodigue, gagnant avec ardeur une -fortune pour ses douze enfans, mais la mangeant à mesure sans s'en -apercevoir; les idolâtrant, les gâtant et les oubliant devant la table -de jeu, où, gagnant et perdant tour à tour, il laissa son reste avec -sa vie. - -Il était impossible de voir un vieillard plus jeune et plus vif, -buvant sec et ne se grisant jamais, chantant et folâtrant avec la -jeunesse sans jamais se rendre ridicule, parce qu'il avait l'esprit -chaste et le coeur naïf; enthousiaste de toutes les choses d'art, doué -d'une prodigieuse mémoire et d'un goût exquis, c'était à coup sûr une -des plus heureuses organisations que le Berry ait produites. - -Il n'épargna rien pour l'éducation de sa nombreuse famille. L'aîné fut -avocat, un autre missionnaire, un troisième savant, un autre -militaire, les autres artistes et professeurs, les filles comme les -garçons. Ceux que j'ai connus plus particulièrement sont François, -Charles et Marie-Louise. Cette dernière a été gouvernante de ma fille -pendant un an. Charles, qui avait un admirable talent, une voix -magnifique, un esprit charmant comme son caractère, mais dont l'âme -fière et contemplative ne voulut jamais se livrer à la foule, a été se -fixer en Russie, où il a fait successivement plusieurs éducations chez -de grands personnages. - -François avait terminé ses études de bonne heure. A vingt-deux ans, -reçu avocat, il vint exercer à Châteauroux. Son père lui céda son -cabinet, estimant lui donner une fortune, et ne doutant pas qu'il ne -pût facilement faire face à tous les besoins de la famille avec un -beau talent et une belle clientèle. En conséquence, il ne se tourmenta -plus de rien, et mourut en jouant et en riant, laissant plus de dettes -que de biens, et toute la famille à élever ou à établir. - -François a porté cette charge effroyable avec la patience du boeuf -berrichon. Homme d'imagination et de sentiment, lui aussi, artiste -comme son père, mais philosophe plus sérieux, il a, dès l'âge de -vingt-deux ans, absorbé sa vie, sa volonté, ses forces, dans l'aride -travail de la procédure pour faire honneur à tous ses engagemens et -mener à bien l'existence de sa mère et de onze frères et soeurs. Ce -qu'il a souffert de cette abnégation, de ce dégoût d'une profession -qu'il n'a jamais aimée, et où le succès de son talent n'a jamais pu -réussir à le griser, de cette vie étroite, refoulée, assujettie des -tracasseries du présent, des inquiétudes de l'avenir, du ver rongeur -de la dette sacrée, nul ne s'en est douté, quoique le souci et la -fatigue l'aient écrit sur sa figure assombrie et préoccupée. Lourd et -distrait à l'habitude, Rollinat ne se révèle que par éclairs; mais -alors c'est l'esprit le plus net, le tact le plus sûr, la pénétration -la plus subtile; et quand il est retiré et bien caché dans l'intimité, -quand son coeur satisfait ou soulagé permet à son esprit de s'égayer, -c'est le fantaisiste le plus inouï, et je ne connais rien de -désopilant comme ce passage subit d'une gravité presque lugubre à une -verve presque délirante. - -Mais tout ce que je raconte là ne dit pas et ne saurait dire les -trésors d'exquise bonté, de candeur généreuse et de haute sagesse que -renferme, à l'insu d'elle-même, cette âme d'élite. Je sus l'apprécier -à première vue, et c'est par là que j'ai été digne d'une amitié que je -place au nombre des plus précieuses bénédictions de ma destinée. Outre -les motifs d'estime et de respect que j'avais pour ce caractère -éprouvé par tant d'abnégation et de simplicité dans l'héroïsme -domestique, une sympathie particulière, une douce entente d'idées, une -conformité, ou, pour mieux dire, une similitude extraordinaire -d'appréciation de toutes choses, nous révélèrent l'un à l'autre ce que -nous avions rêvé de l'amitié parfaite, un sentiment à part de tous les -autres sentimens humains par sa sainteté et sa sérénité. - -Il est bien rare qu'entre un homme et une femme, quelque pensée plus -vive que ne le comporte de lien fraternel ne vienne jeter quelque -trouble, et souvent l'amitié fidèle d'un homme mûr n'est pour nous que -la générosité d'une passion vaincue dans le passé. Une femme chaste et -sincère échappe vite à ce danger, et l'homme qui ne lui pardonne pas -de n'avoir pas partagé ses agitations secrètes n'est pas digne du -bienfait de l'amitié. Je dois dire qu'en général j'ai été heureuse -sous ce rapport, et que, malgré la confiance romanesque dont on m'a -souvent raillée, j'ai eu, en somme, l'instinct de découvrir les belles -âmes et d'en conserver l'affection. Je dois dire aussi que, n'étant -pas du tout coquette, ayant même une sorte d'horreur pour cette -étrange habitude de provocation dont ne se défendent pas toutes les -femmes honnêtes, j'ai rarement eu à lutter contre l'amour dans -l'amitié. Aussi, quand il a fallu l'y découvrir, je ne l'ai jamais -trouvé offensant, parce qu'il était sérieux et respectueux. - -Quant à Rollinat, il n'est pas le seul de mes amis qui m'ait fait, du -premier jour jusqu'à celui-ci, l'honneur de ne voir en moi qu'un -frère. Je leur ai toujours avoué à tous que j'avais pour lui une sorte -de préférence inexplicable. D'autres m'ont, autant que lui, respectée -dans leur esprit et servie de leur dévouement, d'autres que le lien -des souvenirs d'enfance devrait pourtant me rendre plus précieux: ils -ne me le sont pas moins; mais c'est parce que je n'ai pas ce lien avec -Rollinat, c'est parce que notre amitié n'a que vingt-cinq ans de date, -que je dois la considérer comme plus fondée sur le choix que sur -l'habitude. C'est d'elle que je me suis souvent plu à dire avec -Montaigne: - -«Si on me presse de dire pourquoy je l'aime, je sens que cela ne se -peut exprimer qu'en respondant: Parce que c'est luy, parce que c'est -moy. Il y a au delà de tout mon discours et de ce que j'en puis dire -particulièrement, je ne sçay quelle force inexplicable et fatale, -médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous être -veus et par des rapports que nous oyïons l'un de l'autre qui faisoient -en notre affection plus d'effort que ne porte la raison des rapports. -Et à notre première rencontre, nous nous trouvâmes si pris, si cognus, -si obligez entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que -l'un à l'autre. Ayant si tard commencé, nostre intelligence n'avoit -point à perdre tems et n'avoit à se reigler au patron des amitiés -régulières auxquelles il faut tant de précautions de longue et -préalable conversation.» - -Dès ma jeunesse, dès mon enfance, j'avais eu le rêve de l'amitié -idéale, et je m'enthousiasmais pour ces grands exemples de -l'antiquité, où je n'entendais pas malice. Il me fallut, dans la -suite, apprendre qu'elle était accompagnée de cette déviation insensée -ou maladive dont Cicéron disait: _Quis est enim iste amor amicitiæ?_ -Cela me causa une sorte de frayeur, comme tout ce qui porte le -caractère de l'égarement et de la dépravation. J'avais vu des héros si -purs, et il me fallait les concevoir si dépravés ou si sauvages! Aussi -fus-je saisie de dégoût jusqu'à la tristesse quand, à l'âge où l'on -peut tout lire, je compris toute l'histoire d'Achille et de Patrocle, -d'Harmodius et d'Aristogiton. Ce fut justement le chapitre de -Montaigne sur l'amitié qui m'apporta cette désillusion, et dès lors ce -même chapitre si chaste et si ardent, cette expression mâle et sainte -d'un sentiment élevé jusqu'à la vertu, devint une sorte de loi sacrée -applicable à une aspiration de mon âme. - -J'étais pourtant blessée au coeur du mépris que mon cher Montaigne -faisait de mon sexe quand il disait: «A dire vray, la suffisance -ordinaire des femmes n'est pas pour respondre à cette conférence et -communication nourrisse de cette sainte cousture: ny leur âme ne -semble assez ferme pour soustenir restreinte d'un noeud si pressé et -si durable.» - -En méditant Montaigne dans le jardin d'Ormesson, je m'étais souvent -sentie humiliée d'être femme, et j'avoue que, dans toute lecture -d'enseignement philosophique, même dans les livres saints, cette -infériorité morale attribuée à la femme a révolté mon jeune orgueil. -«Mais cela est faux! m'écriai-je; cette ineptie et cette frivolité que -vous nous jetez à la figure, c'est le résultat de la mauvaise -éducation à laquelle vous nous avez condamnées, et vous aggravez le -mal en le constatant. Placez-nous dans de meilleures conditions, -placez-y les hommes aussi: faites qu'ils soient purs, sérieux et forts -de volonté, et vous verrez bien que nos âmes sont sorties semblables -des mains du Créateur.» - -Puis, m'interrogeant moi-même et me rendant bien compte des -alternatives de langueur et d'énergie, c'est-à-dire de l'irrégularité -de mon organisation essentiellement féminine, je voyais bien qu'une -éducation rendue un peu différente de celle des autres femmes par des -circonstances fortuites avait modifié mon être; que mes petits os -s'étaient endurcis à la fatigue, ou bien que ma volonté développée par -les théories stoïciennes de Deschartres d'une part, et les -mortifications chrétiennes de l'autre, s'était habituée à dominer -souvent les défaillances de la nature. Je sentais bien aussi que la -stupide vanité des parures, pas plus que l'impur désir de plaire à -tous les hommes, n'avaient de prise sur mon esprit formé au mépris de -ces choses par les leçons et les exemples de ma grand'mère. Je n'étais -donc pas tout à fait une femme comme celles que censurent et raillent -les moralistes; j'avais dans l'âme l'enthousiasme du beau, la soif du -vrai, et pourtant j'étais bien une femme comme toutes les autres, -souffreteuse, nerveuse, dominée par l'imagination, puérilement -accessible aux attendrissemens et aux inquiétudes de la maternité. -Cela devait-il me reléguer à un rang secondaire dans la création et -dans la famille? Cela étant réglé par la société, j'avais encore la -force de m'y soumettre patiemment ou gaîment. Quel homme m'eût donné -l'exemple de ce secret héroïsme qui n'avait que Dieu pour confident -des protestations de la dignité méconnue? - -Que la femme soit différente de l'homme, que le coeur et l'esprit -aient un sexe, je n'en doute pas. Le contraire fera toujours exception -même en supposant que notre éducation fasse les progrès nécessaires -(je ne la voudrais pas semblable à celle des hommes), la femme sera -toujours plus artiste et plus poète dans sa vie, l'homme le sera -toujours plus dans son oeuvre. Mais cette différence, essentielle pour -l'harmonie des choses et pour les charmes les plus élevés de l'amour, -doit-elle constituer une infériorité morale? Je ne parle pas ici -socialisme: au temps où cette question fondamentale commença à me -préoccuper, je ne savais ce que c'était que le socialisme. Je dirai -plus tard en quoi et pourquoi mon esprit s'est refusé à le suivre sur -la voie de prétendu affranchissement où certaines opinions ont fait -dévier, selon moi, la théorie des véritables instincts et des nobles -destinées de la femme: mais je philosophais dans le secret de ma -pensée, et je ne voyais pas que la vraie philosophie fût trop grande -dame pour nous admettre à l'égalité dans son estime, comme le vrai -Dieu nous y admet dans les promesses du ciel. - -J'allais donc nourrissant le rêve des mâles vertus auxquelles les -femmes peuvent s'élever, et à toute heure j'interrogeais mon âme avec -une naïve curiosité pour savoir si elle avait la puissance de son -aspiration, et si la droiture, le désintéressement, la discrétion, la -persévérance dans le travail, toutes les forces enfin que l'homme -s'attribue exclusivement étaient interdites en pratique à un coeur qui -en acceptait ardemment et passionnément le précepte. Je ne me sentais -ni perfide, ni vaine, ni bavarde, ni paresseuse, et je me demandais -pourquoi Montaigne ne m'eût pas aimée et respectée à l'égal d'un -frère, à l'égal de son cher de la Béotie. - -En méditant aussi ce passage sur l'absorption rêvée par lui, mais par -lui déclarée impossible, de l'être tout entier dans l'_amor amicitiæ_, -entre l'homme et la femme, je crus avec lui longtemps que les -transports et les jalousies de l'amour étaient inconciliables avec la -divine sérénité de l'amitié, et, à l'époque où j'ai connu Rollinat, je -cherchais l'amitié sans l'amour comme un refuge et un sanctuaire où je -pusse oublier l'existence de toute affection orageuse et navrante. De -douces et fraternelles amitiés m'entouraient déjà de sollicitudes et -de dévouemens dont je ne méconnaissais pas le prix: mais, par une -combinaison sans doute fortuite de circonstances, aucun de mes anciens -amis, homme ou femme, n'était précisément d'âge à me bien connaître et -à me bien comprendre, les uns pour être trop jeunes, les autres pour -être trop vieux. Rollinat, plus jeune que moi de quelques années, ne -se trouva pas différent de moi pour cela. Une fatigue extrême de la -vie l'avait déjà placé à un point de vue de désespérance, tandis qu'un -enthousiasme invincible pour l'idéal le conservait vivant et agité -sous le poids de la résignation absolue aux choses extérieures. Le -contraste de cette vie intense, brûlant sous la glace, ou plutôt sous -sa propre cendre, répondait à ma propre situation, et nous fûmes -étonnés de n'avoir qu'à regarder chacun en soi-même pour nous -connaître à l'état philosophique. Les habitudes de la vie étaient -autres à la surface; mais il y avait une ressemblance d'organisation -qui rendit notre mutuel commerce aussi facile dès l'abord que s'il eût -été fondé sur l'habitude: même manie d'analyse, même scrupule de -jugement allant jusqu'à l'indécision, même besoin de la notion du -souverain bien, même absence de la plupart des passions et des -appétits qui gouvernent ou accidentent la vie de la plupart des -hommes; par conséquent, même rêverie incessante, mêmes accablemens -profonds, mêmes gaîtés soudaines, même innocence de coeur, même -incapacité d'ambition, mêmes paresses princières de la fantaisie aux -momens dont les autres profitent pour mener à bien leur gloire et leur -fortune, même satisfaction triomphante à l'idée de se croiser les bras -devant toute chose réputée sérieuse qui nous paraissait frivole et en -dehors des devoirs admis par nous comme sérieux; enfin mêmes qualités -ou mêmes défauts, mêmes sommeils et mêmes réveils de la volonté. - -Le devoir nous a jetés cependant tout entiers dans le travail, pieds -et poings liés, et nous y sommes restés avec une persistance -invincible, cloués par ces devoirs acceptés sans discussion. D'autres -caractères, plus brillans et plus actifs en apparence, m'ont souvent -prêché le courage. Rollinat ne m'a jamais prêché que d'exemple, sans -se douter même de la valeur et de l'effet de cet exemple. Avec lui et -pour lui, je fis le code de la véritable et saine amitié, d'une amitié -à la Montaigne, toute de choix, d'élection et de perfection. Cela -ressembla d'abord à une convention romanesque, et cela a duré -vingt-cinq ans, sans que la _sainte cousture_ des âmes se soit -relâchée un seul instant, sans qu'un doute ait effleuré la foi absolue -que nous avons l'un dans l'autre, sans qu'une exigence, une -préoccupation personnelle ait rappelé à l'un ou à l'autre qu'il était -un être à part, une existence différente de l'âme unique en deux -personnes. - -D'autres attachemens ont pris cependant la vie tout entière de chacun -de nous, des affections plus complètes, en égard aux lois de la vie -réelle, mais qui n'ont rien ôté à l'union tout immatérielle de nos -coeurs. Rien dans cette union paisible et pour ainsi dire paradisiaque -ne pouvait rendre jalouses ou inquiètes les âmes associées à notre -existence plus intime. L'être que l'un de nous préférait à tous les -autres devenait aussitôt cher et sacré à l'autre, et sa plus douce -société. Enfin, cette amitié est restée digne des plus beaux romans de -la chevalerie. Bien qu'elle n'ait jamais rien _posé_; elle en a, elle -en aura toujours la grandeur en nous-mêmes, et ce pacte de deux -cerveaux enthousiastes a pris toute la consistance d'une certitude -religieuse. Fondée sur l'estime, dans le principe, elle a passé dans -les entrailles à ce point de n'avoir plus besoin d'estime mutuelle, et -s'il était possible que l'un de nous deux arrivât à l'aberration de -quelque vice ou de quelque crime, il pourrait se dire encore qu'il -existe sur la terre une âme pure et saine qui ne se détacherait pas de -lui. - -Je me souviens en ce moment d'une circonstance où un autre de mes amis -l'accusa vivement auprès de moi d'un tort sérieux. Cela n'avait rien -de fondé, et je ne sus que hausser les épaules; mais quand je vis que -la prévention s'obstinait contre lui, je ne pus m'empêcher de dire -avec impatience: «Eh bien! quand cela serait? Du moment que c'est lui, -c'est bien. Ça m'est égal.» - -Plus souvent accusée que lui, parce que j'ai eu une existence plus en -vue, je suis certaine qu'il a dû plus d'une fois répondre à propos de -moi comme j'ai fait à propos de lui. Il n'est pas un seul autre de -mes amis qui n'ait discuté avec moi sur quelque opinion ou quelque -fait personnel, et qui, par conséquent, ne m'ait parfois discutée -vis-à-vis de lui-même. C'est un droit qu'il faut reconnaître à -l'amitié dans les conditions ordinaires de la vie et qu'elle regarde -souvent comme un devoir; mais là où ce droit n'a pas été réservé, pas -même prévu par une confiance sans limites, là où ce devoir disparaît -dans la plénitude d'une foi ardente, là seulement est la grande, -l'idéale amitié. Or, j'ai besoin d'idéal. Que ceux qui n'en ont que -faire s'en passent. - -Mais vous qui flottez encore entre la mesure de poésie et de réalité -que la sagesse peut admettre, vous pour qui j'écris et à qui j'ai -promis de dire des choses utiles, à l'occasion, vous me pardonnerez -cette longue digression en faveur de la conclusion qu'elle amène et -que voici. - -Oui, il faut poétiser les beaux sentimens dans son âme et ne pas -craindre de les placer trop haut dans sa propre estime. Il ne faut pas -confondre tous les besoins de l'âme dans un seul et même appétit de -bonheur qui nous rendrait volontiers égoïstes. L'amour idéal..... je -n'en ai pas encore parlé, il n'est pas temps encore,--l'amour idéal -résumerait tous les plus divins sentimens que nous pouvons concevoir, -et pourtant il n'ôterait rien à l'amitié idéale. L'amour sera toujours -de l'égoïsme à deux, parce qu'il porte avec lui des satisfactions -infinies. L'amitié est plus désintéressée, elle partage toutes les -peines et non tous les plaisirs. Elle a moins de racines dans la -réalité, dans les intérêts, dans les enivremens de la vie. Aussi -est-elle plus rare, même à un état très imparfait, que l'amour à -quelque état qu'on le prenne. Elle paraît cependant bien répandue, et -le nom d'ami est devenu si commun qu'on peut dire _mes amis_ en -parlant de deux cents personnes. Ce n'est pas une profanation, en ce -sens qu'on peut et doit aimer, même particulièrement, tous ceux que -l'on connaît bons et estimables. Oui croyez-moi, le coeur est assez -large pour loger beaucoup d'affections, et plus vous en donnerez de -sincères et de dévouées, plus vous le sentirez grandir en force et en -chaleur. Sa nature est divine, et plus vous le sentez parfois affaissé -et comme mort sous le poids des déceptions, plus l'accablement de sa -souffrance atteste sa vie immortelle. N'ayez donc pas peur de -ressentir pleinement les élans de la bienveillance et de la sympathie, -et de subir les émotions douces ou pénibles des nombreuses -sollicitudes qui réclament les esprits généreux; mais n'en vouez pas -moins un culte à l'amitié particulière, et ne vous croyez pas dispensé -d'avoir _un ami_, un ami parfait, c'est à dire une personne que vous -aimiez assez pour vouloir être parfait vous-même envers elle, une -personne qui vous soit sacrée et pour qui vous soyez également sacré. -Le grand but que nous devons tous poursuivre, c'est de tuer en nous -le grand mal qui nous ronge, la personnalité. Vous verrez bientôt que -quand on a réussi à devenir excellent pour quelqu'un, on ne tarde pas -à devenir meilleur pour tout le monde, et si vous cherchez l'amour -idéal, vous sentirez que l'amitié idéale prépare admirablement le -coeur à en recevoir le bienfait. - - - - -CHAPITRE VINGT-SEPTIEME. - - Dernière visite au couvent.--Vie excentrique.--Debureau.--Jane et - Aimée.--La baronne Dudevant me défend de compromettre son nom - dans les arts.--Mon pseudonyme.--Jules Sand et George - Sand.--Karl Sand.--Le choléra.--Le cloître Saint-Merry.--Je - change de mansarde. - - -Il n'y a peut-être pas pour moi autant de contraste qu'on croirait à -descendre de ces hauteurs du sentiment pour revenir à la vie d'écolier -littéraire que j'étais en train de raconter. J'appelais cela crûment -alors ma vie de gamin, et il y avait bien un reste d'aristocratie -d'habitudes dans la manière railleuse dont je l'envisageais; car, au -fond, mon caractère se formait, et la vie réelle se révélait en moi -sous cet habit d'emprunt qui me permettait d'être assez homme pour -voir un milieu à jamais fermé sans cela à la campagnarde engourdie que -j'avais été jusqu'alors. - -Je regardai à cette époque, dans les arts et dans la politique, non -plus seulement par induction et par déduction, comme j'aurais fait -dans une donnée historique quelconque, mais dans l'histoire et dans le -roman de la société et de l'humanité vivante. Je contemplai ce -spectacle de tous les points où je pus me placer, dans les coulisses -et sur la scène, aux loges et au parterre. Je montai à tous les -étages: du club à l'atelier, du café à la mansarde. Il n'y eut que les -salons où je n'eus que faire. Je connaissais le monde intermédiaire -entre l'artisan et l'artiste. Je l'avais cependant peu fréquenté dans -ses réunions, et je m'étais toujours sauvée autant que possible de ses -fêtes qui m'ennuyaient au delà de mes forces; mais je connaissais sa -vie intérieure, elle n'avait plus rien à me dire. - -Des gens charitables, toujours prêts à avilir dans leurs sales pensées -la mission de l'artiste, ont dit qu'à cette époque et plus tard -j'avais eu les curiosités du vice. Ils en ont menti lâchement: voilà -tout ce que j'ai à leur répondre. Quiconque est poète sait que le -poète ne souille pas volontairement son être, sa pensée, pas même son -regard, surtout quand ce poète l'est doublement par sa qualité de -femme. - -Bien que cette existence bizarre n'eût rien que je prétendisse cacher -plus tard, je ne l'adoptai pas sans savoir quels effets immédiats elle -pouvait avoir sur les convenances et l'arrangement de ma vie. Mon mari -la connaissait et n'y apportait ni blâme ni obstacle. Il en était de -même de ma mère et de ma tante. J'étais donc en règle vis-à-vis des -autorités constituées de ma destinée. Mais, dans tout le reste du -milieu où j'avais vécu, je devais rencontrer probablement plus d'un -blâme sévère. Je ne voulus pas m'y exposer. Je vis à faire mon choix -et à savoir quelles amitiés me seraient fidèles, quelles autres se -scandaliseraient. A première vue, je triai un bon nombre de -connaissances dont l'opinion m'était à peu près indifférente, et à qui -je commençai par ne donner aucun signe de vie. Quant aux personnes que -j'aimais réellement et dont je devais attendre quelque réprimande, je -me décidai à rompre avec elles sans leur rien dire. «Si elles -m'aiment, pensai-je, elles courront après moi, et si elles ne le font -pas, j'oublierai qu'elles existent, mais je pourrai toujours les -chérir dans le passé; il n'y aura pas eu d'explication blessante entre -nous; rien n'aura gâté le pur souvenir de notre affection.» - -Au fait, pourquoi leur en aurais-je voulu? Que pouvaient-elles savoir -de mon but, de mon avenir, de ma volonté? Savaient-elles, savais-je -moi-même, en brûlant mes vaisseaux, si j'avais quelque talent, quelque -persévérance? Je n'avais jamais dit à personne le mot de l'énigme de -ma pensée, je ne l'avais pas trouvé encore d'une manière certaine; et -quand je parlais d'écrire, c'était en riant et en me moquant de la -chose et de moi-même. - -Une sorte de destinée me poussait cependant. Je la sentais invincible, -et je m'y jetais résolûment: non une grande destinée, j'étais trop -indépendante dans ma fantaisie pour embrasser aucun genre d'ambition, -mais une destinée de liberté morale et d'isolement poétique, dans une -société à laquelle je ne demandais que de m'oublier en me laissant -gagner sans esclavage le pain quotidien. - -Je voulus pourtant revoir une dernière fois mes plus chères amies de -Paris. J'allai passer quelques heures à mon couvent. Tout le monde y -était si préoccupé des effets de la révolution de juillet, de -l'absence d'élèves, de la perturbation générale dont on subissait les -conséquences matérielles, que je n'eus aucun effort à faire pour ne -point parler de moi. Je ne vis qu'un instant ma bonne mère Alicia. -Elle était affairée et pressée. Soeur Hélène était en retraite. -Poulette me promenait dans les cloîtres, dans les classes vides, dans -les dortoirs sans lits, dans le jardin silencieux, en disant à chaque -pas: «Ça va mal! ça va bien mal!» - -Il ne restait plus personne de mon temps que les religieuses et la -bonne Marie Josèphe, la brusque et rieuse servante, qui me sembla la -plus cordiale et la seule vivante au milieu de ces âmes préoccupées. -Je compris que les nonnes ne peuvent pas et ne doivent pas aimer avec -le coeur. Elles vivent d'une idée, et n'attachent une véritable -importance qu'aux conditions extérieures qui sont le cadre nécessaire -à cette idée. Tout ce qui trouble l'arrangement d'une méditation qui -a besoin d'ordre immuable et de sécurité absolue est un événement -terrible, ou tout au moins une crise difficile. Les amitiés du dehors -ne peuvent rien pour elles. Les choses humaines n'ont de valeur à -leurs yeux qu'en raison du plus ou moins d'aide qu'elles apportent à -leurs conditions d'existence exceptionnelle. Je ne regrettai plus le -couvent en voyant que là l'idéal était soumis à de telles -éventualités. La vie d'une communauté c'est tout un monde à -immobiliser, et le canon de juillet ne s'était pas inquiété de la paix -des sanctuaires. - -Moi, j'avais l'idéal logé dans un coin de ma cervelle, et il ne me -fallait que quelques jours d'entière liberté pour le faire éclore. Je -le portais dans la rue, les pieds sur le verglas, les épaules -couvertes de neige, les mains dans mes poches, l'estomac un peu creux -quelquefois, mais la tête d'autant plus remplie de songes, de -mélodies, de couleurs, de formes, de rayons et de fantômes. Je n'étais -plus une _dame_, je n'étais pas non plus un _monsieur_. On me poussait -sur le trottoir comme une chose qui pouvait gêner les passans -affairés. Cela m'était bien égal, à moi qui n'avais aucune affaire. On -ne me connaissait pas, on ne me regardait pas; on ne me reprenait pas; -j'étais un atome perdu dans cette immense foule. Personne ne disait -comme à La Châtre: «Voilà madame Aurore qui passe; elle a toujours le -même chapeau et la même robe;» ni comme à Nohant: «Voilà not'dame qui -_poste_ sur son grand chevau, faut qu'elle soit dérangée d'esprit pour -_poster_ comme ça.» A Paris, on ne pensait rien de moi, on ne me -voyait pas. Je n'avais aucun besoin de me presser pour éviter des -paroles banales; je pouvais faire tout un roman, d'une barrière à -l'autre, sans rencontrer personne qui me dit: «A quoi diable -pensez-vous?» Cela valait mieux qu'une cellule, et j'aurais pu dire -avec _René_, mais avec autant de satisfaction qu'il l'avait dit avec -tristesse «que je promenais dans le _désert des hommes_.» - -Après que j'eus bien regardé et comme qui dirait remâché et savouré -une dernière fois tous les coins et recoins de mon couvent et de mes -souvenirs chéris, je sortis en me disant que je ne repasserais plus -cette grille derrière laquelle je laissais mes plus saintes tendresses -à l'état de divinités sans courroux et d'astres sans nuages; une -seconde visite eût amené des questions sur mon intérieur, sur mes -projets, sur mes dispositions religieuses. Je ne voulais pas discuter. -Il est des êtres qu'on respecte trop pour les contredire et de qui -l'on ne veut emporter qu'une tranquille bénédiction. - -Je remis mes chères bottes en rentrant et j'allai voir Debureau dans -la pantomime: un idéal de distinction exquise servi deux fois par jour -aux _titis_ de la ville et de la banlieue, et cet idéal les -passionnait. Gustave Papet, qui était le riche, le _milord_ de notre -association berrichonne, paya du sucre d'orge à tout le parterre, et -puis, comme nous sortions affamés, il emmena souper trois ou quatre -d'entre nous aux _Vendanges de Bourgogne_. Tout à coup, il lui prit -envie d'inviter Debureau, qu'il ne connaissait pas le moins du monde. -Il rentre dans le théâtre, le trouve en train d'ôter son costume de -Pierrot dans une cage qui lui servait de loge, le prend sous le bras -et l'amène. Debureau fut charmant de manières. Il ne se laissa pas -tenter par la moindre pointe de champagne, craignant, disait-il, pour -ses nerfs et ayant besoin du calme le plus complet pour son jeu. Je -n'ai jamais vu d'artiste plus sérieux, plus consciencieux, plus -religieux dans son art. Il l'aimait de passion et en parlait comme -d'une chose grave, tout en parlant de lui-même avec une extrême -modestie. Il étudiait sans cesse et ne se blasait pas, malgré un -exercice continuel et même excessif. Il ne s'inquiétait pas si les -finesses admirables de sa physionomie et son originalité de -_composition_ étaient appréciées par des artistes ou saisies par des -esprits naïfs. Il travaillait pour se satisfaire, pour essayer et pour -réaliser sa fantaisie, et cette fantaisie, qui paraissait si -spontanée, était étudiée à l'avance avec un soin extraordinaire. Je -l'écoutai avec grande attention: il ne posait pas du tout, et je -voyais en lui, malgré la bouffonnerie du genre, un de ces grands -artistes qui méritent le titre de _maîtres_. Jules Janin venait de -faire alors un petit volume sur cet artiste, un opuscule spirituel, -mais qui ne m'avait rien fait pressentir du talent de Debureau. Je lui -demandai s'il était satisfait de cette appréciation. «J'en suis -reconnaissant, me dit-il. L'intention en est bonne pour moi et l'effet -profite à ma réputation: mais tout cela ce n'est pas l'art, ce n'est -pas l'idée que j'en ai; ce n'est pas sérieux, et le Debureau de M. -Janin n'est pas moi. Il ne m'a pas compris.» - -J'ai revu Debureau plusieurs fois depuis et me suis toujours senti -pour le paillasse des boulevards une grande déférence et comme un -respect dû à l'homme de conviction et d'étude. - -J'assistais, douze ou quinze ans plus tard, à une représentation à son -bénéfice, à la fin de laquelle il tomba à faux dans une trappe. -J'envoyai savoir de ses nouvelles le lendemain, et il m'écrivit pour -me dire lui-même que ce n'était rien, une lettre charmante qui -finissait ainsi: «Pardonnez-moi de ne pas savoir mieux vous remercier. -Ma plume est comme la voix du personnage muet que je représente; mais -mon coeur est comme mon visage qui exprime la vérité.» - -Peu de jours après, cet excellent homme, cet artiste de premier ordre, -était mort des suites de sa chute. - -Après le couvent, j'avais encore quelque chose à briser, non dans mon -coeur, mais dans ma vie. J'allai voir mes amies Jane et Aimée. Aimée -n'eût pas été l'amie de mon choix. Elle avait quelque chose de froid -et de sec à l'occasion, qui ne m'avait jamais été sympathique. Mais, -outre qu'elle était la soeur adorée de Jane, il y avait en elle tant -de qualités sérieuses, une si noble intelligence, une si grande -droiture et, à défaut de bonté spontanée, une si généreuse équité de -jugement, que je lui étais réellement attachée. Quant à Jane, cette -douce, cette forte, cette humble, cette angélique nature, aujourd'hui -comme au couvent, je lui garde, au fond de l'âme, une tendresse que je -ne puis comparer qu'au sentiment maternel. - -Toutes deux étaient mariées. Jane était mère d'un gros enfant qu'elle -couvait de ses grands yeux noirs avec une muette ivresse. Je fus -heureuse de la voir heureuse; j'embrassai bien tendrement l'enfant et -la mère, et je m'en allai, promettant de revenir bientôt, mais résolue -à ne revenir jamais. - -Je me suis tenu parole, et je m'en applaudis. Ces deux jeunes -héritières, devenues comtesses, et plus que jamais orthodoxes en -toutes choses, appartenaient désormais à un monde qui n'aurait eu pour -ma bizarre manière d'exister que de la raillerie, et pour -l'indépendance de mon esprit que des anathèmes. Un jour fût venu où il -eût fallu me justifier d'imputations fausses, ou lutter contre des -principes de foi et des idées de convenances que je ne voulais pas -combattre ni froisser dans les autres. Je savais que l'héroïsme de -l'amitié fût resté pur dans le coeur de Jane; mais on le lui eût -reproché, et je l'aimais trop pour vouloir apporter un chagrin, un -trouble quelconque dans son existence. Je ne connais pas cet égoïsme -jaloux qui s'impose, et j'ai une logique invincible pour apprécier les -situations qui se dessinent clairement devant moi. Celle que je me -faisais était bien nette. Je choquais ouvertement la règle du monde. -Je me détachais de lui bien sciemment; je devais donc trouver bon -qu'il se détachât de moi dès qu'il saurait mes excentricités. Il ne -les savait pas encore. J'étais trop obscure pour avoir besoin de -mystère. Paris est une mer où les petites barques passent inaperçues -par milliers entre les gros vaisseaux. Mais le moment pouvait venir où -quelque hasard me placerait entre des mensonges que je ne voulais pas -faire et des remontrances que je ne voulais pas accepter. Les -remontrances perdues sont toujours suivies de refroidissement, et du -refroidissement on va en deux pas aux ruptures. Voilà ce dont je ne -supportais pas l'idée. Les personnes vraiment fières ne s'y exposent -pas, et quand elles sont aimantes, elles ne les provoquent pas, mais -elles les préviennent, et par là savent les rendre impossibles. - -Je retournai sans tristesse à ma mansarde et à mon utopie, certaine de -laisser des regrets et de bons souvenirs, satisfaite de n'avoir plus -rien de sensible à rompre. - -Quant à la baronne Dudevant, ce fut bien lestement _emballé_, comme -nous disions au quartier latin. Elle me demanda pourquoi je restais si -longtemps à Paris sans mon mari. Je lui dis que mon mari le trouvait -bon. «Mais est-il vrai, reprit-elle, que vous ayez l'intention -d'_imprimer_ des livres?--Oui, madame.--_Té!_ s'écria-t-elle (c'était -une locution gasconne qui signifie _Tiens!_ et dont elle avait pris -l'habitude), voilà une drôle d'idée.--Oui, madame.--C'est bel et bon, -mais j'espère que vous ne mettrez pas le nom que je porte sur les -_couvertures de livre imprimées_?--Oh! certainement non, madame, il -n'y a pas de danger.» Il n'y eut pas d'autre explication. Elle partit -peu de temps après pour le Midi, et je ne l'ai jamais revue. - -Le nom que je devais mettre sur des _couvertures imprimées_ ne me -préoccupa guère. En tout état de choses, j'avais résolu de garder -l'anonyme. Un premier ouvrage fut ébauché par moi, refait en entier -ensuite par Jules Sandeau, à qui Delatouche fit le nom de Jules Sand. -Cet ouvrage amena un autre éditeur qui demanda un autre roman sous le -même pseudonyme. J'avais écrit _Indiana_ à Nohant, je voulus le donner -sous le pseudonyme demandé; mais Jules Sandeau, par modestie, ne -voulut pas accepter la paternité d'un livre auquel il était -complétement étranger. Cela ne faisait pas le compte de l'éditeur. Le -nom est tout pour la vente, et le petit pseudonyme s'étant bien -_écoulé_, on tenait essentiellement à le conserver. Delatouche, -consulté, trancha la question par un compromis: _Sand_ resterait -intact et je prendrais un autre prénom qui ne servirait qu'à moi. Je -pris vite et sans chercher celui de George qui me paraissait synonyme -de Berrichon, Jules et George, inconnus au public, passeraient pour -frères ou cousins. - -Le nom de George Sand me fut donc bien acquis, et Jules Sandeau, resté -légitime propriétaire de _Rose et Blanche_, voulut reprendre son nom -en toutes lettres, afin, disait-il, de ne pas se parer de mes plumes. -A cette époque, il était fort jeune et avait bonne grâce à se montrer -si modeste. Depuis il a fait preuve de beaucoup de talent pour son -compte, et il s'est fait un nom de son véritable nom. J'ai gardé, moi, -celui de l'assassin de Kotzebue qui avait passé par la tête de -Delatouche et qui commença ma réputation en Allemagne, au point que je -reçus des lettres de ce pays où l'on me priait d'établir ma parenté -avec Karl Sand, comme une chance de succès de plus. Malgré la -vénération de la jeunesse allemande pour le jeune fanatique dont la -mort fut si belle, j'avoue que je n'eusse pas songé à choisir pour -pseudonyme ce symbole du poignard de l'illuminisme. Les sociétés -secrètes vont à mon imagination dans le passé, mais elles n'y vont -que jusqu'au poignard exclusivement, et les personnes qui ont cru -voir, dans ma persistance à signer Sand et dans l'habitude qu'on a -prise autour de moi de m'appeler ainsi, une sorte de protestation en -faveur de l'assassinat politique se sont absolument trompées. Cela -n'entre ni dans mes principes religieux ni dans mes instincts -révolutionnaires. Le mode de société secrète ne m'a même jamais paru -d'une bonne application à notre temps et à notre pays; je n'ai jamais -cru qu'il en pût sortir autre chose désormais chez nous qu'une -dictature, et je n'ai jamais accepté le principe dictatorial en -moi-même. - -Il est donc probable que j'eusse changé ce pseudonyme, si je l'eusse -cru destiné à acquérir quelque célébrité; mais jusqu'au moment où la -critique se déchaîna contre moi à propos du roman de _Lélia_, je me -flattai de passer inaperçue dans la foule des lettrés de la plus -humble classe. En voyant que bien, malgré moi, il n'en était plus -ainsi, et qu'on attaquait violemment tout dans mon oeuvre, jusqu'au -nom dont elle était signée, je maintins le nom et poursuivis l'oeuvre. -Le contraire eût été une lâcheté. - -Et à présent j'y tiens, à ce nom, bien que ce soit, a-t-on dit, la -moitié du nom d'un autre écrivain. Soit. Cet écrivain a, je le répète, -assez de talent pour que quatre lettres de son nom ne gâtent aucune -_couverture imprimée_, et ne sonnent point mal à mon oreille dans la -bouche de mes amis. C'est le hasard de la fantaisie de Delatouche qui -me l'a donné. Soit encore: je m'honore d'avoir eu ce poète, cet ami -pour parrain. Une famille dont j'avais trouvé le nom assez bon pour -moi a trouvé ce nom de Dudevant (que la baronne susnommée essayait -d'écrire avec une apostrophe)[6], trop illustre et trop agréable pour -le compromettre dans la république des arts. On m'a baptisée, obscure -et insouciante, entre le manuscrit d'_Indiana_, qui était alors tout -mon avenir, et un billet de mille francs qui était en ce moment là -toute ma fortune. Ce fut un contrat, un nouveau mariage entre le -pauvre apprenti poète que j'étais et l'humble muse qui m'avait -consolée dans mes peines. Dieu me garde de rien déranger à ce que j'ai -laissé faire à la destinée. Qu'est-ce qu'un nom dans notre monde -révolutionné et révolutionnaire? Un numéro pour ceux qui ne font rien, -une enseigne ou une devise pour ceux qui travaillent ou combattent. -Celui qu'on m'a donné, je l'ai fait moi-même et moi seule après coup, -par mon labeur. Je n'ai jamais exploité le travail d'un autre, je n'ai -jamais pris, ni acheté, ni emprunté une page, une ligne à qui que ce -soit. Des sept ou huit cent mille francs que j'ai gagnés depuis vingt -ans, il ne m'est rien resté, et aujourd'hui, comme il y a vingt ans, -je vis, au jour le jour, de ce nom qui protége mon travail, et de ce -travail dont je ne me suis pas réservé une obole. Je ne sens pas que -personne ait un reproche à me faire, et, sans être fière de quoi que -ce soit (je n'ai fait que mon devoir), ma conscience tranquille ne -voit rien à changer dans le nom qui la désigne et la personnifie. - - [6] Elle prétendait que le nom primitif était _O'Wen_. - -Mais avant de raconter ces choses littéraires, j'ai encore à résumer -diverses circonstances qui les ont précédées. - -Mon mari venait me voir à Paris. Nous ne logions point ensemble, mais -il venait dîner chez moi et il me menait au spectacle. Il me -paraissait satisfait de l'arrangement qui nous rendait, sans querelles -et sans questions aucunes, indépendans l'un de l'autre. - -Il ne me sembla pas que mon retour chez moi lui fût aussi agréable. -Pourtant je sus faire supporter ma présence, en ne critiquant et ne -troublant rien des arrangemens pris en mon absence. Il ne s'agissait -plus pour moi d'être chez moi, en effet. Je ne regardais plus Nohant -comme une chose qui m'appartient. La chambre de mes enfans et ma -cellule à côté étaient un terrain neutre où je pouvais camper, et si -beaucoup de choses me déplaisaient ailleurs, je n'avais rien à dire et -ne disais rien. Je ne pouvais me plaindre à personne de la démission -que j'avais librement donnée. Quelques amis pensèrent que j'aurais dû -ne pas le faire, mais lutter contre les causes premières de cette -résolution. Elles avaient raison en théorie, mais la pratique ne se -met pas toujours si volontiers qu'on croit aux ordres de la théorie. -Je ne sais pas combattre pour un intérêt purement personnel. Toutes -mes facultés et toutes mes forces peuvent se mettre au service d'un -sentiment ou d'une idée; mais quand il ne s'agit que de moi, -j'abandonne la partie avec une faiblesse apparente qui n'est, en -somme, que le résultat d'un raisonnement bien simple: Puis-je -remplacer pour un autre les satisfactions bonnes ou mauvaises que je -lui ferais sacrifier! Si c'est oui, je suis dans mon droit; si c'est -non, mon droit lui paraîtra toujours inique et ne me paraîtra jamais -bien légitime à moi-même. - -Il faut avoir pour contrarier et persécuter quelqu'un dans l'exercice -de ses goûts des motifs plus graves que l'exercice des siens propres. -Il ne se passait alors dans ma maison rien d'apparent dont mes enfans -dussent souffrir. Solange allait me suivre, Maurice vivait, en mon -absence, avec Jules Boncoiran, son bon petit précepteur. Rien ne dut -me faire croire que cet état de choses ne pût pas durer, et il n'a pas -tenu à moi qu'il ne durât pas. - -Quand vint l'établissement au quai Saint-Michel avec Solange, outre -que j'éprouvais le besoin de retrouver mes habitudes naturelles qui -sont sédentaires, la vie générale devint bientôt si tragique et si -sombre, que j'en dus ressentir le contre-coup. Le choléra enveloppa -des premiers les quartiers qui nous entouraient. Il approcha -rapidement, il monta d'étage en étage, la maison que nous habitions. -Il y emporta six personnes et s'arrêta à la porte de notre mansarde, -comme s'il eût dédaigné une si chétive proie. - -Parmi le groupe de compatriotes amis qui s'était formé autour de moi, -aucun ne se laissa frapper de cette terreur funeste qui semblait -appeler le mal et qui généralement le rendait sans ressources. Nous -étions inquiets les uns pour les autres, et point pour nous-mêmes. -Aussi, afin d'éviter d'inutiles angoisses, nous étions convenus de -nous rencontrer tous les jours au jardin du Luxembourg, ne fût-ce que -pour un instant, et quand l'un de nous manquait à l'appel, on courait -chez lui. Pas un ne fut atteint, même légèrement. Aucun pourtant ne -changea rien à son régime et ne se mit en garde contre la contagion. - -C'était un horrible spectacle que ce convoi sans relâche passant sous -ma fenêtre et traversant le pont Saint-Michel. En de certains jours, -les grandes voitures de déménagemens, dites tapissières, devenues les -corbillards des pauvres, se succédèrent sans interruption, et ce qu'il -y avait de plus effrayant, ce n'était pas ces morts entassés pêle-mêle -comme des ballots, c'était l'absence des parens et des amis derrière -les chars funèbres; c'était les conducteurs doublant le pas, jurant et -fouettant les chevaux, c'était les passans s'éloignant avec effroi du -hideux cortége, c'était la rage des ouvriers qui croyaient à une -fantastique mesure d'empoisonnement et qui levaient leurs poings -fermés contre le ciel; c'était, quand ces groupes menaçans avaient -passé, l'abattement ou l'insouciance qui rendaient toutes les -physionomies irritantes ou stupides. - -J'avais pensé à me sauver, à cause de ma fille; mais tout le monde -disait que le déplacement et le voyage étaient plus dangereux que -salutaires, et je me disais aussi que si l'influence pestilentielle -s'était déjà, à mon insu, attachée à nous, au moment du départ, il -valait mieux ne pas la porter à Nohant, où elle n'avait pas pénétré et -où elle ne pénétra pas. - -Et puis, du reste, dans les dangers communs dont rien ne peut -préserver, on prend vite son parti. Mes amis et moi, nous nous disions -que le choléra s'adressant plus volontiers aux pauvres qu'aux riches, -nous étions parmi les plus menacés, et devions, par conséquent, -accepter la chance sans nous affecter du désastre général où chacun de -nous était pour son compte, aussi bien que ces ouvriers furieux ou -désespérés qui se croyaient l'objet d'une malédiction particulière. - -Au milieu de cette crise sinistre, survint le drame poignant du -Cloître Saint-Méry. J'étais au jardin du Luxembourg avec Solange, -vers la fin de la journée. Elle jouait sur le sable, je la regardais -assise derrière le large socle d'une statue. Je savais bien qu'une -grande agitation devait gronder dans Paris; mais je ne croyais pas -qu'elle dût sitôt gagner mon quartier: absorbée, je ne vis pas que -tous les promeneurs s'étaient rapidement écoulés. J'entendis battre la -charge, et, emportant ma fille, je me vis seule de mon sexe avec elle -dans cet immense jardin, tandis qu'un cordon de troupes au pas de -course traversait d'une grille à l'autre. Je repris le chemin de ma -mansarde au milieu d'une grande confusion et cherchant les petites -rues, pour n'être pas renversée par les flots de curieux qui, après -s'être groupés et pressés sur un point, se précipitaient et -s'écrasaient, emportés par une soudaine panique. A chaque pas, on -rencontrait des gens effarés qui vous criaient: «N'avancez pas, -retournez, retournez! La troupe arrive, on tire sur tout le monde.» Ce -qu'il y avait jusque-là de plus dangereux, c'était la précipitation -avec laquelle on fermait les boutiques au risque de briser la tête à -tous les passans. Solange se démoralisait et commençait à jeter des -cris désespérés. Quand nous arrivâmes au quai, chacun fuyait en sens -différent; j'avançai toujours, voyant que le pire c'était de rester -dehors, et j'entrai vite chez moi sans prendre le temps de voir ce qui -se passait, sans même avoir peur, n'ayant encore jamais vu la guerre -des rues, et n'imaginant rien de ce que j'ai vu ensuite, c'est-à-dire -l'ivresse qui s'empare tout d'abord du soldat et qui fait de lui, sous -le coup de la surprise et de la peur, l'ennemi le plus dangereux que -puissent rencontrer des gens inoffensifs dans une bagarre. - -Et il ne faut pas qu'on s'en étonne. Dans presque tous ces événemens -déplorables ou magnifiques dont une grande ville est le théâtre, la -masse des spectateurs, et souvent celle des acteurs, ignore ce qui se -passe à deux pas de là, et court risque de s'entr'égorger, chacun -cédant à la crainte de l'être. L'idée qui a soulevé l'ouragan est -souvent plus insaisissable encore que le fait, et quelle qu'elle soit, -elle ne se présente aux esprits incultes qu'à travers mille fictions -délirantes. Le soldat est peuple, lui aussi; la discipline n'a pas -contribué à éclairer sa raison, qu'elle lui commanderait d'ailleurs -d'abjurer, s'il avait la prétention de s'en servir. Ses chefs le -poussent au massacre par la terreur, comme souvent les meneurs -poussent le peuple à la provocation par le même moyen. De part et -d'autre, avant qu'on ait brûlé une amorce, des récits horribles, des -calomnies atroces ont circulé, et le fantôme du carnage a déjà fait -son fatal office dans les imaginations troublées. - -Je ne raconterai pas l'événement au milieu duquel je me trouvais. Je -n'écris que mon histoire particulière. Je commençai par ne songer -qu'à tranquilliser ma pauvre enfant, que la peur rendait malade. -J'imaginai de lui dire qu'il ne s'agissait, sur le quai, que d'une -chasse aux chauve-souris comme elle l'avait vu faire sur la terrasse -de Nohant à son père et à son oncle Hippolyte, et je parvins à la -calmer et à l'endormir au bruit de la fusillade. Je mis un matelas de -mon lit dans la fenêtre de sa petite chambre, pour parer à quelque -balle perdue qui eût pu l'atteindre, et je passai une partie de la -nuit sur le balcon, à tâcher de saisir et de comprendre l'action à -travers les ténèbres. - -On sait ce qui se passa en ce lieu. Dix-sept insurgés s'étaient emparé -du poste du petit pont de l'Hôtel-Dieu. Une colonne de garde nationale -les surprit dans la nuit. «Quinze de ces malheureux, dit Louis Blanc -(_Histoire de Dix ans_), furent mis en pièces et jetés dans la Seine. -Deux furent atteints dans les rues voisines et égorgés.» - -Je ne vis pas cette scène atroce, enveloppée dans les ombres de la -nuit, mais j'en entendis les clameurs furieuses et les râles -formidables; puis un silence de mort s'étendit sur la cité endormie de -fatigue après les émotions de la crainte. - -Des bruits plus éloignés et plus vagues attestaient pourtant une -résistance sur un point inconnu. Le matin, on put circuler et aller -chercher des alimens pour la journée, qui menaçait les habitans d'un -blocus à domicile. A voir l'appareil des forces développées par le -gouvernement, on ne se doutait guère qu'il s'agissait de réduire une -poignée d'hommes décidés à mourir. - -Il est vrai qu'une nouvelle révolution pouvait sortir de cet acte -d'héroïsme désespéré: l'empire pour le duc de Reichstadt et la -monarchie pour le duc de Bordeaux, aussi bien que la république pour -le peuple. Tous les partis avaient, comme de coutume, préparé -l'événement, et ils en convoitaient le profit; mais quand il fut -démontré que ce profit, c'était la mort sur les barricades, les partis -s'éclipsèrent, et le martyre de l'héroïsme s'accomplit à la face de -Paris consterné d'une telle victoire. - -La journée du 6 juin fut d'une solennité effrayante, vue du lieu élevé -où j'étais. La circulation était interdite, la troupe gardait tous les -ponts et l'entrée de toutes les rues adjacentes. A partir de dix -heures du matin jusqu'à la fin de l'_exécution_, la longue perspective -des quais déserts prit au grand soleil l'aspect d'une ville morte, -comme si le choléra eût emporté le dernier habitant. Les soldats qui -gardaient les issues semblaient des fantômes frappés de stupeur. -Immobiles et comme pétrifiés le long des parapets, ils ne rompaient, -ni par un mot ni par un mouvement, la morne physionomie de la -solitude. Il n'y eut d'êtres vivans, en de certains momens du jour, -que les hirondelles qui rasaient l'eau avec une rapidité inquiète, -comme si ce calme inusité les eût effrayées. Il y eut des heures d'un -silence farouche, que troublaient seuls les cris aigres des martinets -autour des combles de Notre-Dame. Puis tout à coup les oiseaux éperdus -rentrèrent au sein des vieilles tours, les soldats reprirent leurs -fusils qui brillaient en faisceaux sur les ponts. Ils reçurent des -ordres à voix basse. Ils s'ouvrirent pour laisser passer des bandes de -cavaliers qui se croisèrent, les uns pâles de colère, les autres -brisés et ensanglantés. La population captive reparut aux fenêtres et -sur les toits, avide de plonger du regard dans les scènes d'horreur -qui allaient se dérouler au delà de la Cité. Le bruit sinistre avait -commencé. Deux feux de peloton sonnaient le glas des funérailles à -intervalles devenus réguliers. Assise à l'entrée du balcon, et -occupant Solange dans la chambre pour l'empêcher de regarder dehors, -je pouvais compter chaque assaut et chaque réplique. Puis le canon -tonna. A voir le pont encombré de brancards qui revenaient par la Cité -en laissant une traînée sanglante, je pensai que l'insurrection, pour -être si meurtrière, était encore importante; mais ses coups -s'affaiblirent; on aurait presque pu compter le nombre de ceux que -chaque décharge des assaillans avait emportés. Puis le silence se fit -encore une fois, la population descendit des toits dans la rue; les -portiers des maisons, caricatures expressives des alarmes de la -propriété, se crièrent les uns aux autres d'un air de triomphe: _C'est -fini!_ et les vainqueurs qui n'avaient fait que regarder repassèrent -en tumulte. Le roi se promena sur les quais. La bourgeoisie et la -banlieue fraternisèrent à tous les coins de rue. La troupe fut digne -et sérieuse. Elle avait cru un instant à une seconde révolution de -juillet. - -Pendant quelques jours, les abords de la place et du quai Saint-Michel -conservèrent de larges taches de sang, et la Morgue, encombrée de -cadavres dont les têtes superposées faisaient devant les fenêtres -comme un massif de hideuse maçonnerie, suinta un ruisseau rouge qui -s'en allait lentement sous les arches sans se mêler aux eaux du -fleuve. L'odeur était si fétide, et j'avais été si navrée, autant, je -l'avoue, devant ces pauvres soldats expirans que devant les fiers -prisonniers, que je ne pus rien manger pendant quinze jours. Longtemps -après, je ne pouvais seulement voir la viande; il me semblait toujours -sentir cette odeur de boucherie qui avait monté âcre et chaude à mon -réveil, les 6 et 7 juin, au milieu des bouffées tardives du printemps. - -Je passai l'automne à Nohant. C'est là que j'écrivis _Valentine_, le -nez dans la petite armoire qui me servait de bureau et où j'avais déjà -écrit _Indiana_. - -L'hiver fut si froid dans ma mansarde que je reconnus l'impossibilité -d'y écrire sans brûler plus de bois que mes finances ne me le -permettaient. Delatouche quittait la sienne, qui était également sur -les quais, mais au troisième seulement, et la face tournée au midi, -sur des jardins. Elle était aussi plus spacieuse, confortablement -arrangée, et depuis longtemps je nourrissais le doux rêve d'une -cheminée à la prussienne. Il me céda son bail, et je m'installai au -quai Malaquais, où je vis bientôt arriver Maurice, que son père venait -de mettre au collége. - -Me voici déjà à l'époque de mes premiers pas dans le monde des -lettres, et, pressée d'établir le cadre de ma vie extérieure, je n'ai -encore rien dit des petites tentatives que j'avais faites pour arriver -à ce but. C'est donc le moment de parler des relations que j'avais -nouées et des espérances qui m'avaient soutenue. - - - - -CHAPITRE VINGT-HUITIEME. - - Quatre Berrichons dans les lettres.--MM. Delatouche et - Duris-Dufresne.--Ma visite à M. de Kératry.--Rêve de quinze - cents francs de rente. - - -Nous étions alors trois Berrichons à Paris, Félix Pyat, Jules Sandeau -et moi, apprentis littéraires sous la direction d'un quatrième -Berrichon, M. Delatouche. Ce maître eût dû, et il eût voulu, sans -doute, être un lien entre nous, et nous comptions ne faire qu'une -famille en Apollon, dont il eût été le père. Mais son caractère aigri, -susceptible et malheureux, trahit les intentions et les besoins de son -coeur qui était bon, généreux et tendre. Il se brouilla tour à tour -avec nous trois, après nous avoir un peu brouillés ensemble. - -J'ai dit, dans un article nécrologique assez détaillé sur M. -Delatouche, tout le bien et tout le mal qui étaient en lui, et j'ai pu -dire le mal sans manquer en rien à la reconnaissance que je lui devais -et à la vive amitié que je lui avais rendue plusieurs années avant sa -mort pour montrer combien ce mal, c'est-à-dire cette douleur inquiète, -cette susceptibilité maladive, cette misanthropie, en un mot, était -fatale et involontaire; je n'ai eu qu'à citer des fragmens de ses -lettres, où lui-même, en quelques mots pleins de grâce et de force, se -peignait dans sa grandeur et dans sa souffrance. J'avais déjà écrit -sur lui, pendant sa vie, avec le même sentiment de respect et -d'affection. Je n'ai jamais eu rien à me reprocher envers lui, pas -même l'ombre d'un tort, et je n'aurais jamais su comment et pourquoi -j'avais pu lui déplaire, si je n'avais vu par moi-même, au déclin -rapide de sa vie, combien il était profondément atteint d'une -hypocondrie sans ressources. - -Il m'a rendu justice en voyant que j'étais juste envers lui, -c'est-à-dire prompte à courir à lui dès qu'il m'ouvrit des bras -paternels, sans me souvenir de ses colères et de ses injustices mille -fois réparées, selon moi, par un élan, par un repentir, par une larme -de son coeur. - -Je ne pourrais résumer ici l'ensemble de son caractère et de ses -rapports avec moi personnellement, comme je l'ai fait dans un opuscule -spécial, sans sortir de l'ordre de mon récit, faute que j'ai déjà trop -commise et qui m'a paru souvent inévitable, les personnes et les -choses ayant besoin de se compléter dans le souvenir de celui qui en -parle pour être bien appréciées et jugées, en dernier ressort, -équitablement[7]. - - [7] Encore une raison pour ne parler des vivans qu'avec réserve. - -Mais pour ne point m'arrêter à chaque pas dans ma narration, je dirai -simplement ici quels rapports s'étaient établis entre nous lorsque je -publiai _Indiana_ et _Valentine_. - -Mon bon vieux ami Duris-Dufresne à qui, des premiers, j'avais confié -mon projet d'écrire, avait voulu me mettre en relations avec -Lafayette, assurant qu'il me prendrait en amitié, que je lui serais -très sympathique et qu'il me lancerait avec sollicitude dans le monde -des arts, où il avait de nombreuses relations. Je me refusai à cette -entrevue, bien que j'eusse aussi beaucoup de sympathie pour Lafayette, -que j'allais quelquefois écouter à la tribune, conduite par mon _papa_ -(c'est ainsi que les huissiers de la chambre appelaient mon vieux -député quand nous nous cherchions dans les couloirs après la séance); -mais je me trouvais si peu de chose que je ne pus prendre sur moi -d'aller occuper de ma mince personnalité le patriarche du libéralisme. - -Et puis, si j'avais besoin d'un patron littéraire, c'était bien plus -comme conseil que comme appui. Je désirais savoir, avant tout, si -j'avais quelque talent, et je craignais de prendre un goût pour une -faculté. M. Duris-Dufresne, à qui j'avais lu, bien en secret, quelques -pages, à Nohant, sur l'émigration des nobles en 89, me tenait -naïvement pour un grand esprit; mais je me défiais beaucoup de sa -partialité et de sa galanterie. D'ailleurs il ne s'intéressait qu'aux -choses politiques, et c'est à quoi je me sentais le moins portée. - -Je lui observai que les amis étaient trop volontiers éblouis, et qu'il -me faudrait un juge sans préventions. «Mais n'allons pas le chercher -si haut, lui disais-je; les gens trop célèbres n'ont pas le temps de -s'arrêter aux choses trop secondaires.» - -Il me proposa un de ses collègues à la chambre, M. de Kératry, qui -faisait des romans, et qu'il me donna pour un juge fin et sévère. -J'avais lu le _Dernier des Beaumanoir_, ouvrage fort mal fait, bâti -sur une donnée révoltante, mais à laquelle le goût épicé du romantisme -faisait grâce en faveur de l'audace. Il y avait cependant dans cet -ouvrage des pages assez belles et assez touchantes, un mélange bizarre -de dévotion bretonne et d'aberration romanesque, de la jeunesse dans -l'idée, de la vieillesse dans les détails. «Votre illustre collègue -est un fou, dis-je à mon papa, et quant à son livre, j'en pourrais -quelquefois faire d'aussi mauvais. Cependant on peut être bon juge et -méchant praticien. L'ouvrage n'est toujours pas d'un imbécile, il s'en -faut. Voyons M. de Kératry. Mais je loge sous les toits, vous me dites -qu'il est vieux et marié. Demandez-lui son heure. J'irai chez lui.» - -Dès le lendemain, j'eus rendez-vous chez M. de Kératry à huit heures -du matin. C'était bien matin. J'avais les yeux gros comme le poing, -j'étais complétement stupide. - -M. de Kératry me parut plus âgé qu'il ne l'était. Sa figure, encadrée -de cheveux blancs, était fort respectable. Il me fit entrer dans une -jolie chambre où je vis, couché sous un couvre-pieds de soie rose très -galant, une charmante petite femme qui jeta un regard de pitié -languissante sur ma robe de stoff et sur mes souliers crottés, et qui -ne crut pas devoir m'inviter à m'asseoir. - -Je me passai de la permission et demandai à mon nouveau patron, en me -fourrant dans la cheminée, si mademoiselle sa fille était malade. Je -débutais par une insigne bêtise. Le vieillard me répondit d'un air -tout gonflé d'orgueil armoricain que c'était là madame de Kératry, sa -femme. «Très bien, lui dis-je, je vous en fais mon compliment; mais -elle est malade, et je la dérange. Donc je me chauffe et je m'en -vais.--Un instant, reprit le protecteur, M. Duris-Dufresne m'a dit que -vous vouliez écrire, et j'ai promis de causer avec vous de ce projet, -mais tenez, en deux mots, je serai franc, une femme ne doit pas -écrire.--Si c'est votre opinion, nous n'avons point à causer, -repris-je. Ce n'était pas la peine de nous éveiller si matin, madame -de Kératry et moi, pour entendre ce précepte.» - -Je me levai et sortis sans humeur, car j'avais plus envie de rire que -de me fâcher. M. de Kératry me suivit dans l'antichambre et m'y -retint quelques instans pour me développer sa théorie sur -l'infériorité des femmes, sur l'impossibilité où était la plus -intelligente d'entre elles d'écrire un bon ouvrage (le _Dernier des -Beaumanoir_ apparemment); et comme je m'en allais toujours sans -discuter et sans lui rien dire de piquant il termina sa harangue par -un trait napoléonien qui devait m'écraser. «Croyez-moi, me dit-il -gravement comme j'ouvrais la dernière porte de son sanctuaire, ne -faites pas de livres, faites des enfans.--Ma foi, monsieur, lui -répondis-je en pouffant de rire et en lui fermant sa porte sur le nez, -gardez le précepte pour vous-même, si bon vous semble.» - -Delatouche a arrangé ma réponse depuis en racontant cette belle -entrevue. Il m'a fait dire: _faites-en vous-même si vous pouvez_. Je -ne fus ni si méchante ni si spirituelle, d'autant plus que sa petite -femme avait l'air d'un ange de candeur. Je retournai chez moi fort -divertie de l'originalité de ce Chrysale romantique, et bien certaine -que je ne m'élèverais jamais à la hauteur de ses inventions -littéraires. On sait que le sujet du _Dernier des Beaumanoir_ est le -viol d'une femme que l'on croit morte par le prêtre chargé de -l'ensevelir. Ajoutons cependant, pour rester équitable, que le livre a -de très belles pages. - -Je fis rire Duris-Dufresne aux larmes en lui racontant l'aventure. En -même temps il était furieux et voulait pourfendre son Breton -bretonnant. Je le calmai en lui disant que je ne donnerais pas ma -matinée pour... un éditeur! - -Il ne combattit plus dès lors mon projet d'aller voir Delatouche, -contre lequel il m'avait exprimé jusque-là de fortes préventions. Je -n'avais qu'un mot à écrire, mon nom eût suffi pour m'assurer un bon -accueil de mon compatriote. J'étais intimement liée avec sa famille. -Il était cousin des Duvernet, et son père avait été lié avec le mien. - -Il m'appela et me reçut paternellement. Comme il savait déjà par Félix -Pyat mon colloque avec M. de Kératry, il mit toute la coquetterie de -son esprit, qui était d'une trempe exquise et d'un brillant -remarquable, à soutenir la thèse contraire. «Mais ne vous faites pas -d'illusions, cependant, me dit-il. La littérature est une ressource -illusoire, et moi qui vous parle, malgré toute la supériorité de ma -barbe, je n'en tire pas quinze cents francs par an, l'un dans -l'autre.» - - -FIN DU TOME DIXIÈME - - - Typographie L. Schnauss. - - - - -HISTOIRE DE MA VIE. - - - - - HISTOIRE - - DE MA VIE - - PAR - - Mme GEORGE SAND. - - Charité envers les autres - Dignité envers soi-même; - Sincérité devant Dieu - - Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends. - 15 avril 1847. - - GEORGE SAND. - - TOME ONZIÈME - - PARIS, 1855. - - LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD. - - - - -CHAPITRE VINGT-HUITIEME. - -(SUITE.) - - Rêve de quinze cents francs de rente.--Le _Figaro_.--Une - promenade dans le quartier Latin.--Balzac.--Emmanuel - Arago.--Premier luxe de Balzac.--Ses contrastes.--Aversion que - lui portait Delatouche.--Dîner et soirée fantastiques chez - Balzac.--Jules Janin.--Delatouche m'encourage et me - paralyse.--_Indiana_.--C'est à tort qu'on a dit que c'était ma - personne et mon histoire.--La théorie du beau.--La théorie du - vrai.--Ce qu'en pensait Balzac.--Ce qu'en pensent la critique - et le public. - - ---Quinze cents francs! m'écriai-je; mais si j'avais quinze cents -francs à joindre à ma petite pension, je m'estimerais très riche, et -je ne demanderais plus rien au ciel ni aux hommes, pas même une barbe! - ---Oh! reprit-il en riant, si vous n'avez pas plus d'ambition que cela, -vous simplifiez la question. Ce ne sera pas encore la chose la plus -facile du monde que de gagner quinze cents francs, mais c'est -possible, si vous ne vous rebutez pas des commencemens. - -Il lut un roman dont je ne me rappelle même plus le titre ni le sujet, -car je l'ai brûlé peu de temps après. Il le trouva, avec raison, -détestable. Cependant il me dit que je devais en savoir faire un -meilleur, et que peut-être un jour j'en pourrais faire un bon. «Mais -il faut vivre pour connaître la vie, ajouta-t-il. Le roman, c'est la -vie racontée avec art. Vous êtes une nature d'artiste, mais vous -ignorez la réalité, vous êtes trop dans le rêve. Patientez avec le -temps et l'expérience, et soyez tranquille: ces deux tristes -_conseilleurs_ viendront assez vite. Laissez-vous enseigner par la -destinée et tâchez de rester poète. Vous n'avez pas autre chose à -faire.» - -Cependant, comme il me voyait assez embarrassée de suffire à la vie -matérielle, il m'offrit de me faire gagner quarante ou cinquante -francs par mois si je pouvais m'employer à la rédaction de son petit -journal. Pyat et Sandeau étaient déjà occupés à cette besogne; j'y fus -associée un peu par-dessus le marché. - -Delatouche avait acheté le _Figaro_, et il le faisait à peu près -lui-même, au coin de son feu, en causant tantôt avec ses rédacteurs, -tantôt avec les nombreuses visites qu'il recevait. Ces visites, -quelquefois charmantes, quelquefois risibles, posaient un peu, sans -s'en douter, pour le secrétariat respectable qui, retranché dans les -petits coins de l'appartement, ne se faisait pas faute d'écouter et de -critiquer. - -J'avais ma petite table et mon petit tapis auprès de la cheminée; mais -je n'étais pas très assidue à ce travail, auquel je n'entendais rien. -Delatouche me prenait un peu au collet pour me faire asseoir; il me -jetait un sujet et me donnait un petit bout de papier sur lequel il -fallait le faire tenir. Je barbouillais dix pages que je jetais au feu -et où je n'avais pas dit un mot de ce qu'il fallait traiter. Les -autres avaient de l'esprit, de la verve, de la facilité. On causait et -on riait. Delatouche était étincelant de causticité. J'écoutais, je -m'amusais beaucoup, mais je ne faisais rien qui vaille, et au bout du -mois, il me revenait douze francs cinquante centimes ou quinze francs -tout au plus pour ma part de collaboration, encore était-ce trop bien -payé. - -Delatouche était adorable de grâce paternelle, et il se rajeunissait -avec nous jusqu'à l'enfantillage. Je me rappelle un dîner que nous lui -donnâmes chez Pinson et une fantastique promenade au clair de la lune -que nous lui fîmes faire à travers le quartier Latin. Nous étions -suivis d'un sapin qu'il avait pris à l'heure pour aller je ne sais où -et qu'il garda jusqu'à minuit sans pouvoir se dépêtrer de notre folle -compagnie. Il y remonta bien vingt fois et en descendit toujours, -persuadé par nos raisons. Nous allions sans but et nous voulions lui -prouver que c'était la plus agréable manière de se promener. Il la -goûtait assez, car il nous cédait sans trop de combat. Le cocher de -fiacre, victime de nos taquineries, avait pris son mal en patience, et -je me souviens qu'arrivés, je ne sais pourquoi ni comment, à la -montagne Sainte-Geneviève, comme il allait fort lentement dans la rue -déserte, nous nous occupions à traverser la voiture, à la file les uns -des autres, laissant les portières ouvertes et les marchepieds -baissés, et chantant je ne sais plus quelle facétie sur un ton -lugubre: je ne sais pas non plus pourquoi cela nous paraissait drôle -et pourquoi Delatouche riait de si bon coeur. Je crois que c'était la -joie de se sentir bête une fois en sa vie. Pyat prétendait avoir un -but, qui était de donner une sérénade à tous les épiciers du quartier, -et il allait de boutique en boutique chantant à pleine voix: _Un -épicier, c est une rose_. - -C'est la seule fois que j'aie vu Delatouche véritablement gai, car son -esprit, habituellement satirique, avait un fonds de spleen qui rendait -souvent son enjouement mortellement triste. «Sont-ils heureux! me -disait-il, en me donnant le bras à l'arrière-garde, tandis que les -autres couraient devant en faisant leur tapage; ils n'ont bu que de -l'eau rougie et ils sont ivres! Quel bon vin que la jeunesse! et quel -bon rire que celui qui n'a pas besoin de motif! Ah! si l'on pouvait -s'amuser comme cela deux jours de suite! Mais aussitôt que l'on sait -de quoi et de qui l'on s'amuse, on ne s'amuse plus, on a envie de -pleurer.» - -Le grand chagrin de Delatouche était de vieillir. Il n'en pouvait -prendre son parti, et c'est lui qui disait: «On n'a jamais cinquante -ans, on a deux fois vingt-cinq ans.» Malgré cette révolte de son -esprit, il était plus vieux que son âge. Déjà malade et aggravant son -mal par l'impatience avec laquelle il le supportait, il était souvent, -le matin, d'une humeur irascible devant laquelle je m'esquivais sans -rien dire. Puis il me rappelait ou venait me chercher, ne se donnant -jamais tort, mais effaçant par mille gracieusetés et mille gâteries de -papa le chagrin qu'il avait causé. - -Quand j'ai cherché plus tard la cause de sa soudaine aversion, on m'a -dit qu'il avait été amoureux de moi, jaloux sans en convenir, et -blessé de n'avoir jamais été deviné. Cela n'est pas. Je me méfiais de -lui au commencement, M. Duris-Dufresne m'ayant mise en garde par ses -propres préventions. J'aurais donc eu à son égard la pénétration qui -m'a souvent manqué à temps en d'autres circonstances, faute de -coquetterie suffisante. Mais là, j'avais à bien voir si ma confiance -tomberait sur un coeur désintéressé, et je constatai bientôt que la -jalousie de notre patron, comme nous l'appelions, était tout -intellectuelle et s'exerçait sur tout ce qui l'approchait, sans -acception d'âge ni de sexe. - -C'était un ami, et surtout un maître jaloux par nature, comme le vieux -Porpora que j'ai dépeint dans un de mes romans. Quand il avait couvé -une intelligence, développé un talent, il ne voulait plus souffrir -qu'une autre inspiration ou qu'une autre assistance que la sienne osât -en approcher. - -Un de mes amis, qui connaissait un peu Balzac, m'avait présentée à -lui, non comme une muse de département, mais comme une bonne personne -de province très émerveillée de son talent. C'était la vérité. Bien -que Balzac n'eût pas encore produit ses chefs-d'oeuvre à cette époque, -j'étais vivement frappée de sa manière neuve et originale, et je le -considérais déjà comme un maître à étudier. Balzac avait été, non pas -charmant pour moi, à la manière de Delatouche, mais excellent aussi, -avec plus de rondeur et d'égalité de caractère. Tout le monde sait -comme le contentement de lui-même, contentement si bien fondé qu'on le -lui pardonnait, débordait en lui; comme il aimait à parler de ses -ouvrages, à les raconter d'avance, à les faire en causant, à les lire -en brouillons ou en épreuves. Naïf et _bon enfant_ au possible, il -demandait conseil aux enfans, n'écoutait pas la réponse, ou s'en -servait pour la combattre avec l'obstination de sa supériorité. Il -n'enseignait jamais, il parlait de lui, de lui seul. Une seule fois il -s'oublia pour nous parler de Rabelais, que je ne connaissais pas -encore. Il fut si merveilleux, si éblouissant, si lucide, que nous -nous disions en le quittant: «Oui, oui, décidément, il aura tout -l'avenir qu'il rêve; il comprend trop bien ce qui n'est pas lui, pour -ne pas faire de lui-même une grande individualité.» - -Il demeurait alors rue de Cassini, dans un petit entre-sol très gai, à -côté de l'Observatoire. C'est par lui ou chez lui, je crois, que je -fis connaissance avec Emmanuel Arago, un homme qui devait devenir un -frère pour moi, et qui était alors un enfant. Je me liai vite avec -lui, pouvant me donner avec lui des airs de grand'mère, car il était -encore si jeune que ses bras avaient grandi dans l'année plus que ne -le comportaient ses manches. Il avait pourtant commis déjà un volume -de vers et une pièce de théâtre fort spirituelle. - -Un beau matin, Balzac, ayant bien vendu la _Peau de Chagrin_, méprisa -son entre-sol et voulut le quitter; mais, réflexion faite, il se -contenta de transformer ses petites chambres de poète en un assemblage -de boudoirs de marquise, et un beau jour il nous invita à venir -prendre des glaces dans ses murs tendus de soie et bordés de dentelle. -Cela me fit beaucoup rire: je ne pensais pas qu'il prît au sérieux ce -besoin d'un _vain luxe_, et que ce fût pour lui autre chose qu'une -fantaisie passagère. Je me trompais, ces besoins d'imagination -coquette devinrent les tyrans de sa vie, et pour les satisfaire il -sacrifia souvent le bien-être le plus élémentaire. Dès lors il vivait -un peu ainsi, manquant de tout au milieu de son superflu, et se -privant de soupe et de café plutôt que d'argenterie et de porcelaine -de Chine. - -Réduit bientôt à des expédiens fabuleux pour ne pas se séparer de -colifichets qui réjouissaient sa vue; artiste fantaisiste, -c'est-à-dire enfant aux rêves d'or, il vivait par le cerveau dans le -palais des fées; homme opiniâtre cependant, il acceptait, par la -volonté, toutes les inquiétudes et toutes les souffrances plutôt que -de ne pas forcer la réalité à garder quelque chose de son rêve. - -Puérile et puissant, toujours envieux d'un _bibelot_, et jamais jaloux -d'une gloire, sincère jusqu'à la modestie, vantard jusqu'à la -hâblerie, confiant en lui-même et aux autres, très expansif, très bon -et très fou, avec un sanctuaire de raison intérieure, où il rentrait -pour tout dominer dans son oeuvre, cynique dans la chasteté, ivre en -buvant de l'eau, intempérant de travail et sobre d'autres passions, -positif et romanesque avec un égal succès, crédule et sceptique, plein -de contrastes et de mystères, tel était Balzac encore jeune, déjà -inexplicable pour quiconque se fatiguait de la trop constante étude de -lui-même à laquelle il condamnait ses amis, et qui ne paraissait pas -encore à tous aussi intéressante qu'elle l'était réellement. - -En effet, à cette époque, beaucoup de juges, compétens d'ailleurs, -niaient le génie de Balzac, ou tout au moins ne le croyaient pas -destiné à une si puissante carrière de développement. Delatouche était -des plus récalcitrans. Il parlait de lui avec une aversion effrayante. -Balzac avait été son disciple, et leur rupture, dont ce dernier n'a -jamais su le motif, était toute fraîche et toute saignante. Delatouche -ne donnait aucune bonne raison à son ressentiment, et Balzac me -disait souvent: «Gare à vous! vous verrez qu'un beau matin sans vous -en douter, sans savoir pourquoi, vous trouverez en lui un ennemi -mortel.» - -Delatouche eut évidemment tort à mes yeux en décriant Balzac, qui ne -parlait de lui qu'avec regret et douceur; mais Balzac eut tort de -croire à une inimitié irréconciliable. Il eût pu le ramener avec le -temps. - -C'était trop tôt alors. J'essayai en vain plusieurs fois de dire à -Delatouche ce qui pouvait les rapprocher. La première fois il sauta au -plafond. «Vous l'avez donc vu? s'écria-t-il; vous le voyez donc? Il ne -me manquait plus que ça!» Je crus qu'il allait me jeter par les -fenêtres. Il se calma, bouda, revint, et finit par _me passer mon -Balzac_, en voyant que cette sympathie n'enlevait rien à celle qu'il -réclamait. Mais, à chaque nouvelle relation littéraire que je devais -établir ou accepter, Delatouche devait entrer dans les mêmes colères, -et même les indifférens lui paraissaient des ennemis s'ils ne -m'avaient pas été présentés par lui. - -Je parlai fort peu de mes projets littéraires à Balzac. Il n'y crut -guère, ou ne songea pas à examiner si j'étais capable de quelque -chose. Je ne lui demandai pas de conseils, il m'eût dit qu'il les -gardait pour lui-même; et cela autant par ingénuité de modestie que -par ingénuité d'égoïsme; car il avait sa manière d'être modeste sous -l'apparence de la présomption, je l'ai reconnu depuis, avec une -agréable surprise; et quant à son égoïsme, il avait aussi ses -réactions de dévoûment et de générosité. - -Son commerce était fort agréable, un peu fatigant de paroles pour moi -qui ne sais pas assez répondre pour varier les sujets de conversation, -mais son âme était d'une grande sérénité, et, en aucun moment, je ne -l'ai vu maussade. Il grimpait avec son gros ventre tous les étages de -la maison du quai Saint-Michel et arrivait soufflant, riant et -racontant sans reprendre haleine. Il prenait des paperasses sur ma -table, y jetait les yeux et avait l'intention de s'informer un peu de -ce que ce pouvait être; mais aussitôt, pensant à l'ouvrage qu'il était -en train de faire, il se mettait à le raconter, et, en somme, je -trouvais cela plus instructif que tous les empêchemens que Delatouche, -questionneur désespérant, apportait à ma fantaisie. - -Un soir que nous avions dîné chez Balzac d'une manière étrange, je -crois que cela se composait de boeuf bouilli, d'un melon et de vin de -Champagne frappé, il alla endosser une belle robe de chambre toute -neuve, pour nous la montrer avec une joie de petite fille, et voulut -sortir ainsi costumé, un bougeoir à la main, pour nous reconduire -jusqu'à la grille du Luxembourg. Il était tard, l'endroit désert, et -je lui faisais observer qu'il se ferait assassiner en rentrant chez -lui. «Du tout, me dit-il; si je rencontre des voleurs, ils me -prendront pour un fou, et ils auront peur de moi, ou pour un prince, -et ils me respecteront.» Il faisait une belle nuit calme. Il nous -accompagna ainsi, portant sa bougie allumée dans un joli flambeau de -vermeil ciselé, parlant des quatre chevaux arabes qu'il n'avait pas -encore, qu'il aurait bientôt, qu'il n'a jamais eus, et qu'il a cru -fermement avoir pendant quelque temps. Il nous eût reconduits jusqu'à -l'autre bout de Paris, si nous l'avions laissé faire. - -Je ne connaissais pas d'autres célébrités et ne désirais pas en -connaître. Je rencontrais une telle opposition d'idées, de sentimens -et de systèmes entre Balzac et Delatouche, que je craignais de voir ma -pauvre tête se perdre dans un chaos de contradictions, si je prêtais -l'oreille à un troisième maître. Je vis à cette époque, une seule -fois, Jules Janin pour lui demander un service. C'est la seule -démarche que j'aie jamais faite auprès de la critique, et comme ce -n'était pas pour moi, je n'y eus aucun scrupule. Je trouvai en lui un -bon garçon sans affectation et sans étalage d'aucune vanité, ayant le -bon goût de ne pas montrer son esprit sans nécessité et parlant de ses -chiens avec plus d'amour que de ses écrits. Comme j'aime aussi les -chiens, je me trouvai fort à l'aise, une conversation littéraire avec -un inconnu m'eût affreusement intimidée. - -J'ai dit que Delatouche était désespérant. Il était ainsi pour -lui-même et travaillait à se dégoûter de tout ce qu'il entreprenait. -Il se laissait aller, de temps en temps, à raconter ses romans -d'avance, avec plus de discrétion et d'intimité que Balzac, mais avec -plus de complaisance encore s'il se voyait bien écouté. Par exemple, -il ne fallait pas s'aviser de remuer un meuble, de tisonner ou -d'éternuer dans ces momens-là: il s'interrompait aussitôt pour vous -demander, avec une sollicitude polie, si vous étiez enrhumé ou si vous -aviez des inquiétudes dans les jambes; et, feignant d'avoir oublié son -roman, il se faisait beaucoup prier pour faire semblant de chercher à -le retrouver. Il avait mille fois moins de talent pour écrire que -Balzac; mais comme il en avait mille fois plus pour déduire ses idées -par la parole, ce qu'il racontait admirablement paraissait admirable, -tandis que ce que Balzac racontait d'une manière souvent impossible ne -représentait souvent qu'une oeuvre impossible. Mais quand l'ouvrage de -Delatouche était imprimé, on y cherchait en vain le charme et la -beauté de ce qu'on avait entendu, et on avait la surprise contraire en -lisant Balzac. Balzac savait qu'il exposait mal, non pas sans feu et -sans esprit, mais sans ordre et sans clarté. Aussi préférait-il lire -quand il avait son manuscrit sous la main, et Delatouche, qui faisait -cent romans sans les écrire, n'avait presque jamais rien à lire; ou -c'étaient quelques pages qui ne rendaient pas son projet et qui -l'attristaient visiblement. Il n'avait pas de facilité; aussi avait-il -la fécondité en horreur, et trouvait-il contre celle de Balzac, sans -songer à celle de Walter Scott, qu'il adorait, les invectives les plus -bouffonnes et les comparaisons les plus médicinales. - -J'ai toujours pensé que Delatouche dépensait trop de véritable talent -en paroles. Balzac ne dépensait que de la folie. Il jetait là son trop -plein et gardait sa sagesse profonde pour son oeuvre. Delatouche -s'épuisait en démonstrations excellentes, et, quoique riche, ne -l'était pas assez pour se montrer si généreux. - -Et puis sa fatale santé paralysait son essor au moment où il déployait -ses ailes. Il a fait de beaux vers, faciles et pleins, mêlés à des -vers tiraillés et un peu vides; des romans très remarquables, très -originaux, et des romans très faibles et très lâchés; des articles -très mordans, très ingénieux, et d'autres si personnels qu'ils étaient -incompréhensibles et, partant, sans intérêt pour le public. Ce haut et -ce bas d'une intelligence d'élite s'expliquent par le cruel -va-et-vient de la maladie. - -Delatouche avait aussi le malheur de s'occuper trop de ce que -faisaient les autres. A cette époque, il lisait tout. Il recevait, -comme journaliste, tout ce qui paraissait, feignait de n'y pas jeter -les yeux, et remettait l'exemplaire au premier venu de ses rédacteurs -en lui disant: «Avalez la médecine; vous êtes jeune, elle ne vous -tuera pas. Dites de l'ouvrage ce que vous voudrez, je ne veux pas -savoir ce que c'est.»--Mais quand on lui apportait le compte-rendu, il -critiquait la critique avec une netteté qui prouvait qu'il avait le -premier avalé la médecine et même savouré l'âcre saveur qui le -tentait. - -J'eusse été bien sotte de ne pas écouter tout ce que me disait -Delatouche, mais cette perpétuelle analyse de toutes choses, cette -dissection des autres et de lui-même, toute cette critique brillante -et souvent juste, qui aboutissait à la négation de lui-même et des -autres, attristaient singulièrement mon esprit, et tant de lisières -commençaient à me donner des crampes. J'apprenais tout ce qu'il ne -faut pas faire, rien de ce qu'il faut faire, et je perdais toute -confiance en moi. - -Je reconnaissais, je reconnais encore que Delatouche me rendait grand -service en m'amenant à hésiter. A cette époque, on faisait les choses -les plus étranges en littérature. Les excentricités du génie de Victor -Hugo, jeune, avaient enivré la jeunesse, ennuyée des vieilles -rengaines de la Restauration. On ne trouvait plus Chateaubriand assez -romantique; c'était tout au plus si le maître nouveau l'était assez -pour les appétits féroces qu'il avait excités. Les marmots de sa -propre école, ceux qu'il n'eût jamais acceptés pour disciples, et qui -le sentaient bien, voulaient l'_enfoncer_ en le dépassant. On -cherchait des titres impossibles, des sujets dégoûtans, et, dans cette -course au clocher d'affiches ébouriffantes, des gens de talent -eux-mêmes subissaient la mode, et, couverts d'oripeaux bizarres, se -précipitaient dans la mêlée. - -J'étais bien tentée de faire comme les autres écoliers, puisque les -maîtres donnaient le mauvais exemple, et je cherchais des bizarreries -que je n'eusse jamais pu exécuter. Parmi les critiques du moment qui -résistaient à ce cataclysme, Delatouche avait du discernement et du -goût, en ce qu'il faisait la part du beau et du bon dans les deux -écoles. Il me retenait sur cette pente glissante par des moqueries -comiques et des avis sérieux. Mais il me jetait tout aussitôt dans des -difficultés inextricables. «Fuyez le pastiche, disait-il. Servez-vous -de votre propre fonds; lisez dans votre vie, dans votre coeur; rendez -vos impressions.» Et quand nous avions causé n'importe de quoi, il me -disait: «Vous êtes trop absolue dans votre sentiment, votre caractère -est trop à part: vous ne connaissez ni le monde, ni les individus. -Vous n'avez pas vécu et pensé comme tout le monde. Vous êtes un -cerveau creux.» Je me disais qu'il avait raison, et je retournais à -Nohant, décidée à faire des boîtes à thé et des tabatières de Spa. - -Enfin je commençai _Indiana_, sans projet et sans espoir, sans aucun -plan, mettant résolûment à la porte de mon souvenir tout ce qui -m'avait été posé en précepte ou en exemple, et ne fouillant ni dans la -manière des autres, ni dans ma propre individualité pour le sujet et -les types. On n'a pas manqué de dire qu'_Indiana_ était ma personne et -mon histoire. Il n'en est rien. J'ai présenté beaucoup de types de -femmes, et je crois que quand on aura lu cet exposé des impressions et -des réflexions de ma vie, on verra bien que je ne me suis jamais mise -en scène sous des traits féminins. Je suis trop romanesque pour avoir -vu une héroïne de roman dans mon miroir. Je ne me suis jamais trouvée -ni assez belle, ni assez aimable, ni assez logique dans l'ensemble de -mon caractère et de mes actions pour prêter à la poésie ou à -l'intérêt, et j'aurais eu beau chercher à embellir ma personne et à -dramatiser ma vie, je n'en serais pas venue à bout. Mon _moi_, me -revenant face à face, m'eût toujours refroidie. - -Je suis loin de dire qu'un artiste n'ait pas le droit de se peindre et -de se raconter, et plus il se couronnera des fleurs de la poésie pour -se montrer au public, mieux il fera s'il a assez d'habileté pour qu'on -ne le reconnaisse pas trop sous cette parure, ou s'il est assez beau -pour qu'elle ne le rende pas ridicule. Mais, en ce qui me concerne, -j'étais d'une étoffe trop bigarrée pour me prêter à une idéalisation -quelconque. Si j'avais voulu montrer le fonds sérieux, j'aurais -raconté une vie, qui jusqu'alors, avait plus ressemblé à celle du -moine _Alexis_ (dans le roman peu récréatif de _Spiridion_) qu'à celle -d'Indiana la créole passionnée. Ou bien, si j'avais pris l'autre face -de ma vie, mes besoins d'enfantillage, de gaîté, de bêtise absolue, -j'aurais fait un type si invraisemblable, que je n'aurais rien trouvé -à lui faire dire et à lui faire faire qui eût le sens commun. - -Je n'avais pas la moindre théorie quand je commençai à écrire, et je -ne crois pas en avoir jamais eu, quand une envie de roman m'a mis la -plume dans la main. Cela n'empêche pas que mes instincts ne m'aient -fait, à mon insu, la théorie que je vais établir, que j'ai -généralement suivie sans m'en rendre compte, et qui, à l'heure où -j'écris, est encore en discussion. - -Selon cette théorie, le roman serait une oeuvre de poésie autant que -d'analyse. Il y faudrait des situations vraies et des caractères -vrais, réels même, se groupant autour d'un type destiné à résumer le -sentiment ou l'idée principale du livre. Ce type représente -généralement la passion de l'amour, puisque presque tous les romans -sont des histoires d'amour. Selon la théorie annoncée (et c'est là -qu'elle commence), il faut idéaliser cet amour, ce type, par -conséquent, et ne pas craindre de lui donner toutes les puissances -dont on a l'aspiration en soi-même, ou toutes les douleurs dont on a -vu ou senti la blessure. Mais, en aucun cas, il ne faut l'avilir dans -le hasard des événemens; il faut qu'il meure ou qu'il triomphe, et on -ne doit pas craindre de lui donner une importance exceptionnelle dans -la vie, des forces au-dessus du vulgaire, des charmes ou des -souffrances qui dépassent tout à fait l'habitude des choses humaines, -et même un peu le vraisemblable admis par la plupart des -intelligences. - -En résumé, idéalisation du sentiment qui fait le sujet, en laissant à -l'art du conteur le soin de placer ce sujet dans des conditions et -dans un cadre de réalité assez sensible pour le faire ressortir, si, -toutefois, c'est bien un roman qu'il veut faire. - -Cette théorie est-elle vraie? Je crois que oui; mais elle n'est pas, -elle ne doit pas être absolue. Balzac, avec le temps, m'a fait -comprendre, par la variété et la force de ses conceptions, que l'on -pouvait sacrifier l'idéalisation du sujet à la vérité de la peinture, -à la critique de la société et de l'humanité même. - -Balzac résumait complétement ceci, quand il me disait, dans la suite: -«Vous cherchez l'homme tel qu'il devrait être; moi, je le prends tel -qu'il est. Croyez-moi, nous avons raison tous deux. Ces deux chemins -conduisent au même but. J'aime aussi les êtres exceptionnels; j'en -suis _un_. Il m'en faut d'ailleurs pour faire ressortir mes êtres -vulgaires, et je ne les sacrifie jamais sans nécessité. Mais ces êtres -vulgaires m'intéressent plus qu'ils ne vous intéressent. Je les -grandis, je les idéalise, en sens inverse, dans leur laideur ou leur -bêtise. Je donne à leurs difformités des proportions effrayantes ou -grotesques. Vous, vous ne sauriez pas; vous faites bien de ne pas -vouloir regarder des êtres et des choses qui vous donneraient le -cauchemar. Idéalisez dans le joli et dans le beau, c'est un ouvrage de -femme.» - -Balzac me parlait ainsi sans dédain caché et sans causticité déguisée. -Il était sincère dans le sentiment fraternel, et il a trop idéalisé la -femme pour qu'on puisse le soupçonner d'avoir eu jamais la théorie de -M. Kératry. - -Balzac, esprit vaste, non pas infini et sans défauts, mais le plus -étendu et le plus pourvu de qualités diverses qui, dans le roman, se -soit produit de notre temps, Balzac, maître sans égal en l'art de -peindre la société moderne et l'humanité actuelle, avait mille fois -raison de ne pas admettre un système absolu. Il ne m'a rien révélé de -cela alors que je cherchais, et je ne lui en veux pas, il ne le savait -pas lui-même; il cherchait et tâtonnait aussi pour son compte. Il a -essayé de tout. Il a vu et prouvé que toute manière était bonne et -tout sujet fécond pour un esprit souple comme le sien. Il a développé -davantage ce en quoi il s'est senti le plus puissant, et il s'est -moqué de cette erreur de la critique qui veut imposer un cadre, des -sujets et des procédés aux artistes, erreur dans laquelle le public -donne encore, sans s'apercevoir que cette théorie arbitraire étant -toujours l'expression d'une individualité, se dérobe la première à son -propre principe et fait acte d'indépendance en contredisant le point -de vue d'une théorie voisine ou opposée. On est frappé de ces -contradictions quand on lit une demi-douzaine d'articles de critique -sur un même ouvrage d'art; on voit alors que chaque critique a son -critérium, sa passion, son goût particulier, et que si deux ou trois -d'entre eux se trouvent d'accord pour préconiser une loi quelconque -dans les arts, l'application qu'ils font de cette loi prouve des -appréciations très diverses et des préventions que ne gouverne aucune -règle fixe. - -Il est heureux, du reste, qu'il en soit ainsi. S'il n'y avait qu'une -école et qu'une doctrine dans l'art, l'art périrait vite, faute de -hardiesse et de tentatives nouvelles. L'homme va toujours cherchant -avec douleur le vrai absolu, dont il a le sentiment, et qu'il ne -trouvera jamais en lui-même à l'état d'individu. La vérité est le but -d'une recherche pour laquelle toutes les forces collectives de notre -espèce ne sont pas de trop, et cependant, erreur étrange et fatale, -dès qu'un homme de quelque capacité aborde cette recherche, il -voudrait l'interdire aux autres et donner pour unique découverte celle -qu'il croit tenir. La recherche de la loi de liberté elle-même sert -d'aliment au despotisme et à l'intolérance de l'orgueil humain. Triste -folie! Si les sociétés n'ont pu encore s'y soustraire, que les arts au -moins s'en affranchissent et trouvent la vie dans l'indépendance -absolue de l'inspiration. - -L'inspiration! Voilà quelque chose de bien malaisé à définir et de -bien important à consacrer comme un fait surhumain, comme une -intervention presque divine. L'inspiration est pour les artistes ce -que la grâce est pour les chrétiens, et on n'a pas encore imaginé de -défendre aux croyans de recevoir la grâce quand elle descend dans -leurs âmes. Il y a pourtant une prétendue critique qui défendrait -volontiers aux artistes de recevoir l'inspiration et de lui obéir. - -Et je ne parle pas ici des critiques de profession, je ne resserre pas -mon plaidoyer dans les limites d'une ou plusieurs coteries. Je combats -un préjugé public, universel. On veut que l'art suive un chemin battu, -et quand une manière a plu, un siècle tout entier s'écrie: -«Donnez-nous du même, il n'y a que cela de bon!» Malheur alors aux -novateurs! Il leur faut succomber ou soutenir une lutte effroyable, -jusqu'à ce que leur protestation, cri de révolte au début, devienne à -son tour une tyrannie qui écrasera ou combattra d'autres innovations -également légitimes et désirables. - -J'ai toujours trouvé le mot _inspiration_ très ambitieux et ne pouvant -s'appliquer qu'aux génies de premier ordre. Je n'oserais jamais m'en -servir pour mon propre compte, sans protester un peu contre l'emphase -d'un terme qui ne trouve sa sanction que dans un incontestable succès. -Pourtant il faudrait un mot qui ne fît pas rougir les gens modestes et -bien élevés, et qui exprimât cette sorte de _grâce_ qui descend plus -ou moins vive, plus ou moins féconde sur toutes les têtes éprises de -leur art. Il n'est si humble travailleur qui n'ait son heure -d'inspiration, et peut-être la liqueur céleste est-elle aussi -précieuse dans le vase d'argile que dans le vase d'or: seulement, l'un -la conserve pure, l'autre l'altère ou se brise. La grâce des chrétiens -n'agit pas seule et fatalement. Il faut que l'âme la recueille, comme -la bonne terre le grain sacré. L'inspiration n'est pas d'une autre -nature. Prenons donc le mot tel qu'il est, et qu'il n'implique rien de -présomptueux sous ma plume. - -Je sentis, en commençant à écrire _Indiana_, une émotion très vive et -très particulière, ne ressemblant à rien de ce que j'avais éprouvé -dans mes précédens essais. Mais cette émotion fut plus pénible -qu'agréable. J'écrivis tout d'un jet, sans plan, je l'ai dit, et -littéralement sans savoir où j'allais, sans m'être même rendu compte -du problème social que j'abordais. Je n'étais pas saintsimonienne, je -ne l'ai jamais été, bien que j'aie eu de vraies sympathies pour -quelques idées et quelques personnes de cette secte; mais je ne les -connaissais pas à cette époque, et je ne fus point influencée par -elles. - -J'avais en moi seulement, comme un sentiment bien net et bien ardent, -l'horreur de l'esclavage brutal et bête. Je ne l'avais pas subi, je ne -le subissais pas, on le voit par la liberté dont je jouissais et qui -ne m'était pas disputée. Donc, _Indiana_ n'était pas mon histoire -dévoilée comme on l'a dit. Ce n'était pas une plainte formulée contre -un maître particulier. C'était une protestation contre la tyrannie en -général, et si je personnifiais cette tyrannie dans un homme, si -j'enfermais la lutte dans le cadre d'une existence domestique, c'est -que je n'avais pas l'ambition de faire autre chose qu'un roman de -moeurs. Voilà pourquoi, dans une préface écrite après le livre, je me -défendis de vouloir porter atteinte aux institutions. J'étais fort -sincère et ne prétendais pas en savoir plus long que je n'en disais. -La critique m'en apprit davantage et me fit mieux examiner la -question. - -J'écrivis donc ce livre sous l'empire d'une émotion et non d'un -système. Cette émotion, lentement amassée dans le cours d'une vie de -réflexions, déborda très impétueuse dès que le cadre d'une situation -quelconque s'ouvrit pour la contenir; mais elle s'y trouva fort à -l'étroit, et cette sorte de combat contre l'exécution me soutint -pendant six semaines dans un état de volonté tout nouveau pour moi. - - - - -CHAPITRE VINGT-NEUVIEME. - - Delatouche passe brusquement de la raillerie à - l'enthousiasme.--_Valentine_ paraît.--Impossibilité de la - collaboration projetée.--La _Revue des Deux-Mondes_. - Buloz.--Gustave Planche.--Delatouche me boude et rompt avec - moi.--Résumé de nos rapports par la suite.--Maurice entre au - collége.--Son chagrin et le mien.--Tristesse et dureté du - régime des lycées.--Une exécution à Henri IV.--La tendresse ne - raisonne pas.--Maurice fait sa première communion. - - -Je demeurais encore quai Saint-Michel avec ma fille quand _Indiana_ -parut[8]. Dans l'intervalle de la commande à la publication, j'avais -écrit _Valentine_ et commencé _Lélia_. _Valentine_ parut donc deux ou -trois mois après _Indiana_, et ce livre fut écrit également à Nohant, -où j'allais toujours régulièrement passer trois mois sur six. - - [8] Je crois que ce fut en mai 1832. - -Delatouche grimpa à ma mansarde et trouva le premier exemplaire -d'_Indiana_, que l'éditeur Ernest Dupuy venait de m'envoyer, et sur la -couverture duquel j'étais en train précisément d'écrire le nom de -Delatouche. Il le prit, le flaira, le retourna, curieux, inquiet, -railleur surtout ce jour-là. J'étais sur le balcon; je voulus l'y -attirer, parler d'autre chose, il n'y eut pas moyen, il voulait lire, -il lisait, et à chaque page il s'écriait: «Allons! c'est un pastiche; -école de Balzac! Pastiche, que me veux-tu! Balzac, que me veux-tu?» - -Il vint sur le balcon, le volume à la main, et me critiquant mot par -mot, me démontrant par _a_ plus _b_ que j'avais copié la manière de -Balzac, et qu'à cela je n'avais gagné que de n'être ni Balzac ni -moi-même. - -Je n'avais ni cherché ni évité cette imitation de manière, et il ne me -semblait pas que le reproche fût fondé. J'attendis, pour me condamner -moi-même, que mon juge, qui emportait son exemplaire, l'eût feuilleté -en entier. Le lendemain matin, à mon réveil, je reçus ce billet: -«George, je viens faire amende honorable; je suis à vos genoux. -Oubliez mes duretés d'hier soir, oubliez toutes les duretés que je -vous ai dites depuis six mois. J'ai passé la nuit à vous lire. O mon -enfant, que je suis content de vous!» - -Je croyais que tout mon succès se bornerait à ce billet paternel et ne -m'attendais nullement au prompt retour de l'éditeur, qui me demandait -_Valentine_. Les journaux parlèrent tous de M. _G. Sand_ avec éloge, -insinuant que la main d'une femme avait dû se glisser çà et là pour -révéler à l'auteur certaines délicatesses du coeur et de l'esprit, -mais déclarant que le style et les appréciations avaient trop de -virilité pour n'être pas d'un homme. Ils étaient tous un peu Kératry. - -Cela ne me causa nul ennui, mais fit souffrir Jules Sandeau dans sa -modestie. J'ai dit d'avance que ce succès le détermina à reprendre son -nom intégralement et à renoncer à des projets de collaboration que -nous avions déjà jugés nous-mêmes inexécutables. La collaboration est -tout un art qui ne demande pas seulement, comme on le croit, une -confiance mutuelle et de bonnes relations, mais une habileté -particulière et une habitude de procédés _ad hoc_. Or, nous étions -trop inexpérimentés l'un et l'autre pour nous partager le travail. -Quand nous avions essayé, il était arrivé que chacun de nous refaisait -en entier le travail de l'autre, et que ce remaniement successif -faisait de notre ouvrage la broderie de Pénélope. - -Les quatre volumes d'_Indiana_ et _Valentine_ vendus, je me voyais à -la tête de trois mille francs qui me permettaient d'acquitter mon -petit arriéré, d'avoir une servante et de me permettre un peu plus -d'aisances. La _Revue des Deux-Mondes_ venait d'être achetée par M. -Buloz, qui me demanda des _nouvelles_. Je fis, pour ce recueil, la -_Marquise_, _Lavinia_, je ne sais quoi encore. - -La _Revue des Deux-Mondes_ était rédigée par l'élite des écrivains -d'alors. Excepté deux ou trois peut-être, tout ce qui a conservé un -nom comme publiciste, poète, romancier, historien, philosophe, -critique, voyageur, etc., a passé par les mains de Buloz, homme -intelligent, qui ne sait pas s'exprimer, mais qui a une grande finesse -sous sa rude écorce. Il est très facile, trop facile même de se moquer -de ce Genevois têtu et brutal. Lui-même se laisse taquiner avec -bonhomie quand il n'est pas de trop mauvaise humeur; mais ce qui n'est -pas facile, c'est de ne pas se laisser persuader et gouverner par lui. -Il a tenu dix ans les cordons de ma bourse, et, dans notre vie -d'artiste, ces cordons, qui ne se desserrent pour nous donner quelques -heures de liberté qu'en échange d'autant d'heures d'esclavage, sont -les fils de notre existence même. - -Dans cette longue association d'intérêts, j'ai bien envoyé dix mille -fois mon Buloz au diable, mais je l'ai tant fait enrager que nous -sommes quittes. D'ailleurs, en dépit de ses exigences, de ses duretés -et de ses sournoiseries, le despote Buloz a des momens de sincérité et -de véritable sensibilité, comme tous les bourrus. Il avait de -certaines menues ressemblances avec mon pauvre Deschartres, voilà -pourquoi j'ai supporté si longtemps ses maussaderies entremêlées de -mouvemens d'amitié candide. Nous nous sommes brouillés, nous avons -plaidé. J'ai reconquis ma liberté sans dommage réciproque, résultat -auquel nous serions arrivés sans procès, s'il eût pu dépouiller son -entêtement. Je l'ai revu peu de temps après, pleurant son fils aîné, -qui venait de mourir dans ses bras. Sa femme, qui est une personne -distinguée, Mlle Blaze, m'avait appelée auprès d'elle dans ce moment -de douleur suprême. Je leur ai tendu les mains sans me souvenir de la -guerre récente, et je ne m'en suis jamais souvenue depuis. Dans toute -amitié, quelque troublée et incomplète qu'elle ait pu être, il y a des -liens plus forts et plus durables que nos luttes d'intérêt matériel et -nos colères d'un jour. Nous croyons détester des gens que nous aimons -toujours quand même. Des montagnes de disputes nous séparent d'eux, un -mot suffit parfois pour nous faire franchir ces montagnes. Ce mot de -Buloz: «Ah! George, que je suis malheureux!» me fit oublier toutes les -questions de chiffres et de procédure. Et lui aussi, en d'autres -temps, il m'avait vue pleurer, et il ne m'avait pas raillée. -Sollicitée depuis, mainte fois, d'entrer dans des croisades contre -Buloz, j'ai refusé carrément, sans m'en vanter à lui, quoique la -critique de la _Revue des Deux-Mondes_ continuât à prononcer que -j'avais eu beaucoup de talent tant que j'avais travaillé à la _Revue -des Deux-Mondes_, mais que depuis ma rupture, hélas!...... Naïf -Buloz! ça m'est égal! - -Ce qui ne me fut pas indifférent, ce fut la subite colère de -Delatouche contre moi. La crise annoncée par Balzac éclata un beau -matin sans aucun motif apparent. Il haïssait particulièrement Gustave -Planche, qui m'avait rendu visite en m'apportant un grand article à -ma louange, fraîchement inséré dans la _Revue des Deux-Mondes_. Comme -je ne travaillais pas encore à cette revue, l'hommage était -désintéressé, et je ne pouvais que l'accueillir avec gratitude. Est-ce -là ce qui blessa Delatouche? Il n'en fit rien paraître. Il demeurait -alors tout à fait à Aulnay et ne venait pas souvent à Paris. Je ne -m'aperçus donc pas tout de suite de sa bouderie, et je m'apprêtais à -aller le trouver, quand M. de la Rochefoucauld, qu'il m'avait présenté -et qui était son voisin de campagne, m'apprit qu'il ne parlait plus de -moi qu'avec exécration; qu'il m'accusait d'être enivrée par la -_gloire_, de sacrifier mes vrais amis, de les dédaigner, de ne vivre -qu'avec des gens de lettres, d'avoir méprisé ses conseils, etc. Comme -il n'y avait rien de vrai dans ces reproches, je crus que c'était une -de ses boutades accoutumées, et, pour le ramener plus délicatement que -par une lettre, je lui dédiai _Lélia_, qui allait paraître. Il le -_prit pour mal_, comme nous disons en Berry, et déclara que c'était -une vengeance contre lui. Une vengeance de quoi? Je pensais qu'il ne -me pardonnait pas de voir Gustave Planche, et je priai celui-ci de -faire une démarche auprès de lui pour s'excuser d'un article fort -cruel dont il était l'auteur, et où Delatouche avait été fort mal -arrangé. Je crois que c'était une réponse à de violentes attaques -contre le cénacle des romantiques dont Planche avait été le champion -par momens. Quoi qu'il en soit, Gustave Planche, touché du bien que je -lui disais de Delatouche, lui écrivit une lettre fort bonne et même -respectueuse, comme il convenait à un jeune homme vis-à-vis d'un homme -âgé, à laquelle Delatouche, de plus en plus irrité, ne daigna pas -répondre. Il continua à déclamer et à exciter contre moi les personnes -avec qui j'étais liée. Il vint à bout de m'enlever deux amis sur les -cinq ou six dont s'était composée notre intimité. L'un d'eux vint plus -tard m'en demander pardon. L'autre, j'ai eu à le défendre par la suite -contre Delatouche lui-même, qui le foulait aux pieds. Mais alors je -connaissais mon pauvre Delatouche, je savais ce qu'il fallait admettre -et rejeter dans ses indignations, trop violentes et trop amères pour -n'être pas à moitié injustes. - -Moins de deux ans après cette fureur contre moi, Delatouche vint en -Berry chez sa cousine, Mme Duvernet la mère, et, ramené à la vérité -par elle et son fils, mon ami Charles, il eut grande envie de venir me -voir. Il ne put s'y décider. Il m'adressa des gracieusetés dans un de -ses romans. Il ne se souvenait pas d'avoir dit contre moi des choses -trop fortes pour que je pusse me rendre à des avances littéraires. Ce -n'étaient pas des complimens qui devaient fermer la blessure de -l'amitié. Des complimens, je n'y tenais pas; je n'en ai jamais eu -besoin. Je n'ai jamais demandé à l'amitié de me considérer comme un -grand esprit, mais de me traiter comme un coeur loyal. Je ne me rendis -qu'à des avances directes, à une demande de service en 1844. Une telle -démarche est l'amende la plus honorable qui se puisse exiger, et là je -n'hésitai pas une seconde. Je jetai mes deux bras au cou de mon vieux -ami, enfant terrible et tendre, qui, dès ce moment, mit un véritable -luxe de coeur à me faire oublier le passé. - -Un autre chagrin plus profond pour moi fut l'entrée de mon fils au -collége. J'avais attendu avec impatience le moment de l'avoir près de -moi, et ni lui ni moi ne savions ce que c'est que le collége. Je ne -veux pas médire de l'éducation en commun, mais il est des enfans dont -le caractère est antipathique à cette règle militaire des lycées, à -cette brutalité de la discipline, à cette absence de soins maternels, -de poésie extérieure, de recueillement pour l'esprit, de liberté pour -la pensée. Mon pauvre Maurice était né artiste, il en avait tous les -goûts, il en avait pris avec moi toutes les habitudes, et, sans le -savoir encore, il en avait toute l'indépendance. Il se faisait presque -une fête d'entrer au collége, et comme tous les enfans, il voyait un -plaisir dans un changement de lieu et d'existence. Je le conduisis -donc à Henri IV, gai comme un petit pinson, et contente moi-même de le -voir si bien disposé. Sainte-Beuve, ami du proviseur, me promettait -qu'il serait l'objet d'une sollicitude particulière. Le censeur était -un père de famille, un homme excellent, qui le reçut comme un de ses -enfans. - -Nous fîmes avec lui le tour de l'établissement. Ces grandes cours sans -arbres, ces cloîtres uniformes d'une froide architecture moderne, ces -tristes clameurs de la récréation, voix discordantes et comme -furieuses des enfans prisonniers, ces mornes figures des maîtres -d'études, jeunes gens déclassés qui sont là, pour la plupart, esclaves -de la misère, et, forcément victimes ou tyrans: tout, jusqu'à ce -tambour, instrument guerrier, magnifique pour ébranler les nerfs des -hommes qui vont se battre, mais stupidement brutal pour appeler des -enfans au recueillement du travail, me serra le coeur et me causa une -sorte d'épouvante. Je regardais, à la dérobée, dans les yeux de -Maurice, et je le voyais partagé entre l'étonnement et quelque chose -d'analogue à ce qui se passait en moi. Pourtant il tenait bon, il -craignait que son père ne se moquât de lui; mais quand vint le moment -de se séparer, il m'embrassa, le coeur gros, les yeux pleins de -larmes. Le censeur le prit dans ses bras très paternellement, voyant -bien que l'orage allait éclater. Il éclata, en effet, au moment où je -m'en allais vite pour cacher mon malaise. L'enfant s'échappa des bras -qui le caressaient, vint s'attacher à moi en criant, avec des -sanglots désespérés, qu'il ne voulait pas rester là. - -Je crus que j'allais mourir. C'était la première fois que je voyais -Maurice malheureux, et je voulais le remmener. Mon mari fut plus ferme -et eut certes toutes bonnes raisons de son côté. Mais, obligée de -m'enfuir devant les caresses et les supplications de mon pauvre -enfant, poursuivie par ses cris jusqu'au bas de l'escalier, je revins -chez moi sanglotant et criant presque autant que lui, dans le fiacre -qui me ramenait. - -J'allai le voir deux jours après. Je le trouvai affublé de l'affreux -habit carré d'uniforme, lourd et malpropre. Je ne sais si cette -coutume subsiste encore de faire porter aux élèves qui entrent les -vieux habits de ceux qui sortent. C'était une véritable vilenie de -spéculation, puisque les parens payaient un trousseau d'entrée. Je -réclamai en vain, remontrant que cela était malsain et pouvait -communiquer aux enfans des maladies de peau. Une autre coutume barbare -consistait dans l'absence de vases de nuit dans les dortoirs, avec -défense de sortir pour se soulager. D'un autre côté, la spéculation -autorisait la vente de méchantes friandises qui les rendaient malades. - -Encore le proviseur était-il des plus honnêtes et des plus humains, et -le mieux disposé à combattre des abus qui n'étaient pas de son fait. -Il eut un successeur qui se montra fort doux et affable. Mais M. ..... -vint ensuite, qui se posa devant moi en homme _moral_ à la manière -d'un sergent de ville, et qui sut rendre les enfans aussi malheureux -que la règle le comportait. Partisan farouche de l'autorité absolue, -c'est lui qui autorisa un père _intelligent_ à faire battre son fils -par son nègre, devant toute la classe, convoquée _militairement_ au -spectacle de cette exécution dans le goût créole ou moscovite, et -menacée de punition sévère en cas du moindre signe d'improbation. J'ai -oublié le nom du proviseur et celui du père de l'enfant, je ne veux -pas que mon fils me les rappelle, mais tout ce qui était élève à Henri -IV à cette époque pourra certifier le fait. - -Ma seconde visite à Maurice se termina comme la première: mes amis -m'accusèrent de faiblesse. J'avoue que je ne me sentais ni Romain ni -Spartiate devant le désespoir d'un pauvre enfant que l'on condamnait à -subir une loi brutale et mercenaire, sans qu'il eût en rien mérité ce -cruel châtiment. On me traîna, ce jour-là, au Conservatoire de -musique, comptant que Beethoven me ferait du bien. J'avais tant -pleuré, en revenant du collége, que j'avais littéralement les yeux en -sang. Cela ne paraissait guère raisonnable et ne l'était pas du tout. -Mais la raison ne pleure jamais, ce n'est pas son affaire, et les -entrailles ne raisonnent pas, elles ne nous ont pas été données pour -cela. - -La _Symphonie pastorale_ ne me calma pas du tout. Je me souviendrai -toujours de mes efforts pour pleurer tout bas comme d'une des plus -abominables angoisses de ma vie. - -Maurice ne se rendit qu'à la crainte d'augmenter un chagrin que je ne -pouvais pas lui cacher; mais son parti n'était pris qu'à moitié. Ses -jours de sortie amenaient de nouvelles crises. Il arrivait le matin, -gai, bruyant, enivré de sa liberté. Je passais une grande heure à le -laver et à le peigner, car la malpropreté qu'il apportait du collége -était fabuleuse. Il ne tenait pas à se promener; toute sa joie était -de rester avec sa soeur et moi dans mes petites chambres, de -barbouiller des bons hommes sur du papier, de regarder ou de découper -des images. Jamais enfant, et plus tard jamais homme, n'a si bien su -s'occuper et s'amuser d'un travail sédentaire. Mais, à chaque instant, -il regardait la pendule, disant: Je n'ai plus que _tant_ d'heures à -passer avec toi. Sa figure s'allongeait à mesure que le temps -s'écoulait. Quand venait le dîner, au lieu de manger, il commençait à -pleurer, et quand l'heure de rentrer avait sonné, le déluge était tel, -que souvent j'étais forcée d'écrire qu'il était malade, et c'était la -vérité. L'enfance ne sait pas lutter contre le chagrin, et celui de -Maurice était une véritable nostalgie. - -Quand on le prépara à sa première communion, qui était affaire de -réglement au collége, je vis qu'il acceptait très naïvement -l'enseignement religieux. Je n'aurais voulu pour rien au monde qu'il -commençât sa vie par un acte d'hypocrisie ou d'athéïsme, et si je -l'eusse trouvé disposé à se moquer, comme beaucoup d'autres, je lui -aurais dit les motifs sérieux qui m'apparurent dans mon enfance pour -me décider à ne pas protester contre une institution dont j'acceptais -l'esprit plutôt que la lettre; mais, en reconnaissant qu'il ne -discutait rien, je me gardai bien de faire naître en lui le moindre -doute. La discussion n'était pas de son âge et son esprit ne devançait -pas son âge. Il fit donc sa première communion avec beaucoup -d'innocence et de ferveur. - -Je venais de passer une des plus tristes années de ma vie, celle de -1833, et il me reste à la résumer. - - - - -CHAPITRE TRENTIEME. - - Ce que je gagnai à devenir artiste.--La mendicité organisée.--Les - filous de Paris.--La mendicité des emplois, celle de la - gloire.--Les lettres anonymes et celles qui devraient - l'être.--Les visites. Les Anglais, les curieux, les flâneurs, - les donneurs de conseils.--Le boulet.--Réflexions sur l'aumône, - sur l'emploi des biens.--Le devoir religieux et le devoir - social en opposition flagrante.--Les problèmes de l'avenir et - la loi du temps.--L'héritage matériel et intellectuel.--Les - devoirs de la famille, de la justice, de la probité s'opposant - à l'immolation évangélique dans la société - actuelle.--Contradiction inévitable avec soi-même.--Ce que j'ai - cru devoir conclure pour ma gouverne particulière.--Doute et - douleur. Réflexions sur la destinée humaine et sur l'action de - la Providence.--_Lélia._--La critique.--Les chagrins qui - passent; celui qui reste.--Le mal général.--Balzac.--Départ - pour l'Italie. - - -Cette année 1833 ouvrit pour moi la série des chagrins réels et -profonds que je croyais avoir épuisée et qui ne faisait que de -commencer. J'avais voulu être artiste, je l'étais enfin. Je m'imaginai -être arrivée au but poursuivi depuis longtemps, à l'indépendance -extérieure et à la possession de ma propre existence: je venais de -river à mon pied une chaîne que je n'avais pas prévue. - -Être artiste! oui, je l'avais voulu, non-seulement pour sortir de la -geôle matérielle où la propriété, grande ou petite, nous enferme dans -un cercle d'odieuses petites préoccupations; pour m'isoler du contrôle -de l'opinion en ce qu'elle a d'étroit, de bête, d'égoïste, de lâche, -de provincial: pour vivre en dehors des préjugés du monde, en ce -qu'ils ont de faux, de suranné, d'orgueilleux, de cruel, d'impie et de -stupide; mais encore, et avant tout, pour me réconcilier avec -moi-même, que je ne pouvais souffrir oisive et inutile, pesant, à -l'état de _maître_, sur les épaules des travailleurs. Si j'avais pu -piocher la terre, je m'y serais mise avec eux plutôt que d'entendre -ces mots que, dans mon enfance, on avait grondés autour de moi quand -Deschartres avait le dos tourné: «Il veut que l'on s'_échauffe_, lui -qui a le ventre plein et les mains derrière son dos!» Je voyais bien -que les gens à mon service étaient souvent plus paresseux que -fatigués, mais leur apathie ne me justifiait pas de mon inaction. Il -ne me semblait pas avoir le droit d'exiger d'eux le moindre labeur, -moi qui ne faisais rien du tout, car c'est ne rien faire que de -s'occuper pour son plaisir. - -Par goût, je n'aurais pas choisi la profession littéraire, et encore -moins la célébrité. J'aurais voulu vivre du travail de mes mains, -assez fructueusement pour pouvoir faire consacrer mon droit au travail -par un petit résultat sensible, mon revenu patrimonial étant trop -mince pour me permettre de vivre ailleurs que sous le toit conjugal, -où régnaient des conditions inacceptables. Comme la seule objection à -la liberté qu'on me laissait d'en sortir était le manque d'un peu -d'argent à me donner, il me fallait ce peu d'argent. Je l'avais enfin. -Il n'y avait plus de reproches ni de mécontentement de ce côté-là. - -J'aurai souhaité vivre obscure, et comme depuis la publication -d'_Indiana_ jusqu'après celle de _Valentine_, j'avais réussi à garder -assez bien l'incognito pour que les journaux m'accordassent toujours -le titre de _monsieur_, je me flattais que ce petits succès ne -changerait rien à mes habitudes sédentaires et à une intimité composée -de gens aussi inconnus que moi-même. Depuis que je m'étais installée -au quai Saint-Michel avec ma petite, j'avais vécu si retirée et si -tranquille que je ne désirais d'autre amélioration à mon sort qu'un -peu moins de marches d'escalier à monter et un peu plus de bûches à -mettre au feu. - -En m'établissant au quai Malaquais je me crus dans un palais, tant la -mansarde de Delatouche était confortable au prix de celle que je -quittais. Elle était un peu sombre, quoique en plein midi; on n'avait -pas encore bâti à portée de la vue, et les grands arbres des jardins -environnans faisaient un épais rideau de verdure où chantaient les -merles et où babillaient les moineaux avec autant de laisser-aller -qu'en pleine campagne. Je me croyais donc en possession d'une retraite -et d'une vie conformes à mes goûts et à mes besoins. Hélas! bientôt -je devais soupirer, là comme partout, après le repos et bientôt courir -en vain comme Jean-Jacques Rousseau, à la recherche d'une solitude. - -Je ne sus pas garder ma liberté, défendre ma porte aux curieux, aux -désoeuvrés, aux mendians de toute espèce, et bientôt je vis que ni mon -temps ni mon argent de l'année ne suffiraient à un jour de cette -obsession. Je m'enfermai alors, mais ce fut une lutte incessante, -abominable, entre la sonnette, les pourparlers de la servante et le -travail dix fois interrompu. - -Il y a, à Paris, autour des artistes, une mendicité organisée dont on -est longtemps dupe, et dont on continue à être victime ensuite par -scrupule de conscience. Ce sont de prétendus vieux artistes dans la -misère qui vont de porte en porte avec des souscriptions couvertes de -signatures fabriquées: ou bien des artisans sans ouvrage, des mères -qui viennent de mettre leur dernière nippe au mont-de-piété pour -donner le pain de la journée à leurs enfans: ce sont des comédiens -infirmes, des poètes sans éditeurs, de fausses dames de charité. Il y -a même de prétendus missionnaires, de soi-disant curés. Tout cela est -un ramassis d'infâmes vagabonds échappés du bagne ou dignes d'y -entrer. Les meilleurs sont de vieilles bêtes que la vanité, l'absence -de talent et finalement l'ivrognerie ont réduits à une misère -véritable. - -Quand on a eu la simplicité de se laisser prendre à la première -histoire, à la première figure, la bande vous signale comme une proie -à exploiter, vous entoure, vous surveille, connaît vos heures de -sortie et jusqu'à vos heures de recette. Elle approche d'abord avec -discrétion, puis ce sont de nouvelles figures et de nouvelles -histoires, des visites plus fréquentes, des lettres où l'on vous -avertit que, dans deux heures, si le secours demandé n'arrive pas, on -ne trouvera plus au logis désigné qu'un cadavre. Le sort d'Élisa -Mercoeur et d'Hégésippe Moreau sert désormais de thème et de menace à -tous les poètes qui ne rougissent pas de mendier, et qui se disent -trop grands hommes pour faire un autre état que de rêver aux étoiles. - -Je ne suis pas tellement simple que je sois la dupe de toutes ces -misères intéressantes; mais il en est tant de réelles et d'imméritées -que, parmi celles qui demandent, c'est un travail à perdre la tête que -de reconnaître les vraies d'avec les fausses. En thèse générale, et -l'on peut dire quatre-vingt-dix fois sur cent, ceux qui mendient sont -de faux pauvres ou des pauvres infâmes. Ceux qui souffrent réellement, -en dépit du courage et de la moralité, aiment mieux mourir que de -mendier. Il faut chercher ceux-ci, les découvrir, les tromper souvent -pour leur faire accepter l'assistance. Les autres vous assiégent, vous -obsèdent, vous menacent. - -Mais il est aussi des malheureux sans grandes vertus et sans grands -vices, privés de l'héroïsme du silence (héroïsme qu'il est vraiment -cruel d'exiger de la pauvre espèce humaine), il est des courages -épuisés, des volontés usées par l'insuccès ou rebutées par -l'impuissance. Il est aussi des femmes qui, par un autre genre -d'héroïsme que celui de la résignation, boivent le calice de -l'humilité et tendent la main pour sauver leur mari, leur amant, leurs -enfans surtout. Il suffit qu'on risque d'abandonner à la faim, au -désespoir, au suicide, une de ces victimes innocentes sur -quatre-vingt-dix-neuf filous effrontés, pour qu'on ne dorme pas -tranquille: et voilà le boulet qui s'attacha à ma vie dès que mon -petit avoir de chaque journée eut dépassé le strict nécessaire. - -N'ayant pas le temps de courir aux informations, pour saisir la -vérité, puisque j'étais rivée au travail, je cédai longtemps à cette -considération toute simple en apparence qu'il valait mieux donner cent -sous à un gredin que de risquer de les refuser à un honnête homme. -Mais le système d'exploitation grossit avec une telle rapidité et dans -de telles proportions autour de moi, que je dus regretter d'avoir -donné aux uns pour arriver à être forcée de refuser aux autres. Puis, -je remarquai, dans les discours pathétiques que l'on me tenait, des -contradictions, des mensonges. Il fut un temps où, ne se gênant plus -du tout, tous ces visages patibulaires arrivaient le même jour de la -semaine. J'essayai de refuser le premier, le second vint et insista. -Je tins bon, le troisième ne vint pas. Je vis dès-lors que c'était une -bande. J'aurais dû avertir la police. J'y répugnai, ne me croyant pas -assez sûre de mon fait. - -Mais d'autres mendians arrivèrent, soit une autre bande, soit -l'arrière-garde de la première. Je pris sur moi ce dont je ne m'étais -pas encore senti le courage, dans la crainte d'humilier la misère: -j'exigeai des preuves. Quelques maladroits s'éclipsèrent subitement -devant cette méfiance, me laissant voir assez naïvement qu'elle était -fondée. D'autres feignirent d'en être blessés, d'autres enfin me -fournirent des moyens apparens de constater leur dénûment. Ils -donnèrent leurs noms, leurs adresses; c'étaient de faux noms, -adresses. Je montai dans des mansardes hideuses. Je vis des enfans -desséchés de faim, rongés de plaies, et quand j'eus porté là des -secours, je découvris, un beau matin, que ces mansardes et ces enfans -étaient loués pour une exhibition de guenilles et de maladies, qu'ils -n'appartenaient pas à la femme qui pleurait sur eux devant moi, et qui -les mettait à la porte à grands coups de balai quand j'étais partie. - -J'envoyai une fois chez un poète malheureux, qui devait être trouvé -asphyxié, comme Escousse, si, à telle heure, il ne recevait pas ma -réponse. On frappa en vain, il faisait le mort. On enfonça la porte: -on le trouva mangeant des saucisses. - -Pourtant, comme au milieu de cette vermine qui s'attache aux gens -consciencieux, il m'arrivait de mettre la main sur de véritables -infortunés, je ne pus jamais me décider à repousser d'une manière -absolue la mendicité. Pendant quelques années, je fis une petite rente -à des personnes chargées d'aller aux informations pendant quelques -heures de la matinée. Elles furent trompées un peu moins que moi, -voilà tout, et depuis que je n'habite plus Paris, la correspondance -ruineuse de centaine de mendians continue à m'arriver de tous les -points de la France. - -Il y a une série de poètes et d'auteurs qui veulent des protections, -comme si la protection pouvait suppléer, je ne dis pas seulement au -talent, mais à la plus simple notion de la langue que l'on prétend -écrire. Il y a une série de femmes incomprises qui veulent entrer au -théâtre. Elles n'ont jamais essayé, il est vrai, de jouer la comédie, -mais elles se sentent la vocation de jouer les premiers rôles: une -série de jeunes gens sans emploi qui demandent le premier emploi venu -dans les arts, dans l'agriculture, dans la comptabilité; ils sont -propres à tout apparemment, et bien qu'on ne les connaisse pas, on -doit les recommander et répondre d'eux comme de soi-même. De plus -modestes avouent qu'ils sont sans éducation aucune, qu'ils ne sont -propres à rien, mais que, sous peine de manquer d'humanité, il faut -leur trouver quelque chose à faire. Il y a aussi une série d'ouvriers -démocrates qui ont résolu le problème social et qui feront disparaître -la misère de notre société, si on leur donne de quoi publier leur -système. Ceux-là sont infaillibles. Quiconque en doute est vendu à -l'orgueil, à l'avarice et à l'égoisme. Il y a encore une série de -petits commerçans ruinés qui ont besoin de 5 ou 6 mille francs pour -racheter un fonds de boutique. «Cela est une misère pour vous, -disent-ils; vous êtes bonne, vous ne me refuserez pas.» Il y a enfin -des peintres, des musiciens, qui n'ont pas de succès parce qu'ils ont -trop de génie et que la jalousie des maîtres les repousse; il y a des -soldats engagés qui voudraient se racheter, des juifs qui demandent -des autographes pour les vendre, des demoiselles qui veulent entrer -chez moi comme femmes de chambre pour être mes élèves en littérature. -J'ai chez moi des armoires pleines de lettres saugrenues, de -manuscrits fabuleux, de romances ou d'opéras de l'autre monde, et des -théories sociales à sauver tous les habitans du système planétaire. -Tout cela avec un _post-scriptum_ portant demande d'un petit secours -en attendant, et en double ou triple récidive, avec injures à la -seconde sommation et menaces à la troisième. - -Et pourtant j'ai la patience de lire toutes les lettres quand elles -ne sont pas impossibles à déchiffrer, quand elles ne sont pas de seize -pages en caractères microscopiques. J'ai la conscience de commencer -toutes les élucubrations philosophiques, musicales et littéraires, et -de les continuer quand je ne suis pas révoltée à la première page par -des fautes trop grossières ou des aberrations trop révoltantes. - -Quand je vois une ombre de talent, je mets à part et je réponds. Quand -j'en vois beaucoup, je m'en occupe tout à fait. Ces derniers ne me -donnent pas grande besogne: mais la médiocrité honnête est encore -assez abondante pour me prendre bien du temps et me causer bien de la -fatigue. Le vrai talent ne demande jamais rien: il offre et donne un -pur témoignage de sympathie. La médiocrité honnête ne demande pas -d'argent, mais des complimens sous forme d'encouragement. La -médiocrité plate, à un degré au-dessous, commence à demander des -éditeurs ou des articles de journaux. La stupidité demande, que -dis-je, elle exige impérieusement l'_argent et la gloire_! - -Ajoutez à cette persécution les lettres anonymes remplies d'injures -grossières; les entreprises, souvent aussi cyniques, des saints et des -saintes qui veulent me faire rentrer dans le giron de l'Église; les -curés qui m'offrent de racheter mon âme en leur envoyant de quoi -réparer une chapelle ou habiller une statue de la Vierge; les visites -étranges, les trappistes, les instituteurs destitués en 1848, les -mouchards volontaires, espèces d'agens provocateurs imbéciles qui -viennent crier contre tous les gouvernemens, et qui se trompent, -faisant du légitimisme chez les républicains et _vice versâ_; les -artistes bohémiens, les colonels et capitaines espagnols réfugiés de -tous les partis, successivement battus dans ce pays des vicissitudes, -officiers supérieurs à la quinzaine, chamarrés de décorations, qui -demandent vingt francs et se rabattent sur vingt sous: enfin la misère -fausse ou vraie, humble ou arrogante, la vanité confiante ou haineuse, -l'ignoble race de parti, l'indiscrétion, la folie, la bassesse ou la -stupidité sous toutes les formes: voilà la lèpre qui s'attache à toute -célébrité, qui dérange, qui trouble, qui lasse, qui ruine, qui tue à -la longue, à moins qu'on n'adopte ce farouche principe _toute misère -est méritée_, qu'on n'écrive sur sa porte, _je ne donne rien_, et -qu'on dorme tranquille en se disant: «J'ai été exploité par les -fripons, que ce soit tant pis désormais pour les honnêtes gens qui ont -faim!» - -Et encore n'ai-je pas parlé des simples curieux, race très mélangée où -l'on risque de tourner le dos à quelques honorables sympathies pour se -délivrer d'une foule d'oisifs importuns. Dans cette dernière -catégorie, il y a des Anglais en voyage qui veulent simplement mettre -sur leur livre de notes qu'ils vous ont vue; et comme j'ai trop -oublié l'anglais pour faire l'effort de le parler avec eux, ceux qui -ne parlent pas trois mots de français me parlent dans leur langue, je -leur réponds dans la mienne. Ils ne comprennent pas, ils font _oh!_ et -s'en vont satisfaits. Comme je sais que quelques-uns ont un carnet et -un crayon tout taillé pour écrire les réponses, même avant de remonter -en voiture, de crainte de les oublier, je me suis amusée quelquefois à -leur répondre aussi par _oh!_ ou à leur dire des choses si -inintelligibles, quand leur figure m'ennuyait, que je les défie bien -d'en avoir retenu quelque chose. Il est vrai qu'il y a le curieux trop -intelligent qui vous fait parler et vous prête _des mots_. - -Il y a aussi le curieux malveillant, qui vient avec l'intention de -vous confesser, et qui s'en va tout à fait ennemi quand il n'a pu vous -arracher que des réflexions sur la pluie et le beau temps. - -Il y a encore les poseurs, qui entrent chez vous pour vous faire -savoir qu'ils vous valent bien, et que vous n'avez pas de temps à -perdre si vous voulez corroborer un peu votre futile talent à l'aide -de leur expérience et de leur puissante raison. Ils vous donnent des -sujets de roman, des types, de situations de théâtre. Enfin, ce sont -des riches prodigues qui ont de la bienveillance pour vous et qui -viennent vous faire l'aumône d'une idée. - -On ne peut pas se figurer les excentricités, les inconvenances, les -ridicules, les vanités, les folies et les bêtises de toutes sortes qui -viennent se faire passer en revue par les malheureux artistes affligés -de quelque renommée. Cette importunité délirante n'a qu'un bon -résultat, qui est de vous inspirer un vif intérêt et une joyeuse -sollicitude pour le talent modeste et vrai qui veut bien se révéler à -vous. On est pressé alors de reporter sur lui le bon vouloir que tant -d'aberrations et de prétentions vous ont forcé de refouler. - -Ainsi, à peine arrivée au résultat que j'avais poursuivi, une double -déception m'apparut. Indépendance sous ces deux formes, l'emploi du -temps et l'emploi des ressources, voilà ce que je croyais tenir, voilà -ce qui se transforma en un esclavage irritant et continuel. En voyant -combien mon travail était loin de suffire aux exigences de la misère -environnante, je doublai, je triplai, je quadruplai la dose du -travail. Il y eut des momens où elle fut excessive, et où je me -reprochai les heures de repos et de distraction nécessaires comme une -mollesse de l'âme, comme une satisfaction de l'égoïsme. Naturellement -absolue dans mes convictions, je fus longtemps gouvernée par la loi de -ce travail forcé et de cette aumône sans bornes, comme je l'avais été -par l'idée catholique, au temps où je m'interdisais les jeux et la -gaîté de l'adolescence pour m'absorber dans la prière et dans la -contemplation. - -Ce ne fut qu'en ouvrant ma pensée au rêve d'une grande réforme sociale -que je me consolai, par la suite, de l'étroitesse et de l'impuissance -de mon dévouement. Je m'étais dit, avec tant d'autres, que certaines -bases sociales étaient indestructibles, et que le seul remède contre -les excès de l'inégalité était dans le sacrifice individuel, -volontaire. Mais c'est la porte ouverte aux égoïstes aussi bien qu'aux -dévoués, cette théorie de l'aumône particulière. On y entre tout -entier ou on fait semblant d'y entrer. Personne n'est là pour -constater que vous êtes dedans ou dehors. Il y a bien une loi -religieuse qui vous prescrit de donner, non pas votre superflu, mais -jusqu'au nécessaire; il y a bien une opinion qui conseille la charité: -mais il n'est pas de pouvoir constitué qui vous contraigne et qui -contrôle l'étendue et la réalité de vos dons[9]. Dès lors, vous êtes -libre de tricher l'opinion, d'être athée devant Dieu et hypocrite -devant les hommes. La misère est à la merci de la conscience de chaque -individu; et tandis que des courages naïfs s'immolent avec excès, des -esprits froids et positifs s'abstiennent de les seconder, et leur -laissent porter un fardeau impossible. - - [9] En signalant ce fait, je n'entends pas dire que l'aumône - forcée fût une solution sociale. On le verra tout à l'heure. - -Oui, impossible! Car s'il en était autrement, si une poignée de bons -serviteurs pouvait sauver le monde et suffire, par un travail forcé -et une abnégation sans limites, à détruire la misère et tous les vices -qu'elle engendre, ceux-là devraient s'estimer heureux et fiers de leur -mission, et l'espoir du succès en attirerait un plus grand nombre à la -gloire et à la joie du sacrifice. Mais cet abîme de la misère n'est -pas de ceux que les dieux consentent à fermer quand il a englouti -quelque holocauste. Il est sans fond, et il faut qu'une société -entière y précipite ses offrandes pour le combler un instant. Dans -l'état des choses, il semble même que les dévouemens partiels le -creusent et l'agrandissent, puisque l'aumône avilit, en condamnant -celui qui compte sur elle à l'abandon de soi-même. - -On a retiré au clergé, aux communautés religieuses les immenses biens -qu'ils possédaient; on a tenté, dans une grande révolution sociale, de -créer une caste de petits propriétaires actifs et laborieux à la place -d'une caste de mendians inertes et nuisibles. Donc l'aumône ne sauvait -pas la société, même exercée en grand par un corps constitué et -considérable; donc les richesses consacrées à l'aumône étaient loin de -suffire, puisque ces richesses, mobilisées et distribuées sous une -autre forme, ont laissé l'abîme béant et la misère pullulante. Et l'on -voit qu'en me servant de cet exemple, je suppose que tout a été pour -le mieux, que le clergé et les couvens n'ont jamais employé leurs -biens qu'à faire l'aumône, et que la vente des biens nationaux n'a -enrichi que des pauvres, ce qui n'est pas absolument vrai, on le sait -de reste. - -Oui, oui, hélas! la charité est impuissante, l'aumône inutile. Il est -arrivé, il arrivera encore que des crises violentes forceront les -dictatures, qu'elles soient populaires ou monarchiques, à tailler dans -le vif et à exiger de la part des classes riches des sacrifices -considérables. Ce sera le droit du moment, mais jamais un droit -absolu, selon les hommes, si un principe nouveau ne vient le consacrer -d'une manière éternelle dans la libre croyance de tous les hommes. - -Les gouvernemens, quels qu'ils soient, n'y peuvent guère encore. Ne -les accusez pas trop. A supposer qu'ils voulussent inaugurer à tout -prix ce principe de salut universel sous une forme quelconque, ils le -voudraient en vain. La résistance des masses brisera toujours la -volonté des individus, quelque ardente, quelque miraculeuse qu'elle -puisse être. Toute dictature est un rêve, si ce n'est celle du temps. - -Et cependant, que faire, nous autres individus de bonne intention? -Nous abstenir ou nous immoler! - -Je me suis mille fois posé ce problème, et je ne l'ai pas résolu. La -loi du Christ: _Vendez tout, donnez l'argent aux pauvres et -suivez-moi_, est interdite aujourd'hui par les lois humaines. Je n'ai -pas le droit de vendre mes biens et de les donner aux pauvres. Quand -même des constitutions particulières de propriété ne s'y opposeraient -pas, la loi morale de l'hérédité des biens, qui entraîne celle de -l'hérédité d'éducation, de dignité et d'indépendance, nous l'interdit -absolument, sous peine d'infraction aux devoirs de la famille. Nous ne -sommes pas libres d'imposer le baptême de la misère aux enfans nés de -nous. Ils ne sont pas plus notre propriété morale que les serfs -n'étaient la propriété légitime d'un seigneur. - -La misère est dégradante, il n'y a pas à dire, puisque, là où elle est -complète, il faut s'humilier, et puisqu'on n'y échappe, dans ce cas, -que par la mort. Personne ne pourrait donc légitimement jeter ses -enfans dans l'abîme pour en retirer ceux des autres. Si tous -appartiennent à Dieu au même titre, nous nous devons plus spécialement -à ceux qu'il nous a donnés. Or, tout ce qui enchaîne la liberté future -d'un enfant est un acte de tyrannie, quand même ce serait un acte -d'enthousiasme et de vertu. - -Si quelque jour, dans l'avenir, la société nous demande le sacrifice -d'un héritage, sans doute elle pourvoira à l'existence de nos enfans; -elle les fera honnêtes et libres au sein d'un monde où le travail -constituera le droit de vivre. La société ne peut prendre légitimement -à chacun que pour rendre à tous. En attendant le règne de cette idée, -qui est encore à l'état d'utopie, forcés de nous débattre dans les -liens de la famille qui seront toujours sacrés, et les effroyables -difficultés de l'existence par le travail; contraints de nous -conformer aux lois constituées, c'est-à-dire de respecter la propriété -d'autrui et de faire respecter la nôtre, sous peine de finir par le -bagne ou l'hôpital, quel est donc le _devoir_, pour ceux qui voient, -de bonne foi, l'abîme de la souffrance et de la misère? - -Voilà un problème insoluble, si l'on ne se résout à vivre au sein -d'une contradiction entre les principes de l'avenir et les nécessités -du présent. Ceux qui nous crient que nous devrions prêcher d'exemple, -ne rien posséder et vivre à la manière des chrétiens primitifs, -semblent avoir raison contre nous: seulement, en nous prescrivant avec -ironie de donner tout et de vivre d'aumônes, ils ne sont guère -logiques non plus, puisqu'ils nous engagent à consacrer, par notre -exemple, le principe de la mendicité que nous repoussons à l'état de -théorie sociale. - -Quelques socialistes abordent plus franchement la question, et j'en -sais qui m'ont dit: «Ne faites pas l'aumône. En donnant à ceux qui -demandent, vous consacrez le principe de leur servitude.» - -Eh bien, ceux-là, même qui me parlaient ainsi dans des momens de -conviction passionnée, faisaient l'aumône le moment d'après, -incapables de résister à la pitié qui commande aux entrailles et qui -échappe au raisonnement: et comme, en faisant l'aumône, on est encore -plus humain et plus utile qu'en se réduisant soi-même à la nécessité -de la recevoir, je crois qu'ils avaient raison d'enfreindre leur -propre logique, et de se résigner, comme moi, à n'être pas d'accord -avec eux-mêmes. - -La vérité n'en reste pas moins une chose absolue, en ce sens qu'on ne -peut ni ne doit admettre la justice des lois qui régissent aujourd'hui -la propriété. Je ne crois pas qu'elles puissent être anéanties d'une -manière durable et utile, par un bouleversement subit et violent. Il -est assez démontré que le partage des biens constituerait un état de -lutte effroyable et sans issue, si ce n'est l'établissement d'une -nouvelle caste de gros propriétaires dévorant les petits, ou une -stagnation d'égoïsmes complétement barbares. - -Ma raison ne peut admettre autre chose qu'une série de modifications -successives amenant les hommes, sans contrainte et par la -démonstration de leurs propres intérêts, à une solidarité générale -dont la forme absolue est encore impossible à définir. Durant le cours -de ces transformations progressives, il y aura encore bien des -contradictions entre le but à poursuivre et les nécessités du moment. -Toutes les écoles socialistes de ces derniers temps ont entrevu la -vérité et l'ont même saisie par quelque point essentiel; mais aucune -n'a pu tracer bien sagement le code des lois qui doivent sortir de -l'inspiration générale à un moment donné de l'histoire. C'est tout -simple: l'homme ne peut que proposer; c'est l'avenir qui dispose. Tel -croit être le philosophe le plus avancé de son siècle, qui sera tout à -coup dépassé par des événemens et des situations tout à fait -mystérieux dans les desseins de la Providence, de même que certains -obstacles qui paraissent légers aux plus prudens résisteront longtemps -à l'action des efforts humains. - -Pour ma part, je n'ai pas eu tout à fait la liberté du choix dans ma -conduite privée, en égard à l'emploi des biens qui me sont échus. -Placée, par contrat, sous la loi du régime dotal, qui est une sorte de -substitution de la propriété, j'ai dû regarder Nohant comme un petit -majorat dont je n'étais que le dépositaire, et je n'aurais pu éluder -cette loi qu'en faisant l'office de dépositaire infidèle envers mes -enfans. Je me suis fait un cas de conscience de leur transmettre -intact le mince héritage que j'avais reçu pour eux, et j'ai cru -concilier, autant que possible, la religion de la famille et la -religion de l'humanité en ne disposant, pour les pauvres, que des -revenus de mon travail. Je ne sais pas si je suis dans le faux. J'ai -cru être dans le vrai. J'ai la certitude de m'être abstenue, depuis -bien des années, de toute satisfaction purement personnelle, de -n'avoir rien donné à la vanité, au luxe, à la mollesse, à l'avarice, -aux passions que je n'avais pas et que le moyen de les satisfaire n'a -pas fait naître en moi. Mince mérite à coup sûr! Le seul sacrifice -qui m'ait un peu coûté, c'est de renoncer aux voyages, que j'aurais -aimés de passion, et qui m'eussent développée comme artiste; mais dont -j'ai dû m'abstenir, à moins de nécessité pour les autres. Renoncer au -séjour de Paris m'a été personnellement nuisible aussi à beaucoup -d'égards; mais j'ai cru ne devoir pas hésiter, et ce sacrifice a porté -avec soi sa récompense, puisque l'amour de la campagne et de la vie -intime m'a dédommagée de mon isolement social. - -Je n'ai donc rien fait de grand et je n'ai vu réellement rien de grand -à faire, qui n'entamât pas, par quelque point, la sécurité de ma -conscience. Lancer mes enfans, malgré eux, dans le fanatisme de -convictions ardentes, m'eût semblé un attentat contre leur liberté -morale. J'ai cru devoir leur dire ma foi et les laisser maîtres de la -partager ou de la rejeter. J'ai cru devoir, dans la prévision des -crises de l'avenir, travailler à amoindrir en eux la confiance aveugle -et dangereuse que l'héritage inspire à la jeunesse, et leur prêcher la -nécessité du travail. J'ai cru devoir faire de mon fils un artiste, ne -pas l'élever pour n'être qu'un propriétaire, et cependant ne pas le -forcer à n'être qu'artiste en le dépouillant de sa propriété. J'ai cru -devoir remplir avec une fidélité scrupuleuse toutes les obligations -que, sous peine de déshonneur et de manque de parole, les contrats -relatifs à l'argent imposent à tout le monde. Quant à l'argent, je -n'ai pas su en gagner à tout prix: je n'ai même pas su en gagner -beaucoup, tout en travaillant avec une persévérance soutenue. J ai su -en perdre, par conséquent en refuser à ceux qui m'en demandaient, -plutôt que d'en arracher rigoureusement à ceux qui m'en devaient, et -que j'aurais réduits à la gêne. Les relations pécuniaires sont -établies de telle sorte que l'assistance envers les uns pourrait bien, -si l'on n'y prenait garde, être le dépouillement cruel des autres. Que -faire de mieux? Je ne sais pas. Si je le savais, je l'aurais fait, car -mon intention est très droite. Mais je ne vois pas, et je n'ai pas -trouvé le moyen de rendre mon dévouement utile à mes semblables dans -de grandes proportions, et je ne peux pas attribuer cette -impossibilité à l'insuffisance de mes ressources. Qu'elles -s'étendissent à des sommes beaucoup plus considérables, le nombre des -infortunés à ma charge n'eût fait que s'accroître, et des millions de -louis dans mes mains eussent amené des millions de pauvres autour de -moi. Où serait la limite? MM. de Rothschild donnant leur fortune aux -indigens, détruiraient-ils la misère? On sait bien que non. Donc la -charité individuelle n'est pas le remède, ce n'est même pas un -palliatif. Ce n'est pas autre chose qu'un besoin moral qu'on subit, -une émotion qui se manifeste et qui n'est jamais satisfaite. - -J'ai donc des raisons d'expérience, des raisons puisées dans mes -propres entrailles, pour ne pas accepter le fait social comme une -vérité bonne et durable, et pour protester contre ce fait jusqu'à ma -dernière heure. On a dit que j'avais pris cet esprit de révolte dans -mon orgueil. Qu'est-ce que mon orgueil avait à faire dans tout cela? -J'ai commencé par accepter sans réflexion et sans combat les choses -établies. J'ai pratiqué la charité, et je l'ai pratiquée longtemps -avec beaucoup de mystère, croyant naïvement que c'était là un mérite -dont il fallait se cacher. J'étais dans la lettre de l'Évangile: «Que -votre main gauche ne sache pas ce que donne la main droite.» Hélas! en -voyant l'étendue et l'horreur de la misère, j'ai reconnu que la pitié -était une obligation si pressante, qu'il n'y avait aucune espèce de -mérite à en subir les tiraillemens, et que d'ailleurs, dans une -société si opposée à la loi du Christ, garder le silence sur de telles -plaies ne pouvait être que lâcheté ou hypocrisie. - -Voilà à quelles certitudes m'amenait le commencement de ma vie -d'artiste, et ce n'était que le commencement! Mais à peine eus-je -abordé ce problème du malheur général que l'effroi me saisit jusqu'au -vertige. J'avais fait bien des réflexions, j'avais subi bien des -tristesses dans la solitude de Nohant, mais j'avais été absorbée et -comme engourdie par des préoccupations personnelles. J'avais -probablement cédé au goût du siècle, qui était alors de s'enfermer -dans une douleur égoïste, de se croire René ou Obermann, et de -s'attribuer une sensibilité exceptionnelle, par conséquent des -souffrances inconnues au vulgaire. Le milieu dans lequel je m'étais -isolée alors était fait pour me persuader que tout le monde ne pensait -pas et ne souffrait pas à ma manière, puisque je ne voyais autour de -moi que préoccupations des intérêts matériels, aussitôt noyées dans la -satisfaction de ces mêmes intérêts. - -Quand mon horizon se fut élargi, quand m'apparurent toutes les -tristesses, tous les besoins, tous les désespoirs, tous les vices du -grand milieu social, quand mes réflexions n'eurent plus pour objet ma -propre destinée, mais celle du monde où je n'étais qu'un atome, ma -désespérance personnelle s'étendit à tous les êtres, et la loi de la -fatalité se dressa devant moi si terrible que ma raison en fut -ébranlée. - -Qu'on se figure une personne arrivée jusqu'à l'âge de trente ans sans -avoir ouvert les yeux sur la réalité, et douée pourtant de très bons -yeux pour tout voir; une personne austère et sérieuse au fond de -l'âme, qui s'est laissé bercer et endormir si longtemps par des rêves -poétiques, par une foi enthousiaste aux choses divines, par l'illusion -d'un renoncement absolu à tous les intérêts de la vie générale, et -qui, tout à coup frappée du spectacle étrange de cette vie générale, -l'embrasse et le pénètre avec toute la lucidité que donne la force -d'une jeunesse pure et d'une conscience saine! - -Et ce moment où j'ouvrais les yeux était solennel dans l'histoire. La -république rêvée en juillet aboutissait aux massacres de Varsovie et à -l'holocauste du cloître Saint-Méry. Le choléra venait de décimer le -monde. Le saint-simonisme, qui avait donné aux imaginations un moment -d'élan, était frappé de persécution et avortait, sans avoir tranché la -grande question de l'amour, et même, selon moi, après l'avoir un peu -souillée. L'art aussi avait souillé, par des aberrations déplorables, -le berceau de sa réforme romantique. Le temps était à l'épouvante et à -l'ironie, à la consternation et à l'impudence, les uns pleurant sur la -ruine de leurs généreuses illusions, les autres riant sur les premiers -échelons d'un triomphe impur; personne ne croyant plus à rien, les uns -par découragement, les autres par athéisme. - -Rien dans mes anciennes croyances ne s'était assez nettement formulé -en moi, au point de vue social, pour m'aider à lutter contre ce -cataclysme où s'inaugurait le règne de la matière, et je ne trouvais -pas dans les idées républicaines et socialistes du moment une lumière -suffisante pour combattre les ténèbres que Mammon soufflait -ouvertement sur le monde. Je restais donc seule avec mon rêve de la -Divinité toute-puissante, mais non plus tout amour, puisqu'elle -abandonnait la race humaine à sa propre perversité ou à sa propre -démence. - -C'est sous le coup de cet abattement profond que j'écrivis _Lélia_, à -bâtons rompus et sans projet d'en faire un ouvrage ni de le publier. -Cependant, quand j'eus lié ensemble, au hasard d'une donnée de roman, -un assez grand nombre de fragmens épars, je les lus à Sainte-Beuve, -qui m'encouragea à continuer et qui conseilla à Buloz de m'en demander -un chapitre pour la _Revue des Deux-Mondes_. Malgré ce précédent, je -n'étais pas encore décidée à faire de cette fantaisie un livre pour le -public. Il portait trop le caractère du rêve, il était trop de l'école -de _Corambé_ pour être goûté par de nombreux lecteurs. Je ne me -pressais donc pas, et j'éloignais de moi, à dessein, la préoccupation -du public, éprouvant une sorte de soulagement triste à céder à -l'imprévu de ma rêverie, et m'isolant même de la réalité du monde -actuel, pour tracer la synthèse du doute et de la souffrance, à mesure -qu'elle se présentait à moi sous une forme quelconque. - -Ce manuscrit traîna un an sous ma plume, quitté souvent avec dédain et -souvent repris avec ardeur. C'est, je crois, un livre qui n'a pas le -sens commun au point de vue de l'art, mais qui n'en a été que plus -remarqué par les artistes, comme une chose d'inspiration spontanée -dans le détail. J'ai écrit deux préfaces à ce livre, et j'ai dit là -tout ce que j'avais à en dire. Je n'y reviendrai donc pas inutilement. -Le succès de la forme fut très grand. Le fond fut critiqué avec une -amertume extrême. On voulut voir des portraits dans tous les -personnages, des révélations personnelles dans toutes les situations; -on alla jusqu'à interpréter dans un sens vicieux et obscène des -passages écrits avec la plus grande candeur, et je me souviens que, -pour comprendre ce que l'on m'accusait d'avoir voulu dire, je fus -forcée de me faire expliquer des choses que je ne savais pas. - -Je ne fus pas très sensible à ce déchaînement de la critique et aux -ignobles calomnies qu'il souleva. Ce que l'on sait complétement faux -n'inquiète guère. On sent que cela tombera de soi-même dans les bons -esprits, si tant est que les bons esprits puissent se tromper sur -l'intention et sur les tendances d'un livre. - -Je m'étonnai seulement, et maintenant encore je m'étonne des inimitiés -personnelles que soulève l'émission des idées. Je n'ai jamais compris -qu'on fût l'ennemi d'un artiste qui pense et crée dans un sens opposé -à celui que l'on a ou que l'on aurait choisi. Que l'on discute et -combatte le but de son oeuvre, je le conçois; mais que l'on altère, de -propos délibéré, cette pensée pour la rendre condamnable; que l'on -dénature le texte même par de fausses citations ou des comptes-rendus -infidèles; que l'on calomnie la vie de l'auteur pour injurier sa -personne; qu'on le haïsse à travers son livre: voilà encore une des -énigmes de la vie que je n'ai pas résolues et que je ne résoudrai -probablement jamais. Je vois bien le fait, je le vois dans tous les -temps et à propos de toutes les idées: mais je m'étonne que l'horreur -de l'inquisition, généralement sentie aujourd'hui, n'ait pas suffi à -guérir les hommes de cette rage de persécution réciproque, où il -semble que la critique regrette de n'avoir pas le bourreau à sa droite -et le bûcher à sa gauche, en procédant à ses réquisitoires. - -Je vis ces fureurs avec tristesse, mais avec une certaine -tranquillité. Je n'avais pas pour rien amassé dans la solitude un -grand dédain pour tout ce qui n'était pas le vrai. Si j'eusse aimé et -cherché le monde, je me serais tourmentée probablement de la calomnie -qui pouvait momentanément m'en fermer l'accès; mais, ne cherchant que -l'amitié sérieuse et sachant que rien ne pouvait ébranler celles qui -m'entouraient, je ne m'aperçus réellement jamais des effets de la -méchanceté, et ma tâche fut si facile sous ce rapport que je ne -saurais mettre la persécution au nombre des malheurs de ma vie. - -D'ailleurs, en toutes choses, les chagrins qui n'ont eu leur effet que -sur ma propre existence, je les compte aujourd'hui pour rien. Ce n'est -pas que je les aie tous portés avec courage. Non! J'étais, je suis -peut-être encore d'une sensibilité excessive et que la raison ne -gouverne pas du tout dans le moment de la crise. Mais j'apprécie les -souffrances morales comme je crois que la raison doit les apprécier, -sitôt qu'elle reprend son empire. Je vois dans mon passé, comme dans -celui de tous les êtres aimans que j'ai connus, des déchiremens -terribles, des déceptions accablantes, des heures d'agonie véritable; -mais je fais la part de la personnalité, qui est violente dans la -jeunesse. C'est le propre de la jeunesse de vouloir saisir et fixer le -rêve du bonheur. Si elle y renonçait facilement, si elle ne le -poursuivait avec âpreté, si au lendemain d'une catastrophe, elle ne se -relevait du désespoir avec une assurance nouvelle, si elle ne vivait -de chimères, de croyances ardentes, de dévoûmens enthousiastes, -d'amers dédains, de chaudes indignations, en un mot de tous les -abattemens et de tous les renouvellemens de la volonté, elle ne serait -pas la jeunesse, et cette fatalité qui la pousse à découvrir le monde -de son imagination et l'idéal de son coeur à travers l'imminence des -naufrages, c'est presque un droit qu'elle exerce, puisque c'est une -loi qu'elle subit. - -Mais tout cela, vu à distance, rentre dans le monde des songes -évanouis. Nul de nous ne regrette d'être délivré de ses maux, et nul -de nous cependant ne regrette de les avoir éprouvés. Tous nous savons -qu'il faut vivre quand on est dans la force des émotions, parce qu'il -faut avoir vécu quand on est dans la force de la réflexion. Il ne faut -regretter des épreuves de la vie que celles qui nous ont fait un mal -réel et durable. - -Quel est ce mal? Je vais vous le dire. Toute douleur lente ou rapide -qui nous ôte de forces et nous laisse amoindris est une infortune -véritable et dont il n'est guère facile de se consoler jamais. Un -vice, un crime moral, une lâcheté, voilà de ces malheurs qui -vieillissent tout à coup et qui méritent la pitié qu'on peut avoir -envers soi-même et demander aux autres. Il est, dans l'ordre moral, -des maladies analogues à celles de la vie physique, en ce qu'elles -nous laissent infirmes et à jamais brisés. - -Votre corps est-il sans infirmités contractées avant l'âge? Quelque -souffreteux que vous puissiez être, ne vous plaignez pas; vous vous -portez aussi bien qu'une créature humaine peut l'espérer. Ainsi de -votre âme. Vous sentez-vous en possession de l'exercice de vos -facultés pour le vrai et pour le juste? Quelles que soient vos crises -passagères de découragement ou d'excitation, ne reprochez pas à la -destinée de vous avoir éprouvés trop rudement; vous êtes aussi heureux -que l'homme peut aspirer à l'être. - -Cette philosophie me paraît bien facile à présent. Se laisser -souffrir, puisque la souffrance est inévitable et ne pas la maudire -quand elle s'apaise, puisqu'elle ne nous a pas rendus pires; toute âme -honnête peut pratiquer cette humble sagesse pour son compte. - -Mais il est une douleur plus difficile à supporter que toutes celles -qui nous frappent à l'état d'individu. Elle a pris tant de place dans -mes réflexions, elle a eu tant d'empire sur ma vie, jusqu'à venir -empoisonner mes phases de pur bonheur personnel, que je dois bien la -dire aussi! - -Cette douleur, c'est le mal général: c'est la souffrance de la race -entière, c'est la vue, la connaissance, la méditation du destin de -l'homme ici-bas. On se fatigue vite de se contempler soi-même. Nous -sommes de petits êtres sitôt épuisés, et le roman de chacun de nous -est si vite repassé dans sa propre mémoire! A moins de se croire -sublime, peut-on n'examiner et ne contempler que son _moi_? -D'ailleurs, qui est-ce qui se trouve sublime de bien bonne foi? Le -pauvre fou qui se prend pour le soleil et qui, de sa triste loge, crie -aux passans: Prenez garde à l'éclat de mes rayons! - -Nous n'arrivons à nous comprendre et à nous sentir vraiment nous-mêmes -qu'en nous oubliant, pour ainsi dire, et en nous perdant dans la -grande conscience de l'humanité. C'est alors qu'à côté de certaines -joies et de certaines gloires dont le reflet nous grandit et nous -transfigure, nous sommes saisis tout à coup d'un invincible effroi et -de poignans remords en regardant les maux, les crimes, les folies, les -injustices, les stupidités, les hontes de cette nation qui couvre le -globe et qui s'appelle l'homme. Il n'y a pas d'orgueil, il n'y a pas -d'égoïsme qui nous console quand nous nous absorbons dans cette idée. - -Tu te diras en vain: «Je suis un être raisonnable parmi ces millions -d'êtres qui ne le sont pas: je ne souffre pas de ces maux que leur -sottise leur attire.» Hélas! tu n'en seras pas plus fier, puisque tu -ne peux pas faire que tes semblables soient semblables à toi. Ton -isolement t'épouvantera d'autant plus que tu te croiras meilleur et te -sentiras plus heureux que les autres. - -Ton innocence même, la conscience de ta douceur et de ta probité, la -sérénité de ton propre coeur, ne te seront pas un refuge contre la -tristesse profonde qui t'enveloppe, si tu te sens vivre dans un milieu -impur, sur une terre souillée, parmi des êtres sans foi ni loi, qui se -dévorent les uns les autres, et chez qui le vice est bien autrement -contagieux que la vertu. - -Tu as une heureuse famille, je suppose, d'excellens amis, un entourage -de bonnes âmes comme la tienne. Tu as réussi à fuir le contact de -l'humanité malade. Hélas! pauvre homme de bien, tu n'en es que plus -seul? - -Tu es doux, généreux, sensible: tu ne peux lire l'histoire sans frémir -à chaque page, et le sort des victimes innombrables que le temps -dévore t'arrache de saintes larmes: hélas! pauvre bon coeur, à quoi -servent les pleurs de ta pitié? Elles mouillent la page que tu lis et -ne font pas revivre un seul homme immolé par la haine! - -Tu es dévoué, actif, ardent; tu parles, tu écris, tu agis de toutes -tes forces sur les esprits qui veulent bien t'écouter. On te jette des -pierres et de la boue: n'importe, tu es courageux, tu persévères! -Hélas! pauvre martyr, tu mourras à la peine, et ta dernière prière -sera encore pour des hommes que d'autres hommes font souffrir! - -Eh bien, il n'est pas nécessaire d'être un saint pour vivre ainsi de -la vie des autres et pour sentir que le mal général empoisonne et -flétrit le bonheur personnel. Tous, oui, tous, nous subissons cette -douleur commune à tous, et ceux qui semblent s'en préoccuper le moins -s'en préoccupent encore assez pour en redouter le contre-coup sur -l'édifice fragile de leur sécurité. Cette préoccupation augmente de -jour en jour, d'heure en heure, à mesure que le monde s'éclaire, se -communique sa vie et se sent vibrer d'un bout à l'autre comme une -chaîne magnétique. Deux personnes ne se rencontrent pas, trois hommes -ne se trouvent pas réunis, sans que, du chapitre des intérêts -particuliers, on ne passe vite à celui des intérêts généraux pour -s'interroger, se répondre et se passionner. Le paysan lui-même, ce -type d'insouciance et de dédain pour tout ce qui est au delà de son -champ, veut savoir aujourd'hui si de l'autre côté de sa colline, les -êtres humains sont plus tranquilles et plus satisfaits que lui. - -C'est la loi de la vie; mais, de toutes les lois de la vie, c'est la -plus cruelle; et quand ce devient une loi de la conscience, c'est le -tourment du devoir de tous aux prises avec l'impuissance de chacun. - -Ceci n'est pas une récrimination politique. La politique d'actualité, -si intéressante qu'elle puisse être, n'est jamais qu'un horizon. La -loi de douleur qui plane sur notre monde et le cri de plainte qui s'en -exhale partent des intimes convulsions de son essence même, et nulle -révolution actuellement possible ne saurait ni l'étouffer ni en -détruire les causes profondes. Quand on s'abîme dans cette recherche, -on arrive à constater l'action du bien et du mal dans l'humanité, à -saisir le mécanisme des effets et des résistances, à savoir enfin -_comment_ s'opère cet éternel combat. Rien de plus! Le _pourquoi_, -c'est Dieu seul qui pourrait nous le dire, lui qui a fait l'homme si -lentement progressif, et qui eût pu le faire si intelligent et plus -puissant pour le bien que pour le mal. - -Devant cette question que l'âme peut adresser à la suprême sagesse, -j'avoue que le terrible mutisme de la divinité consterne -l'entendement. Là, nous sentons notre volonté se briser contre la -porte d'airain des impénétrables mystères: car nous ne pouvons pas -admettre le souverain bien, type de toute lumière et de toute -perfection, répondant à la terre suppliante et gémissante par la loi -brutale de son bon plaisir. - -Devenir athée et supposer une loi intelligente présidant à la règle -des destinées de l'univers, c'est admettre quelque chose de bien plus -extraordinaire et de bien plus incroyable que de s'avouer, soi, raison -bornée, dépassé par les motifs de la raison infinie. La foi triomphe -donc de ses propres doutes; mais l'âme navrée sent les bornes de sa -puissance se resserrer étroitement sur elle et enchaîner son dévoûment -dans un si petit espace, que l'orgueil s'en va pour jamais et que la -tristesse demeure. - -Voilà sous l'empire de quelles préoccupations secrètes j'avais écrit -_Lélia_. Je n'en parlais à personne, sachant bien que personne autour -de moi ne pouvait me répondre, et chérissant peut-être aussi, d'une -certaine façon, le secret de ma rêverie. J'avais toujours été et j'ai -été toujours ainsi, aimant à me nourrir seule d'une idée lentement -savourée, quelque rongeuse et dévorante qu'elle puisse être. Le seul -égoïsme permis c'est celui du découragement qui ne veut se communiquer -à personne, et qui, en s'épuisant dans la contemplation de ses propres -causes, finit par céder au besoin de vivre, à la grâce intérieure -peut-être! - -Il est vrai qu'en me taisant ainsi devant mes amis, j'exhalais, en -publiant mon livre, une plainte qui devait avoir un plus grand -retentissement. Je n'y songeai pas d'abord. Faisant bon marché de -moi-même et de ma propre douleur, je me dis que mon livre serait peu -lu et ferait plutôt rire à mes dépens, comme un ramassis de songes -creux, qu'il ne ferait rêver aux durs problèmes du doute et de la -croyance. Quand je vis qu'il faisait soupirer aussi quelques âmes -inquiètes, je me persuadai et je me persuade encore que l'effet de ces -sortes de livres est plutôt bon que mauvais, et que, dans un siècle -matérialiste, ces ouvrages-là valent mieux que les _Contes -drôlatiques_, bien qu'ils amusent beaucoup moins la masse des -lecteurs. - -A propos des _Contes drôlatiques_, qui parurent vers la même époque, -j'eus une assez vive discussion avec Balzac, et comme il voulait m'en -lire malgré moi des fragmens, je lui jetai presque son livre au nez. -Je me souviens que, comme je le traitais de gros indécent, il me -traita de prude et sortit en me criant sur l'escalier: «Vous n'êtes -qu'une bête!» Mais nous n'en fûmes que meilleurs amis, tant Balzac -était véritablement naïf et bon. - -Après quelques jours passés dans la forêt de Fontainebleau, je désirai -voir l'Italie, dont j'avais soif comme tous les artistes et qui me -satisfit dans un sens opposé à celui que j'attendais. Je fus vite -fatiguée de voir des tableaux et des monumens. Le froid m'y donna la -fièvre, puis la chaleur m'écrasa et le beau ciel finit par me lasser. -Mais la solitude se fit pour moi dans un coin de Venise, et m'eût -enchaînée là longtemps si j'avais eu mes enfans avec moi. Je ne -referai ici, qu'on se rassure, aucune des descriptions que j'ai -publiées soit dans les _Lettres d'un voyageur_, soit dans divers -romans, dont j'ai placé la scène en Italie, et à Venise -particulièrement. Je donnerai seulement sur moi-même quelques détails -qui ont naturellement leur place dans ce récit. - - - - -CHAPITRE TRENTE-UNIEME. - - M. Bayle (Stendhal).--La cathédrale d'Avignon.--Passage à Gênes, - Pise et Florence.--Arrivée à Venise par l'Apennin, Bologne et - Ferrare.--Alfred de Musset, Géraldy, Léopold Robert à - Venise.--Travail et solitude à Venise.--Détresse - financière.--Rencontre singulière.--Départ pour la - France.--Arrivée à Paris.--Retour à Nohant.--Julie.--Mes amis - du Berry.--Ceux de la mansarde.--Prosper Bressant.--_Le - Prince._ - - -Sur le bateau à vapeur qui me conduisait de Lyon à Avignon, je -rencontrai un des écrivains les plus remarquables de ce temps-ci, -Bayle, dont le pseudonyme était Stendhal. Il était consul à -Civita-Vecchia et retournait à son poste, après un court séjour à -Paris. Il était brillant d'esprit et sa conversation rappelait celle -de Delatouche, avec moins de délicatesse et de grâce, mais avec plus -de profondeur. Au premier coup d'oeil c'était un peu aussi le même -homme, gras et d'une physionomie très fine sous un masque empâté. Mais -Delatouche était embelli, à l'occasion, par sa mélancolie soudaine, et -Bayle restait satirique et railleur à quelque moment qu'on le -regardât. Je causai avec lui une partie de la journée et le trouvai -fort aimable. Il se moqua de mes illusions sur l'Italie, assurant que -j'en aurais vite assez, et que les artistes à la recherche du beau en -ce pays étaient de véritables badauds. Je ne le crus guère, voyant -qu'il était las de son exil et y retournait à contre-coeur. Il railla, -d'une manière très amusante, le type italien, qu'il ne pouvait -souffrir et envers lequel il était fort injuste. Il me prédit surtout -une souffrance que je ne devais nullement éprouver, la privation de -causerie agréable et de tout ce qui, selon lui, faisait la vie -intellectuelle, les livres, les journaux, les nouvelles, l'actualité, -en un mot. Je compris bien ce qui devait manquer à un esprit si -charmant, si original et si poseur, loin des relations qui pouvaient -l'apprécier et l'exciter. Il posait surtout le dédain de toute vanité -et cherchait à découvrir, dans chaque interlocuteur, quelque -prétention à rabattre sous le feu roulant de sa moquerie. Mais je ne -crois pas qu'il fût méchant: il se donnait trop de peine pour le -paraître. - -Tout ce qu'il me prédit d'ennui et de vide intellectuel en Italie -m'alléchait au lieu de m'effrayer, puisque j'allais là, comme partout, -pour fuir le bel esprit dont il me croyait friande. - -Nous soupâmes avec quelques autres voyageurs de choix, dans une -mauvaise auberge de village, le pilote du bateau à vapeur n'osant -franchir le pont Saint-Esprit avant le jour. Il fut là d'une gaîté -folle, se grisa raisonnablement, et dansant autour de la table avec -ses grosses bottes fourrées devint quelque peu grotesque et pas du -tout joli. - -A Avignon, il nous mena voir la grande église, très bien située, où, -dans un coin, un vieux Christ en bois peint, de grandeur naturelle et -vraiment hideux, fut pour lui matière aux plus incroyables -apostrophes. Il avait en horreur ces repoussans simulacres dont les -méridionaux chérissaient, selon lui, la laideur barbare et la nudité -cynique. Il avait envie de s'attaquer, à coups de poing, à cette -image. - -Pour moi, je ne vis pas, avec regret, Bayle prendre le chemin de terre -pour gagner Gênes. Il craignait la mer, et mon but était d'arriver -vite à Rome. Nous nous séparâmes donc après quelques jours de liaison -enjouée; mais comme le fond de son esprit trahissait le goût, -l'habitude ou le rêve de l'obscénité, je confesse que j'avais assez de -lui et que s'il eût pris la mer, j'aurais peut-être pris la montagne. -C'était, du reste, un homme éminent, d'une sagacité plus ingénieuse -que juste en toutes choses appréciées par lui, d'un talent original et -véritable, écrivant mal, et disant pourtant de manière à frapper et à -intéresser vivement ses lecteurs. - -La fièvre me prit à Gênes, circonstance que j'attribuai au froid -rigoureux du trajet sur le Rhône, mais qui en était indépendante, -puisque, dans la suite, je retrouvai cette fièvre à Gênes par le beau -temps et sans autre cause que l'air de l'Italie, dont l'acclimatation -m'est difficile. - -Je poursuivis mon voyage quand même, ne souffrant pas, mais peu à peu -si abrutie par les frissons, les défaillances et la somnolence, que je -vis Pise et le Campo-Santo avec une grande apathie. Il me devint même -indifférent de suivre une direction ou une autre: Rome et Venise -furent jouées à pile ou face, _Venise face_ retomba dix fois sur le -plancher. J'y voulus voir une destinée, et je partis pour Venise par -Florence. - -Nouvel accès de fièvre à Florence. Je vis toutes les belles choses -qu'il fallait voir, et je les vis à travers une sorte de rêve qui me -les faisait paraître un peu fantastiques. Il faisait un temps superbe, -mais j'étais glacée, et en regardant le _Persée_ de Cellini et le -Chapelle carrée de Michel-Ange, il me semblait, par momens, que -j'étais statue moi-même. La nuit, je rêvais que je devenais mosaïque, -et je comptais attentivement mes petits carrés de lapis et de jaspe. - -Je traversai l'Apennin par une nuit de janvier froide et claire, dans -la calèche assez confortable qui, accompagnée de deux gendarmes en -habit jaune serin, faisait le service de courrier. Je n'ai jamais vu -de route plus déserte et de gendarmes moins utiles, car ils étaient -toujours à une lieue en avant ou en arrière de nous, et paraissaient -ne pas se soucier du tout de servir de point de mire aux brigands. -Mais, en dépit des alarmes du courrier, nous ne fîmes d'autre -rencontre que celle d'un petit volcan que je pris pour une lanterne -allumée auprès de la route, et que cet homme appelait avec emphase _il -monte fuoco_. - -Je ne pus rien voir à Ferrare et à Bologne: j'étais complétement -abattue. Je m'éveillai un peu au passage du Pô, dont l'étendue, à -travers de vastes plaines sablonneuses, a un grand caractère de -tristesse et de désolation. Puis je me rendormis jusqu'à Venise, très -peu étonnée de me sentir glisser en gondole, et regardant, comme dans -un mirage, les lumières de la place Saint-Marc se refléter dans l'eau, -et les grandes découpures de l'architecture byzantine se détacher sur -la lune, immense à son lever, fantastique elle-même à ce moment-là -plus que tout le reste. - -Venise était bien la ville de mes rêves, et tout ce que je m'en étais -figuré se trouva encore au-dessous de ce qu'elle m'apparut, et le -matin et le soir, et par le calme des beaux jours et par le sombre -reflet des orages. J'aimai cette ville pour elle-même, et c'est la -seule au monde que je puisse aimer ainsi, car une ville m'a toujours -fait l'effet d'une prison que je supporte à cause de mes compagnons de -captivité. A Venise on vivrait longtemps seul, et l'on comprend qu'au -temps de sa splendeur et de sa liberté, ses enfans l'aient presque -personnifiée dans leur amour et l'aient chérie non pas comme une -chose, mais comme un être. - -A ma fièvre succéda un grand malaise et d'atroces douleurs de tête que -je ne connaissais pas, et qui se sont installées, depuis lors, dans -mon cerveau en migraines fréquentes et souvent insupportables. Je ne -comptais rester dans cette ville que peu de jours et en Italie que peu -de semaines, mais des événemens imprévus m'y retinrent davantage. - -Alfred de Musset subit bien plus gravement que moi l'effet de l'air de -Venise qui foudroie beaucoup d'étrangers, on ne le sait pas assez[10]. -Il fit une maladie grave; une fièvre typhoïde le mit à deux doigts de -la mort. Ce ne fut pas seulement le respect dû à un beau génie qui -m'inspira pour lui une grande sollicitude et qui me donna, à moi très -malade aussi, des forces inattendues; c'était aussi les côtés charmans -de son caractère et les souffrances morales que de certaines luttes -entre son coeur et son imagination créaient sans cesse à cette -organisation de poète. Je passai dix-sept jours à son chevet sans -prendre plus d'une heure de repos sur vingt-quatre. Sa convalescence -dura à peu près autant, et quand il fut parti, je me souviens que la -fatigue produisit sur moi un phénomène singulier. Je l'avais -accompagné de grand matin, en gondole, jusqu'à Mestre, et je revenais -chez moi par les petits canaux de l'intérieur de la ville. Tous ces -canaux étroits, qui servent de rues, sont traversés de petits ponts -d'une seule arche pour le passage des piétons. Ma vue était si usée -par les veilles, que je voyais tous les objets renversés, et -particulièrement ces enfilades de ponts qui se présentaient devant moi -comme des arcs retournés sur leur base. - - [10] Géraldy, le chanteur, était à Venise à la même époque, et - fit, en même temps qu'Alfred de Musset, une maladie non moins - grave. Quant à Léopold Robert, qui s'y était fixé et qui s'y - brûla la cervelle peu de temps après mon départ, je ne doute pas - que l'atmosphère de Venise, trop excitante pour certaines - organisations, n'ait beaucoup contribué à développer le spleen - tragique qui s'était emparé de lui. Pendant quelque temps, je - demeurai vis-à-vis de la maison qu'il occupait, et je le voyais - passer tous les jours sur une barque qu'il ramait lui-même. Vêtu - d'une blouse de velours noir et coiffé d'une toque pareille, il - rappelait les peintres de la Renaissance. Sa figure était pâle et - triste, sa voix rêche et stridente. Je désirais beaucoup voir son - tableau des _Pêcheurs chioggiotes_, dont on parlait comme d'une - merveille mystérieuse, car il le cachait avec une sorte de - jalousie colère et bizarre. J'aurais pu profiter de sa promenade, - dont je connaissais les heures, pour me glisser dans son atelier; - mais on me dit que s'il apprenait l'infidélité de son hôtesse, il - en deviendrait fou. Je me gardai bien de vouloir lui causer - seulement un accès d'humeur; mais cela me conduisit à apprendre - des personnes qui le voyaient à toute heure qu'il était déjà - considéré comme un maniaque des plus chagrins. - - -Mais le printemps arrivait, le printemps du nord de l'Italie, le plus -beau de l'univers peut-être. De grandes promenades dans les Alpes -tyroliennes et ensuite dans l'Archipel vénitien, semé d'îlots -charmans, me remirent bientôt en état d'écrire. Il le fallait, mes -petites finances étaient épuisées, et je n'avais pas du tout de quoi -retourner à Paris. Je pris un petit logement plus que modeste dans -l'intérieur de la ville. Là, seule toute l'après-midi, ne sortant que -le soir pour prendre l'air, travaillant encore la nuit au chant des -rossignols apprivoisés qui peuplent tous les balcons de Venise, -j'écrivis _André_, _Jacques_, _Mattea_ et les premières _Lettres d'un -voyageur_. - -Je fis à Buloz divers envois qui devaient promptement me mettre à même -de payer ma dépense courante (car je vivais en partie à crédit) et de -retourner vers mes enfans, dont l'absence me tiraillait plus vivement -le coeur de jour en jour. Mais un guignon particulier me poursuivait -dans cette chère Venise; l'argent n'arrivait pas. Les semaines se -succédaient, et chaque jour mon existence devenait plus problématique. -On vit à très bon marché, il est vrai, dans ce pays, si l'on veut se -restreindre à manger des sardines et des coquillages, nourriture saine -d'ailleurs, et que l'extrême chaleur rend suffisante au peu d'appétit -qu'elle vous permet d'avoir. Mais le café est indispensable à Venise. -Les étrangers y tombent malades, principalement parce qu'ils -s'effrayent du régime nécessaire, qui consiste à prendre du café noir -au moins six fois par jour. Cet excitant, inoffensif pour les nerfs, -indispensable comme tonique tant que l'on vit dans l'atmosphère -débilitante des lagunes, reprend son danger dès qu'on remet le pied en -terre ferme. - -Le café était donc un objet coûteux dont il fallut commencer à -restreindre la consommation. L'huile de la lampe pour les longues -veillées s'usait terriblement vite. Je gardais encore la gondole de -louage, de sept à dix heures du soir, moyennant 15 fr. par mois; mais -c'était à la condition d'avoir un gondolier si vieux et si éclopé, que -je n'aurais pas osé le renvoyer, dans la crainte qu'il ne mourût de -faim. Pourtant je faisais cette réflexion, que je dînais pour six sous -afin d'avoir de quoi le payer, et qu'il trouvait, lui, le moyen d'être -ivre tous les soirs. - -J'aurais aimé tout dans Venise, hommes et choses, sans l'occupation -autrichienne qui était odieuse et révoltante. Les Vénitiens sont bons, -aimables, spirituels, et, sans leurs rapports avec les Esclavons et -les Juifs, qui ont envahi leur commerce, ils seraient aussi honnêtes -que les Turcs, qui sont là aimés et estimés comme ils le méritent. - -Mais, malgré ma sympathie pour ce beau pays et pour les habitans, -malgré les douceurs d'une vie favorable au travail par la mollesse -même des habitudes environnantes, malgré les ravissantes découvertes -que chaque pas au hasard vous fait faire dans le plus pittoresque -assemblage de décors féeriques, de solitudes splendides et de recoins -charmans, je m'impatientais et je m'effrayais de la misère bien réelle -où j'allais tomber et de l'impossibilité de partir, dont je ne voyais -pas arriver le terme. J'écrivais en vain à Paris, j'allais en vain -chaque jour à la poste; rien n'arrivait. J'avais envoyé des volumes; -je ne savais pas seulement si on les avait reçus. Personne à Venise ne -connaissait peut-être l'existence de la _Revue des Deux-Mondes_. - -Un jour que je n'avais plus rien, littéralement rien, et qu'ayant dîné -pour moins que rien, je me prélassais encore dans ma gondole, -jouissant de mon reste, puisque la quinzaine était payée d'avance, -tout en réfléchissant à ma situation et en me demandant, avec une -mortelle répugnance, si j'oserais la confier à une seule des -personnes, en bien petit nombre, que je connaissais à Venise; une -tranquillité singulière me vint tout à coup à l'idée, saugrenue, mais -nette et fixe, que j'allais rencontrer, le jour même, à l'instant -même, une personne de mon pays, qui, connaissant mon caractère et ma -position, me tirerait d'embarras sans m'en faire éprouver aucun à lui -emprunter le nécessaire. Dans cette conviction non raisonnée, à coup -sûr, mais complète, j'ouvris la jalousie et me mis à regarder -attentivement toutes les figures des gondoles qui croisaient la mienne -sur le canal Saint-Marc. Je n'en vis aucune de ma connaissance; mais -l'idée persistant, j'entrai au jardin public, cherchant les groupes -de promeneurs, et faisant attention, contre ma coutume, à tous les -visages, à toutes les voix. - -Tout à coup, mes regards rencontrent ceux d'un homme très bon et très -honnête avec qui j'avais fait connaissance autrefois aux eaux du mont -Dore, et qui, s'étant lié avec mon mari, était venu nous voir -plusieurs fois à Nohant. Il était riche, indépendant. Il savait qui -j'étais moi-même. Il accourut à moi, très surpris de me voir là. Je -lui racontai mon aventure, et sur-le-champ il m'ouvrit sa bourse avec -joie, assurant qu'au moment où il m'avait aperçue, il était justement -en train de penser à moi et de se rappeler Nohant et le Berry, sans -pouvoir s'expliquer pourquoi ce souvenir se présentait si nettement à -lui, au milieu de préoccupations où rien ne se rattachait à moi ni aux -miens. - -Fut-ce un effet du hasard ou de son imagination après coup, en -m'entendant lui raconter en riant mon pressentiment, je n'en sais -rien. Je raconte le fait tel qu'il est. - -Je refusai de lui prendre plus de deux cents francs. Il s'en allait en -Russie, et comme il devait s'arrêter quelques jours à Vienne, je -pensais, avec raison, recevoir à temps de Paris, de quoi le rembourser -avant qu'il allât plus loin, et de quoi m'en aller moi-même en France. - -Mon espérance fut réalisée. A peine avait-il quitté Venise, qu'un -employé de la poste, prié et sommé de faire des recherches, -découvrit, dans un casier négligé, les lettres et les billets de -banque de Buloz, oubliés là depuis près de deux mois, soit par hasard, -soit à dessein, en dépit de toutes les questions et de toutes les -instances. - -Je mis ordre aussitôt à mes affaires; je fis mes paquets, et je partis -à la fin d'août par une chaleur écrasante. - -J'avais toujours gardé au fond de ma malle un pantalon de toile, une -casquette et une blouse bleue, en cas de besoin, dans la prévision de -courses dans les montagnes. Je pus donc dédommager mes jambes du long -engourdissement des jours et des nuits de griffonage et des promenades -en gondole, et je fis une grande partie du voyage à pied. Je vis tous -les grands lacs, dont le plus beau est, à mon sens, le lac de Garde; -je traversai le Simplon, passant, en une journée, de la chaleur -torride du versant italien au froid glacial de la crête des Alpes, et -retrouvant, le soir, dans la vallée du Rhône, une fraîcheur -printanière. Je n'écris pas un voyage; je dirai donc seulement que -celui-là fut pour moi un perpétuel ravissement. J'eus un temps -admirable jusqu'au passage de la _Tête Noire_, entre Martigny et -Chamounix. Là, un orage superbe me donna le plus beau spectacle du -monde. Mais le mulet dont on m'avait persuadé de m'embarrasser ne -voulant plus ni avancer ni reculer, je lui jetai la bride sur le cou, -et, courant à l'aise sur les pentes gazonneuses, j'arrivai à -Chamounix avant la pluie, dont les gros nuages venaient lourdement -derrière moi, faisant retentir les montagnes de roulemens formidables -et sublimes. - -De Genève j'accourus d'un trait à Paris, affamée de revoir mes enfans. -Je trouvai Maurice grandi et presque habitué au collége. Il avait des -notes superbes: mais mon retour, qui était pour nous deux une si -grande joie, devait bientôt ramener son aversion pour tout ce qui -n'était pas la vie à nous deux. Je revenais trop tôt pour son -éducation classique. - -Ses vacances s'ouvraient. Nous partîmes ensemble pour rejoindre, à -Nohant, Solange, qui y avait passé le temps de mon absence sous la -garde d'une bonne dont j'étais sûre comme soins et surveillance et -dont je me croyais sûre comme caractère. Cette femme me paraissait -dévouée et remplissait consciencieusement son office. Je trouvai mon -gros enfant propre, frais, vigoureux, mais d'une soumission à sa bonne -qui m'inquiéta, en égard à son caractère d'enfant terrible. Cela me -fit penser à mon enfance et à cette _Rose_ qui, en m'adorant, me -brisait. J'observai sans rien dire, et je vis que les verges jouaient -un rôle dans cette éducation modèle. Je brûlai les verges et je pris -l'enfant dans ma chambre. Cette exécution mortifia cruellement -l'orgueil de Julie (elle s'appelait Julie, comme l'ancienne femme de -chambre de ma grand'mère). Elle devint aigre et insolente, et je vis -que, sous ses qualités essentielles comme ménagère, elle cachait, -comme femme, une noirceur atroce. Elle se tourna vers mon mari, -qu'elle flagorna, et qui eut la faiblesse d'écouter les calomnies -odieuses et stupides qu'il lui plut de débiter sur mon compte. Je la -renvoyai sans vouloir d'explication avec elle et en lui payant -largement les services qu'elle m'avait rendus. Mais elle partit avec -la haine et la vengeance au coeur, et M. Dudevant entretint avec elle -une correspondance qui lui permit de la retrouver plus tard. - -Je ne m'en inquiétai pas, et me fussé-je méfiée de cette lâche -aversion, il n'en eût été ni plus ni moins. Je ne sais pas ménager ce -que je méprise, et je ne prévoyais pas, d'ailleurs, que mes -tranquilles relations avec mon mari dussent aboutir à des orages. Il y -en avait eu rarement entre nous. Il n'y en avait plus depuis que nous -nous étions faits indépendans l'un de l'autre. Tout le temps que -j'avais passé à Venise, M. Dudevant m'avait écrit sur un ton de bonne -amitié et de satisfaction parfaite, me donnant des nouvelles des -enfans, et m'engageant même à voyager pour mon instruction et pour ma -santé. Ces lettres furent produites et lues, dans la suite, par -l'avocat général, l'avocat de mon mari se plaignant des douleurs que -son client avait dévorées dans la solitude. - -Ne prévoyant rien de sombre dans l'avenir, j'eus un moment de -véritable bonheur à me retrouver à Nohant avec mes enfans et mes -amis. Fleury était marié avec Laure Decerfz, ma charmante amie -d'enfance, plus jeune que moi, mais déjà raisonnable quand j'étais -encore un vrai diable. Duvernet avait épousé Eugénie, que je -connaissais peu, mais qui vint à moi comme un enfant tout coeur, me -demandant de la tutoyer d'emblée puisque je tutoyais son mari, Mme -Duteil qui, plus jeune que moi aussi, était déjà mon ancienne amie; -Jules Néraud, mon Malgache bien aimé; Gustave Papet, un camarade -d'enfance, un ami ensuite; l'excellent Planet, avec qui mon amitié -datait seulement de 1830, mais dont l'âme naïve et le tendre -dévouement savaient se révéler de prime abord; enfin, Duteil, l'un des -hommes les plus charmans qui aient existé, lorsqu'il n'était qu'à -moitié gris, et mon cher Rollinat, voilà les coeurs qui s'étaient -donnés à moi tout entiers. La mort en a pris deux[11], les autres me -sont restés fidèles. - - [11] Hélas! au moment où je relis ces lignes, un troisième est - parti aussi. Mon cher Malgache ne recevra pas les fleurs que je - viens de cueillir pour lui sur l'Apennin. - -Fleury, Planet (Duvernet dans ses fréquens voyages à Paris) avaient -été les hôtes de fondation de la mansarde du quai Saint-Michel et -ensuite de celle du quai Malaquais. Parmi les huit ou dix personnes -dont s'était composée cette vie intime et fraternelle, presque toutes -rêvaient un avenir de liberté pour la France, sans se douter qu'elles -joueraient un rôle plus ou moins actif dans les événemens soit -politiques, soit littéraires de la France. Il y avait même là un -enfant, un bel enfant de douze à treize ans, mêlé à nous par le -hasard, et comme adopté par nous. Intelligent, gracieux, sympathique -et divertissant au possible, ce gamin, qui devait être un jour un des -acteurs les plus aimés du public et que je devais retrouver pour lui -confier des rôles, s'appelait Prosper Bressant. - -Celui-là, je le perdis de vue en partant pour l'Italie, d'autres plus -tard et peu à peu; mais le noyau berrichon que, les circonstances -aidant, je devais retrouver toujours, je le retrouvais à Nohant en -1834, avec une joie nouvelle, après une absence de près d'une année. - -Je fis, avec plusieurs d'entre eux, une promenade à Valançay, et, au -retour, j'écrivis sous l'émotion d'une vive causerie avec Rollinat, un -petit article intitulé _le Prince_, qui fâcha beaucoup, m'a-t-on dit, -M. de Talleyrand. Je ne le sus pas plus tôt fâché, que j'eus regret -d'avoir publié cette boutade. Ne le connaissant pas, je n'avais senti -aucune aigreur personnelle contre lui. Il m'avait servi de type et de -prétexte pour un accès d'aversion contre les idées et les moyens de -cette école de fausse politique et de honteuse diplomatie dont il -était le représentant. Mais, bien que cette vieillesse-là ne fût guère -sacrée, bien que cet homme à moitié dans la tombe appartînt déjà à -l'histoire, j'eus comme un repentir, fondé ou non, de ne pas avoir -mieux déguisé sa personnalité dans ma critique. Mes amis me dirent en -vain que j'avais usé d'un droit d'historien pour ainsi dire; je me -dis, moi, intérieurement, que je n'étais pas un historien, surtout -pour les choses présentes; que ma vocation ne me commandait pas de -m'attaquer aux vivans, d'abord parce que je n'avais pas assez de -talent en ce genre pour faire une oeuvre de démolition vraiment utile, -ensuite parce que j'étais femme, et qu'un sexe ne combattant pas l'un -contre l'autre à armes égales, l'homme qui insulte une femme commet -une lâcheté gratuite, tandis que la femme qui blesse un homme la -première, ne pouvant lui en rendre raison, abuse de l'impunité. - -Je ne détruisis pas mon petit ouvrage, parce que ce qui est fait est -fait, et que nous ne devons jamais reprendre une pensée émise, qu'elle -nous plaise ou non. Mais je me promis de ne jamais m'occuper des -personnes quand je n'aurais pas plus de bien que de mal à en dire, ou -quand je n'y serais pas contrainte par une attaque personnelle -calomnieuse. - -J'aurais bien eu, par momens, une certaine verve pour la polémique. Je -le sentais, à l'ardeur de mon indignation contre le mensonge, et je -fus cent fois sollicitée de me mêler au combat journalier de la -politique. Je m'y refusai obstinément, même dans les jours où -certains de mes amis m'y poussaient comme à l'accomplissement d'un -devoir. Si on avait voulu faire avec moi un journal qui généralisât le -combat de parti à parti, d'idée à idée, je m'y fusse mise avec -courage, et j'aurais probablement osé plus que bien d'autres. Mais -restreindre cette guerre aux proportions d'un duel de chaque jour, -faire le procès des individus, les traduire, pour des faits de détail, -à la barre de l'opinion, cela était antipathique à ma nature, et -probablement impossible à mon organisation. Je ne me fusse pas -soutenue vingt-quatre heures dans les conditions de colère et de -ressentiment sans lesquelles même les justes sévérités ne peuvent -s'accomplir. Il m'en a coûté parfois de faire partie de la rédaction -d'un journal ou seulement d'une revue, où mon nom semblait être -l'acceptation d'une solidarité avec ces exécutions politiques ou -littéraires. Quelques-uns m'ont dit que je manquais de caractère et -que mes sentimens étaient tièdes. Le premier point peut être vrai, -mais le second étant faux, je ne pense pas que l'un soit la -conséquence rigoureuse de l'autre. Je me rappelle que bon nombre de -ceux qui, en 1847, me reprochaient vivement mon apathie politique et -me prêchaient l'_action_ en fort beaux termes, furent, en 1848, bien -plus calmes et bien plus doux que je ne l'avais jamais été. - -Avant d'aborder l'année 1835, où, pour la première fois de ma vie, je -me sentis gagnée par un vif intérêt aux événemens d'actualité, je -parlerai de quelques personnes avec lesquelles je commençais ou devais -commencer bientôt à être liée. Comme ces personnes sont toujours -restées étrangères au monde politique, il me serait difficile d'y -revenir quand j'entrerai un peu dans ce monde-là, et, pour ne pas -interrompre alors mon sujet principal, je compléterai ici, en quelque -sorte, l'histoire de mes relations avec elles, comme je l'ai déjà fait -pour M. Delatouche. - - - - -CHAPITRE TRENTE-DEUXIEME. - -Madame Dorval. - - -J'étais liée depuis un an avec Mme Dorval, non pas sans lutte avec -plusieurs de mes amis, qui avaient d'injustes préventions contre elle. -J'aurais beaucoup sacrifié à l'opinion de mes amis les plus sérieux, -et j'y sacrifiais souvent, lors même que je n'étais pas bien -convaincue; mais pour cette femme, dont le coeur était au niveau de -l'intelligence, je tins bon, et je fis bien. - -Née sur les tréteaux de province, élevée dans le travail et la misère, -Marie Dorval avait grandi à la fois souffreteuse et forte, jolie et -fanée, gaie comme un enfant, triste et bonne comme un ange condamné à -marcher sur les plus durs chemins de la vie. Sa mère était de ces -natures exaltées qui excitent de trop bonne heure la sensibilité de -leurs enfans. A la moindre faute de Marie, elle lui disait: «_Vous me -tuez, vous me faites mourir de chagrin!_» Et la pauvre petite, prenant -au sérieux ces reproches exagérés, passait des nuits entières dans les -larmes, priant avec ardeur, et demandant à Dieu, avec des repentirs -et des remords navrans, de lui rendre sa mère, qu'elle s'accusait -d'avoir assassinée; et le tout pour une robe déchirée ou un mouchoir -perdu. - -Ébranlée ainsi dès l'enfance, la vie d'émotions se développa en elle, -intense, inépuisable, et en quelque sorte nécessaire. Comme ces -plantes délicates et charmantes que l'on voit pousser, fleurir, mourir -et renaître sans cesse, fortement attachées au roc, sous la foudre des -cataractes, cette âme exquise, toujours pliée sous le poids des -violentes douleurs, s'épanouissait au moindre rayon de soleil, et -cherchait avec avidité le souffle de la vie autour d'elle, quelque -fugitif, quelque empoisonné parfois qu'il put être. Ennemie de toute -prévoyance, elle trouvait dans la force de son imagination et dans -l'ardeur de son âme les joies d'un jour, les illusions d'une heure, -que devaient suivre les étonnemens naïfs ou les regrets amers. -Généreuse, elle oubliait ou pardonnait; et, se heurtant sans cesse à -des chagrins renaissans, à des déceptions nouvelles, elle vivait, elle -aimait, elle souffrait toujours. - -Tout était passion chez elle, la maternité, l'art, l'amitié, le -dévoûment, l'indignation, l'aspiration religieuse; et comme elle ne -savait et ne voulait rien modérer, rien refouler, son existence était -d'une plénitude effrayante, d'une agitation au dessus des forces -humaines. - -Il est étrange que je me sois attachée longtemps et toujours à cette -nature poignante qui agissait sur moi, non pas d'une manière funeste -(Marie Dorval aimait trop le beau et le grand pour ne pas vous y -rattacher, même dans ses heures de désespoir), mais qui me -communiquait ses abattemens, sans pouvoir me communiquer ses -renouvellemens soudains et vraiment merveilleux. J'ai toujours cherché -les âmes sereines, ayant besoin de leur patience et désirant l'appui -de leur sagesse. Avec Marie Dorval, j'avais un rôle tout opposé, celui -de la calmer et de la persuader; et ce rôle m'était bien difficile, -surtout à l'époque où, troublée et effrayée de la vie jusqu'à la -désespérance, je ne trouvais rien de consolant à lui-dire qui ne fût -démenti en moi par une souffrance moins expansive, mais aussi profonde -que les siennes. - -Et pourtant ce n'était pas par devoir seulement que j'écoutais sans me -lasser sa plainte passionnée et incessante contre Dieu et les hommes. -Ce n'était pas seulement le dévoûment de l'amitié qui m'enchaînait au -spectacle de ses tortures; j'y trouvais un charme étrange, et, dans ma -pitié, il y avait un respect profond pour ces trésors de douleur qui -ne s'épuisaient que pour se renouveler. - -A très peu d'exceptions près, je ne supporte pas longtemps la société -des femmes; non pas que je les sente inférieures à moi par -l'intelligence: j'en consomme si peu dans le commerce habituel de la -vie, que tout le monde en a plus que moi autour de moi; mais la femme -est, en général, un être nerveux et inquiet, qui me communique, en -dépit de moi-même, son trouble éternel à propos de tout. Je commence -par l'écouter à regret, et puis je me laisse prendre à un intérêt bien -naturel, et je m'aperçois enfin que, dans toutes les agitations -puériles qu'on me raconte, il n'y a pas de quoi fouetter un chat. - -D'autres sont vaines sitôt qu'elles deviennent sérieuses, et celles -qui ne sont pas artistes de profession arrivent souvent à un orgueil -démesuré, dès qu'elles sortent de la région des caquets et de la -préoccupation exagérée des petites choses. C'est un résultat de -l'éducation incomplète; mais cette éducation le fût-elle moins, il -resterait toujours à la femme une sorte d'excitation maladive qui -tient à son organisation, et qui en fait le tourment quand, par -exception, elle n'en fait pas le charme. - -J'aime donc mieux les hommes que les femmes, et je le dis sans malice, -bien sérieusement convaincue que les fins de la nature sont logiques -et complètes, que la satisfaction des passions n'est qu'un côté -restreint et accidentel de cet attrait d'un sexe pour l'autre, et -qu'en dehors de toute relation physique, les âmes se recherchent -toujours dans une sorte d'alliance intellectuelle et morale où chaque -sexe apporte ce qui est le complément de l'autre. S'il en était -autrement, les hommes fuiraient les femmes, et réciproquement, quand -l'âge des passions finit, tandis qu'au contraire, le principal élément -de la civilisation humaine est dans leurs rapports calmes et délicats. - -Malgré cette disposition que je n'ai jamais voulu nier, trouvant qu'à -la nier il y avait hypocrisie mal entendue et déraison complète; -malgré mon éloignement à écouter les confidences de femmes, qui sont -rarement vraies, et souvent insipides; malgré ma préférence pour la -corde plus franche et plus pleine que les hommes font vibrer dans mon -esprit, j'ai connu et je connais plusieurs femmes qui, vraiment femmes -par la sensibilité et la grâce, m'ont mis le coeur et le cerveau -complétement à l'aise, par une candeur véritable et une placidité de -caractère non pas virile, mais pour ainsi dire angélique. - -Telle n'était pourtant pas Mme Dorval. C'était le résumé de -l'inquiétude féminine arrivée à sa plus haute puissance. Mais c'en -était aussi l'expression la plus intéressante et la plus sincère. Ne -dissimulant rien d'elle-même, elle n'arrangeait et n'affectait rien. -Elle avait un abandon d'une rare éloquence; éloquence parfois sauvage, -jamais triviale, toujours chaste dans sa crudité et trahissant partout -la recherche de l'idéal insaisissable, le rêve du bonheur pur, le ciel -sur la terre. Cette intelligence supérieure, inouïe de science -psychologique et riche d'observations fines et profondes, passait du -sévère au plaisant avec une mobilité stupéfiante. Quand elle racontait -sa vie, c'est-à-dire son déboire de la veille, et sa croyance au -lendemain, c'était au milieu de larmes amères et de rires entraînans -qui dramatisaient ou éclairaient son visage, sa pantomime, tout son -être, de lueurs tour à tour terribles et brillantes. Tout le monde a -connu à demi cette femme impétueuse, car quiconque l'a vue aux prises -avec les fictions de l'art, peut, jusqu'à un certain point, se la -représenter telle qu'elle était dans la réalité: mais ce n'était là -qu'un côté d'elle-même. On ne lui a jamais fait, l'on n'aurait, je -crois, jamais pu lui faire le rôle où elle se fût manifestée et -révélée tout entière, avec sa verve sans fiel, sa tendresse immense, -ses colères enfantines, son audace splendide, sa poésie sans art, ses -rugissemens, ses sanglots et ses rires naïfs et sympathiques, -soulagement momentané qu'elle semblait vouloir donner à l'émotion de -son auditeur accablé. - -Parfois, cependant, c'était une gaîté désespérée; mais bientôt le rire -vrai s'emparait d'elle et lui donnait de nouvelles puissances. C'était -la balle élastique qui touchait la terre pour rebondir sans cesse. -Ceux qui l'écoutaient une heure en étaient éblouis. Ceux qui -l'écoutaient des jours entiers la quittaient brisés, mais attachés à -cette destinée fatale par un invincible attrait, celui qui attire la -souffrance, vers la souffrance et la tendresse du coeur, vers l'abîme -des coeurs navrés. - -Lorsque je la connus, elle était dans tout l'éclat de son talent et de -sa gloire. Elle jouait _Antony_ et _Marion Delorme_. - -Avant de prendre la place qui lui était due, elle avait passé par -toutes les vicissitudes de la vie nomade. Elle avait fait partie de -troupes ambulantes dont le directeur proposait _une partie de dominos -sur le théâtre, à l'amateur le plus fort de la société, pour égayer -l'entr'acte_. Elle avait chanté dans les choeurs de _Joseph_, grimpée -sur une échelle et couverte d'un parapluie pour quatre, la coulisse du -théâtre (c'était une ancienne église) étant tombée en ruines, et les -choristes étant obligés de se tenir là sur une brèche masquée de -toiles, par une pluie battante. Le choeur avait été interrompu par -l'exclamation d'un des coryphées, criant à celui qui était sur -l'échelon au dessus de lui: «Animal, tu me crèves l'oeil avec ton -parapluie! A bas le parapluie!» - -A quatorze ans, elle jouait _Fanchette_ dans le _Mariage de Figaro_, -et je ne sais plus quel rôle dans une autre pièce. Elle ne possédait -au monde qu'une robe blanche qui servait pour les deux rôles. -Seulement, pour donner à Fanchette une _tournure espagnole_, elle -cousait une bande de calicot rouge au bas de sa jupe, et la décousait -vite après la pièce, pour avoir l'air de mettre un autre costume, -quand les deux pièces étaient jouées le même soir. Dans le jour, vêtue -d'un étroit fourreau d'enfant, en tricot de laine, elle lavait et -repassait sa précieuse robe blanche. - -Un jour, qu'elle était ainsi vêtue et ainsi occupée, un vieux riche de -province vint lui offrir son coeur et ses écus. Elle lui jeta son fer -à repasser au visage, et alla conter cette insulte à un petit garçon -de quinze ans qu'elle regardait comme son amoureux, et qui voulut tuer -le séducteur. - -Mariée jeune, elle chantait l'opéra comique à Nancy, je crois, lorsque -sa petite fille eut la cuisse cassée dans la coulisse par la chute -d'un décor. Il lui fallut courir de son enfant à la scène, et de la -scène à son enfant, sans interrompre la représentation. - -Mère de trois enfans et chargée de sa vieille mère infirme, elle -travailla avec un courage infatigable pour les entourer de soins. Elle -vint à Paris tenter la fortune, c'était l'ambition d'échapper à la -misère. Mais, ayant en horreur toute autre ressource que celle du -travail, elle végéta plusieurs années dans la fatigue et les -privations. Ce ne fut que par le rôle de la _Meunière_, dans le -mélodrame en vogue des _Deux Forçats_, qu'elle commença à faire -remarquer ses éminentes qualités dramatiques. - -Dès lors ses succès furent brillans et rapides. Elle créa la femme du -drame nouveau, l'héroïne romantique au théâtre, et si elle dut sa -gloire aux maîtres dans cet art, ils lui durent, eux aussi, la -conquête d'un public qui voulait en voir et qui en vit la -personnification dans trois grands artistes, Frédérick Lemaître, Mme -Dorval et Bocage. - -Mme Dorval créa, en outre, un type à part dans le rôle de _Jeanne -Vaubernier_ (Mme Dubarry). Il faut l'avoir vue dans ce rôle, où, -exquise de grâce et de charme dans la trivialité, elle résolut une -difficulté qui semblait insurmontable. - -Mais il faut l'avoir vue dans _Marion Delorme_, dans _Angelo_, dans -_Chatterton_, dans _Antony_, et plus tard dans le drame de -_Marie-Jeanne_, pour savoir quelle passion jalouse, quelle chasteté -suave, quelles entrailles de maternité étaient en elle à une égale -puissance. - -Et pourtant elle avait à lutter contre des défauts naturels. Sa voix -était éraillée, sa prononciation grasseyante, et son premier abord -sans noblesse et même sans grâce. Elle avait le débit de convention -maladroit et gêné, et, trop intelligente pour beaucoup de rôles -qu'elle eut à jouer, elle disait souvent: «Je ne sais aucun moyen de -dire juste des choses fausses. Il y a au théâtre des locutions -convenues qui ne pourront jamais sortir de ma bouche que de travers, -parce qu'elles n'en sont jamais sorties dans la réalité. Je n'ai -jamais dit dans un moment de surprise: _Que vois-je!_ et dans un -mouvement d'hésitation: _Où m'égaré-je?_ Eh bien! j'ai souvent des -tirades entières dont je ne trouve pas un seul mot possible et que je -voudrais improviser d'un bout à l'autre, si on me laissait faire.» - -Mais il y avait toute une entrée en matière dans les premières scènes -de ses rôles, où, quelque vrais et bien écrits qu'ils fussent, ses -défauts ressortaient plus que ses qualités. Ceux qui la connaissaient -ne s'en inquiétaient pas, sachant que le premier éclair qui jaillirait -d'elle amènerait l'embrasement du public. Ses ennemis (tous les grands -artistes en ont beaucoup et de très acharnés) se frottaient les mains -au début, et les gens sans prévention qui la voyaient pour la première -fois, s'étonnaient qu'on la leur eût tant vantée; mais, dès que le -mouvement se faisait dans le rôle, la grâce souple et abandonnée se -faisait dans la personne; dès que le trouble arrivait dans la -situation, l'émotion de l'actrice creusait cette situation, jusqu'à -l'épouvante, et quand la passion, la terreur ou le désespoir -éclataient, les plus froids étaient entraînés, les plus hostiles -étaient réduits au silence. - -J'avais publié seulement _Indiana_, je crois, quand, poussée vers Mme -Dorval par une sympathie profonde, je lui écrivis pour lui demander de -me recevoir. Je n'étais nullement célèbre, et je ne sais même pas si -elle avait entendu parler de mon livre. Mais ma lettre la frappa par -sa sincérité. Le jour même où elle l'avait reçue, comme je parlais de -cette lettre à Jules Sandeau, la porte de ma mansarde s'ouvre -brusquement, et une femme vient me sauter au cou avec effusion, en -criant tout essoufflée: _Me voilà, moi!_ - -Je ne l'avais jamais vue que sur les planches; mais sa voix était si -bien dans mes oreilles, que je n'hésitai pas à la reconnaître. Elle -était mieux que jolie, elle était charmante; et, cependant, elle était -jolie, mais si charmante que cela était inutile. Ce n'était pas une -figure, c'était une physionomie, une âme. Elle était encore mince, et -sa taille était un souple roseau qui semblait toujours balancé par -quelque souffle mystérieux, sensible pour lui seul. Jules Sandeau la -compara, ce jour-là, à la plume brisée qui ornait son chapeau. «Je -suis sûr, disait-il, qu'on chercherait dans l'univers entier une plume -aussi légère et aussi molle que celle qu'elle a trouvée. Cette plume -unique et merveilleuse a volé vers elle par la loi des affinités, ou -elle est tombée sur elle, de l'aile de quelque fée en voyage.» - -Je demandai à Mme Dorval comment ma lettre l'avait convaincue et -amenée si vite. Elle me dit que cette déclaration d'amitié et de -sympathie lui avait rappelé celle qu'elle avait écrite à Mlle Mars -après l'avoir vue jouer pour la première fois: «J'étais si naïve et si -sincère! ajouta-t-elle. J'étais persuadée qu'on ne vaut et qu'on ne -devient quelque chose soi-même que par l'enthousiasme que le talent -des autres nous inspire. Je me suis souvenue, en lisant votre lettre, -qu'en écrivant la mienne je m'étais sentie véritablement artiste pour -la première fois, et que mon enthousiasme était une révélation. Je me -suis dit que vous étiez ou seriez artiste aussi; et puis, je me suis -rappelé encore que Mlle Mars, au lieu de me comprendre et de -m'appeler, avait été froide et hautaine avec moi; je n'ai pas voulu -faire comme Mlle Mars.» - -Elle nous invita à dîner pour le dimanche suivant; car elle jouait -tous les soirs de la semaine, et passait le jour du repos au milieu de -sa famille. Elle était mariée avec M. Merle, écrivain distingué, qui -avait fait des vaudevilles charmans, le _Ci-devant jeune Homme_ -entr'autres, et qui, presque jusqu'à ses derniers jours, a fait le -feuilleton de théâtre de la _Quotidienne_ avec esprit, avec goût, et -presque toujours avec impartialité. M. Merle avait un fils; les trois -filles de Mme Dorval et quelques vieux amis composaient la réunion -intime, où les jeux et les rires des enfans avaient naturellement le -dessus. - -On ne sait pas assez combien est touchante la vie des artistes de -théâtre quand ils ont une vraie famille et qu'ils la prennent au -sérieux. Je crois qu'aujourd'hui le plus grand nombre est dans les -conditions du devoir ou du bonheur domestique, et qu'il serait bien -temps d'en finir absolument avec les préjugés du passe. Les hommes ont -plus de moralité dans cette classe que les femmes, et la cause en est -dans les séductions qui environnent la jeunesse et la beauté, -séductions dont les conséquences, agréables seulement pour l'homme, -sont presque toujours funestes pour la femme. Mais quand même les -actrices ne sont pas dans une position régulière selon les lois -civiles, quand même, je dirai plus, elles sont livrées à leurs plus -mauvaises passions, elles sont presque toutes des mères d'une -tendresse ineffable et d'un courage héroïque. Les enfans de celles-ci -sont même généralement plus heureux que ceux de certaines femmes du -monde, ces dernières, ne pouvant et ne voulant pas avouer leurs -fautes, cachent et éloignent les fruits de leur amour, et quand, à la -faveur du mariage, elles les glissent dans la famille, le moindre -doute fait peser la rigueur et l'aversion sur la tête de ces -malheureux enfans. - -Chez les actrices, faute avouée est réparée. L'opinion de ce monde-là -ne flétrit que celles qui abandonnent ou méconnaissent leur -progéniture. Que le monde officiel condamne si bon lui semble, les -pauvres petits ne se plaindront pas d'être accueillis chez eux par une -opinion plus tolérante. Là, vieux et jeunes parens, et même époux -légitimes venus après coup, les adoptent sans discussion vaine et les -entourent de soins et de caresses. Bâtards ou non, ils sont tous fils -de famille, et quand leur mère a du talent, les voilà de suite -ennoblis et traités dans leur petit monde comme de petits princes. - -Nulle part les liens du sang ne sont plus étroitement serrés que chez -les artistes de théâtre. Quand la mère est forcée de travailler aux -répétitions cinq heures par jour, et à la représentation cinq heures -par soirée; quand elle a à peine le temps de manger et de s'habiller, -les courts momens où elle peut caresser et adorer ses enfans sont des -momens d'ivresse passionnée, et les jours de repos sont de vrais jours -de fête. Comme elle les emporte alors à la campagne avec transport! -comme elle se fait enfant avec eux, et comme, en dépit des égaremens -qu'elle peut avoir subis ailleurs, elle redevient pure dans ses -pensées et un moment sanctifiée par le contact de ces âmes innocentes! - -Aussi, celles qui vivent dans des habitudes de vertu (et il y en a -plus qu'on ne pense), sont-elles dignes d'une vénération particulière; -car, en général, elles ont une rude charge à porter, quelquefois, -père, mère, vieilles tantes, soeurs trop jeunes, ou mères aussi, sans -courage et sans talent. Cet entourage est nécessaire souvent pour -surveiller et soigner les enfans de l'artiste qu'elle ne peut élever -elle-même d'une manière suivie, et qui lui sont un éternel sujet -d'inquiétude; mais souvent aussi cet entourage use et abuse, ou il se -querelle, et, au sortir des enivremens de la fiction, il faut venir -mettre la paix dans cette réalité troublée. - -Pourtant l'artiste, loin de répudier sa famille, l'appelle et la -resserre autour de lui. Il tolère, il pardonne, il soutient, il -nourrit les uns et élève les autres. Quelque sage qu'il soit, ses -appointemens ne suffisent qu'à la condition d'un travail terrible, car -l'artiste ne peut vivre avec la parcimonie que le petit commerçant et -l'humble bourgeois savent mettre dans leur existence. L'artiste a des -besoins d'élégance et de salubrité dont le citadin sordide ne recule -pas à priver ses enfans et lui-même. Il a le sentiment du beau, par -conséquent la soif d'une vraie vie. Il lui faut un rayon de soleil, un -souffle d'air pur, qui, si mesuré qu'il soit, devient chaque jour d'un -prix plus exorbitant dans les villes populeuses. - -Et puis, l'artiste sent vivement les besoins de l'intelligence. Il ne -vit, il ne grandit que par là. Son but n'est pas d'amasser une petite -rente pour doter ses enfans; il faut que ses enfans soient élevés en -artistes pour le devenir à leur tour. On veut pour les siens ce que -l'on possède soi-même, et parfois on le veut d'autant plus qu'on en a -été privé et qu'on s'est miraculeusement formé à la vie intellectuelle -par des prodiges de volonté. On sait ce qu'on a souffert, et, comme on -a risqué d'échouer, on veut épargner à ses enfans ces dangers et ces -épreuves. Ils seront donc élevés et instruits comme les enfans du -riche; et cependant on est pauvre: la moyenne des appointemens des -artistes un peu distingués de Paris est de cinq mille francs par an. -Pour arriver à huit ou dix mille, il faut déjà avoir un talent très -sérieux, ou, ce qui est plus rare et plus difficile à atteindre (car -il y a des centaines de talens ignorés ou méconnus), il faut avoir un -succès notable. - -L'artiste n'arrive donc à résoudre le dur problème qu'à travers des -peines infinies, et toutes ces questions d'amour-propre excessif et de -jalousie puérile qu'on lui reproche de prendre trop au sérieux, -cachent souvent des abîmes d'effroi ou de douleur, des questions de -vie et de mort. - -Ce dernier point était bien réel chez Mme Dorval. Elle gagnait tout au -plus quinze mille francs et ne se reposant jamais, et vivant de la -manière la plus simple, sachant faire sa demeure et ses habitudes -élégantes sans luxe, à force de goût et d'adresse; mais grande, -généreuse, payant souvent des dettes qui n'étaient pas les siennes, ne -sachant pas repousser des parasites qui n'avaient de droit chez elle -que la persistance de l'habitude, elle était sans cesse aux expédiens, -et je lui ai vu vendre, pour habiller ses filles ou pour sauver de -lâches amis, jusqu'aux petits bijoux qu'elle aimait comme des -souvenirs et qu'elle baisait comme des reliques. - -Récompensée souvent par la plus noire ingratitude, par des reproches -qui étaient de véritables blasphèmes dans certaines bouches, elle se -consolait dans l'espoir du bonheur de ses filles: mais l'une d'elles -brisa son coeur. - -Gabrielle avait seize ans; elle était d'une idéale beauté. Je ne la -vis pas trois fois sans m'apercevoir qu'elle était jalouse de sa mère -et qu'elle ne songeait qu'à secouer son autorité. Mme Dorval ne -voulait pas entendre parler de théâtre pour ses filles. «_Je sais trop -ce que c'est!_» disait-elle; et, dans ce cri, il y avait toutes les -terreurs et toutes les tendresses de la mère. - -Gabrielle ne se gêna pas pour me dire que sa mère redoutait sur la -scène le voisinage de sa jeunesse et de sa beauté. Je l'en repris, et -elle me témoigna très naïvement sa colère et son aversion pour -quiconque donnait raison contre elle à sa mère. Je fus surprise de -voir tant d'amertume cachée sous cette figure d'ange, pour laquelle je -m'étais sentie prévenue, et qui, en me donnant sa confiance, s'était -imaginée apparemment que j'abonderais dans son sens. - -Peu de temps après, Gabrielle s'éprit d'un homme de lettres de quelque -talent, F***, qui faisait de petits articles dans la _Revue des -Deux-Mondes_, sous le nom de lord Feeling. Mais ce talent était d'une -mince portée et d'un emploi à peu près nul, commercialement parlant. -F... ne possédait rien, et, de plus, il était phthisique. - -Mme Dorval voulut l'éloigner; Gabrielle, irritée, l'accusa de vouloir -le lui enlever. «Ah! s'écriait la pauvre mère blessée et consternée, -voilà l'exécrable rengaine? des filles jalouses! On veut les empêcher -de courir à leur perte, on a le coeur brisé d'être forcé de briser le -leur, et pour vous consoler, elles vous accusent d'être infâme, pas -davantage!» - -Mme Dorval jugea nécessaire de mettre Gabrielle au couvent. Un beau -matin, Gabrielle disparut, enlevée par F.... - -F... était un honnête homme, mais une âme sans énergie comme son -organisation mortellement frappée, et un esprit sans ressources comme -sa fortune. Après le scandale de cet enlèvement, Mme Dorval ne pouvant -lui refuser la main de Gabrielle, il n'avait d'autre parti à prendre -que de venir demander et obtenir un double pardon. La courageuse mère -eût donné asile à ce malade qui voulait être époux au bord de sa -tombe, à cette fille abusée qui se posait en victime parce qu'on -voulait l'empêcher de l'être. - -F... fit tout le contraire de ce que lui eussent conseillé la raison -et la droiture. Il emmena Gabrielle en Espagne, comme s'il eût craint -que sa mère ne mît des gendarmes après elle, et ils essayèrent de se -marier sans son consentement; mais ils n'y réussirent pas et furent -forcés de le demander dans des termes blessans. Le mariage consenti et -conclu, ils demandèrent de l'argent. Mme Dorval donna tout ce qu'elle -put donner. On trouva naturellement qu'elle n'en avait guère, et on -lui en fit un crime. Les jeunes époux, au lieu de chercher à -travailler à Paris, partirent pour l'Angleterre, mangeant ainsi d'un -coup, en voyages et en déplacemens, le peu qu'ils possédaient. -Avaient-ils l'espoir de se créer des occupations à Londres? Cet -espoir ne se réalisa pas. Gabrielle n'était pas artiste, bien qu'elle -eût été élevée comme une héritière eût pu l'être, avec des maîtres -d'art et les conseils de vrais artistes; mais la beauté ne suffit pas -sans le courage et l'intelligence. - -F... n'était pas beaucoup mieux doué: c'était un bon jeune homme, -d'une figure intéressante, capable de sentimens doux et tendres, mais -très à court d'idées et trop délicat pour ne pas comprendre, s'il eût -réfléchi, qu'enlever une jeune fille pauvre, sans avoir les moyens ni -la force de lui créer une existence, est une faute dont on a mauvaise -grâce à se draper. Il tomba dans le découragement, et la phthisie fit -d'effrayans progrès. Ce mal est contagieux entre mari et femme. -Gabrielle en fut envahie et y succomba en quelques semaines, en proie -à la misère et au désespoir. - -Le malheureux F... revint mourir à Paris. Il reçut l'hospitalité -pendant quelques jours, à Saint-Gratien, chez le marquis de Custines, -et là il eut la faiblesse de se plaindre de Mme Dorval avec âcreté. Se -faisant illusion sur lui-même, comme tous les phthisiques, il -prétendait avoir été robuste et bien portant avant ce séjour à -Londres, où les privations de sa femme et l'inquiétude de l'avenir -l'avaient tué. Il se trompait complétement sur lui-même. Le premier -mot que Mme Dorval m'avait dit sur son compte avait été celui-ci: «Il -a un peu de talent, très peu de courage, et une santé perdue.» Il -suffisait, en effet, de le voir, pour remarquer sa toux sèche, sa -maigreur extrême et le profond abattement de sa physionomie. La pauvre -Gabrielle attribuait ces symptômes effrayans aux souffrances de la -passion, et, innocente qu'elle était, ne se doutait pas que -l'assouvissement de cette passion serait la mort pour tous deux. - -Quant aux secours que Mme Dorval eût dû leur envoyer, dans l'état de -gêne très dure et très effrayante où elle vivait elle-même, harcelée -(je l'ai vu) par des créanciers qui saisissaient ses appointemens et -menaçaient de saisir ses meubles, ces secours eussent été un faible -palliatif. En outre, F... avouait lui-même qu'il avait eu honte de lui -faire savoir à quelles extrémités il s'était vu réduit, et cette honte -se comprend de reste de la part d'un homme qui n'a tenu compte des -prévisions maternelles et qui s'est fait fort d'être un soutien digne -de confiance. F... s'était montré irrité surtout de n'avoir pas -inspiré cette confiance à Mme Dorval. - -Malgré ce remords intérieur, F..., brisé par la perte de sa femme, -aigri par sa propre souffrance et se débattant aux approches de -l'agonie, s'épanchait en confidences amères. Que Dieu lui pardonne, -mais elles furent coupables, ces plaintes de sa faiblesse! Bon nombre -de personnes les écoutèrent et les accueillirent, coupables aussi de -ne pas savoir les réduire à néant comme l'examen du fait et par la -plus simple réflexion sur ce fait même. - -Les ennemis de Mme Dorval s'emparèrent avec joie du plus odieux et du -plus absurde reproche qu'on pût inventer contre cette mère martyre, à -toute heure de sa vie, du déchirement de ses propres entrailles. Elle, -une mauvaise mère, quand son sentiment maternel tenait de la passion -et parfois du délire! quand elle est morte elle-même à la peine! Je -raconte toute sa vie, et on verra tout à l'heure comme elle savait -aimer. - -Un jour qu'on rapportait, bien à tort selon moi, à Mme Dorval les -plaintes de sa fille et de F..., au nombre desquelles celle-ci que -Gabrielle avait été par elle maltraitée et battue, elle devint sombre -et rêveuse; puis, sans écouter les questions indélicates et cruelles -qu'on lui adressait, elle s'écria: «Ah oui! mon Dieu, j'aurais dû la -battre! Pardonnez-moi, mon Dieu, de n'avoir pas eu ce courage-là!» - -Abreuvée de douleurs, la pauvre femme se releva de ce nouveau coup par -le travail, l'affection des siens et de tendres soins pour sa plus -jeune fille, Caroline, un bel enfant blond et calme, dont la santé, -longtemps ébranlée, lui avait causé de mortelles angoisses. Au lieu de -la seconder et d'adopter l'enfant malade, comme celui qui avait le -besoin et le droit d'être l'enfant gâté, les deux soeurs aînées -s'étaient amusées à en être jalouses. - -Mais Caroline était bonne; elle chérissait sa mère: elle méritait -d'être heureuse, et elle le fut. Après que sa soeur Louise fut mariée, -elle se maria, à son tour, avec Réné Luguet, un jeune acteur en qui -Mme Dorval pressentit un talent vrai, une âme généreuse, un caractère -sûr. - -Je vis cependant Mme Dorval triste et abattue pendant les premiers -mois de cette nouvelle vie qui se faisait autour d'elle. Elle était -souvent malade. Un jour je la trouvai au fond de son appartement de la -rue du Bac, courbée et comme brisée sur un métier à tapisserie. «Je -suis cependant heureuse, me dit-elle en pleurant de grosses larmes. Eh -bien, je souffre, et je ne sais pas pourquoi. Les affections ardentes -m'ont usée avant l'âge. Je me sens vieille, fatiguée. J'ai besoin de -repos, je cherche le repos, et voilà ce qui m'arrive: je ne sais pas -me reposer.» Puis elle entra dans le détail de sa vie intime. «J'ai -rompu violemment, me dit-elle, avec les souffrances violentes. Je veux -vivre du bonheur des autres, faire ce que tu m'as dit, m'oublier -moi-même. J'aurais voulu aussi me rattacher à mon art, l'aimer; mais -cela m'est impossible. C'est un excitant qui me ramène au besoin de -l'excitation, et, ainsi excitée à demi, je n'ai plus que le sentiment -de la douleur, les affreux souvenirs, et, pour toute diversion au -passé, les mille coups d'épingle de la réalité présente, trop faibles -pour emporter le mal, assez forts pour y ajouter l'impatience et le -malaise. Ah! si j'avais des rentes, ou si mes enfans n'avaient plus -besoin de moi, je me reposerais tout à fait!» - -Et comme je lui observais qu'elle se plaignait justement de ne pas -savoir devenir calme: «C'est vrai, me dit-elle, l'ennui me dévore, -depuis que je n'ai plus à m'inquiéter. Louise est mariée selon son -choix, Caroline a un mari charmant, qu'elle adore. M. Merle, toujours -gai et satisfait, pourvu que rien ne fasse un pli dans son bien-être, -est, aujourd'hui comme toujours, le calme personnifié; aimable, facile -à vivre, charmant dans son égoïsme. Tout ne va pas mal, sauf cet -appartement que vous trouvez si joli, mais qui est sombre et qui me -fait l'effet d'un tombeau.» - -Et elle se remit à pleurer. «Tu me caches quelque chose? lui -dis-je.--Non, vrai! s'écria-t-elle. Tu sais bien que j'ai au contraire -le défaut de t'accabler de mes peines, et que c'est à toi que je -demande toujours du courage. Mais est-ce que tu ne comprends pas -l'ennui? Un ennui sans cause, car si on la savait, cette cause, on -trouverait le remède. Quand je me dis que c'est peut-être l'absence de -passions, je sens un tel effroi à l'idée de recommencer ma vie, que -j'aime encore mille fois mieux la langueur où je suis tombée. Mais, -dans cette espèce de sommeil où me voilà, je rêve trop et je rêve -mal. Je voudrais voir le ciel ou l'enfer, croire au Dieu et au diable -de mon enfance, me sentir victorieuse d'un combat quelconque, et -découvrir un paradis, une récompense. Eh bien, je ne vois rien qu'un -nuage, un doute. Je m'efforce par momens de me sentir dévote. J'ai -besoin de Dieu; mais je ne le comprends pas sous la forme que la -religion lui donne. Il me semble que l'Église est aussi un théâtre, et -qu'il y a là des hommes qui jouent un rôle. Tiens, ajouta-t-elle en me -montrant une jolie réduction en marbre blanc de la _Madeleine_ de -Canova, je passe des heures à regarder cette femme qui pleure, et je -me demande pourquoi elle pleure, si c'est du repentir d'avoir vécu ou -du regret de ne plus vivre. Longtemps je ne l'ai étudiée que comme un -modèle de pose, à présent je l'interroge comme une idée. Tantôt elle -m'impatiente, et je voudrais la pousser pour la forcer à se relever; -tantôt elle m'épouvante, et j'ai peur d'être brisée aussi sans retour. - ---Je voudrais être toi, reprit-elle, en réponse aux réflexions que les -siennes me suggéraient. - ---Moi, je t'aime trop pour te souhaiter cela, lui dis-je. Je ne -m'ennuie pas, dans le sens que tu dis, depuis aujourd'hui ni depuis -hier, mais depuis l'heure où je suis venue au monde. - ---Oui, oui, je sais cela, s'écria-t-elle: mais c'est un fort ennui, ou -un ennui fort, comme tu voudras. Le mien est plus mou que douloureux, -il est écoeurant. Tu creuses la raison de tes tristesses, et quand tu -la tiens, voilà que ton parti est pris. Tu te tires de tout en disant: -«C'est comme cela et ne peut être autrement.» Voilà, moi, comme je -voudrais pouvoir dire. Et puis, tu crois qu'il y a une vérité, une -justice, un bonheur quelque part; tu ne sais pas où, cela ne te fait -rien. Tu crois qu'il n'y a qu'à mourir pour entrer dans quelque chose -de mieux que la vie. Tout cela, je le sens d'une manière vague; mais -je le désire plus que je ne l'espère.» - -Puis s'interrompant tout à coup: «Qu'est-ce que c'est qu'une -abstraction? me dit-elle. Je lis ce mot-là dans toutes sortes de -livres, et plus on me l'explique, moins je comprends.» - -Je ne lui eus pas répondu deux mots que je vis qu'elle comprenait -mieux que moi, car elle s'imaginait que j'avais du génie, et c'est -elle qui en avait. - -«Eh bien! reprit-elle avec feu, une idée abstraite n'est rien pour -moi. Je ne peux pas mettre mon coeur et mes entrailles dans mon -cerveau. Si Dieu a le sens commun, il veut qu'en nous, comme en dehors -de nous, chaque chose soit à sa place et y remplisse sa fonction. Je -peux comprendre l'abstraction Dieu et contempler un instant l'idée de -la perfection à travers une espèce de voile, mais cela ne dure pas -assez pour me charmer. Je sens le besoin d'aimer, et que le diable -m'emporte si je peux aimer une abstraction! - -«Et puis, quoi? Ce Dieu-là, que vos philosophes et vos prêtres nous -montrent les uns comme une idée, les autres sous la forme d'un Christ, -qui me répondra qu'il soit ailleurs que dans vos imaginations? Qu'on -me le montre, je veux le voir! S'il m'aime un peu, qu'il me le dise et -qu'il me console! Je l'aimerai tant, moi! Cette Madeleine, elle l'a -vu, elle l'a touché, son beau rêve! Elle a pleuré à ses pieds, elle -les a essuyés de ses cheveux! Où peut-on rencontrer encore une fois le -divin Jésus? Si quelqu'un le sait, qu'il me le dise, j'y courrai. Le -beau mérite d'adorer un être parfait qui existe réellement! Croit-on -que si je l'avais connu, j'aurais été une pécheresse? Est-ce que ce -sont les sens qui entraînent? Non, c'est la soif de toute autre chose; -c'est la rage de trouver l'amour vrai qui appelle et fuit toujours. -Que l'on nous envoie des saints, et nous serons bien vite des saintes. -Qu'on me donne un souvenir comme celui que cette pleureuse emporta au -désert, je vivrai au désert comme elle, je pleurerai mon bien-aimé, et -je ne m'ennuierai pas, je t'en réponds.» - -Telle était cette âme troublée et toujours ardente, dont je gâte -probablement les effusions en tâchant de les résumer et de les -traduire. Car qui rendra le feu de sa parole et l'animation de ses -pensées? Ceux qui ont entendu et compris cette parole ne l'oublieront -jamais! - -Cet abattement ne fut que passager. Bientôt Caroline eut un fils, à -qui sa mère donna le nom de Georges; et cet enfant devint la joie, -l'amour suprême de Marie. Il fallait à ce coeur dévoué un être à qui -elle pût se donner tout entière, le jour et la nuit, sans repos et -sans restriction. «Mes enfans, disait-elle, prétendent que je les ai -moins aimés à mesure qu'ils grandissaient. Cela n'est pas vrai; mais -il est bien certain que je les ai aimés autrement. A mesure qu'ils -avaient moins besoin de moi, j'étais moins inquiète d'eux, et c'est -cette inquiétude qui fait la passion. Ma fille est heureuse; je -troublerais son bonheur si j'avais l'air d'en douter. C'est son mari -maintenant qui est sa mère, c'est lui qui la regarde dormir et qui -s'inquiète si elle dort mal. Moi, j'ai besoin d'oublier mon sommeil, -mon repos, ma vie pour quelqu'un. Il n'y a que les petits enfans qui -soient dignes d'être choyés et couvés ainsi à toute heure. Quand on -aime, on devient la mère d'un homme qui se laisse faire sans vous en -savoir gré, ou qui ne se laisse pas faire, dans la crainte d'être -ridicule. Ces chers innocens que nous berçons et que nous réchauffons -sur notre coeur ne sont ni fiers ni ingrats, eux! Ils ont besoin de -nous, ils usent de leur droit qui est de nous rendre esclaves. Nous -sommes à eux comme ils sont à nous, tout entiers. Nous souffrons tout -d'eux et pour eux, et comme nous ne leur demandons rien que de vivre -et d'être heureux, nous trouvons qu'ils font bien assez pour nous -quand ils daignent nous sourire. - -«Tiens! me disait-elle en me montrant ce bel enfant, je demandais un -saint, un ange, un Dieu, visible pour moi. Dieu me l'a envoyé. Voilà -l'innocence, voilà la perfection, voilà la beauté de l'âme dans celle -du corps. Voilà celui que j'aime, que je sers et que je prie. L'amour -divin est dans une de ses caresses, et je vois le ciel dans ses yeux -bleus.» - -Cette tendresse immense qui se réveillait en elle plus vive que jamais -donna un essor nouveau à son génie. Elle créa le rôle de -_Marie-Jeanne_, et y trouva ces cris qui déchiraient l'âme, ces accens -de douleur et de passion qu'on n'entendra plus au théâtre, parce -qu'ils ne pouvaient partir que de ce coeur-là et de cette -organisation-là, parce que ces cris et ces accens seraient sauvages et -grotesques venant de toute autre qu'elle, et qu'il fallait une -individualité comme la sienne pour les rendre terrifians et sublimes. - -Mais ce fatal rôle et ce profond amour donnaient le coup de la mort à -Mme Dorval. Elle fit une affreuse maladie à la suite de ce grand -succès et réchappa, comme par miracle, d'une perforation au poumon. -Elle s'était effrayée de l'idée de mourir. Georges vivait, elle -voulait vivre. - -Mme Dorval joua _Agnès de Méranie_ et fit ensuite un essai fort -curieux, qui fut de jouer la tragédie classique à l'Odéon. Cela -n'était ni dans son air, ni dans sa voix. Pourtant, elle avait dit -les vers de Ponsard avec une si grande intelligence, elle avait été si -chaste et si sobre dans _Lucrèce_, que le public fut curieux de lui -entendre dire les vers de Racine. Elle étudia _Phèdre_ avec un soin -infini, cherchant consciencieusement une interprétation nouvelle. - -Au milieu de ces études, elle me parla d'elle-même avec la modestie -naïve qui n'appartient qu'au génie. «Je n'ai pas, disait-elle, la -prétention de trouver mieux que n'a fait Rachel, mais je peux trouver -autre chose. Le public ne s'attend pas à me la voir imiter, je ne -serais que sa parodie; mais il doit s'intéresser à moi dans ce rôle, -non pas à cause de l'actrice, mais à cause de Racine. Il ne s'agit pas -de retrouver l'intention première du poète: il n'y a rien de puéril -comme les recherches de la vraie tradition. Il s'agit de faire valoir -la beauté de la pensée et le charme de la forme, en montrant qu'elles -se prêtent à toutes les natures et peuvent être exprimées par les -types les plus opposés. - -Elle fit, en effet, des prodiges d'intelligence et de passion dans ce -rôle. Pour quiconque n'eût pas vu Rachel, elle eût marqué dans les -annales du théâtre, par cette création que, du reste, Rachel ne -possédait pas, à cette époque, avec autant de perfection -qu'aujourd'hui. Elle était trop jeune, et la première jeunesse ne peut -secouer les apparences de la retenue et de la crainte, autant que la -situation de Phèdre le comporte. Le rôle est brûlant, Mme Dorval y fut -brûlante. Rachel y est brûlante maintenant, et Rachel est complète, -parce qu'elle a encore la jeunesse, la beauté, la grâce idéale qui -manquaient dès lors à Mme Dorval. Rachel inspire l'amour, elle -l'inspirait déjà, bien qu'elle ne fût pas à l'apogée de son talent. -Mme Dorval ne l'inspirait plus, et il y a plus d'amoureux que -d'artistes dans un public quelconque. Mais tout ce qu'il y eut -d'artistes pour la voir dans ce rôle, l'apprécia profondément et -sentit des détails dont personne, pas même les grandes célébrités de -l'empire, n'avaient peut-être révélé la portée. - -En 1848, je vis Mme Dorval très effrayée et très consternée de la -révolution qui venait de s'accomplir. M. Merle, bien que modéré par -caractère et tolérant dans ses opinions, appartenait au parti -légitimiste, et Mme Dorval s'imaginait qu'elle serait persécutée. Elle -rêvait même d'échafauds et de proscriptions, son imagination active ne -sachant pas faire les choses à demi. - -Il n'y avait qu'un motif fondé à ses alarmes. Cette perturbation -devait frapper et frappait déjà tous ceux qui vivent d'un travail -approprié aux conditions de la forme politique que l'on remet en -question. Les artisans et les artistes, tous ceux qui vivent au jour -le jour, se trouvent momentanément paralysés dans de telles crises, et -Mme Dorval, ayant à lutter contre l'âge, la fatigue, et son propre -effroi, pouvait difficilement résister au passage de l'avalanche. -J'étais dans une situation non moins précaire: la crise me surprenait -endettée par suite du mariage de ma fille; d'un côté, on me menaçait -d'une saisie sur mon mobilier, de l'autre, les prix du travail se -trouvaient réduits de trois quarts, et encore le placement fut-il -suspendu pendant quelques mois. - -Mais j'étais à peu près insensible aux dangers de cette situation. Les -privations du moment ne sont rien, je n'en parle pas. La seule -souffrance réelle de ces momens-là, c'est de ne pouvoir s'acquitter -immédiatement envers ceux qui réclament leurs créances, et de ne -pouvoir assister ceux qui souffrent autour de soi. Mais quand on est -soutenu par une croyance sociale, par un espoir impersonnel, les -anxiétés personnelles, quelque sérieuses qu'elles soient, s'en -trouvent amoindries. - -Mme Dorval, qui eût très bien compris et senti les idées générales, -mais qui en repoussait vivement l'examen et la préoccupation, ayant -assez à souffrir, disait-elle, pour son propre compte, ne voyait que -désastres et ne rêvait que catastrophes sanglantes dans la révolution -de février. Pauvre femme! c'était le pressentiment de l'affreuse -douleur qui allait frapper sa famille. - -Au mois de juin 1848, après ces exécrables _journées_ qui venaient de -tuer la république en armant ses enfans les uns contre les autres, et -en creusant entre les deux forces de la révolution, peuple et -bourgeoisie, un abîme que vingt années ne suffiront peut-être pas à -combler, j'étais à Nohant, très menacée par les haines lâches et les -imbéciles terreurs de la province. Je ne m'en souciais pas plus que de -tout ce qui m'avait été personnel dans les événemens. Mon âme était -morte, mon espoir écrasé sous les barricades. - -Au milieu de cet abattement, je reçus de Marie Dorval la lettre que -voici: - - «Ma pauvre bonne et chère amie, je n'ai pas osé t'écrire: je te - croyais trop occupée; et d'ailleurs je ne le pouvais pas; dans mon - désespoir, je t'aurais écrit une lettre trop folle. Mais, - aujourd'hui, je sais que tu es à Nohant, loin de notre affreux - Paris, seule avec ton coeur si bon et qui m'a tant aimée! J'ai lu, - à travers mes larmes, ta lettre à ***. Je t'y retrouve toujours - tout entière, comme dans le roman du _Champi_.--Pauvre - Champi!--Alors j'ai eu absolument besoin de t'écrire pour obtenir - de toi quelques paroles de consolation pour ma pauvre âme - désolée.--J'ai perdu mon fils, mon Georges!--le savais-tu?--Mais - tu ne sais pas la douleur profonde, irréparable que je - ressens.--Je ne sais que faire, que croire! Je ne comprends pas - que Dieu nous enlève d'aussi chères créatures. Je veux prier Dieu, - et je ne sens que de la colère et de la révolte dans mon coeur. Je - passe ma vie sur son petit tombeau. Me voit-il? Le crois-tu? Je - ne sais plus que faire de ma vie, je ne connais plus mon devoir. - Je voudrais et je ne peux plus aimer mes autres enfans.--J'ai - cherché des consolations dans les livres de prières. Je n'y ai - rien trouvé qui me parle de ma situation et des enfans que nous - perdons. Il faudrait remercier Dieu d'un aussi affreux - malheur!--Non, je ne le peux pas! Jésus lui-même n'a-t-il pas - crié: «Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné?» Si cette grande - âme a douté, que devenir, nous autres pauvres créatures? Ah! ma - chère, que je suis malheureuse! c'était tout mon bonheur.--Je - croyais que c'était ma récompense pour avoir été bonne fille, et - bien dévouée toujours à toute une famille dont la charge était - bien chère!--mais aussi bien lourde à mes pauvres épaules.... - j'étais si heureuse! Je n'enviais rien à personne. Je luttais avec - courage dans une profession _haïssable_, que je remplissais de mon - mieux, et quand la maladie ne m'arrêtait pas, dans l'idée de - rendre tout mon monde plus heureux autour de moi. Les - révolutions... l'art perdu... nous étions encore heureux.--Nos - pauvres petits faisaient des barricades, chantaient la - _Marseillaise_, les bruits de la rue redoublaient leur gaîté! Eh - bien! quelques jours après ces mêmes bruits redoublaient les - convulsions de mon pauvre Georges. Il a eu quatorze jours - d'agonie. Quatorze jours nous avons été sur la croix! Il est - tombé à nos pieds le 3 mai. Il a rendu sa petite âme le 16 mai, à - trois heures et demie du soir. - - «Pardonne-moi de t'attrister, ma chère bonne, mais je viens à toi - que j'aime tant! qui as toujours été si bonne pour moi! Toi qui es - cause (car sans toi, cela ne se pouvait pas) de ce beau voyage - dans le Midi, avec mon fils! ce voyage qui a rétabli ma santé - (hélas! trop!), qui a rendu cet enfant si joyeux, qui a rempli de - plaisirs, de promenade, de soleil, sa pauvre petite existence - sitôt finie! - - «Je viens encore à toi pour que tu m'écrives une lettre qui donne - un peu de forces à mon âme. Je te demande du secours encore une - fois. Les belles paroles qui sortent de ton noble coeur, de ta - haute raison, je sais bien où les prendre, mais j'y trouverai un - plus grand soulagement si elles viennent de ton coeur au mien. - - «Adieu, ma chère George, mon amie et mon nom chéri! - - «MARIE DORVAL. - - «12 juin 1848, rue de Varennes, 2.» - -Je n'ai pas voulu changer un mot, ni supprimer une ligne de cette -lettre. Bien que je n'aie pas coutume de publier les éloges qu'on -m'adresse, celui-ci est sacré pour moi. C'était la dernière -bénédiction de cette âme aimante et croyante en dépit de tout, et -cette tendre vénération pour les objets de son amitié montre les -trésors de piété morale qui étaient encore en elle. - -Les consolations qu'on lui adressait n'étaient jamais perdues. Elle -fit un nouvel effort pour s'étourdir dans le travail et pour reprendre -sa tâche de dévouement. Mais, hélas! ses forces étaient épuisées, je -ne devais plus la revoir. - -Je passai l'hiver à Nohant, et la dernière lettre qui soit sortie de -sa main tremblante, elle l'écrivait en 1849 à sa chère Caroline, à -l'occasion du 16 mai, ce jour fatal qui lui avait enlevé son Georges. -Caroline m'envoya cette lettre froissée, brûlante de fièvre, et dont -l'écriture torturée a quelque chose de tragique. - - «_Caen_, le 15 mai 1849. - - «Chère Caroline, ta pauvre mère a souffert toutes les tortures de - l'enfer. Chère fille, nous voici dans l'anniversaire douloureux. - Je te prie que la chambre de mon Georges soit fermée et interdite - à tout le monde. Que Marie n'aille pas jouer dans cette chambre. - Tu tireras le lit au milieu de la chambre. Tu mettras son - portrait ouvert sur son lit, et tu le couvriras de fleurs, ainsi - que dans tous les vases. Tu enverras chercher ces fleurs à la - halle. Mets-lui tout le printemps qu'il ne peut plus voir. Puis, - tu prieras toute la journée en ton nom et au nom de sa pauvre - grand'mère. - - «Je vous embrasse bien tendrement. - - «TA MÈRE.» - -A cette lettre déchirante était jointe celle-ci, de Caroline à moi: - - «Ma mère est morte le 20 mai, un an et quatre jours après mon - pauvre Georges. Elle est tombée malade dans la diligence, en - allant à Caen donner des représentations. Elle s'est mise au lit - en arrivant, et elle ne s'est plus relevée que pour revenir à - Paris, où, deux jours après, elle est morte dans nos bras. Elle a - bien souffert, mais ses derniers momens ont été doux. Elle pensait - à ce pauvre petit ange qu'elle allait rejoindre: vous savez comme - elle l'aimait. Cet amour l'a tuée. Il y avait un an qu'elle - souffrait. Elle a souffert de toutes les façons. On a été si - injuste, si cruel pour elle! Ah! madame, dites-moi que maintenant - elle est heureuse! Je vous embrasse comme elle l'eût fait - elle-même, de toute mon âme. - - «CAROLINE LUGUET.» - - «Le dernier livre qu'elle ait lu, c'est votre _Petite Fadette_.» - - «23 mai 1849. - - «Chère madame Sand, - - «Elle est morte, cette admirable et pauvre femme! Elle nous - laisse inconsolables. Plaignez-nous! - - «RÉNÉ LUGUET.» - -Maintenant, voici les détails de cette cruelle mort après une si -cruelle vie. C'est Réné Luguet qui me les donna dans une admirable -lettre dont je suis forcée de supprimer la moitié. On verra pourquoi. - - - «Chère madame Sand, - - «Oh! vous avez raison, c'est pour nous un grand malheur, si - grand, voyez vous, que c'en est fait pour nous de toute joie sur - la terre. Pour mon compte, j'ai tout perdu, une amie, un - compagnon d'infortune, une mère! ma mère intellectuelle, la mère - de mon âme, celle qui donna l'essor à mon coeur, celle qui me fit - artiste, qui me fit homme et qui m'en apprit les devoirs, celle - qui me fit loyal et courageux, qui me donna le sentiment du beau, - du vrai, du grand.--De plus, elle chérissait ma chère Caroline, - elle adorait nos enfans. Elle en est morte! jugez, jugez si je la - pleure. - - «Chère madame, vous qu'elle a tant aimée, vous qu'elle vénérait, - laissez moi vous raconter une partie de ses souffrances, vous - aurez la mesure des miennes. - - «Elle est donc morte de chagrin, de découragement. Le dédain, - oui! le dédain l'a tuée!.................. - - «Quand la pauvre femme allait de porte en porte demander l'emploi - de son talent, de son génie, on ouvrait de grands yeux au nom de - Dorval. Le génie! Il est bien question de cela! Il lui manquait - une ou deux dents, sa robe était noire, son regard triste. Les - événemens ont amené dans les théâtres des désastres qui ont amené - à leur tour................ - - «........ C'est donc au plus fort de cette décomposition que - notre premier grand malheur arriva, mon Georges mourut. Marie, - frappée au coeur, resta d'abord debout, sans nous laisser voir la - profondeur de sa blessure: puis elle étendit la main pour se - rattacher à quelque chose: vite, nous cherchâmes quelque grande - diversion à ce grand chagrin, une grande création! *** vint avec - un beau rôle. Elle le lut, l'apprit, elle y était sublime. - C'était l'ancre du salut. Il fallait, quoi qu'elle fit, que - quelques heures par jour fussent dérobées à sa - douleur............... - - «Sans motif, sans excuse, sans un mot d'explication, on lui - retirait le rôle!................... - - «C'en était fait. Elle reçut le coup en plein coeur. On dit à - présent qu'on le regrette. Il est bien temps! - - «La vie de cette pauvre mère s'échappait donc par trois blessures - profondes, la mort d'un être adoré,--l'oubli et l'injustice - partout,--à la maison, l'effroi de la misère! - - «C'est ainsi que nous arrivâmes au 10 avril dernier. J'allais à - Caen, elle devait venir m'y rejoindre, mais avant elle voulut - tenter un dernier effort, une dernière démarche pour avoir _aux - Français_ un coin et 500 fr. par mois. On lui répondit que - bientôt, grâce à des _calculs intelligens_, on allait faire une - économie de 300 fr. sur le _luminaire_, et que, si on pouvait - vaincre la _répugnance_ du comité, on aviserait à lui donner _du - pain_. - - «Ce fut son dernier coup, car je vis dans ce moment-là son regard - angélique se porter vers moi, et la mort était dans ce regard. - - «Elle partit pour Caen, et là, tout de suite, en deux heures, je - vis le mal si grand, que je dus appeler une consultation. L'état - fut jugé très grave, il y avait fièvre pernicieuse et ulcère au - foie. Je crus entendre prononcer ma propre condamnation à mort. - Je ne pouvais en croire mes yeux, quand je regardais cet ange de - douleur et de résignation, qui ne se plaignait pas, et qui, en me - souriant tristement, semblait me dire: Vous êtes là, vous ne me - laisserez pas mourir! - - «A dater de ce moment-là, j'ai passé _quarante_ nuits à son - chevet, _debout_! Elle n'a pas eu d'autre garde, d'autre - infirmier, d'autre ami que moi. Je voulais seul accomplir cette - tâche; pendant quarante jours, j'ai été là, la disputant à la - mort, comme un chien fidèle défend son maître en péril. - - «Puis j'ai vu venir la faiblesse, la profonde mélancolie. Elle - s'est mise à parler sans cesse de son enfance, de ses beaux - jours; elle résumait toute son existence: je me sentais terrassé - par le désespoir, par la fatigue. Plusieurs fois, je m'étais - évanoui. Il fallait prendre un parti, et, bien que les médecins - eussent prédit la mort en cas de voyage, comme je voyais la mort - arriver rapidement et qu'elle appelait Paris, sa fille et sa - petite Marie avec un accent qui me fait encore frissonner... je - demandai à Dieu un miracle, je retins le coupé de la diligence, - je levai et je me mis à habiller moi-même cette créature adorée, - qui se laissait faire, comme si j'avais été sa mère. Je la - descendis dans mes bras, et une heure après, nous partions pour - Paris tous deux mourans, elle de son mal, moi de mon désespoir. - - «Deux heures plus tard, par une tempête affreuse nous versions: - mais c'est à peine si nous nous en sommes aperçus. Tout nous - était si égal! - - «Enfin, le lendemain, elle était dans sa chambre, au milieu de - nous tous. Dieu merci, elle était vivante; mais le mal, que le - voyage avait engourdi, reprit son empire, et le 20 mai, à une - heure, elle nous dit: _Je meurs, mais je suis résignée! ma fille, - ma bonne fille, adieu.... Luguet.... sublime...._ Ce furent ses - dernières paroles. Puis son dernier soupir s'est exhalé à travers - un sourire. Oh! ce sourire, il flamboie toujours devant mes yeux, - et j'ai besoin de regarder bien vite mes enfans et ma chère - Caroline pour accepter la vie! - - «Chère madame Sand, j'ai le coeur meurtri. Votre lettre a ravivé - toutes mes tortures. Cette adorable Marie! vous avez été son - dernier poète. J'ai lu la _Petite Fadette_ à son chevet. Puis - nous avons parlé longtemps de tous ces beaux livres dont elle - racontait les scènes touchantes en pleurant. Puis elle m'a parlé - de vous, de votre coeur. Ah! chère madame Sand, comme vous aimiez - Marie! comme vous aviez su comprendre son âme! comme elle vous - aimait, et comme je vous aime!--Et comme je suis malheureux! Il - me semble que ma vie est sans but et que je ne l'accepte plus que - par devoir. - - «J'attends le jour où je pourrai vous parler d'elle, vous - raconter toutes les choses inouïes de grandeur et de beauté que - cet ange m'a dites dans ses jours de mélancolie et dans ses jours - de douleur. - - «Votre affectionné et désolé, - - «LUGUET.» - -Je citerai encore une lettre de ce bon et grand coeur qui avait été -digne d'une telle mère. Je lui en demande pardon d'avance. Ces -épanchemens ne s'attendaient guère à la publicité; mais il s'agit ici, -non de ménager la modestie de ceux qui vivent, il s'agit d'élever le -monument de celle qui est morte. C'était une des plus grandes artistes -et une des meilleures femmes de ce siècle. Elle a été méconnue, -calomniée, raillée, diffamée, abandonnée par plusieurs qui eussent dû -la défendre, par quelques uns qui eussent dû la bénir. Il faut qu'au -moins quelques voix s'élèvent sur sa tombe, et ces voix-là seront le -meilleur poids dans la balance où l'opinion pèse d'une main distraite -le bien et le mal. Ces voix-là, ce sont les voix d'amis qui l'ont -connue longtemps et qui ont recueilli et apprécié tous les secrets de -son intimité: ce sont les voix de la famille. Elles prévaudront contre -celles des gens qui voient de loin et jugent au hasard. - - - _Paris_, décembre 49. - - «Chère madame Sand, j'ai vu hier votre pièce du _Champi_. Jamais, - depuis que je suis au théâtre, je n'ai éprouvé une telle émotion! - Ah! ce garçon dévoué, gardien fidèle de l'existence de la pauvre - persécutée! Heureux fils qui sauve sa Madeleine! Tous n'ont pas - ce bonheur-là! Comme j'ai pleuré! Blotti au fond de ma loge, le - mouchoir aux dents, j'ai cru étouffer! - - «Ah! c'est que, pour moi, ce n'était plus François et Madeleine: - c'était elle et moi! ce n'était pas un homme et une femme qui - peuvent ou doivent finir par un mariage; ce n'était même pas un - fils et une mère; c'était deux âmes qui avaient besoin l'une de - l'autre. Ah! j'ai vu passer là les dix belles années de ma vie, - mon dévouement, mon espérance, mon but, mon soutien, tout! Oh! - j'ai été trop heureux pendant dix ans, il fallait payer cela! - - «Chère madame Sand, pardonnez-moi toutes ces larmes au sujet d'un - succès qui réjouit tous ceux qui vous connaissent; mais à qui - dirai-je ce que je souffre, si ce n'est à vous? - - «Ne viendrez-vous donc pas à Paris voir votre pièce? Et nous!--ne - nous cherchez plus rue de Varennes. Oh non! nous avons fui cette - maison maudite. Nous y serions tous morts. Les portes, les - corridors, les bruits de l'escalier, tout cela nous faisait - frissonner à toute heure. Les cris de la rue venaient tous les - matins, à heure fixe, nous rappeler qu'à _telle heure elle disait - cela_. Enfin de ces riens qui tuent! Nous avons traîné ailleurs - notre profonde tristesse.... Caroline vous embrasse tendrement; - la pauvre enfant est désolée aussi. Ma tendresse pour elle - augmente chaque jour. Elle mérite tant d'être heureuse, celle-là! - - «RÉNÉ LUGUET.» - -C'est ainsi que fut aimée, c'est ainsi que fut pleurée Marie Dorval. -Son mari, M. Merle, était déjà tombé dans un état de langueur suivi de -paralysie. Aimable et bon, mais profondément personnel, il trouva tout -simple de rester, lui, ses infirmités affreuses et ses dettes -intarissables à la charge de Luguet et de Caroline, auxquels il -n'était rien, sinon un devoir légué par Mme Dorval, devoir qu'ils -accomplirent jusqu'au bout, en dépit des vicissitudes de la vie -d'artiste et des mauvais jours qu'ils eurent à traverser, tant leur -fut chère et sacrée la pensée de continuer la tâche de dévouement qui -leur était léguée par elle. - -Oui, si elle a été trahie et souillée, cette victime de l'art et de la -destinée, elle a été aussi bien chérie et bien regrettée. Et je n'ai -pas parlé de moi, de moi qui ne me suis pas encore habituée à l'idée -qu'elle n'est plus, et que je ne pourrai plus la secourir et la -consoler; de moi, qui n'ai pu raconter cette histoire et transcrire -ces détails sans me sentir étouffée par les larmes; de moi, qui ai la -conviction de la retrouver dans un meilleur monde, pure et sainte -comme le jour où son âme quitta le sein de Dieu pour venir errer dans -notre monde insensé, et tomber de lassitude sur nos chemins maudits! - - - - -CHAPITRE TRENTE-TROISIEME. - -Eugène Delacroix. - - -Eugène Delacroix fut un de mes premiers amis dans le monde des -artistes, et j'ai le bonheur de le compter toujours parmi mes vieux -amis. Vieux, on le sent, est le mot relatif à l'ancienneté des -relations, et non à la personne. Delacroix n'a pas et n'aura pas de -vieillesse. C'est un génie et un homme jeune. Bien que, par une -contradiction originale et piquante, son esprit critique sans cesse le -présent et raille l'avenir, bien qu'il se plaise à connaître, à -sentir, à deviner, à chérir exclusivement les oeuvres et souvent les -idées du passé, il est, dans son art, l'innovateur et l'oseur par -excellence. Pour moi, il est le premier maître de ce temps-ci, et, -relativement à ceux du passé, il restera un des premiers dans -l'histoire de la peinture. Cet art n'ayant pas généralement progressé -depuis la renaissance, et paraissant moins goûté et moins compris -relativement par les masses, il est naturel qu'un type d'artiste -comme Delacroix, longtemps étouffé ou combattu par cette décadence de -l'art et par cette perversion du goût général, ait réagi, de toute la -force de ses instincts, contre le monde moderne. Il a cherché dans -tous les obstacles qui l'entouraient des monstres à renverser, et il a -cru les trouver souvent dans des idées de progrès dont il n'a senti ou -voulu sentir que le côté incomplet ou excessif. C'est une volonté trop -exclusive et trop ardente que la sienne pour s'accommoder des choses à -l'état d'abstraction. En cela il est, dans l'appréciation des vues -sociales, comme était Marie Dorval dans celles des idées religieuses. -Il faut à ces fortes imaginations un terrain solide pour édifier le -monde de leurs pensées. Il ne faut pas leur parler d'attendre que la -lumière soit faite. Elles ont horreur du vague, elles veulent le grand -jour. C'est tout simple: elles sont jour et lumière elles-mêmes. - -Il ne faut donc pas espérer de les calmer en leur disant que la -certitude est et sera toujours en dehors des faits du monde où l'on -vit, et que la foi à l'avenir ne doit pas s'embarrasser du spectacle -des choses présentes. Ces yeux perçans voient souvent les hommes -d'avenir faire fatalement des mouvemens rétrogrades, et, dès lors, ils -jugent que la philosophie du siècle marche à reculons. - -C'est ici le lieu de dire que notre philosophie, à nous autres qui -nous piquons d'être progressistes, devrait bien faire le progrès d'une -certaine tolérance. Dans l'art, dans la politique, et, en général, -dans tout ce qui n'est pas science exacte, on veut qu'il n'y ait -qu'une vérité, et c'est là une vérité, en effet; mais, dès qu'on se -l'est formulée à soi-même, on s'imagine avoir trouvé la vraie formule, -on se persuade qu'il n'y en a qu'une, et on prend dès lors cette -formule pour la chose. Là commencent l'erreur, la lutte, l'injustice -et le chaos des discussions vaines. - -Il n'y a qu'une vérité dans l'art, le beau; qu'une vérité dans la -morale, le bien; qu'une vérité dans la politique, le juste. Mais dès -que vous voulez faire chacun le cadre d'où vous prétendez exclure tout -ce qui, selon vous, n'est pas juste, bien et beau, vous arrivez à -rétrécir ou à déformer tellement l'image de l'idéal, que vous vous -trouvez fatalement et bien heureusement à peu près seul de votre avis. -Le cadre de la vérité est plus vaste, toujours plus vaste qu'aucun de -nous ne peut se l'imaginer. - -La notion de l'infini peut seule agrandir un peu l'être fini que nous -sommes, et c'est la notion qui entre le plus difficilement dans nos -esprits. La discussion, la délimitation, l'_épluchage_ et -l'_épilogage_ sont devenus, surtout en ce temps-ci, de véritables -maladies; à ce point que beaucoup de jeunes artistes sont morts pour -l'art, ayant oublié, à force de causer, qu'il s'agissait de prouver -par des oeuvres, et non par des discours. L'infini ne se démontre pas, -il se cherche, et le beau se sent plus dans l'âme qu'il ne s'établit -par des règles. Tous ces catéchismes d'art et de politique que l'on se -jette à la tête, sentent l'enfance de la politique et de l'art. -Laissons donc discuter, puisque c'est l'enseignement pénible, agaçant -et puéril, qu'il faut sans doute encore à notre époque; mais que ceux -d'entre nous qui sentent au dedans d'eux-mêmes un élan véritable ne -s'embarrassent pas de ce bruit de l'école, et fassent leur tâche en se -bouchant un peu les oreilles. - -Et puis, quand notre tâche du jour est faite, regardons celle des -autres, et ne nous hâtons pas de dire qu'elle n'est pas bonne, parce -qu'elle est différente. Profiter vaut mieux que contredire, et bien -souvent on ne profite de rien, parce que l'on veut tout critiquer. - -Nous exigeons trop de logique dans les autres, et par là nous montrons -que nous n'en avons pas assez pour nous-mêmes. Nous voulons qu'on voie -par nos yeux en toutes choses, et plus un individu nous frappe et nous -occupe par l'emploi de hautes facultés, plus nous voulons l'assimiler -à nos facultés propres, qui, à supposer qu'elles ne soient pas très -inférieures, sont du moins très différentes. Philosophes, nous -voudrions qu'un musicien fît ses délices de Spinoza; musiciens, nous -voudrions qu'un philosophe nous donnât l'opéra de _Guillaume Tell_; -et quand l'artiste, hardi novateur dans sa partie, rejette -l'innovation sur un autre point, de même que quand le penseur, -bouillant à s'élancer dans l'inconnu de ses croyances, recule devant -la nouveauté d'une tentative d'art, nous crions à l'inconséquence et -nous dirions volontiers: «Toi, artiste, je condamne tes oeuvres d'art, -parce que tu n'es pas de mon parti et de mon école; toi, philosophe, -je nie ta science, parce que tu n'entends rien à la mienne.» - -C'est ainsi qu'on juge trop souvent, et trop souvent la critique -écrite arrive pour donner la dernière main à ce système d'intolérance -si parfaitement déraisonnable. Cela était surtout sensible il y a -quelques années, lorsque beaucoup de journaux et de revues -représentaient beaucoup de nuances d'opinions. On eût pu dire alors: -«Dis-moi dans quel journal tu écris, et je vais te dire quel artiste -tu vas louer ou blâmer.» - -On m'a bien souvent dit à moi: «Comment pouvez-vous vivre et parler -avec tel de vos amis qui pense tout au rebours de vous? Quelles -concessions vous fait-il, ou quelles concessions n'êtes-vous pas -forcée de lui faire?» - -Je n'ai jamais fait ni demandé la moindre concession, et si j'ai -quelquefois discuté, c'est pour m'instruire en faisant parler les -autres, m'instruire, non pas en ce sens que j'acceptais toujours -toutes leurs solutions, mais en ce sens qu'examinant le mécanisme de -leur pensée et recherchant en eux la source de leurs convictions, -j'arrivais à comprendre ce que l'être humain le mieux organisé -renferme de contradictions de fait dans sa logique apparente, et, par -suite, de logique véritable dans ses apparentes contradictions. - -Du moment que l'intelligence vous révèle ses forces, ses besoins, son -but et même ses infirmités à côté de ses grandeurs, je ne comprends -guère qu'on ne l'accepte pas tout entière, même avec ses tâches, -lesquelles, comme celles du soleil, ne peuvent pas être regardées à -l'oeil nu sans faire cligner beaucoup la paupière. - -J'ai donc, outre l'amitié tendre qui me lie à certaines natures -d'élite, un grand respect pour ce que je n'admettrais pas en moi-même -à l'état de croyance arrêtée, mais ce qui, chez elles me paraît -l'accident inévitable, nécessaire, peut être le coup de fouet -intérieur de leur développement. Un grand artiste peut nier devant moi -une partie de ce qui fait la vie de mon âme, peu m'importe; je sais -bien que par les endroits de mon âme qui lui sont ouverts, il fera -rentrer ma vie avec sa flamme. De même un grand philosophe qui me -blâmera d'être artiste me rendra plus artiste en ranimant ma foi à des -vérités supérieures, lorsqu'il m'expliquera ces vérités avec -l'éloquence de la conviction. - -Notre esprit est une boîte à compartimens qui communiquent les uns -avec les autres par un admirable mécanisme. Un grand esprit qui se -livre à nous nous donne à respirer comme un bouquet de fleurs où -certains parfums, qui nous seraient nuisibles isolés, nous charment et -nous raniment par leur mélange avec les autres parfums qui les -modifient. - -Ces réflexions me viennent à propos d'Eugène Delacroix. Je pourrais -les appliquer à beaucoup d'autres natures éminentes que j'ai eu le -bonheur d'apprécier sans qu'elles m'aient causé aucun souci en me -contredisant et même en se moquant de moi à l'occasion. J'ai été -tenace dans ma résistance à certains de leurs dires, mais tenace aussi -dans mon affection pour elles et dans ma reconnaissance pour le bien -qu'elles m'ont fait en excitant en moi le sentiment de moi-même. Elles -me regardent comme une rêveuse incorrigible; mais elles savent que je -suis une amie fidèle. - -Le grand maître dont je parle est donc mélancolique et chagrin dans sa -théorie, enjoué, charmant, _bon enfant_ au possible dans son commerce. -Il démolit sans fureur et raille sans fiel, heureusement pour ceux -qu'il critique; car il a autant d'esprit que de génie, chose à quoi -l'on ne s'attend pas en regardant sa peinture, où l'agrément cède la -place à la grandeur, et où la maestria n'admet pas la gentillesse et -la coquetterie. Ses types sont austères; on aime à les regarder bien -en face: ils vous appellent dans une région plus haute que celle où -l'on vit. Dieux, guerriers, poètes ou sages, ces grandes figures de -l'allégorie ou de l'histoire qu'il a traitées vous saisissent par une -allure formidable ou par un calme olympien. Il n'y a pas moyen de -penser, en les contemplant, au pauvre modèle d'atelier, qu'on retrouve -dans presque toutes les peintures modernes, sous le costume d'emprunt -à l'aide duquel on a vainement tenté de le transformer. Il semble que -si Delacroix a fait poser des hommes et des femmes, il ait cligné les -yeux pour ne pas les voir trop réels. - -Et cependant ses types sont vrais, quoique idéalisés dans le sens du -mouvement dramatique ou de la majesté rêveuse. Ils sont vrais comme -les images que nous portons en nous-mêmes quand nous nous représentons -les dieux de la poésie ou les héros de l'antiquité. Ce sont bien des -hommes, mais non des hommes vulgaires comme il plaît au vulgaire de -les voir pour les comprendre. Ils sont bien vivans, mais de cette vie -grandiose, sublime ou terrible dont le génie seul peut retrouver le -souffle. - -Je ne parle pas de la couleur de Delacroix. Lui seul aurait peut-être -la science et le droit de faire la démonstration de cette partie de -son art, où ses adversaires les plus obstinés n'ont pas trouvé moyen -de le discuter; mais parler de la couleur en peinture, c'est vouloir -faire sentir et deviner la musique par la parole. Décrira-t-on le -_Requiem_ de Mozart? On pourrait bien écrire un beau poème en -l'écoutant; mais ce ne serait qu'un poème et non une traduction; les -arts ne se traduisent pas les uns par les autres. Leur lien est serré -étroitement dans les profondeurs de l'âme, mais, ne parlant pas la -même langue, ils ne s'expliquent mutuellement que par de mystérieuses -analogies. Ils se cherchent, s'épousent et se fécondent dans des -ravissemens où chacun d'eux n'exprime que lui-même. - -«_Ce qui fait le beau de cette industrie-là_, me disait gaîment -Delacroix lui-même dans une de ses lettres, _consiste dans des choses -que la parole n'est pas habile à exprimer_.--Vous me comprenez de -reste, ajoute-t-il; et une phrase de votre lettre me dit assez combien -vous sentez les limites nécessaires à chacun des arts, limites que -messieurs vos confrères franchissent parfois avec une aisance -admirable.» - -Il n'y a guère moyen d'analyser la pensée dans quelque art que ce -soit, si ce n'est à travers une pensée de même ordre. Du moment qu'on -veut rapetisser à sa propre mesure, quand on est petit, les grandes -pensées des maîtres, on erre et on divague sans entamer en rien le -chef-d'oeuvre: on a pris une peine inutile. - -Quant à disséquer leur procédé, soit pour le louer, soit pour le -blâmer, l'étalage des termes techniques que la critique introduit plus -ou moins adroitement dans ses argumentations sur la peinture et la -musique, n'est qu'un tour de force réussi ou manqué. Manqué, ce qui -arrive souvent à ceux qui parlent du métier sans en comprendre les -termes et en les employant à tort et travers, le tour fait rire les -plus humbles praticiens. Réussi, il n'initie en rien le public à ce -qu'il lui importe de sentir, et n'apprend rien aux élèves attentifs à -saisir les secrets de la maîtrise. Vous leur direz en vain les -procédés de l'artiste, et devant ces naïfs rapins qui s'extasient sur -un petit coin de la toile en se demandant avec stupeur _comment cela -est fait_, vous exposerez en vain la théorie savante des moyens -employés: vous fussent-ils révélés par la propre bouche du maître, ils -seront parfaitement inutiles à celui qui ne saura pas les mettre en -oeuvre. S'il n'a pas de génie, aucun moyen ne lui servira; s'il a du -génie, il trouvera ses moyens tout seul, ou se servira à sa manière de -ceux d'autrui, qu'il aura compris ou devinés sans vous. Les seuls -ouvrages d'art sur l'art qui aient de l'importance et qui puissent -être utiles sont ceux qui s'attachent à développer les qualités de -sentiment des grandes choses, et qui par là, élèvent et élargissent le -sentiment des lecteurs. Sous ce point de vue, Diderot a été grand -critique, et de nos jours, plus d'un critique a encore écrit de belles -et bonnes pages. Hors de là, il n'y a qu'efforts perdus et pédantisme -puéril. - -Un modèle d'appréciation supérieure est sous mes yeux. J'en veux -rappeler un fragment pour ceux qui ne l'auraient pas sous la main. - -«On ne peut nier l'impression sans cesse décroissante des ouvrages qui -s'adressent à la partie la plus enthousiaste de l'esprit; c'est une -espèce de refroidissement mortel qui nous gagne par degrés, avant de -glacer tout à fait la source de toute vénération et de toute -poésie................ - -«Doit-on se dire que les beaux ouvrages ne sont pas faits pour le -public et ne sont pas appréciés par lui, et qu'il ne garde ses -admirations privilégiées que pour de futiles objets? Serait-ce qu'il -se sent pour toute production extraordinaire une sorte d'antipathie, -et que son instinct le porte naturellement vers ce qui est vulgaire et -de peu de durée? Y aurait-il, pour toute oeuvre qui semble par sa -grandeur échapper au caprice de la mode, une condition secrète de lui -déplaire, et n'y voit-il qu'une espèce de reproche de l'inconstance de -ses goûts et de la vanité de ses opinions?» - -Après ce cri de douleur et d étonnement, le critique que je cite nous -parle du _Jugement dernier_, et, sans employer aucun terme de métier, -sans nous initier à aucun des procédés que nous n'avons pas besoin de -connaître, occupé seulement de nous communiquer l'enthousiasme qui -l'embrase, il nous jette dans la pensée la propre pensée de -Michel-Ange. - -«Le style de Michel-Ange, dit-il, semble le seul qui soit parfaitement -approprié à un pareil sujet. L'espèce de convention qui est -particulière à ce style, ce parti tranché de fuir toute trivialité au -risque de tomber dans l'enflure et d'aller jusqu'à l'impossible, se -trouvaient à leur place dans la peinture d'une scène qui nous -transporte dans une sphère tout idéale. Il est si vrai que notre -esprit va toujours au-delà de ce que l'art peut exprimer en ce genre, -que la poésie elle-même, qui semble si immatérielle dans ses moyens -d'expression, ne nous donne jamais qu'une idée trop définie de -semblables inventions. Quand l'Apocalypse de saint Jean nous peint les -dernières convulsions de la nature, les montagnes qui s'écroulent, les -étoiles qui tombent de la voûte céleste, l'imagination la plus -poétique et la plus vaste ne peut s'empêcher de circonscrire dans un -champ borné le tableau qui lui est offert. Les comparaisons employées -par les poètes sont tirées d'objets matériels qui arrêtent la pensée -dans son vol. Michel-Ange, au contraire, avec ses dix ou douze groupes -de quelques figures disposées symétriquement et sur une surface que -l'oeil embrasse sans peine, nous donne une idée incomparablement plus -terrible de la catastrophe suprême qui amène aux pieds de son juge le -genre humain éperdu; et cet empire immense qu'il prend à l'instant -même sur l'imagination, il ne le doit à aucune des ressources que -peuvent employer les peintres vulgaires; c'est son style seul qui le -soutient dans les régions du sublime et nous y emporte avec lui. - - * * * * * - -Le Christ de Michel-Ange n'est ni un philosophe ni un héros de roman. -C'est Dieu lui-même dont le bras va réduire en poudre l'univers. Il -faut à Michel-Ange, il faut au peintre des formes, des contrastes, des -ombres, des lumières sur des corps charnus et mouvans. Le jugement -dernier, c'est la fête de la chair; aussi comme on la voit courir déjà -sur les os de ces pâles ressuscités, au moment où la trompette -entr'ouvre leur tombe et les arrache au sommeil des siècles! Dans -quelle variété de poétiques attitudes ils entr'ouvrent leurs paupières -à la lueur de ce sinistre et dernier jour qui secoue pour jamais la -lumière du sépulcre et pénètre jusqu'aux entrailles de cette terre où -la mort a entassé ses victimes! Quelques-uns soulèvent avec effort la -couche épaisse sous laquelle ils ont dormi si longtemps; d'autres, -dégagés déjà de leur fardeau, restent là étendus et comme étonnés -d'eux-mêmes. Plus loin, la barque vengeresse emporte la foule des -réprouvés. Caron se tient là, battant de son aviron les âmes -paresseuses: _qualunque s'adagia!»_ - -Qui donc a écrit ces belles pages? Ne semble-t-il pas qu'on entende -Michel-Ange lui-même parler de son oeuvre et en expliquer la pensée? -Ce langage si grand et si ferme qu'il ne semble pas appartenir à -notre siècle, n'est-il pas celui du maître traduit par quelque -littérateur contemporain du premier ordre? - -Non! ces pages sont écrites par un maître moderne qui n'a ni le goût -ni le temps d'écrire. Elles ont été jetées à la hâte sur le papier, -dans un jour de brûlante indignation contre l'indifférence du public -et de la critique en présence d'une belle copie du _Jugement dernier_, -due à Sigalon, et que Paris était appelé à contempler au palais des -Beaux-Arts, ce dont Paris ne se souciait pas le moins du monde. Ces -pages, dont le maître ne veut pas seulement qu'on lui parle et qu'il -craint peut-être de relire, sont signées Eugène Delacroix. - -Je ne dirai pas: Que n'en a-t-il écrit beaucoup d'autres[12]! mais -bien: Que n'a-t-il pu mettre douze heures de plus dans ses journées -déjà trop courtes pour la peinture! Lui seul, je le crois, eût pu -traduire son propre génie à la multitude en lui traduisant celui des -maîtres tant aimés et si bien compris par lui! - - [12] Il en a écrit quelques autres que la postérité recueillera - très précieusement, entre autres un opuscule intitulé: _Questions - sur le beau_. - -Citons la conclusion; on y verra le _procédé_ par lequel Delacroix est -devenu un peintre égal à Michel-Ange. - -«On n'a pas craint d'affirmer que la vue du chef-d'oeuvre de -Michel-Ange corromprait le goût des élèves et les induirait à la -manière, comme si quelque chose pouvait être plus funeste que la -manière même des écoles. Sans doute, des modèles aussi frappans ne -s'adressent pas à tous les esprits. Il en est de l'étude d'une manière -si agrandie, d'un art si abstrait, si l'on peut parler ainsi, comme de -ces régimes austères auxquels ne se soumettent que les rudes -tempéramens. En présence de tant de grandeur et de hardiesse, un élève -imbécile se retourne vers son maître et ne voit dans le dédain du -grand peintre pour l'imitation vulgaire que l'impuissance d'imiter. Le -maître se demande à son tour s'il fera céder la tradition devant ce -mépris de toute tradition, et cependant le sublime artiste s'avance à -travers les siècles, entouré de disciples plus dignes de lui. Tous les -grands noms de la peinture marchent à ses côtés et le couronnent des -rayons de leur propre gloire.................................... - -«Après toutes les nouvelles déviations dans lesquelles l'art pourra se -trouver entraîné par le caprice et le besoin du changement, le grand -style du Florentin sera toujours comme un pôle vers lequel il faudra -se tourner de nouveau pour retrouver la route de toute grandeur et de -toute beauté.» - -Le voilà, le procédé! C'est d'adorer le beau d'abord, ensuite de le -comprendre, et puis enfin de le tirer de soi-même. Il n'y en a pas -d'autre. - -On peut bien croire que l'inintelligence du siècle a fait -mortellement souffrir cette âme enthousiaste des grandes choses. -Heureusement, la gaîté charmante de son esprit l'a préservé de la -souffrance qui aigrit. Quant à celle qui énerve, le géant était trop -fortement trempé pour la connaître. Il a résolu le problème de prendre -son essor entier, un essor victorieux, immense, et qui laisse le -parlage et le paradoxe loin sous ses pieds, comme cette fulgurante -figure d'Apollon qu'il a jetée aux voûtes du Louvre oublie, dans la -splendeur des cieux, les Chimères qu'il vient de terrasser. Il a -résolu ce problème sans perdre la jeunesse de son âme, la générosité -et la droiture de ses instincts, le charme de son caractère, la -modestie et le bon goût de son attitude. - -Delacroix a traversé plusieurs phases de son développement en -imprimant à chaque série de ses ouvrages le sentiment profond qui lui -était propre. Il s'est inspiré du Dante, de Shakspeare et de Goëthe, -et les romantiques ayant trouvé en lui leur plus haute expression, ont -cru qu'il appartenait exclusivement à leur école. Mais une telle -fougue de création ne pouvait s'enfermer dans un cercle ainsi défini. -Elle a demandé au ciel et aux hommes de l'espace, de la lumière, des -lambris assez vastes pour contenir ses compositions, et s'élançant -alors dans le monde de son idéal complet, elle a tiré de l'oubli, où -il était question de les reléguer, les allégories de l'antique Olympe, -qu'elle a mêlées en grand historien de la poésie, à l'illustration -des génies de tous les siècles. Delacroix a rajeuni ce monde évanoui -ou travesti par de froides traditions, au feu de son interprétation -brûlante. Autour de ces personnifications surhumaines, il a créé un -monde de lumière et d'effets, que le mot _couleur_ ne suffit peut-être -pas à exprimer pour le public, mais qu'il est forcé de sentir dans -l'effroi, le saisissement ou l'éblouissement qui s'emparent de lui à -un tel spectacle. Là éclate l'individualité du sentiment de ce maître, -enrichie du sentiment collectif des temps modernes, dont la source -cachée au fond des esprits supérieurs grossit toujours à travers les -âges. - -Il y aura néanmoins toujours un ordre d'esprits systématiques qui -reprocheront à Delacroix de n'avoir pas présenté à leurs sens le joli, -le gracieux, la forme voluptueuse, l'expression caressante comme ils -l'entendent. Reste à savoir s'ils l'entendent bien, et si, dans cette -région de la fantaisie, ils sont compétens à discerner le faux du -vrai, le naïf du maniéré. J'en doute. Ceux qui comprennent réellement -le Corrége, Raphaël, Watteau, Prud'hon, comprennent tout aussi bien -Delacroix. La grâce a son siége et la puissance a le sien. D'ailleurs -les grâces sont des divinités à mille faces. Elles sont lascives ou -chastes, selon l'oeil qui les voit, selon l'âme qui les formule. Le -génie de Delacroix est sévère, et quiconque n'a pas un sentiment -capable d'élévation ne le goûtera jamais entièrement. Je crois qu'il -y est tout résigné. - -Mais quelle que soit la critique, il laissera un grand nom et de -grandes oeuvres. Quand on le voit pâle, frêle, nerveux et se plaignant -de mille petits maux obstinés à le tenir en haleine, on s'étonne que -cette délicate organisation ait pu produire avec une rapidité -surprenante, à travers des contrariétés et des fatigues inouïes, des -oeuvres colossales. Et pourtant elles sont là, et elles seront -suivies, s'il plaît à Dieu, de beaucoup d'autres, car le maître est de -ceux qui se développent jusqu'à la dernière heure, et dont on croit en -vain saisir le dernier mot à chaque nouveau prodige. - -Delacroix n'a pas été seulement grand dans son art, il a été grand -dans sa vie d'artiste. Je ne parle pas de ses vertus privées, de son -culte pour sa famille, de ses tendresses pour ses amis malheureux, des -charmes solides de son caractère, en un mot. Ce sont là des mérites -individuels que l'amitié ne publie pas à son de trompe. Les -épanchemens de son coeur dans ses admirables lettres feraient ici un -beau chapitre qui le peindrait mieux que je ne sais le faire. Mais les -amis vivans doivent-ils être ainsi révélés, même quand cette -révélation ne peut être que la glorification de leur être intime? Non, -je ne le pense pas. L'amitié a sa pudeur, comme l'amour a la sienne. -Mais ce qui en Delacroix appartient à l'appréciation publique pour le -profit que portent les nobles exemples, c'est l'intégrité de sa -conduite; c'est le peu d'argent qu'il a voulu gagner, la vie modeste -et longtemps gênée qu'il a acceptée plutôt que de faire aux goûts et -aux idées du siècle (qui sont bien souvent celles des gens en place) -la moindre concession à ses principes d'art. C'est la persévérance -héroïque avec laquelle, souffrant, malingre, brisé en apparence, il a -poursuivi sa carrière, riant des sots dédains; ne rendant jamais le -mal pour le mal, malgré les formes charmantes d'esprit et de -savoir-vivre qui l'eussent rendu redoutable dans ces luttes sourdes et -terribles de l'amour-propre; se respectant lui-même dans les moindres -choses, ne boudant jamais le public, exposant chaque année au milieu -d'un feu croisé d'invectives, qui eût étourdi ou écoeuré tout autre; -ne se reposant jamais, sacrifiant ses plaisirs les plus purs, car il -aime et comprend admirablement les autres arts, à la loi impérieuse -d'un travail longtemps infructueux pour son bien-être et son succès: -vivant, en un mot, au jour le jour, sans envier le faste ridicule dont -s'entourent les artistes parvenus, lui dont la délicatesse d'organes -et de goûts se fût si bien accommodée pourtant d'un peu de luxe et de -repos. - - -FIN DU TOME ONZIÈME. - - - Typographie L. Schnauss. - - - - -HISTOIRE DE MA VIE. - - - - - HISTOIRE - - DE MA VIE - - PAR - - Mme GEORGE SAND. - - Charité envers les autres - Dignité envers soi-même: - Sincérité devant Dieu. - - Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends. - 15 avril 1847. - - GEORGE SAND. - - TOME DOUZIÈME. - - PARIS, 1855. - - LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD - - - - -(SUITE.) - - Delacroix.--David Richard et Gaubert.--La phrénologie et la - médecine.--Les saints et les anges. - - -Dans tous les temps, dans tous les pays, on cite les grands artistes -qui n'ont rien donné à la vanité ou à l'avarice, rien sacrifié à -l'ambition, rien immolé à la vengeance. Nommer Delacroix, c'est nommer -un de ces hommes purs dont le monde croit assez dire en les déclarant -honorables, faute de savoir combien la tâche est rude au travailleur -qui succombe et au génie qui lutte. - -Je n'ai point à faire l'historique de nos relations; elle est dans ce -seul mot, amitié sans nuages. Cela est bien rare et bien doux, et -entre nous cela est d'une vérité absolue. Je ne sais pas si Delacroix -a des imperfections de caractère. J'ai vécu près de lui dans -l'intimité de la campagne et dans la fréquence des relations suivies, -sans jamais apercevoir en lui une seule tache, si petite qu'elle fût. -Et pourtant nul n'est plus liant, plus naïf et plus abandonné dans -l'amitié. Son commerce a tant de charmes qu'auprès de lui on se -trouve soi-même être sans défauts, tant il est facile d'être dévoué à -qui le mérite si bien. Je lui dois en outre, bien certainement, les -meilleures heures de pures délices que j'aie goûtées en tant -qu'artiste. Si d'autres grandes intelligences m'ont initiée à leurs -découvertes et à leurs ravissemens dans la sphère d'un idéal commun, -je peux dire qu'aucune individualité d'artiste ne m'a été aussi plus -sympathique, et, si je puis parler ainsi, plus intelligente dans son -expansion vivifiante. Les chefs-d'oeuvre qu'on lit, qu'on voit ou -qu'on entend ne vous pénètrent jamais mieux que doublés en quelque -sorte dans leur puissance par l'appréciation d'un puissant génie. En -musique et en poésie comme en peinture, Delacroix est égal à lui-même, -et tout ce qu'il dit quand il se livre est charmant ou magnifique sans -qu'il s'en aperçoive. - -Je ne compte pas entretenir le public de tous mes amis. Un chapitre -consacré à chacun d'eux outre qu'il blesserait la timidité modeste de -certaines natures éprises de recueillement et d'obscurité, n'aurait -d'intérêt que pour moi et pour un fort petit nombre de lecteurs. Si -j'ai parlé beaucoup de Rollinat, c'est parce que cette amitié type a -été pour moi l'occasion de dresser mon humble autel à une religion de -l'âme que chacun de nous porte plus ou moins pure en soi-même. - -Quant aux personnes célèbres, je ne m'attribue pas le droit d'ouvrir -le sanctuaire de leur vie intime, mais je regarde comme un devoir -d'apprécier l'ensemble excellent de leur vie par rapport à la mission -qu'elles remplissent, quand je suis à même de remplir ce devoir en -connaissance de cause. - -Que ceux de mes anciens amis qui ne trouveront pas leurs noms à cette -page de mon histoire ne pensent donc pas qu'ils soient effacés de mon -coeur. Plus d'un, même, que les circonstances ont forcément éloigné, à -la longue, du milieu où j'ai dû vivre, m'est resté cher, et garde dans -mes souvenirs la place honorable et douce qu'il s'y est faite. - -Parmi ceux-là, je te nommerai pourtant, David Richard, type noble et -doux, âme pure entre toutes! Tu appartiens à l'estime d'un groupe -moins restreint que celui où ton humilité vraiment chrétienne s'est -toujours cachée. La charité t'a, pour ainsi dire, détaché de toi-même, -et tes patientes études, les élans généreux de ton coeur t'ont jeté -dans une vie d'apôtre où le mien t'a suivi avec une constante -vénération. - -C'est qu'il est rare que les âmes portées à ce sentiment-là ne -deviennent pas dignes de l'inspirer à leur tour. Cet humble axiome -résume toute la vie de David Richard. Doué d'une tendresse suave et -d'une foi fervente, il vit dans ses amis (et en tête de ses premiers -amis fut l'illustre Lamennais), non pas des soutiens et des appuis -pour sa faiblesse, mais des alimens naturels pour les forces de son -dévouement. Je ne sais pas si on l'a jamais soutenu et consolé, lui! -Je ne crois pas, du moins, qu'il ait jamais songé à se plaindre -d'aucune peine personnelle. Ce que je sais, c'est qu'il écoutait, -consolait et calmait toujours, attirant à lui toutes les peines des -autres et les dissipant ou les calmant par je ne sais quelle influence -mystérieuse. - -Je crois sérieusement à des _influences_. Je ne sais pas qualifier -autrement certaines dispositions soudaines où nous placent, à notre -insu, peut-être à l'insu d'elles-mêmes, certaines personnes que nous -aimons ou qui nous déplaisent à première vue. Que ce soit une -impression reçue dans une existence antérieure dont nous avons perdu -le souvenir, ou réellement un fluide qui émane d'elles, il est certain -que la rencontre de ces personnes nous est bienfaisante ou nuisible. -Je ne crois pas que ces préventions soient imaginaires dans leurs -causes n'ayant jamais vu qu'elles le fussent dans leurs effets. Je ne -parle pas des préventions légères, fantasques ou préconçues. On fait -fort bien de vaincre celles-là dès qu'on les sent mal fondées; mais il -en est de bien sérieuses auxquelles on ne donne pas assez d'attention, -et qu'on se repent toujours d'avoir repoussées lorsqu'on avait la -liberté d'agir. - -Si c'est une superstition, j'ai celle-là, je l'avoue, et j'ai fait -l'expérience d'aimer toute ma vie les gens que j'ai aimés en les -voyant pour la première fois. Il en fut ainsi de David Richard, que -je n'ai pas vu depuis plus de dix ans, et de mon pauvre Gaubert, que -je ne verrai plus que dans une autre vie. Les voir était pour moi un -véritable bien-être moral, que je ressentais même d'une façon -matérielle, dans l'aisance de ma respiration, comme s'ils eussent -apporté autour de moi une atmosphère plus pure que celle dont j'étais -nourrie à l'habitude. Ne plus les voir n'a rien ôté au bien-être -intellectuel que m'apporte leur souvenir et au rassérénement qui se -fait dans ma pensée quand je m'imagine converser avec eux. - -C'est qu'il y a des âmes, je ne dirai pas faites les unes pour les -autres, trop de dissemblances dans leurs facultés leur commandent de -ne pas se jeter aveuglement dans le même chemin; mais des âmes qui se -conviennent par quelque point essentiel et dominant. Gaubert me -disait, dans sa langue phrénologique, que nous nous tenions par les -protubérances de l'affectionnivité et de la vénération. Soit! Quand -ces âmes se rencontrent, elles se devinent et s'acceptent mutuellement -sans hésiter, elles se saluent comme de vieilles connaissances; elles -n'ont rien à se révéler de nouveau, et pourtant elles se délectent -dans l'entretien l'une de l'autre, comme si elles se retrouvaient -après une longue séparation. - -La femme admirable et infortunée dont j'ai parlé dans les pages -précédentes demandait au ciel des saints et des anges sur la terre. -Je me souviens de lui avoir dit souvent qu'il y en avait, mais que -nous n'avions pas toujours le sens divin qui les fait reconnaître sous -l'humble forme et parfois sous le pauvre habit qui les déguisent. Nous -avons de l'imagination, nous cherchons le prestige. La beauté, le -charme, l'esprit, la grâce nous enivrent, et nous courons après de -trompeurs météores sans nous douter que les vrais saints sont plus -souvent cachés dans la foule que placés sur le piédestal. Et puis, -quand nous avons suivi ces belles lumières qui attirent comme les feux -follets, elles s'éteignent tout à coup, et avec elles l'enthousiasme -qu'elles nous inspiraient. Ces erreurs-là s'appellent quelquefois -passions. Les vrais saints ne fanatisent pas ainsi. Ils n'inspirent -que des sentimens doux et angéliques comme eux-mêmes. Ils sont trop -modestes pour vouloir entraîner ou éblouir. Ils ne troublent pas le -cerveau, ils ne tourmentent pas le coeur. Ils sourient et bénissent. -Heureux l'instinct qui les découvre et le jugement qui les apprécie! - -Des saints et des anges! Et pourquoi ne voulons-nous pas comprendre -que ces beaux êtres fantastiques sont déjà de ce monde à l'état -latent, comme le papillon splendide dans sa pauvre larve? Ils n'ont ni -rayons de feu ni ailes d'or pour se distinguer des autres hommes. Ils -n'ont pas même toujours les beaux yeux profonds et lumineux qui -éclairaient la figure pâle de mon bon Gaubert. Ils ne sont ni -remarqués ni admirés dans le monde. Ils ne brillent nulle part, ni sur -des chevaux rapides, ni aux avant-scènes des théâtres, ni dans les -salons, ni dans les académies, ni dans le forum, ni dans les cénacles. -S'ils eussent vécu sous Tibère, ils n'eussent brillé qu'aux arènes, en -qualité de martyrs, comme tant d'autres fidèles serviteurs de Dieu, -dont on n'eût jamais entendu parler si l'occasion d'un grand acte de -foi ne se fût rencontrée pour envoyer aux archives du ciel les noms -sacrés de ces victimes obscures, la splendeur de ces vertus ignorées. - -Des saints et des anges! Oui, à mes yeux, Gaubert était un saint et -Richard un ange. Celui-ci paisible et nageant sans trouble et sans -effroi dans son rayonnement intérieur; celui-là, plus agité, plus -impatient, exhalant de brûlantes indignations contre la folie ou la -perversité qu'il comprenait d'autant moins qu'il les étudiait -davantage. - -Gaubert m'inspirait une tendresse véritable, parce qu'il l'éprouvait -pour moi. Quoiqu'il n'eût qu'une dizaine d'années de plus que moi, sa -tête chauve, ses joues creuses, sa débile santé et, plus que tout -cela, l'austérité naïve de sa vie et de ses idées, le vieillissaient -de vingt ans à mes yeux et à ceux de ses autres amis. C'était le type -du vertueux et tendre père, sévère et absolu dans ses théories, -indulgent jusqu'à la _gâterie_ dans la pratique des affections. J'ai -pleuré sa mort, non pas seulement par respect et par attendrissement, -mais par égoïsme de coeur. Il nous avait pourtant dit cent fois à tous -qu'il ne fallait pas pleurer les morts, mais bien plutôt remercier -Dieu de les avoir appelés à lui, et pousser le dévouement au-delà de -la tombe, jusqu'à se réjouir de les savoir en possession de leur -récompense. Il avait raison, mais les entrailles ne raisonnent pas, et -si je l'ai amèrement regretté, c'est sa faute. Il s'était rendu trop -nécessaire à moi. Je voyais en lui un refuge contre tous les -découragemens et toutes les langueurs de la volonté, une loi vivante -du devoir avec les suavités de la prédication enthousiaste et ces -douceurs de la sollicitude paternelle qui pénètrent et consolent. Les -saints farouches et ascétiques frappent l'imagination ou éveillent -l'orgueil qu'on appelle émulation. Ils n'agissent donc que sur de -nobles orgueilleux de leur trempe. Les saints doux et tendres attirent -davantage, et, pour mon compte, je n'aime que ceux-ci. - -J'aurai à reparler de Gaubert et du bon frère qui lui a survécu, dans -la suite de mon histoire. - - - - -CHAPITRE TRENTE-QUATRIEME. - - Sainte-Beuve.--Luigi Calamatta.--Gustave Planche.--Charles - Didier.--Pourquoi je ne parle pas de certains autres. - - -Je ne crois pas interrompre l'ordre de mon récit en consacrant encore -quelques pages à mes amis. Le monde de sentimens et d'idées où ces -amis me firent pénétrer est une partie essentielle de ma véritable -histoire, celle de mon développement moral et intellectuel. J'ai la -conviction profonde que je dois aux autres tout ce que j'ai acquis et -gardé d'un peu bon dans l'âme. Je suis venue sur la terre avec le goût -et le besoin du vrai; mais je n'étais pas une assez puissante -organisation pour me passer d'une éducation conforme à mes instincts, -ou pour la trouver toute faite dans les livres. Ma sensibilité avait -besoin surtout d'être réglée. Elle ne le fut guère: les amis éclairés, -les sages conseils vinrent un peu trop tard et quand le feu avait trop -longtemps couvé sous la cendre pour être étouffé facilement. Mais -cette sensibilité douloureuse fut souvent calmée et toujours consolée -par des affections sages et bienfaisantes. - -Mon esprit, à demi cultivé, était à certains égards une table rase, à -d'autres égards une sorte de chaos. L'habitude que j'ai d'écouter, et -qui est une grâce d'état, me mit à même de recevoir de tous ceux qui -m'entourèrent une certaine somme de clarté et beaucoup de sujets de -réflexion. Parmi ceux-là, des hommes supérieurs me firent faire assez -vite de grands pas, et d'autres hommes, d'une portée moins -saisissante, quelques-uns même qui paraissaient ordinaires, mais qui -ne furent jamais tels à mes yeux, m'aidèrent puissamment à me tirer du -labyrinthe d'incertitudes où ma contemplation s'était longtemps -endormie. - -Parmi les hommes d'un talent apprécié, M. Sainte-Beuve, par les -abondantes et précieuses ressources de sa conversation, me fut très -salutaire, en même temps que son amitié, un peu susceptible, un peu -capricieuse mais toujours précieuse à retrouver, me donna quelquefois -la force qui me manquait vis-à-vis de moi-même. Il m'a affligé -profondément par des aversions et des attaques acerbes contre des -personnes que j'admirais et que je respectais; mais je n'avais ni le -droit ni le pouvoir de modifier ses opinions et d'enchaîner ses -vivacités de discussion; et comme, vis-à-vis de moi, il fut toujours -généreux et affectueux (on m'a dit qu'il ne l'avait pas toujours été -en paroles, mais je ne le crois plus); comme d'ailleurs il m'avait été -secourable avec sollicitude et délicatesse dans certaines détresses -de mon âme et de mon esprit, je regarde comme un devoir de le compter -parmi mes éducateurs et bienfaiteurs intellectuels. - -Sa manière littéraire ne m'a pourtant pas servi de type, et dans des -momens où ma pensée éprouvait le besoin d'une expression plus hardie, -sa forme délicate et adroite m'a paru plus propre à m'empêtrer qu'à me -dégager. Mais quand les heures de fièvre sont passées, on revient à -cette forme un peu _vanlotée_, comme on revient à Vanloo lui-même; -pour en reconnaître la vraie force et la vraie beauté à travers le -caprice de l'individualité et le cachet de l'école, sous ces -miévreries souriantes de la recherche, il y a, quand même, le génie du -maître. Comme poète et comme critique, Sainte-Beuve est un maître -aussi. Sa pensée est souvent complexe, ce qui la rend un peu obscure -au premier abord; mais les choses qui ont une conscience réelle valent -qu'on les relise, et la clarté est vive au fond de cette apparente -obscurité. Le défaut de cet écrivain est un excès de qualités. Il sait -tant, il comprend si bien, il voit et devine tant de choses, son goût -est si abondant et son objet le saisit par tant de côtés à la fois, -que la langue doit lui paraître insuffisante et le cadre toujours trop -étroit pour le tableau. - -A mes yeux, il était dominé par une contradiction nuisible, je ne -dirai pas à son talent, il a bien prouvé que son talent n'en a pas -souffert, mais à son propre bonheur. J'entends par ce mot de bonheur, -non pas une rencontre ou une réunion de faits qu'il n'est au pouvoir -d'aucun homme de faire surgir et de gouverner, mais une certaine -source de foi et de sérénité intérieure qui, pour être intermittente, -et souvent troublée par le contact des choses extérieures, n'en est -pas moins intarissable au fond de l'âme. Le seul bonheur que Dieu nous -ait accordé, et dont on puisse oser, sans folie, lui demander la -continuation, c'est de sentir qu'au milieu des accidens et des -catastrophes de la vie commune, on est en possession de certaines -joies intimes et pures qui sont bien l'idéal de celui qui les savoure. -Dans l'art comme dans la philosophie, dans l'amour comme dans -l'amitié, dans toutes ces choses abstraites dont les événemens ne -peuvent nous ôter le sentiment ou le rêve, l'âge ou l'expérience -prématurée nous apportent ce bienfait de nous mettre d'accord un jour -ou l'autre avec nous-mêmes. - -Probablement ce jour est venu pour Sainte-Beuve; mais je l'ai vu -longtemps aussi tourmenté que je l'étais alors, quoiqu'il eût -infiniment plus de science, de raison et de force défensive contre la -douleur. Il enseignait la sagesse avec une éloquence convaincante, et -il portait cependant en lui le trouble des âmes généreuses -inassouvies. - -Il me semblait alors qu'il voulait résoudre le problème de la raison -en le compliquant. Il voyait le bonheur dans l'absence d'illusions et -d'entraînement; et puis tout aussitôt, il voyait l'ennui, le dégoût et -le spleen dans l'exercice de la logique pure. Il éprouvait le besoin -des grandes émotions: il convenait que s'y soustraire par crainte du -désenchantement est un métier de dupe, puisque les petites émotions -inévitables nous tuent en détail; mais il voulait gouverner et -raisonner les passions en les subissant. Il voulait qu'on pardonnât -aux illusions de ne pouvoir pas être complètes, oubliant, ce me -semble, que si elles ne sont pas complètes, elles ne sont pas du tout, -et que les amis, les amans, les philosophes qui voient quelque chose à -pardonner à leur idéal ne sont déjà plus en possession de la foi, mais -qu'ils sont tout simplement dans l'exercice de la vertu et de la -sagesse. - -_Croire_ ou _aimer par devoir_ m'a toujours révoltée comme un -paradoxe. On peut agir dans le fait comme si on croyait ou comme si on -aimait: voilà, en certains cas, le devoir. Mais du moment qu'on ne -croit plus à l'idée ou qu'on n'aime plus l'_être_, c'est le devoir -seul que l'on suit et que l'on aime. - -Sainte-Beuve avait bien trop d'esprit pour se poser de la sorte une -prescription impossible; mais quand il arrivait à philosopher sur la -pratique de la vie, je ne sais si je me trompais, mais je croyais le -voir tourner dans ce cercle infranchissable. - -En résumé, trop de coeur pour son esprit et trop d'esprit pour son -coeur, voilà comment je m'expliquai cette nature éminente, et, sans -oser affirmer aujourd'hui que je l'ai bien comprise, je m'imagine -toujours que ce résumé est la clef de ce que son talent offre -d'original et de mystérieux. Peut-être que si ce talent fût laissé -être faible, maladroit et fatigué à ses heures, il aurait pris des -revanches d'autant plus éclatantes; mais bien qu'il aimât ce -laisser-aller dans l'oeuvre des autres, il n'a pas consenti à être -inégal, et il s'est maintenu excellent. Ceux qui ont entrevu dans un -artiste quelque chose de plus ému et de plus pénétrant que ce qu'il a -consenti à exprimer dans son oeuvre générale se permettent quelque -regret. Ils ont eu pour cet artiste plus d'ambition qu'il ne s'en est -permis à lui-même. Mais le public n'est pas obligé de savoir que les -oeuvres qui le charment et l'instruisent ne sont souvent que le -débordement d'un vase qui a retenu le plus précieux de sa liqueur. -C'est d'ailleurs un peu notre histoire à tous. L'âme renferme toujours -le plus pur de ses trésors comme un fonds de réserve qu'elle doit -rendre à Dieu seul, et que les épanchemens des tendresses intimes font -seuls pressentir. On est même effrayé quand le génie réussit à se -produire tout entier sous une forme arrêtée; on craint qu'il ne se -soit épuisé dans cet effort suprême, car l'impuissance de se -manifester complétement est un bienfait du ciel envers l'humaine -faiblesse, et si l'on pouvait exprimer l'aspiration infinie, elle -cesserait peut-être aussitôt d'exister. - -Le hasard d'un portrait que Buloz fit graver pour mettre en tête d'une -de mes éditions me fit connaître Calamatta, graveur habile et déjà -estimé, qui vivait pauvrement et dignement avec un autre graveur -italien, Mercuri, à qui l'on doit, entre autres, la précieuse petite -gravure des _Moissonneurs_ de Léopold Robert. Ces deux artistes -étaient liés par une noble et fraternelle amitié. Je ne fis que voir -et saluer Mercuri, dont le caractère timide ne pouvait guère se -communiquer à ma propre timidité. Calamatta, plus Italien dans ses -manières, c'est-à-dire plus confiant et plus expansif, me fut vite -sympathique, et, peu à peu, notre mutuelle amitié s'établit pour toute -la vie. - -J'ai rencontré en vérité peu d'amis aussi fidèles, aussi délicats dans -leur sollicitude et aussi soutenus dans l'agréable et saine durée des -relations. Quand on peut dire d'un homme qu'il est un ami _sûr_, on -dit de lui une grande chose, car il est rare de rencontrer chez une -personne aimable et enjouée aucune légèreté, et chez une personne -sérieuse aucune pédanterie. Calamatta, aimable compagnon dans le rire -et dans le mouvement de la vie d'artiste, est un esprit sérieux, -recueilli et juste, que l'on trouve toujours dans une bonne et sage -voie d'appréciation des choses de sentiment. Beaucoup de caractères -charmans comme le sien inspirent la confiance, mais peu la méritent et -la justifient comme lui. - -La gravure est un art sérieux en même temps qu'un métier dur et -assujettissant, où le procédé, ennemi de l'inspiration, peut s'appeler -réellement le génie de la patience. Le graveur doit être habile -artisan avant de songer à être artiste. Certes, la partie du métier -est immense aussi dans la peinture, et, dans la peinture murale -particulièrement, elle se complique de difficultés formidables. Mais -les émotions de la création libre, du génie, qui ne relève que de -lui-même sont si puissantes, que le peintre a des jouissances -infinies. Le graveur n'en connaît que de craintives, car ses joies -sont troublées justement par l'appréhension de se laisser prendre à -l'envie de devenir créateur lui-même. - -J'ai entendu discuter beaucoup cette question-ci, à savoir: si le -graveur doit être artiste comme Edelink de Bervic, ou comme -Marc-Antoine et Audran; c'est-à-dire s'il doit copier fidèlement les -qualités et les défauts de son modèle, ou s'il doit copier librement -en donnant essor à son propre génie; en un mot, si la gravure doit -être l'exacte reproduction ou l'ingénieuse interprétation de l'oeuvre -des maîtres. - -Je ne me pique de trancher aucune question difficile, surtout en -dehors de mon métier à moi, mais il me semble que celle-ci est la même -qu'on peut appliquer à la traduction des livres étrangers. Pour ma -part, si j'étais chargée de ce soin, et qu'il me fût permis de -choisir, je ne choisirais que des chefs-d'oeuvre, et je me plairais à -les rendre le plus servilement possible, parce que les défauts des -maîtres sont encore aimables ou respectables. Au contraire, si j'étais -forcée de traduire un ouvrage utile, mais obscur et mal écrit, je -serais tentée de l'écrire de mon mieux, afin de le rendre aussi clair -que possible; mais il est bien probable que l'auteur vivant me saurait -très mauvais gré du service que je lui aurais rendu, car il est dans -la nature des talens incomplets de préférer leurs défauts à leurs -qualités. - -Ce malheur d'avoir trop bien fait doit arriver aux graveurs qui -interprètent, et il n'y a peut-être qu'un peintre de génie qui puisse -pardonner à son copiste d'avoir eu plus de talent que lui. - -Cependant, si l'on admettait en principe que tout graveur est libre -d'arranger à sa guise l'oeuvre qu'il reproduit, et, pour peu que la -mode encourageât cette licence, où s'arrêterait-on, et où serait le -caractère utile et sérieux de cet art, dont le premier but est -non-seulement de répandre et de populariser l'oeuvre de la peinture, -mais encore de conserver intacte à la postérité la pensée des maîtres, -à travers le temps et les événemens qui détruisent les originaux? - -Il faut que chaque science, chaque art, chaque métier même ait sa -doctrine. Rien n'existe sans une pensée dominante où le travail se -rattache, où la volonté se maintient consciencieuse. Dans les époques -de décadence où chacun fait à sa guise, sans respect pour rien ni -personne, les arts déclinent et périssent. - -Calamatta, après avoir soulevé et retourné ces considérations dans sa -pensée, se renferma dans une idée où il trouva au moins une certitude -absolue: c'est qu'il faut savoir très bien dessiner pour savoir bien -copier, et que qui ne le sait pas ne comprend pas ce qu'il voit et ne -peut pas le rendre, quelque effort d'attention et de volonté qu'il y -apporte. Il fit donc des études sérieuses en s'essayant à dessiner des -portraits d'après nature, en même temps qu'il poursuivait ces travaux -de burin qui prennent des années. Calamatta a travaillé sept ans de -suite au _Voeu de Louis XIII_ de M. Ingres. - -On lui doit quelques portraits remarquables qu'il a répandus par la -gravure après les avoir dessinés lui-même, entre autres celui de M. -Lamennais, dont la ressemblance est fidèle et dont l'expression est -saisissante. - -Mais le talent vraiment supérieur de Calamatta est dans la copie -passionnément minutieuse et consciencieuse des maîtres anciens. Il a -consacré le meilleur de sa volonté à reproduire la _Joconde_ de -Léonard de Vinci, dont il termine la gravure peut-être au moment où -j'écris, et dont le dessin m'a paru un chef-d'oeuvre. Ce type, réputé -si difficile à reproduire, cette figure de femme d'une beauté si -mystérieuse, même pour ses contemporains, et que le peintre estima -miraculeuse à saisir dans son expression, méritait de rester à jamais -dans les arts. Le fugitif sourire de la Joconde, ce rayonnement divin -d'une émotion inconnue, un grand génie a su le fixer sur la toile, -arrachant ainsi à l'empire de la mort un éclair de cette vie exquise -que fait la beauté exquise; mais le temps détruit les belles toiles -aussi fatalement (quoique plus tardivement) qu'il détruit les beaux -corps. La gravure conserve et immortalise. Un jour, elle seule restera -pour attester que les maîtres et les femmes ont vécu, et tandis que -les ossemens des générations ne seront plus que poussière, la -triomphante Joconde sourira encore, de son vrai et intraduisible -sourire, à de jeunes coeurs amoureux d'elle. - -Parmi ceux de mes amis qui m'ont enseigné, par l'exemple soutenu (la -meilleure des leçons), qu'il faut étudier, chercher et vouloir -toujours; aimer le travail plus que soi-même, et n'avoir pour but dans -la vie que de laisser après soi le meilleur de sa propre vie, -Calamatta est aux premiers rangs, et, à ce titre, il garde dans mon -âme une bonne part de ce respect qui est la base essentielle de toute -amitié durable. - -Je dois aussi une reconnaissance particulière, comme artiste, à M. -Gustave Planche, esprit purement critique, mais d'une grande -élévation. Mélancolique par caractère et comme rassasié, en naissant, -du spectacle des choses humaines, Gustave Planche n'est cependant pas -un esprit froid ni un coeur impuissant; mais une tension -contemplative, trop peu accessible aux émotions variées et au -laisser-aller de l'imprévu dans les arts, concentra le rayonnement de -sa pensée sur un seul point fixe. Il ne voulut longtemps admettre, -comprendre et sentir le beau que dans le grand et le sévère. Le joli, -le gracieux et l'agréable lui devinrent antipathiques. De là une -injustice réelle dans plusieurs faits d'appréciation, qui lui fut -imputée à mauvaise humeur, à parti pris, bien qu'aucune critique ne -soit plus intègre et plus sincère que la sienne. - -Aussi nul critique n'a soulevé plus de colères et attiré sur lui plus -de vengeances personnelles. Il endura le tout avec patience -poursuivant ses _exécutions_ sous une apparente impassibilité. Mais -c'était là un rôle que sa force intérieure n'acceptait pas réellement. -Cette hostilité, qu'il avait provoquée, le faisait souffrir; car le -fond de son caractère est plus bienveillant que sa plume, et si l'on y -faisait bien attention, on verrait que cette forme cassante et absolue -ne couvre pas les ménagemens caractéristiques de la haine. Une -discussion douce le ramène facilement, ou, du moins, le ramenait alors -des excès de sa propre logique. Il est vrai qu'en reprenant la plume, -entraîné par je ne sais quelle fatalité de son talent, il achevait de -briser ce qu'il s'était peut-être promis de ménager. - -J'aurais complétement accepté ce caractère avec tous ses inconvéniens -et tous ses dangers si j'avais trouvé juste et concluant le point de -vue où il se plaçait, en tant que critique. La différence de mon -sentiment sur les oeuvres d'art que je défendais quelquefois contre -ses anathèmes ne m'eût pas empêchée de regarder la sobriété et la -sévérité de ses appréciations comme des effets utiles de ses -convictions raisonnées. - -Mais ce que je n'approuvais pas, et ce que j'ai approuvé de moins en -moins, même chez mes amis, dans l'exercice de la critique en général, -c'est le ton hautain et dédaigneux, c'est la rudesse des formes, -c'est, en un mot, le sentiment qui préside parfois à cet enseignement -et qui en dénature le but et l'effet. Je trouvais Planche d'autant -plus dans l'erreur sur ce point, que son sentiment n'était égaré par -aucune personnalité méchante, envieuse ou vindicative. Il parlait de -tous les vivans, au contraire, avec une grande sérénité, et même, dans -la conversation, il leur rendait beaucoup plus de justice ou montrait -pour eux beaucoup plus d'indulgence qu'il ne voulait en faire paraître -en écrivant. C'était donc évidemment le résultat d'un système et d'une -croyance qui pouvaient être respectables, mais dont le résultat -n'était pas bienfaisant. - -Si la critique est _ce quelle doit être, un enseignement_, elle doit -se montrer douce et généreuse, afin d'être persuasive. Elle doit -ménager surtout l'amour-propre, qui, durement froissé en public, se -révolte naturellement contre cette sorte d'insulte à la personne. On -aura beau dire que la critique est libre et ne relève que d'elle-même, -toutes choses relèvent de Dieu, qui a fait de la charité le premier de -nos devoirs et la plus forte de nos armes. Si les critiques qui nous -jugent sont plus forts que nous (ce qui n'arrive pas toujours), nous -le sentirons aisément à leur indulgence, et les conseils enveloppés de -ces explications modestes qui _prouvent_ ont une valeur que la -raillerie et le dédain n'auront jamais. - -Je ne pense pas qu'il faille céder à la critique, même la plus -aimable, quand elle ne nous persuade pas; mais une critique élevée, -désintéressée, noble de sentimens et de formes, doit nous être -toujours utile, même quand elle nous contredit ouvertement. Elle -soulève en nous-mêmes un examen nouveau et une discussion approfondie -qui ne peuvent nous être que salutaires. Elle doit donc nous trouver -reconnaissans quand son but est bien visiblement d'instruire le public -et nous-mêmes. - -C'était là certainement le but de Gustave Planche; mais il n'en -prenait pas le moyen. Il blessait la personnalité, et le public, qui -s'amuse de ces sortes de scandales, ne les approuve pas au fond. Du -moment, d'ailleurs, qu'il aperçoit ou croit apercevoir la passion au -fond du débat, il ne juge plus que la passion et oublie de juger -l'oeuvre qui en a soulevé les orages. - -La connaissance générale, le goût et l'intelligence des arts ne -gagnent donc rien à ces querelles, et l'instruction véritable que le -beau savoir et le beau style de Gustave Planche eussent dû répandre en -a été amoindrie. - -Il n'est pas le seul à qui ce malheur soit arrivé. Par son caractère -personnel, il l'a peut-être moins mérité qu'un autre; par la rudesse -de son langage et la persistance de ses impitoyables conclusions, il -s'y est exposé davantage. - -Le reproche que je me permets de lui adresser est bien désintéressé, à -coup sûr, car personne ne m'a plus constamment soutenue et encouragée. - -En outre, j'ai une prédilection très grande pour les côtés élevés et -tranchés de ce jugement véritablement éclairé de haut, à plusieurs -égards, en peinture et en musique particulièrement. Je le trouve moins -juste en littérature. Il n'a pas accepté des talens que le public a -acceptés avec raison. Il s'est peut-être raidi dans sa conscience -austère contre l'intelligence générale des engouemens, jusqu'y -dépasser son but et à se sentir mal disposé, même pour les succès -mérités. - -Quoi qu'il en soit, il a montré un grand courage moral: si grand, -qu'il y en a à le dire et à défendre l'homme, son talent et sa -droiture contre les inimitiés que lui a attirées le ton acerbe de sa -critique. - -Lui-même, dès ses premiers pas dans la carrière, a posé sa doctrine -avec la rigueur d'un esprit absolu. Mais, dur à lui-même encore plus -qu'aux autres, il s'écrie: «C'est un abîme (la critique sévère) qui -s'ouvre devant vous. Parfois il vous prend des éblouissemens et des -vertiges. De questions en questions, on arrive à une question dernière -et insoluble, le doute universel. Or, c'est tout simplement la plus -douloureuse de toutes les pensées. Je n'en connais pas de plus -décourageante, de plus voisine du désespoir... C'est une oeuvre -mesquine (toujours la critique) et qui ne mérite pas même le nom -d'oeuvre. C'est une oisiveté officielle, un perpétuel et volontaire -loisir; c'est la raillerie douloureuse de l'impuissance, le râle de la -stérilité; c'est un cri d'enfer et d'agonie[13].» - - [13] Salon de 1831, par M. Gustave Planche. Paris, 1831. - -Tout le reste du chapitre est aussi curieux et même de plus en plus -curieux. C'est la confession, non pas ingénue et irréfléchie, mais -volontaire et comme désespérée, d'un jeune homme ambitieux de produire -quelque chose de grand, qui s'agite dans le collier de misère de la -critique, acceptée contre son gré, dans un jour d'incertitude ou de -découragement. «_Honte et malheur à moi_, dit-il, _si je ne puis -jamais accepter ou remplir un rôle plus glorieux et plus élevé!_» - -Ces plaintes étaient injustes, ce point de vue était faux. Le rôle de -critique, bien compris, est un rôle tout aussi grand que celui de -créateur, et de grands esprits philosophiques n'ont pas fait autre -chose que la critique des idées et des préjugés de leur temps. Cela a -bien suffi non-seulement à leur gloire, mais encore aux progrès de -leur siècle, car toute oeuvre de perfectionnement se compose de deux -actes également importans de la volonté humaine, renverser et -réédifier. On prétend que l'un est plus malaisé que l'autre; mais si -l'on rebâtit difficilement et souvent fort mal, ne serait-ce pas que -l'on commence toujours à fonder sur des ruines, et que si ces ruines -servent encore de base à nos édifices mal assurés, c'est que le -travail de la démolition, de la critique, n'a pas été assez complet et -assez profond? D'où il résulte que l'un est aussi rare et aussi -difficile que l'autre. - -Gustave Planche, en avançant en âge et en réfléchissant mieux, comprit -sans doute qu'il s'était trompé en méprisant sa vocation, car il la -continua et fit bien, non pour son bonheur, ni pour le plus grand -plaisir de ses adversaires, mais pour le progrès de l'_éducation du -goût public_, auquel il a sérieusement contribué, en dépit des -défauts de sa manière et des erreurs de son propre goût. S'il a manqué -souvent aux convenances de forme, aux égards dus au génie lors même -qu'on le croit égaré, aux encouragemens dus au talent consciencieux et -patient qui n'est pas le génie, mais qui peut grandir sous une -heureuse influence; si, en un mot, il a fait des victimes de son -enthousiasme et de son abattement, de ses heures de puissance et de -ses heures de spleen, il n'en a pas moins mêlé à ses plus amères -réflexions contre les individus une foule d'excellentes choses -générales dont la masse peut profiter, sauf à en faire une application -moins rigide. Il a montré, sur un très grand nombre de sujets et -d'objets, un goût sûr, éclairé, un sentiment délicat ou grandiose, -exprimés d'une manière élégante, claire et toujours concise malgré -l'ampleur. Sa forme n'a que le défaut d'être un peu trop sculpturale -et uniforme. On la croirait recherchée et apprêtée, tant elle est -parfois pompeuse; mais c'est une manière naturelle à cet écrivain qui -produit avec une grande rapidité et une grande facilité. - -Il me fut très utile, non-seulement parce qu'il me força, par ses -moqueries franches, à étudier un peu ma langue, que j'écrivais avec -beaucoup trop de négligence, mais encore parce que sa conversation, -peu variée mais très substantielle et d'une clarté remarquable, -m'instruisit d'une quantité de choses que j'avais à apprendre pour -entrer dans mon petit progrès relatif. - -Après quelques mois de relations très douces et très intéressantes -pour moi, j'ai cessé de le voir pour des raisons personnelles qui ne -doivent rien faire préjuger contre son caractère privé, dont je n'ai -jamais eu qu'à me louer, en ce qui me concerne. - -Mais, puisque je raconte ma propre histoire, il faut bien que je dise -que son intimité avait pour moi de graves inconvéniens. Elle -m'entourait d'inimitiés et d'amertumes violentes. Il n'est pas -possible d'avoir pour ami un critique aussi _austère_ (je me sers sans -raillerie aucune du mot qu'il s'appliquait volontiers à lui-même), -sans être réputé solidaire de ses aversions et de ses condamnations. -Déjà Delatouche n'avait pas voulu se prêter à un raccommodement avec -lui, et s'était brouillé avec moi à cause de lui. Tous ceux que -Planche avait blessés, par des écrits ou des paroles, me faisaient un -crime de le mettre chez moi en leur présence, et j'étais menacée d'un -isolement complet par l'abandon d'amis plus anciens que lui, que je ne -devais pas sacrifier, disaient-ils, à un nouveau venu. - -J'hésitai beaucoup. Il était malheureux par nature, et il avait pour -moi un attachement et un dévouement qui paraissaient en dehors de sa -nature. J'eusse trouvé lâche de l'éloigner en vue des haines -littéraires que ses éloges m'avaient attirées: on ne doit rien faire -pour les ennemis; mais je sentais bien que son commerce me nuisait -intérieurement. Son humeur mélancolique, ses théories de dégoût -universel, son aversion pour le laisser-aller de l'esprit aux choses -faciles et agréables dans les arts, enfin la tension de raisonnement -et la persistance d'analyse qu'il fallait avoir quand on causait avec -lui, me jetaient, à mon tour, dans une sorte de spleen auquel je -n'étais que trop disposée à l'époque où je le connus. Je voyais en lui -une intelligence éminente qui s'efforçait généreusement de me faire -part de ses conquêtes, mais qui les avait amassées au prix de son -bonheur, et j'étais encore dans l'âge où l'on a plus besoin de bonheur -que de savoir. - -Le quereller sur la cause fatale de sa tristesse, cause tout à fait -mystérieuse qui doit tenir à son organisation et que je n'ai jamais -pénétrée, parce qu'il ne la pénétrait sans doute pas lui-même, eût été -injuste et cruel; je ne voulus donc pas entamer de ces discussions -profondes qui achèvent de tuer le moral quand elles ne le sauvent pas. -Je n'étais pas d'ailleurs dans une position apostolique. Je me sentais -abattue et brisée moi-même, car c'était le temps où j'écrivais -_Lélia_, évitant soigneusement de dire à Planche le fond de mon propre -problème, tant je craignais de le lui voir résoudre par une -désespérance sans appel, et ne m'entretenant avec lui que de la forme -et de la poésie de mon sujet. - -Cela n'était pas toujours de son goût, et si l'ouvrage est défectueux, -ce n'est pas la faute de son influence, mais bien, au contraire, celle -de mon entêtement. - -Je sentais bien, moi, tout en me débattant contre le doute religieux, -que je ne pourrais sortir de cette maladie mortelle que par quelque -révélation imprévue du sentiment ou de l'imagination. Aussi je sentais -bien que la psychologie de Planche n'était pas applicable à ma -situation intellectuelle. - -J'avais même, dans ces temps-là, des éclairs de dévotion que je -cachais avec le plus grand soin à tous, et à lui particulièrement: à -tous, non! Je les disais à Mme Dorval, qui seule pouvait me -comprendre. Je me souviens d'être entrée plusieurs fois alors, vers le -soir, dans les églises sombres et silencieuses, pour me perdre dans la -contemplation de l'idée du Christ, et pour prier encore avec des -larmes mystiques comme dans mes jeunes années de croyance et -d'exaltation. - -Mais je ne pouvais plus méditer sans retomber dans mes angoisses sur -la justice et la bonté divines, en regard du mal et de la douleur qui -régnent sur la terre. Je ne me calmais un peu qu'en rêvant à ce que -j'avais pu comprendre et retenir de la _Théodicée_ de Leibnitz. -C'était ma dernière ancre de salut que Leibnitz! Je m'étais toujours -dit que le jour où je le comprendrais bien, je serais à l'abri de -toute défaillance de l'esprit. - -Je me souviens aussi qu'un jour Planche me demanda si je connaissais -Leibnitz, et que je lui répondis _non_ bien vite, non pas tant par -modestie que par crainte de le lui entendre discuter et _démolir_. - -Je n'aurais pourtant pas repoussé Planche d'autour de moi, dans un but -d'intérêt personnel, même d'un ordre si élevé et si précieux que celui -de ma sérénité intellectuelle, sans des circonstances particulières -qu'il comprit avec une grande loyauté de désintéressement et sans -aucun dépit d'amitié. Pourtant on l'accusa auprès de moi de quelques -mauvaises paroles sur mon compte. Je m'en expliquai vivement avec lui. -Il les nia sur l'honneur, et par la suite, de nombreux témoignages -m'affirmèrent la sincérité de sa conduite à mon égard. Je n'ai plus -fait que le rencontrer. La dernière fois, ce fut chez Mme Dorval, et -je crois bien qu'il y a quelque chose comme déjà dix ans de cela. - -Je n'ai pourtant pas épuisé le fiel que mon estime pour lui avait -amassé contre moi, car, en 1852, à propos d'une préface, où j'eus -l'impertinence de dire qu'_un critique sérieux, M. Planche, avait seul -bien jugé Sédaine, dans ces derniers temps_, des journalistes me -firent dire que _M. Planche, le seul critique sérieux de l'époque, -avait seul bien jugé ma pièce_. C'était une interprétation un peu -tiraillée on le voit; mais la prévention n'y regarde pas de si près. -Cela donna lieu à une petite campagne de feuilletons contre moi. Voici -l'occasion d'en faire une bien plus brillante, car je dis encore que -Planche est un des critiques les plus sérieux de ce temps-ci, le plus -sérieux, hélas, si l'on applique ce mot à l'absence totale de bonheur -et d'enjouement! car il est facile de voir, à ses écrits qu'il n'a pas -encore trouvé en ce monde le plus petit mot pour rire. - -S'il y a de sa faute dans ce continuel déplaisir, n'oublions pas que -nous disons souvent d'un malade qui s'aigrit et se décourage: C'est sa -faute!--Et qu'en disant cela, nous sommes assez cruels sans y prendre -garde. Quand la maladie nous empoigne, nous sommes plus indulgens pour -nous-mêmes et nous trouvons légitime de crier et de nous plaindre. Eh -bien! il y a des intelligences fatalement souffrantes d'un certain -rêve qu'elles nous paraissent s'obstiner à caresser au détriment de -tout le reste. Que ce rêve s'applique aux arts ou aux sciences, au -passé ou au présent, il n'en est pas moins une idée fixe produite par -une faculté idéaliste prononcée, et, dans l'impossibilité où cette -faculté se trouve de transiger avec elle-même, il n'y a pas de prise -pour les conseils et les reproches du dehors. - -Un autre caractère mélancolique, un autre esprit éminent était Charles -Didier. Il fut un de mes meilleurs amis, et nous nous sommes -refroidis, séparés, perdus de vue. Je ne sais pas comment il parle de -moi aujourd'hui; je sais seulement que je peux parler de lui à ma -guise. - -Je ne dirai pas comme Montesquieu; «Ne nous croyez pas quand nous -parlons l'un de l'autre; nous sommes brouillés.»--Je me sens plus -forte que cela, à cette heure où je résume ma vie avec le même calme -et le même esprit de justice que si j'étais avec la pleine possession -de ma lucidité, _in articulo mortis_. - -Je regarde donc dans le passé, et j'y vois entre Didier et moi -quelques mois de dissentiment et quelques mois de ressentiment. Puis, -pour ma part, de longues années de cet oubli qui est ma seule -vengeance des chagrins que l'on m'a causés, avec ou sans -préméditation. Mais, en deçà de ces malentendus et de ce parti pris, -je vois cinq ou six années d'une amitié pure et parfaite. Je relis des -lettres d'une admirable sagesse, les conseils d'un vrai dévoûment, les -consolations d'une intelligence des plus élevées. Et maintenant que le -temps de l'oubli est passé pour moi, maintenant que je sors de ce -repos volontaire, nécessaire peut-être, de ma mémoire, ces années -bénies sont là, devant moi, comme la seule chose utile et bonne que -j'aie à constater et à conserver dans mon coeur. - -Charles Didier était un homme de génie, non pas sans talent, mais d'un -talent très inférieur à son génie. Il se révélait par éclairs, mais je -ne sache pas qu'aucun de ses ouvrages ait donné issue complète au -large fond d'intelligence qu'il portait en lui-même. Il m'a semblé que -son talent n'avait pas progressé après _Rome souterraine_, qui est un -fort beau livre. Il se sentait impuissant à l'expension littéraire -complète, et il en souffrait mortellement. Sa vie était traversée -d'orages intérieurs contre la réalité desquels son imagination n'était -peut-être pas assez vive pour réagir. La gaîté où nous voulions -quelquefois l'entraîner, et où il se laissait prendre, lui faisait -plus de mal que de bien. Il la payait, le lendemain, par une -inquiétude ou un accablement plus profonds, et ce monde d'idéale -candeur que la bonhomie de l'esprit des autres faisait et fait encore -apparaître devant moi fuyait devant lui comme une déception folle. - -Je l'appelais mon ours, et même mon ours blanc, parce que, avec une -figure encore jeune et belle, il avait cette particularité d'une belle -chevelure blanchie longtemps avant l'âge. C'était l'image de son âme, -dont le fond était encore plein de vie et de force, mais dont je ne -sais quelle crise mystérieuse avait déjà paralysé l'effusion. - -Sa manière, brusquement grondeuse, ne fâchait aucun de nous. On -plaignait cette sorte de misanthropie sous laquelle persistaient des -qualités solides et des dévouemens aimables; on la respectait quand -même elle devenait chagrine et trop facilement accusatrice. Il se -laissait ramener, et c'était un homme d'une assez haute valeur pour -qu'on pût être fier de l'avoir influencé quelque peu! - -En politique, en religion, en philosophie et en art, il avait des vues -toujours droites et quelquefois si belles que, dans ses rares -épanchemens, on sentait la supériorité de son être voilé à son être -révélé. - -Dans la pratique de la vie, il était de bon conseil, bien que son -premier mouvement fût empreint d'une trop grande méfiance des hommes, -des choses et de Dieu même. Cette méfiance avait le fâcheux effet de -me mettre en garde contre ses avis, qui souvent eussent été meilleurs -à suivre pourtant que ceux que je recevais de mon propre instinct. - -C'était un esprit préoccupé, autant que le mien alors, de la recherche -des idées sociales et religieuses. J'ignore absolument quelle -conclusion il a trouvée. J'ignore même, là où je suis, s'il a publié -récemment quelque ouvrage. J'ai ouï parler, il y a quelques années, -d'une brochure légitimiste qu'on lui reprochait beaucoup. Je n'ai pu -me la procurer alors, et aujourd'hui je ne l'ai pas encore lue. Je ne -saurais croire, si cette brochure est dans le sens qu'on m'a dit, que -l'expression n'ait pas trahi la pensée véritable de l'auteur, ainsi -qu'il arrive souvent, même aux écrivains habiles. Mais si le point de -vue de Charles Didier a changé entièrement, je saurais encore moins -croire qu'il n'y ait pas chez lui une conviction désintéressée. - -Je fermerai ici cette galerie de personnes amies dans le présent ou -dans le passé, pour entreprendre plus tard une nouvelle série -d'appréciations, à mesure que de nouvelles figures intéressantes -m'apparaîtront dans l'ordre de mes souvenirs. Ce ne sera pas un ordre -complétement exact probablement, car il faudra qu'il se prête aux -pauses qu'il me sera possible de faire dans la narration de ma propre -existence; mais il ne sera pas interverti à dessein, ni d'une manière -qui entraîne ma mémoire à de notables infidélités. - -Je ne m'engage pas, je le redis une fois de plus, à parler de toutes -les personnes que j'ai connues, même d'une manière particulière. J'ai -dit qu'à l'égard de quelques-unes ma réserve ne devait rien faire -préjuger contre l'estime qu'elles pouvaient mériter, et je vais dire -ici un des principaux motifs de cette réserve. - -Des personnes dont j'étais disposée à parler avec toute la convenance -que le goût exige, avec tout le respect dû à de hautes facultés, ou -tous les égards auxquels a droit tout contemporain, quel qu'il soit; -des personnes enfin qui eussent dû me connaître assez pour être sans -inquiétude m'ont témoigné, ou fait exprimer par des tiers, de vives -appréhensions sur la part que je comptais leur faire dans ces -mémoires. - -A ces personnes-là, je n'avais qu'une réponse à faire, qui était de -leur promettre de ne leur assigner aucune part, bonne ou mauvaise, -petite ou grande, dans mes souvenirs. Du moment qu'elles doutaient de -mon discernement et de mon savoir-vivre dans un ouvrage tel que -celui-ci, je ne devais pas songer à leur donner confiance en mon -caractère d'écrivain, mais bien à les rassurer d'une manière spontanée -et absolue par la promesse de mon silence. - -Aucune de celles que je viens de dépeindre n'a fait à mon coeur la -petite injure de se préoccuper du jugement de mon esprit. Et cependant -je n'ai pas caché que quelques méprises, quelques fâcheries, ont passé -entre deux ou trois d'entre elles et moi; mais je n'ai même pas voulu -examiner et juger ces mésintelligences passagères, où j'ai porté, moi, -et je m'en accuse, plus de franchise que de douceur. J'ai été d'autant -mieux disposée à repousser toute espèce de soupçon sur le passé -qu'elles ne m'en témoignaient aucun, à moi, sur l'avenir. - -Je crois décidément que les personnes qui se sont tourmentées de cette -opinion ont eu grand tort, et qu'elles eussent mieux fait de se -confier à mon jugement rétrospectif. - - - - -CHAPITRE TRENTE-CINQUIEME. - - Je reprends mon récit.--J'arrive à dire des choses fort - délicates, et je les dis exprès sans délicatesse, les trouvant - ainsi plus chastement dites.--Opinion de mon ami Dutheil sur le - mariage.--Mon opinion sur l'amour.--Marion de Lorme.--Deux - femmes de Balzac.--L'orgueil de la femme.--L'orgueil humain en - général.--Les _Lettres d'un voyageur_: mon plan au - début.--Comme quoi le voyageur était moi.--Maladies physiques - et morales agissant les unes sur les autres. - - -J'ai dit précédemment qu'après mon retour d'Italie, 1834, j'avais -éprouvé un grand bonheur à retrouver mes enfans, mes amis, ma maison; -mais ce bonheur fut court. Mes enfans ni ma maison ne m'appartenaient, -moralement parlant. Nous n'étions pas d'accord, mon mari et moi, sur -la gouverne de ces humbles trésors. Maurice ne recevait pas, au -collége, l'éducation conforme à ses instincts, à ses facultés, à sa -santé. Le foyer domestique subissait des influences tout à fait -anormales et dangereuses. C'était, ma faute, je l'ai dit, mais ma -faute fatalement, et sans que je pusse trouver dans ma volonté, -ennemie des luttes journalières et des querelles de ménage, la force -de dominer la situation. - -Un de mes amis, Dutheil, qui eût voulu rendre possible la durée de -cette situation, me disait que je pouvais m'en rendre maîtresse. - -Je lui fis comprendre qu'il se trompait, car son cerveau arrivait -aisément à la compréhension de ce qu'il traitait, dans la pratique, de -raffinemens et de subtilités romanesques. - -«L'amour n'est pas un calcul de pure volonté, lui disais-je. Nous ne -sommes pas seulement corps, ou seulement esprit; nous sommes corps et -esprit tout ensemble. Là où l'un de ces agens de la vie ne participe -pas, il n'y a pas d'amour vrai. - -«Si le corps a des fonctions dont l'âme n'a point à se mêler, comme de -manger et de digérer[14], l'union de deux êtres dans l'amour peut-il -s'assimiler à ces fonctions-là? La seule pensée en est révoltante. -Dieu, qui a mis le plaisir et la volupté dans les embrassemens de -toutes les créatures, même dans ceux des plantes, n'a-t-il pas donné -le discernement à ces créatures en proportion de leur degré de -perfectionnement dans l'échelle des êtres? L'homme, étant le plus -élevé, le plus complet de tous, n'a-t-il pas le sentiment ou le rêve -de cette union nécessaire du sens physique et du sens intellectuel et -moral dans la possession ou dans l'aspiration de ses jouissances?» - - [14] Et encore les vrais gourmands jouissent par l'imagination - plus que par le sens, disent-ils. - -Je disais là, j'espère, un lieu commun des mieux conditionnés. Et -pourtant cette vérité incontestable est si peu observée dans la -pratique, que les créatures humaines s'approchent et que les enfans -des hommes naissent par milliers sans que l'amour, le véritable amour, -ait présidé une fois sur mille à ces actes sacrés de la reproduction. - -Le genre humain se perpétue quand même, et s'il n'y était jamais -convié que par l'amour vrai, il faudrait peut-être, pour arrêter la -dépopulation, revenir aux étranges idées du maréchal de Saxe sur le -mariage. Mais il n'en est pas moins vrai que le voeu de la Providence, -je dirai même la loi divine, est transgressée chaque fois qu'un homme -et une femme unissent leurs lèvres sans unir leurs coeurs et leurs -intelligences. Si l'espèce humaine est encore si loin du but où la -beauté de ses facultés peut aspirer, en voilà une des causes les plus -générales et les plus funestes. - -On dit en riant qu'il n'est pas si difficile de procréer: il ne faut -que se mettre deux.--Eh bien! non, il faut être trois: un homme, une -femme, et Dieu en eux. Si la pensée de Dieu est étrangère à leur -extase, ils feront bien un enfant, mais ils ne feront pas un homme. -L'homme complet ne sortira jamais que de l'amour complet. Deux corps -peuvent s'associer pour produire un corps, mais la pensée peut seule -donner la vie à la pensée. Aussi que sommes-nous? Des hommes qui -aspirent à être hommes, et rien de plus jusqu'à présent, des êtres -passifs, incapables et indignes de la liberté et de l'égalité, parce -que, pour la plupart, nous sommes nés d'un acte passif et aveugle de -la volonté. - -Et encore fais-je ici trop d'honneur à cet acte en l'appelant acte de -volonté. Là où le coeur et l'esprit ne se manifestent pas, il n'y a -pas de volonté véritable. L'amour est là un acte de servage que -subissent deux êtres esclaves de la matière. «_Heureusement_, me -répondait Dutheil, le genre humain n'a pas besoin de ces sublimes -aspirations pour trouver ses fonctions génératrices agréables et -faciles;»--moi, je disais _malheureusement_. - -Et quoi qu'il en soit, ajoutais-je, quand une créature humaine, -qu'elle soit homme ou femme, s'est élevée à la compréhension de -l'amour complet, il ne lui est plus possible, et disons mieux, il ne -lui est plus permis de revenir sur ses pas et de faire acte de pure -animalité. Quelle que soit l'intention, quel que soit le but, sa -conscience doit dire non, quand même son appétit dirait oui. Et si -l'un et l'autre se trouvent parfaitement d'accord en toute occasion -pour dire ensemble oui ou non, comment douter de la force religieuse -de cette protestation intérieure? - -Si vous faites intervenir les considérations de pure utilité, ces -intérêts de la famille où l'égoïsme se pare quelquefois du nom de -morale, vous tournerez autour du vrai sans l'entamer. Vous aurez beau -dire que vous sacrifiez, non à une tentation de la chair, mais à un -principe de vertu, vous ne ferez pas fléchir la loi de Dieu à ce -principe purement humain. L'homme commet à toute heure, sur la terre, -un sacrilége qu'il ne comprend pas, et dont la divine sagesse peut -l'absoudre en vue de son ignorance; mais elle n'absoudra pas de même -celui qui a compris l'idéal et qui le foule aux pieds. Il n'y a pas au -pouvoir de l'homme de raison personnelle ou sociale assez forte pour -l'autoriser à transgresser une loi divine, quand cette loi a été -clairement révélée à sa raison, à son sentiment, à ses sens même. - -Quand Marion Delorme se livre à Laffemas, qu'elle abhorre, pour sauver -la vie de son amant, la sublimité de son dévouement n'est qu'une -sublimité relative. Le poète a fort bien compris qu'une courtisane -seule, c'est-à-dire une femme habituée, dans le passé, à faire bon -marché d'elle-même, pouvait accepter par amour la dernière des -souillures. Mais quand Balzac, dans la _Cousine Bette_, nous montre -une femme pure et respectable s'offrir en tremblant à un ignoble -séducteur pour sauver sa famille de la ruine, il trace avec un art -infini une situation possible; mais ce n'en est pas moins une -situation odieuse, où l'héroïne perd toutes nos sympathies. Pourquoi -Marion Delorme les garde-t-elle, en dépit de son abaissement? C'est -parce qu'elle ne comprend pas ce qu'elle fait; c'est parce qu'elle -n'a pas, comme l'épouse légitime et la mère de famille, la conscience -du crime qu'elle commet. - -Balzac, qui cherchait et osait tout, a été plus loin: il nous a -montré, dans un autre roman, une femme provoquant et séduisant son -mari qu'elle n'aime pas, pour le préserver des piéges d'une autre -femme. Il s'est efforcé de relever la honte de cette action en donnant -à cette héroïne une fille dont elle veut conserver la fortune. Ainsi, -c'est l'amour maternel surtout qui la pousse à tromper son mari par -quelque chose de pire peut-être qu'une infidélité, par un mensonge de -la bouche, du coeur et des sens. - -Je n'ai pas caché à Balzac que cette histoire, dont il disait le fond -réel, me révoltait au point de me rendre insensible au talent qu'il -avait déployé en la racontant. Je la trouvais immorale sans me gêner, -moi à qui l'on reprochait d'avoir fait des livres immoraux. - -Et, à mesure que j'ai interrogé mon coeur, ma conscience et ma -religion, je suis devenue encore plus rigide dans ma manière de voir. -Non seulement je regarde comme un péché mortel (il me plaît de me -servir de ce mot, qui exprime bien ma pensée, parce qu'il dit que -certaines fautes tuent notre âme); je regarde comme un péché mortel -non seulement le mensonge des sens dans l'amour, mais encore -l'illusion que les sens chercheraient à se faire dans les amours -incomplets. Je dis, je crois qu'il faut aimer avec tout son être, ou -vivre, quoi qu'il arrive, dans une complète chasteté. Les hommes n'en -feront rien, je le sais; mais les femmes, qui sont aidées par la -pudeur et par l'opinion, peuvent fort bien, quelle que soit leur -situation dans la vie, accepter cette doctrine quand elles sentent -qu'elles valent la peine de l'observer. - -Pour celles qui n'ont pas le moindre orgueil, je ne saurais rien -trouver à leur dire. - -Ce mot d'orgueil, dont je me suis servie beaucoup à cette époque, en -écrivant, me revient maintenant avec sa véritable signification. -J'oublie si parfaitement ce que j'écris, et j'ai tant de répugnance à -me relire, qu'il m'a fallu recevoir, ces jours-ci, une lettre où -quelqu'un se donnait la peine de me transcrire une foule d'aphorismes -de ma façon, tirés des _Lettres d'un voyageur_, en m'adressant, à ce -sujet, une foule de questions, pour me décider à prendre connaissance -de mon livre, que j'avais fort oublié, selon ma coutume. - -Je viens donc de relire les _Lettres d'un voyageur_ de septembre 1834 -et de janvier 1835, et j'y retrouve le plan d'un ouvrage que je -m'étais promis de continuer toute ma vie. Je regrette beaucoup de ne -l'avoir pas fait. Voici quel était ce plan, suivi au début de la -série, mais dont je me suis écartée en continuant, et que je semble -avoir tout à fait perdu de vue à la fin. Cet abandon apparent vient -surtout de ce que j'ai réuni sous le même titre de _Lettres d'un -voyageur_ diverses lettres ou séries de lettres qui ne rentraient pas -dans l'intention et dans la manière des premières. - -Cette intention et cette manière consistaient, dans ma pensée -première, à rendre compte des dispositions successives de mon esprit -d'une façon naïve et arrangée en même temps. Je m'explique pour ceux -qui ne se souviennent pas de ces lettres, ou qui ne les connaissent -pas, car pour qui les connaît l'explication est inutile. - -Je sentais beaucoup de choses à dire et je voulais les dire à moi et -aux autres. Mon individualité était en train de se faire; je la -croyais finie, bien qu'elle eût à peine commencé à se dessiner à mes -propres yeux; et, malgré cette lassitude qu'elle m'inspirait déjà, -j'en étais si vivement préoccupée, que j'avais besoin de l'examiner et -de la tourmenter, pour ainsi dire comme un métal en fusion jeté par -moi dans un moule. - -Mais comme je sentais dès lors qu'une individualité isolée n'a pas le -droit de se déclarer sans avoir à son service quelque bonne conclusion -utile pour les autres, et que je n'avais pas du tout cette conclusion, -je voulais généraliser mon propre personnage en le modifiant. Moi qui -n'avais encore que trente ans et qui n'avais guère vécu que d'une vie -intérieure; moi qui n'avais fait que jeter un regard effrayé sur les -abîmes des passions et les problèmes de la vie; moi enfin qui n'en -étais encore qu'au vertige des premières découvertes, je ne me sentais -réellement pas le droit de parler de moi tout à fait réellement. Cela -eût donné trop peu de portée à mes réflexions sur les choses -générales, trop d'affirmation à mes plaintes particulières. Il m'était -bien permis de philosopher à ma manière sur les peines de la vie et -d'en parler comme si j'en avais épuisé la coupe, mais non pas de me -poser, moi, femme, jeune encore, et même encore très enfant à beaucoup -d'égards, comme un penseur éprouvé ou comme une victime particulière -de la destinée. Décrire mon _moi_ réel eût été d'ailleurs une -occupation trop froide pour mon esprit exalté. Je créai donc, au -hasard de la plume, et, me laissant aller à toute fantaisie, un moi -fantastique très vieux, très expérimenté, et partant très désespéré. - -Ce troisième état de mon _moi_ supposé, le désespoir, était le seul -vrai, et je pouvais, en me laissant aller à mes idées noires, me -placer dans la situation du vieil oncle, du vieux voyageur que je -faisais parler. Quant au cadre où je le faisais mouvoir, je n'en -pouvais trouver de meilleur que le milieu où j'existais, puisque -c'était l'impression de ce milieu sur moi-même que je voulais raconter -et décrire. - -En un mot, je voulais faire le propre roman de ma vie et n'en être -pas le personnage réel, mais le personnage pensant et analysant. Et -encore, tout en étant ce personnage, je voulais étendre son point de -vue à une expérience de malheur que je n'avais pas, que je ne pouvais -pas avoir. - -Je prévis bien que la fiction n'empêcherait pas le public de vouloir -chercher et définir mon _moi_ réel à travers le masque du vieillard. -Il fut ainsi pour quelques lecteurs, et un avocat _trop intelligent_ -voulut, dans mon procès en séparation, me rendre responsable, en tant -que _partie adverse_, de tout ce que j'avais fait dire au voyageur. Du -moment que je parlais à la première personne, cela lui suffisait pour -m'accuser de tout ce dont le pauvre voyageur s'accuse à un point de -vue poétique et métaphorique. J'avais des vices, j'avais commis des -crimes, n'était-ce pas évident? Le voyageur, le vieil oncle, ne -présentait-il point sa vie passée comme un abîme d'enivremens, et sa -vie présente comme un abîme de remords? En vérité, si j'avais pu, en -moins de quatre ans, car il n'y avait pas quatre ans que j'avais -quitté le bercail où la rigidité de ma vie avait été facile à -constater; si j'avais pu en si peu d'années acquérir toute -l'expérience du bien et du mal que s'attribuait mon voyageur, je -serais un être fort extraordinaire, et, en tout cas, je n'aurais pas -vécu au fond d'une mansarde comme je l'avais fait, entourée de cinq ou -six personnes d'humeur grave ou poétique comme la mienne. - -Mais peu importe ce qui me fut imputé comme personnel et réel dans les -_Lettres d'un oncle_, car c'est sous ce titre que parurent d'abord les -quatrième et cinquième numéros des _Lettres d'un voyageur_, et c'est -sous ce titre que je m'étais promis de continuer dans la même donnée. -C'eût été, je crois, un bon livre, je ne dis pas beau, mais -intéressant et vivant, plus utile par conséquent que les romans où -notre personnalité, à force de se disséminer dans des types divers et -de s'égarer dans des situations fictives, arrive à disparaître pour -nous-mêmes. - -Je reviendrai sur les autres lettres de ce recueil; je ne m'occupe ici -que des deux numéros que je viens de citer, et je dois dire que sous -cette fiction-là il y avait une réalité bien profonde pour moi, le -dégoût de la vie. On a vu que c'était un vieux mal chronique, éprouvé -et combattu dès ma première jeunesse, oublié et repris comme un -fâcheux compagnon de voyage qu'on croit avoir laissé loin derrière -soi, et qui tout à coup revient se traîner sur vos talons. Je -cherchais le secret de cette tristesse qui ne m'avait pas quittée à -Venise et qui me reprenait plus amère au retour, dans des faits -extérieurs, dans des causes immédiates, et elle n'y était réellement -pas. Je dramatisais de bonne foi ces causes, et j'en exagérais, non le -sentiment, il était poignant dans mon coeur, mais l'importance -absolue. Pour avoir été déçue dans quelques illusions, je faisais le -procès à toutes mes croyances; pour avoir perdu le calme et la -confiance de mes pensées d'autrefois, je me persuadais ne pouvoir plus -vivre. - -La vraie cause, je la vois très clairement aujourd'hui. Elle était -physique et morale, comme toutes les causes de la souffrance humaine, -où l'âme n'est pas longtemps malade sans que le corps s'en ressente, -et réciproquement. Le corps souffrait d'un commencement d'hépatite qui -s'est manifestée clairement plus tard et qui a pu être combattue à -temps. Je la combats encore, car l'ennemi est en moi et se fait sentir -au moment où je le crois endormi. Je crois que ce mal est proprement -le _spleen_ des Anglais, causé par un engorgement du foie. J'en avais -le germe ou la prédisposition sans le savoir; ma mère l'avait et en -est morte. Je dois en mourir comme elle, et nous devons tous mourir de -quelque mal que l'on porte en soi-même, à l'état latent, dès l'heure -de sa naissance. Toute organisation, si heureuse qu'elle soit, est -pourvue de sa cause de destruction, soit physique et devant agir sur -le système moral et intellectuel, soit morale et devant agir sur les -fonctions de l'organisme. - -Que ce soit la bile qui m'ait rendue mélancolique, ou la mélancolie -qui m'ait rendue bilieuse (ceci résoudrait un grand problème -métaphysique et physiologique; je ne m'en charge pas), il est certain -que les vives douleurs au foie ont pour symptômes, chez tous ceux qui -y sont sujets, une tristesse profonde et l'envie de mourir. Depuis -cette première invasion de mon mal, j'ai eu des années heureuses, et -lorsqu'il revenait me saisir, bien que je fusse dans des conditions -favorables à l'amour de la vie, je me sentais tout à coup prise du -désir de l'éternel repos. - -Mais si le mal physique est fallacieux dans ses effets sur l'âme, -l'âme réagit, je ne dirai pas par sa volonté immédiate, qui est -souvent paralysée par ce mal même, mais par sa disposition générale et -par ses croyances acquises. Depuis que je n'ai plus ces doutes amers -où la pensée dangereuse du néant arrive à être une volupté -irrésistible, depuis que cet éternel repos dont je parlais tout à -l'heure m'est démontré illusoire, depuis enfin que je crois à une -éternelle activité au delà de cette vie, la pensée du suicide n'est -plus que passagère et facilement vaincue par la réflexion. Et quant -aux noires illusions du malheur en ce monde, produites par l'hépatite, -je ne saurais plus les prendre au sérieux comme au temps où j'ignorais -que la cause était en moi-même. Je les subis encore, mais non pas -d'une manière aussi complète que par le passé. Je me débats pour -écarter ces voiles qui tombent comme de lourds orages sur -l'imagination. On est alors dans la disposition singulière où nous -jettent quelquefois les songes, quand on se dit, au milieu -d'apparitions désagréables, qu'on sait fort bien être endormi, et que -l'on s'agite dans son lit pour se réveiller. - -Quant à la cause morale indépendante de la cause physique, je l'ai -dite, je la dirai encore, car j'écris pour ceux qui souffrent comme -j'ai souffert, et je ne saurais trop m'expliquer sur ce point. - - - - -QUATRIEME PARTIE. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - - Personnalité de la jeunesse.--Détachement de l'âge - mûr.--L'orgueil religieux.--Mon ignorance me désole encore.--Si - je pouvais me reposer et m'instruire!--J'aime, donc je - crois.--L'orgueil catholique, l'humilité chrétienne.--Encore - Leibnitz.--Pourquoi mes livres ont des endroits - ennuyeux.--Horizon nouveau.--Allées et venues.--Solange et - Maurice.--Planet.--Projets de départ et de dispositions - testamentaires.--M. de Persigny.--Michel (de Bourges). - - -Je vivais trop en moi-même, par moi-même et pour moi-même. Je ne me -savais pas égoïste, je ne croyais pas l'être, et si je ne l'étais pas -dans le sens étroit, avare et poltron du mot, je l'étais dans mes -idées, dans ma philosophie. Cela est bien visible dans les _Lettres -d'un voyageur_. On y sent la personnalité ardente de la jeunesse, -inquiète, tenace, ombrageuse, _orgueilleuse_ en un mot. - -Oui, orgueilleuse, je l'étais, et je le fus encore longtemps après. -J'eus raison de l'être en bien des occasions, car cette estime de -moi-même n'était pas de la vanité. J'ai quelque bon sens, et la vanité -est une folie qui me fait toujours peur à voir. Ce n'était pas -moi-même, à l'état de personne, que je voulais aimer et respecter; -c'était moi-même à l'état de créature humaine, c'est-à-dire d'oeuvre -divine, pareille aux autres, mais ne voulant pas me laisser moralement -détériorer par ceux qui niaient et raillaient leur propre divinité. - -Cet orgueil-là, je l'ai encore. Je ne veux pas qu'on me conseille et -qu'on me persuade ce que je crois être mauvais et indigne de la -dignité humaine. Je résiste avec une obstination qui n'est que dans ma -croyance, car mon caractère n'a aucune énergie. Donc la croyance est -bonne à quelque chose. Elle remédie parfois à ce qui manque à -l'organisation. - -Mais il y a un fol orgueil que l'on nourrit au dedans de soi-même et -qui s'exhale de l'homme à Dieu. A mesure que nous nous sentons devenir -plus intelligens, nous nous croyons plus près de lui, ce qui est vrai, -mais vrai d'une manière si relative à notre misère, que notre ambition -ne s'en contente pas. Nous voulons comprendre Dieu, et nous lui -demandons ses secrets avec assurance. Dès que les croyances aveugles -des religions enseignées ne nous suffisent plus et que nous voulons -arriver à la foi par les propres forces de notre entendement, ce qui -est, je le soutiens, de droit et de devoir, nous allons trop vite. -Nous autres Français surtout, ardens et pressés à l'attaque du ciel -comme à celle d'une redoute, nous ne savons pas planer lentement et -monter peu à peu sur les ailes d'une philosophie patiente et d'une -lente étude. Nous demandons la grâce sans humilité, c'est-à-dire la -lumière, la sérénité, une certitude que rien ne trouble; et quand -notre faiblesse rencontre dans le moindre raisonnement des obstacles -imprévus, nous voilà irrités et comme désespérés. - -Ceci est l'histoire de ma vie, ma véritable histoire. Tout le reste -n'en a été que l'accident et l'apparence. Une femme très supérieure -dont je parlerai plus tard[15] m'écrivait dernièrement, en me parlant -de Sainte-Beuve: «_Il a toujours été tourmenté des choses divines._» -Le mot est beau et bon, et m'a résumé mon propre tourment. Hélas! oui, -c'est un calvaire que cette recherche de la vérité abstraite; mais ç'a -été un moindre tourment pour Sainte-Beuve que pour moi, j'en réponds; -car il était savant, et je n'ai jamais pu l'être, n'ayant ni temps, ni -mémoire, ni facilité à comprendre la manière des autres. Or cette -science des oeuvres humaines n'est pas la lumière divine, elle n'en -reçoit que de fugitifs reflets; mais elle est un fil conducteur qui -m'a manqué et qui me manquera tant que, forcée à vivre de mon travail -de chaque jour, je ne pourrai consacrer au moins quelques années à la -réflexion et à la lecture. - - [15] Mme Hortense Allart. - -Cela ne m'arrivera pas: je mourrai dans le nuage épais qui m'enveloppe -et m'oppresse. Je ne l'ai déchiré que par momens, et, dans des heures -d'inspirations plus que d'étude, j'ai aperçu l'idéal divin comme les -astronomes aperçoivent le corps du soleil à travers les fluides -embrasés qui le voilent de leur action impétueuse et qui ne s'écartent -que pour se resserrer de nouveau. Mais c'est assez peut-être, non pour -la vérité générale, mais pour la vérité à mon usage, pour le -contentement de mon pauvre coeur; c'est assez pour que j'aime ce Dieu, -que je sens là, derrière les éblouissemens de l'inconnu, et pour que -je jette au hasard dans son mystérieux infini l'aspiration à l'infini -qu'il a mise en moi et qui est une émanation de lui-même. Quelle que -soit la route de ma pensée, clairvoyance, raison, poésie ou sentiment, -elle arrivera bien à lui, et ma pensée parlant à ma pensée est encore -avec quelque chose de lui. - -Que vous dirai-je, coeurs amis qui m'interrogez? J'aime, donc je -crois. Je sens que j'aime Dieu de cet _amour désintéressé_ que -Leibnitz nous dit être le seul vrai et qui ne se peut assouvir sur la -terre, puisque nous aimons les êtres de notre choix par besoin d'être -heureux, et nos semblables comme nous aimons nos enfans, par besoin -de les rendre heureux, ce qui est au fond la même chose, leur bonheur -étant nécessaire au nôtre. Je sens que mes douleurs et mes fatigues ne -peuvent altérer l'ordre immuable, la sérénité de l'auteur de toutes -choses; je sens qu'il n'agit pas pour m'en retirer en modifiant les -événemens extérieurs autour de moi; mais je sens que quand j'anéantis -en moi la personnalité qui aspire aux joies terrestres, la joie -céleste me pénètre et que la confiance absolue, délicieuse, inonde mon -coeur d'un bien-être impossible à décrire. Comment ferais-je donc pour -ne pas croire, puisque je sens? - -Mais je n'ai véritablement senti ces joies secrètes qu'à deux époques -de ma vie, dans l'adolescence, à travers le prisme de la foi -catholique, et dans l'âge mûr, sous l'influence d'un détachement -sincère de ma personnalité devant Dieu.--Ce qui ne m'empêche pas, je -le déclare, de chercher sans cesse à le comprendre, mais ce qui me -préserve de le nier aux heures où je ne le comprends pas. - -Quoique mon être ait subi des modifications et passé par des phases -d'action et de réaction, comme tous les êtres pensans, il est au fond -toujours le même: besoin de croire, soif de connaître, plaisir -d'aimer. - -Les catholiques, et j'en ai connu de très sincères, m'ont crié que, -dans ces trois termes, il y en avait un qui tuerait les deux autres. -La soif de connaître est, suivant eux, l'ennemi et le destructeur -impitoyable du besoin de croire et du plaisir d'aimer. - -Ils ont quelquefois raison, ces bons catholiques. Dès qu'on ouvre la -porte aux curiosités de l'esprit, les joies du coeur sont amèrement -troublées et risquent d'être emportées pour longtemps dans la -tourmente. Mais je dirai encore là que la soif de connaître est -inhérente à l'intelligence humaine, que c'est une faculté divine qui -nous est donnée, et que refuser à cette faculté son exercice, -s'efforcer de la détruire en nous, c'est transgresser une loi divine. -Il en est de ces croyans naïfs qui ne sentent pas les tressaillemens -de leur intelligence et qui aiment Dieu avec leur coeur seulement, -comme de ces amans qui n'aiment qu'avec leurs sens. Ils ne connaissent -qu'un amour incomplet. Ils ne sont pas encore à l'état d'hommes -parfaits. Ignorant leur infirmité, ils ne sont pas coupables; mais ils -le deviennent dès qu'ils la sentent ou la devinent, s'ils -s'opiniâtrent dans leur impuissance. - -Les catholiques appelleront encore ce que je dis là les suggestions du -démon de l'orgueil. Je leur répondrai: «Oui, il y a un démon de -l'orgueil; je consens à parler votre langue poétique. Il est en vous -et en moi. En vous, pour vous persuader que votre sentiment est si -grand et si beau que Dieu l'accepte sans se soucier du culte de votre -raison. Vous êtes des paresseux qui ne voulez pas souffrir en -risquant de rencontrer le doute dans une recherche approfondie, et -vous avez la vanité de croire que Dieu vous dispense de souffrir, -pourvu que vous l'adoriez comme un fétiche. C'est trop d'estime de -vous-mêmes. Dieu voudrait davantage, et cependant vous êtes contens de -vous. - -«Le démon de l'orgueil! Il est en moi aussi chaque fois que je -m'irrite contre les souffrances que j'ai acceptées en sortant du -facile aveuglement des _mystères_. Il a été en moi surtout au -commencement de cette recherche, et il m'a rendue sceptique pendant -quelques années de ma vie. Il était né chez vous, mon démon d'orgueil; -il me venait de l'enseignement catholique; il méprisait ma raison au -moment où je voulais en faire usage; il me disait: Ton coeur seul vaut -quelque chose, pourquoi l'as-tu laissé languir? Et ainsi émoussant -l'arme dont j'avais besoin, chaque fois que j'y portais la main, il me -rejetait dans le vague et voulait me persuader de ne croire qu'à mon -sentiment. - -«Ainsi, ceux que vous appelez des esprits forts, ô catholiques, ne -sont pas toujours assez fiers de leur raison, tandis que vous autres, -vous êtes à toute heure excessivement orgueilleux de votre sentiment.» - -Mais le sentiment sans raison fait le mal aussi aisément que le bien. -Le sentiment sans raison est exigeant, impérieux, égoïste. C'est par -le sentiment sans raison qu'à quinze ans je reprochais à Dieu, avec -une sorte de colère impie, les heures de fatigue et de langueur où il -semblait me retirer sa grâce. C'est encore par le sentiment sans -raison qu'à trente ans, je voulais mourir, disant: Dieu ne m'aime pas -et ne se soucie pas de moi, puisqu'il me laisse faible, ignorant et -malheureux sur la terre. - -Je suis encore ignorante et faible; mais je ne suis plus malheureuse, -parce que je suis moins orgueilleuse qu'alors. J'ai reconnu que -j'étais peu de chose: raison, sentiment, instinct réunis, cela fait -encore un être si fini et une action si bornée, qu'il faut en revenir -à l'humilité chrétienne jusqu'à ce point de dire: «Je sens vivement, -je comprends fort peu et j'aime beaucoup.» Mais il faut quitter -l'orthodoxie catholique quand elle dit: Je prétends sentir et aimer -sans rien comprendre. Cela est possible, je n'en doute pas, mais cela -ne suffit pas à accomplir la volonté de Dieu, qui veut que l'homme -comprenne autant qu'il lui est donné de comprendre. - -En résumé, s'efforcer d'aimer Dieu en le comprenant, et s'efforcer de -le comprendre en l'aimant; s'efforcer de croire ce que l'on ne -comprend pas, mais s'efforcer de comprendre pour mieux croire, voilà -tout Leibnitz, et Leibnitz est le plus grand théologien des siècles de -lumière. Je ne l'ai jamais ouvert, depuis dix ans, sans trouver, dans -celles de ses pages où il se met à la portée de tous, la règle saine -de l'esprit humain, celle que je me sens de plus en plus capable de -suivre. - -Je demande bien pardon de ce chapitre à ceux qui ne se sont jamais -_tourmentés des choses divines_. C'est, je crois, le grand nombre; mon -insistance sur les idées religieuses ennuiera donc beaucoup de -personnes; mais je crois les avoir déjà assez ennuyées, depuis le -commencement de cet ouvrage, pour qu'elles en aient, depuis longtemps, -abandonné la lecture. - -Ce qui, du reste, m'a mis à l'aise toute ma vie en écrivant des -livres, c'est la conscience du peu de popularité qu'ils devaient -avoir. Par popularité, je n'entends pas qu'ils dussent, par leur -nature, rester dans la région aristocratique des intelligences. Ils -ont été mieux lus et mieux compris par ceux des hommes du peuple qui -portent le sentiment de l'idéal dans leur aspiration, que par beaucoup -d'artistes qui ne se soucient que du monde positif. Mais, soit dans le -peuple, soit dans l'aristocratie, je n'ai dû contenter, à coup sûr, -que le très petit nombre. Mes éditeurs s'en sont plaints. «Pour Dieu, -m'écrivait souvent Buloz, pas tant de mysticisme!» Ce bon Buloz me -faisait l'honneur de voir du mysticisme dans mes préoccupations! Au -reste, tout son monde de lecteurs pensait comme lui que je devenais de -plus en plus ennuyeuse, et que je sortais du domaine de l'art, en -communiquant à mes personnages la contention dominante de mon propre -cerveau. C'est bien possible, mais je ne vois pas trop comment j'eusse -pu faire pour ne pas écrire avec le propre sang de mon coeur et la -propre flamme de ma pensée. - -On s'est souvent moqué de moi autour de moi. Je ne demandais pas -mieux. Qu'importe! J'aime à rire aussi à mes heures, et il n'est rien -qui repose l'âme tendue vers le spectacle des choses abstraites comme -de se moquer de soi-même dans l'entr'acte. J'ai vécu plus souvent avec -les personnes gaies qu'avec les personnes graves, depuis mon âge mûr -surtout, et j'aime les caractères artistes, les intelligences -d'instinct. Leur commerce habituel est beaucoup plus doux que celui -des penseurs obstinés. Quand on est, comme moi, moitié _mystique_ -(j'accepte le mot de Buloz), moitié artiste, on n'est pas de force à -vivre avec les apôtres du raisonnement pur, sans risquer d'y devenir -fou; mais aussi, après des jours passés dans le délicieux oubli des -choses dogmatiques, on a besoin d'une heure pour les écouter ou pour -les lire. - -Voilà pourquoi j'ai fait fatalement des romans dont une partie plaît -aux uns et déplaît aux autres; voilà surtout ce qui, en dehors de -toute influence des chagrins positifs, explique la tristesse et la -gaîté des _Lettres d'un voyageur_. - -J'approche du moment où ma vue s'ouvrit sur une perspective nouvelle, -la politique. J'y fus conduite comme je pouvais l'être, par une -influence du sentiment. C'est donc une histoire de sentiment, c'est -trois ans de ma vie que j'ai à raconter. - -Revenue à Nohant en septembre, retournée à Paris à la fin des vacances -avec mes enfans, je revins encore, en janvier 1835, passer quelques -jours sous mon toit. C'est là que j'écrivis le second numéro des -_Lettres d'un voyageur_ dans une disposition un peu moins sombre, mais -encore très triste. Enfin, je passai février et mars à Paris, et en -avril j'étais de nouveau à Nohant. - -Ces allées et ces venues me fatiguaient le corps et l'âme. Je n'étais -bien nulle part. Il y avait pourtant du bon dans mon âme, ces lettres -désolées me le prouvent bien aujourd'hui; mais tout en me débattant -pour retourner aux douceurs de ma vie de Nohant, j'y trouvais de tels -ennuis, et, d'autre part, mon coeur était si troublé, si déchiré par -des chagrins secrets, que j'éprouvai tout à coup le besoin de m'en -aller. Où? Je n'en savais rien, je ne voulais pas le savoir. Il me -fallait aller loin, le plus loin possible, me faire oublier en -oubliant moi-même. Je me sentais malade, mortellement malade. Je -n'avais plus du tout de sommeil, et, par momens, il me semblait que ma -raison était prête à me quitter. Je m'étais fait un riant espoir -d'avoir ma fille avec moi; mais je dus renoncer, pour le moment, au -plaisir de l'élever moi-même. C'était une nature toute différente de -celle de son frère, s'ennuyant de ma vie sédentaire autant que Maurice -s'y complaisait, et sentant déjà le besoin d'une suite de distractions -appropriées à son âge et nécessaires à l'énergie alors très prononcée -de son organisation. Je la menais à Nohant pour la secouer et la -développer sans crise; mais quand il fallait revenir à la mansarde et -ne plus avoir une demi-douzaine d'enfans villageois pour compagnons de -ses jeux échevelés, sa vigueur physique comprimée se tournait en -révolte ouverte. C'était une enfant terrible si drôle, que mes amis la -gâtaient affreusement et moi-même, incapable d'une sévérité soutenue, -vaincue par une tendresse aveugle pour le premier âge, je ne savais -pas, je ne pouvais pas la dominer. - -J'espérai qu'elle serait plus calme et plus heureuse avec d'autres -enfans, et dans des conditions où la discipline subie en commun paraît -moins dure aux natures indépendantes. J'essayai de la mettre en -pension dans une de ces charmantes petites maisons d'éducation du -quartier Beaujon, au milieu de ces tranquilles et rians jardins qui -semblent destinés à n'être peuplés que de belles petites filles. Mlles -Martin étaient deux bonnes soeurs anglaises vraiment maternelles pour -leurs jeunes élèves. Ces élèves n'étaient que huit, condition -excellente pour qu'elles fussent choyées et surveillées avec soin. - -Ma grosse fille se trouva fort bien de ce nouveau régime. Elle -commença à s'effiler et à se civiliser avec ses compagnes. Mais elle -resta longtemps sauvage avec les personnes du dehors, avec mes amis -surtout, qui se plaisaient trop à se faire ses esclaves. Elle avait -une manière d'être si originale et si comique avec eux, que la fine -mouche, voyant bien qu'en les faisant rire elle les désarmait, s'en -donnait à coeur joie. Emmanuel Arago surtout, ce bon frère aîné, -qu'elle traitait encore plus lestement que Maurice, et qui était -encore enfant lui-même pour s'en divertir, fut sa victime de -prédilection. Un jour qu'elle s'était montrée fort aimable avec lui, -jusqu'à le reconduire à la porte du jardin de la pension: «Solange, -lui dit-il, qu'est-ce que tu veux que je t'apporte quand je -reviendrai!--Rien, lui dit-elle, mais tu peux me faire un grand -plaisir si tu m'aimes bien.--Lequel, dis?--Eh bien, mon garçon, c'est -de ne jamais revenir me voir.» - -Une autre fois qu'elle était chez moi, un peu malade, et que le -médecin avait recommandé de la faire promener, elle partit de bonne -grâce, en fiacre, avec Emmanuel, pour le jardin du Luxembourg; mais, -chemin faisant, il lui prit fantaisie de déclarer qu'elle ne voulait -pas se promener à pied. Emmanuel, à qui j'avais recommandé d'être -inflexible, tint bon, et lui déclara, de son côté, que ce n'était pas -la coutume de se promener en fiacre dans le jardin du Luxembourg, et -qu'elle y marcherait sur ses pieds bon gré, mal gré. Elle parut se -soumettre; mais, arrivée à la grille, quand il la prit dans ses bras -pour la faire descendre, il s'aperçut qu'elle était sans souliers: -elle les avait adroitement détachés et jetés dans la rue avant -d'arriver. "A présent, lui dit-elle, vois si tu veux me faire marcher -pieds nus." - -Souvent, quand j'étais dehors avec elle, il lui passait par l'esprit -de s'arrêter court et de ne vouloir ni marcher ni monter en voiture, -ce qui ameutait les passans autour de nous. Elle avait sept ou huit -ans, qu'elle me faisait encore de ces tours-là, et qu'il me fallait la -porter malgré elle du bas de l'escalier à la mansarde, ce qui n'était -pas une petite affaire. Et le pire, c'est que ces humeurs bizarres -n'avaient aucune cause que je pusse prévoir d'avance et deviner -ensuite. Elle-même ne s'en rend pas compte aujourd'hui; c'était comme -une impossibilité naturelle de se plier à l'impulsion d'autrui, et je -ne pouvais pas m'habituer à briser par la rigueur cette -incompréhensible résistance. - -Je me décidai donc à me séparer de ma fille pour quelque temps; mais -quoiqu'il me fût bientôt prouvé qu'elle acceptait plus volontiers la -règle générale que la règle particulière, et qu'elle était heureuse en -pension, ce fut pour moi un profond chagrin de voir que son bonheur -d'enfant ne lui venait pas de moi. J'en fus d'autant plus disposée, -malgré mes belles résolutions, à la gâter par la suite. - -De son côté, Maurice faisait tout le contraire. Il ne voulait et ne -savait vivre qu'avec moi. Ma mansarde était le paradis de ses rêves. -Aussi, quand il fallait se séparer le soir, c'était des larmes à -recommencer, et je ne me sentais pas plus de courage que lui. - -Mes amis blâmaient ma faiblesse pour mes pauvres enfans et je sentais -bien qu'elle était extrême. Je ne l'entretenais pas à plaisir, car -elle me déchirait l'âme. Mais que faire pour la vaincre? J'étais -opprimée et torturée par mes entrailles comme je l'étais d'ailleurs -par mon coeur et mon cerveau. - -Planet me conseilla de prendre une grande résolution, et de quitter la -France au moins pour un an. «Votre séjour à Venise a été bon pour vos -enfans, me disait-il: Maurice n'a travaillé et ne travaillera au -collége qu'en vous sentant loin de lui. Il est encore faible. Solange, -trop forte, subit une crise de développement physique dont vous vous -tourmentez trop. En vous faisant sa victime, elle s'habitue à vous -voir souffrir, et cela ne vaut rien pour elle. Vous n'avez pas de -bonheur, cela est certain; votre intérieur à Nohant n'est possible -qu'à la condition d'y être comme en visite. Votre mari est aigri -maintenant par votre présence, et le temps approche où il en sera -irrité. Vous vous affectez de vos chagrins extérieurs jusqu'à vous en -créer d'imaginaires. Vos écrits prouvent que vous vous tournez contre -vous-même, et que vous vous en prenez à votre propre organisation, à -votre propre destinée, d'une rencontre de circonstances fâcheuses, il -est vrai, mais non pas tellement exceptionnelles que votre volonté ne -puisse les surmonter ou les faire fléchir. Un moment viendra où vous -le pourrez; mais auparavant il vous faut recouvrer la santé morale et -physique, que vous êtes en train de perdre. Il faut vous éloigner du -spectacle et des causes de vos souffrances. Il faut sortir de ce -cercle d'ennuis et de déboires. Allez-vous-en faire de la poésie dans -quelque beau pays où vous ne connaîtrez personne. Vous aimez la -solitude, vous en serez toujours privée ici: ne vous flattez pas de -vivre en ermite dans votre mansarde. On vous y assiégera toujours. La -solitude est mauvaise à la longue; mais par momens elle est -nécessaire. Vous êtes dans un de ces momens-là. Obéissez à l'instinct -qui vous y pousse; fuyez! Je vous connais, vous n'aurez pas plus tôt -rêvé seule quelques jours que vous reviendrez croyante, et quand vous -en serez là, je réponds de vous.» - -Planet a toujours été pour ses amis un excellent médecin moral, -persuasif par l'attention avec laquelle il pesait ses conseils et -celle qu'il portait à comprendre votre véritable situation. Beaucoup -d'amis ont le tort de nous juger d'après eux-mêmes, de vous apporter -une opinion toute faite, que ne modifie aucune objection de votre -part, et qui vous fait sentir que vous n'êtes pas compris. Planet, -ingénieux dans l'art de consoler, interrogeait minutieusement, n'avait -pas de parti pris tant qu'il n'avait pas réussi à se figurer qu'il -était vous-même, et alors il se prononçait avec une grande décision et -une grande netteté. Pour les gens qui ne le connaissaient que -superficiellement, Planet était un type de simplicité et même de -niaiserie; mais il avait, pour nous autres, le génie du coeur et de la -volonté. Il n'est aucun de nous, je parle de ce groupe berrichon qui -ne s'est jamais divisé et dont je faisais partie, qui n'ait subi -plusieurs fois dans sa vie l'influence extraordinaire de Planet, celui -d'entre nous qui, au premier abord, eût semblé devoir être mené par -tous les autres. - -Je fus donc persuadée, et un beau matin, après avoir arrangé tant bien -que mal mes affaires de façon à m'assurer quelques ressources, je -quittai Paris sans faire d'adieux à personne et sans dire mon projet à -Maurice. Je vins à Nohant pour prendre congé de mes amis et les -entretenir de mes enfans, dans le cas où quelque accident me ferait -trouver la mort en voyage, car je voulais aller loin devant moi en -prenant la route de l'Orient. - -Je savais bien que mes amis n'auraient aucune autorité sur mes enfans -tant qu'ils seraient enfans. Mais ils pouvaient, au sortir de ce -premier âge, exercer sur eux de douces influences. J'espérais même que -Mme Decerfz pourrait être une véritable mère pour ma fille, et je -voulais vendre ma propriété littéraire pour lui créer une petite rente -qui la mît à même de faire son éducation, dans le cas où mon mari -viendrait à y consentir. A l'époque du mariage de ma fille, cette -rente lui eût été restituée: c'était alors peu de chose, mais cela -représentait ce que coûte, dans la meilleure position possible -l'éducation d'une jeune fille. Je partis donc pour Nohant avec le -projet de tenter cet arrangement, qui ne devait avoir lieu que dans -l'éventualité de ma mort, et pour entretenir, dans tous les cas, mes -amis du devoir que je leur léguais d'entourer Maurice et Solange d'un -réseau de sollicitudes paternelles et de relations assidues. - -Mais avant de raconter ce qui suivit, je ne veux pas oublier une -circonstance singulière qui eut lieu dans l'hiver de 1835. - -J'avais en Berry une amie charmante, une nouvelle amie, il est vrai, -Mme Rozane B., femme d'un fonctionnaire établi à La Châtre depuis -quelques années seulement. C'était une personne distinguée à tous -égards, d'une beauté exquise, et d'un caractère si parfaitement -aimable qu'elle fut bientôt parmi nous comme si elle y était née. - -Étant appelée à Paris pour ses affaires au moment où j'y retournais -(au mois de janvier, je crois), elle accepta une des deux chambrettes -de ma mansarde, et y passa une quinzaine. - -Elle me dit un jour en recevant des lettres de sa famille, qui -habitait Lyon: «On me charge vraiment d'une commission singulière. Une -famille très honorable prie la mienne de s'informer par moi de ce que -fait à Paris et dans le monde un jeune homme que je ne connais pas et -dont l'existence est mystérieuse, même pour les siens. Si je sais -comment m'y prendre, je veux être pendue. J'ai son adresse, et voilà -tout.» - -Elle se résolut à le prier de venir la voir, afin de parler avec lui -de sa famille et de le sonder sur ses projets et sur ses occupations. -Je l'autorisai à le recevoir chez moi. - -Après qu'elle eut reçu sa visite, elle me dit qu'elle n'était guère -plus avancée et qu'elle l'avait engagé à revenir, afin de pouvoir me -le présenter. Elle comptait sur moi pour le faire causer d'une manière -plus explicite. Cette idée me fit beaucoup rire. S'il y a jamais eu -sous le ciel une personne inhabile à en confesser une autre, c'est moi -à coup sûr; mais je ne pus refuser à Rozane ce qu'elle exigeait de -moi: je reçus avec elle la visite du jeune homme mystérieux, et même -elle nous laissa ensemble quelques instans, espérant qu'il se -méfierait moins de moi que d'elle-même. - -Je ne me rappelle pas un mot de la conversation, qui ne roula que sur -des idées générales, et même, sans le secours de Rozane, qui a retenu -le fait avec précision, je ne me souviendrais pas beaucoup de la -conclusion que j'en tirai; mais, grâce à elle, la voici textuellement -telle que je la lui donnai quand il fut parti: «Ce jeune homme est -charmant. C'est un esprit très remarquable, et sa conscience me paraît -fort tranquille. S'il voyage, s'il court le monde, ce n'est pas comme -aventurier subalterne, mais comme aventurier politique, comme -conspirateur. Il s'est dévoué à la fortune de la famille Bonaparte. Il -croit encore à cette étoile. Il croit à quelque chose en ce monde: il -est bien heureux!» - -Or, je n'avais pas trop mal deviné. Ce jeune homme était M. Fialin de -Persigny. - -Je reprends le récit de mon voyage en Orient, lequel n'eut lieu que -dans mes rêves. - -J'étais à Nohant depuis quelques jours, quand Fleury, partant pour -Bourges, où Planet était établi (il y rédigeait un journal -d'opposition), me proposa d'aller causer sérieusement de ma situation -et de mes projets, non seulement avec ce fidèle ami, mais avec le -célèbre avocat Michel, notre ami à tous. - -Il est donc temps que je parle de cet homme si diversement apprécié -et que je crois avoir bien connu, quoique ce ne fût pas chose aisée. -C'est à cette époque que je commençai à subir une influence d'un genre -tout à fait exceptionnel dans la vie ordinaire des femmes, influence -qui me fut longtemps précieuse, et qui pourtant cessa tout d'un coup -et d'une manière complète, sans briser mon amitié. - - - - -CHAPITRE DEUXIEME - - Éverard.--Sa tête, sa figure, ses manières, ses - habitudes.--Patriotes ennemis de la propreté.--Conversation - nocturne et ambulatoire.--Sublimités et contradictions.--Fleury - et moi faisons le même rêve, à la même heure.--De Bourges à - Nohant.--Les lettres d'Éverard.--Procès d'avril.--Lyon et - Paris.--Les avocats.--Pléiade philosophique et - politique.--Planet _pose la question sociale_.--Le pont des - Saints-Pères.--Fête au château.--Fantasmagorie babouviste.--Ma - situation morale.--Sainte-Beuve se moque.--Un dîner - excentrique.--Une page de Louis Blanc.--Éverard malade et - halluciné.--Je veux partir; conversation décisive; Éverard sage - et vrai.--Encore une page de Louis Blanc.--Deux points de vue - différens dans la défense, je donne raison à M. Jules Favre. - - -La première chose qui m'avait frappée en voyant Michel pour la -première fois, fraîche que j'étais dans mes études phrénologiques, -c'était la forme extraordinaire de sa tête. Il semblait avoir deux -crânes soudés l'un à l'autre, les signes des hautes facultés de l'âme -étant aussi proéminens à la proue de ce puissant navire que ceux des -généreux instincts l'étaient à la poupe. Intelligence, vénération, -enthousiasme, subtilité et vastitude d'esprit étaient équilibrés par -l'amour familial, l'amitié, la tendre domesticité, le courage -physique. _Éverard_[16] était une organisation admirable. Mais -Éverard était malade, Éverard ne devait pas, ne pouvait pas vivre. La -poitrine, l'estomac, le foie étaient envahis. Malgré une vie sobre et -austère, il était usé, et à cette réunion de facultés et de qualités -hors ligne, dont chacune avait sa logique particulière, il manquait -fatalement la logique générale, la cheville ouvrière des plus savantes -machines humaines, la santé. - - [16] Je lui conserverai dans ce récit le pseudonyme que je lui ai - donné dans les _Lettres d'un voyageur_. J'ai toujours aimé à - baptiser mes amis d'un nom à ma guise, mais dont je ne me - rappelle pas toujours l'origine. - -Ce fut précisément cette absence de vie physique qui me toucha -profondément. Il est impossible de ne pas ressentir un tendre intérêt -pour une belle âme aux prises avec les causes d'une inévitable -destruction, quand cette âme ardente et courageuse domine à chaque -instant son mal et paraît le dominer toujours. Éverard n'avait que -trente-sept ans, et son premier aspect était celui d'un vieillard -petit, grêle, chauve et voûté; le temps n'était pas venu où il voulut -se rajeunir, porter une perruque, s'habiller à la mode et aller dans -le monde. Je ne l'ai jamais vu ainsi: cette phase d'une transformation -qu'il dépouilla tout à coup, comme il l'avait revêtue, ne s'est pas -accomplie sous mes yeux. Je ne le regrette pas; j'aime mieux conserver -son image sévère et simple comme elle m'est toujours apparue. - -Éverard paraissait donc, au premier coup d'oeil avoir soixante ans, et -il avait soixante ans en effet; mais, en même temps, il n'en avait que -quarante quand on regardait mieux sa belle figure pâle, ses dents -magnifiques et ses yeux myopes d'une douceur et d'une candeur -admirables à travers ses vilaines lunettes. Il offrait donc cette -particularité de paraître et d'être réellement jeune et vieux tout -ensemble. - -Cet état problématique devait être et fut la cause de grands imprévus -et de grandes contradictions dans son être moral. Tel qu'il était, il -ne ressemblait à rien et à personne. Mourant à toute heure, la vie -débordait cependant en lui à toute heure, et parfois avec une -intensité d'expansion fatigante même pour l'esprit qu'il a le plus -émerveillé et charmé, je veux dire pour mon propre esprit. - -Sa manière d'être extérieure répondait à ce contraste par un contraste -non moins frappant. Né paysan, il avait conservé le besoin d'aise et -de solidité dans ses vêtemens. Il portait chez lui et dans la ville -une épaisse houppelande informe et de gros sabots. Il avait froid en -toute saison et partout; mais, poli quand même, il ne consentait pas à -garder sa casquette ou son chapeau dans les appartemens. Il demandait -seulement la permission de mettre _un mouchoir_, et il tirait de sa -poche trois ou quatre foulards qu'il nouait au hasard les uns sur les -autres, qu'il faisait tomber en gesticulant, qu'il ramassait et -remettait avec distraction, se coiffant ainsi, sans le savoir, de la -manière tantôt la plus fantastique et tantôt la plus pittoresque. - -Sous cet accoutrement, on apercevait une chemise fine, toujours -blanche et fraîche, qui trahissait la secrète exquisité de ce paysan -du Danube. Certains démocrates de province blâmaient ce sybaritisme -caché et ce soin extrême de la personne. Ils avaient grand tort. La -propreté est un indice et une preuve de sociabilité et de déférence -pour nos semblables, et il ne faut pas qu'on proscrive la propreté -raffinée, car il n'y a pas de demi-propreté. L'abandon de soi-même, la -mauvaise odeur, les dents répugnantes à voir, les cheveux sales, sont -des habitudes malséantes qu'on aurait tort d'accorder aux savans, aux -artistes ou aux patriotes. On devrait les en reprendre d'autant plus, -et ils devraient se les permettre d'autant moins, que le charme de -leur commerce ou l'excellence de leurs idées attire davantage, et -qu'il n'est point de si belle parole qui ne perde de son prix quand -elle sort d'une bouche qui vous donne des nausées. Enfin, je me -persuade que la négligence du corps doit avoir dans celle de l'esprit -quelque point de correspondance dont les observateurs devraient -toujours se méfier. - -Les manières brusques, le sans-gêne, la franchise acerbe d'Éverard -n'étaient qu'une apparence, et, avouons-le, une affectation devant les -gens hostiles, ou qu'il supposait tels à première vue. Il était par -nature la douceur, l'obligeance et la grâce même: attentif au moindre -désir, au moindre malaise de ceux qu'il aimait, tyrannique en paroles, -débonnaire dans la tendresse quand on ne résistait pas à ses théories -d'autorité absolue. - -Cet amour de l'autorité n'était cependant pas joué. C'était le fond, -c'était les entrailles même de son caractère, et cela ne diminuait en -rien ses bontés et ses condescendances paternelles. Il voulait des -esclaves, mais pour les rendre heureux, ce qui eût été une belle et -légitime volonté s'il n'eût eu affaire qu'à des êtres faibles. Mais il -eût sans doute voulu travailler à les rendre forts, et dès lors ils -eussent cessé d'être heureux en se sentant esclaves. - -Ce raisonnement si simple n'entra jamais dans sa tête; tant il est -vrai que les plus belles intelligences peuvent être troublées par -quelque passion qui leur retire, sur certains points, la plus simple -lumière. - -Arrivée à l'auberge de Bourges, je commençai par dîner, après quoi -j'envoyai dire à Éverard par Planet que j'étais là, et il accourut. Il -venait de lire _Lélia_ et il était _toqué_ de cet ouvrage. Je lui -racontai tous mes ennuis, toutes mes tristesses, et le consultai -beaucoup moins sur mes affaires que sur mes idées. Il était disposé à -l'expansion, et de sept heures du soir à quatre heures du matin, ce -fut un véritable éblouissement pour mes deux amis et pour moi. Nous -nous étions dit bonsoir à minuit, mais comme il faisait un brillant -clair de lune et une nuit de printemps magnifique, il nous proposa une -promenade dans cette belle ville austère et muette qui semble être -faite pour être vue ainsi. Nous le reconduisîmes jusqu'à sa porte; -mais là il ne voulut pas nous quitter et nous reconduisit jusqu'à la -nôtre en passant par l'hôtel de Jacques Coeur, un admirable édifice de -la Renaissance, où chaque fois nous faisions une longue pause. Puis il -nous demanda de le reconduire encore, revint encore avec nous, et ne -se décida à nous laisser rentrer que quand le jour parut. Nous fîmes -neuf fois la course, et l'on sait que rien n'est fatigant comme de -marcher en causant et en s'arrêtant à chaque pas; mais nous ne -sentîmes l'effet de cette fatigue que quand il nous eût quittés. - -Que nous avait-il dit durant cette longue veillée? Tout et rien. Il -s'était laissé emporter par nos _dire_, qui ne se plaçaient là que -pour lui fournir la réplique, tant nous étions curieux d'abord et puis -ensuite avides de l'écouter. Il avait monté d'idée en idée jusqu'aux -plus sublimes élans vers la Divinité, et c'est quand il avait franchi -tous ces espaces qu'il était véritablement transfiguré. Jamais parole -plus éloquente n'est sortie, je crois, d'une bouche humaine, et cette -parole grandiose était toujours simple. Du moins elle s'empressait de -redevenir naturelle et familière quand elle s'arrachait souriante à -l'entraînement de l'enthousiasme. C'était comme une musique pleine -d'idées qui vous élève l'âme jusqu'aux contemplations célestes, et qui -vous ramène sans effort et sans contraste par un lien logique et une -douce modulation, aux choses de la terre et aux souffles de la nature. - -Je n'essaierai pas de me rappeler ce dont il nous entretint. Mes -_Lettres à Éverard_ (Sixième numéro des _Lettres d'un voyageur_), qui -sont comme des réponses réfléchies à ces appels spontanés de sa -prédication, ne peuvent que le faire pressentir. J'étais le sujet un -peu passif de sa déclamation naïve et passionnée. Planet et Fleury -m'avaient citée devant son tribunal pour que j'eusse à confesser mon -scepticisme à l'endroit des choses de la terre, et cet orgueil qui -voulait follement s'élever à l'adoration d'une perfection abstraite en -oubliant les pauvres humains mes semblables. Comme c'était chez moi -une théorie plus sentie que raisonnée, je n'étais pas bien solide dans -ma défense, et je ne résistais guère que pour me faire mieux -endoctriner. Cependant j'apercevais dans cet admirable enseignement de -profondes contradictions que j'eusse pu saisir au vol et que j'eusse -bien fait de constater davantage. Mais il est doux et naturel de se -laisser aller au charme des choses de détail, quand elles sont bien -pensées et bien dites, et c'est être ennemi de soi-même que d'en -interrompre la déduction par des chicanes. Je n'eus pas ce courage; -mes amis ne l'eurent pas non plus quoique l'un, Planet, eût le parfait -et solide bon sens qui peut tenir tête au génie; quoique l'autre, -Fleury, eût de secrètes méfiances instinctives contre la poésie dans -les argumens. - -Tous trois nous fûmes vaincus, et quel que fût le degré de conviction -de l'homme qui nous avait parlé, nous nous sentîmes, en le quittant, -tellement au dessus de nous-mêmes, que nous ne pouvions et ne devions -pas nous soustraire par le doute à l'admiration et à la -reconnaissance. - -«Jamais je ne l'ai vu ainsi, nous dit Planet. Il y a un an que je vis -à ses côtés, et je ne le connais que de ce soir. Il s'est enfin livré -pour vous tout entier; il a fait tous les frais de son intelligence et -de sa sensibilité. Ou il vient de se révéler à lui-même pour la -première fois de sa vie, ou il a vécu parmi nous replié sur lui-même -et se défendant d'un complet abandon.» - -De ce moment, l'attachement de Planet pour Éverard devint une sorte de -fétichisme, et il en arriva de même à plusieurs autres qui avaient -douté jusque-là de son coeur et qui y crurent en le lui voyant ouvrir -devant moi. Ce fut une modification notable que j'apportais, sans le -savoir, à l'existence morale d'Éverard et à ses relations avec -quelques-uns de ses amis. Ce fut une douceur réelle dans sa vie, mais -fût-ce un bien réel? Il n'est bon pour personne d'être trop -aveuglement aimé. - -Après quelques heures de sommeil, je retrouvai mon _Gaulois_ (Fleury) -singulièrement tourmenté. Il avait fait un rêve effrayant, et je fus -presque effrayée moi-même en le lui entendant raconter: car, à peu de -chose près, j'avais eu le même rêve. C'était une parole dite en riant -par Éverard qui s'était logée, on ne sait jamais comment cela arrive, -dans un coin de notre cervelle, et précisément celle qui nous avait le -moins frappés dans le moment où elle avait été dite. - -Il n'y avait rien de plus naturel et de plus explicable que ce fait -d'une parole éveillant la même pensée, et que la même cause produisant -dans l'imagination de mon ami et dans la mienne les mêmes effets. -Pourtant, cette coïncidence d'images simultanées dans le cours des -mêmes heures nous frappa un instant tous les deux, et peu s'en fallut -que nous n'y vissions un pressentiment ou un avertissement à la -manière des croyances antiques. - -Mais nous ne songeâmes bientôt qu'à rire de notre préoccupation et -surtout du mouvement naïf que j'avais provoqué chez Éverard par ma -résistance enjouée aux argumens humanitaires de la guillotine. Il ne -pensait pas un mot de ce qu'il avait dit; il avait horreur de la peine -de mort en matière politique; il avait voulu être logique jusqu'à -l'absurde, mais il eût ri de son propre emportement, si, après les -mondes que la suite de la discussion nous avait fait franchir à tous, -nous eussions songé à revenir sur cette _misère_ de quelques têtes de -plus ou de moins en travers de nos opinions! - -Nous étions dans le vrai en nous disant qu'Éverard n'eût pas voulu -occire seulement une mouche pour réaliser son utopie. Mais Fleury n'en -resta pas moins frappé de la tendance dictatoriale de son esprit, qui -ne lui était apparue pour la première fois qu'en l'entendant -contrecarrer par mes théories de liberté individuelle. - -Et puis, fût-ce l'effet du songe allégorique qui nous avait visités -tous deux, ou la sollicitude d'une amitié délicate et la crainte de -m'avoir jetée sous une influence funeste, en voulant me pousser sous -une influence curative? Il est certain que le Gaulois se sentit tout à -coup pressé de partir. Il m'en avait fait la promesse en montant en -voiture, et il avait regretté cette promesse en arrivant à Bourges. -Maintenant, il trouvait qu'on n'attelait pas assez vite. Il craignait -de voir arriver Éverard pour nous retenir. - -Éverard, de son côté, pensait nous retrouver là, et fut étonné de -notre fuite. Moi, sans me presser avec inquiétude, mais bien résolue à -m'en aller dès le matin, je m'en allais en effet, causant de lui et -de la république sur la grande route avec mon Gaulois, et ne lui -cachant pas que j'acceptais un bel aperçu de cet idéal, mais que -j'avais besoin d'y réfléchir et de me reposer de ces torrens -d'éloquence qu'il n'était pas dans ma nature de subir trop longtemps -sans respirer. - -Mais il ne dépendit pas de moi de respirer, en effet, l'air du matin -et des pommiers en fleur. La béatitude de mes rêveries n'était pas du -goût de mon compagnon de voyage. Il était organisé pour le combat et -non pour la contemplation. Il voulait trouver sa certitude dans les -luttes et dans les solutions successives de l'humanité. Il n'essayait -pas de me prêcher après Éverard, mais il voulait se prêcher lui-même, -commenter chacune des paroles du maître, accepter ou repousser ce qui -lui avait paru faux ou juste, et comme lui-même était un esprit -distingué et un coeur sincère, il ne me fût pas possible de ne pas -parler d'Éverard, de politique et de philosophie pendant dix-huit -lieues. - -Éverard ne me laissa pas respirer davantage. A peine fus-je reposée de -ma course, que je reçus à mon réveil une lettre enflammée du même -souffle de prosélytisme qu'il semblait avoir épuisé dans notre veillée -ambulatoire à travers les grands édifices blanchis par la lune et sur -le pavé retentissant de la vieille cité endormie. C'était une écriture -indéchiffrable d'abord, et comme torturée par la fièvre de -l'impatience de s'exprimer; mais quand on avait lu le premier mot, -tout le reste allait de soi-même. C'était un style aussi concis que sa -parole était abondante, et comme il m'écrivait de très longues -lettres, elles étaient si pleines de choses non développées, qu'il y -en avait pour tout un jour à les méditer après les avoir lues. - -Ces lettres se succédèrent avec rapidité sans attendre les réponses. -Cet ardent esprit avait résolu de s'emparer du mien; toutes ses -facultés étaient tendues vers ce but. La décision brusque et la -délicate persuasion, qui étaient les deux élémens de son talent -extraordinaire, s'aidaient l'une l'autre pour franchir tous les -obstacles de la méfiance par des élans chaleureux et par des -ménagemens exquis. Si bien que cette manière impérieuse et inusitée de -fouler aux pieds les habitudes de la convenance, de se poser en -dominateur de l'âme et en apôtre inspiré d'une croyance, ne laissait -aucune prise à la raillerie, et ne tombait pas un seul instant dans le -ridicule, tant il y avait de modestie personnelle, d'humilité -religieuse et de respectueuse tendresse dans ses cris de colère comme -dans ses cris de douleur. - -«Je sais bien,» me disait-il--après des élans de lyrisme où le -tutoiement arrivait de bonne grâce--«que le mal de ton intelligence -vient de quelque grande peine de coeur. L'amour est une passion -égoïste. Étends cet amour brûlant et dévoué, qui ne recevra jamais sa -récompense en ce monde, à toute cette humanité qui déroge et qui -souffre. Pas tant de sollicitude pour une seule créature! Aucune ne le -mérite, mais toutes ensemble l'exigent au nom de l'éternel auteur de -la création!» - -Tel fut, en résumé, le thème qu'il développa dans cette série de -lettres, auxquelles je répondis sous l'empire d'un sentiment modifié, -depuis une certaine méfiance au point de départ jusqu'à la foi presque -entière pour conclusion. On pourrait appeler ces _Lettres à Éverard_, -qui, de ses mains, ont passé presque immédiatement dans celles du -public, l'analyse rapide d'une conversion rapide. - -Cette conversion fut absolue dans un sens et très incomplète dans un -autre sens. La suite de mon récit le fera comprendre. - -Une grande agitation régnait alors en France. La monarchie et la -république allaient jouer leur _va-tout_ dans ce grand procès qu'on a -nommé avec raison le procès-monstre, bien que, par une suite brutale -de dénis de justice et de violations de la légalité, le pouvoir ait su -l'empêcher d'atteindre aux proportions et aux conséquences qu'il -pouvait et devait avoir. - -Il n'était plus guère possible de rester neutre dans ce vaste débat -qui n'avait plus le caractère des conspirations et des coups de main, -mais bien celui d'une protestation générale où tous les esprits -s'éveillaient pour se jeter dans un camp ou dans l'autre. La cause de -ce procès (les événemens de Lyon) avait eu un caractère plus -socialiste, et un but plus généralement senti que ceux de Paris qui -les avaient précédés. Ici il ne s'était agi, du moins en apparence, -que de changer la forme du gouvernement. Là-bas, le problème de -l'organisation du travail avait été soulevé avec la question du -salaire et pleinement compris. Le peuple, sollicité et un peu entraîné -ailleurs par des chefs politiques, avait, à Lyon, entraîné ces mêmes -chefs dans une lutte plus profonde et plus terrible. - -Après les massacres de Lyon, la guerre civile ne pouvait plus de -longtemps amener de solution favorable à la démocratie. Le pouvoir -avait la force des canons et des baïonnettes. Le désespoir seul -pouvait chercher désormais dans les combats le terme de la souffrance -et de la misère. La conscience et la raison conseillaient d'autres -luttes, celles du raisonnement et de la discussion. Le retentissement -de la parole publique devait ébranler l'opinion publique. C'est sous -l'opinion de la France entière que pouvait tomber ce pouvoir perfide, -ce système de provocation inauguré par la politique de Louis-Philippe. - -C'était une belle partie à jouer. Une simple mais large question de -procédure pouvait aboutir à une révolution. Elle pouvait, tout au -moins, imprimer un mouvement de recul à l'aristocratie et lui poser -une digue difficile à franchir. La partie fut mal jouée par les -démocrates. C'est à eux que le mouvement de recul fut imprimé, c'est -devant eux que la digue fut posée. - -Au premier abord, il semblait pourtant que cette réunion de talens -appelés de tous les coins du pays et représentant tous les types de -l'intelligence des provinces dût produire une résistance vigoureuse. -C'était, dans les rêves du départ, la formation d'un corps d'élite, -d'un petit bataillon sacré impossible à entamer, parce qu'il -présentait une masse parfaitement homogène. Il s'agissait de parler et -de protester, et presque tous les combattans de la démocratie appelés -dans la lice étaient des orateurs brillans ou des argumentateurs -habiles. - -Mais on oubliait que les avocats les plus sérieux sont, avant tout, -des artistes, et que les artistes n'existent qu'à la condition de -s'entendre sur certaines règles de forme, et de différer -essentiellement les uns des autres par le fond de la pensée, par -l'illumination intérieure, par l'inspiration. - -On se croyait bien d'accord au début sur la conclusion politique, mais -chacun comptait sur ses propres moyens; on pliera difficilement des -artistes à la discipline, à la charge en douze temps. - -Le moment commençait à poindre où les idées purement politiques et -les idées purement socialistes devaient creuser des abîmes entre les -partisans de la démocratie. Cependant on s'entendait encore à Paris -contre l'ennemi commun. On s'entendait même mieux sous ce rapport -qu'on n'avait fait depuis longtemps. La phalange des avocats de -province venait se ranger sur un pied d'égalité, mais avec une tendre -vénération, autour d'une pléiade de célébrités, choisie d'inspiration -et d'enthousiasme parmi les plus beaux noms démocratiques du barreau, -de la politique et de la philosophie, de la science et de l'art -littéraire: Dupont, Marie, Garnier-Pagès, Ledru-Rollin, Armand Carrel, -Buonarotti, Voyer-d'Argenson, Pierre Leroux, Jean Reynaud, Raspail, -Carnot, et tant d'autres dont la vie a été éclatante de dévoûment ou -de talent par la suite. A côté de ces noms déjà illustres, un nom -encore obscur, celui de Barbès, donne à cette réunion choisie un -caractère non moins sacré pour l'histoire que ceux de Lamennais, Jean -Reynaud et Pierre Leroux. Grand parmi les grands, Barbès a eu l'éclat -de la vertu, à défaut de celui de la science. - -J'ai dit qu'on se croyait bien d'accord au point de départ. Pour mon -compte, je me crus d'accord avec Éverard et je supposais ses amis -d'accord avec lui. Il n'en était rien. La plupart de ceux qu'il avait -amenés de la province étaient tout au plus girondins quoiqu'ils se -crussent montagnards. - -Mais Éverard n'avait encore confié à personne et pas plus à moi qu'aux -autres, sa doctrine ésotérique. Son expansion ne paralysait pas une -grande prudence qui, en fait d'idées, allait quelquefois jusqu'à la -ruse. Il se croyait en possession d'une certitude, et, sentant bien -qu'elle dépassait la portée révolutionnaire de ses adeptes, il en -insinuait tout doucement l'esprit et n'en révélait pas la lettre. - -Pourtant certaines réticences, certaines contradictions m'avaient -frappée, et je sentais en lui des lacunes ou des choses réservées qui -échappaient aux autres et qui me tourmentaient. J'en parlais à Planet, -qui n'y voyait pas plus avant que moi et qui, naïvement tourmenté -aussi pour son compte, avait coutume de dire à tout propos, et même -souvent à propos de bottes: «_Mes amis, il est temps de poser la -question sociale!_» - -Il disait cela si drôlement, ce bon Planet, que sa proposition était -toujours accueillie par des rires, et que son mot était passé chez -nous en proverbe. On disait: «Allons poser la question sociale» pour -dire: «Allons dîner!» et quand quelque bavard venait nous ennuyer, on -proposait de lui poser la question sociale pour la mettre en fuite. - -Planet cependant avait raison; même dans ses gaîtés excentriques, son -bon sens allait toujours au fait. - -Enfin, un soir que nous avions été au Théâtre-Français, et que, par -une nuit magnifique, nous ramenions Éverard à sa demeure voisine de la -mienne (il s'était logé quai Voltaire), la question sociale fut -sérieusement posée. J'avais toujours admis ce que l'on appelait alors -l'égalité des biens, et même le _partage des biens_, faute d'avoir -adopté généralement le mot si simple d'association, qui n'est devenu -populaire que par la suite. Les mots propres descendent toujours trop -tard dans les masses. Il a fallu que le socialisme fût accusé de -vouloir le retour de la loi agraire et de toutes ses conséquences -brutales, pour qu'il trouvât des formules plus propres à exprimer ses -aspirations. - -J'entendais, moi, ce partage des biens de la terre d'une façon toute -métaphorique; j'entendais réellement par là la participation au -bonheur, due à tous les hommes, et je ne pouvais pas m'imaginer un -dépècement de la propriété qui n'eût pu rendre les hommes heureux qu'à -la condition de les rendre barbares. Quelle fut ma stupéfaction quand -Éverard, serré de près par mes questions et les questions encore plus -directes et plus pressantes de Planet, nous exposa enfin son système! - -Nous nous étions arrêtés sur le pont des Saints-Pères. Il y avait bal -ou concert au château: on voyait le reflet des lumières sur les arbres -du jardin des Tuileries. On entendait le son des instrumens qui -passait par bouffées dans l'air chargé de parfums printaniers, et que -couvrait, à chaque instant, le roulement des voitures sur la place du -Carroussel. Le quai désert du bord de l'eau, le silence et -l'immobilité qui régnaient sur le pont contrastaient avec ces rumeurs -confuses, avec cet invisible mouvement. J'étais tombée dans la -rêverie, je n'écoutais plus le dialogue entamé, je ne me souciais plus -de la question sociale, je jouissais de cette nuit charmante, de ces -vagues mélodies, des doux reflets de la lune mêlés à ceux de la fête -royale. - -Je fus tirée de ma contemplation par la voix de Planet, qui disait -auprès de moi: «Ainsi, mon bon ami, vous vous inspirez du vieux -Buonarotti, et vous iriez jusqu'au babouvisme?--Quoi? qu'est-ce? leur -dis-je tout étonnée. Vous voulez faire revivre cette vieillerie? Vous -avez laissé chez moi l'ouvrage de Buonarotti: je l'ai lu, c'est beau; -mais ces moyens empiriques pouvaient entrer dans le coeur désespéré -des hommes de cette époque, au lendemain de la chute de Robespierre. -Aujourd'hui, ils seraient insensés, et ce n'est pas par ces chemins-là -qu'une époque civilisée peut vouloir marcher.--La civilisation! -s'écria Éverard courroucé et frappant de sa canne les balustrades -sonores du pont; oui! voilà le grand mot des artistes! La -civilisation! Moi, je vous dis que, pour rajeunir et renouveler votre -société corrompue, il faut que ce beau fleuve soit rouge de sang, que -ce palais maudit soit réduit en cendres, et que cette vaste cité où -plongent vos regards soit une grève nue, où la famille du pauvre -promènera la charrue et dressera sa chaumière!» - -Là-dessus, voilà mon avocat parti, et comme mon rire d'incrédulité -échauffait sa verve, ce fut une déclamation horrible et magnifique -contre la perversité des cours, la corruption des grandes villes, -l'action dissolvante et énervante des arts, du luxe, de l'industrie, -de la civilisation, en un mot. Ce fut un appel au poignard et à la -torche, ce fut une malédiction sur l'impure Jérusalem et des -prédictions apocalyptiques; puis, après ces funèbres images, il évoqua -le monde de l'avenir comme il le rêvait en ce moment-là, l'idéal de la -vie champêtre, les moeurs de l'âge d'or, le paradis terrestre -fleurissant sur les ruines fumantes du vieux monde par la vertu de -quelque fée. - -Comme je l'écoutais sans le contredire, il s'arrêta pour m'interroger. -L'horloge du château sonnait deux heures. «Il y a deux grandes heures -que tu plaides la cause de la mort, lui dis-je, et j'ai cru entendre -le vieux Dante au retour de l'enfer. Maintenant, je me délecte à ta -symphonie pastorale; pourquoi l'interrompre si tôt? - -«--Ainsi, s'écria-t-il indigné, tu t'occupes à admirer ma pauvre -éloquence? Tu te complais dans les phrases, dans les mots, dans les -images? Tu m'écoutes comme un poème ou comme un orchestre, voilà -tout! Tu n'es pas plus convaincue que cela!» - -A mon tour je plaidai, mais sans aucun art, la cause de la -civilisation, la cause de l'art surtout, et puis, poussée par ses -dédains injustes, je voulus plaider aussi celle de l'humanité, faire -appel à l'intelligence de mon farouche pédagogue, à la douceur de ses -instincts, à la tendresse de son coeur, que je connaissais déjà si -aimant et si impressionnable. Tout fut inutile. Il était monté sur ce -_dada_ qui était véritablement le cheval pâle de la vision. Il était -hors de lui: il descendit sur le quai en déclamant, il brisa sa canne -sur les murs du vieux Louvre, il poussa des exclamations tellement -_séditieuses_ que je ne comprends pas comment il ne fut ni remarqué, -ni entendu, ni _ramassé_ par la police. Il n'y avait que lui au monde -qui pût faire de pareilles excentricités sans paraître fou et sans -être ridicule. - -Pourtant j'en fus attristée, et, lui tournant le dos, je le laissai -plaider tout seul et repris avec Planet le chemin de ma demeure. - -Il nous rejoignit sur le pont. Il était à la fois furieux et désolé de -ne m'avoir pas persuadée. Il me suivit jusqu'à ma porte, voulant -m'empêcher de rentrer, me suppliant de l'écouter encore, me menaçant -de ne jamais me revoir si je le quittais ainsi. On eût dit d'une -querelle d'amour, et il ne s'agissait pourtant que de la doctrine de -Babeuf. - -Il ne s'agissait que de cela! C'était quelque chose, pourtant! -Maintenant que les idées ont dépassé cette farouche doctrine, elle -fait déjà sourire les hommes avancés; mais elle a eu son temps dans le -monde, elle a soulevé la Bohême au nom de Jean Hus, elle a dominé -souvent l'idéal de Jean-Jacques Rousseau, elle a bouleversé bien des -imaginations à travers les tempêtes de la révolution du dernier -siècle, et même encore, à travers les agitations intellectuelles de -1848, elle s'est fondue en partie dans l'esprit de certains clubs de -cette époque avec les théories de certaines dictatures. En un mot, -elle a fait secte, et comme, dans toute doctrine de rénovation, il y a -de grandes lueurs de vérité et de touchantes aspirations vers l'idéal, -elle a mérité l'examen, elle a exercé sa part de séduction en se -formulant au pied de l'échafaud où montèrent, déjà frappés de leur -propre main, l'enthousiaste Gracchus et le stoïque Darthé. - -Emmanuel Arago, plaidant pour Barbès en 1839, a dit _Barbès est -babouviste_. Il ne m'a pas semblé depuis, en causant avec Barbès, -qu'il eût jamais été babouviste dans le sens où l'avait été Éverard en -1835. On se trompe aisément quand, pour exposer la croyance d'un -homme, on est obligé, pour la résumer et la définir, de l'assimiler à -celle d'un homme qui l'a précédé. On ne peut pas être, quoi qu'on -fasse, dans l'exacte vérité. Toute doctrine se transforme rapidement -dans l'esprit des adeptes, et d'autant plus que les adeptes sont ou -deviennent plus forts que le maître. - -Je ne veux pas analyser et critiquer ici la doctrine de Babeuf. Je ne -veux la montrer que dans ses résultats possibles, et comme Éverard, le -plus illogique des hommes de génie dans l'ensemble de sa vie, était le -plus implacable logicien de l'univers dans chaque partie de sa science -et dans chaque phase de sa conviction, il n'est pas indifférent -d'avoir à constater qu'elle le jetait, à l'époque que je raconte, dans -des aberrations secrètes et dans un rêve de destruction colossale. - -J'avais passé le mois précédent à lire Éverard et à lui écrire. Je -l'avais revu dans cet intervalle, je l'avais pressé de questions, et, -pour mieux mettre à profit le peu de temps que nous avions, je n'avais -plus rien discuté. J'avais tâché de construire en moi l'édifice de sa -croyance, afin de voir si je pouvais me l'assimiler avec fruit. -Convertie au sentiment républicain et aux idées nouvelles, on sait -maintenant de reste que je l'étais d'avance. J'avais gagné à entendre -cet homme, véritablement inspiré en certains momens, de ressentir de -vives émotions que la politique ne m'avait jamais semblé pouvoir me -donner. J'avais toujours pensé froidement aux choses de fait; j'avais -regardé couler autour de moi, comme un fleuve lourd et troublé, les -mille accidens de l'histoire générale contemporaine, et j'avais dit: -«_Je ne boirai pas cette eau._» Il est probable que j'eusse continué à -ne pas vouloir mêler ma vie intérieure à l'agitation de ces flots -amers. Sainte-Beuve, qui m'influençait encore un peu à cette époque -par ses adroites railleries et ses raisonnables avertissemens, -regardait les choses positives en amateur et en critique. La critique -dans sa bouche avait de grandes séductions pour la partie la plus -raisonneuse et la plus tranquille de l'esprit. Il raillait -agréablement cette fusion subite qui s'opérait entre les esprits les -plus divers venus de tous les points de l'horizon et qui se mêlaient, -disait-il, comme tous les cercles du Dante écrasés subitement en un -seul. - -Un dîner où Liszt avait réuni M. Lamennais, M. Ballanche, le chanteur -Nourrit et moi, lui paraissait la chose la plus fantastique qui se pût -imaginer. Il me demandait ce qui avait pu être dit entre ces cinq -personnes. Je lui répondais que je n'en savais rien, que M. Lamennais -avait dû causer avec M. Ballanche, Liszt avec Nourrit, et moi avec le -chat de la maison. - -Et pourtant, relisons aujourd'hui cette admirable page de Louis Blanc: - -«Et comment peindre maintenant l'effet que produisaient sur les -esprits tant de surprenantes complications? Le nom des accusés volait -de bouche en bouche; on s'intéressait à leurs périls; on glorifiait -leur constance; on se demandait avec anxiété jusqu'où ils -pousseraient l'audace des résolutions prises. Dans les salons même où -leurs doctrines n'étaient pas admises, leur intrépidité touchait le -coeur des femmes; prisonniers, ils gouvernaient irrésistiblement -l'opinion; absens, ils vivaient dans toutes les pensées. Pourquoi s'en -étonner? Ils avaient pour eux, chez une nation généreuse, toutes les -sortes de puissance: le courage, la défaite et le malheur. Époque -orageuse et pourtant regrettable! Comme le sang bouillonnait alors -dans nos veines! Comme nous nous sentions vivre! Comme elle était bien -ce que Dieu l'a faite, cette nation française qui périra sans doute le -jour où lui manqueront tout à fait les émotions élevées! Les -politiques à courte vue s'alarment de l'ardeur des sociétés: ils ont -raison; il faut être fort pour diriger la force. Et voilà pourquoi les -hommes d'État médiocres s'attachent à énerver un peuple. Ils le font à -leur taille, parce qu'autrement ils ne le pourraient conduire. Ce -n'est pas ainsi qu'agissent les hommes de génie. Ceux-là ne s'étudient -point à éteindre les passions d'un grand peuple; car ils ont à les -féconder, et ils savent que l'engourdissement est la dernière maladie -d'une société qui s'en va.» - -Cette page me semble avoir été écrite pour moi, tant elle résume ce -qui se passait en moi et autour de moi. J'étais, dans mon petit être, -l'expression de cette société qui s'en allait, et l'homme de génie -qui, au lieu de me montrer le repos et le bonheur dans l'étouffement -des préoccupations immédiates, s'attachait à m'émouvoir pour me -diriger, c'était Éverard, expression lui-même du trouble généreux des -passions, des idées et des erreurs du moment. - -Depuis quelques jours que nous nous étions retrouvés à Paris, lui et -moi, toute ma vie avait déjà changé de face. Je ne sais si l'agitation -qui régnait dans l'air que nous respirions tous aurait beaucoup -pénétré sans lui dans ma mansarde; mais avec lui elle y était entrée à -flots. Il m'avait présenté son ami intime, Girerd (de Nevers), et les -autres défenseurs des accusés d'avril, choisis dans les provinces -voisines de la nôtre. Un autre de ses amis, Degeorges (d'Arras), qui -devint aussi le mien, Planet, Emmanuel Arago, et deux ou trois autres -amis communs complétaient l'école. Dans la journée, je recevais mes -autres amis. Peu d'entre eux connaissaient Éverard; tous ne -partageaient pas ses idées; mais ces heures étaient encore agitées par -la discussion des choses du dehors, et il n'y avait guère moyen de ne -pas s'oublier soi-même absolument dans cet accès de fièvre que les -événemens donnaient à tout le monde. - -Éverard venait me chercher à six heures pour dîner dans un petit -restaurant tranquille avec nos habitués, en pique-nique. Nous nous -promenions le soir tous ensemble, quelquefois en bateau sur la Seine, -et quelquefois le long des boulevards jusque vers la Bastille, -écoutant les propos, examinant les mouvemens de la foule, agitée et -préoccupée aussi, mais pas autant qu'Éverard s'en était flatté en -quittant la province. - -Pour n'être pas remarquée comme femme seule avec tous ces hommes, je -reprenais quelquefois mes habits de petit garçon, lesquels me -permirent de pénétrer inaperçue à la fameuse séance du 20 mai au -Luxembourg. - -Dans ces promenades, Éverard marchait et parlait avec une animation -fébrile, sans qu'il fût au pouvoir d'aucun de nous de le calmer et de -le forcer à se ménager. En rentrant, il se trouvait mal, et nous avons -passé souvent une partie de la nuit, Planet et moi, à l'aider à lutter -contre une sorte d'agonie effrayante. Il était alors assiégé de -visions lugubres; courageux contre son mal, faible contre les images -qu'on éveillait en lui, il nous suppliait de ne pas le laisser seul -avec les spectres. Cela m'effrayait un peu moi-même. Planet, habitué à -le voir ainsi, ne s'en inquiétait pas; et quand il le voyait -s'assoupir, il allait le mettre au lit, revenait causer avec moi dans -la chambre voisine, bien bas pour ne pas l'éveiller dans son premier -sommeil, et me ramenait chez moi quand il le sentait bien endormi. Au -bout de trois ou quatre heures Éverard s'éveillait plus actif, plus -vivant, plus fougueux chaque jour, plus imprévoyant surtout du mal -qu'il creusait en lui et dont, à chaque effort de la vie, il croyait -le retour impossible. Il courait aux réunions ardentes où s'agitait la -question de la défense des accusés, et après des discussions -passionnées, il revenait s'évanouir chez lui avant dîner, quand on ne -l'y apportait pas évanoui déjà dans la voiture. Mais alors c'était -l'affaire de quelques instans de pâleur livide et de sourds -gémissemens. Il se ranimait comme par un miracle de la nature ou de la -volonté, il revenait parler et rire avec nous, car, au milieu de cette -excitation et de cet affaissement successifs, il se jetait dans la -gaîté avec l'insouciance et la candeur d'un enfant. - -Tant de contrastes m'émouvaient et m'arrachaient à moi-même. Je -m'attachais par le coeur à cette nature qui ne ressemblait à rien, -mais qui avait pour les moindres soins, pour la moindre sollicitude, -des trésors de reconnaissance. Le charme de sa parole me retenait des -heures entières, moi que la parole fatigue extrêmement, et j'étais -dominée aussi par un vif désir de partager cette passion politique, -cette foi au salut général, ces vivifiantes espérances d'une prochaine -rénovation sociale, qui semblaient devoir transformer en apôtres, même -les plus humbles d'entre nous. - -Mais j'avoue qu'après cette causerie du pont des Saints-Pères, et -cette déclamation anti-sociale et anti-humaine dont il m'avait -régalée, je me sentis tomber du ciel en terre, et que, haussant les -épaules, à mon réveil, je repris ma résolution de m'en aller chercher -des fleurs et des papillons en Égypte ou en Perse. - -Sans trop réfléchir ni m'émouvoir, j'obéis à l'instinct qui me -poussait vers la solitude, et j'allai chercher mon passeport pour -l'étranger. En rentrant, je trouvai chez moi Éverard qui m'attendait. -«Qu'est-ce qu'il y a? s'écria-t-il. Ce n'est pas la figure sereine que -je connais?--C'est une figure de voyageur, lui répondis-je, et il y a -que je m'en vas décidément. Ne te fâche pas; tu n'es pas de ceux avec -qui on est poli par hypocrisie de convenance. J'ai assez de vos -républiques. Vous en avez tous une qui n'est pas la mienne et qui -n'est celle d'aucun des autres. Vous ne ferez rien cette fois-ci. Je -reviendrai vous applaudir et vous couronner dans un meilleur temps, -quand vous aurez usé vos utopies, et rassemblé des idées saines.» - -L'explication fut orageuse. Il me reprocha ma légèreté d'esprit et ma -sécheresse de coeur. Poussée à bout par ses reproches je me résumai. - -Quelle était cette folle volonté de dominer mes convictions et de -m'imposer celles d'autrui? Pourquoi, comment avait-il pu prendre à ce -point au pied de la lettre l'hommage que mon intelligence avait rendu -à la sienne en l'écoutant sans discussion et en l'admirant sans -réserve? Cet hommage avait été complet et sincère, mais il n'avait -pas pour conséquence possible l'abandon absolu des idées, des -instincts et des facultés de mon être. Après tout, nous ne nous -connaissions pas entièrement l'un et l'autre, et nous n'étions -peut-être pas destinés à nous comprendre, étant venus de si loin l'un -vers l'autre pour discuter quelques articles de foi dont il croyait -avoir la solution. Cette solution, il ne l'avait pas. Je ne pouvais -pas lui en faire un reproche; mais lui, où prenait-il la fantaisie -tyrannique de s'irriter de ma résistance à ses théories comme d'un -tort envers lui-même? - -«En m'entendant te parler comme un élève attentif aux leçons de ton -maître, tu t'es cru mon père, lui dis-je; tu m'as appelé ton fils -bien-aimé et ton Benjamin, tu as fait de la poésie, de l'éloquence -biblique. Je t'ai écouté comme dans un rêve dont la grandeur et la -pureté céleste charmeront toujours mes souvenirs. Mais on ne peut pas -rêver toujours. La vie réelle appelle des conclusions sans lesquelles -on chante comme une lyre, sans avancer le règne de Dieu et le bonheur -des hommes. Moi, je place ce bonheur dans la sagesse plus que dans -l'action. Je ne veux rien, je ne demande rien dans la vie, que le -moyen de croire en Dieu et d'aimer mes semblables. J'étais malade, -j'étais misanthrope; tu t'es fais fort de me guérir; tu m'as beaucoup -attendrie, j'en conviens. Tu as combattu rudement mon mauvais -orgueil, et tu m'as fait entrevoir un idéal de fraternité qui a fondu -la glace de mon coeur. En cela, tu as été véritablement chrétien, et -tu m'as convertie par le sentiment. Tu m'as fait pleurer de grosses -larmes, comme au temps où je devenais dévote par un attendrissement -subit et imprévu de ma rêverie. Je n'aurais pas retrouvé en moi-même, -après tant d'incertitudes et de fatigues d'esprit, la source de ces -larmes vivifiantes. Ton éloquence et ta persuasion ont fait le miracle -que je te demandais: sois bénis pour cela, et laisse-moi partir sans -regret. Laisse-moi aller réfléchir maintenant aux choses que vous -cherchez ici, aux principes qui peuvent se formuler et s'appliquer aux -besoins de coeur et d'esprit de tous les hommes. Et ne me dis pas que -vous les avez trouvés, que tu les tiens dans ta main, cela n'est pas. -Vous ne tenez rien, vous cherchez! Tu es meilleur que moi, mais tu -n'en sais pas plus que moi.» - -Et comme il paraissait offensé de ma franchise, je lui dis encore: - -«Tu es un véritable artiste. Tu ne vis que par le coeur et -l'imagination. Ta magnifique parole est un don qui t'entraîne -fatalement à la discussion. Ton esprit a besoin d'imposer à ceux qui -t'écoutent avec ravissement des croyances que la raison n'a pas encore -mûries. C'est là où la réalité me saisit et m'éloigne de toi. Je vois -toute cette poésie du coeur, toutes ces aspirations de l'âme aboutir -à des sophismes, et voilà justement ce que je ne voudrais pas -entendre, ce que je suis fâchée d'avoir entendu. Écoute, mon pauvre -père, nous sommes fous. Les gens du monde officiel, du monde positif, -qui ne voient de nous que des excentricités de conduite et d'opinion, -nous traitent de rêveurs. Ils ont raison, ne nous en fâchons pas. -Acceptons ce dédain. Ils ne comprennent pas que nous vivions d'un -désir et d'une espérance dont le but ne nous est pas personnel. Ces -gens-là sont fous à leur manière; ils sont complétement fous à nos -yeux, eux qui poursuivent des biens et des plaisirs que nous ne -voudrions pas toucher avec des pincettes. Tant que durera le monde, il -y aura des fous occupés à regarder par terre, sans se douter qu'il y a -un ciel sur leurs têtes, et des fous qui, regardant trop le ciel ne -tiendront pas assez de compte de ceux qui ne voient qu'à leurs pieds. -Il y a donc une sagesse qui manque à tous les hommes, une sagesse qui -doit embrasser la vue de l'infini et celle du monde fini où nous -sommes. Ne la demandons pas aux fous du positivisme, mais ne -prétendons pas la leur donner avant de l'avoir trouvée. - -«Cette sagesse-là, c'est celle dont la politique ne peut se passer. -Autrement vous ferez des coups de tête et des coups de main pour -aboutir à des chimères ou à des catastrophes. Je sens qu'en te parlant -ainsi au milieu de ta fièvre d'action, je ne peux pas te convaincre; -aussi je ne te parle que pour te prouver mon droit de me retirer de -cette mêlée où je ne peux porter aucune lumière, et où je ne peux pas -suivre la tienne, qui est encore enveloppée de nuages impénétrables.» - -Quand j'eus tout dit, Éverard, qui s'était calmé à grand'peine pour -tout entendre, reprit son énergie et sa conviction. Il me donna des -raisons devant lesquelles je me sentis vaincue, et dont voici le -résumé: - -«Nul ne peut trouver la lumière à lui tout seul. La vérité ne se -révèle plus aux penseurs retirés sur la montagne. Elle ne se révèle -même plus à des cénacles détachés comme des cloîtres sur les divers -sommets de la pensée. Elle s'y élucubre, et rien de plus. Pour -trouver, à l'heure dite, la vérité applicable aux sociétés en travail, -il faut se réunir, il faut peser toutes les opinions, il faut se -communiquer les uns aux autres, discuter et se consulter, afin -d'arriver tant bien que mal, à une formule qui ne peut jamais être la -vérité absolue, Dieu seul la possède, mais qui est la meilleure -expression possible de l'aspiration des hommes à la vérité. Voilà -pourquoi j'ai la fièvre, voilà pourquoi je m'assimile avec ardeur -toutes les idées qui me frappent, voilà pourquoi je parle jusqu'à -m'épuiser, jusqu'à divaguer, parce que parler, c'est penser tout haut -et qu'en pensant ainsi tout haut je vas plus vite qu'en pensant tout -bas et tout seul. Vous autres qui m'écoutez, et toi tout le premier, -qui écoutes plus attentivement que personne, vous tenez trop de compte -des éclairs fugitifs qui traversent mon cerveau. Vous ne vous attachez -pas assez à la nécessité de me suivre comme on suit un guide dévoué et -aventureux sur un chemin dont il ne connaît pas lui-même tous les -détours, mais dont sa vue perçante et son courage passionné ont su -apercevoir le but lointain. C'est à vous de m'avertir des obstacles, à -vous de me ramener dans le sentier quand l'imagination ou la curiosité -m'emportent. Et cela fait, si vous vous impatientez de mes écarts, si -vous vous lassez de suivre un pilote incertain de sa route, -cherchez-en un meilleur, mais ne le méprisez pas pour n'avoir pas été -un dieu, et ne le maudissez pas pour vous avoir montré des rives -nouvelles conduisant plus ou moins à celle où vous voulez aborder. - -«Quant à toi, je te trouve exigeant et injuste, écolier sans cervelle! -Tu ne sais rien, tu l'avoues, et tu ne voulais rien apprendre, tu l'as -déclaré. Puis, tout à coup, la fièvre de savoir s'étant emparé de toi, -tu as demandé du jour au lendemain la science infuse, la vérité -absolue. _Vite, vite, donnez le secret de Dieu à M. George Sand, qui -ne veut pas attendre!_ - -«Eh bien! ajouta-t-il après un feu roulant de ces plaisanteries sans -aigreur qu'il aimait à saisir comme des mouches qu'on attrape en -courant, moi je fais une découverte, c'est que les âmes ont un sexe -et que tu es une femme. Croirais-tu que je n'y avais pas encore pensé? -En lisant _Lélia_ et tes _Premières Lettres d'un voyageur_, je t'ai -toujours vu sous l'aspect d'un jeune garçon, d'un poète enfant dont je -faisais mon fils, moi dont la profonde douleur est de n'avoir pas -d'enfans et qui élève ceux du premier lit de ma femme avec une -tendresse mêlée de désespoir. Quand je t'ai vu réellement pour la -première fois, j'ai été étonné comme si l'on ne m'avait pas dit que tu -t'habilles d'une robe et que tu t'appelles d'un nom de femme dans la -vie réelle. J'ai voulu garder mon rêve, t'appeler George tout court, -te tutoyer comme on se tutoie sous les ombrages virgiliens, et ne te -regarder à la clarté de notre petit soleil que le temps de savoir -chaque jour comment se porte ton moral. Et, en vérité, je ne connais -de toi que le son de ta voix, qui est sourd et qui ne me rappelle pas -la flûte mélodieuse d'une voix de femme. Je t'ai donc toujours parlé -comme à un garçon qui a fait sa philosophie et qui a lu l'histoire. A -présent je vois bien, et tu me le rappelles, que tu as l'ambition et -l'exigence des esprits incultes, des êtres de pur sentiment et de pure -imagination, des femmes en un mot. Ton sentiment est, je l'avoue, un -impatient logicien qui veut que la science philosophique réponde -d'emblée à toutes ses fibres et satisfasse toutes ses délicatesses; -mais la logique du sentiment pur n'est pas suffisante en politique, et -tu demandes un impossible accord parfait entre les nécessités de -l'action et les élans de la sensibilité. C'est là l'idéal, mais il est -encore irréalisable sur la terre, et tu en conclus qu'il faut se -croiser les bras en attendant qu'il arrive de lui-même. - -«Croise donc tes bras et va-t'en! Certes, tu es libre de fait; mais ta -conscience ne le serait pas si elle se connaissait bien elle-même. Je -n'ai pas le droit de te demander ton affection. J'ai voulu te donner -la mienne. Tant pis pour moi; tu ne me l'avais pas demandée, tu n'en -avais pas besoin. Je ne te parlerai donc pas de moi, mais de toi-même, -et de quelque chose de plus important que toi-même, le devoir. - -«Tu rêves une liberté de l'individu qui ne peut se concilier avec le -devoir général. Tu as beaucoup travaillé à conquérir cette liberté -pour toi-même. Tu l'as perdue dans l'abandon du coeur à des affections -terrestres qui ne t'ont pas satisfait, et à présent tu te reprends -toi-même dans une vie d'austérité que j'approuve et que j'aime, mais -dont tu étends à tort l'application à tous les actes de ta volonté et -de ton intelligence. Tu te dis que ta personne t'appartient et qu'il -en est ainsi de ton âme. Eh bien! voilà un sophisme pire que tous ceux -que tu me reproches et plus dangereux, puisque tu es maître d'en faire -la loi de ta propre vie, tandis que les miens ne peuvent se réaliser -sans des miracles. Songe à ceci que, si tous les amans de la vérité -absolue disaient comme toi adieu à leur pays, à leurs frères, à leur -tâche, non-seulement la vérité absolue, mais encore la vérité relative -n'auraient plus un seul adepte. Car la vérité ne monte pas en croupe -des fuyards et ne galoppe pas avec eux. Elle n'est pas dans la -solitude, rêveur que tu es! Elle ne parle pas dans les plantes et dans -les oiseaux, ou c'est d'une voix si mystérieuse que les hommes ne la -comprennent pas. Le divin philosophe que tu chéris le savait bien -quand il disait à ses disciples: «Là où vous serez seulement trois -réunis en mon nom, mon esprit sera avec vous.» - -«C'est donc avec les autres qu'il faut chercher et prier. Si peu que -l'on trouve en s'unissant à quelques autres, c'est quelque chose de -réel, et ce qu'on croit trouver seul n'existe que pour soi seul, -n'existe pas par conséquent. Va-t'en donc à la recherche, à la -poursuite du néant; moi je me consolerai de ton départ avec la -certitude d'être, en dépit des erreurs d'autrui et des miennes -propres, à la recherche et à la poursuite de quelque chose de bon et -de vrai.» - -Ayant tout dit, il sortit, un peu sans que j'y fisse attention, car -j'étais absorbée par mes propres réflexions sur tout ce qu'il venait -de dire, en des termes dont la plume ne peut donner qu'une sèche -analyse. - -Quand je voulus lui répondre, pensant qu'il était dans la pièce -voisine, où il se retirait quelquefois pour faire, tout à coup brisé, -une sieste de cinq minutes, je m'aperçus qu'il était parti tout à fait -et qu'il m'avait enfermée. Je cherchai la clef partout, il l'avait -mise dans sa poche, et j'avais donné congé pour le reste de la journée -à la femme qui me servait, et qui avait la seconde clef de -l'appartement. J'attribuai ma captivité à une distraction d'Éverard, -et je me remis à réfléchir tranquillement. Au bout de trois heures il -revint me délivrer, et comme je lui signalais sa distraction: «Non -pas, me dit-il en riant, je l'ai fait exprès. J'étais attendu à une -réunion, et, voyant que je ne t'avais pas encore convaincue, je t'ai -mise au secret afin de te donner le temps de la réflexion. J'avais -peur d'un coup de tête et de ne plus te retrouver à Paris ce soir. A -présent que tu as réfléchi, voilà ta clef, la clef des champs! Dois-je -te dire adieu et aller dîner sans toi? - ---Non, lui répondis-je, j'avais tort; je reste. Allons dîner et -chercher quelque chose de mieux que Babeuf pour notre nourriture -intellectuelle.» - -J'ai rapporté cette longue conversation parce qu'elle raconte ma vie -et celle de la vie d'un certain nombre de révolutionnaires à ce moment -donné. Pendant cette phase du procès d'avril, le travail -d'élucubration était partout dans nos rangs, parfois, savant et -profond, parfois naïf et sauvage. Quand on s'y reporte par le -souvenir, on est étonné du progrès qu'ont fait les idées en si peu de -temps, et moins effrayé par conséquent du progrès énorme qui reste à -faire. - -Le véritable foyer de cette élucubration sociale et philosophique -était dans les prisons d'État. «Alors, dit Louis Blanc, cet admirable -historien de nos propres émotions, qu'on ne peut trop citer, alors, on -vit ces hommes sur qui pesait la menace d'un arrêt terrible s'élever -soudain au dessus du péril et de leurs passions pour se livrer à -l'étude des plus arides problèmes. Le comité de défense parisien avait -commencé par distribuer entre les membres les plus capables du parti -les principales branches de la science de gouverner, assignant à l'un -la partie philosophique et religieuse, à l'autre la partie -administrative, à celui-ci l'économie politique, à celui-là les arts. -Ce fut pour tous le sujet des plus courageuses méditations, des -recherches les plus passionnées. Mais tous, dans cette course -intellectuelle, n'étaient pas destinés à suivre la même carrière. Des -dissidences théoriques se manifestèrent, des discussions brûlantes -s'élevèrent. Par le corps, les captifs appartenaient au geôlier, mais -d'un vol indomptable et libre, leur esprit parcourait le domaine, sans -limites, de la pensée. Du fond de leurs cachots, ils s'inquiétaient de -l'avenir des peuples, ils s'entretenaient avec Dieu; et, placés sur la -route de l'échafaud, ils s'exaltaient, ils s'enivraient d'espérance, -comme s'ils eussent marché à la conquête du monde. Spectacle touchant -et singulier, dont il convient de conserver le souvenir à jamais! - -«Que des préoccupations sans grandeur se soient mêlées à ce mouvement, -que l'émulation ait quelquefois fait place à des rivalités frivoles ou -haineuses, que des esprits trop faibles pour s'élever impunément se -soient perdus dans le pays des rêves, on ne peut le nier; mais ces -résultats trop inévitables des infirmités de la nature humaine ne -suffisent pas pour enlever au fait général que nous venons de signaler -ce qu'il présente de solennel et d'imposant[17].» - - [17] _Histoire de dix ans_, volume IV. - -Si l'on veut juger le procès d'avril et tous les faits qui s'y -rattachent d'une manière juste, élevée et vraiment philosophique, il -faut relire tout ce chapitre si court et si plein de l'_Histoire de -dix ans_. Les hommes et les choses y sont jugés non seulement avec la -connaissance exacte d'un passé que l'historien n'a jamais le droit -d'arranger et d'atténuer, mais avec la haute équité d'un grand et -généreux esprit qui fixe et précise la vérité morale, c'est à dire la -suprême vérité de l'histoire au milieu des contradictions apparentes -des événemens et des hommes qui les subissent. - -Je ne raconterai pas ces événemens. Cela serait tout à fait inutile: -ils sont enregistrés là d'une manière si conforme à mon sentiment, à -mon souvenir, à ma conscience et à ma propre expérience, que je ne -saurais y rien ajouter. - -Acteur perdu et ignoré, mais vivant et palpitant dans ce drame, je ne -suis ici que le biographe d'un homme qui y joua un rôle actif, et, -faut-il le dire, problématique en apparence, parce que l'homme était -incertain, impressionnable et moins politique qu'artiste. - -On sait qu'un grand débat s'était élevé entre les _défenseurs_: débat -ardent, insoluble sous la pression des actes précipités de la pairie. -Une partie des accusés s'entendait avec ses _défenseurs_ pour n'être -pas _défendue_. Il ne s'agissait pas de gagner le procès judiciaire et -de se faire absoudre, par le pouvoir; il s'agissait de faire triompher -la cause générale dans l'opinion en plaidant avec énergie le droit -sacré du peuple devant le pouvoir de fait, le droit du plus fort. Une -autre catégorie d'accusés, celle de Lyon, voulait être défendue, non -pas pour proclamer sa non-participation au fait dont on l'accusait, -mais pour apprendre à la France ce qui s'était passé à Lyon, de quelle -façon l'autorité avait provoqué le peuple, de quelle façon elle avait -traité les vaincus, de quelle façon les accusés eux-mêmes avaient fait -ce qui était humainement possible pour prévenir la guerre civile et -pour en ennoblir et en adoucir les cruels résultats. Il s'agissait de -savoir si l'autorité avait eu le droit de prendre quelques -provocations isolées, on disait même payées, pour une rébellion à -réprimer, et pour ruer une armée sur une population sans défense. On -avait des faits, on voulait les dire, et, selon moi, la véritable -cause était là. On était assez fort pour plaider la cause du peuple -trahi et mutilé, on ne l'était pas assez pour proclamer celle du genre -humain affranchi. - -J'étais donc dans les idées de M. Jules Favre, qui se trouvait posé -dans les conciliabules en adversaire d'Éverard, et qui était un -adversaire digne de lui. Je ne connaissais pas Jules Favre, je ne -l'avais jamais vu, jamais entendu; mais lorsque Éverard, après avoir -combattu ses argumens avec véhémence, venait me les rapporter, je leur -donnais raison. Éverard sentait bien que ce n'était pas par envie de -le contredire et de l'irriter; mais il en était affligé, et devinant -bien que je redoutais l'exposé public de ses utopies, il s'écriait: -«Ah! maudits soient le pont des Saints-Pères et la question sociale!» - - - - -CHAPITRE TROISIEME. - - Lettre incriminée au procès monstre.--Ma rédaction - rejetée.--Défection du barreau républicain.--Trélat.--Discours - d'Éverard.--Sa condamnation.--Retour à Nohant.--Projets - d'établissement.--La maison déserte à Paris.--Charles - d'Aragon.--Affaire Fieschi.--Les opinions politiques de - Maurice.--M. Lamennais.--M. Pierre Leroux.--Le mal du pays me - prend.--La maison déserte à Bourges.--Contradictions - d'Éverard.--Je reviens à Paris. - - -Cependant il s'agissait surtout de soutenir le courage de certains -accusés, en petit nombre, heureusement, qui menaçaient de faiblir. -J'étais bien d'accord avec Éverard sur ce point, que, quel que fût le -résultat d'une division dans les motifs et les idées des défenseurs, -il fallait que la crainte et la lassitude ne parussent pas, même chez -quelques accusés. Il me fit rédiger la lettre, la fameuse lettre qui -devait donner au procès monstre une nouvelle extension. C'était son -but, à lui de rendre inextricable le système d'accusation. L'idée -souriait par momens à Armand Carrel; en d'autres, elle alarmait sa -prudence. Mais Éverard la poussa rapidement, et lui, que l'on pouvait -supposer parfois si méfiant du lendemain, c'est tout au plus s'il -prit le temps de la réflexion. Il trouva ma rédaction trop -sentimentale et la changea. - -«Il n'est pas question de soutenir la foi chancelante par des -homélies, me dit-il; les hommes ne donnent pas tant de part à l'idéal. -C'est par l'indignation et la colère qu'on les ranime. Je veux -attaquer violemment la pairie pour exalter les accusés; je veux -d'ailleurs mettre en cause tout le barreau républicain.» Je lui fis -observer que le barreau républicain signerait ma rédaction et -reculerait devant la sienne. «Il faudra bien que tous signent, -répondit-il, et s'ils ne le font pas, on se passera d'eux.» - -On se passa du grand nombre, en effet, et ce fut une grande faute que -de provoquer les défections. Toutes n'étaient pas si coupables -qu'elles le parurent à Éverard. Certains hommes étaient venus là sans -vouloir une révolution de fait, espérant contribuer seulement à une -révolution dans les idées ne rêvant ni profit ni gloire, mais -l'accomplissement d'un devoir dont toutes les conséquences ne leur -avaient pas été soumises. J'en connais plusieurs qu'il me fut -impossible de blâmer quand ils m'expliquèrent leurs motifs -d'abstention. - -On sait quelles conséquences eut la lettre. Elle fut fatale au parti -en ce qu'elle y mit le désordre; elle fut fatale à Éverard en ce sens -qu'elle donna lieu à un discours très controversé dans les rangs de -son parti. Il avait, par un mouvement généreux, assumé sur lui toute -la responsabilité de cette pièce incriminée par la cour des pairs. Il -l'eût fait, quand même Trélat ne lui eût pas donné l'exemple du -sacrifice. Mais Trélat fit devant la cour un acte d'hostilité -héroïque, tandis qu'Éverard sema de contrastes sa profession de foi -devant ce même tribunal. Laissons parler Louis Blanc: «....Puis M. -Michel (de Bourges) s'avance. On connaissait déjà l'entraînement de sa -parole, et tous attendaient, au milieu d'un solennel silence. Il -commença d'une voix brève et profonde; à demi courbé sur la balustrade -qui lui servait d'appui, tantôt il la faisait trembler sous la -pression convulsive de ses mains; tantôt, d'un mouvement impétueux, il -en parcourait l'étendue, semblable à ce Caïus Gracchus dont il fallait -qu'un joueur de flûte modérât, lorsqu'il parlait, l'éloquence trop -emportée. M. Michel (de Bourges) cependant ne fut ni aussi hardi ni -aussi terrible que M. Trélat. Il se défendit, ce que M. Trélat n'avait -pas daigné faire, et les attaques qu'il dirigea contre la pairie ne -furent pas tout à fait exemptes de ménagemens. Tout en maintenant -l'esprit de la lettre, il parut disposé à faire bon marché des formes, -et il reconnut qu'à en juger par ce qu'il voyait depuis trois jours, -les pairs valaient mieux que leur institution. Du reste, et pour ce -qui concernait le fond même du procès, il fut inflexible.» - -Je ne me permettrai de reprendre qu'un mot à cette excellente -appréciation. Selon moi, Éverard ne se _défendit_ pas, et je souffre -encore en m'imaginant que, s'il fit bon marché des formes de sa -provocation, ce fut peut-être sous l'impression de la critique que je -lui avais faite de ces mêmes formes. Je trouvais, moi, et je me -permettais de le lui dire, que la principale maladresse de son parti -était la rudesse du langage et le ton acerbe des discussions. On -revenait trop au vocabulaire des temps les plus aigris de la -révolution; on affectait de le faire, sans songer qu'un choix -d'expression fort du cachet de son temps, paraît violent, par -conséquent faible, à quarante ans de distance. J'admirais -l'originalité de la parole d'Éverard, précisément parce qu'elle -donnait une couleur, une physionomie nouvelle à ces choses du passé. -Il sentait bien que là était sa puissance, et il riait de tout son -coeur des vieilles formules et des déclamations banales. Mais en -écrivant, il y retombait quelquefois sans en avoir conscience, et -quand je le lui faisais remarquer, il en convenait modestement. Nous -n'avions pourtant pas été d'accord sur ce point en rédigeant la -lettre. Il avait défendu et maintenu sa version; mais depuis, en -l'entendant blâmer par d'autres, il s'en était dégoûté, et l'artiste -dominant, par bouffées, l'homme de parti, il aurait voulu qu'une pièce -destinée à faire tant de bruit fût un chef-d'oeuvre de goût et -d'éloquence. Il est vrai que s'il en eût été ainsi, on ne l'eût pas -incriminée et que son but n'eût pas été atteint. - -Comme il ne l'était pas davantage par la situation isolée que lui -faisaient les poursuites, il n'était plus forcé rigoureusement de -défendre chaque expression de cette lettre. Du moment qu'elle n'était -plus signée par un parti tout entier, elle redevenait son oeuvre -personnelle, et il crut peut-être de bon goût de n'y pas tenir -aveuglement. - -Je n'ai pas entendu ce discours, je n'étais qu'à la séance du 20 mai. -Rien n'est plus fugitif qu'un discours; et la sténographie, qui en -conserve les mots, n'en conserve pas toujours l'esprit. Il faudrait -pouvoir sténographier l'accent et photographier la physionomie de -l'orateur pour bien comprendre toutes les nuances de sa pensée à -chaque crise de son improvisation. Éverard ne préparait jamais rien en -politique; il s'inspirait du moment, et, sous le coup de l'exaltation -nerveuse qui dominait son talent en même temps qu'elle l'entretenait, -il n'était pas toujours maître de sa parole. Ce ne fut pas la seule -fois qu'on lui reprocha l'imprévu de sa pensée et qu'on la jugea plus -significative et plus concluante qu'elle ne l'était dans son propre -esprit. - -Quoi qu'il en soit, ce discours, à la fin duquel il fut ramené chez -lui atteint d'une bronchite aiguë, lui fit de nombreux détracteurs -parmi ses coréligionnaires. Éverard avait blessé des croyances et des -amours-propres dans les discussions orageuses au sein du parti. Il eut -contre lui des rancunes amères et même des sévérités impartiales. -«Était-ce donc la peine, disait-on, d'avoir combattu avec tant -d'âpreté l'opinion de ceux qui voulaient adopter le système de la -défense, pour arriver à se défendre soi-même, tout seul, d'un acte -dont l'intention était collective?» - -Mais n'était-ce pas précisément parce que cette cause n'avait plus de -sens collectif qu'Éverard était fatalement entraîné à en faire -meilleur marché? N'y avait-il pas quelque chose de naïf et de grand -dans la modestie qui lui faisait confesser n'avoir aucun ressentiment, -aucune haine personnelle? Et sa péroraison fut-elle timide lorsqu'il -s'écria: «Si l'amende m'atteint, je mettrai ma fortune à la -disposition du fisc, heureux de consacrer encore à la défense des -accusés ce que j'ai pu gagner dans l'exercice de ma profession. Quant -à la prison, je me rappelle le mot de cet autre républicain qui sut -mourir à Utique: _J'aime mieux être en prison, que de siéger ici, à -côté de toi, César!_» - -L'arrêt qui condamnait Trélat à trois ans de prison et Michel à un -mois seulement servit de texte aux commentaires hostiles. Michel fut -jaloux de la prison de Trélat et non de l'honneur qui lui en revenait. -Il chérissait ce noble caractère, et le parallèle qui fut établi -entre eux au désavantage de l'un des deux ne diminua en rien la -tendresse et la vénération de celui-ci pour l'autre. «Trélat est un -saint, disait Éverard, et je ne le vaux pas.» Cela était vrai: mais, -pour la dire sincèrement en pareille circonstance, il fallait encore -être très grand soi-même. - -Éverard fut assez gravement malade. La preuve qu'il n'avait pas été -aussi agréable à la pairie que quelques adversaires le prétendaient, -c'est que la pairie procéda très brutalement avec lui en le sommant de -se faire écrouer mort ou vif. Je réclamai pour lui, à son insu, auprès -de M. Pasquier, qui voulut bien faire envoyer le médecin délégué -d'office en ces sortes de constatations. - -Ce médecin procéda à l'interrogatoire d'Éverard d'une manière -blessante, feignant de prendre la maladie pour une feinte et le retard -demandé par moi pour un danger. Peu s'en fallut qu'Éverard ne fît -manquer l'objet de ma démarche, car, en voyant arriver le médecin du -pouvoir d'un air rogue, il répondit brusquement qu'il n'était pas -malade et refusa de se laisser examiner. Pourtant j'obtins que le -pouls fût consulté, et la fièvre était si réelle et si violente que -l'Esculape monarchique se radoucit aussitôt, honteux peut-être d'une -insulte toute gratuite et assez inintelligente; car quel est le -condamné à un mois de prison qui préférerait la fuite? Je vis par ce -petit fait comment on provoquait les républicains, même dans les -circonstances légères, et je me fis une idée du système adopté dans -les prisons pour exciter ces colères et ces révoltes que le pouvoir -semblait avide de faire naître afin d'avoir le plaisir de les châtier. - -Dès qu'Éverard fut guéri, je partis pour Nohant avec ma fille. Je ne -sais plus pour quel motif, la peine prononcée contre Éverard ne devait -plus être subie qu'au mois de novembre suivant. Ce fut peut-être dans -l'intérêt de ses cliens que ce délai lui fut accordé. - -Cette fois, mon séjour chez moi fut désagréable et même difficile. Il -fallut m'armer de beaucoup de volonté pour ne pas aigrir la situation. -Ma présence était positivement gênante. Mes amis souffrirent d'avoir à -le constater, et ceux-mêmes qui contribuaient à me gâter mon -intérieur, mon frère et une autre, sentirent que la position n'était -pas tenable pour moi. Ils songèrent donc à conseiller quelque -arrangement. - -Je recevais trois mille francs de pension pour ma fille et pour moi. -C'était fort court, mon travail étant encore peu lucratif et soumis -d'ailleurs aux éventualités humaines, ne fût-ce qu'à l'état de ma -santé. Pourtant c'était possible à la condition que, passant chez moi -six mois sur douze, je mettrais de côté quinze cents francs par an -pour payer l'éducation de l'enfant. Si l'on me fermait ma porte, ma -vie devenait précaire, et la conscience de mon mari ne pouvait pas, -ne devait pas être bien satisfaite. - -Il le reconnaissait. Mon frère le pressait de me donner six mille -francs par an. Il lui en serait resté à peu près dix en comptant son -propre avoir. C'était de quoi vivre à Nohant, et y vivre seul, puisque -tel était son désir. M. Dudevant s'était rendu à ce conseil; il avait -donc promis de doubler ma pension; mais quand il avait été question de -le faire, il m'avait déclaré être dans l'impossibilité de vivre à -Nohant avec ce qui lui restait. Il fallut entrer dans quelques -explications et me demander ma signature pour sortir d'embarras -financiers qu'il s'était créés. Il avait mal employé une partie de son -petit héritage, il ne l'avait plus. Il avait acheté des terres qu'il -ne pouvait payer; il était inquiet, chagrin. Quand j'eus signé, les -choses n'allèrent pas mieux, selon lui. Il n'avait pas résolu le -problème qu'il m'avait donné à résoudre quelques années auparavant; -ses dépenses excédaient nos revenus. La cave seule en emportait une -grosse part, et, pour le reste, il était volé par des domestiques trop -autorisés à le faire. Je constatai plusieurs friponneries flagrantes, -croyant lui rendre service autant qu'à moi-même. Il m'en sut mauvais -gré. Comme Frédéric-le-Grand, il voulait être servi par des pillards. -Il me défendit de me mêler de ses affaires, de critiquer sa gestion et -de commander à ses gens. Il me semblait que tout cela était un peu à -moi, puisqu'il disait n'avoir plus rien à lui. Je me résignai à garder -le silence et à attendre qu'il ouvrît les yeux. - -Cela ne tarda pas. Dans un jour de dégoût de son entourage, il me dit -que Nohant le ruinait, qu'il y éprouvait des chagrins personnels, -qu'il s'y ennuyait au milieu de ses loisirs, et qu'il était prêt à -m'en laisser la jouissance et l'entretien. Il voulait aller vivre à -Paris ou dans le Midi avec le reste de nos revenus, qu'il évaluait -alors à sept mille francs. J'acceptai. Il rédigea nos conventions, que -je signai sans discussion aucune; mais, dès le lendemain, il me -témoigna tant de regret et de déplaisir que je partis pour Paris en -lui laissant le traité déchiré et en remettant mon sort à la -providence des artistes, au travail. - -Ceci s'était passé au mois d'avril. Mon voyage à Nohant en juin -n'améliora pas la position. M. Dudevant persistait à quitter Nohant. -Cette idée prenait plus de consistance quand j'y retournais; mais, -comme elle était accompagnée de dépit, je m'en allai encore sans rien -exiger. - -Éverard était retourné à Bourges. Je vécus à Paris tout à fait cachée -pendant quelque temps. J'avais un roman à faire, et comme je mourais -de chaud dans ma mansarde du quai Malaquais, je trouvai moyen de -m'installer dans un atelier de travail assez singulier. L'appartement -du rez-de-chaussée était en réparation, et les réparations se -trouvaient suspendues, je ne sais plus pour quel motif. Les vastes -pièces de ce beau local étaient encombrées de pierres et de bois de -travail: les portes donnant sur le jardin avaient été enlevées, et le -jardin lui-même fermé, désert et abandonné, attendait une -métamorphose. J'eus donc là une solitude complète, de l'ombrage, de -l'air et de la fraîcheur. Je fis de l'établi d'un menuisier un bureau -bien suffisant pour un petit attirail, et j'y passai les journées les -plus tranquilles que j'aie peut-être jamais pu saisir, car personne au -monde ne me savait là, que le portier, qui m'avait confié la clé, et -ma femme de chambre, qui m'y apportait mes lettres et mon déjeuner. Je -ne sortais de ma tanière que pour aller voir mes enfans à leurs -pensions respectives. J'avais remis Solange chez les demoiselles -Martin. - -Je pense que tout le monde est, comme moi, friand de ces rares et -courts instans où les choses extérieures daignent s'arranger de -manière à nous laisser un calme absolu relativement à elles. Le -moindre coin nous devient alors une prison volontaire, et, quel qu'il -soit, il se pare à nos yeux de ce je ne sais quoi de délicieux qui est -le sentiment de la conquête et de la possession du temps, du silence -et de nous-mêmes. Tout m'appartenait dans ces murs vides et dévastés, -qui bientôt allaient se couvrir de dorures et de soie, mais dont -jamais personne ne devait jouir à ma manière. Du moins je me disais -que les futurs occupans n'y retrouveraient peut-être jamais une heure -du loisir assuré et de la rêverie complète que j'y goûtais chaque -jour, du matin à la nuit. Tout était mien en ce lieu, les tas de -planches qui me servaient de siéges et de lits de repos, les araignées -diligentes qui établissaient leurs grandes toiles avec tant de science -et de prévision d'une corniche à l'autre; les souris mystérieusement -occupées à je ne sais quelles recherches actives et minutieuses dans -les copeaux; les merles du jardin qui, venus insolemment sur le seuil, -me regardaient, immobiles et méfians tout à coup, et terminaient leur -chant insoucieux et moqueur sur une modulation bizarre, écourtée par -la crainte. J'y descendais quelquefois le soir, non plus pour écrire, -mais pour respirer et songer sur les marches du perron. Le chardon et -le bouillon blanc avaient poussé dans les pierres disjointes; les -moineaux, réveillés par ma présence, frôlaient le feuillage des -buissons dans un silence agité, et les bruits des voitures, les cris -du dehors arrivant jusqu'à moi, me faisaient sentir davantage le prix -de ma liberté et la douceur de mon repos. - -Quand mon roman fut fini, je rouvris ma porte à mon petit groupe -d'amis. C'est à cette époque, je crois, que je me liai avec Charles -d'Arragon, un être excellent et du plus noble caractère, puis avec M. -Artaud, un homme très savant et parfaitement aimable. Mes autres amis -étaient républicains; et, malgré l'agitation du moment, jamais aucune -discussion politique ne troubla le bon accord et les douces relations -de la mansarde. - -Un jour, une femme d'un grand coeur, qui m'était chère, Mme Julie -Beaune vint me voir. «On s'agite beaucoup dans Paris, me dit-elle. On -vient de tirer sur Louis-Philippe.» C'était la machine Fieschi. Je fus -très inquiète; Maurice était sorti avec Charles d'Arragon, qui l'avait -mené justement voir passer le roi chez la comtesse de Montijo. Je -craignais qu'au retour ils ne se trouvassent dans quelque bagarre. -J'allais y courir, quand d'Arragon me ramena mon collégien sain et -sauf. Pendant que j'interrogeais le premier sur l'événement, l'autre -me parlait d'une charmante petite fille avec laquelle il prétendait -avoir parlé politique. C'était la future impératrice des Français. Ce -mot d'enfant m'en rappelle un autre. Maurice, un an plus tard -m'écrivait: «Montpensier (le jeune prince était au collége Henri IV), -m'a invité à son bal, _malgré mes opinions politiques_. Je m'y suis -bien amusé. Il nous a tous fait cracher avec lui sur la tête des -gardes nationaux[18].» - - [18] En se livrant à ce divertissement, le petit prince et ses - jeunes invités étaient sur une galerie au-dessous de laquelle - passaient les bonnets à poil. - -C'est dans le courant de cette année-là que je m'approchai très -humblement de deux des plus grandes intelligences de notre siècle, M. -Lamennais et M. Pierre Leroux. J'avais projeté de consacrer un long -chapitre de cet ouvrage à chacun de ces hommes illustres; mais les -bornes de l'ouvrage ne peuvent être reculées à mon gré, et je ne -voudrais pas écourter deux sujets aussi vastes que ceux de leur -philosophie dans l'histoire et de leur mission dans le monde des -idées. Cet ouvrage-ci est la préface étendue et complète d'un livre -qui paraîtra plus tard, et où, n'ayant plus à raconter ma propre -histoire dans son développement minutieux et lent, je pourrai aborder -des individualités plus importantes et plus intéressantes que la -mienne propre. - -Je me bornerai donc à esquisser quelques traits des imposantes figures -que j'ai rencontrées dans la période de mon existence contenue dans ce -livre et à dire l'impression qu'elles firent sur moi. - -J'allais alors cherchant la vérité religieuse et la vérité sociale -dans une seule et même vérité. Grâce à Éverard, j'avais compris que -ces deux vérités sont indivisibles et doivent se compléter l'une par -l'autre, mais je ne voyais encore qu'un épais brouillard faiblement -doré par la lumière qu'il voilait à mes yeux. Un jour, au milieu des -péripéties du procès monstre, Liszt, qui était reçu avec bonté par M. -Lamennais, le fit consentir à monter jusqu'à mon grenier de poète. -L'enfant israélite Puzzi, élève de Liszt, musicien ensuite sous son -vrai nom d'Herman, aujourd'hui carme déchaussé sous le nom de frère -Augustin, les accompagnait. - -M. Lamennais, petit, maigre et souffreteux, n'avait qu'un faible -souffle de vie dans la poitrine. Mais quel rayon dans sa tête! Son nez -était trop proéminant pour sa petite taille et pour sa figure étroite. -Sans ce nez disproportionné, son visage eût été beau. L'oeil clair -lançait des flammes; le front droit et sillonné de grands plis -verticaux, indices d'ardeur dans la volonté, la bouche souriante et le -masque mobile sous une apparence de contraction austère, c'était une -tête fortement caractérisée pour la vie de renoncement, de -contemplation et de prédication. - -Toute sa personne, ses manières simples, ses mouvemens brusques, ses -attitudes gauches, sa gaîté franche, ses obstinations emportées, ses -soudaines bonhomies, tout en lui, jusqu'à ses gros habits propres, -mais pauvres, et à ses bas bleus, sentait le cloarek breton. - -Il ne fallait pas longtemps pour être saisi de respect et d'affection -pour cette âme courageuse et candide. Il se révélait tout de suite et -tout entier, brillant comme l'or et simple comme la nature. - -En ces premiers jours où je le vis, il arrivait à Paris, et, malgré -tant de vicissitudes passées, malgré plus d'un demi-siècle de -douleurs, il redébutait dans le monde politique avec toutes les -illusions d'un enfant sur l'avenir de la France. Après une vie -d'étude, de polémique et de discussion, il allait quitter -définitivement sa Bretagne pour mourir sur la brèche, dans le tumulte -des événemens, et il commençait sa campagne de glorieuse misère par -l'acceptation du titre de défenseur des accusés d'avril. - -C'était beau et brave. Il était plein de foi, et il disait sa foi avec -netteté, avec clarté, avec chaleur; sa parole était belle, sa -déduction vive, ses images rayonnantes; et chaque fois qu'il se -reposait dans un des horizons qu'il a successivement parcourus, il y -était tout entier, passé, présent et avenir, tête et coeur, corps et -biens, avec une candeur et une bravoure admirables. Il se résumait -alors dans l'intimité avec un éclat que tempérait un grand fonds -d'enjouement naturel. Ceux qui, l'ayant rencontré perdu dans ses -rêveries, n'ont vu de lui que son oeil vert, quelquefois hagard, et -son grand nez acéré comme un glaive, ont eu peur de lui et ont déclaré -son aspect diabolique. S'ils l'avaient regardé trois minutes, s'ils -avaient échangé avec lui trois paroles, ils eussent compris qu'il -fallait chérir cette bonté tout en frissonnant devant cette puissance, -et qu'en lui tout était versé à grandes doses, la colère et la -douceur, la douleur et la gaîté, l'indignation et la mansuétude. - -On l'a dit, et on l'a très bien dit[19] et compris, jusqu'au lendemain -de sa mort, les esprits droits et justes ont embrassé d'un coup d'oeil -cette illustre carrière de travaux et de souffrances; la postérité le -dira à jamais, et ce sera une gloire de l'avoir reconnu et proclamé -sur la tombe encore tiède de Lamennais: ce grand penseur a été, sinon -parfaitement, du moins admirablement logique avec lui-même dans toutes -ses phases de développement. Ce que, dans des heures de surprise, -d'autres critiques, sérieux d'ailleurs, mais placés momentanément à un -point de vue trop étroit, ont appelé les évolutions du génie, n'a été -chez lui que le progrès divin d'une intelligence éclose dans les -liens des croyances du passé et condamnée par la Providence à les -élargir et à les briser, à travers mille angoisses, sous la pression -d'une logique plus puissante que celle des écoles, la logique du -sentiment. - - [19] Ce grand homme si méconnu, si calomnié durant sa vie, - insulté jusque sur son lit de mort par les pamphlétaires, ce - prêtre du vrai Dieu, crucifié pendant soixante ans, a été - cependant enseveli avec honneur et vénération par les écrivains - de la presse sérieuse. Quand j'aurai, moi, l'honneur de lui - apporter un tribut plus complet que celui de ces quelques pages, - je ne dirai certes pas mieux qu'il n'a été dit dans ce même - feuilleton par M. Paulin Limayrac, et avant lui, quelque temps - avant la mort du maître, par Alexandre Dumas (28 et 29 septembre - 1853). Ce chapitre des mémoires de l'auteur d'_Antony_ est à la - fois excellent et magnifique; il prouve que le génie peut toucher - à tout, et que le romancier fécond, le poète dramatique et - lyrique, le critique enjoué, l'artiste plein de fantaisie et - d'imprévu, tous les hommes qui sont contenus dans Alexandre Dumas - n'ont pas empêché l'écrivain philosophique de se développer en - lui et de faire sa preuve, à l'occasion, avec une égale - puissance. - -Voilà ce qui me frappa et me pénétra surtout quand je l'eus entendu se -résumer en un quart d'heure de naïve et sublime causerie. C'est en -vain que Sainte-Beuve avait essayé de me mettre en garde, dans ses -charmantes lettres et dans ses spirituels entretiens, contre -l'inconséquence de l'auteur de l'_Essai sur l'indifférence_. -Sainte-Beuve n'avait pas alors dans l'esprit apparemment la synthèse -de son siècle. Il en avait pourtant suivi la marche, et il avait -admiré le vol de Lamennais jusqu'aux protestations de l'_Avenir_. En -le voyant mettre le pied dans la politique d'action, il fut choqué de -voir ce nom auguste mêlé à tant de noms qui semblaient protester -contre sa foi et ses doctrines. - -Sainte-Beuve démontrait et accusait le côté contradictoire de cette -marche avec son talent ordinaire; mais, pour sentir que cette -critique-là ne portait que sur des apparences, il suffirait de -regarder en face, des yeux de l'âme, et d'écouter avec le coeur -l'ermite de la Chenaie. On sentait spontanément tout ce qu'il y avait -de spontané dans cette âme sincère, dans ce coeur épris de justice et -de vérité jusqu'à la passion. Mélange de dogmatisme absolu et de -sensibilité impétueuse, M. Lamennais ne sortait jamais d'un monde -exploré, par la porte de l'orgueil, du caprice ou de la curiosité. -Non! Il en était chassé par un élan suprême de tendresse froissée, de -pitié ardente, de charité indignée. Son coeur disait alors -probablement à sa raison: «Tu as cru être là dans le vrai. Tu avais -découvert ce sanctuaire, tu croyais y rester toujours. Tu ne -pressentais rien au delà, tu avais fait ton siége, tiré les rideaux -et fermé la porte. Tu étais sincère, et pour te fortifier dans ce -que tu croyais bon et définitif, comme dans une citadelle, tu avais -entassé sur ton seuil tous les argumens de ta science et de ta -dialectique.--Eh bien! tu t'étais trompée! car voilà que des serpens -habitaient avec toi, à ton insu. Ils s'étaient glissés, froids et -muets, sous ton autel, et voilà que, réchauffés, ils sifflent et -relèvent la tête. Fuyons, ce lieu est maudit et la vérité y serait -profanée. Emportons nos lares, nos travaux, nos découvertes, nos -croyances; mais allons plus loin, montons plus haut, suivons ces -esprits qui s'élèvent en brisant leurs fers; suivons-les pour leur -bâtir un autel nouveau, pour leur conserver un idéal divin, tout en -les aidant à se débarrasser des liens qu'ils traînent après eux, et à -se guérir du venin qui les a souillés dans les horreurs de cette -prison.» - -Et ils s'en allaient de compagnie, ce grand coeur et cette généreuse -raison qui se cédaient toujours l'un à l'autre. Ils construisaient -ensemble une nouvelle église, belle, savante, étayée selon les règles -de la philosophie. Et c'était merveille de voir comment l'architecte -inspiré faisait plier la lettre de ses anciennes croyances à l'esprit -de sa nouvelle révélation. Qu'y avait-il de changé? Rien selon lui. Je -lui ai entendu dire naïvement à diverses époques de sa vie: «Je défie -qui que ce soit de me prouver que je ne suis pas catholique aussi -orthodoxe aujourd'hui que je l'étais en écrivant l'_Essai sur -l'indifférence_.» Et il avait raison pour son compte. Au temps où il -avait écrit ce livre, il n'avait pas vu le _pape debout à côté du czar -bénissant les victimes_. S'il l'eût vu, il eût protesté contre -l'impuissance du pape, contre l'indifférence de l'Église en matière de -religion. Qu'y avait-il de changé dans les entrailles et dans la -conscience du croyant? Rien, en vérité. Il n'abandonnait jamais ses -principes, mais les conséquences fatales ou forcées de ces principes. - -Maintenant, dirons-nous qu'il y avait en lui une réelle inconséquence -dans ses relations de tous les jours, dans ses engouemens, dans sa -crédulité, dans ses soudaines méfiances, dans ses retours imprévus? -Non, bien que nous ayons quelquefois souffert de sa facilité à subir -l'influence passagère de certaines personnes qui exploitaient son -affection au profit de leur vanité ou de leurs rancunes, nous ne -dirons pas que ces inconséquences furent réelles. Elles ne partaient -pas des entrailles de son sentiment. Elles étaient à la surface de son -caractère, au degré du thermomètre de sa frêle santé. Nerveux et -irascible, il se fâchait souvent avant d'avoir réfléchi, et son unique -défaut était de croire avec précipitation à des torts qu'il ne prenait -pas le temps de se faire prouver. Mais j'avoue que, pour ma part, bien -qu'il m'en ait gratuitement attribué quelques-uns, il ne m'a jamais -été possible de ressentir la moindre irritation contre lui. Faut-il -tout dire? J'avais comme une faiblesse maternelle pour ce vieillard -que je reconnaissais en même temps pour un des pères de mon église, -pour une des vénérations de mon âme. Par le génie et la vertu qui -rayonnaient en lui, il était dans mon ciel, sur ma tête. Par les -infirmités de son tempérament débile, par ses dépits, ses bouderies, -ses susceptibilités, il était à mes yeux comme un enfant généreux, -mais enfant à qui l'on doit dire de temps en temps: «Prenez garde, -vous allez être injuste. Ouvrez donc les yeux!» - -Et quand j'applique à un tel homme ce mot d'enfant, ce n'est pas du -haut de ma pauvre raison que je le prononce, c'est du fond de mon -coeur attendri, fidèle et plein d'amitié pour lui au delà de la tombe. -Qu'y a-t-il de plus touchant, en effet, que de voir un homme de ce -génie, de cette vertu et de cette science ne pouvoir pas entrer dans -la maturité du caractère, grâce à une modestie incomparable? -N'êtes-vous pas ému quand vous voyez le lion de l'Atlas dominé et -persuadé par le petit chien compagnon de sa captivité? Lamennais -semblait ignorer sa force, et je crois qu'il ne se faisait aucune idée -de ce qu'il était pour ses contemporains et pour la postérité. Autant -il avait la notion de son devoir, de sa mission, de son idéal, autant -il s'abusait sur l'importance de sa vie intérieure et individuelle. Il -la croyait nulle et allait la livrant au hasard des influences et des -personnes du moment. Le moindre cuistre eût pu l'émouvoir, l'irriter, -le troubler et, au besoin, lui persuader d'agir ou de s'abstenir dans -la sphère de ses goûts les plus purs et de ses habitudes les plus -modestes. Il daignait répondre à tous, consulter les derniers de tous, -discuter avec eux, et parfois les écouter avec la naïve admiration -d'un écolier devant un maître. - -Il résulta de cette touchante faiblesse, de cette humilité extrême, -quelques malentendus dont souffrirent ses vrais amis. Quant à moi, ce -n'est pas à ma personnalité que la grande individualité de Lamennais -s'est jamais heurtée, c'est à mes tendances socialistes. Après m'avoir -poussée en avant, il a trouvé que je marchais trop vite. Moi, je -trouvais qu'il marchait parfois trop lentement à mon gré. Nous avions -raison tous les deux à notre point de vue: moi, dans mon petit nuage, -comme lui dans son grand soleil, car nous étions égaux, j'ose le dire, -en candeur et en bonne volonté. Sur ce terrain-là, Dieu admet tous les -hommes à la même communion. - -Je ferai ailleurs l'histoire de mes petites dissidences avec lui, non -plus pour me raconter, mais pour le montrer, lui, sous un des aspects -de sa rudesse apostolique, soudainement tempérée par sa suprême équité -et sa bonté charmante. Il me suffira de dire, quant à présent, qu'il -daigna d'abord en quelques entretiens très courts, mais très pleins, -m'ouvrir une méthode de philosophie religieuse qui me fit une grande -impression et un grand bien, en même temps que ses admirables écrits -rendirent à mon espérance la flamme prête à s'éteindre. - -Je parlerai de M. Pierre Leroux avec la même concision pour le moment -et pour le même motif, c'est-à-dire que, pour n'en pas parler à demi, -j'en parlerai très peu ici, et seulement par rapport à moi dans le -temps que je raconte. - -C'était quelques semaines avant ou après le procès d'avril. Planet -était à Paris, et, toujours préoccupé de la question sociale, au -milieu des rires que son mot favori soulevait autour de lui, il me -prenait à part et me demandait, dans le sérieux de son esprit et dans -la sincérité de son âme, de lui _résoudre cette question_. Il voulait -juger l'époque, les événemens, les hommes, Éverard lui-même, son -maître chéri: il voulait juger sa propre action, ses propres -instincts, savoir, en un mot, _où il allait_. - -Un jour que nous avions causé longtemps ensemble, moi lui demandant -précisément ce qu'il me demandait, et tous deux reconnaissant que nous -ne saisissions pas bien le lien de la révolution faite avec celle que -nous voudrions faire, il me vint une idée lumineuse. «J'ai ouï dire à -Sainte-Beuve, lui dis-je, qu'il y avait deux hommes dont -l'intelligence supérieure avait creusé et éclairé particulièrement ce -problème dans une tendance qui répondait à mes aspirations et qui -calmerait mes doutes et mes inquiétudes. Ils se trouvent, par la force -des choses et par la loi du temps, plus avancés que M. Lamennais, -parce qu'ils n'ont pas été retardés comme lui par les empêchemens du -catholicisme. Ils sont d'accord sur les points essentiels de leur -croyance, et ils ont autour d'eux une école de sympathies qui -entretient dans l'ardeur de leurs travaux. Ces deux hommes sont Pierre -Leroux et Jean Reynaud. Quand Sainte-Beuve me voyait tourmentée des -désespérances de _Lélia_, il me disait de chercher vers eux la -lumière, et il m'a proposé de m'amener ces savans médecins de -l'intelligence. Mais, moi je n'ai pas voulu, parce que je n'ai pas -osé: je suis trop ignorante pour les comprendre, trop bornée pour les -juger, et trop timide pour leur exposer mes doutes intérieurs. -Cependant, il se trouve que Pierre Leroux est timide aussi, je l'ai -vu, et j'oserais davantage avec celui-là; mais comment l'aborder, -comment le retenir quelques heures? Ne va-t-il pas nous rire au nez -comme les autres, si nous lui posons la _question sociale_? - ---Moi, je m'en charge, dit Planet, j'oserai fort bien, et si je le -fais rire, peu m'importe, pourvu qu'il m'instruise. Écrivez-lui et -demandez-lui pour moi, pour un meunier de vos amis, pour un bon -paysan, le catéchisme du républicain en deux ou trois heures de -conversation. J'espère que moi je ne l'intimiderai pas, et vous aurez -l'air d'écouter par-dessus le marché.» - -J'écrivis dans ce sens, et Pierre Leroux vint dîner avec nous deux -dans la mansarde. Il fut d'abord fort gêné: il était trop fin pour -n'avoir pas deviné le piége innocent que je lui avais tendu, et il -balbutia quelque temps avant de s'exprimer. Il n'est pas plus modeste -que M. Lamennais, il est timide; M. Lamennais ne l'était pas. Mais la -bonhomie de Planet, ses questions sans détour, son attention à écouter -et sa facilité à comprendre le mirent à l'aise, et quand il eut un peu -tourné autour de la question, comme il fait souvent quand il parle, il -arriva à cette grande clarté, à ces vifs aperçus et à cette véritable -éloquence qui jaillissent de lui comme de grands éclairs d'un nuage -imposant. Nulle instruction n'est plus précieuse que la sienne quand -on ne le tourmente pas trop pour formuler ce qu'il ne croit pas avoir -suffisamment dégagé pour lui-même. Il a la figure belle et douce, -l'oeil pénétrant et pur, le sourire affectueux, la voix sympathique et -ce langage de l'accent et de la physionomie, cet ensemble de chasteté -et de bonté vraies qui s'empare de la persuasion autant que la force -des raisonnemens. Il était dès lors le plus grand critique possible -dans la philosophie de l'histoire, et s'il ne vous faisait pas bien -nettement entrevoir le but de sa philosophie personnelle, du moins il -faisait apparaître le passé dans une si vive lumière, et il en -promenait une si belle sur tous les chemins de l'avenir, qu'on se -sentait arracher le bandeau des yeux comme avec la main. - -Je ne sentis pas ma tête bien lucide quand il nous parla de la -_propriété des instrumens de travail_, question qu'il roulait dans son -esprit à l'état de problème, et qu'il a éclaircie depuis dans ses -écrits. La langue philosophique avait trop d'arcanes pour moi, et je -ne saisissais pas l'étendue des questions que les mots peuvent -embrasser; mais la logique de la Providence m'apparut dans ses -discours, et c'était déjà beaucoup, c'était une assise jetée dans le -champ de mes réflexions. Je me promis d'étudier l'histoire des hommes, -mais je ne le fis pas, et ce ne fut que plus tard que, grâce à ce -grand et noble esprit, je pus saisir enfin quelques certitudes. - -A cette première rencontre avec lui, j'étais trop dérangée par la vie -extérieure. Il me fallait produire sans repos, tirer de moi-même, -sans le secours d'aucune philosophie, des historiens de coeur, et cela -pour suffire à l'éducation de ma fille, à mes devoirs envers les -autres et envers moi-même. Je sentis alors l'effroi de cette vie de -travail dont j'avais accepté toutes les responsabilités. Il ne m'était -plus permis de m'arrêter un instant, de revoir mon oeuvre, d'attendre -l'inspiration, et j'avais des accès de remords en songeant à tout ce -temps consacré à un travail frivole, quand mon cerveau éprouvait le -besoin de se livrer à de salutaires méditations. Les gens qui n'ont -rien à faire et qui voient les artistes produire avec facilité sont -volontiers surpris du peu d'heures, du peu d'instans qu'ils peuvent se -réserver à eux-mêmes. Ils ne savent pas que cette gymnastique de -l'imagination, quand elle n'altère pas la santé, laisse du moins une -excitation des nerfs, une obsession d'images et une langueur de l'âme -qui ne permettent pas de mener de front un autre genre de travail. - -Je prenais ma profession en grippe dix fois par jour en entendant -parler d'ouvrages sérieux que j'aurais voulu lire, ou de choses que -j'aurais voulu voir par moi-même. Et puis, quand j'étais avec mes -enfans, j'aurais voulu ne vivre que pour eux et avec eux. Et quand -venaient mes amis, je me reprochais de ne pas les recevoir assez bien -et d'être parfois préoccupée au milieu d'eux. Il me semblait que tout -ce qui est le vrai de la vie passait devant moi comme un rêve, et que -ce monde imaginaire du roman s'appesantissait sur moi comme une -poignante réalité. - -C'est alors que je me pris à regretter Nohant, dont je me bannissais -par faiblesse et qui se fermait devant moi par ma faute. Pourquoi -avais-je déchiré le contrat qui m'assurait la moitié de mon revenu? -J'aurais pu au moins louer une petite maison non loin de la mienne et -m'y retirer avec ma fille une moitié de l'année, au temps des vacances -de Maurice; je me serais reposée là, en face des mêmes horizons -qu'avaient contemplés mes premiers regards, au milieu des amis de mon -enfance; j'aurais vu fumer les cheminées de Nohant au-dessus des -arbres plantés par ma grand'mère, assez loin pour ne pas gêner ce qui -se passait maintenant sous leurs ombrages, assez près pour me figurer -que je pouvais encore y aller lire ou rêver en liberté. - -Éverard, à qui je disais ma nostalgie et le dégoût que j'avais de -Paris, me conseillait de m'établir à Bourges ou aux environs. J'y fis -un petit voyage. Un de mes amis, qui s'absentait, me prêta sa maison, -où je passai seule quelques jours, en compagnie de Lavater, que je -trouvai dans la bibliothèque, et sur lequel je fis avec amour un petit -travail. Cette solitude au milieu d'une ville morte, dans une maison -déserte, pleine de poésie, me parut délicieuse. Éverard, Planet et la -maîtresse de la maison, femme excellente et pleine de soins, venaient -me voir une heure ou deux le soir, puis je passais la moitié des nuits -seule dans un petit préau rempli de fleurs, sous la lune brillante, -savourant ces belles senteurs de l'été et cette sérénité salutaire -qu'il me fallait conquérir à la pointe de l'épée. D'un restaurant -voisin, un homme qui ne savait pas mon nom venait m'apporter mes repas -dans un panier que je recevais par la guichet de la cour. J'étais -encore une fois oubliée du monde entier et plongée dans l'oubli de ma -propre vie réelle. - -Mais cette douce retraite ne pouvait pas durer. Je ne pouvais -m'emparer de cette charmante maison, la seule peut-être qui me convînt -dans toute la ville par son isolement dans un quartier silencieux et -par son caractère d'abandon uni à un modeste confortable. D'ailleurs, -il m'y fallait mes enfans, et cette claustration ne leur eût pas été -bonne. Dès que j'aurais mis le pied dans une rue de Bourges, j'aurais -été signalée dans toute la ville, et je n'acceptais pas l'idée d'une -vie de relations dans une ville de province. Je ne me doutais pas que -je touchais à une situation de ce genre, et que je m'en accommoderais -fort bien. - -Malgré les instances d'Éverard, j'abandonnai l'idée de m'établir de ce -côté. Le pays me semblait affreux; une plaine plate, semée de -marécages et dépourvue d'arbres, s'étend autour de la ville comme la -campagne de Rome. Il faut aller loin pour trouver des forêts et des -eaux vives. Et puis, faut-il le dire? Éverard, avec Planet, avec un ou -deux amis, était d'un commerce délicieux; tête-à-tête, il était trop -brillant, il me fatiguait. Il avait besoin d'un interlocuteur pour lui -donner la réplique. Les autres s'en chargeaient, moi je ne savais -qu'écouter. Quand nous étions seuls ensemble, mon silence l'irritait, -et il y voyait une marque de méfiance ou d'indifférence pour ses idées -et ses passions politiques. Son esprit dominateur le tourmentait -étrangement avec moi, dont l'esprit cède facilement à l'entraînement, -mais échappe à la domination. Avec lui surtout, ma conscience se -réservait instinctivement un sanctuaire inattaquable, celui du -détachement des choses de ce monde en ce qu'elles ont de vain et de -tumultueux. Quand il m'avait circonvenue dans un réseau d'argumens à -l'usage des hommes d'action, tantôt pour me tracer d'excellentes lois -de conduite, tantôt pour me prouver des nécessités politiques qui me -semblaient coupables ou puériles, j'étais forcée de lui répondre, et -comme la discussion n'est pas dans ma nature et qu'il m'en coûte -d'être en désaccord avec ceux que j'aime, aussitôt que j'en venais à -parler bien clairement, ce qui m'étonnait moi-même et me brisait comme -si j'eusse parlé dans l'effort d'un rêve, je voyais avec effroi -l'effet de mes paroles sur lui. Elles l'impressionnaient trop, elles -le jetaient dans un profond dégoût de sa propre existence, dans le -découragement de l'avenir et dans les irrésolutions de la conscience. - -Cela eût été bon à une nature forte et par conséquent modérée: cela -était mauvais à une nature qui n'était qu'ardente et qui passait -rapidement d'un excès à l'autre. Il s'écriait alors que j'avais -l'inexorable vérité pour moi, que j'étais plus philosophe et plus -éclairée que lui, qu'il était un malheureux poète toujours trompé par -des chimères. Que sais-je? Cette cervelle impressionnable, cet esprit -naïf dans la modestie autant qu'il était sophistique et impérieux dans -l'orgueil, ne connaissait de terme moyen à aucune chose. Il parlait de -quitter sa carrière politique, sa profession, ses affaires, et de se -retirer dans sa petite propriété pour lire des poètes et des -philosophes à l'ombre des saules et au murmure de l'eau. - -Il me fallait alors lui remonter le moral, lui dire qu'il poussait ma -logique jusqu'à l'absurde, lui rappeler les belles et excellentes -raisons qu'il m'avait données pour me tirer de ma propre apathie, -raisons qui m'avaient persuadée et depuis lesquelles je ne parlais -plus sans respect de la mission révolutionnaire et de l'oeuvre -démocratique. - -Nous n'avions plus de querelles sur le babouvisme. Il avait quitté ce -système pour en creuser un autre. Il relisait Montesquieu. Il était -modéré en politique pour le moment, car je l'ai toujours connu sous -l'influence d'une personne ou d'un livre. Un peu plus tard, il lut -l'_Oberman_ de Senancourt et parla pendant trois mois de se retirer au -désert. Puis il eut des idées religieuses et rêva la vie monastique. -Il devint ensuite platonicien, puis aristotélicien; enfin, à l'époque -où j'ai perdu la trace de ses engouemens, il était revenu à -Montesquieu. - -Dans toutes ces phases d'enthousiasme ou de conviction il était grand -poète, grand raisonneur ou grand artiste. Son esprit embrassait et -dépassait toutes choses. Excessif dans l'activité comme dans -l'abattement, il eut une période de stoïcisme où il nous prêchait la -modération avec une énergie à la fois touchante et comique. - -On ne pouvait se lasser de l'entendre quand il se tenait dans -l'enseignement des idées générales; mais quand la discussion de ces -idées lui devenait personnelle, l'intimité avec lui redevenait un -orage: un bel orage à coup sur, plein de grandeur, de générosité et de -sincérité, mais qu'il n'était pas dans mes facultés de soutenir -longtemps sans lassitude. Cette agitation était sa vie; comme l'aigle, -il planait dans la tempête. C'eût été ma mort, à moi: j'étais un -oiseau de moindre envergure. - -Il y avait surtout en lui quelque chose à quoi je ne pouvais -m'identifier, l'imprévu. Il me quittait le soir dans des idées calmes -et vraies, il reparaissait le lendemain tout transformé et comme -furieux d'avoir été tranquillisé la veille. Alors il se calomniait, il -se déclarait ambitieux dans l'acception la plus étroite du mot, il se -moquait de mes restrictions et cas de conscience, il parlait de -vengeance politique, il s'attribuait des haines, des rancunes, il se -parait de toutes sortes de travers et même de vices de coeur qu'il -n'avait pas et qu'il n'aurait jamais pu se donner. Je souriais et le -laissais dire. Je regardais cela comme un accès de fièvre et de -divagation qui m'ennuyait un peu, mais dont la fin allait venir. Elle -venait toujours, et je remarquais avec étonnement une évolution -soudaine et complète dans ses idées, avec un oubli absolu de ce qu'il -venait de penser tout haut. Cela était même inquiétant, et j'étais -forcée de constater ce que j'avais déjà constaté ailleurs, c'est que -les plus beaux génies touchent parfois et comme fatalement à -l'aliénation. Si Éverard n'avait pas été voué à l'eau sucrée pour -toute boisson, même pendant ses repas, maintes fois je l'aurais cru -ivre. - -J'étais déjà assez attachée à lui pour supporter tout cela sans humeur -et pour le ménager dans ses crises. L'amitié de la femme est, en -général, très maternelle, et ce sentiment a dominé ma vie plus que je -n'aurais voulu. J'avais soigné Éverard à Paris dans une maladie grave. -Il avait beaucoup souffert, et je l'avais vu à toute heure admirable -de douceur, de patience et de reconnaissance pour les moindres soins. -C'est là un lien qui improvise les grandes amitiés. Il avait pour moi -la plus touchante gratitude, et moi, je m'étais habituée à le dorloter -au moral. J'avais passé avec Planet des nuits à son chevet, à -combattre la fièvre qui le tourmentait par des paroles amies qui -faisaient plus d'effet sur cette organisation tout intellectuelle que -les potions du médecin. J'avais raisonné son délire, tranquillisé ses -inquiétudes, écrit ses lettres, amené ses amis autour de lui, écarté -les contrariétés qui pouvaient l'atteindre. Maurice, dans ses jours de -sortie, l'avait soigné et choyé comme un aïeul. Il adorait mes enfans, -et, d'instinct, mes enfans le chérissaient. - -C'étaient là de douces chaînes, et la pureté de notre affection me les -rendait plus précieuses encore. Il m'était assez indifférent, quant à -moi, que l'on pût se méprendre sur la nature de nos relations; nos -amis la connaissaient, et leur présence continuelle la sanctifiait -encore plus. Mais je m'étais flattée en vain qu'un pacte tout -fraternel serait une condition de tranquillité angélique. Éverard -n'avait pas la placidité de Rollinat. Pour être chastes, ses sentimens -n'étaient point calmes. Il voulait posséder l'âme exclusivement, et il -était aussi jaloux de cette possession que le sont les amans et les -époux de posséder la personne. Cela constituait une sorte de tyrannie -dont on avait beau rire, il fallait la subir ou s'en défendre. - -Je passai trois ans à faire alternativement l'un et l'autre. Ma raison -se préserva toujours de son influence quand cette influence était -déraisonnable, mais mon coeur subit encore le poids et le charme de -son amitié, tantôt avec joie, tantôt avec amertume. Le sien avait des -trésors de bonté dont on se sentait heureux et fier d'être l'objet; -son caractère était toujours généreux et incapable de descendre aux -petitesses de détail; mais son cerveau avait des bourrasques dont on -souffrait cruellement en le voyant souffrir et en reconnaissant -l'impossibilité de lui épargner la souffrance. - -Pour n'avoir pas à trop revenir sur une situation qui se renouvela -souvent pendant ces trois années, et encore au delà, quoique de moins -en moins, je veux résumer en peu de mots le sujet de nos dissidences. -Éverard, au milieu de ses flottemens tumultueux et de ses cataractes -d'idées opposées, nourrissait le ver rongeur de l'ambition. On a dit -qu'il aimait l'argent et l'influence. Je n'ai jamais vu d'étroitesse -ni de laideur dans ses instincts. Quand il se tourmentait d'une perte -d'argent, ou quand il se réjouissait d'un succès de ce genre, c'était -avec l'émotion légitime d'un malade courageux qui craint la cessation -de ses forces, de son travail, de l'accomplissement de ses devoirs. -Pauvre et endetté, il avait épousé une femme riche. Si ce n'était pas -un tort, c'était un malheur. Cette femme avait des enfans, et la -pensée de les dépouiller pour ses besoins personnels était odieuse à -Éverard. Il avait soif de faire fortune, non-seulement afin de ne -jamais tomber à leur charge, mais encore, par un sentiment de -tendresse et de fierté très concevable, afin de les laisser plus -riches qu'il ne les avait trouvés en les adoptant. - -Son âpreté au travail, ses soucis devant une dette, sa sollicitude -dans le placement des fonds acquis à la sueur de son visage, avaient -donc un motif sérieux et pressant. Ce n'est pas du tout là ce qu'on -pouvait lui imputer à ambition; mais quand un homme se dévoue à un -rôle politique, il faut qu'il puisse sacrifier sa fortune, et celui -qui ne le peut pas est toujours accusé de ne pas le vouloir. - -La convoitise d'Éverard était d'une nature plus élevée. Il avait soif -de pouvoir. Pourquoi? Cela serait impossible à dire. C'était un -appétit de son organisation, et rien de plus. Il n'était ni prodigue, -ni vaniteux, ni vindicatif, et dans le pouvoir il ne voyait que le -besoin d'agir et le plaisir de commander. Il n'eut jamais su s'en -servir. Dès qu'il avait une carrière d'activité ouverte, il ressentait -l'accablement et le dégoût de sa tâche. Dès qu'il était obéi -aveuglément, il prenait ses séides en pitié. Enfin, en toutes choses, -dès qu'il atteignait au but poursuivi avec ardeur, il le trouvait -au-dessous de ses aspirations. - -Mais il se plaisait dans les préoccupations de l'homme d'État. Habile -au premier chef dans la science des affaires, puissant dans -l'intuition de celles qu'il n'avait pas étudiées, prompt à s'assimiler -les notions les plus diverses, doué d'une mémoire aussi étonnante que -celle de Pierre Leroux, invincible dans la déduction et le -raisonnement des choses de fait, il sentait ses brillantes facultés le -prendre à la gorge et l'étouffer par leur inaction. La monotonie de sa -profession l'exaspérait, en même temps que l'assujettissement de cette -fatigue achevait de ruiner sa santé. Il rêvait donc une révolution -comme les béats rêvent le ciel, et il ne se disait pas qu'en se -laissant dévorer par cette aspiration, il usait son âme et la rendait -incapable de se gouverner elle-même dans de moindres périls et de -moindres labeurs. - -C'est cette ambition fatale que j'assayai en vain d'engourdir et de -calmer. Elle avait son beau côté sans doute, et si le destin l'eût -secondée, elle se fut épurée au creuset de l'expérience et au foyer de -l'inspiration; mais elle retomba sur elle-même sans trouver l'aliment -qui convenait à son heure, et il fut dévoré par elle sans profit -marqué pour la cause révolutionnaire. - -Il a passé sur la terre comme une âme éperdue, chassée de quelque -monde supérieur, vainement avide de quelque grande existence -appropriée à son grand désir. Il a dédaigné la part de gloire qui lui -était comptée, et qui eût enivré bien d'autres. L'emploi borné d'un -talent immense n'a pas suffi à son vaste rêve. Cela est bien -pardonnable, nous le lui pardonnons tous, mais nous ne pouvons nous -empêcher de regretter l'impuissance de nos efforts pour le retenir -plus longtemps parmi nous. - -D'ailleurs, ce n'était pas seulement au point de vue de son repos et -de sa santé que je m'attachais à lui faire prendre patience. C'était -en vue de son propre idéal de justice et de sagesse, qui me semblait -compromis dans la lutte de ses instincts avec ses principes. En même -temps qu'Éverard concevait un monde renouvelé par le progrès moral du -genre humain, il acceptait en théorie, ce qu'il appelait les -nécessités de la politique pure, les ruses, le charlatanisme, le -mensonge même, les concessions sans sincérité, les alliances sans foi, -les promesses vaines. Il était encore de ceux qui disent que qui veut -la fin veut les moyens! Je pense qu'il ne réglait jamais sa conduite -personnelle sur ces déplorables erremens de l'esprit de parti, mais -j'étais affligée de les lui voir admettre comme pardonnables, ou -seulement inévitables. - -Plus tard, la dissidence se creusa et porta sur l'idéal même. J'étais -devenue socialiste, Éverard ne l'était plus. - -Ses idées subirent encore des modifications après la Révolution de -Février, qui l'avait intempestivement surpris dans une phase de -modération un peu dictatoriale. Ce n'est pas le moment de compléter -son histoire, trop tôt suspendue par une mort prématurée. Il faut que -je revienne au récit de mes propres vicissitudes. - -Je quittai donc Bourges attristée de ses agitations, partagée entre le -besoin de les fuir et le regret de le laisser dans la tourmente, mais -mon devoir m'appelait ailleurs, et il le reconnaissait. - - - - -CHAPITRE QUATRIEME. - -Irrésolution. - - -Je ne savais trop que devenir. Retourner à Paris m'était odieux, -rester loin de mes enfans m'était devenu impossible. Depuis que -j'avais renoncé au projet de les quitter pour un grand voyage, chose -étrange, je n'aurais plus voulu les quitter d'un jour. Mes entrailles, -engourdies par le chagrin, s'étaient réveillées en même temps que mon -esprit s'était ouvert aux idées sociales. Je sentais revenir ma santé -morale et j'avais la perception des vrais besoins de mon coeur. - -Mais à Paris je ne pouvais plus travailler, j'étais malade. Les -ouvriers avaient repris possession du rez-de-chaussée, les importuns -et les curieux venaient disputer mes heures à mes amis et à mes -devoirs. La politique, tendue de nouveau par l'attentat Fieschi, -devenait une source amère pour la réflexion. On exploitait -l'assassinat, on arrêtait Armand Carrel, un des hommes les plus purs -de notre temps: on marchait à grands pas vers les lois de septembre. -Le peuple laissait faire. - -Je n'avais pas conçu de grandes espérances pendant le procès d'avril; -mais, si raisonnable ou si pessimiste que l'on fût, à ce moment-là, il -y avait dans l'air je ne sais quel souffle de vie qui retombait -soudainement glacé sous un souffle de mort. La république fuyait à -l'horizon pour une nouvelle période d'années........... - - * * * * * - -Je m'installai donc chez Duteil pour quelques semaines, sentant qu'il -fallait vivre là comme dans une maison de verre, au coeur du commérage -de La Châtre, et faire tomber toutes les histoires que l'on y -bâtissait depuis que j'existe sur l'excentricité de mon caractère. Ces -histoires merveilleuses avaient pris un bien plus bel essor depuis que -j'avais été tenter à Paris la destinée de l'artiste. Comme je n'avais -absolument rien à cacher, et que je n'ai jamais rien posé, il m'était -bien facile de me faire connaître. Quelques rancunes à propos de la -fameuse chanson persistèrent bien un peu, quelques fanatiques de -l'autorité maritale se raidirent bien encore contre ma cause; mais, en -général, je vis tomber toutes les préventions, et si j'avais eu mes -pauvres enfans avec moi, ce temps que je passai à La Châtre eût été un -des plus agréables de ma vie. Je luttais pour eux, je pris donc -patience. La famille de Duteil devint vite la mienne. Sa femme, la -belle et charmante Agasta, sa belle-soeur, l'excellente Félicie, -toutes deux pleines d'intelligence et de coeur, furent comme mes -soeurs, à moi aussi. M. et Madame Desages (cette dernière était la -propre soeur de Duteil) demeuraient dans la même maison, au -rez-de-chaussée. Nous étions réunis tous les soirs quatorze, dont sept -enfans[20]. Charles et Eugénie Duvernet, Alphonse et Laure Fleury, -Planet, désormais fixé à La Châtre, Gustave Papet quand il quittait -Paris, et quelques autres personnes de la famille Duteil, venaient se -joindre à nous fort souvent, et nous organisions pour les enfans des -charades en action, des travestissemens, des danses et des jeux bien -véritablement innocens, qui leur mettaient l'âme en joie. C'est si -bon, le rire inextinguible de ces heureuses créatures! Ils mettent -tant d'ardeur et de bonne foi dans les émotions du jeu! Je redevenais -encore une fois enfant moi-même, _traînant tous leurs coeurs après -moi_. Ah! oui, c'était là mon empire et ma vocation, j'aurais dû être -bonne d'enfans ou maîtresse d'école. - - [20] Un de ces enfans, Luc Desages est devenu le disciple et le - gendre de Pierre Leroux. - -A dix heures la marmaille allait se coucher, à onze heures le reste de -la famille se séparait. Félicie, bonne pour moi comme un ange, me -préparait ma table de travail et mon petit souper; elle couchait sa -soeur Agasta, qui était atteinte d'une maladie de nerfs fort grave et -qui, après s'être ranimée à la gaîté des enfans, retombait souvent -accablée et comme mourante. Nous causions un peu avec elle pour -l'endormir, ou, quand elle dormait d'elle-même, avec Duteil et Planet, -qui aimaient à babiller et qu'il nous fallait renvoyer pour les -empêcher de me prendre ma veillée. A minuit, je me mettais enfin à -écrire jusqu'au jour, bercée quelquefois par d'étranges rugissemens. - -Vis-à-vis de mes fenêtres, dans la rue étroite, montueuse et -malpropre, flottait, de temps immémorial, l'enseigne classique: _A la -Boutaille_. Duteil, qui prétendait avoir appris à lire sur cette -enseigne, disait que le jour où cette faute d'orthographe serait -corrigée, il n'aurait plus qu'à mourir, parce que toute la physionomie -du Berry serait changée. - - -FIN DU TOME DOUZIÈME. - - - Typographie L. Schnauss. - - - - -HISTOIRE DE MA VIE. - - - - - HISTOIRE - - DE MA VIE - - PAR - - Mme GEORGE SAND. - - Charité envers les autres - Dignité envers soi-même; - Sincérité devant Dieu - - Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends. - - 15 avril 1847. - - GEORGE SAND. - - TOME TREIZIÈME ET DERNIER. - - PARIS, 1855. - - LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD. - - - - -CHAPITRE QUATRIEME. - -(SUITE.) - - L'auberge de la _Boutaille_ et les bohémiens.--Je ne vais pas à - la Chenaie.--Lettre de mon frère.--La famille Duteil.--Je vais - à Nohant.--Le Bois de Vavray.--Grande résolution.--Course à - Châteauroux et à Bourges.--La prison de Bourges.--La - brèche.--Un quart d'heure de cachot.--Consultation, - détermination et retour.--Enlevons Hermione!--Premier - jugement.--La maison déserte à Nohant.--Second - jugement.--Réflexions sur la séparation de corps.--La maison - déserte à La Châtre.--Bourges.--La famille - Tourangin.--Plaidoiries.--Transaction.--Retour définitif et - prise de possession de Nohant. - - -L'auberge de la _Boutaille_ était tenue par une vieille sibylle qui -logeait à la nuit, et ce taudis était principalement affecté aux -bateleurs ambulans, aux petits colporteurs suspects et aux montreurs -d'animaux savans. Les marmottes, les chiens chorégraphes, les singes -pelés et surtout les ours muselés tenaient cour plénière dans des -caves dont les soupiraux donnaient sur la rue. Ces pauvres bêtes, -harassées de la fatigue du voyage et rouées des coups inséparables de -toute éducation classique, vivaient là en bonne intelligence une -partie de la nuit; mais, aux approches du jour, la faim, ou l'ennui se -faisant sentir, on commençait à s'agiter, à s'injurier et à grimper -aux barreaux du soupirail pour gémir, grimacer ou maugréer de la façon -la plus lugubre. - -C'était le prélude de scènes très curieuses et que je me suis souvent -divertie à surveiller à travers la fonte de ma jalousie. L'hôtesse de -la _Boutaille_, Madame Gaudron, sachant très bien à quelles gens elle -avait affaire, se levait la première et très mystérieusement pour -surveiller le départ de ses hôtes. De leur côté, ceux-ci, préméditant -de partir sans payer, faisaient leurs préparatifs à tâtons, et l'un -d'eux, descendant auprès des bêtes, les excitait pour les faire -gronder, afin de couvrir le bruit furtif de la fuite des camarades. - -L'adresse et la ruse de ces bohémiens étaient merveilleuses; je ne -sais par quels trous de la serrure ils s'évadaient, mais, en dépit de -l'oeil attentif et de l'oreille fine de la vieille, elle se trouvait -très souvent en présence d'un gamin pleurard qui se disait abandonné -avec les animaux par ses compagnons dénaturés et dans l'impossibilité -de payer la dépense. Que faire? Mettre ce bétail en fourrière et le -nourrir jusqu'à ce que la police eût rattrapé les délinquans? C'était -là une mauvaise créance, et il fallait bien laisser partir la feinte -victime avec les quadrupèdes affamés et menaçans, qui paraissaient peu -disposés à se laisser appréhender au corps. - -Quand la bande payait honnêtement son écot, la vieille avait un autre -souci. Elle redoutait surtout ceux qui se conduisaient en -gentilshommes et dédaignaient de marchander. Elle furetait alors -autour de leurs paquets avec angoisse, comptait et recomptait ses -couverts d'étain et ses guenilles. Le bât de l'âne, quand il y avait -un âne, était surtout l'objet de son anxiété. Elle trouvait mille -prétextes pour retenir cet âne, et, au dernier moment, elle passait -adroitement ses mains sous le bât pour lui palper l'échine. Mais, en -dépit de toutes ces précautions et de toutes ces alarmes, il se -passait peu de jours sans qu'on l'entendit geindre sur ses pertes et -maudire sa clientèle. - -Quels beaux _Decamps_, quels fantastiques _Callot_ j'ai vus là, aux -rayons blafards de la lune ou aux pâles lueurs de l'aube d'hiver, -quand la bise faisait claqueter l'enseigne séculaire, et que les -bohémiens, blêmes comme des spectres, se mettaient en marche sur le -pavé couvert de neige! Tantôt c'était une femme bronzée, pittoresque -sous ses guenilles sombres, portant dans ses bras un pauvre bel enfant -rose, volé ou acheté sur les chemins; tantôt c'était le petit Savoyard -beaucoup plus laid que son singe, et tantôt l'Hercule de carrefour -traînant dans une espèce de brouette sa femme et sa nombreuse -progéniture. Il y avait de ces êtres effrayans ou hideux, et pourtant, -par hasard, il s'y détachait quelquefois des figures plus -intéressantes, des paillasses tristes et résignés comme celui qu'a -idéalisé Frédérick Lemaître, de vieux artistes mendians raclant du -violon avec une sorte de maestria désordonnée, des petites filles -gymnastes exténuées et livides, riant et chantant le printemps et -l'amour au bras de leurs amoureux de quinze ans. Que de misère, que -d'insouciance, que de larmes ou de chansons sur ces chemins poudreux -ou glacés qui ne mènent pas même à l'hôpital! - -M. Lamennais m'avait invitée à aller passer quelques jours à la -Chênaie; je partis et m'arrêtai en route, en me demandant ce que -j'allais faire là, moi si gauche, si muette, si ennuyeuse! Oser lui -demander une heure de son temps précieux, c'était déjà beaucoup, et à -Paris il m'en avait accordé quelques-unes; mais aller lui prendre des -jours entiers, c'est ce que je n'osai pas accepter. J'eus tort, je ne -le connaissais pas dans toute sa bonhomie, comme je l'ai connu plus -tard. Je craignais la tension soutenue d'un grand esprit que je -n'aurais pas pu suivre, et le moindre de ses disciples eût été plus -fort que moi pour soutenir un dialogue sérieux. Je ne savais pas qu'il -aimait à se reposer dans l'intimité des travaux ardus de -l'intelligence. Personne ne causait avec autant d'abandon et d'entrain -de tout ce qui est à la portée de tous. Il n'était pas difficile -d'ailleurs, l'excellent homme, sur l'esprit de ses interlocuteurs. On -l'amusait avec un rien. Une niaiserie, un enfantillage le faisaient -rire. Et comme il riait! Il riait comme Éverard, jusqu'à en être -malade, mais plus souvent et plus facilement que lui. Il a écrit -quelque part que les pleurs sont le lot des anges et le rire celui de -Satan. L'idée est belle là où elle est, mais dans la vie humaine le -rire d'un homme de bien est comme le chant de sa conscience. Les -personnes vraiment gaies sont toujours bonnes, et il en était -justement la preuve. - -Je n'allai donc pas à la Chenaie. Je revins sur mes pas, je rentrai à -Paris, et j'y reçus une lettre de mon frère qui me disait d'aller à -Nohant. Il prenait alors mon parti et se faisait fort de décider mon -mari à m'abandonner sans regret l'habitation et le revenu de ma terre. -«Casimir, disait-il, est dégoûté des ennuis de la propriété et des -dépenses que celle-là exige. Il n'y sait pas suffire. Toi, avec ton -travail, tu pourrais t'en tirer. Il veut aller vivre à Paris ou chez -sa belle-mère dans le Midi: il se trouvera plus riche avec la moitié -de vos revenus et la vie de garçon, qu'il ne l'est dans ton -château,...» etc. Mon frère, qui prit plus tard le parti de mon mari -contre moi, s'exprimait là avec beaucoup de liberté et de sévérité sur -la situation de Nohant en mon absence. «Tu ne dois pas abandonner -ainsi tes intérêts, ajoutait-il, c'est un tort envers tes enfants,» -etc. - -A cette époque mon frère n'habitait plus Nohant, mais il faisait de -fréquents voyages au pays. - -Je crus devoir suivre son conseil, et je trouvai en effet M. Dudevant -disposé à quitter le Berry et à me laisser les charges et les profits -de la résidence. En même temps qu'il prenait cette résolution il me -témoignait tant de dépit, que je n'insistai pas et m'en allai encore -une fois, n'ayant pas le courage d'entamer une lutte pour de l'argent. -Cette lutte devint nécessaire, inévitable quelques semaines plus tard. -Elle eut des motifs plus sérieux, elle devint un devoir envers mes -enfants d'abord, ensuite envers mes amis et mon entourage, et -peut-être aussi envers la mémoire de ma grand'mère, dont l'éternelle -préoccupation et les dernières volontés se trouvaient trop ouvertement -violées aux lieux mêmes qu'elle m'avait transmis pour abriter et -protéger ma vie. - -Le 19 octobre 1835, j'avais été passer à Nohant la fin des vacances de -Maurice. A la suite d'un orage que rien n'avait provoqué, rien -absolument, pas même une parole ou un sourire de ma part, j'allai -m'enfermer dans ma petite chambre. Maurice m'y suivit en pleurant. Je -le calmai en lui disant que cela ne recommencerait pas. Il se paya des -consolations que l'on donne aux enfants en paroles vagues; mais, dans -ma pensée, les miennes avaient un sens arrêté et définitif. Je ne -voulais pas que mes enfants vissent jamais se renouveler la preuve de -dissentiments qu'ils avaient ignorés jusque-là. Je ne voulais pas que -ces dissentiments eussent pour conséquence de leur faire oublier ce -qu'ils devaient de respect à leur père ou à moi. - -Quelques jours auparavant, mon mari avait signé un acte sous seing -privé exécutable à la date du 11 novembre suivant, par lequel je lui -abandonnais plus de la moitié de mes revenus. Cet acte, qui me -laissait l'habitation de Nohant et la gouverne de ma fille, ne me -garantissait en rien contre le revirement de sa volonté. Sa manière -d'être et ses paroles sans détour me prouvaient qu'il considérait -comme nulles les promesses deux fois faites et deux fois signées. -C'était son droit, le mariage le veut ainsi, dans notre législation -l'époux étant le maître; or, le maître n'est jamais engagé envers -celui qui n'est maître de rien. - -Quand Maurice fut couché et endormi, Duteil vint près de moi -s'enquérir de la disposition de mon esprit. Il blâmait ouvertement -celle qui s'était trahie chez mon mari. Il voulait amener une -réconciliation à laquelle tous deux se refusèrent. Je le remerciai de -son intervention, mais je ne lui fis point part de la résolution que -je venais de prendre. Il me fallait l'avis de Rollinat. - -Je passai la nuit à réfléchir. En ce moment où je sentais la plénitude -de mes droits, mes devoirs m'apparaissent dans toute leur rigueur. -J'avais tardé bien longtemps, j'avais été bien faible et bien -insoucieuse de mon propre sort. Tant que ce n'avait été qu'une -question personnelle dont mes enfants ne pouvaient souffrir dans leur -éducation morale, j'avais cru pouvoir me sacrifier et me permettre la -satisfaction intérieure de laisser tranquille un homme que je n'étais -pas née pour rendre heureux selon ses goûts. Pendant treize ans il -avait joui du bien-être qui m'appartenait et dont je m'étais abstenue -pour lui complaire. J'aurais voulu le lui laisser toute sa vie; il -aurait pu le conserver. La veille encore, le voyant soucieux, je lui -avais dit: «Vous regrettez Nohant, je le vois bien, malgré le dégoût -que vous avez pris de votre gestion. Eh bien, tout n'est-il pas pour -le mieux, puisque je vous en débarrasse? Croyez-vous que la porte du -logis vous sera jamais fermée?» Il m'avait répondu: «Je ne remettrai -jamais les pieds dans une maison dont je ne serais pas le seul -maître.» Et dès le lendemain il avait voulu être pour jamais le seul -maître. - -Il ne pouvait plus, il ne devait plus m'inspirer de sécurité. J'étais -sans ressentiment contre lui, je le voyais emporté par une fatalité -d'organisation, je devais séparer ma destinée de la sienne, ou -sacrifier plus que je n'avais encore fait, c'est-à-dire ma dignité -vis-à-vis de mes enfants, ou ma vie, à laquelle je ne tenais pas -beaucoup, mais que je leur devais également. - -Dès le matin, M. Dudevant alla à la Châtre. Il n'était plus sédentaire -comme il avait été longtemps. Il s'absentait des journées, des -semaines entières. Il n'aurait pas dû trouver mauvais qu'au moins, -pendant les vacances de Maurice, je fusse là pour garder la maison et -les enfants. Je sus par les domestiques que rien n'était changé dans -ses projets; il devait partir le jour suivant, le 21, pour Paris et -reconduire Maurice au collége, Solange à sa pension. Cela avait été -convenu; je devais les rejoindre au bout de quelques jours; mais les -nouvelles circonstances me firent changer de résolution. Je décidai -que je ne reverrais mon mari ni à Paris ni à Nohant, et que je ne l'y -reverrais pas même avant son départ. Je serais sortie de la maison -tout à fait si je n'eusse pas voulu passer avec Maurice le dernier -jour de ses vacances. Je pris un petit cheval et un mauvais cabriolet, -il n'y avait pas de domestique à mes ordres; je mis mes deux enfants -dans ce modeste véhicule, et je les menai dans le bois de Vavray, un -endroit, charmant alors, d'où, assis sur la mousse, à l'ombre des -vieux chênes, on embrassait de l'oeil des horizons mélancoliques et -profonds de la vallée Noire. - -Il faisait un temps superbe. Maurice m'avait aidée à dételer le petit -cheval qui paissait à côté de nous. Un doux soleil d'automne faisait -resplendir les bruyères. Armés de couteaux et de paniers, nous -faisions une récolte de mousses et de jungermannes que le Malgache -m'avait demandé de prendre là, au hasard, pour sa collection, n'ayant -pas, lui, m'écrivait-il, le temps d'aller si loin pour explorer la -localité. - -Nous prenions donc de tout sans choisir, et mes enfants, l'un qui -n'avait pas vu passer la tempête domestique de la veille, l'autre qui, -grâce à l'insouciance de son âge, l'avait déjà oubliée, couraient, -criaient et riaient à travers le taillis. C'était une gaîté, une joie, -une ardeur de recherches qui me rappelait le temps heureux où j'avais -couru ainsi à côté de ma mère pour l'embellissement de nos petites -grottes. Hélas! vingt ans plus tard, j'ai eu à mes côtés un autre -enfant rayonnant de force, de bonheur et de beauté, bondissant sur la -mousse des bois et la ramassant dans les plis de sa robe comme avait -fait sa mère, comme j'avais fait moi-même, dans les mêmes lieux, dans -les mêmes jeux, dans les mêmes rêves d'or et de fées! Et cet enfant-là -repose à présent entre ma grand'mère et mon père! Aussi j'ai peine à -écrire en cet instant, et le souvenir de ce triple passé sans -lendemain m'oppresse et m'étouffe[21]! - - [21] Juin 1855. - -Nous avions emporté un petit panier pour goûter sous l'ombrage. Nous -ne rentrâmes qu'à la nuit. Le lendemain, les enfants partirent avec M. -Dudevant, qui avait passé la nuit à la Châtre et qui ne demanda pas à -me voir. - -J'étais décidée à n'avoir plus aucune explication avec lui; mais je ne -savais pas encore par quel moyen j'éviterais cette inévitable -nécessité domestique. Mon ami d'enfance Gustave Papet vint me voir; je -lui racontai l'aventure, et nous partîmes ensemble pour Châteauroux. - -«Je ne vois de remède absolu à cette situation, me dit Rollinat, -qu'une séparation par jugement. L'issue ne m'en paraît pas douteuse; -reste à savoir si tu en auras le courage. Les formes judiciaires sont -brutales, et, faible comme je te connais, tu reculeras devant la -nécessité de blesser et d'offenser ton adversaire.» Je lui demandai -s'il n'y avait pas moyen d'éviter le scandale des débats; je me fis -expliquer la marche à suivre, et quand il l'eut fait, nous reconnûmes -que, mon mari laissant prendre un jugement par défaut, sans -plaidoiries et sans publicité, la position qu'il avait réglée -lui-même, par contrat volontaire, resterait la même pour lui, puisque -telle était mon intention, avec cet avantage essentiel pour moi de -rendre la convention légale, c'est-à-dire réelle. - -Mais sur tout cela Rollinat voulait consulter Éverard. Nous -retournâmes avec lui à Nohant le jour même, et, prenant seulement là -le temps de dîner, nous repartîmes dans le même cabriolet, en poste, -pour Bourges. - -Éverard payait sa dette à la pairie. Il était en prison. La prison de -ville est l'antique château des ducs de Bourgogne. Dans les ombres de -la nuit, elle avait un grand caractère de force et de désolation. Nous -gagnâmes un des geôliers, qui nous fit passer par une brèche et nous -conduisit dans les ténèbres, à travers des galeries et des escaliers -fantastiques. Il y eut un moment où, entendant le pas d'un -surveillant, il me poussa dans une porte ouverte qu'il referma sur -moi, tandis qu'il fourrait Rollinat je ne sais où, et se présentait -seul au passage de son supérieur. - -Je tirai de ma poche une des allumettes qui me servaient pour mes -cigarettes, et je regardai où j'étais. Je me trouvais dans un cachot -fort lugubre, situé au pied d'une tourelle. A deux pas de moi, un -escalier souterrain à fleur de terre descendait dans les profondeurs -des geôles. J'éteignis vite mon allumette, qui pouvait me trahir, et -restai immobile, sachant le danger d'une promenade à tâtons dans cette -retraite de mauvaise mine. - -On m'y laissa bien un quart d'heure, qui me parut fort long. Enfin mon -homme revint me délivrer, et nous pûmes gagner l'appartement où -Éverard, averti par Gustave, nous attendait pour me donner -consultation vers deux heures du matin. - -Il nous approuva d'avoir fait cette démarche rapidement et avec -mystère. Ceux de mes amis qui étaient dans de bons termes avec M. -Dudevant devaient l'ignorer, si elle ne devait pas aboutir. Il écouta -le récit de toute ma vie conjugale, et, apprenant toutes les -évolutions de volonté que j'avais dû subir, il se prononça, comme -Rollinat, pour la séparation judiciaire. Mon plan de conduite me fut -tracé après mûre délibération. Je devais surprendre mon adversaire par -une requête au président du tribunal, afin que, ce fait accompli, il -pût en accepter les conséquences dans un moment où il devait mieux en -sentir la nécessité. On ne mettait pas en doute qu'il ne les acceptât -sans discussion pour éviter d'ébruiter les causes de ma détermination. -Nous comptions sans les mauvais conseillers que M. Dudevant crut -devoir écouter dans la suite du procès. - -Je devais, pour conserver mes droits de plaignante, ne pas rentrer au -domicile conjugal, et jusqu'à ce que le président du tribunal eût -statué sur mon domicile temporaire, aller chez un de mes amis de la -Châtre. Le plus âgé était Duteil; mais Duteil, ami de mon mari, -voudrait-il me recevoir dans la circonstance? Quant à sa femme et à sa -soeur, cela n'était pas douteux pour moi; quant à lui, c'était une -chose à tenter. - -Le geôlier vint nous avertir que le jour allait poindre et qu'il -fallait sortir comme nous étions entrés, sans être vus, le règlement -de la prison s'opposant à ces consultations nocturnes. La sortie se -passa sans encombre. Nous reprîmes la poste et nous allâmes surprendre -Duteil à la Châtre. En trente heures nous avions fait cinquante-quatre -lieues dans un débris de cabriolet tombant en ruines, et nous n'avions -pas pris un moment de repos moral. - -«Me voilà, dis-je à Duteil; je viens demeurer chez toi, à moins que tu -ne me chasses. Je ne te demande ni conseil ni consultation contre M. -Dudevant, qui est ton ami. Je ne t'appellerai pas en témoignage contre -lui. Je t'autoriserai, dès que j'aurai obtenu un jugement, à devenir -le conciliateur entre nous, c'est-à-dire à lui assurer de ma part les -meilleures conditions d'existence possibles, celles qu'il avait -réglées. Ton rôle, que tu peux dès à présent lui faire connaître, est -donc honorable et facile. - -«--Vous resterez chez moi, dit Duteil avec cette spontanéité de coeur -qui le caractérisait dans les grandes occasions. Je suis si -reconnaissant de la préférence que vous m'accordez sur vos autres -amis, que vous pouvez compter à jamais sur moi, quoi qu'il arrive. -Quant au procès que vous voulez entamer, laissez-moi en causer avec -vous. - -«--Donne-moi d'abord à dîner, car je meurs de faim, lui répondis-je, -et ensuite j'irai chercher à Nohant mes pantoufles et mes paperasses. - -«--Je vous y accompagnerai, dit-il, et nous causerons chemin faisant.» - -Le dîner m'ayant un peu remise, je repris avec lui le vénérable -cabriolet, et deux heures après nous revenions chez lui. Il m'avait -écoutée en silence, se bornant à des questions d'un ordre plus élevé -que celle des hasards de la procédure, et ne me disant pas trop son -avis. Enfin, dans l'allée de peupliers qui touche à l'arrivée de la -petite ville, il se résuma ainsi: «J'ai été le compagnon et l'hôte -joyeux de votre mari et de votre frère, mais je n'ai jamais oublié, -quand vous étiez là, que j'étais chez vous et que je devais à votre -caractère de mère de famille un respect sans bornes. Je vous ai -cependant quelquefois assommée de mon bavardage après dîner et de mon -tapage aux heures de votre travail. Vous savez bien que c'était comme -malgré moi et qu'une parole de reproche de vous me dégrisait -quelquefois comme par miracle. Votre tort est de m avoir gâté par trop -de douceur. Aussi qu'est-il arrivé? C'est que, tout en me sentant le -camarade de votre mari pendant douze heures de gaieté, j'avais chaque -soir une treizième heure de tristesse où je me sentais votre ami. -Après ma femme et mes enfants, vous êtes ce que j'aime le mieux sur la -terre, et si j'hésite depuis deux heures à vous donner raison, c'est -que je redoute pour vous les fatigues et les chagrins de la lutte que -vous entamez. Pourtant je crois qu'elle peut être douce et se -renfermer dans le petit horizon de notre petite ville, si Casimir -écoute mes conseils. Je vois ceux qu'il faut lui donner dans son -intérêt, et je pense maintenant pouvoir me faire fort de le persuader. -Voilà!»--Et comme nous escaladions le petit pont en dos d'âne qui -entre en ville, il allongea un coup de fouet au cheval en disant avec -la gaieté ranimée: «Allons! _enlevons Hermione!_» - -Le 16 février 1836, le tribunal rendit un jugement de séparation en ma -faveur. M. Dudevant y fit défaut, ce qui nous fit croire à tous qu'il -acceptait cette solution. Je pus aller prendre possession de mon -domicile légal à Nohant. Le jugement me confiait la garde et -l'éducation de mon fils et de ma fille. - -Je me croyais dispensée de pousser plus loin les choses. Mon mari -écrivait à Duteil de manière à me le faire espérer. Je passai quelques -semaines à Nohant dans l'attente de son arrivée au pays pour notre -liquidation, et nos arrangemens. Duteil se chargeait de faire pour moi -toutes les concessions possibles, et je devais, pour éviter toute -rencontre irritante, me rendre à Paris dès que M. Dudevant viendrait à -La Châtre. - -J'eus donc à Nohant quelques beaux jours d'hiver, où je savourai pour -la première fois depuis la mort de ma grand'mère les douceurs d'un -recueillement que ne troublait plus aucune note discordante. J'avais, -autant par économie que par justice, fait maison nette de tous les -domestiques habitués à commander à ma place. Je ne gardai que le vieux -jardinier de ma grand'mère, établi avec sa femme dans un pavillon au -fond de la cour. J'étais donc absolument seule dans cette grande -maison silencieuse. Je ne recevais même pas mes amis de La Châtre, -afin de ne donner lieu à aucune amertume. Il ne m'eût pas semblé de -bon goût de pendre sitôt la crémaillère, comme on dit chez nous, et de -paraître fêter bruyamment ma victoire. - -Ce fut donc une solitude absolue, et une fois dans ma vie, j'ai habité -Nohant à l'état de _maison déserte_. La maison déserte a longtemps été -un de mes rêves. Jusqu'au jour où j'ai pu goûter sans alarmes les -douceurs de la vie de famille, je me suis bercée de l'espoir de -posséder dans quelque endroit ignoré une maison, fût-ce une ruine ou -une chaumière, où je pourrais de temps en temps disparaître et -travailler sans être distraite par le son de la voix humaine. - -Nohant fut donc en ce temps-là, c'est-à-dire en ce moment-là, car il -fut court comme tous les pauvres petits repos de ma vie, un idéal pour -ma fantaisie. Je m'amusai à le ranger, c'est-à-dire à le déranger -moi-même. Je faisais disparaître tout ce qui me rappelait des -souvenirs pénibles, et je disposais les vieux meubles comme je les -avais vus placés dans mon enfance. La femme du jardinier n'entrait -dans la maison que pour faire ma chambre et m'apporter mon dîner. -Quand il était enlevé, je fermais toutes les portes donnant dehors et -j'ouvrais toutes celles de l'intérieur. J'allumais beaucoup de bougies -et je me promenais dans l'enfilade des grandes pièces du -rez-de-chaussée, depuis le petit boudoir où je couchais toujours, -jusqu'au grand salon illuminé en outre par un grand feu. Puis -j'éteignais tout, et marchant à la seule lueur du feu mourant dans -l'âtre, je savourais l'émotion de cette obscurité mystérieuse pleine -de pensées mélancoliques, après avoir ressaisi les rians et doux -souvenirs de mes jeunes années. Je m'amusais à me faire un peu peur en -passant comme un fantôme devant les glaces ternies par le temps, et le -bruit de mes pas dans ces pièces vides et sonores me faisait -quelquefois tressaillir, comme si l'ombre de Deschartres se fût -glissée derrière moi. - -J'allai à Paris au mois de mars, à ce que je crois me rappeler. M. -Dudevant vint à La Châtre et accepta une transaction qui lui faisait -des conditions infiniment meilleures que le jugement prononcé contre -lui. Mais à peine eut-il signé, qu'il crut devoir n'en tenir compte et -former opposition. Il s'y prit fort mal; il était aigri par les -conseils de mon pauvre frère, qui, mobile comme l'onde, ou plutôt -comme le vin, s'était tourné contre ma victoire après m'avoir fourni -toutes les armes possibles pour le combat. La belle-mère de mon mari, -madame Dudevant, faisait pour ainsi dire à celui-ci une nécessité de -poursuivre la lutte. Il se trouvait qu'elle me détestait affreusement -sans que j'aie jamais su pourquoi. Peut-être éprouvait-elle, à la -veille de sa mort, ce besoin de détester quelqu'un qui, le jour de sa -mort, devint un besoin de détester tout le monde, mon mari tout le -premier. Quoi qu'il en soit, elle mettait alors, m'a-t-on dit, pour -condition à son héritage, la résistance de son beau-fils à toute -conciliation avec moi. - -Mon mari, je le répète, s'y prit mal. Voulant repousser la séparation, -il imagina de présenter au tribunal une requête dictée, on eût pu dire -rédigée par deux servantes que j'avais chassées, et qu'un célèbre -avocat ne le détourna pas de prendre pour auxiliaires. Les conseils de -cet avocat sont quelquefois funestes. Un fait récent, qui a pour -jamais déchiré mon âme sans profit pour sa gloire, à lui, me l'a -cruellement prouvé. - -Quant à son intervention dans mes affaires conjugales, elle ne servit -qu'à rendre amère une solution qui eût pu être calme. Elle éclaira -plus qu'il n'était besoin la conscience des juges. Ils ne comprirent -pas qu'en me supposant de si étranges torts envers lui et envers -moi-même, mon mari voulût renouer notre union. Ils trouvèrent l'injure -suffisante, et, annulant les motifs de leur premier jugement pour vice -de forme dans la procédure, ils le renouvelèrent le 11 mai 1836, -absolument dans les mêmes termes. - -J'étais revenue à La Châtre, chez Duteil; j'avais fait toute la nuit -des projets et des préparatifs de départ. Je m'étais assurée par -emprunt une somme de dix mille francs avec laquelle j'étais résolue à -enlever mes enfans et à fuir en Amérique si la déplorable requête -était prise en considération. J'avoue maintenant, sans scrupule, cette -intention formelle que j'avais de résister à l'effet de la loi, et -j'ose dire très ouvertement que celle qui règle les séparations -judiciaires est une loi contre laquelle la conscience du présent -proteste, et une des premières sur lesquelles la sagesse de l'avenir -reviendra. - -Le principal vice de cette loi, c'est la publicité qu'elle donne aux -débats. Elle force l'un des époux, le plus mécontent, le plus blessé -des deux, à subir une existence impossible ou à mettre au jour les -plaies de son âme. Ne suffirait-il pas de révéler ces plaies à des -magistrats intègres, qui en garderaient le secret, sans être forcé de -publier l'égarement de celui qui les a faites? On exige des témoins, -on fait une enquête. On rédige et on affiche les fautes signalées. -Pour soustraire les enfants à des influences qui ne sont peut-être que -passagèrement funestes, il faut qu'un des époux laisse dans les -annales d'un greffe un monument de blâme contre l'autre. Et ce n'est -encore là que la partie douce et voilée de semblables luttes. Si -l'adversaire fait résistance, il faut arriver à l'éclat des -plaidoiries et au scandale des journaux. Ainsi une femme timide ou -généreuse devra renoncer à respecter son mari ou à préserver ses -enfans. Un de ses devoirs sera en opposition avec l'autre. Dira-t-on -que, si l'amour maternel ne l'emporte pas, elle aura sacrifié l'avenir -des enfans à la morale publique, à la sainteté de la famille? Ce -serait un sophisme difficile à admettre, et si l'on veut que le devoir -de la mère ne soit pas plus impérieux que celui de l'épouse, on -accordera au moins qu'il l'est tout autant. - -Et si c'est l'époux qui demande la séparation, son devoir n'est-il pas -plus effroyable encore? Une femme peut articuler des causes -d'incompatibilité suffisantes pour rompre le lien sans être -déshonorantes pour l'homme dont elle porte le nom. Ainsi, qu'elle -allègue la vie bruyante, les emportemens et les amours de son mari -dans le domicile conjugal, c'est trop exiger d'elle sans doute pour la -délivrer des malheurs qu'entraînent ces infractions à la règle; mais -enfin ce ne sont pas là des souillures dont un homme ne puisse se -laver dans l'opinion. Il y a plus; dans notre société, dans nos -préjugés et dans nos moeurs, plus un homme est signalé pour avoir eu -des bonnes fortunes, plus le sourire des assistans le complimente. En -province surtout, quiconque a beaucoup fêté la table et l'amour passe -pour un _joyeux compère_, et tout est dit. On le blâme un peu de -n'avoir pas ménagé la fierté de sa femme légitime, on convient qu'il -a eu tort de s'emporter contre elle, mais enfin, faire acte d'autorité -absolue dans la maison est le droit du mari, et pour peu qu'il y eût -mis des formes, tout son sexe lui eût donné raison plus ou moins; et, -en fait, il peut avoir subi les entraînemens de certaines -intempérances, et n'en être pas moins un galant homme à tous autres -égards. - -Telle n'est pas la position de la femme accusée d'adultère. On -n'attribue à la femme qu'un seul genre d'honneur. Infidèle à son mari, -elle est flétrie et avilie, elle est déshonorée aux yeux de ses -enfans, elle est passible d'une peine infamante, la prison. Voilà ce -qu'un mari outragé qui veut soustraire ses enfans à de mauvais -exemples est forcé de faire quand il demande la séparation judiciaire. -Il ne peut se plaindre ni d'injures, ni de mauvais traitemens. Il est -le plus fort, il en a les droits, on lui rirait au nez s'il se -plaignait d'avoir été battu. Il faut donc qu'il invoque l'adultère et -qu'il tue moralement la femme qui porte son nom. C'est peut-être pour -lui éviter la nécessité de ce meurtre moral que la loi lui concède le -droit de meurtre réel sur sa personne. - -Quelles solutions aux malheurs domestiques! Cela est sauvage, cela -peut tuer l'âme de l'enfant condamné à contempler la durée du -désaccord de ses parens ou à en connaître l'issue. - -Mais ceci n'est rien encore, et l'homme est investi de bien d'autres -droits. Il peut déshonorer sa femme, la _faire mettre en prison_ et la -condamner ensuite à rentrer sous sa dépendance, à subir son pardon et -ses caresses! S'il lui épargne ce dernier outrage, le pire de tous, il -peut lui faire une vie de fiel et d'amertume, lui reprocher sa faute à -toutes les heures de sa vie, la tenir éternellement sous l'humiliation -de la servitude, sous la terreur des menaces. - -Imaginez le rôle d'une mère de famille sous le coup de l'outrage d'une -pareille miséricorde! Voyez l'attitude de ses enfans condamnés à -rougir d'elle, ou à l'absoudre en détestant l'auteur de son châtiment! -Voyez celle de ses parens, de ses amis, de ses serviteurs! Supposez un -époux implacable, une femme vindicative, vous aurez un intérieur -tragique. Supposez un mari inconséquent et débonnaire à ses heures, -une femme sans mémoire et sans dignité, vous aurez un intérieur -ridicule. Mais ne supposez jamais un époux vraiment généreux et moral, -capable de punir au nom de l'honneur et de pardonner au nom de la -religion. Un tel homme peut exercer sa rigueur et sa clémence dans le -secret du ménage, il ne peut jamais invoquer le bénéfice de la loi -pour infliger publiquement une honte qu'il n'est pas en son pouvoir -d'effacer. - -Cette doctrine judiciaire fut pourtant admise par les conseils de mon -mari et plaidée plus tard par un brave homme, avocat de province, qui -n'était peut-être pas sans talent, mais qui fut forcé d'être absurde -sous le poids d'un système immoral et révoltant. Je me souviens que, -plaidant au nom de la religion, de l'autorité, de l'orthodoxie de -principes, et voulant invoquer le type de la charité évangélique dans -l'image du Christ, il le traita de philosophe et de prophète, son -mouvement oratoire ne pouvant s'élever jusqu'à en taire un Dieu. Je le -crois bien: appeler la sanction d'un Dieu sur la _vengeance précédant -le pardon_, c'eût été un sacrilége. - -Ajoutons que cette vengeance prétendue légitime peut reposer sur -d'atroces calomnies, accueillies dans un moment d'irritation maladive; -le ressentiment de certaine valetaille sait orner de faits monstrueux -la faute présumée. Un époux autorisé à admettre des infamies jusqu'à -essayer d'en fournir la preuve y risquerait son honneur ou sa raison. - -Non, le lien conjugal brisé dans les coeurs ne peut être renoué par la -main des hommes. L'amour et la foi, l'estime et le pardon sont choses -trop intimes et trop saintes pour qu'il n'y faille pas Dieu seul pour -témoin et le mystère pour caution. Le lien conjugal est rompu dès -qu'il est devenu odieux à l'un des époux. Il faudrait qu'un conseil de -famille et de magistrature fût appelé à connaître, je ne dis pas des -motifs de plainte, mais de la réalité, de la force et de la -persistance du mécontentement. Que des épreuves de temps fussent -imposées, qu'une sage lenteur se tînt en garde contre les caprices -coupables ou les dépits passagers; certes, on ne saurait mettre trop -de prudence à prononcer sur les destinées d'une famille; mais il -faudrait que la sentence ne fût motivée que sur des incompatibilités -certaines dans l'esprit des juges, vagues dans la formule judiciaire, -inconnues au public. On ne plaiderait plus pour la haine et pour la -vengeance, et on plaiderait beaucoup moins. - -Plus on aplanira les voies de la délivrance, plus les naufragés du -mariage feront d'efforts pour sauver le navire avant de l'abandonner. -Si c'est une arche sainte comme l'esprit de la loi le proclame, faites -qu'elle ne sombre pas dans les tempêtes, faites que ses porteurs -fatigués ne la laissent pas tomber dans la boue; faites que deux -époux, forcés par un devoir de dignité bien entendue à se séparer, -puissent respecter le lien qu'ils brisent et enseigner à leurs enfans -à les respecter l'un et l'autre. - -Voilà les réflexions qui se pressaient dans mon esprit la veille du -jour qui devait décider de mon sort. Mon mari, irrité des motifs -énoncés au jugement, et s'en prenant à moi et à mes conseils -judiciaires de ce que les formes légales ont de dur et d'indélicat, ne -songeait plus qu'à en tirer vengeance. Aveuglé, il ne savait pas que -la société était là son seul ennemi. Il ne se disait pas que je -n'avais articulé que les faits absolument nécessaires, et fourni que -les preuves strictement exigées par la loi. Il connaissait pourtant le -Code mieux que moi: il avait été reçu avocat; mais jamais sa pensée, -éprise d'immobilité dans l'autorité, n'avait voulu s'élever à la -critique morale des lois, et par conséquent prévoir leurs funestes -conséquences. - -Il répondait donc à une enquête où l'on n'avait trahi que des faits -dont il aimait à se vanter, par des imputations dont j'aurais frémi de -mériter la cent millième partie. Son avoué se refusa à lire un -libelle. Les juges se seraient refusés à l'entendre. - -Il allait donc au delà de l'esprit de la loi, qui permet à l'époux -offensé par des reproches, de motiver les procédés acerbes dont on -l'accuse, par de violens sujets de plainte. Mais la loi qui admet le -moyen de défense dans un procès où l'époux demande la séparation à son -profit ne saurait l'admettre comme acte de vengeance dans une lutte où -il repousse la séparation. Elle la prononce d'autant plus en faveur de -la femme qui s'est déclarée offensée, que ce moyen est la pire des -offenses: c'est ce qui arriva. - -Je n'étais pourtant pas tranquille sur l'issue de ce débat. J'aurais -voulu, moi, dans un premier moment d'indignation, que mon mari fût -autorisé à faire la preuve des griefs qu'il articulait. Éverard, qui -devait plaider pour moi, repoussait l'idée d'un pareil débat. Il avait -raison, mais ma fierté souffrait, je l'avoue, de la possibilité d'un -soupçon dans l'esprit des juges. «Ce soupçon, disais-je, prendra -peut-être assez de consistance dans leur pensée pour qu'en prononçant -la séparation ils me retirent le soin d'élever mon fils.» - -Pourtant, quand j'eus réfléchi, je reconnus l'absence de danger de ma -situation, de quelque façon qu'elle vînt à aboutir. Le soupçon ne -pouvait même pas effleurer l'esprit de mes juges: Les accusations -portaient trop le cachet de la démence. - -Je m'endormis alors profondément. J'étais fatiguée de mes propres -pensées qui, pour la première fois avaient embrassé la question du -mariage d'une manière générale assez lucide. Jamais, je le jure, je -n'avais senti aussi vivement la sainteté du pacte conjugal et les -causes de sa fragilité dans nos moeurs que dans cette crise où je me -voyais en cause moi-même. J'éprouvais enfin un calme souverain, -j'étais sûre de la droiture de ma conscience et de la pureté de mon -idéal. Je remerciai Dieu de ce qu'au milieu de mes souffrances -personnelles il m'avait permis de conserver sans altération la notion -et l'amour de la vérité. - -A une heure de l'après-midi, Félicie entra dans ma chambre. «Comment! -vous pouvez dormir! me dit-elle. Sachez donc que l'on sort de -l'audience, vous avez gagné votre procès, vous avez Maurice et -Solange. Levez-vous vite pour remercier Éverard qui arrive et qui a -fait pleurer toute la ville.» - -Il y eut encore tentative de transaction avec M. Dudevant pendant que -je retournais à Paris; mais ses conseils ne lui laissaient pas le -loisir d'entendre raison. Il forma appel devant la cour de Bourges. Je -revins habiter La Châtre. - -Quoique je fusse choyée et heureuse autant que possible dans la -famille de Duteil, j'y souffrais un peu du bruit des enfans qui se -levaient à l'heure où je commençais à m'endormir, et de la chaleur que -l'étroitesse de la rue et la petitesse de la maison rendaient -accablante. Passer l'été dans une ville, c'est pour moi chose cruelle. -Je n'avais pas seulement une pauvre petite branche de verdure à -regarder. Rozane Bourgoing m'offrit une chambre chez elle, et il fut -convenu que les deux familles se réuniraient tous les soirs. - -M. et Mme Bourgoing, avec une jeune soeur de Rozane qu'ils traitaient -comme leur enfant, et qui était presque aussi belle que Rozane, -occupaient une jolie maison avec un jardinet perché en terrasse sur un -précipice. C'était l'ancien rempart de la ville, et par là on voyait -la campagne, on y était. L'Indre coulait, sombre et paisible, sous des -rideaux d'arbres magnifiques et s'en allait, le long d'une vallée -charmante, se perdre dans la verdure. Devant moi, sur l'autre rive, -s'élevait la Rochaille, une colline semée de blocs diluviens et -ombragée de noyers séculaires. La maisonnette blanche et les ajoupas -de roseaux du Malgache s'apercevaient un peu plus loin, et à côté de -nous la grande tour carrée de l'ancien château des Lombault dominait -le paysage. - -J'allais de temps en temps à Bourges, ou bien Éverard venait de temps -en temps à La Châtre. C'était toujours en vue de nous consulter sur le -procès, mais le procès était la chose dont nous pouvions le moins -parler. J'avais la tête pleine d'art, Éverard avait la tête pleine de -politique, Planet l'avait toujours de socialisme. Duteil et le -Malgache faisaient de tout cela un pot-pourri d'imagination, d'esprit, -de divagation et de gaîté. Fleury discutait avec ce mélange de bon -sens et d'enthousiasme qui se disputent sa cervelle à la fois positive -et romanesque. Nous nous chérissions trop les uns les autres pour ne -pas nous quereller avec violence. Quelles bonnes violences! -entrecoupées de tendres élans de coeur et de rires homériques! Nous ne -pouvions nous séparer, on oubliait de dormir, et ces prétendus jours -de repos nous laissaient harassés de fatigue, mais débarrassés du trop -plein d'imagination et de ferveur républicaine qui s'entassait en nous -dans les heures de la solitude. - -Enfin mon insupportable procès fut appelé à Bourges. Je m'y rendis, au -commencement de juillet, après avoir été chercher Solange à Paris. Je -voulais être encore une fois en mesure de l'emporter en cas d'échec. -Quant à Maurice, mes précautions étaient prises pour l'enlever un peu -plus tard. J'étais toujours secrètement en révolte contre la loi que -j'invoquais ouvertement. C'était fort illogique, mais la loi l'était -plus que moi, elle qui, pour m'ôter ou me rendre mes droits de mère, -me forçait à vaincre tout souvenir d'amitié conjugale, ou à voir ces -souvenirs outragés et méconnus dans le coeur de mon mari. Ces droits -maternels, la société peut les annuler, et, en thèse générale, elle -les fait primer par ceux du mari. La nature n'accepte pas de tels -arrêts, et jamais on ne persuadera à une mère que ses enfans ne sont -pas à elle plus qu'à leur père. Les enfans ne s'y trompent pas non -plus. - -Je savais les juges de Bourges prévenus contre moi et circonvenus par -un système de propos fantastiques sur mon compte. Ainsi, le jour où je -me montrai habillée comme tout le monde dans la ville, ceux des -bourgeois qui ne m'y rencontrèrent pas demandèrent aux autres s'il -était vrai que j'avais des pantalons rouges et des pistolets à ma -ceinture. - -M. Dudevant voyait bien qu'avec sa requête il avait fait fausse route. -On lui conseilla de se poser en mari égaré par l'amour et la jalousie. -C'était un peu tard, et je pense qu'il joua fort mal un rôle que -démentait sa loyauté naturelle. On le poussa à venir le soir sous mes -fenêtres et jusqu'à ma porte, comme pour solliciter une entrevue -mystérieuse; mais ma conscience se révolta contre une pareille -comédie, et, après s'être promené de long en large quelques instans -dans la rue, je le vis qui s'en allait en riant et en haussant les -épaules. Il avait bien raison. - -J'avais reçu l'hospitalité dans la famille Tourangin, une des plus -honorables de la ville. Félix Tourangin, riche industriel et proche -parent de la famille Duteil, avait deux filles, l'une mariée, l'autre -déjà majeure, et quatre fils, dont les derniers étaient des enfans. -Agasta et son mari m'avaient accompagnée. Rollinat, Planet et Papet -nous avaient suivis. Les autres nous rejoignirent bientôt; j'avais -donc tout mon cher Berry autour de moi, car dès ce moment je -m'attachai à la famille Tourangin, comme si j'y avais passé ma vie. Le -père Félix m'appelait sa fille, Élisa, un ange de bonté et une femme -du plus grand mérite et de la plus adorable vertu, m'appelait sa -soeur. Je me faisais avec elle la mère des petits frères. Leurs autres -parens nous venaient voir souvent, et me témoignaient le plus -affectueux intérêt, même M. Mater, le premier président, quand mon -procès fut terminé. Je vis arriver aussi, le jour des débats, Émile -Regnault, un Sancerrois que j'avais aimé comme un frère et qui avait -épousé contre moi je ne sais plus quelle mauvaise querelle. Il vint me -faire amende honorable de torts que j'avais oubliés. - -L'avocat de mon mari, donnant dans le système adopté, plaida, comme je -l'ai déjà dit d'avance, l'amour de mon mari, et, tout en offrant de -faire hautement la preuve de mes crimes, il m'offrit généreusement le -pardon après l'outrage. Éverard fit ressortir avec une merveilleuse -éloquence l'inconséquence odieuse d'une pareille philosophie -conjugale. Si j'étais coupable, il fallait commencer par me répudier, -et si je ne l'étais pas, il ne fallait pas faire le généreux. Dans -tous les cas, la générosité était difficile à accepter après la -vengeance. Tout l'édifice de l'amour tomba d'ailleurs devant des -preuves. Il lut une lettre de 1831 où M. Dudevant me disait: «J'irai à -Paris; je ne descendrai pas chez vous, parce que je ne veux pas vous -gêner, pas plus que je ne veux que vous me gêniez.» L'avocat général -en lut d'autres où la satisfaction de mon absence était si clairement -exprimée, qu'il n'y avait pas à compter beaucoup sur cette tendresse -posthume qui m'était offerte. Et pourquoi M. Dudevant se défendait-il -de ne pas m'avoir aimée? Plus il disait de mal de moi, plus on était -porté à l'absoudre. Mais proclamer à la fois cette affection et les -prétendues causes qui m'en rendaient indigne, c'était jeter dans les -esprits le soupçon d'un calcul intéressé qu'il n'eût sans doute pas -voulu mériter. - -Il le sentit, car, sans attendre le jugement, il se désista de son -appel, et, la cour donnant acte de ce désistement, le jugement de La -Châtre eut son plein effet sur le reste de ma vie. - -Nous reprîmes alors l'ancien traité qu'il m'avait offert à Nohant et -que ses malheureuses irrésolutions m'avaient forcé à rendre valide par -une année de luttes amères, inutiles s'il eût consenti à ne pas -varier. - -Cet ancien traité, qui fit base pour le nouveau, lui attribuait le -soin de payer et surveiller l'éducation de Maurice au collége. Sur ce -point, du moment que nous retombions d'accord, je ne craignais plus -d'être séparée de mon fils. Mais l'aversion de Maurice pour le collége -pouvait revenir, et ce n'est pas sans peine que je me décidai à ne pas -faire de réserves. Éverard, Duteil et Rollinat me remontrèrent que -tout pacte devait entraîner réconciliation de coeur et d'esprit; qu'il -y allait de l'honneur de mon mari d'employer une part du revenu que je -lui faisais à payer l'éducation de son fils; que Maurice était bien -portant, travaillait passablement et paraissait habitué au régime -universitaire; qu'il avait déjà douze ans, et que dans bien peu -d'années la direction de ses idées et le choix de sa carrière -appartiendraient fort peu à ses parens et beaucoup à lui-même; que -dans tous les cas, sa passion pour moi ne devait guère m'inspirer -d'inquiétudes, et que Mme Dudevant, la baronne, n'aurait pas beau jeu -à vouloir m'enlever son coeur et sa confiance. C'étaient de très -bonnes raisons, auxquelles je cédai pourtant à regret. J'avais le -pressentiment d'une nouvelle lutte. On me disait en vain que -l'éducation en commun était nécessaire, fortifiante pour le corps et -pour l'esprit; il ne me semblait pas qu'elle convînt à Maurice, et je -ne me trompais pas. Je cédai, craignant de prendre pour la science de -l'instinct maternel une faiblesse de coeur dangereuse à l'objet de ma -sollicitude. M. Dudevant ne paraissait vouloir élever aucune -contestation sur l'emploi des vacances. Il promettait de m'envoyer -Maurice aussitôt qu'elles seraient ouvertes, et il tint parole. - -J'embrassai l'excellente Élisa et sa famille, qui m'avaient si bien -aimée à première vue, Agasta, qui, le matin de mon procès, avait été -entendre la messe à mon intention, les beaux enfans de la maison et -les braves amis qui m'avaient entourée d'une sollicitude fraternelle. -Je partis pour Nohant, où je rentrai définitivement avec Solange le -jour de Sainte-Anne, patronne du village. On dansait sous les grands -ormes, et le son rauque et criard de la cornemuse, si cher aux -oreilles qu'il a bercées dès l'enfance, eût pu me paraître d'un -heureux augure. - - - - -CHAPITRE CINQUIEME - - Voyage en Suisse.--Mme d'Agoult.--Son salon à l'hôtel de - France.--Maurice tombe malade.--Luttes et chagrins.--Je - l'emmène à Nohant.--Lettre de Pierret.--Je vais à Paris.--Ma - mère malade.--Retour sur mes relations avec elle depuis mon - mariage.--Ses derniers momens.--Pierret.--Je cours après - Maurice.--Je cours après Solange.--La sous-préfecture de - Nérac.--Retour à Nohant.--Nouvelles discussions.--Deux beaux - enfans pour cinquante mille francs.--Travail, fatigue et - vouloir.--Père et mère. - - -Je n'avais pourtant pas conquis la moindre aisance. J'entrais, au -contraire, je ne pouvais pas me le dissimuler, dans de grands -embarras, par suite d'un mode de gestion qu'à plusieurs égards il me -fallait changer, et de dettes qu'on laissait à ma charge sans -compensation immédiate. Mais j'avais la maison de mes souvenirs pour -abriter les futurs souvenirs de mes enfans. A-t-on bien raison de -tenir tant à ces demeures pleines d'images douces et cruelles, -histoire de votre propre vie, écrite sur tous les murs en caractères -mystérieux et indélébiles, qui, à chaque ébranlement de l'âme, vous -entourent d'émotions profondes ou de puériles superstitions? Je ne -sais; mais nous sommes tous ainsi faits. La vie est si courte que -nous avons besoin, pour la prendre au sérieux, d'en tripler la notion -en nous-mêmes, c'est-à-dire de rattacher notre existence par la pensée -à l'existence des parens qui nous ont précédés et à celle des enfans -qui nous survivront. - -Au reste, je n'entrais pas à Nohant avec l'illusion d'une oasis -finale. Je sentais bien que j'y apportais mon coeur agité et mon -intelligence en travail. - -Liszt était en Suisse et m'engageait à venir passer quelque temps -auprès d'une personne avec laquelle il m'avait fait faire connaissance -et qu'il voyait souvent à Genève, où elle s'était établie pour quelque -temps. C'était la comtesse d'Agoult, belle, gracieuse, spirituelle, et -douée par-dessus tous ces avantages d'une intelligence supérieure. -Elle m'appelait aussi d'une façon fort aimable, et je regardai ce -voyage comme une diversion utile à mon esprit après les dégoûts de la -vie positive où je venais de me plonger. C'était une très bonne -promenade pour mes enfans et un moyen de les soustraire à l'étonnement -de leur nouvelle position, en les éloignant des propos et commentaires -qui, dans ce premier moment de révolution intérieure, pouvaient -frapper leurs oreilles. Sitôt que les vacances me ramenèrent Maurice, -je partis donc pour Genève avec lui, sa soeur et Ursule. - -Après deux mois de courses intéressantes et de charmantes relations -avec mes amis de Genève, nous revînmes tous à Paris. J'y passai -quelque temps en hôtel garni, ma mansarde du quai Malaquais étant à -peu près tombée en ruines, et le propriétaire ayant expulsé ses -locataires pour cause de réparations urgentes. J'avais quitté cette -chère mansarde, déjà toute peuplée de mes songes décevans et de mes -profondes tristesses, avec d'autant plus de regret que le -rez-de-chaussée, mon atelier solitaire, sorti de ses décombres et -redevenu un riche appartement, était occupé par une femme excellente, -la belle duchesse de Caytus, mariée en secondes noces à M. Louis de -Rochemur. Ils avaient deux petites filles adorables, et là où il y a -des enfans il est facile de m'attirer. Je fus doucement retenue chez -eux, malgré ma sauvagerie, par une sympathie réelle inspirée et -partagée. Je les voyais donc très souvent, ce voisinage allant à mes -habitudes sédentaires. Je n'avais que l'escalier à descendre. C'est -chez eux que j'ai vu pour la première fois M. de Lamartine. J'y -rencontrai aussi M. Berryer. - -A l'hôtel de France, où Mme d'Agoult m'avait décidée à demeurer près -d'elle, les conditions d'existence étaient charmantes pour quelques -jours. Elle recevait beaucoup de littérateurs, d'artistes et quelques -hommes du monde intelligent. C'est chez elle ou par elle que je fis -connaissance avec Eugène Sue, le baron d'Ekstein, Chopin, Mickiewicz, -Nourrit, Victor Schoelcher, etc. Mes amis devinrent aussi les siens. -Elle connaissait de son côté M. Lamennais, Pierre Leroux, Henri Heine, -etc. Son salon improvisé dans une auberge était donc une réunion -d'élite qu'elle présidait avec une grâce exquise, et où elle se -trouvait à la hauteur de toutes les spécialités éminentes par -l'étendue de son esprit et la variété de ses facultés à la fois -poétiques et sérieuses. - -On faisait là d'admirable musique, et, dans l'intervalle, on pouvait -s'instruire en écoutant causer. Elle voyait aussi Mme Marliani, notre -amie commune, tête passionnée, coeur maternel, destinée malheureuse -parce qu'elle voulut trop faire plier la vie réelle devant l'idéal de -son imagination et les exigences de sa sensibilité. - -Ce n'est pas ici le lieu d'une appréciation détaillée des diverses -sommités intellectuelles qu'à partir de cette époque j'ai plus ou -moins abordées. Il me faudrait embrasser chacune d'elles dans une -synthèse qui me détournerait trop quant à présent de ma propre -histoire. Cela serait beaucoup plus intéressant, à coup sûr, et pour -moi-même et pour les autres, mais j'approche de la limite qui m'est -fixée, et je vois qu'il me reste, si Dieu me prête vie, beaucoup de -riches sujets pour un travail futur et peut-être pour un meilleur -livre. - -Je n'avais ni le moyen de vivre à Paris ni le goût d'une vie aussi -animée, mais je fus forcée d'y passer l'hiver: Maurice tomba malade. -Le régime du collége, auquel pendant une année il avait paru vouloir -se faire, redevint tout à coup mortel pour lui, et, après de petites -indispositions qui paraissaient sans gravité: les médecins -s'aperçurent d'un commencement d'hypertrophie au coeur. Je me hâtai de -l'emmener chez moi; je voulais l'emmener à Nohant; M. Dudevant, alors -à Paris, s'y opposa. Je ne voulus pas lutter contre l'autorité -paternelle, quelques droits que j'eusse pu faire valoir. Je devais -avant tout à mon fils de ne pas lui enseigner la révolte. J'esperai -vaincre son père par la douceur et lui faire toucher l'évidence. - -Cela fut très difficile pour lui et horriblement douloureux pour moi. -Les personnes qui ont le bonheur de jouir d'une excellente santé ne -croient pas facilement aux maux qu'elles ne connaissent point. -J'écrivis à M. Dudevant, je le reçus, j'allai chez lui, je lui confiai -Maurice de temps en temps pour qu'il s'assurât de sa maladie: il ne -voulait rien entendre; il croyait à une conspiration de la tendresse -maternelle excessive caressant la faiblesse et la paresse de -l'enfance. Il se trompait cruellement. J'avais fait contre les pleurs -de Maurice et contre mes propres terreurs tous les efforts possibles. -Je voyais bien qu'en se soumettant l'enfant périssait. D'ailleurs, le -proviseur refusait d'assumer sur lui la responsabilité de le -reprendre. La méfiance de son père exaspérait la maladie de Maurice. -Ce qui lui était le plus sensible, à lui qui n'avait jamais menti, -c'était de pouvoir être soupçonné de mensonge. Chaque reproche sur sa -pusillanimité, chaque doute sur la réalité de son mal, enfonçaient un -aiguillon dans ce pauvre coeur malade. Il empirait visiblement, il -n'avait plus de sommeil; il était quelquefois si faible qu'il me -fallait le porter dans mes bras pour le coucher. Une consultation -signée Levrault, médecin du collége Henri IV, Gaubert, Marjolin et -Guersant (ces deux derniers m'étaient inconnus et ne pouvaient être -soupçonnés de complaisance), ne convainquit pas M. Dudevant. Enfin, -après quelques semaines de terreurs et de larmes, nous fûmes réunis -l'un à l'autre pour toujours, mon enfant et moi. M. Dudevant voulut le -garder toute une nuit chez lui pour se convaincre qu'il avait le -délire et la fièvre. Il s'en convainquit si bien qu'il m'écrivit dès -le matin de venir vite le chercher. J'y courus. Maurice, en me voyant, -fit un cri, sauta pieds nus sur le carreau et vint se cramponner à -moi. Il voulait s'en aller tout nu. - -Nous partîmes pour Nohant dès que la fièvre fut un peu calmée. J'étais -effrayée de l'éloigner des soins de Gaubert, qui venait le voir trois -fois par jour; mais Gaubert me criait de l'emmener. L'enfant avait le -mal du pays. Dans ses songes agités, il criait, lui, _Nohant! -Nohant!!_ d'une voix déchirante. C'était une idée fixe, il croyait que -tant qu'il ne serait pas là son père viendrait le reprendre. «Cet -enfant ne respire que par votre souffle, me disait Gaubert, vous êtes -le médecin qu'il lui faut.» - -Nous fîmes le voyage en poste, à courtes journées, avec Solange. -Maurice recouvra vite un peu de sommeil et d'appétit; mais un -rheumatisme aigu dans tous les membres et de violentes douleurs de -tête revinrent souvent l'accabler. Il passa le reste de l'hiver dans -ma chambre, et pendant six mois nous ne nous quittâmes pas d'une -heure. Son éducation classique dut être interrompue; il n'y avait -aucun moyen de le remettre aux études du collége sans lui briser le -cerveau. - -Mme d'Agoult vint passer chez moi une partie de l'année. Liszt, -Charles Didier, Alexandre Rey et Bocage y vinrent aussi. Nous eûmes un -été magnifique, et le piano du grand artiste fit nos délices. Mais à -ce temps de soleil splendide, consacré à un travail paisible et à de -doux loisirs, succédèrent des jours bien douloureux. - -Je reçus un jour, au milieu du dîner, une lettre de Pierret qui me -disait: «Votre mère vient d'être envahie subitement par une maladie -très grave. Elle le sent, et la terreur de la mort empire son mal. Ne -venez pas avant quelques jours. Il nous faut ce temps-là pour la -préparer à votre arrivée comme à une chose étrangère à sa maladie. -Écrivez-lui comme si vous ignoriez tout, et inventez un prétexte pour -venir à Paris. «Le lendemain il m'écrivait: «Tardez encore un peu, -elle se méfie. Nous ne sommes pas sans espoir de la sauver.» - -Mme d'Agoult partait pour l'Italie. Je confiai Maurice à Gustave -Papet, qui demeurait à une demi-lieue de Nohant: je laissai Solange à -Mlle Rollinat, qui faisait son éducation à Nohant, et je courus chez -ma mère. - -Depuis mon mariage, je n'avais plus de sujets immédiats de désaccord -avec elle, mais son caractère agité n'avait pas cessé de me faire -souffrir. Elle était venue à Nohant, et s'y était livrée à ses -involontaires injustices, à ses inexplicables susceptibilités contre -les personnes les plus inoffensives. Et pourtant, dès ce temps-là, à -la suite d'explications sérieuses, j'avais pris enfin de l'ascendant -sur elle. D'ailleurs, je l'aimais toujours avec une passion -instinctive que ne pouvaient détruire mes trop justes sujets de -plainte. Ma renommée littéraire produisait sur elle les plus étranges -alternatives de joie et de colère. Elle commençait par lire les -critiques malveillantes de certains journaux et leurs insinuations -perfides sur mes principes et sur mes moeurs. Persuadée aussitôt que -tout cela était mérité, elle m'écrivait ou accourait chez moi pour -m'accabler de reproches, en m'envoyant ou m'apportant un ramassis -d'injures qui, sans elle, ne fussent jamais arrivées jusqu'à moi. Je -lui demandais alors si elle avait lu l'ouvrage incriminé de la sorte. -Elle ne l'avait jamais lu avant de le condamner. Elle se mettait à le -lire après avoir protesté qu'elle ne l'ouvrirait pas. Alors, tout -aussitôt, elle s'engouait de mon oeuvre avec l'aveuglement qu'une mère -peut y mettre, elle déclarait la chose sublime et les critiques -infâmes: et cela recommençait à chaque nouvel ouvrage. - -Il en était ainsi de toutes choses à tous les momens de ma vie. -Quelque voyage ou quelque séjour que je fisse, quelque personne, -vieille ou jeune, homme ou femme, qu'elle rencontrât chez moi, quelque -chapeau que j'eusse sur la tête ou quelque chaussure que j'eusse aux -pieds, c'était une critique, une tracasserie incessante qui dégénérait -en querelle sérieuse et en reproches véhémens, si je ne me hâtais, -pour la satisfaire, de lui promettre que je changerais de projets, de -connaissances et d'habillemens à sa guise. Je n'y risquais rien, -puisqu'elle oubliait dès le lendemain le motif de son dépit. Mais il -fallait beaucoup de patience pour affronter, à chaque entrevue, une -nouvelle bourrasque impossible à prévoir. J'avais de la patience, mais -j'étais mortellement attristée de ne pouvoir retrouver son esprit -charmant et ses élans de tendresse qu'à travers des orages perpétuels. - -Elle demeurait depuis plusieurs années boulevard Poissonnière, no 6, -dans une maison qui a disparu pour faire place à la maison du pont de -fer. Elle y vivait presque toujours seule, ne pouvant garder huit -jours une servante. Son petit appartement était toujours rangé par -elle, nettoyé avec un soin minutieux, orné de fleurs, et brillant de -jour ou de soleil. Elle logeait en plein midi et tenait sa fenêtre -ouverte en été, à la chaleur, à la poussière et au bruit du boulevard, -n'ayant jamais Paris assez dans sa chambre. «Je suis Parisienne dans -l'âme, disait-elle. Tout ce qui rebute les autres de Paris me plaît et -m'est nécessaire. Je n'y ai jamais trop chaud, ni trop froid. J'aime -mieux les arbres poudreux du boulevard et les ruisseaux noirs qui les -arrosent que toutes vos forêts où l'on a peur, et toutes vos rivières -où l'on risque de se noyer. Les jardins ne m'amusent plus, ils me -rappellent trop les cimetières. Le silence de la campagne m'effraie et -m'ennuie. Paris me fait l'effet d'être toujours en fête, et ce -mouvement que je prends pour de la gaîté m'arrache à moi-même. Vous -savez bien que le jour où il me faudra réfléchir, je mourrai.» Pauvre -mère, elle réfléchissait beaucoup dans ses derniers jours! - -Bien que plusieurs de mes amis, témoins de ses emportemens ou de ses -malices contre moi, me reprochassent d'être trop faible de coeur -envers elle, je ne pouvais me défendre d'une vive émotion chaque fois -que j'allais la voir. Quelquefois je passais sous sa fenêtre, et je -grillais de monter chez elle; puis je m'arrêtais, effrayée de -l'algarade qui m'y attendait peut-être; mais je succombais presque -toujours, et lorsque j'avais eu la fermeté de rester une semaine sans -la voir, je partais avec une secrète impatience d'arriver. J'observais -en moi la force de cet instinct de la nature, à l'étrange oppression -que j'éprouvais en voyant la porte de sa maison. C'était une petite -grille donnant sur un escalier qu'il fallait descendre. Au bas -demeurait un marchand de fontaines qui remplissait, je crois, les -fonctions de portier, car de la boutique quelque voix me criait -toujours: «Elle y est, montez!» On traversait une petite cour et on -montait un étage, puis on suivait un couloir, et on montait encore -trois autres étages. Cela donnait le temps de la réflexion, et la -réflexion me revenait toujours dans ce couloir sombre, où je me -disais: «Voyons, quelle figure m'attend là-haut? Bonne ou mauvaise? -Souriante ou bouleversée? Que pourra-t-elle inventer aujourd'hui pour -se fâcher?» - -Mais je me rappelais le bon accueil qu'elle savait me faire quand je -la surprenais dans une bonne disposition. Quel doux cri de joie, quel -brillant regard, quel tendre baiser maternel! Pour cette exclamation, -pour ce regard et pour ce baiser, je pouvais bien affronter deux -heures d'amertume. Alors l'impatience me prenait, je trouvais -l'escalier insupportable, je le franchissais rapidement; j'arrivais -plus émue encore qu'essoufflée, et mon coeur battait à se rompre au -moment où je tirais la sonnette. J'écoutais à travers la porte, et -déjà je savais mon sort, car lorsqu'elle était de bonne humeur, elle -reconnaissait ma manière de sonner, et je l'entendais s'écrier en -mettant la main sur la serrure: «Ah! c'est mon Aurore!»--mais si elle -était dans des idées noires, elle ne reconnaissait pas mon bruit, ou, -ne voulant pas dire qu'elle l'avait reconnu, elle criait: «_Qui est -là?_» - -Ce _Qui est là?_ me tombait comme une pierre sur la poitrine, et il -fallait quelquefois bien du temps avant qu'elle voulût s'expliquer ou -qu'elle pût se calmer. Enfin, quand j'avais arraché un sourire, ou -quand Pierret arrivait bien disposé à prendre mon parti, l'explication -violente tournait en gaîté, et je l'emmenais dîner au restaurant et -passer la soirée au spectacle. Elle appelait cela une partie de -plaisir, et elle s'amusait comme dans sa jeunesse. Elle était alors si -charmante qu'il fallait tout oublier. - -Mais en certains jours il était impossible de s'entendre. C'était -justement quelquefois ceux où l'accueil avait été le plus riant, où le -coup de sonnette avait éveillé l'accent le plus tendre. Il lui -passait par la tête de me retenir pour me taquiner, et comme je voyais -venir l'orage, je m'esquivais, lassée ou froissée, redescendant tous -les escaliers avec autant d'impatience que je les avais montés. - -Pour donner une idée de ces étranges querelles de sa part, il me -suffira de raconter celle-ci, qui prouve, entre toutes les autres, -combien son coeur était peu complice des voyages de son imagination. - -J'avais au bras un bracelet de cheveux de Maurice, blonds, nuancés, -soyeux, enfin d'un ton et d'une finesse à ne pas douter qu'ils eussent -appartenu à la tête d'un petit enfant. On venait d'exécuter Alibaud, -et ma mère avait entendu dire qu'il avait de longs cheveux. Je n'ai -jamais vu Alibaud, j'ai ouï dire qu'il était très brun; mais ne -voilà-t-il pas que ma pauvre mère, qui avait la tête toute remplie de -ce drame, s'imagine que ce bracelet est de sa chevelure! «La preuve, -me dit-elle, c'est que ton ami Charles Ledru a plaidé la cause de -l'assassin.» A cette époque, je ne connaissais pas Charles Ledru, pas -même de vue; mais il n'y eut aucun moyen de la dissuader. Elle voulait -me faire jeter au feu ce cher bracelet, qui était toute la toison -dorée du premier âge de Maurice, et qu'elle m'avait vu dix fois au -bras sans y faire attention. Je fus obligée de me sauver pour -l'empêcher de me l'arracher. Je me sauvais souvent en riant; mais, -tout en riant, je sentais de grosses larmes tomber sur mes joues. Je -ne pouvais m'habituer à la voir irritée et malheureuse dans ces momens -où j'allais lui porter tout mon coeur: mon coeur souvent navré de -quelque amertume secrète qu'elle n'eût probablement pas su comprendre, -mais qu'une heure de son amour eût pu dissiper. - -La première lettre que j'avais écrite en prenant la résolution de -lutter judiciairement contre mon mari avait été pour elle. Son élan -vers moi fut alors spontané, complet, et ne se démentit plus. Dans les -voyages que je fis à Paris durant cette lutte, je la trouvai toujours -parfaite. Il y avait donc près de deux ans que ma pauvre petite mère -était redevenue pour moi ce qu'elle avait été dans mon enfance. Elle -tournait un peu ses taquineries vers Maurice, qu'elle eût voulu -gouverner à sa guise et qui résistait un peu plus que je n'aurais -voulu. Mais elle l'adorait quand même, et j'avais besoin de la voir se -livrer à ces petites frasques pour ne pas m'inquieter de ce doux -changement survenu en elle à mon égard. Il y avait des momens où je -disais à Pierret: «Ma mère est adorable maintenant, mais je la trouve -moins vive et moins gaie. Êtes-vous sûr qu'elle ne soit pas -malade?--Eh non, me répondait-il; elle est mieux portante, au -contraire. Elle a enfin passé l'âge où on se ressent encore d'une -grande crise, et à présent la voilà comme elle était dans sa -jeunesse, aussi aimable et presque aussi belle.» C'était la vérité. -Quand elle était un peu parée, et elle s'habillait à ravir, on la -regardait encore passer sur le boulevard, incertain de son âge et -frappé de la perfection de ses traits. - -Au moment où, appelée par cette terrible nouvelle de la fin prochaine -de ma mère, j'arrivais à Paris à la fin de juillet, les derniers -bulletins m'avaient laissé pourtant grande espérance. J'accours, je -descends l'escalier du boulevard, et je suis arrêtée par le marchand -de fontaines, qui me dit: «Mais madame Dupin n'est plus ici!» Je crus -que c'était une manière de m'annoncer sa mort, et la fenêtre ouverte, -que j'avais prise pour un bon augure, me revint à l'esprit comme le -signe d'un éternel départ. «Tranquillisez-vous, me dit cet homme, elle -ne va pas plus mal. Elle a voulu aller se faire soigner dans une -maison de santé pour avoir moins de bruit et un jardin. M. Pierret a -dû vous l'écrire.» - -La lettre de Pierret ne m'était pas parvenue. Je courus à l'adresse -qu'on m'indiquait, m'imaginant trouver ma mère en convalescence, -puisqu'elle se préoccupait de la jouissance d'un jardin. - -Je la trouvai dans une affreuse petite chambre sans air, couchée sur -un grabat et si changée que j'hésitai à la reconnaître: elle avait -cent ans. Elle jeta ses bras à mon cou en me disant: «Ah! me voilà -sauvée: tu m'apportes la vie!» Ma soeur, qui était auprès d'elle, -m'expliqua tout bas que le choix de cet affreux domicile était une -fantaisie de malade, et non une nécessité. Notre pauvre mère -s'imaginant, dans ses heures de fièvre, qu'elle était environnée de -voleurs, cachait un sac d'argent sous son oreiller et ne voulait pas -habiter une meilleure chambre dans la crainte de révéler ses -ressources à ces brigands imaginaires. - -Il fallut entrer dans sa fantaisie un instant; mais, peu à peu, j'en -triomphai. La maison de santé était belle et vaste. Je louai le -meilleur appartement sur le jardin, et dès le lendemain elle consentit -à y être transportée. Je lui amenai mon cher Gaubert, dont la douce et -sympathique figure lui plut, et qui réussit à lui persuader de suivre -ses prescriptions. Mais il m'emmena ensuite au jardin pour me dire: -«Ne vous flattez pas, elle ne peut pas guérir; le foie est -affreusement tuméfié. La crise des douleurs atroces est passée. Elle -va mourir sans souffrance. Vous ne pouvez que retarder un peu le -moment fatal par des soins moraux. Quant aux soins physiques, faites -absolument tout ce qu'elle voudra. Elle n'a pas la force de vouloir -rien qui lui soit précisément nuisible. Mon rôle, à moi, est de lui -prescrire des choses insignifiantes et d'avoir l'air de compter sur -leur efficacité. Elle est impressionnable comme un enfant. Occupez son -esprit de l'espoir d'une prochaine guérison. Qu'elle parte doucement -et sans en avoir conscience. Puis il ajouta avec sa sérénité -habituelle, lui qui était frappé à mort aussi, et qui le savait bien, -quoiqu'il le cachât pieusement à ses amis: «Mourir n'est pas un mal!» - -Je prévins ma soeur, et nous n'eûmes plus qu'une pensée, celle de -distraire et d'endormir les prévisions de notre pauvre malade. Elle -voulut se lever et sortir. «C'est dangereux, nous dit Gaubert, elle -peut expirer dans vos bras; mais retenir son corps dans une inaction -que son esprit ne peut accepter est plus dangereux encore. Faites ce -qu'elle désire.» - -Nous habillâmes notre pauvre mère et la portâmes dans une voiture de -remise. Elle voulut aller aux Champs-Élysées. Là, elle fut un instant -ranimée par le sentiment de la vie qui s'agitait autour d'elle. «Que -c'est beau, nous disait-elle, ces voitures qui font du bruit, ces -chevaux qui courent, ces femmes en toilette, ce soleil, cette -poussière d'or! On ne peut pas mourir au milieu de tout cela! non! à -Paris on ne meurt pas!» Son oeil était encore brillant et sa voix -pleine. Mais, en approchant de l'arc de triomphe, elle nous dit en -redevenant pâle comme la mort: «Je n'irai pas jusque-là. J'en ai -assez.» Nous fûmes épouvantées, elle semblait prête à exhaler son -dernier souffle. Je fis arrêter la voiture. La malade se ranima. -«Retournons, me dit-elle; un autre jour nous irons jusqu'au bois de -Boulogne.» - -Elle sortit encore plusieurs fois. Elle s'affaiblissait visiblement, -mais la crainte de la mort s'évanouissait. Les nuits étaient mauvaises -et troublées par la fièvre et le délire: mais le jour elle semblait -renaître. Elle avait envie de manger de tout; ma soeur s'inquiétait de -ses fantaisies et me grondait de lui apporter tout ce qu'elle -demandait. Je grondais ma soeur de songer seulement à la contredire, -et elle se rassurait, en effet, en voyant notre pauvre malade, -entourée de fruits et de friandises, se réjouir en les regardant, en -les touchant et en disant: «J'y goûterai tout à l'heure.» Elle n'y -goûtait même pas. Elle en avait joui par les yeux. - -Nous la descendions au jardin, et là, sur un fauteuil, au soleil, elle -tombait dans la rêverie, et même dans la méditation. Elle attendait -d'être seule avec moi pour me dire ce qu'elle pensait. «Ta soeur est -dévote, me disait-elle, et moi je ne le suis plus du tout depuis que -je me figure que je vais mourir. Je ne veux pas voir la figure d'un -prêtre, entends-tu bien! Je veux, si je dois partir, que tout soit -riant autour de moi. Après tout, pourquoi craindrais-je de me trouver -devant Dieu? Je l'ai toujours aimé.» Et elle ajoutait avec une -vivacité naïve: «_Il pourra bien me reprocher tout ce qu'il voudra, -mais de ne pas l'avoir aimé, cela, je l'en défie!_» - -Soigner et consoler ma mère mourante ne me fut pas accordé sans lutte -et sans distraction par le destin qui me poursuivait. Mon frère, qui -agissait de la manière la plus étrange et la plus contradictoire du -monde, m'écrivit: «Je t'avertis, à l'insu de ton mari, qu'il va partir -pour Nohant afin de t'enlever Maurice. Ne me trahis pas, cela me -brouillerait avec lui. Mais je crois devoir te mettre en garde contre -ses projets. C'est à toi de savoir si ton fils est réellement trop -faible pour rentrer au collége.» - -Certes, Maurice était hors d'état de rentrer au collége, et je -craignais, sur ses nerfs ébranlés, l'effet d'une surprise douloureuse -et d'une explication vive avec son père. - -Je ne pouvais quitter ma mère. Un de mes amis prit la poste, courut à -Ars, et conduisit Maurice à Fontainebleau, où j'allai, sous un nom -supposé, l'installer dans une auberge. L'ami qui s'était chargé de me -l'amener voulut bien rester près de lui pendant que je revenais auprès -de ma malade. - -J'arrivai à la maison de santé à sept heures du matin. J'avais voyagé -la nuit pour gagner du temps. Je vis la fenêtre ouverte. Je me -rappelai celle du boulevard, et je sentis que tout était fini. J'avais -embrassé ma mère l'avant-veille pour la dernière fois, et elle m'avait -dit: «Je me sens très bien, et j'ai à présent les idées les plus -agréables de toute ma vie. Je me mets à aimer la campagne, que je ne -pouvais pas souffrir. Cela m'est venu dans ces derniers temps, en -coloriant des lithographies pour m'amuser. C'était une belle vue de -Suisse, avec des arbres, des montagnes, des chalets, des vaches et des -cascades. Cette image-là me revient toujours, et je la vois bien plus -belle qu'elle n'était. Je la vois même plus belle que la nature. Quand -je ferme les yeux, je vois des paysages dont tu n'as pas d'idée, et -que tu ne pourrais pas décrire; c'est trop beau, c'est trop grand! Et -cela change à toute minute pour devenir toujours plus beau. Il faudra -que j'aille à Nohant faire des grottes et des cascades dans le petit -bois. A présent que Nohant n'appartient plus qu'à toi, je m'y plairai. -Tu vas partir dans une quinzaine, n'est-ce pas? Eh bien, je veux m'en -aller avec toi. - -Ce jour-là il faisait une chaleur écrasante, et Gaubert nous avait -dit: «Tâchez qu'elle ne veuille pas sortir en voiture, à moins qu'il -ne pleuve.» La chaleur redoublant, j'avais fait semblant d'aller -chercher une voiture, et j'étais rentrée disant qu'il était impossible -d'en trouver.--«Au fait, cela m'est égal, avait-elle dit. Je me sens -si bien que je n'ai plus envie de me déranger. Va-t'en voir Maurice. -Quand tu reviendras, je suis sûre que tu me trouveras guérie. - -Le lendemain, elle avait été parfaitement tranquille. A cinq heures de -l'après-midi, elle avait dit à ma soeur: «Coiffe-moi, je voudrais -être bien coiffée.» Elle s'était regardée au miroir, elle avait -souri. Sa main avait laissé retomber le miroir, et son âme s'était -envolée. Gaubert m'avait écrit sur-le-champ, mais je m'étais croisée -avec sa lettre. J'arrivais pour la trouver _guérie_ en effet, guérie -de l'effroyable fatigue et de la tâche cruelle de vivre en ce monde. - -Pierret ne pleura pas. Comme Deschartres auprès du lit de mort de ma -grand'mère, il semblait ne pas comprendre qu'on pût se séparer pour -jamais. Il l'accompagna le lendemain au cimetière et revint en riant -aux éclats. Puis il cessa brusquement de rire et fondit en larmes. - -Pauvre excellent Pierret! Il ne se consola jamais. Il retourna au -Cheval blanc, à sa bière et à sa pipe. Il fut toujours gai, brusque, -étourdi, bruyant. Il vint me voir à Nohant l'année suivante. C'était -toujours le même Pierret à la surface. Mais, tout d'un coup, il me -disait: «Parlons donc un peu de votre mère! Vous souvenez-vous?...» et -alors il se remémorait tous les détails de sa vie, toutes les -singularités de son caractère, toutes les vivacités dont il avait été -la victime volontaire, et il citait ses mots, il rappelait ses -inflexions de voix, il riait de tout son coeur; et puis il prenait son -chapeau et s'en allait sur une plaisanterie. Je le suivais de près, -voyant bien l'excitation nerveuse qui l'emportait, et je le trouvais -sanglotant dans un coin du jardin. - -Aussitôt après la mort de ma mère, je retournai à Fontainebleau, où -je passai quelques jours tête à tête avec Maurice. Il se portait bien, -la chaleur avait dissipé les rhumatismes. Gaubert, qui vint l'y voir, -ne le trouvait cependant pas guéri. Le coeur avait encore des -battemens irréguliers. Il fallait la continuation du régime, -l'exercice continuel et pas la moindre fatigue d'esprit. Nous nous -levions avec le jour et nous partions jusqu'à la nuit sur de petits -chevaux de louage, tous deux seuls, allant à la découverte dans cette -admirable forêt pleine de sites imprévus, de productions variées, de -fleurs splendides et de papillons merveilleux pour mon jeune -naturaliste, qui pouvait se livrer à l'observation et à la chasse en -attendant l'étude. Il avait le goût de cette science et celui du -dessin depuis qu'il était au monde. C'était un préservatif contre -l'ennui d'une inaction forcée que de jouir de la nature comme il -savait déjà en jouir. - -Mais à peine étais-je remise de la crise qui venait de m'ébranler, -qu'une alerte nouvelle vint me surprendre. M. Dudevant avait été en -Berry, et n'y trouvant pas Maurice, il avait emmené Solange. - -Comment avait-il pu s'imaginer que j'avais soustrait Maurice à sa -velléité de le reprendre, pour lui jouer un mauvais tour? Je ne -prétendais le lui cacher que le temps nécessaire pour laisser passer -la mauvaise disposition que mon frère m'avait signalée. J'espérais -toujours arriver à ce à quoi je suis arrivée plus tard, à m'entendre -avec lui sur ce qui était avantageux, nécessaire à l'éducation et à la -santé de notre fils. Qu'au lieu d'aller le chercher en Berry -mystérieusement et en mon absence, il me l'eût réclamé ouvertement, je -l'aurais soumis devant lui à l'examen de médecins choisis par lui, et -il se fût convaincu de l'impossibilité de le remettre au collége. - -Quoi qu'il en soit, il crut tirer une vengeance légitime de ce qui -n'était chez moi qu'une inquiétude irrésistible, de ce qui à ses yeux -fut un désir de le blesser. Quand l'âme est aigrie, elle se croit -fondée à avoir les torts qu'elle suppose aux autres. - -Jamais M. Dudevant n'avait témoigné le moindre désir d'avoir Solange -près de lui. Il avait coutume de dire: «Je ne me mêle pas de -l'éducation des filles, je n'y entends rien.» S'entendait-il davantage -à celle des garçons? Non, il avait trop de rigidité dans la volonté -pour supporter les inconséquences sans nombre, les langueurs et les -entraînemens de l'enfance. Il n'a jamais aimé la contradiction, et -qu'est ce qu'un enfant, sinon la contradiction vivante de toutes les -prévisions et intentions paternelles? D'ailleurs, ses instincts -militaires ne le portaient pas à s'amuser de ce que l'enfance a -d'ennuyeux et d'impatientant pour toute autre indulgence que celle -d'une mère. - -Il n'avait donc d'autre projet à l'égard de Maurice que celui d'en -faire un collégien et plus tard un militaire, et en enlevant Solange -il n'avait pas d'autre intention, il me l'a dit lui-même ensuite, que -celle de me la faire chercher. - -J'aurais dû me le dire à moi-même et me tranquilliser; mais les -circonstances de cet enlèvement se présentèrent à mon esprit d'une -manière poignante, et, dans la réalité, elles avaient été plus -dramatiques que de besoin. La gouvernante avait été frappée et ma -pauvre petite, épouvantée, avait été emmenée de force en poussant des -cris dont toute la maison était encore consternée. Solange n'avait -pourtant pas été prévenue par moi contre son père, comme il se -l'imaginait. Pendant la lutte avec Marie-Louise Rollinat et madame -Rollinat la mère, qui se trouvait là, elle s'était jetée aux genoux de -son père en criant: «Je t'aime, mon papa, je t'aime, ne m'emmène pas!» -La pauvre enfant, ne sachant rien, ne comprenait rien. - -Les lettres qui me racontaient cette nouvelle aventure me donnèrent la -fièvre. Je courus à Paris, je confiai Maurice à mon ami M. Louis -Viardot, j'allai trouver le ministre, je me mis en règle; je me fis -accompagner d'un autre ami et du maître clerc de mon avoué, M. -Vincent, un excellent jeune homme, plein de coeur et de zèle, -aujourd'hui avocat. Je partis en poste, courant jour et nuit vers -Guillery. Pendant ces deux journées de préparatifs, le ministre, M. -Barthe, avait eu l'obligeance de faire jouer le télégraphe: je savais -où était ma fille. - -Madame Dudevant était morte un mois auparavant. Elle n'avait pu -frustrer mon mari de l'héritage de son père. Elle lui laissait -quelques charges qui lui valurent une douzaine de procès et la terre -de Guillery, dont il avait déjà pris possession. Que Dieu fasse paix à -cette malheureuse femme! Elle avait été bien coupable envers moi, bien -plus que je ne veux le dire. Faisons grâce aux morts! Ils deviennent -meilleurs, je l'espère, dans un monde meilleur. Si les justes -ressentiments de celui-ci peuvent leur en retarder l'accès, il y a -longtemps que j'ai crié: «Ouvrez-lui, mon Dieu.» - -Et que savons-nous du repentir au lendemain de la mort? Les orthodoxes -disent qu'un instant de contrition parfaite peut laver l'âme de toutes -ses souillures, même au seuil de l'éternité. Je le crois avec eux: -mais pourquoi veulent-ils qu'aussitôt après la séparation de l'âme et -du corps, cette douleur du péché, cette expiation suprême, cesse -d'être possible? Est-ce que l'âme a perdu, selon eux, sa lumière et sa -vie en montant vers le tribunal où Dieu l'appelle pour la juger? Ils -ne sont point conséquents, ces catholiques qui regardent la misérable -épreuve de cette vie comme définitive, puisqu'ils admettent un -purgatoire où l'on pleure, où l'on se repent, où l'on prie. - -J'arrivai à Nérac, je courus chez le sous-préfet, M. Haussmann, -aujourd'hui préfet de la Seine. Je ne me rappelle pas s'il était déjà -le beau-frère de mon digne ami M. Artaud. Ce dernier a épousé sa -soeur. Je sais que j'allai lui demander aide et protection, et qu'il -monta sur-le-champ dans ma voiture pour courir à Guillery, qu'il me -fit rendre ma fille sans bruit et sans querelle, qu'il nous ramena à -la sous-préfecture avec mes compagnons de voyage, et qu'il ne voulut -pas nous permettre de retourner à l'auberge, ni de partir avant deux -jours de repos, de paisibles promenades sur la jolie rivière de Beïse -et le long des rives où la tradition place les jeunes amours de -Florette et de Henri IV. Il me fit dîner avec d'anciens amis que je -fus heureuse de retrouver, et je me souviens que l'on causa beaucoup -philosophie, terrain neutre en comparaison de celui de la politique, -où le jeune fonctionnaire ne se fût pas trouvé d'accord avec nous. -C'était un esprit sérieux, avide de creuser le problème général; mais -un savoir-vivre exquis l'empêcha de soulever aucune question délicate. - -Je me souviens aussi que j'étais si peu versée dans la philosophie -moderne à cette époque, que j'écoutai sans trouver rien à dire, et -qu'au retour je disais à mon compagnon de route: «Vous avez discuté -avec M. Haussmann sur des matières où je n'entends rien du tout. Je -n'ai, par rapport aux choses présentes, que des sentiments et des -instincts. La science des idées nouvelles a des formules qui me sont -étrangères et que je n'apprendrai probablement jamais. Il est trop -tard. J'appartiens par l'esprit à une génération qui a déjà fait son -temps.» Il m'assura que je me trompais et que, quand j'aurais mis le -pied dans un certain cercle de discussion, je ne pourrais plus m'en -arracher. Il se trompait aussi un peu, mais il est certain que je ne -devais pas tarder à m'y intéresser vivement. - -Huit mois se passèrent encore avant que j'eusse la tranquillité -nécessaire à ce genre d'études. - -M. Dudevant ayant hérité d'un revenu qu'il avouait être de 1,200 fr. -et qui devait bientôt augmenter du double, il ne me semblait pas juste -qu'il continuât à jouir de la moitié du mien. Il en jugea autrement, -et il fallut discuter encore. Je ne me serais pas donné tant de peine -pour une question d'argent, si j'avais pu être certaine de suffire à -l'éducation de mes deux enfants. Mais le travail littéraire est si -éventuel, que je ne voulais pas soumettre leur existence aux chances -de mon métier: banqueroute d'éditeurs, banqueroute de succès ou de -santé. Je voulais amener mon mari à ne plus s'occuper de Maurice, et -il y paraissait disposé. Puisqu'il se croyait trop gêné pour payer son -entretien sans mon aide, je lui proposai de m'en charger moi-même, et -il accepta enfin cette solution par un contrat définitif, en 1838. Il -me fit demander une somme de cinquante mille francs moyennant laquelle -il me rendit la jouissance de l'hôtel de Narbonne, patrimoine de mon -père, et celle beaucoup plus précieuse de garder et gouverner mes deux -enfants comme je l'entendrais. Je vendis le coupon de rente qui avait -constitué en partie la pension de ma mère; nous signâmes cet échange, -enchantés l'un et l'autre de notre lot[22]. - - [22] Depuis ce temps nous n'avons eu ensemble que de bons - rapports. Il est venu à Nohant pour le mariage de ma fille. - -Quant à l'argent, le mien ne valait pas grand'chose, en égard au -présent. Le collége de Narbonne, maison historique fort vieille, avait -été si peu entretenu et réparé, qu'il me fallut y dépenser près de -cent mille francs pour le remettre en bon rapport. Je travaillai dix -ans pour payer cette somme et faire de cette maison la dot de ma -fille. - -Mais, au milieu des grands embarras que me suscitèrent mes petites -propriétés, je ne perdis pas courage. J'étais devenue à la fois père -et mère de famille. C'est beaucoup de fatigue et de souci quand -l'héritage n'y suffit pas, et qu'il faut exercer une industrie -absorbante, comme l'est celle d'écrire pour le public. Je ne sais ce -que je serais devenue si je n'avais pas eu, avec la faculté de -veiller beaucoup, l'amour de mon art qui me ranimait à toute heure. Je -commençai à l'aimer le jour où il devint pour moi, non plus une -nécessité personnelle, mais un devoir austère. Il m'a, non pas -consolée, mais distraite de bien des peines, et arrachée à bien des -préoccupations. - -Mais que de préoccupations diverses, pour une tête sans grande variété -de ressources, que ces extrêmes de la vie dont il fallut m'occuper -simultanément dans ma petite sphère! Le respect de l'art, les -obligations d'honneur, le soin moral et physique des enfants qui passe -toujours avant le reste, le détail de la maison, les devoirs de -l'amitié, de l'assistance et de l'obligeance! Combien les journées -sont courtes pour que le désordre ne s'empare pas de la famille, de la -maison, des affaires ou de la cervelle! J'y ai fait de mon mieux, et -je n'y ai fait que ce qui est possible à la volonté et à la foi. Je -n'étais pas secondée par une de ces merveilleuses organisations qui -embrassent tout sans effort et qui vont sans fatigue du lit d'un -enfant malade à une consultation judiciaire, et d'un chapitre de roman -à un registre de comptabilité. J'avais donc dix fois, cent fois plus -de peine qu'il n'y paraissait. Pendant plusieurs années je ne -m'accordai que quatre heures de sommeil; pendant beaucoup d'autres -années je luttai contre d'atroces migraines jusqu'à tomber en -défaillance sur mon travail, et toutes choses n'allèrent pourtant pas -toujours au gré de mon zèle et de mon dévouement. - -D'où je conclus que le mariage doit être rendu aussi indissoluble que -possible; car, pour mener une barque aussi fragile que la sécurité -d'une famille sur les flots rétifs de notre société, ce n'est pas trop -d'un homme et d'une femme, un père et une mère se partageant la tâche, -chacun selon sa capacité. - -Mais l'indissolubilité du mariage n'est possible qu'à la condition -d'être volontaire, il faut la rendre possible. - -Si, pour sortir de ce cercle vicieux, vous trouvez autre chose que la -religion de l'égalité de droits entre l'homme et la femme, vous aurez -fait une belle découverte. - - - - -CHAPITRE SIXIEME. - - Mort d'Armand Carrel.--M. Émile de Girardin.--Résumé sur - Éverard.--Départ pour Majorque.--Frédéric Chopin.--La - Chartreuse de Valdemosa.--Les préludes.--Jour de - pluie.--Marseille. Le docteur Cauvières.--Course en mer jusqu'à - Gènes.--Retour à Nohant.--Maurice malade et guéri.--Le 12 mai - 1839.--Armand Barbès.--Son erreur et sa sublimité. - - -Deux circonstances portent ma pensée, en cet endroit de mon récit, sur -deux des hommes les plus remarquables de notre temps. Ces deux -à-propos sont la mort de Carrel, qui eut lieu presque le même jour que -mon procès à Bourges, en 1836, et la question du mariage, que je viens -d'effleurer à propos de ma propre histoire. C'est de M. Émile de -Girardin qu'il s'agit. M. de Girardin journaliste, M. de Girardin -législateur, dirai-je M. de Girardin politique et philosophique? Le -titre de journaliste embrasse peut-être tous les autres. - -Jusqu'à ce jour, le dix-neuvième siècle a eu deux grands journalistes, -Armand Carrel, Émile de Girardin. Par une mystérieuse et poignante -fatalité, l'un a tué l'autre, et, chose plus frappante encore, le -vainqueur de ce déplorable combat, jeune alors et en apparence -inférieur au vaincu sous le rapport de l'étendue du talent, est arrivé -à le dépasser de toute l'étendue du progrès qui s'est accompli dans -les idées générales et qui s'est fait en lui-même. Si Carrel eût vécu, -eût-il subi la loi de ce progrès? Espérons-le; mais soyons sans -prévention, et avouons que, fût-il resté ce qu'il était à la veille de -sa mort, il nous paraîtrait, je parle à ceux qui voient comme moi, -singulièrement arriéré. - -Émile de Girardin ne s'est pas arrêté dans sa marche, bien qu'il ait -paru, qu'il ait peut-être été emporté par des courants contraires en -de certains élans de sa ligne ascendante. - -Si bien que, sans dire une énormité, ni chercher un paradoxe, on -pourrait entrevoir un incompréhensible dessein de la Providence, non -pas dans ce fait douloureux et à jamais regrettable de la mort de -Carrel, mais dans cet héritage de son génie recueilli précisément par -son adversaire consterné. - -Quel eût été le rôle de Carrel en 1848? Cette question s'est souvent -posée dans nos esprits à cette époque. Mes souvenirs me le -présentaient comme l'ennemi né du socialisme. Les souvenirs de mes -amis combattaient le mien, et la fin de nos commentaires était -qu'ayant un grand coeur, il aurait pu être illuminé de quelque grande -lumière. - -Mais il est certain qu'en 1847 Émile de Girardin était, relativement -au mouvement accompli dans les esprits et dans le sien propre depuis -dix ans, ce qu'était Armand Carrel dix ans auparavant. - -Il l'a dépassé depuis, relativement et réellement: il l'a immensément -dépassé. - -Ce n'est pas un vain parallèle que je veux établir ici entre deux -caractères très-opposés dans leurs instincts et deux talents -très-différents dans leurs manières. C'est un rapprochement qui me -frappe, qui m'a frappée souvent et qui me semble amené par la fatalité -des situations. - -Carrel, sous la république se fût prononcé pour la présidence, à moins -que Carrel n'eût bien changé! Carrel eût peut-être été président de la -république. M. de Girardin eût probablement soutenu un autre candidat; -mais ce n'est pas la question de l'institution qui les eût divisés. - -Jusque-là, sans s'en apercevoir, M. de Girardin n'avait donc pas été -plus loin que Carrel, mais personne dans nos rangs ne s'apercevait que -Carrel n'avait pas été plus loin que M. de Girardin. - -Je n'ai pas connu particulièrement Carrel. Je ne lui ai jamais parlé, -bien que je l'aie rencontré souvent; mais je me rappellerai toute ma -vie une heure de conversation entre Éverard et lui, à laquelle -j'assistai sans qu'il me vît. Je lisais dans l'embrasure d'une -fenêtre, le rideau était tombé de lui-même sur moi lorsqu'il entra. -Ils parlèrent du peuple. Je fus abasourdie. Carrel n'avait pas la -notion du progrès! Ils ne furent pas d'accord. Éverard l'influença, -puis, à son tour, il fut influencé par lui. Le plus faible entraîna le -plus fort, cela se voit souvent. - -Après avoir parcouru bien des horizons depuis ce jour-là, Éverard, en -1847, était revenu s'enfermer dans l'horizon limité de Carrel. - -En voyant ces fluctuations des grands esprits, les partisans -s'alarment, s'étonnent ou s'indignent. Les plus impatients crient à la -défection, à la trahison. Les derniers jours de Carrel furent -empoisonnés par ces injustices. Éverard réagit et lutta jusqu'à sa fin -contre des soupçons amers. M. de Girardin, plus accusé, plus insulté, -plus haï encore par toutes les nuances des partis, est seul resté -debout. Il est aujourd'hui, en France, le champion des théories les -plus audacieuses et les plus généreuses sur la liberté. Ainsi le -voulait la destinée en le douant d'une force supérieure à celle de ses -adversaires. - -Il faudrait pouvoir retrancher de nos moeurs politiques la prévention, -l'impatience et la colère. Les idées que nous poursuivons ne -trouveront leur triomphe que dans des consciences équitables et -généreuses. Qu'un homme comme Carrel ait été outragé et navré par des -lettres de reproches et de menaces impies, que tant d'autres, -également purs, aient été accusés d'ambition cupide ou de lâcheté de -caractère, c'est, dit-on, l'inévitable écume qui court sur le flot -débordé des passions. On ajoute qu'il faut en prendre son parti et que -toute révolution est à ce prix amer. - -Eh bien, non, n'en prenons plus notre parti. Excusons ces égarements -inévitables dans le passé, ne les acceptons plus pour l'avenir. -Disons-nous une bonne fois qu'aucun parti, même le nôtre, ne -gouvernera longtemps par la haine, la violence et l'insulte. -N'admettons plus que les républiques doivent être ombrageuses et les -dictatures vindicatives. Ne rêvons plus le progrès à la condition d'y -marcher en nous soupçonnant, en nous flagellant les uns les autres. -Laissons au passé ses ténèbres, ses emportements, ses grossièretés. -Admettons que les hommes qui ont fait de grandes choses, ou qui ont eu -seulement de grandes idées ou de grands sentiments, ne doivent pas -être accusés à la légère et qu'ils doivent toujours l'être avec -mesure. Soyons assez intelligents pour apprécier ces hommes au point -de vue de l'ensemble de l'histoire; voyons leur puissance et ses -limites naturelles, fatales. Vouloir qu'à toutes les heures de sa vie -un homme supérieur réponde à l'idéal qu'il nous a fait entrevoir, -c'est faire le procès à Dieu même, qui a créé l'homme incertain et -limité. Que nos suffrages, dans un état libre, ne se portent pas sur -celui dont, à une certaine heure l'esprit défaille, hésite ou s'égare, -c'est notre droit. Mais, en l'éloignant pour un instant de notre -route, rendons-lui encore hommage en songeant que demain peut-être nos -destins auront besoin de l'homme qui s'est reposé dans le scrupule ou -dans la prudence[23]. - - [23] C'est ainsi qu'il faut juger M. Lamartine. - -Quand nos moeurs politiques auront fait ce progrès, quand les luttes -de la popularité n'auront plus pour armes l'injure, l'ingratitude et -la calomnie, nous ne verrons plus de défections importantes, soyez-en -certains. Les défections sont presque toujours des réactions de -l'orgueil blessé, des actes de dépit. Ah! je l'ai vu cent fois! Tel -homme qui, respecté et ménagé dans son caractère, eût marché dans le -droit chemin, s'est violemment séparé de ses coreligionnaires à cause -d'une parole blessante, et les plus grands caractères ne sont pas à -l'abri de la cuisante blessure d'une attaque contre l'honneur, ou -seulement d'une critique brutale contre leur sagesse. Je ne peux pas -citer les exemples trop rapprochés de nous, mais vous en avez -certainement vu vous-même, quel que soit votre milieu. De funestes -déterminations ont dû être prises devant vous, qui tenaient à un fil -bien délié! - -Et cela n'est-il pas dans la nature humaine? On devient insensiblement -l'ennemi de l'homme qui s'est déclaré votre ennemi. S'il s'acharne, -quelle que soit votre patience, vous arrivez peu à peu à le croire -aveugle et injuste en toutes choses, du moment qu'il est injuste et -aveugle envers vous. Ses idées mêmes vous deviennent antipathiques en -même temps que son langage. Vous différiez sur quelques points au -début, et voilà que les croyances même qui vous étaient communes vous -apparaissent douteuses, du moment qu'il leur a donné des formules qui -semblent être la critique ou la négation des vôtres. Vous partez d'un -jeu de mots et vous finissez par du sang. Les duels n'ont souvent pas -d'autre cause, et il y a des duels de parti à parti qui ensanglantent -la place publique. - -Quel est le plus grand coupable dans ces funestes embrasements de -l'histoire? Le premier qui dit à son frère _Raca_. Si Abel eût dit le -premier cette parole à Caïn, c'est lui que Dieu eût puni comme le -premier meurtrier de la race humaine. - -Ces réflexions qui m'entraînent ne sont pas hors de propos quand je me -rappelle la mort de Carrel, la douleur d'Éverard et la haine de notre -parti contre M. de Girardin. Si nous eussions été justes, si nous -eussions reconnu que M. de Girardin ne pouvait pas refuser de se -battre sérieusement avec Carrel, comme il était pourtant bien facile -de s'en convaincre en examinant les faits; si, après avoir traité -Carrel d'esprit lâche et poltron, on n'eût pas traité son adversaire -de spadassin et d'assassin, il ne nous eût pas fallu vingt ans pour -nous emparer de notre bien légitime, c'est-à-dire du secours de cette -grande puissance et de cette grande lumière qu'Émile de Girardin -portait en lui, et devait porter tout seul sur le chemin qui conduit à -notre but commun. - -Que de méfiances et de préventions contre lui! Je les ai subies, moi -aussi; non pas pour ce fait du duel, d'où, dangereusement blessé -lui-même, il remporta la blessure plus profonde encore d'une -irréparable douleur: quand des voix ardentes s'élevaient autour de moi -pour s'écrier: «Quoi qu'il y ait, on ne tue pas Carrel! on ne doit pas -tuer Carrel!» je me rappelais que M. de Girardin, ayant essuyé le feu -de M. Degouve-Dennuques, avait refusé de le viser, et que cet acte, -digne de Carrel parce qu'il était chevaleresque, avait été considéré -comme une injure parce qu'il venait d'un ennemi politique. Quant à la -cause du duel, il est impossible que les témoins eussent pu la trouver -suffisante, si Carrel ne les y eût contraints par son obstination. -Sans aucun doute, Carrel était aigri et voulait arracher une -humiliation plutôt qu'une réparation. Encore était-ce la réparation -d'un tort peut-être imaginaire.--Quant aux suites du duel, elles -furent navrantes et honorables pour M. de Girardin. Il fut insulté par -les amis de Carrel, et pour toute vengeance il porta le deuil de -Carrel. - -Ce n'était donc pas là le motif de notre antipathie, et Éverard -lui-même, en pleurant Carrel qu'il chérissait, rendait justice à la -loyauté de l'adversaire, quand il était de sang-froid. Mais il nous -semblait voir, dans ce génie pratique qui commençait à se révéler, -l'ennemi né de nos utopies. Nous ne nous trompions pas. Un abîme nous -séparait alors. Nous sépare-t-il encore? Oui, sur des questions de -sentiment, sur des rêves d'idéal? et, quant à moi, sur la question du -mariage, après mûre réflexion, je n'hésite pas à le dire. M. de -Girardin socialiste, c'est-à-dire touchant aux questions vitales de la -famille dans un livre admirable quant à la politique et à l'esprit des -législations, laisse dans l'ombre ou jette dans de téméraires aperçus -ce grand dogme de l'amour et de la maternité. Il n'admet qu'une mère -et des enfants dans la constitution de la famille. J'ai dit plus haut, -je dirai encore ailleurs, toujours et partout, qu'il faut un père et -une mère. - -Mais une discussion nous mènerait trop loin, et tout ceci est une -digression à mon histoire. Je ne la regrette pas, et je ne la -retranche pas; mais il faut que, remettant encore à un autre cadre -l'appréciation de cette nouvelle figure historique, apparue un instant -dans mon récit, je résume ce peu de pages. - -Carrel disparut, emporté par la destinée, et non pas immolé par un -ennemi. Un grand journaliste, c'est-à-dire un de ces hommes de -synthèse qui font, au jour le jour, l'histoire de leur époque en la -rattachant au passé et à l'avenir, à travers les inspirations ou les -lassitudes du génie, laissa tomber le flambeau qu'il portait dans le -sang de son adversaire, et dans le sien propre. L'adversaire lava ce -sang de ses larmes et ramassa le flambeau. Le tenir élevé n'était pas -chose facile après une telle catastrophe. La lumière vacilla longtemps -dans ses mains éperdues. Le souffle des passions a pu l'obscurcir ou -la faire dévier; mais elle devait vivre, et nous eussions dû la saluer -plus tôt. Nous ne l'avons pas fait, et elle a vécu quand même. La -mission de l'héritier de Carrel s'est ennoblie dans la tempête. Au -jour des catastrophes elle a été chevaleresque et généreuse. Un moment -est venu où lui seul a pu montrer, en France, le courage et la foi que -Carrel eût sans doute été forcé de refouler au fond de son coeur, -puisque Carrel n'eût pu se défendre du devoir de saisir, à un moment -donné, le pouvoir pour son compte. M. de Girardin a eu le rare bonheur -de n'y être pas contraint. C'est quelquefois un grand honneur -aussi[24]. - - [24] Au moment où je corrige ces épreuves, une douloureuse - nouvelle vient me frapper: Mme de Girardin est morte, elle que je - laissais malade il y a un mois, mais encore rayonnante de beauté, - d'intelligence, de grâce et de bonté, car elle était bonne, bien - vraiment bonne! Tout le monde sait qu'elle avait du génie; mais - cette tendresse délicate, cette fibre d'exquise maternité que ses - ouvrages dramatiques venaient de révéler, ses amis seuls la - connaissaient déjà. Pour moi, j'ai été à même de l'apprécier - profondément. - - Elle a pleuré avec nous la plus douloureuse des pertes, d'un - enfant adoré, et pleuré si naïvement, si ardemment! Elle n'avait - pourtant pas été mère, et ce n'est pas l'intelligence toute seule - qui révèle à une femme ce que les mères doivent souffrir: C'est le - coeur, c'est le génie de la tendresse, et Mme de Girardin avait ce - génie-là pour couronnement d'une admirable organisation. - -Revenons à Éverard. Trois ans s'étaient écoulés depuis qu'Éverard -avait pris une grande influence morale sur mon esprit. Il la perdit -pour des causes que je n'ai pas attendu jusqu'à ce jour pour oublier. -Oublier est bien le mot, car la netteté des souvenirs est quelquefois -encore du ressentiment. Je sais en gros que ces causes furent de -diverse nature: d'une part, ses velléités d'_ambition_; il se servait -toujours de ce mot-là pour exprimer ses violens et fugitifs besoins -d'activité; de l'autre, les emportemens trop réitérés de son -caractère, aigri souvent par l'inaction ou les déceptions. - -Quant à l'innocente ambition de siéger à la Chambre des députés et d'y -prendre de l'influence, je ne la désapprouvais nullement; mais j'avoue -qu'elle me gâtait un peu mon vieux Éverard, car c'est comme vieillard, -aux heures où sa figure altérée marquait soixante ans, que je le -chérissais d'une affection presque filiale, parce que, dans ces -momens-là, il était doux, vrai, simple, candide et tout rempli d'idéal -divin. Était-ce alors qu'il était lui-même? C'est ce que je n'ai -jamais pu savoir. Il était sincère à coup sûr dans tous ses aspects; -mais quelle eût été sa vraie nature si son organisation eût été -régulière, c'est-à-dire si un mal chronique ne l'eût pas fait passer -par de continuelles alternatives de fièvre et de langueur? -L'exaltation maladive me le rendait, je ne dirai pas antipathique, -mais comme étranger. C'est lorsqu'il redevenait jeune, actif, ardent -au petit combat de la politique d'actualité, que j'éprouvais -l'invincible besoin de ne pas trop m'intéresser à lui. - -C'est cette indifférence à ce qu'il regardait alors comme l'intérêt -puissant de sa vie qu'il ne me pardonnait qu'après des bouderies ou -des reproches. Pour éviter le retour de ces querelles, je ne -provoquais ni ses lettres ni ses visites. Elles devinrent de plus en -plus rares. Il fut nommé député. Son début à la Chambre le posa, dans -une question de propriété particulière que je ne me rappelle pas bien, -comme raisonneur habile plus que comme orateur politique. Son rôle y -fut effacé, selon moi. Je ne voulais pas le tourmenter. D'un homme -comme lui on pouvait attendre le réveil sans inquiétude. Nous fûmes -des mois entiers sans nous voir et sans nous écrire. J'étais fixée à -Nohant. Il y apparut toujours de loin en loin jusque vers la -révolution de février. Dans les dernières entrevues, nous n'étions -plus d'accord sur le fond des choses. J'avais un peu étudié et médité -mon idéal; il semblait avoir écarté le sien pour revenir à un siècle -en arrière de la révolution. Il ne fallait pas lui rappeler le pont -des Saints-Pères. Il eût affirmé par serment et de bonne foi que -j'avais rêvé, ainsi que Planet. Il s'irritait quand je voulais lui -prouver que j'avais gardé et amélioré mes sentimens, et qu'il avait -laissé reculer et obscurcir les siens. Il raillait mon socialisme avec -un peu d'amertume, et cependant il redevenait aisément tendre et -paternel. Alors je lui prédisais qu'un jour il redeviendrait -socialiste, et qu'outre-passant le but, il me reprocherait ma -modération. Cela fût arrivé certainement s'il eût vécu. - -L'absence ni la mort ne détruisent les grandes amitiés; la mienne lui -resta et lui reste en dépit de tout. Je ne fus jamais brouillée avec -lui, et il le fut pourtant avec moi dans les dernières années de sa -vie. Je dirai pourquoi. - -Il voulait être commissaire à Bourges sous le gouvernement provisoire. -Il ne le fut pas et s'en prit à moi. Il me supposait auprès du -ministre de l'intérieur, une influence que j'étais loin d'avoir. M. -Ledru-Rollin n'avait pas coutume de me consulter sur ses décisions -politiques. Quelques personnes l'ont dit: ce fut une mauvaise -plaisanterie. Éverard eut la simplicité de le croire sur des -commentaires de province. - -Mais, pour être dans la vérité et dans la sincérité absolue, je dus ne -pas lui cacher que si j'avais eu cette influence et si j'avais été -consultée, ou, pour mieux dire, si j'avais été le ministre en -personne, je n'eusse pas raisonné ni agi autrement que n'avait fait le -ministre. Je poussai la loyauté jusqu'à lui écrire que M. Ledru-Rollin -ayant pris cette détermination et la déclarant après coup dans une -conversation à laquelle je me trouvais présente, j'avais trouvé -sérieux et justes les motifs qu'il en avait donnés.--Éverard, je l'ai -dit déjà, et je le lui disais à lui-même, avait été surpris par la -république dans une phase d'antipathie marquée pour les idées qui -devaient, qui eussent dû faire vivre la république. Il eût pu -redevenir l'homme du lendemain; mobile et sincère comme il l'était, on -ne devait guère être en peine de son retour, et, dans tous les cas, on -pouvait bien l'attendre sans compromettre l'avenir d'une puissance -comme la sienne. Mais, à coup sûr, il n'était pas l'homme de ce -jour-là, du jour où nous étions, jour de foi entière et d'aspiration -illimitée vers des principes rejetés la veille par Éverard. - -Je ne m'étais pas trompée. Sous la pression des circonstances, Éverard -était à un des faîtes de la montagne, lorsque la violence des -événements l'en fit descendre sans espoir d'y jamais remonter: la -cruelle mort l'attendait. On m'a dit qu'il ne m'avait jamais pardonné -ma sincérité. Eh bien, je crois le contraire. Je crois que son coeur a -été juste et sa raison lucide à un moment donné connu de lui seul. -Aujourd'hui que je vois son âme face à face, je suis bien tranquille. - -Il est une autre âme, non moins belle et pure dans son essence, non -moins malade et troublée dans ce monde, que je retrouve avec autant de -placidité dans mes entretiens avec les morts, et dans mon attente de -ce monde meilleur où nous devons nous reconnaître tous au rayon d'une -lumière plus vive et plus divine que celle de la terre. - -Je parle de Frédéric Chopin, qui fut l'hôte des huit dernières années -de ma vie de retraite à Nohant sous la monarchie. - -En 1838, dès que Maurice m'eut été définitivement confié, je me -décidai à chercher pour lui un hiver plus doux que le nôtre. -J'espérais le préserver ainsi du retour des rhumatismes cruels de -l'année précédente. Je voulais trouver, en même temps, un lieu -tranquille où je pusse le faire travailler un peu ainsi que sa soeur, -et travailler moi-même sans excès. On gagne bien du temps quand on ne -voit personne, on est forcé de veiller beaucoup moins. - -Comme je faisais mes projets et mes préparatifs de départ, Chopin, que -je voyais tous les jours et dont j'aimais tendrement le génie et le -caractère, me dit à plusieurs reprises que, s'il était à la place de -Maurice, il serait bientôt guéri lui-même. Je le crus, et je me -trompai. Je ne le mis pas dans le voyage à la place de Maurice, mais à -côté de Maurice. Ses amis le pressaient depuis longtemps d'aller -passer quelque temps dans le midi de l'Europe. On le croyait -phthisique. Gaubert l'examina et me jura qu'il ne l'était pas. «Vous -le sauverez, en effet, me dit-il, si vous lui donnez de l'air, de la -promenade et du repos». Les autres, sachant bien que jamais Chopin ne -se déciderait à quitter le monde et la vie de Paris sans qu'une -personne aimée de lui et dévouée à lui ne l'y entraînât, me pressèrent -vivement de ne pas repousser le désir qu'il manifestait si à propos et -d'une façon tout inespérée. - -J'eus tort, par le fait, de céder à leur espérance et à ma propre -sollicitude. C'était bien assez de m'en aller seule à l'étranger avec -deux enfants, l'un déjà malade, l'autre exubérant de santé et de -turbulence, sans prendre encore un tourment de coeur et une -responsabilité de médecin. - -Mais Chopin était dans un moment de santé qui rassurait tout le monde. -Excepté Grzymala, qui ne s'y trompait pas trop, nous avions tous -confiance. Je priai cependant Chopin de bien consulter ses forces -morales, car il n'avait jamais envisagé sans effroi, depuis plusieurs -années, l'idée de quitter Paris, son médecin, ses relations, son -appartement même et son piano. C'était l'homme des habitudes -impérieuses, et tout changement, si petit qu'il fût, était un -événement terrible dans sa vie. - -Je partis avec mes enfants, en lui disant que je passerais quelques -jours à Perpignan, si je ne l'y trouvais pas; et que s'il n'y venait -pas au bout d'un certain délai, je passerais en Espagne. J'avais -choisi Majorque sur la foi de personnes qui croyaient bien connaître -le climat et les ressources du pays, et qui ne les connaissaient pas -du tout. - -Mendizabal, notre ami commun, un homme excellent autant que célèbre, -devait se rendre à Madrid et accompagner Chopin jusqu'à la frontière, -au cas où il donnerait suite à son rêve de voyage. - -Je m'en allai donc avec mes enfants et une femme de chambre dans le -courant de novembre. Je m'arrêtai le premier soir au Plessis, où -j'embrassai avec joie ma mère Angèle et toute cette bonne et chère -famille qui m'avait ouvert les bras quinze ans auparavant. Je trouvai -les fillettes grandes, belles et mariées. Tonine, ma préférée, était à -la fois superbe et charmante. Mon pauvre père James était goutteux et -marchait sur des béquilles. J'embrassai le père et la fille pour la -dernière fois! Tonine devait mourir à la suite de sa première -maternité, son père à peu près dans le même temps. - -Nous fîmes un grand détour, voyageant pour voyager. Nous revîmes à -Lyon notre amie l'éminente artiste madame Montgolfier, Théodore de -Seynes, etc., et descendîmes le Rhône jusqu'à Avignon, d'où nous -courûmes à Vaucluse, une des plus belles choses du monde, et qui -mérite bien l'amour de Pétrarque et l'immortalité de ses vers. De là, -traversant le Midi, saluant le pont du Gard, nous arrêtant quelques -jours à Nîmes pour embrasser notre cher précepteur et ami Boucoiran et -pour faire connaissance avec madame d'Oribeau, une femme charmante que -je devais conserver pour amie, nous gagnâmes Perpignan, où dès le -lendemain nous vîmes arriver Chopin. Il avait très-bien supporté le -voyage. Il ne souffrit pas trop de la navigation jusqu'à Barcelone, ni -de Barcelone jusqu'à Palma. Le temps était calme, la mer excellente; -nous sentions la chaleur augmenter d'heure en heure. Maurice -supportait la mer presque aussi bien que moi; Solange moins bien; -mais, à la vue des côtes escarpées de l'île, dentelées au soleil du -matin par les aloès et les palmiers, elle se mit à courir sur le pont, -joyeuse et fraîche comme le matin même. - -J'ai peu à dire ici sur Majorque, ayant écrit un gros volume sur ce -voyage. J'y ai raconté mes angoisses relativement au malade que -j'accompagnais. Dès que l'hiver se fit, et il se déclara tout à coup -par des pluies torrentielles, Chopin présenta, subitement aussi, tous -les caractères de l'affection pulmonaire. Je ne sais ce que je serais -devenue si les rhumatismes se fussent emparés de Maurice; nous -n'avions aucun médecin qui nous inspirât confiance, et les plus -simples remèdes étaient presque impossibles à se procurer. Le sucre -même était souvent de mauvaise qualité et rendait malade. - -Grâce au ciel, Maurice, affrontant du matin au soir la pluie et le -vent, avec sa soeur, recouvra une santé parfaite. Ni Solange ni moi ne -redoutions les chemins inondés et les averses. Nous avions trouvé dans -une chartreuse abandonnée et ruinée en partie un logement sain et des -plus pittoresques. Je donnais des leçons aux enfants dans la matinée. -Ils couraient tout le reste du jour, pendant que je travaillais; le -soir, nous courions ensemble dans les cloîtres au clair de la lune, ou -nous lisions dans les cellules. Notre existence eût été fort agréable -dans cette solitude romantique, en dépit de la sauvagerie du pays et -de la chiperie des habitants, si ce triste spectacle des souffrances -de notre compagnon et certains jours d'inquiétude sérieuse pour sa vie -ne m'eussent ôté forcément tout le plaisir et tout le bénéfice du -voyage. - -Le pauvre grand artiste était un malade détestable. Ce que j'avais -redouté, pas assez malheureusement, arriva. Il se démoralisa d'une -manière complète. Supportant la souffrance avec assez de courage, il -ne pouvait vaincre l'inquiétude de son imagination. Le cloître était -pour lui plein de terreurs et de fantômes, même quand il se portait -bien. Il ne le disait pas, et il me fallut le deviner. Au retour de -mes explorations nocturnes dans les ruines avec mes enfants, je le -trouvais, à dix heures du soir, pâle devant son piano, les yeux -hagards et les cheveux comme dressés sur la tête. Il lui fallait -quelques instants pour nous reconnaître. - -Il faisait ensuite un effort pour rire, et il nous jouait des choses -sublimes qu'il venait de composer, ou, pour mieux dire, des idées -terribles ou déchirantes qui venaient de s'emparer de lui, comme à son -insu, dans cette heure de solitude, de tristesse et d'effroi. - -C'est là qu'il a composé les plus belles de ces courtes pages qu'il -intitulait modestement des préludes. Ce sont des chefs-d'oeuvre. -Plusieurs présentent à la pensée des visions de moines trépassés et -l'audition des chants funèbres qui l'assiégeaient, d'autres sont -mélancoliques et suaves; ils lui venaient aux heures de soleil et de -santé, au bruit du rire des enfants sous la fenêtre, au son lointain -des guitares, au chant des oiseaux sous la feuillée humide, à la vue -des petites roses pâles épanouies sur la neige. - -D'autres encore sont d'une tristesse morne et, en vous charmant -l'oreille, vous navrent le coeur. Il y en a un qui lui vint par une -soirée de pluie lugubre et qui jette dans l'âme un abattement -effroyable. Nous l'avions laissé bien portant ce jour-là, Maurice et -moi, pour aller à Palma acheter des objets nécessaires à notre -campement. La pluie était venue, les torrents avaient débordé: nous -avions fait trois lieues en six heures pour revenir au milieu de -l'inondation, et nous arrivions en pleine nuit, sans chaussures, -abandonnés de notre voiturin, à travers des dangers inouïs[25]. Nous -nous hâtions en vue de l'inquiétude de notre malade. Elle avait été -vive, en effet, mais elle s'était comme figée en une sorte de -désespérance tranquille, et il jouait son admirable prélude en -pleurant. En nous voyant entrer, il se leva en jetant un grand cri, -puis il nous dit, d'un air égaré et d'un ton étrange: «Ah! je le -savais bien, que vous étiez morts!» - - [25] Voyez un _Hiver dans le midi de l'Europe_, par G. Sand. - -Quand il eut repris ses esprits et qu'il vit l'état où nous étions, il -fut malade du spectacle rétrospectif de nos dangers: mais il m'avoua -ensuite qu'en nous attendant il avait vu tout cela dans un rêve et -que, ne distinguant plus ce rêve de la réalité, il s'était calmé et -comme assoupi en jouant du piano, persuadé qu'il était mort lui-même. -Il se voyait noyé dans un lac; des gouttes d'eau pesantes et glacées -lui tombaient en mesure sur la poitrine, et quand je lui fis écouter -le bruit de ces gouttes d'eau, qui tombaient en effet en mesure sur le -toit, il nia les avoir entendues. Il se fâcha même de ce que je -traduisais par le mot d'harmonie imitative. Il protestait de toutes -ses forces, et il avait raison, contre la puérilité de ces imitations -pour l'oreille. Son génie était plein des mystérieuses harmonies de la -nature, traduites par des équivalents sublimes dans sa pensée musicale -et non par une répétition servile des sons extérieurs[26]. Sa -composition de ce soir-là était bien pleine des gouttes de pluie qui -résonnaient sur les tuiles sonores de la Chartreuse, mais elles -s'étaient traduites dans son imagination et dans son chant par des -larmes tombant du ciel sur son coeur. - - [26] J'ai donné, dans _Consuelo_, une définition de cette - distinction musicale qui l'a pleinement satisfait, et qui, par - conséquent, doit être claire. - -Le génie de Chopin est le plus profond et le plus plein de sentiments -et d'émotions qui ait existé. Il a fait parler à un seul instrument la -langue de l'infini; il a pu souvent résumer, en dix lignes qu'un -enfant pourrait jouer, des poëmes d'une élévation immense, des drames -d'une énergie sans égale. Il n'a jamais eu besoin des grands moyens -matériels pour donner le mot de son génie. Il ne lui a fallu ni -saxophones ni ophicléides pour remplir l'âme de terreur; ni orgues -d'église, ni voix humaines pour la remplir de foi et d'enthousiasme. -Il n'a pas été connu et il ne l'est pas encore de la foule. Il faut de -grands progrès dans le goût et l'intelligence de l'art pour que ses -oeuvres deviennent populaires. Un jour viendra où l'on orchestrera sa -musique sans rien changer à sa partition de piano, et où tout le monde -saura que ce génie aussi vaste, aussi complet, aussi savant que celui -des plus grands maîtres qu'il s'était assimilés, a gardé une -individualité encore plus exquise que celle de Sébastien Bach, encore -plus puissante que celle de Beethoven, encore plus dramatique que -celle de Weber. Il est tous les trois ensemble, et il est encore -lui-même, c'est-à-dire plus délié dans le goût, plus austère dans le -grand, plus déchirant dans la douleur. Mozart seul lui est supérieur, -parce que Mozart a en plus le calme de la santé, par conséquent la -plénitude de la vie. - -Chopin sentait sa puissance et sa faiblesse. Sa faiblesse était dans -l'excès même de cette puissance qu'il ne pouvait régler. Il ne pouvait -pas faire, comme Mozart (au reste Mozart seul a pu le faire), un -chef-d'oeuvre avec une teinte plate. Sa musique était pleine de -nuances et d'imprévu. Quelquefois, rarement, elle était bizarre, -mystérieuse et tourmentée. Quoiqu'il eût horreur de ce que l'on ne -comprend pas, ses émotions excessives l'emportaient, à son insu, dans -des régions connues de lui seul. J'étais peut-être pour lui un mauvais -arbitre (car il me consultait comme Molière sa servante), parce que, à -force de le connaître, j'en étais venue à pouvoir m'identifier à -toutes les fibres de son organisation. Pendant huit ans, en m'initiant -chaque jour au secret de son inspiration ou de sa méditation musicale, -son piano me révélait les entraînements, les embarras, les victoires -ou les tortures de sa pensée. Je le comprenais donc comme il se -comprenait lui-même, et un juge plus étranger à lui-même l'eût forcé à -être plus intelligible pour tous. - -Il avait eu quelquefois des idées riantes et toutes rondes dans sa -jeunesse. Il a fait des chansons polonaises et des romances inédites -d'une charmante bonhomie ou d'une adorable douceur. Quelques-unes de -ses compositions ultérieures sont encore comme des sources de cristal -où se mire un clair soleil. Mais qu'elles sont rares et courtes, ces -tranquilles extases de sa contemplation! Le chant de l'alouette dans -le ciel et le moelleux flottement du cygne sur les eaux immobiles sont -pour lui comme des éclairs de la beauté dans la sérénité. Le cri de -l'aigle plaintif et affamé sur les rochers de Majorque, le sifflement -amer de la bise et la morne désolation des ifs couverts de neige -l'attristaient bien plus longtemps et bien plus vivement que ne le -réjouissaient le parfum des orangers, la grâce des pampres et la -cantilène mauresque des laboureurs. - -Il en était ainsi de son caractère en toutes choses. Sensible un -instant aux douceurs de l'affection et aux sourires de la destinée, il -était froissé des jours, des semaines entières par la maladresse d'un -indifférent ou par les menues contrariétés de la vie réelle. Et, chose -étrange, une véritable douleur ne le brisait pas autant qu'une petite. -Il semblait qu'il n'eût pas la force de la comprendre d'abord et de la -ressentir ensuite. La profondeur de ses émotions n'était donc -nullement en rapport avec leurs causes. Quant à sa déplorable santé, -il l'acceptait héroïquement dans les dangers réels, et il s'en -tourmentait misérablement dans les altérations insignifiantes. Ceci -est l'histoire et le destin de tous les êtres en qui le système -nerveux est développé avec excès. - -Avec le sentiment exagéré des détails, l'horreur de la misère et les -besoins d'un bien-être raffiné, il prit naturellement Majorque en -horreur au bout de peu de jours de maladie. Il n'y avait pas moyen de -se remettre en route, il était trop faible. Quand il fut mieux, les -vents contraires régnèrent sur la côte, et pendant trois semaines le -bateau à vapeur ne put sortir du port. C'était l'unique embarcation -possible, et encore ne l'était-elle guère. - -Notre séjour à la Chartreuse de Valdemosa fut donc un supplice pour -lui et un tourment pour moi. Doux, enjoué, charmant dans le monde, -Chopin malade était désespérant dans l'intimité exclusive. Nulle âme -n'était plus noble, plus délicate, plus désintéressée; nul commerce -plus fidèle et plus loyal, nul esprit plus brillant dans la gaîté, -nulle intelligence plus sérieuse et plus complète dans ce qui était de -son domaine; mais en revanche, hélas! nulle humeur n'était plus -inégale, nulle imagination plus ombrageuse et plus délirante; nulle -susceptibilité plus impossible à ne pas irriter, nulle exigence de -coeur plus impossible à satisfaire. Et rien de tout cela n'était sa -faute, à lui. C'était celle de son mal. Son esprit était écorché vif; -le pli d'une feuille de rose, l'ombre d'une mouche le faisaient -saigner. Excepté moi et mes enfants, tout lui était antipathique et -révoltant sous le ciel de l'Espagne. Il mourait de l'impatience du -départ, bien plus que des inconvénients du séjour. - -Nous pûmes enfin nous rendre à Barcelone et de là, par mer encore, à -Marseille, à la fin de l'hiver. Je quittai la Chartreuse avec un -mélange de joie et de douleur. J'y aurais bien passé deux ou trois -ans, seule avec mes enfants. Nous avions une malle de bons livres -élémentaires que j'avais le temps de leur expliquer. Le ciel devenait -magnifique et l'île un lieu enchanté. Notre installation romantique -nous charmait; Maurice se fortifiait à vue d'oeil, et nous ne -faisions que rire des privations pour notre compte. J'aurais eu de -bonnes heures de travail sans distraction; je lisais de beaux ouvrages -de philosophie et d'histoire quand je n'étais pas garde-malade, et le -malade lui-même eût été adorablement bon s'il eût pu guérir. De quelle -poésie sa musique remplissait ce sanctuaire, même au milieu de ses -plus douloureuses agitations! Et la Chartreuse était si belle sous ses -festons de lierre, la floraison si splendide dans la vallée, l'air si -pur sur notre montagne, la mer si bleue à l'horizon! C'est le plus bel -endroit que j'aie jamais habité, et un des plus beaux que j'aie jamais -vus. Et j'en avais à peine joui! N'osant quitter le malade, je ne -pouvais sortir avec mes enfants qu'un instant chaque jour, et souvent -pas du tout. J'étais très-malade moi-même de fatigue et de -séquestration. - -A Marseille il fallut nous arrêter. Je soumis Chopin à l'examen du -célèbre docteur Cauvières, qui le trouva gravement compromis d'abord, -et qui pourtant reprit bon espoir en le voyant se rétablir rapidement. -Il augura qu'il pouvait vivre longtemps avec de grands soins, et il -lui prodigua les siens. Ce digne et aimable homme, un des premiers -médecins de France, le plus charmant, le plus sûr, le plus dévoué des -amis, est, à Marseille, la providence des heureux et des malheureux. -Homme de conviction et de progrès, il a conservé dans un âge -très-avancé la beauté de l'âme et celle du visage. Sa physionomie -douce et vive en même temps, toujours éclairée d'un tendre sourire et -d'un brillant regard, commande le respect et l'amitié à dose égale. -C'est encore une des plus belles organisations qui existent, exempte -d'infirmités, pleine de feu, jeune de coeur et d'esprit, bonne autant -que brillante, et toujours en possession des hautes facultés d'une -intelligence d'élite. - -Il fut pour nous comme un père. Sans cesse occupé à nous rendre -l'existence charmante, il soignait le malade, il promenait et gâtait -les enfants, il remplissait mes heures, sinon de repos, du moins -d'espoir, de confiance et de bien-être intellectuel. Je l'ai retrouvé -cette année à Marseille[27], c'est-à-dire quinze ans après, plus jeune -et plus aimable encore, s'il est possible, que je ne l'avais laissé; -venant de traverser et de vaincre le choléra comme un jeune homme, -aimant comme au premier jour les élus de son coeur, croyant à la -France, à l'avenir, à la vérité, comme n'y croient plus les enfants de -ce siècle: admirable vieillesse, digne d'une admirable vie! - - [27] 1855. - -En voyant Chopin renaître avec le printemps et s'accommoder d'une -médication fort douce, il approuva notre projet d'aller passer -quelques jours à Gênes. Ce fut un plaisir pour moi de revoir avec -Maurice tous les beaux édifices et tous les beaux tableaux que possède -cette charmante ville. - -Au retour, nous eûmes en mer un rude coup de vent. Chopin en fut assez -malade, et nous prîmes quelques jours de repos à Marseille chez -l'excellent docteur. - -Marseille est une ville magnifique qui froisse et déplaît au premier -abord par la rudesse de son climat et de ses habitants. On s'y fait -pourtant, car le fond de ce climat est sain et le fond de ces -habitants est bon. On comprend qu'on puisse s'habituer à la brutalité -du mistral, aux colères de la mer, et aux ardeurs d'un implacable -soleil, quand on trouve là, dans une cité opulente, toutes les -ressources de la civilisation à tous les degrés où l'on peut se les -procurer, et quand on parcourt, sur un rayon de quelque étendue, cette -Provence aussi étrange et aussi belle en bien des endroits que -beaucoup d'endroits un peu trop vantés de l'Italie. - -J'amenai à Nohant, sans encombre, Maurice guéri, et Chopin en train de -l'être. Au bout de quelques jours, ce fut le tour de Maurice d'être le -plus malade des deux. Le coeur reprenait trop de plénitude. Mon ami -Papet, qui est excellent médecin et qui, en raison de sa fortune, -exerce la médecine gratis pour ses amis et pour les pauvres, prit sur -lui de changer radicalement son régime. Depuis deux ans on le tenait -aux viandes blanches et à l'eau rougie. Il jugea qu'une rapide -croissance exigeait des toniques, et après l'avoir saigné, il le -fortifia par un régime tout opposé. Bien m'en prit d'avoir confiance -en lui, car depuis ce moment Maurice fut radicalement guéri et devint -d'une forte et solide santé. - -Quant à Chopin, Papet ne lui trouva plus aucun symptôme d'affection -pulmonaire, mais seulement une petite affection chronique du larynx -qu'il n'espéra pas guérir et dont il ne vit pas lieu à s'alarmer -sérieusement[28]. - - [28] C'est à cette époque que je perdis mon angélique ami - Gaubert. J'avais déjà perdu, en 1837, mon noble et tendre _papa_, - M. Duris-Dufresne, d'une manière tragique et douloureuse. Il - avait dîné la veille avec mon mari. «Il fut rencontré le 29 - octobre, à onze heures du matin, par une personne de Châteauroux. - Il était joyeux, il allait devenir grand-père, il venait - d'acheter les dragées. Depuis lors on a perdu sa trace. Son corps - a été retrouvé dans la Seine. A-t-il été assassiné? Rien ne le - prouve; on ne l'avait pas volé; ses boucles d'oreilles en or - étaient intactes.» (_Lettre du Malgache_, 1837.) - - Cette déplorable fin est restée mystérieuse. Mon frère, qui - l'avait vu deux jours auparavant, lui avait entendu dire, en - parlant de la marche des événements politiques: «Tout est fini, - tout est perdu!» Il paraissait très-affecté. Mais, mobile, - énergique et enthousiaste, il avait repris sa gaîté au bout d'un - instant. - -Avant d'aller plus avant, je dois parler d'un événement politique qui -avait eu lieu en France le 12 mai 1839, pendant que j'étais à Gênes, -et d'un des hommes que je place aux premiers rangs parmi mes -contemporains, bien que je ne l'aie connu que beaucoup plus tard; -Armand Barbès. - -Ses premiers élans furent pourtant ceux d'un héroïsme irréfléchi, et -je n'hésite pas à blâmer, avec Louis Blanc, la tentative du 12 mai. -J'oserai ajouter que ce triste dicton, _le succès justifie tout_, a -quelque chose de plus sérieux qu'un aphorisme fataliste ne semble le -comporter. Il a même un sens très-vrai, si l'on considère que la vie -d'un certain nombre d'hommes peut être sacrifiée à un principe -bienfaisant pour l'humanité, mais à la condition d'avancer réellement -le règne de ce principe dans le monde. Si l'effort de vaillance et de -dévouement doit rester stérile; si même, dans de certaines conditions -et sous l'empire de certaines circonstances, il doit, en échouant, -retarder l'heure du salut, il a beau être pur dans l'intention, il -devient coupable dans le fait. Il donne des forces au parti vainqueur, -il ébranle la foi chez les vaincus. Il verse le sang innocent et le -propre sang des conjurés, qui est précieux, au profit de la mauvaise -cause. Il met le vulgaire en défiance, ou il le frappe d'une terreur -stupide, qui le rend presque impossible à ramener et à convaincre. - -Je sais bien que le succès est le secret de Dieu, et que si l'on ne -marchait, comme les anciens, qu'après avoir consulté des oracles -réputés infaillibles, on n'aurait guère de mérite à risquer sa -fortune, sa liberté et sa vie. D'ailleurs, l'oracle des temps -modernes, c'est le peuple: _Vox populi, vox Dei_; et c'est un oracle -mystérieux et trompeur, qui ignore souvent lui-même d'où lui viennent -ses transports et ses révélations. Mais, quelque difficile qu'il soit -à pénétrer, le génie du conspirateur consiste à s'assurer de cet -oracle. - -Le conspirateur n'est donc pas à la hauteur de sa mission quand il -manque de sagesse, de clairvoyance et de ce génie particulier qui -devine l'issue nécessaire des événements. C'est une chose si grave de -jeter un peuple, et même une petite fraction du peuple dans l'arène -sanglante des révolutions, qu'il n'est pas permis de céder à -l'instinct du sacrifice, à l'enthousiasme du martyre, aux illusions de -la foi la plus pure et la plus sublime. La foi sert dans le domaine de -la foi; les miracles qu'elle produit ne sortent pas de ce domaine, et -quand l'homme veut la porter dans celui des faits, elle ne suffit plus -si elle reste à l'état de foi mystique. Il faut qu'elle soit éclairée -des vives lumières, des lumières spéciales qu'exigent la connaissance -et l'appréciation du fait même; il faut qu'elle devienne la science, -et une science aussi exacte que celle que Napoléon portait dans le -destin des batailles. - -Tout fut l'erreur des chefs de la _Société des saisons_. Ils -comptèrent sur le miracle de la foi, sans tenir compte de la double -lumière qui est nécessaire dans ces sortes d'entreprises. Ils -méconnurent l'état des esprits, les moyens de résistance; ils se -précipitaient dans l'abîme, comme Curtius, sans songer que le peuple -était dans un de ces moments de lassitude et d'incrédulité où, _par -amour pour lui_, par respect de son avenir, de son lendemain -peut-être, il ne faut pas l'exposer à faire acte d'athéisme et de -lâcheté. - -Le succès ne justifie pas tout, mais il sanctionne les grandes causes -et impose jusqu'à un certain point les mauvaises à la raison humaine, -l'adhésion d'un peuple étant dans ce cas un obstacle contre lequel il -faut savoir se tenir debout et attendre. La fièvre généreuse des -nobles âmes indignées doit savoir se contenir à de certains moments de -l'histoire, et se ménager pour l'heure où elle pourra faire de -l'étincelle sacrée un vaste incendie. Alors qu'un parti se risque avec -un peuple et même à la tête d'un peuple pour changer ses destinées, -s'il échoue en dépit des plus sages prévisions et des plus savants -efforts, s'il est en situation de rendre au moins sa défaite -désastreuse à l'ennemi, si, en un mot, il exprime par ses actes une -immense et ardente protestation, ses efforts ne sont pas perdus, et -ceux qui survivront en recueilleront le fruit plus tard. C'est dans ce -cas que l'on bénit encore les vaincus de la bonne cause; c'est alors -qu'on les absout des malheurs attachés à la crise, en reconnaissant -qu'ils n'ont pas agi au hasard, et la foi qui survit au désastre est -proportionnée aux chances de succès qu'ils ont su mettre dans leur -plan. C'est ainsi qu'on pardonne à un habile général vaincu dans une -bataille d'avoir perdu des colonnes entières dans la vue d'une -victoire probable, tandis qu'on blâme le héros isolé qui s'en va faire -écharper une petite escorte sans aucune chance d'utilité. - -A Dieu ne plaise que j'accuse Barbès, Martin Bernard et les autres -généreux martyrs de cette série d'avoir aveuglement sacrifié à leur -audace naturelle, à leur mépris de la vie, à un égoïste besoin de -gloire! Non! c'étaient des esprits réfléchis, studieux, modestes; mais -ils étaient jeunes, ils étaient exaltés par la religion du devoir, ils -espéraient que leur mort serait féconde. Ils croyaient trop à -l'excellence soutenue de la nature humaine; ils la jugeaient d'après -eux-mêmes. Ah! mes amis, que votre vie est belle, puisque, pour y -trouver une faute, il faut faire, au nom de la froide raison, le -procès aux plus nobles sentiments dont l'âme de l'homme soit capable! - -Mais la véritable grandeur de Barbès se manifesta dans son attitude -devant ses juges, et se compléta dans le long martyre de la prison. -C'est là que son âme s'éleva jusqu'à la sainteté. C'est du silence de -cette âme profondément humble et pieusement résignée qu'est sorti le -plus éloquent et le plus pur enseignement à la vertu qu'il ait été -donné à ce siècle de comprendre. Là, jamais une erreur, jamais une -défaillance dans cette abnégation absolue, dans ce courage calme et -doux, dans ces tendres consolations données par lui-même aux coeurs -brisés par sa souffrance. Les lettres de Barbès à ses amis sont dignes -des plus beaux temps de la foi. Mûri par la réflexion, il s'est élevé -à l'appréciation des plus hautes philosophies; mais, supérieur à la -plupart de ceux qui instruisent et qui prêchent, il s'est assimilé la -force du stoïque unie à l'humble douceur du vrai chrétien. C'est par -là que, sans être créateur dans la sphère des idées, il s'est égalé -sans le savoir aux plus grands penseurs de son époque. Chez lui la -parole et la pensée des autres ont été fécondes; elles ont germé et -grandi dans un coeur si pur et si fervent que ce coeur est devenu un -miroir de la vérité, une pierre de touche pour les consciences -délicates, un rare et véritable sujet de consolation pour tous ceux -qui s'épouvantent de la corruption des temps, de l'injustice des -partis et de l'abattement des esprits dans les jours d'épreuve et de -persécution. - - - - -CHAPITRE SEPTIEME ET DERNIER. - - J'essaye le professorat et j'y échoue.--Irrésolution.--Retour de - mon frère.--Les pavillons de la rue Pigale.--Ma fille en - pension.--Le square d'Orléans et mes relations.--Une grande - méditation dans le petit bois de Nohant.--Caractère de Chopin - développé.--Le prince Karol.--Causes de souffrance.--Mon fils - me console de tout.--Mon coeur pardonne tout.--Mort de mon - frère.--Quelques mots sur les absents.--Le ciel.--Les douleurs - qu'on ne raconte pas.--L'avenir du siècle.--Conclusion. - - -Après le voyage de Majorque, je songeai à arranger ma vie de manière à -résoudre le difficile problème de faire travailler Maurice sans le -priver d'air et de mouvement. A Nohant, cela était possible, et nos -lectures pouvaient suffire à remplacer par des notions d'histoire, de -philosophie et de littérature le grec et le latin du collége. - -Mais Maurice aimait la peinture, et je ne pouvais la lui enseigner. -D'ailleurs, je ne me fiais pas assez à moi-même quant au reste pour -mener un peu loin les études que nous faisions ensemble, moi apprenant -et préparant la veille ce que je lui démontrais le lendemain; car je -ne savais rien avec méthode, et j'étais obligée d'inventer une -méthode à son usage en même temps que je m'initiais aux connaissances -que cette méthode devait développer. Il me fallait, en même temps -encore, trouver une autre méthode pour Solange, dont l'esprit avait -besoin d'un tout autre procédé d'enseignement, relativement aux études -appropriées à son âge. - -Cela était au-dessus de mes forces, à moins de renoncer à écrire. J'y -songeai sérieusement. En me renfermant à la campagne toute l'année, -j'espérais vivre de Nohant, et vivre fort satisfaite en consacrant ce -que je pouvais avoir de lumière dans l'âme à instruire mes enfants; -mais je m'aperçus bien vite que le professorat ne me convenait pas du -tout, ou, pour mieux dire, que je ne convenais pas du tout à la tâche -toute spéciale du professorat. Dieu ne m'a pas donné la parole; je ne -m'exprimais pas d'une manière assez précise et assez nette, outre que -la voix me manquait au bout d'un quart d'heure. D'ailleurs, je n'avais -pas assez de patience avec mes enfants, j'aurais mieux enseigné ceux -des autres. Il ne faut peut-être pas s'intéresser passionnément à ses -élèves. Je m'épuisais en efforts de volonté, et je trouvais souvent -dans la leur une résistance qui me désespérait. Une jeune mère n'a pas -assez d'expérience des langueurs et des préoccupations de l'enfance. -Je me rappelais les miennes cependant; mais, me rappelant aussi que si -on ne les avait pas vaincues malgré moi, je serais restée inerte ou -devenue folle, je me tuais à lasser la résistance, ne sachant pas la -briser. - -Plus tard j'ai appris à lire à ma petite-fille, et j'ai eu de la -patience, quoique je l'aimasse passionnément aussi; mais j'avais -beaucoup d'années de plus! - -Dans l'irrésolution où je fus quelque temps relativement à -l'arrangement de ma vie, en vue du mieux possible pour ces chers -enfants, une question sérieuse fut débattue dans ma conscience. Je me -demandai si je devais accepter l'idée que Chopin s'était faite de -fixer son existence auprès de la mienne. Je n'eusse pas hésité à dire -non si j'eusse pu savoir alors combien peu de temps la vie retirée et -la solennité de la campagne convenaient à sa santé morale et physique. -J'attribuais encore son désespoir et son horreur de Majorque à -l'exaltation de la fièvre et à l'_excès de caractère_ de cette -résidence. Nohant offrait des conditions plus douces, une retraite -moins austère, un entourage sympathique et des ressources en cas de -maladie. Papet était pour lui un médecin éclairé et affectueux. -Fleury, Duteil, Duvernet et leurs familles, Planet, Rollinat surtout, -lui furent chers à première vue. Tous l'aimèrent aussi et se sentirent -disposés à le gâter avec moi. - -Mon frère était revenu habiter le Berry. Il était fixé dans la terre -de Montgivray, dont sa femme avait hérité, à une demi-lieue de nous. -Mon pauvre Hippolyte s'était si étrangement et si follement conduit -envers moi que le bouder un peu n'eût pas été trop sévère; mais je ne -pouvais bouder sa femme, qui avait toujours été parfaite pour moi, et -sa fille, que je chérissais comme si elle eût été mienne, l'ayant -élevée en partie avec les mêmes soins que j'avais eus pour Maurice. -D'ailleurs mon frère, quand il reconnaissait ses torts, s'accusait si -entièrement, si drôlement, si énergiquement, disant mille naïvetés -spirituelles tout en jurant et pleurant avec effusion, que mon -ressentiment était tombé au bout d'une heure. D'un autre que lui, le -passé eût été inexcusable, et avec lui l'avenir ne devait pas tarder à -redevenir intolérable; mais qu'y faire? C'était lui! C'était le -compagnon de mes premières années; c'était le bâtard né heureux, -c'est-à-dire l'enfant gâté de chez nous. Hippolyte eût eu bien -mauvaise grâce à se poser en _Antony_. Antony est vrai relativement -aux préjugés de certaines familles; d'ailleurs ce qui est beau est -toujours assez vrai; mais on pourrait bien faire la contre-partie -d'_Antony_, et l'auteur de ce poëme tragique pourrait la faire -lui-même aussi vraie et aussi belle. Dans certains milieux, l'enfant -de l'amour inspire un tel intérêt qu'il arrive à être, sinon le roi de -la famille, du moins le membre le plus entreprenant et le plus -indépendant de la famille, celui qui ose tout et à qui l'on passe -tout, parce que les entrailles ont besoin de le dédommager de -l'abandon de la société. Par le fait, n'étant rien officiellement, et -ne pouvant prétendre à rien légalement dans mon intérieur, Hippolyte y -avait toujours fait dominer son caractère turbulent, son bon coeur et -sa mauvaise tête. Il m'en avait chassée, par la seule raison que je ne -voulais pas l'en chasser; il avait aigri et prolongé la lutte qui m'y -ramenait, et il y rentrait lui-même, pardonné et embrassé pour -quelques larmes qu'il versait au seuil de la maison paternelle. Ce -n'était que la reprise d'une nouvelle série de repentirs de sa part et -d'absolutions de la mienne. - -Son entrain, sa gaîté intarissable, l'originalité de ses saillies, ses -effusions enthousiastes et naïves pour le génie de Chopin, sa -déférence constamment respectueuse envers lui seul, même dans -l'inévitable et terrible _après-boire_, trouvèrent grâce auprès de -l'artiste éminemment aristocratique. Tout alla donc fort bien au -commencement, et j'admis éventuellement l'idée que Chopin pourrait se -reposer et refaire sa santé parmi nous pendant quelques étés, son -travail devant nécessairement le rappeler l'hiver à Paris. - -Cependant la perspective de cette sorte d'alliance de famille avec un -ami nouveau dans ma vie me donna à réfléchir. Je fus effrayée de la -tâche que j'allais accepter et que j'avais crue devoir se borner au -voyage en Espagne. Si Maurice venait à retomber dans l'état de -langueur qui m'avait absorbée, adieu à la fatigue des leçons, il est -vrai, mais adieu aussi aux joies de mon travail; et quelles heures de -ma vie sereines et vivifiantes pourrais-je consacrer à un second -malade, beaucoup plus difficile à soigner et à consoler que Maurice? - -Une sorte d'effroi s'empara donc de mon coeur en présence d'un devoir -nouveau à contracter. Je n'étais pas illusionnée par une passion. -J'avais pour l'artiste une sorte d'adoration maternelle très-vive, -très-vraie, mais qui ne pouvait pas un instant lutter contre l'amour -des entrailles, le seul sentiment chaste qui puisse être passionné. - -J'étais encore assez jeune pour avoir peut-être à lutter contre -l'amour, contre la passion proprement dite. Cette éventualité de mon -âge, de ma situation et de la destinée des femmes artistes, surtout -quand elles ont horreur des distractions passagères, m'effrayait -beaucoup, et, résolue à ne jamais subir d'influence qui pût me -distraire de mes enfants, je voyais un danger moindre, mais encore -possible, même dans la tendre amitié que m'inspirait Chopin. - -Eh bien, après réflexion, ce danger disparut à mes yeux et prit même -un caractère opposé, celui d'un préservatif contre des émotions que -je ne voulais plus connaître. Un devoir de plus dans ma vie, déjà si -remplie et si accablée de fatigue, me parut une chance de plus pour -l'austérité vers laquelle je me sentais attirée avec une sorte -d'enthousiasme religieux. - -Si j'eusse donné suite à mon projet de m'enfermer à Nohant toute -l'année, de renoncer aux arts et de me faire l'institutrice de mes -enfants, Chopin eût été sauvé du danger qui le menaçait, lui, à mon -insu: celui de s'attacher à moi d'une manière trop absolue. Il ne -m'aimait pas encore au point de ne pouvoir s'en distraire, son -affection n'était pas encore exclusive. Il m'entretenait d'un amour -romanesque qu'il avait eu en Pologne, de doux entraînements qu'il -avait subis ensuite à Paris et qu'il y pouvait retrouver, et surtout -de sa mère, qui était la seule passion de sa vie, et loin de laquelle -pourtant il s'était habitué à vivre. Forcé de me quitter pour sa -profession, qui était son honneur même, puisqu'il ne vivait que de son -travail, six mois de Paris l'eussent rendu, après quelques jours de -malaise et de larmes, à ses habitudes d'élégance, de succès exquis et -de coquetterie intellectuelle. Je n'en pouvais pas douter, je n'en -doutais pas. - -Mais la destinée nous poussait dans les liens d'une longue -association, et nous y arrivâmes tous deux sans nous en apercevoir. - -Forcée d'échouer dans mon entreprise de professorat, je pris le parti -de le remettre en meilleures mains et de faire, dans ce but, un -établissement annuel à Paris. Je louai, rue Pigale, un appartement -composé de deux pavillons au fond d'un jardin. Chopin s'installa rue -Tronchet; mais son logement fut humide et froid. Il recommença à -tousser sérieusement, et je me vis forcée de donner ma démission de -garde-malade; ou de passer ma vie en allées et venues impossibles. -Lui, pour me les épargner, venait chaque jour me dire avec une figure -décomposée et une voix éteinte qu'il se portait à merveille. Il -demandait à dîner avec nous, et il s'en allait le soir, grelottant -dans son fiacre. Voyant combien il s'affectait du dérangement de notre -vie de famille, je lui offris de lui louer un des pavillons dont je -pouvais lui céder une partie. Il accepta avec joie. Il eut là son -appartement, y reçut ses amis et y donna ses leçons sans me gêner. -Maurice avait l'appartement au-dessus du sien; j'occupais l'autre -pavillon avec ma fille. Le jardin était joli et assez vaste pour -permettre de grands jeux et de belles gaîtés. Nous avions des -professeurs des deux sexes qui faisaient de leur mieux. Je voyais le -moins de monde possible, m'en tenant toujours à mes amis. Ma jeune et -charmante parente Augustine, Oscar, le fils de ma soeur, dont je -m'étais chargée et que j'avais mis en pension, les deux beaux enfants -de madame d'Oribeau, qui était venue se fixer à Paris dans le même -but que moi, c'était là un jeune monde bien-aimé qui se réunissait de -temps en temps à mes enfants, mettant, à ma grande satisfaction, la -maison sens dessus dessous. - -Nous passâmes ainsi près d'un an, à tâter ce mode d'éducation à -domicile. Maurice s'en trouva assez bien. Il ne mordit jamais plus que -mon père ne l'avait fait aux études classiques; mais il prit avec M. -Eugène Pelletan, M. Loyson et M. Zirardini le goût de lire et de -comprendre, et il fût bientôt en état de s'instruire lui-même et de -découvrir tout seul les horizons vers lesquels sa nature d'esprit le -poussait. Il put aussi commencer à recevoir des notions de dessin, -qu'il n'avait reçues jusque-là que de son instinct. - -Il en fut autrement de ma fille. Malgré l'excellent enseignement qui -lui fut donné chez moi par mademoiselle Suez, une Genevoise de grand -savoir et d'une admirable douceur, son esprit impatient ne pouvait se -fixer à rien, et cela était désespérant, car l'intelligence, la -mémoire et la compréhension étaient magnifiques chez elle. Il fallut -en revenir à l'éducation en commun, qui la stimulait davantage, et à -la vie de pension, qui, restreignant les sujets de distraction, les -rend plus faciles à vaincre. Elle ne se plut pourtant pas dans la -première pension où je la mis. Je l'en retirai aussitôt pour la -conduire à Chaillot, chez madame Bascans, où elle convint qu'elle -était réellement mieux que chez moi. Installée dans une maison -charmante et dans un lieu magnifique, objet des plus doux soins et -favorisée des leçons particulières de M. Bascans, un homme de vrai -mérite, elle daigna enfin s'apercevoir que la culture de -l'intelligence pouvait bien être autre chose qu'une vexation gratuite. -Car tel était le thème de cette raisonneuse; elle avait prétendu -jusque-là qu'on avait _inventé_ les connaissances humaines dans -l'unique but de contrarier les petites filles. - -Ce parti de me séparer d'elle de nouveau étant pris (avec plus -d'effort et de regret que je ne voulus lui en montrer), je vécus -alternativement à Nohant l'été, et à Paris l'hiver, sans me séparer de -Maurice, qui savait s'occuper partout et toujours. Chopin venait -passer trois ou quatre mois chaque année à Nohant. J'y prolongeais mon -séjour assez avant dans l'hiver, et je retrouvais à Paris mon _malade -ordinaire_, c'est ainsi qu'il s'intitulait, désirant mon retour, mais -ne regrettant pas la campagne, qu'il n'aimait pas au delà d'une -quinzaine, et qu'il ne supportait davantage que par attachement pour -moi. Nous avions quitté les pavillons de la rue Pigale, qui lui -déplaisaient, pour nous établir au square d'Orléans, où la bonne et -active Marliani nous avait arrangé une vie de famille. Elle occupait -un bel appartement entre les deux nôtres. Nous n'avions qu'une grande -cour, plantée et sablée, toujours propre, à traverser pour nous -réunir, tantôt chez elle, tantôt chez moi, tantôt chez Chopin, quand -il était disposé à nous faire de la musique. Nous dînions chez elle -tous ensemble à frais communs. C'était une très-bonne association, -économique comme toutes les associations, et qui me permettait de voir -du monde chez madame Marliani, mes amis plus intimement chez moi, et -de prendre mon travail à l'heure où il me convenait de me retirer. -Chopin se réjouissait aussi d'avoir un beau salon isolé, où il pouvait -aller composer ou rêver. Mais il aimait le monde et ne profitait guère -de son sanctuaire que pour y donner des leçons. Ce n'est qu'à Nohant -qu'il créait et écrivait. Maurice avait son appartement et son atelier -au-dessus de moi. Solange avait près de moi une jolie chambrette où -elle aimait à faire la _dame_ vis-à-vis d'Augustine les jours de -sortie, et d'où elle chassait son frère et Oscar impérieusement, -prétendant que les gamins avaient mauvais ton et sentaient le cigare, -ce qui ne l'empêchait pas de grimper à l'atelier un moment après pour -les faire enrager, si bien qu'ils passaient leur temps à se renvoyer -outrageusement de leurs domiciles respectifs et à revenir frapper à la -porte pour recommencer. Un autre enfant, d'abord timide et raillé, -bientôt taquin et railleur, venait ajouter aux allées et venues, aux -algarades et aux éclats de rire qui désespéraient le voisinage. -C'était Eugène Lambert, camarade de Maurice à l'atelier de peinture -de Delacroix, un garçon plein d'esprit, de coeur et de dispositions, -qui devint mon enfant presque autant que les miens propres, et qui, -appelé à Nohant pour un mois, y a passé jusqu'à présent une douzaine -d'étés, sans compter plusieurs hivers. - -Plus tard, je pris Augustine tout-à-fait avec nous, la vie de famille -et d'intérieur me devenant chaque jour plus chère et plus -nécessaire[29]. - - [29] Cette enfant, belle et douce, fut toujours un ange de - consolation pour moi. Mais, en dépit de ses vertus et de sa - tendresse, elle fut pour moi la cause de bien grands chagrins. - Ses tuteurs me la disputaient, et j'avais de fortes raisons pour - accepter le devoir de la protéger exclusivement. Devenue majeure, - elle ne voulait pas s'éloigner de moi. Ce fut la cause d'une - lutte ignoble et d'un chantage infâme de la part de gens que je - ne nommerai pas. On me menaça de libelles atroces si je ne - donnais pas quarante mille francs. Je laissai paraître les - libelles, immonde ramassis de mensonges ridicules que la police - se chargea d'interdire. Ce ne fut pas là le point douloureux du - martyre que je subissais pour cette noble et pure enfant: la - calomnie s'acharna après elle par contre-coup, et, pour la - protéger envers et contre tous, je dus plus d'une fois briser mon - propre coeur et mes plus chères affections. - -S'il me fallait parler ici avec détail des illustres et chers amis qui -m'entourèrent pendant ces huit années, je recommencerais un volume. -Mais ne suffit-il pas de nommer, outre ceux dont j'ai parlé déjà, -Louis Blanc, Godefroy Cavaignac, Henri Martin, et le plus beau génie -de femme de notre époque, uni à un noble coeur, Pauline Garcia, fille -d'un artiste de génie, soeur de la Malibran, et mariée à mon ami Louis -Viardot, savant modeste, homme de goût et surtout homme de bien! - -Parmi ceux que j'ai vus avec autant d'estime et moins d'intimité, je -citerai Mickiewicz, Lablache, Alkan aîné, Soliva, E. Quinet, le -général Pepe, etc.! et, sans faire de catégories de talent ou de -célébrité, j'aime à me rappeler l'amitié fidèle de Bocage, le grand -artiste, et la touchante amitié d'Agricol Perdiguier, le noble -artisan; celle de Ferdinand François, âme stoïque et pure, et celle de -Gilland, écrivain prolétaire d'un grand talent et d'une grande foi; -celle d'Étienne Arago, si vraie et si charmante, et celle d'Anselme -Pététin, si mélancolique et si sincère; celle de M. de Bonnechose, le -meilleur des hommes et le plus aimable, l'inappréciable ami de madame -Marliani; et celle de M. de Rancogne, charmant poëte inédit, sensible -et gai vieillard qui avait toujours des roses dans l'esprit et jamais -d'épines dans le coeur; celle de Mendizabal, le père enjoué et -affectueux de toute notre chère jeunesse, et celle de Dessaüer, -artiste éminent, caractère pur et digne[30]; enfin celle d'Hetzel, qui -pour arriver sur le tard de ma vie, ne m'en fut pas moins précieuse, -et celle du docteur Varennes, une des plus anciennes et des plus -regrettées. - - [30] Henri Heine m'a prêté contre lui des sentiments inouïs. Le - génie a ses rêves de malade. - -Hélas! la mort ou l'absence ont dénoué la plupart de ces relations, -sans refroidir mes souvenirs et mes sympathies. Parmi celles que j'ai -pu ne pas perdre de vue, j'aime à nommer le capitaine d'Arpentigny, un -des esprits les plus frais, les plus originaux et les plus étendus qui -existent, et madame Hortense Allart, écrivain d'un sentiment -très-élevé et d'une forme très-poétique, femme savante toute jolie et -toute rose, disait Delatouche; esprit courageux, indépendant; femme -brillante et sérieuse, vivant à l'ombre avec autant de recueillement -et de sérénité qu'elle saurait porter de grâce et d'éclat dans le -monde; mère tendre et forte, entrailles de femme, fermeté d'homme. - -Je voyais aussi cette tête exaltée et généreuse, cette femme qui avait -les illusions d'une enfant et le caractère d'un héros, cette folle, -cette martyre; cette sainte, Pauline Roland. - -J'ai nommé Mickiewicz, génie égal à celui de Byron, âme conduite aux -vertiges de l'extase par l'enthousiasme de la patrie et la sainteté -des moeurs. J'ai nommé Lablache, le plus grand acteur comique et le -plus parfait chanteur de notre époque: dans la vie privée, c'est un -adorable esprit et un père de famille respectable. J'ai nommé Soliva, -compositeur lyrique d'un vrai talent, professeur admirable, caractère -noble et digne, artiste enjoué, enthousiaste, sérieux. Enfin, j'ai -nommé Alkan, pianiste célèbre, plein d'idées fraîches et originales, -musicien savant, homme de coeur. Quant à Edgar Quinet, tous le -connaissent en le lisant: un grand coeur, dans une vaste intelligence; -ses amis connaissent en plus sa modestie candide et la douceur de son -commerce. Enfin, j'ai nommé le général Pepe, âme héroïque et pure, un -de ces caractères qui rappellent les hommes de Plutarque. Je n'ai -nommé ni Mazzini, ni les autres amis que j'ai gardés dans le monde -politique et dans la vie intime, ne les ayant connus réellement que -plus tard. - -Déjà, dans ce temps-là, je touchais, par mes relations variées, aux -extrêmes de la société, à l'opulence, à la misère, aux croyances les -plus absolutistes, aux principes les plus révolutionnaires. J'aimais à -connaître et à comprendre les divers ressorts qui font mouvoir -l'humanité et qui décident de ses vicissitudes. Je regardais avec -attention, je me trompais souvent, je voyais clair quelquefois. - -Après les désespérances de ma jeunesse, trop d'illusions me -gouvernèrent. Au scepticisme maladif succéda trop de bienveillance et -d'ingénuité. Je fus mille fois dupe d'un rêve de fusion archangélique -dans les forces opposées du grand combat des idées. Je suis bien -encore quelquefois capable de cette simplicité, résultat d'une -plénitude de coeur, pourtant j'en devrais être bien guérie, car mon -coeur a beaucoup saigné. - -La vie que je raconte ici était aussi bonne que possible à la surface. -Il y avait pour moi du beau soleil sur mes enfants, sur mes amis, sur -mon travail; mais la vie que je ne raconte pas était voilée -d'amertumes effroyables. - -Je me souviens d'un jour où, révoltée d'injustices sans nom qui, dans -ma vie intime, m'arrivaient tout à coup de plusieurs côtés à la fois, -je m'en allai pleurer dans le petit bois de mon jardin de Nohant, à -l'endroit où jadis ma mère faisait pour moi et avec moi ses jolies -petites rocailles. J'avais alors environ quarante ans, et quoique -sujette à des névralgies terribles, je me sentais physiquement -beaucoup plus forte que dans ma jeunesse. Il me prit fantaisie, je ne -sais au milieu de quelles idées noires, de soulever une grosse pierre, -peut-être une de celles que j'avais vu autrefois porter par ma robuste -petite mère. Je la soulevai sans effort, et je la laissai retomber -avec désespoir, disant en moi-même: «Ah! mon Dieu, j'ai peut-être -encore quarante ans à vivre!» - -L'horreur de la vie, la soif du repos, que je repoussais depuis -longtemps, me revinrent cette fois-là d'une manière bien terrible. Je -m'assis sur cette pierre, et j'épuisai mon chagrin dans des flots de -larmes. Mais il se fit là en moi une grande révolution: à ces deux -heures d'anéantissement succédèrent deux ou trois heures de -méditation et de rassérénement dont le souvenir est resté net en moi -comme une chose décisive en ma vie. - -La résignation n'est pas dans ma nature. C'est là un état de tristesse -morne, mêlée à de lointaines espérances, que je ne connais pas. J'ai -vu cette disposition chez les autres, je n'ai jamais pu l'éprouver. -Apparemment mon organisation s'y refuse. Il me faut désespérer -absolument pour avoir du courage. Il faut que je sois arrivée à me -dire «Tout est perdu!» pour que je me décide à tout accepter. J'avoue -même que ce mot de résignation m'irrite. Dans l'idée que je m'en fais, -à tort ou à raison, c'est une sotte paresse qui veut se soustraire à -l'inexorable logique du malheur; c'est une mollesse de l'âme qui nous -pousse à faire notre salut en égoïstes, à tendre un dos endurci aux -coups de l'iniquité, à devenir inertes, sans horreur du mal que nous -subissons, sans pitié par conséquent pour ceux qui nous l'infligent. -Il me semble que les gens complétement résignés sont pleins de dégoût -et de mépris pour la race humaine. Ne s'efforçant plus de soulever les -rochers qui les écrasent, ils se disent que tout est rocher, et qu'eux -seuls sont les enfants de Dieu[31]. - - [31] C'était aussi le sentiment de M. Lamennais. Silvio Pellico - était pour lui le type de la résignation, et cette résignation-là - l'indignait. - -Une autre solution s'ouvrit devant moi. Tout subir sans haine et sans -ressentiment, mais tout combattre par la foi; aucune ambition, aucun -rêve de bonheur personnel pour moi-même en ce monde, mais beaucoup -d'espoir et d'efforts pour le bonheur des autres. - -Ceci me parut une conclusion souveraine de la logique applicable à ma -nature. Je pouvais vivre sans bonheur personnel, n'ayant pas de -passions personnelles. - -Mais j'avais de la tendresse et le besoin impérieux d'exercer cet -instinct-là. Il me fallait chérir ou mourir. Chérir en étant peu ou -mal chéri soi-même, c'est être malheureux; mais on peut vivre -malheureux. Ce qui empêche de vivre, c'est de ne pas faire usage de sa -propre vie, ou d'en faire un usage contraire aux conditions de sa -propre vie. - -En face de cette résolution, je me demandai si j'aurais la force de la -suivre; je n'avais pas une assez haute idée de moi-même pour m'élever -au rêve de la vertu. D'ailleurs, voyez-vous, dans le temps de -scepticisme où nous vivons, une grande lumière s'est dégagée: c'est -que la vertu n'est qu'une lumière elle-même, une lumière qui se fait -dans l'âme. Moi, j'y ajoute, dans ma croyance, l'aide de Dieu. Mais -qu'on accepte ou qu'on rejette le secours divin, la raison nous -démontre que la vertu est un résultat brillant de l'apparition de la -vérité dans la conscience, une certitude par conséquent, qui commande -au coeur et à la volonté. - -Écartant donc de mon vocabulaire intérieur ce mot orgueilleux de vertu -qui me paraissait trop drapé à l'antique, et me contentant de -contempler une certitude en moi-même, je pus me dire, assez sagement -je crois, qu'on ne revient pas sur une certitude acquise, et que, pour -persévérer dans un parti pris en vue de cette certitude, il ne s'agit -que de regarder en soi chaque fois que l'égoïsme vient s'efforcer -d'éteindre le flambeau. - -Que je dusse être agitée, troublée et tiraillée par cette imbécile -personnalité humaine, cela n'était pas douteux, car l'âme ne veille -pas toujours; elle s'endort et elle rêve; mais que, connaissant la -réalité, c'est-à-dire l'impossibilité d'être heureuse par l'égoïsme, -je n'eusse pas le pouvoir de secouer et de réveiller mon âme, c'est ce -qui me parut également hors de doute. - -Après avoir calculé ainsi mes chances avec une grande ardeur -religieuse et un véritable élan de coeur vers Dieu, je me sentis -très-tranquille, et je gardai cette tranquillité intérieure tout le -reste de ma vie; je la gardai non pas sans ébranlement, sans -interruption et sans défaillance, mon équilibre physique succombant -parfois sous cette rigueur de ma volonté; mais je la retrouvai -toujours sans incertitude et sans contestation au fond de ma pensée -et dans l'habitude de ma vie. - -Je la retrouvai surtout par la prière. Je n'appelle pas prière un -choix et un arrangement de parole lancées vers le ciel, mais un -entretien de la pensée avec l'idéal de lumière et de perfections -infinies. - -De toutes les amertumes que j'avais non plus à subir, mais à -combattre, les souffrances de mon _malade ordinaire_ n'étaient pas la -moindre. - -Chopin voulait toujours Nohant, et ne supportait jamais Nohant. Il -était l'homme du monde par excellence, non pas du monde trop officiel -et trop nombreux, mais du monde intime, des salons de vingt personnes, -de l'heure où la foule s'en va et où les habitués se pressent autour -de l'artiste pour lui arracher par d'aimables importunités le plus pur -de son inspiration. C'est alors seulement qu'il donnait tout son génie -et tout son talent. C'est alors aussi qu'après avoir plongé son -auditoire dans un recueillement profond ou dans une tristesse -douloureuse, car sa musique vous mettait parfois dans l'âme des -découragements atroces, surtout quand il improvisait; tout à coup, -comme pour enlever l'impression et le souvenir de sa douleur aux -autres et à lui-même, il se tournait vers une glace, à la dérobée, -arrangeait ses cheveux et sa cravate, et se montrait subitement -transformé en Anglais flegmatique, en vieillard impertinent, en -Anglaise sentimentale et ridicule, en juif sordide. C'était toujours -des types tristes, quelque comiques qu'ils fussent, mais parfaitement -compris et si délicatement traduits qu'on ne pouvait se lasser de les -admirer. - -Toutes ces choses sublimes, charmantes ou bizarres qu'il savait tirer -de lui-même faisaient de lui l'âme des sociétés choisies, et on se -l'arrachait bien littéralement, son noble caractère, son -désintéressement, sa fierté, son orgueil bien entendu, ennemi de toute -vanité de mauvais goût et de toute insolente réclame, la sûreté de son -commerce et les exquises délicatesses de son savoir-vivre faisant de -lui un ami aussi sérieux qu'agréable. - -Arracher Chopin à tant de gâteries, l'associer à une vie simple, -uniforme et constamment studieuse, lui qui avait été élevé sur les -genoux des princesses, c'était le priver de ce qui le faisait vivre, -d'une vie factice il est vrai, car, ainsi qu'une femme fardée, il -déposait le soir, en rentrant chez lui, sa verve et sa puissance, pour -donner la nuit à la fièvre et à l'insomnie; mais d'une vie qui eût été -plus courte et plus animée que celle de la retraite, et de l'intimité -restreinte au cercle uniforme d'une seule famille. A Paris, il en -traversait plusieurs chaque jour, ou il en choisissait au moins chaque -soir une différente pour milieu. Il avait ainsi tour à tour vingt ou -trente salons à enivrer ou à charmer de sa présence. - -Chopin n'était pas né exclusif dans ses affections; il ne l'était que -par rapport à celles qu'il exigeait; son âme, impressionnable à toute -beauté, à toute grâce, à tout sourire, se livrait avec une facilité et -une spontanéité inouïes. Il est vrai qu'elle se reprenait de même, un -mot maladroit, un sourire équivoque le désenchantant avec excès. Il -aimait passionnément trois femmes dans la même soirée de fête, et s'en -allait tout seul, ne songeant à aucune d'elles, les laissant toutes -trois convaincues de l'avoir exclusivement charmé. - -Il était de même en amitié, s'enthousiasmant à première vue, se -dégoûtant, se reprenant sans cesse, vivant d'engouements pleins de -charmes pour ceux qui en étaient l'objet, et de mécontentements -secrets qui empoisonnaient ses plus chères affections. - -Un trait qu'il m'a raconté lui-même prouve combien peu il mesurait ce -qu'il accordait de son coeur à ce qu'il exigeait de celui des autres. - -Il s'était vivement épris de la petite-fille d'un maître célèbre; il -songea à la demander en mariage, dans le même temps où il poursuivait -la pensée d'un autre mariage d'amour en Pologne, sa loyauté n'étant -engagée nulle part, mais son âme mobile flottant d'une passion à -l'autre. La jeune Parisienne lui faisait bon accueil, et tout allait -au mieux, lorsqu'un jour qu'il entrait chez elle avec un autre -musicien plus célèbre à Paris qu'il ne l'était encore, elle s'avisa -de présenter une chaise à ce dernier avant de songer à faire asseoir -Chopin. Il ne la revit jamais et l'oublia tout de suite. - -Ce n'est pas que son âme fût impuissante ou froide. Loin de là, elle -était ardente et dévouée, mais non pas exclusivement et -continuellement envers telle ou telle personne. Elle se livrait -alternativement à cinq ou six affections qui se combattaient en lui et -dont une primait tour à tour toutes les autres. - -Il n'était certainement pas fait pour vivre longtemps en ce monde, ce -type extrême de l'artiste. Il y était dévoré par un rêve d'idéal que -ne combattait aucune tolérance de philosophie ou de miséricorde à -l'usage de ce monde. Il ne voulait jamais transiger avec la nature -humaine. Il n'acceptait rien de la réalité. C'était là son vice et sa -vertu, sa grandeur et sa misère. Implacable envers la moindre tache, -il avait un enthousiasme immense pour la moindre lumière, son -imagination exaltée faisant tous les frais possibles pour y voir un -soleil. - -Il était donc à la fois doux et cruel d'être l'objet de sa préférence, -car il vous tenait compte avec usure de la moindre clarté, et vous -accablait de son désenchantement au passage de la plus petite ombre. - -On a prétendu que, dans un de mes romans, j'avais peint son caractère -avec une grande exactitude d'analyse. On s'est trompé, parce que l'on -a cru reconnaître quelques-uns de ses traits, et, procédant par ce -système, trop commode pour être sûr, Liszt lui-même, dans une _Vie de -Chopin_, un peu exubérante de style, mais remplie cependant de -très-bonnes choses et de très-belles pages, s'est fourvoyé de bonne -foi. - -J'ai tracé, dans le _Prince Karol_, le caractère d'un homme déterminé -dans sa nature, exclusif dans ses sentiments, exclusif dans ses -exigences. - -Tel n'était pas Chopin. La nature ne dessine pas comme l'art, quelque -réaliste qu'il se fasse. Elle a des caprices, des inconséquences, non -pas réelles probablement, mais très-mystérieuses. L'art ne rectifie -ces inconséquences que parce qu'il est trop borné pour les rendre. - -Chopin était un résumé de ces inconséquences magnifiques que Dieu seul -peut se permettre de créer et qui ont leur logique particulière. Il -était modeste par principe et doux par habitude, mais il était -impérieux par instinct et plein d'un orgueil légitime qui s'ignorait -lui-même. De là des souffrances qu'il ne raisonnait pas et qui ne se -fixaient pas sur un objet déterminé. - -D'ailleurs le prince Karol n'est pas artiste. C'est un rêveur, et rien -de plus: n'ayant pas de génie, il n'a pas les droits du génie. C'est -donc un personnage plus vrai qu'aimable, et c'est si peu le portrait -d'un grand artiste, que Chopin, en lisant le manuscrit chaque jour sur -mon bureau, n'avait pas eu la moindre velléité de s'y tromper, lui, -si soupçonneux pourtant! - -Et cependant plus tard, par réaction, il se l'imagina, m'a-t-on dit. -Des ennemis (j'en avais auprès de lui qui se disaient ses amis, comme -si aigrir un coeur souffrant n'était pas un meurtre), des ennemis lui -firent croire que ce roman était une révélation de son caractère. Sans -doute, en ce moment-là, sa mémoire était affaiblie: il avait oublié le -livre, que ne l'a-t-il relu! - -Cette histoire était si peu la nôtre! Elle en était tout l'inverse. Il -n'y avait entre nous ni les mêmes enivrements, ni les mêmes -souffrances. Notre histoire, à nous, n'avait rien d'un roman, le fond -en était trop simple et trop sérieux pour que nous eussions jamais eu -l'occasion d'une querelle l'un contre l'autre, à propos l'un de -l'autre. J'acceptais toute la vie de Chopin telle qu'elle se -continuait en dehors de la mienne. N'ayant ni ses goûts, ni ses idées -en dehors de l'art, ni ses principes politiques, ni son appréciation -des choses de fait, je n'entreprenais aucune modification de son être. -Je respectais son individualité, comme je respectais celle de -Delacroix et de mes autres amis engagés dans un chemin différent du -mien. - -D'un autre côté, Chopin m'accordait, et je peux dire m'honorait d'un -genre d'amitié qui faisait exception dans sa vie. Il était toujours le -même pour moi. Il avait sans doute peu d'illusions sur mon compte, -puisqu'il ne me faisait jamais redescendre dans son estime. C'est ce -qui fit durer longtemps notre bonne harmonie. - -Étranger à mes études, à mes recherches et, par suite, à mes -convictions, enfermé qu'il était dans le dogme catholique, il disait -de moi, comme la mère Alicia dans les derniers jours de sa vie[32]: -«_Bah! bah! je suis bien sûre qu'elle aime Dieu!_» - - [32] Cette âme bien-aimée est retournée à Dieu le 20 janvier - 1855. - -Nous ne nous sommes donc jamais adressé un reproche mutuel, sinon une -seule fois qui fut, hélas! la première et la dernière. Une affection -si élevée devait se briser, et non s'user dans des combats indignes -d'elle. - -Mais si Chopin était avec moi le dévouement, la prévenance, la grâce, -l'obligeance et la déférence en personne, il n'avait pas, pour cela, -abjuré les aspérités de son caractère envers ceux qui m'entouraient. -Avec eux, l'inégalité de son âme, tour à tour généreuse et fantasque, -se donnait carrière, passant toujours de l'engouement à l'aversion, et -réciproquement. Rien ne paraissait, rien n'a jamais paru de sa vie -intérieure dont ses chefs-d'oeuvre d'art étaient l'expression -mystérieuse et vague, mais dont ses lèvres ne trahissaient jamais la -souffrance. Du moins telle fut sa réserve pendant sept ans, que moi -seule pus les deviner, les adoucir et en retarder l'explosion. - -Pourquoi une combinaison d'événements en dehors de nous ne nous -éloigna-t-elle pas l'un de l'autre avant la huitième année! - -Mon attachement n'avait pu faire ce miracle de le rendre un peu calme -et heureux que parce que Dieu y avait consenti en lui conservant un -peu de santé. Cependant il déclinait visiblement, et je ne savais plus -quels remèdes employer pour combattre l'irritation croissante des -nerfs. La mort de son ami le docteur Mathuzinski et ensuite celle de -son propre père lui portèrent deux coups terribles. Le dogme -catholique jette sur la mort des terreurs atroces. Chopin, au lieu de -rêver pour ces âmes pures un meilleur monde, n'eut que des visions -effrayantes, et je fus obligée de passer bien des nuits dans une -chambre voisine de la sienne, toujours prête à me lever cent fois de -mon travail pour chasser les spectres de son sommeil et de son -insomnie. L'idée de sa propre mort lui apparaissait escortée de toutes -les imaginations superstitieuses de la poésie slave. Polonais, il -vivait dans le cauchemar des légendes. Les fantômes l'appelaient, -l'enlaçaient, et, au lieu de voir son père et son ami lui sourire dans -le rayon de la foi, il repoussait leurs faces décharnées de la sienne -et se débattait sous l'étreinte de leurs mains glacées. - -Nohant lui était devenu antipathique. Son retour, au printemps, -l'enivrait encore quelques instants. Mais dès qu'il se mettait au -travail, tout s'assombrissait autour de lui. Sa création était -spontanée, miraculeuse. Il la trouvait sans la chercher, sans la -prévoir. Elle venait sur son piano soudaine, complète, sublime; ou -elle se chantait dans sa tête pendant une promenade, et il avait hâte -de se la faire entendre à lui-même en la jetant sur l'instrument. Mais -alors commençait le labour le plus navrant auquel j'aie jamais -assisté. C'était une suite d'efforts, d'irrésolutions et d'impatiences -pour ressaisir certains détails du thème de son audition: ce qu'il -avait conçu tout d'une pièce, il l'analysait trop en voulant l'écrire, -et son regret de ne pas le retrouver net, selon lui, le jetait dans -une sorte de désespoir. Il s'enfermait dans sa chambre des journées -entières, pleurant, marchant, brisant ses plumes, répétant et -changeant cent fois une mesure, l'écrivant et l'effaçant autant de -fois, et recommençant le lendemain avec une persévérance minutieuse et -désespérée. Il passait six semaines sur une page pour en revenir à -l'écrire telle qu'il l'avait tracée du premier jet. - -J'avais eu longtemps l'influence de le faire consentir à se fier à ce -premier jet de l'inspiration. Mais quand il n'était plus disposé à me -croire, il me reprochait doucement de l'avoir gâté et de n'être pas -assez sévère pour lui. J'essayais de le distraire, de le promener. -Quelquefois emmenant toute ma couvée dans un char à bancs de -campagne, je l'arrachais malgré lui à cette agonie, je le menais aux -bords de la Creuse, et, pendant deux ou trois jours, perdus au soleil -et à la pluie dans des chemins affreux, nous arrivions, riants et -affamés, à quelque site magnifique où il semblait renaître. Ces -fatigues le brisaient le premier jour, mais il dormait! Le dernier -jour, il était tout ranimé, tout rajeuni, en revenant à Nohant, et il -trouvait la solution de son travail sans trop d'efforts; mais il -n'était pas toujours possible de le déterminer à quitter ce piano qui -était bien plus souvent son tourment que sa joie, et peu à peu il -témoigna de l'humeur quand je le dérangeais. Je n'osais pas insister. -Chopin fâché était effrayant, et comme, avec moi, il se contenait -toujours, il semblait près de suffoquer et de mourir. - -Ma vie, toujours active et rieuse à la surface, était devenue -intérieurement plus douloureuse que jamais. Je me désespérais de ne -pouvoir donner aux autres ce bonheur auquel j'avais renoncé pour mon -compte: car j'avais plus d'un sujet de profond chagrin contre lequel -je m'efforçais de réagir. L'amitié de Chopin n'avait jamais été un -refuge pour moi dans la tristesse. Il avait bien assez de ses propres -maux à supporter. Les miens l'eussent écrasé, aussi ne les -connaissait-il que vaguement et ne les comprenait-il pas du tout. Il -eût apprécié toutes choses à un point de vue très-différent du mien. -Ma véritable force me venait de mon fils, qui était en âge de partager -avec moi les intérêts les plus sérieux de la vie et qui me soutenait -par son égalité d'âme, sa raison précoce et son inaltérable -enjouement. Nous n'avons pas, lui et moi, les mêmes idées sur toutes -choses, mais nous avons ensemble de grandes ressemblances -d'organisation, beaucoup des mêmes goûts et des mêmes besoins; en -outre, un lien d'affection naturelle si étroit qu'un désaccord -quelconque entre nous ne peut durer un jour et ne peut tenir à un -moment d'explication tête-à-tête. Si nous n'habitons pas le même -enclos d'idées et de sentiments, il y a, du moins, une grande porte -toujours ouverte au mur mitoyen, celle d'une affection immense et -d'une confiance absolue. - -A la suite des dernières rechutes du malade, son esprit s'était -assombri extrêmement, et Maurice, qui l'avait tendrement aimé -jusque-là, fut blessé tout-à-coup par lui d'une manière imprévue pour -un sujet futile. Ils s'embrassèrent un moment après, mais le grain de -sable était tombé dans le lac tranquille, et peu à peu les cailloux y -tombèrent un à un. Chopin fut irrité souvent sans aucun motif et -quelquefois irrité injustement contre de bonnes intentions. Je vis le -mal s'aggraver et s'étendre à mes autres enfants, rarement à Solange, -que Chopin préférait, par la raison qu'elle seule ne l'avait pas -gâté, mais à Augustine avec une amertume effrayante, et à Lambert -même, qui n'a jamais pu deviner pourquoi. Augustine, la plus douce, la -plus inoffensive de nous tous à coup sûr, en était consternée. Il -avait été d'abord si bon pour elle! Tout cela fut supporté; mais -enfin, un jour, Maurice, lassé de coups d'épingle, parla de quitter la -partie. Cela ne pouvait pas et ne devait pas être. Chopin ne supporta -pas mon intervention légitime et nécessaire. Il baissa la tête et -prononça que je ne l'aimais plus. - -Quel blasphème après ces huit années de dévouement maternel! Mais le -pauvre coeur froissé n'avait pas conscience de son délire. Je pensais -que quelques mois passés dans l'éloignement et le silence guériraient -cette plaie et rendraient l'amitié calme, la mémoire équitable. Mais -la révolution de février arriva et Paris devint momentanément odieux à -cet esprit incapable de se plier à un ébranlement quelconque dans les -formes sociales. Libre de retourner en Pologne, où certain d'y être -toléré, il avait préféré languir dix ans loin de sa famille qu'il -adorait, à la douleur de voir son pays transformé et dénaturé. Il -avait fui la tyrannie, comme maintenant il fuyait la liberté! - -Je le revis un instant en mars 1848. Je serrai sa main tremblante et -glacée. Je voulus lui parler, il s'échappa. C'était à mon tour de dire -qu'il ne m'aimait plus. Je lui épargnai cette souffrance et je remis -tout aux mains de la Providence et de l'avenir. - -Je ne devais plus le revoir. Il y avait de mauvais coeurs entre nous. -Il y en eut de bons aussi, qui ne surent pas s'y prendre. Il y en eut -de frivoles qui aimèrent mieux ne pas se mêler d'affaires délicates; -Gutmann n'était pas là[33]. - - [33] Gutmann, son plus parfait élève, aujourd'hui un véritable - maître lui-même, un noble coeur toujours. Il fut forcé de - s'absenter durant la dernière maladie de Chopin, et ne revint que - pour recevoir son dernier soupir. - -On m'a dit qu'il m'avait appelée, regrettée, aimée filialement jusqu'à -la fin. On a cru devoir me le cacher jusque-là. On a cru devoir lui -cacher aussi que j'étais prête à courir vers lui. On a bien fait si -cette émotion de me revoir eût dû abréger sa vie d'un jour ou -seulement d'une heure. Je ne suis pas de ceux qui croient que les -choses se résolvent en ce monde. Elles ne font peut-être qu'y -commencer, et, à coup sûr, elles n'y finissent point. Cette vie -d'ici-bas est un voile que la souffrance et la maladie rendent plus -épais à certaines âmes, qui ne se soulève que par moments pour les -organisations les plus solides, et que la mort déchire pour tous. - -Garde-malade, puisque telle fut ma mission pendant une notable portion -de ma vie, j'ai dû accepter sans trop d'étonnement et surtout sans -dépit les transports et les accablements de l'âme aux prises avec la -fièvre. J'ai appris au chevet des malades à respecter ce qui est -véritablement leur volonté saine et libre, et à pardonner ce qui est -le trouble et le délire de leur fatalité. - -J'ai été payée de mes années de veille, d'angoisse et d'absorption par -des années de tendresse, de confiance et de gratitude qu'une heure -d'injustice ou d'égarement n'a point annulées devant Dieu. Dieu n'a -pas puni, Dieu n'a pas seulement aperçu cette heure mauvaise dont je -ne veux pas me rappeler la souffrance. Je l'ai supportée, non pas avec -un froid stoïcisme, mais avec des larmes de douleur et d'enthousiasme, -dans le secret de ma prière. Et c'est parce que j'ai dit aux absents, -dans la vie ou dans la mort: «Soyez bénis!» que j'espère trouver dans -le coeur de ceux qui me fermeront les yeux la même bénédiction à ma -dernière heure. - -Vers l'époque où je perdis Chopin, je perdis aussi mon frère plus -tristement encore: sa raison s'était éteinte depuis quelque temps -déjà, l'ivresse avait ravagé et détruit cette belle organisation et la -faisait flotter désormais entre l'idiotisme et la folie. Il avait -passé ses dernières années à se brouiller et à se réconcilier tour à -tour avec moi, avec mes enfants, avec sa propre famille et tous ses -amis. Tant qu'il continua à venir me voir, je prolongeai sa vie en -mettant à son insu de l'eau dans le vin qu'on lui servait. Il avait -le goût si blasé qu'il ne s'en apercevait pas, et s'il suppléait à la -qualité par la quantité, du moins son ivresse était moins lourde ou -moins irritée. Mais je ne faisais que retarder l'instant fatal où, la -nature n'ayant plus la force de réagir, il ne pourrait plus, même à -jeun, retrouver sa lucidité. Il passa ses derniers mois à me bouder et -à m'écrire des lettres inimaginables. La révolution de février, qu'il -ne pouvait plus comprendre, à quelque point de vue qu'il se plaçât, -avait porté un dernier coup à ses facultés chancelantes. D'abord -républicain passionné, il fit comme tant d'autres qui n'avaient pas, -comme lui, des accès d'aliénation pour excuse; il en eut peur, et il -se mit à rêver que le peuple en voulait à sa vie. Le peuple! le peuple -dont il sortait comme moi par sa mère, et avec lequel il vivait au -cabaret plus qu'il n'était besoin pour fraterniser avec lui, devint -son épouvantail, et il m'écrivit qu'il savait de _source certaine que -mes amis politiques voulaient l'assassiner_. Pauvre frère! cette -hallucination passée, il en eut d'autres qui se succédèrent sans -interruption jusqu'à ce que l'imagination déréglée s'éteignit à son -tour, et fit place à la stupeur d'une agonie qui n'avait plus -conscience d'elle-même. Son gendre lui survécut de peu d'années. Sa -fille, mère de trois beaux enfants, encore jeune et jolie, vit près de -moi à la Châtre. C'est une âme douce et courageuse qui a déjà bien -souffert et qui ne faillira pas à ses devoirs. Ma belle-soeur Émilie -vit encore plus près de moi, à la campagne. Longtemps victime des -égarements d'un être aimé, elle se repose de ses longues fatigues. -C'est une amie sévère et parfaite, une âme droite et un esprit nourri -de bonnes lectures. - -Ma bonne Ursule est toujours là aussi dans cette petite ville où j'ai -cultivé si longtemps tant de douces et durables affections. Mais, -hélas! la mort ou l'exil ont fauché autour de nous! Duteil, Planet et -Néraud ne sont plus. Fleury a été expulsé comme tant d'autres pour -cause d'opinions, bien qu'il n'eût pas même été en situation d'agir -contre le gouvernement actuel. Je ne parle pas de tous mes amis de -Paris et du reste de la France. On a fait jusqu'à un certain point la -solitude autour de moi, et ceux qui ont échappé, par hasard ou par -miracle, à ce système de proscriptions décrétées souvent par la -réaction passionnée et les rancunes personnelles des provinces, vivent -comme moi de regrets et d'aspirations. - -Pour asseoir, en terminant ce récit, la situation de ceux de mes amis -d'enfance qui y ont figuré, je dirai que la famille Duvernet habite -toujours la charmante campagne où dès mon enfance je l'ai vue. Mon -excellente maman madame Decerfz est aussi à la Châtre pleurant ses -enfants exilés. Rollinat est toujours à Châteauroux, accourant chez -nous dès qu'il a un jour de loisir. - -Il est assez naturel qu'après avoir vécu un demi-siècle on se voie -privé d'une partie de ceux avec qui on a vécu par le coeur; mais nous -traversons un temps où de violentes secousses morales ont sévi contre -tous et mis en deuil toutes les familles. Depuis quelques années -surtout, les révolutions qui entraînent d'affreux jours de guerre -civile, qui ébranlent les intérêts et irritent les passions, qui -semblent appeler fatalement les grandes maladies endémiques après les -crises de colère et de douleur, après les proscriptions des uns, les -larmes ou la terreur des autres; les révolutions qui rendent les -grandes guerres imminentes, et qui, en se succédant, détruisent l'âme -de ceux-ci et moissonnent la vie de ceux-là, ont mis la moitié de la -France en deuil de l'autre. - -Pour ma part, ce n'est plus par douze, c'est par cent que je compte -les pertes amères que j'ai faites dans ces dernières années. Mon coeur -est un cimetière, et si je ne me sens pas entraînée dans la tombe qui -a englouti la moitié de ma vie, par une sorte de vertige contagieux, -c'est parce que l'autre vie se peuple pour moi de tant d'êtres aimés -qu'elle se confond parfois avec ma vie présente jusqu'à me faire -illusion. Cette illusion n'est pas sans un certain charme austère, et -ma pensée s'entretient désormais aussi souvent avec les morts qu'avec -les vivants. - -Saintes promesses des cieux où l'on se retrouve et où l'on se -reconnaît, vous n'êtes pas un vain rêve! Si nous ne devons pas aspirer -à la béatitude des purs esprits du pays des chimères, si nous devons -entrevoir toujours au delà de cette vie un travail, un devoir, des -épreuves et une organisation limitée dans ses facultés vis-à-vis de -l'infini, du moins il nous est permis par la raison, et il nous est -commandé par le coeur de compter sur une suite d'existences -progressives en raison de nos bons désirs. Les saints de toutes les -religions qui nous crient du fond de l'antiquité de nous dégager de la -matière pour nous élever dans la hiérarchie céleste des esprits ne -nous ont pas trompés quant au fond de la croyance admissible à la -raison moderne. Nous pensons aujourd'hui que, si nous sommes -immortels, c'est à la condition de revêtir sans cesse des organes -nouveaux pour compléter notre être qui n'a probablement pas le droit -de devenir un pur esprit; mais nous pouvons regarder cette terre comme -un lieu de passage et compter sur un réveil plus doux dans le berceau -qui nous attend ailleurs. De mondes en mondes, nous pouvons, en nous -dégageant de l'animalité qui combat ici-bas notre spiritualisme, nous -rendre propres à revêtir un corps plus pur, plus approprié aux besoins -de l'âme, moins combattu et moins entravé par les infirmités de la -vie humaine telle que nous la subissons ici-bas. Et certes la première -de nos aspirations légitimes, puisqu'elle est noble, est de retrouver -dans cette vie future la faculté de nous remémorer jusqu'à un certain -point nos existences précédentes. Il ne serait pas très-doux de nous -en retracer tout le détail, tous les ennuis, toutes les douleurs. Dès -cette vie, le souvenir est souvent un cauchemar; mais les points -lumineux et culminants des salutaires épreuves dont nous avons -triomphé seraient une récompense, et la couronne céleste serait -l'embrassement de nos amis reconnus par nous et nous reconnaissant à -leur tour. O heures de suprême joie et d'ineffables émotions, quand la -mère retrouvera son enfant, et les amis les dignes objets de leur -amour! Aimons-nous en ce monde, nous qui y sommes encore, aimons-nous -assez saintement pour qu'il nous soit permis de nous retrouver sur -tous les rivages de l'éternité avec l'ivresse d'une famille réunie -après de longues pérégrinations. - -Durant les années dont je viens d'esquisser les principales émotions, -j'avais renfermé dans mon sein d'autres douleurs encore plus -poignantes dont, à supposer que je pusse parler, la révélation ne -serait d'aucune utilité dans ce livre. Ce furent des malheurs pour -ainsi dire étrangers à ma vie; puisque nulle influence de ma part ne -put les détourner et qu'ils n'entrèrent pas dans ma destinée, attirés -par le magnétisme de mon individualité. Nous faisons notre propre vie -à certains égards: à d'autres égards, nous subissons celle que nous -font les autres. J'ai raconté ou fait pressentir de mon existence tout -ce qui y est entré par ma volonté, ou tout ce qui s'y est trouvé -attiré par mes instincts. J'ai dit comment j'avais traversé et subi -les diverses fatalités de ma propre organisation. C'est tout ce que je -voulais et devais dire. Quant aux mortels chagrins que la fatalité des -autres organisations fit peser sur moi, ceci est l'histoire du secret -martyre que nous subissons tous, soit dans la vie publique, soit dans -la vie privée, et que nous devons subir en silence. - -Les choses que je ne dis pas sont donc celles que je ne puis excuser, -parce que je ne peux pas encore me les expliquer à moi-même. Dans -toute affection où j'ai eu quelques torts, si légers qu'ils puissent -paraître à mon amour-propre, ils me suffisent pour comprendre et -pardonner ceux qu'on a eus envers moi. Mais là où mon dévouement sans -bornes et sans efforts s'est trouvé tout à coup payé d'ingratitude et -d'aversion, là où mes plus tendres sollicitudes se sont brisées -impuissantes devant une implacable fatalité, ne comprenant rien à ces -redoutables accidents de la vie, ne voulant pas en accuser Dieu, et -sentant que l'égarement du siècle et le scepticisme social en sont les -premières causes, je retombe dans cette soumission aux arrêts du -ciel, sans laquelle il nous faudrait le méconnaître et le maudire. - -C'est que là revient toujours la terrible question: Pourquoi Dieu, -faisant l'homme perfectible et capable de comprendre le beau et le -bien, l'a-t-il fait si lentement perfectible, si difficilement attaché -au bien et au beau? - -L'arrêt suprême de la sagesse nous répond par la bouche de tous les -philosophes: «Cette lenteur dont vous souffrez n'est pas perceptible -dans l'immense durée des lois de l'ensemble. Celui qui vit dans -l'éternité ne compte pas le temps, et vous qui avez une faible notion -de l'éternité, vous vous laissez écraser par la sensation poignante du -temps. - -Oui sans doute, la succession de nos jours amers et variables nous -opprime et détourne malgré nous notre esprit de la contemplation -sereine de l'éternité. Ne rougissons pas trop de cette faiblesse. Elle -puise sa source dans les entrailles de notre sensibilité. L'état -douloureux de nos sociétés troublées et de notre civilisation en -travail fait que cette sensibilité, cette faiblesse est peut-être la -meilleure de nos forces. Elle est le déchirement de nos coeurs et la -morale de notre vie. Celui qui, parfaitement calme et fort, recevrait -sans souffrir les coups qui le frappent ne serait pas dans la vraie -sagesse, car il n'aurait pas de raison pour ne pas regarder avec le -même stoïcisme brutal et cruel les blessures qui font crier et -saigner ses semblables. Souffrons donc et plaignons-nous quand notre -plainte peut être utile, quand elle ne l'est pas, taisons-nous, mais -pleurons en secret. Dieu, qui voit nos larmes à notre insu et qui, -dans son immuable sérénité, nous semble n'en pas tenir compte, a mis -lui-même en nous cette faculté de souffrir pour nous enseigner à ne -pas vouloir faire souffrir les autres. - -Comme le monde physique que nous habitons s'est formé et fertilisé, -sous les influences des volcans et des pluies, jusqu'à devenir -approprié aux besoins de l'homme physique, de même le monde moral où -nous souffrons se forme et se fertilise, sous les influences des -brûlantes aspirations et des larmes saintes, jusqu'à mériter de -devenir approprié aux besoins de l'homme moral. Nos jours se consument -et s'évanouissent au sein de ces tourmentes. Privés d'espoir et de -confiance, ils sont horribles et stériles; mais éclairés par la foi en -Dieu et réchauffés par l'amour de l'humanité, ils sont humblement -acceptables et pour ainsi dire doucement amers. - -Soutenue par ces notions si simples et pourtant si lentement acquises -à l'état de conviction, tant l'excès de ma sensibilité intérieure dans -la jeunesse obscurcissait l'effort de ma justice, je traversai la fin -de cette période de mon récit sans trop me départir de l'immolation -que j'avais faite de ma personnalité. Si je la retrouvais grondeuse -en moi-même, inquiète des petites choses et trop avide de repos, je -savais du moins la sacrifier sans grands efforts dès qu'une occasion -nette de la sacrifier utilement me rendait l'emploi lucide de mes -forces intérieures. Si je n'étais pas en possession de la vertu, du -moins j'étais et je suis encore, j'espère, dans le chemin qui y mène. -N'étant pas une nature de diamant, je n'écris pas pour les saints. -Mais ceux qui, faibles comme moi, et comme moi épris d'un doux idéal, -veulent traverser les ronces de la vie sans y laisser toute leur -toison, s'aideront de mon humble expérience et trouveront quelque -consolation à voir que leurs peines sont celles de quelqu'un qui les -sent, qui les résume, qui les raconte et qui leur crie: «Aidons-nous -les uns les autres à ne pas désespérer.» - -Et pourtant ce siècle, ce triste et grand siècle où nous vivons s'en -va, ce nous semble, à la dérive; il glisse sur la pente des abîmes, et -j'en entends qui me disent: «Où allons-nous? Vous qui regardez souvent -l'horizon, qu'y découvrez-vous? Sommes-nous dans le flot qui monte ou -qui descend? Allons-nous échouer sur la terre promise, ou dans les -gouffres du chaos?» - -Je ne puis répondre à ces cris de détresse. Je ne suis pas illuminée -du rayon prophétique, et les plus habiles raisonnements, ceux qui -s'appuient mathématiquement sur les chances politiques, économiques et -commerciales, se trouvent toujours déjoués par l'imprévu, parce que -l'imprévu c'est le génie bienfaisant ou destructeur de l'humanité qui -tantôt sacrifie ses intérêts matériels à sa grandeur morale, et tantôt -sa grandeur morale à ses intérêts matériels. - -Il est bien vrai que le soin jaloux et inquiet des intérêts matériels -domine la situation présente. Après les grandes crises, ces -préoccupations sont naturelles, et ce _sauve qui peut_ de -l'individualité menacée est, sinon glorieux, du moins légitime. Ne -nous en irritons pas trop, car toute chose qui n'a pas pour but un -sentiment de providence collective rentre malgré soi dans les desseins -de cette providence. Il est évident que l'ouvrier qui dit: «Du travail -avant tout et malgré tout,» subit les nécessités du moment et ne -regarde que le moment où il vit; mais par l'âpreté du travail il -marche à la notion de la dignité et à la conquête de l'indépendance. -Il en est ainsi de tous les ouvriers placés sur tous les échelons de -la société. L'industrialisme tend à se dégager de toute espèce de -servage et à se constituer en puissance active, sauf à se moraliser -plus tard et à se constituer en puissance légitime par l'association -fraternelle. - -C'est à ce moment que nos prévisions l'attendent et que nous nous -demandons si, après l'éclat éphémère des derniers trônes, les -civilisations de l'Europe se constitueront en républiques -aristocratiques ou démocratiques. Là apparaît l'abîme..., une -conflagration générale ou des luttes partielles sur tous les points. -Quand on a respiré seulement pendant une heure l'atmosphère de Rome, -on voit cette clef de voûte du grand édifice du vieux monde si prête à -se détacher qu'on croit sentir trembler la terre des volcans, la terre -des hommes! - -Mais quelle sera l'issue? sur quelles laves ardentes ou sur quels -impurs limons nous faudra-t-il passer? De quoi vous tourmentez-vous -là? L'humanité tend à se niveler, elle le veut, elle le doit, elle le -fera. Dieu l'aide et l'aidera toujours par une action invisible -toujours résultant des propriétés de la force humaine et de l'idéal -divin qu'il lui est permis d'entrevoir. Que des accidents formidables -entravent ses efforts, hélas! ceci est à prévoir, à accepter d'avance. -Pourquoi ne pas envisager la vie générale comme nous envisageons notre -vie individuelle? Beaucoup de fatigues et de douleurs, un peu d'espoir -et de bien: la vie d'un siècle ne résume-t-elle pas la vie d'un homme? -Auquel d'entre nous est-il arrivé d'entrer, une fois pour toutes, dans -la réalisation de ses bons ou mauvais désirs. - -Ne cherchons pas, comme d'impuissants augures, la clef des destinées -humaines dans un ordre de faits quelconque. Ces inquiétudes sont -vaines, nos commentaires sont inutiles. Je ne pense pas que la -divination soit le but de l'homme sage de notre époque. Ce qu'il doit -chercher, c'est d'éclairer sa raison, d'étudier le problème social et -de se vivifier par cette étude en la faisant dominer par quelque -sentiment pieux et sublime. O Louis Blanc, c'est le travail de votre -vie que nous devrions avoir souvent sous les yeux! Au milieu des jours -de crise qui font de vous un proscrit et un martyr, vous cherchez dans -l'histoire des hommes de notre époque l'esprit et la volonté de la -Providence. Habile entre tous à expliquer les causes des révolutions, -vous êtes plus habile encore à en saisir, à en indiquer le but. C'est -là le secret de votre éloquence, c'est là le feu sacré de votre art. -Vos écrits sont de ceux qu'on lit pour savoir les faits, et qui vous -forcent à dominer ces faits par l'inspiration de la justice et -l'enthousiasme du vrai éternel. - -Et vous aussi, Henri Martin, Edgard Quinet, Michelet, vous élevez nos -coeurs, dès que vous placez les faits de l'histoire sous nos yeux. -Vous ne touchez point au passé sans nous faire embrasser les pensées -qui doivent nous guider dans l'avenir. - -Et vous aussi, Lamartine, bien que, selon nous, vous soyez trop -attaché aux civilisations qui ont fait leur temps, vous répandez, par -le charme et l'abondance de votre génie, des fleurs de civilisation -sur notre avenir. - -Se préparer chacun pour l'avenir, c'est donc l'oeuvre des hommes que -le présent empêche de se préparer en commun. Sans nul doute, elle est -plus prompte et plus animée, cette initiation de la vie publique, sous -le régime de la liberté; les ardentes ou paisibles discussions des -clubs et l'échange inoffensif ou agressif des émotions du forum -éclairent rapidement les masses, sauf à les égarer quelquefois; mais -les nations ne sont pas perdues parce qu'elles se recueillent et -méditent, et l'éducation des sociétés se continue sous quelque forme -que rêvete la politique des temps. - -En somme, le siècle est grand, bien qu'il soit malade, et les hommes -d'aujourd'hui, s'ils ne font pas les grandes choses de la fin du -siècle dernier, en conçoivent, en rêvent et peuvent en préparer de -plus grandes encore. Ils sentent déjà profondément qu'ils le doivent. - -Et nous aussi, nous avons nos moments d'abattement et de désespoir, où -il nous semble que le monde marche follement vers le culte des dieux -de la décadence romaine. Mais si nous tâtons notre coeur, nous le -trouvons épris d'innocence et de charité comme aux premiers jours de -notre enfance. Eh bien, faisons tous ce retour sur nous-mêmes et -disons-nous les uns aux autres que notre affaire n'est pas de -surprendre les secrets du ciel au calendrier des âges, mais de les -empêcher de mourir inféconds dans nos âmes. - - - - -CONCLUSION. - - -Je n'avais pas eu de bonheur dans toute cette phase de mon existence. -Il n'est de bonheur pour personne. Ce monde-ci n'est pas établi pour -une stabilité de satisfactions quelconques. - -J'avais eu des _bonheurs_, c'est-à-dire des joies, dans l'amour -maternel, dans l'amitié, dans la réflexion et dans la rêverie. C'était -bien assez pour remercier le Ciel. J'avais goûté les seules douceurs -dont je pusse avoir soif. - -Quand je commençai à écrire le récit que je suspends ici, je venais -d'être abreuvée de douleurs plus profondes encore que celles que j'ai -pu raconter. J'étais cependant calme et maîtresse de ma volonté, en ce -sens que, mes souvenirs se pressant devant moi sous mille facettes qui -pouvaient être différentes à mon appréciation, je sentis ma conscience -assez saine et ma religion assez bien établie en moi-même pour m'aider -à saisir le vrai jour dont le passé devait s'éclairer à mes propres -yeux. - -Maintenant que je vais fermer l'histoire de ma vie à cette page, -c'est-à-dire plus de sept ans après en avoir tracé la première page, -je suis encore sous le coup d'une épouvantable douleur personnelle. - -Ma vie, deux fois ébranlée profondément, en 1847 et en 1855, s'est -pourtant défendue de l'attrait de la tombe; et mon coeur, deux fois -brisé, cent fois navré, s'est défendu de l'horreur du doute. - -Attribuerai-je ces victoires de la foi à ma propre raison, à ma propre -volonté? Non. Il n'y a en moi rien de fort que le besoin d'aimer. - -Mais j'ai reçu du secours, et je ne l'ai pas méconnu, je ne l'ai pas -repoussé. - -Ce secours, Dieu me l'a envoyé, mais il ne s'est pas manifesté à moi -par des miracles. Pauvres humains, nous n'en sommes pas dignes, nous -ne serions pas capables de les supporter, et notre faible raison -succombe dès que nous croyons voir apparaître la face des anges dans -le nimbe flamboyant de la Divinité. Mais la grâce m'est venue comme -elle vient à tous les hommes, comme elle peut, comme elle doit leur -venir, par l'enseignement mutuel de la vérité. Leibnitz d'abord, et -puis Lamennais, et puis Lessing, et puis Herder expliqué par Quinet, -et puis Pierre Leroux, et puis Jean Reynaud, et puis Leibnitz encore, -voilà les principaux repères qui m'ont empêchée de trop flotter dans -ma route à travers les diverses tentatives de la philosophie moderne. -De ces grandes lumières, je n'ai pas tout absorbé en moi à dose égale, -et je n'ai pas même gardé tout ce que j'avais absorbé à un moment -donné. Ce qui le prouve, c'est la fusion, qu'à une certaine distance -de ces diverses phases de ma vie intérieure j'ai pu faire en moi de -ces grandes sources de vérité, cherchant sans cesse, et m'imaginant -parfois trouver le lien qui les unit, en dépit des lacunes qui les -séparent. Une doctrine toute d'idéal et de sentiment sublime, la -doctrine de Jésus, les résume encore, quant aux points essentiels, -au-dessus de l'abîme des siècles. Plus on examine les grandes -révélations du génie, plus la céleste révélation du coeur grandit dans -l'esprit, à l'examen de la doctrine évangélique. - -Ceci n'est peut-être pas une formule très-_avancée_ dans l'opinion de -mon siècle. Le siècle ne va pas de ce côté-là pour le moment. Peu -importe, les temps viendront. - -_Terre_ de Pierre Leroux, _Ciel_ de Jean Reynaud, _Univers_ de -Leibnitz, _Charité_ de Lamennais, vous montez ensemble vers le Dieu de -Jésus; et quiconque vous lira sans s'attacher trop aux subtilités de -la métaphysique et sans se cuirasser dans les armures de la discussion -sortira de votre rayonnement plus lucide, plus sensible, plus aimant -et plus sage. Chaque secours de la sagesse des maîtres vient à point -en ce monde où il n'est pas de conclusion absolue et définitive. -Quand, avec la jeunesse de mon temps, je secouais la voûte de plomb -des mystères, Lamennais vint à propos étayer les parties sacrées du -temple. Quand, indignés après les lois de septembre, nous étions prêts -encore à renverser le sanctuaire réservé, Leroux vint, éloquent, -ingénieux, sublime, nous promettre le règne du ciel sur cette même -terre que nous maudissions. Et, de nos jours, comme nous désespérions -encore, Reynaud, déjà grand, s'est levé plus grand encore pour nous -ouvrir, au nom de la science et de la foi, au nom de Leibnitz et de -Jésus, l'infini des mondes comme une patrie qui nous réclame. - -J'ai dit le secours de Dieu qui m'a soutenue par l'intermédiaire des -enseignements du génie; je veux dire, en finissant, le secours -également divin qui m'a été envoyé par l'intermédiaire des affections -du coeur. - -Sois bénie, amitié filiale qui a répondu à toutes les fibres de ma -tendresse maternelle; soyez bénis, coeurs éprouvés par de communes -souffrances, qui m'avez rendue chaque jour plus chère la tâche de -vivre pour vous et avec vous! - -Sois béni aussi, pauvre ange arraché de mon sein et ravi par la mort à -ma tendresse sans bornes! Enfant adoré, tu as été rejoindre dans le -ciel de l'amour le George adoré de Marie Dorval. Marie Dorval est -morte de sa douleur, et moi, j'ai pu rester debout, hélas: - -Hélas, et merci, mon Dieu. Puisque la douleur est le creuset où -l'amour s'épure, et puisque, véritablement aimée de quelques-uns, je -peux encore ne pas tomber sur la route où la charité envers tous nous -commande de marcher. - - 14 juin 1855. - - -FIN DE L'OUVRAGE. - - - Typographie L. Schnauss. - - - - -Bibliothèque choisie. - - -A LA LIBRAIRIE DE WOLFGANG GERHARD A LEIPZIG - -EN VENTE: - - LE SECRÉTAIRE - DE LA - MARQUISE DU DEFFAND - PUBLIÉ PAR - ALEXANDRE DUMAS. - Vol. I. gr. in-16. - - - LE - PARADIS DES FEMMES - PAR - PAUL FÉVAL. - Ouvrage terminé en 7 vols. gr. in-16. - - - CONFIDENCES - DE - MLLE MARS - RECUEILLIES - PAR - MME ROGER DE BEAUVOIR. - 2 vols. gr. in-16. - - - CE QU'ON NE SAIT PAS - UNE LOGE A CAMILLE - PAR - ALEXANDRE DUMAS FILS. - 1 vol. gr. in-16. - - -SOUS PRESSE: - - GRANGETTE - PAR - ALEXANDRE DUMAS FILS. - - - LES PAYSANS - PAR - H. DE BALZAC. - - - LE - CHEVALIER DE FLOUSTIGNAC - PAR - ADRIEN PAUL. - 3 à 4 vols. gr. in-16. - - - GEORGINE - PAR - MME ANCELOT. - - - LE DIABLE AUX CHAMPS - PAR - MME GEORGE SAND. - - - Marion Delorme & Ninon de Lenclos - PAR - LE BIBLIOPHILE - JACOB. - - - UN MARIAGE EN PROVINCE - PAR - MME LÉONIE D'AUNET. - - -EN VENTE: - - NOUVEAU - PORTEFEUILLE POLITIQUE - - - No I. - PROTOCOLE - DES CONFÉRENCES DE VIENNE - RELATIVE A LA QUESTION D'ORIENT. - - - No II. - PROTOCOLE - DES CONFÉRENCES DE VIENNE - RELATIVES A LA QUESTION D'ORIENT. - RECUEIL - DE PIÈCES DIPLOMATIQUES - A L'ÉGARD DE LA QUESTION D'ORIENT. - - - No III. - RECUEIL - DE PIÈCES DIPLOMATIQUES - A L'ÉGARD DE LA QUESTION D'ORIENT - ET - DU DIFFÉREND DE S. S. LE PAPE AVEC LA - SARDAIGNE ET L'ESPAGNE. - - - HISTOIRE - DE - LA RUSSIE - PAR - A. DE LAMARTINE. - 1 volume in-8vo. - - - Leipzig--Imprimerie Schnauss. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - -13), by George Sand - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE MA VIE, LIVRE 3 *** - -***** This file should be named 42765-8.txt or 42765-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/2/7/6/42765/ - -Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License available with this file or online at - www.gutenberg.org/license. - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement -and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic -works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" -or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project -Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the -collection are in the public domain in the United States. If an -individual work is in the public domain in the United States and you are -located in the United States, we do not claim a right to prevent you from -copying, distributing, performing, displaying or creating derivative -works based on the work as long as all references to Project Gutenberg -are removed. Of course, we hope that you will support the Project -Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by -freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of -this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with -the work. You can easily comply with the terms of this agreement by -keeping this work in the same format with its attached full Project -Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in -a constant state of change. If you are outside the United States, check -the laws of your country in addition to the terms of this agreement -before downloading, copying, displaying, performing, distributing or -creating derivative works based on this work or any other Project -Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning -the copyright status of any work in any country outside the United -States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate -access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently -whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the -phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project -Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, -copied or distributed: - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived -from the public domain (does not contain a notice indicating that it is -posted with permission of the copyright holder), the work can be copied -and distributed to anyone in the United States without paying any fees -or charges. If you are redistributing or providing access to a work -with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the -work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 -through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the -Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or -1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional -terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked -to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the -permission of the copyright holder found at the beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any -word processing or hypertext form. However, if you provide access to or -distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than -"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version -posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), -you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a -copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon -request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other -form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm -License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided -that - -- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is - owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he - has agreed to donate royalties under this paragraph to the - Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments - must be paid within 60 days following each date on which you - prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax - returns. Royalty payments should be clearly marked as such and - sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the - address specified in Section 4, "Information about donations to - the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." - -- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or - destroy all copies of the works possessed in a physical medium - and discontinue all use of and all access to other copies of - Project Gutenberg-tm works. - -- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any - money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days - of receipt of the work. - -- You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm -electronic work or group of works on different terms than are set -forth in this agreement, you must obtain permission in writing from -both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael -Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the -Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -public domain works in creating the Project Gutenberg-tm -collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic -works, and the medium on which they may be stored, may contain -"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or -corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual -property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a -computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by -your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium with -your written explanation. The person or entity that provided you with -the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a -refund. If you received the work electronically, the person or entity -providing it to you may choose to give you a second opportunity to -receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy -is also defective, you may demand a refund in writing without further -opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER -WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO -WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. -If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the -law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be -interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by -the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any -provision of this agreement shall not void the remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation information page at www.gutenberg.org - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at 809 -North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email -contact links and up to date contact information can be found at the -Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - |
