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-rw-r--r--42765-h/42765-h.htm27383
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diff --git a/42765-h/42765-h.htm b/42765-h/42765-h.htm
index 3d7c4df..f4602fb 100644
--- a/42765-h/42765-h.htm
+++ b/42765-h/42765-h.htm
@@ -3,7 +3,7 @@
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<title>
The Project Gutenberg's eBook of Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 to 13), by George Sand</title>
@@ -207,52 +207,15 @@
</style>
</head>
<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13), by
-George Sand
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13)
-
-Author: George Sand
-
-Release Date: May 22, 2013 [EBook #42765]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE MA VIE, LIVRE 3 ***
-
-
-
-
-Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42765 ***</div>
<div class="tnote">
-<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
-Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p>
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p>
<div class="covernote">
-<p>La page de couverture, créée expressément pour cette version
-électronique, a été placée dans le domaine public.</p>
+<p>La page de couverture, créée expressément pour cette version
+électronique, a été placée dans le domaine public.</p>
</div></div>
<p><span class="pagenum"><a id="page_X_1">X p. 1</a></span></p>
@@ -269,16 +232,16 @@ DE MA VIE</p>
<p class="frontmatter">M<sup>me</sup> GEORGE SAND.</p>
<div class="poem left45"><div class="stanza">
-<div class="line">Charité envers les autres;</div>
-<div class="line">Dignité envers soi-même;</div>
-<div class="line">Sincérité devant Dieu.</div>
+<div class="line">Charité envers les autres;</div>
+<div class="line">Dignité envers soi-même;</div>
+<div class="line">Sincérité devant Dieu.</div>
</div></div>
-<p class="left15">Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends.<br />
+<p class="left15">Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends.<br />
<span class="i2">15 avril 1847.</span><br />
<span class="i20 smcap">GEORGE SAND.</span></p>
-<p class="p4 frontmatter">TOME DIXIÈME.</p>
+<p class="p4 frontmatter">TOME DIXIÈME.</p>
<p class="p4 center">PARIS, 1855.<br />
<span class="small">LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.</span></p>
@@ -289,1852 +252,1852 @@ DE MA VIE</p>
<h2>CHAPITRE VINGT-DEUXIEME<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</h2>
<p class="hanging indent">
-Retraite à Nohant.&mdash;Travaux d'aiguille moralement utiles aux
-femmes.&mdash;Équilibre désirable entre la fatigue et le loisir.&mdash;Mon
+Retraite à Nohant.&mdash;Travaux d'aiguille moralement utiles aux
+femmes.&mdash;Équilibre désirable entre la fatigue et le loisir.&mdash;Mon
rouge-gorge.&mdash;Deschartres quitte Nohant.&mdash;Naissance de mon
-fils.&mdash;Deschartres à Paris.&mdash;Hiver de 1824 à Nohant.&mdash;Changemens
-et améliorations qui me donnent le spleen.&mdash;Été au Plessis.&mdash;Les
-enfans.&mdash;L'idéal dans leur société.&mdash;Aversion pour la vie
-positive.&mdash;Ormesson.&mdash;Nous revenons à Paris.&mdash;L'abbé de Prémord.&mdash;Retraite
-au couvent.&mdash;Aspirations à la vie monastique.&mdash;Maurice
-au couvent.&mdash;S&oelig;ur Hélène nous chasse.</p>
-
-<p>Je passai à Nohant l'hiver de 1822-1823,
-assez malade, mais absorbée par le sentiment de
-l'amour maternel, qui se révélait à moi à travers
-les plus doux rêves et les plus vives aspirations.
-La transformation qui s'opère à ce moment dans
-la vie et dans les pensées de la femme est, en
-général, complète et soudaine. Elle le fut pour
+fils.&mdash;Deschartres à Paris.&mdash;Hiver de 1824 à Nohant.&mdash;Changemens
+et améliorations qui me donnent le spleen.&mdash;Été au Plessis.&mdash;Les
+enfans.&mdash;L'idéal dans leur société.&mdash;Aversion pour la vie
+positive.&mdash;Ormesson.&mdash;Nous revenons à Paris.&mdash;L'abbé de Prémord.&mdash;Retraite
+au couvent.&mdash;Aspirations à la vie monastique.&mdash;Maurice
+au couvent.&mdash;S&oelig;ur Hélène nous chasse.</p>
+
+<p>Je passai à Nohant l'hiver de 1822-1823,
+assez malade, mais absorbée par le sentiment de
+l'amour maternel, qui se révélait à moi à travers
+les plus doux rêves et les plus vives aspirations.
+La transformation qui s'opère à ce moment dans
+la vie et dans les pensées de la femme est, en
+général, complète et soudaine. Elle le fut pour
moi comme pour le grand nombre. Les besoins
-de l'intelligence, l'inquiétude des pensées, les
-curiosités de l'étude, comme celles de l'observation,
-tout disparut aussitôt que le doux fardeau
-se fit sentir, et même avant que ses premiers
-tressaillemens m'eussent manifesté son existence.
+de l'intelligence, l'inquiétude des pensées, les
+curiosités de l'étude, comme celles de l'observation,
+tout disparut aussitôt que le doux fardeau
+se fit sentir, et même avant que ses premiers
+tressaillemens m'eussent manifesté son existence.
La Providence veut que, dans cette phase d'attente
<span class="pagenum"><a id="page_X_6">X p. 6</a></span>
et d'espoir, la vie physique et la vie de sentiment
-prédominent. Aussi, les veilles, les lectures,
-les rêveries, la vie intellectuelle en un mot, fut
-naturellement supprimée, et sans le moindre
-mérite ni le moindre regret.</p>
+prédominent. Aussi, les veilles, les lectures,
+les rêveries, la vie intellectuelle en un mot, fut
+naturellement supprimée, et sans le moindre
+mérite ni le moindre regret.</p>
-<p>L'hiver fut long et rude, une neige épaisse
+<p>L'hiver fut long et rude, une neige épaisse
couvrit longtemps la terre durcie d'avance par
-de fortes gelées. Mon mari aimait aussi la campagne,
-bien que ce fût autrement que moi, et,
-passionné pour la chasse, il me laissait de longs
+de fortes gelées. Mon mari aimait aussi la campagne,
+bien que ce fût autrement que moi, et,
+passionné pour la chasse, il me laissait de longs
loisirs que je remplissais par le travail de la
layette. Je n'avais jamais cousu de ma vie. Tout
-en disant que cela était nécessaire à savoir, ma
-grand'mère ne m'y avait jamais poussée, et je
-m'y croyais d'une maladresse extrême. Mais
-quand cela eut pour but d'habiller le petit être
+en disant que cela était nécessaire à savoir, ma
+grand'mère ne m'y avait jamais poussée, et je
+m'y croyais d'une maladresse extrême. Mais
+quand cela eut pour but d'habiller le petit être
que je voyais dans tous mes songes, je m'y jetai
avec une sorte de passion. Ma bonne Ursule
-vint me donner les premières notions du <em>surjet</em>
-et du <em>rabattu</em>. Je fus bien étonnée de voir combien
-cela était facile; mais en même temps je
-compris que là, comme dans tout, il pouvait y avoir
-l'invention, et la <em>maëstria</em> du coup de ciseaux.</p>
-
-<p>Depuis j'ai toujours aimé le travail de l'aiguille,
-et c'est pour moi une récréation où je me passionne
-quelquefois jusqu'à la fièvre. J'essayai
-même de broder les petits bonnets, mais je dus
-me borner à deux ou trois: j'y aurais perdu la
+vint me donner les premières notions du <em>surjet</em>
+et du <em>rabattu</em>. Je fus bien étonnée de voir combien
+cela était facile; mais en même temps je
+compris que là, comme dans tout, il pouvait y avoir
+l'invention, et la <em>maëstria</em> du coup de ciseaux.</p>
+
+<p>Depuis j'ai toujours aimé le travail de l'aiguille,
+et c'est pour moi une récréation où je me passionne
+quelquefois jusqu'à la fièvre. J'essayai
+même de broder les petits bonnets, mais je dus
+me borner à deux ou trois: j'y aurais perdu la
vue. J'avais la vue longue, excellente, mais c'est
ce qu'on appelle chez nous une <em>vue grosse</em>. Je
<span class="pagenum"><a id="page_X_7">X p. 7</a></span>
ne distingue pas les petits objets; et compter
-les fils d'une mousseline, lire un caractère fin,
-regarder de près, en un mot, est une souffrance
+les fils d'une mousseline, lire un caractère fin,
+regarder de près, en un mot, est une souffrance
qui me donne le vertige et qui m'enfonce mille
-épingles au fond du crâne.</p>
+épingles au fond du crâne.</p>
-<p>J'ai souvent entendu dire à des femmes de
-talent que les travaux du ménage, et ceux de
-l'aiguille particulièrement, étaient abrutissans,
+<p>J'ai souvent entendu dire à des femmes de
+talent que les travaux du ménage, et ceux de
+l'aiguille particulièrement, étaient abrutissans,
insipides, et faisaient partie de l'esclavage auquel
-on a condamné notre sexe. Je n'ai pas de goût
-pour la théorie de l'esclavage, mais je nie que
-ces travaux en soient une conséquence. Il m'a
-toujours semblé qu'ils avaient pour nous un attrait
-naturel, invincible, puisque je l'ai ressenti à toutes
-les époques de ma vie, et qu'ils ont calmé parfois
+on a condamné notre sexe. Je n'ai pas de goût
+pour la théorie de l'esclavage, mais je nie que
+ces travaux en soient une conséquence. Il m'a
+toujours semblé qu'ils avaient pour nous un attrait
+naturel, invincible, puisque je l'ai ressenti à toutes
+les époques de ma vie, et qu'ils ont calmé parfois
en moi de grandes agitations d'esprit. Leur
influence n'est abrutissante que pour celles qui
-les dédaignent et qui ne savent pas chercher ce
+les dédaignent et qui ne savent pas chercher ce
qui se trouve dans tout: le <em>bien-faire</em>. L'homme
-qui bêche ne fait-il pas une tâche plus rude et
+qui bêche ne fait-il pas une tâche plus rude et
aussi monotone que la femme qui coud? Pourtant
-le bon ouvrier qui bêche vite et bien ne
-s'ennuie pas de bêcher, et il vous dit en souriant
+le bon ouvrier qui bêche vite et bien ne
+s'ennuie pas de bêcher, et il vous dit en souriant
qu'il <em>aime la peine</em>.</p>
<p>Aimer la peine, c'est un mot simple et profond
du paysan, que tout homme et toute femme
peuvent commenter sans risque de trouver au
-fond la loi du servage. C'est par là, au contraire,
-que notre destinée échappe à cette loi
-rigoureuse de l'homme exploité par l'homme.</p>
+fond la loi du servage. C'est par là, au contraire,
+que notre destinée échappe à cette loi
+rigoureuse de l'homme exploité par l'homme.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_X_8">X p. 8</a></span>
-La peine est une loi naturelle à laquelle nul
+La peine est une loi naturelle à laquelle nul
de nous ne peut se soustraire sans tomber dans
le mal. Dans les conjectures et les aspirations
socialistes de ces derniers temps, certains esprits
-ont trop cru résoudre le problème du travail en
-rêvant un système de machines qui supprimerait
-entièrement l'effort et la lassitude physiques. Si
-cela se réalisait, l'abus de la vie intellectuelle
-serait aussi déplorable que l'est aujourd'hui le
-défaut d'équilibre entre ces deux modes d'existence.
-Chercher cet équilibre, voilà le problème
-à résoudre; faire que l'homme de <em>peine</em> ait la
+ont trop cru résoudre le problème du travail en
+rêvant un système de machines qui supprimerait
+entièrement l'effort et la lassitude physiques. Si
+cela se réalisait, l'abus de la vie intellectuelle
+serait aussi déplorable que l'est aujourd'hui le
+défaut d'équilibre entre ces deux modes d'existence.
+Chercher cet équilibre, voilà le problème
+à résoudre; faire que l'homme de <em>peine</em> ait la
somme suffisante de loisir, et que l'homme de
loisir ait la somme suffisante de peine, la vie
physique et morale de tous les hommes l'exige
-absolument; et si l'on n'y peut pas arriver, n'espérons
-pas nous arrêter sur cette pente de décadence
-qui nous entraîne vers la fin de tout bonheur,
-de toute dignité, de toute sagesse, de toute
-santé du corps, de toute lucidité de l'esprit. Nous
+absolument; et si l'on n'y peut pas arriver, n'espérons
+pas nous arrêter sur cette pente de décadence
+qui nous entraîne vers la fin de tout bonheur,
+de toute dignité, de toute sagesse, de toute
+santé du corps, de toute lucidité de l'esprit. Nous
y courons vite, il ne faut pas se le dissimuler.</p>
<p>La cause n'est pas autre, selon moi, que
-celle-ci: une portion de l'humanité a l'esprit trop
-libre, l'autre l'a trop enchaîné. Vous chercherez
+celle-ci: une portion de l'humanité a l'esprit trop
+libre, l'autre l'a trop enchaîné. Vous chercherez
en vain des formes politiques et sociales, il vous
faut, avant tout, des hommes nouveaux. Cette
-génération-ci est malade jusqu'à la moelle des
-os. Après un essai de république où le but véritable,
-au point de départ, était de chercher à
-rétablir, autant que possible, l'égalité dans les
+génération-ci est malade jusqu'à la moelle des
+os. Après un essai de république où le but véritable,
+au point de départ, était de chercher à
+rétablir, autant que possible, l'égalité dans les
<span class="pagenum"><a id="page_X_9">X p. 9</a></span>
-conditions, on a dû reconnaître qu'il ne suffisait
-pas de rendre les citoyens égaux devant la loi.
-Je me hasarde même à penser qu'il n'eût pas
-suffi de les rendre égaux devant la fortune. Il
-eût fallu pouvoir les rendre égaux devant le sens
-de la vérité.</p>
+conditions, on a dû reconnaître qu'il ne suffisait
+pas de rendre les citoyens égaux devant la loi.
+Je me hasarde même à penser qu'il n'eût pas
+suffi de les rendre égaux devant la fortune. Il
+eût fallu pouvoir les rendre égaux devant le sens
+de la vérité.</p>
<p>Trop d'ambition, de loisir et de pouvoir d'un
-côté; de l'autre, trop d'indifférence pour la participation
-au pouvoir et aux nobles loisirs, voilà
-ce qu'on a trouvé au fond de cette nation d'où
-l'homme véritable avait disparu, si tant est qu'il
-y eût jamais existé. Des hommes du peuple
-éclairés d'une soudaine intelligence et poussés
+côté; de l'autre, trop d'indifférence pour la participation
+au pouvoir et aux nobles loisirs, voilà
+ce qu'on a trouvé au fond de cette nation d'où
+l'homme véritable avait disparu, si tant est qu'il
+y eût jamais existé. Des hommes du peuple
+éclairés d'une soudaine intelligence et poussés
par de grandes aspirations ont surgi, et se sont
-trouvés sans influence et sans prestige sur leurs
-frères. Ces hommes-là étaient généralement
-sages, et se préoccupaient de la solution du travail.
-La masse leur répondait: «Plus de travail,
+trouvés sans influence et sans prestige sur leurs
+frères. Ces hommes-là étaient généralement
+sages, et se préoccupaient de la solution du travail.
+La masse leur répondait: «Plus de travail,
ou l'ancienne loi du travail. Faites-nous un
monde tout neuf, ou ne nous tirez pas de notre
-corvée par des chimères. Le nécessaire assuré,
+corvée par des chimères. Le nécessaire assuré,
ou le superflu sans limites: nous ne voyons pas
le milieu possible, nous n'y croyons pas, nous
ne voulons pas l'essayer, nous ne pouvons pas
-l'attendre.»</p>
+l'attendre.»</p>
<p>Il le faudra pourtant bien. Jamais les machines
-ne remplaceront l'homme d'une manière
-absolue, grâce au ciel, car ce serait la fin du
+ne remplaceront l'homme d'une manière
+absolue, grâce au ciel, car ce serait la fin du
monde. L'homme n'est pas fait pour penser
toujours. Quand il pense trop il devient fou, de
<span class="pagenum"><a id="page_X_10">X p. 10</a></span>
-même qu'il devient stupide quand il ne pense
-pas assez. Pascal l'a dit: «Nous ne sommes ni
-anges, ni bêtes.»</p>
+même qu'il devient stupide quand il ne pense
+pas assez. Pascal l'a dit: «Nous ne sommes ni
+anges, ni bêtes.»</p>
<p>Et quant aux femmes, qui, ni plus ni moins
que les hommes, ont besoin de la vie intellectuelle,
-elles ont également besoin de travaux
-manuels appropriés à leur force. Tant pis pour
-celles qui ne savent y porter ni goût, ni persévérance,
+elles ont également besoin de travaux
+manuels appropriés à leur force. Tant pis pour
+celles qui ne savent y porter ni goût, ni persévérance,
ni adresse, ni le courage qui est le plaisir
-dans la peine! Celles-là ne sont ni hommes ni
+dans la peine! Celles-là ne sont ni hommes ni
femmes.</p>
-<p>L'hiver est beau à la campagne, quoi qu'on
-en dise. Je n'en étais pas à mon apprentissage,
-et celui-là s'écoula comme un jour, sauf six semaines
+<p>L'hiver est beau à la campagne, quoi qu'on
+en dise. Je n'en étais pas à mon apprentissage,
+et celui-là s'écoula comme un jour, sauf six semaines
que je dus passer au lit dans une inaction
-complète. Cette prescription de Deschartres me
+complète. Cette prescription de Deschartres me
sembla rude, mais que n'aurais-je pas fait pour
-conserver l'espoir d'être mère. C'était la première
-fois que je me voyais prisonnière pour
-cause de santé. Il m'arriva un dédommagement
-imprévu. La neige était si épaisse et si tenace
-dans ce moment-là que les oiseaux, mourant de
-faim, se laissaient prendre à la main. On m'en
+conserver l'espoir d'être mère. C'était la première
+fois que je me voyais prisonnière pour
+cause de santé. Il m'arriva un dédommagement
+imprévu. La neige était si épaisse et si tenace
+dans ce moment-là que les oiseaux, mourant de
+faim, se laissaient prendre à la main. On m'en
apporta de toutes sortes, on couvrit mon lit d'une
toile verte, on fixa aux coins de grandes branches
-de sapin, et je vécus dans ce bosquet, environnée
+de sapin, et je vécus dans ce bosquet, environnée
de pinsons, de rouges-gorges, de verdiers
-et de moineaux qui, apprivoisés soudainement
+et de moineaux qui, apprivoisés soudainement
par la chaleur et la nourriture, venaient manger
-dans mes mains et se réchauffer sur mes genoux.
+dans mes mains et se réchauffer sur mes genoux.
<span class="pagenum"><a id="page_X_11">X p. 11</a></span>
Quand ils sortaient de leur paralysie, ils volaient
-dans la chambre, d'abord avec gaîté, puis avec
-inquiétude, et je leur faisais ouvrir la fenêtre.
-On m'en apportait d'autres qui dégelaient de
-même et qui, après quelques heures ou quelques
-jours d'intimité avec moi (cela variait suivant les
-espèces et le degré de souffrance qu'ils avaient
-éprouvé), me réclamaient leur liberté. Il arriva
+dans la chambre, d'abord avec gaîté, puis avec
+inquiétude, et je leur faisais ouvrir la fenêtre.
+On m'en apportait d'autres qui dégelaient de
+même et qui, après quelques heures ou quelques
+jours d'intimité avec moi (cela variait suivant les
+espèces et le degré de souffrance qu'ils avaient
+éprouvé), me réclamaient leur liberté. Il arriva
que l'on me rapporta quelques-uns de ceux que
-j'avais relâchés déjà, et auxquels j'avais mis des
-marques. Ceux-là semblaient vraiment me reconnaître
+j'avais relâchés déjà, et auxquels j'avais mis des
+marques. Ceux-là semblaient vraiment me reconnaître
et reprendre possession de leur maison
-de santé après une rechute.</p>
+de santé après une rechute.</p>
-<p>Un seul rouge-gorge s'obstina à demeurer
-avec moi. La fenêtre fut ouverte vingt fois, vingt
+<p>Un seul rouge-gorge s'obstina à demeurer
+avec moi. La fenêtre fut ouverte vingt fois, vingt
fois il alla jusqu'au bord, regarda la neige, essaya
-ses ailes à l'air libre, fit comme une pirouette
-de grâces et rentra, avec la figure expressive d'un
-personnage raisonnable qui reste où il se trouve
-bien. Il resta ainsi jusqu'à la moitié du printemps,
-même avec les fenêtres ouvertes pendant
-des journées entières. C'était l'hôte le plus spirituel
+ses ailes à l'air libre, fit comme une pirouette
+de grâces et rentra, avec la figure expressive d'un
+personnage raisonnable qui reste où il se trouve
+bien. Il resta ainsi jusqu'à la moitié du printemps,
+même avec les fenêtres ouvertes pendant
+des journées entières. C'était l'hôte le plus spirituel
et le plus aimable que ce petit oiseau. Il
-était d'une pétulance, d'une audace et d'une gaîté
-inouïes. Perché sur la tête d'un chenet, dans
+était d'une pétulance, d'une audace et d'une gaîté
+inouïes. Perché sur la tête d'un chenet, dans
les jours froids, ou sur le bout de mon pied
-étendu devant le feu, il lui prenait, à la vue de
-la flamme brillante, de véritables accès de folie.
-Il s'élançait au beau milieu, la traversait d'un
+étendu devant le feu, il lui prenait, à la vue de
+la flamme brillante, de véritables accès de folie.
+Il s'élançait au beau milieu, la traversait d'un
vol rapide et revenait prendre sa place sans avoir
<span class="pagenum"><a id="page_X_12">X p. 12</a></span>
-une seule plume grillée. Au commencement,
-cette chose insensée m'effraya, car je l'aimais
+une seule plume grillée. Au commencement,
+cette chose insensée m'effraya, car je l'aimais
beaucoup; mais je m'y habituai en voyant qu'il
-la faisait impunément.</p>
-
-<p>Il avait des goûts aussi bizarres que ses exercices,
-et, curieux d'essayer de tout, il s'indigérait
-de bougie et de pâtes d'amandes. En un mot,
-la domesticité volontaire l'avait transformé au
-point qu'il eut beaucoup de peine à s'habituer
-à la vie rustique, quand, après avoir cédé au
-magnétisme du soleil, vers le quinze avril, il se
-trouva dans le jardin. Nous le vîmes longtemps
+la faisait impunément.</p>
+
+<p>Il avait des goûts aussi bizarres que ses exercices,
+et, curieux d'essayer de tout, il s'indigérait
+de bougie et de pâtes d'amandes. En un mot,
+la domesticité volontaire l'avait transformé au
+point qu'il eut beaucoup de peine à s'habituer
+à la vie rustique, quand, après avoir cédé au
+magnétisme du soleil, vers le quinze avril, il se
+trouva dans le jardin. Nous le vîmes longtemps
courir de branche en branche autour de nous, et
-je ne me promenais jamais sans qu'il vînt crier
-et voltiger près de moi.</p>
+je ne me promenais jamais sans qu'il vînt crier
+et voltiger près de moi.</p>
-<p>Mon mari fit bon ménage avec Deschartres,
-qui finissait son bail à Nohant. J'avais prévenu
-M. Dudevant de son caractère absolu et irascible,
-et il m'avait promis de le ménager. Il me tint
+<p>Mon mari fit bon ménage avec Deschartres,
+qui finissait son bail à Nohant. J'avais prévenu
+M. Dudevant de son caractère absolu et irascible,
+et il m'avait promis de le ménager. Il me tint
parole, mais il lui tardait naturellement de prendre
-possession de son autorité dans nos affaires; et,
-de son côté, Deschartres désirait s'occuper exclusivement
+possession de son autorité dans nos affaires; et,
+de son côté, Deschartres désirait s'occuper exclusivement
des siennes propres. J'obtins qu'il
-lui fût offert de demeurer chez nous tout le reste
+lui fût offert de demeurer chez nous tout le reste
de sa vie, et je l'y engageai vivement. Il ne me
-semblait pas que Deschartres pût vivre ailleurs,
-et je ne me trompais pas: mais il refusa expressément,
-et m'en dit naïvement la raison. «Il y a
-vingt-cinq ans que je suis le seul maître absolu
+semblait pas que Deschartres pût vivre ailleurs,
+et je ne me trompais pas: mais il refusa expressément,
+et m'en dit naïvement la raison. «Il y a
+vingt-cinq ans que je suis le seul maître absolu
dans la maison, me dit-il, gouvernant toutes
<span class="pagenum"><a id="page_X_13">X p. 13</a></span>
-choses, commandant à tout le monde, et n'ayant
-pour me contrôler que des femmes, car votre
-père ne s'est jamais mêlé de rien. Votre mari
-ne m'a donné aucun déplaisir, parce qu'il ne
-s'est pas occupé de ma gestion. A présent qu'elle
-est finie, c'est moi qui le fâcherais malgré moi
+choses, commandant à tout le monde, et n'ayant
+pour me contrôler que des femmes, car votre
+père ne s'est jamais mêlé de rien. Votre mari
+ne m'a donné aucun déplaisir, parce qu'il ne
+s'est pas occupé de ma gestion. A présent qu'elle
+est finie, c'est moi qui le fâcherais malgré moi
par mes critiques et mes contradictions. Je
-m'ennuierais de n'avoir rien à faire, je me dépiterais
-de ne pas être écouté: et puis, je veux
+m'ennuierais de n'avoir rien à faire, je me dépiterais
+de ne pas être écouté: et puis, je veux
agir et commander pour mon compte. Vous savez
que j'ai toujours eu le projet de faire fortune, et
-je sens que le moment est venu.»</p>
-
-<p>L'illusion tenace de mon pauvre pédagogue
-pouvait être encore moins combattue que son
-appétit de domination. Il fut décidé qu'il quitterait
-Nohant à la Saint-Jean, c'est-à-dire au
-24 juin, terme de son bail. Nous partîmes avant
-lui pour Paris, où, après quelques jours passés
+je sens que le moment est venu.»</p>
+
+<p>L'illusion tenace de mon pauvre pédagogue
+pouvait être encore moins combattue que son
+appétit de domination. Il fut décidé qu'il quitterait
+Nohant à la Saint-Jean, c'est-à-dire au
+24 juin, terme de son bail. Nous partîmes avant
+lui pour Paris, où, après quelques jours passés
au Plessis chez nos bons amis, je louai un petit
-appartement garni hôtel de Florence, rue Neuve-des-Mathurins,
+appartement garni hôtel de Florence, rue Neuve-des-Mathurins,
chez un ancien chef de cuisine
de l'empereur. Cet homme, qui se nommait
-Gaillot, et qui était un très honnête et excellent
-homme, avait contracté au service de l'<em>en cas</em>
-une étrange habitude, celle de ne jamais se coucher.
-On sait que l'<em>en cas</em> de l'empereur était
-un poulet toujours rôti à point, à quelque heure
-de jour et de nuit que ce fût. Une existence
-d'homme avait été vouée à la présence de ce
-poulet à la broche, et Gaillot, chargé de le surveiller,
+Gaillot, et qui était un très honnête et excellent
+homme, avait contracté au service de l'<em>en cas</em>
+une étrange habitude, celle de ne jamais se coucher.
+On sait que l'<em>en cas</em> de l'empereur était
+un poulet toujours rôti à point, à quelque heure
+de jour et de nuit que ce fût. Une existence
+d'homme avait été vouée à la présence de ce
+poulet à la broche, et Gaillot, chargé de le surveiller,
<span class="pagenum"><a id="page_X_14">X p. 14</a></span>
avait dormi dix ans sur une chaise, tout
-habillé, toujours en mesure d'être sur pied en
-un instant. Ce dur régime ne l'avait pas préservé
-de l'obésité. Il le continuait, ne pouvant
-plus s'étendre dans un lit sans étouffer, et prétendant
+habillé, toujours en mesure d'être sur pied en
+un instant. Ce dur régime ne l'avait pas préservé
+de l'obésité. Il le continuait, ne pouvant
+plus s'étendre dans un lit sans étouffer, et prétendant
ne pouvoir dormir bien que d'un &oelig;il. Il
est mort d'une maladie de foie entre cinquante
-et soixante ans. Sa femme avait été femme de
-chambre de l'impératrice Joséphine.</p>
+et soixante ans. Sa femme avait été femme de
+chambre de l'impératrice Joséphine.</p>
-<p>C'est dans l'hôtel qu'ils avaient meublé que
-je trouvai, au fond d'une seconde cour plantée
-en jardin, un petit pavillon où mon fils Maurice
+<p>C'est dans l'hôtel qu'ils avaient meublé que
+je trouvai, au fond d'une seconde cour plantée
+en jardin, un petit pavillon où mon fils Maurice
vint au monde, le 30 juin 1823, sans encombre
-et très vivace. Ce fut le plus beau moment de
-ma vie que celui où, après une heure de profond
-sommeil qui succéda aux douleurs terribles de
-cette crise, je vis en m'éveillant ce petit être endormi
-sur mon oreiller. J'avais tant rêvé de lui
-d'avance, et j'étais si faible, que je n'étais pas
-sûre de ne pas rêver encore. Je craignais de remuer
+et très vivace. Ce fut le plus beau moment de
+ma vie que celui où, après une heure de profond
+sommeil qui succéda aux douleurs terribles de
+cette crise, je vis en m'éveillant ce petit être endormi
+sur mon oreiller. J'avais tant rêvé de lui
+d'avance, et j'étais si faible, que je n'étais pas
+sûre de ne pas rêver encore. Je craignais de remuer
et de voir la vision s'envoler comme les
autres jours.</p>
<p>On me tint au lit beaucoup plus longtemps
-qu'il ne fallait. C'est l'usage à Paris de prendre
-plus de précautions pour les femmes dans cette
+qu'il ne fallait. C'est l'usage à Paris de prendre
+plus de précautions pour les femmes dans cette
situation qu'on ne le fait dans nos campagnes.
-Quand je fus mère pour la seconde fois, je me
+Quand je fus mère pour la seconde fois, je me
levai le second jour et je m'en trouvai fort
bien.</p>
<p>Je fus la nourrice de mon fils, comme plus
<span class="pagenum"><a id="page_X_15">X p. 15</a></span>
-tard je fus la nourrice de sa s&oelig;ur. Ma mère fut
-sa marraine et mon beau-père son parrain.</p>
+tard je fus la nourrice de sa s&oelig;ur. Ma mère fut
+sa marraine et mon beau-père son parrain.</p>
<p>Deschartres arriva de Nohant tout rempli de
-ses projets de fortune et tout gourmé dans son
-antique habit bleu barbeau à boutons d'or. Il
-avait l'air si provincial dans sa toilette surannée,
+ses projets de fortune et tout gourmé dans son
+antique habit bleu barbeau à boutons d'or. Il
+avait l'air si provincial dans sa toilette surannée,
qu'on se retournait dans les rues pour le regarder.
Mais il ne s'en souciait pas et passait
-dans sa majesté. Il examina Maurice avec attention,
-le démaillota et le retourna de tous côtés
-pour s'assurer qu'il n'y avait rien à redresser ou
-à critiquer. Il ne le caressa pas: je n'ai pas
+dans sa majesté. Il examina Maurice avec attention,
+le démaillota et le retourna de tous côtés
+pour s'assurer qu'il n'y avait rien à redresser ou
+à critiquer. Il ne le caressa pas: je n'ai pas
souvenance d'avoir vu une caresse, un baiser de
-Deschartres à qui que ce soit: mais il le tint endormi
-sur ses genoux et le considéra longtemps.
+Deschartres à qui que ce soit: mais il le tint endormi
+sur ses genoux et le considéra longtemps.
Puis, la vue de cet enfant l'ayant satisfait, il
-continua à dire qu'il était temps qu'il vécût pour
-lui-même.</p>
+continua à dire qu'il était temps qu'il vécût pour
+lui-même.</p>
-<p>Je passai l'automne et l'hiver suivans à Nohant,
-tout occupée de Maurice. Au printemps
+<p>Je passai l'automne et l'hiver suivans à Nohant,
+tout occupée de Maurice. Au printemps
de 1824, je fus prise d'un grand spleen dont je
-n'aurais pu dire la cause. Elle était dans tout et
-dans rien. Nohant était amélioré, mais bouleversé;
-la maison avait changé d'habitudes, le
-jardin avait changé d'aspect. Il y avait plus
-d'ordre, moins d'abus dans la domesticité; les
-appartemens étaient mieux tenus, les allées plus
+n'aurais pu dire la cause. Elle était dans tout et
+dans rien. Nohant était amélioré, mais bouleversé;
+la maison avait changé d'habitudes, le
+jardin avait changé d'aspect. Il y avait plus
+d'ordre, moins d'abus dans la domesticité; les
+appartemens étaient mieux tenus, les allées plus
droites, l'enclos plus vaste; on avait fait du feu
-avec les arbres morts, on avait tué les vieux
+avec les arbres morts, on avait tué les vieux
chiens infirmes et malpropres, vendu les vieux
<span class="pagenum"><a id="page_X_16">X p. 16</a></span>
-chevaux hors de service, renouvelé toutes choses,
-en un mot. C'était mieux, à coup sûr. Tout
+chevaux hors de service, renouvelé toutes choses,
+en un mot. C'était mieux, à coup sûr. Tout
cela d'ailleurs occupait et satisfaisait mon mari.
J'approuvais tout et n'avais raisonnablement rien
-à regretter; mais l'esprit a ses bizarreries. Quand
-cette transformation fut opérée, quand je ne vis
-plus le vieux Phanor s'emparer de la cheminée
-et mettre ses pattes crottées sur le tapis, quand
+à regretter; mais l'esprit a ses bizarreries. Quand
+cette transformation fut opérée, quand je ne vis
+plus le vieux Phanor s'emparer de la cheminée
+et mettre ses pattes crottées sur le tapis, quand
on m'apprit que le vieux paon qui mangeait dans
-la main de ma grand'mère ne mangerait plus les
+la main de ma grand'mère ne mangerait plus les
fraises du jardin, quand je ne retrouvai plus les
-coins sombres et abandonnés où j'avais promené
-mes jeux d'enfant et les rêveries de mon adolescence,
-quand, en somme, un nouvel intérieur
-me parla d'un avenir où rien de mes joies et de
-mes douleurs passées n'allait entrer avec moi, je
-me troublai, et sans réflexion, sans conscience
-d'aucun mal présent, je me sentis écrasée d'un
-nouveau dégoût de la vie qui prit encore un caractère
+coins sombres et abandonnés où j'avais promené
+mes jeux d'enfant et les rêveries de mon adolescence,
+quand, en somme, un nouvel intérieur
+me parla d'un avenir où rien de mes joies et de
+mes douleurs passées n'allait entrer avec moi, je
+me troublai, et sans réflexion, sans conscience
+d'aucun mal présent, je me sentis écrasée d'un
+nouveau dégoût de la vie qui prit encore un caractère
maladif.</p>
-<p>Un matin, en déjeunant, sans aucun sujet
-immédiat de contrariété, je me trouvai subitement
-étouffée par les larmes. Mon mari s'en étonna.
+<p>Un matin, en déjeunant, sans aucun sujet
+immédiat de contrariété, je me trouvai subitement
+étouffée par les larmes. Mon mari s'en étonna.
Je ne pouvais rien lui expliquer, sinon que j'avais
-déjà éprouvé de semblables accès de désespoir
-sans cause, et que probablement j'étais un
-cerveau faible ou détraqué. Ce fut son avis, et
-il attribua au séjour de Nohant, à la perte encore
-trop récente de ma grand'mère dont tout le
-monde l'entretenait d'une façon attristante, à
+déjà éprouvé de semblables accès de désespoir
+sans cause, et que probablement j'étais un
+cerveau faible ou détraqué. Ce fut son avis, et
+il attribua au séjour de Nohant, à la perte encore
+trop récente de ma grand'mère dont tout le
+monde l'entretenait d'une façon attristante, à
<span class="pagenum"><a id="page_X_17">X p. 17</a></span>
-l'air du pays, à des causes extérieures enfin,
-l'espèce d'ennui qu'il éprouvait lui-même en
-dépit de la chasse, de la promenade et de l'activité
-de sa vie de propriétaire. Il m'avoua qu'il
+l'air du pays, à des causes extérieures enfin,
+l'espèce d'ennui qu'il éprouvait lui-même en
+dépit de la chasse, de la promenade et de l'activité
+de sa vie de propriétaire. Il m'avoua qu'il
ne se plaisait point du tout en Berry et qu'il
aimerait mieux essayer de vivre partout ailleurs.
-Nous convînmes d'essayer, et nous partîmes
+Nous convînmes d'essayer, et nous partîmes
pour le Plessis.</p>
-<p>Par suite d'un arrangement pécuniaire que,
-pour me mettre à l'aise, nos amis voulurent bien
-faire avec nous, nous passâmes l'été auprès d'eux
-et j'y retrouvai la distraction et l'irréflexion nécessaires
-à la jeunesse. La vie du Plessis était
-charmante, l'aimable caractère des maîtres de la
-maison se reflétant sur les diverses humeurs de
-leurs hôtes nombreux. On jouait la comédie, on
+<p>Par suite d'un arrangement pécuniaire que,
+pour me mettre à l'aise, nos amis voulurent bien
+faire avec nous, nous passâmes l'été auprès d'eux
+et j'y retrouvai la distraction et l'irréflexion nécessaires
+à la jeunesse. La vie du Plessis était
+charmante, l'aimable caractère des maîtres de la
+maison se reflétant sur les diverses humeurs de
+leurs hôtes nombreux. On jouait la comédie, on
chassait dans le parc, on faisait de grandes promenades,
-on recevait tant de monde, qu'il était
-facile à chacun de choisir un groupe de préférence
-pour sa société. La mienne se forma de
-tout ce qu'il y avait de plus enfant dans le château.
+on recevait tant de monde, qu'il était
+facile à chacun de choisir un groupe de préférence
+pour sa société. La mienne se forma de
+tout ce qu'il y avait de plus enfant dans le château.
Depuis les marmots jusqu'aux jeunes filles
-et aux jeunes garçons, cousins, neveux et amis
-de la famille, nous nous trouvâmes une douzaine,
+et aux jeunes garçons, cousins, neveux et amis
+de la famille, nous nous trouvâmes une douzaine,
qui s'augmenta encore des enfans et adolescens
-de la ferme. Je n'étais pas la personne la plus
-âgée de la bande, mais étant la seule mariée,
+de la ferme. Je n'étais pas la personne la plus
+âgée de la bande, mais étant la seule mariée,
j'avais le gouvernement naturel de ce personnel
-respectable. Loïsa Puget, qui était devenue une
-jeune fille charmante; Félicie Saint-Aignan, qui
+respectable. Loïsa Puget, qui était devenue une
+jeune fille charmante; Félicie Saint-Aignan, qui
<span class="pagenum"><a id="page_X_18">X p. 18</a></span>
-était encore une grande petite fille, mais dont
-l'adorable caractère m'inspirait une prédilection
-qui devint avec le temps de l'amitié sérieuse;
-Tonine Du Plessis, la seconde fille de ma mère
-Angèle, qui était encore un enfant, et qui devait
-mourir comme Félicie dans la fleur de l'âge,
-c'étaient là mes compagnes préférées. Nous organisions
+était encore une grande petite fille, mais dont
+l'adorable caractère m'inspirait une prédilection
+qui devint avec le temps de l'amitié sérieuse;
+Tonine Du Plessis, la seconde fille de ma mère
+Angèle, qui était encore un enfant, et qui devait
+mourir comme Félicie dans la fleur de l'âge,
+c'étaient là mes compagnes préférées. Nous organisions
des parties de jeu de toutes sortes,
depuis le volant jusqu'aux barres, et nous inventions
-des règles qui permettaient même à
-ceux qui, comme Maurice, marchaient encore à
-quatre pattes, de prendre une part active à l'action
-générale. Puis c'étaient des voyages, voyages
-véritables, en égard aux courtes jambes qui nous
-suivaient, à travers le parc et les immenses jardins.
+des règles qui permettaient même à
+ceux qui, comme Maurice, marchaient encore à
+quatre pattes, de prendre une part active à l'action
+générale. Puis c'étaient des voyages, voyages
+véritables, en égard aux courtes jambes qui nous
+suivaient, à travers le parc et les immenses jardins.
Au besoin les plus grands portaient les
-plus petits, et la gaîté, le mouvement ne tarissaient
-pas. Le soir, les grandes personnes étant
-réunies, il arrivait souvent que beaucoup d'entre
-elles prenaient part à notre vacarme; mais quand
-elles en étaient lasses, ce qui arrivait bien vite,
+plus petits, et la gaîté, le mouvement ne tarissaient
+pas. Le soir, les grandes personnes étant
+réunies, il arrivait souvent que beaucoup d'entre
+elles prenaient part à notre vacarme; mais quand
+elles en étaient lasses, ce qui arrivait bien vite,
nous avions la malice de nous dire entre nous
que les dames et les messieurs ne savaient pas
-jouer et qu'il faudrait les éreinter à la course le
-lendemain pour les en dégoûter.</p>
+jouer et qu'il faudrait les éreinter à la course le
+lendemain pour les en dégoûter.</p>
-<p>Mon mari, comme beaucoup d'autres, s'étonnait
-un peu de me voir redevenue tout à coup si
+<p>Mon mari, comme beaucoup d'autres, s'étonnait
+un peu de me voir redevenue tout à coup si
vivante et si folle, dans ce milieu qui semblait si
-contraire à mes habitudes mélancoliques; moi
-seule et ma bande insouciante ne nous en étonnions
+contraire à mes habitudes mélancoliques; moi
+seule et ma bande insouciante ne nous en étonnions
<span class="pagenum"><a id="page_X_19">X p. 19</a></span>
-pas. Les enfans sont peu sceptiques à
+pas. Les enfans sont peu sceptiques à
l'endroit de leurs plaisirs, et comprennent volontiers
-qu'on ne puisse songer à rien de mieux.
-Quant à moi, je me retrouvais dans une des deux
-faces de mon caractère, tout comme à Nohant de
-huit à douze ans, tout comme au couvent de
-treize à seize, alternative continuelle de solitude
-recueillie et d'étourdissement complet, dans des
+qu'on ne puisse songer à rien de mieux.
+Quant à moi, je me retrouvais dans une des deux
+faces de mon caractère, tout comme à Nohant de
+huit à douze ans, tout comme au couvent de
+treize à seize, alternative continuelle de solitude
+recueillie et d'étourdissement complet, dans des
conditions d'innocence primitive.</p>
<p>A cinquante ans, je suis exactement ce que
-j'étais alors. J'aime la rêverie, la méditation et
-le travail; mais, au delà d'une certaine mesure,
-la tristesse arrive, parce que la réflexion tourne
-au noir, et si la réalité m'apparaît forcément
+j'étais alors. J'aime la rêverie, la méditation et
+le travail; mais, au delà d'une certaine mesure,
+la tristesse arrive, parce que la réflexion tourne
+au noir, et si la réalité m'apparaît forcément
dans ce qu'elle a de sinistre, il faut que mon
-âme succombe, ou que la gaîté vienne me chercher.</p>
+âme succombe, ou que la gaîté vienne me chercher.</p>
-<p>Or, j'ai besoin absolument d'une gaîté saine
-et vraie. Celle qui est égrillarde me dégoûte,
+<p>Or, j'ai besoin absolument d'une gaîté saine
+et vraie. Celle qui est égrillarde me dégoûte,
celle qui est de bel esprit m'ennuie. La conversation
-brillante me plaît à écouter quand je suis
-disposée au travail de l'attention; mais je ne
-peux supporter longtemps aucune espèce de conversation
-suivie sans éprouver une grande fatigue.
-Si c'est sérieux, cela me fait l'effet d'une séance
-politique ou d'une conférence d'affaires; si c'est
-méchant, ce n'est plus gai pour moi. Dans une
-heure, quand on a quelque chose à dire ou à entendre,
-on a épuisé le sujet, et après cela on ne
+brillante me plaît à écouter quand je suis
+disposée au travail de l'attention; mais je ne
+peux supporter longtemps aucune espèce de conversation
+suivie sans éprouver une grande fatigue.
+Si c'est sérieux, cela me fait l'effet d'une séance
+politique ou d'une conférence d'affaires; si c'est
+méchant, ce n'est plus gai pour moi. Dans une
+heure, quand on a quelque chose à dire ou à entendre,
+on a épuisé le sujet, et après cela on ne
fait plus qu'y patauger. Je n'ai pas, moi, l'esprit
<span class="pagenum"><a id="page_X_20">X p. 20</a></span>
-assez puissant pour traiter de plusieurs matières
-graves successivement, et c'est peut-être pour
-me consoler de cette infirmité que je me persuade,
-en écoutant les gens qui parlent beaucoup, que
+assez puissant pour traiter de plusieurs matières
+graves successivement, et c'est peut-être pour
+me consoler de cette infirmité que je me persuade,
+en écoutant les gens qui parlent beaucoup, que
personne n'est fort en paroles plus d'une heure
par jour.</p>
-<p>Que faire donc pour égayer les heures de la
-vie en commun dans l'intimité de tous les jours?
-Parler politique occupe les hommes en général,
-parler toilette dédommage les femmes. Je ne
-suis ni homme ni femme sous ces rapports-là;
+<p>Que faire donc pour égayer les heures de la
+vie en commun dans l'intimité de tous les jours?
+Parler politique occupe les hommes en général,
+parler toilette dédommage les femmes. Je ne
+suis ni homme ni femme sous ces rapports-là;
je suis enfant. Il faut qu'en faisant quelque
ouvrage de mes mains qui amuse mes yeux, ou
quelque promenade qui occupe mes jambes, j'entende
-autour de moi un échange de vitalité qui
+autour de moi un échange de vitalité qui
ne me fasse pas sentir le vide et l'horreur des
-choses humaines. Accuser, blâmer, soupçonner,
-maudire, railler, condamner, voilà ce qu'il y a
-au bout de toute causerie politique ou littéraire,
+choses humaines. Accuser, blâmer, soupçonner,
+maudire, railler, condamner, voilà ce qu'il y a
+au bout de toute causerie politique ou littéraire,
car la sympathie, la confiance et l'admiration ont
malheureusement des formules plus concises que
-l'aversion, la critique et le commérage. Je n'ai
-pas la sainteté infuse avec la vie, mais j'ai la
-poésie pour condition d'existence, et tout ce qui
-tue trop cruellement le rêve du bon, du simple
+l'aversion, la critique et le commérage. Je n'ai
+pas la sainteté infuse avec la vie, mais j'ai la
+poésie pour condition d'existence, et tout ce qui
+tue trop cruellement le rêve du bon, du simple
et du vrai, qui seul me soutient contre l'effroi
-du siècle, est une torture à laquelle je me dérobe
+du siècle, est une torture à laquelle je me dérobe
autant qu'il m'est possible.</p>
-<p>Voilà pourquoi, ayant rencontré fort peu d'exceptions
+<p>Voilà pourquoi, ayant rencontré fort peu d'exceptions
au positivisme effrayant de mes contemporains
<span class="pagenum"><a id="page_X_21">X p. 21</a></span>
-d'âge, j'ai presque toujours vécu par
-instinct et par goût avec des personnes dont
-j'aurais pu, à peu d'années près, être la mère.
-En outre, dans toutes les conditions où j'ai été
-libre de choisir ma manière d'être, j'ai cherché
-un moyen d'idéaliser la réalité autour de moi et
-de la transformer en une sorte d'oasis fictive, où
-les méchans et les oisifs ne seraient pas tentés
-d'entrer ou de rester. Un songe d'âge d'or, un
-mirage d'innocence champêtre, artiste ou poétique,
-m'a prise dès l'enfance et m'a suivie dans l'âge
-mûr. De là une foule d'amusemens très simples
-et pourtant très actifs, qui ont été partagés réellement
-autour de moi, et plus naïvement, plus
-cordialement, par ceux dont le c&oelig;ur a été le plus
-pur. Ceux-là, en me connaissant, ne se sont
-plus étonnés du contraste d'un esprit si porté à
-s'assombrir et si avide de s'égayer; je devrais
-dire peut-être d'une âme si impossible à contenter
-avec ce qui intéresse la plupart des hommes,
-et si facile à charmer avec ce qu'ils jugent puéril
+d'âge, j'ai presque toujours vécu par
+instinct et par goût avec des personnes dont
+j'aurais pu, à peu d'années près, être la mère.
+En outre, dans toutes les conditions où j'ai été
+libre de choisir ma manière d'être, j'ai cherché
+un moyen d'idéaliser la réalité autour de moi et
+de la transformer en une sorte d'oasis fictive, où
+les méchans et les oisifs ne seraient pas tentés
+d'entrer ou de rester. Un songe d'âge d'or, un
+mirage d'innocence champêtre, artiste ou poétique,
+m'a prise dès l'enfance et m'a suivie dans l'âge
+mûr. De là une foule d'amusemens très simples
+et pourtant très actifs, qui ont été partagés réellement
+autour de moi, et plus naïvement, plus
+cordialement, par ceux dont le c&oelig;ur a été le plus
+pur. Ceux-là, en me connaissant, ne se sont
+plus étonnés du contraste d'un esprit si porté à
+s'assombrir et si avide de s'égayer; je devrais
+dire peut-être d'une âme si impossible à contenter
+avec ce qui intéresse la plupart des hommes,
+et si facile à charmer avec ce qu'ils jugent puéril
et illusoire. Je ne peux pas m'expliquer mieux
-moi-même. Je ne me connais pas beaucoup au
-point de vue de la théorie: j'ai seulement l'expérience
+moi-même. Je ne me connais pas beaucoup au
+point de vue de la théorie: j'ai seulement l'expérience
de ce qui me tue ou me ranime dans la
pratique de la vie.</p>
-<p>Mais grâce à ces contrastes, certaines gens
-prirent de moi l'opinion que j'étais tout à fait
+<p>Mais grâce à ces contrastes, certaines gens
+prirent de moi l'opinion que j'étais tout à fait
bizarre. Mon mari, plus indulgent, me jugea
-idiote. Il n'avait peut-être pas tort, et peu à peu
+idiote. Il n'avait peut-être pas tort, et peu à peu
<span class="pagenum"><a id="page_X_22">X p. 22</a></span>
-il arriva, avec le temps, à me faire tellement
-sentir la supériorité de sa raison et de son intelligence,
-que j'en fus longtemps écrasée et
-comme hébétée devant le monde. Je ne m'en
-plaignis pas. Deschartres m'avait habituée à ne
-pas contredire violemment l'infaillibilité d'autrui,
-et ma paresse s'arrangeait fort bien de ce régime
+il arriva, avec le temps, à me faire tellement
+sentir la supériorité de sa raison et de son intelligence,
+que j'en fus longtemps écrasée et
+comme hébétée devant le monde. Je ne m'en
+plaignis pas. Deschartres m'avait habituée à ne
+pas contredire violemment l'infaillibilité d'autrui,
+et ma paresse s'arrangeait fort bien de ce régime
d'effacement et de silence.</p>
<p>Aux approches de l'hiver, comme M<sup>me</sup> Du
-Plessis allait à Paris, nous nous consultâmes
-mon mari et moi sur la résidence que nous choisirions;
-nous n'avions pas le moyen de vivre à
+Plessis allait à Paris, nous nous consultâmes
+mon mari et moi sur la résidence que nous choisirions;
+nous n'avions pas le moyen de vivre à
Paris, et, d'ailleurs, nous n'aimions Paris ni
l'un ni l'autre. Nous aimions la campagne; mais
nous avions peur de Nohant; peur probablement
-de nous retrouver vis-à-vis l'un de l'autre, avec
-des instincts différens à tous autres égards et des
-caractères qui ne se pénétraient pas mutuellement.
+de nous retrouver vis-à-vis l'un de l'autre, avec
+des instincts différens à tous autres égards et des
+caractères qui ne se pénétraient pas mutuellement.
Sans vouloir nous rien cacher, nous ne
savions rien nous expliquer; nous ne nous disputions
jamais sur rien; j'ai trop horreur de la
discussion pour vouloir entamer l'esprit d'un
autre; je faisais, au contraire, de grands efforts
pour voir par les yeux de mon mari, pour penser
-comme lui et agir comme il souhaitait. Mais, à
-peine m'étais-je mise d'accord avec lui, que,
+comme lui et agir comme il souhaitait. Mais, à
+peine m'étais-je mise d'accord avec lui, que,
ne me sentant plus d'accord avec mes propres
instincts, je tombais dans une tristesse effroyable.</p>
-<p>Il éprouvait probablement quelque chose
+<p>Il éprouvait probablement quelque chose
d'analogue sans s'en rendre compte, et il abondait
<span class="pagenum"><a id="page_X_23">X p. 23</a></span>
dans mon sens quand je lui parlais de nous
entourer et de nous distraire. Si j'avais eu l'art
-de nous établir dans une vie un peu extérieure
-et animée, si j'avais été un peu légère d'esprit,
-si je m'étais plu dans le mouvement des relations
-variées, il eût été secoué et maintenu par
-le commerce du monde. Mais je n'étais pas du
-tout la compagne qu'il lui eût fallu. J'étais trop
-exclusive, trop concentrée, trop en dehors du
-convenu. Si j'avais su d'où venait le mal, si la
-cause de son ennui et du mien se fût dessinée
-dans mon esprit sans expérience et sans pénétration,
-j'aurais trouvé le remède; j'aurais peut-être
-réussi à me transformer; mais je ne comprenais
-rien du tout à lui ni à moi-même.</p>
-
-<p>Nous cherchâmes une maisonnette à louer aux
-environs de Paris, et comme nous étions assez
-gênés, nous eûmes grand' peine à trouver un peu
-de confortable sans dépenser beaucoup d'argent.
-Nous ne le trouvâmes même pas, car le pavillon
-qui nous fut loué était une assez pauvre et étroite
-demeure. Mais c'était à Ormesson, dans un
+de nous établir dans une vie un peu extérieure
+et animée, si j'avais été un peu légère d'esprit,
+si je m'étais plu dans le mouvement des relations
+variées, il eût été secoué et maintenu par
+le commerce du monde. Mais je n'étais pas du
+tout la compagne qu'il lui eût fallu. J'étais trop
+exclusive, trop concentrée, trop en dehors du
+convenu. Si j'avais su d'où venait le mal, si la
+cause de son ennui et du mien se fût dessinée
+dans mon esprit sans expérience et sans pénétration,
+j'aurais trouvé le remède; j'aurais peut-être
+réussi à me transformer; mais je ne comprenais
+rien du tout à lui ni à moi-même.</p>
+
+<p>Nous cherchâmes une maisonnette à louer aux
+environs de Paris, et comme nous étions assez
+gênés, nous eûmes grand' peine à trouver un peu
+de confortable sans dépenser beaucoup d'argent.
+Nous ne le trouvâmes même pas, car le pavillon
+qui nous fut loué était une assez pauvre et étroite
+demeure. Mais c'était à Ormesson, dans un
beau jardin et dans un contre de relations fort
-agréables.</p>
+agréables.</p>
-<p>L'endroit était, alors laid et triste, des chemins
+<p>L'endroit était, alors laid et triste, des chemins
affreux, des coteaux de vigne qui interceptaient
-la vue, un hameau malpropre. Mais, à deux pas
-de là, l'étang d'Enghien et le beau parc de Saint-Gratien
+la vue, un hameau malpropre. Mais, à deux pas
+de là, l'étang d'Enghien et le beau parc de Saint-Gratien
offraient des promenades charmantes.
Notre pavillon faisait partie de l'habitation d'une
<span class="pagenum"><a id="page_X_24">X p. 24</a></span>
-femme très distinguée, madame Richardot, qui
+femme très distinguée, madame Richardot, qui
avait d'aimables enfans. Une habitation mitoyenne,
-appartenant à M. Hédée, <em>boulanger du
-roi</em>, était louée et occupée par la famille de Malus,
-et, chaque soir, nos trois familles se réunissaient
+appartenant à M. Hédée, <em>boulanger du
+roi</em>, était louée et occupée par la famille de Malus,
+et, chaque soir, nos trois familles se réunissaient
chez madame Richardot pour jouer des charades
-en costumes improvisés des plus comiques. En
-outre, ma bonne tante Lucie et ma chère Clotilde
+en costumes improvisés des plus comiques. En
+outre, ma bonne tante Lucie et ma chère Clotilde
sa fille vinrent passer quelques jours avec
-nous. Cette saison d'automne fut donc très bénigne
-dans ma destinée.</p>
+nous. Cette saison d'automne fut donc très bénigne
+dans ma destinée.</p>
-<p>Mon mari sortait beaucoup; il était appelé
-souvent à Paris pour je ne sais plus quelles
+<p>Mon mari sortait beaucoup; il était appelé
+souvent à Paris pour je ne sais plus quelles
affaires et revenait le soir pour prendre part aux
-divertissemens de la réunion. Ce genre de vie
-serait assez normal: les hommes occupés au dehors
-dans la journée, les femmes chez elles avec
-leurs enfans, et le soir la récréation des familles
+divertissemens de la réunion. Ce genre de vie
+serait assez normal: les hommes occupés au dehors
+dans la journée, les femmes chez elles avec
+leurs enfans, et le soir la récréation des familles
en commun.</p>
-<p>Mon mari passait quelquefois les nuits à Paris,
-mon domestique couchait dans des bâtimens
-éloignés, j'étais seule avec ma servante dans ce
-pavillon, éloigné lui-même de toute demeure
-habitée. Je m'étais mis en tête des idées sombres,
+<p>Mon mari passait quelquefois les nuits à Paris,
+mon domestique couchait dans des bâtimens
+éloignés, j'étais seule avec ma servante dans ce
+pavillon, éloigné lui-même de toute demeure
+habitée. Je m'étais mis en tête des idées sombres,
depuis que j'avais entendu, dans une de ces nuits
-de brouillard dont la sonorité est étrangement
-lugubre, les cris de détresse d'un homme qu'on
-battait et qu'on semblait égorger. J'ai su, depuis,
-le mot de ce drame étrange; mais je ne
+de brouillard dont la sonorité est étrangement
+lugubre, les cris de détresse d'un homme qu'on
+battait et qu'on semblait égorger. J'ai su, depuis,
+le mot de ce drame étrange; mais je ne
peux ni ne veux le raconter.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_X_25">X p. 25</a></span>
-Je me rassurai en voyant peu à peu que le
+Je me rassurai en voyant peu à peu que le
jardinier qui m'effrayait ne m'en voulait pas personnellement,
-mais qu'il était fort contrarié de
-notre présence, gênante peut-être pour quelque
+mais qu'il était fort contrarié de
+notre présence, gênante peut-être pour quelque
projet d'occupation du pavillon, ou quelque dilapidation
domestique. Je me rappelai Jean-Jacques
-Rousseau chassé de château en château, d'ermitage
+Rousseau chassé de château en château, d'ermitage
en ermitage, par des calculs et des mauvais
-vouloirs de ce genre, et je commençai à regretter
-de n'être pas chez moi.</p>
+vouloirs de ce genre, et je commençai à regretter
+de n'être pas chez moi.</p>
<p>Pourtant je quittai cette retraite avec regret,
-lorsqu'un jour mon mari s'étant querellé violemment
-avec ce même jardinier, résolut de transporter
-notre établissement à Paris. Nous prîmes
-un appartement meublé, petit, mais agréable par
+lorsqu'un jour mon mari s'étant querellé violemment
+avec ce même jardinier, résolut de transporter
+notre établissement à Paris. Nous prîmes
+un appartement meublé, petit, mais agréable par
son isolement et la vue des jardins, dans la rue
-du Faubourg-Saint-Honoré. J'y vis souvent mes
+du Faubourg-Saint-Honoré. J'y vis souvent mes
amis anciens et nouveaux, et notre milieu fut
assez gai.</p>
<p>Pourtant la tristesse me revint, une tristesse
-sans but et sans nom, maladive peut-être. J'étais
-très fatiguée d'avoir nourri mon fils; je ne m'étais
-pas remise depuis ce temps-là. Je me reprochai
+sans but et sans nom, maladive peut-être. J'étais
+très fatiguée d'avoir nourri mon fils; je ne m'étais
+pas remise depuis ce temps-là. Je me reprochai
cet abattement, et je pensai que le refroidissement
insensible de ma foi religieuse pouvait bien
-en être la cause. J'allai voir mon jésuite, l'abbé
-de Prémord. Il était bien vieilli depuis trois ans.
-Sa voix était si faible, sa poitrine si épuisée,
-qu'on l'entendait à peine. Nous causâmes pourtant
+en être la cause. J'allai voir mon jésuite, l'abbé
+de Prémord. Il était bien vieilli depuis trois ans.
+Sa voix était si faible, sa poitrine si épuisée,
+qu'on l'entendait à peine. Nous causâmes pourtant
longtemps plusieurs fois, et il retrouva sa
<span class="pagenum"><a id="page_X_26">X p. 26</a></span>
-douce éloquence pour me consoler, mais il n'y
-parvint pas, il y avait trop de tolérance dans sa
-doctrine pour une âme aussi avide de croyance
-absolue que l'était la mienne. Cette croyance
-m'échappait; je ne sais qui eût pu me la rendre,
-mais, à coup sûr, ce n'était pas lui. Il était trop
-compatissant à la souffrance du doute. Il la comprenait
-trop bien peut-être. Il était trop intelligent
+douce éloquence pour me consoler, mais il n'y
+parvint pas, il y avait trop de tolérance dans sa
+doctrine pour une âme aussi avide de croyance
+absolue que l'était la mienne. Cette croyance
+m'échappait; je ne sais qui eût pu me la rendre,
+mais, à coup sûr, ce n'était pas lui. Il était trop
+compatissant à la souffrance du doute. Il la comprenait
+trop bien peut-être. Il était trop intelligent
ou trop humain. Il me conseilla d'aller passer
quelques jours dans mon couvent. Il en demanda
-pour moi la permission à la supérieure M<sup>me</sup> Eugénie.
-Je demandai la même permission à mon
+pour moi la permission à la supérieure M<sup>me</sup> Eugénie.
+Je demandai la même permission à mon
mari, et j'entrai en retraite aux Anglaises.</p>
-<p>Mon mari n'était nullement religieux, mais
+<p>Mon mari n'était nullement religieux, mais
il trouvait fort bon que je le fusse. Je ne lui
-parlais pas de mes combats intérieurs à l'endroit
-de la foi: il n'eût rien compris à un genre d'angoisse
-qu'il n'avait jamais éprouvée.</p>
+parlais pas de mes combats intérieurs à l'endroit
+de la foi: il n'eût rien compris à un genre d'angoisse
+qu'il n'avait jamais éprouvée.</p>
-<p>Je fus reçue dans mon couvent avec des tendresses
-infinies, et comme j'étais réellement
+<p>Je fus reçue dans mon couvent avec des tendresses
+infinies, et comme j'étais réellement
souffrante, on m'y entoura de soins maternels;
-ce n'était pas là peut-être ce qu'il m'eût fallu
-pour me rattacher à ma vie nouvelle. Toute cette
-bonté suave, toutes ces délicates sollicitudes me
+ce n'était pas là peut-être ce qu'il m'eût fallu
+pour me rattacher à ma vie nouvelle. Toute cette
+bonté suave, toutes ces délicates sollicitudes me
rappelaient un bonheur dont la privation m'avait
-été si longtemps insupportable, et me faisaient
-paraître le présent vide, l'avenir effrayant. J'errais
-dans les cloîtres avec un c&oelig;ur navré et
+été si longtemps insupportable, et me faisaient
+paraître le présent vide, l'avenir effrayant. J'errais
+dans les cloîtres avec un c&oelig;ur navré et
tremblant. Je me demandais si je n'avais pas
-résisté à ma vocation, à mes instincts, à ma
+résisté à ma vocation, à mes instincts, à ma
<span class="pagenum"><a id="page_X_27">X p. 27</a></span>
-destinée, en quittant cet asile de silence et d'ignorance,
-qui eût enseveli les agitations de mon
-esprit timoré et enchaîné à une règle indiscutable
-une inquiétude de volonté dont je ne savais que
-faire. J'entrais dans cette petite église où j'avais
+destinée, en quittant cet asile de silence et d'ignorance,
+qui eût enseveli les agitations de mon
+esprit timoré et enchaîné à une règle indiscutable
+une inquiétude de volonté dont je ne savais que
+faire. J'entrais dans cette petite église où j'avais
senti tant d'ardeurs saintes et de divins ravissemens.
Je n'y retrouvais que le regret des jours
-où je croyais avoir la force d'y prononcer des
-v&oelig;ux éternels. Je n'avais pas eu cette force, et
+où je croyais avoir la force d'y prononcer des
+v&oelig;ux éternels. Je n'avais pas eu cette force, et
maintenant je sentais que je n'avais pas celle de
vivre dans le monde.</p>
-<p>Je m'efforçais aussi de voir le côté sombre et
+<p>Je m'efforçais aussi de voir le côté sombre et
asservi de la vie monastique, afin de me rattacher
-aux douceurs de la liberté que je pouvais reprendre
-à l'instant même. Le soir, quand j'entendais
+aux douceurs de la liberté que je pouvais reprendre
+à l'instant même. Le soir, quand j'entendais
la ronde de la religieuse qui fermait les
nombreuses portes des galeries, j'aurais bien
voulu frissonner au grincement des verrous et au
-bruit sonore des échos bondissans de la voûte;
-mais je n'éprouvais rien de semblable: le cloître
+bruit sonore des échos bondissans de la voûte;
+mais je n'éprouvais rien de semblable: le cloître
n'avait pas de terreurs pour moi. Il me semblait
-que je chérissais et regrettais tout dans cette vie
-de communauté où l'on s'appartient véritablement,
-parce qu'en dépendant de tous, on ne
-dépend réellement de personne. Je voyais tant
-d'aise et de liberté, au contraire, dans cette captivité
-qui vous préserve, dans cette discipline qui
+que je chérissais et regrettais tout dans cette vie
+de communauté où l'on s'appartient véritablement,
+parce qu'en dépendant de tous, on ne
+dépend réellement de personne. Je voyais tant
+d'aise et de liberté, au contraire, dans cette captivité
+qui vous préserve, dans cette discipline qui
assure vos heures de recueillement, dans cette
monotonie de devoirs qui vous sauve des troubles
-de l'imprévu!</p>
+de l'imprévu!</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_X_28">X p. 28</a></span>
J'allais m'asseoir dans la classe, et sur ces
-bancs froids, au milieu de ces pupitres enfumés,
-je voyais rire les pensionnaires en récréation.
+bancs froids, au milieu de ces pupitres enfumés,
+je voyais rire les pensionnaires en récréation.
Quelques-unes de mes anciennes compagnes
-étaient encore là, mais il fallut qu'on me les
-nommât, tant elles avaient déjà grandi et changé.
-Elles étaient curieuses de mon existence, elles
-enviaient ma <em>libération</em> tandis que je n'étais occupée
-intérieurement qu'à ressaisir les mille souvenirs
-que me retraçaient le moindre coin de
-cette classe, le moindre chiffre écrit sur la muraille,
-la moindre écornure du poêle ou des tables.</p>
-
-<p>Ma chère bonne mère Alicia ne m'encourageait
-pas plus que par le passé à me nourrir de vains
-rêves. «Vous avez un charmant enfant, disait-elle,
+étaient encore là, mais il fallut qu'on me les
+nommât, tant elles avaient déjà grandi et changé.
+Elles étaient curieuses de mon existence, elles
+enviaient ma <em>libération</em> tandis que je n'étais occupée
+intérieurement qu'à ressaisir les mille souvenirs
+que me retraçaient le moindre coin de
+cette classe, le moindre chiffre écrit sur la muraille,
+la moindre écornure du poêle ou des tables.</p>
+
+<p>Ma chère bonne mère Alicia ne m'encourageait
+pas plus que par le passé à me nourrir de vains
+rêves. «Vous avez un charmant enfant, disait-elle,
c'est tout ce qu'il faut pour votre bonheur
-en ce monde. La vie est courte.»</p>
+en ce monde. La vie est courte.»</p>
<p>Oui, la vie paisible est courte. Cinquante ans
-passent comme un jour dans le sommeil de l'âme;
-mais la vie d'émotions et d'événemens résume
-en un jour des siècles de malaise et de fatigue.</p>
-
-<p>Pourtant, ce qu'elle me disait du bonheur d'être
-mère, bonheur qu'elle ne se permettait pas de
-regretter, mais qu'elle eût vivement savouré, on
-le voyait bien, répondait à un de mes plus intimes
+passent comme un jour dans le sommeil de l'âme;
+mais la vie d'émotions et d'événemens résume
+en un jour des siècles de malaise et de fatigue.</p>
+
+<p>Pourtant, ce qu'elle me disait du bonheur d'être
+mère, bonheur qu'elle ne se permettait pas de
+regretter, mais qu'elle eût vivement savouré, on
+le voyait bien, répondait à un de mes plus intimes
instincts. Je ne comprenais pas comment
-j'aurais pu me résigner à perdre Maurice, et,
-tout en aspirant malgré moi à ne pas sortir du
-couvent, je le cherchais autour de moi à chaque
+j'aurais pu me résigner à perdre Maurice, et,
+tout en aspirant malgré moi à ne pas sortir du
+couvent, je le cherchais autour de moi à chaque
pas que j'y faisais. Je demandai de le prendre
<span class="pagenum"><a id="page_X_29">X p. 29</a></span>
-avec moi. «Ah, oui-dà! dit Poulette en riant,
-un garçon chez des nonnes! Est-il bien petit, au
-moins, ce monsieur-là? Voyons-le: s'il passe par
-le tour, on lui permettra d'entrer.»</p>
+avec moi. «Ah, oui-dà! dit Poulette en riant,
+un garçon chez des nonnes! Est-il bien petit, au
+moins, ce monsieur-là? Voyons-le: s'il passe par
+le tour, on lui permettra d'entrer.»</p>
<p>Le tour est un cylindre creux tournant sur un
pivot dans la muraille. Il a une seule ouverture
-où l'on met les paquets qu'on apporte du dehors;
-on la tourne vers l'intérieur, et on déballe. Maurice
-se trouva fort à l'aise dans cette cage et sauta
+où l'on met les paquets qu'on apporte du dehors;
+on la tourne vers l'intérieur, et on déballe. Maurice
+se trouva fort à l'aise dans cette cage et sauta
en riant au milieu des nonnes accourues pour le
recevoir. Tous ces voiles noirs, toutes ces robes
-blanches l'étonnèrent un peu, et il se mit à crier
-un des trois ou quatre mots qu'il savait: «<em>Lapins!
-lapins!</em>» Mais il fut si bien accueilli, et bourré
+blanches l'étonnèrent un peu, et il se mit à crier
+un des trois ou quatre mots qu'il savait: «<em>Lapins!
+lapins!</em>» Mais il fut si bien accueilli, et bourré
de tant de friandises, qu'il s'habitua vite aux
-douceurs du couvent et put s'ébattre dans le jardin
-sans qu'aucun gardien farouche vînt lui reprocher,
-comme à Ormesson, la place que ses
+douceurs du couvent et put s'ébattre dans le jardin
+sans qu'aucun gardien farouche vînt lui reprocher,
+comme à Ormesson, la place que ses
pieds foulaient sur le gazon.</p>
<p>On me permit de l'avoir tous les jours. On le
-gâtait, et ma bonne mère Alicia l'appelait orgueilleusement
+gâtait, et ma bonne mère Alicia l'appelait orgueilleusement
son petit-fils. J'aurais voulu passer
-ainsi tout le carême: mais un mot de s&oelig;ur Hélène
+ainsi tout le carême: mais un mot de s&oelig;ur Hélène
me fit partir.</p>
-<p>J'avais retrouvé cette chère sainte guérie et
-fortifiée au physique comme au moral. Au physique,
-c'était bien nécessaire, car je l'avais laissée
+<p>J'avais retrouvé cette chère sainte guérie et
+fortifiée au physique comme au moral. Au physique,
+c'était bien nécessaire, car je l'avais laissée
encore une fois en train de mourir. Mais au moral,
-c'était superflu, c'était trop. Elle était devenue
-rude et comme sauvage de prosélytisme. Elle ne
+c'était superflu, c'était trop. Elle était devenue
+rude et comme sauvage de prosélytisme. Elle ne
<span class="pagenum"><a id="page_X_30">X p. 30</a></span>
-me fit pas un grand accueil, me reprocha sèchement
+me fit pas un grand accueil, me reprocha sèchement
mon <em>bonheur terrestre</em>, et comme je lui montrais
-mon enfant pour lui répondre, elle le regarda dédaigneusement
+mon enfant pour lui répondre, elle le regarda dédaigneusement
et me dit en anglais, dans son style
-biblique: «Tout est déception et vanité, hors
-l'amour du Seigneur. Cet enfant si précieux n'a
+biblique: «Tout est déception et vanité, hors
+l'amour du Seigneur. Cet enfant si précieux n'a
que le souffle. Mettre son c&oelig;ur en lui, c'est
-écrire sur le sable.»</p>
+écrire sur le sable.»</p>
-<p>Je lui fis observer que l'enfant était rond et rose,
-et, comme si elle n'eût pas voulu avoir le démenti
-d'une sentence où elle avait mis toute sa conviction,
-elle me dit, en le regardant encore: «Bah! il
-est trop rose, il est probablement phthisique!»</p>
+<p>Je lui fis observer que l'enfant était rond et rose,
+et, comme si elle n'eût pas voulu avoir le démenti
+d'une sentence où elle avait mis toute sa conviction,
+elle me dit, en le regardant encore: «Bah! il
+est trop rose, il est probablement phthisique!»</p>
<p>Justement l'enfant toussait un peu. Je m'imaginai
-aussitôt qu'il était malade et je me laissai
-frapper l'esprit par la prétendue prophétie d'Hélène.
-Je sentis contre cette nature entière et
-farouche que j'avais tant admirée et enviée une
-sorte de répulsion subite. Elle me faisait l'effet
+aussitôt qu'il était malade et je me laissai
+frapper l'esprit par la prétendue prophétie d'Hélène.
+Je sentis contre cette nature entière et
+farouche que j'avais tant admirée et enviée une
+sorte de répulsion subite. Elle me faisait l'effet
d'une sybille de malheur. Je montai en fiacre,
-et je passai la nuit à me tourmenter du sommeil
-de mon petit garçon, à écouter son souffle, à
-m'épouvanter de ses jolies couleurs vives.</p>
+et je passai la nuit à me tourmenter du sommeil
+de mon petit garçon, à écouter son souffle, à
+m'épouvanter de ses jolies couleurs vives.</p>
-<p>Le médecin vint le voir dès le matin. Il n'avait
+<p>Le médecin vint le voir dès le matin. Il n'avait
rien du tout, et il me fut prescrit de le soigner
beaucoup moins que je ne faisais. Pourtant l'effroi
-que j'avais m'ôta l'envie de retourner au couvent.
+que j'avais m'ôta l'envie de retourner au couvent.
Je n'y pouvais garder Maurice la nuit, et il y
faisait d'ailleurs affreusement froid le jour. J'allai
-faire mes adieux et mes remercîmens.</p>
+faire mes adieux et mes remercîmens.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_X_31">X p. 31</a></span></p>
<h2>CHAPITRE VINGT-TROISIEME.</h2>
-<p class="center small">Mort mystérieuse de Deschartres, peut-être un suicide.</p>
+<p class="center small">Mort mystérieuse de Deschartres, peut-être un suicide.</p>
-<p class="p2">Deschartres s'était logé à la place Royale. Il
-avait là, pour fort peu d'argent, un très joli appartement.
-Il s'était meublé, et paraissait jouir
-d'un certain bien-être. Il nous entretenait de
-petites affaires qui avaient manqué, mais qui devaient
-aboutir à une grande affaire d'un succès
-infaillible. Qu'était-ce que cette grande affaire?
+<p class="p2">Deschartres s'était logé à la place Royale. Il
+avait là, pour fort peu d'argent, un très joli appartement.
+Il s'était meublé, et paraissait jouir
+d'un certain bien-être. Il nous entretenait de
+petites affaires qui avaient manqué, mais qui devaient
+aboutir à une grande affaire d'un succès
+infaillible. Qu'était-ce que cette grande affaire?
Je n'y comprenais pas grand'chose; je ne pouvais
-prendre sur moi de prêter beaucoup d'attention
-aux lourdes expositions de mon pauvre pédagogue.
-Il était question d'huile de navette et de colza.
-Deschartres était las de l'agriculture pratique. Il
-ne voulait plus semer et récolter, il voulait acheter
-et vendre. Il avait noué des relations avec des
-gens <em>à idées</em>, comme lui, hélas! Il faisait des
-projets, des calculs sur le papier, et, chose étrange!
-lui si peu bienveillant et si obstiné à n'estimer
+prendre sur moi de prêter beaucoup d'attention
+aux lourdes expositions de mon pauvre pédagogue.
+Il était question d'huile de navette et de colza.
+Deschartres était las de l'agriculture pratique. Il
+ne voulait plus semer et récolter, il voulait acheter
+et vendre. Il avait noué des relations avec des
+gens <em>à idées</em>, comme lui, hélas! Il faisait des
+projets, des calculs sur le papier, et, chose étrange!
+lui si peu bienveillant et si obstiné à n'estimer
que son propre jugement, il accordait sa confiance
-et prêtait ses fonds à des inconnus.</p>
+et prêtait ses fonds à des inconnus.</p>
-<p>Mon beau-père lui disait souvent: «Monsieur
-Deschartres, vous êtes un rêveur, vous vous ferez
+<p>Mon beau-père lui disait souvent: «Monsieur
+Deschartres, vous êtes un rêveur, vous vous ferez
<span class="pagenum"><a id="page_X_32">X p. 32</a></span>
-tromper.» Il levait les épaules et n'en tenait
+tromper.» Il levait les épaules et n'en tenait
compte.</p>
-<p>Au printemps de 1825 nous retournâmes à
-Nohant, et trois mois s'écoulèrent sans que Deschartres
-me donnât de ses nouvelles. Etonnée
-de voir mes lettres sans réponse, et ne pouvant
-m'adresser à mon beau-père, qui avait quitté Paris,
-j'envoyai aux informations à la place Royale.</p>
-
-<p>Le pauvre Deschartres était mort. Toute sa
-petite fortune avait été risquée et perdue dans
-des entreprises malheureuses. Il avait gardé un
-silence complet jusqu'à sa dernière heure. Personne
+<p>Au printemps de 1825 nous retournâmes à
+Nohant, et trois mois s'écoulèrent sans que Deschartres
+me donnât de ses nouvelles. Etonnée
+de voir mes lettres sans réponse, et ne pouvant
+m'adresser à mon beau-père, qui avait quitté Paris,
+j'envoyai aux informations à la place Royale.</p>
+
+<p>Le pauvre Deschartres était mort. Toute sa
+petite fortune avait été risquée et perdue dans
+des entreprises malheureuses. Il avait gardé un
+silence complet jusqu'à sa dernière heure. Personne
n'avait rien su et personne ne l'avait vu,
-lui, depuis assez longtemps. Il avait légué son
-mobilier et ses effets à une blanchisseuse qui
-l'avait soigné avec dévoûment. Du reste, pas un
+lui, depuis assez longtemps. Il avait légué son
+mobilier et ses effets à une blanchisseuse qui
+l'avait soigné avec dévoûment. Du reste, pas un
mot de souvenir, pas une plainte, pas un appel,
-pas un adieu à personne. Il avait disparu tout
-entier, emportant le secret de son ambition déçue
+pas un adieu à personne. Il avait disparu tout
+entier, emportant le secret de son ambition déçue
ou de sa confiance trahie; calme probablement,
-car, en tout ce qui touchait à lui seul, dans les
+car, en tout ce qui touchait à lui seul, dans les
souffrances physiques, comme dans les revers de
-fortune, c'était un véritable stoïcien.</p>
+fortune, c'était un véritable stoïcien.</p>
<p>Cette mort m'affecta plus que je ne voulus le
-dire. Si j'avais éprouvé d'abord une sorte de
-soulagement involontaire à être délivrée de son
-dogmatisme fatigant, j'avais déjà bien senti
-qu'avec lui j'avais perdu la présence d'un c&oelig;ur
-dévoué et le commerce d'un esprit remarquable
-à beaucoup d'égards. Mon frère, qui l'avait haï
+dire. Si j'avais éprouvé d'abord une sorte de
+soulagement involontaire à être délivrée de son
+dogmatisme fatigant, j'avais déjà bien senti
+qu'avec lui j'avais perdu la présence d'un c&oelig;ur
+dévoué et le commerce d'un esprit remarquable
+à beaucoup d'égards. Mon frère, qui l'avait haï
<span class="pagenum"><a id="page_X_33">X p. 33</a></span>
comme un tyran, plaignit sa fin, mais ne le regretta
-pas. Ma mère ne lui faisait pas grâce
-au-delà de la tombe, et elle écrivait: «Enfin Deschartres
-n'est plus de ce monde!» Beaucoup des
+pas. Ma mère ne lui faisait pas grâce
+au-delà de la tombe, et elle écrivait: «Enfin Deschartres
+n'est plus de ce monde!» Beaucoup des
personnes qui l'avaient connu ne lui firent pas
la part bien belle dans leurs souvenirs. Tout ce
-que l'on pouvait accorder à un être si peu sociable,
-c'était de le reconnaître honnête homme.
-Enfin, à l'exception de deux ou trois paysans
-dont il avait sauvé la vie et refusé l'argent, selon
-sa coutume, il n'y eut guère que moi au monde
+que l'on pouvait accorder à un être si peu sociable,
+c'était de le reconnaître honnête homme.
+Enfin, à l'exception de deux ou trois paysans
+dont il avait sauvé la vie et refusé l'argent, selon
+sa coutume, il n'y eut guère que moi au monde
qui pleurai le <em>grand homme</em>, et encore dus-je
-m'en cacher pour n'être pas raillée, et pour ne
+m'en cacher pour n'être pas raillée, et pour ne
pas blesser ceux qu'il avait trop cruellement
-blessés. Mais, en fait, il emportait avec lui dans
-le néant des choses finies toute une notable portion
+blessés. Mais, en fait, il emportait avec lui dans
+le néant des choses finies toute une notable portion
de ma vie, tous mes souvenirs d'enfance,
-agréables et tristes, tout le stimulant, tantôt
-fâcheux, tantôt bienfaisant, de mon développement
-intellectuel. Je sentis que j'étais un peu
+agréables et tristes, tout le stimulant, tantôt
+fâcheux, tantôt bienfaisant, de mon développement
+intellectuel. Je sentis que j'étais un peu
plus orpheline qu'auparavant. Pauvre Deschartres,
-il avait contrarié sa nature et sa destinée
-en cessant de vivre pour l'amitié. Il s'était cru
-égoïste, il s'était trompé: il était incapable de
-vivre pour lui-même et par lui-même.</p>
+il avait contrarié sa nature et sa destinée
+en cessant de vivre pour l'amitié. Il s'était cru
+égoïste, il s'était trompé: il était incapable de
+vivre pour lui-même et par lui-même.</p>
-<p>L'idée me vint qu'il avait fini par le suicide.
+<p>L'idée me vint qu'il avait fini par le suicide.
Je ne pus avoir sur ses derniers momens aucun
-détail précis. Il avait été malade pendant quelques
+détail précis. Il avait été malade pendant quelques
semaines, malade de chagrin probablement; mais
je ne pouvais croire qu'une organisation si robuste
<span class="pagenum"><a id="page_X_34">X p. 34</a></span>
-pût être si vite brisée par l'appréhension de la
-misère. D'ailleurs, il avait dû recevoir une dernière
-lettre de moi, où je l'invitais encore à venir
-à Nohant. Avec son esprit entreprenant et sa
-croyance aux ressources inépuisables de son
-génie, n'eût-il pas repris espoir et confiance, s'il
-se fût laissé le temps de la réflexion? N'avait-il
-pas plutôt cédé à une heure de découragement,
-en précipitant la catastrophe par quelque remède
-énergique, propre à emporter le mal et le chagrin
-avec la vie? Il m'avait tant chapitrée sur ce
-sujet, que je n'eusse guère cru à une funeste inconséquence
-de sa part, si je ne me fusse rappelé
-que mon pauvre précepteur était l'inconséquence
-personnifiée. En d'autres momens, il m'avait
-dit: «Le jour où votre père est mort, j'ai été
-bien près de me brûler la cervelle.» Une autre
-fois, je l'avais entendu dire à quelqu'un: «Si je
-me sentais infirme et incurable, je ne voudrais être
-à charge à personne. Je ne dirais rien, et je
+pût être si vite brisée par l'appréhension de la
+misère. D'ailleurs, il avait dû recevoir une dernière
+lettre de moi, où je l'invitais encore à venir
+à Nohant. Avec son esprit entreprenant et sa
+croyance aux ressources inépuisables de son
+génie, n'eût-il pas repris espoir et confiance, s'il
+se fût laissé le temps de la réflexion? N'avait-il
+pas plutôt cédé à une heure de découragement,
+en précipitant la catastrophe par quelque remède
+énergique, propre à emporter le mal et le chagrin
+avec la vie? Il m'avait tant chapitrée sur ce
+sujet, que je n'eusse guère cru à une funeste inconséquence
+de sa part, si je ne me fusse rappelé
+que mon pauvre précepteur était l'inconséquence
+personnifiée. En d'autres momens, il m'avait
+dit: «Le jour où votre père est mort, j'ai été
+bien près de me brûler la cervelle.» Une autre
+fois, je l'avais entendu dire à quelqu'un: «Si je
+me sentais infirme et incurable, je ne voudrais être
+à charge à personne. Je ne dirais rien, et je
m'administrerais une dose d'opium pour avoir
-plus tôt fini.» Enfin, il avait coutume de parler
-de la mort avec le mépris des anciens, et d'approuver
-les <em>sages</em> qui s'étaient volontairement
-soustraits par le suicide à la tyrannie des choses
-extérieures.</p>
+plus tôt fini.» Enfin, il avait coutume de parler
+de la mort avec le mépris des anciens, et d'approuver
+les <em>sages</em> qui s'étaient volontairement
+soustraits par le suicide à la tyrannie des choses
+extérieures.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_X_35">X p. 35</a></span></p>
<h2>CHAPITRE VINGT-QUATRIEME.</h2>
<p class="hanging indent">
-Guillery, le château de mon beau-père.&mdash;Les chasses au renard.&mdash;<em>Peyrounine</em>
+Guillery, le château de mon beau-père.&mdash;Les chasses au renard.&mdash;<em>Peyrounine</em>
et <em>Tant belle</em>.&mdash;Les Gascons, gens excellens et bien
-calomniés.&mdash;Les paysans, les bourgeois et les gentilshommes
+calomniés.&mdash;Les paysans, les bourgeois et les gentilshommes
grands mangeurs, paresseux splendides, bons voisins et bons amis.&mdash;Voyage
-à la Brède.&mdash;Digressions sur les pressentimens.&mdash;Retour
-par Castel-Jaloux, la nuit, à cheval, au milieu des bois,
-avec escorte de loups.&mdash;Pigon mangé par les loups.&mdash;Ils viennent
-sous nos fenêtres.&mdash;Un loup mange la porte de ma chambre.&mdash;Mon
-beau-père attaqué par quatorze loups.&mdash;Les Espagnols pasteurs
-nomades et bandits dans les Landes.&mdash;La culture et la récolte
-du liége.&mdash;Beauté des hivers dans ce pays.&mdash;Mort de mon beau-père.&mdash;Portrait
-et caractère de sa veuve, la baronne Dudevant.&mdash;Malheur
-de sa situation.&mdash;Retour à Nohant.&mdash;Parallèle entre la
+à la Brède.&mdash;Digressions sur les pressentimens.&mdash;Retour
+par Castel-Jaloux, la nuit, à cheval, au milieu des bois,
+avec escorte de loups.&mdash;Pigon mangé par les loups.&mdash;Ils viennent
+sous nos fenêtres.&mdash;Un loup mange la porte de ma chambre.&mdash;Mon
+beau-père attaqué par quatorze loups.&mdash;Les Espagnols pasteurs
+nomades et bandits dans les Landes.&mdash;La culture et la récolte
+du liége.&mdash;Beauté des hivers dans ce pays.&mdash;Mort de mon beau-père.&mdash;Portrait
+et caractère de sa veuve, la baronne Dudevant.&mdash;Malheur
+de sa situation.&mdash;Retour à Nohant.&mdash;Parallèle entre la
Gascogne et le Berri.&mdash;Blois.&mdash;Le Mont-d'Or.&mdash;Ursule.&mdash;M.
-Duris-Dufresne, député de l'Indre.&mdash;Une chanson.&mdash;Grand
-scandale à la Châtre.&mdash;Rapide résumé de divers petits voyages et
+Duris-Dufresne, député de l'Indre.&mdash;Une chanson.&mdash;Grand
+scandale à la Châtre.&mdash;Rapide résumé de divers petits voyages et
circonstances jusqu'en 1831.</p>
-<p>Guillery, le <em>château</em> de mon beau-père, était
-une maisonnette de cinq croisées de front, ressemblant
-assez à une guinguette des environs de
-Paris, et meublée comme toutes les bastides
-méridionales, c'est-à-dire très modestement.
-Néanmoins l'habitation en était agréable et assez
+<p>Guillery, le <em>château</em> de mon beau-père, était
+une maisonnette de cinq croisées de front, ressemblant
+assez à une guinguette des environs de
+Paris, et meublée comme toutes les bastides
+méridionales, c'est-à-dire très modestement.
+Néanmoins l'habitation en était agréable et assez
commode. Le pays me sembla d'abord fort laid;
mais je m'y habituai vite. Quand vint l'hiver,
-qui est la plus agréable saison de cette région de
+qui est la plus agréable saison de cette région de
<span class="pagenum"><a id="page_X_36">X p. 36</a></span>
-sables brûlans, les forêts de pins et de chênes-liéges
+sables brûlans, les forêts de pins et de chênes-liéges
prirent, sous les lichens, un aspect druidique,
-tandis que le sol, raffermi et rafraîchi par
-les pluies, se couvrit d'une végétation printanière
-qui devait disparaître à l'époque qui est le
-printemps au nord de la France. Les genêts
-épineux fleurirent, des mousses luxuriantes semées
-de violettes s'étendirent sous les taillis,
-les loups hurlèrent, les lièvres bondirent, Colette
-arriva de Nohant et la chasse résonna dans les
+tandis que le sol, raffermi et rafraîchi par
+les pluies, se couvrit d'une végétation printanière
+qui devait disparaître à l'époque qui est le
+printemps au nord de la France. Les genêts
+épineux fleurirent, des mousses luxuriantes semées
+de violettes s'étendirent sous les taillis,
+les loups hurlèrent, les lièvres bondirent, Colette
+arriva de Nohant et la chasse résonna dans les
bois.</p>
-<p>J'y pris grand goût. C'était la chasse sans
-luxe, sans vaniteuse exhibition d'équipages et de
+<p>J'y pris grand goût. C'était la chasse sans
+luxe, sans vaniteuse exhibition d'équipages et de
costumes, sans jargon scientifique, sans habits
-rouges, sans prétentions ni jalousies de <em>sport</em>,
-c'était la chasse comme je pouvais l'aimer, la
+rouges, sans prétentions ni jalousies de <em>sport</em>,
+c'était la chasse comme je pouvais l'aimer, la
chasse pour la chasse. Les amis et les voisins
arrivaient la veille, on envoyait vite boucher le
plus de terriers possible; on partait avec le jour,
-monté comme on pouvait, sur des chevaux dont
+monté comme on pouvait, sur des chevaux dont
on n'exigeait que de bonnes jambes et dont on
-ne raillait pourtant pas les chutes, inévitables
-quelquefois dans des chemins traversés de racines
-que le sable dérobe absolument à la vue et contre
-lesquelles toute prévoyance est superflue. On
-tombe sur le sable fin, on se relève, et tout est
-dit. Je ne tombai cependant jamais; fût-ce par
-bonne chance ou par la supériorité des instincts
+ne raillait pourtant pas les chutes, inévitables
+quelquefois dans des chemins traversés de racines
+que le sable dérobe absolument à la vue et contre
+lesquelles toute prévoyance est superflue. On
+tombe sur le sable fin, on se relève, et tout est
+dit. Je ne tombai cependant jamais; fût-ce par
+bonne chance ou par la supériorité des instincts
de Colette, je n'en sais rien.</p>
<p>On se mettait en chasse quelque temps qu'il
<span class="pagenum"><a id="page_X_37">X p. 37</a></span>
-fît. De bons paysans aisés des environs, fins
+fît. De bons paysans aisés des environs, fins
braconniers, amenaient leur petite meute, bien
-modeste en apparence, mais bien plus exercée
+modeste en apparence, mais bien plus exercée
que celle des amateurs. Je me rappellerai toujours
-la gravité modeste de <em>Peyrounine</em> amenant
+la gravité modeste de <em>Peyrounine</em> amenant
ses trois <em>couples et demie</em> au rendez-vous, prenant
tranquillement la piste, et disant de sa voix
douce et claire, avec un imperceptible sourire de
-satisfaction: «<em>Aneim, ma tan belo! aneim</em>, c'est
+satisfaction: «<em>Aneim, ma tan belo! aneim</em>, c'est
<em>allons, courage</em>; c'est le <i lang="it" xml:lang="it">animo</i> des Italiens; <i lang="it" xml:lang="it">Tan
-belo</i>, c'était <em>Tant-Belle</em>, la reine des bassets à
-jambes torses, la dépisteuse, l'obstinée, la sagace,
-l'infatigable par excellence, toujours la première
-à la découverte, toujours la dernière à la retraite.</p>
-
-<p>Nous étions assez nombreux, mais les bois
-sont immenses et la promenade n'était plus,
-comme aux Pyrénées, une marche forcée sur une
-corniche qui ne permet pas de s éparpiller. Je
-pouvais m'en aller seule à la découverte sans
-craindre de me perdre, en me tenant à portée de
-la petite fanfare que Peyrounine sifflait à ses
+belo</i>, c'était <em>Tant-Belle</em>, la reine des bassets à
+jambes torses, la dépisteuse, l'obstinée, la sagace,
+l'infatigable par excellence, toujours la première
+à la découverte, toujours la dernière à la retraite.</p>
+
+<p>Nous étions assez nombreux, mais les bois
+sont immenses et la promenade n'était plus,
+comme aux Pyrénées, une marche forcée sur une
+corniche qui ne permet pas de s éparpiller. Je
+pouvais m'en aller seule à la découverte sans
+craindre de me perdre, en me tenant à portée de
+la petite fanfare que Peyrounine sifflait à ses
chiens. De temps en temps, je l'entendais, sous
-bois, admirer, à part lui, les prouesses de sa
-chienne favorite et manifester discrètement son
-orgueil en murmurant: «<em>Oh! ma tant belle! oh!
-ma tant bonne!</em>»</p>
-
-<p>Mon beau-père était enjoué et bienveillant;
-colère, mais tendre, sensible et juste. J'aurais
-volontiers passé ma vie auprès de cet aimable
+bois, admirer, à part lui, les prouesses de sa
+chienne favorite et manifester discrètement son
+orgueil en murmurant: «<em>Oh! ma tant belle! oh!
+ma tant bonne!</em>»</p>
+
+<p>Mon beau-père était enjoué et bienveillant;
+colère, mais tendre, sensible et juste. J'aurais
+volontiers passé ma vie auprès de cet aimable
vieillard, et je suis certaine que nul orage domestique
<span class="pagenum"><a id="page_X_38">X p. 38</a></span>
-n'eût approché de nous; mais j'étais
-condamnée à perdre tous mes protecteurs naturels,
+n'eût approché de nous; mais j'étais
+condamnée à perdre tous mes protecteurs naturels,
et je ne devais pas conserver longtemps
-celui-là.</p>
+celui-là.</p>
-<p>Les Gascons sont de très excellentes gens,
+<p>Les Gascons sont de très excellentes gens,
pas plus menteurs, pas plus ventards que les
autres provinciaux, qui le sont tous un peu. Ils
ont de l'esprit, peu d'instruction, beaucoup de
-paresse, de la bonté, de la libéralité, du c&oelig;ur et
-du courage. Les bourgeois, à l'époque que je
-raconte, étaient, pour l'éducation et la culture
-de l'esprit, très au-dessous de ceux de ma province;
-mais ils avaient une gaîté plus vraie, le
-caractère plus liant, l'âme plus ouverte à la sympathie.
-Les caquets de village étaient là aussi
-nombreux, mais infiniment moins méchans que
+paresse, de la bonté, de la libéralité, du c&oelig;ur et
+du courage. Les bourgeois, à l'époque que je
+raconte, étaient, pour l'éducation et la culture
+de l'esprit, très au-dessous de ceux de ma province;
+mais ils avaient une gaîté plus vraie, le
+caractère plus liant, l'âme plus ouverte à la sympathie.
+Les caquets de village étaient là aussi
+nombreux, mais infiniment moins méchans que
chez nous, et s'il m'en souvient bien, ils ne
-l'étaient même pas du tout.</p>
+l'étaient même pas du tout.</p>
-<p>Les paysans, que je ne pus fréquenter beaucoup,
+<p>Les paysans, que je ne pus fréquenter beaucoup,
car ce fut seulement vers la fin de mon
-séjour que je commençai à entendre un peu leur
-idiome, me parurent plus heureux et plus indépendans
+séjour que je commençai à entendre un peu leur
+idiome, me parurent plus heureux et plus indépendans
que ceux de chez nous. Tous ceux qui
-entouraient, à quelque distance, la demeure isolée
-de Guillery étaient fort aisés, et je n'en ai jamais
+entouraient, à quelque distance, la demeure isolée
+de Guillery étaient fort aisés, et je n'en ai jamais
vu aucun venir demander des secours. Loin de
-là, ils semblaient traiter d'égal à égal avec <em>monsu
-le varon</em>, et quoique très polis et même cérémonieux,
+là, ils semblaient traiter d'égal à égal avec <em>monsu
+le varon</em>, et quoique très polis et même cérémonieux,
ils avaient presque l'air de s'entendre
pour lui accorder une sorte de protection, comme
<span class="pagenum"><a id="page_X_39">X p. 39</a></span>
-à un voisin honorable qu'ils étaient jaloux de
-récompenser. On le comblait de présens, et il
+à un voisin honorable qu'ils étaient jaloux de
+récompenser. On le comblait de présens, et il
vivait tout l'hiver des volailles et du gibier vivans
-qu'on lui apportait en étrennes. Il est vrai que
-c'était en échange de réfection pantagruélesque.
-Ce pays est celui de la déesse Manducée. Les
+qu'on lui apportait en étrennes. Il est vrai que
+c'était en échange de réfection pantagruélesque.
+Ce pays est celui de la déesse Manducée. Les
jambons, les poulardes farcies, les oies grasses,
-les canards obèses, les truffes, les gâteaux de
-millet et de maïs y pleuvent comme dans cette
-île où Panurge se trouvait si bien; et la maisonnette
-de Guillery, si pauvre de bien-être apparent,
-était, sous le rapport de la cuisine, une abbaye
-de Thélème d'où nul ne sortait, qu'il fût noble
+les canards obèses, les truffes, les gâteaux de
+millet et de maïs y pleuvent comme dans cette
+île où Panurge se trouvait si bien; et la maisonnette
+de Guillery, si pauvre de bien-être apparent,
+était, sous le rapport de la cuisine, une abbaye
+de Thélème d'où nul ne sortait, qu'il fût noble
ou vilain, sans s'apercevoir d'une notable
augmentation de poids dans sa personne.</p>
-<p>Ce régime ne m'allait pas du tout. La sauce
-à la graisse était pour moi une espèce d'empoisonnement,
+<p>Ce régime ne m'allait pas du tout. La sauce
+à la graisse était pour moi une espèce d'empoisonnement,
et je m'abstenais souvent de manger,
quoique ayant grand'faim au retour de la chasse.
-Aussi je me portais fort mal et maigrissais à vue
-d'&oelig;il, au milieu des innombrables cages où les
-ortolans et les palombes étaient occupés à mourir
+Aussi je me portais fort mal et maigrissais à vue
+d'&oelig;il, au milieu des innombrables cages où les
+ortolans et les palombes étaient occupés à mourir
d'indigestion.</p>
-<p>A l'automne, nous avions fait une course à
+<p>A l'automne, nous avions fait une course à
Bordeaux, mon mari et moi, et nous avions
-poussé jusqu'à la Bréde, où la famille de Zoé
-avait une maison de campagne. J'eus là un très
-violent chagrin, dont cette inappréciable amie
-me sauva par l'éloquence du courage et de l'amitié.
+poussé jusqu'à la Bréde, où la famille de Zoé
+avait une maison de campagne. J'eus là un très
+violent chagrin, dont cette inappréciable amie
+me sauva par l'éloquence du courage et de l'amitié.
L'influence que son intelligence vive et sa parole
<span class="pagenum"><a id="page_X_40">X p. 40</a></span>
-nette eurent sur moi en ce moment de désespérance
-absolue disposa de plusieurs années de ma
-vie et fit entrer ma conscience dans un équilibre
-vainement cherché jusqu'alors. Je revins à Guillery
-brisée de fatigue, mais calme, après avoir
-promené sous les grands chênes plantés par
-Montesquieu des pensées enthousiastes et des
-méditations riantes où le souvenir du philosophe
+nette eurent sur moi en ce moment de désespérance
+absolue disposa de plusieurs années de ma
+vie et fit entrer ma conscience dans un équilibre
+vainement cherché jusqu'alors. Je revins à Guillery
+brisée de fatigue, mais calme, après avoir
+promené sous les grands chênes plantés par
+Montesquieu des pensées enthousiastes et des
+méditations riantes où le souvenir du philosophe
n'eut aucune part, je l'avoue.</p>
<p>Et pourtant j'aurais pu faire ce jeu de mots
-que l'<cite>Esprit des lois</cite> était entré d'une certaine
-façon et à certains égards dans ma nouvelle manière
+que l'<cite>Esprit des lois</cite> était entré d'une certaine
+façon et à certains égards dans ma nouvelle manière
d'accepter la vie.</p>
<p>Nous avions descendu la Garonne pour aller
-à Bordeaux; la remonter pour retourner à Nérac
-eût été trop long, et je ne m'absentais pas trois
-jours sans être malade d'inquiétude sur le compte
-de Maurice. Le mot de s&oelig;ur Hélène au couvent
-et un mot d'Aimée à Cauterets m'avaient mis
-martel en tête, au point que je me faisais et me
-fis longtemps de l'amour maternel un véritable
+à Bordeaux; la remonter pour retourner à Nérac
+eût été trop long, et je ne m'absentais pas trois
+jours sans être malade d'inquiétude sur le compte
+de Maurice. Le mot de s&oelig;ur Hélène au couvent
+et un mot d'Aimée à Cauterets m'avaient mis
+martel en tête, au point que je me faisais et me
+fis longtemps de l'amour maternel un véritable
supplice. Je me laissais surprendre par des terreurs
-imbéciles et de prétendus pressentimens.
-Je me souviens qu'un soir, ayant dîné chez des
-amis à La Châtre, il me passa par l'imagination
-que Nohant brûlait et que je voyais Maurice au
+imbéciles et de prétendus pressentimens.
+Je me souviens qu'un soir, ayant dîné chez des
+amis à La Châtre, il me passa par l'imagination
+que Nohant brûlait et que je voyais Maurice au
milieu des flammes. J'avais honte de ma sottise
et ne disais rien. Mais je demande mon cheval,
-je pars à la hâte, et j'arrive au triple galop, si
-convaincue de mon rêve, qu'en voyant la maison
+je pars à la hâte, et j'arrive au triple galop, si
+convaincue de mon rêve, qu'en voyant la maison
<span class="pagenum"><a id="page_X_41">X p. 41</a></span>
debout et tranquille, je ne pouvais en croire mes
yeux.</p>
<p>Je revins donc de Bordeaux par terre afin
-d'arriver plus vite. A cette époque, les routes
-manquaient ou étaient mal servies. Nous arrivâmes
-à Castel-Jaloux à minuit, et, au sortir
+d'arriver plus vite. A cette époque, les routes
+manquaient ou étaient mal servies. Nous arrivâmes
+à Castel-Jaloux à minuit, et, au sortir
d'une affreuse patache, je fus fort aise de trouver
-mon domestique qui avait amené nos chevaux à
+mon domestique qui avait amené nos chevaux à
notre rencontre. Il ne nous restait que quatre
-lieues à faire, mais des lieues de pays sur un
-chemin détestable, par une nuit noire et à travers
-une forêt de pins immense, absolument inhabitée,
-un véritable coupe-gorge où rôdaient des bandes
-d'Espagnols, désagréables à rencontrer même en
-plein jour. Nous n'aperçûmes pourtant pas
-d'autres êtres vivans que des loups. Comme nous
-allions forcément au pas dans les ténèbres, ces
+lieues à faire, mais des lieues de pays sur un
+chemin détestable, par une nuit noire et à travers
+une forêt de pins immense, absolument inhabitée,
+un véritable coupe-gorge où rôdaient des bandes
+d'Espagnols, désagréables à rencontrer même en
+plein jour. Nous n'aperçûmes pourtant pas
+d'autres êtres vivans que des loups. Comme nous
+allions forcément au pas dans les ténèbres, ces
messieurs nous suivaient tranquillement. Mon
-mari s'en aperçut à l'inquiétude de son cheval,
+mari s'en aperçut à l'inquiétude de son cheval,
et il me dit de passer devant et de bien tenir
-Colette pour qu'elle ne s'effrayât pas. Je vis
-alors briller deux yeux à ma droite, puis je les
-vis passer à gauche. Combien y en a-t-il? demandai-je.
+Colette pour qu'elle ne s'effrayât pas. Je vis
+alors briller deux yeux à ma droite, puis je les
+vis passer à gauche. Combien y en a-t-il? demandai-je.
Je crois qu'il n'y en a que deux,
-me répondit mon mari; mais il en peut venir
+me répondit mon mari; mais il en peut venir
d'autres; ne vous endormez pas. C'est tout ce
-qu'il y a à faire.</p>
+qu'il y a à faire.</p>
-<p>J'étais si lasse, que l'avertissement n'était pas
-de trop. Je me tins en garde, et nous gagnâmes la
-maison, à quatre heures du matin, sans accident.</p>
+<p>J'étais si lasse, que l'avertissement n'était pas
+de trop. Je me tins en garde, et nous gagnâmes la
+maison, à quatre heures du matin, sans accident.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_X_42">X p. 42</a></span>
-On était très habitué alors à ces rencontres
-dans les forêts de pins et de liéges. Il ne passait
-pas de jour que l'on n'entendît les bergers crier
-pour s'avertir, d'un taillis à l'autre, de la présence
-de l'ennemi. Ces bergers, moins poétiques
-que ceux des Pyrénées, avaient cependant assez
-de caractère, avec leurs manteaux tailladés et
+On était très habitué alors à ces rencontres
+dans les forêts de pins et de liéges. Il ne passait
+pas de jour que l'on n'entendît les bergers crier
+pour s'avertir, d'un taillis à l'autre, de la présence
+de l'ennemi. Ces bergers, moins poétiques
+que ceux des Pyrénées, avaient cependant assez
+de caractère, avec leurs manteaux tailladés et
leurs fusils en guise de houlette. Leurs maigres
-chiens noirs étaient moins imposans, mais aussi
+chiens noirs étaient moins imposans, mais aussi
hardis que ceux de la montagne.</p>
-<p>Pendant quelque temps il y eut bonne défense
-aussi à Guillery. Pigon était un métis
+<p>Pendant quelque temps il y eut bonne défense
+aussi à Guillery. Pigon était un métis
plaine et montagne, non-seulement courageux,
-mais héroïque à l'endroit des loups. Il s'en allait,
+mais héroïque à l'endroit des loups. Il s'en allait,
la nuit, tout seul, les provoquer dans les bois,
et il revenait, le matin, avec des lambeaux de
-leur chair et de leur peau, attachés à son redoutable
-collier hérissé de pointes de fer. Mais un
-soir, hélas! on oublia de lui remettre son armure
-de guerre; l'intrépide animal partit pour sa chasse
+leur chair et de leur peau, attachés à son redoutable
+collier hérissé de pointes de fer. Mais un
+soir, hélas! on oublia de lui remettre son armure
+de guerre; l'intrépide animal partit pour sa chasse
nocturne et ne revint pas.</p>
<p>L'hiver fut un peu plus rude que de coutume
-en ce pays. La Garonne déborda et, par contre, ses
-affluens. Nous fûmes bloqués pendant quelques
-jours; les loups affamés devinrent très hardis;
-ils mangèrent tous nos jeunes chiens. La maison
-était bâtie en pleine campagne, sans cour ni
-clôture d'aucune sorte. Ces bêtes sauvages venaient
-donc hurler sous nos fenêtres, et il y en
-eut une qui s'amusa, pendant une nuit, à ronger
+en ce pays. La Garonne déborda et, par contre, ses
+affluens. Nous fûmes bloqués pendant quelques
+jours; les loups affamés devinrent très hardis;
+ils mangèrent tous nos jeunes chiens. La maison
+était bâtie en pleine campagne, sans cour ni
+clôture d'aucune sorte. Ces bêtes sauvages venaient
+donc hurler sous nos fenêtres, et il y en
+eut une qui s'amusa, pendant une nuit, à ronger
<span class="pagenum"><a id="page_X_43">X p. 43</a></span>
-la porte de notre appartement, situé au niveau
+la porte de notre appartement, situé au niveau
du sol. Je l'entendais fort bien. Je lisais dans
une chambre, mon mari dormait dans l'autre.
-J'ouvris la porte vitrée et appelai Pigon, pensant
-que c'était lui qui revenait et voulait entrer.
-J'allais ouvrir le volet, quand mon mari s'éveilla
-et me cria: «Eh non, non, c'est le loup!» Telle
-est la tranquillité de l'habitude, que mon mari
+J'ouvris la porte vitrée et appelai Pigon, pensant
+que c'était lui qui revenait et voulait entrer.
+J'allais ouvrir le volet, quand mon mari s'éveilla
+et me cria: «Eh non, non, c'est le loup!» Telle
+est la tranquillité de l'habitude, que mon mari
se rendormit sur l'autre oreille et que je repris
-mon livre, tandis que le loup continuait à manger
-la porte. Il ne put l'entamer beaucoup, elle était
-solide; mais il la mâchura de manière à y laisser
-ses traces. Je ne crois pas qu'il eût de mauvais
-desseins. Peut-être était-ce un jeune sujet qui
+mon livre, tandis que le loup continuait à manger
+la porte. Il ne put l'entamer beaucoup, elle était
+solide; mais il la mâchura de manière à y laisser
+ses traces. Je ne crois pas qu'il eût de mauvais
+desseins. Peut-être était-ce un jeune sujet qui
voulait faire ses dents sur le premier objet venu,
-à la manière des jeunes chiens.</p>
+à la manière des jeunes chiens.</p>
<p>Un jour que, vers le coucher du soleil, mon
-beau-père allait voir un de ses amis à une demi-lieue
-de maison, il rencontra à mi-chemin, un
+beau-père allait voir un de ses amis à une demi-lieue
+de maison, il rencontra à mi-chemin, un
loup, puis deux, puis trois, et en un instant il
en compta quatorze. Il n'y fit pas grande attention;
-les loups n'attaquent guère, ils suivent: ils
+les loups n'attaquent guère, ils suivent: ils
attendent que le cheval s'effraie, qu'il renverse
son cavalier, ou qu'il bronche et tombe avec lui.
Alors il faut se relever vite; autrement ils vous
-étranglent. Mon beau-père, ayant un cheval
-habitué à ces rencontres, continua assez tranquillement
-sa route; mais lorsqu'il s'arrêta à la
+étranglent. Mon beau-père, ayant un cheval
+habitué à ces rencontres, continua assez tranquillement
+sa route; mais lorsqu'il s'arrêta à la
grille de son voisin pour sonner, un de ses quatorze
acolytes sauta au flanc de son cheval et
<span class="pagenum"><a id="page_X_44">X p. 44</a></span>
mordit le bord de son manteau. Il n'avait pour
-défense qu'une cravache, dont il s'escrima sans
-effrayer l'ennemi; alors il imagina de sauter à
+défense qu'une cravache, dont il s'escrima sans
+effrayer l'ennemi; alors il imagina de sauter à
terre et de secouer violemment son manteau au
-nez des assaillans, qui s'enfuirent à toutes jambes.
-Cependant il avouait avoir trouvé la grille bien
-lente à s'ouvrir et l'avoir vue enfin ouverte avec
+nez des assaillans, qui s'enfuirent à toutes jambes.
+Cependant il avouait avoir trouvé la grille bien
+lente à s'ouvrir et l'avoir vue enfin ouverte avec
une grande satisfaction.</p>
-<p>Cette aventure du vieux colonel était déjà
-ancienne. A l'époque de mon récit, il était si
+<p>Cette aventure du vieux colonel était déjà
+ancienne. A l'époque de mon récit, il était si
goutteux qu'il fallait deux hommes pour le mettre
sur son cheval et l'en faire descendre. Pourtant,
-lorsqu'il était sur son petit bidet brun miroité,
-à crinière blonde, malgré sa grosse houppelande,
-ses longues guêtres en drap olive et ses cheveux
+lorsqu'il était sur son petit bidet brun miroité,
+à crinière blonde, malgré sa grosse houppelande,
+ses longues guêtres en drap olive et ses cheveux
blancs flottant au vent, il avait encore une tournure
martiale et maniait tout doucement sa monture
mieux qu'aucun de nous.</p>
-<p>J'ai parlé des bandes d'Espagnols qui couraient
-le pays. C'étaient des Catalons principalement,
-habitans nomades du revers des Pyrénées. Les
+<p>J'ai parlé des bandes d'Espagnols qui couraient
+le pays. C'étaient des Catalons principalement,
+habitans nomades du revers des Pyrénées. Les
uns venaient chercher de l'ouvrage comme journaliers
-et inspiraient assez de confiance malgré
+et inspiraient assez de confiance malgré
leur mauvaise mine; les autres arrivaient par
-groupes avec des troupeaux de chèvres qu'ils
-faisaient pâturer dans les vastes espaces incultes
+groupes avec des troupeaux de chèvres qu'ils
+faisaient pâturer dans les vastes espaces incultes
des landes environnantes; mais ils s'aventuraient
-souvent sur la lisière des bois, où leurs bêtes
-étaient fort nuisibles. Les pourparlers étaient
-désagréables. Ils se retiraient sans rien dire,
+souvent sur la lisière des bois, où leurs bêtes
+étaient fort nuisibles. Les pourparlers étaient
+désagréables. Ils se retiraient sans rien dire,
<span class="pagenum"><a id="page_X_45">X p. 45</a></span>
prenaient leur distance, et, maniant la fronde ou
-lançant le bâton avec une grande adresse, ils
-vous donnaient avis de ne pas trop les déranger
-à l'avenir. On les craignait beaucoup, et j'ignore
-si on est parvenu à se débarrasser de leur parcours.
+lançant le bâton avec une grande adresse, ils
+vous donnaient avis de ne pas trop les déranger
+à l'avenir. On les craignait beaucoup, et j'ignore
+si on est parvenu à se débarrasser de leur parcours.
Mais je sais que cet abus persistait encore
-il y a quelques années, et que des propriétaires
-avaient été blessés et même tués dans ces
+il y a quelques années, et que des propriétaires
+avaient été blessés et même tués dans ces
combats.</p>
-<p>C'était pourtant la même race d'hommes que
-ces montagnards austères dont j'avais envié aux
-Pyrénées le poétique destin. Ils étaient fort dévots,
+<p>C'était pourtant la même race d'hommes que
+ces montagnards austères dont j'avais envié aux
+Pyrénées le poétique destin. Ils étaient fort dévots,
et qui sait s'ils ne croyaient pas consacrer
comme un droit religieux l'occupation de nos landes
-par leurs troupeaux? Peut-être regardaient-ils
-cette terre immense et quasi-déserte comme
-un pays que Dieu leur avait livré, et qu'ils devaient
-défendre en son nom, contre les envahissemens
-de la propriété individuelle.</p>
-
-<p>C'était donc un pays de loups et de brigands
-que Guillery, et pourtant nous y étions tranquilles
+par leurs troupeaux? Peut-être regardaient-ils
+cette terre immense et quasi-déserte comme
+un pays que Dieu leur avait livré, et qu'ils devaient
+défendre en son nom, contre les envahissemens
+de la propriété individuelle.</p>
+
+<p>C'était donc un pays de loups et de brigands
+que Guillery, et pourtant nous y étions tranquilles
et joyeux. On s'y voyait beaucoup. Les
-grands et petits propriétaires d'alentour n'ayant
-absolument rien à faire, et cultivant, en outre,
-le goût de ne rien faire, leur vie se passait en
-promenades, en chasses, en réunions et en repas
+grands et petits propriétaires d'alentour n'ayant
+absolument rien à faire, et cultivant, en outre,
+le goût de ne rien faire, leur vie se passait en
+promenades, en chasses, en réunions et en repas
les uns chez les autres.</p>
-<p>Le liége est un produit magnifiquement lucratif
-de ces contrées. C'est le seul coin de la
-France où il pousse abondamment; et, comme
+<p>Le liége est un produit magnifiquement lucratif
+de ces contrées. C'est le seul coin de la
+France où il pousse abondamment; et, comme
<span class="pagenum"><a id="page_X_46">X p. 46</a></span>
-il reste fort supérieur en qualité à celui de l'Espagne,
-il se vend fort cher. J'étais étonnée quand
-mon beau-père, me montrant un petit tas d'écorces
-d'arbres empilées sous un petit hangar, me
-disait: «Voici la récolte de l'année, quatre
-cents francs de dépense et vingt-cinq mille francs
-de profit net.»</p>
-
-<p>Le chêne-liége est un gros vilain arbre en
-été. Son feuillage est rude et terne; son ombre
-épaisse étouffe toute végétation autour de lui,
-et le soin qu'on prend de lui enlever son écorce,
-qui est le liége même, jusqu'à la naissance des
-maîtresses branches, le laisse dépouillé et difforme.
-Les plus frais de ces écorchés sont d'un
-rouge sanglant, tandis que d'autres, brunis déjà
+il reste fort supérieur en qualité à celui de l'Espagne,
+il se vend fort cher. J'étais étonnée quand
+mon beau-père, me montrant un petit tas d'écorces
+d'arbres empilées sous un petit hangar, me
+disait: «Voici la récolte de l'année, quatre
+cents francs de dépense et vingt-cinq mille francs
+de profit net.»</p>
+
+<p>Le chêne-liége est un gros vilain arbre en
+été. Son feuillage est rude et terne; son ombre
+épaisse étouffe toute végétation autour de lui,
+et le soin qu'on prend de lui enlever son écorce,
+qui est le liége même, jusqu'à la naissance des
+maîtresses branches, le laisse dépouillé et difforme.
+Les plus frais de ces écorchés sont d'un
+rouge sanglant, tandis que d'autres, brunis déjà
par un commencement de nouvelle peau, sont
-d'un noir brûlé ou enfumé, comme si un incendie
-avait passé et pris ces géans jusqu'à la ceinture.
-Mais, l'hiver, cette verdure éternelle a son prix.
+d'un noir brûlé ou enfumé, comme si un incendie
+avait passé et pris ces géans jusqu'à la ceinture.
+Mais, l'hiver, cette verdure éternelle a son prix.
La seule chose dont j'eusse vraiment peur dans
-ces bois, c'était des troupeaux innombrables de
-cochons tachetés de noir, qui erraient en criant,
-d'un ton aigre et sauvage, à la dispute de la
-glandée.</p>
+ces bois, c'était des troupeaux innombrables de
+cochons tachetés de noir, qui erraient en criant,
+d'un ton aigre et sauvage, à la dispute de la
+glandée.</p>
-<p>Le <em>surier</em> ou chêne-liége n'exige aucun soin.
+<p>Le <em>surier</em> ou chêne-liége n'exige aucun soin.
On ne le taille ni ne le dirige. Il se fait sa place,
-et vit enchanté d'un sable aride en apparence.
-A vingt ou trente ans, il commence à être bon à
-écorcher. A mesure qu'il prend de l'âge, sa peau
+et vit enchanté d'un sable aride en apparence.
+A vingt ou trente ans, il commence à être bon à
+écorcher. A mesure qu'il prend de l'âge, sa peau
devient meilleure et se renouvelle plus vite, car
<span class="pagenum"><a id="page_X_47">X p. 47</a></span>
-dès lors tous les dix ans on procède à sa toilette
+dès lors tous les dix ans on procède à sa toilette
en lui faisant deux grandes incisions verticales
-en temps utile. Puis, quand il a pris soin lui-même
-d'aider, par un travail naturel préalable,
+en temps utile. Puis, quand il a pris soin lui-même
+d'aider, par un travail naturel préalable,
au travail de l'ouvrier, celui-ci lui glisse un petit
-outil <em>ad hoc</em> entre cuir et chair, et s'empare aisément
-du liége, qui vient en deux grands morceaux
-proprement coupés. Je ne sais pourquoi
-cette opération me répugnait comme une chose
-cruelle. Pourtant ces arbres étranges ne paraissaient
+outil <em>ad hoc</em> entre cuir et chair, et s'empare aisément
+du liége, qui vient en deux grands morceaux
+proprement coupés. Je ne sais pourquoi
+cette opération me répugnait comme une chose
+cruelle. Pourtant ces arbres étranges ne paraissaient
pas en souffrir le moins du monde et
-grandissaient deux fois centenaires sous le régime
-de cette décortication périodique<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
+grandissaient deux fois centenaires sous le régime
+de cette décortication périodique<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
-<p>Les <em>pignades</em> (bois de pins) de futaie n'étaient
-guère plus gaies que les <em>surettes</em> (bois de liéges).
+<p>Les <em>pignades</em> (bois de pins) de futaie n'étaient
+guère plus gaies que les <em>surettes</em> (bois de liéges).
Ces troncs lisses et tous semblables comme des
-colonnes élancées, surmontés d'une grosse tête
-ronde d'une fraîcheur monotone, cette ombre
-impénétrable, ces blessures d'où pleurait la résine,
-c'était à donner le spleen quand on avait à
+colonnes élancées, surmontés d'une grosse tête
+ronde d'une fraîcheur monotone, cette ombre
+impénétrable, ces blessures d'où pleurait la résine,
+c'était à donner le spleen quand on avait à
faire une longue route sans autre distraction que
-ce que mon beau-père appelait <em>compter les orangers
+ce que mon beau-père appelait <em>compter les orangers
lanusquets</em>. Mais, en revanche, les jeunes bois,
<span class="pagenum"><a id="page_X_48">X p. 48</a></span>
-coupés de petits chemins de sable bien sinueux
-et ondulés, les petits ruisseaux babillant sous les
-grandes fougères, les folles clairières tourbeuses
+coupés de petits chemins de sable bien sinueux
+et ondulés, les petits ruisseaux babillant sous les
+grandes fougères, les folles clairières tourbeuses
qui s'ouvraient sur la lande immense, infinie,
rase et bleue comme la mer; les vieux manoirs
-pittoresques, géans d'un autre âge, qui semblaient
-grandir de toute la petitesse, particulière à ce
+pittoresques, géans d'un autre âge, qui semblaient
+grandir de toute la petitesse, particulière à ce
pays, des modernes constructions environnantes,
-enfin, la chaîne des Pyrénées, qui, malgré la
-distance de trente lieues à vol d'oiseau, tout à
-coup, en de certaines dispositions de l'atmosphère,
-se dressait à l'horizon comme une muraille
-d'argent rosé, dentelée de rubis; c'était,
-en somme, une nature intéressante sous un climat
-délicieux.</p>
+enfin, la chaîne des Pyrénées, qui, malgré la
+distance de trente lieues à vol d'oiseau, tout à
+coup, en de certaines dispositions de l'atmosphère,
+se dressait à l'horizon comme une muraille
+d'argent rosé, dentelée de rubis; c'était,
+en somme, une nature intéressante sous un climat
+délicieux.</p>
<p>A une demi-lieue nous allions voir, chaque
semaine, la marquise de Lusignan, belle et aimable
-châtelaine du très romantique et imposant manoir
-de Xaintrailles. Lahire était un peu plus loin.
+châtelaine du très romantique et imposant manoir
+de Xaintrailles. Lahire était un peu plus loin.
A Buzet, dans les splendides plaines de la Garonne,
la famille de Beaumont nous attirait par
-des réunions nombreuses et des charades en action
-dans un château magnifique. De Logareil, à
-deux pas de chez nous, à travers bois, le bon
+des réunions nombreuses et des charades en action
+dans un château magnifique. De Logareil, à
+deux pas de chez nous, à travers bois, le bon
Auguste Berthet venait chaque jour. D'ailleurs,
-venaient Grammont, Trinqueléon et le bon petit
-médecin Larnaude. De Nérac venaient Lespinasse,
+venaient Grammont, Trinqueléon et le bon petit
+médecin Larnaude. De Nérac venaient Lespinasse,
d'Ast et tant d'autres que je me rappelle
avec affection, tous gens aimables, pleins de
bienveillance et de sympathie pour moi, hommes
<span class="pagenum"><a id="page_X_49">X p. 49</a></span>
-et femmes; bons enfans, actifs et jeunes, même
+et femmes; bons enfans, actifs et jeunes, même
les vieux, vivant en bonne intelligence, sans
distinction de caste et sans querelles d'opinion.
-Je n'ai gardé de ce pays-là que des souvenirs
+Je n'ai gardé de ce pays-là que des souvenirs
doux et charmans.</p>
-<p>J'espérais voir à Nérac ma chère Fanelly,
-devenue M<sup>me</sup> le Franc de Pompignan. Elle était
-à Toulouse ou à Paris, je ne sais plus. Je ne
-trouvai que sa s&oelig;ur Aména, une charmante
+<p>J'espérais voir à Nérac ma chère Fanelly,
+devenue M<sup>me</sup> le Franc de Pompignan. Elle était
+à Toulouse ou à Paris, je ne sais plus. Je ne
+trouvai que sa s&oelig;ur Aména, une charmante
femme aussi, avec qui j'eus le plaisir de parler
du couvent.</p>
-<p>Nous allâmes achever l'hiver à Bordeaux, où
-nous trouvâmes l'agréable société des eaux de
-Cauterets, et où je fis connaissance avec les
+<p>Nous allâmes achever l'hiver à Bordeaux, où
+nous trouvâmes l'agréable société des eaux de
+Cauterets, et où je fis connaissance avec les
oncles, tantes, cousins et cousines de mon mari,
-tous gens très honorables et qui me témoignèrent
-de l'amitié.</p>
+tous gens très honorables et qui me témoignèrent
+de l'amitié.</p>
-<p>Je voyais tous les jours ma chère Zoé, ses
-s&oelig;urs et ses frères. Un jour que j'étais chez
+<p>Je voyais tous les jours ma chère Zoé, ses
+s&oelig;urs et ses frères. Un jour que j'étais chez
elle sans Maurice, mon mari entra brusquement,
-très pâle, en me disant: «<em>Il est mort!</em>» Je crus
-que c'était Maurice; je tombai sur mes genoux.
-Zoé, qui comprit et entendit ce qu'ajoutait mon
-mari, me cria vite: «<em>Non, non, votre beau-père!</em>»
-Les entrailles maternelles sont féroces: j'eus un
-violent mouvement de joie; mais ce fut un éclair.
-J'aimais véritablement mon vieux papa, et je
+très pâle, en me disant: «<em>Il est mort!</em>» Je crus
+que c'était Maurice; je tombai sur mes genoux.
+Zoé, qui comprit et entendit ce qu'ajoutait mon
+mari, me cria vite: «<em>Non, non, votre beau-père!</em>»
+Les entrailles maternelles sont féroces: j'eus un
+violent mouvement de joie; mais ce fut un éclair.
+J'aimais véritablement mon vieux papa, et je
fondis en larmes.</p>
-<p>Nous partîmes le jour même pour Guillery, et
-nous passâmes une quinzaine auprès de M<sup>me</sup> Dudevant.
+<p>Nous partîmes le jour même pour Guillery, et
+nous passâmes une quinzaine auprès de M<sup>me</sup> Dudevant.
<span class="pagenum"><a id="page_X_50">X p. 50</a></span>
-Nous la trouvâmes dans la chambre
-même où, en deux jours, son mari était mort
+Nous la trouvâmes dans la chambre
+même où, en deux jours, son mari était mort
d'une attaque de goutte dans l'estomac. Elle
-n'était pas encore sortie de cette chambre qu'elle
-avait habitée une vingtaine d'années avec lui, et
-où les deux lits restaient côte à côte. Je trouvai
-cela touchant et respectable. C'était de la douleur
-comme je la comprenais, sans effroi ni dégoût de la
-mort d'un être bien-aimé. J'embrassai M<sup>me</sup> Dudevant
-avec une véritable effusion, et je pleurai
-tant tout le jour auprès d'elle, que je ne songeai
-pas à m'étonner de ses yeux secs et de son air
-tranquille. Je pensais d'ailleurs que l'excès de
+n'était pas encore sortie de cette chambre qu'elle
+avait habitée une vingtaine d'années avec lui, et
+où les deux lits restaient côte à côte. Je trouvai
+cela touchant et respectable. C'était de la douleur
+comme je la comprenais, sans effroi ni dégoût de la
+mort d'un être bien-aimé. J'embrassai M<sup>me</sup> Dudevant
+avec une véritable effusion, et je pleurai
+tant tout le jour auprès d'elle, que je ne songeai
+pas à m'étonner de ses yeux secs et de son air
+tranquille. Je pensais d'ailleurs que l'excès de
la douleur retenait les larmes et qu'elle devait
-affreusement souffrir de n'en pouvoir répandre;
+affreusement souffrir de n'en pouvoir répandre;
mais mon imagination faisait tous les frais de
-cette sensibilité refoulée. M<sup>me</sup> Dudevant était
-une personne glacée autant que glaciale. Elle
-avait certainement aimé son excellent compagnon,
-et elle le regrettait autant qu'il lui était possible;
-mais elle était de la nature des liéges, elle
-avait une écorce très épaisse qui la garantissait
-du contact des choses extérieures; seulement
-cette écorce tenait bien et ne tombait jamais.</p>
-
-<p>Ce n'est pas qu'elle ne fût aimable: elle était
-gracieuse à la surface, un grand savoir-vivre lui
-tenant lieu de grâce véritable. Mais elle n'aimait
-réellement personne et ne s'intéressait à rien qu'à
-elle-même. Elle avait une jolie figure douce sur
-un corps plat, osseux, carré et large d'épaules.
+cette sensibilité refoulée. M<sup>me</sup> Dudevant était
+une personne glacée autant que glaciale. Elle
+avait certainement aimé son excellent compagnon,
+et elle le regrettait autant qu'il lui était possible;
+mais elle était de la nature des liéges, elle
+avait une écorce très épaisse qui la garantissait
+du contact des choses extérieures; seulement
+cette écorce tenait bien et ne tombait jamais.</p>
+
+<p>Ce n'est pas qu'elle ne fût aimable: elle était
+gracieuse à la surface, un grand savoir-vivre lui
+tenant lieu de grâce véritable. Mais elle n'aimait
+réellement personne et ne s'intéressait à rien qu'à
+elle-même. Elle avait une jolie figure douce sur
+un corps plat, osseux, carré et large d'épaules.
<span class="pagenum"><a id="page_X_51">X p. 51</a></span>
Cette figure donnait confiance, mais la face seule
-ne traduit pas l'organisation entière. En regardant
-ses mains sèches et dures, ses doigts noueux
+ne traduit pas l'organisation entière. En regardant
+ses mains sèches et dures, ses doigts noueux
et ses grands pieds, on sentait une nature sans
-charme, sans nuances, sans élans ni retours de
-tendresse. Elle était maladive, et entretenait la
-maladie par un régime de petits soins dont le
-résultat était l'étiolement. Elle était vêtue en
-hiver de quatorze jupons qui ne réussissaient pas
-à arrondir sa personne. Elle prenait mille petites
-drogues, faisait à peine quelques pas autour de
+charme, sans nuances, sans élans ni retours de
+tendresse. Elle était maladive, et entretenait la
+maladie par un régime de petits soins dont le
+résultat était l'étiolement. Elle était vêtue en
+hiver de quatorze jupons qui ne réussissaient pas
+à arrondir sa personne. Elle prenait mille petites
+drogues, faisait à peine quelques pas autour de
sa maison, quand elle rencontrait, un jour par
-mois, le temps désirable. Elle parlait peu et
+mois, le temps désirable. Elle parlait peu et
d'une voix si mourante, qu'on se penchait vers
elle avec le respect instinctif qu'inspire la faiblesse.
Mais dans son sourire banal il y avait quelque
chose d'amer et de perfide dont, par momens,
-j'étais frappée et que je ne m'expliquais pas. Ses
+j'étais frappée et que je ne m'expliquais pas. Ses
complimens cachaient les petites aiguilles fines
-d'une intention épigrammatique. Si elle eût eu
-de l'esprit, elle eût été méchante.</p>
-
-<p>Je ne crois pourtant pas qu'elle fût foncièrement
-mauvaise. Privée de santé et de courage,
-elle était aigrie intérieurement, et, à force de se
-tenir sur la défensive contre le froid et le chaud,
-et de se défier de tous les agens extérieurs qui
-pouvaient apporter dans son état physique une
-perturbation quelconque, elle en était venue à
-étendre ces précautions et cette abstention aux
-choses morales, aux affections et aux idées. Elle
+d'une intention épigrammatique. Si elle eût eu
+de l'esprit, elle eût été méchante.</p>
+
+<p>Je ne crois pourtant pas qu'elle fût foncièrement
+mauvaise. Privée de santé et de courage,
+elle était aigrie intérieurement, et, à force de se
+tenir sur la défensive contre le froid et le chaud,
+et de se défier de tous les agens extérieurs qui
+pouvaient apporter dans son état physique une
+perturbation quelconque, elle en était venue à
+étendre ces précautions et cette abstention aux
+choses morales, aux affections et aux idées. Elle
<span class="pagenum"><a id="page_X_52">X p. 52</a></span>
-n'en était que plus tendue et plus nerveuse, et,
-quand elle était surprise par la colère, on pouvait
-s'émerveiller de voir ce corps brisé retrouver
-une vigueur fébrile, et d'entendre cette voix languissante
+n'en était que plus tendue et plus nerveuse, et,
+quand elle était surprise par la colère, on pouvait
+s'émerveiller de voir ce corps brisé retrouver
+une vigueur fébrile, et d'entendre cette voix languissante
et cette parole doucereuse prendre un
-accent très âpre et trouver des expressions très
-énergiques.</p>
-
-<p>Elle était, je crois, tout à fait impropre à
-gouverner ses affaires, et quand elle se vit à la
-tête de sa maison et de sa fortune, il se fit en
-elle une crise d'effroi et d'inquiétude égoïste qui
-la conduisit spontanément à l'avarice, à l'ingratitude
-et à une sorte de fausseté. Ennuyée de sa
-froide oisiveté, elle attira tour à tour auprès d'elle
+accent très âpre et trouver des expressions très
+énergiques.</p>
+
+<p>Elle était, je crois, tout à fait impropre à
+gouverner ses affaires, et quand elle se vit à la
+tête de sa maison et de sa fortune, il se fit en
+elle une crise d'effroi et d'inquiétude égoïste qui
+la conduisit spontanément à l'avarice, à l'ingratitude
+et à une sorte de fausseté. Ennuyée de sa
+froide oisiveté, elle attira tour à tour auprès d'elle
des amis, des parens, ceux de son mari et les
-siens. Elle exploita leurs dévouemens successifs,
+siens. Elle exploita leurs dévouemens successifs,
ne put vivre avec aucun d'eux et s'amusa
-à les tromper tous en morcelant sa fortune entre
-plusieurs héritiers qu'elle connaissait à peine, et
-en frustrant d'une récompense méritée jusqu'à
-de vieux serviteurs qui lui avaient consacré trente
-ans de soins et de fidélité.</p>
-
-<p>Elle était riche par elle-même, et n'ayant pas
-d'enfans, même adoptifs, il semble qu'elle eût
-dû abandonner à son beau-fils au moins une
-partie de l'héritage paternel. Il n'en fut rien.
-Elle s'était assuré de longue main, par testament,
-la jouissance de cette petite fortune, et même
-elle avait tenté d'en saisir la possession par la
-rédaction d'une clause qui se trouva, heureusement
+à les tromper tous en morcelant sa fortune entre
+plusieurs héritiers qu'elle connaissait à peine, et
+en frustrant d'une récompense méritée jusqu'à
+de vieux serviteurs qui lui avaient consacré trente
+ans de soins et de fidélité.</p>
+
+<p>Elle était riche par elle-même, et n'ayant pas
+d'enfans, même adoptifs, il semble qu'elle eût
+dû abandonner à son beau-fils au moins une
+partie de l'héritage paternel. Il n'en fut rien.
+Elle s'était assuré de longue main, par testament,
+la jouissance de cette petite fortune, et même
+elle avait tenté d'en saisir la possession par la
+rédaction d'une clause qui se trouva, heureusement
<span class="pagenum"><a id="page_X_53">X p. 53</a></span>
pour l'avenir de mon mari, contraire aux
droits que la loi lui assurait.</p>
<p>Mon mari, connaissant d'avance les dispositions
-testamentaires de son père, ne fut pas surpris
+testamentaires de son père, ne fut pas surpris
de ne voir aucun changement dans sa situation.
-Il resta très soumis, et aussi tendre qu'il lui fut
-possible auprès de sa belle-mère, espérant qu'elle
+Il resta très soumis, et aussi tendre qu'il lui fut
+possible auprès de sa belle-mère, espérant qu'elle
lui ferait plus tard la part meilleure; mais ce fut
en pure perte. Elle ne l'aima jamais, le chassa
de son lit de mort et ne lui laissa que ce qu'elle
-n'avait pu lui ôter.</p>
+n'avait pu lui ôter.</p>
-<p>Cette pauvre femme m'a fait, à moi, sous
+<p>Cette pauvre femme m'a fait, à moi, sous
d'autres rapports, tout le mal qu'elle a pu, mais
je l'ai toujours plainte. Je ne connais pas d'existence
-qui mérite plus de pitié que celle d'une
-personne riche, sans postérité, qui se sent entourée
-d'égards qu'elle peut croire intéressés, et
+qui mérite plus de pitié que celle d'une
+personne riche, sans postérité, qui se sent entourée
+d'égards qu'elle peut croire intéressés, et
qui voit dans tous ceux qui l'approchent des aspirans
-à ses largesses. Être égoïste par instinct
-avec cela, c'est trop, car c'est le complément
-d'une destinée stérile et amère.</p>
+à ses largesses. Être égoïste par instinct
+avec cela, c'est trop, car c'est le complément
+d'une destinée stérile et amère.</p>
-<p>Nous retournâmes à Bordeaux, puis encore à
+<p>Nous retournâmes à Bordeaux, puis encore à
Guillery au mois de mai, et, cette fois, le pays
-ne me parut pas agréable. Ce sable fin devient
-si léger quand il est sec, que le moindre pas le
-soulève en nuages ardens qu'on avale quoi qu'on
-fasse. Nous passâmes l'été à Nohant, et, de
-cette époque jusqu'à 1831, je ne fis plus que de
-très courtes absences.</p>
-
-<p>Ce fut donc une sorte d'établissement que je
+ne me parut pas agréable. Ce sable fin devient
+si léger quand il est sec, que le moindre pas le
+soulève en nuages ardens qu'on avale quoi qu'on
+fasse. Nous passâmes l'été à Nohant, et, de
+cette époque jusqu'à 1831, je ne fis plus que de
+très courtes absences.</p>
+
+<p>Ce fut donc une sorte d'établissement que je
<span class="pagenum"><a id="page_X_54">X p. 54</a></span>
-regardai comme définitif et qui décida de mon
-avenir conjugal. C'était, en apparence, le parti
-le plus sage à prendre que de vivre chez soi
+regardai comme définitif et qui décida de mon
+avenir conjugal. C'était, en apparence, le parti
+le plus sage à prendre que de vivre chez soi
modestement et dans un milieu restreint, toujours
-le même. Pourtant, il eût mieux valu
+le même. Pourtant, il eût mieux valu
poursuivre une vie nomade et des relations nombreuses.
-Nohant est une retraite austère par
-elle-même, élégante et riante d'aspect par rapport
-à Guillery, mais, en réalité, plus solitaire,
-et pour ainsi dire imprégnée de mélancolie. Qu'on
+Nohant est une retraite austère par
+elle-même, élégante et riante d'aspect par rapport
+à Guillery, mais, en réalité, plus solitaire,
+et pour ainsi dire imprégnée de mélancolie. Qu'on
s'y rassemble, qu'on la remplisse de rires et de
-bruit, le fond de l'âme n'en reste pas moins sérieux
-et même frappé d'une espèce de langueur
-qui tient au climat et au caractère des hommes
+bruit, le fond de l'âme n'en reste pas moins sérieux
+et même frappé d'une espèce de langueur
+qui tient au climat et au caractère des hommes
et des choses environnantes. Le Berrichon est
-lourd. Quand, par exception, il a la tête vive
-et le sang chaud, il s'expatrie, irrité de ne pouvoir
-rien agiter autour de lui; ou, s'il est condamné
-à rester chez nous, il se jette dans le vin
-et la débauche, mais tristement, à la manière
-des Anglais, dont le sang a été mêlé plus qu'on
-ne croit à sa race. Quand un Gascon est gris,
-un Berrichon est déjà ivre, et quand l'autre est
-un peu ivre, limite qu'il ne dépassera guère, le
-Berrichon est complétement <em>saoûl</em> et ira s'abêtissant
-jusqu'à ce qu'il tombe. Il faut bien dire
+lourd. Quand, par exception, il a la tête vive
+et le sang chaud, il s'expatrie, irrité de ne pouvoir
+rien agiter autour de lui; ou, s'il est condamné
+à rester chez nous, il se jette dans le vin
+et la débauche, mais tristement, à la manière
+des Anglais, dont le sang a été mêlé plus qu'on
+ne croit à sa race. Quand un Gascon est gris,
+un Berrichon est déjà ivre, et quand l'autre est
+un peu ivre, limite qu'il ne dépassera guère, le
+Berrichon est complétement <em>saoûl</em> et ira s'abêtissant
+jusqu'à ce qu'il tombe. Il faut bien dire
ce vilain mot, le seul qui peigne l'effet de la
-boisson sur les gens d'ici. La mauvaise qualité
-du vin y est pour beaucoup; mais dans l'intempérance
+boisson sur les gens d'ici. La mauvaise qualité
+du vin y est pour beaucoup; mais dans l'intempérance
avec laquelle on en use, il faut bien
<span class="pagenum"><a id="page_X_55">X p. 55</a></span>
-voir une fatalité de ce tempérament mélancolique
+voir une fatalité de ce tempérament mélancolique
et flegmatique qui ne supporte pas l'excitation, et
-qui s'efforce de l'éteindre dans l'abrutissement.</p>
+qui s'efforce de l'éteindre dans l'abrutissement.</p>
<p>En dehors des ivrognes, qui sont nombreux,
-et dont le désordre réduit les familles à la misère
-ou au désespoir, la population est bonne et sage,
+et dont le désordre réduit les familles à la misère
+ou au désespoir, la population est bonne et sage,
mais froide et rarement aimable. On se voit peu,
-l'agriculture est peu avancée, pénible, patiente
-et absorbante pour le propriétaire. Le vivre est
-cher, relativement au Midi. L'hospitalité se fait
-donc rare, pour garder, à l'occasion, l'apparence
+l'agriculture est peu avancée, pénible, patiente
+et absorbante pour le propriétaire. Le vivre est
+cher, relativement au Midi. L'hospitalité se fait
+donc rare, pour garder, à l'occasion, l'apparence
du faste; et, par dessus tout, il y a une paresse,
-un effroi de la locomotion qui tiennent à la longueur
-des hivers, à la difficulté des transports
-et encore plus à la torpeur des esprits.</p>
+un effroi de la locomotion qui tiennent à la longueur
+des hivers, à la difficulté des transports
+et encore plus à la torpeur des esprits.</p>
-<p>Il y a vingt-cinq ans, cette manière d'être
-était encore plus tranchée; les routes étaient plus
+<p>Il y a vingt-cinq ans, cette manière d'être
+était encore plus tranchée; les routes étaient plus
rares et les hommes plus casaniers. Ce beau pays,
-quoique assez habité et bien cultivé, était complétement
-morne, et mon mari était comme surpris
-et effrayé du silence solennel qui plane sur
-nos champs dès que le soleil emporte avec lui
-les bruits déjà rares et contenus du travail. Là,
+quoique assez habité et bien cultivé, était complétement
+morne, et mon mari était comme surpris
+et effrayé du silence solennel qui plane sur
+nos champs dès que le soleil emporte avec lui
+les bruits déjà rares et contenus du travail. Là,
point de loups qui hurlent, mais aussi plus de
chants et de rires, plus de cris de bergers et de
clameurs de chasse. Tout est paisible, mais tout
est muet. Tout repose, mais tout semble mort.</p>
-<p>J'ai toujours aimé ce pays, cette nature et ce
-silence. Je n'en chéris pas seulement le charme,
-j'en subis le poids, et il m'en coûte de le secouer,
+<p>J'ai toujours aimé ce pays, cette nature et ce
+silence. Je n'en chéris pas seulement le charme,
+j'en subis le poids, et il m'en coûte de le secouer,
<span class="pagenum"><a id="page_X_56">X p. 56</a></span>
-quand même j'en vois le danger. Mais mon mari
-n'était pas né pour l'étude et la méditation.
-Quoique Gascon, il n'était pas non plus naturellement
-enjoué. Sa mère était Espagnole, son
-père descendait de l'Écossais Law. La réflexion
+quand même j'en vois le danger. Mais mon mari
+n'était pas né pour l'étude et la méditation.
+Quoique Gascon, il n'était pas non plus naturellement
+enjoué. Sa mère était Espagnole, son
+père descendait de l'Écossais Law. La réflexion
ne l'attristait pas, comme moi. Elle l'irritait. Il
-se fût soutenu dans le Midi. Le Berry l'accabla.
-Il le détesta longtemps: mais quand il en eut
-goûté les distractions et contracté les habitudes,
-il s'y cramponna comme à une seconde patrie.</p>
-
-<p>Je compris bientôt que je devais m'efforcer
-d'étendre mes relations, que la vieillesse et la
-maladie de ma grand'mère avaient beaucoup restreintes
-et que mes années d'absence avaient encore
+se fût soutenu dans le Midi. Le Berry l'accabla.
+Il le détesta longtemps: mais quand il en eut
+goûté les distractions et contracté les habitudes,
+il s'y cramponna comme à une seconde patrie.</p>
+
+<p>Je compris bientôt que je devais m'efforcer
+d'étendre mes relations, que la vieillesse et la
+maladie de ma grand'mère avaient beaucoup restreintes
+et que mes années d'absence avaient encore
refroidies. Je retrouvai mes compagnons
-d'enfance, qui, en général, ne plurent pas à
+d'enfance, qui, en général, ne plurent pas à
M. Dudevant. Il se fit d'autres amis. J'acceptai
franchement ceux qui me furent sympathiques
sur quelque point, et j'attirai de plus loin ceux
-qui devaient convenir à lui comme à moi.</p>
+qui devaient convenir à lui comme à moi.</p>
<p>Le bon James et son excellente femme, ma
-chère mère Angèle, vinrent passer deux ou trois
+chère mère Angèle, vinrent passer deux ou trois
mois avec nous. Puis leur s&oelig;ur, M<sup>me</sup> Saint-Aignan
-avec ses filles. L'aînée, Félicie, était
+avec ses filles. L'aînée, Félicie, était
un ange.</p>
<p>Les Malus vinrent aussi. Le plus jeune,
-Adolphe; un c&oelig;ur d'or, ayant été malade chez
-nous, nous lui fîmes la conduite jusqu'à Blois,
-avec mon frère, et nous vîmes le vieux château,
-alors converti en caserne et en poudrière, et abandonné
+Adolphe; un c&oelig;ur d'or, ayant été malade chez
+nous, nous lui fîmes la conduite jusqu'à Blois,
+avec mon frère, et nous vîmes le vieux château,
+alors converti en caserne et en poudrière, et abandonné
<span class="pagenum"><a id="page_X_57">X p. 57</a></span>
-aux dégradations des soldats, dont le bruit
-et le mouvement n'empêchaient pas certains corps
-de logis d'être occupés par des myriades d'oiseaux
-de proie. Dans le bâtiment de Gaston d'Orléans,
-le guano des hibous et des chouettes était si épais
-qu'il était impossible d'y pénétrer.</p>
+aux dégradations des soldats, dont le bruit
+et le mouvement n'empêchaient pas certains corps
+de logis d'être occupés par des myriades d'oiseaux
+de proie. Dans le bâtiment de Gaston d'Orléans,
+le guano des hibous et des chouettes était si épais
+qu'il était impossible d'y pénétrer.</p>
<p>Je n'avais jamais vu une aussi belle chose de
-la renaissance que ce vaste monument, tout abandonné
-et dévasté qu'il était. Je l'ai revu restauré,
-lambrissé, admirablement rajeuni et pour ainsi
-dire retrouvé sous les outrages du temps et de
-l'incurie; mais ce que je n'ai pas retrouvé, moi,
-c'est l'impression étrange et profonde que je subis
-la première fois, lorsque au lever du soleil, je
+la renaissance que ce vaste monument, tout abandonné
+et dévasté qu'il était. Je l'ai revu restauré,
+lambrissé, admirablement rajeuni et pour ainsi
+dire retrouvé sous les outrages du temps et de
+l'incurie; mais ce que je n'ai pas retrouvé, moi,
+c'est l'impression étrange et profonde que je subis
+la première fois, lorsque au lever du soleil, je
cueillis des violiers jaunes dans les crevasses des
pierres fatidiques de l'observatoire de Catherine
-de Médicis.</p>
+de Médicis.</p>
-<p>En 1827, nous passâmes une quinzaine aux
+<p>En 1827, nous passâmes une quinzaine aux
eaux du Mont-d'Or. J'avais fait une chute, et
souffris longtemps d'une entorse. Maurice vint
-avec nous. Il se faisait gamin et commençait à
+avec nous. Il se faisait gamin et commençait à
regarder la nature avec ses grands yeux attentifs,
tout au beau milieu de son vacarme.</p>
<p>L'Auvergne me sembla un pays adorable.
-Moins vaste et moins sublime que les Pyrénées,
-il en avait la fraîcheur, les belles eaux et les recoins
-charmans. Les bois de sapins sont même
-plus agréables que les épicéas des grandes montagnes.
+Moins vaste et moins sublime que les Pyrénées,
+il en avait la fraîcheur, les belles eaux et les recoins
+charmans. Les bois de sapins sont même
+plus agréables que les épicéas des grandes montagnes.
Les cascades, moins terribles, ont de
-plus douces harmonies, et le sol, moins tourmenté
+plus douces harmonies, et le sol, moins tourmenté
<span class="pagenum"><a id="page_X_58">X p. 58</a></span>
-par les orages et les éboulemens, se couvre
+par les orages et les éboulemens, se couvre
partout de fleurs luxuriantes.</p>
-<p>Ursule était venue vivre chez moi en qualité
+<p>Ursule était venue vivre chez moi en qualité
de femme de charge. Cela ne put durer. Il y
-eut incompatibilité d'humeur entre elle et mon
-mari. Elle m'en voulut un peu de ne pas m'être
-prononcée pour elle. Elle me quitta presque
-fâchée, et puis, tout aussitôt, elle comprit que je
-n'avais pas dû agir autrement et me rendit son
-amitié, qui ne s'est jamais démentie depuis. Elle
-se maria à La Châtre avec un excellent homme
+eut incompatibilité d'humeur entre elle et mon
+mari. Elle m'en voulut un peu de ne pas m'être
+prononcée pour elle. Elle me quitta presque
+fâchée, et puis, tout aussitôt, elle comprit que je
+n'avais pas dû agir autrement et me rendit son
+amitié, qui ne s'est jamais démentie depuis. Elle
+se maria à La Châtre avec un excellent homme
qui l'a rendue heureuse, et elle est maintenant
-le seul être avec qui je puisse, sans lacune notable,
-repasser toute ma vie, depuis la première
-enfance jusqu'au demi-siècle accompli.</p>
-
-<p>Les élections de 1827 signalèrent un mouvement
-d'opposition très marqué et très général en
-France. La haine du ministère Villèle produisit
-une fusion définitive entre les libéraux et les bonapartistes,
+le seul être avec qui je puisse, sans lacune notable,
+repasser toute ma vie, depuis la première
+enfance jusqu'au demi-siècle accompli.</p>
+
+<p>Les élections de 1827 signalèrent un mouvement
+d'opposition très marqué et très général en
+France. La haine du ministère Villèle produisit
+une fusion définitive entre les libéraux et les bonapartistes,
qu'ils fussent noblesse ou bourgeoisie.
-Le peuple resta étranger au débat dans notre
+Le peuple resta étranger au débat dans notre
province; les fonctionnaires seuls luttaient pour
-le ministère; pas tous, cependant. Mon cousin
-Auguste de Villeneuve vint du Blanc voter à La
-Châtre, et, quoique fonctionnaire éminent (il était
-toujours trésorier de la ville de Paris), il se trouva
+le ministère; pas tous, cependant. Mon cousin
+Auguste de Villeneuve vint du Blanc voter à La
+Châtre, et, quoique fonctionnaire éminent (il était
+toujours trésorier de la ville de Paris), il se trouva
d'accord avec mon mari et ses amis pour nommer
M. Duris-Dufresne. Il passa quelques jours chez
-nous et me témoigna, ainsi qu'à Maurice, qu'il
+nous et me témoigna, ainsi qu'à Maurice, qu'il
appelait son grand-oncle, beaucoup d'affection.
<span class="pagenum"><a id="page_X_59">X p. 59</a></span>
-J'oubliai qu'il m'avait fort blessée autrefois, en
+J'oubliai qu'il m'avait fort blessée autrefois, en
voyant qu'il ne s'en doutait pas et me traitait
paternellement.</p>
-<p>M. Duris-Dufresne, beau-frère du général
-Bertrand, était un républicain de vieille roche.
-C'était un homme d'une droiture antique, d'une
-grande simplicité de c&oelig;ur, d'un esprit aimable
+<p>M. Duris-Dufresne, beau-frère du général
+Bertrand, était un républicain de vieille roche.
+C'était un homme d'une droiture antique, d'une
+grande simplicité de c&oelig;ur, d'un esprit aimable
et bienveillant. J'aimais ce type d'un autre temps,
-encore empreint de l'élégance du Directoire, avec
-des idées et des m&oelig;urs plus laconiennes. Sa
+encore empreint de l'élégance du Directoire, avec
+des idées et des m&oelig;urs plus laconiennes. Sa
petite perruque rase et ses boucles d'oreilles donnaient
-de l'originalité à sa physionomie vive et
-fine. Ses manières avaient une distinction extrême.
-C'était un <em>jacobin</em> fort sociable.</p>
+de l'originalité à sa physionomie vive et
+fine. Ses manières avaient une distinction extrême.
+C'était un <em>jacobin</em> fort sociable.</p>
<p>Mon mari, s'occupant beaucoup d'opposition
-à cette époque, était presque toujours à la ville.
-Il désira s'y créer un centre de réunion et y
-louer une maison où nous donnâmes des bals et
-des soirées qui continuèrent même après la nomination
+à cette époque, était presque toujours à la ville.
+Il désira s'y créer un centre de réunion et y
+louer une maison où nous donnâmes des bals et
+des soirées qui continuèrent même après la nomination
de M. Duris-Dufresne.</p>
-<p>Mais nos réceptions donnèrent lieu à un
+<p>Mais nos réceptions donnèrent lieu à un
scandale fort comique. Il y avait alors, et il y a
-encore un peu à La Châtre, deux ou trois <em>sociétés</em>,
-qui, de mémoire d'homme, ne s'étaient mêlées à
-la danse. Les distinctions entre la première, la
-seconde et la troisième étaient fort arbitraires,
-et la délimitation insaisissable pour qui n'avait
-pas étudié à fond la matière.</p>
-
-<p>Bien qu'en <em>guerre</em> d'opinions avec la sous-préfecture,
-j'étais fort liée avec M. et M<sup>me</sup> de
+encore un peu à La Châtre, deux ou trois <em>sociétés</em>,
+qui, de mémoire d'homme, ne s'étaient mêlées à
+la danse. Les distinctions entre la première, la
+seconde et la troisième étaient fort arbitraires,
+et la délimitation insaisissable pour qui n'avait
+pas étudié à fond la matière.</p>
+
+<p>Bien qu'en <em>guerre</em> d'opinions avec la sous-préfecture,
+j'étais fort liée avec M. et M<sup>me</sup> de
<span class="pagenum"><a id="page_X_60">X p. 60</a></span>
-Périgny, couple aimable et jeune, avec qui j'avais
+Périgny, couple aimable et jeune, avec qui j'avais
les meilleures relations de voisinage. Eux aussi
voulurent ouvrir leur salon; leur position leur
-en faisait une sorte de devoir, et nous convîmes
-de simplifier de détail des invitations en nous
-servant de la même liste.</p>
+en faisait une sorte de devoir, et nous convîmes
+de simplifier de détail des invitations en nous
+servant de la même liste.</p>
-<p>Je leur communiquai la mienne, qui était fort
-générale, et où naturellement j'avais inscrit toutes
+<p>Je leur communiquai la mienne, qui était fort
+générale, et où naturellement j'avais inscrit toutes
les personnes que je connaissais tant soit peu.
-Mais, ô abomination, il se trouva que plusieurs
-des familles que j'aimais et estimais à plus juste
-titre étaient reléguées au second et au troisième
+Mais, ô abomination, il se trouva que plusieurs
+des familles que j'aimais et estimais à plus juste
+titre étaient reléguées au second et au troisième
rang dans les us et coutumes de l'aristocratie
-bourgeoise de La Châtre. Aussi, quand ces
-hauts personnages se virent en présence de leurs
-<em>inférieurs</em>, il y eut colère, indignation, malédiction
-sur l'arrogant sous-préfet qui n'avait agi
-ainsi, disait-on, que pour marquer son mépris à
+bourgeoise de La Châtre. Aussi, quand ces
+hauts personnages se virent en présence de leurs
+<em>inférieurs</em>, il y eut colère, indignation, malédiction
+sur l'arrogant sous-préfet qui n'avait agi
+ainsi, disait-on, que pour marquer son mépris à
tous les gens du pays, en les mettant <em>comme des
-&oelig;ufs dans le même panier</em>.</p>
+&oelig;ufs dans le même panier</em>.</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line i2">La semaine suivante,</div>
-<div class="line i2">Le punch est préparé;</div>
-<div class="line i2">La maîtresse est brillante,</div>
-<div class="line i2">Le salon est ciré.</div>
-<div class="line">Il vint trois invités, de chétive encolure:</div>
+<div class="line i2">Le punch est préparé;</div>
+<div class="line i2">La maîtresse est brillante,</div>
+<div class="line i2">Le salon est ciré.</div>
+<div class="line">Il vint trois invités, de chétive encolure:</div>
<div class="line i1">Dans la ville on disait: bravo!</div>
<div class="line i1">On donne un bal incognito</div>
-<div class="line i1">A la sous-préfecture.</div>
+<div class="line i1">A la sous-préfecture.</div>
</div></div></div>
<p>Ce couplet d'une chanson que je fis le soir
-même avec Duteil, contient en peu de mots le
-récit véridique de l'immense événement. En la
+même avec Duteil, contient en peu de mots le
+récit véridique de l'immense événement. En la
<span class="pagenum"><a id="page_X_61">X p. 61</a></span>
-relisant, je vois que, sans être bien drôle, cette
+relisant, je vois que, sans être bien drôle, cette
chanson est affaire de m&oelig;urs locales, et qu'elle
-mérite de rester dans les archives de la tradition...
-à La Châtre! Elle est intitulée: <cite>Soirée administrative</cite>,
-ou le <cite>Sous-préfet philosophe</cite>. Voici les
-deux premiers couplets qui résument l'affaire.
+mérite de rester dans les archives de la tradition...
+à La Châtre! Elle est intitulée: <cite>Soirée administrative</cite>,
+ou le <cite>Sous-préfet philosophe</cite>. Voici les
+deux premiers couplets qui résument l'affaire.
C'est sur l'air des <cite>Bourgeois de Chartres</cite>:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line i3">Habitans de La Châtre,</div>
+<div class="line i3">Habitans de La Châtre,</div>
<div class="line i3">Nobles, bourgeois, vilains,</div>
-<div class="line i3">D'un petit gentillâtre</div>
-<div class="line i3">Apprenez les dédains:</div>
-<div class="line">Ce jeune homme, égaré par la philosophie,</div>
-<div class="line i2">Oubliant, dans sa déraison,</div>
+<div class="line i3">D'un petit gentillâtre</div>
+<div class="line i3">Apprenez les dédains:</div>
+<div class="line">Ce jeune homme, égaré par la philosophie,</div>
+<div class="line i2">Oubliant, dans sa déraison,</div>
<div class="line i2">Les usages et le bon ton</div>
<div class="line i3">Vexe la bourgeoisie.</div>
</div>
@@ -2142,2925 +2105,2925 @@ C'est sur l'air des <cite>Bourgeois de Chartres</cite>:</p>
<div class="line i3">Voyant que dans la ville</div>
<div class="line i3">Plus d'un original</div>
<div class="line i3">Tranche de l'homme habile</div>
-<div class="line i3">Et se dit libéral,</div>
-<div class="line">A nos tendres moitiés qui frondent la noblesse,</div>
+<div class="line i3">Et se dit libéral,</div>
+<div class="line">A nos tendres moitiés qui frondent la noblesse,</div>
<div class="line i2">Il crut plaire en donnant un bal.</div>
-<div class="line i2">Où chacun put d'un pas égal</div>
-<div class="line i3">Aller comme à la messe.</div>
+<div class="line i2">Où chacun put d'un pas égal</div>
+<div class="line i3">Aller comme à la messe.</div>
</div></div></div>
-<p>On a vu le dénouement. La chanson faillit le
-pousser jusqu'au tragique. Elle avait été faite
-au coin du feu de Périgny, et devait rester entre
+<p>On a vu le dénouement. La chanson faillit le
+pousser jusqu'au tragique. Elle avait été faite
+au coin du feu de Périgny, et devait rester entre
nous; mais Duteil ne put se tenir de la chanter.
On la retint, on la copia; elle passa dans toutes
-les mains et souleva des tempêtes. Au moment
-où je l'avais complétement oubliée, je vis des
-yeux féroces et j'entendis des cris de rage autour
-de moi. Cela eut le bon résultat de détourner la
-foudre de la tête de mes amis Périgny et de l'attirer
+les mains et souleva des tempêtes. Au moment
+où je l'avais complétement oubliée, je vis des
+yeux féroces et j'entendis des cris de rage autour
+de moi. Cela eut le bon résultat de détourner la
+foudre de la tête de mes amis Périgny et de l'attirer
<span class="pagenum"><a id="page_X_62">X p. 62</a></span>
sur la mienne. Les plus gros bonnets de
l'endroit firent serment de ne point m'honorer
-de leur présence; Périgny, piqué de tant de sottise,
+de leur présence; Périgny, piqué de tant de sottise,
ferma son salon. Je laissai le mien ouvert
-et augmentai mes invitations à la seconde société.
-C'était la meilleure leçon à donner à la première,
-car n'étant pas fonctionnaire, j'avais le droit de
+et augmentai mes invitations à la seconde société.
+C'était la meilleure leçon à donner à la première,
+car n'étant pas fonctionnaire, j'avais le droit de
me passer d'elle. Mais sa rancune ne tint pas
contre deux ou trois soupers. D'ailleurs, dans
-cette <em>première</em>, j'avais d'excellens amis qui se
+cette <em>première</em>, j'avais d'excellens amis qui se
moquaient de la conspiration et qui trahissaient
ouvertement <em>la bonne cause</em>. Mon salon fut donc
-si rempli qu'on s'y étouffait, et la confusion y
-fut telle que les dames de la première et de la
-seconde race se laissèrent entraîner à se toucher
+si rempli qu'on s'y étouffait, et la confusion y
+fut telle que les dames de la première et de la
+seconde race se laissèrent entraîner à se toucher
le bout des doigts pour faire la figure de contre-danse
qu'on appelle le <em>moulinet</em>. Quelques orthodoxes
-dirent que c'était une <em>cohue</em>. Je m'amusai
-à les remercier très humblement de l'honneur
+dirent que c'était une <em>cohue</em>. Je m'amusai
+à les remercier très humblement de l'honneur
qu'ils me faisaient de venir chez moi, bien que
-je fusse de la troisième société. On cria anathème,
-mais on n'en mangea pas moins les pâtés, et on
-n'en fêta pas moins le champagne de l'insurrection.
-Ce fut le signal d'une grande décadence
-dans les constitutions hiérarchiques de cette petite
+je fusse de la troisième société. On cria anathème,
+mais on n'en mangea pas moins les pâtés, et on
+n'en fêta pas moins le champagne de l'insurrection.
+Ce fut le signal d'une grande décadence
+dans les constitutions hiérarchiques de cette petite
oligarchie.</p>
<p>Au mois de septembre 1828, ma fille Solange
-vint au monde à Nohant. Le médecin arriva
-quand je dormais déjà et que la pouponne était
-habillée et parée de ses rubans roses. J'avais
+vint au monde à Nohant. Le médecin arriva
+quand je dormais déjà et que la pouponne était
+habillée et parée de ses rubans roses. J'avais
<span class="pagenum"><a id="page_X_63">X p. 63</a></span>
-beaucoup désiré avoir une fille, et cependant je
-n'éprouvai pas la joie que Maurice m'avait donnée.
-Je craignais que ma fille ne vécût pas, parce que
-j'étais accouchée avant terme, à la suite d'une
-frayeur. Ma petite nièce Léontine ayant fait un
-mauvais rêve, la veille au soir, s'était mise à
-jeter des cris si aigus dans l'escalier où elle
-s'était élancée pour appeler sa mère, que je
-m'imaginai qu'elle avait roulé les marches et
-qu'elle était brisée. Je commençai aussitôt à
-sentir des douleurs, et en m'éveillant le lendemain,
-je n'eus que le temps de préparer les petits
-bonnets et les petites brassières, qu'heureusement
-j'avais terminés.</p>
-
-<p>Je me souviens de l'étonnement d'un de nos
-amis de Bordeaux qui était venu nous voir, quand
+beaucoup désiré avoir une fille, et cependant je
+n'éprouvai pas la joie que Maurice m'avait donnée.
+Je craignais que ma fille ne vécût pas, parce que
+j'étais accouchée avant terme, à la suite d'une
+frayeur. Ma petite nièce Léontine ayant fait un
+mauvais rêve, la veille au soir, s'était mise à
+jeter des cris si aigus dans l'escalier où elle
+s'était élancée pour appeler sa mère, que je
+m'imaginai qu'elle avait roulé les marches et
+qu'elle était brisée. Je commençai aussitôt à
+sentir des douleurs, et en m'éveillant le lendemain,
+je n'eus que le temps de préparer les petits
+bonnets et les petites brassières, qu'heureusement
+j'avais terminés.</p>
+
+<p>Je me souviens de l'étonnement d'un de nos
+amis de Bordeaux qui était venu nous voir, quand
il me trouva, de grand matin, seule au salon,
-dépliant et arrangeant la layette, qui était encore
-en partie dans ma boîte à ouvrage. «Que faites-vous
-donc là? me dit-il.&mdash;Ma foi, vous le voyez,
-lui répondis-je, je me dépêche pour quelqu'un
-qui arrive plus tôt que je ne pensais.»</p>
-
-<p>Mon frère, qui avait vu ma frayeur de la veille
-à propos de sa fille, et qui m'aimait véritablement
-quand il avait sa tête, courut ventre à terre
-pour amener le médecin. Tout était fini quand
+dépliant et arrangeant la layette, qui était encore
+en partie dans ma boîte à ouvrage. «Que faites-vous
+donc là? me dit-il.&mdash;Ma foi, vous le voyez,
+lui répondis-je, je me dépêche pour quelqu'un
+qui arrive plus tôt que je ne pensais.»</p>
+
+<p>Mon frère, qui avait vu ma frayeur de la veille
+à propos de sa fille, et qui m'aimait véritablement
+quand il avait sa tête, courut ventre à terre
+pour amener le médecin. Tout était fini quand
il revint, et il eut une si grande joie de voir l'enfant
-vivant qu'il était comme fou. Il vint m'embrasser
+vivant qu'il était comme fou. Il vint m'embrasser
et me rassurer en me disant que ma fille
-était belle, forte, et qu'elle vivrait. Mais je ne
+était belle, forte, et qu'elle vivrait. Mais je ne
<span class="pagenum"><a id="page_X_64">X p. 64</a></span>
-me tranquillisai intérieurement qu'au bout de
-quelques jours, en la voyant venir à merveille.</p>
+me tranquillisai intérieurement qu'au bout de
+quelques jours, en la voyant venir à merveille.</p>
-<p>Au retour de ce temps de galop, mon frère
-était affamé. On se mit à table, et deux heures
-après, rentra chez moi tellement ivre que croyant
+<p>Au retour de ce temps de galop, mon frère
+était affamé. On se mit à table, et deux heures
+après, rentra chez moi tellement ivre que croyant
s'asseoir sur le pied de mon lit, il tomba sur son
-derrière au milieu de la chambre. J'avais encore
-les nerfs très excités, j'eus un tel fou rire qu'il
-s'en aperçut et fit de grands efforts pour retrouver
-ses idées. «Eh bien, je suis gris, me dit-il, voilà
-tout. Que veux-tu? j'ai été très ému, très inquiet,
-ce matin, ensuite, j'ai été très content,
-très heureux, et c'est la joie qui m'a grisé; ce
-n'est pas le vin, je te jure, c'est l'amitié que j'ai
-pour toi qui m'empêche de me tenir sur mes
-jambes.» Il fallait bien pardonner en vue d'un
+derrière au milieu de la chambre. J'avais encore
+les nerfs très excités, j'eus un tel fou rire qu'il
+s'en aperçut et fit de grands efforts pour retrouver
+ses idées. «Eh bien, je suis gris, me dit-il, voilà
+tout. Que veux-tu? j'ai été très ému, très inquiet,
+ce matin, ensuite, j'ai été très content,
+très heureux, et c'est la joie qui m'a grisé; ce
+n'est pas le vin, je te jure, c'est l'amitié que j'ai
+pour toi qui m'empêche de me tenir sur mes
+jambes.» Il fallait bien pardonner en vue d'un
si beau raisonnement.</p>
-<p>Je passai l'hiver suivant à Nohant. Au printemps
-de 1829, j'allai à Bordeaux avec mon mari
-et mes deux enfans. Solange était sevrée et elle
-était devenue la plus robuste des deux.</p>
+<p>Je passai l'hiver suivant à Nohant. Au printemps
+de 1829, j'allai à Bordeaux avec mon mari
+et mes deux enfans. Solange était sevrée et elle
+était devenue la plus robuste des deux.</p>
-<p>A l'automne, j'allai passer à Périgueux
-quelques jours auprès de Félicie Mollier, une de
-mes amies du Berri. Je poussai jusqu'à Bordeaux
-pour embrasser Zoé. Le froid me prit en route,
+<p>A l'automne, j'allai passer à Périgueux
+quelques jours auprès de Félicie Mollier, une de
+mes amies du Berri. Je poussai jusqu'à Bordeaux
+pour embrasser Zoé. Le froid me prit en route,
et j'en souffris beaucoup au retour.</p>
<p>Enfin, en 1830, je fis avec Maurice, au mois
-de mai, je crois, une course rapide de Nohant à
-Paris. J'oublie ou je confonds les époques de
+de mai, je crois, une course rapide de Nohant à
+Paris. J'oublie ou je confonds les époques de
trois ou quatre autres apparitions de quelques
<span class="pagenum"><a id="page_X_65">X p. 65</a></span>
-jours à Paris, avec ou sans mon mari. L'une
-eut pour but une consultation sur ma santé, qui
-s'était beaucoup altérée. Broussais me dit que
-j'avais un anévrisme au c&oelig;ur; Landré-Beauvais,
-que j'étais phthysique; Rostan, que je n'avais
+jours à Paris, avec ou sans mon mari. L'une
+eut pour but une consultation sur ma santé, qui
+s'était beaucoup altérée. Broussais me dit que
+j'avais un anévrisme au c&oelig;ur; Landré-Beauvais,
+que j'étais phthysique; Rostan, que je n'avais
rien du tout.</p>
-<p>Malgré ces courts déplacemens annuels, je
-peux dire que, de 1826 à 1831, j'avais constamment
-vécu à Nohant. Jusque-là, malgré des
-ennuis et des chagrins sérieux, je m'y étais trouvée
+<p>Malgré ces courts déplacemens annuels, je
+peux dire que, de 1826 à 1831, j'avais constamment
+vécu à Nohant. Jusque-là, malgré des
+ennuis et des chagrins sérieux, je m'y étais trouvée
dans les meilleures conditions possibles pour ma
-santé morale. A partir de ce moment-là, l'équilibre
+santé morale. A partir de ce moment-là, l'équilibre
entre les peines et les satisfactions se trouva
-rompu. Je sentis la nécessité de prendre un
-parti. Je le pris sans hésiter, et mon mari y
-donna les mains: j'allai vivre à Paris avec ma
+rompu. Je sentis la nécessité de prendre un
+parti. Je le pris sans hésiter, et mon mari y
+donna les mains: j'allai vivre à Paris avec ma
fille, moyennant un arrangement qui me permettait
de revenir tous les trois mois passer trois
-mois à Nohant; et, jusqu'au moment où Maurice
-entra au collége à Paris, je suivis très exactement
-le plan que je m'étais tracé. Je le laissais entre
-les mains d'un précepteur qui était avec nous
-déjà depuis deux ans, et qui a toujours été, depuis
-ce temps-là, un de mes amis les plus sûrs
-et les plus parfaits. Ce n'était pas seulement un
-instituteur pour mon fils, c'était un compagnon,
-un frère aîné, presque une mère. Pourtant il
-m'était impossible de me séparer de Maurice pour
-longtemps et de ne pas veiller sur lui la moitié
-de l'année.</p>
+mois à Nohant; et, jusqu'au moment où Maurice
+entra au collége à Paris, je suivis très exactement
+le plan que je m'étais tracé. Je le laissais entre
+les mains d'un précepteur qui était avec nous
+déjà depuis deux ans, et qui a toujours été, depuis
+ce temps-là, un de mes amis les plus sûrs
+et les plus parfaits. Ce n'était pas seulement un
+instituteur pour mon fils, c'était un compagnon,
+un frère aîné, presque une mère. Pourtant il
+m'était impossible de me séparer de Maurice pour
+longtemps et de ne pas veiller sur lui la moitié
+de l'année.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_X_66">X p. 66</a></span>
-J'ai dû esquisser rapidement ces jours de retraite
+J'ai dû esquisser rapidement ces jours de retraite
et d'apparente inaction. Ce n'est pas qu'ils
ne soient remplis pour moi de souvenirs; mais
-l'action de ma volonté y fut tellement intérieure
-et ma personnalité s'y effaça si bien, que je n'aurais
-à raconter que l'histoire des autres autour de
+l'action de ma volonté y fut tellement intérieure
+et ma personnalité s'y effaça si bien, que je n'aurais
+à raconter que l'histoire des autres autour de
moi; et c'est un droit que je ne crois avoir que
-dans de certaines limites, surtout à l'égard de
+dans de certaines limites, surtout à l'égard de
certaines personnes.</p>
-<p>Pour ne pas revenir en arrière et pour résumer
-cependant le résultat de ces années écoulées sur
-l'histoire de ma propre vie, je dirai ce que j'étais
-lorsque, dans l'hiver de 1831, je vins à Paris
-avec l'intention d'écrire.</p>
+<p>Pour ne pas revenir en arrière et pour résumer
+cependant le résultat de ces années écoulées sur
+l'histoire de ma propre vie, je dirai ce que j'étais
+lorsque, dans l'hiver de 1831, je vins à Paris
+avec l'intention d'écrire.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_X_67">X p. 67</a></span></p>
<h2>CHAPITRE VINGT-CINQUIEME.<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a></h2>
<p class="hanging indent">
-Coup d'&oelig;il rétrospectif sur quelques années esquissées dans le précédent
-chapitre.&mdash;Intérieur troublé.&mdash;Rêves évanouis.&mdash;Ma religion.&mdash;Question
-de la liberté de s'abstenir de culte extérieur.&mdash;Mort
-douce d'une idée fixe.&mdash;Mort d'un <em>cricri</em>.&mdash;Projets d'un
-avenir à ma guise, vagues, mais persistans.&mdash;Pourquoi ces projets.&mdash;La
-gestion d'une année de revenu.&mdash;Ma démission.&mdash;Sorte
-d'interdiction de fait.&mdash;Mon frère et sa passion fâcheuse.&mdash;Les
-vents salés, les figures salées.&mdash;Essai d'un petit métier.&mdash;Le
-musée de peinture.&mdash;Révélation de l'art, sans certitude d'aucune
-spécialité.&mdash;Inaptitude pour les sciences naturelles, malgré l'amour
-de la nature.&mdash;On m'accorde une pension et la liberté.&mdash;Je quitte
+Coup d'&oelig;il rétrospectif sur quelques années esquissées dans le précédent
+chapitre.&mdash;Intérieur troublé.&mdash;Rêves évanouis.&mdash;Ma religion.&mdash;Question
+de la liberté de s'abstenir de culte extérieur.&mdash;Mort
+douce d'une idée fixe.&mdash;Mort d'un <em>cricri</em>.&mdash;Projets d'un
+avenir à ma guise, vagues, mais persistans.&mdash;Pourquoi ces projets.&mdash;La
+gestion d'une année de revenu.&mdash;Ma démission.&mdash;Sorte
+d'interdiction de fait.&mdash;Mon frère et sa passion fâcheuse.&mdash;Les
+vents salés, les figures salées.&mdash;Essai d'un petit métier.&mdash;Le
+musée de peinture.&mdash;Révélation de l'art, sans certitude d'aucune
+spécialité.&mdash;Inaptitude pour les sciences naturelles, malgré l'amour
+de la nature.&mdash;On m'accorde une pension et la liberté.&mdash;Je quitte
Nohant pour trois mois.</p>
-<p>J'avais énormément vécu dans ce peu d'années.
-Il me semblait même avoir vécu cent ans
-sous l'empire de la même idée, tant je me sentais
-lasse d'une gaîté sans expansion, d'un intérieur
-sans intimité, d'une solitude que le bruit de
+<p>J'avais énormément vécu dans ce peu d'années.
+Il me semblait même avoir vécu cent ans
+sous l'empire de la même idée, tant je me sentais
+lasse d'une gaîté sans expansion, d'un intérieur
+sans intimité, d'une solitude que le bruit de
l'ivresse rendait plus absolue autour de moi. Je
<span class="pagenum"><a id="page_X_68">X p. 68</a></span>
-n'avais pourtant à me plaindre sérieusement
-d'aucun mauvais procédé direct, et quand cela
-même eût été, je n'aurais pas consenti à m'en
-apercevoir. Le désordre de mon pauvre frère et
-de ceux qui se laissaient entraîner avec lui n'en
-était pas venu à ce point que je ne me sentisse
-plus leur inspirer une sorte de crainte qui n'était
+n'avais pourtant à me plaindre sérieusement
+d'aucun mauvais procédé direct, et quand cela
+même eût été, je n'aurais pas consenti à m'en
+apercevoir. Le désordre de mon pauvre frère et
+de ceux qui se laissaient entraîner avec lui n'en
+était pas venu à ce point que je ne me sentisse
+plus leur inspirer une sorte de crainte qui n'était
pas de la condescendance, mais un respect instinctif.
-J'y avais mis, de mon côté, toute la tolérance
-possible. Tant que l'on se bornait à être
-radoteur, fatigant, bruyant, malade même et
-fort dégoûtant, je tâchais de rire, et je m'étais
-même habituée à supporter un ton de plaisanterie
-qui dans le principe m'avait révoltée. Mais quand
+J'y avais mis, de mon côté, toute la tolérance
+possible. Tant que l'on se bornait à être
+radoteur, fatigant, bruyant, malade même et
+fort dégoûtant, je tâchais de rire, et je m'étais
+même habituée à supporter un ton de plaisanterie
+qui dans le principe m'avait révoltée. Mais quand
les nerfs se mettaient de la partie, quand on
-devenait obscène et grossier, quand mon pauvre
-frère lui-même, si longtemps soumis et repentant
-devant mes remontrances, devenait brutal et méchant,
-je me faisais sourde, et dès que je le pouvais,
+devenait obscène et grossier, quand mon pauvre
+frère lui-même, si longtemps soumis et repentant
+devant mes remontrances, devenait brutal et méchant,
+je me faisais sourde, et dès que je le pouvais,
je rentrais, sans faire semblant de rien,
dans ma petite chambre.</p>
-<p>Là, je savais bien m'occuper, et me distraire
-du vacarme extérieur qui durait souvent jusqu'à
-six ou sept heures du matin. Je m'étais habituée
-à travailler, la nuit, auprès de ma grand'mère
+<p>Là, je savais bien m'occuper, et me distraire
+du vacarme extérieur qui durait souvent jusqu'à
+six ou sept heures du matin. Je m'étais habituée
+à travailler, la nuit, auprès de ma grand'mère
malade; maintenant j'avais d'autres malades,
-non à soigner, mais à entendre divaguer.</p>
+non à soigner, mais à entendre divaguer.</p>
-<p>Mais la solitude morale était profonde, absolue:
-elle eût été mortelle à une âme tendre et
-à une jeunesse encore dans sa fleur, si elle ne se
+<p>Mais la solitude morale était profonde, absolue:
+elle eût été mortelle à une âme tendre et
+à une jeunesse encore dans sa fleur, si elle ne se
<span class="pagenum"><a id="page_X_69">X p. 69</a></span>
-fût remplie d'un rêve qui avait pris l'importance
+fût remplie d'un rêve qui avait pris l'importance
d'une passion, non pas dans ma vie, puisque
-j'avais sacrifié ma vie au devoir, mais dans ma
-pensée. Un être absent, avec lequel je m'entretenais
-sans cesse, à qui je rapportais toutes mes
-réflexions, toutes mes rêveries, toutes mes humbles
+j'avais sacrifié ma vie au devoir, mais dans ma
+pensée. Un être absent, avec lequel je m'entretenais
+sans cesse, à qui je rapportais toutes mes
+réflexions, toutes mes rêveries, toutes mes humbles
vertus, tout mon platonique enthousiasme,
-un être excellent en réalité, mais que je parais
+un être excellent en réalité, mais que je parais
de toutes les perfections que ne comporte pas
l'humaine nature, un homme enfin qui m'apparaissait
quelques jours, quelques heures parfois,
-dans le courant d'une année, et qui, romanesque
-auprès de moi autant que moi-même, n'avait mis
+dans le courant d'une année, et qui, romanesque
+auprès de moi autant que moi-même, n'avait mis
aucun effroi dans ma religion, aucun trouble
-dans ma conscience, ce fut là le soutien et la
+dans ma conscience, ce fut là le soutien et la
consolation de mon exil dans le monde de la
-réalité.</p>
-
-<p>Ma religion, elle était restée la même, elle
-n'a jamais varié quant au fond. Les formes du
-passé se sont évanouies pour moi comme pour
-mon siècle à la lumière de l'étude et de la réflexion:
-mais la doctrine éternelle des croyans,
-le Dieu bon, l'âme immortelle et les espérances
-de l'autre vie, voilà ce qui, en moi, a résisté à
-tout examen, à toute discussion et même à des
-intervalles de doute désespéré. Des cagots m'ont
-jugée autrement et m'ont déclarée sans principes,
-dès le commencement de ma carrière littéraire,
+réalité.</p>
+
+<p>Ma religion, elle était restée la même, elle
+n'a jamais varié quant au fond. Les formes du
+passé se sont évanouies pour moi comme pour
+mon siècle à la lumière de l'étude et de la réflexion:
+mais la doctrine éternelle des croyans,
+le Dieu bon, l'âme immortelle et les espérances
+de l'autre vie, voilà ce qui, en moi, a résisté à
+tout examen, à toute discussion et même à des
+intervalles de doute désespéré. Des cagots m'ont
+jugée autrement et m'ont déclarée sans principes,
+dès le commencement de ma carrière littéraire,
parce que je me suis permis de regarder en face
des institutions purement humaines dans lesquelles
<span class="pagenum"><a id="page_X_70">X p. 70</a></span>
il leur plaisait de faire intervenir la
-Divinité. Des politiques m'ont décrétée aussi
-d'athéisme à l'endroit de leurs dogmes étroits ou
+Divinité. Des politiques m'ont décrétée aussi
+d'athéisme à l'endroit de leurs dogmes étroits ou
variables. Il n'y a pas de principes, selon les
-intolérans et les hypocrites de toutes les croyances,
-là où il n'y a pas d'aveuglement ou de poltronnerie.
+intolérans et les hypocrites de toutes les croyances,
+là où il n'y a pas d'aveuglement ou de poltronnerie.
Qu'importe?</p>
-<p>Je n'écris pas pour me défendre de ceux qui
-ont un parti pris contre moi. J'écris pour ceux
-dont la sympathie naturelle, fondée sur une conformité
+<p>Je n'écris pas pour me défendre de ceux qui
+ont un parti pris contre moi. J'écris pour ceux
+dont la sympathie naturelle, fondée sur une conformité
d'instincts, m'ouvre le c&oelig;ur et m'assure
-la confiance. C'est à ceux-là seulement que je
+la confiance. C'est à ceux-là seulement que je
peux faire quelque bien. Le mal que les autres
-peuvent me faire, à moi, je ne m'en suis jamais
-beaucoup aperçue.</p>
+peuvent me faire, à moi, je ne m'en suis jamais
+beaucoup aperçue.</p>
<p>Il n'est pas indispensable, d'ailleurs, au salut
-de l'humanité que j'aie trouvé ou perdu la vérité.
-D'autres la retrouveront, quelque égarée qu'elle
-soit dans le monde et dans le siècle. Tout ce
+de l'humanité que j'aie trouvé ou perdu la vérité.
+D'autres la retrouveront, quelque égarée qu'elle
+soit dans le monde et dans le siècle. Tout ce
que je peux et dois faire, moi, c'est de confesser
-ma foi simplement, dût-elle paraître insuffisante
+ma foi simplement, dût-elle paraître insuffisante
aux uns, excessive aux autres.</p>
<p>Entrer dans la discussion des formes religieuses
-est une question de culte extérieur dont
+est une question de culte extérieur dont
cet ouvrage-ci n'est pas le cadre. Je n'ai donc
-pas à dire pourquoi et comment je m'en détachai
+pas à dire pourquoi et comment je m'en détachai
jour par jour, comment j'essayai de les admettre
encore pour satisfaire ma logique naturelle, et
-comment je les abandonnai franchement et définitivement,
-le jour où je crus reconnaître que la
+comment je les abandonnai franchement et définitivement,
+le jour où je crus reconnaître que la
<span class="pagenum"><a id="page_X_71">X p. 71</a></span>
-logique même m'ordonnait de m'en dégager. Là
+logique même m'ordonnait de m'en dégager. Là
n'est pas le point religieux important de ma vie.
-Là je ne trouve ni angoisses ni incertitudes dans
+Là je ne trouve ni angoisses ni incertitudes dans
mes souvenirs. La vraie question religieuse, je
-l'avais prise de plus haut dès mes jeunes années.
-Dieu, son existence éternelle, sa perfection infinie
-n'étaient guère révoqués en doute que dans
+l'avais prise de plus haut dès mes jeunes années.
+Dieu, son existence éternelle, sa perfection infinie
+n'étaient guère révoqués en doute que dans
des heures de spleen maladif, et l'exception de
la vie intellectuelle ne doit pas compter dans un
-résumé de la vie entière de l'âme. Ce qui m'absorbait,
-à Nohant comme au couvent, c'était la
-recherche ardente ou mélancolique, mais assidue,
+résumé de la vie entière de l'âme. Ce qui m'absorbait,
+à Nohant comme au couvent, c'était la
+recherche ardente ou mélancolique, mais assidue,
des rapports qui peuvent, qui doivent exister
-entre l'âme individuelle et cette âme universelle
+entre l'âme individuelle et cette âme universelle
que nous appelons Dieu. Comme je n'appartenais
au monde ni de fait ni d'intention, comme
-ma nature contemplative se dérobait absolument
-à ses influences; comme, en un mot, je ne pouvais
-et ne voulais agir qu'en vertu d'une loi supérieure
-à la coutume et à l'opinion, il m'importait
-fort de chercher en Dieu le mot de l'énigme de
+ma nature contemplative se dérobait absolument
+à ses influences; comme, en un mot, je ne pouvais
+et ne voulais agir qu'en vertu d'une loi supérieure
+à la coutume et à l'opinion, il m'importait
+fort de chercher en Dieu le mot de l'énigme de
ma vie, la notion de mes vrais devoirs, la sanction
de mes sentimens les plus intimes.</p>
-<p>Pour ceux qui ne voient dans la Divinité
+<p>Pour ceux qui ne voient dans la Divinité
qu'une loi fatale, aveugle et sourde aux larmes et
-aux prières de la créature intelligente, ce perpétuel
-entretien de l'esprit avec un problème insoluble
-rentre probablement dans ce qu'on a appelé
+aux prières de la créature intelligente, ce perpétuel
+entretien de l'esprit avec un problème insoluble
+rentre probablement dans ce qu'on a appelé
le mysticisme. Mystique? soit! Il n'y a pas une
-très grande variété de types intellectuels dans
+très grande variété de types intellectuels dans
<span class="pagenum"><a id="page_X_72">X p. 72</a></span>
-l'espèce humaine, et j'appartenais apparemment
-à ce type-là. Il ne dépendait pas de moi de me
-conduire par la lumière de la raison pure, par
-les calculs de l'intérêt personnel, par la force de
-mon jugement ou par la soumission à celui des
+l'espèce humaine, et j'appartenais apparemment
+à ce type-là. Il ne dépendait pas de moi de me
+conduire par la lumière de la raison pure, par
+les calculs de l'intérêt personnel, par la force de
+mon jugement ou par la soumission à celui des
autres. Il me fallait trouver, non pas en dehors,
-mais au-dessus des conceptions passagères de
-l'humanité, au-dessus de moi-même, un idéal de
-force, de vérité, un type de perfection immuable
-à embrasser, à contempler, à consulter et à implorer
-sans cesse. Longtemps je fus gênée par
-les habitudes de prière que j'avais contractées,
-non quant à la lettre, on a vu que je n'avais jamais
-pu m'y astreindre, mais quant à l'esprit.
-Quand l'idée de Dieu se fut agrandie en même
-temps que mon âme s'était complétée, quand je
-crus comprendre ce que j'avais à dire à Dieu, de
+mais au-dessus des conceptions passagères de
+l'humanité, au-dessus de moi-même, un idéal de
+force, de vérité, un type de perfection immuable
+à embrasser, à contempler, à consulter et à implorer
+sans cesse. Longtemps je fus gênée par
+les habitudes de prière que j'avais contractées,
+non quant à la lettre, on a vu que je n'avais jamais
+pu m'y astreindre, mais quant à l'esprit.
+Quand l'idée de Dieu se fut agrandie en même
+temps que mon âme s'était complétée, quand je
+crus comprendre ce que j'avais à dire à Dieu, de
quoi le remercier, quoi lui demander, je retrouvai
mes effusions, mes larmes, mon enthousiasme et
ma confiance d'autrefois.</p>
<p>Alors j'enfermai en moi la croyance comme
-un mystère et, ne voulant pas la discuter, je la
-laissai discuter et railler aux autres sans écouter,
-sans entendre, sans être entamée ni troublée un
+un mystère et, ne voulant pas la discuter, je la
+laissai discuter et railler aux autres sans écouter,
+sans entendre, sans être entamée ni troublée un
seul instant. Je dirai comment cette foi sereine
-fut encore ébranlée plus tard; mais elle ne le fut
-que par ma propre fièvre, sans que l'action des
-autres y fût pour rien.</p>
+fut encore ébranlée plus tard; mais elle ne le fut
+que par ma propre fièvre, sans que l'action des
+autres y fût pour rien.</p>
-<p>Je n'eus jamais le pédantisme de ma préoccupation;
+<p>Je n'eus jamais le pédantisme de ma préoccupation;
personne ne s'en douta jamais, et quand,
<span class="pagenum"><a id="page_X_73">X p. 73</a></span>
-peu d'années après, j'eus écrit <cite>Lélia</cite> et <cite>Spiridion</cite>,
-deux ouvrages qui résument pour moi beaucoup
+peu d'années après, j'eus écrit <cite>Lélia</cite> et <cite>Spiridion</cite>,
+deux ouvrages qui résument pour moi beaucoup
d'agitations morales, mes plus intimes amis se
-demandaient avec stupeur en quels jours, à quelles
-heures de ma vie, j'avais passé par ces âpres
-chemins entre les cimes de la foi et les abîmes
-de l'épouvante.</p>
+demandaient avec stupeur en quels jours, à quelles
+heures de ma vie, j'avais passé par ces âpres
+chemins entre les cimes de la foi et les abîmes
+de l'épouvante.</p>
-<p>Voici quelques mots que m'écrivait le Malgache
-après <cite>Lélia</cite>: «Que diable est-ce là? Où
+<p>Voici quelques mots que m'écrivait le Malgache
+après <cite>Lélia</cite>: «Que diable est-ce là? Où
avez-vous pris tout cela? Pourquoi avez-vous
-fait ce livre? D'où sort-il, où va-t-il? Je vous
-savais bien rêveuse, je vous <em>croyais croyante</em>, au
-fond. Mais je ne me serais jamais douté que vous
-pussiez attacher tant d'importance à pénétrer les
-secrets de ce grand <em>peut-être</em> et à retourner dans
+fait ce livre? D'où sort-il, où va-t-il? Je vous
+savais bien rêveuse, je vous <em>croyais croyante</em>, au
+fond. Mais je ne me serais jamais douté que vous
+pussiez attacher tant d'importance à pénétrer les
+secrets de ce grand <em>peut-être</em> et à retourner dans
tous les sens cet immense point d'interrogation
dont vous feriez mieux de ne pas vous soucier
plus que moi.</p>
-<p>«On se moque de moi, ici, parce que j'aime
-ce livre. J'ai peut-être tort de l'aimer, mais il
-s'est emparé de moi et m'empêche de dormir.
-Que le bon Dieu vous bénisse de me secouer et
-de m'agiter comme ça! mais qui donc est l'auteur
-de <cite>Lélia</cite>? Est-ce vous? Non. Ce type, c'est une
-fantaisie. Ça ne vous ressemble pas, à vous qui
-êtes gaie, qui dansez la bourrée, qui appréciez
-le lépidoptère, qui ne méprisez pas le calembour,
-qui ne cousez pas mal, et qui faites très bien les
-confitures! Peut-être bien, après tout, que nous
+<p>«On se moque de moi, ici, parce que j'aime
+ce livre. J'ai peut-être tort de l'aimer, mais il
+s'est emparé de moi et m'empêche de dormir.
+Que le bon Dieu vous bénisse de me secouer et
+de m'agiter comme ça! mais qui donc est l'auteur
+de <cite>Lélia</cite>? Est-ce vous? Non. Ce type, c'est une
+fantaisie. Ça ne vous ressemble pas, à vous qui
+êtes gaie, qui dansez la bourrée, qui appréciez
+le lépidoptère, qui ne méprisez pas le calembour,
+qui ne cousez pas mal, et qui faites très bien les
+confitures! Peut-être bien, après tout, que nous
ne vous connaissions pas, et que vous nous cachiez
<span class="pagenum"><a id="page_X_74">X p. 74</a></span>
-sournoisement vos rêveries. Mais est-il
-possible que vous ayez pensé à tant de choses,
-retourné tant de questions et avalé tant de couleuvres
+sournoisement vos rêveries. Mais est-il
+possible que vous ayez pensé à tant de choses,
+retourné tant de questions et avalé tant de couleuvres
psychologiques, sans que personne s'en
-soit jamais douté?»</p>
+soit jamais douté?»</p>
-<p>J'arrivais donc à Paris, c'est-à-dire au début
+<p>J'arrivais donc à Paris, c'est-à-dire au début
d'une nouvelle phase de mon existence, avec des
-idées très arrêtées sur les choses abstraites à mon
-usage, mais avec une grande indifférence et une
-complète ignorance des choses de la réalité. Je
-ne tenais pas à les savoir; je n'avais de parti pris
-sur quoi que ce soit, dans cette société à laquelle
+idées très arrêtées sur les choses abstraites à mon
+usage, mais avec une grande indifférence et une
+complète ignorance des choses de la réalité. Je
+ne tenais pas à les savoir; je n'avais de parti pris
+sur quoi que ce soit, dans cette société à laquelle
je voulais de moins en moins appartenir. Je ne
-comptais pas la réformer; je ne m'intéressais
-pas assez à elle pour avoir cette ambition. C'était
-un tort sans doute que ce détachement et cette
-paresse: mais c'était l'inévitable résultat d'une
+comptais pas la réformer; je ne m'intéressais
+pas assez à elle pour avoir cette ambition. C'était
+un tort sans doute que ce détachement et cette
+paresse: mais c'était l'inévitable résultat d'une
vie d'isolement et d'apathie.</p>
<p>Un dernier mot pourtant sur le catholicisme
-orthodoxe. En passant légèrement sur l'abandon
-du culte extérieur, je ne prétends pas faire aussi
-bon marché de la question de culte en général
-que j'ai peut-être eu l'air de le dire. Raconter et
-juger est un travail simultané peu facile, quand
-on ne veut pas s'arrêter trop souvent et lasser la
+orthodoxe. En passant légèrement sur l'abandon
+du culte extérieur, je ne prétends pas faire aussi
+bon marché de la question de culte en général
+que j'ai peut-être eu l'air de le dire. Raconter et
+juger est un travail simultané peu facile, quand
+on ne veut pas s'arrêter trop souvent et lasser la
patience du lecteur.</p>
-<p>Disons donc ici très vite que la nécessité des
-cultes n'est pas encore chose jugée pour moi, et
+<p>Disons donc ici très vite que la nécessité des
+cultes n'est pas encore chose jugée pour moi, et
que je vois aujourd'hui autant de bonnes raisons
pour l'admettre que pour la rejeter. Cependant,
<span class="pagenum"><a id="page_X_75">X p. 75</a></span>
-si l'on reconnaît, avec toutes les écoles de la
-philosophie moderne, un principe de tolérance
-absolue à cet égard dans les gouvernemens, je
+si l'on reconnaît, avec toutes les écoles de la
+philosophie moderne, un principe de tolérance
+absolue à cet égard dans les gouvernemens, je
me trouve parfaitement dans mon droit de refuser
-de m'astreindre à des formules qui ne me satisfont
+de m'astreindre à des formules qui ne me satisfont
pas, et dont aucune ne peut remplacer ni
-même laisser libre l'élan de ma pensée et l'inspiration
-de ma prière. Dans ce cas, il faut reconnaître
+même laisser libre l'élan de ma pensée et l'inspiration
+de ma prière. Dans ce cas, il faut reconnaître
encore que, s'il est des esprits qui ont
-besoin, pour garder la foi, de s'assujettir à des
-pratiques extérieures, il en est aussi qui ont
-besoin, dans le même but, de s'isoler entièrement.</p>
+besoin, pour garder la foi, de s'assujettir à des
+pratiques extérieures, il en est aussi qui ont
+besoin, dans le même but, de s'isoler entièrement.</p>
-<p>Pourtant il y a là une grave question morale
-pour le législateur.</p>
+<p>Pourtant il y a là une grave question morale
+pour le législateur.</p>
<p>L'homme sera-t-il meilleur en adorant Dieu
-à sa guise, ou en acceptant une règle établie? Je
-vois dans la prière ou dans l'action de grâces en
+à sa guise, ou en acceptant une règle établie? Je
+vois dans la prière ou dans l'action de grâces en
commun, dans les honneurs rendus aux morts,
-dans la consécration de la naissance et des principaux
+dans la consécration de la naissance et des principaux
actes de la vie, des choses admirables et
saintes que ne remplacent pas les contrats et les
actes purement civils. Je vois aussi l'esprit de
-ces institutions tellement perdu et dénaturé qu'en
-bien des cas l'homme les observe de manière à
-en faire un sacrilége. Je ne puis prendre mon
+ces institutions tellement perdu et dénaturé qu'en
+bien des cas l'homme les observe de manière à
+en faire un sacrilége. Je ne puis prendre mon
parti sur des pratiques admises par prudence,
-par calcul, c'est-à-dire par lâcheté ou par hypocrisie.
-La routine de l'habitude me paraît une
+par calcul, c'est-à-dire par lâcheté ou par hypocrisie.
+La routine de l'habitude me paraît une
profanation moindre, mais c'en est une encore,
<span class="pagenum"><a id="page_X_76">X p. 76</a></span>
-et quel sera le moyen d'empêcher que toute espèce
-de culte n'en soit pas souillée?</p>
+et quel sera le moyen d'empêcher que toute espèce
+de culte n'en soit pas souillée?</p>
-<p>Tout mon siècle a cherché et cherche encore.
-Je n'en sais pas plus long que mon siècle.<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a></p>
+<p>Tout mon siècle a cherché et cherche encore.
+Je n'en sais pas plus long que mon siècle.<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a></p>
<hr class="c15" />
<p>Pourquoi cette solitude qui avait franchi les
-plus vives années de ma jeunesse ne me convenait-elle
-plus, voilà ce que je n'ai pas dit et ce
-que je peux très bien dire.</p>
+plus vives années de ma jeunesse ne me convenait-elle
+plus, voilà ce que je n'ai pas dit et ce
+que je peux très bien dire.</p>
-<p>L'être absent, je pourrais presque dire l'<em>invisible</em>,
-dont j'avais fait le troisième terme de mon
+<p>L'être absent, je pourrais presque dire l'<em>invisible</em>,
+dont j'avais fait le troisième terme de mon
<span class="pagenum"><a id="page_X_77">X p. 77</a></span>
-existence (<em>Dieu, lui et moi</em>), était fatigué de cette
-aspiration surhumaine à l'amour sublime. Généreux
+existence (<em>Dieu, lui et moi</em>), était fatigué de cette
+aspiration surhumaine à l'amour sublime. Généreux
et tendre, il ne le disait pas, mais ses lettres
devenaient plus rares, ses expressions plus vives
ou plus froides selon le sens que je voulais y
attacher. Ses passions avaient besoin d'un autre
-aliment que l'amitié enthousiaste et la vie épistolaire.
+aliment que l'amitié enthousiaste et la vie épistolaire.
Il avait fait un serment qu'il m'avait
tenu religieusement et sans lequel j'eusse rompu
avec lui; mais il ne m'avait pas fait de serment
-restrictif à l'égard des joies ou des plaisirs qu'il
+restrictif à l'égard des joies ou des plaisirs qu'il
pouvait rencontrer ailleurs. Je sentis que je
-devenais pour lui une chaîne terrible, ou que je
-n'étais plus qu'un amusement d'esprit. Je penchai
-trop modestement vers cette dernière opinion, et
-j'ai su plus tard que je m'étais trompée. Je ne
+devenais pour lui une chaîne terrible, ou que je
+n'étais plus qu'un amusement d'esprit. Je penchai
+trop modestement vers cette dernière opinion, et
+j'ai su plus tard que je m'étais trompée. Je ne
m'en suis que davantage applaudie d'avoir mis
-fin à la contrainte de son c&oelig;ur et à l'empêchement
-de sa destinée. Je l'aimai longtemps encore
-dans le silence et l'abattement. Puis je pensai à
+fin à la contrainte de son c&oelig;ur et à l'empêchement
+de sa destinée. Je l'aimai longtemps encore
+dans le silence et l'abattement. Puis je pensai à
lui avec calme, avec reconnaissance, et je n'y
-pense qu'avec une amitié sérieuse et une estime
-fondée.</p>
+pense qu'avec une amitié sérieuse et une estime
+fondée.</p>
-<p>Il n'y eut ni explication ni reproche, dès que
+<p>Il n'y eut ni explication ni reproche, dès que
mon parti fut pris. De quoi me serais-je plainte?
-Que pouvais-je exiger? Pourquoi aurais-je tourmenté
-cette belle et bonne âme, gâté cette vie
+Que pouvais-je exiger? Pourquoi aurais-je tourmenté
+cette belle et bonne âme, gâté cette vie
pleine d'avenir? Il y a d'ailleurs un point de
-détachement où celui qui a fait le premier pas ne
-doit plus être interrogé et persécuté, sous peine
+détachement où celui qui a fait le premier pas ne
+doit plus être interrogé et persécuté, sous peine
<span class="pagenum"><a id="page_X_78">X p. 78</a></span>
-d'être forcé de devenir cruel ou malheureux. Je
-ne voulais pas qu'il en fût ainsi. Il n'avait pas
-mérité de souffrir, <em>lui</em>; et moi, je ne voulais pas
+d'être forcé de devenir cruel ou malheureux. Je
+ne voulais pas qu'il en fût ainsi. Il n'avait pas
+mérité de souffrir, <em>lui</em>; et moi, je ne voulais pas
descendre dans son respect en risquant de l'irriter.
Je ne sais pas si j'ai raison de regarder la
-fierté comme un des premiers devoirs de la femme,
-mais il n'est pas en mon pouvoir de ne pas mépriser
+fierté comme un des premiers devoirs de la femme,
+mais il n'est pas en mon pouvoir de ne pas mépriser
la passion qui s'acharne. Il me semble
-qu'il y a là un attentat contre le ciel, qui seul
+qu'il y a là un attentat contre le ciel, qui seul
donne et reprend les vraies affections. On ne
-doit pas plus disputer la possession d'une âme
-que celle d'un esclave. On doit rendre à l'homme
-sa liberté, à l'âme son élan, à Dieu la flamme
-émanée de lui.</p>
+doit pas plus disputer la possession d'une âme
+que celle d'un esclave. On doit rendre à l'homme
+sa liberté, à l'âme son élan, à Dieu la flamme
+émanée de lui.</p>
<p>Quand ce divorce tranquille, mais sans retour,
fut accompli, j'essayai de continuer l'existence
-que rien d'extérieur n'avait dérangée ni modifiée;
+que rien d'extérieur n'avait dérangée ni modifiée;
mais cela fut impossible. Ma petite chambre ne
voulait plus de moi.</p>
-<p>J'habitais alors l'ancien boudoir de ma grand'mère,
+<p>J'habitais alors l'ancien boudoir de ma grand'mère,
parce qu'il n'y avait qu'une porte et que
-ce n'était un passage pour personne, sous aucun
-prétexte que ce fût. Mes deux enfans occupaient
+ce n'était un passage pour personne, sous aucun
+prétexte que ce fût. Mes deux enfans occupaient
la chambre attenante. Je les entendais respirer,
et je pouvais veiller sans troubler leur sommeil.
-Ce boudoir était si petit, qu'avec mes livres, mes
+Ce boudoir était si petit, qu'avec mes livres, mes
herbiers, mes papillons et mes cailloux (j'allais
-toujours m'amusant à l'histoire naturelle sans
+toujours m'amusant à l'histoire naturelle sans
rien apprendre), il n'y avait pas de place pour
-un lit. J'y suppléais par un hamac. Je faisais
+un lit. J'y suppléais par un hamac. Je faisais
<span class="pagenum"><a id="page_X_79">X p. 79</a></span>
-mon bureau d'une armoire qui s'ouvrait en manière
-de secrétaire et qu'un <em>cricri</em>, que l'habitude
-de me voir avait apprivoisé, occupa longtemps
-avec moi. Il y vivait de mes pains à cacheter
+mon bureau d'une armoire qui s'ouvrait en manière
+de secrétaire et qu'un <em>cricri</em>, que l'habitude
+de me voir avait apprivoisé, occupa longtemps
+avec moi. Il y vivait de mes pains à cacheter
que j'avais soin de choisir blancs, dans la crainte
-qu'il ne s'empoisonnât. Il venait manger sur
-mon papier pendant que j'écrivais, après quoi il
-allait chanter dans un certain tiroir de prédilection.
-Quelquefois il marchait sur mon écriture,
-et j'étais obligée de le chasser pour qu'il ne s'avisât
-pas de goûter à l'encre fraîche. Un soir,
+qu'il ne s'empoisonnât. Il venait manger sur
+mon papier pendant que j'écrivais, après quoi il
+allait chanter dans un certain tiroir de prédilection.
+Quelquefois il marchait sur mon écriture,
+et j'étais obligée de le chasser pour qu'il ne s'avisât
+pas de goûter à l'encre fraîche. Un soir,
ne l'entendant plus remuer et ne le voyant pas
venir, je le cherchai partout. Je ne trouvai de
-mon ami que les deux pattes de derrière entre
-la croisée et la boiserie. Il ne m'avait pas dit
+mon ami que les deux pattes de derrière entre
+la croisée et la boiserie. Il ne m'avait pas dit
qu'il avait l'habitude de sortir, la servante l'avait
-écrasé en fermant la fenêtre.</p>
+écrasé en fermant la fenêtre.</p>
<p>J'ensevelis ses tristes restes dans une fleur de
datura, que je gardai longtemps comme une relique;
mais je ne saurais dire quelle impression
-me fit ce puéril incident, par sa coïncidence avec
-la fin de mes poétiques amours. J'essayai bien
-de faire là-dessus de la poésie, j'avais ouï dire
+me fit ce puéril incident, par sa coïncidence avec
+la fin de mes poétiques amours. J'essayai bien
+de faire là-dessus de la poésie, j'avais ouï dire
que le bel esprit console de tout; mais, tout en
-écrivant <cite>la Vie et la Mort d'un esprit familier</cite>,
-ouvrage inédit et bien fait pour l'être toujours,
+écrivant <cite>la Vie et la Mort d'un esprit familier</cite>,
+ouvrage inédit et bien fait pour l'être toujours,
je me surpris plus d'une fois tout en larmes. Je
-songeais malgré moi que ce petit cri du grillon,
-qui est comme la voix même du foyer domestique,
-aurait pu chanter mon bonheur réel, qu'il avait
+songeais malgré moi que ce petit cri du grillon,
+qui est comme la voix même du foyer domestique,
+aurait pu chanter mon bonheur réel, qu'il avait
<span class="pagenum"><a id="page_X_80">X p. 80</a></span>
-bercé au moins les derniers épanchemens d'une
+bercé au moins les derniers épanchemens d'une
illusion douce, et qu'il venait de s'envoler pour
toujours avec elle.</p>
<p>La mort du grillon marqua donc, comme d'une
-manière symbolique, la fin de mon séjour à Nohant.
-Je m'inspirai d'autres pensées, je changeai
-ma manière de vivre, je sortis, je me promenai
-beaucoup durant l'automne. J'ébauchai une espèce
+manière symbolique, la fin de mon séjour à Nohant.
+Je m'inspirai d'autres pensées, je changeai
+ma manière de vivre, je sortis, je me promenai
+beaucoup durant l'automne. J'ébauchai une espèce
de roman qui n'a jamais vu le jour; puis, l'ayant
lu, je me convainquis qu'il ne valait rien, mais
que j'en pouvais faire de moins mauvais, et,
-qu'en somme, il ne l'était pas plus que beaucoup
+qu'en somme, il ne l'était pas plus que beaucoup
d'autres qui faisaient vivre tant bien que mal
-leurs auteurs. Je reconnus que j'écrivais vite,
+leurs auteurs. Je reconnus que j'écrivais vite,
facilement, longtemps sans fatigue; que mes
-idées, engourdies dans mon cerveau, s'éveillaient
-et s'enchaînaient, par la déduction, au courant
+idées, engourdies dans mon cerveau, s'éveillaient
+et s'enchaînaient, par la déduction, au courant
de la plume; que dans ma vie de recueillement,
-j'avais beaucoup observé et assez bien compris
-les caractères que le hasard avait fait passer devant
-moi, et que, par conséquent, je connaissais
-assez la nature humaine pour la dépeindre; enfin,
-que de tous les petits travaux dont j'étais capable,
-la littérature proprement dite était celui
-qui m'offrait le plus de chance de succès comme
-métier, et, tranchons le mot, comme gagne-pain.</p>
+j'avais beaucoup observé et assez bien compris
+les caractères que le hasard avait fait passer devant
+moi, et que, par conséquent, je connaissais
+assez la nature humaine pour la dépeindre; enfin,
+que de tous les petits travaux dont j'étais capable,
+la littérature proprement dite était celui
+qui m'offrait le plus de chance de succès comme
+métier, et, tranchons le mot, comme gagne-pain.</p>
<p>Quelques personnes, avec qui je m'en expliquai
-au commencement, crièrent <em>fi!</em> La poésie pouvait-elle
+au commencement, crièrent <em>fi!</em> La poésie pouvait-elle
exister, disaient-elles, avec une semblable
-préoccupation? Était-ce donc pour trouver
+préoccupation? Était-ce donc pour trouver
<span class="pagenum"><a id="page_X_81">X p. 81</a></span>
-une profession matérielle que j'avais tant vécu
-dans l'idéal?</p>
+une profession matérielle que j'avais tant vécu
+dans l'idéal?</p>
-<p>Moi, j'avais mon idée là-dessus depuis longtemps.
-Dès avant mon mariage j'avais senti que
+<p>Moi, j'avais mon idée là-dessus depuis longtemps.
+Dès avant mon mariage j'avais senti que
ma situation dans la vie, ma petite fortune, ma
-liberté de ne rien faire, mon prétendu droit de
-commander à un certain nombre d'êtres humains,
-paysans et domestiques, enfin mon rôle d'héritière
-et de châtelaine, malgré ses minces proportions
-et son imperceptible importance, était
-contraire à mon goût, à ma logique, à mes facultés.
-Que l'on se rappelle comment la pauvreté
-de ma mère, qui l'avait séparée de moi, avait
+liberté de ne rien faire, mon prétendu droit de
+commander à un certain nombre d'êtres humains,
+paysans et domestiques, enfin mon rôle d'héritière
+et de châtelaine, malgré ses minces proportions
+et son imperceptible importance, était
+contraire à mon goût, à ma logique, à mes facultés.
+Que l'on se rappelle comment la pauvreté
+de ma mère, qui l'avait séparée de moi, avait
agi sur ma petite cervelle et sur mon pauvre
c&oelig;ur d'enfant; comment j'avais, dans mon for
-intérieur, repoussé l'héritage, et projeté longtemps
-de fuir le bien-être pour le travail.</p>
+intérieur, repoussé l'héritage, et projeté longtemps
+de fuir le bien-être pour le travail.</p>
-<p>A ces idées romanesques succéda, dans les
-commencemens de mon mariage, la volonté de
-complaire à mon mari et d'être la femme de ménage
+<p>A ces idées romanesques succéda, dans les
+commencemens de mon mariage, la volonté de
+complaire à mon mari et d'être la femme de ménage
qu'il souhaitait que je fusse. Les soins domestiques
-ne m'ont jamais ennuyée, et je ne suis
+ne m'ont jamais ennuyée, et je ne suis
pas de ces esprits sublimes qui ne peuvent descendre
de leurs nuages. Je vis beaucoup dans
les nuages, certainement, et, c'est une raison de
-plus pour que j'éprouve le besoin de me retrouver
-souvent sur la terre. Souvent, fatiguée et obsédée
+plus pour que j'éprouve le besoin de me retrouver
+souvent sur la terre. Souvent, fatiguée et obsédée
de mes propres agitations, j'aurais volontiers
dit, comme Panurge sur la mer en fureur:
-«Heureux celui qui plante choux! il a un pied
+«Heureux celui qui plante choux! il a un pied
<span class="pagenum"><a id="page_X_82">X p. 82</a></span>
sur la terre, et l'autre n'en est distant que d'un
-fer de bêche!»</p>
+fer de bêche!»</p>
-<p>Mais ce fer de bêche, ce quelque chose entre
-la terre et mon second pied, voilà justement ce
+<p>Mais ce fer de bêche, ce quelque chose entre
+la terre et mon second pied, voilà justement ce
dont j'avais besoin et ce que je ne trouvais pas.
J'aurais voulu une raison, un motif aussi simple
que l'action de <em>planter choux</em>, mais aussi logique,
-pour m'expliquer à moi-même le but de mon
-activité. Je voyais bien qu'en me donnant beaucoup
-de soins pour économiser sur toutes choses,
-comme cela m'était recommandé, je n'arrivais
-qu'à me pénétrer de l'impossibilité d'être économe
-sans égoïsme en certains cas; plus j'approchais
-de la terre, en creusant le petit problème
+pour m'expliquer à moi-même le but de mon
+activité. Je voyais bien qu'en me donnant beaucoup
+de soins pour économiser sur toutes choses,
+comme cela m'était recommandé, je n'arrivais
+qu'à me pénétrer de l'impossibilité d'être économe
+sans égoïsme en certains cas; plus j'approchais
+de la terre, en creusant le petit problème
de lui faire rapporter le plus possible, et plus je
voyais que la terre rapporte peu et que ceux qui
-ont peu ou point de terre à bêcher ne peuvent
-pas exister avec leurs deux bras. Le salaire était
-trop faible, le travail trop peu assuré, l'épuisement
-et la maladie trop inévitables. Mon mari
-n'était pas inhumain et ne m'arrêtait pas dans
-le détail de la dépense; mais quand, au bout du
-mois, il voyait mes comptes, il perdait la tête et
+ont peu ou point de terre à bêcher ne peuvent
+pas exister avec leurs deux bras. Le salaire était
+trop faible, le travail trop peu assuré, l'épuisement
+et la maladie trop inévitables. Mon mari
+n'était pas inhumain et ne m'arrêtait pas dans
+le détail de la dépense; mais quand, au bout du
+mois, il voyait mes comptes, il perdait la tête et
me la faisait perdre aussi en me disant que mon
-revenu était de moitié trop faible pour ma libéralité,
-et qu'il n'y avait aucune possibilité de vivre
-à Nohant et avec Nohant sur ce pied-là. C'était
-la vérité; mais je ne pouvais prendre sur moi de
-réduire au strict nécessaire l'aisance de ceux que
-je gouvernais, et de refuser le nécessaire à ceux
+revenu était de moitié trop faible pour ma libéralité,
+et qu'il n'y avait aucune possibilité de vivre
+à Nohant et avec Nohant sur ce pied-là. C'était
+la vérité; mais je ne pouvais prendre sur moi de
+réduire au strict nécessaire l'aisance de ceux que
+je gouvernais, et de refuser le nécessaire à ceux
<span class="pagenum"><a id="page_X_83">X p. 83</a></span>
-que je ne gouvernais pas. Je ne résistais à rien
-de ce qui m'était imposé ou conseillé, mais je ne
+que je ne gouvernais pas. Je ne résistais à rien
+de ce qui m'était imposé ou conseillé, mais je ne
savais pas m'y prendre. Je m'impatientais et
-j'étais débonnaire. On le savait, et on en abusait
+j'étais débonnaire. On le savait, et on en abusait
souvent.</p>
-<p>Ma gestion ne dura qu'une année. On m'avait
-prescrit de ne pas dépasser dix mille francs; j'en
-dépensai quatorze, de quoi j'étais penaude comme
-un enfant pris en faute. J'offris ma démission,
+<p>Ma gestion ne dura qu'une année. On m'avait
+prescrit de ne pas dépasser dix mille francs; j'en
+dépensai quatorze, de quoi j'étais penaude comme
+un enfant pris en faute. J'offris ma démission,
et on l'accepta. Je rendis mon portefeuille et
-renonçai même à une pension de quinze cents
-francs qui m'était assurée par contrat de mariage
+renonçai même à une pension de quinze cents
+francs qui m'était assurée par contrat de mariage
pour ma toilette. Il ne m'en fallait pas tant, et
-j'aimais mieux être à la discrétion de mon gouvernement
-que de réclamer. Depuis cette époque
-jusqu'en 1831, je ne possédais pas une obole,
+j'aimais mieux être à la discrétion de mon gouvernement
+que de réclamer. Depuis cette époque
+jusqu'en 1831, je ne possédais pas une obole,
je ne pris pas cent sous dans la bourse commune
-sans les demander à mon mari, et quand je le
+sans les demander à mon mari, et quand je le
priai de payer mes dettes personnelles au bout
-de neuf ans de mariage, elles se montaient à
+de neuf ans de mariage, elles se montaient à
cinq cents francs.</p>
<p>Je ne rapporte pas ces petites choses pour
me plaindre d'avoir subi aucune contrainte ni
-souffert d'aucune avarice. Mon mari n'était pas
+souffert d'aucune avarice. Mon mari n'était pas
avare, et il ne me refusait rien; mais je n'avais
-pas de besoins, je ne désirais rien en dehors des
-dépenses courantes établies par lui dans la maison,
-et, contente de n'avoir plus aucune responsabilité
-je lui laissais une autorité sans limites
-et sans contrôle. Il avait donc pris tout naturellement
+pas de besoins, je ne désirais rien en dehors des
+dépenses courantes établies par lui dans la maison,
+et, contente de n'avoir plus aucune responsabilité
+je lui laissais une autorité sans limites
+et sans contrôle. Il avait donc pris tout naturellement
<span class="pagenum"><a id="page_X_84">X p. 84</a></span>
l'habitude de me regarder comme un
enfant en tutelle, et il n'avait pas sujet de s'irriter
contre un enfant si tranquille.</p>
-<p>Si je suis entrée dans ce détail, c'est que j'ai
-à dire comment, au milieu de cette vie de religieuse
-que je menais bien réellement à Nohant,
-et à laquelle ne manquaient ni la cellule, ni le
-v&oelig;u d'obéissance, ni celui de silence, ni celui
-de pauvreté, le besoin d'exister par moi-même
+<p>Si je suis entrée dans ce détail, c'est que j'ai
+à dire comment, au milieu de cette vie de religieuse
+que je menais bien réellement à Nohant,
+et à laquelle ne manquaient ni la cellule, ni le
+v&oelig;u d'obéissance, ni celui de silence, ni celui
+de pauvreté, le besoin d'exister par moi-même
se fit sentir. Je souffrais de me voir inutile. Ne
pouvant assister autrement les pauvres gens, je
-m'étais faite médecin de campagne, et ma clientèle
-gratuite s'était accrue au point de m'écraser
-de fatigue. Par économie, je m'étais faite aussi
+m'étais faite médecin de campagne, et ma clientèle
+gratuite s'était accrue au point de m'écraser
+de fatigue. Par économie, je m'étais faite aussi
un peu pharmacien, et quand je rentrais de mes
visites, je m'abrutissais dans la confection des
onguens et des sirops. Je ne me lassais pas du
-métier; que m'importait de rêver là ou ailleurs?
-Mais je me disais qu'avec un peu d'argent à
-moi, mes malades seraient mieux soignés et que
-ma pratique pourrait s'aider de quelques lumières.</p>
+métier; que m'importait de rêver là ou ailleurs?
+Mais je me disais qu'avec un peu d'argent à
+moi, mes malades seraient mieux soignés et que
+ma pratique pourrait s'aider de quelques lumières.</p>
<p>Et puis l'esclavage est quelque chose d'anti-humain,
-que l'on n'accepte qu'à la condition de
-rêver toujours la liberté. Je n'étais pas esclave
-de mon mari; il me laissait bien volontiers à
-mes lectures et à mes juleps; mais j'étais asservie
-à une situation donnée, dont il ne dépendait
-pas de lui de m'affranchir. Si je lui eusse demandé
-la lune, il m'eût dit en riant: «Ayez de
+que l'on n'accepte qu'à la condition de
+rêver toujours la liberté. Je n'étais pas esclave
+de mon mari; il me laissait bien volontiers à
+mes lectures et à mes juleps; mais j'étais asservie
+à une situation donnée, dont il ne dépendait
+pas de lui de m'affranchir. Si je lui eusse demandé
+la lune, il m'eût dit en riant: «Ayez de
<span class="pagenum"><a id="page_X_85">X p. 85</a></span>
-quoi la payer, je vous l'achète;» et si je me
-fusse laissée aller à dire que j'aimerais à voir la
-Chine, il m'eût répondu: «Ayez de l'argent,
-faites que Nohant en rapporte, et allez en Chine.»</p>
+quoi la payer, je vous l'achète;» et si je me
+fusse laissée aller à dire que j'aimerais à voir la
+Chine, il m'eût répondu: «Ayez de l'argent,
+faites que Nohant en rapporte, et allez en Chine.»</p>
-<p>J'avais donc agité en moi plus d'une fois le
-problème d'avoir des ressources, si modestes
+<p>J'avais donc agité en moi plus d'une fois le
+problème d'avoir des ressources, si modestes
qu'elles fussent, mais dont je pusse disposer
-sans remords et sans contrôle, pour un bonheur
-d'artiste, pour une aumône bien placée, pour
+sans remords et sans contrôle, pour un bonheur
+d'artiste, pour une aumône bien placée, pour
un beau livre, pour une semaine de voyage, pour
-un petit cadeau à une amie pauvre, que sais-je?
+un petit cadeau à une amie pauvre, que sais-je?
pour tous ces riens dont on peut se priver, mais
sans lesquels pourtant on n'est pas homme ou
-femme, mais bien plutôt ange ou bête. Dans
-notre société toute factice, l'absence totale de
-numéraire constitue une situation impossible, la
-misère effroyable ou l'impuissance absolue. L'irresponsabilité
-est un état de servage; quelque
+femme, mais bien plutôt ange ou bête. Dans
+notre société toute factice, l'absence totale de
+numéraire constitue une situation impossible, la
+misère effroyable ou l'impuissance absolue. L'irresponsabilité
+est un état de servage; quelque
chose comme la honte de l'interdiction.</p>
-<p>Je m'étais dit aussi qu'un moment viendrait
-où je ne pourrais plus rester à Nohant. Cela
-tenait à des causes encore passagères alors; mais
-que parfois je voyais s'aggraver d'une manière
-menaçante. Il eût fallu chasser mon frère, qui,
-gêné par une mauvaise gestion de son propre
-bien, était venu vivre chez nous par économie,
+<p>Je m'étais dit aussi qu'un moment viendrait
+où je ne pourrais plus rester à Nohant. Cela
+tenait à des causes encore passagères alors; mais
+que parfois je voyais s'aggraver d'une manière
+menaçante. Il eût fallu chasser mon frère, qui,
+gêné par une mauvaise gestion de son propre
+bien, était venu vivre chez nous par économie,
et un autre ami de la maison pour qui j'avais,
-malgré sa fièvre bachique, une très véritable
-amitié; un homme qui, comme mon frère, avait
-du c&oelig;ur et de l'esprit à revendre, un jour sur
+malgré sa fièvre bachique, une très véritable
+amitié; un homme qui, comme mon frère, avait
+du c&oelig;ur et de l'esprit à revendre, un jour sur
<span class="pagenum"><a id="page_X_86">X p. 86</a></span>
trois, sur quatre, ou sur cinq, selon <em>le vent</em>,
-disaient-ils. Or, il y avait des <em>vents salés</em> qui
-faisaient faire bien des folies, des <em>figures salées</em>
+disaient-ils. Or, il y avait des <em>vents salés</em> qui
+faisaient faire bien des folies, des <em>figures salées</em>
qu'on ne pouvait rencontrer sans avoir envie de
boire, et quand on avait bu, il se trouvait que,
-de toutes choses, le vin était encore la plus salée.
+de toutes choses, le vin était encore la plus salée.
Il n'y a rien de pis que des ivrognes spirituels
-et bons, on ne peut se fâcher avec eux. Mon
-frère avait le vin sensible, et j'étais forcée de
-m'enfermer dans ma cellule pour qu'il ne vînt
-pas pleurer toute la nuit, les fois où il n'avait
-pas dépassé une certaine dose qui lui donnait
-envie d'étrangler ses meilleurs amis. Pauvre
-Hippolyte! Comme il était charmant dans ses
+et bons, on ne peut se fâcher avec eux. Mon
+frère avait le vin sensible, et j'étais forcée de
+m'enfermer dans ma cellule pour qu'il ne vînt
+pas pleurer toute la nuit, les fois où il n'avait
+pas dépassé une certaine dose qui lui donnait
+envie d'étrangler ses meilleurs amis. Pauvre
+Hippolyte! Comme il était charmant dans ses
bons jours, et insupportable dans ses mauvaises
-heures! Tel qu'il était, et malgré des résultats
-indirects plus sérieux que ses radotages, ses pleurs
-et ses colères, j'aimais mieux songer à m'exiler
-qu'à le renvoyer. D'ailleurs, sa femme habitait
+heures! Tel qu'il était, et malgré des résultats
+indirects plus sérieux que ses radotages, ses pleurs
+et ses colères, j'aimais mieux songer à m'exiler
+qu'à le renvoyer. D'ailleurs, sa femme habitait
avec nous aussi, sa pauvre excellente femme qui
-n'avait qu'un bonheur au monde, celui d'être
-d'une santé si frêle qu'elle passait dans son lit
+n'avait qu'un bonheur au monde, celui d'être
+d'une santé si frêle qu'elle passait dans son lit
plus de temps que sur ses pieds, et qu'elle dormait
-d'un sommeil assez accablé pour ne pas
+d'un sommeil assez accablé pour ne pas
trop s'apercevoir encore de ce qui se passait autour
de nous.</p>
<p>Dans la vue de m'affranchir et de soustraire
-mes enfans à de fâcheuses influences, un jour
-possibles; certaine qu'on me laisserait m'éloigner,
-à la condition de ne pas demander le partage,
+mes enfans à de fâcheuses influences, un jour
+possibles; certaine qu'on me laisserait m'éloigner,
+à la condition de ne pas demander le partage,
<span class="pagenum"><a id="page_X_87">X p. 87</a></span>
-même très inégal, de mon revenu, j'avais tenté
-de me créer quelque petit métier. J'avais essayé
-de faire des traductions: c'était trop long, j'y
+même très inégal, de mon revenu, j'avais tenté
+de me créer quelque petit métier. J'avais essayé
+de faire des traductions: c'était trop long, j'y
mettais trop de scrupule et de conscience; des
-portraits au crayon ou à l'aquarelle, en quelques
-heures: je saisissais très bien la ressemblance,
-je ne dessinais pas mal mes petites têtes, mais
-cela manquait d'originalité: de la couture; j'allais
+portraits au crayon ou à l'aquarelle, en quelques
+heures: je saisissais très bien la ressemblance,
+je ne dessinais pas mal mes petites têtes, mais
+cela manquait d'originalité: de la couture; j'allais
vite, mais je ne voyais pas assez fin, et j'appris
que cela rapporterait tout au plus dix sous par
-jour: des modes; je pensais à ma mère, qui
+jour: des modes; je pensais à ma mère, qui
n'avait pu s'y remettre faute d'un petit capital.
-Pendant quatre ans j'allai tâtonnant et travaillant
-comme un nègre à ne rien faire qui vaille pour
-découvrir en moi une capacité quelconque. Je
-crus un instant l'avoir trouvée. J'avais peint des
+Pendant quatre ans j'allai tâtonnant et travaillant
+comme un nègre à ne rien faire qui vaille pour
+découvrir en moi une capacité quelconque. Je
+crus un instant l'avoir trouvée. J'avais peint des
fleurs et des oiseaux d'ornement en compositions
-microscopiques sur des tabatières et des étuis à
-cigares en bois de Spa. Il s'en trouva de très
-jolis que le vernisseur admira lorsque à un de
-mes petits voyages à Paris, je les lui portai. Il
-me demanda si c'était mon état, je répondis que
-oui, pour voir ce qu'il avait à me dire. Il me
+microscopiques sur des tabatières et des étuis à
+cigares en bois de Spa. Il s'en trouva de très
+jolis que le vernisseur admira lorsque à un de
+mes petits voyages à Paris, je les lui portai. Il
+me demanda si c'était mon état, je répondis que
+oui, pour voir ce qu'il avait à me dire. Il me
dit qu'il mettrait ces petits objets sur <em>sa montre</em>,
et qu'il les laisserait marchander. Au bout de
-quelques jours, il m'apprit qu'il avait refusé
-quatre-vingts francs de l'étui à cigares: je lui
-avais dit, à tout hasard, que j'en voulais cent
+quelques jours, il m'apprit qu'il avait refusé
+quatre-vingts francs de l'étui à cigares: je lui
+avais dit, à tout hasard, que j'en voulais cent
francs, pensant qu'on ne m'en offrirait pas cent
sous.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_X_88">X p. 88</a></span>
-J'allai trouver les employés de la maison Giroux
-et leur montrai mes échantillons. Ils me conseillèrent
-d'essayer beaucoup d'objets différens,
-des éventails, des boîtes à thé, des coffrets à
-ouvrage, et m'assurèrent que j'en aurais le débit
+J'allai trouver les employés de la maison Giroux
+et leur montrai mes échantillons. Ils me conseillèrent
+d'essayer beaucoup d'objets différens,
+des éventails, des boîtes à thé, des coffrets à
+ouvrage, et m'assurèrent que j'en aurais le débit
chez eux. J'emportai donc de Paris une provision
-de matériaux, mais j'usai mes yeux, mon
-temps et ma peine à la recherche des procédés.
-Certains bois réussissaient comme par miracle,
-d'autres laissaient tout partir ou tout gâter au
+de matériaux, mais j'usai mes yeux, mon
+temps et ma peine à la recherche des procédés.
+Certains bois réussissaient comme par miracle,
+d'autres laissaient tout partir ou tout gâter au
vernissage. J'avais des accidens qui me retardaient,
-et, somme toute, les matières premières
-coûtaient si cher, qu'avec le temps perdu et les
-objets gâtés, je ne voyais, en supposant un débit
-soutenu, que de quoi manger du pain très sec.
+et, somme toute, les matières premières
+coûtaient si cher, qu'avec le temps perdu et les
+objets gâtés, je ne voyais, en supposant un débit
+soutenu, que de quoi manger du pain très sec.
Je m'y obstinai pourtant, mais la mode de ces
-objets passa à temps pour m'empêcher d'y poursuivre
-un échec.</p>
-
-<p>Et puis, malgré moi, je me sentais artiste,
-sans avoir jamais songé à me dire que je pouvais
-l'être. Dans un de mes courts séjours à
-Paris, j'étais entrée un jour au musée de peinture.
-Ce n'était sans doute pas la première fois,
-mais j'avais toujours regardé sans voir, persuadée
+objets passa à temps pour m'empêcher d'y poursuivre
+un échec.</p>
+
+<p>Et puis, malgré moi, je me sentais artiste,
+sans avoir jamais songé à me dire que je pouvais
+l'être. Dans un de mes courts séjours à
+Paris, j'étais entrée un jour au musée de peinture.
+Ce n'était sans doute pas la première fois,
+mais j'avais toujours regardé sans voir, persuadée
que je ne m'y connaissais pas, et ne sachant pas
tout ce qu'on peut sentir sans comprendre. Je
-commençai à m'émouvoir singulièrement. J'y
+commençai à m'émouvoir singulièrement. J'y
retournai le lendemain, puis le surlendemain;
-et, à mon voyage suivant, voulant connaître un
-à un tous les chefs-d'&oelig;uvre, et me rendre compte
+et, à mon voyage suivant, voulant connaître un
+à un tous les chefs-d'&oelig;uvre, et me rendre compte
<span class="pagenum"><a id="page_X_89">X p. 89</a></span>
-de la différence des écoles un peu plus que par
+de la différence des écoles un peu plus que par
la nature des types et des sujets, je m'en allais
-mystérieusement toute seule dès que le musée
-était ouvert, et j'y restais jusqu'à ce qu'il fermât.
-J'étais comme enivrée, comme clouée devant le
-Titien, les Tintoret, les Rubens. C'était d'abord
-l'école flamande qui m'avait saisie par la poésie
-dans la réalité, et peu à peu j'arrivai à sentir
-pourquoi l'école italienne était si appréciée.
+mystérieusement toute seule dès que le musée
+était ouvert, et j'y restais jusqu'à ce qu'il fermât.
+J'étais comme enivrée, comme clouée devant le
+Titien, les Tintoret, les Rubens. C'était d'abord
+l'école flamande qui m'avait saisie par la poésie
+dans la réalité, et peu à peu j'arrivai à sentir
+pourquoi l'école italienne était si appréciée.
Comme je n'avais personne pour me dire en quoi
-c'était beau, mon admiration croissante avait tout
-l'attrait d'une découverte, et j'étais toute surprise
+c'était beau, mon admiration croissante avait tout
+l'attrait d'une découverte, et j'étais toute surprise
et toute ravie de trouver, devant la peinture,
-des jouissances égales à celles que j'avais
-goûtées dans la musique. J'étais loin d'avoir un
+des jouissances égales à celles que j'avais
+goûtées dans la musique. J'étais loin d'avoir un
grand discernement, je n'avais jamais eu la moindre
-notion sérieuse de cet art, qui, pas plus que les
-autres, ne se révèle aux sens sans le secours de
-facultés et d'éducation spéciales. Je savais très
-bien que dire devant un tableau: «Je juge parce
-que je vois, et je vois parce que j'ai des yeux,»
-est une impertinence d'épicier cuistre. Je ne
-disais donc rien, je ne m'interrogeais pas même
-pour savoir ce qu'il y avait d'obstacles ou d'affinités
-entre moi et les créations du génie. Je
-contemplais, j'étais dominée, j'étais transportée
+notion sérieuse de cet art, qui, pas plus que les
+autres, ne se révèle aux sens sans le secours de
+facultés et d'éducation spéciales. Je savais très
+bien que dire devant un tableau: «Je juge parce
+que je vois, et je vois parce que j'ai des yeux,»
+est une impertinence d'épicier cuistre. Je ne
+disais donc rien, je ne m'interrogeais pas même
+pour savoir ce qu'il y avait d'obstacles ou d'affinités
+entre moi et les créations du génie. Je
+contemplais, j'étais dominée, j'étais transportée
dans un monde nouveau. La nuit, je voyais
passer devant moi toutes ces grandes figures qui,
-sous la main des maîtres, ont pris un cachet de
-puissance morale, même celles qui n'expriment
+sous la main des maîtres, ont pris un cachet de
+puissance morale, même celles qui n'expriment
<span class="pagenum"><a id="page_X_90">X p. 90</a></span>
-que la force ou la santé physiques. C'est dans
+que la force ou la santé physiques. C'est dans
la belle peinture qu'on sent ce que c'est que la
-vie: c'est comme un résumé splendide de la forme
-et de l'expression des êtres et des choses, trop
-souvent voilées ou flottantes dans le mouvement
-de la réalité et dans l'appréciation de celui qui
+vie: c'est comme un résumé splendide de la forme
+et de l'expression des êtres et des choses, trop
+souvent voilées ou flottantes dans le mouvement
+de la réalité et dans l'appréciation de celui qui
les contemple; c'est le spectacle de la nature et
-de l'humanité vu à travers le sentiment du génie
-qui l'a composé et mis en scène. Quelle bonne
-fortune pour un esprit naïf qui n'apporte devant
-de telles &oelig;uvres ni préventions de critique, ni
-préventions de capacité personnelle! L'univers
-se révélait à moi. Je voyais à la fois dans le
-présent et dans le passé, je devenais classique
-et romantique en même temps, sans savoir ce
-que signifiait la querelle agitée dans les arts. Je
-voyais le monde du vrai surgir à travers tous les
-fantômes de ma fantaisie et toutes les hésitations
+de l'humanité vu à travers le sentiment du génie
+qui l'a composé et mis en scène. Quelle bonne
+fortune pour un esprit naïf qui n'apporte devant
+de telles &oelig;uvres ni préventions de critique, ni
+préventions de capacité personnelle! L'univers
+se révélait à moi. Je voyais à la fois dans le
+présent et dans le passé, je devenais classique
+et romantique en même temps, sans savoir ce
+que signifiait la querelle agitée dans les arts. Je
+voyais le monde du vrai surgir à travers tous les
+fantômes de ma fantaisie et toutes les hésitations
de mon regard. Il me semblait avoir conquis je
-ne sais quel trésor d'infini dont j'avais ignoré
+ne sais quel trésor d'infini dont j'avais ignoré
l'existence. Je n'aurais pu dire quoi, je ne savais
pas de nom pour ce que je sentais se presser
-dans mon esprit réchauffé et comme dilaté; mais
-j'avais la fièvre, et je m'en revenais du musée,
-me perdant de rue en rue, ne sachant où j'allais,
-oubliant de manger, et m'apercevant tout à coup
-que l'heure était venue d'aller entendre le <cite>Freyschutz</cite>
+dans mon esprit réchauffé et comme dilaté; mais
+j'avais la fièvre, et je m'en revenais du musée,
+me perdant de rue en rue, ne sachant où j'allais,
+oubliant de manger, et m'apercevant tout à coup
+que l'heure était venue d'aller entendre le <cite>Freyschutz</cite>
ou <cite>Guillaume Tell</cite>. J'entrais alors chez un
-pâtissier, je dînais d'une brioche, me disant avec
+pâtissier, je dînais d'une brioche, me disant avec
satisfaction, devant la petite bourse dont on
<span class="pagenum"><a id="page_X_91">X p. 91</a></span>
m'avait munie, que la suppression de mon repas
me donnait le droit et le moyen d'aller au spectacle.</p>
<p>On voit qu'au milieu de mes projets et de
-mes émotions, je n'avais rien appris. J'avais lu
-de l'histoire et des romans; j'avais déchiffré des
-partitions, j'avais jeté un &oelig;il distrait sur les
-journaux et un peu fermé l'oreille à dessein aux entretiens
-politiques du moment. Mon ami Néraud,
+mes émotions, je n'avais rien appris. J'avais lu
+de l'histoire et des romans; j'avais déchiffré des
+partitions, j'avais jeté un &oelig;il distrait sur les
+journaux et un peu fermé l'oreille à dessein aux entretiens
+politiques du moment. Mon ami Néraud,
un vrai savant, artiste jusqu'au bout des ongles
-dans la science, avait essayé de m'apprendre la
+dans la science, avait essayé de m'apprendre la
botanique; mais en courant avec lui dans la campagne,
-lui chargé de sa boîte de ferblanc, moi
-portant Maurice sur mes épaules, je ne m'étais
-amusée, comme disent les bonnes gens, qu'à la
-moutarde; encore n'avais-je pas bien étudié la
+lui chargé de sa boîte de ferblanc, moi
+portant Maurice sur mes épaules, je ne m'étais
+amusée, comme disent les bonnes gens, qu'à la
+moutarde; encore n'avais-je pas bien étudié la
moutarde et savais-je tout au plus que cette plante
-est de la famille des crucifères. Je me laissais
+est de la famille des crucifères. Je me laissais
distraire des classifications et des individus par
le soleil dorant les brouillards, par les papillons
-courant après les fleurs et Maurice courant après
+courant après les fleurs et Maurice courant après
les papillons.</p>
<p>Et puis j'aurais voulu tout voir et tout savoir
-en même temps. Je faisais causer mon professeur,
-et sur toutes choses il était brillant et intéressant;
-mais je ne m'initiai avec lui qu'à la
-beauté des détails, et le côté exact de la science
-me semblait aride pour ma mémoire récalcitrante.
+en même temps. Je faisais causer mon professeur,
+et sur toutes choses il était brillant et intéressant;
+mais je ne m'initiai avec lui qu'à la
+beauté des détails, et le côté exact de la science
+me semblait aride pour ma mémoire récalcitrante.
J'eus grand tort; mon Malgache, c'est ainsi que
-j'appelais Néraud, était un initiateur admirable,
+j'appelais Néraud, était un initiateur admirable,
<span class="pagenum"><a id="page_X_92">X p. 92</a></span>
-et j'étais encore en âge d'apprendre. Il ne tenait
-qu'à moi de m'instruire d'une manière générale,
-qui m'eût permis de me livrer seule ensuite à de
-bonnes études. Je me bornai à comprendre un
-ensemble de choses qu'il résumait en lettres ravissantes
-sur l'histoire naturelle et en récits de
+et j'étais encore en âge d'apprendre. Il ne tenait
+qu'à moi de m'instruire d'une manière générale,
+qui m'eût permis de me livrer seule ensuite à de
+bonnes études. Je me bornai à comprendre un
+ensemble de choses qu'il résumait en lettres ravissantes
+sur l'histoire naturelle et en récits de
ses lointains voyages, qui m'ouvrirent un peu le
-monde des tropiques. J'ai retrouvé la vision qu'il
-m'avait donnée de l'Ile-de-France en écrivant le
+monde des tropiques. J'ai retrouvé la vision qu'il
+m'avait donnée de l'Ile-de-France en écrivant le
roman d'<cite>Indiana</cite>, et, pour ne pas copier les
-cahiers qu'il avait rassemblés pour moi, je n'ai
-pas su faire autre chose que de gâter ses descriptions
-en les appropriant aux scènes de mon livre.</p>
+cahiers qu'il avait rassemblés pour moi, je n'ai
+pas su faire autre chose que de gâter ses descriptions
+en les appropriant aux scènes de mon livre.</p>
<p>Il est tout simple que, n'apportant dans mes
-projets littéraires, ni talent éprouvé, ni études
-spéciales, ni souvenirs d'une vie agitée à la surface,
+projets littéraires, ni talent éprouvé, ni études
+spéciales, ni souvenirs d'une vie agitée à la surface,
ni connaissance approfondie du monde des
-faits, je n'eusse aucune espèce d'ambition. L'ambition
-s'appuie sur la confiance en soi-même, et
-je n'étais pas assez sotte pour compter sur mon
-petit génie. Je me sentais riche d'un fond très
+faits, je n'eusse aucune espèce d'ambition. L'ambition
+s'appuie sur la confiance en soi-même, et
+je n'étais pas assez sotte pour compter sur mon
+petit génie. Je me sentais riche d'un fond très
restreint; l'analyse des sentimens, la peinture
-d'un certain nombre de caractères, l'amour de
+d'un certain nombre de caractères, l'amour de
la nature, la familiarisation, si je puis parler
-ainsi, avec les scènes et les m&oelig;urs de la campagne:
-c'était assez pour commencer. A mesure
+ainsi, avec les scènes et les m&oelig;urs de la campagne:
+c'était assez pour commencer. A mesure
que je vivrai, me disais-je, je verrai plus de gens
-et de choses, j'étendrai mon cercle d'individualités,
-j'agrandirai le cadre des scènes, et s'il faut,
+et de choses, j'étendrai mon cercle d'individualités,
+j'agrandirai le cadre des scènes, et s'il faut,
d'ailleurs, me retrancher dans le roman d'inductions,
<span class="pagenum"><a id="page_X_93">X p. 93</a></span>
-qu'on appelle le roman historique, j'étudierai
-le détail de l'histoire et je devinerai par la
-pensée la pensée des hommes qui ne sont plus.</p>
+qu'on appelle le roman historique, j'étudierai
+le détail de l'histoire et je devinerai par la
+pensée la pensée des hommes qui ne sont plus.</p>
-<p>Quand ma résolution fut mûre d'aller tenter
-la fortune, c'est-à-dire les mille écus de rente
-que j'avais toujours rêvés, la déclarer et la suivre
+<p>Quand ma résolution fut mûre d'aller tenter
+la fortune, c'est-à-dire les mille écus de rente
+que j'avais toujours rêvés, la déclarer et la suivre
fut l'affaire de trois jours. Mon mari me devait
une pension de quinze cents francs. Je lui demandai
-ma fille, et la permission de passer à
+ma fille, et la permission de passer à
Paris deux fois trois mois par an, avec deux cent
cinquante francs par mois d'absence. Cela ne
-souffrit aucune difficulté. Il pensa que c'était
-un caprice dont je serais bientôt lasse.</p>
+souffrit aucune difficulté. Il pensa que c'était
+un caprice dont je serais bientôt lasse.</p>
-<p>Mon frère, qui pensait de même, me dit: «Tu
-t'imagines vivre à Paris avec un enfant moyennant
+<p>Mon frère, qui pensait de même, me dit: «Tu
+t'imagines vivre à Paris avec un enfant moyennant
deux cent cinquante francs par mois! C'est
-trop risible, toi qui ne sais pas ce que coûte un
+trop risible, toi qui ne sais pas ce que coûte un
poulet! Tu vas revenir avant quinze jours les
-mains vides, car ton mari est bien décidé à être
-sourd à toute demande de nouveau subside.&mdash;C'est
-bien, lui répondis-je, j'essaierai. Prête-moi
+mains vides, car ton mari est bien décidé à être
+sourd à toute demande de nouveau subside.&mdash;C'est
+bien, lui répondis-je, j'essaierai. Prête-moi
pour huit jours l'appartement que tu occupes
dans ta maison de Paris et garde-moi Solange
-jusqu'à ce que j'aie un logement. Je reviendrai
-effectivement bientôt.»</p>
-
-<p>Mon frère fut le seul qui essaya de combattre
-ma résolution. Il se sentait un peu coupable du
-dégoût que m'inspirait ma maison. Il n'en voulait
-pas convenir avec lui-même, et il en convenait
-avec moi à son insu. Sa femme comprenait mieux
+jusqu'à ce que j'aie un logement. Je reviendrai
+effectivement bientôt.»</p>
+
+<p>Mon frère fut le seul qui essaya de combattre
+ma résolution. Il se sentait un peu coupable du
+dégoût que m'inspirait ma maison. Il n'en voulait
+pas convenir avec lui-même, et il en convenait
+avec moi à son insu. Sa femme comprenait mieux
<span class="pagenum"><a id="page_X_94">X p. 94</a></span>
et m'approuvait. Elle avait confiance dans mon
-courage et dans ma destinée. Elle sentait que
-je prenais le seul moyen d'éviter ou d'ajourner
-une détermination plus pénible.</p>
+courage et dans ma destinée. Elle sentait que
+je prenais le seul moyen d'éviter ou d'ajourner
+une détermination plus pénible.</p>
<p>Ma fille ne comprenait rien encore; Maurice
-n'eût rien compris si mon frère n'eût pris soin
+n'eût rien compris si mon frère n'eût pris soin
de lui dire que je m'en allais pour longtemps et
-que je ne reviendrais peut-être pas. Il agissait
+que je ne reviendrais peut-être pas. Il agissait
ainsi dans l'espoir que le chagrin de mon pauvre
-enfant me retiendrait. J'eus le c&oelig;ur brisé de ses
-larmes, mais je parvins à le tranquilliser et à lui
+enfant me retiendrait. J'eus le c&oelig;ur brisé de ses
+larmes, mais je parvins à le tranquilliser et à lui
donner confiance en ma parole.</p>
-<p>J'arrivai à Paris peu de temps après les scènes
-du Luxembourg et le procès des ministres.</p>
+<p>J'arrivai à Paris peu de temps après les scènes
+du Luxembourg et le procès des ministres.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_X_95">X p. 95</a></span></p>
<h2>CHAPITRE VINGT-SIXIEME.</h2>
<p class="hanging indent">
-Manière de préface à une nouvelle phase de mon récit.&mdash;Pourquoi
+Manière de préface à une nouvelle phase de mon récit.&mdash;Pourquoi
je ne parle pas de toutes les personnes qui ont eu de l'influence sur
-ma vie, soit par la persuasion, soit par la persécution.&mdash;Quelques
-lignes de J.-J. Rousseau sur le même sujet.&mdash;Mon sentiment est
-tout l'opposé du sien.&mdash;Je ne sais pas attenter à la vie des autres,
-et, pour cause de christianisme invétéré, je n'ai pu me jeter dans
-la politique de personnalités.&mdash;Je reprends mon histoire.&mdash;La
-mansarde du quai Saint-Michel et la vie excentrique que j'ai menée
-pendant quelques mois avant de m'installer.&mdash;Déguisement qui
-réussit extraordinairement.&mdash;Méprises singulières.&mdash;M. Pinson.&mdash;Le
-bouquet de M<sup>lle</sup> Leverd.&mdash;M. Rollinat père.&mdash;Sa famille.&mdash;François
+ma vie, soit par la persuasion, soit par la persécution.&mdash;Quelques
+lignes de J.-J. Rousseau sur le même sujet.&mdash;Mon sentiment est
+tout l'opposé du sien.&mdash;Je ne sais pas attenter à la vie des autres,
+et, pour cause de christianisme invétéré, je n'ai pu me jeter dans
+la politique de personnalités.&mdash;Je reprends mon histoire.&mdash;La
+mansarde du quai Saint-Michel et la vie excentrique que j'ai menée
+pendant quelques mois avant de m'installer.&mdash;Déguisement qui
+réussit extraordinairement.&mdash;Méprises singulières.&mdash;M. Pinson.&mdash;Le
+bouquet de M<sup>lle</sup> Leverd.&mdash;M. Rollinat père.&mdash;Sa famille.&mdash;François
Rollinat.&mdash;Digression assez longue.&mdash;Mon chapitre de
-l'amitié, moins beau, mais aussi senti que celui de Montaigne.</p>
+l'amitié, moins beau, mais aussi senti que celui de Montaigne.</p>
-<p>Établissons un fait avant d'aller plus loin.</p>
+<p>Établissons un fait avant d'aller plus loin.</p>
-<p>Comme je ne prétends pas donner le change
+<p>Comme je ne prétends pas donner le change
sur quoi que ce soit en racontant ce qui me concerne,
je dois commencer par dire nettement que
-je veux <em>taire</em> et non <em>arranger</em> ni <em>déguiser</em> plusieurs
+je veux <em>taire</em> et non <em>arranger</em> ni <em>déguiser</em> plusieurs
circonstances de ma vie. Je n'ai jamais cru avoir
-de secrets à garder pour mon compte vis-à-vis
+de secrets à garder pour mon compte vis-à-vis
de mes amis. J'ai agi, sous ce rapport, avec une
-sincérité à laquelle j'ai dû la franchise de mes
-relations et le respect dont j'ai toujours été entourée
-dans mon milieu d'intimité. Mais vis-à-vis
+sincérité à laquelle j'ai dû la franchise de mes
+relations et le respect dont j'ai toujours été entourée
+dans mon milieu d'intimité. Mais vis-à-vis
du public, je ne m'attribue pas le droit de
-disposer du passé de toutes les personnes dont
-l'existence a côtoyé la mienne.</p>
+disposer du passé de toutes les personnes dont
+l'existence a côtoyé la mienne.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_X_96">X p. 96</a></span>
Mon silence sera indulgence ou respect, oubli
-ou déférence, je n'ai pas à m'expliquer sur ces
+ou déférence, je n'ai pas à m'expliquer sur ces
causes. Elles seront de diverses natures probablement,
-et je déclare qu'on ne doit rien préjuger
+et je déclare qu'on ne doit rien préjuger
pour ou contre les personnes dont je parlerai
peu ou point.</p>
-<p>Toutes mes affections ont été sérieuses, et
-pourtant j'en ai brisé plusieurs sciemment et volontairement.
+<p>Toutes mes affections ont été sérieuses, et
+pourtant j'en ai brisé plusieurs sciemment et volontairement.
Aux yeux de mon entourage, j'ai
-agi trop tôt ou trop tard, j'ai eu tort ou raison,
+agi trop tôt ou trop tard, j'ai eu tort ou raison,
selon qu'on a plus ou moins bien connu les causes
-de mes résolutions. Outre que ces débats d'intérieur
-auraient peu d'intérêt pour le lecteur, le
-seul fait de les présenter à son appréciation serait
-contraire à toute délicatesse, car je serais forcée
-de sacrifier parfois la personnalité d'autrui à la
+de mes résolutions. Outre que ces débats d'intérieur
+auraient peu d'intérêt pour le lecteur, le
+seul fait de les présenter à son appréciation serait
+contraire à toute délicatesse, car je serais forcée
+de sacrifier parfois la personnalité d'autrui à la
mienne propre.</p>
-<p>Puis-je, cependant, pousser cette délicatesse
-jusqu'à dire que j'ai été injuste en de certaines
-occasions pour le plaisir de l'être? Là commencerait
+<p>Puis-je, cependant, pousser cette délicatesse
+jusqu'à dire que j'ai été injuste en de certaines
+occasions pour le plaisir de l'être? Là commencerait
le mensonge. Et qui donc en serait dupe?
Tout le monde sait, du reste, que, dans toute
querelle, qu'elle soit de famille ou d'opinion,
-d'intérêt ou de c&oelig;ur, de sentiment ou de principes,
-d'amour ou d'amitié, il y a des torts réciproques,
+d'intérêt ou de c&oelig;ur, de sentiment ou de principes,
+d'amour ou d'amitié, il y a des torts réciproques,
et qu'on ne peut expliquer et motiver
les uns que par les autres. Il est des personnes
-que j'ai vues à travers un prisme d'enthousiasme,
-et vis-à-vis desquelles j'ai eu le grand tort de
-recouvrer la lucidité de mon jugement. Tout ce
+que j'ai vues à travers un prisme d'enthousiasme,
+et vis-à-vis desquelles j'ai eu le grand tort de
+recouvrer la lucidité de mon jugement. Tout ce
<span class="pagenum"><a id="page_X_97">X p. 97</a></span>
-qu'elles avaient à me demander, c'était de bons
-procédés, et je défie qui que ce soit de dire que
-j'aie manqué à ce fait. Pourtant leur irritation a
-été vive, et je le comprends très bien. On est
-disposé, dans le premier moment d'une rupture,
-à prendre le désenchantement pour un outrage.
+qu'elles avaient à me demander, c'était de bons
+procédés, et je défie qui que ce soit de dire que
+j'aie manqué à ce fait. Pourtant leur irritation a
+été vive, et je le comprends très bien. On est
+disposé, dans le premier moment d'une rupture,
+à prendre le désenchantement pour un outrage.
Le calme se fait, on devient plus juste. Quoi
qu'il en soit de ces personnes, je ne veux pas
-avoir à les peindre; je n'ai pas le droit de livrer
-leurs traits à la curiosité ou à l'indifférence des
-passans. Si elles vivent dans l'obscurité, laissons-les
-jouir de ce doux privilége. Si elles sont
-célèbres, laissons-les se peindre elles-mêmes, si
-elles le jugent à propos, et ne faisons pas le
-triste métier de biographe des vivans.</p>
+avoir à les peindre; je n'ai pas le droit de livrer
+leurs traits à la curiosité ou à l'indifférence des
+passans. Si elles vivent dans l'obscurité, laissons-les
+jouir de ce doux privilége. Si elles sont
+célèbres, laissons-les se peindre elles-mêmes, si
+elles le jugent à propos, et ne faisons pas le
+triste métier de biographe des vivans.</p>
<p>Les vivans! on leur doit bien, je pense, de
les laisser vivre, et il y a longtemps qu'on a dit
-que le ridicule était une arme mortelle. S'il en
-est ainsi, combien plus le blâme de telle ou telle
-action, ou seulement la révélation de quelque
+que le ridicule était une arme mortelle. S'il en
+est ainsi, combien plus le blâme de telle ou telle
+action, ou seulement la révélation de quelque
faiblesse! Dans des situations plus graves que
celles auxquelles je fais allusion ici, j'ai vu la
-perversité naître et grandir d'heure en heure; je
-la connais, je l'ai observée, et je ne l'ai même
-pas prise pour type en général, dans mes romans.
-On a critiqué en moi cette bénignité d'imagination.
-Si c'est une infirmité du cerveau, on peut
+perversité naître et grandir d'heure en heure; je
+la connais, je l'ai observée, et je ne l'ai même
+pas prise pour type en général, dans mes romans.
+On a critiqué en moi cette bénignité d'imagination.
+Si c'est une infirmité du cerveau, on peut
bien croire qu'elle est dans mon c&oelig;ur aussi et
que je ne sais pas vouloir constater le laid dans
-la vie réelle. Voilà pourquoi je ne le montrerai
+la vie réelle. Voilà pourquoi je ne le montrerai
<span class="pagenum"><a id="page_X_98">X p. 98</a></span>
-pas dans une histoire véritable. Me fût-il prouvé
-que cela est utile à montrer, il n'en resterait pas
+pas dans une histoire véritable. Me fût-il prouvé
+que cela est utile à montrer, il n'en resterait pas
moins certain pour moi que le pilori est un mauvais
-mode de prédication, et que celui qui a perdu
-l'espoir de se réhabiliter devant les hommes n'essaiera
-pas de se réconcilier avec lui-même.</p>
+mode de prédication, et que celui qui a perdu
+l'espoir de se réhabiliter devant les hommes n'essaiera
+pas de se réconcilier avec lui-même.</p>
-<p>D'ailleurs, moi, je pardonne, et si des âmes
-très coupables devant moi se réhabilitent sous
-d'autres influences, je suis prête à bénir. Le
+<p>D'ailleurs, moi, je pardonne, et si des âmes
+très coupables devant moi se réhabilitent sous
+d'autres influences, je suis prête à bénir. Le
public n'agit pas ainsi; il condamne et lapide.
Je ne veux donc pas livrer mes ennemis (si je
peux me servir d'un mot qui n'a pas beaucoup
-de sens pour moi) à des juges sans entrailles ou
-sans lumières, et aux arrêts d'une opinion que
-ne dirige pas la moindre pensée religieuse, que
-n'éclaire pas le moindre principe de charité.</p>
-
-<p>Je ne suis pas une sainte: j'ai dû avoir, je le
-répète, et j'ai eu certainement ma part de torts,
-sérieux aussi, dans la lutte qui s'est engagée
-entre moi et plusieurs individualités. J'ai dû
-être injuste, violente de résolutions, comme le
-sont les organisations lentes à se décider, et subir
-des préventions cruelles, comme l'imagination
-en crée aux sensibilités surexcitées. L'esprit de
-mansuétude que j'apporte ici n'a pas toujours
-dominé mes émotions au moment où elles se sont
+de sens pour moi) à des juges sans entrailles ou
+sans lumières, et aux arrêts d'une opinion que
+ne dirige pas la moindre pensée religieuse, que
+n'éclaire pas le moindre principe de charité.</p>
+
+<p>Je ne suis pas une sainte: j'ai dû avoir, je le
+répète, et j'ai eu certainement ma part de torts,
+sérieux aussi, dans la lutte qui s'est engagée
+entre moi et plusieurs individualités. J'ai dû
+être injuste, violente de résolutions, comme le
+sont les organisations lentes à se décider, et subir
+des préventions cruelles, comme l'imagination
+en crée aux sensibilités surexcitées. L'esprit de
+mansuétude que j'apporte ici n'a pas toujours
+dominé mes émotions au moment où elles se sont
produites. J'ai pu murmurer contre mes souffrances
et me plaindre des faits, dans le secret
-de l'amitié; mais jamais de sang-froid, avec préméditation
-et sous l'empire d'un lâche sentiment
+de l'amitié; mais jamais de sang-froid, avec préméditation
+et sous l'empire d'un lâche sentiment
<span class="pagenum"><a id="page_X_99">X p. 99</a></span>
de rancune ou de haine, je n'ai traduit personne
-à la barre de l'opinion. Je n'ai pas voulu le faire
-là où les gens les plus purs et les plus sérieux
+à la barre de l'opinion. Je n'ai pas voulu le faire
+là où les gens les plus purs et les plus sérieux
s'en attribuent le droit: en politique. Je ne suis
-pas née pour ce métier d'exécuteur, et si j'ai refusé
-obstinément d'entrer dans ce fait de guerre
-générale, par scrupule de conscience, par générosité
-ou débonnaireté de caractère, à plus forte
-raison ne me démentirai-je pas quand il s'agira
-de ma cause isolée.</p>
-
-<p>Et qu'on ne dise pas qu'il est facile d'écrire
-sa vie quand on en retranche l'exposé de certaines
-applications essentielles de la volonté.
+pas née pour ce métier d'exécuteur, et si j'ai refusé
+obstinément d'entrer dans ce fait de guerre
+générale, par scrupule de conscience, par générosité
+ou débonnaireté de caractère, à plus forte
+raison ne me démentirai-je pas quand il s'agira
+de ma cause isolée.</p>
+
+<p>Et qu'on ne dise pas qu'il est facile d'écrire
+sa vie quand on en retranche l'exposé de certaines
+applications essentielles de la volonté.
Non, cela n'est pas facile, car il faut prendre
-franchement le parti de laisser courir des récits
+franchement le parti de laisser courir des récits
absurdes et de folles calomnies, et j'ai pris ce
-parti-là, en commençant cet ouvrage. Je ne l'ai
-pas intitulé mes <cite>Mémoires</cite>, et c'est à dessein que
+parti-là, en commençant cet ouvrage. Je ne l'ai
+pas intitulé mes <cite>Mémoires</cite>, et c'est à dessein que
je me suis servi de ces expressions: <cite>Histoire de
ma vie</cite>, pour bien dire que je n'entendais pas
raconter sans restriction celle des autres. Or,
-dans toutes les circonstances où la vie de quelqu'un
-de mes semblables a pu faire dévier la
-mienne propre de la ligne tracée par sa logique
-naturelle, je n'ai rien à dire, ne voulant pas faire
-un procès public à des influences que j'ai subies
-ou repoussées, à des caractères qui, par persuasion
-ou par persécution, m'ont déterminée à agir
-dans un sens ou dans l'autre. Si j'ai flotté ou
-erré, j'ai, du moins, la grande consolation d'être
+dans toutes les circonstances où la vie de quelqu'un
+de mes semblables a pu faire dévier la
+mienne propre de la ligne tracée par sa logique
+naturelle, je n'ai rien à dire, ne voulant pas faire
+un procès public à des influences que j'ai subies
+ou repoussées, à des caractères qui, par persuasion
+ou par persécution, m'ont déterminée à agir
+dans un sens ou dans l'autre. Si j'ai flotté ou
+erré, j'ai, du moins, la grande consolation d'être
<span class="pagenum"><a id="page_X_100">X p. 100</a></span>
-aujourd'hui certaine de n'avoir jamais agi, après
-réflexion, qu'avec la conviction d'accomplir un
-devoir ou d'user d'un droit légitime, ce qui est
-au fond la même chose.</p>
-
-<p>J'ai reçu dernièrement un petit volume récemment
-publié<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, de fragmens inédits de Jean-Jacques
-Rousseau, et j'ai été vivement frappée
+aujourd'hui certaine de n'avoir jamais agi, après
+réflexion, qu'avec la conviction d'accomplir un
+devoir ou d'user d'un droit légitime, ce qui est
+au fond la même chose.</p>
+
+<p>J'ai reçu dernièrement un petit volume récemment
+publié<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, de fragmens inédits de Jean-Jacques
+Rousseau, et j'ai été vivement frappée
de ce passage qui faisait partie d'un projet de
-préface ou introduction aux <cite>Confessions</cite>: «Les
+préface ou introduction aux <cite>Confessions</cite>: «Les
liaisons que j'ai eues avec plusieurs personnes
me forcent d'en parler aussi librement que de
-moi. Je ne puis me bien faire connaître que
-je ne les fasse connaître aussi; et l'on ne doit
+moi. Je ne puis me bien faire connaître que
+je ne les fasse connaître aussi; et l'on ne doit
pas s'attendre que, dissimulant dans cette occasion
-ce qui ne peut être tu sans nuire aux
-vérités que je dois dire, j'aurai pour d'autres
-des ménagemens que je n'ai pas pour moi-même.»</p>
+ce qui ne peut être tu sans nuire aux
+vérités que je dois dire, j'aurai pour d'autres
+des ménagemens que je n'ai pas pour moi-même.»</p>
-<p>Je ne sais pas si, lors même qu'on est Jean-Jacques
+<p>Je ne sais pas si, lors même qu'on est Jean-Jacques
Rousseau, on a le droit de traduire ainsi
ses contemporains devant ses contemporains pour
-une cause toute personnelle. Il y a là quelque
-chose qui révolte la conscience publique. On
-aimerait que Rousseau se fût laissé accuser de
-légèreté et d'ingratitude envers M<sup>me</sup> de Warens,
-plutôt que d'apprendre par lui des détails qui
-souillent l'image de sa bienfaitrice. On eût pu
-pressentir qu'il y eût des motifs à son inconstance,
+une cause toute personnelle. Il y a là quelque
+chose qui révolte la conscience publique. On
+aimerait que Rousseau se fût laissé accuser de
+légèreté et d'ingratitude envers M<sup>me</sup> de Warens,
+plutôt que d'apprendre par lui des détails qui
+souillent l'image de sa bienfaitrice. On eût pu
+pressentir qu'il y eût des motifs à son inconstance,
<span class="pagenum"><a id="page_X_101">X p. 101</a></span>
-des excuses à son oubli, et le juger avec d'autant
-plus de générosité qu'il en eût paru digne
-par sa générosité même.</p>
+des excuses à son oubli, et le juger avec d'autant
+plus de générosité qu'il en eût paru digne
+par sa générosité même.</p>
-<p>J'écrivais, il y a sept ans, aux premières pages
-de ce récit: «Comme nous sommes tous solidaires,
-il n'y a point de faute isolée. Il n'y a
+<p>J'écrivais, il y a sept ans, aux premières pages
+de ce récit: «Comme nous sommes tous solidaires,
+il n'y a point de faute isolée. Il n'y a
point d'erreur dont quelqu'un ne soit la cause ou
le complice, et il est impossible de s'accuser sans
accuser le prochain, non pas seulement l'ennemi
-qui nous dénonce, mais encore parfois l'ami qui
-nous défend. C'est ce qui est arrivé à Rousseau,
-et cela est mal.»</p>
-
-<p>Oui, cela est mal. Après sept ans d'un travail
-cent fois interrompu par des préoccupations
-générales et particulières qui ont donné à mon
-esprit tout le loisir de nouvelles réflexions et tout
+qui nous dénonce, mais encore parfois l'ami qui
+nous défend. C'est ce qui est arrivé à Rousseau,
+et cela est mal.»</p>
+
+<p>Oui, cela est mal. Après sept ans d'un travail
+cent fois interrompu par des préoccupations
+générales et particulières qui ont donné à mon
+esprit tout le loisir de nouvelles réflexions et tout
le profit d'un nouvel examen, je me retrouve
-vis-à-vis de moi-même et de mon ouvrage dans
-la même conviction, dans la même certitude.
+vis-à-vis de moi-même et de mon ouvrage dans
+la même conviction, dans la même certitude.
Certaines confidences personnelles, qu'elles soient
confession ou justification, deviennent, dans des
-conditions de publicité littéraire, un attentat à
-la conscience, à la réputation d'autrui, ou bien
-elles ne sont pas complètes et par là elles ne
+conditions de publicité littéraire, un attentat à
+la conscience, à la réputation d'autrui, ou bien
+elles ne sont pas complètes et par là elles ne
sont pas vraies.</p>
-<p>Tout ceci établi, je continue. Je retire à mes
-souvenirs une portion de leur intérêt, mais il
-leur restera encore assez d'utilité, sous plus d'un
+<p>Tout ceci établi, je continue. Je retire à mes
+souvenirs une portion de leur intérêt, mais il
+leur restera encore assez d'utilité, sous plus d'un
rapport, pour que je prenne la peine de les
-écrire.</p>
+écrire.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_X_102">X p. 102</a></span>
Ici ma vie devient plus active, plus remplie
-de détails et d'incidens. Il me serait impossible
+de détails et d'incidens. Il me serait impossible
de les retrouver dans un ordre de dates certaines.
J'aime mieux les classer par ordre de progression
dans leur importance.</p>
-<p>Je cherchai un logement et m'établis bientôt
+<p>Je cherchai un logement et m'établis bientôt
quai Saint-Michel, dans une des mansardes de
la grande maison qui fait le coin de la place, au
-bout du pont, en face de la Morgue. J'avais là
-trois petites pièces très propres donnant sur un
-balcon d'où je dominais une grande étendue du
-cours de la Seine, et d'où je contemplais face à
+bout du pont, en face de la Morgue. J'avais là
+trois petites pièces très propres donnant sur un
+balcon d'où je dominais une grande étendue du
+cours de la Seine, et d'où je contemplais face à
face les monumens gigantesques de Notre-Dame,
Saint-Jacques-la-Boucherie, la Sainte-Chapelle,
etc. J'avais du ciel, de l'eau, de l'air, des hirondelles,
de la verdure sur les toits; je ne me
sentais pas trop dans le Paris de la civilisation,
-qui n'eût convenu ni à mes goûts ni à mes ressources,
-mais plutôt dans le Paris pittoresque et
-poétique de Victor Hugo, dans la ville du passé.</p>
+qui n'eût convenu ni à mes goûts ni à mes ressources,
+mais plutôt dans le Paris pittoresque et
+poétique de Victor Hugo, dans la ville du passé.</p>
<p>J'avais, je crois, trois cents francs de loyer
-par an. Les cinq étages de l'escalier me chagrinaient
+par an. Les cinq étages de l'escalier me chagrinaient
fort, je n'ai jamais su monter, mais il
le fallait bien, et souvent avec ma grosse fille
dans les bras; je n'avais pas de servante. Ma
-portière, très fidèle, très propre et très bonne,
-m'aida à faire mon ménage pour 15 fr. par mois.
+portière, très fidèle, très propre et très bonne,
+m'aida à faire mon ménage pour 15 fr. par mois.
Je me fis apporter mon repas de chez un gargotier
-très propre et très honnête aussi, moyennant
+très propre et très honnête aussi, moyennant
deux francs par jour. Je savonnais et repassais
<span class="pagenum"><a id="page_X_103">X p. 103</a></span>
-moi-même le <em>fin</em>. J'arrivai alors à trouver mon
+moi-même le <em>fin</em>. J'arrivai alors à trouver mon
existence possible dans la limite de ma pension.</p>
<p>Le plus difficile fut d'acheter des meubles.
Je n'y mis pas de luxe, comme on peut croire.
-On me fit crédit, et je parvins à payer; mais cet
-établissement, si modeste qu'il fût, ne put s'organiser
-tout de suite: quelques mois se passèrent,
-tant à Paris qu'à Nohant, avant que je pusse
+On me fit crédit, et je parvins à payer; mais cet
+établissement, si modeste qu'il fût, ne put s'organiser
+tout de suite: quelques mois se passèrent,
+tant à Paris qu'à Nohant, avant que je pusse
transplanter Solange de son <em>palais</em> de Nohant
-(relativement parlant), dans cette pauvreté, sans
-qu'elle en souffrît, sans qu'elle s'en aperçût.
-Tout s'arrangea peu à peu, et dès que je l'eus
-auprès de moi, avec le vivre et le service assurés,
-je pus devenir sédentaire, ne sortir le jour que
+(relativement parlant), dans cette pauvreté, sans
+qu'elle en souffrît, sans qu'elle s'en aperçût.
+Tout s'arrangea peu à peu, et dès que je l'eus
+auprès de moi, avec le vivre et le service assurés,
+je pus devenir sédentaire, ne sortir le jour que
pour la mener promener au Luxembourg, et passer
-à écrire toutes mes soirées auprès d'elle.</p>
+à écrire toutes mes soirées auprès d'elle.</p>
-<p>Jusque-là, c'est-à-dire jusqu'à ce que ma fille
-fût avec moi à Paris, j'avais vécu d'une manière
-moins facile et même d'une manière très inusitée,
-mais qui allait pourtant très directement à
+<p>Jusque-là, c'est-à-dire jusqu'à ce que ma fille
+fût avec moi à Paris, j'avais vécu d'une manière
+moins facile et même d'une manière très inusitée,
+mais qui allait pourtant très directement à
mon but.</p>
-<p>Je ne voulais pas dépasser mon budget, je ne
+<p>Je ne voulais pas dépasser mon budget, je ne
voulais rien emprunter; ma dette de 500 francs,
-la seule de ma vie, m'avait tant tourmentée! Et
-si M. Dudevant eût refusé de la payer! Il la paya
-de bonne grâce: mais je n'avais osé la lui déclarer
-qu'étant très malade et craignant de mourir
+la seule de ma vie, m'avait tant tourmentée! Et
+si M. Dudevant eût refusé de la payer! Il la paya
+de bonne grâce: mais je n'avais osé la lui déclarer
+qu'étant très malade et craignant de mourir
<em>insolvable</em>. J'allais cherchant de l'ouvrage et n'en
-trouvant pas. Je dirai tout à l'heure où j'en étais
-de mes chances littéraires. J'avais en <em>montre</em> un
+trouvant pas. Je dirai tout à l'heure où j'en étais
+de mes chances littéraires. J'avais en <em>montre</em> un
<span class="pagenum"><a id="page_X_104">X p. 104</a></span>
-petit portrait dans le café du quai Saint-Michel,
-dans la maison même, mais la pratique n'arrivait
-pas. J'avais <em>raté</em> la ressemblance de ma portière:
+petit portrait dans le café du quai Saint-Michel,
+dans la maison même, mais la pratique n'arrivait
+pas. J'avais <em>raté</em> la ressemblance de ma portière:
cela risquait de me faire bien du tort dans
le quartier.</p>
<p>J'aurais voulu lire, je n'avais pas de livres de
-fonds. Et puis c'était l'hiver, il n'est pas économique
+fonds. Et puis c'était l'hiver, il n'est pas économique
de garder la chambre quand on doit
-compter les bûches. J'essayai de m'installer à
-la bibliothèque Mazarine; mais il eût mieux valu,
+compter les bûches. J'essayai de m'installer à
+la bibliothèque Mazarine; mais il eût mieux valu,
je crois, aller travailler sur les tours de Notre-Dame,
tant il y faisait froid. Je ne pus y tenir,
-moi qui suis l'être le plus frileux que j'aie jamais
-connu. Il y avait là de vieux <em>piocheurs</em> qui
-s'installaient à une table, immobiles, satisfaits,
-momifiés, et ne paraissant pas s'apercevoir que
+moi qui suis l'être le plus frileux que j'aie jamais
+connu. Il y avait là de vieux <em>piocheurs</em> qui
+s'installaient à une table, immobiles, satisfaits,
+momifiés, et ne paraissant pas s'apercevoir que
leurs nez bleus se cristallisaient. J'enviais cet
-état de pétrification: je les regardais s'asseoir et
-se lever comme poussés par un ressort, pour
-bien m'assurer qu'ils étaient en bois.</p>
+état de pétrification: je les regardais s'asseoir et
+se lever comme poussés par un ressort, pour
+bien m'assurer qu'ils étaient en bois.</p>
-<p>Et puis encore j'étais avide de me déprovincialiser
+<p>Et puis encore j'étais avide de me déprovincialiser
et de me mettre au courant des choses,
-au niveau des idées et des formes de mon temps.
-J'en sentais la nécessité, j'en avais la curiosité;
-excepté les &oelig;uvres les plus saillantes, je ne connaissais
+au niveau des idées et des formes de mon temps.
+J'en sentais la nécessité, j'en avais la curiosité;
+excepté les &oelig;uvres les plus saillantes, je ne connaissais
rien des arts modernes; j'avais surtout
-soif du théâtre.</p>
+soif du théâtre.</p>
-<p>Je savais bien qu'il était impossible à une
+<p>Je savais bien qu'il était impossible à une
femme pauvre de se passer ces fantaisies. Balzac
-disait: «On ne peut pas être femme à Paris à
+disait: «On ne peut pas être femme à Paris à
<span class="pagenum"><a id="page_X_105">X p. 105</a></span>
-moins d'avoir 25 mille francs de rente.» Et ce
-paradoxe d'élégance devenait une vérité pour la
-femme qui voulait être artiste.</p>
+moins d'avoir 25 mille francs de rente.» Et ce
+paradoxe d'élégance devenait une vérité pour la
+femme qui voulait être artiste.</p>
<p>Pourtant je voyais mes jeunes amis berrichons,
-mes compagnons d'enfance, vivre à Paris
+mes compagnons d'enfance, vivre à Paris
avec aussi peu que moi et se tenir au courant de
-tout ce qui intéresse la jeunesse intelligente. Les
-événemens littéraires et politiques, les émotions
-des théâtres et des musées, des clubs et de la
-rue, ils voyaient tout, ils étaient partout. J'avais
+tout ce qui intéresse la jeunesse intelligente. Les
+événemens littéraires et politiques, les émotions
+des théâtres et des musées, des clubs et de la
+rue, ils voyaient tout, ils étaient partout. J'avais
d'aussi bonnes jambes qu'eux et de ces bons
-petits pieds du Berry qui ont appris à marcher
-dans les mauvais chemins, en équilibre sur de
-gros sabots. Mais sur le pavé de Paris, j'étais
+petits pieds du Berry qui ont appris à marcher
+dans les mauvais chemins, en équilibre sur de
+gros sabots. Mais sur le pavé de Paris, j'étais
comme un bateau sur la glace. Les fines chaussures
craquaient en deux jours, les socques me
faisaient tomber, je ne savais pas relever ma robe.
-J'étais crottée, fatiguée, enrhumée, et je voyais
-chaussures et vêtemens, sans compter les petits
-chapeaux de velours arrosés par les gouttières,
-s'en aller en ruine avec une rapidité effrayante.</p>
-
-<p>J'avais fait déjà ces remarques et ces expériences
-avant de songer à m'établir à Paris, et
-j'avais posé ce problème à ma mère, qui y vivait
-très élégante et très aisée avec 3,500 francs de
-rente: comment suffire à la plus modeste toilette
-dans cet affreux climat, à moins de vivre enfermée
+J'étais crottée, fatiguée, enrhumée, et je voyais
+chaussures et vêtemens, sans compter les petits
+chapeaux de velours arrosés par les gouttières,
+s'en aller en ruine avec une rapidité effrayante.</p>
+
+<p>J'avais fait déjà ces remarques et ces expériences
+avant de songer à m'établir à Paris, et
+j'avais posé ce problème à ma mère, qui y vivait
+très élégante et très aisée avec 3,500 francs de
+rente: comment suffire à la plus modeste toilette
+dans cet affreux climat, à moins de vivre enfermée
dans sa chambre sept jours sur huit? Elle m'avait
-répondu: «C'est très possible à mon âge et
-avec mes habitudes; mais quand j'étais jeune et
+répondu: «C'est très possible à mon âge et
+avec mes habitudes; mais quand j'étais jeune et
<span class="pagenum"><a id="page_X_106">X p. 106</a></span>
-que ton père manquait d'argent, il avait imaginé
-de m'habiller en garçon. Ma s&oelig;ur en fit autant,
-et nous allions partout à pied avec nos maris, au
-théâtre, à toutes les places. Ce fut une économie
-de moitié dans nos ménages.»</p>
-
-<p>Cette idée me parut d'abord divertissante et
-puis très ingénieuse. Ayant été habillée en garçon
-durant mon enfance, ayant ensuite chassé en
-blouse et en guêtres avec Deschartres, je ne me
-trouvai pas étonnée du tout de reprendre un costume
-qui n'était pas nouveau pour moi. A cette
-époque, la mode aidait singulièrement au déguisement.
+que ton père manquait d'argent, il avait imaginé
+de m'habiller en garçon. Ma s&oelig;ur en fit autant,
+et nous allions partout à pied avec nos maris, au
+théâtre, à toutes les places. Ce fut une économie
+de moitié dans nos ménages.»</p>
+
+<p>Cette idée me parut d'abord divertissante et
+puis très ingénieuse. Ayant été habillée en garçon
+durant mon enfance, ayant ensuite chassé en
+blouse et en guêtres avec Deschartres, je ne me
+trouvai pas étonnée du tout de reprendre un costume
+qui n'était pas nouveau pour moi. A cette
+époque, la mode aidait singulièrement au déguisement.
Les hommes portaient de longues redingotes
-carrées, dites à la <em>propriétaire</em>, qui tombaient
+carrées, dites à la <em>propriétaire</em>, qui tombaient
jusqu'aux talons et qui dessinaient si peu
-la taille que mon frère, en endossant la sienne à
-Nohant, m'avait dit en riant: «C'est très joli,
-cela, n'est-ce pas? C'est la mode, et ça ne gêne
-pas. Le tailleur prend mesure sur une guérite,
-et ça irait à ravir à tout un régiment.»</p>
+la taille que mon frère, en endossant la sienne à
+Nohant, m'avait dit en riant: «C'est très joli,
+cela, n'est-ce pas? C'est la mode, et ça ne gêne
+pas. Le tailleur prend mesure sur une guérite,
+et ça irait à ravir à tout un régiment.»</p>
-<p>Je me fis donc faire une <em>redingote-guérite</em> en
+<p>Je me fis donc faire une <em>redingote-guérite</em> en
gros drap gris, pantalon et gilet pareils. Avec
un chapeau gris et une grosse cravate de laine,
-j'étais absolument un petit étudiant de première
-année. Je ne peux pas dire quel plaisir me firent
+j'étais absolument un petit étudiant de première
+année. Je ne peux pas dire quel plaisir me firent
mes bottes: j'aurais volontiers dormi avec, comme
-fit mon frère dans son jeune âge, quand il chaussa
-la première paire. Avec ces petits talons ferrés,
-j'étais solide sur le trottoir. Je voltigeais d'un
-bout de Paris à l'autre. Il me semblait que j'aurais
+fit mon frère dans son jeune âge, quand il chaussa
+la première paire. Avec ces petits talons ferrés,
+j'étais solide sur le trottoir. Je voltigeais d'un
+bout de Paris à l'autre. Il me semblait que j'aurais
<span class="pagenum"><a id="page_X_107">X p. 107</a></span>
-fait le tour du monde. Et puis, mes vêtemens
+fait le tour du monde. Et puis, mes vêtemens
ne craignaient rien. Je courais par tous les
-temps, je revenais à toutes les heures, j'allais au
-parterre de tous les théâtres. Personne ne faisait
-attention à moi et ne se doutait de mon déguisement.
+temps, je revenais à toutes les heures, j'allais au
+parterre de tous les théâtres. Personne ne faisait
+attention à moi et ne se doutait de mon déguisement.
Outre que je le portais avec aisance, l'absence
de coquetterie du costume et de la physionomie
-écartait tout soupçon. J'étais trop
-mal vêtue, et j'avais l'air trop simple (mon air
-habituel, distrait et volontiers hébété) pour attirer
+écartait tout soupçon. J'étais trop
+mal vêtue, et j'avais l'air trop simple (mon air
+habituel, distrait et volontiers hébété) pour attirer
ou fixer les regards. Les femmes savent peu se
-déguiser, même sur le théâtre. Elles ne veulent
+déguiser, même sur le théâtre. Elles ne veulent
pas sacrifier la finesse de leur taille, la petitesse
de leurs pieds, la gentillesse de leurs mouvemens,
-l'éclat de leurs yeux, et c'est par tout cela pourtant,
+l'éclat de leurs yeux, et c'est par tout cela pourtant,
c'est par le regard surtout qu'elles peuvent
-arriver à n'être pas facilement devinées. Il y a
-une manière de se glisser partout sans que personne
-détourne la tête, et de parler sur un diapason
-bas et sourd qui ne résonne pas en flûte aux
+arriver à n'être pas facilement devinées. Il y a
+une manière de se glisser partout sans que personne
+détourne la tête, et de parler sur un diapason
+bas et sourd qui ne résonne pas en flûte aux
oreilles qui peuvent vous entendre. Au reste, pour
-n'être pas remarquée en <em>homme</em>, il faut avoir déjà
+n'être pas remarquée en <em>homme</em>, il faut avoir déjà
l'habitude de ne pas se faire remarquer en <em>femme</em>.</p>
<p>Je n'allais jamais seule au parterre, non pas
que j'y aie vu les gens plus ou moins mal appris
-qu'ailleurs, mais à cause de la claque payée et
-non payée, qui, à cette époque, était fort querelleuse.
-On se bousculait beaucoup aux premières
-représentations, et je n'étais pas de force
-à lutter contre la foule. Je me plaçais toujours
+qu'ailleurs, mais à cause de la claque payée et
+non payée, qui, à cette époque, était fort querelleuse.
+On se bousculait beaucoup aux premières
+représentations, et je n'étais pas de force
+à lutter contre la foule. Je me plaçais toujours
<span class="pagenum"><a id="page_X_108">X p. 108</a></span>
au centre du petit bataillon de mes amis berrichons,
-qui me protégeaient de leur mieux. Un
-jour pourtant, que nous étions près du lustre,
-et qu'il m'arriva de bâiller sans affectation, mais
-naïvement et sincèrement, les <em>romains</em> voulurent
-me faire un mauvais parti. Ils me traitèrent de
-garçon perruquier. Je m'aperçus alors que j'étais
-très colère et très mauvaise tête quand on me
-cherchait noise, et si mes amis n'eussent été en
-nombre pour imposer à la claque, je crois bien
+qui me protégeaient de leur mieux. Un
+jour pourtant, que nous étions près du lustre,
+et qu'il m'arriva de bâiller sans affectation, mais
+naïvement et sincèrement, les <em>romains</em> voulurent
+me faire un mauvais parti. Ils me traitèrent de
+garçon perruquier. Je m'aperçus alors que j'étais
+très colère et très mauvaise tête quand on me
+cherchait noise, et si mes amis n'eussent été en
+nombre pour imposer à la claque, je crois bien
que je me serais fait assommer.</p>
-<p>Je raconte là un temps très passager et très
+<p>Je raconte là un temps très passager et très
accidentel dans ma vie, bien qu'on ait dit que
-j'avais passé plusieurs années ainsi, et que, dix
-ans plus tard, mon fils encore imberbe ait été
-souvent pris pour moi. Il s'est amusé de ces
+j'avais passé plusieurs années ainsi, et que, dix
+ans plus tard, mon fils encore imberbe ait été
+souvent pris pour moi. Il s'est amusé de ces
<em>quiproquos</em>, et puisque je suis sur ce chapitre,
je m'en rappelle plusieurs qui me sont propres et
qui datent de 1831.</p>
-<p>Je dînais alors chez Pinson, restaurateur, rue
-de l'Ancienne-Comédie. Un de mes amis m'ayant
-appelée madame devant lui, il crut devoir
-en faire autant. «Eh non, lui dis-je, vous êtes
-du secret, appelez-moi monsieur.» Le lendemain,
-je n'étais pas déguisée, il m'appela monsieur.
-Je lui en fis reproche, mais ce fréquent
+<p>Je dînais alors chez Pinson, restaurateur, rue
+de l'Ancienne-Comédie. Un de mes amis m'ayant
+appelée madame devant lui, il crut devoir
+en faire autant. «Eh non, lui dis-je, vous êtes
+du secret, appelez-moi monsieur.» Le lendemain,
+je n'étais pas déguisée, il m'appela monsieur.
+Je lui en fis reproche, mais ce fréquent
changement de costume ne put jamais s'arranger
-avec les habitudes de son langage. Il ne s'était
-pas plus tôt accoutumé à dire monsieur que je
-reparaissais en femme, et il n'arrivait à dire madame
+avec les habitudes de son langage. Il ne s'était
+pas plus tôt accoutumé à dire monsieur que je
+reparaissais en femme, et il n'arrivait à dire madame
<span class="pagenum"><a id="page_X_109">X p. 109</a></span>
-que le jour où je redevenais monsieur. Ce
-brave et honnête père Pinson! Il était l'ami de
+que le jour où je redevenais monsieur. Ce
+brave et honnête père Pinson! Il était l'ami de
ses cliens, et quand ils n'avaient pas de quoi
payer, non seulement il attendait, mais encore il
leur ouvrait sa bourse. Pour moi, bien que j'aie
-fort peu mis son obligeance à contribution, j'ai
-toujours été reconnaissante de sa confiance comme
+fort peu mis son obligeance à contribution, j'ai
+toujours été reconnaissante de sa confiance comme
d'un service rendu.</p>
-<p>Mais c'est à la première représentation de la
+<p>Mais c'est à la première représentation de la
<cite>Reine d'Espagne</cite>, de Delatouche, que j'eus la
-comédie pour mon propre compte.</p>
+comédie pour mon propre compte.</p>
<p>J'avais des billets d'auteur, et cette fois je me
-prélassais au balcon, dans ma redingote grise,
-au-dessous d'une loge où M<sup>lle</sup> Leverd, une actrice
-de grand talent qui avait été jolie, mais
-que la petite-vérole avait défigurée, étalait un
+prélassais au balcon, dans ma redingote grise,
+au-dessous d'une loge où M<sup>lle</sup> Leverd, une actrice
+de grand talent qui avait été jolie, mais
+que la petite-vérole avait défigurée, étalait un
superbe bouquet qu'elle laissa tomber sur mon
-épaule. Je n'étais pas dans mon rôle au point
-de le ramasser. «Jeune homme, me dit-elle
+épaule. Je n'étais pas dans mon rôle au point
+de le ramasser. «Jeune homme, me dit-elle
d'un ton majestueux, mon bouquet! Allons
-donc!» Je fis la sourde oreille. «Vous n'êtes
-guère galant, me dit un vieux monsieur qui était
-à côté de moi, et qui s'élança pour ramasser le
-bouquet. A votre âge, je n'aurais pas été si
-distrait.» Il présenta le bouquet à M<sup>lle</sup> Leverd,
-qui s'écria en grasseyant: «Ah! vraiment, c'est
-vous, monsieur Rollinat?» Et ils causèrent ensemble
-de la pièce nouvelle.&mdash;Bon, pensai-je;
-me voilà auprès d'un compatriote qui me reconnaît
-peut-être, bien que je ne me souvienne pas
+donc!» Je fis la sourde oreille. «Vous n'êtes
+guère galant, me dit un vieux monsieur qui était
+à côté de moi, et qui s'élança pour ramasser le
+bouquet. A votre âge, je n'aurais pas été si
+distrait.» Il présenta le bouquet à M<sup>lle</sup> Leverd,
+qui s'écria en grasseyant: «Ah! vraiment, c'est
+vous, monsieur Rollinat?» Et ils causèrent ensemble
+de la pièce nouvelle.&mdash;Bon, pensai-je;
+me voilà auprès d'un compatriote qui me reconnaît
+peut-être, bien que je ne me souvienne pas
<span class="pagenum"><a id="page_X_110">X p. 110</a></span>
-de l'avoir jamais vu. M. Rollinat le père était
-le premier avocat de notre département.</p>
+de l'avoir jamais vu. M. Rollinat le père était
+le premier avocat de notre département.</p>
<p>Pendant qu'il causait avec M<sup>lle</sup> Leverd, M.
-Duris-Dufresne, qui était à l'orchestre, monta
-au balcon pour me dire bonjour. Il m'avait déjà
-vue déguisée, et s'asseyant un instant à la place
+Duris-Dufresne, qui était à l'orchestre, monta
+au balcon pour me dire bonjour. Il m'avait déjà
+vue déguisée, et s'asseyant un instant à la place
vide de M. Rollinat, il me parla, je m'en souviens,
de la Fayette, avec qui il voulait me faire
-faire connaissance. M. Rollinat revint à sa place
-et ils se parlèrent à voix basse; puis le député
-se retira en me saluant avec un peu trop de déférence
+faire connaissance. M. Rollinat revint à sa place
+et ils se parlèrent à voix basse; puis le député
+se retira en me saluant avec un peu trop de déférence
pour le costume que je portais. Heureusement
l'avocat n'y fit pas attention et me dit
-en se rasseyant: «Ah çà, il paraît que nous
-sommes compatriotes? Notre député vient de me
-dire que vous étiez un jeune homme très distingué.
-Pardon, moi, j'aurais dit un enfant. Quel âge
+en se rasseyant: «Ah çà, il paraît que nous
+sommes compatriotes? Notre député vient de me
+dire que vous étiez un jeune homme très distingué.
+Pardon, moi, j'aurais dit un enfant. Quel âge
avez-vous donc? Quinze ans, seize ans?&mdash;Et
-vous, monsieur, lui dis-je, vous qui êtes un avocat
-très distingué, quel âge avez-vous donc?&mdash;Oh!
-moi! reprit-il en riant, j'ai passé la septantaine.&mdash;Eh
-bien, vous êtes comme moi, vous ne paraissez
-pas avoir votre âge.»</p>
+vous, monsieur, lui dis-je, vous qui êtes un avocat
+très distingué, quel âge avez-vous donc?&mdash;Oh!
+moi! reprit-il en riant, j'ai passé la septantaine.&mdash;Eh
+bien, vous êtes comme moi, vous ne paraissez
+pas avoir votre âge.»</p>
-<p>La réponse lui fut agréable, et la conversation
+<p>La réponse lui fut agréable, et la conversation
s'engagea. Quoique j'aie toujours eu fort peu
d'esprit, si peu qu'en ait une femme, elle en a
-toujours plus qu'un collégien. Le bon père Rollinat
-fut si frappé de ma <i>haute intelligence</i> qu'à
-plusieurs reprises il s'écria: «Singulier, singulier!»
-La pièce tomba violemment, malgré un
+toujours plus qu'un collégien. Le bon père Rollinat
+fut si frappé de ma <i>haute intelligence</i> qu'à
+plusieurs reprises il s'écria: «Singulier, singulier!»
+La pièce tomba violemment, malgré un
<span class="pagenum"><a id="page_X_111">X p. 111</a></span>
feu roulant d'esprit, des situations charmantes et
-un dialogue tout inspiré de la verve de Molière;
+un dialogue tout inspiré de la verve de Molière;
mais il est certain que le sujet de l'intrigue et la
-crudité des détails étaient un anachronisme. Et
-puis, la jeunesse était romantique. Delatouche
-avait mortellement blessé ce qu'on appelait alors
-la <em>pléiade</em>, en publiant un article intitulé la <cite>Camaraderie</cite>;
-moi seule peut-être dans la salle,
-j'aimais à la fois Delatouche et les romantiques.</p>
-
-<p>Dans les entr'actes, je causai jusqu'à la fin
+crudité des détails étaient un anachronisme. Et
+puis, la jeunesse était romantique. Delatouche
+avait mortellement blessé ce qu'on appelait alors
+la <em>pléiade</em>, en publiant un article intitulé la <cite>Camaraderie</cite>;
+moi seule peut-être dans la salle,
+j'aimais à la fois Delatouche et les romantiques.</p>
+
+<p>Dans les entr'actes, je causai jusqu'à la fin
avec le vieux avocat, qui jugeait bien et sainement
-le fort et le faible de la pièce. Il aimait à
-parler et s'écoutait lui-même plus volontiers que
-les autres. Content d'être compris, il me prit en
-amitié, me demanda mon nom et m'engagea à
-l'aller voir. Je lui dis un nom en l'air qu'il s'étonna
-de ne pas connaître, et lui promis de le
-voir en Berry. Il conclut en me disant: «M. Dufresne
-ne m'avait pas trompé: vous êtes un enfant
+le fort et le faible de la pièce. Il aimait à
+parler et s'écoutait lui-même plus volontiers que
+les autres. Content d'être compris, il me prit en
+amitié, me demanda mon nom et m'engagea à
+l'aller voir. Je lui dis un nom en l'air qu'il s'étonna
+de ne pas connaître, et lui promis de le
+voir en Berry. Il conclut en me disant: «M. Dufresne
+ne m'avait pas trompé: vous êtes un enfant
remarquable. Mais je vous trouve faible
-sur vos études classiques. Vous me dites que
-vos parens vous ont élevé à la maison, et que
+sur vos études classiques. Vous me dites que
+vos parens vous ont élevé à la maison, et que
vous n'avez fait ni ne comptez faire vos classes.
-Je vois bien que cette éducation a son bon côté:
-vous êtes artiste, et, sur tout ce qui est idée ou
+Je vois bien que cette éducation a son bon côté:
+vous êtes artiste, et, sur tout ce qui est idée ou
sentiment, vous en savez plus long que votre
-âge ne le comporte. Vous avez une convenance
+âge ne le comporte. Vous avez une convenance
et des habitudes de langage qui me font croire
-que vous pourrez un jour écrire avec succès.
-Mais, croyez-moi, faites vos études classiques.
+que vous pourrez un jour écrire avec succès.
+Mais, croyez-moi, faites vos études classiques.
<span class="pagenum"><a id="page_X_112">X p. 112</a></span>
-Rien ne remplace ce fonds-là. J'ai douze enfans.
-J'ai mis tous mes enfans au collége. Il n'y en a
-pas un qui ait votre précocité de jugement, mais
+Rien ne remplace ce fonds-là. J'ai douze enfans.
+J'ai mis tous mes enfans au collége. Il n'y en a
+pas un qui ait votre précocité de jugement, mais
ils sont tous capables de se tirer d'affaire dans
les diverses professions que la jeunesse peut
-choisir; tandis que vous, vous êtes forcé d'être
-artiste et rien autre chose. Or, si vous échouez
+choisir; tandis que vous, vous êtes forcé d'être
+artiste et rien autre chose. Or, si vous échouez
dans l'art, vous regretterez beaucoup de n'avoir
-pas reçu l'éducation commune.»</p>
+pas reçu l'éducation commune.»</p>
-<p>J'étais persuadée que ce brave homme n'était
-pas la dupe de mon déguisement et qu'il s'amusait
-avec esprit à me pousser dans mon rôle.
+<p>J'étais persuadée que ce brave homme n'était
+pas la dupe de mon déguisement et qu'il s'amusait
+avec esprit à me pousser dans mon rôle.
Cela me faisait l'effet d'une conversation de bal
-masqué, et je me donnais si peu de peine pour
-soutenir la fiction, que je fus fort étonnée d'apprendre
-plus tard qu'il y avait été de la meilleure
+masqué, et je me donnais si peu de peine pour
+soutenir la fiction, que je fus fort étonnée d'apprendre
+plus tard qu'il y avait été de la meilleure
foi du monde.</p>
-<p>L'année suivante, M. Dudevant me présenta
-François Rollinat, qu'il avait invité à venir passer
-quelques jours à Nohant, et à qui je demandai
-d'interroger son père sur un petit bonhomme
-avec lequel il avait causé avec beaucoup de bonté
-à la première et dernière représentation de la
-<cite>Reine d'Espagne</cite>. «Eh! précisément, répondit
-Rollinat, mon père nous parlait l'autre jour de
-cette rencontre à propos de l'éducation en général.
-Il disait avoir été frappé de l'aisance d'esprit et
-des manières des jeunes gens d'aujourd'hui, d'un
-entre autres, qui lui avait parlé de toutes choses
+<p>L'année suivante, M. Dudevant me présenta
+François Rollinat, qu'il avait invité à venir passer
+quelques jours à Nohant, et à qui je demandai
+d'interroger son père sur un petit bonhomme
+avec lequel il avait causé avec beaucoup de bonté
+à la première et dernière représentation de la
+<cite>Reine d'Espagne</cite>. «Eh! précisément, répondit
+Rollinat, mon père nous parlait l'autre jour de
+cette rencontre à propos de l'éducation en général.
+Il disait avoir été frappé de l'aisance d'esprit et
+des manières des jeunes gens d'aujourd'hui, d'un
+entre autres, qui lui avait parlé de toutes choses
comme un petit docteur, tout en lui avouant qu'il
<span class="pagenum"><a id="page_X_113">X p. 113</a></span>
-ne savait ni latin ni grec, et qu'il n'étudiait ni
-droit ni médecine.&mdash;Et votre père ne s'est pas
-avisé de penser que ce petit docteur pouvait bien
-être une femme?&mdash;Vous peut-être? s'écria Rollinat.&mdash;Précisément!&mdash;Eh
+ne savait ni latin ni grec, et qu'il n'étudiait ni
+droit ni médecine.&mdash;Et votre père ne s'est pas
+avisé de penser que ce petit docteur pouvait bien
+être une femme?&mdash;Vous peut-être? s'écria Rollinat.&mdash;Précisément!&mdash;Eh
bien! de toutes les
-conjectures auxquelles mon père s'est livré, en
-s'enquérant en vain du fils de famille que vous
-pouviez être, voilà la seule qui ne se soit présentée
-ni à lui ni à nous. Il a été cependant
-frappé et intrigué, il cherche encore, et je veux
-bien me garder de le détromper. Je vous demande
-la permission de vous le présenter sans l'avertir
-de rien.&mdash;Soit! mais il ne me reconnaîtra pas,
-car il est probable qu'il ne m'a pas regardée.»</p>
+conjectures auxquelles mon père s'est livré, en
+s'enquérant en vain du fils de famille que vous
+pouviez être, voilà la seule qui ne se soit présentée
+ni à lui ni à nous. Il a été cependant
+frappé et intrigué, il cherche encore, et je veux
+bien me garder de le détromper. Je vous demande
+la permission de vous le présenter sans l'avertir
+de rien.&mdash;Soit! mais il ne me reconnaîtra pas,
+car il est probable qu'il ne m'a pas regardée.»</p>
<p>Je me trompais; M. Rollinat avait si bien
-fait attention à ma figure qu'en me voyant il fit
-un saut sur ses jambes grêles et encore lestes,
-en s'écriant! «Oh! ai-je été assez bête!»</p>
+fait attention à ma figure qu'en me voyant il fit
+un saut sur ses jambes grêles et encore lestes,
+en s'écriant! «Oh! ai-je été assez bête!»</p>
-<p>Nous fûmes dès lors comme des amis de
+<p>Nous fûmes dès lors comme des amis de
vingt ans, et puisque je tiens ce personnage, je
parlerai ici de lui et de sa famille, bien que tout
-cela pousse mon récit un peu en avant de la période
-où je le laisse un moment pour le reprendre
-tout à l'heure.</p>
+cela pousse mon récit un peu en avant de la période
+où je le laisse un moment pour le reprendre
+tout à l'heure.</p>
-<p>M. Rollinat le père, malgré sa théorie sur
-l'éducation classique, était artiste de la tête aux
+<p>M. Rollinat le père, malgré sa théorie sur
+l'éducation classique, était artiste de la tête aux
pieds, comme le sont, au reste, tous les avocats
-un peu éminens. C'était un homme de sentiment
-et d'imagination, fou de poésie, très poète et
-pas mal fou lui-même, bon comme un ange,
+un peu éminens. C'était un homme de sentiment
+et d'imagination, fou de poésie, très poète et
+pas mal fou lui-même, bon comme un ange,
<span class="pagenum"><a id="page_X_114">X p. 114</a></span>
enthousiaste, prodigue, gagnant avec ardeur une
fortune pour ses douze enfans, mais la mangeant
-à mesure sans s'en apercevoir; les idolâtrant,
-les gâtant et les oubliant devant la table de jeu,
-où, gagnant et perdant tour à tour, il laissa son
+à mesure sans s'en apercevoir; les idolâtrant,
+les gâtant et les oubliant devant la table de jeu,
+où, gagnant et perdant tour à tour, il laissa son
reste avec sa vie.</p>
-<p>Il était impossible de voir un vieillard plus
+<p>Il était impossible de voir un vieillard plus
jeune et plus vif, buvant sec et ne se grisant jamais,
-chantant et folâtrant avec la jeunesse sans
+chantant et folâtrant avec la jeunesse sans
jamais se rendre ridicule, parce qu'il avait l'esprit
-chaste et le c&oelig;ur naïf; enthousiaste de toutes
-les choses d'art, doué d'une prodigieuse mémoire
-et d'un goût exquis, c'était à coup sûr une des
+chaste et le c&oelig;ur naïf; enthousiaste de toutes
+les choses d'art, doué d'une prodigieuse mémoire
+et d'un goût exquis, c'était à coup sûr une des
plus heureuses organisations que le Berry ait
produites.</p>
-<p>Il n'épargna rien pour l'éducation de sa nombreuse
-famille. L'aîné fut avocat, un autre missionnaire,
-un troisième savant, un autre militaire,
+<p>Il n'épargna rien pour l'éducation de sa nombreuse
+famille. L'aîné fut avocat, un autre missionnaire,
+un troisième savant, un autre militaire,
les autres artistes et professeurs, les filles comme
-les garçons. Ceux que j'ai connus plus particulièrement
-sont François, Charles et Marie-Louise.
-Cette dernière a été gouvernante de ma fille pendant
+les garçons. Ceux que j'ai connus plus particulièrement
+sont François, Charles et Marie-Louise.
+Cette dernière a été gouvernante de ma fille pendant
un an. Charles, qui avait un admirable
talent, une voix magnifique, un esprit charmant
-comme son caractère, mais dont l'âme fière et
-contemplative ne voulut jamais se livrer à la foule,
-a été se fixer en Russie, où il a fait successivement
-plusieurs éducations chez de grands personnages.</p>
+comme son caractère, mais dont l'âme fière et
+contemplative ne voulut jamais se livrer à la foule,
+a été se fixer en Russie, où il a fait successivement
+plusieurs éducations chez de grands personnages.</p>
-<p>François avait terminé ses études de bonne
+<p>François avait terminé ses études de bonne
<span class="pagenum"><a id="page_X_115">X p. 115</a></span>
-heure. A vingt-deux ans, reçu avocat, il vint
-exercer à Châteauroux. Son père lui céda son
+heure. A vingt-deux ans, reçu avocat, il vint
+exercer à Châteauroux. Son père lui céda son
cabinet, estimant lui donner une fortune, et ne
-doutant pas qu'il ne pût facilement faire face à
+doutant pas qu'il ne pût facilement faire face à
tous les besoins de la famille avec un beau talent
-et une belle clientèle. En conséquence, il ne se
+et une belle clientèle. En conséquence, il ne se
tourmenta plus de rien, et mourut en jouant et
en riant, laissant plus de dettes que de biens, et
-toute la famille à élever ou à établir.</p>
+toute la famille à élever ou à établir.</p>
-<p>François a porté cette charge effroyable avec
+<p>François a porté cette charge effroyable avec
la patience du b&oelig;uf berrichon. Homme d'imagination
et de sentiment, lui aussi, artiste comme
-son père, mais philosophe plus sérieux, il a,
-dès l'âge de vingt-deux ans, absorbé sa vie, sa
-volonté, ses forces, dans l'aride travail de la
-procédure pour faire honneur à tous ses engagemens
-et mener à bien l'existence de sa mère et
-de onze frères et s&oelig;urs. Ce qu'il a souffert de
-cette abnégation, de ce dégoût d'une profession
-qu'il n'a jamais aimée, et où le succès de son
-talent n'a jamais pu réussir à le griser, de cette
-vie étroite, refoulée, assujettie des tracasseries
-du présent, des inquiétudes de l'avenir, du ver
-rongeur de la dette sacrée, nul ne s'en est douté,
-quoique le souci et la fatigue l'aient écrit sur sa
-figure assombrie et préoccupée. Lourd et distrait
-à l'habitude, Rollinat ne se révèle que par éclairs;
+son père, mais philosophe plus sérieux, il a,
+dès l'âge de vingt-deux ans, absorbé sa vie, sa
+volonté, ses forces, dans l'aride travail de la
+procédure pour faire honneur à tous ses engagemens
+et mener à bien l'existence de sa mère et
+de onze frères et s&oelig;urs. Ce qu'il a souffert de
+cette abnégation, de ce dégoût d'une profession
+qu'il n'a jamais aimée, et où le succès de son
+talent n'a jamais pu réussir à le griser, de cette
+vie étroite, refoulée, assujettie des tracasseries
+du présent, des inquiétudes de l'avenir, du ver
+rongeur de la dette sacrée, nul ne s'en est douté,
+quoique le souci et la fatigue l'aient écrit sur sa
+figure assombrie et préoccupée. Lourd et distrait
+à l'habitude, Rollinat ne se révèle que par éclairs;
mais alors c'est l'esprit le plus net, le tact le plus
-sûr, la pénétration la plus subtile; et quand il
-est retiré et bien caché dans l'intimité, quand
+sûr, la pénétration la plus subtile; et quand il
+est retiré et bien caché dans l'intimité, quand
<span class="pagenum"><a id="page_X_116">X p. 116</a></span>
-son c&oelig;ur satisfait ou soulagé permet à son esprit
-de s'égayer, c'est le fantaisiste le plus inouï, et
-je ne connais rien de désopilant comme ce passage
-subit d'une gravité presque lugubre à une
-verve presque délirante.</p>
-
-<p>Mais tout ce que je raconte là ne dit pas et
-ne saurait dire les trésors d'exquise bonté, de
-candeur généreuse et de haute sagesse que renferme,
-à l'insu d'elle-même, cette âme d'élite.
-Je sus l'apprécier à première vue, et c'est par là
-que j'ai été digne d'une amitié que je place au
-nombre des plus précieuses bénédictions de ma
-destinée. Outre les motifs d'estime et de respect
-que j'avais pour ce caractère éprouvé par tant
-d'abnégation et de simplicité dans l'héroïsme
-domestique, une sympathie particulière, une douce
-entente d'idées, une conformité, ou, pour mieux
-dire, une similitude extraordinaire d'appréciation
-de toutes choses, nous révélèrent l'un à l'autre
-ce que nous avions rêvé de l'amitié parfaite, un
-sentiment à part de tous les autres sentimens
-humains par sa sainteté et sa sérénité.</p>
+son c&oelig;ur satisfait ou soulagé permet à son esprit
+de s'égayer, c'est le fantaisiste le plus inouï, et
+je ne connais rien de désopilant comme ce passage
+subit d'une gravité presque lugubre à une
+verve presque délirante.</p>
+
+<p>Mais tout ce que je raconte là ne dit pas et
+ne saurait dire les trésors d'exquise bonté, de
+candeur généreuse et de haute sagesse que renferme,
+à l'insu d'elle-même, cette âme d'élite.
+Je sus l'apprécier à première vue, et c'est par là
+que j'ai été digne d'une amitié que je place au
+nombre des plus précieuses bénédictions de ma
+destinée. Outre les motifs d'estime et de respect
+que j'avais pour ce caractère éprouvé par tant
+d'abnégation et de simplicité dans l'héroïsme
+domestique, une sympathie particulière, une douce
+entente d'idées, une conformité, ou, pour mieux
+dire, une similitude extraordinaire d'appréciation
+de toutes choses, nous révélèrent l'un à l'autre
+ce que nous avions rêvé de l'amitié parfaite, un
+sentiment à part de tous les autres sentimens
+humains par sa sainteté et sa sérénité.</p>
<p>Il est bien rare qu'entre un homme et une
-femme, quelque pensée plus vive que ne le comporte
+femme, quelque pensée plus vive que ne le comporte
de lien fraternel ne vienne jeter quelque
-trouble, et souvent l'amitié fidèle d'un homme
-mûr n'est pour nous que la générosité d'une passion
-vaincue dans le passé. Une femme chaste
-et sincère échappe vite à ce danger, et l'homme
-qui ne lui pardonne pas de n'avoir pas partagé
+trouble, et souvent l'amitié fidèle d'un homme
+mûr n'est pour nous que la générosité d'une passion
+vaincue dans le passé. Une femme chaste
+et sincère échappe vite à ce danger, et l'homme
+qui ne lui pardonne pas de n'avoir pas partagé
<span class="pagenum"><a id="page_X_117">X p. 117</a></span>
-ses agitations secrètes n'est pas digne du bienfait
-de l'amitié. Je dois dire qu'en général j'ai
-été heureuse sous ce rapport, et que, malgré la
-confiance romanesque dont on m'a souvent raillée,
-j'ai eu, en somme, l'instinct de découvrir
-les belles âmes et d'en conserver l'affection. Je
-dois dire aussi que, n'étant pas du tout coquette,
-ayant même une sorte d'horreur pour cette étrange
-habitude de provocation dont ne se défendent pas
-toutes les femmes honnêtes, j'ai rarement eu à
-lutter contre l'amour dans l'amitié. Aussi, quand
-il a fallu l'y découvrir, je ne l'ai jamais trouvé
-offensant, parce qu'il était sérieux et respectueux.</p>
-
-<p>Quant à Rollinat, il n'est pas le seul de mes
-amis qui m'ait fait, du premier jour jusqu'à celui-ci,
-l'honneur de ne voir en moi qu'un frère. Je
-leur ai toujours avoué à tous que j'avais pour lui
-une sorte de préférence inexplicable. D'autres
-m'ont, autant que lui, respectée dans leur esprit
-et servie de leur dévouement, d'autres que le
+ses agitations secrètes n'est pas digne du bienfait
+de l'amitié. Je dois dire qu'en général j'ai
+été heureuse sous ce rapport, et que, malgré la
+confiance romanesque dont on m'a souvent raillée,
+j'ai eu, en somme, l'instinct de découvrir
+les belles âmes et d'en conserver l'affection. Je
+dois dire aussi que, n'étant pas du tout coquette,
+ayant même une sorte d'horreur pour cette étrange
+habitude de provocation dont ne se défendent pas
+toutes les femmes honnêtes, j'ai rarement eu à
+lutter contre l'amour dans l'amitié. Aussi, quand
+il a fallu l'y découvrir, je ne l'ai jamais trouvé
+offensant, parce qu'il était sérieux et respectueux.</p>
+
+<p>Quant à Rollinat, il n'est pas le seul de mes
+amis qui m'ait fait, du premier jour jusqu'à celui-ci,
+l'honneur de ne voir en moi qu'un frère. Je
+leur ai toujours avoué à tous que j'avais pour lui
+une sorte de préférence inexplicable. D'autres
+m'ont, autant que lui, respectée dans leur esprit
+et servie de leur dévouement, d'autres que le
lien des souvenirs d'enfance devrait pourtant me
-rendre plus précieux: ils ne me le sont pas moins;
+rendre plus précieux: ils ne me le sont pas moins;
mais c'est parce que je n'ai pas ce lien avec Rollinat,
-c'est parce que notre amitié n'a que vingt-cinq
-ans de date, que je dois la considérer comme
-plus fondée sur le choix que sur l'habitude. C'est
-d'elle que je me suis souvent plu à dire avec
+c'est parce que notre amitié n'a que vingt-cinq
+ans de date, que je dois la considérer comme
+plus fondée sur le choix que sur l'habitude. C'est
+d'elle que je me suis souvent plu à dire avec
Montaigne:</p>
-<p>«Si on me presse de dire pourquoy je l'aime,
+<p>«Si on me presse de dire pourquoy je l'aime,
<span class="pagenum"><a id="page_X_118">X p. 118</a></span>
je sens que cela ne se peut exprimer qu'en
respondant: Parce que c'est luy, parce que
-c'est moy. Il y a au delà de tout mon discours
-et de ce que j'en puis dire particulièrement, je
-ne sçay quelle force inexplicable et fatale, médiatrice
+c'est moy. Il y a au delà de tout mon discours
+et de ce que j'en puis dire particulièrement, je
+ne sçay quelle force inexplicable et fatale, médiatrice
de cette union. Nous nous cherchions
-avant que de nous être veus et par des rapports
-que nous oyïons l'un de l'autre qui faisoient
+avant que de nous être veus et par des rapports
+que nous oyïons l'un de l'autre qui faisoient
en notre affection plus d'effort que ne porte la
-raison des rapports. Et à notre première rencontre,
-nous nous trouvâmes si pris, si cognus,
-si obligez entre nous, que rien dès lors ne nous
-fut si proche que l'un à l'autre. Ayant si tard
-commencé, nostre intelligence n'avoit point à
-perdre tems et n'avoit à se reigler au patron
-des amitiés régulières auxquelles il faut tant
-de précautions de longue et préalable conversation.»</p>
-
-<p>Dès ma jeunesse, dès mon enfance, j'avais
-eu le rêve de l'amitié idéale, et je m'enthousiasmais
-pour ces grands exemples de l'antiquité,
-où je n'entendais pas malice. Il me fallut, dans
-la suite, apprendre qu'elle était accompagnée de
-cette déviation insensée ou maladive dont Cicéron
-disait: <i lang="la" xml:lang="la">Quis est enim iste amor amicitiæ?</i> Cela me
+raison des rapports. Et à notre première rencontre,
+nous nous trouvâmes si pris, si cognus,
+si obligez entre nous, que rien dès lors ne nous
+fut si proche que l'un à l'autre. Ayant si tard
+commencé, nostre intelligence n'avoit point à
+perdre tems et n'avoit à se reigler au patron
+des amitiés régulières auxquelles il faut tant
+de précautions de longue et préalable conversation.»</p>
+
+<p>Dès ma jeunesse, dès mon enfance, j'avais
+eu le rêve de l'amitié idéale, et je m'enthousiasmais
+pour ces grands exemples de l'antiquité,
+où je n'entendais pas malice. Il me fallut, dans
+la suite, apprendre qu'elle était accompagnée de
+cette déviation insensée ou maladive dont Cicéron
+disait: <i lang="la" xml:lang="la">Quis est enim iste amor amicitiæ?</i> Cela me
causa une sorte de frayeur, comme tout ce qui
-porte le caractère de l'égarement et de la dépravation.
-J'avais vu des héros si purs, et il me
-fallait les concevoir si dépravés ou si sauvages!
-Aussi fus-je saisie de dégoût jusqu'à la tristesse
+porte le caractère de l'égarement et de la dépravation.
+J'avais vu des héros si purs, et il me
+fallait les concevoir si dépravés ou si sauvages!
+Aussi fus-je saisie de dégoût jusqu'à la tristesse
<span class="pagenum"><a id="page_X_119">X p. 119</a></span>
-quand, à l'âge où l'on peut tout lire, je compris
+quand, à l'âge où l'on peut tout lire, je compris
toute l'histoire d'Achille et de Patrocle, d'Harmodius
et d'Aristogiton. Ce fut justement le
-chapitre de Montaigne sur l'amitié qui m'apporta
-cette désillusion, et dès lors ce même chapitre
-si chaste et si ardent, cette expression mâle et
-sainte d'un sentiment élevé jusqu'à la vertu, devint
-une sorte de loi sacrée applicable à une aspiration
-de mon âme.</p>
-
-<p>J'étais pourtant blessée au c&oelig;ur du mépris
+chapitre de Montaigne sur l'amitié qui m'apporta
+cette désillusion, et dès lors ce même chapitre
+si chaste et si ardent, cette expression mâle et
+sainte d'un sentiment élevé jusqu'à la vertu, devint
+une sorte de loi sacrée applicable à une aspiration
+de mon âme.</p>
+
+<p>J'étais pourtant blessée au c&oelig;ur du mépris
que mon cher Montaigne faisait de mon sexe
-quand il disait: «A dire vray, la suffisance ordinaire
-des femmes n'est pas pour respondre à
-cette conférence et communication nourrisse de
-cette sainte cousture: ny leur âme ne semble
+quand il disait: «A dire vray, la suffisance ordinaire
+des femmes n'est pas pour respondre à
+cette conférence et communication nourrisse de
+cette sainte cousture: ny leur âme ne semble
assez ferme pour soustenir restreinte d'un n&oelig;ud
-si pressé et si durable.»</p>
+si pressé et si durable.»</p>
-<p>En méditant Montaigne dans le jardin d'Ormesson,
-je m'étais souvent sentie humiliée d'être
+<p>En méditant Montaigne dans le jardin d'Ormesson,
+je m'étais souvent sentie humiliée d'être
femme, et j'avoue que, dans toute lecture d'enseignement
-philosophique, même dans les livres
-saints, cette infériorité morale attribuée à la
-femme a révolté mon jeune orgueil. «Mais cela
-est faux! m'écriai-je; cette ineptie et cette frivolité
-que vous nous jetez à la figure, c'est le
-résultat de la mauvaise éducation à laquelle vous
-nous avez condamnées, et vous aggravez le mal
+philosophique, même dans les livres
+saints, cette infériorité morale attribuée à la
+femme a révolté mon jeune orgueil. «Mais cela
+est faux! m'écriai-je; cette ineptie et cette frivolité
+que vous nous jetez à la figure, c'est le
+résultat de la mauvaise éducation à laquelle vous
+nous avez condamnées, et vous aggravez le mal
en le constatant. Placez-nous dans de meilleures
conditions, placez-y les hommes aussi: faites
-qu'ils soient purs, sérieux et forts de volonté,
+qu'ils soient purs, sérieux et forts de volonté,
<span class="pagenum"><a id="page_X_120">X p. 120</a></span>
-et vous verrez bien que nos âmes sont sorties
-semblables des mains du Créateur.»</p>
+et vous verrez bien que nos âmes sont sorties
+semblables des mains du Créateur.»</p>
-<p>Puis, m'interrogeant moi-même et me rendant
+<p>Puis, m'interrogeant moi-même et me rendant
bien compte des alternatives de langueur
-et d'énergie, c'est-à-dire de l'irrégularité de mon
-organisation essentiellement féminine, je voyais
-bien qu'une éducation rendue un peu différente
+et d'énergie, c'est-à-dire de l'irrégularité de mon
+organisation essentiellement féminine, je voyais
+bien qu'une éducation rendue un peu différente
de celle des autres femmes par des circonstances
-fortuites avait modifié mon être; que mes petits
-os s'étaient endurcis à la fatigue, ou bien que
-ma volonté développée par les théories stoïciennes
+fortuites avait modifié mon être; que mes petits
+os s'étaient endurcis à la fatigue, ou bien que
+ma volonté développée par les théories stoïciennes
de Deschartres d'une part, et les mortifications
-chrétiennes de l'autre, s'était habituée à dominer
-souvent les défaillances de la nature. Je sentais
-bien aussi que la stupide vanité des parures, pas
-plus que l'impur désir de plaire à tous les hommes,
-n'avaient de prise sur mon esprit formé au mépris
-de ces choses par les leçons et les exemples
-de ma grand'mère. Je n'étais donc pas tout à
+chrétiennes de l'autre, s'était habituée à dominer
+souvent les défaillances de la nature. Je sentais
+bien aussi que la stupide vanité des parures, pas
+plus que l'impur désir de plaire à tous les hommes,
+n'avaient de prise sur mon esprit formé au mépris
+de ces choses par les leçons et les exemples
+de ma grand'mère. Je n'étais donc pas tout à
fait une femme comme celles que censurent et
-raillent les moralistes; j'avais dans l'âme l'enthousiasme
+raillent les moralistes; j'avais dans l'âme l'enthousiasme
du beau, la soif du vrai, et pourtant
-j'étais bien une femme comme toutes les autres,
-souffreteuse, nerveuse, dominée par l'imagination,
-puérilement accessible aux attendrissemens
-et aux inquiétudes de la maternité. Cela devait-il
-me reléguer à un rang secondaire dans la création
-et dans la famille? Cela étant réglé par la
-société, j'avais encore la force de m'y soumettre
-patiemment ou gaîment. Quel homme m'eût
+j'étais bien une femme comme toutes les autres,
+souffreteuse, nerveuse, dominée par l'imagination,
+puérilement accessible aux attendrissemens
+et aux inquiétudes de la maternité. Cela devait-il
+me reléguer à un rang secondaire dans la création
+et dans la famille? Cela étant réglé par la
+société, j'avais encore la force de m'y soumettre
+patiemment ou gaîment. Quel homme m'eût
<span class="pagenum"><a id="page_X_121">X p. 121</a></span>
-donné l'exemple de ce secret héroïsme qui n'avait
+donné l'exemple de ce secret héroïsme qui n'avait
que Dieu pour confident des protestations de la
-dignité méconnue?</p>
+dignité méconnue?</p>
-<p>Que la femme soit différente de l'homme, que
+<p>Que la femme soit différente de l'homme, que
le c&oelig;ur et l'esprit aient un sexe, je n'en doute
-pas. Le contraire fera toujours exception même
-en supposant que notre éducation fasse les progrès
-nécessaires (je ne la voudrais pas semblable
-à celle des hommes), la femme sera toujours plus
-artiste et plus poète dans sa vie, l'homme le sera
-toujours plus dans son &oelig;uvre. Mais cette différence,
+pas. Le contraire fera toujours exception même
+en supposant que notre éducation fasse les progrès
+nécessaires (je ne la voudrais pas semblable
+à celle des hommes), la femme sera toujours plus
+artiste et plus poète dans sa vie, l'homme le sera
+toujours plus dans son &oelig;uvre. Mais cette différence,
essentielle pour l'harmonie des choses et
-pour les charmes les plus élevés de l'amour,
-doit-elle constituer une infériorité morale? Je ne
-parle pas ici socialisme: au temps où cette question
-fondamentale commença à me préoccuper,
-je ne savais ce que c'était que le socialisme. Je
+pour les charmes les plus élevés de l'amour,
+doit-elle constituer une infériorité morale? Je ne
+parle pas ici socialisme: au temps où cette question
+fondamentale commença à me préoccuper,
+je ne savais ce que c'était que le socialisme. Je
dirai plus tard en quoi et pourquoi mon esprit
-s'est refusé à le suivre sur la voie de prétendu
-affranchissement où certaines opinions ont fait
-dévier, selon moi, la théorie des véritables instincts
-et des nobles destinées de la femme: mais
-je philosophais dans le secret de ma pensée, et
-je ne voyais pas que la vraie philosophie fût trop
-grande dame pour nous admettre à l'égalité dans
+s'est refusé à le suivre sur la voie de prétendu
+affranchissement où certaines opinions ont fait
+dévier, selon moi, la théorie des véritables instincts
+et des nobles destinées de la femme: mais
+je philosophais dans le secret de ma pensée, et
+je ne voyais pas que la vraie philosophie fût trop
+grande dame pour nous admettre à l'égalité dans
son estime, comme le vrai Dieu nous y admet
dans les promesses du ciel.</p>
-<p>J'allais donc nourrissant le rêve des mâles
-vertus auxquelles les femmes peuvent s'élever,
-et à toute heure j'interrogeais mon âme avec une
+<p>J'allais donc nourrissant le rêve des mâles
+vertus auxquelles les femmes peuvent s'élever,
+et à toute heure j'interrogeais mon âme avec une
<span class="pagenum"><a id="page_X_122">X p. 122</a></span>
-naïve curiosité pour savoir si elle avait la puissance
-de son aspiration, et si la droiture, le désintéressement,
-la discrétion, la persévérance
+naïve curiosité pour savoir si elle avait la puissance
+de son aspiration, et si la droiture, le désintéressement,
+la discrétion, la persévérance
dans le travail, toutes les forces enfin que l'homme
-s'attribue exclusivement étaient interdites en
-pratique à un c&oelig;ur qui en acceptait ardemment
-et passionnément le précepte. Je ne me sentais
+s'attribue exclusivement étaient interdites en
+pratique à un c&oelig;ur qui en acceptait ardemment
+et passionnément le précepte. Je ne me sentais
ni perfide, ni vaine, ni bavarde, ni paresseuse,
-et je me demandais pourquoi Montaigne ne m'eût
-pas aimée et respectée à l'égal d'un frère, à l'égal
-de son cher de la Béotie.</p>
+et je me demandais pourquoi Montaigne ne m'eût
+pas aimée et respectée à l'égal d'un frère, à l'égal
+de son cher de la Béotie.</p>
-<p>En méditant aussi ce passage sur l'absorption
-rêvée par lui, mais par lui déclarée impossible,
-de l'être tout entier dans l'<i lang="la" xml:lang="la">amor amicitiæ</i>, entre
+<p>En méditant aussi ce passage sur l'absorption
+rêvée par lui, mais par lui déclarée impossible,
+de l'être tout entier dans l'<i lang="la" xml:lang="la">amor amicitiæ</i>, entre
l'homme et la femme, je crus avec lui longtemps
que les transports et les jalousies de l'amour
-étaient inconciliables avec la divine sérénité de
-l'amitié, et, à l'époque où j'ai connu Rollinat,
-je cherchais l'amitié sans l'amour comme un refuge
-et un sanctuaire où je pusse oublier l'existence
+étaient inconciliables avec la divine sérénité de
+l'amitié, et, à l'époque où j'ai connu Rollinat,
+je cherchais l'amitié sans l'amour comme un refuge
+et un sanctuaire où je pusse oublier l'existence
de toute affection orageuse et navrante.
-De douces et fraternelles amitiés m'entouraient
-déjà de sollicitudes et de dévouemens dont je ne
-méconnaissais pas le prix: mais, par une combinaison
+De douces et fraternelles amitiés m'entouraient
+déjà de sollicitudes et de dévouemens dont je ne
+méconnaissais pas le prix: mais, par une combinaison
sans doute fortuite de circonstances,
aucun de mes anciens amis, homme ou femme,
-n'était précisément d'âge à me bien connaître et
-à me bien comprendre, les uns pour être trop
-jeunes, les autres pour être trop vieux. Rollinat,
-plus jeune que moi de quelques années, ne se
+n'était précisément d'âge à me bien connaître et
+à me bien comprendre, les uns pour être trop
+jeunes, les autres pour être trop vieux. Rollinat,
+plus jeune que moi de quelques années, ne se
<span class="pagenum"><a id="page_X_123">X p. 123</a></span>
-trouva pas différent de moi pour cela. Une fatigue
-extrême de la vie l'avait déjà placé à un
-point de vue de désespérance, tandis qu'un enthousiasme
-invincible pour l'idéal le conservait
-vivant et agité sous le poids de la résignation
-absolue aux choses extérieures. Le contraste de
-cette vie intense, brûlant sous la glace, ou plutôt
-sous sa propre cendre, répondait à ma propre
-situation, et nous fûmes étonnés de n'avoir qu'à
-regarder chacun en soi-même pour nous connaître
-à l'état philosophique. Les habitudes de
-la vie étaient autres à la surface; mais il y avait
+trouva pas différent de moi pour cela. Une fatigue
+extrême de la vie l'avait déjà placé à un
+point de vue de désespérance, tandis qu'un enthousiasme
+invincible pour l'idéal le conservait
+vivant et agité sous le poids de la résignation
+absolue aux choses extérieures. Le contraste de
+cette vie intense, brûlant sous la glace, ou plutôt
+sous sa propre cendre, répondait à ma propre
+situation, et nous fûmes étonnés de n'avoir qu'à
+regarder chacun en soi-même pour nous connaître
+à l'état philosophique. Les habitudes de
+la vie étaient autres à la surface; mais il y avait
une ressemblance d'organisation qui rendit notre
-mutuel commerce aussi facile dès l'abord que
-s'il eût été fondé sur l'habitude: même manie
-d'analyse, même scrupule de jugement allant
-jusqu'à l'indécision, même besoin de la notion
-du souverain bien, même absence de la plupart
-des passions et des appétits qui gouvernent ou
+mutuel commerce aussi facile dès l'abord que
+s'il eût été fondé sur l'habitude: même manie
+d'analyse, même scrupule de jugement allant
+jusqu'à l'indécision, même besoin de la notion
+du souverain bien, même absence de la plupart
+des passions et des appétits qui gouvernent ou
accidentent la vie de la plupart des hommes; par
-conséquent, même rêverie incessante, mêmes
-accablemens profonds, mêmes gaîtés soudaines,
-même innocence de c&oelig;ur, même incapacité d'ambition,
-mêmes paresses princières de la fantaisie
+conséquent, même rêverie incessante, mêmes
+accablemens profonds, mêmes gaîtés soudaines,
+même innocence de c&oelig;ur, même incapacité d'ambition,
+mêmes paresses princières de la fantaisie
aux momens dont les autres profitent pour mener
-à bien leur gloire et leur fortune, même satisfaction
-triomphante à l'idée de se croiser les bras
-devant toute chose réputée sérieuse qui nous paraissait
+à bien leur gloire et leur fortune, même satisfaction
+triomphante à l'idée de se croiser les bras
+devant toute chose réputée sérieuse qui nous paraissait
frivole et en dehors des devoirs admis
-par nous comme sérieux; enfin mêmes qualités
+par nous comme sérieux; enfin mêmes qualités
<span class="pagenum"><a id="page_X_124">X p. 124</a></span>
-ou mêmes défauts, mêmes sommeils et mêmes
-réveils de la volonté.</p>
-
-<p>Le devoir nous a jetés cependant tout entiers
-dans le travail, pieds et poings liés, et
-nous y sommes restés avec une persistance invincible,
-cloués par ces devoirs acceptés sans
-discussion. D'autres caractères, plus brillans
+ou mêmes défauts, mêmes sommeils et mêmes
+réveils de la volonté.</p>
+
+<p>Le devoir nous a jetés cependant tout entiers
+dans le travail, pieds et poings liés, et
+nous y sommes restés avec une persistance invincible,
+cloués par ces devoirs acceptés sans
+discussion. D'autres caractères, plus brillans
et plus actifs en apparence, m'ont souvent
-prêché le courage. Rollinat ne m'a jamais prêché
-que d'exemple, sans se douter même de la valeur
+prêché le courage. Rollinat ne m'a jamais prêché
+que d'exemple, sans se douter même de la valeur
et de l'effet de cet exemple. Avec lui et
-pour lui, je fis le code de la véritable et saine
-amitié, d'une amitié à la Montaigne, toute de
-choix, d'élection et de perfection. Cela ressembla
-d'abord à une convention romanesque,
-et cela a duré vingt-cinq ans, sans que la <em>sainte
-cousture</em> des âmes se soit relâchée un seul instant,
-sans qu'un doute ait effleuré la foi absolue
+pour lui, je fis le code de la véritable et saine
+amitié, d'une amitié à la Montaigne, toute de
+choix, d'élection et de perfection. Cela ressembla
+d'abord à une convention romanesque,
+et cela a duré vingt-cinq ans, sans que la <em>sainte
+cousture</em> des âmes se soit relâchée un seul instant,
+sans qu'un doute ait effleuré la foi absolue
que nous avons l'un dans l'autre, sans qu'une
-exigence, une préoccupation personnelle ait
-rappelé à l'un ou à l'autre qu'il était un être à
-part, une existence différente de l'âme unique
+exigence, une préoccupation personnelle ait
+rappelé à l'un ou à l'autre qu'il était un être à
+part, une existence différente de l'âme unique
en deux personnes.</p>
<p>D'autres attachemens ont pris cependant la
-vie tout entière de chacun de nous, des affections
-plus complètes, en égard aux lois de la vie
-réelle, mais qui n'ont rien ôté à l'union tout
-immatérielle de nos c&oelig;urs. Rien dans cette
+vie tout entière de chacun de nous, des affections
+plus complètes, en égard aux lois de la vie
+réelle, mais qui n'ont rien ôté à l'union tout
+immatérielle de nos c&oelig;urs. Rien dans cette
union paisible et pour ainsi dire paradisiaque
-ne pouvait rendre jalouses ou inquiètes les âmes
+ne pouvait rendre jalouses ou inquiètes les âmes
<span class="pagenum"><a id="page_X_125">X p. 125</a></span>
-associées à notre existence plus intime. L'être
-que l'un de nous préférait à tous les autres
-devenait aussitôt cher et sacré à l'autre, et sa
-plus douce société. Enfin, cette amitié est restée
+associées à notre existence plus intime. L'être
+que l'un de nous préférait à tous les autres
+devenait aussitôt cher et sacré à l'autre, et sa
+plus douce société. Enfin, cette amitié est restée
digne des plus beaux romans de la chevalerie.
-Bien qu'elle n'ait jamais rien <em>posé</em>; elle en a,
-elle en aura toujours la grandeur en nous-mêmes,
+Bien qu'elle n'ait jamais rien <em>posé</em>; elle en a,
+elle en aura toujours la grandeur en nous-mêmes,
et ce pacte de deux cerveaux enthousiastes a
pris toute la consistance d'une certitude religieuse.
-Fondée sur l'estime, dans le principe,
-elle a passé dans les entrailles à ce point de
+Fondée sur l'estime, dans le principe,
+elle a passé dans les entrailles à ce point de
n'avoir plus besoin d'estime mutuelle, et s'il
-était possible que l'un de nous deux arrivât à
+était possible que l'un de nous deux arrivât à
l'aberration de quelque vice ou de quelque
crime, il pourrait se dire encore qu'il existe sur
-la terre une âme pure et saine qui ne se détacherait
+la terre une âme pure et saine qui ne se détacherait
pas de lui.</p>
<p>Je me souviens en ce moment d'une circonstance
-où un autre de mes amis l'accusa vivement
-auprès de moi d'un tort sérieux. Cela
-n'avait rien de fondé, et je ne sus que hausser
-les épaules; mais quand je vis que la prévention
-s'obstinait contre lui, je ne pus m'empêcher de
-dire avec impatience: «Eh bien! quand cela serait?
-Du moment que c'est lui, c'est bien. Ça
-m'est égal.»</p>
-
-<p>Plus souvent accusée que lui, parce que j'ai
+où un autre de mes amis l'accusa vivement
+auprès de moi d'un tort sérieux. Cela
+n'avait rien de fondé, et je ne sus que hausser
+les épaules; mais quand je vis que la prévention
+s'obstinait contre lui, je ne pus m'empêcher de
+dire avec impatience: «Eh bien! quand cela serait?
+Du moment que c'est lui, c'est bien. Ça
+m'est égal.»</p>
+
+<p>Plus souvent accusée que lui, parce que j'ai
eu une existence plus en vue, je suis certaine
-qu'il a dû plus d'une fois répondre à propos de
-moi comme j'ai fait à propos de lui. Il n'est pas
+qu'il a dû plus d'une fois répondre à propos de
+moi comme j'ai fait à propos de lui. Il n'est pas
<span class="pagenum"><a id="page_X_126">X p. 126</a></span>
-un seul autre de mes amis qui n'ait discuté avec
+un seul autre de mes amis qui n'ait discuté avec
moi sur quelque opinion ou quelque fait personnel,
-et qui, par conséquent, ne m'ait parfois discutée
-vis-à-vis de lui-même. C'est un droit qu'il faut
-reconnaître à l'amitié dans les conditions ordinaires
+et qui, par conséquent, ne m'ait parfois discutée
+vis-à-vis de lui-même. C'est un droit qu'il faut
+reconnaître à l'amitié dans les conditions ordinaires
de la vie et qu'elle regarde souvent comme
-un devoir; mais là où ce droit n'a pas été réservé,
-pas même prévu par une confiance sans limites,
-là où ce devoir disparaît dans la plénitude d'une
-foi ardente, là seulement est la grande, l'idéale
-amitié. Or, j'ai besoin d'idéal. Que ceux qui
+un devoir; mais là où ce droit n'a pas été réservé,
+pas même prévu par une confiance sans limites,
+là où ce devoir disparaît dans la plénitude d'une
+foi ardente, là seulement est la grande, l'idéale
+amitié. Or, j'ai besoin d'idéal. Que ceux qui
n'en ont que faire s'en passent.</p>
<p>Mais vous qui flottez encore entre la mesure
-de poésie et de réalité que la sagesse peut admettre,
-vous pour qui j'écris et à qui j'ai promis
-de dire des choses utiles, à l'occasion, vous me
+de poésie et de réalité que la sagesse peut admettre,
+vous pour qui j'écris et à qui j'ai promis
+de dire des choses utiles, à l'occasion, vous me
pardonnerez cette longue digression en faveur
-de la conclusion qu'elle amène et que voici.</p>
+de la conclusion qu'elle amène et que voici.</p>
-<p>Oui, il faut poétiser les beaux sentimens dans
-son âme et ne pas craindre de les placer trop
+<p>Oui, il faut poétiser les beaux sentimens dans
+son âme et ne pas craindre de les placer trop
haut dans sa propre estime. Il ne faut pas confondre
-tous les besoins de l'âme dans un seul et
-même appétit de bonheur qui nous rendrait volontiers
-égoïstes. L'amour idéal..... je n'en ai
-pas encore parlé, il n'est pas temps encore,&mdash;l'amour
-idéal résumerait tous les plus divins sentimens
+tous les besoins de l'âme dans un seul et
+même appétit de bonheur qui nous rendrait volontiers
+égoïstes. L'amour idéal..... je n'en ai
+pas encore parlé, il n'est pas temps encore,&mdash;l'amour
+idéal résumerait tous les plus divins sentimens
que nous pouvons concevoir, et pourtant
-il n'ôterait rien à l'amitié idéale. L'amour sera
-toujours de l'égoïsme à deux, parce qu'il porte
-avec lui des satisfactions infinies. L'amitié est
+il n'ôterait rien à l'amitié idéale. L'amour sera
+toujours de l'égoïsme à deux, parce qu'il porte
+avec lui des satisfactions infinies. L'amitié est
<span class="pagenum"><a id="page_X_127">X p. 127</a></span>
-plus désintéressée, elle partage toutes les peines
+plus désintéressée, elle partage toutes les peines
et non tous les plaisirs. Elle a moins de racines
-dans la réalité, dans les intérêts, dans les enivremens
-de la vie. Aussi est-elle plus rare, même
-à un état très imparfait, que l'amour à quelque
-état qu'on le prenne. Elle paraît cependant bien
-répandue, et le nom d'ami est devenu si commun
+dans la réalité, dans les intérêts, dans les enivremens
+de la vie. Aussi est-elle plus rare, même
+à un état très imparfait, que l'amour à quelque
+état qu'on le prenne. Elle paraît cependant bien
+répandue, et le nom d'ami est devenu si commun
qu'on peut dire <em>mes amis</em> en parlant de deux
cents personnes. Ce n'est pas une profanation,
-en ce sens qu'on peut et doit aimer, même particulièrement,
-tous ceux que l'on connaît bons
+en ce sens qu'on peut et doit aimer, même particulièrement,
+tous ceux que l'on connaît bons
et estimables. Oui croyez-moi, le c&oelig;ur est assez
large pour loger beaucoup d'affections, et plus
-vous en donnerez de sincères et de dévouées,
+vous en donnerez de sincères et de dévouées,
plus vous le sentirez grandir en force et en chaleur.
Sa nature est divine, et plus vous le sentez
-parfois affaissé et comme mort sous le poids des
-déceptions, plus l'accablement de sa souffrance
+parfois affaissé et comme mort sous le poids des
+déceptions, plus l'accablement de sa souffrance
atteste sa vie immortelle. N'ayez donc pas peur
-de ressentir pleinement les élans de la bienveillance
-et de la sympathie, et de subir les émotions
-douces ou pénibles des nombreuses sollicitudes
-qui réclament les esprits généreux; mais n'en
-vouez pas moins un culte à l'amitié particulière,
-et ne vous croyez pas dispensé d'avoir <em>un ami</em>,
-un ami parfait, c'est à dire une personne que
-vous aimiez assez pour vouloir être parfait vous-même
+de ressentir pleinement les élans de la bienveillance
+et de la sympathie, et de subir les émotions
+douces ou pénibles des nombreuses sollicitudes
+qui réclament les esprits généreux; mais n'en
+vouez pas moins un culte à l'amitié particulière,
+et ne vous croyez pas dispensé d'avoir <em>un ami</em>,
+un ami parfait, c'est à dire une personne que
+vous aimiez assez pour vouloir être parfait vous-même
envers elle, une personne qui vous soit
-sacrée et pour qui vous soyez également sacré.
+sacrée et pour qui vous soyez également sacré.
Le grand but que nous devons tous poursuivre,
<span class="pagenum"><a id="page_X_128">X p. 128</a></span>
c'est de tuer en nous le grand mal qui nous
-ronge, la personnalité. Vous verrez bientôt que
-quand on a réussi à devenir excellent pour quelqu'un,
-on ne tarde pas à devenir meilleur pour
-tout le monde, et si vous cherchez l'amour idéal,
-vous sentirez que l'amitié idéale prépare admirablement
-le c&oelig;ur à en recevoir le bienfait.</p>
+ronge, la personnalité. Vous verrez bientôt que
+quand on a réussi à devenir excellent pour quelqu'un,
+on ne tarde pas à devenir meilleur pour
+tout le monde, et si vous cherchez l'amour idéal,
+vous sentirez que l'amitié idéale prépare admirablement
+le c&oelig;ur à en recevoir le bienfait.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_X_129">X p. 129</a></span></p>
<h2>CHAPITRE VINGT-SEPTIEME.</h2>
<p class="hanging indent">
-Dernière visite au couvent.&mdash;Vie excentrique.&mdash;Debureau.&mdash;Jane
-et Aimée.&mdash;La baronne Dudevant me défend de compromettre son
+Dernière visite au couvent.&mdash;Vie excentrique.&mdash;Debureau.&mdash;Jane
+et Aimée.&mdash;La baronne Dudevant me défend de compromettre son
nom dans les arts.&mdash;Mon pseudonyme.&mdash;Jules Sand et George
-Sand.&mdash;Karl Sand.&mdash;Le choléra.&mdash;Le cloître Saint-Merry.&mdash;Je
+Sand.&mdash;Karl Sand.&mdash;Le choléra.&mdash;Le cloître Saint-Merry.&mdash;Je
change de mansarde.</p>
-<p>Il n'y a peut-être pas pour moi autant de
-contraste qu'on croirait à descendre de ces hauteurs
-du sentiment pour revenir à la vie d'écolier
-littéraire que j'étais en train de raconter. J'appelais
-cela crûment alors ma vie de gamin, et il
+<p>Il n'y a peut-être pas pour moi autant de
+contraste qu'on croirait à descendre de ces hauteurs
+du sentiment pour revenir à la vie d'écolier
+littéraire que j'étais en train de raconter. J'appelais
+cela crûment alors ma vie de gamin, et il
y avait bien un reste d'aristocratie d'habitudes
-dans la manière railleuse dont je l'envisageais;
-car, au fond, mon caractère se formait, et la vie
-réelle se révélait en moi sous cet habit d'emprunt
-qui me permettait d'être assez homme pour voir
-un milieu à jamais fermé sans cela à la campagnarde
-engourdie que j'avais été jusqu'alors.</p>
-
-<p>Je regardai à cette époque, dans les arts et
+dans la manière railleuse dont je l'envisageais;
+car, au fond, mon caractère se formait, et la vie
+réelle se révélait en moi sous cet habit d'emprunt
+qui me permettait d'être assez homme pour voir
+un milieu à jamais fermé sans cela à la campagnarde
+engourdie que j'avais été jusqu'alors.</p>
+
+<p>Je regardai à cette époque, dans les arts et
dans la politique, non plus seulement par induction
-et par déduction, comme j'aurais fait dans
-une donnée historique quelconque, mais dans
-l'histoire et dans le roman de la société et de
+et par déduction, comme j'aurais fait dans
+une donnée historique quelconque, mais dans
+l'histoire et dans le roman de la société et de
<span class="pagenum"><a id="page_X_130">X p. 130</a></span>
-l'humanité vivante. Je contemplai ce spectacle
-de tous les points où je pus me placer, dans les
-coulisses et sur la scène, aux loges et au parterre.
-Je montai à tous les étages: du club à
-l'atelier, du café à la mansarde. Il n'y eut que
-les salons où je n'eus que faire. Je connaissais
-le monde intermédiaire entre l'artisan et l'artiste.
-Je l'avais cependant peu fréquenté dans ses réunions,
-et je m'étais toujours sauvée autant que
-possible de ses fêtes qui m'ennuyaient au delà
-de mes forces; mais je connaissais sa vie intérieure,
-elle n'avait plus rien à me dire.</p>
-
-<p>Des gens charitables, toujours prêts à avilir
-dans leurs sales pensées la mission de l'artiste,
-ont dit qu'à cette époque et plus tard j'avais eu
-les curiosités du vice. Ils en ont menti lâchement:
-voilà tout ce que j'ai à leur répondre.
-Quiconque est poète sait que le poète ne souille
-pas volontairement son être, sa pensée, pas
-même son regard, surtout quand ce poète l'est
-doublement par sa qualité de femme.</p>
-
-<p>Bien que cette existence bizarre n'eût rien
-que je prétendisse cacher plus tard, je ne l'adoptai
-pas sans savoir quels effets immédiats elle pouvait
+l'humanité vivante. Je contemplai ce spectacle
+de tous les points où je pus me placer, dans les
+coulisses et sur la scène, aux loges et au parterre.
+Je montai à tous les étages: du club à
+l'atelier, du café à la mansarde. Il n'y eut que
+les salons où je n'eus que faire. Je connaissais
+le monde intermédiaire entre l'artisan et l'artiste.
+Je l'avais cependant peu fréquenté dans ses réunions,
+et je m'étais toujours sauvée autant que
+possible de ses fêtes qui m'ennuyaient au delà
+de mes forces; mais je connaissais sa vie intérieure,
+elle n'avait plus rien à me dire.</p>
+
+<p>Des gens charitables, toujours prêts à avilir
+dans leurs sales pensées la mission de l'artiste,
+ont dit qu'à cette époque et plus tard j'avais eu
+les curiosités du vice. Ils en ont menti lâchement:
+voilà tout ce que j'ai à leur répondre.
+Quiconque est poète sait que le poète ne souille
+pas volontairement son être, sa pensée, pas
+même son regard, surtout quand ce poète l'est
+doublement par sa qualité de femme.</p>
+
+<p>Bien que cette existence bizarre n'eût rien
+que je prétendisse cacher plus tard, je ne l'adoptai
+pas sans savoir quels effets immédiats elle pouvait
avoir sur les convenances et l'arrangement de ma
vie. Mon mari la connaissait et n'y apportait ni
-blâme ni obstacle. Il en était de même de ma
-mère et de ma tante. J'étais donc en règle vis-à-vis
-des autorités constituées de ma destinée.
-Mais, dans tout le reste du milieu où j'avais
+blâme ni obstacle. Il en était de même de ma
+mère et de ma tante. J'étais donc en règle vis-à-vis
+des autorités constituées de ma destinée.
+Mais, dans tout le reste du milieu où j'avais
<span class="pagenum"><a id="page_X_131">X p. 131</a></span>
-vécu, je devais rencontrer probablement plus
-d'un blâme sévère. Je ne voulus pas m'y exposer.
-Je vis à faire mon choix et à savoir quelles amitiés
-me seraient fidèles, quelles autres se scandaliseraient.
-A première vue, je triai un bon
-nombre de connaissances dont l'opinion m'était
-à peu près indifférente, et à qui je commençai
+vécu, je devais rencontrer probablement plus
+d'un blâme sévère. Je ne voulus pas m'y exposer.
+Je vis à faire mon choix et à savoir quelles amitiés
+me seraient fidèles, quelles autres se scandaliseraient.
+A première vue, je triai un bon
+nombre de connaissances dont l'opinion m'était
+à peu près indifférente, et à qui je commençai
par ne donner aucun signe de vie. Quant aux
-personnes que j'aimais réellement et dont je devais
-attendre quelque réprimande, je me décidai
-à rompre avec elles sans leur rien dire. «Si elles
-m'aiment, pensai-je, elles courront après moi,
+personnes que j'aimais réellement et dont je devais
+attendre quelque réprimande, je me décidai
+à rompre avec elles sans leur rien dire. «Si elles
+m'aiment, pensai-je, elles courront après moi,
et si elles ne le font pas, j'oublierai qu'elles
-existent, mais je pourrai toujours les chérir dans
-le passé; il n'y aura pas eu d'explication blessante
-entre nous; rien n'aura gâté le pur souvenir
-de notre affection.»</p>
+existent, mais je pourrai toujours les chérir dans
+le passé; il n'y aura pas eu d'explication blessante
+entre nous; rien n'aura gâté le pur souvenir
+de notre affection.»</p>
<p>Au fait, pourquoi leur en aurais-je voulu?
Que pouvaient-elles savoir de mon but, de mon
-avenir, de ma volonté? Savaient-elles, savais-je
-moi-même, en brûlant mes vaisseaux, si j'avais
-quelque talent, quelque persévérance? Je n'avais
-jamais dit à personne le mot de l'énigme de ma
-pensée, je ne l'avais pas trouvé encore d'une
-manière certaine; et quand je parlais d'écrire,
-c'était en riant et en me moquant de la chose et
-de moi-même.</p>
-
-<p>Une sorte de destinée me poussait cependant.
-Je la sentais invincible, et je m'y jetais résolûment:
-non une grande destinée, j'étais trop indépendante
+avenir, de ma volonté? Savaient-elles, savais-je
+moi-même, en brûlant mes vaisseaux, si j'avais
+quelque talent, quelque persévérance? Je n'avais
+jamais dit à personne le mot de l'énigme de ma
+pensée, je ne l'avais pas trouvé encore d'une
+manière certaine; et quand je parlais d'écrire,
+c'était en riant et en me moquant de la chose et
+de moi-même.</p>
+
+<p>Une sorte de destinée me poussait cependant.
+Je la sentais invincible, et je m'y jetais résolûment:
+non une grande destinée, j'étais trop indépendante
<span class="pagenum"><a id="page_X_132">X p. 132</a></span>
dans ma fantaisie pour embrasser
-aucun genre d'ambition, mais une destinée de
-liberté morale et d'isolement poétique, dans une
-société à laquelle je ne demandais que de m'oublier
+aucun genre d'ambition, mais une destinée de
+liberté morale et d'isolement poétique, dans une
+société à laquelle je ne demandais que de m'oublier
en me laissant gagner sans esclavage le
pain quotidien.</p>
-<p>Je voulus pourtant revoir une dernière fois
-mes plus chères amies de Paris. J'allai passer
-quelques heures à mon couvent. Tout le monde
-y était si préoccupé des effets de la révolution de
-juillet, de l'absence d'élèves, de la perturbation
-générale dont on subissait les conséquences
-matérielles, que je n'eus aucun effort à faire pour
+<p>Je voulus pourtant revoir une dernière fois
+mes plus chères amies de Paris. J'allai passer
+quelques heures à mon couvent. Tout le monde
+y était si préoccupé des effets de la révolution de
+juillet, de l'absence d'élèves, de la perturbation
+générale dont on subissait les conséquences
+matérielles, que je n'eus aucun effort à faire pour
ne point parler de moi. Je ne vis qu'un instant
-ma bonne mère Alicia. Elle était affairée et
-pressée. S&oelig;ur Hélène était en retraite. Poulette
-me promenait dans les cloîtres, dans les classes
+ma bonne mère Alicia. Elle était affairée et
+pressée. S&oelig;ur Hélène était en retraite. Poulette
+me promenait dans les cloîtres, dans les classes
vides, dans les dortoirs sans lits, dans le jardin
-silencieux, en disant à chaque pas: «Ça va mal!
-ça va bien mal!»</p>
+silencieux, en disant à chaque pas: «Ça va mal!
+ça va bien mal!»</p>
<p>Il ne restait plus personne de mon temps que
-les religieuses et la bonne Marie Josèphe, la
+les religieuses et la bonne Marie Josèphe, la
brusque et rieuse servante, qui me sembla la plus
-cordiale et la seule vivante au milieu de ces âmes
-préoccupées. Je compris que les nonnes ne peuvent
+cordiale et la seule vivante au milieu de ces âmes
+préoccupées. Je compris que les nonnes ne peuvent
pas et ne doivent pas aimer avec le c&oelig;ur.
-Elles vivent d'une idée, et n'attachent une véritable
-importance qu'aux conditions extérieures
-qui sont le cadre nécessaire à cette idée. Tout
-ce qui trouble l'arrangement d'une méditation
+Elles vivent d'une idée, et n'attachent une véritable
+importance qu'aux conditions extérieures
+qui sont le cadre nécessaire à cette idée. Tout
+ce qui trouble l'arrangement d'une méditation
<span class="pagenum"><a id="page_X_133">X p. 133</a></span>
-qui a besoin d'ordre immuable et de sécurité absolue
-est un événement terrible, ou tout au moins
-une crise difficile. Les amitiés du dehors ne
+qui a besoin d'ordre immuable et de sécurité absolue
+est un événement terrible, ou tout au moins
+une crise difficile. Les amitiés du dehors ne
peuvent rien pour elles. Les choses humaines
-n'ont de valeur à leurs yeux qu'en raison du
-plus ou moins d'aide qu'elles apportent à leurs
+n'ont de valeur à leurs yeux qu'en raison du
+plus ou moins d'aide qu'elles apportent à leurs
conditions d'existence exceptionnelle. Je ne regrettai
-plus le couvent en voyant que là l'idéal
-était soumis à de telles éventualités. La vie d'une
-communauté c'est tout un monde à immobiliser,
-et le canon de juillet ne s'était pas inquiété de
+plus le couvent en voyant que là l'idéal
+était soumis à de telles éventualités. La vie d'une
+communauté c'est tout un monde à immobiliser,
+et le canon de juillet ne s'était pas inquiété de
la paix des sanctuaires.</p>
-<p>Moi, j'avais l'idéal logé dans un coin de ma
+<p>Moi, j'avais l'idéal logé dans un coin de ma
cervelle, et il ne me fallait que quelques jours
-d'entière liberté pour le faire éclore. Je le portais
+d'entière liberté pour le faire éclore. Je le portais
dans la rue, les pieds sur le verglas, les
-épaules couvertes de neige, les mains dans mes
+épaules couvertes de neige, les mains dans mes
poches, l'estomac un peu creux quelquefois, mais
-la tête d'autant plus remplie de songes, de mélodies,
+la tête d'autant plus remplie de songes, de mélodies,
de couleurs, de formes, de rayons et de
-fantômes. Je n'étais plus une <em>dame</em>, je n'étais
+fantômes. Je n'étais plus une <em>dame</em>, je n'étais
pas non plus un <em>monsieur</em>. On me poussait sur
-le trottoir comme une chose qui pouvait gêner
-les passans affairés. Cela m'était bien égal, à
+le trottoir comme une chose qui pouvait gêner
+les passans affairés. Cela m'était bien égal, à
moi qui n'avais aucune affaire. On ne me connaissait
pas, on ne me regardait pas; on ne me
-reprenait pas; j'étais un atome perdu dans cette
-immense foule. Personne ne disait comme à La
-Châtre: «Voilà madame Aurore qui passe; elle
-a toujours le même chapeau et la même robe;»
+reprenait pas; j'étais un atome perdu dans cette
+immense foule. Personne ne disait comme à La
+Châtre: «Voilà madame Aurore qui passe; elle
+a toujours le même chapeau et la même robe;»
<span class="pagenum"><a id="page_X_134">X p. 134</a></span>
-ni comme à Nohant: «Voilà not'dame qui <i>poste</i>
-sur son grand chevau, faut qu'elle soit dérangée
-d'esprit pour <em>poster</em> comme ça.» A Paris, on ne
+ni comme à Nohant: «Voilà not'dame qui <i>poste</i>
+sur son grand chevau, faut qu'elle soit dérangée
+d'esprit pour <em>poster</em> comme ça.» A Paris, on ne
pensait rien de moi, on ne me voyait pas. Je
-n'avais aucun besoin de me presser pour éviter
+n'avais aucun besoin de me presser pour éviter
des paroles banales; je pouvais faire tout un
-roman, d'une barrière à l'autre, sans rencontrer
-personne qui me dit: «A quoi diable pensez-vous?»
+roman, d'une barrière à l'autre, sans rencontrer
+personne qui me dit: «A quoi diable pensez-vous?»
Cela valait mieux qu'une cellule, et j'aurais
-pu dire avec <em>René</em>, mais avec autant de
-satisfaction qu'il l'avait dit avec tristesse «que
-je promenais dans le <em>désert des hommes</em>.»</p>
+pu dire avec <em>René</em>, mais avec autant de
+satisfaction qu'il l'avait dit avec tristesse «que
+je promenais dans le <em>désert des hommes</em>.»</p>
-<p>Après que j'eus bien regardé et comme qui
-dirait remâché et savouré une dernière fois tous
+<p>Après que j'eus bien regardé et comme qui
+dirait remâché et savouré une dernière fois tous
les coins et recoins de mon couvent et de mes
-souvenirs chéris, je sortis en me disant que je
-ne repasserais plus cette grille derrière laquelle
-je laissais mes plus saintes tendresses à l'état de
-divinités sans courroux et d'astres sans nuages;
-une seconde visite eût amené des questions sur
-mon intérieur, sur mes projets, sur mes dispositions
+souvenirs chéris, je sortis en me disant que je
+ne repasserais plus cette grille derrière laquelle
+je laissais mes plus saintes tendresses à l'état de
+divinités sans courroux et d'astres sans nuages;
+une seconde visite eût amené des questions sur
+mon intérieur, sur mes projets, sur mes dispositions
religieuses. Je ne voulais pas discuter.
-Il est des êtres qu'on respecte trop pour les
+Il est des êtres qu'on respecte trop pour les
contredire et de qui l'on ne veut emporter qu'une
-tranquille bénédiction.</p>
+tranquille bénédiction.</p>
-<p>Je remis mes chères bottes en rentrant et
+<p>Je remis mes chères bottes en rentrant et
j'allai voir Debureau dans la pantomime: un
-idéal de distinction exquise servi deux fois par
+idéal de distinction exquise servi deux fois par
jour aux <em>titis</em> de la ville et de la banlieue, et cet
-idéal les passionnait. Gustave Papet, qui était
+idéal les passionnait. Gustave Papet, qui était
<span class="pagenum"><a id="page_X_135">X p. 135</a></span>
le riche, le <em>milord</em> de notre association berrichonne,
-paya du sucre d'orge à tout le parterre,
-et puis, comme nous sortions affamés, il emmena
+paya du sucre d'orge à tout le parterre,
+et puis, comme nous sortions affamés, il emmena
souper trois ou quatre d'entre nous aux <em>Vendanges
-de Bourgogne</em>. Tout à coup, il lui prit
+de Bourgogne</em>. Tout à coup, il lui prit
envie d'inviter Debureau, qu'il ne connaissait
-pas le moins du monde. Il rentre dans le théâtre,
-le trouve en train d'ôter son costume de Pierrot
+pas le moins du monde. Il rentre dans le théâtre,
+le trouve en train d'ôter son costume de Pierrot
dans une cage qui lui servait de loge, le prend
-sous le bras et l'amène. Debureau fut charmant
-de manières. Il ne se laissa pas tenter par la
+sous le bras et l'amène. Debureau fut charmant
+de manières. Il ne se laissa pas tenter par la
moindre pointe de champagne, craignant, disait-il,
pour ses nerfs et ayant besoin du calme le
plus complet pour son jeu. Je n'ai jamais vu
-d'artiste plus sérieux, plus consciencieux, plus
+d'artiste plus sérieux, plus consciencieux, plus
religieux dans son art. Il l'aimait de passion et
en parlait comme d'une chose grave, tout en
-parlant de lui-même avec une extrême modestie.
-Il étudiait sans cesse et ne se blasait pas, malgré
-un exercice continuel et même excessif. Il ne
-s'inquiétait pas si les finesses admirables de sa
-physionomie et son originalité de <em>composition</em>
-étaient appréciées par des artistes ou saisies par
-des esprits naïfs. Il travaillait pour se satisfaire,
-pour essayer et pour réaliser sa fantaisie, et cette
-fantaisie, qui paraissait si spontanée, était étudiée
-à l'avance avec un soin extraordinaire. Je l'écoutai
+parlant de lui-même avec une extrême modestie.
+Il étudiait sans cesse et ne se blasait pas, malgré
+un exercice continuel et même excessif. Il ne
+s'inquiétait pas si les finesses admirables de sa
+physionomie et son originalité de <em>composition</em>
+étaient appréciées par des artistes ou saisies par
+des esprits naïfs. Il travaillait pour se satisfaire,
+pour essayer et pour réaliser sa fantaisie, et cette
+fantaisie, qui paraissait si spontanée, était étudiée
+à l'avance avec un soin extraordinaire. Je l'écoutai
avec grande attention: il ne posait pas du tout,
-et je voyais en lui, malgré la bouffonnerie du
-genre, un de ces grands artistes qui méritent le
+et je voyais en lui, malgré la bouffonnerie du
+genre, un de ces grands artistes qui méritent le
<span class="pagenum"><a id="page_X_136">X p. 136</a></span>
-titre de <em>maîtres</em>. Jules Janin venait de faire alors
+titre de <em>maîtres</em>. Jules Janin venait de faire alors
un petit volume sur cet artiste, un opuscule spirituel,
mais qui ne m'avait rien fait pressentir
-du talent de Debureau. Je lui demandai s'il était
-satisfait de cette appréciation. «J'en suis reconnaissant,
+du talent de Debureau. Je lui demandai s'il était
+satisfait de cette appréciation. «J'en suis reconnaissant,
me dit-il. L'intention en est bonne
-pour moi et l'effet profite à ma réputation: mais
-tout cela ce n'est pas l'art, ce n'est pas l'idée
-que j'en ai; ce n'est pas sérieux, et le Debureau
-de M. Janin n'est pas moi. Il ne m'a pas compris.»</p>
+pour moi et l'effet profite à ma réputation: mais
+tout cela ce n'est pas l'art, ce n'est pas l'idée
+que j'en ai; ce n'est pas sérieux, et le Debureau
+de M. Janin n'est pas moi. Il ne m'a pas compris.»</p>
<p>J'ai revu Debureau plusieurs fois depuis et
me suis toujours senti pour le paillasse des boulevards
-une grande déférence et comme un respect
-dû à l'homme de conviction et d'étude.</p>
+une grande déférence et comme un respect
+dû à l'homme de conviction et d'étude.</p>
-<p>J'assistais, douze ou quinze ans plus tard, à
-une représentation à son bénéfice, à la fin de
-laquelle il tomba à faux dans une trappe. J'envoyai
+<p>J'assistais, douze ou quinze ans plus tard, à
+une représentation à son bénéfice, à la fin de
+laquelle il tomba à faux dans une trappe. J'envoyai
savoir de ses nouvelles le lendemain, et il
-m'écrivit pour me dire lui-même que ce n'était
+m'écrivit pour me dire lui-même que ce n'était
rien, une lettre charmante qui finissait ainsi:
-«Pardonnez-moi de ne pas savoir mieux vous
+«Pardonnez-moi de ne pas savoir mieux vous
remercier. Ma plume est comme la voix du personnage
-muet que je représente; mais mon c&oelig;ur
-est comme mon visage qui exprime la vérité.»</p>
+muet que je représente; mais mon c&oelig;ur
+est comme mon visage qui exprime la vérité.»</p>
-<p>Peu de jours après, cet excellent homme, cet
-artiste de premier ordre, était mort des suites de
+<p>Peu de jours après, cet excellent homme, cet
+artiste de premier ordre, était mort des suites de
sa chute.</p>
-<p>Après le couvent, j'avais encore quelque chose
-à briser, non dans mon c&oelig;ur, mais dans ma vie.
-J'allai voir mes amies Jane et Aimée. Aimée
+<p>Après le couvent, j'avais encore quelque chose
+à briser, non dans mon c&oelig;ur, mais dans ma vie.
+J'allai voir mes amies Jane et Aimée. Aimée
<span class="pagenum"><a id="page_X_137">X p. 137</a></span>
-n'eût pas été l'amie de mon choix. Elle avait
-quelque chose de froid et de sec à l'occasion, qui
-ne m'avait jamais été sympathique. Mais, outre
-qu'elle était la s&oelig;ur adorée de Jane, il y avait
-en elle tant de qualités sérieuses, une si noble
-intelligence, une si grande droiture et, à défaut
-de bonté spontanée, une si généreuse équité de
-jugement, que je lui étais réellement attachée.
-Quant à Jane, cette douce, cette forte, cette
-humble, cette angélique nature, aujourd'hui
-comme au couvent, je lui garde, au fond de l'âme,
+n'eût pas été l'amie de mon choix. Elle avait
+quelque chose de froid et de sec à l'occasion, qui
+ne m'avait jamais été sympathique. Mais, outre
+qu'elle était la s&oelig;ur adorée de Jane, il y avait
+en elle tant de qualités sérieuses, une si noble
+intelligence, une si grande droiture et, à défaut
+de bonté spontanée, une si généreuse équité de
+jugement, que je lui étais réellement attachée.
+Quant à Jane, cette douce, cette forte, cette
+humble, cette angélique nature, aujourd'hui
+comme au couvent, je lui garde, au fond de l'âme,
une tendresse que je ne puis comparer qu'au sentiment
maternel.</p>
-<p>Toutes deux étaient mariées. Jane était mère
+<p>Toutes deux étaient mariées. Jane était mère
d'un gros enfant qu'elle couvait de ses grands
yeux noirs avec une muette ivresse. Je fus heureuse
de la voir heureuse; j'embrassai bien tendrement
-l'enfant et la mère, et je m'en allai,
-promettant de revenir bientôt, mais résolue à ne
+l'enfant et la mère, et je m'en allai,
+promettant de revenir bientôt, mais résolue à ne
revenir jamais.</p>
<p>Je me suis tenu parole, et je m'en applaudis.
-Ces deux jeunes héritières, devenues comtesses,
+Ces deux jeunes héritières, devenues comtesses,
et plus que jamais orthodoxes en toutes choses,
-appartenaient désormais à un monde qui n'aurait
-eu pour ma bizarre manière d'exister que de la
-raillerie, et pour l'indépendance de mon esprit
-que des anathèmes. Un jour fût venu où il eût
+appartenaient désormais à un monde qui n'aurait
+eu pour ma bizarre manière d'exister que de la
+raillerie, et pour l'indépendance de mon esprit
+que des anathèmes. Un jour fût venu où il eût
fallu me justifier d'imputations fausses, ou lutter
-contre des principes de foi et des idées de convenances
+contre des principes de foi et des idées de convenances
que je ne voulais pas combattre ni
<span class="pagenum"><a id="page_X_138">X p. 138</a></span>
-froisser dans les autres. Je savais que l'héroïsme
-de l'amitié fût resté pur dans le c&oelig;ur de Jane;
-mais on le lui eût reproché, et je l'aimais trop
+froisser dans les autres. Je savais que l'héroïsme
+de l'amitié fût resté pur dans le c&oelig;ur de Jane;
+mais on le lui eût reproché, et je l'aimais trop
pour vouloir apporter un chagrin, un trouble
quelconque dans son existence. Je ne connais
-pas cet égoïsme jaloux qui s'impose, et j'ai une
-logique invincible pour apprécier les situations
+pas cet égoïsme jaloux qui s'impose, et j'ai une
+logique invincible pour apprécier les situations
qui se dessinent clairement devant moi. Celle
-que je me faisais était bien nette. Je choquais
-ouvertement la règle du monde. Je me détachais
+que je me faisais était bien nette. Je choquais
+ouvertement la règle du monde. Je me détachais
de lui bien sciemment; je devais donc trouver
-bon qu'il se détachât de moi dès qu'il saurait
-mes excentricités. Il ne les savait pas encore.
-J'étais trop obscure pour avoir besoin de mystère.
-Paris est une mer où les petites barques passent
-inaperçues par milliers entre les gros vaisseaux.
-Mais le moment pouvait venir où quelque hasard
+bon qu'il se détachât de moi dès qu'il saurait
+mes excentricités. Il ne les savait pas encore.
+J'étais trop obscure pour avoir besoin de mystère.
+Paris est une mer où les petites barques passent
+inaperçues par milliers entre les gros vaisseaux.
+Mais le moment pouvait venir où quelque hasard
me placerait entre des mensonges que je ne voulais
pas faire et des remontrances que je ne
voulais pas accepter. Les remontrances perdues
sont toujours suivies de refroidissement, et du
refroidissement on va en deux pas aux ruptures.
-Voilà ce dont je ne supportais pas l'idée. Les
-personnes vraiment fières ne s'y exposent pas,
+Voilà ce dont je ne supportais pas l'idée. Les
+personnes vraiment fières ne s'y exposent pas,
et quand elles sont aimantes, elles ne les provoquent
-pas, mais elles les préviennent, et par
-là savent les rendre impossibles.</p>
+pas, mais elles les préviennent, et par
+là savent les rendre impossibles.</p>
-<p>Je retournai sans tristesse à ma mansarde et
-à mon utopie, certaine de laisser des regrets et
+<p>Je retournai sans tristesse à ma mansarde et
+à mon utopie, certaine de laisser des regrets et
<span class="pagenum"><a id="page_X_139">X p. 139</a></span>
de bons souvenirs, satisfaite de n'avoir plus rien
-de sensible à rompre.</p>
+de sensible à rompre.</p>
-<p>Quant à la baronne Dudevant, ce fut bien
-lestement <em>emballé</em>, comme nous disions au quartier
+<p>Quant à la baronne Dudevant, ce fut bien
+lestement <em>emballé</em>, comme nous disions au quartier
latin. Elle me demanda pourquoi je restais si
-longtemps à Paris sans mon mari. Je lui dis que
-mon mari le trouvait bon. «Mais est-il vrai,
+longtemps à Paris sans mon mari. Je lui dis que
+mon mari le trouvait bon. «Mais est-il vrai,
reprit-elle, que vous ayez l'intention d'<em>imprimer</em>
-des livres?&mdash;Oui, madame.&mdash;<em>Té!</em> s'écria-t-elle
-(c'était une locution gasconne qui signifie <i>Tiens!</i>
-et dont elle avait pris l'habitude), voilà une drôle
-d'idée.&mdash;Oui, madame.&mdash;C'est bel et bon,
-mais j'espère que vous ne mettrez pas le nom
-que je porte sur les <em>couvertures de livre imprimées</em>?&mdash;Oh!
+des livres?&mdash;Oui, madame.&mdash;<em>Té!</em> s'écria-t-elle
+(c'était une locution gasconne qui signifie <i>Tiens!</i>
+et dont elle avait pris l'habitude), voilà une drôle
+d'idée.&mdash;Oui, madame.&mdash;C'est bel et bon,
+mais j'espère que vous ne mettrez pas le nom
+que je porte sur les <em>couvertures de livre imprimées</em>?&mdash;Oh!
certainement non, madame, il n'y
-a pas de danger.» Il n'y eut pas d'autre explication.
-Elle partit peu de temps après pour le
+a pas de danger.» Il n'y eut pas d'autre explication.
+Elle partit peu de temps après pour le
Midi, et je ne l'ai jamais revue.</p>
<p>Le nom que je devais mettre sur des <em>couvertures
-imprimées</em> ne me préoccupa guère. En tout
-état de choses, j'avais résolu de garder l'anonyme.
-Un premier ouvrage fut ébauché par moi,
-refait en entier ensuite par Jules Sandeau, à qui
+imprimées</em> ne me préoccupa guère. En tout
+état de choses, j'avais résolu de garder l'anonyme.
+Un premier ouvrage fut ébauché par moi,
+refait en entier ensuite par Jules Sandeau, à qui
Delatouche fit le nom de Jules Sand. Cet ouvrage
-amena un autre éditeur qui demanda un autre
-roman sous le même pseudonyme. J'avais écrit
-<cite>Indiana</cite> à Nohant, je voulus le donner sous le
-pseudonyme demandé; mais Jules Sandeau, par
-modestie, ne voulut pas accepter la paternité
-d'un livre auquel il était complétement étranger.
+amena un autre éditeur qui demanda un autre
+roman sous le même pseudonyme. J'avais écrit
+<cite>Indiana</cite> à Nohant, je voulus le donner sous le
+pseudonyme demandé; mais Jules Sandeau, par
+modestie, ne voulut pas accepter la paternité
+d'un livre auquel il était complétement étranger.
<span class="pagenum"><a id="page_X_140">X p. 140</a></span>
-Cela ne faisait pas le compte de l'éditeur. Le
+Cela ne faisait pas le compte de l'éditeur. Le
nom est tout pour la vente, et le petit pseudonyme
-s'étant bien <i>écoulé</i>, on tenait essentiellement
-à le conserver. Delatouche, consulté, trancha la
+s'étant bien <i>écoulé</i>, on tenait essentiellement
+à le conserver. Delatouche, consulté, trancha la
question par un compromis: <em>Sand</em> resterait intact
-et je prendrais un autre prénom qui ne servirait
-qu'à moi. Je pris vite et sans chercher
+et je prendrais un autre prénom qui ne servirait
+qu'à moi. Je pris vite et sans chercher
celui de George qui me paraissait synonyme de
Berrichon, Jules et George, inconnus au public,
-passeraient pour frères ou cousins.</p>
+passeraient pour frères ou cousins.</p>
<p>Le nom de George Sand me fut donc bien
-acquis, et Jules Sandeau, resté légitime propriétaire
+acquis, et Jules Sandeau, resté légitime propriétaire
de <cite>Rose et Blanche</cite>, voulut reprendre son
nom en toutes lettres, afin, disait-il, de ne pas
-se parer de mes plumes. A cette époque, il était
-fort jeune et avait bonne grâce à se montrer si
+se parer de mes plumes. A cette époque, il était
+fort jeune et avait bonne grâce à se montrer si
modeste. Depuis il a fait preuve de beaucoup
de talent pour son compte, et il s'est fait un
-nom de son véritable nom. J'ai gardé, moi, celui
-de l'assassin de Kotzebue qui avait passé par la
-tête de Delatouche et qui commença ma réputation
-en Allemagne, au point que je reçus des
-lettres de ce pays où l'on me priait d'établir ma
-parenté avec Karl Sand, comme une chance de
-succès de plus. Malgré la vénération de la jeunesse
+nom de son véritable nom. J'ai gardé, moi, celui
+de l'assassin de Kotzebue qui avait passé par la
+tête de Delatouche et qui commença ma réputation
+en Allemagne, au point que je reçus des
+lettres de ce pays où l'on me priait d'établir ma
+parenté avec Karl Sand, comme une chance de
+succès de plus. Malgré la vénération de la jeunesse
allemande pour le jeune fanatique dont la
-mort fut si belle, j'avoue que je n'eusse pas songé
-à choisir pour pseudonyme ce symbole du poignard
-de l'illuminisme. Les sociétés secrètes
-vont à mon imagination dans le passé, mais elles
+mort fut si belle, j'avoue que je n'eusse pas songé
+à choisir pour pseudonyme ce symbole du poignard
+de l'illuminisme. Les sociétés secrètes
+vont à mon imagination dans le passé, mais elles
<span class="pagenum"><a id="page_X_141">X p. 141</a></span>
n'y vont que jusqu'au poignard exclusivement,
et les personnes qui ont cru voir, dans ma persistance
-à signer Sand et dans l'habitude qu'on
+à signer Sand et dans l'habitude qu'on
a prise autour de moi de m'appeler ainsi, une
sorte de protestation en faveur de l'assassinat
-politique se sont absolument trompées. Cela
+politique se sont absolument trompées. Cela
n'entre ni dans mes principes religieux ni dans
-mes instincts révolutionnaires. Le mode de société
-secrète ne m'a même jamais paru d'une
-bonne application à notre temps et à notre pays;
-je n'ai jamais cru qu'il en pût sortir autre chose
-désormais chez nous qu'une dictature, et je n'ai
-jamais accepté le principe dictatorial en moi-même.</p>
-
-<p>Il est donc probable que j'eusse changé ce
-pseudonyme, si je l'eusse cru destiné à acquérir
-quelque célébrité; mais jusqu'au moment où la
-critique se déchaîna contre moi à propos du roman
-de <cite>Lélia</cite>, je me flattai de passer inaperçue
-dans la foule des lettrés de la plus humble classe.
-En voyant que bien, malgré moi, il n'en était
+mes instincts révolutionnaires. Le mode de société
+secrète ne m'a même jamais paru d'une
+bonne application à notre temps et à notre pays;
+je n'ai jamais cru qu'il en pût sortir autre chose
+désormais chez nous qu'une dictature, et je n'ai
+jamais accepté le principe dictatorial en moi-même.</p>
+
+<p>Il est donc probable que j'eusse changé ce
+pseudonyme, si je l'eusse cru destiné à acquérir
+quelque célébrité; mais jusqu'au moment où la
+critique se déchaîna contre moi à propos du roman
+de <cite>Lélia</cite>, je me flattai de passer inaperçue
+dans la foule des lettrés de la plus humble classe.
+En voyant que bien, malgré moi, il n'en était
plus ainsi, et qu'on attaquait violemment tout
-dans mon &oelig;uvre, jusqu'au nom dont elle était
-signée, je maintins le nom et poursuivis l'&oelig;uvre.
-Le contraire eût été une lâcheté.</p>
+dans mon &oelig;uvre, jusqu'au nom dont elle était
+signée, je maintins le nom et poursuivis l'&oelig;uvre.
+Le contraire eût été une lâcheté.</p>
-<p>Et à présent j'y tiens, à ce nom, bien que ce
-soit, a-t-on dit, la moitié du nom d'un autre
-écrivain. Soit. Cet écrivain a, je le répète, assez
+<p>Et à présent j'y tiens, à ce nom, bien que ce
+soit, a-t-on dit, la moitié du nom d'un autre
+écrivain. Soit. Cet écrivain a, je le répète, assez
de talent pour que quatre lettres de son nom ne
-gâtent aucune <em>couverture imprimée</em>, et ne sonnent
+gâtent aucune <em>couverture imprimée</em>, et ne sonnent
<span class="pagenum"><a id="page_X_142">X p. 142</a></span>
-point mal à mon oreille dans la bouche de mes
+point mal à mon oreille dans la bouche de mes
amis. C'est le hasard de la fantaisie de Delatouche
-qui me l'a donné. Soit encore: je m'honore
-d'avoir eu ce poète, cet ami pour parrain.
-Une famille dont j'avais trouvé le nom assez bon
-pour moi a trouvé ce nom de Dudevant (que la
-baronne susnommée essayait d'écrire avec une
-apostrophe)<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, trop illustre et trop agréable
-pour le compromettre dans la république des arts.
-On m'a baptisée, obscure et insouciante, entre
-le manuscrit d'<cite>Indiana</cite>, qui était alors tout mon
-avenir, et un billet de mille francs qui était en
-ce moment là toute ma fortune. Ce fut un contrat,
+qui me l'a donné. Soit encore: je m'honore
+d'avoir eu ce poète, cet ami pour parrain.
+Une famille dont j'avais trouvé le nom assez bon
+pour moi a trouvé ce nom de Dudevant (que la
+baronne susnommée essayait d'écrire avec une
+apostrophe)<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, trop illustre et trop agréable
+pour le compromettre dans la république des arts.
+On m'a baptisée, obscure et insouciante, entre
+le manuscrit d'<cite>Indiana</cite>, qui était alors tout mon
+avenir, et un billet de mille francs qui était en
+ce moment là toute ma fortune. Ce fut un contrat,
un nouveau mariage entre le pauvre apprenti
-poète que j'étais et l'humble muse qui m'avait
-consolée dans mes peines. Dieu me garde de
-rien déranger à ce que j'ai laissé faire à la destinée.
+poète que j'étais et l'humble muse qui m'avait
+consolée dans mes peines. Dieu me garde de
+rien déranger à ce que j'ai laissé faire à la destinée.
Qu'est-ce qu'un nom dans notre monde
-révolutionné et révolutionnaire? Un numéro pour
+révolutionné et révolutionnaire? Un numéro pour
ceux qui ne font rien, une enseigne ou une devise
pour ceux qui travaillent ou combattent.
-Celui qu'on m'a donné, je l'ai fait moi-même et
-moi seule après coup, par mon labeur. Je n'ai
-jamais exploité le travail d'un autre, je n'ai jamais
-pris, ni acheté, ni emprunté une page, une
-ligne à qui que ce soit. Des sept ou huit cent
-mille francs que j'ai gagnés depuis vingt ans, il
-ne m'est rien resté, et aujourd'hui, comme il y
+Celui qu'on m'a donné, je l'ai fait moi-même et
+moi seule après coup, par mon labeur. Je n'ai
+jamais exploité le travail d'un autre, je n'ai jamais
+pris, ni acheté, ni emprunté une page, une
+ligne à qui que ce soit. Des sept ou huit cent
+mille francs que j'ai gagnés depuis vingt ans, il
+ne m'est rien resté, et aujourd'hui, comme il y
<span class="pagenum"><a id="page_X_143">X p. 143</a></span>
a vingt ans, je vis, au jour le jour, de ce nom
-qui protége mon travail, et de ce travail dont je
-ne me suis pas réservé une obole. Je ne sens
-pas que personne ait un reproche à me faire, et,
-sans être fière de quoi que ce soit (je n'ai fait
+qui protége mon travail, et de ce travail dont je
+ne me suis pas réservé une obole. Je ne sens
+pas que personne ait un reproche à me faire, et,
+sans être fière de quoi que ce soit (je n'ai fait
que mon devoir), ma conscience tranquille ne
-voit rien à changer dans le nom qui la désigne
+voit rien à changer dans le nom qui la désigne
et la personnifie.</p>
-<p>Mais avant de raconter ces choses littéraires,
-j'ai encore à résumer diverses circonstances qui
-les ont précédées.</p>
+<p>Mais avant de raconter ces choses littéraires,
+j'ai encore à résumer diverses circonstances qui
+les ont précédées.</p>
-<p>Mon mari venait me voir à Paris. Nous ne
-logions point ensemble, mais il venait dîner chez
+<p>Mon mari venait me voir à Paris. Nous ne
+logions point ensemble, mais il venait dîner chez
moi et il me menait au spectacle. Il me paraissait
satisfait de l'arrangement qui nous rendait,
-sans querelles et sans questions aucunes, indépendans
+sans querelles et sans questions aucunes, indépendans
l'un de l'autre.</p>
<p>Il ne me sembla pas que mon retour chez moi
-lui fût aussi agréable. Pourtant je sus faire supporter
-ma présence, en ne critiquant et ne troublant
+lui fût aussi agréable. Pourtant je sus faire supporter
+ma présence, en ne critiquant et ne troublant
rien des arrangemens pris en mon absence.
-Il ne s'agissait plus pour moi d'être chez moi,
+Il ne s'agissait plus pour moi d'être chez moi,
en effet. Je ne regardais plus Nohant comme
une chose qui m'appartient. La chambre de mes
-enfans et ma cellule à côté étaient un terrain
-neutre où je pouvais camper, et si beaucoup de
-choses me déplaisaient ailleurs, je n'avais rien à
+enfans et ma cellule à côté étaient un terrain
+neutre où je pouvais camper, et si beaucoup de
+choses me déplaisaient ailleurs, je n'avais rien à
dire et ne disais rien. Je ne pouvais me plaindre
-à personne de la démission que j'avais librement
-donnée. Quelques amis pensèrent que j'aurais
+à personne de la démission que j'avais librement
+donnée. Quelques amis pensèrent que j'aurais
<span class="pagenum"><a id="page_X_144">X p. 144</a></span>
-dû ne pas le faire, mais lutter contre les causes
-premières de cette résolution. Elles avaient raison
-en théorie, mais la pratique ne se met pas
+dû ne pas le faire, mais lutter contre les causes
+premières de cette résolution. Elles avaient raison
+en théorie, mais la pratique ne se met pas
toujours si volontiers qu'on croit aux ordres de
-la théorie. Je ne sais pas combattre pour un intérêt
-purement personnel. Toutes mes facultés
+la théorie. Je ne sais pas combattre pour un intérêt
+purement personnel. Toutes mes facultés
et toutes mes forces peuvent se mettre au service
-d'un sentiment ou d'une idée; mais quand il ne
+d'un sentiment ou d'une idée; mais quand il ne
s'agit que de moi, j'abandonne la partie avec une
faiblesse apparente qui n'est, en somme, que le
-résultat d'un raisonnement bien simple: Puis-je
+résultat d'un raisonnement bien simple: Puis-je
remplacer pour un autre les satisfactions bonnes
ou mauvaises que je lui ferais sacrifier! Si c'est
oui, je suis dans mon droit; si c'est non, mon
-droit lui paraîtra toujours inique et ne me paraîtra
-jamais bien légitime à moi-même.</p>
+droit lui paraîtra toujours inique et ne me paraîtra
+jamais bien légitime à moi-même.</p>
-<p>Il faut avoir pour contrarier et persécuter
-quelqu'un dans l'exercice de ses goûts des motifs
+<p>Il faut avoir pour contrarier et persécuter
+quelqu'un dans l'exercice de ses goûts des motifs
plus graves que l'exercice des siens propres.
Il ne se passait alors dans ma maison rien d'apparent
dont mes enfans dussent souffrir. Solange
allait me suivre, Maurice vivait, en mon absence,
-avec Jules Boncoiran, son bon petit précepteur.
-Rien ne dut me faire croire que cet état de choses
-ne pût pas durer, et il n'a pas tenu à moi qu'il
-ne durât pas.</p>
+avec Jules Boncoiran, son bon petit précepteur.
+Rien ne dut me faire croire que cet état de choses
+ne pût pas durer, et il n'a pas tenu à moi qu'il
+ne durât pas.</p>
-<p>Quand vint l'établissement au quai Saint-Michel
-avec Solange, outre que j'éprouvais le
+<p>Quand vint l'établissement au quai Saint-Michel
+avec Solange, outre que j'éprouvais le
besoin de retrouver mes habitudes naturelles qui
-sont sédentaires, la vie générale devint bientôt
+sont sédentaires, la vie générale devint bientôt
<span class="pagenum"><a id="page_X_145">X p. 145</a></span>
si tragique et si sombre, que j'en dus ressentir
-le contre-coup. Le choléra enveloppa des premiers
+le contre-coup. Le choléra enveloppa des premiers
les quartiers qui nous entouraient. Il approcha
-rapidement, il monta d'étage en étage,
+rapidement, il monta d'étage en étage,
la maison que nous habitions. Il y emporta six
-personnes et s'arrêta à la porte de notre mansarde,
-comme s'il eût dédaigné une si chétive
+personnes et s'arrêta à la porte de notre mansarde,
+comme s'il eût dédaigné une si chétive
proie.</p>
<p>Parmi le groupe de compatriotes amis qui
-s'était formé autour de moi, aucun ne se laissa
+s'était formé autour de moi, aucun ne se laissa
frapper de cette terreur funeste qui semblait appeler
-le mal et qui généralement le rendait sans
-ressources. Nous étions inquiets les uns pour
-les autres, et point pour nous-mêmes. Aussi,
-afin d'éviter d'inutiles angoisses, nous étions
+le mal et qui généralement le rendait sans
+ressources. Nous étions inquiets les uns pour
+les autres, et point pour nous-mêmes. Aussi,
+afin d'éviter d'inutiles angoisses, nous étions
convenus de nous rencontrer tous les jours au
-jardin du Luxembourg, ne fût-ce que pour un
-instant, et quand l'un de nous manquait à l'appel,
-on courait chez lui. Pas un ne fut atteint, même
-légèrement. Aucun pourtant ne changea rien à
-son régime et ne se mit en garde contre la contagion.</p>
-
-<p>C'était un horrible spectacle que ce convoi
-sans relâche passant sous ma fenêtre et traversant
+jardin du Luxembourg, ne fût-ce que pour un
+instant, et quand l'un de nous manquait à l'appel,
+on courait chez lui. Pas un ne fut atteint, même
+légèrement. Aucun pourtant ne changea rien à
+son régime et ne se mit en garde contre la contagion.</p>
+
+<p>C'était un horrible spectacle que ce convoi
+sans relâche passant sous ma fenêtre et traversant
le pont Saint-Michel. En de certains jours,
-les grandes voitures de déménagemens, dites
-tapissières, devenues les corbillards des pauvres,
-se succédèrent sans interruption, et ce qu'il y
-avait de plus effrayant, ce n'était pas ces morts
-entassés pêle-mêle comme des ballots, c'était
+les grandes voitures de déménagemens, dites
+tapissières, devenues les corbillards des pauvres,
+se succédèrent sans interruption, et ce qu'il y
+avait de plus effrayant, ce n'était pas ces morts
+entassés pêle-mêle comme des ballots, c'était
<span class="pagenum"><a id="page_X_146">X p. 146</a></span>
-l'absence des parens et des amis derrière les chars
-funèbres; c'était les conducteurs doublant le pas,
-jurant et fouettant les chevaux, c'était les passans
-s'éloignant avec effroi du hideux cortége,
-c'était la rage des ouvriers qui croyaient à une
+l'absence des parens et des amis derrière les chars
+funèbres; c'était les conducteurs doublant le pas,
+jurant et fouettant les chevaux, c'était les passans
+s'éloignant avec effroi du hideux cortége,
+c'était la rage des ouvriers qui croyaient à une
fantastique mesure d'empoisonnement et qui levaient
-leurs poings fermés contre le ciel; c'était,
-quand ces groupes menaçans avaient passé, l'abattement
+leurs poings fermés contre le ciel; c'était,
+quand ces groupes menaçans avaient passé, l'abattement
ou l'insouciance qui rendaient toutes
les physionomies irritantes ou stupides.</p>
-<p>J'avais pensé à me sauver, à cause de ma
-fille; mais tout le monde disait que le déplacement
-et le voyage étaient plus dangereux que
+<p>J'avais pensé à me sauver, à cause de ma
+fille; mais tout le monde disait que le déplacement
+et le voyage étaient plus dangereux que
salutaires, et je me disais aussi que si l'influence
-pestilentielle s'était déjà, à mon insu, attachée
-à nous, au moment du départ, il valait mieux ne
-pas la porter à Nohant, où elle n'avait pas pénétré
-et où elle ne pénétra pas.</p>
+pestilentielle s'était déjà, à mon insu, attachée
+à nous, au moment du départ, il valait mieux ne
+pas la porter à Nohant, où elle n'avait pas pénétré
+et où elle ne pénétra pas.</p>
<p>Et puis, du reste, dans les dangers communs
-dont rien ne peut préserver, on prend vite son
+dont rien ne peut préserver, on prend vite son
parti. Mes amis et moi, nous nous disions que
-le choléra s'adressant plus volontiers aux pauvres
-qu'aux riches, nous étions parmi les plus menacés,
-et devions, par conséquent, accepter la chance
-sans nous affecter du désastre général où chacun
-de nous était pour son compte, aussi bien que
-ces ouvriers furieux ou désespérés qui se croyaient
-l'objet d'une malédiction particulière.</p>
+le choléra s'adressant plus volontiers aux pauvres
+qu'aux riches, nous étions parmi les plus menacés,
+et devions, par conséquent, accepter la chance
+sans nous affecter du désastre général où chacun
+de nous était pour son compte, aussi bien que
+ces ouvriers furieux ou désespérés qui se croyaient
+l'objet d'une malédiction particulière.</p>
<p>Au milieu de cette crise sinistre, survint le
-drame poignant du Cloître Saint-Méry. J'étais
+drame poignant du Cloître Saint-Méry. J'étais
<span class="pagenum"><a id="page_X_147">X p. 147</a></span>
au jardin du Luxembourg avec Solange, vers la
-fin de la journée. Elle jouait sur le sable, je la
-regardais assise derrière le large socle d'une statue.
+fin de la journée. Elle jouait sur le sable, je la
+regardais assise derrière le large socle d'une statue.
Je savais bien qu'une grande agitation devait
gronder dans Paris; mais je ne croyais pas qu'elle
-dût sitôt gagner mon quartier: absorbée, je ne
-vis pas que tous les promeneurs s'étaient rapidement
-écoulés. J'entendis battre la charge, et,
+dût sitôt gagner mon quartier: absorbée, je ne
+vis pas que tous les promeneurs s'étaient rapidement
+écoulés. J'entendis battre la charge, et,
emportant ma fille, je me vis seule de mon sexe
avec elle dans cet immense jardin, tandis qu'un
cordon de troupes au pas de course traversait
-d'une grille à l'autre. Je repris le chemin de ma
+d'une grille à l'autre. Je repris le chemin de ma
mansarde au milieu d'une grande confusion et
-cherchant les petites rues, pour n'être pas renversée
-par les flots de curieux qui, après s'être
-groupés et pressés sur un point, se précipitaient
-et s'écrasaient, emportés par une soudaine panique.
+cherchant les petites rues, pour n'être pas renversée
+par les flots de curieux qui, après s'être
+groupés et pressés sur un point, se précipitaient
+et s'écrasaient, emportés par une soudaine panique.
A chaque pas, on rencontrait des gens
-effarés qui vous criaient: «N'avancez pas, retournez,
+effarés qui vous criaient: «N'avancez pas, retournez,
retournez! La troupe arrive, on tire sur
-tout le monde.» Ce qu'il y avait jusque-là de
-plus dangereux, c'était la précipitation avec laquelle
+tout le monde.» Ce qu'il y avait jusque-là de
+plus dangereux, c'était la précipitation avec laquelle
on fermait les boutiques au risque de briser
-la tête à tous les passans. Solange se démoralisait
-et commençait à jeter des cris désespérés.
-Quand nous arrivâmes au quai, chacun fuyait en
-sens différent; j'avançai toujours, voyant que le
-pire c'était de rester dehors, et j'entrai vite chez
+la tête à tous les passans. Solange se démoralisait
+et commençait à jeter des cris désespérés.
+Quand nous arrivâmes au quai, chacun fuyait en
+sens différent; j'avançai toujours, voyant que le
+pire c'était de rester dehors, et j'entrai vite chez
moi sans prendre le temps de voir ce qui se passait,
-sans même avoir peur, n'ayant encore jamais
+sans même avoir peur, n'ayant encore jamais
<span class="pagenum"><a id="page_X_148">X p. 148</a></span>
vu la guerre des rues, et n'imaginant rien de ce
-que j'ai vu ensuite, c'est-à-dire l'ivresse qui
+que j'ai vu ensuite, c'est-à-dire l'ivresse qui
s'empare tout d'abord du soldat et qui fait de
lui, sous le coup de la surprise et de la peur,
l'ennemi le plus dangereux que puissent rencontrer
des gens inoffensifs dans une bagarre.</p>
-<p>Et il ne faut pas qu'on s'en étonne. Dans
-presque tous ces événemens déplorables ou
-magnifiques dont une grande ville est le théâtre,
+<p>Et il ne faut pas qu'on s'en étonne. Dans
+presque tous ces événemens déplorables ou
+magnifiques dont une grande ville est le théâtre,
la masse des spectateurs, et souvent celle des
-acteurs, ignore ce qui se passe à deux pas de là,
-et court risque de s'entr'égorger, chacun cédant
-à la crainte de l'être. L'idée qui a soulevé l'ouragan
+acteurs, ignore ce qui se passe à deux pas de là,
+et court risque de s'entr'égorger, chacun cédant
+à la crainte de l'être. L'idée qui a soulevé l'ouragan
est souvent plus insaisissable encore que
-le fait, et quelle qu'elle soit, elle ne se présente
-aux esprits incultes qu'à travers mille fictions
-délirantes. Le soldat est peuple, lui aussi; la
-discipline n'a pas contribué à éclairer sa raison,
+le fait, et quelle qu'elle soit, elle ne se présente
+aux esprits incultes qu'à travers mille fictions
+délirantes. Le soldat est peuple, lui aussi; la
+discipline n'a pas contribué à éclairer sa raison,
qu'elle lui commanderait d'ailleurs d'abjurer, s'il
-avait la prétention de s'en servir. Ses chefs le
+avait la prétention de s'en servir. Ses chefs le
poussent au massacre par la terreur, comme
-souvent les meneurs poussent le peuple à la provocation
-par le même moyen. De part et d'autre,
-avant qu'on ait brûlé une amorce, des récits horribles,
-des calomnies atroces ont circulé, et le
-fantôme du carnage a déjà fait son fatal office
-dans les imaginations troublées.</p>
-
-<p>Je ne raconterai pas l'événement au milieu
-duquel je me trouvais. Je n'écris que mon histoire
-particulière. Je commençai par ne songer
+souvent les meneurs poussent le peuple à la provocation
+par le même moyen. De part et d'autre,
+avant qu'on ait brûlé une amorce, des récits horribles,
+des calomnies atroces ont circulé, et le
+fantôme du carnage a déjà fait son fatal office
+dans les imaginations troublées.</p>
+
+<p>Je ne raconterai pas l'événement au milieu
+duquel je me trouvais. Je n'écris que mon histoire
+particulière. Je commençai par ne songer
<span class="pagenum"><a id="page_X_149">X p. 149</a></span>
-qu'à tranquilliser ma pauvre enfant, que la peur
+qu'à tranquilliser ma pauvre enfant, que la peur
rendait malade. J'imaginai de lui dire qu'il ne
s'agissait, sur le quai, que d'une chasse aux
chauve-souris comme elle l'avait vu faire sur la
-terrasse de Nohant à son père et à son oncle
-Hippolyte, et je parvins à la calmer et à l'endormir
+terrasse de Nohant à son père et à son oncle
+Hippolyte, et je parvins à la calmer et à l'endormir
au bruit de la fusillade. Je mis un matelas
-de mon lit dans la fenêtre de sa petite chambre,
-pour parer à quelque balle perdue qui eût pu
+de mon lit dans la fenêtre de sa petite chambre,
+pour parer à quelque balle perdue qui eût pu
l'atteindre, et je passai une partie de la nuit sur
-le balcon, à tâcher de saisir et de comprendre
-l'action à travers les ténèbres.</p>
+le balcon, à tâcher de saisir et de comprendre
+l'action à travers les ténèbres.</p>
<p>On sait ce qui se passa en ce lieu. Dix-sept
-insurgés s'étaient emparé du poste du petit pont
-de l'Hôtel-Dieu. Une colonne de garde nationale
-les surprit dans la nuit. «Quinze de ces malheureux,
+insurgés s'étaient emparé du poste du petit pont
+de l'Hôtel-Dieu. Une colonne de garde nationale
+les surprit dans la nuit. «Quinze de ces malheureux,
dit Louis Blanc (<cite>Histoire de Dix ans</cite>),
-furent mis en pièces et jetés dans la Seine. Deux
-furent atteints dans les rues voisines et égorgés.»</p>
+furent mis en pièces et jetés dans la Seine. Deux
+furent atteints dans les rues voisines et égorgés.»</p>
-<p>Je ne vis pas cette scène atroce, enveloppée
+<p>Je ne vis pas cette scène atroce, enveloppée
dans les ombres de la nuit, mais j'en entendis
-les clameurs furieuses et les râles formidables;
-puis un silence de mort s'étendit sur la cité endormie
-de fatigue après les émotions de la crainte.</p>
+les clameurs furieuses et les râles formidables;
+puis un silence de mort s'étendit sur la cité endormie
+de fatigue après les émotions de la crainte.</p>
-<p>Des bruits plus éloignés et plus vagues attestaient
-pourtant une résistance sur un point inconnu.
+<p>Des bruits plus éloignés et plus vagues attestaient
+pourtant une résistance sur un point inconnu.
Le matin, on put circuler et aller chercher
-des alimens pour la journée, qui menaçait les
-habitans d'un blocus à domicile. A voir l'appareil
-des forces développées par le gouvernement, on
+des alimens pour la journée, qui menaçait les
+habitans d'un blocus à domicile. A voir l'appareil
+des forces développées par le gouvernement, on
<span class="pagenum"><a id="page_X_150">X p. 150</a></span>
-ne se doutait guère qu'il s'agissait de réduire une
-poignée d'hommes décidés à mourir.</p>
+ne se doutait guère qu'il s'agissait de réduire une
+poignée d'hommes décidés à mourir.</p>
-<p>Il est vrai qu'une nouvelle révolution pouvait
-sortir de cet acte d'héroïsme désespéré: l'empire
+<p>Il est vrai qu'une nouvelle révolution pouvait
+sortir de cet acte d'héroïsme désespéré: l'empire
pour le duc de Reichstadt et la monarchie pour
-le duc de Bordeaux, aussi bien que la république
+le duc de Bordeaux, aussi bien que la république
pour le peuple. Tous les partis avaient, comme
-de coutume, préparé l'événement, et ils en convoitaient
-le profit; mais quand il fut démontré
-que ce profit, c'était la mort sur les barricades,
-les partis s'éclipsèrent, et le martyre de l'héroïsme
-s'accomplit à la face de Paris consterné d'une
+de coutume, préparé l'événement, et ils en convoitaient
+le profit; mais quand il fut démontré
+que ce profit, c'était la mort sur les barricades,
+les partis s'éclipsèrent, et le martyre de l'héroïsme
+s'accomplit à la face de Paris consterné d'une
telle victoire.</p>
-<p>La journée du 6 juin fut d'une solennité
-effrayante, vue du lieu élevé où j'étais. La circulation
-était interdite, la troupe gardait tous
-les ponts et l'entrée de toutes les rues adjacentes.
-A partir de dix heures du matin jusqu'à la fin de
-l'<em>exécution</em>, la longue perspective des quais déserts
+<p>La journée du 6 juin fut d'une solennité
+effrayante, vue du lieu élevé où j'étais. La circulation
+était interdite, la troupe gardait tous
+les ponts et l'entrée de toutes les rues adjacentes.
+A partir de dix heures du matin jusqu'à la fin de
+l'<em>exécution</em>, la longue perspective des quais déserts
prit au grand soleil l'aspect d'une ville morte,
-comme si le choléra eût emporté le dernier habitant.
+comme si le choléra eût emporté le dernier habitant.
Les soldats qui gardaient les issues semblaient
-des fantômes frappés de stupeur. Immobiles
-et comme pétrifiés le long des parapets, ils
+des fantômes frappés de stupeur. Immobiles
+et comme pétrifiés le long des parapets, ils
ne rompaient, ni par un mot ni par un mouvement,
la morne physionomie de la solitude. Il
-n'y eut d'êtres vivans, en de certains momens du
+n'y eut d'êtres vivans, en de certains momens du
jour, que les hirondelles qui rasaient l'eau avec
-une rapidité inquiète, comme si ce calme inusité
-les eût effrayées. Il y eut des heures d'un silence
+une rapidité inquiète, comme si ce calme inusité
+les eût effrayées. Il y eut des heures d'un silence
<span class="pagenum"><a id="page_X_151">X p. 151</a></span>
farouche, que troublaient seuls les cris aigres des
martinets autour des combles de Notre-Dame.
-Puis tout à coup les oiseaux éperdus rentrèrent
+Puis tout à coup les oiseaux éperdus rentrèrent
au sein des vieilles tours, les soldats reprirent
leurs fusils qui brillaient en faisceaux sur les
-ponts. Ils reçurent des ordres à voix basse. Ils
+ponts. Ils reçurent des ordres à voix basse. Ils
s'ouvrirent pour laisser passer des bandes de cavaliers
-qui se croisèrent, les uns pâles de colère,
-les autres brisés et ensanglantés. La population
-captive reparut aux fenêtres et sur les toits,
-avide de plonger du regard dans les scènes d'horreur
-qui allaient se dérouler au delà de la Cité.
-Le bruit sinistre avait commencé. Deux feux de
-peloton sonnaient le glas des funérailles à intervalles
-devenus réguliers. Assise à l'entrée du
+qui se croisèrent, les uns pâles de colère,
+les autres brisés et ensanglantés. La population
+captive reparut aux fenêtres et sur les toits,
+avide de plonger du regard dans les scènes d'horreur
+qui allaient se dérouler au delà de la Cité.
+Le bruit sinistre avait commencé. Deux feux de
+peloton sonnaient le glas des funérailles à intervalles
+devenus réguliers. Assise à l'entrée du
balcon, et occupant Solange dans la chambre
-pour l'empêcher de regarder dehors, je pouvais
-compter chaque assaut et chaque réplique. Puis
-le canon tonna. A voir le pont encombré de
-brancards qui revenaient par la Cité en laissant
-une traînée sanglante, je pensai que l'insurrection,
-pour être si meurtrière, était encore importante;
+pour l'empêcher de regarder dehors, je pouvais
+compter chaque assaut et chaque réplique. Puis
+le canon tonna. A voir le pont encombré de
+brancards qui revenaient par la Cité en laissant
+une traînée sanglante, je pensai que l'insurrection,
+pour être si meurtrière, était encore importante;
mais ses coups s'affaiblirent; on aurait
presque pu compter le nombre de ceux que chaque
-décharge des assaillans avait emportés. Puis le
+décharge des assaillans avait emportés. Puis le
silence se fit encore une fois, la population descendit
des toits dans la rue; les portiers des
maisons, caricatures expressives des alarmes de
-la propriété, se crièrent les uns aux autres d'un
+la propriété, se crièrent les uns aux autres d'un
air de triomphe: <em>C'est fini!</em> et les vainqueurs qui
<span class="pagenum"><a id="page_X_152">X p. 152</a></span>
-n'avaient fait que regarder repassèrent en tumulte.
+n'avaient fait que regarder repassèrent en tumulte.
Le roi se promena sur les quais. La
-bourgeoisie et la banlieue fraternisèrent à tous
-les coins de rue. La troupe fut digne et sérieuse.
-Elle avait cru un instant à une seconde révolution
+bourgeoisie et la banlieue fraternisèrent à tous
+les coins de rue. La troupe fut digne et sérieuse.
+Elle avait cru un instant à une seconde révolution
de juillet.</p>
<p>Pendant quelques jours, les abords de la place
-et du quai Saint-Michel conservèrent de larges
-taches de sang, et la Morgue, encombrée de cadavres
-dont les têtes superposées faisaient devant
-les fenêtres comme un massif de hideuse maçonnerie,
+et du quai Saint-Michel conservèrent de larges
+taches de sang, et la Morgue, encombrée de cadavres
+dont les têtes superposées faisaient devant
+les fenêtres comme un massif de hideuse maçonnerie,
suinta un ruisseau rouge qui s'en allait
-lentement sous les arches sans se mêler aux eaux
-du fleuve. L'odeur était si fétide, et j'avais été
-si navrée, autant, je l'avoue, devant ces pauvres
+lentement sous les arches sans se mêler aux eaux
+du fleuve. L'odeur était si fétide, et j'avais été
+si navrée, autant, je l'avoue, devant ces pauvres
soldats expirans que devant les fiers prisonniers,
que je ne pus rien manger pendant quinze jours.
-Longtemps après, je ne pouvais seulement voir
+Longtemps après, je ne pouvais seulement voir
la viande; il me semblait toujours sentir cette
-odeur de boucherie qui avait monté âcre et chaude
-à mon réveil, les 6 et 7 juin, au milieu des bouffées
+odeur de boucherie qui avait monté âcre et chaude
+à mon réveil, les 6 et 7 juin, au milieu des bouffées
tardives du printemps.</p>
-<p>Je passai l'automne à Nohant. C'est là que
-j'écrivis <cite>Valentine</cite>, le nez dans la petite armoire
-qui me servait de bureau et où j'avais déjà écrit
+<p>Je passai l'automne à Nohant. C'est là que
+j'écrivis <cite>Valentine</cite>, le nez dans la petite armoire
+qui me servait de bureau et où j'avais déjà écrit
<cite>Indiana</cite>.</p>
<p>L'hiver fut si froid dans ma mansarde que je
-reconnus l'impossibilité d'y écrire sans brûler
+reconnus l'impossibilité d'y écrire sans brûler
plus de bois que mes finances ne me le permettaient.
-Delatouche quittait la sienne, qui était
+Delatouche quittait la sienne, qui était
<span class="pagenum"><a id="page_X_153">X p. 153</a></span>
-également sur les quais, mais au troisième seulement,
-et la face tournée au midi, sur des jardins.
-Elle était aussi plus spacieuse, confortablement
-arrangée, et depuis longtemps je nourrissais le
-doux rêve d'une cheminée à la prussienne. Il
-me céda son bail, et je m'installai au quai Malaquais,
-où je vis bientôt arriver Maurice, que son
-père venait de mettre au collége.</p>
-
-<p>Me voici déjà à l'époque de mes premiers pas
-dans le monde des lettres, et, pressée d'établir
-le cadre de ma vie extérieure, je n'ai encore rien
+également sur les quais, mais au troisième seulement,
+et la face tournée au midi, sur des jardins.
+Elle était aussi plus spacieuse, confortablement
+arrangée, et depuis longtemps je nourrissais le
+doux rêve d'une cheminée à la prussienne. Il
+me céda son bail, et je m'installai au quai Malaquais,
+où je vis bientôt arriver Maurice, que son
+père venait de mettre au collége.</p>
+
+<p>Me voici déjà à l'époque de mes premiers pas
+dans le monde des lettres, et, pressée d'établir
+le cadre de ma vie extérieure, je n'ai encore rien
dit des petites tentatives que j'avais faites pour
-arriver à ce but. C'est donc le moment de parler
-des relations que j'avais nouées et des espérances
+arriver à ce but. C'est donc le moment de parler
+des relations que j'avais nouées et des espérances
qui m'avaient soutenue.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_X_154">X p. 154</a></span></p>
@@ -5069,219 +5032,219 @@ qui m'avaient soutenue.</p>
<p class="hanging indent">
Quatre Berrichons dans les lettres.&mdash;MM. Delatouche et Duris-Dufresne.&mdash;Ma
-visite à M. de Kératry.&mdash;Rêve de quinze cents
+visite à M. de Kératry.&mdash;Rêve de quinze cents
francs de rente.</p>
-<p>Nous étions alors trois Berrichons à Paris,
-Félix Pyat, Jules Sandeau et moi, apprentis littéraires
-sous la direction d'un quatrième Berrichon,
-M. Delatouche. Ce maître eût dû, et il eût voulu,
-sans doute, être un lien entre nous, et nous
+<p>Nous étions alors trois Berrichons à Paris,
+Félix Pyat, Jules Sandeau et moi, apprentis littéraires
+sous la direction d'un quatrième Berrichon,
+M. Delatouche. Ce maître eût dû, et il eût voulu,
+sans doute, être un lien entre nous, et nous
comptions ne faire qu'une famille en Apollon,
-dont il eût été le père. Mais son caractère aigri,
+dont il eût été le père. Mais son caractère aigri,
susceptible et malheureux, trahit les intentions
-et les besoins de son c&oelig;ur qui était bon, généreux
-et tendre. Il se brouilla tour à tour avec
-nous trois, après nous avoir un peu brouillés
+et les besoins de son c&oelig;ur qui était bon, généreux
+et tendre. Il se brouilla tour à tour avec
+nous trois, après nous avoir un peu brouillés
ensemble.</p>
-<p>J'ai dit, dans un article nécrologique assez
-détaillé sur M. Delatouche, tout le bien et tout
-le mal qui étaient en lui, et j'ai pu dire le mal
-sans manquer en rien à la reconnaissance que
-je lui devais et à la vive amitié que je lui avais
-rendue plusieurs années avant sa mort pour
-montrer combien ce mal, c'est-à-dire cette douleur
-inquiète, cette susceptibilité maladive, cette
-misanthropie, en un mot, était fatale et involontaire;
+<p>J'ai dit, dans un article nécrologique assez
+détaillé sur M. Delatouche, tout le bien et tout
+le mal qui étaient en lui, et j'ai pu dire le mal
+sans manquer en rien à la reconnaissance que
+je lui devais et à la vive amitié que je lui avais
+rendue plusieurs années avant sa mort pour
+montrer combien ce mal, c'est-à-dire cette douleur
+inquiète, cette susceptibilité maladive, cette
+misanthropie, en un mot, était fatale et involontaire;
<span class="pagenum"><a id="page_X_155">X p. 155</a></span>
-je n'ai eu qu'à citer des fragmens de ses
-lettres, où lui-même, en quelques mots pleins
-de grâce et de force, se peignait dans sa grandeur
-et dans sa souffrance. J'avais déjà écrit sur lui,
-pendant sa vie, avec le même sentiment de respect
-et d'affection. Je n'ai jamais eu rien à me reprocher
-envers lui, pas même l'ombre d'un tort,
+je n'ai eu qu'à citer des fragmens de ses
+lettres, où lui-même, en quelques mots pleins
+de grâce et de force, se peignait dans sa grandeur
+et dans sa souffrance. J'avais déjà écrit sur lui,
+pendant sa vie, avec le même sentiment de respect
+et d'affection. Je n'ai jamais eu rien à me reprocher
+envers lui, pas même l'ombre d'un tort,
et je n'aurais jamais su comment et pourquoi
-j'avais pu lui déplaire, si je n'avais vu par moi-même,
-au déclin rapide de sa vie, combien il
-était profondément atteint d'une hypocondrie
+j'avais pu lui déplaire, si je n'avais vu par moi-même,
+au déclin rapide de sa vie, combien il
+était profondément atteint d'une hypocondrie
sans ressources.</p>
-<p>Il m'a rendu justice en voyant que j'étais juste
-envers lui, c'est-à-dire prompte à courir à lui
-dès qu'il m'ouvrit des bras paternels, sans me
-souvenir de ses colères et de ses injustices mille
-fois réparées, selon moi, par un élan, par un
+<p>Il m'a rendu justice en voyant que j'étais juste
+envers lui, c'est-à-dire prompte à courir à lui
+dès qu'il m'ouvrit des bras paternels, sans me
+souvenir de ses colères et de ses injustices mille
+fois réparées, selon moi, par un élan, par un
repentir, par une larme de son c&oelig;ur.</p>
-<p>Je ne pourrais résumer ici l'ensemble de son
-caractère et de ses rapports avec moi personnellement,
-comme je l'ai fait dans un opuscule spécial,
-sans sortir de l'ordre de mon récit, faute que j'ai
-déjà trop commise et qui m'a paru souvent inévitable,
+<p>Je ne pourrais résumer ici l'ensemble de son
+caractère et de ses rapports avec moi personnellement,
+comme je l'ai fait dans un opuscule spécial,
+sans sortir de l'ordre de mon récit, faute que j'ai
+déjà trop commise et qui m'a paru souvent inévitable,
les personnes et les choses ayant besoin
-de se compléter dans le souvenir de celui qui en
-parle pour être bien appréciées et jugées, en
-dernier ressort, équitablement<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
+de se compléter dans le souvenir de celui qui en
+parle pour être bien appréciées et jugées, en
+dernier ressort, équitablement<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_X_156">X p. 156</a></span>
-Mais pour ne point m'arrêter à chaque pas
+Mais pour ne point m'arrêter à chaque pas
dans ma narration, je dirai simplement ici quels
-rapports s'étaient établis entre nous lorsque je
+rapports s'étaient établis entre nous lorsque je
publiai <cite>Indiana</cite> et <cite>Valentine</cite>.</p>
-<p>Mon bon vieux ami Duris-Dufresne à qui, des
-premiers, j'avais confié mon projet d'écrire, avait
+<p>Mon bon vieux ami Duris-Dufresne à qui, des
+premiers, j'avais confié mon projet d'écrire, avait
voulu me mettre en relations avec Lafayette, assurant
-qu'il me prendrait en amitié, que je lui
-serais très sympathique et qu'il me lancerait avec
-sollicitude dans le monde des arts, où il avait de
-nombreuses relations. Je me refusai à cette
+qu'il me prendrait en amitié, que je lui
+serais très sympathique et qu'il me lancerait avec
+sollicitude dans le monde des arts, où il avait de
+nombreuses relations. Je me refusai à cette
entrevue, bien que j'eusse aussi beaucoup de
sympathie pour Lafayette, que j'allais quelquefois
-écouter à la tribune, conduite par mon <em>papa</em>
+écouter à la tribune, conduite par mon <em>papa</em>
(c'est ainsi que les huissiers de la chambre appelaient
-mon vieux député quand nous nous cherchions
-dans les couloirs après la séance); mais
+mon vieux député quand nous nous cherchions
+dans les couloirs après la séance); mais
je me trouvais si peu de chose que je ne pus
prendre sur moi d'aller occuper de ma mince
-personnalité le patriarche du libéralisme.</p>
-
-<p>Et puis, si j'avais besoin d'un patron littéraire,
-c'était bien plus comme conseil que comme appui.
-Je désirais savoir, avant tout, si j'avais quelque
-talent, et je craignais de prendre un goût pour
-une faculté. M. Duris-Dufresne, à qui j'avais lu,
-bien en secret, quelques pages, à Nohant, sur
-l'émigration des nobles en 89, me tenait naïvement
-pour un grand esprit; mais je me défiais
-beaucoup de sa partialité et de sa galanterie.
-D'ailleurs il ne s'intéressait qu'aux choses politiques,
+personnalité le patriarche du libéralisme.</p>
+
+<p>Et puis, si j'avais besoin d'un patron littéraire,
+c'était bien plus comme conseil que comme appui.
+Je désirais savoir, avant tout, si j'avais quelque
+talent, et je craignais de prendre un goût pour
+une faculté. M. Duris-Dufresne, à qui j'avais lu,
+bien en secret, quelques pages, à Nohant, sur
+l'émigration des nobles en 89, me tenait naïvement
+pour un grand esprit; mais je me défiais
+beaucoup de sa partialité et de sa galanterie.
+D'ailleurs il ne s'intéressait qu'aux choses politiques,
<span class="pagenum"><a id="page_X_157">X p. 157</a></span>
-et c'est à quoi je me sentais le moins
-portée.</p>
-
-<p>Je lui observai que les amis étaient trop volontiers
-éblouis, et qu'il me faudrait un juge sans
-préventions. «Mais n'allons pas le chercher si
-haut, lui disais-je; les gens trop célèbres n'ont
-pas le temps de s'arrêter aux choses trop secondaires.»</p>
-
-<p>Il me proposa un de ses collègues à la chambre,
-M. de Kératry, qui faisait des romans, et qu'il me
-donna pour un juge fin et sévère. J'avais lu le
+et c'est à quoi je me sentais le moins
+portée.</p>
+
+<p>Je lui observai que les amis étaient trop volontiers
+éblouis, et qu'il me faudrait un juge sans
+préventions. «Mais n'allons pas le chercher si
+haut, lui disais-je; les gens trop célèbres n'ont
+pas le temps de s'arrêter aux choses trop secondaires.»</p>
+
+<p>Il me proposa un de ses collègues à la chambre,
+M. de Kératry, qui faisait des romans, et qu'il me
+donna pour un juge fin et sévère. J'avais lu le
<cite>Dernier des Beaumanoir</cite>, ouvrage fort mal fait,
-bâti sur une donnée révoltante, mais à laquelle
-le goût épicé du romantisme faisait grâce en faveur
+bâti sur une donnée révoltante, mais à laquelle
+le goût épicé du romantisme faisait grâce en faveur
de l'audace. Il y avait cependant dans cet
ouvrage des pages assez belles et assez touchantes,
-un mélange bizarre de dévotion bretonne et
+un mélange bizarre de dévotion bretonne et
d'aberration romanesque, de la jeunesse dans
-l'idée, de la vieillesse dans les détails. «Votre
-illustre collègue est un fou, dis-je à mon papa,
-et quant à son livre, j'en pourrais quelquefois
-faire d'aussi mauvais. Cependant on peut être
-bon juge et méchant praticien. L'ouvrage n'est
-toujours pas d'un imbécile, il s'en faut. Voyons
-M. de Kératry. Mais je loge sous les toits, vous
-me dites qu'il est vieux et marié. Demandez-lui
-son heure. J'irai chez lui.»</p>
-
-<p>Dès le lendemain, j'eus rendez-vous chez M.
-de Kératry à huit heures du matin. C'était bien
+l'idée, de la vieillesse dans les détails. «Votre
+illustre collègue est un fou, dis-je à mon papa,
+et quant à son livre, j'en pourrais quelquefois
+faire d'aussi mauvais. Cependant on peut être
+bon juge et méchant praticien. L'ouvrage n'est
+toujours pas d'un imbécile, il s'en faut. Voyons
+M. de Kératry. Mais je loge sous les toits, vous
+me dites qu'il est vieux et marié. Demandez-lui
+son heure. J'irai chez lui.»</p>
+
+<p>Dès le lendemain, j'eus rendez-vous chez M.
+de Kératry à huit heures du matin. C'était bien
<span class="pagenum"><a id="page_X_158">X p. 158</a></span>
matin. J'avais les yeux gros comme le poing,
-j'étais complétement stupide.</p>
-
-<p>M. de Kératry me parut plus âgé qu'il ne
-l'était. Sa figure, encadrée de cheveux blancs,
-était fort respectable. Il me fit entrer dans une
-jolie chambre où je vis, couché sous un couvre-pieds
-de soie rose très galant, une charmante
-petite femme qui jeta un regard de pitié languissante
+j'étais complétement stupide.</p>
+
+<p>M. de Kératry me parut plus âgé qu'il ne
+l'était. Sa figure, encadrée de cheveux blancs,
+était fort respectable. Il me fit entrer dans une
+jolie chambre où je vis, couché sous un couvre-pieds
+de soie rose très galant, une charmante
+petite femme qui jeta un regard de pitié languissante
sur ma robe de stoff et sur mes souliers
-crottés, et qui ne crut pas devoir m'inviter à
+crottés, et qui ne crut pas devoir m'inviter à
m'asseoir.</p>
-<p>Je me passai de la permission et demandai à
+<p>Je me passai de la permission et demandai à
mon nouveau patron, en me fourrant dans la
-cheminée, si mademoiselle sa fille était malade.
-Je débutais par une insigne bêtise. Le vieillard
-me répondit d'un air tout gonflé d'orgueil armoricain
-que c'était là madame de Kératry, sa femme.
-«Très bien, lui dis-je, je vous en fais mon compliment;
-mais elle est malade, et je la dérange.
+cheminée, si mademoiselle sa fille était malade.
+Je débutais par une insigne bêtise. Le vieillard
+me répondit d'un air tout gonflé d'orgueil armoricain
+que c'était là madame de Kératry, sa femme.
+«Très bien, lui dis-je, je vous en fais mon compliment;
+mais elle est malade, et je la dérange.
Donc je me chauffe et je m'en vais.&mdash;Un instant,
reprit le protecteur, M. Duris-Dufresne m'a dit
-que vous vouliez écrire, et j'ai promis de causer
+que vous vouliez écrire, et j'ai promis de causer
avec vous de ce projet, mais tenez, en deux mots,
-je serai franc, une femme ne doit pas écrire.&mdash;Si
-c'est votre opinion, nous n'avons point à
-causer, repris-je. Ce n'était pas la peine de nous
-éveiller si matin, madame de Kératry et moi,
-pour entendre ce précepte.»</p>
+je serai franc, une femme ne doit pas écrire.&mdash;Si
+c'est votre opinion, nous n'avons point à
+causer, repris-je. Ce n'était pas la peine de nous
+éveiller si matin, madame de Kératry et moi,
+pour entendre ce précepte.»</p>
<p>Je me levai et sortis sans humeur, car j'avais
-plus envie de rire que de me fâcher. M. de Kératry
+plus envie de rire que de me fâcher. M. de Kératry
<span class="pagenum"><a id="page_X_159">X p. 159</a></span>
me suivit dans l'antichambre et m'y retint quelques
-instans pour me développer sa théorie sur l'infériorité
-des femmes, sur l'impossibilité où était
-la plus intelligente d'entre elles d'écrire un bon
+instans pour me développer sa théorie sur l'infériorité
+des femmes, sur l'impossibilité où était
+la plus intelligente d'entre elles d'écrire un bon
ouvrage (le <cite>Dernier des Beaumanoir</cite> apparemment);
et comme je m'en allais toujours sans discuter et
sans lui rien dire de piquant il termina sa harangue
-par un trait napoléonien qui devait m'écraser.
-«Croyez-moi, me dit-il gravement comme
-j'ouvrais la dernière porte de son sanctuaire, ne
+par un trait napoléonien qui devait m'écraser.
+«Croyez-moi, me dit-il gravement comme
+j'ouvrais la dernière porte de son sanctuaire, ne
faites pas de livres, faites des enfans.&mdash;Ma foi,
-monsieur, lui répondis-je en pouffant de rire et
+monsieur, lui répondis-je en pouffant de rire et
en lui fermant sa porte sur le nez, gardez le
-précepte pour vous-même, si bon vous semble.»</p>
+précepte pour vous-même, si bon vous semble.»</p>
-<p>Delatouche a arrangé ma réponse depuis en
+<p>Delatouche a arrangé ma réponse depuis en
racontant cette belle entrevue. Il m'a fait dire:
-<em>faites-en vous-même si vous pouvez</em>. Je ne fus ni
-si méchante ni si spirituelle, d'autant plus que
+<em>faites-en vous-même si vous pouvez</em>. Je ne fus ni
+si méchante ni si spirituelle, d'autant plus que
sa petite femme avait l'air d'un ange de candeur.
-Je retournai chez moi fort divertie de l'originalité
+Je retournai chez moi fort divertie de l'originalité
de ce Chrysale romantique, et bien certaine que
-je ne m'élèverais jamais à la hauteur de ses inventions
-littéraires. On sait que le sujet du
+je ne m'élèverais jamais à la hauteur de ses inventions
+littéraires. On sait que le sujet du
<cite>Dernier des Beaumanoir</cite> est le viol d'une femme
-que l'on croit morte par le prêtre chargé de l'ensevelir.
-Ajoutons cependant, pour rester équitable,
-que le livre a de très belles pages.</p>
+que l'on croit morte par le prêtre chargé de l'ensevelir.
+Ajoutons cependant, pour rester équitable,
+que le livre a de très belles pages.</p>
<p>Je fis rire Duris-Dufresne aux larmes en lui
-racontant l'aventure. En même temps il était
+racontant l'aventure. En même temps il était
furieux et voulait pourfendre son Breton bretonnant.
<span class="pagenum"><a id="page_X_160">X p. 160</a></span>
Je le calmai en lui disant que je ne donnerais
-pas ma matinée pour... un éditeur!</p>
+pas ma matinée pour... un éditeur!</p>
-<p>Il ne combattit plus dès lors mon projet
+<p>Il ne combattit plus dès lors mon projet
d'aller voir Delatouche, contre lequel il m'avait
-exprimé jusque-là de fortes préventions. Je
-n'avais qu'un mot à écrire, mon nom eût suffi
+exprimé jusque-là de fortes préventions. Je
+n'avais qu'un mot à écrire, mon nom eût suffi
pour m'assurer un bon accueil de mon compatriote.
-J'étais intimement liée avec sa famille.
-Il était cousin des Duvernet, et son père avait
-été lié avec le mien.</p>
-
-<p>Il m'appela et me reçut paternellement.
-Comme il savait déjà par Félix Pyat mon colloque
-avec M. de Kératry, il mit toute la coquetterie de
-son esprit, qui était d'une trempe exquise et d'un
-brillant remarquable, à soutenir la thèse contraire.
-«Mais ne vous faites pas d'illusions,
-cependant, me dit-il. La littérature est une ressource
-illusoire, et moi qui vous parle, malgré
-toute la supériorité de ma barbe, je n'en tire pas
-quinze cents francs par an, l'un dans l'autre.»</p>
-
-<p class="fin">FIN DU TOME DIXIÈME</p>
+J'étais intimement liée avec sa famille.
+Il était cousin des Duvernet, et son père avait
+été lié avec le mien.</p>
+
+<p>Il m'appela et me reçut paternellement.
+Comme il savait déjà par Félix Pyat mon colloque
+avec M. de Kératry, il mit toute la coquetterie de
+son esprit, qui était d'une trempe exquise et d'un
+brillant remarquable, à soutenir la thèse contraire.
+«Mais ne vous faites pas d'illusions,
+cependant, me dit-il. La littérature est une ressource
+illusoire, et moi qui vous parle, malgré
+toute la supériorité de ma barbe, je n'en tire pas
+quinze cents francs par an, l'un dans l'autre.»</p>
+
+<p class="fin">FIN DU TOME DIXIÈME</p>
<p class="right">Typographie L. Schnauss.</p>
@@ -5300,16 +5263,16 @@ DE MA VIE</p>
<p class="frontmatter">M<sup>me</sup> GEORGE SAND.</p>
<div class="poem left45"><div class="stanza">
-<div class="line">Charité envers les autres;</div>
-<div class="line">Dignité envers soi-même;</div>
-<div class="line">Sincérité devant Dieu.</div>
+<div class="line">Charité envers les autres;</div>
+<div class="line">Dignité envers soi-même;</div>
+<div class="line">Sincérité devant Dieu.</div>
</div></div>
-<p class="left15">Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends.<br />
+<p class="left15">Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends.<br />
<span class="i2">15 avril 1847.</span><br />
<span class="i20 smcap">GEORGE SAND.</span></p>
-<p class="p4 frontmatter">TOME ONZIÈME.</p>
+<p class="p4 frontmatter">TOME ONZIÈME.</p>
<p class="p4 center">PARIS, 1855.<br />
<span class="small">LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.</span></p>
@@ -5321,20 +5284,20 @@ DE MA VIE</p>
<span class="medium">(SUITE.)</span></h2>
<p class="hanging indent">
-Rêve de quinze cents francs de rente.&mdash;Le <cite>Figaro</cite>.&mdash;Une promenade
+Rêve de quinze cents francs de rente.&mdash;Le <cite>Figaro</cite>.&mdash;Une promenade
dans le quartier Latin.&mdash;Balzac.&mdash;Emmanuel Arago.&mdash;Premier
luxe de Balzac.&mdash;Ses contrastes.&mdash;Aversion que lui
-portait Delatouche.&mdash;Dîner et soirée fantastiques chez Balzac.&mdash;Jules
+portait Delatouche.&mdash;Dîner et soirée fantastiques chez Balzac.&mdash;Jules
Janin.&mdash;Delatouche m'encourage et me paralyse.&mdash;<cite>Indiana</cite>.&mdash;C'est
-à tort qu'on a dit que c'était ma personne et mon
-histoire.&mdash;La théorie du beau.&mdash;La théorie du vrai.&mdash;Ce qu'en
+à tort qu'on a dit que c'était ma personne et mon
+histoire.&mdash;La théorie du beau.&mdash;La théorie du vrai.&mdash;Ce qu'en
pensait Balzac.&mdash;Ce qu'en pensent la critique et le public.</p>
-<p>&mdash;Quinze cents francs! m'écriai-je; mais si
-j'avais quinze cents francs à joindre à ma petite
-pension, je m'estimerais très riche, et je ne demanderais
+<p>&mdash;Quinze cents francs! m'écriai-je; mais si
+j'avais quinze cents francs à joindre à ma petite
+pension, je m'estimerais très riche, et je ne demanderais
plus rien au ciel ni aux hommes, pas
-même une barbe!</p>
+même une barbe!</p>
<p>&mdash;Oh! reprit-il en riant, si vous n'avez pas
plus d'ambition que cela, vous simplifiez la
@@ -5343,1090 +5306,1090 @@ facile du monde que de gagner quinze cents
francs, mais c'est possible, si vous ne vous rebutez
pas des commencemens.</p>
-<p>Il lut un roman dont je ne me rappelle même
-plus le titre ni le sujet, car je l'ai brûlé peu de
-temps après. Il le trouva, avec raison, détestable.
+<p>Il lut un roman dont je ne me rappelle même
+plus le titre ni le sujet, car je l'ai brûlé peu de
+temps après. Il le trouva, avec raison, détestable.
Cependant il me dit que je devais en savoir faire
<span class="pagenum"><a id="page_XI_6">XI p. 6</a></span>
-un meilleur, et que peut-être un jour j'en pourrais
-faire un bon. «Mais il faut vivre pour connaître
+un meilleur, et que peut-être un jour j'en pourrais
+faire un bon. «Mais il faut vivre pour connaître
la vie, ajouta-t-il. Le roman, c'est la vie
-racontée avec art. Vous êtes une nature d'artiste,
-mais vous ignorez la réalité, vous êtes trop dans
-le rêve. Patientez avec le temps et l'expérience,
+racontée avec art. Vous êtes une nature d'artiste,
+mais vous ignorez la réalité, vous êtes trop dans
+le rêve. Patientez avec le temps et l'expérience,
et soyez tranquille: ces deux tristes <em>conseilleurs</em>
viendront assez vite. Laissez-vous enseigner par
-la destinée et tâchez de rester poète. Vous n'avez
-pas autre chose à faire.»</p>
+la destinée et tâchez de rester poète. Vous n'avez
+pas autre chose à faire.»</p>
-<p>Cependant, comme il me voyait assez embarrassée
-de suffire à la vie matérielle, il m'offrit de
+<p>Cependant, comme il me voyait assez embarrassée
+de suffire à la vie matérielle, il m'offrit de
me faire gagner quarante ou cinquante francs
-par mois si je pouvais m'employer à la rédaction
-de son petit journal. Pyat et Sandeau étaient
-déjà occupés à cette besogne; j'y fus associée un
-peu par-dessus le marché.</p>
-
-<p>Delatouche avait acheté le <cite>Figaro</cite>, et il le
-faisait à peu près lui-même, au coin de son feu,
-en causant tantôt avec ses rédacteurs, tantôt avec
+par mois si je pouvais m'employer à la rédaction
+de son petit journal. Pyat et Sandeau étaient
+déjà occupés à cette besogne; j'y fus associée un
+peu par-dessus le marché.</p>
+
+<p>Delatouche avait acheté le <cite>Figaro</cite>, et il le
+faisait à peu près lui-même, au coin de son feu,
+en causant tantôt avec ses rédacteurs, tantôt avec
les nombreuses visites qu'il recevait. Ces visites,
quelquefois charmantes, quelquefois risibles, posaient
-un peu, sans s'en douter, pour le secrétariat
-respectable qui, retranché dans les petits
+un peu, sans s'en douter, pour le secrétariat
+respectable qui, retranché dans les petits
coins de l'appartement, ne se faisait pas faute
-d'écouter et de critiquer.</p>
+d'écouter et de critiquer.</p>
<p>J'avais ma petite table et mon petit tapis
-auprès de la cheminée; mais je n'étais pas très
-assidue à ce travail, auquel je n'entendais rien.
+auprès de la cheminée; mais je n'étais pas très
+assidue à ce travail, auquel je n'entendais rien.
Delatouche me prenait un peu au collet pour me
<span class="pagenum"><a id="page_XI_7">XI p. 7</a></span>
faire asseoir; il me jetait un sujet et me donnait
un petit bout de papier sur lequel il fallait le
faire tenir. Je barbouillais dix pages que je jetais
-au feu et où je n'avais pas dit un mot de ce qu'il
+au feu et où je n'avais pas dit un mot de ce qu'il
fallait traiter. Les autres avaient de l'esprit, de
-la verve, de la facilité. On causait et on riait.
-Delatouche était étincelant de causticité. J'écoutais,
+la verve, de la facilité. On causait et on riait.
+Delatouche était étincelant de causticité. J'écoutais,
je m'amusais beaucoup, mais je ne faisais
rien qui vaille, et au bout du mois, il me revenait
douze francs cinquante centimes ou quinze
francs tout au plus pour ma part de collaboration,
-encore était-ce trop bien payé.</p>
+encore était-ce trop bien payé.</p>
-<p>Delatouche était adorable de grâce paternelle,
-et il se rajeunissait avec nous jusqu'à l'enfantillage.
-Je me rappelle un dîner que nous lui donnâmes
+<p>Delatouche était adorable de grâce paternelle,
+et il se rajeunissait avec nous jusqu'à l'enfantillage.
+Je me rappelle un dîner que nous lui donnâmes
chez Pinson et une fantastique promenade
-au clair de la lune que nous lui fîmes faire à
-travers le quartier Latin. Nous étions suivis d'un
-sapin qu'il avait pris à l'heure pour aller je ne
-sais où et qu'il garda jusqu'à minuit sans pouvoir
-se dépêtrer de notre folle compagnie. Il y
+au clair de la lune que nous lui fîmes faire à
+travers le quartier Latin. Nous étions suivis d'un
+sapin qu'il avait pris à l'heure pour aller je ne
+sais où et qu'il garda jusqu'à minuit sans pouvoir
+se dépêtrer de notre folle compagnie. Il y
remonta bien vingt fois et en descendit toujours,
-persuadé par nos raisons. Nous allions sans but
-et nous voulions lui prouver que c'était la plus
-agréable manière de se promener. Il la goûtait
-assez, car il nous cédait sans trop de combat.
+persuadé par nos raisons. Nous allions sans but
+et nous voulions lui prouver que c'était la plus
+agréable manière de se promener. Il la goûtait
+assez, car il nous cédait sans trop de combat.
Le cocher de fiacre, victime de nos taquineries,
avait pris son mal en patience, et je me souviens
-qu'arrivés, je ne sais pourquoi ni comment, à la
-montagne Sainte-Geneviève, comme il allait fort
+qu'arrivés, je ne sais pourquoi ni comment, à la
+montagne Sainte-Geneviève, comme il allait fort
<span class="pagenum"><a id="page_XI_8">XI p. 8</a></span>
-lentement dans la rue déserte, nous nous occupions
-à traverser la voiture, à la file les uns des
-autres, laissant les portières ouvertes et les marchepieds
-baissés, et chantant je ne sais plus
-quelle facétie sur un ton lugubre: je ne sais pas
-non plus pourquoi cela nous paraissait drôle et
+lentement dans la rue déserte, nous nous occupions
+à traverser la voiture, à la file les uns des
+autres, laissant les portières ouvertes et les marchepieds
+baissés, et chantant je ne sais plus
+quelle facétie sur un ton lugubre: je ne sais pas
+non plus pourquoi cela nous paraissait drôle et
pourquoi Delatouche riait de si bon c&oelig;ur. Je crois
-que c'était la joie de se sentir bête une fois en
-sa vie. Pyat prétendait avoir un but, qui était de
-donner une sérénade à tous les épiciers du quartier,
+que c'était la joie de se sentir bête une fois en
+sa vie. Pyat prétendait avoir un but, qui était de
+donner une sérénade à tous les épiciers du quartier,
et il allait de boutique en boutique chantant
-à pleine voix: <cite>Un épicier, c est une rose</cite>.</p>
+à pleine voix: <cite>Un épicier, c est une rose</cite>.</p>
<p>C'est la seule fois que j'aie vu Delatouche
-véritablement gai, car son esprit, habituellement
+véritablement gai, car son esprit, habituellement
satirique, avait un fonds de spleen qui rendait
souvent son enjouement mortellement triste.
-«Sont-ils heureux! me disait-il, en me donnant
-le bras à l'arrière-garde, tandis que les autres
+«Sont-ils heureux! me disait-il, en me donnant
+le bras à l'arrière-garde, tandis que les autres
couraient devant en faisant leur tapage; ils
n'ont bu que de l'eau rougie et ils sont ivres!
Quel bon vin que la jeunesse! et quel bon rire
que celui qui n'a pas besoin de motif! Ah! si
l'on pouvait s'amuser comme cela deux jours de
-suite! Mais aussitôt que l'on sait de quoi et de
+suite! Mais aussitôt que l'on sait de quoi et de
qui l'on s'amuse, on ne s'amuse plus, on a envie
-de pleurer.»</p>
+de pleurer.»</p>
-<p>Le grand chagrin de Delatouche était de
+<p>Le grand chagrin de Delatouche était de
vieillir. Il n'en pouvait prendre son parti, et
-c'est lui qui disait: «On n'a jamais cinquante
-ans, on a deux fois vingt-cinq ans.» Malgré
+c'est lui qui disait: «On n'a jamais cinquante
+ans, on a deux fois vingt-cinq ans.» Malgré
<span class="pagenum"><a id="page_XI_9">XI p. 9</a></span>
-cette révolte de son esprit, il était plus vieux que
-son âge. Déjà malade et aggravant son mal par
-l'impatience avec laquelle il le supportait, il était
+cette révolte de son esprit, il était plus vieux que
+son âge. Déjà malade et aggravant son mal par
+l'impatience avec laquelle il le supportait, il était
souvent, le matin, d'une humeur irascible devant
laquelle je m'esquivais sans rien dire. Puis il
me rappelait ou venait me chercher, ne se donnant
-jamais tort, mais effaçant par mille gracieusetés
-et mille gâteries de papa le chagrin qu'il
-avait causé.</p>
+jamais tort, mais effaçant par mille gracieusetés
+et mille gâteries de papa le chagrin qu'il
+avait causé.</p>
-<p>Quand j'ai cherché plus tard la cause de sa
-soudaine aversion, on m'a dit qu'il avait été
+<p>Quand j'ai cherché plus tard la cause de sa
+soudaine aversion, on m'a dit qu'il avait été
amoureux de moi, jaloux sans en convenir, et
-blessé de n'avoir jamais été deviné. Cela n'est
-pas. Je me méfiais de lui au commencement,
+blessé de n'avoir jamais été deviné. Cela n'est
+pas. Je me méfiais de lui au commencement,
M. Duris-Dufresne m'ayant mise en garde par
-ses propres préventions. J'aurais donc eu à son
-égard la pénétration qui m'a souvent manqué à
+ses propres préventions. J'aurais donc eu à son
+égard la pénétration qui m'a souvent manqué à
temps en d'autres circonstances, faute de coquetterie
-suffisante. Mais là, j'avais à bien voir si
-ma confiance tomberait sur un c&oelig;ur désintéressé,
-et je constatai bientôt que la jalousie de notre
-patron, comme nous l'appelions, était tout intellectuelle
-et s'exerçait sur tout ce qui l'approchait,
-sans acception d'âge ni de sexe.</p>
-
-<p>C'était un ami, et surtout un maître jaloux par
-nature, comme le vieux Porpora que j'ai dépeint
-dans un de mes romans. Quand il avait couvé une
-intelligence, développé un talent, il ne voulait
+suffisante. Mais là, j'avais à bien voir si
+ma confiance tomberait sur un c&oelig;ur désintéressé,
+et je constatai bientôt que la jalousie de notre
+patron, comme nous l'appelions, était tout intellectuelle
+et s'exerçait sur tout ce qui l'approchait,
+sans acception d'âge ni de sexe.</p>
+
+<p>C'était un ami, et surtout un maître jaloux par
+nature, comme le vieux Porpora que j'ai dépeint
+dans un de mes romans. Quand il avait couvé une
+intelligence, développé un talent, il ne voulait
plus souffrir qu'une autre inspiration ou qu'une
-autre assistance que la sienne osât en approcher.</p>
+autre assistance que la sienne osât en approcher.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XI_10">XI p. 10</a></span>
Un de mes amis, qui connaissait un peu Balzac,
-m'avait présentée à lui, non comme une muse de
-département, mais comme une bonne personne
-de province très émerveillée de son talent. C'était
-la vérité. Bien que Balzac n'eût pas encore produit
-ses chefs-d'&oelig;uvre à cette époque, j'étais vivement
-frappée de sa manière neuve et originale,
-et je le considérais déjà comme un maître à étudier.
-Balzac avait été, non pas charmant pour
-moi, à la manière de Delatouche, mais excellent
-aussi, avec plus de rondeur et d'égalité de caractère.
+m'avait présentée à lui, non comme une muse de
+département, mais comme une bonne personne
+de province très émerveillée de son talent. C'était
+la vérité. Bien que Balzac n'eût pas encore produit
+ses chefs-d'&oelig;uvre à cette époque, j'étais vivement
+frappée de sa manière neuve et originale,
+et je le considérais déjà comme un maître à étudier.
+Balzac avait été, non pas charmant pour
+moi, à la manière de Delatouche, mais excellent
+aussi, avec plus de rondeur et d'égalité de caractère.
Tout le monde sait comme le contentement
-de lui-même, contentement si bien fondé
-qu'on le lui pardonnait, débordait en lui; comme
-il aimait à parler de ses ouvrages, à les raconter
-d'avance, à les faire en causant, à les lire en
-brouillons ou en épreuves. Naïf et <em>bon enfant</em> au
-possible, il demandait conseil aux enfans, n'écoutait
-pas la réponse, ou s'en servait pour la
-combattre avec l'obstination de sa supériorité. Il
+de lui-même, contentement si bien fondé
+qu'on le lui pardonnait, débordait en lui; comme
+il aimait à parler de ses ouvrages, à les raconter
+d'avance, à les faire en causant, à les lire en
+brouillons ou en épreuves. Naïf et <em>bon enfant</em> au
+possible, il demandait conseil aux enfans, n'écoutait
+pas la réponse, ou s'en servait pour la
+combattre avec l'obstination de sa supériorité. Il
n'enseignait jamais, il parlait de lui, de lui seul.
Une seule fois il s'oublia pour nous parler de
Rabelais, que je ne connaissais pas encore. Il
-fut si merveilleux, si éblouissant, si lucide, que
-nous nous disions en le quittant: «Oui, oui,
-décidément, il aura tout l'avenir qu'il rêve; il
+fut si merveilleux, si éblouissant, si lucide, que
+nous nous disions en le quittant: «Oui, oui,
+décidément, il aura tout l'avenir qu'il rêve; il
comprend trop bien ce qui n'est pas lui, pour ne
-pas faire de lui-même une grande individualité.»</p>
+pas faire de lui-même une grande individualité.»</p>
<p>Il demeurait alors rue de Cassini, dans un
-petit entre-sol très gai, à côté de l'Observatoire.
+petit entre-sol très gai, à côté de l'Observatoire.
<span class="pagenum"><a id="page_XI_11">XI p. 11</a></span>
C'est par lui ou chez lui, je crois, que je fis connaissance
avec Emmanuel Arago, un homme qui
-devait devenir un frère pour moi, et qui était
+devait devenir un frère pour moi, et qui était
alors un enfant. Je me liai vite avec lui, pouvant
-me donner avec lui des airs de grand'mère, car
-il était encore si jeune que ses bras avaient
-grandi dans l'année plus que ne le comportaient
-ses manches. Il avait pourtant commis déjà un
-volume de vers et une pièce de théâtre fort spirituelle.</p>
+me donner avec lui des airs de grand'mère, car
+il était encore si jeune que ses bras avaient
+grandi dans l'année plus que ne le comportaient
+ses manches. Il avait pourtant commis déjà un
+volume de vers et une pièce de théâtre fort spirituelle.</p>
<p>Un beau matin, Balzac, ayant bien vendu la
-<cite>Peau de Chagrin</cite>, méprisa son entre-sol et voulut
-le quitter; mais, réflexion faite, il se contenta de
-transformer ses petites chambres de poète en un
+<cite>Peau de Chagrin</cite>, méprisa son entre-sol et voulut
+le quitter; mais, réflexion faite, il se contenta de
+transformer ses petites chambres de poète en un
assemblage de boudoirs de marquise, et un beau
-jour il nous invita à venir prendre des glaces
-dans ses murs tendus de soie et bordés de dentelle.
+jour il nous invita à venir prendre des glaces
+dans ses murs tendus de soie et bordés de dentelle.
Cela me fit beaucoup rire: je ne pensais
-pas qu'il prît au sérieux ce besoin d'un <em>vain luxe</em>,
-et que ce fût pour lui autre chose qu'une fantaisie
-passagère. Je me trompais, ces besoins
+pas qu'il prît au sérieux ce besoin d'un <em>vain luxe</em>,
+et que ce fût pour lui autre chose qu'une fantaisie
+passagère. Je me trompais, ces besoins
d'imagination coquette devinrent les tyrans de
sa vie, et pour les satisfaire il sacrifia souvent le
-bien-être le plus élémentaire. Dès lors il vivait
+bien-être le plus élémentaire. Dès lors il vivait
un peu ainsi, manquant de tout au milieu de son
-superflu, et se privant de soupe et de café plutôt
+superflu, et se privant de soupe et de café plutôt
que d'argenterie et de porcelaine de Chine.</p>
-<p>Réduit bientôt à des expédiens fabuleux pour
-ne pas se séparer de colifichets qui réjouissaient
-sa vue; artiste fantaisiste, c'est-à-dire enfant aux
+<p>Réduit bientôt à des expédiens fabuleux pour
+ne pas se séparer de colifichets qui réjouissaient
+sa vue; artiste fantaisiste, c'est-à-dire enfant aux
<span class="pagenum"><a id="page_XI_12">XI p. 12</a></span>
-rêves d'or, il vivait par le cerveau dans le palais
-des fées; homme opiniâtre cependant, il acceptait,
-par la volonté, toutes les inquiétudes et
-toutes les souffrances plutôt que de ne pas forcer
-la réalité à garder quelque chose de son rêve.</p>
-
-<p>Puérile et puissant, toujours envieux d'un
-<em>bibelot</em>, et jamais jaloux d'une gloire, sincère
-jusqu'à la modestie, vantard jusqu'à la hâblerie,
-confiant en lui-même et aux autres, très expansif,
-très bon et très fou, avec un sanctuaire de raison
-intérieure, où il rentrait pour tout dominer dans
-son &oelig;uvre, cynique dans la chasteté, ivre en buvant
-de l'eau, intempérant de travail et sobre
+rêves d'or, il vivait par le cerveau dans le palais
+des fées; homme opiniâtre cependant, il acceptait,
+par la volonté, toutes les inquiétudes et
+toutes les souffrances plutôt que de ne pas forcer
+la réalité à garder quelque chose de son rêve.</p>
+
+<p>Puérile et puissant, toujours envieux d'un
+<em>bibelot</em>, et jamais jaloux d'une gloire, sincère
+jusqu'à la modestie, vantard jusqu'à la hâblerie,
+confiant en lui-même et aux autres, très expansif,
+très bon et très fou, avec un sanctuaire de raison
+intérieure, où il rentrait pour tout dominer dans
+son &oelig;uvre, cynique dans la chasteté, ivre en buvant
+de l'eau, intempérant de travail et sobre
d'autres passions, positif et romanesque avec un
-égal succès, crédule et sceptique, plein de contrastes
-et de mystères, tel était Balzac encore
-jeune, déjà inexplicable pour quiconque se fatiguait
-de la trop constante étude de lui-même à
+égal succès, crédule et sceptique, plein de contrastes
+et de mystères, tel était Balzac encore
+jeune, déjà inexplicable pour quiconque se fatiguait
+de la trop constante étude de lui-même à
laquelle il condamnait ses amis, et qui ne paraissait
-pas encore à tous aussi intéressante qu'elle
-l'était réellement.</p>
-
-<p>En effet, à cette époque, beaucoup de juges,
-compétens d'ailleurs, niaient le génie de Balzac,
-ou tout au moins ne le croyaient pas destiné à
-une si puissante carrière de développement. Delatouche
-était des plus récalcitrans. Il parlait de
+pas encore à tous aussi intéressante qu'elle
+l'était réellement.</p>
+
+<p>En effet, à cette époque, beaucoup de juges,
+compétens d'ailleurs, niaient le génie de Balzac,
+ou tout au moins ne le croyaient pas destiné à
+une si puissante carrière de développement. Delatouche
+était des plus récalcitrans. Il parlait de
lui avec une aversion effrayante. Balzac avait
-été son disciple, et leur rupture, dont ce dernier
-n'a jamais su le motif, était toute fraîche et toute
+été son disciple, et leur rupture, dont ce dernier
+n'a jamais su le motif, était toute fraîche et toute
saignante. Delatouche ne donnait aucune bonne
<span class="pagenum"><a id="page_XI_13">XI p. 13</a></span>
-raison à son ressentiment, et Balzac me disait
-souvent: «Gare à vous! vous verrez qu'un beau
+raison à son ressentiment, et Balzac me disait
+souvent: «Gare à vous! vous verrez qu'un beau
matin sans vous en douter, sans savoir pourquoi,
-vous trouverez en lui un ennemi mortel.»</p>
+vous trouverez en lui un ennemi mortel.»</p>
-<p>Delatouche eut évidemment tort à mes yeux
-en décriant Balzac, qui ne parlait de lui qu'avec
+<p>Delatouche eut évidemment tort à mes yeux
+en décriant Balzac, qui ne parlait de lui qu'avec
regret et douceur; mais Balzac eut tort de croire
-à une inimitié irréconciliable. Il eût pu le ramener
+à une inimitié irréconciliable. Il eût pu le ramener
avec le temps.</p>
-<p>C'était trop tôt alors. J'essayai en vain plusieurs
-fois de dire à Delatouche ce qui pouvait
-les rapprocher. La première fois il sauta au plafond.
-«Vous l'avez donc vu? s'écria-t-il; vous
-le voyez donc? Il ne me manquait plus que ça!»
-Je crus qu'il allait me jeter par les fenêtres. Il
+<p>C'était trop tôt alors. J'essayai en vain plusieurs
+fois de dire à Delatouche ce qui pouvait
+les rapprocher. La première fois il sauta au plafond.
+«Vous l'avez donc vu? s'écria-t-il; vous
+le voyez donc? Il ne me manquait plus que ça!»
+Je crus qu'il allait me jeter par les fenêtres. Il
se calma, bouda, revint, et finit par <em>me passer
mon Balzac</em>, en voyant que cette sympathie n'enlevait
-rien à celle qu'il réclamait. Mais, à chaque
-nouvelle relation littéraire que je devais établir
+rien à celle qu'il réclamait. Mais, à chaque
+nouvelle relation littéraire que je devais établir
ou accepter, Delatouche devait entrer dans les
-mêmes colères, et même les indifférens lui paraissaient
-des ennemis s'ils ne m'avaient pas été
-présentés par lui.</p>
-
-<p>Je parlai fort peu de mes projets littéraires à
-Balzac. Il n'y crut guère, ou ne songea pas à
-examiner si j'étais capable de quelque chose. Je
-ne lui demandai pas de conseils, il m'eût dit
-qu'il les gardait pour lui-même; et cela autant
-par ingénuité de modestie que par ingénuité
-d'égoïsme; car il avait sa manière d'être modeste
+mêmes colères, et même les indifférens lui paraissaient
+des ennemis s'ils ne m'avaient pas été
+présentés par lui.</p>
+
+<p>Je parlai fort peu de mes projets littéraires à
+Balzac. Il n'y crut guère, ou ne songea pas à
+examiner si j'étais capable de quelque chose. Je
+ne lui demandai pas de conseils, il m'eût dit
+qu'il les gardait pour lui-même; et cela autant
+par ingénuité de modestie que par ingénuité
+d'égoïsme; car il avait sa manière d'être modeste
<span class="pagenum"><a id="page_XI_14">XI p. 14</a></span>
-sous l'apparence de la présomption, je l'ai reconnu
-depuis, avec une agréable surprise; et
-quant à son égoïsme, il avait aussi ses réactions
-de dévoûment et de générosité.</p>
+sous l'apparence de la présomption, je l'ai reconnu
+depuis, avec une agréable surprise; et
+quant à son égoïsme, il avait aussi ses réactions
+de dévoûment et de générosité.</p>
-<p>Son commerce était fort agréable, un peu
+<p>Son commerce était fort agréable, un peu
fatigant de paroles pour moi qui ne sais pas
-assez répondre pour varier les sujets de conversation,
-mais son âme était d'une grande sérénité,
+assez répondre pour varier les sujets de conversation,
+mais son âme était d'une grande sérénité,
et, en aucun moment, je ne l'ai vu maussade. Il
-grimpait avec son gros ventre tous les étages de
+grimpait avec son gros ventre tous les étages de
la maison du quai Saint-Michel et arrivait soufflant,
riant et racontant sans reprendre haleine.
Il prenait des paperasses sur ma table, y jetait
les yeux et avait l'intention de s'informer un peu
-de ce que ce pouvait être; mais aussitôt, pensant
-à l'ouvrage qu'il était en train de faire, il se
-mettait à le raconter, et, en somme, je trouvais
-cela plus instructif que tous les empêchemens
-que Delatouche, questionneur désespérant, apportait
-à ma fantaisie.</p>
-
-<p>Un soir que nous avions dîné chez Balzac
-d'une manière étrange, je crois que cela se composait
+de ce que ce pouvait être; mais aussitôt, pensant
+à l'ouvrage qu'il était en train de faire, il se
+mettait à le raconter, et, en somme, je trouvais
+cela plus instructif que tous les empêchemens
+que Delatouche, questionneur désespérant, apportait
+à ma fantaisie.</p>
+
+<p>Un soir que nous avions dîné chez Balzac
+d'une manière étrange, je crois que cela se composait
de b&oelig;uf bouilli, d'un melon et de vin de
-Champagne frappé, il alla endosser une belle
+Champagne frappé, il alla endosser une belle
robe de chambre toute neuve, pour nous la
montrer avec une joie de petite fille, et voulut
-sortir ainsi costumé, un bougeoir à la main, pour
-nous reconduire jusqu'à la grille du Luxembourg.
-Il était tard, l'endroit désert, et je lui
+sortir ainsi costumé, un bougeoir à la main, pour
+nous reconduire jusqu'à la grille du Luxembourg.
+Il était tard, l'endroit désert, et je lui
faisais observer qu'il se ferait assassiner en rentrant
<span class="pagenum"><a id="page_XI_15">XI p. 15</a></span>
-chez lui. «Du tout, me dit-il; si je rencontre
+chez lui. «Du tout, me dit-il; si je rencontre
des voleurs, ils me prendront pour un
fou, et ils auront peur de moi, ou pour un
-prince, et ils me respecteront.» Il faisait une
+prince, et ils me respecteront.» Il faisait une
belle nuit calme. Il nous accompagna ainsi, portant
-sa bougie allumée dans un joli flambeau de
-vermeil ciselé, parlant des quatre chevaux arabes
-qu'il n'avait pas encore, qu'il aurait bientôt,
+sa bougie allumée dans un joli flambeau de
+vermeil ciselé, parlant des quatre chevaux arabes
+qu'il n'avait pas encore, qu'il aurait bientôt,
qu'il n'a jamais eus, et qu'il a cru fermement
-avoir pendant quelque temps. Il nous eût reconduits
-jusqu'à l'autre bout de Paris, si nous
-l'avions laissé faire.</p>
-
-<p>Je ne connaissais pas d'autres célébrités et
-ne désirais pas en connaître. Je rencontrais une
-telle opposition d'idées, de sentimens et de
-systèmes entre Balzac et Delatouche, que je
-craignais de voir ma pauvre tête se perdre dans
-un chaos de contradictions, si je prêtais l'oreille
-à un troisième maître. Je vis à cette époque,
+avoir pendant quelque temps. Il nous eût reconduits
+jusqu'à l'autre bout de Paris, si nous
+l'avions laissé faire.</p>
+
+<p>Je ne connaissais pas d'autres célébrités et
+ne désirais pas en connaître. Je rencontrais une
+telle opposition d'idées, de sentimens et de
+systèmes entre Balzac et Delatouche, que je
+craignais de voir ma pauvre tête se perdre dans
+un chaos de contradictions, si je prêtais l'oreille
+à un troisième maître. Je vis à cette époque,
une seule fois, Jules Janin pour lui demander
-un service. C'est la seule démarche que j'aie
-jamais faite auprès de la critique, et comme ce
-n'était pas pour moi, je n'y eus aucun scrupule.
-Je trouvai en lui un bon garçon sans affectation
-et sans étalage d'aucune vanité, ayant le bon
-goût de ne pas montrer son esprit sans nécessité
+un service. C'est la seule démarche que j'aie
+jamais faite auprès de la critique, et comme ce
+n'était pas pour moi, je n'y eus aucun scrupule.
+Je trouvai en lui un bon garçon sans affectation
+et sans étalage d'aucune vanité, ayant le bon
+goût de ne pas montrer son esprit sans nécessité
et parlant de ses chiens avec plus d'amour que
-de ses écrits. Comme j'aime aussi les chiens, je
-me trouvai fort à l'aise, une conversation littéraire
-avec un inconnu m'eût affreusement intimidée.</p>
+de ses écrits. Comme j'aime aussi les chiens, je
+me trouvai fort à l'aise, une conversation littéraire
+avec un inconnu m'eût affreusement intimidée.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XI_16">XI p. 16</a></span>
-J'ai dit que Delatouche était désespérant. Il
-était ainsi pour lui-même et travaillait à se dégoûter
+J'ai dit que Delatouche était désespérant. Il
+était ainsi pour lui-même et travaillait à se dégoûter
de tout ce qu'il entreprenait. Il se laissait
-aller, de temps en temps, à raconter ses
-romans d'avance, avec plus de discrétion et d'intimité
+aller, de temps en temps, à raconter ses
+romans d'avance, avec plus de discrétion et d'intimité
que Balzac, mais avec plus de complaisance
-encore s'il se voyait bien écouté. Par
+encore s'il se voyait bien écouté. Par
exemple, il ne fallait pas s'aviser de remuer un
-meuble, de tisonner ou d'éternuer dans ces momens-là:
-il s'interrompait aussitôt pour vous
+meuble, de tisonner ou d'éternuer dans ces momens-là:
+il s'interrompait aussitôt pour vous
demander, avec une sollicitude polie, si vous
-étiez enrhumé ou si vous aviez des inquiétudes
-dans les jambes; et, feignant d'avoir oublié son
+étiez enrhumé ou si vous aviez des inquiétudes
+dans les jambes; et, feignant d'avoir oublié son
roman, il se faisait beaucoup prier pour faire
-semblant de chercher à le retrouver. Il avait
-mille fois moins de talent pour écrire que Balzac;
-mais comme il en avait mille fois plus pour déduire
-ses idées par la parole, ce qu'il racontait
+semblant de chercher à le retrouver. Il avait
+mille fois moins de talent pour écrire que Balzac;
+mais comme il en avait mille fois plus pour déduire
+ses idées par la parole, ce qu'il racontait
admirablement paraissait admirable, tandis que
-ce que Balzac racontait d'une manière souvent
-impossible ne représentait souvent qu'une &oelig;uvre
+ce que Balzac racontait d'une manière souvent
+impossible ne représentait souvent qu'une &oelig;uvre
impossible. Mais quand l'ouvrage de Delatouche
-était imprimé, on y cherchait en vain le charme
-et la beauté de ce qu'on avait entendu, et on
+était imprimé, on y cherchait en vain le charme
+et la beauté de ce qu'on avait entendu, et on
avait la surprise contraire en lisant Balzac.
Balzac savait qu'il exposait mal, non pas sans
-feu et sans esprit, mais sans ordre et sans clarté.
-Aussi préférait-il lire quand il avait son manuscrit
+feu et sans esprit, mais sans ordre et sans clarté.
+Aussi préférait-il lire quand il avait son manuscrit
sous la main, et Delatouche, qui faisait
-cent romans sans les écrire, n'avait presque
+cent romans sans les écrire, n'avait presque
<span class="pagenum"><a id="page_XI_17">XI p. 17</a></span>
-jamais rien à lire; ou c'étaient quelques pages
+jamais rien à lire; ou c'étaient quelques pages
qui ne rendaient pas son projet et qui l'attristaient
-visiblement. Il n'avait pas de facilité;
-aussi avait-il la fécondité en horreur, et trouvait-il
-contre celle de Balzac, sans songer à celle
+visiblement. Il n'avait pas de facilité;
+aussi avait-il la fécondité en horreur, et trouvait-il
+contre celle de Balzac, sans songer à celle
de Walter Scott, qu'il adorait, les invectives les
-plus bouffonnes et les comparaisons les plus médicinales.</p>
+plus bouffonnes et les comparaisons les plus médicinales.</p>
-<p>J'ai toujours pensé que Delatouche dépensait
-trop de véritable talent en paroles. Balzac ne
-dépensait que de la folie. Il jetait là son trop
+<p>J'ai toujours pensé que Delatouche dépensait
+trop de véritable talent en paroles. Balzac ne
+dépensait que de la folie. Il jetait là son trop
plein et gardait sa sagesse profonde pour son
-&oelig;uvre. Delatouche s'épuisait en démonstrations
-excellentes, et, quoique riche, ne l'était pas
-assez pour se montrer si généreux.</p>
-
-<p>Et puis sa fatale santé paralysait son essor
-au moment où il déployait ses ailes. Il a fait
-de beaux vers, faciles et pleins, mêlés à des vers
-tiraillés et un peu vides; des romans très remarquables,
-très originaux, et des romans très faibles
-et très lâchés; des articles très mordans, très
-ingénieux, et d'autres si personnels qu'ils étaient
-incompréhensibles et, partant, sans intérêt pour
+&oelig;uvre. Delatouche s'épuisait en démonstrations
+excellentes, et, quoique riche, ne l'était pas
+assez pour se montrer si généreux.</p>
+
+<p>Et puis sa fatale santé paralysait son essor
+au moment où il déployait ses ailes. Il a fait
+de beaux vers, faciles et pleins, mêlés à des vers
+tiraillés et un peu vides; des romans très remarquables,
+très originaux, et des romans très faibles
+et très lâchés; des articles très mordans, très
+ingénieux, et d'autres si personnels qu'ils étaient
+incompréhensibles et, partant, sans intérêt pour
le public. Ce haut et ce bas d'une intelligence
-d'élite s'expliquent par le cruel va-et-vient de la
+d'élite s'expliquent par le cruel va-et-vient de la
maladie.</p>
<p>Delatouche avait aussi le malheur de s'occuper
trop de ce que faisaient les autres. A cette
-époque, il lisait tout. Il recevait, comme journaliste,
+époque, il lisait tout. Il recevait, comme journaliste,
tout ce qui paraissait, feignait de n'y pas
<span class="pagenum"><a id="page_XI_18">XI p. 18</a></span>
jeter les yeux, et remettait l'exemplaire au premier
-venu de ses rédacteurs en lui disant: «Avalez
-la médecine; vous êtes jeune, elle ne vous tuera
+venu de ses rédacteurs en lui disant: «Avalez
+la médecine; vous êtes jeune, elle ne vous tuera
pas. Dites de l'ouvrage ce que vous voudrez, je
-ne veux pas savoir ce que c'est.»&mdash;Mais quand
+ne veux pas savoir ce que c'est.»&mdash;Mais quand
on lui apportait le compte-rendu, il critiquait la
-critique avec une netteté qui prouvait qu'il avait
-le premier avalé la médecine et même savouré
-l'âcre saveur qui le tentait.</p>
+critique avec une netteté qui prouvait qu'il avait
+le premier avalé la médecine et même savouré
+l'âcre saveur qui le tentait.</p>
-<p>J'eusse été bien sotte de ne pas écouter tout
-ce que me disait Delatouche, mais cette perpétuelle
+<p>J'eusse été bien sotte de ne pas écouter tout
+ce que me disait Delatouche, mais cette perpétuelle
analyse de toutes choses, cette dissection
-des autres et de lui-même, toute cette critique
-brillante et souvent juste, qui aboutissait à la
-négation de lui-même et des autres, attristaient
-singulièrement mon esprit, et tant de lisières
-commençaient à me donner des crampes. J'apprenais
+des autres et de lui-même, toute cette critique
+brillante et souvent juste, qui aboutissait à la
+négation de lui-même et des autres, attristaient
+singulièrement mon esprit, et tant de lisières
+commençaient à me donner des crampes. J'apprenais
tout ce qu'il ne faut pas faire, rien de ce
qu'il faut faire, et je perdais toute confiance en
moi.</p>
<p>Je reconnaissais, je reconnais encore que Delatouche
me rendait grand service en m'amenant
-à hésiter. A cette époque, on faisait les choses
-les plus étranges en littérature. Les excentricités
-du génie de Victor Hugo, jeune, avaient enivré
-la jeunesse, ennuyée des vieilles rengaines de la
+à hésiter. A cette époque, on faisait les choses
+les plus étranges en littérature. Les excentricités
+du génie de Victor Hugo, jeune, avaient enivré
+la jeunesse, ennuyée des vieilles rengaines de la
Restauration. On ne trouvait plus Chateaubriand
-assez romantique; c'était tout au plus si le maître
-nouveau l'était assez pour les appétits féroces
-qu'il avait excités. Les marmots de sa propre
+assez romantique; c'était tout au plus si le maître
+nouveau l'était assez pour les appétits féroces
+qu'il avait excités. Les marmots de sa propre
<span class="pagenum"><a id="page_XI_19">XI p. 19</a></span>
-école, ceux qu'il n'eût jamais acceptés pour disciples,
+école, ceux qu'il n'eût jamais acceptés pour disciples,
et qui le sentaient bien, voulaient l'<em>enfoncer</em>
-en le dépassant. On cherchait des titres
-impossibles, des sujets dégoûtans, et, dans cette
-course au clocher d'affiches ébouriffantes, des
-gens de talent eux-mêmes subissaient la mode,
-et, couverts d'oripeaux bizarres, se précipitaient
-dans la mêlée.</p>
-
-<p>J'étais bien tentée de faire comme les autres
-écoliers, puisque les maîtres donnaient le mauvais
+en le dépassant. On cherchait des titres
+impossibles, des sujets dégoûtans, et, dans cette
+course au clocher d'affiches ébouriffantes, des
+gens de talent eux-mêmes subissaient la mode,
+et, couverts d'oripeaux bizarres, se précipitaient
+dans la mêlée.</p>
+
+<p>J'étais bien tentée de faire comme les autres
+écoliers, puisque les maîtres donnaient le mauvais
exemple, et je cherchais des bizarreries que je
-n'eusse jamais pu exécuter. Parmi les critiques
-du moment qui résistaient à ce cataclysme, Delatouche
-avait du discernement et du goût, en ce
+n'eusse jamais pu exécuter. Parmi les critiques
+du moment qui résistaient à ce cataclysme, Delatouche
+avait du discernement et du goût, en ce
qu'il faisait la part du beau et du bon dans les
-deux écoles. Il me retenait sur cette pente glissante
+deux écoles. Il me retenait sur cette pente glissante
par des moqueries comiques et des avis
-sérieux. Mais il me jetait tout aussitôt dans des
-difficultés inextricables. «Fuyez le pastiche,
+sérieux. Mais il me jetait tout aussitôt dans des
+difficultés inextricables. «Fuyez le pastiche,
disait-il. Servez-vous de votre propre fonds;
lisez dans votre vie, dans votre c&oelig;ur; rendez
-vos impressions.» Et quand nous avions causé
-n'importe de quoi, il me disait: «Vous êtes trop
-absolue dans votre sentiment, votre caractère
-est trop à part: vous ne connaissez ni le monde,
-ni les individus. Vous n'avez pas vécu et pensé
-comme tout le monde. Vous êtes un cerveau
-creux.» Je me disais qu'il avait raison, et je
-retournais à Nohant, décidée à faire des boîtes
-à thé et des tabatières de Spa.</p>
+vos impressions.» Et quand nous avions causé
+n'importe de quoi, il me disait: «Vous êtes trop
+absolue dans votre sentiment, votre caractère
+est trop à part: vous ne connaissez ni le monde,
+ni les individus. Vous n'avez pas vécu et pensé
+comme tout le monde. Vous êtes un cerveau
+creux.» Je me disais qu'il avait raison, et je
+retournais à Nohant, décidée à faire des boîtes
+à thé et des tabatières de Spa.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XI_20">XI p. 20</a></span>
-Enfin je commençai <cite>Indiana</cite>, sans projet et
-sans espoir, sans aucun plan, mettant résolûment
-à la porte de mon souvenir tout ce qui m'avait
-été posé en précepte ou en exemple, et ne fouillant
-ni dans la manière des autres, ni dans ma
-propre individualité pour le sujet et les types.
-On n'a pas manqué de dire qu'<cite>Indiana</cite> était ma
+Enfin je commençai <cite>Indiana</cite>, sans projet et
+sans espoir, sans aucun plan, mettant résolûment
+à la porte de mon souvenir tout ce qui m'avait
+été posé en précepte ou en exemple, et ne fouillant
+ni dans la manière des autres, ni dans ma
+propre individualité pour le sujet et les types.
+On n'a pas manqué de dire qu'<cite>Indiana</cite> était ma
personne et mon histoire. Il n'en est rien. J'ai
-présenté beaucoup de types de femmes, et je
-crois que quand on aura lu cet exposé des impressions
-et des réflexions de ma vie, on verra
-bien que je ne me suis jamais mise en scène
-sous des traits féminins. Je suis trop romanesque
-pour avoir vu une héroïne de roman dans mon
-miroir. Je ne me suis jamais trouvée ni assez
+présenté beaucoup de types de femmes, et je
+crois que quand on aura lu cet exposé des impressions
+et des réflexions de ma vie, on verra
+bien que je ne me suis jamais mise en scène
+sous des traits féminins. Je suis trop romanesque
+pour avoir vu une héroïne de roman dans mon
+miroir. Je ne me suis jamais trouvée ni assez
belle, ni assez aimable, ni assez logique dans
-l'ensemble de mon caractère et de mes actions
-pour prêter à la poésie ou à l'intérêt, et j'aurais
-eu beau chercher à embellir ma personne et à
-dramatiser ma vie, je n'en serais pas venue à
-bout. Mon <em>moi</em>, me revenant face à face, m'eût
+l'ensemble de mon caractère et de mes actions
+pour prêter à la poésie ou à l'intérêt, et j'aurais
+eu beau chercher à embellir ma personne et à
+dramatiser ma vie, je n'en serais pas venue à
+bout. Mon <em>moi</em>, me revenant face à face, m'eût
toujours refroidie.</p>
<p>Je suis loin de dire qu'un artiste n'ait pas le
droit de se peindre et de se raconter, et plus il
-se couronnera des fleurs de la poésie pour se
+se couronnera des fleurs de la poésie pour se
montrer au public, mieux il fera s'il a assez
-d'habileté pour qu'on ne le reconnaisse pas trop
+d'habileté pour qu'on ne le reconnaisse pas trop
sous cette parure, ou s'il est assez beau pour
qu'elle ne le rende pas ridicule. Mais, en ce
-qui me concerne, j'étais d'une étoffe trop bigarrée
+qui me concerne, j'étais d'une étoffe trop bigarrée
<span class="pagenum"><a id="page_XI_21">XI p. 21</a></span>
-pour me prêter à une idéalisation quelconque.
-Si j'avais voulu montrer le fonds sérieux,
-j'aurais raconté une vie, qui jusqu'alors, avait
-plus ressemblé à celle du moine <em>Alexis</em> (dans le
-roman peu récréatif de <cite>Spiridion</cite>) qu'à celle d'Indiana
-la créole passionnée. Ou bien, si j'avais
+pour me prêter à une idéalisation quelconque.
+Si j'avais voulu montrer le fonds sérieux,
+j'aurais raconté une vie, qui jusqu'alors, avait
+plus ressemblé à celle du moine <em>Alexis</em> (dans le
+roman peu récréatif de <cite>Spiridion</cite>) qu'à celle d'Indiana
+la créole passionnée. Ou bien, si j'avais
pris l'autre face de ma vie, mes besoins d'enfantillage,
-de gaîté, de bêtise absolue, j'aurais fait
+de gaîté, de bêtise absolue, j'aurais fait
un type si invraisemblable, que je n'aurais rien
-trouvé à lui faire dire et à lui faire faire qui eût
+trouvé à lui faire dire et à lui faire faire qui eût
le sens commun.</p>
-<p>Je n'avais pas la moindre théorie quand je
-commençai à écrire, et je ne crois pas en avoir
+<p>Je n'avais pas la moindre théorie quand je
+commençai à écrire, et je ne crois pas en avoir
jamais eu, quand une envie de roman m'a mis
-la plume dans la main. Cela n'empêche pas que
-mes instincts ne m'aient fait, à mon insu, la
-théorie que je vais établir, que j'ai généralement
-suivie sans m'en rendre compte, et qui, à l'heure
-où j'écris, est encore en discussion.</p>
-
-<p>Selon cette théorie, le roman serait une &oelig;uvre
-de poésie autant que d'analyse. Il y faudrait des
-situations vraies et des caractères vrais, réels
-même, se groupant autour d'un type destiné à
-résumer le sentiment ou l'idée principale du
-livre. Ce type représente généralement la passion
+la plume dans la main. Cela n'empêche pas que
+mes instincts ne m'aient fait, à mon insu, la
+théorie que je vais établir, que j'ai généralement
+suivie sans m'en rendre compte, et qui, à l'heure
+où j'écris, est encore en discussion.</p>
+
+<p>Selon cette théorie, le roman serait une &oelig;uvre
+de poésie autant que d'analyse. Il y faudrait des
+situations vraies et des caractères vrais, réels
+même, se groupant autour d'un type destiné à
+résumer le sentiment ou l'idée principale du
+livre. Ce type représente généralement la passion
de l'amour, puisque presque tous les romans
-sont des histoires d'amour. Selon la théorie
-annoncée (et c'est là qu'elle commence), il faut
-idéaliser cet amour, ce type, par conséquent, et
+sont des histoires d'amour. Selon la théorie
+annoncée (et c'est là qu'elle commence), il faut
+idéaliser cet amour, ce type, par conséquent, et
ne pas craindre de lui donner toutes les puissances
<span class="pagenum"><a id="page_XI_22">XI p. 22</a></span>
-dont on a l'aspiration en soi-même, ou
+dont on a l'aspiration en soi-même, ou
toutes les douleurs dont on a vu ou senti la
blessure. Mais, en aucun cas, il ne faut l'avilir
-dans le hasard des événemens; il faut qu'il meure
+dans le hasard des événemens; il faut qu'il meure
ou qu'il triomphe, et on ne doit pas craindre de
lui donner une importance exceptionnelle dans
la vie, des forces au-dessus du vulgaire, des
-charmes ou des souffrances qui dépassent tout
-à fait l'habitude des choses humaines, et même
+charmes ou des souffrances qui dépassent tout
+à fait l'habitude des choses humaines, et même
un peu le vraisemblable admis par la plupart des
intelligences.</p>
-<p>En résumé, idéalisation du sentiment qui
-fait le sujet, en laissant à l'art du conteur le soin
+<p>En résumé, idéalisation du sentiment qui
+fait le sujet, en laissant à l'art du conteur le soin
de placer ce sujet dans des conditions et dans
-un cadre de réalité assez sensible pour le faire
+un cadre de réalité assez sensible pour le faire
ressortir, si, toutefois, c'est bien un roman qu'il
veut faire.</p>
-<p>Cette théorie est-elle vraie? Je crois que oui;
-mais elle n'est pas, elle ne doit pas être absolue.
+<p>Cette théorie est-elle vraie? Je crois que oui;
+mais elle n'est pas, elle ne doit pas être absolue.
Balzac, avec le temps, m'a fait comprendre, par
-la variété et la force de ses conceptions, que l'on
-pouvait sacrifier l'idéalisation du sujet à la vérité
-de la peinture, à la critique de la société et de
-l'humanité même.</p>
-
-<p>Balzac résumait complétement ceci, quand
-il me disait, dans la suite: «Vous cherchez
-l'homme tel qu'il devrait être; moi, je le prends
+la variété et la force de ses conceptions, que l'on
+pouvait sacrifier l'idéalisation du sujet à la vérité
+de la peinture, à la critique de la société et de
+l'humanité même.</p>
+
+<p>Balzac résumait complétement ceci, quand
+il me disait, dans la suite: «Vous cherchez
+l'homme tel qu'il devrait être; moi, je le prends
tel qu'il est. Croyez-moi, nous avons raison
tous deux. Ces deux chemins conduisent au
-même but. J'aime aussi les êtres exceptionnels;
+même but. J'aime aussi les êtres exceptionnels;
<span class="pagenum"><a id="page_XI_23">XI p. 23</a></span>
j'en suis <em>un</em>. Il m'en faut d'ailleurs pour faire
-ressortir mes êtres vulgaires, et je ne les sacrifie
-jamais sans nécessité. Mais ces êtres vulgaires
-m'intéressent plus qu'ils ne vous intéressent.
-Je les grandis, je les idéalise, en sens
-inverse, dans leur laideur ou leur bêtise. Je
-donne à leurs difformités des proportions effrayantes
+ressortir mes êtres vulgaires, et je ne les sacrifie
+jamais sans nécessité. Mais ces êtres vulgaires
+m'intéressent plus qu'ils ne vous intéressent.
+Je les grandis, je les idéalise, en sens
+inverse, dans leur laideur ou leur bêtise. Je
+donne à leurs difformités des proportions effrayantes
ou grotesques. Vous, vous ne sauriez
pas; vous faites bien de ne pas vouloir regarder
-des êtres et des choses qui vous donneraient le
-cauchemar. Idéalisez dans le joli et dans le beau,
-c'est un ouvrage de femme.»</p>
+des êtres et des choses qui vous donneraient le
+cauchemar. Idéalisez dans le joli et dans le beau,
+c'est un ouvrage de femme.»</p>
-<p>Balzac me parlait ainsi sans dédain caché et
-sans causticité déguisée. Il était sincère dans le
-sentiment fraternel, et il a trop idéalisé la femme
-pour qu'on puisse le soupçonner d'avoir eu jamais
-la théorie de M. Kératry.</p>
+<p>Balzac me parlait ainsi sans dédain caché et
+sans causticité déguisée. Il était sincère dans le
+sentiment fraternel, et il a trop idéalisé la femme
+pour qu'on puisse le soupçonner d'avoir eu jamais
+la théorie de M. Kératry.</p>
<p>Balzac, esprit vaste, non pas infini et sans
-défauts, mais le plus étendu et le plus pourvu
-de qualités diverses qui, dans le roman, se soit
-produit de notre temps, Balzac, maître sans
-égal en l'art de peindre la société moderne et
-l'humanité actuelle, avait mille fois raison de
-ne pas admettre un système absolu. Il ne m'a
-rien révélé de cela alors que je cherchais, et je
-ne lui en veux pas, il ne le savait pas lui-même;
-il cherchait et tâtonnait aussi pour son compte.
-Il a essayé de tout. Il a vu et prouvé que toute
-manière était bonne et tout sujet fécond pour
-un esprit souple comme le sien. Il a développé
+défauts, mais le plus étendu et le plus pourvu
+de qualités diverses qui, dans le roman, se soit
+produit de notre temps, Balzac, maître sans
+égal en l'art de peindre la société moderne et
+l'humanité actuelle, avait mille fois raison de
+ne pas admettre un système absolu. Il ne m'a
+rien révélé de cela alors que je cherchais, et je
+ne lui en veux pas, il ne le savait pas lui-même;
+il cherchait et tâtonnait aussi pour son compte.
+Il a essayé de tout. Il a vu et prouvé que toute
+manière était bonne et tout sujet fécond pour
+un esprit souple comme le sien. Il a développé
<span class="pagenum"><a id="page_XI_24">XI p. 24</a></span>
davantage ce en quoi il s'est senti le plus puissant,
-et il s'est moqué de cette erreur de la
+et il s'est moqué de cette erreur de la
critique qui veut imposer un cadre, des sujets
-et des procédés aux artistes, erreur dans laquelle
+et des procédés aux artistes, erreur dans laquelle
le public donne encore, sans s'apercevoir que
-cette théorie arbitraire étant toujours l'expression
-d'une individualité, se dérobe la première
-à son propre principe et fait acte d'indépendance
+cette théorie arbitraire étant toujours l'expression
+d'une individualité, se dérobe la première
+à son propre principe et fait acte d'indépendance
en contredisant le point de vue d'une
-théorie voisine ou opposée. On est frappé de
+théorie voisine ou opposée. On est frappé de
ces contradictions quand on lit une demi-douzaine
-d'articles de critique sur un même ouvrage
+d'articles de critique sur un même ouvrage
d'art; on voit alors que chaque critique a son
-critérium, sa passion, son goût particulier, et
+critérium, sa passion, son goût particulier, et
que si deux ou trois d'entre eux se trouvent
-d'accord pour préconiser une loi quelconque
+d'accord pour préconiser une loi quelconque
dans les arts, l'application qu'ils font de cette
-loi prouve des appréciations très diverses et des
-préventions que ne gouverne aucune règle fixe.</p>
+loi prouve des appréciations très diverses et des
+préventions que ne gouverne aucune règle fixe.</p>
<p>Il est heureux, du reste, qu'il en soit ainsi.
-S'il n'y avait qu'une école et qu'une doctrine
-dans l'art, l'art périrait vite, faute de hardiesse
+S'il n'y avait qu'une école et qu'une doctrine
+dans l'art, l'art périrait vite, faute de hardiesse
et de tentatives nouvelles. L'homme va toujours
cherchant avec douleur le vrai absolu, dont il a
-le sentiment, et qu'il ne trouvera jamais en lui-même
-à l'état d'individu. La vérité est le but
+le sentiment, et qu'il ne trouvera jamais en lui-même
+à l'état d'individu. La vérité est le but
d'une recherche pour laquelle toutes les forces
-collectives de notre espèce ne sont pas de trop,
-et cependant, erreur étrange et fatale, dès
-qu'un homme de quelque capacité aborde cette
+collectives de notre espèce ne sont pas de trop,
+et cependant, erreur étrange et fatale, dès
+qu'un homme de quelque capacité aborde cette
<span class="pagenum"><a id="page_XI_25">XI p. 25</a></span>
recherche, il voudrait l'interdire aux autres et
-donner pour unique découverte celle qu'il croit
-tenir. La recherche de la loi de liberté elle-même
-sert d'aliment au despotisme et à l'intolérance
+donner pour unique découverte celle qu'il croit
+tenir. La recherche de la loi de liberté elle-même
+sert d'aliment au despotisme et à l'intolérance
de l'orgueil humain. Triste folie! Si
-les sociétés n'ont pu encore s'y soustraire, que
+les sociétés n'ont pu encore s'y soustraire, que
les arts au moins s'en affranchissent et trouvent
-la vie dans l'indépendance absolue de l'inspiration.</p>
+la vie dans l'indépendance absolue de l'inspiration.</p>
-<p>L'inspiration! Voilà quelque chose de bien
-malaisé à définir et de bien important à consacrer
+<p>L'inspiration! Voilà quelque chose de bien
+malaisé à définir et de bien important à consacrer
comme un fait surhumain, comme une
intervention presque divine. L'inspiration est
-pour les artistes ce que la grâce est pour les
-chrétiens, et on n'a pas encore imaginé de défendre
-aux croyans de recevoir la grâce quand
-elle descend dans leurs âmes. Il y a pourtant
-une prétendue critique qui défendrait volontiers
+pour les artistes ce que la grâce est pour les
+chrétiens, et on n'a pas encore imaginé de défendre
+aux croyans de recevoir la grâce quand
+elle descend dans leurs âmes. Il y a pourtant
+une prétendue critique qui défendrait volontiers
aux artistes de recevoir l'inspiration et de
-lui obéir.</p>
+lui obéir.</p>
<p>Et je ne parle pas ici des critiques de profession,
je ne resserre pas mon plaidoyer dans
les limites d'une ou plusieurs coteries. Je combats
-un préjugé public, universel. On veut que
-l'art suive un chemin battu, et quand une manière
-a plu, un siècle tout entier s'écrie: «Donnez-nous
-du même, il n'y a que cela de bon!»
+un préjugé public, universel. On veut que
+l'art suive un chemin battu, et quand une manière
+a plu, un siècle tout entier s'écrie: «Donnez-nous
+du même, il n'y a que cela de bon!»
Malheur alors aux novateurs! Il leur faut succomber
-ou soutenir une lutte effroyable, jusqu'à
-ce que leur protestation, cri de révolte au début,
+ou soutenir une lutte effroyable, jusqu'à
+ce que leur protestation, cri de révolte au début,
<span class="pagenum"><a id="page_XI_26">XI p. 26</a></span>
-devienne à son tour une tyrannie qui écrasera ou
-combattra d'autres innovations également légitimes
-et désirables.</p>
+devienne à son tour une tyrannie qui écrasera ou
+combattra d'autres innovations également légitimes
+et désirables.</p>
-<p>J'ai toujours trouvé le mot <i>inspiration</i> très
+<p>J'ai toujours trouvé le mot <i>inspiration</i> très
ambitieux et ne pouvant s'appliquer qu'aux
-génies de premier ordre. Je n'oserais jamais
+génies de premier ordre. Je n'oserais jamais
m'en servir pour mon propre compte, sans protester
un peu contre l'emphase d'un terme qui
ne trouve sa sanction que dans un incontestable
-succès. Pourtant il faudrait un mot qui ne fît
-pas rougir les gens modestes et bien élevés, et
-qui exprimât cette sorte de <em>grâce</em> qui descend
-plus ou moins vive, plus ou moins féconde sur
-toutes les têtes éprises de leur art. Il n'est si
+succès. Pourtant il faudrait un mot qui ne fît
+pas rougir les gens modestes et bien élevés, et
+qui exprimât cette sorte de <em>grâce</em> qui descend
+plus ou moins vive, plus ou moins féconde sur
+toutes les têtes éprises de leur art. Il n'est si
humble travailleur qui n'ait son heure d'inspiration,
-et peut-être la liqueur céleste est-elle
-aussi précieuse dans le vase d'argile que dans
+et peut-être la liqueur céleste est-elle
+aussi précieuse dans le vase d'argile que dans
le vase d'or: seulement, l'un la conserve pure,
-l'autre l'altère ou se brise. La grâce des chrétiens
+l'autre l'altère ou se brise. La grâce des chrétiens
n'agit pas seule et fatalement. Il faut que
-l'âme la recueille, comme la bonne terre le grain
-sacré. L'inspiration n'est pas d'une autre nature.
+l'âme la recueille, comme la bonne terre le grain
+sacré. L'inspiration n'est pas d'une autre nature.
Prenons donc le mot tel qu'il est, et qu'il n'implique
-rien de présomptueux sous ma plume.</p>
-
-<p>Je sentis, en commençant à écrire <cite>Indiana</cite>,
-une émotion très vive et très particulière, ne
-ressemblant à rien de ce que j'avais éprouvé
-dans mes précédens essais. Mais cette émotion
-fut plus pénible qu'agréable. J'écrivis tout d'un
-jet, sans plan, je l'ai dit, et littéralement sans
+rien de présomptueux sous ma plume.</p>
+
+<p>Je sentis, en commençant à écrire <cite>Indiana</cite>,
+une émotion très vive et très particulière, ne
+ressemblant à rien de ce que j'avais éprouvé
+dans mes précédens essais. Mais cette émotion
+fut plus pénible qu'agréable. J'écrivis tout d'un
+jet, sans plan, je l'ai dit, et littéralement sans
<span class="pagenum"><a id="page_XI_27">XI p. 27</a></span>
-savoir où j'allais, sans m'être même rendu compte
-du problème social que j'abordais. Je n'étais
-pas saintsimonienne, je ne l'ai jamais été, bien
+savoir où j'allais, sans m'être même rendu compte
+du problème social que j'abordais. Je n'étais
+pas saintsimonienne, je ne l'ai jamais été, bien
que j'aie eu de vraies sympathies pour quelques
-idées et quelques personnes de cette secte; mais
-je ne les connaissais pas à cette époque, et je ne
-fus point influencée par elles.</p>
+idées et quelques personnes de cette secte; mais
+je ne les connaissais pas à cette époque, et je ne
+fus point influencée par elles.</p>
<p>J'avais en moi seulement, comme un sentiment
bien net et bien ardent, l'horreur de l'esclavage
-brutal et bête. Je ne l'avais pas subi,
-je ne le subissais pas, on le voit par la liberté
-dont je jouissais et qui ne m'était pas disputée.
-Donc, <cite>Indiana</cite> n'était pas mon histoire dévoilée
-comme on l'a dit. Ce n'était pas une plainte
-formulée contre un maître particulier. C'était
-une protestation contre la tyrannie en général,
+brutal et bête. Je ne l'avais pas subi,
+je ne le subissais pas, on le voit par la liberté
+dont je jouissais et qui ne m'était pas disputée.
+Donc, <cite>Indiana</cite> n'était pas mon histoire dévoilée
+comme on l'a dit. Ce n'était pas une plainte
+formulée contre un maître particulier. C'était
+une protestation contre la tyrannie en général,
et si je personnifiais cette tyrannie dans un
homme, si j'enfermais la lutte dans le cadre
d'une existence domestique, c'est que je n'avais
pas l'ambition de faire autre chose qu'un roman
-de m&oelig;urs. Voilà pourquoi, dans une préface
-écrite après le livre, je me défendis de vouloir
-porter atteinte aux institutions. J'étais fort
-sincère et ne prétendais pas en savoir plus long
+de m&oelig;urs. Voilà pourquoi, dans une préface
+écrite après le livre, je me défendis de vouloir
+porter atteinte aux institutions. J'étais fort
+sincère et ne prétendais pas en savoir plus long
que je n'en disais. La critique m'en apprit davantage
et me fit mieux examiner la question.</p>
-<p>J'écrivis donc ce livre sous l'empire d'une
-émotion et non d'un système. Cette émotion,
-lentement amassée dans le cours d'une vie de
-réflexions, déborda très impétueuse dès que le
+<p>J'écrivis donc ce livre sous l'empire d'une
+émotion et non d'un système. Cette émotion,
+lentement amassée dans le cours d'une vie de
+réflexions, déborda très impétueuse dès que le
<span class="pagenum"><a id="page_XI_28">XI p. 28</a></span>
cadre d'une situation quelconque s'ouvrit pour
-la contenir; mais elle s'y trouva fort à l'étroit,
-et cette sorte de combat contre l'exécution me
-soutint pendant six semaines dans un état de
-volonté tout nouveau pour moi.</p>
+la contenir; mais elle s'y trouva fort à l'étroit,
+et cette sorte de combat contre l'exécution me
+soutint pendant six semaines dans un état de
+volonté tout nouveau pour moi.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XI_29">XI p. 29</a></span></p>
<h2>CHAPITRE VINGT-NEUVIEME.</h2>
<p class="hanging indent">
-Delatouche passe brusquement de la raillerie à l'enthousiasme.&mdash;<cite>Valentine</cite>
-paraît.&mdash;Impossibilité de la collaboration projetée.&mdash;La
+Delatouche passe brusquement de la raillerie à l'enthousiasme.&mdash;<cite>Valentine</cite>
+paraît.&mdash;Impossibilité de la collaboration projetée.&mdash;La
<cite>Revue des Deux-Mondes</cite>. Buloz.&mdash;Gustave Planche.&mdash;Delatouche
-me boude et rompt avec moi.&mdash;Résumé de nos rapports
-par la suite.&mdash;Maurice entre au collége.&mdash;Son chagrin et le mien.&mdash;Tristesse
-et dureté du régime des lycées.&mdash;Une exécution à
-Henri IV.&mdash;La tendresse ne raisonne pas.&mdash;Maurice fait sa première
+me boude et rompt avec moi.&mdash;Résumé de nos rapports
+par la suite.&mdash;Maurice entre au collége.&mdash;Son chagrin et le mien.&mdash;Tristesse
+et dureté du régime des lycées.&mdash;Une exécution à
+Henri IV.&mdash;La tendresse ne raisonne pas.&mdash;Maurice fait sa première
communion.</p>
<p>Je demeurais encore quai Saint-Michel avec
ma fille quand <cite>Indiana</cite> parut<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. Dans l'intervalle
-de la commande à la publication, j'avais
-écrit <cite>Valentine</cite> et commencé <cite>Lélia</cite>. <cite>Valentine</cite>
-parut donc deux ou trois mois après <cite>Indiana</cite>, et
-ce livre fut écrit également à Nohant, où j'allais
-toujours régulièrement passer trois mois sur six.</p>
-
-<p>Delatouche grimpa à ma mansarde et trouva
-le premier exemplaire d'<cite>Indiana</cite>, que l'éditeur
+de la commande à la publication, j'avais
+écrit <cite>Valentine</cite> et commencé <cite>Lélia</cite>. <cite>Valentine</cite>
+parut donc deux ou trois mois après <cite>Indiana</cite>, et
+ce livre fut écrit également à Nohant, où j'allais
+toujours régulièrement passer trois mois sur six.</p>
+
+<p>Delatouche grimpa à ma mansarde et trouva
+le premier exemplaire d'<cite>Indiana</cite>, que l'éditeur
Ernest Dupuy venait de m'envoyer, et sur la
-couverture duquel j'étais en train précisément
-d'écrire le nom de Delatouche. Il le prit, le
+couverture duquel j'étais en train précisément
+d'écrire le nom de Delatouche. Il le prit, le
flaira, le retourna, curieux, inquiet, railleur surtout
<span class="pagenum"><a id="page_XI_30">XI p. 30</a></span>
-ce jour-là. J'étais sur le balcon; je voulus
+ce jour-là. J'étais sur le balcon; je voulus
l'y attirer, parler d'autre chose, il n'y eut pas
-moyen, il voulait lire, il lisait, et à chaque page
-il s'écriait: «Allons! c'est un pastiche; école de
+moyen, il voulait lire, il lisait, et à chaque page
+il s'écriait: «Allons! c'est un pastiche; école de
Balzac! Pastiche, que me veux-tu! Balzac, que
-me veux-tu?»</p>
-
-<p>Il vint sur le balcon, le volume à la main, et
-me critiquant mot par mot, me démontrant par <em>a</em>
-plus <em>b</em> que j'avais copié la manière de Balzac,
-et qu'à cela je n'avais gagné que de n'être ni
-Balzac ni moi-même.</p>
-
-<p>Je n'avais ni cherché ni évité cette imitation
-de manière, et il ne me semblait pas que le reproche
-fût fondé. J'attendis, pour me condamner
-moi-même, que mon juge, qui emportait son
-exemplaire, l'eût feuilleté en entier. Le lendemain
-matin, à mon réveil, je reçus ce billet:
-«George, je viens faire amende honorable; je
-suis à vos genoux. Oubliez mes duretés d'hier
-soir, oubliez toutes les duretés que je vous ai
-dites depuis six mois. J'ai passé la nuit à vous
+me veux-tu?»</p>
+
+<p>Il vint sur le balcon, le volume à la main, et
+me critiquant mot par mot, me démontrant par <em>a</em>
+plus <em>b</em> que j'avais copié la manière de Balzac,
+et qu'à cela je n'avais gagné que de n'être ni
+Balzac ni moi-même.</p>
+
+<p>Je n'avais ni cherché ni évité cette imitation
+de manière, et il ne me semblait pas que le reproche
+fût fondé. J'attendis, pour me condamner
+moi-même, que mon juge, qui emportait son
+exemplaire, l'eût feuilleté en entier. Le lendemain
+matin, à mon réveil, je reçus ce billet:
+«George, je viens faire amende honorable; je
+suis à vos genoux. Oubliez mes duretés d'hier
+soir, oubliez toutes les duretés que je vous ai
+dites depuis six mois. J'ai passé la nuit à vous
lire. O mon enfant, que je suis content de
-vous!»</p>
-
-<p>Je croyais que tout mon succès se bornerait
-à ce billet paternel et ne m'attendais nullement
-au prompt retour de l'éditeur, qui me demandait
-<cite>Valentine</cite>. Les journaux parlèrent tous de
-M. <em>G. Sand</em> avec éloge, insinuant que la main
-d'une femme avait dû se glisser çà et là pour
-révéler à l'auteur certaines délicatesses du c&oelig;ur
+vous!»</p>
+
+<p>Je croyais que tout mon succès se bornerait
+à ce billet paternel et ne m'attendais nullement
+au prompt retour de l'éditeur, qui me demandait
+<cite>Valentine</cite>. Les journaux parlèrent tous de
+M. <em>G. Sand</em> avec éloge, insinuant que la main
+d'une femme avait dû se glisser çà et là pour
+révéler à l'auteur certaines délicatesses du c&oelig;ur
<span class="pagenum"><a id="page_XI_31">XI p. 31</a></span>
-et de l'esprit, mais déclarant que le style et les
-appréciations avaient trop de virilité pour n'être
-pas d'un homme. Ils étaient tous un peu Kératry.</p>
+et de l'esprit, mais déclarant que le style et les
+appréciations avaient trop de virilité pour n'être
+pas d'un homme. Ils étaient tous un peu Kératry.</p>
<p>Cela ne me causa nul ennui, mais fit souffrir
Jules Sandeau dans sa modestie. J'ai dit d'avance
-que ce succès le détermina à reprendre son nom
-intégralement et à renoncer à des projets de collaboration
-que nous avions déjà jugés nous-mêmes
-inexécutables. La collaboration est tout
+que ce succès le détermina à reprendre son nom
+intégralement et à renoncer à des projets de collaboration
+que nous avions déjà jugés nous-mêmes
+inexécutables. La collaboration est tout
un art qui ne demande pas seulement, comme
on le croit, une confiance mutuelle et de bonnes
-relations, mais une habileté particulière et une
-habitude de procédés <em>ad hoc</em>. Or, nous étions
-trop inexpérimentés l'un et l'autre pour nous
-partager le travail. Quand nous avions essayé,
-il était arrivé que chacun de nous refaisait en
+relations, mais une habileté particulière et une
+habitude de procédés <em>ad hoc</em>. Or, nous étions
+trop inexpérimentés l'un et l'autre pour nous
+partager le travail. Quand nous avions essayé,
+il était arrivé que chacun de nous refaisait en
entier le travail de l'autre, et que ce remaniement
successif faisait de notre ouvrage la broderie de
-Pénélope.</p>
+Pénélope.</p>
<p>Les quatre volumes d'<cite>Indiana</cite> et <cite>Valentine</cite>
-vendus, je me voyais à la tête de trois mille
+vendus, je me voyais à la tête de trois mille
francs qui me permettaient d'acquitter mon petit
-arriéré, d'avoir une servante et de me permettre
+arriéré, d'avoir une servante et de me permettre
un peu plus d'aisances. La <cite>Revue des Deux-Mondes</cite>
-venait d'être achetée par M. Buloz, qui
+venait d'être achetée par M. Buloz, qui
me demanda des <em>nouvelles</em>. Je fis, pour ce recueil,
la <cite>Marquise</cite>, <cite>Lavinia</cite>, je ne sais quoi encore.</p>
-<p>La <cite>Revue des Deux-Mondes</cite> était rédigée par
-l'élite des écrivains d'alors. Excepté deux ou
-trois peut-être, tout ce qui a conservé un nom
+<p>La <cite>Revue des Deux-Mondes</cite> était rédigée par
+l'élite des écrivains d'alors. Excepté deux ou
+trois peut-être, tout ce qui a conservé un nom
<span class="pagenum"><a id="page_XI_32">XI p. 32</a></span>
-comme publiciste, poète, romancier, historien,
-philosophe, critique, voyageur, etc., a passé par
+comme publiciste, poète, romancier, historien,
+philosophe, critique, voyageur, etc., a passé par
les mains de Buloz, homme intelligent, qui ne
sait pas s'exprimer, mais qui a une grande finesse
-sous sa rude écorce. Il est très facile, trop facile
-même de se moquer de ce Genevois têtu et brutal.
-Lui-même se laisse taquiner avec bonhomie
+sous sa rude écorce. Il est très facile, trop facile
+même de se moquer de ce Genevois têtu et brutal.
+Lui-même se laisse taquiner avec bonhomie
quand il n'est pas de trop mauvaise humeur;
mais ce qui n'est pas facile, c'est de ne pas se
laisser persuader et gouverner par lui. Il a tenu
dix ans les cordons de ma bourse, et, dans notre
vie d'artiste, ces cordons, qui ne se desserrent
-pour nous donner quelques heures de liberté
-qu'en échange d'autant d'heures d'esclavage,
-sont les fils de notre existence même.</p>
+pour nous donner quelques heures de liberté
+qu'en échange d'autant d'heures d'esclavage,
+sont les fils de notre existence même.</p>
-<p>Dans cette longue association d'intérêts, j'ai
-bien envoyé dix mille fois mon Buloz au diable,
+<p>Dans cette longue association d'intérêts, j'ai
+bien envoyé dix mille fois mon Buloz au diable,
mais je l'ai tant fait enrager que nous sommes
-quittes. D'ailleurs, en dépit de ses exigences,
-de ses duretés et de ses sournoiseries, le despote
-Buloz a des momens de sincérité et de véritable
-sensibilité, comme tous les bourrus. Il avait de
+quittes. D'ailleurs, en dépit de ses exigences,
+de ses duretés et de ses sournoiseries, le despote
+Buloz a des momens de sincérité et de véritable
+sensibilité, comme tous les bourrus. Il avait de
certaines menues ressemblances avec mon pauvre
-Deschartres, voilà pourquoi j'ai supporté si longtemps
-ses maussaderies entremêlées de mouvemens
-d'amitié candide. Nous nous sommes
-brouillés, nous avons plaidé. J'ai reconquis ma
-liberté sans dommage réciproque, résultat auquel
-nous serions arrivés sans procès, s'il eût pu dépouiller
-son entêtement. Je l'ai revu peu de
+Deschartres, voilà pourquoi j'ai supporté si longtemps
+ses maussaderies entremêlées de mouvemens
+d'amitié candide. Nous nous sommes
+brouillés, nous avons plaidé. J'ai reconquis ma
+liberté sans dommage réciproque, résultat auquel
+nous serions arrivés sans procès, s'il eût pu dépouiller
+son entêtement. Je l'ai revu peu de
<span class="pagenum"><a id="page_XI_33">XI p. 33</a></span>
-temps après, pleurant son fils aîné, qui venait
+temps après, pleurant son fils aîné, qui venait
de mourir dans ses bras. Sa femme, qui est une
-personne distinguée, M<sup>lle</sup> Blaze, m'avait appelée
-auprès d'elle dans ce moment de douleur suprême.
+personne distinguée, M<sup>lle</sup> Blaze, m'avait appelée
+auprès d'elle dans ce moment de douleur suprême.
Je leur ai tendu les mains sans me souvenir de
-la guerre récente, et je ne m'en suis jamais souvenue
-depuis. Dans toute amitié, quelque troublée
-et incomplète qu'elle ait pu être, il y a des
+la guerre récente, et je ne m'en suis jamais souvenue
+depuis. Dans toute amitié, quelque troublée
+et incomplète qu'elle ait pu être, il y a des
liens plus forts et plus durables que nos luttes
-d'intérêt matériel et nos colères d'un jour. Nous
-croyons détester des gens que nous aimons toujours
-quand même. Des montagnes de disputes
-nous séparent d'eux, un mot suffit parfois pour
+d'intérêt matériel et nos colères d'un jour. Nous
+croyons détester des gens que nous aimons toujours
+quand même. Des montagnes de disputes
+nous séparent d'eux, un mot suffit parfois pour
nous faire franchir ces montagnes. Ce mot de
-Buloz: «Ah! George, que je suis malheureux!»
+Buloz: «Ah! George, que je suis malheureux!»
me fit oublier toutes les questions de chiffres et
-de procédure. Et lui aussi, en d'autres temps,
-il m'avait vue pleurer, et il ne m'avait pas raillée.
-Sollicitée depuis, mainte fois, d'entrer dans des
-croisades contre Buloz, j'ai refusé carrément, sans
-m'en vanter à lui, quoique la critique de la <cite>Revue
-des Deux-Mondes</cite> continuât à prononcer que j'avais
-eu beaucoup de talent tant que j'avais travaillé à la
+de procédure. Et lui aussi, en d'autres temps,
+il m'avait vue pleurer, et il ne m'avait pas raillée.
+Sollicitée depuis, mainte fois, d'entrer dans des
+croisades contre Buloz, j'ai refusé carrément, sans
+m'en vanter à lui, quoique la critique de la <cite>Revue
+des Deux-Mondes</cite> continuât à prononcer que j'avais
+eu beaucoup de talent tant que j'avais travaillé à la
<cite>Revue des Deux-Mondes</cite>, mais que depuis ma rupture,
-hélas!...... Naïf Buloz! ça m'est égal!</p>
+hélas!...... Naïf Buloz! ça m'est égal!</p>
-<p>Ce qui ne me fut pas indifférent, ce fut la
-subite colère de Delatouche contre moi. La crise
-annoncée par Balzac éclata un beau matin sans
-aucun motif apparent. Il haïssait particulièrement
+<p>Ce qui ne me fut pas indifférent, ce fut la
+subite colère de Delatouche contre moi. La crise
+annoncée par Balzac éclata un beau matin sans
+aucun motif apparent. Il haïssait particulièrement
Gustave Planche, qui m'avait rendu visite
<span class="pagenum"><a id="page_XI_34">XI p. 34</a></span>
-en m'apportant un grand article à ma louange,
-fraîchement inséré dans la <cite>Revue des Deux-Mondes</cite>.
-Comme je ne travaillais pas encore à
-cette revue, l'hommage était désintéressé, et je
+en m'apportant un grand article à ma louange,
+fraîchement inséré dans la <cite>Revue des Deux-Mondes</cite>.
+Comme je ne travaillais pas encore à
+cette revue, l'hommage était désintéressé, et je
ne pouvais que l'accueillir avec gratitude. Est-ce
-là ce qui blessa Delatouche? Il n'en fit rien paraître.
-Il demeurait alors tout à fait à Aulnay et
-ne venait pas souvent à Paris. Je ne m'aperçus
+là ce qui blessa Delatouche? Il n'en fit rien paraître.
+Il demeurait alors tout à fait à Aulnay et
+ne venait pas souvent à Paris. Je ne m'aperçus
donc pas tout de suite de sa bouderie, et je
-m'apprêtais à aller le trouver, quand M. de la
-Rochefoucauld, qu'il m'avait présenté et qui
-était son voisin de campagne, m'apprit qu'il ne
-parlait plus de moi qu'avec exécration; qu'il
-m'accusait d'être enivrée par la <em>gloire</em>, de sacrifier
-mes vrais amis, de les dédaigner, de ne vivre
-qu'avec des gens de lettres, d'avoir méprisé ses
+m'apprêtais à aller le trouver, quand M. de la
+Rochefoucauld, qu'il m'avait présenté et qui
+était son voisin de campagne, m'apprit qu'il ne
+parlait plus de moi qu'avec exécration; qu'il
+m'accusait d'être enivrée par la <em>gloire</em>, de sacrifier
+mes vrais amis, de les dédaigner, de ne vivre
+qu'avec des gens de lettres, d'avoir méprisé ses
conseils, etc. Comme il n'y avait rien de vrai
-dans ces reproches, je crus que c'était une de
-ses boutades accoutumées, et, pour le ramener
-plus délicatement que par une lettre, je lui dédiai
-<cite>Lélia</cite>, qui allait paraître. Il le <em>prit pour mal</em>,
-comme nous disons en Berry, et déclara que
-c'était une vengeance contre lui. Une vengeance
+dans ces reproches, je crus que c'était une de
+ses boutades accoutumées, et, pour le ramener
+plus délicatement que par une lettre, je lui dédiai
+<cite>Lélia</cite>, qui allait paraître. Il le <em>prit pour mal</em>,
+comme nous disons en Berry, et déclara que
+c'était une vengeance contre lui. Une vengeance
de quoi? Je pensais qu'il ne me pardonnait pas
de voir Gustave Planche, et je priai celui-ci de
-faire une démarche auprès de lui pour s'excuser
-d'un article fort cruel dont il était l'auteur, et
-où Delatouche avait été fort mal arrangé. Je
-crois que c'était une réponse à de violentes attaques
-contre le cénacle des romantiques dont
+faire une démarche auprès de lui pour s'excuser
+d'un article fort cruel dont il était l'auteur, et
+où Delatouche avait été fort mal arrangé. Je
+crois que c'était une réponse à de violentes attaques
+contre le cénacle des romantiques dont
<span class="pagenum"><a id="page_XI_35">XI p. 35</a></span>
-Planche avait été le champion par momens.
-Quoi qu'il en soit, Gustave Planche, touché du
-bien que je lui disais de Delatouche, lui écrivit
-une lettre fort bonne et même respectueuse,
-comme il convenait à un jeune homme vis-à-vis
-d'un homme âgé, à laquelle Delatouche, de plus
-en plus irrité, ne daigna pas répondre. Il continua
-à déclamer et à exciter contre moi les personnes
-avec qui j'étais liée. Il vint à bout de
+Planche avait été le champion par momens.
+Quoi qu'il en soit, Gustave Planche, touché du
+bien que je lui disais de Delatouche, lui écrivit
+une lettre fort bonne et même respectueuse,
+comme il convenait à un jeune homme vis-à-vis
+d'un homme âgé, à laquelle Delatouche, de plus
+en plus irrité, ne daigna pas répondre. Il continua
+à déclamer et à exciter contre moi les personnes
+avec qui j'étais liée. Il vint à bout de
m'enlever deux amis sur les cinq ou six dont
-s'était composée notre intimité. L'un d'eux vint
+s'était composée notre intimité. L'un d'eux vint
plus tard m'en demander pardon. L'autre, j'ai
-eu à le défendre par la suite contre Delatouche
-lui-même, qui le foulait aux pieds. Mais alors
+eu à le défendre par la suite contre Delatouche
+lui-même, qui le foulait aux pieds. Mais alors
je connaissais mon pauvre Delatouche, je savais
ce qu'il fallait admettre et rejeter dans ses indignations,
-trop violentes et trop amères pour
-n'être pas à moitié injustes.</p>
+trop violentes et trop amères pour
+n'être pas à moitié injustes.</p>
-<p>Moins de deux ans après cette fureur contre
+<p>Moins de deux ans après cette fureur contre
moi, Delatouche vint en Berry chez sa cousine,
-M<sup>me</sup> Duvernet la mère, et, ramené à la vérité par
+M<sup>me</sup> Duvernet la mère, et, ramené à la vérité par
elle et son fils, mon ami Charles, il eut grande
-envie de venir me voir. Il ne put s'y décider. Il
-m'adressa des gracieusetés dans un de ses romans.
+envie de venir me voir. Il ne put s'y décider. Il
+m'adressa des gracieusetés dans un de ses romans.
Il ne se souvenait pas d'avoir dit contre
moi des choses trop fortes pour que je pusse me
-rendre à des avances littéraires. Ce n'étaient
+rendre à des avances littéraires. Ce n'étaient
pas des complimens qui devaient fermer la blessure
-de l'amitié. Des complimens, je n'y tenais
+de l'amitié. Des complimens, je n'y tenais
pas; je n'en ai jamais eu besoin. Je n'ai jamais
<span class="pagenum"><a id="page_XI_36">XI p. 36</a></span>
-demandé à l'amitié de me considérer comme un
+demandé à l'amitié de me considérer comme un
grand esprit, mais de me traiter comme un c&oelig;ur
-loyal. Je ne me rendis qu'à des avances directes,
-à une demande de service en 1844. Une telle
-démarche est l'amende la plus honorable qui se
-puisse exiger, et là je n'hésitai pas une seconde.
+loyal. Je ne me rendis qu'à des avances directes,
+à une demande de service en 1844. Une telle
+démarche est l'amende la plus honorable qui se
+puisse exiger, et là je n'hésitai pas une seconde.
Je jetai mes deux bras au cou de mon vieux ami,
-enfant terrible et tendre, qui, dès ce moment,
-mit un véritable luxe de c&oelig;ur à me faire oublier
-le passé.</p>
+enfant terrible et tendre, qui, dès ce moment,
+mit un véritable luxe de c&oelig;ur à me faire oublier
+le passé.</p>
<p>Un autre chagrin plus profond pour moi fut
-l'entrée de mon fils au collége. J'avais attendu
-avec impatience le moment de l'avoir près de
+l'entrée de mon fils au collége. J'avais attendu
+avec impatience le moment de l'avoir près de
moi, et ni lui ni moi ne savions ce que c'est que
-le collége. Je ne veux pas médire de l'éducation
-en commun, mais il est des enfans dont le caractère
-est antipathique à cette règle militaire
-des lycées, à cette brutalité de la discipline, à
-cette absence de soins maternels, de poésie extérieure,
-de recueillement pour l'esprit, de liberté
-pour la pensée. Mon pauvre Maurice était né
-artiste, il en avait tous les goûts, il en avait pris
+le collége. Je ne veux pas médire de l'éducation
+en commun, mais il est des enfans dont le caractère
+est antipathique à cette règle militaire
+des lycées, à cette brutalité de la discipline, à
+cette absence de soins maternels, de poésie extérieure,
+de recueillement pour l'esprit, de liberté
+pour la pensée. Mon pauvre Maurice était né
+artiste, il en avait tous les goûts, il en avait pris
avec moi toutes les habitudes, et, sans le savoir
-encore, il en avait toute l'indépendance. Il se
-faisait presque une fête d'entrer au collége, et
+encore, il en avait toute l'indépendance. Il se
+faisait presque une fête d'entrer au collége, et
comme tous les enfans, il voyait un plaisir dans
un changement de lieu et d'existence. Je le conduisis
-donc à Henri IV, gai comme un petit pinson,
-et contente moi-même de le voir si bien
-disposé. Sainte-Beuve, ami du proviseur, me
+donc à Henri IV, gai comme un petit pinson,
+et contente moi-même de le voir si bien
+disposé. Sainte-Beuve, ami du proviseur, me
<span class="pagenum"><a id="page_XI_37">XI p. 37</a></span>
promettait qu'il serait l'objet d'une sollicitude
-particulière. Le censeur était un père de famille,
-un homme excellent, qui le reçut comme un de
+particulière. Le censeur était un père de famille,
+un homme excellent, qui le reçut comme un de
ses enfans.</p>
-<p>Nous fîmes avec lui le tour de l'établissement.
-Ces grandes cours sans arbres, ces cloîtres uniformes
+<p>Nous fîmes avec lui le tour de l'établissement.
+Ces grandes cours sans arbres, ces cloîtres uniformes
d'une froide architecture moderne, ces
-tristes clameurs de la récréation, voix discordantes
+tristes clameurs de la récréation, voix discordantes
et comme furieuses des enfans prisonniers,
-ces mornes figures des maîtres d'études, jeunes
-gens déclassés qui sont là, pour la plupart, esclaves
-de la misère, et, forcément victimes ou
-tyrans: tout, jusqu'à ce tambour, instrument
-guerrier, magnifique pour ébranler les nerfs des
+ces mornes figures des maîtres d'études, jeunes
+gens déclassés qui sont là, pour la plupart, esclaves
+de la misère, et, forcément victimes ou
+tyrans: tout, jusqu'à ce tambour, instrument
+guerrier, magnifique pour ébranler les nerfs des
hommes qui vont se battre, mais stupidement
brutal pour appeler des enfans au recueillement
du travail, me serra le c&oelig;ur et me causa une
-sorte d'épouvante. Je regardais, à la dérobée,
-dans les yeux de Maurice, et je le voyais partagé
-entre l'étonnement et quelque chose d'analogue
-à ce qui se passait en moi. Pourtant il tenait
-bon, il craignait que son père ne se moquât de
-lui; mais quand vint le moment de se séparer, il
+sorte d'épouvante. Je regardais, à la dérobée,
+dans les yeux de Maurice, et je le voyais partagé
+entre l'étonnement et quelque chose d'analogue
+à ce qui se passait en moi. Pourtant il tenait
+bon, il craignait que son père ne se moquât de
+lui; mais quand vint le moment de se séparer, il
m'embrassa, le c&oelig;ur gros, les yeux pleins de
-larmes. Le censeur le prit dans ses bras très
+larmes. Le censeur le prit dans ses bras très
paternellement, voyant bien que l'orage allait
-éclater. Il éclata, en effet, au moment où je
+éclater. Il éclata, en effet, au moment où je
m'en allais vite pour cacher mon malaise. L'enfant
-s'échappa des bras qui le caressaient, vint
+s'échappa des bras qui le caressaient, vint
<span class="pagenum"><a id="page_XI_38">XI p. 38</a></span>
-s'attacher à moi en criant, avec des sanglots
-désespérés, qu'il ne voulait pas rester là.</p>
+s'attacher à moi en criant, avec des sanglots
+désespérés, qu'il ne voulait pas rester là.</p>
-<p>Je crus que j'allais mourir. C'était la première
+<p>Je crus que j'allais mourir. C'était la première
fois que je voyais Maurice malheureux, et
je voulais le remmener. Mon mari fut plus ferme
et eut certes toutes bonnes raisons de son
-côté. Mais, obligée de m'enfuir devant les caresses
+côté. Mais, obligée de m'enfuir devant les caresses
et les supplications de mon pauvre enfant,
poursuivie par ses cris jusqu'au bas de l'escalier,
je revins chez moi sanglotant et criant presque
autant que lui, dans le fiacre qui me ramenait.</p>
-<p>J'allai le voir deux jours après. Je le trouvai
-affublé de l'affreux habit carré d'uniforme, lourd
+<p>J'allai le voir deux jours après. Je le trouvai
+affublé de l'affreux habit carré d'uniforme, lourd
et malpropre. Je ne sais si cette coutume subsiste
-encore de faire porter aux élèves qui entrent
-les vieux habits de ceux qui sortent. C'était une
-véritable vilenie de spéculation, puisque les parens
-payaient un trousseau d'entrée. Je réclamai
-en vain, remontrant que cela était malsain et
+encore de faire porter aux élèves qui entrent
+les vieux habits de ceux qui sortent. C'était une
+véritable vilenie de spéculation, puisque les parens
+payaient un trousseau d'entrée. Je réclamai
+en vain, remontrant que cela était malsain et
pouvait communiquer aux enfans des maladies
de peau. Une autre coutume barbare consistait
dans l'absence de vases de nuit dans les dortoirs,
-avec défense de sortir pour se soulager. D'un
-autre côté, la spéculation autorisait la vente de
-méchantes friandises qui les rendaient malades.</p>
+avec défense de sortir pour se soulager. D'un
+autre côté, la spéculation autorisait la vente de
+méchantes friandises qui les rendaient malades.</p>
-<p>Encore le proviseur était-il des plus honnêtes
-et des plus humains, et le mieux disposé à combattre
-des abus qui n'étaient pas de son fait. Il
+<p>Encore le proviseur était-il des plus honnêtes
+et des plus humains, et le mieux disposé à combattre
+des abus qui n'étaient pas de son fait. Il
eut un successeur qui se montra fort doux et
affable. Mais M. ..... vint ensuite, qui se posa
<span class="pagenum"><a id="page_XI_39">XI p. 39</a></span>
-devant moi en homme <em>moral</em> à la manière d'un
+devant moi en homme <em>moral</em> à la manière d'un
sergent de ville, et qui sut rendre les enfans
-aussi malheureux que la règle le comportait.
-Partisan farouche de l'autorité absolue, c'est lui
-qui autorisa un père <em>intelligent</em> à faire battre son
-fils par son nègre, devant toute la classe, convoquée
-<i>militairement</i> au spectacle de cette exécution
-dans le goût créole ou moscovite, et menacée
-de punition sévère en cas du moindre signe
-d'improbation. J'ai oublié le nom du proviseur
-et celui du père de l'enfant, je ne veux pas que
-mon fils me les rappelle, mais tout ce qui était
-élève à Henri IV à cette époque pourra certifier
+aussi malheureux que la règle le comportait.
+Partisan farouche de l'autorité absolue, c'est lui
+qui autorisa un père <em>intelligent</em> à faire battre son
+fils par son nègre, devant toute la classe, convoquée
+<i>militairement</i> au spectacle de cette exécution
+dans le goût créole ou moscovite, et menacée
+de punition sévère en cas du moindre signe
+d'improbation. J'ai oublié le nom du proviseur
+et celui du père de l'enfant, je ne veux pas que
+mon fils me les rappelle, mais tout ce qui était
+élève à Henri IV à cette époque pourra certifier
le fait.</p>
-<p>Ma seconde visite à Maurice se termina
-comme la première: mes amis m'accusèrent de
+<p>Ma seconde visite à Maurice se termina
+comme la première: mes amis m'accusèrent de
faiblesse. J'avoue que je ne me sentais ni Romain
-ni Spartiate devant le désespoir d'un pauvre
-enfant que l'on condamnait à subir une loi brutale
-et mercenaire, sans qu'il eût en rien mérité
-ce cruel châtiment. On me traîna, ce jour-là, au
+ni Spartiate devant le désespoir d'un pauvre
+enfant que l'on condamnait à subir une loi brutale
+et mercenaire, sans qu'il eût en rien mérité
+ce cruel châtiment. On me traîna, ce jour-là, au
Conservatoire de musique, comptant que Beethoven
-me ferait du bien. J'avais tant pleuré, en
-revenant du collége, que j'avais littéralement les
-yeux en sang. Cela ne paraissait guère raisonnable
-et ne l'était pas du tout. Mais la raison
+me ferait du bien. J'avais tant pleuré, en
+revenant du collége, que j'avais littéralement les
+yeux en sang. Cela ne paraissait guère raisonnable
+et ne l'était pas du tout. Mais la raison
ne pleure jamais, ce n'est pas son affaire, et les
entrailles ne raisonnent pas, elles ne nous ont
-pas été données pour cela.</p>
+pas été données pour cela.</p>
<p>La <cite>Symphonie pastorale</cite> ne me calma pas du
<span class="pagenum"><a id="page_XI_40">XI p. 40</a></span>
@@ -6434,1136 +6397,1136 @@ tout. Je me souviendrai toujours de mes efforts
pour pleurer tout bas comme d'une des plus abominables
angoisses de ma vie.</p>
-<p>Maurice ne se rendit qu'à la crainte d'augmenter
+<p>Maurice ne se rendit qu'à la crainte d'augmenter
un chagrin que je ne pouvais pas lui cacher; mais
-son parti n'était pris qu'à moitié. Ses jours de
+son parti n'était pris qu'à moitié. Ses jours de
sortie amenaient de nouvelles crises. Il arrivait
-le matin, gai, bruyant, enivré de sa liberté. Je
-passais une grande heure à le laver et à le peigner,
-car la malpropreté qu'il apportait du collége était
-fabuleuse. Il ne tenait pas à se promener; toute
-sa joie était de rester avec sa s&oelig;ur et moi dans
+le matin, gai, bruyant, enivré de sa liberté. Je
+passais une grande heure à le laver et à le peigner,
+car la malpropreté qu'il apportait du collége était
+fabuleuse. Il ne tenait pas à se promener; toute
+sa joie était de rester avec sa s&oelig;ur et moi dans
mes petites chambres, de barbouiller des bons
-hommes sur du papier, de regarder ou de découper
+hommes sur du papier, de regarder ou de découper
des images. Jamais enfant, et plus tard jamais
homme, n'a si bien su s'occuper et s'amuser
-d'un travail sédentaire. Mais, à chaque instant,
+d'un travail sédentaire. Mais, à chaque instant,
il regardait la pendule, disant: Je n'ai plus que
-<em>tant</em> d'heures à passer avec toi. Sa figure s'allongeait
-à mesure que le temps s'écoulait. Quand
-venait le dîner, au lieu de manger, il commençait
-à pleurer, et quand l'heure de rentrer avait
-sonné, le déluge était tel, que souvent j'étais
-forcée d'écrire qu'il était malade, et c'était la
-vérité. L'enfance ne sait pas lutter contre le
-chagrin, et celui de Maurice était une véritable
+<em>tant</em> d'heures à passer avec toi. Sa figure s'allongeait
+à mesure que le temps s'écoulait. Quand
+venait le dîner, au lieu de manger, il commençait
+à pleurer, et quand l'heure de rentrer avait
+sonné, le déluge était tel, que souvent j'étais
+forcée d'écrire qu'il était malade, et c'était la
+vérité. L'enfance ne sait pas lutter contre le
+chagrin, et celui de Maurice était une véritable
nostalgie.</p>
-<p>Quand on le prépara à sa première communion,
-qui était affaire de réglement au collége, je
-vis qu'il acceptait très naïvement l'enseignement
+<p>Quand on le prépara à sa première communion,
+qui était affaire de réglement au collége, je
+vis qu'il acceptait très naïvement l'enseignement
<span class="pagenum"><a id="page_XI_41">XI p. 41</a></span>
religieux. Je n'aurais voulu pour rien au monde
-qu'il commençât sa vie par un acte d'hypocrisie
-ou d'athéïsme, et si je l'eusse trouvé disposé à
+qu'il commençât sa vie par un acte d'hypocrisie
+ou d'athéïsme, et si je l'eusse trouvé disposé à
se moquer, comme beaucoup d'autres, je lui aurais
-dit les motifs sérieux qui m'apparurent dans mon
-enfance pour me décider à ne pas protester contre
-une institution dont j'acceptais l'esprit plutôt
+dit les motifs sérieux qui m'apparurent dans mon
+enfance pour me décider à ne pas protester contre
+une institution dont j'acceptais l'esprit plutôt
que la lettre; mais, en reconnaissant qu'il ne
-discutait rien, je me gardai bien de faire naître
-en lui le moindre doute. La discussion n'était
-pas de son âge et son esprit ne devançait pas
-son âge. Il fit donc sa première communion avec
+discutait rien, je me gardai bien de faire naître
+en lui le moindre doute. La discussion n'était
+pas de son âge et son esprit ne devançait pas
+son âge. Il fit donc sa première communion avec
beaucoup d'innocence et de ferveur.</p>
-<p>Je venais de passer une des plus tristes années
-de ma vie, celle de 1833, et il me reste à
-la résumer.</p>
+<p>Je venais de passer une des plus tristes années
+de ma vie, celle de 1833, et il me reste à
+la résumer.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XI_42">XI p. 42</a></span></p>
<h2>CHAPITRE TRENTIEME.</h2>
<p class="hanging indent">
-Ce que je gagnai à devenir artiste.&mdash;La mendicité organisée.&mdash;Les
-filous de Paris.&mdash;La mendicité des emplois, celle de la gloire.&mdash;Les
-lettres anonymes et celles qui devraient l'être.&mdash;Les visites.
-Les Anglais, les curieux, les flâneurs, les donneurs de conseils.&mdash;Le
-boulet.&mdash;Réflexions sur l'aumône, sur l'emploi des biens.&mdash;Le
+Ce que je gagnai à devenir artiste.&mdash;La mendicité organisée.&mdash;Les
+filous de Paris.&mdash;La mendicité des emplois, celle de la gloire.&mdash;Les
+lettres anonymes et celles qui devraient l'être.&mdash;Les visites.
+Les Anglais, les curieux, les flâneurs, les donneurs de conseils.&mdash;Le
+boulet.&mdash;Réflexions sur l'aumône, sur l'emploi des biens.&mdash;Le
devoir religieux et le devoir social en opposition flagrante.&mdash;Les
-problèmes de l'avenir et la loi du temps.&mdash;L'héritage matériel
-et intellectuel.&mdash;Les devoirs de la famille, de la justice, de la probité
-s'opposant à l'immolation évangélique dans la société actuelle.&mdash;Contradiction
-inévitable avec soi-même.&mdash;Ce que j'ai cru devoir
-conclure pour ma gouverne particulière.&mdash;Doute et douleur.
-Réflexions sur la destinée humaine et sur l'action de la Providence.&mdash;<cite>Lélia.</cite>&mdash;La
+problèmes de l'avenir et la loi du temps.&mdash;L'héritage matériel
+et intellectuel.&mdash;Les devoirs de la famille, de la justice, de la probité
+s'opposant à l'immolation évangélique dans la société actuelle.&mdash;Contradiction
+inévitable avec soi-même.&mdash;Ce que j'ai cru devoir
+conclure pour ma gouverne particulière.&mdash;Doute et douleur.
+Réflexions sur la destinée humaine et sur l'action de la Providence.&mdash;<cite>Lélia.</cite>&mdash;La
critique.&mdash;Les chagrins qui passent; celui qui
-reste.&mdash;Le mal général.&mdash;Balzac.&mdash;Départ pour l'Italie.</p>
-
-<p>Cette année 1833 ouvrit pour moi la série des
-chagrins réels et profonds que je croyais avoir
-épuisée et qui ne faisait que de commencer.
-J'avais voulu être artiste, je l'étais enfin. Je
-m'imaginai être arrivée au but poursuivi depuis
-longtemps, à l'indépendance extérieure et à la
+reste.&mdash;Le mal général.&mdash;Balzac.&mdash;Départ pour l'Italie.</p>
+
+<p>Cette année 1833 ouvrit pour moi la série des
+chagrins réels et profonds que je croyais avoir
+épuisée et qui ne faisait que de commencer.
+J'avais voulu être artiste, je l'étais enfin. Je
+m'imaginai être arrivée au but poursuivi depuis
+longtemps, à l'indépendance extérieure et à la
possession de ma propre existence: je venais de
-river à mon pied une chaîne que je n'avais pas
-prévue.</p>
+river à mon pied une chaîne que je n'avais pas
+prévue.</p>
-<p>Être artiste! oui, je l'avais voulu, non-seulement
-pour sortir de la geôle matérielle où la
+<p>Être artiste! oui, je l'avais voulu, non-seulement
+pour sortir de la geôle matérielle où la
<span class="pagenum"><a id="page_XI_43">XI p. 43</a></span>
-propriété, grande ou petite, nous enferme dans
-un cercle d'odieuses petites préoccupations; pour
-m'isoler du contrôle de l'opinion en ce qu'elle a
-d'étroit, de bête, d'égoïste, de lâche, de provincial:
-pour vivre en dehors des préjugés du monde,
-en ce qu'ils ont de faux, de suranné, d'orgueilleux,
+propriété, grande ou petite, nous enferme dans
+un cercle d'odieuses petites préoccupations; pour
+m'isoler du contrôle de l'opinion en ce qu'elle a
+d'étroit, de bête, d'égoïste, de lâche, de provincial:
+pour vivre en dehors des préjugés du monde,
+en ce qu'ils ont de faux, de suranné, d'orgueilleux,
de cruel, d'impie et de stupide; mais encore,
-et avant tout, pour me réconcilier avec
-moi-même, que je ne pouvais souffrir oisive et
-inutile, pesant, à l'état de <em>maître</em>, sur les épaules
+et avant tout, pour me réconcilier avec
+moi-même, que je ne pouvais souffrir oisive et
+inutile, pesant, à l'état de <em>maître</em>, sur les épaules
des travailleurs. Si j'avais pu piocher la terre,
-je m'y serais mise avec eux plutôt que d'entendre
-ces mots que, dans mon enfance, on avait grondés
+je m'y serais mise avec eux plutôt que d'entendre
+ces mots que, dans mon enfance, on avait grondés
autour de moi quand Deschartres avait le dos
-tourné: «Il veut que l'on s'<em>échauffe</em>, lui qui a le
-ventre plein et les mains derrière son dos!» Je
-voyais bien que les gens à mon service étaient
-souvent plus paresseux que fatigués, mais leur
+tourné: «Il veut que l'on s'<em>échauffe</em>, lui qui a le
+ventre plein et les mains derrière son dos!» Je
+voyais bien que les gens à mon service étaient
+souvent plus paresseux que fatigués, mais leur
apathie ne me justifiait pas de mon inaction. Il
ne me semblait pas avoir le droit d'exiger d'eux
le moindre labeur, moi qui ne faisais rien du
tout, car c'est ne rien faire que de s'occuper pour
son plaisir.</p>
-<p>Par goût, je n'aurais pas choisi la profession
-littéraire, et encore moins la célébrité. J'aurais
+<p>Par goût, je n'aurais pas choisi la profession
+littéraire, et encore moins la célébrité. J'aurais
voulu vivre du travail de mes mains, assez fructueusement
pour pouvoir faire consacrer mon
-droit au travail par un petit résultat sensible, mon
-revenu patrimonial étant trop mince pour me
+droit au travail par un petit résultat sensible, mon
+revenu patrimonial étant trop mince pour me
permettre de vivre ailleurs que sous le toit conjugal,
<span class="pagenum"><a id="page_XI_44">XI p. 44</a></span>
-où régnaient des conditions inacceptables.
-Comme la seule objection à la liberté qu'on me
-laissait d'en sortir était le manque d'un peu d'argent
-à me donner, il me fallait ce peu d'argent.
+où régnaient des conditions inacceptables.
+Comme la seule objection à la liberté qu'on me
+laissait d'en sortir était le manque d'un peu d'argent
+à me donner, il me fallait ce peu d'argent.
Je l'avais enfin. Il n'y avait plus de reproches
-ni de mécontentement de ce côté-là.</p>
+ni de mécontentement de ce côté-là.</p>
-<p>J'aurai souhaité vivre obscure, et comme depuis
-la publication d'<cite>Indiana</cite> jusqu'après celle
-de <cite>Valentine</cite>, j'avais réussi à garder assez bien
+<p>J'aurai souhaité vivre obscure, et comme depuis
+la publication d'<cite>Indiana</cite> jusqu'après celle
+de <cite>Valentine</cite>, j'avais réussi à garder assez bien
l'incognito pour que les journaux m'accordassent
toujours le titre de <em>monsieur</em>, je me flattais que
-ce petits succès ne changerait rien à mes habitudes
-sédentaires et à une intimité composée de
-gens aussi inconnus que moi-même. Depuis que
-je m'étais installée au quai Saint-Michel avec ma
-petite, j'avais vécu si retirée et si tranquille que
-je ne désirais d'autre amélioration à mon sort
-qu'un peu moins de marches d'escalier à monter
-et un peu plus de bûches à mettre au feu.</p>
-
-<p>En m'établissant au quai Malaquais je me
+ce petits succès ne changerait rien à mes habitudes
+sédentaires et à une intimité composée de
+gens aussi inconnus que moi-même. Depuis que
+je m'étais installée au quai Saint-Michel avec ma
+petite, j'avais vécu si retirée et si tranquille que
+je ne désirais d'autre amélioration à mon sort
+qu'un peu moins de marches d'escalier à monter
+et un peu plus de bûches à mettre au feu.</p>
+
+<p>En m'établissant au quai Malaquais je me
crus dans un palais, tant la mansarde de Delatouche
-était confortable au prix de celle que je
-quittais. Elle était un peu sombre, quoique en
-plein midi; on n'avait pas encore bâti à portée
+était confortable au prix de celle que je
+quittais. Elle était un peu sombre, quoique en
+plein midi; on n'avait pas encore bâti à portée
de la vue, et les grands arbres des jardins environnans
-faisaient un épais rideau de verdure où
-chantaient les merles et où babillaient les moineaux
+faisaient un épais rideau de verdure où
+chantaient les merles et où babillaient les moineaux
avec autant de laisser-aller qu'en pleine
campagne. Je me croyais donc en possession
-d'une retraite et d'une vie conformes à mes goûts
+d'une retraite et d'une vie conformes à mes goûts
<span class="pagenum"><a id="page_XI_45">XI p. 45</a></span>
-et à mes besoins. Hélas! bientôt je devais soupirer,
-là comme partout, après le repos et bientôt
+et à mes besoins. Hélas! bientôt je devais soupirer,
+là comme partout, après le repos et bientôt
courir en vain comme Jean-Jacques Rousseau,
-à la recherche d'une solitude.</p>
+à la recherche d'une solitude.</p>
-<p>Je ne sus pas garder ma liberté, défendre ma
-porte aux curieux, aux dés&oelig;uvrés, aux mendians
-de toute espèce, et bientôt je vis que ni mon
-temps ni mon argent de l'année ne suffiraient à
+<p>Je ne sus pas garder ma liberté, défendre ma
+porte aux curieux, aux dés&oelig;uvrés, aux mendians
+de toute espèce, et bientôt je vis que ni mon
+temps ni mon argent de l'année ne suffiraient à
un jour de cette obsession. Je m'enfermai alors,
mais ce fut une lutte incessante, abominable,
entre la sonnette, les pourparlers de la servante
et le travail dix fois interrompu.</p>
-<p>Il y a, à Paris, autour des artistes, une mendicité
-organisée dont on est longtemps dupe, et
-dont on continue à être victime ensuite par scrupule
-de conscience. Ce sont de prétendus vieux
-artistes dans la misère qui vont de porte en porte
+<p>Il y a, à Paris, autour des artistes, une mendicité
+organisée dont on est longtemps dupe, et
+dont on continue à être victime ensuite par scrupule
+de conscience. Ce sont de prétendus vieux
+artistes dans la misère qui vont de porte en porte
avec des souscriptions couvertes de signatures
-fabriquées: ou bien des artisans sans ouvrage,
-des mères qui viennent de mettre leur dernière
-nippe au mont-de-piété pour donner le pain de
-la journée à leurs enfans: ce sont des comédiens
-infirmes, des poètes sans éditeurs, de fausses
-dames de charité. Il y a même de prétendus
-missionnaires, de soi-disant curés. Tout cela
-est un ramassis d'infâmes vagabonds échappés
+fabriquées: ou bien des artisans sans ouvrage,
+des mères qui viennent de mettre leur dernière
+nippe au mont-de-piété pour donner le pain de
+la journée à leurs enfans: ce sont des comédiens
+infirmes, des poètes sans éditeurs, de fausses
+dames de charité. Il y a même de prétendus
+missionnaires, de soi-disant curés. Tout cela
+est un ramassis d'infâmes vagabonds échappés
du bagne ou dignes d'y entrer. Les meilleurs
-sont de vieilles bêtes que la vanité, l'absence de
-talent et finalement l'ivrognerie ont réduits à une
-misère véritable.</p>
+sont de vieilles bêtes que la vanité, l'absence de
+talent et finalement l'ivrognerie ont réduits à une
+misère véritable.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XI_46">XI p. 46</a></span>
-Quand on a eu la simplicité de se laisser
-prendre à la première histoire, à la première
-figure, la bande vous signale comme une proie à
-exploiter, vous entoure, vous surveille, connaît
-vos heures de sortie et jusqu'à vos heures de recette.
-Elle approche d'abord avec discrétion,
+Quand on a eu la simplicité de se laisser
+prendre à la première histoire, à la première
+figure, la bande vous signale comme une proie à
+exploiter, vous entoure, vous surveille, connaît
+vos heures de sortie et jusqu'à vos heures de recette.
+Elle approche d'abord avec discrétion,
puis ce sont de nouvelles figures et de nouvelles
-histoires, des visites plus fréquentes, des lettres
-où l'on vous avertit que, dans deux heures, si le
-secours demandé n'arrive pas, on ne trouvera
-plus au logis désigné qu'un cadavre. Le sort
-d'Élisa Merc&oelig;ur et d'Hégésippe Moreau sert
-désormais de thème et de menace à tous les
-poètes qui ne rougissent pas de mendier, et qui
+histoires, des visites plus fréquentes, des lettres
+où l'on vous avertit que, dans deux heures, si le
+secours demandé n'arrive pas, on ne trouvera
+plus au logis désigné qu'un cadavre. Le sort
+d'Élisa Merc&oelig;ur et d'Hégésippe Moreau sert
+désormais de thème et de menace à tous les
+poètes qui ne rougissent pas de mendier, et qui
se disent trop grands hommes pour faire un autre
-état que de rêver aux étoiles.</p>
+état que de rêver aux étoiles.</p>
<p>Je ne suis pas tellement simple que je sois la
-dupe de toutes ces misères intéressantes; mais il
-en est tant de réelles et d'imméritées que, parmi
-celles qui demandent, c'est un travail à perdre
-la tête que de reconnaître les vraies d'avec les
-fausses. En thèse générale, et l'on peut dire
+dupe de toutes ces misères intéressantes; mais il
+en est tant de réelles et d'imméritées que, parmi
+celles qui demandent, c'est un travail à perdre
+la tête que de reconnaître les vraies d'avec les
+fausses. En thèse générale, et l'on peut dire
quatre-vingt-dix fois sur cent, ceux qui mendient
-sont de faux pauvres ou des pauvres infâmes.
-Ceux qui souffrent réellement, en dépit du courage
-et de la moralité, aiment mieux mourir que
-de mendier. Il faut chercher ceux-ci, les découvrir,
+sont de faux pauvres ou des pauvres infâmes.
+Ceux qui souffrent réellement, en dépit du courage
+et de la moralité, aiment mieux mourir que
+de mendier. Il faut chercher ceux-ci, les découvrir,
les tromper souvent pour leur faire accepter
-l'assistance. Les autres vous assiégent,
-vous obsèdent, vous menacent.</p>
+l'assistance. Les autres vous assiégent,
+vous obsèdent, vous menacent.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XI_47">XI p. 47</a></span>
Mais il est aussi des malheureux sans grandes
-vertus et sans grands vices, privés de l'héroïsme
-du silence (héroïsme qu'il est vraiment cruel
-d'exiger de la pauvre espèce humaine), il est des
-courages épuisés, des volontés usées par l'insuccès
-ou rebutées par l'impuissance. Il est aussi des
-femmes qui, par un autre genre d'héroïsme que
-celui de la résignation, boivent le calice de l'humilité
+vertus et sans grands vices, privés de l'héroïsme
+du silence (héroïsme qu'il est vraiment cruel
+d'exiger de la pauvre espèce humaine), il est des
+courages épuisés, des volontés usées par l'insuccès
+ou rebutées par l'impuissance. Il est aussi des
+femmes qui, par un autre genre d'héroïsme que
+celui de la résignation, boivent le calice de l'humilité
et tendent la main pour sauver leur mari,
leur amant, leurs enfans surtout. Il suffit qu'on
-risque d'abandonner à la faim, au désespoir, au
+risque d'abandonner à la faim, au désespoir, au
suicide, une de ces victimes innocentes sur quatre-vingt-dix-neuf
-filous effrontés, pour qu'on
-ne dorme pas tranquille: et voilà le boulet qui
-s'attacha à ma vie dès que mon petit avoir de
-chaque journée eut dépassé le strict nécessaire.</p>
+filous effrontés, pour qu'on
+ne dorme pas tranquille: et voilà le boulet qui
+s'attacha à ma vie dès que mon petit avoir de
+chaque journée eut dépassé le strict nécessaire.</p>
<p>N'ayant pas le temps de courir aux informations,
-pour saisir la vérité, puisque j'étais rivée
-au travail, je cédai longtemps à cette considération
+pour saisir la vérité, puisque j'étais rivée
+au travail, je cédai longtemps à cette considération
toute simple en apparence qu'il valait mieux
-donner cent sous à un gredin que de risquer de
-les refuser à un honnête homme. Mais le système
-d'exploitation grossit avec une telle rapidité et
+donner cent sous à un gredin que de risquer de
+les refuser à un honnête homme. Mais le système
+d'exploitation grossit avec une telle rapidité et
dans de telles proportions autour de moi, que je
-dus regretter d'avoir donné aux uns pour arriver
-à être forcée de refuser aux autres. Puis, je remarquai,
-dans les discours pathétiques que l'on
+dus regretter d'avoir donné aux uns pour arriver
+à être forcée de refuser aux autres. Puis, je remarquai,
+dans les discours pathétiques que l'on
me tenait, des contradictions, des mensonges.
-Il fut un temps où, ne se gênant plus du tout,
-tous ces visages patibulaires arrivaient le même
+Il fut un temps où, ne se gênant plus du tout,
+tous ces visages patibulaires arrivaient le même
<span class="pagenum"><a id="page_XI_48">XI p. 48</a></span>
jour de la semaine. J'essayai de refuser le premier,
le second vint et insista. Je tins bon, le
-troisième ne vint pas. Je vis dès-lors que c'était
-une bande. J'aurais dû avertir la police. J'y
-répugnai, ne me croyant pas assez sûre de mon
+troisième ne vint pas. Je vis dès-lors que c'était
+une bande. J'aurais dû avertir la police. J'y
+répugnai, ne me croyant pas assez sûre de mon
fait.</p>
-<p>Mais d'autres mendians arrivèrent, soit une
-autre bande, soit l'arrière-garde de la première.
-Je pris sur moi ce dont je ne m'étais pas encore
+<p>Mais d'autres mendians arrivèrent, soit une
+autre bande, soit l'arrière-garde de la première.
+Je pris sur moi ce dont je ne m'étais pas encore
senti le courage, dans la crainte d'humilier la
-misère: j'exigeai des preuves. Quelques maladroits
-s'éclipsèrent subitement devant cette méfiance,
-me laissant voir assez naïvement qu'elle
-était fondée. D'autres feignirent d'en être blessés,
+misère: j'exigeai des preuves. Quelques maladroits
+s'éclipsèrent subitement devant cette méfiance,
+me laissant voir assez naïvement qu'elle
+était fondée. D'autres feignirent d'en être blessés,
d'autres enfin me fournirent des moyens apparens
-de constater leur dénûment. Ils donnèrent leurs
-noms, leurs adresses; c'étaient de faux noms,
+de constater leur dénûment. Ils donnèrent leurs
+noms, leurs adresses; c'étaient de faux noms,
adresses. Je montai dans des mansardes hideuses.
-Je vis des enfans desséchés de faim, rongés de
-plaies, et quand j'eus porté là des secours, je
-découvris, un beau matin, que ces mansardes et
-ces enfans étaient loués pour une exhibition de
+Je vis des enfans desséchés de faim, rongés de
+plaies, et quand j'eus porté là des secours, je
+découvris, un beau matin, que ces mansardes et
+ces enfans étaient loués pour une exhibition de
guenilles et de maladies, qu'ils n'appartenaient
-pas à la femme qui pleurait sur eux devant moi,
-et qui les mettait à la porte à grands coups de
-balai quand j'étais partie.</p>
-
-<p>J'envoyai une fois chez un poète malheureux,
-qui devait être trouvé asphyxié, comme
-Escousse, si, à telle heure, il ne recevait pas
-ma réponse. On frappa en vain, il faisait le mort.
+pas à la femme qui pleurait sur eux devant moi,
+et qui les mettait à la porte à grands coups de
+balai quand j'étais partie.</p>
+
+<p>J'envoyai une fois chez un poète malheureux,
+qui devait être trouvé asphyxié, comme
+Escousse, si, à telle heure, il ne recevait pas
+ma réponse. On frappa en vain, il faisait le mort.
<span class="pagenum"><a id="page_XI_49">XI p. 49</a></span>
-On enfonça la porte: on le trouva mangeant des
+On enfonça la porte: on le trouva mangeant des
saucisses.</p>
<p>Pourtant, comme au milieu de cette vermine
qui s'attache aux gens consciencieux, il m'arrivait
-de mettre la main sur de véritables infortunés,
-je ne pus jamais me décider à repousser
-d'une manière absolue la mendicité. Pendant
-quelques années, je fis une petite rente à des
-personnes chargées d'aller aux informations pendant
-quelques heures de la matinée. Elles furent
-trompées un peu moins que moi, voilà tout, et
+de mettre la main sur de véritables infortunés,
+je ne pus jamais me décider à repousser
+d'une manière absolue la mendicité. Pendant
+quelques années, je fis une petite rente à des
+personnes chargées d'aller aux informations pendant
+quelques heures de la matinée. Elles furent
+trompées un peu moins que moi, voilà tout, et
depuis que je n'habite plus Paris, la correspondance
ruineuse de centaine de mendians continue
-à m'arriver de tous les points de la France.</p>
+à m'arriver de tous les points de la France.</p>
-<p>Il y a une série de poètes et d'auteurs qui
+<p>Il y a une série de poètes et d'auteurs qui
veulent des protections, comme si la protection
-pouvait suppléer, je ne dis pas seulement au talent,
-mais à la plus simple notion de la langue
-que l'on prétend écrire. Il y a une série de femmes
-incomprises qui veulent entrer au théâtre. Elles
-n'ont jamais essayé, il est vrai, de jouer la comédie,
+pouvait suppléer, je ne dis pas seulement au talent,
+mais à la plus simple notion de la langue
+que l'on prétend écrire. Il y a une série de femmes
+incomprises qui veulent entrer au théâtre. Elles
+n'ont jamais essayé, il est vrai, de jouer la comédie,
mais elles se sentent la vocation de jouer
-les premiers rôles: une série de jeunes gens sans
+les premiers rôles: une série de jeunes gens sans
emploi qui demandent le premier emploi venu
-dans les arts, dans l'agriculture, dans la comptabilité;
-ils sont propres à tout apparemment, et
+dans les arts, dans l'agriculture, dans la comptabilité;
+ils sont propres à tout apparemment, et
bien qu'on ne les connaisse pas, on doit les recommander
-et répondre d'eux comme de soi-même.
+et répondre d'eux comme de soi-même.
De plus modestes avouent qu'ils sont
-sans éducation aucune, qu'ils ne sont propres à
+sans éducation aucune, qu'ils ne sont propres à
<span class="pagenum"><a id="page_XI_50">XI p. 50</a></span>
-rien, mais que, sous peine de manquer d'humanité,
-il faut leur trouver quelque chose à faire.
-Il y a aussi une série d'ouvriers démocrates qui
-ont résolu le problème social et qui feront disparaître
-la misère de notre société, si on leur
-donne de quoi publier leur système. Ceux-là
+rien, mais que, sous peine de manquer d'humanité,
+il faut leur trouver quelque chose à faire.
+Il y a aussi une série d'ouvriers démocrates qui
+ont résolu le problème social et qui feront disparaître
+la misère de notre société, si on leur
+donne de quoi publier leur système. Ceux-là
sont infaillibles. Quiconque en doute est vendu
-à l'orgueil, à l'avarice et à l'égoisme. Il y a
-encore une série de petits commerçans ruinés qui
+à l'orgueil, à l'avarice et à l'égoisme. Il y a
+encore une série de petits commerçans ruinés qui
ont besoin de 5 ou 6 mille francs pour racheter
-un fonds de boutique. «Cela est une misère
-pour vous, disent-ils; vous êtes bonne, vous ne
-me refuserez pas.» Il y a enfin des peintres,
-des musiciens, qui n'ont pas de succès parce
-qu'ils ont trop de génie et que la jalousie des
-maîtres les repousse; il y a des soldats engagés
+un fonds de boutique. «Cela est une misère
+pour vous, disent-ils; vous êtes bonne, vous ne
+me refuserez pas.» Il y a enfin des peintres,
+des musiciens, qui n'ont pas de succès parce
+qu'ils ont trop de génie et que la jalousie des
+maîtres les repousse; il y a des soldats engagés
qui voudraient se racheter, des juifs qui demandent
des autographes pour les vendre, des demoiselles
qui veulent entrer chez moi comme
-femmes de chambre pour être mes élèves en littérature.
+femmes de chambre pour être mes élèves en littérature.
J'ai chez moi des armoires pleines de
lettres saugrenues, de manuscrits fabuleux, de
-romances ou d'opéras de l'autre monde, et des
-théories sociales à sauver tous les habitans du
-système planétaire. Tout cela avec un <em>post-scriptum</em>
+romances ou d'opéras de l'autre monde, et des
+théories sociales à sauver tous les habitans du
+système planétaire. Tout cela avec un <em>post-scriptum</em>
portant demande d'un petit secours en
-attendant, et en double ou triple récidive, avec
-injures à la seconde sommation et menaces à la
-troisième.</p>
+attendant, et en double ou triple récidive, avec
+injures à la seconde sommation et menaces à la
+troisième.</p>
<p>Et pourtant j'ai la patience de lire toutes les
<span class="pagenum"><a id="page_XI_51">XI p. 51</a></span>
-lettres quand elles ne sont pas impossibles à déchiffrer,
+lettres quand elles ne sont pas impossibles à déchiffrer,
quand elles ne sont pas de seize pages
-en caractères microscopiques. J'ai la conscience
-de commencer toutes les élucubrations philosophiques,
-musicales et littéraires, et de les continuer
-quand je ne suis pas révoltée à la première
-page par des fautes trop grossières ou des aberrations
-trop révoltantes.</p>
+en caractères microscopiques. J'ai la conscience
+de commencer toutes les élucubrations philosophiques,
+musicales et littéraires, et de les continuer
+quand je ne suis pas révoltée à la première
+page par des fautes trop grossières ou des aberrations
+trop révoltantes.</p>
<p>Quand je vois une ombre de talent, je mets
-à part et je réponds. Quand j'en vois beaucoup,
-je m'en occupe tout à fait. Ces derniers ne me
-donnent pas grande besogne: mais la médiocrité
-honnête est encore assez abondante pour me
+à part et je réponds. Quand j'en vois beaucoup,
+je m'en occupe tout à fait. Ces derniers ne me
+donnent pas grande besogne: mais la médiocrité
+honnête est encore assez abondante pour me
prendre bien du temps et me causer bien de la
fatigue. Le vrai talent ne demande jamais rien:
-il offre et donne un pur témoignage de sympathie.
-La médiocrité honnête ne demande pas
+il offre et donne un pur témoignage de sympathie.
+La médiocrité honnête ne demande pas
d'argent, mais des complimens sous forme d'encouragement.
-La médiocrité plate, à un degré
-au-dessous, commence à demander des éditeurs
-ou des articles de journaux. La stupidité demande,
-que dis-je, elle exige impérieusement
+La médiocrité plate, à un degré
+au-dessous, commence à demander des éditeurs
+ou des articles de journaux. La stupidité demande,
+que dis-je, elle exige impérieusement
l'<em>argent et la gloire</em>!</p>
-<p>Ajoutez à cette persécution les lettres anonymes
-remplies d'injures grossières; les entreprises,
+<p>Ajoutez à cette persécution les lettres anonymes
+remplies d'injures grossières; les entreprises,
souvent aussi cyniques, des saints et des
saintes qui veulent me faire rentrer dans le giron
-de l'Église; les curés qui m'offrent de racheter
-mon âme en leur envoyant de quoi réparer une
+de l'Église; les curés qui m'offrent de racheter
+mon âme en leur envoyant de quoi réparer une
chapelle ou habiller une statue de la Vierge; les
<span class="pagenum"><a id="page_XI_52">XI p. 52</a></span>
-visites étranges, les trappistes, les instituteurs
-destitués en 1848, les mouchards volontaires,
-espèces d'agens provocateurs imbéciles qui viennent
+visites étranges, les trappistes, les instituteurs
+destitués en 1848, les mouchards volontaires,
+espèces d'agens provocateurs imbéciles qui viennent
crier contre tous les gouvernemens, et qui
-se trompent, faisant du légitimisme chez les républicains
-et <i>vice versâ</i>; les artistes bohémiens,
-les colonels et capitaines espagnols réfugiés de
+se trompent, faisant du légitimisme chez les républicains
+et <i>vice versâ</i>; les artistes bohémiens,
+les colonels et capitaines espagnols réfugiés de
tous les partis, successivement battus dans ce
-pays des vicissitudes, officiers supérieurs à la
-quinzaine, chamarrés de décorations, qui demandent
+pays des vicissitudes, officiers supérieurs à la
+quinzaine, chamarrés de décorations, qui demandent
vingt francs et se rabattent sur vingt
-sous: enfin la misère fausse ou vraie, humble
-ou arrogante, la vanité confiante ou haineuse,
-l'ignoble race de parti, l'indiscrétion, la folie, la
-bassesse ou la stupidité sous toutes les formes:
-voilà la lèpre qui s'attache à toute célébrité, qui
-dérange, qui trouble, qui lasse, qui ruine, qui
-tue à la longue, à moins qu'on n'adopte ce farouche
-principe <em>toute misère est méritée</em>, qu'on
-n'écrive sur sa porte, <em>je ne donne rien</em>, et qu'on
-dorme tranquille en se disant: «J'ai été exploité
-par les fripons, que ce soit tant pis désormais
-pour les honnêtes gens qui ont faim!»</p>
-
-<p>Et encore n'ai-je pas parlé des simples curieux,
-race très mélangée où l'on risque de tourner
-le dos à quelques honorables sympathies pour se
-délivrer d'une foule d'oisifs importuns. Dans
-cette dernière catégorie, il y a des Anglais en
+sous: enfin la misère fausse ou vraie, humble
+ou arrogante, la vanité confiante ou haineuse,
+l'ignoble race de parti, l'indiscrétion, la folie, la
+bassesse ou la stupidité sous toutes les formes:
+voilà la lèpre qui s'attache à toute célébrité, qui
+dérange, qui trouble, qui lasse, qui ruine, qui
+tue à la longue, à moins qu'on n'adopte ce farouche
+principe <em>toute misère est méritée</em>, qu'on
+n'écrive sur sa porte, <em>je ne donne rien</em>, et qu'on
+dorme tranquille en se disant: «J'ai été exploité
+par les fripons, que ce soit tant pis désormais
+pour les honnêtes gens qui ont faim!»</p>
+
+<p>Et encore n'ai-je pas parlé des simples curieux,
+race très mélangée où l'on risque de tourner
+le dos à quelques honorables sympathies pour se
+délivrer d'une foule d'oisifs importuns. Dans
+cette dernière catégorie, il y a des Anglais en
voyage qui veulent simplement mettre sur leur
livre de notes qu'ils vous ont vue; et comme j'ai
<span class="pagenum"><a id="page_XI_53">XI p. 53</a></span>
-trop oublié l'anglais pour faire l'effort de le parler
+trop oublié l'anglais pour faire l'effort de le parler
avec eux, ceux qui ne parlent pas trois mots de
-français me parlent dans leur langue, je leur réponds
+français me parlent dans leur langue, je leur réponds
dans la mienne. Ils ne comprennent pas,
ils font <em>oh!</em> et s'en vont satisfaits. Comme je
sais que quelques-uns ont un carnet et un crayon
-tout taillé pour écrire les réponses, même avant
+tout taillé pour écrire les réponses, même avant
de remonter en voiture, de crainte de les oublier,
-je me suis amusée quelquefois à leur répondre
-aussi par <em>oh!</em> ou à leur dire des choses si inintelligibles,
+je me suis amusée quelquefois à leur répondre
+aussi par <em>oh!</em> ou à leur dire des choses si inintelligibles,
quand leur figure m'ennuyait, que je
-les défie bien d'en avoir retenu quelque chose.
+les défie bien d'en avoir retenu quelque chose.
Il est vrai qu'il y a le curieux trop intelligent
-qui vous fait parler et vous prête <em>des mots</em>.</p>
+qui vous fait parler et vous prête <em>des mots</em>.</p>
<p>Il y a aussi le curieux malveillant, qui vient
avec l'intention de vous confesser, et qui s'en
-va tout à fait ennemi quand il n'a pu vous arracher
-que des réflexions sur la pluie et le beau
+va tout à fait ennemi quand il n'a pu vous arracher
+que des réflexions sur la pluie et le beau
temps.</p>
<p>Il y a encore les poseurs, qui entrent chez
vous pour vous faire savoir qu'ils vous valent
-bien, et que vous n'avez pas de temps à perdre
+bien, et que vous n'avez pas de temps à perdre
si vous voulez corroborer un peu votre futile talent
-à l'aide de leur expérience et de leur puissante
+à l'aide de leur expérience et de leur puissante
raison. Ils vous donnent des sujets de
-roman, des types, de situations de théâtre. Enfin,
+roman, des types, de situations de théâtre. Enfin,
ce sont des riches prodigues qui ont de la
bienveillance pour vous et qui viennent vous
-faire l'aumône d'une idée.</p>
+faire l'aumône d'une idée.</p>
-<p>On ne peut pas se figurer les excentricités,
+<p>On ne peut pas se figurer les excentricités,
<span class="pagenum"><a id="page_XI_54">XI p. 54</a></span>
-les inconvenances, les ridicules, les vanités, les
-folies et les bêtises de toutes sortes qui viennent
+les inconvenances, les ridicules, les vanités, les
+folies et les bêtises de toutes sortes qui viennent
se faire passer en revue par les malheureux artistes
-affligés de quelque renommée. Cette importunité
-délirante n'a qu'un bon résultat, qui
-est de vous inspirer un vif intérêt et une joyeuse
+affligés de quelque renommée. Cette importunité
+délirante n'a qu'un bon résultat, qui
+est de vous inspirer un vif intérêt et une joyeuse
sollicitude pour le talent modeste et vrai qui veut
-bien se révéler à vous. On est pressé alors de
+bien se révéler à vous. On est pressé alors de
reporter sur lui le bon vouloir que tant d'aberrations
-et de prétentions vous ont forcé de refouler.</p>
+et de prétentions vous ont forcé de refouler.</p>
-<p>Ainsi, à peine arrivée au résultat que j'avais
-poursuivi, une double déception m'apparut. Indépendance
+<p>Ainsi, à peine arrivée au résultat que j'avais
+poursuivi, une double déception m'apparut. Indépendance
sous ces deux formes, l'emploi du
-temps et l'emploi des ressources, voilà ce que je
-croyais tenir, voilà ce qui se transforma en un
+temps et l'emploi des ressources, voilà ce que je
+croyais tenir, voilà ce qui se transforma en un
esclavage irritant et continuel. En voyant combien
-mon travail était loin de suffire aux exigences
-de la misère environnante, je doublai, je
+mon travail était loin de suffire aux exigences
+de la misère environnante, je doublai, je
triplai, je quadruplai la dose du travail. Il y eut
-des momens où elle fut excessive, et où je me
+des momens où elle fut excessive, et où je me
reprochai les heures de repos et de distraction
-nécessaires comme une mollesse de l'âme, comme
-une satisfaction de l'égoïsme. Naturellement absolue
+nécessaires comme une mollesse de l'âme, comme
+une satisfaction de l'égoïsme. Naturellement absolue
dans mes convictions, je fus longtemps
-gouvernée par la loi de ce travail forcé et de cette
-aumône sans bornes, comme je l'avais été par
-l'idée catholique, au temps où je m'interdisais les
-jeux et la gaîté de l'adolescence pour m'absorber
-dans la prière et dans la contemplation.</p>
+gouvernée par la loi de ce travail forcé et de cette
+aumône sans bornes, comme je l'avais été par
+l'idée catholique, au temps où je m'interdisais les
+jeux et la gaîté de l'adolescence pour m'absorber
+dans la prière et dans la contemplation.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XI_55">XI p. 55</a></span>
-Ce ne fut qu'en ouvrant ma pensée au rêve
-d'une grande réforme sociale que je me consolai,
-par la suite, de l'étroitesse et de l'impuissance
-de mon dévouement. Je m'étais dit, avec tant
-d'autres, que certaines bases sociales étaient indestructibles,
-et que le seul remède contre les
-excès de l'inégalité était dans le sacrifice individuel,
+Ce ne fut qu'en ouvrant ma pensée au rêve
+d'une grande réforme sociale que je me consolai,
+par la suite, de l'étroitesse et de l'impuissance
+de mon dévouement. Je m'étais dit, avec tant
+d'autres, que certaines bases sociales étaient indestructibles,
+et que le seul remède contre les
+excès de l'inégalité était dans le sacrifice individuel,
volontaire. Mais c'est la porte ouverte aux
-égoïstes aussi bien qu'aux dévoués, cette théorie
-de l'aumône particulière. On y entre tout entier
+égoïstes aussi bien qu'aux dévoués, cette théorie
+de l'aumône particulière. On y entre tout entier
ou on fait semblant d'y entrer. Personne n'est
-là pour constater que vous êtes dedans ou dehors.
+là pour constater que vous êtes dedans ou dehors.
Il y a bien une loi religieuse qui vous prescrit
de donner, non pas votre superflu, mais jusqu'au
-nécessaire; il y a bien une opinion qui conseille
-la charité: mais il n'est pas de pouvoir constitué
-qui vous contraigne et qui contrôle l'étendue et
-la réalité de vos dons<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Dès lors, vous êtes
-libre de tricher l'opinion, d'être athée devant
-Dieu et hypocrite devant les hommes. La misère
-est à la merci de la conscience de chaque individu;
-et tandis que des courages naïfs s'immolent
-avec excès, des esprits froids et positifs s'abstiennent
+nécessaire; il y a bien une opinion qui conseille
+la charité: mais il n'est pas de pouvoir constitué
+qui vous contraigne et qui contrôle l'étendue et
+la réalité de vos dons<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Dès lors, vous êtes
+libre de tricher l'opinion, d'être athée devant
+Dieu et hypocrite devant les hommes. La misère
+est à la merci de la conscience de chaque individu;
+et tandis que des courages naïfs s'immolent
+avec excès, des esprits froids et positifs s'abstiennent
de les seconder, et leur laissent porter
un fardeau impossible.</p>
-<p>Oui, impossible! Car s'il en était autrement,
-si une poignée de bons serviteurs pouvait sauver
+<p>Oui, impossible! Car s'il en était autrement,
+si une poignée de bons serviteurs pouvait sauver
<span class="pagenum"><a id="page_XI_56">XI p. 56</a></span>
-le monde et suffire, par un travail forcé et une
-abnégation sans limites, à détruire la misère et
-tous les vices qu'elle engendre, ceux-là devraient
+le monde et suffire, par un travail forcé et une
+abnégation sans limites, à détruire la misère et
+tous les vices qu'elle engendre, ceux-là devraient
s'estimer heureux et fiers de leur mission, et
-l'espoir du succès en attirerait un plus grand
-nombre à la gloire et à la joie du sacrifice. Mais
-cet abîme de la misère n'est pas de ceux que les
-dieux consentent à fermer quand il a englouti
+l'espoir du succès en attirerait un plus grand
+nombre à la gloire et à la joie du sacrifice. Mais
+cet abîme de la misère n'est pas de ceux que les
+dieux consentent à fermer quand il a englouti
quelque holocauste. Il est sans fond, et il faut
-qu'une société entière y précipite ses offrandes
-pour le combler un instant. Dans l'état des
-choses, il semble même que les dévouemens partiels
-le creusent et l'agrandissent, puisque l'aumône
+qu'une société entière y précipite ses offrandes
+pour le combler un instant. Dans l'état des
+choses, il semble même que les dévouemens partiels
+le creusent et l'agrandissent, puisque l'aumône
avilit, en condamnant celui qui compte sur
-elle à l'abandon de soi-même.</p>
-
-<p>On a retiré au clergé, aux communautés religieuses
-les immenses biens qu'ils possédaient;
-on a tenté, dans une grande révolution sociale,
-de créer une caste de petits propriétaires actifs
-et laborieux à la place d'une caste de mendians
-inertes et nuisibles. Donc l'aumône ne sauvait
-pas la société, même exercée en grand par un
-corps constitué et considérable; donc les richesses
-consacrées à l'aumône étaient loin de suffire,
-puisque ces richesses, mobilisées et distribuées
-sous une autre forme, ont laissé l'abîme béant et
-la misère pullulante. Et l'on voit qu'en me servant
-de cet exemple, je suppose que tout a été
-pour le mieux, que le clergé et les couvens n'ont
-jamais employé leurs biens qu'à faire l'aumône,
+elle à l'abandon de soi-même.</p>
+
+<p>On a retiré au clergé, aux communautés religieuses
+les immenses biens qu'ils possédaient;
+on a tenté, dans une grande révolution sociale,
+de créer une caste de petits propriétaires actifs
+et laborieux à la place d'une caste de mendians
+inertes et nuisibles. Donc l'aumône ne sauvait
+pas la société, même exercée en grand par un
+corps constitué et considérable; donc les richesses
+consacrées à l'aumône étaient loin de suffire,
+puisque ces richesses, mobilisées et distribuées
+sous une autre forme, ont laissé l'abîme béant et
+la misère pullulante. Et l'on voit qu'en me servant
+de cet exemple, je suppose que tout a été
+pour le mieux, que le clergé et les couvens n'ont
+jamais employé leurs biens qu'à faire l'aumône,
<span class="pagenum"><a id="page_XI_57">XI p. 57</a></span>
et que la vente des biens nationaux n'a enrichi
que des pauvres, ce qui n'est pas absolument
vrai, on le sait de reste.</p>
-<p>Oui, oui, hélas! la charité est impuissante,
-l'aumône inutile. Il est arrivé, il arrivera encore
+<p>Oui, oui, hélas! la charité est impuissante,
+l'aumône inutile. Il est arrivé, il arrivera encore
que des crises violentes forceront les dictatures,
-qu'elles soient populaires ou monarchiques, à
-tailler dans le vif et à exiger de la part des
-classes riches des sacrifices considérables. Ce
+qu'elles soient populaires ou monarchiques, à
+tailler dans le vif et à exiger de la part des
+classes riches des sacrifices considérables. Ce
sera le droit du moment, mais jamais un droit
absolu, selon les hommes, si un principe nouveau
-ne vient le consacrer d'une manière éternelle dans
+ne vient le consacrer d'une manière éternelle dans
la libre croyance de tous les hommes.</p>
<p>Les gouvernemens, quels qu'ils soient, n'y
-peuvent guère encore. Ne les accusez pas trop.
-A supposer qu'ils voulussent inaugurer à tout
+peuvent guère encore. Ne les accusez pas trop.
+A supposer qu'ils voulussent inaugurer à tout
prix ce principe de salut universel sous une forme
-quelconque, ils le voudraient en vain. La résistance
-des masses brisera toujours la volonté
+quelconque, ils le voudraient en vain. La résistance
+des masses brisera toujours la volonté
des individus, quelque ardente, quelque miraculeuse
-qu'elle puisse être. Toute dictature est un
-rêve, si ce n'est celle du temps.</p>
+qu'elle puisse être. Toute dictature est un
+rêve, si ce n'est celle du temps.</p>
<p>Et cependant, que faire, nous autres individus
de bonne intention? Nous abstenir ou nous
immoler!</p>
-<p>Je me suis mille fois posé ce problème, et je
-ne l'ai pas résolu. La loi du Christ: <em>Vendez tout,
+<p>Je me suis mille fois posé ce problème, et je
+ne l'ai pas résolu. La loi du Christ: <em>Vendez tout,
donnez l'argent aux pauvres et suivez-moi</em>, est interdite
aujourd'hui par les lois humaines. Je n'ai
pas le droit de vendre mes biens et de les donner
<span class="pagenum"><a id="page_XI_58">XI p. 58</a></span>
-aux pauvres. Quand même des constitutions
-particulières de propriété ne s'y opposeraient
-pas, la loi morale de l'hérédité des biens, qui
-entraîne celle de l'hérédité d'éducation, de dignité
-et d'indépendance, nous l'interdit absolument,
+aux pauvres. Quand même des constitutions
+particulières de propriété ne s'y opposeraient
+pas, la loi morale de l'hérédité des biens, qui
+entraîne celle de l'hérédité d'éducation, de dignité
+et d'indépendance, nous l'interdit absolument,
sous peine d'infraction aux devoirs de la famille.
-Nous ne sommes pas libres d'imposer le baptême
-de la misère aux enfans nés de nous. Ils
-ne sont pas plus notre propriété morale que les
-serfs n'étaient la propriété légitime d'un seigneur.</p>
-
-<p>La misère est dégradante, il n'y a pas à dire,
-puisque, là où elle est complète, il faut s'humilier,
-et puisqu'on n'y échappe, dans ce cas, que
-par la mort. Personne ne pourrait donc légitimement
-jeter ses enfans dans l'abîme pour en retirer
-ceux des autres. Si tous appartiennent à
-Dieu au même titre, nous nous devons plus spécialement
-à ceux qu'il nous a donnés. Or, tout
-ce qui enchaîne la liberté future d'un enfant est
-un acte de tyrannie, quand même ce serait un
+Nous ne sommes pas libres d'imposer le baptême
+de la misère aux enfans nés de nous. Ils
+ne sont pas plus notre propriété morale que les
+serfs n'étaient la propriété légitime d'un seigneur.</p>
+
+<p>La misère est dégradante, il n'y a pas à dire,
+puisque, là où elle est complète, il faut s'humilier,
+et puisqu'on n'y échappe, dans ce cas, que
+par la mort. Personne ne pourrait donc légitimement
+jeter ses enfans dans l'abîme pour en retirer
+ceux des autres. Si tous appartiennent à
+Dieu au même titre, nous nous devons plus spécialement
+à ceux qu'il nous a donnés. Or, tout
+ce qui enchaîne la liberté future d'un enfant est
+un acte de tyrannie, quand même ce serait un
acte d'enthousiasme et de vertu.</p>
-<p>Si quelque jour, dans l'avenir, la société nous
-demande le sacrifice d'un héritage, sans doute
-elle pourvoira à l'existence de nos enfans; elle
-les fera honnêtes et libres au sein d'un monde
-où le travail constituera le droit de vivre. La
-société ne peut prendre légitimement à chacun
-que pour rendre à tous. En attendant le règne
-de cette idée, qui est encore à l'état d'utopie,
-forcés de nous débattre dans les liens de la famille
+<p>Si quelque jour, dans l'avenir, la société nous
+demande le sacrifice d'un héritage, sans doute
+elle pourvoira à l'existence de nos enfans; elle
+les fera honnêtes et libres au sein d'un monde
+où le travail constituera le droit de vivre. La
+société ne peut prendre légitimement à chacun
+que pour rendre à tous. En attendant le règne
+de cette idée, qui est encore à l'état d'utopie,
+forcés de nous débattre dans les liens de la famille
<span class="pagenum"><a id="page_XI_59">XI p. 59</a></span>
-qui seront toujours sacrés, et les effroyables
-difficultés de l'existence par le travail;
-contraints de nous conformer aux lois constituées,
-c'est-à-dire de respecter la propriété d'autrui
-et de faire respecter la nôtre, sous peine de
-finir par le bagne ou l'hôpital, quel est donc le
-<em>devoir</em>, pour ceux qui voient, de bonne foi, l'abîme
-de la souffrance et de la misère?</p>
-
-<p>Voilà un problème insoluble, si l'on ne se
-résout à vivre au sein d'une contradiction entre
-les principes de l'avenir et les nécessités du présent.
+qui seront toujours sacrés, et les effroyables
+difficultés de l'existence par le travail;
+contraints de nous conformer aux lois constituées,
+c'est-à-dire de respecter la propriété d'autrui
+et de faire respecter la nôtre, sous peine de
+finir par le bagne ou l'hôpital, quel est donc le
+<em>devoir</em>, pour ceux qui voient, de bonne foi, l'abîme
+de la souffrance et de la misère?</p>
+
+<p>Voilà un problème insoluble, si l'on ne se
+résout à vivre au sein d'une contradiction entre
+les principes de l'avenir et les nécessités du présent.
Ceux qui nous crient que nous devrions
-prêcher d'exemple, ne rien posséder et vivre à la
-manière des chrétiens primitifs, semblent avoir
+prêcher d'exemple, ne rien posséder et vivre à la
+manière des chrétiens primitifs, semblent avoir
raison contre nous: seulement, en nous prescrivant
-avec ironie de donner tout et de vivre d'aumônes,
-ils ne sont guère logiques non plus,
-puisqu'ils nous engagent à consacrer, par notre
-exemple, le principe de la mendicité que nous
-repoussons à l'état de théorie sociale.</p>
+avec ironie de donner tout et de vivre d'aumônes,
+ils ne sont guère logiques non plus,
+puisqu'ils nous engagent à consacrer, par notre
+exemple, le principe de la mendicité que nous
+repoussons à l'état de théorie sociale.</p>
<p>Quelques socialistes abordent plus franchement
-la question, et j'en sais qui m'ont dit: «Ne
-faites pas l'aumône. En donnant à ceux qui demandent,
-vous consacrez le principe de leur servitude.»</p>
-
-<p>Eh bien, ceux-là, même qui me parlaient
-ainsi dans des momens de conviction passionnée,
-faisaient l'aumône le moment d'après, incapables
-de résister à la pitié qui commande aux entrailles
-et qui échappe au raisonnement: et comme, en
+la question, et j'en sais qui m'ont dit: «Ne
+faites pas l'aumône. En donnant à ceux qui demandent,
+vous consacrez le principe de leur servitude.»</p>
+
+<p>Eh bien, ceux-là, même qui me parlaient
+ainsi dans des momens de conviction passionnée,
+faisaient l'aumône le moment d'après, incapables
+de résister à la pitié qui commande aux entrailles
+et qui échappe au raisonnement: et comme, en
<span class="pagenum"><a id="page_XI_60">XI p. 60</a></span>
-faisant l'aumône, on est encore plus humain et plus
-utile qu'en se réduisant soi-même à la nécessité de
+faisant l'aumône, on est encore plus humain et plus
+utile qu'en se réduisant soi-même à la nécessité de
la recevoir, je crois qu'ils avaient raison d'enfreindre
-leur propre logique, et de se résigner,
-comme moi, à n'être pas d'accord avec eux-mêmes.</p>
+leur propre logique, et de se résigner,
+comme moi, à n'être pas d'accord avec eux-mêmes.</p>
-<p>La vérité n'en reste pas moins une chose absolue,
+<p>La vérité n'en reste pas moins une chose absolue,
en ce sens qu'on ne peut ni ne doit admettre
-la justice des lois qui régissent aujourd'hui la
-propriété. Je ne crois pas qu'elles puissent être
-anéanties d'une manière durable et utile, par un
-bouleversement subit et violent. Il est assez démontré
+la justice des lois qui régissent aujourd'hui la
+propriété. Je ne crois pas qu'elles puissent être
+anéanties d'une manière durable et utile, par un
+bouleversement subit et violent. Il est assez démontré
que le partage des biens constituerait un
-état de lutte effroyable et sans issue, si ce n'est
-l'établissement d'une nouvelle caste de gros propriétaires
-dévorant les petits, ou une stagnation
-d'égoïsmes complétement barbares.</p>
+état de lutte effroyable et sans issue, si ce n'est
+l'établissement d'une nouvelle caste de gros propriétaires
+dévorant les petits, ou une stagnation
+d'égoïsmes complétement barbares.</p>
<p>Ma raison ne peut admettre autre chose qu'une
-série de modifications successives amenant les
-hommes, sans contrainte et par la démonstration
-de leurs propres intérêts, à une solidarité générale
+série de modifications successives amenant les
+hommes, sans contrainte et par la démonstration
+de leurs propres intérêts, à une solidarité générale
dont la forme absolue est encore impossible
-à définir. Durant le cours de ces transformations
+à définir. Durant le cours de ces transformations
progressives, il y aura encore bien des contradictions
-entre le but à poursuivre et les nécessités
-du moment. Toutes les écoles socialistes de ces
-derniers temps ont entrevu la vérité et l'ont même
+entre le but à poursuivre et les nécessités
+du moment. Toutes les écoles socialistes de ces
+derniers temps ont entrevu la vérité et l'ont même
saisie par quelque point essentiel; mais aucune
n'a pu tracer bien sagement le code des lois qui
-doivent sortir de l'inspiration générale à un moment
-donné de l'histoire. C'est tout simple:
+doivent sortir de l'inspiration générale à un moment
+donné de l'histoire. C'est tout simple:
<span class="pagenum"><a id="page_XI_61">XI p. 61</a></span>
l'homme ne peut que proposer; c'est l'avenir
-qui dispose. Tel croit être le philosophe le plus
-avancé de son siècle, qui sera tout à coup dépassé
-par des événemens et des situations tout à
-fait mystérieux dans les desseins de la Providence,
-de même que certains obstacles qui paraissent
-légers aux plus prudens résisteront longtemps à
+qui dispose. Tel croit être le philosophe le plus
+avancé de son siècle, qui sera tout à coup dépassé
+par des événemens et des situations tout à
+fait mystérieux dans les desseins de la Providence,
+de même que certains obstacles qui paraissent
+légers aux plus prudens résisteront longtemps à
l'action des efforts humains.</p>
-<p>Pour ma part, je n'ai pas eu tout à fait la
-liberté du choix dans ma conduite privée, en
-égard à l'emploi des biens qui me sont échus.
-Placée, par contrat, sous la loi du régime dotal,
-qui est une sorte de substitution de la propriété,
-j'ai dû regarder Nohant comme un petit majorat
-dont je n'étais que le dépositaire, et je n'aurais
-pu éluder cette loi qu'en faisant l'office de dépositaire
-infidèle envers mes enfans. Je me suis
+<p>Pour ma part, je n'ai pas eu tout à fait la
+liberté du choix dans ma conduite privée, en
+égard à l'emploi des biens qui me sont échus.
+Placée, par contrat, sous la loi du régime dotal,
+qui est une sorte de substitution de la propriété,
+j'ai dû regarder Nohant comme un petit majorat
+dont je n'étais que le dépositaire, et je n'aurais
+pu éluder cette loi qu'en faisant l'office de dépositaire
+infidèle envers mes enfans. Je me suis
fait un cas de conscience de leur transmettre intact
-le mince héritage que j'avais reçu pour eux,
+le mince héritage que j'avais reçu pour eux,
et j'ai cru concilier, autant que possible, la religion
-de la famille et la religion de l'humanité en
+de la famille et la religion de l'humanité en
ne disposant, pour les pauvres, que des revenus
de mon travail. Je ne sais pas si je suis dans le
-faux. J'ai cru être dans le vrai. J'ai la certitude
-de m'être abstenue, depuis bien des années, de
+faux. J'ai cru être dans le vrai. J'ai la certitude
+de m'être abstenue, depuis bien des années, de
toute satisfaction purement personnelle, de n'avoir
-rien donné à la vanité, au luxe, à la mollesse,
-à l'avarice, aux passions que je n'avais
+rien donné à la vanité, au luxe, à la mollesse,
+à l'avarice, aux passions que je n'avais
pas et que le moyen de les satisfaire n'a pas fait
-naître en moi. Mince mérite à coup sûr! Le seul
+naître en moi. Mince mérite à coup sûr! Le seul
<span class="pagenum"><a id="page_XI_62">XI p. 62</a></span>
-sacrifice qui m'ait un peu coûté, c'est de renoncer
-aux voyages, que j'aurais aimés de passion, et
-qui m'eussent développée comme artiste; mais
-dont j'ai dû m'abstenir, à moins de nécessité
-pour les autres. Renoncer au séjour de Paris
-m'a été personnellement nuisible aussi à beaucoup
-d'égards; mais j'ai cru ne devoir pas hésiter,
-et ce sacrifice a porté avec soi sa récompense,
+sacrifice qui m'ait un peu coûté, c'est de renoncer
+aux voyages, que j'aurais aimés de passion, et
+qui m'eussent développée comme artiste; mais
+dont j'ai dû m'abstenir, à moins de nécessité
+pour les autres. Renoncer au séjour de Paris
+m'a été personnellement nuisible aussi à beaucoup
+d'égards; mais j'ai cru ne devoir pas hésiter,
+et ce sacrifice a porté avec soi sa récompense,
puisque l'amour de la campagne et de la vie intime
-m'a dédommagée de mon isolement social.</p>
+m'a dédommagée de mon isolement social.</p>
<p>Je n'ai donc rien fait de grand et je n'ai vu
-réellement rien de grand à faire, qui n'entamât
-pas, par quelque point, la sécurité de ma conscience.
-Lancer mes enfans, malgré eux, dans le
-fanatisme de convictions ardentes, m'eût semblé
-un attentat contre leur liberté morale. J'ai cru
-devoir leur dire ma foi et les laisser maîtres de
+réellement rien de grand à faire, qui n'entamât
+pas, par quelque point, la sécurité de ma conscience.
+Lancer mes enfans, malgré eux, dans le
+fanatisme de convictions ardentes, m'eût semblé
+un attentat contre leur liberté morale. J'ai cru
+devoir leur dire ma foi et les laisser maîtres de
la partager ou de la rejeter. J'ai cru devoir, dans
-la prévision des crises de l'avenir, travailler à
+la prévision des crises de l'avenir, travailler à
amoindrir en eux la confiance aveugle et dangereuse
-que l'héritage inspire à la jeunesse, et leur
-prêcher la nécessité du travail. J'ai cru devoir
-faire de mon fils un artiste, ne pas l'élever pour
-n'être qu'un propriétaire, et cependant ne pas le
-forcer à n'être qu'artiste en le dépouillant de sa
-propriété. J'ai cru devoir remplir avec une fidélité
+que l'héritage inspire à la jeunesse, et leur
+prêcher la nécessité du travail. J'ai cru devoir
+faire de mon fils un artiste, ne pas l'élever pour
+n'être qu'un propriétaire, et cependant ne pas le
+forcer à n'être qu'artiste en le dépouillant de sa
+propriété. J'ai cru devoir remplir avec une fidélité
scrupuleuse toutes les obligations que, sous
-peine de déshonneur et de manque de parole,
-les contrats relatifs à l'argent imposent à tout
-le monde. Quant à l'argent, je n'ai pas su en
+peine de déshonneur et de manque de parole,
+les contrats relatifs à l'argent imposent à tout
+le monde. Quant à l'argent, je n'ai pas su en
<span class="pagenum"><a id="page_XI_63">XI p. 63</a></span>
-gagner à tout prix: je n'ai même pas su en gagner
-beaucoup, tout en travaillant avec une persévérance
-soutenue. J ai su en perdre, par conséquent
-en refuser à ceux qui m'en demandaient, plutôt
-que d'en arracher rigoureusement à ceux qui m'en
-devaient, et que j'aurais réduits à la gêne. Les
-relations pécuniaires sont établies de telle sorte
+gagner à tout prix: je n'ai même pas su en gagner
+beaucoup, tout en travaillant avec une persévérance
+soutenue. J ai su en perdre, par conséquent
+en refuser à ceux qui m'en demandaient, plutôt
+que d'en arracher rigoureusement à ceux qui m'en
+devaient, et que j'aurais réduits à la gêne. Les
+relations pécuniaires sont établies de telle sorte
que l'assistance envers les uns pourrait bien, si
-l'on n'y prenait garde, être le dépouillement cruel
+l'on n'y prenait garde, être le dépouillement cruel
des autres. Que faire de mieux? Je ne sais pas.
Si je le savais, je l'aurais fait, car mon intention
-est très droite. Mais je ne vois pas, et je n'ai
-pas trouvé le moyen de rendre mon dévouement
-utile à mes semblables dans de grandes proportions,
-et je ne peux pas attribuer cette impossibilité
-à l'insuffisance de mes ressources. Qu'elles
-s'étendissent à des sommes beaucoup plus considérables,
-le nombre des infortunés à ma charge
-n'eût fait que s'accroître, et des millions de louis
-dans mes mains eussent amené des millions de
-pauvres autour de moi. Où serait la limite?
+est très droite. Mais je ne vois pas, et je n'ai
+pas trouvé le moyen de rendre mon dévouement
+utile à mes semblables dans de grandes proportions,
+et je ne peux pas attribuer cette impossibilité
+à l'insuffisance de mes ressources. Qu'elles
+s'étendissent à des sommes beaucoup plus considérables,
+le nombre des infortunés à ma charge
+n'eût fait que s'accroître, et des millions de louis
+dans mes mains eussent amené des millions de
+pauvres autour de moi. Où serait la limite?
MM. de Rothschild donnant leur fortune aux
-indigens, détruiraient-ils la misère? On sait bien
-que non. Donc la charité individuelle n'est pas
-le remède, ce n'est même pas un palliatif. Ce
+indigens, détruiraient-ils la misère? On sait bien
+que non. Donc la charité individuelle n'est pas
+le remède, ce n'est même pas un palliatif. Ce
n'est pas autre chose qu'un besoin moral qu'on
-subit, une émotion qui se manifeste et qui n'est
+subit, une émotion qui se manifeste et qui n'est
jamais satisfaite.</p>
-<p>J'ai donc des raisons d'expérience, des raisons
-puisées dans mes propres entrailles, pour ne pas
+<p>J'ai donc des raisons d'expérience, des raisons
+puisées dans mes propres entrailles, pour ne pas
<span class="pagenum"><a id="page_XI_64">XI p. 64</a></span>
-accepter le fait social comme une vérité bonne et
-durable, et pour protester contre ce fait jusqu'à
-ma dernière heure. On a dit que j'avais pris cet
-esprit de révolte dans mon orgueil. Qu'est-ce
-que mon orgueil avait à faire dans tout cela? J'ai
-commencé par accepter sans réflexion et sans
-combat les choses établies. J'ai pratiqué la charité,
-et je l'ai pratiquée longtemps avec beaucoup
-de mystère, croyant naïvement que c'était là un
-mérite dont il fallait se cacher. J'étais dans la
-lettre de l'Évangile: «Que votre main gauche ne
-sache pas ce que donne la main droite.» Hélas!
-en voyant l'étendue et l'horreur de la misère, j'ai
-reconnu que la pitié était une obligation si pressante,
-qu'il n'y avait aucune espèce de mérite à
+accepter le fait social comme une vérité bonne et
+durable, et pour protester contre ce fait jusqu'à
+ma dernière heure. On a dit que j'avais pris cet
+esprit de révolte dans mon orgueil. Qu'est-ce
+que mon orgueil avait à faire dans tout cela? J'ai
+commencé par accepter sans réflexion et sans
+combat les choses établies. J'ai pratiqué la charité,
+et je l'ai pratiquée longtemps avec beaucoup
+de mystère, croyant naïvement que c'était là un
+mérite dont il fallait se cacher. J'étais dans la
+lettre de l'Évangile: «Que votre main gauche ne
+sache pas ce que donne la main droite.» Hélas!
+en voyant l'étendue et l'horreur de la misère, j'ai
+reconnu que la pitié était une obligation si pressante,
+qu'il n'y avait aucune espèce de mérite à
en subir les tiraillemens, et que d'ailleurs, dans
-une société si opposée à la loi du Christ, garder
-le silence sur de telles plaies ne pouvait être que
-lâcheté ou hypocrisie.</p>
-
-<p>Voilà à quelles certitudes m'amenait le commencement
-de ma vie d'artiste, et ce n'était que
-le commencement! Mais à peine eus-je abordé
-ce problème du malheur général que l'effroi me
-saisit jusqu'au vertige. J'avais fait bien des réflexions,
+une société si opposée à la loi du Christ, garder
+le silence sur de telles plaies ne pouvait être que
+lâcheté ou hypocrisie.</p>
+
+<p>Voilà à quelles certitudes m'amenait le commencement
+de ma vie d'artiste, et ce n'était que
+le commencement! Mais à peine eus-je abordé
+ce problème du malheur général que l'effroi me
+saisit jusqu'au vertige. J'avais fait bien des réflexions,
j'avais subi bien des tristesses dans la
-solitude de Nohant, mais j'avais été absorbée et
-comme engourdie par des préoccupations personnelles.
-J'avais probablement cédé au goût du
-siècle, qui était alors de s'enfermer dans une
-douleur égoïste, de se croire René ou Obermann,
+solitude de Nohant, mais j'avais été absorbée et
+comme engourdie par des préoccupations personnelles.
+J'avais probablement cédé au goût du
+siècle, qui était alors de s'enfermer dans une
+douleur égoïste, de se croire René ou Obermann,
<span class="pagenum"><a id="page_XI_65">XI p. 65</a></span>
-et de s'attribuer une sensibilité exceptionnelle,
-par conséquent des souffrances inconnues au vulgaire.
-Le milieu dans lequel je m'étais isolée
-alors était fait pour me persuader que tout le
-monde ne pensait pas et ne souffrait pas à ma
-manière, puisque je ne voyais autour de moi que
-préoccupations des intérêts matériels, aussitôt noyées
-dans la satisfaction de ces mêmes intérêts.</p>
-
-<p>Quand mon horizon se fut élargi, quand m'apparurent
+et de s'attribuer une sensibilité exceptionnelle,
+par conséquent des souffrances inconnues au vulgaire.
+Le milieu dans lequel je m'étais isolée
+alors était fait pour me persuader que tout le
+monde ne pensait pas et ne souffrait pas à ma
+manière, puisque je ne voyais autour de moi que
+préoccupations des intérêts matériels, aussitôt noyées
+dans la satisfaction de ces mêmes intérêts.</p>
+
+<p>Quand mon horizon se fut élargi, quand m'apparurent
toutes les tristesses, tous les besoins,
-tous les désespoirs, tous les vices du grand milieu
-social, quand mes réflexions n'eurent plus pour
-objet ma propre destinée, mais celle du monde
-où je n'étais qu'un atome, ma désespérance personnelle
-s'étendit à tous les êtres, et la loi de la
-fatalité se dressa devant moi si terrible que ma
-raison en fut ébranlée.</p>
-
-<p>Qu'on se figure une personne arrivée jusqu'à
-l'âge de trente ans sans avoir ouvert les yeux
-sur la réalité, et douée pourtant de très bons
-yeux pour tout voir; une personne austère et sérieuse
-au fond de l'âme, qui s'est laissé bercer
-et endormir si longtemps par des rêves poétiques,
+tous les désespoirs, tous les vices du grand milieu
+social, quand mes réflexions n'eurent plus pour
+objet ma propre destinée, mais celle du monde
+où je n'étais qu'un atome, ma désespérance personnelle
+s'étendit à tous les êtres, et la loi de la
+fatalité se dressa devant moi si terrible que ma
+raison en fut ébranlée.</p>
+
+<p>Qu'on se figure une personne arrivée jusqu'à
+l'âge de trente ans sans avoir ouvert les yeux
+sur la réalité, et douée pourtant de très bons
+yeux pour tout voir; une personne austère et sérieuse
+au fond de l'âme, qui s'est laissé bercer
+et endormir si longtemps par des rêves poétiques,
par une foi enthousiaste aux choses divines, par
-l'illusion d'un renoncement absolu à tous les intérêts
-de la vie générale, et qui, tout à coup
-frappée du spectacle étrange de cette vie générale,
-l'embrasse et le pénètre avec toute la lucidité
+l'illusion d'un renoncement absolu à tous les intérêts
+de la vie générale, et qui, tout à coup
+frappée du spectacle étrange de cette vie générale,
+l'embrasse et le pénètre avec toute la lucidité
que donne la force d'une jeunesse pure et d'une
conscience saine!</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XI_66">XI p. 66</a></span>
-Et ce moment où j'ouvrais les yeux était solennel
-dans l'histoire. La république rêvée en
+Et ce moment où j'ouvrais les yeux était solennel
+dans l'histoire. La république rêvée en
juillet aboutissait aux massacres de Varsovie et
-à l'holocauste du cloître Saint-Méry. Le choléra
-venait de décimer le monde. Le saint-simonisme,
-qui avait donné aux imaginations un moment
-d'élan, était frappé de persécution et avortait,
-sans avoir tranché la grande question de l'amour,
-et même, selon moi, après l'avoir un peu souillée.
-L'art aussi avait souillé, par des aberrations déplorables,
-le berceau de sa réforme romantique.
-Le temps était à l'épouvante et à l'ironie, à la
-consternation et à l'impudence, les uns pleurant
-sur la ruine de leurs généreuses illusions, les
-autres riant sur les premiers échelons d'un
-triomphe impur; personne ne croyant plus à
-rien, les uns par découragement, les autres par
-athéisme.</p>
-
-<p>Rien dans mes anciennes croyances ne s'était
-assez nettement formulé en moi, au point de vue
-social, pour m'aider à lutter contre ce cataclysme
-où s'inaugurait le règne de la matière, et je ne
-trouvais pas dans les idées républicaines et socialistes
-du moment une lumière suffisante pour
-combattre les ténèbres que Mammon soufflait
+à l'holocauste du cloître Saint-Méry. Le choléra
+venait de décimer le monde. Le saint-simonisme,
+qui avait donné aux imaginations un moment
+d'élan, était frappé de persécution et avortait,
+sans avoir tranché la grande question de l'amour,
+et même, selon moi, après l'avoir un peu souillée.
+L'art aussi avait souillé, par des aberrations déplorables,
+le berceau de sa réforme romantique.
+Le temps était à l'épouvante et à l'ironie, à la
+consternation et à l'impudence, les uns pleurant
+sur la ruine de leurs généreuses illusions, les
+autres riant sur les premiers échelons d'un
+triomphe impur; personne ne croyant plus à
+rien, les uns par découragement, les autres par
+athéisme.</p>
+
+<p>Rien dans mes anciennes croyances ne s'était
+assez nettement formulé en moi, au point de vue
+social, pour m'aider à lutter contre ce cataclysme
+où s'inaugurait le règne de la matière, et je ne
+trouvais pas dans les idées républicaines et socialistes
+du moment une lumière suffisante pour
+combattre les ténèbres que Mammon soufflait
ouvertement sur le monde. Je restais donc seule
-avec mon rêve de la Divinité toute-puissante,
+avec mon rêve de la Divinité toute-puissante,
mais non plus tout amour, puisqu'elle abandonnait
-la race humaine à sa propre perversité ou à
-sa propre démence.</p>
+la race humaine à sa propre perversité ou à
+sa propre démence.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XI_67">XI p. 67</a></span>
C'est sous le coup de cet abattement profond
-que j'écrivis <cite>Lélia</cite>, à bâtons rompus et sans projet
+que j'écrivis <cite>Lélia</cite>, à bâtons rompus et sans projet
d'en faire un ouvrage ni de le publier. Cependant,
-quand j'eus lié ensemble, au hasard d'une
-donnée de roman, un assez grand nombre de
-fragmens épars, je les lus à Sainte-Beuve, qui
-m'encouragea à continuer et qui conseilla à Buloz
+quand j'eus lié ensemble, au hasard d'une
+donnée de roman, un assez grand nombre de
+fragmens épars, je les lus à Sainte-Beuve, qui
+m'encouragea à continuer et qui conseilla à Buloz
de m'en demander un chapitre pour la <cite>Revue des
-Deux-Mondes</cite>. Malgré ce précédent, je n'étais
-pas encore décidée à faire de cette fantaisie un
-livre pour le public. Il portait trop le caractère
-du rêve, il était trop de l'école de <cite>Corambé</cite> pour
-être goûté par de nombreux lecteurs. Je ne me
-pressais donc pas, et j'éloignais de moi, à dessein,
-la préoccupation du public, éprouvant une
-sorte de soulagement triste à céder à l'imprévu
-de ma rêverie, et m'isolant même de la réalité
-du monde actuel, pour tracer la synthèse du
-doute et de la souffrance, à mesure qu'elle se
-présentait à moi sous une forme quelconque.</p>
-
-<p>Ce manuscrit traîna un an sous ma plume,
-quitté souvent avec dédain et souvent repris avec
+Deux-Mondes</cite>. Malgré ce précédent, je n'étais
+pas encore décidée à faire de cette fantaisie un
+livre pour le public. Il portait trop le caractère
+du rêve, il était trop de l'école de <cite>Corambé</cite> pour
+être goûté par de nombreux lecteurs. Je ne me
+pressais donc pas, et j'éloignais de moi, à dessein,
+la préoccupation du public, éprouvant une
+sorte de soulagement triste à céder à l'imprévu
+de ma rêverie, et m'isolant même de la réalité
+du monde actuel, pour tracer la synthèse du
+doute et de la souffrance, à mesure qu'elle se
+présentait à moi sous une forme quelconque.</p>
+
+<p>Ce manuscrit traîna un an sous ma plume,
+quitté souvent avec dédain et souvent repris avec
ardeur. C'est, je crois, un livre qui n'a pas le
sens commun au point de vue de l'art, mais qui
-n'en a été que plus remarqué par les artistes,
-comme une chose d'inspiration spontanée dans
-le détail. J'ai écrit deux préfaces à ce livre, et
-j'ai dit là tout ce que j'avais à en dire. Je n'y
-reviendrai donc pas inutilement. Le succès de
-la forme fut très grand. Le fond fut critiqué
+n'en a été que plus remarqué par les artistes,
+comme une chose d'inspiration spontanée dans
+le détail. J'ai écrit deux préfaces à ce livre, et
+j'ai dit là tout ce que j'avais à en dire. Je n'y
+reviendrai donc pas inutilement. Le succès de
+la forme fut très grand. Le fond fut critiqué
<span class="pagenum"><a id="page_XI_68">XI p. 68</a></span>
-avec une amertume extrême. On voulut voir des
-portraits dans tous les personnages, des révélations
+avec une amertume extrême. On voulut voir des
+portraits dans tous les personnages, des révélations
personnelles dans toutes les situations; on
-alla jusqu'à interpréter dans un sens vicieux et
-obscène des passages écrits avec la plus grande
+alla jusqu'à interpréter dans un sens vicieux et
+obscène des passages écrits avec la plus grande
candeur, et je me souviens que, pour comprendre
ce que l'on m'accusait d'avoir voulu dire, je fus
-forcée de me faire expliquer des choses que je
+forcée de me faire expliquer des choses que je
ne savais pas.</p>
-<p>Je ne fus pas très sensible à ce déchaînement
+<p>Je ne fus pas très sensible à ce déchaînement
de la critique et aux ignobles calomnies qu'il
-souleva. Ce que l'on sait complétement faux
-n'inquiète guère. On sent que cela tombera de
-soi-même dans les bons esprits, si tant est que
+souleva. Ce que l'on sait complétement faux
+n'inquiète guère. On sent que cela tombera de
+soi-même dans les bons esprits, si tant est que
les bons esprits puissent se tromper sur l'intention
et sur les tendances d'un livre.</p>
-<p>Je m'étonnai seulement, et maintenant encore
-je m'étonne des inimitiés personnelles que soulève
-l'émission des idées. Je n'ai jamais compris
-qu'on fût l'ennemi d'un artiste qui pense et crée
-dans un sens opposé à celui que l'on a ou que
+<p>Je m'étonnai seulement, et maintenant encore
+je m'étonne des inimitiés personnelles que soulève
+l'émission des idées. Je n'ai jamais compris
+qu'on fût l'ennemi d'un artiste qui pense et crée
+dans un sens opposé à celui que l'on a ou que
l'on aurait choisi. Que l'on discute et combatte
-le but de son &oelig;uvre, je le conçois; mais que l'on
-altère, de propos délibéré, cette pensée pour la
-rendre condamnable; que l'on dénature le texte
-même par de fausses citations ou des comptes-rendus
-infidèles; que l'on calomnie la vie de
+le but de son &oelig;uvre, je le conçois; mais que l'on
+altère, de propos délibéré, cette pensée pour la
+rendre condamnable; que l'on dénature le texte
+même par de fausses citations ou des comptes-rendus
+infidèles; que l'on calomnie la vie de
l'auteur pour injurier sa personne; qu'on le
-haïsse à travers son livre: voilà encore une des
-énigmes de la vie que je n'ai pas résolues et que
+haïsse à travers son livre: voilà encore une des
+énigmes de la vie que je n'ai pas résolues et que
<span class="pagenum"><a id="page_XI_69">XI p. 69</a></span>
-je ne résoudrai probablement jamais. Je vois
-bien le fait, je le vois dans tous les temps et à
-propos de toutes les idées: mais je m'étonne que
-l'horreur de l'inquisition, généralement sentie
-aujourd'hui, n'ait pas suffi à guérir les hommes
-de cette rage de persécution réciproque, où il
+je ne résoudrai probablement jamais. Je vois
+bien le fait, je le vois dans tous les temps et à
+propos de toutes les idées: mais je m'étonne que
+l'horreur de l'inquisition, généralement sentie
+aujourd'hui, n'ait pas suffi à guérir les hommes
+de cette rage de persécution réciproque, où il
semble que la critique regrette de n'avoir pas le
-bourreau à sa droite et le bûcher à sa gauche,
-en procédant à ses réquisitoires.</p>
+bourreau à sa droite et le bûcher à sa gauche,
+en procédant à ses réquisitoires.</p>
<p>Je vis ces fureurs avec tristesse, mais avec
-une certaine tranquillité. Je n'avais pas pour
-rien amassé dans la solitude un grand dédain
-pour tout ce qui n'était pas le vrai. Si j'eusse
-aimé et cherché le monde, je me serais tourmentée
+une certaine tranquillité. Je n'avais pas pour
+rien amassé dans la solitude un grand dédain
+pour tout ce qui n'était pas le vrai. Si j'eusse
+aimé et cherché le monde, je me serais tourmentée
probablement de la calomnie qui pouvait
-momentanément m'en fermer l'accès; mais, ne
-cherchant que l'amitié sérieuse et sachant que
-rien ne pouvait ébranler celles qui m'entouraient,
-je ne m'aperçus réellement jamais des effets de
-la méchanceté, et ma tâche fut si facile sous ce
-rapport que je ne saurais mettre la persécution
+momentanément m'en fermer l'accès; mais, ne
+cherchant que l'amitié sérieuse et sachant que
+rien ne pouvait ébranler celles qui m'entouraient,
+je ne m'aperçus réellement jamais des effets de
+la méchanceté, et ma tâche fut si facile sous ce
+rapport que je ne saurais mettre la persécution
au nombre des malheurs de ma vie.</p>
<p>D'ailleurs, en toutes choses, les chagrins qui
n'ont eu leur effet que sur ma propre existence,
je les compte aujourd'hui pour rien. Ce n'est
-pas que je les aie tous portés avec courage.
-Non! J'étais, je suis peut-être encore d'une sensibilité
+pas que je les aie tous portés avec courage.
+Non! J'étais, je suis peut-être encore d'une sensibilité
excessive et que la raison ne gouverne
pas du tout dans le moment de la crise. Mais
-j'apprécie les souffrances morales comme je crois
+j'apprécie les souffrances morales comme je crois
<span class="pagenum"><a id="page_XI_70">XI p. 70</a></span>
-que la raison doit les apprécier, sitôt qu'elle reprend
-son empire. Je vois dans mon passé,
-comme dans celui de tous les êtres aimans que
-j'ai connus, des déchiremens terribles, des déceptions
-accablantes, des heures d'agonie véritable;
-mais je fais la part de la personnalité,
+que la raison doit les apprécier, sitôt qu'elle reprend
+son empire. Je vois dans mon passé,
+comme dans celui de tous les êtres aimans que
+j'ai connus, des déchiremens terribles, des déceptions
+accablantes, des heures d'agonie véritable;
+mais je fais la part de la personnalité,
qui est violente dans la jeunesse. C'est le
propre de la jeunesse de vouloir saisir et fixer
-le rêve du bonheur. Si elle y renonçait facilement,
-si elle ne le poursuivait avec âpreté, si
+le rêve du bonheur. Si elle y renonçait facilement,
+si elle ne le poursuivait avec âpreté, si
au lendemain d'une catastrophe, elle ne se relevait
-du désespoir avec une assurance nouvelle,
-si elle ne vivait de chimères, de croyances ardentes,
-de dévoûmens enthousiastes, d'amers
-dédains, de chaudes indignations, en un mot
+du désespoir avec une assurance nouvelle,
+si elle ne vivait de chimères, de croyances ardentes,
+de dévoûmens enthousiastes, d'amers
+dédains, de chaudes indignations, en un mot
de tous les abattemens et de tous les renouvellemens
-de la volonté, elle ne serait pas la jeunesse,
-et cette fatalité qui la pousse à découvrir le
-monde de son imagination et l'idéal de son c&oelig;ur
-à travers l'imminence des naufrages, c'est presque
+de la volonté, elle ne serait pas la jeunesse,
+et cette fatalité qui la pousse à découvrir le
+monde de son imagination et l'idéal de son c&oelig;ur
+à travers l'imminence des naufrages, c'est presque
un droit qu'elle exerce, puisque c'est une loi
qu'elle subit.</p>
-<p>Mais tout cela, vu à distance, rentre dans
-le monde des songes évanouis. Nul de nous ne
-regrette d'être délivré de ses maux, et nul de
-nous cependant ne regrette de les avoir éprouvés.
+<p>Mais tout cela, vu à distance, rentre dans
+le monde des songes évanouis. Nul de nous ne
+regrette d'être délivré de ses maux, et nul de
+nous cependant ne regrette de les avoir éprouvés.
Tous nous savons qu'il faut vivre quand
-on est dans la force des émotions, parce qu'il
-faut avoir vécu quand on est dans la force de
-la réflexion. Il ne faut regretter des épreuves
+on est dans la force des émotions, parce qu'il
+faut avoir vécu quand on est dans la force de
+la réflexion. Il ne faut regretter des épreuves
<span class="pagenum"><a id="page_XI_71">XI p. 71</a></span>
-de la vie que celles qui nous ont fait un mal réel
+de la vie que celles qui nous ont fait un mal réel
et durable.</p>
<p>Quel est ce mal? Je vais vous le dire. Toute
-douleur lente ou rapide qui nous ôte de forces
-et nous laisse amoindris est une infortune véritable
-et dont il n'est guère facile de se consoler
-jamais. Un vice, un crime moral, une lâcheté,
-voilà de ces malheurs qui vieillissent tout à coup
-et qui méritent la pitié qu'on peut avoir envers
-soi-même et demander aux autres. Il est, dans
-l'ordre moral, des maladies analogues à celles
+douleur lente ou rapide qui nous ôte de forces
+et nous laisse amoindris est une infortune véritable
+et dont il n'est guère facile de se consoler
+jamais. Un vice, un crime moral, une lâcheté,
+voilà de ces malheurs qui vieillissent tout à coup
+et qui méritent la pitié qu'on peut avoir envers
+soi-même et demander aux autres. Il est, dans
+l'ordre moral, des maladies analogues à celles
de la vie physique, en ce qu'elles nous laissent
-infirmes et à jamais brisés.</p>
-
-<p>Votre corps est-il sans infirmités contractées
-avant l'âge? Quelque souffreteux que vous puissiez
-être, ne vous plaignez pas; vous vous portez
-aussi bien qu'une créature humaine peut l'espérer.
-Ainsi de votre âme. Vous sentez-vous en
-possession de l'exercice de vos facultés pour le
+infirmes et à jamais brisés.</p>
+
+<p>Votre corps est-il sans infirmités contractées
+avant l'âge? Quelque souffreteux que vous puissiez
+être, ne vous plaignez pas; vous vous portez
+aussi bien qu'une créature humaine peut l'espérer.
+Ainsi de votre âme. Vous sentez-vous en
+possession de l'exercice de vos facultés pour le
vrai et pour le juste? Quelles que soient vos
-crises passagères de découragement ou d'excitation,
-ne reprochez pas à la destinée de vous
-avoir éprouvés trop rudement; vous êtes aussi
-heureux que l'homme peut aspirer à l'être.</p>
-
-<p>Cette philosophie me paraît bien facile à
-présent. Se laisser souffrir, puisque la souffrance
-est inévitable et ne pas la maudire quand elle
+crises passagères de découragement ou d'excitation,
+ne reprochez pas à la destinée de vous
+avoir éprouvés trop rudement; vous êtes aussi
+heureux que l'homme peut aspirer à l'être.</p>
+
+<p>Cette philosophie me paraît bien facile à
+présent. Se laisser souffrir, puisque la souffrance
+est inévitable et ne pas la maudire quand elle
s'apaise, puisqu'elle ne nous a pas rendus pires;
-toute âme honnête peut pratiquer cette humble
+toute âme honnête peut pratiquer cette humble
sagesse pour son compte.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XI_72">XI p. 72</a></span>
-Mais il est une douleur plus difficile à supporter
-que toutes celles qui nous frappent à
-l'état d'individu. Elle a pris tant de place dans
-mes réflexions, elle a eu tant d'empire sur ma
-vie, jusqu'à venir empoisonner mes phases de
+Mais il est une douleur plus difficile à supporter
+que toutes celles qui nous frappent à
+l'état d'individu. Elle a pris tant de place dans
+mes réflexions, elle a eu tant d'empire sur ma
+vie, jusqu'à venir empoisonner mes phases de
pur bonheur personnel, que je dois bien la dire
aussi!</p>
-<p>Cette douleur, c'est le mal général: c'est la
-souffrance de la race entière, c'est la vue, la
-connaissance, la méditation du destin de l'homme
+<p>Cette douleur, c'est le mal général: c'est la
+souffrance de la race entière, c'est la vue, la
+connaissance, la méditation du destin de l'homme
ici-bas. On se fatigue vite de se contempler
-soi-même. Nous sommes de petits êtres sitôt
-épuisés, et le roman de chacun de nous est si
-vite repassé dans sa propre mémoire! A moins
+soi-même. Nous sommes de petits êtres sitôt
+épuisés, et le roman de chacun de nous est si
+vite repassé dans sa propre mémoire! A moins
de se croire sublime, peut-on n'examiner et ne
contempler que son <em>moi</em>? D'ailleurs, qui est-ce
qui se trouve sublime de bien bonne foi? Le
pauvre fou qui se prend pour le soleil et qui, de
-sa triste loge, crie aux passans: Prenez garde à
-l'éclat de mes rayons!</p>
+sa triste loge, crie aux passans: Prenez garde à
+l'éclat de mes rayons!</p>
-<p>Nous n'arrivons à nous comprendre et à nous
-sentir vraiment nous-mêmes qu'en nous oubliant,
+<p>Nous n'arrivons à nous comprendre et à nous
+sentir vraiment nous-mêmes qu'en nous oubliant,
pour ainsi dire, et en nous perdant dans la
-grande conscience de l'humanité. C'est alors
-qu'à côté de certaines joies et de certaines gloires
+grande conscience de l'humanité. C'est alors
+qu'à côté de certaines joies et de certaines gloires
dont le reflet nous grandit et nous transfigure,
-nous sommes saisis tout à coup d'un invincible
+nous sommes saisis tout à coup d'un invincible
effroi et de poignans remords en regardant les
maux, les crimes, les folies, les injustices, les
-stupidités, les hontes de cette nation qui couvre
+stupidités, les hontes de cette nation qui couvre
<span class="pagenum"><a id="page_XI_73">XI p. 73</a></span>
le globe et qui s'appelle l'homme. Il n'y a pas
-d'orgueil, il n'y a pas d'égoïsme qui nous console
-quand nous nous absorbons dans cette idée.</p>
+d'orgueil, il n'y a pas d'égoïsme qui nous console
+quand nous nous absorbons dans cette idée.</p>
-<p>Tu te diras en vain: «Je suis un être raisonnable
-parmi ces millions d'êtres qui ne le
+<p>Tu te diras en vain: «Je suis un être raisonnable
+parmi ces millions d'êtres qui ne le
sont pas: je ne souffre pas de ces maux que
-leur sottise leur attire.» Hélas! tu n'en seras
+leur sottise leur attire.» Hélas! tu n'en seras
pas plus fier, puisque tu ne peux pas faire que
-tes semblables soient semblables à toi. Ton
-isolement t'épouvantera d'autant plus que tu te
+tes semblables soient semblables à toi. Ton
+isolement t'épouvantera d'autant plus que tu te
croiras meilleur et te sentiras plus heureux que
les autres.</p>
-<p>Ton innocence même, la conscience de ta
-douceur et de ta probité, la sérénité de ton propre
+<p>Ton innocence même, la conscience de ta
+douceur et de ta probité, la sérénité de ton propre
c&oelig;ur, ne te seront pas un refuge contre la tristesse
profonde qui t'enveloppe, si tu te sens vivre
-dans un milieu impur, sur une terre souillée,
-parmi des êtres sans foi ni loi, qui se dévorent
+dans un milieu impur, sur une terre souillée,
+parmi des êtres sans foi ni loi, qui se dévorent
les uns les autres, et chez qui le vice est bien
autrement contagieux que la vertu.</p>
<p>Tu as une heureuse famille, je suppose, d'excellens
-amis, un entourage de bonnes âmes
-comme la tienne. Tu as réussi à fuir le contact
-de l'humanité malade. Hélas! pauvre homme de
+amis, un entourage de bonnes âmes
+comme la tienne. Tu as réussi à fuir le contact
+de l'humanité malade. Hélas! pauvre homme de
bien, tu n'en es que plus seul?</p>
-<p>Tu es doux, généreux, sensible: tu ne peux
-lire l'histoire sans frémir à chaque page, et le
-sort des victimes innombrables que le temps dévore
-t'arrache de saintes larmes: hélas! pauvre
-bon c&oelig;ur, à quoi servent les pleurs de ta pitié?
+<p>Tu es doux, généreux, sensible: tu ne peux
+lire l'histoire sans frémir à chaque page, et le
+sort des victimes innombrables que le temps dévore
+t'arrache de saintes larmes: hélas! pauvre
+bon c&oelig;ur, à quoi servent les pleurs de ta pitié?
<span class="pagenum"><a id="page_XI_74">XI p. 74</a></span>
Elles mouillent la page que tu lis et ne font pas
-revivre un seul homme immolé par la haine!</p>
+revivre un seul homme immolé par la haine!</p>
-<p>Tu es dévoué, actif, ardent; tu parles, tu
-écris, tu agis de toutes tes forces sur les esprits
-qui veulent bien t'écouter. On te jette des
+<p>Tu es dévoué, actif, ardent; tu parles, tu
+écris, tu agis de toutes tes forces sur les esprits
+qui veulent bien t'écouter. On te jette des
pierres et de la boue: n'importe, tu es courageux,
-tu persévères! Hélas! pauvre martyr, tu
-mourras à la peine, et ta dernière prière sera
+tu persévères! Hélas! pauvre martyr, tu
+mourras à la peine, et ta dernière prière sera
encore pour des hommes que d'autres hommes
font souffrir!</p>
-<p>Eh bien, il n'est pas nécessaire d'être un
+<p>Eh bien, il n'est pas nécessaire d'être un
saint pour vivre ainsi de la vie des autres et
-pour sentir que le mal général empoisonne et
-flétrit le bonheur personnel. Tous, oui, tous,
-nous subissons cette douleur commune à tous,
-et ceux qui semblent s'en préoccuper le moins
-s'en préoccupent encore assez pour en redouter
-le contre-coup sur l'édifice fragile de leur sécurité.
-Cette préoccupation augmente de jour
-en jour, d'heure en heure, à mesure que le
-monde s'éclaire, se communique sa vie et se
-sent vibrer d'un bout à l'autre comme une chaîne
-magnétique. Deux personnes ne se rencontrent
-pas, trois hommes ne se trouvent pas réunis,
-sans que, du chapitre des intérêts particuliers,
-on ne passe vite à celui des intérêts généraux
-pour s'interroger, se répondre et se passionner.
-Le paysan lui-même, ce type d'insouciance et de
-dédain pour tout ce qui est au delà de son champ,
-veut savoir aujourd'hui si de l'autre côté de sa
+pour sentir que le mal général empoisonne et
+flétrit le bonheur personnel. Tous, oui, tous,
+nous subissons cette douleur commune à tous,
+et ceux qui semblent s'en préoccuper le moins
+s'en préoccupent encore assez pour en redouter
+le contre-coup sur l'édifice fragile de leur sécurité.
+Cette préoccupation augmente de jour
+en jour, d'heure en heure, à mesure que le
+monde s'éclaire, se communique sa vie et se
+sent vibrer d'un bout à l'autre comme une chaîne
+magnétique. Deux personnes ne se rencontrent
+pas, trois hommes ne se trouvent pas réunis,
+sans que, du chapitre des intérêts particuliers,
+on ne passe vite à celui des intérêts généraux
+pour s'interroger, se répondre et se passionner.
+Le paysan lui-même, ce type d'insouciance et de
+dédain pour tout ce qui est au delà de son champ,
+veut savoir aujourd'hui si de l'autre côté de sa
<span class="pagenum"><a id="page_XI_75">XI p. 75</a></span>
-colline, les êtres humains sont plus tranquilles
+colline, les êtres humains sont plus tranquilles
et plus satisfaits que lui.</p>
<p>C'est la loi de la vie; mais, de toutes les lois
@@ -7572,522 +7535,522 @@ une loi de la conscience, c'est le tourment
du devoir de tous aux prises avec l'impuissance
de chacun.</p>
-<p>Ceci n'est pas une récrimination politique.
-La politique d'actualité, si intéressante qu'elle
-puisse être, n'est jamais qu'un horizon. La loi
+<p>Ceci n'est pas une récrimination politique.
+La politique d'actualité, si intéressante qu'elle
+puisse être, n'est jamais qu'un horizon. La loi
de douleur qui plane sur notre monde et le cri
de plainte qui s'en exhale partent des intimes
-convulsions de son essence même, et nulle révolution
-actuellement possible ne saurait ni l'étouffer
-ni en détruire les causes profondes. Quand on
-s'abîme dans cette recherche, on arrive à constater
-l'action du bien et du mal dans l'humanité,
-à saisir le mécanisme des effets et des résistances,
-à savoir enfin <em>comment</em> s'opère cet éternel combat.
+convulsions de son essence même, et nulle révolution
+actuellement possible ne saurait ni l'étouffer
+ni en détruire les causes profondes. Quand on
+s'abîme dans cette recherche, on arrive à constater
+l'action du bien et du mal dans l'humanité,
+à saisir le mécanisme des effets et des résistances,
+à savoir enfin <em>comment</em> s'opère cet éternel combat.
Rien de plus! Le <em>pourquoi</em>, c'est Dieu seul qui
pourrait nous le dire, lui qui a fait l'homme si
-lentement progressif, et qui eût pu le faire si intelligent
+lentement progressif, et qui eût pu le faire si intelligent
et plus puissant pour le bien que pour
le mal.</p>
-<p>Devant cette question que l'âme peut adresser
-à la suprême sagesse, j'avoue que le terrible mutisme
-de la divinité consterne l'entendement. Là,
-nous sentons notre volonté se briser contre la
-porte d'airain des impénétrables mystères: car
+<p>Devant cette question que l'âme peut adresser
+à la suprême sagesse, j'avoue que le terrible mutisme
+de la divinité consterne l'entendement. Là,
+nous sentons notre volonté se briser contre la
+porte d'airain des impénétrables mystères: car
nous ne pouvons pas admettre le souverain bien,
<span class="pagenum"><a id="page_XI_76">XI p. 76</a></span>
-type de toute lumière et de toute perfection, répondant
-à la terre suppliante et gémissante par
+type de toute lumière et de toute perfection, répondant
+à la terre suppliante et gémissante par
la loi brutale de son bon plaisir.</p>
-<p>Devenir athée et supposer une loi intelligente
-présidant à la règle des destinées de l'univers,
+<p>Devenir athée et supposer une loi intelligente
+présidant à la règle des destinées de l'univers,
c'est admettre quelque chose de bien plus extraordinaire
et de bien plus incroyable que de s'avouer,
-soi, raison bornée, dépassé par les motifs
+soi, raison bornée, dépassé par les motifs
de la raison infinie. La foi triomphe donc de ses
-propres doutes; mais l'âme navrée sent les bornes
-de sa puissance se resserrer étroitement sur elle
-et enchaîner son dévoûment dans un si petit
+propres doutes; mais l'âme navrée sent les bornes
+de sa puissance se resserrer étroitement sur elle
+et enchaîner son dévoûment dans un si petit
espace, que l'orgueil s'en va pour jamais et que
la tristesse demeure.</p>
-<p>Voilà sous l'empire de quelles préoccupations
-secrètes j'avais écrit <cite>Lélia</cite>. Je n'en parlais à personne,
+<p>Voilà sous l'empire de quelles préoccupations
+secrètes j'avais écrit <cite>Lélia</cite>. Je n'en parlais à personne,
sachant bien que personne autour de moi
-ne pouvait me répondre, et chérissant peut-être
-aussi, d'une certaine façon, le secret de ma rêverie.
-J'avais toujours été et j'ai été toujours
-ainsi, aimant à me nourrir seule d'une idée lentement
-savourée, quelque rongeuse et dévorante
-qu'elle puisse être. Le seul égoïsme permis c'est
-celui du découragement qui ne veut se communiquer
-à personne, et qui, en s'épuisant dans la
+ne pouvait me répondre, et chérissant peut-être
+aussi, d'une certaine façon, le secret de ma rêverie.
+J'avais toujours été et j'ai été toujours
+ainsi, aimant à me nourrir seule d'une idée lentement
+savourée, quelque rongeuse et dévorante
+qu'elle puisse être. Le seul égoïsme permis c'est
+celui du découragement qui ne veut se communiquer
+à personne, et qui, en s'épuisant dans la
contemplation de ses propres causes, finit par
-céder au besoin de vivre, à la grâce intérieure
-peut-être!</p>
+céder au besoin de vivre, à la grâce intérieure
+peut-être!</p>
<p>Il est vrai qu'en me taisant ainsi devant mes
amis, j'exhalais, en publiant mon livre, une
<span class="pagenum"><a id="page_XI_77">XI p. 77</a></span>
plainte qui devait avoir un plus grand retentissement.
Je n'y songeai pas d'abord. Faisant bon
-marché de moi-même et de ma propre douleur,
+marché de moi-même et de ma propre douleur,
je me dis que mon livre serait peu lu et ferait
-plutôt rire à mes dépens, comme un ramassis de
-songes creux, qu'il ne ferait rêver aux durs problèmes
+plutôt rire à mes dépens, comme un ramassis de
+songes creux, qu'il ne ferait rêver aux durs problèmes
du doute et de la croyance. Quand je
-vis qu'il faisait soupirer aussi quelques âmes inquiètes,
+vis qu'il faisait soupirer aussi quelques âmes inquiètes,
je me persuadai et je me persuade encore
-que l'effet de ces sortes de livres est plutôt bon
-que mauvais, et que, dans un siècle matérialiste,
-ces ouvrages-là valent mieux que les <cite>Contes drôlatiques</cite>,
+que l'effet de ces sortes de livres est plutôt bon
+que mauvais, et que, dans un siècle matérialiste,
+ces ouvrages-là valent mieux que les <cite>Contes drôlatiques</cite>,
bien qu'ils amusent beaucoup moins la
masse des lecteurs.</p>
-<p>A propos des <cite>Contes drôlatiques</cite>, qui parurent
-vers la même époque, j'eus une assez vive discussion
+<p>A propos des <cite>Contes drôlatiques</cite>, qui parurent
+vers la même époque, j'eus une assez vive discussion
avec Balzac, et comme il voulait m'en
-lire malgré moi des fragmens, je lui jetai presque
+lire malgré moi des fragmens, je lui jetai presque
son livre au nez. Je me souviens que, comme
-je le traitais de gros indécent, il me traita de
-prude et sortit en me criant sur l'escalier: «Vous
-n'êtes qu'une bête!» Mais nous n'en fûmes que
-meilleurs amis, tant Balzac était véritablement
-naïf et bon.</p>
-
-<p>Après quelques jours passés dans la forêt de
-Fontainebleau, je désirai voir l'Italie, dont j'avais
+je le traitais de gros indécent, il me traita de
+prude et sortit en me criant sur l'escalier: «Vous
+n'êtes qu'une bête!» Mais nous n'en fûmes que
+meilleurs amis, tant Balzac était véritablement
+naïf et bon.</p>
+
+<p>Après quelques jours passés dans la forêt de
+Fontainebleau, je désirai voir l'Italie, dont j'avais
soif comme tous les artistes et qui me satisfit
-dans un sens opposé à celui que j'attendais. Je
-fus vite fatiguée de voir des tableaux et des monumens.
-Le froid m'y donna la fièvre, puis la
+dans un sens opposé à celui que j'attendais. Je
+fus vite fatiguée de voir des tableaux et des monumens.
+Le froid m'y donna la fièvre, puis la
<span class="pagenum"><a id="page_XI_78">XI p. 78</a></span>
-chaleur m'écrasa et le beau ciel finit par me lasser.
+chaleur m'écrasa et le beau ciel finit par me lasser.
Mais la solitude se fit pour moi dans un coin
-de Venise, et m'eût enchaînée là longtemps si
+de Venise, et m'eût enchaînée là longtemps si
j'avais eu mes enfans avec moi. Je ne referai ici,
qu'on se rassure, aucune des descriptions que
-j'ai publiées soit dans les <cite>Lettres d'un voyageur</cite>,
-soit dans divers romans, dont j'ai placé la scène
-en Italie, et à Venise particulièrement. Je donnerai
-seulement sur moi-même quelques détails
-qui ont naturellement leur place dans ce récit.</p>
+j'ai publiées soit dans les <cite>Lettres d'un voyageur</cite>,
+soit dans divers romans, dont j'ai placé la scène
+en Italie, et à Venise particulièrement. Je donnerai
+seulement sur moi-même quelques détails
+qui ont naturellement leur place dans ce récit.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XI_79">XI p. 79</a></span></p>
<h2>CHAPITRE TRENTE-UNIEME.</h2>
<p class="hanging indent">
-M. Bayle (Stendhal).&mdash;La cathédrale d'Avignon.&mdash;Passage à Gênes,
-Pise et Florence.&mdash;Arrivée à Venise par l'Apennin, Bologne et
-Ferrare.&mdash;Alfred de Musset, Géraldy, Léopold Robert à Venise.&mdash;Travail
-et solitude à Venise.&mdash;Détresse financière.&mdash;Rencontre
-singulière.&mdash;Départ pour la France.&mdash;Arrivée à Paris.&mdash;Retour
-à Nohant.&mdash;Julie.&mdash;Mes amis du Berry.&mdash;Ceux de la mansarde.&mdash;Prosper
+M. Bayle (Stendhal).&mdash;La cathédrale d'Avignon.&mdash;Passage à Gênes,
+Pise et Florence.&mdash;Arrivée à Venise par l'Apennin, Bologne et
+Ferrare.&mdash;Alfred de Musset, Géraldy, Léopold Robert à Venise.&mdash;Travail
+et solitude à Venise.&mdash;Détresse financière.&mdash;Rencontre
+singulière.&mdash;Départ pour la France.&mdash;Arrivée à Paris.&mdash;Retour
+à Nohant.&mdash;Julie.&mdash;Mes amis du Berry.&mdash;Ceux de la mansarde.&mdash;Prosper
Bressant.&mdash;<cite>Le Prince.</cite></p>
-<p>Sur le bateau à vapeur qui me conduisait de
-Lyon à Avignon, je rencontrai un des écrivains
+<p>Sur le bateau à vapeur qui me conduisait de
+Lyon à Avignon, je rencontrai un des écrivains
les plus remarquables de ce temps-ci, Bayle,
-dont le pseudonyme était Stendhal. Il était consul
-à Civita-Vecchia et retournait à son poste,
-après un court séjour à Paris. Il était brillant
+dont le pseudonyme était Stendhal. Il était consul
+à Civita-Vecchia et retournait à son poste,
+après un court séjour à Paris. Il était brillant
d'esprit et sa conversation rappelait celle de Delatouche,
-avec moins de délicatesse et de grâce,
+avec moins de délicatesse et de grâce,
mais avec plus de profondeur. Au premier coup
-d'&oelig;il c'était un peu aussi le même homme, gras
-et d'une physionomie très fine sous un masque
-empâté. Mais Delatouche était embelli, à l'occasion,
-par sa mélancolie soudaine, et Bayle
-restait satirique et railleur à quelque moment
-qu'on le regardât. Je causai avec lui une partie
-de la journée et le trouvai fort aimable. Il se
+d'&oelig;il c'était un peu aussi le même homme, gras
+et d'une physionomie très fine sous un masque
+empâté. Mais Delatouche était embelli, à l'occasion,
+par sa mélancolie soudaine, et Bayle
+restait satirique et railleur à quelque moment
+qu'on le regardât. Je causai avec lui une partie
+de la journée et le trouvai fort aimable. Il se
<span class="pagenum"><a id="page_XI_80">XI p. 80</a></span>
moqua de mes illusions sur l'Italie, assurant que
-j'en aurais vite assez, et que les artistes à la recherche
-du beau en ce pays étaient de véritables
-badauds. Je ne le crus guère, voyant qu'il était
-las de son exil et y retournait à contre-c&oelig;ur. Il
-railla, d'une manière très amusante, le type italien,
+j'en aurais vite assez, et que les artistes à la recherche
+du beau en ce pays étaient de véritables
+badauds. Je ne le crus guère, voyant qu'il était
+las de son exil et y retournait à contre-c&oelig;ur. Il
+railla, d'une manière très amusante, le type italien,
qu'il ne pouvait souffrir et envers lequel il
-était fort injuste. Il me prédit surtout une souffrance
-que je ne devais nullement éprouver, la
-privation de causerie agréable et de tout ce qui,
+était fort injuste. Il me prédit surtout une souffrance
+que je ne devais nullement éprouver, la
+privation de causerie agréable et de tout ce qui,
selon lui, faisait la vie intellectuelle, les livres,
-les journaux, les nouvelles, l'actualité, en un
-mot. Je compris bien ce qui devait manquer à
+les journaux, les nouvelles, l'actualité, en un
+mot. Je compris bien ce qui devait manquer à
un esprit si charmant, si original et si poseur,
-loin des relations qui pouvaient l'apprécier et
-l'exciter. Il posait surtout le dédain de toute
-vanité et cherchait à découvrir, dans chaque
-interlocuteur, quelque prétention à rabattre sous
+loin des relations qui pouvaient l'apprécier et
+l'exciter. Il posait surtout le dédain de toute
+vanité et cherchait à découvrir, dans chaque
+interlocuteur, quelque prétention à rabattre sous
le feu roulant de sa moquerie. Mais je ne crois
-pas qu'il fût méchant: il se donnait trop de peine
-pour le paraître.</p>
+pas qu'il fût méchant: il se donnait trop de peine
+pour le paraître.</p>
-<p>Tout ce qu'il me prédit d'ennui et de vide intellectuel
-en Italie m'alléchait au lieu de m'effrayer,
-puisque j'allais là, comme partout, pour
+<p>Tout ce qu'il me prédit d'ennui et de vide intellectuel
+en Italie m'alléchait au lieu de m'effrayer,
+puisque j'allais là, comme partout, pour
fuir le bel esprit dont il me croyait friande.</p>
-<p>Nous soupâmes avec quelques autres voyageurs
+<p>Nous soupâmes avec quelques autres voyageurs
de choix, dans une mauvaise auberge de
-village, le pilote du bateau à vapeur n'osant franchir
-le pont Saint-Esprit avant le jour. Il fut là
-d'une gaîté folle, se grisa raisonnablement, et
+village, le pilote du bateau à vapeur n'osant franchir
+le pont Saint-Esprit avant le jour. Il fut là
+d'une gaîté folle, se grisa raisonnablement, et
<span class="pagenum"><a id="page_XI_81">XI p. 81</a></span>
dansant autour de la table avec ses grosses
-bottes fourrées devint quelque peu grotesque et
+bottes fourrées devint quelque peu grotesque et
pas du tout joli.</p>
<p>A Avignon, il nous mena voir la grande
-église, très bien située, où, dans un coin, un
+église, très bien située, où, dans un coin, un
vieux Christ en bois peint, de grandeur naturelle
-et vraiment hideux, fut pour lui matière aux plus
+et vraiment hideux, fut pour lui matière aux plus
incroyables apostrophes. Il avait en horreur ces
-repoussans simulacres dont les méridionaux chérissaient,
-selon lui, la laideur barbare et la nudité
-cynique. Il avait envie de s'attaquer, à coups
-de poing, à cette image.</p>
+repoussans simulacres dont les méridionaux chérissaient,
+selon lui, la laideur barbare et la nudité
+cynique. Il avait envie de s'attaquer, à coups
+de poing, à cette image.</p>
<p>Pour moi, je ne vis pas, avec regret, Bayle
-prendre le chemin de terre pour gagner Gênes.
-Il craignait la mer, et mon but était d'arriver
-vite à Rome. Nous nous séparâmes donc après
-quelques jours de liaison enjouée; mais comme
-le fond de son esprit trahissait le goût, l'habitude
-ou le rêve de l'obscénité, je confesse que j'avais
-assez de lui et que s'il eût pris la mer, j'aurais
-peut-être pris la montagne. C'était, du reste, un
-homme éminent, d'une sagacité plus ingénieuse
-que juste en toutes choses appréciées par lui,
-d'un talent original et véritable, écrivant mal, et
-disant pourtant de manière à frapper et à intéresser
+prendre le chemin de terre pour gagner Gênes.
+Il craignait la mer, et mon but était d'arriver
+vite à Rome. Nous nous séparâmes donc après
+quelques jours de liaison enjouée; mais comme
+le fond de son esprit trahissait le goût, l'habitude
+ou le rêve de l'obscénité, je confesse que j'avais
+assez de lui et que s'il eût pris la mer, j'aurais
+peut-être pris la montagne. C'était, du reste, un
+homme éminent, d'une sagacité plus ingénieuse
+que juste en toutes choses appréciées par lui,
+d'un talent original et véritable, écrivant mal, et
+disant pourtant de manière à frapper et à intéresser
vivement ses lecteurs.</p>
-<p>La fièvre me prit à Gênes, circonstance que
+<p>La fièvre me prit à Gênes, circonstance que
j'attribuai au froid rigoureux du trajet sur le
-Rhône, mais qui en était indépendante, puisque,
-dans la suite, je retrouvai cette fièvre à Gênes
+Rhône, mais qui en était indépendante, puisque,
+dans la suite, je retrouvai cette fièvre à Gênes
<span class="pagenum"><a id="page_XI_82">XI p. 82</a></span>
par le beau temps et sans autre cause que l'air
de l'Italie, dont l'acclimatation m'est difficile.</p>
-<p>Je poursuivis mon voyage quand même, ne
-souffrant pas, mais peu à peu si abrutie par les
-frissons, les défaillances et la somnolence, que
+<p>Je poursuivis mon voyage quand même, ne
+souffrant pas, mais peu à peu si abrutie par les
+frissons, les défaillances et la somnolence, que
je vis Pise et le Campo-Santo avec une grande
-apathie. Il me devint même indifférent de suivre
+apathie. Il me devint même indifférent de suivre
une direction ou une autre: Rome et Venise
-furent jouées à pile ou face, <em>Venise face</em> retomba
+furent jouées à pile ou face, <em>Venise face</em> retomba
dix fois sur le plancher. J'y voulus voir une
-destinée, et je partis pour Venise par Florence.</p>
+destinée, et je partis pour Venise par Florence.</p>
-<p>Nouvel accès de fièvre à Florence. Je vis
+<p>Nouvel accès de fièvre à Florence. Je vis
toutes les belles choses qu'il fallait voir, et je les
-vis à travers une sorte de rêve qui me les faisait
-paraître un peu fantastiques. Il faisait un temps
-superbe, mais j'étais glacée, et en regardant le
-<cite>Persée</cite> de Cellini et le Chapelle carrée de Michel-Ange,
-il me semblait, par momens, que j'étais
-statue moi-même. La nuit, je rêvais que je devenais
-mosaïque, et je comptais attentivement
-mes petits carrés de lapis et de jaspe.</p>
+vis à travers une sorte de rêve qui me les faisait
+paraître un peu fantastiques. Il faisait un temps
+superbe, mais j'étais glacée, et en regardant le
+<cite>Persée</cite> de Cellini et le Chapelle carrée de Michel-Ange,
+il me semblait, par momens, que j'étais
+statue moi-même. La nuit, je rêvais que je devenais
+mosaïque, et je comptais attentivement
+mes petits carrés de lapis et de jaspe.</p>
<p>Je traversai l'Apennin par une nuit de janvier
-froide et claire, dans la calèche assez confortable
-qui, accompagnée de deux gendarmes en
+froide et claire, dans la calèche assez confortable
+qui, accompagnée de deux gendarmes en
habit jaune serin, faisait le service de courrier.
-Je n'ai jamais vu de route plus déserte et de gendarmes
-moins utiles, car ils étaient toujours à
-une lieue en avant ou en arrière de nous, et paraissaient
+Je n'ai jamais vu de route plus déserte et de gendarmes
+moins utiles, car ils étaient toujours à
+une lieue en avant ou en arrière de nous, et paraissaient
ne pas se soucier du tout de servir de
-point de mire aux brigands. Mais, en dépit des
+point de mire aux brigands. Mais, en dépit des
<span class="pagenum"><a id="page_XI_83">XI p. 83</a></span>
-alarmes du courrier, nous ne fîmes d'autre rencontre
+alarmes du courrier, nous ne fîmes d'autre rencontre
que celle d'un petit volcan que je pris pour
-une lanterne allumée auprès de la route, et que
+une lanterne allumée auprès de la route, et que
cet homme appelait avec emphase <i lang="it" xml:lang="it">il monte fuoco</i>.</p>
-<p>Je ne pus rien voir à Ferrare et à Bologne:
-j'étais complétement abattue. Je m'éveillai un
-peu au passage du Pô, dont l'étendue, à travers
-de vastes plaines sablonneuses, a un grand caractère
-de tristesse et de désolation. Puis je me
-rendormis jusqu'à Venise, très peu étonnée de
+<p>Je ne pus rien voir à Ferrare et à Bologne:
+j'étais complétement abattue. Je m'éveillai un
+peu au passage du Pô, dont l'étendue, à travers
+de vastes plaines sablonneuses, a un grand caractère
+de tristesse et de désolation. Puis je me
+rendormis jusqu'à Venise, très peu étonnée de
me sentir glisser en gondole, et regardant, comme
-dans un mirage, les lumières de la place Saint-Marc
-se refléter dans l'eau, et les grandes découpures
-de l'architecture byzantine se détacher
-sur la lune, immense à son lever, fantastique elle-même
-à ce moment-là plus que tout le reste.</p>
-
-<p>Venise était bien la ville de mes rêves, et tout
-ce que je m'en étais figuré se trouva encore au-dessous
+dans un mirage, les lumières de la place Saint-Marc
+se refléter dans l'eau, et les grandes découpures
+de l'architecture byzantine se détacher
+sur la lune, immense à son lever, fantastique elle-même
+à ce moment-là plus que tout le reste.</p>
+
+<p>Venise était bien la ville de mes rêves, et tout
+ce que je m'en étais figuré se trouva encore au-dessous
de ce qu'elle m'apparut, et le matin et
le soir, et par le calme des beaux jours et par le
sombre reflet des orages. J'aimai cette ville pour
-elle-même, et c'est la seule au monde que je
+elle-même, et c'est la seule au monde que je
puisse aimer ainsi, car une ville m'a toujours fait
-l'effet d'une prison que je supporte à cause de
-mes compagnons de captivité. A Venise on vivrait
+l'effet d'une prison que je supporte à cause de
+mes compagnons de captivité. A Venise on vivrait
longtemps seul, et l'on comprend qu'au
-temps de sa splendeur et de sa liberté, ses enfans
-l'aient presque personnifiée dans leur amour et
-l'aient chérie non pas comme une chose, mais
-comme un être.</p>
+temps de sa splendeur et de sa liberté, ses enfans
+l'aient presque personnifiée dans leur amour et
+l'aient chérie non pas comme une chose, mais
+comme un être.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XI_84">XI p. 84</a></span>
-A ma fièvre succéda un grand malaise et d'atroces
-douleurs de tête que je ne connaissais pas,
-et qui se sont installées, depuis lors, dans mon
-cerveau en migraines fréquentes et souvent insupportables.
+A ma fièvre succéda un grand malaise et d'atroces
+douleurs de tête que je ne connaissais pas,
+et qui se sont installées, depuis lors, dans mon
+cerveau en migraines fréquentes et souvent insupportables.
Je ne comptais rester dans cette
ville que peu de jours et en Italie que peu de
-semaines, mais des événemens imprévus m'y retinrent
+semaines, mais des événemens imprévus m'y retinrent
davantage.</p>
<p>Alfred de Musset subit bien plus gravement
que moi l'effet de l'air de Venise qui foudroie
-beaucoup d'étrangers, on ne le sait pas assez<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.
-Il fit une maladie grave; une fièvre typhoïde le
-mit à deux doigts de la mort. Ce ne fut pas
-seulement le respect dû à un beau génie qui
+beaucoup d'étrangers, on ne le sait pas assez<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.
+Il fit une maladie grave; une fièvre typhoïde le
+mit à deux doigts de la mort. Ce ne fut pas
+seulement le respect dû à un beau génie qui
m'inspira pour lui une grande sollicitude et qui
-me donna, à moi très malade aussi, des forces
-inattendues; c'était aussi les côtés charmans de
-son caractère et les souffrances morales que de
+me donna, à moi très malade aussi, des forces
+inattendues; c'était aussi les côtés charmans de
+son caractère et les souffrances morales que de
certaines luttes entre son c&oelig;ur et son imagination
<span class="pagenum"><a id="page_XI_85">XI p. 85</a></span>
-créaient sans cesse à cette organisation
-de poète. Je passai dix-sept jours à son
+créaient sans cesse à cette organisation
+de poète. Je passai dix-sept jours à son
chevet sans prendre plus d'une heure de repos
-sur vingt-quatre. Sa convalescence dura à peu
-près autant, et quand il fut parti, je me souviens
-que la fatigue produisit sur moi un phénomène
-singulier. Je l'avais accompagné de grand matin,
-en gondole, jusqu'à Mestre, et je revenais chez
-moi par les petits canaux de l'intérieur de la ville.
-Tous ces canaux étroits, qui servent de rues,
-sont traversés de petits ponts d'une seule arche
-pour le passage des piétons. Ma vue était si usée
-par les veilles, que je voyais tous les objets renversés,
-et particulièrement ces enfilades de ponts
-qui se présentaient devant moi comme des arcs
-retournés sur leur base.</p>
+sur vingt-quatre. Sa convalescence dura à peu
+près autant, et quand il fut parti, je me souviens
+que la fatigue produisit sur moi un phénomène
+singulier. Je l'avais accompagné de grand matin,
+en gondole, jusqu'à Mestre, et je revenais chez
+moi par les petits canaux de l'intérieur de la ville.
+Tous ces canaux étroits, qui servent de rues,
+sont traversés de petits ponts d'une seule arche
+pour le passage des piétons. Ma vue était si usée
+par les veilles, que je voyais tous les objets renversés,
+et particulièrement ces enfilades de ponts
+qui se présentaient devant moi comme des arcs
+retournés sur leur base.</p>
<p>Mais le printemps arrivait, le printemps du
-nord de l'Italie, le plus beau de l'univers peut-être.
+nord de l'Italie, le plus beau de l'univers peut-être.
De grandes promenades dans les Alpes
-tyroliennes et ensuite dans l'Archipel vénitien,
+tyroliennes et ensuite dans l'Archipel vénitien,
<span class="pagenum"><a id="page_XI_86">XI p. 86</a></span>
-semé d'îlots charmans, me remirent bientôt en
-état d'écrire. Il le fallait, mes petites finances
-étaient épuisées, et je n'avais pas du tout de quoi
-retourner à Paris. Je pris un petit logement plus
-que modeste dans l'intérieur de la ville. Là,
-seule toute l'après-midi, ne sortant que le soir
+semé d'îlots charmans, me remirent bientôt en
+état d'écrire. Il le fallait, mes petites finances
+étaient épuisées, et je n'avais pas du tout de quoi
+retourner à Paris. Je pris un petit logement plus
+que modeste dans l'intérieur de la ville. Là,
+seule toute l'après-midi, ne sortant que le soir
pour prendre l'air, travaillant encore la nuit au
-chant des rossignols apprivoisés qui peuplent tous
-les balcons de Venise, j'écrivis <cite>André</cite>, <cite>Jacques</cite>,
-<cite>Mattea</cite> et les premières <cite>Lettres d'un voyageur</cite>.</p>
+chant des rossignols apprivoisés qui peuplent tous
+les balcons de Venise, j'écrivis <cite>André</cite>, <cite>Jacques</cite>,
+<cite>Mattea</cite> et les premières <cite>Lettres d'un voyageur</cite>.</p>
-<p>Je fis à Buloz divers envois qui devaient
-promptement me mettre à même de payer ma
-dépense courante (car je vivais en partie à crédit)
+<p>Je fis à Buloz divers envois qui devaient
+promptement me mettre à même de payer ma
+dépense courante (car je vivais en partie à crédit)
et de retourner vers mes enfans, dont l'absence
me tiraillait plus vivement le c&oelig;ur de jour en
jour. Mais un guignon particulier me poursuivait
-dans cette chère Venise; l'argent n'arrivait
-pas. Les semaines se succédaient, et chaque jour
-mon existence devenait plus problématique. On
-vit à très bon marché, il est vrai, dans ce pays,
-si l'on veut se restreindre à manger des sardines
+dans cette chère Venise; l'argent n'arrivait
+pas. Les semaines se succédaient, et chaque jour
+mon existence devenait plus problématique. On
+vit à très bon marché, il est vrai, dans ce pays,
+si l'on veut se restreindre à manger des sardines
et des coquillages, nourriture saine d'ailleurs, et
-que l'extrême chaleur rend suffisante au peu
-d'appétit qu'elle vous permet d'avoir. Mais le
-café est indispensable à Venise. Les étrangers
+que l'extrême chaleur rend suffisante au peu
+d'appétit qu'elle vous permet d'avoir. Mais le
+café est indispensable à Venise. Les étrangers
y tombent malades, principalement parce qu'ils
-s'effrayent du régime nécessaire, qui consiste à
-prendre du café noir au moins six fois par jour.
+s'effrayent du régime nécessaire, qui consiste à
+prendre du café noir au moins six fois par jour.
Cet excitant, inoffensif pour les nerfs, indispensable
comme tonique tant que l'on vit dans
<span class="pagenum"><a id="page_XI_87">XI p. 87</a></span>
-l'atmosphère débilitante des lagunes, reprend
-son danger dès qu'on remet le pied en terre
+l'atmosphère débilitante des lagunes, reprend
+son danger dès qu'on remet le pied en terre
ferme.</p>
-<p>Le café était donc un objet coûteux dont il
-fallut commencer à restreindre la consommation.
-L'huile de la lampe pour les longues veillées
+<p>Le café était donc un objet coûteux dont il
+fallut commencer à restreindre la consommation.
+L'huile de la lampe pour les longues veillées
s'usait terriblement vite. Je gardais encore la
-gondole de louage, de sept à dix heures du soir,
-moyennant 15 fr. par mois; mais c'était à la
+gondole de louage, de sept à dix heures du soir,
+moyennant 15 fr. par mois; mais c'était à la
condition d'avoir un gondolier si vieux et si
-éclopé, que je n'aurais pas osé le renvoyer, dans
-la crainte qu'il ne mourût de faim. Pourtant je
-faisais cette réflexion, que je dînais pour six sous
+éclopé, que je n'aurais pas osé le renvoyer, dans
+la crainte qu'il ne mourût de faim. Pourtant je
+faisais cette réflexion, que je dînais pour six sous
afin d'avoir de quoi le payer, et qu'il trouvait,
-lui, le moyen d'être ivre tous les soirs.</p>
+lui, le moyen d'être ivre tous les soirs.</p>
-<p>J'aurais aimé tout dans Venise, hommes et
-choses, sans l'occupation autrichienne qui était
-odieuse et révoltante. Les Vénitiens sont bons,
+<p>J'aurais aimé tout dans Venise, hommes et
+choses, sans l'occupation autrichienne qui était
+odieuse et révoltante. Les Vénitiens sont bons,
aimables, spirituels, et, sans leurs rapports avec
les Esclavons et les Juifs, qui ont envahi leur
-commerce, ils seraient aussi honnêtes que les
-Turcs, qui sont là aimés et estimés comme ils le
-méritent.</p>
+commerce, ils seraient aussi honnêtes que les
+Turcs, qui sont là aimés et estimés comme ils le
+méritent.</p>
-<p>Mais, malgré ma sympathie pour ce beau
-pays et pour les habitans, malgré les douceurs
+<p>Mais, malgré ma sympathie pour ce beau
+pays et pour les habitans, malgré les douceurs
d'une vie favorable au travail par la mollesse
-même des habitudes environnantes, malgré les
-ravissantes découvertes que chaque pas au hasard
+même des habitudes environnantes, malgré les
+ravissantes découvertes que chaque pas au hasard
vous fait faire dans le plus pittoresque assemblage
-de décors féeriques, de solitudes splendides
+de décors féeriques, de solitudes splendides
<span class="pagenum"><a id="page_XI_88">XI p. 88</a></span>
et de recoins charmans, je m'impatientais
-et je m'effrayais de la misère bien réelle où j'allais
-tomber et de l'impossibilité de partir, dont
-je ne voyais pas arriver le terme. J'écrivais en
-vain à Paris, j'allais en vain chaque jour à la
-poste; rien n'arrivait. J'avais envoyé des volumes;
+et je m'effrayais de la misère bien réelle où j'allais
+tomber et de l'impossibilité de partir, dont
+je ne voyais pas arriver le terme. J'écrivais en
+vain à Paris, j'allais en vain chaque jour à la
+poste; rien n'arrivait. J'avais envoyé des volumes;
je ne savais pas seulement si on les avait
-reçus. Personne à Venise ne connaissait peut-être
+reçus. Personne à Venise ne connaissait peut-être
l'existence de la <cite>Revue des Deux-Mondes</cite>.</p>
-<p>Un jour que je n'avais plus rien, littéralement
-rien, et qu'ayant dîné pour moins que rien, je
-me prélassais encore dans ma gondole, jouissant
-de mon reste, puisque la quinzaine était payée
-d'avance, tout en réfléchissant à ma situation et
-en me demandant, avec une mortelle répugnance,
-si j'oserais la confier à une seule des personnes,
-en bien petit nombre, que je connaissais à Venise;
-une tranquillité singulière me vint tout à coup à
-l'idée, saugrenue, mais nette et fixe, que j'allais
-rencontrer, le jour même, à l'instant même, une
+<p>Un jour que je n'avais plus rien, littéralement
+rien, et qu'ayant dîné pour moins que rien, je
+me prélassais encore dans ma gondole, jouissant
+de mon reste, puisque la quinzaine était payée
+d'avance, tout en réfléchissant à ma situation et
+en me demandant, avec une mortelle répugnance,
+si j'oserais la confier à une seule des personnes,
+en bien petit nombre, que je connaissais à Venise;
+une tranquillité singulière me vint tout à coup à
+l'idée, saugrenue, mais nette et fixe, que j'allais
+rencontrer, le jour même, à l'instant même, une
personne de mon pays, qui, connaissant mon
-caractère et ma position, me tirerait d'embarras
-sans m'en faire éprouver aucun à lui emprunter
-le nécessaire. Dans cette conviction non raisonnée,
-à coup sûr, mais complète, j'ouvris la
-jalousie et me mis à regarder attentivement
+caractère et ma position, me tirerait d'embarras
+sans m'en faire éprouver aucun à lui emprunter
+le nécessaire. Dans cette conviction non raisonnée,
+à coup sûr, mais complète, j'ouvris la
+jalousie et me mis à regarder attentivement
toutes les figures des gondoles qui croisaient la
mienne sur le canal Saint-Marc. Je n'en vis
-aucune de ma connaissance; mais l'idée persistant,
+aucune de ma connaissance; mais l'idée persistant,
j'entrai au jardin public, cherchant les
<span class="pagenum"><a id="page_XI_89">XI p. 89</a></span>
groupes de promeneurs, et faisant attention,
-contre ma coutume, à tous les visages, à toutes
+contre ma coutume, à tous les visages, à toutes
les voix.</p>
-<p>Tout à coup, mes regards rencontrent ceux
-d'un homme très bon et très honnête avec qui
+<p>Tout à coup, mes regards rencontrent ceux
+d'un homme très bon et très honnête avec qui
j'avais fait connaissance autrefois aux eaux du
-mont Dore, et qui, s'étant lié avec mon mari,
-était venu nous voir plusieurs fois à Nohant. Il
-était riche, indépendant. Il savait qui j'étais
-moi-même. Il accourut à moi, très surpris de
-me voir là. Je lui racontai mon aventure, et
+mont Dore, et qui, s'étant lié avec mon mari,
+était venu nous voir plusieurs fois à Nohant. Il
+était riche, indépendant. Il savait qui j'étais
+moi-même. Il accourut à moi, très surpris de
+me voir là. Je lui racontai mon aventure, et
sur-le-champ il m'ouvrit sa bourse avec joie,
-assurant qu'au moment où il m'avait aperçue, il
-était justement en train de penser à moi et de se
+assurant qu'au moment où il m'avait aperçue, il
+était justement en train de penser à moi et de se
rappeler Nohant et le Berry, sans pouvoir s'expliquer
-pourquoi ce souvenir se présentait si
-nettement à lui, au milieu de préoccupations où
-rien ne se rattachait à moi ni aux miens.</p>
+pourquoi ce souvenir se présentait si
+nettement à lui, au milieu de préoccupations où
+rien ne se rattachait à moi ni aux miens.</p>
<p>Fut-ce un effet du hasard ou de son imagination
-après coup, en m'entendant lui raconter
+après coup, en m'entendant lui raconter
en riant mon pressentiment, je n'en sais rien.
Je raconte le fait tel qu'il est.</p>
<p>Je refusai de lui prendre plus de deux cents
francs. Il s'en allait en Russie, et comme il devait
-s'arrêter quelques jours à Vienne, je pensais,
-avec raison, recevoir à temps de Paris, de
-quoi le rembourser avant qu'il allât plus loin, et
-de quoi m'en aller moi-même en France.</p>
+s'arrêter quelques jours à Vienne, je pensais,
+avec raison, recevoir à temps de Paris, de
+quoi le rembourser avant qu'il allât plus loin, et
+de quoi m'en aller moi-même en France.</p>
-<p>Mon espérance fut réalisée. A peine avait-il
-quitté Venise, qu'un employé de la poste, prié et
+<p>Mon espérance fut réalisée. A peine avait-il
+quitté Venise, qu'un employé de la poste, prié et
<span class="pagenum"><a id="page_XI_90">XI p. 90</a></span>
-sommé de faire des recherches, découvrit, dans
-un casier négligé, les lettres et les billets de
-banque de Buloz, oubliés là depuis près de deux
-mois, soit par hasard, soit à dessein, en dépit de
+sommé de faire des recherches, découvrit, dans
+un casier négligé, les lettres et les billets de
+banque de Buloz, oubliés là depuis près de deux
+mois, soit par hasard, soit à dessein, en dépit de
toutes les questions et de toutes les instances.</p>
-<p>Je mis ordre aussitôt à mes affaires; je fis
-mes paquets, et je partis à la fin d'août par une
-chaleur écrasante.</p>
+<p>Je mis ordre aussitôt à mes affaires; je fis
+mes paquets, et je partis à la fin d'août par une
+chaleur écrasante.</p>
-<p>J'avais toujours gardé au fond de ma malle
+<p>J'avais toujours gardé au fond de ma malle
un pantalon de toile, une casquette et une blouse
-bleue, en cas de besoin, dans la prévision de
-courses dans les montagnes. Je pus donc dédommager
+bleue, en cas de besoin, dans la prévision de
+courses dans les montagnes. Je pus donc dédommager
mes jambes du long engourdissement
des jours et des nuits de griffonage et des promenades
en gondole, et je fis une grande partie
-du voyage à pied. Je vis tous les grands lacs,
-dont le plus beau est, à mon sens, le lac de
+du voyage à pied. Je vis tous les grands lacs,
+dont le plus beau est, à mon sens, le lac de
Garde; je traversai le Simplon, passant, en une
-journée, de la chaleur torride du versant italien
-au froid glacial de la crête des Alpes, et retrouvant,
-le soir, dans la vallée du Rhône, une fraîcheur
-printanière. Je n'écris pas un voyage; je
-dirai donc seulement que celui-là fut pour moi
-un perpétuel ravissement. J'eus un temps admirable
-jusqu'au passage de la <em>Tête Noire</em>, entre
-Martigny et Chamounix. Là, un orage superbe
+journée, de la chaleur torride du versant italien
+au froid glacial de la crête des Alpes, et retrouvant,
+le soir, dans la vallée du Rhône, une fraîcheur
+printanière. Je n'écris pas un voyage; je
+dirai donc seulement que celui-là fut pour moi
+un perpétuel ravissement. J'eus un temps admirable
+jusqu'au passage de la <em>Tête Noire</em>, entre
+Martigny et Chamounix. Là, un orage superbe
me donna le plus beau spectacle du monde.
-Mais le mulet dont on m'avait persuadé de m'embarrasser
+Mais le mulet dont on m'avait persuadé de m'embarrasser
ne voulant plus ni avancer ni reculer,
-je lui jetai la bride sur le cou, et, courant à l'aise
+je lui jetai la bride sur le cou, et, courant à l'aise
<span class="pagenum"><a id="page_XI_91">XI p. 91</a></span>
-sur les pentes gazonneuses, j'arrivai à Chamounix
+sur les pentes gazonneuses, j'arrivai à Chamounix
avant la pluie, dont les gros nuages venaient
-lourdement derrière moi, faisant retentir les montagnes
+lourdement derrière moi, faisant retentir les montagnes
de roulemens formidables et sublimes.</p>
-<p>De Genève j'accourus d'un trait à Paris,
-affamée de revoir mes enfans. Je trouvai Maurice
-grandi et presque habitué au collége. Il avait
-des notes superbes: mais mon retour, qui était
-pour nous deux une si grande joie, devait bientôt
-ramener son aversion pour tout ce qui n'était pas
-la vie à nous deux. Je revenais trop tôt pour son
-éducation classique.</p>
-
-<p>Ses vacances s'ouvraient. Nous partîmes ensemble
-pour rejoindre, à Nohant, Solange, qui
-y avait passé le temps de mon absence sous la
-garde d'une bonne dont j'étais sûre comme soins
-et surveillance et dont je me croyais sûre comme
-caractère. Cette femme me paraissait dévouée et
+<p>De Genève j'accourus d'un trait à Paris,
+affamée de revoir mes enfans. Je trouvai Maurice
+grandi et presque habitué au collége. Il avait
+des notes superbes: mais mon retour, qui était
+pour nous deux une si grande joie, devait bientôt
+ramener son aversion pour tout ce qui n'était pas
+la vie à nous deux. Je revenais trop tôt pour son
+éducation classique.</p>
+
+<p>Ses vacances s'ouvraient. Nous partîmes ensemble
+pour rejoindre, à Nohant, Solange, qui
+y avait passé le temps de mon absence sous la
+garde d'une bonne dont j'étais sûre comme soins
+et surveillance et dont je me croyais sûre comme
+caractère. Cette femme me paraissait dévouée et
remplissait consciencieusement son office. Je
trouvai mon gros enfant propre, frais, vigoureux,
-mais d'une soumission à sa bonne qui m'inquiéta,
-en égard à son caractère d'enfant terrible. Cela
-me fit penser à mon enfance et à cette <em>Rose</em> qui,
+mais d'une soumission à sa bonne qui m'inquiéta,
+en égard à son caractère d'enfant terrible. Cela
+me fit penser à mon enfance et à cette <em>Rose</em> qui,
en m'adorant, me brisait. J'observai sans rien
-dire, et je vis que les verges jouaient un rôle
-dans cette éducation modèle. Je brûlai les verges
-et je pris l'enfant dans ma chambre. Cette exécution
+dire, et je vis que les verges jouaient un rôle
+dans cette éducation modèle. Je brûlai les verges
+et je pris l'enfant dans ma chambre. Cette exécution
mortifia cruellement l'orgueil de Julie (elle
s'appelait Julie, comme l'ancienne femme de
-chambre de ma grand'mère). Elle devint aigre
+chambre de ma grand'mère). Elle devint aigre
<span class="pagenum"><a id="page_XI_92">XI p. 92</a></span>
-et insolente, et je vis que, sous ses qualités essentielles
-comme ménagère, elle cachait, comme
+et insolente, et je vis que, sous ses qualités essentielles
+comme ménagère, elle cachait, comme
femme, une noirceur atroce. Elle se tourna vers
mon mari, qu'elle flagorna, et qui eut la faiblesse
-d'écouter les calomnies odieuses et stupides qu'il
-lui plut de débiter sur mon compte. Je la renvoyai
+d'écouter les calomnies odieuses et stupides qu'il
+lui plut de débiter sur mon compte. Je la renvoyai
sans vouloir d'explication avec elle et en
lui payant largement les services qu'elle m'avait
rendus. Mais elle partit avec la haine et la vengeance
@@ -8095,163 +8058,163 @@ au c&oelig;ur, et M. Dudevant entretint avec
elle une correspondance qui lui permit de la retrouver
plus tard.</p>
-<p>Je ne m'en inquiétai pas, et me fussé-je méfiée
-de cette lâche aversion, il n'en eût été ni plus ni
-moins. Je ne sais pas ménager ce que je méprise,
-et je ne prévoyais pas, d'ailleurs, que mes tranquilles
-relations avec mon mari dussent aboutir à
+<p>Je ne m'en inquiétai pas, et me fussé-je méfiée
+de cette lâche aversion, il n'en eût été ni plus ni
+moins. Je ne sais pas ménager ce que je méprise,
+et je ne prévoyais pas, d'ailleurs, que mes tranquilles
+relations avec mon mari dussent aboutir à
des orages. Il y en avait eu rarement entre nous.
-Il n'y en avait plus depuis que nous nous étions
-faits indépendans l'un de l'autre. Tout le temps
-que j'avais passé à Venise, M. Dudevant m'avait
-écrit sur un ton de bonne amitié et de satisfaction
+Il n'y en avait plus depuis que nous nous étions
+faits indépendans l'un de l'autre. Tout le temps
+que j'avais passé à Venise, M. Dudevant m'avait
+écrit sur un ton de bonne amitié et de satisfaction
parfaite, me donnant des nouvelles des enfans,
-et m'engageant même à voyager pour mon
-instruction et pour ma santé. Ces lettres furent
-produites et lues, dans la suite, par l'avocat général,
+et m'engageant même à voyager pour mon
+instruction et pour ma santé. Ces lettres furent
+produites et lues, dans la suite, par l'avocat général,
l'avocat de mon mari se plaignant des douleurs
-que son client avait dévorées dans la solitude.</p>
+que son client avait dévorées dans la solitude.</p>
-<p>Ne prévoyant rien de sombre dans l'avenir,
-j'eus un moment de véritable bonheur à me
+<p>Ne prévoyant rien de sombre dans l'avenir,
+j'eus un moment de véritable bonheur à me
<span class="pagenum"><a id="page_XI_93">XI p. 93</a></span>
-retrouver à Nohant avec mes enfans et mes amis.
-Fleury était marié avec Laure Decerfz, ma charmante
+retrouver à Nohant avec mes enfans et mes amis.
+Fleury était marié avec Laure Decerfz, ma charmante
amie d'enfance, plus jeune que moi, mais
-déjà raisonnable quand j'étais encore un vrai
-diable. Duvernet avait épousé Eugénie, que je
-connaissais peu, mais qui vint à moi comme un
+déjà raisonnable quand j'étais encore un vrai
+diable. Duvernet avait épousé Eugénie, que je
+connaissais peu, mais qui vint à moi comme un
enfant tout c&oelig;ur, me demandant de la tutoyer
-d'emblée puisque je tutoyais son mari, M<sup>me</sup> Duteil
-qui, plus jeune que moi aussi, était déjà mon
-ancienne amie; Jules Néraud, mon Malgache
-bien aimé; Gustave Papet, un camarade d'enfance,
+d'emblée puisque je tutoyais son mari, M<sup>me</sup> Duteil
+qui, plus jeune que moi aussi, était déjà mon
+ancienne amie; Jules Néraud, mon Malgache
+bien aimé; Gustave Papet, un camarade d'enfance,
un ami ensuite; l'excellent Planet, avec
-qui mon amitié datait seulement de 1830, mais
-dont l'âme naïve et le tendre dévouement savaient
-se révéler de prime abord; enfin, Duteil, l'un
-des hommes les plus charmans qui aient existé,
-lorsqu'il n'était qu'à moitié gris, et mon cher
-Rollinat, voilà les c&oelig;urs qui s'étaient donnés à
+qui mon amitié datait seulement de 1830, mais
+dont l'âme naïve et le tendre dévouement savaient
+se révéler de prime abord; enfin, Duteil, l'un
+des hommes les plus charmans qui aient existé,
+lorsqu'il n'était qu'à moitié gris, et mon cher
+Rollinat, voilà les c&oelig;urs qui s'étaient donnés à
moi tout entiers. La mort en a pris deux<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, les
-autres me sont restés fidèles.</p>
+autres me sont restés fidèles.</p>
-<p>Fleury, Planet (Duvernet dans ses fréquens
-voyages à Paris) avaient été les hôtes de fondation
+<p>Fleury, Planet (Duvernet dans ses fréquens
+voyages à Paris) avaient été les hôtes de fondation
de la mansarde du quai Saint-Michel et ensuite
de celle du quai Malaquais. Parmi les huit
-ou dix personnes dont s'était composée cette vie
-intime et fraternelle, presque toutes rêvaient un
+ou dix personnes dont s'était composée cette vie
+intime et fraternelle, presque toutes rêvaient un
<span class="pagenum"><a id="page_XI_94">XI p. 94</a></span>
-avenir de liberté pour la France, sans se douter
-qu'elles joueraient un rôle plus ou moins actif
-dans les événemens soit politiques, soit littéraires
-de la France. Il y avait même là un enfant, un
-bel enfant de douze à treize ans, mêlé à nous
-par le hasard, et comme adopté par nous. Intelligent,
+avenir de liberté pour la France, sans se douter
+qu'elles joueraient un rôle plus ou moins actif
+dans les événemens soit politiques, soit littéraires
+de la France. Il y avait même là un enfant, un
+bel enfant de douze à treize ans, mêlé à nous
+par le hasard, et comme adopté par nous. Intelligent,
gracieux, sympathique et divertissant
-au possible, ce gamin, qui devait être un jour
-un des acteurs les plus aimés du public et que je
-devais retrouver pour lui confier des rôles, s'appelait
+au possible, ce gamin, qui devait être un jour
+un des acteurs les plus aimés du public et que je
+devais retrouver pour lui confier des rôles, s'appelait
Prosper Bressant.</p>
-<p>Celui-là, je le perdis de vue en partant pour
-l'Italie, d'autres plus tard et peu à peu; mais le
+<p>Celui-là, je le perdis de vue en partant pour
+l'Italie, d'autres plus tard et peu à peu; mais le
noyau berrichon que, les circonstances aidant,
-je devais retrouver toujours, je le retrouvais à
-Nohant en 1834, avec une joie nouvelle, après
-une absence de près d'une année.</p>
+je devais retrouver toujours, je le retrouvais à
+Nohant en 1834, avec une joie nouvelle, après
+une absence de près d'une année.</p>
<p>Je fis, avec plusieurs d'entre eux, une promenade
-à Valançay, et, au retour, j'écrivis sous
-l'émotion d'une vive causerie avec Rollinat, un
-petit article intitulé <cite>le Prince</cite>, qui fâcha beaucoup,
+à Valançay, et, au retour, j'écrivis sous
+l'émotion d'une vive causerie avec Rollinat, un
+petit article intitulé <cite>le Prince</cite>, qui fâcha beaucoup,
m'a-t-on dit, M. de Talleyrand. Je ne le sus
-pas plus tôt fâché, que j'eus regret d'avoir publié
+pas plus tôt fâché, que j'eus regret d'avoir publié
cette boutade. Ne le connaissant pas, je n'avais
senti aucune aigreur personnelle contre lui. Il
-m'avait servi de type et de prétexte pour un accès
-d'aversion contre les idées et les moyens de cette
-école de fausse politique et de honteuse diplomatie
-dont il était le représentant. Mais, bien
-que cette vieillesse-là ne fût guère sacrée, bien
+m'avait servi de type et de prétexte pour un accès
+d'aversion contre les idées et les moyens de cette
+école de fausse politique et de honteuse diplomatie
+dont il était le représentant. Mais, bien
+que cette vieillesse-là ne fût guère sacrée, bien
<span class="pagenum"><a id="page_XI_95">XI p. 95</a></span>
-que cet homme à moitié dans la tombe appartînt
-déjà à l'histoire, j'eus comme un repentir, fondé
-ou non, de ne pas avoir mieux déguisé sa personnalité
+que cet homme à moitié dans la tombe appartînt
+déjà à l'histoire, j'eus comme un repentir, fondé
+ou non, de ne pas avoir mieux déguisé sa personnalité
dans ma critique. Mes amis me dirent
-en vain que j'avais usé d'un droit d'historien
-pour ainsi dire; je me dis, moi, intérieurement,
-que je n'étais pas un historien, surtout pour les
-choses présentes; que ma vocation ne me commandait
+en vain que j'avais usé d'un droit d'historien
+pour ainsi dire; je me dis, moi, intérieurement,
+que je n'étais pas un historien, surtout pour les
+choses présentes; que ma vocation ne me commandait
pas de m'attaquer aux vivans, d'abord
parce que je n'avais pas assez de talent en ce
-genre pour faire une &oelig;uvre de démolition vraiment
-utile, ensuite parce que j'étais femme, et
+genre pour faire une &oelig;uvre de démolition vraiment
+utile, ensuite parce que j'étais femme, et
qu'un sexe ne combattant pas l'un contre l'autre
-à armes égales, l'homme qui insulte une femme
-commet une lâcheté gratuite, tandis que la femme
-qui blesse un homme la première, ne pouvant
-lui en rendre raison, abuse de l'impunité.</p>
+à armes égales, l'homme qui insulte une femme
+commet une lâcheté gratuite, tandis que la femme
+qui blesse un homme la première, ne pouvant
+lui en rendre raison, abuse de l'impunité.</p>
-<p>Je ne détruisis pas mon petit ouvrage, parce
+<p>Je ne détruisis pas mon petit ouvrage, parce
que ce qui est fait est fait, et que nous ne devons
-jamais reprendre une pensée émise, qu'elle nous
+jamais reprendre une pensée émise, qu'elle nous
plaise ou non. Mais je me promis de ne jamais
m'occuper des personnes quand je n'aurais pas
-plus de bien que de mal à en dire, ou quand je
+plus de bien que de mal à en dire, ou quand je
n'y serais pas contrainte par une attaque personnelle
calomnieuse.</p>
<p>J'aurais bien eu, par momens, une certaine
-verve pour la polémique. Je le sentais, à l'ardeur
+verve pour la polémique. Je le sentais, à l'ardeur
de mon indignation contre le mensonge, et je
-fus cent fois sollicitée de me mêler au combat
-journalier de la politique. Je m'y refusai obstinément,
+fus cent fois sollicitée de me mêler au combat
+journalier de la politique. Je m'y refusai obstinément,
<span class="pagenum"><a id="page_XI_96">XI p. 96</a></span>
-même dans les jours où certains de mes
-amis m'y poussaient comme à l'accomplissement
+même dans les jours où certains de mes
+amis m'y poussaient comme à l'accomplissement
d'un devoir. Si on avait voulu faire avec moi un
-journal qui généralisât le combat de parti à parti,
-d'idée à idée, je m'y fusse mise avec courage, et
-j'aurais probablement osé plus que bien d'autres.
+journal qui généralisât le combat de parti à parti,
+d'idée à idée, je m'y fusse mise avec courage, et
+j'aurais probablement osé plus que bien d'autres.
Mais restreindre cette guerre aux proportions
-d'un duel de chaque jour, faire le procès des individus,
-les traduire, pour des faits de détail, à
-la barre de l'opinion, cela était antipathique à
-ma nature, et probablement impossible à mon
+d'un duel de chaque jour, faire le procès des individus,
+les traduire, pour des faits de détail, à
+la barre de l'opinion, cela était antipathique à
+ma nature, et probablement impossible à mon
organisation. Je ne me fusse pas soutenue vingt-quatre
-heures dans les conditions de colère et de
-ressentiment sans lesquelles même les justes sévérités
-ne peuvent s'accomplir. Il m'en a coûté
-parfois de faire partie de la rédaction d'un journal
-ou seulement d'une revue, où mon nom semblait
-être l'acceptation d'une solidarité avec ces exécutions
-politiques ou littéraires. Quelques-uns
-m'ont dit que je manquais de caractère et que
-mes sentimens étaient tièdes. Le premier point
-peut être vrai, mais le second étant faux, je ne
-pense pas que l'un soit la conséquence rigoureuse
+heures dans les conditions de colère et de
+ressentiment sans lesquelles même les justes sévérités
+ne peuvent s'accomplir. Il m'en a coûté
+parfois de faire partie de la rédaction d'un journal
+ou seulement d'une revue, où mon nom semblait
+être l'acceptation d'une solidarité avec ces exécutions
+politiques ou littéraires. Quelques-uns
+m'ont dit que je manquais de caractère et que
+mes sentimens étaient tièdes. Le premier point
+peut être vrai, mais le second étant faux, je ne
+pense pas que l'un soit la conséquence rigoureuse
de l'autre. Je me rappelle que bon nombre de
ceux qui, en 1847, me reprochaient vivement
-mon apathie politique et me prêchaient l'<em>action</em>
+mon apathie politique et me prêchaient l'<em>action</em>
en fort beaux termes, furent, en 1848, bien plus
calmes et bien plus doux que je ne l'avais jamais
-été.</p>
+été.</p>
-<p>Avant d'aborder l'année 1835, où, pour la
+<p>Avant d'aborder l'année 1835, où, pour la
<span class="pagenum"><a id="page_XI_97">XI p. 97</a></span>
-première fois de ma vie, je me sentis gagnée par
-un vif intérêt aux événemens d'actualité, je parlerai
+première fois de ma vie, je me sentis gagnée par
+un vif intérêt aux événemens d'actualité, je parlerai
de quelques personnes avec lesquelles je
-commençais ou devais commencer bientôt à être
-liée. Comme ces personnes sont toujours restées
-étrangères au monde politique, il me serait
+commençais ou devais commencer bientôt à être
+liée. Comme ces personnes sont toujours restées
+étrangères au monde politique, il me serait
difficile d'y revenir quand j'entrerai un peu dans
-ce monde-là, et, pour ne pas interrompre alors
-mon sujet principal, je compléterai ici, en quelque
+ce monde-là, et, pour ne pas interrompre alors
+mon sujet principal, je compléterai ici, en quelque
sorte, l'histoire de mes relations avec elles,
-comme je l'ai déjà fait pour M. Delatouche.</p>
+comme je l'ai déjà fait pour M. Delatouche.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XI_98">XI p. 98</a></span></p>
@@ -8259,2086 +8222,2086 @@ comme je l'ai déjà fait pour M. Delatouche.</p>
<p class="center small">Madame Dorval.</p>
-<p class="p2">J'étais liée depuis un an avec M<sup>me</sup> Dorval,
+<p class="p2">J'étais liée depuis un an avec M<sup>me</sup> Dorval,
non pas sans lutte avec plusieurs de mes amis,
-qui avaient d'injustes préventions contre elle.
-J'aurais beaucoup sacrifié à l'opinion de mes
-amis les plus sérieux, et j'y sacrifiais souvent,
-lors même que je n'étais pas bien convaincue;
-mais pour cette femme, dont le c&oelig;ur était au niveau
+qui avaient d'injustes préventions contre elle.
+J'aurais beaucoup sacrifié à l'opinion de mes
+amis les plus sérieux, et j'y sacrifiais souvent,
+lors même que je n'étais pas bien convaincue;
+mais pour cette femme, dont le c&oelig;ur était au niveau
de l'intelligence, je tins bon, et je fis bien.</p>
-<p>Née sur les tréteaux de province, élevée dans
-le travail et la misère, Marie Dorval avait grandi
-à la fois souffreteuse et forte, jolie et fanée, gaie
+<p>Née sur les tréteaux de province, élevée dans
+le travail et la misère, Marie Dorval avait grandi
+à la fois souffreteuse et forte, jolie et fanée, gaie
comme un enfant, triste et bonne comme un
-ange condamné à marcher sur les plus durs chemins
-de la vie. Sa mère était de ces natures
-exaltées qui excitent de trop bonne heure la sensibilité
+ange condamné à marcher sur les plus durs chemins
+de la vie. Sa mère était de ces natures
+exaltées qui excitent de trop bonne heure la sensibilité
de leurs enfans. A la moindre faute de
-Marie, elle lui disait: «<em>Vous me tuez, vous me
-faites mourir de chagrin!</em>» Et la pauvre petite,
-prenant au sérieux ces reproches exagérés, passait
-des nuits entières dans les larmes, priant
+Marie, elle lui disait: «<em>Vous me tuez, vous me
+faites mourir de chagrin!</em>» Et la pauvre petite,
+prenant au sérieux ces reproches exagérés, passait
+des nuits entières dans les larmes, priant
<span class="pagenum"><a id="page_XI_99">XI p. 99</a></span>
-avec ardeur, et demandant à Dieu, avec des repentirs
+avec ardeur, et demandant à Dieu, avec des repentirs
et des remords navrans, de lui rendre sa
-mère, qu'elle s'accusait d'avoir assassinée; et le
-tout pour une robe déchirée ou un mouchoir
+mère, qu'elle s'accusait d'avoir assassinée; et le
+tout pour une robe déchirée ou un mouchoir
perdu.</p>
-<p>Ébranlée ainsi dès l'enfance, la vie d'émotions
-se développa en elle, intense, inépuisable, et en
-quelque sorte nécessaire. Comme ces plantes
-délicates et charmantes que l'on voit pousser,
-fleurir, mourir et renaître sans cesse, fortement
-attachées au roc, sous la foudre des cataractes,
-cette âme exquise, toujours pliée sous le poids
-des violentes douleurs, s'épanouissait au moindre
-rayon de soleil, et cherchait avec avidité le souffle
+<p>Ébranlée ainsi dès l'enfance, la vie d'émotions
+se développa en elle, intense, inépuisable, et en
+quelque sorte nécessaire. Comme ces plantes
+délicates et charmantes que l'on voit pousser,
+fleurir, mourir et renaître sans cesse, fortement
+attachées au roc, sous la foudre des cataractes,
+cette âme exquise, toujours pliée sous le poids
+des violentes douleurs, s'épanouissait au moindre
+rayon de soleil, et cherchait avec avidité le souffle
de la vie autour d'elle, quelque fugitif, quelque
-empoisonné parfois qu'il put être. Ennemie de
-toute prévoyance, elle trouvait dans la force de
-son imagination et dans l'ardeur de son âme les
+empoisonné parfois qu'il put être. Ennemie de
+toute prévoyance, elle trouvait dans la force de
+son imagination et dans l'ardeur de son âme les
joies d'un jour, les illusions d'une heure, que
-devaient suivre les étonnemens naïfs ou les regrets
-amers. Généreuse, elle oubliait ou pardonnait;
-et, se heurtant sans cesse à des chagrins
-renaissans, à des déceptions nouvelles, elle vivait,
+devaient suivre les étonnemens naïfs ou les regrets
+amers. Généreuse, elle oubliait ou pardonnait;
+et, se heurtant sans cesse à des chagrins
+renaissans, à des déceptions nouvelles, elle vivait,
elle aimait, elle souffrait toujours.</p>
-<p>Tout était passion chez elle, la maternité,
-l'art, l'amitié, le dévoûment, l'indignation, l'aspiration
+<p>Tout était passion chez elle, la maternité,
+l'art, l'amitié, le dévoûment, l'indignation, l'aspiration
religieuse; et comme elle ne savait et ne
-voulait rien modérer, rien refouler, son existence
-était d'une plénitude effrayante, d'une agitation
+voulait rien modérer, rien refouler, son existence
+était d'une plénitude effrayante, d'une agitation
au dessus des forces humaines.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XI_100">XI p. 100</a></span>
-Il est étrange que je me sois attachée longtemps
-et toujours à cette nature poignante qui
-agissait sur moi, non pas d'une manière funeste
+Il est étrange que je me sois attachée longtemps
+et toujours à cette nature poignante qui
+agissait sur moi, non pas d'une manière funeste
(Marie Dorval aimait trop le beau et le grand
-pour ne pas vous y rattacher, même dans ses
-heures de désespoir), mais qui me communiquait
+pour ne pas vous y rattacher, même dans ses
+heures de désespoir), mais qui me communiquait
ses abattemens, sans pouvoir me communiquer
ses renouvellemens soudains et vraiment
-merveilleux. J'ai toujours cherché les âmes
-sereines, ayant besoin de leur patience et désirant
+merveilleux. J'ai toujours cherché les âmes
+sereines, ayant besoin de leur patience et désirant
l'appui de leur sagesse. Avec Marie Dorval,
-j'avais un rôle tout opposé, celui de la calmer et
-de la persuader; et ce rôle m'était bien difficile,
-surtout à l'époque où, troublée et effrayée de la
-vie jusqu'à la désespérance, je ne trouvais rien
-de consolant à lui-dire qui ne fût démenti en
+j'avais un rôle tout opposé, celui de la calmer et
+de la persuader; et ce rôle m'était bien difficile,
+surtout à l'époque où, troublée et effrayée de la
+vie jusqu'à la désespérance, je ne trouvais rien
+de consolant à lui-dire qui ne fût démenti en
moi par une souffrance moins expansive, mais
aussi profonde que les siennes.</p>
-<p>Et pourtant ce n'était pas par devoir seulement
-que j'écoutais sans me lasser sa plainte
-passionnée et incessante contre Dieu et les
-hommes. Ce n'était pas seulement le dévoûment
-de l'amitié qui m'enchaînait au spectacle de ses
-tortures; j'y trouvais un charme étrange, et,
-dans ma pitié, il y avait un respect profond pour
-ces trésors de douleur qui ne s'épuisaient que
+<p>Et pourtant ce n'était pas par devoir seulement
+que j'écoutais sans me lasser sa plainte
+passionnée et incessante contre Dieu et les
+hommes. Ce n'était pas seulement le dévoûment
+de l'amitié qui m'enchaînait au spectacle de ses
+tortures; j'y trouvais un charme étrange, et,
+dans ma pitié, il y avait un respect profond pour
+ces trésors de douleur qui ne s'épuisaient que
pour se renouveler.</p>
-<p>A très peu d'exceptions près, je ne supporte
-pas longtemps la société des femmes; non pas
-que je les sente inférieures à moi par l'intelligence:
+<p>A très peu d'exceptions près, je ne supporte
+pas longtemps la société des femmes; non pas
+que je les sente inférieures à moi par l'intelligence:
<span class="pagenum"><a id="page_XI_101">XI p. 101</a></span>
j'en consomme si peu dans le commerce
habituel de la vie, que tout le monde en a plus
que moi autour de moi; mais la femme est, en
-général, un être nerveux et inquiet, qui me communique,
-en dépit de moi-même, son trouble
-éternel à propos de tout. Je commence par l'écouter
-à regret, et puis je me laisse prendre à
-un intérêt bien naturel, et je m'aperçois enfin
-que, dans toutes les agitations puériles qu'on me
+général, un être nerveux et inquiet, qui me communique,
+en dépit de moi-même, son trouble
+éternel à propos de tout. Je commence par l'écouter
+à regret, et puis je me laisse prendre à
+un intérêt bien naturel, et je m'aperçois enfin
+que, dans toutes les agitations puériles qu'on me
raconte, il n'y a pas de quoi fouetter un chat.</p>
-<p>D'autres sont vaines sitôt qu'elles deviennent
-sérieuses, et celles qui ne sont pas artistes de
-profession arrivent souvent à un orgueil démesuré,
-dès qu'elles sortent de la région des caquets
-et de la préoccupation exagérée des petites choses.
-C'est un résultat de l'éducation incomplète; mais
-cette éducation le fût-elle moins, il resterait toujours
-à la femme une sorte d'excitation maladive
-qui tient à son organisation, et qui en fait le
+<p>D'autres sont vaines sitôt qu'elles deviennent
+sérieuses, et celles qui ne sont pas artistes de
+profession arrivent souvent à un orgueil démesuré,
+dès qu'elles sortent de la région des caquets
+et de la préoccupation exagérée des petites choses.
+C'est un résultat de l'éducation incomplète; mais
+cette éducation le fût-elle moins, il resterait toujours
+à la femme une sorte d'excitation maladive
+qui tient à son organisation, et qui en fait le
tourment quand, par exception, elle n'en fait
pas le charme.</p>
<p>J'aime donc mieux les hommes que les femmes,
-et je le dis sans malice, bien sérieusement convaincue
+et je le dis sans malice, bien sérieusement convaincue
que les fins de la nature sont logiques et
-complètes, que la satisfaction des passions n'est
-qu'un côté restreint et accidentel de cet attrait
+complètes, que la satisfaction des passions n'est
+qu'un côté restreint et accidentel de cet attrait
d'un sexe pour l'autre, et qu'en dehors de toute
-relation physique, les âmes se recherchent toujours
+relation physique, les âmes se recherchent toujours
dans une sorte d'alliance intellectuelle et
-morale où chaque sexe apporte ce qui est le
+morale où chaque sexe apporte ce qui est le
<span class="pagenum"><a id="page_XI_102">XI p. 102</a></span>
-complément de l'autre. S'il en était autrement,
-les hommes fuiraient les femmes, et réciproquement,
-quand l'âge des passions finit, tandis qu'au
-contraire, le principal élément de la civilisation
-humaine est dans leurs rapports calmes et délicats.</p>
-
-<p>Malgré cette disposition que je n'ai jamais
-voulu nier, trouvant qu'à la nier il y avait hypocrisie
-mal entendue et déraison complète; malgré
-mon éloignement à écouter les confidences de
+complément de l'autre. S'il en était autrement,
+les hommes fuiraient les femmes, et réciproquement,
+quand l'âge des passions finit, tandis qu'au
+contraire, le principal élément de la civilisation
+humaine est dans leurs rapports calmes et délicats.</p>
+
+<p>Malgré cette disposition que je n'ai jamais
+voulu nier, trouvant qu'à la nier il y avait hypocrisie
+mal entendue et déraison complète; malgré
+mon éloignement à écouter les confidences de
femmes, qui sont rarement vraies, et souvent
-insipides; malgré ma préférence pour la corde
+insipides; malgré ma préférence pour la corde
plus franche et plus pleine que les hommes font
vibrer dans mon esprit, j'ai connu et je connais
plusieurs femmes qui, vraiment femmes par la
-sensibilité et la grâce, m'ont mis le c&oelig;ur et le
-cerveau complétement à l'aise, par une candeur
-véritable et une placidité de caractère non pas
-virile, mais pour ainsi dire angélique.</p>
-
-<p>Telle n'était pourtant pas M<sup>me</sup> Dorval. C'était
-le résumé de l'inquiétude féminine arrivée à sa
-plus haute puissance. Mais c'en était aussi l'expression
-la plus intéressante et la plus sincère.
-Ne dissimulant rien d'elle-même, elle n'arrangeait
+sensibilité et la grâce, m'ont mis le c&oelig;ur et le
+cerveau complétement à l'aise, par une candeur
+véritable et une placidité de caractère non pas
+virile, mais pour ainsi dire angélique.</p>
+
+<p>Telle n'était pourtant pas M<sup>me</sup> Dorval. C'était
+le résumé de l'inquiétude féminine arrivée à sa
+plus haute puissance. Mais c'en était aussi l'expression
+la plus intéressante et la plus sincère.
+Ne dissimulant rien d'elle-même, elle n'arrangeait
et n'affectait rien. Elle avait un abandon
-d'une rare éloquence; éloquence parfois sauvage,
-jamais triviale, toujours chaste dans sa crudité
-et trahissant partout la recherche de l'idéal insaisissable,
-le rêve du bonheur pur, le ciel sur
-la terre. Cette intelligence supérieure, inouïe de
+d'une rare éloquence; éloquence parfois sauvage,
+jamais triviale, toujours chaste dans sa crudité
+et trahissant partout la recherche de l'idéal insaisissable,
+le rêve du bonheur pur, le ciel sur
+la terre. Cette intelligence supérieure, inouïe de
<span class="pagenum"><a id="page_XI_103">XI p. 103</a></span>
science psychologique et riche d'observations
-fines et profondes, passait du sévère au plaisant
-avec une mobilité stupéfiante. Quand elle racontait
-sa vie, c'est-à-dire son déboire de la
-veille, et sa croyance au lendemain, c'était au
-milieu de larmes amères et de rires entraînans
-qui dramatisaient ou éclairaient son visage, sa
-pantomime, tout son être, de lueurs tour à tour
-terribles et brillantes. Tout le monde a connu à
-demi cette femme impétueuse, car quiconque l'a
+fines et profondes, passait du sévère au plaisant
+avec une mobilité stupéfiante. Quand elle racontait
+sa vie, c'est-à-dire son déboire de la
+veille, et sa croyance au lendemain, c'était au
+milieu de larmes amères et de rires entraînans
+qui dramatisaient ou éclairaient son visage, sa
+pantomime, tout son être, de lueurs tour à tour
+terribles et brillantes. Tout le monde a connu à
+demi cette femme impétueuse, car quiconque l'a
vue aux prises avec les fictions de l'art, peut,
-jusqu'à un certain point, se la représenter telle
-qu'elle était dans la réalité: mais ce n'était là
-qu'un côté d'elle-même. On ne lui a jamais fait,
-l'on n'aurait, je crois, jamais pu lui faire le rôle
-où elle se fût manifestée et révélée tout entière,
+jusqu'à un certain point, se la représenter telle
+qu'elle était dans la réalité: mais ce n'était là
+qu'un côté d'elle-même. On ne lui a jamais fait,
+l'on n'aurait, je crois, jamais pu lui faire le rôle
+où elle se fût manifestée et révélée tout entière,
avec sa verve sans fiel, sa tendresse immense,
-ses colères enfantines, son audace splendide, sa
-poésie sans art, ses rugissemens, ses sanglots et
-ses rires naïfs et sympathiques, soulagement
-momentané qu'elle semblait vouloir donner à
-l'émotion de son auditeur accablé.</p>
-
-<p>Parfois, cependant, c'était une gaîté désespérée;
-mais bientôt le rire vrai s'emparait d'elle
-et lui donnait de nouvelles puissances. C'était
-la balle élastique qui touchait la terre pour rebondir
-sans cesse. Ceux qui l'écoutaient une
-heure en étaient éblouis. Ceux qui l'écoutaient
-des jours entiers la quittaient brisés, mais attachés
-à cette destinée fatale par un invincible
+ses colères enfantines, son audace splendide, sa
+poésie sans art, ses rugissemens, ses sanglots et
+ses rires naïfs et sympathiques, soulagement
+momentané qu'elle semblait vouloir donner à
+l'émotion de son auditeur accablé.</p>
+
+<p>Parfois, cependant, c'était une gaîté désespérée;
+mais bientôt le rire vrai s'emparait d'elle
+et lui donnait de nouvelles puissances. C'était
+la balle élastique qui touchait la terre pour rebondir
+sans cesse. Ceux qui l'écoutaient une
+heure en étaient éblouis. Ceux qui l'écoutaient
+des jours entiers la quittaient brisés, mais attachés
+à cette destinée fatale par un invincible
<span class="pagenum"><a id="page_XI_104">XI p. 104</a></span>
attrait, celui qui attire la souffrance, vers la
-souffrance et la tendresse du c&oelig;ur, vers l'abîme
-des c&oelig;urs navrés.</p>
+souffrance et la tendresse du c&oelig;ur, vers l'abîme
+des c&oelig;urs navrés.</p>
-<p>Lorsque je la connus, elle était dans tout
-l'éclat de son talent et de sa gloire. Elle jouait
+<p>Lorsque je la connus, elle était dans tout
+l'éclat de son talent et de sa gloire. Elle jouait
<cite>Antony</cite> et <cite>Marion Delorme</cite>.</p>
-<p>Avant de prendre la place qui lui était due,
-elle avait passé par toutes les vicissitudes de la
+<p>Avant de prendre la place qui lui était due,
+elle avait passé par toutes les vicissitudes de la
vie nomade. Elle avait fait partie de troupes
ambulantes dont le directeur proposait <em>une partie
-de dominos sur le théâtre, à l'amateur le plus fort
-de la société, pour égayer l'entr'acte</em>. Elle avait
-chanté dans les ch&oelig;urs de <cite>Joseph</cite>, grimpée sur
-une échelle et couverte d'un parapluie pour
-quatre, la coulisse du théâtre (c'était une ancienne
-église) étant tombée en ruines, et les choristes
-étant obligés de se tenir là sur une brèche masquée
+de dominos sur le théâtre, à l'amateur le plus fort
+de la société, pour égayer l'entr'acte</em>. Elle avait
+chanté dans les ch&oelig;urs de <cite>Joseph</cite>, grimpée sur
+une échelle et couverte d'un parapluie pour
+quatre, la coulisse du théâtre (c'était une ancienne
+église) étant tombée en ruines, et les choristes
+étant obligés de se tenir là sur une brèche masquée
de toiles, par une pluie battante. Le ch&oelig;ur
-avait été interrompu par l'exclamation d'un des
-coryphées, criant à celui qui était sur l'échelon
-au dessus de lui: «Animal, tu me crèves l'&oelig;il
-avec ton parapluie! A bas le parapluie!»</p>
+avait été interrompu par l'exclamation d'un des
+coryphées, criant à celui qui était sur l'échelon
+au dessus de lui: «Animal, tu me crèves l'&oelig;il
+avec ton parapluie! A bas le parapluie!»</p>
<p>A quatorze ans, elle jouait <cite>Fanchette</cite> dans le
-<cite>Mariage de Figaro</cite>, et je ne sais plus quel rôle
-dans une autre pièce. Elle ne possédait au monde
+<cite>Mariage de Figaro</cite>, et je ne sais plus quel rôle
+dans une autre pièce. Elle ne possédait au monde
qu'une robe blanche qui servait pour les deux
-rôles. Seulement, pour donner à Fanchette une
+rôles. Seulement, pour donner à Fanchette une
<em>tournure espagnole</em>, elle cousait une bande de
-calicot rouge au bas de sa jupe, et la décousait
-vite après la pièce, pour avoir l'air de mettre un
+calicot rouge au bas de sa jupe, et la décousait
+vite après la pièce, pour avoir l'air de mettre un
<span class="pagenum"><a id="page_XI_105">XI p. 105</a></span>
-autre costume, quand les deux pièces étaient
-jouées le même soir. Dans le jour, vêtue d'un
-étroit fourreau d'enfant, en tricot de laine, elle
-lavait et repassait sa précieuse robe blanche.</p>
+autre costume, quand les deux pièces étaient
+jouées le même soir. Dans le jour, vêtue d'un
+étroit fourreau d'enfant, en tricot de laine, elle
+lavait et repassait sa précieuse robe blanche.</p>
-<p>Un jour, qu'elle était ainsi vêtue et ainsi occupée,
+<p>Un jour, qu'elle était ainsi vêtue et ainsi occupée,
un vieux riche de province vint lui offrir
-son c&oelig;ur et ses écus. Elle lui jeta son fer à repasser
-au visage, et alla conter cette insulte à
-un petit garçon de quinze ans qu'elle regardait
-comme son amoureux, et qui voulut tuer le séducteur.</p>
+son c&oelig;ur et ses écus. Elle lui jeta son fer à repasser
+au visage, et alla conter cette insulte à
+un petit garçon de quinze ans qu'elle regardait
+comme son amoureux, et qui voulut tuer le séducteur.</p>
-<p>Mariée jeune, elle chantait l'opéra comique à
+<p>Mariée jeune, elle chantait l'opéra comique à
Nancy, je crois, lorsque sa petite fille eut la
-cuisse cassée dans la coulisse par la chute d'un
-décor. Il lui fallut courir de son enfant à la
-scène, et de la scène à son enfant, sans interrompre
-la représentation.</p>
-
-<p>Mère de trois enfans et chargée de sa vieille
-mère infirme, elle travailla avec un courage infatigable
-pour les entourer de soins. Elle vint à
-Paris tenter la fortune, c'était l'ambition d'échapper
-à la misère. Mais, ayant en horreur
+cuisse cassée dans la coulisse par la chute d'un
+décor. Il lui fallut courir de son enfant à la
+scène, et de la scène à son enfant, sans interrompre
+la représentation.</p>
+
+<p>Mère de trois enfans et chargée de sa vieille
+mère infirme, elle travailla avec un courage infatigable
+pour les entourer de soins. Elle vint à
+Paris tenter la fortune, c'était l'ambition d'échapper
+à la misère. Mais, ayant en horreur
toute autre ressource que celle du travail, elle
-végéta plusieurs années dans la fatigue et les
-privations. Ce ne fut que par le rôle de la <em>Meunière</em>,
-dans le mélodrame en vogue des <cite>Deux
-Forçats</cite>, qu'elle commença à faire remarquer ses
-éminentes qualités dramatiques.</p>
-
-<p>Dès lors ses succès furent brillans et rapides.
-Elle créa la femme du drame nouveau, l'héroïne
+végéta plusieurs années dans la fatigue et les
+privations. Ce ne fut que par le rôle de la <em>Meunière</em>,
+dans le mélodrame en vogue des <cite>Deux
+Forçats</cite>, qu'elle commença à faire remarquer ses
+éminentes qualités dramatiques.</p>
+
+<p>Dès lors ses succès furent brillans et rapides.
+Elle créa la femme du drame nouveau, l'héroïne
<span class="pagenum"><a id="page_XI_106">XI p. 106</a></span>
-romantique au théâtre, et si elle dut sa gloire
-aux maîtres dans cet art, ils lui durent, eux
-aussi, la conquête d'un public qui voulait en
+romantique au théâtre, et si elle dut sa gloire
+aux maîtres dans cet art, ils lui durent, eux
+aussi, la conquête d'un public qui voulait en
voir et qui en vit la personnification dans trois
-grands artistes, Frédérick Lemaître, M<sup>me</sup> Dorval
+grands artistes, Frédérick Lemaître, M<sup>me</sup> Dorval
et Bocage.</p>
-<p>M<sup>me</sup> Dorval créa, en outre, un type à part
-dans le rôle de <em>Jeanne Vaubernier</em> (M<sup>me</sup> Dubarry).
-Il faut l'avoir vue dans ce rôle, où, exquise de
-grâce et de charme dans la trivialité, elle résolut
-une difficulté qui semblait insurmontable.</p>
+<p>M<sup>me</sup> Dorval créa, en outre, un type à part
+dans le rôle de <em>Jeanne Vaubernier</em> (M<sup>me</sup> Dubarry).
+Il faut l'avoir vue dans ce rôle, où, exquise de
+grâce et de charme dans la trivialité, elle résolut
+une difficulté qui semblait insurmontable.</p>
<p>Mais il faut l'avoir vue dans <cite>Marion Delorme</cite>,
dans <cite>Angelo</cite>, dans <cite>Chatterton</cite>, dans <cite>Antony</cite>, et
plus tard dans le drame de <cite>Marie-Jeanne</cite>, pour
-savoir quelle passion jalouse, quelle chasteté
-suave, quelles entrailles de maternité étaient en
-elle à une égale puissance.</p>
+savoir quelle passion jalouse, quelle chasteté
+suave, quelles entrailles de maternité étaient en
+elle à une égale puissance.</p>
-<p>Et pourtant elle avait à lutter contre des défauts
-naturels. Sa voix était éraillée, sa prononciation
+<p>Et pourtant elle avait à lutter contre des défauts
+naturels. Sa voix était éraillée, sa prononciation
grasseyante, et son premier abord sans
-noblesse et même sans grâce. Elle avait le débit
-de convention maladroit et gêné, et, trop intelligente
-pour beaucoup de rôles qu'elle eut à jouer,
-elle disait souvent: «Je ne sais aucun moyen de
-dire juste des choses fausses. Il y a au théâtre
+noblesse et même sans grâce. Elle avait le débit
+de convention maladroit et gêné, et, trop intelligente
+pour beaucoup de rôles qu'elle eut à jouer,
+elle disait souvent: «Je ne sais aucun moyen de
+dire juste des choses fausses. Il y a au théâtre
des locutions convenues qui ne pourront jamais
sortir de ma bouche que de travers, parce qu'elles
-n'en sont jamais sorties dans la réalité. Je n'ai
+n'en sont jamais sorties dans la réalité. Je n'ai
jamais dit dans un moment de surprise: <em>Que
-vois-je!</em> et dans un mouvement d'hésitation: <em>Où</em>
+vois-je!</em> et dans un mouvement d'hésitation: <em>Où</em>
<span class="pagenum"><a id="page_XI_107">XI p. 107</a></span>
-<em>m'égaré-je?</em> Eh bien! j'ai souvent des tirades
-entières dont je ne trouve pas un seul mot possible
-et que je voudrais improviser d'un bout à
-l'autre, si on me laissait faire.»</p>
-
-<p>Mais il y avait toute une entrée en matière
-dans les premières scènes de ses rôles, où,
-quelque vrais et bien écrits qu'ils fussent, ses
-défauts ressortaient plus que ses qualités. Ceux
-qui la connaissaient ne s'en inquiétaient pas,
-sachant que le premier éclair qui jaillirait d'elle
-amènerait l'embrasement du public. Ses ennemis
+<em>m'égaré-je?</em> Eh bien! j'ai souvent des tirades
+entières dont je ne trouve pas un seul mot possible
+et que je voudrais improviser d'un bout à
+l'autre, si on me laissait faire.»</p>
+
+<p>Mais il y avait toute une entrée en matière
+dans les premières scènes de ses rôles, où,
+quelque vrais et bien écrits qu'ils fussent, ses
+défauts ressortaient plus que ses qualités. Ceux
+qui la connaissaient ne s'en inquiétaient pas,
+sachant que le premier éclair qui jaillirait d'elle
+amènerait l'embrasement du public. Ses ennemis
(tous les grands artistes en ont beaucoup et de
-très acharnés) se frottaient les mains au début,
-et les gens sans prévention qui la voyaient pour
-la première fois, s'étonnaient qu'on la leur eût
-tant vantée; mais, dès que le mouvement se faisait
-dans le rôle, la grâce souple et abandonnée
-se faisait dans la personne; dès que le trouble
-arrivait dans la situation, l'émotion de l'actrice
-creusait cette situation, jusqu'à l'épouvante, et
-quand la passion, la terreur ou le désespoir éclataient,
-les plus froids étaient entraînés, les plus
-hostiles étaient réduits au silence.</p>
-
-<p>J'avais publié seulement <cite>Indiana</cite>, je crois,
-quand, poussée vers M<sup>me</sup> Dorval par une sympathie
-profonde, je lui écrivis pour lui demander
-de me recevoir. Je n'étais nullement célèbre, et
-je ne sais même pas si elle avait entendu parler
+très acharnés) se frottaient les mains au début,
+et les gens sans prévention qui la voyaient pour
+la première fois, s'étonnaient qu'on la leur eût
+tant vantée; mais, dès que le mouvement se faisait
+dans le rôle, la grâce souple et abandonnée
+se faisait dans la personne; dès que le trouble
+arrivait dans la situation, l'émotion de l'actrice
+creusait cette situation, jusqu'à l'épouvante, et
+quand la passion, la terreur ou le désespoir éclataient,
+les plus froids étaient entraînés, les plus
+hostiles étaient réduits au silence.</p>
+
+<p>J'avais publié seulement <cite>Indiana</cite>, je crois,
+quand, poussée vers M<sup>me</sup> Dorval par une sympathie
+profonde, je lui écrivis pour lui demander
+de me recevoir. Je n'étais nullement célèbre, et
+je ne sais même pas si elle avait entendu parler
de mon livre. Mais ma lettre la frappa par sa
-sincérité. Le jour même où elle l'avait reçue,
+sincérité. Le jour même où elle l'avait reçue,
<span class="pagenum"><a id="page_XI_108">XI p. 108</a></span>
-comme je parlais de cette lettre à Jules Sandeau,
+comme je parlais de cette lettre à Jules Sandeau,
la porte de ma mansarde s'ouvre brusquement,
et une femme vient me sauter au cou avec effusion,
-en criant tout essoufflée: <em>Me voilà, moi!</em></p>
+en criant tout essoufflée: <em>Me voilà, moi!</em></p>
<p>Je ne l'avais jamais vue que sur les planches;
-mais sa voix était si bien dans mes oreilles, que
-je n'hésitai pas à la reconnaître. Elle était mieux
-que jolie, elle était charmante; et, cependant,
-elle était jolie, mais si charmante que cela était
-inutile. Ce n'était pas une figure, c'était une
-physionomie, une âme. Elle était encore mince,
-et sa taille était un souple roseau qui semblait
-toujours balancé par quelque souffle mystérieux,
+mais sa voix était si bien dans mes oreilles, que
+je n'hésitai pas à la reconnaître. Elle était mieux
+que jolie, elle était charmante; et, cependant,
+elle était jolie, mais si charmante que cela était
+inutile. Ce n'était pas une figure, c'était une
+physionomie, une âme. Elle était encore mince,
+et sa taille était un souple roseau qui semblait
+toujours balancé par quelque souffle mystérieux,
sensible pour lui seul. Jules Sandeau la compara,
-ce jour-là, à la plume brisée qui ornait son chapeau.
-«Je suis sûr, disait-il, qu'on chercherait
-dans l'univers entier une plume aussi légère et
-aussi molle que celle qu'elle a trouvée. Cette
-plume unique et merveilleuse a volé vers elle par
-la loi des affinités, ou elle est tombée sur elle,
-de l'aile de quelque fée en voyage.»</p>
-
-<p>Je demandai à M<sup>me</sup> Dorval comment ma lettre
-l'avait convaincue et amenée si vite. Elle me dit
-que cette déclaration d'amitié et de sympathie lui
-avait rappelé celle qu'elle avait écrite à M<sup>lle</sup> Mars
-après l'avoir vue jouer pour la première fois:
-«J'étais si naïve et si sincère! ajouta-t-elle.
-J'étais persuadée qu'on ne vaut et qu'on ne devient
-quelque chose soi-même que par l'enthousiasme
+ce jour-là, à la plume brisée qui ornait son chapeau.
+«Je suis sûr, disait-il, qu'on chercherait
+dans l'univers entier une plume aussi légère et
+aussi molle que celle qu'elle a trouvée. Cette
+plume unique et merveilleuse a volé vers elle par
+la loi des affinités, ou elle est tombée sur elle,
+de l'aile de quelque fée en voyage.»</p>
+
+<p>Je demandai à M<sup>me</sup> Dorval comment ma lettre
+l'avait convaincue et amenée si vite. Elle me dit
+que cette déclaration d'amitié et de sympathie lui
+avait rappelé celle qu'elle avait écrite à M<sup>lle</sup> Mars
+après l'avoir vue jouer pour la première fois:
+«J'étais si naïve et si sincère! ajouta-t-elle.
+J'étais persuadée qu'on ne vaut et qu'on ne devient
+quelque chose soi-même que par l'enthousiasme
que le talent des autres nous inspire. Je
<span class="pagenum"><a id="page_XI_109">XI p. 109</a></span>
me suis souvenue, en lisant votre lettre, qu'en
-écrivant la mienne je m'étais sentie véritablement
-artiste pour la première fois, et que mon enthousiasme
-était une révélation. Je me suis dit que vous
-étiez ou seriez artiste aussi; et puis, je me suis
-rappelé encore que M<sup>lle</sup> Mars, au lieu de me comprendre
-et de m'appeler, avait été froide et hautaine
-avec moi; je n'ai pas voulu faire comme M<sup>lle</sup> Mars.»</p>
-
-<p>Elle nous invita à dîner pour le dimanche
+écrivant la mienne je m'étais sentie véritablement
+artiste pour la première fois, et que mon enthousiasme
+était une révélation. Je me suis dit que vous
+étiez ou seriez artiste aussi; et puis, je me suis
+rappelé encore que M<sup>lle</sup> Mars, au lieu de me comprendre
+et de m'appeler, avait été froide et hautaine
+avec moi; je n'ai pas voulu faire comme M<sup>lle</sup> Mars.»</p>
+
+<p>Elle nous invita à dîner pour le dimanche
suivant; car elle jouait tous les soirs de la semaine,
et passait le jour du repos au milieu de sa famille.
-Elle était mariée avec M. Merle, écrivain
-distingué, qui avait fait des vaudevilles charmans,
+Elle était mariée avec M. Merle, écrivain
+distingué, qui avait fait des vaudevilles charmans,
le <cite>Ci-devant jeune Homme</cite> entr'autres, et qui,
-presque jusqu'à ses derniers jours, a fait le feuilleton
-de théâtre de la <cite>Quotidienne</cite> avec esprit,
-avec goût, et presque toujours avec impartialité.
+presque jusqu'à ses derniers jours, a fait le feuilleton
+de théâtre de la <cite>Quotidienne</cite> avec esprit,
+avec goût, et presque toujours avec impartialité.
M. Merle avait un fils; les trois filles de M<sup>me</sup>
Dorval et quelques vieux amis composaient la
-réunion intime, où les jeux et les rires des enfans
+réunion intime, où les jeux et les rires des enfans
avaient naturellement le dessus.</p>
<p>On ne sait pas assez combien est touchante la
-vie des artistes de théâtre quand ils ont une vraie
-famille et qu'ils la prennent au sérieux. Je crois
+vie des artistes de théâtre quand ils ont une vraie
+famille et qu'ils la prennent au sérieux. Je crois
qu'aujourd'hui le plus grand nombre est dans les
conditions du devoir ou du bonheur domestique,
et qu'il serait bien temps d'en finir absolument
-avec les préjugés du passe. Les hommes ont plus
-de moralité dans cette classe que les femmes, et
-la cause en est dans les séductions qui environnent
+avec les préjugés du passe. Les hommes ont plus
+de moralité dans cette classe que les femmes, et
+la cause en est dans les séductions qui environnent
<span class="pagenum"><a id="page_XI_110">XI p. 110</a></span>
-la jeunesse et la beauté, séductions dont les
-conséquences, agréables seulement pour l'homme,
+la jeunesse et la beauté, séductions dont les
+conséquences, agréables seulement pour l'homme,
sont presque toujours funestes pour la femme.
-Mais quand même les actrices ne sont pas dans
-une position régulière selon les lois civiles, quand
-même, je dirai plus, elles sont livrées à leurs plus
+Mais quand même les actrices ne sont pas dans
+une position régulière selon les lois civiles, quand
+même, je dirai plus, elles sont livrées à leurs plus
mauvaises passions, elles sont presque toutes
-des mères d'une tendresse ineffable et d'un courage
-héroïque. Les enfans de celles-ci sont même généralement
+des mères d'une tendresse ineffable et d'un courage
+héroïque. Les enfans de celles-ci sont même généralement
plus heureux que ceux de certaines
-femmes du monde, ces dernières, ne pouvant et
+femmes du monde, ces dernières, ne pouvant et
ne voulant pas avouer leurs fautes, cachent et
-éloignent les fruits de leur amour, et quand, à la
+éloignent les fruits de leur amour, et quand, à la
faveur du mariage, elles les glissent dans la famille,
le moindre doute fait peser la rigueur et
-l'aversion sur la tête de ces malheureux enfans.</p>
+l'aversion sur la tête de ces malheureux enfans.</p>
-<p>Chez les actrices, faute avouée est réparée.
-L'opinion de ce monde-là ne flétrit que celles qui
-abandonnent ou méconnaissent leur progéniture.
+<p>Chez les actrices, faute avouée est réparée.
+L'opinion de ce monde-là ne flétrit que celles qui
+abandonnent ou méconnaissent leur progéniture.
Que le monde officiel condamne si bon lui semble,
-les pauvres petits ne se plaindront pas d'être accueillis
-chez eux par une opinion plus tolérante.
-Là, vieux et jeunes parens, et même époux légitimes
-venus après coup, les adoptent sans discussion
+les pauvres petits ne se plaindront pas d'être accueillis
+chez eux par une opinion plus tolérante.
+Là, vieux et jeunes parens, et même époux légitimes
+venus après coup, les adoptent sans discussion
vaine et les entourent de soins et de
-caresses. Bâtards ou non, ils sont tous fils de
-famille, et quand leur mère a du talent, les voilà
-de suite ennoblis et traités dans leur petit monde
+caresses. Bâtards ou non, ils sont tous fils de
+famille, et quand leur mère a du talent, les voilà
+de suite ennoblis et traités dans leur petit monde
comme de petits princes.</p>
<p>Nulle part les liens du sang ne sont plus
<span class="pagenum"><a id="page_XI_111">XI p. 111</a></span>
-étroitement serrés que chez les artistes de théâtre.
-Quand la mère est forcée de travailler aux répétitions
-cinq heures par jour, et à la représentation
-cinq heures par soirée; quand elle a à peine
+étroitement serrés que chez les artistes de théâtre.
+Quand la mère est forcée de travailler aux répétitions
+cinq heures par jour, et à la représentation
+cinq heures par soirée; quand elle a à peine
le temps de manger et de s'habiller, les courts
-momens où elle peut caresser et adorer ses enfans
-sont des momens d'ivresse passionnée, et
-les jours de repos sont de vrais jours de fête.
-Comme elle les emporte alors à la campagne
+momens où elle peut caresser et adorer ses enfans
+sont des momens d'ivresse passionnée, et
+les jours de repos sont de vrais jours de fête.
+Comme elle les emporte alors à la campagne
avec transport! comme elle se fait enfant avec
-eux, et comme, en dépit des égaremens qu'elle
+eux, et comme, en dépit des égaremens qu'elle
peut avoir subis ailleurs, elle redevient pure dans
-ses pensées et un moment sanctifiée par le contact
-de ces âmes innocentes!</p>
+ses pensées et un moment sanctifiée par le contact
+de ces âmes innocentes!</p>
<p>Aussi, celles qui vivent dans des habitudes
de vertu (et il y en a plus qu'on ne pense), sont-elles
-dignes d'une vénération particulière; car,
-en général, elles ont une rude charge à porter,
-quelquefois, père, mère, vieilles tantes, s&oelig;urs
-trop jeunes, ou mères aussi, sans courage et sans
-talent. Cet entourage est nécessaire souvent pour
+dignes d'une vénération particulière; car,
+en général, elles ont une rude charge à porter,
+quelquefois, père, mère, vieilles tantes, s&oelig;urs
+trop jeunes, ou mères aussi, sans courage et sans
+talent. Cet entourage est nécessaire souvent pour
surveiller et soigner les enfans de l'artiste qu'elle
-ne peut élever elle-même d'une manière suivie,
-et qui lui sont un éternel sujet d'inquiétude;
+ne peut élever elle-même d'une manière suivie,
+et qui lui sont un éternel sujet d'inquiétude;
mais souvent aussi cet entourage use et abuse,
ou il se querelle, et, au sortir des enivremens de
la fiction, il faut venir mettre la paix dans cette
-réalité troublée.</p>
+réalité troublée.</p>
-<p>Pourtant l'artiste, loin de répudier sa famille,
-l'appelle et la resserre autour de lui. Il tolère,
+<p>Pourtant l'artiste, loin de répudier sa famille,
+l'appelle et la resserre autour de lui. Il tolère,
<span class="pagenum"><a id="page_XI_112">XI p. 112</a></span>
-il pardonne, il soutient, il nourrit les uns et élève
+il pardonne, il soutient, il nourrit les uns et élève
les autres. Quelque sage qu'il soit, ses appointemens
-ne suffisent qu'à la condition d'un travail
+ne suffisent qu'à la condition d'un travail
terrible, car l'artiste ne peut vivre avec la parcimonie
-que le petit commerçant et l'humble
+que le petit commerçant et l'humble
bourgeois savent mettre dans leur existence.
-L'artiste a des besoins d'élégance et de salubrité
-dont le citadin sordide ne recule pas à priver ses
-enfans et lui-même. Il a le sentiment du beau,
-par conséquent la soif d'une vraie vie. Il lui faut
+L'artiste a des besoins d'élégance et de salubrité
+dont le citadin sordide ne recule pas à priver ses
+enfans et lui-même. Il a le sentiment du beau,
+par conséquent la soif d'une vraie vie. Il lui faut
un rayon de soleil, un souffle d'air pur, qui, si
-mesuré qu'il soit, devient chaque jour d'un prix
+mesuré qu'il soit, devient chaque jour d'un prix
plus exorbitant dans les villes populeuses.</p>
<p>Et puis, l'artiste sent vivement les besoins de
-l'intelligence. Il ne vit, il ne grandit que par là.
+l'intelligence. Il ne vit, il ne grandit que par là.
Son but n'est pas d'amasser une petite rente
pour doter ses enfans; il faut que ses enfans
-soient élevés en artistes pour le devenir à leur
-tour. On veut pour les siens ce que l'on possède
-soi-même, et parfois on le veut d'autant plus
-qu'on en a été privé et qu'on s'est miraculeusement
-formé à la vie intellectuelle par des prodiges
-de volonté. On sait ce qu'on a souffert, et,
-comme on a risqué d'échouer, on veut épargner
-à ses enfans ces dangers et ces épreuves. Ils
-seront donc élevés et instruits comme les enfans
+soient élevés en artistes pour le devenir à leur
+tour. On veut pour les siens ce que l'on possède
+soi-même, et parfois on le veut d'autant plus
+qu'on en a été privé et qu'on s'est miraculeusement
+formé à la vie intellectuelle par des prodiges
+de volonté. On sait ce qu'on a souffert, et,
+comme on a risqué d'échouer, on veut épargner
+à ses enfans ces dangers et ces épreuves. Ils
+seront donc élevés et instruits comme les enfans
du riche; et cependant on est pauvre: la moyenne
-des appointemens des artistes un peu distingués
+des appointemens des artistes un peu distingués
de Paris est de cinq mille francs par an. Pour
-arriver à huit ou dix mille, il faut déjà avoir un
+arriver à huit ou dix mille, il faut déjà avoir un
<span class="pagenum"><a id="page_XI_113">XI p. 113</a></span>
-talent très sérieux, ou, ce qui est plus rare et
-plus difficile à atteindre (car il y a des centaines
-de talens ignorés ou méconnus), il faut avoir un
-succès notable.</p>
+talent très sérieux, ou, ce qui est plus rare et
+plus difficile à atteindre (car il y a des centaines
+de talens ignorés ou méconnus), il faut avoir un
+succès notable.</p>
-<p>L'artiste n'arrive donc à résoudre le dur problème
-qu'à travers des peines infinies, et toutes
+<p>L'artiste n'arrive donc à résoudre le dur problème
+qu'à travers des peines infinies, et toutes
ces questions d'amour-propre excessif et de jalousie
-puérile qu'on lui reproche de prendre trop
-au sérieux, cachent souvent des abîmes d'effroi
+puérile qu'on lui reproche de prendre trop
+au sérieux, cachent souvent des abîmes d'effroi
ou de douleur, des questions de vie et de mort.</p>
-<p>Ce dernier point était bien réel chez M<sup>me</sup> Dorval.
+<p>Ce dernier point était bien réel chez M<sup>me</sup> Dorval.
Elle gagnait tout au plus quinze mille francs
-et ne se reposant jamais, et vivant de la manière
+et ne se reposant jamais, et vivant de la manière
la plus simple, sachant faire sa demeure et ses
-habitudes élégantes sans luxe, à force de goût et
-d'adresse; mais grande, généreuse, payant souvent
-des dettes qui n'étaient pas les siennes, ne
+habitudes élégantes sans luxe, à force de goût et
+d'adresse; mais grande, généreuse, payant souvent
+des dettes qui n'étaient pas les siennes, ne
sachant pas repousser des parasites qui n'avaient
de droit chez elle que la persistance de l'habitude,
-elle était sans cesse aux expédiens, et je lui ai
+elle était sans cesse aux expédiens, et je lui ai
vu vendre, pour habiller ses filles ou pour sauver
-de lâches amis, jusqu'aux petits bijoux qu'elle
+de lâches amis, jusqu'aux petits bijoux qu'elle
aimait comme des souvenirs et qu'elle baisait
comme des reliques.</p>
-<p>Récompensée souvent par la plus noire ingratitude,
-par des reproches qui étaient de véritables
-blasphèmes dans certaines bouches, elle
+<p>Récompensée souvent par la plus noire ingratitude,
+par des reproches qui étaient de véritables
+blasphèmes dans certaines bouches, elle
se consolait dans l'espoir du bonheur de ses
filles: mais l'une d'elles brisa son c&oelig;ur.</p>
-<p>Gabrielle avait seize ans; elle était d'une
+<p>Gabrielle avait seize ans; elle était d'une
<span class="pagenum"><a id="page_XI_114">XI p. 114</a></span>
-idéale beauté. Je ne la vis pas trois fois sans
-m'apercevoir qu'elle était jalouse de sa mère et
-qu'elle ne songeait qu'à secouer son autorité.
+idéale beauté. Je ne la vis pas trois fois sans
+m'apercevoir qu'elle était jalouse de sa mère et
+qu'elle ne songeait qu'à secouer son autorité.
M<sup>me</sup> Dorval ne voulait pas entendre parler de
-théâtre pour ses filles. «<em>Je sais trop ce que c'est!</em>»
+théâtre pour ses filles. «<em>Je sais trop ce que c'est!</em>»
disait-elle; et, dans ce cri, il y avait toutes les
-terreurs et toutes les tendresses de la mère.</p>
+terreurs et toutes les tendresses de la mère.</p>
-<p>Gabrielle ne se gêna pas pour me dire que sa
-mère redoutait sur la scène le voisinage de sa
-jeunesse et de sa beauté. Je l'en repris, et elle
-me témoigna très naïvement sa colère et son
+<p>Gabrielle ne se gêna pas pour me dire que sa
+mère redoutait sur la scène le voisinage de sa
+jeunesse et de sa beauté. Je l'en repris, et elle
+me témoigna très naïvement sa colère et son
aversion pour quiconque donnait raison contre
-elle à sa mère. Je fus surprise de voir tant d'amertume
-cachée sous cette figure d'ange, pour
-laquelle je m'étais sentie prévenue, et qui, en
-me donnant sa confiance, s'était imaginée apparemment
+elle à sa mère. Je fus surprise de voir tant d'amertume
+cachée sous cette figure d'ange, pour
+laquelle je m'étais sentie prévenue, et qui, en
+me donnant sa confiance, s'était imaginée apparemment
que j'abonderais dans son sens.</p>
-<p>Peu de temps après, Gabrielle s'éprit d'un
+<p>Peu de temps après, Gabrielle s'éprit d'un
homme de lettres de quelque talent, F***, qui
faisait de petits articles dans la <cite>Revue des Deux-Mondes</cite>,
sous le nom de lord Feeling. Mais ce
-talent était d'une mince portée et d'un emploi à
-peu près nul, commercialement parlant. F... ne
-possédait rien, et, de plus, il était phthisique.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Dorval voulut l'éloigner; Gabrielle, irritée,
-l'accusa de vouloir le lui enlever. «Ah!
-s'écriait la pauvre mère blessée et consternée,
-voilà l'exécrable rengaine? des filles jalouses! On
-veut les empêcher de courir à leur perte, on a le
-c&oelig;ur brisé d'être forcé de briser le leur, et pour
+talent était d'une mince portée et d'un emploi à
+peu près nul, commercialement parlant. F... ne
+possédait rien, et, de plus, il était phthisique.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Dorval voulut l'éloigner; Gabrielle, irritée,
+l'accusa de vouloir le lui enlever. «Ah!
+s'écriait la pauvre mère blessée et consternée,
+voilà l'exécrable rengaine? des filles jalouses! On
+veut les empêcher de courir à leur perte, on a le
+c&oelig;ur brisé d'être forcé de briser le leur, et pour
<span class="pagenum"><a id="page_XI_115">XI p. 115</a></span>
-vous consoler, elles vous accusent d'être infâme,
-pas davantage!»</p>
+vous consoler, elles vous accusent d'être infâme,
+pas davantage!»</p>
-<p>M<sup>me</sup> Dorval jugea nécessaire de mettre Gabrielle
+<p>M<sup>me</sup> Dorval jugea nécessaire de mettre Gabrielle
au couvent. Un beau matin, Gabrielle
-disparut, enlevée par F....</p>
+disparut, enlevée par F....</p>
-<p>F... était un honnête homme, mais une âme
-sans énergie comme son organisation mortellement
-frappée, et un esprit sans ressources comme
-sa fortune. Après le scandale de cet enlèvement,
+<p>F... était un honnête homme, mais une âme
+sans énergie comme son organisation mortellement
+frappée, et un esprit sans ressources comme
+sa fortune. Après le scandale de cet enlèvement,
M<sup>me</sup> Dorval ne pouvant lui refuser la main de
-Gabrielle, il n'avait d'autre parti à prendre que
+Gabrielle, il n'avait d'autre parti à prendre que
de venir demander et obtenir un double pardon.
-La courageuse mère eût donné asile à ce malade
-qui voulait être époux au bord de sa tombe, à
-cette fille abusée qui se posait en victime parce
-qu'on voulait l'empêcher de l'être.</p>
+La courageuse mère eût donné asile à ce malade
+qui voulait être époux au bord de sa tombe, à
+cette fille abusée qui se posait en victime parce
+qu'on voulait l'empêcher de l'être.</p>
<p>F... fit tout le contraire de ce que lui eussent
-conseillé la raison et la droiture. Il emmena Gabrielle
-en Espagne, comme s'il eût craint que sa
-mère ne mît des gendarmes après elle, et ils essayèrent
+conseillé la raison et la droiture. Il emmena Gabrielle
+en Espagne, comme s'il eût craint que sa
+mère ne mît des gendarmes après elle, et ils essayèrent
de se marier sans son consentement;
-mais ils n'y réussirent pas et furent forcés de le
+mais ils n'y réussirent pas et furent forcés de le
demander dans des termes blessans. Le mariage
-consenti et conclu, ils demandèrent de l'argent.
+consenti et conclu, ils demandèrent de l'argent.
M<sup>me</sup> Dorval donna tout ce qu'elle put donner.
-On trouva naturellement qu'elle n'en avait guère,
-et on lui en fit un crime. Les jeunes époux, au
-lieu de chercher à travailler à Paris, partirent
+On trouva naturellement qu'elle n'en avait guère,
+et on lui en fit un crime. Les jeunes époux, au
+lieu de chercher à travailler à Paris, partirent
pour l'Angleterre, mangeant ainsi d'un coup, en
-voyages et en déplacemens, le peu qu'ils possédaient.
+voyages et en déplacemens, le peu qu'ils possédaient.
<span class="pagenum"><a id="page_XI_116">XI p. 116</a></span>
-Avaient-ils l'espoir de se créer des occupations
-à Londres? Cet espoir ne se réalisa
-pas. Gabrielle n'était pas artiste, bien qu'elle
-eût été élevée comme une héritière eût pu l'être,
-avec des maîtres d'art et les conseils de vrais
-artistes; mais la beauté ne suffit pas sans le
+Avaient-ils l'espoir de se créer des occupations
+à Londres? Cet espoir ne se réalisa
+pas. Gabrielle n'était pas artiste, bien qu'elle
+eût été élevée comme une héritière eût pu l'être,
+avec des maîtres d'art et les conseils de vrais
+artistes; mais la beauté ne suffit pas sans le
courage et l'intelligence.</p>
-<p>F... n'était pas beaucoup mieux doué: c'était
-un bon jeune homme, d'une figure intéressante,
-capable de sentimens doux et tendres, mais très
-à court d'idées et trop délicat pour ne pas comprendre,
-s'il eût réfléchi, qu'enlever une jeune
+<p>F... n'était pas beaucoup mieux doué: c'était
+un bon jeune homme, d'une figure intéressante,
+capable de sentimens doux et tendres, mais très
+à court d'idées et trop délicat pour ne pas comprendre,
+s'il eût réfléchi, qu'enlever une jeune
fille pauvre, sans avoir les moyens ni la force de
-lui créer une existence, est une faute dont on a
-mauvaise grâce à se draper. Il tomba dans le
-découragement, et la phthisie fit d'effrayans progrès.
+lui créer une existence, est une faute dont on a
+mauvaise grâce à se draper. Il tomba dans le
+découragement, et la phthisie fit d'effrayans progrès.
Ce mal est contagieux entre mari et femme.
Gabrielle en fut envahie et y succomba en
-quelques semaines, en proie à la misère et au
-désespoir.</p>
+quelques semaines, en proie à la misère et au
+désespoir.</p>
-<p>Le malheureux F... revint mourir à Paris.
-Il reçut l'hospitalité pendant quelques jours, à
+<p>Le malheureux F... revint mourir à Paris.
+Il reçut l'hospitalité pendant quelques jours, à
Saint-Gratien, chez le marquis de Custines, et
-là il eut la faiblesse de se plaindre de M<sup>me</sup> Dorval
-avec âcreté. Se faisant illusion sur lui-même,
-comme tous les phthisiques, il prétendait avoir
-été robuste et bien portant avant ce séjour à
-Londres, où les privations de sa femme et l'inquiétude
-de l'avenir l'avaient tué. Il se trompait
-complétement sur lui-même. Le premier mot
+là il eut la faiblesse de se plaindre de M<sup>me</sup> Dorval
+avec âcreté. Se faisant illusion sur lui-même,
+comme tous les phthisiques, il prétendait avoir
+été robuste et bien portant avant ce séjour à
+Londres, où les privations de sa femme et l'inquiétude
+de l'avenir l'avaient tué. Il se trompait
+complétement sur lui-même. Le premier mot
<span class="pagenum"><a id="page_XI_117">XI p. 117</a></span>
que M<sup>me</sup> Dorval m'avait dit sur son compte avait
-été celui-ci: «Il a un peu de talent, très peu de
-courage, et une santé perdue.» Il suffisait, en
-effet, de le voir, pour remarquer sa toux sèche,
-sa maigreur extrême et le profond abattement de
+été celui-ci: «Il a un peu de talent, très peu de
+courage, et une santé perdue.» Il suffisait, en
+effet, de le voir, pour remarquer sa toux sèche,
+sa maigreur extrême et le profond abattement de
sa physionomie. La pauvre Gabrielle attribuait
-ces symptômes effrayans aux souffrances de la
-passion, et, innocente qu'elle était, ne se doutait
+ces symptômes effrayans aux souffrances de la
+passion, et, innocente qu'elle était, ne se doutait
pas que l'assouvissement de cette passion serait
la mort pour tous deux.</p>
-<p>Quant aux secours que M<sup>me</sup> Dorval eût dû
-leur envoyer, dans l'état de gêne très dure et très
-effrayante où elle vivait elle-même, harcelée (je
-l'ai vu) par des créanciers qui saisissaient ses
-appointemens et menaçaient de saisir ses meubles,
-ces secours eussent été un faible palliatif. En
-outre, F... avouait lui-même qu'il avait eu honte
-de lui faire savoir à quelles extrémités il s'était
-vu réduit, et cette honte se comprend de reste
+<p>Quant aux secours que M<sup>me</sup> Dorval eût dû
+leur envoyer, dans l'état de gêne très dure et très
+effrayante où elle vivait elle-même, harcelée (je
+l'ai vu) par des créanciers qui saisissaient ses
+appointemens et menaçaient de saisir ses meubles,
+ces secours eussent été un faible palliatif. En
+outre, F... avouait lui-même qu'il avait eu honte
+de lui faire savoir à quelles extrémités il s'était
+vu réduit, et cette honte se comprend de reste
de la part d'un homme qui n'a tenu compte des
-prévisions maternelles et qui s'est fait fort d'être
-un soutien digne de confiance. F... s'était montré
-irrité surtout de n'avoir pas inspiré cette confiance
-à M<sup>me</sup> Dorval.</p>
+prévisions maternelles et qui s'est fait fort d'être
+un soutien digne de confiance. F... s'était montré
+irrité surtout de n'avoir pas inspiré cette confiance
+à M<sup>me</sup> Dorval.</p>
-<p>Malgré ce remords intérieur, F..., brisé par
+<p>Malgré ce remords intérieur, F..., brisé par
la perte de sa femme, aigri par sa propre souffrance
-et se débattant aux approches de l'agonie,
-s'épanchait en confidences amères. Que Dieu
+et se débattant aux approches de l'agonie,
+s'épanchait en confidences amères. Que Dieu
lui pardonne, mais elles furent coupables, ces
plaintes de sa faiblesse! Bon nombre de personnes
<span class="pagenum"><a id="page_XI_118">XI p. 118</a></span>
-les écoutèrent et les accueillirent, coupables
-aussi de ne pas savoir les réduire à néant
+les écoutèrent et les accueillirent, coupables
+aussi de ne pas savoir les réduire à néant
comme l'examen du fait et par la plus simple
-réflexion sur ce fait même.</p>
+réflexion sur ce fait même.</p>
-<p>Les ennemis de M<sup>me</sup> Dorval s'emparèrent avec
+<p>Les ennemis de M<sup>me</sup> Dorval s'emparèrent avec
joie du plus odieux et du plus absurde reproche
-qu'on pût inventer contre cette mère martyre, à
-toute heure de sa vie, du déchirement de ses
-propres entrailles. Elle, une mauvaise mère,
+qu'on pût inventer contre cette mère martyre, à
+toute heure de sa vie, du déchirement de ses
+propres entrailles. Elle, une mauvaise mère,
quand son sentiment maternel tenait de la passion
-et parfois du délire! quand elle est morte
-elle-même à la peine! Je raconte toute sa vie, et
-on verra tout à l'heure comme elle savait aimer.</p>
+et parfois du délire! quand elle est morte
+elle-même à la peine! Je raconte toute sa vie, et
+on verra tout à l'heure comme elle savait aimer.</p>
-<p>Un jour qu'on rapportait, bien à tort selon
-moi, à M<sup>me</sup> Dorval les plaintes de sa fille et de
+<p>Un jour qu'on rapportait, bien à tort selon
+moi, à M<sup>me</sup> Dorval les plaintes de sa fille et de
F..., au nombre desquelles celle-ci que Gabrielle
-avait été par elle maltraitée et battue, elle devint
-sombre et rêveuse; puis, sans écouter les questions
-indélicates et cruelles qu'on lui adressait,
-elle s'écria: «Ah oui! mon Dieu, j'aurais dû la
+avait été par elle maltraitée et battue, elle devint
+sombre et rêveuse; puis, sans écouter les questions
+indélicates et cruelles qu'on lui adressait,
+elle s'écria: «Ah oui! mon Dieu, j'aurais dû la
battre! Pardonnez-moi, mon Dieu, de n'avoir
-pas eu ce courage-là!»</p>
+pas eu ce courage-là!»</p>
-<p>Abreuvée de douleurs, la pauvre femme se
+<p>Abreuvée de douleurs, la pauvre femme se
releva de ce nouveau coup par le travail, l'affection
des siens et de tendres soins pour sa plus
jeune fille, Caroline, un bel enfant blond et
-calme, dont la santé, longtemps ébranlée, lui
-avait causé de mortelles angoisses. Au lieu de
+calme, dont la santé, longtemps ébranlée, lui
+avait causé de mortelles angoisses. Au lieu de
la seconder et d'adopter l'enfant malade, comme
-celui qui avait le besoin et le droit d'être l'enfant
+celui qui avait le besoin et le droit d'être l'enfant
<span class="pagenum"><a id="page_XI_119">XI p. 119</a></span>
-gâté, les deux s&oelig;urs aînées s'étaient amusées à
-en être jalouses.</p>
+gâté, les deux s&oelig;urs aînées s'étaient amusées à
+en être jalouses.</p>
-<p>Mais Caroline était bonne; elle chérissait sa
-mère: elle méritait d'être heureuse, et elle le fut.
-Après que sa s&oelig;ur Louise fut mariée, elle se
-maria, à son tour, avec Réné Luguet, un jeune
+<p>Mais Caroline était bonne; elle chérissait sa
+mère: elle méritait d'être heureuse, et elle le fut.
+Après que sa s&oelig;ur Louise fut mariée, elle se
+maria, à son tour, avec Réné Luguet, un jeune
acteur en qui M<sup>me</sup> Dorval pressentit un talent
-vrai, une âme généreuse, un caractère sûr.</p>
+vrai, une âme généreuse, un caractère sûr.</p>
<p>Je vis cependant M<sup>me</sup> Dorval triste et abattue
pendant les premiers mois de cette nouvelle vie
-qui se faisait autour d'elle. Elle était souvent
+qui se faisait autour d'elle. Elle était souvent
malade. Un jour je la trouvai au fond de son
-appartement de la rue du Bac, courbée et comme
-brisée sur un métier à tapisserie. «Je suis cependant
+appartement de la rue du Bac, courbée et comme
+brisée sur un métier à tapisserie. «Je suis cependant
heureuse, me dit-elle en pleurant de
grosses larmes. Eh bien, je souffre, et je ne sais
-pas pourquoi. Les affections ardentes m'ont usée
-avant l'âge. Je me sens vieille, fatiguée. J'ai besoin
-de repos, je cherche le repos, et voilà ce
-qui m'arrive: je ne sais pas me reposer.» Puis
-elle entra dans le détail de sa vie intime. «J'ai
+pas pourquoi. Les affections ardentes m'ont usée
+avant l'âge. Je me sens vieille, fatiguée. J'ai besoin
+de repos, je cherche le repos, et voilà ce
+qui m'arrive: je ne sais pas me reposer.» Puis
+elle entra dans le détail de sa vie intime. «J'ai
rompu violemment, me dit-elle, avec les souffrances
violentes. Je veux vivre du bonheur des
-autres, faire ce que tu m'as dit, m'oublier moi-même.
-J'aurais voulu aussi me rattacher à mon
+autres, faire ce que tu m'as dit, m'oublier moi-même.
+J'aurais voulu aussi me rattacher à mon
art, l'aimer; mais cela m'est impossible. C'est
-un excitant qui me ramène au besoin de l'excitation,
-et, ainsi excitée à demi, je n'ai plus que
+un excitant qui me ramène au besoin de l'excitation,
+et, ainsi excitée à demi, je n'ai plus que
le sentiment de la douleur, les affreux souvenirs,
-et, pour toute diversion au passé, les mille coups
+et, pour toute diversion au passé, les mille coups
<span class="pagenum"><a id="page_XI_120">XI p. 120</a></span>
-d'épingle de la réalité présente, trop faibles pour
+d'épingle de la réalité présente, trop faibles pour
emporter le mal, assez forts pour y ajouter l'impatience
et le malaise. Ah! si j'avais des rentes,
ou si mes enfans n'avaient plus besoin de moi,
-je me reposerais tout à fait!»</p>
+je me reposerais tout à fait!»</p>
<p>Et comme je lui observais qu'elle se plaignait
-justement de ne pas savoir devenir calme: «C'est
-vrai, me dit-elle, l'ennui me dévore, depuis que
-je n'ai plus à m'inquiéter. Louise est mariée selon
+justement de ne pas savoir devenir calme: «C'est
+vrai, me dit-elle, l'ennui me dévore, depuis que
+je n'ai plus à m'inquiéter. Louise est mariée selon
son choix, Caroline a un mari charmant,
qu'elle adore. M. Merle, toujours gai et satisfait,
pourvu que rien ne fasse un pli dans son
-bien-être, est, aujourd'hui comme toujours, le
-calme personnifié; aimable, facile à vivre, charmant
-dans son égoïsme. Tout ne va pas mal,
+bien-être, est, aujourd'hui comme toujours, le
+calme personnifié; aimable, facile à vivre, charmant
+dans son égoïsme. Tout ne va pas mal,
sauf cet appartement que vous trouvez si joli,
mais qui est sombre et qui me fait l'effet d'un
-tombeau.»</p>
+tombeau.»</p>
-<p>Et elle se remit à pleurer. «Tu me caches
-quelque chose? lui dis-je.&mdash;Non, vrai! s'écria-t-elle.
-Tu sais bien que j'ai au contraire le défaut
-de t'accabler de mes peines, et que c'est à toi
+<p>Et elle se remit à pleurer. «Tu me caches
+quelque chose? lui dis-je.&mdash;Non, vrai! s'écria-t-elle.
+Tu sais bien que j'ai au contraire le défaut
+de t'accabler de mes peines, et que c'est à toi
que je demande toujours du courage. Mais est-ce
que tu ne comprends pas l'ennui? Un ennui sans
cause, car si on la savait, cette cause, on trouverait
-le remède. Quand je me dis que c'est
-peut-être l'absence de passions, je sens un tel
-effroi à l'idée de recommencer ma vie, que j'aime
-encore mille fois mieux la langueur où je suis
-tombée. Mais, dans cette espèce de sommeil où
+le remède. Quand je me dis que c'est
+peut-être l'absence de passions, je sens un tel
+effroi à l'idée de recommencer ma vie, que j'aime
+encore mille fois mieux la langueur où je suis
+tombée. Mais, dans cette espèce de sommeil où
<span class="pagenum"><a id="page_XI_121">XI p. 121</a></span>
-me voilà, je rêve trop et je rêve mal. Je voudrais
+me voilà, je rêve trop et je rêve mal. Je voudrais
voir le ciel ou l'enfer, croire au Dieu et au diable
de mon enfance, me sentir victorieuse d'un combat
-quelconque, et découvrir un paradis, une récompense.
+quelconque, et découvrir un paradis, une récompense.
Eh bien, je ne vois rien qu'un nuage,
un doute. Je m'efforce par momens de me sentir
-dévote. J'ai besoin de Dieu; mais je ne le comprends
+dévote. J'ai besoin de Dieu; mais je ne le comprends
pas sous la forme que la religion lui
-donne. Il me semble que l'Église est aussi un
-théâtre, et qu'il y a là des hommes qui jouent
-un rôle. Tiens, ajouta-t-elle en me montrant
-une jolie réduction en marbre blanc de la <cite>Madeleine</cite>
-de Canova, je passe des heures à regarder
+donne. Il me semble que l'Église est aussi un
+théâtre, et qu'il y a là des hommes qui jouent
+un rôle. Tiens, ajouta-t-elle en me montrant
+une jolie réduction en marbre blanc de la <cite>Madeleine</cite>
+de Canova, je passe des heures à regarder
cette femme qui pleure, et je me demande pourquoi
-elle pleure, si c'est du repentir d'avoir vécu
+elle pleure, si c'est du repentir d'avoir vécu
ou du regret de ne plus vivre. Longtemps je ne
-l'ai étudiée que comme un modèle de pose, à
-présent je l'interroge comme une idée. Tantôt
+l'ai étudiée que comme un modèle de pose, à
+présent je l'interroge comme une idée. Tantôt
elle m'impatiente, et je voudrais la pousser pour
-la forcer à se relever; tantôt elle m'épouvante,
-et j'ai peur d'être brisée aussi sans retour.</p>
+la forcer à se relever; tantôt elle m'épouvante,
+et j'ai peur d'être brisée aussi sans retour.</p>
-<p>&mdash;Je voudrais être toi, reprit-elle, en réponse
-aux réflexions que les siennes me suggéraient.</p>
+<p>&mdash;Je voudrais être toi, reprit-elle, en réponse
+aux réflexions que les siennes me suggéraient.</p>
<p>&mdash;Moi, je t'aime trop pour te souhaiter cela,
lui dis-je. Je ne m'ennuie pas, dans le sens que
tu dis, depuis aujourd'hui ni depuis hier, mais
-depuis l'heure où je suis venue au monde.</p>
+depuis l'heure où je suis venue au monde.</p>
-<p>&mdash;Oui, oui, je sais cela, s'écria-t-elle: mais
+<p>&mdash;Oui, oui, je sais cela, s'écria-t-elle: mais
c'est un fort ennui, ou un ennui fort, comme tu
voudras. Le mien est plus mou que douloureux,
<span class="pagenum"><a id="page_XI_122">XI p. 122</a></span>
-il est éc&oelig;urant. Tu creuses la raison de tes tristesses,
-et quand tu la tiens, voilà que ton parti
-est pris. Tu te tires de tout en disant: «C'est
-comme cela et ne peut être autrement.» Voilà,
+il est éc&oelig;urant. Tu creuses la raison de tes tristesses,
+et quand tu la tiens, voilà que ton parti
+est pris. Tu te tires de tout en disant: «C'est
+comme cela et ne peut être autrement.» Voilà,
moi, comme je voudrais pouvoir dire. Et puis,
-tu crois qu'il y a une vérité, une justice, un
-bonheur quelque part; tu ne sais pas où, cela
-ne te fait rien. Tu crois qu'il n'y a qu'à mourir
+tu crois qu'il y a une vérité, une justice, un
+bonheur quelque part; tu ne sais pas où, cela
+ne te fait rien. Tu crois qu'il n'y a qu'à mourir
pour entrer dans quelque chose de mieux que la
-vie. Tout cela, je le sens d'une manière vague;
-mais je le désire plus que je ne l'espère.»</p>
+vie. Tout cela, je le sens d'une manière vague;
+mais je le désire plus que je ne l'espère.»</p>
-<p>Puis s'interrompant tout à coup: «Qu'est-ce
+<p>Puis s'interrompant tout à coup: «Qu'est-ce
que c'est qu'une abstraction? me dit-elle. Je lis
-ce mot-là dans toutes sortes de livres, et plus
-on me l'explique, moins je comprends.»</p>
+ce mot-là dans toutes sortes de livres, et plus
+on me l'explique, moins je comprends.»</p>
-<p>Je ne lui eus pas répondu deux mots que je
+<p>Je ne lui eus pas répondu deux mots que je
vis qu'elle comprenait mieux que moi, car elle
-s'imaginait que j'avais du génie, et c'est elle qui
+s'imaginait que j'avais du génie, et c'est elle qui
en avait.</p>
-<p>«Eh bien! reprit-elle avec feu, une idée abstraite
+<p>«Eh bien! reprit-elle avec feu, une idée abstraite
n'est rien pour moi. Je ne peux pas mettre
mon c&oelig;ur et mes entrailles dans mon cerveau.
Si Dieu a le sens commun, il veut qu'en nous,
-comme en dehors de nous, chaque chose soit à
+comme en dehors de nous, chaque chose soit à
sa place et y remplisse sa fonction. Je peux
comprendre l'abstraction Dieu et contempler un
-instant l'idée de la perfection à travers une espèce
+instant l'idée de la perfection à travers une espèce
de voile, mais cela ne dure pas assez pour me charmer.
Je sens le besoin d'aimer, et que le diable
m'emporte si je peux aimer une abstraction!</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XI_123">XI p. 123</a></span>
-«Et puis, quoi? Ce Dieu-là, que vos philosophes
-et vos prêtres nous montrent les uns
-comme une idée, les autres sous la forme d'un
-Christ, qui me répondra qu'il soit ailleurs que
+«Et puis, quoi? Ce Dieu-là, que vos philosophes
+et vos prêtres nous montrent les uns
+comme une idée, les autres sous la forme d'un
+Christ, qui me répondra qu'il soit ailleurs que
dans vos imaginations? Qu'on me le montre, je
veux le voir! S'il m'aime un peu, qu'il me le
dise et qu'il me console! Je l'aimerai tant, moi!
-Cette Madeleine, elle l'a vu, elle l'a touché, son
-beau rêve! Elle a pleuré à ses pieds, elle les a
-essuyés de ses cheveux! Où peut-on rencontrer
-encore une fois le divin Jésus? Si quelqu'un le
-sait, qu'il me le dise, j'y courrai. Le beau mérite
-d'adorer un être parfait qui existe réellement!
-Croit-on que si je l'avais connu, j'aurais été une
-pécheresse? Est-ce que ce sont les sens qui entraînent?
+Cette Madeleine, elle l'a vu, elle l'a touché, son
+beau rêve! Elle a pleuré à ses pieds, elle les a
+essuyés de ses cheveux! Où peut-on rencontrer
+encore une fois le divin Jésus? Si quelqu'un le
+sait, qu'il me le dise, j'y courrai. Le beau mérite
+d'adorer un être parfait qui existe réellement!
+Croit-on que si je l'avais connu, j'aurais été une
+pécheresse? Est-ce que ce sont les sens qui entraînent?
Non, c'est la soif de toute autre chose;
c'est la rage de trouver l'amour vrai qui appelle
et fuit toujours. Que l'on nous envoie des saints,
et nous serons bien vite des saintes. Qu'on me
donne un souvenir comme celui que cette pleureuse
-emporta au désert, je vivrai au désert
-comme elle, je pleurerai mon bien-aimé, et je
-ne m'ennuierai pas, je t'en réponds.»</p>
+emporta au désert, je vivrai au désert
+comme elle, je pleurerai mon bien-aimé, et je
+ne m'ennuierai pas, je t'en réponds.»</p>
-<p>Telle était cette âme troublée et toujours ardente,
-dont je gâte probablement les effusions
-en tâchant de les résumer et de les traduire. Car
+<p>Telle était cette âme troublée et toujours ardente,
+dont je gâte probablement les effusions
+en tâchant de les résumer et de les traduire. Car
qui rendra le feu de sa parole et l'animation de
-ses pensées? Ceux qui ont entendu et compris
+ses pensées? Ceux qui ont entendu et compris
cette parole ne l'oublieront jamais!</p>
-<p>Cet abattement ne fut que passager. Bientôt
+<p>Cet abattement ne fut que passager. Bientôt
<span class="pagenum"><a id="page_XI_124">XI p. 124</a></span>
-Caroline eut un fils, à qui sa mère donna le nom
+Caroline eut un fils, à qui sa mère donna le nom
de Georges; et cet enfant devint la joie, l'amour
-suprême de Marie. Il fallait à ce c&oelig;ur dévoué un
-être à qui elle pût se donner tout entière, le jour
-et la nuit, sans repos et sans restriction. «Mes
-enfans, disait-elle, prétendent que je les ai moins
-aimés à mesure qu'ils grandissaient. Cela n'est
+suprême de Marie. Il fallait à ce c&oelig;ur dévoué un
+être à qui elle pût se donner tout entière, le jour
+et la nuit, sans repos et sans restriction. «Mes
+enfans, disait-elle, prétendent que je les ai moins
+aimés à mesure qu'ils grandissaient. Cela n'est
pas vrai; mais il est bien certain que je les ai
-aimés autrement. A mesure qu'ils avaient moins
-besoin de moi, j'étais moins inquiète d'eux, et
-c'est cette inquiétude qui fait la passion. Ma
+aimés autrement. A mesure qu'ils avaient moins
+besoin de moi, j'étais moins inquiète d'eux, et
+c'est cette inquiétude qui fait la passion. Ma
fille est heureuse; je troublerais son bonheur si
j'avais l'air d'en douter. C'est son mari maintenant
-qui est sa mère, c'est lui qui la regarde
-dormir et qui s'inquiète si elle dort mal. Moi,
+qui est sa mère, c'est lui qui la regarde
+dormir et qui s'inquiète si elle dort mal. Moi,
j'ai besoin d'oublier mon sommeil, mon repos,
ma vie pour quelqu'un. Il n'y a que les petits
-enfans qui soient dignes d'être choyés et couvés
-ainsi à toute heure. Quand on aime, on devient
-la mère d'un homme qui se laisse faire sans vous
-en savoir gré, ou qui ne se laisse pas faire, dans
-la crainte d'être ridicule. Ces chers innocens
-que nous berçons et que nous réchauffons sur
+enfans qui soient dignes d'être choyés et couvés
+ainsi à toute heure. Quand on aime, on devient
+la mère d'un homme qui se laisse faire sans vous
+en savoir gré, ou qui ne se laisse pas faire, dans
+la crainte d'être ridicule. Ces chers innocens
+que nous berçons et que nous réchauffons sur
notre c&oelig;ur ne sont ni fiers ni ingrats, eux! Ils
ont besoin de nous, ils usent de leur droit qui
est de nous rendre esclaves. Nous sommes
-à eux comme ils sont à nous, tout entiers.
+à eux comme ils sont à nous, tout entiers.
Nous souffrons tout d'eux et pour eux, et
comme nous ne leur demandons rien que de
-vivre et d'être heureux, nous trouvons qu'ils
+vivre et d'être heureux, nous trouvons qu'ils
<span class="pagenum"><a id="page_XI_125">XI p. 125</a></span>
font bien assez pour nous quand ils daignent
nous sourire.</p>
-<p>«Tiens! me disait-elle en me montrant ce
+<p>«Tiens! me disait-elle en me montrant ce
bel enfant, je demandais un saint, un ange, un
-Dieu, visible pour moi. Dieu me l'a envoyé.
-Voilà l'innocence, voilà la perfection, voilà la
-beauté de l'âme dans celle du corps. Voilà celui
+Dieu, visible pour moi. Dieu me l'a envoyé.
+Voilà l'innocence, voilà la perfection, voilà la
+beauté de l'âme dans celle du corps. Voilà celui
que j'aime, que je sers et que je prie. L'amour
divin est dans une de ses caresses, et je vois le
-ciel dans ses yeux bleus.»</p>
+ciel dans ses yeux bleus.»</p>
-<p>Cette tendresse immense qui se réveillait en
+<p>Cette tendresse immense qui se réveillait en
elle plus vive que jamais donna un essor nouveau
-à son génie. Elle créa le rôle de <em>Marie-Jeanne</em>,
-et y trouva ces cris qui déchiraient l'âme, ces
+à son génie. Elle créa le rôle de <em>Marie-Jeanne</em>,
+et y trouva ces cris qui déchiraient l'âme, ces
accens de douleur et de passion qu'on n'entendra
-plus au théâtre, parce qu'ils ne pouvaient partir
-que de ce c&oelig;ur-là et de cette organisation-là,
+plus au théâtre, parce qu'ils ne pouvaient partir
+que de ce c&oelig;ur-là et de cette organisation-là,
parce que ces cris et ces accens seraient sauvages
et grotesques venant de toute autre qu'elle, et
-qu'il fallait une individualité comme la sienne
+qu'il fallait une individualité comme la sienne
pour les rendre terrifians et sublimes.</p>
-<p>Mais ce fatal rôle et ce profond amour donnaient
-le coup de la mort à M<sup>me</sup> Dorval. Elle fit
-une affreuse maladie à la suite de ce grand succès
-et réchappa, comme par miracle, d'une perforation
-au poumon. Elle s'était effrayée de l'idée
+<p>Mais ce fatal rôle et ce profond amour donnaient
+le coup de la mort à M<sup>me</sup> Dorval. Elle fit
+une affreuse maladie à la suite de ce grand succès
+et réchappa, comme par miracle, d'une perforation
+au poumon. Elle s'était effrayée de l'idée
de mourir. Georges vivait, elle voulait vivre.</p>
-<p>M<sup>me</sup> Dorval joua <em>Agnès de Méranie</em> et fit ensuite
+<p>M<sup>me</sup> Dorval joua <em>Agnès de Méranie</em> et fit ensuite
un essai fort curieux, qui fut de jouer la
-tragédie classique à l'Odéon. Cela n'était ni dans
+tragédie classique à l'Odéon. Cela n'était ni dans
<span class="pagenum"><a id="page_XI_126">XI p. 126</a></span>
son air, ni dans sa voix. Pourtant, elle avait dit
les vers de Ponsard avec une si grande intelligence,
-elle avait été si chaste et si sobre dans
-<cite>Lucrèce</cite>, que le public fut curieux de lui entendre
-dire les vers de Racine. Elle étudia <cite>Phèdre</cite> avec
+elle avait été si chaste et si sobre dans
+<cite>Lucrèce</cite>, que le public fut curieux de lui entendre
+dire les vers de Racine. Elle étudia <cite>Phèdre</cite> avec
un soin infini, cherchant consciencieusement une
-interprétation nouvelle.</p>
+interprétation nouvelle.</p>
-<p>Au milieu de ces études, elle me parla d'elle-même
-avec la modestie naïve qui n'appartient
-qu'au génie. «Je n'ai pas, disait-elle, la prétention
+<p>Au milieu de ces études, elle me parla d'elle-même
+avec la modestie naïve qui n'appartient
+qu'au génie. «Je n'ai pas, disait-elle, la prétention
de trouver mieux que n'a fait Rachel,
mais je peux trouver autre chose. Le public ne
-s'attend pas à me la voir imiter, je ne serais que
-sa parodie; mais il doit s'intéresser à moi dans
-ce rôle, non pas à cause de l'actrice, mais à cause
+s'attend pas à me la voir imiter, je ne serais que
+sa parodie; mais il doit s'intéresser à moi dans
+ce rôle, non pas à cause de l'actrice, mais à cause
de Racine. Il ne s'agit pas de retrouver l'intention
-première du poète: il n'y a rien de puéril
+première du poète: il n'y a rien de puéril
comme les recherches de la vraie tradition. Il
-s'agit de faire valoir la beauté de la pensée et le
-charme de la forme, en montrant qu'elles se prêtent
-à toutes les natures et peuvent être exprimées
-par les types les plus opposés.</p>
+s'agit de faire valoir la beauté de la pensée et le
+charme de la forme, en montrant qu'elles se prêtent
+à toutes les natures et peuvent être exprimées
+par les types les plus opposés.</p>
<p>Elle fit, en effet, des prodiges d'intelligence
-et de passion dans ce rôle. Pour quiconque n'eût
-pas vu Rachel, elle eût marqué dans les annales
-du théâtre, par cette création que, du reste, Rachel
-ne possédait pas, à cette époque, avec autant
-de perfection qu'aujourd'hui. Elle était trop
-jeune, et la première jeunesse ne peut secouer
+et de passion dans ce rôle. Pour quiconque n'eût
+pas vu Rachel, elle eût marqué dans les annales
+du théâtre, par cette création que, du reste, Rachel
+ne possédait pas, à cette époque, avec autant
+de perfection qu'aujourd'hui. Elle était trop
+jeune, et la première jeunesse ne peut secouer
les apparences de la retenue et de la crainte,
<span class="pagenum"><a id="page_XI_127">XI p. 127</a></span>
-autant que la situation de Phèdre le comporte.
-Le rôle est brûlant, M<sup>me</sup> Dorval y fut brûlante.
-Rachel y est brûlante maintenant, et Rachel est
-complète, parce qu'elle a encore la jeunesse, la
-beauté, la grâce idéale qui manquaient dès lors
-à M<sup>me</sup> Dorval. Rachel inspire l'amour, elle l'inspirait
-déjà, bien qu'elle ne fût pas à l'apogée
+autant que la situation de Phèdre le comporte.
+Le rôle est brûlant, M<sup>me</sup> Dorval y fut brûlante.
+Rachel y est brûlante maintenant, et Rachel est
+complète, parce qu'elle a encore la jeunesse, la
+beauté, la grâce idéale qui manquaient dès lors
+à M<sup>me</sup> Dorval. Rachel inspire l'amour, elle l'inspirait
+déjà, bien qu'elle ne fût pas à l'apogée
de son talent. M<sup>me</sup> Dorval ne l'inspirait plus, et
il y a plus d'amoureux que d'artistes dans un
public quelconque. Mais tout ce qu'il y eut d'artistes
-pour la voir dans ce rôle, l'apprécia profondément
-et sentit des détails dont personne,
-pas même les grandes célébrités de l'empire,
-n'avaient peut-être révélé la portée.</p>
-
-<p>En 1848, je vis M<sup>me</sup> Dorval très effrayée et
-très consternée de la révolution qui venait de
-s'accomplir. M. Merle, bien que modéré par
-caractère et tolérant dans ses opinions, appartenait
-au parti légitimiste, et M<sup>me</sup> Dorval s'imaginait
-qu'elle serait persécutée. Elle rêvait même
-d'échafauds et de proscriptions, son imagination
-active ne sachant pas faire les choses à demi.</p>
-
-<p>Il n'y avait qu'un motif fondé à ses alarmes.
-Cette perturbation devait frapper et frappait déjà
-tous ceux qui vivent d'un travail approprié aux
+pour la voir dans ce rôle, l'apprécia profondément
+et sentit des détails dont personne,
+pas même les grandes célébrités de l'empire,
+n'avaient peut-être révélé la portée.</p>
+
+<p>En 1848, je vis M<sup>me</sup> Dorval très effrayée et
+très consternée de la révolution qui venait de
+s'accomplir. M. Merle, bien que modéré par
+caractère et tolérant dans ses opinions, appartenait
+au parti légitimiste, et M<sup>me</sup> Dorval s'imaginait
+qu'elle serait persécutée. Elle rêvait même
+d'échafauds et de proscriptions, son imagination
+active ne sachant pas faire les choses à demi.</p>
+
+<p>Il n'y avait qu'un motif fondé à ses alarmes.
+Cette perturbation devait frapper et frappait déjà
+tous ceux qui vivent d'un travail approprié aux
conditions de la forme politique que l'on remet
en question. Les artisans et les artistes, tous
-ceux qui vivent au jour le jour, se trouvent momentanément
-paralysés dans de telles crises, et
-M<sup>me</sup> Dorval, ayant à lutter contre l'âge, la fatigue,
+ceux qui vivent au jour le jour, se trouvent momentanément
+paralysés dans de telles crises, et
+M<sup>me</sup> Dorval, ayant à lutter contre l'âge, la fatigue,
<span class="pagenum"><a id="page_XI_128">XI p. 128</a></span>
-et son propre effroi, pouvait difficilement résister
-au passage de l'avalanche. J'étais dans une situation
-non moins précaire: la crise me surprenait
-endettée par suite du mariage de ma fille;
-d'un côté, on me menaçait d'une saisie sur mon
+et son propre effroi, pouvait difficilement résister
+au passage de l'avalanche. J'étais dans une situation
+non moins précaire: la crise me surprenait
+endettée par suite du mariage de ma fille;
+d'un côté, on me menaçait d'une saisie sur mon
mobilier, de l'autre, les prix du travail se trouvaient
-réduits de trois quarts, et encore le placement
+réduits de trois quarts, et encore le placement
fut-il suspendu pendant quelques mois.</p>
-<p>Mais j'étais à peu près insensible aux dangers
+<p>Mais j'étais à peu près insensible aux dangers
de cette situation. Les privations du moment ne
sont rien, je n'en parle pas. La seule souffrance
-réelle de ces momens-là, c'est de ne pouvoir
-s'acquitter immédiatement envers ceux qui réclament
-leurs créances, et de ne pouvoir assister
+réelle de ces momens-là, c'est de ne pouvoir
+s'acquitter immédiatement envers ceux qui réclament
+leurs créances, et de ne pouvoir assister
ceux qui souffrent autour de soi. Mais quand on
est soutenu par une croyance sociale, par un
-espoir impersonnel, les anxiétés personnelles,
-quelque sérieuses qu'elles soient, s'en trouvent
+espoir impersonnel, les anxiétés personnelles,
+quelque sérieuses qu'elles soient, s'en trouvent
amoindries.</p>
-<p>M<sup>me</sup> Dorval, qui eût très bien compris et
-senti les idées générales, mais qui en repoussait
-vivement l'examen et la préoccupation, ayant
-assez à souffrir, disait-elle, pour son propre
-compte, ne voyait que désastres et ne rêvait que
-catastrophes sanglantes dans la révolution de
-février. Pauvre femme! c'était le pressentiment
+<p>M<sup>me</sup> Dorval, qui eût très bien compris et
+senti les idées générales, mais qui en repoussait
+vivement l'examen et la préoccupation, ayant
+assez à souffrir, disait-elle, pour son propre
+compte, ne voyait que désastres et ne rêvait que
+catastrophes sanglantes dans la révolution de
+février. Pauvre femme! c'était le pressentiment
de l'affreuse douleur qui allait frapper sa famille.</p>
-<p>Au mois de juin 1848, après ces exécrables
-<em>journées</em> qui venaient de tuer la république en
+<p>Au mois de juin 1848, après ces exécrables
+<em>journées</em> qui venaient de tuer la république en
armant ses enfans les uns contre les autres, et
<span class="pagenum"><a id="page_XI_129">XI p. 129</a></span>
-en creusant entre les deux forces de la révolution,
-peuple et bourgeoisie, un abîme que vingt
-années ne suffiront peut-être pas à combler,
-j'étais à Nohant, très menacée par les haines
-lâches et les imbéciles terreurs de la province.
+en creusant entre les deux forces de la révolution,
+peuple et bourgeoisie, un abîme que vingt
+années ne suffiront peut-être pas à combler,
+j'étais à Nohant, très menacée par les haines
+lâches et les imbéciles terreurs de la province.
Je ne m'en souciais pas plus que de tout ce qui
-m'avait été personnel dans les événemens. Mon
-âme était morte, mon espoir écrasé sous les barricades.</p>
+m'avait été personnel dans les événemens. Mon
+âme était morte, mon espoir écrasé sous les barricades.</p>
-<p>Au milieu de cet abattement, je reçus de
+<p>Au milieu de cet abattement, je reçus de
Marie Dorval la lettre que voici:</p>
<div class="blockquote">
-<p>«Ma pauvre bonne et chère amie, je n'ai pas
-osé t'écrire: je te croyais trop occupée; et d'ailleurs
-je ne le pouvais pas; dans mon désespoir,
-je t'aurais écrit une lettre trop folle. Mais, aujourd'hui,
-je sais que tu es à Nohant, loin de
+<p>«Ma pauvre bonne et chère amie, je n'ai pas
+osé t'écrire: je te croyais trop occupée; et d'ailleurs
+je ne le pouvais pas; dans mon désespoir,
+je t'aurais écrit une lettre trop folle. Mais, aujourd'hui,
+je sais que tu es à Nohant, loin de
notre affreux Paris, seule avec ton c&oelig;ur si bon
-et qui m'a tant aimée! J'ai lu, à travers mes
-larmes, ta lettre à ***. Je t'y retrouve toujours
-tout entière, comme dans le roman du <em>Champi</em>.&mdash;Pauvre
+et qui m'a tant aimée! J'ai lu, à travers mes
+larmes, ta lettre à ***. Je t'y retrouve toujours
+tout entière, comme dans le roman du <em>Champi</em>.&mdash;Pauvre
Champi!&mdash;Alors j'ai eu absolument
-besoin de t'écrire pour obtenir de toi quelques
-paroles de consolation pour ma pauvre âme désolée.&mdash;J'ai
+besoin de t'écrire pour obtenir de toi quelques
+paroles de consolation pour ma pauvre âme désolée.&mdash;J'ai
perdu mon fils, mon Georges!&mdash;le
savais-tu?&mdash;Mais tu ne sais pas la douleur
-profonde, irréparable que je ressens.&mdash;Je ne
+profonde, irréparable que je ressens.&mdash;Je ne
sais que faire, que croire! Je ne comprends pas
-que Dieu nous enlève d'aussi chères créatures.
-Je veux prier Dieu, et je ne sens que de la colère
-et de la révolte dans mon c&oelig;ur. Je passe ma vie
+que Dieu nous enlève d'aussi chères créatures.
+Je veux prier Dieu, et je ne sens que de la colère
+et de la révolte dans mon c&oelig;ur. Je passe ma vie
<span class="pagenum"><a id="page_XI_130">XI p. 130</a></span>
sur son petit tombeau. Me voit-il? Le crois-tu?
Je ne sais plus que faire de ma vie, je ne connais
plus mon devoir. Je voudrais et je ne peux
-plus aimer mes autres enfans.&mdash;J'ai cherché
-des consolations dans les livres de prières. Je
-n'y ai rien trouvé qui me parle de ma situation
+plus aimer mes autres enfans.&mdash;J'ai cherché
+des consolations dans les livres de prières. Je
+n'y ai rien trouvé qui me parle de ma situation
et des enfans que nous perdons. Il faudrait remercier
Dieu d'un aussi affreux malheur!&mdash;Non,
-je ne le peux pas! Jésus lui-même n'a-t-il
-pas crié: «Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous
-abandonné?» Si cette grande âme a douté, que
-devenir, nous autres pauvres créatures? Ah! ma
-chère, que je suis malheureuse! c'était tout mon
-bonheur.&mdash;Je croyais que c'était ma récompense
-pour avoir été bonne fille, et bien dévouée
-toujours à toute une famille dont la charge était
-bien chère!&mdash;mais aussi bien lourde à mes
-pauvres épaules.... j'étais si heureuse! Je n'enviais
-rien à personne. Je luttais avec courage
-dans une profession <em>haïssable</em>, que je remplissais
-de mon mieux, et quand la maladie ne m'arrêtait
-pas, dans l'idée de rendre tout mon monde plus
-heureux autour de moi. Les révolutions... l'art
-perdu... nous étions encore heureux.&mdash;Nos
+je ne le peux pas! Jésus lui-même n'a-t-il
+pas crié: «Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous
+abandonné?» Si cette grande âme a douté, que
+devenir, nous autres pauvres créatures? Ah! ma
+chère, que je suis malheureuse! c'était tout mon
+bonheur.&mdash;Je croyais que c'était ma récompense
+pour avoir été bonne fille, et bien dévouée
+toujours à toute une famille dont la charge était
+bien chère!&mdash;mais aussi bien lourde à mes
+pauvres épaules.... j'étais si heureuse! Je n'enviais
+rien à personne. Je luttais avec courage
+dans une profession <em>haïssable</em>, que je remplissais
+de mon mieux, et quand la maladie ne m'arrêtait
+pas, dans l'idée de rendre tout mon monde plus
+heureux autour de moi. Les révolutions... l'art
+perdu... nous étions encore heureux.&mdash;Nos
pauvres petits faisaient des barricades, chantaient
la <cite>Marseillaise</cite>, les bruits de la rue redoublaient
-leur gaîté! Eh bien! quelques jours après ces
-mêmes bruits redoublaient les convulsions de
+leur gaîté! Eh bien! quelques jours après ces
+mêmes bruits redoublaient les convulsions de
mon pauvre Georges. Il a eu quatorze jours
-d'agonie. Quatorze jours nous avons été sur la
+d'agonie. Quatorze jours nous avons été sur la
<span class="pagenum"><a id="page_XI_131">XI p. 131</a></span>
-croix! Il est tombé à nos pieds le 3 mai. Il a
-rendu sa petite âme le 16 mai, à trois heures et
+croix! Il est tombé à nos pieds le 3 mai. Il a
+rendu sa petite âme le 16 mai, à trois heures et
demie du soir.</p>
-<p>«Pardonne-moi de t'attrister, ma chère bonne,
-mais je viens à toi que j'aime tant! qui as toujours
-été si bonne pour moi! Toi qui es cause
+<p>«Pardonne-moi de t'attrister, ma chère bonne,
+mais je viens à toi que j'aime tant! qui as toujours
+été si bonne pour moi! Toi qui es cause
(car sans toi, cela ne se pouvait pas) de ce beau
voyage dans le Midi, avec mon fils! ce voyage
-qui a rétabli ma santé (hélas! trop!), qui a rendu
+qui a rétabli ma santé (hélas! trop!), qui a rendu
cet enfant si joyeux, qui a rempli de plaisirs, de
promenade, de soleil, sa pauvre petite existence
-sitôt finie!</p>
+sitôt finie!</p>
-<p>«Je viens encore à toi pour que tu m'écrives
-une lettre qui donne un peu de forces à mon
-âme. Je te demande du secours encore une fois.
+<p>«Je viens encore à toi pour que tu m'écrives
+une lettre qui donne un peu de forces à mon
+âme. Je te demande du secours encore une fois.
Les belles paroles qui sortent de ton noble c&oelig;ur,
-de ta haute raison, je sais bien où les prendre,
+de ta haute raison, je sais bien où les prendre,
mais j'y trouverai un plus grand soulagement si
elles viennent de ton c&oelig;ur au mien.</p>
-<p>«Adieu, ma chère George, mon amie et mon
-nom chéri!</p>
+<p>«Adieu, ma chère George, mon amie et mon
+nom chéri!</p>
-<p class="right smcap">«Marie Dorval.</p>
+<p class="right smcap">«Marie Dorval.</p>
-<p class="small">«12 juin 1848, rue de Varennes, 2.»</p>
+<p class="small">«12 juin 1848, rue de Varennes, 2.»</p>
</div>
<p>Je n'ai pas voulu changer un mot, ni supprimer
une ligne de cette lettre. Bien que je
-n'aie pas coutume de publier les éloges qu'on
-m'adresse, celui-ci est sacré pour moi. C'était la
-dernière bénédiction de cette âme aimante et croyante
-en dépit de tout, et cette tendre vénération
-pour les objets de son amitié montre les trésors
-de piété morale qui étaient encore en elle.</p>
+n'aie pas coutume de publier les éloges qu'on
+m'adresse, celui-ci est sacré pour moi. C'était la
+dernière bénédiction de cette âme aimante et croyante
+en dépit de tout, et cette tendre vénération
+pour les objets de son amitié montre les trésors
+de piété morale qui étaient encore en elle.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XI_132">XI p. 132</a></span>
-Les consolations qu'on lui adressait n'étaient
+Les consolations qu'on lui adressait n'étaient
jamais perdues. Elle fit un nouvel effort pour
-s'étourdir dans le travail et pour reprendre sa
-tâche de dévouement. Mais, hélas! ses forces
-étaient épuisées, je ne devais plus la revoir.</p>
+s'étourdir dans le travail et pour reprendre sa
+tâche de dévouement. Mais, hélas! ses forces
+étaient épuisées, je ne devais plus la revoir.</p>
-<p>Je passai l'hiver à Nohant, et la dernière
+<p>Je passai l'hiver à Nohant, et la dernière
lettre qui soit sortie de sa main tremblante, elle
-l'écrivait en 1849 à sa chère Caroline, à l'occasion
-du 16 mai, ce jour fatal qui lui avait enlevé
+l'écrivait en 1849 à sa chère Caroline, à l'occasion
+du 16 mai, ce jour fatal qui lui avait enlevé
son Georges. Caroline m'envoya cette lettre
-froissée, brûlante de fièvre, et dont l'écriture
-torturée a quelque chose de tragique.</p>
+froissée, brûlante de fièvre, et dont l'écriture
+torturée a quelque chose de tragique.</p>
<div class="blockquote">
-<p class="small">«<em>Caen</em>, le 15 mai 1849.</p>
+<p class="small">«<em>Caen</em>, le 15 mai 1849.</p>
-<p>«Chère Caroline, ta pauvre mère a souffert
-toutes les tortures de l'enfer. Chère fille, nous
+<p>«Chère Caroline, ta pauvre mère a souffert
+toutes les tortures de l'enfer. Chère fille, nous
voici dans l'anniversaire douloureux. Je te prie
-que la chambre de mon Georges soit fermée et
-interdite à tout le monde. Que Marie n'aille pas
+que la chambre de mon Georges soit fermée et
+interdite à tout le monde. Que Marie n'aille pas
jouer dans cette chambre. Tu tireras le lit au
milieu de la chambre. Tu mettras son portrait
ouvert sur son lit, et tu le couvriras de fleurs,
ainsi que dans tous les vases. Tu enverras chercher
-ces fleurs à la halle. Mets-lui tout le printemps
+ces fleurs à la halle. Mets-lui tout le printemps
qu'il ne peut plus voir. Puis, tu prieras
-toute la journée en ton nom et au nom de sa
-pauvre grand'mère.</p>
+toute la journée en ton nom et au nom de sa
+pauvre grand'mère.</p>
-<p>«Je vous embrasse bien tendrement.</p>
+<p>«Je vous embrasse bien tendrement.</p>
-<p class="right smcap">«Ta Mère.»</p>
+<p class="right smcap">«Ta Mère.»</p>
</div>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XI_133">XI p. 133</a></span>
-A cette lettre déchirante était jointe celle-ci,
-de Caroline à moi:</p>
+A cette lettre déchirante était jointe celle-ci,
+de Caroline à moi:</p>
<div class="blockquote">
-<p>«Ma mère est morte le 20 mai, un an et
-quatre jours après mon pauvre Georges. Elle est
-tombée malade dans la diligence, en allant à
-Caen donner des représentations. Elle s'est mise
-au lit en arrivant, et elle ne s'est plus relevée
-que pour revenir à Paris, où, deux jours après,
+<p>«Ma mère est morte le 20 mai, un an et
+quatre jours après mon pauvre Georges. Elle est
+tombée malade dans la diligence, en allant à
+Caen donner des représentations. Elle s'est mise
+au lit en arrivant, et elle ne s'est plus relevée
+que pour revenir à Paris, où, deux jours après,
elle est morte dans nos bras. Elle a bien souffert,
-mais ses derniers momens ont été doux. Elle
-pensait à ce pauvre petit ange qu'elle allait rejoindre:
+mais ses derniers momens ont été doux. Elle
+pensait à ce pauvre petit ange qu'elle allait rejoindre:
vous savez comme elle l'aimait. Cet
-amour l'a tuée. Il y avait un an qu'elle souffrait.
-Elle a souffert de toutes les façons. On a été si
+amour l'a tuée. Il y avait un an qu'elle souffrait.
+Elle a souffert de toutes les façons. On a été si
injuste, si cruel pour elle! Ah! madame, dites-moi
que maintenant elle est heureuse! Je vous
-embrasse comme elle l'eût fait elle-même, de
-toute mon âme.</p>
+embrasse comme elle l'eût fait elle-même, de
+toute mon âme.</p>
-<p class="right smcap">«Caroline Luguet.»</p>
+<p class="right smcap">«Caroline Luguet.»</p>
-<p>«Le dernier livre qu'elle ait lu, c'est votre
-<cite>Petite Fadette</cite>.»</p>
+<p>«Le dernier livre qu'elle ait lu, c'est votre
+<cite>Petite Fadette</cite>.»</p>
-<p class="right small">«23 mai 1849.</p>
+<p class="right small">«23 mai 1849.</p>
-<p class="left5">«Chère madame Sand,</p>
+<p class="left5">«Chère madame Sand,</p>
-<p>«Elle est morte, cette admirable et pauvre
+<p>«Elle est morte, cette admirable et pauvre
femme! Elle nous laisse inconsolables. Plaignez-nous!</p>
-<p class="right smcap">«Réné Luguet.»</p>
+<p class="right smcap">«Réné Luguet.»</p>
</div>
-<p>Maintenant, voici les détails de cette cruelle
-mort après une si cruelle vie. C'est Réné Luguet
+<p>Maintenant, voici les détails de cette cruelle
+mort après une si cruelle vie. C'est Réné Luguet
<span class="pagenum"><a id="page_XI_134">XI p. 134</a></span>
qui me les donna dans une admirable lettre dont
-je suis forcée de supprimer la moitié. On verra
+je suis forcée de supprimer la moitié. On verra
pourquoi.</p>
<div class="blockquote">
-<p>«Chère madame Sand,</p>
+<p>«Chère madame Sand,</p>
-<p>«Oh! vous avez raison, c'est pour nous un
+<p>«Oh! vous avez raison, c'est pour nous un
grand malheur, si grand, voyez vous, que c'en
est fait pour nous de toute joie sur la terre. Pour
mon compte, j'ai tout perdu, une amie, un compagnon
-d'infortune, une mère! ma mère intellectuelle,
-la mère de mon âme, celle qui donna
-l'essor à mon c&oelig;ur, celle qui me fit artiste, qui
+d'infortune, une mère! ma mère intellectuelle,
+la mère de mon âme, celle qui donna
+l'essor à mon c&oelig;ur, celle qui me fit artiste, qui
me fit homme et qui m'en apprit les devoirs,
celle qui me fit loyal et courageux, qui me donna
le sentiment du beau, du vrai, du grand.&mdash;De
-plus, elle chérissait ma chère Caroline, elle adorait
+plus, elle chérissait ma chère Caroline, elle adorait
nos enfans. Elle en est morte! jugez, jugez
si je la pleure.</p>
-<p>«Chère madame, vous qu'elle a tant aimée,
-vous qu'elle vénérait, laissez moi vous raconter
+<p>«Chère madame, vous qu'elle a tant aimée,
+vous qu'elle vénérait, laissez moi vous raconter
une partie de ses souffrances, vous aurez la mesure
des miennes.</p>
-<p>«Elle est donc morte de chagrin, de découragement.
-Le dédain, oui! le dédain l'a tuée!...</p>
+<p>«Elle est donc morte de chagrin, de découragement.
+Le dédain, oui! le dédain l'a tuée!...</p>
-<p>...............«Quand la pauvre femme allait de porte en
+<p>...............«Quand la pauvre femme allait de porte en
porte demander l'emploi de son talent, de son
-génie, on ouvrait de grands yeux au nom de
-Dorval. Le génie! Il est bien question de cela!
-Il lui manquait une ou deux dents, sa robe était
+génie, on ouvrait de grands yeux au nom de
+Dorval. Le génie! Il est bien question de cela!
+Il lui manquait une ou deux dents, sa robe était
<span class="pagenum"><a id="page_XI_135">XI p. 135</a></span>
-noire, son regard triste. Les événemens ont
-amené dans les théâtres des désastres qui ont
-amené à leur tour................</p>
+noire, son regard triste. Les événemens ont
+amené dans les théâtres des désastres qui ont
+amené à leur tour................</p>
-<p>«........ C'est donc au plus fort de cette décomposition
+<p>«........ C'est donc au plus fort de cette décomposition
que notre premier grand malheur
-arriva, mon Georges mourut. Marie, frappée au
+arriva, mon Georges mourut. Marie, frappée au
c&oelig;ur, resta d'abord debout, sans nous laisser
-voir la profondeur de sa blessure: puis elle étendit
-la main pour se rattacher à quelque chose: vite,
-nous cherchâmes quelque grande diversion à ce
-grand chagrin, une grande création! *** vint
-avec un beau rôle. Elle le lut, l'apprit, elle y
-était sublime. C'était l'ancre du salut. Il fallait,
+voir la profondeur de sa blessure: puis elle étendit
+la main pour se rattacher à quelque chose: vite,
+nous cherchâmes quelque grande diversion à ce
+grand chagrin, une grande création! *** vint
+avec un beau rôle. Elle le lut, l'apprit, elle y
+était sublime. C'était l'ancre du salut. Il fallait,
quoi qu'elle fit, que quelques heures par jour
-fussent dérobées à sa douleur...............</p>
+fussent dérobées à sa douleur...............</p>
-<p>«Sans motif, sans excuse, sans un mot d'explication,
-on lui retirait le rôle!...................</p>
+<p>«Sans motif, sans excuse, sans un mot d'explication,
+on lui retirait le rôle!...................</p>
-<p>«C'en était fait. Elle reçut le coup en plein
-c&oelig;ur. On dit à présent qu'on le regrette. Il est
+<p>«C'en était fait. Elle reçut le coup en plein
+c&oelig;ur. On dit à présent qu'on le regrette. Il est
bien temps!</p>
-<p>«La vie de cette pauvre mère s'échappait donc
-par trois blessures profondes, la mort d'un être
-adoré,&mdash;l'oubli et l'injustice partout,&mdash;à la
-maison, l'effroi de la misère!</p>
+<p>«La vie de cette pauvre mère s'échappait donc
+par trois blessures profondes, la mort d'un être
+adoré,&mdash;l'oubli et l'injustice partout,&mdash;à la
+maison, l'effroi de la misère!</p>
-<p>«C'est ainsi que nous arrivâmes au 10 avril
-dernier. J'allais à Caen, elle devait venir m'y
+<p>«C'est ainsi que nous arrivâmes au 10 avril
+dernier. J'allais à Caen, elle devait venir m'y
rejoindre, mais avant elle voulut tenter un dernier
-effort, une dernière démarche pour avoir <em>aux
-Français</em> un coin et 500 fr. par mois. On lui répondit
-que bientôt, grâce à des <em>calculs intelligens</em>,
+effort, une dernière démarche pour avoir <em>aux
+Français</em> un coin et 500 fr. par mois. On lui répondit
+que bientôt, grâce à des <em>calculs intelligens</em>,
<span class="pagenum"><a id="page_XI_136">XI p. 136</a></span>
-on allait faire une économie de 300 fr. sur le
-<em>luminaire</em>, et que, si on pouvait vaincre la <em>répugnance</em>
-du comité, on aviserait à lui donner
+on allait faire une économie de 300 fr. sur le
+<em>luminaire</em>, et que, si on pouvait vaincre la <em>répugnance</em>
+du comité, on aviserait à lui donner
<em>du pain</em>.</p>
-<p>«Ce fut son dernier coup, car je vis dans ce
-moment-là son regard angélique se porter vers
-moi, et la mort était dans ce regard.</p>
+<p>«Ce fut son dernier coup, car je vis dans ce
+moment-là son regard angélique se porter vers
+moi, et la mort était dans ce regard.</p>
-<p>«Elle partit pour Caen, et là, tout de suite,
+<p>«Elle partit pour Caen, et là, tout de suite,
en deux heures, je vis le mal si grand, que je
-dus appeler une consultation. L'état fut jugé
-très grave, il y avait fièvre pernicieuse et ulcère
+dus appeler une consultation. L'état fut jugé
+très grave, il y avait fièvre pernicieuse et ulcère
au foie. Je crus entendre prononcer ma propre
-condamnation à mort. Je ne pouvais en croire
+condamnation à mort. Je ne pouvais en croire
mes yeux, quand je regardais cet ange de douleur
-et de résignation, qui ne se plaignait pas,
+et de résignation, qui ne se plaignait pas,
et qui, en me souriant tristement, semblait me
-dire: Vous êtes là, vous ne me laisserez pas
+dire: Vous êtes là, vous ne me laisserez pas
mourir!</p>
-<p>«A dater de ce moment-là, j'ai passé <em>quarante</em>
-nuits à son chevet, <em>debout</em>! Elle n'a pas eu
+<p>«A dater de ce moment-là, j'ai passé <em>quarante</em>
+nuits à son chevet, <em>debout</em>! Elle n'a pas eu
d'autre garde, d'autre infirmier, d'autre ami que
-moi. Je voulais seul accomplir cette tâche; pendant
-quarante jours, j'ai été là, la disputant à la
-mort, comme un chien fidèle défend son maître
-en péril.</p>
-
-<p>«Puis j'ai vu venir la faiblesse, la profonde
-mélancolie. Elle s'est mise à parler sans cesse
-de son enfance, de ses beaux jours; elle résumait
-toute son existence: je me sentais terrassé par
-le désespoir, par la fatigue. Plusieurs fois, je
+moi. Je voulais seul accomplir cette tâche; pendant
+quarante jours, j'ai été là, la disputant à la
+mort, comme un chien fidèle défend son maître
+en péril.</p>
+
+<p>«Puis j'ai vu venir la faiblesse, la profonde
+mélancolie. Elle s'est mise à parler sans cesse
+de son enfance, de ses beaux jours; elle résumait
+toute son existence: je me sentais terrassé par
+le désespoir, par la fatigue. Plusieurs fois, je
<span class="pagenum"><a id="page_XI_137">XI p. 137</a></span>
-m'étais évanoui. Il fallait prendre un parti, et,
-bien que les médecins eussent prédit la mort en
+m'étais évanoui. Il fallait prendre un parti, et,
+bien que les médecins eussent prédit la mort en
cas de voyage, comme je voyais la mort arriver
rapidement et qu'elle appelait Paris, sa fille et
sa petite Marie avec un accent qui me fait encore
-frissonner... je demandai à Dieu un miracle, je
-retins le coupé de la diligence, je levai et je me
-mis à habiller moi-même cette créature adorée,
-qui se laissait faire, comme si j'avais été sa mère.
+frissonner... je demandai à Dieu un miracle, je
+retins le coupé de la diligence, je levai et je me
+mis à habiller moi-même cette créature adorée,
+qui se laissait faire, comme si j'avais été sa mère.
Je la descendis dans mes bras, et une heure
-après, nous partions pour Paris tous deux mourans,
-elle de son mal, moi de mon désespoir.</p>
+après, nous partions pour Paris tous deux mourans,
+elle de son mal, moi de mon désespoir.</p>
-<p>«Deux heures plus tard, par une tempête affreuse
-nous versions: mais c'est à peine si nous
-nous en sommes aperçus. Tout nous était si égal!</p>
+<p>«Deux heures plus tard, par une tempête affreuse
+nous versions: mais c'est à peine si nous
+nous en sommes aperçus. Tout nous était si égal!</p>
-<p>«Enfin, le lendemain, elle était dans sa
+<p>«Enfin, le lendemain, elle était dans sa
chambre, au milieu de nous tous. Dieu merci,
-elle était vivante; mais le mal, que le voyage
+elle était vivante; mais le mal, que le voyage
avait engourdi, reprit son empire, et le 20 mai,
-à une heure, elle nous dit: <em>Je meurs, mais je suis
-résignée! ma fille, ma bonne fille, adieu.... Luguet
-.... sublime....</em> Ce furent ses dernières paroles.
-Puis son dernier soupir s'est exhalé à travers un
+à une heure, elle nous dit: <em>Je meurs, mais je suis
+résignée! ma fille, ma bonne fille, adieu.... Luguet
+.... sublime....</em> Ce furent ses dernières paroles.
+Puis son dernier soupir s'est exhalé à travers un
sourire. Oh! ce sourire, il flamboie toujours devant
mes yeux, et j'ai besoin de regarder bien
-vite mes enfans et ma chère Caroline pour accepter
+vite mes enfans et ma chère Caroline pour accepter
la vie!</p>
-<p>«Chère madame Sand, j'ai le c&oelig;ur meurtri.
-Votre lettre a ravivé toutes mes tortures. Cette
-adorable Marie! vous avez été son dernier poète.
+<p>«Chère madame Sand, j'ai le c&oelig;ur meurtri.
+Votre lettre a ravivé toutes mes tortures. Cette
+adorable Marie! vous avez été son dernier poète.
<span class="pagenum"><a id="page_XI_138">XI p. 138</a></span>
-J'ai lu la <cite>Petite Fadette</cite> à son chevet. Puis nous
-avons parlé longtemps de tous ces beaux livres
-dont elle racontait les scènes touchantes en pleurant.
-Puis elle m'a parlé de vous, de votre c&oelig;ur.
-Ah! chère madame Sand, comme vous aimiez
+J'ai lu la <cite>Petite Fadette</cite> à son chevet. Puis nous
+avons parlé longtemps de tous ces beaux livres
+dont elle racontait les scènes touchantes en pleurant.
+Puis elle m'a parlé de vous, de votre c&oelig;ur.
+Ah! chère madame Sand, comme vous aimiez
Marie! comme vous aviez su comprendre son
-âme! comme elle vous aimait, et comme je vous
+âme! comme elle vous aimait, et comme je vous
aime!&mdash;Et comme je suis malheureux! Il me
semble que ma vie est sans but et que je ne l'accepte
plus que par devoir.</p>
-<p>«J'attends le jour où je pourrai vous parler
-d'elle, vous raconter toutes les choses inouïes de
-grandeur et de beauté que cet ange m'a dites
-dans ses jours de mélancolie et dans ses jours
+<p>«J'attends le jour où je pourrai vous parler
+d'elle, vous raconter toutes les choses inouïes de
+grandeur et de beauté que cet ange m'a dites
+dans ses jours de mélancolie et dans ses jours
de douleur.</p>
-<p>«Votre affectionné et désolé,</p>
+<p>«Votre affectionné et désolé,</p>
-<p class="right smcap">«Luguet.»</p>
+<p class="right smcap">«Luguet.»</p>
</div>
<p>Je citerai encore une lettre de ce bon et grand
-c&oelig;ur qui avait été digne d'une telle mère. Je lui
-en demande pardon d'avance. Ces épanchemens
-ne s'attendaient guère à la publicité; mais il
-s'agit ici, non de ménager la modestie de ceux
-qui vivent, il s'agit d'élever le monument de
-celle qui est morte. C'était une des plus grandes
-artistes et une des meilleures femmes de ce siècle.
-Elle a été méconnue, calomniée, raillée, diffamée,
-abandonnée par plusieurs qui eussent dû la défendre,
-par quelques uns qui eussent dû la bénir.
-Il faut qu'au moins quelques voix s'élèvent sur
+c&oelig;ur qui avait été digne d'une telle mère. Je lui
+en demande pardon d'avance. Ces épanchemens
+ne s'attendaient guère à la publicité; mais il
+s'agit ici, non de ménager la modestie de ceux
+qui vivent, il s'agit d'élever le monument de
+celle qui est morte. C'était une des plus grandes
+artistes et une des meilleures femmes de ce siècle.
+Elle a été méconnue, calomniée, raillée, diffamée,
+abandonnée par plusieurs qui eussent dû la défendre,
+par quelques uns qui eussent dû la bénir.
+Il faut qu'au moins quelques voix s'élèvent sur
<span class="pagenum"><a id="page_XI_139">XI p. 139</a></span>
-sa tombe, et ces voix-là seront le meilleur poids
-dans la balance où l'opinion pèse d'une main
-distraite le bien et le mal. Ces voix-là, ce sont
+sa tombe, et ces voix-là seront le meilleur poids
+dans la balance où l'opinion pèse d'une main
+distraite le bien et le mal. Ces voix-là, ce sont
les voix d'amis qui l'ont connue longtemps et
-qui ont recueilli et apprécié tous les secrets de
-son intimité: ce sont les voix de la famille.
-Elles prévaudront contre celles des gens qui
+qui ont recueilli et apprécié tous les secrets de
+son intimité: ce sont les voix de la famille.
+Elles prévaudront contre celles des gens qui
voient de loin et jugent au hasard.</p>
<div class="blockquote">
-<p class="right small"><em>Paris</em>, décembre 49.</p>
+<p class="right small"><em>Paris</em>, décembre 49.</p>
-<p>«Chère madame Sand, j'ai vu hier votre pièce
-du <cite>Champi</cite>. Jamais, depuis que je suis au théâtre,
-je n'ai éprouvé une telle émotion! Ah! ce garçon
-dévoué, gardien fidèle de l'existence de la pauvre
-persécutée! Heureux fils qui sauve sa Madeleine!
-Tous n'ont pas ce bonheur-là! Comme j'ai pleuré!
+<p>«Chère madame Sand, j'ai vu hier votre pièce
+du <cite>Champi</cite>. Jamais, depuis que je suis au théâtre,
+je n'ai éprouvé une telle émotion! Ah! ce garçon
+dévoué, gardien fidèle de l'existence de la pauvre
+persécutée! Heureux fils qui sauve sa Madeleine!
+Tous n'ont pas ce bonheur-là! Comme j'ai pleuré!
Blotti au fond de ma loge, le mouchoir aux dents,
-j'ai cru étouffer!</p>
+j'ai cru étouffer!</p>
-<p>«Ah! c'est que, pour moi, ce n'était plus
-François et Madeleine: c'était elle et moi! ce
-n'était pas un homme et une femme qui peuvent
-ou doivent finir par un mariage; ce n'était même
-pas un fils et une mère; c'était deux âmes qui
+<p>«Ah! c'est que, pour moi, ce n'était plus
+François et Madeleine: c'était elle et moi! ce
+n'était pas un homme et une femme qui peuvent
+ou doivent finir par un mariage; ce n'était même
+pas un fils et une mère; c'était deux âmes qui
avaient besoin l'une de l'autre. Ah! j'ai vu
-passer là les dix belles années de ma vie, mon
-dévouement, mon espérance, mon but, mon soutien,
-tout! Oh! j'ai été trop heureux pendant
+passer là les dix belles années de ma vie, mon
+dévouement, mon espérance, mon but, mon soutien,
+tout! Oh! j'ai été trop heureux pendant
dix ans, il fallait payer cela!</p>
-<p>«Chère madame Sand, pardonnez-moi toutes
-ces larmes au sujet d'un succès qui réjouit tous
+<p>«Chère madame Sand, pardonnez-moi toutes
+ces larmes au sujet d'un succès qui réjouit tous
<span class="pagenum"><a id="page_XI_140">XI p. 140</a></span>
-ceux qui vous connaissent; mais à qui dirai-je
-ce que je souffre, si ce n'est à vous?</p>
+ceux qui vous connaissent; mais à qui dirai-je
+ce que je souffre, si ce n'est à vous?</p>
-<p>«Ne viendrez-vous donc pas à Paris voir
-votre pièce? Et nous!&mdash;ne nous cherchez plus
+<p>«Ne viendrez-vous donc pas à Paris voir
+votre pièce? Et nous!&mdash;ne nous cherchez plus
rue de Varennes. Oh non! nous avons fui cette
maison maudite. Nous y serions tous morts.
Les portes, les corridors, les bruits de l'escalier,
-tout cela nous faisait frissonner à toute heure.
-Les cris de la rue venaient tous les matins, à
-heure fixe, nous rappeler qu'à <em>telle heure elle disait
+tout cela nous faisait frissonner à toute heure.
+Les cris de la rue venaient tous les matins, à
+heure fixe, nous rappeler qu'à <em>telle heure elle disait
cela</em>. Enfin de ces riens qui tuent! Nous
-avons traîné ailleurs notre profonde tristesse....
+avons traîné ailleurs notre profonde tristesse....
Caroline vous embrasse tendrement; la pauvre
-enfant est désolée aussi. Ma tendresse pour elle
-augmente chaque jour. Elle mérite tant d'être
-heureuse, celle-là!</p>
+enfant est désolée aussi. Ma tendresse pour elle
+augmente chaque jour. Elle mérite tant d'être
+heureuse, celle-là!</p>
-<p class="right smcap">«Réné Luguet.»</p>
+<p class="right smcap">«Réné Luguet.»</p>
</div>
-<p>C'est ainsi que fut aimée, c'est ainsi que fut
-pleurée Marie Dorval. Son mari, M. Merle, était
-déjà tombé dans un état de langueur suivi de paralysie.
-Aimable et bon, mais profondément personnel,
+<p>C'est ainsi que fut aimée, c'est ainsi que fut
+pleurée Marie Dorval. Son mari, M. Merle, était
+déjà tombé dans un état de langueur suivi de paralysie.
+Aimable et bon, mais profondément personnel,
il trouva tout simple de rester, lui, ses
-infirmités affreuses et ses dettes intarissables à
+infirmités affreuses et ses dettes intarissables à
la charge de Luguet et de Caroline, auxquels il
-n'était rien, sinon un devoir légué par M<sup>me</sup> Dorval,
+n'était rien, sinon un devoir légué par M<sup>me</sup> Dorval,
devoir qu'ils accomplirent jusqu'au bout, en
-dépit des vicissitudes de la vie d'artiste et des
-mauvais jours qu'ils eurent à traverser, tant leur
-fut chère et sacrée la pensée de continuer la tâche
-de dévouement qui leur était léguée par elle.</p>
+dépit des vicissitudes de la vie d'artiste et des
+mauvais jours qu'ils eurent à traverser, tant leur
+fut chère et sacrée la pensée de continuer la tâche
+de dévouement qui leur était léguée par elle.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XI_141">XI p. 141</a></span>
-Oui, si elle a été trahie et souillée, cette
-victime de l'art et de la destinée, elle a été aussi
-bien chérie et bien regrettée. Et je n'ai pas parlé
-de moi, de moi qui ne me suis pas encore habituée
-à l'idée qu'elle n'est plus, et que je ne
+Oui, si elle a été trahie et souillée, cette
+victime de l'art et de la destinée, elle a été aussi
+bien chérie et bien regrettée. Et je n'ai pas parlé
+de moi, de moi qui ne me suis pas encore habituée
+à l'idée qu'elle n'est plus, et que je ne
pourrai plus la secourir et la consoler; de moi,
qui n'ai pu raconter cette histoire et transcrire
-ces détails sans me sentir étouffée par les larmes;
+ces détails sans me sentir étouffée par les larmes;
de moi, qui ai la conviction de la retrouver dans
un meilleur monde, pure et sainte comme le
-jour où son âme quitta le sein de Dieu pour
-venir errer dans notre monde insensé, et tomber
+jour où son âme quitta le sein de Dieu pour
+venir errer dans notre monde insensé, et tomber
de lassitude sur nos chemins maudits!</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XI_142">XI p. 142</a></span></p>
<h2>CHAPITRE TRENTE-TROISIEME.</h2>
-<p class="center small">Eugène Delacroix.</p>
+<p class="center small">Eugène Delacroix.</p>
-<p class="p2">Eugène Delacroix fut un de mes premiers
+<p class="p2">Eugène Delacroix fut un de mes premiers
amis dans le monde des artistes, et j'ai le bonheur
de le compter toujours parmi mes vieux
-amis. Vieux, on le sent, est le mot relatif à
-l'ancienneté des relations, et non à la personne.
+amis. Vieux, on le sent, est le mot relatif à
+l'ancienneté des relations, et non à la personne.
Delacroix n'a pas et n'aura pas de vieillesse.
-C'est un génie et un homme jeune. Bien que,
+C'est un génie et un homme jeune. Bien que,
par une contradiction originale et piquante, son
-esprit critique sans cesse le présent et raille
-l'avenir, bien qu'il se plaise à connaître, à sentir,
-à deviner, à chérir exclusivement les &oelig;uvres et
-souvent les idées du passé, il est, dans son art,
+esprit critique sans cesse le présent et raille
+l'avenir, bien qu'il se plaise à connaître, à sentir,
+à deviner, à chérir exclusivement les &oelig;uvres et
+souvent les idées du passé, il est, dans son art,
l'innovateur et l'oseur par excellence. Pour moi,
-il est le premier maître de ce temps-ci, et, relativement
-à ceux du passé, il restera un des premiers
+il est le premier maître de ce temps-ci, et, relativement
+à ceux du passé, il restera un des premiers
dans l'histoire de la peinture. Cet art
-n'ayant pas généralement progressé depuis la
-renaissance, et paraissant moins goûté et moins
+n'ayant pas généralement progressé depuis la
+renaissance, et paraissant moins goûté et moins
compris relativement par les masses, il est
<span class="pagenum"><a id="page_XI_143">XI p. 143</a></span>
naturel qu'un type d'artiste comme Delacroix,
-longtemps étouffé ou combattu par cette décadence
-de l'art et par cette perversion du goût
-général, ait réagi, de toute la force de ses
+longtemps étouffé ou combattu par cette décadence
+de l'art et par cette perversion du goût
+général, ait réagi, de toute la force de ses
instincts, contre le monde moderne. Il a
-cherché dans tous les obstacles qui l'entouraient
-des monstres à renverser, et il a cru les trouver
-souvent dans des idées de progrès dont il n'a
-senti ou voulu sentir que le côté incomplet ou
-excessif. C'est une volonté trop exclusive et trop
+cherché dans tous les obstacles qui l'entouraient
+des monstres à renverser, et il a cru les trouver
+souvent dans des idées de progrès dont il n'a
+senti ou voulu sentir que le côté incomplet ou
+excessif. C'est une volonté trop exclusive et trop
ardente que la sienne pour s'accommoder des
-choses à l'état d'abstraction. En cela il est, dans
-l'appréciation des vues sociales, comme était
-Marie Dorval dans celles des idées religieuses.
-Il faut à ces fortes imaginations un terrain solide
-pour édifier le monde de leurs pensées. Il ne
-faut pas leur parler d'attendre que la lumière
+choses à l'état d'abstraction. En cela il est, dans
+l'appréciation des vues sociales, comme était
+Marie Dorval dans celles des idées religieuses.
+Il faut à ces fortes imaginations un terrain solide
+pour édifier le monde de leurs pensées. Il ne
+faut pas leur parler d'attendre que la lumière
soit faite. Elles ont horreur du vague, elles veulent
le grand jour. C'est tout simple: elles sont
-jour et lumière elles-mêmes.</p>
+jour et lumière elles-mêmes.</p>
-<p>Il ne faut donc pas espérer de les calmer en
+<p>Il ne faut donc pas espérer de les calmer en
leur disant que la certitude est et sera toujours
-en dehors des faits du monde où l'on vit, et que
-la foi à l'avenir ne doit pas s'embarrasser du
-spectacle des choses présentes. Ces yeux perçans
+en dehors des faits du monde où l'on vit, et que
+la foi à l'avenir ne doit pas s'embarrasser du
+spectacle des choses présentes. Ces yeux perçans
voient souvent les hommes d'avenir faire
-fatalement des mouvemens rétrogrades, et, dès
-lors, ils jugent que la philosophie du siècle
-marche à reculons.</p>
+fatalement des mouvemens rétrogrades, et, dès
+lors, ils jugent que la philosophie du siècle
+marche à reculons.</p>
<p>C'est ici le lieu de dire que notre philosophie,
<span class="pagenum"><a id="page_XI_144">XI p. 144</a></span>
-à nous autres qui nous piquons d'être progressistes,
-devrait bien faire le progrès d'une certaine
-tolérance. Dans l'art, dans la politique, et, en
-général, dans tout ce qui n'est pas science exacte,
-on veut qu'il n'y ait qu'une vérité, et c'est là
-une vérité, en effet; mais, dès qu'on se l'est formulée
-à soi-même, on s'imagine avoir trouvé la
+à nous autres qui nous piquons d'être progressistes,
+devrait bien faire le progrès d'une certaine
+tolérance. Dans l'art, dans la politique, et, en
+général, dans tout ce qui n'est pas science exacte,
+on veut qu'il n'y ait qu'une vérité, et c'est là
+une vérité, en effet; mais, dès qu'on se l'est formulée
+à soi-même, on s'imagine avoir trouvé la
vraie formule, on se persuade qu'il n'y en a
-qu'une, et on prend dès lors cette formule pour
-la chose. Là commencent l'erreur, la lutte, l'injustice
+qu'une, et on prend dès lors cette formule pour
+la chose. Là commencent l'erreur, la lutte, l'injustice
et le chaos des discussions vaines.</p>
-<p>Il n'y a qu'une vérité dans l'art, le beau;
-qu'une vérité dans la morale, le bien; qu'une
-vérité dans la politique, le juste. Mais dès que
-vous voulez faire chacun le cadre d'où vous prétendez
+<p>Il n'y a qu'une vérité dans l'art, le beau;
+qu'une vérité dans la morale, le bien; qu'une
+vérité dans la politique, le juste. Mais dès que
+vous voulez faire chacun le cadre d'où vous prétendez
exclure tout ce qui, selon vous, n'est pas
-juste, bien et beau, vous arrivez à rétrécir ou à
-déformer tellement l'image de l'idéal, que vous
-vous trouvez fatalement et bien heureusement à
-peu près seul de votre avis. Le cadre de la vérité
+juste, bien et beau, vous arrivez à rétrécir ou à
+déformer tellement l'image de l'idéal, que vous
+vous trouvez fatalement et bien heureusement à
+peu près seul de votre avis. Le cadre de la vérité
est plus vaste, toujours plus vaste qu'aucun de
nous ne peut se l'imaginer.</p>
<p>La notion de l'infini peut seule agrandir un
-peu l'être fini que nous sommes, et c'est la notion
+peu l'être fini que nous sommes, et c'est la notion
qui entre le plus difficilement dans nos esprits.
-La discussion, la délimitation, l'<em>épluchage</em>
-et l'<em>épilogage</em> sont devenus, surtout en ce temps-ci,
-de véritables maladies; à ce point que beaucoup
+La discussion, la délimitation, l'<em>épluchage</em>
+et l'<em>épilogage</em> sont devenus, surtout en ce temps-ci,
+de véritables maladies; à ce point que beaucoup
de jeunes artistes sont morts pour l'art, ayant
-oublié, à force de causer, qu'il s'agissait de
+oublié, à force de causer, qu'il s'agissait de
<span class="pagenum"><a id="page_XI_145">XI p. 145</a></span>
prouver par des &oelig;uvres, et non par des discours.
-L'infini ne se démontre pas, il se cherche, et le
-beau se sent plus dans l'âme qu'il ne s'établit
-par des règles. Tous ces catéchismes d'art et de
-politique que l'on se jette à la tête, sentent l'enfance
+L'infini ne se démontre pas, il se cherche, et le
+beau se sent plus dans l'âme qu'il ne s'établit
+par des règles. Tous ces catéchismes d'art et de
+politique que l'on se jette à la tête, sentent l'enfance
de la politique et de l'art. Laissons donc
-discuter, puisque c'est l'enseignement pénible,
-agaçant et puéril, qu'il faut sans doute encore à
-notre époque; mais que ceux d'entre nous qui
-sentent au dedans d'eux-mêmes un élan véritable
-ne s'embarrassent pas de ce bruit de l'école,
-et fassent leur tâche en se bouchant un peu les
+discuter, puisque c'est l'enseignement pénible,
+agaçant et puéril, qu'il faut sans doute encore à
+notre époque; mais que ceux d'entre nous qui
+sentent au dedans d'eux-mêmes un élan véritable
+ne s'embarrassent pas de ce bruit de l'école,
+et fassent leur tâche en se bouchant un peu les
oreilles.</p>
-<p>Et puis, quand notre tâche du jour est faite,
-regardons celle des autres, et ne nous hâtons
+<p>Et puis, quand notre tâche du jour est faite,
+regardons celle des autres, et ne nous hâtons
pas de dire qu'elle n'est pas bonne, parce qu'elle
-est différente. Profiter vaut mieux que contredire,
+est différente. Profiter vaut mieux que contredire,
et bien souvent on ne profite de rien, parce
que l'on veut tout critiquer.</p>
<p>Nous exigeons trop de logique dans les autres,
-et par là nous montrons que nous n'en avons
-pas assez pour nous-mêmes. Nous voulons qu'on
+et par là nous montrons que nous n'en avons
+pas assez pour nous-mêmes. Nous voulons qu'on
voie par nos yeux en toutes choses, et plus un
individu nous frappe et nous occupe par l'emploi
-de hautes facultés, plus nous voulons l'assimiler
-à nos facultés propres, qui, à supposer qu'elles
-ne soient pas très inférieures, sont du moins très
-différentes. Philosophes, nous voudrions qu'un
-musicien fît ses délices de Spinoza; musiciens,
-nous voudrions qu'un philosophe nous donnât
+de hautes facultés, plus nous voulons l'assimiler
+à nos facultés propres, qui, à supposer qu'elles
+ne soient pas très inférieures, sont du moins très
+différentes. Philosophes, nous voudrions qu'un
+musicien fît ses délices de Spinoza; musiciens,
+nous voudrions qu'un philosophe nous donnât
<span class="pagenum"><a id="page_XI_146">XI p. 146</a></span>
-l'opéra de <cite>Guillaume Tell</cite>; et quand l'artiste,
+l'opéra de <cite>Guillaume Tell</cite>; et quand l'artiste,
hardi novateur dans sa partie, rejette l'innovation
-sur un autre point, de même que quand le
-penseur, bouillant à s'élancer dans l'inconnu de
-ses croyances, recule devant la nouveauté d'une
-tentative d'art, nous crions à l'inconséquence et
-nous dirions volontiers: «Toi, artiste, je condamne
+sur un autre point, de même que quand le
+penseur, bouillant à s'élancer dans l'inconnu de
+ses croyances, recule devant la nouveauté d'une
+tentative d'art, nous crions à l'inconséquence et
+nous dirions volontiers: «Toi, artiste, je condamne
tes &oelig;uvres d'art, parce que tu n'es pas
-de mon parti et de mon école; toi, philosophe,
-je nie ta science, parce que tu n'entends rien à
-la mienne.»</p>
+de mon parti et de mon école; toi, philosophe,
+je nie ta science, parce que tu n'entends rien à
+la mienne.»</p>
<p>C'est ainsi qu'on juge trop souvent, et trop
-souvent la critique écrite arrive pour donner la
-dernière main à ce système d'intolérance si parfaitement
-déraisonnable. Cela était surtout sensible
-il y a quelques années, lorsque beaucoup
-de journaux et de revues représentaient beaucoup
-de nuances d'opinions. On eût pu dire
-alors: «Dis-moi dans quel journal tu écris, et je
-vais te dire quel artiste tu vas louer ou blâmer.»</p>
-
-<p>On m'a bien souvent dit à moi: «Comment
+souvent la critique écrite arrive pour donner la
+dernière main à ce système d'intolérance si parfaitement
+déraisonnable. Cela était surtout sensible
+il y a quelques années, lorsque beaucoup
+de journaux et de revues représentaient beaucoup
+de nuances d'opinions. On eût pu dire
+alors: «Dis-moi dans quel journal tu écris, et je
+vais te dire quel artiste tu vas louer ou blâmer.»</p>
+
+<p>On m'a bien souvent dit à moi: «Comment
pouvez-vous vivre et parler avec tel de vos amis
qui pense tout au rebours de vous? Quelles concessions
vous fait-il, ou quelles concessions
-n'êtes-vous pas forcée de lui faire?»</p>
+n'êtes-vous pas forcée de lui faire?»</p>
-<p>Je n'ai jamais fait ni demandé la moindre
-concession, et si j'ai quelquefois discuté, c'est
+<p>Je n'ai jamais fait ni demandé la moindre
+concession, et si j'ai quelquefois discuté, c'est
pour m'instruire en faisant parler les autres,
m'instruire, non pas en ce sens que j'acceptais
toujours toutes leurs solutions, mais en ce sens
<span class="pagenum"><a id="page_XI_147">XI p. 147</a></span>
-qu'examinant le mécanisme de leur pensée et recherchant
+qu'examinant le mécanisme de leur pensée et recherchant
en eux la source de leurs convictions,
-j'arrivais à comprendre ce que l'être humain le
-mieux organisé renferme de contradictions de
+j'arrivais à comprendre ce que l'être humain le
+mieux organisé renferme de contradictions de
fait dans sa logique apparente, et, par suite, de
-logique véritable dans ses apparentes contradictions.</p>
-
-<p>Du moment que l'intelligence vous révèle ses
-forces, ses besoins, son but et même ses infirmités
-à côté de ses grandeurs, je ne comprends
-guère qu'on ne l'accepte pas tout entière, même
-avec ses tâches, lesquelles, comme celles du soleil,
-ne peuvent pas être regardées à l'&oelig;il nu
-sans faire cligner beaucoup la paupière.</p>
-
-<p>J'ai donc, outre l'amitié tendre qui me lie à
-certaines natures d'élite, un grand respect pour
-ce que je n'admettrais pas en moi-même à l'état
-de croyance arrêtée, mais ce qui, chez elles me
-paraît l'accident inévitable, nécessaire, peut être
-le coup de fouet intérieur de leur développement.
+logique véritable dans ses apparentes contradictions.</p>
+
+<p>Du moment que l'intelligence vous révèle ses
+forces, ses besoins, son but et même ses infirmités
+à côté de ses grandeurs, je ne comprends
+guère qu'on ne l'accepte pas tout entière, même
+avec ses tâches, lesquelles, comme celles du soleil,
+ne peuvent pas être regardées à l'&oelig;il nu
+sans faire cligner beaucoup la paupière.</p>
+
+<p>J'ai donc, outre l'amitié tendre qui me lie à
+certaines natures d'élite, un grand respect pour
+ce que je n'admettrais pas en moi-même à l'état
+de croyance arrêtée, mais ce qui, chez elles me
+paraît l'accident inévitable, nécessaire, peut être
+le coup de fouet intérieur de leur développement.
Un grand artiste peut nier devant moi une partie
-de ce qui fait la vie de mon âme, peu m'importe;
+de ce qui fait la vie de mon âme, peu m'importe;
je sais bien que par les endroits de mon
-âme qui lui sont ouverts, il fera rentrer ma vie
-avec sa flamme. De même un grand philosophe
-qui me blâmera d'être artiste me rendra plus artiste
-en ranimant ma foi à des vérités supérieures,
-lorsqu'il m'expliquera ces vérités avec l'éloquence
+âme qui lui sont ouverts, il fera rentrer ma vie
+avec sa flamme. De même un grand philosophe
+qui me blâmera d'être artiste me rendra plus artiste
+en ranimant ma foi à des vérités supérieures,
+lorsqu'il m'expliquera ces vérités avec l'éloquence
de la conviction.</p>
-<p>Notre esprit est une boîte à compartimens
+<p>Notre esprit est une boîte à compartimens
<span class="pagenum"><a id="page_XI_148">XI p. 148</a></span>
qui communiquent les uns avec les autres par un
-admirable mécanisme. Un grand esprit qui se
-livre à nous nous donne à respirer comme un
-bouquet de fleurs où certains parfums, qui nous
-seraient nuisibles isolés, nous charment et nous
-raniment par leur mélange avec les autres parfums
+admirable mécanisme. Un grand esprit qui se
+livre à nous nous donne à respirer comme un
+bouquet de fleurs où certains parfums, qui nous
+seraient nuisibles isolés, nous charment et nous
+raniment par leur mélange avec les autres parfums
qui les modifient.</p>
-<p>Ces réflexions me viennent à propos d'Eugène
-Delacroix. Je pourrais les appliquer à beaucoup
-d'autres natures éminentes que j'ai eu le bonheur
-d'apprécier sans qu'elles m'aient causé aucun
-souci en me contredisant et même en se moquant
-de moi à l'occasion. J'ai été tenace dans ma résistance
-à certains de leurs dires, mais tenace
+<p>Ces réflexions me viennent à propos d'Eugène
+Delacroix. Je pourrais les appliquer à beaucoup
+d'autres natures éminentes que j'ai eu le bonheur
+d'apprécier sans qu'elles m'aient causé aucun
+souci en me contredisant et même en se moquant
+de moi à l'occasion. J'ai été tenace dans ma résistance
+à certains de leurs dires, mais tenace
aussi dans mon affection pour elles et dans ma
reconnaissance pour le bien qu'elles m'ont fait
-en excitant en moi le sentiment de moi-même.
-Elles me regardent comme une rêveuse incorrigible;
+en excitant en moi le sentiment de moi-même.
+Elles me regardent comme une rêveuse incorrigible;
mais elles savent que je suis une amie
-fidèle.</p>
+fidèle.</p>
-<p>Le grand maître dont je parle est donc mélancolique
-et chagrin dans sa théorie, enjoué,
+<p>Le grand maître dont je parle est donc mélancolique
+et chagrin dans sa théorie, enjoué,
charmant, <em>bon enfant</em> au possible dans son commerce.
-Il démolit sans fureur et raille sans fiel,
+Il démolit sans fureur et raille sans fiel,
heureusement pour ceux qu'il critique; car il a
-autant d'esprit que de génie, chose à quoi l'on
-ne s'attend pas en regardant sa peinture, où
-l'agrément cède la place à la grandeur, et où la
+autant d'esprit que de génie, chose à quoi l'on
+ne s'attend pas en regardant sa peinture, où
+l'agrément cède la place à la grandeur, et où la
maestria n'admet pas la gentillesse et la coquetterie.
-Ses types sont austères; on aime à les
+Ses types sont austères; on aime à les
<span class="pagenum"><a id="page_XI_149">XI p. 149</a></span>
regarder bien en face: ils vous appellent dans
-une région plus haute que celle où l'on vit.
-Dieux, guerriers, poètes ou sages, ces grandes
-figures de l'allégorie ou de l'histoire qu'il a traitées
+une région plus haute que celle où l'on vit.
+Dieux, guerriers, poètes ou sages, ces grandes
+figures de l'allégorie ou de l'histoire qu'il a traitées
vous saisissent par une allure formidable ou
par un calme olympien. Il n'y a pas moyen de
-penser, en les contemplant, au pauvre modèle
+penser, en les contemplant, au pauvre modèle
d'atelier, qu'on retrouve dans presque toutes les
peintures modernes, sous le costume d'emprunt
-à l'aide duquel on a vainement tenté de le transformer.
+à l'aide duquel on a vainement tenté de le transformer.
Il semble que si Delacroix a fait poser
-des hommes et des femmes, il ait cligné les yeux
-pour ne pas les voir trop réels.</p>
+des hommes et des femmes, il ait cligné les yeux
+pour ne pas les voir trop réels.</p>
<p>Et cependant ses types sont vrais, quoique
-idéalisés dans le sens du mouvement dramatique
-ou de la majesté rêveuse. Ils sont vrais comme
-les images que nous portons en nous-mêmes
-quand nous nous représentons les dieux de la
-poésie ou les héros de l'antiquité. Ce sont bien
+idéalisés dans le sens du mouvement dramatique
+ou de la majesté rêveuse. Ils sont vrais comme
+les images que nous portons en nous-mêmes
+quand nous nous représentons les dieux de la
+poésie ou les héros de l'antiquité. Ce sont bien
des hommes, mais non des hommes vulgaires
-comme il plaît au vulgaire de les voir pour les
+comme il plaît au vulgaire de les voir pour les
comprendre. Ils sont bien vivans, mais de cette
-vie grandiose, sublime ou terrible dont le génie
+vie grandiose, sublime ou terrible dont le génie
seul peut retrouver le souffle.</p>
<p>Je ne parle pas de la couleur de Delacroix.
-Lui seul aurait peut-être la science et le droit de
-faire la démonstration de cette partie de son art,
-où ses adversaires les plus obstinés n'ont pas
-trouvé moyen de le discuter; mais parler de la
+Lui seul aurait peut-être la science et le droit de
+faire la démonstration de cette partie de son art,
+où ses adversaires les plus obstinés n'ont pas
+trouvé moyen de le discuter; mais parler de la
couleur en peinture, c'est vouloir faire sentir et
<span class="pagenum"><a id="page_XI_150">XI p. 150</a></span>
-deviner la musique par la parole. Décrira-t-on
-le <cite>Requiem</cite> de Mozart? On pourrait bien écrire
-un beau poème en l'écoutant; mais ce ne serait
-qu'un poème et non une traduction; les arts ne
+deviner la musique par la parole. Décrira-t-on
+le <cite>Requiem</cite> de Mozart? On pourrait bien écrire
+un beau poème en l'écoutant; mais ce ne serait
+qu'un poème et non une traduction; les arts ne
se traduisent pas les uns par les autres. Leur
-lien est serré étroitement dans les profondeurs
-de l'âme, mais, ne parlant pas la même langue,
+lien est serré étroitement dans les profondeurs
+de l'âme, mais, ne parlant pas la même langue,
ils ne s'expliquent mutuellement que par de
-mystérieuses analogies. Ils se cherchent, s'épousent
-et se fécondent dans des ravissemens où
-chacun d'eux n'exprime que lui-même.</p>
+mystérieuses analogies. Ils se cherchent, s'épousent
+et se fécondent dans des ravissemens où
+chacun d'eux n'exprime que lui-même.</p>
-<p>«<em>Ce qui fait le beau de cette industrie-là</em>, me
-disait gaîment Delacroix lui-même dans une de
+<p>«<em>Ce qui fait le beau de cette industrie-là</em>, me
+disait gaîment Delacroix lui-même dans une de
ses lettres, <em>consiste dans des choses que la parole
-n'est pas habile à exprimer</em>.&mdash;Vous me comprenez
+n'est pas habile à exprimer</em>.&mdash;Vous me comprenez
de reste, ajoute-t-il; et une phrase de votre lettre
-me dit assez combien vous sentez les limites nécessaires
-à chacun des arts, limites que messieurs
-vos confrères franchissent parfois avec une aisance
-admirable.»</p>
-
-<p>Il n'y a guère moyen d'analyser la pensée
-dans quelque art que ce soit, si ce n'est à travers
-une pensée de même ordre. Du moment qu'on
-veut rapetisser à sa propre mesure, quand on est
-petit, les grandes pensées des maîtres, on erre et
+me dit assez combien vous sentez les limites nécessaires
+à chacun des arts, limites que messieurs
+vos confrères franchissent parfois avec une aisance
+admirable.»</p>
+
+<p>Il n'y a guère moyen d'analyser la pensée
+dans quelque art que ce soit, si ce n'est à travers
+une pensée de même ordre. Du moment qu'on
+veut rapetisser à sa propre mesure, quand on est
+petit, les grandes pensées des maîtres, on erre et
on divague sans entamer en rien le chef-d'&oelig;uvre:
on a pris une peine inutile.</p>
-<p>Quant à disséquer leur procédé, soit pour le
-louer, soit pour le blâmer, l'étalage des termes
+<p>Quant à disséquer leur procédé, soit pour le
+louer, soit pour le blâmer, l'étalage des termes
techniques que la critique introduit plus ou moins
<span class="pagenum"><a id="page_XI_151">XI p. 151</a></span>
adroitement dans ses argumentations sur la peinture
et la musique, n'est qu'un tour de force
-réussi ou manqué. Manqué, ce qui arrive souvent
-à ceux qui parlent du métier sans en comprendre
-les termes et en les employant à tort et
+réussi ou manqué. Manqué, ce qui arrive souvent
+à ceux qui parlent du métier sans en comprendre
+les termes et en les employant à tort et
travers, le tour fait rire les plus humbles praticiens.
-Réussi, il n'initie en rien le public à ce
+Réussi, il n'initie en rien le public à ce
qu'il lui importe de sentir, et n'apprend rien aux
-élèves attentifs à saisir les secrets de la maîtrise.
-Vous leur direz en vain les procédés de l'artiste,
-et devant ces naïfs rapins qui s'extasient sur un
+élèves attentifs à saisir les secrets de la maîtrise.
+Vous leur direz en vain les procédés de l'artiste,
+et devant ces naïfs rapins qui s'extasient sur un
petit coin de la toile en se demandant avec stupeur
<em>comment cela est fait</em>, vous exposerez en
-vain la théorie savante des moyens employés:
-vous fussent-ils révélés par la propre bouche du
-maître, ils seront parfaitement inutiles à celui
+vain la théorie savante des moyens employés:
+vous fussent-ils révélés par la propre bouche du
+maître, ils seront parfaitement inutiles à celui
qui ne saura pas les mettre en &oelig;uvre. S'il n'a
-pas de génie, aucun moyen ne lui servira; s'il a
-du génie, il trouvera ses moyens tout seul, ou se
-servira à sa manière de ceux d'autrui, qu'il aura
-compris ou devinés sans vous. Les seuls ouvrages
+pas de génie, aucun moyen ne lui servira; s'il a
+du génie, il trouvera ses moyens tout seul, ou se
+servira à sa manière de ceux d'autrui, qu'il aura
+compris ou devinés sans vous. Les seuls ouvrages
d'art sur l'art qui aient de l'importance et qui
-puissent être utiles sont ceux qui s'attachent à
-développer les qualités de sentiment des grandes
-choses, et qui par là, élèvent et élargissent le
+puissent être utiles sont ceux qui s'attachent à
+développer les qualités de sentiment des grandes
+choses, et qui par là, élèvent et élargissent le
sentiment des lecteurs. Sous ce point de vue,
-Diderot a été grand critique, et de nos jours,
-plus d'un critique a encore écrit de belles et
-bonnes pages. Hors de là, il n'y a qu'efforts
-perdus et pédantisme puéril.</p>
+Diderot a été grand critique, et de nos jours,
+plus d'un critique a encore écrit de belles et
+bonnes pages. Hors de là, il n'y a qu'efforts
+perdus et pédantisme puéril.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XI_152">XI p. 152</a></span>
-Un modèle d'appréciation supérieure est sous
+Un modèle d'appréciation supérieure est sous
mes yeux. J'en veux rappeler un fragment pour
ceux qui ne l'auraient pas sous la main.</p>
-<p>«On ne peut nier l'impression sans cesse décroissante
-des ouvrages qui s'adressent à la partie
-la plus enthousiaste de l'esprit; c'est une espèce
+<p>«On ne peut nier l'impression sans cesse décroissante
+des ouvrages qui s'adressent à la partie
+la plus enthousiaste de l'esprit; c'est une espèce
de refroidissement mortel qui nous gagne par
-degrés, avant de glacer tout à fait la source de
-toute vénération et de toute poésie................</p>
+degrés, avant de glacer tout à fait la source de
+toute vénération et de toute poésie................</p>
-<p>«Doit-on se dire que les beaux ouvrages ne
-sont pas faits pour le public et ne sont pas appréciés
+<p>«Doit-on se dire que les beaux ouvrages ne
+sont pas faits pour le public et ne sont pas appréciés
par lui, et qu'il ne garde ses admirations
-privilégiées que pour de futiles objets? Serait-ce
+privilégiées que pour de futiles objets? Serait-ce
qu'il se sent pour toute production extraordinaire
une sorte d'antipathie, et que son instinct le porte
naturellement vers ce qui est vulgaire et de peu
-de durée? Y aurait-il, pour toute &oelig;uvre qui
-semble par sa grandeur échapper au caprice de
-la mode, une condition secrète de lui déplaire,
-et n'y voit-il qu'une espèce de reproche de l'inconstance
-de ses goûts et de la vanité de ses
-opinions?»</p>
-
-<p>Après ce cri de douleur et d étonnement, le
+de durée? Y aurait-il, pour toute &oelig;uvre qui
+semble par sa grandeur échapper au caprice de
+la mode, une condition secrète de lui déplaire,
+et n'y voit-il qu'une espèce de reproche de l'inconstance
+de ses goûts et de la vanité de ses
+opinions?»</p>
+
+<p>Après ce cri de douleur et d étonnement, le
critique que je cite nous parle du <cite>Jugement dernier</cite>,
-et, sans employer aucun terme de métier,
-sans nous initier à aucun des procédés que nous
-n'avons pas besoin de connaître, occupé seulement
+et, sans employer aucun terme de métier,
+sans nous initier à aucun des procédés que nous
+n'avons pas besoin de connaître, occupé seulement
de nous communiquer l'enthousiasme qui
-l'embrase, il nous jette dans la pensée la propre
-pensée de Michel-Ange.</p>
+l'embrase, il nous jette dans la pensée la propre
+pensée de Michel-Ange.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XI_153">XI p. 153</a></span>
-«Le style de Michel-Ange, dit-il, semble le
-seul qui soit parfaitement approprié à un pareil
-sujet. L'espèce de convention qui est particulière
-à ce style, ce parti tranché de fuir toute trivialité
-au risque de tomber dans l'enflure et d'aller jusqu'à
-l'impossible, se trouvaient à leur place dans
-la peinture d'une scène qui nous transporte dans
-une sphère tout idéale. Il est si vrai que notre
-esprit va toujours au-delà de ce que l'art peut
-exprimer en ce genre, que la poésie elle-même,
-qui semble si immatérielle dans ses moyens d'expression,
-ne nous donne jamais qu'une idée trop
-définie de semblables inventions. Quand l'Apocalypse
-de saint Jean nous peint les dernières
-convulsions de la nature, les montagnes qui s'écroulent,
-les étoiles qui tombent de la voûte céleste,
-l'imagination la plus poétique et la plus
-vaste ne peut s'empêcher de circonscrire dans un
-champ borné le tableau qui lui est offert. Les
-comparaisons employées par les poètes sont tirées
-d'objets matériels qui arrêtent la pensée
+«Le style de Michel-Ange, dit-il, semble le
+seul qui soit parfaitement approprié à un pareil
+sujet. L'espèce de convention qui est particulière
+à ce style, ce parti tranché de fuir toute trivialité
+au risque de tomber dans l'enflure et d'aller jusqu'à
+l'impossible, se trouvaient à leur place dans
+la peinture d'une scène qui nous transporte dans
+une sphère tout idéale. Il est si vrai que notre
+esprit va toujours au-delà de ce que l'art peut
+exprimer en ce genre, que la poésie elle-même,
+qui semble si immatérielle dans ses moyens d'expression,
+ne nous donne jamais qu'une idée trop
+définie de semblables inventions. Quand l'Apocalypse
+de saint Jean nous peint les dernières
+convulsions de la nature, les montagnes qui s'écroulent,
+les étoiles qui tombent de la voûte céleste,
+l'imagination la plus poétique et la plus
+vaste ne peut s'empêcher de circonscrire dans un
+champ borné le tableau qui lui est offert. Les
+comparaisons employées par les poètes sont tirées
+d'objets matériels qui arrêtent la pensée
dans son vol. Michel-Ange, au contraire, avec
ses dix ou douze groupes de quelques figures
-disposées symétriquement et sur une surface que
-l'&oelig;il embrasse sans peine, nous donne une idée
+disposées symétriquement et sur une surface que
+l'&oelig;il embrasse sans peine, nous donne une idée
incomparablement plus terrible de la catastrophe
-suprême qui amène aux pieds de son juge le
-genre humain éperdu; et cet empire immense
-qu'il prend à l'instant même sur l'imagination,
-il ne le doit à aucune des ressources que peuvent
+suprême qui amène aux pieds de son juge le
+genre humain éperdu; et cet empire immense
+qu'il prend à l'instant même sur l'imagination,
+il ne le doit à aucune des ressources que peuvent
<span class="pagenum"><a id="page_XI_154">XI p. 154</a></span>
employer les peintres vulgaires; c'est son style
-seul qui le soutient dans les régions du sublime
+seul qui le soutient dans les régions du sublime
et nous y emporte avec lui.</p>
<hr class="c15" />
<p>Le Christ de Michel-Ange n'est ni un philosophe
-ni un héros de roman. C'est Dieu lui-même
-dont le bras va réduire en poudre l'univers.
-Il faut à Michel-Ange, il faut au peintre des
-formes, des contrastes, des ombres, des lumières
+ni un héros de roman. C'est Dieu lui-même
+dont le bras va réduire en poudre l'univers.
+Il faut à Michel-Ange, il faut au peintre des
+formes, des contrastes, des ombres, des lumières
sur des corps charnus et mouvans. Le jugement
-dernier, c'est la fête de la chair; aussi comme
-on la voit courir déjà sur les os de ces pâles ressuscités,
-au moment où la trompette entr'ouvre
-leur tombe et les arrache au sommeil des siècles!
-Dans quelle variété de poétiques attitudes ils
-entr'ouvrent leurs paupières à la lueur de ce sinistre
+dernier, c'est la fête de la chair; aussi comme
+on la voit courir déjà sur les os de ces pâles ressuscités,
+au moment où la trompette entr'ouvre
+leur tombe et les arrache au sommeil des siècles!
+Dans quelle variété de poétiques attitudes ils
+entr'ouvrent leurs paupières à la lueur de ce sinistre
et dernier jour qui secoue pour jamais la
-lumière du sépulcre et pénètre jusqu'aux entrailles
-de cette terre où la mort a entassé ses victimes!
-Quelques-uns soulèvent avec effort la couche
-épaisse sous laquelle ils ont dormi si longtemps;
-d'autres, dégagés déjà de leur fardeau, restent
-là étendus et comme étonnés d'eux-mêmes. Plus
+lumière du sépulcre et pénètre jusqu'aux entrailles
+de cette terre où la mort a entassé ses victimes!
+Quelques-uns soulèvent avec effort la couche
+épaisse sous laquelle ils ont dormi si longtemps;
+d'autres, dégagés déjà de leur fardeau, restent
+là étendus et comme étonnés d'eux-mêmes. Plus
loin, la barque vengeresse emporte la foule des
-réprouvés. Caron se tient là, battant de son aviron
-les âmes paresseuses: <i lang="it" xml:lang="it">qualunque s'adagia!»</i></p>
+réprouvés. Caron se tient là, battant de son aviron
+les âmes paresseuses: <i lang="it" xml:lang="it">qualunque s'adagia!»</i></p>
-<p>Qui donc a écrit ces belles pages? Ne semble-t-il
-pas qu'on entende Michel-Ange lui-même
-parler de son &oelig;uvre et en expliquer la pensée?
+<p>Qui donc a écrit ces belles pages? Ne semble-t-il
+pas qu'on entende Michel-Ange lui-même
+parler de son &oelig;uvre et en expliquer la pensée?
Ce langage si grand et si ferme qu'il ne semble
<span class="pagenum"><a id="page_XI_155">XI p. 155</a></span>
-pas appartenir à notre siècle, n'est-il pas celui
-du maître traduit par quelque littérateur contemporain
+pas appartenir à notre siècle, n'est-il pas celui
+du maître traduit par quelque littérateur contemporain
du premier ordre?</p>
-<p>Non! ces pages sont écrites par un maître
-moderne qui n'a ni le goût ni le temps d'écrire.
-Elles ont été jetées à la hâte sur le papier, dans
-un jour de brûlante indignation contre l'indifférence
-du public et de la critique en présence d'une
-belle copie du <cite>Jugement dernier</cite>, due à Sigalon,
-et que Paris était appelé à contempler au palais
+<p>Non! ces pages sont écrites par un maître
+moderne qui n'a ni le goût ni le temps d'écrire.
+Elles ont été jetées à la hâte sur le papier, dans
+un jour de brûlante indignation contre l'indifférence
+du public et de la critique en présence d'une
+belle copie du <cite>Jugement dernier</cite>, due à Sigalon,
+et que Paris était appelé à contempler au palais
des Beaux-Arts, ce dont Paris ne se souciait pas
-le moins du monde. Ces pages, dont le maître
+le moins du monde. Ces pages, dont le maître
ne veut pas seulement qu'on lui parle et qu'il
-craint peut-être de relire, sont signées Eugène
+craint peut-être de relire, sont signées Eugène
Delacroix.</p>
-<p>Je ne dirai pas: Que n'en a-t-il écrit beaucoup
+<p>Je ne dirai pas: Que n'en a-t-il écrit beaucoup
d'autres<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>! mais bien: Que n'a-t-il pu
-mettre douze heures de plus dans ses journées
-déjà trop courtes pour la peinture! Lui seul, je
-le crois, eût pu traduire son propre génie à la
-multitude en lui traduisant celui des maîtres tant
-aimés et si bien compris par lui!</p>
-
-<p>Citons la conclusion; on y verra le <em>procédé</em>
-par lequel Delacroix est devenu un peintre égal
-à Michel-Ange.</p>
-
-<p>«On n'a pas craint d'affirmer que la vue du
-chef-d'&oelig;uvre de Michel-Ange corromprait le goût
+mettre douze heures de plus dans ses journées
+déjà trop courtes pour la peinture! Lui seul, je
+le crois, eût pu traduire son propre génie à la
+multitude en lui traduisant celui des maîtres tant
+aimés et si bien compris par lui!</p>
+
+<p>Citons la conclusion; on y verra le <em>procédé</em>
+par lequel Delacroix est devenu un peintre égal
+à Michel-Ange.</p>
+
+<p>«On n'a pas craint d'affirmer que la vue du
+chef-d'&oelig;uvre de Michel-Ange corromprait le goût
<span class="pagenum"><a id="page_XI_156">XI p. 156</a></span>
-des élèves et les induirait à la manière, comme
-si quelque chose pouvait être plus funeste que la
-manière même des écoles. Sans doute, des modèles
-aussi frappans ne s'adressent pas à tous
-les esprits. Il en est de l'étude d'une manière si
+des élèves et les induirait à la manière, comme
+si quelque chose pouvait être plus funeste que la
+manière même des écoles. Sans doute, des modèles
+aussi frappans ne s'adressent pas à tous
+les esprits. Il en est de l'étude d'une manière si
agrandie, d'un art si abstrait, si l'on peut parler
-ainsi, comme de ces régimes austères auxquels
-ne se soumettent que les rudes tempéramens.
-En présence de tant de grandeur et de hardiesse,
-un élève imbécile se retourne vers son maître et
-ne voit dans le dédain du grand peintre pour
+ainsi, comme de ces régimes austères auxquels
+ne se soumettent que les rudes tempéramens.
+En présence de tant de grandeur et de hardiesse,
+un élève imbécile se retourne vers son maître et
+ne voit dans le dédain du grand peintre pour
l'imitation vulgaire que l'impuissance d'imiter.
-Le maître se demande à son tour s'il fera céder
-la tradition devant ce mépris de toute tradition,
-et cependant le sublime artiste s'avance à travers
-les siècles, entouré de disciples plus dignes de
+Le maître se demande à son tour s'il fera céder
+la tradition devant ce mépris de toute tradition,
+et cependant le sublime artiste s'avance à travers
+les siècles, entouré de disciples plus dignes de
lui. Tous les grands noms de la peinture marchent
-à ses côtés et le couronnent des rayons de
+à ses côtés et le couronnent des rayons de
leur propre gloire....................................</p>
-<p>«Après toutes les nouvelles déviations dans
-lesquelles l'art pourra se trouver entraîné par le
+<p>«Après toutes les nouvelles déviations dans
+lesquelles l'art pourra se trouver entraîné par le
caprice et le besoin du changement, le grand style
-du Florentin sera toujours comme un pôle vers
+du Florentin sera toujours comme un pôle vers
lequel il faudra se tourner de nouveau pour retrouver
la route de toute grandeur et de toute
-beauté.»</p>
+beauté.»</p>
-<p>Le voilà, le procédé! C'est d'adorer le beau
+<p>Le voilà, le procédé! C'est d'adorer le beau
d'abord, ensuite de le comprendre, et puis enfin
-de le tirer de soi-même. Il n'y en a pas d'autre.</p>
+de le tirer de soi-même. Il n'y en a pas d'autre.</p>
<p>On peut bien croire que l'inintelligence du
<span class="pagenum"><a id="page_XI_157">XI p. 157</a></span>
-siècle a fait mortellement souffrir cette âme enthousiaste
+siècle a fait mortellement souffrir cette âme enthousiaste
des grandes choses. Heureusement, la
-gaîté charmante de son esprit l'a préservé de la
-souffrance qui aigrit. Quant à celle qui énerve,
-le géant était trop fortement trempé pour la connaître.
-Il a résolu le problème de prendre son
+gaîté charmante de son esprit l'a préservé de la
+souffrance qui aigrit. Quant à celle qui énerve,
+le géant était trop fortement trempé pour la connaître.
+Il a résolu le problème de prendre son
essor entier, un essor victorieux, immense, et qui
laisse le parlage et le paradoxe loin sous ses
pieds, comme cette fulgurante figure d'Apollon
-qu'il a jetée aux voûtes du Louvre oublie, dans
-la splendeur des cieux, les Chimères qu'il vient
-de terrasser. Il a résolu ce problème sans perdre
-la jeunesse de son âme, la générosité et la droiture
-de ses instincts, le charme de son caractère,
-la modestie et le bon goût de son attitude.</p>
-
-<p>Delacroix a traversé plusieurs phases de son
-développement en imprimant à chaque série de
-ses ouvrages le sentiment profond qui lui était
-propre. Il s'est inspiré du Dante, de Shakspeare
-et de Goëthe, et les romantiques ayant trouvé en
+qu'il a jetée aux voûtes du Louvre oublie, dans
+la splendeur des cieux, les Chimères qu'il vient
+de terrasser. Il a résolu ce problème sans perdre
+la jeunesse de son âme, la générosité et la droiture
+de ses instincts, le charme de son caractère,
+la modestie et le bon goût de son attitude.</p>
+
+<p>Delacroix a traversé plusieurs phases de son
+développement en imprimant à chaque série de
+ses ouvrages le sentiment profond qui lui était
+propre. Il s'est inspiré du Dante, de Shakspeare
+et de Goëthe, et les romantiques ayant trouvé en
lui leur plus haute expression, ont cru qu'il appartenait
-exclusivement à leur école. Mais une
-telle fougue de création ne pouvait s'enfermer
-dans un cercle ainsi défini. Elle a demandé au
-ciel et aux hommes de l'espace, de la lumière,
+exclusivement à leur école. Mais une
+telle fougue de création ne pouvait s'enfermer
+dans un cercle ainsi défini. Elle a demandé au
+ciel et aux hommes de l'espace, de la lumière,
des lambris assez vastes pour contenir ses compositions,
-et s'élançant alors dans le monde de
-son idéal complet, elle a tiré de l'oubli, où il
-était question de les reléguer, les allégories de
-l'antique Olympe, qu'elle a mêlées en grand
+et s'élançant alors dans le monde de
+son idéal complet, elle a tiré de l'oubli, où il
+était question de les reléguer, les allégories de
+l'antique Olympe, qu'elle a mêlées en grand
<span class="pagenum"><a id="page_XI_158">XI p. 158</a></span>
-historien de la poésie, à l'illustration des génies
-de tous les siècles. Delacroix a rajeuni ce monde
-évanoui ou travesti par de froides traditions, au
-feu de son interprétation brûlante. Autour de
-ces personnifications surhumaines, il a créé un
-monde de lumière et d'effets, que le mot <em>couleur</em>
-ne suffit peut-être pas à exprimer pour le public,
-mais qu'il est forcé de sentir dans l'effroi, le
-saisissement ou l'éblouissement qui s'emparent
-de lui à un tel spectacle. Là éclate l'individualité
-du sentiment de ce maître, enrichie du sentiment
-collectif des temps modernes, dont la source cachée
-au fond des esprits supérieurs grossit toujours
-à travers les âges.</p>
-
-<p>Il y aura néanmoins toujours un ordre d'esprits
-systématiques qui reprocheront à Delacroix
-de n'avoir pas présenté à leurs sens le joli, le
+historien de la poésie, à l'illustration des génies
+de tous les siècles. Delacroix a rajeuni ce monde
+évanoui ou travesti par de froides traditions, au
+feu de son interprétation brûlante. Autour de
+ces personnifications surhumaines, il a créé un
+monde de lumière et d'effets, que le mot <em>couleur</em>
+ne suffit peut-être pas à exprimer pour le public,
+mais qu'il est forcé de sentir dans l'effroi, le
+saisissement ou l'éblouissement qui s'emparent
+de lui à un tel spectacle. Là éclate l'individualité
+du sentiment de ce maître, enrichie du sentiment
+collectif des temps modernes, dont la source cachée
+au fond des esprits supérieurs grossit toujours
+à travers les âges.</p>
+
+<p>Il y aura néanmoins toujours un ordre d'esprits
+systématiques qui reprocheront à Delacroix
+de n'avoir pas présenté à leurs sens le joli, le
gracieux, la forme voluptueuse, l'expression caressante
-comme ils l'entendent. Reste à savoir
-s'ils l'entendent bien, et si, dans cette région de
-la fantaisie, ils sont compétens à discerner le
-faux du vrai, le naïf du maniéré. J'en doute.
-Ceux qui comprennent réellement le Corrége,
-Raphaël, Watteau, Prud'hon, comprennent tout
-aussi bien Delacroix. La grâce a son siége et la
-puissance a le sien. D'ailleurs les grâces sont
-des divinités à mille faces. Elles sont lascives ou
-chastes, selon l'&oelig;il qui les voit, selon l'âme qui
-les formule. Le génie de Delacroix est sévère,
-et quiconque n'a pas un sentiment capable d'élévation
+comme ils l'entendent. Reste à savoir
+s'ils l'entendent bien, et si, dans cette région de
+la fantaisie, ils sont compétens à discerner le
+faux du vrai, le naïf du maniéré. J'en doute.
+Ceux qui comprennent réellement le Corrége,
+Raphaël, Watteau, Prud'hon, comprennent tout
+aussi bien Delacroix. La grâce a son siége et la
+puissance a le sien. D'ailleurs les grâces sont
+des divinités à mille faces. Elles sont lascives ou
+chastes, selon l'&oelig;il qui les voit, selon l'âme qui
+les formule. Le génie de Delacroix est sévère,
+et quiconque n'a pas un sentiment capable d'élévation
<span class="pagenum"><a id="page_XI_159">XI p. 159</a></span>
-ne le goûtera jamais entièrement. Je crois
-qu'il y est tout résigné.</p>
+ne le goûtera jamais entièrement. Je crois
+qu'il y est tout résigné.</p>
<p>Mais quelle que soit la critique, il laissera un
grand nom et de grandes &oelig;uvres. Quand on le
-voit pâle, frêle, nerveux et se plaignant de mille
-petits maux obstinés à le tenir en haleine, on
-s'étonne que cette délicate organisation ait pu
-produire avec une rapidité surprenante, à travers
-des contrariétés et des fatigues inouïes, des &oelig;uvres
-colossales. Et pourtant elles sont là, et elles seront
-suivies, s'il plaît à Dieu, de beaucoup d'autres,
-car le maître est de ceux qui se développent
-jusqu'à la dernière heure, et dont on croit en vain
-saisir le dernier mot à chaque nouveau prodige.</p>
-
-<p>Delacroix n'a pas été seulement grand dans
-son art, il a été grand dans sa vie d'artiste. Je
-ne parle pas de ses vertus privées, de son culte
+voit pâle, frêle, nerveux et se plaignant de mille
+petits maux obstinés à le tenir en haleine, on
+s'étonne que cette délicate organisation ait pu
+produire avec une rapidité surprenante, à travers
+des contrariétés et des fatigues inouïes, des &oelig;uvres
+colossales. Et pourtant elles sont là, et elles seront
+suivies, s'il plaît à Dieu, de beaucoup d'autres,
+car le maître est de ceux qui se développent
+jusqu'à la dernière heure, et dont on croit en vain
+saisir le dernier mot à chaque nouveau prodige.</p>
+
+<p>Delacroix n'a pas été seulement grand dans
+son art, il a été grand dans sa vie d'artiste. Je
+ne parle pas de ses vertus privées, de son culte
pour sa famille, de ses tendresses pour ses amis
-malheureux, des charmes solides de son caractère,
-en un mot. Ce sont là des mérites individuels
-que l'amitié ne publie pas à son de trompe.
-Les épanchemens de son c&oelig;ur dans ses admirables
+malheureux, des charmes solides de son caractère,
+en un mot. Ce sont là des mérites individuels
+que l'amitié ne publie pas à son de trompe.
+Les épanchemens de son c&oelig;ur dans ses admirables
lettres feraient ici un beau chapitre qui le
peindrait mieux que je ne sais le faire. Mais les
-amis vivans doivent-ils être ainsi révélés, même
-quand cette révélation ne peut être que la glorification
-de leur être intime? Non, je ne le pense
-pas. L'amitié a sa pudeur, comme l'amour a la
-sienne. Mais ce qui en Delacroix appartient à
-l'appréciation publique pour le profit que portent
+amis vivans doivent-ils être ainsi révélés, même
+quand cette révélation ne peut être que la glorification
+de leur être intime? Non, je ne le pense
+pas. L'amitié a sa pudeur, comme l'amour a la
+sienne. Mais ce qui en Delacroix appartient à
+l'appréciation publique pour le profit que portent
<span class="pagenum"><a id="page_XI_160">XI p. 160</a></span>
-les nobles exemples, c'est l'intégrité de sa conduite;
+les nobles exemples, c'est l'intégrité de sa conduite;
c'est le peu d'argent qu'il a voulu gagner,
-la vie modeste et longtemps gênée qu'il a acceptée
-plutôt que de faire aux goûts et aux idées
-du siècle (qui sont bien souvent celles des gens
-en place) la moindre concession à ses principes
-d'art. C'est la persévérance héroïque avec laquelle,
-souffrant, malingre, brisé en apparence,
-il a poursuivi sa carrière, riant des sots dédains;
-ne rendant jamais le mal pour le mal, malgré
+la vie modeste et longtemps gênée qu'il a acceptée
+plutôt que de faire aux goûts et aux idées
+du siècle (qui sont bien souvent celles des gens
+en place) la moindre concession à ses principes
+d'art. C'est la persévérance héroïque avec laquelle,
+souffrant, malingre, brisé en apparence,
+il a poursuivi sa carrière, riant des sots dédains;
+ne rendant jamais le mal pour le mal, malgré
les formes charmantes d'esprit et de savoir-vivre
qui l'eussent rendu redoutable dans ces luttes
sourdes et terribles de l'amour-propre; se respectant
-lui-même dans les moindres choses, ne
-boudant jamais le public, exposant chaque année
-au milieu d'un feu croisé d'invectives, qui eût
-étourdi ou éc&oelig;uré tout autre; ne se reposant jamais,
+lui-même dans les moindres choses, ne
+boudant jamais le public, exposant chaque année
+au milieu d'un feu croisé d'invectives, qui eût
+étourdi ou éc&oelig;uré tout autre; ne se reposant jamais,
sacrifiant ses plaisirs les plus purs, car il
aime et comprend admirablement les autres arts,
-à la loi impérieuse d'un travail longtemps infructueux
-pour son bien-être et son succès: vivant,
+à la loi impérieuse d'un travail longtemps infructueux
+pour son bien-être et son succès: vivant,
en un mot, au jour le jour, sans envier le
faste ridicule dont s'entourent les artistes parvenus,
-lui dont la délicatesse d'organes et de
-goûts se fût si bien accommodée pourtant d'un
+lui dont la délicatesse d'organes et de
+goûts se fût si bien accommodée pourtant d'un
peu de luxe et de repos.</p>
-<p class="fin">FIN DU TOME ONZIÈME.</p>
+<p class="fin">FIN DU TOME ONZIÈME.</p>
<p class="right">Typographie L. Schnauss.</p>
@@ -10357,16 +10320,16 @@ DE MA VIE</p>
<p class="frontmatter">M<sup>me</sup> GEORGE SAND.</p>
<div class="poem left45"><div class="stanza">
-<div class="line">Charité envers les autres;</div>
-<div class="line">Dignité envers soi-même;</div>
-<div class="line">Sincérité devant Dieu.</div>
+<div class="line">Charité envers les autres;</div>
+<div class="line">Dignité envers soi-même;</div>
+<div class="line">Sincérité devant Dieu.</div>
</div></div>
-<p class="left15">Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends.<br />
+<p class="left15">Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends.<br />
<span class="i2">15 avril 1847.</span><br />
<span class="i20 smcap">GEORGE SAND.</span></p>
-<p class="p4 frontmatter">TOME DOUZIÈME.</p>
+<p class="p4 frontmatter">TOME DOUZIÈME.</p>
<p class="p4 center">PARIS, 1855.<br />
<span class="small">LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.</span></p>
@@ -10378,252 +10341,252 @@ DE MA VIE</p>
<span class="medium">(SUITE.)</span></h2>
<p class="hanging indent">
-Delacroix.&mdash;David Richard et Gaubert.&mdash;La phrénologie et la
-médecine.&mdash;Les saints et les anges.</p>
+Delacroix.&mdash;David Richard et Gaubert.&mdash;La phrénologie et la
+médecine.&mdash;Les saints et les anges.</p>
<p>Dans tous les temps, dans tous les pays, on
-cite les grands artistes qui n'ont rien donné à la
-vanité ou à l'avarice, rien sacrifié à l'ambition,
-rien immolé à la vengeance. Nommer Delacroix,
+cite les grands artistes qui n'ont rien donné à la
+vanité ou à l'avarice, rien sacrifié à l'ambition,
+rien immolé à la vengeance. Nommer Delacroix,
c'est nommer un de ces hommes purs dont le
-monde croit assez dire en les déclarant honorables,
-faute de savoir combien la tâche est rude
-au travailleur qui succombe et au génie qui lutte.</p>
+monde croit assez dire en les déclarant honorables,
+faute de savoir combien la tâche est rude
+au travailleur qui succombe et au génie qui lutte.</p>
-<p>Je n'ai point à faire l'historique de nos relations;
-elle est dans ce seul mot, amitié sans
+<p>Je n'ai point à faire l'historique de nos relations;
+elle est dans ce seul mot, amitié sans
nuages. Cela est bien rare et bien doux, et entre
-nous cela est d'une vérité absolue. Je ne sais
-pas si Delacroix a des imperfections de caractère.
-J'ai vécu près de lui dans l'intimité de la campagne
-et dans la fréquence des relations suivies,
+nous cela est d'une vérité absolue. Je ne sais
+pas si Delacroix a des imperfections de caractère.
+J'ai vécu près de lui dans l'intimité de la campagne
+et dans la fréquence des relations suivies,
sans jamais apercevoir en lui une seule tache, si
-petite qu'elle fût. Et pourtant nul n'est plus liant,
-plus naïf et plus abandonné dans l'amitié. Son
-commerce a tant de charmes qu'auprès de lui on
+petite qu'elle fût. Et pourtant nul n'est plus liant,
+plus naïf et plus abandonné dans l'amitié. Son
+commerce a tant de charmes qu'auprès de lui on
<span class="pagenum"><a id="page_XII_6">XII p. 6</a></span>
-se trouve soi-même être sans défauts, tant il est
-facile d'être dévoué à qui le mérite si bien. Je
+se trouve soi-même être sans défauts, tant il est
+facile d'être dévoué à qui le mérite si bien. Je
lui dois en outre, bien certainement, les meilleures
-heures de pures délices que j'aie goûtées
+heures de pures délices que j'aie goûtées
en tant qu'artiste. Si d'autres grandes intelligences
-m'ont initiée à leurs découvertes et à
-leurs ravissemens dans la sphère d'un idéal commun,
-je peux dire qu'aucune individualité d'artiste
-ne m'a été aussi plus sympathique, et, si je
+m'ont initiée à leurs découvertes et à
+leurs ravissemens dans la sphère d'un idéal commun,
+je peux dire qu'aucune individualité d'artiste
+ne m'a été aussi plus sympathique, et, si je
puis parler ainsi, plus intelligente dans son expansion
vivifiante. Les chefs-d'&oelig;uvre qu'on lit,
-qu'on voit ou qu'on entend ne vous pénètrent
-jamais mieux que doublés en quelque sorte dans
-leur puissance par l'appréciation d'un puissant
-génie. En musique et en poésie comme en peinture,
-Delacroix est égal à lui-même, et tout ce
+qu'on voit ou qu'on entend ne vous pénètrent
+jamais mieux que doublés en quelque sorte dans
+leur puissance par l'appréciation d'un puissant
+génie. En musique et en poésie comme en peinture,
+Delacroix est égal à lui-même, et tout ce
qu'il dit quand il se livre est charmant ou magnifique
-sans qu'il s'en aperçoive.</p>
+sans qu'il s'en aperçoive.</p>
<p>Je ne compte pas entretenir le public de tous
-mes amis. Un chapitre consacré à chacun d'eux
-outre qu'il blesserait la timidité modeste de certaines
-natures éprises de recueillement et d'obscurité,
-n'aurait d'intérêt que pour moi et pour
-un fort petit nombre de lecteurs. Si j'ai parlé
-beaucoup de Rollinat, c'est parce que cette amitié
-type a été pour moi l'occasion de dresser mon
-humble autel à une religion de l'âme que chacun
-de nous porte plus ou moins pure en soi-même.</p>
-
-<p>Quant aux personnes célèbres, je ne m'attribue
+mes amis. Un chapitre consacré à chacun d'eux
+outre qu'il blesserait la timidité modeste de certaines
+natures éprises de recueillement et d'obscurité,
+n'aurait d'intérêt que pour moi et pour
+un fort petit nombre de lecteurs. Si j'ai parlé
+beaucoup de Rollinat, c'est parce que cette amitié
+type a été pour moi l'occasion de dresser mon
+humble autel à une religion de l'âme que chacun
+de nous porte plus ou moins pure en soi-même.</p>
+
+<p>Quant aux personnes célèbres, je ne m'attribue
pas le droit d'ouvrir le sanctuaire de leur
<span class="pagenum"><a id="page_XII_7">XII p. 7</a></span>
vie intime, mais je regarde comme un devoir
-d'apprécier l'ensemble excellent de leur vie par
-rapport à la mission qu'elles remplissent, quand
-je suis à même de remplir ce devoir en connaissance
+d'apprécier l'ensemble excellent de leur vie par
+rapport à la mission qu'elles remplissent, quand
+je suis à même de remplir ce devoir en connaissance
de cause.</p>
<p>Que ceux de mes anciens amis qui ne trouveront
-pas leurs noms à cette page de mon histoire
-ne pensent donc pas qu'ils soient effacés de mon
-c&oelig;ur. Plus d'un, même, que les circonstances
-ont forcément éloigné, à la longue, du milieu où
-j'ai dû vivre, m'est resté cher, et garde dans
+pas leurs noms à cette page de mon histoire
+ne pensent donc pas qu'ils soient effacés de mon
+c&oelig;ur. Plus d'un, même, que les circonstances
+ont forcément éloigné, à la longue, du milieu où
+j'ai dû vivre, m'est resté cher, et garde dans
mes souvenirs la place honorable et douce qu'il
s'y est faite.</p>
-<p>Parmi ceux-là, je te nommerai pourtant,
-David Richard, type noble et doux, âme pure
-entre toutes! Tu appartiens à l'estime d'un groupe
-moins restreint que celui où ton humilité vraiment
-chrétienne s'est toujours cachée. La charité
-t'a, pour ainsi dire, détaché de toi-même, et tes
-patientes études, les élans généreux de ton c&oelig;ur
-t'ont jeté dans une vie d'apôtre où le mien t'a
-suivi avec une constante vénération.</p>
-
-<p>C'est qu'il est rare que les âmes portées à ce
-sentiment-là ne deviennent pas dignes de l'inspirer
-à leur tour. Cet humble axiome résume
-toute la vie de David Richard. Doué d'une tendresse
+<p>Parmi ceux-là, je te nommerai pourtant,
+David Richard, type noble et doux, âme pure
+entre toutes! Tu appartiens à l'estime d'un groupe
+moins restreint que celui où ton humilité vraiment
+chrétienne s'est toujours cachée. La charité
+t'a, pour ainsi dire, détaché de toi-même, et tes
+patientes études, les élans généreux de ton c&oelig;ur
+t'ont jeté dans une vie d'apôtre où le mien t'a
+suivi avec une constante vénération.</p>
+
+<p>C'est qu'il est rare que les âmes portées à ce
+sentiment-là ne deviennent pas dignes de l'inspirer
+à leur tour. Cet humble axiome résume
+toute la vie de David Richard. Doué d'une tendresse
suave et d'une foi fervente, il vit dans ses
-amis (et en tête de ses premiers amis fut l'illustre
+amis (et en tête de ses premiers amis fut l'illustre
Lamennais), non pas des soutiens et des appuis
pour sa faiblesse, mais des alimens naturels pour
<span class="pagenum"><a id="page_XII_8">XII p. 8</a></span>
-les forces de son dévouement. Je ne sais pas si
-on l'a jamais soutenu et consolé, lui! Je ne crois
-pas, du moins, qu'il ait jamais songé à se plaindre
+les forces de son dévouement. Je ne sais pas si
+on l'a jamais soutenu et consolé, lui! Je ne crois
+pas, du moins, qu'il ait jamais songé à se plaindre
d'aucune peine personnelle. Ce que je sais, c'est
-qu'il écoutait, consolait et calmait toujours, attirant
-à lui toutes les peines des autres et les dissipant
+qu'il écoutait, consolait et calmait toujours, attirant
+à lui toutes les peines des autres et les dissipant
ou les calmant par je ne sais quelle
-influence mystérieuse.</p>
+influence mystérieuse.</p>
-<p>Je crois sérieusement à des <em>influences</em>. Je ne
+<p>Je crois sérieusement à des <em>influences</em>. Je ne
sais pas qualifier autrement certaines dispositions
-soudaines où nous placent, à notre insu, peut-être
-à l'insu d'elles-mêmes, certaines personnes
-que nous aimons ou qui nous déplaisent à première vue.
-Que ce soit une impression reçue
-dans une existence antérieure dont nous avons
-perdu le souvenir, ou réellement un fluide qui
-émane d'elles, il est certain que la rencontre de
+soudaines où nous placent, à notre insu, peut-être
+à l'insu d'elles-mêmes, certaines personnes
+que nous aimons ou qui nous déplaisent à première vue.
+Que ce soit une impression reçue
+dans une existence antérieure dont nous avons
+perdu le souvenir, ou réellement un fluide qui
+émane d'elles, il est certain que la rencontre de
ces personnes nous est bienfaisante ou nuisible.
-Je ne crois pas que ces préventions soient imaginaires
+Je ne crois pas que ces préventions soient imaginaires
dans leurs causes n'ayant jamais vu
qu'elles le fussent dans leurs effets. Je ne parle pas
-des préventions légères, fantasques ou préconçues.
-On fait fort bien de vaincre celles-là dès qu'on
-les sent mal fondées; mais il en est de bien
-sérieuses auxquelles on ne donne pas assez d'attention,
-et qu'on se repent toujours d'avoir repoussées
-lorsqu'on avait la liberté d'agir.</p>
-
-<p>Si c'est une superstition, j'ai celle-là, je l'avoue,
-et j'ai fait l'expérience d'aimer toute ma
-vie les gens que j'ai aimés en les voyant pour la
+des préventions légères, fantasques ou préconçues.
+On fait fort bien de vaincre celles-là dès qu'on
+les sent mal fondées; mais il en est de bien
+sérieuses auxquelles on ne donne pas assez d'attention,
+et qu'on se repent toujours d'avoir repoussées
+lorsqu'on avait la liberté d'agir.</p>
+
+<p>Si c'est une superstition, j'ai celle-là, je l'avoue,
+et j'ai fait l'expérience d'aimer toute ma
+vie les gens que j'ai aimés en les voyant pour la
<span class="pagenum"><a id="page_XII_9">XII p. 9</a></span>
-première fois. Il en fut ainsi de David Richard,
+première fois. Il en fut ainsi de David Richard,
que je n'ai pas vu depuis plus de dix ans, et de
mon pauvre Gaubert, que je ne verrai plus que
-dans une autre vie. Les voir était pour moi un
-véritable bien-être moral, que je ressentais même
-d'une façon matérielle, dans l'aisance de ma respiration,
-comme s'ils eussent apporté autour de
-moi une atmosphère plus pure que celle dont
-j'étais nourrie à l'habitude. Ne plus les voir n'a
-rien ôté au bien-être intellectuel que m'apporte
-leur souvenir et au rassérénement qui se fait
-dans ma pensée quand je m'imagine converser
+dans une autre vie. Les voir était pour moi un
+véritable bien-être moral, que je ressentais même
+d'une façon matérielle, dans l'aisance de ma respiration,
+comme s'ils eussent apporté autour de
+moi une atmosphère plus pure que celle dont
+j'étais nourrie à l'habitude. Ne plus les voir n'a
+rien ôté au bien-être intellectuel que m'apporte
+leur souvenir et au rassérénement qui se fait
+dans ma pensée quand je m'imagine converser
avec eux.</p>
-<p>C'est qu'il y a des âmes, je ne dirai pas faites
+<p>C'est qu'il y a des âmes, je ne dirai pas faites
les unes pour les autres, trop de dissemblances
-dans leurs facultés leur commandent de ne pas
-se jeter aveuglement dans le même chemin; mais
-des âmes qui se conviennent par quelque point
+dans leurs facultés leur commandent de ne pas
+se jeter aveuglement dans le même chemin; mais
+des âmes qui se conviennent par quelque point
essentiel et dominant. Gaubert me disait, dans
-sa langue phrénologique, que nous nous tenions
-par les protubérances de l'affectionnivité et de
-la vénération. Soit! Quand ces âmes se rencontrent,
+sa langue phrénologique, que nous nous tenions
+par les protubérances de l'affectionnivité et de
+la vénération. Soit! Quand ces âmes se rencontrent,
elles se devinent et s'acceptent mutuellement
-sans hésiter, elles se saluent comme de
-vieilles connaissances; elles n'ont rien à se révéler
-de nouveau, et pourtant elles se délectent
+sans hésiter, elles se saluent comme de
+vieilles connaissances; elles n'ont rien à se révéler
+de nouveau, et pourtant elles se délectent
dans l'entretien l'une de l'autre, comme si elles
-se retrouvaient après une longue séparation.</p>
+se retrouvaient après une longue séparation.</p>
-<p>La femme admirable et infortunée dont j'ai
-parlé dans les pages précédentes demandait au
+<p>La femme admirable et infortunée dont j'ai
+parlé dans les pages précédentes demandait au
<span class="pagenum"><a id="page_XII_10">XII p. 10</a></span>
ciel des saints et des anges sur la terre. Je me
souviens de lui avoir dit souvent qu'il y en avait,
mais que nous n'avions pas toujours le sens divin
-qui les fait reconnaître sous l'humble forme et
-parfois sous le pauvre habit qui les déguisent.
+qui les fait reconnaître sous l'humble forme et
+parfois sous le pauvre habit qui les déguisent.
Nous avons de l'imagination, nous cherchons le
-prestige. La beauté, le charme, l'esprit, la grâce
-nous enivrent, et nous courons après de trompeurs
-météores sans nous douter que les vrais
-saints sont plus souvent cachés dans la foule que
-placés sur le piédestal. Et puis, quand nous
-avons suivi ces belles lumières qui attirent comme
-les feux follets, elles s'éteignent tout à coup, et
+prestige. La beauté, le charme, l'esprit, la grâce
+nous enivrent, et nous courons après de trompeurs
+météores sans nous douter que les vrais
+saints sont plus souvent cachés dans la foule que
+placés sur le piédestal. Et puis, quand nous
+avons suivi ces belles lumières qui attirent comme
+les feux follets, elles s'éteignent tout à coup, et
avec elles l'enthousiasme qu'elles nous inspiraient.
-Ces erreurs-là s'appellent quelquefois
+Ces erreurs-là s'appellent quelquefois
passions. Les vrais saints ne fanatisent pas ainsi.
-Ils n'inspirent que des sentimens doux et angéliques
-comme eux-mêmes. Ils sont trop modestes
-pour vouloir entraîner ou éblouir. Ils ne troublent
+Ils n'inspirent que des sentimens doux et angéliques
+comme eux-mêmes. Ils sont trop modestes
+pour vouloir entraîner ou éblouir. Ils ne troublent
pas le cerveau, ils ne tourmentent pas le
-c&oelig;ur. Ils sourient et bénissent. Heureux l'instinct
-qui les découvre et le jugement qui les apprécie!</p>
+c&oelig;ur. Ils sourient et bénissent. Heureux l'instinct
+qui les découvre et le jugement qui les apprécie!</p>
<p>Des saints et des anges! Et pourquoi ne voulons-nous
-pas comprendre que ces beaux êtres
-fantastiques sont déjà de ce monde à l'état latent,
+pas comprendre que ces beaux êtres
+fantastiques sont déjà de ce monde à l'état latent,
comme le papillon splendide dans sa pauvre larve?
Ils n'ont ni rayons de feu ni ailes d'or pour se
distinguer des autres hommes. Ils n'ont pas
-même toujours les beaux yeux profonds et lumineux
+même toujours les beaux yeux profonds et lumineux
<span class="pagenum"><a id="page_XII_11">XII p. 11</a></span>
-qui éclairaient la figure pâle de mon bon
-Gaubert. Ils ne sont ni remarqués ni admirés
+qui éclairaient la figure pâle de mon bon
+Gaubert. Ils ne sont ni remarqués ni admirés
dans le monde. Ils ne brillent nulle part, ni sur
-des chevaux rapides, ni aux avant-scènes des
-théâtres, ni dans les salons, ni dans les académies,
-ni dans le forum, ni dans les cénacles.
-S'ils eussent vécu sous Tibère, ils n'eussent brillé
-qu'aux arènes, en qualité de martyrs, comme
-tant d'autres fidèles serviteurs de Dieu, dont on
-n'eût jamais entendu parler si l'occasion d'un
-grand acte de foi ne se fût rencontrée pour envoyer
-aux archives du ciel les noms sacrés de
+des chevaux rapides, ni aux avant-scènes des
+théâtres, ni dans les salons, ni dans les académies,
+ni dans le forum, ni dans les cénacles.
+S'ils eussent vécu sous Tibère, ils n'eussent brillé
+qu'aux arènes, en qualité de martyrs, comme
+tant d'autres fidèles serviteurs de Dieu, dont on
+n'eût jamais entendu parler si l'occasion d'un
+grand acte de foi ne se fût rencontrée pour envoyer
+aux archives du ciel les noms sacrés de
ces victimes obscures, la splendeur de ces vertus
-ignorées.</p>
+ignorées.</p>
-<p>Des saints et des anges! Oui, à mes yeux,
-Gaubert était un saint et Richard un ange.
+<p>Des saints et des anges! Oui, à mes yeux,
+Gaubert était un saint et Richard un ange.
Celui-ci paisible et nageant sans trouble et sans
-effroi dans son rayonnement intérieur; celui-là,
-plus agité, plus impatient, exhalant de brûlantes
-indignations contre la folie ou la perversité qu'il
-comprenait d'autant moins qu'il les étudiait davantage.</p>
-
-<p>Gaubert m'inspirait une tendresse véritable,
-parce qu'il l'éprouvait pour moi. Quoiqu'il n'eût
-qu'une dizaine d'années de plus que moi, sa tête
-chauve, ses joues creuses, sa débile santé et,
-plus que tout cela, l'austérité naïve de sa vie et
-de ses idées, le vieillissaient de vingt ans à mes
-yeux et à ceux de ses autres amis. C'était le type
-du vertueux et tendre père, sévère et absolu dans
+effroi dans son rayonnement intérieur; celui-là,
+plus agité, plus impatient, exhalant de brûlantes
+indignations contre la folie ou la perversité qu'il
+comprenait d'autant moins qu'il les étudiait davantage.</p>
+
+<p>Gaubert m'inspirait une tendresse véritable,
+parce qu'il l'éprouvait pour moi. Quoiqu'il n'eût
+qu'une dizaine d'années de plus que moi, sa tête
+chauve, ses joues creuses, sa débile santé et,
+plus que tout cela, l'austérité naïve de sa vie et
+de ses idées, le vieillissaient de vingt ans à mes
+yeux et à ceux de ses autres amis. C'était le type
+du vertueux et tendre père, sévère et absolu dans
<span class="pagenum"><a id="page_XII_12">XII p. 12</a></span>
-ses théories, indulgent jusqu'à la <em>gâterie</em> dans la
-pratique des affections. J'ai pleuré sa mort, non
+ses théories, indulgent jusqu'à la <em>gâterie</em> dans la
+pratique des affections. J'ai pleuré sa mort, non
pas seulement par respect et par attendrissement,
-mais par égoïsme de c&oelig;ur. Il nous avait pourtant
-dit cent fois à tous qu'il ne fallait pas pleurer
-les morts, mais bien plutôt remercier Dieu de
-les avoir appelés à lui, et pousser le dévouement
-au-delà de la tombe, jusqu'à se réjouir de les
-savoir en possession de leur récompense. Il avait
+mais par égoïsme de c&oelig;ur. Il nous avait pourtant
+dit cent fois à tous qu'il ne fallait pas pleurer
+les morts, mais bien plutôt remercier Dieu de
+les avoir appelés à lui, et pousser le dévouement
+au-delà de la tombe, jusqu'à se réjouir de les
+savoir en possession de leur récompense. Il avait
raison, mais les entrailles ne raisonnent pas, et
-si je l'ai amèrement regretté, c'est sa faute. Il
-s'était rendu trop nécessaire à moi. Je voyais en
-lui un refuge contre tous les découragemens et
-toutes les langueurs de la volonté, une loi vivante
-du devoir avec les suavités de la prédication
+si je l'ai amèrement regretté, c'est sa faute. Il
+s'était rendu trop nécessaire à moi. Je voyais en
+lui un refuge contre tous les découragemens et
+toutes les langueurs de la volonté, une loi vivante
+du devoir avec les suavités de la prédication
enthousiaste et ces douceurs de la sollicitude
-paternelle qui pénètrent et consolent. Les saints
-farouches et ascétiques frappent l'imagination ou
-éveillent l'orgueil qu'on appelle émulation. Ils
+paternelle qui pénètrent et consolent. Les saints
+farouches et ascétiques frappent l'imagination ou
+éveillent l'orgueil qu'on appelle émulation. Ils
n'agissent donc que sur de nobles orgueilleux de
leur trempe. Les saints doux et tendres attirent
davantage, et, pour mon compte, je n'aime que
ceux-ci.</p>
-<p>J'aurai à reparler de Gaubert et du bon frère
-qui lui a survécu, dans la suite de mon histoire.</p>
+<p>J'aurai à reparler de Gaubert et du bon frère
+qui lui a survécu, dans la suite de mon histoire.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XII_13">XII p. 13</a></span></p>
@@ -10634,1356 +10597,1356 @@ Sainte-Beuve.&mdash;Luigi Calamatta.&mdash;Gustave Planche.&mdash;Charles
Didier.&mdash;Pourquoi je ne parle pas de certains autres.</p>
<p>Je ne crois pas interrompre l'ordre de mon
-récit en consacrant encore quelques pages à mes
-amis. Le monde de sentimens et d'idées où ces
-amis me firent pénétrer est une partie essentielle
-de ma véritable histoire, celle de mon développement
+récit en consacrant encore quelques pages à mes
+amis. Le monde de sentimens et d'idées où ces
+amis me firent pénétrer est une partie essentielle
+de ma véritable histoire, celle de mon développement
moral et intellectuel. J'ai la conviction
profonde que je dois aux autres tout ce que j'ai
-acquis et gardé d'un peu bon dans l'âme. Je
-suis venue sur la terre avec le goût et le besoin
-du vrai; mais je n'étais pas une assez puissante
-organisation pour me passer d'une éducation
-conforme à mes instincts, ou pour la trouver
-toute faite dans les livres. Ma sensibilité avait
-besoin surtout d'être réglée. Elle ne le fut guère:
-les amis éclairés, les sages conseils vinrent un
+acquis et gardé d'un peu bon dans l'âme. Je
+suis venue sur la terre avec le goût et le besoin
+du vrai; mais je n'étais pas une assez puissante
+organisation pour me passer d'une éducation
+conforme à mes instincts, ou pour la trouver
+toute faite dans les livres. Ma sensibilité avait
+besoin surtout d'être réglée. Elle ne le fut guère:
+les amis éclairés, les sages conseils vinrent un
peu trop tard et quand le feu avait trop longtemps
-couvé sous la cendre pour être étouffé facilement.
-Mais cette sensibilité douloureuse fut
-souvent calmée et toujours consolée par des affections
+couvé sous la cendre pour être étouffé facilement.
+Mais cette sensibilité douloureuse fut
+souvent calmée et toujours consolée par des affections
sages et bienfaisantes.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XII_14">XII p. 14</a></span>
-Mon esprit, à demi cultivé, était à certains
-égards une table rase, à d'autres égards une
-sorte de chaos. L'habitude que j'ai d'écouter,
-et qui est une grâce d'état, me mit à même de
-recevoir de tous ceux qui m'entourèrent une certaine
-somme de clarté et beaucoup de sujets de
-réflexion. Parmi ceux-là, des hommes supérieurs
+Mon esprit, à demi cultivé, était à certains
+égards une table rase, à d'autres égards une
+sorte de chaos. L'habitude que j'ai d'écouter,
+et qui est une grâce d'état, me mit à même de
+recevoir de tous ceux qui m'entourèrent une certaine
+somme de clarté et beaucoup de sujets de
+réflexion. Parmi ceux-là, des hommes supérieurs
me firent faire assez vite de grands pas, et
-d'autres hommes, d'une portée moins saisissante,
-quelques-uns même qui paraissaient ordinaires,
-mais qui ne furent jamais tels à mes yeux, m'aidèrent
-puissamment à me tirer du labyrinthe
-d'incertitudes où ma contemplation s'était longtemps
+d'autres hommes, d'une portée moins saisissante,
+quelques-uns même qui paraissaient ordinaires,
+mais qui ne furent jamais tels à mes yeux, m'aidèrent
+puissamment à me tirer du labyrinthe
+d'incertitudes où ma contemplation s'était longtemps
endormie.</p>
-<p>Parmi les hommes d'un talent apprécié, M.
-Sainte-Beuve, par les abondantes et précieuses
-ressources de sa conversation, me fut très salutaire,
-en même temps que son amitié, un peu susceptible,
-un peu capricieuse mais toujours précieuse
-à retrouver, me donna quelquefois la force qui me
-manquait vis-à-vis de moi-même. Il m'a affligé
-profondément par des aversions et des attaques
+<p>Parmi les hommes d'un talent apprécié, M.
+Sainte-Beuve, par les abondantes et précieuses
+ressources de sa conversation, me fut très salutaire,
+en même temps que son amitié, un peu susceptible,
+un peu capricieuse mais toujours précieuse
+à retrouver, me donna quelquefois la force qui me
+manquait vis-à-vis de moi-même. Il m'a affligé
+profondément par des aversions et des attaques
acerbes contre des personnes que j'admirais et que
je respectais; mais je n'avais ni le droit ni le pouvoir
-de modifier ses opinions et d'enchaîner ses
-vivacités de discussion; et comme, vis-à-vis de
-moi, il fut toujours généreux et affectueux (on
-m'a dit qu'il ne l'avait pas toujours été en paroles,
+de modifier ses opinions et d'enchaîner ses
+vivacités de discussion; et comme, vis-à-vis de
+moi, il fut toujours généreux et affectueux (on
+m'a dit qu'il ne l'avait pas toujours été en paroles,
mais je ne le crois plus); comme d'ailleurs
-il m'avait été secourable avec sollicitude et délicatesse
+il m'avait été secourable avec sollicitude et délicatesse
<span class="pagenum"><a id="page_XII_15">XII p. 15</a></span>
-dans certaines détresses de mon âme et
+dans certaines détresses de mon âme et
de mon esprit, je regarde comme un devoir de le
-compter parmi mes éducateurs et bienfaiteurs
+compter parmi mes éducateurs et bienfaiteurs
intellectuels.</p>
-<p>Sa manière littéraire ne m'a pourtant pas servi
-de type, et dans des momens où ma pensée éprouvait
+<p>Sa manière littéraire ne m'a pourtant pas servi
+de type, et dans des momens où ma pensée éprouvait
le besoin d'une expression plus hardie, sa
-forme délicate et adroite m'a paru plus propre
-à m'empêtrer qu'à me dégager. Mais quand les
-heures de fièvre sont passées, on revient à cette
-forme un peu <em>vanlotée</em>, comme on revient à Vanloo
-lui-même; pour en reconnaître la vraie force et
-la vraie beauté à travers le caprice de l'individualité
-et le cachet de l'école, sous ces miévreries
+forme délicate et adroite m'a paru plus propre
+à m'empêtrer qu'à me dégager. Mais quand les
+heures de fièvre sont passées, on revient à cette
+forme un peu <em>vanlotée</em>, comme on revient à Vanloo
+lui-même; pour en reconnaître la vraie force et
+la vraie beauté à travers le caprice de l'individualité
+et le cachet de l'école, sous ces miévreries
souriantes de la recherche, il y a, quand
-même, le génie du maître. Comme poète et comme
-critique, Sainte-Beuve est un maître aussi. Sa
-pensée est souvent complexe, ce qui la rend un
+même, le génie du maître. Comme poète et comme
+critique, Sainte-Beuve est un maître aussi. Sa
+pensée est souvent complexe, ce qui la rend un
peu obscure au premier abord; mais les choses
-qui ont une conscience réelle valent qu'on les
-relise, et la clarté est vive au fond de cette apparente
-obscurité. Le défaut de cet écrivain est
-un excès de qualités. Il sait tant, il comprend si
-bien, il voit et devine tant de choses, son goût
+qui ont une conscience réelle valent qu'on les
+relise, et la clarté est vive au fond de cette apparente
+obscurité. Le défaut de cet écrivain est
+un excès de qualités. Il sait tant, il comprend si
+bien, il voit et devine tant de choses, son goût
est si abondant et son objet le saisit par tant de
-côtés à la fois, que la langue doit lui paraître
-insuffisante et le cadre toujours trop étroit pour
+côtés à la fois, que la langue doit lui paraître
+insuffisante et le cadre toujours trop étroit pour
le tableau.</p>
-<p>A mes yeux, il était dominé par une contradiction
-nuisible, je ne dirai pas à son talent, il
+<p>A mes yeux, il était dominé par une contradiction
+nuisible, je ne dirai pas à son talent, il
<span class="pagenum"><a id="page_XII_16">XII p. 16</a></span>
-a bien prouvé que son talent n'en a pas souffert,
-mais à son propre bonheur. J'entends par ce mot
-de bonheur, non pas une rencontre ou une réunion
+a bien prouvé que son talent n'en a pas souffert,
+mais à son propre bonheur. J'entends par ce mot
+de bonheur, non pas une rencontre ou une réunion
de faits qu'il n'est au pouvoir d'aucun
homme de faire surgir et de gouverner, mais une
-certaine source de foi et de sérénité intérieure
-qui, pour être intermittente, et souvent troublée
-par le contact des choses extérieures, n'en est
-pas moins intarissable au fond de l'âme. Le seul
-bonheur que Dieu nous ait accordé, et dont on
+certaine source de foi et de sérénité intérieure
+qui, pour être intermittente, et souvent troublée
+par le contact des choses extérieures, n'en est
+pas moins intarissable au fond de l'âme. Le seul
+bonheur que Dieu nous ait accordé, et dont on
puisse oser, sans folie, lui demander la continuation,
c'est de sentir qu'au milieu des accidens
et des catastrophes de la vie commune, on est
en possession de certaines joies intimes et pures
-qui sont bien l'idéal de celui qui les savoure.
+qui sont bien l'idéal de celui qui les savoure.
Dans l'art comme dans la philosophie, dans
-l'amour comme dans l'amitié, dans toutes ces
-choses abstraites dont les événemens ne peuvent
-nous ôter le sentiment ou le rêve, l'âge ou l'expérience
-prématurée nous apportent ce bienfait
+l'amour comme dans l'amitié, dans toutes ces
+choses abstraites dont les événemens ne peuvent
+nous ôter le sentiment ou le rêve, l'âge ou l'expérience
+prématurée nous apportent ce bienfait
de nous mettre d'accord un jour ou l'autre avec
-nous-mêmes.</p>
+nous-mêmes.</p>
<p>Probablement ce jour est venu pour Sainte-Beuve;
-mais je l'ai vu longtemps aussi tourmenté
-que je l'étais alors, quoiqu'il eût infiniment plus
-de science, de raison et de force défensive contre
-la douleur. Il enseignait la sagesse avec une éloquence
+mais je l'ai vu longtemps aussi tourmenté
+que je l'étais alors, quoiqu'il eût infiniment plus
+de science, de raison et de force défensive contre
+la douleur. Il enseignait la sagesse avec une éloquence
convaincante, et il portait cependant en
-lui le trouble des âmes généreuses inassouvies.</p>
+lui le trouble des âmes généreuses inassouvies.</p>
-<p>Il me semblait alors qu'il voulait résoudre le
+<p>Il me semblait alors qu'il voulait résoudre le
<span class="pagenum"><a id="page_XII_17">XII p. 17</a></span>
-problème de la raison en le compliquant. Il voyait
+problème de la raison en le compliquant. Il voyait
le bonheur dans l'absence d'illusions et
-d'entraînement; et puis tout aussitôt, il voyait
-l'ennui, le dégoût et le spleen dans l'exercice de
-la logique pure. Il éprouvait le besoin des grandes
-émotions: il convenait que s'y soustraire par
-crainte du désenchantement est un métier de
-dupe, puisque les petites émotions inévitables
-nous tuent en détail; mais il voulait gouverner
+d'entraînement; et puis tout aussitôt, il voyait
+l'ennui, le dégoût et le spleen dans l'exercice de
+la logique pure. Il éprouvait le besoin des grandes
+émotions: il convenait que s'y soustraire par
+crainte du désenchantement est un métier de
+dupe, puisque les petites émotions inévitables
+nous tuent en détail; mais il voulait gouverner
et raisonner les passions en les subissant. Il
-voulait qu'on pardonnât aux illusions de ne pouvoir
-pas être complètes, oubliant, ce me semble,
-que si elles ne sont pas complètes, elles ne sont
+voulait qu'on pardonnât aux illusions de ne pouvoir
+pas être complètes, oubliant, ce me semble,
+que si elles ne sont pas complètes, elles ne sont
pas du tout, et que les amis, les amans, les philosophes
-qui voient quelque chose à pardonner à
-leur idéal ne sont déjà plus en possession de la
+qui voient quelque chose à pardonner à
+leur idéal ne sont déjà plus en possession de la
foi, mais qu'ils sont tout simplement dans l'exercice
de la vertu et de la sagesse.</p>
-<p><em>Croire</em> ou <em>aimer par devoir</em> m'a toujours révoltée
+<p><em>Croire</em> ou <em>aimer par devoir</em> m'a toujours révoltée
comme un paradoxe. On peut agir dans
le fait comme si on croyait ou comme si on aimait:
-voilà, en certains cas, le devoir. Mais du
-moment qu'on ne croit plus à l'idée ou qu'on
-n'aime plus l'<em>être</em>, c'est le devoir seul que l'on
+voilà, en certains cas, le devoir. Mais du
+moment qu'on ne croit plus à l'idée ou qu'on
+n'aime plus l'<em>être</em>, c'est le devoir seul que l'on
suit et que l'on aime.</p>
<p>Sainte-Beuve avait bien trop d'esprit pour se
poser de la sorte une prescription impossible;
-mais quand il arrivait à philosopher sur la pratique
+mais quand il arrivait à philosopher sur la pratique
de la vie, je ne sais si je me trompais, mais je croyais
le voir tourner dans ce cercle infranchissable.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XII_18">XII p. 18</a></span>
-En résumé, trop de c&oelig;ur pour son esprit et
-trop d'esprit pour son c&oelig;ur, voilà comment je
-m'expliquai cette nature éminente, et, sans oser
+En résumé, trop de c&oelig;ur pour son esprit et
+trop d'esprit pour son c&oelig;ur, voilà comment je
+m'expliquai cette nature éminente, et, sans oser
affirmer aujourd'hui que je l'ai bien comprise,
-je m'imagine toujours que ce résumé est la clef
-de ce que son talent offre d'original et de mystérieux.
-Peut-être que si ce talent fût laissé être
-faible, maladroit et fatigué à ses heures, il aurait
-pris des revanches d'autant plus éclatantes; mais
-bien qu'il aimât ce laisser-aller dans l'&oelig;uvre des
-autres, il n'a pas consenti à être inégal, et il
+je m'imagine toujours que ce résumé est la clef
+de ce que son talent offre d'original et de mystérieux.
+Peut-être que si ce talent fût laissé être
+faible, maladroit et fatigué à ses heures, il aurait
+pris des revanches d'autant plus éclatantes; mais
+bien qu'il aimât ce laisser-aller dans l'&oelig;uvre des
+autres, il n'a pas consenti à être inégal, et il
s'est maintenu excellent. Ceux qui ont entrevu
-dans un artiste quelque chose de plus ému et de
-plus pénétrant que ce qu'il a consenti à exprimer
-dans son &oelig;uvre générale se permettent quelque
+dans un artiste quelque chose de plus ému et de
+plus pénétrant que ce qu'il a consenti à exprimer
+dans son &oelig;uvre générale se permettent quelque
regret. Ils ont eu pour cet artiste plus d'ambition
-qu'il ne s'en est permis à lui-même. Mais le
-public n'est pas obligé de savoir que les &oelig;uvres
+qu'il ne s'en est permis à lui-même. Mais le
+public n'est pas obligé de savoir que les &oelig;uvres
qui le charment et l'instruisent ne sont souvent
-que le débordement d'un vase qui a retenu le
-plus précieux de sa liqueur. C'est d'ailleurs un
-peu notre histoire à tous. L'âme renferme toujours
-le plus pur de ses trésors comme un fonds
-de réserve qu'elle doit rendre à Dieu seul, et
-que les épanchemens des tendresses intimes font
-seuls pressentir. On est même effrayé quand le
-génie réussit à se produire tout entier sous une
-forme arrêtée; on craint qu'il ne se soit épuisé
-dans cet effort suprême, car l'impuissance de se
-manifester complétement est un bienfait du ciel
+que le débordement d'un vase qui a retenu le
+plus précieux de sa liqueur. C'est d'ailleurs un
+peu notre histoire à tous. L'âme renferme toujours
+le plus pur de ses trésors comme un fonds
+de réserve qu'elle doit rendre à Dieu seul, et
+que les épanchemens des tendresses intimes font
+seuls pressentir. On est même effrayé quand le
+génie réussit à se produire tout entier sous une
+forme arrêtée; on craint qu'il ne se soit épuisé
+dans cet effort suprême, car l'impuissance de se
+manifester complétement est un bienfait du ciel
<span class="pagenum"><a id="page_XII_19">XII p. 19</a></span>
envers l'humaine faiblesse, et si l'on pouvait
-exprimer l'aspiration infinie, elle cesserait peut-être
-aussitôt d'exister.</p>
+exprimer l'aspiration infinie, elle cesserait peut-être
+aussitôt d'exister.</p>
<p>Le hasard d'un portrait que Buloz fit graver
-pour mettre en tête d'une de mes éditions me
-fit connaître Calamatta, graveur habile et déjà
-estimé, qui vivait pauvrement et dignement avec
-un autre graveur italien, Mercuri, à qui l'on doit,
-entre autres, la précieuse petite gravure des
-<cite>Moissonneurs</cite> de Léopold Robert. Ces deux artistes
-étaient liés par une noble et fraternelle
-amitié. Je ne fis que voir et saluer Mercuri, dont
-le caractère timide ne pouvait guère se communiquer
-à ma propre timidité. Calamatta, plus
-Italien dans ses manières, c'est-à-dire plus confiant
+pour mettre en tête d'une de mes éditions me
+fit connaître Calamatta, graveur habile et déjà
+estimé, qui vivait pauvrement et dignement avec
+un autre graveur italien, Mercuri, à qui l'on doit,
+entre autres, la précieuse petite gravure des
+<cite>Moissonneurs</cite> de Léopold Robert. Ces deux artistes
+étaient liés par une noble et fraternelle
+amitié. Je ne fis que voir et saluer Mercuri, dont
+le caractère timide ne pouvait guère se communiquer
+à ma propre timidité. Calamatta, plus
+Italien dans ses manières, c'est-à-dire plus confiant
et plus expansif, me fut vite sympathique,
-et, peu à peu, notre mutuelle amitié s'établit
+et, peu à peu, notre mutuelle amitié s'établit
pour toute la vie.</p>
-<p>J'ai rencontré en vérité peu d'amis aussi
-fidèles, aussi délicats dans leur sollicitude et
-aussi soutenus dans l'agréable et saine durée des
+<p>J'ai rencontré en vérité peu d'amis aussi
+fidèles, aussi délicats dans leur sollicitude et
+aussi soutenus dans l'agréable et saine durée des
relations. Quand on peut dire d'un homme qu'il
-est un ami <em>sûr</em>, on dit de lui une grande chose,
+est un ami <em>sûr</em>, on dit de lui une grande chose,
car il est rare de rencontrer chez une personne
-aimable et enjouée aucune légèreté, et chez une
-personne sérieuse aucune pédanterie. Calamatta,
+aimable et enjouée aucune légèreté, et chez une
+personne sérieuse aucune pédanterie. Calamatta,
aimable compagnon dans le rire et dans le mouvement
-de la vie d'artiste, est un esprit sérieux,
+de la vie d'artiste, est un esprit sérieux,
recueilli et juste, que l'on trouve toujours dans
-une bonne et sage voie d'appréciation des choses
+une bonne et sage voie d'appréciation des choses
<span class="pagenum"><a id="page_XII_20">XII p. 20</a></span>
-de sentiment. Beaucoup de caractères charmans
+de sentiment. Beaucoup de caractères charmans
comme le sien inspirent la confiance, mais peu
-la méritent et la justifient comme lui.</p>
-
-<p>La gravure est un art sérieux en même temps
-qu'un métier dur et assujettissant, où le procédé,
-ennemi de l'inspiration, peut s'appeler réellement
-le génie de la patience. Le graveur doit
-être habile artisan avant de songer à être artiste.
-Certes, la partie du métier est immense aussi
+la méritent et la justifient comme lui.</p>
+
+<p>La gravure est un art sérieux en même temps
+qu'un métier dur et assujettissant, où le procédé,
+ennemi de l'inspiration, peut s'appeler réellement
+le génie de la patience. Le graveur doit
+être habile artisan avant de songer à être artiste.
+Certes, la partie du métier est immense aussi
dans la peinture, et, dans la peinture murale
-particulièrement, elle se complique de difficultés
-formidables. Mais les émotions de la création
-libre, du génie, qui ne relève que de lui-même
+particulièrement, elle se complique de difficultés
+formidables. Mais les émotions de la création
+libre, du génie, qui ne relève que de lui-même
sont si puissantes, que le peintre a des jouissances
-infinies. Le graveur n'en connaît que de
-craintives, car ses joies sont troublées justement
-par l'appréhension de se laisser prendre à l'envie
-de devenir créateur lui-même.</p>
+infinies. Le graveur n'en connaît que de
+craintives, car ses joies sont troublées justement
+par l'appréhension de se laisser prendre à l'envie
+de devenir créateur lui-même.</p>
<p>J'ai entendu discuter beaucoup cette question-ci,
-à savoir: si le graveur doit être artiste
+à savoir: si le graveur doit être artiste
comme Edelink de Bervic, ou comme Marc-Antoine
-et Audran; c'est-à-dire s'il doit copier
-fidèlement les qualités et les défauts de son modèle,
+et Audran; c'est-à-dire s'il doit copier
+fidèlement les qualités et les défauts de son modèle,
ou s'il doit copier librement en donnant
-essor à son propre génie; en un mot, si la gravure
-doit être l'exacte reproduction ou l'ingénieuse
-interprétation de l'&oelig;uvre des maîtres.</p>
+essor à son propre génie; en un mot, si la gravure
+doit être l'exacte reproduction ou l'ingénieuse
+interprétation de l'&oelig;uvre des maîtres.</p>
<p>Je ne me pique de trancher aucune question
-difficile, surtout en dehors de mon métier à moi,
-mais il me semble que celle-ci est la même qu'on
+difficile, surtout en dehors de mon métier à moi,
+mais il me semble que celle-ci est la même qu'on
<span class="pagenum"><a id="page_XII_21">XII p. 21</a></span>
-peut appliquer à la traduction des livres étrangers.
-Pour ma part, si j'étais chargée de ce soin,
-et qu'il me fût permis de choisir, je ne choisirais
-que des chefs-d'&oelig;uvre, et je me plairais à les
+peut appliquer à la traduction des livres étrangers.
+Pour ma part, si j'étais chargée de ce soin,
+et qu'il me fût permis de choisir, je ne choisirais
+que des chefs-d'&oelig;uvre, et je me plairais à les
rendre le plus servilement possible, parce que
-les défauts des maîtres sont encore aimables ou
-respectables. Au contraire, si j'étais forcée de
+les défauts des maîtres sont encore aimables ou
+respectables. Au contraire, si j'étais forcée de
traduire un ouvrage utile, mais obscur et mal
-écrit, je serais tentée de l'écrire de mon mieux,
+écrit, je serais tentée de l'écrire de mon mieux,
afin de le rendre aussi clair que possible; mais
il est bien probable que l'auteur vivant me saurait
-très mauvais gré du service que je lui aurais
+très mauvais gré du service que je lui aurais
rendu, car il est dans la nature des talens incomplets
-de préférer leurs défauts à leurs qualités.</p>
+de préférer leurs défauts à leurs qualités.</p>
<p>Ce malheur d'avoir trop bien fait doit arriver
-aux graveurs qui interprètent, et il n'y a peut-être
-qu'un peintre de génie qui puisse pardonner
-à son copiste d'avoir eu plus de talent
+aux graveurs qui interprètent, et il n'y a peut-être
+qu'un peintre de génie qui puisse pardonner
+à son copiste d'avoir eu plus de talent
que lui.</p>
<p>Cependant, si l'on admettait en principe que
-tout graveur est libre d'arranger à sa guise l'&oelig;uvre
-qu'il reproduit, et, pour peu que la mode encourageât
-cette licence, où s'arrêterait-on, et où
-serait le caractère utile et sérieux de cet art,
-dont le premier but est non-seulement de répandre
+tout graveur est libre d'arranger à sa guise l'&oelig;uvre
+qu'il reproduit, et, pour peu que la mode encourageât
+cette licence, où s'arrêterait-on, et où
+serait le caractère utile et sérieux de cet art,
+dont le premier but est non-seulement de répandre
et de populariser l'&oelig;uvre de la peinture,
-mais encore de conserver intacte à la postérité
-la pensée des maîtres, à travers le temps et les
-événemens qui détruisent les originaux?</p>
+mais encore de conserver intacte à la postérité
+la pensée des maîtres, à travers le temps et les
+événemens qui détruisent les originaux?</p>
<p>Il faut que chaque science, chaque art, chaque
<span class="pagenum"><a id="page_XII_22">XII p. 22</a></span>
-métier même ait sa doctrine. Rien n'existe sans
-une pensée dominante où le travail se rattache,
-où la volonté se maintient consciencieuse. Dans
-les époques de décadence où chacun fait à sa
+métier même ait sa doctrine. Rien n'existe sans
+une pensée dominante où le travail se rattache,
+où la volonté se maintient consciencieuse. Dans
+les époques de décadence où chacun fait à sa
guise, sans respect pour rien ni personne, les
-arts déclinent et périssent.</p>
+arts déclinent et périssent.</p>
-<p>Calamatta, après avoir soulevé et retourné
-ces considérations dans sa pensée, se renferma
-dans une idée où il trouva au moins une certitude
-absolue: c'est qu'il faut savoir très bien
+<p>Calamatta, après avoir soulevé et retourné
+ces considérations dans sa pensée, se renferma
+dans une idée où il trouva au moins une certitude
+absolue: c'est qu'il faut savoir très bien
dessiner pour savoir bien copier, et que qui ne
le sait pas ne comprend pas ce qu'il voit et ne
peut pas le rendre, quelque effort d'attention et
-de volonté qu'il y apporte. Il fit donc des études
-sérieuses en s'essayant à dessiner des portraits
-d'après nature, en même temps qu'il poursuivait
-ces travaux de burin qui prennent des années.
-Calamatta a travaillé sept ans de suite au <cite>V&oelig;u
+de volonté qu'il y apporte. Il fit donc des études
+sérieuses en s'essayant à dessiner des portraits
+d'après nature, en même temps qu'il poursuivait
+ces travaux de burin qui prennent des années.
+Calamatta a travaillé sept ans de suite au <cite>V&oelig;u
de Louis XIII</cite> de M. Ingres.</p>
<p>On lui doit quelques portraits remarquables
-qu'il a répandus par la gravure après les avoir
-dessinés lui-même, entre autres celui de M. Lamennais,
-dont la ressemblance est fidèle et dont
+qu'il a répandus par la gravure après les avoir
+dessinés lui-même, entre autres celui de M. Lamennais,
+dont la ressemblance est fidèle et dont
l'expression est saisissante.</p>
-<p>Mais le talent vraiment supérieur de Calamatta
-est dans la copie passionnément minutieuse
-et consciencieuse des maîtres anciens. Il a consacré
-le meilleur de sa volonté à reproduire la
-<cite>Joconde</cite> de Léonard de Vinci, dont il termine la
-gravure peut-être au moment où j'écris, et dont
+<p>Mais le talent vraiment supérieur de Calamatta
+est dans la copie passionnément minutieuse
+et consciencieuse des maîtres anciens. Il a consacré
+le meilleur de sa volonté à reproduire la
+<cite>Joconde</cite> de Léonard de Vinci, dont il termine la
+gravure peut-être au moment où j'écris, et dont
<span class="pagenum"><a id="page_XII_23">XII p. 23</a></span>
le dessin m'a paru un chef-d'&oelig;uvre. Ce type,
-réputé si difficile à reproduire, cette figure de
-femme d'une beauté si mystérieuse, même pour
+réputé si difficile à reproduire, cette figure de
+femme d'une beauté si mystérieuse, même pour
ses contemporains, et que le peintre estima miraculeuse
-à saisir dans son expression, méritait
-de rester à jamais dans les arts. Le fugitif sourire
+à saisir dans son expression, méritait
+de rester à jamais dans les arts. Le fugitif sourire
de la Joconde, ce rayonnement divin d'une
-émotion inconnue, un grand génie a su le fixer
-sur la toile, arrachant ainsi à l'empire de la mort
-un éclair de cette vie exquise que fait la beauté
-exquise; mais le temps détruit les belles toiles
+émotion inconnue, un grand génie a su le fixer
+sur la toile, arrachant ainsi à l'empire de la mort
+un éclair de cette vie exquise que fait la beauté
+exquise; mais le temps détruit les belles toiles
aussi fatalement (quoique plus tardivement) qu'il
-détruit les beaux corps. La gravure conserve et
+détruit les beaux corps. La gravure conserve et
immortalise. Un jour, elle seule restera pour
-attester que les maîtres et les femmes ont vécu,
-et tandis que les ossemens des générations ne
-seront plus que poussière, la triomphante Joconde
+attester que les maîtres et les femmes ont vécu,
+et tandis que les ossemens des générations ne
+seront plus que poussière, la triomphante Joconde
sourira encore, de son vrai et intraduisible sourire,
-à de jeunes c&oelig;urs amoureux d'elle.</p>
+à de jeunes c&oelig;urs amoureux d'elle.</p>
-<p>Parmi ceux de mes amis qui m'ont enseigné,
-par l'exemple soutenu (la meilleure des leçons),
-qu'il faut étudier, chercher et vouloir toujours;
-aimer le travail plus que soi-même, et n'avoir
-pour but dans la vie que de laisser après soi le
+<p>Parmi ceux de mes amis qui m'ont enseigné,
+par l'exemple soutenu (la meilleure des leçons),
+qu'il faut étudier, chercher et vouloir toujours;
+aimer le travail plus que soi-même, et n'avoir
+pour but dans la vie que de laisser après soi le
meilleur de sa propre vie, Calamatta est aux
-premiers rangs, et, à ce titre, il garde dans mon
-âme une bonne part de ce respect qui est la base
-essentielle de toute amitié durable.</p>
+premiers rangs, et, à ce titre, il garde dans mon
+âme une bonne part de ce respect qui est la base
+essentielle de toute amitié durable.</p>
-<p>Je dois aussi une reconnaissance particulière,
-comme artiste, à M. Gustave Planche, esprit
+<p>Je dois aussi une reconnaissance particulière,
+comme artiste, à M. Gustave Planche, esprit
<span class="pagenum"><a id="page_XII_24">XII p. 24</a></span>
-purement critique, mais d'une grande élévation.
-Mélancolique par caractère et comme rassasié,
+purement critique, mais d'une grande élévation.
+Mélancolique par caractère et comme rassasié,
en naissant, du spectacle des choses humaines,
Gustave Planche n'est cependant pas un esprit
froid ni un c&oelig;ur impuissant; mais une tension
-contemplative, trop peu accessible aux émotions
-variées et au laisser-aller de l'imprévu dans les
-arts, concentra le rayonnement de sa pensée sur
+contemplative, trop peu accessible aux émotions
+variées et au laisser-aller de l'imprévu dans les
+arts, concentra le rayonnement de sa pensée sur
un seul point fixe. Il ne voulut longtemps admettre,
comprendre et sentir le beau que dans
-le grand et le sévère. Le joli, le gracieux et
-l'agréable lui devinrent antipathiques. De là
-une injustice réelle dans plusieurs faits d'appréciation,
-qui lui fut imputée à mauvaise humeur,
-à parti pris, bien qu'aucune critique ne soit plus
-intègre et plus sincère que la sienne.</p>
-
-<p>Aussi nul critique n'a soulevé plus de colères
-et attiré sur lui plus de vengeances personnelles.
+le grand et le sévère. Le joli, le gracieux et
+l'agréable lui devinrent antipathiques. De là
+une injustice réelle dans plusieurs faits d'appréciation,
+qui lui fut imputée à mauvaise humeur,
+à parti pris, bien qu'aucune critique ne soit plus
+intègre et plus sincère que la sienne.</p>
+
+<p>Aussi nul critique n'a soulevé plus de colères
+et attiré sur lui plus de vengeances personnelles.
Il endura le tout avec patience poursuivant ses
-<em>exécutions</em> sous une apparente impassibilité. Mais
-c'était là un rôle que sa force intérieure n'acceptait
-pas réellement. Cette hostilité, qu'il avait
-provoquée, le faisait souffrir; car le fond de son
-caractère est plus bienveillant que sa plume, et
+<em>exécutions</em> sous une apparente impassibilité. Mais
+c'était là un rôle que sa force intérieure n'acceptait
+pas réellement. Cette hostilité, qu'il avait
+provoquée, le faisait souffrir; car le fond de son
+caractère est plus bienveillant que sa plume, et
si l'on y faisait bien attention, on verrait que
cette forme cassante et absolue ne couvre pas les
-ménagemens caractéristiques de la haine. Une
-discussion douce le ramène facilement, ou, du
-moins, le ramenait alors des excès de sa propre
+ménagemens caractéristiques de la haine. Une
+discussion douce le ramène facilement, ou, du
+moins, le ramenait alors des excès de sa propre
logique. Il est vrai qu'en reprenant la plume,
<span class="pagenum"><a id="page_XII_25">XII p. 25</a></span>
-entraîné par je ne sais quelle fatalité de son
-talent, il achevait de briser ce qu'il s'était peut-être
-promis de ménager.</p>
-
-<p>J'aurais complétement accepté ce caractère
-avec tous ses inconvéniens et tous ses dangers
-si j'avais trouvé juste et concluant le point de
-vue où il se plaçait, en tant que critique. La
-différence de mon sentiment sur les &oelig;uvres
-d'art que je défendais quelquefois contre ses
-anathèmes ne m'eût pas empêchée de regarder
-la sobriété et la sévérité de ses appréciations
-comme des effets utiles de ses convictions raisonnées.</p>
+entraîné par je ne sais quelle fatalité de son
+talent, il achevait de briser ce qu'il s'était peut-être
+promis de ménager.</p>
+
+<p>J'aurais complétement accepté ce caractère
+avec tous ses inconvéniens et tous ses dangers
+si j'avais trouvé juste et concluant le point de
+vue où il se plaçait, en tant que critique. La
+différence de mon sentiment sur les &oelig;uvres
+d'art que je défendais quelquefois contre ses
+anathèmes ne m'eût pas empêchée de regarder
+la sobriété et la sévérité de ses appréciations
+comme des effets utiles de ses convictions raisonnées.</p>
<p>Mais ce que je n'approuvais pas, et ce que
-j'ai approuvé de moins en moins, même chez
+j'ai approuvé de moins en moins, même chez
mes amis, dans l'exercice de la critique en
-général, c'est le ton hautain et dédaigneux, c'est
+général, c'est le ton hautain et dédaigneux, c'est
la rudesse des formes, c'est, en un mot, le sentiment
-qui préside parfois à cet enseignement et
-qui en dénature le but et l'effet. Je trouvais
+qui préside parfois à cet enseignement et
+qui en dénature le but et l'effet. Je trouvais
Planche d'autant plus dans l'erreur sur ce point,
-que son sentiment n'était égaré par aucune
-personnalité méchante, envieuse ou vindicative.
+que son sentiment n'était égaré par aucune
+personnalité méchante, envieuse ou vindicative.
Il parlait de tous les vivans, au contraire, avec
-une grande sérénité, et même, dans la conversation,
+une grande sérénité, et même, dans la conversation,
il leur rendait beaucoup plus de justice
ou montrait pour eux beaucoup plus d'indulgence
-qu'il ne voulait en faire paraître en
-écrivant. C'était donc évidemment le résultat
-d'un système et d'une croyance qui pouvaient
+qu'il ne voulait en faire paraître en
+écrivant. C'était donc évidemment le résultat
+d'un système et d'une croyance qui pouvaient
<span class="pagenum"><a id="page_XII_26">XII p. 26</a></span>
-être respectables, mais dont le résultat n'était
+être respectables, mais dont le résultat n'était
pas bienfaisant.</p>
-<p>Si la critique est <em>ce quelle doit être, un enseignement</em>,
-elle doit se montrer douce et généreuse,
-afin d'être persuasive. Elle doit ménager surtout
-l'amour-propre, qui, durement froissé en public,
-se révolte naturellement contre cette sorte d'insulte
-à la personne. On aura beau dire que la
-critique est libre et ne relève que d'elle-même,
-toutes choses relèvent de Dieu, qui a fait de la
-charité le premier de nos devoirs et la plus forte
+<p>Si la critique est <em>ce quelle doit être, un enseignement</em>,
+elle doit se montrer douce et généreuse,
+afin d'être persuasive. Elle doit ménager surtout
+l'amour-propre, qui, durement froissé en public,
+se révolte naturellement contre cette sorte d'insulte
+à la personne. On aura beau dire que la
+critique est libre et ne relève que d'elle-même,
+toutes choses relèvent de Dieu, qui a fait de la
+charité le premier de nos devoirs et la plus forte
de nos armes. Si les critiques qui nous jugent
sont plus forts que nous (ce qui n'arrive pas
-toujours), nous le sentirons aisément à leur
-indulgence, et les conseils enveloppés de ces
+toujours), nous le sentirons aisément à leur
+indulgence, et les conseils enveloppés de ces
explications modestes qui <em>prouvent</em> ont une valeur
-que la raillerie et le dédain n'auront jamais.</p>
+que la raillerie et le dédain n'auront jamais.</p>
-<p>Je ne pense pas qu'il faille céder à la critique,
-même la plus aimable, quand elle ne nous
-persuade pas; mais une critique élevée, désintéressée,
+<p>Je ne pense pas qu'il faille céder à la critique,
+même la plus aimable, quand elle ne nous
+persuade pas; mais une critique élevée, désintéressée,
noble de sentimens et de formes, doit
-nous être toujours utile, même quand elle nous
-contredit ouvertement. Elle soulève en nous-mêmes
+nous être toujours utile, même quand elle nous
+contredit ouvertement. Elle soulève en nous-mêmes
un examen nouveau et une discussion
-approfondie qui ne peuvent nous être que salutaires.
+approfondie qui ne peuvent nous être que salutaires.
Elle doit donc nous trouver reconnaissans
quand son but est bien visiblement d'instruire
-le public et nous-mêmes.</p>
+le public et nous-mêmes.</p>
-<p>C'était là certainement le but de Gustave
+<p>C'était là certainement le but de Gustave
Planche; mais il n'en prenait pas le moyen. Il
<span class="pagenum"><a id="page_XII_27">XII p. 27</a></span>
-blessait la personnalité, et le public, qui s'amuse
+blessait la personnalité, et le public, qui s'amuse
de ces sortes de scandales, ne les approuve pas
-au fond. Du moment, d'ailleurs, qu'il aperçoit
-ou croit apercevoir la passion au fond du débat,
+au fond. Du moment, d'ailleurs, qu'il aperçoit
+ou croit apercevoir la passion au fond du débat,
il ne juge plus que la passion et oublie de juger
-l'&oelig;uvre qui en a soulevé les orages.</p>
+l'&oelig;uvre qui en a soulevé les orages.</p>
-<p>La connaissance générale, le goût et l'intelligence
-des arts ne gagnent donc rien à ces querelles,
-et l'instruction véritable que le beau savoir
-et le beau style de Gustave Planche eussent dû
-répandre en a été amoindrie.</p>
+<p>La connaissance générale, le goût et l'intelligence
+des arts ne gagnent donc rien à ces querelles,
+et l'instruction véritable que le beau savoir
+et le beau style de Gustave Planche eussent dû
+répandre en a été amoindrie.</p>
-<p>Il n'est pas le seul à qui ce malheur soit
-arrivé. Par son caractère personnel, il l'a peut-être
-moins mérité qu'un autre; par la rudesse de
+<p>Il n'est pas le seul à qui ce malheur soit
+arrivé. Par son caractère personnel, il l'a peut-être
+moins mérité qu'un autre; par la rudesse de
son langage et la persistance de ses impitoyables
-conclusions, il s'y est exposé davantage.</p>
+conclusions, il s'y est exposé davantage.</p>
<p>Le reproche que je me permets de lui
-adresser est bien désintéressé, à coup sûr, car
+adresser est bien désintéressé, à coup sûr, car
personne ne m'a plus constamment soutenue et
-encouragée.</p>
-
-<p>En outre, j'ai une prédilection très grande
-pour les côtés élevés et tranchés de ce jugement
-véritablement éclairé de haut, à plusieurs égards,
-en peinture et en musique particulièrement. Je
-le trouve moins juste en littérature. Il n'a pas
-accepté des talens que le public a acceptés avec
-raison. Il s'est peut-être raidi dans sa conscience
-austère contre l'intelligence générale des
-engouemens, jusqu'y dépasser son but et à se
-sentir mal disposé, même pour les succès mérités.</p>
+encouragée.</p>
+
+<p>En outre, j'ai une prédilection très grande
+pour les côtés élevés et tranchés de ce jugement
+véritablement éclairé de haut, à plusieurs égards,
+en peinture et en musique particulièrement. Je
+le trouve moins juste en littérature. Il n'a pas
+accepté des talens que le public a acceptés avec
+raison. Il s'est peut-être raidi dans sa conscience
+austère contre l'intelligence générale des
+engouemens, jusqu'y dépasser son but et à se
+sentir mal disposé, même pour les succès mérités.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XII_28">XII p. 28</a></span>
-Quoi qu'il en soit, il a montré un grand courage
-moral: si grand, qu'il y en a à le dire et à
-défendre l'homme, son talent et sa droiture
-contre les inimitiés que lui a attirées le ton acerbe
+Quoi qu'il en soit, il a montré un grand courage
+moral: si grand, qu'il y en a à le dire et à
+défendre l'homme, son talent et sa droiture
+contre les inimitiés que lui a attirées le ton acerbe
de sa critique.</p>
-<p>Lui-même, dès ses premiers pas dans la
-carrière, a posé sa doctrine avec la rigueur d'un
-esprit absolu. Mais, dur à lui-même encore plus
-qu'aux autres, il s'écrie: «C'est un abîme (la
-critique sévère) qui s'ouvre devant vous. Parfois
-il vous prend des éblouissemens et des vertiges.
-De questions en questions, on arrive à une
-question dernière et insoluble, le doute universel.
+<p>Lui-même, dès ses premiers pas dans la
+carrière, a posé sa doctrine avec la rigueur d'un
+esprit absolu. Mais, dur à lui-même encore plus
+qu'aux autres, il s'écrie: «C'est un abîme (la
+critique sévère) qui s'ouvre devant vous. Parfois
+il vous prend des éblouissemens et des vertiges.
+De questions en questions, on arrive à une
+question dernière et insoluble, le doute universel.
Or, c'est tout simplement la plus
-douloureuse de toutes les pensées. Je n'en
-connais pas de plus décourageante, de plus
-voisine du désespoir... C'est une &oelig;uvre mesquine
-(toujours la critique) et qui ne mérite pas
-même le nom d'&oelig;uvre. C'est une oisiveté
-officielle, un perpétuel et volontaire loisir; c'est
-la raillerie douloureuse de l'impuissance, le râle
-de la stérilité; c'est un cri d'enfer et d'agonie<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.»</p>
+douloureuse de toutes les pensées. Je n'en
+connais pas de plus décourageante, de plus
+voisine du désespoir... C'est une &oelig;uvre mesquine
+(toujours la critique) et qui ne mérite pas
+même le nom d'&oelig;uvre. C'est une oisiveté
+officielle, un perpétuel et volontaire loisir; c'est
+la raillerie douloureuse de l'impuissance, le râle
+de la stérilité; c'est un cri d'enfer et d'agonie<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.»</p>
<p>Tout le reste du chapitre est aussi curieux
-et même de plus en plus curieux. C'est la confession,
-non pas ingénue et irréfléchie, mais
-volontaire et comme désespérée, d'un jeune
+et même de plus en plus curieux. C'est la confession,
+non pas ingénue et irréfléchie, mais
+volontaire et comme désespérée, d'un jeune
homme ambitieux de produire quelque chose de
-grand, qui s'agite dans le collier de misère de
+grand, qui s'agite dans le collier de misère de
<span class="pagenum"><a id="page_XII_29">XII p. 29</a></span>
-la critique, acceptée contre son gré, dans un
-jour d'incertitude ou de découragement. «<em>Honte
-et malheur à moi</em>, dit-il, <em>si je ne puis jamais accepter
-ou remplir un rôle plus glorieux et plus
-élevé!</em>»</p>
-
-<p>Ces plaintes étaient injustes, ce point de vue
-était faux. Le rôle de critique, bien compris,
-est un rôle tout aussi grand que celui de créateur,
+la critique, acceptée contre son gré, dans un
+jour d'incertitude ou de découragement. «<em>Honte
+et malheur à moi</em>, dit-il, <em>si je ne puis jamais accepter
+ou remplir un rôle plus glorieux et plus
+élevé!</em>»</p>
+
+<p>Ces plaintes étaient injustes, ce point de vue
+était faux. Le rôle de critique, bien compris,
+est un rôle tout aussi grand que celui de créateur,
et de grands esprits philosophiques n'ont pas fait
-autre chose que la critique des idées et des
-préjugés de leur temps. Cela a bien suffi non-seulement
-à leur gloire, mais encore aux progrès
-de leur siècle, car toute &oelig;uvre de perfectionnement
-se compose de deux actes également importans
-de la volonté humaine, renverser et
-réédifier. On prétend que l'un est plus malaisé
-que l'autre; mais si l'on rebâtit difficilement et
+autre chose que la critique des idées et des
+préjugés de leur temps. Cela a bien suffi non-seulement
+à leur gloire, mais encore aux progrès
+de leur siècle, car toute &oelig;uvre de perfectionnement
+se compose de deux actes également importans
+de la volonté humaine, renverser et
+réédifier. On prétend que l'un est plus malaisé
+que l'autre; mais si l'on rebâtit difficilement et
souvent fort mal, ne serait-ce pas que l'on
-commence toujours à fonder sur des ruines, et
-que si ces ruines servent encore de base à nos
-édifices mal assurés, c'est que le travail de la
-démolition, de la critique, n'a pas été assez
-complet et assez profond? D'où il résulte que
+commence toujours à fonder sur des ruines, et
+que si ces ruines servent encore de base à nos
+édifices mal assurés, c'est que le travail de la
+démolition, de la critique, n'a pas été assez
+complet et assez profond? D'où il résulte que
l'un est aussi rare et aussi difficile que l'autre.</p>
-<p>Gustave Planche, en avançant en âge et en
-réfléchissant mieux, comprit sans doute qu'il
-s'était trompé en méprisant sa vocation, car il la
+<p>Gustave Planche, en avançant en âge et en
+réfléchissant mieux, comprit sans doute qu'il
+s'était trompé en méprisant sa vocation, car il la
continua et fit bien, non pour son bonheur, ni
pour le plus grand plaisir de ses adversaires,
-mais pour le progrès de l'<em>éducation du goût public</em>,
+mais pour le progrès de l'<em>éducation du goût public</em>,
<span class="pagenum"><a id="page_XII_30">XII p. 30</a></span>
-auquel il a sérieusement contribué, en dépit des
-défauts de sa manière et des erreurs de son
-propre goût. S'il a manqué souvent aux convenances
-de forme, aux égards dus au génie lors
-même qu'on le croit égaré, aux encouragemens
+auquel il a sérieusement contribué, en dépit des
+défauts de sa manière et des erreurs de son
+propre goût. S'il a manqué souvent aux convenances
+de forme, aux égards dus au génie lors
+même qu'on le croit égaré, aux encouragemens
dus au talent consciencieux et patient qui n'est
-pas le génie, mais qui peut grandir sous une
+pas le génie, mais qui peut grandir sous une
heureuse influence; si, en un mot, il a fait des
victimes de son enthousiasme et de son abattement,
de ses heures de puissance et de ses heures
-de spleen, il n'en a pas moins mêlé à ses plus
-amères réflexions contre les individus une foule
-d'excellentes choses générales dont la masse peut
-profiter, sauf à en faire une application moins
-rigide. Il a montré, sur un très grand nombre
-de sujets et d'objets, un goût sûr, éclairé, un
-sentiment délicat ou grandiose, exprimés d'une
-manière élégante, claire et toujours concise malgré
-l'ampleur. Sa forme n'a que le défaut d'être un
+de spleen, il n'en a pas moins mêlé à ses plus
+amères réflexions contre les individus une foule
+d'excellentes choses générales dont la masse peut
+profiter, sauf à en faire une application moins
+rigide. Il a montré, sur un très grand nombre
+de sujets et d'objets, un goût sûr, éclairé, un
+sentiment délicat ou grandiose, exprimés d'une
+manière élégante, claire et toujours concise malgré
+l'ampleur. Sa forme n'a que le défaut d'être un
peu trop sculpturale et uniforme. On la croirait
-recherchée et apprêtée, tant elle est parfois pompeuse;
-mais c'est une manière naturelle à cet
-écrivain qui produit avec une grande rapidité et
-une grande facilité.</p>
-
-<p>Il me fut très utile, non-seulement parce qu'il
-me força, par ses moqueries franches, à étudier
-un peu ma langue, que j'écrivais avec beaucoup
-trop de négligence, mais encore parce que sa
-conversation, peu variée mais très substantielle
-et d'une clarté remarquable, m'instruisit d'une
+recherchée et apprêtée, tant elle est parfois pompeuse;
+mais c'est une manière naturelle à cet
+écrivain qui produit avec une grande rapidité et
+une grande facilité.</p>
+
+<p>Il me fut très utile, non-seulement parce qu'il
+me força, par ses moqueries franches, à étudier
+un peu ma langue, que j'écrivais avec beaucoup
+trop de négligence, mais encore parce que sa
+conversation, peu variée mais très substantielle
+et d'une clarté remarquable, m'instruisit d'une
<span class="pagenum"><a id="page_XII_31">XII p. 31</a></span>
-quantité de choses que j'avais à apprendre pour
-entrer dans mon petit progrès relatif.</p>
+quantité de choses que j'avais à apprendre pour
+entrer dans mon petit progrès relatif.</p>
-<p>Après quelques mois de relations très douces
-et très intéressantes pour moi, j'ai cessé de le
+<p>Après quelques mois de relations très douces
+et très intéressantes pour moi, j'ai cessé de le
voir pour des raisons personnelles qui ne doivent
-rien faire préjuger contre son caractère privé,
-dont je n'ai jamais eu qu'à me louer, en ce qui
+rien faire préjuger contre son caractère privé,
+dont je n'ai jamais eu qu'à me louer, en ce qui
me concerne.</p>
<p>Mais, puisque je raconte ma propre histoire,
-il faut bien que je dise que son intimité avait
-pour moi de graves inconvéniens. Elle m'entourait
-d'inimitiés et d'amertumes violentes. Il
+il faut bien que je dise que son intimité avait
+pour moi de graves inconvéniens. Elle m'entourait
+d'inimitiés et d'amertumes violentes. Il
n'est pas possible d'avoir pour ami un critique
-aussi <em>austère</em> (je me sers sans raillerie aucune
-du mot qu'il s'appliquait volontiers à lui-même),
-sans être réputé solidaire de ses aversions et de
-ses condamnations. Déjà Delatouche n'avait pas
-voulu se prêter à un raccommodement avec lui,
-et s'était brouillé avec moi à cause de lui.
-Tous ceux que Planche avait blessés, par des
-écrits ou des paroles, me faisaient un crime de
-le mettre chez moi en leur présence, et j'étais
-menacée d'un isolement complet par l'abandon
+aussi <em>austère</em> (je me sers sans raillerie aucune
+du mot qu'il s'appliquait volontiers à lui-même),
+sans être réputé solidaire de ses aversions et de
+ses condamnations. Déjà Delatouche n'avait pas
+voulu se prêter à un raccommodement avec lui,
+et s'était brouillé avec moi à cause de lui.
+Tous ceux que Planche avait blessés, par des
+écrits ou des paroles, me faisaient un crime de
+le mettre chez moi en leur présence, et j'étais
+menacée d'un isolement complet par l'abandon
d'amis plus anciens que lui, que je ne devais pas
-sacrifier, disaient-ils, à un nouveau venu.</p>
+sacrifier, disaient-ils, à un nouveau venu.</p>
-<p>J'hésitai beaucoup. Il était malheureux par
+<p>J'hésitai beaucoup. Il était malheureux par
nature, et il avait pour moi un attachement et
-un dévouement qui paraissaient en dehors de
-sa nature. J'eusse trouvé lâche de l'éloigner en
-vue des haines littéraires que ses éloges m'avaient
+un dévouement qui paraissaient en dehors de
+sa nature. J'eusse trouvé lâche de l'éloigner en
+vue des haines littéraires que ses éloges m'avaient
<span class="pagenum"><a id="page_XII_32">XII p. 32</a></span>
-attirées: on ne doit rien faire pour les ennemis;
+attirées: on ne doit rien faire pour les ennemis;
mais je sentais bien que son commerce me nuisait
-intérieurement. Son humeur mélancolique, ses
-théories de dégoût universel, son aversion pour
+intérieurement. Son humeur mélancolique, ses
+théories de dégoût universel, son aversion pour
le laisser-aller de l'esprit aux choses faciles et
-agréables dans les arts, enfin la tension de raisonnement
+agréables dans les arts, enfin la tension de raisonnement
et la persistance d'analyse qu'il fallait
-avoir quand on causait avec lui, me jetaient, à
+avoir quand on causait avec lui, me jetaient, à
mon tour, dans une sorte de spleen auquel je
-n'étais que trop disposée à l'époque où je le
-connus. Je voyais en lui une intelligence éminente
-qui s'efforçait généreusement de me faire part
-de ses conquêtes, mais qui les avait amassées au
-prix de son bonheur, et j'étais encore dans l'âge
-où l'on a plus besoin de bonheur que de savoir.</p>
+n'étais que trop disposée à l'époque où je le
+connus. Je voyais en lui une intelligence éminente
+qui s'efforçait généreusement de me faire part
+de ses conquêtes, mais qui les avait amassées au
+prix de son bonheur, et j'étais encore dans l'âge
+où l'on a plus besoin de bonheur que de savoir.</p>
<p>Le quereller sur la cause fatale de sa tristesse,
-cause tout à fait mystérieuse qui doit tenir à son
-organisation et que je n'ai jamais pénétrée, parce
-qu'il ne la pénétrait sans doute pas lui-même,
-eût été injuste et cruel; je ne voulus donc pas
-entamer de ces discussions profondes qui achèvent
+cause tout à fait mystérieuse qui doit tenir à son
+organisation et que je n'ai jamais pénétrée, parce
+qu'il ne la pénétrait sans doute pas lui-même,
+eût été injuste et cruel; je ne voulus donc pas
+entamer de ces discussions profondes qui achèvent
de tuer le moral quand elles ne le sauvent pas.
-Je n'étais pas d'ailleurs dans une position apostolique.
-Je me sentais abattue et brisée moi-même,
-car c'était le temps où j'écrivais <cite>Lélia</cite>, évitant
-soigneusement de dire à Planche le fond de mon
-propre problème, tant je craignais de le lui voir
-résoudre par une désespérance sans appel, et ne
+Je n'étais pas d'ailleurs dans une position apostolique.
+Je me sentais abattue et brisée moi-même,
+car c'était le temps où j'écrivais <cite>Lélia</cite>, évitant
+soigneusement de dire à Planche le fond de mon
+propre problème, tant je craignais de le lui voir
+résoudre par une désespérance sans appel, et ne
m'entretenant avec lui que de la forme et de la
-poésie de mon sujet.</p>
+poésie de mon sujet.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XII_33">XII p. 33</a></span>
-Cela n'était pas toujours de son goût, et si
-l'ouvrage est défectueux, ce n'est pas la faute de
+Cela n'était pas toujours de son goût, et si
+l'ouvrage est défectueux, ce n'est pas la faute de
son influence, mais bien, au contraire, celle de
-mon entêtement.</p>
+mon entêtement.</p>
-<p>Je sentais bien, moi, tout en me débattant
+<p>Je sentais bien, moi, tout en me débattant
contre le doute religieux, que je ne pourrais sortir
-de cette maladie mortelle que par quelque révélation
-imprévue du sentiment ou de l'imagination.
+de cette maladie mortelle que par quelque révélation
+imprévue du sentiment ou de l'imagination.
Aussi je sentais bien que la psychologie de
-Planche n'était pas applicable à ma situation
+Planche n'était pas applicable à ma situation
intellectuelle.</p>
-<p>J'avais même, dans ces temps-là, des éclairs
-de dévotion que je cachais avec le plus grand
-soin à tous, et à lui particulièrement: à tous,
-non! Je les disais à M<sup>me</sup> Dorval, qui seule pouvait
-me comprendre. Je me souviens d'être entrée
-plusieurs fois alors, vers le soir, dans les églises
+<p>J'avais même, dans ces temps-là, des éclairs
+de dévotion que je cachais avec le plus grand
+soin à tous, et à lui particulièrement: à tous,
+non! Je les disais à M<sup>me</sup> Dorval, qui seule pouvait
+me comprendre. Je me souviens d'être entrée
+plusieurs fois alors, vers le soir, dans les églises
sombres et silencieuses, pour me perdre dans
-la contemplation de l'idée du Christ, et pour
+la contemplation de l'idée du Christ, et pour
prier encore avec des larmes mystiques comme
-dans mes jeunes années de croyance et d'exaltation.</p>
+dans mes jeunes années de croyance et d'exaltation.</p>
-<p>Mais je ne pouvais plus méditer sans retomber
-dans mes angoisses sur la justice et la bonté
+<p>Mais je ne pouvais plus méditer sans retomber
+dans mes angoisses sur la justice et la bonté
divines, en regard du mal et de la douleur qui
-régnent sur la terre. Je ne me calmais un peu
-qu'en rêvant à ce que j'avais pu comprendre et
-retenir de la <cite>Théodicée</cite> de Leibnitz. C'était ma
-dernière ancre de salut que Leibnitz! Je m'étais
-toujours dit que le jour où je le comprendrais
+régnent sur la terre. Je ne me calmais un peu
+qu'en rêvant à ce que j'avais pu comprendre et
+retenir de la <cite>Théodicée</cite> de Leibnitz. C'était ma
+dernière ancre de salut que Leibnitz! Je m'étais
+toujours dit que le jour où je le comprendrais
<span class="pagenum"><a id="page_XII_34">XII p. 34</a></span>
-bien, je serais à l'abri de toute défaillance de
+bien, je serais à l'abri de toute défaillance de
l'esprit.</p>
<p>Je me souviens aussi qu'un jour Planche me
demanda si je connaissais Leibnitz, et que je
-lui répondis <em>non</em> bien vite, non pas tant par
+lui répondis <em>non</em> bien vite, non pas tant par
modestie que par crainte de le lui entendre discuter
-et <em>démolir</em>.</p>
-
-<p>Je n'aurais pourtant pas repoussé Planche
-d'autour de moi, dans un but d'intérêt personnel,
-même d'un ordre si élevé et si précieux que celui
-de ma sérénité intellectuelle, sans des circonstances
-particulières qu'il comprit avec une grande
-loyauté de désintéressement et sans aucun dépit
-d'amitié. Pourtant on l'accusa auprès de moi de
+et <em>démolir</em>.</p>
+
+<p>Je n'aurais pourtant pas repoussé Planche
+d'autour de moi, dans un but d'intérêt personnel,
+même d'un ordre si élevé et si précieux que celui
+de ma sérénité intellectuelle, sans des circonstances
+particulières qu'il comprit avec une grande
+loyauté de désintéressement et sans aucun dépit
+d'amitié. Pourtant on l'accusa auprès de moi de
quelques mauvaises paroles sur mon compte. Je
m'en expliquai vivement avec lui. Il les nia sur
-l'honneur, et par la suite, de nombreux témoignages
-m'affirmèrent la sincérité de sa conduite
-à mon égard. Je n'ai plus fait que le rencontrer.
-La dernière fois, ce fut chez M<sup>me</sup> Dorval, et je
-crois bien qu'il y a quelque chose comme déjà
+l'honneur, et par la suite, de nombreux témoignages
+m'affirmèrent la sincérité de sa conduite
+à mon égard. Je n'ai plus fait que le rencontrer.
+La dernière fois, ce fut chez M<sup>me</sup> Dorval, et je
+crois bien qu'il y a quelque chose comme déjà
dix ans de cela.</p>
-<p>Je n'ai pourtant pas épuisé le fiel que mon
-estime pour lui avait amassé contre moi, car, en
-1852, à propos d'une préface, où j'eus l'impertinence
-de dire qu'<em>un critique sérieux, M. Planche,
-avait seul bien jugé Sédaine, dans ces derniers temps</em>,
+<p>Je n'ai pourtant pas épuisé le fiel que mon
+estime pour lui avait amassé contre moi, car, en
+1852, à propos d'une préface, où j'eus l'impertinence
+de dire qu'<em>un critique sérieux, M. Planche,
+avait seul bien jugé Sédaine, dans ces derniers temps</em>,
des journalistes me firent dire que <em>M. Planche,
-le seul critique sérieux de l'époque, avait seul bien
-jugé ma pièce</em>. C'était une interprétation un peu
+le seul critique sérieux de l'époque, avait seul bien
+jugé ma pièce</em>. C'était une interprétation un peu
<span class="pagenum"><a id="page_XII_35">XII p. 35</a></span>
-tiraillée on le voit; mais la prévention n'y regarde
-pas de si près. Cela donna lieu à une petite
+tiraillée on le voit; mais la prévention n'y regarde
+pas de si près. Cela donna lieu à une petite
campagne de feuilletons contre moi. Voici l'occasion
d'en faire une bien plus brillante, car je
dis encore que Planche est un des critiques les
-plus sérieux de ce temps-ci, le plus sérieux,
-hélas, si l'on applique ce mot à l'absence totale
+plus sérieux de ce temps-ci, le plus sérieux,
+hélas, si l'on applique ce mot à l'absence totale
de bonheur et d'enjouement! car il est facile de
-voir, à ses écrits qu'il n'a pas encore trouvé en
+voir, à ses écrits qu'il n'a pas encore trouvé en
ce monde le plus petit mot pour rire.</p>
-<p>S'il y a de sa faute dans ce continuel déplaisir,
+<p>S'il y a de sa faute dans ce continuel déplaisir,
n'oublions pas que nous disons souvent d'un malade
-qui s'aigrit et se décourage: C'est sa faute!&mdash;Et
+qui s'aigrit et se décourage: C'est sa faute!&mdash;Et
qu'en disant cela, nous sommes assez cruels
sans y prendre garde. Quand la maladie nous
empoigne, nous sommes plus indulgens pour
-nous-mêmes et nous trouvons légitime de crier
+nous-mêmes et nous trouvons légitime de crier
et de nous plaindre. Eh bien! il y a des intelligences
-fatalement souffrantes d'un certain rêve
-qu'elles nous paraissent s'obstiner à caresser au
-détriment de tout le reste. Que ce rêve s'applique
-aux arts ou aux sciences, au passé ou au présent,
-il n'en est pas moins une idée fixe produite par
-une faculté idéaliste prononcée, et, dans l'impossibilité
-où cette faculté se trouve de transiger
-avec elle-même, il n'y a pas de prise pour les
+fatalement souffrantes d'un certain rêve
+qu'elles nous paraissent s'obstiner à caresser au
+détriment de tout le reste. Que ce rêve s'applique
+aux arts ou aux sciences, au passé ou au présent,
+il n'en est pas moins une idée fixe produite par
+une faculté idéaliste prononcée, et, dans l'impossibilité
+où cette faculté se trouve de transiger
+avec elle-même, il n'y a pas de prise pour les
conseils et les reproches du dehors.</p>
-<p>Un autre caractère mélancolique, un autre
-esprit éminent était Charles Didier. Il fut un
+<p>Un autre caractère mélancolique, un autre
+esprit éminent était Charles Didier. Il fut un
de mes meilleurs amis, et nous nous sommes
<span class="pagenum"><a id="page_XII_36">XII p. 36</a></span>
-refroidis, séparés, perdus de vue. Je ne sais pas
+refroidis, séparés, perdus de vue. Je ne sais pas
comment il parle de moi aujourd'hui; je sais
-seulement que je peux parler de lui à ma guise.</p>
+seulement que je peux parler de lui à ma guise.</p>
-<p>Je ne dirai pas comme Montesquieu; «Ne
+<p>Je ne dirai pas comme Montesquieu; «Ne
nous croyez pas quand nous parlons l'un de
-l'autre; nous sommes brouillés.»&mdash;Je me sens
-plus forte que cela, à cette heure où je résume
-ma vie avec le même calme et le même esprit de
-justice que si j'étais avec la pleine possession de
-ma lucidité, <i lang="la" xml:lang="la">in articulo mortis</i>.</p>
+l'autre; nous sommes brouillés.»&mdash;Je me sens
+plus forte que cela, à cette heure où je résume
+ma vie avec le même calme et le même esprit de
+justice que si j'étais avec la pleine possession de
+ma lucidité, <i lang="la" xml:lang="la">in articulo mortis</i>.</p>
-<p>Je regarde donc dans le passé, et j'y vois entre
+<p>Je regarde donc dans le passé, et j'y vois entre
Didier et moi quelques mois de dissentiment et
quelques mois de ressentiment. Puis, pour ma
-part, de longues années de cet oubli qui est ma
-seule vengeance des chagrins que l'on m'a causés,
-avec ou sans préméditation. Mais, en deçà de
+part, de longues années de cet oubli qui est ma
+seule vengeance des chagrins que l'on m'a causés,
+avec ou sans préméditation. Mais, en deçà de
ces malentendus et de ce parti pris, je vois cinq
-ou six années d'une amitié pure et parfaite. Je
+ou six années d'une amitié pure et parfaite. Je
relis des lettres d'une admirable sagesse, les conseils
-d'un vrai dévoûment, les consolations
-d'une intelligence des plus élevées. Et maintenant
-que le temps de l'oubli est passé pour moi,
+d'un vrai dévoûment, les consolations
+d'une intelligence des plus élevées. Et maintenant
+que le temps de l'oubli est passé pour moi,
maintenant que je sors de ce repos volontaire,
-nécessaire peut-être, de ma mémoire, ces années
-bénies sont là, devant moi, comme la seule chose
-utile et bonne que j'aie à constater et à conserver
+nécessaire peut-être, de ma mémoire, ces années
+bénies sont là, devant moi, comme la seule chose
+utile et bonne que j'aie à constater et à conserver
dans mon c&oelig;ur.</p>
-<p>Charles Didier était un homme de génie, non
-pas sans talent, mais d'un talent très inférieur à
-son génie. Il se révélait par éclairs, mais je ne
+<p>Charles Didier était un homme de génie, non
+pas sans talent, mais d'un talent très inférieur à
+son génie. Il se révélait par éclairs, mais je ne
<span class="pagenum"><a id="page_XII_37">XII p. 37</a></span>
-sache pas qu'aucun de ses ouvrages ait donné
-issue complète au large fond d'intelligence qu'il
-portait en lui-même. Il m'a semblé que son talent
-n'avait pas progressé après <cite>Rome souterraine</cite>, qui
+sache pas qu'aucun de ses ouvrages ait donné
+issue complète au large fond d'intelligence qu'il
+portait en lui-même. Il m'a semblé que son talent
+n'avait pas progressé après <cite>Rome souterraine</cite>, qui
est un fort beau livre. Il se sentait impuissant
-à l'expension littéraire complète, et il en souffrait
-mortellement. Sa vie était traversée d'orages
-intérieurs contre la réalité desquels son imagination
-n'était peut-être pas assez vive pour réagir.
-La gaîté où nous voulions quelquefois l'entraîner,
-et où il se laissait prendre, lui faisait plus de
+à l'expension littéraire complète, et il en souffrait
+mortellement. Sa vie était traversée d'orages
+intérieurs contre la réalité desquels son imagination
+n'était peut-être pas assez vive pour réagir.
+La gaîté où nous voulions quelquefois l'entraîner,
+et où il se laissait prendre, lui faisait plus de
mal que de bien. Il la payait, le lendemain, par
-une inquiétude ou un accablement plus profonds,
-et ce monde d'idéale candeur que la bonhomie
-de l'esprit des autres faisait et fait encore apparaître
+une inquiétude ou un accablement plus profonds,
+et ce monde d'idéale candeur que la bonhomie
+de l'esprit des autres faisait et fait encore apparaître
devant moi fuyait devant lui comme une
-déception folle.</p>
+déception folle.</p>
-<p>Je l'appelais mon ours, et même mon ours
+<p>Je l'appelais mon ours, et même mon ours
blanc, parce que, avec une figure encore jeune
-et belle, il avait cette particularité d'une belle
-chevelure blanchie longtemps avant l'âge. C'était
-l'image de son âme, dont le fond était encore
+et belle, il avait cette particularité d'une belle
+chevelure blanchie longtemps avant l'âge. C'était
+l'image de son âme, dont le fond était encore
plein de vie et de force, mais dont je ne sais
-quelle crise mystérieuse avait déjà paralysé
+quelle crise mystérieuse avait déjà paralysé
l'effusion.</p>
-<p>Sa manière, brusquement grondeuse, ne fâchait
+<p>Sa manière, brusquement grondeuse, ne fâchait
aucun de nous. On plaignait cette sorte
de misanthropie sous laquelle persistaient des
-qualités solides et des dévouemens aimables; on
-la respectait quand même elle devenait chagrine
+qualités solides et des dévouemens aimables; on
+la respectait quand même elle devenait chagrine
<span class="pagenum"><a id="page_XII_38">XII p. 38</a></span>
et trop facilement accusatrice. Il se laissait ramener,
-et c'était un homme d'une assez haute
-valeur pour qu'on pût être fier de l'avoir influencé
+et c'était un homme d'une assez haute
+valeur pour qu'on pût être fier de l'avoir influencé
quelque peu!</p>
<p>En politique, en religion, en philosophie et
en art, il avait des vues toujours droites et
-quelquefois si belles que, dans ses rares épanchemens,
-on sentait la supériorité de son être
-voilé à son être révélé.</p>
-
-<p>Dans la pratique de la vie, il était de bon
-conseil, bien que son premier mouvement fût
-empreint d'une trop grande méfiance des hommes,
-des choses et de Dieu même. Cette méfiance avait
-le fâcheux effet de me mettre en garde contre ses
-avis, qui souvent eussent été meilleurs à suivre
+quelquefois si belles que, dans ses rares épanchemens,
+on sentait la supériorité de son être
+voilé à son être révélé.</p>
+
+<p>Dans la pratique de la vie, il était de bon
+conseil, bien que son premier mouvement fût
+empreint d'une trop grande méfiance des hommes,
+des choses et de Dieu même. Cette méfiance avait
+le fâcheux effet de me mettre en garde contre ses
+avis, qui souvent eussent été meilleurs à suivre
pourtant que ceux que je recevais de mon propre
instinct.</p>
-<p>C'était un esprit préoccupé, autant que le
-mien alors, de la recherche des idées sociales et
+<p>C'était un esprit préoccupé, autant que le
+mien alors, de la recherche des idées sociales et
religieuses. J'ignore absolument quelle conclusion
-il a trouvée. J'ignore même, là où je suis, s'il
-a publié récemment quelque ouvrage. J'ai ouï
-parler, il y a quelques années, d'une brochure
-légitimiste qu'on lui reprochait beaucoup. Je n'ai
+il a trouvée. J'ignore même, là où je suis, s'il
+a publié récemment quelque ouvrage. J'ai ouï
+parler, il y a quelques années, d'une brochure
+légitimiste qu'on lui reprochait beaucoup. Je n'ai
pu me la procurer alors, et aujourd'hui je ne l'ai
pas encore lue. Je ne saurais croire, si cette
brochure est dans le sens qu'on m'a dit, que
-l'expression n'ait pas trahi la pensée véritable
-de l'auteur, ainsi qu'il arrive souvent, même
-aux écrivains habiles. Mais si le point de vue de
+l'expression n'ait pas trahi la pensée véritable
+de l'auteur, ainsi qu'il arrive souvent, même
+aux écrivains habiles. Mais si le point de vue de
<span class="pagenum"><a id="page_XII_39">XII p. 39</a></span>
-Charles Didier a changé entièrement, je saurais
+Charles Didier a changé entièrement, je saurais
encore moins croire qu'il n'y ait pas chez lui
-une conviction désintéressée.</p>
+une conviction désintéressée.</p>
<p>Je fermerai ici cette galerie de personnes amies
-dans le présent ou dans le passé, pour entreprendre
-plus tard une nouvelle série d'appréciations,
-à mesure que de nouvelles figures
-intéressantes m'apparaîtront dans l'ordre de mes
-souvenirs. Ce ne sera pas un ordre complétement
-exact probablement, car il faudra qu'il se prête
+dans le présent ou dans le passé, pour entreprendre
+plus tard une nouvelle série d'appréciations,
+à mesure que de nouvelles figures
+intéressantes m'apparaîtront dans l'ordre de mes
+souvenirs. Ce ne sera pas un ordre complétement
+exact probablement, car il faudra qu'il se prête
aux pauses qu'il me sera possible de faire dans
la narration de ma propre existence; mais il ne
-sera pas interverti à dessein, ni d'une manière
-qui entraîne ma mémoire à de notables infidélités.</p>
+sera pas interverti à dessein, ni d'une manière
+qui entraîne ma mémoire à de notables infidélités.</p>
<p>Je ne m'engage pas, je le redis une fois de
-plus, à parler de toutes les personnes que j'ai
-connues, même d'une manière particulière. J'ai
-dit qu'à l'égard de quelques-unes ma réserve ne
-devait rien faire préjuger contre l'estime qu'elles
-pouvaient mériter, et je vais dire ici un des
-principaux motifs de cette réserve.</p>
-
-<p>Des personnes dont j'étais disposée à parler
-avec toute la convenance que le goût exige, avec
-tout le respect dû à de hautes facultés, ou tous
-les égards auxquels a droit tout contemporain,
+plus, à parler de toutes les personnes que j'ai
+connues, même d'une manière particulière. J'ai
+dit qu'à l'égard de quelques-unes ma réserve ne
+devait rien faire préjuger contre l'estime qu'elles
+pouvaient mériter, et je vais dire ici un des
+principaux motifs de cette réserve.</p>
+
+<p>Des personnes dont j'étais disposée à parler
+avec toute la convenance que le goût exige, avec
+tout le respect dû à de hautes facultés, ou tous
+les égards auxquels a droit tout contemporain,
quel qu'il soit; des personnes enfin qui eussent
-dû me connaître assez pour être sans inquiétude
-m'ont témoigné, ou fait exprimer par des tiers,
-de vives appréhensions sur la part que je comptais
-leur faire dans ces mémoires.</p>
+dû me connaître assez pour être sans inquiétude
+m'ont témoigné, ou fait exprimer par des tiers,
+de vives appréhensions sur la part que je comptais
+leur faire dans ces mémoires.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XII_40">XII p. 40</a></span>
-A ces personnes-là, je n'avais qu'une réponse
-à faire, qui était de leur promettre de ne leur
+A ces personnes-là, je n'avais qu'une réponse
+à faire, qui était de leur promettre de ne leur
assigner aucune part, bonne ou mauvaise, petite
ou grande, dans mes souvenirs. Du moment
qu'elles doutaient de mon discernement et de mon
savoir-vivre dans un ouvrage tel que celui-ci, je
-ne devais pas songer à leur donner confiance en
-mon caractère d'écrivain, mais bien à les rassurer
-d'une manière spontanée et absolue par la promesse
+ne devais pas songer à leur donner confiance en
+mon caractère d'écrivain, mais bien à les rassurer
+d'une manière spontanée et absolue par la promesse
de mon silence.</p>
-<p>Aucune de celles que je viens de dépeindre
-n'a fait à mon c&oelig;ur la petite injure de se préoccuper
+<p>Aucune de celles que je viens de dépeindre
+n'a fait à mon c&oelig;ur la petite injure de se préoccuper
du jugement de mon esprit. Et cependant je n'ai
-pas caché que quelques méprises, quelques fâcheries,
-ont passé entre deux ou trois d'entre elles
-et moi; mais je n'ai même pas voulu examiner
-et juger ces mésintelligences passagères, où j'ai
-porté, moi, et je m'en accuse, plus de franchise
-que de douceur. J'ai été d'autant mieux disposée
-à repousser toute espèce de soupçon sur le passé
-qu'elles ne m'en témoignaient aucun, à moi, sur
+pas caché que quelques méprises, quelques fâcheries,
+ont passé entre deux ou trois d'entre elles
+et moi; mais je n'ai même pas voulu examiner
+et juger ces mésintelligences passagères, où j'ai
+porté, moi, et je m'en accuse, plus de franchise
+que de douceur. J'ai été d'autant mieux disposée
+à repousser toute espèce de soupçon sur le passé
+qu'elles ne m'en témoignaient aucun, à moi, sur
l'avenir.</p>
-<p>Je crois décidément que les personnes qui se
-sont tourmentées de cette opinion ont eu grand
+<p>Je crois décidément que les personnes qui se
+sont tourmentées de cette opinion ont eu grand
tort, et qu'elles eussent mieux fait de se confier
-à mon jugement rétrospectif.</p>
+à mon jugement rétrospectif.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XII_41">XII p. 41</a></span></p>
<h2>CHAPITRE TRENTE-CINQUIEME.</h2>
<p class="hanging indent">
-Je reprends mon récit.&mdash;J'arrive à dire des choses fort délicates, et
-je les dis exprès sans délicatesse, les trouvant ainsi plus chastement
+Je reprends mon récit.&mdash;J'arrive à dire des choses fort délicates, et
+je les dis exprès sans délicatesse, les trouvant ainsi plus chastement
dites.&mdash;Opinion de mon ami Dutheil sur le mariage.&mdash;Mon
opinion sur l'amour.&mdash;Marion de Lorme.&mdash;Deux femmes de
-Balzac.&mdash;L'orgueil de la femme.&mdash;L'orgueil humain en général.&mdash;Les
-<cite>Lettres d'un voyageur</cite>: mon plan au début.&mdash;Comme quoi
-le voyageur était moi.&mdash;Maladies physiques et morales agissant
+Balzac.&mdash;L'orgueil de la femme.&mdash;L'orgueil humain en général.&mdash;Les
+<cite>Lettres d'un voyageur</cite>: mon plan au début.&mdash;Comme quoi
+le voyageur était moi.&mdash;Maladies physiques et morales agissant
les unes sur les autres.</p>
-<p>J'ai dit précédemment qu'après mon retour
-d'Italie, 1834, j'avais éprouvé un grand bonheur
-à retrouver mes enfans, mes amis, ma maison;
+<p>J'ai dit précédemment qu'après mon retour
+d'Italie, 1834, j'avais éprouvé un grand bonheur
+à retrouver mes enfans, mes amis, ma maison;
mais ce bonheur fut court. Mes enfans ni ma
maison ne m'appartenaient, moralement parlant.
-Nous n'étions pas d'accord, mon mari et moi,
-sur la gouverne de ces humbles trésors. Maurice
-ne recevait pas, au collége, l'éducation conforme
-à ses instincts, à ses facultés, à sa santé. Le
-foyer domestique subissait des influences tout à
-fait anormales et dangereuses. C'était, ma faute,
+Nous n'étions pas d'accord, mon mari et moi,
+sur la gouverne de ces humbles trésors. Maurice
+ne recevait pas, au collége, l'éducation conforme
+à ses instincts, à ses facultés, à sa santé. Le
+foyer domestique subissait des influences tout à
+fait anormales et dangereuses. C'était, ma faute,
je l'ai dit, mais ma faute fatalement, et sans que
-je pusse trouver dans ma volonté, ennemie des
-luttes journalières et des querelles de ménage,
+je pusse trouver dans ma volonté, ennemie des
+luttes journalières et des querelles de ménage,
la force de dominer la situation.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XII_42">XII p. 42</a></span>
-Un de mes amis, Dutheil, qui eût voulu
-rendre possible la durée de cette situation, me
-disait que je pouvais m'en rendre maîtresse.</p>
+Un de mes amis, Dutheil, qui eût voulu
+rendre possible la durée de cette situation, me
+disait que je pouvais m'en rendre maîtresse.</p>
<p>Je lui fis comprendre qu'il se trompait, car
-son cerveau arrivait aisément à la compréhension
+son cerveau arrivait aisément à la compréhension
de ce qu'il traitait, dans la pratique, de raffinemens
-et de subtilités romanesques.</p>
+et de subtilités romanesques.</p>
-<p>«L'amour n'est pas un calcul de pure volonté,
+<p>«L'amour n'est pas un calcul de pure volonté,
lui disais-je. Nous ne sommes pas seulement
corps, ou seulement esprit; nous sommes
-corps et esprit tout ensemble. Là où l'un de ces
+corps et esprit tout ensemble. Là où l'un de ces
agens de la vie ne participe pas, il n'y a pas
d'amour vrai.</p>
-<p>«Si le corps a des fonctions dont l'âme n'a
-point à se mêler, comme de manger et de digérer<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>,
-l'union de deux êtres dans l'amour peut-il
-s'assimiler à ces fonctions-là? La seule pensée
-en est révoltante. Dieu, qui a mis le plaisir et la
-volupté dans les embrassemens de toutes les
-créatures, même dans ceux des plantes, n'a-t-il
-pas donné le discernement à ces créatures en
-proportion de leur degré de perfectionnement
-dans l'échelle des êtres? L'homme, étant le plus
-élevé, le plus complet de tous, n'a-t-il pas le
-sentiment ou le rêve de cette union nécessaire
+<p>«Si le corps a des fonctions dont l'âme n'a
+point à se mêler, comme de manger et de digérer<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>,
+l'union de deux êtres dans l'amour peut-il
+s'assimiler à ces fonctions-là? La seule pensée
+en est révoltante. Dieu, qui a mis le plaisir et la
+volupté dans les embrassemens de toutes les
+créatures, même dans ceux des plantes, n'a-t-il
+pas donné le discernement à ces créatures en
+proportion de leur degré de perfectionnement
+dans l'échelle des êtres? L'homme, étant le plus
+élevé, le plus complet de tous, n'a-t-il pas le
+sentiment ou le rêve de cette union nécessaire
du sens physique et du sens intellectuel et moral
dans la possession ou dans l'aspiration de ses
-jouissances?»</p>
+jouissances?»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XII_43">XII p. 43</a></span>
-Je disais là, j'espère, un lieu commun des
-mieux conditionnés. Et pourtant cette vérité incontestable
-est si peu observée dans la pratique,
-que les créatures humaines s'approchent et que
+Je disais là, j'espère, un lieu commun des
+mieux conditionnés. Et pourtant cette vérité incontestable
+est si peu observée dans la pratique,
+que les créatures humaines s'approchent et que
les enfans des hommes naissent par milliers sans
-que l'amour, le véritable amour, ait présidé une
-fois sur mille à ces actes sacrés de la reproduction.</p>
+que l'amour, le véritable amour, ait présidé une
+fois sur mille à ces actes sacrés de la reproduction.</p>
-<p>Le genre humain se perpétue quand même,
-et s'il n'y était jamais convié que par l'amour
-vrai, il faudrait peut-être, pour arrêter la dépopulation,
-revenir aux étranges idées du maréchal
+<p>Le genre humain se perpétue quand même,
+et s'il n'y était jamais convié que par l'amour
+vrai, il faudrait peut-être, pour arrêter la dépopulation,
+revenir aux étranges idées du maréchal
de Saxe sur le mariage. Mais il n'en est pas
moins vrai que le v&oelig;u de la Providence, je dirai
-même la loi divine, est transgressée chaque fois
-qu'un homme et une femme unissent leurs lèvres
+même la loi divine, est transgressée chaque fois
+qu'un homme et une femme unissent leurs lèvres
sans unir leurs c&oelig;urs et leurs intelligences. Si
-l'espèce humaine est encore si loin du but où la
-beauté de ses facultés peut aspirer, en voilà une
-des causes les plus générales et les plus funestes.</p>
+l'espèce humaine est encore si loin du but où la
+beauté de ses facultés peut aspirer, en voilà une
+des causes les plus générales et les plus funestes.</p>
<p>On dit en riant qu'il n'est pas si difficile de
-procréer: il ne faut que se mettre deux.&mdash;Eh
-bien! non, il faut être trois: un homme, une
-femme, et Dieu en eux. Si la pensée de Dieu est
-étrangère à leur extase, ils feront bien un enfant,
+procréer: il ne faut que se mettre deux.&mdash;Eh
+bien! non, il faut être trois: un homme, une
+femme, et Dieu en eux. Si la pensée de Dieu est
+étrangère à leur extase, ils feront bien un enfant,
mais ils ne feront pas un homme. L'homme
complet ne sortira jamais que de l'amour complet.
Deux corps peuvent s'associer pour produire
-un corps, mais la pensée peut seule donner
-la vie à la pensée. Aussi que sommes-nous?
-Des hommes qui aspirent à être hommes, et
+un corps, mais la pensée peut seule donner
+la vie à la pensée. Aussi que sommes-nous?
+Des hommes qui aspirent à être hommes, et
<span class="pagenum"><a id="page_XII_44">XII p. 44</a></span>
-rien de plus jusqu'à présent, des êtres passifs,
-incapables et indignes de la liberté et de l'égalité,
+rien de plus jusqu'à présent, des êtres passifs,
+incapables et indignes de la liberté et de l'égalité,
parce que, pour la plupart, nous sommes
-nés d'un acte passif et aveugle de la volonté.</p>
+nés d'un acte passif et aveugle de la volonté.</p>
-<p>Et encore fais-je ici trop d'honneur à cet acte
-en l'appelant acte de volonté. Là où le c&oelig;ur et
+<p>Et encore fais-je ici trop d'honneur à cet acte
+en l'appelant acte de volonté. Là où le c&oelig;ur et
l'esprit ne se manifestent pas, il n'y a pas de
-volonté véritable. L'amour est là un acte de
-servage que subissent deux êtres esclaves de la
-matière. «<em>Heureusement</em>, me répondait Dutheil,
+volonté véritable. L'amour est là un acte de
+servage que subissent deux êtres esclaves de la
+matière. «<em>Heureusement</em>, me répondait Dutheil,
le genre humain n'a pas besoin de ces sublimes
-aspirations pour trouver ses fonctions génératrices
-agréables et faciles;»&mdash;moi, je disais
+aspirations pour trouver ses fonctions génératrices
+agréables et faciles;»&mdash;moi, je disais
<em>malheureusement</em>.</p>
<p>Et quoi qu'il en soit, ajoutais-je, quand une
-créature humaine, qu'elle soit homme ou femme,
-s'est élevée à la compréhension de l'amour complet,
+créature humaine, qu'elle soit homme ou femme,
+s'est élevée à la compréhension de l'amour complet,
il ne lui est plus possible, et disons mieux,
il ne lui est plus permis de revenir sur ses pas
-et de faire acte de pure animalité. Quelle que
+et de faire acte de pure animalité. Quelle que
soit l'intention, quel que soit le but, sa conscience
-doit dire non, quand même son appétit
+doit dire non, quand même son appétit
dirait oui. Et si l'un et l'autre se trouvent parfaitement
d'accord en toute occasion pour dire
ensemble oui ou non, comment douter de la force
-religieuse de cette protestation intérieure?</p>
+religieuse de cette protestation intérieure?</p>
-<p>Si vous faites intervenir les considérations de
-pure utilité, ces intérêts de la famille où l'égoïsme
+<p>Si vous faites intervenir les considérations de
+pure utilité, ces intérêts de la famille où l'égoïsme
se pare quelquefois du nom de morale, vous
tournerez autour du vrai sans l'entamer. Vous
<span class="pagenum"><a id="page_XII_45">XII p. 45</a></span>
-aurez beau dire que vous sacrifiez, non à une
-tentation de la chair, mais à un principe de vertu,
-vous ne ferez pas fléchir la loi de Dieu à ce
-principe purement humain. L'homme commet à
-toute heure, sur la terre, un sacrilége qu'il ne
+aurez beau dire que vous sacrifiez, non à une
+tentation de la chair, mais à un principe de vertu,
+vous ne ferez pas fléchir la loi de Dieu à ce
+principe purement humain. L'homme commet à
+toute heure, sur la terre, un sacrilége qu'il ne
comprend pas, et dont la divine sagesse peut
l'absoudre en vue de son ignorance; mais elle
-n'absoudra pas de même celui qui a compris
-l'idéal et qui le foule aux pieds. Il n'y a pas au
+n'absoudra pas de même celui qui a compris
+l'idéal et qui le foule aux pieds. Il n'y a pas au
pouvoir de l'homme de raison personnelle ou
-sociale assez forte pour l'autoriser à transgresser
-une loi divine, quand cette loi a été clairement
-révélée à sa raison, à son sentiment, à ses sens
-même.</p>
+sociale assez forte pour l'autoriser à transgresser
+une loi divine, quand cette loi a été clairement
+révélée à sa raison, à son sentiment, à ses sens
+même.</p>
-<p>Quand Marion Delorme se livre à Laffemas,
+<p>Quand Marion Delorme se livre à Laffemas,
qu'elle abhorre, pour sauver la vie de son amant,
-la sublimité de son dévouement n'est qu'une sublimité
-relative. Le poète a fort bien compris
-qu'une courtisane seule, c'est-à-dire une femme
-habituée, dans le passé, à faire bon marché
-d'elle-même, pouvait accepter par amour la dernière
+la sublimité de son dévouement n'est qu'une sublimité
+relative. Le poète a fort bien compris
+qu'une courtisane seule, c'est-à-dire une femme
+habituée, dans le passé, à faire bon marché
+d'elle-même, pouvait accepter par amour la dernière
des souillures. Mais quand Balzac, dans la
<cite>Cousine Bette</cite>, nous montre une femme pure et
-respectable s'offrir en tremblant à un ignoble
-séducteur pour sauver sa famille de la ruine, il
+respectable s'offrir en tremblant à un ignoble
+séducteur pour sauver sa famille de la ruine, il
trace avec un art infini une situation possible;
mais ce n'en est pas moins une situation odieuse,
-où l'héroïne perd toutes nos sympathies. Pourquoi
-Marion Delorme les garde-t-elle, en dépit
+où l'héroïne perd toutes nos sympathies. Pourquoi
+Marion Delorme les garde-t-elle, en dépit
de son abaissement? C'est parce qu'elle ne comprend
<span class="pagenum"><a id="page_XII_46">XII p. 46</a></span>
pas ce qu'elle fait; c'est parce qu'elle n'a
-pas, comme l'épouse légitime et la mère de famille,
+pas, comme l'épouse légitime et la mère de famille,
la conscience du crime qu'elle commet.</p>
-<p>Balzac, qui cherchait et osait tout, a été plus
-loin: il nous a montré, dans un autre roman,
-une femme provoquant et séduisant son mari
-qu'elle n'aime pas, pour le préserver des piéges
-d'une autre femme. Il s'est efforcé de relever la
-honte de cette action en donnant à cette héroïne
+<p>Balzac, qui cherchait et osait tout, a été plus
+loin: il nous a montré, dans un autre roman,
+une femme provoquant et séduisant son mari
+qu'elle n'aime pas, pour le préserver des piéges
+d'une autre femme. Il s'est efforcé de relever la
+honte de cette action en donnant à cette héroïne
une fille dont elle veut conserver la fortune.
Ainsi, c'est l'amour maternel surtout qui la
-pousse à tromper son mari par quelque chose de
-pire peut-être qu'une infidélité, par un mensonge
+pousse à tromper son mari par quelque chose de
+pire peut-être qu'une infidélité, par un mensonge
de la bouche, du c&oelig;ur et des sens.</p>
-<p>Je n'ai pas caché à Balzac que cette histoire,
-dont il disait le fond réel, me révoltait au point
-de me rendre insensible au talent qu'il avait déployé
+<p>Je n'ai pas caché à Balzac que cette histoire,
+dont il disait le fond réel, me révoltait au point
+de me rendre insensible au talent qu'il avait déployé
en la racontant. Je la trouvais immorale
-sans me gêner, moi à qui l'on reprochait d'avoir
+sans me gêner, moi à qui l'on reprochait d'avoir
fait des livres immoraux.</p>
-<p>Et, à mesure que j'ai interrogé mon c&oelig;ur,
+<p>Et, à mesure que j'ai interrogé mon c&oelig;ur,
ma conscience et ma religion, je suis devenue
-encore plus rigide dans ma manière de voir.
-Non seulement je regarde comme un péché mortel
-(il me plaît de me servir de ce mot, qui exprime
-bien ma pensée, parce qu'il dit que certaines
-fautes tuent notre âme); je regarde comme un
-péché mortel non seulement le mensonge des
+encore plus rigide dans ma manière de voir.
+Non seulement je regarde comme un péché mortel
+(il me plaît de me servir de ce mot, qui exprime
+bien ma pensée, parce qu'il dit que certaines
+fautes tuent notre âme); je regarde comme un
+péché mortel non seulement le mensonge des
sens dans l'amour, mais encore l'illusion que les
-sens chercheraient à se faire dans les amours
+sens chercheraient à se faire dans les amours
<span class="pagenum"><a id="page_XII_47">XII p. 47</a></span>
incomplets. Je dis, je crois qu'il faut aimer avec
-tout son être, ou vivre, quoi qu'il arrive, dans
-une complète chasteté. Les hommes n'en feront
-rien, je le sais; mais les femmes, qui sont aidées
+tout son être, ou vivre, quoi qu'il arrive, dans
+une complète chasteté. Les hommes n'en feront
+rien, je le sais; mais les femmes, qui sont aidées
par la pudeur et par l'opinion, peuvent fort bien,
quelle que soit leur situation dans la vie, accepter
cette doctrine quand elles sentent qu'elles
valent la peine de l'observer.</p>
<p>Pour celles qui n'ont pas le moindre orgueil,
-je ne saurais rien trouver à leur dire.</p>
+je ne saurais rien trouver à leur dire.</p>
<p>Ce mot d'orgueil, dont je me suis servie
-beaucoup à cette époque, en écrivant, me revient
-maintenant avec sa véritable signification. J'oublie
-si parfaitement ce que j'écris, et j'ai tant de
-répugnance à me relire, qu'il m'a fallu recevoir,
-ces jours-ci, une lettre où quelqu'un se donnait
+beaucoup à cette époque, en écrivant, me revient
+maintenant avec sa véritable signification. J'oublie
+si parfaitement ce que j'écris, et j'ai tant de
+répugnance à me relire, qu'il m'a fallu recevoir,
+ces jours-ci, une lettre où quelqu'un se donnait
la peine de me transcrire une foule d'aphorismes
-de ma façon, tirés des <cite>Lettres d'un voyageur</cite>, en
-m'adressant, à ce sujet, une foule de questions,
-pour me décider à prendre connaissance de
-mon livre, que j'avais fort oublié, selon ma
+de ma façon, tirés des <cite>Lettres d'un voyageur</cite>, en
+m'adressant, à ce sujet, une foule de questions,
+pour me décider à prendre connaissance de
+mon livre, que j'avais fort oublié, selon ma
coutume.</p>
<p>Je viens donc de relire les <cite>Lettres d'un voyageur</cite>
de septembre 1834 et de janvier 1835, et
-j'y retrouve le plan d'un ouvrage que je m'étais
+j'y retrouve le plan d'un ouvrage que je m'étais
promis de continuer toute ma vie. Je regrette
-beaucoup de ne l'avoir pas fait. Voici quel était
-ce plan, suivi au début de la série, mais dont je
-me suis écartée en continuant, et que je semble
-avoir tout à fait perdu de vue à la fin. Cet
+beaucoup de ne l'avoir pas fait. Voici quel était
+ce plan, suivi au début de la série, mais dont je
+me suis écartée en continuant, et que je semble
+avoir tout à fait perdu de vue à la fin. Cet
<span class="pagenum"><a id="page_XII_48">XII p. 48</a></span>
abandon apparent vient surtout de ce que j'ai
-réuni sous le même titre de <cite>Lettres d'un voyageur</cite>
-diverses lettres ou séries de lettres qui ne rentraient
-pas dans l'intention et dans la manière
-des premières.</p>
+réuni sous le même titre de <cite>Lettres d'un voyageur</cite>
+diverses lettres ou séries de lettres qui ne rentraient
+pas dans l'intention et dans la manière
+des premières.</p>
-<p>Cette intention et cette manière consistaient,
-dans ma pensée première, à rendre compte des
+<p>Cette intention et cette manière consistaient,
+dans ma pensée première, à rendre compte des
dispositions successives de mon esprit d'une
-façon naïve et arrangée en même temps. Je
+façon naïve et arrangée en même temps. Je
m'explique pour ceux qui ne se souviennent pas de
ces lettres, ou qui ne les connaissent pas, car
-pour qui les connaît l'explication est inutile.</p>
-
-<p>Je sentais beaucoup de choses à dire et je
-voulais les dire à moi et aux autres. Mon individualité
-était en train de se faire; je la croyais
-finie, bien qu'elle eût à peine commencé à se
-dessiner à mes propres yeux; et, malgré cette
-lassitude qu'elle m'inspirait déjà, j'en étais si
-vivement préoccupée, que j'avais besoin de
+pour qui les connaît l'explication est inutile.</p>
+
+<p>Je sentais beaucoup de choses à dire et je
+voulais les dire à moi et aux autres. Mon individualité
+était en train de se faire; je la croyais
+finie, bien qu'elle eût à peine commencé à se
+dessiner à mes propres yeux; et, malgré cette
+lassitude qu'elle m'inspirait déjà, j'en étais si
+vivement préoccupée, que j'avais besoin de
l'examiner et de la tourmenter, pour ainsi dire
-comme un métal en fusion jeté par moi dans un
+comme un métal en fusion jeté par moi dans un
moule.</p>
-<p>Mais comme je sentais dès lors qu'une individualité
-isolée n'a pas le droit de se déclarer
-sans avoir à son service quelque bonne conclusion
+<p>Mais comme je sentais dès lors qu'une individualité
+isolée n'a pas le droit de se déclarer
+sans avoir à son service quelque bonne conclusion
utile pour les autres, et que je n'avais pas
-du tout cette conclusion, je voulais généraliser
+du tout cette conclusion, je voulais généraliser
mon propre personnage en le modifiant. Moi
qui n'avais encore que trente ans et qui n'avais
-guère vécu que d'une vie intérieure; moi qui
+guère vécu que d'une vie intérieure; moi qui
<span class="pagenum"><a id="page_XII_49">XII p. 49</a></span>
-n'avais fait que jeter un regard effrayé sur les
-abîmes des passions et les problèmes de la vie;
-moi enfin qui n'en étais encore qu'au vertige des
-premières découvertes, je ne me sentais réellement
-pas le droit de parler de moi tout à fait
-réellement. Cela eût donné trop peu de portée à
-mes réflexions sur les choses générales, trop
-d'affirmation à mes plaintes particulières. Il
-m'était bien permis de philosopher à ma manière
+n'avais fait que jeter un regard effrayé sur les
+abîmes des passions et les problèmes de la vie;
+moi enfin qui n'en étais encore qu'au vertige des
+premières découvertes, je ne me sentais réellement
+pas le droit de parler de moi tout à fait
+réellement. Cela eût donné trop peu de portée à
+mes réflexions sur les choses générales, trop
+d'affirmation à mes plaintes particulières. Il
+m'était bien permis de philosopher à ma manière
sur les peines de la vie et d'en parler comme si
-j'en avais épuisé la coupe, mais non pas de me
-poser, moi, femme, jeune encore, et même encore
-très enfant à beaucoup d'égards, comme un
-penseur éprouvé ou comme une victime particulière
-de la destinée. Décrire mon <em>moi</em> réel eût
-été d'ailleurs une occupation trop froide pour
-mon esprit exalté. Je créai donc, au hasard de
-la plume, et, me laissant aller à toute fantaisie,
-un moi fantastique très vieux, très expérimenté,
-et partant très désespéré.</p>
-
-<p>Ce troisième état de mon <em>moi</em> supposé, le
-désespoir, était le seul vrai, et je pouvais, en
-me laissant aller à mes idées noires, me placer
+j'en avais épuisé la coupe, mais non pas de me
+poser, moi, femme, jeune encore, et même encore
+très enfant à beaucoup d'égards, comme un
+penseur éprouvé ou comme une victime particulière
+de la destinée. Décrire mon <em>moi</em> réel eût
+été d'ailleurs une occupation trop froide pour
+mon esprit exalté. Je créai donc, au hasard de
+la plume, et, me laissant aller à toute fantaisie,
+un moi fantastique très vieux, très expérimenté,
+et partant très désespéré.</p>
+
+<p>Ce troisième état de mon <em>moi</em> supposé, le
+désespoir, était le seul vrai, et je pouvais, en
+me laissant aller à mes idées noires, me placer
dans la situation du vieil oncle, du vieux voyageur
-que je faisais parler. Quant au cadre où je
+que je faisais parler. Quant au cadre où je
le faisais mouvoir, je n'en pouvais trouver de
-meilleur que le milieu où j'existais, puisque
-c'était l'impression de ce milieu sur moi-même
-que je voulais raconter et décrire.</p>
+meilleur que le milieu où j'existais, puisque
+c'était l'impression de ce milieu sur moi-même
+que je voulais raconter et décrire.</p>
<p>En un mot, je voulais faire le propre roman
<span class="pagenum"><a id="page_XII_50">XII p. 50</a></span>
-de ma vie et n'en être pas le personnage réel,
+de ma vie et n'en être pas le personnage réel,
mais le personnage pensant et analysant. Et
-encore, tout en étant ce personnage, je voulais
-étendre son point de vue à une expérience de
+encore, tout en étant ce personnage, je voulais
+étendre son point de vue à une expérience de
malheur que je n'avais pas, que je ne pouvais
pas avoir.</p>
-<p>Je prévis bien que la fiction n'empêcherait
-pas le public de vouloir chercher et définir mon
-<em>moi</em> réel à travers le masque du vieillard. Il fut
+<p>Je prévis bien que la fiction n'empêcherait
+pas le public de vouloir chercher et définir mon
+<em>moi</em> réel à travers le masque du vieillard. Il fut
ainsi pour quelques lecteurs, et un avocat <em>trop
-intelligent</em> voulut, dans mon procès en séparation,
+intelligent</em> voulut, dans mon procès en séparation,
me rendre responsable, en tant que <em>partie
adverse</em>, de tout ce que j'avais fait dire au voyageur.
-Du moment que je parlais à la première
+Du moment que je parlais à la première
personne, cela lui suffisait pour m'accuser de
-tout ce dont le pauvre voyageur s'accuse à un
-point de vue poétique et métaphorique. J'avais
-des vices, j'avais commis des crimes, n'était-ce
-pas évident? Le voyageur, le vieil oncle, ne présentait-il
-point sa vie passée comme un abîme
-d'enivremens, et sa vie présente comme un abîme
-de remords? En vérité, si j'avais pu, en moins
+tout ce dont le pauvre voyageur s'accuse à un
+point de vue poétique et métaphorique. J'avais
+des vices, j'avais commis des crimes, n'était-ce
+pas évident? Le voyageur, le vieil oncle, ne présentait-il
+point sa vie passée comme un abîme
+d'enivremens, et sa vie présente comme un abîme
+de remords? En vérité, si j'avais pu, en moins
de quatre ans, car il n'y avait pas quatre ans
-que j'avais quitté le bercail où la rigidité de ma
-vie avait été facile à constater; si j'avais pu en
-si peu d'années acquérir toute l'expérience du
+que j'avais quitté le bercail où la rigidité de ma
+vie avait été facile à constater; si j'avais pu en
+si peu d'années acquérir toute l'expérience du
bien et du mal que s'attribuait mon voyageur, je
-serais un être fort extraordinaire, et, en tout cas,
-je n'aurais pas vécu au fond d'une mansarde
-comme je l'avais fait, entourée de cinq ou six
+serais un être fort extraordinaire, et, en tout cas,
+je n'aurais pas vécu au fond d'une mansarde
+comme je l'avais fait, entourée de cinq ou six
<span class="pagenum"><a id="page_XII_51">XII p. 51</a></span>
-personnes d'humeur grave ou poétique comme
+personnes d'humeur grave ou poétique comme
la mienne.</p>
-<p>Mais peu importe ce qui me fut imputé comme
-personnel et réel dans les <cite>Lettres d'un oncle</cite>, car
-c'est sous ce titre que parurent d'abord les quatrième
-et cinquième numéros des <cite>Lettres d'un
-voyageur</cite>, et c'est sous ce titre que je m'étais
-promis de continuer dans la même donnée. C'eût
-été, je crois, un bon livre, je ne dis pas beau,
-mais intéressant et vivant, plus utile par conséquent
-que les romans où notre personnalité, à
-force de se disséminer dans des types divers et
-de s'égarer dans des situations fictives, arrive à
-disparaître pour nous-mêmes.</p>
+<p>Mais peu importe ce qui me fut imputé comme
+personnel et réel dans les <cite>Lettres d'un oncle</cite>, car
+c'est sous ce titre que parurent d'abord les quatrième
+et cinquième numéros des <cite>Lettres d'un
+voyageur</cite>, et c'est sous ce titre que je m'étais
+promis de continuer dans la même donnée. C'eût
+été, je crois, un bon livre, je ne dis pas beau,
+mais intéressant et vivant, plus utile par conséquent
+que les romans où notre personnalité, à
+force de se disséminer dans des types divers et
+de s'égarer dans des situations fictives, arrive à
+disparaître pour nous-mêmes.</p>
<p>Je reviendrai sur les autres lettres de ce recueil;
-je ne m'occupe ici que des deux numéros
+je ne m'occupe ici que des deux numéros
que je viens de citer, et je dois dire que sous
-cette fiction-là il y avait une réalité bien profonde
-pour moi, le dégoût de la vie. On a vu
-que c'était un vieux mal chronique, éprouvé et
-combattu dès ma première jeunesse, oublié et
-repris comme un fâcheux compagnon de voyage
-qu'on croit avoir laissé loin derrière soi, et qui
-tout à coup revient se traîner sur vos talons. Je
+cette fiction-là il y avait une réalité bien profonde
+pour moi, le dégoût de la vie. On a vu
+que c'était un vieux mal chronique, éprouvé et
+combattu dès ma première jeunesse, oublié et
+repris comme un fâcheux compagnon de voyage
+qu'on croit avoir laissé loin derrière soi, et qui
+tout à coup revient se traîner sur vos talons. Je
cherchais le secret de cette tristesse qui ne m'avait
-pas quittée à Venise et qui me reprenait
-plus amère au retour, dans des faits extérieurs,
-dans des causes immédiates, et elle n'y était
-réellement pas. Je dramatisais de bonne foi ces
-causes, et j'en exagérais, non le sentiment, il
+pas quittée à Venise et qui me reprenait
+plus amère au retour, dans des faits extérieurs,
+dans des causes immédiates, et elle n'y était
+réellement pas. Je dramatisais de bonne foi ces
+causes, et j'en exagérais, non le sentiment, il
<span class="pagenum"><a id="page_XII_52">XII p. 52</a></span>
-était poignant dans mon c&oelig;ur, mais l'importance
-absolue. Pour avoir été déçue dans quelques illusions,
-je faisais le procès à toutes mes croyances;
+était poignant dans mon c&oelig;ur, mais l'importance
+absolue. Pour avoir été déçue dans quelques illusions,
+je faisais le procès à toutes mes croyances;
pour avoir perdu le calme et la confiance
-de mes pensées d'autrefois, je me persuadais ne
+de mes pensées d'autrefois, je me persuadais ne
pouvoir plus vivre.</p>
-<p>La vraie cause, je la vois très clairement
-aujourd'hui. Elle était physique et morale, comme
-toutes les causes de la souffrance humaine, où
-l'âme n'est pas longtemps malade sans que le
-corps s'en ressente, et réciproquement. Le corps
-souffrait d'un commencement d'hépatite qui s'est
-manifestée clairement plus tard et qui a pu être
-combattue à temps. Je la combats encore, car
+<p>La vraie cause, je la vois très clairement
+aujourd'hui. Elle était physique et morale, comme
+toutes les causes de la souffrance humaine, où
+l'âme n'est pas longtemps malade sans que le
+corps s'en ressente, et réciproquement. Le corps
+souffrait d'un commencement d'hépatite qui s'est
+manifestée clairement plus tard et qui a pu être
+combattue à temps. Je la combats encore, car
l'ennemi est en moi et se fait sentir au moment
-où je le crois endormi. Je crois que ce mal est
-proprement le <i lang="en" xml:lang="en">spleen</i> des Anglais, causé par un
+où je le crois endormi. Je crois que ce mal est
+proprement le <i lang="en" xml:lang="en">spleen</i> des Anglais, causé par un
engorgement du foie. J'en avais le germe ou la
-prédisposition sans le savoir; ma mère l'avait et
+prédisposition sans le savoir; ma mère l'avait et
en est morte. Je dois en mourir comme elle, et
nous devons tous mourir de quelque mal que
-l'on porte en soi-même, à l'état latent, dès l'heure
+l'on porte en soi-même, à l'état latent, dès l'heure
de sa naissance. Toute organisation, si heureuse
qu'elle soit, est pourvue de sa cause de destruction,
-soit physique et devant agir sur le système
+soit physique et devant agir sur le système
moral et intellectuel, soit morale et devant agir
sur les fonctions de l'organisme.</p>
-<p>Que ce soit la bile qui m'ait rendue mélancolique,
-ou la mélancolie qui m'ait rendue bilieuse
-(ceci résoudrait un grand problème métaphysique
+<p>Que ce soit la bile qui m'ait rendue mélancolique,
+ou la mélancolie qui m'ait rendue bilieuse
+(ceci résoudrait un grand problème métaphysique
<span class="pagenum"><a id="page_XII_53">XII p. 53</a></span>
et physiologique; je ne m'en charge pas), il est
certain que les vives douleurs au foie ont pour
-symptômes, chez tous ceux qui y sont sujets,
+symptômes, chez tous ceux qui y sont sujets,
une tristesse profonde et l'envie de mourir.
-Depuis cette première invasion de mon mal, j'ai
-eu des années heureuses, et lorsqu'il revenait
+Depuis cette première invasion de mon mal, j'ai
+eu des années heureuses, et lorsqu'il revenait
me saisir, bien que je fusse dans des conditions
-favorables à l'amour de la vie, je me sentais tout
-à coup prise du désir de l'éternel repos.</p>
+favorables à l'amour de la vie, je me sentais tout
+à coup prise du désir de l'éternel repos.</p>
<p>Mais si le mal physique est fallacieux dans
-ses effets sur l'âme, l'âme réagit, je ne dirai pas
-par sa volonté immédiate, qui est souvent paralysée
-par ce mal même, mais par sa disposition
-générale et par ses croyances acquises. Depuis
-que je n'ai plus ces doutes amers où la pensée
-dangereuse du néant arrive à être une volupté
-irrésistible, depuis que cet éternel repos dont je
-parlais tout à l'heure m'est démontré illusoire,
-depuis enfin que je crois à une éternelle activité
-au delà de cette vie, la pensée du suicide n'est
-plus que passagère et facilement vaincue par la
-réflexion. Et quant aux noires illusions du malheur
-en ce monde, produites par l'hépatite, je ne
-saurais plus les prendre au sérieux comme au
-temps où j'ignorais que la cause était en moi-même.
+ses effets sur l'âme, l'âme réagit, je ne dirai pas
+par sa volonté immédiate, qui est souvent paralysée
+par ce mal même, mais par sa disposition
+générale et par ses croyances acquises. Depuis
+que je n'ai plus ces doutes amers où la pensée
+dangereuse du néant arrive à être une volupté
+irrésistible, depuis que cet éternel repos dont je
+parlais tout à l'heure m'est démontré illusoire,
+depuis enfin que je crois à une éternelle activité
+au delà de cette vie, la pensée du suicide n'est
+plus que passagère et facilement vaincue par la
+réflexion. Et quant aux noires illusions du malheur
+en ce monde, produites par l'hépatite, je ne
+saurais plus les prendre au sérieux comme au
+temps où j'ignorais que la cause était en moi-même.
Je les subis encore, mais non pas d'une
-manière aussi complète que par le passé. Je me
-débats pour écarter ces voiles qui tombent comme
+manière aussi complète que par le passé. Je me
+débats pour écarter ces voiles qui tombent comme
de lourds orages sur l'imagination. On est alors
-dans la disposition singulière où nous jettent
+dans la disposition singulière où nous jettent
<span class="pagenum"><a id="page_XII_54">XII p. 54</a></span>
quelquefois les songes, quand on se dit, au milieu
-d'apparitions désagréables, qu'on sait fort
-bien être endormi, et que l'on s'agite dans son
-lit pour se réveiller.</p>
+d'apparitions désagréables, qu'on sait fort
+bien être endormi, et que l'on s'agite dans son
+lit pour se réveiller.</p>
-<p>Quant à la cause morale indépendante de la
+<p>Quant à la cause morale indépendante de la
cause physique, je l'ai dite, je la dirai encore,
-car j'écris pour ceux qui souffrent comme j'ai
+car j'écris pour ceux qui souffrent comme j'ai
souffert, et je ne saurais trop m'expliquer sur ce
point.</p>
@@ -11994,757 +11957,757 @@ point.</p>
<h2>CHAPITRE PREMIER.</h2>
<p class="hanging indent">
-Personnalité de la jeunesse.&mdash;Détachement de l'âge mûr.&mdash;L'orgueil
-religieux.&mdash;Mon ignorance me désole encore.&mdash;Si je pouvais
+Personnalité de la jeunesse.&mdash;Détachement de l'âge mûr.&mdash;L'orgueil
+religieux.&mdash;Mon ignorance me désole encore.&mdash;Si je pouvais
me reposer et m'instruire!&mdash;J'aime, donc je crois.&mdash;L'orgueil
-catholique, l'humilité chrétienne.&mdash;Encore Leibnitz.&mdash;Pourquoi
-mes livres ont des endroits ennuyeux.&mdash;Horizon nouveau.&mdash;Allées
+catholique, l'humilité chrétienne.&mdash;Encore Leibnitz.&mdash;Pourquoi
+mes livres ont des endroits ennuyeux.&mdash;Horizon nouveau.&mdash;Allées
et venues.&mdash;Solange et Maurice.&mdash;Planet.&mdash;Projets
-de départ et de dispositions testamentaires.&mdash;M. de Persigny.&mdash;Michel
+de départ et de dispositions testamentaires.&mdash;M. de Persigny.&mdash;Michel
(de Bourges).</p>
-<p>Je vivais trop en moi-même, par moi-même
-et pour moi-même. Je ne me savais pas égoïste,
-je ne croyais pas l'être, et si je ne l'étais pas
-dans le sens étroit, avare et poltron du mot, je
-l'étais dans mes idées, dans ma philosophie.
+<p>Je vivais trop en moi-même, par moi-même
+et pour moi-même. Je ne me savais pas égoïste,
+je ne croyais pas l'être, et si je ne l'étais pas
+dans le sens étroit, avare et poltron du mot, je
+l'étais dans mes idées, dans ma philosophie.
Cela est bien visible dans les <cite>Lettres d'un voyageur</cite>.
-On y sent la personnalité ardente de la
-jeunesse, inquiète, tenace, ombrageuse, <em>orgueilleuse</em>
+On y sent la personnalité ardente de la
+jeunesse, inquiète, tenace, ombrageuse, <em>orgueilleuse</em>
en un mot.</p>
-<p>Oui, orgueilleuse, je l'étais, et je le fus encore
-longtemps après. J'eus raison de l'être en bien
+<p>Oui, orgueilleuse, je l'étais, et je le fus encore
+longtemps après. J'eus raison de l'être en bien
<span class="pagenum"><a id="page_XII_56">XII p. 56</a></span>
-des occasions, car cette estime de moi-même
-n'était pas de la vanité. J'ai quelque bon sens,
-et la vanité est une folie qui me fait toujours
-peur à voir. Ce n'était pas moi-même, à l'état
+des occasions, car cette estime de moi-même
+n'était pas de la vanité. J'ai quelque bon sens,
+et la vanité est une folie qui me fait toujours
+peur à voir. Ce n'était pas moi-même, à l'état
de personne, que je voulais aimer et respecter;
-c'était moi-même à l'état de créature humaine,
-c'est-à-dire d'&oelig;uvre divine, pareille aux autres,
-mais ne voulant pas me laisser moralement détériorer
+c'était moi-même à l'état de créature humaine,
+c'est-à-dire d'&oelig;uvre divine, pareille aux autres,
+mais ne voulant pas me laisser moralement détériorer
par ceux qui niaient et raillaient leur
-propre divinité.</p>
+propre divinité.</p>
-<p>Cet orgueil-là, je l'ai encore. Je ne veux pas
+<p>Cet orgueil-là, je l'ai encore. Je ne veux pas
qu'on me conseille et qu'on me persuade ce que
-je crois être mauvais et indigne de la dignité
-humaine. Je résiste avec une obstination qui n'est
-que dans ma croyance, car mon caractère n'a
-aucune énergie. Donc la croyance est bonne à
-quelque chose. Elle remédie parfois à ce qui
-manque à l'organisation.</p>
+je crois être mauvais et indigne de la dignité
+humaine. Je résiste avec une obstination qui n'est
+que dans ma croyance, car mon caractère n'a
+aucune énergie. Donc la croyance est bonne à
+quelque chose. Elle remédie parfois à ce qui
+manque à l'organisation.</p>
<p>Mais il y a un fol orgueil que l'on nourrit au
-dedans de soi-même et qui s'exhale de l'homme
-à Dieu. A mesure que nous nous sentons devenir
+dedans de soi-même et qui s'exhale de l'homme
+à Dieu. A mesure que nous nous sentons devenir
plus intelligens, nous nous croyons plus
-près de lui, ce qui est vrai, mais vrai d'une manière
-si relative à notre misère, que notre ambition
+près de lui, ce qui est vrai, mais vrai d'une manière
+si relative à notre misère, que notre ambition
ne s'en contente pas. Nous voulons
comprendre Dieu, et nous lui demandons ses
-secrets avec assurance. Dès que les croyances
-aveugles des religions enseignées ne nous suffisent
-plus et que nous voulons arriver à la foi par
+secrets avec assurance. Dès que les croyances
+aveugles des religions enseignées ne nous suffisent
+plus et que nous voulons arriver à la foi par
les propres forces de notre entendement, ce qui
<span class="pagenum"><a id="page_XII_57">XII p. 57</a></span>
est, je le soutiens, de droit et de devoir, nous
-allons trop vite. Nous autres Français surtout,
-ardens et pressés à l'attaque du ciel comme à
+allons trop vite. Nous autres Français surtout,
+ardens et pressés à l'attaque du ciel comme à
celle d'une redoute, nous ne savons pas planer
-lentement et monter peu à peu sur les ailes d'une
-philosophie patiente et d'une lente étude. Nous
-demandons la grâce sans humilité, c'est-à-dire
-la lumière, la sérénité, une certitude que rien ne
+lentement et monter peu à peu sur les ailes d'une
+philosophie patiente et d'une lente étude. Nous
+demandons la grâce sans humilité, c'est-à-dire
+la lumière, la sérénité, une certitude que rien ne
trouble; et quand notre faiblesse rencontre dans
-le moindre raisonnement des obstacles imprévus,
-nous voilà irrités et comme désespérés.</p>
-
-<p>Ceci est l'histoire de ma vie, ma véritable
-histoire. Tout le reste n'en a été que l'accident
-et l'apparence. Une femme très supérieure dont
-je parlerai plus tard<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> m'écrivait dernièrement,
-en me parlant de Sainte-Beuve: «<em>Il a toujours
-été tourmenté des choses divines.</em>» Le mot est beau
-et bon, et m'a résumé mon propre tourment.
-Hélas! oui, c'est un calvaire que cette recherche
-de la vérité abstraite; mais ç'a été un moindre
+le moindre raisonnement des obstacles imprévus,
+nous voilà irrités et comme désespérés.</p>
+
+<p>Ceci est l'histoire de ma vie, ma véritable
+histoire. Tout le reste n'en a été que l'accident
+et l'apparence. Une femme très supérieure dont
+je parlerai plus tard<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> m'écrivait dernièrement,
+en me parlant de Sainte-Beuve: «<em>Il a toujours
+été tourmenté des choses divines.</em>» Le mot est beau
+et bon, et m'a résumé mon propre tourment.
+Hélas! oui, c'est un calvaire que cette recherche
+de la vérité abstraite; mais ç'a été un moindre
tourment pour Sainte-Beuve que pour moi, j'en
-réponds; car il était savant, et je n'ai jamais pu
-l'être, n'ayant ni temps, ni mémoire, ni facilité
-à comprendre la manière des autres. Or cette
-science des &oelig;uvres humaines n'est pas la lumière
-divine, elle n'en reçoit que de fugitifs reflets;
-mais elle est un fil conducteur qui m'a manqué
-et qui me manquera tant que, forcée à vivre de
+réponds; car il était savant, et je n'ai jamais pu
+l'être, n'ayant ni temps, ni mémoire, ni facilité
+à comprendre la manière des autres. Or cette
+science des &oelig;uvres humaines n'est pas la lumière
+divine, elle n'en reçoit que de fugitifs reflets;
+mais elle est un fil conducteur qui m'a manqué
+et qui me manquera tant que, forcée à vivre de
<span class="pagenum"><a id="page_XII_58">XII p. 58</a></span>
mon travail de chaque jour, je ne pourrai consacrer
-au moins quelques années à la réflexion
-et à la lecture.</p>
+au moins quelques années à la réflexion
+et à la lecture.</p>
<p>Cela ne m'arrivera pas: je mourrai dans le
-nuage épais qui m'enveloppe et m'oppresse. Je
-ne l'ai déchiré que par momens, et, dans des
-heures d'inspirations plus que d'étude, j'ai aperçu
-l'idéal divin comme les astronomes aperçoivent
-le corps du soleil à travers les fluides embrasés
-qui le voilent de leur action impétueuse et qui
-ne s'écartent que pour se resserrer de nouveau.
-Mais c'est assez peut-être, non pour la vérité
-générale, mais pour la vérité à mon usage, pour
+nuage épais qui m'enveloppe et m'oppresse. Je
+ne l'ai déchiré que par momens, et, dans des
+heures d'inspirations plus que d'étude, j'ai aperçu
+l'idéal divin comme les astronomes aperçoivent
+le corps du soleil à travers les fluides embrasés
+qui le voilent de leur action impétueuse et qui
+ne s'écartent que pour se resserrer de nouveau.
+Mais c'est assez peut-être, non pour la vérité
+générale, mais pour la vérité à mon usage, pour
le contentement de mon pauvre c&oelig;ur; c'est assez
-pour que j'aime ce Dieu, que je sens là, derrière
-les éblouissemens de l'inconnu, et pour que je
-jette au hasard dans son mystérieux infini l'aspiration
-à l'infini qu'il a mise en moi et qui est
-une émanation de lui-même. Quelle que soit la
-route de ma pensée, clairvoyance, raison, poésie
-ou sentiment, elle arrivera bien à lui, et ma
-pensée parlant à ma pensée est encore avec
+pour que j'aime ce Dieu, que je sens là, derrière
+les éblouissemens de l'inconnu, et pour que je
+jette au hasard dans son mystérieux infini l'aspiration
+à l'infini qu'il a mise en moi et qui est
+une émanation de lui-même. Quelle que soit la
+route de ma pensée, clairvoyance, raison, poésie
+ou sentiment, elle arrivera bien à lui, et ma
+pensée parlant à ma pensée est encore avec
quelque chose de lui.</p>
<p>Que vous dirai-je, c&oelig;urs amis qui m'interrogez?
J'aime, donc je crois. Je sens que j'aime
-Dieu de cet <em>amour désintéressé</em> que Leibnitz nous
-dit être le seul vrai et qui ne se peut assouvir
-sur la terre, puisque nous aimons les êtres de
-notre choix par besoin d'être heureux, et nos
+Dieu de cet <em>amour désintéressé</em> que Leibnitz nous
+dit être le seul vrai et qui ne se peut assouvir
+sur la terre, puisque nous aimons les êtres de
+notre choix par besoin d'être heureux, et nos
semblables comme nous aimons nos enfans, par
<span class="pagenum"><a id="page_XII_59">XII p. 59</a></span>
besoin de les rendre heureux, ce qui est au fond
-la même chose, leur bonheur étant nécessaire
-au nôtre. Je sens que mes douleurs et mes fatigues
-ne peuvent altérer l'ordre immuable, la sérénité
+la même chose, leur bonheur étant nécessaire
+au nôtre. Je sens que mes douleurs et mes fatigues
+ne peuvent altérer l'ordre immuable, la sérénité
de l'auteur de toutes choses; je sens qu'il
n'agit pas pour m'en retirer en modifiant les
-événemens extérieurs autour de moi; mais je sens
-que quand j'anéantis en moi la personnalité qui
-aspire aux joies terrestres, la joie céleste me pénètre
-et que la confiance absolue, délicieuse,
-inonde mon c&oelig;ur d'un bien-être impossible à
-décrire. Comment ferais-je donc pour ne pas
+événemens extérieurs autour de moi; mais je sens
+que quand j'anéantis en moi la personnalité qui
+aspire aux joies terrestres, la joie céleste me pénètre
+et que la confiance absolue, délicieuse,
+inonde mon c&oelig;ur d'un bien-être impossible à
+décrire. Comment ferais-je donc pour ne pas
croire, puisque je sens?</p>
-<p>Mais je n'ai véritablement senti ces joies secrètes
-qu'à deux époques de ma vie, dans l'adolescence,
-à travers le prisme de la foi catholique,
-et dans l'âge mûr, sous l'influence d'un détachement
-sincère de ma personnalité devant Dieu.&mdash;Ce
-qui ne m'empêche pas, je le déclare, de chercher
-sans cesse à le comprendre, mais ce qui me
-préserve de le nier aux heures où je ne le comprends
+<p>Mais je n'ai véritablement senti ces joies secrètes
+qu'à deux époques de ma vie, dans l'adolescence,
+à travers le prisme de la foi catholique,
+et dans l'âge mûr, sous l'influence d'un détachement
+sincère de ma personnalité devant Dieu.&mdash;Ce
+qui ne m'empêche pas, je le déclare, de chercher
+sans cesse à le comprendre, mais ce qui me
+préserve de le nier aux heures où je ne le comprends
pas.</p>
-<p>Quoique mon être ait subi des modifications
-et passé par des phases d'action et de réaction,
-comme tous les êtres pensans, il est au fond
-toujours le même: besoin de croire, soif de connaître,
+<p>Quoique mon être ait subi des modifications
+et passé par des phases d'action et de réaction,
+comme tous les êtres pensans, il est au fond
+toujours le même: besoin de croire, soif de connaître,
plaisir d'aimer.</p>
-<p>Les catholiques, et j'en ai connu de très sincères,
-m'ont crié que, dans ces trois termes, il
+<p>Les catholiques, et j'en ai connu de très sincères,
+m'ont crié que, dans ces trois termes, il
y en avait un qui tuerait les deux autres. La
<span class="pagenum"><a id="page_XII_60">XII p. 60</a></span>
-soif de connaître est, suivant eux, l'ennemi et le
+soif de connaître est, suivant eux, l'ennemi et le
destructeur impitoyable du besoin de croire et
du plaisir d'aimer.</p>
<p>Ils ont quelquefois raison, ces bons catholiques.
-Dès qu'on ouvre la porte aux curiosités de l'esprit,
-les joies du c&oelig;ur sont amèrement troublées
-et risquent d'être emportées pour longtemps dans
-la tourmente. Mais je dirai encore là que la soif
-de connaître est inhérente à l'intelligence humaine,
-que c'est une faculté divine qui nous est
-donnée, et que refuser à cette faculté son exercice,
-s'efforcer de la détruire en nous, c'est
+Dès qu'on ouvre la porte aux curiosités de l'esprit,
+les joies du c&oelig;ur sont amèrement troublées
+et risquent d'être emportées pour longtemps dans
+la tourmente. Mais je dirai encore là que la soif
+de connaître est inhérente à l'intelligence humaine,
+que c'est une faculté divine qui nous est
+donnée, et que refuser à cette faculté son exercice,
+s'efforcer de la détruire en nous, c'est
transgresser une loi divine. Il en est de ces croyans
-naïfs qui ne sentent pas les tressaillemens
+naïfs qui ne sentent pas les tressaillemens
de leur intelligence et qui aiment Dieu avec leur
c&oelig;ur seulement, comme de ces amans qui n'aiment
qu'avec leurs sens. Ils ne connaissent
qu'un amour incomplet. Ils ne sont pas encore
-à l'état d'hommes parfaits. Ignorant leur infirmité,
+à l'état d'hommes parfaits. Ignorant leur infirmité,
ils ne sont pas coupables; mais ils le deviennent
-dès qu'ils la sentent ou la devinent,
-s'ils s'opiniâtrent dans leur impuissance.</p>
+dès qu'ils la sentent ou la devinent,
+s'ils s'opiniâtrent dans leur impuissance.</p>
<p>Les catholiques appelleront encore ce que je
-dis là les suggestions du démon de l'orgueil. Je
-leur répondrai: «Oui, il y a un démon de l'orgueil;
-je consens à parler votre langue poétique.
+dis là les suggestions du démon de l'orgueil. Je
+leur répondrai: «Oui, il y a un démon de l'orgueil;
+je consens à parler votre langue poétique.
Il est en vous et en moi. En vous, pour vous
persuader que votre sentiment est si grand et si
beau que Dieu l'accepte sans se soucier du culte
-de votre raison. Vous êtes des paresseux qui ne
+de votre raison. Vous êtes des paresseux qui ne
<span class="pagenum"><a id="page_XII_61">XII p. 61</a></span>
voulez pas souffrir en risquant de rencontrer le
doute dans une recherche approfondie, et vous
-avez la vanité de croire que Dieu vous dispense
+avez la vanité de croire que Dieu vous dispense
de souffrir, pourvu que vous l'adoriez comme un
-fétiche. C'est trop d'estime de vous-mêmes.
-Dieu voudrait davantage, et cependant vous êtes
+fétiche. C'est trop d'estime de vous-mêmes.
+Dieu voudrait davantage, et cependant vous êtes
contens de vous.</p>
-<p>«Le démon de l'orgueil! Il est en moi aussi
+<p>«Le démon de l'orgueil! Il est en moi aussi
chaque fois que je m'irrite contre les souffrances
-que j'ai acceptées en sortant du facile aveuglement
-des <em>mystères</em>. Il a été en moi surtout au
+que j'ai acceptées en sortant du facile aveuglement
+des <em>mystères</em>. Il a été en moi surtout au
commencement de cette recherche, et il m'a
-rendue sceptique pendant quelques années de
-ma vie. Il était né chez vous, mon démon d'orgueil;
+rendue sceptique pendant quelques années de
+ma vie. Il était né chez vous, mon démon d'orgueil;
il me venait de l'enseignement catholique;
-il méprisait ma raison au moment où je voulais
+il méprisait ma raison au moment où je voulais
en faire usage; il me disait: Ton c&oelig;ur seul vaut
-quelque chose, pourquoi l'as-tu laissé languir?
-Et ainsi émoussant l'arme dont j'avais besoin,
+quelque chose, pourquoi l'as-tu laissé languir?
+Et ainsi émoussant l'arme dont j'avais besoin,
chaque fois que j'y portais la main, il me rejetait
dans le vague et voulait me persuader de ne
-croire qu'à mon sentiment.</p>
+croire qu'à mon sentiment.</p>
-<p>«Ainsi, ceux que vous appelez des esprits
-forts, ô catholiques, ne sont pas toujours assez
+<p>«Ainsi, ceux que vous appelez des esprits
+forts, ô catholiques, ne sont pas toujours assez
fiers de leur raison, tandis que vous autres, vous
-êtes à toute heure excessivement orgueilleux de
-votre sentiment.»</p>
+êtes à toute heure excessivement orgueilleux de
+votre sentiment.»</p>
<p>Mais le sentiment sans raison fait le mal aussi
-aisément que le bien. Le sentiment sans raison
-est exigeant, impérieux, égoïste. C'est par le
+aisément que le bien. Le sentiment sans raison
+est exigeant, impérieux, égoïste. C'est par le
<span class="pagenum"><a id="page_XII_62">XII p. 62</a></span>
-sentiment sans raison qu'à quinze ans je reprochais
-à Dieu, avec une sorte de colère impie, les
-heures de fatigue et de langueur où il semblait
-me retirer sa grâce. C'est encore par le sentiment
-sans raison qu'à trente ans, je voulais mourir,
+sentiment sans raison qu'à quinze ans je reprochais
+à Dieu, avec une sorte de colère impie, les
+heures de fatigue et de langueur où il semblait
+me retirer sa grâce. C'est encore par le sentiment
+sans raison qu'à trente ans, je voulais mourir,
disant: Dieu ne m'aime pas et ne se soucie pas
de moi, puisqu'il me laisse faible, ignorant et
malheureux sur la terre.</p>
<p>Je suis encore ignorante et faible; mais je ne
suis plus malheureuse, parce que je suis moins
-orgueilleuse qu'alors. J'ai reconnu que j'étais peu
-de chose: raison, sentiment, instinct réunis, cela
-fait encore un être si fini et une action si bornée,
-qu'il faut en revenir à l'humilité chrétienne jusqu'à
-ce point de dire: «Je sens vivement, je
-comprends fort peu et j'aime beaucoup.» Mais
+orgueilleuse qu'alors. J'ai reconnu que j'étais peu
+de chose: raison, sentiment, instinct réunis, cela
+fait encore un être si fini et une action si bornée,
+qu'il faut en revenir à l'humilité chrétienne jusqu'à
+ce point de dire: «Je sens vivement, je
+comprends fort peu et j'aime beaucoup.» Mais
il faut quitter l'orthodoxie catholique quand elle
-dit: Je prétends sentir et aimer sans rien comprendre.
+dit: Je prétends sentir et aimer sans rien comprendre.
Cela est possible, je n'en doute pas,
-mais cela ne suffit pas à accomplir la volonté de
+mais cela ne suffit pas à accomplir la volonté de
Dieu, qui veut que l'homme comprenne autant
-qu'il lui est donné de comprendre.</p>
+qu'il lui est donné de comprendre.</p>
-<p>En résumé, s'efforcer d'aimer Dieu en le
+<p>En résumé, s'efforcer d'aimer Dieu en le
comprenant, et s'efforcer de le comprendre en
l'aimant; s'efforcer de croire ce que l'on ne comprend
pas, mais s'efforcer de comprendre pour
-mieux croire, voilà tout Leibnitz, et Leibnitz est
-le plus grand théologien des siècles de lumière.
+mieux croire, voilà tout Leibnitz, et Leibnitz est
+le plus grand théologien des siècles de lumière.
Je ne l'ai jamais ouvert, depuis dix ans, sans
-trouver, dans celles de ses pages où il se met à
+trouver, dans celles de ses pages où il se met à
<span class="pagenum"><a id="page_XII_63">XII p. 63</a></span>
-la portée de tous, la règle saine de l'esprit humain,
+la portée de tous, la règle saine de l'esprit humain,
celle que je me sens de plus en plus capable
de suivre.</p>
-<p>Je demande bien pardon de ce chapitre à
-ceux qui ne se sont jamais <em>tourmentés des choses
+<p>Je demande bien pardon de ce chapitre à
+ceux qui ne se sont jamais <em>tourmentés des choses
divines</em>. C'est, je crois, le grand nombre; mon
-insistance sur les idées religieuses ennuiera donc
+insistance sur les idées religieuses ennuiera donc
beaucoup de personnes; mais je crois les avoir
-déjà assez ennuyées, depuis le commencement
+déjà assez ennuyées, depuis le commencement
de cet ouvrage, pour qu'elles en aient, depuis
-longtemps, abandonné la lecture.</p>
+longtemps, abandonné la lecture.</p>
-<p>Ce qui, du reste, m'a mis à l'aise toute ma
-vie en écrivant des livres, c'est la conscience du
-peu de popularité qu'ils devaient avoir. Par popularité,
+<p>Ce qui, du reste, m'a mis à l'aise toute ma
+vie en écrivant des livres, c'est la conscience du
+peu de popularité qu'ils devaient avoir. Par popularité,
je n'entends pas qu'ils dussent, par
-leur nature, rester dans la région aristocratique
-des intelligences. Ils ont été mieux lus et mieux
+leur nature, rester dans la région aristocratique
+des intelligences. Ils ont été mieux lus et mieux
compris par ceux des hommes du peuple qui
-portent le sentiment de l'idéal dans leur aspiration,
+portent le sentiment de l'idéal dans leur aspiration,
que par beaucoup d'artistes qui ne se soucient
que du monde positif. Mais, soit dans le
-peuple, soit dans l'aristocratie, je n'ai dû contenter,
-à coup sûr, que le très petit nombre.
-Mes éditeurs s'en sont plaints. «Pour Dieu,
-m'écrivait souvent Buloz, pas tant de mysticisme!»
+peuple, soit dans l'aristocratie, je n'ai dû contenter,
+à coup sûr, que le très petit nombre.
+Mes éditeurs s'en sont plaints. «Pour Dieu,
+m'écrivait souvent Buloz, pas tant de mysticisme!»
Ce bon Buloz me faisait l'honneur de voir du
-mysticisme dans mes préoccupations! Au reste,
+mysticisme dans mes préoccupations! Au reste,
tout son monde de lecteurs pensait comme lui
que je devenais de plus en plus ennuyeuse, et
que je sortais du domaine de l'art, en communiquant
<span class="pagenum"><a id="page_XII_64">XII p. 64</a></span>
-à mes personnages la contention dominante
+à mes personnages la contention dominante
de mon propre cerveau. C'est bien possible,
mais je ne vois pas trop comment j'eusse
-pu faire pour ne pas écrire avec le propre sang
-de mon c&oelig;ur et la propre flamme de ma pensée.</p>
+pu faire pour ne pas écrire avec le propre sang
+de mon c&oelig;ur et la propre flamme de ma pensée.</p>
-<p>On s'est souvent moqué de moi autour de
+<p>On s'est souvent moqué de moi autour de
moi. Je ne demandais pas mieux. Qu'importe!
-J'aime à rire aussi à mes heures, et il n'est rien
-qui repose l'âme tendue vers le spectacle des
-choses abstraites comme de se moquer de soi-même
-dans l'entr'acte. J'ai vécu plus souvent
+J'aime à rire aussi à mes heures, et il n'est rien
+qui repose l'âme tendue vers le spectacle des
+choses abstraites comme de se moquer de soi-même
+dans l'entr'acte. J'ai vécu plus souvent
avec les personnes gaies qu'avec les personnes
-graves, depuis mon âge mûr surtout, et j'aime
-les caractères artistes, les intelligences d'instinct.
+graves, depuis mon âge mûr surtout, et j'aime
+les caractères artistes, les intelligences d'instinct.
Leur commerce habituel est beaucoup plus doux
-que celui des penseurs obstinés. Quand on est,
-comme moi, moitié <em>mystique</em> (j'accepte le mot de
-Buloz), moitié artiste, on n'est pas de force à
-vivre avec les apôtres du raisonnement pur, sans
-risquer d'y devenir fou; mais aussi, après des
-jours passés dans le délicieux oubli des choses
+que celui des penseurs obstinés. Quand on est,
+comme moi, moitié <em>mystique</em> (j'accepte le mot de
+Buloz), moitié artiste, on n'est pas de force à
+vivre avec les apôtres du raisonnement pur, sans
+risquer d'y devenir fou; mais aussi, après des
+jours passés dans le délicieux oubli des choses
dogmatiques, on a besoin d'une heure pour les
-écouter ou pour les lire.</p>
+écouter ou pour les lire.</p>
-<p>Voilà pourquoi j'ai fait fatalement des romans
-dont une partie plaît aux uns et déplaît aux
-autres; voilà surtout ce qui, en dehors de toute
+<p>Voilà pourquoi j'ai fait fatalement des romans
+dont une partie plaît aux uns et déplaît aux
+autres; voilà surtout ce qui, en dehors de toute
influence des chagrins positifs, explique la tristesse
-et la gaîté des <cite>Lettres d'un voyageur</cite>.</p>
+et la gaîté des <cite>Lettres d'un voyageur</cite>.</p>
-<p>J'approche du moment où ma vue s'ouvrit
+<p>J'approche du moment où ma vue s'ouvrit
sur une perspective nouvelle, la politique. J'y
<span class="pagenum"><a id="page_XII_65">XII p. 65</a></span>
-fus conduite comme je pouvais l'être, par une
+fus conduite comme je pouvais l'être, par une
influence du sentiment. C'est donc une histoire
de sentiment, c'est trois ans de ma vie que j'ai
-à raconter.</p>
+à raconter.</p>
-<p>Revenue à Nohant en septembre, retournée
-à Paris à la fin des vacances avec mes enfans, je
+<p>Revenue à Nohant en septembre, retournée
+à Paris à la fin des vacances avec mes enfans, je
revins encore, en janvier 1835, passer quelques
-jours sous mon toit. C'est là que j'écrivis le second
-numéro des <cite>Lettres d'un voyageur</cite> dans une
+jours sous mon toit. C'est là que j'écrivis le second
+numéro des <cite>Lettres d'un voyageur</cite> dans une
disposition un peu moins sombre, mais encore
-très triste. Enfin, je passai février et mars à Paris,
-et en avril j'étais de nouveau à Nohant.</p>
-
-<p>Ces allées et ces venues me fatiguaient le
-corps et l'âme. Je n'étais bien nulle part. Il y
-avait pourtant du bon dans mon âme, ces lettres
-désolées me le prouvent bien aujourd'hui; mais
-tout en me débattant pour retourner aux douceurs
+très triste. Enfin, je passai février et mars à Paris,
+et en avril j'étais de nouveau à Nohant.</p>
+
+<p>Ces allées et ces venues me fatiguaient le
+corps et l'âme. Je n'étais bien nulle part. Il y
+avait pourtant du bon dans mon âme, ces lettres
+désolées me le prouvent bien aujourd'hui; mais
+tout en me débattant pour retourner aux douceurs
de ma vie de Nohant, j'y trouvais de tels
-ennuis, et, d'autre part, mon c&oelig;ur était si troublé,
-si déchiré par des chagrins secrets, que j'éprouvai
-tout à coup le besoin de m'en aller. Où? Je
+ennuis, et, d'autre part, mon c&oelig;ur était si troublé,
+si déchiré par des chagrins secrets, que j'éprouvai
+tout à coup le besoin de m'en aller. Où? Je
n'en savais rien, je ne voulais pas le savoir. Il
me fallait aller loin, le plus loin possible, me
-faire oublier en oubliant moi-même. Je me sentais
+faire oublier en oubliant moi-même. Je me sentais
malade, mortellement malade. Je n'avais
plus du tout de sommeil, et, par momens, il me
-semblait que ma raison était prête à me quitter.
-Je m'étais fait un riant espoir d'avoir ma fille
+semblait que ma raison était prête à me quitter.
+Je m'étais fait un riant espoir d'avoir ma fille
avec moi; mais je dus renoncer, pour le moment,
-au plaisir de l'élever moi-même. C'était une
+au plaisir de l'élever moi-même. C'était une
<span class="pagenum"><a id="page_XII_66">XII p. 66</a></span>
-nature toute différente de celle de son frère,
-s'ennuyant de ma vie sédentaire autant que
-Maurice s'y complaisait, et sentant déjà le besoin
-d'une suite de distractions appropriées à son
-âge et nécessaires à l'énergie alors très prononcée
-de son organisation. Je la menais à Nohant pour
-la secouer et la développer sans crise; mais quand
-il fallait revenir à la mansarde et ne plus avoir
+nature toute différente de celle de son frère,
+s'ennuyant de ma vie sédentaire autant que
+Maurice s'y complaisait, et sentant déjà le besoin
+d'une suite de distractions appropriées à son
+âge et nécessaires à l'énergie alors très prononcée
+de son organisation. Je la menais à Nohant pour
+la secouer et la développer sans crise; mais quand
+il fallait revenir à la mansarde et ne plus avoir
une demi-douzaine d'enfans villageois pour compagnons
-de ses jeux échevelés, sa vigueur physique
-comprimée se tournait en révolte ouverte.
-C'était une enfant terrible si drôle, que mes amis
-la gâtaient affreusement et moi-même, incapable
-d'une sévérité soutenue, vaincue par une tendresse
-aveugle pour le premier âge, je ne savais
+de ses jeux échevelés, sa vigueur physique
+comprimée se tournait en révolte ouverte.
+C'était une enfant terrible si drôle, que mes amis
+la gâtaient affreusement et moi-même, incapable
+d'une sévérité soutenue, vaincue par une tendresse
+aveugle pour le premier âge, je ne savais
pas, je ne pouvais pas la dominer.</p>
-<p>J'espérai qu'elle serait plus calme et plus
+<p>J'espérai qu'elle serait plus calme et plus
heureuse avec d'autres enfans, et dans des conditions
-où la discipline subie en commun paraît
-moins dure aux natures indépendantes. J'essayai
+où la discipline subie en commun paraît
+moins dure aux natures indépendantes. J'essayai
de la mettre en pension dans une de ces charmantes
-petites maisons d'éducation du quartier
+petites maisons d'éducation du quartier
Beaujon, au milieu de ces tranquilles et rians
-jardins qui semblent destinés à n'être peuplés
-que de belles petites filles. M<sup>lles</sup> Martin étaient
+jardins qui semblent destinés à n'être peuplés
+que de belles petites filles. M<sup>lles</sup> Martin étaient
deux bonnes s&oelig;urs anglaises vraiment maternelles
-pour leurs jeunes élèves. Ces élèves n'étaient
+pour leurs jeunes élèves. Ces élèves n'étaient
que huit, condition excellente pour qu'elles
-fussent choyées et surveillées avec soin.</p>
+fussent choyées et surveillées avec soin.</p>
<p>Ma grosse fille se trouva fort bien de ce nouveau
<span class="pagenum"><a id="page_XII_67">XII p. 67</a></span>
-régime. Elle commença à s'effiler et à se
+régime. Elle commença à s'effiler et à se
civiliser avec ses compagnes. Mais elle resta
longtemps sauvage avec les personnes du dehors,
-avec mes amis surtout, qui se plaisaient trop à
-se faire ses esclaves. Elle avait une manière
-d'être si originale et si comique avec eux, que
+avec mes amis surtout, qui se plaisaient trop à
+se faire ses esclaves. Elle avait une manière
+d'être si originale et si comique avec eux, que
la fine mouche, voyant bien qu'en les faisant
-rire elle les désarmait, s'en donnait à c&oelig;ur joie.
-Emmanuel Arago surtout, ce bon frère aîné,
+rire elle les désarmait, s'en donnait à c&oelig;ur joie.
+Emmanuel Arago surtout, ce bon frère aîné,
qu'elle traitait encore plus lestement que Maurice,
-et qui était encore enfant lui-même pour s'en
-divertir, fut sa victime de prédilection. Un jour
-qu'elle s'était montrée fort aimable avec lui, jusqu'à
-le reconduire à la porte du jardin de la
-pension: «Solange, lui dit-il, qu'est-ce que tu
+et qui était encore enfant lui-même pour s'en
+divertir, fut sa victime de prédilection. Un jour
+qu'elle s'était montrée fort aimable avec lui, jusqu'à
+le reconduire à la porte du jardin de la
+pension: «Solange, lui dit-il, qu'est-ce que tu
veux que je t'apporte quand je reviendrai!&mdash;Rien,
lui dit-elle, mais tu peux me faire un
grand plaisir si tu m'aimes bien.&mdash;Lequel,
-dis?&mdash;Eh bien, mon garçon, c'est de ne jamais
-revenir me voir.»</p>
+dis?&mdash;Eh bien, mon garçon, c'est de ne jamais
+revenir me voir.»</p>
-<p>Une autre fois qu'elle était chez moi, un peu
-malade, et que le médecin avait recommandé de
-la faire promener, elle partit de bonne grâce, en
+<p>Une autre fois qu'elle était chez moi, un peu
+malade, et que le médecin avait recommandé de
+la faire promener, elle partit de bonne grâce, en
fiacre, avec Emmanuel, pour le jardin du Luxembourg;
mais, chemin faisant, il lui prit fantaisie
-de déclarer qu'elle ne voulait pas se promener à
-pied. Emmanuel, à qui j'avais recommandé d'être
-inflexible, tint bon, et lui déclara, de son côté,
-que ce n'était pas la coutume de se promener en
+de déclarer qu'elle ne voulait pas se promener à
+pied. Emmanuel, à qui j'avais recommandé d'être
+inflexible, tint bon, et lui déclara, de son côté,
+que ce n'était pas la coutume de se promener en
fiacre dans le jardin du Luxembourg, et qu'elle
<span class="pagenum"><a id="page_XII_68">XII p. 68</a></span>
-y marcherait sur ses pieds bon gré, mal gré.
-Elle parut se soumettre; mais, arrivée à la grille,
+y marcherait sur ses pieds bon gré, mal gré.
+Elle parut se soumettre; mais, arrivée à la grille,
quand il la prit dans ses bras pour la faire
-descendre, il s'aperçut qu'elle était sans souliers:
-elle les avait adroitement détachés et
-jetés dans la rue avant d'arriver. "A présent,
+descendre, il s'aperçut qu'elle était sans souliers:
+elle les avait adroitement détachés et
+jetés dans la rue avant d'arriver. "A présent,
lui dit-elle, vois si tu veux me faire marcher
pieds nus."</p>
-<p>Souvent, quand j'étais dehors avec elle, il lui
-passait par l'esprit de s'arrêter court et de ne
+<p>Souvent, quand j'étais dehors avec elle, il lui
+passait par l'esprit de s'arrêter court et de ne
vouloir ni marcher ni monter en voiture, ce qui
ameutait les passans autour de nous. Elle avait
sept ou huit ans, qu'elle me faisait encore de ces
-tours-là, et qu'il me fallait la porter malgré elle
-du bas de l'escalier à la mansarde, ce qui n'était
+tours-là, et qu'il me fallait la porter malgré elle
+du bas de l'escalier à la mansarde, ce qui n'était
pas une petite affaire. Et le pire, c'est que ces
humeurs bizarres n'avaient aucune cause que je
-pusse prévoir d'avance et deviner ensuite. Elle-même
+pusse prévoir d'avance et deviner ensuite. Elle-même
ne s'en rend pas compte aujourd'hui;
-c'était comme une impossibilité naturelle de se
-plier à l'impulsion d'autrui, et je ne pouvais pas
-m'habituer à briser par la rigueur cette incompréhensible
-résistance.</p>
-
-<p>Je me décidai donc à me séparer de ma fille
-pour quelque temps; mais quoiqu'il me fût bientôt
-prouvé qu'elle acceptait plus volontiers la règle
-générale que la règle particulière, et qu'elle était
+c'était comme une impossibilité naturelle de se
+plier à l'impulsion d'autrui, et je ne pouvais pas
+m'habituer à briser par la rigueur cette incompréhensible
+résistance.</p>
+
+<p>Je me décidai donc à me séparer de ma fille
+pour quelque temps; mais quoiqu'il me fût bientôt
+prouvé qu'elle acceptait plus volontiers la règle
+générale que la règle particulière, et qu'elle était
heureuse en pension, ce fut pour moi un profond
chagrin de voir que son bonheur d'enfant
ne lui venait pas de moi. J'en fus d'autant plus
<span class="pagenum"><a id="page_XII_69">XII p. 69</a></span>
-disposée, malgré mes belles résolutions, à la
-gâter par la suite.</p>
+disposée, malgré mes belles résolutions, à la
+gâter par la suite.</p>
-<p>De son côté, Maurice faisait tout le contraire.
+<p>De son côté, Maurice faisait tout le contraire.
Il ne voulait et ne savait vivre qu'avec moi. Ma
-mansarde était le paradis de ses rêves. Aussi,
-quand il fallait se séparer le soir, c'était des
-larmes à recommencer, et je ne me sentais pas
+mansarde était le paradis de ses rêves. Aussi,
+quand il fallait se séparer le soir, c'était des
+larmes à recommencer, et je ne me sentais pas
plus de courage que lui.</p>
-<p>Mes amis blâmaient ma faiblesse pour mes
-pauvres enfans et je sentais bien qu'elle était
-extrême. Je ne l'entretenais pas à plaisir, car
-elle me déchirait l'âme. Mais que faire pour la
-vaincre? J'étais opprimée et torturée par mes
-entrailles comme je l'étais d'ailleurs par mon
+<p>Mes amis blâmaient ma faiblesse pour mes
+pauvres enfans et je sentais bien qu'elle était
+extrême. Je ne l'entretenais pas à plaisir, car
+elle me déchirait l'âme. Mais que faire pour la
+vaincre? J'étais opprimée et torturée par mes
+entrailles comme je l'étais d'ailleurs par mon
c&oelig;ur et mon cerveau.</p>
<p>Planet me conseilla de prendre une grande
-résolution, et de quitter la France au moins
-pour un an. «Votre séjour à Venise a été bon
-pour vos enfans, me disait-il: Maurice n'a travaillé
-et ne travaillera au collége qu'en vous
+résolution, et de quitter la France au moins
+pour un an. «Votre séjour à Venise a été bon
+pour vos enfans, me disait-il: Maurice n'a travaillé
+et ne travaillera au collége qu'en vous
sentant loin de lui. Il est encore faible. Solange,
-trop forte, subit une crise de développement
+trop forte, subit une crise de développement
physique dont vous vous tourmentez trop. En
-vous faisant sa victime, elle s'habitue à vous
+vous faisant sa victime, elle s'habitue à vous
voir souffrir, et cela ne vaut rien pour elle.
Vous n'avez pas de bonheur, cela est certain;
-votre intérieur à Nohant n'est possible qu'à la
-condition d'y être comme en visite. Votre mari
-est aigri maintenant par votre présence, et le
-temps approche où il en sera irrité. Vous vous
+votre intérieur à Nohant n'est possible qu'à la
+condition d'y être comme en visite. Votre mari
+est aigri maintenant par votre présence, et le
+temps approche où il en sera irrité. Vous vous
<span class="pagenum"><a id="page_XII_70">XII p. 70</a></span>
-affectez de vos chagrins extérieurs jusqu'à vous
-en créer d'imaginaires. Vos écrits prouvent que
-vous vous tournez contre vous-même, et que
-vous vous en prenez à votre propre organisation,
-à votre propre destinée, d'une rencontre
-de circonstances fâcheuses, il est vrai, mais non
-pas tellement exceptionnelles que votre volonté
-ne puisse les surmonter ou les faire fléchir. Un
-moment viendra où vous le pourrez; mais auparavant
-il vous faut recouvrer la santé morale et
-physique, que vous êtes en train de perdre. Il
-faut vous éloigner du spectacle et des causes de
+affectez de vos chagrins extérieurs jusqu'à vous
+en créer d'imaginaires. Vos écrits prouvent que
+vous vous tournez contre vous-même, et que
+vous vous en prenez à votre propre organisation,
+à votre propre destinée, d'une rencontre
+de circonstances fâcheuses, il est vrai, mais non
+pas tellement exceptionnelles que votre volonté
+ne puisse les surmonter ou les faire fléchir. Un
+moment viendra où vous le pourrez; mais auparavant
+il vous faut recouvrer la santé morale et
+physique, que vous êtes en train de perdre. Il
+faut vous éloigner du spectacle et des causes de
vos souffrances. Il faut sortir de ce cercle
-d'ennuis et de déboires. Allez-vous-en faire de
-la poésie dans quelque beau pays où vous ne
-connaîtrez personne. Vous aimez la solitude,
-vous en serez toujours privée ici: ne vous flattez
+d'ennuis et de déboires. Allez-vous-en faire de
+la poésie dans quelque beau pays où vous ne
+connaîtrez personne. Vous aimez la solitude,
+vous en serez toujours privée ici: ne vous flattez
pas de vivre en ermite dans votre mansarde.
-On vous y assiégera toujours. La solitude est
-mauvaise à la longue; mais par momens elle est
-nécessaire. Vous êtes dans un de ces momens-là.
-Obéissez à l'instinct qui vous y pousse;
+On vous y assiégera toujours. La solitude est
+mauvaise à la longue; mais par momens elle est
+nécessaire. Vous êtes dans un de ces momens-là.
+Obéissez à l'instinct qui vous y pousse;
fuyez! Je vous connais, vous n'aurez pas plus
-tôt rêvé seule quelques jours que vous reviendrez
-croyante, et quand vous en serez là, je réponds
-de vous.»</p>
+tôt rêvé seule quelques jours que vous reviendrez
+croyante, et quand vous en serez là, je réponds
+de vous.»</p>
-<p>Planet a toujours été pour ses amis un excellent
-médecin moral, persuasif par l'attention
+<p>Planet a toujours été pour ses amis un excellent
+médecin moral, persuasif par l'attention
avec laquelle il pesait ses conseils et celle qu'il
-portait à comprendre votre véritable situation.
+portait à comprendre votre véritable situation.
<span class="pagenum"><a id="page_XII_71">XII p. 71</a></span>
Beaucoup d'amis ont le tort de nous juger
-d'après eux-mêmes, de vous apporter une opinion
+d'après eux-mêmes, de vous apporter une opinion
toute faite, que ne modifie aucune objection
de votre part, et qui vous fait sentir que vous
-n'êtes pas compris. Planet, ingénieux dans l'art
+n'êtes pas compris. Planet, ingénieux dans l'art
de consoler, interrogeait minutieusement, n'avait
-pas de parti pris tant qu'il n'avait pas réussi
-à se figurer qu'il était vous-même, et alors il
-se prononçait avec une grande décision et une
-grande netteté. Pour les gens qui ne le connaissaient
-que superficiellement, Planet était
-un type de simplicité et même de niaiserie;
-mais il avait, pour nous autres, le génie du
-c&oelig;ur et de la volonté. Il n'est aucun de nous,
+pas de parti pris tant qu'il n'avait pas réussi
+à se figurer qu'il était vous-même, et alors il
+se prononçait avec une grande décision et une
+grande netteté. Pour les gens qui ne le connaissaient
+que superficiellement, Planet était
+un type de simplicité et même de niaiserie;
+mais il avait, pour nous autres, le génie du
+c&oelig;ur et de la volonté. Il n'est aucun de nous,
je parle de ce groupe berrichon qui ne s'est
-jamais divisé et dont je faisais partie, qui n'ait
+jamais divisé et dont je faisais partie, qui n'ait
subi plusieurs fois dans sa vie l'influence extraordinaire
de Planet, celui d'entre nous qui, au
-premier abord, eût semblé devoir être mené par
+premier abord, eût semblé devoir être mené par
tous les autres.</p>
-<p>Je fus donc persuadée, et un beau matin,
-après avoir arrangé tant bien que mal mes affaires
-de façon à m'assurer quelques ressources,
-je quittai Paris sans faire d'adieux à personne et
-sans dire mon projet à Maurice. Je vins à Nohant
-pour prendre congé de mes amis et les entretenir
-de mes enfans, dans le cas où quelque accident
+<p>Je fus donc persuadée, et un beau matin,
+après avoir arrangé tant bien que mal mes affaires
+de façon à m'assurer quelques ressources,
+je quittai Paris sans faire d'adieux à personne et
+sans dire mon projet à Maurice. Je vins à Nohant
+pour prendre congé de mes amis et les entretenir
+de mes enfans, dans le cas où quelque accident
me ferait trouver la mort en voyage, car je voulais
aller loin devant moi en prenant la route de
l'Orient.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XII_72">XII p. 72</a></span>
Je savais bien que mes amis n'auraient aucune
-autorité sur mes enfans tant qu'ils seraient
+autorité sur mes enfans tant qu'ils seraient
enfans. Mais ils pouvaient, au sortir de ce premier
-âge, exercer sur eux de douces influences.
-J'espérais même que M<sup>me</sup> Decerfz pourrait être
-une véritable mère pour ma fille, et je voulais
-vendre ma propriété littéraire pour lui créer une
-petite rente qui la mît à même de faire son éducation,
-dans le cas où mon mari viendrait à y
-consentir. A l'époque du mariage de ma fille,
-cette rente lui eût été restituée: c'était alors peu
-de chose, mais cela représentait ce que coûte,
-dans la meilleure position possible l'éducation
+âge, exercer sur eux de douces influences.
+J'espérais même que M<sup>me</sup> Decerfz pourrait être
+une véritable mère pour ma fille, et je voulais
+vendre ma propriété littéraire pour lui créer une
+petite rente qui la mît à même de faire son éducation,
+dans le cas où mon mari viendrait à y
+consentir. A l'époque du mariage de ma fille,
+cette rente lui eût été restituée: c'était alors peu
+de chose, mais cela représentait ce que coûte,
+dans la meilleure position possible l'éducation
d'une jeune fille. Je partis donc pour Nohant
avec le projet de tenter cet arrangement, qui ne
-devait avoir lieu que dans l'éventualité de ma
+devait avoir lieu que dans l'éventualité de ma
mort, et pour entretenir, dans tous les cas, mes
-amis du devoir que je leur léguais d'entourer
-Maurice et Solange d'un réseau de sollicitudes
+amis du devoir que je leur léguais d'entourer
+Maurice et Solange d'un réseau de sollicitudes
paternelles et de relations assidues.</p>
<p>Mais avant de raconter ce qui suivit, je ne
-veux pas oublier une circonstance singulière qui
+veux pas oublier une circonstance singulière qui
eut lieu dans l'hiver de 1835.</p>
<p>J'avais en Berry une amie charmante, une
nouvelle amie, il est vrai, M<sup>me</sup> Rozane B., femme
-d'un fonctionnaire établi à La Châtre depuis
-quelques années seulement. C'était une personne
-distinguée à tous égards, d'une beauté exquise,
-et d'un caractère si parfaitement aimable qu'elle
-fut bientôt parmi nous comme si elle y était née.</p>
+d'un fonctionnaire établi à La Châtre depuis
+quelques années seulement. C'était une personne
+distinguée à tous égards, d'une beauté exquise,
+et d'un caractère si parfaitement aimable qu'elle
+fut bientôt parmi nous comme si elle y était née.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XII_73">XII p. 73</a></span>
-Étant appelée à Paris pour ses affaires
-au moment où j'y retournais (au mois de
+Étant appelée à Paris pour ses affaires
+au moment où j'y retournais (au mois de
janvier, je crois), elle accepta une des deux
chambrettes de ma mansarde, et y passa une
quinzaine.</p>
<p>Elle me dit un jour en recevant des lettres
-de sa famille, qui habitait Lyon: «On me
-charge vraiment d'une commission singulière.
-Une famille très honorable prie la mienne de
-s'informer par moi de ce que fait à Paris et
+de sa famille, qui habitait Lyon: «On me
+charge vraiment d'une commission singulière.
+Une famille très honorable prie la mienne de
+s'informer par moi de ce que fait à Paris et
dans le monde un jeune homme que je ne connais
-pas et dont l'existence est mystérieuse,
-même pour les siens. Si je sais comment m'y
-prendre, je veux être pendue. J'ai son adresse,
-et voilà tout.»</p>
+pas et dont l'existence est mystérieuse,
+même pour les siens. Si je sais comment m'y
+prendre, je veux être pendue. J'ai son adresse,
+et voilà tout.»</p>
-<p>Elle se résolut à le prier de venir la voir,
+<p>Elle se résolut à le prier de venir la voir,
afin de parler avec lui de sa famille et de le
sonder sur ses projets et sur ses occupations.
-Je l'autorisai à le recevoir chez moi.</p>
+Je l'autorisai à le recevoir chez moi.</p>
-<p>Après qu'elle eut reçu sa visite, elle me dit
-qu'elle n'était guère plus avancée et qu'elle l'avait
-engagé à revenir, afin de pouvoir me le présenter.
+<p>Après qu'elle eut reçu sa visite, elle me dit
+qu'elle n'était guère plus avancée et qu'elle l'avait
+engagé à revenir, afin de pouvoir me le présenter.
Elle comptait sur moi pour le faire
-causer d'une manière plus explicite. Cette idée
+causer d'une manière plus explicite. Cette idée
me fit beaucoup rire. S'il y a jamais eu sous le
-ciel une personne inhabile à en confesser une
-autre, c'est moi à coup sûr; mais je ne pus refuser
-à Rozane ce qu'elle exigeait de moi: je
-reçus avec elle la visite du jeune homme mystérieux,
-et même elle nous laissa ensemble
+ciel une personne inhabile à en confesser une
+autre, c'est moi à coup sûr; mais je ne pus refuser
+à Rozane ce qu'elle exigeait de moi: je
+reçus avec elle la visite du jeune homme mystérieux,
+et même elle nous laissa ensemble
<span class="pagenum"><a id="page_XII_74">XII p. 74</a></span>
-quelques instans, espérant qu'il se méfierait
-moins de moi que d'elle-même.</p>
+quelques instans, espérant qu'il se méfierait
+moins de moi que d'elle-même.</p>
<p>Je ne me rappelle pas un mot de la conversation,
-qui ne roula que sur des idées générales,
-et même, sans le secours de Rozane, qui a retenu
-le fait avec précision, je ne me souviendrais
+qui ne roula que sur des idées générales,
+et même, sans le secours de Rozane, qui a retenu
+le fait avec précision, je ne me souviendrais
pas beaucoup de la conclusion que j'en tirai;
-mais, grâce à elle, la voici textuellement telle
-que je la lui donnai quand il fut parti: «Ce
-jeune homme est charmant. C'est un esprit très
-remarquable, et sa conscience me paraît fort
+mais, grâce à elle, la voici textuellement telle
+que je la lui donnai quand il fut parti: «Ce
+jeune homme est charmant. C'est un esprit très
+remarquable, et sa conscience me paraît fort
tranquille. S'il voyage, s'il court le monde, ce
n'est pas comme aventurier subalterne, mais
comme aventurier politique, comme conspirateur.
-Il s'est dévoué à la fortune de la famille
-Bonaparte. Il croit encore à cette étoile. Il
-croit à quelque chose en ce monde: il est bien
-heureux!»</p>
+Il s'est dévoué à la fortune de la famille
+Bonaparte. Il croit encore à cette étoile. Il
+croit à quelque chose en ce monde: il est bien
+heureux!»</p>
-<p>Or, je n'avais pas trop mal deviné. Ce jeune
-homme était M. Fialin de Persigny.</p>
+<p>Or, je n'avais pas trop mal deviné. Ce jeune
+homme était M. Fialin de Persigny.</p>
-<p>Je reprends le récit de mon voyage en Orient,
-lequel n'eut lieu que dans mes rêves.</p>
+<p>Je reprends le récit de mon voyage en Orient,
+lequel n'eut lieu que dans mes rêves.</p>
-<p>J'étais à Nohant depuis quelques jours, quand
-Fleury, partant pour Bourges, où Planet était
-établi (il y rédigeait un journal d'opposition), me
-proposa d'aller causer sérieusement de ma situation
+<p>J'étais à Nohant depuis quelques jours, quand
+Fleury, partant pour Bourges, où Planet était
+établi (il y rédigeait un journal d'opposition), me
+proposa d'aller causer sérieusement de ma situation
et de mes projets, non seulement avec ce
-fidèle ami, mais avec le célèbre avocat Michel,
-notre ami à tous.</p>
+fidèle ami, mais avec le célèbre avocat Michel,
+notre ami à tous.</p>
<p>Il est donc temps que je parle de cet homme
<span class="pagenum"><a id="page_XII_75">XII p. 75</a></span>
-si diversement apprécié et que je crois avoir bien
-connu, quoique ce ne fût pas chose aisée. C'est
-à cette époque que je commençai à subir une
-influence d'un genre tout à fait exceptionnel
+si diversement apprécié et que je crois avoir bien
+connu, quoique ce ne fût pas chose aisée. C'est
+à cette époque que je commençai à subir une
+influence d'un genre tout à fait exceptionnel
dans la vie ordinaire des femmes, influence qui
-me fut longtemps précieuse, et qui pourtant
-cessa tout d'un coup et d'une manière complète,
-sans briser mon amitié.</p>
+me fut longtemps précieuse, et qui pourtant
+cessa tout d'un coup et d'une manière complète,
+sans briser mon amitié.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XII_76">XII p. 76</a></span></p>
<h2>CHAPITRE DEUXIEME</h2>
<p class="hanging indent">
-Éverard.&mdash;Sa tête, sa figure, ses manières, ses habitudes.&mdash;Patriotes
-ennemis de la propreté.&mdash;Conversation nocturne et ambulatoire.&mdash;Sublimités
+Éverard.&mdash;Sa tête, sa figure, ses manières, ses habitudes.&mdash;Patriotes
+ennemis de la propreté.&mdash;Conversation nocturne et ambulatoire.&mdash;Sublimités
et contradictions.&mdash;Fleury et moi faisons le
-même rêve, à la même heure.&mdash;De Bourges à Nohant.&mdash;Les
-lettres d'Éverard.&mdash;Procès d'avril.&mdash;Lyon et Paris.&mdash;Les avocats.&mdash;Pléiade
+même rêve, à la même heure.&mdash;De Bourges à Nohant.&mdash;Les
+lettres d'Éverard.&mdash;Procès d'avril.&mdash;Lyon et Paris.&mdash;Les avocats.&mdash;Pléiade
philosophique et politique.&mdash;Planet <em>pose la question
-sociale</em>.&mdash;Le pont des Saints-Pères.&mdash;Fête au château.&mdash;Fantasmagorie
+sociale</em>.&mdash;Le pont des Saints-Pères.&mdash;Fête au château.&mdash;Fantasmagorie
babouviste.&mdash;Ma situation morale.&mdash;Sainte-Beuve
-se moque.&mdash;Un dîner excentrique.&mdash;Une page de Louis
-Blanc.&mdash;Éverard malade et halluciné.&mdash;Je veux partir; conversation
-décisive; Éverard sage et vrai.&mdash;Encore une page de Louis
-Blanc.&mdash;Deux points de vue différens dans la défense, je donne
-raison à M. Jules Favre.</p>
-
-<p>La première chose qui m'avait frappée en
-voyant Michel pour la première fois, fraîche que
-j'étais dans mes études phrénologiques, c'était
-la forme extraordinaire de sa tête. Il semblait
-avoir deux crânes soudés l'un à l'autre, les signes
-des hautes facultés de l'âme étant aussi proéminens
-à la proue de ce puissant navire que ceux
-des généreux instincts l'étaient à la poupe. Intelligence,
-vénération, enthousiasme, subtilité et
-vastitude d'esprit étaient équilibrés par l'amour
-familial, l'amitié, la tendre domesticité, le courage
+se moque.&mdash;Un dîner excentrique.&mdash;Une page de Louis
+Blanc.&mdash;Éverard malade et halluciné.&mdash;Je veux partir; conversation
+décisive; Éverard sage et vrai.&mdash;Encore une page de Louis
+Blanc.&mdash;Deux points de vue différens dans la défense, je donne
+raison à M. Jules Favre.</p>
+
+<p>La première chose qui m'avait frappée en
+voyant Michel pour la première fois, fraîche que
+j'étais dans mes études phrénologiques, c'était
+la forme extraordinaire de sa tête. Il semblait
+avoir deux crânes soudés l'un à l'autre, les signes
+des hautes facultés de l'âme étant aussi proéminens
+à la proue de ce puissant navire que ceux
+des généreux instincts l'étaient à la poupe. Intelligence,
+vénération, enthousiasme, subtilité et
+vastitude d'esprit étaient équilibrés par l'amour
+familial, l'amitié, la tendre domesticité, le courage
<span class="pagenum"><a id="page_XII_77">XII p. 77</a></span>
-physique. <em>Éverard</em><a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> était une organisation
-admirable. Mais Éverard était malade, Éverard
+physique. <em>Éverard</em><a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> était une organisation
+admirable. Mais Éverard était malade, Éverard
ne devait pas, ne pouvait pas vivre. La poitrine,
-l'estomac, le foie étaient envahis. Malgré une
-vie sobre et austère, il était usé, et à cette réunion
-de facultés et de qualités hors ligne, dont
-chacune avait sa logique particulière, il manquait
-fatalement la logique générale, la cheville
-ouvrière des plus savantes machines humaines,
-la santé.</p>
-
-<p>Ce fut précisément cette absence de vie physique
-qui me toucha profondément. Il est impossible
-de ne pas ressentir un tendre intérêt
-pour une belle âme aux prises avec les causes
-d'une inévitable destruction, quand cette âme
-ardente et courageuse domine à chaque instant
-son mal et paraît le dominer toujours. Éverard
+l'estomac, le foie étaient envahis. Malgré une
+vie sobre et austère, il était usé, et à cette réunion
+de facultés et de qualités hors ligne, dont
+chacune avait sa logique particulière, il manquait
+fatalement la logique générale, la cheville
+ouvrière des plus savantes machines humaines,
+la santé.</p>
+
+<p>Ce fut précisément cette absence de vie physique
+qui me toucha profondément. Il est impossible
+de ne pas ressentir un tendre intérêt
+pour une belle âme aux prises avec les causes
+d'une inévitable destruction, quand cette âme
+ardente et courageuse domine à chaque instant
+son mal et paraît le dominer toujours. Éverard
n'avait que trente-sept ans, et son premier aspect
-était celui d'un vieillard petit, grêle, chauve et
-voûté; le temps n'était pas venu où il voulut se
-rajeunir, porter une perruque, s'habiller à la
+était celui d'un vieillard petit, grêle, chauve et
+voûté; le temps n'était pas venu où il voulut se
+rajeunir, porter une perruque, s'habiller à la
mode et aller dans le monde. Je ne l'ai jamais
vu ainsi: cette phase d'une transformation qu'il
-dépouilla tout à coup, comme il l'avait revêtue,
+dépouilla tout à coup, comme il l'avait revêtue,
ne s'est pas accomplie sous mes yeux. Je ne le
regrette pas; j'aime mieux conserver son image
<span class="pagenum"><a id="page_XII_78">XII p. 78</a></span>
-sévère et simple comme elle m'est toujours apparue.</p>
+sévère et simple comme elle m'est toujours apparue.</p>
-<p>Éverard paraissait donc, au premier coup
+<p>Éverard paraissait donc, au premier coup
d'&oelig;il avoir soixante ans, et il avait soixante ans
-en effet; mais, en même temps, il n'en avait que
+en effet; mais, en même temps, il n'en avait que
quarante quand on regardait mieux sa belle
-figure pâle, ses dents magnifiques et ses yeux
+figure pâle, ses dents magnifiques et ses yeux
myopes d'une douceur et d'une candeur admirables
-à travers ses vilaines lunettes. Il offrait donc
-cette particularité de paraître et d'être réellement
+à travers ses vilaines lunettes. Il offrait donc
+cette particularité de paraître et d'être réellement
jeune et vieux tout ensemble.</p>
-<p>Cet état problématique devait être et fut la
-cause de grands imprévus et de grandes contradictions
-dans son être moral. Tel qu'il était, il
-ne ressemblait à rien et à personne. Mourant à
-toute heure, la vie débordait cependant en lui à
-toute heure, et parfois avec une intensité d'expansion
-fatigante même pour l'esprit qu'il a le
-plus émerveillé et charmé, je veux dire pour
+<p>Cet état problématique devait être et fut la
+cause de grands imprévus et de grandes contradictions
+dans son être moral. Tel qu'il était, il
+ne ressemblait à rien et à personne. Mourant à
+toute heure, la vie débordait cependant en lui à
+toute heure, et parfois avec une intensité d'expansion
+fatigante même pour l'esprit qu'il a le
+plus émerveillé et charmé, je veux dire pour
mon propre esprit.</p>
-<p>Sa manière d'être extérieure répondait à ce
+<p>Sa manière d'être extérieure répondait à ce
contraste par un contraste non moins frappant.
-Né paysan, il avait conservé le besoin d'aise et
-de solidité dans ses vêtemens. Il portait chez lui
-et dans la ville une épaisse houppelande informe
+Né paysan, il avait conservé le besoin d'aise et
+de solidité dans ses vêtemens. Il portait chez lui
+et dans la ville une épaisse houppelande informe
et de gros sabots. Il avait froid en toute saison
-et partout; mais, poli quand même, il ne consentait
-pas à garder sa casquette ou son chapeau
+et partout; mais, poli quand même, il ne consentait
+pas à garder sa casquette ou son chapeau
dans les appartemens. Il demandait seulement
la permission de mettre <em>un mouchoir</em>, et il tirait
<span class="pagenum"><a id="page_XII_79">XII p. 79</a></span>
@@ -12752,2508 +12715,2508 @@ de sa poche trois ou quatre foulards qu'il nouait
au hasard les uns sur les autres, qu'il faisait
tomber en gesticulant, qu'il ramassait et remettait
avec distraction, se coiffant ainsi, sans le
-savoir, de la manière tantôt la plus fantastique
-et tantôt la plus pittoresque.</p>
+savoir, de la manière tantôt la plus fantastique
+et tantôt la plus pittoresque.</p>
<p>Sous cet accoutrement, on apercevait une
-chemise fine, toujours blanche et fraîche, qui
-trahissait la secrète exquisité de ce paysan du
-Danube. Certains démocrates de province blâmaient
-ce sybaritisme caché et ce soin extrême
-de la personne. Ils avaient grand tort. La propreté
-est un indice et une preuve de sociabilité
-et de déférence pour nos semblables, et il ne
-faut pas qu'on proscrive la propreté raffinée, car
-il n'y a pas de demi-propreté. L'abandon de
-soi-même, la mauvaise odeur, les dents répugnantes
-à voir, les cheveux sales, sont des habitudes
-malséantes qu'on aurait tort d'accorder aux
+chemise fine, toujours blanche et fraîche, qui
+trahissait la secrète exquisité de ce paysan du
+Danube. Certains démocrates de province blâmaient
+ce sybaritisme caché et ce soin extrême
+de la personne. Ils avaient grand tort. La propreté
+est un indice et une preuve de sociabilité
+et de déférence pour nos semblables, et il ne
+faut pas qu'on proscrive la propreté raffinée, car
+il n'y a pas de demi-propreté. L'abandon de
+soi-même, la mauvaise odeur, les dents répugnantes
+à voir, les cheveux sales, sont des habitudes
+malséantes qu'on aurait tort d'accorder aux
savans, aux artistes ou aux patriotes. On devrait
les en reprendre d'autant plus, et ils devraient
se les permettre d'autant moins, que le charme
-de leur commerce ou l'excellence de leurs idées
+de leur commerce ou l'excellence de leurs idées
attire davantage, et qu'il n'est point de si belle
parole qui ne perde de son prix quand elle sort
-d'une bouche qui vous donne des nausées. Enfin,
-je me persuade que la négligence du corps doit
+d'une bouche qui vous donne des nausées. Enfin,
+je me persuade que la négligence du corps doit
avoir dans celle de l'esprit quelque point de
correspondance dont les observateurs devraient
-toujours se méfier.</p>
+toujours se méfier.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XII_80">XII p. 80</a></span>
-Les manières brusques, le sans-gêne, la franchise
-acerbe d'Éverard n'étaient qu'une apparence,
+Les manières brusques, le sans-gêne, la franchise
+acerbe d'Éverard n'étaient qu'une apparence,
et, avouons-le, une affectation devant les gens
-hostiles, ou qu'il supposait tels à première vue.
-Il était par nature la douceur, l'obligeance et la
-grâce même: attentif au moindre désir, au moindre
+hostiles, ou qu'il supposait tels à première vue.
+Il était par nature la douceur, l'obligeance et la
+grâce même: attentif au moindre désir, au moindre
malaise de ceux qu'il aimait, tyrannique en paroles,
-débonnaire dans la tendresse quand on ne
-résistait pas à ses théories d'autorité absolue.</p>
+débonnaire dans la tendresse quand on ne
+résistait pas à ses théories d'autorité absolue.</p>
-<p>Cet amour de l'autorité n'était cependant pas
-joué. C'était le fond, c'était les entrailles même
-de son caractère, et cela ne diminuait en rien ses
-bontés et ses condescendances paternelles. Il
+<p>Cet amour de l'autorité n'était cependant pas
+joué. C'était le fond, c'était les entrailles même
+de son caractère, et cela ne diminuait en rien ses
+bontés et ses condescendances paternelles. Il
voulait des esclaves, mais pour les rendre heureux,
-ce qui eût été une belle et légitime volonté
-s'il n'eût eu affaire qu'à des êtres faibles. Mais
-il eût sans doute voulu travailler à les rendre
-forts, et dès lors ils eussent cessé d'être heureux
+ce qui eût été une belle et légitime volonté
+s'il n'eût eu affaire qu'à des êtres faibles. Mais
+il eût sans doute voulu travailler à les rendre
+forts, et dès lors ils eussent cessé d'être heureux
en se sentant esclaves.</p>
<p>Ce raisonnement si simple n'entra jamais
-dans sa tête; tant il est vrai que les plus belles
-intelligences peuvent être troublées par quelque
+dans sa tête; tant il est vrai que les plus belles
+intelligences peuvent être troublées par quelque
passion qui leur retire, sur certains points, la
-plus simple lumière.</p>
+plus simple lumière.</p>
-<p>Arrivée à l'auberge de Bourges, je commençai
-par dîner, après quoi j'envoyai dire à Éverard
-par Planet que j'étais là, et il accourut. Il venait
-de lire <cite>Lélia</cite> et il était <em>toqué</em> de cet ouvrage.
+<p>Arrivée à l'auberge de Bourges, je commençai
+par dîner, après quoi j'envoyai dire à Éverard
+par Planet que j'étais là, et il accourut. Il venait
+de lire <cite>Lélia</cite> et il était <em>toqué</em> de cet ouvrage.
Je lui racontai tous mes ennuis, toutes mes tristesses,
et le consultai beaucoup moins sur mes
<span class="pagenum"><a id="page_XII_81">XII p. 81</a></span>
-affaires que sur mes idées. Il était disposé à
-l'expansion, et de sept heures du soir à quatre
-heures du matin, ce fut un véritable éblouissement
+affaires que sur mes idées. Il était disposé à
+l'expansion, et de sept heures du soir à quatre
+heures du matin, ce fut un véritable éblouissement
pour mes deux amis et pour moi. Nous
-nous étions dit bonsoir à minuit, mais comme il
+nous étions dit bonsoir à minuit, mais comme il
faisait un brillant clair de lune et une nuit de
printemps magnifique, il nous proposa une promenade
-dans cette belle ville austère et muette
-qui semble être faite pour être vue ainsi. Nous
-le reconduisîmes jusqu'à sa porte; mais là il ne
-voulut pas nous quitter et nous reconduisit jusqu'à
-la nôtre en passant par l'hôtel de Jacques C&oelig;ur,
-un admirable édifice de la Renaissance, où chaque
+dans cette belle ville austère et muette
+qui semble être faite pour être vue ainsi. Nous
+le reconduisîmes jusqu'à sa porte; mais là il ne
+voulut pas nous quitter et nous reconduisit jusqu'à
+la nôtre en passant par l'hôtel de Jacques C&oelig;ur,
+un admirable édifice de la Renaissance, où chaque
fois nous faisions une longue pause. Puis il
nous demanda de le reconduire encore, revint
-encore avec nous, et ne se décida à nous laisser
-rentrer que quand le jour parut. Nous fîmes
+encore avec nous, et ne se décida à nous laisser
+rentrer que quand le jour parut. Nous fîmes
neuf fois la course, et l'on sait que rien n'est
fatigant comme de marcher en causant et en
-s'arrêtant à chaque pas; mais nous ne sentîmes
-l'effet de cette fatigue que quand il nous eût
-quittés.</p>
+s'arrêtant à chaque pas; mais nous ne sentîmes
+l'effet de cette fatigue que quand il nous eût
+quittés.</p>
<p>Que nous avait-il dit durant cette longue
-veillée? Tout et rien. Il s'était laissé emporter
-par nos <em>dire</em>, qui ne se plaçaient là que pour lui
-fournir la réplique, tant nous étions curieux
-d'abord et puis ensuite avides de l'écouter. Il
-avait monté d'idée en idée jusqu'aux plus sublimes
-élans vers la Divinité, et c'est quand il avait
-franchi tous ces espaces qu'il était véritablement
+veillée? Tout et rien. Il s'était laissé emporter
+par nos <em>dire</em>, qui ne se plaçaient là que pour lui
+fournir la réplique, tant nous étions curieux
+d'abord et puis ensuite avides de l'écouter. Il
+avait monté d'idée en idée jusqu'aux plus sublimes
+élans vers la Divinité, et c'est quand il avait
+franchi tous ces espaces qu'il était véritablement
<span class="pagenum"><a id="page_XII_82">XII p. 82</a></span>
-transfiguré. Jamais parole plus éloquente n'est
+transfiguré. Jamais parole plus éloquente n'est
sortie, je crois, d'une bouche humaine, et cette
-parole grandiose était toujours simple. Du moins
-elle s'empressait de redevenir naturelle et familière
-quand elle s'arrachait souriante à l'entraînement
-de l'enthousiasme. C'était comme une
-musique pleine d'idées qui vous élève l'âme jusqu'aux
-contemplations célestes, et qui vous ramène
+parole grandiose était toujours simple. Du moins
+elle s'empressait de redevenir naturelle et familière
+quand elle s'arrachait souriante à l'entraînement
+de l'enthousiasme. C'était comme une
+musique pleine d'idées qui vous élève l'âme jusqu'aux
+contemplations célestes, et qui vous ramène
sans effort et sans contraste par un lien
logique et une douce modulation, aux choses de
la terre et aux souffles de la nature.</p>
<p>Je n'essaierai pas de me rappeler ce dont il
-nous entretint. Mes <cite>Lettres à Éverard</cite> (Sixième
-numéro des <cite>Lettres d'un voyageur</cite>), qui sont
-comme des réponses réfléchies à ces appels spontanés
-de sa prédication, ne peuvent que le faire
-pressentir. J'étais le sujet un peu passif de sa
-déclamation naïve et passionnée. Planet et Fleury
-m'avaient citée devant son tribunal pour que
-j'eusse à confesser mon scepticisme à l'endroit
+nous entretint. Mes <cite>Lettres à Éverard</cite> (Sixième
+numéro des <cite>Lettres d'un voyageur</cite>), qui sont
+comme des réponses réfléchies à ces appels spontanés
+de sa prédication, ne peuvent que le faire
+pressentir. J'étais le sujet un peu passif de sa
+déclamation naïve et passionnée. Planet et Fleury
+m'avaient citée devant son tribunal pour que
+j'eusse à confesser mon scepticisme à l'endroit
des choses de la terre, et cet orgueil qui voulait
-follement s'élever à l'adoration d'une perfection
+follement s'élever à l'adoration d'une perfection
abstraite en oubliant les pauvres humains mes
-semblables. Comme c'était chez moi une théorie
-plus sentie que raisonnée, je n'étais pas bien
-solide dans ma défense, et je ne résistais guère
+semblables. Comme c'était chez moi une théorie
+plus sentie que raisonnée, je n'étais pas bien
+solide dans ma défense, et je ne résistais guère
que pour me faire mieux endoctriner. Cependant
j'apercevais dans cet admirable enseignement
de profondes contradictions que j'eusse pu
saisir au vol et que j'eusse bien fait de constater
<span class="pagenum"><a id="page_XII_83">XII p. 83</a></span>
davantage. Mais il est doux et naturel de se
-laisser aller au charme des choses de détail,
-quand elles sont bien pensées et bien dites, et
-c'est être ennemi de soi-même que d'en interrompre
-la déduction par des chicanes. Je n'eus
+laisser aller au charme des choses de détail,
+quand elles sont bien pensées et bien dites, et
+c'est être ennemi de soi-même que d'en interrompre
+la déduction par des chicanes. Je n'eus
pas ce courage; mes amis ne l'eurent pas non
-plus quoique l'un, Planet, eût le parfait et solide
-bon sens qui peut tenir tête au génie; quoique
-l'autre, Fleury, eût de secrètes méfiances instinctives
-contre la poésie dans les argumens.</p>
-
-<p>Tous trois nous fûmes vaincus, et quel que
-fût le degré de conviction de l'homme qui nous
-avait parlé, nous nous sentîmes, en le quittant,
-tellement au dessus de nous-mêmes, que nous
+plus quoique l'un, Planet, eût le parfait et solide
+bon sens qui peut tenir tête au génie; quoique
+l'autre, Fleury, eût de secrètes méfiances instinctives
+contre la poésie dans les argumens.</p>
+
+<p>Tous trois nous fûmes vaincus, et quel que
+fût le degré de conviction de l'homme qui nous
+avait parlé, nous nous sentîmes, en le quittant,
+tellement au dessus de nous-mêmes, que nous
ne pouvions et ne devions pas nous soustraire
-par le doute à l'admiration et à la reconnaissance.</p>
+par le doute à l'admiration et à la reconnaissance.</p>
-<p>«Jamais je ne l'ai vu ainsi, nous dit Planet.
-Il y a un an que je vis à ses côtés, et je ne le
-connais que de ce soir. Il s'est enfin livré pour
+<p>«Jamais je ne l'ai vu ainsi, nous dit Planet.
+Il y a un an que je vis à ses côtés, et je ne le
+connais que de ce soir. Il s'est enfin livré pour
vous tout entier; il a fait tous les frais de son
-intelligence et de sa sensibilité. Ou il vient de
-se révéler à lui-même pour la première fois de
-sa vie, ou il a vécu parmi nous replié sur lui-même
-et se défendant d'un complet abandon.»</p>
+intelligence et de sa sensibilité. Ou il vient de
+se révéler à lui-même pour la première fois de
+sa vie, ou il a vécu parmi nous replié sur lui-même
+et se défendant d'un complet abandon.»</p>
<p>De ce moment, l'attachement de Planet pour
-Éverard devint une sorte de fétichisme, et il en
-arriva de même à plusieurs autres qui avaient
-douté jusque-là de son c&oelig;ur et qui y crurent en
+Éverard devint une sorte de fétichisme, et il en
+arriva de même à plusieurs autres qui avaient
+douté jusque-là de son c&oelig;ur et qui y crurent en
le lui voyant ouvrir devant moi. Ce fut une modification
<span class="pagenum"><a id="page_XII_84">XII p. 84</a></span>
notable que j'apportais, sans le savoir,
-à l'existence morale d'Éverard et à ses relations
+à l'existence morale d'Éverard et à ses relations
avec quelques-uns de ses amis. Ce fut une douceur
-réelle dans sa vie, mais fût-ce un bien réel?
-Il n'est bon pour personne d'être trop aveuglement
-aimé.</p>
-
-<p>Après quelques heures de sommeil, je retrouvai
-mon <em>Gaulois</em> (Fleury) singulièrement
-tourmenté. Il avait fait un rêve effrayant, et je
-fus presque effrayée moi-même en le lui entendant
-raconter: car, à peu de chose près, j'avais
-eu le même rêve. C'était une parole dite en riant
-par Éverard qui s'était logée, on ne sait jamais
+réelle dans sa vie, mais fût-ce un bien réel?
+Il n'est bon pour personne d'être trop aveuglement
+aimé.</p>
+
+<p>Après quelques heures de sommeil, je retrouvai
+mon <em>Gaulois</em> (Fleury) singulièrement
+tourmenté. Il avait fait un rêve effrayant, et je
+fus presque effrayée moi-même en le lui entendant
+raconter: car, à peu de chose près, j'avais
+eu le même rêve. C'était une parole dite en riant
+par Éverard qui s'était logée, on ne sait jamais
comment cela arrive, dans un coin de notre cervelle,
-et précisément celle qui nous avait le moins
-frappés dans le moment où elle avait été dite.</p>
+et précisément celle qui nous avait le moins
+frappés dans le moment où elle avait été dite.</p>
<p>Il n'y avait rien de plus naturel et de plus
-explicable que ce fait d'une parole éveillant la
-même pensée, et que la même cause produisant
+explicable que ce fait d'une parole éveillant la
+même pensée, et que la même cause produisant
dans l'imagination de mon ami et dans la mienne
-les mêmes effets. Pourtant, cette coïncidence
-d'images simultanées dans le cours des mêmes
+les mêmes effets. Pourtant, cette coïncidence
+d'images simultanées dans le cours des mêmes
heures nous frappa un instant tous les deux, et
peu s'en fallut que nous n'y vissions un pressentiment
-ou un avertissement à la manière des
+ou un avertissement à la manière des
croyances antiques.</p>
-<p>Mais nous ne songeâmes bientôt qu'à rire de
-notre préoccupation et surtout du mouvement
-naïf que j'avais provoqué chez Éverard par ma
-résistance enjouée aux argumens humanitaires
+<p>Mais nous ne songeâmes bientôt qu'à rire de
+notre préoccupation et surtout du mouvement
+naïf que j'avais provoqué chez Éverard par ma
+résistance enjouée aux argumens humanitaires
<span class="pagenum"><a id="page_XII_85">XII p. 85</a></span>
de la guillotine. Il ne pensait pas un mot de ce
qu'il avait dit; il avait horreur de la peine de
-mort en matière politique; il avait voulu être
-logique jusqu'à l'absurde, mais il eût ri de son
-propre emportement, si, après les mondes que
+mort en matière politique; il avait voulu être
+logique jusqu'à l'absurde, mais il eût ri de son
+propre emportement, si, après les mondes que
la suite de la discussion nous avait fait franchir
-à tous, nous eussions songé à revenir sur cette
-<em>misère</em> de quelques têtes de plus ou de moins en
+à tous, nous eussions songé à revenir sur cette
+<em>misère</em> de quelques têtes de plus ou de moins en
travers de nos opinions!</p>
-<p>Nous étions dans le vrai en nous disant
-qu'Éverard n'eût pas voulu occire seulement une
-mouche pour réaliser son utopie. Mais Fleury
-n'en resta pas moins frappé de la tendance dictatoriale
-de son esprit, qui ne lui était apparue
-pour la première fois qu'en l'entendant contrecarrer
-par mes théories de liberté individuelle.</p>
-
-<p>Et puis, fût-ce l'effet du songe allégorique
-qui nous avait visités tous deux, ou la sollicitude
-d'une amitié délicate et la crainte de m'avoir
-jetée sous une influence funeste, en voulant me
+<p>Nous étions dans le vrai en nous disant
+qu'Éverard n'eût pas voulu occire seulement une
+mouche pour réaliser son utopie. Mais Fleury
+n'en resta pas moins frappé de la tendance dictatoriale
+de son esprit, qui ne lui était apparue
+pour la première fois qu'en l'entendant contrecarrer
+par mes théories de liberté individuelle.</p>
+
+<p>Et puis, fût-ce l'effet du songe allégorique
+qui nous avait visités tous deux, ou la sollicitude
+d'une amitié délicate et la crainte de m'avoir
+jetée sous une influence funeste, en voulant me
pousser sous une influence curative? Il est certain
-que le Gaulois se sentit tout à coup pressé
+que le Gaulois se sentit tout à coup pressé
de partir. Il m'en avait fait la promesse en montant
-en voiture, et il avait regretté cette promesse
-en arrivant à Bourges. Maintenant, il trouvait
+en voiture, et il avait regretté cette promesse
+en arrivant à Bourges. Maintenant, il trouvait
qu'on n'attelait pas assez vite. Il craignait de
-voir arriver Éverard pour nous retenir.</p>
+voir arriver Éverard pour nous retenir.</p>
-<p>Éverard, de son côté, pensait nous retrouver
-là, et fut étonné de notre fuite. Moi, sans me
-presser avec inquiétude, mais bien résolue à
+<p>Éverard, de son côté, pensait nous retrouver
+là, et fut étonné de notre fuite. Moi, sans me
+presser avec inquiétude, mais bien résolue à
<span class="pagenum"><a id="page_XII_86">XII p. 86</a></span>
-m'en aller dès le matin, je m'en allais en effet,
-causant de lui et de la république sur la grande
+m'en aller dès le matin, je m'en allais en effet,
+causant de lui et de la république sur la grande
route avec mon Gaulois, et ne lui cachant pas
-que j'acceptais un bel aperçu de cet idéal, mais
-que j'avais besoin d'y réfléchir et de me reposer
-de ces torrens d'éloquence qu'il n'était pas dans
+que j'acceptais un bel aperçu de cet idéal, mais
+que j'avais besoin d'y réfléchir et de me reposer
+de ces torrens d'éloquence qu'il n'était pas dans
ma nature de subir trop longtemps sans respirer.</p>
-<p>Mais il ne dépendit pas de moi de respirer,
+<p>Mais il ne dépendit pas de moi de respirer,
en effet, l'air du matin et des pommiers en fleur.
-La béatitude de mes rêveries n'était pas du goût
-de mon compagnon de voyage. Il était organisé
+La béatitude de mes rêveries n'était pas du goût
+de mon compagnon de voyage. Il était organisé
pour le combat et non pour la contemplation. Il
voulait trouver sa certitude dans les luttes et
-dans les solutions successives de l'humanité. Il
-n'essayait pas de me prêcher après Éverard, mais
-il voulait se prêcher lui-même, commenter chacune
-des paroles du maître, accepter ou repousser
+dans les solutions successives de l'humanité. Il
+n'essayait pas de me prêcher après Éverard, mais
+il voulait se prêcher lui-même, commenter chacune
+des paroles du maître, accepter ou repousser
ce qui lui avait paru faux ou juste, et comme
-lui-même était un esprit distingué et un c&oelig;ur
-sincère, il ne me fût pas possible de ne pas parler
-d'Éverard, de politique et de philosophie pendant
+lui-même était un esprit distingué et un c&oelig;ur
+sincère, il ne me fût pas possible de ne pas parler
+d'Éverard, de politique et de philosophie pendant
dix-huit lieues.</p>
-<p>Éverard ne me laissa pas respirer davantage.
-A peine fus-je reposée de ma course, que je
-reçus à mon réveil une lettre enflammée du même
-souffle de prosélytisme qu'il semblait avoir épuisé
-dans notre veillée ambulatoire à travers les grands
-édifices blanchis par la lune et sur le pavé retentissant
-de la vieille cité endormie. C'était une
-écriture indéchiffrable d'abord, et comme torturée
+<p>Éverard ne me laissa pas respirer davantage.
+A peine fus-je reposée de ma course, que je
+reçus à mon réveil une lettre enflammée du même
+souffle de prosélytisme qu'il semblait avoir épuisé
+dans notre veillée ambulatoire à travers les grands
+édifices blanchis par la lune et sur le pavé retentissant
+de la vieille cité endormie. C'était une
+écriture indéchiffrable d'abord, et comme torturée
<span class="pagenum"><a id="page_XII_87">XII p. 87</a></span>
-par la fièvre de l'impatience de s'exprimer; mais
+par la fièvre de l'impatience de s'exprimer; mais
quand on avait lu le premier mot, tout le reste
-allait de soi-même. C'était un style aussi concis
-que sa parole était abondante, et comme il m'écrivait
-de très longues lettres, elles étaient si
-pleines de choses non développées, qu'il y en
-avait pour tout un jour à les méditer après les
+allait de soi-même. C'était un style aussi concis
+que sa parole était abondante, et comme il m'écrivait
+de très longues lettres, elles étaient si
+pleines de choses non développées, qu'il y en
+avait pour tout un jour à les méditer après les
avoir lues.</p>
-<p>Ces lettres se succédèrent avec rapidité sans
-attendre les réponses. Cet ardent esprit avait
-résolu de s'emparer du mien; toutes ses facultés
-étaient tendues vers ce but. La décision brusque
-et la délicate persuasion, qui étaient les deux
-élémens de son talent extraordinaire, s'aidaient
+<p>Ces lettres se succédèrent avec rapidité sans
+attendre les réponses. Cet ardent esprit avait
+résolu de s'emparer du mien; toutes ses facultés
+étaient tendues vers ce but. La décision brusque
+et la délicate persuasion, qui étaient les deux
+élémens de son talent extraordinaire, s'aidaient
l'une l'autre pour franchir tous les obstacles de
-la méfiance par des élans chaleureux et par des
-ménagemens exquis. Si bien que cette manière
-impérieuse et inusitée de fouler aux pieds les
+la méfiance par des élans chaleureux et par des
+ménagemens exquis. Si bien que cette manière
+impérieuse et inusitée de fouler aux pieds les
habitudes de la convenance, de se poser en dominateur
-de l'âme et en apôtre inspiré d'une
-croyance, ne laissait aucune prise à la raillerie,
+de l'âme et en apôtre inspiré d'une
+croyance, ne laissait aucune prise à la raillerie,
et ne tombait pas un seul instant dans le ridicule,
tant il y avait de modestie personnelle,
-d'humilité religieuse et de respectueuse tendresse
-dans ses cris de colère comme dans ses cris de
+d'humilité religieuse et de respectueuse tendresse
+dans ses cris de colère comme dans ses cris de
douleur.</p>
-<p>«Je sais bien,» me disait-il&mdash;après des élans
-de lyrisme où le tutoiement arrivait de bonne
-grâce&mdash;«que le mal de ton intelligence vient
+<p>«Je sais bien,» me disait-il&mdash;après des élans
+de lyrisme où le tutoiement arrivait de bonne
+grâce&mdash;«que le mal de ton intelligence vient
de quelque grande peine de c&oelig;ur. L'amour
<span class="pagenum"><a id="page_XII_88">XII p. 88</a></span>
-est une passion égoïste. Étends cet amour brûlant
-et dévoué, qui ne recevra jamais sa récompense
-en ce monde, à toute cette humanité qui
-déroge et qui souffre. Pas tant de sollicitude
-pour une seule créature! Aucune ne le mérite,
-mais toutes ensemble l'exigent au nom de l'éternel
-auteur de la création!»</p>
-
-<p>Tel fut, en résumé, le thème qu'il développa
-dans cette série de lettres, auxquelles je répondis
-sous l'empire d'un sentiment modifié, depuis
-une certaine méfiance au point de départ jusqu'à
-la foi presque entière pour conclusion. On pourrait
-appeler ces <cite>Lettres à Éverard</cite>, qui, de ses
-mains, ont passé presque immédiatement dans
+est une passion égoïste. Étends cet amour brûlant
+et dévoué, qui ne recevra jamais sa récompense
+en ce monde, à toute cette humanité qui
+déroge et qui souffre. Pas tant de sollicitude
+pour une seule créature! Aucune ne le mérite,
+mais toutes ensemble l'exigent au nom de l'éternel
+auteur de la création!»</p>
+
+<p>Tel fut, en résumé, le thème qu'il développa
+dans cette série de lettres, auxquelles je répondis
+sous l'empire d'un sentiment modifié, depuis
+une certaine méfiance au point de départ jusqu'à
+la foi presque entière pour conclusion. On pourrait
+appeler ces <cite>Lettres à Éverard</cite>, qui, de ses
+mains, ont passé presque immédiatement dans
celles du public, l'analyse rapide d'une conversion
rapide.</p>
<p>Cette conversion fut absolue dans un sens et
-très incomplète dans un autre sens. La suite de
-mon récit le fera comprendre.</p>
-
-<p>Une grande agitation régnait alors en France.
-La monarchie et la république allaient jouer leur
-<em>va-tout</em> dans ce grand procès qu'on a nommé
-avec raison le procès-monstre, bien que, par une
-suite brutale de dénis de justice et de violations
-de la légalité, le pouvoir ait su l'empêcher d'atteindre
-aux proportions et aux conséquences qu'il
+très incomplète dans un autre sens. La suite de
+mon récit le fera comprendre.</p>
+
+<p>Une grande agitation régnait alors en France.
+La monarchie et la république allaient jouer leur
+<em>va-tout</em> dans ce grand procès qu'on a nommé
+avec raison le procès-monstre, bien que, par une
+suite brutale de dénis de justice et de violations
+de la légalité, le pouvoir ait su l'empêcher d'atteindre
+aux proportions et aux conséquences qu'il
pouvait et devait avoir.</p>
-<p>Il n'était plus guère possible de rester neutre
-dans ce vaste débat qui n'avait plus le caractère
+<p>Il n'était plus guère possible de rester neutre
+dans ce vaste débat qui n'avait plus le caractère
des conspirations et des coups de main, mais
<span class="pagenum"><a id="page_XII_89">XII p. 89</a></span>
-bien celui d'une protestation générale où tous
-les esprits s'éveillaient pour se jeter dans un
-camp ou dans l'autre. La cause de ce procès (les
-événemens de Lyon) avait eu un caractère plus
-socialiste, et un but plus généralement senti que
-ceux de Paris qui les avaient précédés. Ici il ne
-s'était agi, du moins en apparence, que de
-changer la forme du gouvernement. Là-bas, le
-problème de l'organisation du travail avait été
-soulevé avec la question du salaire et pleinement
-compris. Le peuple, sollicité et un peu entraîné
-ailleurs par des chefs politiques, avait, à Lyon,
-entraîné ces mêmes chefs dans une lutte plus
+bien celui d'une protestation générale où tous
+les esprits s'éveillaient pour se jeter dans un
+camp ou dans l'autre. La cause de ce procès (les
+événemens de Lyon) avait eu un caractère plus
+socialiste, et un but plus généralement senti que
+ceux de Paris qui les avaient précédés. Ici il ne
+s'était agi, du moins en apparence, que de
+changer la forme du gouvernement. Là-bas, le
+problème de l'organisation du travail avait été
+soulevé avec la question du salaire et pleinement
+compris. Le peuple, sollicité et un peu entraîné
+ailleurs par des chefs politiques, avait, à Lyon,
+entraîné ces mêmes chefs dans une lutte plus
profonde et plus terrible.</p>
-<p>Après les massacres de Lyon, la guerre civile
+<p>Après les massacres de Lyon, la guerre civile
ne pouvait plus de longtemps amener de solution
-favorable à la démocratie. Le pouvoir avait la
-force des canons et des baïonnettes. Le désespoir
-seul pouvait chercher désormais dans les
-combats le terme de la souffrance et de la misère.
+favorable à la démocratie. Le pouvoir avait la
+force des canons et des baïonnettes. Le désespoir
+seul pouvait chercher désormais dans les
+combats le terme de la souffrance et de la misère.
La conscience et la raison conseillaient
d'autres luttes, celles du raisonnement et de la
discussion. Le retentissement de la parole publique
-devait ébranler l'opinion publique. C'est
-sous l'opinion de la France entière que pouvait
-tomber ce pouvoir perfide, ce système de provocation
-inauguré par la politique de Louis-Philippe.</p>
-
-<p>C'était une belle partie à jouer. Une simple
-mais large question de procédure pouvait aboutir
-à une révolution. Elle pouvait, tout au moins,
+devait ébranler l'opinion publique. C'est
+sous l'opinion de la France entière que pouvait
+tomber ce pouvoir perfide, ce système de provocation
+inauguré par la politique de Louis-Philippe.</p>
+
+<p>C'était une belle partie à jouer. Une simple
+mais large question de procédure pouvait aboutir
+à une révolution. Elle pouvait, tout au moins,
<span class="pagenum"><a id="page_XII_90">XII p. 90</a></span>
-imprimer un mouvement de recul à l'aristocratie
-et lui poser une digue difficile à franchir. La
-partie fut mal jouée par les démocrates. C'est à
-eux que le mouvement de recul fut imprimé, c'est
-devant eux que la digue fut posée.</p>
+imprimer un mouvement de recul à l'aristocratie
+et lui poser une digue difficile à franchir. La
+partie fut mal jouée par les démocrates. C'est à
+eux que le mouvement de recul fut imprimé, c'est
+devant eux que la digue fut posée.</p>
<p>Au premier abord, il semblait pourtant que
-cette réunion de talens appelés de tous les coins
-du pays et représentant tous les types de l'intelligence
-des provinces dût produire une résistance
-vigoureuse. C'était, dans les rêves du départ, la
-formation d'un corps d'élite, d'un petit bataillon
-sacré impossible à entamer, parce qu'il présentait
-une masse parfaitement homogène. Il s'agissait
+cette réunion de talens appelés de tous les coins
+du pays et représentant tous les types de l'intelligence
+des provinces dût produire une résistance
+vigoureuse. C'était, dans les rêves du départ, la
+formation d'un corps d'élite, d'un petit bataillon
+sacré impossible à entamer, parce qu'il présentait
+une masse parfaitement homogène. Il s'agissait
de parler et de protester, et presque tous les
-combattans de la démocratie appelés dans la lice
-étaient des orateurs brillans ou des argumentateurs
+combattans de la démocratie appelés dans la lice
+étaient des orateurs brillans ou des argumentateurs
habiles.</p>
-<p>Mais on oubliait que les avocats les plus sérieux
+<p>Mais on oubliait que les avocats les plus sérieux
sont, avant tout, des artistes, et que les
-artistes n'existent qu'à la condition de s'entendre
-sur certaines règles de forme, et de différer essentiellement
+artistes n'existent qu'à la condition de s'entendre
+sur certaines règles de forme, et de différer essentiellement
les uns des autres par le fond de
-la pensée, par l'illumination intérieure, par l'inspiration.</p>
+la pensée, par l'illumination intérieure, par l'inspiration.</p>
-<p>On se croyait bien d'accord au début sur la
+<p>On se croyait bien d'accord au début sur la
conclusion politique, mais chacun comptait sur
ses propres moyens; on pliera difficilement des
-artistes à la discipline, à la charge en douze
+artistes à la discipline, à la charge en douze
temps.</p>
-<p>Le moment commençait à poindre où les
+<p>Le moment commençait à poindre où les
<span class="pagenum"><a id="page_XII_91">XII p. 91</a></span>
-idées purement politiques et les idées purement
-socialistes devaient creuser des abîmes entre les
-partisans de la démocratie. Cependant on s'entendait
-encore à Paris contre l'ennemi commun.
-On s'entendait même mieux sous ce rapport
+idées purement politiques et les idées purement
+socialistes devaient creuser des abîmes entre les
+partisans de la démocratie. Cependant on s'entendait
+encore à Paris contre l'ennemi commun.
+On s'entendait même mieux sous ce rapport
qu'on n'avait fait depuis longtemps. La phalange
des avocats de province venait se ranger sur un
-pied d'égalité, mais avec une tendre vénération,
-autour d'une pléiade de célébrités, choisie d'inspiration
+pied d'égalité, mais avec une tendre vénération,
+autour d'une pléiade de célébrités, choisie d'inspiration
et d'enthousiasme parmi les plus beaux
-noms démocratiques du barreau, de la politique
+noms démocratiques du barreau, de la politique
et de la philosophie, de la science et de l'art
-littéraire: Dupont, Marie, Garnier-Pagès, Ledru-Rollin,
+littéraire: Dupont, Marie, Garnier-Pagès, Ledru-Rollin,
Armand Carrel, Buonarotti, Voyer-d'Argenson,
Pierre Leroux, Jean Reynaud, Raspail,
-Carnot, et tant d'autres dont la vie a été éclatante
-de dévoûment ou de talent par la suite. A
-côté de ces noms déjà illustres, un nom encore
-obscur, celui de Barbès, donne à cette réunion
-choisie un caractère non moins sacré pour l'histoire
+Carnot, et tant d'autres dont la vie a été éclatante
+de dévoûment ou de talent par la suite. A
+côté de ces noms déjà illustres, un nom encore
+obscur, celui de Barbès, donne à cette réunion
+choisie un caractère non moins sacré pour l'histoire
que ceux de Lamennais, Jean Reynaud et
-Pierre Leroux. Grand parmi les grands, Barbès a
-eu l'éclat de la vertu, à défaut de celui de la science.</p>
+Pierre Leroux. Grand parmi les grands, Barbès a
+eu l'éclat de la vertu, à défaut de celui de la science.</p>
<p>J'ai dit qu'on se croyait bien d'accord au
-point de départ. Pour mon compte, je me crus
-d'accord avec Éverard et je supposais ses amis
-d'accord avec lui. Il n'en était rien. La plupart
-de ceux qu'il avait amenés de la province étaient
+point de départ. Pour mon compte, je me crus
+d'accord avec Éverard et je supposais ses amis
+d'accord avec lui. Il n'en était rien. La plupart
+de ceux qu'il avait amenés de la province étaient
tout au plus girondins quoiqu'ils se crussent
montagnards.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XII_92">XII p. 92</a></span>
-Mais Éverard n'avait encore confié à personne
-et pas plus à moi qu'aux autres, sa doctrine
-ésotérique. Son expansion ne paralysait pas une
-grande prudence qui, en fait d'idées, allait
-quelquefois jusqu'à la ruse. Il se croyait en possession
+Mais Éverard n'avait encore confié à personne
+et pas plus à moi qu'aux autres, sa doctrine
+ésotérique. Son expansion ne paralysait pas une
+grande prudence qui, en fait d'idées, allait
+quelquefois jusqu'à la ruse. Il se croyait en possession
d'une certitude, et, sentant bien qu'elle
-dépassait la portée révolutionnaire de ses adeptes,
+dépassait la portée révolutionnaire de ses adeptes,
il en insinuait tout doucement l'esprit et n'en
-révélait pas la lettre.</p>
+révélait pas la lettre.</p>
-<p>Pourtant certaines réticences, certaines contradictions
-m'avaient frappée, et je sentais en lui
-des lacunes ou des choses réservées qui échappaient
+<p>Pourtant certaines réticences, certaines contradictions
+m'avaient frappée, et je sentais en lui
+des lacunes ou des choses réservées qui échappaient
aux autres et qui me tourmentaient. J'en
-parlais à Planet, qui n'y voyait pas plus avant
-que moi et qui, naïvement tourmenté aussi pour
-son compte, avait coutume de dire à tout propos,
-et même souvent à propos de bottes: «<em>Mes amis,
-il est temps de poser la question sociale!</em>»</p>
-
-<p>Il disait cela si drôlement, ce bon Planet,
-que sa proposition était toujours accueillie par
-des rires, et que son mot était passé chez nous
-en proverbe. On disait: «Allons poser la question
-sociale» pour dire: «Allons dîner!» et
+parlais à Planet, qui n'y voyait pas plus avant
+que moi et qui, naïvement tourmenté aussi pour
+son compte, avait coutume de dire à tout propos,
+et même souvent à propos de bottes: «<em>Mes amis,
+il est temps de poser la question sociale!</em>»</p>
+
+<p>Il disait cela si drôlement, ce bon Planet,
+que sa proposition était toujours accueillie par
+des rires, et que son mot était passé chez nous
+en proverbe. On disait: «Allons poser la question
+sociale» pour dire: «Allons dîner!» et
quand quelque bavard venait nous ennuyer, on
proposait de lui poser la question sociale pour
la mettre en fuite.</p>
-<p>Planet cependant avait raison; même dans
-ses gaîtés excentriques, son bon sens allait toujours
+<p>Planet cependant avait raison; même dans
+ses gaîtés excentriques, son bon sens allait toujours
au fait.</p>
-<p>Enfin, un soir que nous avions été au Théâtre-Français,
+<p>Enfin, un soir que nous avions été au Théâtre-Français,
<span class="pagenum"><a id="page_XII_93">XII p. 93</a></span>
et que, par une nuit magnifique, nous
-ramenions Éverard à sa demeure voisine de la
-mienne (il s'était logé quai Voltaire), la question
-sociale fut sérieusement posée. J'avais toujours
-admis ce que l'on appelait alors l'égalité des
-biens, et même le <em>partage des biens</em>, faute d'avoir
-adopté généralement le mot si simple d'association,
+ramenions Éverard à sa demeure voisine de la
+mienne (il s'était logé quai Voltaire), la question
+sociale fut sérieusement posée. J'avais toujours
+admis ce que l'on appelait alors l'égalité des
+biens, et même le <em>partage des biens</em>, faute d'avoir
+adopté généralement le mot si simple d'association,
qui n'est devenu populaire que par la suite.
Les mots propres descendent toujours trop tard
-dans les masses. Il a fallu que le socialisme fût
-accusé de vouloir le retour de la loi agraire et de
-toutes ses conséquences brutales, pour qu'il
-trouvât des formules plus propres à exprimer
+dans les masses. Il a fallu que le socialisme fût
+accusé de vouloir le retour de la loi agraire et de
+toutes ses conséquences brutales, pour qu'il
+trouvât des formules plus propres à exprimer
ses aspirations.</p>
<p>J'entendais, moi, ce partage des biens de la
-terre d'une façon toute métaphorique; j'entendais
-réellement par là la participation au bonheur,
-due à tous les hommes, et je ne pouvais pas
-m'imaginer un dépècement de la propriété qui
-n'eût pu rendre les hommes heureux qu'à la condition
+terre d'une façon toute métaphorique; j'entendais
+réellement par là la participation au bonheur,
+due à tous les hommes, et je ne pouvais pas
+m'imaginer un dépècement de la propriété qui
+n'eût pu rendre les hommes heureux qu'à la condition
de les rendre barbares. Quelle fut ma
-stupéfaction quand Éverard, serré de près par
+stupéfaction quand Éverard, serré de près par
mes questions et les questions encore plus directes
et plus pressantes de Planet, nous exposa
-enfin son système!</p>
+enfin son système!</p>
-<p>Nous nous étions arrêtés sur le pont des
-Saints-Pères. Il y avait bal ou concert au château:
-on voyait le reflet des lumières sur les
+<p>Nous nous étions arrêtés sur le pont des
+Saints-Pères. Il y avait bal ou concert au château:
+on voyait le reflet des lumières sur les
arbres du jardin des Tuileries. On entendait le
-son des instrumens qui passait par bouffées dans
+son des instrumens qui passait par bouffées dans
<span class="pagenum"><a id="page_XII_94">XII p. 94</a></span>
-l'air chargé de parfums printaniers, et que couvrait,
-à chaque instant, le roulement des voitures
-sur la place du Carroussel. Le quai désert du
-bord de l'eau, le silence et l'immobilité qui régnaient
+l'air chargé de parfums printaniers, et que couvrait,
+à chaque instant, le roulement des voitures
+sur la place du Carroussel. Le quai désert du
+bord de l'eau, le silence et l'immobilité qui régnaient
sur le pont contrastaient avec ces rumeurs
-confuses, avec cet invisible mouvement. J'étais
-tombée dans la rêverie, je n'écoutais plus le dialogue
-entamé, je ne me souciais plus de la question
+confuses, avec cet invisible mouvement. J'étais
+tombée dans la rêverie, je n'écoutais plus le dialogue
+entamé, je ne me souciais plus de la question
sociale, je jouissais de cette nuit charmante,
-de ces vagues mélodies, des doux reflets de la
-lune mêlés à ceux de la fête royale.</p>
+de ces vagues mélodies, des doux reflets de la
+lune mêlés à ceux de la fête royale.</p>
-<p>Je fus tirée de ma contemplation par la voix
-de Planet, qui disait auprès de moi: «Ainsi,
+<p>Je fus tirée de ma contemplation par la voix
+de Planet, qui disait auprès de moi: «Ainsi,
mon bon ami, vous vous inspirez du vieux
Buonarotti, et vous iriez jusqu'au babouvisme?&mdash;Quoi?
-qu'est-ce? leur dis-je tout étonnée.
+qu'est-ce? leur dis-je tout étonnée.
Vous voulez faire revivre cette vieillerie? Vous
-avez laissé chez moi l'ouvrage de Buonarotti: je
+avez laissé chez moi l'ouvrage de Buonarotti: je
l'ai lu, c'est beau; mais ces moyens empiriques
-pouvaient entrer dans le c&oelig;ur désespéré des
-hommes de cette époque, au lendemain de la
+pouvaient entrer dans le c&oelig;ur désespéré des
+hommes de cette époque, au lendemain de la
chute de Robespierre. Aujourd'hui, ils seraient
-insensés, et ce n'est pas par ces chemins-là
-qu'une époque civilisée peut vouloir marcher.&mdash;La
-civilisation! s'écria Éverard courroucé et
+insensés, et ce n'est pas par ces chemins-là
+qu'une époque civilisée peut vouloir marcher.&mdash;La
+civilisation! s'écria Éverard courroucé et
frappant de sa canne les balustrades sonores du
-pont; oui! voilà le grand mot des artistes! La
+pont; oui! voilà le grand mot des artistes! La
civilisation! Moi, je vous dis que, pour rajeunir
-et renouveler votre société corrompue, il faut que
+et renouveler votre société corrompue, il faut que
ce beau fleuve soit rouge de sang, que ce palais
<span class="pagenum"><a id="page_XII_95">XII p. 95</a></span>
-maudit soit réduit en cendres, et que cette vaste
-cité où plongent vos regards soit une grève nue,
-où la famille du pauvre promènera la charrue et
-dressera sa chaumière!»</p>
-
-<p>Là-dessus, voilà mon avocat parti, et comme
-mon rire d'incrédulité échauffait sa verve, ce fut
-une déclamation horrible et magnifique contre la
-perversité des cours, la corruption des grandes
-villes, l'action dissolvante et énervante des arts,
+maudit soit réduit en cendres, et que cette vaste
+cité où plongent vos regards soit une grève nue,
+où la famille du pauvre promènera la charrue et
+dressera sa chaumière!»</p>
+
+<p>Là-dessus, voilà mon avocat parti, et comme
+mon rire d'incrédulité échauffait sa verve, ce fut
+une déclamation horrible et magnifique contre la
+perversité des cours, la corruption des grandes
+villes, l'action dissolvante et énervante des arts,
du luxe, de l'industrie, de la civilisation, en un
-mot. Ce fut un appel au poignard et à la torche,
-ce fut une malédiction sur l'impure Jérusalem et
-des prédictions apocalyptiques; puis, après ces
-funèbres images, il évoqua le monde de l'avenir
-comme il le rêvait en ce moment-là, l'idéal de
-la vie champêtre, les m&oelig;urs de l'âge d'or, le
+mot. Ce fut un appel au poignard et à la torche,
+ce fut une malédiction sur l'impure Jérusalem et
+des prédictions apocalyptiques; puis, après ces
+funèbres images, il évoqua le monde de l'avenir
+comme il le rêvait en ce moment-là, l'idéal de
+la vie champêtre, les m&oelig;urs de l'âge d'or, le
paradis terrestre fleurissant sur les ruines fumantes
du vieux monde par la vertu de quelque
-fée.</p>
+fée.</p>
-<p>Comme je l'écoutais sans le contredire, il
-s'arrêta pour m'interroger. L'horloge du château
-sonnait deux heures. «Il y a deux grandes
+<p>Comme je l'écoutais sans le contredire, il
+s'arrêta pour m'interroger. L'horloge du château
+sonnait deux heures. «Il y a deux grandes
heures que tu plaides la cause de la mort, lui
dis-je, et j'ai cru entendre le vieux Dante au
-retour de l'enfer. Maintenant, je me délecte à
+retour de l'enfer. Maintenant, je me délecte à
ta symphonie pastorale; pourquoi l'interrompre
-si tôt?</p>
+si tôt?</p>
-<p>«&mdash;Ainsi, s'écria-t-il indigné, tu t'occupes
-à admirer ma pauvre éloquence? Tu te complais
+<p>«&mdash;Ainsi, s'écria-t-il indigné, tu t'occupes
+à admirer ma pauvre éloquence? Tu te complais
dans les phrases, dans les mots, dans les images?
<span class="pagenum"><a id="page_XII_96">XII p. 96</a></span>
-Tu m'écoutes comme un poème ou comme un
-orchestre, voilà tout! Tu n'es pas plus convaincue
-que cela!»</p>
+Tu m'écoutes comme un poème ou comme un
+orchestre, voilà tout! Tu n'es pas plus convaincue
+que cela!»</p>
<p>A mon tour je plaidai, mais sans aucun art,
la cause de la civilisation, la cause de l'art surtout,
-et puis, poussée par ses dédains injustes,
-je voulus plaider aussi celle de l'humanité, faire
-appel à l'intelligence de mon farouche pédagogue,
-à la douceur de ses instincts, à la tendresse de
-son c&oelig;ur, que je connaissais déjà si aimant et si
-impressionnable. Tout fut inutile. Il était monté
-sur ce <em>dada</em> qui était véritablement le cheval pâle
-de la vision. Il était hors de lui: il descendit sur
-le quai en déclamant, il brisa sa canne sur les
+et puis, poussée par ses dédains injustes,
+je voulus plaider aussi celle de l'humanité, faire
+appel à l'intelligence de mon farouche pédagogue,
+à la douceur de ses instincts, à la tendresse de
+son c&oelig;ur, que je connaissais déjà si aimant et si
+impressionnable. Tout fut inutile. Il était monté
+sur ce <em>dada</em> qui était véritablement le cheval pâle
+de la vision. Il était hors de lui: il descendit sur
+le quai en déclamant, il brisa sa canne sur les
murs du vieux Louvre, il poussa des exclamations
-tellement <em>séditieuses</em> que je ne comprends
-pas comment il ne fut ni remarqué, ni entendu,
-ni <em>ramassé</em> par la police. Il n'y avait que lui au
-monde qui pût faire de pareilles excentricités
-sans paraître fou et sans être ridicule.</p>
+tellement <em>séditieuses</em> que je ne comprends
+pas comment il ne fut ni remarqué, ni entendu,
+ni <em>ramassé</em> par la police. Il n'y avait que lui au
+monde qui pût faire de pareilles excentricités
+sans paraître fou et sans être ridicule.</p>
-<p>Pourtant j'en fus attristée, et, lui tournant le
+<p>Pourtant j'en fus attristée, et, lui tournant le
dos, je le laissai plaider tout seul et repris avec
Planet le chemin de ma demeure.</p>
-<p>Il nous rejoignit sur le pont. Il était à la fois
-furieux et désolé de ne m'avoir pas persuadée. Il
-me suivit jusqu'à ma porte, voulant m'empêcher de
-rentrer, me suppliant de l'écouter encore, me menaçant
+<p>Il nous rejoignit sur le pont. Il était à la fois
+furieux et désolé de ne m'avoir pas persuadée. Il
+me suivit jusqu'à ma porte, voulant m'empêcher de
+rentrer, me suppliant de l'écouter encore, me menaçant
de ne jamais me revoir si je le quittais ainsi.
-On eût dit d'une querelle d'amour, et il ne s'agissait
+On eût dit d'une querelle d'amour, et il ne s'agissait
pourtant que de la doctrine de Babeuf.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XII_97">XII p. 97</a></span>
-Il ne s'agissait que de cela! C'était quelque
-chose, pourtant! Maintenant que les idées ont
-dépassé cette farouche doctrine, elle fait déjà
-sourire les hommes avancés; mais elle a eu son
-temps dans le monde, elle a soulevé la Bohême
-au nom de Jean Hus, elle a dominé souvent
-l'idéal de Jean-Jacques Rousseau, elle a bouleversé
-bien des imaginations à travers les tempêtes
-de la révolution du dernier siècle, et même encore,
-à travers les agitations intellectuelles de
+Il ne s'agissait que de cela! C'était quelque
+chose, pourtant! Maintenant que les idées ont
+dépassé cette farouche doctrine, elle fait déjà
+sourire les hommes avancés; mais elle a eu son
+temps dans le monde, elle a soulevé la Bohême
+au nom de Jean Hus, elle a dominé souvent
+l'idéal de Jean-Jacques Rousseau, elle a bouleversé
+bien des imaginations à travers les tempêtes
+de la révolution du dernier siècle, et même encore,
+à travers les agitations intellectuelles de
1848, elle s'est fondue en partie dans l'esprit de
-certains clubs de cette époque avec les théories
+certains clubs de cette époque avec les théories
de certaines dictatures. En un mot, elle a fait
-secte, et comme, dans toute doctrine de rénovation,
-il y a de grandes lueurs de vérité et de
-touchantes aspirations vers l'idéal, elle a mérité
-l'examen, elle a exercé sa part de séduction en
-se formulant au pied de l'échafaud où montèrent,
-déjà frappés de leur propre main, l'enthousiaste
-Gracchus et le stoïque Darthé.</p>
-
-<p>Emmanuel Arago, plaidant pour Barbès en
-1839, a dit <em>Barbès est babouviste</em>. Il ne m'a pas
-semblé depuis, en causant avec Barbès, qu'il eût
-jamais été babouviste dans le sens où l'avait été
-Éverard en 1835. On se trompe aisément quand,
+secte, et comme, dans toute doctrine de rénovation,
+il y a de grandes lueurs de vérité et de
+touchantes aspirations vers l'idéal, elle a mérité
+l'examen, elle a exercé sa part de séduction en
+se formulant au pied de l'échafaud où montèrent,
+déjà frappés de leur propre main, l'enthousiaste
+Gracchus et le stoïque Darthé.</p>
+
+<p>Emmanuel Arago, plaidant pour Barbès en
+1839, a dit <em>Barbès est babouviste</em>. Il ne m'a pas
+semblé depuis, en causant avec Barbès, qu'il eût
+jamais été babouviste dans le sens où l'avait été
+Éverard en 1835. On se trompe aisément quand,
pour exposer la croyance d'un homme, on est
-obligé, pour la résumer et la définir, de l'assimiler
-à celle d'un homme qui l'a précédé. On ne
-peut pas être, quoi qu'on fasse, dans l'exacte
-vérité. Toute doctrine se transforme rapidement
+obligé, pour la résumer et la définir, de l'assimiler
+à celle d'un homme qui l'a précédé. On ne
+peut pas être, quoi qu'on fasse, dans l'exacte
+vérité. Toute doctrine se transforme rapidement
<span class="pagenum"><a id="page_XII_98">XII p. 98</a></span>
dans l'esprit des adeptes, et d'autant plus que
les adeptes sont ou deviennent plus forts que le
-maître.</p>
+maître.</p>
<p>Je ne veux pas analyser et critiquer ici la
doctrine de Babeuf. Je ne veux la montrer que
-dans ses résultats possibles, et comme Éverard,
-le plus illogique des hommes de génie dans l'ensemble
-de sa vie, était le plus implacable logicien
+dans ses résultats possibles, et comme Éverard,
+le plus illogique des hommes de génie dans l'ensemble
+de sa vie, était le plus implacable logicien
de l'univers dans chaque partie de sa science et
dans chaque phase de sa conviction, il n'est pas
-indifférent d'avoir à constater qu'elle le jetait, à
-l'époque que je raconte, dans des aberrations
-secrètes et dans un rêve de destruction colossale.</p>
-
-<p>J'avais passé le mois précédent à lire Éverard
-et à lui écrire. Je l'avais revu dans cet intervalle,
-je l'avais pressé de questions, et, pour mieux
-mettre à profit le peu de temps que nous avions,
-je n'avais plus rien discuté. J'avais tâché de
-construire en moi l'édifice de sa croyance, afin
+indifférent d'avoir à constater qu'elle le jetait, à
+l'époque que je raconte, dans des aberrations
+secrètes et dans un rêve de destruction colossale.</p>
+
+<p>J'avais passé le mois précédent à lire Éverard
+et à lui écrire. Je l'avais revu dans cet intervalle,
+je l'avais pressé de questions, et, pour mieux
+mettre à profit le peu de temps que nous avions,
+je n'avais plus rien discuté. J'avais tâché de
+construire en moi l'édifice de sa croyance, afin
de voir si je pouvais me l'assimiler avec fruit.
-Convertie au sentiment républicain et aux idées
+Convertie au sentiment républicain et aux idées
nouvelles, on sait maintenant de reste que je
-l'étais d'avance. J'avais gagné à entendre cet
-homme, véritablement inspiré en certains momens,
-de ressentir de vives émotions que la politique
-ne m'avait jamais semblé pouvoir me
-donner. J'avais toujours pensé froidement aux
-choses de fait; j'avais regardé couler autour de
-moi, comme un fleuve lourd et troublé, les mille
-accidens de l'histoire générale contemporaine,
+l'étais d'avance. J'avais gagné à entendre cet
+homme, véritablement inspiré en certains momens,
+de ressentir de vives émotions que la politique
+ne m'avait jamais semblé pouvoir me
+donner. J'avais toujours pensé froidement aux
+choses de fait; j'avais regardé couler autour de
+moi, comme un fleuve lourd et troublé, les mille
+accidens de l'histoire générale contemporaine,
<span class="pagenum"><a id="page_XII_99">XII p. 99</a></span>
-et j'avais dit: «<em>Je ne boirai pas cette eau.</em>» Il est
-probable que j'eusse continué à ne pas vouloir
-mêler ma vie intérieure à l'agitation de ces flots
-amers. Sainte-Beuve, qui m'influençait encore
-un peu à cette époque par ses adroites railleries
+et j'avais dit: «<em>Je ne boirai pas cette eau.</em>» Il est
+probable que j'eusse continué à ne pas vouloir
+mêler ma vie intérieure à l'agitation de ces flots
+amers. Sainte-Beuve, qui m'influençait encore
+un peu à cette époque par ses adroites railleries
et ses raisonnables avertissemens, regardait les
choses positives en amateur et en critique. La
-critique dans sa bouche avait de grandes séductions
+critique dans sa bouche avait de grandes séductions
pour la partie la plus raisonneuse et la plus
-tranquille de l'esprit. Il raillait agréablement
-cette fusion subite qui s'opérait entre les esprits
+tranquille de l'esprit. Il raillait agréablement
+cette fusion subite qui s'opérait entre les esprits
les plus divers venus de tous les points de l'horizon
-et qui se mêlaient, disait-il, comme tous
-les cercles du Dante écrasés subitement en un
+et qui se mêlaient, disait-il, comme tous
+les cercles du Dante écrasés subitement en un
seul.</p>
-<p>Un dîner où Liszt avait réuni M. Lamennais,
+<p>Un dîner où Liszt avait réuni M. Lamennais,
M. Ballanche, le chanteur Nourrit et moi, lui
-paraissait la chose la plus fantastique qui se pût
-imaginer. Il me demandait ce qui avait pu être
-dit entre ces cinq personnes. Je lui répondais
+paraissait la chose la plus fantastique qui se pût
+imaginer. Il me demandait ce qui avait pu être
+dit entre ces cinq personnes. Je lui répondais
que je n'en savais rien, que M. Lamennais avait
-dû causer avec M. Ballanche, Liszt avec Nourrit,
+dû causer avec M. Ballanche, Liszt avec Nourrit,
et moi avec le chat de la maison.</p>
<p>Et pourtant, relisons aujourd'hui cette admirable
page de Louis Blanc:</p>
-<p>«Et comment peindre maintenant l'effet que
+<p>«Et comment peindre maintenant l'effet que
produisaient sur les esprits tant de surprenantes
-complications? Le nom des accusés volait de
-bouche en bouche; on s'intéressait à leurs périls;
+complications? Le nom des accusés volait de
+bouche en bouche; on s'intéressait à leurs périls;
on glorifiait leur constance; on se demandait
<span class="pagenum"><a id="page_XII_100">XII p. 100</a></span>
-avec anxiété jusqu'où ils pousseraient l'audace
-des résolutions prises. Dans les salons même où
-leurs doctrines n'étaient pas admises, leur intrépidité
+avec anxiété jusqu'où ils pousseraient l'audace
+des résolutions prises. Dans les salons même où
+leurs doctrines n'étaient pas admises, leur intrépidité
touchait le c&oelig;ur des femmes; prisonniers,
-ils gouvernaient irrésistiblement l'opinion; absens,
-ils vivaient dans toutes les pensées. Pourquoi
-s'en étonner? Ils avaient pour eux, chez
-une nation généreuse, toutes les sortes de puissance:
-le courage, la défaite et le malheur.
-Époque orageuse et pourtant regrettable! Comme
+ils gouvernaient irrésistiblement l'opinion; absens,
+ils vivaient dans toutes les pensées. Pourquoi
+s'en étonner? Ils avaient pour eux, chez
+une nation généreuse, toutes les sortes de puissance:
+le courage, la défaite et le malheur.
+Époque orageuse et pourtant regrettable! Comme
le sang bouillonnait alors dans nos veines!
Comme nous nous sentions vivre! Comme elle
-était bien ce que Dieu l'a faite, cette nation
-française qui périra sans doute le jour où lui
-manqueront tout à fait les émotions élevées! Les
-politiques à courte vue s'alarment de l'ardeur
-des sociétés: ils ont raison; il faut être fort pour
-diriger la force. Et voilà pourquoi les hommes
-d'État médiocres s'attachent à énerver un peuple.
-Ils le font à leur taille, parce qu'autrement ils
+était bien ce que Dieu l'a faite, cette nation
+française qui périra sans doute le jour où lui
+manqueront tout à fait les émotions élevées! Les
+politiques à courte vue s'alarment de l'ardeur
+des sociétés: ils ont raison; il faut être fort pour
+diriger la force. Et voilà pourquoi les hommes
+d'État médiocres s'attachent à énerver un peuple.
+Ils le font à leur taille, parce qu'autrement ils
ne le pourraient conduire. Ce n'est pas ainsi
-qu'agissent les hommes de génie. Ceux-là ne
-s'étudient point à éteindre les passions d'un
-grand peuple; car ils ont à les féconder, et ils
-savent que l'engourdissement est la dernière maladie
-d'une société qui s'en va.»</p>
-
-<p>Cette page me semble avoir été écrite pour
-moi, tant elle résume ce qui se passait en moi et
-autour de moi. J'étais, dans mon petit être,
-l'expression de cette société qui s'en allait, et
+qu'agissent les hommes de génie. Ceux-là ne
+s'étudient point à éteindre les passions d'un
+grand peuple; car ils ont à les féconder, et ils
+savent que l'engourdissement est la dernière maladie
+d'une société qui s'en va.»</p>
+
+<p>Cette page me semble avoir été écrite pour
+moi, tant elle résume ce qui se passait en moi et
+autour de moi. J'étais, dans mon petit être,
+l'expression de cette société qui s'en allait, et
<span class="pagenum"><a id="page_XII_101">XII p. 101</a></span>
-l'homme de génie qui, au lieu de me montrer le
-repos et le bonheur dans l'étouffement des préoccupations
-immédiates, s'attachait à m'émouvoir
-pour me diriger, c'était Éverard, expression
-lui-même du trouble généreux des passions, des
-idées et des erreurs du moment.</p>
-
-<p>Depuis quelques jours que nous nous étions
-retrouvés à Paris, lui et moi, toute ma vie avait
-déjà changé de face. Je ne sais si l'agitation qui
-régnait dans l'air que nous respirions tous aurait
-beaucoup pénétré sans lui dans ma mansarde;
-mais avec lui elle y était entrée à flots. Il m'avait
-présenté son ami intime, Girerd (de Nevers),
-et les autres défenseurs des accusés d'avril, choisis
-dans les provinces voisines de la nôtre. Un autre
+l'homme de génie qui, au lieu de me montrer le
+repos et le bonheur dans l'étouffement des préoccupations
+immédiates, s'attachait à m'émouvoir
+pour me diriger, c'était Éverard, expression
+lui-même du trouble généreux des passions, des
+idées et des erreurs du moment.</p>
+
+<p>Depuis quelques jours que nous nous étions
+retrouvés à Paris, lui et moi, toute ma vie avait
+déjà changé de face. Je ne sais si l'agitation qui
+régnait dans l'air que nous respirions tous aurait
+beaucoup pénétré sans lui dans ma mansarde;
+mais avec lui elle y était entrée à flots. Il m'avait
+présenté son ami intime, Girerd (de Nevers),
+et les autres défenseurs des accusés d'avril, choisis
+dans les provinces voisines de la nôtre. Un autre
de ses amis, Degeorges (d'Arras), qui devint
aussi le mien, Planet, Emmanuel Arago, et deux
-ou trois autres amis communs complétaient l'école.
-Dans la journée, je recevais mes autres
-amis. Peu d'entre eux connaissaient Éverard;
-tous ne partageaient pas ses idées; mais ces
-heures étaient encore agitées par la discussion
-des choses du dehors, et il n'y avait guère moyen
-de ne pas s'oublier soi-même absolument dans
-cet accès de fièvre que les événemens donnaient
-à tout le monde.</p>
-
-<p>Éverard venait me chercher à six heures pour
-dîner dans un petit restaurant tranquille avec
-nos habitués, en pique-nique. Nous nous promenions
+ou trois autres amis communs complétaient l'école.
+Dans la journée, je recevais mes autres
+amis. Peu d'entre eux connaissaient Éverard;
+tous ne partageaient pas ses idées; mais ces
+heures étaient encore agitées par la discussion
+des choses du dehors, et il n'y avait guère moyen
+de ne pas s'oublier soi-même absolument dans
+cet accès de fièvre que les événemens donnaient
+à tout le monde.</p>
+
+<p>Éverard venait me chercher à six heures pour
+dîner dans un petit restaurant tranquille avec
+nos habitués, en pique-nique. Nous nous promenions
le soir tous ensemble, quelquefois en
<span class="pagenum"><a id="page_XII_102">XII p. 102</a></span>
bateau sur la Seine, et quelquefois le long des
-boulevards jusque vers la Bastille, écoutant les
+boulevards jusque vers la Bastille, écoutant les
propos, examinant les mouvemens de la foule,
-agitée et préoccupée aussi, mais pas autant
-qu'Éverard s'en était flatté en quittant la province.</p>
+agitée et préoccupée aussi, mais pas autant
+qu'Éverard s'en était flatté en quittant la province.</p>
-<p>Pour n'être pas remarquée comme femme seule
+<p>Pour n'être pas remarquée comme femme seule
avec tous ces hommes, je reprenais quelquefois
-mes habits de petit garçon, lesquels me permirent
-de pénétrer inaperçue à la fameuse séance du
+mes habits de petit garçon, lesquels me permirent
+de pénétrer inaperçue à la fameuse séance du
20 mai au Luxembourg.</p>
-<p>Dans ces promenades, Éverard marchait et
-parlait avec une animation fébrile, sans qu'il fût
+<p>Dans ces promenades, Éverard marchait et
+parlait avec une animation fébrile, sans qu'il fût
au pouvoir d'aucun de nous de le calmer et de le
-forcer à se ménager. En rentrant, il se trouvait
-mal, et nous avons passé souvent une partie de
-la nuit, Planet et moi, à l'aider à lutter contre
-une sorte d'agonie effrayante. Il était alors assiégé
+forcer à se ménager. En rentrant, il se trouvait
+mal, et nous avons passé souvent une partie de
+la nuit, Planet et moi, à l'aider à lutter contre
+une sorte d'agonie effrayante. Il était alors assiégé
de visions lugubres; courageux contre son mal,
-faible contre les images qu'on éveillait en lui, il
+faible contre les images qu'on éveillait en lui, il
nous suppliait de ne pas le laisser seul avec les
-spectres. Cela m'effrayait un peu moi-même.
-Planet, habitué à le voir ainsi, ne s'en inquiétait
+spectres. Cela m'effrayait un peu moi-même.
+Planet, habitué à le voir ainsi, ne s'en inquiétait
pas; et quand il le voyait s'assoupir, il allait le
mettre au lit, revenait causer avec moi dans la
-chambre voisine, bien bas pour ne pas l'éveiller
+chambre voisine, bien bas pour ne pas l'éveiller
dans son premier sommeil, et me ramenait chez
moi quand il le sentait bien endormi. Au bout
-de trois ou quatre heures Éverard s'éveillait plus
+de trois ou quatre heures Éverard s'éveillait plus
actif, plus vivant, plus fougueux chaque jour,
<span class="pagenum"><a id="page_XII_103">XII p. 103</a></span>
-plus imprévoyant surtout du mal qu'il creusait
-en lui et dont, à chaque effort de la vie, il croyait
-le retour impossible. Il courait aux réunions
-ardentes où s'agitait la question de la défense
-des accusés, et après des discussions passionnées,
-il revenait s'évanouir chez lui avant dîner, quand
-on ne l'y apportait pas évanoui déjà dans la voiture.
-Mais alors c'était l'affaire de quelques
-instans de pâleur livide et de sourds gémissemens.
+plus imprévoyant surtout du mal qu'il creusait
+en lui et dont, à chaque effort de la vie, il croyait
+le retour impossible. Il courait aux réunions
+ardentes où s'agitait la question de la défense
+des accusés, et après des discussions passionnées,
+il revenait s'évanouir chez lui avant dîner, quand
+on ne l'y apportait pas évanoui déjà dans la voiture.
+Mais alors c'était l'affaire de quelques
+instans de pâleur livide et de sourds gémissemens.
Il se ranimait comme par un miracle de
-la nature ou de la volonté, il revenait parler et
+la nature ou de la volonté, il revenait parler et
rire avec nous, car, au milieu de cette excitation
et de cet affaissement successifs, il se jetait dans
-la gaîté avec l'insouciance et la candeur d'un
+la gaîté avec l'insouciance et la candeur d'un
enfant.</p>
-<p>Tant de contrastes m'émouvaient et m'arrachaient
-à moi-même. Je m'attachais par le c&oelig;ur
-à cette nature qui ne ressemblait à rien, mais
+<p>Tant de contrastes m'émouvaient et m'arrachaient
+à moi-même. Je m'attachais par le c&oelig;ur
+à cette nature qui ne ressemblait à rien, mais
qui avait pour les moindres soins, pour la moindre
-sollicitude, des trésors de reconnaissance. Le
-charme de sa parole me retenait des heures entières,
-moi que la parole fatigue extrêmement,
-et j'étais dominée aussi par un vif désir de partager
+sollicitude, des trésors de reconnaissance. Le
+charme de sa parole me retenait des heures entières,
+moi que la parole fatigue extrêmement,
+et j'étais dominée aussi par un vif désir de partager
cette passion politique, cette foi au salut
-général, ces vivifiantes espérances d'une prochaine
-rénovation sociale, qui semblaient devoir
-transformer en apôtres, même les plus humbles
+général, ces vivifiantes espérances d'une prochaine
+rénovation sociale, qui semblaient devoir
+transformer en apôtres, même les plus humbles
d'entre nous.</p>
-<p>Mais j'avoue qu'après cette causerie du pont
-des Saints-Pères, et cette déclamation anti-sociale
+<p>Mais j'avoue qu'après cette causerie du pont
+des Saints-Pères, et cette déclamation anti-sociale
<span class="pagenum"><a id="page_XII_104">XII p. 104</a></span>
-et anti-humaine dont il m'avait régalée,
+et anti-humaine dont il m'avait régalée,
je me sentis tomber du ciel en terre, et que,
-haussant les épaules, à mon réveil, je repris ma
-résolution de m'en aller chercher des fleurs et
-des papillons en Égypte ou en Perse.</p>
+haussant les épaules, à mon réveil, je repris ma
+résolution de m'en aller chercher des fleurs et
+des papillons en Égypte ou en Perse.</p>
-<p>Sans trop réfléchir ni m'émouvoir, j'obéis à
+<p>Sans trop réfléchir ni m'émouvoir, j'obéis à
l'instinct qui me poussait vers la solitude, et
-j'allai chercher mon passeport pour l'étranger.
-En rentrant, je trouvai chez moi Éverard qui
-m'attendait. «Qu'est-ce qu'il y a? s'écria-t-il.
+j'allai chercher mon passeport pour l'étranger.
+En rentrant, je trouvai chez moi Éverard qui
+m'attendait. «Qu'est-ce qu'il y a? s'écria-t-il.
Ce n'est pas la figure sereine que je connais?&mdash;C'est
-une figure de voyageur, lui répondis-je, et
-il y a que je m'en vas décidément. Ne te fâche
+une figure de voyageur, lui répondis-je, et
+il y a que je m'en vas décidément. Ne te fâche
pas; tu n'es pas de ceux avec qui on est poli
par hypocrisie de convenance. J'ai assez de vos
-républiques. Vous en avez tous une qui n'est
+républiques. Vous en avez tous une qui n'est
pas la mienne et qui n'est celle d'aucun des
autres. Vous ne ferez rien cette fois-ci. Je reviendrai
vous applaudir et vous couronner dans
-un meilleur temps, quand vous aurez usé vos
-utopies, et rassemblé des idées saines.»</p>
+un meilleur temps, quand vous aurez usé vos
+utopies, et rassemblé des idées saines.»</p>
<p>L'explication fut orageuse. Il me reprocha
-ma légèreté d'esprit et ma sécheresse de c&oelig;ur.
-Poussée à bout par ses reproches je me résumai.</p>
+ma légèreté d'esprit et ma sécheresse de c&oelig;ur.
+Poussée à bout par ses reproches je me résumai.</p>
-<p>Quelle était cette folle volonté de dominer
+<p>Quelle était cette folle volonté de dominer
mes convictions et de m'imposer celles d'autrui?
-Pourquoi, comment avait-il pu prendre à ce
+Pourquoi, comment avait-il pu prendre à ce
point au pied de la lettre l'hommage que mon
-intelligence avait rendu à la sienne en l'écoutant
-sans discussion et en l'admirant sans réserve?
+intelligence avait rendu à la sienne en l'écoutant
+sans discussion et en l'admirant sans réserve?
<span class="pagenum"><a id="page_XII_105">XII p. 105</a></span>
-Cet hommage avait été complet et sincère, mais
-il n'avait pas pour conséquence possible l'abandon
-absolu des idées, des instincts et des facultés
-de mon être. Après tout, nous ne nous connaissions
-pas entièrement l'un et l'autre, et nous
-n'étions peut-être pas destinés à nous comprendre,
-étant venus de si loin l'un vers l'autre
+Cet hommage avait été complet et sincère, mais
+il n'avait pas pour conséquence possible l'abandon
+absolu des idées, des instincts et des facultés
+de mon être. Après tout, nous ne nous connaissions
+pas entièrement l'un et l'autre, et nous
+n'étions peut-être pas destinés à nous comprendre,
+étant venus de si loin l'un vers l'autre
pour discuter quelques articles de foi dont il
croyait avoir la solution. Cette solution, il ne
l'avait pas. Je ne pouvais pas lui en faire un reproche;
-mais lui, où prenait-il la fantaisie tyrannique
-de s'irriter de ma résistance à ses théories
-comme d'un tort envers lui-même?</p>
-
-<p>«En m'entendant te parler comme un élève
-attentif aux leçons de ton maître, tu t'es cru mon
-père, lui dis-je; tu m'as appelé ton fils bien-aimé
-et ton Benjamin, tu as fait de la poésie, de
-l'éloquence biblique. Je t'ai écouté comme dans
-un rêve dont la grandeur et la pureté céleste
+mais lui, où prenait-il la fantaisie tyrannique
+de s'irriter de ma résistance à ses théories
+comme d'un tort envers lui-même?</p>
+
+<p>«En m'entendant te parler comme un élève
+attentif aux leçons de ton maître, tu t'es cru mon
+père, lui dis-je; tu m'as appelé ton fils bien-aimé
+et ton Benjamin, tu as fait de la poésie, de
+l'éloquence biblique. Je t'ai écouté comme dans
+un rêve dont la grandeur et la pureté céleste
charmeront toujours mes souvenirs. Mais on ne
-peut pas rêver toujours. La vie réelle appelle
+peut pas rêver toujours. La vie réelle appelle
des conclusions sans lesquelles on chante comme
-une lyre, sans avancer le règne de Dieu et le
+une lyre, sans avancer le règne de Dieu et le
bonheur des hommes. Moi, je place ce bonheur
dans la sagesse plus que dans l'action. Je ne
veux rien, je ne demande rien dans la vie, que
le moyen de croire en Dieu et d'aimer mes semblables.
-J'étais malade, j'étais misanthrope; tu
-t'es fais fort de me guérir; tu m'as beaucoup
+J'étais malade, j'étais misanthrope; tu
+t'es fais fort de me guérir; tu m'as beaucoup
attendrie, j'en conviens. Tu as combattu rudement
<span class="pagenum"><a id="page_XII_106">XII p. 106</a></span>
mon mauvais orgueil, et tu m'as fait entrevoir
-un idéal de fraternité qui a fondu la glace
-de mon c&oelig;ur. En cela, tu as été véritablement
-chrétien, et tu m'as convertie par le sentiment.
+un idéal de fraternité qui a fondu la glace
+de mon c&oelig;ur. En cela, tu as été véritablement
+chrétien, et tu m'as convertie par le sentiment.
Tu m'as fait pleurer de grosses larmes, comme
-au temps où je devenais dévote par un attendrissement
-subit et imprévu de ma rêverie. Je
-n'aurais pas retrouvé en moi-même, après tant
+au temps où je devenais dévote par un attendrissement
+subit et imprévu de ma rêverie. Je
+n'aurais pas retrouvé en moi-même, après tant
d'incertitudes et de fatigues d'esprit, la source
-de ces larmes vivifiantes. Ton éloquence et ta
+de ces larmes vivifiantes. Ton éloquence et ta
persuasion ont fait le miracle que je te demandais:
-sois bénis pour cela, et laisse-moi partir
-sans regret. Laisse-moi aller réfléchir maintenant
+sois bénis pour cela, et laisse-moi partir
+sans regret. Laisse-moi aller réfléchir maintenant
aux choses que vous cherchez ici, aux principes
qui peuvent se formuler et s'appliquer aux besoins
de c&oelig;ur et d'esprit de tous les hommes.
-Et ne me dis pas que vous les avez trouvés, que
+Et ne me dis pas que vous les avez trouvés, que
tu les tiens dans ta main, cela n'est pas. Vous
ne tenez rien, vous cherchez! Tu es meilleur
-que moi, mais tu n'en sais pas plus que moi.»</p>
+que moi, mais tu n'en sais pas plus que moi.»</p>
-<p>Et comme il paraissait offensé de ma franchise,
+<p>Et comme il paraissait offensé de ma franchise,
je lui dis encore:</p>
-<p>«Tu es un véritable artiste. Tu ne vis que
+<p>«Tu es un véritable artiste. Tu ne vis que
par le c&oelig;ur et l'imagination. Ta magnifique parole
-est un don qui t'entraîne fatalement à la
-discussion. Ton esprit a besoin d'imposer à ceux
-qui t'écoutent avec ravissement des croyances
-que la raison n'a pas encore mûries. C'est là où
-la réalité me saisit et m'éloigne de toi. Je vois
-toute cette poésie du c&oelig;ur, toutes ces aspirations
+est un don qui t'entraîne fatalement à la
+discussion. Ton esprit a besoin d'imposer à ceux
+qui t'écoutent avec ravissement des croyances
+que la raison n'a pas encore mûries. C'est là où
+la réalité me saisit et m'éloigne de toi. Je vois
+toute cette poésie du c&oelig;ur, toutes ces aspirations
<span class="pagenum"><a id="page_XII_107">XII p. 107</a></span>
-de l'âme aboutir à des sophismes, et voilà justement
+de l'âme aboutir à des sophismes, et voilà justement
ce que je ne voudrais pas entendre, ce que
-je suis fâchée d'avoir entendu. Écoute, mon
-pauvre père, nous sommes fous. Les gens du
+je suis fâchée d'avoir entendu. Écoute, mon
+pauvre père, nous sommes fous. Les gens du
monde officiel, du monde positif, qui ne voient
-de nous que des excentricités de conduite et
-d'opinion, nous traitent de rêveurs. Ils ont raison,
-ne nous en fâchons pas. Acceptons ce dédain.
+de nous que des excentricités de conduite et
+d'opinion, nous traitent de rêveurs. Ils ont raison,
+ne nous en fâchons pas. Acceptons ce dédain.
Ils ne comprennent pas que nous vivions
-d'un désir et d'une espérance dont le but ne
-nous est pas personnel. Ces gens-là sont fous à
-leur manière; ils sont complétement fous à nos
+d'un désir et d'une espérance dont le but ne
+nous est pas personnel. Ces gens-là sont fous à
+leur manière; ils sont complétement fous à nos
yeux, eux qui poursuivent des biens et des plaisirs
que nous ne voudrions pas toucher avec des
pincettes. Tant que durera le monde, il y aura
-des fous occupés à regarder par terre, sans se
-douter qu'il y a un ciel sur leurs têtes, et des
+des fous occupés à regarder par terre, sans se
+douter qu'il y a un ciel sur leurs têtes, et des
fous qui, regardant trop le ciel ne tiendront pas
-assez de compte de ceux qui ne voient qu'à leurs
-pieds. Il y a donc une sagesse qui manque à
+assez de compte de ceux qui ne voient qu'à leurs
+pieds. Il y a donc une sagesse qui manque à
tous les hommes, une sagesse qui doit embrasser
-la vue de l'infini et celle du monde fini où nous
+la vue de l'infini et celle du monde fini où nous
sommes. Ne la demandons pas aux fous du positivisme,
-mais ne prétendons pas la leur donner
-avant de l'avoir trouvée.</p>
+mais ne prétendons pas la leur donner
+avant de l'avoir trouvée.</p>
-<p>«Cette sagesse-là, c'est celle dont la politique
+<p>«Cette sagesse-là, c'est celle dont la politique
ne peut se passer. Autrement vous ferez des
-coups de tête et des coups de main pour aboutir
-à des chimères ou à des catastrophes. Je sens
-qu'en te parlant ainsi au milieu de ta fièvre
+coups de tête et des coups de main pour aboutir
+à des chimères ou à des catastrophes. Je sens
+qu'en te parlant ainsi au milieu de ta fièvre
<span class="pagenum"><a id="page_XII_108">XII p. 108</a></span>
d'action, je ne peux pas te convaincre; aussi je
ne te parle que pour te prouver mon droit de me
-retirer de cette mêlée où je ne peux porter aucune
-lumière, et où je ne peux pas suivre la tienne, qui
-est encore enveloppée de nuages impénétrables.»</p>
+retirer de cette mêlée où je ne peux porter aucune
+lumière, et où je ne peux pas suivre la tienne, qui
+est encore enveloppée de nuages impénétrables.»</p>
-<p>Quand j'eus tout dit, Éverard, qui s'était
-calmé à grand'peine pour tout entendre, reprit
-son énergie et sa conviction. Il me donna des
+<p>Quand j'eus tout dit, Éverard, qui s'était
+calmé à grand'peine pour tout entendre, reprit
+son énergie et sa conviction. Il me donna des
raisons devant lesquelles je me sentis vaincue,
-et dont voici le résumé:</p>
-
-<p>«Nul ne peut trouver la lumière à lui tout
-seul. La vérité ne se révèle plus aux penseurs
-retirés sur la montagne. Elle ne se révèle même
-plus à des cénacles détachés comme des cloîtres
-sur les divers sommets de la pensée. Elle s'y
-élucubre, et rien de plus. Pour trouver, à l'heure
-dite, la vérité applicable aux sociétés en travail,
-il faut se réunir, il faut peser toutes les opinions,
+et dont voici le résumé:</p>
+
+<p>«Nul ne peut trouver la lumière à lui tout
+seul. La vérité ne se révèle plus aux penseurs
+retirés sur la montagne. Elle ne se révèle même
+plus à des cénacles détachés comme des cloîtres
+sur les divers sommets de la pensée. Elle s'y
+élucubre, et rien de plus. Pour trouver, à l'heure
+dite, la vérité applicable aux sociétés en travail,
+il faut se réunir, il faut peser toutes les opinions,
il faut se communiquer les uns aux autres, discuter
et se consulter, afin d'arriver tant bien que
-mal, à une formule qui ne peut jamais être la
-vérité absolue, Dieu seul la possède, mais qui
+mal, à une formule qui ne peut jamais être la
+vérité absolue, Dieu seul la possède, mais qui
est la meilleure expression possible de l'aspiration
-des hommes à la vérité. Voilà pourquoi j'ai
-la fièvre, voilà pourquoi je m'assimile avec ardeur
-toutes les idées qui me frappent, voilà
-pourquoi je parle jusqu'à m'épuiser, jusqu'à divaguer,
+des hommes à la vérité. Voilà pourquoi j'ai
+la fièvre, voilà pourquoi je m'assimile avec ardeur
+toutes les idées qui me frappent, voilà
+pourquoi je parle jusqu'à m'épuiser, jusqu'à divaguer,
parce que parler, c'est penser tout haut
et qu'en pensant ainsi tout haut je vas plus vite
qu'en pensant tout bas et tout seul. Vous autres
<span class="pagenum"><a id="page_XII_109">XII p. 109</a></span>
-qui m'écoutez, et toi tout le premier, qui écoutes
+qui m'écoutez, et toi tout le premier, qui écoutes
plus attentivement que personne, vous tenez trop
-de compte des éclairs fugitifs qui traversent mon
-cerveau. Vous ne vous attachez pas assez à la
-nécessité de me suivre comme on suit un guide
-dévoué et aventureux sur un chemin dont il ne
-connaît pas lui-même tous les détours, mais dont
-sa vue perçante et son courage passionné ont su
-apercevoir le but lointain. C'est à vous de m'avertir
-des obstacles, à vous de me ramener dans
-le sentier quand l'imagination ou la curiosité
+de compte des éclairs fugitifs qui traversent mon
+cerveau. Vous ne vous attachez pas assez à la
+nécessité de me suivre comme on suit un guide
+dévoué et aventureux sur un chemin dont il ne
+connaît pas lui-même tous les détours, mais dont
+sa vue perçante et son courage passionné ont su
+apercevoir le but lointain. C'est à vous de m'avertir
+des obstacles, à vous de me ramener dans
+le sentier quand l'imagination ou la curiosité
m'emportent. Et cela fait, si vous vous impatientez
-de mes écarts, si vous vous lassez de
+de mes écarts, si vous vous lassez de
suivre un pilote incertain de sa route, cherchez-en
-un meilleur, mais ne le méprisez pas pour
-n'avoir pas été un dieu, et ne le maudissez pas
-pour vous avoir montré des rives nouvelles conduisant
-plus ou moins à celle où vous voulez
+un meilleur, mais ne le méprisez pas pour
+n'avoir pas été un dieu, et ne le maudissez pas
+pour vous avoir montré des rives nouvelles conduisant
+plus ou moins à celle où vous voulez
aborder.</p>
-<p>«Quant à toi, je te trouve exigeant et injuste,
-écolier sans cervelle! Tu ne sais rien, tu l'avoues,
-et tu ne voulais rien apprendre, tu l'as déclaré.
-Puis, tout à coup, la fièvre de savoir s'étant
-emparé de toi, tu as demandé du jour au lendemain
-la science infuse, la vérité absolue. <em>Vite,
-vite, donnez le secret de Dieu à M. George Sand,
+<p>«Quant à toi, je te trouve exigeant et injuste,
+écolier sans cervelle! Tu ne sais rien, tu l'avoues,
+et tu ne voulais rien apprendre, tu l'as déclaré.
+Puis, tout à coup, la fièvre de savoir s'étant
+emparé de toi, tu as demandé du jour au lendemain
+la science infuse, la vérité absolue. <em>Vite,
+vite, donnez le secret de Dieu à M. George Sand,
qui ne veut pas attendre!</em></p>
-<p>«Eh bien! ajouta-t-il après un feu roulant
-de ces plaisanteries sans aigreur qu'il aimait à
+<p>«Eh bien! ajouta-t-il après un feu roulant
+de ces plaisanteries sans aigreur qu'il aimait à
saisir comme des mouches qu'on attrape en courant,
<span class="pagenum"><a id="page_XII_110">XII p. 110</a></span>
-moi je fais une découverte, c'est que les
-âmes ont un sexe et que tu es une femme. Croirais-tu
-que je n'y avais pas encore pensé? En
-lisant <cite>Lélia</cite> et tes <cite>Premières Lettres d'un voyageur</cite>,
+moi je fais une découverte, c'est que les
+âmes ont un sexe et que tu es une femme. Croirais-tu
+que je n'y avais pas encore pensé? En
+lisant <cite>Lélia</cite> et tes <cite>Premières Lettres d'un voyageur</cite>,
je t'ai toujours vu sous l'aspect d'un jeune
-garçon, d'un poète enfant dont je faisais mon
+garçon, d'un poète enfant dont je faisais mon
fils, moi dont la profonde douleur est de n'avoir
-pas d'enfans et qui élève ceux du premier lit de
-ma femme avec une tendresse mêlée de désespoir.
-Quand je t'ai vu réellement pour la première
-fois, j'ai été étonné comme si l'on ne m'avait
+pas d'enfans et qui élève ceux du premier lit de
+ma femme avec une tendresse mêlée de désespoir.
+Quand je t'ai vu réellement pour la première
+fois, j'ai été étonné comme si l'on ne m'avait
pas dit que tu t'habilles d'une robe et que
tu t'appelles d'un nom de femme dans la vie
-réelle. J'ai voulu garder mon rêve, t'appeler
+réelle. J'ai voulu garder mon rêve, t'appeler
George tout court, te tutoyer comme on se tutoie
sous les ombrages virgiliens, et ne te regarder
-à la clarté de notre petit soleil que le
+à la clarté de notre petit soleil que le
temps de savoir chaque jour comment se porte
-ton moral. Et, en vérité, je ne connais de toi
+ton moral. Et, en vérité, je ne connais de toi
que le son de ta voix, qui est sourd et qui ne me
-rappelle pas la flûte mélodieuse d'une voix de
-femme. Je t'ai donc toujours parlé comme à un
-garçon qui a fait sa philosophie et qui a lu l'histoire.
-A présent je vois bien, et tu me le rappelles,
+rappelle pas la flûte mélodieuse d'une voix de
+femme. Je t'ai donc toujours parlé comme à un
+garçon qui a fait sa philosophie et qui a lu l'histoire.
+A présent je vois bien, et tu me le rappelles,
que tu as l'ambition et l'exigence des esprits incultes,
-des êtres de pur sentiment et de pure
+des êtres de pur sentiment et de pure
imagination, des femmes en un mot. Ton sentiment
est, je l'avoue, un impatient logicien qui
-veut que la science philosophique réponde d'emblée
-à toutes ses fibres et satisfasse toutes ses
+veut que la science philosophique réponde d'emblée
+à toutes ses fibres et satisfasse toutes ses
<span class="pagenum"><a id="page_XII_111">XII p. 111</a></span>
-délicatesses; mais la logique du sentiment pur
+délicatesses; mais la logique du sentiment pur
n'est pas suffisante en politique, et tu demandes
-un impossible accord parfait entre les nécessités
-de l'action et les élans de la sensibilité. C'est là
-l'idéal, mais il est encore irréalisable sur la terre,
+un impossible accord parfait entre les nécessités
+de l'action et les élans de la sensibilité. C'est là
+l'idéal, mais il est encore irréalisable sur la terre,
et tu en conclus qu'il faut se croiser les bras en
-attendant qu'il arrive de lui-même.</p>
+attendant qu'il arrive de lui-même.</p>
-<p>«Croise donc tes bras et va-t'en! Certes, tu
+<p>«Croise donc tes bras et va-t'en! Certes, tu
es libre de fait; mais ta conscience ne le serait
-pas si elle se connaissait bien elle-même. Je n'ai
+pas si elle se connaissait bien elle-même. Je n'ai
pas le droit de te demander ton affection. J'ai
voulu te donner la mienne. Tant pis pour moi;
-tu ne me l'avais pas demandée, tu n'en avais
+tu ne me l'avais pas demandée, tu n'en avais
pas besoin. Je ne te parlerai donc pas de moi,
-mais de toi-même, et de quelque chose de plus
-important que toi-même, le devoir.</p>
-
-<p>«Tu rêves une liberté de l'individu qui ne
-peut se concilier avec le devoir général. Tu as
-beaucoup travaillé à conquérir cette liberté pour
-toi-même. Tu l'as perdue dans l'abandon du
-c&oelig;ur à des affections terrestres qui ne t'ont pas
-satisfait, et à présent tu te reprends toi-même
-dans une vie d'austérité que j'approuve et que
-j'aime, mais dont tu étends à tort l'application
-à tous les actes de ta volonté et de ton intelligence.
+mais de toi-même, et de quelque chose de plus
+important que toi-même, le devoir.</p>
+
+<p>«Tu rêves une liberté de l'individu qui ne
+peut se concilier avec le devoir général. Tu as
+beaucoup travaillé à conquérir cette liberté pour
+toi-même. Tu l'as perdue dans l'abandon du
+c&oelig;ur à des affections terrestres qui ne t'ont pas
+satisfait, et à présent tu te reprends toi-même
+dans une vie d'austérité que j'approuve et que
+j'aime, mais dont tu étends à tort l'application
+à tous les actes de ta volonté et de ton intelligence.
Tu te dis que ta personne t'appartient et
-qu'il en est ainsi de ton âme. Eh bien! voilà un
+qu'il en est ainsi de ton âme. Eh bien! voilà un
sophisme pire que tous ceux que tu me reproches
-et plus dangereux, puisque tu es maître d'en
+et plus dangereux, puisque tu es maître d'en
faire la loi de ta propre vie, tandis que les miens
<span class="pagenum"><a id="page_XII_112">XII p. 112</a></span>
-ne peuvent se réaliser sans des miracles. Songe
-à ceci que, si tous les amans de la vérité absolue
-disaient comme toi adieu à leur pays, à leurs
-frères, à leur tâche, non-seulement la vérité absolue,
-mais encore la vérité relative n'auraient
-plus un seul adepte. Car la vérité ne monte pas
+ne peuvent se réaliser sans des miracles. Songe
+à ceci que, si tous les amans de la vérité absolue
+disaient comme toi adieu à leur pays, à leurs
+frères, à leur tâche, non-seulement la vérité absolue,
+mais encore la vérité relative n'auraient
+plus un seul adepte. Car la vérité ne monte pas
en croupe des fuyards et ne galoppe pas avec
-eux. Elle n'est pas dans la solitude, rêveur que
+eux. Elle n'est pas dans la solitude, rêveur que
tu es! Elle ne parle pas dans les plantes et dans
-les oiseaux, ou c'est d'une voix si mystérieuse
+les oiseaux, ou c'est d'une voix si mystérieuse
que les hommes ne la comprennent pas. Le
-divin philosophe que tu chéris le savait bien
-quand il disait à ses disciples: «Là où vous
-serez seulement trois réunis en mon nom, mon
-esprit sera avec vous.»</p>
-
-<p>«C'est donc avec les autres qu'il faut chercher
-et prier. Si peu que l'on trouve en s'unissant à
-quelques autres, c'est quelque chose de réel, et
+divin philosophe que tu chéris le savait bien
+quand il disait à ses disciples: «Là où vous
+serez seulement trois réunis en mon nom, mon
+esprit sera avec vous.»</p>
+
+<p>«C'est donc avec les autres qu'il faut chercher
+et prier. Si peu que l'on trouve en s'unissant à
+quelques autres, c'est quelque chose de réel, et
ce qu'on croit trouver seul n'existe que pour soi
-seul, n'existe pas par conséquent. Va-t'en donc
-à la recherche, à la poursuite du néant; moi je
-me consolerai de ton départ avec la certitude
-d'être, en dépit des erreurs d'autrui et des miennes
-propres, à la recherche et à la poursuite de quelque
-chose de bon et de vrai.»</p>
+seul, n'existe pas par conséquent. Va-t'en donc
+à la recherche, à la poursuite du néant; moi je
+me consolerai de ton départ avec la certitude
+d'être, en dépit des erreurs d'autrui et des miennes
+propres, à la recherche et à la poursuite de quelque
+chose de bon et de vrai.»</p>
<p>Ayant tout dit, il sortit, un peu sans que j'y
-fisse attention, car j'étais absorbée par mes propres
-réflexions sur tout ce qu'il venait de dire,
+fisse attention, car j'étais absorbée par mes propres
+réflexions sur tout ce qu'il venait de dire,
en des termes dont la plume ne peut donner
-qu'une sèche analyse.</p>
+qu'une sèche analyse.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XII_113">XII p. 113</a></span>
-Quand je voulus lui répondre, pensant qu'il
-était dans la pièce voisine, où il se retirait
-quelquefois pour faire, tout à coup brisé, une
-sieste de cinq minutes, je m'aperçus qu'il était
-parti tout à fait et qu'il m'avait enfermée. Je
+Quand je voulus lui répondre, pensant qu'il
+était dans la pièce voisine, où il se retirait
+quelquefois pour faire, tout à coup brisé, une
+sieste de cinq minutes, je m'aperçus qu'il était
+parti tout à fait et qu'il m'avait enfermée. Je
cherchai la clef partout, il l'avait mise dans sa
-poche, et j'avais donné congé pour le reste de la
-journée à la femme qui me servait, et qui avait
+poche, et j'avais donné congé pour le reste de la
+journée à la femme qui me servait, et qui avait
la seconde clef de l'appartement. J'attribuai ma
-captivité à une distraction d'Éverard, et je me
-remis à réfléchir tranquillement. Au bout de
-trois heures il revint me délivrer, et comme je
-lui signalais sa distraction: «Non pas, me dit-il
-en riant, je l'ai fait exprès. J'étais attendu à une
-réunion, et, voyant que je ne t'avais pas encore
+captivité à une distraction d'Éverard, et je me
+remis à réfléchir tranquillement. Au bout de
+trois heures il revint me délivrer, et comme je
+lui signalais sa distraction: «Non pas, me dit-il
+en riant, je l'ai fait exprès. J'étais attendu à une
+réunion, et, voyant que je ne t'avais pas encore
convaincue, je t'ai mise au secret afin de te donner
-le temps de la réflexion. J'avais peur d'un coup
-de tête et de ne plus te retrouver à Paris ce soir.
-A présent que tu as réfléchi, voilà ta clef, la clef
-des champs! Dois-je te dire adieu et aller dîner
+le temps de la réflexion. J'avais peur d'un coup
+de tête et de ne plus te retrouver à Paris ce soir.
+A présent que tu as réfléchi, voilà ta clef, la clef
+des champs! Dois-je te dire adieu et aller dîner
sans toi?</p>
-<p>&mdash;Non, lui répondis-je, j'avais tort; je reste.
-Allons dîner et chercher quelque chose de mieux
-que Babeuf pour notre nourriture intellectuelle.»</p>
+<p>&mdash;Non, lui répondis-je, j'avais tort; je reste.
+Allons dîner et chercher quelque chose de mieux
+que Babeuf pour notre nourriture intellectuelle.»</p>
-<p>J'ai rapporté cette longue conversation parce
+<p>J'ai rapporté cette longue conversation parce
qu'elle raconte ma vie et celle de la vie d'un
-certain nombre de révolutionnaires à ce moment
-donné. Pendant cette phase du procès d'avril, le
-travail d'élucubration était partout dans nos
-rangs, parfois, savant et profond, parfois naïf et
+certain nombre de révolutionnaires à ce moment
+donné. Pendant cette phase du procès d'avril, le
+travail d'élucubration était partout dans nos
+rangs, parfois, savant et profond, parfois naïf et
<span class="pagenum"><a id="page_XII_114">XII p. 114</a></span>
sauvage. Quand on s'y reporte par le souvenir,
-on est étonné du progrès qu'ont fait les idées en
-si peu de temps, et moins effrayé par conséquent
-du progrès énorme qui reste à faire.</p>
-
-<p>Le véritable foyer de cette élucubration sociale
-et philosophique était dans les prisons d'État.
-«Alors, dit Louis Blanc, cet admirable historien
-de nos propres émotions, qu'on ne peut trop
+on est étonné du progrès qu'ont fait les idées en
+si peu de temps, et moins effrayé par conséquent
+du progrès énorme qui reste à faire.</p>
+
+<p>Le véritable foyer de cette élucubration sociale
+et philosophique était dans les prisons d'État.
+«Alors, dit Louis Blanc, cet admirable historien
+de nos propres émotions, qu'on ne peut trop
citer, alors, on vit ces hommes sur qui pesait la
-menace d'un arrêt terrible s'élever soudain au
-dessus du péril et de leurs passions pour se livrer
-à l'étude des plus arides problèmes. Le comité
-de défense parisien avait commencé par distribuer
+menace d'un arrêt terrible s'élever soudain au
+dessus du péril et de leurs passions pour se livrer
+à l'étude des plus arides problèmes. Le comité
+de défense parisien avait commencé par distribuer
entre les membres les plus capables du parti les
principales branches de la science de gouverner,
-assignant à l'un la partie philosophique et religieuse,
-à l'autre la partie administrative, à celui-ci
-l'économie politique, à celui-là les arts. Ce fut
-pour tous le sujet des plus courageuses méditations,
-des recherches les plus passionnées. Mais
-tous, dans cette course intellectuelle, n'étaient
-pas destinés à suivre la même carrière. Des dissidences
-théoriques se manifestèrent, des discussions
-brûlantes s'élevèrent. Par le corps, les
-captifs appartenaient au geôlier, mais d'un vol
+assignant à l'un la partie philosophique et religieuse,
+à l'autre la partie administrative, à celui-ci
+l'économie politique, à celui-là les arts. Ce fut
+pour tous le sujet des plus courageuses méditations,
+des recherches les plus passionnées. Mais
+tous, dans cette course intellectuelle, n'étaient
+pas destinés à suivre la même carrière. Des dissidences
+théoriques se manifestèrent, des discussions
+brûlantes s'élevèrent. Par le corps, les
+captifs appartenaient au geôlier, mais d'un vol
indomptable et libre, leur esprit parcourait le
-domaine, sans limites, de la pensée. Du fond
-de leurs cachots, ils s'inquiétaient de l'avenir des
-peuples, ils s'entretenaient avec Dieu; et, placés
-sur la route de l'échafaud, ils s'exaltaient, ils
+domaine, sans limites, de la pensée. Du fond
+de leurs cachots, ils s'inquiétaient de l'avenir des
+peuples, ils s'entretenaient avec Dieu; et, placés
+sur la route de l'échafaud, ils s'exaltaient, ils
<span class="pagenum"><a id="page_XII_115">XII p. 115</a></span>
-s'enivraient d'espérance, comme s'ils eussent
-marché à la conquête du monde. Spectacle touchant
+s'enivraient d'espérance, comme s'ils eussent
+marché à la conquête du monde. Spectacle touchant
et singulier, dont il convient de conserver
-le souvenir à jamais!</p>
+le souvenir à jamais!</p>
-<p>«Que des préoccupations sans grandeur se
-soient mêlées à ce mouvement, que l'émulation
-ait quelquefois fait place à des rivalités frivoles
+<p>«Que des préoccupations sans grandeur se
+soient mêlées à ce mouvement, que l'émulation
+ait quelquefois fait place à des rivalités frivoles
ou haineuses, que des esprits trop faibles pour
-s'élever impunément se soient perdus dans le
-pays des rêves, on ne peut le nier; mais ces résultats
-trop inévitables des infirmités de la nature
+s'élever impunément se soient perdus dans le
+pays des rêves, on ne peut le nier; mais ces résultats
+trop inévitables des infirmités de la nature
humaine ne suffisent pas pour enlever au
-fait général que nous venons de signaler ce qu'il
-présente de solennel et d'imposant<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.»</p>
+fait général que nous venons de signaler ce qu'il
+présente de solennel et d'imposant<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.»</p>
-<p>Si l'on veut juger le procès d'avril et tous les
-faits qui s'y rattachent d'une manière juste,
-élevée et vraiment philosophique, il faut relire
+<p>Si l'on veut juger le procès d'avril et tous les
+faits qui s'y rattachent d'une manière juste,
+élevée et vraiment philosophique, il faut relire
tout ce chapitre si court et si plein de l'<cite>Histoire
-de dix ans</cite>. Les hommes et les choses y sont jugés
+de dix ans</cite>. Les hommes et les choses y sont jugés
non seulement avec la connaissance exacte d'un
-passé que l'historien n'a jamais le droit d'arranger
-et d'atténuer, mais avec la haute équité d'un
-grand et généreux esprit qui fixe et précise la
-vérité morale, c'est à dire la suprême vérité de
+passé que l'historien n'a jamais le droit d'arranger
+et d'atténuer, mais avec la haute équité d'un
+grand et généreux esprit qui fixe et précise la
+vérité morale, c'est à dire la suprême vérité de
l'histoire au milieu des contradictions apparentes
-des événemens et des hommes qui les subissent.</p>
+des événemens et des hommes qui les subissent.</p>
-<p>Je ne raconterai pas ces événemens. Cela
-serait tout à fait inutile: ils sont enregistrés là
+<p>Je ne raconterai pas ces événemens. Cela
+serait tout à fait inutile: ils sont enregistrés là
<span class="pagenum"><a id="page_XII_116">XII p. 116</a></span>
-d'une manière si conforme à mon sentiment, à
-mon souvenir, à ma conscience et à ma propre
-expérience, que je ne saurais y rien ajouter.</p>
+d'une manière si conforme à mon sentiment, à
+mon souvenir, à ma conscience et à ma propre
+expérience, que je ne saurais y rien ajouter.</p>
-<p>Acteur perdu et ignoré, mais vivant et palpitant
+<p>Acteur perdu et ignoré, mais vivant et palpitant
dans ce drame, je ne suis ici que le biographe
-d'un homme qui y joua un rôle actif, et, faut-il
-le dire, problématique en apparence, parce que
-l'homme était incertain, impressionnable et moins
+d'un homme qui y joua un rôle actif, et, faut-il
+le dire, problématique en apparence, parce que
+l'homme était incertain, impressionnable et moins
politique qu'artiste.</p>
-<p>On sait qu'un grand débat s'était élevé entre
-les <em>défenseurs</em>: débat ardent, insoluble sous la
-pression des actes précipités de la pairie. Une
-partie des accusés s'entendait avec ses <em>défenseurs</em>
-pour n'être pas <em>défendue</em>. Il ne s'agissait pas de
-gagner le procès judiciaire et de se faire absoudre,
+<p>On sait qu'un grand débat s'était élevé entre
+les <em>défenseurs</em>: débat ardent, insoluble sous la
+pression des actes précipités de la pairie. Une
+partie des accusés s'entendait avec ses <em>défenseurs</em>
+pour n'être pas <em>défendue</em>. Il ne s'agissait pas de
+gagner le procès judiciaire et de se faire absoudre,
par le pouvoir; il s'agissait de faire triompher la
-cause générale dans l'opinion en plaidant avec
-énergie le droit sacré du peuple devant le pouvoir
+cause générale dans l'opinion en plaidant avec
+énergie le droit sacré du peuple devant le pouvoir
de fait, le droit du plus fort. Une autre
-catégorie d'accusés, celle de Lyon, voulait être
-défendue, non pas pour proclamer sa non-participation
+catégorie d'accusés, celle de Lyon, voulait être
+défendue, non pas pour proclamer sa non-participation
au fait dont on l'accusait, mais pour
-apprendre à la France ce qui s'était passé à Lyon,
-de quelle façon l'autorité avait provoqué le peuple,
-de quelle façon elle avait traité les vaincus, de
-quelle façon les accusés eux-mêmes avaient fait
-ce qui était humainement possible pour prévenir
+apprendre à la France ce qui s'était passé à Lyon,
+de quelle façon l'autorité avait provoqué le peuple,
+de quelle façon elle avait traité les vaincus, de
+quelle façon les accusés eux-mêmes avaient fait
+ce qui était humainement possible pour prévenir
la guerre civile et pour en ennoblir et en adoucir
-les cruels résultats. Il s'agissait de savoir si l'autorité
+les cruels résultats. Il s'agissait de savoir si l'autorité
avait eu le droit de prendre quelques provocations
<span class="pagenum"><a id="page_XII_117">XII p. 117</a></span>
-isolées, on disait même payées, pour
-une rébellion à réprimer, et pour ruer une armée
-sur une population sans défense. On avait des
-faits, on voulait les dire, et, selon moi, la véritable
-cause était là. On était assez fort pour
-plaider la cause du peuple trahi et mutilé, on ne
-l'était pas assez pour proclamer celle du genre
+isolées, on disait même payées, pour
+une rébellion à réprimer, et pour ruer une armée
+sur une population sans défense. On avait des
+faits, on voulait les dire, et, selon moi, la véritable
+cause était là. On était assez fort pour
+plaider la cause du peuple trahi et mutilé, on ne
+l'était pas assez pour proclamer celle du genre
humain affranchi.</p>
-<p>J'étais donc dans les idées de M. Jules Favre,
-qui se trouvait posé dans les conciliabules en
-adversaire d'Éverard, et qui était un adversaire
+<p>J'étais donc dans les idées de M. Jules Favre,
+qui se trouvait posé dans les conciliabules en
+adversaire d'Éverard, et qui était un adversaire
digne de lui. Je ne connaissais pas Jules Favre,
je ne l'avais jamais vu, jamais entendu; mais
-lorsque Éverard, après avoir combattu ses argumens
-avec véhémence, venait me les rapporter,
-je leur donnais raison. Éverard sentait bien que
-ce n'était pas par envie de le contredire et de
-l'irriter; mais il en était affligé, et devinant bien
-que je redoutais l'exposé public de ses utopies,
-il s'écriait: «Ah! maudits soient le pont des
-Saints-Pères et la question sociale!»</p>
+lorsque Éverard, après avoir combattu ses argumens
+avec véhémence, venait me les rapporter,
+je leur donnais raison. Éverard sentait bien que
+ce n'était pas par envie de le contredire et de
+l'irriter; mais il en était affligé, et devinant bien
+que je redoutais l'exposé public de ses utopies,
+il s'écriait: «Ah! maudits soient le pont des
+Saints-Pères et la question sociale!»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XII_118">XII p. 118</a></span></p>
<h2>CHAPITRE TROISIEME.</h2>
<p class="hanging indent">
-Lettre incriminée au procès monstre.&mdash;Ma rédaction rejetée.&mdash;Défection
-du barreau républicain.&mdash;Trélat.&mdash;Discours d'Éverard.&mdash;Sa
-condamnation.&mdash;Retour à Nohant.&mdash;Projets d'établissement.&mdash;La
-maison déserte à Paris.&mdash;Charles d'Aragon.&mdash;Affaire
+Lettre incriminée au procès monstre.&mdash;Ma rédaction rejetée.&mdash;Défection
+du barreau républicain.&mdash;Trélat.&mdash;Discours d'Éverard.&mdash;Sa
+condamnation.&mdash;Retour à Nohant.&mdash;Projets d'établissement.&mdash;La
+maison déserte à Paris.&mdash;Charles d'Aragon.&mdash;Affaire
Fieschi.&mdash;Les opinions politiques de Maurice.&mdash;M. Lamennais.&mdash;M.
Pierre Leroux.&mdash;Le mal du pays me prend.&mdash;La maison
-déserte à Bourges.&mdash;Contradictions d'Éverard.&mdash;Je reviens à
+déserte à Bourges.&mdash;Contradictions d'Éverard.&mdash;Je reviens à
Paris.</p>
<p>Cependant il s'agissait surtout de soutenir
-le courage de certains accusés, en petit nombre,
-heureusement, qui menaçaient de faiblir. J'étais
-bien d'accord avec Éverard sur ce point, que,
-quel que fût le résultat d'une division dans les
-motifs et les idées des défenseurs, il fallait que
-la crainte et la lassitude ne parussent pas, même
-chez quelques accusés. Il me fit rédiger la lettre,
-la fameuse lettre qui devait donner au procès
-monstre une nouvelle extension. C'était son but,
-à lui de rendre inextricable le système d'accusation.
-L'idée souriait par momens à Armand
+le courage de certains accusés, en petit nombre,
+heureusement, qui menaçaient de faiblir. J'étais
+bien d'accord avec Éverard sur ce point, que,
+quel que fût le résultat d'une division dans les
+motifs et les idées des défenseurs, il fallait que
+la crainte et la lassitude ne parussent pas, même
+chez quelques accusés. Il me fit rédiger la lettre,
+la fameuse lettre qui devait donner au procès
+monstre une nouvelle extension. C'était son but,
+à lui de rendre inextricable le système d'accusation.
+L'idée souriait par momens à Armand
Carrel; en d'autres, elle alarmait sa prudence.
-Mais Éverard la poussa rapidement, et lui, que
-l'on pouvait supposer parfois si méfiant du lendemain,
+Mais Éverard la poussa rapidement, et lui, que
+l'on pouvait supposer parfois si méfiant du lendemain,
<span class="pagenum"><a id="page_XII_119">XII p. 119</a></span>
c'est tout au plus s'il prit le temps de la
-réflexion. Il trouva ma rédaction trop sentimentale
+réflexion. Il trouva ma rédaction trop sentimentale
et la changea.</p>
-<p>«Il n'est pas question de soutenir la foi
-chancelante par des homélies, me dit-il; les
-hommes ne donnent pas tant de part à l'idéal.
-C'est par l'indignation et la colère qu'on les ranime.
+<p>«Il n'est pas question de soutenir la foi
+chancelante par des homélies, me dit-il; les
+hommes ne donnent pas tant de part à l'idéal.
+C'est par l'indignation et la colère qu'on les ranime.
Je veux attaquer violemment la pairie pour
-exalter les accusés; je veux d'ailleurs mettre en
-cause tout le barreau républicain.» Je lui fis
-observer que le barreau républicain signerait ma
-rédaction et reculerait devant la sienne. «Il
-faudra bien que tous signent, répondit-il, et s'ils
-ne le font pas, on se passera d'eux.»</p>
+exalter les accusés; je veux d'ailleurs mettre en
+cause tout le barreau républicain.» Je lui fis
+observer que le barreau républicain signerait ma
+rédaction et reculerait devant la sienne. «Il
+faudra bien que tous signent, répondit-il, et s'ils
+ne le font pas, on se passera d'eux.»</p>
<p>On se passa du grand nombre, en effet, et
-ce fut une grande faute que de provoquer les défections.
-Toutes n'étaient pas si coupables qu'elles
-le parurent à Éverard. Certains hommes étaient
-venus là sans vouloir une révolution de fait,
-espérant contribuer seulement à une révolution
-dans les idées ne rêvant ni profit ni gloire, mais
+ce fut une grande faute que de provoquer les défections.
+Toutes n'étaient pas si coupables qu'elles
+le parurent à Éverard. Certains hommes étaient
+venus là sans vouloir une révolution de fait,
+espérant contribuer seulement à une révolution
+dans les idées ne rêvant ni profit ni gloire, mais
l'accomplissement d'un devoir dont toutes les
-conséquences ne leur avaient pas été soumises.
+conséquences ne leur avaient pas été soumises.
J'en connais plusieurs qu'il me fut impossible de
-blâmer quand ils m'expliquèrent leurs motifs
+blâmer quand ils m'expliquèrent leurs motifs
d'abstention.</p>
-<p>On sait quelles conséquences eut la lettre.
+<p>On sait quelles conséquences eut la lettre.
Elle fut fatale au parti en ce qu'elle y mit le
-désordre; elle fut fatale à Éverard en ce sens
-qu'elle donna lieu à un discours très controversé
+désordre; elle fut fatale à Éverard en ce sens
+qu'elle donna lieu à un discours très controversé
<span class="pagenum"><a id="page_XII_120">XII p. 120</a></span>
dans les rangs de son parti. Il avait, par un
-mouvement généreux, assumé sur lui toute la
-responsabilité de cette pièce incriminée par la
-cour des pairs. Il l'eût fait, quand même Trélat
-ne lui eût pas donné l'exemple du sacrifice. Mais
-Trélat fit devant la cour un acte d'hostilité héroïque,
-tandis qu'Éverard sema de contrastes sa
-profession de foi devant ce même tribunal. Laissons
-parler Louis Blanc: «....Puis M. Michel
-(de Bourges) s'avance. On connaissait déjà l'entraînement
+mouvement généreux, assumé sur lui toute la
+responsabilité de cette pièce incriminée par la
+cour des pairs. Il l'eût fait, quand même Trélat
+ne lui eût pas donné l'exemple du sacrifice. Mais
+Trélat fit devant la cour un acte d'hostilité héroïque,
+tandis qu'Éverard sema de contrastes sa
+profession de foi devant ce même tribunal. Laissons
+parler Louis Blanc: «....Puis M. Michel
+(de Bourges) s'avance. On connaissait déjà l'entraînement
de sa parole, et tous attendaient, au
-milieu d'un solennel silence. Il commença d'une
-voix brève et profonde; à demi courbé sur la
-balustrade qui lui servait d'appui, tantôt il la
+milieu d'un solennel silence. Il commença d'une
+voix brève et profonde; à demi courbé sur la
+balustrade qui lui servait d'appui, tantôt il la
faisait trembler sous la pression convulsive de
-ses mains; tantôt, d'un mouvement impétueux,
-il en parcourait l'étendue, semblable à ce Caïus
-Gracchus dont il fallait qu'un joueur de flûte modérât,
-lorsqu'il parlait, l'éloquence trop emportée.
+ses mains; tantôt, d'un mouvement impétueux,
+il en parcourait l'étendue, semblable à ce Caïus
+Gracchus dont il fallait qu'un joueur de flûte modérât,
+lorsqu'il parlait, l'éloquence trop emportée.
M. Michel (de Bourges) cependant ne fut ni aussi
-hardi ni aussi terrible que M. Trélat. Il se défendit,
-ce que M. Trélat n'avait pas daigné faire, et les attaques
+hardi ni aussi terrible que M. Trélat. Il se défendit,
+ce que M. Trélat n'avait pas daigné faire, et les attaques
qu'il dirigea contre la pairie ne furent pas
-tout à fait exemptes de ménagemens. Tout en
-maintenant l'esprit de la lettre, il parut disposé à
-faire bon marché des formes, et il reconnut qu'à en
+tout à fait exemptes de ménagemens. Tout en
+maintenant l'esprit de la lettre, il parut disposé à
+faire bon marché des formes, et il reconnut qu'à en
juger par ce qu'il voyait depuis trois jours, les
pairs valaient mieux que leur institution. Du
-reste, et pour ce qui concernait le fond même
-du procès, il fut inflexible.»</p>
+reste, et pour ce qui concernait le fond même
+du procès, il fut inflexible.»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XII_121">XII p. 121</a></span>
Je ne me permettrai de reprendre qu'un mot
-à cette excellente appréciation. Selon moi, Éverard
-ne se <em>défendit</em> pas, et je souffre encore en
-m'imaginant que, s'il fit bon marché des formes
-de sa provocation, ce fut peut-être sous l'impression
+à cette excellente appréciation. Selon moi, Éverard
+ne se <em>défendit</em> pas, et je souffre encore en
+m'imaginant que, s'il fit bon marché des formes
+de sa provocation, ce fut peut-être sous l'impression
de la critique que je lui avais faite de ces
-mêmes formes. Je trouvais, moi, et je me permettais
+mêmes formes. Je trouvais, moi, et je me permettais
de le lui dire, que la principale maladresse
-de son parti était la rudesse du langage
+de son parti était la rudesse du langage
et le ton acerbe des discussions. On revenait
trop au vocabulaire des temps les plus aigris de
-la révolution; on affectait de le faire, sans songer
+la révolution; on affectait de le faire, sans songer
qu'un choix d'expression fort du cachet de son
-temps, paraît violent, par conséquent faible, à
-quarante ans de distance. J'admirais l'originalité
-de la parole d'Éverard, précisément parce qu'elle
+temps, paraît violent, par conséquent faible, à
+quarante ans de distance. J'admirais l'originalité
+de la parole d'Éverard, précisément parce qu'elle
donnait une couleur, une physionomie nouvelle
-à ces choses du passé. Il sentait bien que là était
+à ces choses du passé. Il sentait bien que là était
sa puissance, et il riait de tout son c&oelig;ur des
-vieilles formules et des déclamations banales.
-Mais en écrivant, il y retombait quelquefois sans
+vieilles formules et des déclamations banales.
+Mais en écrivant, il y retombait quelquefois sans
en avoir conscience, et quand je le lui faisais remarquer,
il en convenait modestement. Nous
-n'avions pourtant pas été d'accord sur ce point
-en rédigeant la lettre. Il avait défendu et maintenu
+n'avions pourtant pas été d'accord sur ce point
+en rédigeant la lettre. Il avait défendu et maintenu
sa version; mais depuis, en l'entendant
-blâmer par d'autres, il s'en était dégoûté, et l'artiste
-dominant, par bouffées, l'homme de parti,
-il aurait voulu qu'une pièce destinée à faire tant
-de bruit fût un chef-d'&oelig;uvre de goût et d'éloquence.
+blâmer par d'autres, il s'en était dégoûté, et l'artiste
+dominant, par bouffées, l'homme de parti,
+il aurait voulu qu'une pièce destinée à faire tant
+de bruit fût un chef-d'&oelig;uvre de goût et d'éloquence.
<span class="pagenum"><a id="page_XII_122">XII p. 122</a></span>
-Il est vrai que s'il en eût été ainsi, on
-ne l'eût pas incriminée et que son but n'eût pas
-été atteint.</p>
+Il est vrai que s'il en eût été ainsi, on
+ne l'eût pas incriminée et que son but n'eût pas
+été atteint.</p>
-<p>Comme il ne l'était pas davantage par la situation
-isolée que lui faisaient les poursuites, il
-n'était plus forcé rigoureusement de défendre
+<p>Comme il ne l'était pas davantage par la situation
+isolée que lui faisaient les poursuites, il
+n'était plus forcé rigoureusement de défendre
chaque expression de cette lettre. Du moment
-qu'elle n'était plus signée par un parti tout entier,
+qu'elle n'était plus signée par un parti tout entier,
elle redevenait son &oelig;uvre personnelle, et il
-crut peut-être de bon goût de n'y pas tenir
+crut peut-être de bon goût de n'y pas tenir
aveuglement.</p>
-<p>Je n'ai pas entendu ce discours, je n'étais
-qu'à la séance du 20 mai. Rien n'est plus fugitif
-qu'un discours; et la sténographie, qui en conserve
+<p>Je n'ai pas entendu ce discours, je n'étais
+qu'à la séance du 20 mai. Rien n'est plus fugitif
+qu'un discours; et la sténographie, qui en conserve
les mots, n'en conserve pas toujours l'esprit.
-Il faudrait pouvoir sténographier l'accent
+Il faudrait pouvoir sténographier l'accent
et photographier la physionomie de l'orateur
pour bien comprendre toutes les nuances de sa
-pensée à chaque crise de son improvisation.
-Éverard ne préparait jamais rien en politique; il
+pensée à chaque crise de son improvisation.
+Éverard ne préparait jamais rien en politique; il
s'inspirait du moment, et, sous le coup de l'exaltation
-nerveuse qui dominait son talent en même
-temps qu'elle l'entretenait, il n'était pas toujours
-maître de sa parole. Ce ne fut pas la seule fois
-qu'on lui reprocha l'imprévu de sa pensée et
+nerveuse qui dominait son talent en même
+temps qu'elle l'entretenait, il n'était pas toujours
+maître de sa parole. Ce ne fut pas la seule fois
+qu'on lui reprocha l'imprévu de sa pensée et
qu'on la jugea plus significative et plus concluante
-qu'elle ne l'était dans son propre
+qu'elle ne l'était dans son propre
esprit.</p>
-<p>Quoi qu'il en soit, ce discours, à la fin duquel
-il fut ramené chez lui atteint d'une bronchite
+<p>Quoi qu'il en soit, ce discours, à la fin duquel
+il fut ramené chez lui atteint d'une bronchite
<span class="pagenum"><a id="page_XII_123">XII p. 123</a></span>
-aiguë, lui fit de nombreux détracteurs parmi ses
-coréligionnaires. Éverard avait blessé des croyances
+aiguë, lui fit de nombreux détracteurs parmi ses
+coréligionnaires. Éverard avait blessé des croyances
et des amours-propres dans les discussions
orageuses au sein du parti. Il eut contre lui des
-rancunes amères et même des sévérités impartiales.
-«Était-ce donc la peine, disait-on, d'avoir
-combattu avec tant d'âpreté l'opinion de ceux
-qui voulaient adopter le système de la défense,
-pour arriver à se défendre soi-même, tout seul,
-d'un acte dont l'intention était collective?»</p>
-
-<p>Mais n'était-ce pas précisément parce que
-cette cause n'avait plus de sens collectif qu'Éverard
-était fatalement entraîné à en faire meilleur
-marché? N'y avait-il pas quelque chose de naïf
+rancunes amères et même des sévérités impartiales.
+«Était-ce donc la peine, disait-on, d'avoir
+combattu avec tant d'âpreté l'opinion de ceux
+qui voulaient adopter le système de la défense,
+pour arriver à se défendre soi-même, tout seul,
+d'un acte dont l'intention était collective?»</p>
+
+<p>Mais n'était-ce pas précisément parce que
+cette cause n'avait plus de sens collectif qu'Éverard
+était fatalement entraîné à en faire meilleur
+marché? N'y avait-il pas quelque chose de naïf
et de grand dans la modestie qui lui faisait confesser
n'avoir aucun ressentiment, aucune haine
-personnelle? Et sa péroraison fut-elle timide
-lorsqu'il s'écria: «Si l'amende m'atteint, je
-mettrai ma fortune à la disposition du fisc, heureux
-de consacrer encore à la défense des accusés
+personnelle? Et sa péroraison fut-elle timide
+lorsqu'il s'écria: «Si l'amende m'atteint, je
+mettrai ma fortune à la disposition du fisc, heureux
+de consacrer encore à la défense des accusés
ce que j'ai pu gagner dans l'exercice de ma profession.
-Quant à la prison, je me rappelle le mot
-de cet autre républicain qui sut mourir à Utique:
-<em>J'aime mieux être en prison, que de siéger ici, à
-côté de toi, César!</em>»</p>
+Quant à la prison, je me rappelle le mot
+de cet autre républicain qui sut mourir à Utique:
+<em>J'aime mieux être en prison, que de siéger ici, à
+côté de toi, César!</em>»</p>
-<p>L'arrêt qui condamnait Trélat à trois ans de
-prison et Michel à un mois seulement servit de
+<p>L'arrêt qui condamnait Trélat à trois ans de
+prison et Michel à un mois seulement servit de
texte aux commentaires hostiles. Michel fut jaloux
-de la prison de Trélat et non de l'honneur
-qui lui en revenait. Il chérissait ce noble caractère,
+de la prison de Trélat et non de l'honneur
+qui lui en revenait. Il chérissait ce noble caractère,
<span class="pagenum"><a id="page_XII_124">XII p. 124</a></span>
-et le parallèle qui fut établi entre eux au
-désavantage de l'un des deux ne diminua en rien
-la tendresse et la vénération de celui-ci pour
-l'autre. «Trélat est un saint, disait Éverard, et
-je ne le vaux pas.» Cela était vrai: mais, pour
-la dire sincèrement en pareille circonstance, il
-fallait encore être très grand soi-même.</p>
-
-<p>Éverard fut assez gravement malade. La
-preuve qu'il n'avait pas été aussi agréable à la
-pairie que quelques adversaires le prétendaient,
-c'est que la pairie procéda très brutalement avec
-lui en le sommant de se faire écrouer mort ou
-vif. Je réclamai pour lui, à son insu, auprès de
+et le parallèle qui fut établi entre eux au
+désavantage de l'un des deux ne diminua en rien
+la tendresse et la vénération de celui-ci pour
+l'autre. «Trélat est un saint, disait Éverard, et
+je ne le vaux pas.» Cela était vrai: mais, pour
+la dire sincèrement en pareille circonstance, il
+fallait encore être très grand soi-même.</p>
+
+<p>Éverard fut assez gravement malade. La
+preuve qu'il n'avait pas été aussi agréable à la
+pairie que quelques adversaires le prétendaient,
+c'est que la pairie procéda très brutalement avec
+lui en le sommant de se faire écrouer mort ou
+vif. Je réclamai pour lui, à son insu, auprès de
M. Pasquier, qui voulut bien faire envoyer le
-médecin délégué d'office en ces sortes de constatations.</p>
-
-<p>Ce médecin procéda à l'interrogatoire d'Éverard
-d'une manière blessante, feignant de prendre
-la maladie pour une feinte et le retard demandé
-par moi pour un danger. Peu s'en fallut qu'Éverard
-ne fît manquer l'objet de ma démarche, car,
-en voyant arriver le médecin du pouvoir d'un air
-rogue, il répondit brusquement qu'il n'était pas
+médecin délégué d'office en ces sortes de constatations.</p>
+
+<p>Ce médecin procéda à l'interrogatoire d'Éverard
+d'une manière blessante, feignant de prendre
+la maladie pour une feinte et le retard demandé
+par moi pour un danger. Peu s'en fallut qu'Éverard
+ne fît manquer l'objet de ma démarche, car,
+en voyant arriver le médecin du pouvoir d'un air
+rogue, il répondit brusquement qu'il n'était pas
malade et refusa de se laisser examiner. Pourtant
-j'obtins que le pouls fût consulté, et la
-fièvre était si réelle et si violente que l'Esculape
-monarchique se radoucit aussitôt, honteux peut-être
+j'obtins que le pouls fût consulté, et la
+fièvre était si réelle et si violente que l'Esculape
+monarchique se radoucit aussitôt, honteux peut-être
d'une insulte toute gratuite et assez inintelligente;
-car quel est le condamné à un mois de
-prison qui préférerait la fuite? Je vis par ce petit
+car quel est le condamné à un mois de
+prison qui préférerait la fuite? Je vis par ce petit
<span class="pagenum"><a id="page_XII_125">XII p. 125</a></span>
-fait comment on provoquait les républicains,
-même dans les circonstances légères, et je me fis
-une idée du système adopté dans les prisons pour
-exciter ces colères et ces révoltes que le pouvoir
-semblait avide de faire naître afin d'avoir le
-plaisir de les châtier.</p>
-
-<p>Dès qu'Éverard fut guéri, je partis pour Nohant
+fait comment on provoquait les républicains,
+même dans les circonstances légères, et je me fis
+une idée du système adopté dans les prisons pour
+exciter ces colères et ces révoltes que le pouvoir
+semblait avide de faire naître afin d'avoir le
+plaisir de les châtier.</p>
+
+<p>Dès qu'Éverard fut guéri, je partis pour Nohant
avec ma fille. Je ne sais plus pour quel
-motif, la peine prononcée contre Éverard ne devait
-plus être subie qu'au mois de novembre
-suivant. Ce fut peut-être dans l'intérêt de ses
-cliens que ce délai lui fut accordé.</p>
-
-<p>Cette fois, mon séjour chez moi fut désagréable
-et même difficile. Il fallut m'armer de beaucoup
-de volonté pour ne pas aigrir la situation. Ma
-présence était positivement gênante. Mes amis
-souffrirent d'avoir à le constater, et ceux-mêmes
-qui contribuaient à me gâter mon intérieur, mon
-frère et une autre, sentirent que la position n'était
-pas tenable pour moi. Ils songèrent donc à
+motif, la peine prononcée contre Éverard ne devait
+plus être subie qu'au mois de novembre
+suivant. Ce fut peut-être dans l'intérêt de ses
+cliens que ce délai lui fut accordé.</p>
+
+<p>Cette fois, mon séjour chez moi fut désagréable
+et même difficile. Il fallut m'armer de beaucoup
+de volonté pour ne pas aigrir la situation. Ma
+présence était positivement gênante. Mes amis
+souffrirent d'avoir à le constater, et ceux-mêmes
+qui contribuaient à me gâter mon intérieur, mon
+frère et une autre, sentirent que la position n'était
+pas tenable pour moi. Ils songèrent donc à
conseiller quelque arrangement.</p>
<p>Je recevais trois mille francs de pension pour
-ma fille et pour moi. C'était fort court, mon travail
-étant encore peu lucratif et soumis d'ailleurs
-aux éventualités humaines, ne fût-ce qu'à l'état
-de ma santé. Pourtant c'était possible à la condition
+ma fille et pour moi. C'était fort court, mon travail
+étant encore peu lucratif et soumis d'ailleurs
+aux éventualités humaines, ne fût-ce qu'à l'état
+de ma santé. Pourtant c'était possible à la condition
que, passant chez moi six mois sur douze,
-je mettrais de côté quinze cents francs par an
-pour payer l'éducation de l'enfant. Si l'on me
-fermait ma porte, ma vie devenait précaire, et la
+je mettrais de côté quinze cents francs par an
+pour payer l'éducation de l'enfant. Si l'on me
+fermait ma porte, ma vie devenait précaire, et la
<span class="pagenum"><a id="page_XII_126">XII p. 126</a></span>
conscience de mon mari ne pouvait pas, ne devait
-pas être bien satisfaite.</p>
+pas être bien satisfaite.</p>
-<p>Il le reconnaissait. Mon frère le pressait de
+<p>Il le reconnaissait. Mon frère le pressait de
me donner six mille francs par an. Il lui en serait
-resté à peu près dix en comptant son propre
-avoir. C'était de quoi vivre à Nohant, et y vivre
-seul, puisque tel était son désir. M. Dudevant
-s'était rendu à ce conseil; il avait donc promis
-de doubler ma pension; mais quand il avait été
-question de le faire, il m'avait déclaré être dans
-l'impossibilité de vivre à Nohant avec ce qui lui
+resté à peu près dix en comptant son propre
+avoir. C'était de quoi vivre à Nohant, et y vivre
+seul, puisque tel était son désir. M. Dudevant
+s'était rendu à ce conseil; il avait donc promis
+de doubler ma pension; mais quand il avait été
+question de le faire, il m'avait déclaré être dans
+l'impossibilité de vivre à Nohant avec ce qui lui
restait. Il fallut entrer dans quelques explications
et me demander ma signature pour sortir d'embarras
-financiers qu'il s'était créés. Il avait mal
-employé une partie de son petit héritage, il ne
-l'avait plus. Il avait acheté des terres qu'il ne
-pouvait payer; il était inquiet, chagrin. Quand
-j'eus signé, les choses n'allèrent pas mieux,
-selon lui. Il n'avait pas résolu le problème qu'il
-m'avait donné à résoudre quelques années auparavant;
-ses dépenses excédaient nos revenus.
+financiers qu'il s'était créés. Il avait mal
+employé une partie de son petit héritage, il ne
+l'avait plus. Il avait acheté des terres qu'il ne
+pouvait payer; il était inquiet, chagrin. Quand
+j'eus signé, les choses n'allèrent pas mieux,
+selon lui. Il n'avait pas résolu le problème qu'il
+m'avait donné à résoudre quelques années auparavant;
+ses dépenses excédaient nos revenus.
La cave seule en emportait une grosse part, et,
-pour le reste, il était volé par des domestiques
-trop autorisés à le faire. Je constatai plusieurs
+pour le reste, il était volé par des domestiques
+trop autorisés à le faire. Je constatai plusieurs
friponneries flagrantes, croyant lui rendre service
-autant qu'à moi-même. Il m'en sut mauvais gré.
-Comme Frédéric-le-Grand, il voulait être servi
-par des pillards. Il me défendit de me mêler de
+autant qu'à moi-même. Il m'en sut mauvais gré.
+Comme Frédéric-le-Grand, il voulait être servi
+par des pillards. Il me défendit de me mêler de
ses affaires, de critiquer sa gestion et de commander
-à ses gens. Il me semblait que tout cela
+à ses gens. Il me semblait que tout cela
<span class="pagenum"><a id="page_XII_127">XII p. 127</a></span>
-était un peu à moi, puisqu'il disait n'avoir plus
-rien à lui. Je me résignai à garder le silence et à
-attendre qu'il ouvrît les yeux.</p>
+était un peu à moi, puisqu'il disait n'avoir plus
+rien à lui. Je me résignai à garder le silence et à
+attendre qu'il ouvrît les yeux.</p>
-<p>Cela ne tarda pas. Dans un jour de dégoût
+<p>Cela ne tarda pas. Dans un jour de dégoût
de son entourage, il me dit que Nohant le ruinait,
-qu'il y éprouvait des chagrins personnels, qu'il
+qu'il y éprouvait des chagrins personnels, qu'il
s'y ennuyait au milieu de ses loisirs, et qu'il
-était prêt à m'en laisser la jouissance et l'entretien.
-Il voulait aller vivre à Paris ou dans le
-Midi avec le reste de nos revenus, qu'il évaluait
-alors à sept mille francs. J'acceptai. Il rédigea
+était prêt à m'en laisser la jouissance et l'entretien.
+Il voulait aller vivre à Paris ou dans le
+Midi avec le reste de nos revenus, qu'il évaluait
+alors à sept mille francs. J'acceptai. Il rédigea
nos conventions, que je signai sans discussion
-aucune; mais, dès le lendemain, il me témoigna
-tant de regret et de déplaisir que je partis pour
-Paris en lui laissant le traité déchiré et en remettant
-mon sort à la providence des artistes,
+aucune; mais, dès le lendemain, il me témoigna
+tant de regret et de déplaisir que je partis pour
+Paris en lui laissant le traité déchiré et en remettant
+mon sort à la providence des artistes,
au travail.</p>
-<p>Ceci s'était passé au mois d'avril. Mon voyage
-à Nohant en juin n'améliora pas la position.
-M. Dudevant persistait à quitter Nohant.
-Cette idée prenait plus de consistance quand j'y
-retournais; mais, comme elle était accompagnée
-de dépit, je m'en allai encore sans rien exiger.</p>
+<p>Ceci s'était passé au mois d'avril. Mon voyage
+à Nohant en juin n'améliora pas la position.
+M. Dudevant persistait à quitter Nohant.
+Cette idée prenait plus de consistance quand j'y
+retournais; mais, comme elle était accompagnée
+de dépit, je m'en allai encore sans rien exiger.</p>
-<p>Éverard était retourné à Bourges. Je vécus à
-Paris tout à fait cachée pendant quelque temps.
-J'avais un roman à faire, et comme je mourais
+<p>Éverard était retourné à Bourges. Je vécus à
+Paris tout à fait cachée pendant quelque temps.
+J'avais un roman à faire, et comme je mourais
de chaud dans ma mansarde du quai Malaquais,
je trouvai moyen de m'installer dans un atelier
-de travail assez singulier. L'appartement du rez-de-chaussée
-était en réparation, et les réparations
+de travail assez singulier. L'appartement du rez-de-chaussée
+était en réparation, et les réparations
<span class="pagenum"><a id="page_XII_128">XII p. 128</a></span>
se trouvaient suspendues, je ne sais plus pour
-quel motif. Les vastes pièces de ce beau local
-étaient encombrées de pierres et de bois de travail:
-les portes donnant sur le jardin avaient été
-enlevées, et le jardin lui-même fermé, désert et
-abandonné, attendait une métamorphose. J'eus
-donc là une solitude complète, de l'ombrage, de
-l'air et de la fraîcheur. Je fis de l'établi d'un
+quel motif. Les vastes pièces de ce beau local
+étaient encombrées de pierres et de bois de travail:
+les portes donnant sur le jardin avaient été
+enlevées, et le jardin lui-même fermé, désert et
+abandonné, attendait une métamorphose. J'eus
+donc là une solitude complète, de l'ombrage, de
+l'air et de la fraîcheur. Je fis de l'établi d'un
menuisier un bureau bien suffisant pour un petit
-attirail, et j'y passai les journées les plus tranquilles
-que j'aie peut-être jamais pu saisir, car
-personne au monde ne me savait là, que le portier,
-qui m'avait confié la clé, et ma femme de
+attirail, et j'y passai les journées les plus tranquilles
+que j'aie peut-être jamais pu saisir, car
+personne au monde ne me savait là, que le portier,
+qui m'avait confié la clé, et ma femme de
chambre, qui m'y apportait mes lettres et mon
-déjeuner. Je ne sortais de ma tanière que pour
-aller voir mes enfans à leurs pensions respectives.
+déjeuner. Je ne sortais de ma tanière que pour
+aller voir mes enfans à leurs pensions respectives.
J'avais remis Solange chez les demoiselles
Martin.</p>
<p>Je pense que tout le monde est, comme moi,
-friand de ces rares et courts instans où les choses
-extérieures daignent s'arranger de manière à
-nous laisser un calme absolu relativement à elles.
+friand de ces rares et courts instans où les choses
+extérieures daignent s'arranger de manière à
+nous laisser un calme absolu relativement à elles.
Le moindre coin nous devient alors une prison
-volontaire, et, quel qu'il soit, il se pare à nos
-yeux de ce je ne sais quoi de délicieux qui est le
-sentiment de la conquête et de la possession du
-temps, du silence et de nous-mêmes. Tout m'appartenait
-dans ces murs vides et dévastés, qui
-bientôt allaient se couvrir de dorures et de soie,
-mais dont jamais personne ne devait jouir à ma
+volontaire, et, quel qu'il soit, il se pare à nos
+yeux de ce je ne sais quoi de délicieux qui est le
+sentiment de la conquête et de la possession du
+temps, du silence et de nous-mêmes. Tout m'appartenait
+dans ces murs vides et dévastés, qui
+bientôt allaient se couvrir de dorures et de soie,
+mais dont jamais personne ne devait jouir à ma
<span class="pagenum"><a id="page_XII_129">XII p. 129</a></span>
-manière. Du moins je me disais que les futurs
-occupans n'y retrouveraient peut-être jamais une
-heure du loisir assuré et de la rêverie complète
-que j'y goûtais chaque jour, du matin à la nuit.
-Tout était mien en ce lieu, les tas de planches
-qui me servaient de siéges et de lits de repos,
-les araignées diligentes qui établissaient leurs
-grandes toiles avec tant de science et de prévision
-d'une corniche à l'autre; les souris mystérieusement
-occupées à je ne sais quelles recherches
+manière. Du moins je me disais que les futurs
+occupans n'y retrouveraient peut-être jamais une
+heure du loisir assuré et de la rêverie complète
+que j'y goûtais chaque jour, du matin à la nuit.
+Tout était mien en ce lieu, les tas de planches
+qui me servaient de siéges et de lits de repos,
+les araignées diligentes qui établissaient leurs
+grandes toiles avec tant de science et de prévision
+d'une corniche à l'autre; les souris mystérieusement
+occupées à je ne sais quelles recherches
actives et minutieuses dans les copeaux; les
merles du jardin qui, venus insolemment sur le
-seuil, me regardaient, immobiles et méfians tout
-à coup, et terminaient leur chant insoucieux et
-moqueur sur une modulation bizarre, écourtée
+seuil, me regardaient, immobiles et méfians tout
+à coup, et terminaient leur chant insoucieux et
+moqueur sur une modulation bizarre, écourtée
par la crainte. J'y descendais quelquefois le soir,
-non plus pour écrire, mais pour respirer et songer
+non plus pour écrire, mais pour respirer et songer
sur les marches du perron. Le chardon et le
-bouillon blanc avaient poussé dans les pierres
-disjointes; les moineaux, réveillés par ma présence,
-frôlaient le feuillage des buissons dans
-un silence agité, et les bruits des voitures, les
-cris du dehors arrivant jusqu'à moi, me faisaient
-sentir davantage le prix de ma liberté et la douceur
+bouillon blanc avaient poussé dans les pierres
+disjointes; les moineaux, réveillés par ma présence,
+frôlaient le feuillage des buissons dans
+un silence agité, et les bruits des voitures, les
+cris du dehors arrivant jusqu'à moi, me faisaient
+sentir davantage le prix de ma liberté et la douceur
de mon repos.</p>
<p>Quand mon roman fut fini, je rouvris ma
-porte à mon petit groupe d'amis. C'est à cette
-époque, je crois, que je me liai avec Charles
-d'Arragon, un être excellent et du plus noble
-caractère, puis avec M. Artaud, un homme très
+porte à mon petit groupe d'amis. C'est à cette
+époque, je crois, que je me liai avec Charles
+d'Arragon, un être excellent et du plus noble
+caractère, puis avec M. Artaud, un homme très
<span class="pagenum"><a id="page_XII_130">XII p. 130</a></span>
savant et parfaitement aimable. Mes autres amis
-étaient républicains; et, malgré l'agitation du
+étaient républicains; et, malgré l'agitation du
moment, jamais aucune discussion politique ne
troubla le bon accord et les douces relations de
la mansarde.</p>
<p>Un jour, une femme d'un grand c&oelig;ur, qui
-m'était chère, M<sup>me</sup> Julie Beaune vint me voir.
-«On s'agite beaucoup dans Paris, me dit-elle.
-On vient de tirer sur Louis-Philippe.» C'était
-la machine Fieschi. Je fus très inquiète; Maurice
-était sorti avec Charles d'Arragon, qui l'avait
-mené justement voir passer le roi chez la
+m'était chère, M<sup>me</sup> Julie Beaune vint me voir.
+«On s'agite beaucoup dans Paris, me dit-elle.
+On vient de tirer sur Louis-Philippe.» C'était
+la machine Fieschi. Je fus très inquiète; Maurice
+était sorti avec Charles d'Arragon, qui l'avait
+mené justement voir passer le roi chez la
comtesse de Montijo. Je craignais qu'au retour
ils ne se trouvassent dans quelque bagarre. J'allais
y courir, quand d'Arragon me ramena mon
-collégien sain et sauf. Pendant que j'interrogeais
-le premier sur l'événement, l'autre me parlait
-d'une charmante petite fille avec laquelle il prétendait
-avoir parlé politique. C'était la future
-impératrice des Français. Ce mot d'enfant m'en
+collégien sain et sauf. Pendant que j'interrogeais
+le premier sur l'événement, l'autre me parlait
+d'une charmante petite fille avec laquelle il prétendait
+avoir parlé politique. C'était la future
+impératrice des Français. Ce mot d'enfant m'en
rappelle un autre. Maurice, un an plus tard
-m'écrivait: «Montpensier (le jeune prince était
-au collége Henri IV), m'a invité à son bal, <em>malgré
-mes opinions politiques</em>. Je m'y suis bien amusé.
-Il nous a tous fait cracher avec lui sur la tête
-des gardes nationaux<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.»</p>
+m'écrivait: «Montpensier (le jeune prince était
+au collége Henri IV), m'a invité à son bal, <em>malgré
+mes opinions politiques</em>. Je m'y suis bien amusé.
+Il nous a tous fait cracher avec lui sur la tête
+des gardes nationaux<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.»</p>
-<p>C'est dans le courant de cette année-là que
+<p>C'est dans le courant de cette année-là que
<span class="pagenum"><a id="page_XII_131">XII p. 131</a></span>
-je m'approchai très humblement de deux des
-plus grandes intelligences de notre siècle, M. Lamennais
-et M. Pierre Leroux. J'avais projeté de
-consacrer un long chapitre de cet ouvrage à
+je m'approchai très humblement de deux des
+plus grandes intelligences de notre siècle, M. Lamennais
+et M. Pierre Leroux. J'avais projeté de
+consacrer un long chapitre de cet ouvrage à
chacun de ces hommes illustres; mais les bornes
-de l'ouvrage ne peuvent être reculées à mon gré,
-et je ne voudrais pas écourter deux sujets aussi
+de l'ouvrage ne peuvent être reculées à mon gré,
+et je ne voudrais pas écourter deux sujets aussi
vastes que ceux de leur philosophie dans l'histoire
-et de leur mission dans le monde des idées.
-Cet ouvrage-ci est la préface étendue et complète
-d'un livre qui paraîtra plus tard, et où, n'ayant
-plus à raconter ma propre histoire dans son
-développement minutieux et lent, je pourrai aborder
-des individualités plus importantes et plus intéressantes
+et de leur mission dans le monde des idées.
+Cet ouvrage-ci est la préface étendue et complète
+d'un livre qui paraîtra plus tard, et où, n'ayant
+plus à raconter ma propre histoire dans son
+développement minutieux et lent, je pourrai aborder
+des individualités plus importantes et plus intéressantes
que la mienne propre.</p>
-<p>Je me bornerai donc à esquisser quelques
-traits des imposantes figures que j'ai rencontrées
-dans la période de mon existence contenue dans
-ce livre et à dire l'impression qu'elles firent sur
+<p>Je me bornerai donc à esquisser quelques
+traits des imposantes figures que j'ai rencontrées
+dans la période de mon existence contenue dans
+ce livre et à dire l'impression qu'elles firent sur
moi.</p>
-<p>J'allais alors cherchant la vérité religieuse et
-la vérité sociale dans une seule et même vérité.
-Grâce à Éverard, j'avais compris que ces deux
-vérités sont indivisibles et doivent se compléter
+<p>J'allais alors cherchant la vérité religieuse et
+la vérité sociale dans une seule et même vérité.
+Grâce à Éverard, j'avais compris que ces deux
+vérités sont indivisibles et doivent se compléter
l'une par l'autre, mais je ne voyais encore qu'un
-épais brouillard faiblement doré par la lumière
-qu'il voilait à mes yeux. Un jour, au milieu des
-péripéties du procès monstre, Liszt, qui était
-reçu avec bonté par M. Lamennais, le fit consentir
-à monter jusqu'à mon grenier de poète.
+épais brouillard faiblement doré par la lumière
+qu'il voilait à mes yeux. Un jour, au milieu des
+péripéties du procès monstre, Liszt, qui était
+reçu avec bonté par M. Lamennais, le fit consentir
+à monter jusqu'à mon grenier de poète.
<span class="pagenum"><a id="page_XII_132">XII p. 132</a></span>
-L'enfant israélite Puzzi, élève de Liszt, musicien
+L'enfant israélite Puzzi, élève de Liszt, musicien
ensuite sous son vrai nom d'Herman, aujourd'hui
-carme déchaussé sous le nom de frère Augustin,
+carme déchaussé sous le nom de frère Augustin,
les accompagnait.</p>
<p>M. Lamennais, petit, maigre et souffreteux,
n'avait qu'un faible souffle de vie dans la poitrine.
-Mais quel rayon dans sa tête! Son nez était trop
-proéminant pour sa petite taille et pour sa figure
-étroite. Sans ce nez disproportionné, son visage
-eût été beau. L'&oelig;il clair lançait des flammes; le
-front droit et sillonné de grands plis verticaux,
-indices d'ardeur dans la volonté, la bouche souriante
+Mais quel rayon dans sa tête! Son nez était trop
+proéminant pour sa petite taille et pour sa figure
+étroite. Sans ce nez disproportionné, son visage
+eût été beau. L'&oelig;il clair lançait des flammes; le
+front droit et sillonné de grands plis verticaux,
+indices d'ardeur dans la volonté, la bouche souriante
et le masque mobile sous une apparence
-de contraction austère, c'était une tête fortement
-caractérisée pour la vie de renoncement, de contemplation
-et de prédication.</p>
+de contraction austère, c'était une tête fortement
+caractérisée pour la vie de renoncement, de contemplation
+et de prédication.</p>
-<p>Toute sa personne, ses manières simples, ses
+<p>Toute sa personne, ses manières simples, ses
mouvemens brusques, ses attitudes gauches, sa
-gaîté franche, ses obstinations emportées, ses
-soudaines bonhomies, tout en lui, jusqu'à ses
-gros habits propres, mais pauvres, et à ses bas
+gaîté franche, ses obstinations emportées, ses
+soudaines bonhomies, tout en lui, jusqu'à ses
+gros habits propres, mais pauvres, et à ses bas
bleus, sentait le cloarek breton.</p>
-<p>Il ne fallait pas longtemps pour être saisi de
-respect et d'affection pour cette âme courageuse
-et candide. Il se révélait tout de suite et tout
+<p>Il ne fallait pas longtemps pour être saisi de
+respect et d'affection pour cette âme courageuse
+et candide. Il se révélait tout de suite et tout
entier, brillant comme l'or et simple comme la
nature.</p>
-<p>En ces premiers jours où je le vis, il arrivait
-à Paris, et, malgré tant de vicissitudes passées,
-malgré plus d'un demi-siècle de douleurs, il redébutait
+<p>En ces premiers jours où je le vis, il arrivait
+à Paris, et, malgré tant de vicissitudes passées,
+malgré plus d'un demi-siècle de douleurs, il redébutait
<span class="pagenum"><a id="page_XII_133">XII p. 133</a></span>
dans le monde politique avec toutes les
illusions d'un enfant sur l'avenir de la France.
-Après une vie d'étude, de polémique et de discussion,
-il allait quitter définitivement sa Bretagne
-pour mourir sur la brèche, dans le tumulte
-des événemens, et il commençait sa campagne
-de glorieuse misère par l'acceptation du titre de
-défenseur des accusés d'avril.</p>
-
-<p>C'était beau et brave. Il était plein de foi, et
-il disait sa foi avec netteté, avec clarté, avec
-chaleur; sa parole était belle, sa déduction vive,
+Après une vie d'étude, de polémique et de discussion,
+il allait quitter définitivement sa Bretagne
+pour mourir sur la brèche, dans le tumulte
+des événemens, et il commençait sa campagne
+de glorieuse misère par l'acceptation du titre de
+défenseur des accusés d'avril.</p>
+
+<p>C'était beau et brave. Il était plein de foi, et
+il disait sa foi avec netteté, avec clarté, avec
+chaleur; sa parole était belle, sa déduction vive,
ses images rayonnantes; et chaque fois qu'il se
reposait dans un des horizons qu'il a successivement
-parcourus, il y était tout entier, passé,
-présent et avenir, tête et c&oelig;ur, corps et biens,
+parcourus, il y était tout entier, passé,
+présent et avenir, tête et c&oelig;ur, corps et biens,
avec une candeur et une bravoure admirables. Il
-se résumait alors dans l'intimité avec un éclat
-que tempérait un grand fonds d'enjouement naturel.
-Ceux qui, l'ayant rencontré perdu dans
-ses rêveries, n'ont vu de lui que son &oelig;il vert,
-quelquefois hagard, et son grand nez acéré comme
-un glaive, ont eu peur de lui et ont déclaré son
-aspect diabolique. S'ils l'avaient regardé trois
-minutes, s'ils avaient échangé avec lui trois paroles,
-ils eussent compris qu'il fallait chérir cette
-bonté tout en frissonnant devant cette puissance,
-et qu'en lui tout était versé à grandes doses, la
-colère et la douceur, la douleur et la gaîté, l'indignation
-et la mansuétude.</p>
+se résumait alors dans l'intimité avec un éclat
+que tempérait un grand fonds d'enjouement naturel.
+Ceux qui, l'ayant rencontré perdu dans
+ses rêveries, n'ont vu de lui que son &oelig;il vert,
+quelquefois hagard, et son grand nez acéré comme
+un glaive, ont eu peur de lui et ont déclaré son
+aspect diabolique. S'ils l'avaient regardé trois
+minutes, s'ils avaient échangé avec lui trois paroles,
+ils eussent compris qu'il fallait chérir cette
+bonté tout en frissonnant devant cette puissance,
+et qu'en lui tout était versé à grandes doses, la
+colère et la douceur, la douleur et la gaîté, l'indignation
+et la mansuétude.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XII_134">XII p. 134</a></span>
-On l'a dit, et on l'a très bien dit<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> et compris,
+On l'a dit, et on l'a très bien dit<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> et compris,
jusqu'au lendemain de sa mort, les esprits
-droits et justes ont embrassé d'un coup d'&oelig;il
-cette illustre carrière de travaux et de souffrances;
-la postérité le dira à jamais, et ce sera une gloire
-de l'avoir reconnu et proclamé sur la tombe encore
-tiède de Lamennais: ce grand penseur a
-été, sinon parfaitement, du moins admirablement
-logique avec lui-même dans toutes ses phases de
-développement. Ce que, dans des heures de surprise,
-d'autres critiques, sérieux d'ailleurs, mais
-placés momentanément à un point de vue trop
-étroit, ont appelé les évolutions du génie, n'a
-été chez lui que le progrès divin d'une intelligence
+droits et justes ont embrassé d'un coup d'&oelig;il
+cette illustre carrière de travaux et de souffrances;
+la postérité le dira à jamais, et ce sera une gloire
+de l'avoir reconnu et proclamé sur la tombe encore
+tiède de Lamennais: ce grand penseur a
+été, sinon parfaitement, du moins admirablement
+logique avec lui-même dans toutes ses phases de
+développement. Ce que, dans des heures de surprise,
+d'autres critiques, sérieux d'ailleurs, mais
+placés momentanément à un point de vue trop
+étroit, ont appelé les évolutions du génie, n'a
+été chez lui que le progrès divin d'une intelligence
<span class="pagenum"><a id="page_XII_135">XII p. 135</a></span>
-éclose dans les liens des croyances du
-passé et condamnée par la Providence à les élargir
-et à les briser, à travers mille angoisses, sous la
+éclose dans les liens des croyances du
+passé et condamnée par la Providence à les élargir
+et à les briser, à travers mille angoisses, sous la
pression d'une logique plus puissante que celle
-des écoles, la logique du sentiment.</p>
+des écoles, la logique du sentiment.</p>
-<p>Voilà ce qui me frappa et me pénétra surtout
-quand je l'eus entendu se résumer en un quart
-d'heure de naïve et sublime causerie. C'est en
-vain que Sainte-Beuve avait essayé de me mettre
+<p>Voilà ce qui me frappa et me pénétra surtout
+quand je l'eus entendu se résumer en un quart
+d'heure de naïve et sublime causerie. C'est en
+vain que Sainte-Beuve avait essayé de me mettre
en garde, dans ses charmantes lettres et dans
-ses spirituels entretiens, contre l'inconséquence
-de l'auteur de l'<cite>Essai sur l'indifférence</cite>. Sainte-Beuve
+ses spirituels entretiens, contre l'inconséquence
+de l'auteur de l'<cite>Essai sur l'indifférence</cite>. Sainte-Beuve
n'avait pas alors dans l'esprit apparemment
-la synthèse de son siècle. Il en avait
-pourtant suivi la marche, et il avait admiré le
+la synthèse de son siècle. Il en avait
+pourtant suivi la marche, et il avait admiré le
vol de Lamennais jusqu'aux protestations de
l'<cite>Avenir</cite>. En le voyant mettre le pied dans la
-politique d'action, il fut choqué de voir ce nom
-auguste mêlé à tant de noms qui semblaient protester
+politique d'action, il fut choqué de voir ce nom
+auguste mêlé à tant de noms qui semblaient protester
contre sa foi et ses doctrines.</p>
-<p>Sainte-Beuve démontrait et accusait le côté
+<p>Sainte-Beuve démontrait et accusait le côté
contradictoire de cette marche avec son talent
-ordinaire; mais, pour sentir que cette critique-là
+ordinaire; mais, pour sentir que cette critique-là
ne portait que sur des apparences, il suffirait de
-regarder en face, des yeux de l'âme, et d'écouter
+regarder en face, des yeux de l'âme, et d'écouter
avec le c&oelig;ur l'ermite de la Chenaie. On sentait
-spontanément tout ce qu'il y avait de spontané
-dans cette âme sincère, dans ce c&oelig;ur épris de
-justice et de vérité jusqu'à la passion. Mélange
-de dogmatisme absolu et de sensibilité impétueuse,
+spontanément tout ce qu'il y avait de spontané
+dans cette âme sincère, dans ce c&oelig;ur épris de
+justice et de vérité jusqu'à la passion. Mélange
+de dogmatisme absolu et de sensibilité impétueuse,
<span class="pagenum"><a id="page_XII_136">XII p. 136</a></span>
M. Lamennais ne sortait jamais d'un
-monde exploré, par la porte de l'orgueil, du caprice
-ou de la curiosité. Non! Il en était chassé
-par un élan suprême de tendresse froissée, de
-pitié ardente, de charité indignée. Son c&oelig;ur disait
-alors probablement à sa raison: «Tu as cru
-être là dans le vrai. Tu avais découvert ce sanctuaire,
+monde exploré, par la porte de l'orgueil, du caprice
+ou de la curiosité. Non! Il en était chassé
+par un élan suprême de tendresse froissée, de
+pitié ardente, de charité indignée. Son c&oelig;ur disait
+alors probablement à sa raison: «Tu as cru
+être là dans le vrai. Tu avais découvert ce sanctuaire,
tu croyais y rester toujours. Tu ne pressentais
-rien au delà, tu avais fait ton siége, tiré
-les rideaux et fermé la porte. Tu étais sincère,
+rien au delà, tu avais fait ton siége, tiré
+les rideaux et fermé la porte. Tu étais sincère,
et pour te fortifier dans ce que tu croyais bon et
-définitif, comme dans une citadelle, tu avais entassé
+définitif, comme dans une citadelle, tu avais entassé
sur ton seuil tous les argumens de ta
-science et de ta dialectique.&mdash;Eh bien! tu t'étais
-trompée! car voilà que des serpens habitaient
-avec toi, à ton insu. Ils s'étaient glissés, froids
-et muets, sous ton autel, et voilà que, réchauffés,
-ils sifflent et relèvent la tête. Fuyons, ce lieu est
-maudit et la vérité y serait profanée. Emportons
-nos lares, nos travaux, nos découvertes, nos
+science et de ta dialectique.&mdash;Eh bien! tu t'étais
+trompée! car voilà que des serpens habitaient
+avec toi, à ton insu. Ils s'étaient glissés, froids
+et muets, sous ton autel, et voilà que, réchauffés,
+ils sifflent et relèvent la tête. Fuyons, ce lieu est
+maudit et la vérité y serait profanée. Emportons
+nos lares, nos travaux, nos découvertes, nos
croyances; mais allons plus loin, montons plus
-haut, suivons ces esprits qui s'élèvent en brisant
-leurs fers; suivons-les pour leur bâtir un autel
-nouveau, pour leur conserver un idéal divin,
-tout en les aidant à se débarrasser des liens
-qu'ils traînent après eux, et à se guérir du venin
-qui les a souillés dans les horreurs de cette prison.»</p>
+haut, suivons ces esprits qui s'élèvent en brisant
+leurs fers; suivons-les pour leur bâtir un autel
+nouveau, pour leur conserver un idéal divin,
+tout en les aidant à se débarrasser des liens
+qu'ils traînent après eux, et à se guérir du venin
+qui les a souillés dans les horreurs de cette prison.»</p>
<p>Et ils s'en allaient de compagnie, ce grand
-c&oelig;ur et cette généreuse raison qui se cédaient
+c&oelig;ur et cette généreuse raison qui se cédaient
<span class="pagenum"><a id="page_XII_137">XII p. 137</a></span>
-toujours l'un à l'autre. Ils construisaient ensemble
-une nouvelle église, belle, savante, étayée
-selon les règles de la philosophie. Et c'était
-merveille de voir comment l'architecte inspiré
+toujours l'un à l'autre. Ils construisaient ensemble
+une nouvelle église, belle, savante, étayée
+selon les règles de la philosophie. Et c'était
+merveille de voir comment l'architecte inspiré
faisait plier la lettre de ses anciennes croyances
-à l'esprit de sa nouvelle révélation. Qu'y avait-il
-de changé? Rien selon lui. Je lui ai entendu
-dire naïvement à diverses époques de sa vie: «Je
-défie qui que ce soit de me prouver que je ne
+à l'esprit de sa nouvelle révélation. Qu'y avait-il
+de changé? Rien selon lui. Je lui ai entendu
+dire naïvement à diverses époques de sa vie: «Je
+défie qui que ce soit de me prouver que je ne
suis pas catholique aussi orthodoxe aujourd'hui
-que je l'étais en écrivant l'<cite>Essai sur l'indifférence</cite>.»
+que je l'étais en écrivant l'<cite>Essai sur l'indifférence</cite>.»
Et il avait raison pour son compte. Au
-temps où il avait écrit ce livre, il n'avait pas vu
-le <em>pape debout à côté du czar bénissant les victimes</em>.
-S'il l'eût vu, il eût protesté contre l'impuissance
-du pape, contre l'indifférence de l'Église en matière
-de religion. Qu'y avait-il de changé dans
+temps où il avait écrit ce livre, il n'avait pas vu
+le <em>pape debout à côté du czar bénissant les victimes</em>.
+S'il l'eût vu, il eût protesté contre l'impuissance
+du pape, contre l'indifférence de l'Église en matière
+de religion. Qu'y avait-il de changé dans
les entrailles et dans la conscience du croyant?
-Rien, en vérité. Il n'abandonnait jamais ses
-principes, mais les conséquences fatales ou forcées
+Rien, en vérité. Il n'abandonnait jamais ses
+principes, mais les conséquences fatales ou forcées
de ces principes.</p>
<p>Maintenant, dirons-nous qu'il y avait en lui
-une réelle inconséquence dans ses relations de
+une réelle inconséquence dans ses relations de
tous les jours, dans ses engouemens, dans sa
-crédulité, dans ses soudaines méfiances, dans ses
-retours imprévus? Non, bien que nous ayons
-quelquefois souffert de sa facilité à subir l'influence
-passagère de certaines personnes qui exploitaient
-son affection au profit de leur vanité
+crédulité, dans ses soudaines méfiances, dans ses
+retours imprévus? Non, bien que nous ayons
+quelquefois souffert de sa facilité à subir l'influence
+passagère de certaines personnes qui exploitaient
+son affection au profit de leur vanité
ou de leurs rancunes, nous ne dirons pas que
<span class="pagenum"><a id="page_XII_138">XII p. 138</a></span>
-ces inconséquences furent réelles. Elles ne partaient
+ces inconséquences furent réelles. Elles ne partaient
pas des entrailles de son sentiment. Elles
-étaient à la surface de son caractère, au degré
-du thermomètre de sa frêle santé. Nerveux et
-irascible, il se fâchait souvent avant d'avoir réfléchi,
-et son unique défaut était de croire avec
-précipitation à des torts qu'il ne prenait pas le
+étaient à la surface de son caractère, au degré
+du thermomètre de sa frêle santé. Nerveux et
+irascible, il se fâchait souvent avant d'avoir réfléchi,
+et son unique défaut était de croire avec
+précipitation à des torts qu'il ne prenait pas le
temps de se faire prouver. Mais j'avoue que,
pour ma part, bien qu'il m'en ait gratuitement
-attribué quelques-uns, il ne m'a jamais été possible
+attribué quelques-uns, il ne m'a jamais été possible
de ressentir la moindre irritation contre
lui. Faut-il tout dire? J'avais comme une faiblesse
maternelle pour ce vieillard que je reconnaissais
-en même temps pour un des pères de
-mon église, pour une des vénérations de mon
-âme. Par le génie et la vertu qui rayonnaient en
-lui, il était dans mon ciel, sur ma tête. Par les
-infirmités de son tempérament débile, par ses
-dépits, ses bouderies, ses susceptibilités, il était
-à mes yeux comme un enfant généreux, mais
-enfant à qui l'on doit dire de temps en temps:
-«Prenez garde, vous allez être injuste. Ouvrez
-donc les yeux!»</p>
-
-<p>Et quand j'applique à un tel homme ce mot
+en même temps pour un des pères de
+mon église, pour une des vénérations de mon
+âme. Par le génie et la vertu qui rayonnaient en
+lui, il était dans mon ciel, sur ma tête. Par les
+infirmités de son tempérament débile, par ses
+dépits, ses bouderies, ses susceptibilités, il était
+à mes yeux comme un enfant généreux, mais
+enfant à qui l'on doit dire de temps en temps:
+«Prenez garde, vous allez être injuste. Ouvrez
+donc les yeux!»</p>
+
+<p>Et quand j'applique à un tel homme ce mot
d'enfant, ce n'est pas du haut de ma pauvre
raison que je le prononce, c'est du fond de mon
-c&oelig;ur attendri, fidèle et plein d'amitié pour lui
-au delà de la tombe. Qu'y a-t-il de plus touchant,
+c&oelig;ur attendri, fidèle et plein d'amitié pour lui
+au delà de la tombe. Qu'y a-t-il de plus touchant,
en effet, que de voir un homme de ce
-génie, de cette vertu et de cette science ne pouvoir
+génie, de cette vertu et de cette science ne pouvoir
<span class="pagenum"><a id="page_XII_139">XII p. 139</a></span>
-pas entrer dans la maturité du caractère,
-grâce à une modestie incomparable? N'êtes-vous
-pas ému quand vous voyez le lion de l'Atlas dominé
-et persuadé par le petit chien compagnon
-de sa captivité? Lamennais semblait ignorer sa
-force, et je crois qu'il ne se faisait aucune idée
-de ce qu'il était pour ses contemporains et pour
-la postérité. Autant il avait la notion de son
-devoir, de sa mission, de son idéal, autant il
-s'abusait sur l'importance de sa vie intérieure et
+pas entrer dans la maturité du caractère,
+grâce à une modestie incomparable? N'êtes-vous
+pas ému quand vous voyez le lion de l'Atlas dominé
+et persuadé par le petit chien compagnon
+de sa captivité? Lamennais semblait ignorer sa
+force, et je crois qu'il ne se faisait aucune idée
+de ce qu'il était pour ses contemporains et pour
+la postérité. Autant il avait la notion de son
+devoir, de sa mission, de son idéal, autant il
+s'abusait sur l'importance de sa vie intérieure et
individuelle. Il la croyait nulle et allait la livrant
au hasard des influences et des personnes du
-moment. Le moindre cuistre eût pu l'émouvoir,
+moment. Le moindre cuistre eût pu l'émouvoir,
l'irriter, le troubler et, au besoin, lui persuader
-d'agir ou de s'abstenir dans la sphère de ses
-goûts les plus purs et de ses habitudes les plus
-modestes. Il daignait répondre à tous, consulter
+d'agir ou de s'abstenir dans la sphère de ses
+goûts les plus purs et de ses habitudes les plus
+modestes. Il daignait répondre à tous, consulter
les derniers de tous, discuter avec eux, et parfois
-les écouter avec la naïve admiration d'un
-écolier devant un maître.</p>
-
-<p>Il résulta de cette touchante faiblesse, de
-cette humilité extrême, quelques malentendus
-dont souffrirent ses vrais amis. Quant à moi, ce
-n'est pas à ma personnalité que la grande individualité
-de Lamennais s'est jamais heurtée, c'est à
-mes tendances socialistes. Après m'avoir poussée
-en avant, il a trouvé que je marchais trop vite.
+les écouter avec la naïve admiration d'un
+écolier devant un maître.</p>
+
+<p>Il résulta de cette touchante faiblesse, de
+cette humilité extrême, quelques malentendus
+dont souffrirent ses vrais amis. Quant à moi, ce
+n'est pas à ma personnalité que la grande individualité
+de Lamennais s'est jamais heurtée, c'est à
+mes tendances socialistes. Après m'avoir poussée
+en avant, il a trouvé que je marchais trop vite.
Moi, je trouvais qu'il marchait parfois trop lentement
-à mon gré. Nous avions raison tous les
-deux à notre point de vue: moi, dans mon petit
+à mon gré. Nous avions raison tous les
+deux à notre point de vue: moi, dans mon petit
<span class="pagenum"><a id="page_XII_140">XII p. 140</a></span>
nuage, comme lui dans son grand soleil, car nous
-étions égaux, j'ose le dire, en candeur et en
-bonne volonté. Sur ce terrain-là, Dieu admet
-tous les hommes à la même communion.</p>
+étions égaux, j'ose le dire, en candeur et en
+bonne volonté. Sur ce terrain-là, Dieu admet
+tous les hommes à la même communion.</p>
<p>Je ferai ailleurs l'histoire de mes petites dissidences
avec lui, non plus pour me raconter,
mais pour le montrer, lui, sous un des aspects
-de sa rudesse apostolique, soudainement tempérée
-par sa suprême équité et sa bonté charmante. Il
-me suffira de dire, quant à présent, qu'il daigna
-d'abord en quelques entretiens très courts, mais
-très pleins, m'ouvrir une méthode de philosophie
+de sa rudesse apostolique, soudainement tempérée
+par sa suprême équité et sa bonté charmante. Il
+me suffira de dire, quant à présent, qu'il daigna
+d'abord en quelques entretiens très courts, mais
+très pleins, m'ouvrir une méthode de philosophie
religieuse qui me fit une grande impression et
-un grand bien, en même temps que ses admirables
-écrits rendirent à mon espérance la flamme
-prête à s'éteindre.</p>
-
-<p>Je parlerai de M. Pierre Leroux avec la même
-concision pour le moment et pour le même motif,
-c'est-à-dire que, pour n'en pas parler à demi,
-j'en parlerai très peu ici, et seulement par rapport
-à moi dans le temps que je raconte.</p>
-
-<p>C'était quelques semaines avant ou après le
-procès d'avril. Planet était à Paris, et, toujours
-préoccupé de la question sociale, au milieu des
+un grand bien, en même temps que ses admirables
+écrits rendirent à mon espérance la flamme
+prête à s'éteindre.</p>
+
+<p>Je parlerai de M. Pierre Leroux avec la même
+concision pour le moment et pour le même motif,
+c'est-à-dire que, pour n'en pas parler à demi,
+j'en parlerai très peu ici, et seulement par rapport
+à moi dans le temps que je raconte.</p>
+
+<p>C'était quelques semaines avant ou après le
+procès d'avril. Planet était à Paris, et, toujours
+préoccupé de la question sociale, au milieu des
rires que son mot favori soulevait autour de lui,
-il me prenait à part et me demandait, dans le
-sérieux de son esprit et dans la sincérité de son
-âme, de lui <em>résoudre cette question</em>. Il voulait juger
-l'époque, les événemens, les hommes, Éverard
-lui-même, son maître chéri: il voulait juger sa
+il me prenait à part et me demandait, dans le
+sérieux de son esprit et dans la sincérité de son
+âme, de lui <em>résoudre cette question</em>. Il voulait juger
+l'époque, les événemens, les hommes, Éverard
+lui-même, son maître chéri: il voulait juger sa
<span class="pagenum"><a id="page_XII_141">XII p. 141</a></span>
propre action, ses propres instincts, savoir, en
-un mot, <em>où il allait</em>.</p>
+un mot, <em>où il allait</em>.</p>
-<p>Un jour que nous avions causé longtemps
-ensemble, moi lui demandant précisément ce
+<p>Un jour que nous avions causé longtemps
+ensemble, moi lui demandant précisément ce
qu'il me demandait, et tous deux reconnaissant
que nous ne saisissions pas bien le lien de la
-révolution faite avec celle que nous voudrions
-faire, il me vint une idée lumineuse. «J'ai ouï
-dire à Sainte-Beuve, lui dis-je, qu'il y avait deux
-hommes dont l'intelligence supérieure avait
-creusé et éclairé particulièrement ce problème
-dans une tendance qui répondait à mes aspirations
-et qui calmerait mes doutes et mes inquiétudes.
+révolution faite avec celle que nous voudrions
+faire, il me vint une idée lumineuse. «J'ai ouï
+dire à Sainte-Beuve, lui dis-je, qu'il y avait deux
+hommes dont l'intelligence supérieure avait
+creusé et éclairé particulièrement ce problème
+dans une tendance qui répondait à mes aspirations
+et qui calmerait mes doutes et mes inquiétudes.
Ils se trouvent, par la force des choses
-et par la loi du temps, plus avancés que M. Lamennais,
-parce qu'ils n'ont pas été retardés
-comme lui par les empêchemens du catholicisme.
+et par la loi du temps, plus avancés que M. Lamennais,
+parce qu'ils n'ont pas été retardés
+comme lui par les empêchemens du catholicisme.
Ils sont d'accord sur les points essentiels de leur
-croyance, et ils ont autour d'eux une école de
+croyance, et ils ont autour d'eux une école de
sympathies qui entretient dans l'ardeur de leurs
travaux. Ces deux hommes sont Pierre Leroux
et Jean Reynaud. Quand Sainte-Beuve me voyait
-tourmentée des désespérances de <cite>Lélia</cite>, il
-me disait de chercher vers eux la lumière, et il
-m'a proposé de m'amener ces savans médecins
+tourmentée des désespérances de <cite>Lélia</cite>, il
+me disait de chercher vers eux la lumière, et il
+m'a proposé de m'amener ces savans médecins
de l'intelligence. Mais, moi je n'ai pas voulu,
-parce que je n'ai pas osé: je suis trop ignorante
-pour les comprendre, trop bornée pour les juger,
-et trop timide pour leur exposer mes doutes intérieurs.
+parce que je n'ai pas osé: je suis trop ignorante
+pour les comprendre, trop bornée pour les juger,
+et trop timide pour leur exposer mes doutes intérieurs.
Cependant, il se trouve que Pierre
<span class="pagenum"><a id="page_XII_142">XII p. 142</a></span>
Leroux est timide aussi, je l'ai vu, et j'oserais
-davantage avec celui-là; mais comment l'aborder,
+davantage avec celui-là; mais comment l'aborder,
comment le retenir quelques heures? Ne va-t-il
pas nous rire au nez comme les autres, si nous
lui posons la <em>question sociale</em>?</p>
<p>&mdash;Moi, je m'en charge, dit Planet, j'oserai
fort bien, et si je le fais rire, peu m'importe,
-pourvu qu'il m'instruise. Écrivez-lui et demandez-lui
+pourvu qu'il m'instruise. Écrivez-lui et demandez-lui
pour moi, pour un meunier de vos amis,
-pour un bon paysan, le catéchisme du républicain
+pour un bon paysan, le catéchisme du républicain
en deux ou trois heures de conversation.
-J'espère que moi je ne l'intimiderai pas, et vous
-aurez l'air d'écouter par-dessus le marché.»</p>
+J'espère que moi je ne l'intimiderai pas, et vous
+aurez l'air d'écouter par-dessus le marché.»</p>
-<p>J'écrivis dans ce sens, et Pierre Leroux vint
-dîner avec nous deux dans la mansarde. Il fut
-d'abord fort gêné: il était trop fin pour n'avoir
-pas deviné le piége innocent que je lui avais
+<p>J'écrivis dans ce sens, et Pierre Leroux vint
+dîner avec nous deux dans la mansarde. Il fut
+d'abord fort gêné: il était trop fin pour n'avoir
+pas deviné le piége innocent que je lui avais
tendu, et il balbutia quelque temps avant de
s'exprimer. Il n'est pas plus modeste que M. Lamennais,
-il est timide; M. Lamennais ne l'était
+il est timide; M. Lamennais ne l'était
pas. Mais la bonhomie de Planet, ses questions
-sans détour, son attention à écouter et sa facilité
-à comprendre le mirent à l'aise, et quand il eut
-un peu tourné autour de la question, comme il
-fait souvent quand il parle, il arriva à cette
-grande clarté, à ces vifs aperçus et à cette véritable
-éloquence qui jaillissent de lui comme de
-grands éclairs d'un nuage imposant. Nulle instruction
-n'est plus précieuse que la sienne quand
+sans détour, son attention à écouter et sa facilité
+à comprendre le mirent à l'aise, et quand il eut
+un peu tourné autour de la question, comme il
+fait souvent quand il parle, il arriva à cette
+grande clarté, à ces vifs aperçus et à cette véritable
+éloquence qui jaillissent de lui comme de
+grands éclairs d'un nuage imposant. Nulle instruction
+n'est plus précieuse que la sienne quand
on ne le tourmente pas trop pour formuler ce
<span class="pagenum"><a id="page_XII_143">XII p. 143</a></span>
-qu'il ne croit pas avoir suffisamment dégagé pour
-lui-même. Il a la figure belle et douce, l'&oelig;il pénétrant
+qu'il ne croit pas avoir suffisamment dégagé pour
+lui-même. Il a la figure belle et douce, l'&oelig;il pénétrant
et pur, le sourire affectueux, la voix
sympathique et ce langage de l'accent et de la
-physionomie, cet ensemble de chasteté et de bonté
+physionomie, cet ensemble de chasteté et de bonté
vraies qui s'empare de la persuasion autant que la
-force des raisonnemens. Il était dès lors le plus
+force des raisonnemens. Il était dès lors le plus
grand critique possible dans la philosophie de l'histoire,
et s'il ne vous faisait pas bien nettement entrevoir
le but de sa philosophie personnelle, du
-moins il faisait apparaître le passé dans une si vive
-lumière, et il en promenait une si belle sur tous
+moins il faisait apparaître le passé dans une si vive
+lumière, et il en promenait une si belle sur tous
les chemins de l'avenir, qu'on se sentait arracher
le bandeau des yeux comme avec la main.</p>
-<p>Je ne sentis pas ma tête bien lucide quand il
-nous parla de la <em>propriété des instrumens de travail</em>,
-question qu'il roulait dans son esprit à l'état
-de problème, et qu'il a éclaircie depuis dans ses
-écrits. La langue philosophique avait trop d'arcanes
-pour moi, et je ne saisissais pas l'étendue
+<p>Je ne sentis pas ma tête bien lucide quand il
+nous parla de la <em>propriété des instrumens de travail</em>,
+question qu'il roulait dans son esprit à l'état
+de problème, et qu'il a éclaircie depuis dans ses
+écrits. La langue philosophique avait trop d'arcanes
+pour moi, et je ne saisissais pas l'étendue
des questions que les mots peuvent embrasser;
mais la logique de la Providence m'apparut dans
-ses discours, et c'était déjà beaucoup, c'était une
-assise jetée dans le champ de mes réflexions. Je
-me promis d'étudier l'histoire des hommes, mais
+ses discours, et c'était déjà beaucoup, c'était une
+assise jetée dans le champ de mes réflexions. Je
+me promis d'étudier l'histoire des hommes, mais
je ne le fis pas, et ce ne fut que plus tard que,
-grâce à ce grand et noble esprit, je pus saisir
+grâce à ce grand et noble esprit, je pus saisir
enfin quelques certitudes.</p>
-<p>A cette première rencontre avec lui, j'étais
-trop dérangée par la vie extérieure. Il me fallait
+<p>A cette première rencontre avec lui, j'étais
+trop dérangée par la vie extérieure. Il me fallait
<span class="pagenum"><a id="page_XII_144">XII p. 144</a></span>
-produire sans repos, tirer de moi-même, sans le
+produire sans repos, tirer de moi-même, sans le
secours d'aucune philosophie, des historiens de
-c&oelig;ur, et cela pour suffire à l'éducation de ma
-fille, à mes devoirs envers les autres et envers
-moi-même. Je sentis alors l'effroi de cette vie de
-travail dont j'avais accepté toutes les responsabilités.
-Il ne m'était plus permis de m'arrêter un
+c&oelig;ur, et cela pour suffire à l'éducation de ma
+fille, à mes devoirs envers les autres et envers
+moi-même. Je sentis alors l'effroi de cette vie de
+travail dont j'avais accepté toutes les responsabilités.
+Il ne m'était plus permis de m'arrêter un
instant, de revoir mon &oelig;uvre, d'attendre l'inspiration,
-et j'avais des accès de remords en songeant
-à tout ce temps consacré à un travail frivole,
-quand mon cerveau éprouvait le besoin de se
-livrer à de salutaires méditations. Les gens qui
-n'ont rien à faire et qui voient les artistes produire
-avec facilité sont volontiers surpris du peu
-d'heures, du peu d'instans qu'ils peuvent se réserver
-à eux-mêmes. Ils ne savent pas que cette
-gymnastique de l'imagination, quand elle n'altère
-pas la santé, laisse du moins une excitation des
+et j'avais des accès de remords en songeant
+à tout ce temps consacré à un travail frivole,
+quand mon cerveau éprouvait le besoin de se
+livrer à de salutaires méditations. Les gens qui
+n'ont rien à faire et qui voient les artistes produire
+avec facilité sont volontiers surpris du peu
+d'heures, du peu d'instans qu'ils peuvent se réserver
+à eux-mêmes. Ils ne savent pas que cette
+gymnastique de l'imagination, quand elle n'altère
+pas la santé, laisse du moins une excitation des
nerfs, une obsession d'images et une langueur de
-l'âme qui ne permettent pas de mener de front
+l'âme qui ne permettent pas de mener de front
un autre genre de travail.</p>
<p>Je prenais ma profession en grippe dix fois
-par jour en entendant parler d'ouvrages sérieux
+par jour en entendant parler d'ouvrages sérieux
que j'aurais voulu lire, ou de choses que j'aurais
-voulu voir par moi-même. Et puis, quand j'étais
+voulu voir par moi-même. Et puis, quand j'étais
avec mes enfans, j'aurais voulu ne vivre que pour
eux et avec eux. Et quand venaient mes amis,
je me reprochais de ne pas les recevoir assez
-bien et d'être parfois préoccupée au milieu d'eux.
+bien et d'être parfois préoccupée au milieu d'eux.
Il me semblait que tout ce qui est le vrai de la
<span class="pagenum"><a id="page_XII_145">XII p. 145</a></span>
-vie passait devant moi comme un rêve, et que ce
+vie passait devant moi comme un rêve, et que ce
monde imaginaire du roman s'appesantissait sur
-moi comme une poignante réalité.</p>
+moi comme une poignante réalité.</p>
-<p>C'est alors que je me pris à regretter Nohant,
+<p>C'est alors que je me pris à regretter Nohant,
dont je me bannissais par faiblesse et qui se fermait
devant moi par ma faute. Pourquoi avais-je
-déchiré le contrat qui m'assurait la moitié de mon
+déchiré le contrat qui m'assurait la moitié de mon
revenu? J'aurais pu au moins louer une petite
maison non loin de la mienne et m'y retirer avec
-ma fille une moitié de l'année, au temps des vacances
-de Maurice; je me serais reposée là, en
-face des mêmes horizons qu'avaient contemplés
+ma fille une moitié de l'année, au temps des vacances
+de Maurice; je me serais reposée là, en
+face des mêmes horizons qu'avaient contemplés
mes premiers regards, au milieu des amis de
-mon enfance; j'aurais vu fumer les cheminées
-de Nohant au-dessus des arbres plantés par ma
-grand'mère, assez loin pour ne pas gêner ce qui
+mon enfance; j'aurais vu fumer les cheminées
+de Nohant au-dessus des arbres plantés par ma
+grand'mère, assez loin pour ne pas gêner ce qui
se passait maintenant sous leurs ombrages, assez
-près pour me figurer que je pouvais encore y
-aller lire ou rêver en liberté.</p>
+près pour me figurer que je pouvais encore y
+aller lire ou rêver en liberté.</p>
-<p>Éverard, à qui je disais ma nostalgie et le
-dégoût que j'avais de Paris, me conseillait de
-m'établir à Bourges ou aux environs. J'y fis un
+<p>Éverard, à qui je disais ma nostalgie et le
+dégoût que j'avais de Paris, me conseillait de
+m'établir à Bourges ou aux environs. J'y fis un
petit voyage. Un de mes amis, qui s'absentait,
-me prêta sa maison, où je passai seule quelques
+me prêta sa maison, où je passai seule quelques
jours, en compagnie de Lavater, que je trouvai
-dans la bibliothèque, et sur lequel je fis avec
+dans la bibliothèque, et sur lequel je fis avec
amour un petit travail. Cette solitude au milieu
-d'une ville morte, dans une maison déserte,
-pleine de poésie, me parut délicieuse. Éverard,
-Planet et la maîtresse de la maison, femme excellente
+d'une ville morte, dans une maison déserte,
+pleine de poésie, me parut délicieuse. Éverard,
+Planet et la maîtresse de la maison, femme excellente
<span class="pagenum"><a id="page_XII_146">XII p. 146</a></span>
et pleine de soins, venaient me voir une
-heure ou deux le soir, puis je passais la moitié
-des nuits seule dans un petit préau rempli de
+heure ou deux le soir, puis je passais la moitié
+des nuits seule dans un petit préau rempli de
fleurs, sous la lune brillante, savourant ces belles
-senteurs de l'été et cette sérénité salutaire qu'il
-me fallait conquérir à la pointe de l'épée. D'un
+senteurs de l'été et cette sérénité salutaire qu'il
+me fallait conquérir à la pointe de l'épée. D'un
restaurant voisin, un homme qui ne savait pas
mon nom venait m'apporter mes repas dans un
panier que je recevais par la guichet de la cour.
-J'étais encore une fois oubliée du monde entier
-et plongée dans l'oubli de ma propre vie réelle.</p>
+J'étais encore une fois oubliée du monde entier
+et plongée dans l'oubli de ma propre vie réelle.</p>
<p>Mais cette douce retraite ne pouvait pas durer.
Je ne pouvais m'emparer de cette charmante
-maison, la seule peut-être qui me convînt dans
+maison, la seule peut-être qui me convînt dans
toute la ville par son isolement dans un quartier
-silencieux et par son caractère d'abandon
-uni à un modeste confortable. D'ailleurs, il m'y
+silencieux et par son caractère d'abandon
+uni à un modeste confortable. D'ailleurs, il m'y
fallait mes enfans, et cette claustration ne leur
-eût pas été bonne. Dès que j'aurais mis le pied
-dans une rue de Bourges, j'aurais été signalée
-dans toute la ville, et je n'acceptais pas l'idée
+eût pas été bonne. Dès que j'aurais mis le pied
+dans une rue de Bourges, j'aurais été signalée
+dans toute la ville, et je n'acceptais pas l'idée
d'une vie de relations dans une ville de province.
-Je ne me doutais pas que je touchais à une situation
+Je ne me doutais pas que je touchais à une situation
de ce genre, et que je m'en accommoderais
fort bien.</p>
-<p>Malgré les instances d'Éverard, j'abandonnai
-l'idée de m'établir de ce côté. Le pays me semblait affreux;
-une plaine plate, semée de marécages
-et dépourvue d'arbres, s'étend autour de
+<p>Malgré les instances d'Éverard, j'abandonnai
+l'idée de m'établir de ce côté. Le pays me semblait affreux;
+une plaine plate, semée de marécages
+et dépourvue d'arbres, s'étend autour de
la ville comme la campagne de Rome. Il faut
<span class="pagenum"><a id="page_XII_147">XII p. 147</a></span>
-aller loin pour trouver des forêts et des eaux
-vives. Et puis, faut-il le dire? Éverard, avec
-Planet, avec un ou deux amis, était d'un commerce
-délicieux; tête-à-tête, il était trop brillant,
+aller loin pour trouver des forêts et des eaux
+vives. Et puis, faut-il le dire? Éverard, avec
+Planet, avec un ou deux amis, était d'un commerce
+délicieux; tête-à-tête, il était trop brillant,
il me fatiguait. Il avait besoin d'un interlocuteur
-pour lui donner la réplique. Les autres
-s'en chargeaient, moi je ne savais qu'écouter.
-Quand nous étions seuls ensemble, mon silence
-l'irritait, et il y voyait une marque de méfiance
-ou d'indifférence pour ses idées et ses passions
+pour lui donner la réplique. Les autres
+s'en chargeaient, moi je ne savais qu'écouter.
+Quand nous étions seuls ensemble, mon silence
+l'irritait, et il y voyait une marque de méfiance
+ou d'indifférence pour ses idées et ses passions
politiques. Son esprit dominateur le tourmentait
-étrangement avec moi, dont l'esprit cède facilement
-à l'entraînement, mais échappe à la domination.
+étrangement avec moi, dont l'esprit cède facilement
+à l'entraînement, mais échappe à la domination.
Avec lui surtout, ma conscience se
-réservait instinctivement un sanctuaire inattaquable,
-celui du détachement des choses de ce
+réservait instinctivement un sanctuaire inattaquable,
+celui du détachement des choses de ce
monde en ce qu'elles ont de vain et de tumultueux.
Quand il m'avait circonvenue dans un
-réseau d'argumens à l'usage des hommes d'action,
-tantôt pour me tracer d'excellentes lois de
-conduite, tantôt pour me prouver des nécessités
-politiques qui me semblaient coupables ou puériles,
-j'étais forcée de lui répondre, et comme la discussion
-n'est pas dans ma nature et qu'il m'en coûte
-d'être en désaccord avec ceux que j'aime, aussitôt
-que j'en venais à parler bien clairement, ce qui m'étonnait
-moi-même et me brisait comme si j'eusse
-parlé dans l'effort d'un rêve, je voyais avec effroi
+réseau d'argumens à l'usage des hommes d'action,
+tantôt pour me tracer d'excellentes lois de
+conduite, tantôt pour me prouver des nécessités
+politiques qui me semblaient coupables ou puériles,
+j'étais forcée de lui répondre, et comme la discussion
+n'est pas dans ma nature et qu'il m'en coûte
+d'être en désaccord avec ceux que j'aime, aussitôt
+que j'en venais à parler bien clairement, ce qui m'étonnait
+moi-même et me brisait comme si j'eusse
+parlé dans l'effort d'un rêve, je voyais avec effroi
l'effet de mes paroles sur lui. Elles l'impressionnaient
-trop, elles le jetaient dans un profond dégoût
+trop, elles le jetaient dans un profond dégoût
<span class="pagenum"><a id="page_XII_148">XII p. 148</a></span>
-de sa propre existence, dans le découragement
-de l'avenir et dans les irrésolutions de la conscience.</p>
-
-<p>Cela eût été bon à une nature forte et par
-conséquent modérée: cela était mauvais à une
-nature qui n'était qu'ardente et qui passait rapidement
-d'un excès à l'autre. Il s'écriait alors
-que j'avais l'inexorable vérité pour moi, que
-j'étais plus philosophe et plus éclairée que lui,
-qu'il était un malheureux poète toujours trompé
-par des chimères. Que sais-je? Cette cervelle
-impressionnable, cet esprit naïf dans la modestie
-autant qu'il était sophistique et impérieux dans
-l'orgueil, ne connaissait de terme moyen à aucune
-chose. Il parlait de quitter sa carrière politique,
+de sa propre existence, dans le découragement
+de l'avenir et dans les irrésolutions de la conscience.</p>
+
+<p>Cela eût été bon à une nature forte et par
+conséquent modérée: cela était mauvais à une
+nature qui n'était qu'ardente et qui passait rapidement
+d'un excès à l'autre. Il s'écriait alors
+que j'avais l'inexorable vérité pour moi, que
+j'étais plus philosophe et plus éclairée que lui,
+qu'il était un malheureux poète toujours trompé
+par des chimères. Que sais-je? Cette cervelle
+impressionnable, cet esprit naïf dans la modestie
+autant qu'il était sophistique et impérieux dans
+l'orgueil, ne connaissait de terme moyen à aucune
+chose. Il parlait de quitter sa carrière politique,
sa profession, ses affaires, et de se retirer dans
-sa petite propriété pour lire des poètes et des
-philosophes à l'ombre des saules et au murmure
+sa petite propriété pour lire des poètes et des
+philosophes à l'ombre des saules et au murmure
de l'eau.</p>
<p>Il me fallait alors lui remonter le moral, lui
-dire qu'il poussait ma logique jusqu'à l'absurde,
+dire qu'il poussait ma logique jusqu'à l'absurde,
lui rappeler les belles et excellentes raisons qu'il
-m'avait données pour me tirer de ma propre apathie,
-raisons qui m'avaient persuadée et depuis
+m'avait données pour me tirer de ma propre apathie,
+raisons qui m'avaient persuadée et depuis
lesquelles je ne parlais plus sans respect de la
-mission révolutionnaire et de l'&oelig;uvre démocratique.</p>
+mission révolutionnaire et de l'&oelig;uvre démocratique.</p>
<p>Nous n'avions plus de querelles sur le babouvisme.
-Il avait quitté ce système pour en creuser
-un autre. Il relisait Montesquieu. Il était modéré
+Il avait quitté ce système pour en creuser
+un autre. Il relisait Montesquieu. Il était modéré
en politique pour le moment, car je l'ai toujours
<span class="pagenum"><a id="page_XII_149">XII p. 149</a></span>
connu sous l'influence d'une personne ou d'un
livre. Un peu plus tard, il lut l'<cite>Oberman</cite> de
Senancourt et parla pendant trois mois de se
-retirer au désert. Puis il eut des idées religieuses
-et rêva la vie monastique. Il devint ensuite
-platonicien, puis aristotélicien; enfin, à l'époque
-où j'ai perdu la trace de ses engouemens, il était
-revenu à Montesquieu.</p>
+retirer au désert. Puis il eut des idées religieuses
+et rêva la vie monastique. Il devint ensuite
+platonicien, puis aristotélicien; enfin, à l'époque
+où j'ai perdu la trace de ses engouemens, il était
+revenu à Montesquieu.</p>
<p>Dans toutes ces phases d'enthousiasme ou de
-conviction il était grand poète, grand raisonneur
-ou grand artiste. Son esprit embrassait et dépassait
-toutes choses. Excessif dans l'activité comme
-dans l'abattement, il eut une période de stoïcisme
-où il nous prêchait la modération avec une énergie
-à la fois touchante et comique.</p>
+conviction il était grand poète, grand raisonneur
+ou grand artiste. Son esprit embrassait et dépassait
+toutes choses. Excessif dans l'activité comme
+dans l'abattement, il eut une période de stoïcisme
+où il nous prêchait la modération avec une énergie
+à la fois touchante et comique.</p>
<p>On ne pouvait se lasser de l'entendre quand
-il se tenait dans l'enseignement des idées générales;
-mais quand la discussion de ces idées lui
-devenait personnelle, l'intimité avec lui redevenait
-un orage: un bel orage à coup sur, plein de
-grandeur, de générosité et de sincérité, mais qu'il
-n'était pas dans mes facultés de soutenir longtemps
-sans lassitude. Cette agitation était sa vie;
-comme l'aigle, il planait dans la tempête. C'eût
-été ma mort, à moi: j'étais un oiseau de moindre
+il se tenait dans l'enseignement des idées générales;
+mais quand la discussion de ces idées lui
+devenait personnelle, l'intimité avec lui redevenait
+un orage: un bel orage à coup sur, plein de
+grandeur, de générosité et de sincérité, mais qu'il
+n'était pas dans mes facultés de soutenir longtemps
+sans lassitude. Cette agitation était sa vie;
+comme l'aigle, il planait dans la tempête. C'eût
+été ma mort, à moi: j'étais un oiseau de moindre
envergure.</p>
-<p>Il y avait surtout en lui quelque chose à quoi
-je ne pouvais m'identifier, l'imprévu. Il me quittait
-le soir dans des idées calmes et vraies, il
-reparaissait le lendemain tout transformé et
+<p>Il y avait surtout en lui quelque chose à quoi
+je ne pouvais m'identifier, l'imprévu. Il me quittait
+le soir dans des idées calmes et vraies, il
+reparaissait le lendemain tout transformé et
<span class="pagenum"><a id="page_XII_150">XII p. 150</a></span>
-comme furieux d'avoir été tranquillisé la veille.
-Alors il se calomniait, il se déclarait ambitieux
-dans l'acception la plus étroite du mot, il se
+comme furieux d'avoir été tranquillisé la veille.
+Alors il se calomniait, il se déclarait ambitieux
+dans l'acception la plus étroite du mot, il se
moquait de mes restrictions et cas de conscience,
il parlait de vengeance politique, il s'attribuait
des haines, des rancunes, il se parait de toutes
-sortes de travers et même de vices de c&oelig;ur qu'il
+sortes de travers et même de vices de c&oelig;ur qu'il
n'avait pas et qu'il n'aurait jamais pu se donner.
Je souriais et le laissais dire. Je regardais cela
-comme un accès de fièvre et de divagation qui
+comme un accès de fièvre et de divagation qui
m'ennuyait un peu, mais dont la fin allait venir.
-Elle venait toujours, et je remarquais avec étonnement
-une évolution soudaine et complète dans
-ses idées, avec un oubli absolu de ce qu'il venait
-de penser tout haut. Cela était même inquiétant,
-et j'étais forcée de constater ce que j'avais déjà
-constaté ailleurs, c'est que les plus beaux génies
-touchent parfois et comme fatalement à l'aliénation.
-Si Éverard n'avait pas été voué à l'eau
-sucrée pour toute boisson, même pendant ses
+Elle venait toujours, et je remarquais avec étonnement
+une évolution soudaine et complète dans
+ses idées, avec un oubli absolu de ce qu'il venait
+de penser tout haut. Cela était même inquiétant,
+et j'étais forcée de constater ce que j'avais déjà
+constaté ailleurs, c'est que les plus beaux génies
+touchent parfois et comme fatalement à l'aliénation.
+Si Éverard n'avait pas été voué à l'eau
+sucrée pour toute boisson, même pendant ses
repas, maintes fois je l'aurais cru ivre.</p>
-<p>J'étais déjà assez attachée à lui pour supporter
-tout cela sans humeur et pour le ménager dans
-ses crises. L'amitié de la femme est, en général,
-très maternelle, et ce sentiment a dominé ma vie
-plus que je n'aurais voulu. J'avais soigné Éverard
-à Paris dans une maladie grave. Il avait beaucoup
-souffert, et je l'avais vu à toute heure admirable
+<p>J'étais déjà assez attachée à lui pour supporter
+tout cela sans humeur et pour le ménager dans
+ses crises. L'amitié de la femme est, en général,
+très maternelle, et ce sentiment a dominé ma vie
+plus que je n'aurais voulu. J'avais soigné Éverard
+à Paris dans une maladie grave. Il avait beaucoup
+souffert, et je l'avais vu à toute heure admirable
de douceur, de patience et de reconnaissance
-pour les moindres soins. C'est là un lien qui
+pour les moindres soins. C'est là un lien qui
<span class="pagenum"><a id="page_XII_151">XII p. 151</a></span>
-improvise les grandes amitiés. Il avait pour moi
-la plus touchante gratitude, et moi, je m'étais
-habituée à le dorloter au moral. J'avais passé
-avec Planet des nuits à son chevet, à combattre
-la fièvre qui le tourmentait par des paroles amies
+improvise les grandes amitiés. Il avait pour moi
+la plus touchante gratitude, et moi, je m'étais
+habituée à le dorloter au moral. J'avais passé
+avec Planet des nuits à son chevet, à combattre
+la fièvre qui le tourmentait par des paroles amies
qui faisaient plus d'effet sur cette organisation
-tout intellectuelle que les potions du médecin.
-J'avais raisonné son délire, tranquillisé ses
-inquiétudes, écrit ses lettres, amené ses amis
-autour de lui, écarté les contrariétés qui pouvaient
+tout intellectuelle que les potions du médecin.
+J'avais raisonné son délire, tranquillisé ses
+inquiétudes, écrit ses lettres, amené ses amis
+autour de lui, écarté les contrariétés qui pouvaient
l'atteindre. Maurice, dans ses jours de sortie,
-l'avait soigné et choyé comme un aïeul. Il adorait
-mes enfans, et, d'instinct, mes enfans le chérissaient.</p>
+l'avait soigné et choyé comme un aïeul. Il adorait
+mes enfans, et, d'instinct, mes enfans le chérissaient.</p>
-<p>C'étaient là de douces chaînes, et la pureté
-de notre affection me les rendait plus précieuses
-encore. Il m'était assez indifférent, quant à moi,
-que l'on pût se méprendre sur la nature de nos
+<p>C'étaient là de douces chaînes, et la pureté
+de notre affection me les rendait plus précieuses
+encore. Il m'était assez indifférent, quant à moi,
+que l'on pût se méprendre sur la nature de nos
relations; nos amis la connaissaient, et leur
-présence continuelle la sanctifiait encore plus.
-Mais je m'étais flattée en vain qu'un pacte tout
-fraternel serait une condition de tranquillité angélique.
-Éverard n'avait pas la placidité de Rollinat.
-Pour être chastes, ses sentimens n'étaient point
-calmes. Il voulait posséder l'âme exclusivement,
-et il était aussi jaloux de cette possession que
-le sont les amans et les époux de posséder la
+présence continuelle la sanctifiait encore plus.
+Mais je m'étais flattée en vain qu'un pacte tout
+fraternel serait une condition de tranquillité angélique.
+Éverard n'avait pas la placidité de Rollinat.
+Pour être chastes, ses sentimens n'étaient point
+calmes. Il voulait posséder l'âme exclusivement,
+et il était aussi jaloux de cette possession que
+le sont les amans et les époux de posséder la
personne. Cela constituait une sorte de tyrannie
dont on avait beau rire, il fallait la subir ou s'en
-défendre.</p>
+défendre.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XII_152">XII p. 152</a></span>
-Je passai trois ans à faire alternativement
-l'un et l'autre. Ma raison se préserva toujours
-de son influence quand cette influence était
-déraisonnable, mais mon c&oelig;ur subit encore le
-poids et le charme de son amitié, tantôt avec
-joie, tantôt avec amertume. Le sien avait des
-trésors de bonté dont on se sentait heureux et
-fier d'être l'objet; son caractère était toujours
-généreux et incapable de descendre aux petitesses
-de détail; mais son cerveau avait des bourrasques
+Je passai trois ans à faire alternativement
+l'un et l'autre. Ma raison se préserva toujours
+de son influence quand cette influence était
+déraisonnable, mais mon c&oelig;ur subit encore le
+poids et le charme de son amitié, tantôt avec
+joie, tantôt avec amertume. Le sien avait des
+trésors de bonté dont on se sentait heureux et
+fier d'être l'objet; son caractère était toujours
+généreux et incapable de descendre aux petitesses
+de détail; mais son cerveau avait des bourrasques
dont on souffrait cruellement en le voyant souffrir
-et en reconnaissant l'impossibilité de lui épargner
+et en reconnaissant l'impossibilité de lui épargner
la souffrance.</p>
-<p>Pour n'avoir pas à trop revenir sur une situation
+<p>Pour n'avoir pas à trop revenir sur une situation
qui se renouvela souvent pendant ces trois
-années, et encore au delà, quoique de moins en
-moins, je veux résumer en peu de mots le sujet
-de nos dissidences. Éverard, au milieu de ses
-flottemens tumultueux et de ses cataractes d'idées
-opposées, nourrissait le ver rongeur de l'ambition.
+années, et encore au delà, quoique de moins en
+moins, je veux résumer en peu de mots le sujet
+de nos dissidences. Éverard, au milieu de ses
+flottemens tumultueux et de ses cataractes d'idées
+opposées, nourrissait le ver rongeur de l'ambition.
On a dit qu'il aimait l'argent et l'influence.
-Je n'ai jamais vu d'étroitesse ni de laideur dans
+Je n'ai jamais vu d'étroitesse ni de laideur dans
ses instincts. Quand il se tourmentait d'une perte
-d'argent, ou quand il se réjouissait d'un succès
-de ce genre, c'était avec l'émotion légitime d'un
+d'argent, ou quand il se réjouissait d'un succès
+de ce genre, c'était avec l'émotion légitime d'un
malade courageux qui craint la cessation de ses
forces, de son travail, de l'accomplissement de
-ses devoirs. Pauvre et endetté, il avait épousé une
-femme riche. Si ce n'était pas un tort, c'était
+ses devoirs. Pauvre et endetté, il avait épousé une
+femme riche. Si ce n'était pas un tort, c'était
un malheur. Cette femme avait des enfans, et
<span class="pagenum"><a id="page_XII_153">XII p. 153</a></span>
-la pensée de les dépouiller pour ses besoins
-personnels était odieuse à Éverard. Il avait soif
+la pensée de les dépouiller pour ses besoins
+personnels était odieuse à Éverard. Il avait soif
de faire fortune, non-seulement afin de ne jamais
-tomber à leur charge, mais encore, par un sentiment
-de tendresse et de fierté très concevable,
+tomber à leur charge, mais encore, par un sentiment
+de tendresse et de fierté très concevable,
afin de les laisser plus riches qu'il ne les avait
-trouvés en les adoptant.</p>
+trouvés en les adoptant.</p>
-<p>Son âpreté au travail, ses soucis devant une
+<p>Son âpreté au travail, ses soucis devant une
dette, sa sollicitude dans le placement des fonds
-acquis à la sueur de son visage, avaient donc un
-motif sérieux et pressant. Ce n'est pas du tout
-là ce qu'on pouvait lui imputer à ambition; mais
-quand un homme se dévoue à un rôle politique,
+acquis à la sueur de son visage, avaient donc un
+motif sérieux et pressant. Ce n'est pas du tout
+là ce qu'on pouvait lui imputer à ambition; mais
+quand un homme se dévoue à un rôle politique,
il faut qu'il puisse sacrifier sa fortune, et celui
-qui ne le peut pas est toujours accusé de ne pas
+qui ne le peut pas est toujours accusé de ne pas
le vouloir.</p>
-<p>La convoitise d'Éverard était d'une nature
-plus élevée. Il avait soif de pouvoir. Pourquoi?
-Cela serait impossible à dire. C'était un appétit
-de son organisation, et rien de plus. Il n'était
+<p>La convoitise d'Éverard était d'une nature
+plus élevée. Il avait soif de pouvoir. Pourquoi?
+Cela serait impossible à dire. C'était un appétit
+de son organisation, et rien de plus. Il n'était
ni prodigue, ni vaniteux, ni vindicatif, et dans
le pouvoir il ne voyait que le besoin d'agir et
le plaisir de commander. Il n'eut jamais su s'en
-servir. Dès qu'il avait une carrière d'activité
-ouverte, il ressentait l'accablement et le dégoût
-de sa tâche. Dès qu'il était obéi aveuglément,
-il prenait ses séides en pitié. Enfin, en toutes
-choses, dès qu'il atteignait au but poursuivi
+servir. Dès qu'il avait une carrière d'activité
+ouverte, il ressentait l'accablement et le dégoût
+de sa tâche. Dès qu'il était obéi aveuglément,
+il prenait ses séides en pitié. Enfin, en toutes
+choses, dès qu'il atteignait au but poursuivi
avec ardeur, il le trouvait au-dessous de ses aspirations.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XII_154">XII p. 154</a></span>
-Mais il se plaisait dans les préoccupations de
-l'homme d'État. Habile au premier chef dans la
+Mais il se plaisait dans les préoccupations de
+l'homme d'État. Habile au premier chef dans la
science des affaires, puissant dans l'intuition de
-celles qu'il n'avait pas étudiées, prompt à s'assimiler
-les notions les plus diverses, doué d'une
-mémoire aussi étonnante que celle de Pierre
-Leroux, invincible dans la déduction et le raisonnement
+celles qu'il n'avait pas étudiées, prompt à s'assimiler
+les notions les plus diverses, doué d'une
+mémoire aussi étonnante que celle de Pierre
+Leroux, invincible dans la déduction et le raisonnement
des choses de fait, il sentait ses
-brillantes facultés le prendre à la gorge et
-l'étouffer par leur inaction. La monotonie de
-sa profession l'exaspérait, en même temps que
+brillantes facultés le prendre à la gorge et
+l'étouffer par leur inaction. La monotonie de
+sa profession l'exaspérait, en même temps que
l'assujettissement de cette fatigue achevait de
-ruiner sa santé. Il rêvait donc une révolution
-comme les béats rêvent le ciel, et il ne se disait
-pas qu'en se laissant dévorer par cette aspiration,
-il usait son âme et la rendait incapable de se
-gouverner elle-même dans de moindres périls et
+ruiner sa santé. Il rêvait donc une révolution
+comme les béats rêvent le ciel, et il ne se disait
+pas qu'en se laissant dévorer par cette aspiration,
+il usait son âme et la rendait incapable de se
+gouverner elle-même dans de moindres périls et
de moindres labeurs.</p>
<p>C'est cette ambition fatale que j'assayai en
vain d'engourdir et de calmer. Elle avait son
-beau côté sans doute, et si le destin l'eût secondée,
-elle se fut épurée au creuset de l'expérience
+beau côté sans doute, et si le destin l'eût secondée,
+elle se fut épurée au creuset de l'expérience
et au foyer de l'inspiration; mais elle retomba
-sur elle-même sans trouver l'aliment qui convenait
-à son heure, et il fut dévoré par elle sans
-profit marqué pour la cause révolutionnaire.</p>
-
-<p>Il a passé sur la terre comme une âme éperdue,
-chassée de quelque monde supérieur, vainement
-avide de quelque grande existence appropriée à
-son grand désir. Il a dédaigné la part de gloire
+sur elle-même sans trouver l'aliment qui convenait
+à son heure, et il fut dévoré par elle sans
+profit marqué pour la cause révolutionnaire.</p>
+
+<p>Il a passé sur la terre comme une âme éperdue,
+chassée de quelque monde supérieur, vainement
+avide de quelque grande existence appropriée à
+son grand désir. Il a dédaigné la part de gloire
<span class="pagenum"><a id="page_XII_155">XII p. 155</a></span>
-qui lui était comptée, et qui eût enivré bien
-d'autres. L'emploi borné d'un talent immense
-n'a pas suffi à son vaste rêve. Cela est bien pardonnable,
+qui lui était comptée, et qui eût enivré bien
+d'autres. L'emploi borné d'un talent immense
+n'a pas suffi à son vaste rêve. Cela est bien pardonnable,
nous le lui pardonnons tous, mais
-nous ne pouvons nous empêcher de regretter
+nous ne pouvons nous empêcher de regretter
l'impuissance de nos efforts pour le retenir plus
longtemps parmi nous.</p>
-<p>D'ailleurs, ce n'était pas seulement au point
-de vue de son repos et de sa santé que je m'attachais
-à lui faire prendre patience. C'était en
-vue de son propre idéal de justice et de sagesse,
+<p>D'ailleurs, ce n'était pas seulement au point
+de vue de son repos et de sa santé que je m'attachais
+à lui faire prendre patience. C'était en
+vue de son propre idéal de justice et de sagesse,
qui me semblait compromis dans la lutte de ses
-instincts avec ses principes. En même temps
-qu'Éverard concevait un monde renouvelé par le
-progrès moral du genre humain, il acceptait en
-théorie, ce qu'il appelait les nécessités de la
+instincts avec ses principes. En même temps
+qu'Éverard concevait un monde renouvelé par le
+progrès moral du genre humain, il acceptait en
+théorie, ce qu'il appelait les nécessités de la
politique pure, les ruses, le charlatanisme, le
-mensonge même, les concessions sans sincérité,
+mensonge même, les concessions sans sincérité,
les alliances sans foi, les promesses vaines. Il
-était encore de ceux qui disent que qui veut la
-fin veut les moyens! Je pense qu'il ne réglait
-jamais sa conduite personnelle sur ces déplorables
-erremens de l'esprit de parti, mais j'étais affligée
+était encore de ceux qui disent que qui veut la
+fin veut les moyens! Je pense qu'il ne réglait
+jamais sa conduite personnelle sur ces déplorables
+erremens de l'esprit de parti, mais j'étais affligée
de les lui voir admettre comme pardonnables, ou
-seulement inévitables.</p>
+seulement inévitables.</p>
<p>Plus tard, la dissidence se creusa et porta sur
-l'idéal même. J'étais devenue socialiste, Éverard
-ne l'était plus.</p>
+l'idéal même. J'étais devenue socialiste, Éverard
+ne l'était plus.</p>
-<p>Ses idées subirent encore des modifications
-après la Révolution de Février, qui l'avait intempestivement
+<p>Ses idées subirent encore des modifications
+après la Révolution de Février, qui l'avait intempestivement
<span class="pagenum"><a id="page_XII_156">XII p. 156</a></span>
-surpris dans une phase de modération
+surpris dans une phase de modération
un peu dictatoriale. Ce n'est pas le moment de
-compléter son histoire, trop tôt suspendue par
-une mort prématurée. Il faut que je revienne au
-récit de mes propres vicissitudes.</p>
+compléter son histoire, trop tôt suspendue par
+une mort prématurée. Il faut que je revienne au
+récit de mes propres vicissitudes.</p>
-<p>Je quittai donc Bourges attristée de ses agitations,
-partagée entre le besoin de les fuir et le
+<p>Je quittai donc Bourges attristée de ses agitations,
+partagée entre le besoin de les fuir et le
regret de le laisser dans la tourmente, mais mon
devoir m'appelait ailleurs, et il le reconnaissait.</p>
@@ -15261,113 +15224,113 @@ devoir m'appelait ailleurs, et il le reconnaissait.</p>
<h2>CHAPITRE QUATRIEME.</h2>
-<p class="center">Irrésolution.</p>
+<p class="center">Irrésolution.</p>
-<p class="p2">Je ne savais trop que devenir. Retourner à
-Paris m'était odieux, rester loin de mes enfans
-m'était devenu impossible. Depuis que j'avais
-renoncé au projet de les quitter pour un grand
-voyage, chose étrange, je n'aurais plus voulu les
+<p class="p2">Je ne savais trop que devenir. Retourner à
+Paris m'était odieux, rester loin de mes enfans
+m'était devenu impossible. Depuis que j'avais
+renoncé au projet de les quitter pour un grand
+voyage, chose étrange, je n'aurais plus voulu les
quitter d'un jour. Mes entrailles, engourdies
-par le chagrin, s'étaient réveillées en même temps
-que mon esprit s'était ouvert aux idées sociales.
-Je sentais revenir ma santé morale et j'avais la
+par le chagrin, s'étaient réveillées en même temps
+que mon esprit s'était ouvert aux idées sociales.
+Je sentais revenir ma santé morale et j'avais la
perception des vrais besoins de mon c&oelig;ur.</p>
-<p>Mais à Paris je ne pouvais plus travailler,
-j'étais malade. Les ouvriers avaient repris
-possession du rez-de-chaussée, les importuns et
-les curieux venaient disputer mes heures à mes
-amis et à mes devoirs. La politique, tendue de
+<p>Mais à Paris je ne pouvais plus travailler,
+j'étais malade. Les ouvriers avaient repris
+possession du rez-de-chaussée, les importuns et
+les curieux venaient disputer mes heures à mes
+amis et à mes devoirs. La politique, tendue de
nouveau par l'attentat Fieschi, devenait une
-source amère pour la réflexion. On exploitait
-l'assassinat, on arrêtait Armand Carrel, un des
+source amère pour la réflexion. On exploitait
+l'assassinat, on arrêtait Armand Carrel, un des
hommes les plus purs de notre temps: on marchait
<span class="pagenum"><a id="page_XII_158">XII p. 158</a></span>
-à grands pas vers les lois de septembre.
+à grands pas vers les lois de septembre.
Le peuple laissait faire.</p>
-<p>Je n'avais pas conçu de grandes espérances
-pendant le procès d'avril; mais, si raisonnable
-ou si pessimiste que l'on fût, à ce moment-là, il
+<p>Je n'avais pas conçu de grandes espérances
+pendant le procès d'avril; mais, si raisonnable
+ou si pessimiste que l'on fût, à ce moment-là, il
y avait dans l'air je ne sais quel souffle de vie
-qui retombait soudainement glacé sous un souffle
-de mort. La république fuyait à l'horizon pour
-une nouvelle période d'années...........</p>
+qui retombait soudainement glacé sous un souffle
+de mort. La république fuyait à l'horizon pour
+une nouvelle période d'années...........</p>
<hr class="c15" />
<p>Je m'installai donc chez Duteil pour quelques
-semaines, sentant qu'il fallait vivre là comme
-dans une maison de verre, au c&oelig;ur du commérage
-de La Châtre, et faire tomber toutes les
-histoires que l'on y bâtissait depuis que j'existe
-sur l'excentricité de mon caractère. Ces histoires
+semaines, sentant qu'il fallait vivre là comme
+dans une maison de verre, au c&oelig;ur du commérage
+de La Châtre, et faire tomber toutes les
+histoires que l'on y bâtissait depuis que j'existe
+sur l'excentricité de mon caractère. Ces histoires
merveilleuses avaient pris un bien plus bel essor
-depuis que j'avais été tenter à Paris la destinée
-de l'artiste. Comme je n'avais absolument rien à
-cacher, et que je n'ai jamais rien posé, il m'était
-bien facile de me faire connaître. Quelques
-rancunes à propos de la fameuse chanson persistèrent
+depuis que j'avais été tenter à Paris la destinée
+de l'artiste. Comme je n'avais absolument rien à
+cacher, et que je n'ai jamais rien posé, il m'était
+bien facile de me faire connaître. Quelques
+rancunes à propos de la fameuse chanson persistèrent
bien un peu, quelques fanatiques de
-l'autorité maritale se raidirent bien encore contre
-ma cause; mais, en général, je vis tomber toutes
-les préventions, et si j'avais eu mes pauvres
-enfans avec moi, ce temps que je passai à La
-Châtre eût été un des plus agréables de ma vie.
+l'autorité maritale se raidirent bien encore contre
+ma cause; mais, en général, je vis tomber toutes
+les préventions, et si j'avais eu mes pauvres
+enfans avec moi, ce temps que je passai à La
+Châtre eût été un des plus agréables de ma vie.
Je luttais pour eux, je pris donc patience. La
famille de Duteil devint vite la mienne. Sa femme,
<span class="pagenum"><a id="page_XII_159">XII p. 159</a></span>
la belle et charmante Agasta, sa belle-s&oelig;ur,
-l'excellente Félicie, toutes deux pleines d'intelligence
-et de c&oelig;ur, furent comme mes s&oelig;urs, à
-moi aussi. M. et Madame Desages (cette dernière
-était la propre s&oelig;ur de Duteil) demeuraient dans
-la même maison, au rez-de-chaussée. Nous étions
-réunis tous les soirs quatorze, dont sept enfans<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.
-Charles et Eugénie Duvernet, Alphonse et Laure
-Fleury, Planet, désormais fixé à La Châtre,
+l'excellente Félicie, toutes deux pleines d'intelligence
+et de c&oelig;ur, furent comme mes s&oelig;urs, à
+moi aussi. M. et Madame Desages (cette dernière
+était la propre s&oelig;ur de Duteil) demeuraient dans
+la même maison, au rez-de-chaussée. Nous étions
+réunis tous les soirs quatorze, dont sept enfans<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.
+Charles et Eugénie Duvernet, Alphonse et Laure
+Fleury, Planet, désormais fixé à La Châtre,
Gustave Papet quand il quittait Paris, et quelques
autres personnes de la famille Duteil,
-venaient se joindre à nous fort souvent, et nous
+venaient se joindre à nous fort souvent, et nous
organisions pour les enfans des charades en action,
des travestissemens, des danses et des jeux bien
-véritablement innocens, qui leur mettaient l'âme
+véritablement innocens, qui leur mettaient l'âme
en joie. C'est si bon, le rire inextinguible de ces
-heureuses créatures! Ils mettent tant d'ardeur et
-de bonne foi dans les émotions du jeu! Je redevenais
-encore une fois enfant moi-même, <em>traînant
-tous leurs c&oelig;urs après moi</em>. Ah! oui, c'était là
-mon empire et ma vocation, j'aurais dû être
-bonne d'enfans ou maîtresse d'école.</p>
-
-<p>A dix heures la marmaille allait se coucher, à
-onze heures le reste de la famille se séparait.
-Félicie, bonne pour moi comme un ange, me
-préparait ma table de travail et mon petit souper;
-elle couchait sa s&oelig;ur Agasta, qui était atteinte
+heureuses créatures! Ils mettent tant d'ardeur et
+de bonne foi dans les émotions du jeu! Je redevenais
+encore une fois enfant moi-même, <em>traînant
+tous leurs c&oelig;urs après moi</em>. Ah! oui, c'était là
+mon empire et ma vocation, j'aurais dû être
+bonne d'enfans ou maîtresse d'école.</p>
+
+<p>A dix heures la marmaille allait se coucher, à
+onze heures le reste de la famille se séparait.
+Félicie, bonne pour moi comme un ange, me
+préparait ma table de travail et mon petit souper;
+elle couchait sa s&oelig;ur Agasta, qui était atteinte
<span class="pagenum"><a id="page_XII_160">XII p. 160</a></span>
-d'une maladie de nerfs fort grave et qui, après
-s'être ranimée à la gaîté des enfans, retombait
-souvent accablée et comme mourante. Nous causions
+d'une maladie de nerfs fort grave et qui, après
+s'être ranimée à la gaîté des enfans, retombait
+souvent accablée et comme mourante. Nous causions
un peu avec elle pour l'endormir, ou,
-quand elle dormait d'elle-même, avec Duteil et
-Planet, qui aimaient à babiller et qu'il nous fallait
-renvoyer pour les empêcher de me prendre ma
-veillée. A minuit, je me mettais enfin à écrire
-jusqu'au jour, bercée quelquefois par d'étranges
+quand elle dormait d'elle-même, avec Duteil et
+Planet, qui aimaient à babiller et qu'il nous fallait
+renvoyer pour les empêcher de me prendre ma
+veillée. A minuit, je me mettais enfin à écrire
+jusqu'au jour, bercée quelquefois par d'étranges
rugissemens.</p>
-<p>Vis-à-vis de mes fenêtres, dans la rue étroite,
-montueuse et malpropre, flottait, de temps immémorial,
+<p>Vis-à-vis de mes fenêtres, dans la rue étroite,
+montueuse et malpropre, flottait, de temps immémorial,
l'enseigne classique: <cite>A la Boutaille</cite>.
-Duteil, qui prétendait avoir appris à lire sur
-cette enseigne, disait que le jour où cette faute
-d'orthographe serait corrigée, il n'aurait plus
-qu'à mourir, parce que toute la physionomie du
-Berry serait changée.</p>
+Duteil, qui prétendait avoir appris à lire sur
+cette enseigne, disait que le jour où cette faute
+d'orthographe serait corrigée, il n'aurait plus
+qu'à mourir, parce que toute la physionomie du
+Berry serait changée.</p>
-<p class="fin">FIN DU TOME DOUZIÈME.</p>
+<p class="fin">FIN DU TOME DOUZIÈME.</p>
<p class="right">Typographie L. Schnauss.</p>
@@ -15385,16 +15348,16 @@ DE MA VIE</p>
<p class="frontmatter">M<sup>me</sup> GEORGE SAND.</p>
<div class="poem left45"><div class="stanza">
-<div class="line">Charité envers les autres;</div>
-<div class="line">Dignité envers soi-même;</div>
-<div class="line">Sincérité devant Dieu.</div>
+<div class="line">Charité envers les autres;</div>
+<div class="line">Dignité envers soi-même;</div>
+<div class="line">Sincérité devant Dieu.</div>
</div></div>
-<p class="left15">Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends.<br />
+<p class="left15">Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends.<br />
<span class="i2">15 avril 1847.</span><br />
<span class="i20 smcap">GEORGE SAND.</span></p>
-<p class="p4 frontmatter">TREIZIÈME ET DERNIER.</p>
+<p class="p4 frontmatter">TREIZIÈME ET DERNIER.</p>
<p class="p4 center">PARIS, 1855.<br />
<span class="small">LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.</span></p>
@@ -15406,1462 +15369,1462 @@ DE MA VIE</p>
<span class="medium">(SUITE.)</span></h2>
<p class="hanging indent">
-L'auberge de la <cite>Boutaille</cite> et les bohémiens.&mdash;Je ne vais pas à la
-Chenaie.&mdash;Lettre de mon frère.&mdash;La famille Duteil.&mdash;Je vais à
-Nohant.&mdash;Le Bois de Vavray.&mdash;Grande résolution.&mdash;Course à
-Châteauroux et à Bourges.&mdash;La prison de Bourges.&mdash;La brèche.&mdash;Un
-quart d'heure de cachot.&mdash;Consultation, détermination et
+L'auberge de la <cite>Boutaille</cite> et les bohémiens.&mdash;Je ne vais pas à la
+Chenaie.&mdash;Lettre de mon frère.&mdash;La famille Duteil.&mdash;Je vais à
+Nohant.&mdash;Le Bois de Vavray.&mdash;Grande résolution.&mdash;Course à
+Châteauroux et à Bourges.&mdash;La prison de Bourges.&mdash;La brèche.&mdash;Un
+quart d'heure de cachot.&mdash;Consultation, détermination et
retour.&mdash;Enlevons Hermione!&mdash;Premier jugement.&mdash;La maison
-déserte à Nohant.&mdash;Second jugement.&mdash;Réflexions sur la séparation
-de corps.&mdash;La maison déserte à La Châtre.&mdash;Bourges.&mdash;La
+déserte à Nohant.&mdash;Second jugement.&mdash;Réflexions sur la séparation
+de corps.&mdash;La maison déserte à La Châtre.&mdash;Bourges.&mdash;La
famille Tourangin.&mdash;Plaidoiries.&mdash;Transaction.&mdash;Retour
-définitif et prise de possession de Nohant.</p>
+définitif et prise de possession de Nohant.</p>
-<p>L'auberge de la <cite>Boutaille</cite> était tenue par une
-vieille sibylle qui logeait à la nuit, et ce taudis
-était principalement affecté aux bateleurs ambulans,
+<p>L'auberge de la <cite>Boutaille</cite> était tenue par une
+vieille sibylle qui logeait à la nuit, et ce taudis
+était principalement affecté aux bateleurs ambulans,
aux petits colporteurs suspects et aux montreurs
d'animaux savans. Les marmottes, les
-chiens chorégraphes, les singes pelés et surtout
-les ours muselés tenaient cour plénière dans des
+chiens chorégraphes, les singes pelés et surtout
+les ours muselés tenaient cour plénière dans des
caves dont les soupiraux donnaient sur la rue.
-Ces pauvres bêtes, harassées de la fatigue du
+Ces pauvres bêtes, harassées de la fatigue du
<span class="pagenum"><a id="Page_XIII_6">XIII p. 6</a></span>
-voyage et rouées des coups inséparables de toute
-éducation classique, vivaient là en bonne intelligence
+voyage et rouées des coups inséparables de toute
+éducation classique, vivaient là en bonne intelligence
une partie de la nuit; mais, aux approches
du jour, la faim, ou l'ennui se faisant sentir, on
-commençait à s'agiter, à s'injurier et à grimper
-aux barreaux du soupirail pour gémir, grimacer
-ou maugréer de la façon la plus lugubre.</p>
-
-<p>C'était le prélude de scènes très curieuses et
-que je me suis souvent divertie à surveiller à
-travers la fonte de ma jalousie. L'hôtesse de la
-<cite>Boutaille</cite>, Madame Gaudron, sachant très bien
-à quelles gens elle avait affaire, se levait la première
-et très mystérieusement pour surveiller le
-départ de ses hôtes. De leur côté, ceux-ci, préméditant
+commençait à s'agiter, à s'injurier et à grimper
+aux barreaux du soupirail pour gémir, grimacer
+ou maugréer de la façon la plus lugubre.</p>
+
+<p>C'était le prélude de scènes très curieuses et
+que je me suis souvent divertie à surveiller à
+travers la fonte de ma jalousie. L'hôtesse de la
+<cite>Boutaille</cite>, Madame Gaudron, sachant très bien
+à quelles gens elle avait affaire, se levait la première
+et très mystérieusement pour surveiller le
+départ de ses hôtes. De leur côté, ceux-ci, préméditant
de partir sans payer, faisaient leurs
-préparatifs à tâtons, et l'un d'eux, descendant
-auprès des bêtes, les excitait pour les faire gronder,
+préparatifs à tâtons, et l'un d'eux, descendant
+auprès des bêtes, les excitait pour les faire gronder,
afin de couvrir le bruit furtif de la fuite des
camarades.</p>
-<p>L'adresse et la ruse de ces bohémiens étaient
+<p>L'adresse et la ruse de ces bohémiens étaient
merveilleuses; je ne sais par quels trous de la
-serrure ils s'évadaient, mais, en dépit de l'&oelig;il
+serrure ils s'évadaient, mais, en dépit de l'&oelig;il
attentif et de l'oreille fine de la vieille, elle se
-trouvait très souvent en présence d'un gamin
-pleurard qui se disait abandonné avec les animaux
-par ses compagnons dénaturés et dans
-l'impossibilité de payer la dépense. Que faire?
-Mettre ce bétail en fourrière et le nourrir jusqu'à
-ce que la police eût rattrapé les délinquans?
-C'était là une mauvaise créance, et il fallait bien
+trouvait très souvent en présence d'un gamin
+pleurard qui se disait abandonné avec les animaux
+par ses compagnons dénaturés et dans
+l'impossibilité de payer la dépense. Que faire?
+Mettre ce bétail en fourrière et le nourrir jusqu'à
+ce que la police eût rattrapé les délinquans?
+C'était là une mauvaise créance, et il fallait bien
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-laisser partir la feinte victime avec les quadrupèdes
-affamés et menaçans, qui paraissaient peu
-disposés à se laisser appréhender au corps.</p>
+laisser partir la feinte victime avec les quadrupèdes
+affamés et menaçans, qui paraissaient peu
+disposés à se laisser appréhender au corps.</p>
-<p>Quand la bande payait honnêtement son écot,
+<p>Quand la bande payait honnêtement son écot,
la vieille avait un autre souci. Elle redoutait surtout
ceux qui se conduisaient en gentilshommes
-et dédaignaient de marchander. Elle furetait alors
+et dédaignaient de marchander. Elle furetait alors
autour de leurs paquets avec angoisse, comptait
-et recomptait ses couverts d'étain et ses guenilles.
-Le bât de l'âne, quand il y avait un âne, était
-surtout l'objet de son anxiété. Elle trouvait mille
-prétextes pour retenir cet âne, et, au dernier
+et recomptait ses couverts d'étain et ses guenilles.
+Le bât de l'âne, quand il y avait un âne, était
+surtout l'objet de son anxiété. Elle trouvait mille
+prétextes pour retenir cet âne, et, au dernier
moment, elle passait adroitement ses mains sous
-le bât pour lui palper l'échine. Mais, en dépit
-de toutes ces précautions et de toutes ces alarmes,
+le bât pour lui palper l'échine. Mais, en dépit
+de toutes ces précautions et de toutes ces alarmes,
il se passait peu de jours sans qu'on l'entendit
geindre sur ses pertes et maudire sa
-clientèle.</p>
+clientèle.</p>
<p>Quels beaux <em>Decamps</em>, quels fantastiques <em>Callot</em>
-j'ai vus là, aux rayons blafards de la lune ou aux
-pâles lueurs de l'aube d'hiver, quand la bise faisait
-claqueter l'enseigne séculaire, et que les
-bohémiens, blêmes comme des spectres, se
-mettaient en marche sur le pavé couvert de neige!
-Tantôt c'était une femme bronzée, pittoresque
+j'ai vus là, aux rayons blafards de la lune ou aux
+pâles lueurs de l'aube d'hiver, quand la bise faisait
+claqueter l'enseigne séculaire, et que les
+bohémiens, blêmes comme des spectres, se
+mettaient en marche sur le pavé couvert de neige!
+Tantôt c'était une femme bronzée, pittoresque
sous ses guenilles sombres, portant dans ses
-bras un pauvre bel enfant rose, volé ou acheté
-sur les chemins; tantôt c'était le petit Savoyard
-beaucoup plus laid que son singe, et tantôt
-l'Hercule de carrefour traînant dans une espèce
+bras un pauvre bel enfant rose, volé ou acheté
+sur les chemins; tantôt c'était le petit Savoyard
+beaucoup plus laid que son singe, et tantôt
+l'Hercule de carrefour traînant dans une espèce
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_8">XIII p. 8</a></span>
-de brouette sa femme et sa nombreuse progéniture.
-Il y avait de ces êtres effrayans ou hideux,
-et pourtant, par hasard, il s'y détachait quelquefois
-des figures plus intéressantes, des paillasses
-tristes et résignés comme celui qu'a idéalisé
-Frédérick Lemaître, de vieux artistes mendians
+de brouette sa femme et sa nombreuse progéniture.
+Il y avait de ces êtres effrayans ou hideux,
+et pourtant, par hasard, il s'y détachait quelquefois
+des figures plus intéressantes, des paillasses
+tristes et résignés comme celui qu'a idéalisé
+Frédérick Lemaître, de vieux artistes mendians
raclant du violon avec une sorte de maestria
-désordonnée, des petites filles gymnastes exténuées
+désordonnée, des petites filles gymnastes exténuées
et livides, riant et chantant le printemps
et l'amour au bras de leurs amoureux de quinze
-ans. Que de misère, que d'insouciance, que de
+ans. Que de misère, que d'insouciance, que de
larmes ou de chansons sur ces chemins poudreux
-ou glacés qui ne mènent pas même à l'hôpital!</p>
+ou glacés qui ne mènent pas même à l'hôpital!</p>
-<p>M. Lamennais m'avait invitée à aller passer
-quelques jours à la Chênaie; je partis et m'arrêtai
+<p>M. Lamennais m'avait invitée à aller passer
+quelques jours à la Chênaie; je partis et m'arrêtai
en route, en me demandant ce que j'allais
-faire là, moi si gauche, si muette, si ennuyeuse!
-Oser lui demander une heure de son temps précieux,
-c'était déjà beaucoup, et à Paris il m'en
-avait accordé quelques-unes; mais aller lui
+faire là, moi si gauche, si muette, si ennuyeuse!
+Oser lui demander une heure de son temps précieux,
+c'était déjà beaucoup, et à Paris il m'en
+avait accordé quelques-unes; mais aller lui
prendre des jours entiers, c'est ce que je n'osai
pas accepter. J'eus tort, je ne le connaissais pas
dans toute sa bonhomie, comme je l'ai connu
plus tard. Je craignais la tension soutenue d'un
grand esprit que je n'aurais pas pu suivre, et le
-moindre de ses disciples eût été plus fort que
-moi pour soutenir un dialogue sérieux. Je ne
-savais pas qu'il aimait à se reposer dans l'intimité
+moindre de ses disciples eût été plus fort que
+moi pour soutenir un dialogue sérieux. Je ne
+savais pas qu'il aimait à se reposer dans l'intimité
des travaux ardus de l'intelligence. Personne
ne causait avec autant d'abandon et d'entrain
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_9">XIII p. 9</a></span>
-de tout ce qui est à la portée de tous. Il
-n'était pas difficile d'ailleurs, l'excellent homme,
+de tout ce qui est à la portée de tous. Il
+n'était pas difficile d'ailleurs, l'excellent homme,
sur l'esprit de ses interlocuteurs. On l'amusait
avec un rien. Une niaiserie, un enfantillage le
faisaient rire. Et comme il riait! Il riait comme
-Éverard, jusqu'à en être malade, mais plus souvent
-et plus facilement que lui. Il a écrit quelque
+Éverard, jusqu'à en être malade, mais plus souvent
+et plus facilement que lui. Il a écrit quelque
part que les pleurs sont le lot des anges et le
-rire celui de Satan. L'idée est belle là où elle
+rire celui de Satan. L'idée est belle là où elle
est, mais dans la vie humaine le rire d'un homme
de bien est comme le chant de sa conscience.
Les personnes vraiment gaies sont toujours
-bonnes, et il en était justement la preuve.</p>
+bonnes, et il en était justement la preuve.</p>
-<p>Je n'allai donc pas à la Chenaie. Je revins
-sur mes pas, je rentrai à Paris, et j'y reçus une
-lettre de mon frère qui me disait d'aller à Nohant.
+<p>Je n'allai donc pas à la Chenaie. Je revins
+sur mes pas, je rentrai à Paris, et j'y reçus une
+lettre de mon frère qui me disait d'aller à Nohant.
Il prenait alors mon parti et se faisait fort
-de décider mon mari à m'abandonner sans regret
-l'habitation et le revenu de ma terre. «Casimir,
-disait-il, est dégoûté des ennuis de la propriété
-et des dépenses que celle-là exige. Il n'y sait
+de décider mon mari à m'abandonner sans regret
+l'habitation et le revenu de ma terre. «Casimir,
+disait-il, est dégoûté des ennuis de la propriété
+et des dépenses que celle-là exige. Il n'y sait
pas suffire. Toi, avec ton travail, tu pourrais
-t'en tirer. Il veut aller vivre à Paris ou chez sa
-belle-mère dans le Midi: il se trouvera plus riche
-avec la moitié de vos revenus et la vie de garçon,
-qu'il ne l'est dans ton château,...» etc.
-Mon frère, qui prit plus tard le parti de mon
-mari contre moi, s'exprimait là avec beaucoup
-de liberté et de sévérité sur la situation de Nohant
-en mon absence. «Tu ne dois pas abandonner
+t'en tirer. Il veut aller vivre à Paris ou chez sa
+belle-mère dans le Midi: il se trouvera plus riche
+avec la moitié de vos revenus et la vie de garçon,
+qu'il ne l'est dans ton château,...» etc.
+Mon frère, qui prit plus tard le parti de mon
+mari contre moi, s'exprimait là avec beaucoup
+de liberté et de sévérité sur la situation de Nohant
+en mon absence. «Tu ne dois pas abandonner
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_10">XIII p. 10</a></span>
-ainsi tes intérêts, ajoutait-il, c'est un
-tort envers tes enfants,» etc.</p>
+ainsi tes intérêts, ajoutait-il, c'est un
+tort envers tes enfants,» etc.</p>
-<p>A cette époque mon frère n'habitait plus
-Nohant, mais il faisait de fréquents voyages au
+<p>A cette époque mon frère n'habitait plus
+Nohant, mais il faisait de fréquents voyages au
pays.</p>
<p>Je crus devoir suivre son conseil, et je trouvai
-en effet M. Dudevant disposé à quitter le Berry
-et à me laisser les charges et les profits de la
-résidence. En même temps qu'il prenait cette
-résolution il me témoignait tant de dépit, que je
+en effet M. Dudevant disposé à quitter le Berry
+et à me laisser les charges et les profits de la
+résidence. En même temps qu'il prenait cette
+résolution il me témoignait tant de dépit, que je
n'insistai pas et m'en allai encore une fois, n'ayant
pas le courage d'entamer une lutte pour de
-l'argent. Cette lutte devint nécessaire, inévitable
+l'argent. Cette lutte devint nécessaire, inévitable
quelques semaines plus tard. Elle eut des motifs
-plus sérieux, elle devint un devoir envers mes
+plus sérieux, elle devint un devoir envers mes
enfants d'abord, ensuite envers mes amis et mon
-entourage, et peut-être aussi envers la mémoire
-de ma grand'mère, dont l'éternelle préoccupation
-et les dernières volontés se trouvaient trop ouvertement
-violées aux lieux mêmes qu'elle m'avait
-transmis pour abriter et protéger ma vie.</p>
+entourage, et peut-être aussi envers la mémoire
+de ma grand'mère, dont l'éternelle préoccupation
+et les dernières volontés se trouvaient trop ouvertement
+violées aux lieux mêmes qu'elle m'avait
+transmis pour abriter et protéger ma vie.</p>
-<p>Le 19 octobre 1835, j'avais été passer à Nohant
+<p>Le 19 octobre 1835, j'avais été passer à Nohant
la fin des vacances de Maurice. A la suite
-d'un orage que rien n'avait provoqué, rien absolument,
-pas même une parole ou un sourire
+d'un orage que rien n'avait provoqué, rien absolument,
+pas même une parole ou un sourire
de ma part, j'allai m'enfermer dans ma petite
chambre. Maurice m'y suivit en pleurant. Je le
calmai en lui disant que cela ne recommencerait
pas. Il se paya des consolations que l'on donne
aux enfants en paroles vagues; mais, dans ma
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_11">XIII p. 11</a></span>
-pensée, les miennes avaient un sens arrêté et définitif.
+pensée, les miennes avaient un sens arrêté et définitif.
Je ne voulais pas que mes enfants vissent
jamais se renouveler la preuve de dissentiments
-qu'ils avaient ignorés jusque-là. Je ne voulais
-pas que ces dissentiments eussent pour conséquence
+qu'ils avaient ignorés jusque-là. Je ne voulais
+pas que ces dissentiments eussent pour conséquence
de leur faire oublier ce qu'ils devaient
-de respect à leur père ou à moi.</p>
+de respect à leur père ou à moi.</p>
<p>Quelques jours auparavant, mon mari avait
-signé un acte sous seing privé exécutable à la
+signé un acte sous seing privé exécutable à la
date du 11 novembre suivant, par lequel je lui
-abandonnais plus de la moitié de mes revenus.
+abandonnais plus de la moitié de mes revenus.
Cet acte, qui me laissait l'habitation de Nohant
et la gouverne de ma fille, ne me garantissait en
-rien contre le revirement de sa volonté. Sa manière
-d'être et ses paroles sans détour me prouvaient
-qu'il considérait comme nulles les promesses
-deux fois faites et deux fois signées.
-C'était son droit, le mariage le veut ainsi, dans
-notre législation l'époux étant le maître; or, le
-maître n'est jamais engagé envers celui qui n'est
-maître de rien.</p>
-
-<p>Quand Maurice fut couché et endormi, Duteil
-vint près de moi s'enquérir de la disposition de
-mon esprit. Il blâmait ouvertement celle qui
-s'était trahie chez mon mari. Il voulait amener
-une réconciliation à laquelle tous deux se refusèrent.
+rien contre le revirement de sa volonté. Sa manière
+d'être et ses paroles sans détour me prouvaient
+qu'il considérait comme nulles les promesses
+deux fois faites et deux fois signées.
+C'était son droit, le mariage le veut ainsi, dans
+notre législation l'époux étant le maître; or, le
+maître n'est jamais engagé envers celui qui n'est
+maître de rien.</p>
+
+<p>Quand Maurice fut couché et endormi, Duteil
+vint près de moi s'enquérir de la disposition de
+mon esprit. Il blâmait ouvertement celle qui
+s'était trahie chez mon mari. Il voulait amener
+une réconciliation à laquelle tous deux se refusèrent.
Je le remerciai de son intervention, mais
-je ne lui fis point part de la résolution que je
+je ne lui fis point part de la résolution que je
venais de prendre. Il me fallait l'avis de Rollinat.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XIII_12">XIII p. 12</a></span>
-Je passai la nuit à réfléchir. En ce moment
-où je sentais la plénitude de mes droits, mes devoirs
+Je passai la nuit à réfléchir. En ce moment
+où je sentais la plénitude de mes droits, mes devoirs
m'apparaissent dans toute leur rigueur.
-J'avais tardé bien longtemps, j'avais été bien
+J'avais tardé bien longtemps, j'avais été bien
faible et bien insoucieuse de mon propre sort.
-Tant que ce n'avait été qu'une question personnelle
+Tant que ce n'avait été qu'une question personnelle
dont mes enfants ne pouvaient souffrir
-dans leur éducation morale, j'avais cru pouvoir
-me sacrifier et me permettre la satisfaction intérieure
+dans leur éducation morale, j'avais cru pouvoir
+me sacrifier et me permettre la satisfaction intérieure
de laisser tranquille un homme que je
-n'étais pas née pour rendre heureux selon ses
-goûts. Pendant treize ans il avait joui du bien-être
-qui m'appartenait et dont je m'étais abstenue
+n'étais pas née pour rendre heureux selon ses
+goûts. Pendant treize ans il avait joui du bien-être
+qui m'appartenait et dont je m'étais abstenue
pour lui complaire. J'aurais voulu le lui laisser
toute sa vie; il aurait pu le conserver. La veille
encore, le voyant soucieux, je lui avais dit:
-«Vous regrettez Nohant, je le vois bien, malgré
-le dégoût que vous avez pris de votre gestion.
+«Vous regrettez Nohant, je le vois bien, malgré
+le dégoût que vous avez pris de votre gestion.
Eh bien, tout n'est-il pas pour le mieux, puisque
-je vous en débarrasse? Croyez-vous que la porte
-du logis vous sera jamais fermée?» Il m'avait
-répondu: «Je ne remettrai jamais les pieds dans
-une maison dont je ne serais pas le seul maître.»
-Et dès le lendemain il avait voulu être pour jamais
-le seul maître.</p>
+je vous en débarrasse? Croyez-vous que la porte
+du logis vous sera jamais fermée?» Il m'avait
+répondu: «Je ne remettrai jamais les pieds dans
+une maison dont je ne serais pas le seul maître.»
+Et dès le lendemain il avait voulu être pour jamais
+le seul maître.</p>
<p>Il ne pouvait plus, il ne devait plus m'inspirer
-de sécurité. J'étais sans ressentiment contre
-lui, je le voyais emporté par une fatalité d'organisation,
-je devais séparer ma destinée de la
+de sécurité. J'étais sans ressentiment contre
+lui, je le voyais emporté par une fatalité d'organisation,
+je devais séparer ma destinée de la
sienne, ou sacrifier plus que je n'avais encore
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_13">XIII p. 13</a></span>
-fait, c'est-à-dire ma dignité vis-à-vis de mes
-enfants, ou ma vie, à laquelle je ne tenais pas
-beaucoup, mais que je leur devais également.</p>
-
-<p>Dès le matin, M. Dudevant alla à la Châtre.
-Il n'était plus sédentaire comme il avait été
-longtemps. Il s'absentait des journées, des semaines
-entières. Il n'aurait pas dû trouver mauvais
+fait, c'est-à-dire ma dignité vis-à-vis de mes
+enfants, ou ma vie, à laquelle je ne tenais pas
+beaucoup, mais que je leur devais également.</p>
+
+<p>Dès le matin, M. Dudevant alla à la Châtre.
+Il n'était plus sédentaire comme il avait été
+longtemps. Il s'absentait des journées, des semaines
+entières. Il n'aurait pas dû trouver mauvais
qu'au moins, pendant les vacances de
-Maurice, je fusse là pour garder la maison et les
+Maurice, je fusse là pour garder la maison et les
enfants. Je sus par les domestiques que rien
-n'était changé dans ses projets; il devait partir
+n'était changé dans ses projets; il devait partir
le jour suivant, le 21, pour Paris et reconduire
-Maurice au collége, Solange à sa pension. Cela
-avait été convenu; je devais les rejoindre au
+Maurice au collége, Solange à sa pension. Cela
+avait été convenu; je devais les rejoindre au
bout de quelques jours; mais les nouvelles circonstances
-me firent changer de résolution. Je
-décidai que je ne reverrais mon mari ni à Paris
-ni à Nohant, et que je ne l'y reverrais pas même
-avant son départ. Je serais sortie de la maison
-tout à fait si je n'eusse pas voulu passer avec
+me firent changer de résolution. Je
+décidai que je ne reverrais mon mari ni à Paris
+ni à Nohant, et que je ne l'y reverrais pas même
+avant son départ. Je serais sortie de la maison
+tout à fait si je n'eusse pas voulu passer avec
Maurice le dernier jour de ses vacances. Je pris
un petit cheval et un mauvais cabriolet, il n'y
-avait pas de domestique à mes ordres; je mis
-mes deux enfants dans ce modeste véhicule, et
+avait pas de domestique à mes ordres; je mis
+mes deux enfants dans ce modeste véhicule, et
je les menai dans le bois de Vavray, un endroit,
-charmant alors, d'où, assis sur la mousse, à
-l'ombre des vieux chênes, on embrassait de l'&oelig;il
-des horizons mélancoliques et profonds de la
-vallée Noire.</p>
+charmant alors, d'où, assis sur la mousse, à
+l'ombre des vieux chênes, on embrassait de l'&oelig;il
+des horizons mélancoliques et profonds de la
+vallée Noire.</p>
<p>Il faisait un temps superbe. Maurice m'avait
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_14">XIII p. 14</a></span>
-aidée à dételer le petit cheval qui paissait à côté
+aidée à dételer le petit cheval qui paissait à côté
de nous. Un doux soleil d'automne faisait resplendir
-les bruyères. Armés de couteaux et de
-paniers, nous faisions une récolte de mousses et
-de jungermannes que le Malgache m'avait demandé
-de prendre là, au hasard, pour sa collection,
-n'ayant pas, lui, m'écrivait-il, le temps
-d'aller si loin pour explorer la localité.</p>
+les bruyères. Armés de couteaux et de
+paniers, nous faisions une récolte de mousses et
+de jungermannes que le Malgache m'avait demandé
+de prendre là, au hasard, pour sa collection,
+n'ayant pas, lui, m'écrivait-il, le temps
+d'aller si loin pour explorer la localité.</p>
<p>Nous prenions donc de tout sans choisir, et
mes enfants, l'un qui n'avait pas vu passer la
-tempête domestique de la veille, l'autre qui,
-grâce à l'insouciance de son âge, l'avait déjà
-oubliée, couraient, criaient et riaient à travers le
-taillis. C'était une gaîté, une joie, une ardeur
+tempête domestique de la veille, l'autre qui,
+grâce à l'insouciance de son âge, l'avait déjà
+oubliée, couraient, criaient et riaient à travers le
+taillis. C'était une gaîté, une joie, une ardeur
de recherches qui me rappelait le temps heureux
-où j'avais couru ainsi à côté de ma mère pour
-l'embellissement de nos petites grottes. Hélas!
-vingt ans plus tard, j'ai eu à mes côtés un autre
+où j'avais couru ainsi à côté de ma mère pour
+l'embellissement de nos petites grottes. Hélas!
+vingt ans plus tard, j'ai eu à mes côtés un autre
enfant rayonnant de force, de bonheur et de
-beauté, bondissant sur la mousse des bois et la
+beauté, bondissant sur la mousse des bois et la
ramassant dans les plis de sa robe comme avait
-fait sa mère, comme j'avais fait moi-même, dans
-les mêmes lieux, dans les mêmes jeux, dans les
-mêmes rêves d'or et de fées! Et cet enfant-là
-repose à présent entre ma grand'mère et mon
-père! Aussi j'ai peine à écrire en cet instant, et
-le souvenir de ce triple passé sans lendemain
-m'oppresse et m'étouffe<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>!</p>
+fait sa mère, comme j'avais fait moi-même, dans
+les mêmes lieux, dans les mêmes jeux, dans les
+mêmes rêves d'or et de fées! Et cet enfant-là
+repose à présent entre ma grand'mère et mon
+père! Aussi j'ai peine à écrire en cet instant, et
+le souvenir de ce triple passé sans lendemain
+m'oppresse et m'étouffe<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>!</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XIII_15">XIII p. 15</a></span>
-Nous avions emporté un petit panier pour
-goûter sous l'ombrage. Nous ne rentrâmes qu'à
+Nous avions emporté un petit panier pour
+goûter sous l'ombrage. Nous ne rentrâmes qu'à
la nuit. Le lendemain, les enfants partirent avec
-M. Dudevant, qui avait passé la nuit à la Châtre
-et qui ne demanda pas à me voir.</p>
+M. Dudevant, qui avait passé la nuit à la Châtre
+et qui ne demanda pas à me voir.</p>
-<p>J'étais décidée à n'avoir plus aucune explication
+<p>J'étais décidée à n'avoir plus aucune explication
avec lui; mais je ne savais pas encore par
-quel moyen j'éviterais cette inévitable nécessité
+quel moyen j'éviterais cette inévitable nécessité
domestique. Mon ami d'enfance Gustave Papet
vint me voir; je lui racontai l'aventure, et nous
-partîmes ensemble pour Châteauroux.</p>
+partîmes ensemble pour Châteauroux.</p>
-<p>«Je ne vois de remède absolu à cette situation,
-me dit Rollinat, qu'une séparation par
-jugement. L'issue ne m'en paraît pas douteuse;
-reste à savoir si tu en auras le courage. Les
+<p>«Je ne vois de remède absolu à cette situation,
+me dit Rollinat, qu'une séparation par
+jugement. L'issue ne m'en paraît pas douteuse;
+reste à savoir si tu en auras le courage. Les
formes judiciaires sont brutales, et, faible comme
-je te connais, tu reculeras devant la nécessité de
-blesser et d'offenser ton adversaire.» Je lui demandai
-s'il n'y avait pas moyen d'éviter le scandale
-des débats; je me fis expliquer la marche à
-suivre, et quand il l'eut fait, nous reconnûmes
+je te connais, tu reculeras devant la nécessité de
+blesser et d'offenser ton adversaire.» Je lui demandai
+s'il n'y avait pas moyen d'éviter le scandale
+des débats; je me fis expliquer la marche à
+suivre, et quand il l'eut fait, nous reconnûmes
que, mon mari laissant prendre un jugement par
-défaut, sans plaidoiries et sans publicité, la position
-qu'il avait réglée lui-même, par contrat
-volontaire, resterait la même pour lui, puisque
-telle était mon intention, avec cet avantage essentiel
-pour moi de rendre la convention légale,
-c'est-à-dire réelle.</p>
+défaut, sans plaidoiries et sans publicité, la position
+qu'il avait réglée lui-même, par contrat
+volontaire, resterait la même pour lui, puisque
+telle était mon intention, avec cet avantage essentiel
+pour moi de rendre la convention légale,
+c'est-à-dire réelle.</p>
<p>Mais sur tout cela Rollinat voulait consulter
-Éverard. Nous retournâmes avec lui à Nohant
+Éverard. Nous retournâmes avec lui à Nohant
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_16">XIII p. 16</a></span>
-le jour même, et, prenant seulement là le temps
-de dîner, nous repartîmes dans le même cabriolet,
+le jour même, et, prenant seulement là le temps
+de dîner, nous repartîmes dans le même cabriolet,
en poste, pour Bourges.</p>
-<p>Éverard payait sa dette à la pairie. Il était
-en prison. La prison de ville est l'antique château
+<p>Éverard payait sa dette à la pairie. Il était
+en prison. La prison de ville est l'antique château
des ducs de Bourgogne. Dans les ombres
-de la nuit, elle avait un grand caractère de force
-et de désolation. Nous gagnâmes un des geôliers,
-qui nous fit passer par une brèche et nous conduisit
-dans les ténèbres, à travers des galeries
+de la nuit, elle avait un grand caractère de force
+et de désolation. Nous gagnâmes un des geôliers,
+qui nous fit passer par une brèche et nous conduisit
+dans les ténèbres, à travers des galeries
et des escaliers fantastiques. Il y eut un moment
-où, entendant le pas d'un surveillant, il me
+où, entendant le pas d'un surveillant, il me
poussa dans une porte ouverte qu'il referma sur
-moi, tandis qu'il fourrait Rollinat je ne sais où,
-et se présentait seul au passage de son supérieur.</p>
+moi, tandis qu'il fourrait Rollinat je ne sais où,
+et se présentait seul au passage de son supérieur.</p>
<p>Je tirai de ma poche une des allumettes qui
me servaient pour mes cigarettes, et je regardai
-où j'étais. Je me trouvais dans un cachot fort
-lugubre, situé au pied d'une tourelle. A deux
-pas de moi, un escalier souterrain à fleur de
-terre descendait dans les profondeurs des geôles.
-J'éteignis vite mon allumette, qui pouvait me
+où j'étais. Je me trouvais dans un cachot fort
+lugubre, situé au pied d'une tourelle. A deux
+pas de moi, un escalier souterrain à fleur de
+terre descendait dans les profondeurs des geôles.
+J'éteignis vite mon allumette, qui pouvait me
trahir, et restai immobile, sachant le danger
-d'une promenade à tâtons dans cette retraite de
+d'une promenade à tâtons dans cette retraite de
mauvaise mine.</p>
<p>On m'y laissa bien un quart d'heure, qui me
parut fort long. Enfin mon homme revint me
-délivrer, et nous pûmes gagner l'appartement où
-Éverard, averti par Gustave, nous attendait pour
+délivrer, et nous pûmes gagner l'appartement où
+Éverard, averti par Gustave, nous attendait pour
me donner consultation vers deux heures du matin.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XIII_17">XIII p. 17</a></span>
-Il nous approuva d'avoir fait cette démarche
-rapidement et avec mystère. Ceux de mes amis
-qui étaient dans de bons termes avec M. Dudevant
+Il nous approuva d'avoir fait cette démarche
+rapidement et avec mystère. Ceux de mes amis
+qui étaient dans de bons termes avec M. Dudevant
devaient l'ignorer, si elle ne devait pas
-aboutir. Il écouta le récit de toute ma vie conjugale,
-et, apprenant toutes les évolutions de
-volonté que j'avais dû subir, il se prononça,
-comme Rollinat, pour la séparation judiciaire.
-Mon plan de conduite me fut tracé après mûre
-délibération. Je devais surprendre mon adversaire
-par une requête au président du tribunal,
-afin que, ce fait accompli, il pût en accepter les
-conséquences dans un moment où il devait mieux
-en sentir la nécessité. On ne mettait pas en
-doute qu'il ne les acceptât sans discussion pour
-éviter d'ébruiter les causes de ma détermination.
+aboutir. Il écouta le récit de toute ma vie conjugale,
+et, apprenant toutes les évolutions de
+volonté que j'avais dû subir, il se prononça,
+comme Rollinat, pour la séparation judiciaire.
+Mon plan de conduite me fut tracé après mûre
+délibération. Je devais surprendre mon adversaire
+par une requête au président du tribunal,
+afin que, ce fait accompli, il pût en accepter les
+conséquences dans un moment où il devait mieux
+en sentir la nécessité. On ne mettait pas en
+doute qu'il ne les acceptât sans discussion pour
+éviter d'ébruiter les causes de ma détermination.
Nous comptions sans les mauvais conseillers que
-M. Dudevant crut devoir écouter dans la suite
-du procès.</p>
+M. Dudevant crut devoir écouter dans la suite
+du procès.</p>
<p>Je devais, pour conserver mes droits de plaignante,
ne pas rentrer au domicile conjugal, et
-jusqu'à ce que le président du tribunal eût statué
+jusqu'à ce que le président du tribunal eût statué
sur mon domicile temporaire, aller chez un de
-mes amis de la Châtre. Le plus âgé était Duteil;
+mes amis de la Châtre. Le plus âgé était Duteil;
mais Duteil, ami de mon mari, voudrait-il me
-recevoir dans la circonstance? Quant à sa femme
-et à sa s&oelig;ur, cela n'était pas douteux pour moi;
-quant à lui, c'était une chose à tenter.</p>
+recevoir dans la circonstance? Quant à sa femme
+et à sa s&oelig;ur, cela n'était pas douteux pour moi;
+quant à lui, c'était une chose à tenter.</p>
-<p>Le geôlier vint nous avertir que le jour allait
-poindre et qu'il fallait sortir comme nous étions
+<p>Le geôlier vint nous avertir que le jour allait
+poindre et qu'il fallait sortir comme nous étions
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_18">XIII p. 18</a></span>
-entrés, sans être vus, le règlement de la prison
-s'opposant à ces consultations nocturnes. La
-sortie se passa sans encombre. Nous reprîmes
-la poste et nous allâmes surprendre Duteil à la
-Châtre. En trente heures nous avions fait cinquante-quatre
-lieues dans un débris de cabriolet
+entrés, sans être vus, le règlement de la prison
+s'opposant à ces consultations nocturnes. La
+sortie se passa sans encombre. Nous reprîmes
+la poste et nous allâmes surprendre Duteil à la
+Châtre. En trente heures nous avions fait cinquante-quatre
+lieues dans un débris de cabriolet
tombant en ruines, et nous n'avions pas pris un
moment de repos moral.</p>
-<p>«Me voilà, dis-je à Duteil; je viens demeurer
-chez toi, à moins que tu ne me chasses. Je ne
+<p>«Me voilà, dis-je à Duteil; je viens demeurer
+chez toi, à moins que tu ne me chasses. Je ne
te demande ni conseil ni consultation contre
M. Dudevant, qui est ton ami. Je ne t'appellerai
-pas en témoignage contre lui. Je t'autoriserai,
-dès que j'aurai obtenu un jugement, à devenir
-le conciliateur entre nous, c'est-à-dire à lui assurer
+pas en témoignage contre lui. Je t'autoriserai,
+dès que j'aurai obtenu un jugement, à devenir
+le conciliateur entre nous, c'est-à-dire à lui assurer
de ma part les meilleures conditions d'existence
-possibles, celles qu'il avait réglées. Ton
-rôle, que tu peux dès à présent lui faire connaître,
+possibles, celles qu'il avait réglées. Ton
+rôle, que tu peux dès à présent lui faire connaître,
est donc honorable et facile.</p>
-<p>«&mdash;Vous resterez chez moi, dit Duteil avec
-cette spontanéité de c&oelig;ur qui le caractérisait
+<p>«&mdash;Vous resterez chez moi, dit Duteil avec
+cette spontanéité de c&oelig;ur qui le caractérisait
dans les grandes occasions. Je suis si reconnaissant
-de la préférence que vous m'accordez sur
-vos autres amis, que vous pouvez compter à jamais
-sur moi, quoi qu'il arrive. Quant au procès
+de la préférence que vous m'accordez sur
+vos autres amis, que vous pouvez compter à jamais
+sur moi, quoi qu'il arrive. Quant au procès
que vous voulez entamer, laissez-moi en causer
avec vous.</p>
-<p>«&mdash;Donne-moi d'abord à dîner, car je meurs
-de faim, lui répondis-je, et ensuite j'irai chercher
-à Nohant mes pantoufles et mes paperasses.</p>
+<p>«&mdash;Donne-moi d'abord à dîner, car je meurs
+de faim, lui répondis-je, et ensuite j'irai chercher
+à Nohant mes pantoufles et mes paperasses.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XIII_19">XIII p. 19</a></span>
-«&mdash;Je vous y accompagnerai, dit-il, et nous
-causerons chemin faisant.»</p>
-
-<p>Le dîner m'ayant un peu remise, je repris
-avec lui le vénérable cabriolet, et deux heures
-après nous revenions chez lui. Il m'avait écoutée
-en silence, se bornant à des questions d'un ordre
-plus élevé que celle des hasards de la procédure,
+«&mdash;Je vous y accompagnerai, dit-il, et nous
+causerons chemin faisant.»</p>
+
+<p>Le dîner m'ayant un peu remise, je repris
+avec lui le vénérable cabriolet, et deux heures
+après nous revenions chez lui. Il m'avait écoutée
+en silence, se bornant à des questions d'un ordre
+plus élevé que celle des hasards de la procédure,
et ne me disant pas trop son avis. Enfin, dans
-l'allée de peupliers qui touche à l'arrivée de la
-petite ville, il se résuma ainsi: «J'ai été le compagnon
-et l'hôte joyeux de votre mari et de votre
-frère, mais je n'ai jamais oublié, quand vous
-étiez là, que j'étais chez vous et que je devais à
-votre caractère de mère de famille un respect
+l'allée de peupliers qui touche à l'arrivée de la
+petite ville, il se résuma ainsi: «J'ai été le compagnon
+et l'hôte joyeux de votre mari et de votre
+frère, mais je n'ai jamais oublié, quand vous
+étiez là, que j'étais chez vous et que je devais à
+votre caractère de mère de famille un respect
sans bornes. Je vous ai cependant quelquefois
-assommée de mon bavardage après dîner et de
+assommée de mon bavardage après dîner et de
mon tapage aux heures de votre travail. Vous
-savez bien que c'était comme malgré moi et
-qu'une parole de reproche de vous me dégrisait
+savez bien que c'était comme malgré moi et
+qu'une parole de reproche de vous me dégrisait
quelquefois comme par miracle. Votre tort est
-de m avoir gâté par trop de douceur. Aussi
-qu'est-il arrivé? C'est que, tout en me sentant
+de m avoir gâté par trop de douceur. Aussi
+qu'est-il arrivé? C'est que, tout en me sentant
le camarade de votre mari pendant douze heures
-de gaieté, j'avais chaque soir une treizième heure
-de tristesse où je me sentais votre ami. Après
-ma femme et mes enfants, vous êtes ce que
-j'aime le mieux sur la terre, et si j'hésite depuis
-deux heures à vous donner raison, c'est que je
+de gaieté, j'avais chaque soir une treizième heure
+de tristesse où je me sentais votre ami. Après
+ma femme et mes enfants, vous êtes ce que
+j'aime le mieux sur la terre, et si j'hésite depuis
+deux heures à vous donner raison, c'est que je
redoute pour vous les fatigues et les chagrins de
la lutte que vous entamez. Pourtant je crois
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_20">XIII p. 20</a></span>
-qu'elle peut être douce et se renfermer dans le
+qu'elle peut être douce et se renfermer dans le
petit horizon de notre petite ville, si Casimir
-écoute mes conseils. Je vois ceux qu'il faut lui
-donner dans son intérêt, et je pense maintenant
-pouvoir me faire fort de le persuader. Voilà!»&mdash;Et
+écoute mes conseils. Je vois ceux qu'il faut lui
+donner dans son intérêt, et je pense maintenant
+pouvoir me faire fort de le persuader. Voilà!»&mdash;Et
comme nous escaladions le petit pont en
-dos d'âne qui entre en ville, il allongea un coup
-de fouet au cheval en disant avec la gaieté ranimée:
-«Allons! <em>enlevons Hermione!</em>»</p>
+dos d'âne qui entre en ville, il allongea un coup
+de fouet au cheval en disant avec la gaieté ranimée:
+«Allons! <em>enlevons Hermione!</em>»</p>
-<p>Le 16 février 1836, le tribunal rendit un
-jugement de séparation en ma faveur. M. Dudevant
-y fit défaut, ce qui nous fit croire à tous
+<p>Le 16 février 1836, le tribunal rendit un
+jugement de séparation en ma faveur. M. Dudevant
+y fit défaut, ce qui nous fit croire à tous
qu'il acceptait cette solution. Je pus aller prendre
-possession de mon domicile légal à Nohant. Le
-jugement me confiait la garde et l'éducation de
+possession de mon domicile légal à Nohant. Le
+jugement me confiait la garde et l'éducation de
mon fils et de ma fille.</p>
-<p>Je me croyais dispensée de pousser plus loin
-les choses. Mon mari écrivait à Duteil de manière
-à me le faire espérer. Je passai quelques
-semaines à Nohant dans l'attente de son arrivée
+<p>Je me croyais dispensée de pousser plus loin
+les choses. Mon mari écrivait à Duteil de manière
+à me le faire espérer. Je passai quelques
+semaines à Nohant dans l'attente de son arrivée
au pays pour notre liquidation, et nos arrangemens.
Duteil se chargeait de faire pour moi toutes
-les concessions possibles, et je devais, pour éviter
-toute rencontre irritante, me rendre à Paris
-dès que M. Dudevant viendrait à La Châtre.</p>
+les concessions possibles, et je devais, pour éviter
+toute rencontre irritante, me rendre à Paris
+dès que M. Dudevant viendrait à La Châtre.</p>
-<p>J'eus donc à Nohant quelques beaux jours
-d'hiver, où je savourai pour la première fois depuis
-la mort de ma grand'mère les douceurs d'un
+<p>J'eus donc à Nohant quelques beaux jours
+d'hiver, où je savourai pour la première fois depuis
+la mort de ma grand'mère les douceurs d'un
recueillement que ne troublait plus aucune note
-discordante. J'avais, autant par économie que par
+discordante. J'avais, autant par économie que par
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_21">XIII p. 21</a></span>
justice, fait maison nette de tous les domestiques
-habitués à commander à ma place. Je ne gardai
-que le vieux jardinier de ma grand'mère, établi
+habitués à commander à ma place. Je ne gardai
+que le vieux jardinier de ma grand'mère, établi
avec sa femme dans un pavillon au fond de la
-cour. J'étais donc absolument seule dans cette
-grande maison silencieuse. Je ne recevais même
-pas mes amis de La Châtre, afin de ne donner
-lieu à aucune amertume. Il ne m'eût pas semblé
-de bon goût de pendre sitôt la crémaillère,
-comme on dit chez nous, et de paraître fêter
+cour. J'étais donc absolument seule dans cette
+grande maison silencieuse. Je ne recevais même
+pas mes amis de La Châtre, afin de ne donner
+lieu à aucune amertume. Il ne m'eût pas semblé
+de bon goût de pendre sitôt la crémaillère,
+comme on dit chez nous, et de paraître fêter
bruyamment ma victoire.</p>
<p>Ce fut donc une solitude absolue, et une fois
-dans ma vie, j'ai habité Nohant à l'état de <em>maison
-déserte</em>. La maison déserte a longtemps été un de
-mes rêves. Jusqu'au jour où j'ai pu goûter sans
+dans ma vie, j'ai habité Nohant à l'état de <em>maison
+déserte</em>. La maison déserte a longtemps été un de
+mes rêves. Jusqu'au jour où j'ai pu goûter sans
alarmes les douceurs de la vie de famille, je me
-suis bercée de l'espoir de posséder dans quelque
-endroit ignoré une maison, fût-ce une ruine ou
-une chaumière, où je pourrais de temps en temps
-disparaître et travailler sans être distraite par le
+suis bercée de l'espoir de posséder dans quelque
+endroit ignoré une maison, fût-ce une ruine ou
+une chaumière, où je pourrais de temps en temps
+disparaître et travailler sans être distraite par le
son de la voix humaine.</p>
-<p>Nohant fut donc en ce temps-là, c'est-à-dire
-en ce moment-là, car il fut court comme tous les
-pauvres petits repos de ma vie, un idéal pour ma
-fantaisie. Je m'amusai à le ranger, c'est-à-dire à
-le déranger moi-même. Je faisais disparaître tout
-ce qui me rappelait des souvenirs pénibles, et je
+<p>Nohant fut donc en ce temps-là, c'est-à-dire
+en ce moment-là, car il fut court comme tous les
+pauvres petits repos de ma vie, un idéal pour ma
+fantaisie. Je m'amusai à le ranger, c'est-à-dire à
+le déranger moi-même. Je faisais disparaître tout
+ce qui me rappelait des souvenirs pénibles, et je
disposais les vieux meubles comme je les avais
-vus placés dans mon enfance. La femme du jardinier
+vus placés dans mon enfance. La femme du jardinier
n'entrait dans la maison que pour faire ma
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_22">XIII p. 22</a></span>
-chambre et m'apporter mon dîner. Quand il était
-enlevé, je fermais toutes les portes donnant dehors
-et j'ouvrais toutes celles de l'intérieur.
+chambre et m'apporter mon dîner. Quand il était
+enlevé, je fermais toutes les portes donnant dehors
+et j'ouvrais toutes celles de l'intérieur.
J'allumais beaucoup de bougies et je me promenais
-dans l'enfilade des grandes pièces du rez-de-chaussée,
-depuis le petit boudoir où je couchais
-toujours, jusqu'au grand salon illuminé en
-outre par un grand feu. Puis j'éteignais tout, et
-marchant à la seule lueur du feu mourant dans
-l'âtre, je savourais l'émotion de cette obscurité
-mystérieuse pleine de pensées mélancoliques,
-après avoir ressaisi les rians et doux souvenirs
-de mes jeunes années. Je m'amusais à me faire
-un peu peur en passant comme un fantôme devant
+dans l'enfilade des grandes pièces du rez-de-chaussée,
+depuis le petit boudoir où je couchais
+toujours, jusqu'au grand salon illuminé en
+outre par un grand feu. Puis j'éteignais tout, et
+marchant à la seule lueur du feu mourant dans
+l'âtre, je savourais l'émotion de cette obscurité
+mystérieuse pleine de pensées mélancoliques,
+après avoir ressaisi les rians et doux souvenirs
+de mes jeunes années. Je m'amusais à me faire
+un peu peur en passant comme un fantôme devant
les glaces ternies par le temps, et le bruit
-de mes pas dans ces pièces vides et sonores me
+de mes pas dans ces pièces vides et sonores me
faisait quelquefois tressaillir, comme si l'ombre
-de Deschartres se fût glissée derrière moi.</p>
+de Deschartres se fût glissée derrière moi.</p>
-<p>J'allai à Paris au mois de mars, à ce que je
-crois me rappeler. M. Dudevant vint à La Châtre
+<p>J'allai à Paris au mois de mars, à ce que je
+crois me rappeler. M. Dudevant vint à La Châtre
et accepta une transaction qui lui faisait des conditions
infiniment meilleures que le jugement
-prononcé contre lui. Mais à peine eut-il signé,
+prononcé contre lui. Mais à peine eut-il signé,
qu'il crut devoir n'en tenir compte et former opposition.
-Il s'y prit fort mal; il était aigri par les
-conseils de mon pauvre frère, qui, mobile comme
-l'onde, ou plutôt comme le vin, s'était tourné
-contre ma victoire après m'avoir fourni toutes les
-armes possibles pour le combat. La belle-mère de
+Il s'y prit fort mal; il était aigri par les
+conseils de mon pauvre frère, qui, mobile comme
+l'onde, ou plutôt comme le vin, s'était tourné
+contre ma victoire après m'avoir fourni toutes les
+armes possibles pour le combat. La belle-mère de
mon mari, madame Dudevant, faisait pour ainsi
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_23">XIII p. 23</a></span>
-dire à celui-ci une nécessité de poursuivre la
-lutte. Il se trouvait qu'elle me détestait affreusement
-sans que j'aie jamais su pourquoi. Peut-être
-éprouvait-elle, à la veille de sa mort, ce besoin
-de détester quelqu'un qui, le jour de sa mort,
-devint un besoin de détester tout le monde, mon
+dire à celui-ci une nécessité de poursuivre la
+lutte. Il se trouvait qu'elle me détestait affreusement
+sans que j'aie jamais su pourquoi. Peut-être
+éprouvait-elle, à la veille de sa mort, ce besoin
+de détester quelqu'un qui, le jour de sa mort,
+devint un besoin de détester tout le monde, mon
mari tout le premier. Quoi qu'il en soit, elle
-mettait alors, m'a-t-on dit, pour condition à son
-héritage, la résistance de son beau-fils à toute
+mettait alors, m'a-t-on dit, pour condition à son
+héritage, la résistance de son beau-fils à toute
conciliation avec moi.</p>
-<p>Mon mari, je le répète, s'y prit mal. Voulant
-repousser la séparation, il imagina de présenter
-au tribunal une requête dictée, on eût pu dire
-rédigée par deux servantes que j'avais chassées,
-et qu'un célèbre avocat ne le détourna pas de
+<p>Mon mari, je le répète, s'y prit mal. Voulant
+repousser la séparation, il imagina de présenter
+au tribunal une requête dictée, on eût pu dire
+rédigée par deux servantes que j'avais chassées,
+et qu'un célèbre avocat ne le détourna pas de
prendre pour auxiliaires. Les conseils de cet
-avocat sont quelquefois funestes. Un fait récent,
-qui a pour jamais déchiré mon âme sans profit
-pour sa gloire, à lui, me l'a cruellement prouvé.</p>
-
-<p>Quant à son intervention dans mes affaires
-conjugales, elle ne servit qu'à rendre amère une
-solution qui eût pu être calme. Elle éclaira plus
-qu'il n'était besoin la conscience des juges. Ils
+avocat sont quelquefois funestes. Un fait récent,
+qui a pour jamais déchiré mon âme sans profit
+pour sa gloire, à lui, me l'a cruellement prouvé.</p>
+
+<p>Quant à son intervention dans mes affaires
+conjugales, elle ne servit qu'à rendre amère une
+solution qui eût pu être calme. Elle éclaira plus
+qu'il n'était besoin la conscience des juges. Ils
ne comprirent pas qu'en me supposant de si
-étranges torts envers lui et envers moi-même,
-mon mari voulût renouer notre union. Ils trouvèrent
+étranges torts envers lui et envers moi-même,
+mon mari voulût renouer notre union. Ils trouvèrent
l'injure suffisante, et, annulant les motifs
de leur premier jugement pour vice de forme
-dans la procédure, ils le renouvelèrent le 11 mai
-1836, absolument dans les mêmes termes.</p>
+dans la procédure, ils le renouvelèrent le 11 mai
+1836, absolument dans les mêmes termes.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XIII_24">XIII p. 24</a></span>
-J'étais revenue à La Châtre, chez Duteil;
-j'avais fait toute la nuit des projets et des préparatifs
-de départ. Je m'étais assurée par emprunt
+J'étais revenue à La Châtre, chez Duteil;
+j'avais fait toute la nuit des projets et des préparatifs
+de départ. Je m'étais assurée par emprunt
une somme de dix mille francs avec laquelle
-j'étais résolue à enlever mes enfans et à fuir en
-Amérique si la déplorable requête était prise en
-considération. J'avoue maintenant, sans scrupule,
-cette intention formelle que j'avais de résister à
-l'effet de la loi, et j'ose dire très ouvertement que
-celle qui règle les séparations judiciaires est une
-loi contre laquelle la conscience du présent proteste,
-et une des premières sur lesquelles la sagesse
+j'étais résolue à enlever mes enfans et à fuir en
+Amérique si la déplorable requête était prise en
+considération. J'avoue maintenant, sans scrupule,
+cette intention formelle que j'avais de résister à
+l'effet de la loi, et j'ose dire très ouvertement que
+celle qui règle les séparations judiciaires est une
+loi contre laquelle la conscience du présent proteste,
+et une des premières sur lesquelles la sagesse
de l'avenir reviendra.</p>
-<p>Le principal vice de cette loi, c'est la publicité
-qu'elle donne aux débats. Elle force l'un des
-époux, le plus mécontent, le plus blessé des
-deux, à subir une existence impossible ou à
-mettre au jour les plaies de son âme. Ne suffirait-il
-pas de révéler ces plaies à des magistrats intègres,
-qui en garderaient le secret, sans être forcé de
-publier l'égarement de celui qui les a faites? On
-exige des témoins, on fait une enquête. On rédige
-et on affiche les fautes signalées. Pour soustraire
-les enfants à des influences qui ne sont peut-être
-que passagèrement funestes, il faut qu'un des
-époux laisse dans les annales d'un greffe un monument
-de blâme contre l'autre. Et ce n'est encore
-là que la partie douce et voilée de semblables
-luttes. Si l'adversaire fait résistance, il faut arriver
-à l'éclat des plaidoiries et au scandale des
+<p>Le principal vice de cette loi, c'est la publicité
+qu'elle donne aux débats. Elle force l'un des
+époux, le plus mécontent, le plus blessé des
+deux, à subir une existence impossible ou à
+mettre au jour les plaies de son âme. Ne suffirait-il
+pas de révéler ces plaies à des magistrats intègres,
+qui en garderaient le secret, sans être forcé de
+publier l'égarement de celui qui les a faites? On
+exige des témoins, on fait une enquête. On rédige
+et on affiche les fautes signalées. Pour soustraire
+les enfants à des influences qui ne sont peut-être
+que passagèrement funestes, il faut qu'un des
+époux laisse dans les annales d'un greffe un monument
+de blâme contre l'autre. Et ce n'est encore
+là que la partie douce et voilée de semblables
+luttes. Si l'adversaire fait résistance, il faut arriver
+à l'éclat des plaidoiries et au scandale des
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_25">XIII p. 25</a></span>
-journaux. Ainsi une femme timide ou généreuse
-devra renoncer à respecter son mari ou à préserver
+journaux. Ainsi une femme timide ou généreuse
+devra renoncer à respecter son mari ou à préserver
ses enfans. Un de ses devoirs sera en opposition
avec l'autre. Dira-t-on que, si l'amour
-maternel ne l'emporte pas, elle aura sacrifié
-l'avenir des enfans à la morale publique, à la
-sainteté de la famille? Ce serait un sophisme difficile
-à admettre, et si l'on veut que le devoir de
-la mère ne soit pas plus impérieux que celui de
-l'épouse, on accordera au moins qu'il l'est tout
+maternel ne l'emporte pas, elle aura sacrifié
+l'avenir des enfans à la morale publique, à la
+sainteté de la famille? Ce serait un sophisme difficile
+à admettre, et si l'on veut que le devoir de
+la mère ne soit pas plus impérieux que celui de
+l'épouse, on accordera au moins qu'il l'est tout
autant.</p>
-<p>Et si c'est l'époux qui demande la séparation,
+<p>Et si c'est l'époux qui demande la séparation,
son devoir n'est-il pas plus effroyable encore?
-Une femme peut articuler des causes d'incompatibilité
-suffisantes pour rompre le lien sans être
-déshonorantes pour l'homme dont elle porte le
-nom. Ainsi, qu'elle allègue la vie bruyante, les
+Une femme peut articuler des causes d'incompatibilité
+suffisantes pour rompre le lien sans être
+déshonorantes pour l'homme dont elle porte le
+nom. Ainsi, qu'elle allègue la vie bruyante, les
emportemens et les amours de son mari dans le
domicile conjugal, c'est trop exiger d'elle sans
-doute pour la délivrer des malheurs qu'entraînent
-ces infractions à la règle; mais enfin ce ne sont
-pas là des souillures dont un homme ne puisse
+doute pour la délivrer des malheurs qu'entraînent
+ces infractions à la règle; mais enfin ce ne sont
+pas là des souillures dont un homme ne puisse
se laver dans l'opinion. Il y a plus; dans notre
-société, dans nos préjugés et dans nos m&oelig;urs,
-plus un homme est signalé pour avoir eu des
+société, dans nos préjugés et dans nos m&oelig;urs,
+plus un homme est signalé pour avoir eu des
bonnes fortunes, plus le sourire des assistans le
complimente. En province surtout, quiconque a
-beaucoup fêté la table et l'amour passe pour un
-<em>joyeux compère</em>, et tout est dit. On le blâme un
-peu de n'avoir pas ménagé la fierté de sa femme
+beaucoup fêté la table et l'amour passe pour un
+<em>joyeux compère</em>, et tout est dit. On le blâme un
+peu de n'avoir pas ménagé la fierté de sa femme
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_26">XIII p. 26</a></span>
-légitime, on convient qu'il a eu tort de s'emporter
-contre elle, mais enfin, faire acte d'autorité
+légitime, on convient qu'il a eu tort de s'emporter
+contre elle, mais enfin, faire acte d'autorité
absolue dans la maison est le droit du mari, et
-pour peu qu'il y eût mis des formes, tout son
-sexe lui eût donné raison plus ou moins; et, en
-fait, il peut avoir subi les entraînemens de certaines
-intempérances, et n'en être pas moins un
-galant homme à tous autres égards.</p>
-
-<p>Telle n'est pas la position de la femme accusée
-d'adultère. On n'attribue à la femme qu'un
-seul genre d'honneur. Infidèle à son mari, elle
-est flétrie et avilie, elle est déshonorée aux yeux
+pour peu qu'il y eût mis des formes, tout son
+sexe lui eût donné raison plus ou moins; et, en
+fait, il peut avoir subi les entraînemens de certaines
+intempérances, et n'en être pas moins un
+galant homme à tous autres égards.</p>
+
+<p>Telle n'est pas la position de la femme accusée
+d'adultère. On n'attribue à la femme qu'un
+seul genre d'honneur. Infidèle à son mari, elle
+est flétrie et avilie, elle est déshonorée aux yeux
de ses enfans, elle est passible d'une peine infamante,
-la prison. Voilà ce qu'un mari outragé
-qui veut soustraire ses enfans à de mauvais
-exemples est forcé de faire quand il demande
-la séparation judiciaire. Il ne peut se plaindre ni
+la prison. Voilà ce qu'un mari outragé
+qui veut soustraire ses enfans à de mauvais
+exemples est forcé de faire quand il demande
+la séparation judiciaire. Il ne peut se plaindre ni
d'injures, ni de mauvais traitemens. Il est le
plus fort, il en a les droits, on lui rirait au nez
-s'il se plaignait d'avoir été battu. Il faut donc
-qu'il invoque l'adultère et qu'il tue moralement
-la femme qui porte son nom. C'est peut-être
-pour lui éviter la nécessité de ce meurtre moral
-que la loi lui concède le droit de meurtre réel
+s'il se plaignait d'avoir été battu. Il faut donc
+qu'il invoque l'adultère et qu'il tue moralement
+la femme qui porte son nom. C'est peut-être
+pour lui éviter la nécessité de ce meurtre moral
+que la loi lui concède le droit de meurtre réel
sur sa personne.</p>
<p>Quelles solutions aux malheurs domestiques!
-Cela est sauvage, cela peut tuer l'âme de l'enfant
-condamné à contempler la durée du désaccord
-de ses parens ou à en connaître l'issue.</p>
+Cela est sauvage, cela peut tuer l'âme de l'enfant
+condamné à contempler la durée du désaccord
+de ses parens ou à en connaître l'issue.</p>
<p>Mais ceci n'est rien encore, et l'homme est
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_27">XIII p. 27</a></span>
-investi de bien d'autres droits. Il peut déshonorer
+investi de bien d'autres droits. Il peut déshonorer
sa femme, la <em>faire mettre en prison</em> et la condamner
-ensuite à rentrer sous sa dépendance, à
-subir son pardon et ses caresses! S'il lui épargne
+ensuite à rentrer sous sa dépendance, à
+subir son pardon et ses caresses! S'il lui épargne
ce dernier outrage, le pire de tous, il peut lui
faire une vie de fiel et d'amertume, lui reprocher
-sa faute à toutes les heures de sa vie, la tenir
-éternellement sous l'humiliation de la servitude,
+sa faute à toutes les heures de sa vie, la tenir
+éternellement sous l'humiliation de la servitude,
sous la terreur des menaces.</p>
-<p>Imaginez le rôle d'une mère de famille sous
-le coup de l'outrage d'une pareille miséricorde!
-Voyez l'attitude de ses enfans condamnés à rougir
-d'elle, ou à l'absoudre en détestant l'auteur
-de son châtiment! Voyez celle de ses parens, de
-ses amis, de ses serviteurs! Supposez un époux
+<p>Imaginez le rôle d'une mère de famille sous
+le coup de l'outrage d'une pareille miséricorde!
+Voyez l'attitude de ses enfans condamnés à rougir
+d'elle, ou à l'absoudre en détestant l'auteur
+de son châtiment! Voyez celle de ses parens, de
+ses amis, de ses serviteurs! Supposez un époux
implacable, une femme vindicative, vous aurez
-un intérieur tragique. Supposez un mari inconséquent
-et débonnaire à ses heures, une femme
-sans mémoire et sans dignité, vous aurez un intérieur
+un intérieur tragique. Supposez un mari inconséquent
+et débonnaire à ses heures, une femme
+sans mémoire et sans dignité, vous aurez un intérieur
ridicule. Mais ne supposez jamais un
-époux vraiment généreux et moral, capable de
+époux vraiment généreux et moral, capable de
punir au nom de l'honneur et de pardonner au
nom de la religion. Un tel homme peut exercer
-sa rigueur et sa clémence dans le secret du ménage,
-il ne peut jamais invoquer le bénéfice de
+sa rigueur et sa clémence dans le secret du ménage,
+il ne peut jamais invoquer le bénéfice de
la loi pour infliger publiquement une honte qu'il
n'est pas en son pouvoir d'effacer.</p>
<p>Cette doctrine judiciaire fut pourtant admise
-par les conseils de mon mari et plaidée plus tard
+par les conseils de mon mari et plaidée plus tard
par un brave homme, avocat de province, qui
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_28">XIII p. 28</a></span>
-n'était peut-être pas sans talent, mais qui fut
-forcé d'être absurde sous le poids d'un système
-immoral et révoltant. Je me souviens que, plaidant
-au nom de la religion, de l'autorité, de
+n'était peut-être pas sans talent, mais qui fut
+forcé d'être absurde sous le poids d'un système
+immoral et révoltant. Je me souviens que, plaidant
+au nom de la religion, de l'autorité, de
l'orthodoxie de principes, et voulant invoquer le
-type de la charité évangélique dans l'image du
-Christ, il le traita de philosophe et de prophète,
-son mouvement oratoire ne pouvant s'élever jusqu'à
+type de la charité évangélique dans l'image du
+Christ, il le traita de philosophe et de prophète,
+son mouvement oratoire ne pouvant s'élever jusqu'à
en taire un Dieu. Je le crois bien: appeler
-la sanction d'un Dieu sur la <em>vengeance précédant
-le pardon</em>, c'eût été un sacrilége.</p>
+la sanction d'un Dieu sur la <em>vengeance précédant
+le pardon</em>, c'eût été un sacrilége.</p>
-<p>Ajoutons que cette vengeance prétendue légitime
+<p>Ajoutons que cette vengeance prétendue légitime
peut reposer sur d'atroces calomnies, accueillies
dans un moment d'irritation maladive; le
ressentiment de certaine valetaille sait orner de
-faits monstrueux la faute présumée. Un époux
-autorisé à admettre des infamies jusqu'à essayer
+faits monstrueux la faute présumée. Un époux
+autorisé à admettre des infamies jusqu'à essayer
d'en fournir la preuve y risquerait son honneur
ou sa raison.</p>
-<p>Non, le lien conjugal brisé dans les c&oelig;urs
-ne peut être renoué par la main des hommes.
+<p>Non, le lien conjugal brisé dans les c&oelig;urs
+ne peut être renoué par la main des hommes.
L'amour et la foi, l'estime et le pardon sont
choses trop intimes et trop saintes pour qu'il n'y
-faille pas Dieu seul pour témoin et le mystère
-pour caution. Le lien conjugal est rompu dès
-qu'il est devenu odieux à l'un des époux. Il
+faille pas Dieu seul pour témoin et le mystère
+pour caution. Le lien conjugal est rompu dès
+qu'il est devenu odieux à l'un des époux. Il
faudrait qu'un conseil de famille et de magistrature
-fût appelé à connaître, je ne dis pas des
-motifs de plainte, mais de la réalité, de la force
-et de la persistance du mécontentement. Que des
+fût appelé à connaître, je ne dis pas des
+motifs de plainte, mais de la réalité, de la force
+et de la persistance du mécontentement. Que des
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_29">XIII p. 29</a></span>
-épreuves de temps fussent imposées, qu'une sage
-lenteur se tînt en garde contre les caprices coupables
-ou les dépits passagers; certes, on ne
-saurait mettre trop de prudence à prononcer sur
-les destinées d'une famille; mais il faudrait que
-la sentence ne fût motivée que sur des incompatibilités
+épreuves de temps fussent imposées, qu'une sage
+lenteur se tînt en garde contre les caprices coupables
+ou les dépits passagers; certes, on ne
+saurait mettre trop de prudence à prononcer sur
+les destinées d'une famille; mais il faudrait que
+la sentence ne fût motivée que sur des incompatibilités
certaines dans l'esprit des juges, vagues
dans la formule judiciaire, inconnues au public.
On ne plaiderait plus pour la haine et pour la
vengeance, et on plaiderait beaucoup moins.</p>
-<p>Plus on aplanira les voies de la délivrance,
-plus les naufragés du mariage feront d'efforts
+<p>Plus on aplanira les voies de la délivrance,
+plus les naufragés du mariage feront d'efforts
pour sauver le navire avant de l'abandonner. Si
c'est une arche sainte comme l'esprit de la loi le
proclame, faites qu'elle ne sombre pas dans les
-tempêtes, faites que ses porteurs fatigués ne la
+tempêtes, faites que ses porteurs fatigués ne la
laissent pas tomber dans la boue; faites que deux
-époux, forcés par un devoir de dignité bien entendue
-à se séparer, puissent respecter le lien qu'ils
-brisent et enseigner à leurs enfans à les respecter
+époux, forcés par un devoir de dignité bien entendue
+à se séparer, puissent respecter le lien qu'ils
+brisent et enseigner à leurs enfans à les respecter
l'un et l'autre.</p>
-<p>Voilà les réflexions qui se pressaient dans mon
-esprit la veille du jour qui devait décider de mon
-sort. Mon mari, irrité des motifs énoncés au
-jugement, et s'en prenant à moi et à mes conseils
-judiciaires de ce que les formes légales ont de
-dur et d'indélicat, ne songeait plus qu'à en tirer
-vengeance. Aveuglé, il ne savait pas que la société
-était là son seul ennemi. Il ne se disait
-pas que je n'avais articulé que les faits absolument
+<p>Voilà les réflexions qui se pressaient dans mon
+esprit la veille du jour qui devait décider de mon
+sort. Mon mari, irrité des motifs énoncés au
+jugement, et s'en prenant à moi et à mes conseils
+judiciaires de ce que les formes légales ont de
+dur et d'indélicat, ne songeait plus qu'à en tirer
+vengeance. Aveuglé, il ne savait pas que la société
+était là son seul ennemi. Il ne se disait
+pas que je n'avais articulé que les faits absolument
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_30">XIII p. 30</a></span>
-nécessaires, et fourni que les preuves
-strictement exigées par la loi. Il connaissait
-pourtant le Code mieux que moi: il avait été
-reçu avocat; mais jamais sa pensée, éprise d'immobilité
-dans l'autorité, n'avait voulu s'élever à
-la critique morale des lois, et par conséquent prévoir
-leurs funestes conséquences.</p>
-
-<p>Il répondait donc à une enquête où l'on n'avait
-trahi que des faits dont il aimait à se vanter,
-par des imputations dont j'aurais frémi de mériter
-la cent millième partie. Son avoué se refusa
-à lire un libelle. Les juges se seraient refusés à
+nécessaires, et fourni que les preuves
+strictement exigées par la loi. Il connaissait
+pourtant le Code mieux que moi: il avait été
+reçu avocat; mais jamais sa pensée, éprise d'immobilité
+dans l'autorité, n'avait voulu s'élever à
+la critique morale des lois, et par conséquent prévoir
+leurs funestes conséquences.</p>
+
+<p>Il répondait donc à une enquête où l'on n'avait
+trahi que des faits dont il aimait à se vanter,
+par des imputations dont j'aurais frémi de mériter
+la cent millième partie. Son avoué se refusa
+à lire un libelle. Les juges se seraient refusés à
l'entendre.</p>
-<p>Il allait donc au delà de l'esprit de la loi, qui
-permet à l'époux offensé par des reproches, de
-motiver les procédés acerbes dont on l'accuse,
+<p>Il allait donc au delà de l'esprit de la loi, qui
+permet à l'époux offensé par des reproches, de
+motiver les procédés acerbes dont on l'accuse,
par de violens sujets de plainte. Mais la loi qui
-admet le moyen de défense dans un procès où
-l'époux demande la séparation à son profit ne
+admet le moyen de défense dans un procès où
+l'époux demande la séparation à son profit ne
saurait l'admettre comme acte de vengeance dans
-une lutte où il repousse la séparation. Elle la
+une lutte où il repousse la séparation. Elle la
prononce d'autant plus en faveur de la femme
-qui s'est déclarée offensée, que ce moyen est la
+qui s'est déclarée offensée, que ce moyen est la
pire des offenses: c'est ce qui arriva.</p>
-<p>Je n'étais pourtant pas tranquille sur l'issue
-de ce débat. J'aurais voulu, moi, dans un premier
-moment d'indignation, que mon mari fût
-autorisé à faire la preuve des griefs qu'il articulait.
-Éverard, qui devait plaider pour moi, repoussait
-l'idée d'un pareil débat. Il avait raison,
+<p>Je n'étais pourtant pas tranquille sur l'issue
+de ce débat. J'aurais voulu, moi, dans un premier
+moment d'indignation, que mon mari fût
+autorisé à faire la preuve des griefs qu'il articulait.
+Éverard, qui devait plaider pour moi, repoussait
+l'idée d'un pareil débat. Il avait raison,
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_31">XIII p. 31</a></span>
-mais ma fierté souffrait, je l'avoue, de la possibilité
-d'un soupçon dans l'esprit des juges. «Ce
-soupçon, disais-je, prendra peut-être assez de
-consistance dans leur pensée pour qu'en prononçant
-la séparation ils me retirent le soin
-d'élever mon fils.»</p>
-
-<p>Pourtant, quand j'eus réfléchi, je reconnus
+mais ma fierté souffrait, je l'avoue, de la possibilité
+d'un soupçon dans l'esprit des juges. «Ce
+soupçon, disais-je, prendra peut-être assez de
+consistance dans leur pensée pour qu'en prononçant
+la séparation ils me retirent le soin
+d'élever mon fils.»</p>
+
+<p>Pourtant, quand j'eus réfléchi, je reconnus
l'absence de danger de ma situation, de quelque
-façon qu'elle vînt à aboutir. Le soupçon ne
-pouvait même pas effleurer l'esprit de mes juges:
+façon qu'elle vînt à aboutir. Le soupçon ne
+pouvait même pas effleurer l'esprit de mes juges:
Les accusations portaient trop le cachet de la
-démence.</p>
+démence.</p>
-<p>Je m'endormis alors profondément. J'étais
-fatiguée de mes propres pensées qui, pour la
-première fois avaient embrassé la question du
-mariage d'une manière générale assez lucide.
+<p>Je m'endormis alors profondément. J'étais
+fatiguée de mes propres pensées qui, pour la
+première fois avaient embrassé la question du
+mariage d'une manière générale assez lucide.
Jamais, je le jure, je n'avais senti aussi vivement
-la sainteté du pacte conjugal et les causes de sa
-fragilité dans nos m&oelig;urs que dans cette crise où
-je me voyais en cause moi-même. J'éprouvais
-enfin un calme souverain, j'étais sûre de la droiture
-de ma conscience et de la pureté de mon
-idéal. Je remerciai Dieu de ce qu'au milieu de
+la sainteté du pacte conjugal et les causes de sa
+fragilité dans nos m&oelig;urs que dans cette crise où
+je me voyais en cause moi-même. J'éprouvais
+enfin un calme souverain, j'étais sûre de la droiture
+de ma conscience et de la pureté de mon
+idéal. Je remerciai Dieu de ce qu'au milieu de
mes souffrances personnelles il m'avait permis
-de conserver sans altération la notion et l'amour
-de la vérité.</p>
+de conserver sans altération la notion et l'amour
+de la vérité.</p>
-<p>A une heure de l'après-midi, Félicie entra
-dans ma chambre. «Comment! vous pouvez
+<p>A une heure de l'après-midi, Félicie entra
+dans ma chambre. «Comment! vous pouvez
dormir! me dit-elle. Sachez donc que l'on sort
-de l'audience, vous avez gagné votre procès, vous
+de l'audience, vous avez gagné votre procès, vous
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_32">XIII p. 32</a></span>
avez Maurice et Solange. Levez-vous vite pour
-remercier Éverard qui arrive et qui a fait pleurer
-toute la ville.»</p>
+remercier Éverard qui arrive et qui a fait pleurer
+toute la ville.»</p>
<p>Il y eut encore tentative de transaction avec
-M. Dudevant pendant que je retournais à Paris;
+M. Dudevant pendant que je retournais à Paris;
mais ses conseils ne lui laissaient pas le loisir
d'entendre raison. Il forma appel devant la cour
-de Bourges. Je revins habiter La Châtre.</p>
+de Bourges. Je revins habiter La Châtre.</p>
-<p>Quoique je fusse choyée et heureuse autant
+<p>Quoique je fusse choyée et heureuse autant
que possible dans la famille de Duteil, j'y souffrais
un peu du bruit des enfans qui se levaient
-à l'heure où je commençais à m'endormir, et de
-la chaleur que l'étroitesse de la rue et la petitesse
-de la maison rendaient accablante. Passer l'été
+à l'heure où je commençais à m'endormir, et de
+la chaleur que l'étroitesse de la rue et la petitesse
+de la maison rendaient accablante. Passer l'été
dans une ville, c'est pour moi chose cruelle. Je
n'avais pas seulement une pauvre petite branche
-de verdure à regarder. Rozane Bourgoing m'offrit
+de verdure à regarder. Rozane Bourgoing m'offrit
une chambre chez elle, et il fut convenu
-que les deux familles se réuniraient tous les
+que les deux familles se réuniraient tous les
soirs.</p>
<p>M. et M<sup>me</sup> Bourgoing, avec une jeune s&oelig;ur
de Rozane qu'ils traitaient comme leur enfant,
-et qui était presque aussi belle que Rozane, occupaient
-une jolie maison avec un jardinet perché
-en terrasse sur un précipice. C'était l'ancien
-rempart de la ville, et par là on voyait la campagne,
-on y était. L'Indre coulait, sombre et
+et qui était presque aussi belle que Rozane, occupaient
+une jolie maison avec un jardinet perché
+en terrasse sur un précipice. C'était l'ancien
+rempart de la ville, et par là on voyait la campagne,
+on y était. L'Indre coulait, sombre et
paisible, sous des rideaux d'arbres magnifiques
-et s'en allait, le long d'une vallée charmante, se
+et s'en allait, le long d'une vallée charmante, se
perdre dans la verdure. Devant moi, sur l'autre
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_33">XIII p. 33</a></span>
-rive, s'élevait la Rochaille, une colline semée de
-blocs diluviens et ombragée de noyers séculaires.
+rive, s'élevait la Rochaille, une colline semée de
+blocs diluviens et ombragée de noyers séculaires.
La maisonnette blanche et les ajoupas de roseaux
du Malgache s'apercevaient un peu plus loin, et
-à côté de nous la grande tour carrée de l'ancien
-château des Lombault dominait le paysage.</p>
-
-<p>J'allais de temps en temps à Bourges, ou bien
-Éverard venait de temps en temps à La Châtre.
-C'était toujours en vue de nous consulter sur le
-procès, mais le procès était la chose dont nous
-pouvions le moins parler. J'avais la tête pleine
-d'art, Éverard avait la tête pleine de politique,
+à côté de nous la grande tour carrée de l'ancien
+château des Lombault dominait le paysage.</p>
+
+<p>J'allais de temps en temps à Bourges, ou bien
+Éverard venait de temps en temps à La Châtre.
+C'était toujours en vue de nous consulter sur le
+procès, mais le procès était la chose dont nous
+pouvions le moins parler. J'avais la tête pleine
+d'art, Éverard avait la tête pleine de politique,
Planet l'avait toujours de socialisme. Duteil et
le Malgache faisaient de tout cela un pot-pourri
-d'imagination, d'esprit, de divagation et de gaîté.
-Fleury discutait avec ce mélange de bon sens et
-d'enthousiasme qui se disputent sa cervelle à la
-fois positive et romanesque. Nous nous chérissions
+d'imagination, d'esprit, de divagation et de gaîté.
+Fleury discutait avec ce mélange de bon sens et
+d'enthousiasme qui se disputent sa cervelle à la
+fois positive et romanesque. Nous nous chérissions
trop les uns les autres pour ne pas nous
quereller avec violence. Quelles bonnes violences!
-entrecoupées de tendres élans de c&oelig;ur et de rires
-homériques! Nous ne pouvions nous séparer, on
-oubliait de dormir, et ces prétendus jours de
-repos nous laissaient harassés de fatigue, mais
-débarrassés du trop plein d'imagination et de
-ferveur républicaine qui s'entassait en nous dans
+entrecoupées de tendres élans de c&oelig;ur et de rires
+homériques! Nous ne pouvions nous séparer, on
+oubliait de dormir, et ces prétendus jours de
+repos nous laissaient harassés de fatigue, mais
+débarrassés du trop plein d'imagination et de
+ferveur républicaine qui s'entassait en nous dans
les heures de la solitude.</p>
-<p>Enfin mon insupportable procès fut appelé à
+<p>Enfin mon insupportable procès fut appelé à
Bourges. Je m'y rendis, au commencement de
-juillet, après avoir été chercher Solange à Paris.
+juillet, après avoir été chercher Solange à Paris.
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_34">XIII p. 34</a></span>
-Je voulais être encore une fois en mesure de
-l'emporter en cas d'échec. Quant à Maurice,
-mes précautions étaient prises pour l'enlever un
-peu plus tard. J'étais toujours secrètement en
-révolte contre la loi que j'invoquais ouvertement.
-C'était fort illogique, mais la loi l'était plus que
-moi, elle qui, pour m'ôter ou me rendre mes
-droits de mère, me forçait à vaincre tout souvenir
-d'amitié conjugale, ou à voir ces souvenirs
-outragés et méconnus dans le c&oelig;ur de mon mari.
-Ces droits maternels, la société peut les annuler,
-et, en thèse générale, elle les fait primer par
+Je voulais être encore une fois en mesure de
+l'emporter en cas d'échec. Quant à Maurice,
+mes précautions étaient prises pour l'enlever un
+peu plus tard. J'étais toujours secrètement en
+révolte contre la loi que j'invoquais ouvertement.
+C'était fort illogique, mais la loi l'était plus que
+moi, elle qui, pour m'ôter ou me rendre mes
+droits de mère, me forçait à vaincre tout souvenir
+d'amitié conjugale, ou à voir ces souvenirs
+outragés et méconnus dans le c&oelig;ur de mon mari.
+Ces droits maternels, la société peut les annuler,
+et, en thèse générale, elle les fait primer par
ceux du mari. La nature n'accepte pas de tels
-arrêts, et jamais on ne persuadera à une mère
-que ses enfans ne sont pas à elle plus qu'à leur
-père. Les enfans ne s'y trompent pas non plus.</p>
-
-<p>Je savais les juges de Bourges prévenus contre
-moi et circonvenus par un système de propos
-fantastiques sur mon compte. Ainsi, le jour où
-je me montrai habillée comme tout le monde
-dans la ville, ceux des bourgeois qui ne m'y rencontrèrent
-pas demandèrent aux autres s'il était
+arrêts, et jamais on ne persuadera à une mère
+que ses enfans ne sont pas à elle plus qu'à leur
+père. Les enfans ne s'y trompent pas non plus.</p>
+
+<p>Je savais les juges de Bourges prévenus contre
+moi et circonvenus par un système de propos
+fantastiques sur mon compte. Ainsi, le jour où
+je me montrai habillée comme tout le monde
+dans la ville, ceux des bourgeois qui ne m'y rencontrèrent
+pas demandèrent aux autres s'il était
vrai que j'avais des pantalons rouges et des pistolets
-à ma ceinture.</p>
+à ma ceinture.</p>
-<p>M. Dudevant voyait bien qu'avec sa requête
+<p>M. Dudevant voyait bien qu'avec sa requête
il avait fait fausse route. On lui conseilla de se
-poser en mari égaré par l'amour et la jalousie.
-C'était un peu tard, et je pense qu'il joua fort
-mal un rôle que démentait sa loyauté naturelle.
-On le poussa à venir le soir sous mes fenêtres
+poser en mari égaré par l'amour et la jalousie.
+C'était un peu tard, et je pense qu'il joua fort
+mal un rôle que démentait sa loyauté naturelle.
+On le poussa à venir le soir sous mes fenêtres
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_35">XIII p. 35</a></span>
-et jusqu'à ma porte, comme pour solliciter une
-entrevue mystérieuse; mais ma conscience se révolta
-contre une pareille comédie, et, après s'être
-promené de long en large quelques instans dans
+et jusqu'à ma porte, comme pour solliciter une
+entrevue mystérieuse; mais ma conscience se révolta
+contre une pareille comédie, et, après s'être
+promené de long en large quelques instans dans
la rue, je le vis qui s'en allait en riant et en
-haussant les épaules. Il avait bien raison.</p>
+haussant les épaules. Il avait bien raison.</p>
-<p>J'avais reçu l'hospitalité dans la famille Tourangin,
-une des plus honorables de la ville. Félix
+<p>J'avais reçu l'hospitalité dans la famille Tourangin,
+une des plus honorables de la ville. Félix
Tourangin, riche industriel et proche parent de
-la famille Duteil, avait deux filles, l'une mariée,
-l'autre déjà majeure, et quatre fils, dont les derniers
-étaient des enfans. Agasta et son mari
-m'avaient accompagnée. Rollinat, Planet et Papet
+la famille Duteil, avait deux filles, l'une mariée,
+l'autre déjà majeure, et quatre fils, dont les derniers
+étaient des enfans. Agasta et son mari
+m'avaient accompagnée. Rollinat, Planet et Papet
nous avaient suivis. Les autres nous rejoignirent
-bientôt; j'avais donc tout mon cher Berry autour
-de moi, car dès ce moment je m'attachai à la famille
-Tourangin, comme si j'y avais passé ma
-vie. Le père Félix m'appelait sa fille, Élisa, un
-ange de bonté et une femme du plus grand mérite
+bientôt; j'avais donc tout mon cher Berry autour
+de moi, car dès ce moment je m'attachai à la famille
+Tourangin, comme si j'y avais passé ma
+vie. Le père Félix m'appelait sa fille, Élisa, un
+ange de bonté et une femme du plus grand mérite
et de la plus adorable vertu, m'appelait sa
-s&oelig;ur. Je me faisais avec elle la mère des petits
-frères. Leurs autres parens nous venaient voir
-souvent, et me témoignaient le plus affectueux
-intérêt, même M. Mater, le premier président,
-quand mon procès fut terminé. Je vis arriver
-aussi, le jour des débats, Émile Regnault, un
-Sancerrois que j'avais aimé comme un frère et
-qui avait épousé contre moi je ne sais plus quelle
+s&oelig;ur. Je me faisais avec elle la mère des petits
+frères. Leurs autres parens nous venaient voir
+souvent, et me témoignaient le plus affectueux
+intérêt, même M. Mater, le premier président,
+quand mon procès fut terminé. Je vis arriver
+aussi, le jour des débats, Émile Regnault, un
+Sancerrois que j'avais aimé comme un frère et
+qui avait épousé contre moi je ne sais plus quelle
mauvaise querelle. Il vint me faire amende honorable
-de torts que j'avais oubliés.</p>
+de torts que j'avais oubliés.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XIII_36">XIII p. 36</a></span>
-L'avocat de mon mari, donnant dans le système
-adopté, plaida, comme je l'ai déjà dit d'avance,
+L'avocat de mon mari, donnant dans le système
+adopté, plaida, comme je l'ai déjà dit d'avance,
l'amour de mon mari, et, tout en offrant
de faire hautement la preuve de mes crimes, il
-m'offrit généreusement le pardon après l'outrage.
-Éverard fit ressortir avec une merveilleuse éloquence
-l'inconséquence odieuse d'une pareille
-philosophie conjugale. Si j'étais coupable, il
-fallait commencer par me répudier, et si je ne
-l'étais pas, il ne fallait pas faire le généreux.
-Dans tous les cas, la générosité était difficile à
-accepter après la vengeance. Tout l'édifice de
+m'offrit généreusement le pardon après l'outrage.
+Éverard fit ressortir avec une merveilleuse éloquence
+l'inconséquence odieuse d'une pareille
+philosophie conjugale. Si j'étais coupable, il
+fallait commencer par me répudier, et si je ne
+l'étais pas, il ne fallait pas faire le généreux.
+Dans tous les cas, la générosité était difficile à
+accepter après la vengeance. Tout l'édifice de
l'amour tomba d'ailleurs devant des preuves. Il
-lut une lettre de 1831 où M. Dudevant me disait:
-«J'irai à Paris; je ne descendrai pas chez
-vous, parce que je ne veux pas vous gêner,
-pas plus que je ne veux que vous me gêniez.»
-L'avocat général en lut d'autres où la satisfaction
-de mon absence était si clairement exprimée,
-qu'il n'y avait pas à compter beaucoup sur cette
-tendresse posthume qui m'était offerte. Et pourquoi
-M. Dudevant se défendait-il de ne pas
-m'avoir aimée? Plus il disait de mal de moi,
-plus on était porté à l'absoudre. Mais proclamer
-à la fois cette affection et les prétendues causes
-qui m'en rendaient indigne, c'était jeter dans les
-esprits le soupçon d'un calcul intéressé qu'il
-n'eût sans doute pas voulu mériter.</p>
+lut une lettre de 1831 où M. Dudevant me disait:
+«J'irai à Paris; je ne descendrai pas chez
+vous, parce que je ne veux pas vous gêner,
+pas plus que je ne veux que vous me gêniez.»
+L'avocat général en lut d'autres où la satisfaction
+de mon absence était si clairement exprimée,
+qu'il n'y avait pas à compter beaucoup sur cette
+tendresse posthume qui m'était offerte. Et pourquoi
+M. Dudevant se défendait-il de ne pas
+m'avoir aimée? Plus il disait de mal de moi,
+plus on était porté à l'absoudre. Mais proclamer
+à la fois cette affection et les prétendues causes
+qui m'en rendaient indigne, c'était jeter dans les
+esprits le soupçon d'un calcul intéressé qu'il
+n'eût sans doute pas voulu mériter.</p>
<p>Il le sentit, car, sans attendre le jugement, il
-se désista de son appel, et, la cour donnant acte
+se désista de son appel, et, la cour donnant acte
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_37">XIII p. 37</a></span>
-de ce désistement, le jugement de La Châtre eut
+de ce désistement, le jugement de La Châtre eut
son plein effet sur le reste de ma vie.</p>
-<p>Nous reprîmes alors l'ancien traité qu'il m'avait
-offert à Nohant et que ses malheureuses
-irrésolutions m'avaient forcé à rendre valide par
-une année de luttes amères, inutiles s'il eût consenti
-à ne pas varier.</p>
+<p>Nous reprîmes alors l'ancien traité qu'il m'avait
+offert à Nohant et que ses malheureuses
+irrésolutions m'avaient forcé à rendre valide par
+une année de luttes amères, inutiles s'il eût consenti
+à ne pas varier.</p>
-<p>Cet ancien traité, qui fit base pour le nouveau,
+<p>Cet ancien traité, qui fit base pour le nouveau,
lui attribuait le soin de payer et surveiller
-l'éducation de Maurice au collége. Sur ce point,
+l'éducation de Maurice au collége. Sur ce point,
du moment que nous retombions d'accord, je ne
-craignais plus d'être séparée de mon fils. Mais
-l'aversion de Maurice pour le collége pouvait
+craignais plus d'être séparée de mon fils. Mais
+l'aversion de Maurice pour le collége pouvait
revenir, et ce n'est pas sans peine que je me
-décidai à ne pas faire de réserves. Éverard,
-Duteil et Rollinat me remontrèrent que tout
-pacte devait entraîner réconciliation de c&oelig;ur et
+décidai à ne pas faire de réserves. Éverard,
+Duteil et Rollinat me remontrèrent que tout
+pacte devait entraîner réconciliation de c&oelig;ur et
d'esprit; qu'il y allait de l'honneur de mon mari
d'employer une part du revenu que je lui faisais
-à payer l'éducation de son fils; que Maurice était
+à payer l'éducation de son fils; que Maurice était
bien portant, travaillait passablement et paraissait
-habitué au régime universitaire; qu'il avait
-déjà douze ans, et que dans bien peu d'années
-la direction de ses idées et le choix de sa carrière
-appartiendraient fort peu à ses parens et beaucoup
-à lui-même; que dans tous les cas, sa
-passion pour moi ne devait guère m'inspirer
-d'inquiétudes, et que M<sup>me</sup> Dudevant, la baronne,
-n'aurait pas beau jeu à vouloir m'enlever son
-c&oelig;ur et sa confiance. C'étaient de très bonnes
+habitué au régime universitaire; qu'il avait
+déjà douze ans, et que dans bien peu d'années
+la direction de ses idées et le choix de sa carrière
+appartiendraient fort peu à ses parens et beaucoup
+à lui-même; que dans tous les cas, sa
+passion pour moi ne devait guère m'inspirer
+d'inquiétudes, et que M<sup>me</sup> Dudevant, la baronne,
+n'aurait pas beau jeu à vouloir m'enlever son
+c&oelig;ur et sa confiance. C'étaient de très bonnes
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_38">XIII p. 38</a></span>
-raisons, auxquelles je cédai pourtant à regret.
+raisons, auxquelles je cédai pourtant à regret.
J'avais le pressentiment d'une nouvelle lutte. On
-me disait en vain que l'éducation en commun
-était nécessaire, fortifiante pour le corps et pour
-l'esprit; il ne me semblait pas qu'elle convînt à
-Maurice, et je ne me trompais pas. Je cédai,
+me disait en vain que l'éducation en commun
+était nécessaire, fortifiante pour le corps et pour
+l'esprit; il ne me semblait pas qu'elle convînt à
+Maurice, et je ne me trompais pas. Je cédai,
craignant de prendre pour la science de l'instinct
-maternel une faiblesse de c&oelig;ur dangereuse à
+maternel une faiblesse de c&oelig;ur dangereuse à
l'objet de ma sollicitude. M. Dudevant ne paraissait
-vouloir élever aucune contestation sur
+vouloir élever aucune contestation sur
l'emploi des vacances. Il promettait de m'envoyer
-Maurice aussitôt qu'elles seraient ouvertes, et il
+Maurice aussitôt qu'elles seraient ouvertes, et il
tint parole.</p>
-<p>J'embrassai l'excellente Élisa et sa famille,
-qui m'avaient si bien aimée à première vue,
-Agasta, qui, le matin de mon procès, avait été
-entendre la messe à mon intention, les beaux
+<p>J'embrassai l'excellente Élisa et sa famille,
+qui m'avaient si bien aimée à première vue,
+Agasta, qui, le matin de mon procès, avait été
+entendre la messe à mon intention, les beaux
enfans de la maison et les braves amis qui m'avaient
-entourée d'une sollicitude fraternelle. Je
-partis pour Nohant, où je rentrai définitivement
+entourée d'une sollicitude fraternelle. Je
+partis pour Nohant, où je rentrai définitivement
avec Solange le jour de Sainte-Anne, patronne
du village. On dansait sous les grands ormes,
et le son rauque et criard de la cornemuse, si
-cher aux oreilles qu'il a bercées dès l'enfance,
-eût pu me paraître d'un heureux augure.</p>
+cher aux oreilles qu'il a bercées dès l'enfance,
+eût pu me paraître d'un heureux augure.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XIII_39">XIII p. 39</a></span></p>
<h2>CHAPITRE CINQUIEME</h2>
<p class="hanging indent">
-Voyage en Suisse.&mdash;M<sup>me</sup> d'Agoult.&mdash;Son salon à l'hôtel de France.&mdash;Maurice
-tombe malade.&mdash;Luttes et chagrins.&mdash;Je l'emmène à
-Nohant.&mdash;Lettre de Pierret.&mdash;Je vais à Paris.&mdash;Ma mère malade.&mdash;Retour
+Voyage en Suisse.&mdash;M<sup>me</sup> d'Agoult.&mdash;Son salon à l'hôtel de France.&mdash;Maurice
+tombe malade.&mdash;Luttes et chagrins.&mdash;Je l'emmène à
+Nohant.&mdash;Lettre de Pierret.&mdash;Je vais à Paris.&mdash;Ma mère malade.&mdash;Retour
sur mes relations avec elle depuis mon mariage.&mdash;Ses
-derniers momens.&mdash;Pierret.&mdash;Je cours après Maurice.&mdash;Je
-cours après Solange.&mdash;La sous-préfecture de Nérac.&mdash;Retour à
+derniers momens.&mdash;Pierret.&mdash;Je cours après Maurice.&mdash;Je
+cours après Solange.&mdash;La sous-préfecture de Nérac.&mdash;Retour à
Nohant.&mdash;Nouvelles discussions.&mdash;Deux beaux enfans pour
-cinquante mille francs.&mdash;Travail, fatigue et vouloir.&mdash;Père et
-mère.</p>
+cinquante mille francs.&mdash;Travail, fatigue et vouloir.&mdash;Père et
+mère.</p>
<p>Je n'avais pourtant pas conquis la moindre
aisance. J'entrais, au contraire, je ne pouvais
pas me le dissimuler, dans de grands embarras,
-par suite d'un mode de gestion qu'à plusieurs
-égards il me fallait changer, et de dettes qu'on
-laissait à ma charge sans compensation immédiate.
+par suite d'un mode de gestion qu'à plusieurs
+égards il me fallait changer, et de dettes qu'on
+laissait à ma charge sans compensation immédiate.
Mais j'avais la maison de mes souvenirs
pour abriter les futurs souvenirs de mes enfans.
-A-t-on bien raison de tenir tant à ces demeures
+A-t-on bien raison de tenir tant à ces demeures
pleines d'images douces et cruelles, histoire de
-votre propre vie, écrite sur tous les murs en caractères
-mystérieux et indélébiles, qui, à chaque
-ébranlement de l'âme, vous entourent d'émotions
-profondes ou de puériles superstitions? Je ne
+votre propre vie, écrite sur tous les murs en caractères
+mystérieux et indélébiles, qui, à chaque
+ébranlement de l'âme, vous entourent d'émotions
+profondes ou de puériles superstitions? Je ne
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_40">XIII p. 40</a></span>
sais; mais nous sommes tous ainsi faits. La vie
est si courte que nous avons besoin, pour la
-prendre au sérieux, d'en tripler la notion en
-nous-mêmes, c'est-à-dire de rattacher notre
-existence par la pensée à l'existence des parens
-qui nous ont précédés et à celle des enfans qui
+prendre au sérieux, d'en tripler la notion en
+nous-mêmes, c'est-à-dire de rattacher notre
+existence par la pensée à l'existence des parens
+qui nous ont précédés et à celle des enfans qui
nous survivront.</p>
-<p>Au reste, je n'entrais pas à Nohant avec l'illusion
+<p>Au reste, je n'entrais pas à Nohant avec l'illusion
d'une oasis finale. Je sentais bien que j'y
-apportais mon c&oelig;ur agité et mon intelligence en
+apportais mon c&oelig;ur agité et mon intelligence en
travail.</p>
-<p>Liszt était en Suisse et m'engageait à venir
-passer quelque temps auprès d'une personne
+<p>Liszt était en Suisse et m'engageait à venir
+passer quelque temps auprès d'une personne
avec laquelle il m'avait fait faire connaissance et
-qu'il voyait souvent à Genève, où elle s'était
-établie pour quelque temps. C'était la comtesse
-d'Agoult, belle, gracieuse, spirituelle, et douée
+qu'il voyait souvent à Genève, où elle s'était
+établie pour quelque temps. C'était la comtesse
+d'Agoult, belle, gracieuse, spirituelle, et douée
par-dessus tous ces avantages d'une intelligence
-supérieure. Elle m'appelait aussi d'une façon
+supérieure. Elle m'appelait aussi d'une façon
fort aimable, et je regardai ce voyage comme une
-diversion utile à mon esprit après les dégoûts de
-la vie positive où je venais de me plonger. C'était
-une très bonne promenade pour mes enfans et
-un moyen de les soustraire à l'étonnement de
-leur nouvelle position, en les éloignant des propos
+diversion utile à mon esprit après les dégoûts de
+la vie positive où je venais de me plonger. C'était
+une très bonne promenade pour mes enfans et
+un moyen de les soustraire à l'étonnement de
+leur nouvelle position, en les éloignant des propos
et commentaires qui, dans ce premier moment
-de révolution intérieure, pouvaient frapper
-leurs oreilles. Sitôt que les vacances me ramenèrent
-Maurice, je partis donc pour Genève avec
+de révolution intérieure, pouvaient frapper
+leurs oreilles. Sitôt que les vacances me ramenèrent
+Maurice, je partis donc pour Genève avec
lui, sa s&oelig;ur et Ursule.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XIII_41">XIII p. 41</a></span>
-Après deux mois de courses intéressantes et
-de charmantes relations avec mes amis de Genève,
-nous revînmes tous à Paris. J'y passai
-quelque temps en hôtel garni, ma mansarde du
-quai Malaquais étant à peu près tombée en ruines,
-et le propriétaire ayant expulsé ses locataires
-pour cause de réparations urgentes. J'avais quitté
-cette chère mansarde, déjà toute peuplée de mes
-songes décevans et de mes profondes tristesses,
-avec d'autant plus de regret que le rez-de-chaussée,
-mon atelier solitaire, sorti de ses décombres et
-redevenu un riche appartement, était occupé par
+Après deux mois de courses intéressantes et
+de charmantes relations avec mes amis de Genève,
+nous revînmes tous à Paris. J'y passai
+quelque temps en hôtel garni, ma mansarde du
+quai Malaquais étant à peu près tombée en ruines,
+et le propriétaire ayant expulsé ses locataires
+pour cause de réparations urgentes. J'avais quitté
+cette chère mansarde, déjà toute peuplée de mes
+songes décevans et de mes profondes tristesses,
+avec d'autant plus de regret que le rez-de-chaussée,
+mon atelier solitaire, sorti de ses décombres et
+redevenu un riche appartement, était occupé par
une femme excellente, la belle duchesse de
-Caytus, mariée en secondes noces à M. Louis de
+Caytus, mariée en secondes noces à M. Louis de
Rochemur. Ils avaient deux petites filles adorables,
-et là où il y a des enfans il est facile de
+et là où il y a des enfans il est facile de
m'attirer. Je fus doucement retenue chez eux,
-malgré ma sauvagerie, par une sympathie réelle
-inspirée et partagée. Je les voyais donc très
-souvent, ce voisinage allant à mes habitudes sédentaires.
-Je n'avais que l'escalier à descendre.
-C'est chez eux que j'ai vu pour la première fois
+malgré ma sauvagerie, par une sympathie réelle
+inspirée et partagée. Je les voyais donc très
+souvent, ce voisinage allant à mes habitudes sédentaires.
+Je n'avais que l'escalier à descendre.
+C'est chez eux que j'ai vu pour la première fois
M. de Lamartine. J'y rencontrai aussi M. Berryer.</p>
-<p>A l'hôtel de France, où M<sup>me</sup> d'Agoult m'avait
-décidée à demeurer près d'elle, les conditions
-d'existence étaient charmantes pour quelques
-jours. Elle recevait beaucoup de littérateurs,
+<p>A l'hôtel de France, où M<sup>me</sup> d'Agoult m'avait
+décidée à demeurer près d'elle, les conditions
+d'existence étaient charmantes pour quelques
+jours. Elle recevait beaucoup de littérateurs,
d'artistes et quelques hommes du monde intelligent.
C'est chez elle ou par elle que je fis connaissance
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_42">XIII p. 42</a></span>
-avec Eugène Sue, le baron d'Ekstein,
+avec Eugène Sue, le baron d'Ekstein,
Chopin, Mickiewicz, Nourrit, Victor Sch&oelig;lcher,
etc. Mes amis devinrent aussi les siens.
-Elle connaissait de son côté M. Lamennais,
-Pierre Leroux, Henri Heine, etc. Son salon improvisé
-dans une auberge était donc une réunion
-d'élite qu'elle présidait avec une grâce exquise,
-et où elle se trouvait à la hauteur de toutes les
-spécialités éminentes par l'étendue de son esprit
-et la variété de ses facultés à la fois poétiques et
-sérieuses.</p>
-
-<p>On faisait là d'admirable musique, et, dans
-l'intervalle, on pouvait s'instruire en écoutant
+Elle connaissait de son côté M. Lamennais,
+Pierre Leroux, Henri Heine, etc. Son salon improvisé
+dans une auberge était donc une réunion
+d'élite qu'elle présidait avec une grâce exquise,
+et où elle se trouvait à la hauteur de toutes les
+spécialités éminentes par l'étendue de son esprit
+et la variété de ses facultés à la fois poétiques et
+sérieuses.</p>
+
+<p>On faisait là d'admirable musique, et, dans
+l'intervalle, on pouvait s'instruire en écoutant
causer. Elle voyait aussi M<sup>me</sup> Marliani, notre
-amie commune, tête passionnée, c&oelig;ur maternel,
-destinée malheureuse parce qu'elle voulut trop
-faire plier la vie réelle devant l'idéal de son imagination
-et les exigences de sa sensibilité.</p>
-
-<p>Ce n'est pas ici le lieu d'une appréciation détaillée
-des diverses sommités intellectuelles qu'à
-partir de cette époque j'ai plus ou moins abordées.
+amie commune, tête passionnée, c&oelig;ur maternel,
+destinée malheureuse parce qu'elle voulut trop
+faire plier la vie réelle devant l'idéal de son imagination
+et les exigences de sa sensibilité.</p>
+
+<p>Ce n'est pas ici le lieu d'une appréciation détaillée
+des diverses sommités intellectuelles qu'à
+partir de cette époque j'ai plus ou moins abordées.
Il me faudrait embrasser chacune d'elles
-dans une synthèse qui me détournerait trop quant
-à présent de ma propre histoire. Cela serait
-beaucoup plus intéressant, à coup sûr, et pour
-moi-même et pour les autres, mais j'approche
-de la limite qui m'est fixée, et je vois qu'il me
-reste, si Dieu me prête vie, beaucoup de riches
-sujets pour un travail futur et peut-être pour un
+dans une synthèse qui me détournerait trop quant
+à présent de ma propre histoire. Cela serait
+beaucoup plus intéressant, à coup sûr, et pour
+moi-même et pour les autres, mais j'approche
+de la limite qui m'est fixée, et je vois qu'il me
+reste, si Dieu me prête vie, beaucoup de riches
+sujets pour un travail futur et peut-être pour un
meilleur livre.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XIII_43">XIII p. 43</a></span>
-Je n'avais ni le moyen de vivre à Paris ni le
-goût d'une vie aussi animée, mais je fus forcée
+Je n'avais ni le moyen de vivre à Paris ni le
+goût d'une vie aussi animée, mais je fus forcée
d'y passer l'hiver: Maurice tomba malade. Le
-régime du collége, auquel pendant une année il
-avait paru vouloir se faire, redevint tout à coup
-mortel pour lui, et, après de petites indispositions
-qui paraissaient sans gravité: les médecins
-s'aperçurent d'un commencement d'hypertrophie
-au c&oelig;ur. Je me hâtai de l'emmener chez moi; je
-voulais l'emmener à Nohant; M. Dudevant, alors
-à Paris, s'y opposa. Je ne voulus pas lutter
-contre l'autorité paternelle, quelques droits que
-j'eusse pu faire valoir. Je devais avant tout à
-mon fils de ne pas lui enseigner la révolte. J'esperai
-vaincre son père par la douceur et lui faire
-toucher l'évidence.</p>
-
-<p>Cela fut très difficile pour lui et horriblement
+régime du collége, auquel pendant une année il
+avait paru vouloir se faire, redevint tout à coup
+mortel pour lui, et, après de petites indispositions
+qui paraissaient sans gravité: les médecins
+s'aperçurent d'un commencement d'hypertrophie
+au c&oelig;ur. Je me hâtai de l'emmener chez moi; je
+voulais l'emmener à Nohant; M. Dudevant, alors
+à Paris, s'y opposa. Je ne voulus pas lutter
+contre l'autorité paternelle, quelques droits que
+j'eusse pu faire valoir. Je devais avant tout à
+mon fils de ne pas lui enseigner la révolte. J'esperai
+vaincre son père par la douceur et lui faire
+toucher l'évidence.</p>
+
+<p>Cela fut très difficile pour lui et horriblement
douloureux pour moi. Les personnes qui ont le
-bonheur de jouir d'une excellente santé ne croient
+bonheur de jouir d'une excellente santé ne croient
pas facilement aux maux qu'elles ne connaissent
-point. J'écrivis à M. Dudevant, je le reçus, j'allai
+point. J'écrivis à M. Dudevant, je le reçus, j'allai
chez lui, je lui confiai Maurice de temps en
-temps pour qu'il s'assurât de sa maladie: il ne
-voulait rien entendre; il croyait à une conspiration
+temps pour qu'il s'assurât de sa maladie: il ne
+voulait rien entendre; il croyait à une conspiration
de la tendresse maternelle excessive caressant
la faiblesse et la paresse de l'enfance. Il se
trompait cruellement. J'avais fait contre les
pleurs de Maurice et contre mes propres terreurs
tous les efforts possibles. Je voyais bien qu'en
-se soumettant l'enfant périssait. D'ailleurs, le
+se soumettant l'enfant périssait. D'ailleurs, le
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_44">XIII p. 44</a></span>
-proviseur refusait d'assumer sur lui la responsabilité
-de le reprendre. La méfiance de son père
-exaspérait la maladie de Maurice. Ce qui lui
-était le plus sensible, à lui qui n'avait jamais
-menti, c'était de pouvoir être soupçonné de mensonge.
-Chaque reproche sur sa pusillanimité,
-chaque doute sur la réalité de son mal, enfonçaient
+proviseur refusait d'assumer sur lui la responsabilité
+de le reprendre. La méfiance de son père
+exaspérait la maladie de Maurice. Ce qui lui
+était le plus sensible, à lui qui n'avait jamais
+menti, c'était de pouvoir être soupçonné de mensonge.
+Chaque reproche sur sa pusillanimité,
+chaque doute sur la réalité de son mal, enfonçaient
un aiguillon dans ce pauvre c&oelig;ur malade.
Il empirait visiblement, il n'avait plus de sommeil;
-il était quelquefois si faible qu'il me fallait
+il était quelquefois si faible qu'il me fallait
le porter dans mes bras pour le coucher. Une
-consultation signée Levrault, médecin du collége
+consultation signée Levrault, médecin du collége
Henri IV, Gaubert, Marjolin et Guersant (ces
-deux derniers m'étaient inconnus et ne pouvaient
-être soupçonnés de complaisance), ne convainquit
-pas M. Dudevant. Enfin, après quelques semaines
-de terreurs et de larmes, nous fûmes réunis l'un
-à l'autre pour toujours, mon enfant et moi.
+deux derniers m'étaient inconnus et ne pouvaient
+être soupçonnés de complaisance), ne convainquit
+pas M. Dudevant. Enfin, après quelques semaines
+de terreurs et de larmes, nous fûmes réunis l'un
+à l'autre pour toujours, mon enfant et moi.
M. Dudevant voulut le garder toute une nuit
-chez lui pour se convaincre qu'il avait le délire
-et la fièvre. Il s'en convainquit si bien qu'il m'écrivit
-dès le matin de venir vite le chercher. J'y
+chez lui pour se convaincre qu'il avait le délire
+et la fièvre. Il s'en convainquit si bien qu'il m'écrivit
+dès le matin de venir vite le chercher. J'y
courus. Maurice, en me voyant, fit un cri, sauta
pieds nus sur le carreau et vint se cramponner
-à moi. Il voulait s'en aller tout nu.</p>
+à moi. Il voulait s'en aller tout nu.</p>
-<p>Nous partîmes pour Nohant dès que la fièvre
-fut un peu calmée. J'étais effrayée de l'éloigner
+<p>Nous partîmes pour Nohant dès que la fièvre
+fut un peu calmée. J'étais effrayée de l'éloigner
des soins de Gaubert, qui venait le voir trois
fois par jour; mais Gaubert me criait de l'emmener.
L'enfant avait le mal du pays. Dans ses
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_45">XIII p. 45</a></span>
-songes agités, il criait, lui, <em>Nohant! Nohant!!</em>
-d'une voix déchirante. C'était une idée fixe, il
-croyait que tant qu'il ne serait pas là son père
-viendrait le reprendre. «Cet enfant ne respire
+songes agités, il criait, lui, <em>Nohant! Nohant!!</em>
+d'une voix déchirante. C'était une idée fixe, il
+croyait que tant qu'il ne serait pas là son père
+viendrait le reprendre. «Cet enfant ne respire
que par votre souffle, me disait Gaubert, vous
-êtes le médecin qu'il lui faut.»</p>
+êtes le médecin qu'il lui faut.»</p>
-<p>Nous fîmes le voyage en poste, à courtes
-journées, avec Solange. Maurice recouvra vite un
-peu de sommeil et d'appétit; mais un rheumatisme
+<p>Nous fîmes le voyage en poste, à courtes
+journées, avec Solange. Maurice recouvra vite un
+peu de sommeil et d'appétit; mais un rheumatisme
aigu dans tous les membres et de violentes
-douleurs de tête revinrent souvent l'accabler. Il
+douleurs de tête revinrent souvent l'accabler. Il
passa le reste de l'hiver dans ma chambre, et
-pendant six mois nous ne nous quittâmes pas
-d'une heure. Son éducation classique dut être
+pendant six mois nous ne nous quittâmes pas
+d'une heure. Son éducation classique dut être
interrompue; il n'y avait aucun moyen de le
-remettre aux études du collége sans lui briser le
+remettre aux études du collége sans lui briser le
cerveau.</p>
<p>M<sup>me</sup> d'Agoult vint passer chez moi une partie
-de l'année. Liszt, Charles Didier, Alexandre
-Rey et Bocage y vinrent aussi. Nous eûmes un
-été magnifique, et le piano du grand artiste fit
-nos délices. Mais à ce temps de soleil splendide,
-consacré à un travail paisible et à de doux loisirs,
-succédèrent des jours bien douloureux.</p>
-
-<p>Je reçus un jour, au milieu du dîner, une
-lettre de Pierret qui me disait: «Votre mère
-vient d'être envahie subitement par une maladie
-très grave. Elle le sent, et la terreur de la mort
+de l'année. Liszt, Charles Didier, Alexandre
+Rey et Bocage y vinrent aussi. Nous eûmes un
+été magnifique, et le piano du grand artiste fit
+nos délices. Mais à ce temps de soleil splendide,
+consacré à un travail paisible et à de doux loisirs,
+succédèrent des jours bien douloureux.</p>
+
+<p>Je reçus un jour, au milieu du dîner, une
+lettre de Pierret qui me disait: «Votre mère
+vient d'être envahie subitement par une maladie
+très grave. Elle le sent, et la terreur de la mort
empire son mal. Ne venez pas avant quelques
-jours. Il nous faut ce temps-là pour la préparer
+jours. Il nous faut ce temps-là pour la préparer
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_46">XIII p. 46</a></span>
-à votre arrivée comme à une chose étrangère à
-sa maladie. Écrivez-lui comme si vous ignoriez
-tout, et inventez un prétexte pour venir à Paris.
-«Le lendemain il m'écrivait: «Tardez encore
-un peu, elle se méfie. Nous ne sommes pas sans
-espoir de la sauver.»</p>
+à votre arrivée comme à une chose étrangère à
+sa maladie. Écrivez-lui comme si vous ignoriez
+tout, et inventez un prétexte pour venir à Paris.
+«Le lendemain il m'écrivait: «Tardez encore
+un peu, elle se méfie. Nous ne sommes pas sans
+espoir de la sauver.»</p>
<p>M<sup>me</sup> d'Agoult partait pour l'Italie. Je confiai
-Maurice à Gustave Papet, qui demeurait à une
-demi-lieue de Nohant: je laissai Solange à
-M<sup>lle</sup> Rollinat, qui faisait son éducation à Nohant,
-et je courus chez ma mère.</p>
+Maurice à Gustave Papet, qui demeurait à une
+demi-lieue de Nohant: je laissai Solange à
+M<sup>lle</sup> Rollinat, qui faisait son éducation à Nohant,
+et je courus chez ma mère.</p>
<p>Depuis mon mariage, je n'avais plus de sujets
-immédiats de désaccord avec elle, mais son
-caractère agité n'avait pas cessé de me faire
-souffrir. Elle était venue à Nohant, et s'y était
-livrée à ses involontaires injustices, à ses inexplicables
-susceptibilités contre les personnes les
-plus inoffensives. Et pourtant, dès ce temps-là,
-à la suite d'explications sérieuses, j'avais pris
+immédiats de désaccord avec elle, mais son
+caractère agité n'avait pas cessé de me faire
+souffrir. Elle était venue à Nohant, et s'y était
+livrée à ses involontaires injustices, à ses inexplicables
+susceptibilités contre les personnes les
+plus inoffensives. Et pourtant, dès ce temps-là,
+à la suite d'explications sérieuses, j'avais pris
enfin de l'ascendant sur elle. D'ailleurs, je l'aimais
toujours avec une passion instinctive que
-ne pouvaient détruire mes trop justes sujets de
-plainte. Ma renommée littéraire produisait sur
-elle les plus étranges alternatives de joie et de
-colère. Elle commençait par lire les critiques
+ne pouvaient détruire mes trop justes sujets de
+plainte. Ma renommée littéraire produisait sur
+elle les plus étranges alternatives de joie et de
+colère. Elle commençait par lire les critiques
malveillantes de certains journaux et leurs insinuations
perfides sur mes principes et sur mes
-m&oelig;urs. Persuadée aussitôt que tout cela était
-mérité, elle m'écrivait ou accourait chez moi pour
+m&oelig;urs. Persuadée aussitôt que tout cela était
+mérité, elle m'écrivait ou accourait chez moi pour
m'accabler de reproches, en m'envoyant ou
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_47">XIII p. 47</a></span>
m'apportant un ramassis d'injures qui, sans elle,
-ne fussent jamais arrivées jusqu'à moi. Je lui
-demandais alors si elle avait lu l'ouvrage incriminé
+ne fussent jamais arrivées jusqu'à moi. Je lui
+demandais alors si elle avait lu l'ouvrage incriminé
de la sorte. Elle ne l'avait jamais lu avant
-de le condamner. Elle se mettait à le lire après
-avoir protesté qu'elle ne l'ouvrirait pas. Alors,
-tout aussitôt, elle s'engouait de mon &oelig;uvre avec
-l'aveuglement qu'une mère peut y mettre, elle
-déclarait la chose sublime et les critiques infâmes:
-et cela recommençait à chaque nouvel
+de le condamner. Elle se mettait à le lire après
+avoir protesté qu'elle ne l'ouvrirait pas. Alors,
+tout aussitôt, elle s'engouait de mon &oelig;uvre avec
+l'aveuglement qu'une mère peut y mettre, elle
+déclarait la chose sublime et les critiques infâmes:
+et cela recommençait à chaque nouvel
ouvrage.</p>
-<p>Il en était ainsi de toutes choses à tous les
+<p>Il en était ainsi de toutes choses à tous les
momens de ma vie. Quelque voyage ou quelque
-séjour que je fisse, quelque personne, vieille ou
-jeune, homme ou femme, qu'elle rencontrât chez
-moi, quelque chapeau que j'eusse sur la tête ou
-quelque chaussure que j'eusse aux pieds, c'était
-une critique, une tracasserie incessante qui dégénérait
-en querelle sérieuse et en reproches
-véhémens, si je ne me hâtais, pour la satisfaire,
+séjour que je fisse, quelque personne, vieille ou
+jeune, homme ou femme, qu'elle rencontrât chez
+moi, quelque chapeau que j'eusse sur la tête ou
+quelque chaussure que j'eusse aux pieds, c'était
+une critique, une tracasserie incessante qui dégénérait
+en querelle sérieuse et en reproches
+véhémens, si je ne me hâtais, pour la satisfaire,
de lui promettre que je changerais de projets,
-de connaissances et d'habillemens à sa guise.
-Je n'y risquais rien, puisqu'elle oubliait dès le
-lendemain le motif de son dépit. Mais il fallait
-beaucoup de patience pour affronter, à chaque
-entrevue, une nouvelle bourrasque impossible à
-prévoir. J'avais de la patience, mais j'étais mortellement
-attristée de ne pouvoir retrouver son
-esprit charmant et ses élans de tendresse qu'à
-travers des orages perpétuels.</p>
+de connaissances et d'habillemens à sa guise.
+Je n'y risquais rien, puisqu'elle oubliait dès le
+lendemain le motif de son dépit. Mais il fallait
+beaucoup de patience pour affronter, à chaque
+entrevue, une nouvelle bourrasque impossible à
+prévoir. J'avais de la patience, mais j'étais mortellement
+attristée de ne pouvoir retrouver son
+esprit charmant et ses élans de tendresse qu'à
+travers des orages perpétuels.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XIII_48">XIII p. 48</a></span>
-Elle demeurait depuis plusieurs années boulevard
-Poissonnière, n<sup>o</sup> 6, dans une maison qui
-a disparu pour faire place à la maison du pont
+Elle demeurait depuis plusieurs années boulevard
+Poissonnière, n<sup>o</sup> 6, dans une maison qui
+a disparu pour faire place à la maison du pont
de fer. Elle y vivait presque toujours seule,
ne pouvant garder huit jours une servante. Son
-petit appartement était toujours rangé par elle,
-nettoyé avec un soin minutieux, orné de fleurs,
+petit appartement était toujours rangé par elle,
+nettoyé avec un soin minutieux, orné de fleurs,
et brillant de jour ou de soleil. Elle logeait en
-plein midi et tenait sa fenêtre ouverte en été,
-à la chaleur, à la poussière et au bruit du
+plein midi et tenait sa fenêtre ouverte en été,
+à la chaleur, à la poussière et au bruit du
boulevard, n'ayant jamais Paris assez dans sa
-chambre. «Je suis Parisienne dans l'âme, disait-elle.
+chambre. «Je suis Parisienne dans l'âme, disait-elle.
Tout ce qui rebute les autres de Paris
-me plaît et m'est nécessaire. Je n'y ai jamais
+me plaît et m'est nécessaire. Je n'y ai jamais
trop chaud, ni trop froid. J'aime mieux les
arbres poudreux du boulevard et les ruisseaux
-noirs qui les arrosent que toutes vos forêts où
-l'on a peur, et toutes vos rivières où l'on risque
+noirs qui les arrosent que toutes vos forêts où
+l'on a peur, et toutes vos rivières où l'on risque
de se noyer. Les jardins ne m'amusent plus,
-ils me rappellent trop les cimetières. Le silence
+ils me rappellent trop les cimetières. Le silence
de la campagne m'effraie et m'ennuie.
-Paris me fait l'effet d'être toujours en fête, et
-ce mouvement que je prends pour de la gaîté
-m'arrache à moi-même. Vous savez bien que le
-jour où il me faudra réfléchir, je mourrai.»
-Pauvre mère, elle réfléchissait beaucoup dans
+Paris me fait l'effet d'être toujours en fête, et
+ce mouvement que je prends pour de la gaîté
+m'arrache à moi-même. Vous savez bien que le
+jour où il me faudra réfléchir, je mourrai.»
+Pauvre mère, elle réfléchissait beaucoup dans
ses derniers jours!</p>
-<p>Bien que plusieurs de mes amis, témoins de
+<p>Bien que plusieurs de mes amis, témoins de
ses emportemens ou de ses malices contre moi,
-me reprochassent d'être trop faible de c&oelig;ur
+me reprochassent d'être trop faible de c&oelig;ur
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_49">XIII p. 49</a></span>
-envers elle, je ne pouvais me défendre d'une
-vive émotion chaque fois que j'allais la voir.
-Quelquefois je passais sous sa fenêtre, et je
-grillais de monter chez elle; puis je m'arrêtais,
-effrayée de l'algarade qui m'y attendait peut-être;
+envers elle, je ne pouvais me défendre d'une
+vive émotion chaque fois que j'allais la voir.
+Quelquefois je passais sous sa fenêtre, et je
+grillais de monter chez elle; puis je m'arrêtais,
+effrayée de l'algarade qui m'y attendait peut-être;
mais je succombais presque toujours, et
-lorsque j'avais eu la fermeté de rester une
-semaine sans la voir, je partais avec une secrète
+lorsque j'avais eu la fermeté de rester une
+semaine sans la voir, je partais avec une secrète
impatience d'arriver. J'observais en moi la
-force de cet instinct de la nature, à l'étrange
-oppression que j'éprouvais en voyant la porte
-de sa maison. C'était une petite grille donnant
+force de cet instinct de la nature, à l'étrange
+oppression que j'éprouvais en voyant la porte
+de sa maison. C'était une petite grille donnant
sur un escalier qu'il fallait descendre. Au bas
demeurait un marchand de fontaines qui remplissait,
je crois, les fonctions de portier, car
de la boutique quelque voix me criait toujours:
-«Elle y est, montez!» On traversait une petite
-cour et on montait un étage, puis on suivait
+«Elle y est, montez!» On traversait une petite
+cour et on montait un étage, puis on suivait
un couloir, et on montait encore trois
-autres étages. Cela donnait le temps de la
-réflexion, et la réflexion me revenait toujours
-dans ce couloir sombre, où je me disais:
-«Voyons, quelle figure m'attend là-haut? Bonne
-ou mauvaise? Souriante ou bouleversée? Que
-pourra-t-elle inventer aujourd'hui pour se fâcher?»</p>
+autres étages. Cela donnait le temps de la
+réflexion, et la réflexion me revenait toujours
+dans ce couloir sombre, où je me disais:
+«Voyons, quelle figure m'attend là-haut? Bonne
+ou mauvaise? Souriante ou bouleversée? Que
+pourra-t-elle inventer aujourd'hui pour se fâcher?»</p>
<p>Mais je me rappelais le bon accueil qu'elle
savait me faire quand je la surprenais dans une
@@ -16872,2242 +16835,2242 @@ Pour cette exclamation, pour ce regard et pour
ce baiser, je pouvais bien affronter deux heures
d'amertume. Alors l'impatience me prenait, je
trouvais l'escalier insupportable, je le franchissais
-rapidement; j'arrivais plus émue encore
-qu'essoufflée, et mon c&oelig;ur battait à se rompre
-au moment où je tirais la sonnette. J'écoutais
-à travers la porte, et déjà je savais mon sort,
-car lorsqu'elle était de bonne humeur, elle reconnaissait
-ma manière de sonner, et je l'entendais
-s'écrier en mettant la main sur la
-serrure: «Ah! c'est mon Aurore!»&mdash;mais si
-elle était dans des idées noires, elle ne reconnaissait
+rapidement; j'arrivais plus émue encore
+qu'essoufflée, et mon c&oelig;ur battait à se rompre
+au moment où je tirais la sonnette. J'écoutais
+à travers la porte, et déjà je savais mon sort,
+car lorsqu'elle était de bonne humeur, elle reconnaissait
+ma manière de sonner, et je l'entendais
+s'écrier en mettant la main sur la
+serrure: «Ah! c'est mon Aurore!»&mdash;mais si
+elle était dans des idées noires, elle ne reconnaissait
pas mon bruit, ou, ne voulant pas dire
-qu'elle l'avait reconnu, elle criait: «<em>Qui est là?</em>»</p>
+qu'elle l'avait reconnu, elle criait: «<em>Qui est là?</em>»</p>
-<p>Ce <em>Qui est là?</em> me tombait comme une pierre
+<p>Ce <em>Qui est là?</em> me tombait comme une pierre
sur la poitrine, et il fallait quelquefois bien du
-temps avant qu'elle voulût s'expliquer ou qu'elle
-pût se calmer. Enfin, quand j'avais arraché un
-sourire, ou quand Pierret arrivait bien disposé à
+temps avant qu'elle voulût s'expliquer ou qu'elle
+pût se calmer. Enfin, quand j'avais arraché un
+sourire, ou quand Pierret arrivait bien disposé à
prendre mon parti, l'explication violente tournait
-en gaîté, et je l'emmenais dîner au restaurant
-et passer la soirée au spectacle. Elle appelait
+en gaîté, et je l'emmenais dîner au restaurant
+et passer la soirée au spectacle. Elle appelait
cela une partie de plaisir, et elle s'amusait comme
-dans sa jeunesse. Elle était alors si charmante
+dans sa jeunesse. Elle était alors si charmante
qu'il fallait tout oublier.</p>
-<p>Mais en certains jours il était impossible de
-s'entendre. C'était justement quelquefois ceux
-où l'accueil avait été le plus riant, où le coup
-de sonnette avait éveillé l'accent le plus tendre.
+<p>Mais en certains jours il était impossible de
+s'entendre. C'était justement quelquefois ceux
+où l'accueil avait été le plus riant, où le coup
+de sonnette avait éveillé l'accent le plus tendre.
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_51">XIII p. 51</a></span>
-Il lui passait par la tête de me retenir pour me
+Il lui passait par la tête de me retenir pour me
taquiner, et comme je voyais venir l'orage, je
-m'esquivais, lassée ou froissée, redescendant
+m'esquivais, lassée ou froissée, redescendant
tous les escaliers avec autant d'impatience que
-je les avais montés.</p>
+je les avais montés.</p>
-<p>Pour donner une idée de ces étranges querelles
+<p>Pour donner une idée de ces étranges querelles
de sa part, il me suffira de raconter celle-ci,
qui prouve, entre toutes les autres, combien
-son c&oelig;ur était peu complice des voyages de son
+son c&oelig;ur était peu complice des voyages de son
imagination.</p>
<p>J'avais au bras un bracelet de cheveux de
-Maurice, blonds, nuancés, soyeux, enfin d'un
-ton et d'une finesse à ne pas douter qu'ils eussent
-appartenu à la tête d'un petit enfant. On
-venait d'exécuter Alibaud, et ma mère avait
+Maurice, blonds, nuancés, soyeux, enfin d'un
+ton et d'une finesse à ne pas douter qu'ils eussent
+appartenu à la tête d'un petit enfant. On
+venait d'exécuter Alibaud, et ma mère avait
entendu dire qu'il avait de longs cheveux. Je
-n'ai jamais vu Alibaud, j'ai ouï dire qu'il était
-très brun; mais ne voilà-t-il pas que ma pauvre
-mère, qui avait la tête toute remplie de ce drame,
+n'ai jamais vu Alibaud, j'ai ouï dire qu'il était
+très brun; mais ne voilà-t-il pas que ma pauvre
+mère, qui avait la tête toute remplie de ce drame,
s'imagine que ce bracelet est de sa chevelure!
-«La preuve, me dit-elle, c'est que ton ami
-Charles Ledru a plaidé la cause de l'assassin.»
-A cette époque, je ne connaissais pas Charles
-Ledru, pas même de vue; mais il n'y eut aucun
+«La preuve, me dit-elle, c'est que ton ami
+Charles Ledru a plaidé la cause de l'assassin.»
+A cette époque, je ne connaissais pas Charles
+Ledru, pas même de vue; mais il n'y eut aucun
moyen de la dissuader. Elle voulait me faire
-jeter au feu ce cher bracelet, qui était toute la
-toison dorée du premier âge de Maurice, et
+jeter au feu ce cher bracelet, qui était toute la
+toison dorée du premier âge de Maurice, et
qu'elle m'avait vu dix fois au bras sans y faire
-attention. Je fus obligée de me sauver pour
-l'empêcher de me l'arracher. Je me sauvais souvent
+attention. Je fus obligée de me sauver pour
+l'empêcher de me l'arracher. Je me sauvais souvent
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_52">XIII p. 52</a></span>
en riant; mais, tout en riant, je sentais de
grosses larmes tomber sur mes joues. Je ne
-pouvais m'habituer à la voir irritée et malheureuse
-dans ces momens où j'allais lui porter tout
-mon c&oelig;ur: mon c&oelig;ur souvent navré de quelque
-amertume secrète qu'elle n'eût probablement pas
+pouvais m'habituer à la voir irritée et malheureuse
+dans ces momens où j'allais lui porter tout
+mon c&oelig;ur: mon c&oelig;ur souvent navré de quelque
+amertume secrète qu'elle n'eût probablement pas
su comprendre, mais qu'une heure de son amour
-eût pu dissiper.</p>
+eût pu dissiper.</p>
-<p>La première lettre que j'avais écrite en prenant
-la résolution de lutter judiciairement contre
-mon mari avait été pour elle. Son élan vers moi
-fut alors spontané, complet, et ne se démentit
-plus. Dans les voyages que je fis à Paris durant
+<p>La première lettre que j'avais écrite en prenant
+la résolution de lutter judiciairement contre
+mon mari avait été pour elle. Son élan vers moi
+fut alors spontané, complet, et ne se démentit
+plus. Dans les voyages que je fis à Paris durant
cette lutte, je la trouvai toujours parfaite. Il
-y avait donc près de deux ans que ma pauvre
-petite mère était redevenue pour moi ce qu'elle
-avait été dans mon enfance. Elle tournait
-un peu ses taquineries vers Maurice, qu'elle eût
-voulu gouverner à sa guise et qui résistait un
+y avait donc près de deux ans que ma pauvre
+petite mère était redevenue pour moi ce qu'elle
+avait été dans mon enfance. Elle tournait
+un peu ses taquineries vers Maurice, qu'elle eût
+voulu gouverner à sa guise et qui résistait un
peu plus que je n'aurais voulu. Mais elle l'adorait
-quand même, et j'avais besoin de la voir se
-livrer à ces petites frasques pour ne pas m'inquieter
+quand même, et j'avais besoin de la voir se
+livrer à ces petites frasques pour ne pas m'inquieter
de ce doux changement survenu en elle
-à mon égard. Il y avait des momens où je disais
-à Pierret: «Ma mère est adorable maintenant,
+à mon égard. Il y avait des momens où je disais
+à Pierret: «Ma mère est adorable maintenant,
mais je la trouve moins vive et moins gaie.
-Êtes-vous sûr qu'elle ne soit pas malade?&mdash;Eh
-non, me répondait-il; elle est mieux portante,
-au contraire. Elle a enfin passé l'âge où on se
-ressent encore d'une grande crise, et à présent
+Êtes-vous sûr qu'elle ne soit pas malade?&mdash;Eh
+non, me répondait-il; elle est mieux portante,
+au contraire. Elle a enfin passé l'âge où on se
+ressent encore d'une grande crise, et à présent
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_53">XIII p. 53</a></span>
-la voilà comme elle était dans sa jeunesse, aussi
-aimable et presque aussi belle.» C'était la vérité.
-Quand elle était un peu parée, et elle s'habillait
-à ravir, on la regardait encore passer sur
-le boulevard, incertain de son âge et frappé de
+la voilà comme elle était dans sa jeunesse, aussi
+aimable et presque aussi belle.» C'était la vérité.
+Quand elle était un peu parée, et elle s'habillait
+à ravir, on la regardait encore passer sur
+le boulevard, incertain de son âge et frappé de
la perfection de ses traits.</p>
-<p>Au moment où, appelée par cette terrible
-nouvelle de la fin prochaine de ma mère, j'arrivais
-à Paris à la fin de juillet, les derniers bulletins
-m'avaient laissé pourtant grande espérance.
+<p>Au moment où, appelée par cette terrible
+nouvelle de la fin prochaine de ma mère, j'arrivais
+à Paris à la fin de juillet, les derniers bulletins
+m'avaient laissé pourtant grande espérance.
J'accours, je descends l'escalier du boulevard,
-et je suis arrêtée par le marchand de fontaines,
-qui me dit: «Mais madame Dupin n'est plus
-ici!» Je crus que c'était une manière de m'annoncer
-sa mort, et la fenêtre ouverte, que j'avais
-prise pour un bon augure, me revint à l'esprit
-comme le signe d'un éternel départ. «Tranquillisez-vous,
+et je suis arrêtée par le marchand de fontaines,
+qui me dit: «Mais madame Dupin n'est plus
+ici!» Je crus que c'était une manière de m'annoncer
+sa mort, et la fenêtre ouverte, que j'avais
+prise pour un bon augure, me revint à l'esprit
+comme le signe d'un éternel départ. «Tranquillisez-vous,
me dit cet homme, elle ne va pas
plus mal. Elle a voulu aller se faire soigner dans
-une maison de santé pour avoir moins de bruit
-et un jardin. M. Pierret a dû vous l'écrire.»</p>
+une maison de santé pour avoir moins de bruit
+et un jardin. M. Pierret a dû vous l'écrire.»</p>
-<p>La lettre de Pierret ne m'était pas parvenue.
-Je courus à l'adresse qu'on m'indiquait, m'imaginant
-trouver ma mère en convalescence, puisqu'elle
-se préoccupait de la jouissance d'un jardin.</p>
+<p>La lettre de Pierret ne m'était pas parvenue.
+Je courus à l'adresse qu'on m'indiquait, m'imaginant
+trouver ma mère en convalescence, puisqu'elle
+se préoccupait de la jouissance d'un jardin.</p>
<p>Je la trouvai dans une affreuse petite chambre
-sans air, couchée sur un grabat et si changée
-que j'hésitai à la reconnaître: elle avait cent ans.
-Elle jeta ses bras à mon cou en me disant: «Ah!
-me voilà sauvée: tu m'apportes la vie!» Ma
+sans air, couchée sur un grabat et si changée
+que j'hésitai à la reconnaître: elle avait cent ans.
+Elle jeta ses bras à mon cou en me disant: «Ah!
+me voilà sauvée: tu m'apportes la vie!» Ma
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_54">XIII p. 54</a></span>
-s&oelig;ur, qui était auprès d'elle, m'expliqua tout bas
-que le choix de cet affreux domicile était une
-fantaisie de malade, et non une nécessité. Notre
-pauvre mère s'imaginant, dans ses heures de
-fièvre, qu'elle était environnée de voleurs, cachait
+s&oelig;ur, qui était auprès d'elle, m'expliqua tout bas
+que le choix de cet affreux domicile était une
+fantaisie de malade, et non une nécessité. Notre
+pauvre mère s'imaginant, dans ses heures de
+fièvre, qu'elle était environnée de voleurs, cachait
un sac d'argent sous son oreiller et ne voulait
pas habiter une meilleure chambre dans la
-crainte de révéler ses ressources à ces brigands
+crainte de révéler ses ressources à ces brigands
imaginaires.</p>
<p>Il fallut entrer dans sa fantaisie un instant;
-mais, peu à peu, j'en triomphai. La maison de
-santé était belle et vaste. Je louai le meilleur
-appartement sur le jardin, et dès le lendemain
-elle consentit à y être transportée. Je lui amenai
+mais, peu à peu, j'en triomphai. La maison de
+santé était belle et vaste. Je louai le meilleur
+appartement sur le jardin, et dès le lendemain
+elle consentit à y être transportée. Je lui amenai
mon cher Gaubert, dont la douce et sympathique
-figure lui plut, et qui réussit à lui persuader de
+figure lui plut, et qui réussit à lui persuader de
suivre ses prescriptions. Mais il m'emmena ensuite
-au jardin pour me dire: «Ne vous flattez
-pas, elle ne peut pas guérir; le foie est affreusement
-tuméfié. La crise des douleurs atroces est
-passée. Elle va mourir sans souffrance. Vous ne
+au jardin pour me dire: «Ne vous flattez
+pas, elle ne peut pas guérir; le foie est affreusement
+tuméfié. La crise des douleurs atroces est
+passée. Elle va mourir sans souffrance. Vous ne
pouvez que retarder un peu le moment fatal par
des soins moraux. Quant aux soins physiques,
faites absolument tout ce qu'elle voudra. Elle
-n'a pas la force de vouloir rien qui lui soit précisément
-nuisible. Mon rôle, à moi, est de lui
+n'a pas la force de vouloir rien qui lui soit précisément
+nuisible. Mon rôle, à moi, est de lui
prescrire des choses insignifiantes et d'avoir l'air
-de compter sur leur efficacité. Elle est impressionnable
+de compter sur leur efficacité. Elle est impressionnable
comme un enfant. Occupez son esprit de
-l'espoir d'une prochaine guérison. Qu'elle parte
+l'espoir d'une prochaine guérison. Qu'elle parte
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_55">XIII p. 55</a></span>
doucement et sans en avoir conscience. Puis il
-ajouta avec sa sérénité habituelle, lui qui était
-frappé à mort aussi, et qui le savait bien, quoiqu'il
-le cachât pieusement à ses amis: «Mourir
-n'est pas un mal!»</p>
-
-<p>Je prévins ma s&oelig;ur, et nous n'eûmes plus
-qu'une pensée, celle de distraire et d'endormir les
-prévisions de notre pauvre malade. Elle voulut
-se lever et sortir. «C'est dangereux, nous dit
+ajouta avec sa sérénité habituelle, lui qui était
+frappé à mort aussi, et qui le savait bien, quoiqu'il
+le cachât pieusement à ses amis: «Mourir
+n'est pas un mal!»</p>
+
+<p>Je prévins ma s&oelig;ur, et nous n'eûmes plus
+qu'une pensée, celle de distraire et d'endormir les
+prévisions de notre pauvre malade. Elle voulut
+se lever et sortir. «C'est dangereux, nous dit
Gaubert, elle peut expirer dans vos bras; mais
retenir son corps dans une inaction que son esprit
ne peut accepter est plus dangereux encore.
-Faites ce qu'elle désire.»</p>
+Faites ce qu'elle désire.»</p>
-<p>Nous habillâmes notre pauvre mère et la portâmes
+<p>Nous habillâmes notre pauvre mère et la portâmes
dans une voiture de remise. Elle voulut
-aller aux Champs-Élysées. Là, elle fut un instant
-ranimée par le sentiment de la vie qui s'agitait
-autour d'elle. «Que c'est beau, nous disait-elle,
+aller aux Champs-Élysées. Là, elle fut un instant
+ranimée par le sentiment de la vie qui s'agitait
+autour d'elle. «Que c'est beau, nous disait-elle,
ces voitures qui font du bruit, ces chevaux qui
courent, ces femmes en toilette, ce soleil, cette
-poussière d'or! On ne peut pas mourir au milieu
-de tout cela! non! à Paris on ne meurt pas!»
-Son &oelig;il était encore brillant et sa voix pleine.
+poussière d'or! On ne peut pas mourir au milieu
+de tout cela! non! à Paris on ne meurt pas!»
+Son &oelig;il était encore brillant et sa voix pleine.
Mais, en approchant de l'arc de triomphe, elle
-nous dit en redevenant pâle comme la mort: «Je
-n'irai pas jusque-là. J'en ai assez.» Nous fûmes
-épouvantées, elle semblait prête à exhaler son
-dernier souffle. Je fis arrêter la voiture. La malade
-se ranima. «Retournons, me dit-elle; un
-autre jour nous irons jusqu'au bois de Boulogne.»</p>
+nous dit en redevenant pâle comme la mort: «Je
+n'irai pas jusque-là. J'en ai assez.» Nous fûmes
+épouvantées, elle semblait prête à exhaler son
+dernier souffle. Je fis arrêter la voiture. La malade
+se ranima. «Retournons, me dit-elle; un
+autre jour nous irons jusqu'au bois de Boulogne.»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XIII_56">XIII p. 56</a></span>
Elle sortit encore plusieurs fois. Elle s'affaiblissait
visiblement, mais la crainte de la mort
-s'évanouissait. Les nuits étaient mauvaises et
-troublées par la fièvre et le délire: mais le jour
-elle semblait renaître. Elle avait envie de manger
-de tout; ma s&oelig;ur s'inquiétait de ses fantaisies
+s'évanouissait. Les nuits étaient mauvaises et
+troublées par la fièvre et le délire: mais le jour
+elle semblait renaître. Elle avait envie de manger
+de tout; ma s&oelig;ur s'inquiétait de ses fantaisies
et me grondait de lui apporter tout ce qu'elle demandait.
Je grondais ma s&oelig;ur de songer seulement
-à la contredire, et elle se rassurait, en
-effet, en voyant notre pauvre malade, entourée
-de fruits et de friandises, se réjouir en les regardant,
-en les touchant et en disant: «J'y goûterai
-tout à l'heure.» Elle n'y goûtait même pas. Elle
+à la contredire, et elle se rassurait, en
+effet, en voyant notre pauvre malade, entourée
+de fruits et de friandises, se réjouir en les regardant,
+en les touchant et en disant: «J'y goûterai
+tout à l'heure.» Elle n'y goûtait même pas. Elle
en avait joui par les yeux.</p>
-<p>Nous la descendions au jardin, et là, sur un
-fauteuil, au soleil, elle tombait dans la rêverie,
-et même dans la méditation. Elle attendait d'être
+<p>Nous la descendions au jardin, et là, sur un
+fauteuil, au soleil, elle tombait dans la rêverie,
+et même dans la méditation. Elle attendait d'être
seule avec moi pour me dire ce qu'elle pensait.
-«Ta s&oelig;ur est dévote, me disait-elle, et moi je
+«Ta s&oelig;ur est dévote, me disait-elle, et moi je
ne le suis plus du tout depuis que je me figure
que je vais mourir. Je ne veux pas voir la figure
-d'un prêtre, entends-tu bien! Je veux, si je dois
-partir, que tout soit riant autour de moi. Après
+d'un prêtre, entends-tu bien! Je veux, si je dois
+partir, que tout soit riant autour de moi. Après
tout, pourquoi craindrais-je de me trouver devant
-Dieu? Je l'ai toujours aimé.» Et elle ajoutait
-avec une vivacité naïve: «<em>Il pourra bien me reprocher
+Dieu? Je l'ai toujours aimé.» Et elle ajoutait
+avec une vivacité naïve: «<em>Il pourra bien me reprocher
tout ce qu'il voudra, mais de ne pas l'avoir
-aimé, cela, je l'en défie!</em>»</p>
+aimé, cela, je l'en défie!</em>»</p>
-<p>Soigner et consoler ma mère mourante ne
-me fut pas accordé sans lutte et sans distraction
+<p>Soigner et consoler ma mère mourante ne
+me fut pas accordé sans lutte et sans distraction
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_57">XIII p. 57</a></span>
-par le destin qui me poursuivait. Mon frère, qui
-agissait de la manière la plus étrange et la plus
-contradictoire du monde, m'écrivit: «Je t'avertis,
-à l'insu de ton mari, qu'il va partir pour
+par le destin qui me poursuivait. Mon frère, qui
+agissait de la manière la plus étrange et la plus
+contradictoire du monde, m'écrivit: «Je t'avertis,
+à l'insu de ton mari, qu'il va partir pour
Nohant afin de t'enlever Maurice. Ne me trahis
pas, cela me brouillerait avec lui. Mais je crois
devoir te mettre en garde contre ses projets.
-C'est à toi de savoir si ton fils est réellement trop
-faible pour rentrer au collége.»</p>
+C'est à toi de savoir si ton fils est réellement trop
+faible pour rentrer au collége.»</p>
-<p>Certes, Maurice était hors d'état de rentrer au
-collége, et je craignais, sur ses nerfs ébranlés,
+<p>Certes, Maurice était hors d'état de rentrer au
+collége, et je craignais, sur ses nerfs ébranlés,
l'effet d'une surprise douloureuse et d'une explication
-vive avec son père.</p>
-
-<p>Je ne pouvais quitter ma mère. Un de mes
-amis prit la poste, courut à Ars, et conduisit
-Maurice à Fontainebleau, où j'allai, sous un
-nom supposé, l'installer dans une auberge.
-L'ami qui s'était chargé de me l'amener voulut
-bien rester près de lui pendant que je revenais
-auprès de ma malade.</p>
-
-<p>J'arrivai à la maison de santé à sept heures
-du matin. J'avais voyagé la nuit pour gagner du
-temps. Je vis la fenêtre ouverte. Je me rappelai
-celle du boulevard, et je sentis que tout était
-fini. J'avais embrassé ma mère l'avant-veille pour
-la dernière fois, et elle m'avait dit: «Je me sens
-très bien, et j'ai à présent les idées les plus
-agréables de toute ma vie. Je me mets à aimer
+vive avec son père.</p>
+
+<p>Je ne pouvais quitter ma mère. Un de mes
+amis prit la poste, courut à Ars, et conduisit
+Maurice à Fontainebleau, où j'allai, sous un
+nom supposé, l'installer dans une auberge.
+L'ami qui s'était chargé de me l'amener voulut
+bien rester près de lui pendant que je revenais
+auprès de ma malade.</p>
+
+<p>J'arrivai à la maison de santé à sept heures
+du matin. J'avais voyagé la nuit pour gagner du
+temps. Je vis la fenêtre ouverte. Je me rappelai
+celle du boulevard, et je sentis que tout était
+fini. J'avais embrassé ma mère l'avant-veille pour
+la dernière fois, et elle m'avait dit: «Je me sens
+très bien, et j'ai à présent les idées les plus
+agréables de toute ma vie. Je me mets à aimer
la campagne, que je ne pouvais pas souffrir. Cela
m'est venu dans ces derniers temps, en coloriant
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_58">XIII p. 58</a></span>
-des lithographies pour m'amuser. C'était une
+des lithographies pour m'amuser. C'était une
belle vue de Suisse, avec des arbres, des montagnes,
des chalets, des vaches et des cascades.
-Cette image-là me revient toujours, et je la vois
-bien plus belle qu'elle n'était. Je la vois même
+Cette image-là me revient toujours, et je la vois
+bien plus belle qu'elle n'était. Je la vois même
plus belle que la nature. Quand je ferme les
yeux, je vois des paysages dont tu n'as pas
-d'idée, et que tu ne pourrais pas décrire;
+d'idée, et que tu ne pourrais pas décrire;
c'est trop beau, c'est trop grand! Et cela
-change à toute minute pour devenir toujours plus
-beau. Il faudra que j'aille à Nohant faire des
-grottes et des cascades dans le petit bois. A présent
-que Nohant n'appartient plus qu'à toi, je
+change à toute minute pour devenir toujours plus
+beau. Il faudra que j'aille à Nohant faire des
+grottes et des cascades dans le petit bois. A présent
+que Nohant n'appartient plus qu'à toi, je
m'y plairai. Tu vas partir dans une quinzaine,
n'est-ce pas? Eh bien, je veux m'en aller
avec toi.</p>
-<p>Ce jour-là il faisait une chaleur écrasante, et
-Gaubert nous avait dit: «Tâchez qu'elle ne
-veuille pas sortir en voiture, à moins qu'il ne
-pleuve.» La chaleur redoublant, j'avais fait
-semblant d'aller chercher une voiture, et j'étais
-rentrée disant qu'il était impossible d'en trouver.&mdash;«Au
-fait, cela m'est égal, avait-elle dit. Je
+<p>Ce jour-là il faisait une chaleur écrasante, et
+Gaubert nous avait dit: «Tâchez qu'elle ne
+veuille pas sortir en voiture, à moins qu'il ne
+pleuve.» La chaleur redoublant, j'avais fait
+semblant d'aller chercher une voiture, et j'étais
+rentrée disant qu'il était impossible d'en trouver.&mdash;«Au
+fait, cela m'est égal, avait-elle dit. Je
me sens si bien que je n'ai plus envie de me
-déranger. Va-t'en voir Maurice. Quand tu reviendras,
-je suis sûre que tu me trouveras
-guérie.</p>
+déranger. Va-t'en voir Maurice. Quand tu reviendras,
+je suis sûre que tu me trouveras
+guérie.</p>
-<p>Le lendemain, elle avait été parfaitement
-tranquille. A cinq heures de l'après-midi, elle
-avait dit à ma s&oelig;ur: «Coiffe-moi, je voudrais
+<p>Le lendemain, elle avait été parfaitement
+tranquille. A cinq heures de l'après-midi, elle
+avait dit à ma s&oelig;ur: «Coiffe-moi, je voudrais
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_59">XIII p. 59</a></span>
-être bien coiffée.» Elle s'était regardée au miroir,
-elle avait souri. Sa main avait laissé retomber le
-miroir, et son âme s'était envolée. Gaubert
-m'avait écrit sur-le-champ, mais je m'étais croisée
-avec sa lettre. J'arrivais pour la trouver <em>guérie</em>
-en effet, guérie de l'effroyable fatigue et de la
-tâche cruelle de vivre en ce monde.</p>
+être bien coiffée.» Elle s'était regardée au miroir,
+elle avait souri. Sa main avait laissé retomber le
+miroir, et son âme s'était envolée. Gaubert
+m'avait écrit sur-le-champ, mais je m'étais croisée
+avec sa lettre. J'arrivais pour la trouver <em>guérie</em>
+en effet, guérie de l'effroyable fatigue et de la
+tâche cruelle de vivre en ce monde.</p>
<p>Pierret ne pleura pas. Comme Deschartres
-auprès du lit de mort de ma grand'mère, il semblait
-ne pas comprendre qu'on pût se séparer
+auprès du lit de mort de ma grand'mère, il semblait
+ne pas comprendre qu'on pût se séparer
pour jamais. Il l'accompagna le lendemain au
-cimetière et revint en riant aux éclats. Puis il
+cimetière et revint en riant aux éclats. Puis il
cessa brusquement de rire et fondit en larmes.</p>
<p>Pauvre excellent Pierret! Il ne se consola
-jamais. Il retourna au Cheval blanc, à sa bière
-et à sa pipe. Il fut toujours gai, brusque, étourdi,
-bruyant. Il vint me voir à Nohant l'année suivante.
-C'était toujours le même Pierret à la surface.
-Mais, tout d'un coup, il me disait: «Parlons
-donc un peu de votre mère! Vous souvenez-vous?...»
-et alors il se remémorait tous les détails
-de sa vie, toutes les singularités de son caractère,
-toutes les vivacités dont il avait été la victime
+jamais. Il retourna au Cheval blanc, à sa bière
+et à sa pipe. Il fut toujours gai, brusque, étourdi,
+bruyant. Il vint me voir à Nohant l'année suivante.
+C'était toujours le même Pierret à la surface.
+Mais, tout d'un coup, il me disait: «Parlons
+donc un peu de votre mère! Vous souvenez-vous?...»
+et alors il se remémorait tous les détails
+de sa vie, toutes les singularités de son caractère,
+toutes les vivacités dont il avait été la victime
volontaire, et il citait ses mots, il rappelait ses
inflexions de voix, il riait de tout son c&oelig;ur; et
puis il prenait son chapeau et s'en allait sur une
-plaisanterie. Je le suivais de près, voyant bien
+plaisanterie. Je le suivais de près, voyant bien
l'excitation nerveuse qui l'emportait, et je le
trouvais sanglotant dans un coin du jardin.</p>
-<p>Aussitôt après la mort de ma mère, je retournai
+<p>Aussitôt après la mort de ma mère, je retournai
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_60">XIII p. 60</a></span>
-à Fontainebleau, où je passai quelques jours
-tête à tête avec Maurice. Il se portait bien, la
-chaleur avait dissipé les rhumatismes. Gaubert,
+à Fontainebleau, où je passai quelques jours
+tête à tête avec Maurice. Il se portait bien, la
+chaleur avait dissipé les rhumatismes. Gaubert,
qui vint l'y voir, ne le trouvait cependant pas
-guéri. Le c&oelig;ur avait encore des battemens irréguliers.
-Il fallait la continuation du régime,
+guéri. Le c&oelig;ur avait encore des battemens irréguliers.
+Il fallait la continuation du régime,
l'exercice continuel et pas la moindre fatigue
d'esprit. Nous nous levions avec le jour et nous
-partions jusqu'à la nuit sur de petits chevaux
-de louage, tous deux seuls, allant à la découverte
-dans cette admirable forêt pleine de
-sites imprévus, de productions variées, de fleurs
+partions jusqu'à la nuit sur de petits chevaux
+de louage, tous deux seuls, allant à la découverte
+dans cette admirable forêt pleine de
+sites imprévus, de productions variées, de fleurs
splendides et de papillons merveilleux pour mon
-jeune naturaliste, qui pouvait se livrer à l'observation
-et à la chasse en attendant l'étude. Il
-avait le goût de cette science et celui du dessin
-depuis qu'il était au monde. C'était un préservatif
-contre l'ennui d'une inaction forcée que de
-jouir de la nature comme il savait déjà en
+jeune naturaliste, qui pouvait se livrer à l'observation
+et à la chasse en attendant l'étude. Il
+avait le goût de cette science et celui du dessin
+depuis qu'il était au monde. C'était un préservatif
+contre l'ennui d'une inaction forcée que de
+jouir de la nature comme il savait déjà en
jouir.</p>
-<p>Mais à peine étais-je remise de la crise qui
-venait de m'ébranler, qu'une alerte nouvelle vint
-me surprendre. M. Dudevant avait été en Berry,
-et n'y trouvant pas Maurice, il avait emmené
+<p>Mais à peine étais-je remise de la crise qui
+venait de m'ébranler, qu'une alerte nouvelle vint
+me surprendre. M. Dudevant avait été en Berry,
+et n'y trouvant pas Maurice, il avait emmené
Solange.</p>
<p>Comment avait-il pu s'imaginer que j'avais
-soustrait Maurice à sa velléité de le reprendre,
-pour lui jouer un mauvais tour? Je ne prétendais
-le lui cacher que le temps nécessaire pour laisser
-passer la mauvaise disposition que mon frère
+soustrait Maurice à sa velléité de le reprendre,
+pour lui jouer un mauvais tour? Je ne prétendais
+le lui cacher que le temps nécessaire pour laisser
+passer la mauvaise disposition que mon frère
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_61">XIII p. 61</a></span>
-m'avait signalée. J'espérais toujours arriver à ce
-à quoi je suis arrivée plus tard, à m'entendre
-avec lui sur ce qui était avantageux, nécessaire
-à l'éducation et à la santé de notre fils. Qu'au
-lieu d'aller le chercher en Berry mystérieusement
-et en mon absence, il me l'eût réclamé ouvertement,
-je l'aurais soumis devant lui à l'examen
-de médecins choisis par lui, et il se fût convaincu
-de l'impossibilité de le remettre au collége.</p>
+m'avait signalée. J'espérais toujours arriver à ce
+à quoi je suis arrivée plus tard, à m'entendre
+avec lui sur ce qui était avantageux, nécessaire
+à l'éducation et à la santé de notre fils. Qu'au
+lieu d'aller le chercher en Berry mystérieusement
+et en mon absence, il me l'eût réclamé ouvertement,
+je l'aurais soumis devant lui à l'examen
+de médecins choisis par lui, et il se fût convaincu
+de l'impossibilité de le remettre au collége.</p>
<p>Quoi qu'il en soit, il crut tirer une vengeance
-légitime de ce qui n'était chez moi qu'une inquiétude
-irrésistible, de ce qui à ses yeux fut un
-désir de le blesser. Quand l'âme est aigrie, elle
-se croit fondée à avoir les torts qu'elle suppose
+légitime de ce qui n'était chez moi qu'une inquiétude
+irrésistible, de ce qui à ses yeux fut un
+désir de le blesser. Quand l'âme est aigrie, elle
+se croit fondée à avoir les torts qu'elle suppose
aux autres.</p>
-<p>Jamais M. Dudevant n'avait témoigné le
-moindre désir d'avoir Solange près de lui. Il
-avait coutume de dire: «Je ne me mêle pas de
-l'éducation des filles, je n'y entends rien.» S'entendait-il
-davantage à celle des garçons? Non,
-il avait trop de rigidité dans la volonté pour
-supporter les inconséquences sans nombre, les
-langueurs et les entraînemens de l'enfance. Il
-n'a jamais aimé la contradiction, et qu'est ce qu'un
+<p>Jamais M. Dudevant n'avait témoigné le
+moindre désir d'avoir Solange près de lui. Il
+avait coutume de dire: «Je ne me mêle pas de
+l'éducation des filles, je n'y entends rien.» S'entendait-il
+davantage à celle des garçons? Non,
+il avait trop de rigidité dans la volonté pour
+supporter les inconséquences sans nombre, les
+langueurs et les entraînemens de l'enfance. Il
+n'a jamais aimé la contradiction, et qu'est ce qu'un
enfant, sinon la contradiction vivante de toutes
-les prévisions et intentions paternelles? D'ailleurs,
+les prévisions et intentions paternelles? D'ailleurs,
ses instincts militaires ne le portaient pas
-à s'amuser de ce que l'enfance a d'ennuyeux et
+à s'amuser de ce que l'enfance a d'ennuyeux et
d'impatientant pour toute autre indulgence que
-celle d'une mère.</p>
+celle d'une mère.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XIII_62">XIII p. 62</a></span>
-Il n'avait donc d'autre projet à l'égard de
-Maurice que celui d'en faire un collégien et
+Il n'avait donc d'autre projet à l'égard de
+Maurice que celui d'en faire un collégien et
plus tard un militaire, et en enlevant Solange il
-n'avait pas d'autre intention, il me l'a dit lui-même
+n'avait pas d'autre intention, il me l'a dit lui-même
ensuite, que celle de me la faire chercher.</p>
-<p>J'aurais dû me le dire à moi-même et me
-tranquilliser; mais les circonstances de cet enlèvement
-se présentèrent à mon esprit d'une
-manière poignante, et, dans la réalité, elles
-avaient été plus dramatiques que de besoin. La
-gouvernante avait été frappée et ma pauvre petite,
-épouvantée, avait été emmenée de force en poussant
-des cris dont toute la maison était encore
-consternée. Solange n'avait pourtant pas été
-prévenue par moi contre son père, comme il se
+<p>J'aurais dû me le dire à moi-même et me
+tranquilliser; mais les circonstances de cet enlèvement
+se présentèrent à mon esprit d'une
+manière poignante, et, dans la réalité, elles
+avaient été plus dramatiques que de besoin. La
+gouvernante avait été frappée et ma pauvre petite,
+épouvantée, avait été emmenée de force en poussant
+des cris dont toute la maison était encore
+consternée. Solange n'avait pourtant pas été
+prévenue par moi contre son père, comme il se
l'imaginait. Pendant la lutte avec Marie-Louise
-Rollinat et madame Rollinat la mère, qui se
-trouvait là, elle s'était jetée aux genoux de son
-père en criant: «Je t'aime, mon papa, je t'aime,
-ne m'emmène pas!» La pauvre enfant, ne sachant
+Rollinat et madame Rollinat la mère, qui se
+trouvait là, elle s'était jetée aux genoux de son
+père en criant: «Je t'aime, mon papa, je t'aime,
+ne m'emmène pas!» La pauvre enfant, ne sachant
rien, ne comprenait rien.</p>
<p>Les lettres qui me racontaient cette nouvelle
-aventure me donnèrent la fièvre. Je courus à
-Paris, je confiai Maurice à mon ami M. Louis
+aventure me donnèrent la fièvre. Je courus à
+Paris, je confiai Maurice à mon ami M. Louis
Viardot, j'allai trouver le ministre, je me mis en
-règle; je me fis accompagner d'un autre ami et
-du maître clerc de mon avoué, M. Vincent, un
+règle; je me fis accompagner d'un autre ami et
+du maître clerc de mon avoué, M. Vincent, un
excellent jeune homme, plein de c&oelig;ur et de
-zèle, aujourd'hui avocat. Je partis en poste,
+zèle, aujourd'hui avocat. Je partis en poste,
courant jour et nuit vers Guillery. Pendant ces
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_63">XIII p. 63</a></span>
-deux journées de préparatifs, le ministre, M.
+deux journées de préparatifs, le ministre, M.
Barthe, avait eu l'obligeance de faire jouer le
-télégraphe: je savais où était ma fille.</p>
+télégraphe: je savais où était ma fille.</p>
-<p>Madame Dudevant était morte un mois auparavant.
+<p>Madame Dudevant était morte un mois auparavant.
Elle n'avait pu frustrer mon mari de
-l'héritage de son père. Elle lui laissait quelques
-charges qui lui valurent une douzaine de procès
-et la terre de Guillery, dont il avait déjà pris
-possession. Que Dieu fasse paix à cette malheureuse
-femme! Elle avait été bien coupable envers
+l'héritage de son père. Elle lui laissait quelques
+charges qui lui valurent une douzaine de procès
+et la terre de Guillery, dont il avait déjà pris
+possession. Que Dieu fasse paix à cette malheureuse
+femme! Elle avait été bien coupable envers
moi, bien plus que je ne veux le dire. Faisons
-grâce aux morts! Ils deviennent meilleurs, je
-l'espère, dans un monde meilleur. Si les justes
+grâce aux morts! Ils deviennent meilleurs, je
+l'espère, dans un monde meilleur. Si les justes
ressentiments de celui-ci peuvent leur en retarder
-l'accès, il y a longtemps que j'ai crié: «Ouvrez-lui,
-mon Dieu.»</p>
+l'accès, il y a longtemps que j'ai crié: «Ouvrez-lui,
+mon Dieu.»</p>
<p>Et que savons-nous du repentir au lendemain
de la mort? Les orthodoxes disent qu'un instant
-de contrition parfaite peut laver l'âme de toutes
-ses souillures, même au seuil de l'éternité. Je
+de contrition parfaite peut laver l'âme de toutes
+ses souillures, même au seuil de l'éternité. Je
le crois avec eux: mais pourquoi veulent-ils
-qu'aussitôt après la séparation de l'âme et du
-corps, cette douleur du péché, cette expiation
-suprême, cesse d'être possible? Est-ce que l'âme
-a perdu, selon eux, sa lumière et sa vie en montant
-vers le tribunal où Dieu l'appelle pour la
-juger? Ils ne sont point conséquents, ces catholiques
-qui regardent la misérable épreuve de cette vie
-comme définitive, puisqu'ils admettent un purgatoire
-où l'on pleure, où l'on se repent, où l'on prie.</p>
+qu'aussitôt après la séparation de l'âme et du
+corps, cette douleur du péché, cette expiation
+suprême, cesse d'être possible? Est-ce que l'âme
+a perdu, selon eux, sa lumière et sa vie en montant
+vers le tribunal où Dieu l'appelle pour la
+juger? Ils ne sont point conséquents, ces catholiques
+qui regardent la misérable épreuve de cette vie
+comme définitive, puisqu'ils admettent un purgatoire
+où l'on pleure, où l'on se repent, où l'on prie.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XIII_64">XIII p. 64</a></span>
-J'arrivai à Nérac, je courus chez le sous-préfet,
-M. Haussmann, aujourd'hui préfet de
-la Seine. Je ne me rappelle pas s'il était déjà le
-beau-frère de mon digne ami M. Artaud. Ce
-dernier a épousé sa s&oelig;ur. Je sais que j'allai lui
+J'arrivai à Nérac, je courus chez le sous-préfet,
+M. Haussmann, aujourd'hui préfet de
+la Seine. Je ne me rappelle pas s'il était déjà le
+beau-frère de mon digne ami M. Artaud. Ce
+dernier a épousé sa s&oelig;ur. Je sais que j'allai lui
demander aide et protection, et qu'il monta sur-le-champ
-dans ma voiture pour courir à Guillery,
+dans ma voiture pour courir à Guillery,
qu'il me fit rendre ma fille sans bruit et
-sans querelle, qu'il nous ramena à la sous-préfecture
+sans querelle, qu'il nous ramena à la sous-préfecture
avec mes compagnons de voyage, et qu'il
-ne voulut pas nous permettre de retourner à
+ne voulut pas nous permettre de retourner à
l'auberge, ni de partir avant deux jours de repos,
-de paisibles promenades sur la jolie rivière de
-Beïse et le long des rives où la tradition place
+de paisibles promenades sur la jolie rivière de
+Beïse et le long des rives où la tradition place
les jeunes amours de Florette et de Henri IV.
-Il me fit dîner avec d'anciens amis que je fus
+Il me fit dîner avec d'anciens amis que je fus
heureuse de retrouver, et je me souviens que
l'on causa beaucoup philosophie, terrain neutre
-en comparaison de celui de la politique, où le
-jeune fonctionnaire ne se fût pas trouvé d'accord
-avec nous. C'était un esprit sérieux, avide de
-creuser le problème général; mais un savoir-vivre
-exquis l'empêcha de soulever aucune question
-délicate.</p>
-
-<p>Je me souviens aussi que j'étais si peu versée
-dans la philosophie moderne à cette époque,
-que j'écoutai sans trouver rien à dire, et qu'au
-retour je disais à mon compagnon de route:
-«Vous avez discuté avec M. Haussmann sur des
-matières où je n'entends rien du tout. Je n'ai,
+en comparaison de celui de la politique, où le
+jeune fonctionnaire ne se fût pas trouvé d'accord
+avec nous. C'était un esprit sérieux, avide de
+creuser le problème général; mais un savoir-vivre
+exquis l'empêcha de soulever aucune question
+délicate.</p>
+
+<p>Je me souviens aussi que j'étais si peu versée
+dans la philosophie moderne à cette époque,
+que j'écoutai sans trouver rien à dire, et qu'au
+retour je disais à mon compagnon de route:
+«Vous avez discuté avec M. Haussmann sur des
+matières où je n'entends rien du tout. Je n'ai,
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_65">XIII p. 65</a></span>
-par rapport aux choses présentes, que des sentiments
-et des instincts. La science des idées
-nouvelles a des formules qui me sont étrangères
+par rapport aux choses présentes, que des sentiments
+et des instincts. La science des idées
+nouvelles a des formules qui me sont étrangères
et que je n'apprendrai probablement jamais. Il
-est trop tard. J'appartiens par l'esprit à une
-génération qui a déjà fait son temps.» Il m'assura
+est trop tard. J'appartiens par l'esprit à une
+génération qui a déjà fait son temps.» Il m'assura
que je me trompais et que, quand j'aurais
mis le pied dans un certain cercle de discussion,
je ne pourrais plus m'en arracher. Il se trompait
aussi un peu, mais il est certain que je ne devais
-pas tarder à m'y intéresser vivement.</p>
+pas tarder à m'y intéresser vivement.</p>
-<p>Huit mois se passèrent encore avant que
-j'eusse la tranquillité nécessaire à ce genre
-d'études.</p>
+<p>Huit mois se passèrent encore avant que
+j'eusse la tranquillité nécessaire à ce genre
+d'études.</p>
-<p>M. Dudevant ayant hérité d'un revenu qu'il
-avouait être de 1,200 fr. et qui devait bientôt
+<p>M. Dudevant ayant hérité d'un revenu qu'il
+avouait être de 1,200 fr. et qui devait bientôt
augmenter du double, il ne me semblait pas juste
-qu'il continuât à jouir de la moitié du mien. Il
+qu'il continuât à jouir de la moitié du mien. Il
en jugea autrement, et il fallut discuter encore.
-Je ne me serais pas donné tant de peine pour
-une question d'argent, si j'avais pu être certaine
-de suffire à l'éducation de mes deux enfants.
-Mais le travail littéraire est si éventuel, que je
+Je ne me serais pas donné tant de peine pour
+une question d'argent, si j'avais pu être certaine
+de suffire à l'éducation de mes deux enfants.
+Mais le travail littéraire est si éventuel, que je
ne voulais pas soumettre leur existence aux
-chances de mon métier: banqueroute d'éditeurs,
-banqueroute de succès ou de santé. Je voulais
-amener mon mari à ne plus s'occuper de Maurice,
-et il y paraissait disposé. Puisqu'il se
-croyait trop gêné pour payer son entretien sans
-mon aide, je lui proposai de m'en charger moi-même,
+chances de mon métier: banqueroute d'éditeurs,
+banqueroute de succès ou de santé. Je voulais
+amener mon mari à ne plus s'occuper de Maurice,
+et il y paraissait disposé. Puisqu'il se
+croyait trop gêné pour payer son entretien sans
+mon aide, je lui proposai de m'en charger moi-même,
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_66">XIII p. 66</a></span>
et il accepta enfin cette solution par un
-contrat définitif, en 1838. Il me fit demander
+contrat définitif, en 1838. Il me fit demander
une somme de cinquante mille francs moyennant
-laquelle il me rendit la jouissance de l'hôtel de
-Narbonne, patrimoine de mon père, et celle
-beaucoup plus précieuse de garder et gouverner
+laquelle il me rendit la jouissance de l'hôtel de
+Narbonne, patrimoine de mon père, et celle
+beaucoup plus précieuse de garder et gouverner
mes deux enfants comme je l'entendrais. Je
-vendis le coupon de rente qui avait constitué en
-partie la pension de ma mère; nous signâmes cet
-échange, enchantés l'un et l'autre de notre lot<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p>
-
-<p>Quant à l'argent, le mien ne valait pas grand'chose,
-en égard au présent. Le collége de Narbonne,
-maison historique fort vieille, avait été
-si peu entretenu et réparé, qu'il me fallut y
-dépenser près de cent mille francs pour le remettre
+vendis le coupon de rente qui avait constitué en
+partie la pension de ma mère; nous signâmes cet
+échange, enchantés l'un et l'autre de notre lot<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p>
+
+<p>Quant à l'argent, le mien ne valait pas grand'chose,
+en égard au présent. Le collége de Narbonne,
+maison historique fort vieille, avait été
+si peu entretenu et réparé, qu'il me fallut y
+dépenser près de cent mille francs pour le remettre
en bon rapport. Je travaillai dix ans pour
payer cette somme et faire de cette maison la
dot de ma fille.</p>
<p>Mais, au milieu des grands embarras que
-me suscitèrent mes petites propriétés, je ne
-perdis pas courage. J'étais devenue à la fois
-père et mère de famille. C'est beaucoup de
-fatigue et de souci quand l'héritage n'y suffit pas,
+me suscitèrent mes petites propriétés, je ne
+perdis pas courage. J'étais devenue à la fois
+père et mère de famille. C'est beaucoup de
+fatigue et de souci quand l'héritage n'y suffit pas,
et qu'il faut exercer une industrie absorbante,
-comme l'est celle d'écrire pour le public. Je ne
+comme l'est celle d'écrire pour le public. Je ne
sais ce que je serais devenue si je n'avais pas
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_67">XIII p. 67</a></span>
-eu, avec la faculté de veiller beaucoup, l'amour
-de mon art qui me ranimait à toute heure. Je
-commençai à l'aimer le jour où il devint pour
-moi, non plus une nécessité personnelle, mais
-un devoir austère. Il m'a, non pas consolée,
-mais distraite de bien des peines, et arrachée à
-bien des préoccupations.</p>
-
-<p>Mais que de préoccupations diverses, pour
-une tête sans grande variété de ressources, que
-ces extrêmes de la vie dont il fallut m'occuper
-simultanément dans ma petite sphère! Le respect
+eu, avec la faculté de veiller beaucoup, l'amour
+de mon art qui me ranimait à toute heure. Je
+commençai à l'aimer le jour où il devint pour
+moi, non plus une nécessité personnelle, mais
+un devoir austère. Il m'a, non pas consolée,
+mais distraite de bien des peines, et arrachée à
+bien des préoccupations.</p>
+
+<p>Mais que de préoccupations diverses, pour
+une tête sans grande variété de ressources, que
+ces extrêmes de la vie dont il fallut m'occuper
+simultanément dans ma petite sphère! Le respect
de l'art, les obligations d'honneur, le soin moral
et physique des enfants qui passe toujours avant
-le reste, le détail de la maison, les devoirs de
-l'amitié, de l'assistance et de l'obligeance! Combien
-les journées sont courtes pour que le désordre
+le reste, le détail de la maison, les devoirs de
+l'amitié, de l'assistance et de l'obligeance! Combien
+les journées sont courtes pour que le désordre
ne s'empare pas de la famille, de la maison, des
affaires ou de la cervelle! J'y ai fait de mon
-mieux, et je n'y ai fait que ce qui est possible à
-la volonté et à la foi. Je n'étais pas secondée
+mieux, et je n'y ai fait que ce qui est possible à
+la volonté et à la foi. Je n'étais pas secondée
par une de ces merveilleuses organisations qui
embrassent tout sans effort et qui vont sans
-fatigue du lit d'un enfant malade à une consultation
-judiciaire, et d'un chapitre de roman à un
-registre de comptabilité. J'avais donc dix fois,
+fatigue du lit d'un enfant malade à une consultation
+judiciaire, et d'un chapitre de roman à un
+registre de comptabilité. J'avais donc dix fois,
cent fois plus de peine qu'il n'y paraissait. Pendant
-plusieurs années je ne m'accordai que
+plusieurs années je ne m'accordai que
quatre heures de sommeil; pendant beaucoup
-d'autres années je luttai contre d'atroces migraines
-jusqu'à tomber en défaillance sur mon travail,
+d'autres années je luttai contre d'atroces migraines
+jusqu'à tomber en défaillance sur mon travail,
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_68">XIII p. 68</a></span>
-et toutes choses n'allèrent pourtant pas toujours
-au gré de mon zèle et de mon dévouement.</p>
+et toutes choses n'allèrent pourtant pas toujours
+au gré de mon zèle et de mon dévouement.</p>
-<p>D'où je conclus que le mariage doit être
+<p>D'où je conclus que le mariage doit être
rendu aussi indissoluble que possible; car, pour
-mener une barque aussi fragile que la sécurité
-d'une famille sur les flots rétifs de notre société,
+mener une barque aussi fragile que la sécurité
+d'une famille sur les flots rétifs de notre société,
ce n'est pas trop d'un homme et d'une femme,
-un père et une mère se partageant la tâche, chacun
-selon sa capacité.</p>
+un père et une mère se partageant la tâche, chacun
+selon sa capacité.</p>
-<p>Mais l'indissolubilité du mariage n'est possible
-qu'à la condition d'être volontaire, il faut
+<p>Mais l'indissolubilité du mariage n'est possible
+qu'à la condition d'être volontaire, il faut
la rendre possible.</p>
<p>Si, pour sortir de ce cercle vicieux, vous
-trouvez autre chose que la religion de l'égalité
+trouvez autre chose que la religion de l'égalité
de droits entre l'homme et la femme, vous aurez
-fait une belle découverte.</p>
+fait une belle découverte.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XIII_69">XIII p. 69</a></span></p>
<h2>CHAPITRE SIXIEME.</h2>
<p class="hanging indent">
-Mort d'Armand Carrel.&mdash;M. Émile de Girardin.&mdash;Résumé sur Éverard.&mdash;Départ
-pour Majorque.&mdash;Frédéric Chopin.&mdash;La Chartreuse
-de Valdemosa.&mdash;Les préludes.&mdash;Jour de pluie.&mdash;Marseille.
-Le docteur Cauvières.&mdash;Course en mer jusqu'à Gènes.&mdash;Retour
-à Nohant.&mdash;Maurice malade et guéri.&mdash;Le 12 mai 1839.&mdash;Armand
-Barbès.&mdash;Son erreur et sa sublimité.</p>
-
-<p>Deux circonstances portent ma pensée, en
-cet endroit de mon récit, sur deux des hommes
+Mort d'Armand Carrel.&mdash;M. Émile de Girardin.&mdash;Résumé sur Éverard.&mdash;Départ
+pour Majorque.&mdash;Frédéric Chopin.&mdash;La Chartreuse
+de Valdemosa.&mdash;Les préludes.&mdash;Jour de pluie.&mdash;Marseille.
+Le docteur Cauvières.&mdash;Course en mer jusqu'à Gènes.&mdash;Retour
+à Nohant.&mdash;Maurice malade et guéri.&mdash;Le 12 mai 1839.&mdash;Armand
+Barbès.&mdash;Son erreur et sa sublimité.</p>
+
+<p>Deux circonstances portent ma pensée, en
+cet endroit de mon récit, sur deux des hommes
les plus remarquables de notre temps. Ces deux
-à-propos sont la mort de Carrel, qui eut lieu
-presque le même jour que mon procès à Bourges,
+à-propos sont la mort de Carrel, qui eut lieu
+presque le même jour que mon procès à Bourges,
en 1836, et la question du mariage, que je viens
-d'effleurer à propos de ma propre histoire. C'est
-de M. Émile de Girardin qu'il s'agit. M. de
-Girardin journaliste, M. de Girardin législateur,
+d'effleurer à propos de ma propre histoire. C'est
+de M. Émile de Girardin qu'il s'agit. M. de
+Girardin journaliste, M. de Girardin législateur,
dirai-je M. de Girardin politique et philosophique?
-Le titre de journaliste embrasse peut-être
+Le titre de journaliste embrasse peut-être
tous les autres.</p>
-<p>Jusqu'à ce jour, le dix-neuvième siècle a eu
-deux grands journalistes, Armand Carrel, Émile
+<p>Jusqu'à ce jour, le dix-neuvième siècle a eu
+deux grands journalistes, Armand Carrel, Émile
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_70">XIII p. 70</a></span>
-de Girardin. Par une mystérieuse et poignante
-fatalité, l'un a tué l'autre, et, chose plus frappante
-encore, le vainqueur de ce déplorable
-combat, jeune alors et en apparence inférieur
-au vaincu sous le rapport de l'étendue du talent,
-est arrivé à le dépasser de toute l'étendue du
-progrès qui s'est accompli dans les idées générales
-et qui s'est fait en lui-même. Si Carrel
-eût vécu, eût-il subi la loi de ce progrès? Espérons-le;
-mais soyons sans prévention, et avouons
-que, fût-il resté ce qu'il était à la veille de sa
-mort, il nous paraîtrait, je parle à ceux qui
-voient comme moi, singulièrement arriéré.</p>
-
-<p>Émile de Girardin ne s'est pas arrêté dans
-sa marche, bien qu'il ait paru, qu'il ait peut-être
-été emporté par des courants contraires en de
-certains élans de sa ligne ascendante.</p>
-
-<p>Si bien que, sans dire une énormité, ni
+de Girardin. Par une mystérieuse et poignante
+fatalité, l'un a tué l'autre, et, chose plus frappante
+encore, le vainqueur de ce déplorable
+combat, jeune alors et en apparence inférieur
+au vaincu sous le rapport de l'étendue du talent,
+est arrivé à le dépasser de toute l'étendue du
+progrès qui s'est accompli dans les idées générales
+et qui s'est fait en lui-même. Si Carrel
+eût vécu, eût-il subi la loi de ce progrès? Espérons-le;
+mais soyons sans prévention, et avouons
+que, fût-il resté ce qu'il était à la veille de sa
+mort, il nous paraîtrait, je parle à ceux qui
+voient comme moi, singulièrement arriéré.</p>
+
+<p>Émile de Girardin ne s'est pas arrêté dans
+sa marche, bien qu'il ait paru, qu'il ait peut-être
+été emporté par des courants contraires en de
+certains élans de sa ligne ascendante.</p>
+
+<p>Si bien que, sans dire une énormité, ni
chercher un paradoxe, on pourrait entrevoir un
-incompréhensible dessein de la Providence, non
-pas dans ce fait douloureux et à jamais regrettable
-de la mort de Carrel, mais dans cet héritage
-de son génie recueilli précisément par son adversaire
-consterné.</p>
-
-<p>Quel eût été le rôle de Carrel en 1848? Cette
-question s'est souvent posée dans nos esprits à
-cette époque. Mes souvenirs me le présentaient
-comme l'ennemi né du socialisme. Les souvenirs
+incompréhensible dessein de la Providence, non
+pas dans ce fait douloureux et à jamais regrettable
+de la mort de Carrel, mais dans cet héritage
+de son génie recueilli précisément par son adversaire
+consterné.</p>
+
+<p>Quel eût été le rôle de Carrel en 1848? Cette
+question s'est souvent posée dans nos esprits à
+cette époque. Mes souvenirs me le présentaient
+comme l'ennemi né du socialisme. Les souvenirs
de mes amis combattaient le mien, et la fin de
-nos commentaires était qu'ayant un grand c&oelig;ur,
+nos commentaires était qu'ayant un grand c&oelig;ur,
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_71">XIII p. 71</a></span>
-il aurait pu être illuminé de quelque grande
-lumière.</p>
+il aurait pu être illuminé de quelque grande
+lumière.</p>
-<p>Mais il est certain qu'en 1847 Émile de Girardin
-était, relativement au mouvement accompli
+<p>Mais il est certain qu'en 1847 Émile de Girardin
+était, relativement au mouvement accompli
dans les esprits et dans le sien propre depuis
-dix ans, ce qu'était Armand Carrel dix ans auparavant.</p>
-
-<p>Il l'a dépassé depuis, relativement et réellement:
-il l'a immensément dépassé.</p>
-
-<p>Ce n'est pas un vain parallèle que je veux
-établir ici entre deux caractères très-opposés
-dans leurs instincts et deux talents très-différents
-dans leurs manières. C'est un rapprochement
-qui me frappe, qui m'a frappée souvent et qui
-me semble amené par la fatalité des situations.</p>
-
-<p>Carrel, sous la république se fût prononcé
-pour la présidence, à moins que Carrel n'eût
-bien changé! Carrel eût peut-être été président
-de la république. M. de Girardin eût probablement
+dix ans, ce qu'était Armand Carrel dix ans auparavant.</p>
+
+<p>Il l'a dépassé depuis, relativement et réellement:
+il l'a immensément dépassé.</p>
+
+<p>Ce n'est pas un vain parallèle que je veux
+établir ici entre deux caractères très-opposés
+dans leurs instincts et deux talents très-différents
+dans leurs manières. C'est un rapprochement
+qui me frappe, qui m'a frappée souvent et qui
+me semble amené par la fatalité des situations.</p>
+
+<p>Carrel, sous la république se fût prononcé
+pour la présidence, à moins que Carrel n'eût
+bien changé! Carrel eût peut-être été président
+de la république. M. de Girardin eût probablement
soutenu un autre candidat; mais ce n'est
-pas la question de l'institution qui les eût divisés.</p>
+pas la question de l'institution qui les eût divisés.</p>
-<p>Jusque-là, sans s'en apercevoir, M. de Girardin
-n'avait donc pas été plus loin que Carrel,
+<p>Jusque-là, sans s'en apercevoir, M. de Girardin
+n'avait donc pas été plus loin que Carrel,
mais personne dans nos rangs ne s'apercevait
-que Carrel n'avait pas été plus loin que M. de
+que Carrel n'avait pas été plus loin que M. de
Girardin.</p>
-<p>Je n'ai pas connu particulièrement Carrel.
-Je ne lui ai jamais parlé, bien que je l'aie rencontré
+<p>Je n'ai pas connu particulièrement Carrel.
+Je ne lui ai jamais parlé, bien que je l'aie rencontré
souvent; mais je me rappellerai toute ma
-vie une heure de conversation entre Éverard et lui,
+vie une heure de conversation entre Éverard et lui,
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_72">XIII p. 72</a></span>
-à laquelle j'assistai sans qu'il me vît. Je lisais
-dans l'embrasure d'une fenêtre, le rideau était
-tombé de lui-même sur moi lorsqu'il entra. Ils
-parlèrent du peuple. Je fus abasourdie. Carrel
-n'avait pas la notion du progrès! Ils ne furent
-pas d'accord. Éverard l'influença, puis, à son
-tour, il fut influencé par lui. Le plus faible
-entraîna le plus fort, cela se voit souvent.</p>
-
-<p>Après avoir parcouru bien des horizons depuis
-ce jour-là, Éverard, en 1847, était revenu
-s'enfermer dans l'horizon limité de Carrel.</p>
+à laquelle j'assistai sans qu'il me vît. Je lisais
+dans l'embrasure d'une fenêtre, le rideau était
+tombé de lui-même sur moi lorsqu'il entra. Ils
+parlèrent du peuple. Je fus abasourdie. Carrel
+n'avait pas la notion du progrès! Ils ne furent
+pas d'accord. Éverard l'influença, puis, à son
+tour, il fut influencé par lui. Le plus faible
+entraîna le plus fort, cela se voit souvent.</p>
+
+<p>Après avoir parcouru bien des horizons depuis
+ce jour-là, Éverard, en 1847, était revenu
+s'enfermer dans l'horizon limité de Carrel.</p>
<p>En voyant ces fluctuations des grands esprits,
-les partisans s'alarment, s'étonnent ou s'indignent.
-Les plus impatients crient à la défection, à la
+les partisans s'alarment, s'étonnent ou s'indignent.
+Les plus impatients crient à la défection, à la
trahison. Les derniers jours de Carrel furent
-empoisonnés par ces injustices. Éverard réagit
-et lutta jusqu'à sa fin contre des soupçons amers.
-M. de Girardin, plus accusé, plus insulté, plus
-haï encore par toutes les nuances des partis, est
-seul resté debout. Il est aujourd'hui, en France,
-le champion des théories les plus audacieuses et
-les plus généreuses sur la liberté. Ainsi le
-voulait la destinée en le douant d'une force
-supérieure à celle de ses adversaires.</p>
+empoisonnés par ces injustices. Éverard réagit
+et lutta jusqu'à sa fin contre des soupçons amers.
+M. de Girardin, plus accusé, plus insulté, plus
+haï encore par toutes les nuances des partis, est
+seul resté debout. Il est aujourd'hui, en France,
+le champion des théories les plus audacieuses et
+les plus généreuses sur la liberté. Ainsi le
+voulait la destinée en le douant d'une force
+supérieure à celle de ses adversaires.</p>
<p>Il faudrait pouvoir retrancher de nos m&oelig;urs
-politiques la prévention, l'impatience et la colère.
-Les idées que nous poursuivons ne trouveront
-leur triomphe que dans des consciences équitables
-et généreuses. Qu'un homme comme Carrel ait
-été outragé et navré par des lettres de reproches
+politiques la prévention, l'impatience et la colère.
+Les idées que nous poursuivons ne trouveront
+leur triomphe que dans des consciences équitables
+et généreuses. Qu'un homme comme Carrel ait
+été outragé et navré par des lettres de reproches
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_73">XIII p. 73</a></span>
-et de menaces impies, que tant d'autres, également
-purs, aient été accusés d'ambition cupide
-ou de lâcheté de caractère, c'est, dit-on, l'inévitable
-écume qui court sur le flot débordé des
+et de menaces impies, que tant d'autres, également
+purs, aient été accusés d'ambition cupide
+ou de lâcheté de caractère, c'est, dit-on, l'inévitable
+écume qui court sur le flot débordé des
passions. On ajoute qu'il faut en prendre son
-parti et que toute révolution est à ce prix amer.</p>
+parti et que toute révolution est à ce prix amer.</p>
<p>Eh bien, non, n'en prenons plus notre parti.
-Excusons ces égarements inévitables dans le
-passé, ne les acceptons plus pour l'avenir. Disons-nous
-une bonne fois qu'aucun parti, même le
-nôtre, ne gouvernera longtemps par la haine, la
+Excusons ces égarements inévitables dans le
+passé, ne les acceptons plus pour l'avenir. Disons-nous
+une bonne fois qu'aucun parti, même le
+nôtre, ne gouvernera longtemps par la haine, la
violence et l'insulte. N'admettons plus que les
-républiques doivent être ombrageuses et les dictatures
-vindicatives. Ne rêvons plus le progrès
-à la condition d'y marcher en nous soupçonnant,
+républiques doivent être ombrageuses et les dictatures
+vindicatives. Ne rêvons plus le progrès
+à la condition d'y marcher en nous soupçonnant,
en nous flagellant les uns les autres. Laissons
-au passé ses ténèbres, ses emportements, ses
-grossièretés. Admettons que les hommes qui
+au passé ses ténèbres, ses emportements, ses
+grossièretés. Admettons que les hommes qui
ont fait de grandes choses, ou qui ont eu seulement
-de grandes idées ou de grands sentiments,
-ne doivent pas être accusés à la légère et
-qu'ils doivent toujours l'être avec mesure.
-Soyons assez intelligents pour apprécier ces
+de grandes idées ou de grands sentiments,
+ne doivent pas être accusés à la légère et
+qu'ils doivent toujours l'être avec mesure.
+Soyons assez intelligents pour apprécier ces
hommes au point de vue de l'ensemble de l'histoire;
voyons leur puissance et ses limites naturelles,
-fatales. Vouloir qu'à toutes les heures de
-sa vie un homme supérieur réponde à l'idéal qu'il
-nous a fait entrevoir, c'est faire le procès à Dieu
-même, qui a créé l'homme incertain et limité.
-Que nos suffrages, dans un état libre, ne se
+fatales. Vouloir qu'à toutes les heures de
+sa vie un homme supérieur réponde à l'idéal qu'il
+nous a fait entrevoir, c'est faire le procès à Dieu
+même, qui a créé l'homme incertain et limité.
+Que nos suffrages, dans un état libre, ne se
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_74">XIII p. 74</a></span>
-portent pas sur celui dont, à une certaine heure
-l'esprit défaille, hésite ou s'égare, c'est notre
-droit. Mais, en l'éloignant pour un instant de
+portent pas sur celui dont, à une certaine heure
+l'esprit défaille, hésite ou s'égare, c'est notre
+droit. Mais, en l'éloignant pour un instant de
notre route, rendons-lui encore hommage en
-songeant que demain peut-être nos destins auront
-besoin de l'homme qui s'est reposé dans le scrupule
+songeant que demain peut-être nos destins auront
+besoin de l'homme qui s'est reposé dans le scrupule
ou dans la prudence<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p>
<p>Quand nos m&oelig;urs politiques auront fait ce
-progrès, quand les luttes de la popularité n'auront
+progrès, quand les luttes de la popularité n'auront
plus pour armes l'injure, l'ingratitude et la
-calomnie, nous ne verrons plus de défections
-importantes, soyez-en certains. Les défections
-sont presque toujours des réactions de l'orgueil
-blessé, des actes de dépit. Ah! je l'ai vu cent
-fois! Tel homme qui, respecté et ménagé dans
-son caractère, eût marché dans le droit chemin,
-s'est violemment séparé de ses coreligionnaires
-à cause d'une parole blessante, et les plus grands
-caractères ne sont pas à l'abri de la cuisante
+calomnie, nous ne verrons plus de défections
+importantes, soyez-en certains. Les défections
+sont presque toujours des réactions de l'orgueil
+blessé, des actes de dépit. Ah! je l'ai vu cent
+fois! Tel homme qui, respecté et ménagé dans
+son caractère, eût marché dans le droit chemin,
+s'est violemment séparé de ses coreligionnaires
+à cause d'une parole blessante, et les plus grands
+caractères ne sont pas à l'abri de la cuisante
blessure d'une attaque contre l'honneur, ou seulement
d'une critique brutale contre leur sagesse.
-Je ne peux pas citer les exemples trop rapprochés
+Je ne peux pas citer les exemples trop rapprochés
de nous, mais vous en avez certainement vu
-vous-même, quel que soit votre milieu. De
-funestes déterminations ont dû être prises devant
-vous, qui tenaient à un fil bien délié!</p>
+vous-même, quel que soit votre milieu. De
+funestes déterminations ont dû être prises devant
+vous, qui tenaient à un fil bien délié!</p>
<p>Et cela n'est-il pas dans la nature humaine?
On devient insensiblement l'ennemi de l'homme
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_75">XIII p. 75</a></span>
-qui s'est déclaré votre ennemi. S'il s'acharne,
+qui s'est déclaré votre ennemi. S'il s'acharne,
quelle que soit votre patience, vous arrivez peu
-à peu à le croire aveugle et injuste en toutes
+à peu à le croire aveugle et injuste en toutes
choses, du moment qu'il est injuste et aveugle
-envers vous. Ses idées mêmes vous deviennent
-antipathiques en même temps que son langage.
-Vous différiez sur quelques points au début, et
-voilà que les croyances même qui vous étaient
+envers vous. Ses idées mêmes vous deviennent
+antipathiques en même temps que son langage.
+Vous différiez sur quelques points au début, et
+voilà que les croyances même qui vous étaient
communes vous apparaissent douteuses, du
-moment qu'il leur a donné des formules qui
-semblent être la critique ou la négation des
-vôtres. Vous partez d'un jeu de mots et vous
+moment qu'il leur a donné des formules qui
+semblent être la critique ou la négation des
+vôtres. Vous partez d'un jeu de mots et vous
finissez par du sang. Les duels n'ont souvent
-pas d'autre cause, et il y a des duels de parti à
+pas d'autre cause, et il y a des duels de parti à
parti qui ensanglantent la place publique.</p>
<p>Quel est le plus grand coupable dans ces
funestes embrasements de l'histoire? Le premier
-qui dit à son frère <em>Raca</em>. Si Abel eût dit le
-premier cette parole à Caïn, c'est lui que Dieu
-eût puni comme le premier meurtrier de la race
+qui dit à son frère <em>Raca</em>. Si Abel eût dit le
+premier cette parole à Caïn, c'est lui que Dieu
+eût puni comme le premier meurtrier de la race
humaine.</p>
-<p>Ces réflexions qui m'entraînent ne sont pas
+<p>Ces réflexions qui m'entraînent ne sont pas
hors de propos quand je me rappelle la mort de
-Carrel, la douleur d'Éverard et la haine de notre
+Carrel, la douleur d'Éverard et la haine de notre
parti contre M. de Girardin. Si nous eussions
-été justes, si nous eussions reconnu que M. de
+été justes, si nous eussions reconnu que M. de
Girardin ne pouvait pas refuser de se battre
-sérieusement avec Carrel, comme il était pourtant
+sérieusement avec Carrel, comme il était pourtant
bien facile de s'en convaincre en examinant les
-faits; si, après avoir traité Carrel d'esprit lâche
+faits; si, après avoir traité Carrel d'esprit lâche
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_76">XIII p. 76</a></span>
-et poltron, on n'eût pas traité son adversaire de
-spadassin et d'assassin, il ne nous eût pas
+et poltron, on n'eût pas traité son adversaire de
+spadassin et d'assassin, il ne nous eût pas
fallu vingt ans pour nous emparer de notre
-bien légitime, c'est-à-dire du secours de cette
-grande puissance et de cette grande lumière
-qu'Émile de Girardin portait en lui, et devait
-porter tout seul sur le chemin qui conduit à
+bien légitime, c'est-à-dire du secours de cette
+grande puissance et de cette grande lumière
+qu'Émile de Girardin portait en lui, et devait
+porter tout seul sur le chemin qui conduit à
notre but commun.</p>
-<p>Que de méfiances et de préventions contre
+<p>Que de méfiances et de préventions contre
lui! Je les ai subies, moi aussi; non pas pour
-ce fait du duel, d'où, dangereusement blessé
-lui-même, il remporta la blessure plus profonde
-encore d'une irréparable douleur: quand des
-voix ardentes s'élevaient autour de moi pour
-s'écrier: «Quoi qu'il y ait, on ne tue pas Carrel!
-on ne doit pas tuer Carrel!» je me rappelais
-que M. de Girardin, ayant essuyé le feu de
-M. Degouve-Dennuques, avait refusé de le viser,
-et que cet acte, digne de Carrel parce qu'il était
-chevaleresque, avait été considéré comme une
+ce fait du duel, d'où, dangereusement blessé
+lui-même, il remporta la blessure plus profonde
+encore d'une irréparable douleur: quand des
+voix ardentes s'élevaient autour de moi pour
+s'écrier: «Quoi qu'il y ait, on ne tue pas Carrel!
+on ne doit pas tuer Carrel!» je me rappelais
+que M. de Girardin, ayant essuyé le feu de
+M. Degouve-Dennuques, avait refusé de le viser,
+et que cet acte, digne de Carrel parce qu'il était
+chevaleresque, avait été considéré comme une
injure parce qu'il venait d'un ennemi politique.
-Quant à la cause du duel, il est impossible que
-les témoins eussent pu la trouver suffisante, si
-Carrel ne les y eût contraints par son obstination.
-Sans aucun doute, Carrel était aigri et voulait
-arracher une humiliation plutôt qu'une réparation.
-Encore était-ce la réparation d'un tort peut-être
+Quant à la cause du duel, il est impossible que
+les témoins eussent pu la trouver suffisante, si
+Carrel ne les y eût contraints par son obstination.
+Sans aucun doute, Carrel était aigri et voulait
+arracher une humiliation plutôt qu'une réparation.
+Encore était-ce la réparation d'un tort peut-être
imaginaire.&mdash;Quant aux suites du duel, elles
furent navrantes et honorables pour M. de Girardin.
-Il fut insulté par les amis de Carrel,
+Il fut insulté par les amis de Carrel,
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_77">XIII p. 77</a></span>
et pour toute vengeance il porta le deuil de
Carrel.</p>
-<p>Ce n'était donc pas là le motif de notre antipathie,
-et Éverard lui-même, en pleurant Carrel
-qu'il chérissait, rendait justice à la loyauté de
-l'adversaire, quand il était de sang-froid. Mais
-il nous semblait voir, dans ce génie pratique qui
-commençait à se révéler, l'ennemi né de nos
-utopies. Nous ne nous trompions pas. Un abîme
-nous séparait alors. Nous sépare-t-il encore?
+<p>Ce n'était donc pas là le motif de notre antipathie,
+et Éverard lui-même, en pleurant Carrel
+qu'il chérissait, rendait justice à la loyauté de
+l'adversaire, quand il était de sang-froid. Mais
+il nous semblait voir, dans ce génie pratique qui
+commençait à se révéler, l'ennemi né de nos
+utopies. Nous ne nous trompions pas. Un abîme
+nous séparait alors. Nous sépare-t-il encore?
Oui, sur des questions de sentiment, sur des
-rêves d'idéal? et, quant à moi, sur la question
-du mariage, après mûre réflexion, je n'hésite pas
-à le dire. M. de Girardin socialiste, c'est-à-dire
+rêves d'idéal? et, quant à moi, sur la question
+du mariage, après mûre réflexion, je n'hésite pas
+à le dire. M. de Girardin socialiste, c'est-à-dire
touchant aux questions vitales de la famille dans
-un livre admirable quant à la politique et à
-l'esprit des législations, laisse dans l'ombre ou
-jette dans de téméraires aperçus ce grand dogme
-de l'amour et de la maternité. Il n'admet qu'une
-mère et des enfants dans la constitution de la
+un livre admirable quant à la politique et à
+l'esprit des législations, laisse dans l'ombre ou
+jette dans de téméraires aperçus ce grand dogme
+de l'amour et de la maternité. Il n'admet qu'une
+mère et des enfants dans la constitution de la
famille. J'ai dit plus haut, je dirai encore ailleurs,
-toujours et partout, qu'il faut un père et
-une mère.</p>
+toujours et partout, qu'il faut un père et
+une mère.</p>
-<p>Mais une discussion nous mènerait trop loin,
-et tout ceci est une digression à mon histoire.
+<p>Mais une discussion nous mènerait trop loin,
+et tout ceci est une digression à mon histoire.
Je ne la regrette pas, et je ne la retranche pas;
-mais il faut que, remettant encore à un autre
-cadre l'appréciation de cette nouvelle figure historique,
-apparue un instant dans mon récit, je résume
+mais il faut que, remettant encore à un autre
+cadre l'appréciation de cette nouvelle figure historique,
+apparue un instant dans mon récit, je résume
ce peu de pages.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XIII_78">XIII p. 78</a></span>
-Carrel disparut, emporté par la destinée,
-et non pas immolé par un ennemi. Un grand
-journaliste, c'est-à-dire un de ces hommes de
-synthèse qui font, au jour le jour, l'histoire
-de leur époque en la rattachant au passé et à
-l'avenir, à travers les inspirations ou les lassitudes
-du génie, laissa tomber le flambeau qu'il
+Carrel disparut, emporté par la destinée,
+et non pas immolé par un ennemi. Un grand
+journaliste, c'est-à-dire un de ces hommes de
+synthèse qui font, au jour le jour, l'histoire
+de leur époque en la rattachant au passé et à
+l'avenir, à travers les inspirations ou les lassitudes
+du génie, laissa tomber le flambeau qu'il
portait dans le sang de son adversaire, et dans
le sien propre. L'adversaire lava ce sang de ses
-larmes et ramassa le flambeau. Le tenir élevé
-n'était pas chose facile après une telle catastrophe.
-La lumière vacilla longtemps dans ses
-mains éperdues. Le souffle des passions a pu
-l'obscurcir ou la faire dévier; mais elle devait
-vivre, et nous eussions dû la saluer plus tôt.
-Nous ne l'avons pas fait, et elle a vécu quand
-même. La mission de l'héritier de Carrel s'est
-ennoblie dans la tempête. Au jour des catastrophes
-elle a été chevaleresque et généreuse. Un
-moment est venu où lui seul a pu montrer, en
-France, le courage et la foi que Carrel eût sans
-doute été forcé de refouler au fond de son c&oelig;ur,
-puisque Carrel n'eût pu se défendre du devoir de
-saisir, à un moment donné, le pouvoir pour son
+larmes et ramassa le flambeau. Le tenir élevé
+n'était pas chose facile après une telle catastrophe.
+La lumière vacilla longtemps dans ses
+mains éperdues. Le souffle des passions a pu
+l'obscurcir ou la faire dévier; mais elle devait
+vivre, et nous eussions dû la saluer plus tôt.
+Nous ne l'avons pas fait, et elle a vécu quand
+même. La mission de l'héritier de Carrel s'est
+ennoblie dans la tempête. Au jour des catastrophes
+elle a été chevaleresque et généreuse. Un
+moment est venu où lui seul a pu montrer, en
+France, le courage et la foi que Carrel eût sans
+doute été forcé de refouler au fond de son c&oelig;ur,
+puisque Carrel n'eût pu se défendre du devoir de
+saisir, à un moment donné, le pouvoir pour son
compte. M. de Girardin a eu le rare bonheur de
-n'y être pas contraint. C'est quelquefois un grand
+n'y être pas contraint. C'est quelquefois un grand
honneur aussi<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XIII_79">XIII p. 79</a></span>
-Revenons à Éverard. Trois ans s'étaient
-écoulés depuis qu'Éverard avait pris une grande
+Revenons à Éverard. Trois ans s'étaient
+écoulés depuis qu'Éverard avait pris une grande
influence morale sur mon esprit. Il la perdit
-pour des causes que je n'ai pas attendu jusqu'à
+pour des causes que je n'ai pas attendu jusqu'à
ce jour pour oublier. Oublier est bien le mot,
-car la netteté des souvenirs est quelquefois encore
+car la netteté des souvenirs est quelquefois encore
du ressentiment. Je sais en gros que ces
causes furent de diverse nature: d'une part, ses
-velléités d'<em>ambition</em>; il se servait toujours de ce
-mot-là pour exprimer ses violens et fugitifs besoins
-d'activité; de l'autre, les emportemens trop
-réitérés de son caractère, aigri souvent par l'inaction
-ou les déceptions.</p>
-
-<p>Quant à l'innocente ambition de siéger à la
-Chambre des députés et d'y prendre de l'influence,
-je ne la désapprouvais nullement; mais
-j'avoue qu'elle me gâtait un peu mon vieux Éverard,
-car c'est comme vieillard, aux heures où
+velléités d'<em>ambition</em>; il se servait toujours de ce
+mot-là pour exprimer ses violens et fugitifs besoins
+d'activité; de l'autre, les emportemens trop
+réitérés de son caractère, aigri souvent par l'inaction
+ou les déceptions.</p>
+
+<p>Quant à l'innocente ambition de siéger à la
+Chambre des députés et d'y prendre de l'influence,
+je ne la désapprouvais nullement; mais
+j'avoue qu'elle me gâtait un peu mon vieux Éverard,
+car c'est comme vieillard, aux heures où
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_80">XIII p. 80</a></span>
-sa figure altérée marquait soixante ans, que je le
-chérissais d'une affection presque filiale, parce
-que, dans ces momens-là, il était doux, vrai,
-simple, candide et tout rempli d'idéal divin.
-Était-ce alors qu'il était lui-même? C'est ce que
-je n'ai jamais pu savoir. Il était sincère à coup
-sûr dans tous ses aspects; mais quelle eût été sa
-vraie nature si son organisation eût été régulière,
-c'est-à-dire si un mal chronique ne l'eût pas fait
-passer par de continuelles alternatives de fièvre
+sa figure altérée marquait soixante ans, que je le
+chérissais d'une affection presque filiale, parce
+que, dans ces momens-là, il était doux, vrai,
+simple, candide et tout rempli d'idéal divin.
+Était-ce alors qu'il était lui-même? C'est ce que
+je n'ai jamais pu savoir. Il était sincère à coup
+sûr dans tous ses aspects; mais quelle eût été sa
+vraie nature si son organisation eût été régulière,
+c'est-à-dire si un mal chronique ne l'eût pas fait
+passer par de continuelles alternatives de fièvre
et de langueur? L'exaltation maladive me le
rendait, je ne dirai pas antipathique, mais comme
-étranger. C'est lorsqu'il redevenait jeune, actif,
-ardent au petit combat de la politique d'actualité,
-que j'éprouvais l'invincible besoin de ne pas trop
-m'intéresser à lui.</p>
-
-<p>C'est cette indifférence à ce qu'il regardait
-alors comme l'intérêt puissant de sa vie qu'il ne
-me pardonnait qu'après des bouderies ou des reproches.
-Pour éviter le retour de ces querelles,
+étranger. C'est lorsqu'il redevenait jeune, actif,
+ardent au petit combat de la politique d'actualité,
+que j'éprouvais l'invincible besoin de ne pas trop
+m'intéresser à lui.</p>
+
+<p>C'est cette indifférence à ce qu'il regardait
+alors comme l'intérêt puissant de sa vie qu'il ne
+me pardonnait qu'après des bouderies ou des reproches.
+Pour éviter le retour de ces querelles,
je ne provoquais ni ses lettres ni ses visites.
Elles devinrent de plus en plus rares. Il fut
-nommé député. Son début à la Chambre le posa,
-dans une question de propriété particulière que
+nommé député. Son début à la Chambre le posa,
+dans une question de propriété particulière que
je ne me rappelle pas bien, comme raisonneur
habile plus que comme orateur politique. Son
-rôle y fut effacé, selon moi. Je ne voulais pas le
+rôle y fut effacé, selon moi. Je ne voulais pas le
tourmenter. D'un homme comme lui on pouvait
-attendre le réveil sans inquiétude. Nous fûmes
+attendre le réveil sans inquiétude. Nous fûmes
des mois entiers sans nous voir et sans nous
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_81">XIII p. 81</a></span>
-écrire. J'étais fixée à Nohant. Il y apparut toujours
-de loin en loin jusque vers la révolution
-de février. Dans les dernières entrevues, nous
-n'étions plus d'accord sur le fond des choses.
-J'avais un peu étudié et médité mon idéal; il
-semblait avoir écarté le sien pour revenir à un
-siècle en arrière de la révolution. Il ne fallait
-pas lui rappeler le pont des Saints-Pères. Il eût
-affirmé par serment et de bonne foi que j'avais
-rêvé, ainsi que Planet. Il s'irritait quand je voulais
-lui prouver que j'avais gardé et amélioré
-mes sentimens, et qu'il avait laissé reculer et
+écrire. J'étais fixée à Nohant. Il y apparut toujours
+de loin en loin jusque vers la révolution
+de février. Dans les dernières entrevues, nous
+n'étions plus d'accord sur le fond des choses.
+J'avais un peu étudié et médité mon idéal; il
+semblait avoir écarté le sien pour revenir à un
+siècle en arrière de la révolution. Il ne fallait
+pas lui rappeler le pont des Saints-Pères. Il eût
+affirmé par serment et de bonne foi que j'avais
+rêvé, ainsi que Planet. Il s'irritait quand je voulais
+lui prouver que j'avais gardé et amélioré
+mes sentimens, et qu'il avait laissé reculer et
obscurcir les siens. Il raillait mon socialisme avec
un peu d'amertume, et cependant il redevenait
-aisément tendre et paternel. Alors je lui prédisais
+aisément tendre et paternel. Alors je lui prédisais
qu'un jour il redeviendrait socialiste, et
-qu'outre-passant le but, il me reprocherait ma modération.
-Cela fût arrivé certainement s'il eût vécu.</p>
+qu'outre-passant le but, il me reprocherait ma modération.
+Cela fût arrivé certainement s'il eût vécu.</p>
-<p>L'absence ni la mort ne détruisent les grandes
-amitiés; la mienne lui resta et lui reste en dépit
-de tout. Je ne fus jamais brouillée avec lui, et il
-le fut pourtant avec moi dans les dernières années
+<p>L'absence ni la mort ne détruisent les grandes
+amitiés; la mienne lui resta et lui reste en dépit
+de tout. Je ne fus jamais brouillée avec lui, et il
+le fut pourtant avec moi dans les dernières années
de sa vie. Je dirai pourquoi.</p>
-<p>Il voulait être commissaire à Bourges sous le
+<p>Il voulait être commissaire à Bourges sous le
gouvernement provisoire. Il ne le fut pas et s'en
-prit à moi. Il me supposait auprès du ministre
-de l'intérieur, une influence que j'étais loin d'avoir.
+prit à moi. Il me supposait auprès du ministre
+de l'intérieur, une influence que j'étais loin d'avoir.
M. Ledru-Rollin n'avait pas coutume de me
-consulter sur ses décisions politiques. Quelques
+consulter sur ses décisions politiques. Quelques
personnes l'ont dit: ce fut une mauvaise plaisanterie.
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_82">XIII p. 82</a></span>
-Éverard eut la simplicité de le croire
+Éverard eut la simplicité de le croire
sur des commentaires de province.</p>
-<p>Mais, pour être dans la vérité et dans la sincérité
+<p>Mais, pour être dans la vérité et dans la sincérité
absolue, je dus ne pas lui cacher que si
-j'avais eu cette influence et si j'avais été consultée,
-ou, pour mieux dire, si j'avais été le
-ministre en personne, je n'eusse pas raisonné
+j'avais eu cette influence et si j'avais été consultée,
+ou, pour mieux dire, si j'avais été le
+ministre en personne, je n'eusse pas raisonné
ni agi autrement que n'avait fait le ministre.
-Je poussai la loyauté jusqu'à lui écrire
-que M. Ledru-Rollin ayant pris cette détermination
-et la déclarant après coup dans une conversation
-à laquelle je me trouvais présente,
-j'avais trouvé sérieux et justes les motifs qu'il
-en avait donnés.&mdash;Éverard, je l'ai dit déjà, et
-je le lui disais à lui-même, avait été surpris par
-la république dans une phase d'antipathie marquée
-pour les idées qui devaient, qui eussent dû
-faire vivre la république. Il eût pu redevenir
-l'homme du lendemain; mobile et sincère comme
-il l'était, on ne devait guère être en peine de son
+Je poussai la loyauté jusqu'à lui écrire
+que M. Ledru-Rollin ayant pris cette détermination
+et la déclarant après coup dans une conversation
+à laquelle je me trouvais présente,
+j'avais trouvé sérieux et justes les motifs qu'il
+en avait donnés.&mdash;Éverard, je l'ai dit déjà, et
+je le lui disais à lui-même, avait été surpris par
+la république dans une phase d'antipathie marquée
+pour les idées qui devaient, qui eussent dû
+faire vivre la république. Il eût pu redevenir
+l'homme du lendemain; mobile et sincère comme
+il l'était, on ne devait guère être en peine de son
retour, et, dans tous les cas, on pouvait bien
l'attendre sans compromettre l'avenir d'une puissance
-comme la sienne. Mais, à coup sûr, il
-n'était pas l'homme de ce jour-là, du jour où
-nous étions, jour de foi entière et d'aspiration
-illimitée vers des principes rejetés la veille par
-Éverard.</p>
-
-<p>Je ne m'étais pas trompée. Sous la pression
-des circonstances, Éverard était à un des faîtes
-de la montagne, lorsque la violence des événements
+comme la sienne. Mais, à coup sûr, il
+n'était pas l'homme de ce jour-là, du jour où
+nous étions, jour de foi entière et d'aspiration
+illimitée vers des principes rejetés la veille par
+Éverard.</p>
+
+<p>Je ne m'étais pas trompée. Sous la pression
+des circonstances, Éverard était à un des faîtes
+de la montagne, lorsque la violence des événements
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_83">XIII p. 83</a></span>
l'en fit descendre sans espoir d'y jamais
remonter: la cruelle mort l'attendait. On m'a
-dit qu'il ne m'avait jamais pardonné ma sincérité.
+dit qu'il ne m'avait jamais pardonné ma sincérité.
Eh bien, je crois le contraire. Je crois que son
-c&oelig;ur a été juste et sa raison lucide à un moment
-donné connu de lui seul. Aujourd'hui que je
-vois son âme face à face, je suis bien tranquille.</p>
+c&oelig;ur a été juste et sa raison lucide à un moment
+donné connu de lui seul. Aujourd'hui que je
+vois son âme face à face, je suis bien tranquille.</p>
-<p>Il est une autre âme, non moins belle et
+<p>Il est une autre âme, non moins belle et
pure dans son essence, non moins malade et
-troublée dans ce monde, que je retrouve avec
-autant de placidité dans mes entretiens avec les
+troublée dans ce monde, que je retrouve avec
+autant de placidité dans mes entretiens avec les
morts, et dans mon attente de ce monde meilleur
-où nous devons nous reconnaître tous au
-rayon d'une lumière plus vive et plus divine que
+où nous devons nous reconnaître tous au
+rayon d'une lumière plus vive et plus divine que
celle de la terre.</p>
-<p>Je parle de Frédéric Chopin, qui fut l'hôte
-des huit dernières années de ma vie de retraite
-à Nohant sous la monarchie.</p>
+<p>Je parle de Frédéric Chopin, qui fut l'hôte
+des huit dernières années de ma vie de retraite
+à Nohant sous la monarchie.</p>
-<p>En 1838, dès que Maurice m'eut été définitivement
-confié, je me décidai à chercher pour
-lui un hiver plus doux que le nôtre. J'espérais
-le préserver ainsi du retour des rhumatismes
-cruels de l'année précédente. Je voulais trouver,
-en même temps, un lieu tranquille où je pusse
+<p>En 1838, dès que Maurice m'eut été définitivement
+confié, je me décidai à chercher pour
+lui un hiver plus doux que le nôtre. J'espérais
+le préserver ainsi du retour des rhumatismes
+cruels de l'année précédente. Je voulais trouver,
+en même temps, un lieu tranquille où je pusse
le faire travailler un peu ainsi que sa s&oelig;ur, et
-travailler moi-même sans excès. On gagne bien
+travailler moi-même sans excès. On gagne bien
du temps quand on ne voit personne, on est
-forcé de veiller beaucoup moins.</p>
+forcé de veiller beaucoup moins.</p>
-<p>Comme je faisais mes projets et mes préparatifs
-de départ, Chopin, que je voyais tous les
+<p>Comme je faisais mes projets et mes préparatifs
+de départ, Chopin, que je voyais tous les
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_84">XIII p. 84</a></span>
-jours et dont j'aimais tendrement le génie et le
-caractère, me dit à plusieurs reprises que, s'il
-était à la place de Maurice, il serait bientôt guéri
-lui-même. Je le crus, et je me trompai. Je ne
-le mis pas dans le voyage à la place de Maurice,
-mais à côté de Maurice. Ses amis le pressaient
+jours et dont j'aimais tendrement le génie et le
+caractère, me dit à plusieurs reprises que, s'il
+était à la place de Maurice, il serait bientôt guéri
+lui-même. Je le crus, et je me trompai. Je ne
+le mis pas dans le voyage à la place de Maurice,
+mais à côté de Maurice. Ses amis le pressaient
depuis longtemps d'aller passer quelque temps
dans le midi de l'Europe. On le croyait phthisique.
Gaubert l'examina et me jura qu'il ne
-l'était pas. «Vous le sauverez, en effet, me dit-il,
+l'était pas. «Vous le sauverez, en effet, me dit-il,
si vous lui donnez de l'air, de la promenade et du
-repos». Les autres, sachant bien que jamais Chopin
-ne se déciderait à quitter le monde et la vie
-de Paris sans qu'une personne aimée de lui et
-dévouée à lui ne l'y entraînât, me pressèrent
-vivement de ne pas repousser le désir qu'il manifestait
-si à propos et d'une façon tout inespérée.</p>
-
-<p>J'eus tort, par le fait, de céder à leur espérance
-et à ma propre sollicitude. C'était bien
-assez de m'en aller seule à l'étranger avec deux
-enfants, l'un déjà malade, l'autre exubérant de
-santé et de turbulence, sans prendre encore un
-tourment de c&oelig;ur et une responsabilité de
-médecin.</p>
-
-<p>Mais Chopin était dans un moment de santé
-qui rassurait tout le monde. Excepté Grzymala,
+repos». Les autres, sachant bien que jamais Chopin
+ne se déciderait à quitter le monde et la vie
+de Paris sans qu'une personne aimée de lui et
+dévouée à lui ne l'y entraînât, me pressèrent
+vivement de ne pas repousser le désir qu'il manifestait
+si à propos et d'une façon tout inespérée.</p>
+
+<p>J'eus tort, par le fait, de céder à leur espérance
+et à ma propre sollicitude. C'était bien
+assez de m'en aller seule à l'étranger avec deux
+enfants, l'un déjà malade, l'autre exubérant de
+santé et de turbulence, sans prendre encore un
+tourment de c&oelig;ur et une responsabilité de
+médecin.</p>
+
+<p>Mais Chopin était dans un moment de santé
+qui rassurait tout le monde. Excepté Grzymala,
qui ne s'y trompait pas trop, nous avions tous
confiance. Je priai cependant Chopin de bien
consulter ses forces morales, car il n'avait jamais
-envisagé sans effroi, depuis plusieurs années,
+envisagé sans effroi, depuis plusieurs années,
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_85">XIII p. 85</a></span>
-l'idée de quitter Paris, son médecin, ses relations,
-son appartement même et son piano. C'était
-l'homme des habitudes impérieuses, et tout
-changement, si petit qu'il fût, était un événement
+l'idée de quitter Paris, son médecin, ses relations,
+son appartement même et son piano. C'était
+l'homme des habitudes impérieuses, et tout
+changement, si petit qu'il fût, était un événement
terrible dans sa vie.</p>
<p>Je partis avec mes enfants, en lui disant que
-je passerais quelques jours à Perpignan, si je ne
+je passerais quelques jours à Perpignan, si je ne
l'y trouvais pas; et que s'il n'y venait pas au
-bout d'un certain délai, je passerais en Espagne.
+bout d'un certain délai, je passerais en Espagne.
J'avais choisi Majorque sur la foi de personnes
-qui croyaient bien connaître le climat et les ressources
+qui croyaient bien connaître le climat et les ressources
du pays, et qui ne les connaissaient pas
du tout.</p>
<p>Mendizabal, notre ami commun, un homme
-excellent autant que célèbre, devait se rendre à
-Madrid et accompagner Chopin jusqu'à la frontière,
-au cas où il donnerait suite à son rêve de
+excellent autant que célèbre, devait se rendre à
+Madrid et accompagner Chopin jusqu'à la frontière,
+au cas où il donnerait suite à son rêve de
voyage.</p>
<p>Je m'en allai donc avec mes enfants et une
femme de chambre dans le courant de novembre.
-Je m'arrêtai le premier soir au Plessis, où j'embrassai
-avec joie ma mère Angèle et toute cette
-bonne et chère famille qui m'avait ouvert les
+Je m'arrêtai le premier soir au Plessis, où j'embrassai
+avec joie ma mère Angèle et toute cette
+bonne et chère famille qui m'avait ouvert les
bras quinze ans auparavant. Je trouvai les fillettes
-grandes, belles et mariées. Tonine, ma
-préférée, était à la fois superbe et charmante.
-Mon pauvre père James était goutteux et marchait
-sur des béquilles. J'embrassai le père et la
-fille pour la dernière fois! Tonine devait mourir
+grandes, belles et mariées. Tonine, ma
+préférée, était à la fois superbe et charmante.
+Mon pauvre père James était goutteux et marchait
+sur des béquilles. J'embrassai le père et la
+fille pour la dernière fois! Tonine devait mourir
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_86">XIII p. 86</a></span>
-à la suite de sa première maternité, son père à
-peu près dans le même temps.</p>
-
-<p>Nous fîmes un grand détour, voyageant pour
-voyager. Nous revîmes à Lyon notre amie
-l'éminente artiste madame Montgolfier, Théodore
-de Seynes, etc., et descendîmes le Rhône
-jusqu'à Avignon, d'où nous courûmes à Vaucluse,
+à la suite de sa première maternité, son père à
+peu près dans le même temps.</p>
+
+<p>Nous fîmes un grand détour, voyageant pour
+voyager. Nous revîmes à Lyon notre amie
+l'éminente artiste madame Montgolfier, Théodore
+de Seynes, etc., et descendîmes le Rhône
+jusqu'à Avignon, d'où nous courûmes à Vaucluse,
une des plus belles choses du monde, et
-qui mérite bien l'amour de Pétrarque et l'immortalité
-de ses vers. De là, traversant le Midi,
-saluant le pont du Gard, nous arrêtant quelques
-jours à Nîmes pour embrasser notre cher précepteur
+qui mérite bien l'amour de Pétrarque et l'immortalité
+de ses vers. De là, traversant le Midi,
+saluant le pont du Gard, nous arrêtant quelques
+jours à Nîmes pour embrasser notre cher précepteur
et ami Boucoiran et pour faire connaissance
avec madame d'Oribeau, une femme
charmante que je devais conserver pour amie,
-nous gagnâmes Perpignan, où dès le lendemain
-nous vîmes arriver Chopin. Il avait très-bien
-supporté le voyage. Il ne souffrit pas trop de
-la navigation jusqu'à Barcelone, ni de Barcelone
-jusqu'à Palma. Le temps était calme, la mer
+nous gagnâmes Perpignan, où dès le lendemain
+nous vîmes arriver Chopin. Il avait très-bien
+supporté le voyage. Il ne souffrit pas trop de
+la navigation jusqu'à Barcelone, ni de Barcelone
+jusqu'à Palma. Le temps était calme, la mer
excellente; nous sentions la chaleur augmenter
d'heure en heure. Maurice supportait la mer
presque aussi bien que moi; Solange moins bien;
-mais, à la vue des côtes escarpées de l'île, dentelées
-au soleil du matin par les aloès et les palmiers,
-elle se mit à courir sur le pont, joyeuse
-et fraîche comme le matin même.</p>
+mais, à la vue des côtes escarpées de l'île, dentelées
+au soleil du matin par les aloès et les palmiers,
+elle se mit à courir sur le pont, joyeuse
+et fraîche comme le matin même.</p>
-<p>J'ai peu à dire ici sur Majorque, ayant écrit
-un gros volume sur ce voyage. J'y ai raconté
+<p>J'ai peu à dire ici sur Majorque, ayant écrit
+un gros volume sur ce voyage. J'y ai raconté
mes angoisses relativement au malade que j'accompagnais.
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_87">XIII p. 87</a></span>
-Dès que l'hiver se fit, et il se
-déclara tout à coup par des pluies torrentielles,
-Chopin présenta, subitement aussi, tous les caractères
+Dès que l'hiver se fit, et il se
+déclara tout à coup par des pluies torrentielles,
+Chopin présenta, subitement aussi, tous les caractères
de l'affection pulmonaire. Je ne sais ce
que je serais devenue si les rhumatismes se
-fussent emparés de Maurice; nous n'avions
-aucun médecin qui nous inspirât confiance, et
-les plus simples remèdes étaient presque impossibles
-à se procurer. Le sucre même était
-souvent de mauvaise qualité et rendait malade.</p>
+fussent emparés de Maurice; nous n'avions
+aucun médecin qui nous inspirât confiance, et
+les plus simples remèdes étaient presque impossibles
+à se procurer. Le sucre même était
+souvent de mauvaise qualité et rendait malade.</p>
-<p>Grâce au ciel, Maurice, affrontant du matin
+<p>Grâce au ciel, Maurice, affrontant du matin
au soir la pluie et le vent, avec sa s&oelig;ur,
-recouvra une santé parfaite. Ni Solange ni moi
-ne redoutions les chemins inondés et les averses.
-Nous avions trouvé dans une chartreuse abandonnée
-et ruinée en partie un logement sain et
-des plus pittoresques. Je donnais des leçons
-aux enfants dans la matinée. Ils couraient tout
+recouvra une santé parfaite. Ni Solange ni moi
+ne redoutions les chemins inondés et les averses.
+Nous avions trouvé dans une chartreuse abandonnée
+et ruinée en partie un logement sain et
+des plus pittoresques. Je donnais des leçons
+aux enfants dans la matinée. Ils couraient tout
le reste du jour, pendant que je travaillais; le
-soir, nous courions ensemble dans les cloîtres
+soir, nous courions ensemble dans les cloîtres
au clair de la lune, ou nous lisions dans les
-cellules. Notre existence eût été fort agréable
-dans cette solitude romantique, en dépit de la
+cellules. Notre existence eût été fort agréable
+dans cette solitude romantique, en dépit de la
sauvagerie du pays et de la chiperie des habitants,
si ce triste spectacle des souffrances de
-notre compagnon et certains jours d'inquiétude
-sérieuse pour sa vie ne m'eussent ôté forcément
-tout le plaisir et tout le bénéfice du voyage.</p>
+notre compagnon et certains jours d'inquiétude
+sérieuse pour sa vie ne m'eussent ôté forcément
+tout le plaisir et tout le bénéfice du voyage.</p>
-<p>Le pauvre grand artiste était un malade détestable.
-Ce que j'avais redouté, pas assez malheureusement,
+<p>Le pauvre grand artiste était un malade détestable.
+Ce que j'avais redouté, pas assez malheureusement,
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_88">XIII p. 88</a></span>
-arriva. Il se démoralisa d'une
-manière complète. Supportant la souffrance avec
-assez de courage, il ne pouvait vaincre l'inquiétude
-de son imagination. Le cloître était pour
-lui plein de terreurs et de fantômes, même quand
+arriva. Il se démoralisa d'une
+manière complète. Supportant la souffrance avec
+assez de courage, il ne pouvait vaincre l'inquiétude
+de son imagination. Le cloître était pour
+lui plein de terreurs et de fantômes, même quand
il se portait bien. Il ne le disait pas, et il me
fallut le deviner. Au retour de mes explorations
nocturnes dans les ruines avec mes enfants, je
-le trouvais, à dix heures du soir, pâle devant
+le trouvais, à dix heures du soir, pâle devant
son piano, les yeux hagards et les cheveux
-comme dressés sur la tête. Il lui fallait quelques
-instants pour nous reconnaître.</p>
+comme dressés sur la tête. Il lui fallait quelques
+instants pour nous reconnaître.</p>
<p>Il faisait ensuite un effort pour rire, et il
nous jouait des choses sublimes qu'il venait de
-composer, ou, pour mieux dire, des idées terribles
-ou déchirantes qui venaient de s'emparer
-de lui, comme à son insu, dans cette heure de
+composer, ou, pour mieux dire, des idées terribles
+ou déchirantes qui venaient de s'emparer
+de lui, comme à son insu, dans cette heure de
solitude, de tristesse et d'effroi.</p>
-<p>C'est là qu'il a composé les plus belles de
+<p>C'est là qu'il a composé les plus belles de
ces courtes pages qu'il intitulait modestement
-des préludes. Ce sont des chefs-d'&oelig;uvre. Plusieurs
-présentent à la pensée des visions de
-moines trépassés et l'audition des chants funèbres
-qui l'assiégeaient, d'autres sont mélancoliques
+des préludes. Ce sont des chefs-d'&oelig;uvre. Plusieurs
+présentent à la pensée des visions de
+moines trépassés et l'audition des chants funèbres
+qui l'assiégeaient, d'autres sont mélancoliques
et suaves; ils lui venaient aux heures de soleil
-et de santé, au bruit du rire des enfants sous la
-fenêtre, au son lointain des guitares, au chant
-des oiseaux sous la feuillée humide, à la vue
-des petites roses pâles épanouies sur la neige.</p>
+et de santé, au bruit du rire des enfants sous la
+fenêtre, au son lointain des guitares, au chant
+des oiseaux sous la feuillée humide, à la vue
+des petites roses pâles épanouies sur la neige.</p>
<p>D'autres encore sont d'une tristesse morne
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_89">XIII p. 89</a></span>
et, en vous charmant l'oreille, vous navrent le
-c&oelig;ur. Il y en a un qui lui vint par une soirée
-de pluie lugubre et qui jette dans l'âme un
-abattement effroyable. Nous l'avions laissé bien
-portant ce jour-là, Maurice et moi, pour aller à
-Palma acheter des objets nécessaires à notre
-campement. La pluie était venue, les torrents
-avaient débordé: nous avions fait trois lieues en
+c&oelig;ur. Il y en a un qui lui vint par une soirée
+de pluie lugubre et qui jette dans l'âme un
+abattement effroyable. Nous l'avions laissé bien
+portant ce jour-là, Maurice et moi, pour aller à
+Palma acheter des objets nécessaires à notre
+campement. La pluie était venue, les torrents
+avaient débordé: nous avions fait trois lieues en
six heures pour revenir au milieu de l'inondation,
et nous arrivions en pleine nuit, sans chaussures,
-abandonnés de notre voiturin, à travers des
-dangers inouïs<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>. Nous nous hâtions en vue de
-l'inquiétude de notre malade. Elle avait été vive,
-en effet, mais elle s'était comme figée en une
-sorte de désespérance tranquille, et il jouait son
-admirable prélude en pleurant. En nous voyant
+abandonnés de notre voiturin, à travers des
+dangers inouïs<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>. Nous nous hâtions en vue de
+l'inquiétude de notre malade. Elle avait été vive,
+en effet, mais elle s'était comme figée en une
+sorte de désespérance tranquille, et il jouait son
+admirable prélude en pleurant. En nous voyant
entrer, il se leva en jetant un grand cri, puis il
-nous dit, d'un air égaré et d'un ton étrange:
-«Ah! je le savais bien, que vous étiez morts!»</p>
+nous dit, d'un air égaré et d'un ton étrange:
+«Ah! je le savais bien, que vous étiez morts!»</p>
<p>Quand il eut repris ses esprits et qu'il vit
-l'état où nous étions, il fut malade du spectacle
-rétrospectif de nos dangers: mais il m'avoua
+l'état où nous étions, il fut malade du spectacle
+rétrospectif de nos dangers: mais il m'avoua
ensuite qu'en nous attendant il avait vu tout
-cela dans un rêve et que, ne distinguant plus ce
-rêve de la réalité, il s'était calmé et comme
-assoupi en jouant du piano, persuadé qu'il était
-mort lui-même. Il se voyait noyé dans un lac;
+cela dans un rêve et que, ne distinguant plus ce
+rêve de la réalité, il s'était calmé et comme
+assoupi en jouant du piano, persuadé qu'il était
+mort lui-même. Il se voyait noyé dans un lac;
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_90">XIII p. 90</a></span>
-des gouttes d'eau pesantes et glacées lui tombaient
+des gouttes d'eau pesantes et glacées lui tombaient
en mesure sur la poitrine, et quand je
-lui fis écouter le bruit de ces gouttes d'eau, qui
+lui fis écouter le bruit de ces gouttes d'eau, qui
tombaient en effet en mesure sur le toit, il nia
-les avoir entendues. Il se fâcha même de ce que
+les avoir entendues. Il se fâcha même de ce que
je traduisais par le mot d'harmonie imitative. Il
protestait de toutes ses forces, et il avait raison,
-contre la puérilité de ces imitations pour l'oreille.
-Son génie était plein des mystérieuses harmonies
-de la nature, traduites par des équivalents
-sublimes dans sa pensée musicale et non par
-une répétition servile des sons extérieurs<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>.
-Sa composition de ce soir-là était bien pleine
-des gouttes de pluie qui résonnaient sur les
+contre la puérilité de ces imitations pour l'oreille.
+Son génie était plein des mystérieuses harmonies
+de la nature, traduites par des équivalents
+sublimes dans sa pensée musicale et non par
+une répétition servile des sons extérieurs<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>.
+Sa composition de ce soir-là était bien pleine
+des gouttes de pluie qui résonnaient sur les
tuiles sonores de la Chartreuse, mais elles
-s'étaient traduites dans son imagination et dans
+s'étaient traduites dans son imagination et dans
son chant par des larmes tombant du ciel sur
son c&oelig;ur.</p>
-<p>Le génie de Chopin est le plus profond et le
-plus plein de sentiments et d'émotions qui ait
-existé. Il a fait parler à un seul instrument la
-langue de l'infini; il a pu souvent résumer, en
+<p>Le génie de Chopin est le plus profond et le
+plus plein de sentiments et d'émotions qui ait
+existé. Il a fait parler à un seul instrument la
+langue de l'infini; il a pu souvent résumer, en
dix lignes qu'un enfant pourrait jouer, des
-poëmes d'une élévation immense, des drames
-d'une énergie sans égale. Il n'a jamais eu besoin
-des grands moyens matériels pour donner
-le mot de son génie. Il ne lui a fallu ni saxophones
+poëmes d'une élévation immense, des drames
+d'une énergie sans égale. Il n'a jamais eu besoin
+des grands moyens matériels pour donner
+le mot de son génie. Il ne lui a fallu ni saxophones
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_91">XIII p. 91</a></span>
-ni ophicléides pour remplir l'âme de
-terreur; ni orgues d'église, ni voix humaines
+ni ophicléides pour remplir l'âme de
+terreur; ni orgues d'église, ni voix humaines
pour la remplir de foi et d'enthousiasme. Il n'a
-pas été connu et il ne l'est pas encore de la
-foule. Il faut de grands progrès dans le goût et
+pas été connu et il ne l'est pas encore de la
+foule. Il faut de grands progrès dans le goût et
l'intelligence de l'art pour que ses &oelig;uvres deviennent
-populaires. Un jour viendra où l'on
-orchestrera sa musique sans rien changer à sa
-partition de piano, et où tout le monde saura
-que ce génie aussi vaste, aussi complet, aussi
-savant que celui des plus grands maîtres qu'il
-s'était assimilés, a gardé une individualité encore
-plus exquise que celle de Sébastien Bach, encore
+populaires. Un jour viendra où l'on
+orchestrera sa musique sans rien changer à sa
+partition de piano, et où tout le monde saura
+que ce génie aussi vaste, aussi complet, aussi
+savant que celui des plus grands maîtres qu'il
+s'était assimilés, a gardé une individualité encore
+plus exquise que celle de Sébastien Bach, encore
plus puissante que celle de Beethoven, encore
plus dramatique que celle de Weber. Il est
-tous les trois ensemble, et il est encore lui-même,
-c'est-à-dire plus délié dans le goût, plus
-austère dans le grand, plus déchirant dans la
-douleur. Mozart seul lui est supérieur, parce
-que Mozart a en plus le calme de la santé, par
-conséquent la plénitude de la vie.</p>
+tous les trois ensemble, et il est encore lui-même,
+c'est-à-dire plus délié dans le goût, plus
+austère dans le grand, plus déchirant dans la
+douleur. Mozart seul lui est supérieur, parce
+que Mozart a en plus le calme de la santé, par
+conséquent la plénitude de la vie.</p>
<p>Chopin sentait sa puissance et sa faiblesse.
-Sa faiblesse était dans l'excès même de cette
-puissance qu'il ne pouvait régler. Il ne pouvait
+Sa faiblesse était dans l'excès même de cette
+puissance qu'il ne pouvait régler. Il ne pouvait
pas faire, comme Mozart (au reste Mozart seul
a pu le faire), un chef-d'&oelig;uvre avec une teinte
-plate. Sa musique était pleine de nuances et
-d'imprévu. Quelquefois, rarement, elle était
-bizarre, mystérieuse et tourmentée. Quoiqu'il
-eût horreur de ce que l'on ne comprend pas, ses
+plate. Sa musique était pleine de nuances et
+d'imprévu. Quelquefois, rarement, elle était
+bizarre, mystérieuse et tourmentée. Quoiqu'il
+eût horreur de ce que l'on ne comprend pas, ses
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_92">XIII p. 92</a></span>
-émotions excessives l'emportaient, à son insu,
-dans des régions connues de lui seul. J'étais
-peut-être pour lui un mauvais arbitre (car il me
-consultait comme Molière sa servante), parce
-que, à force de le connaître, j'en étais venue à
-pouvoir m'identifier à toutes les fibres de son
+émotions excessives l'emportaient, à son insu,
+dans des régions connues de lui seul. J'étais
+peut-être pour lui un mauvais arbitre (car il me
+consultait comme Molière sa servante), parce
+que, à force de le connaître, j'en étais venue à
+pouvoir m'identifier à toutes les fibres de son
organisation. Pendant huit ans, en m'initiant
chaque jour au secret de son inspiration ou de
-sa méditation musicale, son piano me révélait
-les entraînements, les embarras, les victoires ou
-les tortures de sa pensée. Je le comprenais donc
-comme il se comprenait lui-même, et un juge
-plus étranger à lui-même l'eût forcé à être plus
+sa méditation musicale, son piano me révélait
+les entraînements, les embarras, les victoires ou
+les tortures de sa pensée. Je le comprenais donc
+comme il se comprenait lui-même, et un juge
+plus étranger à lui-même l'eût forcé à être plus
intelligible pour tous.</p>
-<p>Il avait eu quelquefois des idées riantes et
+<p>Il avait eu quelquefois des idées riantes et
toutes rondes dans sa jeunesse. Il a fait des
-chansons polonaises et des romances inédites
+chansons polonaises et des romances inédites
d'une charmante bonhomie ou d'une adorable
douceur. Quelques-unes de ses compositions
-ultérieures sont encore comme des sources de
-cristal où se mire un clair soleil. Mais qu'elles
+ultérieures sont encore comme des sources de
+cristal où se mire un clair soleil. Mais qu'elles
sont rares et courtes, ces tranquilles extases de
sa contemplation! Le chant de l'alouette dans
le ciel et le m&oelig;lleux flottement du cygne sur les
-eaux immobiles sont pour lui comme des éclairs
-de la beauté dans la sérénité. Le cri de l'aigle
-plaintif et affamé sur les rochers de Majorque,
-le sifflement amer de la bise et la morne désolation
+eaux immobiles sont pour lui comme des éclairs
+de la beauté dans la sérénité. Le cri de l'aigle
+plaintif et affamé sur les rochers de Majorque,
+le sifflement amer de la bise et la morne désolation
des ifs couverts de neige l'attristaient bien
plus longtemps et bien plus vivement que ne le
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_93">XIII p. 93</a></span>
-réjouissaient le parfum des orangers, la grâce
-des pampres et la cantilène mauresque des laboureurs.</p>
+réjouissaient le parfum des orangers, la grâce
+des pampres et la cantilène mauresque des laboureurs.</p>
-<p>Il en était ainsi de son caractère en toutes
+<p>Il en était ainsi de son caractère en toutes
choses. Sensible un instant aux douceurs de
-l'affection et aux sourires de la destinée, il était
-froissé des jours, des semaines entières par la
-maladresse d'un indifférent ou par les menues
-contrariétés de la vie réelle. Et, chose étrange,
-une véritable douleur ne le brisait pas autant
-qu'une petite. Il semblait qu'il n'eût pas la force
+l'affection et aux sourires de la destinée, il était
+froissé des jours, des semaines entières par la
+maladresse d'un indifférent ou par les menues
+contrariétés de la vie réelle. Et, chose étrange,
+une véritable douleur ne le brisait pas autant
+qu'une petite. Il semblait qu'il n'eût pas la force
de la comprendre d'abord et de la ressentir ensuite.
-La profondeur de ses émotions n'était donc
+La profondeur de ses émotions n'était donc
nullement en rapport avec leurs causes. Quant
-à sa déplorable santé, il l'acceptait héroïquement
-dans les dangers réels, et il s'en tourmentait
-misérablement dans les altérations insignifiantes.
-Ceci est l'histoire et le destin de tous les êtres
-en qui le système nerveux est développé avec
-excès.</p>
-
-<p>Avec le sentiment exagéré des détails, l'horreur
-de la misère et les besoins d'un bien-être
-raffiné, il prit naturellement Majorque en horreur
+à sa déplorable santé, il l'acceptait héroïquement
+dans les dangers réels, et il s'en tourmentait
+misérablement dans les altérations insignifiantes.
+Ceci est l'histoire et le destin de tous les êtres
+en qui le système nerveux est développé avec
+excès.</p>
+
+<p>Avec le sentiment exagéré des détails, l'horreur
+de la misère et les besoins d'un bien-être
+raffiné, il prit naturellement Majorque en horreur
au bout de peu de jours de maladie. Il n'y avait
-pas moyen de se remettre en route, il était trop
+pas moyen de se remettre en route, il était trop
faible. Quand il fut mieux, les vents contraires
-régnèrent sur la côte, et pendant trois semaines
-le bateau à vapeur ne put sortir du port. C'était
-l'unique embarcation possible, et encore ne l'était-elle
-guère.</p>
+régnèrent sur la côte, et pendant trois semaines
+le bateau à vapeur ne put sortir du port. C'était
+l'unique embarcation possible, et encore ne l'était-elle
+guère.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XIII_94">XIII p. 94</a></span>
-Notre séjour à la Chartreuse de Valdemosa
+Notre séjour à la Chartreuse de Valdemosa
fut donc un supplice pour lui et un tourment
-pour moi. Doux, enjoué, charmant dans le monde,
-Chopin malade était désespérant dans l'intimité
-exclusive. Nulle âme n'était plus noble, plus
-délicate, plus désintéressée; nul commerce plus
-fidèle et plus loyal, nul esprit plus brillant dans
-la gaîté, nulle intelligence plus sérieuse et plus
-complète dans ce qui était de son domaine; mais
-en revanche, hélas! nulle humeur n'était plus
-inégale, nulle imagination plus ombrageuse et
-plus délirante; nulle susceptibilité plus impossible
-à ne pas irriter, nulle exigence de c&oelig;ur
-plus impossible à satisfaire. Et rien de tout cela
-n'était sa faute, à lui. C'était celle de son mal.
-Son esprit était écorché vif; le pli d'une feuille
+pour moi. Doux, enjoué, charmant dans le monde,
+Chopin malade était désespérant dans l'intimité
+exclusive. Nulle âme n'était plus noble, plus
+délicate, plus désintéressée; nul commerce plus
+fidèle et plus loyal, nul esprit plus brillant dans
+la gaîté, nulle intelligence plus sérieuse et plus
+complète dans ce qui était de son domaine; mais
+en revanche, hélas! nulle humeur n'était plus
+inégale, nulle imagination plus ombrageuse et
+plus délirante; nulle susceptibilité plus impossible
+à ne pas irriter, nulle exigence de c&oelig;ur
+plus impossible à satisfaire. Et rien de tout cela
+n'était sa faute, à lui. C'était celle de son mal.
+Son esprit était écorché vif; le pli d'une feuille
de rose, l'ombre d'une mouche le faisaient
-saigner. Excepté moi et mes enfants, tout lui
-était antipathique et révoltant sous le ciel de
-l'Espagne. Il mourait de l'impatience du départ,
-bien plus que des inconvénients du séjour.</p>
-
-<p>Nous pûmes enfin nous rendre à Barcelone
-et de là, par mer encore, à Marseille, à la fin de
-l'hiver. Je quittai la Chartreuse avec un mélange
-de joie et de douleur. J'y aurais bien passé deux
+saigner. Excepté moi et mes enfants, tout lui
+était antipathique et révoltant sous le ciel de
+l'Espagne. Il mourait de l'impatience du départ,
+bien plus que des inconvénients du séjour.</p>
+
+<p>Nous pûmes enfin nous rendre à Barcelone
+et de là, par mer encore, à Marseille, à la fin de
+l'hiver. Je quittai la Chartreuse avec un mélange
+de joie et de douleur. J'y aurais bien passé deux
ou trois ans, seule avec mes enfants. Nous avions
-une malle de bons livres élémentaires que j'avais
+une malle de bons livres élémentaires que j'avais
le temps de leur expliquer. Le ciel devenait
-magnifique et l'île un lieu enchanté. Notre installation
+magnifique et l'île un lieu enchanté. Notre installation
romantique nous charmait; Maurice se
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_95">XIII p. 95</a></span>
-fortifiait à vue d'&oelig;il, et nous ne faisions que rire
+fortifiait à vue d'&oelig;il, et nous ne faisions que rire
des privations pour notre compte. J'aurais eu de
bonnes heures de travail sans distraction; je lisais
de beaux ouvrages de philosophie et d'histoire
-quand je n'étais pas garde-malade, et le malade
-lui-même eût été adorablement bon s'il eût pu
-guérir. De quelle poésie sa musique remplissait
-ce sanctuaire, même au milieu de ses plus douloureuses
-agitations! Et la Chartreuse était si
+quand je n'étais pas garde-malade, et le malade
+lui-même eût été adorablement bon s'il eût pu
+guérir. De quelle poésie sa musique remplissait
+ce sanctuaire, même au milieu de ses plus douloureuses
+agitations! Et la Chartreuse était si
belle sous ses festons de lierre, la floraison si
-splendide dans la vallée, l'air si pur sur notre
-montagne, la mer si bleue à l'horizon! C'est le
-plus bel endroit que j'aie jamais habité, et un
+splendide dans la vallée, l'air si pur sur notre
+montagne, la mer si bleue à l'horizon! C'est le
+plus bel endroit que j'aie jamais habité, et un
des plus beaux que j'aie jamais vus. Et j'en avais
-à peine joui! N'osant quitter le malade, je ne
+à peine joui! N'osant quitter le malade, je ne
pouvais sortir avec mes enfants qu'un instant
-chaque jour, et souvent pas du tout. J'étais
-très-malade moi-même de fatigue et de séquestration.</p>
+chaque jour, et souvent pas du tout. J'étais
+très-malade moi-même de fatigue et de séquestration.</p>
-<p>A Marseille il fallut nous arrêter. Je soumis
-Chopin à l'examen du célèbre docteur Cauvières,
+<p>A Marseille il fallut nous arrêter. Je soumis
+Chopin à l'examen du célèbre docteur Cauvières,
qui le trouva gravement compromis d'abord, et
qui pourtant reprit bon espoir en le voyant se
-rétablir rapidement. Il augura qu'il pouvait vivre
+rétablir rapidement. Il augura qu'il pouvait vivre
longtemps avec de grands soins, et il lui prodigua
les siens. Ce digne et aimable homme, un
-des premiers médecins de France, le plus charmant,
-le plus sûr, le plus dévoué des amis, est,
-à Marseille, la providence des heureux et des
-malheureux. Homme de conviction et de progrès,
+des premiers médecins de France, le plus charmant,
+le plus sûr, le plus dévoué des amis, est,
+à Marseille, la providence des heureux et des
+malheureux. Homme de conviction et de progrès,
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_96">XIII p. 96</a></span>
-il a conservé dans un âge très-avancé la beauté
-de l'âme et celle du visage. Sa physionomie
-douce et vive en même temps, toujours éclairée
+il a conservé dans un âge très-avancé la beauté
+de l'âme et celle du visage. Sa physionomie
+douce et vive en même temps, toujours éclairée
d'un tendre sourire et d'un brillant regard,
-commande le respect et l'amitié à dose égale.
+commande le respect et l'amitié à dose égale.
C'est encore une des plus belles organisations
-qui existent, exempte d'infirmités, pleine de feu,
+qui existent, exempte d'infirmités, pleine de feu,
jeune de c&oelig;ur et d'esprit, bonne autant que
brillante, et toujours en possession des hautes
-facultés d'une intelligence d'élite.</p>
+facultés d'une intelligence d'élite.</p>
-<p>Il fut pour nous comme un père. Sans cesse
-occupé à nous rendre l'existence charmante, il
-soignait le malade, il promenait et gâtait les enfants,
+<p>Il fut pour nous comme un père. Sans cesse
+occupé à nous rendre l'existence charmante, il
+soignait le malade, il promenait et gâtait les enfants,
il remplissait mes heures, sinon de repos,
-du moins d'espoir, de confiance et de bien-être
-intellectuel. Je l'ai retrouvé cette année à Marseille<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>,
-c'est-à-dire quinze ans après, plus jeune
+du moins d'espoir, de confiance et de bien-être
+intellectuel. Je l'ai retrouvé cette année à Marseille<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>,
+c'est-à-dire quinze ans après, plus jeune
et plus aimable encore, s'il est possible, que je
-ne l'avais laissé; venant de traverser et de vaincre
-le choléra comme un jeune homme, aimant
-comme au premier jour les élus de son c&oelig;ur,
-croyant à la France, à l'avenir, à la vérité,
-comme n'y croient plus les enfants de ce siècle:
+ne l'avais laissé; venant de traverser et de vaincre
+le choléra comme un jeune homme, aimant
+comme au premier jour les élus de son c&oelig;ur,
+croyant à la France, à l'avenir, à la vérité,
+comme n'y croient plus les enfants de ce siècle:
admirable vieillesse, digne d'une admirable vie!</p>
-<p>En voyant Chopin renaître avec le printemps
-et s'accommoder d'une médication fort douce, il
+<p>En voyant Chopin renaître avec le printemps
+et s'accommoder d'une médication fort douce, il
approuva notre projet d'aller passer quelques
-jours à Gênes. Ce fut un plaisir pour moi de
+jours à Gênes. Ce fut un plaisir pour moi de
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_97">XIII p. 97</a></span>
-revoir avec Maurice tous les beaux édifices et
-tous les beaux tableaux que possède cette charmante
+revoir avec Maurice tous les beaux édifices et
+tous les beaux tableaux que possède cette charmante
ville.</p>
-<p>Au retour, nous eûmes en mer un rude coup
+<p>Au retour, nous eûmes en mer un rude coup
de vent. Chopin en fut assez malade, et nous
-prîmes quelques jours de repos à Marseille chez
+prîmes quelques jours de repos à Marseille chez
l'excellent docteur.</p>
<p>Marseille est une ville magnifique qui froisse
-et déplaît au premier abord par la rudesse de
+et déplaît au premier abord par la rudesse de
son climat et de ses habitants. On s'y fait pourtant,
car le fond de ce climat est sain et le fond
de ces habitants est bon. On comprend qu'on
-puisse s'habituer à la brutalité du mistral, aux
-colères de la mer, et aux ardeurs d'un implacable
-soleil, quand on trouve là, dans une cité
+puisse s'habituer à la brutalité du mistral, aux
+colères de la mer, et aux ardeurs d'un implacable
+soleil, quand on trouve là, dans une cité
opulente, toutes les ressources de la civilisation
-à tous les degrés où l'on peut se les procurer,
+à tous les degrés où l'on peut se les procurer,
et quand on parcourt, sur un rayon de quelque
-étendue, cette Provence aussi étrange et aussi
+étendue, cette Provence aussi étrange et aussi
belle en bien des endroits que beaucoup d'endroits
-un peu trop vantés de l'Italie.</p>
+un peu trop vantés de l'Italie.</p>
-<p>J'amenai à Nohant, sans encombre, Maurice
-guéri, et Chopin en train de l'être. Au bout de
-quelques jours, ce fut le tour de Maurice d'être
+<p>J'amenai à Nohant, sans encombre, Maurice
+guéri, et Chopin en train de l'être. Au bout de
+quelques jours, ce fut le tour de Maurice d'être
le plus malade des deux. Le c&oelig;ur reprenait trop
-de plénitude. Mon ami Papet, qui est excellent
-médecin et qui, en raison de sa fortune, exerce
-la médecine gratis pour ses amis et pour les
+de plénitude. Mon ami Papet, qui est excellent
+médecin et qui, en raison de sa fortune, exerce
+la médecine gratis pour ses amis et pour les
pauvres, prit sur lui de changer radicalement
-son régime. Depuis deux ans on le tenait aux
+son régime. Depuis deux ans on le tenait aux
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_98">XIII p. 98</a></span>
-viandes blanches et à l'eau rougie. Il jugea
+viandes blanches et à l'eau rougie. Il jugea
qu'une rapide croissance exigeait des toniques,
-et après l'avoir saigné, il le fortifia par un régime
-tout opposé. Bien m'en prit d'avoir confiance
+et après l'avoir saigné, il le fortifia par un régime
+tout opposé. Bien m'en prit d'avoir confiance
en lui, car depuis ce moment Maurice fut
-radicalement guéri et devint d'une forte et solide
-santé.</p>
+radicalement guéri et devint d'une forte et solide
+santé.</p>
-<p>Quant à Chopin, Papet ne lui trouva plus
-aucun symptôme d'affection pulmonaire, mais
+<p>Quant à Chopin, Papet ne lui trouva plus
+aucun symptôme d'affection pulmonaire, mais
seulement une petite affection chronique du larynx
-qu'il n'espéra pas guérir et dont il ne vit
-pas lieu à s'alarmer sérieusement<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p>
+qu'il n'espéra pas guérir et dont il ne vit
+pas lieu à s'alarmer sérieusement<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p>
<p>Avant d'aller plus avant, je dois parler d'un
-événement politique qui avait eu lieu en France
-le 12 mai 1839, pendant que j'étais à Gênes, et
+événement politique qui avait eu lieu en France
+le 12 mai 1839, pendant que j'étais à Gênes, et
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_99">XIII p. 99</a></span>
d'un des hommes que je place aux premiers rangs
parmi mes contemporains, bien que je ne l'aie
-connu que beaucoup plus tard; Armand Barbès.</p>
+connu que beaucoup plus tard; Armand Barbès.</p>
-<p>Ses premiers élans furent pourtant ceux d'un
-héroïsme irréfléchi, et je n'hésite pas à blâmer,
+<p>Ses premiers élans furent pourtant ceux d'un
+héroïsme irréfléchi, et je n'hésite pas à blâmer,
avec Louis Blanc, la tentative du 12 mai. J'oserai
-ajouter que ce triste dicton, <em>le succès justifie tout</em>,
-a quelque chose de plus sérieux qu'un aphorisme
-fataliste ne semble le comporter. Il a même un
-sens très-vrai, si l'on considère que la vie d'un
-certain nombre d'hommes peut être sacrifiée à
-un principe bienfaisant pour l'humanité, mais à
-la condition d'avancer réellement le règne de ce
+ajouter que ce triste dicton, <em>le succès justifie tout</em>,
+a quelque chose de plus sérieux qu'un aphorisme
+fataliste ne semble le comporter. Il a même un
+sens très-vrai, si l'on considère que la vie d'un
+certain nombre d'hommes peut être sacrifiée à
+un principe bienfaisant pour l'humanité, mais à
+la condition d'avancer réellement le règne de ce
principe dans le monde. Si l'effort de vaillance
-et de dévouement doit rester stérile; si même,
+et de dévouement doit rester stérile; si même,
dans de certaines conditions et sous l'empire de
-certaines circonstances, il doit, en échouant,
-retarder l'heure du salut, il a beau être pur
+certaines circonstances, il doit, en échouant,
+retarder l'heure du salut, il a beau être pur
dans l'intention, il devient coupable dans le fait.
-Il donne des forces au parti vainqueur, il ébranle
+Il donne des forces au parti vainqueur, il ébranle
la foi chez les vaincus. Il verse le sang innocent
-et le propre sang des conjurés, qui est précieux,
+et le propre sang des conjurés, qui est précieux,
au profit de la mauvaise cause. Il met le vulgaire
-en défiance, ou il le frappe d'une terreur
-stupide, qui le rend presque impossible à ramener
-et à convaincre.</p>
+en défiance, ou il le frappe d'une terreur
+stupide, qui le rend presque impossible à ramener
+et à convaincre.</p>
-<p>Je sais bien que le succès est le secret de
+<p>Je sais bien que le succès est le secret de
Dieu, et que si l'on ne marchait, comme les
-anciens, qu'après avoir consulté des oracles réputés
-infaillibles, on n'aurait guère de mérite à
+anciens, qu'après avoir consulté des oracles réputés
+infaillibles, on n'aurait guère de mérite à
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_100">XIII p. 100</a></span>
-risquer sa fortune, sa liberté et sa vie. D'ailleurs,
+risquer sa fortune, sa liberté et sa vie. D'ailleurs,
l'oracle des temps modernes, c'est le peuple:
-<i lang="la" xml:lang="la">Vox populi, vox Dei</i>; et c'est un oracle mystérieux
-et trompeur, qui ignore souvent lui-même d'où
-lui viennent ses transports et ses révélations.
-Mais, quelque difficile qu'il soit à pénétrer, le
-génie du conspirateur consiste à s'assurer de cet
+<i lang="la" xml:lang="la">Vox populi, vox Dei</i>; et c'est un oracle mystérieux
+et trompeur, qui ignore souvent lui-même d'où
+lui viennent ses transports et ses révélations.
+Mais, quelque difficile qu'il soit à pénétrer, le
+génie du conspirateur consiste à s'assurer de cet
oracle.</p>
-<p>Le conspirateur n'est donc pas à la hauteur
+<p>Le conspirateur n'est donc pas à la hauteur
de sa mission quand il manque de sagesse, de
-clairvoyance et de ce génie particulier qui devine
-l'issue nécessaire des événements. C'est une
-chose si grave de jeter un peuple, et même une
-petite fraction du peuple dans l'arène sanglante
-des révolutions, qu'il n'est pas permis de céder
-à l'instinct du sacrifice, à l'enthousiasme du
+clairvoyance et de ce génie particulier qui devine
+l'issue nécessaire des événements. C'est une
+chose si grave de jeter un peuple, et même une
+petite fraction du peuple dans l'arène sanglante
+des révolutions, qu'il n'est pas permis de céder
+à l'instinct du sacrifice, à l'enthousiasme du
martyre, aux illusions de la foi la plus pure et
la plus sublime. La foi sert dans le domaine de
la foi; les miracles qu'elle produit ne sortent pas
de ce domaine, et quand l'homme veut la porter
dans celui des faits, elle ne suffit plus si elle
-reste à l'état de foi mystique. Il faut qu'elle soit
-éclairée des vives lumières, des lumières spéciales
-qu'exigent la connaissance et l'appréciation du
-fait même; il faut qu'elle devienne la science, et
-une science aussi exacte que celle que Napoléon
+reste à l'état de foi mystique. Il faut qu'elle soit
+éclairée des vives lumières, des lumières spéciales
+qu'exigent la connaissance et l'appréciation du
+fait même; il faut qu'elle devienne la science, et
+une science aussi exacte que celle que Napoléon
portait dans le destin des batailles.</p>
-<p>Tout fut l'erreur des chefs de la <cite>Société des
-saisons</cite>. Ils comptèrent sur le miracle de la foi,
-sans tenir compte de la double lumière qui est
+<p>Tout fut l'erreur des chefs de la <cite>Société des
+saisons</cite>. Ils comptèrent sur le miracle de la foi,
+sans tenir compte de la double lumière qui est
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_101">XIII p. 101</a></span>
-nécessaire dans ces sortes d'entreprises. Ils
-méconnurent l'état des esprits, les moyens de
-résistance; ils se précipitaient dans l'abîme,
-comme Curtius, sans songer que le peuple était
-dans un de ces moments de lassitude et d'incrédulité
-où, <em>par amour pour lui</em>, par respect de
-son avenir, de son lendemain peut-être, il ne
-faut pas l'exposer à faire acte d'athéisme et de
-lâcheté.</p>
-
-<p>Le succès ne justifie pas tout, mais il sanctionne
-les grandes causes et impose jusqu'à un
-certain point les mauvaises à la raison humaine,
-l'adhésion d'un peuple étant dans ce cas un
+nécessaire dans ces sortes d'entreprises. Ils
+méconnurent l'état des esprits, les moyens de
+résistance; ils se précipitaient dans l'abîme,
+comme Curtius, sans songer que le peuple était
+dans un de ces moments de lassitude et d'incrédulité
+où, <em>par amour pour lui</em>, par respect de
+son avenir, de son lendemain peut-être, il ne
+faut pas l'exposer à faire acte d'athéisme et de
+lâcheté.</p>
+
+<p>Le succès ne justifie pas tout, mais il sanctionne
+les grandes causes et impose jusqu'à un
+certain point les mauvaises à la raison humaine,
+l'adhésion d'un peuple étant dans ce cas un
obstacle contre lequel il faut savoir se tenir debout
-et attendre. La fièvre généreuse des nobles
-âmes indignées doit savoir se contenir à de certains
-moments de l'histoire, et se ménager pour
-l'heure où elle pourra faire de l'étincelle sacrée
+et attendre. La fièvre généreuse des nobles
+âmes indignées doit savoir se contenir à de certains
+moments de l'histoire, et se ménager pour
+l'heure où elle pourra faire de l'étincelle sacrée
un vaste incendie. Alors qu'un parti se risque
-avec un peuple et même à la tête d'un peuple
-pour changer ses destinées, s'il échoue en dépit
-des plus sages prévisions et des plus savants
+avec un peuple et même à la tête d'un peuple
+pour changer ses destinées, s'il échoue en dépit
+des plus sages prévisions et des plus savants
efforts, s'il est en situation de rendre au moins
-sa défaite désastreuse à l'ennemi, si, en un mot,
+sa défaite désastreuse à l'ennemi, si, en un mot,
il exprime par ses actes une immense et ardente
protestation, ses efforts ne sont pas perdus, et
ceux qui survivront en recueilleront le fruit plus
-tard. C'est dans ce cas que l'on bénit encore
+tard. C'est dans ce cas que l'on bénit encore
les vaincus de la bonne cause; c'est alors qu'on
-les absout des malheurs attachés à la crise, en
+les absout des malheurs attachés à la crise, en
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_102">XIII p. 102</a></span>
reconnaissant qu'ils n'ont pas agi au hasard, et
-la foi qui survit au désastre est proportionnée
-aux chances de succès qu'ils ont su mettre dans
-leur plan. C'est ainsi qu'on pardonne à un habile
-général vaincu dans une bataille d'avoir perdu
-des colonnes entières dans la vue d'une victoire
-probable, tandis qu'on blâme le héros isolé qui
-s'en va faire écharper une petite escorte sans
-aucune chance d'utilité.</p>
-
-<p>A Dieu ne plaise que j'accuse Barbès, Martin
-Bernard et les autres généreux martyrs de cette
-série d'avoir aveuglement sacrifié à leur audace
-naturelle, à leur mépris de la vie, à un égoïste
-besoin de gloire! Non! c'étaient des esprits réfléchis,
-studieux, modestes; mais ils étaient jeunes,
-ils étaient exaltés par la religion du devoir, ils
-espéraient que leur mort serait féconde. Ils
-croyaient trop à l'excellence soutenue de la nature
-humaine; ils la jugeaient d'après eux-mêmes.
+la foi qui survit au désastre est proportionnée
+aux chances de succès qu'ils ont su mettre dans
+leur plan. C'est ainsi qu'on pardonne à un habile
+général vaincu dans une bataille d'avoir perdu
+des colonnes entières dans la vue d'une victoire
+probable, tandis qu'on blâme le héros isolé qui
+s'en va faire écharper une petite escorte sans
+aucune chance d'utilité.</p>
+
+<p>A Dieu ne plaise que j'accuse Barbès, Martin
+Bernard et les autres généreux martyrs de cette
+série d'avoir aveuglement sacrifié à leur audace
+naturelle, à leur mépris de la vie, à un égoïste
+besoin de gloire! Non! c'étaient des esprits réfléchis,
+studieux, modestes; mais ils étaient jeunes,
+ils étaient exaltés par la religion du devoir, ils
+espéraient que leur mort serait féconde. Ils
+croyaient trop à l'excellence soutenue de la nature
+humaine; ils la jugeaient d'après eux-mêmes.
Ah! mes amis, que votre vie est belle, puisque,
pour y trouver une faute, il faut faire, au nom
-de la froide raison, le procès aux plus nobles
-sentiments dont l'âme de l'homme soit capable!</p>
+de la froide raison, le procès aux plus nobles
+sentiments dont l'âme de l'homme soit capable!</p>
-<p>Mais la véritable grandeur de Barbès se manifesta
+<p>Mais la véritable grandeur de Barbès se manifesta
dans son attitude devant ses juges, et se
-compléta dans le long martyre de la prison.
-C'est là que son âme s'éleva jusqu'à la sainteté.
-C'est du silence de cette âme profondément
-humble et pieusement résignée qu'est sorti le
-plus éloquent et le plus pur enseignement à la
+compléta dans le long martyre de la prison.
+C'est là que son âme s'éleva jusqu'à la sainteté.
+C'est du silence de cette âme profondément
+humble et pieusement résignée qu'est sorti le
+plus éloquent et le plus pur enseignement à la
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_103">XIII p. 103</a></span>
-vertu qu'il ait été donné à ce siècle de comprendre.
-Là, jamais une erreur, jamais une défaillance
-dans cette abnégation absolue, dans ce
+vertu qu'il ait été donné à ce siècle de comprendre.
+Là, jamais une erreur, jamais une défaillance
+dans cette abnégation absolue, dans ce
courage calme et doux, dans ces tendres consolations
-données par lui-même aux c&oelig;urs brisés
-par sa souffrance. Les lettres de Barbès à ses
+données par lui-même aux c&oelig;urs brisés
+par sa souffrance. Les lettres de Barbès à ses
amis sont dignes des plus beaux temps de la foi.
-Mûri par la réflexion, il s'est élevé à l'appréciation
-des plus hautes philosophies; mais, supérieur
-à la plupart de ceux qui instruisent et qui
-prêchent, il s'est assimilé la force du stoïque
-unie à l'humble douceur du vrai chrétien. C'est
-par là que, sans être créateur dans la sphère des
-idées, il s'est égalé sans le savoir aux plus grands
-penseurs de son époque. Chez lui la parole et
-la pensée des autres ont été fécondes; elles ont
-germé et grandi dans un c&oelig;ur si pur et si fervent
-que ce c&oelig;ur est devenu un miroir de la vérité,
+Mûri par la réflexion, il s'est élevé à l'appréciation
+des plus hautes philosophies; mais, supérieur
+à la plupart de ceux qui instruisent et qui
+prêchent, il s'est assimilé la force du stoïque
+unie à l'humble douceur du vrai chrétien. C'est
+par là que, sans être créateur dans la sphère des
+idées, il s'est égalé sans le savoir aux plus grands
+penseurs de son époque. Chez lui la parole et
+la pensée des autres ont été fécondes; elles ont
+germé et grandi dans un c&oelig;ur si pur et si fervent
+que ce c&oelig;ur est devenu un miroir de la vérité,
une pierre de touche pour les consciences
-délicates, un rare et véritable sujet de consolation
-pour tous ceux qui s'épouvantent de la corruption
+délicates, un rare et véritable sujet de consolation
+pour tous ceux qui s'épouvantent de la corruption
des temps, de l'injustice des partis et de
-l'abattement des esprits dans les jours d'épreuve
-et de persécution.</p>
+l'abattement des esprits dans les jours d'épreuve
+et de persécution.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XIII_104">XIII p. 104</a></span></p>
<h2>CHAPITRE SEPTIEME ET DERNIER.</h2>
<p class="hanging indent">
-J'essaye le professorat et j'y échoue.&mdash;Irrésolution.&mdash;Retour de
-mon frère.&mdash;Les pavillons de la rue Pigale.&mdash;Ma fille en pension.&mdash;Le
-square d'Orléans et mes relations.&mdash;Une grande méditation
-dans le petit bois de Nohant.&mdash;Caractère de Chopin développé.&mdash;Le
+J'essaye le professorat et j'y échoue.&mdash;Irrésolution.&mdash;Retour de
+mon frère.&mdash;Les pavillons de la rue Pigale.&mdash;Ma fille en pension.&mdash;Le
+square d'Orléans et mes relations.&mdash;Une grande méditation
+dans le petit bois de Nohant.&mdash;Caractère de Chopin développé.&mdash;Le
prince Karol.&mdash;Causes de souffrance.&mdash;Mon fils me console
-de tout.&mdash;Mon c&oelig;ur pardonne tout.&mdash;Mort de mon frère.&mdash;Quelques
+de tout.&mdash;Mon c&oelig;ur pardonne tout.&mdash;Mort de mon frère.&mdash;Quelques
mots sur les absents.&mdash;Le ciel.&mdash;Les douleurs qu'on
-ne raconte pas.&mdash;L'avenir du siècle.&mdash;Conclusion.</p>
+ne raconte pas.&mdash;L'avenir du siècle.&mdash;Conclusion.</p>
-<p>Après le voyage de Majorque, je songeai à
-arranger ma vie de manière à résoudre le difficile
-problème de faire travailler Maurice sans le priver
-d'air et de mouvement. A Nohant, cela était
-possible, et nos lectures pouvaient suffire à remplacer
+<p>Après le voyage de Majorque, je songeai à
+arranger ma vie de manière à résoudre le difficile
+problème de faire travailler Maurice sans le priver
+d'air et de mouvement. A Nohant, cela était
+possible, et nos lectures pouvaient suffire à remplacer
par des notions d'histoire, de philosophie
-et de littérature le grec et le latin du collége.</p>
+et de littérature le grec et le latin du collége.</p>
<p>Mais Maurice aimait la peinture, et je ne
pouvais la lui enseigner. D'ailleurs, je ne me
-fiais pas assez à moi-même quant au reste pour
-mener un peu loin les études que nous faisions
-ensemble, moi apprenant et préparant la veille
-ce que je lui démontrais le lendemain; car je ne
-savais rien avec méthode, et j'étais obligée d'inventer
+fiais pas assez à moi-même quant au reste pour
+mener un peu loin les études que nous faisions
+ensemble, moi apprenant et préparant la veille
+ce que je lui démontrais le lendemain; car je ne
+savais rien avec méthode, et j'étais obligée d'inventer
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_105">XIII p. 105</a></span>
-une méthode à son usage en même temps
+une méthode à son usage en même temps
que je m'initiais aux connaissances que cette
-méthode devait développer. Il me fallait, en
-même temps encore, trouver une autre méthode
+méthode devait développer. Il me fallait, en
+même temps encore, trouver une autre méthode
pour Solange, dont l'esprit avait besoin d'un tout
-autre procédé d'enseignement, relativement aux
-études appropriées à son âge.</p>
+autre procédé d'enseignement, relativement aux
+études appropriées à son âge.</p>
-<p>Cela était au-dessus de mes forces, à moins
-de renoncer à écrire. J'y songeai sérieusement.
-En me renfermant à la campagne toute l'année,
-j'espérais vivre de Nohant, et vivre fort satisfaite
+<p>Cela était au-dessus de mes forces, à moins
+de renoncer à écrire. J'y songeai sérieusement.
+En me renfermant à la campagne toute l'année,
+j'espérais vivre de Nohant, et vivre fort satisfaite
en consacrant ce que je pouvais avoir de
-lumière dans l'âme à instruire mes enfants; mais
-je m'aperçus bien vite que le professorat ne me
+lumière dans l'âme à instruire mes enfants; mais
+je m'aperçus bien vite que le professorat ne me
convenait pas du tout, ou, pour mieux dire, que
-je ne convenais pas du tout à la tâche toute
-spéciale du professorat. Dieu ne m'a pas donné
-la parole; je ne m'exprimais pas d'une manière
-assez précise et assez nette, outre que la voix
+je ne convenais pas du tout à la tâche toute
+spéciale du professorat. Dieu ne m'a pas donné
+la parole; je ne m'exprimais pas d'une manière
+assez précise et assez nette, outre que la voix
me manquait au bout d'un quart d'heure. D'ailleurs,
je n'avais pas assez de patience avec mes
-enfants, j'aurais mieux enseigné ceux des autres.
-Il ne faut peut-être pas s'intéresser passionnément
-à ses élèves. Je m'épuisais en efforts de
-volonté, et je trouvais souvent dans la leur une
-résistance qui me désespérait. Une jeune mère
-n'a pas assez d'expérience des langueurs et des
-préoccupations de l'enfance. Je me rappelais les
+enfants, j'aurais mieux enseigné ceux des autres.
+Il ne faut peut-être pas s'intéresser passionnément
+à ses élèves. Je m'épuisais en efforts de
+volonté, et je trouvais souvent dans la leur une
+résistance qui me désespérait. Une jeune mère
+n'a pas assez d'expérience des langueurs et des
+préoccupations de l'enfance. Je me rappelais les
miennes cependant; mais, me rappelant aussi
-que si on ne les avait pas vaincues malgré moi,
+que si on ne les avait pas vaincues malgré moi,
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_106">XIII p. 106</a></span>
-je serais restée inerte ou devenue folle, je me
-tuais à lasser la résistance, ne sachant pas la
+je serais restée inerte ou devenue folle, je me
+tuais à lasser la résistance, ne sachant pas la
briser.</p>
-<p>Plus tard j'ai appris à lire à ma petite-fille,
+<p>Plus tard j'ai appris à lire à ma petite-fille,
et j'ai eu de la patience, quoique je l'aimasse
-passionnément aussi; mais j'avais beaucoup
-d'années de plus!</p>
+passionnément aussi; mais j'avais beaucoup
+d'années de plus!</p>
-<p>Dans l'irrésolution où je fus quelque temps
-relativement à l'arrangement de ma vie, en vue
+<p>Dans l'irrésolution où je fus quelque temps
+relativement à l'arrangement de ma vie, en vue
du mieux possible pour ces chers enfants, une
-question sérieuse fut débattue dans ma conscience.
+question sérieuse fut débattue dans ma conscience.
Je me demandai si je devais accepter
-l'idée que Chopin s'était faite de fixer son existence
-auprès de la mienne. Je n'eusse pas hésité
-à dire non si j'eusse pu savoir alors combien
-peu de temps la vie retirée et la solennité de la
-campagne convenaient à sa santé morale et physique.
-J'attribuais encore son désespoir et son
-horreur de Majorque à l'exaltation de la fièvre
-et à l'<em>excès de caractère</em> de cette résidence. Nohant
+l'idée que Chopin s'était faite de fixer son existence
+auprès de la mienne. Je n'eusse pas hésité
+à dire non si j'eusse pu savoir alors combien
+peu de temps la vie retirée et la solennité de la
+campagne convenaient à sa santé morale et physique.
+J'attribuais encore son désespoir et son
+horreur de Majorque à l'exaltation de la fièvre
+et à l'<em>excès de caractère</em> de cette résidence. Nohant
offrait des conditions plus douces, une retraite
-moins austère, un entourage sympathique
-et des ressources en cas de maladie. Papet était
-pour lui un médecin éclairé et affectueux. Fleury,
+moins austère, un entourage sympathique
+et des ressources en cas de maladie. Papet était
+pour lui un médecin éclairé et affectueux. Fleury,
Duteil, Duvernet et leurs familles, Planet, Rollinat
-surtout, lui furent chers à première vue.
-Tous l'aimèrent aussi et se sentirent disposés à
-le gâter avec moi.</p>
+surtout, lui furent chers à première vue.
+Tous l'aimèrent aussi et se sentirent disposés à
+le gâter avec moi.</p>
-<p>Mon frère était revenu habiter le Berry. Il
-était fixé dans la terre de Montgivray, dont sa
+<p>Mon frère était revenu habiter le Berry. Il
+était fixé dans la terre de Montgivray, dont sa
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_107">XIII p. 107</a></span>
-femme avait hérité, à une demi-lieue de nous.
-Mon pauvre Hippolyte s'était si étrangement et
+femme avait hérité, à une demi-lieue de nous.
+Mon pauvre Hippolyte s'était si étrangement et
si follement conduit envers moi que le bouder
-un peu n'eût pas été trop sévère; mais je ne
-pouvais bouder sa femme, qui avait toujours été
-parfaite pour moi, et sa fille, que je chérissais
-comme si elle eût été mienne, l'ayant élevée en
-partie avec les mêmes soins que j'avais eus pour
-Maurice. D'ailleurs mon frère, quand il reconnaissait
-ses torts, s'accusait si entièrement, si
-drôlement, si énergiquement, disant mille
-naïvetés spirituelles tout en jurant et pleurant
-avec effusion, que mon ressentiment était tombé
+un peu n'eût pas été trop sévère; mais je ne
+pouvais bouder sa femme, qui avait toujours été
+parfaite pour moi, et sa fille, que je chérissais
+comme si elle eût été mienne, l'ayant élevée en
+partie avec les mêmes soins que j'avais eus pour
+Maurice. D'ailleurs mon frère, quand il reconnaissait
+ses torts, s'accusait si entièrement, si
+drôlement, si énergiquement, disant mille
+naïvetés spirituelles tout en jurant et pleurant
+avec effusion, que mon ressentiment était tombé
au bout d'une heure. D'un autre que lui, le
-passé eût été inexcusable, et avec lui l'avenir ne
-devait pas tarder à redevenir intolérable; mais
-qu'y faire? C'était lui! C'était le compagnon de
-mes premières années; c'était le bâtard né
-heureux, c'est-à-dire l'enfant gâté de chez nous.
-Hippolyte eût eu bien mauvaise grâce à se poser
+passé eût été inexcusable, et avec lui l'avenir ne
+devait pas tarder à redevenir intolérable; mais
+qu'y faire? C'était lui! C'était le compagnon de
+mes premières années; c'était le bâtard né
+heureux, c'est-à-dire l'enfant gâté de chez nous.
+Hippolyte eût eu bien mauvaise grâce à se poser
en <cite>Antony</cite>. Antony est vrai relativement aux
-préjugés de certaines familles; d'ailleurs ce qui
+préjugés de certaines familles; d'ailleurs ce qui
est beau est toujours assez vrai; mais on pourrait
bien faire la contre-partie d'<cite>Antony</cite>, et
-l'auteur de ce poëme tragique pourrait la faire
-lui-même aussi vraie et aussi belle. Dans certains
+l'auteur de ce poëme tragique pourrait la faire
+lui-même aussi vraie et aussi belle. Dans certains
milieux, l'enfant de l'amour inspire un tel
-intérêt qu'il arrive à être, sinon le roi de la
+intérêt qu'il arrive à être, sinon le roi de la
famille, du moins le membre le plus entreprenant
-et le plus indépendant de la famille, celui qui
+et le plus indépendant de la famille, celui qui
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_108">XIII p. 108</a></span>
-ose tout et à qui l'on passe tout, parce que les
-entrailles ont besoin de le dédommager de
-l'abandon de la société. Par le fait, n'étant
-rien officiellement, et ne pouvant prétendre à
-rien légalement dans mon intérieur, Hippolyte
-y avait toujours fait dominer son caractère
-turbulent, son bon c&oelig;ur et sa mauvaise tête. Il
-m'en avait chassée, par la seule raison que je
-ne voulais pas l'en chasser; il avait aigri et prolongé
+ose tout et à qui l'on passe tout, parce que les
+entrailles ont besoin de le dédommager de
+l'abandon de la société. Par le fait, n'étant
+rien officiellement, et ne pouvant prétendre à
+rien légalement dans mon intérieur, Hippolyte
+y avait toujours fait dominer son caractère
+turbulent, son bon c&oelig;ur et sa mauvaise tête. Il
+m'en avait chassée, par la seule raison que je
+ne voulais pas l'en chasser; il avait aigri et prolongé
la lutte qui m'y ramenait, et il y rentrait
-lui-même, pardonné et embrassé pour quelques
+lui-même, pardonné et embrassé pour quelques
larmes qu'il versait au seuil de la maison paternelle.
-Ce n'était que la reprise d'une nouvelle
-série de repentirs de sa part et d'absolutions de
+Ce n'était que la reprise d'une nouvelle
+série de repentirs de sa part et d'absolutions de
la mienne.</p>
-<p>Son entrain, sa gaîté intarissable, l'originalité
+<p>Son entrain, sa gaîté intarissable, l'originalité
de ses saillies, ses effusions enthousiastes et
-naïves pour le génie de Chopin, sa déférence
-constamment respectueuse envers lui seul, même
-dans l'inévitable et terrible <em>après-boire</em>, trouvèrent
-grâce auprès de l'artiste éminemment aristocratique.
+naïves pour le génie de Chopin, sa déférence
+constamment respectueuse envers lui seul, même
+dans l'inévitable et terrible <em>après-boire</em>, trouvèrent
+grâce auprès de l'artiste éminemment aristocratique.
Tout alla donc fort bien au commencement,
-et j'admis éventuellement l'idée que
-Chopin pourrait se reposer et refaire sa santé
-parmi nous pendant quelques étés, son travail
-devant nécessairement le rappeler l'hiver à
+et j'admis éventuellement l'idée que
+Chopin pourrait se reposer et refaire sa santé
+parmi nous pendant quelques étés, son travail
+devant nécessairement le rappeler l'hiver à
Paris.</p>
<p>Cependant la perspective de cette sorte d'alliance
de famille avec un ami nouveau dans ma
-vie me donna à réfléchir. Je fus effrayée de la
+vie me donna à réfléchir. Je fus effrayée de la
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_109">XIII p. 109</a></span>
-tâche que j'allais accepter et que j'avais crue
+tâche que j'allais accepter et que j'avais crue
devoir se borner au voyage en Espagne. Si
-Maurice venait à retomber dans l'état de langueur
-qui m'avait absorbée, adieu à la fatigue des
-leçons, il est vrai, mais adieu aussi aux joies de
+Maurice venait à retomber dans l'état de langueur
+qui m'avait absorbée, adieu à la fatigue des
+leçons, il est vrai, mais adieu aussi aux joies de
mon travail; et quelles heures de ma vie sereines
-et vivifiantes pourrais-je consacrer à un second
-malade, beaucoup plus difficile à soigner et à
+et vivifiantes pourrais-je consacrer à un second
+malade, beaucoup plus difficile à soigner et à
consoler que Maurice?</p>
<p>Une sorte d'effroi s'empara donc de mon
-c&oelig;ur en présence d'un devoir nouveau à contracter.
-Je n'étais pas illusionnée par une passion.
+c&oelig;ur en présence d'un devoir nouveau à contracter.
+Je n'étais pas illusionnée par une passion.
J'avais pour l'artiste une sorte d'adoration maternelle
-très-vive, très-vraie, mais qui ne pouvait
+très-vive, très-vraie, mais qui ne pouvait
pas un instant lutter contre l'amour des
entrailles, le seul sentiment chaste qui puisse
-être passionné.</p>
+être passionné.</p>
-<p>J'étais encore assez jeune pour avoir peut-être
-à lutter contre l'amour, contre la passion
-proprement dite. Cette éventualité de mon âge,
-de ma situation et de la destinée des femmes
+<p>J'étais encore assez jeune pour avoir peut-être
+à lutter contre l'amour, contre la passion
+proprement dite. Cette éventualité de mon âge,
+de ma situation et de la destinée des femmes
artistes, surtout quand elles ont horreur des
-distractions passagères, m'effrayait beaucoup,
-et, résolue à ne jamais subir d'influence qui pût
+distractions passagères, m'effrayait beaucoup,
+et, résolue à ne jamais subir d'influence qui pût
me distraire de mes enfants, je voyais un danger
-moindre, mais encore possible, même dans la
-tendre amitié que m'inspirait Chopin.</p>
+moindre, mais encore possible, même dans la
+tendre amitié que m'inspirait Chopin.</p>
-<p>Eh bien, après réflexion, ce danger disparut
-à mes yeux et prit même un caractère opposé,
-celui d'un préservatif contre des émotions que
+<p>Eh bien, après réflexion, ce danger disparut
+à mes yeux et prit même un caractère opposé,
+celui d'un préservatif contre des émotions que
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_110">XIII p. 110</a></span>
-je ne voulais plus connaître. Un devoir de plus
-dans ma vie, déjà si remplie et si accablée de
-fatigue, me parut une chance de plus pour l'austérité
-vers laquelle je me sentais attirée avec
+je ne voulais plus connaître. Un devoir de plus
+dans ma vie, déjà si remplie et si accablée de
+fatigue, me parut une chance de plus pour l'austérité
+vers laquelle je me sentais attirée avec
une sorte d'enthousiasme religieux.</p>
-<p>Si j'eusse donné suite à mon projet de m'enfermer
-à Nohant toute l'année, de renoncer aux
+<p>Si j'eusse donné suite à mon projet de m'enfermer
+à Nohant toute l'année, de renoncer aux
arts et de me faire l'institutrice de mes enfants,
-Chopin eût été sauvé du danger qui le menaçait,
-lui, à mon insu: celui de s'attacher à moi d'une
-manière trop absolue. Il ne m'aimait pas encore
+Chopin eût été sauvé du danger qui le menaçait,
+lui, à mon insu: celui de s'attacher à moi d'une
+manière trop absolue. Il ne m'aimait pas encore
au point de ne pouvoir s'en distraire, son affection
-n'était pas encore exclusive. Il m'entretenait
+n'était pas encore exclusive. Il m'entretenait
d'un amour romanesque qu'il avait eu en
-Pologne, de doux entraînements qu'il avait subis
-ensuite à Paris et qu'il y pouvait retrouver, et
-surtout de sa mère, qui était la seule passion de
-sa vie, et loin de laquelle pourtant il s'était habitué
-à vivre. Forcé de me quitter pour sa profession,
-qui était son honneur même, puisqu'il
+Pologne, de doux entraînements qu'il avait subis
+ensuite à Paris et qu'il y pouvait retrouver, et
+surtout de sa mère, qui était la seule passion de
+sa vie, et loin de laquelle pourtant il s'était habitué
+à vivre. Forcé de me quitter pour sa profession,
+qui était son honneur même, puisqu'il
ne vivait que de son travail, six mois de Paris
-l'eussent rendu, après quelques jours de malaise
-et de larmes, à ses habitudes d'élégance, de
-succès exquis et de coquetterie intellectuelle. Je
+l'eussent rendu, après quelques jours de malaise
+et de larmes, à ses habitudes d'élégance, de
+succès exquis et de coquetterie intellectuelle. Je
n'en pouvais pas douter, je n'en doutais pas.</p>
-<p>Mais la destinée nous poussait dans les liens
-d'une longue association, et nous y arrivâmes
+<p>Mais la destinée nous poussait dans les liens
+d'une longue association, et nous y arrivâmes
tous deux sans nous en apercevoir.</p>
-<p>Forcée d'échouer dans mon entreprise de
+<p>Forcée d'échouer dans mon entreprise de
professorat, je pris le parti de le remettre en
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_111">XIII p. 111</a></span>
meilleures mains et de faire, dans ce but, un
-établissement annuel à Paris. Je louai, rue
-Pigale, un appartement composé de deux pavillons
+établissement annuel à Paris. Je louai, rue
+Pigale, un appartement composé de deux pavillons
au fond d'un jardin. Chopin s'installa rue
Tronchet; mais son logement fut humide et
-froid. Il recommença à tousser sérieusement, et
-je me vis forcée de donner ma démission de
-garde-malade; ou de passer ma vie en allées et
-venues impossibles. Lui, pour me les épargner,
-venait chaque jour me dire avec une figure décomposée
-et une voix éteinte qu'il se portait à
-merveille. Il demandait à dîner avec nous, et
+froid. Il recommença à tousser sérieusement, et
+je me vis forcée de donner ma démission de
+garde-malade; ou de passer ma vie en allées et
+venues impossibles. Lui, pour me les épargner,
+venait chaque jour me dire avec une figure décomposée
+et une voix éteinte qu'il se portait à
+merveille. Il demandait à dîner avec nous, et
il s'en allait le soir, grelottant dans son fiacre.
-Voyant combien il s'affectait du dérangement de
+Voyant combien il s'affectait du dérangement de
notre vie de famille, je lui offris de lui louer un
-des pavillons dont je pouvais lui céder une
-partie. Il accepta avec joie. Il eut là son appartement,
-y reçut ses amis et y donna ses
-leçons sans me gêner. Maurice avait l'appartement
+des pavillons dont je pouvais lui céder une
+partie. Il accepta avec joie. Il eut là son appartement,
+y reçut ses amis et y donna ses
+leçons sans me gêner. Maurice avait l'appartement
au-dessus du sien; j'occupais l'autre pavillon
-avec ma fille. Le jardin était joli et assez
+avec ma fille. Le jardin était joli et assez
vaste pour permettre de grands jeux et de belles
-gaîtés. Nous avions des professeurs des deux
+gaîtés. Nous avions des professeurs des deux
sexes qui faisaient de leur mieux. Je voyais le
moins de monde possible, m'en tenant toujours
-à mes amis. Ma jeune et charmante parente
+à mes amis. Ma jeune et charmante parente
Augustine, Oscar, le fils de ma s&oelig;ur, dont je
-m'étais chargée et que j'avais mis en pension,
+m'étais chargée et que j'avais mis en pension,
les deux beaux enfants de madame d'Oribeau,
-qui était venue se fixer à Paris dans le même
+qui était venue se fixer à Paris dans le même
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_112">XIII p. 112</a></span>
-but que moi, c'était là un jeune monde bien-aimé
-qui se réunissait de temps en temps à mes enfants,
-mettant, à ma grande satisfaction, la maison
+but que moi, c'était là un jeune monde bien-aimé
+qui se réunissait de temps en temps à mes enfants,
+mettant, à ma grande satisfaction, la maison
sens dessus dessous.</p>
-<p>Nous passâmes ainsi près d'un an, à tâter ce
-mode d'éducation à domicile. Maurice s'en trouva
+<p>Nous passâmes ainsi près d'un an, à tâter ce
+mode d'éducation à domicile. Maurice s'en trouva
assez bien. Il ne mordit jamais plus que mon
-père ne l'avait fait aux études classiques; mais
-il prit avec M. Eugène Pelletan, M. Loyson et M.
-Zirardini le goût de lire et de comprendre, et il fût
-bientôt en état de s'instruire lui-même et de découvrir
+père ne l'avait fait aux études classiques; mais
+il prit avec M. Eugène Pelletan, M. Loyson et M.
+Zirardini le goût de lire et de comprendre, et il fût
+bientôt en état de s'instruire lui-même et de découvrir
tout seul les horizons vers lesquels sa
nature d'esprit le poussait. Il put aussi commencer
-à recevoir des notions de dessin, qu'il n'avait
-reçues jusque-là que de son instinct.</p>
+à recevoir des notions de dessin, qu'il n'avait
+reçues jusque-là que de son instinct.</p>
-<p>Il en fut autrement de ma fille. Malgré
-l'excellent enseignement qui lui fut donné chez
+<p>Il en fut autrement de ma fille. Malgré
+l'excellent enseignement qui lui fut donné chez
moi par mademoiselle Suez, une Genevoise de
grand savoir et d'une admirable douceur, son
-esprit impatient ne pouvait se fixer à rien, et cela
-était désespérant, car l'intelligence, la mémoire
-et la compréhension étaient magnifiques chez
-elle. Il fallut en revenir à l'éducation en commun,
-qui la stimulait davantage, et à la vie de pension,
+esprit impatient ne pouvait se fixer à rien, et cela
+était désespérant, car l'intelligence, la mémoire
+et la compréhension étaient magnifiques chez
+elle. Il fallut en revenir à l'éducation en commun,
+qui la stimulait davantage, et à la vie de pension,
qui, restreignant les sujets de distraction, les
-rend plus faciles à vaincre. Elle ne se plut
-pourtant pas dans la première pension où je la
-mis. Je l'en retirai aussitôt pour la conduire à
-Chaillot, chez madame Bascans, où elle convint
-qu'elle était réellement mieux que chez moi.
+rend plus faciles à vaincre. Elle ne se plut
+pourtant pas dans la première pension où je la
+mis. Je l'en retirai aussitôt pour la conduire à
+Chaillot, chez madame Bascans, où elle convint
+qu'elle était réellement mieux que chez moi.
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_113">XIII p. 113</a></span>
-Installée dans une maison charmante et dans
+Installée dans une maison charmante et dans
un lieu magnifique, objet des plus doux soins
-et favorisée des leçons particulières de M. Bascans,
-un homme de vrai mérite, elle daigna enfin
+et favorisée des leçons particulières de M. Bascans,
+un homme de vrai mérite, elle daigna enfin
s'apercevoir que la culture de l'intelligence pouvait
-bien être autre chose qu'une vexation gratuite.
-Car tel était le thème de cette raisonneuse;
-elle avait prétendu jusque-là qu'on avait <em>inventé</em>
+bien être autre chose qu'une vexation gratuite.
+Car tel était le thème de cette raisonneuse;
+elle avait prétendu jusque-là qu'on avait <em>inventé</em>
les connaissances humaines dans l'unique but
de contrarier les petites filles.</p>
-<p>Ce parti de me séparer d'elle de nouveau
-étant pris (avec plus d'effort et de regret que je
-ne voulus lui en montrer), je vécus alternativement
-à Nohant l'été, et à Paris l'hiver, sans me
-séparer de Maurice, qui savait s'occuper partout
+<p>Ce parti de me séparer d'elle de nouveau
+étant pris (avec plus d'effort et de regret que je
+ne voulus lui en montrer), je vécus alternativement
+à Nohant l'été, et à Paris l'hiver, sans me
+séparer de Maurice, qui savait s'occuper partout
et toujours. Chopin venait passer trois ou
-quatre mois chaque année à Nohant. J'y prolongeais
-mon séjour assez avant dans l'hiver, et
-je retrouvais à Paris mon <em>malade ordinaire</em>, c'est
-ainsi qu'il s'intitulait, désirant mon retour, mais
+quatre mois chaque année à Nohant. J'y prolongeais
+mon séjour assez avant dans l'hiver, et
+je retrouvais à Paris mon <em>malade ordinaire</em>, c'est
+ainsi qu'il s'intitulait, désirant mon retour, mais
ne regrettant pas la campagne, qu'il n'aimait
-pas au delà d'une quinzaine, et qu'il ne supportait
+pas au delà d'une quinzaine, et qu'il ne supportait
davantage que par attachement pour moi.
-Nous avions quitté les pavillons de la rue Pigale,
-qui lui déplaisaient, pour nous établir au
-square d'Orléans, où la bonne et active Marliani
-nous avait arrangé une vie de famille. Elle occupait
-un bel appartement entre les deux nôtres.
-Nous n'avions qu'une grande cour, plantée et
-sablée, toujours propre, à traverser pour nous
+Nous avions quitté les pavillons de la rue Pigale,
+qui lui déplaisaient, pour nous établir au
+square d'Orléans, où la bonne et active Marliani
+nous avait arrangé une vie de famille. Elle occupait
+un bel appartement entre les deux nôtres.
+Nous n'avions qu'une grande cour, plantée et
+sablée, toujours propre, à traverser pour nous
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_114">XIII p. 114</a></span>
-réunir, tantôt chez elle, tantôt chez moi, tantôt
-chez Chopin, quand il était disposé à nous faire
-de la musique. Nous dînions chez elle tous
-ensemble à frais communs. C'était une très-bonne
-association, économique comme toutes
+réunir, tantôt chez elle, tantôt chez moi, tantôt
+chez Chopin, quand il était disposé à nous faire
+de la musique. Nous dînions chez elle tous
+ensemble à frais communs. C'était une très-bonne
+association, économique comme toutes
les associations, et qui me permettait de voir du
monde chez madame Marliani, mes amis plus
intimement chez moi, et de prendre mon travail
-à l'heure où il me convenait de me retirer.
-Chopin se réjouissait aussi d'avoir un beau salon
-isolé, où il pouvait aller composer ou rêver.
-Mais il aimait le monde et ne profitait guère de
-son sanctuaire que pour y donner des leçons.
-Ce n'est qu'à Nohant qu'il créait et écrivait.
+à l'heure où il me convenait de me retirer.
+Chopin se réjouissait aussi d'avoir un beau salon
+isolé, où il pouvait aller composer ou rêver.
+Mais il aimait le monde et ne profitait guère de
+son sanctuaire que pour y donner des leçons.
+Ce n'est qu'à Nohant qu'il créait et écrivait.
Maurice avait son appartement et son atelier au-dessus
-de moi. Solange avait près de moi une
-jolie chambrette où elle aimait à faire la <em>dame</em>
-vis-à-vis d'Augustine les jours de sortie, et d'où
-elle chassait son frère et Oscar impérieusement,
-prétendant que les gamins avaient mauvais ton
-et sentaient le cigare, ce qui ne l'empêchait pas
-de grimper à l'atelier un moment après pour les
+de moi. Solange avait près de moi une
+jolie chambrette où elle aimait à faire la <em>dame</em>
+vis-à-vis d'Augustine les jours de sortie, et d'où
+elle chassait son frère et Oscar impérieusement,
+prétendant que les gamins avaient mauvais ton
+et sentaient le cigare, ce qui ne l'empêchait pas
+de grimper à l'atelier un moment après pour les
faire enrager, si bien qu'ils passaient leur temps
-à se renvoyer outrageusement de leurs domiciles
-respectifs et à revenir frapper à la porte pour
+à se renvoyer outrageusement de leurs domiciles
+respectifs et à revenir frapper à la porte pour
recommencer. Un autre enfant, d'abord timide
-et raillé, bientôt taquin et railleur, venait ajouter
-aux allées et venues, aux algarades et aux éclats
-de rire qui désespéraient le voisinage. C'était
-Eugène Lambert, camarade de Maurice à l'atelier
+et raillé, bientôt taquin et railleur, venait ajouter
+aux allées et venues, aux algarades et aux éclats
+de rire qui désespéraient le voisinage. C'était
+Eugène Lambert, camarade de Maurice à l'atelier
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_115">XIII p. 115</a></span>
-de peinture de Delacroix, un garçon plein
+de peinture de Delacroix, un garçon plein
d'esprit, de c&oelig;ur et de dispositions, qui devint
mon enfant presque autant que les miens propres,
-et qui, appelé à Nohant pour un mois, y a passé
-jusqu'à présent une douzaine d'étés, sans compter
+et qui, appelé à Nohant pour un mois, y a passé
+jusqu'à présent une douzaine d'étés, sans compter
plusieurs hivers.</p>
-<p>Plus tard, je pris Augustine tout-à-fait avec
-nous, la vie de famille et d'intérieur me devenant
-chaque jour plus chère et plus nécessaire<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>.</p>
+<p>Plus tard, je pris Augustine tout-à-fait avec
+nous, la vie de famille et d'intérieur me devenant
+chaque jour plus chère et plus nécessaire<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>.</p>
-<p>S'il me fallait parler ici avec détail des illustres
-et chers amis qui m'entourèrent pendant ces
-huit années, je recommencerais un volume. Mais
+<p>S'il me fallait parler ici avec détail des illustres
+et chers amis qui m'entourèrent pendant ces
+huit années, je recommencerais un volume. Mais
ne suffit-il pas de nommer, outre ceux dont j'ai
-parlé déjà, Louis Blanc, Godefroy Cavaignac,
-Henri Martin, et le plus beau génie de femme
+parlé déjà, Louis Blanc, Godefroy Cavaignac,
+Henri Martin, et le plus beau génie de femme
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_116">XIII p. 116</a></span>
-de notre époque, uni à un noble c&oelig;ur, Pauline
-Garcia, fille d'un artiste de génie, s&oelig;ur de la
-Malibran, et mariée à mon ami Louis Viardot,
-savant modeste, homme de goût et surtout
+de notre époque, uni à un noble c&oelig;ur, Pauline
+Garcia, fille d'un artiste de génie, s&oelig;ur de la
+Malibran, et mariée à mon ami Louis Viardot,
+savant modeste, homme de goût et surtout
homme de bien!</p>
<p>Parmi ceux que j'ai vus avec autant d'estime
-et moins d'intimité, je citerai Mickiewicz, Lablache,
-Alkan aîné, Soliva, E. Quinet, le général
-Pepe, etc.! et, sans faire de catégories de talent
-ou de célébrité, j'aime à me rappeler l'amitié
-fidèle de Bocage, le grand artiste, et la touchante
-amitié d'Agricol Perdiguier, le noble artisan;
-celle de Ferdinand François, âme stoïque et
-pure, et celle de Gilland, écrivain prolétaire d'un
-grand talent et d'une grande foi; celle d'Étienne
+et moins d'intimité, je citerai Mickiewicz, Lablache,
+Alkan aîné, Soliva, E. Quinet, le général
+Pepe, etc.! et, sans faire de catégories de talent
+ou de célébrité, j'aime à me rappeler l'amitié
+fidèle de Bocage, le grand artiste, et la touchante
+amitié d'Agricol Perdiguier, le noble artisan;
+celle de Ferdinand François, âme stoïque et
+pure, et celle de Gilland, écrivain prolétaire d'un
+grand talent et d'une grande foi; celle d'Étienne
Arago, si vraie et si charmante, et celle d'Anselme
-Pététin, si mélancolique et si sincère;
+Pététin, si mélancolique et si sincère;
celle de M. de Bonnechose, le meilleur des
-hommes et le plus aimable, l'inappréciable ami
+hommes et le plus aimable, l'inappréciable ami
de madame Marliani; et celle de M. de Rancogne,
-charmant poëte inédit, sensible et gai
+charmant poëte inédit, sensible et gai
vieillard qui avait toujours des roses dans l'esprit
-et jamais d'épines dans le c&oelig;ur; celle de Mendizabal,
-le père enjoué et affectueux de toute notre
-chère jeunesse, et celle de Dessaüer, artiste
-éminent, caractère pur et digne<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>; enfin celle
+et jamais d'épines dans le c&oelig;ur; celle de Mendizabal,
+le père enjoué et affectueux de toute notre
+chère jeunesse, et celle de Dessaüer, artiste
+éminent, caractère pur et digne<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>; enfin celle
d'Hetzel, qui pour arriver sur le tard de ma vie,
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_117">XIII p. 117</a></span>
-ne m'en fut pas moins précieuse, et celle du
+ne m'en fut pas moins précieuse, et celle du
docteur Varennes, une des plus anciennes et des
-plus regrettées.</p>
+plus regrettées.</p>
-<p>Hélas! la mort ou l'absence ont dénoué la
+<p>Hélas! la mort ou l'absence ont dénoué la
plupart de ces relations, sans refroidir mes
souvenirs et mes sympathies. Parmi celles que
-j'ai pu ne pas perdre de vue, j'aime à nommer
+j'ai pu ne pas perdre de vue, j'aime à nommer
le capitaine d'Arpentigny, un des esprits les
-plus frais, les plus originaux et les plus étendus
-qui existent, et madame Hortense Allart, écrivain
-d'un sentiment très-élevé et d'une forme
-très-poétique, femme savante toute jolie et toute
-rose, disait Delatouche; esprit courageux, indépendant;
-femme brillante et sérieuse, vivant à
-l'ombre avec autant de recueillement et de sérénité
-qu'elle saurait porter de grâce et d'éclat
-dans le monde; mère tendre et forte, entrailles
-de femme, fermeté d'homme.</p>
-
-<p>Je voyais aussi cette tête exaltée et généreuse,
+plus frais, les plus originaux et les plus étendus
+qui existent, et madame Hortense Allart, écrivain
+d'un sentiment très-élevé et d'une forme
+très-poétique, femme savante toute jolie et toute
+rose, disait Delatouche; esprit courageux, indépendant;
+femme brillante et sérieuse, vivant à
+l'ombre avec autant de recueillement et de sérénité
+qu'elle saurait porter de grâce et d'éclat
+dans le monde; mère tendre et forte, entrailles
+de femme, fermeté d'homme.</p>
+
+<p>Je voyais aussi cette tête exaltée et généreuse,
cette femme qui avait les illusions d'une enfant
-et le caractère d'un héros, cette folle, cette martyre;
+et le caractère d'un héros, cette folle, cette martyre;
cette sainte, Pauline Roland.</p>
-<p>J'ai nommé Mickiewicz, génie égal à celui de
-Byron, âme conduite aux vertiges de l'extase
-par l'enthousiasme de la patrie et la sainteté des
-m&oelig;urs. J'ai nommé Lablache, le plus grand
+<p>J'ai nommé Mickiewicz, génie égal à celui de
+Byron, âme conduite aux vertiges de l'extase
+par l'enthousiasme de la patrie et la sainteté des
+m&oelig;urs. J'ai nommé Lablache, le plus grand
acteur comique et le plus parfait chanteur de
-notre époque: dans la vie privée, c'est un adorable
-esprit et un père de famille respectable. J'ai
-nommé Soliva, compositeur lyrique d'un vrai
+notre époque: dans la vie privée, c'est un adorable
+esprit et un père de famille respectable. J'ai
+nommé Soliva, compositeur lyrique d'un vrai
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_118">XIII p. 118</a></span>
-talent, professeur admirable, caractère noble et
-digne, artiste enjoué, enthousiaste, sérieux.
-Enfin, j'ai nommé Alkan, pianiste célèbre, plein
-d'idées fraîches et originales, musicien savant,
-homme de c&oelig;ur. Quant à Edgar Quinet, tous
+talent, professeur admirable, caractère noble et
+digne, artiste enjoué, enthousiaste, sérieux.
+Enfin, j'ai nommé Alkan, pianiste célèbre, plein
+d'idées fraîches et originales, musicien savant,
+homme de c&oelig;ur. Quant à Edgar Quinet, tous
le connaissent en le lisant: un grand c&oelig;ur, dans
une vaste intelligence; ses amis connaissent en
plus sa modestie candide et la douceur de son
-commerce. Enfin, j'ai nommé le général Pepe,
-âme héroïque et pure, un de ces caractères qui
+commerce. Enfin, j'ai nommé le général Pepe,
+âme héroïque et pure, un de ces caractères qui
rappellent les hommes de Plutarque. Je n'ai
-nommé ni Mazzini, ni les autres amis que j'ai
-gardés dans le monde politique et dans la vie intime,
-ne les ayant connus réellement que plus tard.</p>
-
-<p>Déjà, dans ce temps-là, je touchais, par mes
-relations variées, aux extrêmes de la société, à
-l'opulence, à la misère, aux croyances les plus
-absolutistes, aux principes les plus révolutionnaires.
-J'aimais à connaître et à comprendre
-les divers ressorts qui font mouvoir l'humanité
-et qui décident de ses vicissitudes. Je regardais
+nommé ni Mazzini, ni les autres amis que j'ai
+gardés dans le monde politique et dans la vie intime,
+ne les ayant connus réellement que plus tard.</p>
+
+<p>Déjà, dans ce temps-là, je touchais, par mes
+relations variées, aux extrêmes de la société, à
+l'opulence, à la misère, aux croyances les plus
+absolutistes, aux principes les plus révolutionnaires.
+J'aimais à connaître et à comprendre
+les divers ressorts qui font mouvoir l'humanité
+et qui décident de ses vicissitudes. Je regardais
avec attention, je me trompais souvent, je voyais
clair quelquefois.</p>
-<p>Après les désespérances de ma jeunesse, trop
-d'illusions me gouvernèrent. Au scepticisme
-maladif succéda trop de bienveillance et d'ingénuité.
-Je fus mille fois dupe d'un rêve de fusion
-archangélique dans les forces opposées du grand
-combat des idées. Je suis bien encore quelquefois
-capable de cette simplicité, résultat d'une
+<p>Après les désespérances de ma jeunesse, trop
+d'illusions me gouvernèrent. Au scepticisme
+maladif succéda trop de bienveillance et d'ingénuité.
+Je fus mille fois dupe d'un rêve de fusion
+archangélique dans les forces opposées du grand
+combat des idées. Je suis bien encore quelquefois
+capable de cette simplicité, résultat d'une
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_119">XIII p. 119</a></span>
-plénitude de c&oelig;ur, pourtant j'en devrais être
-bien guérie, car mon c&oelig;ur a beaucoup saigné.</p>
+plénitude de c&oelig;ur, pourtant j'en devrais être
+bien guérie, car mon c&oelig;ur a beaucoup saigné.</p>
-<p>La vie que je raconte ici était aussi bonne
-que possible à la surface. Il y avait pour moi du
+<p>La vie que je raconte ici était aussi bonne
+que possible à la surface. Il y avait pour moi du
beau soleil sur mes enfants, sur mes amis, sur
mon travail; mais la vie que je ne raconte pas
-était voilée d'amertumes effroyables.</p>
+était voilée d'amertumes effroyables.</p>
-<p>Je me souviens d'un jour où, révoltée d'injustices
+<p>Je me souviens d'un jour où, révoltée d'injustices
sans nom qui, dans ma vie intime,
-m'arrivaient tout à coup de plusieurs côtés à la
+m'arrivaient tout à coup de plusieurs côtés à la
fois, je m'en allai pleurer dans le petit bois de
-mon jardin de Nohant, à l'endroit où jadis ma
-mère faisait pour moi et avec moi ses jolies petites
+mon jardin de Nohant, à l'endroit où jadis ma
+mère faisait pour moi et avec moi ses jolies petites
rocailles. J'avais alors environ quarante
-ans, et quoique sujette à des névralgies terribles,
+ans, et quoique sujette à des névralgies terribles,
je me sentais physiquement beaucoup plus forte
que dans ma jeunesse. Il me prit fantaisie, je ne
-sais au milieu de quelles idées noires, de soulever
-une grosse pierre, peut-être une de celles
+sais au milieu de quelles idées noires, de soulever
+une grosse pierre, peut-être une de celles
que j'avais vu autrefois porter par ma robuste
-petite mère. Je la soulevai sans effort, et je la
-laissai retomber avec désespoir, disant en moi-même:
-«Ah! mon Dieu, j'ai peut-être encore
-quarante ans à vivre!»</p>
+petite mère. Je la soulevai sans effort, et je la
+laissai retomber avec désespoir, disant en moi-même:
+«Ah! mon Dieu, j'ai peut-être encore
+quarante ans à vivre!»</p>
<p>L'horreur de la vie, la soif du repos, que je
repoussais depuis longtemps, me revinrent cette
-fois-là d'une manière bien terrible. Je m'assis
-sur cette pierre, et j'épuisai mon chagrin dans
-des flots de larmes. Mais il se fit là en moi une
-grande révolution: à ces deux heures d'anéantissement
+fois-là d'une manière bien terrible. Je m'assis
+sur cette pierre, et j'épuisai mon chagrin dans
+des flots de larmes. Mais il se fit là en moi une
+grande révolution: à ces deux heures d'anéantissement
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_120">XIII p. 120</a></span>
-succédèrent deux ou trois heures de
-méditation et de rassérénement dont le souvenir
-est resté net en moi comme une chose décisive
+succédèrent deux ou trois heures de
+méditation et de rassérénement dont le souvenir
+est resté net en moi comme une chose décisive
en ma vie.</p>
-<p>La résignation n'est pas dans ma nature.
-C'est là un état de tristesse morne, mêlée à de
-lointaines espérances, que je ne connais pas.
+<p>La résignation n'est pas dans ma nature.
+C'est là un état de tristesse morne, mêlée à de
+lointaines espérances, que je ne connais pas.
J'ai vu cette disposition chez les autres, je n'ai
-jamais pu l'éprouver. Apparemment mon organisation
-s'y refuse. Il me faut désespérer
+jamais pu l'éprouver. Apparemment mon organisation
+s'y refuse. Il me faut désespérer
absolument pour avoir du courage. Il faut que je
-sois arrivée à me dire «Tout est perdu!» pour
-que je me décide à tout accepter. J'avoue même
-que ce mot de résignation m'irrite. Dans l'idée
-que je m'en fais, à tort ou à raison, c'est une
-sotte paresse qui veut se soustraire à l'inexorable
-logique du malheur; c'est une mollesse de l'âme
-qui nous pousse à faire notre salut en égoïstes,
-à tendre un dos endurci aux coups de l'iniquité,
-à devenir inertes, sans horreur du mal que nous
-subissons, sans pitié par conséquent pour ceux
+sois arrivée à me dire «Tout est perdu!» pour
+que je me décide à tout accepter. J'avoue même
+que ce mot de résignation m'irrite. Dans l'idée
+que je m'en fais, à tort ou à raison, c'est une
+sotte paresse qui veut se soustraire à l'inexorable
+logique du malheur; c'est une mollesse de l'âme
+qui nous pousse à faire notre salut en égoïstes,
+à tendre un dos endurci aux coups de l'iniquité,
+à devenir inertes, sans horreur du mal que nous
+subissons, sans pitié par conséquent pour ceux
qui nous l'infligent. Il me semble que les gens
-complétement résignés sont pleins de dégoût et
-de mépris pour la race humaine. Ne s'efforçant
-plus de soulever les rochers qui les écrasent, ils
+complétement résignés sont pleins de dégoût et
+de mépris pour la race humaine. Ne s'efforçant
+plus de soulever les rochers qui les écrasent, ils
se disent que tout est rocher, et qu'eux seuls
sont les enfants de Dieu<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p>
@@ -19115,1093 +19078,1093 @@ sont les enfants de Dieu<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_3
Une autre solution s'ouvrit devant moi. Tout
subir sans haine et sans ressentiment, mais tout
combattre par la foi; aucune ambition, aucun
-rêve de bonheur personnel pour moi-même en
+rêve de bonheur personnel pour moi-même en
ce monde, mais beaucoup d'espoir et d'efforts
pour le bonheur des autres.</p>
<p>Ceci me parut une conclusion souveraine de
-la logique applicable à ma nature. Je pouvais
+la logique applicable à ma nature. Je pouvais
vivre sans bonheur personnel, n'ayant pas de
passions personnelles.</p>
<p>Mais j'avais de la tendresse et le besoin
-impérieux d'exercer cet instinct-là. Il me fallait
-chérir ou mourir. Chérir en étant peu ou mal
-chéri soi-même, c'est être malheureux; mais on
-peut vivre malheureux. Ce qui empêche de
+impérieux d'exercer cet instinct-là. Il me fallait
+chérir ou mourir. Chérir en étant peu ou mal
+chéri soi-même, c'est être malheureux; mais on
+peut vivre malheureux. Ce qui empêche de
vivre, c'est de ne pas faire usage de sa propre
vie, ou d'en faire un usage contraire aux conditions
de sa propre vie.</p>
-<p>En face de cette résolution, je me demandai
+<p>En face de cette résolution, je me demandai
si j'aurais la force de la suivre; je n'avais pas
-une assez haute idée de moi-même pour m'élever
-au rêve de la vertu. D'ailleurs, voyez-vous, dans
-le temps de scepticisme où nous vivons, une
-grande lumière s'est dégagée: c'est que la vertu
-n'est qu'une lumière elle-même, une lumière qui
-se fait dans l'âme. Moi, j'y ajoute, dans ma
+une assez haute idée de moi-même pour m'élever
+au rêve de la vertu. D'ailleurs, voyez-vous, dans
+le temps de scepticisme où nous vivons, une
+grande lumière s'est dégagée: c'est que la vertu
+n'est qu'une lumière elle-même, une lumière qui
+se fait dans l'âme. Moi, j'y ajoute, dans ma
croyance, l'aide de Dieu. Mais qu'on accepte ou
qu'on rejette le secours divin, la raison nous
-démontre que la vertu est un résultat brillant de
-l'apparition de la vérité dans la conscience, une
+démontre que la vertu est un résultat brillant de
+l'apparition de la vérité dans la conscience, une
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_122">XIII p. 122</a></span>
-certitude par conséquent, qui commande au c&oelig;ur
-et à la volonté.</p>
+certitude par conséquent, qui commande au c&oelig;ur
+et à la volonté.</p>
-<p>Écartant donc de mon vocabulaire intérieur
+<p>Écartant donc de mon vocabulaire intérieur
ce mot orgueilleux de vertu qui me paraissait
-trop drapé à l'antique, et me contentant de contempler
-une certitude en moi-même, je pus me
+trop drapé à l'antique, et me contentant de contempler
+une certitude en moi-même, je pus me
dire, assez sagement je crois, qu'on ne revient
-pas sur une certitude acquise, et que, pour persévérer
+pas sur une certitude acquise, et que, pour persévérer
dans un parti pris en vue de cette certitude,
il ne s'agit que de regarder en soi chaque
-fois que l'égoïsme vient s'efforcer d'éteindre le
+fois que l'égoïsme vient s'efforcer d'éteindre le
flambeau.</p>
-<p>Que je dusse être agitée, troublée et tiraillée
-par cette imbécile personnalité humaine, cela
-n'était pas douteux, car l'âme ne veille pas
-toujours; elle s'endort et elle rêve; mais que,
-connaissant la réalité, c'est-à-dire l'impossibilité
-d'être heureuse par l'égoïsme, je n'eusse pas le
-pouvoir de secouer et de réveiller mon âme,
-c'est ce qui me parut également hors de doute.</p>
-
-<p>Après avoir calculé ainsi mes chances avec
-une grande ardeur religieuse et un véritable élan
-de c&oelig;ur vers Dieu, je me sentis très-tranquille,
-et je gardai cette tranquillité intérieure tout le
-reste de ma vie; je la gardai non pas sans ébranlement,
-sans interruption et sans défaillance,
-mon équilibre physique succombant parfois sous
-cette rigueur de ma volonté; mais je la retrouvai
+<p>Que je dusse être agitée, troublée et tiraillée
+par cette imbécile personnalité humaine, cela
+n'était pas douteux, car l'âme ne veille pas
+toujours; elle s'endort et elle rêve; mais que,
+connaissant la réalité, c'est-à-dire l'impossibilité
+d'être heureuse par l'égoïsme, je n'eusse pas le
+pouvoir de secouer et de réveiller mon âme,
+c'est ce qui me parut également hors de doute.</p>
+
+<p>Après avoir calculé ainsi mes chances avec
+une grande ardeur religieuse et un véritable élan
+de c&oelig;ur vers Dieu, je me sentis très-tranquille,
+et je gardai cette tranquillité intérieure tout le
+reste de ma vie; je la gardai non pas sans ébranlement,
+sans interruption et sans défaillance,
+mon équilibre physique succombant parfois sous
+cette rigueur de ma volonté; mais je la retrouvai
toujours sans incertitude et sans contestation
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_123">XIII p. 123</a></span>
-au fond de ma pensée et dans l'habitude de
+au fond de ma pensée et dans l'habitude de
ma vie.</p>
-<p>Je la retrouvai surtout par la prière. Je
-n'appelle pas prière un choix et un arrangement
-de parole lancées vers le ciel, mais un entretien
-de la pensée avec l'idéal de lumière et de perfections
+<p>Je la retrouvai surtout par la prière. Je
+n'appelle pas prière un choix et un arrangement
+de parole lancées vers le ciel, mais un entretien
+de la pensée avec l'idéal de lumière et de perfections
infinies.</p>
<p>De toutes les amertumes que j'avais non plus
-à subir, mais à combattre, les souffrances de
-mon <em>malade ordinaire</em> n'étaient pas la moindre.</p>
+à subir, mais à combattre, les souffrances de
+mon <em>malade ordinaire</em> n'étaient pas la moindre.</p>
<p>Chopin voulait toujours Nohant, et ne supportait
-jamais Nohant. Il était l'homme du
+jamais Nohant. Il était l'homme du
monde par excellence, non pas du monde trop
officiel et trop nombreux, mais du monde intime,
-des salons de vingt personnes, de l'heure où
-la foule s'en va et où les habitués se pressent
+des salons de vingt personnes, de l'heure où
+la foule s'en va et où les habitués se pressent
autour de l'artiste pour lui arracher par d'aimables
-importunités le plus pur de son inspiration. C'est
-alors seulement qu'il donnait tout son génie
-et tout son talent. C'est alors aussi qu'après
-avoir plongé son auditoire dans un recueillement
+importunités le plus pur de son inspiration. C'est
+alors seulement qu'il donnait tout son génie
+et tout son talent. C'est alors aussi qu'après
+avoir plongé son auditoire dans un recueillement
profond ou dans une tristesse douloureuse,
-car sa musique vous mettait parfois dans l'âme
-des découragements atroces, surtout quand il
-improvisait; tout à coup, comme pour enlever
+car sa musique vous mettait parfois dans l'âme
+des découragements atroces, surtout quand il
+improvisait; tout à coup, comme pour enlever
l'impression et le souvenir de sa douleur aux
-autres et à lui-même, il se tournait vers une
-glace, à la dérobée, arrangeait ses cheveux et
-sa cravate, et se montrait subitement transformé
+autres et à lui-même, il se tournait vers une
+glace, à la dérobée, arrangeait ses cheveux et
+sa cravate, et se montrait subitement transformé
en Anglais flegmatique, en vieillard impertinent,
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_124">XIII p. 124</a></span>
en Anglaise sentimentale et ridicule, en juif
-sordide. C'était toujours des types tristes,
+sordide. C'était toujours des types tristes,
quelque comiques qu'ils fussent, mais parfaitement
-compris et si délicatement traduits qu'on
+compris et si délicatement traduits qu'on
ne pouvait se lasser de les admirer.</p>
<p>Toutes ces choses sublimes, charmantes ou
-bizarres qu'il savait tirer de lui-même faisaient
-de lui l'âme des sociétés choisies, et on se l'arrachait
-bien littéralement, son noble caractère,
-son désintéressement, sa fierté, son orgueil bien
-entendu, ennemi de toute vanité de mauvais
-goût et de toute insolente réclame, la sûreté de
-son commerce et les exquises délicatesses de son
-savoir-vivre faisant de lui un ami aussi sérieux
-qu'agréable.</p>
-
-<p>Arracher Chopin à tant de gâteries, l'associer
-à une vie simple, uniforme et constamment studieuse,
-lui qui avait été élevé sur les genoux des
-princesses, c'était le priver de ce qui le faisait
+bizarres qu'il savait tirer de lui-même faisaient
+de lui l'âme des sociétés choisies, et on se l'arrachait
+bien littéralement, son noble caractère,
+son désintéressement, sa fierté, son orgueil bien
+entendu, ennemi de toute vanité de mauvais
+goût et de toute insolente réclame, la sûreté de
+son commerce et les exquises délicatesses de son
+savoir-vivre faisant de lui un ami aussi sérieux
+qu'agréable.</p>
+
+<p>Arracher Chopin à tant de gâteries, l'associer
+à une vie simple, uniforme et constamment studieuse,
+lui qui avait été élevé sur les genoux des
+princesses, c'était le priver de ce qui le faisait
vivre, d'une vie factice il est vrai, car, ainsi
-qu'une femme fardée, il déposait le soir, en rentrant
+qu'une femme fardée, il déposait le soir, en rentrant
chez lui, sa verve et sa puissance, pour
-donner la nuit à la fièvre et à l'insomnie; mais
-d'une vie qui eût été plus courte et plus animée
-que celle de la retraite, et de l'intimité restreinte
+donner la nuit à la fièvre et à l'insomnie; mais
+d'une vie qui eût été plus courte et plus animée
+que celle de la retraite, et de l'intimité restreinte
au cercle uniforme d'une seule famille. A Paris,
il en traversait plusieurs chaque jour, ou il en
-choisissait au moins chaque soir une différente
-pour milieu. Il avait ainsi tour à tour vingt ou
-trente salons à enivrer ou à charmer de sa présence.</p>
+choisissait au moins chaque soir une différente
+pour milieu. Il avait ainsi tour à tour vingt ou
+trente salons à enivrer ou à charmer de sa présence.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XIII_125">XIII p. 125</a></span>
-Chopin n'était pas né exclusif dans ses affections;
-il ne l'était que par rapport à celles qu'il
-exigeait; son âme, impressionnable à toute
-beauté, à toute grâce, à tout sourire, se livrait
-avec une facilité et une spontanéité inouïes. Il
-est vrai qu'elle se reprenait de même, un mot
-maladroit, un sourire équivoque le désenchantant
-avec excès. Il aimait passionnément trois
-femmes dans la même soirée de fête, et s'en
-allait tout seul, ne songeant à aucune d'elles,
+Chopin n'était pas né exclusif dans ses affections;
+il ne l'était que par rapport à celles qu'il
+exigeait; son âme, impressionnable à toute
+beauté, à toute grâce, à tout sourire, se livrait
+avec une facilité et une spontanéité inouïes. Il
+est vrai qu'elle se reprenait de même, un mot
+maladroit, un sourire équivoque le désenchantant
+avec excès. Il aimait passionnément trois
+femmes dans la même soirée de fête, et s'en
+allait tout seul, ne songeant à aucune d'elles,
les laissant toutes trois convaincues de l'avoir
-exclusivement charmé.</p>
+exclusivement charmé.</p>
-<p>Il était de même en amitié, s'enthousiasmant
-à première vue, se dégoûtant, se reprenant sans
+<p>Il était de même en amitié, s'enthousiasmant
+à première vue, se dégoûtant, se reprenant sans
cesse, vivant d'engouements pleins de charmes
-pour ceux qui en étaient l'objet, et de mécontentements
+pour ceux qui en étaient l'objet, et de mécontentements
secrets qui empoisonnaient ses plus
-chères affections.</p>
+chères affections.</p>
-<p>Un trait qu'il m'a raconté lui-même prouve
+<p>Un trait qu'il m'a raconté lui-même prouve
combien peu il mesurait ce qu'il accordait de son
-c&oelig;ur à ce qu'il exigeait de celui des autres.</p>
-
-<p>Il s'était vivement épris de la petite-fille d'un
-maître célèbre; il songea à la demander en mariage,
-dans le même temps où il poursuivait la
-pensée d'un autre mariage d'amour en Pologne,
-sa loyauté n'étant engagée nulle part, mais son
-âme mobile flottant d'une passion à l'autre. La
+c&oelig;ur à ce qu'il exigeait de celui des autres.</p>
+
+<p>Il s'était vivement épris de la petite-fille d'un
+maître célèbre; il songea à la demander en mariage,
+dans le même temps où il poursuivait la
+pensée d'un autre mariage d'amour en Pologne,
+sa loyauté n'étant engagée nulle part, mais son
+âme mobile flottant d'une passion à l'autre. La
jeune Parisienne lui faisait bon accueil, et tout
allait au mieux, lorsqu'un jour qu'il entrait chez
-elle avec un autre musicien plus célèbre à Paris
+elle avec un autre musicien plus célèbre à Paris
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_126">XIII p. 126</a></span>
-qu'il ne l'était encore, elle s'avisa de présenter
-une chaise à ce dernier avant de songer à faire
+qu'il ne l'était encore, elle s'avisa de présenter
+une chaise à ce dernier avant de songer à faire
asseoir Chopin. Il ne la revit jamais et l'oublia
tout de suite.</p>
-<p>Ce n'est pas que son âme fût impuissante ou
-froide. Loin de là, elle était ardente et dévouée,
+<p>Ce n'est pas que son âme fût impuissante ou
+froide. Loin de là, elle était ardente et dévouée,
mais non pas exclusivement et continuellement
envers telle ou telle personne. Elle se livrait
-alternativement à cinq ou six affections qui se
-combattaient en lui et dont une primait tour à
+alternativement à cinq ou six affections qui se
+combattaient en lui et dont une primait tour à
tour toutes les autres.</p>
-<p>Il n'était certainement pas fait pour vivre
-longtemps en ce monde, ce type extrême de l'artiste.
-Il y était dévoré par un rêve d'idéal que
-ne combattait aucune tolérance de philosophie
-ou de miséricorde à l'usage de ce monde. Il ne
+<p>Il n'était certainement pas fait pour vivre
+longtemps en ce monde, ce type extrême de l'artiste.
+Il y était dévoré par un rêve d'idéal que
+ne combattait aucune tolérance de philosophie
+ou de miséricorde à l'usage de ce monde. Il ne
voulait jamais transiger avec la nature humaine.
-Il n'acceptait rien de la réalité. C'était là son
-vice et sa vertu, sa grandeur et sa misère. Implacable
+Il n'acceptait rien de la réalité. C'était là son
+vice et sa vertu, sa grandeur et sa misère. Implacable
envers la moindre tache, il avait un
-enthousiasme immense pour la moindre lumière,
-son imagination exaltée faisant tous les frais
+enthousiasme immense pour la moindre lumière,
+son imagination exaltée faisant tous les frais
possibles pour y voir un soleil.</p>
-<p>Il était donc à la fois doux et cruel d'être
-l'objet de sa préférence, car il vous tenait compte
-avec usure de la moindre clarté, et vous accablait
-de son désenchantement au passage de la plus
+<p>Il était donc à la fois doux et cruel d'être
+l'objet de sa préférence, car il vous tenait compte
+avec usure de la moindre clarté, et vous accablait
+de son désenchantement au passage de la plus
petite ombre.</p>
-<p>On a prétendu que, dans un de mes romans,
-j'avais peint son caractère avec une grande exactitude
+<p>On a prétendu que, dans un de mes romans,
+j'avais peint son caractère avec une grande exactitude
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_127">XIII p. 127</a></span>
-d'analyse. On s'est trompé, parce que
-l'on a cru reconnaître quelques-uns de ses traits,
-et, procédant par ce système, trop commode
-pour être sûr, Liszt lui-même, dans une <cite>Vie de
-Chopin</cite>, un peu exubérante de style, mais remplie
-cependant de très-bonnes choses et de très-belles
-pages, s'est fourvoyé de bonne foi.</p>
-
-<p>J'ai tracé, dans le <cite>Prince Karol</cite>, le caractère
-d'un homme déterminé dans sa nature, exclusif
+d'analyse. On s'est trompé, parce que
+l'on a cru reconnaître quelques-uns de ses traits,
+et, procédant par ce système, trop commode
+pour être sûr, Liszt lui-même, dans une <cite>Vie de
+Chopin</cite>, un peu exubérante de style, mais remplie
+cependant de très-bonnes choses et de très-belles
+pages, s'est fourvoyé de bonne foi.</p>
+
+<p>J'ai tracé, dans le <cite>Prince Karol</cite>, le caractère
+d'un homme déterminé dans sa nature, exclusif
dans ses sentiments, exclusif dans ses exigences.</p>
-<p>Tel n'était pas Chopin. La nature ne dessine
-pas comme l'art, quelque réaliste qu'il se fasse.
-Elle a des caprices, des inconséquences, non
-pas réelles probablement, mais très-mystérieuses.
-L'art ne rectifie ces inconséquences que parce
-qu'il est trop borné pour les rendre.</p>
+<p>Tel n'était pas Chopin. La nature ne dessine
+pas comme l'art, quelque réaliste qu'il se fasse.
+Elle a des caprices, des inconséquences, non
+pas réelles probablement, mais très-mystérieuses.
+L'art ne rectifie ces inconséquences que parce
+qu'il est trop borné pour les rendre.</p>
-<p>Chopin était un résumé de ces inconséquences
+<p>Chopin était un résumé de ces inconséquences
magnifiques que Dieu seul peut se permettre de
-créer et qui ont leur logique particulière. Il était
+créer et qui ont leur logique particulière. Il était
modeste par principe et doux par habitude, mais
-il était impérieux par instinct et plein d'un orgueil
-légitime qui s'ignorait lui-même. De là des
+il était impérieux par instinct et plein d'un orgueil
+légitime qui s'ignorait lui-même. De là des
souffrances qu'il ne raisonnait pas et qui ne se
-fixaient pas sur un objet déterminé.</p>
+fixaient pas sur un objet déterminé.</p>
<p>D'ailleurs le prince Karol n'est pas artiste.
-C'est un rêveur, et rien de plus: n'ayant pas de
-génie, il n'a pas les droits du génie. C'est donc
+C'est un rêveur, et rien de plus: n'ayant pas de
+génie, il n'a pas les droits du génie. C'est donc
un personnage plus vrai qu'aimable, et c'est si
peu le portrait d'un grand artiste, que Chopin,
en lisant le manuscrit chaque jour sur mon bureau,
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_128">XIII p. 128</a></span>
-n'avait pas eu la moindre velléité de s'y
-tromper, lui, si soupçonneux pourtant!</p>
+n'avait pas eu la moindre velléité de s'y
+tromper, lui, si soupçonneux pourtant!</p>
-<p>Et cependant plus tard, par réaction, il se
+<p>Et cependant plus tard, par réaction, il se
l'imagina, m'a-t-on dit. Des ennemis (j'en avais
-auprès de lui qui se disaient ses amis, comme si
-aigrir un c&oelig;ur souffrant n'était pas un meurtre),
-des ennemis lui firent croire que ce roman était
-une révélation de son caractère. Sans doute, en
-ce moment-là, sa mémoire était affaiblie: il avait
-oublié le livre, que ne l'a-t-il relu!</p>
-
-<p>Cette histoire était si peu la nôtre! Elle en
-était tout l'inverse. Il n'y avait entre nous ni les
-mêmes enivrements, ni les mêmes souffrances.
-Notre histoire, à nous, n'avait rien d'un roman,
-le fond en était trop simple et trop sérieux pour
+auprès de lui qui se disaient ses amis, comme si
+aigrir un c&oelig;ur souffrant n'était pas un meurtre),
+des ennemis lui firent croire que ce roman était
+une révélation de son caractère. Sans doute, en
+ce moment-là, sa mémoire était affaiblie: il avait
+oublié le livre, que ne l'a-t-il relu!</p>
+
+<p>Cette histoire était si peu la nôtre! Elle en
+était tout l'inverse. Il n'y avait entre nous ni les
+mêmes enivrements, ni les mêmes souffrances.
+Notre histoire, à nous, n'avait rien d'un roman,
+le fond en était trop simple et trop sérieux pour
que nous eussions jamais eu l'occasion d'une
-querelle l'un contre l'autre, à propos l'un de
+querelle l'un contre l'autre, à propos l'un de
l'autre. J'acceptais toute la vie de Chopin telle
qu'elle se continuait en dehors de la mienne.
-N'ayant ni ses goûts, ni ses idées en dehors de
-l'art, ni ses principes politiques, ni son appréciation
+N'ayant ni ses goûts, ni ses idées en dehors de
+l'art, ni ses principes politiques, ni son appréciation
des choses de fait, je n'entreprenais aucune
-modification de son être. Je respectais son
-individualité, comme je respectais celle de Delacroix
-et de mes autres amis engagés dans un
-chemin différent du mien.</p>
-
-<p>D'un autre côté, Chopin m'accordait, et je
-peux dire m'honorait d'un genre d'amitié qui
-faisait exception dans sa vie. Il était toujours le
-même pour moi. Il avait sans doute peu d'illusions
+modification de son être. Je respectais son
+individualité, comme je respectais celle de Delacroix
+et de mes autres amis engagés dans un
+chemin différent du mien.</p>
+
+<p>D'un autre côté, Chopin m'accordait, et je
+peux dire m'honorait d'un genre d'amitié qui
+faisait exception dans sa vie. Il était toujours le
+même pour moi. Il avait sans doute peu d'illusions
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_129">XIII p. 129</a></span>
sur mon compte, puisqu'il ne me faisait
jamais redescendre dans son estime. C'est ce qui
fit durer longtemps notre bonne harmonie.</p>
-<p>Étranger à mes études, à mes recherches et,
-par suite, à mes convictions, enfermé qu'il était
+<p>Étranger à mes études, à mes recherches et,
+par suite, à mes convictions, enfermé qu'il était
dans le dogme catholique, il disait de moi,
-comme la mère Alicia dans les derniers jours de
-sa vie<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>: «<em>Bah! bah! je suis bien sûre qu'elle
-aime Dieu!</em>»</p>
+comme la mère Alicia dans les derniers jours de
+sa vie<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>: «<em>Bah! bah! je suis bien sûre qu'elle
+aime Dieu!</em>»</p>
-<p>Nous ne nous sommes donc jamais adressé
+<p>Nous ne nous sommes donc jamais adressé
un reproche mutuel, sinon une seule fois qui
-fut, hélas! la première et la dernière. Une affection
-si élevée devait se briser, et non s'user dans
+fut, hélas! la première et la dernière. Une affection
+si élevée devait se briser, et non s'user dans
des combats indignes d'elle.</p>
-<p>Mais si Chopin était avec moi le dévouement,
-la prévenance, la grâce, l'obligeance et la déférence
-en personne, il n'avait pas, pour cela, abjuré
-les aspérités de son caractère envers ceux
-qui m'entouraient. Avec eux, l'inégalité de son
-âme, tour à tour généreuse et fantasque, se
-donnait carrière, passant toujours de l'engouement
-à l'aversion, et réciproquement. Rien ne
-paraissait, rien n'a jamais paru de sa vie intérieure
-dont ses chefs-d'&oelig;uvre d'art étaient l'expression
-mystérieuse et vague, mais dont ses
-lèvres ne trahissaient jamais la souffrance. Du
-moins telle fut sa réserve pendant sept ans, que
+<p>Mais si Chopin était avec moi le dévouement,
+la prévenance, la grâce, l'obligeance et la déférence
+en personne, il n'avait pas, pour cela, abjuré
+les aspérités de son caractère envers ceux
+qui m'entouraient. Avec eux, l'inégalité de son
+âme, tour à tour généreuse et fantasque, se
+donnait carrière, passant toujours de l'engouement
+à l'aversion, et réciproquement. Rien ne
+paraissait, rien n'a jamais paru de sa vie intérieure
+dont ses chefs-d'&oelig;uvre d'art étaient l'expression
+mystérieuse et vague, mais dont ses
+lèvres ne trahissaient jamais la souffrance. Du
+moins telle fut sa réserve pendant sept ans, que
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_130">XIII p. 130</a></span>
moi seule pus les deviner, les adoucir et en retarder
l'explosion.</p>
-<p>Pourquoi une combinaison d'événements en
-dehors de nous ne nous éloigna-t-elle pas l'un
-de l'autre avant la huitième année!</p>
+<p>Pourquoi une combinaison d'événements en
+dehors de nous ne nous éloigna-t-elle pas l'un
+de l'autre avant la huitième année!</p>
<p>Mon attachement n'avait pu faire ce miracle
de le rendre un peu calme et heureux que parce
que Dieu y avait consenti en lui conservant un
-peu de santé. Cependant il déclinait visiblement,
-et je ne savais plus quels remèdes employer pour
+peu de santé. Cependant il déclinait visiblement,
+et je ne savais plus quels remèdes employer pour
combattre l'irritation croissante des nerfs. La
mort de son ami le docteur Mathuzinski et ensuite
-celle de son propre père lui portèrent deux
+celle de son propre père lui portèrent deux
coups terribles. Le dogme catholique jette sur
la mort des terreurs atroces. Chopin, au lieu de
-rêver pour ces âmes pures un meilleur monde,
-n'eut que des visions effrayantes, et je fus obligée
+rêver pour ces âmes pures un meilleur monde,
+n'eut que des visions effrayantes, et je fus obligée
de passer bien des nuits dans une chambre
-voisine de la sienne, toujours prête à me lever
+voisine de la sienne, toujours prête à me lever
cent fois de mon travail pour chasser les spectres
-de son sommeil et de son insomnie. L'idée de
-sa propre mort lui apparaissait escortée de toutes
-les imaginations superstitieuses de la poésie slave.
-Polonais, il vivait dans le cauchemar des légendes.
-Les fantômes l'appelaient, l'enlaçaient, et, au
-lieu de voir son père et son ami lui sourire dans
-le rayon de la foi, il repoussait leurs faces décharnées
-de la sienne et se débattait sous
-l'étreinte de leurs mains glacées.</p>
-
-<p>Nohant lui était devenu antipathique. Son
+de son sommeil et de son insomnie. L'idée de
+sa propre mort lui apparaissait escortée de toutes
+les imaginations superstitieuses de la poésie slave.
+Polonais, il vivait dans le cauchemar des légendes.
+Les fantômes l'appelaient, l'enlaçaient, et, au
+lieu de voir son père et son ami lui sourire dans
+le rayon de la foi, il repoussait leurs faces décharnées
+de la sienne et se débattait sous
+l'étreinte de leurs mains glacées.</p>
+
+<p>Nohant lui était devenu antipathique. Son
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_131">XIII p. 131</a></span>
retour, au printemps, l'enivrait encore quelques
-instants. Mais dès qu'il se mettait au travail,
-tout s'assombrissait autour de lui. Sa création
-était spontanée, miraculeuse. Il la trouvait sans
-la chercher, sans la prévoir. Elle venait sur son
-piano soudaine, complète, sublime; ou elle se
-chantait dans sa tête pendant une promenade,
-et il avait hâte de se la faire entendre à lui-même
-en la jetant sur l'instrument. Mais alors commençait
+instants. Mais dès qu'il se mettait au travail,
+tout s'assombrissait autour de lui. Sa création
+était spontanée, miraculeuse. Il la trouvait sans
+la chercher, sans la prévoir. Elle venait sur son
+piano soudaine, complète, sublime; ou elle se
+chantait dans sa tête pendant une promenade,
+et il avait hâte de se la faire entendre à lui-même
+en la jetant sur l'instrument. Mais alors commençait
le labour le plus navrant auquel j'aie jamais
-assisté. C'était une suite d'efforts, d'irrésolutions
-et d'impatiences pour ressaisir certains détails
-du thème de son audition: ce qu'il avait conçu
-tout d'une pièce, il l'analysait trop en voulant
-l'écrire, et son regret de ne pas le retrouver
-net, selon lui, le jetait dans une sorte de désespoir.
-Il s'enfermait dans sa chambre des journées
-entières, pleurant, marchant, brisant ses
-plumes, répétant et changeant cent fois une
-mesure, l'écrivant et l'effaçant autant de fois, et
-recommençant le lendemain avec une persévérance
-minutieuse et désespérée. Il passait six
-semaines sur une page pour en revenir à l'écrire
-telle qu'il l'avait tracée du premier jet.</p>
+assisté. C'était une suite d'efforts, d'irrésolutions
+et d'impatiences pour ressaisir certains détails
+du thème de son audition: ce qu'il avait conçu
+tout d'une pièce, il l'analysait trop en voulant
+l'écrire, et son regret de ne pas le retrouver
+net, selon lui, le jetait dans une sorte de désespoir.
+Il s'enfermait dans sa chambre des journées
+entières, pleurant, marchant, brisant ses
+plumes, répétant et changeant cent fois une
+mesure, l'écrivant et l'effaçant autant de fois, et
+recommençant le lendemain avec une persévérance
+minutieuse et désespérée. Il passait six
+semaines sur une page pour en revenir à l'écrire
+telle qu'il l'avait tracée du premier jet.</p>
<p>J'avais eu longtemps l'influence de le faire
-consentir à se fier à ce premier jet de l'inspiration.
-Mais quand il n'était plus disposé à me
+consentir à se fier à ce premier jet de l'inspiration.
+Mais quand il n'était plus disposé à me
croire, il me reprochait doucement de l'avoir
-gâté et de n'être pas assez sévère pour lui. J'essayais
+gâté et de n'être pas assez sévère pour lui. J'essayais
de le distraire, de le promener. Quelquefois
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_132">XIII p. 132</a></span>
-emmenant toute ma couvée dans un char à
-bancs de campagne, je l'arrachais malgré lui à
+emmenant toute ma couvée dans un char à
+bancs de campagne, je l'arrachais malgré lui à
cette agonie, je le menais aux bords de la Creuse,
et, pendant deux ou trois jours, perdus au soleil
-et à la pluie dans des chemins affreux, nous
-arrivions, riants et affamés, à quelque site
-magnifique où il semblait renaître. Ces fatigues
+et à la pluie dans des chemins affreux, nous
+arrivions, riants et affamés, à quelque site
+magnifique où il semblait renaître. Ces fatigues
le brisaient le premier jour, mais il dormait!
-Le dernier jour, il était tout ranimé, tout rajeuni,
-en revenant à Nohant, et il trouvait la solution
-de son travail sans trop d'efforts; mais il n'était
-pas toujours possible de le déterminer à quitter
-ce piano qui était bien plus souvent son tourment
-que sa joie, et peu à peu il témoigna de
-l'humeur quand je le dérangeais. Je n'osais pas
-insister. Chopin fâché était effrayant, et comme,
+Le dernier jour, il était tout ranimé, tout rajeuni,
+en revenant à Nohant, et il trouvait la solution
+de son travail sans trop d'efforts; mais il n'était
+pas toujours possible de le déterminer à quitter
+ce piano qui était bien plus souvent son tourment
+que sa joie, et peu à peu il témoigna de
+l'humeur quand je le dérangeais. Je n'osais pas
+insister. Chopin fâché était effrayant, et comme,
avec moi, il se contenait toujours, il semblait
-près de suffoquer et de mourir.</p>
+près de suffoquer et de mourir.</p>
-<p>Ma vie, toujours active et rieuse à la surface,
-était devenue intérieurement plus douloureuse
-que jamais. Je me désespérais de ne pouvoir
+<p>Ma vie, toujours active et rieuse à la surface,
+était devenue intérieurement plus douloureuse
+que jamais. Je me désespérais de ne pouvoir
donner aux autres ce bonheur auquel j'avais
-renoncé pour mon compte: car j'avais plus d'un
-sujet de profond chagrin contre lequel je m'efforçais
-de réagir. L'amitié de Chopin n'avait
-jamais été un refuge pour moi dans la tristesse.
-Il avait bien assez de ses propres maux à supporter.
-Les miens l'eussent écrasé, aussi ne
+renoncé pour mon compte: car j'avais plus d'un
+sujet de profond chagrin contre lequel je m'efforçais
+de réagir. L'amitié de Chopin n'avait
+jamais été un refuge pour moi dans la tristesse.
+Il avait bien assez de ses propres maux à supporter.
+Les miens l'eussent écrasé, aussi ne
les connaissait-il que vaguement et ne les comprenait-il
-pas du tout. Il eût apprécié toutes
+pas du tout. Il eût apprécié toutes
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_133">XIII p. 133</a></span>
-choses à un point de vue très-différent du mien.
-Ma véritable force me venait de mon fils, qui
-était en âge de partager avec moi les intérêts
-les plus sérieux de la vie et qui me soutenait par
-son égalité d'âme, sa raison précoce et son inaltérable
+choses à un point de vue très-différent du mien.
+Ma véritable force me venait de mon fils, qui
+était en âge de partager avec moi les intérêts
+les plus sérieux de la vie et qui me soutenait par
+son égalité d'âme, sa raison précoce et son inaltérable
enjouement. Nous n'avons pas, lui et
-moi, les mêmes idées sur toutes choses, mais
+moi, les mêmes idées sur toutes choses, mais
nous avons ensemble de grandes ressemblances
-d'organisation, beaucoup des mêmes goûts et
-des mêmes besoins; en outre, un lien d'affection
-naturelle si étroit qu'un désaccord quelconque
+d'organisation, beaucoup des mêmes goûts et
+des mêmes besoins; en outre, un lien d'affection
+naturelle si étroit qu'un désaccord quelconque
entre nous ne peut durer un jour et ne
-peut tenir à un moment d'explication tête-à-tête.
-Si nous n'habitons pas le même enclos d'idées
+peut tenir à un moment d'explication tête-à-tête.
+Si nous n'habitons pas le même enclos d'idées
et de sentiments, il y a, du moins, une grande
porte toujours ouverte au mur mitoyen, celle
d'une affection immense et d'une confiance absolue.</p>
-<p>A la suite des dernières rechutes du malade,
-son esprit s'était assombri extrêmement, et
-Maurice, qui l'avait tendrement aimé jusque-là,
-fut blessé tout-à-coup par lui d'une manière imprévue
-pour un sujet futile. Ils s'embrassèrent
-un moment après, mais le grain de sable était
-tombé dans le lac tranquille, et peu à peu les
-cailloux y tombèrent un à un. Chopin fut irrité
-souvent sans aucun motif et quelquefois irrité
+<p>A la suite des dernières rechutes du malade,
+son esprit s'était assombri extrêmement, et
+Maurice, qui l'avait tendrement aimé jusque-là,
+fut blessé tout-à-coup par lui d'une manière imprévue
+pour un sujet futile. Ils s'embrassèrent
+un moment après, mais le grain de sable était
+tombé dans le lac tranquille, et peu à peu les
+cailloux y tombèrent un à un. Chopin fut irrité
+souvent sans aucun motif et quelquefois irrité
injustement contre de bonnes intentions. Je vis
-le mal s'aggraver et s'étendre à mes autres enfants,
-rarement à Solange, que Chopin préférait, par
+le mal s'aggraver et s'étendre à mes autres enfants,
+rarement à Solange, que Chopin préférait, par
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_134">XIII p. 134</a></span>
-la raison qu'elle seule ne l'avait pas gâté, mais
-à Augustine avec une amertume effrayante, et à
-Lambert même, qui n'a jamais pu deviner pourquoi.
+la raison qu'elle seule ne l'avait pas gâté, mais
+à Augustine avec une amertume effrayante, et à
+Lambert même, qui n'a jamais pu deviner pourquoi.
Augustine, la plus douce, la plus inoffensive
-de nous tous à coup sûr, en était consternée.
-Il avait été d'abord si bon pour elle! Tout cela
-fut supporté; mais enfin, un jour, Maurice, lassé
-de coups d'épingle, parla de quitter la partie.
-Cela ne pouvait pas et ne devait pas être.
-Chopin ne supporta pas mon intervention légitime
-et nécessaire. Il baissa la tête et prononça
+de nous tous à coup sûr, en était consternée.
+Il avait été d'abord si bon pour elle! Tout cela
+fut supporté; mais enfin, un jour, Maurice, lassé
+de coups d'épingle, parla de quitter la partie.
+Cela ne pouvait pas et ne devait pas être.
+Chopin ne supporta pas mon intervention légitime
+et nécessaire. Il baissa la tête et prononça
que je ne l'aimais plus.</p>
-<p>Quel blasphème après ces huit années de
-dévouement maternel! Mais le pauvre c&oelig;ur
-froissé n'avait pas conscience de son délire. Je
-pensais que quelques mois passés dans l'éloignement
-et le silence guériraient cette plaie et rendraient
-l'amitié calme, la mémoire équitable.
-Mais la révolution de février arriva et Paris
-devint momentanément odieux à cet esprit incapable
-de se plier à un ébranlement quelconque
+<p>Quel blasphème après ces huit années de
+dévouement maternel! Mais le pauvre c&oelig;ur
+froissé n'avait pas conscience de son délire. Je
+pensais que quelques mois passés dans l'éloignement
+et le silence guériraient cette plaie et rendraient
+l'amitié calme, la mémoire équitable.
+Mais la révolution de février arriva et Paris
+devint momentanément odieux à cet esprit incapable
+de se plier à un ébranlement quelconque
dans les formes sociales. Libre de retourner en
-Pologne, où certain d'y être toléré, il avait
-préféré languir dix ans loin de sa famille qu'il
-adorait, à la douleur de voir son pays transformé
-et dénaturé. Il avait fui la tyrannie, comme
-maintenant il fuyait la liberté!</p>
+Pologne, où certain d'y être toléré, il avait
+préféré languir dix ans loin de sa famille qu'il
+adorait, à la douleur de voir son pays transformé
+et dénaturé. Il avait fui la tyrannie, comme
+maintenant il fuyait la liberté!</p>
<p>Je le revis un instant en mars 1848. Je serrai
-sa main tremblante et glacée. Je voulus lui
-parler, il s'échappa. C'était à mon tour de dire
+sa main tremblante et glacée. Je voulus lui
+parler, il s'échappa. C'était à mon tour de dire
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_135">XIII p. 135</a></span>
-qu'il ne m'aimait plus. Je lui épargnai cette
+qu'il ne m'aimait plus. Je lui épargnai cette
souffrance et je remis tout aux mains de la Providence
et de l'avenir.</p>
<p>Je ne devais plus le revoir. Il y avait de
mauvais c&oelig;urs entre nous. Il y en eut de bons
aussi, qui ne surent pas s'y prendre. Il y en
-eut de frivoles qui aimèrent mieux ne pas se
-mêler d'affaires délicates; Gutmann n'était pas
-là<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>.</p>
-
-<p>On m'a dit qu'il m'avait appelée, regrettée,
-aimée filialement jusqu'à la fin. On a cru devoir
-me le cacher jusque-là. On a cru devoir lui
-cacher aussi que j'étais prête à courir vers lui.
-On a bien fait si cette émotion de me revoir eût
-dû abréger sa vie d'un jour ou seulement d'une
+eut de frivoles qui aimèrent mieux ne pas se
+mêler d'affaires délicates; Gutmann n'était pas
+là<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>.</p>
+
+<p>On m'a dit qu'il m'avait appelée, regrettée,
+aimée filialement jusqu'à la fin. On a cru devoir
+me le cacher jusque-là. On a cru devoir lui
+cacher aussi que j'étais prête à courir vers lui.
+On a bien fait si cette émotion de me revoir eût
+dû abréger sa vie d'un jour ou seulement d'une
heure. Je ne suis pas de ceux qui croient que
-les choses se résolvent en ce monde. Elles ne
-font peut-être qu'y commencer, et, à coup sûr,
+les choses se résolvent en ce monde. Elles ne
+font peut-être qu'y commencer, et, à coup sûr,
elles n'y finissent point. Cette vie d'ici-bas est
un voile que la souffrance et la maladie rendent
-plus épais à certaines âmes, qui ne se soulève
+plus épais à certaines âmes, qui ne se soulève
que par moments pour les organisations les
-plus solides, et que la mort déchire pour tous.</p>
+plus solides, et que la mort déchire pour tous.</p>
<p>Garde-malade, puisque telle fut ma mission
-pendant une notable portion de ma vie, j'ai dû
+pendant une notable portion de ma vie, j'ai dû
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-accepter sans trop d'étonnement et surtout sans
-dépit les transports et les accablements de l'âme
-aux prises avec la fièvre. J'ai appris au chevet
-des malades à respecter ce qui est véritablement
-leur volonté saine et libre, et à pardonner ce
-qui est le trouble et le délire de leur fatalité.</p>
-
-<p>J'ai été payée de mes années de veille, d'angoisse
-et d'absorption par des années de tendresse,
+accepter sans trop d'étonnement et surtout sans
+dépit les transports et les accablements de l'âme
+aux prises avec la fièvre. J'ai appris au chevet
+des malades à respecter ce qui est véritablement
+leur volonté saine et libre, et à pardonner ce
+qui est le trouble et le délire de leur fatalité.</p>
+
+<p>J'ai été payée de mes années de veille, d'angoisse
+et d'absorption par des années de tendresse,
de confiance et de gratitude qu'une heure d'injustice
-ou d'égarement n'a point annulées devant
+ou d'égarement n'a point annulées devant
Dieu. Dieu n'a pas puni, Dieu n'a pas seulement
-aperçu cette heure mauvaise dont je ne
-veux pas me rappeler la souffrance. Je l'ai supportée,
-non pas avec un froid stoïcisme, mais
+aperçu cette heure mauvaise dont je ne
+veux pas me rappeler la souffrance. Je l'ai supportée,
+non pas avec un froid stoïcisme, mais
avec des larmes de douleur et d'enthousiasme,
-dans le secret de ma prière. Et c'est parce
+dans le secret de ma prière. Et c'est parce
que j'ai dit aux absents, dans la vie ou dans
-la mort: «Soyez bénis!» que j'espère trouver
+la mort: «Soyez bénis!» que j'espère trouver
dans le c&oelig;ur de ceux qui me fermeront les yeux
-la même bénédiction à ma dernière heure.</p>
-
-<p>Vers l'époque où je perdis Chopin, je perdis
-aussi mon frère plus tristement encore: sa raison
-s'était éteinte depuis quelque temps déjà, l'ivresse
-avait ravagé et détruit cette belle organisation et
-la faisait flotter désormais entre l'idiotisme et
-la folie. Il avait passé ses dernières années à se
-brouiller et à se réconcilier tour à tour avec moi,
+la même bénédiction à ma dernière heure.</p>
+
+<p>Vers l'époque où je perdis Chopin, je perdis
+aussi mon frère plus tristement encore: sa raison
+s'était éteinte depuis quelque temps déjà, l'ivresse
+avait ravagé et détruit cette belle organisation et
+la faisait flotter désormais entre l'idiotisme et
+la folie. Il avait passé ses dernières années à se
+brouiller et à se réconcilier tour à tour avec moi,
avec mes enfants, avec sa propre famille et tous
-ses amis. Tant qu'il continua à venir me voir,
-je prolongeai sa vie en mettant à son insu de
+ses amis. Tant qu'il continua à venir me voir,
+je prolongeai sa vie en mettant à son insu de
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_137">XIII p. 137</a></span>
l'eau dans le vin qu'on lui servait. Il avait le
-goût si blasé qu'il ne s'en apercevait pas, et s'il
-suppléait à la qualité par la quantité, du moins
-son ivresse était moins lourde ou moins irritée.
-Mais je ne faisais que retarder l'instant fatal où,
-la nature n'ayant plus la force de réagir, il ne
-pourrait plus, même à jeun, retrouver sa lucidité.
-Il passa ses derniers mois à me bouder et à
-m'écrire des lettres inimaginables. La révolution
-de février, qu'il ne pouvait plus comprendre, à
-quelque point de vue qu'il se plaçât, avait porté
-un dernier coup à ses facultés chancelantes.
-D'abord républicain passionné, il fit comme tant
-d'autres qui n'avaient pas, comme lui, des accès
-d'aliénation pour excuse; il en eut peur, et il se
-mit à rêver que le peuple en voulait à sa vie. Le
+goût si blasé qu'il ne s'en apercevait pas, et s'il
+suppléait à la qualité par la quantité, du moins
+son ivresse était moins lourde ou moins irritée.
+Mais je ne faisais que retarder l'instant fatal où,
+la nature n'ayant plus la force de réagir, il ne
+pourrait plus, même à jeun, retrouver sa lucidité.
+Il passa ses derniers mois à me bouder et à
+m'écrire des lettres inimaginables. La révolution
+de février, qu'il ne pouvait plus comprendre, à
+quelque point de vue qu'il se plaçât, avait porté
+un dernier coup à ses facultés chancelantes.
+D'abord républicain passionné, il fit comme tant
+d'autres qui n'avaient pas, comme lui, des accès
+d'aliénation pour excuse; il en eut peur, et il se
+mit à rêver que le peuple en voulait à sa vie. Le
peuple! le peuple dont il sortait comme moi par
-sa mère, et avec lequel il vivait au cabaret plus
-qu'il n'était besoin pour fraterniser avec lui, devint
-son épouvantail, et il m'écrivit qu'il savait
+sa mère, et avec lequel il vivait au cabaret plus
+qu'il n'était besoin pour fraterniser avec lui, devint
+son épouvantail, et il m'écrivit qu'il savait
de <em>source certaine que mes amis politiques voulaient
-l'assassiner</em>. Pauvre frère! cette hallucination
-passée, il en eut d'autres qui se succédèrent
-sans interruption jusqu'à ce que l'imagination
-déréglée s'éteignit à son tour, et fit place à la
+l'assassiner</em>. Pauvre frère! cette hallucination
+passée, il en eut d'autres qui se succédèrent
+sans interruption jusqu'à ce que l'imagination
+déréglée s'éteignit à son tour, et fit place à la
stupeur d'une agonie qui n'avait plus conscience
-d'elle-même. Son gendre lui survécut de peu
-d'années. Sa fille, mère de trois beaux enfants,
-encore jeune et jolie, vit près de moi à la Châtre.
-C'est une âme douce et courageuse qui a déjà
+d'elle-même. Son gendre lui survécut de peu
+d'années. Sa fille, mère de trois beaux enfants,
+encore jeune et jolie, vit près de moi à la Châtre.
+C'est une âme douce et courageuse qui a déjà
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_138">XIII p. 138</a></span>
-bien souffert et qui ne faillira pas à ses devoirs.
-Ma belle-s&oelig;ur Émilie vit encore plus près de
-moi, à la campagne. Longtemps victime des
-égarements d'un être aimé, elle se repose de ses
-longues fatigues. C'est une amie sévère et parfaite,
-une âme droite et un esprit nourri de
+bien souffert et qui ne faillira pas à ses devoirs.
+Ma belle-s&oelig;ur Émilie vit encore plus près de
+moi, à la campagne. Longtemps victime des
+égarements d'un être aimé, elle se repose de ses
+longues fatigues. C'est une amie sévère et parfaite,
+une âme droite et un esprit nourri de
bonnes lectures.</p>
-<p>Ma bonne Ursule est toujours là aussi dans
-cette petite ville où j'ai cultivé si longtemps tant
-de douces et durables affections. Mais, hélas!
-la mort ou l'exil ont fauché autour de nous!
-Duteil, Planet et Néraud ne sont plus. Fleury a
-été expulsé comme tant d'autres pour cause d'opinions,
-bien qu'il n'eût pas même été en situation
+<p>Ma bonne Ursule est toujours là aussi dans
+cette petite ville où j'ai cultivé si longtemps tant
+de douces et durables affections. Mais, hélas!
+la mort ou l'exil ont fauché autour de nous!
+Duteil, Planet et Néraud ne sont plus. Fleury a
+été expulsé comme tant d'autres pour cause d'opinions,
+bien qu'il n'eût pas même été en situation
d'agir contre le gouvernement actuel. Je ne
parle pas de tous mes amis de Paris et du reste
-de la France. On a fait jusqu'à un certain point
+de la France. On a fait jusqu'à un certain point
la solitude autour de moi, et ceux qui ont
-échappé, par hasard ou par miracle, à ce système
-de proscriptions décrétées souvent par la réaction
-passionnée et les rancunes personnelles des
+échappé, par hasard ou par miracle, à ce système
+de proscriptions décrétées souvent par la réaction
+passionnée et les rancunes personnelles des
provinces, vivent comme moi de regrets et d'aspirations.</p>
-<p>Pour asseoir, en terminant ce récit, la situation
+<p>Pour asseoir, en terminant ce récit, la situation
de ceux de mes amis d'enfance qui y ont
-figuré, je dirai que la famille Duvernet habite
-toujours la charmante campagne où dès mon
+figuré, je dirai que la famille Duvernet habite
+toujours la charmante campagne où dès mon
enfance je l'ai vue. Mon excellente maman madame
-Decerfz est aussi à la Châtre pleurant ses
-enfants exilés. Rollinat est toujours à Châteauroux,
+Decerfz est aussi à la Châtre pleurant ses
+enfants exilés. Rollinat est toujours à Châteauroux,
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_139">XIII p. 139</a></span>
-accourant chez nous dès qu'il a un jour
+accourant chez nous dès qu'il a un jour
de loisir.</p>
-<p>Il est assez naturel qu'après avoir vécu un
-demi-siècle on se voie privé d'une partie de ceux
-avec qui on a vécu par le c&oelig;ur; mais nous traversons
-un temps où de violentes secousses
-morales ont sévi contre tous et mis en deuil
-toutes les familles. Depuis quelques années surtout,
-les révolutions qui entraînent d'affreux
-jours de guerre civile, qui ébranlent les intérêts
+<p>Il est assez naturel qu'après avoir vécu un
+demi-siècle on se voie privé d'une partie de ceux
+avec qui on a vécu par le c&oelig;ur; mais nous traversons
+un temps où de violentes secousses
+morales ont sévi contre tous et mis en deuil
+toutes les familles. Depuis quelques années surtout,
+les révolutions qui entraînent d'affreux
+jours de guerre civile, qui ébranlent les intérêts
et irritent les passions, qui semblent appeler
-fatalement les grandes maladies endémiques
-après les crises de colère et de douleur, après les
+fatalement les grandes maladies endémiques
+après les crises de colère et de douleur, après les
proscriptions des uns, les larmes ou la terreur des
-autres; les révolutions qui rendent les grandes
-guerres imminentes, et qui, en se succédant,
-détruisent l'âme de ceux-ci et moissonnent la
-vie de ceux-là, ont mis la moitié de la France
+autres; les révolutions qui rendent les grandes
+guerres imminentes, et qui, en se succédant,
+détruisent l'âme de ceux-ci et moissonnent la
+vie de ceux-là, ont mis la moitié de la France
en deuil de l'autre.</p>
<p>Pour ma part, ce n'est plus par douze, c'est
-par cent que je compte les pertes amères que j'ai
-faites dans ces dernières années. Mon c&oelig;ur est
-un cimetière, et si je ne me sens pas entraînée
-dans la tombe qui a englouti la moitié de ma vie,
+par cent que je compte les pertes amères que j'ai
+faites dans ces dernières années. Mon c&oelig;ur est
+un cimetière, et si je ne me sens pas entraînée
+dans la tombe qui a englouti la moitié de ma vie,
par une sorte de vertige contagieux, c'est parce
-que l'autre vie se peuple pour moi de tant d'êtres
-aimés qu'elle se confond parfois avec ma vie
-présente jusqu'à me faire illusion. Cette illusion
-n'est pas sans un certain charme austère, et ma
+que l'autre vie se peuple pour moi de tant d'êtres
+aimés qu'elle se confond parfois avec ma vie
+présente jusqu'à me faire illusion. Cette illusion
+n'est pas sans un certain charme austère, et ma
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_140">XIII p. 140</a></span>
-pensée s'entretient désormais aussi souvent avec
+pensée s'entretient désormais aussi souvent avec
les morts qu'avec les vivants.</p>
-<p>Saintes promesses des cieux où l'on se retrouve
-et où l'on se reconnaît, vous n'êtes pas
-un vain rêve! Si nous ne devons pas aspirer à
-la béatitude des purs esprits du pays des chimères,
-si nous devons entrevoir toujours au delà de cette
-vie un travail, un devoir, des épreuves et une
-organisation limitée dans ses facultés vis-à-vis
+<p>Saintes promesses des cieux où l'on se retrouve
+et où l'on se reconnaît, vous n'êtes pas
+un vain rêve! Si nous ne devons pas aspirer à
+la béatitude des purs esprits du pays des chimères,
+si nous devons entrevoir toujours au delà de cette
+vie un travail, un devoir, des épreuves et une
+organisation limitée dans ses facultés vis-à-vis
de l'infini, du moins il nous est permis par la
-raison, et il nous est commandé par le c&oelig;ur de
+raison, et il nous est commandé par le c&oelig;ur de
compter sur une suite d'existences progressives
-en raison de nos bons désirs. Les saints de toutes
-les religions qui nous crient du fond de l'antiquité
-de nous dégager de la matière pour nous élever
-dans la hiérarchie céleste des esprits ne nous
-ont pas trompés quant au fond de la croyance
-admissible à la raison moderne. Nous pensons
+en raison de nos bons désirs. Les saints de toutes
+les religions qui nous crient du fond de l'antiquité
+de nous dégager de la matière pour nous élever
+dans la hiérarchie céleste des esprits ne nous
+ont pas trompés quant au fond de la croyance
+admissible à la raison moderne. Nous pensons
aujourd'hui que, si nous sommes immortels, c'est
-à la condition de revêtir sans cesse des organes
-nouveaux pour compléter notre être qui n'a probablement
+à la condition de revêtir sans cesse des organes
+nouveaux pour compléter notre être qui n'a probablement
pas le droit de devenir un pur esprit;
mais nous pouvons regarder cette terre comme
-un lieu de passage et compter sur un réveil plus
+un lieu de passage et compter sur un réveil plus
doux dans le berceau qui nous attend ailleurs.
De mondes en mondes, nous pouvons, en nous
-dégageant de l'animalité qui combat ici-bas notre
-spiritualisme, nous rendre propres à revêtir un
-corps plus pur, plus approprié aux besoins de
-l'âme, moins combattu et moins entravé par les
+dégageant de l'animalité qui combat ici-bas notre
+spiritualisme, nous rendre propres à revêtir un
+corps plus pur, plus approprié aux besoins de
+l'âme, moins combattu et moins entravé par les
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_141">XIII p. 141</a></span>
-infirmités de la vie humaine telle que nous la
-subissons ici-bas. Et certes la première de nos
-aspirations légitimes, puisqu'elle est noble, est
-de retrouver dans cette vie future la faculté de
-nous remémorer jusqu'à un certain point nos
-existences précédentes. Il ne serait pas très-doux
-de nous en retracer tout le détail, tous les ennuis,
-toutes les douleurs. Dès cette vie, le souvenir
+infirmités de la vie humaine telle que nous la
+subissons ici-bas. Et certes la première de nos
+aspirations légitimes, puisqu'elle est noble, est
+de retrouver dans cette vie future la faculté de
+nous remémorer jusqu'à un certain point nos
+existences précédentes. Il ne serait pas très-doux
+de nous en retracer tout le détail, tous les ennuis,
+toutes les douleurs. Dès cette vie, le souvenir
est souvent un cauchemar; mais les points lumineux
-et culminants des salutaires épreuves
-dont nous avons triomphé seraient une récompense,
-et la couronne céleste serait l'embrassement
+et culminants des salutaires épreuves
+dont nous avons triomphé seraient une récompense,
+et la couronne céleste serait l'embrassement
de nos amis reconnus par nous et nous
-reconnaissant à leur tour. O heures de suprême
-joie et d'ineffables émotions, quand la mère
+reconnaissant à leur tour. O heures de suprême
+joie et d'ineffables émotions, quand la mère
retrouvera son enfant, et les amis les dignes
objets de leur amour! Aimons-nous en ce
monde, nous qui y sommes encore, aimons-nous
assez saintement pour qu'il nous soit permis
-de nous retrouver sur tous les rivages de l'éternité
-avec l'ivresse d'une famille réunie après de longues
-pérégrinations.</p>
+de nous retrouver sur tous les rivages de l'éternité
+avec l'ivresse d'une famille réunie après de longues
+pérégrinations.</p>
-<p>Durant les années dont je viens d'esquisser
-les principales émotions, j'avais renfermé dans
+<p>Durant les années dont je viens d'esquisser
+les principales émotions, j'avais renfermé dans
mon sein d'autres douleurs encore plus poignantes
-dont, à supposer que je pusse parler, la
-révélation ne serait d'aucune utilité dans ce livre.
-Ce furent des malheurs pour ainsi dire étrangers
-à ma vie; puisque nulle influence de ma part ne
-put les détourner et qu'ils n'entrèrent pas dans
+dont, à supposer que je pusse parler, la
+révélation ne serait d'aucune utilité dans ce livre.
+Ce furent des malheurs pour ainsi dire étrangers
+à ma vie; puisque nulle influence de ma part ne
+put les détourner et qu'ils n'entrèrent pas dans
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_142">XIII p. 142</a></span>
-ma destinée, attirés par le magnétisme de mon
-individualité. Nous faisons notre propre vie à
-certains égards: à d'autres égards, nous subissons
-celle que nous font les autres. J'ai raconté
+ma destinée, attirés par le magnétisme de mon
+individualité. Nous faisons notre propre vie à
+certains égards: à d'autres égards, nous subissons
+celle que nous font les autres. J'ai raconté
ou fait pressentir de mon existence tout ce qui y
-est entré par ma volonté, ou tout ce qui s'y est
-trouvé attiré par mes instincts. J'ai dit comment
-j'avais traversé et subi les diverses fatalités de
+est entré par ma volonté, ou tout ce qui s'y est
+trouvé attiré par mes instincts. J'ai dit comment
+j'avais traversé et subi les diverses fatalités de
ma propre organisation. C'est tout ce que je
voulais et devais dire. Quant aux mortels chagrins
-que la fatalité des autres organisations fit peser
+que la fatalité des autres organisations fit peser
sur moi, ceci est l'histoire du secret martyre que
nous subissons tous, soit dans la vie publique,
-soit dans la vie privée, et que nous devons subir
+soit dans la vie privée, et que nous devons subir
en silence.</p>
<p>Les choses que je ne dis pas sont donc celles
que je ne puis excuser, parce que je ne peux pas
-encore me les expliquer à moi-même. Dans
-toute affection où j'ai eu quelques torts, si légers
-qu'ils puissent paraître à mon amour-propre, ils
+encore me les expliquer à moi-même. Dans
+toute affection où j'ai eu quelques torts, si légers
+qu'ils puissent paraître à mon amour-propre, ils
me suffisent pour comprendre et pardonner ceux
-qu'on a eus envers moi. Mais là où mon dévouement
-sans bornes et sans efforts s'est trouvé tout
-à coup payé d'ingratitude et d'aversion, là où
-mes plus tendres sollicitudes se sont brisées impuissantes
-devant une implacable fatalité, ne
-comprenant rien à ces redoutables accidents de
+qu'on a eus envers moi. Mais là où mon dévouement
+sans bornes et sans efforts s'est trouvé tout
+à coup payé d'ingratitude et d'aversion, là où
+mes plus tendres sollicitudes se sont brisées impuissantes
+devant une implacable fatalité, ne
+comprenant rien à ces redoutables accidents de
la vie, ne voulant pas en accuser Dieu, et sentant
-que l'égarement du siècle et le scepticisme
-social en sont les premières causes, je retombe
+que l'égarement du siècle et le scepticisme
+social en sont les premières causes, je retombe
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_143">XIII p. 143</a></span>
-dans cette soumission aux arrêts du ciel, sans
-laquelle il nous faudrait le méconnaître et le
+dans cette soumission aux arrêts du ciel, sans
+laquelle il nous faudrait le méconnaître et le
maudire.</p>
-<p>C'est que là revient toujours la terrible question:
+<p>C'est que là revient toujours la terrible question:
Pourquoi Dieu, faisant l'homme perfectible
et capable de comprendre le beau et le bien, l'a-t-il
fait si lentement perfectible, si difficilement
-attaché au bien et au beau?</p>
+attaché au bien et au beau?</p>
-<p>L'arrêt suprême de la sagesse nous répond
-par la bouche de tous les philosophes: «Cette
+<p>L'arrêt suprême de la sagesse nous répond
+par la bouche de tous les philosophes: «Cette
lenteur dont vous souffrez n'est pas perceptible
-dans l'immense durée des lois de l'ensemble.
-Celui qui vit dans l'éternité ne compte pas le
+dans l'immense durée des lois de l'ensemble.
+Celui qui vit dans l'éternité ne compte pas le
temps, et vous qui avez une faible notion de
-l'éternité, vous vous laissez écraser par la sensation
+l'éternité, vous vous laissez écraser par la sensation
poignante du temps.</p>
<p>Oui sans doute, la succession de nos jours
-amers et variables nous opprime et détourne
-malgré nous notre esprit de la contemplation sereine
-de l'éternité. Ne rougissons pas trop de
+amers et variables nous opprime et détourne
+malgré nous notre esprit de la contemplation sereine
+de l'éternité. Ne rougissons pas trop de
cette faiblesse. Elle puise sa source dans les
-entrailles de notre sensibilité. L'état douloureux
-de nos sociétés troublées et de notre civilisation
-en travail fait que cette sensibilité, cette faiblesse
-est peut-être la meilleure de nos forces. Elle
-est le déchirement de nos c&oelig;urs et la morale de
+entrailles de notre sensibilité. L'état douloureux
+de nos sociétés troublées et de notre civilisation
+en travail fait que cette sensibilité, cette faiblesse
+est peut-être la meilleure de nos forces. Elle
+est le déchirement de nos c&oelig;urs et la morale de
notre vie. Celui qui, parfaitement calme et fort,
recevrait sans souffrir les coups qui le frappent
ne serait pas dans la vraie sagesse, car il n'aurait
pas de raison pour ne pas regarder avec le
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_144">XIII p. 144</a></span>
-même stoïcisme brutal et cruel les blessures qui
+même stoïcisme brutal et cruel les blessures qui
font crier et saigner ses semblables. Souffrons
donc et plaignons-nous quand notre plainte peut
-être utile, quand elle ne l'est pas, taisons-nous,
+être utile, quand elle ne l'est pas, taisons-nous,
mais pleurons en secret. Dieu, qui voit nos
-larmes à notre insu et qui, dans son immuable
-sérénité, nous semble n'en pas tenir compte, a
-mis lui-même en nous cette faculté de souffrir
-pour nous enseigner à ne pas vouloir faire
+larmes à notre insu et qui, dans son immuable
+sérénité, nous semble n'en pas tenir compte, a
+mis lui-même en nous cette faculté de souffrir
+pour nous enseigner à ne pas vouloir faire
souffrir les autres.</p>
<p>Comme le monde physique que nous habitons
-s'est formé et fertilisé, sous les influences
-des volcans et des pluies, jusqu'à devenir approprié
-aux besoins de l'homme physique, de même
-le monde moral où nous souffrons se forme et se
-fertilise, sous les influences des brûlantes aspirations
-et des larmes saintes, jusqu'à mériter de
-devenir approprié aux besoins de l'homme moral.
-Nos jours se consument et s'évanouissent au
-sein de ces tourmentes. Privés d'espoir et de
-confiance, ils sont horribles et stériles; mais
-éclairés par la foi en Dieu et réchauffés par
-l'amour de l'humanité, ils sont humblement acceptables
+s'est formé et fertilisé, sous les influences
+des volcans et des pluies, jusqu'à devenir approprié
+aux besoins de l'homme physique, de même
+le monde moral où nous souffrons se forme et se
+fertilise, sous les influences des brûlantes aspirations
+et des larmes saintes, jusqu'à mériter de
+devenir approprié aux besoins de l'homme moral.
+Nos jours se consument et s'évanouissent au
+sein de ces tourmentes. Privés d'espoir et de
+confiance, ils sont horribles et stériles; mais
+éclairés par la foi en Dieu et réchauffés par
+l'amour de l'humanité, ils sont humblement acceptables
et pour ainsi dire doucement amers.</p>
<p>Soutenue par ces notions si simples et pourtant
-si lentement acquises à l'état de conviction,
-tant l'excès de ma sensibilité intérieure dans la
+si lentement acquises à l'état de conviction,
+tant l'excès de ma sensibilité intérieure dans la
jeunesse obscurcissait l'effort de ma justice, je
-traversai la fin de cette période de mon récit
-sans trop me départir de l'immolation que j'avais
+traversai la fin de cette période de mon récit
+sans trop me départir de l'immolation que j'avais
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_145">XIII p. 145</a></span>
-faite de ma personnalité. Si je la retrouvais
-grondeuse en moi-même, inquiète des petites
+faite de ma personnalité. Si je la retrouvais
+grondeuse en moi-même, inquiète des petites
choses et trop avide de repos, je savais du moins
-la sacrifier sans grands efforts dès qu'une occasion
+la sacrifier sans grands efforts dès qu'une occasion
nette de la sacrifier utilement me rendait
-l'emploi lucide de mes forces intérieures. Si
-je n'étais pas en possession de la vertu, du
-moins j'étais et je suis encore, j'espère, dans
-le chemin qui y mène. N'étant pas une nature
-de diamant, je n'écris pas pour les saints. Mais
+l'emploi lucide de mes forces intérieures. Si
+je n'étais pas en possession de la vertu, du
+moins j'étais et je suis encore, j'espère, dans
+le chemin qui y mène. N'étant pas une nature
+de diamant, je n'écris pas pour les saints. Mais
ceux qui, faibles comme moi, et comme moi
-épris d'un doux idéal, veulent traverser les
+épris d'un doux idéal, veulent traverser les
ronces de la vie sans y laisser toute leur toison,
-s'aideront de mon humble expérience et trouveront
-quelque consolation à voir que leurs peines
+s'aideront de mon humble expérience et trouveront
+quelque consolation à voir que leurs peines
sont celles de quelqu'un qui les sent, qui les
-résume, qui les raconte et qui leur crie: «Aidons-nous
-les uns les autres à ne pas désespérer.»</p>
-
-<p>Et pourtant ce siècle, ce triste et grand
-siècle où nous vivons s'en va, ce nous semble,
-à la dérive; il glisse sur la pente des abîmes, et
-j'en entends qui me disent: «Où allons-nous?
-Vous qui regardez souvent l'horizon, qu'y découvrez-vous?
+résume, qui les raconte et qui leur crie: «Aidons-nous
+les uns les autres à ne pas désespérer.»</p>
+
+<p>Et pourtant ce siècle, ce triste et grand
+siècle où nous vivons s'en va, ce nous semble,
+à la dérive; il glisse sur la pente des abîmes, et
+j'en entends qui me disent: «Où allons-nous?
+Vous qui regardez souvent l'horizon, qu'y découvrez-vous?
Sommes-nous dans le flot qui
-monte ou qui descend? Allons-nous échouer
+monte ou qui descend? Allons-nous échouer
sur la terre promise, ou dans les gouffres du
-chaos?»</p>
+chaos?»</p>
-<p>Je ne puis répondre à ces cris de détresse.
-Je ne suis pas illuminée du rayon prophétique,
+<p>Je ne puis répondre à ces cris de détresse.
+Je ne suis pas illuminée du rayon prophétique,
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_146">XIII p. 146</a></span>
et les plus habiles raisonnements, ceux qui s'appuient
-mathématiquement sur les chances politiques,
-économiques et commerciales, se trouvent
-toujours déjoués par l'imprévu, parce que l'imprévu
-c'est le génie bienfaisant ou destructeur
-de l'humanité qui tantôt sacrifie ses intérêts
-matériels à sa grandeur morale, et tantôt sa
-grandeur morale à ses intérêts matériels.</p>
+mathématiquement sur les chances politiques,
+économiques et commerciales, se trouvent
+toujours déjoués par l'imprévu, parce que l'imprévu
+c'est le génie bienfaisant ou destructeur
+de l'humanité qui tantôt sacrifie ses intérêts
+matériels à sa grandeur morale, et tantôt sa
+grandeur morale à ses intérêts matériels.</p>
<p>Il est bien vrai que le soin jaloux et inquiet
-des intérêts matériels domine la situation présente.
-Après les grandes crises, ces préoccupations
+des intérêts matériels domine la situation présente.
+Après les grandes crises, ces préoccupations
sont naturelles, et ce <em>sauve qui peut</em> de
-l'individualité menacée est, sinon glorieux, du
-moins légitime. Ne nous en irritons pas trop,
+l'individualité menacée est, sinon glorieux, du
+moins légitime. Ne nous en irritons pas trop,
car toute chose qui n'a pas pour but un sentiment
-de providence collective rentre malgré soi dans
-les desseins de cette providence. Il est évident
-que l'ouvrier qui dit: «Du travail avant tout et
-malgré tout,» subit les nécessités du moment et
-ne regarde que le moment où il vit; mais par
-l'âpreté du travail il marche à la notion de la
-dignité et à la conquête de l'indépendance. Il
-en est ainsi de tous les ouvriers placés sur tous
-les échelons de la société. L'industrialisme tend
-à se dégager de toute espèce de servage et à se
-constituer en puissance active, sauf à se moraliser
-plus tard et à se constituer en puissance
-légitime par l'association fraternelle.</p>
-
-<p>C'est à ce moment que nos prévisions l'attendent
-et que nous nous demandons si, après
+de providence collective rentre malgré soi dans
+les desseins de cette providence. Il est évident
+que l'ouvrier qui dit: «Du travail avant tout et
+malgré tout,» subit les nécessités du moment et
+ne regarde que le moment où il vit; mais par
+l'âpreté du travail il marche à la notion de la
+dignité et à la conquête de l'indépendance. Il
+en est ainsi de tous les ouvriers placés sur tous
+les échelons de la société. L'industrialisme tend
+à se dégager de toute espèce de servage et à se
+constituer en puissance active, sauf à se moraliser
+plus tard et à se constituer en puissance
+légitime par l'association fraternelle.</p>
+
+<p>C'est à ce moment que nos prévisions l'attendent
+et que nous nous demandons si, après
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_147">XIII p. 147</a></span>
-l'éclat éphémère des derniers trônes, les civilisations
-de l'Europe se constitueront en républiques
-aristocratiques ou démocratiques. Là
-apparaît l'abîme..., une conflagration générale
+l'éclat éphémère des derniers trônes, les civilisations
+de l'Europe se constitueront en républiques
+aristocratiques ou démocratiques. Là
+apparaît l'abîme..., une conflagration générale
ou des luttes partielles sur tous les points.
-Quand on a respiré seulement pendant une
-heure l'atmosphère de Rome, on voit cette clef
-de voûte du grand édifice du vieux monde si
-prête à se détacher qu'on croit sentir trembler
+Quand on a respiré seulement pendant une
+heure l'atmosphère de Rome, on voit cette clef
+de voûte du grand édifice du vieux monde si
+prête à se détacher qu'on croit sentir trembler
la terre des volcans, la terre des hommes!</p>
<p>Mais quelle sera l'issue? sur quelles laves
ardentes ou sur quels impurs limons nous
faudra-t-il passer? De quoi vous tourmentez-vous
-là? L'humanité tend à se niveler, elle le
+là? L'humanité tend à se niveler, elle le
veut, elle le doit, elle le fera. Dieu l'aide et
l'aidera toujours par une action invisible toujours
-résultant des propriétés de la force humaine et
-de l'idéal divin qu'il lui est permis d'entrevoir.
+résultant des propriétés de la force humaine et
+de l'idéal divin qu'il lui est permis d'entrevoir.
Que des accidents formidables entravent ses
-efforts, hélas! ceci est à prévoir, à accepter
-d'avance. Pourquoi ne pas envisager la vie générale
+efforts, hélas! ceci est à prévoir, à accepter
+d'avance. Pourquoi ne pas envisager la vie générale
comme nous envisageons notre vie individuelle?
Beaucoup de fatigues et de douleurs,
-un peu d'espoir et de bien: la vie d'un siècle
-ne résume-t-elle pas la vie d'un homme? Auquel
-d'entre nous est-il arrivé d'entrer, une fois pour
-toutes, dans la réalisation de ses bons ou mauvais
-désirs.</p>
+un peu d'espoir et de bien: la vie d'un siècle
+ne résume-t-elle pas la vie d'un homme? Auquel
+d'entre nous est-il arrivé d'entrer, une fois pour
+toutes, dans la réalisation de ses bons ou mauvais
+désirs.</p>
<p>Ne cherchons pas, comme d'impuissants augures,
-la clef des destinées humaines dans un
+la clef des destinées humaines dans un
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_148">XIII p. 148</a></span>
-ordre de faits quelconque. Ces inquiétudes sont
+ordre de faits quelconque. Ces inquiétudes sont
vaines, nos commentaires sont inutiles. Je ne
pense pas que la divination soit le but de l'homme
-sage de notre époque. Ce qu'il doit chercher,
-c'est d'éclairer sa raison, d'étudier le problème
-social et de se vivifier par cette étude en la faisant
+sage de notre époque. Ce qu'il doit chercher,
+c'est d'éclairer sa raison, d'étudier le problème
+social et de se vivifier par cette étude en la faisant
dominer par quelque sentiment pieux et
sublime. O Louis Blanc, c'est le travail de votre
vie que nous devrions avoir souvent sous les
yeux! Au milieu des jours de crise qui font de
vous un proscrit et un martyr, vous cherchez
-dans l'histoire des hommes de notre époque
-l'esprit et la volonté de la Providence. Habile
-entre tous à expliquer les causes des révolutions,
-vous êtes plus habile encore à en saisir, à en
-indiquer le but. C'est là le secret de votre éloquence,
-c'est là le feu sacré de votre art. Vos
-écrits sont de ceux qu'on lit pour savoir les faits,
-et qui vous forcent à dominer ces faits par l'inspiration
+dans l'histoire des hommes de notre époque
+l'esprit et la volonté de la Providence. Habile
+entre tous à expliquer les causes des révolutions,
+vous êtes plus habile encore à en saisir, à en
+indiquer le but. C'est là le secret de votre éloquence,
+c'est là le feu sacré de votre art. Vos
+écrits sont de ceux qu'on lit pour savoir les faits,
+et qui vous forcent à dominer ces faits par l'inspiration
de la justice et l'enthousiasme du vrai
-éternel.</p>
+éternel.</p>
<p>Et vous aussi, Henri Martin, Edgard Quinet,
-Michelet, vous élevez nos c&oelig;urs, dès que vous
+Michelet, vous élevez nos c&oelig;urs, dès que vous
placez les faits de l'histoire sous nos yeux. Vous
-ne touchez point au passé sans nous faire embrasser
-les pensées qui doivent nous guider dans
+ne touchez point au passé sans nous faire embrasser
+les pensées qui doivent nous guider dans
l'avenir.</p>
<p>Et vous aussi, Lamartine, bien que, selon
-nous, vous soyez trop attaché aux civilisations
-qui ont fait leur temps, vous répandez, par le
+nous, vous soyez trop attaché aux civilisations
+qui ont fait leur temps, vous répandez, par le
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_149">XIII p. 149</a></span>
-charme et l'abondance de votre génie, des fleurs
+charme et l'abondance de votre génie, des fleurs
de civilisation sur notre avenir.</p>
-<p>Se préparer chacun pour l'avenir, c'est donc
-l'&oelig;uvre des hommes que le présent empêche de
-se préparer en commun. Sans nul doute, elle
-est plus prompte et plus animée, cette initiation
-de la vie publique, sous le régime de la liberté;
+<p>Se préparer chacun pour l'avenir, c'est donc
+l'&oelig;uvre des hommes que le présent empêche de
+se préparer en commun. Sans nul doute, elle
+est plus prompte et plus animée, cette initiation
+de la vie publique, sous le régime de la liberté;
les ardentes ou paisibles discussions des clubs
-et l'échange inoffensif ou agressif des émotions
-du forum éclairent rapidement les masses, sauf
-à les égarer quelquefois; mais les nations ne
+et l'échange inoffensif ou agressif des émotions
+du forum éclairent rapidement les masses, sauf
+à les égarer quelquefois; mais les nations ne
sont pas perdues parce qu'elles se recueillent et
-méditent, et l'éducation des sociétés se continue
-sous quelque forme que rêvete la politique des
+méditent, et l'éducation des sociétés se continue
+sous quelque forme que rêvete la politique des
temps.</p>
-<p>En somme, le siècle est grand, bien qu'il
+<p>En somme, le siècle est grand, bien qu'il
soit malade, et les hommes d'aujourd'hui, s'ils
-ne font pas les grandes choses de la fin du siècle
-dernier, en conçoivent, en rêvent et peuvent en
-préparer de plus grandes encore. Ils sentent
-déjà profondément qu'ils le doivent.</p>
+ne font pas les grandes choses de la fin du siècle
+dernier, en conçoivent, en rêvent et peuvent en
+préparer de plus grandes encore. Ils sentent
+déjà profondément qu'ils le doivent.</p>
<p>Et nous aussi, nous avons nos moments
-d'abattement et de désespoir, où il nous semble
+d'abattement et de désespoir, où il nous semble
que le monde marche follement vers le culte des
-dieux de la décadence romaine. Mais si nous
-tâtons notre c&oelig;ur, nous le trouvons épris d'innocence
-et de charité comme aux premiers jours
+dieux de la décadence romaine. Mais si nous
+tâtons notre c&oelig;ur, nous le trouvons épris d'innocence
+et de charité comme aux premiers jours
de notre enfance. Eh bien, faisons tous ce retour
-sur nous-mêmes et disons-nous les uns aux
+sur nous-mêmes et disons-nous les uns aux
autres que notre affaire n'est pas de surprendre
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_150">XIII p. 150</a></span>
-les secrets du ciel au calendrier des âges, mais
-de les empêcher de mourir inféconds dans nos
-âmes.</p>
+les secrets du ciel au calendrier des âges, mais
+de les empêcher de mourir inféconds dans nos
+âmes.</p>
<h2>CONCLUSION.</h2>
<p class="p2">Je n'avais pas eu de bonheur dans toute cette
phase de mon existence. Il n'est de bonheur
-pour personne. Ce monde-ci n'est pas établi
-pour une stabilité de satisfactions quelconques.</p>
+pour personne. Ce monde-ci n'est pas établi
+pour une stabilité de satisfactions quelconques.</p>
-<p>J'avais eu des <em>bonheurs</em>, c'est-à-dire des joies,
-dans l'amour maternel, dans l'amitié, dans la
-réflexion et dans la rêverie. C'était bien assez
-pour remercier le Ciel. J'avais goûté les seules
+<p>J'avais eu des <em>bonheurs</em>, c'est-à-dire des joies,
+dans l'amour maternel, dans l'amitié, dans la
+réflexion et dans la rêverie. C'était bien assez
+pour remercier le Ciel. J'avais goûté les seules
douceurs dont je pusse avoir soif.</p>
-<p>Quand je commençai à écrire le récit que je
-suspends ici, je venais d'être abreuvée de douleurs
+<p>Quand je commençai à écrire le récit que je
+suspends ici, je venais d'être abreuvée de douleurs
plus profondes encore que celles que j'ai
-pu raconter. J'étais cependant calme et maîtresse
-de ma volonté, en ce sens que, mes souvenirs
+pu raconter. J'étais cependant calme et maîtresse
+de ma volonté, en ce sens que, mes souvenirs
se pressant devant moi sous mille facettes qui
-pouvaient être différentes à mon appréciation,
+pouvaient être différentes à mon appréciation,
je sentis ma conscience assez saine et ma religion
-assez bien établie en moi-même pour m'aider
+assez bien établie en moi-même pour m'aider
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_151">XIII p. 151</a></span>
-à saisir le vrai jour dont le passé devait s'éclairer
-à mes propres yeux.</p>
+à saisir le vrai jour dont le passé devait s'éclairer
+à mes propres yeux.</p>
<p>Maintenant que je vais fermer l'histoire de
-ma vie à cette page, c'est-à-dire plus de sept
-ans après en avoir tracé la première page, je
-suis encore sous le coup d'une épouvantable
+ma vie à cette page, c'est-à-dire plus de sept
+ans après en avoir tracé la première page, je
+suis encore sous le coup d'une épouvantable
douleur personnelle.</p>
-<p>Ma vie, deux fois ébranlée profondément, en
-1847 et en 1855, s'est pourtant défendue de
+<p>Ma vie, deux fois ébranlée profondément, en
+1847 et en 1855, s'est pourtant défendue de
l'attrait de la tombe; et mon c&oelig;ur, deux fois
-brisé, cent fois navré, s'est défendu de l'horreur
+brisé, cent fois navré, s'est défendu de l'horreur
du doute.</p>
-<p>Attribuerai-je ces victoires de la foi à ma
-propre raison, à ma propre volonté? Non. Il
+<p>Attribuerai-je ces victoires de la foi à ma
+propre raison, à ma propre volonté? Non. Il
n'y a en moi rien de fort que le besoin d'aimer.</p>
-<p>Mais j'ai reçu du secours, et je ne l'ai pas
-méconnu, je ne l'ai pas repoussé.</p>
+<p>Mais j'ai reçu du secours, et je ne l'ai pas
+méconnu, je ne l'ai pas repoussé.</p>
-<p>Ce secours, Dieu me l'a envoyé, mais il ne
-s'est pas manifesté à moi par des miracles. Pauvres
+<p>Ce secours, Dieu me l'a envoyé, mais il ne
+s'est pas manifesté à moi par des miracles. Pauvres
humains, nous n'en sommes pas dignes,
nous ne serions pas capables de les supporter,
-et notre faible raison succombe dès que nous
-croyons voir apparaître la face des anges dans
-le nimbe flamboyant de la Divinité. Mais
-la grâce m'est venue comme elle vient à tous
+et notre faible raison succombe dès que nous
+croyons voir apparaître la face des anges dans
+le nimbe flamboyant de la Divinité. Mais
+la grâce m'est venue comme elle vient à tous
les hommes, comme elle peut, comme elle doit
leur venir, par l'enseignement mutuel de la
-vérité. Leibnitz d'abord, et puis Lamennais,
-et puis Lessing, et puis Herder expliqué par
+vérité. Leibnitz d'abord, et puis Lamennais,
+et puis Lessing, et puis Herder expliqué par
Quinet, et puis Pierre Leroux, et puis Jean
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_152">XIII p. 152</a></span>
-Reynaud, et puis Leibnitz encore, voilà les principaux
-repères qui m'ont empêchée de trop
-flotter dans ma route à travers les diverses tentatives
+Reynaud, et puis Leibnitz encore, voilà les principaux
+repères qui m'ont empêchée de trop
+flotter dans ma route à travers les diverses tentatives
de la philosophie moderne. De ces
-grandes lumières, je n'ai pas tout absorbé en
-moi à dose égale, et je n'ai pas même gardé
-tout ce que j'avais absorbé à un moment donné.
-Ce qui le prouve, c'est la fusion, qu'à une certaine
+grandes lumières, je n'ai pas tout absorbé en
+moi à dose égale, et je n'ai pas même gardé
+tout ce que j'avais absorbé à un moment donné.
+Ce qui le prouve, c'est la fusion, qu'à une certaine
distance de ces diverses phases de ma vie
-intérieure j'ai pu faire en moi de ces grandes
-sources de vérité, cherchant sans cesse, et m'imaginant
+intérieure j'ai pu faire en moi de ces grandes
+sources de vérité, cherchant sans cesse, et m'imaginant
parfois trouver le lien qui les unit, en
-dépit des lacunes qui les séparent. Une doctrine
-toute d'idéal et de sentiment sublime, la doctrine
-de Jésus, les résume encore, quant aux points
-essentiels, au-dessus de l'abîme des siècles.
-Plus on examine les grandes révélations du
-génie, plus la céleste révélation du c&oelig;ur
-grandit dans l'esprit, à l'examen de la doctrine
-évangélique.</p>
-
-<p>Ceci n'est peut-être pas une formule très-<em>avancée</em>
-dans l'opinion de mon siècle. Le siècle
-ne va pas de ce côté-là pour le moment. Peu
+dépit des lacunes qui les séparent. Une doctrine
+toute d'idéal et de sentiment sublime, la doctrine
+de Jésus, les résume encore, quant aux points
+essentiels, au-dessus de l'abîme des siècles.
+Plus on examine les grandes révélations du
+génie, plus la céleste révélation du c&oelig;ur
+grandit dans l'esprit, à l'examen de la doctrine
+évangélique.</p>
+
+<p>Ceci n'est peut-être pas une formule très-<em>avancée</em>
+dans l'opinion de mon siècle. Le siècle
+ne va pas de ce côté-là pour le moment. Peu
importe, les temps viendront.</p>
<p><cite>Terre</cite> de Pierre Leroux, <cite>Ciel</cite> de Jean Reynaud,
-<cite>Univers</cite> de Leibnitz, <cite>Charité</cite> de Lamennais,
-vous montez ensemble vers le Dieu de Jésus;
+<cite>Univers</cite> de Leibnitz, <cite>Charité</cite> de Lamennais,
+vous montez ensemble vers le Dieu de Jésus;
et quiconque vous lira sans s'attacher trop aux
-subtilités de la métaphysique et sans se cuirasser
+subtilités de la métaphysique et sans se cuirasser
dans les armures de la discussion sortira de votre
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_153">XIII p. 153</a></span>
rayonnement plus lucide, plus sensible, plus
aimant et plus sage. Chaque secours de la sagesse
-des maîtres vient à point en ce monde où il
-n'est pas de conclusion absolue et définitive.
+des maîtres vient à point en ce monde où il
+n'est pas de conclusion absolue et définitive.
Quand, avec la jeunesse de mon temps, je
-secouais la voûte de plomb des mystères, Lamennais
-vint à propos étayer les parties sacrées
-du temple. Quand, indignés après les lois de
-septembre, nous étions prêts encore à renverser
-le sanctuaire réservé, Leroux vint, éloquent,
-ingénieux, sublime, nous promettre le règne du
-ciel sur cette même terre que nous maudissions.
-Et, de nos jours, comme nous désespérions
-encore, Reynaud, déjà grand, s'est levé plus
+secouais la voûte de plomb des mystères, Lamennais
+vint à propos étayer les parties sacrées
+du temple. Quand, indignés après les lois de
+septembre, nous étions prêts encore à renverser
+le sanctuaire réservé, Leroux vint, éloquent,
+ingénieux, sublime, nous promettre le règne du
+ciel sur cette même terre que nous maudissions.
+Et, de nos jours, comme nous désespérions
+encore, Reynaud, déjà grand, s'est levé plus
grand encore pour nous ouvrir, au nom de la
science et de la foi, au nom de Leibnitz et de
-Jésus, l'infini des mondes comme une patrie qui
-nous réclame.</p>
+Jésus, l'infini des mondes comme une patrie qui
+nous réclame.</p>
<p>J'ai dit le secours de Dieu qui m'a soutenue
-par l'intermédiaire des enseignements du génie;
-je veux dire, en finissant, le secours également
-divin qui m'a été envoyé par l'intermédiaire des
+par l'intermédiaire des enseignements du génie;
+je veux dire, en finissant, le secours également
+divin qui m'a été envoyé par l'intermédiaire des
affections du c&oelig;ur.</p>
-<p>Sois bénie, amitié filiale qui a répondu à
+<p>Sois bénie, amitié filiale qui a répondu à
toutes les fibres de ma tendresse maternelle;
-soyez bénis, c&oelig;urs éprouvés par de communes
+soyez bénis, c&oelig;urs éprouvés par de communes
souffrances, qui m'avez rendue chaque jour plus
-chère la tâche de vivre pour vous et avec vous!</p>
+chère la tâche de vivre pour vous et avec vous!</p>
-<p>Sois béni aussi, pauvre ange arraché de mon
-sein et ravi par la mort à ma tendresse sans
+<p>Sois béni aussi, pauvre ange arraché de mon
+sein et ravi par la mort à ma tendresse sans
<span class="pagenum"><a id="page_XIII_154">XIII p. 154</a></span>
-bornes! Enfant adoré, tu as été rejoindre dans
-le ciel de l'amour le George adoré de Marie
+bornes! Enfant adoré, tu as été rejoindre dans
+le ciel de l'amour le George adoré de Marie
Dorval. Marie Dorval est morte de sa douleur,
-et moi, j'ai pu rester debout, hélas:</p>
+et moi, j'ai pu rester debout, hélas:</p>
-<p>Hélas, et merci, mon Dieu. Puisque la douleur
-est le creuset où l'amour s'épure, et puisque,
-véritablement aimée de quelques-uns, je peux
-encore ne pas tomber sur la route où la charité
+<p>Hélas, et merci, mon Dieu. Puisque la douleur
+est le creuset où l'amour s'épure, et puisque,
+véritablement aimée de quelques-uns, je peux
+encore ne pas tomber sur la route où la charité
envers tous nous commande de marcher.</p>
<p>14 juin 1855.</p>
@@ -20210,94 +20173,94 @@ envers tous nous commande de marcher.</p>
<div class="footnotes"><h2>NOTES:</h2>
<div class="footnote">
-<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> Cette partie a été écrite en 1853 et 1854.</p>
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> Cette partie a été écrite en 1853 et 1854.</p>
-<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> Le grand débit du liége ne consiste pas dans les
+<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> Le grand débit du liége ne consiste pas dans les
bouchons, auxquels on ne sacrifie que les rognures et
-le rebut; il s'expédie en planches d'écorce que l'on décourbe
+le rebut; il s'expédie en planches d'écorce que l'on décourbe
et aplatit, et dont on tapisse tous les appartemens
riches en Russie, entre la muraille et la tenture.
-C'est donc une denrée d'une cherté excessive, puisqu'elle
-croît sur un rayon de peu d'étendue.</p>
+C'est donc une denrée d'une cherté excessive, puisqu'elle
+croît sur un rayon de peu d'étendue.</p>
<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> Le baron Petiet me prie de rectifier des erreurs de
-mémoire qui le concernent. Je l'ai confondu avec son
-frère le général, aujourd'hui député au Corps législatif.
-Celui qui était aide-de-camp et beau-frère du général
+mémoire qui le concernent. Je l'ai confondu avec son
+frère le général, aujourd'hui député au Corps législatif.
+Celui qui était aide-de-camp et beau-frère du général
Colbert en 1815 n'avait alors que vingt un ans, il avait
-été premier page de l'empereur, il avait fait campagne
-et comptait déjà six blessures. Il a quitté le service en
+été premier page de l'empereur, il avait fait campagne
+et comptait déjà six blessures. Il a quitté le service en
1830.</p>
-<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> Il y a quelques années, j'aurais volontiers admis
-en principe d'avenir, une religion d'État avec la liberté
-de discussion, et une loi de discipline dans cette même
-discussion. J'avoue que depuis j'ai varié dans cette croyance.
-Je n'ai pas admis intérieurement sans réserve la
-doctrine de liberté absolue; mais j'ai trouvé dans les
-travaux socialistes de M. Émile de Girardin une si forte
-démonstration du droit de liberté individuelle, que j'ai
-besoin de chercher encore comment la liberté morale
-échappera à ses propres excès si l'on accorde à l'homme,
-dès l'enfance, le droit d'incrédulité absolue. Quand je
-dis <em>chercher</em>, je me vante. Que trouve-t-on à soi tout
-seul? Le doute. J'aurais dû dire <em>attendre</em>. Les questions
-s'éclairent avec le temps par l'&oelig;uvre collective des esprits
-supérieurs, et cette &oelig;uvre-là est toujours collective
-en dépit des divergences apparentes. Il ne s'agit que
-d'avoir patience, et la lumière se fait. Ce qui la retarde
+<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> Il y a quelques années, j'aurais volontiers admis
+en principe d'avenir, une religion d'État avec la liberté
+de discussion, et une loi de discipline dans cette même
+discussion. J'avoue que depuis j'ai varié dans cette croyance.
+Je n'ai pas admis intérieurement sans réserve la
+doctrine de liberté absolue; mais j'ai trouvé dans les
+travaux socialistes de M. Émile de Girardin une si forte
+démonstration du droit de liberté individuelle, que j'ai
+besoin de chercher encore comment la liberté morale
+échappera à ses propres excès si l'on accorde à l'homme,
+dès l'enfance, le droit d'incrédulité absolue. Quand je
+dis <em>chercher</em>, je me vante. Que trouve-t-on à soi tout
+seul? Le doute. J'aurais dû dire <em>attendre</em>. Les questions
+s'éclairent avec le temps par l'&oelig;uvre collective des esprits
+supérieurs, et cette &oelig;uvre-là est toujours collective
+en dépit des divergences apparentes. Il ne s'agit que
+d'avoir patience, et la lumière se fait. Ce qui la retarde
beaucoup, c'est l'ardeur orgueilleuse que nous avons
tous en ce monde, de prendre parti pour une des formes
-de la vérité. Il est bon que nous ayons cette ardeur,
-mais il est bon aussi qu'à certaines heures nous ayons la
+de la vérité. Il est bon que nous ayons cette ardeur,
+mais il est bon aussi qu'à certaines heures nous ayons la
bonne foi de dire: Je ne sais pas.</p>
<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> Par M. Alfred de Bougy.</p>
-<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> Elle prétendait que le nom primitif était <em>O'Wen</em>.</p>
+<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> Elle prétendait que le nom primitif était <em>O'Wen</em>.</p>
<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> Encore une raison pour ne parler des vivans qu'avec
-réserve.</p>
+réserve.</p>
<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> Je crois que ce fut en mai 1832.</p>
-<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> En signalant ce fait, je n'entends pas dire que l'aumône
-forcée fût une solution sociale. On le verra tout
-à l'heure.</p>
+<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> En signalant ce fait, je n'entends pas dire que l'aumône
+forcée fût une solution sociale. On le verra tout
+à l'heure.</p>
-<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> Géraldy, le chanteur, était à Venise à la même
-époque, et fit, en même temps qu'Alfred de Musset, une
-maladie non moins grave. Quant à Léopold Robert, qui
-s'y était fixé et qui s'y brûla la cervelle peu de temps
-après mon départ, je ne doute pas que l'atmosphère de
+<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> Géraldy, le chanteur, était à Venise à la même
+époque, et fit, en même temps qu'Alfred de Musset, une
+maladie non moins grave. Quant à Léopold Robert, qui
+s'y était fixé et qui s'y brûla la cervelle peu de temps
+après mon départ, je ne doute pas que l'atmosphère de
Venise, trop excitante pour certaines organisations, n'ait
-beaucoup contribué à développer le spleen tragique qui
-s'était emparé de lui. Pendant quelque temps, je demeurai
-vis-à-vis de la maison qu'il occupait, et je le voyais
+beaucoup contribué à développer le spleen tragique qui
+s'était emparé de lui. Pendant quelque temps, je demeurai
+vis-à-vis de la maison qu'il occupait, et je le voyais
passer tous les jours sur une barque qu'il ramait
-lui-même. Vêtu d'une blouse de velours noir et coiffé
+lui-même. Vêtu d'une blouse de velours noir et coiffé
d'une toque pareille, il rappelait les peintres de la Renaissance.
-Sa figure était pâle et triste, sa voix rêche et
-stridente. Je désirais beaucoup voir son tableau des
-<cite>Pêcheurs chioggiotes</cite>, dont on parlait comme d'une merveille
-mystérieuse, car il le cachait avec une sorte de
-jalousie colère et bizarre. J'aurais pu profiter de sa promenade,
+Sa figure était pâle et triste, sa voix rêche et
+stridente. Je désirais beaucoup voir son tableau des
+<cite>Pêcheurs chioggiotes</cite>, dont on parlait comme d'une merveille
+mystérieuse, car il le cachait avec une sorte de
+jalousie colère et bizarre. J'aurais pu profiter de sa promenade,
dont je connaissais les heures, pour me glisser
-dans son atelier; mais on me dit que s'il apprenait l'infidélité
-de son hôtesse, il en deviendrait fou. Je me
-gardai bien de vouloir lui causer seulement un accès
-d'humeur; mais cela me conduisit à apprendre des personnes
-qui le voyaient à toute heure qu'il était déjà considéré
+dans son atelier; mais on me dit que s'il apprenait l'infidélité
+de son hôtesse, il en deviendrait fou. Je me
+gardai bien de vouloir lui causer seulement un accès
+d'humeur; mais cela me conduisit à apprendre des personnes
+qui le voyaient à toute heure qu'il était déjà considéré
comme un maniaque des plus chagrins.</p>
-<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> Hélas! au moment où je relis ces lignes, un troisième
+<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> Hélas! au moment où je relis ces lignes, un troisième
est parti aussi. Mon cher Malgache ne recevra
pas les fleurs que je viens de cueillir pour lui sur
l'Apennin.</p>
-<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> Il en a écrit quelques autres que la postérité recueillera
-très précieusement, entre autres un opuscule
-intitulé: <cite>Questions sur le beau</cite>.</p>
+<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> Il en a écrit quelques autres que la postérité recueillera
+très précieusement, entre autres un opuscule
+intitulé: <cite>Questions sur le beau</cite>.</p>
<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> Salon de 1831, par M. Gustave Planche. Paris,
1831.</p>
@@ -20307,36 +20270,36 @@ plus que par le sens, disent-ils.</p>
<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> M<sup>me</sup> Hortense Allart.</p>
-<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> Je lui conserverai dans ce récit le pseudonyme que
-je lui ai donné dans les <cite>Lettres d'un voyageur</cite>. J'ai toujours
-aimé à baptiser mes amis d'un nom à ma guise,
+<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> Je lui conserverai dans ce récit le pseudonyme que
+je lui ai donné dans les <cite>Lettres d'un voyageur</cite>. J'ai toujours
+aimé à baptiser mes amis d'un nom à ma guise,
mais dont je ne me rappelle pas toujours l'origine.</p>
<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> <cite>Histoire de dix ans</cite>, volume IV.</p>
-<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> En se livrant à ce divertissement, le petit prince
-et ses jeunes invités étaient sur une galerie au-dessous
-de laquelle passaient les bonnets à poil.</p>
+<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> En se livrant à ce divertissement, le petit prince
+et ses jeunes invités étaient sur une galerie au-dessous
+de laquelle passaient les bonnets à poil.</p>
-<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> Ce grand homme si méconnu, si calomnié durant
-sa vie, insulté jusque sur son lit de mort par les pamphlétaires,
-ce prêtre du vrai Dieu, crucifié pendant
-soixante ans, a été cependant enseveli avec honneur et
-vénération par les écrivains de la presse sérieuse. Quand
+<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> Ce grand homme si méconnu, si calomnié durant
+sa vie, insulté jusque sur son lit de mort par les pamphlétaires,
+ce prêtre du vrai Dieu, crucifié pendant
+soixante ans, a été cependant enseveli avec honneur et
+vénération par les écrivains de la presse sérieuse. Quand
j'aurai, moi, l'honneur de lui apporter un tribut plus
complet que celui de ces quelques pages, je ne dirai
-certes pas mieux qu'il n'a été dit dans ce même feuilleton
+certes pas mieux qu'il n'a été dit dans ce même feuilleton
par M. Paulin Limayrac, et avant lui, quelque
-temps avant la mort du maître, par Alexandre Dumas
-(28 et 29 septembre 1853). Ce chapitre des mémoires de
-l'auteur d'<cite>Antony</cite> est à la fois excellent et magnifique;
-il prouve que le génie peut toucher à tout, et que le romancier
-fécond, le poète dramatique et lyrique, le critique
-enjoué, l'artiste plein de fantaisie et d'imprévu,
+temps avant la mort du maître, par Alexandre Dumas
+(28 et 29 septembre 1853). Ce chapitre des mémoires de
+l'auteur d'<cite>Antony</cite> est à la fois excellent et magnifique;
+il prouve que le génie peut toucher à tout, et que le romancier
+fécond, le poète dramatique et lyrique, le critique
+enjoué, l'artiste plein de fantaisie et d'imprévu,
tous les hommes qui sont contenus dans Alexandre Dumas
-n'ont pas empêché l'écrivain philosophique de se
-développer en lui et de faire sa preuve, à l'occasion,
-avec une égale puissance.</p>
+n'ont pas empêché l'écrivain philosophique de se
+développer en lui et de faire sa preuve, à l'occasion,
+avec une égale puissance.</p>
<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> Un de ces enfans, Luc Desages est devenu le disciple
et le gendre de Pierre Leroux.</p>
@@ -20344,89 +20307,89 @@ et le gendre de Pierre Leroux.</p>
<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> Juin 1855.</p>
<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22" class="label">[22]</a> Depuis ce temps nous n'avons eu ensemble que
-de bons rapports. Il est venu à Nohant pour le mariage
+de bons rapports. Il est venu à Nohant pour le mariage
de ma fille.</p>
<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> C'est ainsi qu'il faut juger M. Lamartine.</p>
-<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> Au moment où je corrige ces épreuves, une douloureuse
+<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> Au moment où je corrige ces épreuves, une douloureuse
nouvelle vient me frapper: M<sup>me</sup> de Girardin est
morte, elle que je laissais malade il y a un mois, mais
-encore rayonnante de beauté, d'intelligence, de grâce et
-de bonté, car elle était bonne, bien vraiment bonne!
-Tout le monde sait qu'elle avait du génie; mais cette
-tendresse délicate, cette fibre d'exquise maternité que
-ses ouvrages dramatiques venaient de révéler, ses amis
-seuls la connaissaient déjà. Pour moi, j'ai été à même
-de l'apprécier profondément.</p>
-
-<p>Elle a pleuré avec nous la plus douloureuse des pertes,
-d'un enfant adoré, et pleuré si naïvement, si ardemment!
-Elle n'avait pourtant pas été mère, et ce n'est pas
-l'intelligence toute seule qui révèle à une femme ce que
-les mères doivent souffrir: C'est le c&oelig;ur, c'est le génie
-de la tendresse, et M<sup>me</sup> de Girardin avait ce génie-là
+encore rayonnante de beauté, d'intelligence, de grâce et
+de bonté, car elle était bonne, bien vraiment bonne!
+Tout le monde sait qu'elle avait du génie; mais cette
+tendresse délicate, cette fibre d'exquise maternité que
+ses ouvrages dramatiques venaient de révéler, ses amis
+seuls la connaissaient déjà. Pour moi, j'ai été à même
+de l'apprécier profondément.</p>
+
+<p>Elle a pleuré avec nous la plus douloureuse des pertes,
+d'un enfant adoré, et pleuré si naïvement, si ardemment!
+Elle n'avait pourtant pas été mère, et ce n'est pas
+l'intelligence toute seule qui révèle à une femme ce que
+les mères doivent souffrir: C'est le c&oelig;ur, c'est le génie
+de la tendresse, et M<sup>me</sup> de Girardin avait ce génie-là
pour couronnement d'une admirable organisation.</p>
<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> Voyez un <cite>Hiver dans le midi de l'Europe</cite>, par
G. Sand.</p>
-<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> J'ai donné, dans <cite>Consuelo</cite>, une définition de cette
+<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> J'ai donné, dans <cite>Consuelo</cite>, une définition de cette
distinction musicale qui l'a pleinement satisfait, et qui,
-par conséquent, doit être claire.</p>
+par conséquent, doit être claire.</p>
<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> 1855.</p>
-<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> C'est à cette époque que je perdis mon angélique
-ami Gaubert. J'avais déjà perdu, en 1837, mon noble et
-tendre <em>papa</em>, M. Duris-Dufresne, d'une manière tragique
-et douloureuse. Il avait dîné la veille avec mon mari.
-«Il fut rencontré le 29 octobre, à onze heures du matin,
-par une personne de Châteauroux. Il était joyeux, il
-allait devenir grand-père, il venait d'acheter les dragées.
-Depuis lors on a perdu sa trace. Son corps a été retrouvé
-dans la Seine. A-t-il été assassiné? Rien ne le
-prouve; on ne l'avait pas volé; ses boucles d'oreilles
-en or étaient intactes.» (<cite>Lettre du Malgache</cite>, 1837.)</p>
-
-<p>Cette déplorable fin est restée mystérieuse. Mon frère,
+<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> C'est à cette époque que je perdis mon angélique
+ami Gaubert. J'avais déjà perdu, en 1837, mon noble et
+tendre <em>papa</em>, M. Duris-Dufresne, d'une manière tragique
+et douloureuse. Il avait dîné la veille avec mon mari.
+«Il fut rencontré le 29 octobre, à onze heures du matin,
+par une personne de Châteauroux. Il était joyeux, il
+allait devenir grand-père, il venait d'acheter les dragées.
+Depuis lors on a perdu sa trace. Son corps a été retrouvé
+dans la Seine. A-t-il été assassiné? Rien ne le
+prouve; on ne l'avait pas volé; ses boucles d'oreilles
+en or étaient intactes.» (<cite>Lettre du Malgache</cite>, 1837.)</p>
+
+<p>Cette déplorable fin est restée mystérieuse. Mon frère,
qui l'avait vu deux jours auparavant, lui avait entendu
-dire, en parlant de la marche des événements politiques:
-«Tout est fini, tout est perdu!» Il paraissait très-affecté.
-Mais, mobile, énergique et enthousiaste, il avait repris
-sa gaîté au bout d'un instant.</p>
+dire, en parlant de la marche des événements politiques:
+«Tout est fini, tout est perdu!» Il paraissait très-affecté.
+Mais, mobile, énergique et enthousiaste, il avait repris
+sa gaîté au bout d'un instant.</p>
<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> Cette enfant, belle et douce, fut toujours un ange
-de consolation pour moi. Mais, en dépit de ses vertus
+de consolation pour moi. Mais, en dépit de ses vertus
et de sa tendresse, elle fut pour moi la cause de bien
grands chagrins. Ses tuteurs me la disputaient, et j'avais
-de fortes raisons pour accepter le devoir de la protéger
+de fortes raisons pour accepter le devoir de la protéger
exclusivement. Devenue majeure, elle ne voulait
-pas s'éloigner de moi. Ce fut la cause d'une lutte ignoble
-et d'un chantage infâme de la part de gens que je ne
-nommerai pas. On me menaça de libelles atroces si je
-ne donnais pas quarante mille francs. Je laissai paraître
+pas s'éloigner de moi. Ce fut la cause d'une lutte ignoble
+et d'un chantage infâme de la part de gens que je ne
+nommerai pas. On me menaça de libelles atroces si je
+ne donnais pas quarante mille francs. Je laissai paraître
les libelles, immonde ramassis de mensonges ridicules
-que la police se chargea d'interdire. Ce ne fut pas là le
+que la police se chargea d'interdire. Ce ne fut pas là le
point douloureux du martyre que je subissais pour cette
-noble et pure enfant: la calomnie s'acharna après elle
-par contre-coup, et, pour la protéger envers et contre
+noble et pure enfant: la calomnie s'acharna après elle
+par contre-coup, et, pour la protéger envers et contre
tous, je dus plus d'une fois briser mon propre c&oelig;ur et
-mes plus chères affections.</p>
+mes plus chères affections.</p>
-<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> Henri Heine m'a prêté contre lui des sentiments
-inouïs. Le génie a ses rêves de malade.</p>
+<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> Henri Heine m'a prêté contre lui des sentiments
+inouïs. Le génie a ses rêves de malade.</p>
-<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31" class="label">[31]</a> C'était aussi le sentiment de M. Lamennais. Silvio
-Pellico était pour lui le type de la résignation, et cette
-résignation-là l'indignait.</p>
+<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31" class="label">[31]</a> C'était aussi le sentiment de M. Lamennais. Silvio
+Pellico était pour lui le type de la résignation, et cette
+résignation-là l'indignait.</p>
-<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32" class="label">[32]</a> Cette âme bien-aimée est retournée à Dieu le 20
+<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32" class="label">[32]</a> Cette âme bien-aimée est retournée à Dieu le 20
janvier 1855.</p>
-<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33" class="label">[33]</a> Gutmann, son plus parfait élève, aujourd'hui un
-véritable maître lui-même, un noble c&oelig;ur toujours. Il
-fut forcé de s'absenter durant la dernière maladie de
+<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33" class="label">[33]</a> Gutmann, son plus parfait élève, aujourd'hui un
+véritable maître lui-même, un noble c&oelig;ur toujours. Il
+fut forcé de s'absenter durant la dernière maladie de
Chopin, et ne revint que pour recevoir son dernier
soupir.</p>
@@ -20441,23 +20404,23 @@ soupir.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XIII_155">XIII p. 155</a></span></p>
-<p class="p2 advert"><i>Bibliothèque choisie.</i></p>
+<p class="p2 advert"><i>Bibliothèque choisie.</i></p>
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-<span class="xs">Ouvrage terminé en 7 vols. gr. in-16.</span></p>
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+<span class="xs">Ouvrage terminé en 7 vols. gr. in-16.</span></p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XIII_156">XIII p. 156</a></span></p>
@@ -20490,7 +20453,7 @@ H. DE BALZAC.</p>
<span class="large">CHEVALIER DE FLOUSTIGNAC</span><br />
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-<span class="xs">3 à 4 vols. gr. in-16.</span></p>
+<span class="xs">3 à 4 vols. gr. in-16.</span></p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XIII_158">XIII p. 158</a></span></p>
@@ -20511,7 +20474,7 @@ M<sup>ME</sup> GEORGE SAND.</p>
<p class="advert"><span class="large">UN MARIAGE EN PROVINCE</span><br />
<span class="xs">PAR</span><br />
-M<sup>ME</sup> LÉONIE D'AUNET.</p>
+M<sup>ME</sup> LÉONIE D'AUNET.</p>
<p class="advert"><span class="small">EN VENTE:</span><br />
NOUVEAU<br />
@@ -20521,25 +20484,25 @@ NOUVEAU<br />
<p class="advert">N<sup>o</sup> I.<br />
PROTOCOLE<br />
-DES CONFÉRENCES DE VIENNE<br />
+DES CONFÉRENCES DE VIENNE<br />
RELATIVE A LA QUESTION D'ORIENT.</p>
<p class="advert">N<sup>o</sup> II.<br />
<span class="small">PROTOCOLE</span><br />
-<b>DES CONFÉRENCES DE VIENNE</b><br />
+<b>DES CONFÉRENCES DE VIENNE</b><br />
<span class="xs">RELATIVES A LA QUESTION D'ORIENT.</span><br />
<span class="small">RECUEIL</span><br />
-<b>DE PIÈCES DIPLOMATIQUES</b><br />
-<span class="xs">A L'ÉGARD DE LA QUESTION D'ORIENT.</span></p>
+<b>DE PIÈCES DIPLOMATIQUES</b><br />
+<span class="xs">A L'ÉGARD DE LA QUESTION D'ORIENT.</span></p>
<p><span class="pagenum"><a id="page_XIII_160">XIII p. 160</a></span></p>
<p class="advert">N<sup>o</sup> III.<br />
<span class="small">RECUEIL</span><br />
-<b>DE PIÈCES DIPLOMATIQUES</b><br />
-<span class="xs">A L'ÉGARD DE LA QUESTION D'ORIENT</span><br />
+<b>DE PIÈCES DIPLOMATIQUES</b><br />
+<span class="xs">A L'ÉGARD DE LA QUESTION D'ORIENT</span><br />
<span class="xxs">ET</span><br />
-<b>DU DIFFÉREND DE S. S. LE PAPE AVEC LA</b><br />
+<b>DU DIFFÉREND DE S. S. LE PAPE AVEC LA</b><br />
<b>SARDAIGNE ET L'ESPAGNE.</b></p>
<p class="advert">HISTOIRE<br />
@@ -20556,382 +20519,6 @@ A. DE LAMARTINE.<br />
<p class="fin">Leipzig&mdash;Imprimerie Schnauss.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 -
-13), by George Sand
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE MA VIE, LIVRE 3 ***
-
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-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
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-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
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-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42765 ***</div>
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